The analysis of matter

By Bertrand Russell

The Project Gutenberg eBook of La Comédie humaine - Volume 18
    
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Title: La Comédie humaine - Volume 18
        Scènes de la vie parisienne – Scènes de la vie politique – Scènes de la vie de campagne – Études analytiques

Author: Honoré de Balzac


        
Release date: December 21, 2025 [eBook #77519]

Language: French

Original publication: Paris: Veuve André Houssiaux, 1877

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/77519

Credits: Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME 18 ***




    Au lecteur.

    Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, la version
    originale. Seules les corrections indiquées à la fin du texte ont
    été effectuées.

    A{DRE} dans la page de titre se lit ALEXANDRE.




  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  H. DE BALZAC

  LA
  COMÉDIE HUMAINE
  DIX-HUITIÈME VOLUME

  PREMIÈRE PARTIE
  ÉTUDES DE MŒURS

  TROISIÈME PARTIE
  ÉTUDES ANALYTIQUES




  PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2




  SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

  SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE
  SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE
  ÉTUDES ANALYTIQUES


  SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e PARTIE)
  DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN
  L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2E ÉPISODE) — L’INITIÉ
     LES PAYSANS — PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE

  [Logo: AH]

  PARIS
  Vve A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR
  HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
  7, RUE PERRONET, 7

  1877




  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        AMÉLIE CAMUSOT. DIANE DE MAUFRIGNEUSE.

    La femme de chambre racheva l’œuvre en donnant une robe.

                           (DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)]




  TROISIÈME LIVRE
  SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.


  SPLENDEURS ET MISÈRES
  DES COURTISANES.

  QUATRIÈME PARTIE.
  LA DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.


—Qu’y a-t-il, Madeleine? dit madame Camusot en voyant entrer chez elle
sa femme de chambre avec cet air que savent prendre les gens dans les
circonstances critiques.

—Madame, répondit Madeleine, monsieur vient de rentrer du Palais; mais
il a la figure si bouleversée, et il se trouve dans un tel état, que
madame ferait peut-être mieux de l’aller voir dans son cabinet.

—A-t-il dit quelque chose? demanda madame Camusot.

—Non, madame; mais nous n’avons jamais vu pareille figure à monsieur,
on dirait qu’il va commencer une maladie; il est jaune, il paraît être
en décomposition, et...

Sans attendre la fin de la phrase, madame Camusot s’élança hors de sa
chambre et courut chez son mari. Elle aperçut le juge d’instruction
assis dans un fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée au
dossier, les mains pendantes, le visage pâle, les yeux hébétés,
absolument comme s’il allait tomber en défaillance.

—Qu’as-tu, mon ami? dit la jeune femme effrayée.

—Ah! ma pauvre Amélie, il est arrivé le plus funeste événement... J’en
tremble encore. Figure-toi que le procureur général... Non, que madame
de Sérizy... que... Je ne sais par où commencer...

—Commence par la fin!... dit madame Camusot.

—Eh bien! au moment où, dans la Chambre du conseil de la Première,
monsieur Popinot avait mis la dernière signature nécessaire au bas
du jugement de non-lieu rendu sur mon rapport qui mettait en liberté
Lucien de Rubempré... Enfin, tout était fini! le greffier emportait le
plumitif; j’allais être quitte de cette affaire... Voilà le président
du tribunal qui entre et qui examine le jugement:

—«Vous élargissez un mort, me dit-il d’un air froidement railleur; ce
jeune homme est allé, selon l’expression de M. de Bonald, devant son
juge naturel. Il a succombé à l’apoplexie foudroyante...»

Je respirais en croyant à un accident.

«Si je comprends, monsieur le président, a dit monsieur Popinot, il
s’agirait alors de l’apoplexie de Pichegru...

—«Messieurs, a repris le président de son air grave, sachez que, pour
tout le monde, le jeune Lucien de Rubempré sera mort de la rupture d’un
anévrisme.»

Nous nous sommes tous entre-regardés.

—«De grands personnages sont mêlés à cette déplorable affaire, a dit
le président. Dieu veuille, dans votre intérêt, monsieur Camusot,
quoique vous n’ayez fait que votre devoir, que madame de Sérizy ne
reste pas folle du coup qu’elle a reçu! on l’emporte quasi morte. Je
viens de rencontrer notre procureur général dans un état de désespoir
qui m’a fait mal. Vous avez donné à gauche, mon cher Camusot!» a-t-il
ajouté en me parlant à l’oreille.

Non, ma chère amie, en sortant, c’est à peine si je pouvais marcher.
Mes jambes tremblaient tant, que je n’ai pas osé me hasarder dans la
rue, et je suis allé me reposer dans mon cabinet. Coquart, qui rangeait
le dossier de cette malheureuse instruction, m’a raconté qu’une belle
dame avait pris la Conciergerie d’assaut, qu’elle avait voulu sauver la
vie à Lucien de qui elle est folle, et qu’elle s’était évanouie en le
trouvant pendu par sa cravate à la croisée de la Pistole. L’idée que la
manière dont j’ai interrogé ce malheureux jeune homme, qui, d’ailleurs,
entre nous, était parfaitement coupable, a pu causer son suicide, m’a
poursuivi depuis que j’ai quitté le Palais, et je suis toujours près de
m’évanouir...

—Eh bien! ne vas-tu pas te croire un assassin, parce qu’un prévenu se
pend dans sa prison au moment où tu l’allais élargir?... s’écria madame
Camusot. Mais un juge d’instruction est alors comme un général qui a un
cheval tué sous lui!... Voilà tout.

—Ces comparaisons, ma chère, sont tout au plus bonnes pour plaisanter,
et la plaisanterie est hors de saison ici. _Le mort saisit le vif_ dans
ce cas-là. Lucien emporte nos espérances dans son cercueil.

—Vraiment?... dit madame Camusot d’un air profondément ironique.

—Oui, ma carrière est finie. Je resterai toute ma vie simple juge
au tribunal de la Seine. Monsieur de Grandville était, avant ce
fatal événement, déjà fort mécontent de la tournure que prenait
l’instruction; mais son mot à notre président me prouve que, tant que
monsieur de Grandville sera procureur général, je n’avancerai jamais!

Avancer! voilà le mot terrible, l’idée qui, de nos jours, change le
magistrat en fonctionnaire.

Autrefois le magistrat était sur-le-champ tout ce qu’il devait être.
Les trois ou quatre mortiers des présidences de chambre suffisaient aux
ambitions dans chaque parlement. Une charge de conseiller contentait
un de Brosses comme un Molé, à Dijon comme à Paris. Cette charge, une
fortune déjà, voulait une grande fortune pour être bien portée. A
Paris, en dehors du parlement, les gens de robe ne pouvaient aspirer
qu’à trois existences supérieures: le contrôle général, les sceaux ou
la simare de chancelier. Au-dessous des parlements, dans la sphère
inférieure, un lieutenant de présidial se trouvait être un assez grand
personnage pour qu’il fût heureux de rester toute sa vie sur son siége.
Comparez la position d’un conseiller à la cour royale de Paris, qui
n’a pour toute fortune, en 1829, que son traitement, à celle d’un
conseiller au parlement en 1729. Grande est la différence! Aujourd’hui,
où l’on fait de l’argent la garantie sociale universelle, on a dispensé
les magistrats de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes;
aussi les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur
magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de
l’importance à des positions autres que celle d’où devrait venir tout
leur éclat.

Enfin, les magistrats pensent à se distinguer pour avancer, comme on
avance dans l’armée ou dans l’administration.

Cette pensée, si elle n’altère pas l’indépendance du magistrat, est
trop connue et trop naturelle, on en voit trop d’effets, pour que
la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l’opinion publique.
Le traitement payé par l’État fait du prêtre et du magistrat, des
employés. Les grades à gagner développent l’ambition; l’ambition
engendre une complaisance envers le pouvoir; puis l’égalité moderne met
le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet social. Ainsi
les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et la Justice, se
sont amoindries au dix-neuvième siècle, où l’on se prétend en progrès
sur toute chose.

—Et pourquoi n’avancerais-tu pas? dit Amélie Camusot.

Elle regarda son mari d’un air railleur, en sentant la nécessité de
rendre de l’énergie à l’homme qui portait son ambition, et de qui elle
jouait comme d’un instrument.

—Pourquoi désespérer? reprit-elle en faisant un geste qui peignit
bien son insouciance quant à la mort du prévenu. Ce suicide va rendre
heureuses les deux ennemies de Lucien, madame d’Espard et sa cousine,
la comtesse Châtelet. Madame d’Espard est au mieux avec le garde des
sceaux; et, par elle, tu peux obtenir une audience de Sa Grandeur,
où tu lui diras le secret de cette affaire. Or, si le ministre de la
justice est pour toi, qu’as-tu donc à craindre de ton président et du
procureur général?

—Mais monsieur et madame de Sérizy!... s’écria le pauvre juge. Madame
de Sérizy, je te le répète, est folle! et folle par ma faute, dit-on!

—Eh! si elle est folle, juge sans jugement, s’écria madame Camusot
en riant, elle ne pourra pas te nuire! Voyons, raconte-moi toutes les
circonstances de la journée.

—Mon Dieu, répondit Camusot, au moment où j’avais confessé ce
malheureux jeune homme et où il venait de déclarer que ce soi-disant
prêtre espagnol est bien Jacques Collin, la duchesse de Maufrigneuse et
madame de Sérizy m’ont envoyé, par un valet de chambre, un petit mot où
elles me priaient de ne pas l’interroger. Tout était consommé...

—Mais, tu as donc perdu la tête! dit Amélie; car, sûr comme tu l’es de
ton commis-greffier, tu pouvais alors faire revenir Lucien, le rassurer
adroitement, et corriger ton interrogatoire!

—Mais tu es comme madame de Sérizy, tu te moques de la justice! dit
Camusot incapable de se jouer de sa profession. Madame de Sérizy a
pris mes procès-verbaux et les a jetés au feu!

—En voilà une femme! bravo! s’écria madame Camusot.

—Madame de Sérizy m’a dit qu’elle ferait sauter le Palais plutôt
que de laisser un jeune homme, qui avait eu les bonnes grâces de la
duchesse de Maufrigneuse et les siennes, aller sur les bancs de la cour
d’assises en compagnie d’un forçat!...

—Mais, Camusot, dit Amélie, en ne pouvant pas retenir un sourire de
supériorité, ta position est superbe...

—Ah! oui, superbe!

—Tu as fait ton devoir...

—Mais malheureusement, et malgré l’avis jésuitique de monsieur de
Grandville, qui m’a rencontré sur le quai Malaquais...

—Ce matin?

—Ce matin!

—A quelle heure?

—A neuf heures.

—Oh! Camusot! dit Amélie en joignant ses mains et les tordant, moi qui
ne cesse de te répéter de prendre garde à tout... Mon Dieu, ce n’est
pas un homme, c’est une charrette de moellons que je traîne!... Mais,
Camusot, ton procureur général t’attendait au passage, il a dû te faire
des recommandations.

—Mais oui...

—Et tu ne l’as pas compris! Si tu es sourd, tu resteras toute ta vie
juge d’instruction sans aucune espèce d’instruction. Aie donc l’esprit
de m’écouter! dit-elle en faisant taire son mari qui voulut répondre.
Tu crois l’affaire finie? dit Amélie.

Camusot regarda sa femme de l’air qu’ont les paysans devant un
charlatan.

—Si la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy sont
compromises, tu dois les avoir toutes deux pour protectrices, reprit
Amélie. Voyons? madame d’Espard obtiendra pour toi du garde des sceaux
une audience où tu lui donneras le secret de l’affaire, et il en
amusera le roi; car tous les souverains aiment à connaître l’envers
des tapisseries, et savoir les véritables motifs des événements que le
public regarde passer bouche béante. Dès lors, ni le procureur général,
ni monsieur de Sérizy ne seront plus à craindre...

—Quel trésor qu’une femme comme toi! s’écria le juge en reprenant
courage. Après tout, j’ai débusqué Jacques Collin, je vais l’envoyer
rendre ses comptes en cour d’assises, je dévoilerai ses crimes. C’est
une victoire dans la carrière d’un juge d’instruction qu’un pareil
procès...

—Camusot, reprit Amélie en voyant avec plaisir son mari revenu de la
prostration morale et physique où l’avait jeté le suicide de Lucien
de Rubempré, le président t’a dit tout à l’heure que tu avais donné à
gauche; mais ici tu donnes trop à droite... Tu te fourvoies encore, mon
ami!

Le juge d’instruction resta debout, regardant sa femme avec une sorte
de stupéfaction.

«Le roi, le garde des sceaux pourront être très-contents d’apprendre
le secret de cette affaire, et tout à la fois très-fâchés de voir des
avocats de l’opinion libérale traînant à la barre de l’opinion et de la
cour d’assises, par leurs plaidoiries, des personnages aussi importants
que les Sérizy, les Maufrigneuses et les Grandlieu, enfin tous ceux qui
sont mêlés directement ou indirectement à ce procès.»

—Ils y sont fourrés tous!... je les tiens! s’écria Camusot.

Le juge, qui se leva, marcha par son cabinet, à la façon de Sganarelle
sur le théâtre quand il cherche à sortir d’un mauvais pas.

—Écoute, Amélie! reprit-il en se posant devant sa femme, il me revient
à l’esprit une circonstance, en apparence, minime, et qui, dans la
situation où je suis, est d’un intérêt capital. Figure-toi, ma chère
amie, que ce Jacques Collin est un colosse de ruse, de dissimulation,
de rouerie... un homme d’une profondeur... Oh! c’est... quoi?... le
Cromwell du bagne!... Je n’ai jamais rencontré pareil scélérat, il m’a
presque attrapé!... Mais, en instruction criminelle, un bout de fil qui
passe vous fait trouver un peloton avec lequel on se promène dans le
labyrinthe des consciences les plus ténébreuses, ou des faits les plus
obscurs. Lorsque Jacques Collin m’a vu feuilletant les lettres saisies
au domicile de Lucien de Rubempré, mon drôle y a jeté le coup d’œil
d’un homme qui voulait voir si quelque autre paquet ne s’y trouvait
pas, et il a laissé échapper un mouvement de satisfaction visible. Ce
regard de voleur évaluant un trésor, ce geste de prévenu qui se dit:
«j’ai mes armes,» m’ont fait comprendre un monde de choses. Il n’y
a que vous autres femmes qui puissiez, comme nous et les prévenus,
lancer, dans une œillade échangée, des scènes entières où se révèlent
des tromperies compliquées comme des serrures de sûreté. On se dit,
vois-tu, des volumes de soupçons en une seconde! C’est effrayant,
c’est la vie ou la mort, dans un clin d’œil. Le gaillard a d’autres
lettres entre les mains! ai-je pensé. Puis les mille autres détails de
l’affaire m’ont préoccupé. J’ai négligé cet incident, car je croyais
avoir à confronter mes prévenus et pouvoir éclaircir plus tard ce point
de l’instruction. Mais regardons comme certain que Jacques Collin a mis
en lieu sûr, selon l’habitude de ces misérables, les lettres les plus
compromettantes de la correspondance du beau jeune homme adoré de tant
de...

—Et tu trembles, Camusot! Tu seras président de chambre à la cour
royale, bien plus tôt que je ne le croyais!... s’écria madame
Camusot, dont la figure rayonna. Voyons! il faut te conduire de
manière à contenter tout le monde, car l’affaire devient si grave
qu’elle pourrait bien nous être VOLÉE!... N’a-t-on pas ôté des mains
de Popinot, pour te la confier, la procédure, dans le procès en
interdiction intenté par madame à monsieur d’Espard? dit-elle pour
répondre à un geste d’étonnement que fit Camusot. Eh bien! le procureur
général qui prend un air si vif à l’honneur de monsieur et de madame
de Sérizy, ne peut-il pas évoquer l’affaire à la cour royale, et faire
commettre un conseiller à lui pour l’instruire à nouveau?...

—Ah çà! ma chère, où donc as-tu fait ton droit criminel? s’écria
Camusot. Tu sais tout, tu es mon maître...

—Comment! tu crois que demain matin monsieur de Grandville ne sera pas
effrayé de la plaidoierie probable d’un avocat libéral que ce Jacques
Collin saura bien trouver; car on viendra lui proposer de l’argent pour
être son défenseur!... Ces dames connaissent leur danger aussi bien,
pour ne pas dire mieux, que tu ne le connais; elles en instruiront le
procureur général, qui, déjà, voit ces familles traînées bien près du
banc des accusés, par suite du mariage de ce forçat avec Lucien de
Rubempré, fiancé de mademoiselle de Grandlieu, Lucien, amant d’Esther,
ancien amant de la duchesse de Maufrigneuse, le chéri de madame de
Sérizy. Tu dois donc manœuvrer de manière à te concilier l’affection de
ton procureur général, la reconnaissance de M. de Sérizy, celle de la
marquise d’Espard, de la comtesse Châtelet, à corroborer la protection
de madame de Maufrigneuse par celle de la maison de Grandlieu, et à te
faire adresser des compliments par ton président. Moi, je me charge de
mesdames d’Espard, de Maufrigneuse et de Grandlieu. Toi, tu dois aller
demain matin chez le procureur général. Monsieur de Grandville est un
homme qui ne vit pas avec sa femme, il a eu pour maîtresse, pendant une
dizaine d’années, une mademoiselle de Bellefeuille, qui lui a donné
des enfants adultérins, n’est-ce pas? Eh bien! ce magistrat-là n’est
pas un saint, c’est un homme tout comme un autre; on peut le séduire,
il donne prise sur lui par quelque endroit, il faut découvrir son
faible, le flatter; demande-lui des conseils, fais-lui voir le danger
de l’affaire; enfin, tâchez de vous compromettre de compagnie, et tu
seras...

—Non; je devrais baiser la marque de tes pas, dit Camusot en
interrompant sa femme, la prenant par la taille et la serrant sur son
cœur. Amélie! tu me sauves!

—C’est moi qui t’ai remorqué d’Alencon à Mantes, et de Mantes au
tribunal de la Seine, répondit Amélie. Eh bien! sois tranquille!... je
veux qu’on m’appelle madame la présidente dans cinq ans d’ici; mais,
mon chat, pense donc toujours pendant longtemps avant de prendre des
résolutions. Le métier de juge n’est pas celui d’un sapeur-pompier, le
feu n’est jamais à vos papiers, vous avez le temps de réfléchir; aussi,
dans vos places, les sottises sont-elles inexcusables...

—La force de ma position est tout entière dans l’identité du faux
prêtre espagnol avec Jacques Collin, reprit le juge après une longue
pause. Une fois cette identité bien établie, quand même la cour
s’attribuerait la connaissance de ce procès, ce sera toujours un
fait acquis dont ne pourra se débarrasser aucun magistrat, juge ou
conseiller. J’aurai imité les enfants qui attachent une ferraille à
la queue d’un chat; la procédure, n’importe où elle s’instruise, fera
toujours sonner les fers de Jacques Collin.

—Bravo! dit Amélie.

—Et le procureur général aimera mieux s’entendre avec moi, qui
pourrais seul enlever cette épée de Damoclès suspendue sur le cœur
du faubourg Saint-Germain, qu’avec tout autre!... Mais tu ne sais
pas combien il est difficile d’obtenir ce magnifique résultat?...
Le procureur général et moi, tout à l’heure, dans son cabinet, nous
sommes convenus d’accepter Jacques Collin pour ce qu’il se donne, pour
un chanoine du chapitre de Tolède, pour Carlos Herrera; nous sommes
convenus d’admettre sa qualité d’envoyé diplomatique, et de le laisser
réclamer par l’ambassade d’Espagne. C’est par suite de ce plan que
j’ai fait le rapport qui met en liberté Lucien de Rubempré, que j’ai
recommencé les interrogatoires de mes prévenus, en les rendant blancs
comme neige. Demain, messieurs de Rastignac, Bianchon, et je ne sais
qui encore, doivent être confrontés avec le soi-disant chanoine du
chapitre royal de Tolède, ils ne reconnaîtront pas en lui Jacques
Collin, dont l’arrestation a eu lieu en leur présence, il y a dix ans,
dans une pension bourgeoise, où ils l’ont connu sous le nom de Vautrin.

Un moment de silence régna pendant lequel madame Camusot réfléchissait.

—Es-tu sûr que ton prévenu soit Jacques Collin, demanda-t-elle.

—Sûr, répondit le juge, et le procureur général aussi.

—Eh bien! tâche donc, sans laisser voir tes griffes de chat fourré
de susciter un éclat au Palais de Justice! Si ton homme est encore au
secret, va voir immédiatement le directeur de la Conciergerie et fais
en sorte que le forçat y soit publiquement reconnu. Au lieu d’imiter
les enfants, imite les ministres de la police dans les pays absolus,
qui inventent des conspirations contre le souverain pour se donner
le mérite de les avoir déjouées et se rendre nécessaires; mets trois
familles en danger pour avoir la gloire de les sauver.

—Ah! quel bonheur! s’écria Camusot. J’ai la tête si troublée que je
ne me souvenais plus de cette circonstance. L’ordre de mettre Jacques
Collin à la pistole a été porté par Cocquart à monsieur Gault, le
directeur de la Conciergerie. Or, par les soins de Bibi-Lupin, l’ennemi
de Jacques Collin, on a transféré de la Force à la Conciergerie trois
criminels qui le connaissent; et, s’il descend demain matin au préau,
l’on s’attend à des scènes terribles...

—Et pourquoi?

—Jacques Collin, ma chère, est le dépositaire des fortunes que
possèdent les bagnes et qui se montent à des sommes considérables; or,
il les a, dit-on, dissipées pour entretenir le luxe de feu Lucien, et
on va lui demander des comptes. Ce sera, m’a dit Bibi-Lupin, une tuerie
qui nécessitera l’intervention des surveillants, et le secret sera
découvert. Il y va de la vie de Jacques Collin. Or, en me rendant au
Palais de bonne heure, je pourrai dresser procès-verbal de l’identité.

—Ah! si ses commettants te débarrassaient de lui! tu serais regardé
comme un homme bien capable! Ne va pas chez monsieur de Grandville,
attends-le à son parquet avec cette arme formidable! C’est un canon
chargé sur les trois plus considérables familles de la cour et de
la pairie. Sois hardi, propose à monsieur de Grandville de vous
débarrasser de Jacques Collin en le transférant à la Force, où les
forçats savent se débarrasser de leurs dénonciateurs. J’irai, moi,
chez la duchesse de Maufrigneuse, qui me mènera chez les Grandlieu.
Peut-être verrai-je aussi monsieur de Sérizy. Fie-toi à moi pour sonner
l’alarme partout. Écris-moi surtout un petit mot convenu pour que
je sache si le prêtre espagnol est judiciairement reconnu pour être
Jacques Collin. Arrange-toi pour quitter le Palais à deux heures, je
t’aurai fait obtenir une audience particulière du garde des sceaux:
peut-être sera-t-il chez la marquise d’Espard.

Camusot restait planté sur ses jambes dans une admiration qui fit
sourire la fine Amélie.

—Allons, viens dîner, et sois gai, dit-elle en terminant. Vois! nous
ne sommes à Paris que depuis deux ans, et te voilà en passe de devenir
conseiller avant la fin de l’année... De là, mon chat, à la présidence
d’une chambre à la cour, il n’y aura pas d’autre distance qu’un service
rendu dans quelque affaire politique.

Cette délibération secrète montre à quel point les actions et les
moindres paroles de Jacques Collin, dernier personnage de cette étude,
intéressaient l’honneur des familles au sein desquelles il avait placé
son défunt protégé.

La mort de Lucien et l’invasion à la Conciergerie de la comtesse de
Sérizy venaient de produire un si grand trouble dans les rouages de la
machine, que le directeur avait oublié de lever le secret du prétendu
prêtre espagnol.

Quoiqu’il y en ait plus d’un exemple dans les annales judiciaires,
la mort d’un prévenu pendant le cours de l’instruction d’un procès,
est un événement assez rare pour que les surveillants, le greffier et
le directeur fussent sortis du calme dans lequel ils fonctionnent.
Néanmoins, pour eux, le grand événement n’était pas ce beau jeune homme
devenu si promptement un cadavre, mais bien la rupture de la barre en
fer forgé de la première grille du guichet par les délicates mains
d’une femme du monde. Aussi, directeur, greffier et surveillants, dès
que le procureur général, le comte Octave de Bauvan, furent partis
dans la voiture du comte de Sérizy, en emmenant sa femme évanouie, se
groupèrent-ils au guichet en reconduisant M. Lebrun, le médecin de la
prison, appelé pour constater la mort de Lucien et s’en entendre avec
le _médecin des morts_ de l’arrondissement où demeurait cet infortuné
jeune homme.

On nomme à Paris _médecin des morts_ le docteur chargé, dans chaque
mairie, d’aller vérifier le décès et d’en examiner les causes.

Avec ce coup d’œil rapide qui le distinguait, monsieur de Grandville
avait jugé nécessaire, pour l’honneur des familles compromises, de
faire dresser l’acte de décès de Lucien, à la mairie dont dépend le
quai Malaquais, où demeurait le défunt, et de le conduire de son
domicile à l’église Saint-Germain-des-Prés, où le service funèbre
allait avoir lieu. Monsieur de Chargebœuf, secrétaire de monsieur de
Grandville, mandé par lui, reçut des ordres à cet égard. La translation
de Lucien devait être opérée pendant la nuit. Le jeune secrétaire était
chargé de s’entendre immédiatement avec la mairie, avec la paroisse
et l’administration des pompes funèbres. Ainsi, pour le monde, Lucien
serait mort libre et chez lui, son convoi partirait de chez lui, ses
amis seraient convoqués chez lui pour la cérémonie.

Donc, au moment où Camusot, l’esprit en repos, se mettait à table avec
son ambitieuse moitié, le directeur de la Conciergerie et monsieur
Lebrun, médecin des prisons, étaient en dehors du guichet, déplorant la
fragilité des barres de fer et la force des femmes amoureuses.

—On ne sait pas, disait le docteur à monsieur Gault en le quittant,
tout ce qu’il y a de puissance nerveuse dans l’homme surexcité par la
passion! La dynamique et les mathématiques sont sans signes ni calculs
pour constater cette force-là. Tenez, hier, j’ai été témoin d’une
expérience qui m’a fait frémir et qui rend compte du terrible pouvoir
physique déployé tout à l’heure par cette petite dame.

—Contez-moi cela, dit monsieur Gault, car j’ai la faiblesse de
m’intéresser au magnétisme, sans y croire, mais il m’intrigue.

—Un médecin magnétiseur, car il y a des gens parmi nous qui croient au
magnétisme, reprit le docteur Lebrun, m’a proposé d’expérimenter sur
moi-même un phénomène qu’il me décrivait et duquel je doutais. Curieux
de voir par moi-même une des étranges crises nerveuses par lesquelles
on prouve l’existence du magnétisme, je consentis! Voici le fait. Je
voudrais bien savoir ce que dirait notre Académie de médecine si l’on
soumettait, l’un après l’autre, ses membres à cette action qui ne
laisse aucun échappatoire à l’incrédulité. Mon vieil ami...

—Ce médecin, dit le docteur Lebrun en ouvrant une parenthèse, est un
vieillard persécuté pour ses opinions par la Faculté, depuis Mesmer; il
a soixante-dix ou douze ans, et se nomme Bouvard. C’est aujourd’hui le
patriarche de la doctrine du magnétisme animal. Je suis un fils pour ce
bonhomme, je lui dois mon état. Donc le vieux et respectueux Bouvard
me proposait de me prouver que la force nerveuse mise en action par le
magnétiseur était non pas infinie, car l’homme est soumis à des lois
déterminées, mais qu’elle procédait comme les forces de la nature dont
les principes absolus échappent à nos calculs.

—Ainsi, me dit-il, si tu veux abandonner ton poignet au poignet d’une
somnambule qui dans l’état de veille ne te le presserait pas au-delà
d’une certaine force appréciable, tu reconnaîtras que, dans l’état si
sottement nommé somnambulique, ses doigts auront la faculté d’agir
comme des cisailles manœuvrées par un serrurier!

Eh bien, monsieur, lorsque j’ai eu livré mon poignet à celui de la
femme, non pas _endormie_, car Bouvard réprouve cette expression, mais
_isolée_, et que le vieillard eut ordonné à cette femme de me presser
indéfiniment et de toute sa force le poignet, j’ai prié d’arrêter au
moment où le sang allait jaillir du bout de mes doigts. Tenez! voyez le
bracelet que je porterai pendant plus de trois mois?

—Diable! dit monsieur Gault en regardant une ecchymose circulaire qui
ressemblait à celle qu’eût produite une brûlure.

—Mon cher Gault, reprit le médecin, j’aurais eu ma chair prise
dans un cercle de fer qu’un serrurier aurait vissé par un écrou, je
n’aurais pas senti ce collier de métal aussi durement que les doigts
de cette femme; son poignet était de l’acier inflexible, et j’ai la
conviction qu’elle aurait pu me briser les os et me séparer la main du
poignet. Cette pression, commencée d’abord d’une manière insensible,
a continué sans relâche en ajoutant toujours une force nouvelle à la
force de pression antérieure; enfin un tourniquet ne se serait pas
mieux comporté que cette main changée en un appareil de torture. Il
me paraît donc prouvé que, sous l’empire de la passion, qui est la
volonté ramassée sur un point et arrivée à des quantités de force
animale incalculables, comme le sont toutes les différentes espèces de
puissances électriques, l’homme peut apporter sa vitalité tout entière,
soit pour l’attaque, soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses
organes... Cette petite dame avait, sous la pression de son désespoir,
envoyé sa puissance vitale dans ses poignets.

—Il en faut diablement pour rompre une barre de fer forgé... dit le
chef des surveillants en hochant la tête.

—Il y avait une paille! fit observer monsieur Gault.

—Moi, reprit le médecin, je n’ose plus assigner de limites à la force
nerveuse. C’est d’ailleurs ainsi que les mères, pour sauver leurs
enfants, magnétisent des lions, descendent dans un incendie, le long
des corniches où les chats se tiendraient à peine, et supportent les
tortures de certains accouchements. Là est le secret des tentatives des
prisonniers et des forçats pour recouvrer la liberté... On ne connaît
pas encore la portée des forces vitales, elles tiennent à la puissance
même de la nature, et nous les puisons à des réservoirs inconnus!

—Monsieur, vint dire tout bas un surveillant à l’oreille du directeur
qui reconduisait le docteur Lebrun à la grille extérieure de la
Conciergerie, le _Secret numéro deux_ se dit malade et réclame le
médecin; il se prétend à la mort, ajouta le surveillant.

—Vraiment? dit le directeur.

—Mais il râle! répliqua le surveillant.

—Il est cinq heures, répondit le docteur, je n’ai pas dîné... Mais
après tout, me voilà tout porté, voyons, allons...

—Le Secret numéro deux est précisément le prêtre espagnol soupçonné
d’être Jacques Collin, dit monsieur Gault au médecin, et l’un des
prévenus dans le procès où ce pauvre jeune homme était impliqué...

—Je l’ai déjà vu ce matin, répondit le docteur. Monsieur Camusot m’a
mandé pour constater l’état sanitaire de ce gaillard-là, qui, soit dit
entre nous, se porte à merveille et qui de plus ferait fortune à poser
pour les Hercules dans les troupes de saltimbanques.

—Il peut vouloir se tuer aussi, dit monsieur Gault. Donnons un coup de
pied aux secrets tous deux, car je dois être là, ne fût-ce que pour
le transférer à la pistole. Monsieur Camusot a levé le secret pour ce
singulier anonyme...

Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort dans le monde des bagnes,
et à qui maintenant il ne faut plus donner d’autre nom que le sien,
se trouvait depuis le moment de sa réintégration au secret, d’après
l’ordre de Camusot, en proie à une anxiété qu’il n’avait jamais connue
pendant sa vie marquée par tant de crimes, par trois évasions du bagne
et par deux condamnations en cour d’assises. Cet homme, en qui se
résument la vie, les forces, l’esprit, les passions du bagne, et qui
vous en présente la plus haute expression, n’est-il pas monstrueusement
beau par son attachement digne de la race canine envers celui dont il
fait son ami? Condamnable, infâme et horrible de tant de côtés, ce
dévouement absolu à son idole le rend si véritablement intéressant,
que cette étude, déjà si considérable, paraîtrait inachevée, écourtée,
si le dénoûment de cette vie criminelle n’accompagnait pas la fin
de Lucien de Rubempré. Le petit épagneul mort, on se demande si son
terrible compagnon, si le lion vivra!

Dans la vie réelle, dans la société, les faits s’enchaînent si
fatalement à d’autres faits, qu’ils ne vont pas les uns sans les
autres. L’eau du fleuve forme une espèce de plancher liquide; il n’est
pas de flot, si mutiné qu’il soit, à quelque hauteur qu’il s’élève,
dont la puissante gerbe ne s’efface sous la masse des eaux, plus forte
par la rapidité de son cours que les rébellions des gouffres qui
marchent avec elle. De même qu’on regarde l’eau couler en y voyant de
confuses images, peut-être désirez-vous mesurer la pression du pouvoir
social sur ce tourbillon nommé Vautrin? voir à quelle distance ira
s’abîmer le flot rebelle, comment finira la destinée de cet homme
vraiment diabolique, mais rattaché par l’amour à l’humanité? tant ce
principe céleste périt difficilement dans les cœurs les plus gangrenés!

L’ignoble forçat en matérialisant le poëme caressé par tant de poëtes,
par Moore, par lord Byron, par Mathurin, par Canalis (un démon
possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir d’une
rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l’on a bien pénétré
dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis sept ans. Ses
puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne jouaient que pour Lucien;
il jouissait de ses progrès, de ses amours, de son ambition. Pour lui,
Lucien était son âme visible.

Trompe-la-Mort dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le boudoir
des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin, il voyait
en Lucien un Jacques Collin, beau, jeune, noble, arrivant au poste
d’ambassadeur.

Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double par un
phénomène de paternité morale que concevront les femmes qui, dans leur
vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme passée dans celle
de l’homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble ou infâme, heureuse
ou malheureuse, obscure ou glorieuse, qui ont éprouvé, malgré les
distances, du mal à leur jambe, s’il s’y faisait une blessure, qui ont
senti qu’il se battait en duel, et qui, pour tout dire en un mot, n’ont
pas eu besoin d’apprendre une infidélité pour la savoir.

Reconduit dans son cabanon, Jacques Collin se disait: —On interroge le
petit!

Et il frissonnait, lui qui tuait comme un ouvrier boit.

—A-t-il pu voir ses maîtresses? se demandait-il. Ma tante a-t-elle
trouvé ces damnées femelles? Ces duchesses, ces comtesses ont-elles
marché, ont-elles empêché l’interrogatoire?... Lucien a-t-il reçu mes
instructions?... Et si la fatalité veut qu’on l’interroge, comment _se
tiendra-t-il_? Pauvre petit, c’est moi qui l’ai conduit là! C’est ce
brigand de Paccard et cette fouine d’Europe qui cause tout ce grabuge,
en _chippant_ les sept cent cinquante mille francs de l’inscription
donnée par Nucingen à Esther. Ces deux drôles nous ont fait trébucher
au dernier pas; mais ils paieront cher cette farce-là! Un jour de plus,
et Lucien était riche! il épousait sa Clotilde de Grandlieu. Je n’avais
plus Esther sur les bras. Lucien aimait trop cette fille, tandis qu’il
n’eût jamais aimé cette planche de salut, cette Clotilde... Ah! le
petit aurait alors été tout à moi! Et dire que notre sort dépend d’un
regard, d’une rougeur de Lucien devant ce Camusot, qui voit tout,
qui ne manque pas de la finesse des juges! car nous avons échangé,
lorsqu’il m’a montré les lettres, un regard par lequel nous nous sommes
sondés mutuellement, et il a deviné que je puis _faire chanter_ les
maîtresses de Lucien!...

Ce monologue dura trois heures. L’angoisse fut telle qu’elle eut
raison de cette organisation de fer et de vitriol. Jacques Collin,
dont le cerveau fut comme incendié par la folie, ressentit une soif
si dévorante, qu’il épuisa, sans s’en apercevoir, toute la provision
d’eau contenue dans un des deux baquets qui forment, avec le lit en
bois, tout le mobilier d’un Secret.

—S’il perd la tête, que deviendra-t-il? car ce cher enfant n’a pas
la force de Théodore!... se demanda-t-il en se couchant sur le lit de
camp, semblable à celui d’un corps de garde.

Un mot sur ce Théodore de qui se souvenait Jacques Collin en ce moment
suprême. Théodore Calvi, jeune Corse, condamné à perpétuité pour onze
meurtres, à l’âge de dix-huit ans, grâce à certaines protections
achetées à prix d’or, avait été le compagnon de chaîne de Jacques
Collin, de 1819 à 1820. La dernière évasion de Jacques Collin, une de
ses plus belles combinaisons (il était sorti déguisé en gendarme et
conduisant Théodore Calvi marchant à ses côtés en forçat, mené chez
le commissaire), cette superbe évasion avait eu lieu dans le port de
Rochefort, où les forçats meurent dru, et où l’on espérait voir finir
ces deux dangereux personnages. Évadés ensemble, ils avaient été
forcés de se séparer par les hasards de leur fuite. Théodore, repris,
avait été réintégré au bagne. Après avoir gagné l’Espagne et s’y être
transformé en Carlos Herrera, Jacques Collin venait chercher son Corse
à Rochefort, lorsqu’il rencontra Lucien sur les bords de la Charente.
Le héros des bandits et des _macchis_ à qui Trompe-la-Mort devait de
savoir l’italien, fut sacrifié naturellement à cette nouvelle idole.

La vie avec Lucien, garçon pur de toute condamnation, et qui ne
se reprochait que des peccadilles, se levait d’ailleurs belle et
magnifique comme le soleil d’une journée d’été; tandis qu’avec
Théodore, Jacques Collin n’apercevait plus d’autre dénoûment que
l’échafaud, après une série de crimes indispensables.

L’idée d’un malheur causé par la faiblesse de Lucien, à qui le régime
du secret devait faire perdre la tête, prit des proportions énormes
dans l’esprit de Jacques Collin; et, en supposant la possibilité d’une
catastrophe, ce malheureux se sentit les yeux mouillés de larmes,
phénomène qui, depuis son enfance, ne s’était pas produit une seule
fois en lui.

—Je dois avoir une fièvre de cheval, se dit-il, et peut-être en
faisant venir le médecin et lui proposant une somme considérable me
mettrait-il en rapport avec Lucien.

En ce moment le surveillant apporta le dîner au prévenu.

—C’est inutile, mon garçon, je ne puis manger. Dites à monsieur le
directeur de cette prison de m’envoyer le médecin, je me trouve si mal
que je crois ma dernière heure arrivée.

En entendant les sons gutturaux du râle par lesquels le forçat
accompagna sa phrase, le surveillant inclina la tête et partit. Jacques
Collin s’accrocha furieusement à cette espérance; mais, quand il vit
entrer dans son cabanon le docteur en compagnie du directeur, il
regarda sa tentative comme avortée, et il attendit froidement l’effet
de la visite, en tendant son pouls au médecin.

—Monsieur a la fièvre, dit le docteur à monsieur Gault; mais c’est la
fièvre que nous reconnaissons chez tous les prévenus, et qui, dit-il
à l’oreille du faux Espagnol, est toujours pour moi la preuve d’une
criminalité quelconque.

En ce moment, le directeur, à qui le procureur général avait donné la
lettre écrite par Lucien à Jacques Collin pour la lui remettre, laissa
le docteur et le prévenu sous la garde du surveillant, et alla chercher
cette lettre.

—Monsieur, dit Jacques Collin au docteur en voyant le surveillant à la
porte, et ne s’expliquant pas l’absence du directeur, je ne regarderais
pas à trente mille francs pour pouvoir faire passer cinq lignes à
Lucien de Rubempré.

—Je ne veux pas vous voler votre argent, dit le docteur Lebrun,
personne au monde ne peut plus communiquer avec lui...

—Personne? dit Jacques Collin stupéfait, et pourquoi?

—Mais il s’est pendu...

Jamais tigre trouvant ses petits enlevés n’a frappé les jungles de
l’Inde d’un cri aussi épouvantable que le fut celui de Jacques Collin,
qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, qui lança
sur le docteur un regard brûlant, comme l’éclair de la foudre quand
elle tombe; puis il s’affaissa sur son lit de camp en disant: —Oh! mon
fils!...

—Pauvre homme! s’écria le médecin ému de ce terrible effort de la
nature.

En effet, cette explosion fut suivie d’une si complète faiblesse, que
ces mots: «Oh! mon fils!» furent comme un murmure.

—Va-t-il aussi nous craquer dans les mains, celui-là? demanda le
surveillant.

—Non, ce n’est pas possible! reprit Jacques Collin en se soulevant
et regardant les deux témoins de cette scène d’un œil sans flamme ni
chaleur. Vous vous trompez, ce n’est pas lui! Vous n’avez pas bien vu.
L’on ne peut pas se pendre au secret! Voyez comment pourrais-je me
pendre ici? Paris tout entier me répond de cette vie-là! Dieu me la
doit!

Le surveillant et le médecin étaient à leur tour stupéfaits, eux que
rien depuis longtemps ne pouvait plus surprendre. Monsieur Gault entra,
tenant la lettre de Lucien à la main. A l’aspect du directeur, Jacques
Collin, abattu sous la violence même de cette explosion de douleur,
parut se calmer.

—Voici une lettre que monsieur le procureur général m’a chargé de vous
donner, en permettant que vous l’eussiez non décachetée, fit observer
monsieur Gault.

—C’est de Lucien... dit Jacques Collin.

—Oui, monsieur.

—N’est-ce pas, monsieur, que ce jeune homme?...

—Est mort, reprit le directeur. Quand même monsieur le docteur se
serait trouvé ici, malheureusement il serait toujours arrivé trop
tard... Ce jeune homme est mort, là..., dans une des pistoles...

—Puis-je le voir de mes yeux? demanda timidement Jacques Collin;
laisserez-vous un père libre d’aller pleurer son fils?

—Vous pouvez, si vous le voulez, prendre sa chambre, car j’ai l’ordre
de vous transférer dans une des chambres de la pistole. Le secret est
levé pour vous, monsieur.

Les yeux du prévenu, dénués de chaleur et de vie, allaient lentement
du directeur au médecin; Jacques Collin les interrogeait, croyant à
quelque piége, et il hésitait à sortir.

—Si vous voulez voir le corps, lui dit le médecin, vous n’avez pas de
temps à perdre, on doit l’enlever cette nuit...

—Si vous avez des enfants, messieurs, dit Jacques Collin, vous
comprendrez mon imbécillité, j’y vois à peine clair... Ce coup est pour
moi bien plus que la mort, mais vous ne pouvez pas savoir ce que je
dis... Vous n’êtes pères, si vous l’êtes, que d’une manière;... je suis
mère, aussi!... Je... je suis fou... je le sens.

En franchissant des passages dont les portes inflexibles ne s’ouvrent
que devant le directeur, il est possible d’aller en peu de temps des
secrets aux pistoles. Ces deux rangées d’habitations sont séparées
par un corridor souterrain formé de deux gros murs qui soutiennent la
voûte sur laquelle repose la galerie du Palais de Justice, nommée la
galerie Marchande. Aussi, Jacques Collin, accompagné du surveillant
qui le prit par le bras, précédé du directeur et suivi par le médecin,
arriva-t-il en quelques minutes à la cellule où gisait Lucien, qu’on
avait mis sur le lit.

A cet aspect, il tomba sur ce corps et s’y colla par une étreinte
désespérée, dont la force et le mouvement passionnés firent frémir les
trois spectateurs de cette scène.

—Voilà, dit le docteur au directeur, un exemple de ce dont je vous
parlais. Voyez!... cet homme va pétrir ce corps, et vous ne savez pas
ce qu’est un cadavre, c’est de la pierre...

—Laissez-moi là!... dit Jacques Collin d’une voix éteinte, je n’ai pas
longtemps à le voir, on va me l’enlever pour...

Il s’arrêta devant le mot _enterrer_.

—Vous me permettrez de garder quelque chose de mon cher enfant!...
Ayez la bonté de me couper vous-même, monsieur, dit-il au docteur
Lebrun, quelques mèches de ses cheveux, car je ne le puis pas...

—C’est bien son fils! dit le médecin.

—Vous croyez? répondit le directeur d’un air profond, qui jeta le
médecin dans une courte rêverie.

Le directeur dit au surveillant de laisser le prévenu dans cette
cellule, et de couper quelques mèches de cheveux pour le prétendu père
sur la tête du fils, avant qu’on vînt enlever le corps.

A cinq heures et demie, au mois de mai, l’on peut facilement lire
une lettre à la Conciergerie, malgré les barreaux des grilles et les
mailles du treillis en fil de fer qui en condamnent les fenêtres.
Jacques Collin épela donc cette terrible lettre en tenant la main de
Lucien.

On ne connaît pas d’homme qui puisse garder pendant dix minutes un
morceau de glace, en le serrant avec force dans le creux de sa main.
La froideur se communique aux sources de la vie avec une rapidité
mortelle. Mais l’effet de ce froid terrible, et agissant comme un
poison, est à peine comparable à celui que produit sur l’âme la main
raide et glacée d’un mort tenue ainsi, serrée ainsi. La Mort parle
alors à la Vie, elle dit des secrets noirs et qui tuent bien des
sentiments; car, en fait de sentiment, changer, n’est-ce pas mourir?

En relisant avec Jacques Collin la lettre de Lucien, cet écrit suprême
paraîtra ce qu’il fut pour cet homme, une coupe de poison.


    A L’ABBÉ CARLOS HERRERA.

  «Mon cher abbé, je n’ai reçu que des bienfaits de vous, et je
  vous ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand
  vous lirez ces lignes, je n’existerai plus; vous ne serez plus là
  pour me sauver.

  »Vous m’aviez donné pleinement le droit, si j’y trouvais un
  avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un
  bout de cigare, mais j’ai disposé de vous sottement. Pour
  sortir d’embarras, séduit par une captieuse demande du juge
  d’instruction, votre fils spirituel, celui que vous aviez
  adopté, s’est rangé du côté de ceux qui veulent vous assassiner
  à tout prix, en voulant faire croire à une identité que je sais
  impossible entre vous et un scélérat français. Tout est dit.

  »Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez
  voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l’être,
  il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d’une
  séparation suprême. Vous m’avez voulu faire puissant et glorieux,
  vous m’avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà tout. Il
  y a longtemps que je voyais venir le vertige pour moi.

  »Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous
  disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité,
  c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en
  qui le diable a continué de souffler le feu dont la première
  étincelle avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette
  filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à
  organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines,
  et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie
  exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont
  dangereux dans la société comme les lions le seraient en pleine
  Normandie: il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes
  vulgaires et broutent les écus des niais; leurs jeux sont si
  périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils
  se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces
  êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Robespierre ou
  Napoléon; mais quand ils laissent rouiller au fond de l’océan
  d’une génération ces instruments gigantesques, ils ne sont plus
  que Pugatcheff, Fouché, Louvel et l’abbé Carlos Herrera. Doués
  d’un immense pouvoir sur les âmes tendres, ils les attirent et
  les broient. C’est grand, c’est beau dans son genre. C’est la
  plante vénéneuse aux riches couleurs qui fascine les enfants dans
  les bois. C’est la poésie du mal.

  »Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres et n’en
  pas sortir. Tu m’as fait vivre de cette vie gigantesque, et
  j’ai bien mon compte de l’existence. Ainsi, je puis retirer ma
  tête des nœuds gordiens de ta politique, pour la donner au nœud
  coulant de ma cravate.

  »Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une
  rétractation de mon interrogatoire; vous verrez à tirer parti de
  cette pièce. Par le vœu d’un testament en bonne forme, on vous
  rendra, monsieur l’abbé, les sommes appartenant à votre Ordre,
  desquelles vous avez disposé très-imprudemment pour moi, par
  suite de la paternelle tendresse que vous m’avez portée.

  »Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption,
  adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que
  Ximénès, plus que Richelieu; vous avez tenu vos promesses: je
  me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les
  enchantements d’un rêve; mais, malheureusement, ce n’est plus
  la rivière de mon pays où j’allais noyer les peccadilles de ma
  jeunesse; c’est la Seine, et mon trou, c’est un cabanon de la
  Conciergerie.

  »Ne me regrettez pas: mon mépris pour vous était égal à mon
  admiration.

    »LUCIEN.»


Avant une heure du matin, lorsqu’on vint enlever le corps, on trouva
Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre, lâchée
sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l’a tué; mais le
malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses mains jointes et
priait Dieu.

En voyant cet homme, les porteurs s’arrêtèrent un moment, car il
ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillée pour l’éternité
sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs d’images. Ce
faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres et raidi par une
immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces gens, qu’ils lui dirent
avec douceur de se lever.

—Pourquoi? demanda-t-il timidement.

Cet audacieux Trompe-la-Mort était devenu faible comme un enfant.

Le directeur montra ce spectacle à monsieur de Chargebœuf, qui, saisi
de respect pour une pareille douleur, et croyant à la qualité de père
que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres de monsieur de
Grandville relatifs au service et au convoi de Lucien, qu’il fallait
absolument transférer à son domicile du quai Malaquais, où le clergé
l’attendait pour le veiller pendant le reste de la nuit.

—Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s’écria d’une
voix triste le forçat. Dites-lui, monsieur, qu’il peut compter sur
ma reconnaissance... Oui, je suis capable de lui rendre de grands
services... N’oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de la
dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d’étranges changements
dans le cœur d’un homme, quand il a pleuré pendant sept heures sur un
enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc plus!...

Après avoir couvé Lucien par un regard de mère à qui l’on arrache le
corps de son fils, Jacques Collin s’affaissa sur lui-même. En regardant
prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un gémissement qui fit
hâter les porteurs.

Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison
s’étaient déjà soustraits à ce spectacle.

Qu’était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait le coup
d’œil en rapidité, chez laquelle la pensée et l’action jaillissaient
comme un même éclair, dont les nerfs aguerris par trois évasions,
par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité métallique
des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de battage ou de
pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées par l’homme
et rendues homogènes, se désagrègent; et, sans être en fusion, le métal
n’a plus la même vertu de résistance. Les maréchaux, les serruriers,
les taillandiers, tous les ouvriers qui travaillent constamment ce
métal en expriment alors l’état par un mot de leur technologie:
«_Le fer est roui!_» disent-ils en s’appropriant cette expression
exclusivement consacrée au chanvre, dont la désorganisation s’obtient
par le rouissage. Eh bien, l’âme humaine, ou, si vous voulez la triple
énergie du corps, du cœur et de l’esprit se trouve dans une situation
analogue à celle du fer par suite de certains chocs répétés. Il en
est alors des hommes comme du chanvre et du fer: ils sont rouis. La
science et la justice, le public cherchent mille causes aux terribles
catastrophes causées sur les chemins de fer, par la rupture d’une
barre de fer, et dont le plus affreux exemple est celui de Bellevue;
mais personne n’a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les
forgerons, qui ont tous dit le même mot: «Le fer était roui!» Ce danger
est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant,
offrent la même apparence.

C’est dans cet état que les confesseurs et les juges d’instruction
trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de la
cour d’assises et celles de la _toilette_ déterminent presque toujours
chez les natures les plus fortes cette dislocation de l’appareil
nerveux. Les aveux s’échappent alors des bouches les plus violemment
serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose étrange!
au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faiblesse suprême
arrache à l’homme le masque d’innocence sous lequel il inquiétait la
Justice, toujours inquiète lorsque le condamné meurt sans avouer son
crime.

Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines sur le
champ de bataille de Waterloo!

A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra dans la
chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et calme, comme
un homme redevenu fort par un violent parti pris.

—Voici l’heure d’aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes enfermé
depuis trois jours, si vous voulez prendre l’air et marcher, vous le
pouvez!

Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun
intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps, comme
un haillon, ne soupçonna pas le piége que lui tendait Bibi-Lupin,
ni l’importance de son entrée au préau. Le malheureux, sorti
machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués dans
les corniches des magnifiques arcades du palais des rois de France, et
sur lesquelles s’appuie la galerie dite de Saint-Louis, par où l’on
va maintenant aux différentes dépendances de la cour de cassation.
Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance digne de
remarque, la chambre où fut détenu Louvel, l’un des plus fameux
régicides, est celle située à l’angle droit formé par le coude des deux
corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la tour Bonbec se trouve un
escalier en colimaçon auquel aboutit ce sombre corridor, et par où les
détenus logés, dans les pistoles ou dans les cabanons, vont et viennent
pour se rendre au préau.

Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour d’assises
et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au secret,
tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent dans cet
étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heures de la journée,
et surtout le matin de bonne heure en été. Ce préau, l’antichambre de
l’échafaud ou du bagne, y aboutit d’un bout, et de l’autre il tient à
la société par le gendarme, par le cabinet du juge d’instruction ou par
la cour d’assises. Aussi est-ce plus glacial à voir que l’échafaud.
L’échafaud peut devenir un piédestal pour aller au ciel; mais le préau,
c’est toutes les infamies de la terre réunies et sans issue!

Que ce soit le préau de la Force ou celui de Poissy, ceux de Melun
ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes faits s’y
reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles, à la
hauteur ou à l’espace. Aussi les ÉTUDES DE MŒURS mentiraient-elles
à leur titre, si la description la plus exacte de ce _pandémonium_
parisien ne se trouvait ici.

Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences de
la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre qui
servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et qui, de
nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles aux détenus.
Aussi, dès que le préau s’ouvre pour les prisonniers, tous vont-ils se
grouper autour de cette pierre à friandises de détenus, l’eau-de-vie,
le rhum, etc.

Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à la
magnifique galerie byzantine, seul vestige de l’élégance du palais de
saint Louis, sont prises par un parloir où confèrent les avocats et
les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d’un guichet
formidable, composé d’une double voie tracée par des barreaux énormes,
et comprise dans l’espace de la troisième arcade. Ce double chemin
ressemble à ces rues momentanément créées à la porte des théâtres
par des barrières pour contenir la queue, lors des grands succès.
Ce parloir, situé au bout de l’immense salle du guichet actuel de
la Conciergerie, éclairé sur le préau par des hottes, vient d’être
mis à jour par des châssis vitrés du côté du guichet, en sorte qu’on
y surveille les avocats en conférence avec leurs clients. Cette
innovation a été nécessitée par les trop fortes séductions que de
jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs. On ne sait plus où
s’arrêtera la morale?... Ces précautions ressemblent à ces examens
de conscience tout faits, où les imaginations pures se dépravent
en réfléchissant à des monstruosités ignorées. Dans ce parloir ont
également lieu les entrevues des parents et des amis à qui la police
permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus.

On doit maintenant comprendre ce qu’est le préau pour les deux
cents prisonniers de la Conciergerie; c’est leur jardin, un jardin
sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes du
parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent
les comestibles et les liquides autorisés, constituent l’unique
communication possible avec le monde extérieur.

Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels le
prisonnier se trouve à l’air et en compagnie; néanmoins, dans les
autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers du travail;
mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation, à
moins d’être à la pistole. Là, le drame de la cour d’assises préoccupe
d’ailleurs tous les esprits, puisqu’on ne vient là que pour subir ou
l’instruction ou le jugement. Cette cour présente un affreux spectacle;
on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l’avoir vu.

D’abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long
sur trente de large, d’une centaine d’accusés ou de prévenus, ne
constitue pas l’élite de la société. Ces misérables, qui, pour la
plupart, appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs
physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des
sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez rare.
La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes qui
peuvent amener là des gens comme il faut, ont d’ailleurs le privilége
de la pistole, et l’accusé ne quitte alors presque jamais sa cellule.

Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables murs
noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une
fortification du côté du quai, par les cellules grillagées de la
pistole au nord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un
troupeau de criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres,
attriste déjà par les dispositions locales; mais il effraie bientôt,
lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de
haine, de curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés.
Aucune joie! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est muet,
les murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux; ils
n’osent, à moins d’une amitié sinistre comme le bagne dont elle est
le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui plane sur eux,
empoisonne pour eux l’atmosphère et corrompt tout, jusqu’au serrement
de main de deux coupables intimes. Un criminel qui rencontre là son
meilleur camarade ignore si ce dernier ne s’est pas repenti, s’il n’a
pas fait des aveux dans l’intérêt de sa vie. Ce défaut de sécurité,
cette crainte du _mouton_ gâte la liberté déjà si mensongère du préau.
En argot de prison, le _mouton_ est un mouchard, qui paraît être
sous le poids d’une méchante affaire, et dont l’habileté proverbiale
consiste à se faire prendre pour un _ami_. Le mot _ami_ signifie, en
argot, un voleur émérite, un voleur consommé, qui, depuis longtemps,
a rompu avec la société, qui veut rester voleur toute sa vie, et qui
demeure fidèle _quand même_ aux lois de la _haute pègre_.

Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers de
la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d’une maison
de santé, c’est une même chose. Les uns et les autres se promènent en
s’évitant, se jettent des regards au moins singuliers, atroces, selon
leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux; car ils se connaissent
ou ils se craignent. L’attente d’une condamnation, les remords, les
anxiétés donnent aux promeneurs du préau l’air inquiet et hagard des
fous. Les criminels consommés ont seuls une assurance qui ressemble à
la tranquillité d’une vie honnête, à la sincérité d’une conscience pure.

L’homme des classes moyennes étant là l’exception, et la honte retenant
dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués du préau
sont généralement mis comme les gens de la classe ouvrière. La blouse,
le bourgeron, la veste de velours dominent. Ces costumes grossiers
ou sales, en harmonie avec les physionomies communes ou sinistres,
avec les manières brutales, un peu domptées néanmoins par les pensées
tristes dont sont saisis les prisonniers, tout, jusqu’au silence du
lieu, contribue à frapper de terreur ou de dégoût le rare visiteur, à
qui de hautes protections ont valu le privilége peu prodigué d’étudier
la Conciergerie.

De même que la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies infâmes
sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et nobles
amours au jeune homme qu’on y mène; de même la vue de la Conciergerie
et l’aspect du préau, meublé de ces hôtes dévoués au bagne, à
l’échafaud, à une peine infamante quelconque, donne la crainte de
la justice humaine à ceux qui pourraient ne pas craindre la justice
divine, dont la voix parle si haut dans la conscience; et ils en
sortent honnêtes gens pour longtemps.

Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin y
descendit devant être les acteurs d’une scène capitale dans la vie de
Trompe-la-Mort, il n’est pas indifférent de peindre quelques-unes des
principales figures de cette terrible assemblée.

Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme au collége,
règnent la force physique et la force morale. Là donc, comme dans les
bagnes, l’aristocratie est la criminalité. Celui dont la tête est en
jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le pense, est une école
de Droit criminel; on l’y professe infiniment mieux qu’à la place du
Panthéon. La plaisanterie périodique consiste à répéter le drame de
la cour d’assises, à constituer un président, un jury, un ministère
public, un avocat, et à juger le procès. Cette horrible farce se joue
presque toujours à l’occasion des crimes célèbres. A cette époque,
une grande cause criminelle était à l’ordre du jour des assises,
l’affreux assassinat commis sur monsieur et madame Crottat, anciens
fermiers, père et mère du notaire, qui gardaient chez eux, comme cette
malheureuse affaire l’a prouvé, huit cent mille francs en or. L’un
des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit
La Pouraille, forçat libéré, qui, depuis cinq ans, avait échappé aux
recherches les plus actives de la police à la faveur de sept ou huit
noms différents. Les déguisements de ce scélérat étaient si parfaits,
qu’il avait subi deux ans de prison sous le nom de Delsouq, un de ses
élèves, voleur célèbre qui ne dépassait jamais, dans les affaires, la
compétence du tribunal correctionnel. La Pouraille en était, depuis
sa sortie du bagne, à son troisième assassinat. La certitude d’une
condamnation à mort rendait cet accusé, non moins que sa fortune
présumée, l’objet de la terreur et de l’admiration des prisonniers; car
pas un liard des fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré
les événements de juillet 1830, se rappeler l’effroi que causa dans
Paris ce coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque
pour son importance; car la malheureuse tendance de notre temps à tout
chiffrer rend un assassinat d’autant plus frappant que la somme volée
est plus considérable.

La Pouraille, petit homme sec et maigre, à visage de fouine, âgé
de quarante-cinq ans, l’une des célébrités des trois bagnes qu’il
avait habités successivement dès l’âge de dix-neuf ans, connaissait
intimement Jacques Collin, et l’on va savoir comment et pourquoi.
Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre heures
avec La Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu sur-le-champ,
et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre de _l’ami_ promis
à l’échafaud. L’un de ces forçats, un libéré nommé Sélérier, surnommé
l’Auvergnat, le père Ralleau, le Rouleur, et qui, dans la société que
le bagne appelle la _haute pègre_, avait nom Fil-de-Soie, sobriquet dû
à l’adresse avec laquelle il échappait aux périls du métier, était un
des anciens affidés de Trompe-la-Mort.

Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un double
rôle, d’être à la fois dans les conseils de la haute pègre, et l’un
des entretenus de la police, qu’il lui avait (Voyez le _Père Goriot_.)
attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819. Sélérier,
qu’il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont se nommera La
Pouraille, déjà sous le coup d’une rupture de ban, était impliqué
dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de sang répandu, qui
devaient le faire réintégrer au moins pour vingt ans au bagne. L’autre
forçat, nommé Riganson, formait avec sa concubine, appelée la Biffe,
un des plus redoutables ménages de la haute pègre. Riganson, en
délicatesse avec la justice dès l’âge le plus tendre, avait pour surnom
_le Biffon_. Le Biffon était le mâle de la Biffe, car il n’y a rien
de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages ne respectent ni la loi,
ni la religion, rien, pas même l’histoire naturelle, dont la sainte
nomenclature est, comme on le voit, parodiée par eux.

Une digression est ici nécessaire; car l’entrée de Jacques Collin au
préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée par
Bibi-Lupin et par le juge d’instruction, les scènes curieuses qui
devaient s’ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible,
sans quelques explications sur le monde des voleurs et des bagnes, sur
ses lois, sur ses mœurs, et surtout sur son langage, dont l’affreuse
poésie est indispensable dans cette partie du récit. Donc, avant
tout, un mot sur la langue des grecs, des filous, des voleurs et des
assassins, nommée l’_argot_, et que la littérature a, dans ces derniers
temps, employée avec tant de succès, que plus d’un mot de cet étrange
vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes femmes, a retenti
sous les lambris dorés, a réjoui les princes, dont plus d’un a pu
s’avouer _floué_! Disons-le, peut-être à l’étonnement de beaucoup de
gens, il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle
de ce monde souterrain qui, depuis l’origine des empires à capitale,
s’agite dans les caves, dans les sentines, dans le _troisième-dessous_
des sociétés, pour emprunter à l’art dramatique une expression vive et
saisissante. Le monde n’est-il pas un théâtre? Le Troisième-Dessous
est la dernière cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en
recéler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les
diables bleus que vomit l’enfer, etc.

Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou terrible.
Une culotte est une _montante_; n’expliquons pas ceci. En argot on ne
dort pas, on _pionce_. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime
le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, défiante, appelée
Voleur, et qui, dès qu’elle est en sûreté, tombe et roule dans les
abîmes d’un sommeil profond et nécessaire sous les puissantes ailes
du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à
celui de l’animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les
oreilles veillent doublées de prudence!

Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent ou
qui finissent, les mots sont âpres et étonnent singulièrement. Une
femme est une _largue_. Et quelle poésie! la paille est _la plume de
Beauce_. Le mot minuit est rendu par cette périphrase: _douze plombes
crossent_! Ça ne donne-t-il pas le frisson? _Rincer une cabriole_, veut
dire dévaliser une chambre. Qu’est-ce que l’expression se coucher,
comparée à se _piausser_, revêtir une autre peau. Quelle vivacité
d’images! _Jouer des dominos_, signifie manger; comment mangent les
gens poursuivis?

L’argot va toujours, d’ailleurs! il suit la civilisation, il la
talonne, il s’enrichit d’expressions nouvelles à chaque nouvelle
invention. La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et
Parmentier, est aussitôt saluée par l’argot _d’orange à cochons_.
On invente les billets de banque, le bagne les appelle des _fafiots
garatés_, du nom de Garat, le caissier qui les signe. _Fafiot!_
n’entendez-vous pas le bruissement du papier de soie? Le billet de
mille francs est un _fafiot mâle_, le billet de cinq cents un _fafiot
femelle_. Les forçats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de
cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre.

En 1790, Guillotin trouve, dans l’intérêt de l’humanité, la mécanique
expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le supplice de la
peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens, examinent cette
mécanique placée sur les confins monarchiques de l’ancien système,
et sur les frontières de la justice nouvelle, ils l’appellent tout à
coup _l’Abbaye de Monte-à-Regret_! Ils étudient l’angle décrit par
le couperet d’acier, et trouvent pour en peindre l’action, le verbe
_faucher_! Quand on songe que le bagne se nomme _le pré_, vraiment
ceux qui s’occupent de linguistique doivent admirer la création de ces
affreux _vocables_, eût dit Charles Nodier.

Reconnaissons d’ailleurs la haute antiquité de l’argot! il contient un
dixième de mots de la langue romane, un autre dixième de la vieille
langue gauloise de Rabelais. _Effondrer_ (enfoncer), _otolondrer_
(ennuyer), _cambrioler_ (tout ce qui se fait dans une chambre),
_aubert_ (argent), _gironde_ (belle, le nom d’un fleuve en langue
d’Oc), _fouillousse_ (poche), appartiennent à la langue du quatorzième
et du quinzième siècles. L’_affe_, pour la vie, est de la plus haute
antiquité. Troubler _l’affe_ a fait les _affres_, d’où vient le mot
_affreux_, dont la traduction est _ce qui trouble la vie_, etc.

Cent mots au moins de l’argot appartiennent à la langue de PANURGE,
qui, dans l’œuvre rabelaisienne, symbolise le peuple, car ce nom est
composé de deux mots grecs qui veulent dire: _Celui qui fait tout_. La
science change la face de la civilisation par le chemin de fer, l’argot
l’a déjà nommé _le roulant vif_.

Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, _la
sorbonne_, indique la source antique de cette langue dont il est
question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes, comme
_les nouvelliers_ italiens et l’Arétin. De tout temps, en effet,
_la fille_, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice, la
compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, du filou,
de l’escroc.

La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle
et femelle, de _l’état naturel_ contre l’état social. Aussi les
philosophes, les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour
queue les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s’en
douter, à ces deux conclusions: la prostitution et le vol. Le voleur
ne met pas en question dans les livres sophistiques, la propriété,
l’hérédité, les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui,
voler, c’est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il
ne l’accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce
consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à
généraliser; il s’accouple avec une violence dont les chaînons sont
incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateurs
modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses,
ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique! il est clair
comme un fait, il est logique comme un coup de poing. Et quel style!...

Autre observation! Le monde des filles, des voleurs et des assassins,
les bagnes et les prisons comportent une population d’environ soixante
à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce monde ne saurait
être dédaigné dans la peinture de nos mœurs, dans la reproduction
littérale de notre état social. La justice, la gendarmerie et la
police offrent un nombre d’employés presque correspondant, n’est-ce
pas étrange? Cet antagonisme de gens qui se cherchent et qui s’évitent
réciproquement constitue un immense duel, éminemment dramatique,
esquissé dans cette étude. Il en est du vol et du commerce de fille
publique, comme du théâtre, de la police, de la prêtrise et de la
gendarmerie. Dans ces six conditions, l’individu prend un caractère
indélébile. Il ne peut plus être que ce qu’il est. Les stigmates du
divin sacerdoce sont immuables, tout aussi bien que ceux du militaire.
Il en est ainsi des autres états qui sont de fortes oppositions, des
_contraires_ dans la civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres,
singuliers, _sui generis_, rendent la fille publique et le voleur,
l’assassin et le libéré, si faciles à reconnaître, qu’ils sont pour
leurs ennemis, l’espion et le gendarme, ce qu’est le gibier pour le
chasseur: ils ont des allures, des façons, un teint, des regards, une
couleur, une odeur, enfin des _propriétés_ infaillibles. De là, cette
science profonde du déguisement chez les célébrités du bagne.

Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l’abolition de la
marque, l’adoucissement des pénalités et la stupide indulgence du jury
rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris sera cerné par
une armée de quarante mille libérés. Le département de la Seine et ses
quinze cent mille habitants étant le seul point de la France où ces
malheureux puissent se cacher. Paris est, pour eux, ce qu’est la forêt
vierge pour les animaux féroces.

La haute pègre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain,
son aristocratie, s’était résumée, en 1816, à la suite d’une paix
qui mettait tant d’existences en question, dans une association dite
des _Grands Fanandels_, où se réunirent les plus célèbres chefs de
bande et quelques gens hardis, alors sans aucun moyen d’existence.
Ce mot de _fanandels_ veut dire à la fois frères, amis, camarades.
Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont fanandels. Or,
les Grands Fanandels, fine fleur de la haute pègre, furent pendant
vingt et quelques années la cour de cassation, l’institut, la chambre
des pairs de ce peuple. Les Grands Fanandels eurent tous leur fortune
particulière, des capitaux en commun et des mœurs à part. Ils se
devaient aide et secours dans l’embarras, ils se connaissaient.
Tous d’ailleurs au-dessus des ruses et des séductions de la police,
ils eurent leur charte particulière, leurs mots de passe et de
reconnaissance.

Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la fameuse
société des Dix-Mille (Voyez le _Père Goriot_.) ainsi nommée de la
convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais entreprendre
une affaire où il se trouvait moins de _dix mille_ francs à prendre.
En ce moment même, en 1829 et 1830, il se publiait des mémoires où
l’état des forces de cette société, les noms de ses membres, étaient
indiqués par une des célébrités de la police judiciaire. On y voyait
avec épouvante une armée de capacités, en hommes et en femmes; mais si
formidable, si habile, si souvent heureuse, que des voleurs comme les
Lévy, les Pastourel, les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de
soixante ans, y sont signalés comme étant en révolte contre la société
depuis leur enfance!... Quel aveu d’impuissance pour la justice que
l’existence de voleurs si vieux!

Jacques Collin était le caissier, non-seulement de la Société des
Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne. De
l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu des
capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve,
excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter
avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance, à la
capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société l’on se confie
à une maison de banque.

Primitivement, Bibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis dix
ans, avait fait partie de l’aristocratie des Grands Fanandels.
Sa trahison venait d’une blessure d’amour-propre; il s’était vu
constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse
de Trompe-la-Mort. De là l’acharnement constant de ce fameux chef de
la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient aussi
certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens camarades, dont
commençaient à se préoccuper les magistrats.

Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d’instruction avait
donné pleine carrière par la nécessité d’établir l’identité de Jacques
Collin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement choisi
ses aides en lançant sur le faux Espagnol, La Pouraille, Fil-de-Soie
et le Biffon, car La Pouraille appartenait aux Dix-Mille, ainsi que
Fil-de-Soie, et le Biffon était un Grand Fanandel.

La Biffe, cette redoutable _largue_ du Biffon, qui se dérobe encore à
toutes les recherches de la police, à la faveur de ses déguisements en
femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui sait admirablement
faire la marquise, la baronne, la comtesse, a voiture et des gens.
Cette espèce de Jacques Collin en jupon est la seule femme comparable à
cette Asie, le bras droit de Jacques Collin. Chacun des héros du bagne
est, en effet, doublé d’une femme dévouée. Les fastes judiciaires, la
chronique secrète du Palais vous le diront: aucune passion d’honnête
femme, pas même celle d’une dévote pour son directeur, rien ne surpasse
l’attachement de la maîtresse qui partage les périls des grands
criminels.

La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive de
leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour excessif
qui les entraîne, _constitutionnellement_, disent les médecins, vers
la femme, emploie toutes les forces morales et physiques de ces hommes
énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les journées; car les excès en
amour exigent et du repos et des repas réparateurs. De là, cette haine
de tout travail, qui force ces gens à recourir à des moyens rapides
pour se procurer de l’argent. Néanmoins, la nécessité de vivre, et
de bien vivre, déjà si violente, est peu de chose en comparaison des
prodigalités inspirées par la fille à qui ces généreux Médor veulent
donner des bijoux, des robes, et qui, toujours gourmande, aime la
bonne chère. La fille désire un châle, l’amant le vole, et la femme
y voit une preuve d’amour! C’est ainsi qu’on marche au vol, qui, si
l’on veut examiner le cœur humain à la loupe, sera reconnu pour un
sentiment presque naturel chez l’homme. Le vol mène à l’assassinat, et
l’assassinat conduit de degrés en degrés l’amant à l’échafaud.

L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on en
croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des crimes.
La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable, à
l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs maîtresses
est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails de la société.
C’est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la porte des prisons,
toujours occupé à déjouer les ruses de l’instruction, incorruptible
gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de procès obscurs,
impénétrables. Là gît la force et aussi la faiblesse du criminel. Dans
le langage des filles, _avoir de la probité_, c’est ne manquer à aucune
des lois de cet attachement, c’est donner tout son argent à l’homme
_enflacqué_ (emprisonné), c’est veiller à son bien-être, lui garder
toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui. La plus cruelle injure
qu’une fille puisse jeter au front déshonoré d’une autre fille, c’est
de l’accuser d’infidélité envers un amant _serré_ (mis en prison). Une
fille, dans ce cas, est regardée comme une femme sans cœur!...

La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le voir.
Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un sort,
ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin, qui s’était
enfui avec Prudence Servien, riches tous deux de sept cent cinquante
mille francs. Il n’avait aucun attachement, il méprisait les femmes
et n’aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il tirait, comme on le
sait maintenant, son surnom de son attachement à la Biffe. Or, ces
trois illustrations de la haute pègre avaient des comptes à demander à
Jacques Collin, comptes assez difficiles à établir.

Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle était
la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires
était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il
résolut de _manger la grenouille_ au profit de Lucien. En se dérobant à
l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf ans, Jacques
Collin avait une presque certitude d’hériter, aux termes de la charte
des Grands Fanandels, des deux tiers de ses commettants. Ne pouvait-il
pas d’ailleurs alléguer des payements faits aux fanandels _fauchés_?
Aucun contrôle n’atteignait enfin ce chef des Grands Fanandels. On se
fiait absolument à lui par nécessité, car la vie de bête fauve que
mènent les forçats, impliquait entre les gens comme il faut de ce monde
sauvage, la plus haute délicatesse. Sur les cent mille écus du délit,
Jacques Collin pouvait peut-être alors se libérer avec une centaine
de mille francs. En ce moment, comme on le voit, La Pouraille, un des
créanciers de Jacques Collin, n’avait que quatre-vingt-dix jours à
vivre. Nanti d’une somme sans doute bien supérieure à celle que lui
gardait son chef, La Pouraille devait d’ailleurs être assez accommodant.

Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prison
et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats
instructeurs reconnaissent les _chevaux de retour_, c’est-à-dire ceux
qui ont déjà mangé les _gourganes_ (espèce de haricots destinés à la
nourriture des forçats de l’État), est leur habitude de la prison; les
récidivistes en connaissent naturellement les usages; ils sont chez
eux, ils ne s’étonnent de rien.

Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu’alors
admirablement bien joué son rôle d’innocent et d’étranger, soit à la
Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la douleur, écrasé par
sa double mort; car dans cette fatale nuit, il était mort deux fois, il
redevint Jacques Collin. Le surveillant fut stupéfait de n’avoir pas
à dire à ce prêtre espagnol par où l’on allait au préau. Cet acteur
si parfait oublia son rôle, il descendit la vis de la tour Bonbec en
habitué de la Conciergerie.

—Bibi-Lupin a raison, se dit en lui-même le surveillant, c’est un
cheval de retour, c’est Jacques Collin. Au moment où Trompe-la-Mort se
montra dans l’espèce de cadre que lui fit la porte de la tourelle, les
prisonniers ayant tous fini leurs acquisitions à la table en pierre
dite de Saint-Louis, se dispersaient sur le préau, toujours trop étroit
pour eux: le nouveau détenu fut donc aperçu par tous à la fois, avec
d’autant plus de rapidité que rien n’égale la précision du coup d’œil
des prisonniers, qui sont tous dans un préau comme l’araignée au centre
de sa toile. Cette comparaison est d’une exactitude mathématique, car
l’œil étant borné de tous côtés par de hautes et noires murailles, le
détenu voit toujours, même sans regarder, la porte par laquelle entrent
les surveillants, les fenêtres du parloir et de l’escalier de la tour
Bonbec, seules issues du préau. Dans le profond isolement où il est,
tout est accident pour l’accusé, tout l’occupe; son ennui, comparable
à celui du tigre en cage au jardin des Plantes, décuple sa puissance
d’attention. Il n’est pas indifférent de faire observer que Jacques
Collin, vêtu comme un ecclésiastique qui ne s’astreint pas au costume,
portait un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles en
argent, un gilet noir, et une certaine redingote marron foncé, dont la
coupe trahit le prêtre quoi qu’il fasse, surtout quand ces indices sont
complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin
portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d’un naturel
exquis.

—Tiens! tiens! dit La Pouraille au Biffon, mauvais signe! un
_sanglier_! comment s’en trouve-t-il un ici?

—C’est un de leurs _trucs_, un _cuisinier_ (espion) d’un nouveau
genre, répondit Fil-de-Soie. C’est _quelque marchand de lacets_ (la
maréchaussée d’autrefois) déguisé qui vient faire son commerce.

Le gendarme a différents noms en argot: quand il poursuit le voleur,
c’est un _marchand de lacets_; quand il l’escorte, c’est _une
hirondelle de la grève_; quand il le mène à l’échafaud, c’est le
_hussard de la guillotine_.

Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire de
peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sélérier, dit
l’Auvergnat, dit le père Ralleau, dit le Rouleur, enfin Fil-de-Soie
(il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné
que par ce sobriquet, le seul qu’on lui donnât dans la _haute pègre_.
Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre,
était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles
produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous une
tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux de proie,
d’une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect, il ressemblait
à un loup par la largeur de ses mâchoires vigoureusement tracées et
prononcées; mais tout ce que cette ressemblance impliquait de cruauté,
de férocité même, était contrebalancé par la ruse, par la vivacité de
ses traits, quoique sillonnés de marques de petite vérole. Le rebord de
chaque couture, coupé net, était comme spirituel. On y lisait autant de
railleries. La vie des criminels, qui implique la faim et la soif, les
nuits passées au bivouac des quais, des berges, des ponts et des rues,
les orgies de liqueurs fortes par lesquelles on célèbre les triomphes,
avait mis sur ce visage comme une couche de vernis. A trente pas, si
Fil-de-Soie se fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme
eût reconnu son gibier; mais il égalait Jacques Collin dans l’art de
se grimer et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé
comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu’au théâtre,
portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons,
et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la
doublure, de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu
grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient
les coins d’un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures et lavé.

A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce
célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint
livide, à l’œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté
sur deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où
prédominaient tous les symptômes de l’organisation particulière aux
animaux carnassiers.

Fil-de-Soie et le Biffon faisaient la cour à La Pouraille, qui ne
conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu’il
serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie
et le Biffon, _amis_ de La Pouraille, ne l’appelaient-ils pas
autrement que _le Chanoine_, c’est-à-dire _chanoine de l’Abbaye de
Monte-à-Regret_. On doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie et
le Biffon câlinaient La Pouraille. La Pouraille avait enterré deux cent
cinquante mille francs d’or, sa part du butin fait chez les _époux
Crottat_, en style d’acte d’accusation. Quel magnifique héritage à
laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats dussent
retourner dans quelques jours au bagne. Le Biffon et Fil-de-Soie
allaient être condamnés pour des vols qualifiés (c’est-à-dire
réunissant des circonstances aggravantes) à quinze ans qui ne se
confondraient point avec dix années d’une condamnation précédente
qu’ils avaient pris la liberté d’interrompre. Ainsi, quoiqu’ils eussent
l’un vingt-deux et l’autre vingt-six années de travaux forcés à faire,
ils espéraient tous deux s’évader et venir chercher le tas d’or de La
Pouraille. Mais le Dix-Mille gardait son secret, il lui paraissait
inutile de le livrer tant qu’il ne serait pas condamné. Appartenant
à la haute aristocratie du bagne, il n’avait rien révélé sur ses
complices. Son caractère était connu; monsieur Popinot, l’instructeur
de cette épouvantable affaire, n’avait rien pu obtenir de lui.

Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c’est-à-dire au
bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l’instruction d’un jeune homme
qui n’en était qu’à son premier coup, et qui, sûr d’une condamnation
à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements sur les
différents _prés_.

—Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie, au
moment où Jacques Collin apparut, la différence qu’il y a entre Brest,
Toulon et Rochefort, la voici.

—Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiosité d’un novice.

Cet accusé, fils de famille sous le poids d’une accusation de faux,
était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien.

—Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest on est sûr de trouver des
gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet; à Toulon,
vous n’en avez qu’à la cinquième; et à Rochefort, on n’en attrape
jamais, à moins d’être un _ancien_.

Ayant dit, le profond philosophe rejoignit La Pouraille et le Biffon,
qui, très-intrigués par le _sanglier_, se mirent à descendre le
préau, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait.
Trompe-la-Mort, tout à de terribles pensées, les pensées d’un empereur
déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards, l’objet de
l’attention générale, et il allait lentement, regardant la fatale
croisée à laquelle Lucien de Rubempré s’était pendu. Aucun des
prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien, le jeune
faussaire, par des motifs qu’on va bientôt connaître, n’en avait rien
dit. Les trois fanandels s’arrangèrent pour barrer le chemin au prêtre.

—Ce n’est pas un _sanglier_, dit La Pouraille à Fil-de-Soie, c’est un
_cheval de retour_. Vois comme il tire la droite!

Il est nécessaire d’expliquer ici, car tous les lecteurs n’ont pas eu
la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé à
un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une chaîne. Le
poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de la cheville, est
tel, qu’il donne, au bout d’une année, un vice de marche éternel au
forçat. Obligé d’envoyer dans une jambe plus de force que dans l’autre
pour tirer cette _manicle_, tel est le nom donné dans le bagne à ce
ferrement, le condamné contracte invinciblement l’habitude de cet
effort. Plus tard, quand il ne porte plus sa chaîne, il en est de cet
appareil comme des jambes coupées, dont l’amputé souffre toujours;
le forçat sent toujours sa manicle, il ne peut jamais se défaire
de ce tic de démarche. En termes de police, _il tire la droite_. Ce
diagnostic, connu des forçats entre eux, comme il l’est des agents de
police, s’il n’aide pas à la reconnaissance d’un camarade, du moins la
complète.

Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement s’était bien
affaibli; mais, par l’effet de son absorbante méditation, il allait
d’un pas si lent et si solennel que, quelque faible que fût ce vice de
démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui de La Pouraille.
On comprend très-bien d’ailleurs que les forçats, toujours en présence
les uns des autres au bagne, et n’ayant qu’eux-mêmes à observer, aient
étudié tellement leurs physionomies, qu’ils connaissent certaines
habitudes qui doivent échapper à leurs ennemis systématiques: les
mouchards, les gendarmes et les commissaires de police. Aussi fut-ce
à un certain tiraillement des muscles maxillaires de la joue gauche
reconnu par un forçat, qui fut envoyé à une revue de la légion de la
Seine, que le lieutenant-colonel de ce corps, le fameux Coignard, dut
son arrestation; car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police
n’osait croire à l’identité du comte Pontis de Sainte-Hélène et de
Coignard.

—C’est notre _dab_! (notre maître) dit Fil-de-Soie en ayant reçu de
Jacques Collin ce regard distrait que jette l’homme abîmé dans le
désespoir sur tout ce qui l’entoure.

—Ma foi oui, c’est Trompe-la-Mort, dit en se frottant les mains le
Biffon. Oh! c’est sa taille, sa carrure; mais qu’a-t-il fait? il ne se
ressemble plus à lui-même.

—Oh! j’y suis, dit Fil-de-Soie, il a un plan! il veut revoir _sa
tante_ qu’on doit exécuter bientôt.

Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les argousins
et les surveillants appellent _une tante_, il suffira de rapporter ce
mot magnifique du directeur d’une des maisons centrales au feu lord
Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Ce
lord, curieux d’observer tous les détails de la justice française,
fit même dresser par feu Sanson, l’exécuteur des hautes œuvres, la
mécanique, et demanda l’exécution d’un veau vivant pour se rendre
compte du jeu de la machine que la révolution française a illustrée.

Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, les
ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant un
geste de dégoût.

—«Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier
des _tantes_...

—«_Hao!_ fit lord Durham, et qu’est-ce?

—«C’est le troisième sexe, milord.»

—On va _terrer_ (guillotiner) Théodore! dit La Pouraille, un gentil
garçon! quelle main! quel toupet! quelle perte pour la société!

—Oui, Théodore Calvi _morfile_ (mange) sa dernière bouchée, dit le
Biffon. Ah! ses largues doivent joliment _chigner des yeux_, car il
était aimé, le petit gueux!

—Te voilà, mon vieux? dit La Pouraille à Jacques Collin.

Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras
dessus bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu.

—Oh! _dab_, tu t’es donc fait _sanglier_? ajouta La Pouraille.

—On dit que tu as _poissé nos philippes_ (filouté nos pièces d’or),
reprit le Biffon d’un air menaçant.

—Tu vas nous _abouler du carle_? (tu vas nous donner de l’argent)
demanda Fil-de-Soie.

Ces trois interrogations partirent comme trois coups de pistolet.

—Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit
machinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses trois camarades.

—C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la _frimousse_ (figure),
dit La Pourraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques Collin.

Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le _dab_
de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie réelle; car,
pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les mondes spirituels et
infinis des sentiments en y cherchant une voie nouvelle.

—_Ne fais pas de ragoût sur ton dab!_ (n’éveille pas les soupçons sur
ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix creuse et menaçante
qui ressemblait assez au grognement sourd d’un lion. _La raille_
(la police) est là, laisse-la _couper dans le pont_ (donner dans le
panneau). Je joue la _mislocq_ (la comédie) pour un _fanandel en fine
pegrène_ (un camarade à toute extrémité).

Ceci fut dit avec l’onction d’un prêtre essayant de convertir des
malheureux, et accompagné d’un regard par lequel Jacques Collin
embrassa le préau, vit les surveillants sous les arcades, et les
montra railleusement à ses trois compagnons.

N’y a-t-il pas ici des _cuisiniers_? _Allumez vos clairs, et
remouchez!_ (voyez et observez!) Ne me _conobrez pas, épargnons le
poitou_ et _engantez-moi en sanglier_ (ne me connaissez plus, prenons
nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous _effondre_, vous,
vos _largues_ et votre _aubert_ (je vous ruine, vous, vos femmes et
votre fortune).

—_T’as donc tafe de nozigues?_ (tu te méfies donc de nous?) dit
Fil-de-Soie. Tu viens _cromper ta tante_ (sauver ton ami).

—Madeleine est _paré_ pour la _placarde de vergne_ (est prêt pour la
place de Grève), dit La Pouraille.

—Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et un cri.

Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit.

—On va le _buter_, répéta La Pouraille, il est depuis deux mois _gerbé
à la passe_ (condamné à mort).

Jacques Collin, saisi par une défaillance, les genoux presque coupés,
fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence d’esprit de
joindre ses mains en prenant un air de componction. La Pouraille et le
Biffon soutinrent respectueusement le sacrilége Trompe-la-Mort, pendant
que Fil-de-Soie courait vers le surveillant en faction à la porte du
guichet qui mène au parloir.

—Ce vénérable prêtre voudrait s’asseoir, donnez une chaise pour lui.

Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupin manquait. Trompe-la-Mort, de même
que Napoléon reconnu par ses soldats, obtenait soumission et respect
des trois forçats. Deux mots avaient suffi. Ces deux mots étaient: vos
_largues_ et votre _aubert_, vos femmes et votre argent, le résumé de
toutes les affections vraies de l’homme. Cette menace fut pour les
trois forçats l’indice du suprême pouvoir, le _dab_ tenait toujours
leur fortune entre ses mains. Toujours tout-puissant au dehors, leur
_dab_ n’avait pas trahi, comme de faux frères le disaient. La colossale
renommée d’adresse et d’habileté de leur chef stimula, d’ailleurs, la
curiosité des trois forçats; car, en prison, la curiosité devient le
seul aiguillon de ces âmes flétries. La hardiesse du déguisement de
Jacques Collin, conservé jusque sous les verrous de la Conciergerie,
étourdissait d’ailleurs les trois criminels.

—Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si près de
_l’abbaye_... dit Jacques Collin. J’étais venu pour sauver un pauvre
petit qui s’est pendu là, hier, à quatre heures, et me voici devant un
autre malheur. Je n’ai plus d’as dans mon jeu!...

—Pauvre _dab_! dit Fil-de-Soie.

—Ah! le _boulanger_ (le diable) m’abandonne! s’écria Jacques Collin
en s’arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant d’un air
formidable. Il y a un moment où le monde est plus fort que nous autres!
_La Cigogne_ (le Palais de Justice) finit par nous gober.

Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance du prêtre
espagnol, vint lui-même au préau pour l’espionner, il le fit asseoir
sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette perspicacité
redoutable qui s’augmente de jour en jour dans l’exercice de pareilles
fonctions, et qui se cache sous une apparente indifférence.

—Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces gens,
le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais Dieu
n’abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur, je
marquerai mon passage ici par des actes de charité dont le souvenir
restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront qu’ils ont une
âme, que la vie éternelle les attend, et que, s’ils ont tout perdu
sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir, le ciel qui leur
appartient au prix d’un vrai, d’un sincère repentir.

Vingt ou trente prisonniers, accourus et groupés en arrière des
trois terribles forçats, dont les farouches regards avaient maintenu
trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette
allocution prononcée avec une onction évangélique.

—Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable La Pouraille, eh bien!
nous l’écouterions...

—On m’a dit, reprit Jacques Collin, près de qui monsieur Gault se
tenait, qu’il y avait dans cette prison un condamné à mort.

—On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit monsieur Gault.

—J’ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques Collin en
regardant autour de lui.

—Dieu! est-il _sinve_ (simple), dit le petit jeune homme qui
consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des _gourganes des prés_.

—Eh bien! aujourd’hui ou demain on le _fauche_! dit un détenu.

—Faucher? demanda Jacques Collin, dont l’air d’innocence et
d’ignorance frappa ses trois fanandels d’admiration.

—Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l’exécution
de la peine de mort. Si le greffier lit le pourvoi, sans doute
l’exécuteur va recevoir l’ordre pour l’exécution. Le malheureux a
constamment refusé les secours de la religion...

—Ah! monsieur le directeur, c’est une âme à sauver!... s’écria Jacques
Collin.

Le sacrilége joignit les mains avec une expression d’amant au désespoir
qui parut être l’effet d’une divine ferveur au directeur attentif.

—Ah! monsieur, reprit Trompe-la-Mort, laissez-moi vous prouver ce
que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire éclore
le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m’a donné la faculté de dire
certaines paroles qui produisent de grands changements. Je brise les
cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous? faites-moi accompagner par
des gendarmes, par des gardiens, par qui vous voudrez.

—Je verrai si l’aumônier de la maison veut vous permettre de le
remplacer, dit monsieur Gault.

Et le directeur se retira, frappé de l’air parfaitement indifférent,
quoique curieux, avec lequel les forçats et les prisonniers regardaient
ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme à son baragouin
mi-parti de français et d’espagnol.

—Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l’abbé? demanda le jeune
interlocuteur de Fil-de-Soie à Jacques Collin.

—Oh! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils de
famille. On m’a trouvé chez une courtisane qui venait d’être volée
après sa mort. On a reconnu qu’elle s’était tuée; et les auteurs du
vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore arrêtés.

—Et c’est à cause de ce vol que ce jeune homme s’est pendu?...

—Ce pauvre enfant n’a pas sans doute pu soutenir l’idée d’être flétri
par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort en levant les
yeux au ciel.

—Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté quand il
s’est suicidé. Quelle chance!

—Il n’y a que les innocents qui se frappent ainsi l’imagination, dit
Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice.

—Et de combien s’agit-il? demanda le profond et fin Fil-de-Soie.

—De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement Jacques
Collin.

Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent
du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant
ecclésiastique.

—C’est lui qui a _rincé la profonde_ (la cave) de la fille! dit
Fil-de-Soie à l’oreille du Biffon. On voulait nous _coquer le taffe_
(faire peur) pour nos _thunes de balles_ (nos pièces de cent sous).

—Ce sera toujours le _dab_ des _grands_ fanandels, répondit La
Pouraille. Notre _carle_ n’est pas _décaré_ (envolé).

La Pouraille, qui cherchait un homme à qui se fier, avait intérêt à
trouver Jacques Collin honnête homme. Or, c’est surtout en prison qu’on
croit à ce qu’on espère!

—Je gage qu’il _esquinte_ le _dab_ de la _Cigogne_! (qu’il enfonce le
procureur général), et qu’il va _cromper sa tante_ (sauver son ami),
dit Fil-de-Soie.

—S’il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait _Meg_
(Dieu); mais il aura, comme on le prétend, _bouffardé_ avec le
_boulanger_ (fumé une pipe avec le diable).

—L’as-tu entendu crier: _Le boulanger m’abandonne!_ fit observer
Fil-de-Soie.

—Ah! s’écria La Pouraille, s’il voulait _cromper ma sorbonne_ (sauver
ma tête), quel _viocque_ (vie) je ferais avec mon _fade de carle_ (ma
part de fortune), et mes _rondins jaunes servis_ (et l’or volé que je
viens de cacher).

—_Fais sa balle!_ (suis ses instructions) dit Fil-de-Soie.

—_Planches-tu?_ (ris-tu?) reprit La Pouraille en regardant son
fanandel.

—Es-tu _sinve_ (simple), tu seras roide _gerbé à la passe_ (condamné
à mort). Ainsi, tu n’as pas d’autre _lourde à pessigner_ (porte à
soulever) pour pouvoir rester sur tes _paturons_ (pieds), _morfiler_,
le _dessaler_ et _goupiner_ encore (manger, boire et voler), lui
répliqua le Biffon, que de lui prêter le dos!

—V’là qu’est dit, reprit La Pouraille, pas un de nous _ne sera pour
le dab à la manque_ (pas un de nous ne le trahira), ou je me charge de
l’emmener où je vais...

—Il le ferait comme il le dit! s’écria Fil-de-Soie.

Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde étrange
peuvent se figurer la situation d’esprit de Jacques Collin, qui se
trouvait entre le cadavre de l’idole qu’il avait adorée pendant cinq
heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon de chaîne,
le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce que pour voir ce
malheureux, il avait besoin de déployer une habileté peu commune; mais
le sauver, c’était un miracle! Et il y pensait déjà.

Pour l’intelligence de ce qu’allait tenter Jacques Collin, il est
nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que
tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables qu’on
le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont tous
lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur comprime le
cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à voler, et l’exécution
d’un coup exigeant l’emploi de toutes les forces de la vie, une agilité
d’esprit égale à l’aptitude du corps, une attention qui abuse de leur
moral, ils deviennent stupides, hors de ces violents exercices de leur
volonté, par la même raison qu’une cantatrice ou qu’un danseur tombent
épuisés après un pas fatigant ou après l’un de ces formidables duos
comme en infligent au public les compositeurs modernes. Les malfaiteurs
sont en effet si dénués de raison, ou tellement oppressés par la
crainte, qu’ils deviennent absolument enfants. Crédules au dernier
point, la plus simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite
d’une affaire, ils sont dans un tel état de prostration, que livrés
immédiatement à des débauches nécessaires, ils s’enivrent de vin, de
liqueurs, et se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour
retrouver du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l’oubli
de leur crime dans l’oubli de leur raison. En cette situation, ils
sont à la merci de la police. Une fois arrêtés ils sont aveugles, ils
perdent la tête, et ils ont tant besoin d’espérance qu’ils croient à
tout; aussi n’est-il pas d’absurdité qu’on ne leur fasse admettre.
Un exemple expliquera jusqu’où va la bêtise du criminel _enflacqué_.
Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d’un assassin âgé de
dix-neuf ans, en lui persuadant qu’on n’exécutait jamais les mineurs.
Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir son jugement,
après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était venu le voir.

—Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans?... lui demanda-t-il.

—Oui, je n’ai que dix-neuf ans et demi, dit l’assassin parfaitement
calme.

—Eh bien! répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu n’auras
jamais vingt ans...

—Et pourquoi?

—Eh! mais, tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef de la
sûreté.

L’assassin, qui croyait toujours, même après son jugement, qu’on
n’exécutait pas les mineurs, s’affaissa comme une omelette soufflée.

Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages,
car ils n’assassinent que pour se défaire de preuves (c’est une des
raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression de la peine
de mort); ces colosses d’adresse, d’habileté, chez qui l’action de la
main, la rapidité du coup d’œil, les sens sont exercés comme chez les
sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance que sur le théâtre
de leurs exploits. Non-seulement, le crime commis, leurs embarras
commencent, car ils sont aussi hébétés par la nécessité de cacher
les produits de leur vol qu’ils étaient oppressés par la misère;
mais encore ils sont affaiblis comme la femme qui vient d’accoucher.
Énergiques à effrayer dans leurs conceptions, ils sont comme des
enfants après la réussite. C’est, en un mot, le naturel des bêtes
sauvages, faciles à tuer quand elles sont repues. En prison, ces hommes
singuliers sont hommes par la dissimulation et par leur discrétion, qui
ne cède qu’au dernier moment, alors qu’on les a brisés, roués, par la
durée de la détention.

On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de perdre
leur chef, voulurent le servir; ils l’admirèrent en le soupçonnant
d’être le maître des sept cent cinquante mille francs volés, en le
voyant calme sous les verrous de la Conciergerie, et le croyant capable
de les prendre sous sa protection.

Lorsque monsieur Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint par le
parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis vingt
minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule, observait
tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau, par un judas.

—Aucun d’eux ne l’a reconnu, dit monsieur Gault, et Napolitas, qui
les surveille tous, n’a rien entendu. Le pauvre prêtre, dans son
accablement, cette nuit, n’a pas dit un mot qui puisse faire croire que
sa soutane cache Jacques Collin.

—Ça prouve qu’il connaît bien les prisons, répondit le chef de la
police de sûreté.

Napolitas, secrétaire de Bibi-Lupin, inconnu de tous les gens en ce
moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils de famille
accusé de faux.

—Enfin, il demande à confesser le condamné à mort! reprit le directeur.

—Voici notre dernière ressource! s’écria Bibi-Lupin, je n’y pensais
pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne de Jacques
Collin; Jacques Collin lui faisait au _pré_, m’a-t-on dit, de bien
belles _patarasses_...

Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu’ils glissent
entre leur anneau de fer et leur chair, afin d’amortir la pesanteur
de la _manicle_ sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons,
composés d’étoupe et de linge, s’appellent, au bagne, des _patarasses_.

—Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à monsieur Gault.

—C’est Cœur-la-Virole!

—Bien, je vais me _peausser_ en gendarme, j’y serai; je les entendrai,
je réponds de tout.

—Ne craignez-vous pas, si c’est Jacques Collin, d’être reconnu et
qu’il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie à
Bibi-Lupin.

—En gendarme, j’aurai mon sabre, répondit le chef; d’ailleurs si c’est
Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire _gerber à la
passe_; et, si c’est un prêtre, je suis en sûreté.

—Il n’y a pas de temps à perdre, dit alors monsieur Gault; il est huit
heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le rejet du pourvoi,
monsieur Sanson attend dans la salle l’ordre du parquet.

—Oui, c’est pour aujourd’hui, les _hussards de la veuve_ (autre nom,
nom terrible de la mécanique!) sont commandés, répondit Bibi-Lupin.
Je comprends cependant que le procureur général hésite, ce garçon
s’est toujours dit innocent, et il n’y a pas eu, selon moi, de preuves
convaincantes contre lui.

—C’est un vrai Corse, reprit monsieur Gault, il n’a pas dit un mot, et
il a résisté à tout.

Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la police de
sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à mort. Un homme que
la justice a retranché du nombre des vivants appartient au Parquet. Le
Parquet est souverain; il ne dépend de personne, il ne relève que de
sa conscience. La prison appartient au Parquet, il en est le maître
absolu. La poésie s’est emparée de ce sujet social, éminemment propre
à frapper les imaginations, le _Condamné à mort_! La poésie a été
sublime, la prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est
assez terrible comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La
vie du condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices
est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins
qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la
distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais d’une
torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet livre le
condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et dans les
ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit se défier.

L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce supplice
de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la torture,
le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les consciences
déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources terribles
que la solitude donne à la justice contre le remords. La solitude,
c’est le vide; et la nature morale en a tout autant d’horreur que la
nature physique. La solitude n’est habitable que pour l’homme de génie
qui la remplit de ses idées, filles du monde spirituel, ou pour le
contemplateur des œuvres divines qui la trouve illuminée par le jour
du ciel, animée par le souffle et par la voix de Dieu. Hormis ces deux
hommes, si voisins du paradis, la solitude est à la torture ce que le
moral est au physique. Entre la solitude et la torture il y a toute
la différence de la maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est
la souffrance multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par
le système nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi,
dans les annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui
n’avouent pas.

Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans
certains cas, en politique par exemple, lorsqu’il s’agit d’une
dynastie ou de l’État, aura son histoire à sa place dans la COMÉDIE
HUMAINE. Mais, ici la description de la boîte en pierre, où, sous
la Restauration, le Parquet de Paris gardait le condamné à mort,
peut suffire à faire entrevoir l’horreur des derniers jours d’un
suppliciable.

Avant la révolution de juillet, il existait à la Conciergerie, et il
y existe encore aujourd’hui, d’ailleurs, la _chambre du condamné à
mort_. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée par un gros
mur tout en pierre de taille, et elle est flanquée à l’opposite par le
gros mur de sept ou huit pieds d’épaisseur qui soutient une portion
de l’immense salle des Pas-Perdus. On y entre par la première porte
qui se trouve dans le long corridor sombre où le regard plonge quand
on est au milieu de la grande salle voûtée du guichet. Cette chambre
sinistre tire son jour d’un soupirail, armé d’une grille formidable,
et qu’on aperçoit à peine en entrant à la Conciergerie, car il est
pratiqué dans le petit espace qui reste entre la fenêtre du greffe,
à côté de la grille du guichet, et le logement du greffier de la
Conciergerie, que l’architecte a plaqué comme une armoire au fond de la
cour d’entrée. Cette situation explique comment cette pièce, encadrée
par quatre épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement
de la Conciergerie, à ce sinistre et funèbre usage. Toute évasion y
est impossible. Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des
femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants sont
toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé à neuf
pieds au-dessus des dalles, donne sur la première cour gardée par
les gendarmes en faction à la porte extérieure de la Conciergerie.
Aucune puissance humaine ne peut attaquer les gros murs. D’ailleurs,
un criminel condamné à mort est aussitôt revêtu de la camisole,
vêtement qui supprime, comme on le sait, l’action des mains; puis il
est enchaîné par un pied à son lit de camp; enfin il a pour le servir
et le garder un mouton. Le sol de cette chambre est dallé de pierres
épaisses, et le jour est si faible qu’on y voit à peine.

Il est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu’aux os en entrant
là, même aujourd’hui, quoique depuis seize ans cette chambre soit
sans destination, par suite des changements introduits à Paris dans
l’exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en compagnie
de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux sources
d’horreur, et demandez-vous si ce n’est pas à devenir fou? Quelles
organisations que celles dont la trempe résiste à ce régime auquel la
camisole ajoute l’immobilité, l’inaction!

Théodore Calvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé dans
les voiles d’une discrétion absolue, résistait cependant depuis deux
mois à l’action de ce cachot et au bavardage captieux du mouton!...
Voici le singulier procès criminel où le Corse avait gagné sa
condamnation à mort. Quoiqu’elle soit excessivement curieuse, cette
analyse sera très-rapide.

Il est impossible de faire une longue digression au dénoûment d’une
scène déjà si étendue et qui n’offre pas d’autre intérêt que celui
dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne vertébrale qui,
par son horrible influence, relie pour ainsi dire LE PÈRE GORIOT à
ILLUSIONS PERDUES, et ILLUSIONS PERDUES à cette ÉTUDE. L’imagination du
lecteur développera d’ailleurs ce thème obscur qui causait en ce moment
bien des inquiétudes aux jurés de la session où Théodore Calvi avait
comparu. Aussi, depuis huit jours que le pourvoi du criminel était
rejeté par la cour de Cassation, monsieur de Grandville s’occupait-il
de cette affaire et suspendait-il l’ordre d’exécution de jour en jour;
tant il tenait à rassurer les jurés en publiant que le condamné, sur le
seuil de la mort, avait avoué son crime.

Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans cette
commune, située, comme on sait, au milieu de la plaine infertile
qui s’étale entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, les collines de
Sartrouville et d’Argenteuil, avait été assassinée et volée quelques
jours après avoir reçu sa part d’un héritage inespéré. Cette part se
montait à trois mille francs, à une douzaine de couverts, une chaîne,
une montre en or et du linge. Au lieu de placer les trois mille francs
à Paris, comme le lui conseillait le notaire du marchand de vin décédé
de qui elle héritait, la vieille femme avait voulu tout garder. D’abord
elle ne s’était jamais vu tant d’argent à elle, puis elle se défiait de
tout le monde en toute espèce d’affaires, comme la plupart des gens du
peuple ou de la campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de
vin de Nanterre, son parent et parent du marchand de vin décédé, cette
veuve s’était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa maison
de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain.

La maison où elle demeurait, accompagnée d’un assez grand jardin enclos
de mauvaises palissades, était l’ignoble maison que se bâtissent les
petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et les moellons
extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire est couvert de
carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, comme en le voit
communément autour de Paris, employés à la hâte et sans aucune idée
architecturale. C’est presque toujours la hutte du Sauvage civilisé.
Cette maison consistait en un rez-de-chaussée et un premier étage
au-dessus duquel s’étendaient des mansardes.

Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis, avait mis
des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La porte d’entrée
était d’une solidité remarquable. Le défunt se savait là, seul, en rase
campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se composait des principaux
maîtres maçons de Paris, il avait donc rapporté les plus importants
matériaux de sa maison, bâtie à cinq cents pas de sa carrière, sur ses
voitures qui revenaient à vide. Il choisissait dans les démolitions
de Paris les choses à sa convenance et à très-bas prix. Ainsi, les
fenêtres, les grilles, les portes, les volets, la menuiserie, tout
était provenu de déprédations autorisées, de cadeaux à lui faits par
ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis. De deux châssis à prendre
il emportait le meilleur. La maison, précédée d’une cour assez vaste,
où se trouvaient les écuries, était fermée de murs sur le chemin.
Une forte grille servait de porte. D’ailleurs, des chiens de garde
habitaient l’écurie, et un petit chien passait la nuit dans la maison.
Derrière la maison, il existait un jardin d’un hectare environ.

Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait dans cette
maison avec une seule servante. Le prix de la carrière vendue avait
soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant. Le seul avoir
de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait des poules
et des vaches en en vendant les œufs et le lait à Nanterre. N’ayant
plus de garçon d’écurie, de charretier, ni d’ouvriers carriers que le
défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait plus le jardin,
elle y coupait le peu d’herbes et de légumes que la nature de ce sol
caillouteux y laisse venir.

Le prix de la maison et l’argent de la succession pouvant produire
sept à huit mille francs, cette femme se voyait très-heureuse à Saint
Germain avec sept ou huit cents francs de rentes viagères qu’elle
croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu déjà
plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car elle se
refusait à donner son argent en viager au marchand de vin de Nanterre
qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour, on ne vit plus
reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille de la cour, la
porte d’entrée de la maison, les volets, tout était clos. Après trois
jours, la justice, informée de cet état de choses, fit une descente.
Monsieur Popinot, juge d’instruction, accompagné du procureur du roi,
vint de Paris, et voici ce qui fut constaté.

Ni la grille de la cour, ni la porte d’entrée de la maison ne portaient
de traces d’effraction. La clef se trouvait dans la serrure de la porte
d’entrée, à l’intérieur. Pas un barreau de fer n’avait été forcé. Les
serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes.

Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le passage
des malfaiteurs. Les cheminées en poterie n’offrant pas d’issue
praticable, n’avaient pu permettre de s’introduire par cette voie. Les
faîteaux, sains et entiers, n’accusaient d’ailleurs aucune violence.
En pénétrant dans les chambres au premier étage, les magistrats, les
gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau étranglée dans
son lit et la servante étranglée dans le sien, au moyen de leurs
foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été pris, ainsi que
les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient en putréfaction,
ainsi que ceux du petit chien et d’un gros chien de basse-cour. Les
palissades d’enceinte du jardin furent examinées, rien n’y était brisé.
Dans le jardin, les allées n’offraient aucun vestige de passage. Il
parut probable au juge d’instruction que l’assassin avait marché sur
l’herbe pour ne pas laisser l’empreinte de ses pas, s’il s’était
introduit par là, mais comment avait-il pu pénétrer dans la maison? Du
côté du jardin, la porte avait une imposte garnie de trois barreaux de
fer intacts. De ce côté, la clef se trouvait également dans la serrure,
comme à la porte d’entrée du côté de la cour.

Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot,
par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer, par le
procureur du roi lui-même et par le brigadier du poste de Nanterre,
cet assassinat devint un affreux problème où la politique et la justice
devaient avoir le dessous.

Ce drame, publié par la _Gazette des Tribunaux_, avait eu lieu dans
l’hiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel intérêt de curiosité cette
étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris qui, tous les matins,
a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police, elle, n’oublie
rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses, une fille
publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de Bibi-Lupin, et
surveillée à cause de ses accointances avec quelques voleurs, voulut
faire engager par une de ses amies douze couverts, une montre et une
chaîne d’or. L’amie refusa. Le fait parvint aux oreilles de Bibi-Lupin,
qui se souvint des douze couverts, de la montre et de la chaîne d’or
volés à Nanterre. Aussitôt les commissionnaires au Mont-de-Piété,
tous les recéleurs de Paris furent avertis, et Bibi-Lupin soumit
Manon-la-Blonde à un espionnage formidable.

On apprit bientôt que Manon-la-Blonde était amoureuse folle d’un jeune
homme qu’on ne voyait guère, car il passait pour être sourd à toutes
les preuves d’amour de la blonde Manon. Mystère sur mystère. Ce jeune
homme, soumis à l’attention des espions, fut bientôt vu, puis reconnu
pour être un forçat évadé, le fameux héros des vendettes corses, le
beau Théodore Calvi, dit Madeleine.

On lâcha sur Théodore un de ces recéleurs à double face, qui servent à
la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore d’acheter les
couverts, la montre et la chaîne d’or. Au moment où le ferrailleur de
la cour Saint-Guillaume comptait l’argent à Théodore, déguisé en femme,
à dix heures et demie du soir, la police fit une descente, arrêta
Théodore et saisit les objets.

L’instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments, il
était impossible, en style de parquet, d’en tirer une condamnation
à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa jamais: il dit
qu’une femme de la campagne lui avait vendu ces objets à Argenteuil,
et, qu’après les lui avoir achetés, le bruit de l’assassinat commis
à Nanterre l’avait éclairé sur le danger de posséder ces couverts,
cette montre et ces bijoux, qui, d’ailleurs, ayant été désignés dans
l’inventaire fait après le décès du marchand de vin de Paris, oncle de
la veuve Pigeau, se trouvaient être les objets volés. Enfin, forcé par
la misère de vendre ces objets, disait-il, il avait voulu s’en défaire
en employant une personne non compromise.

On ne put rien obtenir de plus du forçat libéré, qui sut, par son
silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand de
vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme de qui il tenait
les choses compromettantes était l’épouse de ce marchand. Le malheureux
parent de la veuve Pigeau et sa femme furent arrêtés; mais, après huit
jours de détention et une enquête scrupuleuse, il fut établi que ni
le mari ni la femme n’avaient quitté leur établissement à l’époque du
crime. D’ailleurs, Calvi ne reconnut pas, dans l’épouse du marchand
de vin, la femme qui, selon lui, lui aurait vendu l’argenterie et les
bijoux.

Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue
d’avoir dépensé mille francs environ depuis l’époque du crime jusqu’au
moment où Calvi voulut engager l’argenterie et les bijoux, de telles
preuves parurent suffisantes pour faire envoyer aux assises le
forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dix-huitième commis
par Théodore, il fut condamné à mort, car il parut être l’auteur de
ce crime si habilement commis. S’il ne reconnut pas la marchande
de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme et par le mari.
L’instruction avait établi, par de nombreux témoignages, le séjour
de Théodore à Nanterre pendant environ un mois; il y avait servi les
maçons, la figure enfarinée de plâtre et mal vêtu. A Nanterre, chacun
donnait dix-huit ans à ce garçon, qui devait avoir _nourri ce poupon_
(comploté, préparé ce crime) pendant un mois.

Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des tuyaux
pour l’adapter au corps de Manon-la-Blonde, afin de voir si elle avait
pu s’introduire par les cheminées; mais un enfant de six ans n’aurait
pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels l’architecture
moderne remplace aujourd’hui les vastes cheminées d’autrefois. Sans
ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été exécuté depuis une
semaine. L’aumônier des prisons avait, comme on l’a vu, totalement
échoué.

Cette affaire et le nom de Calvi dut échapper à l’attention de
Jacques Collin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Corentin
et Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d’ailleurs, d’oublier le plus
possible _les amis_, et tout ce qui regardait le Palais de Justice.
Il tremblait d’une rencontre qui l’aurait mis face à face avec
un _fanandel_ par qui le _dab_ se serait vu demander des comptes
impossibles à rendre.

Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet du
procureur général, et y trouva le premier avocat général causant avec
monsieur de Grandville, et tenant l’ordre d’exécution à la main.
Monsieur de Grandville, qui venait de passer toute la nuit à l’hôtel
de Sérizy, quoique accablé de fatigue et de douleurs, car les médecins
n’osaient encore affirmer que la comtesse conserverait sa raison, était
obligé, par cette exécution importante, de donner quelques heures à son
Parquet. Après avoir causé un instant avec le directeur, monsieur de
Grandville reprit l’ordre d’exécution à son avocat général et le remit
à Gault.

—Que l’exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances
extraordinaires que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On peut
retarder le dressage de l’échafaud jusqu’à dix heures et demie, il vous
reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les heures valent des
siècles, et il tient bien des événements dans un siècle! Ne laissez pas
croire à un sursis. Qu’on fasse la toilette, s’il le faut, et s’il n’y
a pas de révélation, remettez l’ordre à Sanson à neuf heures et demie.
Qu’il attende!

Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du
procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche
dans la galerie, monsieur Camusot qui s’y rendait. Il eut donc une
rapide conversation avec le juge; et, après l’avoir instruit de ce
qui se passait à la Conciergerie, relativement à Jacques Collin,
il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-la-Mort
et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique de
communiquer avec le condamné à mort qu’au moment où Bibi-Lupin,
admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le mouton qui
surveillait le jeune Corse.

On ne peut pas se figurer le profond étonnement des trois forçats en
voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin, pour le mener dans
la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent de la chaise où
Jacques Collin était assis, par un bond simultané.

—C’est pour aujourd’hui, n’est-ce pas, monsieur Julien? dit
Fil-de-Soie au surveillant.

—Mais, oui, Charlot est là, répondit le surveillant avec une parfaite
indifférence.

Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l’exécuteur des
hautes-œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution de 1789.
Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers se
regardèrent entre eux.

—C’est fini! répondit le surveillant, l’ordre d’exécution est arrivé à
monsieur Gault, et l’arrêt vient d’être lu.

—Ainsi, reprit La Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les
sacrements?... Il avala une dernière bouffée d’air.

—Pauvre petit Théodore... s’écria le Biffon, il est bien gentil. C’est
dommage d’_éternuer dans le son_ à son âge...

Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de
Jacques Collin; mais l’Espagnol allait lentement, et, quand il se vit à
dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le bras de
La Pouraille.

—C’est un assassin! dit Napolitas au prêtre en montrant La Pouraille
et offrant son bras.

—Non, pour moi c’est un malheureux!... répondit Trompe-la-Mort avec la
présence d’esprit et l’onction de l’archevêque de Cambrai.

Et il se sépara de Napolitas, qui du premier coup d’œil lui avait paru
très-suspect.

—Il est sur la première marche de l’_Abbaye-de-Monte-à-Regret_; mais
j’en suis le prieur! Je vais vous montrer comment je sais _m’entifler_
avec _la Cigogne_ (rouer le procureur général). Je veux _cromper_ cette
_sorbonne_ de ses pattes.

—A cause de _sa montante_! dit Fil-de-Soie en souriant.

—Je veux donner cette âme au ciel! répondit avec componction Jacques
Collin en se voyant entouré par quelques prisonniers.

Et il rejoignit le surveillant au guichet.

—Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous avons bien
deviné la chose. Quel _dab_!...

—Mais comment?... les _hussards de la guillotine_ sont là, il ne le
verra seulement pas, reprit le Biffon.

—Il a _le boulanger_ pour lui! s’écria La Pouraille. Lui _poisser nos
philippes_!... Il aime trop _les amis_! il a trop besoin de nous! On
voulait nous _mettre à la manque pour lui_ (nous le faire livrer), nous
ne sommes pas des _gnioles_! S’il _crompe_ sa Madeleine, il aura _ma
balle_! (mon secret.)

Ce dernier mot eut pour effet d’augmenter le dévouement des trois
forçats pour leur dieu; car en ce moment leur fameux _dab_ devint toute
leur espérance.

Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas à son
rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bien que les
trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant fut obligé
de lui dire à tout moment: —«Par ici, —par là!» jusqu’à ce qu’ils
fussent arrivés au greffe. Là Jacques Collin vit, du premier regard,
accoudé sur le poêle, un homme grand et gros, dont le visage rouge et
long ne manquait pas d’une certaine distinction, et il reconnut Sanson.

—Monsieur est l’aumônier, dit-il en allant à lui d’un air plein de
bonhomie.

Cette erreur fut si terrible qu’elle glaça les spectateurs.

—Non, monsieur, répondit Sanson, j’ai d’autres fonctions.

Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été destitué
récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI.

Après quatre cents ans d’exercice de cette charge, l’héritier de tant
de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire. Les
Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant d’être revêtus de
la première charge du royaume, exécutaient de père en fils les arrêts
de la justice depuis le treizième siècle. Il est peu de familles qui
puissent offrir l’exemple d’un office ou d’une noblesse conservée de
père en fils pendant six siècles. Au moment où ce jeune homme, devenu
capitaine de cavalerie, se voyait sur le point de faire une belle
carrière dans les armes, son père exigea qu’il vînt l’assister pour
l’exécution du roi. Puis il fit de son fils son second, lorsqu’en
1793 il y eut deux échafauds en permanence: l’un à la barrière du
Trône, l’autre à la place de Grève. Alors âgé d’environ soixante ans,
ce terrible fonctionnaire se faisait remarquer par une excellente
tenue, par des manières douces et posées, par un grand mépris pour
Bibi-Lupin et ses acolytes, les pourvoyeurs de la machine. Le seul
indice qui, chez cet homme, trahissait le sang des vieux tortionnaires
du moyen âge, était une largeur et une épaisseur formidables dans
les mains. Assez instruit d’ailleurs, tenant fort à sa qualité de
citoyen et d’électeur, passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand
et gros homme, parlant bas, d’un maintien calme, très-silencieux,
au front large et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de
l’aristocratie anglaise qu’à un exécuteur des hautes-œuvres. Aussi,
un chanoine espagnol devait-il commettre l’erreur que commettait
volontairement Jacques Collin.

—Ce n’est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur.

Je commence à le croire, se dit monsieur Gault en faisant un mouvement
de tête à son subordonné.

Jacques Collin fut introduit dans l’espèce de cave où le jeune
Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l’affreux lit
de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort, momentanément éclairé par le
jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin dans le gendarme qui
se tenait debout, appuyé sur son sabre.

—_Io sono Gaba-Morto! Parla nostro italiano_, dit vivement Jacques
Collin. _Vengo ti salvar_ (je suis Trompe-la-Mort, parlons italien, je
viens te sauver).

Tout ce qu’allaient se dire les deux amis devait être inintelligible
pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé garder le
prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi, la rage du chef de
la police de sûreté ne saurait-elle se décrire.

Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux
blonds, aux yeux caves et d’un bleu trouble, très-bien proportionné
d’ailleurs, d’une prodigieuse force musculaire cachée sous cette
apparence lymphatique que présentent parfois les méridionaux, aurait eu
la plus charmante physionomie sans des sourcils arqués, sans un front
déprimé, qui lui donnaient quelque chose de sinistre, sans des lèvres
rouges d’une cruauté sauvage, et sans un mouvement de muscles qui
dénote cette faculté d’irritation particulière aux Corses, et qui les
rend si prompts à l’assassinat dans une querelle soudaine.

Saisi d’étonnement par les sons de cette voix, Théodore leva
brusquement la tête et crut à quelque hallucination; mais, comme il
était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde
obscurité de cette boîte en pierre de taille, il regarda le faux
ecclésiastique et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques
Collin, dont le visage couturé par l’action de l’acide sulfurique ne
lui sembla point être celui de son _dab_.

—C’est bien moi, ton Jacques, je suis en prêtre et je viens te sauver.
Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l’air de te confesser.

Ceci fut dit rapidement.

—Ce jeune homme est très-abattu, la mort l’effraie, il va tout avouer,
dit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.

—Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es _lui_, car tu n’as que
_sa_ voix.

—Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu’il est innocent,
reprit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.

Bibi-Lupin n’osa point parler, de peur d’être reconnu.

—_Sempremi!_ répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui jetant ce
mot de convention dans l’oreille.

—_Sempreti!_ dit le jeune homme en donnant la réplique de la passe.
C’est bien mon _dab_...

—As-tu fait le coup?

—Oui.

—Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai pour te
sauver; il est temps, Charlot est là.

Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser.
Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide
qu’elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore
raconta promptement les circonstances connues de son crime et que
Jacques Collin ignorait.

—Les jurés m’ont condamné sans preuves, dit-il en terminant.

—Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!...

—Mais, je puis bien avoir été seulement chargé de mettre en plan les
bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!...

—Mais comment s’est fait le coup? demanda Trompe-la-Mort.

—Ah! voilà! Depuis que je ne t’ai vu, j’ai fait la connaissance d’une
petite fille corse, que j’ai rencontrée en arrivant à _Pantin_ (Paris).

—Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s’écria Jacques Collin,
périssent toujours par là!... C’est des tigres en liberté, des tigres
qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu n’as pas été
sage!...

—Mais...

—Voyons, à quoi t’a-t-elle servi cette sacrée _largue_?...

—Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme une anguille,
adroite comme un singe, a passé par le haut du four et m’a ouvert la
porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes, étaient morts.
J’ai _refroidi_ les deux femmes. Une fois l’argent pris, La Ginetta a
refermé la porte et est sortie par le haut du four.

—Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant la
façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle d’une figurine.

—J’ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille
écus!...

—Non, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te disais
qu’elles nous ôtent notre intelligence!...

Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris.

—Tu n’étais plus là! répondit le Corse, j’étais abandonné.

—Et l’aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin sensible au
reproche que contenait cette réponse.

—Ah! si je veux vivre, c’est maintenant pour toi plus que pour elle.

—Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la-Mort! Je me
charge de toi!

—Quoi! la vie!... s’écria le jeune Corse en levant ses bras
emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot.

—Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au _pré à vioque_,
reprit Jacques Collin. Tu dois t’y attendre, on ne va pas te couronner
de roses, comme le bœuf gras!... S’ils nous ont déjà _ferrés_ pour
Rochefort, c’est qu’ils essaient à se débarrasser de nous! Mais je te
ferai diriger sur Toulon, tu t’évaderas, et tu reviendras à _Pantin_,
où je t’arrangerai quelque petite existence bien gentille...

Un soupir comme il en avait peu retenti sous cette voûte inflexible, un
soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua la pierre, qui
renvoya cette note, sans égale en musique, dans l’oreille de Bibi-Lupin
stupéfait.

—C’est l’effet de l’absolution que je viens de lui promettre à cause
de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de sûreté.
Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins de foi! Mais
il est innocent comme l’Enfant Jésus, et je vais essayer de le sauver...

—Dieu soit avec vous! monsieur l’abbé!... dit en français Théodore.

Trompe-la-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que jamais, sortit
de la chambre du condamné, se précipita dans le corridor, et joua
l’horreur en se présentant à monsieur Gault.

—Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m’a révélé le
coupable!... Il allait mourir pour un faux point d’honneur... C’est
un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq minutes d’audience à
monsieur le procureur général. Monsieur de Grandville ne refusera pas
d’écouter immédiatement un prêtre espagnol qui souffre tant des erreurs
de la justice française!

—J’y vais! répondit monsieur Gault au grand étonnement de tous les
spectateurs de cette scène extraordinaire.

—Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette cour en
attendant, car j’y achèverai la conversion d’un criminel que j’ai déjà
frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là!

Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes qui
se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous, Sanson, les
surveillants, l’aide de l’exécuteur, qui attendaient l’ordre d’aller
faire dresser la mécanique, en style de prison; tout ce monde, sur qui
les émotions glissent, fut agité par une curiosité très-concevable.

En ce moment, on entendit le fracas d’un équipage à chevaux fins qui
arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d’une manière
significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut déplié si
vivement que toutes les personnes crurent à l’arrivée d’un grand
personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se présenta,
suivie d’un valet de pied et d’un chasseur, à la grille du guichet.
Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert d’un voile,
elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé très-ample.

Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable
nom à cette femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce vieille,
digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées
sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence, une
perspicacité au moins égales en puissance à celles de la justice, avait
une permission, donnée la veille au nom de la femme de chambre de la
duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation de monsieur de Sérizy,
de communiquer avec Lucien et l’abbé Carlos Herrera, dès qu’il ne
serait plus au secret, et sur laquelle le chef de division, chargé des
prisons, avait écrit un mot. Le papier, par sa couleur, impliquait déjà
de puissantes recommandations; car ces permissions, comme les billets
de faveur au spectacle, diffèrent de forme et d’aspect.

Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant ce
chasseur emplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui d’un
général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un blason
quasi royal.

—Ah! mon cher abbé! s’écria la fausse grande dame qui versa un torrent
de larmes en apercevant l’ecclésiastique, comment a-t-on pu mettre ici,
même pour un instant, un si saint homme!

Le directeur prit la permission et lut: _A la recommandation de Son
Excellence le Comte de Sérizy_.

—Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos Herrera,
quel beau dévouement!

—Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault.

Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et de
dentelles.

—Mais à cette distance! reprit Jacques Collin, et devant vous?...
ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l’assemblée.

La tante, dont la toilette devait étourdir le greffe, le directeur, les
surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre des
dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille francs. Enfin
le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie avec l’insolence
d’un laquais qui se sait indispensable à une princesse exigeante. Il
ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait à la grille du quai,
toujours ouverte pendant le jour.

—Que veux-tu? Que dois-je faire? dit madame de San-Esteban dans
l’argot convenu entre la tante et le neveu.

Cet argot consistait à donner des terminaisons en _ar_ ou en _or_ en
_al_ ou en _i_, de façon à défigurer les mots, soit français soit
d’argot, en les agrandissant. C’était le chiffre diplomatique appliqué
au langage.

—Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes
pour chacune de ces dames, reviens mise en voleuse dans la salle des
Pas-Perdus, et attends-y mes ordres.

Asie ou Jacqueline s’agenouilla comme pour recevoir la bénédiction, et
le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique.

—_Addio, marchesa!_ dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se servant
de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard avec les
sept cent cinquante mille francs qu’ils ont effarouchés, il nous les
faut.

—Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le chasseur
les larmes aux yeux.

Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un sourire,
mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui ne pouvait être
étonné que par sa tante. La fausse marquise se tourna vers les témoins
de cette scène en femme habituée à se poser.

—Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son enfant,
dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de la justice
a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je vais assister
à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit-elle à monsieur Gault, en
lui donnant une bourse pleine d’or, voici pour soulager les pauvres
prisonniers...

—Quel _chique-mar_! lui dit à l’oreille son neveu satisfait.

Jacques Collin suivit le surveillant qui le menait au préau.

Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d’un vrai
gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin il adressait des
hem! hem! significatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre
du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Mort ne put arriver assez
à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans son brillant
équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait à son oreille
des sons rogommeux.

—Trois cents _balles_ pour les détenus!... disait le chef des
surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que monsieur Gault
avait remise à son greffier.

—Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin.

Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l’or dans sa main,
l’examina attentivement.

—C’est bien de l’or!... dit-il, et la bourse est armoiriée! Ah! le
gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et à
chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien!

—Qu’y a-t-il donc? demanda le greffier en reprenant la bourse.

—Il y a que cette femme doit être _une voleuse_!... s’écria Bibi-Lupin
en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du guichet.

Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs, groupés
à une certaine distance de monsieur Sanson, qui restait toujours
debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au centre de cette vaste
salle voûtée, en attendant un ordre pour faire la toilette au criminel
et dresser l’échafaud sur la place de Grève.

En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses _amis_ du
pas que devait avoir un habitué du _pré_.

—Qu’as-tu sur le casaquin? dit-il à La Pouraille.

—Mon affaire est faite, reprit l’assassin que Jacques Collin avait
emmené dans un coin. J’ai besoin maintenant d’un _ami sûr_.

—Et pourquoi?

La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef, mais
en argot, lui détailla l’assassinat et le vol commis chez les époux
Crottat.

—Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C’est bien travaillé; mais
tu me parais coupable d’une faute.

—Laquelle?

—Une fois l’affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe,
te déguiser en prince russe, acheter une belle voiture armoiriée,
aller déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre
de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d’un valet
de chambre, d’une femme de chambre et de ta maîtresse habillée en
princesse; puis, à Hambourg, t’embarquer pour le Mexique. Avec deux
cent quatre-vingt mille francs en or, un gaillard d’esprit doit faire
ce qu’il veut, et aller où il veut, _sinve_!

—Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le _dab_!... Tu ne perds
jamais la _sorbonne_, toi! Mais moi.

—Enfin, un bon conseil dans ta position, c’est du bouillon pour un
mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à son
_fanandel_.

—C’est vrai! dit avec un air de doute La Pouraille. Donne-le-moi
toujours, ton bouillon; s’il ne me nourrit pas, je m’en ferai un bain
de pieds...

—Te voilà pris par _la Cigogne_, avec cinq vols qualifiés, trois
assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois... Les
jurés n’aiment pas qu’on tue des bourgeois... Tu seras _gerbé à la
passe_, et tu n’as pas le moindre espoir!...

—Ils m’ont tous dit cela, répondit piteusement La Pouraille.

—Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d’avoir un petit bout de
conversation en plein greffe, et qui est, tu le sais, _la mère aux
Fanandels_, m’a dit que _la Cigogne_ voulait se défaire de toi, tant
elle te craignait.

—Mais, dit La Pouraille avec une naïveté qui prouve combien les
voleurs sont pénétrés du _droit naturel_ de voler, je suis riche à
présent, que craignent-ils?

—Nous n’avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques
Collin. Revenons à ta situation...

—Que veux-tu faire de moi? demanda La Pouraille en interrompant son
_dab_.

—Tu vas voir! un chien mort vaut encore quelque chose.

—Pour les autres! dit La Pouraille.

—Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin.

—C’est déjà quelque chose!... dit l’assassin. Après?

—Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux en faire?

La Pouraille espionna l’œil impénétrable du _dab_, qui continua
froidement.

—As-tu quelque _largue_ que tu aimes, un enfant, un _fanandel_ à
protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout pour ceux à
qui tu veux du bien.

La Pouraille hésitait encore, il restait au port d’armes de
l’indécision. Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument.

—Ta part dans notre caisse est de trente mille francs, la laisses-tu
aux _fanandels_, la donnes-tu à quelqu’un? Ta part est en sûreté, je
puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer.

L’assassin laissa échapper un mouvement de plaisir.

—Je le tiens! se dit Jacques Collin. —Mais ne flânons pas,
réfléchis?... reprit-il en parlant à l’oreille de La Pouraille. Mon
vieux, nous n’avons pas dix minutes à nous... Le procureur général va
me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le tiens, cet
homme, je puis tordre le cou à la _Cigogne_! je suis certain de sauver
Madeleine.

—Si tu sauves Madeleine, mon bon _dab_, tu peux bien me...

—Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d’une voix brève.
Fais ton testament.

—Eh bien! je voudrais donner l’argent à la Gonore, répondit La
Pouraille d’un air piteux.

—Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à la piste
des _rouleurs_ du midi? demanda Jacques Collin.

Semblable aux grands généraux, Trompe-la-Mort connaissait admirablement
bien le personnel de toutes les troupes.

—C’est elle-même, dit La Pouraille excessivement flatté.

—Jolie femme! dit Jacques Collin qui s’entendait admirablement à
manœuvrer ces machines terribles. La _largue_ est fine! elle a de
grandes connaissances et _beaucoup de probité_! c’est une _voleuse_
finie. Ah! tu t’es retrempé dans la Gonore! c’est bête de se
fait _terrer_ quand on tient une pareille _largue_. Imbécile! il
fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que
_goupine-t-elle_?

—Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison...

—Ainsi, tu l’institues ton héritière? Voilà, mon cher, où nous mènent
ces gueuses-là, quand on a la bêtise de les aimer...

—Oui, mais ne lui donne rien qu’après ma culbute!

—C’est sacré, dit Jacques Collin d’un ton sérieux. Rien aux
_fanandels_?

—Rien, ils m’ont _servi_, répondit haineusement La Pouraille.

—Qui t’a vendu? Veux-tu que je te venge, demanda vivement Jacques
Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui fasse vibrer
ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux _fanandel_, si je ne
pourrais pas, tout en te vengeant, faire ta paix avec la _Cigogne_?

Là, l’assassin regarda son _dab_ d’un air hébété de bonheur.

—Mais, répondit le _dab_ à cette expression de physionomie parlante,
je ne joue en ce moment _la mislocq_ que pour Théodore. Après le succès
de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes _amis_, car tu es des
miens, toi! je suis capable de bien des choses.

—Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce pauvre
petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras.

—Mais c’est fait, je suis sûr de _cromper sa sorbonne_ des griffes de
la _Cigogne_. Pour se _désenflacquer_, vois-tu, La Pouraille, il faut
se donner la main les uns aux autres... On ne peut rien tout seul...

—C’est vrai! s’écria l’assassin.

La confiance était si bien établie, et sa foi dans le _dab_ si
fanatique, que La Pouraille n’hésita plus.

La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien gardé
jusqu’à présent. C’était tout ce que Jacques Collin voulait savoir.

—Voici _la balle_! Dans _le poupon_, Ruffard, l’agent de Bibi-Lupin,
était en tiers avec moi et Godet...

—Arrachelaine?... s’écria Jacques Collin en donnant à Ruffard son nom
de voleur.

—C’est cela. Les gueux m’ont vendu, parce que je connais leur cachette
et qu’ils ne connaissent pas la mienne.

—_Tu graisses mes bottes!_ mon amour, dit Jacques Collin.

—Quoi!

—Eh bien! répondit le _dab_, vois ce qu’on gagne à mettre en moi toute
sa confiance!... Maintenant ta vengeance est un point de la partie
que je joue!... Je ne te demande pas de m’indiquer ta cachette, tu me
la diras au dernier moment; mais, dis-moi tout qui regarde Ruffard et
Godet.

—Tu es et tu seras toujours notre _dab_, je n’aurai pas de secrets
pour toi, répliqua La Pouraille. Mon or est dans la _profonde_ (la
cave) de la maison à la Gonore.

—Tu ne crains rien de ta _largue_?

—Ah! ouiche! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit La Pouraille.
J’ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne rien dire la tête
dans la lunette. Mais tant d’or!

—Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure! répliqua
Jacques Collin.

—J’ai donc pu travailler sans _luisant_ sur moi! Toute la volaille
dormait dans le poulailler. L’or est à trois pieds sous terre, derrière
les bouteilles de vin. Et par-dessus j’ai mis une couche de cailloux et
de mortier.

—Bon! fit Jacques Collin. Et les cachettes des autres?

—Ruffard a _son fade_ chez la Gonore, dans la chambre de la pauvre
femme, qu’il tient par là, car elle peut devenir complice de recel et
finir ses jours à Saint-Lazare.

—Ah! le gredin! comme la _raille_ (la police) vous forme un voleur!
dit Jacques.

—Godet a mis _son fade_ chez sa sœur, blanchisseuse de fin, une
honnête fille qui peut attraper cinq ans de _lorcefé_ sans s’en douter.
Le _fanandel_ a levé les carreaux du plancher, les a remis, et a filé.

—Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin en jetant sur
La Pouraille un regard magnétique.

—Quoi?

—Que tu prennes sur ton compte l’affaire de Madeleine...

La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit
promptement en posture d’obéissance sous le regard fixe du _dab_.

—Eh bien! _tu renâcles déjà!_ tu te mêles de mon jeu! Voyons! quatre
assassinats ou trois, n’est-ce pas la même chose?

—Peut-être!

—Par le _meg des Fanandels_, tu es sans _raisiné_ dans le _vermichels_
(sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à te sauver!...

—Et comment!

—Imbécile; si l’on promet de rendre l’or à la famille, tu en seras
quitte pour aller à _vioque au pré_. Je ne donnerais pas une _face_ de
ta _sorbonne_ si l’on tenait l’argent; mais, en ce moment, tu vaux sept
cent mille francs, imbécile!

—_Dab! dab!_ s’écria La Pouraille au comble du bonheur.

—Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons les
assassinats sur Ruffard... Du coup Bibi-Lupin est dégommé... Je le
tiens!

La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s’agrandirent, il
fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veille de passer
à la cour d’assises, conseillé par ses _amis_ de la Force, auxquels
il n’avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans espoir
après l’examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à toutes ces
intelligences _enflacquées_. Aussi ce semblant d’espoir le rendit-il
presque imbécile.

—Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre
l’air à quelques-uns de leurs _jaunets_? demanda Jacques Collin.

—Ils n’osent pas, répondit La Pouraille. Les gredins attendent que je
sois _fauché_. C’est ce que m’a fait dire ma _largue_ par la Biffe,
quand elle est venue voir le Biffon.

—Eh bien! nous aurons leurs _fades_ dans vingt-quatre heures! s’écria
Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme toi, tu
seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tu deviendras,
par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux. J’aurai ta fortune
pour mettre des alibis dans tes autres procès, et une fois au _pré_,
car tu y retourneras, tu verras à t’évader... C’est une vilaine vie,
mais c’est encore la vie!

Les yeux de La Pouraille annonçaient un délire intérieur.

—Vieux! avec sept cent mille francs on a bien des _cocardes_! disait
Jacques Collin en grisant d’espoir son _fanandel_.

—_Dab! dab!_

—J’éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera,
c’est une _raille_ à démolir. Bibi-Lupin est frit.

—Eh bien! c’est dit, s’écria La Pouraille avec une joie sauvage.
Ordonne, j’obéis.

Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des larmes
de joie dans ses yeux tant il lui parut possible de sauver sa tête.

—Ce n’est pas tout, dit Jacques Collin. La _Cigogne_ a la digestion
difficile, surtout en fait de _redoublement de fièvre_ (révélation d’un
nouveau fait à charge). Maintenant il s’agit de _servir de belle une
largue_ (de dénoncer à faux une femme).

—Et comment? A quoi bon? demanda l’assassin.

—Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompe-la-Mort.

Jacques Collin révéla brièvement à La Pouraille le secret du crime
commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d’avoir une femme
qui consentirait à jouer le rôle qu’avait rempli la Ginetta. Puis il se
dirigea vers le Biffon avec La Pouraille devenu joyeux.

—Je sais combien tu aimes la Biffe... dit Jacques Collin au Biffon.

Le regard que jeta le Biffon fut tout un poème horrible.

—Que fera-t-elle pendant que tu seras au _pré_?

Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon.

—Eh bien! si je te la fourrais à la _lorcefé des largues_ (à la Force
des femmes, les Madelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an, le temps de
ton _gerbement_ (jugement), de ton départ, de ton arrivée et de ton
évasion?

—Tu ne peux faire ce miracle, elle est _nique de mèche_ (sans aucune
complicité), répondit l’amant de la Biffe.

—Ah! mon Biffon, dit La Pouraille, notre _dab_ est plus puissant que
le _Meg_!... (Dieu).

—Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Collin au Biffon
avec l’assurance d’un maître qui ne doit pas essuyer de refus.

—_Sorgue à Pantin_ (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait qu’on vient
de ma part, et si tu veux qu’elle t’obéisse, montre-lui une _thune de
cinq balles_ (pièce de cinq francs), et prononce ce mot-ci: _Tondif!_

—Elle sera condamnée dans le _gerbement_ de La Pouraille, et graciée
pour révélation après un an d’_ombre_! dit sentencieusement Jacques
Collin en regardant La Pouraille.

La Pouraille comprit le plan de son _dab_, et lui promit, par un seul
regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la Biffe cette
fausse complicité dans le crime dont il allait se charger.

—Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j’ai sauvé mon petit
des mains de _Charlot_, dit Trompe-la-Mort. Oui, Charlot était au
greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine! Tenez,
dit-il, on vient me chercher de la part du _dab de la Cigogne_ (du
procureur général).

En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homme
extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu cette
sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société.

Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’au moment où le corps de
Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s’était décidé, par une résolution
suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus avec une créature,
mais avec une chose. Il avait enfin pris le parti fatal que prit
Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers le _Bellérophon_. Par un
concours bizarre de circonstances, tout aida ce génie du mal et de la
corruption dans son entreprise.

Aussi, quand même le dénoûment inattendu de cette vie criminelle
perdrait un peu de ce merveilleux, qui, de nos jours, ne s’obtient
que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire, avant
de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet du procureur général,
de suivre madame Camusot chez les personnes où elle alla, pendant que
tous ces événements se passaient à la Conciergerie? Une des obligations
auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne
point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques,
surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque. La nature
sociale, à Paris surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements
de conjectures si capricieuses, que l’imagination des inventeurs est à
tout moment dépassée. La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons
interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes, à
moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les châtre.

Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matin presque
de bon goût, entreprise assez difficile pour la femme d’un juge qui,
depuis six ans, avait constamment habité la province. Il s’agissait de
ne donner prise à la critique ni chez la marquise d’Espard, ni chez la
duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver de huit à neuf heures
du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique née Thirion, hâtons-nous de le
dire, réussit à moitié. N’est-ce pas, en fait de toilette, se tromper
deux fois?...

On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour les
ambitieux en tous genres; elles sont aussi nécessaires dans le grand
monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de le voir,
elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé de parler
dans un temps donné, sous peine de rester en arrière dans l’arène, à
ce personnage, immense sous la restauration, et qui s’appelle encore
aujourd’hui le garde des sceaux. Prenez un homme dans la condition
la plus favorable, un juge, c’est-à-dire un familier de la maison.
Le magistrat est obligé d’aller trouver soit un chef de division,
soit le secrétaire particulier, soit le secrétaire général, et de
leur prouver la nécessité d’obtenir une audience immédiate. Un garde
des sceaux est-il jamais visible à l’instant même? Au milieu de la
journée, s’il n’est pas à la Chambre, il est au conseil des ministres,
ou il signe, ou il donne audience. Le matin, il dort on ne sait où.
Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles. Si tous
les juges pouvaient réclamer des moments d’audience, sous quelque
prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli. L’objet de
l’audience, particulière, immédiate, est donc soumis à l’appréciation
d’une de ces puissances intermédiaires qui deviennent un obstacle, une
porte à ouvrir, quand elle n’est pas déjà tenue par un compétiteur.
Une femme, elle! va trouver une autre femme; elle peut entrer dans
la chambre à coucher immédiatement, en éveillant la curiosité de la
maîtresse ou de la femme de chambre, surtout lorsque la maîtresse est
sous le coup d’un grand intérêt ou d’une nécessité poignante. Nommez
la puissance femelle, madame la marquise d’Espard, avec qui devait
compter un ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son
valet de chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre
est saisi par le poulet au moment de son réveil, il le lit aussitôt.
Si le ministre a des affaires, l’homme est enchanté d’avoir une visite
à rendre à l’une des reines de Paris, une des puissances du faubourg
Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine ou du roi.
Casimir Périer, le seul premier ministre réel qu’ait eu la révolution
de juillet, quittait tout pour aller chez un ancien premier gentilhomme
de la chambre du roi Charles X.

Cette théorie explique le pouvoir de ces mots:

—«Madame, madame Camusot pour une affaire très-pressante, et que sait
madame!» dits à la marquise d’Espard par sa femme de chambre qui la
supposait éveillée.

Aussi la marquise cria-t-elle d’introduire Amélie incontinent. La femme
du juge fut bien écoutée, quand elle commença par ces paroles:

—Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir vengée...

—Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant madame
Camusot dans la pénombre que produisit la porte entr’ouverte. Vous
êtes divine, ce matin, avec votre petit chapeau. Où trouvez-vous ces
formes-là?...

—Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière dont
Camusot a interrogé Lucien de Rubempré a réduit ce jeune homme au
désespoir, et qu’il s’est pendu dans sa prison...

—Que va devenir madame de Sérizy? s’écria la marquise en jouant
l’ignorance pour se faire raconter tout à nouveau.

—Hélas! on la tient pour folle... répondit Amélie. Ah! si vous pouvez
obtenir de Sa Grandeur qu’il mande aussitôt mon mari par une estafette
envoyée au Palais, le ministre saura d’étranges mystères, il en fera
bien certainement part au roi..... Dès lors, les ennemis de Camusot
seront réduits au silence.

—Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise.

—Mais, le procureur général, et maintenant monsieur de Sérizy...

—C’est bon, ma petite, répliqua madame d’Espard, qui devait à
messieurs de Grandville et de Sérizy sa défaite dans le procès ignoble
qu’elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous défendrai.
Je n’oublie ni mes amis, ni mes ennemis.

Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à flots; elle demanda
son pupitre, et la femme de chambre l’apporta. La marquise griffonna
rapidement un petit billet.

—Que Godard monte à cheval, et porte ce mot à la chancellerie; il n’y
a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre.

La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre, resta sur la
porte pendant quelques minutes.

—Il y a donc de grands mystères? demanda madame d’Espard. Contez-moi
donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n’est-elle pas mêlée à
cette affaire?

—Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon mari ne m’a
rien dit, il m’a seulement avertie de son danger. Il vaudrait mieux
pour nous que madame de Sérizy mourût plutôt que de rester folle.

—Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l’était-elle pas déjà?

Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la même
phrase, démontrent aux observateurs attentifs l’étendue infinie des
modes de la musique. L’âme passe tout entière dans la voix aussi bien
que dans le regard, elle s’empreint dans la lumière comme dans l’air,
éléments que travaillent les yeux et le larynx. Par l’accentuation
de ces deux mots: «Pauvre femme!» la marquise laissa deviner le
contentement de la haine satisfaite, le bonheur du triomphe. Ah!
combien de malheurs ne souhaitait-elle pas à la protectrice de Lucien!
La vengeance qui survit à la mort de l’objet haï, qui n’est jamais
assouvie, cause une sombre épouvante. Aussi madame Camusot, quoique
d’une nature âpre, haineuse et tracassière, fut-elle abasourdie. Elle
ne trouva rien à répliquer, elle se tut.

—Diane m’a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison, reprit
madame d’Espard. Cette chère duchesse est au désespoir de cet éclat,
car elle a la faiblesse d’aimer beaucoup madame de Sérizy; mais cela
se conçoit, elles ont adoré ce petit imbécile de Lucien presqu’en même
temps, et rien ne lie ou ne désunit plus deux femmes que de faire
leurs dévotions au même autel. Aussi cette chère amie a-t-elle passé
deux heures hier dans la chambre de Léontine. Il paraît que la pauvre
comtesse dit des choses affreuses! On m’a dit que c’est dégoûtant!...
Une femme comme il faut ne devrait pas être sujette à de pareils
accès!... Fi! C’est une passion purement physique... La duchesse est
venue me voir pâle comme une morte, elle a eu bien du courage! Il y a
dans cette affaire des choses monstrueuses...

—Mon mari dira tout au garde des sceaux pour sa justification, car
on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait son
devoir. Un juge d’instruction doit toujours interroger les gens au
secret, dans le temps voulu par la loi!... Il fallait bien lui demander
quelque chose à ce petit malheureux, qui n’a pas compris qu’on le
questionnait pour la forme, et il a fait tout de suite des aveux...

—C’était un sot et un impertinent! dit sèchement madame d’Espard.

La femme du juge garda le silence en entendant cet arrêt.

—Si nous avons succombé dans l’interdiction de monsieur d’Espard, ce
n’est pas la faute de Camusot, je m’en souviendrai toujours! reprit la
marquise après une pause... C’est Lucien, messieurs de Sérizy, Bauvan
et de Grandville qui nous ont fait échouer. Avec le temps, Dieu sera
pour moi! Tous ces gens-là seront malheureux. Soyez tranquille, je vais
envoyer le chevalier d’Espard chez le garde des sceaux pour qu’il se
hâte de faire venir votre mari, si c’est utile...

—Ah! madame...

—Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la
Légion-d’Honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un éclatant
témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette affaire. Oui,
c’est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable! On se pend
rarement pour son plaisir... Allons, adieu, chère belle!

Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre à coucher de
la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une heure du matin, ne
dormait pas encore à neuf heures.

Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont le cœur
est en stuc, ne voient pas l’une de leurs amies en proie à la folie
sans que ce spectacle ne leur fasse une impression profonde.

Puis, les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis
dix-huit mois, avaient laissé dans l’esprit de la duchesse assez de
souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât à elle
aussi des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit ce
beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien aimer,
pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec les gestes
de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d’éloquentes, d’enivrantes
lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à Sophie, mais plus
littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient été dictées par la
plus violente des passions, la vanité! Posséder la plus ravissante des
duchesses, la voir faisant des folies pour lui, des folies secrètes,
bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à Lucien. L’orgueil de
l’amant avait bien inspiré le poëte. Aussi la duchesse avait-elle
conservé ces lettres émouvantes, comme certains vieillards ont des
gravures obscènes, à cause des éloges hyperboliques donnés à ce qu’elle
avait de moins duchesse en elle.

—Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant les
lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement à sa porte
par sa femme de chambre.

—Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui concerne
madame la duchesse, dit la femme de chambre.

Diane se dressa sur ses jambes tout épouvantée.

—Oh! dit-elle en regardant Amélie qui s’était composé une figure de
circonstance, je devine tout! Il s’agit de mes lettres... Ah! mes
lettres!... Ah! mes lettres!... Et elle tomba sur une causeuse. Elle se
souvint alors d’avoir, dans l’excès de sa passion, répondu sur le même
ton à Lucien, d’avoir célébré la poésie de l’homme comme il chantait
les gloires de la femme, et par quels dithyrambes!

—Hélas! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie! il s’agit
de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons chez la
duchesse de Grandlieu; car, heureusement pour vous, vous n’êtes pas la
seule de compromise.

—Mais Léontine, hier, a brûlé, m’a-t-on dit, au Palais, toutes les
lettres saisies chez notre pauvre Lucien?

—Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s’écria la
femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage, qui,
certes, est la seule cause de la mort de ce charmant et regrettable
jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n’a jamais perdu la tête, lui!
Monsieur Camusot a la certitude que ce monstre a mis en lieu sûr les
lettres les plus compromettantes des maîtresses de son...

—Son ami, dit vivement la duchesse. Vous avez raison, ma petite belle,
il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Nous sommes tous
intéressés dans cette affaire, et fort heureusement Sérizy nous donnera
la main...

Le danger extrême a, comme on l’a vu par les scènes de la Conciergerie,
une vertu sur l’âme aussi terrible que celle des puissants réactifs sur
le corps. C’est une pile de Volta morale. Peut-être le jour n’est-il
pas loin où l’on saisira le mode par lequel le sentiment se condense
chimiquement en un fluide, peut-être pareil à celui de l’électricité.

Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène. Cette
femme abattue, mourante, et qui n’avait pas dormi, cette duchesse,
si difficile à habiller, recouvra la force d’une lionne aux abois,
et la présence d’esprit d’un général au milieu du feu. Diane choisit
elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité qu’y
eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre à elle-même. Ce
fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses jambes, immobile
pendant un instant, tant elle fut surprise de voir sa maîtresse en
chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir à la femme du juge,
à travers le brouillard clair du lin, un corps blanc, aussi parfait
que celui de la Vénus de Canova. C’était comme un bijou sous son
papier de soie. Diane avait deviné soudain où se trouvait son corset
de bonne fortune, ce corset qui s’accroche par devant, en évitant aux
femmes pressées la fatigue et le temps si mal employé du laçage. Elle
avait déjà fixé les dentelles de la chemise et massé convenablement
les beautés de son corsage, lorsque la femme de chambre apporta le
jupon, et acheva l’œuvre en donnant une robe. Pendant qu’Amélie, sur un
signe de la femme de chambre, agrafait la robe par derrière et aidait
la duchesse, la soubrette alla prendre des bas en fil d’Écosse, des
brodequins de velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de
chambre chaussèrent chacune une jambe.

—Vous êtes la plus belle femme que j’aie vue, dit habilement Amélie en
baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement passionné.

—Madame n’a pas sa pareille, dit la femme de chambre.

—Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. —Vous avez
une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite belle,
nous causerons en route. Et la duchesse descendit le grand escalier
de l’hôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gants, ce qui ne
s’était jamais vu.

—A l’hôtel de Grandlieu, et promptement! dit-elle à l’un de ses
domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture.

Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre.

—Ah! madame la duchesse, vous ne m’aviez pas dit que ce jeune homme
avait des lettres de vous! sans cela, Camusot aurait bien autrement
procédé...

—La situation de Léontine m’a tellement occupée que je me suis
entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà quasi folle
avant-hier, jugez de ce qu’a dû produire de désordre en elle le fatal
événement! Ah! si vous saviez, ma petite, quelle matinée nous avons
eue hier... Non, c’est à faire renoncer à l’amour. Hier, traînées
toutes les deux, Léontine et moi, par une atroce vieille, une marchande
à la toilette, une maîtresse femme, dans cette sentine puante et
sanglante qu’on nomme la Justice, je lui disais, en la conduisant au
Palais: «N’est-ce pas à tomber sur ses genoux et à crier, comme madame
de Nucingen, quand, en allant à Naples, elle a subi l’une de ces
tempêtes effrayantes de la Méditerranée: —«Mon Dieu! sauvez-moi, et
plus jamais!» Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie!
sommes-nous stupides d’écrire?... Mais on aime! on reçoit des pages qui
vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence s’en
va! et l’on répond...

—Pourquoi répondre, quand on peut agir! dit madame Camusot.

—Il est si beau de se perdre!... reprit orgueilleusement la duchesse.
C’est la volupté de l’âme.

—Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot, sont
excusables, elles ont bien plus d’occasions que nous autres de
succomber!

La duchesse sourit.

—Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse.
Je ferai comme cette atroce madame d’Espard.

—Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge.

—Elle a écrit mille billets doux...

—Tant que cela!... s’écria la Camusot en interrompant la duchesse.

—Eh bien! ma chère, on n’y pourrait pas trouver une phrase qui la
compromette...

—Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention,
répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes de ces anges qui ne
savent pas résister au diable...

—Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n’ai, dans toute ma vie,
écrit qu’à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses lettres jusqu’à
ma mort! Ma chère petite, c’est du feu, on a besoin quelquefois.

—Si on les trouvait! fit la Camusot avec un petit geste pudique.

—Oh! je dirais que c’est les lettres d’un roman commencé. Car j’ai
tout copié, ma chère, et j’ai brûlé les originaux!

—Oh! madame pour ma récompense, laissez-moi les lire...

—Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu’on n’en a
pas écrit de pareilles à Léontine!

Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps et de
tous les pays.

Semblable à la grenouille de la fable de La Fontaine, madame Camusot
crevait dans sa peau du plaisir d’entrer chez les Grandlieu en
compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait former, dans
cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l’ambition. Aussi
s’entendait-elle appeler: —Madame la présidente. Elle éprouvait
la jouissance ineffable de triompher d’obstacles immenses, et dont
le principal était l’incapacité de son mari, secrète encore, mais
qu’elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre! c’est pour
une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir qui séduit tant
les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois une mauvaise
pièce. C’est l’ivresse de l’égoïsme! Enfin c’est en quelque sorte les
saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve sa force à lui-même
que par le singulier abus de couronner quelque absurdité des palmes
du succès, en insultant au génie, seule force que le pouvoir absolu
ne puisse atteindre. La promotion du cheval de Caligula, cette farce
impériale, a eu et aura toujours un grand nombre de représentations.

En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l’élégant désordre
dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane, à la
correction d’un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de Grandlieu.

Cette Portugaise très-pieuse se levait toujours à huit heures pour
aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère, succursale
de Saint-Thomas d’Aquin, alors située sur l’esplanade des Invalides.
Cette chapelle, aujourd’hui démolie, a été transportée rue de
Bourgogne, en attendant la construction de l’église gothique qui sera,
dit-on, dédiée à sainte Clotilde.

Aux premiers mots dits à l’oreille de la duchesse de Grandlieu par
Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez monsieur de Grandlieu
qu’elle ramena promptement. Le duc jeta sur madame Camusot un de ces
rapides regards par lesquels les grands seigneurs analysent toute une
existence, et souvent l’âme. La toilette d’Amélie aida puissamment le
duc à deviner cette vie bourgeoise depuis Alençon jusqu’à Mantes, et de
Mantes à Paris.

Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs, elle
n’aurait pu soutenir gracieusement ce coup d’œil poliment ironique,
elle n’en vit que la politesse. L’ignorance partage les priviléges de
la finesse.

—C’est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers du
cabinet, dit la duchesse à son mari.

Le duc salua _très_-poliment la femme de robe, et sa figure perdit
quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que son maître
avait sonné, se présenta.

—Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là, vous
sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au domestique qui
viendra vous ouvrir la porte que je prie son maître de passer ici; vous
me le ramènerez si ce monsieur est chez lui. Servez-vous de mon nom, il
suffira pour aplanir toutes les difficultés. Tâchez de n’employer qu’un
quart d’heure à tout faire.

Un autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut aussitôt que
celui du duc fut parti.

—Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer cette
carte. Le duc donna sa carte pliée d’une certaine manière. Quand
ces deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à l’instant
pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait pas
l’écriture, ils s’avertissaient ainsi l’un l’autre.

On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent,
et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances. Le grand
monde a son argot. Mais cet argot s’appele _le style_.

—Êtes-vous bien certaine, madame, de l’existence de ces prétendues
lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce jeune
homme? dit le duc de Grandlieu. Et il jeta sur madame Camusot un
regard, comme un marin jette la sonde.

—Je ne les ai pas vues, mais c’est à craindre, répondit-elle en
tremblant.

—Ma fille n’a rien pu écrire qui ne soit avouable! s’écria la duchesse.

—Pauvre duchesse! pensa Diane en jetant un regard au duc de Grandlieu
qui le fit trembler.

—Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l’oreille de la
duchesse de Maufrigneuse en l’emmenant dans l’embrasure d’une fenêtre.

—Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu’elle lui avait donné un
rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt, elle se serait
peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau! Je sais que
Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir la tête d’une
sainte! Nous sommes trois filles d’Ève enveloppées par le serpent de la
correspondance...

Le duc et Diane revinrent de l’embrasure vers la duchesse et madame
Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait en ceci les
avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote pour gagner le
cœur de la fière Portugaise.

—Nous sommes à la merci d’un ignoble forçat évadé! dit le duc en
faisant un certain mouvement d’épaule. Voilà ce que c’est que de
recevoir chez soi des gens de qui l’on n’est pas parfaitement sûr!
On doit, avant d’admettre quelqu’un, bien connaître sa fortune, ses
parents, tous ses antécédents...

Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue
aristocratique.

—C’est fait, dit la duchesse de Maufrigneuse. Pensons à sauver la
pauvre madame de Sérizy, Clotilde, et moi...

—Nous ne pouvons qu’attendre Henri, je l’ai fait demander; mais tout
dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu veuille que cet
homme soit à Paris! Madame, dit-il en s’adressant à madame Camusot, je
vous remercie d’avoir pensé à nous...

C’était le congé de madame Camusot. La fille de l’huissier du cabinet
avait assez d’esprit pour comprendre le duc, elle se leva; mais la
duchesse de Maufrigneuse, avec cette adorable grâce qui lui conquérait
tant de discrétions et d’amitiés, prit Amélie par la main et la montra
d’une certaine manière au duc et à la duchesse.

—Pour mon propre compte, et comme si elle ne s’était pas levée dès
l’aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus d’un souvenir pour
ma petite madame Camusot. D’abord elle m’a déjà rendu de ces services
qu’on n’oublie point; puis elle nous est tout acquise, elle et son
mari. J’ai promis de faire avancer son Camusot, et je vous prie de le
protéger avant tout, pour l’amour de moi.

—Vous n’avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc à madame
Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des services qu’on leur
a rendus. Les gens du roi vont dans quelque temps avoir l’occasion de
se distinguer, on leur demandera du dévouement, votre mari sera mis sur
la brèche...

Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer. Elle
revint chez elle triomphante, elle s’admirait, elle se moquait de
l’inimitié du procureur général. Elle se disait: Si nous faisions
sauter monsieur de Grandville!

Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu, l’un
des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette bourgeoise.

—Henri, s’écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer son
ami, cours, je t’en prie, au château, tâche de parler au roi, voici de
quoi il s’agit. Et il emmena le duc dans l’embrasure de la fenêtre, où
il s’était entretenu déjà avec la légère et gracieuse Diane.

De temps en temps le duc de Chaulieu regardait à la dérobée la folle
duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse et se laissant
sermonner, répondait aux œillades du duc de Chaulieu.

—Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu dont l’aparté se termina,
soyez donc sage! Voyons! ajouta-t-il en prenant les mains de Diane,
gardez donc les convenances, ne vous compromettez plus, n’écrivez
jamais! Les lettres, ma chère, ont causé tout autant de malheurs
particuliers que de malheurs publics... Ce qui serait pardonnable à
une jeune fille comme Clotilde, aimant pour la première fois, est sans
excuse chez...

—Un vieux grenadier qui a vu le feu! dit la duchesse en faisant la
moue au duc. Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie amenèrent
le sourire sur les visages désolés des deux ducs et de la pieuse
duchesse elle-même. Voilà quatre ans que je n’ai écrit de billets
doux!... Sommes-nous sauvées? demanda Diane qui cachait ses anxiétés
sous ses enfantillages.

—Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas combien
les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C’est, pour un roi
constitutionnel, comme une infidélité pour une femme mariée. C’est son
adultère.

—Son péché mignon! dit le duc de Grandlieu.

—Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je voudrais
être le gouvernement; car je n’en ai plus, moi, de ce fruit, j’ai tout
mangé.

—Oh! chère! chère! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin.

Les deux ducs, en entendant une voiture s’arrêter au perron avec le
fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les deux femmes
ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le cabinet du duc de
Grandlieu, où l’on introduisit l’habitant de la rue Honoré-Chevalier,
qui n’était autre que le chef de la contre-police du château, de la
police politique, l’obscur et puissant Corentin.

—Passez, dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint-Denis.

Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le premier,
après avoir salué profondément les deux ducs.

—C’est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui, mon cher
monsieur, dit le duc de Grandlieu.

—Mais il est mort, dit Corentin.

—Il reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un rude
compagnon.

—Le forçat, Jacques Collin! répliqua Corentin.

—Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l’ancien ambassadeur.

—Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandlieu; car il s’est
emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que mesdames de
Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien Chardon, sa créature.
Il paraît que c’était un système chez ce jeune homme d’arracher des
lettres passionnées en échange des siennes; car mademoiselle de
Grandlieu en a écrit, dit-on, quelques-unes; on le craint, du moins, et
nous ne pouvons rien savoir, elle est en voyage...

—Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de se
faire de ces provisions-là!... C’est une précaution prise par l’abbé
Carlos Herrera! Corentin appuya son coude sur le bras du fauteuil où
il s’était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant. De
l’argent!... cet homme en a plus que nous n’en avons, dit-il. Esther
Gobseck lui a servi d’asticot pour pêcher près de deux millions dans
cet étang à pièces d’or appelé Nucingen... Messieurs, faites-moi donner
plein pouvoir par qui de droit, je vous débarrasse de cet homme!...

—Et... des lettres? demanda le duc de Grandlieu à Corentin.

—Écoutez, messieurs, reprit Corentin en se levant et montrant sa
figure de fouine en état d’ébullition. Il enfonça ses mains dans les
goussets de son pantalon de molleton noir à pied. Ce grand acteur du
drame historique de notre temps avait passé seulement un gilet et une
redingote, il n’avait pas quitté son pantalon du matin, tant il savait
combien les grands sont reconnaissants de la promptitude en certaines
occurrences. Il se promena familièrement dans le cabinet en discutant à
haute voix, comme s’il était seul. —C’est un forçat! on peut le jeter,
sans procès, au secret, à Bicêtre, sans communications possibles, et
l’y laisser crever... Mais il peut avoir donné des instructions à ses
affidés, en prévoyant ce cas-là!

—Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-le-champ,
après avoir été saisi chez cette fille, à l’improviste.

—Est-ce qu’il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin.
Il est aussi fort que... que moi!

—Que faire? se dirent par un regard les deux ducs.

—Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement... à
Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crimes! dit-il en
répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous? un forçat
ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on l’oblige à
travailler réellement au milieu des miasmes de la Charente. Mais ceci
n’est bon que si notre homme n’a pas pris des précautions pour ces
lettres. Si le drôle s’est méfié de ses adversaires, et c’est probable,
il faut découvrir quelles sont ses précautions. Si le détenteur des
lettres est pauvre, il est corruptible... Il s’agit donc de faire
jaser Jacques Collin! Quel duel! j’y serai vaincu. Ce qui vaudrait
mieux, ce serait d’acheter ces lettres par d’autres lettres!... des
lettres de grâce, et me donner cet homme dans ma boutique. Jacques
Collin est le seul homme assez capable pour me succéder, ce pauvre
Contenson et ce cher Peyrade étant morts. Jacques Collin m’a tué ces
deux incomparables espions comme pour se faire une place. Il faut, vous
le voyez, messieurs, me donner carte blanche. Jacques Collin est à la
Conciergerie. Je vais aller voir monsieur de Grandville à son parquet.
Envoyez donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car
il me faut, soit une lettre à montrer à monsieur de Grandville, qui
ne sait rien de moi, lettre que je rendrai d’ailleurs au président
du conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une
demi-heure, car il me faut une demi-heure environ pour m’habiller,
c’est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de monsieur le
procureur général.

—Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde habileté,
je ne vous demande qu’un oui ou un non. Répondez-vous du succès?...

—Oui, avec l’omnipotence, et avec votre parole de ne jamais me voir
questionner à ce sujet. Mon plan est fait.

Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs un
léger frisson.

—Allez! monsieur, dit le duc Chaulieu. Vous porterez cette affaire
dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement chargé.

Corentin salua les deux grands seigneurs et partit.

Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait fait atteler
une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu’il pouvait voir en tout
temps, par le privilége de sa charge.

Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de la
société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur
général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois hommes: la
justice par monsieur de Grandville, la famille par Corentin, devant ce
terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait le mal social dans
sa sauvage énergie.

Quel duel que celui de la justice et de l’arbitraire, réunis contre
le bagne et sa ruse! Le bagne, ce symbole de l’audace qui supprime
le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons, qui n’a
pas l’hypocrisie de l’arbitraire, qui symbolise hideusement l’intérêt
du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de la faim!
N’était-ce pas l’attaque et la défense? le vol et la propriété? La
question terrible de l’état social et de l’état naturel vidée dans
le plus étroit espace possible? Enfin, c’était une terrible, une
vivante image de ces compromis antisociaux que font les trop faibles
représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers.

Lorsqu’on annonça monsieur Camusot au procureur général, il fit un
signe pour qu’on le laissât entrer. Monsieur de Grandville, qui
pressentait cette visite, voulut s’entendre avec le juge sur la manière
de terminer l’affaire Lucien. La conclusion ne pouvait plus être celle
qu’il avait trouvée, de concert avec Camusot, la veille, avant la mort
du pauvre poëte.

—Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit monsieur de Grandville en tombant
sur son fauteuil.

Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l’accablement dans lequel
il se trouvait. Camusot regarda monsieur de Grandville et aperçut sur
ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une fatigue suprême,
une prostration complète qui dénotaient des souffrances plus cruelles
peut-être que celles du condamné à mort à qui le greffier avait annoncé
le rejet de son pourvoi en cassation. Et cependant cette lecture, dans
les usages de la justice, veut dire: Préparez-vous, voici vos derniers
moments.

—Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique l’affaire soit
urgente...

—Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais
magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir les
cacher. J’ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque trouble en
moi...

Camusot fit un geste.

—Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes
nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens de passer la
nuit auprès d’un de mes plus intimes amis, je n’ai que deux amis, c’est
le comte Octave de Bauvan et le comte de Sérizy. Nous sommes restés,
monsieur de Sérizy, le comte Octave et moi, depuis six heures hier au
soir jusqu’à six heures ce matin, allant à tour de rôle du salon au
lit de madame de Sérizy, en craignant chaque fois de la trouver morte
ou pour jamais folle! Desplein, Bianchon, Sinard n’ont pas quitté la
chambre avec deux garde-malade. Le comte adore sa femme. Pensez à la
nuit que je viens d’avoir entre une femme folle d’amour et mon ami fou
de désespoir. Un homme d’État n’est pas désespéré comme un imbécile!
Sérizy, calme comme sur son siége au conseil d’État, se tordait sur son
fauteuil pour nous offrir un visage tranquille. Et la sueur couronnait
ce front incliné par tant de travaux. J’ai dormi de cinq à sept heures
et demie, vaincu par le sommeil, et je devais être ici à huit heures
et demie pour ordonner une exécution. Croyez-moi, monsieur Camusot,
lorsqu’un magistrat a roulé durant toute une nuit dans les abîmes de la
douleur, en sentant la main de Dieu appesantie sur les choses humaines
et frappant en plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de
s’asseoir là, devant son bureau, et de dire froidement: Faites tomber
une tête à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de
vie, de force, de santé. Et cependant tel est mon devoir!... Abîmé de
douleur, je dois donner l’ordre de dresser l’échafaud...

»Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses égales
aux siennes. En ce moment, liés l’un à l’autre par une feuille de
papier, moi la société qui se venge, lui le crime à expier, nous sommes
le même devoir à deux faces, deux existences cousues pour un instant
par le couteau de la loi. Ces douleurs si profondes du magistrat, qui
les plaint? qui les console?... notre gloire est de les enterrer au
fond de nos cœurs! Le prêtre, avec sa vie offerte à Dieu, le soldat
et ses mille morts données au pays, me semblent plus heureux que le
magistrat avec ses doutes, ses craintes, sa terrible responsabilité.

»Vous savez qui l’on doit exécuter? continua le procureur général, un
jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort d’hier, blond
comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre notre attente; car il
n’y avait à sa charge que les preuves du recel. Condamné, ce garçon n’a
pas avoué! Il résiste depuis soixante-dix jours à toutes les épreuves,
en se disant toujours innocent. Depuis deux mois j’ai deux têtes sur
les épaules! Oh! je payerais son aveu d’un an de ma vie, car il faut
rassurer les jurés!... Jugez quel coup porté à la justice si quelque
jour on découvrait que le crime pour lequel il va mourir a été commis
par un autre.

»A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents
judiciaires deviennent politiques.

»Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires ont
crue si forte, est un élément de ruine sociale; car elle manque à sa
mission, elle ne protége pas suffisamment la société. Le jury joue avec
ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont l’un ne veut
plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement total de
l’égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide, obtient
dans un département un verdict de non culpabilité[1], tandis que dans
tel autre un crime ordinaire, pour ainsi dire, est puni de mort! Que
serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on exécutait un innocent?»

      [1] Il existe dans les bagnes _vingt-trois_ PARRICIDES à qui
      l’on a donné les bénéfices des _circonstances atténuantes_.

—C’est un forçat évadé, fit observer timidement monsieur Camusot.

—Il deviendrait entre les mains de l’opposition et de la presse un
agneau pascal! s’écria monsieur de Grandville, et l’opposition aurait
beau jeu pour le savonner, car c’est un Corse fanatique des idées
de son pays, ses assassinats sont les effets de la _vendetta_!...
Dans cette île, on tue son ennemi, et l’on se croit, et l’on est cru
très-honnête homme...

»Ah! les vrais magistrats sont bien malheureux! Tenez! ils devraient
vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le monde ne
les verrait que sortant de leurs cellules à des heures fixes, graves,
vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands-prêtres dans les
sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir judiciaire et le
pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que sur nos siéges... On nous
voit aujourd’hui souffrants ou nous amusant comme les autres!... On
nous voit dans les salons, en famille, citoyens, ayant des passions, et
nous pouvons être grotesques au lieu d’être terribles...»

Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné
de gestes qui le rendaient d’une éloquence difficilement traduite sur
le papier, fit frissonner Camusot.

—Moi, monsieur, dit Camusot, j’ai commencé hier aussi l’apprentissage
des souffrances de notre état!... J’ai failli mourir de la mort de ce
jeune homme, il n’avait pas compris ma partialité, le malheureux s’est
enferré lui-même...

—Eh! il fallait ne pas l’interroger, s’écria monsieur de Grandville,
il est si facile de rendre service par une abstention!...

—Et la loi! répondit Camusot, il était arrêté depuis deux jours!...

—Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J’ai réparé
de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et mes gens
sont au convoi de ce pauvre faible poëte. Sérizy a fait comme moi, bien
plus, il accepte la charge que lui a donnée ce malheureux jeune homme,
il sera son exécuteur testamentaire. Il a obtenu de sa femme, par cette
promesse, un regard où luisait le bon sens. Enfin, le comte Octave
assiste en personne à ses funérailles.

—Eh bien! monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre ouvrage. Il
nous reste un prévenu bien dangereux. C’est, vous le savez aussi bien
que moi, Jacques Collin. Ce misérable sera reconnu pour ce qu’il est...

—Nous sommes perdus! s’écria monsieur de Grandville.

—Il est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui fut jadis au
bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé! Bibi-Lupin
s’est déguisé en gendarme pour assister à l’entrevue.

—De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général, elle
ne doit agir que par mes ordres!...

—Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin... Eh
bien! je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel doit
posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance de
madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle
Clotilde de Grandlieu.

—Êtes-vous sûr de cela?... demanda monsieur de Grandville en laissant
voir sur sa figure une douloureuse surprise.

—Jugez, monsieur le comte, si j’ai raison de craindre ce malheur.
Quand j’ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné
jeune homme, Jacques Collin y a jeté un coup d’œil incisif, et a
laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification duquel
un juge d’instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat aussi
profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles armes.
Que dites-vous de ces documents entre les mains d’un défenseur que le
drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement et de l’aristocratie?
Ma femme, pour laquelle la duchesse de Maufrigneuse a des bontés, est
allée la prévenir, et, dans ce moment, elles doivent être chez les
Grandlieu à tenir conseil...

—Le procès de cet homme est impossible! s’écria le procureur général
en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura mis les
pièces en lieu de sûreté...

—Je sais où, dit Camusot. Par ce seul mot, le juge d’instruction
effaça toutes les préventions que le procureur général avait conçues
contre lui.

—Voyons!... dit monsieur de Grandville en s’asseyant.

—En venant de chez moi au Palais, j’ai bien profondément réfléchi
à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une tante
naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de laquelle
la police politique a fait passer une note à la préfecture. Il est
l’élève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se nomme
Jacqueline Collin. Cette drôlesse a un établissement de marchande à
la toilette, et, à l’aide des relations qu’elle s’est créées par ce
commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques Collin a
confié la garde de ses papiers sauveurs pour lui à quelqu’un, c’est à
cette créature; arrêtons-la...

Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait dire:
Cet homme n’est pas si sot que je le croyais hier; seulement il est
jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de la justice.

—Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer toutes
les mesures que nous avons prises hier, et je venais vous demander vos
conseils, vos ordres...

Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement
le bord de la table, par un de ces gestes, familiers à tous les
penseurs, quand ils s’abandonnent entièrement à la réflexion.

—Trois grandes familles en péril! s’écria-t-il... Il ne faut pas faire
un seul pas de clerc!... Vous avez raison, avant tout, suivons l’axiome
de Fouché: _Arrêtons_! Il faut réintégrer au secret, à l’instant,
Jacques Collin.

—Nous avouons ainsi le forçat! C’est perdre la mémoire de Lucien...

—Quelle affreuse affaire! dit monsieur de Grandville, tout est danger.

En ce moment le directeur de la Conciergerie entra, non sans avoir
frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général est si bien
gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper à la porte.

—Monsieur le comte, dit monsieur Gault, le prévenu qui porte le nom de
Carlos Herrera demande à vous parler.

—A-t-il communiqué avec quelqu’un? demanda le procureur général.

—Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et demie
environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir _causé_ avec lui.

Monsieur de Grandville, sur un mot de monsieur Camusot qui lui revint
comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu’on pouvait tirer,
pour obtenir la remise des lettres, d’un aveu de l’intimité de Jacques
Collin avec Théodore Calvi. Heureux d’avoir une raison pour remettre
l’exécution, le procureur général appela par un geste monsieur Gault
près de lui.

—Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l’exécution; mais
qu’on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie. Silence absolu. Que
l’exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts. Envoyez ici, sous
bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé par l’ambassade
d’Espagne. Les gendarmes amèneront le sieur Carlos par votre escalier
de communication, pour qu’il ne puisse voir personne. Prévenez ces
hommes, afin qu’ils se mettent deux à le tenir, chacun par un bras, et
qu’on ne le quitte qu’à la porte de mon cabinet. —Êtes-vous bien sûr,
monsieur Gault, que ce dangereux étranger n’a pu communiquer qu’avec
les détenus?

—Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné à mort, il
s’est présenté pour le voir une dame...

Ici les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard!

—Quelle dame? dit Camusot.

—Une de ses pénitentes... une marquise, répondit monsieur Gault.

—De pis en pis! s’écria monsieur de Grandville en regardant Camusot.

—Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants, reprit
monsieur Gault interloqué.

—Rien n’est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le
procureur général. La Conciergerie n’est pas murée comme elle l’est
pour rien. Comment cette dame est-elle entrée?

—Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur.
Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d’un chasseur et d’un
valet de pied, en grand équipage, est venue voir son confesseur avant
d’aller à l’enterrement de ce malheureux jeune homme que vous avez fait
enlever...

—Apportez-moi la permission de la préfecture, dit monsieur de
Grandville.

—Elle est donnée à la recommandation de son Excellence le comte de
Sérizy.

—Comment était cette femme? demanda le procureur général.

—Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut.

—Avez-vous vu sa figure?

—Elle portait un voile noir.

—Qu’ont-ils dit?

—Mais une dévote avec un livre de prières!... que pouvait-elle
dire?... Elle a demandé la bénédiction de l’abbé, s’est agenouillée...

—Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge.

—Pas cinq minutes; mais personne de nous n’a rien compris à leurs
discours, ils ont parlé vraisemblablement espagnol.

—Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je vous le
répète, le plus petit détail est, pour nous, d’un intérêt capital. Que
ceci vous soit un exemple!

—Elle pleurait, monsieur.

—Pleurait-elle réellement?

—Nous n’avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son
mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus.

—Ce n’est pas elle! s’écria Camusot.

—Bibi-Lupin, reprit monsieur Gault, s’est écrié: —_C’est une voleuse_.

—Il s’y connaît, dit monsieur de Grandville. Lancez votre mandat,
ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés chez elle,
partout! Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation de monsieur
de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la préfecture... allez,
monsieur Gault! Envoyez-moi promptement cet abbé. Tant que nous
l’aurons là, le danger ne saurait s’aggraver. Et, en deux heures de
conversation, on fait bien du chemin dans l’âme d’un homme.

—Surtout un procureur général comme vous, dit finement Camusot.

—Nous serons deux, répondit poliment le procureur général. Et il
retomba dans ses réflexions.

—On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place de
surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements, comme
retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police, dit-il
après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses jours. Nous
aurions un œil et une oreille dans un endroit qui veut une surveillance
plus habile que celle qui s’y trouve. Monsieur Gault n’a rien pu nous
dire de décisif.

—Il est si occupé, dit Camusot; mais entre les secrets et nous,
il existe une lacune, et il n’en faudrait pas. Pour venir de la
Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des
cours, par des escaliers. L’attention de nos agents n’est pas
perpétuelle, tandis que le détenu pense toujours à son affaire.

—Il s’est trouvé, m’a-t-on dit, une dame déjà sur le passage de
Jacques Collin, quand il est sorti du secret pour être interrogé.
Cette femme est venue jusqu’au poste des gendarmes, en haut du petit
escalier de la Souricière, les huissiers me l’ont dit, et j’ai grondé
les gendarmes à ce sujet.

—Oh! le palais est à reconstruire en entier, dit monsieur de
Grandville; mais c’est une dépense de vingt à trente millions!... Allez
donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances de la
Justice.

On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes. Ce
devait être Jacques Collin.

Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité sous lequel
l’homme disparut. Camusot imita le chef du parquet.

En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et Jacques
Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.

—Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.

—Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends!

Camusot tressaillit, le procureur général resta calme.

—Vous devez penser que j’ai des motifs pour agir ainsi, reprit Jacques
Collin, en étreignant les deux magistrats par un regard railleur. Je
dois vous embarrasser énormément; car en restant prêtre espagnol,
vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu’à la frontière de
Bayonne, et là, des baïonnettes espagnoles vous débarasseraient de moi!

Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux.

—Monsieur le comte, reprit le forçat, les raisons qui me font agir
ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu’elles me soient
diablement personnelles; mais je ne puis les dire qu’à vous... Si vous
aviez peur...

—Peur de qui? de quoi? dit le comte de Grandville. L’attitude, la
physionomie, l’air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment de
ce grand procureur général une vivante image de la Magistrature, qui
doit offrir les plus beaux exemples de courage civil. Dans ce moment si
rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats de l’ancien parlement,
au temps des guerres civiles où les présidents se trouvaient face à
face avec la mort et restaient alors de marbre comme les statues qu’on
leur a élevées.

—Mais peur de rester seul avec un forçat évadé.

—Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur général.

—Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les pieds,
reprit froidement Jacques Collin en enveloppant les deux magistrats
d’un regard formidable. Il fit une pause et reprit gravement: Monsieur
le comte, vous n’aviez que mon estime, mais vous avez en ce moment mon
admiration...

—Vous vous croyez donc redoutable? demanda le magistrat d’un air plein
de mépris.

—_Me croire_ redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis et
je le sais. Jacques Collin prit une chaise et s’assit avec toute
l’aisance d’un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans
une conférence où il traite de puissance à puissance.

En ce moment, monsieur Camusot, qui se trouvait sur le seuil de
la porte qu’il allait fermer, rentra, revint jusqu’à monsieur de
Grandville, et lui remit, pliés, deux papiers...

—Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l’un des
papiers.

—Rappelez monsieur Gault, cria le comte de Grandville aussitôt qu’il
eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse, qui lui
était connue.

Le directeur de la Conciergerie entra.

—Dépeignez-nous, lui dit à l’oreille le procureur général, la femme
qui est venue voir le prévenu.

—Petite, forte, grasse, trapue, répondit monsieur Gault.

—La personne pour qui le permis a été délivré est grande et mince, dit
monsieur de Grandville. Quel âge, maintenant?

—Soixante ans.

—Il s’agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, reprit-il
avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma tante, une tante
vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis vous éviter bien des
embarras... Vous ne trouverez ma tante que si je le veux... Si nous
pataugeons ainsi, nous n’avancerons guère.

—Monsieur l’abbé ne parle plus le français en espagnol, dit monsieur
Gault, il ne bredouille plus.

—Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher monsieur
Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en appelant le
directeur par son nom.

En ce moment monsieur Gault se précipita vers le procureur général et
lui dit à l’oreille:

—Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en fureur!

Monsieur de Grandville regarda lentement Jacques Collin et le trouva
calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait le
directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible
irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin couvaient
une éruption volcanique, ses poings étaient crispés. C’était bien le
tigre se ramassant pour bondir sur une proie.

—Laissez-nous, reprit d’un air grave le procureur général en
s’adressant au directeur de la Conciergerie et au juge.

—Vous avez bien fait de renvoyer l’assassin de Lucien!... dit Jacques
Collin sans s’inquiéter si Camusot pouvait ou non l’entendre, je n’y
tenais plus, j’allais l’étrangler...

Et monsieur de Grandville frissonna. Jamais il n’avait vu tant de sang
dans les yeux d’un homme, tant de pâleur aux joues, tant de sueur au
front, et une pareille contraction de muscles.

—A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement le
procureur général au criminel.

—Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société,
monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance!... Vous n’avez
donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses lames...
Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous l’a tué; car
vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! Je vous sais par cœur,
monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, quand il rentrait; je
le couchais, comme une bonne couche son marmot, et je lui faisais tout
raconter... Il me confiait tout, jusqu’à ses moindres sensations...
Ah! jamais une bonne mère n’a tendrement aimé son fils unique comme
j’aimais cet ange. Si vous saviez! le bien naissait dans ce cœur comme
les fleurs se lèvent dans les prairies. Il était faible, voilà son
seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se
tend... C’est les plus belles natures, leur faiblesse est tout uniment
la tendresse, l’admiration, la faculté de s’épanouir au soleil de
l’art, de l’amour, du beau que Dieu a fait pour l’homme sous mille
formes!... Enfin, Lucien était une femme manquée. Ah! que n’ai-je pas
dit à la brute bête qui vient de sortir... Ah! monsieur, j’ai fait,
dans ma sphère de prévenu devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour
sauver son fils, si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant
Pilate!...

Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat qui
naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six mois de neige
en pleine Ukraine. Il continua: Cette buse n’a voulu rien écouter,
et il a perdu l’enfant!... Monsieur, j’ai lavé le cadavre du petit
de mes larmes, en implorant _celui que je ne connais pas_ et qui est
au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!... (Si je n’étais
pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai tout dit là
dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait ce que c’est que
la douleur; moi seul je la connais. Le feu de la douleur absorbait
si bien mes larmes, que cette nuit je n’ai pas pu pleurer. Je pleure
maintenant, parce que je sens que vous me comprenez. Je vous ai vu
là, tout à l’heure, posé en justice... Ah! monsieur, que Dieu... (je
commence à croire en lui!) que Dieu vous préserve d’être comme je
suis... Ce sacré juge m’a ôté mon âme. Monsieur! monsieur! on enterre
en ce moment ma vie, ma beauté, ma vertu, ma conscience, toute ma
force! Figurez-vous un chien à qui un chimiste soutire le sang... Me
voilà! je suis ce chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je
suis Jacques Collin, je me rends!...» J’avais résolu cela ce matin
quand on est venu m’arracher ce corps que je baisais comme un insensé,
comme une mère, comme la Vierge a dû baiser Jésus au tombeau...
Je voulais me mettre au service de la justice sans conditions...
Maintenant, je dois en faire, vous allez savoir pourquoi...

—Parlez-vous à monsieur de Grandville ou au procureur général? dit le
magistrat.

Ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent. Le forçat
avait profondément ému le magistrat qui fut pris d’une pitié divine
pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments. Enfin, le
magistrat (un magistrat est toujours magistrat) à qui la conduite de
Jacques Collin depuis son évasion était inconnue, pensa qu’il pourrait
se rendre maître de ce criminel, uniquement coupable d’un faux après
tout. Et il voulut essayer de la générosité sur cette nature composée,
comme le bronze, de divers métaux, de bien et de mal. Puis monsieur
de Grandville, arrivé à cinquante-trois ans sans avoir pu jamais
inspirer l’amour, admirait les natures tendres, comme tous les hommes
qui n’ont pas été aimés. Peut-être ce désespoir, le lot de beaucoup
d’hommes à qui les femmes n’accordent que leur estime ou leur amitié,
était-il le lien secret de l’intimité profonde de messieurs de Bauvan,
de Grandville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien qu’un
bonheur mutuel, met les âmes au même diapason.

—Vous avez un avenir!... dit le procureur général en jetant un regard
d’inquisiteur sur ce scélérat abattu.

L’homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde
indifférence de lui-même.

«Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent mille
francs...

—Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s’écria Jacques Collin, toujours
_trop_ honnête! J’étais, moi, tous les sentiments mauvais; il était,
lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change pas de si
belles âmes! il n’avait pris de moi que mon argent, monsieur!

Cet abandon profond, entier de la personnalité que le magistrat ne
pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet homme
que monsieur de Grandville passa du côté du criminel. Restait le
procureur général!

—Si rien ne vous intéresse plus, demanda monsieur de Grandville,
qu’êtes-vous donc venu me dire?

—N’est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous _brûliez_, mais
vous ne me teniez pas? vous seriez d’ailleurs trop embarrassé de moi!...

—Quel adversaire! pensa le procureur général.

«Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou à un
innocent, et j’ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques Collin
en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux, mais pour vous.
Je venais vous ôter un remords, car j’aime tous ceux qui ont porté un
intérêt quelconque à Lucien, de même que je poursuivrai de ma haine
tous ceux ou celles qui l’ont empêché de vivre... Qu’est-ce que ça me
fait un forçat à moi? reprit-il après une légère pause. Un forçat,
à mes yeux, c’est à peine pour moi ce qu’est une fourmi pour vous.
Je suis comme les brigands de l’Italie, de fiers hommes! tant que le
voyageur leur rapporte quelque chose de plus que le prix du coup de
fusil, ils l’étendent mort! Je n’ai pensé qu’à vous. J’ai confessé ce
jeune homme, qui ne pouvait se fier qu’à moi, c’est mon camarade de
chaîne! Théodore est une bonne nature; il a cru rendre service à une
maîtresse en se chargeant de vendre ou d’engager des objets volés;
mais il n’est pas plus criminel dans l’affaire de Nanterre que vous ne
l’êtes. C’est un Corse, c’est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer
les uns les autres comme des mouches.

»En Italie et en Espagne, on n’a pas le respect de la vie de l’homme,
et c’est tout simple. On nous y croit pourvus d’une âme, d’un quelque
chose, une image de nous qui nous survit, qui vivrait éternellement.
Allez donc dire cette billevesée à nos annalistes! Ce sont les pays
athées ou philosophes qui font payer chèrement la vie humaine à ceux
qui la troublent, et ils ont raison, puisqu’ils ne croient qu’à la
matière, au présent!

»Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets
volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est dans
vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne veut pas
perdre, car c’est une femme... Que voulez-vous? chaque état a son
point d’honneur, le bagne et les filous ont les leurs! Maintenant je
connais l’assassin de ces deux femmes et les auteurs de ce coup hardi,
singulier, bizarre, on me l’a raconté dans tous ses détails. Suspendez
l’exécution de Calvi, vous saurez tout, mais donnez-moi votre parole de
le réintégrer au bagne, en faisant commuer sa peine... Dans la douleur
où je suis, on ne peut prendre la peine de mentir, vous savez cela. Ce
que je vous dis est la vérité...

—Avec vous, Jacques Collin, quoique ce soit abaisser la justice, qui
ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir me relâcher
de la rigueur de mes fonctions, et en référer à qui de droit.

—M’accordez-vous cette vie?

—Cela se pourra...

—Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle me suffira.

Monsieur de Grandville fit un geste d’orgueil blessé.

»Je tiens l’honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez que la
vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort que vous.

—Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda le
procureur général.

—Eh! nous jouons donc! dit Jacques Collin. Je parlais à la _bonne
franquette_, moi! je parlais à monsieur de Grandville; mais si le
procureur général est là, je reprends mes cartes et je poitrine. Et
moi qui, si vous m’aviez donné votre parole, allais vous rendre les
lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu! Cela
fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent à M.
de Grandville un adversaire avec qui la moindre faute était dangereuse.

—Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général.

—Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L’honneur de la
famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore: c’est
donner beaucoup et recevoir peu. Qu’est-ce qu’un forçat condamné à
perpétuité?... S’il s’évade, vous pouvez vous défaire si facilement de
lui! c’est une lettre de change sur la guillotine! Seulement, comme on
l’avait fourré dans des intentions peu charmantes à Rochefort, vous
me promettrez de le faire diriger sur Toulon, en recommandant qu’il y
soit bien traité. Maintenant, moi, je veux davantage; j’ai le dossier
de madame de Sérizy et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles
lettres!... Tenez, monsieur le comte: Les filles publiques en écrivant
font du style et de beaux sentiments, eh bien! les grandes dames qui
font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent
comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de ce
chassez-croisez, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un être
inférieur, elle obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme n’est
belle que quand elle ressemble à un homme!

»Aussi ces petites duchesses qui sont viriles par la tête ont-elles
écrit des chefs-d’œuvre... Oh! c’est beau, d’un bout à l’autre, comme
la fameuse ode de Piron...»

—Vraiment?

—Vous voulez les voir?... dit Jacques Collin en souriant.

Le magistrat devint honteux.

—Je puis vous en faire lire; mais, là, pas de farce! Nous jouons franc
jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez qu’on moucharde,
qu’on suive et qu’on regarde la personne qui va les apporter.

—Cela prendra du temps? dit le procureur général.

—Non, il est neuf heures et demie... reprit Jacques Collin en
regardant la pendule; eh bien! en quatre minutes nous aurons une
lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues, vous
contremanderez la guillotine! Si ça n’était pas ce que cela est, vous
ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d’ailleurs averties...

Monsieur de Grandville fit un geste de surprise.

—Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement, elles vont
mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront, qui sait, jusqu’au
roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d’ignorer qui sera venu, de
ne pas suivre ni faire suivre pendant une heure cette personne?

—Je vous le promets!

—Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé. Vous
êtes du bois dont sont faits les Turenne et vous tenez votre parole
à des voleurs... Eh bien! dans la salle des Pas-Perdus, il y a dans
ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme, au milieu
même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains publics de
quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon de bureau la
chercher, en lui disant ceci: _Dabor ti mandana._ Elle viendra... Mais
ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous acceptez mes propositions,
ou vous ne voulez pas vous compromettre avec un forçat... Je ne suis
qu’un faussaire, remarquez!... Eh bien! ne laissez pas Calvi dans les
affreuses angoisses de la toilette...

—L’exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit monsieur de
Grandville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous de vous!

Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d’étonnement
et lui vit tirer le cordon de sa sonnette.

—Voulez-vous ne pas vous échapper? Donnez-moi votre parole, je m’en
contente. Allez chercher cette femme...

Le garçon de bureau se montra.

«Félix, renvoyez les gendarmes...» dit monsieur de Grandville.

Jacques Collin fut vaincu.

Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le
plus fort, le plus généreux, et le magistrat l’écrasait. Néanmoins,
le forçat se sentit bien supérieur en ce qu’il jouait la justice, qui
lui persuadait que le coupable était innocent, et qu’il disputait
victorieusement une tête; mais cette supériorité devait être sourde,
secrète, cachée, tandis que la _Gigogne_ l’accablait au grand jour, et
majestueusement.

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        CORENTIN. LE COMTE DES LUPEAUX.

    Vous pouvez vous entendre avec Monsieur...
    c’est le fameux Corentin.

             (DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)]

Au moment où Jacques Collin sortait du cabinet de monsieur de
Grandville, le secrétaire général de la présidence du conseil, un
député, le comte des Lupeaulx, se présentait accompagné d’un petit
vieillard souffreteux. Ce personnage, enveloppé d’une douillette puce,
comme si l’hiver régnait encore, à cheveux poudrés, le visage blême
et froid, marchait en goutteux, peu sûr de ses pieds grossis par des
souliers en veau d’Orléans, appuyé sur une canne à pomme d’or, tête
nue, son chapeau à la main, la boutonnière ornée d’une brochette à sept
croix.

—Qu’y a-t-il, mon cher des Lupeaulx? demanda le procureur général.

—Le prince m’envoie, dit-il à l’oreille de monsieur de Grandville.
Vous avez carte blanche pour retirer les lettres de mesdames de Sérizy
et de Maufrigneuse, et celles de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.
Vous pouvez vous entendre avec ce monsieur...

—Qui est-ce? demanda le procureur général à l’oreille de des Lupeaulx.

—Je n’ai pas de secrets pour vous, mon cher procureur général,
c’est le fameux Corentin. Sa Majesté vous fait dire de lui rapporter
vous-même toutes les circonstances de cette affaire et les conditions
du succès.

—Rendez-moi le service, répondit le procureur général à l’oreille de
des Lupeaulx, d’aller dire au prince que tout est terminé, que je n’ai
pas eu besoin de ce monsieur, ajouta-t-il en désignant Corentin. J’irai
prendre les ordres de Sa Majesté, quant à la conclusion de l’affaire
qui regardera le garde des sceaux, car il y a deux grâces à donner.

—Vous avez sagement agi en allant de l’avant, dit des Lupeaulx en
donnant une poignée de main au procureur général. Le roi ne veut pas,
à la veille de tenter une grande chose, voir la pairie et les grandes
familles tympanisées, salies... Ce n’est plus un vil procès criminel,
c’est une affaire d’État...

—Mais dites au prince que, lorsque vous êtes venu, tout était fini!

—Vraiment?

—Je le crois.

—Vous serez alors garde des sceaux, quand le garde des sceaux actuel
sera chancelier, mon cher...

—Je n’ai pas d’ambition!... répondit le procureur général.

Des Lupeaulx sortit en riant.

—Priez le prince de solliciter du roi dix minutes d’audience pour
moi, vers deux heures et demie, ajouta monsieur de Grandville, en
reconduisant le comte des Lupeaulx.

—Et vous n’êtes pas ambitieux! dit des Lupeaulx en jetant un regard
à monsieur de Grandville. Allons, vous avez deux enfants, vous voulez
être fait au moins pair de France...

—Si monsieur le procureur général a les lettres, mon intervention
devient inutile, fit observer Corentin, en se trouvant seul avec
monsieur de Grandville, qui le regardait avec une curiosité
très-compréhensible.

—Un homme comme vous n’est jamais de trop dans une affaire si
délicate, répondit le procureur général en voyant que Corentin avait
tout compris ou tout entendu.

Corentin salua par un petit signe de tête presque protecteur.

—Connaissez-vous, monsieur, le personnage dont il s’agit?

—Oui, monsieur le comte, c’est Jacques Collin, le chef de la société
des Dix-Mille, le banquier des trois bagnes, un forçat qui, depuis cinq
ans, a su se cacher sous la soutane de l’abbé Carlos Herrera. Comment
a-t-il été chargé d’une mission du roi d’Espagne pour le feu roi, nous
nous perdons tous à la recherche du vrai dans cette affaire? J’attends
une réponse de Madrid, où j’ai envoyé des notes et un homme. Ce forçat
a le secret de deux rois...

—C’est un homme vigoureusement trempé! Nous n’avons que deux partis à
prendre: se l’attacher, ou se défaire de lui, dit le procureur général.

—Nous avons eu la même idée, et c’est un grand honneur pour moi,
répliqua Corentin. Je suis forcé d’avoir tant d’idées et pour tant de
monde, que sur le nombre je dois me rencontrer avec un homme d’esprit.
Ce fut débité si sèchement et d’un ton si glacé, que le procureur
général garda le silence et se mit à expédier quelques affaires
pressantes.

Lorsque Jacques Collin se montra dans la salle des Pas-Perdus, on ne
peut se figurer l’étonnement dont fut saisie mademoiselle Jacqueline
Collin. Elle resta plantée sur ses deux jambes, les mains sur ses
hanches, car elle était costumée en marchande des quatre saisons.
Quelque habituée qu’elle fût aux tours de force de son neveu, celui-là
dépassait tout.

—Eh bien! si tu continues à me regarder comme un cabinet d’histoire
naturelle, dit Jacques Collin, en prenant le bras de sa tante et
l’emmenant hors de la salle des Pas-Perdus, ça nous fera prendre pour
deux curiosités, l’on nous arrêterait peut-être, et nous perdrions du
temps. Et il descendit l’escalier de la galerie Marchande, qui mène rue
de la Barillerie. —Où est Paccard?

—Il m’attend chez la Rousse et se promène sur le quai aux Fleurs.

—Et Prudence?

—Elle est chez elle, comme ma filleule.

—Allons-y...

—Regarde si nous sommes suivis...

La Rousse, quincaillière, établie quai aux Fleurs, était la veuve
d’un célèbre assassin, un _Dix-Mille_. En 1819, Jacques Collin avait
fidèlement remis vingt et quelques mille francs à cette fille, de la
part de son amant, après l’exécution. Trompe-la-Mort connaissait seul
l’intimité de cette jeune personne, alors modiste, avec son _fanandel_.

—Je suis le _dab_ de ton homme, avait dit alors le pensionnaire de
madame Vauquer à la modiste, qu’il avait fait venir au Jardin des
Plantes. Il a dû te parler de moi, ma petite. Quiconque me trahit
meurt dans l’année! quiconque m’est fidèle n’a jamais rien à redouter
de moi. Je suis _ami_ à mourir sans dire un mot qui compromette ceux
à qui je veux du bien. Sois à moi comme une âme est au diable, et
tu en profiteras. J’ai promis que tu serais heureuse à ton pauvre
Auguste, qui voulait te mettre dans l’opulence; et il s’est fait
_faucher_ à cause de toi. Ne pleure pas. Écoute-moi: personne au monde
que moi ne sais que tu étais la maîtresse d’un forçat, d’un assassin
qu’on a _terré_ samedi; jamais je n’en dirai rien. Tu as vingt-deux
ans, tu es jolie, te voilà riche de vingt-six mille francs; oublie
Auguste, marie-toi, deviens une honnête femme si tu peux. En retour
de cette tranquillité, je te demande de me servir, moi et ceux que je
t’adresserai, mais sans hésiter. Jamais je ne te demanderai rien de
compromettant, ni pour toi, ni pour tes enfants, ni pour ton mari, si
tu en as un, ni pour ta famille. Souvent, dans le métier que je fais,
il me faut un lieu sûr pour causer, pour me cacher. J’ai besoin d’une
femme discrète pour porter une lettre, se charger d’une commission. Tu
seras une de mes boîtes à lettres, une de mes loges de portiers, un de
mes émissaires, rien de plus, rien de moins. Tu es trop blonde, Auguste
et moi nous te nommions _la Rousse_, tu garderas ce nom-là. Ma tante,
la marchande au Temple, avec qui je te lierai, sera la seule personne
au monde à qui tu devras obéir; dis-lui tout ce qui t’arrivera; elle te
mariera, elle te sera très-utile.

Ce fut ainsi que se conclut un de ces pactes diaboliques dans le genre
de celui qui, pendant si longtemps, lui avait lié Prudence Servien, et
que cet homme ne manquait jamais à cimenter; car il avait, comme le
démon, la passion du recrutement.

Jacqueline Collin avait marié la Rousse au premier commis d’un riche
quincaillier en gros, vers 1821. Ce premier commis, ayant traité de
la maison de commerce de son patron, se trouvait alors en voie de
prospérité, père de deux enfants, et adjoint au maire de son quartier.
Jamais la Rousse, devenue madame Prélard, n’avait eu le plus léger
motif de plainte, ni contre Jacques Collin, ni contre sa tante; mais, à
chaque service demandé, madame Prélard tremblait de tous ses membres.
Aussi devint-elle pâle et blême en voyant entrer dans sa boutique ces
deux terribles personnages.

—Nous avons à vous parler d’affaires, Madame, dit Jacques Collin.

—Mon mari est là, répondit-elle.

—Eh bien! nous n’avons pas trop besoin de vous pour le moment; je ne
dérange jamais inutilement les gens.

—Envoyez chercher un fiacre, ma petite, dit Jacqueline Collin, et
dites à ma filleule de descendre; j’espère la placer comme femme
de chambre chez une grande dame, et l’intendant de la maison veut
l’emmener.

Paccard, qui ressemblait à un gendarme mis en bourgeois, causait en ce
moment avec monsieur Prélard d’une importante fourniture de fil de fer
pour un pont.

Un commis alla chercher un fiacre, et quelques minutes après, Europe,
ou pour lui faire quitter le nom sous lequel elle avait servi Esther,
Prudence Servien, Paccard, Jacques Collin et sa tante étaient, à la
grande joie de la Rousse, réunis dans un fiacre, à qui Trompe-la-Mort
donna l’ordre d’aller à la barrière d’Ivry.

Prudence Servien et Paccard, tremblant devant le _dab_, ressemblaient à
des âmes coupables en présence de Dieu.

—Où sont les sept cent _cinquante_ mille francs? leur demanda le
_dab_, en plongeant sur eux un de ces regards fixes et clairs qui
troublaient si bien le sang de ces âmes damnées, quand elles étaient en
faute, qu’elles croyaient avoir autant d’épingles que de cheveux dans
la tête.

—Les sept cent _trente_ mille francs, répondit Jacqueline Collin à son
neveu, sont en sûreté, je les ai remis ce matin à la Romette, dans un
paquet cacheté...

—Si vous ne les aviez pas remis à Jacqueline, dit Trompe-la-Mort,
vous alliez droit-là... dit-il en montrant la place de Grève, devant
laquelle le fiacre se trouvait.

Prudence Servien fit, à la mode de son pays, un signe de croix, comme
si elle avait vu tomber le tonnerre.

—Je vous pardonne, reprit le _dab_, à condition que vous ne commettrez
plus de fautes semblables, et que désormais vous serez pour moi ce que
sont ces deux doigts de la main droite, dit-il en montrant l’index et
le doigt du milieu, car le pouce, c’est cette bonne _largue_-là! Et il
frappa sur l’épaule de sa tante. Écoutez-moi. Désormais, toi, Paccard,
tu n’auras plus rien à craindre, et tu peux suivre ton nez dans Pantin
à ton aise! Je te permets d’épouser Prudence.

Paccard prit la main de Jacques Collin et la baisa respectueusement.

—Qu’aurai-je à faire? demanda-t-il.

—Rien, et tu auras des rentes et des femmes, sans compter la tienne,
car tu es très-Régence, mon vieux!... Voilà ce que c’est que d’être
trop bel homme!

Paccard rougit de recevoir ce railleur éloge de son sultan.

—Toi, Prudence, reprit Jacques, il te faut une carrière, un état,
un avenir, et rester à mon service. Écoute-moi bien. Il existe
rue Sainte-Barbe une très-bonne maison appartenant à cette madame
Saint-Estève, à qui ma tante emprunte quelquefois son nom... C’est
une bonne maison, bien achalandée, qui rapporte quinze ou vingt mille
francs par an. La Saint-Estève fait tenir cet établissement par...

—La Gonore, dit Jacqueline.

—La _largue_ à ce pauvre La Pouraille, dit Paccard. C’est là que j’ai
filé avec Europe le jour de la mort de cette pauvre madame Van Bogseck,
notre maîtresse...

—On jase donc quand je parle? dit Jacques Collin.

Le plus profond silence régna dans le fiacre, et Prudence ni Paccard
n’osèrent plus se regarder.

—La maison est donc tenue par la Gonore, reprit Jacques Collin. Si tu
y es allé te cacher avec Prudence, je vois, Paccard, que tu as assez
d’esprit pour _esquinter la raille_ (enfoncer la police), mais que tu
n’es pas assez fin pour faire voir des couleurs à la _darbonne_...,
dit-il en caressant le menton de sa tante. Je devine maintenant comment
elle a pu te trouver... Ça se rencontre bien. Vous allez y retourner,
chez la Gonore... Je reprends: Jacqueline va négocier avec madame
Nourrisson l’affaire de l’acquisition de son établissement de la rue
Sainte-Barbe, et tu pourras y faire fortune avec de la conduite, ma
petite! dit-il en regardant Prudence. Abbesse à ton âge! c’est le fait
d’une fille de France, ajouta-t-il d’une voix mordante.

Prudence sauta au cou de Trompe-la-Mort et l’embrassa, mais par un
coup sec qui dénotait sa force extraordinaire, le _dab_ la repoussa si
vivement, que, sans Paccard, la fille allait se cogner la tête dans la
vitre du fiacre et la casser.

—A bas les pattes! Je n’aime pas ces manières! dit sèchement le _dab_,
c’est me manquer de respect.

—Il a raison, ma petite, dit Paccard. Vois-tu, c’est comme si le _dab_
te donnait cent mille francs. La boutique vaut cela. C’est sur le
boulevard, en face du Gymnase. Il y a la sortie du spectacle...

—Je ferai mieux, j’achèterai aussi la maison, dit Trompe-la-Mort.

—Et nous voilà riches à millions en six ans! s’écria Paccard.

Fatigué d’être interrompu, Trompe-la-Mort envoya dans le tibia de
Paccard un coup de pied à le lui casser; mais Paccard avait des nerfs
en caoutchouc et des os en fer-blanc.

—Suffit, _Dab_! on se taira, répondit-il.

—Croyez-vous que je dis des sornettes? reprit Trompe-la-Mort qui
s’aperçut alors que Paccard avait bu quelques petits verres de trop.
Écoutez. Il y a dans la cave de la maison deux cent cinquante mille
francs en or...

Le silence le plus profond régna de nouveau dans le fiacre.

»Cet or est dans un massif très-dur... Il s’agit d’extraire cette
somme, et vous n’avez que trois nuits pour y arriver. Jacqueline
vous aidera... Cent mille francs serviront à payer l’établissement,
cinquante mille à l’achat de la maison, et vous laisserez le reste.»

—Où? dit Paccard.

—Dans la cave! répéta Prudence.

—Silence! dit Jacqueline.

—Oui, mais pour la transmission de cette charge, il faut l’agrément de
la _raille_ (la police), dit Paccard.

—On l’aura, dit sèchement Trompe-la-Mort. De quoi te mêles-tu?...

Jacqueline regarda son neveu et fut frappée de l’altération de ce
visage à travers le masque impassible sous lequel cet homme si fort
cachait habituellement ses émotions.

—Ma fille, dit Jacques Collin à Prudence Servien, ma tante va te
remettre les sept cent cinquante mille francs.

—Sept cent trente, dit Paccard.

—Hé bien, soit! sept cent trente, reprit Jacques Collin. Cette nuit,
il faut que tu reviennes sous un prétexte quelconque à la maison de
madame Lucien. Tu monteras par la lucarne, sur le toit; tu descendras
par la cheminée dans la chambre à coucher de ta feue maîtresse, et tu
placeras dans le matelas de son lit le paquet qu’elle avait fait...

—Et pourquoi pas par la porte? dit Prudence Servien.

—Imbécile, les scellés y sont! répliqua Jacques Collin. L’inventaire
se fera dans quelques jours, et vous serez innocents du vol...

—Vive le _dab_! s’écria Paccard. Ah! quelle bonté!

—Cocher, arrêtez!... cria de sa voix puissante Jacques Collin.

Le fiacre se trouvait devant la place des fiacres du Jardin des Plantes.

—Détalez, mes enfants, dit Jacques Collin, et ne faites pas de
sottises! Trouvez-vous ce soir sur le pont des Arts, à cinq heures,
et là, ma tante vous dira s’il n’y a pas contre-ordre. Il faut
tout prévoir, ajouta-t-il à voix basse à sa tante. Jacqueline vous
expliquera demain, reprit-il, comment s’y prendre pour extraire sans
danger l’or de la _profonde_. C’est une opération très-délicate...

Prudence et Paccard sautèrent sur le pavé du roi, heureux comme des
voleurs graciés.

—Ah! quel brave homme que le _dab_! dit Paccard.

—Ce serait le roi des hommes, s’il n’était pas si méprisant pour les
femmes!

—Ah! il est bien aimable! s’écria Paccard. As-tu vu quels coups de
pieds il m’a donnés! Nous méritions d’être envoyés _ad patres_; car
enfin c’est nous qui l’avons mis dans l’embarras...

—Pourvu, dit la spirituelle et fine Prudence, qu’il ne nous fourre pas
dans quelque crime pour nous envoyer au _pré_...

—Lui! s’il en avait la fantaisie, il nous le dirait, tu ne le connais
pas! Quel joli sort il te fait! Nous voilà bourgeois. Quelle chance!
Oh! quand il vous aime, cet homme-là, il n’a pas son pareil pour la
bonté!...

—Ma minette! dit Jacques Collin à sa tante, charge-toi de la Gonore,
il faut l’endormir; elle sera, dans cinq jours d’ici, arrêtée, et on
trouvera dans sa chambre cent cinquante mille francs d’or qui resteront
d’une autre part dans l’assassinat des vieux Crottat, père et mère du
notaire.

—Elle en aura pour cinq ans de Madelonnettes, dit Jacqueline.

—A peu près, répondit Jacques Collin. Donc, c’est une raison pour
la Nourrisson de se défaire de sa maison; elle ne peut pas la gérer
elle-même, et on ne trouve pas de gérantes comme on veut. Donc tu
pourras très-bien arranger cette affaire. Nous aurons là un _œil_...
Mais ces opérations sont toutes les trois subordonnées à la négociation
que je viens d’entamer relativement à nos lettres. Ainsi découds ta
robe et donne-moi les échantillons des marchandises. Où se trouvent les
trois paquets?

—Parbleu! chez la Rousse.

—Cocher! cria Jacques Collin, retournez au Palais de Justice, et du
train!... J’ai promis de la célérité, voici une demi-heure d’absence,
et c’est trop! Reste chez la Rousse, et donne les paquets cachetés au
garçon de bureau que tu verras venir demander madame _de_ Saint-Estève.
C’est le _de_ qui sera le mot d’avis, et il devra te dire: _Madame,
je viens de la part de monsieur le procureur général pour ce que vous
savez._ Stationne devant la porte de la Rousse en regardant ce qui se
passe sur le marché aux Fleurs, afin de ne pas exciter l’attention de
Prélard. Dès que tu auras lâché les lettres, tu peux faire agir Paccard
et Prudence.

—Je te devine, dit Jacqueline, tu veux remplacer Bibi-Lupin. La mort
de ce garçon t’a tourné la cervelle!

—Et Théodore, à qui l’on allait couper les cheveux pour le _faucher_ à
quatre heures ce soir, s’écria Jacques Collin?

—Enfin, c’est une idée! nous finirons honnêtes gens et bourgeois, dans
une belle propriété, sous un beau climat en Touraine.

—Que pouvais-je devenir? Lucien a emporté mon âme, toute ma vie
heureuse; je me vois encore trente ans à m’ennuyer, et je n’ai plus
de cœur. Au lieu d’être le _dab_ du bagne, je serai le Figaro de
la justice, et je vengerai Lucien. Ce n’est que dans la peau de la
_raille_ (police) que je puis en sûreté démolir Corentin. Ce sera vivre
encore que d’avoir à manger un homme. Les états qu’on fait dans le
monde ne sont que des apparences; la réalité, c’est l’idée! ajouta-t-il
en se frappant le front. Qu’as-tu maintenant dans notre trésor?

—Rien, dit la tante épouvantée de l’accent et des manières de son
neveu. Je t’ai tout donné pour ton petit. La Romette n’a pas plus
de vingt mille francs pour son commerce. J’ai tout pris à madame
Nourrisson, elle avait environ soixante mille francs à elle... Ah!
nous sommes dans des draps qui ne sont pas blanchis depuis un an. Le
petit a dévoré _les fades_ des _Fanandels_, notre trésor et tout ce que
possédait la Nourrisson.

—Ça faisait?

—Cinq cent soixante mille...

—Nous en avons cent cinquante en or, que Paccard et Prudence nous
devront. Je vais te dire où en prendre deux cents autres... Le reste
viendra de la succession d’Esther. Il faut récompenser la Nourrisson.
Avec Théodore, Paccard, Prudence, la Nourrisson et toi, j’aurai bientôt
formé le bataillon sacré qu’il me faut... Écoute, nous approchons...

—Voici les trois lettres, dit Jacqueline qui venait de donner le
dernier coup de ciseaux à la doublure de sa robe.

—Bien, répondit Jacques Collin, en recevant les trois précieux
autographes, trois papiers vélins encore parfumés. Théodore a fait le
coup de Nanterre.

—Ah! c’est lui!...

—Tais-toi, le temps est précieux, il a voulu donner la becquée à un
petit oiseau de Corse nommé Ginetta... Tu vas employer la Nourrisson à
la trouver, je te ferai passer les renseignements nécessaires par une
lettre que Gault te remettra. Tu viendras au guichet de la Conciergerie
dans deux heures d’ici. Il s’agit de lâcher cette petite fille chez
une blanchisseuse, la sœur à Godet, et qu’elle s’y impatronise...
Godet et Ruffard sont des complices à La Pourraille dans le vol et
l’assassinat commis chez les Crottat. Les quatre cent cinquante mille
francs sont intacts, un tiers dans la cave de la Gonore, c’est la part
de La Pourraille; le second tiers dans la chambre à la Gonore, c’est
celle de Ruffard; le troisième est caché chez la sœur à Godet.

»Nous commencerons par prendre cent cinquante mille francs sur _le
fade_ de La Pourraille, puis cent sur celui de Godet, et cent sur celui
de Ruffard. Une fois Ruffard et Godet _serrés_, c’est eux qui auront
mis à part ce qui manquera de leur _fade_. Je leur ferai accroire,
à Godet, que nous avons mis cent mille francs de côté pour lui, et
à Ruffard et à La Pourraille, que la Gonore leur a sauvé cela!...
Prudence et Paccard vont travailler chez la Gonore. Toi et Ginetta,
qui me paraît être une fine mouche, vous manœuvrerez chez la sœur à
Godet. Pour mon début dans le comique, je fais retrouver à la _Cigogne_
quatre cent mille francs du vol Crottat, et les coupables. J’ai l’air
d’éclaircir l’assassinat de Nanterre. Nous retrouvons notre _aubert_
et nous sommes au cœur de la _raille_! Nous étions le gibier, et nous
devenons les chasseurs, voilà tout. Donne trois francs au cocher.»

Le fiacre était au Palais. Jacqueline stupéfaite paya. Trompe-la-Mort
monta l’escalier pour aller chez le procureur général.

Un changement total de vie est une crise si violente que, malgré sa
décision, Jacques Collin gravissait lentement les marches de l’escalier
qui, de la rue de la Barillerie, mène à la galerie Marchande où se
trouve, sous le péristyle de la cour d’assises, la sombre entrée du
parquet. Une affaire politique occasionnait une sorte d’attroupement
au pied du double escalier qui mène à la cour d’assises, en sorte que
le forçat, absorbé dans ses réflexions, resta pendant quelque temps
arrêté par la foule. A gauche de ce double escalier, il se trouve,
comme un énorme pilier, un des contreforts du Palais, et dans cette
masse on aperçoit une petite porte. Cette petite porte donne sur un
escalier en colimaçon qui sert de communication à la Conciergerie.
C’est par là que le procureur général, le directeur de la Conciergerie,
les présidents de cour d’assises, les avocats généraux et le chef de la
police de sûreté peuvent aller et venir. C’est par un embranchement de
cet escalier, aujourd’hui condamné, que Marie-Antoinette, la reine de
France, était amenée devant le tribunal révolutionnaire, qui siégeait,
comme on le sait, dans la grande salle des audiences solennelles de la
cour de cassation.

A l’aspect de cet épouvantable escalier le cœur se serre quand on
pense que la fille de Marie-Thérèse, dont la suite, la coiffure et
les paniers remplissaient le grand escalier de Versailles, passait
par là!... Peut-être expiait-elle le crime de sa mère, la Pologne
hideusement partagée. Les souverains qui commettent de pareils crimes
ne songent pas évidemment à la rançon qu’en demande la Providence.

Au moment où Jacques Collin entrait sous la voûte de l’escalier, pour
se rendre chez le procureur général, Bibi-Lupin sortit par cette porte
cachée dans le mur.

Le chef de la police de sûreté venait de la Conciergerie et se rendait
aussi chez monsieur de Grandville. On peut comprendre quel fut
l’étonnement de Bibi-Lupin en reconnaissant devant lui la redingote de
Carlos Herrera, qu’il avait tant étudié le matin; il courut pour le
dépasser. Jacques Collin se retourna. Les deux ennemis se trouvèrent en
présence. De part et d’autre, chacun resta sur ses pieds, et le même
regard partit de ces deux yeux, si différents, comme deux pistolets
qui, dans un duel, partent en même temps.

—Cette fois, je te tiens, brigand! dit le chef de la police de sûreté.

—Ah! ah!... répondit Jacques Collin, d’un air ironique. Il pensa
rapidement que monsieur de Grandville l’avait fait suivre; et, chose
étrange! il fut peiné de savoir cet homme moins grand qu’il l’imaginait.

Bibi-Lupin sauta courageusement à la gorge de Jacques Collin, qui,
l’œil à son adversaire, lui donna un coup sec et l’envoya les quatre
fers en l’air à trois pas de là; puis Trompe-la-Mort alla posément à
Bibi-Lupin, et lui tendit la main pour l’aider à se relever, absolument
comme un boxeur anglais qui, sûr de sa force, ne demande pas mieux que
de recommencer. Bibi-Lupin était beaucoup trop fort pour se mettre à
crier; mais il se redressa, courut à l’entrée du couloir, et fit signe
à un gendarme de s’y placer. Puis, avec la rapidité de l’éclair, il
revint à son ennemi, qui le regardait faire tranquillement. Jacques
Collin avait pris son parti: Ou le procureur général m’a manqué de
parole, ou il n’a pas mis Bibi-Lupin dans sa confidence, et alors il
faut éclaircir ma situation.

—Veux-tu m’arrêter? demanda Jacques Collin à son ennemi. Dis-le sans y
mettre d’accompagnement. Ne sais-je pas qu’au cœur de la _Cigogne_ tu
es plus fort que moi? Je te tuerais à la savate, mais je ne mangerais
pas les gendarmes et la ligne. Ne faisons pas de bruit; où veux-tu me
mener?

—Chez monsieur Camusot.

—Allons chez monsieur Camusot, répondit Jacques Collin. Pourquoi
n’irions-nous pas au parquet du procureur général?... c’est plus près,
ajouta-t-il.

Bibi-Lupin, qui se savait en défaveur dans les hautes régions du
pouvoir judiciaire et soupçonné d’avoir fait fortune aux dépens des
criminels et de leurs victimes, ne fut pas fâché de se présenter au
parquet avec une pareille capture.

—Allons-y, dit-il, ça me va! Mais, puisque tu te rends, laisse-moi
t’accommoder, je crains tes giffles! Et il tira des poucettes de sa
poche.

Jacques Collin tendit ses mains, et Bibi-Lupin lui serra les pouces.

—Ah! ça, puisque tu es si bon enfant, reprit-il, dis-moi comment tu es
sorti de la Conciergerie?

—Mais par où tu es sorti, par le petit escalier.

—Tu as donc fait voir un nouveau tour aux gendarmes?

—Non. Monsieur Grandville m’a laissé libre sur parole.

—_Planches-tu?_ (Plaisantes-tu.)

—Tu vas voir!... C’est toi peut-être à qui l’on va mettre les
poucettes.

En ce moment, Corentin disait au procureur général:

—Eh bien! Monsieur, voilà juste une heure que notre homme est sorti,
ne craignez-vous pas qu’il ne se soit moqué de vous?... Il est
peut-être sur la route d’Espagne, où nous ne le trouverons plus, car
l’Espagne est un pays tout de fantaisie.

—Ou je ne me connais pas en hommes, ou il reviendra; tous ses intérêts
l’y obligent; il a plus à recevoir de moi qu’il ne me donne...

En ce moment Bibi-Lupin se montra.

—Monsieur le comte, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous donner:
Jacques Collin, qui s’était sauvé, est repris.

—Voilà, s’écria Jacques Collin, comment vous avez tenu votre parole!
Demandez à votre agent à double face où il m’a trouvé?

—Où? dit le procureur général.

—A deux pas du parquet, sous la voûte, répondit Bibi-Lupin.

—Débarrassez cet homme de vos ficelles, dit sévèrement monsieur de
Grandville à Bibi-Lupin. Sachez que, jusqu’à ce qu’on vous ordonne
de l’arrêter de nouveau, vous devez laisser cet homme libre... Et
sortez!... Vous êtes habitué à marcher et agir comme si vous étiez à
vous seul la justice et la police.

Et le procureur général tourna le dos au chef de la police de sûreté,
qui devint blême, surtout en recevant un regard de Jacques Collin, où
il devina sa chute.

—Je ne suis pas sorti de mon cabinet, je vous attendais, et vous ne
doutez pas que j’aie tenu ma parole comme vous teniez la vôtre, dit
monsieur de Grandville à Jacques Collin.

—Dans le premier moment, j’ai douté de vous, monsieur, et peut-être
à ma place eussiez-vous pensé comme moi; mais la réflexion m’a montré
que j’étais injuste. Je vous apporte plus que vous ne me donnez; vous
n’aviez pas intérêt à me tromper...

Le magistrat échangea soudain un regard avec Corentin. Ce regard, qui
ne put échapper à Trompe-la-Mort, dont l’attention était portée sur
monsieur de Grandville, lui fit apercevoir le petit vieux étrange,
assis sur un fauteuil, dans un coin. Sur-le-champ, averti par cet
instinct si vif et si rapide qui dénonce la présence d’un ennemi,
Jacques Collin examina ce personnage; il vit du premier coup d’œil que
les yeux n’avaient pas l’âge accusé par le costume, et il reconnut un
déguisement. Ce fut en une seconde la revanche prise par Jacques Collin
sur Corentin, de la rapidité d’observation avec laquelle Corentin
l’avait démasqué chez Peyrade. (Voir SPLENDEURS ET MISÈRES, IIe PARTIE.)

—Nous ne sommes pas seuls!... dit Jacques Collin à monsieur de
Grandville.

—Non, répliqua sèchement le procureur général.

—Et monsieur, reprit le forçat, est une de mes meilleures
connaissances... je crois?...

Il fit un pas et reconnut Corentin, l’auteur réel, avoué de la chute
de Lucien. Jacques Collin, dont le visage était d’un rouge de brique,
devint, pour un rapide et imperceptible instant, pâle et presque blanc;
tout son sang se porta au cœur, tant fut ardente et frénétique son
envie de sauter sur cette bête dangereuse et de l’écraser; mais il
refoula ce désir brutal et le comprima par la force qui le rendait si
terrible. Il prit un air aimable, un ton de politesse obséquieuse, dont
il avait l’habitude depuis qu’il jouait le rôle d’un ecclésiastique de
l’ordre supérieur, et il salua le petit vieillard.

—Monsieur Corentin, dit-il, est-ce au hasard que je dois le plaisir de
vous rencontrer, ou serais-je assez heureux pour être l’objet de votre
visite au parquet?

L’étonnement du procureur général fut au comble, et il ne put
s’empêcher d’examiner ces deux hommes en présence. Les mouvements de
Jacques Collin et l’accent qu’il mit à ces paroles dénotaient une
crise, et il fut curieux d’en pénétrer les causes. A cette subite et
miraculeuse reconnaissance de sa personne, Corentin se dressa comme un
serpent sur la queue duquel on a marché.

—Oui, c’est moi, mon cher abbé Carlos Herrera.

—Venez-vous, lui dit Trompe-la-Mort, vous interposer entre monsieur
le procureur général et moi?... Aurais-je le bonheur d’être le sujet
d’une de ces négociations dans lesquelles brillent vos talents? Tenez,
monsieur, dit le forçat en se retournant vers le procureur général,
pour ne pas vous faire perdre des moments aussi précieux que les
vôtres, lisez, voici l’échantillon de mes marchandises... Et il tendit
à monsieur de Grandville les trois lettres, qu’il tira de la poche de
côté de sa redingote. «Pendant que vous en prendrez connaissance, je
causerai, si vous le permettez, avec monsieur.»

—C’est beaucoup d’honneur pour moi, répondit Corentin, qui ne put
s’empêcher de frissonner.

—Vous avez obtenu, monsieur, un succès complet dans notre affaire,
dit Jacques Collin. J’ai été battu..., ajouta-t-il légèrement et à
la manière d’un joueur qui a perdu son argent; mais vous avez laissé
quelques hommes sur le carreau... C’est une victoire coûteuse...

—Oui, répondit Corentin, en acceptant la plaisanterie; si vous avez
perdu votre reine, moi j’ai perdu mes deux tours...

—Oh! Contenson n’est qu’un pion, répliqua railleusement Jacques
Collin. Ça se remplace. Vous êtes, permettez-moi de vous donner cet
éloge en face, vous êtes, _ma parole d’honneur_, un homme prodigieux.

—Non, non, je m’incline devant votre supériorité, répliqua Corentin,
qui eut l’air d’un plaisant de profession, disant: «Tu veux _blaguer_,
_blaguons_!» Comment, moi, je dispose de tout, et vous, vous êtes pour
ainsi dire tout seul...

—Oh! oh! fit Jacques Collin.

—Et vous avez failli l’emporter, dit Corentin en remarquant
l’exclamation. Vous êtes l’homme le plus extraordinaire que j’aie
rencontré dans ma vie, et j’en ai vu beaucoup d’extraordinaires, car
les gens avec qui je me bats sont tous remarquables par leur audace,
par leurs conceptions hardies. J’ai, par malheur, été très-intime avec
feu monseigneur le duc d’Otrante; j’ai travaillé pour Louis XVIII,
quand il régnait, et quand il était exilé, pour l’Empereur, et pour le
directoire... Vous avez la trempe de Louvel, le plus bel instrument
politique que j’aie vu; mais vous avez la souplesse du prince des
diplomates. Et quels auxiliaires!... Je donnerais bien des têtes à
couper pour avoir à mon service la cuisinière de cette pauvre petite
Esther... Où trouvez-vous des créatures belles comme la fille qui a
doublé cette juive pendant quelque temps pour monsieur de Nucingen?...
Je ne sais où les prendre quand j’en ai besoin...

—Monsieur, monsieur, dit Jacques Collin, vous m’accablez... De votre
part, ces éloges feraient perdre la tête...

—Ils sont mérités! Comment, vous avez trompé Peyrade, il vous a pris
pour un officier de paix, lui!... Tenez, si vous n’aviez pas eu ce
petit imbécile à défendre, vous nous auriez rossés...

—Ah! monsieur, vous oubliez Contenson déguisé en mulâtre... et Peyrade
en Anglais. Les acteurs ont les ressources du théâtre; mais être ainsi
parfait au grand jour, à tout heure, il n’y a que vous et les vôtres...

—Eh bien! voyons, dit Corentin, nous sommes persuadés, l’un et
l’autre, de notre valeur, de nos mérites. Nous voilà, tous deux là,
bien seuls; moi je suis sans mon vieil ami, vous sans votre jeune
protégé. Je suis le plus fort pour le moment, pourquoi ne ferions-nous
pas comme dans _l’Auberge des Adrets_? Je vous tends la main, en
vous disant: _Embrassons-nous et que cela finisse._ Je vous offre,
en présence de monsieur le procureur général, des lettres de grâce
pleine et entière, et vous serez un des miens, le premier, après moi,
peut-être mon successeur.

—Ainsi, c’est une position que vous m’offrez?... dit Jacques Collin.
Une jolie position! Je passe de la brune à la blonde...

—Vous serez dans une sphère où vos talents seront bien appréciés,
bien récompensés, et vous agirez à votre aise. La police politique et
gouvernementale a ses périls. J’ai déjà, tel que vous me voyez, été
deux fois emprisonné... je ne m’en porte pas plus mal. Mais, on voyage!
on est tout ce qu’on veut être... On est le machiniste des drames
politiques, on est traité poliment par les grands seigneurs... Voyez,
mon cher Jacques Collin, cela vous va-t-il?...

—Avez-vous des ordres à cet égard? lui dit le forçat.

—J’ai plein pouvoir... répliqua Corentin, tout heureux de cette
inspiration.

—Vous badinez, vous êtes un homme très-fort, vous pouvez bien admettre
qu’on se puisse défier de vous... Vous avez vendu plus d’un homme en le
liant dans un sac et l’y faisant entrer de lui-même... Je connais vos
belles batailles, l’affaire Montauran, l’affaire Simeuse... Ah! c’est
les batailles de Marengo de l’espionnage.

—Eh bien! dit Corentin, vous avez de l’estime pour monsieur le
procureur général?

—Oui, dit Jacques Collin en s’inclinant avec respect; je suis en
admiration devant son beau caractère, sa fermeté, sa noblesse, et je
donnerais ma vie pour qu’il fût heureux. Aussi, commencerai-je par
faire cesser l’état dangereux dans lequel est madame de Sérizy.

Le procureur général laissa échapper un mouvement de bonheur.

—Eh bien! demandez-lui, reprit Corentin, si je n’ai pas plein pouvoir
pour vous arracher à l’état honteux dans lequel vous êtes, et vous
attacher à ma personne.

—C’est vrai, dit monsieur de Grandville en observant le forçat.

—Bien vrai! j’aurais l’absolution de mon passé et la promesse de vous
succéder en vous donnant des preuves de mon savoir-faire?

—Entre deux hommes comme nous, il ne peut y avoir aucun malentendu,
reprit Corentin avec une grandeur d’âme à laquelle tout le monde eût
été pris.

—Et le prix de cette transaction est sans doute la remise des trois
correspondances?... dit Jacques Collin.

—Je ne croyais pas avoir besoin de vous le dire...

—Mon cher monsieur Corentin, dit Trompe-la-Mort avec une ironie digne
de celle qui fit le triomphe de Talma dans le rôle de Nicomède, je vous
remercie, je vous ai l’obligation de savoir tout ce que je vaux et
quelle est l’importance qu’on attache à me priver de ces armes... Je
ne l’oublierai jamais... Je serai toujours et en tout temps à votre
service, et au lieu de dire, comme Robert Macaire: Embrassons-nous!...
moi, je vous embrasse.

Il saisit avec tant de rapidité Corentin par le milieu du corps, que
celui-ci ne put se défendre de cette embrassade; il le serra comme une
poupée sur son cœur, le baisa sur les deux joues, l’enleva comme une
plume, ouvrit la porte du cabinet, et le posa dehors, tout meurtri de
cette rude étreinte.

»Adieu, mon cher, lui dit-il à voix basse et à l’oreille. Nous sommes
séparés l’un de l’autre par trois longueurs de cadavres; nous avons
mesuré nos épées, elles sont de la même trempe, de la même dimension...
Ayons du respect l’un pour l’autre; mais je veux être votre égal, non
votre subordonné... Armé comme vous le seriez, vous me paraissez un
trop dangereux général pour votre lieutenant. Nous mettrons un fossé
entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain!... Vous vous
appelez l’État, de même que les laquais s’appellent du même nom que
leurs maîtres; moi, je veux me nommer la Justice; nous nous verrons
souvent; continuons à nous traiter avec d’autant plus de dignité, de
convenance, que nous serons toujours... d’atroces canailles, lui dit-il
à l’oreille. Je vous ai donné l’exemple en vous embrassant...

Corentin resta sot pour la première fois de sa vie, et il se laissa
secouer la main par son terrible adversaire...

—S’il en est ainsi, dit-il, je crois que nous avons intérêt l’un et
l’autre à rester _amis_...

—Nous en serons plus forts chacun de notre côté, mais aussi plus
dangereux, ajouta Jacques Collin à voix basse. Aussi me permettrez-vous
de vous demander demain des arrhes sur notre marché...

—Eh bien! dit Corentin avec bonhomie, vous m’ôtez votre affaire pour
la donner au procureur général; vous serez la cause de son avancement;
mais je ne puis m’empêcher de vous le dire, vous prenez un bon parti...
Bibi-Lupin est trop connu, il a fait son temps; si vous le remplacez,
vous vivrez dans la seule condition qui vous convienne; je suis charmé
de vous y voir... parole d’honneur...

—Au revoir, à bientôt, dit Jacques Collin.

En se retournant, Trompe-la-Mort trouva le procureur général assis à
son secrétaire, la tête dans les mains.

—Comment, vous pourriez empêcher la comtesse de Sérizy de devenir
folle?... demanda monsieur de Grandville.

—En cinq minutes, répliqua Jacques Collin.

—Et vous pouvez me remettre toutes les lettres de ces dames?

—Avez-vous lu les trois?...

—Oui, dit vivement le procureur général; j’en suis honteux pour celles
qui les ont écrites...

—Eh bien! nous sommes seuls: défendez votre porte, et traitons, dit
Jacques Collin.

—Permettez... la justice doit avant tout faire son métier, et monsieur
Camusot a l’ordre d’arrêter votre tante...

—Il ne la trouvera jamais, dit Jacques Collin.

—On va faire une perquisition au Temple, chez une demoiselle Paccard
qui tient son établissement...

—On n’y verra que des haillons, des costumes, des diamants, des
uniformes. Néanmoins, il faut mettre un terme au zèle de monsieur
Camusot.

Monsieur de Grandville sonna un garçon de bureau, et lui dit d’aller
dire à monsieur Camusot de venir lui parler.

—Voyons, dit-il à Jacques Collin, finissons! Il me tarde de connaître
votre recette pour guérir la comtesse...

—Monsieur le procureur général, dit Jacques Collin en devenant grave,
j’ai été, comme vous le savez, condamné à cinq ans de travaux forcés
pour crime de faux. J’aime ma liberté!... Cet amour, comme tous les
amours, est allé directement contre son but; car, en voulant trop
s’adorer, les amants se brouillent. En m’évadant, en étant repris tour
à tour, j’ai fait sept ans de bagne. Vous n’avez donc à me gracier
que pour les aggravations de peine que j’ai empoignées au _pré_...
(pardon!) au bagne. En réalité, j’ai subi ma peine, et jusqu’à ce
qu’on me trouve une mauvaise affaire, ce dont je défie la justice et
même Corentin, je devrais être rétabli dans mes droits de citoyen
français. Exclu de Paris, et soumis à la surveillance de la police,
est-ce une vie? où puis-je aller? que puis-je faire? Vous connaissez
mes capacités... Vous avez vu Corentin, ce magasin de ruses et de
trahisons, blême de peur devant moi, rendant justice à mes talents...
Cet homme m’a tout ravi! car c’est lui, lui seul qui, par je ne sais
quels moyens et dans quel intérêt, a renversé l’édifice de la fortune
de Lucien... Corentin et Camusot ont tout fait...

—Ne récriminez pas, dit monsieur de Grandville, et allez au fait.

—Eh bien! le fait, le voici. Cette nuit, en tenant dans ma main
la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de
renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la
société tout entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des
capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses...
Eh bien! j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans
ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une
force que vous nommez la _Providence_, que j’appelais le _hasard_,
que mes compagnons appellent la _chance_. Toute mauvaise action est
rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle
s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte
et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes
brûlent, ou le joueur est frappé d’apoplexie!... C’est l’histoire de
Lucien. Ce garçon, cet ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime; il
s’est laissé faire, il a laissé faire! Il allait épouser mademoiselle
de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune; eh bien! une
fille s’empoisonne, elle cache le produit d’une inscription de rentes,
et l’édifice si péniblement élevé de cette belle fortune s’écroule
en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d’épée? un homme
couvert d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des
intérêts, de tels crimes (voir la _Maison Nucingen_), que chaque écu
de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen
qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin
vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, les tours
pendables de cet homme. Mes fers estampilleront toujours toutes mes
actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes,
dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre la police, c’est une vie
où le triomphe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble
impossible. Jacques Collin est en ce moment enterré, monsieur de
Grandville, avec Lucien, sur qui l’on jette actuellement de l’eau bénite
et qui part pour le Père-Lachaise. Mais il me faut une place où aller,
non pas y vivre, mais y mourir... Dans l’état actuel des choses, vous
n’avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l’état civil et
social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne
l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les
justifier à elle-même; elle rend le forçat libéré un être impossible;
elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre
dans une certaine zone. La société dit à ce misérable: Paris, le seul
endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne
l’habiteras pas!... Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance
de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions
de vivre? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des
rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement
désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront
confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure
n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve
pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier
qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte
avec la loi, je n’ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une
seule me convient, c’est de me faire le serviteur de cette puissance
qui pèse sur nous, et quand cette pensée m’est venue, la force dont je
vous parlais s’est manifestée clairement autour de moi.

»Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je
veuille les faire _chanter_... Le _chantage_ est un des plus lâches
assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse
que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. Je signe mes
opinions; car les lettres qui font ma sécurité, qui me permettent de
vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous,
moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition...

»Votre garçon de bureau peut les aller chercher de votre part, elles
lui seront remises... je n’en demande pas de rançon, je ne les vends
pas! Hélas! monsieur le procureur général, en les mettant de côté,
je ne pensais pas à moi, je songeais au péril où pourrait se trouver
un jour Lucien! Si vous n’obtempérez pas à ma demande, j’ai plus de
courage, j’ai plus de dégoût de la vie qu’il n’en faut pour me brûler
la cervelle moi-même et vous débarasser de moi... Je puis, avec un
passe-port, aller en Amérique et vivre dans la solitude; j’ai toutes
les conditions qui font le sauvage... Telles sont les pensées dans
lesquelles j’étais cette nuit. Votre secrétaire a dû vous répéter un
mot que je l’ai chargé de vous dire... En voyant quelles précautions
vous prenez pour sauver la mémoire de Lucien de toute infamie, je vous
ai donné ma vie, pauvre présent! Je n’y tenais plus, je la voyais
impossible sans la lumière qui l’éclairait, sans le bonheur qui
l’animait, sans cette pensée qui en était le sens, sans la prospérité
de ce jeune poëte qui en était le soleil, et je voulais vous faire
donner ces trois paquets de lettres...»

Monsieur de Grandville inclina la tête.

—En descendant au préau, j’ai trouvé les auteurs du crime commis
à Nanterre et mon petit compagnon de chaîne sous le couperet pour
une participation involontaire à ce crime, reprit Jacques Collin.
J’ai appris que Bibi-Lupin trompe la justice, que l’un de ses agents
est l’assassin des Crottat; n’était-ce pas, comme vous le dites,
providentiel?... J’ai donc entrevu la possibilité de faire le bien,
d’employer les qualités dont je suis doué, les tristes connaissances
que j’ai acquises, au service de la société; d’être utile au lieu
d’être nuisible, et j’ai osé compter sur votre intelligence, sur votre
bonté.

L’air de bonté, de naïveté, la simplesse de cet homme, se confessant en
termes sans âcreté, sans cette philosophie du vice qui jusqu’alors le
rendait terrible à entendre, eussent fait croire à une transformation.
Ce n’était plus lui.

—Je crois tellement en vous que je veux être entièrement à votre
disposition, reprit-il avec l’humilité d’un pénitent. Vous me voyez
entre trois chemins: le suicide, l’Amérique et la rue de Jérusalem.
Bibi-Lupin est riche, il a fait son temps; c’est un factionnaire à
double face, et si vous vouliez me laisser agir contre lui, _je le
paumerais marron_ (je le prendrais en flagrant délit) en huit jours.
Si vous me donnez la place de ce gredin, vous aurez rendu le plus
grand service à la société. _Je n’ai plus besoin de rien._ (Je serai
probe.) J’ai toutes les qualités voulues pour l’emploi. J’ai plus que
Bibi-Lupin de l’instruction; on m’a fait suivre mes classes jusqu’en
rhétorique; je ne serai pas si bête que lui, j’ai des manières quand
j’en veux avoir. Je n’ai pas d’autre ambition que d’être un élément
d’ordre et de répression, au lieu d’être la corruption même. Je
n’embaucherai plus personne dans la grande armée du vice. Quand on
prend à la guerre un général ennemi, voyons, monsieur, on ne le fusille
pas, on lui rend son épée, et on lui donne une ville pour prison; eh
bien! je suis le général du bagne, et je me rends... Ce n’est pas la
justice, c’est la mort qui m’a abattu... La sphère où je veux agir et
vivre est la seule qui me convienne, et j’y développerai la puissance
que je me sens... Décidez...

Et Jacques Collin se tint dans une attitude soumise et modeste.

—Vous avez mis ces lettres à ma disposition?... dit le procureur
général.

—Vous pouvez les envoyer prendre, elles seront remises à la personne
que vous enverrez...

—Et comment?

Jacques Collin lut dans le cœur du procureur général et continua le
même jeu.

—Vous m’avez promis la commutation de la peine de mort de Calvi en
celle de vingt ans de travaux forcés. Oh! je ne vous rappelle pas ceci
pour faire un traité, dit-il vivement, en voyant faire un geste au
procureur général; mais cette vie doit être sauvée par d’autres motifs:
ce garçon est innocent...

—Comment puis-je avoir les lettres? demanda le procureur général. J’ai
le droit et l’obligation de savoir si vous êtes l’homme que vous dites
être. Je vous veux sans condition...

—Envoyez un homme de confiance sur le quai aux Fleurs; il verra sur
les marches de la boutique d’un quincaillier, à l’enseigne du _Bouclier
d’Achille_.

—La maison du _Bouclier_?...

—C’est là, dit Jacques Collin avec un sourire amer, qu’est mon
bouclier. Votre homme trouvera là une vieille femme mise, comme je vous
le disais, en marchande de marée qui a des rentes, avec des pendeloques
aux oreilles, et sous le costume d’une riche dame de la halle; il
demandera madame _de_ Sainte-Estève. N’oubliez pas le _de_... Et il
dira: Je viens de la _part du procureur général chercher ce que vous
savez_... A l’instant vous aurez trois paquets cachetés...

—Les lettres y sont toutes? dit monsieur de Grandville.

—Allons, vous êtes fort! Vous n’avez pas volé votre place, dit
Jacques Collin en souriant. Je vois que vous me croyez capable de vous
tâter et de vous livrer du papier blanc... Vous ne me connaissez pas!
ajouta-t-il. Je me fie à vous comme un fils à son père...

—Vous allez être reconduit à la Conciergerie, dit le procureur
général, et vous y attendrez la décision qu’on prendra sur votre sort.
Le procureur général sonna, son garçon de bureau vint, et il lui dit:
Priez monsieur Garnery de venir, s’il est chez lui.

Outre les quarante-huit commissaires de police qui veillent sur
Paris comme quarante-huit providences au petit pied, sans compter
la police de sûreté, et de là vient le nom de _quart-d’œil_ que les
voleurs leur ont donné dans leur argot, puisqu’ils sont quatre par
arrondissement; il y a deux commissaires attachés à la fois à la
police et à la justice pour exécuter les missions délicates, pour
remplacer les juges d’instruction dans beaucoup de cas. Le bureau
de ces deux magistrats, car les commissaires de police sont des
magistrats, se nomme le bureau des délégations, car ils sont en effet
délégués chaque fois et régulièrement saisis pour exécuter soit des
perquisitions, soit des arrestations. Ces places exigent des hommes
mûrs, d’une capacité éprouvée, d’une grande moralité, d’une discrétion
absolue, et c’est un des miracles que la Providence fait en faveur
de Paris que la possibilité de toujours avoir des natures de cette
espèce. La description du Palais serait inexacte sans la mention de
ces magistratures _préventives_, pour ainsi dire, qui sont les plus
puissants auxiliaires de la justice; car si la justice a, par la force
des choses, perdu de son ancienne pompe, de sa vieille richesse, il
faut reconnaître qu’elle a gagné matériellement. A Paris surtout, le
mécanisme s’est admirablement perfectionné.

Monsieur de Grandville avait envoyé monsieur de Chargebeuf, son
secrétaire, au convoi de Lucien; il fallait le remplacer, pour cette
mission, par un homme sûr; et monsieur Garnery était l’un des deux
commissaires aux délégations. —Monsieur le procureur général, reprit
Jacques Collin, je vous ai déjà donné la preuve que j’ai mon point
d’honneur... Vous m’avez laissé libre et je suis revenu... Voici
bientôt onze heures... on achève la messe mortuaire de Lucien, il va
partir pour le cimetière... Au lieu de m’envoyer à la Conciergerie,
permettez-moi d’accompagner le corps de cet enfant jusqu’au
Père-Lachaise; je reviendrai me constituer prisonnier...

—Allez, dit monsieur de Grandville avec une inflexion de voix pleine de
bonté.

—Un dernier mot, monsieur le procureur général. L’argent de cette
fille, de la maîtresse de Lucien, n’a pas été volé... Dans le peu de
moments de liberté que vous m’avez donnés, j’ai pu interroger les
gens... Je suis sûr d’eux comme vous êtes sûr de vos deux commissaires
aux délégations. Donc on trouvera le prix de l’inscription de rente
vendue par mademoiselle Esther Gobseck dans sa chambre à la levée des
scellés. La femme de chambre m’a fait observer que la défunte était,
comme on dit, cachottière et très défiante, elle doit avoir mis les
billets de banque dans son lit. Qu’on fouille le lit avec attention,
qu’on le démonte, qu’on ouvre les matelas, le sommier, on trouvera
l’argent...

—Vous en êtes sûr?...

—Je suis certain de la probité relative de mes coquins, ils ne se
jouent jamais de moi... J’ai droit de vie et de mort sur eux, je juge
et je condamne, et j’exécute mes arrêts sans toutes vos formalités.
Vous voyez bien les effets de mes pouvoirs. Je vous retrouverai les
sommes volées chez monsieur et madame Crottat; je vous _serre marron_
un des agents de Bibi-Lupin, son bras droit, et je vous donnerai le
secret du crime commis à Nanterre... C’est des arrhes!... Maintenant,
si vous me mettez au service de la justice et de la police, au bout
d’un an vous vous applaudirez de ma révélation, je serai franchement ce
que je dois être, et je saurai réussir dans toutes les affaires qui me
seront confiées.

—Je ne puis vous rien promettre, que ma bienveillance. Ce que vous
me demandez ne dépend pas de moi seul. Au roi seul, sur le rapport du
garde des sceaux, appartient le droit de faire grâce, et la position
que vous voulez prendre est à la nomination de monsieur le préfet de
police.

—Monsieur Garnery, dit le garçon de bureau.

Sur un geste du procureur général, le commissaire des délégations
entra, jeta sur Jacques Collin un air de connaisseur, et il réprima son
étonnement sur ce mot:

—_Allez!_ dit par monsieur de Grandville à Jacques Collin.

—Voulez-vous me permettre, répondit Jacques Collin, de ne pas sortir
avant que monsieur Garnery vous ait rapporté ce qui fait toute ma
force, afin que j’emporte de vous un témoignage de satisfaction? Cette
humilité, cette bonne foi complète touchèrent le procureur général.

—Allez! dit le magistrat. Je suis sûr de vous.

Jacques Collin salua profondément et avec l’entière soumission de
l’inférieur devant le supérieur. Dix minutes après, monsieur de
Grandville avait en sa possession les lettres contenues en trois
paquets cachetés et intacts. Mais l’importance de cette affaire,
l’espèce de confession de Jacques Collin lui avait fait oublier la
promesse de guérison de madame de Sérizy.

Jacques Collin éprouva, quand il fut dehors, un sentiment incroyable de
bien-être. Il se sentit libre et né pour une vie nouvelle; il marcha
rapidement du Palais à l’église Saint-Germain-des-Prés, où la messe
était finie. On jetait l’eau bénite sur la bière, et il put arriver
assez à temps pour faire cet adieu chrétien à la dépouille mortelle
de cet enfant si tendrement chéri; puis il monta dans une voiture, et
accompagna le corps jusqu’au cimetière.

Dans les enterrements, à Paris, à moins de circonstances
extraordinaires, ou dans les cas assez rares de quelque célébrité
décédée naturellement, la foule venue à l’église diminue à mesure qu’on
s’avance vers le Père-Lachaise. On a du temps pour une démonstration à
l’église, mais chacun a ses affaires et y retourne au plus tôt. Aussi,
des dix voitures de deuil, n’y en eut-il pas quatre de pleines. Quand
le convoi atteignit au Père-Lachaise, la suite ne se composait que
d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles se trouvait Rastignac.

—C’est bien de _lui_ être fidèle, dit Jacques Collin à son ancienne
connaissance.

Rastignac fit un mouvement de surprise en trouvant là Vautrin.

—Soyez calme, lui dit l’ancien pensionnaire de madame Vauquer, vous
avez en moi un esclave, par cela seul que je vous trouve ici. Mon appui
n’est pas à dédaigner, je suis ou je serai plus puissant que jamais.
Vous avez filé votre câble, vous avez été très-adroit; mais vous aurez
peut-être besoin de moi, je vous servirai toujours.

—Mais qu’allez-vous donc être?

—Le pourvoyeur du bagne au lieu d’en être locataire, répondit Jacques
Collin.

Rastignac fit un mouvement de dégoût.

—Ah! si l’on vous volait!...

Rastignac marcha vivement pour se séparer de Jacques Collin.

—Vous ne savez pas dans quelles circonstances vous pouvez vous trouver.

On était arrivé sur la fosse creusée à côté de celle d’Esther.

—Deux créatures qui se sont aimées et qui étaient heureuses! dit
Jacques Collin; elles sont réunies. C’est encore un bonheur de pourrir
ensemble. Je me ferai mettre là.

Quand on descendit le corps de Lucien dans la fosse, Jacques Collin
tomba raide, évanoui. Cet homme si fort ne soutint pas ce léger bruit
des pelletées de terre que les fossoyeurs jettent sur le corps pour
venir demander leur pourboire. En ce moment, deux agents de la brigade
de sûreté se présentèrent, reconnurent Jacques Collin, le prirent et le
portèrent dans un fiacre.

—De quoi s’agit-il encore?... demanda Jacques Collin, quand il eut
repris connaissance et qu’il eut regardé dans le fiacre. Il se voyait
entre deux agents de police, dont l’un était précisément Ruffard; aussi
lui jeta-t-il un regard qui sonda l’âme de l’assassin jusqu’au secret
de la Gonore.

—Il y a que le procureur général vous a demandé, répondit Ruffard,
qu’on est allé partout, et qu’on ne vous a trouvé que dans le
cimetière, où vous avez failli piquer une tête dans la fosse de ce
jeune homme.

Jacques Collin garda le silence.

—Est-ce Bibi-Lupin qui me fait chercher? demanda-t-il à l’autre agent.

—Non, c’est monsieur Garnery qui nous a mis en réquisition.

—Il ne vous a rien dit?

Les deux agents se regardèrent en se consultant par une mimique
expressive.

—Voyons! comment vous a-t-il donné l’ordre?

—Il nous a, répondit Ruffard, ordonné de vous trouver sur-le-champ, en
nous disant que vous étiez à l’église Saint-Germain-des-Prés; que, si
le convoi avait quitté l’église, vous seriez au cimetière.

—Le procureur général me demandait?...

—Peut-être.

—C’est cela, répliqua Jacques Collin, il a besoin de moi!...

Et il retomba dans son silence, dont s’inquiétèrent beaucoup les deux
agents. A deux heures et demie environ, Jacques Collin entra dans le
cabinet de monsieur de Grandville et y vit un nouveau personnage, le
prédécesseur de monsieur de Grandville, le comte Octave de Bauvan, l’un
des présidents de la cour de cassation.

—Vous avez oublié le danger dans lequel se trouve madame de Sérizy,
que vous m’avez promis de sauver.

—Demandez, monsieur le procureur général, dit Jacques Collin, en
faisant signe aux deux agents d’entrer, dans quel état ces drôles m’ont
trouvé?

—Sans connaissance, monsieur le procureur général, au bord de la fosse
du jeune homme qu’on enterrait.

—Sauvez madame de Sérizy, dit monsieur de Bauvan, et vous aurez tout
ce que vous demandez!

—Je ne demande rien, reprit Jacques Collin, je me suis rendu à
discrétion, et monsieur le procureur général a dû recevoir...

—Toutes les lettres! dit monsieur de Grandville; mais vous avez promis
de sauver la raison de madame de Sérizy, le pouvez-vous? n’est-ce pas
une bravade?

—Je l’espère, répondit Jacques Collin avec modestie.

—Eh bien! venez avec moi, dit le comte Octave.

—Non, monsieur, dit Jacques Collin, je ne me trouverai pas dans la
même voiture à vos côtés... Je suis encore un forçat. Si j’ai le désir
de servir la justice, je ne commencerai pas par la déshonorer...
Allez chez madame la comtesse, j’y serai quelque temps après vous...
Annoncez-lui le meilleur ami de Lucien, l’abbé Carlos Herrera... Le
pressentiment de ma visite fera nécessairement une impression sur elle
et favorisera la crise. Vous me pardonnerez de prendre encore une fois
le caractère mensonger du chanoine espagnol; c’est pour rendre un si
grand service!

—Je vous verrai là sur les quatre heures, dit monsieur de Grandville,
car je dois aller avec le garde des sceaux chez le roi.

Jacques Collin alla retrouver sa tante, qui l’attendait sur le quai aux
Fleurs.

—Eh bien! dit-elle, tu t’es donc livré à la Cigogne?

—Oui.

—C’est chanceux!

—Non, je devais la vie à ce pauvre Théodore, et il aura sa grâce.

—Et toi?

—Moi, je serai ce que je dois être! Je ferai toujours trembler tout
notre monde! Mais il faut se mettre à l’ouvrage! Va dire à Paccard de
se lancer à fond de train, et à Europe d’exécuter mes ordres.

—Ce n’est rien, je sais déjà comment faire avec la Gonore!... dit la
terrible Jacqueline. Je n’ai pas perdu mon temps à rester là dans les
giroflées!

—Que la Ginetta, cette fille corse, soit trouvée pour demain, reprit
Jacques Collin en souriant à sa tante.

—Il faudrait avoir sa trace?

—Tu l’auras par Manon-la-Blonde, répondit Jacques.

—C’est à nous, ce soir! répliqua la tante. Tu es plus pressé qu’un
coq! _Il y a donc gras?_

—Je veux surpasser par mes premiers coups tout ce qu’a fait de mieux
Bibi-Lupin. J’ai eu mon petit bout de conversation avec le monstre qui
m’a tué Lucien, et je ne vis que pour me venger de lui! Nous serons,
grâce à nos deux positions, également armés, également protégés! Il me
faudra plusieurs années pour atteindre ce misérable; mais il recevra le
coup en pleine poitrine.

—Il a dû te promettre le même chien de sa chienne, dit la tante, car
il a recueilli chez lui la fille de Peyrade, tu sais, cette petite
qu’on a vendue à madame Nourrisson.

—Notre premier point, c’est de lui donner un domestique.

—Ce sera difficile, il doit s’y connaître! fit Jacqueline.

—Allons, la haine fait vivre! qu’on travaille!

Jacques Collin prit un fiacre et alla sur-le-champ au quai Malaquais,
dans la petite chambre où il logeait, et qui ne dépendait pas de
l’appartement de Lucien. Le portier, très-étonné de le revoir, voulut
lui parler des événements qui s’étaient accomplis.

—Je sais tout, lui dit l’abbé. J’ai été compromis, malgré la sainteté
de mon caractère; mais grâce à l’intervention de l’ambassadeur
d’Espagne, j’ai été mis en liberté.

Et il monta vivement à sa chambre, où il prit, dans la couverture d’un
bréviaire, une lettre que Lucien avait adressée à madame de Sérizy,
quand madame de Sérizy l’avait mis en disgrâce, en le voyant aux
Italiens avec Esther.

Dans son désespoir, Lucien s’était dispensé d’envoyer cette lettre,
en se croyant à jamais perdu; mais Jacques Collin avait lu ce
chef-d’œuvre, et comme tout ce qu’écrivait Lucien était sacré pour lui,
il avait serré la lettre dans son bréviaire, à cause des expressions
poétiques de cet amour de vanité. Lorsque monsieur de Grandville lui
avait parlé de l’état où se trouvait madame de Sérizy, cet homme si
profond avait justement pensé que le désespoir et la folie de cette
grande dame devait venir de la brouille qu’elle avait laissée subsister
entre elle et Lucien. Il connaissait les femmes, comme les magistrats
connaissent les criminels, il devinait les plus secrets mouvements de
leur cœur, et il pensa sur-le-champ que la comtesse devait attribuer en
partie la mort de Lucien à sa rigueur, et se la reprochait amèrement.
Évidemment, un homme comblé d’amour par elle n’eût pas quitté la vie.
Savoir qu’elle était toujours aimée, malgré ses rigueurs, pouvait lui
rendre la raison.

Si Jacques Collin était un grand général pour les forçats, il faut
avouer qu’il n’était pas moins un grand médecin des âmes. Ce fut une
honte à la fois et une espérance que l’arrivée de cet homme dans les
appartements de l’hôtel de Sérizy. Plusieurs personnes, le comte, les
médecins étaient dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher
de la comtesse; mais, pour éviter toute tache à l’honneur de son âme,
le comte de Bauvan renvoya tout le monde et resta seul avec son ami.
Ce fut un coup sensible déjà pour le vice-président du conseil d’État,
pour un membre du conseil privé, que de voir entrer ce sombre et
sinistre personnage.

Jacques Collin avait changé d’habits. Il était mis en pantalon et en
redingote de drap noir, et sa démarche, ses regards, ses gestes, tout
fut d’une convenance parfaite. Il salua les deux hommes d’État, et
demanda s’il pouvait entrer dans la chambre de la comtesse.

—Elle vous attend avec impatience, dit monsieur de Bauvan.

—Avec impatience?... Elle est sauvée, dit ce terrible fascinateur. En
effet, après une conférence d’une demi-heure, Jacques Collin ouvrit
la porte et dit: «Venez, monsieur le comte, vous n’avez plus aucun
événement fatal à redouter.»

La comtesse tenait la lettre sur son cœur; elle était calme, et
paraissait réconciliée avec elle-même. A cet aspect, le comte laissa
échapper un geste de bonheur.

—Les voilà donc, ces gens qui décident de nos destinées et de celles
des peuples! pensa Jacques Collin, qui haussa les épaules quand les
deux amis furent entrés. Un soupir poussé de travers par une femelle
leur retourne l’intelligence comme un gant! Ils perdent la tête pour
une œillade! Une jupe mise un peu plus haut, un peu plus bas, et
ils courent par tout Paris au désespoir. Les fantaisies d’une femme
réagissent sur tout l’État! Oh! combien de force acquiert un homme
quand il s’est soustrait, comme moi, à cette tyrannie d’enfant, à ces
probités renversées par la passion, à ces méchancetés candides, à ces
ruses de sauvage! La femme, avec son génie de bourreau, ses talents
pour la torture, est et sera toujours la perte de l’homme. Procureur
général, ministre, les voilà tous aveuglés, tordant tout pour des
lettres de duchesse ou de petites filles, ou pour la raison d’une
femme qui sera plus folle avec son bon sens qu’elle ne l’était sans
sa raison. Il se mit à sourire superbement. Et, se dit-il, ils me
croient, ils obéissent à mes révélations, et ils me laisseront à ma
place. Je régnerai toujours sur ce monde, qui, depuis vingt-cinq ans,
m’obéit...

Jacques Collin avait usé de cette suprême puissance qu’il exerça jadis
sur la pauvre Esther; car il possédait, comme on l’a vu maintes fois,
cette parole, ces regards, ces gestes qui domptent les fous, et il
avait montré Lucien comme ayant emporté l’image de la comtesse avec lui.

Aucune femme ne résiste à l’idée d’être aimée uniquement.

—Vous n’avez plus de rivale! fut le dernier mot de ce froid railleur.

Il resta pendant une heure entière, oublié, là, dans ce salon. Monsieur
de Grandville vint et le trouva sombre, debout, perdu dans une rêverie
comme en doivent avoir ceux qui font un dix-huit brumaire dans leur vie.

Le procureur général alla jusqu’au seuil de la chambre de la comtesse,
il y passa quelques instants; puis il vint à Jacques Collin et lui dit:

—Persistez-vous dans vos intentions?

—Oui, monsieur.

—Eh bien! vous remplacerez Bibi-Lupin, et le condamné Calvi aura sa
peine commuée.

—Il n’ira pas à Rochefort?

—Pas même à Toulon, vous pourrez l’employer dans votre service; mais
ces grâces et votre nomination dépendent de votre conduite pendant six
mois que vous serez adjoint à Bibi-Lupin.


En huit jours, l’adjoint de Bibi-Lupin fit recouvrer quatre cent mille
francs à la famille Crottat, livra Ruffard et Godet.

Le produit de l’inscription de rentes vendues par Esther Gobseck
fut trouvé dans le lit de la courtisane, et monsieur de Sérizy fit
attribuer à Jacques Collin les trois cent mille francs qui lui étaient
légués par le testament de Lucien de Rubempré.

Le monument ordonné par Lucien, pour Esther et pour lui, passe pour
être un des plus beaux du Père-Lachaise, et le terrain au-dessous
appartient à Jacques Collin.

Après avoir exercé ses fonctions pendant environ quinze ans, Jacques
Collin s’est retiré vers 1845.




  QUATRIÈME LIVRE
  SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.


  L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE

  DEUXIÈME ÉPISODE.
  L’INITIÉ.


De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le
pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et
silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence
du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les
quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être
de l’âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l’harmonie
des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid,
qui n’entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par
s’avouer à lui-même que, depuis l’âge de raison, il ne se souvenait
point d’avoir été si complétement non pas heureux, mais tranquille.
Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir
qu’il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces
mystérieux personnages devint une passion; et, sans être un grand
philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions
dans la solitude.

Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l’esprit,
après s’être sondé le cœur, avoir consulté ses forces, Godefroid monta
chez le bon vieil Alain, celui que madame de La Chanterie nommait _son
agneau_, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait
le moins imposant, le plus abordable, dans l’intention d’obtenir du
bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces
espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà
faites à un temps d’épreuves lui pronostiquaient une initiation à
laquelle il s’attendait. Sa curiosité n’avait pas été contentée par
ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son
agrégation à l’œuvre de madame de La Chanterie; il voulait en savoir
davantage.

Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain,
à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire
sa lecture de l’_Imitation_. Cette fois, le doux initiateur ne put
retenir un sourire, et voyant le jeune homme, il lui dit, sans le
laisser parler: —Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon,
au lieu de vous adresser à Madame? Je suis le plus ignorant, le moins
spirituel, le plus imparfait de la maison. Voici trois jours que Madame
et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d’un petit air fin.

—Et qu’ont-ils vu?... demanda Godefroid.

—Ah! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous
une envie assez naïve d’appartenir à notre petit troupeau. Mais ce
sentiment n’est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui,
reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité
que de ferveur. Enfin, vous n’êtes pas tellement détaché de vos
anciennes idées, que vous n’ayez entrevu je ne sais quoi d’aventureux,
de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie...

Godefroid ne put s’empêcher de rougir.

—Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des
califes des _Mille et une Nuits_, et vous éprouvez par avance une
sorte de satisfaction à jouer le rôle d’un bon génie dans les romans
de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons mon fils,
votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés.
Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le
métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les
ruses de la pauvreté, les calculs de l’indigence, et qui sont des
espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges
dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute
souffrance dont l’unique remède est l’argent sagement employé. Mais,
voyez-vous, mon enfant, nous ne querellons pas les motifs qui nous
amènent un néophyte, pourvu qu’il nous reste et qu’il devienne un frère
de notre ordre. Nous vous jugerons à l’œuvre. Il y a deux curiosités,
celle du bien et celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous
devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera
la soif perpétuelle du fruit divin. L’initiation est, comme en toute
science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C’est
en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d’attraper
l’apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que
de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir
une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! la vie
parisienne qui défie la sagacité de monsieur le préfet de police et de
ses messieurs. N’avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente
du mal? à la saisir dans ses formes si changeantes qu’on les croirait
infinies? La Charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice,
de même que l’agent de police doit être aussi rusé que le voleur.
Chacun de nous doit être candide et défiant; avoir le jugement sûr
et rapide autant que le coup d’œil. Aussi, mon enfant, sommes-nous
tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats
que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser
de successeurs; et vous nous êtes d’autant plus cher à tous, que vous
serez, si vous persistez, notre premier élève. Il n’y a pas de hasard
pour nous, nous vous devons à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie;
et depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont affaiblis.
La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu
conseil; et, puisque j’ai votre confiance, mes bons frères ont décidé
de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Êtes-vous content?

—Ah! mon bon monsieur Alain! vous avez éveillé par votre éloquence
une...

—Ce n’est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c’est les choses qui
sont éloquentes... On est toujours sûr d’être grandiose en obéissant à
Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés
par la foi...

—Eh bien! ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur!
s’écria Godefroid. Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire...

—C’est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous
étudié cette devise: _Transire benefaciendo_? _Transire_ veut dire
aller au delà de ce monde, en y laissant une longue traînée de
bienfaits.

—J’ai bien compris, et j’ai mis de moi-même la devise de l’ordre
devant mon lit.

—C’est bien! Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes
yeux! Donc, mon enfant, j’ai votre première affaire, votre premier
duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l’étrier... Nous
allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis détaché du couvent pour
prendre place au cœur d’un volcan. Je vais devenir contre-maître dans
une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines
communistes, et qui rêvent une destruction sociale, l’égorgement des
maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l’industrie, du commerce,
des fabriques... Je resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la
caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de
pauvres gens égarés sans doute par la misère, avant de l’être par de
mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et
les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous
indique l’église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous;
j’y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin.
Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à
moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens
satisfaits. C’est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets,
un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et
surabondamment démontrée.

Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit
et reprit aussitôt la parole.

—Maintenant, voici votre affaire. Nous n’exerçons ni la bienfaisance,
ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en
plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant
de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l’a définie
notre grand et sublime saint Paul; car, mon enfant, nous pensons
que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour
nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de
quelque cause qu’ils procèdent, dans quelque classe sociale qu’ils
se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelle que soit
surtout sa croyance ou ses opinions, un malheureux est avant tout un
malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre
sainte mère l’Église qu’après l’avoir sauvé du désespoir ou de la
faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l’exemple et par
la douceur qu’autrement; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci.
Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes,
les plus difficiles à découvrir et les plus âpres sont celles des
gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les
familles viennent à tomber dans l’indigence, car elles mettent leur
honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l’objet
d’une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues
ont de l’intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les
sommes que nous leur avons prêtées; et, dans un temps donné, ces
restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes,
les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons
bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés; mais notre
œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés, que
nous n’y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous
un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous
est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une
indemnité de trois mille francs par an, pour s’occuper de nos pauvres.
Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout; mais nous
ne l’empêchons pas de soigner d’autres malades. Savez-vous que nous
n’avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens,
en huit mois, malgré les ressources que nous offraient nos amis et
nos propres connaissances? Ne nous fallait-il pas des personnes d’une
discrétion absolue, de mœurs pures, de science éprouvée, actives,
aimant à faire le bien? Or, quoiqu’il y ait dans Paris dix mille
individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se
rencontrent pas en un an.

—Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres, et encore,
s’y était-il fourré un traître et un incrédule! dit Godefroid.

—Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tous pourvus
d’un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c’est un nom que nous
donnons à nos médecins; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous
un surcroît de besogne; mais nous redoublons d’activité. —Si je
vous confie ce secret de notre Ordre naissant, c’est que vous devez
connaître le médecin de l’arrondissement où vous allez, d’autant
plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme
Berton, le docteur Berton, il demeure rue d’Enfer. Et maintenant
voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie
défie en quelque sorte la science. Ceci ne nous regarde pas, mais
bien la Faculté; notre affaire à nous est de découvrir la misère de
la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable,
et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous
nos soins. Autrefois, j’aurais suffi, mon enfant, à cette tâche;
aujourd’hui, l’œuvre à laquelle je me dévoue exige un aide pour mes
quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure
rue Notre-Dame des Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard
du Mont-Parnasse. Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous
tâcherez de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce
logis. Soyez d’une avarice sordide pour vous; mais, quant à l’argent
à donner, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes
que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances,
entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur,
la noblesse des sentiments, voilà nos hypothèques! Avares pour nous,
généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même
calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi,
demain matin, partez et songez à toute la puissance dont vous disposez.
Les Frères sont avec vous!...

—Ah! s’écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire
et d’être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, je n’en
dormirai pas...

—Ah! mon enfant! une dernière recommandation! La défense de me
reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs, Madame,
et même les gens de la maison. C’est une nécessité de l’incognito
absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes
si souvent obligés de le garder, que nous en avons fait une loi.
D’ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris... Songez
aussi, cher Godefroid, à l’esprit de notre ordre, qui consiste à ne
jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui
d’intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents
d’une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu?),
afin qu’on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous
ou qu’on ne nous prenne point pour des personnages riches. L’humilité
vraie, sincère, et non la fausse humilité des gens qui s’effacent pour
être mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées...
Vous pouvez être content d’avoir réussi; mais tant que vous sentirez
en vous un mouvement de vanité, d’orgueil, vous ne serez pas digne
d’entrer dans l’Ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits, l’un,
qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; quant à l’autre, qui
s’est révélé par ses œuvres, c’est un médecin de campagne qui a laissé
son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des
plus grands hommes de notre temps; il a fait passer toute une contrée
de l’état sauvage à l’état prospère, de l’état irréligieux à l’état
catholique, de la barbarie à la civilisation. Le nom de ces deux hommes
sont gravés dans nos cœurs, et nous nous les proposons comme modèles.
Nous serions bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris
l’influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais ici,
la plaie est immense, au-dessus de nos forces, quant à présent. Que
Dieu nous conserve longtemps Madame, qu’il nous envoie quelques aides
comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir
sa sainte religion. Allons, adieu... Votre initiation commence... Ah!
je suis bavard comme un professeur, et j’oublie l’essentiel. Tenez,
voici l’adresse de cette famille, dit-il en remettant à Godefroid
un carré de papier; j’y ai ajouté le numéro de la maison où demeure
monsieur Berton, rue d’Enfer... Maintenant allez prier Dieu qu’il vous
vienne en aide.

Godefroid prit les mains du bon vieillard, et les lui serra tendrement
en lui souhaitant le bonsoir et lui protestant de ne manquer à aucune
de ses recommandations.

—Tout ce que vous m’avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire
pour toute ma vie...

Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller
s’agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux
de participer enfin aux mystères de cette maison, et d’avoir une
occupation qui, dans la disposition d’âme où il se trouvait, devenait
un plaisir.

Le lendemain matin, au déjeuner, le bonhomme Alain manquait, mais
Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence; il ne fut
pas questionné non plus sur la mission que le vieillard lui avait
confiée, il prit ainsi sa première leçon de discrétion. Néanmoins,
après le déjeuner, il prit à part madame de La Chanterie, et lui dit
qu’il allait être absent pour quelques jours.

—Bien, mon enfant! lui répondit madame de La Chanterie, tâchez de
faire honneur à votre parrain, car monsieur Alain a répondu de vous à
ses frères.

Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un salut
affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans cette
pénible carrière.

L’association, une des plus grandes forces sociales et qui a fait
l’Europe du Moyen Age, repose sur des sentiments qui, depuis 1792,
n’existent plus en France, où l’Individu a triomphé de l’État.
L’association exige d’abord une nature de dévouement qui n’y est pas
comprise, puis une foi candide contraire à l’esprit de la nation,
enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la Religion
catholique peut seule obtenir. Dès qu’une association se forme dans
notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d’une assemblée où
les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière de ce
dévouement collectif, de cette réunion de forces, et il s’ingénie à
traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant suffire à tant
d’adresse individuelle, meurt étique.

On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, combien
de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été brisés, perdus
pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie française,
par les souscriptions patriotiques du Champ-d’Asile, et autres
tromperies politiques qui devaient être de grands, de nobles drames,
et qui ne furent que des vaudevilles de police correctionnelle. Il en
fut des associations industrielles comme des associations politiques.
L’amour de soi s’est substitué à l’amour du Corps collectif. Les
corporations et les Hanses du Moyen Age, auxquelles on reviendra, sont
impossibles encore; aussi les seules SOCIÉTÉS qui subsistent sont-elles
des institutions religieuses auxquelles on fait la plus rude guerre en
ce moment, car la tendance naturelle des malades est de s’attaquer aux
remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l’abnégation. Aussi,
toute association ne peut-elle vivre que par le sentiment religieux, le
seul qui dompte les rébellions de l’esprit, les calculs de l’ambition
et les avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que
l’association a des mondes à donner.

En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre homme.
Qui l’eût pu pénétrer, aurait admiré le phénomène curieux de la
communication du pouvoir collectif. Ce n’était plus un homme, mais
bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes
dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient avec
lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait une plénitude de
vie, une puissance noble qui l’exaltait. Ce fut, comme il le dit plus
tard, l’un des plus beaux moments de son existence; car il jouissait
d’un sens nouveau, celui d’une omnipotence plus certaine que celle des
despotes. Le pouvoir moral est comme la pensée, sans limites.

—Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul homme,
et agir à soi seul comme tous ensemble! avoir pour chef la Charité,
la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous avons
faite des vertus catholiques, voilà vivre! Allons, réprimons cette
joie puérile, et dont rirait le père Alain. N’est-ce pas singulier,
cependant, se dit-il, que ce soit en voulant m’annuler, que j’aie
trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde des
malheureux va m’appartenir!

Il fit le trajet du cloître Notre-Dame à l’avenue de l’Observatoire
dans une telle exaltation, qu’il ne s’aperçut point de la longueur du
chemin.

Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant à la rue
de l’Ouest, qui, ni l’une ni l’autre, n’étaient encore pavées à cette
époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un endroit si
magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes en planches
qui bordaient des jardins marécageux, ou le long des maisons, par
d’étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux stagnantes, qui les
convertissaient en ruisseaux.

A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et il
y arriva non sans peine. C’était évidemment une ancienne fabrique
abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme une longue
muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement; mais ces ouvertures
carrées n’existaient pas au rez-de-chaussée, où l’on ne voyait qu’une
misérable porte bâtarde.

Godefroid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements
dans ce local, pour en tirer parti; car il y avait au-dessus de
la porte une affiche faite à la main, et ainsi conçue: _Plusieurs
chambres à louer_. Godefroid sonna, mais personne ne vint; et comme
il attendait, une personne qui passait lui fit observer que la maison
avait une autre entrée sur le boulevard où il trouverait à qui parler.

Godefroid suivit ce conseil, et vit au fond d’un jardinet qui longeait
le boulevard la façade de cette construction, quoique cachée par les
arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, car il
existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs une assez
forte différence de hauteur qui faisait de ce petit jardin une espèce
de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au bout de laquelle
il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés étaient en
parfaite harmonie avec la maison.

—N’est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demanda-t-elle.

—Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements?

Sur la réponse de cette portière d’un âge douteux, Godefroid s’enquit
si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait à
des occupations qui exigeaient le silence et le repos; il était garçon,
et voulait s’arranger avec la concierge pour qu’elle fît son ménage.

A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit:

—Monsieur est bien tombé en venant ici; car, excepté les jours de
Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins...

—Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid.

—Non, monsieur; mais j’ai là-haut un vieux monsieur dont la fille a
pour état d’être à l’agonie, et qui dit cela; je le répète. Ce pauvre
vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et veuille du
repos; car un locataire qui serait un général Tempête lui avancerait
sa fille... Nous avons, au second, deux espèces d’écrivains; mais ils
rentrent, le jour, à minuit; et la nuit, ils s’en vont à huit heures
du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais pas où ni quand ils
travaillent.

En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de ces
affreux escaliers de briques et de bois, si mal mariés qu’on ne sait si
c’est le bois qui veut quitter la brique ou les briques qui s’ennuient
d’être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux se fortifient
l’un contre l’autre par des provisions de poussière en été, de boue
en hiver. Les murs en plâtre fendillé offraient aux regards plus
d’inscriptions que l’Académie des Belles-Lettres n’en a inventées. La
portière s’arrêta sur le premier palier.

—Voici, monsieur, deux chambres contiguës et très-propres qui donnent
sur le carré de monsieur Bernard. C’est le vieux monsieur en question,
un homme bien comme il faut. C’est un monsieur décoré, mais qui a eu
des malheurs, à ce qu’il paraît, car il ne porte jamais son décor...
Ils ont d’abord été servis par un domestique qui était de la province,
et ils l’ont renvoyé il y a de ça trois ans... Le jeune fils de la dame
suffit pour lors à tout: il fait le ménage...

Godefroid fit un geste.

—Oh! s’écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront rien,
ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution de
juillet, il est venu en 1831... C’est des gens de province qui auront
été ruinés par le changement de gouvernement; ils sont fiers, ils sont
taciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans, monsieur, ils n’ont
pas accepté de moi le plus petit service, de peur d’avoir à le payer...
Cent sous au jour de l’an, voilà tout ce que je gagne avec eux...
Parlez-moi des auteurs! j’ai dix francs par mois rien que pour dire
qu’ils sont déménagés du dernier terme à tous ceux qui viennent les
demander.

Ce bavardage fit espérer à Godefroid un allié dans cette portière, qui
lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et des deux
cabinets, qu’elle n’était pas portière, mais bien la femme de confiance
du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte la maison.

—On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame Vauthier
aimerait mieux ne rien avoir que d’avoir un sou à autrui!

Madame Vauthier fut bientôt d’accord avec Godefroid, qui ne voulut
louer ce logement qu’au mois et meublé. Ces misérables chambres
d’étudiants ou d’auteurs malheureux se louaient meublées ou non
meublées. Les vastes greniers qui s’étendaient sur tout le bâtiment
contenaient les meubles. Mais monsieur Bernard avait meublé lui-même le
logement qu’il occupait.

En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son ambition
était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq ans, elle
n’avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commensal. Elle
demeurait au rez-de-chaussée sur le boulevard, et gardait ainsi
elle-même la maison, à l’aide d’un gros chien, d’une grosse servante
et d’un petit domestique qui faisait les bottes, les chambres et les
commissions, deux pauvres gens comme elle, en harmonie avec la misère
de la maison, avec celle des locataires, avec l’air sauvage et désolé
du jardin qui précédait la maison.

Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et à qui
la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, et quelle
nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, portait une blouse
déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, et dehors
il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui sort de prendre un
bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer du bois dans un
des chantiers du boulevard, après avoir fait le service du matin; et,
après sa journée qui, chez les marchands de bois, est finie à quatre
heures et demie, il reprenait ses occupations domestiques. Il allait
chercher à la fontaine de l’Observatoire l’eau nécessaire à la maison,
et que la veuve fournissait aux locataires, ainsi que de petites
falourdes sciées et fabriquées par lui.

Népomucène, ainsi s’appelait cet esclave de la veuve Vauthier,
apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné
devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les lundis et
les dimanches. La veuve l’habillait alors convenablement.

Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de
la veuve Vauthier, qu’elle aidait dans son industrie le reste du temps;
car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de lisière
pour les vendeurs ambulants.

  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

        MADAME DESCHARS.

    Avoir, comme cette grosse madame Deschars,
    des cascades de chairs à la Rubens!

                               (VIE CONJUGALE.)]

Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la veuve
le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant la
transformation. Jusqu’en 1828, une magnanerie avait été établie là,
moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu’on nomme de la
graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine de Montrouge, et
trois arpents rue de l’Ouest, convertis plus tard en maisons, avaient
alimenté cette fabrique d’œufs de vers à soie. Au moment où la veuve
expliquait à Godefroid que monsieur Barbet, qui prêtait de l’argent à
un Italien nommé Fresconi, l’entrepreneur de cette fabrique, n’avait
recouvré ses fonds hypothéqués sur les constructions et les terrains
que par la vente de ces trois arpents, qu’elle lui montrait de l’autre
côté de la rue Notre-Dame des Champs, un grand vieillard sec, dont les
cheveux étaient entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue
qui aboutit au carrefour de la rue de l’Ouest.

—Ah! bien! il arrive à propos! s’écria la Vauthier; tenez, voilà votre
voisin, monsieur Bernard... —Monsieur Bernard, lui dit-elle dès que le
vieillard fut à portée de l’entendre, vous ne serez plus seul, voici
monsieur qui vient de louer le logement en face du vôtre...

Monsieur Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension
qu’il était facile de pénétrer, il avait l’air de se dire:

—Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé...

—Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici?

—Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n’est pas l’asile
des gens qui font partie des heureux du monde, et c’est ce que j’ai
trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier n’a pas la
prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma bonne madame
Vauthier, disposez tout de manière à ce que je puisse m’installer ce
soir à six heures; je reviendrai très-exactement à cette heure-là.

Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l’Ouest, en
allant avec lenteur, car l’anxiété peinte sur la physionomie du grand
vieillard sec lui fit croire qu’ils allaient avoir ensemble une
explication. En effet, après quelque hésitation, monsieur Bernard
retourna sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid. —Le
vieux mouchard! il va l’empêcher de revenir... se dit la dame Vauthier,
voilà deux fois qu’il me joue ce tour-là... Mais patience! dans cinq
jours, il doit payer son loyer, et s’il ne le solde pas _recta_, je le
flanque à la porte. M. Barbet est une espèce de tigre qu’on n’a pas
besoin d’exciter, et... Mais je voudrais bien savoir ce qu’il leur
dit... Félicité!... Félicité! grosse gaupe! arriveras-tu?... cria la
veuve de sa voix rêche et formidable, car elle avait pris sa petite
voix flûtée pour parler avec Godefroid.

La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.

—Veille bien à tout ici pour quelques instants, m’entends-tu? je
reviens dans cinq minutes.

Et la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un des
plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de ses
deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir retrouver
Godefroid lorsque la conversation entre monsieur Bernard et lui serait
finie.

Monsieur Bernard allait lentement, comme un homme indécis ou comme un
débiteur qui cherche des raisons à donner à un créancier qui vient de
le quitter dans de mauvaises dispositions.

Godefroid, quoiqu’en avant de cet inconnu, le regardait en feignant
d’examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu’au milieu de la grande
allée du jardin du Luxembourg que monsieur Bernard aborda Godefroid.

—Pardon, monsieur, dit monsieur Bernard en saluant Godefroid qui lui
rendit son salut; mille pardons de vous arrêter, sans avoir l’honneur
d’être connu de vous; mais votre dessein de loger dans l’affreuse
maison où je me trouve est-il bien arrêté?

—Mais, monsieur...

—Oui, reprit le vieillard en interrompant Godefroid par un geste
d’autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me
mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge... Écoutez,
monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j’ai plus que mon
âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m’en donnerait
quatre-vingts... L’âge et les malheurs autorisent bien des choses,
puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics;
mais je ne vous parle pas des droits qu’ont les têtes blanchies; il
s’agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez demeurer est
désert à huit heures du soir, et que l’on y court des dangers, dont
le moindre est d’être volé?... Avez-vous fait attention à ces espaces
sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?... Vous pouvez me dire
que j’y demeure: mais moi, monsieur, je ne sors plus de chez moi passé
six heures du soir... Vous me ferez observer qu’il y a deux jeunes
gens logés au second étage, au-dessus de l’appartement que vous allez
prendre... Mais, monsieur, ces deux pauvres gens de lettres sont sous
le coup de lettres de change, poursuivis par des créanciers; ils se
cachent, et, partis au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni
les voleurs, ni les assassins; d’ailleurs ils vont toujours ensemble et
sont armés... C’est moi qui leur ai obtenu de la préfecture de police
l’autorisation de porter des armes...

—Hé! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par des
raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables,
et j’ai pour la vie un si grand mépris, que si l’on m’assassinait par
erreur, je bénirais le meurtrier...

—Vous n’avez cependant pas l’air très-malheureux, répliqua le
vieillard qui avait examiné Godefroid.

—J’ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et je suis
venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais, puis-je vous
demander quel intérêt vous avez à m’éloigner de cette maison?

Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame
Vauthier; mais Godefroid, qui l’examinait attentivement, fut surpris du
degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, peut-être le
travail, l’avaient fait arriver; il y avait trace de toutes ces causes
d’affaiblissement sur cette figure où la peau desséchée se collait
avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée aux feux de
l’Afrique. Le front haut et d’un aspect menaçant, abritait sous sa
coupole deux yeux d’un bleu d’acier, deux yeux froids, durs, sagaces
et perspicaces comme ceux des sauvages, mais meurtris par un profond
cercle noir très-ridé. Le nez grand, long et mince, et le menton
très-relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque
si connu, si populaire attribué à don Quichotte; mais c’était don
Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible.

Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la
crainte et la faiblesse que prête l’indigence à tous les malheureux.
Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face
construite si solidement que le pic dévastateur de la misère semblait
s’y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se
compliquait du président de Montesquieu.

Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait la
corde. L’habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient quelques
reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient d’être
renouvelés. L’habit boutonné jusqu’au menton, ne laissait pas voir la
couleur du linge, et la cravate d’un noir rougi cachait l’industrie
d’un faux col. Ce noir, porté depuis de longues années, puait la misère.
Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, la pensée
qui habitait son front et se manifestait dans ses yeux, excluaient
l’idée de pauvreté. L’observateur eût hésité à classer ce Parisien.

M. Bernard paraissait tellement absorbé qu’il pouvait être pris pour
un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des méditations
jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d’un violent
intérêt et d’une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait
encore.

—Monsieur, si j’étais sûr que vous cherchiez le silence et la
retraite, je vous dirais: Logez-vous près de moi, reprit le vieillard
en continuant. —Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix
de manière à se faire entendre de la Vauthier qui passait et qui
l’écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n’ai plus au monde
que ma fille et son fils pour m’aider à supporter les misères de la
vie; or, ma fille a besoin de silence et d’une absolue tranquillité...
Tous ceux qui sont venus jusqu’à présent pour se loger dans
l’appartement que vous voulez prendre, se sont rendus aux raisons et
à la prière d’un père au désespoir; il leur était indifférent de se
loger dans telle ou telle rue d’un quartier vraiment désert, et où les
logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à des prix
modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, et je vous en
supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement, je serais forcé
de partir, et d’aller hors barrière... D’abord, un déménagement peut me
coûter la vie de ma fille, dit-il d’une voix altérée; puis, ô qui sait
si les médecins qui déjà viennent voir ma fille pour l’amour de Dieu,
voudront passer les barrières!...

Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes de
larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression
devenue aujourd’hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, et se
couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et des
muscles.

—Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid d’un air
insinuant et sympathique.

—Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les noms,
ou, pour mieux dire, qui n’a pas de nom... Ma fortune a passé... Il
se reprit pour dire avec un de ces gestes qui n’appartiennent qu’aux
malheureux: Le peu d’argent que j’avais, car je me suis trouvé sans
fortune en 1830, renversé d’une haute position, enfin tout ce que je
possédais a été dévoré promptement par ma fille, qui déjà, monsieur,
avait ruiné sa mère et la famille de son mari... Aujourd’hui, la
pension que je touche suffit à peine à payer les nécessités de l’état
où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a usé chez moi la faculté
de pleurer ... J’ai subi mille tortures. Monsieur, je suis de granit
pour n’être pas mort, ou, plutôt, Dieu conserve le père à l’enfant
pour qu’elle ait une garde, une providence, car sa mère est morte
à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune homme, dans le moment où le
vieil arbre qui n’a jamais plié sent la hache de la misère, aiguisée
par la douleur, entamer le cœur... Et moi, qui n’ai jamais proféré de
plaintes, je vais vous parler de cette maladie, afin de vous empêcher
de venir dans cette maison, ou, si vous persistez, pour vous montrer la
nécessité de ne pas troubler notre repos... En ce moment, monsieur, ma
fille aboie comme un chien, jour et nuit!...

—Elle est folle! dit Godefroid.

—Elle a toute sa raison, et c’est une sainte, répondit le vieillard.
Vous allez tout à l’heure croire que je suis fou, quand je vous aurai
tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d’une mère qui jouissait
d’une excellente santé. Je n’ai dans ma vie aimé qu’une seule femme,
c’était la mienne; je l’ai choisie. J’ai fait un mariage d’inclination
en épousant la fille d’un des plus braves colonels de la garde
impériale, un Polonais, ancien officier d’ordonnance de l’empereur,
le brave général Tarlowski. Les fonctions que j’exerçais exigent une
grande pureté de mœurs; mais je n’ai pas le cœur fait à loger beaucoup
de sentiments, et j’ai fidèlement aimé ma femme, qui méritait un pareil
amour. Je suis père comme j’ai été mari, c’est tout vous dire en un
mot. Ma fille n’a jamais quitté sa mère, et jamais enfant n’a vécu plus
chastement, plus chrétiennement que cette chère fille. Elle est née
plus que jolie, belle; et son mari, jeune homme de mœurs duquel j’étais
sûr, car il était le fils d’un de mes amis, un président de cour
royale, n’a pu, certes, contribuer en rien à la maladie de ma fille.

Godefroid et monsieur Bernard firent une pause involontaire en se
regardant tous deux.

—Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes
personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s’est bien
passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi
maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La
seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires,
que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des
phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu’ils
consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d’un enfant
mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs.
La maladie commençait, la grossesse n’y était pour rien... Peut-être
êtes-vous étudiant en médecine?

Godefroid fit un geste qui pouvait s’interpréter par une affirmation,
tout aussi bien que par une négation.

—Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit monsieur Bernard,
un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon
gendre, qu’il a commencé la mélancolie dont il est mort, ma fille,
deux ou trois mois après, se plaignit d’une faiblesse générale qui
affectait particulièrement les pieds, lesquels, selon son expression,
lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s’est changée en
paralysie; mais quelle paralysie, monsieur! On peut plier les pieds à
ma fille sous elle, les tordre sans qu’elle le sente. Le membre existe
et n’a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui
ne se rapporte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous
avons cru à quelque maladie de l’épine dorsale. Médecins et remèdes
n’ont fait qu’empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus
bouger sans se démettre, soit les reins, soit les épaules ou les bras.
Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirurgien,
presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins
(car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur
place... le croiriez-vous, monsieur? trois ou quatre fois par jour!...
Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j’oubliais de vous dire
que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres,
il s’est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus
bizarres... Vous savez ce qu’est la catalepsie. Ainsi, elle restait
les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet
état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette
affection, et elle a eu jusqu’à des attaques de tétanos. Cette phase de
la maladie m’a suggéré l’idée d’employer le magnétisme à sa guérison,
lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut
d’une clairvoyance miraculeuse; son âme a été le théâtre de tous les
prodiges du somnambulisme, comme son corps est le théâtre de toutes les
maladies...

Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison.

—Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d’Helvétius,
suis un enfant du dix-huitième siècle, dit-il en continuant, sans faire
attention à l’expression des yeux de Godefroid, qui suis un fils de la
Révolution, je me moquais de tout ce que l’Antiquité et le Moyen Age
racontent des possédés; eh bien, monsieur, la possession peut seule
expliquer l’état dans lequel est mon enfant. Somnambule, elle n’a
jamais pu nous dire la cause de ses souffrances; elle ne les voyait
point, et toutes les méthodes de traitement qu’elle nous a dictées,
quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple,
elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé; puis elle
ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté
fortement et rougi au feu... de faire fondre le long de son dos de la
cire à cacheter...

Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient
sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme absolu, de
surdité complète, tout à coup l’ouïe et la parole lui reviennent.
Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l’usage de ses
mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perdus. Elle
a subi des symptômes et des attaques d’hydrophobie bien prononcés,
bien caractérisés. Non-seulement la vue de l’eau, le bruit de l’eau,
l’aspect d’un verre, d’une tasse, la mettaient en fureur, mais encore
elle a contracté l’aboiement des chiens, un aboiement mélancolique,
les hurlements qu’ils font entendre lorsqu’on joue de l’orgue. Elle a
été plusieurs fois à l’agonie et administrée, et elle revenait à la
vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d’esprit;
car les facultés de l’âme et du cœur sont encore inattaquées... Si
elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère,
qui n’ont pas pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur...
ce que je vous dis là n’est rien! Toutes les fonctions naturelles sont
perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges
aberrations des organes... Et c’est dans cet état que j’ai dû l’amener
de province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres
de Paris à qui je me suis adressé, Desplein, Bianchon et Haudry,
tous ont cru qu’on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors
très-énergiquement nié par les académies; et sans mettre la bonne foi
des médecins de la province et la mienne en doute, ils supposaient une
inobservation, ou si vous voulez, une exagération assez commune dans
les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer
d’avis, et c’est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites
dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé
cet état bizarre dans les _névroses_. La dernière consultation que ces
messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimer la médecine; ils
ont décidé qu’il fallait suivre la nature, l’étudier; et, depuis, je
n’ai plus eu qu’un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de
ce quartier. Il suffit, en effet, de faciliter les douleurs, de les
pallier, puisqu’on n’en connaît pas les causes.

Ici le vieillard s’arrêta comme oppressé de cette épouvantable
confidence.

—Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de
mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène nouveau ne
s’est produit. Elle souffre plus ou moins par le fait de ces attaques
nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; mais les
jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La
gêne où nous sommes, et qui n’a fait que s’accroître, nous a forcés de
quitter l’appartement que j’avais pris, en 1829, dans le quartier du
faubourg du Roule; et comme ma fille ne peut supporter le changement,
que deux fois déjà j’ai failli la perdre en l’emmenant à Paris et en
la transportant du quartier Beaujon ici, j’ai sur-le-champ pris le
logement où je suis, en prévision des malheurs qui n’ont pas tardé
longtemps à fondre sur moi; car, après trente ans de service, l’on m’a
fait attendre le règlement de ma pension jusqu’en 1833. Ce n’est que
depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à
tant de rigueurs celle de ne m’accorder que le minimum.

Godefroid fit un geste d’étonnement qui demandait une confidence
totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-le-champ,
non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel:

—Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache
un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience
ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre,
souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs
d’aucune politique... Non que je me repente d’avoir fait mon devoir,
ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui
n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux,
quoique différents; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une
peur passagère. L’instrument dont on s’est servi, quelque fidèle qu’il
soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l’un des
plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée,
comme je le fus du pouvoir impérial, et je suis dans la misère! Trop
fier pour tendre la main, jamais on ne songera que je souffre des maux
inouïs. Il y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne
ma fille, ou, si vous voulez, qui l’observe, m’a dit qu’il était hors
d’état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les quinze
jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car
les causes s’en trouvent dans un système inexplorable. Il m’a dit
d’avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais il
m’a fait observer que c’était un étranger, un Polonais réfugié, que
les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires dont
on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient très-savant,
très-habile. Seulement il est exigeant, défiant, il choisit ses
malades, il ne perd pas son temps; enfin, il est... communiste... il
se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin
deux fois inutilement, car nous n’avons pas encore eu sa visite, je
comprends pourquoi!...

—Pourquoi? dit Godefroid.

—Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu
que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n’ose pas me
présenter chez ce médecin: ma mise est trop peu d’accord avec ce
qu’on attend d’un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S’il
voit le grand-père dénué comme le voilà, lorsque le petit-fils s’est
montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins
nécessaires? Il agira comme on agit avec les pauvres... Et pensez, mon
cher monsieur, que j’aime ma fille pour toutes les douleurs qu’elle
m’a faites, de même que je l’aimais jadis pour toutes les félicités
qu’elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas! ce n’est
plus qu’une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi; le corps
n’existe plus, car elle a vaincu la douleur... Jugez quel spectacle
pour un père! Le monde pour ma fille, c’est sa chambre! il y faut des
fleurs qu’elle aime; elle lit beaucoup; et, quand elle a l’usage de
ses mains, elle travaille comme une fée... Elle ignore la profonde
misère dans laquelle nous sommes plongés... Aussi notre existence
est-elle si bizarre que nous ne pouvons admettre personne chez nous...
Me comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu’un voisin est
impossible? Je lui demanderais tant de choses que je lui aurais trop
d’obligations, et il me serait impossible de m’acquitter. D’abord le
temps me manque pour tout: je fais l’éducation de mon petit-fils, et
je travaille tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou
quatre heures par nuit.

—Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard qu’il avait
écouté patiemment, en l’observant avec une douloureuse attention, je
serai votre voisin, et je vous aiderai...

Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d’impatience même, car
il ne croyait à rien de bon des hommes.

—Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard
et les lui serrant avec une pieuse affection; mais comme je puis vous
aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils?

—Il va bientôt entrer à l’Ecole de droit, car il prendra la carrière
du Palais.

—Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an alors...

Le vieillard garda le silence.

—Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n’ai rien, mais
je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et si votre fille est
guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser
cet Halpersohn.

—Oh! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis
faire qu’une fois! s’écria le vieillard. Je vendrai la poire conservée
pour la soif!

—Vous garderez la poire...

—Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s’écria le vieillard en branlant
la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l’heure de la
bibliothèque, et comme j’ai vendu tous mes livres, je suis forcé d’y
aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens compte de ce bon
mouvement que vous venez d’avoir; mais nous verrons si vous m’accordez
les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que
j’attends de vous...

—Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin; car, voyez-vous,
Barbet n’est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps,
et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que
moi... Maintenant je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me
permettre de vous être utile...

—Et dans quel intérêt? s’écria le vieillard qui se disposait à
descendre les marches du cloître des Chartreux par où l’on passait
alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d’Enfer.

—N’avez-vous donc dans vos fonctions obligé personne?

Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux
pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie
en y cherchant l’action à laquelle il pourrait devoir une si rare
reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint
de doute.

—Allons, pour une première entrevue, il ne s’est pas extrêmement
effarouché, se dit l’Initié.

Godefroid se rendit aussitôt rue d’Enfer, à l’adresse indiquée par
monsieur Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère,
qui l’étonna beaucoup en lui assurant l’exactitude de tous les détails
donnés par monsieur Bernard sur la maladie de sa fille; et il obtint
l’adresse d’Halpersohn.

Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à
Chaillot, rue Marbœuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le
premier étage. Le général Roman Tarnowicki logeait au rez-de-chaussée,
et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de
ce petit hôtel, qui n’avait qu’un étage. Godefroid ne vit pas cette
fois le docteur, il apprit qu’il était allé assez loin en province,
appelé par un riche malade; mais il fut presque content de ne pas le
rencontrer; car dans sa précipitation, il avait oublié de se munir
d’argent et fut obligé de retourner à l’hôtel de La Chanterie pour en
prendre chez lui.

Ces courses et le temps de dîner à un restaurant de la rue de l’Odéon
firent atteindre à Godefroid l’heure où il devait entrer en possession
de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien n’était plus
misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les
deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer
des logements qu’on n’habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises,
les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de
ventes faites par autorité de justice, où l’usurier les avait gardés
pour son compte, en n’en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez
fréquent.

Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des
remercîments; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire de
surprise.

—Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher
monsieur Godefroid, dit-elle d’un air triomphant... Voilà de jolis
rideaux de soie et un lit en acajou _qui n’est pas piqué des vers_!...
il a appartenu au prince de Wissembourg, et vient de son hôtel. Quand
il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j’étais fille de cuisine
chez lui... De là, je suis entrée pour lors chez mon propriétaire.

Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son mois d’avance et
donna, d’avance aussi, les six francs qu’il devait à madame Vauthier
pour qu’elle fît son ménage. En ce moment il entendit aboyer, et s’il
n’avait pas été prévenu par monsieur Bernard, il aurait pu croire que
son voisin gardait un chien chez lui.

—Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...

—Oh! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n’y a plus que
cette semaine à souffrir. Monsieur Bernard ne pourra pas payer son
terme et il sera mis dehors... Mais c’est des gens bien singuliers,
allez! Je n’ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois, qu’est-ce
que je dis des mois? des six mois sans qu’on l’entende! c’est à croire
qu’ils n’ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la
dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle n’est pas sortie de
sa chambre depuis qu’elle est entrée... Le vieux monsieur Bernard
travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collége
Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans! C’est crâne,
çà! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé!..... Vous allez
les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne
mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent
des fleurs et des friandises pour la dame... Il faut que cette dame
soit bien mal, pour ne pas être sortie d’ici depuis qu’elle y est
entrée; et, à entendre monsieur Berton, le médecin qui vient la voir,
elle n’en sortira que les pieds en avant.

—Et que fait-il, ce monsieur Bernard?

—C’est un savant, à ce qu’il paraît; car il écrit, il va travailler
aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l’argent sur ce qu’il
compose.

—Qui! monsieur?

—Mon propriétaire, monsieur Barbet, l’ancien libraire, il était établi
depuis seize ans. C’est un Normand qui vendait de la salade dans les
rues et qui s’est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais, puis il a
eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... C’est une
manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu’il était comme
associé avec l’Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à
soie...

—Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dit
Godefroid.

—Est-ce que monsieur aurait le malheur d’en être un? demanda la veuve
Vauthier.

—Je n’en suis qu’au début, répondit Godefroid.

—Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux, restez-en là...
Journaliste, par exemple, je ne dis pas...

Godefroid ne put s’empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à cette
cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie. En se
couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briques rouges qui
n’avaient pas seulement été mises en couleur, et tendue d’un papier
à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulement son petit
appartement de la rue Chanoinesse, mais encore la société de madame
de La Chanterie. Il sentit en son âme un grand vide. Il avait déjà
pris des habitudes d’esprit, et il ne se souvint pas d’avoir éprouvé
de pareils regrets pour quoi que ce soit de sa vie antérieure. Cette
comparaison si courte fut d’un effet prodigieux sur son âme; il comprit
que nulle vie ne pouvait valoir celle qu’il voulait embrasser, et sa
résolution de devenir un émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans
avoir la vocation, il eut la volonté.

Le lendemain, Godefroid, habitué par sa nouvelle vie à se lever de
très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune homme d’environ dix-sept
ans, vêtu d’une blouse, qui revenait sans doute d’une fontaine publique
en tenant une cruche pleine d’eau dans chaque main. La figure de ce
jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments,
et jamais Godefroid n’avait rien observé de si naïf, mais aussi rien
de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la
misère, par l’étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit-fils
de monsieur Bernard était remarquable par un teint d’une excessive
blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. Il fit
trois voyages; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf
que Godefroid avait demandée la veille, car l’hiver tardif de 1838
commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la
nuit.

Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce
bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance,
causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni
la charge qu’il allait monter. Il était facile de deviner que le froid
venu subitement causait des inquiétudes au petit-fils de monsieur
Bernard, et que la vue de ce bois, autant que le ciel grisâtre, lui
rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune
homme, comme s’il se fût reproché de perdre un temps précieux, reprit
ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. Il était en
effet sept heures et demie, et en les entendant sonner à la cloche
du couvent de la Visitation, il songea qu’il fallait être au collége
Louis-le-Grand à huit heures et demie.

Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame
Vauthier qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, en sorte
que Godefroid fut témoin d’une scène qui eut lieu sur le palier. Un
jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de
monsieur Bernard, sans avoir fait venir personne, car sa sonnette était
enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune
homme en lui demandant de l’argent dû pour la location des fleurs qu’il
fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, monsieur Bernard parut.

—Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l’heure d’aller au
collége est venue.

Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce de son
appartement où se voyaient des fleurs dans des jardinières, puis il
ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid
était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait
le bois dans la première pièce. Le jardinier s’était tu devant monsieur
Bernard qui, vêtu d’une robe de chambre en soie couleur violette,
boutonnée jusqu’au menton, avait un air imposant.

—Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier,
dit monsieur Bernard.

—Soyez juste, mon cher monsieur, dit le jardinier; vous deviez me
payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que
je n’ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes
habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre
argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens. Nous
avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche
que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra
pas non plus ce matin: vous lui devez trente francs, et elle aime mieux
ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, ma femme! si
on l’écoutait, le commerce ne serait pas possible. C’est pour cela que
moi qui n’entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...

En ce moment, Auguste sortit, vêtu d’un méchant petit habit vert et
d’un pantalon en drap de même couleur, d’une cravate noire et de bottes
usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une
détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop
étroits; en sorte que l’étudiant semblait devoir les faire craquer
au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours
recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages,
y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de
l’indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d’Auguste, qui
s’en alla, mordant un morceau de pain rassis, où ses belles et fortes
dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet
du boulevard Mont-Parnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant
ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d’une casquette
aussi trop petite pour sa forte tête, d’où s’échappait sa magnifique
chevelure noire.

En passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un
regard d’une effroyable tristesse; car il le voyait aux prises avec
une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient
terribles. Pour laisser place à l’élève de philosophie, le jardinier
se recula jusqu’à la porte de Godefroid; et au moment où cet homme
se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le
palier, en sorte que le créancier recula jusqu’à la fenêtre.

—Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que monsieur
Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances?

—Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s’est trouvé plein...

—Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.

—Restez! s’écria Godefroid, en s’adressant au jardinier. Et vous,
mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant monsieur Bernard, que cette
injure atroce trouvait insensible, s’il vous convient de vous expliquer
dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.

Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un coup d’œil
qui contenait mille remercîments.

—Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si rude pour
monsieur, qui d’abord est un vieillard et à qui vous avez l’obligation
de me voir loger ici.

—Ah bah! s’écria la veuve.

—Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s’aident pas entre eux,
qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier, je soufflerai mon
feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois dans votre cave, je crois
que vous en aurez bien soin.

Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le bois à
serrer, venait de donner pâture à son avidité.

—Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui fit un signe au
jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.

Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s’assit.

—Voyons, mon cher, les riches ne payent pas aussi régulièrement
que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne homme pour
quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les six mois, et il ne
peut pas vous faire une délégation pour une si misérable somme; mais
moi j’avancerai l’argent, si vous le voulez absolument.

—Monsieur Bernard a touché l’argent de sa pension, il y a vingt jours
environ, et il ne m’a pas payé... Je serais fâché de lui faire de la
peine...

—Comment, vous lui fournissez des fleurs depuis...

—Oui, monsieur, depuis six ans, et il m’a toujours bien payé.

Monsieur Bernard, qui prêtait l’oreille à tout ce qui se passait chez
lui, sans écouter cette discussion, entendit des cris à travers les
cloisons, et il s’en alla tout effrayé, sans dire mot.

—Allons! allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs, vos plus
belles fleurs, ce matin même, à monsieur Bernard, et que votre femme
envoie de bons œufs et du lait; je vous payerai ce soir, monsieur.

Cartier regarda singulièrement Godefroid.

—Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m’a fait
prévenir de me dépêcher, si je voulais être payé, dit-il. Ni elle, ni
moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi des gens qui
mangent du pain, qui ramassent des épluchures de légumes, des restes
de carottes, de navets et de pommes de terre au coin des portes des
restaurateurs... oui, monsieur, j’ai surpris le petit avec un vieux
cabas qu’il emplissait... eh bien! pourquoi ces gens-là dépensent près
de cent francs par mois de fleurs... On dit que le vieux n’a que trois
mille francs de pension.

—En tout cas, répliqua Godefroid, ce n’est pas à vous à trouver
mauvais qu’ils se ruinent en fleurs.

—Oui, monsieur, pourvu que je sois payé.

—Apportez-moi votre mémoire.

—Très-bien, monsieur... dit le jardinier avec une teinte de respect.
Monsieur veut sans doute voir la dame cachée...

—Allons! mon cher ami, vous vous oubliez! répliqua sèchement
Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles fleurs pour
remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous pouvez me donner à
moi de bonne crème et des œufs frais, vous aurez ma pratique et j’irai
voir ce matin votre établissement.

—C’est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j’expose au
Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le
boulevard, derrière le jardin de la Grande-Chaumière.

—Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus riche que
je ne le suis... Ayez donc des égards pour nous, car qui sait si nous
n’aurons pas quelque besoin les uns des autres?

Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid.

—J’ai pourtant été comme cela! se dit Godefroid en soufflant son
feu. Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui: commère,
curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas
savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer,
et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir
se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit être au moins
lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue à toutes
les époques la scène de monsieur Dimanche! Encore un instant et je me
faisais un ami du sieur Cartier.

Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid qui prouve
combien ses idées étaient changées depuis quatre mois.

—Pardon, mon voisin, dit-il d’une voix troublée, je vois que vous
venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m’a salué poliment. En
vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir envoyé exprès ici,
pour nous, au moment même où nous succombions. Hélas! une indiscrétion
de cet homme vous a fait deviner bien des choses. Il est vrai que j’ai
touché le semestre de ma pension il y a quinze jours, mais j’avais des
dettes plus pressantes que celles-là, et il a fallu réserver la somme
de notre loyer, sous peine d’être chassés d’ici. Vous à qui j’ai confié
l’état dans lequel est ma fille et qui l’avez entendue...

Il regarda d’un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif.

—Eh bien! jugez si ce ne serait pas le coup de la mort... car il
faudrait la mettre dans un hôpital... Mon petit-fils et moi, nous
redoutions cette matinée, et ce n’était pas Cartier que nous craignions
le plus, mais le froid...

—Mon cher monsieur Bernard, j’ai du bois, prenez-en, reprit Godefroid.

—Comment, s’écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services?...

—En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et en
m’accordant toute confiance.

—Mais quels sont mes droits à tant de générosité? demanda monsieur
Bernard redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils,
sont vaincues! s’écria-t-il, car nous sommes déjà descendus à des
explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons. Les
malheureux n’ont pas de créanciers; il faut, pour en avoir, une
certaine splendeur extérieure que nous avons perdue... Mais je n’ai pas
encore abdiqué mon bon sens, ma raison... ajouta-t-il comme s’il se fût
parlé à lui-même.

—Monsieur, répondit sérieusement Godefroid, le récit que vous m’avez
fait hier tirerait des larmes à un usurier.

—Non, non, car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule sur ma
misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne servante...

—Comment peut-il spéculer sur vous? demanda Godefroid.

—Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille peut
avoir froid, et puisque vous le permettez, je suis dans une situation à
recevoir l’aumône de mon plus cruel ennemi...

—Je vais vous porter du bois, dit Godefroid qui traversa le palier en
tenant une dizaine de bûches qu’il déposa dans la première pièce de
l’appartement du vieillard.

Monsieur Bernard en avait pris autant, et quand il vit cette petite
provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment
imbécile par lequel les gens sauvés d’un danger mortel, et qui leur
semble inévitable, expriment leur joie, car il y a de la terreur encore
dans cette joie.

—Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans aucune
défiance, et quand votre fille sera sauvée, quand vous serez heureux,
je vous expliquerai tout; mais jusque-là laissez-moi faire... Je suis
allé chez le médecin juif, et malheureusement Halpersohn est absent; il
ne revient que dans deux jours...

En ce moment une voix qui parut être à Godefroid et qui réellement
était d’un timbre frais et mélodieux, cria: —Papa! papa! sur deux
notes expressives.

En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans les
rainures de la porte qui faisait face à la porte d’entrée, les lignes
blanches d’une peinture soignée qui révélaient de grandes différences
entre la chambre de la malade et les autres pièces de ce logement; mais
sa curiosité si vivement excitée fut alors portée au plus haut degré,
sa mission de bienfaisance n’était plus qu’un prétexte, le but fut de
voir la malade. Il se refusait à croire qu’une créature douée d’une
semblable voix pût être un objet de dégoût.

—Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa!... disait la voix.
Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n’en avez... à votre
âge!... Mon Dieu!...

—Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que d’autres que ton
fils et moi te servent.

Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte, ou plutôt
devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir la
vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation réelle
de son père et de son fils. La douillette de soie de monsieur Bernard,
les fleurs et sa conversation avec Cartier avaient déjà donné quelques
soupçons à Godefroid qui restait là, presque hébété de ce prodige
d’amour paternel. Le contraste entre la chambre de la malade telle
qu’il se la figurait et le reste, était d’ailleurs étourdissant. Qu’on
en juge!

Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée
entr’ouverte, Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en bois
peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies d’une
paillasse et d’un petit matelas mince, sur lesquels il n’y avait qu’une
couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le couvercle
desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel se voyait une
dizaine de mottes, eût expliqué le dénûment de monsieur Bernard sans
les autres détails tout à fait en harmonie avec cet horrible poêle.

En avançant d’un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres
ménages: des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de terre
dans de l’eau sale. Deux tables en bois noirci, chargées de papiers,
de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue Notre-Dame
des Champs, indiquaient les occupations nocturnes du père et du fils.
Il y avait sur les deux tables deux chandeliers en fer battu comme en
ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid aperçut des chandelles du
moindre prix, c’est-à-dire de celles dont la livre se compose de huit
chandelles.

Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient
deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes, un bol,
des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de vermeil et
d’acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade.

Le poêle était allumé, l’eau contenue dans le fourneau fumait
faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans doute le linge et
les effets de la fille de monsieur Bernard; car sur le lit du père, il
vit l’habillement qu’il lui avait vu la veille posé en travers en façon
de couvre-pied.

D’autres hardes, placées de la même manière sur le lit du petit-fils,
faisaient présumer que toute leur garde-robe était là; car, sous le
lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé sans doute
rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats. Un pain
de six livres entamé se voyait sur une planche au-dessus de la table.
Enfin c’était la misère à son dernier période, la misère parfaitement
organisée, avec la froide décence du parti pris de la supporter; la
misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne peut pas tout faire chez
elle, et qui alors intervertit les usages de tous ses pauvres meubles.
Aussi une odeur forte et nauséabonde s’exhalait-elle de cette pièce,
rarement nettoyée.

L’antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins convenable, et
il devina qu’elle servait à cacher les horreurs de celle où demeuraient
le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue d’un papier
quadrillé dans le genre écossais, était garnie de quatre chaises
en noyer, d’une petite table, et ornée de la gravure en couleur du
portrait de l’Empereur, fait par Horace Vernet; du portrait de Louis
XVIII, de celui de Charles X et du prince Poniatowski, sans doute l’ami
du beau-père de monsieur Bernard. La fenêtre était décorée de rideaux
en calicot bordés de bandes rouges et à franges.

Godefroid, qui surveillait Népomucène, l’entendant monter une charge de
bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans l’antichambre
de monsieur Bernard, et, par une attention qui prouvait quelques
progrès chez l’Initié, il ferma la porte du taudis pour que le garçon
de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère du vieillard.

L’antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines des
plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes trois en
bois de palissandre, et d’une grande élégance; aussi Népomucène ne
put-il s’empêcher de dire, après avoir posé son bois sur le carreau:

—Est-ce gentil!... Ça doit-il coûter cher!...

—Jean! ne faites donc pas tant de bruit!... cria monsieur Bernard.

—Entendez-vous? dit Népomucène à Godefroid. Il est _toqué_ pour sûr,
le vieux bonhomme!...

—Sais-tu comment tu seras à son âge?...

—Oh! que oui! je le sais! répondit Népomucène. Je serai dans un
sucrier.

—Dans un sucrier?...

—Oui, l’on aura sans doute fait du noir avec mes os. J’ai vu les
charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher
du noir pour leurs fabriques; et ils m’ont dit qu’ils en employaient à
faire le sucre.

Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse
philosophique.

Godefroid tira discrètement la porte de monsieur Bernard et le laissa
seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps avait
fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée de
Félicité. Godefroid, plongé dans ses réflexions, regardait le feu de
sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère qui
contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait aussi les
joies ineffables des mille triomphes remportés par l’amour filial et
paternel. C’était comme des perles semées sur de la bure.

—Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités! se
disait-il. Quelle belle vie que celle où l’on épouse de pareilles
existences?... où l’âme en pénètre les causes et les effets en y
remédiant, en calmant les douleurs, en aidant au bien?... Aller
ainsi s’incarner au malheur, s’initier à de tels intérieurs! Agir
perpétuellement dans les drames renaissants dont la peinture nous
charme chez les auteurs célèbres... Je ne croyais pas que le Bien fût
plus piquant que le Vice.

—Monsieur est-il content?... demanda madame Vauthier qui, aidée de
Félicité, venait d’apporter la table près de Godefroid.

Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait,
accompagnée d’une omelette fumante, de beurre frais et de petits radis
roses.

—Où diable avez-vous pêché des radis?... demanda Godefroid.

—Ils m’ont été donnés par monsieur Cartier, répondit-elle, j’en ai
fait hommage à monsieur.

—Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les jours? dit
Godefroid.

—Dame! monsieur, soyez juste; il est bien difficile de vous le fournir
pour moins de trente sous.

—Va pour trente sous! dit Godefroid; mais d’où vient qu’on ne demande
que quarante-cinq francs par mois pour le dîner, à côté d’ici, chez
madame Machillot, ce qui fait trente sous par jour?...

—Oh! quelle différence, monsieur, de préparer à dîner pour quinze
personnes, ou de vous aller chercher tout ce qu’il faut pour un
déjeuner! Voyez! un petit pain, des œufs, du beurre, allumer le feu,
du sucre, du lait, du café... Songez qu’on vous demande seize sous
pour une simple tasse de café au lait sur la place de l’Odéon, et vous
donnez un ou deux sous au garçon!... Ici, vous n’avez aucun embarras;
vous déjeunez chez vous en pantoufles.

—Allons, c’est bien, répondit Godefroid.

—Sans madame Cartier, qui me fournit le lait et les œufs, les herbes,
je ne m’en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement, monsieur.
Ah! c’est une belle chose! Ils occupent cinq garçons jardiniers,
et Népomucène y va tirer de l’eau tout l’été; on me le loue pour
arroser... Ils font beaucoup d’argent avec les melons et les fraises...
Il paraît que monsieur s’intéresse beaucoup à monsieur Bernard?...
demanda d’une voix douce la veuve Vauthier, car pour répondre comme
cela de leurs dettes... Monsieur ne sait peut-être pas tout ce
qu’ils doivent... Il y a la dame du cabinet de lecture de la place
Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre jours pour trente
francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu! lit-elle, cette pauvre
dame malade! Elle lit, elle lit! Enfin, à deux sous le volume, trente
francs en trois mois...

—C’est cent volumes par mois! dit Godefroid...

—Ah! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain de
madame!... reprit la veuve Vauthier. C’est pour le thé, car elle ne vit
que de thé cette dame! elle en prend deux fois par jour, et deux fois
par semaine il lui faut des douceurs... Elle est friande! Le vieux lui
achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier de la rue de Bussy.
Oh! quand il s’agit d’elle, il ne regarde à rien. Il dit que c’est sa
fille!... Plus souvent qu’on fait tout ce qu’il fait, à son âge, pour
sa fille!... Il s’extermine, lui et son Auguste, pour elle... Monsieur
est-il comme moi? Je donnerais bien vingt francs pour la voir. Monsieur
Berton dit que c’est un monstre, une chose à montrer pour de l’argent.
Ils ont bien fait de venir dans un quartier comme le nôtre, où il
n’y a point de monde... Comme ça, monsieur compte dîner chez madame
Machillot?...

—Oui, je compte aller m’arranger là...

—Monsieur, ce n’est pas pour vous détourner de cette intention; mais,
gargote pour gargote, vous feriez mieux d’aller dîner rue de Tournon;
vous ne seriez point engagé pour un mois et vous auriez un meilleur
ordinaire...

—Où, rue de Tournon?

—Chez le successeur de la mère Girard... C’est là que vont souvent ces
messieurs d’en haut, et ils sont contents, mais contents comme il n’est
pas possible.

—Eh bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j’irai dîner là...

—Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l’air de bonhomie
que Godefroid prenait avec intention, là, sérieusement, est-ce que
vous seriez assez _jobard_ pour vouloir payer les dettes de monsieur
Bernard!... Ça me ferait bien du chagrin; car, songez, mon brave
monsieur Godefroid, qu’il a bien près de soixante-dix ans, qu’après
lui, bernique! plus de pension. Et avec quoi serez-vous remboursé?...
Les jeunes gens sont bien imprudents! Savez-vous qu’il doit plus de
mille écus?

—Et à qui? demanda Godefroid.

—Oh! à qui? ce n’est pas mes affaires, répondit mystérieusement la
Vauthier; suffit qu’il les doit, et, entre nous, il n’est pas à la
noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à cause
de cela...

—Mille écus! répéta Godefroid; ah! soyez bien tranquille, si j’avais
mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous, je ne
puis pas voir la souffrance des autres, et pour quelques cents francs
que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un homme en cheveux
blancs! a du pain et du bois... Que voulez vous! on perd cela souvent
aux cartes... Mais trois mille francs... y pensez-vous, bon Dieu!...

La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid, laissa
paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui confirma
les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que cette vieille
était le complice d’une trame ourdie contre le pauvre monsieur Bernard.

—C’est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre dans la
tête! Vous allez me dire que je suis bien curieuse! mais en vous voyant
hier causant avec monsieur Bernard, je me suis figuré que vous étiez
commis de librairie, car c’est ici le quartier. J’ai logé un prote
d’imprimerie, que son imprimerie était rue de Vaugirard, et il avait le
même nom que vous...

—Qu’est-ce que cela vous fait, mon état? dit Godefroid.

—Bah! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas, reprit la
Vauthier, je le saurai toujours... Voilà monsieur Bernard, par exemple,
eh bien! pendant dix-huit mois je n’ai rien su de ce qu’il était; mais
le dix-neuvième mois j’ai fini par découvrir qu’il avait été magistrat,
juge ou n’importe quoi dans la justice, et qu’il écrit là-dessus...
Qu’y gagne-t-il? Je le dis! Et s’il me l’avait confié, je me tairais.
Voilà!

—Je ne suis pas encore commis libraire, mais je le serai peut-être
bientôt.

—Là, je m’en doutais, dit vivement la veuve Vauthier en se retournant
et quittant le lit qu’elle faisait pour avoir un prétexte de rester
avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l’herbe sous le pied
à... Bon! un _homme_ averti en vaut deux...

—Halte-là, s’écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier et la
porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là-dedans?

—Tiens! tiens! reprit la vieille en guignant Godefroid, vous êtes
fièrement malin, tout de même!

Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis elle
revint s’asseoir sur une chaise devant le feu.

—Ma parole d’honneur, comme je m’appelle Vauthier, je vous ai pris
pour un étudiant, jusqu’à ce que je vous ai vu donnant votre bois
au père Bernard. Ah! vous êtes un finaud! Nom d’une pipe, êtes-vous
comédien?... je vous prenais pour un _jobard_! Voyons, m’assurez-vous
mille francs? Aussi vrai que le jour nous éclaire, mon vieux Barbet et
monsieur Métivier m’ont promis cinq cents francs pour veiller au grain.

—Eux! cinq cents francs!... Allons donc! s’écria Godefroid, deux cents
tout au plus, la mère, et encore _promis_... et vous ne les assignerez
pas!... Si vous me mettiez à même d’avoir l’affaire qu’ils veulent
faire avec monsieur Bernard, moi je donnerais quatre cents francs!...
Voyons, où en sont-ils?

—Mais ils ont donné quinze cents francs sur l’ouvrage, et le vieux a
reconnu devoir mille écus... Ils lui ont lâché cela cent francs à cent
francs... en s’arrangeant pour le laisser dans la misère... C’est eux
qui lui déchaînent les créanciers, ils ont envoyé pour sûr Cartier...

Là, Godefroid, par un regard plein d’une ironique perspicacité jeté sur
la Vauthier, lui fit voir qu’il comprenait le rôle qu’elle jouait au
profit de son propriétaire.

Cette phrase fut un double trait de lumière pour lui, car la scène
assez singulière qui s’était passée entre le jardinier et lui
s’expliquait aussi.

—Oh! reprit-elle, ils le tiennent; car où trouvera-t-il jamais
mille écus! Ils comptent lui offrir cinq cents francs le jour où il
leur remettra l’ouvrage, et cinq cents francs par chaque volume mis
en vente... L’affaire est faite au nom d’un libraire que ces deux
messieurs ont établi sur le quai des Augustins...

—Ah! le petit chose?

—Oui, c’est cela, Morand, l’ancien commis de monsieur... Il paraît
qu’il y a bien de l’argent à gagner?

—Oh! il y a bien de l’argent à y mettre, répondit Godefroid en faisant
une moue significative.

On frappa doucement à la porte, et Godefroid, très-heureux de
l’interruption, se leva pour aller ouvrir.

—Ce qui est dit, est dit, mère Vauthier, fit Godefroid en voyant
monsieur Bernard.

—Monsieur Bernard, s’écria-t-elle, j’ai une lettre pour vous...

Le vieillard redescendit quelques marches.

—Eh! non, je n’ai pas de lettre, monsieur Bernard. Je voulais
seulement vous dire de vous méfier de ce petit jeune homme, c’est un
libraire.

—Ah! tout s’explique, se dit en lui-même le vieillard.

Et il revint chez son voisin la physionomie entièrement changée.

L’expression de froideur calme avec laquelle monsieur Bernard se
montra, contrastait tellement avec l’air affable et ouvert produit par
l’expression de la reconnaissance, que Godefroid fut frappé d’un si
subit changement.

—Monsieur, pardonnez-moi de venir troubler votre repos; mais depuis
hier vous me comblez, et le bienfaiteur crée des droits à l’obligé.

Godefroid s’inclina.

—Moi qui, depuis cinq ans, ai souffert la passion de Jésus-Christ,
tous les quinze jours! Moi qui, pendant trente-six ans, ai représenté
la Société, le Gouvernement, qui étais alors la Vengeance publique,
et qui, vous le devinez, n’avais plus d’illusions... non je n’ai plus
que des douleurs. Eh! bien, monsieur, l’attention que vous avez eue de
fermer la porte du chenil où mon petit-fils et moi nous couchons, cette
petite chose a été pour moi le verre d’eau dont parle Bossuet... Oui,
j’ai retrouvé dans mon cœur... dans ce cœur épuisé, qui ne fournit plus
de larmes, comme mon corps ne fournit plus de sueur, j’ai retrouvé la
dernière goutte de cet élixir qui, dans la jeunesse, nous fait voir
en beau toutes les actions humaines, et je venais vous tendre cette
main, que je ne tends qu’à ma fille; je venais vous apporter cette rose
céleste de la croyance au bien...

—Monsieur Bernard, dit Godefroid en se souvenant des leçons du
bonhomme Alain, je n’ai rien fait dans le but de me voir l’objet de
votre reconnaissance... Vous vous trompez en ceci...

—Ah! voilà de la franchise! reprit l’ancien magistrat. Eh bien! cela
me plaît. J’allais vous réprimer... pardon! je vous estime. Ainsi,
vous êtes libraire, et vous êtes venu pour enlever mon ouvrage à la
compagnie Barbet, Métivier et Morand... Tout est expliqué. Vous me
faites des avances comme ils m’en ont fait; seulement vous y mettez de
la grâce.

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        LA MÈRE VAUTHIER. LE BARON BOURLAC.

    Je voulais seulement vous dire de vous méfier de ce
    jeune homme.

                                              (L’INITIÉ.)]

—C’est la Vauthier qui vient de vous dire que je suis un commis
libraire? demanda Godefroid au vieillard.

—Oui, répondit-il.

—Eh bien, monsieur Bernard, pour savoir ce que je puis vous _donner_
au-dessus de ce que vous _offrent_ ces messieurs, il faudrait me dire
les conditions que vous avez faites avec eux.

—C’est juste, reprit l’ancien magistrat, qui parut heureux de se voir
l’objet de cette concurrence à laquelle il ne pouvait que gagner.
Savez-vous quel est l’ouvrage?

—Non, je sais seulement qu’il y a une bonne affaire.

—Il n’est que neuf heures et demie, ma fille a déjeuné, mon petit-fils
Auguste ne revient qu’à dix heures trois quarts, Cartier n’apportera
les fleurs que dans une heure; nous pouvons causer... Monsieur...
monsieur qui?

—Godefroid.

—Monsieur Godefroid, l’œuvre dont il s’agit a été conçue par moi
en 1825, à l’époque où, frappé de la destruction persistante de la
propriété immobilière, le ministère proposa cette loi sur le droit
d’aînesse qui fut rejetée. J’avais remarqué certaines imperfections
dans nos codes et dans les institutions fondamentales de la France.
Nos codes ont été l’objet de travaux importants; mais tous ces
traités n’étaient que de la jurisprudence; personne n’avait osé
contempler l’œuvre de la Révolution, ou de Napoléon, si vous voulez,
dans son ensemble, étudier l’esprit de ces lois, les juger dans
leur application. C’est là mon ouvrage en gros; il est intitulé
provisoirement: _Esprit des lois nouvelles_; il embrasse les lois
organiques aussi bien que les codes, tous les codes; car nous avons
bien plus de cinq codes: aussi mon livre a-t-il cinq volumes et un
volume de citations, de notes, de renvois. J’ai pour trois mois encore
de travaux. Le propriétaire de cette maison, ancien libraire, sur
quelques questions que je lui ai faites, a deviné, flairé, si vous
voulez, la spéculation. Moi, primitivement, je ne pensais qu’au bien de
mon pays. Ce Barbet m’a circonvenu... Vous allez vous demander comment
un libraire a pu entortiller un vieux magistrat; mais, monsieur, vous
connaissez mon histoire, et cet homme est un usurier; il a le coup
d’œil et le savoir-faire de ces gens-là... Son argent a toujours
talonné mes besoins... Il s’est toujours trouvé le jour où le désespoir
me livrait sans défense.

—Eh! non, mon cher monsieur, dit Godefroid. Il a tout bonnement un
espion dans la mère Vauthier; mais les conditions, voyons?... dites-les
nettement.

—On m’a prêté quinze cents francs, représentés aujourd’hui par trois
lettres de change de mille francs, et ces trois mille francs sont
hypothéqués par un traité sur la propriété de mon ouvrage, dont je ne
peux disposer qu’en remboursant les lettres de change, et les lettres
de change sont protestées, il y a jugement contradictoire... Voilà,
monsieur, les complications de la misère... Dans la plus modeste
évaluation, la première édition de cette œuvre immense, l’œuvre de dix
ans de travaux et de trente-six ans d’expérience, vaudrait bien dix
mille francs... Eh bien, il y a cinq jours, Morand me proposait mille
écus et mes lettres de change acquittées pour la toute propriété...
Comme je ne saurais trouver trois mille deux cent quarante francs, il
faudra, si vous ne vous interposez entre eux et moi, leur céder... Ils
ne se sont pas contentés de mon honneur; ils ont voulu, pour plus de
garantie, des lettres de change protestées, et arrivées à l’exercice de
la contrainte par corps. Si je rembourse, ces usuriers auront doublé
leurs fonds; si je traite, ils auront une fortune, car l’un d’eux
est un ancien marchand de papier, et Dieu sait combien ils peuvent
restreindre les frais de la fabrication. Et comme ils ont mon nom, ils
savent que le placement de dix mille exemplaires est assuré.

—Comment, monsieur, vous, ancien magistrat!...

—Que voulez-vous? pas un ami! pas un souvenir!... Et j’ai sauvé bien
des têtes, si j’en ai fait tomber!... Enfin! ma fille, ma fille, de qui
je suis la garde-malade! à qui je tiens compagnie, car je ne travaille
que pendant la nuit... Ah! jeune homme, il n’y a que les malheureux qui
puissent être les juges de la misère... Aujourd’hui je trouve que jadis
j’étais trop sévère.

—Monsieur, je ne vous demande pas votre nom. Je ne puis pas disposer
de mille écus, surtout en payant Halpersohn et vos petites dettes; mais
je vous sauverai si vous jurez de ne pas disposer de votre ouvrage sans
que j’en sois averti; car il est impossible de faire une affaire aussi
importante que celle-là sans consulter les gens du métier. Mes patrons
sont puissants, et je puis vous promettre le succès si vous pouvez me
promettre le plus profond secret, même avec vos enfants, et me tenir
votre promesse...

—Le seul succès que je veuille obtenir, c’est la santé de ma pauvre
Vanda; car, monsieur, de telles souffrances, dans le cœur d’un père,
éteignent tout autre sentiment, et l’amour de la gloire n’est plus rien
pour qui voit la tombe entr’ouverte.

—Je viendrai vous voir ce soir; l’on attend Halpersohn de moment en
moment, et je me suis promis d’aller voir tous les jours s’il arrive...
Je vais employer pour vous toute cette journée.

—Ah! si vous étiez la cause de la guérison de ma fille, monsieur...
monsieur, je voudrais vous donner mon ouvrage!...

—Monsieur, dit Godefroid, je ne suis pas libraire!...

Le vieillard fit un geste de surprise.

—Que voulez-vous, je l’ai laissé croire à la vieille Vauthier pour
bien connaître les piéges qui vous étaient tendus...

—Qui donc êtes-vous?...

—Godefroid! répondit l’Initié. Et comme vous me permettrez de vous
offrir de quoi mieux vivre, vous pouvez, ajouta-t-il en souriant, me
nommer Godefroid de Bouillon.

L’ancien magistrat était trop ému pour rire de cette plaisanterie. Il
tendit la main à Godefroid, et lui serra la main que son voisin lui
présentait.

—Vous voulez garder l’incognito?... dit l’ancien magistrat en
regardant Godefroid avec une tristesse mélangée d’inquiétude.

—Permettez-le moi?...

—Eh bien, faites comme vous voudrez!... Et venez ce soir; vous verrez
ma fille, si son état le permet...

C’était évidemment la plus grande concession que le pauvre père
pût faire; et, au regard de remercîment que lui jeta Godefroid, le
vieillard eut la satisfaction de se voir compris.

Une heure après, Cartier vint avec d’admirables fleurs, renouvela
lui-même les jardinières, y mit de la mousse fraîche, et Godefroid paya
la facture, de même qu’il paya la note du cabinet de lecture qui fut
envoyée quelques instants après. Les livres et les fleurs, c’était le
pain de cette pauvre femme malade ou plutôt torturée, qui se contentait
de si peu d’aliments.

En pensant à cette famille entortillée par le malheur comme celle de
Laocoon (image sublime de tant d’existences!) Godefroid, qui s’en alla
vers la rue Marbœuf en se promenant, se sentait au cœur encore plus de
curiosité que de bienfaisance. Cette malade entourée de luxe dans une
affreuse misère lui faisait oublier les détails horribles de la plus
bizarre de toutes les affections nerveuses, et qui fort heureusement
est une violente exception constatée par quelques historiens; un de
nos plus babillards chroniqueurs, Tallemant des Réaux, en cite un
exemple. On aime à se figurer les femmes, élégantes jusque dans leurs
plus terribles souffrances; aussi Godefroid se promettait-il comme
un plaisir de pénétrer dans cette chambre, où le médecin, le père
et le fils étaient seuls entrés depuis six ans. Néanmoins il finit
par se gourmander de sa curiosité. Le néophyte comprit même que ce
sentiment si naturel finirait par s’éteindre à mesure qu’il exercerait
son bienfaisant ministère, à force de voir de nouveaux intérieurs, de
nouvelles plaies.

On arrive en effet à la divine mansuétude que rien n’étonne et ne
surprend, de même qu’en amour, on arrive à la quiétude sublime du
sentiment, sûr de sa force et de sa durée, par une constante pratique
des peines et des douceurs.

Godefroid apprit qu’Halpersohn était arrivé dans la nuit; mais, dès
le matin, il avait été forcé de monter en voiture et d’aller voir ses
malades qui l’attendaient. La portière dit à Godefroid de venir le
lendemain avant neuf heures.

En se souvenant de la recommandation de monsieur Alain sur la
parcimonie qu’il fallait apporter dans ses dépenses personnelles,
Godefroid alla dîner pour vingt-cinq sous rue de Tournon, et fut
récompensé de son abnégation en s’y trouvant au milieu de compositeurs
et de correcteurs d’imprimerie. Il entendit une discussion sur les prix
de fabrication, à laquelle il prit part, et il apprit qu’un volume
in-octavo, composé de quarante feuilles, tiré à mille exemplaires,
ne coûtait pas plus de trente sous l’exemplaire dans les meilleures
conditions de fabrication. Il se proposa d’aller s’informer des prix
auxquels les libraires de jurisprudence vendaient leurs volumes, afin
d’être dans le cas de soutenir une discussion avec les libraires qui
tenaient monsieur Bernard dans leurs mains, s’il se rencontrait avec
eux.

Vers sept heures du soir il revint au boulevard du Montparnasse par
les rues de Vaugirard, Madame et de l’Ouest, et il reconnut combien
ce quartier était désert, car il n’y vit personne. Il est vrai que le
froid sévissait, la neige tombait à gros flocons, et les voitures ne
faisaient aucun bruit sur les pavés.

—Ah! vous voilà, monsieur! dit la veuve Vauthier en voyant Godefroid;
si j’avais su que vous viendriez de si bonne heure, j’aurais fait du
feu.

—C’est inutile, répondit Godefroid en voyant que la Vauthier le
suivait; je passerai la soirée chez monsieur Bernard...

—Ah! bien, vous êtes donc son cousin, que vous voilà dès le second
jour à pot et à rôt avec lui... Je croyais que monsieur achèverait la
conversation que nous avions commencée.

—Ah! les quatre cents francs! dit Godefroid tout bas à la veuve.
Écoutez, maman Vauthier, vous les auriez touchés ce soir si vous
n’aviez rien dit à monsieur Bernard... Vous ménagez la chèvre et le
chou, vous n’aurez ni chèvre ni chou; car, pour ce qui me regarde, vous
m’avez trahi... mon affaire est tout à fait manquée...

—Ne croyez pas cela, mon cher monsieur... Demain, pendant votre
déjeuner...

—Oh! demain, je pars d’ici, comme vos auteurs, au petit jour...

Les antécédents de Godefroid, sa vie de dandy, de journaliste, le
servit en ceci, qu’il avait assez d’acquis pour deviner que, s’il
n’agissait pas ainsi, le complice de Barbet irait avertir le libraire
de quelque danger, et que les poursuites commenceraient, de manière
à compromettre en peu de temps la liberté de monsieur Bernard;
tandis qu’en laissant croire à ce trio de négociants avides que leur
combinaison ne courait aucun risque, ils resteraient tranquilles. Mais
Godefroid ne connaissait pas encore la nature parisienne quand elle
se déguise en veuve Vauthier. Cette femme voulait avoir l’argent de
Godefroid et l’argent de son propriétaire. Elle courut aussitôt chez
son monsieur Barbet, pendant que Godefroid changeait de vêtements pour
se présenter chez la fille de monsieur Bernard.

Huit heures sonnaient au couvent de la Visitation, l’horloge du
quartier, lorsque le curieux Godefroid frappa doucement à la porte de
son voisin. Auguste vint ouvrir, et, comme ce jour était un samedi,
le jeune homme avait sa soirée à lui; Godefroid le vit habillé d’une
petite redingote en velours noir, d’une cravate en soie bleue, d’un
pantalon noir assez propre; mais son étonnement de trouver le jeune
homme si différent de lui-même, cessa tout à coup lorsqu’il fut dans la
chambre de la malade: il comprit la nécessité pour le père et pour le
fils d’être bien vêtus.

En effet, l’opposition entre la misère du logement qu’il avait vu le
matin, et le luxe de cette pièce, était trop forte pour que Godefroid
n’en fût pas comme ébloui, quoiqu’il fût habitué à ce qui sert aux
recherches et aux élégances de la richesse.

Les murs tendus de soie jaune relevée par des torsades en soie verte
d’un ton vif, donnaient une grande gaieté pour ainsi dire à la chambre,
dont le carreau froid était caché par un tapis de moquette à fond blanc
semé de fleurs. Les deux croisées, drapées de beaux rideaux doublés en
soie blanche, formaient comme deux jolis bosquets, tant les jardinières
étaient abondamment garnies. Des stores empêchaient de voir du dehors
cette richesse, si rare dans ce quartier. La boiserie, peinte à la
colle en blanc pur, était rehaussée par quelques filets d’or.

A la porte, une lourde portière en tapisserie au petit point à fond
jaune et à feuillages extravagants, étouffait tout bruit du dehors.
Cette portière magnifique était l’ouvrage de la malade, qui travaillait
comme une fée lorsqu’elle avait l’usage de ses mains.

Au fond de la pièce et en face de la porte, la cheminée, à manteau
de velours vert, offrait aux regards une garniture d’une excessive
recherche, les seules reliques de l’opulence de ces deux familles, et
composée d’une pendule curieuse; un éléphant soutenant une tour en
porcelaine, d’où sortaient des fleurs à profusion, de deux candélabres
dans le même style et des chinoiseries précieuses. Le garde-cendre, les
chenets, les pelles, les pincettes, tout était du plus grand prix.

La plus grande des jardinières occupait le milieu de cette chambre,
d’où tombait d’une rosace un lustre en porcelaine à fleurs.

Le lit où gisait la fille du magistrat était un de ces beaux lits
blanc et or, en bois sculpté, comme on les faisait sous Louis XV. Il
y avait au chevet de la malade une jolie table en marqueterie, où se
trouvaient toutes ces choses nécessaires à cette vie qui se passait
au lit. A la muraille tenait un flambeau à deux branches, qui se
repliait ou s’avançait au moindre mouvement de main. Une petite table
excessivement commode et appropriée aux besoins de la malade était
devant elle. Le lit, couvert d’une superbe courtepointe et drapé de
rideaux retroussés par des embrasses, était embarrassé de livres, d’une
corbeille à ouvrage; et, sous toutes ces choses, Godefroid aurait
difficilement vu la malade sans les deux bougies du flambeau mobile.

Ce n’était plus qu’un visage d’un teint très-blanc bruni par la
souffrance autour des yeux, où brillaient des yeux de feu, et qui,
pour principal ornement, offrait une magnifique chevelure noire, dont
les boucles nombreuses, énormes, disposées par mèches, annonçaient que
l’arrangement et le soin de ces cheveux occupaient la malade une partie
de la matinée, ainsi qu’on pouvait le supposer en voyant un miroir
portatif au pied du lit.

Aucune des recherches modernes ne manquait là. Quelques colifichets,
amusements de la pauvre Vanda, prouvaient que cet amour paternel allait
jusqu’au délire.

Le vieillard se leva de dessus une magnifique bergère Louis XV,
blanc et or, garnie en tapisserie, et fit quelques pas au-devant de
Godefroid, qui ne l’eût certes pas reconnu, car cette froide et sévère
figure avait cette expression de gaieté particulière aux vieillards
qui ont conservé la noblesse de manières et l’apparente légèreté des
gens de cour. Sa douillette puce était en harmonie avec ce luxe, et il
prisait dans une tabatière d’or enrichie de diamants!...

—Voici, ma chère enfant, dit monsieur Bernard à sa fille, en prenant
Godefroid par la main, voici le voisin de qui je t’ai parlé.

Et il fit signe à son petit-fils d’avancer un des deux fauteuils
semblables à la bergère, qui se trouvaient de chaque côté de la
cheminée.

—Monsieur se nomme monsieur Godefroid, et il est plein d’indulgence
pour nous...

Vanda fit un mouvement de tête pour répondre au salut profond de
Godefroid; et, à la manière dont le cou se plia, se replia, Godefroid
vit bien que toute la vie de la malade résidait dans la tête. Les bras
amaigris, les mains molles, reposaient sur le drap blanc et fin, comme
deux choses étrangères à ce corps, qui paraissait ne point tenir de
place dans le lit. Les objets nécessaires à la malade étaient placés
derrière le dossier du lit, dans une étagère fermée par un rideau de
soie.

—Vous êtes, monsieur, la première personne, à l’exception des
médecins, qui ne sont plus des hommes pour moi, que j’aurai vue depuis
six ans; aussi ne vous doutez-vous pas de la passion que vous avez
excitée en moi depuis le moment où mon père m’a annoncé votre visite...
Non, c’était une curiosité pareille à celle de notre mère Ève...
Mon père, si bon pour moi, mon fils que j’aime tant, suffisent bien
certainement à remplir le désert d’une âme maintenant à peu près sans
corps; mais cette âme est restée femme, après tout, et vous ne serez
pas étonné de l’intérêt que j’ai pris à votre visite... Vous me ferez
le plaisir de prendre une tasse de thé avec nous...

—Monsieur m’a promis la soirée, répondit le vieillard avec la grâce
d’un millionnaire qui fait les honneurs chez lui.

Auguste, assis sur une chaise de tapisserie, à une petite table
en marqueterie ornée de cuivres, lisait un livre à la clarté des
candélabres de la cheminée.

—Auguste, mon enfant, dis à Jean de venir nous servir le thé dans une
heure.

Elle accompagna cette phrase d’un regard expressif, auquel Auguste
répondit par un signe.

—Croiriez-vous, monsieur, que depuis six ans, je n’ai pas d’autres
serviteurs que mon père et mon fils, et je n’en pourrais plus supporter
d’autres. S’ils me manquaient, je mourrais... Mon père ne veut pas que
Jean, un pauvre Normand qui nous sert depuis trente ans, vienne dans ma
chambre.

—Je crois bien, dit finement le vieillard, monsieur l’a vu, il scie
le bois, il le rentre; il fait la cuisine; il fait les commissions;
il porte un tablier sale; il aurait fricassé toute cette élégance, si
nécessaire aux yeux d’une pauvre fille, pour qui cette chambre est
toute la nature...

—Ah! madame, monsieur votre père a bien raison...

—Et pourquoi? dit-elle. Si Jean avait gâté ma chambre, mon père
l’aurait renouvelée.

—Oui, mon enfant; mais ce qui m’en empêche, c’est que tu ne peux
pas la quitter; et tu ne connais pas les tapissiers de Paris!... Il
leur faudrait plus de trois mois pour refaire ta chambre. Songe à la
poussière qui s’élèverait de ton tapis, si on l’ôtait. Faire faire
ta chambre par Jean? y penses-tu?... En prenant les précautions
minutieuses dont sont capables un père et un fils, nous t’avons évité
le balayage, la poussière... Si seulement Jean entrait pour nous
servir, ce serait fini dans un mois...

—Ce n’est pas par économie, dit Godefroid, c’est pour votre santé.
Monsieur votre père a raison.

—Je ne me plains pas, répliqua Vanda d’une voix pleine de coquetterie.

Cette voix faisait l’effet d’un concert. L’âme, le mouvement et la vie
s’étaient concentrés dans le regard et dans la voix; car Vanda, par
des études auxquelles le temps n’avait certes pas manqué, était arrivée
à vaincre les difficultés provenues de la perte de ses dents.

—Je suis encore heureuse, monsieur, dans l’effroyable malheur qui
m’assiége; car, au moins, la fortune est d’un grand secours pour
supporter mes souffrances... Si nous avions été dans l’indigence, il
y a dix-huit ans que je n’existerais plus, et je vis!... J’ai des
jouissances, elles sont d’autant plus vives que c’est de perpétuelles
conquêtes sur la mort... Vous allez me trouver bien bavarde...
reprit-elle en souriant.

—Madame, répondit Godefroid, je vous prierais de parler toujours,
car je n’ai jamais entendu de voix comparable à la vôtre... c’est une
musique: Rubini n’est pas plus enchanteur...

—Ne parlez pas de Rubini, des Italiens, dit le vieillard avec une
teinte de tristesse. Quelque riches que nous soyons, il m’est impossible
de donner à ma fille, qui était une grande musicienne, ce plaisir dont
elle est folle.

—Pardon, fit Godefroid.

—Vous vous ferez à nous, dit le vieillard.

—Voici le procédé, dit la malade en souriant. Quand on vous aura crié
_casse-cou_ plusieurs fois, vous serez au fait du colin-maillard de
notre conversation...

Godefroid échangea rapidement un regard avec monsieur Bernard, qui,
voyant des larmes dans les yeux de son voisin, se mit un doigt sur
la bouche pour lui recommander de ne pas faillir à l’héroïsme qu’il
partageait avec son fils depuis sept ans.

Cette sublime et perpétuelle imposture, accusée par la complète
illusion de la malade, produisait en ce moment sur Godefroid l’effet
de la contemplation d’un précipice à pic, où deux chasseurs de chamois
descendraient avec facilité. La magnifique boîte d’or, enrichie de
diamants, avec laquelle jouait insouciamment le vieillard sur le pied
du lit de sa fille, était comme le trait de génie qui, dans l’œuvre
d’un homme supérieur, enlève le cri d’admiration. Godefroid regardait
cette tabatière, se demandant pourquoi elle n’était pas vendue ou au
Mont-de-Piété; mais il se réserva d’en parler au vieillard.

—Ce soir, monsieur Godefroid, ma fille a reçu de l’annonce de votre
visite une telle excitation, que tous les phénomènes bizarres de sa
maladie qui, depuis douze jours, faisaient notre désespoir, ont
complétement disparu... Jugez si je vous ai de la reconnaissance.

—Et moi donc?... s’écria la malade d’un son de voix câlin et en
penchant la tête par un mouvement plein de coquetterie. Monsieur est
pour moi le député du monde... Depuis l’âge de vingt ans, monsieur,
je n’ai plus su ce que c’était qu’un salon, une soirée, un bal... Et
notez que j’aime la danse, que je raffole du spectacle, et surtout de
musique. Je devine tout par la pensée! Je lis beaucoup. Puis mon père
me raconte les choses du monde...

En entendant ce mot, Godefroid fit un mouvement comme pour plier un
genou devant ce pauvre vieillard.

—Oui, quand il va aux Italiens, et il y va souvent, il me dépeint
les toilettes, il me décrit les effets du chant. Oh! je voudrais être
guérie, d’abord pour mon père, qui vit uniquement pour moi, comme je
vis par lui, pour lui; pour mon fils, à qui je voudrais donner une
autre mère! Ah! monsieur, quels êtres accomplis que mon vieux père...
que mon excellent fils... mais aussi pour entendre Lablache, Rubini,
Tamburini, la Grisi et _I Puritani_... Mais...

—Allons, mon enfant, du calme!... Si nous parlons musique, nous sommes
perdus! dit le vieillard en souriant.

Il souriait, et ce sourire qui rajeunissait cette figure trompait
toujours évidemment la malade.

—Tiens, je serai bien sage, dit Vanda d’un air mutin; mais donne-moi
l’accordéon...

On avait inventé dès ce temps cet instrument portatif qui pouvait, à la
rigueur, se poser au bord du lit de la malade, et qui, pour donner les
sons de l’orgue, n’exigeait que la pression du pied. Cet instrument,
dans son plus grand développement, équivalait à un piano; mais il
coûtait alors trois cents francs. La malade, qui lisait les journaux,
les revues, connaissait l’existence de cet instrument et en souhaitait
un depuis deux mois.

—Oui, madame, vous en aurez un, reprit Godefroid à un regard que
lui lança le vieillard. Un de mes amis, qui part pour Alger, en a un
superbe que je lui emprunterai; car, avant de vous en acheter un,
vous essayerez celui-là. Il est possible que les sons si vibrants, si
puissants, ne vous conviennent pas...

—Puis-je l’avoir demain?... dit-elle avec la vivacité d’une créole.

—Demain, reprit monsieur Bernard, c’est bientôt, et demain, c’est
dimanche.

—Ah!... fit-elle en regardant Godefroid qui croyait voir voltiger une
âme en admirant l’ubiquité des regards de Vanda.

Jusqu’alors, Godefroid avait ignoré la puissance de la voix et des
yeux, lorsqu’ils sont devenus toute la vie. Le regard n’était plus
un regard, mais une flamme, ou mieux, un flamboiement divin, un
rayonnement communicatif de vie et d’intelligence, la pensée visible!
Cette voix aux mille intonations remplaçait les mouvements, les gestes
et les poses de la tête. Les variations du teint, qui changeait de
couleur comme le fabuleux caméléon, rendaient l’illusion, ou, si vous
voulez, ce mirage complet. Cette tête souffrante, plongée dans cet
oreiller de batiste garni de dentelles, était toute une personne.

Jamais, dans sa vie, Godefroid, n’avait contemplé de si grand
spectacle, il suffisait à peine à ses émotions. Autre sublimité, car
tout était étrange dans cette situation, pleine de poésie et d’horreur:
l’âme seule vivait chez les spectateurs. Cette atmosphère, uniquement
remplie de sentiment, avait une influence céleste. On ne s’y sentait
pas plus de corps que n’en avait la malade. On s’y trouvait tout
esprit. A force de contempler ce mince débris d’une jolie femme,
Godefroid oubliait les mille détails élégants de cette chambre, il se
croyait en plein ciel. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure qu’il
aperçut une étagère pleine de curiosités, placée sous un portrait
magnifique de madame Bernard que la malade le pria d’aller voir, car il
était de Géricault.

—Géricault, dit-elle, était de Rouen, et sa famille ayant eu quelques
obligations à mon père, le premier président, il nous remercia par ce
chef-d’œuvre, où vous me voyez à l’âge de seize ans.

—Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait
inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie.

—Ce n’est plus pour moi, dit-elle, qu’une chose d’affection, car
je ne vis que par le cœur, et j’ai la plus belle vie, ajouta-t-elle
en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard.
Ah! monsieur, si vous saviez ce qu’est mon père. Qui jamais pourrait
croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l’empereur a eu tant
d’obligations qu’il lui a donné cette tabatière, et que Charles X a
cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres, là, dit-elle, en montrant
la console, que ce ferme soutien du pouvoir et des lois, ce savant
publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses d’un cœur de
mère. Oh! papa! papa! embrasse-moi,... viens! je le veux, si tu m’aimes.

Le vieillard se leva, se pencha sur le lit, et prit un baiser sur
le front blanc, vaste, poétique de sa fille, de qui les fureurs ne
ressemblaient pas toujours à cette tempête d’affection.

Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des
pantoufles brodées par sa fille, et il ne faisait aucun bruit.

—Et quelles sont vos occupations? demanda-t-elle à Godefroid après une
pause.

—Madame, je suis employé par des personnes pieuses à secourir les gens
très-malheureux.

—Ah! la belle mission, monsieur! dit-elle. Croyez-vous que l’idée de
me vouer à cette occupation m’est venue?... Mais quelles sont les idées
que je n’ai pas eues? reprit-elle en faisant un mouvement de tête. La
douleur est comme un flambeau qui nous éclaire la vie... Si donc je
recouvrais la santé!...

—Tu t’amuserais, mon enfant, dit le vieillard.

—Certainement répondit-elle, j’en ai le désir, mais en aurai-je la
faculté? Mon fils sera, je l’espère, un magistrat digne de ses deux
grands-pères, il me quittera. Que faire?... Si Dieu me rend la vie,
je la lui consacrerai! Oh! après vous avoir donné tout ce que vous en
voudrez! s’écria-t-elle en regardant son père et son fils. Il y a des
moments, mon père, où les idées de monsieur de Maistre me travaillent,
et je crois que j’expie quelque chose.

—Voilà ce que c’est que de tant lire, s’écria le vieillard évidemment
chagriné.

—Ce brave général polonais, mon grand-père, a trempé fort innocemment
dans le partage de la Pologne.

—Allons, voilà la Pologne! reprit Bernard.

—Que veux-tu, papa! mes souffrances sont infernales, elles donnent
horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh bien! en quoi les
ai-je méritées? De telles maladies ne sont pas un simple dérangement de
santé, c’est l’organisation tout entière pervertie, et...

—Chante l’air national que chantait ta pauvre mère, tu feras plaisir
à monsieur, à qui j’ai parlé de ta voix, dit le vieillard qui
voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle
s’engageait.

Vanda se mit à chanter d’un ton bas et doux une chanson en langue
polonaise qui fit rester Godefroid stupide d’admiration et saisi
de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants et
mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent dans
le cœur longtemps après qu’on les a entendues. En écoutant Vanda,
Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards extatiques
de ce reste de femme, quasi-folle, et il arrêta sa vue sur des glands
qui pendaient de chaque côté du ciel de lit.

—Ah! ah! fit Vanda qui se mit à rire de l’attention de Godefroid, vous
vous demandez à quoi cela sert?

—Vanda! dit le père, allons, calme-toi, ma fille! tiens, voici le thé.
Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid. Ma
fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus rester dans
son lit, sans qu’on le fasse ou qu’on en change les draps. Ces cordons
répondent à des poulies, et, en passant sous elle un carré de peau
maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s’accrochent à quatre
cordes, nous pouvons l’enlever sans fatigue pour elle, ni pour nous.

—On m’enlève, répéta follement Vanda.

Heureusement Auguste parut apportant une théière qu’il mit sur une
petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres et
qu’il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. Il apporta la crème et le
beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de la malade qui
tournaient à une crise.

—Tiens, Vanda, voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t’éveilles
cette nuit, tu auras de quoi lire.

—_La Perle de Dol!_ Ah! cela doit être une histoire d’amour. Auguste!
dis donc, j’aurai un accordéon.

Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père d’un air
singulier.

—Voyez, comme il aime sa mère! reprit Vanda. Viens m’embrasser, mon
petit chat. Non, ce n’est pas ton grand-père, c’est monsieur que tu
dois remercier, car notre voisin doit m’en prêter un demain matin.
—Comment est-ce fait, monsieur?

Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l’accordéon,
tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d’une qualité
supérieure, était exquis.

Vers dix heures et demie, l’Initié se retira, lassé du spectacle de
cette lutte insensée du grand-père et du fils, admirant leur héroïsme
et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle, également
accablant.

—Eh bien! lui dit monsieur Bernard, qui le suivit chez lui, vous
comprenez, monsieur, la vie que je mène! C’est à toute heure les
émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste tuerait ma
fille! Une babiole de moins parmi celles qu’elle a l’habitude de voir
révélerait tout à cet esprit qui voit à travers les murs.

—Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera sur votre
fille; car il est arrivé. Je doute que la science puisse rétablir ce
corps...

—Oh! je n’y compte pas, reprit l’ancien magistrat; mais qu’on
lui rende la vie supportable... Je comptais, monsieur, sur votre
intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout
compris... Ah! voilà l’accès! s’écria-t-il en entendant un cri à
travers les murs; elle a excédé ses forces!

Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui.

A huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la porte du
célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de chambre au
premier étage du petit hôtel qu’il avait pu examiner pendant le temps
que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique.

Heureusement, comme il s’en doutait, l’exactitude de Godefroid lui
sauva l’ennui d’attendre; il était, sans doute, le premier venu. D’une
antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où il aperçut
un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue pipe. La robe
de chambre, en alépine noire, devenue luisante, portait la date de
l’émigration polonaise.

—Qu’y a-t-il pour votre service? lui dit le médecin juif, car vous
n’êtes pas malade!

Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l’expression curieuse
et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des
oreilles.

Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme de
cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste était
large, puissant. Il y avait en cet homme quelque chose d’oriental, car
sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle; il en restait
un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de Damas. Le front
vraiment polonais, large et noble, mais ridé comme un papier froissé,
rappelait celui de saint Joseph des vieux maîtres italiens. Les yeux,
vert de mer et enchâssés comme ceux des perroquets, par des membranes
grisâtres et froncées, exprimaient la ruse et l’avarice à un degré
supérieur. Enfin, la bouche, fendue comme une blessure, ajoutait à
cette physionomie sinistre tout le mordant de la défiance.

Cette face pâle et maigre, car Halpersohn était d’une remarquable
maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait, pour ornement,
une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de blanc, qui cachait la
moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait que le front, les yeux, le
nez, les pommettes et la bouche.

Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours noir
qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir la
couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt.

La question que fit ce médecin devenu si célèbre, autant par ses
talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid, qui se
dit en lui-même:

—Me prendrait-il pour un voleur?

La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la cheminée
du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait le
dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée et sur le
bord de la table d’assez grosses offrandes, car Godefroid aperçut des
piles de pièces de 20 francs, de 40 francs et deux billets de mille
francs. Était-ce là le produit d’une matinée? Il en douta beaucoup, et
il crut à quelque savante invention d’esprit. Peut-être l’avare mais
infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses recettes en laissant
croire à ses clients, choisis parmi les riches, qu’on lui donnait des
rouleaux au lieu de papillottes.

Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car il
guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées
auxquelles la médecine renonçait. On ignore en Europe que les peuples
slaves possèdent beaucoup de secrets; ils ont une collection de remèdes
souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois, les Persans,
les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines paysannes, qui
passent pour sorcières, guérissent radicalement la rage en Pologne,
avec des sucs d’herbe. Il existe dans ce pays un corps d’observations
sans code, sur les effets de certaines plantes, de quelques écorces
d’arbres réduites en poudre, que l’on se transmet de famille en
famille, et il s’y fait des cures miraculeuses.

Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre,
à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la science innée
des grands médecins. Non-seulement il était savant et avait beaucoup
observé, mais encore il avait parcouru l’Allemagne, la Russie, la
Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien des traditions; et comme
il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque vivante de ces
secrets épars chez _les bonnes femmes_, comme on dit en France, de tous
les pays où il avait porté ses pas, à la suite de son père, marchand
ambulant de son état.

Il ne faut pas croire que la scène où, dans _Richard en Palestine_,
Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit une fiction. Halpersohn
possède une bourse de soie qu’il trempe dans l’eau pour la colorer
légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue par le malade.
La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie, et les guérisons
des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant, lui, comme
ses confrères, s’arrête quelquefois devant des incompréhensibilités.
Halpersohn aime l’invention de l’homœopathie, plus à cause de sa
thérapeutique que pour son système médical; il correspondait alors
avec Hédenius de Dresde, Chelius d’Heidelberg et les célèbres
médecins allemands, tout en tenant la main fermée, quoique pleine de
découvertes. Il ne voulait pas faire d’élèves.

Le cadre était d’ailleurs en harmonie avec ce portrait échappé d’une
toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d’un papier qui simulait du
velours vert, était mesquinement meublé d’un divan vert. Le tapis vert
mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil en cuir noir, pour les
consultants, se trouvait devant la fenêtre, drapée de rideaux verts.
Un fauteuil de bureau, de forme romaine, en acajou, et couvert d’un
maroquin vert, était le siége du docteur.

Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une
caisse commune en fer, placée en face de la cheminée, au milieu de la
paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne sur laquelle
s’élevait un groupe en bronze, représentant l’Amour jouant avec la
Mort, le présent d’un grand sculpteur allemand qu’Halpersohn avait sans
doute guéri. Le chambranle de la cheminée avait une coupe entre deux
flambeaux pour tout ornement. De chaque côté du divan, deux encoignures
en ébène servaient à mettre des plateaux, où Godefroid vit des cuvettes
d’argent, des carafes et des serviettes.

Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup
Godefroid, pour qui tout voir fut l’affaire d’un coup d’œil, et il
recouvra son sang-froid.

—Monsieur, je me porte parfaitement bien: aussi ne viens-je pas pour
moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis longtemps, faire
une visite. Il s’agit d’une dame qui demeure sur le boulevard du
Mont-Parnasse...

—Ah! oui, cette dame m’a déjà plusieurs fois envoyé son fils. Eh!
bien, monsieur, qu’elle vienne à ma consultation.

—Qu’elle vienne! répéta Godefroid indigné; mais, monsieur, elle n’est
pas transportable de son lit sur un fauteuil; il faut la soulever avec
des sangles.

—Vous n’êtes pas médecin, monsieur! demanda le docteur juif avec une
singulière grimace qui rendit son masque encore plus méchant qu’il ne
l’était.

—Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu’il souffre et veut vous
visiter, répondriez-vous: Qu’il vienne!

—J’irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive dans
un crachoir hollandais en acajou plein de sable.

—Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron de
Nucingen a deux millions de rentes, et...

—Le reste ne fait rien à l’affaire, j’irais.

—Eh bien! monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard
Mont-Parnasse, par la même raison. Sans avoir la fortune du baron de
Nucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez vous-même le
prix à la guérison, ou à vos soins si vous échouez... Je suis prêt à
vous payer d’avance; mais comment, monsieur, vous qui êtes un émigré
polonais, un communiste, je crois, ne feriez-vous pas un sacrifice à la
Pologne? car cette dame est la petite-fille du général Tarlowski, l’ami
du prince Poniatowski.

—Monsieur, vous êtes venu pour me demander de guérir cette dame,
et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis Polonais; à
Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière, et croyez
que l’avidité qu’on me prête a sa raison. Le trésor que j’amasse a sa
destination; elle est sainte. Je vends la santé: les riches peuvent la
payer, je la leur fais acheter... Les pauvres ont leurs médecins...
Si je n’avais pas un but je n’exercerais pas la médecine... Je vis
sobrement et je passe mon temps à courir; je suis paresseux et j’étais
joueur... Concluez, jeune homme!... Vous n’avez pas l’âge où l’on peut
juger les vieillards.

Godefroid garda le silence.

—Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n’avait de
courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine II?

—Oui monsieur.

—Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa pipe
et en prenant son agenda sur lequel il traça quelques mots. Vous me
remettrez, à mon arrivée, deux cents francs; et si je vous promets la
guérison, vous me donnerez mille écus... Il m’a été dit, reprit-il, que
cette dame est rapetissée comme si elle était tombée au feu.

—Monsieur, c’est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris, une
névrose dont les désordres sont tels, qu’ils les ont niés tant qu’ils
ne les ont pas vus.

—Ah! je me rappelle maintenant les détails que ce petit bonhomme m’en
a donnés... A demain, monsieur.

Godefroid sortit après avoir salué cet homme aussi singulier
qu’extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n’indiquait un médecin, pas
même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue était
cette formidable caisse de Huret ou de Fichet.

Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour acheter,
avant que la boutique ne fermât, un magnifique accordéon qu’il fit
partir devant lui pour monsieur Bernard, en en indiquant l’adresse.

Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des Augustins, où
il espérait trouver encore ouvert un des magasins des commissionnaires
en librairie; il en vit effectivement un où il eut une longue
conversation avec un jeune commis sur les livres de jurisprudence.

Il trouva madame de La Chanterie et ses amis au retour de la
grand’messe; et, au premier regard qu’elle lui jeta, Godefroid répondit
par un hochement de tête significatif.

—Eh bien! lui dit-il, notre cher père Alain n’est pas avec vous?

—Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de La Chanterie;
vous ne le verrez que d’aujourd’hui en huit... A moins que vous
n’alliez où il vous a donné rendez-vous.

—Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu’il ne m’intimide pas
comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession.

—Et moi?

—Oh! vous, je vous dirai tout, car j’ai bien des choses à raconter.
Pour mon début, j’ai trouvé la plus extraordinaire de toutes les
infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe; puis
des figures d’une sublimité qui dépasse toutes les inventions de nos
romanciers les plus en vogue.

—La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus de
l’art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mais, voyons,
dit madame de La Chanterie, venez me raconter votre expédition dans les
terres inconnues où vous avez fait votre premier voyage.

Monsieur Nicolas et monsieur Joseph, car l’abbé de Vèze était resté
pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de La Chanterie
seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions qu’il venait de
ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits détails avec la
force, avec l’action et la verve que donne la première impression d’un
pareil spectacle et de son cadre d’homme et de choses. Il eut un grand
succès, car la douce et calme madame de La Chanterie pleura, quelque
accoutumée qu’elle fût à descendre dans l’abîme des douleurs.

—Vous avez bien fait, dit-elle, d’envoyer l’accordéon.

—Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque cette
famille est la première qui m’ait fait connaître les plaisirs de
la charité; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus
grande partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si
vous avez assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même
d’entreprendre une pareille affaire. D’après les renseignements que je
viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer
ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur serait
alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement
payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent le
manuscrit, c’est donc douze mille francs à risquer. Oh! madame, si vous
saviez quels regrets amers j’ai eus en venant du quai des Augustins
ici d’avoir dissipé si follement ma petite fortune! car l’esprit de
la charité m’est comme apparu. J’ai l’ardeur de l’Initié, je veux
embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne de vous. J’ai béni
plusieurs fois depuis deux jours le hasard qui m’a conduit ici. Je
vous obéirai en tout, jusqu’à ce que vous me trouviez capable d’être un
des vôtres.

—Eh bien! répondit gravement madame de La Chanterie après avoir
réfléchi, écoutez-moi, car j’ai des choses importantes à vous révéler.
Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du malheur. Oui,
souvent le malheur a de la poésie; car, pour moi, la poésie est un
certain excès dans le sentiment, et la douleur est un sentiment. On vit
tant par la douleur!...

—Oui, madame, j’ai été pris du démon de la curiosité... Que
voulez-vous? Je n’ai pas encore l’habitude de pénétrer au cœur des
existences malheureuses, et je n’y vais pas avec la tranquillité de
vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c’est après
l’épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre œuvre!...

—Écoutez, mon cher ange, dit madame de La Chanterie, qui prononça
ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement
touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument, nous
ne forçons point les mots ici... Ce qui est interdit n’occupe pas
même notre pensée... Donc nous nous sommes interdit d’entrer dans
des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des
bénéfices, c’est une affaire, et les opérations de ce genre nous
jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, ceci me semble assez
faisable, nécessaire même. Croyez-vous que ce soit le premier cas qui
se présente? Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver
ainsi des familles, des maisons! Or, que serions-nous devenus avec des
affaires de ce genre? Nous aurions été négociants... Commanditer le
malheur, ce n’est pas travailler soi-même, c’est mettre le malheur à
même de travailler. Dans quelques jours vous rencontrerez des misères
plus âpres que celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé!
Songez, mon enfant, que messieurs Mongenod ne peuvent plus, depuis un
an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de votre
temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd’hui près de
deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, pour ceux
qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de leur dette...
Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous calculons que la moitié
de l’argent donné se perd. L’autre moitié nous revient quelquefois
doublée... Ainsi, supposez que ce magistrat meure, voilà douze mille
francs bien aventurés. Mais que sa fille soit guérie, que son
petit-fils réussisse, et qu’il devienne un bon magistrat... Eh bien!
s’il a de l’honneur, il se souviendra de sa dette, et il nous rendra
l’argent des pauvres avec usure. Savez-vous que plus d’une famille,
tirée de la misère et mise par nous sur le chemin de la fortune par
des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu
les sommes doublées et quelquefois triplées?... Voilà nos seules
spéculations! D’abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous
devez vous en préoccuper), que la vente de l’ouvrage de ce magistrat
dépend de la bonté de cette œuvre; l’avez-vous lue? Puis, si le livre
est excellent, combien d’excellents livres sont restés un, deux ou
trois ans sans avoir le succès qu’ils méritent! Combien de couronnes
mises sur des tombeaux! Et je sais que les libraires ont des façons de
traiter, de réaliser, qui font de leur commerce le plus chanceux et le
plus difficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. Monsieur
Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des
livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons
l’expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces,
car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod nous aident;
nous avons en eux des flambeaux; et c’est par eux que nous savons
que la Banque de France a le commerce de la librairie en suspicion
constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est
mal fait... Quant aux quatre mille francs nécessaires pour sauver
cette noble famille des horreurs de l’indigence, car il faut que ce
pauvre enfant et son grand-père se nourrissent et puissent s’habiller
convenablement, je vais vous les donner... Il est des souffrances, des
misères, des plaies que nous pansons immédiatement, sans hésitation,
sans chercher à savoir qui nous secourons: religion, honneur,
caractère, tout est indifférent; mais dès qu’il s’agit de prêter
l’argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de
l’industrie, du commerce... oh! alors nous cherchons des garanties,
avec la rigidité des usuriers. Aussi, pour le surplus, bornez votre
enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire
possible. Ceci regarde monsieur Nicolas. Il connaît des avocats, des
professeurs, auteurs de livres sur la jurisprudence; et, dimanche
prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner...
Soyez tranquille, si c’est possible, cette difficulté sera résolue.
Cependant, peut-être serait-il bon que monsieur Nicolas lût l’ouvrage
de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication...

Godefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu’il croyait
uniquement animée par l’esprit de charité. L’Initié plia le genou,
baisa l’une des belles mains de madame de La Chanterie en lui disant:

—Vous êtes donc aussi la raison?

—Il faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce
particulière aux vraies saintes.

—Comment, deux mille comptes! s’écria-t-il, mais c’est immense!

—Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répondit-elle,
à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la
délicatesse de nos obligés; car nous avons bien trois mille autres
familles qui ne nous rendront jamais que des actions de grâce. Aussi,
sentons-nous, je vous le répète, la nécessité d’avoir des livres. Et
si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle
financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, le grand-livre des
comptes-courants et un livre de caisse. Nous avons bien des notes,
mais nous perdons trop de temps à chercher... Voilà ces messieurs,
reprit-elle.

Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d’abord à la conversation,
il était abasourdi par la révélation que madame de La Chanterie venait
de lui faire d’un ton qui prouvait qu’elle voulait le récompenser de
son ardeur.

—Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent
autant que va nous coûter monsieur Bernard, nous avons donc des
millions semés dans Paris?

Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l’esprit du monde qui
s’éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, il comprit
que les fortunes réunies de madame de La Chanterie, de messieurs Alain,
Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, les dons recueillis par
l’abbé de Vèse et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient
dû produire un capital considérable; et que, depuis douze ou quinze
ans, ce capital, accru par ceux d’entre les obligés qui se montraient
reconnaissants, avait dû grossir à la façon des boules de neige,
puisque ces charitables personnes n’en distrayaient rien. Il voyait
clair peu à peu dans cette œuvre immense, et son désir d’y coopérer
s’en accrut.

Il voulut sur les neuf heures retourner à pied au boulevard du
Mont-Parnasse; mais madame de La Chanterie, craignant la solitude du
quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant de
voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés qu’il
ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit les sons de
l’instrument; et, quand il fut sur le palier, Auguste, qui sans doute
guettait l’arrivée de Godefroid, entr’ouvrit la porte de l’appartement
et dit:

—Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous offre une tasse
de thé.

En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de
faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient comme
deux diamants.

—J’aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords; mais
je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un
festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée.

Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à
presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de
l’instrument; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade,
dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de
l’agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse que son fils
était allé lui acheter, et qu’elle avait composées dans quelques
heures. Godefroid reconnut un talent identique avec celui de Chopin.
C’était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une
douceur mélancolique. Monsieur Bernard avait salué Godefroid par un
regard où se peignait un sentiment inexprimé depuis longtemps. Si les
larmes n’eussent pas été à jamais taries chez ce vieillard desséché
par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été mouillé. Cela se
devinait.

Monsieur Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa fille dans
une indicible extase.

—Demain, madame, reprit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain
votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle. Le
célèbre Halpersohn viendra demain à trois heures. —Et il m’a promis,
ajouta-t-il à l’oreille de monsieur Bernard, de me dire la vérité.

Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main, l’entraîna dans un
coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.

—Ah! quelle nuit vais-je passer! C’est un arrêt définitif! lui dit-il
à l’oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée!

—Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez chez moi.

—Cesse, cesse, ma fille, dit le vieillard, tu te donneras des crises.
A ce développement de forces succédera l’abattement.

Il fit enlever l’instrument par Auguste et présenta la tasse de thé
destinée à sa fille avec toute la câlinerie d’une nourrice qui veut
prévenir l’impatience d’un petit enfant.

—Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle déjà distraite par la
perspective de voir un être nouveau.

Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. Quand
les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient
se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices
étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini; elle
pleurait de ce que son père, qu’elle croyait tout-puissant, refusait de
le lui amener.

Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de
son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. Monsieur
Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites
chez Halpersohn, tant il avait craint d’exciter chez sa fille des
espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait comme
attachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, elle
était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant son désir
de voir cet étrange Polonais devint ardent.

—La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux,
dit l’ancien magistrat. Aujourd’hui, par exemple, outre ce médecin,
nous avons Hoëné Wronski, le mathématicien illuminé, le poëte
Mickievicz, Towianski l’inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les
grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants
tronqués.

—Oh! cher papa! quel homme vous êtes! Si vous mettiez par écrit tout
ce que nous vous entendons dire, seulement pour m’amuser, vous feriez
une fortune... car, figurez-vous, monsieur, que mon bon vieux père
invente pour moi des histoires admirables lorsque je n’ai plus de
romans à lire, et il m’endort ainsi. Sa voix me berce, et il calme
souvent mes douleurs par son esprit... Qui jamais le récompensera!...
Auguste, mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de
ton grand-père.

Le jeune homme leva sur sa mère ses beaux yeux humides, et un regard,
où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout un poëme.
Godefroid se leva, prit la main d’Auguste et la lui serra.

—Dieu, madame, a mis deux anges près de vous!... s’écria-t-il.

—Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire enrager.
Viens, cher Augustin, embrasse ta mère. C’est un enfant, monsieur,
dont seraient fières toutes les mères. C’est pur comme l’or, c’est
franc, c’est une âme sans péché; mais une âme un peu trop passionnée,
comme celle de la maman. Dieu m’a peut-être clouée dans un lit pour me
préserver des sottises que commettent les femmes... qui ont trop de
cœur... ajouta-t-elle en souriant.

Godefroid répondit par un sourire et par un salut.

—Adieu, monsieur, et surtout remerciez votre ami, car il fait le
bonheur d’une pauvre infirme.

—Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui seul avec monsieur
Bernard qui l’avait suivi, je crois pouvoir vous assurer que vous ne
serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J’aurai la somme
nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relatif au réméré...
Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à
lire... non pas à moi, je n’aurais pas assez de connaissances pour en
juger, mais à un ancien magistrat d’une intégrité parfaite, qui se
chargera, d’après le mérite de l’œuvre, de trouver une honorable maison
avec laquelle vous contracterez équitablement... Je n’insiste pas
là-dessus. En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-il en tendant
un billet de banque à l’ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos
besoins les plus pressants. Je ne vous en demande point de reçu, vous
ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit
parler qu’au cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge
de satisfaire Halpersohn...

—Qui donc êtes-vous? dit le vieillard qui tomba sur une chaise.

—Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes puissantes
à qui votre détresse est maintenant connue et qui s’intéressent à
vous... Ne m’en demandez pas davantage.

—Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard.

—La religion, monsieur, répliqua Godefroid.

—Serait-ce possible!... la religion...

—Oui, la religion catholique, apostolique et romaine...

—Eh! vous appartenez à l’ordre de Jésus?

—Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude: ces
personnes n’ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et
de rendre votre famille au bonheur.

—La philanthropie deviendrait-elle donc autre chose qu’une vanité?...

—Eh! monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte
charité catholique, la vertu définie par saint Paul!...

Monsieur Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands
pas dans la chambre.

—J’accepte, dit-il tout à coup, et je n’ai qu’une façon de vous
remercier, c’est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations
sont inutiles à un ancien magistrat; et j’ai pour deux mois de travaux
encore à copier mes citations, comme je vous l’ai dit... A demain,
ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.

—Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut frappé de
l’expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait
prise à sa dernière réponse.

Le surlendemain, à trois heures, un cabriolet de place s’arrêta devant
la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli dans une
énorme pelisse d’ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, le
thermomètre marquait dix degrés.

Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre
où son client de la veille le recevait, et Godefroid aperçut une pensée
de défiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard.
Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à
Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les
affaires; et il est si naturel de supposer le génie uni à la bonté,
qu’il eut un nouveau mouvement de dégoût.

—Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon appartement vous
inquiète; aussi ne serez-vous pas étonné de ma manière d’agir. Voici
vos cent francs, et voici trois billets de mille francs, ajouta-t-il en
tirant de son portefeuille les billets que madame de La Chanterie lui
avait remis pour dégager l’ouvrage de monsieur Bernard; mais, dans le
cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous offrirais,
pour garants de l’exécution de nos conventions, messieurs Mongenod,
banquiers, rue de la Victoire.

—Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix pièces d’or
dans sa poche.

—Il ira chez eux, pensa Godefroid.

—Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant comme un
homme qui connaît le prix du temps.

—Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier pour
montrer le chemin.

Le juif examina d’un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels
il passa, car il avait le coup d’œil de l’espion; aussi vit-il fort
bien les horreurs de l’indigence par la porte de la pièce où couchaient
le magistrat et son petit-fils; par malheur, monsieur Bernard était
allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et,
dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de
son chenil.

Il salua noblement Halpersohn, et ouvrit avec précaution la chambre de
sa fille. —Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.

Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn qui conservait sa
pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans
ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais
l’étonnement d’Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les
juifs d’Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre une
excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant de la
porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et, en arrivant
à son chevet, il lui dit en polonais:

—Vous êtes Polonaise?

—Non pas moi, mais ma mère.

—Qui votre grand-père, le général Tarlowski, avait-il épousé?

—Une Polonaise.

—De quelle province?

—Une Sobolewska de Pinska.

—Bien. Monsieur est votre père?

—Oui, monsieur.

—Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...

—Elle est morte, répondit monsieur Bernard.

—Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un léger mouvement
d’impatience d’être interrompu.

—Voici son portrait, répondit monsieur Bernard en allant décrocher
un magnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures.
Halpersohn tâtait la tête et maniait la chevelure de la malade, tout en
regardant le portrait de Vanda Tarlowska, née comtesse Sobolewska.

—Racontez-moi les désordres causés par la maladie. Et il se mit dans
la bergère en regardant Vanda fixement pendant les vingt minutes que
dura le récit alternatif du père et de la fille.

—Quel âge a madame?

—Trente-huit ans.

—Ah! bon, s’écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. Je
n’assure pas de lui rendre l’exercice de ses jambes, mais pour guérie,
elle le sera. Seulement il faut la mettre dans une maison de santé de
mon quartier.

—Mais, monsieur, ma fille n’est pas transportable.

—Je vous réponds d’elle, dit sentencieusement Halpersohn; mais je ne
vous réponds de votre fille qu’à ces conditions... Savez-vous qu’elle
va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable,
et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois?... Vous
pouvez venir voir madame, puisque vous êtes son père.

—Est-ce sûr? demanda monsieur Bernard.

—Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, une humeur
nationale, il faut l’en délivrer. Quand vous viendrez, vous me
l’amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison de santé du
docteur Halpersohn.

—Mais comment?

—Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux hôpitaux.

—Mais le trajet la tuera.

—Non. Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où
Godefroid le rejoignit dans l’escalier. Le juif, qui étouffait de
chaud, lui dit à l’oreille: —Outre les mille écus, ce sera quinze
francs par jour; on paie trois mois d’avance.

—Bien monsieur. Et, demanda Godefroid en montant sur le marchepied du
cabriolet où le docteur s’était élancé, vous répondez de la guérison.

—J’en réponds, répéta le Polonais. Vous aimez cette dame?

—Non, dit Godefroid.

—Vous ne répéterez pas ce que je vais vous confier, car je ne vous le
dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et si vous
faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame...

Godefroid lui répondit par un seul geste.

—Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique
polonaise qui produit tous ces ravages, j’en ai vu de plus terribles
exemples. Or, moi seul aujourd’hui sais comment faire sortir la plique
de manière à pouvoir la guérir, car on n’en guérit pas toujours. Vous
voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette dame était
une grande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille
des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille
francs, enfin tout ce que je demanderais!... Mais c’est un petit
malheur.

—Et le trajet!...

—Bah! elle aura l’air de mourir, mais elle ne mourra pas!... Elle a de
la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques?... vite, rue
de Monsieur!... et vite!... dit-il au cocher. Et il laissa Godefroid
sur le boulevard, où Godefroid resta stupide à regarder s’enfuir le
cabriolet.

—Qu’est-ce donc que ce drôle d’homme vêtu de peau d’ours? demanda la
mère Vauthier à qui rien n’échappait. Est-ce vrai, ce que m’a dit le
cocher du cabriolet, que c’est le plus fameux médecin de Paris?

—Et qu’est-ce que cela vous fait, mère Vauthier?

—Ah, rien du tout! reprit-elle en grimaçant.

—Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, dit
Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez plus
gagné qu’avec messieurs Barbet et Métivier, de qui vous n’aurez rien.

—Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant les
épaules. Monsieur Barbet est mon propriétaire, voilà tout!

Il fallut deux jours pour décider monsieur Bernard à se séparer de sa
fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l’ancien magistrat
firent la route chacun d’un côté du brancard couvert en coutil rayé
de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au
matelas, tant le père craignait les soubresauts d’une attaque de nerfs.
Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé
vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya sur quittance
les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis, quand il
descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint
par monsieur Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté
très-volumineux, et qui le tendit à Godefroid.

—L’un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le
vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre
volumes. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui
confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours
dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à
l’abandon. Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout
aidé par vous; d’ailleurs, je vous le recommande. Si j’étais encore ce
que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien
magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...

—Oh! ce n’est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant monsieur
Bernard. Du moment où vous avez en moi cette entière confiance, je puis
vous dire que votre censeur est l’ancien président Lecamus de Tresnes.

—Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!... allez! c’est l’un des plus
beaux caractères de ce temps-ci... Lui, et feu Popinot, le juge au
tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes des plus
beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, si j’en avais
conservé, seraient dissipées... Et où demeure-t-il? Je voudrais l’aller
remercier de la peine qu’il aura prise.

—Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de monsieur Nicolas...
J’y vais à l’instant. Et votre compromis avec vos coquins?...

—Auguste vous le remettra, dit le vieillard qui rentra dans la cour de
la maison de santé.

Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des
commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher par
la promesse d’un bon pourboire, s’il arrivait rue Chanoinesse à temps,
car Godefroid voulait y dîner.

Une demi-heure après le départ de Vanda, trois hommes vêtus de drap
noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Dame des Champs, où
ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l’escalier,
accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du
logement de monsieur Bernard. Comme ce jour était précisément un jeudi,
le collégien avait pu garder la maison. Il ouvrit, et trois hommes se
glissèrent comme des ombres dans la première pièce.

—Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme.

—Nous sommes bien ici chez monsieur Bernard... c’est-à-dire chez
monsieur le baron?...

—Mais que voulez-vous?

—Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit que votre
grand-père vient de partir avec un brancard couvert... ça ne nous
étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier, je viens
tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer trois mille
francs de principal, plus les frais, à monsieur Métivier, sous peine
de la contrainte par corps que nous avons dénoncée; et comme un ancien
marchand d’oignons se connaît en ciboules, le débiteur a pris la clef
des champs pour éviter celle de Clichy. Mais si nous ne l’avons pas,
nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, car nous savons tout,
jeune homme, et nous allons verbaliser.

—Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n’a jamais voulu
prendre, dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d’Auguste trois
exploits.

—Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. La
loi vous accorde quarante sous par jour; ce n’est pas à dédaigner.

—Ah! je verrai donc ce qu’il y a dans la belle chambre!..... s’écria
la Vauthier.

—Vous n’entrerez pas dans la chambre de ma mère! s’écria d’une voix
formidable le jeune homme en s’élançant entre la porte et les trois
hommes noirs.

Sur un signe de l’huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui
survint saisirent Auguste.

—Pas de rébellion, jeune homme; vous n’êtes pas le maître ici; nous
dresserions procès-verbal, et vous iriez coucher à la Préfecture... En
entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.

—Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela l’aurait
tuée!

Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l’huissier et
la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu’ils parlassent à voix basse, qu’on
voulait surtout saisir les manuscrits de son grand-père; et il ouvrit
alors la porte de la chambre.

—Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera demain
matin. Puis il s’en alla tout pleurant dans le taudis, où, saisissant
les notes de son grand-père, il les mit dans le poële, qu’il savait
être sans une étincelle de feu.

Cette action fut faite si rapidement que l’huissier, gaillard fin,
rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme
en pleurs sur sa chaise, lorsqu’il se précipita dans le taudis,
après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans
l’antichambre. Quoiqu’on ne puisse point saisir les livres ni les
manuscrits, le réméré souscrit par l’ancien magistrat eût justifié
cette manière de procéder. Mais il était facile d’opposer des moyens
dilatoires à cette saisie; ce que monsieur Bernard n’eût pas manqué
de faire. De là, la nécessité d’agir avec sournoiserie. Aussi, la
veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire en
ne remettant pas ses significations aux locataires; elle comptait les
jeter dans l’appartement en y entrant à la suite des gens de justice,
ou dire, au besoin, à monsieur Bernard qu’elle croyait ces actes faits
contre les deux auteurs qui depuis deux jours étaient absents.

Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l’huissier
n’omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante à
payer la dette. Une fois l’huissier parti, le pauvre jeune homme prit
les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de
santé; car l’huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier
devenait responsable des objets saisis. Il put donc quitter le logis
sans avoir rien à redouter.

L’idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes rendit
le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes gens sont
fous, c’est-à-dire qu’il était en proie à l’une de ces exaltations
dangereuses et funestes, où toutes les puissances de la jeunesse
fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises actions
aussi bien que des traits d’héroïsme. Arrivé rue Basse-Saint-Pierre,
le concierge dit au pauvre Auguste qu’il ignorait ce qu’était devenu
le père de la malade amenée à quatre heures et demie, mais que l’ordre
de monsieur Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père,
voir cette dame d’ici à huit jours, sous peine de mettre sa vie en
danger.

Cette réponse acheva de porter au comble l’exaspération d’Auguste.
Il reprit le chemin du boulevard Mont-Parnasse en marchant dans son
désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. Il arriva
vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement épuisé
par la faim et par la douleur, qu’il écouta la Vauthier lorsqu’elle
lui proposa de prendre part à son souper qui consistait en un ragoût
de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant tomba quasi mort sur
une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé par le patelinage et les
paroles mielleuses de cette vieille, il répondit à quelques questions
adroitement faites sur Godefroid, et il fit entendre que c’était le
locataire qui, demain, allait payer les dettes de son grand-père, car
on lui devait les changements heureux survenus dans leur position
depuis une semaine. La veuve écoutait ces propos d’un air dubitatif, en
forçant Auguste à boire quelques verres de vin.

Vers dix heures, on entendit le roulement d’un cabriolet qui arrêta
devant la maison, et la veuve s’écria:

—Oh! c’est monsieur Godefroid.

Aussitôt Auguste prit la clef de l’appartement et monta pour rencontrer
le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de Godefroid
tellement changée, qu’il hésitait à lui parler, lorsque le danger de
son grand-père décida ce généreux enfant. Voici ce qui s’était passé
rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue sur la figure de
Godefroid.

Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de La Chanterie et ses
fidèles au salon, et il y avait pris à part monsieur Nicolas pour lui
remettre les quatre volumes de l’_Esprit des lois modernes_. Monsieur
Nicolas porta sur-le-champ ce volume manuscrit dans sa chambre et
descendit pour dîner; puis, après avoir causé pendant la première
partie de la soirée, il remonta dans l’intention de commencer la
lecture de cet ouvrage.

Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la
disparition de monsieur Nicolas il fut prié par Manon, de la part
de l’ancien président, de venir lui parler. Il monta chez monsieur
Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à
l’intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée
de cet homme si placide et si ferme.

—Saviez-vous, demanda monsieur Nicolas redevenu président, saviez-vous
le nom de l’auteur de cet ouvrage?

—Monsieur Bernard, répondit Godefroid, je ne le connais que sous ce
nom. Je n’ai pas ouvert le paquet...

—Ah! c’est vrai, se dit monsieur Nicolas, je l’ai décacheté moi-même.
Vous n’avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?

—Non. Je sais qu’il a épousé par amour la fille du général Tarlowski;
que sa fille se nomme comme la mère, Vanda, le petit-fils Auguste, et
le portrait que j’ai vu de monsieur Bernard est, je crois, celui d’un
président de cour royale en robe rouge.

—Tenez, lisez! dit monsieur Nicolas qui montra le titre de l’ouvrage
écrit en caractères dus à la calligraphie d’Auguste, et disposés ainsi:

    ESPRIT DES LOIS MODERNES

    PAR M. BERNARD-JEAN-BAPTISTE-MACLOD, BARON BOURLAC,

    ancien procureur général près la cour royale de Rouen, grand
    officier de la Légion d’honneur.

—Ah! le bourreau de madame, de sa fille, du chevalier du Vissard! dit
d’une voix faible Godefroid. Et ses jambes s’affaiblissant, le néophyte
se laissa aller sur un fauteuil. —Joli début! dit-il en murmurant.

—Ceci, mon cher Godefroid, reprit monsieur Nicolas, est une affaire
qui nous regarde tous: vous en avez fait votre part, à nous le reste!
Je vous en prie, ne vous mêlez plus de rien, allez chercher ce que vous
pouvez avoir laissé là-bas! Pas un mot! Enfin, une discrétion absolue!
Et dites au baron Bourlac de s’adresser à moi. D’ici là, nous aurons
décidé comment il nous convient d’agir en cette circonstance.

Godefroid descendit, sortit, prit un cabriolet et arriva rapidement au
boulevard du Mont-Parnasse, plein d’horreur au souvenir du réquisitoire
du parquet de Caen, du drame sanglant terminé sur l’échafaud, et du
séjour de madame de La Chanterie à Bicêtre. Il comprit l’abandon
dans lequel cet ancien procureur général, assimilé presque à
Fouquier-Tinville, achevait ses jours, et les raisons de son incognito
si soigneusement gardé.

—Puisse monsieur Nicolas venger terriblement cette pauvre madame de
La Chanterie! Il achevait en lui-même ce vœu peu catholique, lorsqu’il
aperçut Auguste.

—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.

—Mon bon monsieur, il vient de nous arriver un malheur qui me rend
fou! Des scélérats sont venus saisir tout chez ma mère, et l’on cherche
mon grand-père pour le mettre en prison. Mais ce n’est pas à cause
de ces malheurs que je vous implore, dit ce garçon, avec une fierté
romaine, c’est pour vous prier de me rendre un service que l’on rend à
des condamnés à mort...

—Parlez, dit Godefroid.

—On est venu pour s’emparer des manuscrits de mon grand-père; et,
comme je crois qu’il vous a remis l’ouvrage, je viens vous prier
de prendre les notes, car la portière ne me laissera rien emporter
d’ici... Joignez-les aux volumes, et...

—Bien, bien, répondit Godefroid, allez vite les chercher.

Pendant que le jeune homme entrait chez lui pour en revenir aussitôt,
Godefroid pensa que cet enfant n’était coupable d’aucun crime, et qu’il
ne fallait pas le désespérer en lui parlant de son grand-père, de
l’abandon qui punissait cette triste vieillesse des fureurs de la vie
politique, et il prit le paquet avec une sorte de bonne grâce.

—Quel est le nom de votre mère? demanda-t-il.

—Ma mère, monsieur, est la baronne de Mergi; mon père est le fils du
premier président de la cour royale de Rouen.

—Ah! dit Godefroid, votre grand-père a marié sa fille au fils du
fameux président Mergi.

—Oui, monsieur.

—Mon petit ami, laissez-moi, dit Godefroid. Il conduisit le jeune
baron de Mergi jusque sur le palier, et appela la Vauthier.

—Mère Vauthier, lui dit-il, vous pouvez disposer de mon logement, je
ne reviendrai jamais ici.

Et il descendit pour remonter en voiture.

—Avez-vous remis quelque chose à ce monsieur-là? demanda la Vauthier à
Auguste.

—Oui, dit le jeune homme.

—Vous êtes propre! c’est un agent de vos ennemis! Il a tout conduit,
c’est sûr. A preuve que le tour est fait, c’est qu’il ne reviendra
jamais ici... Il m’a dit que je pouvais mettre son logement à louer.
Auguste se précipita sur le boulevard, courut après le cabriolet, et
finit par le faire arrêter tant il criait.

—Que me voulez-vous? demanda Godefroid.

—Les manuscrits de mon grand-père?...

—Dites-lui de les réclamer à monsieur Nicolas.

Le jeune homme prit ce mot pour l’atroce plaisanterie d’un voleur qui
a bu toute honte, et il s’assit dans la neige en voyant le cabriolet
reprendre sa course au grand trot. Il se releva dans un accès de
sauvage énergie, revint se coucher, harassé de ses courses rapides,
et le cœur brisé. Le lendemain matin, Auguste de Mergi s’éveilla seul
dans ce logement, habité la veille par sa mère et par son grand-père,
et il fut en proie aux émotions pénibles de sa situation, dans laquelle
il se retrouva pleinement. La solitude profonde d’un appartement si
rempli naguère, où chaque moment apportait un devoir, une occupation,
lui fit tant de mal à voir, qu’il descendit demander à la mère Vauthier
si son grand-père était venu pendant la nuit ou de grand matin; car il
s’était éveillé fort tard, et il supposait que, dans le cas où le baron
Bourlac serait retourné, la portière l’aurait instruit des poursuites.
La portière répondit en ricanant qu’il savait bien où devait se
trouver son grand-père; et que s’il n’était pas rentré ce matin, c’est
qu’il habitait le château de Clichy. Cette raillerie chez une femme
qui, la veille, l’avait si bien cajolé, rendit à ce pauvre jeune
homme toute sa frénésie, et il courut à la maison de santé de la rue
Basse-Saint-Pierre, en proie au désespoir de supposer son grand-père en
prison.

Le baron Bourlac avait rôdé pendant toute la nuit autour de la maison
de santé dont l’entrée lui avait été interdite, et autour de la maison
du docteur Halpersohn, à qui naturellement il voulait demander compte
d’une pareille conduite. Le docteur n’était rentré chez lui qu’à
deux heures du matin. Le vieillard, venu à une heure et demie à la
porte du docteur, était retourné se promener dans la grande allée des
Champs-Élysées; lorsqu’il revint, à deux heures et demie, le portier
lui dit que monsieur Halpersohn était rentré, couché, qu’il dormait et
qu’il ne pouvait pas le réveiller.

En se trouvant à deux heures et demie du matin dans ce quartier, le
pauvre père, au désespoir, erra sur le quai, sous les arbres chargés
de givre des contre-allées du Cours-la-Reine, et attendit le jour. A
neuf heures du matin, il se présenta chez le médecin, et lui demanda
pourquoi il tenait ainsi sa fille en charte privée.

—Monsieur, lui répondit le docteur, hier, je vous ai répondu de la
santé de votre fille; mais en ce moment je vous réponds de sa vie, et
vous comprenez que je dois être souverain dans un pareil cas. Apprenez
que votre fille a pris hier un remède qui doit lui donner _la plique_,
et que, tant que cette horrible maladie ne sera pas sortie, elle ne
sera pas visible. Je ne veux pas qu’une émotion vive, une erreur de
régime, m’enlèvent ma malade et vous enlèvent à vous votre fille; si
vous la voulez voir absolument, je demanderai une consultation de
trois médecins, afin de mettre à couvert ma responsabilité, car la
malade pourrait mourir.

Le vieillard, accablé de fatigue, tomba sur une chaise et se releva
promptement en disant: —Pardonnez-moi, monsieur. J’ai passé la nuit
à vous attendre dans des angoisses affreuses; car vous ne savez pas à
quel point j’aime ma fille, que je garde depuis quinze ans entre la vie
et la mort, et c’est un supplice que ces huit jours d’attente!

Le baron sortit du cabinet d’Halpersohn en chancelant comme un homme
ivre. Environ une heure après la sortie de ce vieillard, que le médecin
juif avait conduit en le soutenant par le bras jusqu’à la rampe de son
escalier, il vit entrer Auguste de Mergi. En questionnant la portière
de la maison de santé, ce pauvre jeune homme venait d’apprendre que le
père de la dame amenée la veille était revenu dans la soirée, qu’il
l’y avait demandée, et avait parlé d’aller ce matin chez le docteur
Halpersohn, et que là sans doute on lui donnerait de ses nouvelles. Au
moment où Auguste de Mergi se présenta dans le cabinet d’Halpersohn,
le docteur déjeunait d’une tasse de chocolat, accompagnée d’un verre
d’eau, le tout servi sur un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour
le jeune homme, et continua de tremper sa mouillette dans le chocolat;
car il ne mangeait pas autre chose qu’une flûte coupée en quatre
avec une précision qui prouvait une certaine habileté d’opérateur.
Halpersohn avait, en effet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.

—Hé bien! jeune homme, dit-il, en voyant entrer le fils de Vanda, vous
venez aussi me demander compte de votre mère...

—Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.

Auguste s’était avancé jusqu’à la table où brillèrent tout d’abord à
ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces
d’or. Dans les circonstances où se trouvait ce malheureux enfant, la
tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides qu’ils
pussent être. Il vit le moyen de sauver son grand-père et les fruits de
vingt années de travail menacés par d’avides spéculateurs. Il succomba.
Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée par une idée
de dévouement qui sourit à cet enfant. Il se dit: «Je me perds, mais je
sauve ma mère et mon grand-père!...»

Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit,
comme les fous, une singulière et passagère habileté; car au lieu de
donner des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le sens du
médecin. Halpersohn, comme tous les grands observateurs, avait deviné
rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et de la mère.
Il pressentit ou entrevit la vérité, que les discours de la baronne
de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui comme une sorte
de bienveillance pour ses nouveaux clients; car, du respect ou de
l’admiration, il en était incapable.

—Hé bien! mon cher garçon, répondit-il familièrement au jeune baron,
je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, belle et bien
portante. C’est une de ces malades rares auxquelles les médecins
s’intéressent; d’ailleurs, c’est, par sa mère, une compatriote à moi.
Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester deux semaines sans
voir madame...

—La baronne Mergi...

—Si elle est baronne, vous êtes baron? demanda Halpersohn.

En ce moment le vol était accompli. Pendant que le médecin regardait sa
mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi quatre billets
pliés et les avait mis dans la poche de son pantalon, en ayant l’air
d’y fourrer la main par contenance.

—Oui, monsieur, je suis baron. Mon grand-père est baron aussi; il
était procureur général sous la Restauration.

—Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d’être pauvre et
baron, c’est fort commun.

—Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres?

—Mais votre grand-père m’a dit avoir passé la nuit dans les
Champs-Élysées; et, quoique je ne connaisse pas de palais où il se
trouve d’aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures
du matin, je vous assure qu’il faisait froid dans le palais où se
promenait votre grand-père. On ne choisit pas par goût l’hôtel de la
Belle-Étoile...

—Mon grand père sort d’ici? reprit Auguste, qui saisit cette occasion
de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je viendrai, si vous
le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.

Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez l’huissier en prenant un
cabriolet pour s’y rendre plus promptement, et il paya la dette de
son grand-père. L’huissier remit les pièces et le mémoire des frais
acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs avec
lui pour qu’il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.

—D’autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent dans votre
quartier, ajouta-t-il; mon jeune homme ira leur porter les fonds, et
leur dire de vous rendre l’acte de réméré...

Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, se
laissa faire. Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient
sur les quatre mille francs, et sortit accompagné d’un clerc. Il monta
dans le cabriolet dans un état de stupeur indicible; car, le résultat
obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, maudit par
son grand-père, dont l’inflexibilité lui était connue, et il pensa que
sa mère mourrait de douleur de le savoir coupable. La nature entière
changeait pour lui d’aspect. Il avait chaud, il ne voyait plus la
neige, les maisons lui semblaient être des spectres. Arrivé chez lui,
le jeune baron prit son parti, qui certes était celui d’un honnête
jeune homme. Il alla dans la chambre de sa mère y prendre la tabatière
garnie de diamants que l’empereur avait donnée à son grand-père, pour
l’envoyer avec les sept cents francs au docteur Halpersohn, en y
joignant la lettre suivante qui nécessita plusieurs brouillons.


    «MONSIEUR,

  »Les fruits d’un travail de vingt années, fait par mon grand-père,
  allaient être dévorés par des usuriers, qui menacent sa liberté.
  Trois mille trois cents francs le sauvaient, et en voyant tant d’or
  sur votre table, je n’ai pu résister au bonheur de rendre mon aïeul
  libre, en lui rendant aussi le salaire de ses veilles. Je vous ai
  emprunté sans votre consentement, quatre mille francs; mais comme
  trois mille trois cents francs seulement sont nécessaires, je vous
  envoie les sept cents francs restant, et j’y joins une tabatière
  enrichie de diamants, donnée par l’empereur à mon grand-père, et
  dont la valeur peut vous répondre de la somme.

  »Dans le cas où vous ne croiriez pas à l’honneur de celui qui verra
  toute sa vie en vous un bienfaiteur, si vous daignez garder le
  silence sur une action injustifiable en toute autre circonstance,
  vous sauverez mon grand-père comme vous sauverez ma mère, et je
  serai toute la vie votre esclave dévoué.

    »AUGUSTE DE MERGI.»


Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu’aux
Champs-Élysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du
docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix louis, un
billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint lentement
à pied chez lui, par le pont d’Iéna, les Invalides et les boulevards,
comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le médecin, qui
s’était aperçu du vol, avait aussitôt changé d’opinion sur ses clients.
Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, et que, n’ayant
pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il se mit en doute les
qualités qu’ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur
du roi, rendre sa plainte, en ordonnant qu’on fît aussitôt des
poursuites.

La prudence avec laquelle procède la justice permet rarement d’aller
aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers trois
heures, un commissaire de police, accompagné d’agents qui se tenaient
en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère
Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir,
les soupçons du commissaire de police.

Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu’on allait arrêter
le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut au-devant
de monsieur Bernard; et l’apercevant dans l’avenue de l’Observatoire:

—Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les
huissiers sont venus hier chez vous; ils ont tout saisi. La mère
Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous
coucheriez à Clichy ce soir ou demain. Tenez, voyez-vous ces argousins?

Un regard suffit à l’ancien procureur général pour reconnaître des
recors dans les agents de police, et il devina tout.

—Et monsieur Godefroid?

—Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c’était une
mouche à vos ennemis...

Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d’aller chez Barbet, et il
y fut en un quart d’heure, l’ancien libraire demeurait dans la rue
Sainte-Catherine-d’Enfer.

—Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l’ancien libraire
en répondant au salut de sa victime; le voici.

Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l’acte que
l’ancien procureur général prit, en disant:

—Je ne comprends pas...

—Ce n’est donc pas vous qui m’avez payé? répliqua le libraire.

—Vous êtes payé!

—Mon petit-fils a porté les fonds chez l’huissier ce matin.

—Est-il vrai que vous m’ayez fait saisir hier?...

—Vous n’étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours? demanda
Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c’est que la
dénonciation de la contrainte par corps...

En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, et revint
vers sa maison en pensant que le garde du commerce était là sans
doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. Il allait lentement,
perdu dans de vagues appréhensions; car à mesure qu’il marchait, les
paroles de Népomucène lui apparaissaient de plus en plus obscures,
inexplicables. Godefroid pouvait-il bien l’avoir trahi! Il prit
machinalement par la rue Notre-Dame des Champs et rentra par la petite
porte, qu’il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène.

—Ah! monsieur, arrivez donc! On emmène monsieur Auguste en prison!
Il a été pris sur le boulevard; c’est lui qu’on cherchait; il a été
interrogé...

Le vieillard bondit comme un tigre, passa l’allée sur le boulevard en
traversant la maison, et le jardin, comme une flèche, et il put arriver
assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre entre trois
hommes.

—Auguste, dit-il, qu’est-ce que cela veut dire?

Le jeune homme fondit en larmes et s’évanouit.

—Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général, dit-il
au commissaire de police dont l’écharpe frappa son regard; de grâce,
expliquez-moi ceci...

—Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout
en deux mots: je viens d’interroger ce jeune homme, et il a
malheureusement avoué...

—Quoi?...

—Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.

—Est-il possible! Auguste?

—Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière de
diamants, je voulais vous sauver de l’infamie d’aller en prison.

—Ah! malheureux, qu’as-tu fait! s’écria le baron. Les diamants sont
faux, car j’ai vendu les vrais depuis trois ans.

Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d’une
singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron
Bourlac, le foudroya.

—Monsieur le commissaire, reprit l’ancien procureur général, soyez
tranquille, je vais aller voir monsieur le procureur du roi; mais vous
pouvez attester l’erreur dans laquelle j’ai maintenu mon petit-fils et
ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom de l’humanité,
mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la prison... Où le
menez-vous?

—Êtes-vous le baron de Bourlac? dit le commissaire de police.

—Oh! monsieur.

—C’est que monsieur le procureur du roi, le juge d’instruction et moi,
nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils pussent être
coupables, et comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient
pris vos noms.

Il prit le baron Bourlac à part et lui dit:

—Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn?...

—Oui, monsieur.

—Votre petit-fils s’y est présenté une demi-heure après vous?

—Je n’en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n’ai pas vu mon
petit-fils depuis hier.

—Les exploits qu’il nous a montrés et le dossier m’ont tout expliqué,
reprit le commissaire de police, je connais la cause du crime.
Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils,
car vos réponses confirment les faits allégués dans la plainte; mais
les actes qui vous ont été signifiés et que je vous rends, dit-il en
tendant un volume de papier timbré qu’il tenait à la main, prouvent que
vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, soyez prêt à comparaître
devant M. Marest, juge d’instruction commis à cette affaire. Je crois
devoir me relâcher des rigueurs ordinaires devant votre ancienne
qualité. Quant à votre petit-fils, je vais parler à monsieur le
procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles
pour le petit-fils d’un ancien premier président, victime d’une erreur
de jeunesse. Mais il y a plainte: le délinquant avoue, j’ai dressé
procès-verbal, il y a mandat de dépôt; je ne puis rien. Quant à
l’incarcération, nous mettrons votre petit-fils à la Conciergerie.

—Merci! monsieur, dit le malheureux Bourlac.

Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui
séparaient alors les arbres du boulevard.

Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène accourut avec
la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et la Vauthier pria
le commissaire de police, en passant par la rue d’Enfer, d’envoyer au
plus vite le docteur Berton.

—Qu’a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.

—Il est fou! monsieur!... Voilà ce que c’est que de voler!...

Auguste fit un mouvement pour se briser la tête; mais les deux agents
le continrent.

—Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du calme. Vous
avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables!...

—Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon
grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures!...

—Oh! les pauvres gens! s’écria tout bas le commissaire.

Il fit arrêter le fiacre qui marchait, dit un mot à l’oreille de son
secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.

Monsieur Berton jugea que la maladie de monsieur Bernard, car il le
connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude d’une grande
intensité; mais comme la veuve Vauthier lui raconta les événements qui
motivaient cet état, à la façon dont racontent les portières, il jugea
nécessaire d’informer le lendemain matin, à Saint-Jacques du Haut-Pas,
monsieur Alain de cette aventure, et monsieur Alain fit parvenir par un
commissionnaire un mot qu’il écrivit au crayon à monsieur Nicolas, rue
Chanoinesse.

Godefroid, en arrivant, avait remis la veille au soir les notes de
l’ouvrage à monsieur Nicolas, qui passa la plus grande partie de la
nuit à lire le premier volume de l’ouvrage du baron Bourlac.

Le lendemain matin, madame de La Chanterie dit au néophyte qu’il
allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre immédiatement à
l’ouvrage. Godefroid, initié par elle aux secrets financiers de la
société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs
mois, sous l’inspection de Frédéric Mongenod, qui venait tous les
dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des éloges sur ses
travaux.

—Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et
clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au milieu
de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par jour vous
suffiront à maintenir cette comptabilité au courant, et vous pourrez,
le surplus du temps, les aider, si vous avez encore la vocation que
vous manifestiez il y a six mois...

On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps
qui s’était écoulé depuis l’aventure du boulevard Mont-Parnasse,
Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n’avait pas fait
une seule question relative au baron Bourlac; car, n’en entendant
pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât
cette affaire, il regarda le silence gardé sur la famille des deux
bourreaux de madame La Chanterie ou comme une épreuve à laquelle on le
soumettait, ou comme une preuve que les amis de cette sublime femme
l’avaient vengée.

En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu’au
boulevard Mont-Parnasse; il avait su rencontrer la veuve Vauthier, et
il lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.

—Est-ce qu’on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces gens-là sont
passés!... Deux jours après votre expédition, car c’est vous, finaud,
qui avez soufflé l’affaire à mon propriétaire, il est venu du monde
qui nous a débarrassé de ce vieux fiérot-là. Bah! l’on a tout déménagé
en vingt-quatre heures, et, ni vu, ni connu! Personne ne m’a voulu
dire un mot. Je crois qu’il est parti pour Alger avec son brigand de
petit-fils; car Népomucène, qui avait un faible pour ce voleur, et qui
ne vaut pas mieux que lui, ne l’a pas trouvé à la Conciergerie, et lui
seul sait où ils sont, le gredin m’ayant plantée là... Élevez donc des
enfants trouvés! Voilà comme ils vous récompensent, ils vous mettent
dans l’embarras. Je n’ai pas encore pu le remplacer; et, comme le
quartier gagne beaucoup, la maison est toute louée, je suis écrasée de
travail.

Jamais Godefroid n’aurait rien su de plus sur le baron Bourlac, sans
le dénoûment qui se fit de cette aventure, par suite d’une de ces
rencontres comme il s’en fait à Paris.

Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue des
Champs-Élysées, et il pensait au docteur Halpersohn, en passant devant
la rue Marbœuf.

—Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s’il a guéri la
fille de Bourlac!... Quelle voix! quel talent elle avait!... Elle
voulait se consacrer à Dieu!

Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à cause des
voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta dans l’allée un
jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.

—Prenez donc garde! s’écria le jeune homme, êtes-vous donc aveugle?

—Hé! c’est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste de Mergi
dans ce jeune homme.

Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le
bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels il s’abandonnait,
il ne l’aurait pas reconnu.

—Hé! c’est ce cher monsieur Godefroid, dit la dame.

En entendant les notes célestes de l’organe enchanteur de Vanda qui
marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il était.

—Guérie!... dit-il.

—Depuis dix jours, il m’a permis de marcher!... répondit-elle.

—Halpersohn?...

—Oui! dit-elle. Hé, comment n’êtes-vous pas venu nous voir?
reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n’ont été coupés
qu’il y a huit jours! ceux que vous me voyez, sont une perruque; mais
le docteur m’a juré qu’ils repousseraient!... Mais combien n’avons-nous
pas de choses à nous dire!... Venez donc dîner avec nous!... Oh! votre
accordéon!... oh! monsieur...

Et elle porta son mouchoir à ses yeux.

—Je le garderai toute ma vie! mon fils le conservera comme une
relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est, d’ailleurs, à
la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra de chagrin si vous
ne l’aidez pas à les retrouver... Il est rongé par une mélancolie noire
dont je ne triomphe pas tous les jours.

Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de la
tombe que par la voix d’une fascinante curiosité, Godefroid prit le
bras que lui tendit la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller en
avant, chargé par elle d’une commission par un signe de tête, que le
jeune homme avait compris.

—Je ne vous emmène pas bien loin, nous demeurons allée d’Antin, dans
une jolie maison bâtie à l’anglaise; nous l’occupons tout entière;
chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes très-bien. Mon
père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités qui nous
accablent!...

—Moi!...

—Ne savez-vous pas que l’on a créé pour lui, sur un rapport du
ministre de l’Instruction publique, une chaire de législation comparée
à la Sorbonne? Mon père commencera son premier cours au mois de
novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait paraîtra dans
un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant les bénéfices
avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs à-compte sur sa
part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous sommes. Le ministère
de la justice me fait une pension de douze cents francs, à titre de
secours annuels à la fille d’un ancien magistrat; mon père a sa pension
de mille écus; il a cinq mille francs comme professeur. Nous sommes
si économes, que nous serons presque riches. Mon Auguste va commencer
son droit dans deux mois; mais il est employé au parquet du procureur
général, et gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne
parlez pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis
tous les matins pour cette action, que son grand-père ne lui pardonne
pas encore! sa mère le bénit, Halpersohn l’adore, et l’ancien procureur
général est implacable.

—Quelle affaire? dit Godefroid.

—Ah! je reconnais bien là votre générosité! s’écria Vanda. Quel noble
cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous.

Elle s’arrêta comme si elle avait ressenti des douleurs dans le cœur.

—Je vous jure que je ne sais rien de l’affaire dont vous me parlez,
dit Godefroid.

—Ah! vous ne la connaissez pas!

Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l’emprunt fait par
Auguste au docteur.

—Si nous ne pouvons rien dire de cela devant monsieur le baron
Bourlac, fit observer Godefroid, racontez-moi comment votre fils s’en
est tiré...

—Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu’il est
employé chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande
bienveillance. Il n’est pas resté plus de quarante-huit heures à la
Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur,
qui n’a trouvé la belle, la sublime lettre d’Auguste que le soir, a
retiré sa plainte; et, par l’intervention d’un ancien président de la
cour royale que mon père n’a jamais vu, le procureur général a fait
anéantir le procès-verbal du commissaire de police et le mandat de
dépôt. Enfin il n’existe aucune trace de cette affaire que dans mon
cœur, dans la conscience de mon fils et dans la tête de son grand-père,
qui, depuis ce jour, dit _vous_ à Auguste et le traite comme un
étranger. Hier encore, Halpersohn demandait grâce pour lui; mais mon
père, qui me refuse, moi qu’il aime tant, a répondu: —Vous êtes le
volé; vous pouvez, vous devez pardonner; mais moi, je suis responsable
du voleur... et quand j’étais procureur général, je ne pardonnais
jamais!... —Vous tuerez votre fille! a dit Halpersohn que j’écoutais.
Mon père a gardé le silence.

—Mais qui donc vous a secourus?

—Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits de la
reine.

—Comment est-il? demanda Godefroid.

—C’est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon père...
C’est lui qui fit transporter mon père dans la maison où nous sommes,
lorsqu’il fut atteint de sa fièvre chaude. Figurez-vous que, dès
que mon père fut rétabli, l’on m’a retirée de la maison de santé et
installée là, où je me suis retrouvée dans ma chambre, comme si je ne
l’avais pas quittée. Halpersohn, que ce grand monsieur a séduit, je ne
sais comment, m’a donc alors appris toutes les souffrances endurées par
mon père! Et les diamants vendus de sa tabatière! mon fils et mon père
la plupart du temps sans pain, et faisant les riches en ma présence...
Oh! monsieur Godefroid!... Ces deux êtres-là sont des martyrs... Que
puis-je dire à mon père?... Entre mon fils et lui, je ne peux que leur
rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.

—Et ce grand monsieur n’a-t-il pas un peu l’air militaire?...

—Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa maison.

Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d’une femme
lorsqu’elle éprouve une attaque de nerfs, elle le traîna dans un salon
dont la porte s’ouvrit et cria:

—Mon père! monsieur Godefroid connaît ton bienfaiteur.

Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait l’être un
ancien magistrat d’un rang si éminent, se leva, tendit la main à
Godefroid, et dit: —Je m’en doutais!

Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette noble
vengeance; mais le procureur général ne lui laissa pas le temps de
parler.

—Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n’y a que la Providence de
plus puissante, que l’amour de plus ingénieux, que la maternité de
plus clairvoyante que vos amis qui tiennent de ces trois grandes
divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre rencontre;
car monsieur Joseph a disparu pour toujours, et comme il a su se
soustraire à tous les piéges que j’ai tendus pour savoir son vrai nom,
sa demeure, je serais mort de chagrin..... Tenez, lisez sa lettre. Mais
vous le connaissez?

Godefroid lut ce qui suit:


  «Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d’une dame
  charitable, nous avons dépensées pour vous, montent à quinze mille
  francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit par vous-même,
  soit par vos descendants, lorsque la prospérité de votre famille le
  permettra; car c’est le bien des pauvres. Quand cette restitution
  sera possible, versez les sommes dont vous serez débiteur chez les
  frères Mongenod, banquiers. Que Dieu vous pardonne vos fautes!»


Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre, que
Godefroid rendit.

—Les cinq croix y sont... dit-il en se parlant à lui-même.

—Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez été
l’envoyé de cette dame mystérieuse... dites-moi son nom!

—Son nom! cria Godefroid, son nom! Mais malheureux ne le demandez
jamais! ne cherchez jamais à le savoir! Ah! madame, dit Godefroid en
prenant dans ses mains tremblantes la main de madame de Mergi, si vous
tenez à la raison de votre père, faites qu’il reste dans son ignorance,
qu’il ne se permette pas la moindre démarche!

Un étonnement profond glaça le père, la fille et Auguste.

—C’est? demanda Vanda.

—Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, reprit Godefroid en
regardant le vieillard, qui vous l’a rendue jeune, belle, fraîche,
ranimée, qui l’a retirée du cercueil; celle qui vous a épargné
l’infamie de votre petit-fils! celle qui vous a rendu la vieillesse
heureuse, honorée, qui vous a sauvé tous trois...

Il s’arrêta.

—C’est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne pour vingt
ans! s’écria Godefroid en s’adressant au baron Bourlac; à qui vous
avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles injures, à la
sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous avez arraché une
fille délicieuse pour l’envoyer à la plus affreuse des morts, car elle
a été guillotinée!...

Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, sauta dans
le corridor; de là, dans l’allée d’Antin, et se mit à courir à toutes
jambes.

—Si tu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils,
suis-moi cet homme et sache où il demeure!...

Auguste partit comme une flèche.

Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie,
à la vieille porte jaune de l’hôtel de La Chanterie, rue Chanoinesse,
et demanda madame La Chanterie au concierge, qui lui montra le perron.
C’était heureusement à l’heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le
baron dans la cour, par un des croisillons qui donnaient du jour à
l’escalier; il n’eut que le temps de descendre, de se jeter dans le
salon, où tout le monde se trouvait, et de crier:

—Le baron de Bourlac!...

En entendant ce nom, madame de La Chanterie, soutenue par l’abbé de
Véze, rentra dans sa chambre.

—Tu n’entreras pas, suppôt de Satan! s’écriait Manon qui reconnut le
procureur général et qui se mit devant la porte du salon. Viens-tu pour
tuer madame?

—Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit monsieur Alain.

Manon s’assit sur une chaise comme si les deux jambes lui eussent
manqué à la fois.

—Messieurs, dit le baron d’une voix excessivement émue en
reconnaissant Godefroid et monsieur Joseph, et en saluant les deux
autres, la bienfaisance donne des droits à l’obligé!

—Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous devez tout
à Dieu...

—Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, dit l’ancien
magistrat. Vous m’écouterez!... Je sais que les bienfaits surhumains
qui m’accablent depuis dix-huit mois sont l’œuvre d’une personne que
j’ai gravement offensée en faisant mon devoir; il a fallu quinze ans
pour que je reconnusse son innocence, et c’est là, messieurs, le seul
remords que je doive à l’exercice de mes fonctions. —Écoutez! j’ai peu
de vie à vivre, mais je vais perdre ce peu de vie, encore si nécessaire
à mes enfants, sauvés par madame de La Chanterie, si je ne puis obtenir
d’elle mon pardon. Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à
genoux, jusqu’à ce qu’elle m’ait dit un mot... Je l’attendrai là... Je
baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l’attendrir,
moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...

La porte de la chambre de madame de La Chanterie s’ouvrit, l’abbé de
Vèse se glissa comme une ombre, et dit à monsieur Joseph: —Cette voix
tue madame.

—Ah! elle est là! Elle passe par là! dit le baron Bourlac.

Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes, et d’une
voix déchirante, il cria: —Au nom de Jésus, mort sur la croix,
pardonnez! pardonnez! car ma fille a souffert mille morts!

Le vieillard s’affaissa si bien que les spectateurs émus le crurent
mort. En ce moment, madame de La Chanterie apparut comme un spectre à
la porte de sa chambre, sur laquelle elle s’appuyait défaillante.

—Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur échafaud,
par madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous
pardonne...

En entendant ce dernier mot, l’ancien procureur leva les yeux et dit:
—Les anges se vengent ainsi.

Monsieur Joseph et monsieur Nicolas relevèrent le baron Bourlac et le
conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher une voiture, et
quand on entendit le roulement, monsieur Nicolas dit en y mettant le
vieillard:

—Ne revenez plus, monsieur, autrement vous tueriez aussi la mère, car
la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine a ses limites.

Ce jour-là Godefroid fut acquis à l’Ordre des Frères de la Consolation.

    Août 1848.


    FIN DE L’INITIÉ.




  SIXIÈME LIVRE
  SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE

  LES PAYSANS

  A M. P. S. B. GAVAULT.


  _J. J. Rousseau mit en tête de la Nouvelle Héloïse_: J’ai vu les
  mœurs de mon temps et j’ai publié ces lettres. _Ne puis-je pas vous
  dire, à l’imitation de ce grand écrivain: J’étudie la marche de mon
  époque et je publie cet ouvrage_?

  _Le but de cette étude, d’une effrayante vérité, tant que la
  société voudra faire de la philanthropie un principe, au lieu de la
  prendre pour un accident, est de mettre en relief les principales
  figures d’un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite de
  sujets nouveaux. Cet oubli n’est peut-être que de la prudence,
  par un temps où le peuple hérite de tous les courtisans de la
  royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s’est
  apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le prolétaire! Des
  sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes: Levez-vous,
  travailleurs, comme on a dit au tiers état: Lève-toi! On voit
  bien qu’aucun de ces Erostrates n’a eu le courage d’aller au fond
  des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous
  appelons encore les faibles, contre ceux qui se croient les forts,
  du paysan contre le riche... Il s’agit ici d’éclairer, non pas
  le législateur d’aujourd’hui, mais celui de demain. Au milieu du
  vertige démocratique auquel s’adonnent tant d’écrivains aveugles,
  n’est-il pas urgent de peindre enfin ce paysan qui rend le Code
  inapplicable, en faisant arriver la propriété à quelque chose qui
  est et qui n’est pas? Vous allez voir cet infatigable sapeur, ce
  rongeur qui morcelle et divise le sol, le partage, et coupe un
  arpent de terre en cent morceaux, convié toujours à ce festin
  par une petite bourgeoisie qui fait de lui, tout à la fois, son
  auxiliaire et sa proie. Cet élément insocial créé par la révolution
  absorbera quelque jour la bourgeoisie comme la bourgeoisie a dévoré
  la noblesse. S’élevant au-dessus de la loi par sa propre petitesse,
  ce Robespierre à une tête et à vingt millions de bras, travaille
  sans jamais s’arrêter, tapi dans toutes les communes, intronisé au
  conseil municipal, armé en garde national dans tous les cantons
  de France, par l’an 1830, qui ne s’est pas souvenu que Napoléon a
  préféré les chances de son malheur à l’armement des masses._

  _Si j’ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce
  livre, le plus considérable de ceux que j’ai résolu d’écrire, c’est
  que tous mes amis, comme vous-même, ont compris que le courage
  pouvait chanceler devant tant de difficultés, tant de détails mêlés
  à ce drame doublement terrible et si cruellement ensanglanté; mais,
  au nombre des raisons qui me rendent aujourd’hui presque téméraire,
  comptez le désir d’achever une œuvre destinée à vous donner un
  témoignage de ma vive et durable reconnaissance pour un dévouement
  qui fut une de mes plus grandes consolations dans l’infortune._

    DE BALZAC.


  PREMIÈRE PARTIE
  QUI TERRE A, GUERRE A.


  I.—LE CHATEAU.


    A MONSIEUR NATHAN.

    «Aux Aigues, le 6 août 1823.

  »Toi qui procures de délicieux rêves au public avec tes fantaisies,
  mon cher Nathan, je vais te faire rêver avec du vrai. Tu me diras
  si jamais le siècle actuel pourra léguer de pareils songes aux
  Nathan et aux Blondet de l’an 1923! Tu mesureras la distance à
  laquelle nous sommes du temps où les Florine du dix-huitième siècle
  trouvaient, à leur réveil, un château comme les Aigues, dans un
  contrat.

  »Mon très-cher, si tu reçois ma lettre dans la matinée, vois-tu, de
  ton lit, à cinquante lieues de Paris environ, au commencement de la
  Bourgogne, sur une grande route royale, deux petits pavillons en
  brique rouge, réunis ou séparés par une barrière peinte en vert?...
  Ce fut là que la diligence déposa ton ami.

  »De chaque côté du pavillon serpente une haie vive, d’où
  s’échappent des ronces semblables à des cheveux follets. Çà et là,
  une pousse d’arbres s’élève insolemment. Sur le talus du fossé, de
  belles fleurs baignent leurs pieds dans une eau dormante et verte.
  A droite et à gauche, cette haie rejoint deux lisières de bois, et
  la double prairie à laquelle elle sert d’enceinte, a sans doute été
  conquise par quelque défrichement.

  »A ces pavillons déserts et poudreux commence une magnifique avenue
  d’ormes centenaires, dont les têtes en parasol se penchent les unes
  sur les autres et forment un long, un majestueux berceau. L’herbe
  croît dans l’avenue; à peine y remarque-t-on les sillons tracés par
  les doubles roues des voitures. L’âge des ormes, la largeur des
  deux contre-allées, la tournure vénérable des pavillons, la couleur
  brune des chaînes de pierre, tout indique les abords d’un château
  quasi royal.

  »Avant d’arriver à cette barrière, du haut d’une de ces éminences
  que, nous autres Français, nous nommons assez vaniteusement une
  montagne, et au bas de laquelle se trouve le village de Conches,
  le dernier relais, j’avais aperçu la longue vallée des Aigues,
  au bout de laquelle la grande route tourne pour aller droit à la
  petite sous-préfecture de la Ville-aux-Fayes, où trône le neveu de
  notre ami des Lupeaulx. D’immenses forêts posées à l’horizon, sur
  une vaste colline côtoyée par une rivière, dominent cette riche
  vallée encadrée au loin par les monts d’une petite Suisse, appelée
  le Morvan. Ces épaisses forêts appartiennent aux Aigues, au marquis
  de Ronquerolles et au comte de Soulanges, dont les châteaux et
  les parcs, dont les villages vus de loin et de haut donnent de la
  vraisemblance aux fantastiques paysages de Breughel-de-Velours.

  »Si ces détails ne te remettent pas en mémoire tous les châteaux
  en Espagne que tu as désiré posséder en France, tu ne serais pas
  digne de cette narration d’un Parisien stupéfait. J’ai enfin joui
  d’une campagne où l’art se trouve mêlé à la nature, sans que l’un
  soit gâté par l’autre, où l’art semble naturel, où la nature est
  artiste. J’ai rencontré l’oasis que nous avons si souvent rêvée
  d’après quelques romans: une nature luxuriante et parée, des
  accidents sans confusion, quelque chose de sauvage et d’ébouriffé,
  de secret, de pas commun. Enjambe la barrière et marchons.

  »Quand mon œil curieux a voulu embrasser l’avenue où le soleil
  ne pénètre qu’à son lever ou à son coucher, en la zébrant de ses
  rayons obliques, ma vue a été barrée par le contour que produit
  une élévation du terrain; mais, après ce détour, la longue avenue
  est coupée par un petit bois, et nous sommes dans un carrefour, au
  centre duquel se dresse un obélisque en pierre, absolument comme
  un éternel point d’admiration. Entre les assises de ce monument,
  terminé par une boule à piquants (quelle idée!), pendent quelques
  fleurs purpurines ou jaunes, selon la saison. Certes, les Aigues
  ont été bâtis par une femme, ou pour une femme; un homme n’a pas
  d’idées si coquettes; l’architecte a eu quelque mot d’ordre.

  »Après avoir franchi ce bois posé comme en sentinelle, je suis
  arrivé dans un délicieux pli de terrain, au fond duquel bouillonne
  un ruisseau que j’ai passé sur une arche en pierres moussues, d’une
  superbe couleur, la plus jolie des mosaïques entreprises par le
  temps. L’avenue remonte le cours d’eau par une pente douce. Au
  loin, se voit le premier tableau; un moulin et son barrage, sa
  chaussée et ses arbres, ses canards, son linge étendu, sa maison
  couverte en chaume, ses filets et sa boutique à poisson, sans
  compter un garçon meunier qui déjà m’examinait. En quelque endroit
  que vous soyez à la campagne, et quand vous vous y croyez seul,
  vous êtes le point de mire de deux yeux couverts d’un bonnet de
  coton; un ouvrier quitte sa houe, un vigneron relève son dos voûté,
  une petite gardeuse de chèvres, de vaches ou de moutons, grimpe
  dans un saule pour vous espionner.

  »Bientôt l’avenue se transforme en une allée d’acacias qui mène
  à une grille du temps où la serrurerie faisait de ces filigranes
  aériens qui ne ressemblent pas mal aux traits enroulés dans
  l’exemple d’un maître d’écriture. De chaque côté de la grille
  s’étend un saut de loup, dont la double crête est garnie des
  lances et des dards les plus menaçants, de véritables hérissons en
  fer. Cette grille est d’ailleurs encadrée par deux pavillons de
  concierge semblables à ceux du palais de Versailles, et couronnés
  par des vases de proportions colossales. L’or des arabesques a
  rougi, la rouille y a mêlé ses teintes; mais cette porte, dite
  de l’Avenue, et qui révèle la main du grand Dauphin, à qui les
  Aigues la doivent, ne m’en a paru que plus belle. Au bout de
  chaque saut de loup commencent des murailles non crépies, où les
  pierres, enchâssées dans un mortier de terre rougeâtre, montrent
  leurs teintes multipliées: le jaune ardent du silex, le blanc
  de la craie, le brun rouge de la meulière, et les formes les
  plus capricieuses. Au premier abord, le parc est sombre, ses
  murs sont cachés par des plantes grimpantes, par des arbres qui,
  depuis cinquante ans, n’ont pas entendu la hache. On dirait d’une
  forêt redevenue vierge par un phénomène exclusivement réservé
  aux forêts. Les troncs sont enveloppés de lianes qui vont de
  l’un à l’autre. Des guis d’un vert luisant pendent à toutes les
  bifurcations des branches où il a pu séjourner de l’humidité. J’ai
  retrouvé les lierres gigantesques, les arabesques sauvages qui
  ne fleurissent qu’à cinquante lieues de Paris, là, où le terrain
  ne coûte pas assez cher pour qu’on l’épargne. Le paysage, ainsi
  compris, veut beaucoup de terrain. Là, donc, rien de peigné, le
  râteau ne se sent pas, l’ornière est pleine d’eau, la grenouille
  y fait tranquillement ses têtards, les fines fleurs de forêt y
  poussent, et la bruyère y est aussi belle que celle que j’ai vue
  en janvier sur ta cheminée, dans le riche cachepot apporté par
  Florine. Ce mystère enivre, il inspire de vagues désirs. Les odeurs
  forestières, senteurs adorées par les âmes friandes de poésie,
  à qui plaisent les mousses les plus innocentes, les cryptogames
  les plus vénéneux, les terres mouillées, les saules, les baumes,
  le serpolet, les eaux vertes d’une mare, l’étoile arrondie des
  nénuphars jaunes; toutes ces vigoureuses fécondations se livraient
  au flair de mes narines, en me livrant toutes une pensée, leur âme
  peut-être. Je pensais alors à une robe rose, ondoyant à travers
  cette allée tournante.

  »L’allée finit brusquement par un dernier bouquet où tremblent les
  bouleaux, les peupliers et tous les arbres frémissants, famille
  intelligente, à tiges gracieuses, d’un port élégant, les arbres
  de l’amour libre! De là j’ai vu, mon cher, un étang couvert de
  nymphéas, de plantes aux larges feuilles étalées ou aux petites
  feuilles menues, et sur lequel pourrit un bateau peint en blanc et
  noir, coquet comme la chaloupe d’un canotier de la Seine, léger
  comme une coquille de noix. Au delà s’élève un château signé 1560,
  en briques d’un beau rouge, avec des chaînes en pierre et des
  encadrements aux encoignures et aux croisées qui sont encore à
  petits carreaux (ô Versailles!). La pierre est taillée en pointes
  de diamant, mais en creux, comme au palais ducal de Venise dans la
  façade du pont des Soupirs. Ce château n’a de régulier que le corps
  du milieu, d’où descend un perron orgueilleux à double escalier
  tournant, à balustres arrondis, fins à leur naissance et à mollets
  épatés. Ce corps de logis principal est accompagné de tourelles à
  clochetons où le plomb dessine ses fleurs, de pavillons modernes
  à galeries et à vases plus ou moins grecs. Là, mon cher, point de
  symétrie. Ces nids assemblés au hasard sont comme empaillés par
  quelques arbres verts dont le feuillage secoue sur les toits ses
  mille dards bruns, entretient les mousses et vivifie de bonnes
  lézardes où le regard s’amuse. Il y a le pin d’Italie à écorce
  rouge avec son majestueux parasol; il y a un cèdre âgé de deux
  cents ans, des saules pleureurs, un sapin du Nord, un hêtre qui le
  dépasse; puis, en avant de la tourelle principale, les arbustes les
  plus singuliers: un if taillé qui rappelle quelque ancien jardin
  français détruit, des magnolias et des hortensias à leurs pieds;
  enfin, c’est les Invalides des héros de l’horticulture, tour à tour
  à la mode, et oubliés comme tous les héros.

  »Une cheminée à sculptures originales et qui fumait à grands
  bouillons dans un angle, m’a certifié que ce délicieux spectacle
  n’était pas une décoration d’opéra. La cuisine y révélait des êtres
  vivants. Me vois-tu, moi Blondet, qui crois être en des régions
  polaires quand je suis à Saint-Cloud, au milieu de cet ardent
  paysage bourguignon? Le soleil verse sa plus piquante chaleur, le
  martin-pêcheur est au bord de l’étang, les cigales chantent, le
  grillon crie, les capsules de quelques graines craquent, les pavots
  laissent aller leur morphine en larmes liquoreuses, tout se découpe
  nettement sur le bleu foncé de l’éther. Au-dessus des terres
  rougeâtres de la terrasse s’échappent les joyeuses flamberies de ce
  punch naturel qui grise les insectes et les fleurs, qui nous brûle
  les yeux et qui brunit nos visages. Le raisin se perle, son pampre
  montre un voile de fils blancs dont la délicatesse fait honte aux
  fabriques de dentelle. Enfin, le long de la maison brillent des
  pieds d’alouette bleus, des capucines aurore, des pois de senteur.
  Quelques tubéreuses éloignées, des orangers parfument l’air. Après
  la poétique exhalation des bois qui m’y avait préparé, venaient
  les irritantes pastilles de ce sérail botanique. Au sommet du
  perron, comme la reine des fleurs, vois enfin une femme en blanc et
  en cheveux, sous une ombrelle doublée de soie blanche, mais plus
  blanche que la soie, plus blanche que les lis qui sont à ses pieds,
  plus blanche que les jasmins étoilés qui se fourrent effrontément
  dans les balustrades, une Française née en Russie qui m’a dit:
  « —Je ne vous espérais plus!» Elle m’avait vu dès le tournant.
  Avec quelle perfection toutes les femmes, même les plus naïves,
  entendent la mise en scène? Le bruit des gens occupés à servir
  m’annonçait qu’on avait retardé le déjeuner jusqu’à l’arrivée de la
  diligence. Elle n’avait pas osé venir au-devant de moi.

  »N’est-ce pas là notre rêve, n’est-ce pas là celui de tous les
  amants du beau sous toutes ses formes, du beau séraphique que Luini
  a mis dans le mariage de la Vierge, sa belle fresque de Sarono, du
  beau que Rubens a trouvé pour sa mêlée de la bataille du Thermodon,
  du beau que cinq siècles élaborent aux cathédrales de Séville et
  de Milan, du beau des Sarrasins à Grenade, du beau de Louis XIV à
  Versailles, du beau des Alpes et du beau de la Limagne?

  »De cette propriété qui n’a rien de trop princier ni rien de trop
  financier, mais où le prince et le fermier général ont demeuré, ce
  qui sert à l’expliquer, dépendent deux mille hectares de bois, un
  parc de neuf cents arpents, le moulin, trois métairies, une immense
  ferme à Conches et des vignes, ce qui devrait produire un revenu de
  soixante-douze mille francs. Voilà les Aigues, mon cher, où l’on
  m’attendait depuis deux ans, et où je suis en ce moment, _dans la
  chambre perse_ destinée aux amis du cœur.

  »En haut du parc, vers Conches, sortent une douzaine de sources
  claires, limpides, venues du Morvan, qui se versent toutes dans
  l’étang, après avoir orné de leurs rubans liquides et les vallées
  du parc et ses magnifiques jardins. Le nom des Aigues vient de
  ces charmants cours d’eau. On a supprimé le mot _Vives_, car dans
  les vieux titres, la terre s’appelle Aigues-Vives, contrepartie
  d’Aigues-Mortes. L’étang se décharge dans le cours d’eau de
  l’avenue, par un large canal droit, bordé de saules pleureurs
  dans toute sa longueur. Ce canal, ainsi décoré, produit un effet
  délicieux. En y voguant assis sur un banc de la chaloupe, on se
  croit sous la nef d’une immense cathédrale, dont le chœur est
  figuré par les corps de logis qui se trouvent au bout. Si le
  soleil couchant jette sur le château ses tons orangés entrecoupés
  d’ombres et allume le verre des croisées, il vous semble alors voir
  des vitraux flamboyants. Au bout du canal, on aperçoit Blangy,
  chef-lieu de la commune, contenant soixante maisons environ, avec
  une église de village, c’est-à-dire une maison mal entretenue,
  ornée d’un clocher de bois soutenant un toit de tuiles cassées.
  On y distingue une maison bourgeoise et un presbytère. La commune
  est d’ailleurs assez vaste; elle se compose de deux cents autres
  feux épars auxquels cette bourgade sert de chef-lieu. Cette commune
  est, çà et là, coupée en petits jardins; les chemins sont marqués
  par des arbres à fruits. Les jardins, en vrais jardins de paysan,
  ont de tout: des fleurs, des oignons, des choux et des treilles,
  des groseilles et beaucoup de fumier. Le village paraît naïf; il
  est rustique; il a cette simplicité parée que cherchent tant les
  peintres. Enfin, dans le lointain, on aperçoit la petite ville de
  Soulanges posée au bord d’un vaste étang comme une fabrique du lac
  de Thoune.

  »Quand vous vous promenez dans ce parc, qui a quatre portes,
  chacune d’un superbe style, l’Arcadie mythologique devient pour
  vous plate comme la Beauce. L’Arcadie est en Bourgogne et non en
  Grèce; l’Arcadie est aux Aigues et non ailleurs. Une rivière, faite
  à coups de ruisseaux, traverse le parc, dans sa partie basse, par
  un mouvement serpentin, et y imprime une tranquillité fraîche, un
  air de solitude qui rappelle d’autant mieux les Chartreuses, que,
  dans une île factice, il se trouve une chartreuse sérieusement
  ruinée, et d’une élégance intérieure digne du voluptueux financier
  qui l’ordonna. Les Aigues, mon cher, ont appartenu à ce Bouret,
  qui dépensa deux millions pour recevoir une fois Louis XV.
  Combien de passions fougueuses, d’esprits distingués, d’heureuses
  circonstances n’a-t-il pas fallu pour créer ce beau lieu? Une
  maîtresse d’Henri IV a rebâti le château là où il est et y a joint
  la forêt. La favorite du grand Dauphin, mademoiselle Choin, à qui
  les Aigues furent donnés, les a augmentés de quelques fermes.
  Bouret a mis dans le château toutes les recherches des petites
  maisons de Paris, pour une des célébrités de l’Opéra. Les Aigues
  doivent à Bouret la restauration du rez-de-chaussée dans le style
  Louis XV.

  »Je suis resté stupéfait en admirant la salle à manger. Les yeux
  sont d’abord attirés par un plafond peint à fresque dans le goût
  italien, et où volent les plus folles arabesques. Des femmes en
  stuc, finissant en feuillages, soutiennent de distance en distance
  des paniers de fruits, sur lesquels portent les rinceaux du
  plafond. Dans les panneaux qui séparent chaque femme, d’admirables
  peintures, dues à quelques artistes inconnus, représentent les
  gloires de la table: les saumons, les hures de sanglier, les
  coquillages; enfin tout le monde mangeable qui, par de fantastiques
  ressemblances, rappelle l’homme, les femmes, les enfants, et qui
  lutte avec les plus bizarres imaginations de la Chine, le pays
  où, selon moi, l’on comprend le mieux le décor. Sous son pied, la
  maîtresse de la maison trouve un ressort de sonnette pour appeler
  les gens, afin qu’ils n’entrent qu’au moment voulu, sans jamais
  rompre un entretien ou déranger une attitude. Les dessus de porte
  représentent des scènes voluptueuses. Toutes les embrasures sont
  en mosaïque de marbre. La salle est chauffée en dessous. De chaque
  fenêtre, on aperçoit des vues délicieuses.

  »Cette salle communique à une salle de bain d’un côté, de l’autre
  à un boudoir qui donne dans le salon. La salle de bain est revêtue
  en briques de Sèvres peintes en camaïeu, le sol est en mosaïque, la
  baignoire est en marbre. Une alcôve, cachée par un tableau peint
  sur cuivre, et qui s’enlève au moyen d’un contrepoids, contient un
  lit de repos en bois doré du style le plus Pompadour. Le plafond
  est en lapis-lazuli, étoilé d’or. Les camaïeux sont faits d’après
  les dessins de Boucher. Ainsi, le bain, la table et l’amour sont
  réunis.

  »Après le salon qui, mon cher, offre toutes les magnificences du
  style Louis XIV, vient une magnifique salle de billard, à laquelle
  je ne connais pas de rivale à Paris. L’entrée de ce rez-de-chaussée
  est une antichambre demi-circulaire, au fond de laquelle on a
  disposé le plus coquet des escaliers, éclairé par en haut, et
  qui mène à des logements bâtis tous à différentes époques! Et
  l’on a coupé le cou, mon cher, à des fermiers généraux en 1793!
  Mon Dieu, comment ne comprend-on pas que les merveilles de l’art
  sont impossibles dans un pays sans grandes fortunes, sans grandes
  existences assurées? Si la gauche veut absolument tuer les rois,
  qu’elle nous laisse quelques petits princes, grands comme rien du
  tout!

  »Aujourd’hui, ces richesses accumulées appartiennent à une petite
  femme artiste qui, non contente de les avoir magnifiquement
  restaurées, les entretient avec amour. De prétendus philosophes,
  qui s’occupent d’eux en ayant l’air de s’occuper de l’humanité,
  nomment ces belles choses des extravagances. Ils se pâment devant
  les fabriques de calicot et les plates inventions de l’industrie
  moderne, comme si nous étions plus grands et plus heureux
  aujourd’hui que du temps de Henri IV, de Louis XIV et de Louis
  XVI, qui tous ont imprimé le cachet de leur règne aux Aigues.
  Quel palais, quel château royal, quelles habitations, quels beaux
  ouvrages d’art, quelles étoffes brochées d’or laissons-nous? Les
  jupes de nos grand’mères sont aujourd’hui recherchées pour couvrir
  nos fauteuils. Usufruitiers égoïstes et ladres, nous rasons tout
  et nous plantons des choux là où s’élevaient des merveilles. Hier,
  la charrue a passé sur Persan, magnifique domaine qui donnait un
  titre à l’une des plus opulentes familles du parlement de Paris; le
  marteau a démoli Montmorency, qui coûta des sommes folles à l’un
  des Italiens groupés autour de Napoléon; enfin, le Val, création
  de Regnault-Saint-Jean d’Angely; Cassan, bâti par une maîtresse du
  prince de Conti; en tout, quatre habitations royales viennent de
  disparaître dans la seule vallée de l’Oise. Nous préparons autour
  de Paris la campagne de Rome, pour le lendemain d’un saccage dont
  la tempête soufflera du nord sur nos châteaux de plâtre et nos
  ornements en carton-pierre.

  »Vois, mon très-cher, où vous conduit l’habitude de _tartiner_
  dans un journal, voilà que je fais une espèce d’article. L’esprit
  aurait-il donc, comme les chemins, ses ornières? Je m’arrête, car
  je vole mon gouvernement, je me vole moi-même, et vous pourriez
  bâiller. La suite à demain. J’entends le second coup de cloche qui
  m’annonce un de ces plantureux déjeuners dont l’habitude est depuis
  longtemps perdue, à l’ordinaire s’entend, par les salles à manger
  de Paris.

  »Voici l’histoire de mon Arcadie. En 1815 est morte, aux Aigues,
  l’une des _impures_ les plus célèbres du dernier siècle, une
  cantatrice oubliée par la guillotine et par l’aristocratie, par la
  littérature et par la finance, après avoir tenu à la finance, à la
  littérature, à l’aristocratie et avoir frôlé la guillotine; oubliée
  comme beaucoup de charmantes vieilles femmes qui s’en vont expier
  à la campagne leur jeunesse adorée, et qui remplacent leur amour
  perdu par un autre, l’homme par la nature. Ces femmes vivent avec
  les fleurs, avec la senteur du bois, avec le ciel, avec les effets
  du soleil, avec tout ce qui chante, frétille, brille et pousse, les
  oiseaux, les lézards, les fleurs et les herbes; elles n’en savent
  rien, elles ne se l’expliquent pas, mais elles aiment encore;
  elles aiment si bien, qu’elles oublient les ducs, les maréchaux,
  les rivalités, les fermiers généraux, leurs folies et leur luxe
  effréné, leurs strass et leurs diamants, leurs mules à talons et
  leur rouge, pour les suavités de la campagne.

  »J’ai recueilli, mon cher, de précieux renseignements sur la
  vieillesse de mademoiselle Laguerre, car la vieillesse des filles
  qui ressemblent à Florine, à Mariette, à Suzanne du Val-Noble, à
  Tullia, m’inquiétait de temps en temps, absolument comme je ne sais
  quel enfant s’inquiétait de ce que devenaient les vieilles lunes.

  »En 1790, épouvantée par la marche des affaires publiques,
  mademoiselle Laguerre vint s’établir aux Aigues, acquis pour elle
  par Bouret, et où il avait passé plusieurs saisons avec elle; le
  sort de la Dubarry la fit tellement trembler, qu’elle enterra
  ses diamants. Elle n’avait alors que cinquante-trois ans; et
  selon sa femme de chambre, devenue la femme d’un gendarme, une
  madame Soudry, à qui l’on dit madame la mairesse gros comme le
  bras: «Madame était plus belle que jamais.» Mon cher, la nature
  a sans doute ses raisons pour traiter ses sortes de créatures en
  enfants gâtés; les excès, au lieu de les tuer, les engraissent,
  les conservent, les rajeunissent; elles ont, sous une apparence
  lymphatique, des nerfs qui soutiennent leur merveilleuse charpente;
  elles sont toujours belles par la raison qui enlaidirait une femme
  vertueuse. Décidément le hasard n’est pas moral.

  »Mademoiselle Laguerre a vécu là d’une manière irréprochable, et
  ne peut-on pas dire comme une sainte? après sa fameuse aventure.
  Un soir, par un désespoir d’amour, elle se sauve de l’Opéra dans
  son costume de théâtre, va dans les champs, et passe la nuit à
  pleurer au bord d’un chemin. (A-t-on calomnié l’amour au temps de
  Louis XV!) Elle était si déshabituée de voir l’aurore, qu’elle la
  salue en chantant un de ses plus beaux airs. Par sa pose, autant
  que par ses oripeaux, elle attire des paysans qui, tout étonnés
  de ses gestes, de sa voix, de sa beauté la prennent pour un ange
  et se mettent à genoux autour d’elle. Sans Voltaire, on aurait
  eu, sous Bagnolet, un miracle de plus. Je ne sais si le bon Dieu
  tiendra compte à cette fille de sa vertu tardive, car l’amour est
  bien nauséabond à une femme aussi lassée d’amour que devait l’être
  une _impure_ de l’ancien Opéra. Mademoiselle Laguerre était née en
  1740, son beau temps fut en 1760, quand on nommait monsieur de...
  (le nom m’échappe) _le premier commis de la guerre_, à cause de sa
  liaison avec elle. Elle quitta ce nom tout à fait inconnu dans le
  pays, et s’y nomma madame des Aigues, pour mieux se blottir dans
  sa terre qu’elle se plut à entretenir dans un goût profondément
  artiste. Quand Bonaparte devint premier consul, elle acheva
  d’arrondir sa propriété par des biens d’Église, en y consacrant le
  produit de ses diamants. Comme une fille d’Opéra ne s’entend guère
  à gérer ses biens, elle avait abandonné la gestion de sa terre à un
  intendant, en ne s’occupant que du parc, de ses fleurs et de ses
  fruits.

  »Mademoiselle, morte et enterrée à Blangy, le notaire de Soulanges,
  cette petite ville située entre la Ville-aux-Fayes et Blangy,
  le chef-lieu du canton, fit un copieux inventaire, et finit par
  découvrir les héritiers de la chanteuse, qui ne se connaissait
  point d’héritiers. Onze familles de pauvres cultivateurs aux
  environs d’Amiens, couchés dans des torchons, se réveillèrent un
  beau matin dans des draps d’or. Il fallut liciter. Les Aigues
  furent alors achetés par Montcornet, qui, dans ses commandements
  en Espagne et en Poméranie, se trouvait avoir économisé la somme
  nécessaire à cette acquisition, quelque chose comme onze cent
  mille francs, y compris le mobilier. Ce beau lieu devait toujours
  appartenir au ministère de la guerre. Le général a sans doute
  ressenti les influences de ce voluptueux rez-de-chaussée, et je
  soutenais hier à la comtesse que son mariage avait été déterminé
  par les Aigues.

  »Mon cher, pour apprécier la comtesse, il faut savoir que le
  général est un homme violent, haut en couleur, de cinq pieds neuf
  pouces, rond comme une tour, un gros cou, des épaules de serrurier
  qui devaient mouler fièrement une cuirasse. Montcornet a commandé
  les cuirassiers au combat d’Essling, que les Autrichiens appellent
  Gross-Aspern, et n’y a pas péri quand cette belle cavalerie a été
  refoulée vers le Danube. Il a pu traverser le fleuve à cheval sur
  une énorme pièce de bois. Les cuirassiers, en trouvant le pont
  rompu, prirent, à la voix de Montcornet, la résolution sublime
  de faire volte-face et de résister à toute l’armée autrichienne,
  qui, le lendemain, emmena trente et quelques voitures pleines de
  cuirasses. Les Allemands ont créé, pour ces cuirassiers, un seul
  mot qui signifie hommes de fer[2]. Montcornet a les dehors d’un
  héros de l’antiquité. Ses bras sont gros et nerveux, sa poitrine
  est large et sonore, sa tête se recommande par un caractère léonin,
  sa voix est de celles qui peuvent commander la charge au fort
  des batailles; mais il n’a que le courage de l’homme sanguin, il
  manque d’esprit et de portée. Comme beaucoup de généraux à qui
  le bon sens militaire, la défiance naturelle à l’homme sans cesse
  en péril, les habitudes du commandement donnent les apparences de
  la supériorité, Montcornet impose au premier abord; on le croit
  un Titan, mais il recèle un nain, comme le géant de carton qui
  salue Elisabeth à l’entrée du château de Kenilworth. Colère et
  bon, plein d’orgueil impérial, il a la causticité du soldat, la
  répartie prompte et la main plus prompte encore. S’il a été superbe
  sur un champ de bataille, il est insupportable dans un ménage;
  il ne connaît que l’amour de garnison, l’amour du militaire, à
  qui les anciens, ces ingénieux faiseurs de mythes, avaient donné
  pour patron le fils de Mars et de Vénus, _Eros_. Ces délicieux
  chroniqueurs de religions s’étaient approvisionnés d’une dizaine
  d’amours différents. En étudiant les pères et les attributs
  de ces amours, vous découvrez la nomenclature sociale la plus
  complète, et nous croyons inventer quelque chose! Quand le globe se
  retournera comme un malade qui rêve, et que les mers deviendront
  des continents, les Français de ce temps-là trouveront au fond de
  notre Océan actuel une machine à vapeur, un canon, un journal et
  une charte, enveloppés dans des plantes marines.

      [2] En principe, je n’aime pas les notes, voici la première que
      je me permets; son intérêt historique me servira d’excuse; elle
      prouvera, d’ailleurs, que la description des batailles est à
      faire autrement que par les sèches définitions des écrivains
      techniques qui, depuis trois mille ans, ne nous parlent que
      de l’aile droite ou gauche, du centre, plus ou moins enfoncé,
      mais qui, du soldat, de ses héroïsmes, de ses souffrances, ne
      disent pas un mot. La conscience avec laquelle je prépare les
      _Scènes de la vie militaire_, me conduit sur tous les champs
      de bataille arrosés par le sang de la France et par celui de
      l’étranger; j’ai donc voulu visiter la plaine de Wagram. En
      arrivant sur les bords du Danube, en face de la Lobau, je
      remarquai sur la rive, où croît une herbe fine, des ondulations
      semblables aux grands sillons des champs de luzerne. Je
      demandai d’où provenait cette disposition du terrain, pensant
      à quelque méthode d’agriculture: « —Là, me dit le paysan qui
      nous servait de guide, dorment les cuirassiers de la garde
      impériale; ce que vous voyez, c’est leurs tombes!» Ces paroles
      me causèrent un frisson, le prince Frédéric Schwartzenberg,
      qui les traduisit, ajouta que ce paysan avait conduit le
      convoi des charrettes chargées de cuirasses. Par une de ces
      bizarreries fréquentes à la guerre, notre guide avait fourni le
      déjeuner de Napoléon le matin de la bataille de Wagram. Quoique
      pauvre, il gardait le double napoléon que l’empereur lui avait
      donné de son lait et de ses œufs. Le curé de Gross-Aspern
      nous introduisit dans ce fameux cimetière où Français et
      Autrichiens se battirent, ayant du sang jusqu’à mi-jambe, avec
      un courage et une persistance également glorieuses de part
      et d’autre. C’est là que, nous expliquant qu’une tablette de
      marbre sur laquelle se porta toute notre attention, et où se
      lisaient les noms du propriétaire de Gross-Aspern, tué dans
      la troisième journée, était la seule récompense accordée à la
      famille, il nous dit avec une profonde mélancolie: « —Ce fut
      le temps des grandes misères, et ce fut le temps des grandes
      promesses; mais aujourd’hui, c’est le temps de l’oubli...» Je
      trouvai ces paroles d’une magnifique simplicité; mais, en y
      réfléchissant, je donnai raison à l’apparente ingratitude de la
      maison d’Autriche. Ni les peuples, ni les rois ne sont assez
      riches pour récompenser tous les dévouements auxquels donnent
      lieu les luttes suprêmes. Que ceux qui servent une cause avec
      l’arrière-pensée de la récompense, estiment leur sang et se
      fassent _condottieri_!... Ceux qui manient ou l’épée ou la
      plume pour leur pays, ne doivent penser qu’à _bien faire_,
      comme disaient nos pères, et ne rien accepter, pas même la
      gloire, que comme un heureux accident.

      Ce fut en allant reprendre ce fameux cimetière pour la
      troisième fois que Masséna, blessé, porté dans une caisse
      de cabriolet, fit à ses soldats cette sublime allocution: «
      —_Comment_, s..... mâtins, vous n’avez que cinq sous par jour,
      j’ai quarante millions, et vous me laissez en avant?...» On
      sait l’ordre du jour de l’empereur à son lieutenant, et apporté
      par monsieur de Sainte-Croix, qui passa trois fois le Danube à
      la nage. «Mourir ou reprendre le village; il s’agit de sauver
      l’armée! les ponts sont rompus.»

      (L’AUTEUR.)

  »Or, mon cher, la comtesse de Montcornet est une petite femme
  frêle, délicate et timide. Que dis-tu de ce mariage? Pour qui
  connaît le monde, ces hasards sont si communs, que les mariages
  bien assortis sont l’exception. Je suis venu voir comment cette
  petite femme fluette arrange ses ficelles pour mener ce gros,
  grand, carré, général, précisément comme il menait, lui, ses
  cuirassiers.

  »Si Montcornet parle haut devant sa Virginie, Madame lève un
  doigt sur ses lèvres, et il se tait. Le soldat va fumer sa pipe
  et ses cigares dans un kiosque à cinquante pas du château, et il
  en revient parfumé. Fier de sa sujétion, il se tourne vers elle
  comme un ours enivré de raisins, pour dire, quand on lui propose
  quelque chose: «Si Madame le veut.» Quand il arrive chez sa femme
  de ce pas lourd qui fait craquer les dalles comme des planches, si
  elle lui crie de sa voix effarouchée: «N’entrez pas!» il accomplit
  militairement demi-tour par flanc droit en jetant ces humbles
  paroles: «Vous me ferez dire quand je pourrai vous parler...» de
  la voix qu’il eut sur les bords du Danube, quand il cria à ses
  cuirassiers: «Mes enfants, il faut mourir, et très-bien, bien,
  quand on ne peut pas faire autrement!» J’ai entendu ce mot touchant
  dit par lui en parlant de sa femme: «Non-seulement je l’aime, mais
  je la vénère.» Quand il lui prend une de ces colères qui brisent
  toutes les bondes et s’échappent en cascades indomptables, la
  petite femme va chez elle et le laisse crier. Seulement, quatre ou
  cinq jours après: «Ne vous mettez pas en colère, lui dit-elle, vous
  pouvez vous briser un vaisseau dans la poitrine, sans compter le
  mal que vous me faites.» Et alors le lion d’Essling se sauve pour
  aller essuyer une larme. Quand il se présente au salon, et que nous
  y sommes occupés à causer: «Laissez-nous, il me lit quelque chose,»
  dit-elle, et il nous laisse.

  »Il n’y a que les hommes forts, grands et colères, de ces foudres
  de guerre, de ces diplomates à tête olympienne, de ces hommes de
  génie, pour avoir ces partis pris de confiance, cette générosité
  pour la faiblesse, cette constante protection, cet amour sans
  jalousie, cette bonhomie avec la femme. Ma foi! je mets la science
  de la comtesse autant au-dessus des vertus sèches et hargneuses,
  que le satin d’une causeuse est préférable au velours d’Utrecht
  d’un sale canapé bourgeois.

  »Mon cher, je suis dans cette admirable campagne depuis six jours,
  et je ne me lasse pas d’admirer les merveilles de ce parc, dominé
  par de sombres forêts, et où se trouvent de jolis sentiers le long
  des eaux. La nature et son silence, les tranquilles jouissances,
  la vie facile à laquelle elle invite, tout m’a séduit. Oh! voilà
  la vraie littérature, il n’y a jamais de faute de style dans une
  prairie. Le bonheur serait de tout oublier ici, même les _Débats_.
  Tu dois deviner qu’il a plu pendant deux matinées. Pendant que
  la comtesse dormait, pendant que Montcornet courait dans ses
  propriétés, j’ai tenu par force la promesse si imprudemment donnée
  de vous écrire.

  »Jusqu’alors, quoique né dans Alençon, d’un vieux juge et d’un
  préfet, à ce qu’on dit, quoique connaissant les herbages, je
  regardais comme une fable l’existence de ces terres au moyen
  desquelles on touche par mois quatre à cinq mille francs. L’argent,
  pour moi, se traduisait par deux horribles mots: le travail et le
  libraire, le journal et la politique... Quand aurons-nous une terre
  où l’argent poussera dans quelque joli paysage? C’est ce que je
  vous souhaite au nom du théâtre, de la presse et du livre. Ainsi
  soit-il.

  »Florine va-t-elle être jalouse de feu mademoiselle Laguerre? Nos
  Bourets modernes n’ont plus de noblesse française qui leur apprenne
  à vivre, ils se mettent trois pour payer une loge à l’Opéra,
  se cotisent pour un plaisir, et ne coupent plus d’in-quarto
  magnifiquement reliés pour les rendre pareils aux in-octavo de
  leur bibliothèque, à peine achète-t-on les livres brochés! Où
  allons-nous? Adieu, mes enfants! aimez toujours

    »Votre doux BLONDET.»


Si, par un hasard miraculeux, cette lettre, échappée à la plus
paresseuse plume de notre époque, n’avait pas été conservée, il eût
été presque impossible de peindre les Aigues. Sans cette description,
l’histoire doublement horrible qui s’y est passée serait peut-être
moins intéressante.

Beaucoup de gens s’attendent sans doute à voir la cuirasse de l’ancien
colonel de la garde impériale éclairée par un jet de lumière, à voir
sa colère allumée, tombant comme une trombe sur cette petite femme, de
manière à rencontrer vers la fin de cette histoire ce qui se trouve
à la fin de tant de drames modernes, un drame de chambre à coucher.
Ce drame moderne pourrait-il éclore dans ce joli salon à dessus de
portes en camaïeu bleuâtre, où babillaient les amoureuses scènes de la
Mythologie, où de beaux oiseaux fantastiques étaient peints au plafond
et sur les volets, où sur la cheminée riaient à gorge déployée les
monstres de porcelaine chinoise, où sur les plus riches vases, des
dragons bleu et or tournaient leur queue en volute autour du bord que
la fantaisie japonaise avait émaillé de ses dentelles de couleurs,
où les duchesses, les chaises longues, les sofas, les consoles, les
étagères inspiraient cette paresse contemplative qui détend toute
énergie? Non, le drame ici n’est pas restreint à la vie privée,
il s’agite ou plus haut ou plus bas. Ne vous attendez pas à de la
passion, le vrai ne sera que trop dramatique. D’ailleurs l’historien
ne doit jamais oublier que sa mission est de faire à chacun sa part;
le malheureux et le riche sont égaux devant sa plume; pour lui, le
paysan a la grandeur de ses misères, comme le riche a la petitesse de
ses ridicules; enfin, le riche a des passions, le paysan n’a que des
besoins, le paysan est donc doublement pauvre; et si, politiquement,
ses agressions doivent être impitoyablement réprimées, humainement et
religieusement, il est sacré.


  II.—UNE BUCOLIQUE OUBLIÉE PAR VIRGILE.

Quand un Parisien tombe à la campagne, il s’y trouve sevré de toutes
ses habitudes, et sent bientôt le poids des heures, malgré les soins
les plus ingénieux de ses amis. Aussi, dans l’impossibilité de
perpétuer les causeries du tête-à-tête, si promptement épuisées, les
châtelains et les châtelaines vous disent-ils naïvement: Vous vous
ennuierez bien ici. En effet, pour goûter les délices de la campagne,
il faut y avoir des intérêts, en connaître les travaux, et le concert
alternatif de la peine et du plaisir, symbole éternel de la vie humaine.

Une fois que le sommeil a repris son équilibre, quand on a réparé
les fatigues du voyage et qu’on s’est mis à l’unisson des habitudes
champêtres, le moment de la vie de château le plus difficile à passer
pour un Parisien qui n’est ni chasseur ni agriculteur, et qui porte
des bottes fines, est la première matinée. Entre l’instant du réveil
et celui du déjeuner, les femmes dorment ou font leur toilette et
sont inabordables; le maître du logis est parti de bonne heure à
ses affaires: un Parisien se voit donc seul de huit à onze heures,
l’instant choisi dans presque tous les châteaux pour déjeuner. Or,
après avoir demandé des amusements aux minuties de la toilette, il a
perdu bientôt cette ressource, s’il n’a pas apporté quelque travail
impossible à réaliser, et qu’il remporte vierge en en connaissant
seulement les difficultés; un écrivain est donc obligé alors de tourner
dans les allées du parc, de bayer aux corneilles, de compter les
gros arbres. Or, plus la vie est facile, plus ces occupations sont
fastidieuses, à moins d’appartenir à la secte des quakers-tourneurs,
à l’honorable corps des charpentiers ou des empailleurs d’oiseaux.
Si l’on devait, comme les propriétaires, rester à la campagne, on
meublerait son ennui de quelque passion géologique, minéralogique,
entomologique ou botanique; mais un homme raisonnable ne se donne pas
un vice pour tuer une quinzaine de jours. La plus magnifique terre, les
plus beaux châteaux deviennent donc assez promptement insipides pour
ceux qui n’en possèdent que la vue. Les beautés de la nature semblent
bien mesquines, comparées à leur représentation au théâtre. Paris
scintille alors par toutes ses facettes. Sans l’intérêt particulier qui
nous attache, comme Blondet, _aux lieux honorés par les pas, éclairés
par les yeux_ d’une certaine personne, on envierait aux oiseaux leurs
ailes, pour retourner aux perpétuels, aux émouvants spectacles de Paris
et à ses déchirantes luttes.

La longue lettre écrite par le journaliste doit faire supposer aux
esprits pénétrants qu’il avait atteint moralement et physiquement
à cette phase particulière aux passions satisfaites, aux bonheurs
assouvis, et que tous les volatiles engraissés par force représentent
parfaitement quand, la tête enfoncée dans leur gésier qui bombe, ils
restent sur leurs pattes, sans pouvoir ni vouloir regarder le plus
appétissant manger. Aussi, quand sa formidable lettre fut achevée,
Blondet éprouva-t-il le besoin de sortir des jardins d’Armide et
d’animer la mortelle lacune des trois premières heures de la journée;
car, entre le déjeuner et le dîner, le temps appartenait à la
châtelaine qui savait le rendre court. Garder, comme le fit madame de
Montcornet, un homme d’esprit pendant un mois à la campagne, sans avoir
vu sur son visage le rire faux de la satiété, sans avoir surpris le
bâillement caché d’un ennui qui se devine toujours, est un des plus
beaux triomphes d’une femme. Une affection qui résiste à ces sortes
d’essais doit être éternelle. On ne comprend point que les femmes ne se
servent pas de cette épreuve pour juger leurs amants; il est impossible
à un sot, à un égoïste, à un petit esprit d’y résister. Philippe II
lui-même, l’Alexandre de la dissimulation, aurait dit son secret durant
un mois de tête-à-tête à la campagne. Aussi les rois vivent-ils dans
une agitation perpétuelle, et ne donnent-ils à personne le droit de les
voir pendant plus d’un quart d’heure.

Nonobstant les délicates attentions d’une des plus charmantes femmes de
Paris, Émile Blondet retrouva donc le plaisir oublié depuis longtemps
de l’école buissonnière, quand, le lendemain du jour où sa lettre fut
finie, il se fit éveiller par François, le premier valet de chambre
attaché spécialement à sa personne, avec l’intention d’explorer la
vallée de l’Avonne.

L’Avonne est la petite rivière qui, grossie au-dessus de Conches par
de nombreux ruisseaux, dont quelques-uns sourdent aux Aigues, va se
jeter à la Ville-aux-Fayes dans un des plus considérables affluents de
la Seine. La disposition géographique de l’Avonne, flottable pendant
environ quatre lieues, avait, depuis l’invention de Jean Rouvet,
donné toute leur valeur aux forêts des Aigues, de Soulanges et de
Ronquerolles, situées sur la crête des collines au bas desquelles
coule cette charmante rivière. Le parc des Aigues occupait la partie
la plus large de la vallée, entre la rivière que la forêt, dite des
Aigues, borde des deux côtés, et la grande route royale que de vieux
ormes tortillards indiquent à l’horizon sur une côte parallèle à
celle des monts dits de l’Avonne, ce premier gradin du magnifique
amphithéâtre appelé le Morvan.

Quelque vulgaire que soit cette comparaison, le parc ressemblait,
ainsi posé au fond de la vallée, à un immense poisson dont la tête
touchait au village de Conches et la queue au bourg de Blangy; car,
plus long que large, il s’étalait au milieu par une largeur d’environ
deux cents arpents, tandis qu’il en comptait à peine trente vers
Conches, et quarante vers Blangy. La situation de cette terre, entre
trois villages, à une lieue de la petite ville de Soulanges, d’où l’on
plongeait sur cet Eden, a peut-être fomenté la guerre et conseillé les
excès qui forment le principal intérêt de cette scène. Si, vu de la
grande route, vu de la partie haute de la Ville-aux-Fayes, le paradis
des Aigues fait commettre le péché d’envie aux voyageurs, comment les
riches bourgeois de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes auraient-ils été
plus sages, eux qui l’admiraient à toute heure?

Ce dernier détail topographique était nécessaire pour faire comprendre
la situation, l’utilité des quatre portes par lesquelles on entrait
dans le parc des Aigues, entièrement clos de murs, excepté les endroits
où la nature avait disposé des points de vue et où l’on avait creusé
des sauts-de-loup. Ces quatre portes, dites la porte de Conches, la
porte d’Avonne, la porte de Blangy et la porte de l’Avenue, révélaient
si bien le génie des diverses époques où elles furent construites, que,
dans l’intérêt des archéologues, elles seront décrites, mais aussi
succinctement que Blondet a déjà décrit celle de l’Avenue.

Après huit jours de promenades avec la comtesse, l’illustre rédacteur
du journal des _Débats_ connaissait à fond le pavillon chinois, les
ponts, les îles, la chartreuse, le châlet, les ruines du temple, la
glacière babylonienne, les kiosques, enfin tous les détours inventés
par les architectes de jardins, et auxquels neuf cents arpents peuvent
se prêter; il voulait donc s’ébattre aux sources de l’Avonne, que
le général et la comtesse lui vantaient tous les jours, en formant
chaque soir le projet oublié chaque matin d’aller les visiter. En
effet, au-dessus du parc des Aigues, l’Avonne a l’apparence d’un
torrent alpestre. Tantôt elle se creuse un lit entre les roches,
tantôt elle s’enterre comme dans une cuve profonde; là, des ruisseaux
y tombent brusquement en cascade; ici, elle s’étale à la façon de la
Loire, en effleurant des sables et rendant le flottage impraticable,
par le changement perpétuel de son chenal. Blondet prit le chemin le
plus court à travers les labyrinthes du parc pour gagner la porte de
Conches. Cette porte exige quelques mots, pleins d’ailleurs de détails
historiques sur la propriété.

Le fondateur des Aigues fut un cadet de la maison de Soulanges, enrichi
par un mariage, qui voulut narguer son aîné. Ce sentiment nous a valu
les féeries de l’Isola-Bella, sur le lac Majeur. Au moyen âge, le
château des Aigues était situé sur l’Avonne. De ce castel, la porte
seule subsistait, composée d’un porche semblable à celui des villes
fortifiées, et flanqué de deux tourelles à poivrières. Au-dessus de la
voûte du porche s’élevaient de puissantes assises ornées de végétations
et percées de trois larges croisées à croisillons. Un escalier en
colimaçon, ménagé dans une des tourelles, menait à deux chambres, et la
cuisine occupait la seconde tourelle. Le toit du porche, à forme aiguë,
comme toute vieille charpente, se distinguait par deux girouettes,
perchées aux deux bouts d’une cime ornée de serrureries bizarres.
Beaucoup de localités n’ont pas d’hôtel de ville si magnifique. Au
dehors, le claveau du cintre offrait encore l’écusson des Soulanges,
conservé par la dureté de la pierre de choix, où le ciseau du tailleur
d’images l’avait gravé: _d’azur à trois bourdons en pal d’argent, à la
farce brochante de gueules, chargée de cinq croisettes d’or au pied
aiguisé_, et il portait la déchiqueture héraldique imposée aux cadets.
Blondet déchiffra la devise: _Je soule agir_, un de ces calembours que
les croisés se plaisaient à faire avec leurs noms, et qui rappelle une
belle maxime de politique, malheureusement oubliée par Montcornet,
comme on le verra. La porte, qu’une jolie fille avait ouverte à
Blondet, était en vieux bois alourdi par des quinconces de ferraille.
Le garde, réveillé par le grincement des gonds, mit le nez à sa fenêtre
et se laissa voir en chemise.

—Comment! nos gardes dorment encore à cette heure-ci, se dit le
Parisien en se croyant très-fort sur la coutume forestière.

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        FOURCHON.

    Un de ces vieillards affectionnés par le crayon
    de Charlet.

                                       (LES PAYSANS.)]

En un quart d’heure de marche, il atteignit aux sources de la rivière,
à la hauteur des Conches, et ses yeux furent alors ravis par un de ces
paysages dont la description devrait être faite comme l’histoire de
France, en mille volumes ou en un seul. Contentons-nous de deux phrases.

Une roche ventrue et veloutée d’arbres nains, rongée au pied par
l’Avonne, disposition à laquelle elle doit un peu de ressemblance avec
une énorme tortue mise en travers de l’eau, figure une arche, par
laquelle le regard embrasse une petite nappe claire comme un miroir,
où l’Avonne semble endormie, et que terminent au loin des cascades à
grosses roches, où de petits saules, pareils à des ressorts, vont et
viennent constamment sous l’effort des eaux.

Au delà de ces cascades, les flancs de la colline, coupés roide comme
une roche du Rhin vêtue de mousses et de bruyères, mais troués comme
elle par des arêtes schisteuses, versant çà et là de blancs ruisseaux
bouillonnants, auxquels une petite prairie, toujours arrosée et
toujours verte, sert de coupe; puis, comme contraste à cette nature
sauvage et solitaire, les derniers jardins de Conches se voient de
l’autre côté de ce chaos pittoresque, au bout des prés, avec la masse
du village et son clocher.

Voilà les deux phrases, mais le soleil levant, mais la pureté de l’air,
mais l’âcre rosée, mais le concert des eaux et des bois?... devinez-les!

—Ma foi! c’est presque aussi beau qu’à l’Opéra! se dit Blondet en
remontant l’Avonne innavigable, dont les caprices faisaient ressortir
le canal droit, profond et silencieux de la basse Avonne, encaissée par
les grands arbres de la forêt des Aigues.

Blondet ne poussa pas très-loin sa promenade matinale, il fut bientôt
arrêté par un des paysans qui sont, dans ce drame, des comparses si
nécessaires à l’action, qu’on hésitera peut-être entre eux et les
premiers rôles.

En arrivant à un groupe de rochers où la source principale est serrée
comme entre deux portes, le spirituel écrivain aperçut un homme qui
se tenait dans une immobilité capable de piquer la curiosité d’un
journaliste, si déjà la tournure et l’habillement de cette statue
animée ne l’avaient profondément intrigué.

Il reconnut dans cet humble personnage un de ces vieillards
affectionnés par le crayon de Charlet, qui tenait aux troupiers de cet
Homère des soldats, par la solidité d’une charpente habile à porter le
malheur, et à ses immortels balayeurs, par une figure rougie, violacée,
rugueuse, inhabile à la résignation. Un chapeau de feutre grossier,
dont les bords tenaient à la calotte par des reprises, garantissait
des intempéries cette tête presque chauve; il s’en échappait deux
flocons de cheveux, qu’un peintre aurait payé quatre francs à l’heure
pour pouvoir copier cette neige éblouissante, et disposée comme celle
de tous les Pères éternels classiques. A la manière dont les joues
rentraient en continuant la bouche, on devinait que le vieillard édenté
s’adressait plus souvent au tonneau qu’à la huche. Sa barbe blanche,
clair-semée, donnait quelque chose de menaçant à son profil par la
roideur des poils coupés courts. Ses yeux, trop petits pour son énorme
visage, inclinés comme ceux du cochon, exprimaient à la fois la ruse
et la paresse; mais en ce moment ils jetaient comme une lueur, tant le
regard jaillissait droit sur la rivière. Pour tout vêtement, ce pauvre
homme portait une vieille blouse, autrefois bleue, et un pantalon de
cette toile grossière qui sert à Paris à faire des emballages. Tout
citadin aurait frémi de lui voir aux pieds des sabots cassés, sans même
un peu de paille pour en adoucir les crevasses. Assurément, la blouse
et le pantalon n’avaient de valeur que pour la cuve d’une papeterie.

En examinant ce Diogène campagnard, Blondet admit la possibilité du
type de ces paysans qui se voient dans les vieilles tapisseries,
les vieux tableaux, les vieilles sculptures, et qui lui paraissait
jusqu’alors fantastique. Il ne condamna plus absolument l’école du
laid, en comprenant que, chez l’homme, le beau n’est qu’une flatteuse
exception, une chimère à laquelle il s’efforce de croire.

—Quelles peuvent être les idées, les mœurs d’un pareil être, à
quoi pense-t-il? se disait Blondet pris de curiosité. Est-ce là mon
semblable? Nous n’avons de commun que la forme, et encore?...

Il étudiait cette rigidité particulière au tissu des gens qui vivent en
plein air, habitués aux intempéries de l’atmosphère, à supporter les
excès du froid et du chaud, à tout souffrir enfin, qui font de leur
peau des cuirs presque tannés, et de leurs nerfs un appareil contre la
douleur physique, aussi puissant que celui des Arabes ou des Russes.

—Voilà des Peaux-Rouges de Cooper, se dit-il, il n’y a pas besoin
d’aller en Amérique pour observer des sauvages.

Quoique le Parisien ne fût qu’à deux pas, le vieillard ne tourna pas
la tête, et regarda toujours la rive opposée avec cette fixité que les
fakirs de l’Inde donnent à leurs yeux vitrifiés et à leurs membres
ankilosés. Vaincu par cette espèce de magnétisme, plus communicatif
qu’on ne le croit, Blondet finit par regarder l’eau.

—Eh bien! mon bonhomme, qu’y a-t-il donc là? demanda Blondet, après un
gros quart d’heure, pendant lequel il n’aperçut rien qui motivât cette
profonde attention.

—Chut!... dit tout bas le vieillard en faisant signe à Blondet de ne
pas agiter l’air par sa voix. Vous allez l’effrayer...

—Qui?...

—Une _loute_, mon cher monsieur. Si _alle_ nous entend, _alle_ est
_capabe ed_ filer sous l’eau! Et, _gnia_ pas à dire, elle a sauté là,
tenez!... Voyez-vous où l’eau _bouille_... Oh! elle guette un poisson;
mais quand elle va vouloir rentrer, mon petit l’empoignera. C’est que,
voyez-vous, la _loute_ est ce qu’il y a de plus rare. C’est un gibier
scientifique, _ben_ délicat, tout de même; on me la payerait dix francs
aux Aigues, vu que leur dame fait maigre, et c’est maigre demain. Dans
les temps, défunt madame m’en a payé jusqu’à vingt francs et _a_ me
rendait la peau!... Mouche, appela-t-il à voix basse, regarde bien...

De l’autre côté de ce bras de l’Avonne, Blondet vit deux yeux
brillants, comme des yeux de chat, sous une touffe d’aunes; puis il
aperçut le front brun, les cheveux ébouriffés d’un enfant d’environ
douze ans, couché sur le ventre, qui fit un signe pour indiquer la
loutre et avertir le vieillard qu’il ne la perdait pas de vue. Blondet,
subjugué par le dévorant espoir du vieillard et de l’enfant, se laissa
mordre par le démon de la chasse.

Ce démon à deux griffes, l’espérance et la curiosité, vous mène où il
veut.

—La peau se vend aux chapeliers, reprit le vieillard. C’est si beau,
si doux! Ça se met aux casquettes...

—Vous croyez, vieillard? dit Blondet en souriant.

—Certainement, monsieur, vous devez en savoir plus long que moi,
quoique j’aie soixante-dix ans, répondit humblement et respectueusement
le vieillard en prenant une pose de donneur d’eau bénite, et vous
pourriez peut-être _ben_ me dire pourquoi ça plaît tant aux conducteurs
et aux marchands de vin.

Blondet, ce maître en ironie, déjà mis en défiance par le mot
_scientifique_, en souvenir du maréchal de Richelieu, soupçonna
quelque raillerie chez ce vieux paysan; mais il fut détrompé par la
naïveté de la pose et par la bêtise de l’expression.

—Dans ma jeunesse, on en voyait beaucoup _eu_ d’_loutes_, le pays leur
est si favorable, reprit le bonhomme; mais on les a tant chassées,
que c’est tout au plus si nous en apercevons la queue _d’eune_ par
sept ans... Aussi _el’souparfait_ de la Ville-aux-Fayes... Monsieur
le connaît-il? Quoique Parisien, c’est un brave jeune homme comme
vous, il aime les curiosités. Pour lors, sachant mon talent pour
prendre les _loutes_, car je les connais comme vous pouvez connaître
votre alphabet, il m’a donc dit comme ça: —Père Fourchon, quand vous
trouverez une _loute_, apportez-la-moi, _qui_ me dit, je vous la
payerai bien, et si elle était tachetée de blanc _sul’dos_, _qui_ me
dit, je vous en donnerais trente francs. V’là ce _qui_ me dit sur le
port de la Ville-aux-Fayes, aussi vrai que je _crais_ en Dieu le Père,
le Fils et le Saint-Esprit. Il y a _core_ un savant, à Soulanges,
M. Gourdon, _nout_ médecin, qui fait comme ils disent, un cabinet
d’histoire naturelle, qu’il n’y a pas son pareil à Dijon, enfin le
premier savant de ces pays-ci qui me la payerait bien cher!... Il
sait empailler _les houmes_ et les bêtes! Et dont que mon garçon me
soutient que c’te _loute_ a des poils blancs... Si c’est ça, que je
lui ai dit, _el_ bon Dieu nous veut du bien, à ce matin! Voyez-vous
l’eau qui bouille?... Oh! elle est là... Quoique ça vive dans une
manière de terrier, ça reste des jours entiers sous l’eau. Ah! elle
vous a entendu, mon cher monsieur, _alle_ se défie, car _gn’y_ a pas
_d’animau_ plus fin que celui-là; c’est pire qu’une femme.

—C’est peut-être pour cela qu’on les appelle au féminin des loutres?
dit Blondet.

—Dame, monsieur, vous qu’êtes de Paris, vous savez cela mieux que
nous; mais vous auriez ben mieux fait pour nous, _ed’dormi_ la grasse
matinée, car, voyez-vous c’te manière de flot? elle s’en va par en
dessous... Va, Mouche! elle a entendu monsieur, la _loute_, et elle est
capable de nous faire droguer jusqu’à _ménuit_, allons-nous-en... V’là
nos trente francs qui nagent!...

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        MOUCHE.

    Son costume l’emportait encore en simplicité
    sur celui du père Fourchon.

                                    (LES PAYSANS.)]

Mouche se leva, mais à regret; il regardait l’endroit où bouillonnait
l’eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir. Cet enfant,
à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des anges dans les
tableaux du quinzième siècle, paraissait être en culotte, car son
pantalon finissait au genou par des déchiquetures ornées d’épines
et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait par deux cordes
d’étoupes en guise de bretelles. Une chemise de toile de la même
qualité que celle du pantalon du vieillard, mais épaissie par des
raccommodages barbus, laissait voir une poitrine hâlée. Ainsi, le
costume de Mouche l’emportait encore en simplicité sur celui du père
Fourchon.

—Ils sont bien bons enfants ici, se dit en lui-même Blondet; les gens
de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement un bourgeois
qui ferait envoler leur gibier!

Et comme il n’avait jamais vu de loutres, pas même au Muséum, il fut
enchanté de cet épisode de sa promenade.

—Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s’en allant sans rien
demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si vous êtes
sûr que la loutre soit là... De l’autre côté, Mouche leva le doigt et
fit voir des bulles d’air montées du fond de l’Avonne, qui vinrent
expirer en cloches au milieu du bassin.

—Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la gueuse,
c’est _alle qu’a fait ces boutifes-là_. Comment s’arrangent-elles pour
respirer au fond de l’eau? Mais c’est si malin, que ça se moque de la
science.

—Eh bien! reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une
plaisanterie plutôt due à l’esprit paysan qu’à l’individu, attendez et
prenez la loutre.

—Et notre journée à Mouche et à moi?

—Que vaut-elle, votre journée?

—A nous deux, mon apprenti et moi?... cinq francs... dit le vieillard
en regardant Blondet dans les yeux, avec une hésitation qui révélait un
surfaix énorme.

Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant:

—En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la loutre.

—Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos,
car _el’souparfait_ m’disait _c’que nout Muséon_ n’en a qu’une de
ce genre-là. —Mais c’est qu’il est instruit _tout de même_, _nout
souparfait_! et pas bête. Si je chasse à la _loute_, M. des Lupeaulx
chasse à la fille de _môsieu_ Gaubertin, _qu’a eune fiare dot blanche
sul’dos_. —Tenez, mon cher môsieur, sans vous commander, allez vous
_bouter au mitant_ de l’Avonne, à _c’te piarre_, là bas... Quand nous
aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l’eau, car voilà leur
ruse à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur trou pour pêcher,
et une fois chargées de poisson, elles savent qu’elles iront mieux à
la dérive. Quand je vous dis que c’est fin... Si j’avais appris la
finesse à leur école, je vivrais à c’te heure de mes rentes... J’ai
su trop tard qu’il fallait _eurmonter_ le courant _ed’ grand_ matin
pour trouver le butin avant les autres. Enfin, on m’a jeté un sort à
ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être plus fins que _c’te
loute_.

—Et comment, mon vieux nécromancien?

—Ah! dame! nous sommes si bêtes, nous aut’ _pésans_, que nous
finissons par entendre les bêtes. V’là comme nous ferons. Quand la
_loute_ voudra s’en revenir chez elle, nous l’effrayerons ici, vous
l’effrayerez là-bas; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se
jettera sur le bord; si elle prend la voie de _tarre_, elle est perdue.
Ça ne peut pas marcher; c’est fait pour la nage avec leurs pattes
d’oie. Oh! ça va-t-il vous amuser, car c’est un vrai carambolage: on
pêche et l’on chasse à la fois!... Le général, chez qui vous êtes aux
Aigues, y est revenu trois jours de suite, tant il s’y entêtait!

Blondet, muni d’une branche coupée par le vieillard, qui lui dit de
s’en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla se poster
au milieu de l’Avonne en sautant de pierre en pierre.

—Là, bien! mon cher monsieur.

Blondet resta là, sans s’apercevoir de la fuite du temps; car de
moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un heureux
dénoûment; mais d’ailleurs rien ne dépêche mieux le temps que l’attente
de l’action vive qui va succéder au profond silence de l’affût.

—Père Fourchon, dit tout bas l’enfant en se voyant seul avec le
vieillard, _gnia_ tout de même une _loute_...

—Tu la vois!...

—La v’là!

Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage
brun-rouge d’une loutre.

—_A va su me!_ dit le petit.

—Fiche-l’y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l’eau pour
la tenir au fin fond sans la lâcher...

Mouche fondit dans l’Avonne comme une grenouille effrayée.

—Allez! allez! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à Blondet, en
se jetant aussi dans l’Avonne et en laissant ses sabots sur le bord,
effrayez-la donc! la voyez-vous... _a_ nage _su_ vous.

Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant avec
le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs plus grandes
vivacités: —La voyez-vous là, _el_’ long des roches!

Blondet, placé par le vieillard de manière à recevoir les rayons du
ciel dans les yeux, frappait sur l’eau de confiance.

—Allez! allez! du côté des roches! cria le père Fourchon, le trou est
là-bas, à _vout_ gauche.

Emporté par son dépit, qu’une longue attente avait stimulé, Blondet
prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres.

—Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah! vingt bon Dieu! la
voilà qui passe entre vos jambes! Ah! _alle_ passe... _all_’ passe! dit
le vieillard au désespoir.

Et comme pris à l’ardeur de cette chasse, le vieux paysan s’avança dans
les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet.

—Nous l’avons manquée par _vout_ faute! dit le père Fourchon, à qui
Blondet donna la main et qui sortit de l’eau comme un triton, mais
comme un triton vaincu. La _garse_, elle est là, sous les rochers!...
Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en regardant au loin et
montrant quelque chose qui flottait... Nous aurons toujours la tanche,
car c’est une vraie tanche!...

En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un autre cheval
par la bride se montra galopant sur le chemin de Conches.

—Tenez, v’là les gens du château qui font mine de vous chercher,
dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je _vas_ vous
donner la main... Ah! ça m’est égal de me mouiller, ça m’évite du
blanchissage!...

—Et les rhumes? dit Blondet.

—Ah! _ouin!_ Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés, Mouche
et moi, comme des pipes _ed’ major_! Appuyez-vous sur moi, mon cher
monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas vous tenir sur _nous_
roches, vous qui savez tant de choses... Si vous restez longtemps ici,
vous apprendrez _ben_ des choses dans _el’ livre ed’_ la nature, vous
qui, dit-on, _escrivez_ dans les _papiers nouvelles_.

Blondet était arrivé sur l’autre bord de l’Avonne, quand Charles, le
valet de pied, l’aperçut.

—Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous ne vous figurez pas l’inquiétude
dans laquelle est madame, depuis qu’on lui a dit que vous étiez sorti
par la porte de Conches: elle vous croit noyé. Voilà trois fois qu’on
sonne le second coup du déjeuner à grandes volées, après vous avoir
appelé partout dans le parc, où monsieur le curé vous cherche encore.

—Quelle heure est-il donc, Charles?...

—Onze heures trois quarts!...

—Aide-moi à monter à cheval...

—Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre du père
Fourchon? dit le valet, en remarquant l’eau qui s’égouttait des bottes
et du pantalon de Blondet.

Cette seule question éclaira le journaliste.

—Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j’aurai soin de toi,
s’écria-t-il.

—Oh! pardi! monsieur le comte lui-même a été pris à la loutre du père
Fourchon, répondit le valet. Dès qu’il arrive un étranger à Aigues, le
père Fourchon se met aux aguets, et si le bourgeois va voir les sources
de l’Avonne, il lui vend sa loutre... Il joue ça si bien que monsieur
le comte y est revenu trois fois, et lui a payé six journées pendant
lesquelles ils ont regardé l’eau couler.

—Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste cadet, dans
Michot et dans Monrose, les plus grands comédiens de ce temps-ci!... se
dit Blondet, que sont-ils auprès de ce mendiant?

—Oh! il connaît très-bien cet exercice-là, le père Fourchon, dit
Charles. Il a en outre une autre corde à son arc, car il se dit cordier
de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de Blangy.
Si vous vous avisiez de toucher à sa corde, il vous entortille si
bien qu’il vous prend l’envie de tourner la roue et de faire un peu
de corde; il vous demande alors la gratification due au maître par
l’apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt francs. C’est le
roi des finauds, dit Charles en se servant d’un mot honnête.

Ce bavardage de laquais permit à Blondet de se livrer à quelques
réflexions sur la profonde astuce des paysans, en se rappelant tout ce
qu’il avait entendu dire par son père, le juge d’Alençon. Puis toutes
les plaisanteries cachées sous la malicieuse rondeur du père Fourchon
lui revenant à la mémoire, éclairées par les confidences de Charles, il
s’avoua _gaussé_ par le vieux mendiant bourguignon.

—Vous ne sauriez croire, monsieur, disait Charles en arrivant au
perron des Aigues, combien il faut se défier de tout dans la campagne,
et surtout ici, que le général n’est pas très-aimé...

—Pourquoi donc?

—Ah! dame! je ne sais pas, répondit Charles en prenant l’air bête sous
lequel les domestiques savent abriter leurs refus à des supérieurs, et
qui donna beaucoup à penser à Blondet.

—Vous voilà donc, coureur? dit le général, que le pas des chevaux
amena sur le perron. Le voilà! soyez calme! cria-t-il à sa femme, dont
le petit pas se faisait entendre, il ne nous manque plus maintenant que
l’abbé Brossette; va le chercher, Charles! dit-il au domestique.


  III.—LE CABARET.

La porte dite de Blangy, due à Bouret, se composait de deux larges
pilastres à bossages vermiculés, surmontés chacun d’un chien dressé
sur ses pattes de derrière, et tenant un écusson entre ses pattes de
devant. Le voisinage du pavillon où logeait le régisseur avait dispensé
le financier de bâtir une loge de concierge. Entre ces deux pilastres,
une grille somptueuse, dans le genre de celle forgée au temps de
Buffon pour le Jardin des Plantes, s’ouvrait sur un bout de pavé
conduisant à la route cantonale, jadis entretenue soigneusement par
les Aigues, par la maison de Soulanges, et qui relie Conches, Cerneux,
Blangy, Soulanges à la Ville-aux-Fayes, comme par une guirlande, tant
cette route est fleurie d’héritages entourés de haies et parsemée de
maisonnettes à rosiers, chèvrefeuilles et plantes grimpantes.

Là, le long d’une coquette muraille qui s’étendait jusqu’à un
saut-de-loup par lequel le château plongeait sur la vallée jusqu’au
delà de Soulanges, se trouvaient le poteau pourri, la vieille roue
et les piquets à râteaux qui constituent la fabrique d’un cordier de
village.

Vers midi et demi, au moment où Blondet s’asseyait à un bout de
la table, en face de l’abbé Brossette, en recevant les caressants
reproches de la comtesse, le père Fourchon et Mouche arrivaient à leur
établissement. De là, le père Fourchon, sous prétexte de fabriquer
des cordes, surveillait les Aigues, et pouvait y voir les maîtres
entrant ou sortant. Aussi, les persiennes ouvertes, les promenades à
deux, le plus petit incident de la vie au château, rien n’échappait à
l’espionnage du vieillard, qui ne s’était établi cordier que depuis
trois ans, circonstance minime que ni les gardes des Aigues, ni les
domestiques, ni les maîtres n’avaient encore remarquée.

—Fais le tour par la porte de l’Avonne pendant que je vas serrer
nos agrès, dit le père Fourchon, et quand tu leur auras dégoisé la
chose, on viendra sans doute me chercher au Grand-I-Vert, où je vas
me rafraîchir, car ça donne soif d’être sur l’eau comme ça! Si tu
t’y prends comme je viens de te le dire, tu leur accrocheras un bon
déjeuner; tâche de parler à la comtesse, et _tape su_ moi, de manière à
ce qu’ils aient l’idée de me chanter un air de leur morale, quoi!... Y
aura quelques verres de bon vin à _siffler_.

Après ces dernières instructions, que l’air narquois de Mouche rendait
presque superflues, le vieux cordier, tenant sa loutre sous le bras,
disparut dans le chemin cantonal.

A mi-chemin de cette jolie porte de village, se trouvait, au moment
où Émile Blondet vint aux Aigues, une de ces maisons qui ne se
voient qu’en France, partout où la pierre est rare. Les morceaux de
briques ramassés de tous côtés, les gros cailloux sertis comme des
diamants dans une terre argileuse qui formaient des murs solides,
quoique rongés, le toit soutenu par de grosses branches et couvert
en jonc et en paille, les grossiers volets, la porte, tout de cette
chaumière provenait de trouvailles heureuses ou de dons arrachés par
l’importunité.

Le paysan a pour sa demeure l’instinct qu’a l’animal pour son nid ou
pour son terrier, et cet instinct éclatait dans toutes les dispositions
de cette chaumière. D’abord la fenêtre et la porte regardaient au
nord. La maison, assise sur une petite éminence dans l’endroit le plus
caillouteux d’un terrain à vignes, devait être salubre. On y montait
par trois marches industrieusement faites avec des piquets, avec
des planches et remplies de pierrailles. Les eaux s’écoulaient donc
rapidement. Puis, comme en Bourgogne la pluie vient rarement du nord,
aucune humidité ne pouvait pourrir les fondations, quelque légères
qu’elles fussent. Au bas, le long du sentier, régnait un rustique
palis, perdu dans une haie d’aubépine et de ronces. Une treille,
sous laquelle de méchantes tables, accompagnées de bancs grossiers,
invitaient les passants à s’asseoir, couvrait de son berceau l’espace
qui séparait cette chaumière du chemin. A l’intérieur, le haut du talus
offrait pour décor des roses, des giroflées, des violettes, toutes les
fleurs qui ne coûtent rien. Un chèvrefeuille et un jasmin attachaient
leurs brindilles sur le toit déjà chargé de mousses, malgré son peu
d’ancienneté.

A droite de sa maison, le possesseur avait adossé une étable pour deux
vaches. Devant cette construction en mauvaises planches, un terrain
battu servait de cour; et, dans un coin, se voyait un énorme tas de
fumier. De l’autre côté de la maison et de la treille, s’élevait un
hangar en chaume soutenu par deux troncs d’arbres, sous lequel se
mettaient les ustensiles des vignerons, leurs futailles vides, des
fagots de bois empilés autour de la bosse que formait le four, dont la
bouche s’ouvre presque toujours, dans les maisons de paysans, sous le
manteau de la cheminée.

A la maison attenait environ un arpent enclos d’une haie vive et plein
de vignes, soignées comme le sont celles des paysans, toutes si bien
fumées, provignées et bêchées, que leurs pampres verdoient les premiers
à trois lieues à la ronde. Quelques arbres, des amandiers, des pruniers
et des abricotiers montraient leurs têtes grêles, çà et là, dans cet
enclos. Entre les ceps, le plus souvent on cultivait des pommes de
terre ou des haricots. En hache, vers le village, et derrière la cour,
dépendait encore de cette habitation un petit terrain humide et bas,
favorable à la culture des choux, des oignons, légumes favoris de la
classe ouvrière, et fermé d’une porte à claire-voie par où passaient
les vaches, en pétrissant le sol et y laissant leurs bouses étalées.

Cette maison, composée de deux pièces au rez-de-chaussée, avait sa
sortie sur le vignoble. Du côté des vignes, une rampe en bois, appuyée
au mur de la maison et couverte d’une toiture en chaume, montait
jusqu’au grenier, éclairé par un œil-de-bœuf. Sous cet escalier
rustique, un caveau, tout en briques de Bourgogne, contenait quelques
pièces de vin.

Quoique la batterie de cuisine du paysan consiste ordinairement en deux
ustensiles avec lesquels on fait tout, une poêle et un chaudron de fer,
par exception, il se trouvait dans cette chaumière deux casseroles
énormes, accrochées sous le manteau de la cheminée, au-dessus d’un
petit fourneau portatif. Malgré ce symptôme d’aisance, le mobilier
était en harmonie avec les dehors de la maison. Ainsi, pour contenir
l’eau, une jarre; pour argenterie, des cuillers de bois ou d’étain,
des plats en terre brune au dehors et blanche en dedans, mais écaillés
et raccommodés avec des attaches; enfin, autour d’une table solide,
des chaises en bois blanc, et pour plancher de la terre battue. Tous
les cinq ans les murs recevaient une couche d’eau de chaux, ainsi que
les maigres solives du plafond, auxquelles pendent du lard, des bottes
d’oignons, des paquets de chandelles et les sacs où le paysan met ses
graines; auprès de la huche, une antique armoire en vieux noyer garde
le peu de linge, les vêtements de rechange et les habits de fête de la
famille.

Sur le manteau de la cheminée brillait un vieux fusil de braconnier;
vous n’en donneriez pas cinq francs, le bois est quasi brûlé, le canon,
sans aucune apparence, ne semble pas nettoyé. Vous pensez que la
défense d’une cabane à loquet, dont la porte extérieure, pratiquée dans
le palis, n’est jamais fermée, n’exige pas mieux, et vous vous demandez
à quoi peut servir une pareille arme. D’abord, si le bois est d’une
simplicité commune, le canon, choisi avec soin, provient d’un fusil de
prix, donné sans doute à quelque garde-chasse. Aussi le propriétaire
de ce fusil ne manque-t-il jamais son coup; il existe entre son arme
et lui l’intime connaissance que l’ouvrier a de son outil. S’il faut
abaisser le canon d’un millimètre au-dessous ou au-dessus du but, parce
qu’il relève ou tombe de cette faible estime, le braconnier le sait,
il obéit à cette loi sans se tromper. Puis, un officier d’artillerie
trouverait les parties essentielles de l’arme en bon état: rien de
moins, rien de plus. Dans tout ce qu’il s’approprie, dans tout ce qui
doit lui servir, le paysan déploie la force convenable, il y met le
nécessaire et rien au delà. La perfection extérieure, il ne la comprend
jamais. Juge infaillible des nécessités en toutes choses, il connaît
tous les degrés de force, et sait, en travaillant pour le bourgeois,
donner le moins possible pour le plus possible. Enfin, ce fusil
méprisable entre pour beaucoup dans l’existence de la famille, et vous
saurez tout à l’heure comment.

Avez-vous bien saisi les mille détails de cette hutte assise à cinq
cents pas de la jolie porte des Aigues? La voyez-vous accroupie là
comme un mendiant devant un palais? Eh bien! son toit chargé de mousses
veloutées, ses poules caquetant, son cochon qui se vautre, sa génisse
qui vague, toutes ces poésies champêtres avaient un horrible sens. A
la porte du palis, une grande perche élevait à une certaine hauteur un
bouquet flétri, composé de trois branches de pin et d’un feuillage de
chêne réuni par un chiffon. Au-dessus de la porte, un peintre forain
avait, pour un déjeuner, peint dans un tableau de deux pieds carrés,
sur un champ blanc, un _I_ majuscule en vert, et pour ceux qui savent
lire, ce calembour en douze lettres: Au Grand-I-Vert (hiver). A gauche
de la porte éclataient les vives couleurs de cette vulgaire affiche:
Bonne bière de mars, où de chaque côté d’un cruchon qui lance un jet
de mousse se carrent une femme en robe excessivement décolletée et un
hussard, tous deux grossièrement coloriés. Aussi, malgré les fleurs
et l’air de la campagne s’exhalait-il de cette chaumière la forte et
nauséabonde odeur de vin et de mangeaille qui vous saisit à Paris en
passant devant les gargotes de faubourg.

Vous connaissez les lieux. Voici les êtres et leur histoire qui
contient plus d’une leçon pour les philanthropes.

Le propriétaire du Grand-I-Vert, nommé François Tonsard, se recommande
à l’attention des philosophes par la manière dont il avait résolu le
problème de la vie fainéante et de la vie occupée, de manière à rendre
la fainéantise profitable et l’occupation nulle.

Ouvrier en toutes choses, il savait travailler à la terre, mais pour
lui seul. Pour les autres, il creusait des fossés, fagottait, écorçait
des arbres ou les abattait. Dans ces travaux, le bourgeois est à la
discrétion de l’ouvrier. Tonsard avait dû son coin de terre à la
générosité de mademoiselle Laguerre. Dès sa première jeunesse, Tonsard
faisait des journées pour le jardinier du château, car il n’y avait pas
son pareil pour tailler les arbres d’allée, les charmilles, les haies,
les marronniers de l’Inde. Son nom indique assez un talent héréditaire.
Au fond des campagnes, il existe des priviléges obtenus et maintenus
avec autant d’art qu’en déploient les commerçants pour s’attribuer
les leurs. Un jour, en se promenant, Madame entendit Tonsard, garçon
bien découplé, disant: «Il me suffirait pourtant d’un arpent de terre
pour vivre, et pour vivre heureusement!» Cette bonne fille, habituée à
faire des heureux, lui donna cet arpent de vignes en avant de la porte
de Blangy, contre cent journées (délicatesse peu comprise!), en lui
permettant de rester aux Aigues, où il vécut avec les gens du château
auxquels il parut être le meilleur garçon de la Bourgogne.

Ce pauvre Tonsard (ce fut le mot de tout le monde) travailla pendant
environ trente journées sur les cent qu’il devait; le reste du
temps il baguenauda, riant avec les femmes de Madame, et surtout
avec mademoiselle Cochet, la femme de chambre, quoiqu’elle fût laide
comme toutes les femmes de chambre des belles actrices. Rire avec
mademoiselle Cochet signifiait tant de choses que Soudry, l’heureux
gendarme dont il est question dans la lettre de Blondet, regardait
encore Tonsard de travers, après vingt-cinq ans. L’armoire en noyer, le
lit à colonnes et à bonnes grâces, ornements de la chambre à coucher,
furent sans doute le fruit de quelque _risette_.

Une fois en possession de son champ, au premier qui lui dit que madame
le lui avait donné, Tonsard répondit: «Je l’ai parguienne bien acheté
et bien payé. Est-ce que les bourgeois nous donnent jamais quelque
chose? Est-ce donc rien que cent journées? Ça me coûte trois cents
francs et c’est tout cailloux!» Le propos ne dépassa point la région
populaire.

Tonsard se bâtit alors cette maison lui-même, en prenant les matériaux
de ci et de là, se faisant donner un coup de main par l’un et l’autre,
grapillant au château les choses de rebut, ou les demandant et les
obtenant toujours. Une mauvaise porte de montreuil, démolie pour être
reportée plus loin, devint celle de l’étable. La fenêtre venait d’une
vieille serre abattue. Les débris du château servirent donc à élever
cette fatale chaumière.

Sauvé de la réquisition par Gaubertin, le régisseur des Aigues, dont
le père était accusateur public au département, et qui d’ailleurs ne
pouvait rien refuser à mademoiselle Cochet, Tonsard se maria dès que sa
maison fut terminée et sa vigne en rapport. Garçon de vingt-trois ans,
familier aux Aigues, ce drôle, à qui madame venait de donner un arpent
de terre et qui paraissait travailleur, eut l’art de faire sonner haut
toutes ses valeurs négatives, et il obtint la fille d’un fermier de la
terre de Ronquerolles, située au delà de la forêt des Aigues.

Ce fermier tenait une ferme à moitié qui dépérissait entre ses mains,
faute d’une fermière. Veuf et inconsolable, il tâchait, à la manière
anglaise, de noyer ses soucis dans le vin; mais quand il ne pensa plus
à sa pauvre chère défunte, il se trouva marié, selon une plaisanterie
de village, avec la Boisson. En peu de temps, de fermier le beau-père
redevint ouvrier, mais ouvrier buveur et paresseux, méchant et
hargneux, capable de tout comme les gens du peuple qui, d’une sorte
d’aisance, retombent dans la misère. Cet homme, que ses connaissances
pratiques, la lecture et la science de l’écriture mettaient au-dessus
des autres ouvriers, mais que ses vices tenaient au niveau des
mendiants, venait de se mesurer, comme on l’a vu, sur les bords de
l’Avonne, avec un des hommes les plus spirituels de Paris, dans une
bucolique oubliée par Virgile.

Le père Fourchon, d’abord maître d’école à Blangy, perdit sa place à
cause de son inconduite et de ses idées sur l’instruction publique.
Il aidait beaucoup plus les enfants à faire des petits bateaux et des
cocottes avec leurs abécédaires qu’il ne leur apprenait à lire; il
les grondait si curieusement, quand ils avaient _chippé_ des fruits,
que ses semonces pouvaient passer pour des leçons sur la manière
d’escalader les murs. On cite encore à Soulanges sa réponse à un petit
garçon venu trop tard, et qui s’excusait ainsi: Dame m’sieur, j’ai mené
boire notre _chevau_! —On dit cheval, _animau_!

D’instituteur, il fut nommé piéton. Dans ce poste, qui sert de retraite
à tant de vieux soldats, le père Fourchon fut réprimandé tous les
jours. Tantôt il oubliait les lettres dans les cabarets, tantôt il
les gardait sur lui. Quand il était gris, il remettait les paquets
d’une commune dans une autre, et quand il était à jeun, il lisait
les lettres. Il fut donc promptement destitué. Ne pouvant être rien
dans l’État, le père Fourchon avait fini par devenir fabricant. Dans
la campagne, les indigents exercent une industrie quelconque, ils
ont tous un prétexte d’existence honnête. A l’âge de soixante-huit
ans, le vieillard entreprit la corderie en petit, un des commerces
qui demandent le moins de mise de fonds. L’atelier est, comme on l’a
vu, le premier mur venu, les machines valent à peine dix francs,
l’apprenti couche comme son maître dans une grange, et vit de ce qu’il
ramasse. La rapacité de la loi sur les portes et fenêtres expire _sub
dio_. On emprunte la matière première pour la rendre fabriquée. Mais
le principal revenu du père Fourchon et de son apprenti Mouche, fils
naturel d’une de ses filles naturelles, leur venait de sa chasse aux
loutres, puis des déjeuners ou dîners que leur donnaient les gens qui,
ne sachant ni lire ni écrire, usaient des talents du père Fourchon
dans le cas d’une lettre à répondre ou d’un compte à présenter. Enfin
il savait jouer de la clarinette, et tenait compagnie à l’un de ses
amis appelé Vermichel, le ménétrier de Soulanges, dans les noces des
villages, ou les jours de grand bal au Tivoli de Soulanges.

Vermichel s’appelait Michel Vert, mais le calembour fait avec le
nom vrai devint d’un usage si général, que dans ses actes, Brunet,
huissier audiencier de la justice de paix de Soulanges, mettait
Michel-Jean-Jérôme Vert, _dit Vermichel_, praticien. Vermichel, violon
très-distingué de l’ancien régiment de Bourgogne, par reconnaissance
des services que lui rendait le papa Fourchon, lui avait procuré
cette place de praticien dévolue à ceux qui, dans les campagnes,
savent signer leur nom. Le père Fourchon servait donc de témoin ou de
praticien pour les actes judiciaires, quand le sieur Brunet venait
instrumenter dans les communes de Cerneux, Conches et Blangy. Vermichel
et Fourchon, liés par une amitié qui comptait vingt ans de bouteille,
constituaient presque une raison sociale.

Mouche et Fourchon, unis par le vice comme Mentor et Télémaque le
furent jadis par la vertu, voyageaient comme eux, à la recherche de
leur père, _panis angelorum_, seuls mots latins qui restassent dans
la mémoire du vieux villageois. Ils allaient haricotant les restes du
Grand-I-Vert, et ceux des châteaux circonvoisins; car, à eux deux, dans
les années les plus occupées, les plus prospères, ils n’avaient jamais
pu fabriquer en moyenne trois cent soixante brasses de corde. D’abord,
aucun marchand, dans un rayon de vingt lieues, n’aurait confié d’étoupe
ni à Fourchon ni à Mouche. Le vieillard, devançant les miracles de
la chimie moderne, savait trop bien changer l’étoupe en benoît jus
de treille. Puis, ses triples fonctions d’écrivain public de trois
communes, de praticien de la justice de paix, de joueur de clarinette,
nuisaient, disait-il, aux développements de son commerce.

Ainsi Tonsard fut déçu tout d’abord dans l’espérance assez joliment
caressée, de conquérir une espèce de bien-être par l’augmentation de
ses propriétés. Le gendre paresseux rencontra, par un accident assez
ordinaire, un beau-père fainéant. Les affaires devaient aller d’autant
plus mal que la Tonsard, douée d’une espèce de beauté champêtre, grande
et bien faite, n’aimait point à travailler en plein air. Tonsard s’en
prit à sa femme de la faillite paternelle, et la maltraita par suite de
cette vengeance familière au peuple, dont les yeux, uniquement occupés
de l’effet, remontent rarement jusqu’à la cause.

En trouvant sa chaîne pesante, cette femme voulut l’alléger. Elle
se servit des vices de Tonsard pour se rendre maîtresse de lui.
Gourmande, aimant ses aises, elle encouragea la paresse et la
gourmandise de cet homme. D’abord, elle sut se procurer la faveur
des gens du château, sans que Tonsard lui reprochât les moyens, en
voyant les résultats. Il s’inquiéta fort peu de ce que faisait sa
femme, pourvu qu’elle fît tout ce qu’il voulait. C’est la secrète
transaction de la moitié des ménages. La Tonsard créa donc la buvette
du Grand-I-Vert, dont les premiers consommateurs furent les gens des
Aigues, les gardes et les chasseurs.

Gaubertin, l’intendant de mademoiselle Laguerre, un des premiers
chalands de la belle Tonsard, lui donna quelques pièces d’excellent vin
pour allécher la pratique. L’effet de ces présents, périodiques, tant
que le régisseur resta garçon, et la renommée de beauté peu sauvage
qui signala cette femme aux dons Juans de la vallée, achalandèrent le
Grand-I-Vert. En sa qualité de gourmande, la Tonsard devint excellente
cuisinière, et quoique ses talents ne s’exerçassent que sur les plats
en usage dans la campagne, le civet, la sauce de gibier, la matelotte,
l’l’omelette, elle passa dans le pays pour savoir admirablement
cuisiner un de ces repas qui se mangent sur le bout de la table,
et dont les épices, prodiguées outre mesure, excitent à boire. En
deux ans, elle se rendit ainsi maîtresse de Tonsard et le poussa
sur une pente mauvaise, à laquelle il ne demandait pas mieux que de
s’abandonner.

Ce drôle braconna constamment sans avoir rien à craindre. Les liaisons
de sa femme avec Gaubertin l’intendant, avec les gardes particuliers,
et les autorités champêtres, le relâchement du temps, lui assurèrent
l’impunité. Dès que ses enfants furent assez grands, il en fit les
instruments de son bien-être, sans se montrer plus scrupuleux pour
leurs mœurs que pour celles de sa femme. Il eut deux filles et deux
garçons. Tonsard, qui vivait, ainsi que sa femme, au jour le jour,
aurait vu finir sa joyeuse vie, s’il n’eût pas maintenu constamment
chez lui la loi quasi martiale de travailler à la conservation de son
bien-être, auquel sa famille participait d’ailleurs. Quand sa famille
fut élevée aux dépens de ceux à qui sa femme savait arracher des
présents, voici quels furent la charte et le budget du Grand-I-Vert.

La vieille mère de Tonsard et ses deux filles, Catherine et Marie,
allaient continuellement au bois, et revenaient deux fois par jour
chargées à plier sous le poids d’un fagot qui tombait à leurs chevilles
et dépassait leurs têtes de deux pieds. Quoique fait en dessus avec
du bois mort, l’intérieur se composait de bois vert, coupé souvent
parmi les jeunes arbres. A la lettre, Tonsard prenait son bois pour
l’hiver dans la forêt des Aigues. Le père et les deux fils braconnaient
continuellement. De septembre en mars, les lièvres, les lapins,
les perdrix, les grives, les chevreuils, tout le gibier qui ne se
consommait pas au logis, se vendait à Blangy, dans la petite ville
de Soulanges, chef-lieu du canton, où les deux filles de Tonsard
fournissaient du lait, et d’où elles rapportaient chaque jour des
nouvelles, en y colportant celles des Aigues, de Cerneux et de Conches.
Quand on ne pouvait plus chasser, les trois Tonsard tendaient des
collets. Si les collets rendaient trop, la Tonsard faisait des pâtés
expédiés à la Ville-aux-Fayes. Au temps de la moisson, sept Tonsard, la
vieille mère, les deux garçons, tant qu’ils n’eurent pas dix-sept ans,
les deux filles, le vieux Fourchon et Mouche glanaient, ramassaient
près de seize boisseaux par jour, glanant seigle, orge, blé, tout grain
bon à moudre.

Les deux vaches, menées d’abord par la plus jeune des filles, le
long des routes, s’échappaient la plupart du temps dans les prés des
Aigues; mais comme au moindre délit trop flagrant pour que le garde
se dispensât de le constater, les enfants étaient ou battus ou privés
de quelques friandises, ils avaient acquis une habileté singulière
pour entendre les pas ennemis, et presque jamais le garde champêtre
ou le garde des Aigues ne les surprenaient en faute. D’ailleurs, les
liaisons de ces dignes fonctionnaires avec Tonsard et sa femme leur
mettaient une taie sur les yeux. Les bêtes, conduites par de longues
cordes, obéissaient d’autant mieux à un seul coup de rappel, à un
cri particulier qui les ramenaient sur le terrain commun, qu’elles
savaient, le péril passé, pouvoir achever leur lippée chez le voisin.
La vieille Tonsard, de plus en plus débile, avait succédé à Mouche,
depuis que Fourchon gardait son petit-fils naturel avec lui, sous
prétexte de soigner son éducation. Marie et Catherine faisaient de
l’herbe dans le bois. Elles y avaient reconnu des places où vient
ce foin forestier si joli, si fin, qu’elles coupaient, fanaient,
bottelaient et engrangeaient; elles y trouvaient les deux tiers de la
nourriture des vaches en hiver, qu’on menait d’ailleurs paître pendant
les plus belles journées aux endroits bien connus où l’herbe verdoie.
Il y a, dans certains endroits de la vallée des Aigues, comme dans
tous les pays dominés par des chaînes de montagnes, des terrains qui
donnent, comme en Piémont et en Lombardie, de l’herbe en hiver. Ces
prairies, nommées en Italie _marciti_, ont une grande valeur; mais
en France, il ne leur faut ni trop grandes glaces, ni trop de neige.
Ce phénomène est dû sans doute à une exposition particulière, à des
infiltrations d’eaux qui conservent une température chaude.

Les deux veaux produisaient environ 80 francs. Le lait, déduction faite
du temps où les vaches nourrissaient ou vêlaient, rapportait environ
160 francs, et elles pourvoyaient en outre aux besoins du logis en fait
de laitage. Tonsard gagnait une cinquantaine d’écus en journées faites
de côté et d’autre.

La cuisine et le vin vendu donnaient, tous les frais déduits, une
centaine d’écus, car les régalades, essentiellement passagères,
venaient en certains temps et pendant certaines saisons; d’ailleurs,
les gens à régalades prévenaient la Tonsard et son mari, qui prenaient
alors à la ville le peu de viande et de provisions nécessaires. Le vin
du clos de Tonsard était vendu, année commune, 20 francs le tonneau,
sans fût, à un cabaretier de Soulanges avec lequel Tonsard entretenait
des relations. Par certaines années plantureuses, Tonsard récoltait
douze pièces dans son arpent; mais la moyenne était de huit pièces, et
Tonsard en gardait moitié pour son débit. Dans les pays vignobles, le
glanage des vignes constitue le _hallebotage_. Par le hallebotage, la
famille Tonsard recueillait trois pièces de vin environ. Mais à l’abri
sous les usages, elle mettait peu de conscience dans ses procédés;
elle entrait dans les vignes avant que les vendangeurs n’en fussent
sortis; de même qu’elle se ruait sur les champs de blé quand les gerbes
amoncelées attendaient les charrettes. Ainsi, les sept ou huit pièces
de vin, tant halleboté que récolté, se vendaient à un bon prix. Mais
sur cette somme, le Grand-I-Vert réalisait des pertes provenant de la
consommation de Tonsard et de sa femme, habitués tous deux à manger les
meilleurs morceaux, à boire du vin meilleur que celui qu’ils vendaient
et fourni par leur correspondant de Soulanges, en payement du leur.
L’argent gagné par cette famille allait donc à environ 900 francs, car
ils engraissaient deux cochons par an, un pour eux, un autre pour le
vendre.

Les ouvriers, les mauvais garnements du pays prirent, à la longue, en
affection le cabaret du Grand-I-Vert, autant à cause des talents de la
Tonsard que de la camaraderie existant entre cette famille et le menu
peuple de la vallée. Les deux filles, toutes deux remarquablement
belles, continuaient les mœurs de leur mère. Enfin, l’ancienneté du
Grand-I-Vert, qui datait de 1795, en faisait une chose consacrée
dans la campagne. Depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, les
ouvriers y venaient conclure leurs marchés, y apprendre les nouvelles
pompées par les filles à Tonsard, par Mouche, par Fourchon, dites par
Vermichel, par Brunet, l’huissier le plus en renom à Soulanges, quand
il y venait chercher son praticien. Là s’établissaient les prix des
foins, des vins, celui des journées et celui des ouvrages à tâche.
Tonsard, juge souverain en ces matières, y donnait des consultations,
tout en trinquant avec les buveurs. Soulanges, selon le mot du pays,
passait pour être uniquement une ville de société, d’amusement, et
Blangy était le bourg commercial, écrasé néanmoins par le grand
centre de la Ville-aux-Fayes, devenue en vingt-cinq ans la capitale
de cette magnifique vallée. Le marché des bestiaux, de grains, se
tenait à Blangy, sur la place, et ses prix servaient de mercuriale à
l’arrondissement.

En restant au logis, la Tonsard était restée fraîche, blanche, potelée,
par exception aux femmes des champs, qui passent aussi rapidement
que les fleurs, et qui sont déjà vieilles à trente ans. Aussi la
Tonsard aimait-elle à être bien mise. Elle n’était que propre; mais au
village, cette propreté vaut le luxe. Les filles, mieux vêtues que ne
le comportait leur pauvreté, suivaient l’exemple de leur mère. Sous
leur corps de jupe, presque élégant relativement, elles portaient du
linge plus fin que celui des paysannes les plus riches. Aux jours de
fête, elles se montraient en jolies robes, gagnées Dieu sait comme!
La livrée des Aigues leur vendait, à des prix facilement payés, la
défroque des femmes de chambre, qui avait balayé les rues de Paris, et
qui, refaite à l’usage de Marie et de Catherine, s’étalait triomphante
sous l’enseigne du Grand-I-Vert. Ces deux filles, les bohémiennes de la
vallée, ne recevaient pas un liard de leurs parents, qui leur donnaient
uniquement la nourriture et les couchaient sur d’affreux grabats, avec
leur grand’mère, dans le grenier où leurs frères couchaient, blottis à
même le foin comme des animaux. Ni le père ni la mère ne songeaient à
cette promiscuité.

L’âge de fer et l’âge d’or se ressemblent plus qu’on ne le pense. Dans
l’un, l’on ne prend garde à rien; dans l’autre, on prend garde à tout;
pour la société, le résultat est peut-être le même. La présence de la
vieille Tonsard, qui ressemblait bien plus à une nécessité qu’à une
garantie, était une immoralité de plus.

Aussi l’abbé Brossette, après avoir étudié les mœurs de ses
paroissiens, disait-il à un évêque ce mot profond: —«Monseigneur, à
voir comment ils s’appuient de leur misère, on devine que ces paysans
tremblent de perdre le prétexte de leurs débordements.»

Quoique tout le monde sût combien cette famille avait peu de principes
et peu de scrupules, personne ne trouvait à redire aux mœurs du
Grand-I-Vert. Au commencement de cette scène, il est nécessaire
d’expliquer une fois pour toutes aux gens habitués à la moralité
des familles bourgeoises, que les paysans n’ont, en fait de mœurs
domestiques, aucune délicatesse. Ils n’invoquent la morale, à propos
d’une de leurs filles séduites, que si le séducteur est riche et
craintif. Les enfants, jusqu’à ce que l’État les leur arrache, sont des
capitaux ou des instruments de bien-être. L’intérêt est devenu, surtout
depuis 1789, le seul mobile de leurs idées; il ne s’agit jamais pour
eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est
profitable. La moralité, qu’il ne faut pas confondre avec la religion,
commence à l’aisance; comme on voit, dans la sphère supérieure, la
délicatesse fleurir dans l’âme quand la Fortune a doré le mobilier.
L’homme absolument probe et moral est, dans la classe des paysans, une
exception. Les curieux demanderont pourquoi? De toutes les raisons
qu’on peut donner de cet état de choses, voici la principale: Par
la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent d’une vie
purement matérielle, qui se rapproche de l’état sauvage auquel les
invite leur union constante avec la Nature. Le travail, quand il écrase
le corps, ôte à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens
ignorants. Enfin, pour les paysans, la misère est leur _raison d’État_,
comme le disait l’abbé Brossette.

Mêlé à tous les intérêts, Tonsard écoutait les plaintes de chacun et
dirigeait les fraudes utiles aux nécessiteux. La femme, bonne personne
en apparence, favorisait par des coups de langue les malfaiteurs du
pays, ne refusait jamais ni son approbation, ni même un coup de main à
ses pratiques, quoi qu’elles fissent, contre _le bourgeois_. Dans ce
cabaret, vrai nid de vipères, s’entretenait donc, vivace et venimeuse,
chaude et agissante, la haine du prolétaire et du paysan contre le
maître et le riche.

La vie heureuse des Tonsard fut alors d’un très-mauvais exemple. Chacun
se demanda pourquoi ne pas prendre, comme Tonsard, dans la forêt des
Aigues, son bois pour le four, pour la cuisine et pour se chauffer
l’hiver? Pourquoi ne pas avoir la nourriture d’une vache et trouver
comme eux du gibier à manger ou à vendre? Pourquoi, comme eux, ne pas
récolter sans semer, à la moisson et aux vendanges? Aussi, le vol
sournois qui ravage les bois, qui dîme les guérets, les prés et les
vignes, devenu général dans cette vallée, dégénéra-t-il promptement
en droit dans les communes de Blangy, de Conches et de Cerneux, sur
lesquelles s’étendait le domaine des Aigues. Cette plaie, par des
raisons qui seront dites en temps et lieu, frappa beaucoup plus la
terre des Aigues que les biens de Ronquerolles et de Soulanges. Ne
croyez pas, d’ailleurs, que jamais Tonsard, sa femme, ses enfants et sa
vieille mère se fussent dit, de propos délibéré: Nous vivrons de vols,
et nous les commettrons avec habileté! Ces habitudes avaient grandi
lentement. Au bois mort, la famille mêla quelque peu de bois vert;
puis, enhardie par l’habitude et par une impunité calculée, nécessaire
à des plans que ce récit va développer, en vingt ans, elle en était
arrivée à faire _son bois_, à voler presque toute sa vie. Le pâturage
des vaches, les abus du glanage et du hallebotage s’établirent ainsi
par degrés. Une fois que la famille et les fainéants de la vallée
eurent goûté les bénéfices de ces quatre droits conquis par les pauvres
de la campagne, et qui vont jusqu’au pillage, on conçoit que les
paysans ne pouvaient y renoncer que contraints par une force supérieure
à leur audace.

Au moment où cette histoire commence, Tonsard, âgé d’environ cinquante
ans, homme fort et grand, plus gras que maigre, les cheveux crépus
et noirs, le teint violemment coloré, jaspé comme une brique de tons
violâtres, l’œil orangé, les oreilles rabattues et largement ourlées,
d’une constitution musculeuse, mais enveloppée d’une chair molle et
trompeuse, le front écrasé, la lèvre inférieure pendante, cachait
son vrai caractère sous une stupidité entremêlée des éclairs d’une
expérience qui ressemblait d’autant plus à de l’esprit, qu’il avait
acquis dans la société de son beau-père un parler _gouailleur_, pour
employer une expression du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Son nez,
aplati du bout comme si le doigt de Dieu avait voulu le marquer, lui
donnait une voix qui partait du palais, comme chez tous ceux que la
maladie a défigurés en tronquant la communication des fosses nasales,
où l’air passe alors péniblement. Ses dents supérieures, entrecroisées,
laissaient d’autant mieux voir ce défaut, terrible au dire de Lavater,
que ses dents offraient la blancheur de celle d’un chien. Sans la fauve
bonhomie du fainéant et le laisser-aller du gobelotteur de campagne,
cet homme eût effrayé les gens les moins perspicaces.

Si le portrait de Tonsard, si la description de son cabaret, celle de
son beau-père apparaissent en première ligne, croyez bien que cette
place est due à l’homme, au cabaret et à la famille. D’abord, cette
existence, si minutieusement expliquée, est le type de celle que
menaient cent autres ménages dans la vallée des Aigues. Puis, Tonsard,
sans être autre chose que l’instrument de haines actives et profondes,
eut une influence énorme dans la bataille qui devait se livrer, car
il fut le conseil de tous les plaignants de la basse classe. Son
cabaret servit constamment, comme on va le voir, de rendez-vous aux
assaillants, de même qu’il devint leur chef, par suite de la terreur
qu’il inspirait à cette vallée, moins par ses actions que par ce qu’on
attendait toujours de lui. La menace de ce braconnier étant aussi
redoutée que le fait, il n’avait jamais eu besoin d’en exécuter aucune.

Toute révolte, ouverte ou cachée, a son drapeau. Le drapeau des
maraudeurs, des fainéants, des buveurs, était donc la terrible perche
du Grand-I-Vert. On s’y amusait, chose aussi recherchée et aussi rare
à la campagne qu’à la ville. Il n’existait d’ailleurs pas d’auberges
sur une route cantonale de quatre lieues, que les voitures chargées
faisaient facilement en trois heures; aussi, tous ceux qui allaient
de Conches à la Ville-aux-Fayes, s’arrêtaient-ils au Grand-I-Vert, ne
fût-ce que pour se rafraîchir. Enfin, le meunier des Aigues, adjoint du
maire, et ses garçons y venaient. Les domestiques du général eux-mêmes
ne dédaignaient pas ce bouchon, que les filles à Tonsard rendaient
attrayant, en sorte que le Grand-I-Vert communiquait souterrainement
avec le château par les gens, et pouvait en savoir tout ce qu’ils en
savaient. Il est impossible, ni par le bienfait, ni par l’intérêt, de
rompre l’accord éternel du domestique avec le peuple. La livrée sort
du peuple, elle lui reste attachée. Cette funeste camaraderie explique
déjà la réticence que contenait le dernier mot dit au perron par
Charles, le valet de pied, à Blondet.


  IV.—AUTRE IDYLLE.

—Ah! nom d’un nom! papa, dit Tonsard en voyant entrer son beau-père
et le soupçonnant d’être à jeun, vous avez la gueule hâtive, ce matin.
Nous n’avons rien à vous donner... Et _s’te_ corde, _s’te_ corde que
nous devions faire? C’est étonnant comme vous en fabriquez la veille,
et comme vous en trouvez peu de faite au lendemain. Il y a longtemps
que vous auriez dû tortiller celle qui mettra fin à votre existence,
car vous nous devenez beaucoup trop cher...

La plaisanterie du paysan et de l’ouvrier est très-attique, elle
consiste à dire toute sa pensée, en la grossissant par une expression
grotesque. On n’agit pas autrement dans les salons. La finesse de
l’esprit y remplace le pittoresque de la grossièreté, voilà toute la
différence.

—Y a pas de beau-père! dit le vieillard, parle-moi en pratique, je
veux une bouteille du meilleur.

Ce disant, Fourchon frappa d’une pièce de cent sous, qui dans sa main
brillait comme un soleil, la méchante table à laquelle il s’était
assis, et que son tapis de graisse rendait aussi curieuse à voir que
ses brûlures noires, ses marques vineuses et ses entailles. Au son de
l’argent, Marie Tonsard, taillée comme une corvette pour la course,
jeta sur son grand-père un regard fauve qui jaillit de ses yeux bleus
comme une étincelle. La Tonsard sortit de sa chambre, attirée par la
musique du métal.

—Tu brutalises toujours mon pauvre père, dit-elle à Tonsard, il
gagne pourtant bien de l’argent depuis un an; Dieu veuille que ce
soit honnêtement. Voyons ça?... dit-elle en sautant sur la pièce et
l’arrachant des mains de Fourchon.

—Va, Marie, dit gravement Tonsard, au-dessus de la planche, y a encore
_du vin bouché_.

Dans la campagne, le vin n’est que d’une seule qualité, mais il se vend
sous deux espèces; le vin au tonneau, le vin bouché.

—D’où ça vous vient-il? demanda la Tonsard à son père en coulant la
pièce dans sa poche.

—Philippine! tu finiras mal, dit le vieillard en hochant la tête et
sans essayer de reprendre son argent.

Déjà, sans doute, Fourchon avait reconnu l’inutilité d’une lutte entre
son terrible gendre, sa fille et lui.

—V’là une bouteille de vin que vous me vendez encore cent sous,
ajouta-t-il d’un ton amer; mais aussi sera-ce la dernière. Je donnerai
ma pratique au café de la Paix.

—Tais-toi! papa, reprit la blanche et grasse cabaretière, qui
ressemblait assez à une matrone romaine; il te faut une chemise, un
pantalon propre, un autre chapeau, je veux te voir enfin un gilet.

—Je t’ai déjà dit que ce serait me ruiner, s’écria le vieillard. Quand
on me croira riche, personne ne me donnera plus rien.

La bouteille apportée par la blonde Marie arrêta l’éloquence du
vieillard, qui ne manquait pas de ce trait particulier à ceux dont la
langue se permet de tout dire, et dont l’expression ne recule devant
aucune pensée, fût-elle atroce.

—Vous ne voulez donc pas nous dire où vous _pigez_ tant de monnaie?
demanda Tonsard; nous irions aussi, nous autres!...

Tout en finissant un collet, le féroce cabaretier espionnait le
pantalon de son beau-père, et il y vit bientôt la rondeur dessinée en
saillie par la seconde pièce de cinq francs.

—A votre santé, je deviens capitaliste, dit le père Fourchon.

—Si vous vouliez, vous le seriez, dit Tonsard, vous avez des moyens,
vous!... Mais le diable vous a percé au bas de la tête un trou par où
tout s’en va!

—Hé! j’ai fait le tour de la _loute_ à ce petit bourgeois des Aigues
qui est venu de Paris, voilà tout!

—S’il venait beaucoup de monde voir les sources d’Avonne, dit Marie,
vous seriez riche, papa Fourchon.

—Oui, reprit-il en buvant le dernier verre de sa bouteille; mais à
force de jouer avec les _loutes_, les _loutes_ se sont mises en colère,
et il s’en est jeté une entre mes jambes, qui va me rapporter _pus_ de
vingt francs.

—Gageons, papa, que t’as fait une loutre en filasse?... dit la Tonsard
en regardant son père d’un air finaud.

—Si tu me donnes un pantalon, un gilet, des bretelles en lisière pour
ne pas trop faire honte à Vermichel, sur notre estrade à Tivoli, car
le père Socquard grogne toujours après moi, je te laisse la pièce, ma
fille, ton idée la vaut bien. Je pourrai repincer le bourgeois des
Aigues, qui, du coup, va peut-être s’adonner aux _loutes_!

—Va nous quérir une autre bouteille, dit Tonsard à sa fille. S’il
avait une _loute_, ton père nous la montrerait, répondit-il en
s’adressant à sa femme et tâchant de réveiller la susceptibilité de
Fourchon.

—J’ai trop peur de la voir dans votre poêle à frire! dit le vieillard,
qui cligna de l’un de ses petits yeux verdâtres en regardant sa fille.
Philippine m’a déjà _esbigné_ ma pièce; et combien donc que vous
m’en avez effarouché _ed’_ mes pièces, sous couleur de me vêtir, de
me nourrir?... Et vous me dites que ma gueule est hâtive, et je vas
toujours tout nu.

—Vous avez vendu votre dernier habillement pour boire du vin cuit au
café de la Paix, papa!... dit la Tonsard, à preuve que Vermichel a
voulu vous en empêcher...

—Vermichel!... lui que j’ai régalé! Vermichel est incapable d’avoir
trahi l’amitié. Ce sera ce quintal de vieux lard à deux pattes qu’il
n’a pas honte d’appeler sa femme!

—Lui ou elle, répondit Tonsard, ou Bonnébault...

—Si c’était Bonnébault, reprit Fourchon, lui _qu’est_ un des piliers
du café... je... le... suffit.

—Mais, licheur, _quéque_ ça fait que vous ayez vendu vos effets? Vous
les avez vendus parce que vous les avez vendus; vous êtes majeur!
reprit Tonsard en frappant sur le genou du vieillard. Allez, faites
concurrence à mes futailles, rougissez-vous le gosier! Le père à _mame_
Tonsard en a le droit, et vaut mieux ça que de porter votre argent
blanc à Socquard!

—Dire que voilà quinze ans que vous faites danser le monde à Tivoli,
sans avoir pu deviner le secret du vin cuit de Socquard, vous qui êtes
si fin! dit la fille à son père. Vous savez pourtant bien qu’avec ce
secret-là nous deviendrions aussi riches que Rigou!

Dans le Morvan et dans la partie de la Bourgogne qui s’étale à ses
pieds du côté de Paris, ce vin cuit, reproché par la Tonsard au père
Fourchon, est un breuvage assez cher, qui joue un grand rôle dans la
vie des paysans, et que savent faire plus ou moins bien les épiciers
ou les limonadiers, là où il existe des cafés. Cette benoîte liqueur,
composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et autres épices, est
préférable à tous les déguisements ou mélanges de l’eau-de-vie appelée
ratafia, cent-sept-ans, eau des braves, cassis, vespétro, esprit de
soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque sur les frontières de
la France et de la Suisse. Dans le Jura, dans les lieux sauvages
où pénètrent quelques touristes sérieux, les aubergistes donnent,
sur la foi des commis-voyageurs, le nom de vin de Syracuse à ce
produit industriel, excellent d’ailleurs, et qu’on est enchanté de
payer trois ou quatre francs la bouteille, par la faim canine qui se
gagne à l’ascension des pics. Or, dans les ménages morvandiaux et
bourguignons, la plus légère douleur, le plus petit tressaillement de
nerfs est un prétexte à vin cuit. Les femmes, pendant, avant et après
l’accouchement, y joignent des rôties au sucre. Le vin cuit a dévoré
des fortunes de paysan. Aussi plus d’une fois ce séduisant liquide
a-t-il nécessité des corrections maritales.

—Et y a pas mèche! répondit Fourchon. Socquard s’est toujours enfermé
pour fabriquer son vin cuit! Il n’en a pas dit le secret à défunt sa
femme. Il tire tout de Paris pour _s’te_ fabrique-là!

—Ne tourmentes donc pas ton père! s’écria Tonsard; il ne sait pas, eh
bien! il ne sait pas! On ne peut pas tout savoir!

Fourchon fut saisi d’inquiétude en voyant la physionomie de son gendre
s’adoucir aussi bien que sa parole.

—_Quèque_ tu veux me voler? dit naïvement le vieillard.

—Moi, dit Tonsard, je n’ai rien que de légitime dans ma fortune, et
quand je vous prends quelque chose, je me paye de la dot que vous
m’aviez promise.

Fourchon, rassuré par cette brutalité, baissa la tête en homme vaincu
et convaincu.

—V’là un joli collet, reprit Tonsard en se rapprochant de son
beau-père et lui posant le collet sur les genoux, ils auront besoin de
gibier aux Aigues, et nous arriverons bien à leur vendre le leur, ou y
aurait pas de bon Dieu pour nous autres pauvres gens.

—Un solide travail, dit le vieillard en examinant cet engin malfaisant.

—Laissez-nous ramasser des sous, allez, papa, dit la Tonsard, nous
aurons notre part au gâteau des Aigues!...

—Oh! les bavardes! dit Tonsard. Si je suis pendu, ce ne sera pas pour
un coup de fusil, ce sera pour un coup de langue de votre fille.

—Vous croyez donc que les Aigues seront vendus en détail pour votre
fichu nez? répondit Fourchon. Comment! depuis trente ans que le père
Rigou vous suce la moelle de vos os, vous n’avez pas _core_ vu que
les bourgeois seront pires que les seigneurs? Dans cette affaire-là,
mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser
sur l’air: _J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas!_ l’air national des
riches, quoi!... Le paysan sera toujours le paysan! Ne voyez-vous pas
(mais vous ne connaissez rien à la politique!...) que le gouvernement
n’a tant mis de droits sur le vin que pour nous repincer notre _quibus_
et nous maintenir dans la misère! Les bourgeois et le gouvernement,
c’est tout un. _Qué_ qu’ils deviendraient si nous étions tous riches?
Laboureraient-ils leurs champs, feraient-ils la moisson? Il leur faut
des malheureux! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que
je pensais des gueux!...

—Faut tout de même chasser avec eux, répondit Tonsard, puisqu’ils
veulent _allotir_ les grandes terres, et après nous nous retournerons
contre les Rigou. A la place de Courte-Cuisse qu’il dévore, il y a
longtemps que je lui aurais soldé son compte avec d’autres balles que
celles que ce pauvre homme lui donne...

—Vous avez raison, répondit Fourchon. Comme dit le père Nizeron,
qu’est resté républicain après tout le monde: le peuple a la vie dure,
il ne meurt pas, il a le temps pour lui!...

Fourchon tomba dans une sorte de rêverie, et Tonsard en profita pour
reprendre son collet; mais en le reprenant, il coupa d’un coup de
ciseaux le pantalon, pendant que le père Fourchon levait son verre pour
boire, et il mit le pied sur la pièce de cent sous, qui alla tomber sur
la partie du sol toujours humide là, où les buveurs égouttaient leurs
verres. Quoique lestement faite, cette soustraction aurait peut-être
été sentie par le vieillard, sans l’arrivée de Vermichel.

—Tonsard, savez-vous où se trouve le papa? demanda le fonctionnaire au
pied du palier.

Le cri de Vermichel, le vol de la pièce et l’épuisement du verre eurent
lieu simultanément.

—Présent! mon officier, dit le père Fourchon en tendant la main à
Vermichel pour l’aider à monter les marches du cabaret.

De toutes les figures bourguignonnes, Vermichel vous eût semblé la plus
bourguignonne. Le praticien n’était pas rouge, mais écarlate. Sa face,
comme certaines parties tropicales du globe, éclatait sur plusieurs
points par de petits volcans desséchés qui dessinaient de ces mousses
plates et vertes appelées assez poétiquement par Fourchon _des fleurs
de vin_. Cette tête ardente, dont les traits avaient été démesurément
grossis par de continuelles ivresses, paraissait cyclopéenne, allumée
du côté droit par une prunelle vive, éteinte de l’autre côté par un œil
couvert d’une taie jaunâtre. Des cheveux roux toujours ébouriffés, une
barbe semblable à celle de Judas, rendaient Vermichel aussi formidable
en apparence qu’il était doux en réalité. Le nez en trompette
ressemblait à un point d’interrogation auquel la bouche, excessivement
fendue, paraissait toujours répondre, même quand elle ne s’ouvrait pas.
Vermichel, homme de petite taille, portait des souliers ferrés, un
pantalon de velours vert bouteille, un vieux gilet rapetassé d’étoffes
diverses qui paraissait avoir été fait avec une courte-pointe, une
veste en gros drap bleu et un chapeau gris à larges bords. Ce luxe
imposé par la ville de Soulanges, où Vermichel cumulait les fonctions
de concierge de l’hôtel de ville, de tambour, de geôlier, de ménétrier
et de praticien, était entretenu par madame Vermichel, une terrible
antagoniste de la philosophie rabelaisienne. Cette virago à moustaches,
large d’un mètre, d’un poids de cent vingt kilogrammes, et néanmoins
agile, avait établi sa domination sur Vermichel, qui, battu par elle
pendant ses ivresses, la laissait encore faire quand il était à jeun.
Aussi le père Fourchon disait-il en méprisant la tenue de Vermichel:
C’est la livrée d’un esclave.

—Quand on parle du soleil, on en voit les rayons, reprit Fourchon
en répétant une plaisanterie inspirée par la rutilante figure de
Vermichel, qui ressemblait en effet à ces soleils d’or peints sur les
enseignes d’auberges en province. _Mame_ Vermichel a-t-elle aperçu trop
de poussière sur ton dos, que tu fuis tes quatre cinquièmes, car on ne
peut pas l’appeler ta moitié, _c’te_ femme? Qui t’amène de si bonne
heure ici, tambour battu?

—Toujours la politique! répondit Vermichel, évidemment accoutumé à ces
plaisanteries.

—Ah! le commerce de Blangy va mal, nous allons protester des billets,
dit le père Fourchon en versant un verre de vin à son ami.

—Mais notre _singe_ est sur mes talons, répondit Vermichel en haussant
le coude.

Dans l’argot des ouvriers, le _singe_ c’est le maître. Cette locution
faisait partie du dictionnaire Vermichel et Fourchon.

—_Quéque m’sieur_ Brunet vient donc tracasser par ici? demanda la
Tonsard.

—Hé! pardi, vous autres, dit Vermichel, vous lui rapportez depuis
trois ans _pus_ que vous ne valez... Ah! il vous travaille joliment les
côtes, le bourgeois des Aigues! Il va bien, le Tapissier... Comme dit
le père Brunet: «S’il y avait trois propriétaires comme lui dans la
vallée, ma fortune serait faite!...»

—_Qué_ qu’ils ont donc inventé de nouveau contre le pauvre monde? dit
Marie.

—Ma foi! reprit Vermichel, ça n’est pas bête, allez! et vous finirez
par mettre les pouces... Que voulez-vous? les voilà bien en force,
depuis bientôt deux ans, avec trois gardes, un garde à cheval, tous
actifs comme des fourmis, et un garde champêtre qu’est un dévorant.
Enfin la gendarmerie se botte maintenant à tout propos pour eux... Ils
vous écraseront...

—Ah! _ouin!_ dit Tonsard, nous sommes trop plats... Ce qu’il y a de
plus résistant, c’est pas l’arbre, c’est l’herbe.

—Ne t’y fies pas, répondit le père Fourchon à son gendre, t’as des
propriétés...

—Enfin, reprit Vermichel, ils vous aiment, ces gens, car ils ne
pensent qu’à vous du matin au soir! Ils se sont dit comme ça: «Les
bestiaux de ces gens nous mangent nos prés; nous allons les leur
prendre, leurs bestiaux; ils ne pourront pas manger eux-mêmes l’herbe
de nos prés.» Comme vous avez tous des condamnations sur le dos, ils
ont dit à notre _singe_ de saisir vos vaches. Nous commencerons ce
matin par Conches, nous allons y saisir la vache à la mère Bonnébault,
la vache à la Godain, la vache à la Mitant...

Dès qu’elle eut entendu le nom de Bonnébault, Marie, l’amoureuse de
Bonnébault, le petit-fils de la vieille à la vache, sauta dans le clos
de vigne, après avoir guigné son père et sa mère. Elle passa comme une
anguille à travers un trou de la haie, et s’élança vers Conches avec la
rapidité d’un lièvre poursuivi.

—Ils en feront tant, dit tranquillement Tonsard, qu’ils se feront
casser les os, et ce sera dommage, leurs mères ne leur en feront pas
d’autres.

—Ça se pourrait bien tout de même, ajouta le père Fourchon. Mais
vois-tu, Vermichel, je ne peux pas être à vous avant une heure d’ici,
j’ai des affaires importantes au château.

—Plus importantes que trois vacations à cinq sous? Faut pas cracher
sur la vendange, a dit papa Noé.

—Je te dis, Vermichel, que mon commerce m’appelle au château des
Aigues, répéta le vieux Fourchon en prenant un air de risible
importance.

—D’ailleurs, ça ne serait pas, dit la Tonsard, que mon père ferait
bien de s’évanouir. Est-ce que, par hasard, vous voudriez trouver les
vaches?

—Monsieur Brunet, qui est un bonhomme, ne demande pas mieux que de
n’en trouver que les bouses, répondit Vermichel. Un homme obligé comme
lui de trotter par les chemins à la nuit doit être prudent.

—S’il l’est, il a raison, dit sèchement Tonsard.

—Donc, reprit Vermichel, il a dit comme ça à monsieur Michaud: «J’irai
dès que l’audience sera terminée.» S’il voulait trouver les vaches, il
y serait allé demain à sept heures. Mais il faudra qu’il marche, allez,
monsieur Brunet. On n’attrape pas deux fois le Michaud, c’est un chien
de chasse fini. Ah! _qué_ brigand!

—Ça devrait rester à l’armée, des sacripants comme ça, dit Tonsard,
ça n’est bon qu’à lâcher sur les ennemis... Je voudrais bien qu’il me
demandât mon nom; il a beau se dire un vieux de la Jeune Garde, je suis
sûr qu’après avoir mesuré nos ergots, il m’en resterait plus long qu’à
lui dans les pattes.

—Ah ça! dit la Tonsard à Vermichel, et les affiches de la fête de
Soulanges, quand les verra-t-on? Nous voici le 8 août.

—Je les ai portées à imprimer chez monsieur Bournier, hier, à la
Ville-aux-Fayes, répondit Vermichel. On a parlé chez _mame_ Soudry d’un
feu d’artifice sur le lac.

—Quel monde nous aurons! s’écria Fourchon.

—En v’là des journées pour Socquard, dit le cabaretier d’un air
envieux.

—Oh! s’il ne pleut pas, ajouta sa femme comme pour se rassurer
elle-même.

On entendit le trot d’un cheval venant de Soulanges, et cinq minutes
après, l’huissier attachait son cheval à un poteau mis exprès à la
clairevoie par où passaient les vaches. Puis il montra sa tête à la
porte du Grand-I-Vert.

—Allons, allons, mes enfants, ne perdons pas de temps, dit-il en
affectant d’être pressé.

—Ah! dit Vermichel, vous avez un réfractaire, monsieur Brunet. Le père
Fourchon a la goutte.

—Il a plusieurs gouttes, répliqua l’huissier, mais la loi ne lui
demande pas d’être à jeun.

—Pardon, monsieur Brunet, dit Fourchon, je suis attendu pour affaire
aux Aigues, nous sommes en marché pour une _loute_...

Brunet, petit homme sec, au teint bilieux, vêtu tout en drap noir,
l’œil fauve, les cheveux crépus, la bouche serrée, le nez pincé, l’air
inquiet, la parole enrouée, offrait le phénomène d’une physionomie,
d’un maintien et d’un caractère en harmonie avec sa profession. Il
connaissait si bien le Droit, ou pour mieux dire, la chicane, qu’il
était à la fois la terreur et le conseiller du canton; aussi ne
manquait-il pas d’une certaine popularité parmi les paysans auxquels
il demandait la plupart du temps son payement en denrées. Toutes ses
qualités actives et négatives et ce savoir faire lui valaient la
clientèle du canton, à l’exclusion de son confrère maître Plissoud,
dont il sera question plus tard. Ce hasard d’un huissier qui fait tout
et d’un huissier qui ne fait rien est fréquent dans les justices de
paix, au fond des campagnes.

—Ça chauffe donc? dit Tonsard au petit père Brunet.

—Que voulez-vous, vous le pillez aussi par trop, cet homme! Il se
défend! répondit l’huissier; ça finira mal, toutes vos affaires, le
gouvernement s’en mêlera.

—Il faudra donc que nous autres malheureux nous crevions? dit la
Tonsard en offrant un petit verre sur une soucoupe à l’huissier.

—Les malheureux peuvent crever, on n’en manquera jamais, dit
sentencieusement Fourchon.

—Vous dévastez aussi par trop les bois, répliqua l’huissier.

—Ne croyez pas ça, monsieur Brunet, on fait bien du bruit, allez! pour
quelques misérables fagots, dit la Tonsard.

—On n’a pas assez rasé de riches pendant la révolution, voilà tout,
dit Tonsard.

En ce moment, l’on entendit un bruit horrible en ce qu’il était
inexplicable. Le galop de deux pieds enragés, mêlé à un cliquetis
d’armes, dominait un bruissement de feuillages et de branches
entraînées par des pas encore plus précipités. Deux voix aussi
différentes que les deux galops lançaient des interjections
braillardes. Tous les gens du cabaret devinèrent la poursuite d’un
homme et la fuite d’une femme; mais à quel propos?... L’incertitude
ne dura pas.

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        LA MÈRE TONSARD

    Un bruit inexplicable... un cliquetis d’armes dominait
    un bruissement de feuillage et de branches entraînées.

                                             (LES PAYSANS.)]

—C’est la mère, dit Tonsard en se dressant, je reconnais sa _grelotte_!

Et soudain, après avoir gravi les méchantes marches du Grand-I-Vert,
par un dernier effort dont l’énergie ne se trouve qu’aux jarrets des
contrebandiers, la vieille Tonsard tomba, les quatre fers en l’air, au
milieu du cabaret. L’immense lit de bois de son fagot fit un fracas
terrible en se brisant contre le haut de la porte et sur le plancher.
Tout le monde s’était écarté. Les tables, les bouteilles, les chaises
atteintes par les branches s’éparpillèrent. Le tapage n’eût pas été si
grand si la chaumière se fût écroulée.

—Je suis morte du coup! Le gredin m’a tuée!...

Le cri, l’action et la course de la vieille femme s’expliquèrent par
l’apparition sur le seuil d’un garde habillé tout en drap vert, le
chapeau bordé d’une ganse d’argent, le sabre au côté, la bandoulière de
cuir aux armes de Montcornet avec celles des Troisvilles en abîme, le
gilet rouge d’ordonnance, les guêtres de peau montant jusqu’au-dessus
du genou.

Après un moment d’hésitation, le garde dit, en voyant Brunet et
Vermichel:

—J’ai des témoins.

—De quoi!... dit Tonsard.

—Cette femme a dans son fagot un chêne de dix ans coupé en rondins, un
vrai crime!...

Vermichel, dès que le mot _témoins_ eut été prononcé, jugea très à
propos d’aller dans le clos prendre l’air.

—De quoi!... de quoi!... dit Tonsard en se plaçant devant le garde
pendant que la Tonsard relevait sa belle-mère, veux-tu bien me montrer
tes talons, Vatel?... Verbalise et saisis sur le chemin, tu es là
chez toi, brigand, mais sors d’ici. Ma maison est à moi, peut-être?
Charbonnier est maître chez lui...

—Il y a flagrant délit, ta mère va me suivre.

—Arrêter ma mère chez moi? tu n’en as pas le droit. Mon domicile est
inviolable, on sait ça, du moins. As-tu un mandat de monsieur Guerbet,
notre juge d’instruction? Ah! c’est qu’il faut la justice pour entrer
ici. Tu n’es pas la justice, quoique tu aies prêté serment au tribunal
de nous faire crever de faim, méchant gabelou de forêt!

La fureur du garde était arrivée à un tel paroxisme qu’il voulut
s’emparer du fagot; mais la vieille, un affreux parchemin noir doué
de mouvement et dont le pareil ne se voit que dans le tableau des
_Sabines_ de David, lui cria:

—N’y touche pas, ou je te saute aux yeux!

—Eh bien! osez défaire votre fagot en présence de monsieur Brunet, dit
le garde.

Quoique l’huissier affectât cet air d’indifférence que l’habitude des
affaires donne aux officiers ministériels, il fit à la cabaretière et
à son mari ce clignement d’yeux qui signifie: mauvaise affaire!...
Le vieux Fourchon, lui! montra du doigt à sa fille le tas de cendres
amoncelées dans la cheminée. La Tonsard, qui comprit à la fois par
ce geste significatif le danger de sa belle-mère et le conseil de
son père, prit une poignée de cendres et la jeta dans les yeux du
garde. Vatel se prit à hurler; Tonsard, éclairé de toute la lumière
que perdait le garde, le poussa rudement sur les méchantes marches
extérieures où les pieds d’un aveugle devaient si facilement trébucher,
que Vatel roula jusque dans le chemin en lâchant son fusil. En un
moment le fagot fut défait, les bûches en furent extraites et cachées
avec une prestesse qu’aucune parole ne peut rendre. Brunet, ne voulant
pas être témoin de cette opération prévue par lui, se précipita sur le
garde pour le relever, il l’assit sur le talus et alla mouiller son
mouchoir dans l’eau pour laver les yeux au patient, qui, malgré ses
souffrances, essayait de se traîner vers le ruisseau.

—Vatel, vous avez tort, lui dit l’huissier, vous n’avez pas le droit
d’entrer dans les maisons, voyez-vous...

La vieille, petite femme presque bossue, lançait autant d’éclairs par
ses yeux que d’injures par sa bouche démeublée et couverte d’écume,
en se tenant sur le seuil de la porte, les poings sur ses hanches et
criant à se faire entendre de Blangy:

—Ah! gredin, c’est bien fait, va! Que l’enfer le confonde!... me
soupçonner de couper des _âbres_! moi, la _pus_ honnête femme du
village, et me chasser comme une bête malfaisante! Je voudrais te voir
perdre tes maudits yeux, le pays y gagnerait sa tranquillité. Vous
êtes tous des porte-malheurs, toi et tes compagnons qui supposez des
infamies pour animer la guerre entre votre maître et nous!...

Le garde se laissait nettoyer les yeux par l’huissier, qui, tout en le
pansant, lui démontrait toujours qu’en Droit il était répréhensible.

—La gueuse! elle nous a mis sur les dents, dit enfin Vatel, elle est
dans le bois depuis cette nuit...

Tout le monde ayant prêté main-vive au recel de l’arbre coupé, les
choses furent promptement remises en état dans le cabaret; Tonsard vint
alors sur la porte d’un air rogue:

—Vatel, mon fiston, si tu t’avises une autre fois de violer mon
domicile, c’est mon fusil qui te répondra, dit-il; aujourd’hui tu as eu
la cendre, tu pourrais bien voir le feu un autre jour. Tu ne sais pas
ton métier... Après cela, tu as chaud, si tu veux un verre de vin, on
te l’offre, tu pourras voir que le fagot de ma mère n’a pas un brin de
bois suspect, c’est tout broussailles.

—Canaille!... dit tout bas à l’huissier le garde plus vivement atteint
au cœur par cette ironie qu’il n’avait été atteint aux yeux par la
cendre.

En ce moment, Charles, le valet de pied, naguère envoyé à la recherche
de Blondet, parut à la porte du Grand-I-Vert.

—Qu’avez-vous donc, Vatel? dit le valet au garde.

—Ah! répondit le garde-chasse en s’essuyant les yeux, qu’il avait
plongés tout ouverts dans le ruisseau pour achever de les nettoyer,
j’ai là des débiteurs à qui je ferai maudire le jour où ils ont vu la
lumière.

—Si vous l’entendez ainsi, monsieur Vatel, dit froidement Tonsard,
vous vous apercevrez que nous n’avons pas froid aux yeux en Bourgogne!

Vatel disparut. Peu curieux d’avoir le mot de cette énigme, Charles
regarda dans le cabaret.

—Venez au château, vous et votre loutre, si vous en avez une, dit-il
au père Fourchon.

Le vieillard se leva précipitamment et suivit Charles.

—Eh bien! où donc est-elle, cette loutre? dit Charles en souriant d’un
air de doute.

—Par ici, dit le vieux cordier en allant vers la Thune.

Ce nom est celui du ruisseau fourni par le trop plein des eaux du
moulin et du parc des Aigues. La Thune court tout le long du chemin
cantonal jusqu’au petit lac de Soulanges qu’elle traverse, et d’où
elle regagne l’Avonne, après avoir alimenté les moulins et les eaux du
château de Soulanges.

—La voilà, je l’ai cachée dans le _ru_ des Aigues avec une pierre à
son cou.

En se baissant et se relevant, le vieillard ne sentit plus la pièce
de cent sous dans sa poche, où le métal habitait si peu, qu’il devait
s’apercevoir aussi bien du vide que du plein.

—Ah! les _guerdins_! s’écria-t-il, si je chasse aux _loutes_, ils
chassent au beau-père, eux!... Ils me prennent tout ce que je gagne, et
ils disent que c’est pour mon bien. Ah! je le crois, qu’il s’agit de
mon bien! Sans mon pauvre Mouche, qu’est la consolation de mes vieux
jours, je me noyerais. Les enfants, c’est la ruine des pères. Vous
n’êtes pas marié, vous, monsieur Charles, ne vous mariez jamais! vous
n’aurez pas à vous reprocher d’avoir semé de mauvaises graines. Moi qui
croyais pouvoir acheter de la filasse, la v’là filée, ma filasse! Ce
monsieur, qui est gentil, m’avait donné dix francs, eh ben! la v’là ben
renchérie, ma _loute, â s’te_ heure!

Charles se défiait tellement du père Fourchon, qu’il prit ses
doléances, cette fois bien sincères, pour la préparation de ce qu’en
style d’office il appelait _une couleur_, et il commit la faute de
laisser percer son opinion dans un sourire que surprit le malicieux
vieillard.

—Ah çà! père Fourchon, de la tenue, hein! vous allez parler à madame,
dit Charles en remarquant une assez grande quantité de rubis flamboyant
sur le nez et les joues du vieillard.

—Je suis à mon affaire, Charles, à preuve que si tu veux me régaler
à l’office des restes du déjeuner et d’une bouteille ou deux de vin
d’Espagne, je te dirai trois mots qui t’éviteront de recevoir une
_danse_...

—Dites, et François aura l’ordre de monsieur de vous donner un verre
de vin, répondit le valet de pied.

—C’est dit?

—C’est dit.

—Eh bien! tu vas causer avec ma petite fille Catherine sous l’arche
du pont d’Avonne; Godain l’aime; il vous a vus, et il a la bêtise
d’être jaloux... Je dis une bêtise, car un paysan ne doit pas avoir de
sentiments qui ne sont permis qu’aux riches. Si donc tu vas le jour de
la fête de Soulanges à Tivoli pour danser avec elle, tu danseras plus
que tu ne voudras!... Godain est avare et méchant, il est _capabe_ de
te casser le bras sans que tu puisses l’assigner.

—C’est trop cher; Catherine est une belle fille, mais elle ne vaut
pas ça, dit Charles. Et pourquoi donc qu’il se fâche, Godain? Les
autres ne se fâchent pas?

—Ah! il l’aime pour l’épouser...

—En voilà une qui sera battue!... dit Charles.

—C’est selon, dit le vieillard; elle tient de sa mère, sur qui Tonsard
n’a pas levé la main, tant il a eu peur de lui voir lever le pied. Une
femme qui sait se remuer, c’est bien profitant... Et d’ailleurs, à la
main chaude avec Catherine, quoiqu’il soit fort, Godain n’aurait pas le
dernier.

—Tenez, père Fourchon, v’là quarante sous pour boire à ma santé, dans
le cas où nous ne pourrions pas siroter du vin d’Alicante.

Le père Fourchon détourna la tête en empochant la pièce pour que
Charles ne pût pas voir une expression de plaisir et d’ironie qu’il lui
fut impossible de réprimer.

—Catherine, reprit le vieillard, c’est une fière ribaude, elle aime le
malaga, il faut lui dire de venir en chercher aux Aigues, imbécile!

Charles regarda le père Fourchon avec une naïve admiration, sans
pouvoir deviner l’immense intérêt que les ennemis du général avaient à
glisser un espion de plus dans le château.

—Le général doit être heureux, demanda le vieillard, les paysans sont
bien tranquilles maintenant. Qu’en dit-il? est-il toujours content de
Sibilet?

—Il n’y a que monsieur Michaud qui tracasse monsieur Sibilet; on dit
qu’il le fera renvoyer.

—Jalousie de métier! reprit Fourchon. Je gage que tu voudrais bien
voir congédier François, et devenir premier valet de chambre à sa place?

—Dame! il a douze cents francs, dit Charles; mais on ne peut pas le
renvoyer, il a les secrets du général...

—Comme madame Michaud avait ceux de madame la comtesse, répliqua
Fourchon en espionnant Charles jusque dans les yeux. Voyons, mon gars,
sais-tu si monsieur et madame ont chacun leur chambre?

—Parbleu, sans cela monsieur n’aimerait pas tant madame, dit Charles.

—Tu n’en sais pas plus? demanda Fourchon.

Il fallut se taire, Charles et Fourchon se trouvaient devant les
croisées des cuisines.


  V.—LES ENNEMIS EN PRÉSENCE.

Au début du déjeuner, François, le premier valet de chambre, vint dire
tout bas à Blondet, mais assez haut pour que le comte l’entendît:
—Monsieur, le petit au père Fourchon prétend qu’ils ont fini par
prendre une loutre, et demande si vous la voulez, avant qu’ils ne la
portent au sous-préfet de la Ville-aux-Fayes.

Émile Blondet, quoique professeur en mystification, ne put s’empêcher
de rougir comme une vierge à qui l’on dit une histoire un peu leste,
dont le mot lui est connu.

—Ah! vous avez chassé la loutre ce matin avec le père Fourchon?
s’écria le général pris d’un fou rire.

—Qu’est-ce? demanda la comtesse inquiétée par ce rire de son mari.

—Du moment où un homme d’esprit comme lui, reprit le général, s’est
laissé enfoncer par le père Fourchon, un cuirassier retiré n’a pas
à rougir d’avoir chassé cette loutre, qui ressemble énormément au
troisième cheval que la poste vous fait toujours payer et qu’on ne voit
jamais. A travers de nouvelles explosions de fou rire, le général put
encore dire: —Je ne m’étonne plus si vous avez changé de bottes et de
pantalon, vous vous serez mis à la nage. Moi, je ne suis pas allé si
loin que vous dans la mystification, je suis resté à fleur d’eau; mais
aussi, avez-vous beaucoup plus d’intelligence que moi...

—Vous oubliez, mon ami, reprit madame de Montcornet, que je ne sais de
quoi vous parlez.

A ces mots, dits d’un air piqué que la confusion de Blondet inspirait à
la comtesse, le général devint sérieux, et Blondet raconta lui-même sa
pêche à la loutre.

—Mais, dit la comtesse, s’ils ont une loutre, ces pauvres gens ne sont
pas si coupables.

—Oui, mais il y a dix ans qu’on n’a pas vu la loutre, reprit
l’impitoyable général.

—Monsieur le comte, dit François, le petit jure tous ses serments,
qu’il en tient une...

—S’ils en ont une, je la leur paye, dit le général.

—Dieu, fit observer l’abbé Brossette, n’aura pas condamné les Aigues à
n’avoir jamais de loutres...

—Ah! monsieur le curé, s’écria Blondet, si vous déchaînez Dieu contre
moi...

—Qui donc est venu? demanda vivement la comtesse.

—Mouche, madame, ce petit qui va toujours avec le père Fourchon,
répondit le valet de chambre.

—Faites-le venir... si madame le permet, dit le général, il vous
amusera peut-être.

—Mais au moins faut-il savoir à quoi s’en tenir, dit la comtesse.

Mouche comparut quelques instants après dans sa presque nudité. En
voyant cette personnification de l’indigence au milieu de cette salle
à manger, dont un trumeau seul aurait donné, par son prix, presque une
fortune à cet enfant, pieds nus, jambes nues, poitrine nue, tête nue,
il était impossible de ne pas se laisser aller aux inspirations de la
charité. Les yeux de Mouche, comme deux charbons ardents, regardaient
tour à tour les richesses de cette salle et celles de la table.

—Tu n’as donc pas de mère? demanda madame de Montcornet, qui ne
pouvait pas autrement expliquer un pareil dénûment.

—Non, _ma’me_, _m’man_ est morte _d’chagrin_ de n’avoir pas revu
_p’pa_ qui est parti pour l’armée, en 1812, sans l’avoir épousée _avec
les papiers_, et qu’a sous vot’ respect été gelé... Mais j’ai mon
grand-_p’pa_ Fourchon qu’est un _ben_ bon homme, quoiqu’y me batte
_quéquefois_, comme un Jésus.

—Comment se fait-il, mon ami, qu’il y ait sur votre terre des gens si
malheureux? dit la comtesse en regardant le général.

—Madame la comtesse, dit le curé, nous n’avons dans cette commune que
des malheurs volontaires. Monsieur le comte a de bonnes intentions;
mais nous avons affaire à des gens sans religion, qui n’ont qu’une
seule pensée, celle de vivre à vos dépens.

—Mais, dit Blondet, mon cher curé, vous êtes ici pour leur faire de la
morale.

—Monsieur, répondit l’abbé Brossette à Blondet, monseigneur m’a
envoyé ici comme en mission chez des sauvages; mais, ainsi que j’ai eu
l’honneur de le lui dire, les sauvages de France sont inabordables; ils
ont pour loi de ne pas nous écouter, tandis qu’on peut intéresser les
sauvages de l’Amérique.

—_M’sieu_ le curé, on m’aide encore un peu; mais si j’allais à _vout_’
église, on ne m’aiderait _pus_ du tout et on me ficherait des calottes.

—La religion devrait commencer par lui donner des pantalons, mon cher
abbé, dit Blondet. Dans vos missions, ne débutez-vous pas par amadouer
les sauvages?

—Il aurait bientôt vendu ses habits, répondit l’abbé Brossette à voix
basse, et je n’ai pas un traitement qui me permette de faire un pareil
commerce.

—Monsieur le curé a raison, dit le général en regardant Mouche.

La politique du petit gars consistait à paraître ne rien comprendre à
ce qu’on disait quand on avait raison contre lui.

—L’intelligence du petit drôle vous prouve qu’il sait discerner le
bien du mal, reprit le comte. Il est en âge de travailler, et il
ne songe qu’à commettre des délits impunément. Il est bien connu
des gardes... Avant que je ne fusse maire, il savait déjà qu’un
propriétaire, témoin d’un délit sur ses terres, ne peut pas faire de
procès-verbal, il restait effrontément dans mes prés avec ses vaches,
sans en sortir quand il m’apercevait, tandis que maintenant il se sauve.

—Ah! c’est bien mal, dit la comtesse, il ne faut pas prendre le bien
d’autrui, mon petit ami.

—Madame, faut manger; mon grand-père me donne pus de coups que de
miches, et ça creuse l’estomac, les giffles! Quand les vaches ont du
lait, j’en trais un peu, ça me soutient. Monseigneur est-il donc si
pauvre qu’il ne puisse me laisser boire un peu de son herbe!

—Mais il n’a peut-être rien mangé d’aujourd’hui, dit la comtesse,
émue par cette profonde misère. Donnez-lui donc du pain et ce reste de
volaille; enfin qu’il déjeune!... ajouta-t-elle en regardant le valet
de chambre. —Où couches-tu?

—Partout, madame, où l’on veut bien nous souffrir l’hiver, et à la
belle étoile quand il fait beau.

—Quel âge as-tu?

—Douze ans.

—Mais il est encore temps de le mettre en bon chemin, dit la comtesse
à son mari.

—Ça fera un soldat, dit rudement le général, il est bien préparé. J’ai
souffert tout autant que lui, moi, et me voilà.

—Pardon, général, je ne suis pas déclaré, dit l’enfant, je ne tirerai
pas au sort. Ma pauvre mère, qu’était fille, est accouchée aux champs.
Je suis fils de la _tarre_, comme dit mon grand-papa. _M’man_ m’a
sauvé de la milice. Je ne m’appelle pas plus Mouche que rien du tout.
Grand-papa m’a ben appris _m’s’avantaiges_; je ne suis pas mis sur les
_papiers_ du gouvernement, et quand j’aurai l’âge de la conscription,
je ferai mon tour de France! on ne m’attrapera pas.

—Tu l’aimes, ton grand-père? dit la comtesse en essayant de lire dans
ce cœur de douze ans.

—Dame! _y me fiche_ des giffles quand il est dans le train; mais que
voulez-vous? il est si amusant! si bon enfant! Et puis, il dit qu’il se
paye de m’avoir enseigné à lire et à écrire.

—Tu sais lire?... dit le comte.

—_Eh dà, voui_, monsieur le comte, et dans la fine écriture encore,
vrai comme nous avons une loutre.

—Qu’y a-t-il? dit le comte en lui présentant le journal.

—La _Cu-o-tidienne_, répliqua Mouche en n’hésitant que trois fois.

Tout le monde, même l’abbé Brossette, se mit à rire.

—Eh! dame! vous me faites lire _el’ journiau_, s’écria Mouche
exaspéré. Mon grand-papa dit que c’est fait pour les riches, et qu’on
sait toujours, plus tard, ce qu’il y a là dedans.

—Il a raison, cet enfant, général, il me donne envie de revoir mon
vainqueur de ce matin, dit Blondet; je vois que sa mystification était
mouchetée...

Mouche comprenait admirablement qu’il posait pour les menus plaisirs
des bourgeois; l’élève du père Fourchon fut alors digne de son maître,
il se mit à pleurer...

—Comment pouvez-vous plaisanter un enfant qui va pieds nus? dit la
comtesse.

—Et qui trouve tout simple que son grand-père se rembourse en tapes
des frais de son éducation? dit Blondet.

—Voyons, mon pauvre petit, avez-vous pris une loutre? dit la comtesse.

—Oui, madame, aussi vrai que vous êtes la plus belle femme que j’aie
vue et que je verrai jamais, dit l’enfant en essuyant ses larmes.

—Montre donc cette loutre, dit le général.

—Oh! _m’sieu_ le comte, mon grand-papa l’a cachée; mais elle gigotait
_core_ quand nous étions à notre corderie... Vous pouvez faire venir
mon grand-_p’pa_, car il veut la vendre lui-même.

—Emmenez-le à l’office, dit la comtesse à François, qu’il y déjeune
en attendant le père Fourchon, que vous enverrez chercher par Charles.
Voyez à trouver des souliers, un pantalon et une veste pour cet enfant.
Ceux qui viennent ici tout nus, doivent en sortir habillés...

—Que Dieu vous bénisse, ma chère dame, dit Mouche en s’en allant.
_M’sieu_ le curé peut être certain que venant de vous, je garderai ces
hardes pour les jours de fête.

Émile et madame de Montcornet se regardèrent étonnés de cet à-propos,
et parurent dire au curé par un coup d’œil: Il n’est pas si sot!...

—Certes, madame, dit le curé quand l’enfant ne fut plus là, l’on ne
doit pas compter avec la Misère; je pense qu’elle a des raisons cachées
dont le jugement n’appartient qu’à Dieu, des raisons physiques souvent
fatales, et des raisons morales nées du caractère, produites par des
dispositions que nous accusons et qui parfois sont le résultat de
qualités, malheureusement pour la société, sans issue. Les miracles
accomplis sur les champs de bataille nous ont appris que les plus
mauvais drôles pouvaient s’y transformer en héros... Mais ici, vous
êtes dans des circonstances exceptionnelles, et si votre bienfaisance
ne marche pas accompagnée de la réflexion, vous courrez risque de
solder vos ennemis...

—Nos ennemis? s’écria la comtesse.

—De cruels ennemis, répéta gravement le général.

—Le père Fourchon est avec son gendre Tonsard, reprit le curé, toute
l’intelligence du menu peuple de la vallée, on les consulte pour les
moindres choses. Ces gens-là sont d’un machiavélisme incroyable.
Sachez-le, dix paysans réunis dans un cabaret sont la monnaie d’un
grand politique...

En ce moment, François annonça monsieur Sibilet.

—C’est le ministre des finances, dit le général en souriant, faites-le
entrer, il vous expliquera la gravité de la question, ajouta-t-il en
regardant sa femme et Blondet.

—D’autant plus qu’il ne vous la dissimule guère, dit tout bas le curé.

Blondet aperçut alors le personnage dont il entendait parler depuis
son arrivée, et qu’il désirait connaître, le régisseur des Aigues. Il
vit un homme de moyenne taille, d’environ trente ans, doué d’un air
boudeur, d’une figure disgracieuse, à qui le rire allait mal. Sous
un front soucieux, des yeux d’un vert changeant se fuyaient l’un
l’autre en déguisant ainsi la pensée. Sibilet, vêtu d’une redingote
brune, d’un pantalon et d’un gilet noirs, portait les cheveux longs et
plats, ce qui lui donnait une tournure cléricale. Le pantalon cachait
très-imparfaitement des genoux cagneux. Quoique son teint blafard et
ses chairs molles pussent faire croire à une constitution maladive,
Sibilet était robuste. Le son de sa voix, un peu sourde, s’accordait
avec cet ensemble peu flatteur.

Blondet échangea secrètement un regard avec l’abbé Brossette, et
le coup d’œil par lequel le jeune prêtre lui répondit, apprit au
journaliste que ses soupçons sur le régisseur étaient une certitude chez
le curé.

—N’avez-vous pas, mon cher Sibilet, dit le général, évalué ce que nous
volent les paysans, au quart des revenus?

—A beaucoup plus, monsieur le comte, répondit le régisseur. Vos
pauvres touchent de vous plus que l’État ne vous demande. Un petit
drôle comme Mouche glane ses deux boisseaux par jour. Et les vieilles
femmes, que vous diriez à l’agonie, se trouvent à l’époque du glanage
de l’agilité, de la santé, de la jeunesse. Vous pouvez être témoin
de ce phénomène, dit Sibilet en s’adressant à Blondet; car, dans
six jours, la moisson, retardée par les pluies du mois de juillet,
commencera... Les seigles vont se couper la semaine prochaine. On ne
devrait glaner qu’avec un certificat d’indigence donné par le maire de
la commune, et surtout les communes ne devraient laisser glaner sur
leurs territoires que les indigents; mais les communes d’un canton
glanent les unes chez les autres, sans certificat. Si nous avons
soixante pauvres dans la commune, il s’y joint quarante fainéants.
Enfin les gens établis, eux-mêmes, quittent leurs occupations pour
glaner et pour halleboter. Ici, tous ces gens-là récoltent trois cents
boisseaux par jour, la moisson dure quinze jours, c’est quatre mille
cinq cents boisseaux qui s’enlèvent dans le canton. Aussi le glanage
représente-t-il plus que la dîme. Quant au pâturage abusif, il gâche
environ le sixième du produit de nos prés. Quant aux bois, c’est
incalculable; on est arrivé à couper des arbres de six ans... Les
dommages que vous souffrez, monsieur le comte, vont à vingt et quelques
mille francs par an.

—Eh bien! madame! dit le général à la comtesse, vous l’entendez.

—N’est-ce pas exagéré? demanda madame de Montcornet.

—Non, madame, malheureusement, répondit le curé. Le pauvre père
Niseron, ce vieillard à tête blanche, qui cumule les fonctions de
sonneur, de bedeau, de fossoyeur, de sacristain et de chantre, malgré
ses opinions républicaines, enfin le grand-père de cette petite
Geneviève que vous avez placée chez madame Michaud...

—La Péchina! dit Sibilet en interrompant l’abbé.

—Quoi! la Péchina, demanda la comtesse, que voulez-vous dire?

—Madame la comtesse, quand vous avez rencontré Geneviève sur le chemin
dans une si misérable situation, vous vous êtes écriée en italien:
_Piccina!_ Ce mot là, devenu son sobriquet, s’est si bien corrompu,
qu’aujourd’hui toute la commune appelle votre protégée la Péchina, dit
le curé. La pauvre enfant est la seule qui vienne à l’église, avec
madame Michaud et madame Sibilet.

—Et elle ne s’en trouve guère bien! dit le régisseur, on la maltraite
en lui reprochant sa religion.

—Eh bien! ce pauvre vieillard de soixante-douze ans ramasse,
honnêtement d’ailleurs, près d’un boisseau et demi par jour, reprit le
curé; mais la rectitude de ses opinions lui défend de vendre ses glanes
comme les vendent tous les autres, il les garde pour sa consommation.
En ma faveur, monsieur Langlumé, votre adjoint, lui moud son grain
gratis, et ma domestique lui cuit son pain avec le mien.

—J’avais oublié ma petite protégée, dit la comtesse, que le mot de
Sibilet avait épouvantée. Votre arrivée ici, reprit-elle en regardant
Blondet, m’a fait tourner la tête. Mais après déjeuner, nous irons
ensemble à la porte d’Avonne, je vous montrerai vivante une de ces
figures de femme comme en inventaient les peintres du quinzième siècle.

En ce moment le père Fourchon, amené par François, fit entendre le
bruit de ses sabots cassés, qu’il déposait à la porte de l’office. Sur
une inclination de tête de la comtesse à François qui l’annonça, le
père Fourchon, suivi de Mouche, la bouche pleine, se montra tenant sa
loutre à la main, pendue par une ficelle nouée à des pattes jaunes,
étoilées comme celles des palmipèdes. Il jeta sur les quatre maîtres
assis à table et sur Sibilet ce regard empreint de défiance et de
servilité qui sert de voile aux paysans, puis il brandit l’amphibie
d’un air de triomphe.

—La voilà, dit-il en s’adressant à Blondet.

—Ma loutre, reprit le Parisien, car je l’ai bien payée.

—Oh! mon cher monsieur, répondit le père Fourchon, la vôtre s’est
enfuie, elle est à cette heure dans son trou d’où elle n’a pas voulu
sortir, car c’est la femelle, _au lieur_ que celle-là, c’est le
mâle!... Mouche l’a vu venir de loin quand vous vous êtes en allé.
Aussi vrai que monsieur le comte s’est couvert de gloire avec ses
cuirassiers à Vaterloo, la _loute_ est à moi, comme les Aigues sont à
monseigneur le général... Mais pour vingt francs la _loute_ est à vous,
ou je la porte à notre _sou parfait_. Si monsieur Gourdon la trouve
trop chère, comme nous avons chassé ce matin ensemble, je vous donne la
_parférence_, ça vous est dû.

—Vingt francs? dit Blondet, en bon français, ça ne peut pas s’appeler
_donner_ la préférence.

—Eh! mon cher monsieur... s’écria le vieillard, je sais si peu le
français, que je vous les demanderai, si vous voulez, en Bourguignon,
pourvu que je les aie, ça m’est égal, je parlerai latin: _latinus_,
_latina_, _latinum_! Après tout, c’est ce que vous m’avez promis ce
matin. D’ailleurs, mes enfants m’ont déjà pris votre argent, que j’en
ai pleuré dans le chemin en venant. Demandez à Charles?... Je ne peux
pas les assiner pour dix francs et publier leurs méfaits _au Tribunau_.
Dès que j’ai quelques sous, ils me les volent en me faisant boire...
C’est dur d’en être réduit à aller prendre un verre de vin ailleurs que
chez ma fille! Mais voilà les enfants aujourd’hui!... C’est ce que nous
avons gagné à la Révolution; il n’y a plus que pour les enfants, on a
supprimé les pères! Ah! j’éduque Mouche tout autrement; il m’aime, le
petit _guerdin_, dit-il en donnant une tape à son petit-fils.

—Il me semble que vous en faites un petit voleur tout comme les
autres, dit Sibilet, car il ne se couche jamais sans avoir un délit sur
la conscience.

—Ah! monsieur Sibilet, il a la conscience _pu_ tranquille que la
vôtre... Pauvre enfant! _qué_ qu’il prend donc? Un peu _d’harbe_;
ça vaut mieux que d’étrangler un homme! Dame! il ne sait pas, comme
vous, les mathématiques, il ne connaît pas _core_ la soustraction,
l’addition, la multiplication... Vous nous faites bien du mal, allez!
Vous dites que nous sommes des tas de brigands, et vous êtes cause
_ed’_ la division entre notre seigneur que voilà, qu’est un brave
homme, et nous autres, qui sommes de braves gens... Et _gnia_ pas un
_pus_ brave pays que celui-ci. Voyons? est que nous avons des rentes?
est-ce qu’on ne va pas quasiment nu, et Mouche aussi! Nous couchons
dans de beaux draps, lavés tous les matins par la rosée, et à moins
qu’on nous envie l’air que nous respirons et les rayons du soleil _eq’_
nous buvons, je ne vois pas ce qu’on peut nous vouloir ôter?... Les
bourgeois volent au coin du feu, c’est plus profitant que de ramasser
ce qui traîne au coin des bois. Il n’y a ni gardes champêtres, ni garde
à cheval pour _m’sieu_ Gaubertin qu’est entré ici nu comme _un var_,
et _qu’a_ deux millions! C’est bientôt dit: Voleurs! _V’là_ quinze
ans que le père Guerbel, _el parcepteur_ de Soulanges, s’en va _ed’_
nos villages à la nuit avec sa recette, et qu’on ne lui a pas _core_
demandé deux liards. Ce n’est pas le fait d’un pays _ed’_ voleurs? Le
vol ne nous enrichit guère. Montrez-moi donc qui de nous ou de vous
_aut’_ bourgeois ont _d’ quoi viv’_ à rien faire?

—Si vous aviez travaillé, vous auriez des rentes, dit le curé. Dieu
bénit le travail.

—Je ne veux pas vous démentir, _m’sieu_ l’abbé, car vous êtes plus
savant que moi, et vous saurez peut-être m’expliquer _c’te_ chose-ci.
Me voilà, n’est-ce pas? Moi le paresseux, le fainéant, l’ivrogne, le
propre à rien de _pare_ Fourchon, qui a eu de l’éducation, _qu’a_ été
_farmier_, _qu’a_ tombé dans le malheur et ne s’en est pas _erlevé_!...
Eh bien! _qué_ différence y a-t-il donc entre moi et ce brave,
_c’t’honnête_ père Niseron, un vigneron de soixante-dix ans, car il a
mon âge, qui, pendant soixante ans a pioché la terre, qui s’est levé
tous les matins avant le jour pour aller au labour, qui s’est fait un
corps _ed’_ fer, et _eune_ belle âme! Je le vois tout aussi pauvre que
moi. La Péchina, sa petite-fille, est en service chez madame Michaud,
tandis que mon petit Mouche est libre comme l’air. Ce pauvre bonhomme
est donc récompensé de ses _vartus_ de la même manière que je suis
puni de mes vices? Il ne sait pas ce qu’est un verre de vin, il est
sobre comme un apôtre, il enterre les morts, et moi je fais danser
les vivants. Il a mangé de la vache enragée, et moi je me suis rigolé
comme une joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancés l’un
que l’autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans
nos poches, et je lui fournis la corde pour sonner la cloche. Il est
républicain, et je ne suis pas même publicain. _V’là_ tout. Que le
_pésan_ vive de bien et de mal faire, à _vout’_ idée, il s’en va comme
il est venu, dans des haillons, et vous dans de beaux linges!...

Personne n’interrompit le père Fourchon, qui paraissait devoir son
éloquence au vin bouché; d’abord, Sibilet voulut lui couper la parole,
mais un geste de Blondet rendit le régisseur muet. Le curé, le général
et la comtesse comprirent, aux regards jetés par l’écrivain, qu’il
voulait étudier la question du paupérisme sur le vif, et peut-être
prendre sa revanche avec le père Fourchon.

—Et comment entendez-vous l’éducation de Mouche? Comment vous y
prenez-vous pour le rendre meilleur que vos filles?... demanda Blondet.

—Lui parle-t-il seulement de Dieu! dit le curé.

—Oh! non, non, _m’sieu_ le curé, je ne lui _disons_ pas de craindre
Dieu, mais _l’zhoumes_! Dieu est bon, et nous a promis, selon _vous
aut’_, le royaume du ciel, puisque les riches gardent celui de la
terre. Je lui dis: Mouche! crains la prison, c’est par là qu’on sort
pour aller à l’échafaud. Ne vole rien, fais-toi donner! Le vol mène
à l’assassinat, et l’assassinat appelle la justice _ed’ z’houmes_.
_E’l’_ rasoir de la justice, _v’là_ ce qu’il faut craindre, il garantit
le sommeil des riches contre les insomnies des pauvres. Apprends à
lire. Avec de l’instruction, tu trouveras des moyens d’amasser de
l’argent à couvert de la loi, comme ce beau monsieur Gaubertin; tu
seras régisseur, quoi! comme M. Sibilet, à qui monsieur le comte laisse
prendre ses rations... Le fin est d’être à côté des riches, il y a des
miettes sous leurs tables... _V’là_ ce que j’appelle _eune fiarre_
éducation et solide. Aussi le petit mâtin est-il toujours du _coûté_ de
la loi... Ce sera _ein_ bon sujet, il aura soin de moi.

—Et qu’en ferez-vous? demanda Blondet.

—Un domestique pour commencer, reprit Fourchon, parce qu’en voyant
les maîtres _ed’_ près, il s’achèvera _ben_, allez! Le bon exemple lui
fera faire fortune la loi en main, comme vous _aut’_!... Si _m’sieu_
le comte le mettait dans ses écuries, pour apprendre à panser les
chevaux, le petit garçon serait bien content... vu que s’il craint _l’
z’houmes_, il ne craint pas les bêtes.

—Vous avez de l’esprit, père Fourchon, reprit Blondet, vous savez bien
ce que vous dites, et vous ne parlez pas sans raison.

—Oh! _ma fine!_ si, car elle est au Grand-I-Vert, ma raison, avec mes
deux pièces _ed’_ cent sous.

—Comment un homme comme vous s’est-il laissé tomber dans la misère?
Car, dans l’état actuel des choses, un paysan n’a qu’à s’en prendre à
lui-même de son malheur; il est libre, il peut devenir riche. Ce n’est
plus comme autrefois. Si le paysan sait amasser un pécule, il trouve de
la terre à vendre, il peut l’acheter, il est son maître!

—J’ai vu l’ancien temps et je vois le nouveau, mon cher savant
monsieur, répondit Fourchon; l’enseigne est changée, c’est vrai,
mais le vin est toujours le même! _Aujourd’hui_ n’est que le cadet
d’_hier_. Allez! mettez ça dans _vout’ journiau_! Est-ce que nous
sommes affranchis? Nous appartenons toujours au même village, et le
seigneur est toujours là, je l’appelle travail. La houe, qui est toute
notre chevance, n’a pas quitté nos mains. Que ce soit pour un seigneur
ou pour l’impôt, qui prend le plus clair de notre avoir, faut toujours
dépenser notre vie en sueurs...

—Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune dit
Blondet.

—Vous me parlez d’aller quérir la fortune?... Où donc irais-je? Pour
franchir mon département, il me faut un passe-port, qui coûte quarante
sous! V’là quarante ans que je n’ai pu me voir une gueuse _ed’_ pièce
de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine. Pour aller
devant soi, faut autant d’écus que l’on trouve de villages, et il n’y
a pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi visiter six villages!
Il n’y a que la conscription qui nous tire _ed’_ nos communes. Et à
quoi nous sert l’armée? A faire vivre le colonel par le soldat, comme
le bourgeois vit par le paysan. Compte-t-on, sur cent, un colonel
sorti de nos flancs? C’est là, comme dans le monde, un enrichi sur
cent _aut’_ qui tombent. Faute de quoi tombent-ils?... Dieu le sait
et _l’ z’usuriers_ aussi! Ce que nous avons de mieux à faire est donc
de rester dans nos communes, où nous sommes parqués comme des moutons
par la force des choses, comme nous l’étions par les seigneurs. Et je
me moque bien de ce qui m’y cloue! Cloué par la loi de la nécessité,
cloué par celle de la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité
à remuer la _tarre_. Là, où nous sommes, nous la creusons la _tarre_
et nous la bêchons, nous la fumons et nous la travaillons pour vous
autres _qu’_êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse
sera toujours la même, elle reste ce qu’elle est... Les gens de _cheux_
nous qui s’élèvent ne sont pas si nombreux que ceux de _cheux_ vous qui
dégringolent!... Nous savons _ben_ ça, si nous ne sommes pas savants;
faut pas nous faire _nout’_ procès à tout moment. Nous vous laissons
tranquilles, laissez-nous vivre... Autrement si ça continue, vous serez
forcés de nous nourrir dans vos prisons où l’on est _ben_ mieux que _su
nout’_ paille... Vous voulez rester les maîtres, nous serons toujours
ennemis, aujourd’hui comme il y a trente ans. Vous avez tout, nous
n’avons rien, vous ne pouvez pas encore prétendre à notre amitié.

—Voilà ce qui s’appelle une déclaration de guerre, dit le général.

—Monseigneur, répliqua Fourchon, quand les Aigues appartenaient
à _s’te_ pauvre Madame que Dieu veuille prendre soin de son âme,
puisqu’elle a chanté l’iniquité dans sa jeunesse, nous étions heureux.
_Alle_ nous laissait ramasser notre vie dans ses champs, et notre bois
dans ses forêts, _alle_ n’en était pas plus pauvre pour cela! Et vous
au moins aussi riche qu’elle, vous nous pourchassez, ni plus ni moins
que des bêtes féroces, et vous traînez le petit monde au _tribunau_!...
Eh bien! ça finira mal! vous serez cause de quelque mauvais coup! Je
viens de voir votre garde, ce gringalet de Vatel, qui a failli tuer une
pauvre vieille femme pour un brin de bois. On fera de vous un ennemi
du peuple, et l’on s’aigrira contre vous dans les veillées; l’on vous
maudira tout aussi dru qu’on maudissait feu Madame!... La malédiction
des pauvres, monseigneur, ça pousse! et ça devient _pus_ grand que
le _pus_ grand _ed’_ vos chênes, et le chêne fournit la potence...
Personne ici ne vous dit la vérité; la _v’là_, la _varité_. J’attends
tous les matins la mort, je ne risque pas grand’chose à vous la donner
par-dessus le marché, la _varité_!... Moi qui fais danser les _pésans_
aux grandes fêtes, en accompagnant Vermichel au café de la Paix, à
Soulanges, j’entends leurs discours; eh bien! ils sont mal disposés, et
ils vous rendront le pays difficile à habiter. Si votre damné Michaud
ne change pas, on vous forcera _ed’ l’_ changer... _St’_avis-là et la
_loute_, ça vaut _ben_ vingt francs, allez!...

Pendant que le vieillard disait cette dernière phrase, un pas d’homme
se fit entendre, et celui que Fourchon menaçait ainsi se montra sans
être annoncé. Au regard que Michaud lança sur l’orateur des pauvres,
il fut facile de voir que la menace était arrivée à son oreille, et
toute l’audace de Fourchon tomba. Ce regard produisit sur le pêcheur de
loutre l’effet du gendarme sur le voleur. Fourchon se savait en faute,
Michaud semblait avoir le droit de lui demander compte de discours
évidemment destinés à effrayer les habitants des Aigues.

—Voilà le ministre de la guerre, dit le général en s’adressant à
Blondet et lui montrant Michaud.

—Pardonnez-moi, madame, dit ce ministre à la comtesse, d’être entré
par le salon sans vous avoir demandé si vous vouliez me recevoir; mais
l’urgence des affaires exige que je parle à mon général.

Michaud, tout en s’excusant, observait Sibilet, à qui les hardis propos
de Fourchon causaient une joie intime dont la révélation n’existait,
sur son visage, pour aucune des personnes assises à table, car Fourchon
les préoccupait étrangement, tandis que Michaud, qui par des raisons
secrètes observait constamment Sibilet, fut frappé de son air et de sa
contenance.

—Il a bien, comme il le dit, gagné ses vingt francs, monsieur le
comte, s’écria Sibilet; la loutre n’est pas chère...

—Donne-lui vingt francs, dit le général à son valet de chambre.

—Vous me la prenez donc? demanda Blondet au général.

—Je veux la faire empailler! s’écria le comte.

—Ah! ce cher monsieur m’avait laissé la peau, monseigneur!... dit le
père Fourchon.

—Eh bien! s’écria la comtesse, vous aurez cent sous pour la peau; mais
laissez-nous...

La forte et sauvage odeur des deux habitués du grand chemin empestait
si bien la salle à manger, que madame de Montcornet, dont les sens
délicats en étaient offensés, eût été forcée de sortir, si Mouche et
Fourchon fussent restés plus longtemps. Ce fut à cet inconvénient que
le vieillard dut ses vingt-cinq francs; il sortit en regardant toujours
monsieur Michaud d’un air craintif, et en lui faisant d’interminables
salutations.

—Ce que _j’ons_ dit à monseigneur, monsieur Michaud, ajouta-t-il,
c’est pour votre bien.

—Ou pour celui des gens qui vous payent, répliqua Michaud en lui
lançant un regard profond.

—Une fois le café servi, laissez-nous, dit le général à ses gens, et
surtout fermez les portes.

Blondet, qui n’avait pas encore vu le garde général des Aigues,
éprouvait, en le regardant, des impressions bien différentes de celles
que Sibilet venait de lui donner. Autant le régisseur inspirait de
répulsion, autant Michaud commandait l’estime et la confiance.

Le garde général attirait tout d’abord l’attention par une figure
heureuse, d’un ovale parfait, fine de contours, que le nez partageait
également, régularité qui manque à la plupart des figures françaises.
Tous les traits, bien que d’un dessin correct, ne manquaient cependant
pas d’expression, peut-être à cause d’un teint harmonieux où dominaient
ces tons d’ocre et de rouge, indices du courage physique. Les yeux
brun clair, vifs et perçants, ne marchandaient pas l’expression
de la pensée, ils regardaient toujours en face. Le front large et
pur était encore mis en relief par des cheveux noirs abondants. La
probité, la décision, une sainte confiance animaient cette belle
figure, où le métier des armes avait laissé quelques rides sur le
front. Le soupçon et la défiance s’y lisaient aussitôt formés. Comme
tous les hommes triés pour la cavalerie d’élite, sa taille belle et
svelte encore, pouvait faire dire du garde qu’il était bien découplé.
Michaud, qui gardait ses moustaches, ses favoris et un collier de
barbe, rappelait le type de cette figure martiale que le déluge de
peintures et de gravures patriotiques a failli ridiculiser. Ce type
a eu le défaut d’être commun dans l’armée française; mais peut-être
aussi la continuité des mêmes émotions, les souffrances du bivouac,
dont ne furent exempts ni les grands ni les petits, enfin les efforts
semblables chez les chefs et les soldats sur le champ de bataille,
ont-ils contribué à rendre cette physionomie uniforme. Michaud,
entièrement vêtu de drap bleu de roi, conservait le col de satin
noir et les bottes du militaire, comme il en offrait l’attitude un
peu roide. Les épaules s’effaçaient, le buste était tendu, comme si
Michaud se trouvait encore sous les armes. Le ruban rouge de la Légion
d’honneur florissait sa boutonnière. Enfin, pour achever en un seul mot
au moral cette esquisse purement physique, si le régisseur, depuis son
entrée en fonctions, n’avait jamais manqué de dire monsieur le comte à
son patron, jamais Michaud n’avait nommé son maître autrement que mon
général.

Blondet échangea derechef avec l’abbé Brossette un regard qui voulait
dire: Quel contraste! en lui montrant le régisseur et le garde général;
puis, pour savoir si le caractère, la pensée, la parole s’harmonisaient
avec cette stature, cette physionomie et cette contenance, il regarda
Michaud en lui disant: —Mon Dieu! je suis sorti ce matin de bonne
heure, et j’ai trouvé vos gardes dormant encore.

—A quelle heure? demanda l’ancien militaire avec inquiétude.

—A sept heures et demie.

Michaud lança un regard presque malicieux à son général.

—Et par quelle porte monsieur est-il sorti? dit Michaud.

—Par la porte de Conches. Le garde en chemise, à sa fenêtre, me
regardait, répondit Blondet.

—Gaillard venait sans doute de se coucher, répliqua Michaud. Quand
vous m’avez dit que vous étiez sorti de bonne heure, j’ai cru que vous
vous étiez levé au jour, et alors il eût fallu, pour que mon garde fût
déjà rentré, qu’il eût été malade; mais à sept heures et demie, il
allait se mettre au lit. Nous passons les nuits, reprit Michaud après
une pause, en répondant ainsi à un regard étonné de la comtesse, mais
cette vigilance est toujours en défaut! Vous venez de faire donner
vingt-cinq francs à un homme qui tout à l’heure aidait tranquillement
à cacher les traces d’un vol commis ce matin chez vous. Enfin, nous en
causerons quand vous aurez fini, mon général, car il faut prendre un
parti.

—Vous êtes toujours plein de votre droit, mon cher Michaud, et,
_summum jus, summa injuria_. Si vous n’usez pas de tolérance, vous
vous ferez de mauvaises affaires, dit Sibilet. J’aurais voulu que vous
entendissiez le père Fourchon, tout à l’heure, le vin l’ayant fait
parler un peu plus franchement que de coutume.

—Il m’a effrayée, dit la comtesse.

—Il n’a rien dit que je ne sache depuis longtemps, répondit le général.

—Oh! le coquin n’était pas gris; il a joué son rôle, au profit de
qui?... Vous le savez peut-être? reprit Michaud en faisant rougir
Sibilet par le regard fixe qu’il lui jeta.

—_O Rus!_... s’écria Blondet en guignant l’abbé Brossette.

—Ces pauvres gens souffrent, dit la comtesse, et il y a du vrai dans
ce que vient de nous _crier_ Fourchon, car on ne peut pas dire qu’il
nous _ait parlé_.

—Madame, répondit Michaud, croyez-vous que pendant quatorze ans les
soldats de l’empereur aient été sur des roses?... Mon général est
comte, il est grand officier de la Légion d’honneur, il a eu des
dotations; me voyez-vous jaloux de lui, qui me suis battu comme lui?
Ai-je envie de lui chicaner sa gloire, de lui voler sa dotation, de lui
refuser les honneurs dus à son grade? Le paysan doit obéir, comme les
soldats obéissent, il doit avoir la probité du soldat, son respect pour
les droits acquis, et tâcher de devenir officier, loyalement, par son
travail et non par le vol. Le soc et le briquet sont deux jumeaux. Le
soldat a de plus que le paysan, à toute heure, la mort à fleur de tête.

—Voilà ce que je voudrais leur dire en chaire! s’écria l’abbé
Brossette.

—De la tolérance? reprit le garde général, en répondant à l’invitation
de Sibilet, je tolérerais bien dix pour cent de perte sur les revenus
bruts des Aigues; mais à la façon dont vont les choses, c’est trente
pour cent que vous perdez, mon général; et si monsieur Sibilet a tant
pour cent sur la recette, je ne comprends pas sa tolérance, car il
renonce assez bénévolement à mille ou douze cents francs par an.

—Mon cher monsieur Michaud, répliqua Sibilet d’un ton bourru, je l’ai
dit à monsieur le comte, j’aime mieux perdre douze cents francs que la
vie. Réfléchissez-y sérieusement; je ne vous épargne pas les conseils à
cet égard!...

—La vie? s’écria la comtesse, il s’agirait dans ceci de la vie de
quelqu’un?

—Nous ne devrions pas discuter ici les affaires de l’État, reprit
le général en riant. Tout ceci, madame, signifie que Sibilet, en sa
qualité de financier, est timide et poltron, tandis que mon ministre de
la guerre est brave, et, de même que son général, ne redoute rien.

—Dites prudent! monsieur le comte, s’écria Sibilet.

—Ah çà! nous sommes donc ici comme les héros de Cooper dans les
forêts de l’Amérique, entourés de piéges par les sauvages? demanda
railleusement Blondet.

—Allons! votre état, messieurs, est de savoir administrer sans nous
effrayer par le bruit des rouages de l’administration, dit madame de
Montcornet.

—Ah! peut-être est-il nécessaire, madame la comtesse, que vous sachiez
tout ce qu’un de ces jolis bonnets que vous portez coûte de sueurs ici,
dit le curé.

—Non, car je pourrais bien alors m’en passer, devenir respectueuse
devant une pièce de vingt francs, être avare comme tous les
campagnards, et j’y perdrais trop, répliqua la comtesse en riant.

—Tenez, mon cher abbé, donnez-moi le bras, laissons le général entre
ses deux ministres, et allons à la porte d’Avonne voir madame Michaud,
à qui, depuis mon arrivée, je n’ai pas fait de visite; il est temps de
m’occuper de ma petite protégée.

Et la jolie femme, oubliant déjà les haillons de Mouche et de Fourchon,
leurs regards haineux et les terreurs de Sibilet, alla se faire
chausser et mettre un chapeau.

L’abbé Brossette et Blondet obéirent à l’appel de la maîtresse de la
maison en la suivant, et l’attendirent sur la terrasse devant la façade.

—Que pensez-vous de tout cela? dit Blondet à l’abbé.

—Je suis un paria, l’on m’espionne comme l’ennemi commun; je suis
forcé d’ouvrir à tous moments les yeux et les oreilles de la prudence,
pour éviter les piéges qu’on me tend, afin de se débarrasser de moi,
répondit le desservant. J’en suis, entre nous, à me demander s’ils ne
me tireront pas un coup de fusil...

—Et vous restez? dit Blondet.

—On ne déserte pas plus la cause de Dieu que celle d’un empereur!
répondit le prêtre avec une simplicité qui frappa Blondet.

L’écrivain prit la main du prêtre et la lui serra cordialement.

—Vous devez comprendre alors, reprit l’abbé Brossette, comment je
ne puis rien savoir de ce qui se trame. Néanmoins, il me semble que
le général est ici sous le coup de ce qu’en Artois et en Belgique on
appelle _le mauvais gré_.

Quelques phrases sont ici nécessaires sur le curé Blangy.

Cet abbé, quatrième fils d’une bonne famille bourgeoise d’Autun, était
un homme d’esprit, portant le rabat très-haut. Petit et fluet, il
rachetait sa piètre figure par cet air têtu qui sied aux Bourguignons.
Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement, car sa conviction
religieuse était doublée d’une conviction politique. Il y avait en
lui du prêtre des anciens temps; il tenait à l’Église et au clergé
passionnément; il voyait l’ensemble des choses, et l’égoïsme ne gâtait
pas son ambition: _servir_ était sa devise, servir l’Église et la
monarchie sur le point le plus menacé, servir au dernier rang, comme un
soldat qui se sent destiné, tôt ou tard, au généralat, par son désir
de bien faire et par son courage. Il ne transigeait avec aucun de ses
vœux de chasteté, de pauvreté, d’obéissance, il les accomplissait comme
tous les autres devoirs de sa position, avec cette simplicité et cette
bonhomie, indices certains d’une âme honnête, vouée au bien par l’élan
de l’instinct naturel autant que par la puissance et la solidité des
convictions religieuses.

Du premier coup d’œil, ce prêtre éminent devina l’attachement de
Blondet pour la comtesse, il comprit qu’avec une Troisville et un
écrivain monarchique, il devait se montrer homme d’esprit, parce que
sa robe serait toujours respectée. Presque tous les soirs, il venait
faire le quatrième au whist. L’écrivain, qui sut reconnaître la valeur
de l’abbé Brossette, avait eu pour lui tant de déférence, qu’ils
s’étaient pris de sympathie l’un pour l’autre, comme il arrive à tout
homme d’esprit enchanté de trouver un compère, ou, si vous voulez, un
écouteur. Toute épée aime son fourreau.

—Mais à quoi, monsieur l’abbé, vous qui vous trouvez par votre
dévouement au-dessus de votre position, attribuez-vous cet état de
choses?

—Je ne veux pas vous dire de banalités après une si flatteuse
parenthèse, reprit en souriant l’abbé Brossette. Ce qui se passe dans
cette vallée a lieu partout en France, et tient aux espérances que le
mouvement de 1789 a infiltré pour ainsi dire dans l’esprit des paysans.
La révolution a plus profondément affecté certains pays que d’autres,
et cette lisière de la Bourgogne, si voisine de Paris, est un de ceux
où le sens de ce mouvement a été pris comme le triomphe du Gaulois sur
le Franc.

Historiquement, les paysans sont encore au lendemain de la Jacquerie,
leur défaite est restée inscrite dans leur cervelle. Ils ne se
souviennent plus du fait, il est passé à l’état d’idée instinctive.
Cette idée est dans le sang paysan, comme l’idée de la supériorité
fut jadis dans le sang noble. La révolution de 1789 a été la revanche
des vaincus. Les paysans ont mis le pied dans la possession du sol
que la loi féodale leur interdisait depuis douze cents ans. De là
leur amour pour la terre qu’ils partagent entre eux jusqu’à couper un
sillon en deux parts, ce qui souvent annule la perception de l’impôt,
car la valeur de la propriété ne suffirait pas à couvrir les frais de
poursuite pour le recouvrement...

—Leur entêtement, leur défiance, si vous voulez, est telle à cet
égard, que dans mille cantons sur les trois mille dont se compose le
territoire français, il est impossible à un riche d’acheter du bien de
paysan, dit Blondet en interrompant l’abbé. Les paysans, qui se cèdent
leurs lopins de terre entre eux, ne s’en dessaisissent à aucun prix ni
à aucune condition pour le bourgeois. Plus le grand propriétaire offre
d’argent, plus la vague inquiétude du paysan augmente. L’expropriation
seule fait rentrer le bien du paysan sous la loi commune des
transactions. Beaucoup de gens ont observé ce fait et n’y trouvent
point de cause.

—Cette cause, la voici, reprit l’abbé Brossette, en croyant avec
raison que chez Blondet une pause équivalait à une interrogation.
Douze siècles ne sont rien pour une caste que le spectacle historique
de la civilisation n’a jamais divertie de sa pensée principale, et
qui conserve encore orgueilleusement le chapeau à grands rebords et
à tour en soie de ses maîtres, depuis le jour où la mode abandonnée
le lui a laissé prendre. L’amour, dont la racine plongeait jusqu’aux
entrailles du peuple, et qui s’attacha violemment à Napoléon, dans le
secret duquel il ne fut même pas autant qu’il le croyait, et qui peut
expliquer le prodige de son retour en 1815, procédait uniquement de
cette idée. Aux yeux du peuple, Napoléon, sans cesse uni au peuple
par son million de soldats, est encore le roi sorti des flancs de la
révolution, l’homme qui lui assurait la possession des biens nationaux.
Son sacre fut trempé dans cette idée...

—Une idée à laquelle 1814 a touché malheureusement, et que la
monarchie doit regarder comme sacrée, dit vivement Blondet, car le
peuple peut trouver auprès du trône, un prince à qui son père a laissé
la tête de Louis XVI comme une valeur d’hoirie.

—Voici madame, taisons-nous, dit tout bas l’abbé Brossette, Fourchon
lui a fait peur; et il faut la conserver ici, dans l’intérêt de la
religion, du trône et de ce pays même.

Michaud, le garde général des Aigues, était sans doute amené par
l’attentat perpétré sur les yeux de Vatel. Mais avant de rapporter
la délibération qui allait avoir lieu dans le conseil de l’État,
l’enchaînement des faits exige la narration succincte des circonstances
dans lesquelles le général avait acheté les Aigues, des causes graves
qui firent de Sibilet le régisseur de cette magnifique propriété, des
raisons qui rendirent Michaud garde général; enfin des antécédents
auxquels étaient dues et la situation des esprits et les craintes
exprimées par Sibilet.

Ce précis rapide aura le mérite d’introduire quelques-uns des
principaux acteurs du drame, de dessiner leurs intérêts et de faire
comprendre les dangers de la situation où se trouvait alors le général
comte de Montcornet.


  VI.—UNE HISTOIRE DE VOLEURS.

Vers 1791, en visitant sa terre, mademoiselle Laguerre accepta pour
intendant le fils de l’ex-bailli de Soulanges, appelé Gaubertin. La
petite ville de Soulanges, aujourd’hui simple chef-lieu du canton, fut
la capitale d’une comté considérable au temps où la maison de Bourgogne
guerroyait contre la maison de France. La Ville-aux-Fayes, aujourd’hui
siége de la sous-préfecture, simple petit fief, relevait alors de
Soulanges, comme les Aigues, Ronquerolles, Cerneux, Conches, et quinze
autres clochers. Les Soulanges sont restés comtes, tandis que les
Ronquerolles sont aujourd’hui marquis par le jeu de cette puissance,
appelée la cour, qui fit le fils du capitaine du Plessis duc avant les
premières familles de la conquête. Ceci prouve que les villes ont,
comme les familles, de très-changeantes destinées.

Le fils du bailli, garçon sans aucune espèce de fortune, succédait à
un intendant enrichi par une gestion de trente années, et qui préféra
la troisième part dans la fameuse compagnie Minoret à la gestion des
Aigues. Dans son propre intérêt, le futur vivrier avait présenté pour
régisseur François Gaubertin, alors majeur, son comptable depuis
cinq ans, chargé de protéger sa retraite, et qui, par reconnaissance
pour les instructions qu’il reçut de son maître en intendance, lui
promit d’obtenir un _quitus_ de mademoiselle Laguerre, en la voyant
très-effrayée de la révolution. L’ancien bailli, devenu accusateur
public au département, fut le protecteur de la peureuse cantatrice. Ce
Fouquier-Tinville de province arrangea contre une reine de théâtre,
évidemment suspecte à raison de ses liaisons avec l’aristocratie, une
fausse émeute pour donner à son fils le mérite d’un sauvetage postiche,
à l’aide duquel on eut le _quitus_ du prédécesseur. La citoyenne
Laguerre fit alors de François Gaubertin son premier ministre, autant
par politique que par reconnaissance.

Le futur fournisseur des vivres de la république n’avait pas gâté
mademoiselle; il lui faisait passer à Paris environ trente mille
livres par an, quoique les Aigues en dussent dès ce temps rapporter
quarante au moins; l’ignorante fille d’Opéra fut donc émerveillée quand
Gaubertin lui en promit trente-six.

Pour justifier de la fortune actuelle du régisseur des Aigues au
tribunal des probabilités, il est nécessaire d’en expliquer les
commencements. Protégé par son père, le jeune Gaubertin fut nommé
maire de Blangy. Il put donc faire payer en argent, malgré les lois,
_en terrorisant_ (un mot du temps) les débiteurs qui pouvaient, à
sa guise, être ou non frappés par les écrasantes réquisitions de la
république. Le régisseur, lui, donna des assignats à sa bourgeoise,
tant que dura le cours de ce papier-monnaie, qui, s’il ne fit pas la
fortune publique, fit du moins beaucoup de fortunes particulières.
De 1792 à 1795, pendant trois ans, le jeune Gaubertin récolta cent
cinquante mille livres aux Aigues, avec lesquelles il opéra sur la
place de Paris. Bourrée d’assignats, mademoiselle Laguerre fut obligée
de battre monnaie avec ses diamants désormais inutiles; elle les remit
à Gaubertin, qui les vendit et lui en rapporta fidèlement le prix en
argent. Ce trait de probité toucha beaucoup mademoiselle, elle crut dès
lors en Gaubertin comme en Piccini.

En 1796, époque de son mariage avec la citoyenne Isaure Mouchon, fille
d’un ancien conventionnel, ami de son père, Gaubertin possédait trois
cent cinquante mille francs en argent; et comme le Directoire lui parut
devoir durer, il voulut, avant de se marier, faire approuver ses cinq
ans de gestion par mademoiselle, en prétextant d’une nouvelle ère.

—Je serai père de famille, dit-il; vous savez quelle est la réputation
des intendants; mon beau-père est un républicain d’une probité romaine,
un homme influent d’ailleurs; je veux lui prouver que je suis digne de
lui.

Mademoiselle Laguerre arrêta les comptes de Gaubertin dans les termes
les plus flatteurs.

Pour inspirer de la confiance à madame des Aigues, le régisseur essaya,
dans les premiers temps, de réprimer les paysans en craignant, avec
raison, que les revenus ne souffrissent de leurs dévastations, et que
les prochains pots-de-vin du marchand de bois fussent moindres; mais
alors le peuple souverain se regardait partout comme chez lui; madame
eut peur de ses rois en les voyant de si près, et dit à son Richelieu
qu’elle voulait, avant tout, mourir en paix. Les revenus de l’ancien
Premier Sujet du Chant étaient si fort au-dessus de ses dépenses,
qu’elle laissa s’établir les plus funestes précédents. Ainsi, pour ne
pas plaider, elle souffrit les empiétements de terrain de ses voisins.
En voyant son parc entouré de murs infranchissables, elle ne craignit
point d’être troublée dans ses jouissances immédiates, et ne souhaitait
pas autre chose que la paix, en vraie philosophe qu’elle fut. Quelques
mille livres de rentes de plus ou de moins, des indemnités demandées
sur le prix du bail par le marchand de bois pour les dégâts commis
par les paysans, qu’était-ce aux yeux d’une ancienne fille d’Opéra,
prodigue, insouciante, à qui ses cent mille livres de revenu n’avaient
coûté que du plaisir, et qui venait de subir, sans se plaindre, la
réduction des deux tiers sur soixante mille francs de rente.

—Eh! disait-elle avec la facilité des impures de l’ancien régime, il
faut que tout le monde vive, même la république!

La terrible mademoiselle Cochet, sa femme de chambre, et son visir
femelle, avait essayé de l’éclairer en voyant l’empire que Gaubertin
prit sur celle qu’il appela tout d’abord madame, malgré les lois
révolutionnaires sur l’égalité; mais Gaubertin éclaira de son côté
mademoiselle Cochet, en lui montrant une dénonciation soi-disant
envoyée à son père, l’accusateur public, et où elle était véhémentement
accusée de correspondre avec Pitt et Cobourg. Dès lors, ces deux
puissances partagèrent, mais à la Montgommery. La Cochet vanta
Gaubertin à mademoiselle Laguerre, comme Gaubertin lui vanta la Cochet.
Le lit de la femme de chambre était d’ailleurs tout fait, elle se
savait couchée sur le testament de madame pour soixante mille francs.
Madame ne pouvait plus se passer de la Cochet, tant elle y était
habituée. Cette fille connaissait tous les secrets de la toilette de
chère maîtresse; elle avait le talent d’endormir chère maîtresse, le
soir, par mille contes, et de la réveiller le lendemain par des paroles
flatteuses; enfin jusqu’au jour de la mort, elle ne trouva jamais chère
maîtresse changée, et quand chère maîtresse fut dans son cercueil, elle
la trouva sans doute encore bien mieux qu’elle ne l’avait jamais vue.

Les gains annuels de Gaubertin et ceux de mademoiselle Cochet, leurs
appointements, leurs intérêts devinrent si considérables, que les
parents les plus affectueux n’eussent pas été plus attachés qu’eux à
cette excellente créature. On ne sait pas encore combien le fripon
dorlote sa dupe. Une mère n’est pas si caressante ni si prévoyante
pour une fille adorée, que l’est tout commerçant en tartuferie pour
sa vache à lait. Aussi quel succès n’ont pas les représentations de
_Tartufe_ jouées à huis-clos? Ça vaut l’amitié. Molière est mort trop
tôt, il nous aurait montré le désespoir d’Orgon ennuyé par sa famille,
tracassé par ses enfants, regrettant les flatteries de Tartufe, et
disant: —C’était le bon temps!

Dans les huit dernières années de sa vie, mademoiselle Laguerre
ne toucha pas plus de trente mille francs sur les cinquante que
rapportait en réalité la terre des Aigues. Gaubertin en était arrivé,
comme on voit, au même résultat administratif que son prédécesseur,
quoique les fermages et les produits territoriaux eussent notablement
augmenté de 1791 à 1815, sans compter les continuelles acquisitions de
mademoiselle Laguerre. Mais le plan formé par Gaubertin pour hériter
des Aigues à la mort prochaine de madame, l’obligeait à maintenir
cette magnifique terre dans un état patent de dépréciation, quant aux
revenus ostensibles. Initiée à cette combinaison, la Cochet devait
en partager les profits. Comme au déclin de ses jours, l’ex-reine de
théâtre, riche de vingt mille livres de rente dans les fonds appelés
les consolidés (tant la langue politique se prête à la plaisanterie),
dépensait à peine lesdits vingt mille francs par an; elle s’étonnait
des acquisitions annuelles faites par son régisseur pour employer les
fonds disponibles, elle qui jadis anticipait toujours sur ses revenus.
L’effet du peu de besoins de sa vieillesse, lui semblait un résultat de
la probité de Gaubertin et de mademoiselle Cochet.

—Deux perles! disait-elle aux personnes qui la venaient voir.

Gaubertin gardait d’ailleurs dans ses comptes les apparences de la
probité. Il portait exactement en recette les fermages. Tout ce
qui devait frapper la faible intelligence de la cantatrice en fait
d’arithmétique, était clair, net, précis. Le régisseur demandait
ses bénéfices à la dépense, aux frais d’exploitation, aux marchés à
conclure, aux ouvrages, aux procès qu’il inventait, aux réparations,
détails que jamais madame ne vérifiait et qu’il lui arrivait
quelquefois de doubler, d’accord avec les entrepreneurs, dont le
silence s’achetait par des prix avantageux. Cette facilité conciliait
l’estime publique à Gaubertin, et les louanges de madame sortaient de
toutes les bouches; car, outre ses arrosages en travaux, elle faisait
beaucoup d’aumônes en argent.

—Que Dieu la conserve, la chère dame! était le mot de tout le monde.

Chacun obtenait en effet quelque chose d’elle, en pur don ou
indirectement. En représailles de sa jeunesse, la vieille artiste était
exactement pillée, et si bien pillée que chacun y mettait une certaine
mesure, afin que les choses n’allassent pas si loin qu’elle n’ouvrît
les yeux, ne vendît les Aigues et ne retournât à Paris.

Cet intérêt de grappillage fut, hélas! la raison de l’assassinat de
Paul-Louis Courier, qui fit la faute d’annoncer la vente de sa terre
et son projet d’emmener sa femme, dont vivaient plusieurs Tonsards de
Touraine. Dans cette crainte, les maraudeurs des Aigues ne coupaient
un jeune arbre qu’à la dernière extrémité, quand ils ne voyaient plus
de branches à la hauteur des faucilles mises au bout d’une perche.
On faisait le moins de tort possible, dans l’intérêt même du vol.
Néanmoins, pendant les dernières années de la vie de mademoiselle
Laguerre, l’usage d’aller ramasser du bois était devenu l’abus le plus
effronté. Par certaines nuits claires, il ne se liait pas moins de
deux cents fagots. Quant au glanage et au hallebotage, les Aigues y
perdaient, comme l’a démontré Sibilet, le quart des produits.

Mademoiselle Laguerre avait interdit à la Cochet de se marier de son
vivant, par une sorte d’égoïsme de maîtresse à femme de chambre dont
beaucoup d’exemples peuvent avoir été remarqués en tout pays, et qui
n’est pas plus absurde que la manie de garder jusqu’au dernier soupir
des biens parfaitement inutiles au bonheur matériel, au risque de
se faire empoisonner par d’impatients héritiers. Aussi, vingt jours
après l’enterrement de mademoiselle Laguerre, mademoiselle Cochet
épousa-t-elle le brigadier de la gendarmerie de Soulanges, nommé
Soudry, très-bel homme de quarante-deux ans, qui depuis 1800, époque de
la création de la gendarmerie, la venait voir presque tous les jours
aux Aigues, et qui, par semaine, dînait au moins quatre fois avec elle
et les Gaubertin.

Madame, pendant toute sa vie, eut une table servie pour elle seule ou
pour sa compagnie. Malgré leur familiarité, jamais ni la Cochet ni les
Gaubertin ne furent admis à la table du Premier Sujet de l’Académie
Royale de Musique et de Danse, qui conserva jusqu’à sa dernière heure
son étiquette, ses habitudes de toilette, son rouge et ses mules, sa
voiture, ses gens et sa majesté de Déesse. Déesse au théâtre, Déesse à
la ville, elle resta Déesse jusqu’au fond de la campagne, où sa mémoire
est encore adorée et balance bien certainement la cour de Louis XVI
dans l’esprit de la _première société_ de Soulanges.

Ce Soudry, qui dès son arrivée dans le pays fit la cour à la Cochet,
possédait la plus belle maison de Soulanges, six mille francs environ,
et l’espérance de quatre cents francs de retraite le jour où il
quitterait le service. Devenue madame Soudry, la Cochet obtint dans
Soulanges une grande considération. Quoiqu’elle gardât un secret absolu
sur le montant de ses économies, placées comme les fonds de Gaubertin,
à Paris, chez le commissionnaire des marchands de vin du département,
un certain Leclercq, enfant du pays, que le régisseur commandita,
l’opinion générale fit de l’ancienne femme de chambre une des premières
fortunes de cette petite ville d’environ douze cents âmes.

Au grand étonnement du pays, monsieur et madame Soudry reconnurent pour
légitime, par leur acte de mariage, un fils naturel du gendarme, à qui
dès lors la fortune de madame Soudry devait appartenir. Le jour où ce
fils acquit officiellement une mère, il venait d’achever son droit
à Paris, et se proposait d’y faire son stage, afin d’entrer dans la
magistrature.

Il est presque inutile de faire observer qu’une mutuelle intelligence
de vingt années engendra l’amitié la plus solide entre les Gaubertin
et les Soudry. Les uns et les autres devaient, jusqu’à la fin de leurs
jours, se donner réciproquement, _ubi et orbi_, pour _les plus honnêtes
gens_ de France. Cet intérêt, basé sur une connaissance réciproque des
taches secrètes que portait la blanche tunique de leur conscience, est
un des liens les moins dénoués ici-bas. Vous en avez, vous qui lisez ce
drame social, une telle certitude, que pour expliquer la continuité de
certains dévouements qui font rougir votre égoïsme, vous dites de deux
personnes: «Elles ont, pour sûr, commis quelque crime ensemble!»

Après vingt-cinq ans de gestion, l’intendant se voyait alors à la tête
de six cent mille francs en argent, et la Cochet possédait environ
deux cent cinquante mille francs. Le revirement agile et perpétuel
de ces fonds, confiés à la maison Leclercq et compagnie, du quai de
Béthune, à l’île Saint-Louis, antagoniste de la fameuse maison Grandet,
aida beaucoup à la fortune de ce commissionnaire en vins et à celle
de Gaubertin. A la mort de mademoiselle Laguerre, Jenny, fille aînée
du régisseur, fut demandée en mariage par Leclercq, chef de la maison
du quai de Béthune. Gaubertin se flattait alors de devenir le maître
des Aigues par un complot ourdi dans l’étude de maître Lupin, notaire,
établi par lui depuis onze ans à Soulanges.

Lupin, fils du dernier intendant de la maison de Soulanges, s’était
prêté à de faibles expertises, à une mise à prix de cinquante pour
cent au-dessous de la valeur, à des affichages inédits, à toutes les
manœuvres, malheureusement si communes au fond des provinces, pour
adjuger, sous le manteau, selon le proverbe, d’importants immeubles.
Dernièrement il s’est formé, dit-on, à Paris, une compagnie dont le but
est de rançonner les auteurs de ces trames, en les menaçant d’enchérir.
Mais, en 1816, la France n’était pas, comme aujourd’hui, brûlée par
une flamboyante publicité; les complices pouvaient donc compter sur
le partage des Aigues fait secrètement entre la Cochet, le notaire et
Gaubertin, qui se réservait _in petto_ de leur offrir une somme pour
les désintéresser de leurs lots, une fois la terre en son nom. L’avoué
chargé de poursuivre la licitation au tribunal par Lupin avait vendu sa
charge sur parole à Gaubertin pour son fils, en sorte qu’il favorisa
cette spoliation, si tant est que les onze cultivateurs picards à qui
cette succession tomba des nues se regardèrent comme spoliés.

Au moment où tous les intéressés croyaient leur fortune doublée, un
avoué de Paris vint, la veille de l’adjudication définitive, charger
l’un des avoués de la Ville-aux-Fayes, qui se trouvait être un de
ses anciens clercs, d’acquérir les Aigues, et il les eut pour onze
cent mille cinquante francs. A onze cent mille francs, aucun des
conspirateurs n’osa continuer d’enchérir. Gaubertin crut à quelque
trahison de Soudry, comme Lupin et Soudry se crurent joués par
Gaubertin; mais la déclaration de _command_ les réconcilia. Quoique
soupçonnant le plan formé par Gaubertin, Lupin et Soudry, l’avoué de
province se garda bien d’éclairer son ancien patron. Voici pourquoi:
en cas d’indiscrétion des nouveaux propriétaires, cet officier
ministériel aurait eu trop de monde à dos pour pouvoir rester dans le
pays. Ce mutisme, particulier à l’homme de province, sera d’ailleurs
parfaitement justifié par les événements de cette étude. Si l’homme de
province est sournois, il est obligé de l’être; sa justification se
trouve dans son péril, admirablement exprimé par ce proverbe: _Il faut
hurler avec les loups!_ le sens du personnage de Philinte.

Quand le général Montcornet prit possession des Aigues, Gaubertin ne se
trouva plus assez riche pour quitter sa place. Afin de marier sa fille
aînée au riche banquier de l’Entrepôt, il était obligé de la doter
de deux cent mille francs; il devait payer trente mille francs la
charge achetée à son fils; il ne lui restait donc plus que trois cent
soixante-dix mille francs, sur lesquels il lui faudrait tôt ou tard
prendre la dot de sa dernière fille Élisa, à laquelle il se flattait
de moyenner un mariage au moins aussi beau que celui de l’aînée. Le
régisseur voulut étudier le comte de Montcornet, afin de savoir s’il
pourrait le dégoûter des Aigues, en comptant alors réaliser pour lui
seul la conception avortée.

Avec la finesse particulière aux gens qui font leur fortune par la
cautèle, Gaubertin crut à la ressemblance, assez probable d’ailleurs,
du caractère d’un vieux militaire et d’une vieille cantatrice. Une
fille d’Opéra, un vieux général de Napoléon, n’étaient-ce pas les
mêmes habitudes de prodigalité, la même insouciance? A la fille comme
au soldat, le bien ne vient-il pas capricieusement et au feu? S’il se
rencontre des militaires rusés, astucieux, politiques, n’est-ce pas
l’exception? Et le plus souvent, le soldat, surtout un sabreur fini
comme Montcornet, doit être simple, confiant, novice en affaires, et
peu propre aux mille détails de la gestion d’une terre. Gaubertin se
flatta de prendre et de tenir le général dans la nasse où mademoiselle
Laguerre avait fini ses jours. Or, l’empereur avait jadis permis, par
calcul, à Montcornet d’être en Poméranie ce que Gaubertin était aux
Aigues; le général se connaissait donc en fourrages d’intendance.

En venant planter ses choux, suivant l’expression du premier duc de
Biron, le vieux cuirassier voulut s’occuper de ses affaires pour
se distraire de sa chute. Quoiqu’il eût livré son corps d’armée
aux Bourbons, ce service commis par plusieurs généraux et nommé
licenciement de l’armée de la Loire ne put racheter le crime d’avoir
suivi l’homme des Cent-Jours sur son dernier champ de bataille. En
présence des étrangers, il fut impossible au pair de 1815 de se
maintenir sur les cadres de l’armée, à plus forte raison de rester au
Luxembourg. Montcornet alla donc, selon le conseil d’un maréchal en
disgrâce, cultiver les carottes en nature. Le général ne manquait pas
de cette ruse particulière aux vieux loups de guérite; et, dès les
premiers jours consacrés à l’examen de ses propriétés, il vit dans
Gaubertin un véritable intendant de l’ancien régime, un fripon, comme
les maréchaux et les ducs de Napoléon, ces champignons nés sur la
couche populaire, en avaient presque tous rencontré.

En s’apercevant de la profonde expérience de Gaubertin en
administration rurale, le sournois cuirassier sentit combien il était
utile de le conserver pour se mettre au courant de cette agriculture
correctionnelle; aussi se donna-t-il l’air de continuer mademoiselle
Laguerre, fausse insouciance qui trompa le régisseur. Cette apparente
niaiserie dura pendant tout le temps nécessaire au général pour
connaître le fort et le faible des Aigues, les détails des revenus, la
manière de les percevoir, comment et où l’on volait, les améliorations
et les économies à réaliser. Puis, un beau jour, ayant surpris
Gaubertin la main dans le sac, suivant l’expression consacrée, le
général entra dans une de ces colères particulières à ces dompteurs de
pays. Il fit alors une de ces fautes capitales, susceptibles d’agiter
toute la vie d’un homme qui n’aurait pas eu sa grande fortune ou sa
consistance, et d’où sourdirent d’ailleurs les malheurs, grands et
petits, dont fourmille cette histoire. Élève de l’Ecole impériale,
habitué à tout sabrer, plein de dédain pour les _péquins_, Montcornet
ne crut pas devoir prendre des gants pour mettre à la porte un coquin
d’intendant. La vie civile et ses mille précautions étaient inconnues
à ce général aigri déjà par sa disgrâce, il humilia donc profondément
Gaubertin, qui s’attira d’ailleurs ce traitement cavalier par une
réponse dont le cynisme excita la fureur de Montcornet.

—Vous vivez de ma terre? lui avait dit le comte avec une railleuse
sévérité.

—Croyez-vous donc que j’aie pu vivre du ciel? répliqua Gaubertin en
riant.

—Sortez, canaille; je vous chasse! cria le général en lui donnant des
coups de cravache que le régisseur a toujours niés, les ayant reçus à
huis-clos.

—Je ne sortirai pas sans mon _quitus_, dit froidement Gaubertin après
s’être éloigné du violent cuirassier.

—Nous verrons ce que pensera de vous la police correctionnelle,
répondit Montcornet en haussant les épaules.

En s’entendant menacer d’un procès en police correctionnelle, Gaubertin
regarda le comte en souriant. Ce sourire eut la vertu de détendre le
bras du général, comme si les nerfs en eussent été coupés. Expliquons
ce sourire.

Depuis deux ans, le beau-frère de Gaubertin, un nommé Gendrin,
longtemps juge au tribunal de première instance de la Ville-aux-Fayes,
en était devenu le président par la protection du comte de Soulanges.
Nommé pair de France en 1814, et resté fidèle aux Bourbons pendant
les Cent-Jours, monsieur de Soulanges avait demandé cette nomination
au garde des sceaux. Cette parenté donnait à Gaubertin une certaine
importance dans le pays. Relativement, d’ailleurs, un président de
tribunal est, dans une petite ville, un plus grand personnage qu’un
premier président de cour royale qui trouve au chef-lieu des égaux
dans le général, l’évêque, le préfet, le receveur général, tandis
qu’un simple président de tribunal n’en a pas, le procureur du roi,
le sous-préfet étant amovibles ou destituables. Le jeune Soudry, le
camarade à Paris comme aux Aigues de Gaubertin fils, venait alors
d’être nommé substitut du procureur du roi dans le chef-lieu du
département. Avant de devenir brigadier de gendarmerie, Soudry père,
fourrier dans l’artillerie, avait été blessé dans une affaire en
défendant monsieur de Soulanges, alors adjudant général. Lors de la
création de la gendarmerie, le comte de Soulanges, devenu colonel,
avait demandé pour son sauveur la brigade de Soulanges; et, plus tard,
il sollicita le poste où Soudry fils avait débuté. Enfin, le mariage
de mademoiselle Gaubertin étant chose conclue au quai de Béthune, le
comptable infidèle se sentait plus fort dans le pays qu’un lieutenant
général mis en disponibilité.

Si cette histoire ne devait offrir d’autre enseignement que celui qui
ressort de la brouille du général et de son régisseur, elle serait
déjà profitable à bien des gens pour leur conduite dans la vie. A qui
sait lire fructueusement Machiavel, il est démontré que la prudence
humaine consiste à ne jamais menacer, à faire sans dire, à favoriser
la retraite de son ennemi en ne marchant pas, selon le proverbe, sur
la queue du serpent, et à se garder comme d’un meurtre de blesser
l’amour-propre de plus petit que soi. Le Fait, quelque dommageable
qu’il soit aux intérêts, se pardonne à la longue, il s’explique de
mille manières; mais l’amour-propre, qui saigne toujours du coup qu’il
a reçu, ne pardonne jamais à l’Idée. La personnalité morale est plus
sensible, plus vivante en quelque sorte que la personnalité physique.
Le cœur et le sang sont moins impressibles que les nerfs. Enfin notre
être intérieur nous domine, quoi que nous fassions. On réconcilie deux
familles qui se sont entretuées, comme en Bretagne ou en Vendée, lors
des guerres civiles; mais on ne réconciliera pas plus les spoliés et
les spoliateurs que les calomniés et les calomniateurs. On ne doit
s’injurier que dans les poëmes épiques avant de se donner la mort. Le
Sauvage, le Paysan, qui tient beaucoup du Sauvage, ne parlent jamais
que pour tendre des piéges à leurs adversaires. Depuis 1789, la France
essaye de faire croire, contre toute évidence, aux hommes qu’ils sont
égaux; or, dire à un homme: Vous êtes un fripon! est une plaisanterie
sans conséquence; mais le lui prouver en le prenant sur le fait et
le cravachant; mais le menacer d’un procès correctionnel sans le
poursuivre, c’est le ramener à l’inégalité des conditions. Si la masse
ne pardonne à aucune supériorité, comment un fripon pardonnerait-il à
l’honnête homme?

Montcornet aurait renvoyé son intendant sous prétexte d’acquitter
d’anciennes obligations en mettant à sa place quelque ancien militaire;
certes, ni Gaubertin, ni le général ne se seraient trompés, l’un aurait
compris l’autre; mais l’autre, en ménageant l’amour-propre du premier,
lui eût ouvert une porte pour se retirer, Gaubertin eût alors laissé le
grand propriétaire tranquille, il eût oublié sa défaite à l’audience
des criées; et peut-être eût-il cherché l’emploi de ses capitaux à
Paris. Ignominieusement chassé, le régisseur garda contre son maître
une de ces rancunes qui sont un élément de l’existence en province, et
dont la durée, la persistance, les trames étonneraient les diplomates
habitués à ne s’étonner de rien. Un cuisant désir de vengeance lui
conseilla de se retirer à la Ville-aux-Fayes, d’y occuper une position
d’où il pût nuire à Montcornet, et lui susciter assez d’ennemis pour le
forcer à remettre les Aigues en vente.

Tout trompa le général, car les dehors de Gaubertin n’étaient pas de
nature à l’avertir ni à l’effrayer. Par tradition, le régisseur affecta
toujours, non pas la pauvreté, mais la gêne. Il tenait cette règle
de conduite de son prédécesseur. Aussi, depuis douze ans, mettait-il
à tout propos en avant ses trois enfants, sa femme et les énormes
dépenses causées par sa nombreuse famille. Mademoiselle Laguerre, à qui
Gaubertin se disait trop pauvre pour payer l’éducation de son fils à
Paris, en avait fait tous les frais, elle donnait cent louis par an à
son cher filleul, car elle était la marraine de Claude Gaubertin.

Le lendemain, Gaubertin vint, accompagné d’un garde nommé Courtecuisse,
demander très-fièrement au général son _quitus_, en lui montrant les
décharges données par feu mademoiselle, en termes flatteurs, et il le
pria très-ironiquement de chercher où se trouvaient ses immeubles et
propriétés. S’il recevait des gratifications des marchands de bois et
des fermiers au renouvellement des baux, mademoiselle Laguerre les
avait, dit-il, toujours autorisées, et non-seulement elle y gagnait en
les lui laissant prendre, mais encore elle y trouvait sa tranquillité.
On se serait fait tuer dans le pays pour mademoiselle, tandis qu’en
continuant ainsi, le général se préparait bien des difficultés.

Gaubertin, et ce dernier trait est fréquent dans la plupart des
professions où l’on s’approprie le bien d’autrui par des moyens non
prévus par le Code, se croyait un parfait honnête homme. D’abord,
il possédait depuis si longtemps l’argent extirpé par la terreur
aux fermiers de mademoiselle Laguerre, payée en assignats, qu’il le
considérait comme légitimement acquis. Ce fut une affaire de change.
A la longue, il pensait même avoir couru des dangers en acceptant des
écus. Puis, légalement, madame ne devait recevoir que des assignats.
_Légalement_ est un adverbe robuste, il supporte bien des fortunes!
Enfin, depuis qu’il existe des grands propriétaires et des intendants,
c’est-à-dire depuis l’origine des sociétés, l’intendant a forgé, pour
son usage, un raisonnement que pratiquent aujourd’hui les cuisinières,
et que voici dans sa simplicité:

—Si ma bourgeoise, se dit chaque cuisinière, allait elle-même au
marché, peut-être payerait-elle ses provisions plus que je ne les lui
compte; elle y gagne, et le bénéfice que j’y trouve est mieux placé
dans mes poches que dans celles des marchands.

—Si mademoiselle exploitait elle-même les Aigues, elle n’en tirerait
pas trente mille francs; les paysans, les marchands, les ouvriers lui
voleraient la différence: il est plus naturel que je la garde, et je
lui épargne bien des soucis, se disait Gaubertin.

La religion catholique a seule le pouvoir d’empêcher de semblables
capitulations de conscience; mais depuis 1789, la religion est sans
force sur les deux tiers de la population en France. Aussi, les
paysans, dont l’intelligence est très-éveillée, et que la misère pousse
à l’imitation, étaient-ils dans la vallée des Aigues, arrivés à un état
effrayant de démoralisation. Ils allaient à la messe le dimanche, mais
en dehors de l’église, car ils s’y donnaient toujours, par habitude,
rendez-vous pour leurs marchés et leurs affaires.

On doit maintenant mesurer tout le mal produit par l’incurie et par le
laisser-aller de l’ancien Premier Sujet du Chant de l’Académie royale
de Musique. Mademoiselle Laguerre avait, par égoïsme, trahi la cause
de ceux qui possèdent, tous en butte à la haine de ceux qui ne possèdent
pas. Depuis 1792, tous les propriétaires de France sont devenus
solidaires. Hélas! si les familles féodales, moins nombreuses que les
familles bourgeoises, n’ont compris leur solidarité ni en 1400 sous
Louis XI, ni en 1600 sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les
prétentions du dix-neuvième siècle au Progrès, la Bourgeoisie sera plus
unie que ne le fut la Noblesse? Une oligarchie de cent mille riches a
tous les inconvénients de la démocratie sans en avoir les avantages.
Le _chacun chez soi, chacun pour soi_, l’égoïsme de famille tuera
l’égoïsme oligarchique, si nécessaire à la société moderne, et que
l’Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles. Quoi qu’on
fasse, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la discipline
qui rendit l’Église un admirable modèle de gouvernement, qu’au moment
où ils se sentiront menacés chez eux, et il sera trop tard. L’audace
avec laquelle le communisme, cette logique vivante et agissante de la
Démocratie, attaque la Société dans l’ordre moral, annonce que dès
aujourd’hui, le Samson populaire, devenu prudent, sape les colonnes
sociales dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle de festin.


  VII.—ESPÈCES SOCIALES DISPARUES.

La terre des Aigues ne pouvait se passer d’un régisseur, car le général
n’entendait pas renoncer aux plaisirs de l’hiver à Paris, où il
possédait un magnifique hôtel, rue Neuve-des-Mathurins. Il chercha donc
un successeur à Gaubertin; mais il ne chercha certes pas avec plus de
soin que Gaubertin en mit à lui en donner un de sa main.

De toutes les places de confiance, il n’en est pas qui demande à la
fois plus de connaissances acquises ni plus d’activité que celle de
régisseur d’une grande terre. Cette difficulté n’est connue que des
riches propriétaires dont les biens sont situés au delà d’une certaine
zone autour de la capitale, et qui commence à une distance d’environ
quarante lieues. Là, cessent les exploitations agricoles, dont les
produits trouvent à Paris des débouchés certains, et qui donnent des
revenus assurés par de longs baux, pour lesquels il existe de nombreux
preneurs, riches eux-mêmes. Ces fermiers viennent en cabriolet
apporter leurs termes en billets de banque, si toutefois leurs facteurs
à la halle ne se chargent pas de leurs payements. Aussi, les fermes
en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne, dans l’Oise, dans Eure-et-Loir,
dans la Seine-Inférieure et dans le Loiret, sont-elles si recherchées,
que les capitaux ne s’y placent pas toujours à un et demi pour cent.
Comparé au revenu des terres en Hollande, en Angleterre et en Belgique,
ce produit est encore énorme. Mais, à cinquante lieues de Paris, une
terre considérable implique tant d’exploitations diverses, tant de
produits de différentes natures, qu’elle constitue une industrie avec
toutes les chances de la fabrique. Tel riche propriétaire n’est qu’un
marchand obligé de placer ses productions, ni plus ni moins qu’un
fabricant de fer ou de coton. Il n’évite même pas la concurrence; le
paysan, la petite propriété la lui font acharnée en descendant à des
transactions inabordables aux gens bien élevés.

Un régisseur doit savoir l’arpentage, les usages du pays, ses modes de
vente et d’exploitation, un peu de chicane pour défendre les intérêts
qui lui sont confiés, la comptabilité commerciale, et se trouver doué
d’une excellente santé, d’un goût particulier pour le mouvement et
l’équitation. Chargé de représenter le maître, et toujours en relations
avec lui, le régisseur ne saurait être un homme du peuple. Comme il
est peu de régisseurs appointés à mille écus, ce problème paraît
insoluble. Comment rencontrer tant de qualités pour un prix modique,
dans un pays où les gens qui en sont pourvus sont admissibles à tous
les emplois?... Faire venir un homme à qui le pays est inconnu, c’est
payer cher l’expérience qu’il y acquerra. Former un jeune homme pris
sur les lieux, c’est souvent nourrir une ingratitude à l’épinette. Il
faut donc choisir entre quelque inepte Probité qui nuit par inertie ou
par myopie, et l’Habileté qui songe à elle. De là cette nomenclature
sociale et l’histoire naturelle des intendants, ainsi définis par un
grand seigneur polonais: « —Nous avons, disait-il, deux sortes de
régisseurs: celui qui ne pense qu’à lui et celui qui pense à nous et
à lui; heureux le propriétaire qui met la main sur le second! Quant
à celui qui ne penserait qu’à nous, il ne s’est jamais rencontré
jusqu’ici.»

On a pu voir ailleurs le personnage d’un régisseur songeant à ses
intérêts et à ceux de son maître (voir _Un début dans la vie, scènes
de la vie privée_); Gaubertin est l’intendant exclusivement occupé
de sa fortune. Présenter le troisième terme de ce problème, ce serait
offrir à l’admiration publique un personnage invraisemblable que la
vieille noblesse a néanmoins connu (voir _le Cabinet des Antiques,
scène de la vie de province_), mais qui disparut avec elle. Par la
division perpétuelle des fortunes, les mœurs aristocratiques seront
inévitablement modifiées. S’il n’y a pas actuellement en France vingt
fortunes gérées par des intendants, il n’existera pas dans cinquante
ans cent grandes propriétés à régisseurs, à moins de changements dans
la loi civile. Chaque riche propriétaire devra veiller par lui-même à
ses intérêts.

Cette transformation, déjà commencée, a suggéré cette réponse dite par
une spirituelle vieille femme à qui l’on demandait pourquoi, depuis
1830, elle restait à Paris pendant l’été: —«Je ne vais plus dans les
châteaux depuis qu’on en a fait des fermes.» Mais qu’arrivera-t-il de
ce débat de plus en plus ardent, d’homme à homme, entre le riche et
le pauvre? Cette étude n’est écrite que pour éclairer cette terrible
question sociale.

On peut comprendre les étranges perplexités auxquelles le général fut
en proie après avoir congédié Gaubertin. Si, comme toutes les personnes
libres de faire ou de ne pas faire, il s’était dit vaguement: —«Je
chasserai ce drôle-là,» il avait négligé le hasard, oubliant les éclats
de sa bouillante colère, la colère du sabreur sanguin, au moment où
quelque méfait relèverait les paupières à sa cécité volontaire.

Propriétaire pour la première fois, Montcornet, enfant de Paris, ne
s’était pas muni d’un régisseur à l’avance; et, après avoir étudié le
pays, il sentait combien un intermédiaire devenait indispensable à un
homme comme lui, pour traiter avec tant de gens et de si bas étage.

Gaubertin, à qui les vivacités d’une scène, qui dura deux heures,
avaient révélé l’embarras où le général allait se trouver, enfourcha
son bidet en quittant le salon où la dispute avait eu lieu, galopa
jusqu’à Soulanges et y consulta les Soudry.

Sur ce mot: —Nous nous quittons, le général et moi; qui pouvons-nous
lui présenter pour régisseur, sans qu’il s’en doute? les Soudry
comprirent la pensée de leur ami. N’oubliez pas que le brigadier
Soudry, chef de la police depuis dix-sept ans dans le canton, est
doublé par sa femme de la ruse particulière aux soubrettes des filles
d’Opéra.

—Il ferait bien du chemin, dit madame Soudry, avant de trouver
quelqu’un qui valût notre pauvre petit Sibilet.

—Il est cuit! s’écria Gaubertin encore rouge de ses humiliations.
Lupin, dit-il au notaire qui assistait à cette conférence, allez donc à
la Ville-aux-Fayes y seriner Maréchal, en cas que notre beau cuirassier
lui demande des renseignements.

Maréchal était cet avoué que son ancien patron, chargé à Paris des
affaires du général, avait naturellement recommandé, comme conseil à
monsieur de Montcornet, après l’heureuse acquisition des Aigues.

Ce Sibilet, fils aîné du greffier du tribunal de la Ville-aux-Fayes,
clerc de notaire, sans sou ni maille, âgé de vingt-cinq ans, s’était
épris de la fille du juge de paix de Soulanges à en perdre la raison.

Ce digne magistrat, à quinze cents francs d’appointements, nommé
Sarcus, avait épousé une fille sans fortune, la sœur aînée de monsieur
Vermut, l’apothicaire de Soulanges. Quoique fille unique, mademoiselle
Sarcus, riche de sa beauté pour toute fortune, devait mourir et non
vivre des appointements qu’on donne à un clerc de notaire en province.
Le jeune Sibilet, parent de Gaubertin par une alliance assez difficile
à reconnaître dans les croisements de famille qui rendent cousins
presque tous les bourgeois des petites villes, dut aux soins de son
père et de Gaubertin une maigre place au cadastre. Le malheureux eut
l’affreux bonheur de se voir père de deux enfants en trois ans. Le
greffier chargé, lui, de cinq autres enfants, ne pouvait venir au
secours de son fils aîné. Le juge de paix ne possédait que sa maison à
Soulanges et cent écus de rentes. La plupart du temps, madame Sibilet
la jeune restait donc chez son père et y vivait avec ses deux enfants.
Adolphe Sibilet, obligé de courir à travers le département, venait voir
son Adeline de temps en temps. Peut-être le mariage, ainsi compris,
explique-t-il la fécondité des femmes.

L’exclamation de Gaubertin, quoique facile à comprendre par ce sommaire
de l’existence du jeune Sibilet, exige encore quelques détails.

Adolphe Sibilet, souverainement disgracieux, comme on a pu le voir
d’après son esquisse, appartenait à ce genre d’hommes qui ne peuvent
arriver au cœur d’une femme que par le chemin de la mairie et de
l’autel. Doué d’une souplesse comparable à celle des ressorts, il
cédait, sauf à reprendre sa pensée; cette disposition trompeuse
ressemble à de la lâcheté; mais l’apprentissage des affaires, chez un
notaire de province, avait fait contracter à Sibilet l’habitude de
cacher ce défaut sous un air bourru qui simulait une force absente.
Beaucoup de gens faux abritent leur platitude sous la brusquerie;
brusquez-les, vous produirez l’effet du coup d’épingle sur le ballon.
Tel était le fils du greffier. Mais comme les hommes, pour la plupart,
ne sont pas observateurs, et que, parmi les observateurs, les trois
quarts observent après coup, l’air grognon d’Adolphe Sibilet passait
pour l’effet d’une rude franchise, d’une capacité vantée par son
patron, et d’une probité revêche qu’aucune éprouvette n’avait essayée.
Il est des gens qui sont servis par leurs défauts comme d’autres par
leurs qualités.

Adeline Sarcus, jolie personne élevée par sa mère, morte trois ans
avant ce mariage, aussi bien qu’une mère peut élever une fille unique
au fond d’une petite ville, aimait le jeune et beau Lupin, fils unique
du notaire de Soulanges. Dès les premiers chapitres de ce roman, le
père Lupin, qui visait pour son fils mademoiselle Elise Gaubertin,
envoya le jeune Amaury Lupin à Paris, chez son correspondant, maître
Crottat, notaire, où, sous prétexte d’apprendre à faire des actes et
des contrats, Amaury fit plusieurs actes de folie et contracta des
dettes, entraîné par un certain Georges Marest, clerc de l’Étude, jeune
homme riche, qui lui révéla les mystères de la vie parisienne. Quand
maître Lupin alla chercher son fils à Paris, Adeline s’appelait déjà
madame Sibilet. En effet, lorsque l’amoureux Adolphe se présenta, le
vieux juge de paix, stimulé par Lupin le père, hâta le mariage auquel
Adeline se livra par désespoir.

Le Cadastre n’est pas une carrière. Il est comme beaucoup de ces sortes
d’administrations sans avenir, une espèce de trou dans l’écumoire
gouvernementale. Les gens qui se lancent par ces trous (la topographie,
les ponts et chaussées, le professorat, etc.) s’aperçoivent toujours
un peu tard que de plus habiles, assis à côté d’eux, s’humectent des
sueurs du peuple, disent les écrivains de l’Opposition, toutes les fois
que l’écumoire plonge dans l’Impôt, au moyen de cette machine appelée
Budget. Adolphe, travaillant du matin au soir et gagnant peu de choses
à travailler, reconnut bientôt l’infertile profondeur de son trou.
Aussi songeait-il, en trottant de commune en commune et dépensant ses
appointements en souliers et en frais de voyage, à chercher une place
stable et bénéficieuse.

On ne peut se figurer, à moins d’être louche et d’avoir deux enfants,
en légitime mariage, ce que trois années de souffrances entremêlées
d’amour avaient développé d’ambition chez ce garçon dont l’esprit et le
regard louchaient également, dont le bonheur était mal assis, pour ne
pas dire boiteux. Le plus grand élément des mauvaises actions secrètes,
des lâchetés inconnues, est peut-être un bonheur incomplet. L’homme
accepte peut-être mieux une misère sans espoir que ces alternatives
de soleil et d’amour à travers des pluies continuelles. Si le corps y
gagne des maladies, l’âme y gagne la lèpre de l’envie. Chez les petits
esprits, cette lèpre tourne en cupidité lâche et brutale à la fois, à
la fois audacieuse et cachée; chez les esprits cultivés, elle engendre
des doctrines antisociales dont on se sert comme d’une escabelle pour
dominer ses supérieurs. Ne pourrait-on pas faire un proverbe de ceci?
«Dis-moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses.»

Tout en aimant sa femme, Adolphe se disait à toute heure: «J’ai fait
une sottise! j’ai trois boulets et je n’ai que deux jambes. Il fallait
avoir gagné ma fortune avant de me marier. On trouve toujours une
Adeline, et Adeline m’empêchera de trouver une fortune.»

Adolphe, parent de Gaubertin, était venu lui faire trois visites en
trois ans. A quelques paroles, Gaubertin reconnut dans le cœur de son
allié cette boue qui veut se cuire aux brûlantes conceptions du vol
légal. Il sonda malicieusement ce caractère propre à se courber aux
exigences d’un plan, pourvu qu’il y trouvât sa pâture. A chaque visite,
Sibilet grognait.

—Employez-moi donc, mon cousin, disait-il; prenez-moi pour commis, et
faites-moi votre successeur. Vous me verrez à l’œuvre! Je suis capable
d’abattre des montagnes pour donner à mon Adeline, je ne dirai pas le
luxe, mais une aisance modeste. Vous avez fait la fortune de monsieur
Leclercq, pourquoi ne me placeriez-vous pas à Paris dans la banque?

—Nous verrons plus tard, je te caserai, répondait le parent ambitieux;
acquiers des connaissances, tout sert!

En de telles dispositions, la lettre par laquelle madame Soudry
écrivit à son protégé d’arriver en toute hâte, fit accourir Adolphe à
Soulanges, à travers mille châteaux en Espagne.

Sarcus père, à qui les Soudry démontrèrent la nécessité de faire une
démarche dans l’intérêt de son gendre, était allé, le lendemain même,
se présenter au général, et lui proposer Adolphe pour régisseur. Par
les conseils de madame Soudry, devenue l’oracle de la petite ville,
le bonhomme avait emmené sa fille, dont en effet l’aspect disposa
favorablement le comte de Montcornet.

—Je ne me déciderai pas, répondit le général, sans prendre des
renseignements; mais je ne chercherai personne jusqu’à ce que j’aie
examiné si votre gendre remplit toutes les conditions nécessaires à sa
place. Le désir de fixer aux Aigues une si charmante personne...

—Mère de deux enfants, général, dit assez finement Adeline pour éviter
la galanterie du cuirassier.

Toutes les démarches du général furent admirablement prévues par les
Soudry, par Gaubertin et Lupin, qui ménagèrent à leur candidat la
protection, au chef-lieu du département où siége une cour royale, du
conseiller Gendrin, parent éloigné du président de la Ville-aux-Fayes,
celles du baron Bourlac, procureur général de qui relevait Soudry fils,
le procureur du roi; puis celle d’un conseiller de préfecture appelé
Sarcus, cousin au troisième degré du juge de paix. Depuis son avoué de
la Ville-aux-Fayes jusqu’à la préfecture où le général alla lui-même,
tout le monde fut donc favorable au pauvre employé du Cadastre, si
intéressant, disait-on, d’ailleurs... Son mariage rendait Sibilet
irréprochable comme un roman de miss Edgeworth, et le posait, de plus,
comme un homme désintéressé.

Le temps que le régisseur chassé passa nécessairement aux Aigues fut
mis à profit par lui pour créer des embarras à son ancien maître, et
qu’une seule des petites scènes jouées par lui fera deviner. Le matin
de son départ, il fit en sorte de rencontrer Courtecuisse, le seul
garde qu’il eût pour les Aigues, dont l’étendue en exigeait au moins
trois.

—Eh bien! monsieur Gaubertin, lui dit Courtecuisse, vous avez donc eu
des raisons avec notre bourgeois?

—On t’a déjà dit cela? répondit Gaubertin. Eh bien! oui, le général a
la prétention de nous mener comme ses cuirassiers; il ne connaît pas
les Bourguignons. Monsieur le comte n’est pas content de mes services,
et comme je ne suis pas content de ses façons, nous nous sommes chassés
tous deux, presque à coups de poing, car il est violent comme une
tempête... Prends garde à toi, Courtecuisse! Ah! mon vieux, j’avais cru
pouvoir te donner un meilleur maître...

—Je le sais bien, répondit le garde, et je vous aurais bien servi.
Dame! quand on se connaît depuis vingt ans? Vous m’avez mis ici, du
temps de cette pauvre chère sainte madame! Ah! _qué_ bonne femme! on
n’en fait plus comme ça... Le pays a perdu sa mère...

—Dis-donc, Courtecuisse, si tu veux, tu peux nous bâiller un fier coup
de main?

—Vous restez donc dans le pays? On nous disait que vous alliez à Paris!

—Non, en attendant la fin des choses, je ferai des affaires à la
Ville-aux-Fayes. Le général ne se doute pas de ce que c’est que le
pays, et il y sera haï, vois-tu... Faut voir comment cela tournera.
Fais mollement ton service, il te dira de mener les gens à la baguette,
car il voit bien par où coule la vendange; mais tu ne seras pas si bête
que de t’exposer à être rossé et peut-être pis encore, par les gens du
pays, pour l’amour de son bois.

—Il me renverra, mon cher monsieur Gaubertin, il me renverra! et vous
savez comme je suis heureux à la porte d’Avonne...

—Le général se dégoûtera bientôt de sa propriété, lui dit Gaubertin,
et tu ne seras pas longtemps dehors, si par hasard il te renvoyait.
D’ailleurs, tu vois bien ces bois-là... dit-il en montrant le paysage,
j’y serai plus fort que les maîtres!...

Cette conversation avait lieu dans un champ.

—Ces _Arminacs_ de Parisiens devraient bien rester dans leurs boues de
Paris, dit le garde.

Depuis les querelles du quinzième siècle, le mot _Arminac_ (Armagnacs,
les Parisiens, antagonistes des ducs de Bourgogne) est resté comme un
terme injurieux sur la lisière de la haute Bourgogne, où, selon les
localités, il s’est différemment corrompu.

—Il y retournera, mais battu! dit Gaubertin, et nous cultiverons un
jour le parc des Aigues, car c’est voler le peuple que de consacrer à
l’agrément d’un homme neuf cents arpents des meilleures terres de la
vallée!

—Ah! dame! ça ferait vivre quatre cents familles,... dit Courtecuisse.

—Si tu veux deux arpents, à toi, là-dedans, il faut nous aider à
mettre ce mâtin-là hors la loi!...

Au moment où Gaubertin fulminait cette sentence d’excommunication, le
respectable juge de paix présentait au célèbre colonel des cuirassiers
son gendre Sibilet, accompagné d’Adeline et de ses deux enfants, venus
tous dans une carriole d’osier prêtée par le greffier de la justice
de paix, un monsieur Gourdon, frère du médecin de Soulanges, et plus
riche que le magistrat. Ce spectacle, si contraire à la dignité de la
magistrature, se voit dans toutes les justices de paix, dans tous les
tribunaux de première instance, où la fortune du greffier éclipse celle
du président, tandis qu’il serait si naturel d’appointer les greffiers
et de diminuer d’autant les frais de procédure.

Satisfait de la candeur et du caractère du digne magistrat, de la
grâce et des dehors d’Adeline, qui furent l’un et l’autre de bonne foi
dans leurs promesses, car le père et la fille ignorèrent toujours le
caractère diplomatique imposé par Gaubertin à Sibilet, le comte accorda
tout d’abord à ce jeune et touchant ménage des conditions qui rendirent
la situation du régisseur égale à celle d’un sous-préfet de première
classe.

Un pavillon bâti par Bouret, pour faire point de vue et pour loger
le régisseur, construction élégante que Gaubertin habitait, et dont
l’architecture est suffisamment indiquée par la description de la porte
de Blangy, fut maintenu aux Sibilet pour leur demeure. Le général
ne supprima point le cheval que mademoiselle Laguerre accordait à
Gaubertin, à cause de l’étendue de sa propriété, de l’éloignement des
marchés où se concluaient les affaires et de la surveillance. Il alloua
vingt-cinq setiers de blé, trois tonneaux de vin, le bois à discrétion,
de l’avoine et du foin en abondance, et enfin trois pour cent sur la
recette. Là où mademoiselle Laguerre devait toucher plus de quarante
mille livres de rentes, en 1800, le général voulait avec raison en
avoir soixante mille en 1818, après les nombreuses et importantes
acquisitions faites par elle. Le nouveau régisseur pouvait donc se
faire un jour près de deux mille francs en argent. Logé, nourri,
chauffé, quitte d’impôts, son cheval et sa basse-cour défrayés, le
comte lui permettait encore de cultiver un potager, promettant de ne
pas le chicaner sur quelques journées de jardinier. Certes, de tels
avantages représentaient plus de deux mille francs. Aussi, pour un
homme qui gagnait douze cents francs au Cadastre, avoir les Aigues à
régir, était-ce passer de la misère à l’opulence.

—Dévouez-vous à mes intérêts, dit le général, et ce ne sera pas
mon dernier mot. D’abord, je pourrai vous obtenir la perception
de Conches, de Blangy, de Cerneux, en les faisant distraire de la
perception de Soulanges. Enfin, quand vous m’aurez porté mes revenus à
soixante mille francs nets, vous serez encore récompensé.

Malheureusement, le digne juge de paix et Adeline, dans
l’épanouissement de leur joie, eurent l’imprudence de confier à madame
Soudry la promesse du comte relative à cette perception, sans songer
que le percepteur de Soulanges était un nommé Guerbet, frère du
maître de poste de Conches et allié, comme on le verra plus tard, aux
Gaubertin et aux Gendrin.

—Ce ne sera pas facile, ma petite, dit madame Soudry; mais n’empêche
pas monsieur le comte de faire des démarches; on ne sait pas comment
les choses difficiles réussissent facilement à Paris. J’ai vu le
chevalier Gluk aux pieds de feu madame, et elle a chanté son rôle,
elle qui se serait fait hacher pour Piccini, l’un des hommes les plus
aimables de ce temps-là. Jamais ce cher monsieur n’entrait chez madame
sans me prendre la taille en m’appelant _sa belle friponne_.

—Ah çà! croit-il, s’écria le brigadier, quand sa femme lui dit cette
nouvelle, qu’il va mener notre pays, y tout déranger à sa façon, et
qu’il fera faire des à-droite et des à-gauche aux gens de la vallée,
comme aux cuirassiers de son régiment? Ces officiers ont des habitudes
de domination!... Mais patience! nous avons messieurs de Soulanges et
de Ronquerolles pour nous. Pauvre père Guerbet! il ne se doute guère
qu’on veut lui voler les plus belles roses de son rosier!...

Cette phrase du genre Dorat, la Cochet la tenait de mademoiselle, qui
la tenait de Bouret, qui la tenait de quelque rédacteur du _Mercure_,
et Soudry la répétait tant qu’elle est devenue proverbiale à Soulanges.

Le père Guerbet, le percepteur de Soulanges, était l’homme d’esprit,
c’est à dire le loustic de la petite ville, et l’un des héros du
salon de madame Soudry. Cette sortie du brigadier peint parfaitement
l’opinion qui se forma sur le _bourgeois_ des Aigues, depuis Conches
jusqu’à la Ville-aux-Fayes, où partout elle fut profondément envenimée
par les soins de Gaubertin.

L’installation de Sibilet eut lieu vers la fin de l’automne de 1817.
L’année 1818 se passa sans que le général mît le pied aux Aigues, car
les soins de son mariage avec mademoiselle de Troisville, conclu dans
les premiers jours de l’année 1819, le retinrent la plus grande partie
de l’été précédent auprès d’Alençon, au château de son beau-père,
à faire la cour à sa prétendue. Outre les Aigues et son magnifique
hôtel, le général Montcornet possédait soixante mille francs de rentes
sur l’État et jouissait du traitement des lieutenants généraux en
disponibilité. Quoique Napoléon eût nommé cet illustre sabreur comte
de l’empire, en lui donnant pour armes un écusson _écartelé au un
d’azur au désert d’or à trois pyramides d’argent; au deux, de sinople
à trois cors de chasse d’argent; au trois, de gueules au canon d’or
monté sur un affût de sable, au croissant d’or en chef; au quatre,
d’or à la couronne de sinople_, avec cette devise digne du moyen âge:
SONNEZ LA CHARGE! Montcornet se savait issu d’un ébéniste du faubourg
Saint-Antoine, encore qu’il l’oubliât volontiers. Or, il se mourait du
désir d’être nommé pair de France. Il ne comptait pour rien le grand
cordon de la Légion d’honneur, sa croix de Saint-Louis et ses cent
quarante mille francs de rente. Mordu par le démon de l’aristocratie,
la vue d’un cordon bleu le mettait hors de lui. Le sublime cuirassier
d’Essling eût lappé la boue du pont Royal pour être reçu chez les
Navarrins, les Lenoncourt, les Grandlieu, les Maufrigneuse, les
d’Espard, les Vandenesse, les Verneuil, les d’Hérouville, les Chaulieu,
etc.

Dès 1818, quand l’impossibilité d’un changement en faveur de la famille
Bonaparte lui fut démontrée, Montcornet se fit tambouriner dans le
faubourg Saint-Germain par quelques femmes de ses amies, offrant son
cœur, sa main, son hôtel, sa fortune au prix d’une alliance quelconque
avec une grande famille.

Après des efforts inouïs, la duchesse de Carigliano découvrit chaussure
au pied du général, dans une des trois branches de la famille de
Troisville, celle du vicomte au service de la Russie depuis 1789,
revenu d’émigration en 1815. Le vicomte, pauvre comme un cadet, avait
épousé une princesse Scherbellof, riche d’environ un million; mais il
s’était appauvri par deux fils et trois filles. Sa famille, ancienne
et puissante, comptait un pair de France, le marquis de Troisville,
chef du nom et des armes; deux députés ayant tous nombreuse lignée et
occupés pour leur compte au budget, au ministère, à la cour, comme des
poissons autour d’une croûte. Aussi, dès que Montcornet fut présenté
par la maréchale, une des duchesses napoléoniennes les plus dévouées
aux Bourbons, fut-il accueilli favorablement. Montcornet demanda,
pour prix de sa fortune et d’une tendresse aveugle pour sa femme,
d’être employé dans la garde royale, d’être nommé marquis et pair de
France; mais les trois branches de la famille Troisville lui promirent
seulement leur appui.

—Vous savez ce que cela signifie, dit la maréchale à son ancien ami
qui se plaignit du vague de cette promesse. On ne peut pas disposer du
roi, nous ne pouvons que le faire vouloir.

Montcornet institua Virginie de Troisville son héritière au contrat.
Complétement subjugué par sa femme, comme la lettre de Blondet
l’explique, il attendait encore un commencement de postérité; mais il
avait été reçu par Louis XVIII, qui lui donna le cordon de Saint-Louis,
lui permit d’écarteler son ridicule écusson avec les armes des
Troisville, en lui promettant le titre de marquis quand il aurait su
mériter la pairie par son dévouement.

Quelques jours après cette audience, le duc de Berry fut assassiné;
le pavillon Marsan l’emporta, le ministère Villèle prit le pouvoir,
tous les fils tendus par les Troisville furent cassés, il fallut les
rattacher à de nouveaux piquets ministériels.

—Attendons, dirent les Troisville à Montcornet qui fut d’ailleurs
abreuvé de politesse dans le faubourg Saint-Germain.

Ceci peut expliquer comment le général ne revint aux Aigues qu’en mai
1820.

Le bonheur, ineffable pour le fils d’un marchand du faubourg
Saint-Antoine, de posséder une femme jeune, élégante, spirituelle,
douce, une Troisville enfin, qui lui avait ouvert les portes de tous
les salons du faubourg Saint-Germain, les plaisirs de Paris à lui
prodiguer, ces diverses joies firent tellement oublier la scène avec
le régisseur des Aigues, que le général avait oublié tout de Gaubertin
jusqu’au nom. En 1820, il conduisit la comtesse à sa terre des Aigues
pour la lui montrer; il approuva les comptes et les actes de Sibilet,
sans y trop regarder: le bonheur n’est pas chicanier. La comtesse,
très-heureuse de trouver une charmante personne dans la femme du
régisseur, lui fit des cadeaux ainsi qu’aux enfants dont elle s’amusa
un instant.

Elle ordonna quelques changements aux Aigues, à un architecte venu de
Paris, car elle se proposait, ce qui rendit le général fou de joie,
de venir passer six mois de l’année dans ce magnifique séjour. Toutes
les économies du général furent épuisées par les changements que
l’architecte eut ordre d’exécuter et par un délicieux mobilier envoyé
de Paris. Les Aigues reçurent alors ce dernier cachet qui les rendit un
monument unique des diverses élégances de quatre siècles.

En 1821, le général fut presque sommé par Sibilet d’arriver avant le
mois de mai. Il s’agissait d’affaires graves. Le bail de neuf ans et de
trente mille francs, passé en 1812 par Gaubertin avec un marchand de
bois, finissait au 15 mai de cette année.

Ainsi, d’abord Sibilet, jaloux de sa probité, ne voulait pas se mêler
du renouvellement du bail. «Vous savez, monsieur le comte, écrivait-il,
que je ne bois pas de ce vin-là.» Puis le marchand de bois prétendait
à l’indemnité partagée avec Gaubertin, et que mademoiselle Laguerre
s’était laissée arracher en haine des procès. Cette indemnité se
fondait sur la dévastation des bois par les paysans, qui traitaient
la forêt des Aigues comme s’ils y avaient droit d’affouage. Messieurs
Gravelot frères, marchands de bois à Paris, se refusaient à payer
le dernier terme, en offrant de prouver, par experts, que les bois
présentaient une diminution d’un cinquième, et ils arguaient du mauvais
précédent établi par mademoiselle Laguerre.

«J’ai déjà, disait Sibilet dans sa lettre, assigné ces messieurs au
tribunal de la Ville-aux-Fayes, car ils ont élu domicile, à raison
de ce bail, chez mon ancien patron, maître Corbinet. Je redoute une
condamnation.»

—Il s’agit de nos revenus, ma belle, dit le général en montrant la
lettre à sa femme; voulez-vous venir plus tôt que l’année dernière aux
Aigues?

—Allez-y, je vous rejoindrai dès les premiers beaux jours, répondit la
comtesse qui fut assez contente de rester seule à Paris.

Le général, qui connaissait la plaie assassine par laquelle la fleur de
ses revenus était dévorée, partit donc seul avec l’intention de prendre
des mesures rigoureuses. Mais le général comptait, comme on va le voir,
sans son Gaubertin.


  VIII. —LES GRANDES RÉVOLUTIONS D’UNE PETITE VALLÉE.

—Eh bien! maître Sibilet, disait le général à son régisseur, le
lendemain de son arrivée, en lui donnant un surnom familier qui
prouvait combien il appréciait les connaissances de l’ancien clerc,
nous sommes donc, selon le mot ministériel, dans des circonstances
graves?

—Oui, monsieur le comte, répondit Sibilet, qui suivit le général.

L’heureux propriétaire des Aigues se promenait devant la régie, le long
d’un espace où madame Sibilet cultivait des fleurs, et au bout duquel
commençait la vaste prairie arrosée par le magnifique canal que Blondet
a décrit. De là, l’on apercevait dans le lointain le château des
Aigues, de même que des Aigues on voyait le pavillon de la régie posé
de profil.

—Mais, reprit le général, où sont les difficultés? Je soutiendrai
le procès avec les Gravelot, plaie d’argent n’est pas mortelle, et
j’afficherai si bien le bail de ma forêt, que, par l’effet de la
concurrence, j’en trouverai la véritable valeur.

—Les affaires ne vont pas ainsi, monsieur le comte, reprit Sibilet. Si
vous n’avez pas de preneurs, que ferez-vous?

—J’abattrai mes coupes moi-même, et je vendrai mon bois...

—Vous serez marchand de bois? dit Sibilet, qui vit faire un mouvement
d’épaules au général, je le veux bien. Ne nous occupons point de vos
affaires ici. Voyons Paris? Il vous y faudra louer un chantier, payer
patente et des impositions, payer les droits de navigation, ceux
d’octroi, faire les frais de débardage et de mise en pile; enfin avoir
un agent comptable...

—C’est impraticable, dit vivement le général épouvanté. Mais pourquoi
n’aurais-je pas de preneurs?

—Monsieur le comte a des ennemis dans le pays?...

—Et qui?...

—Monsieur Gaubertin d’abord...

—Serait-ce le fripon que vous avez remplacé?

—Pas si haut, monsieur le comte! dit Sibilet effaré; de grâce, pas si
haut; ma cuisinière peut nous entendre...

—Comment! je ne puis pas, chez moi, parler d’un misérable qui me
volait? répondit le général.

—Au nom de votre tranquillité, monsieur le comte, venez plus loin.
Monsieur Gaubertin est maire de la Ville-aux-Fayes.

—Ah! je lui en fais bien mes compliments à la Ville-aux-Fayes; voilà,
mille tonnerres! une ville bien administrée!...

—Faites moi l’honneur de m’écouter, monsieur le comte, et croyez qu’il
s’agit des choses les plus sérieuses, de votre avenir ici.

—J’écoute; allons nous asseoir sur ce banc.

—Monsieur le comte, quand vous avez renvoyé monsieur Gaubertin, il a
fallu qu’il se fît un état, car il n’était pas riche...

—Il n’était pas riche! et il volait ici plus de vingt mille francs par
an!

—Monsieur le comte, je n’ai pas la prétention de le justifier, reprit
Sibilet, je voudrais voir prospérer les Aigues, ne fût-ce que pour
démontrer l’improbité de Gaubertin; mais ne nous abusons pas, nous
avons en lui le plus dangereux coquin qui soit dans toute la Bourgogne,
et il s’est mis en état de vous nuire.

—Comment? dit le général devenu soucieux.

—Tel que vous le voyez, Gaubertin est à la tête du tiers environ de
l’approvisionnement de Paris. Agent général du commerce des bois, il
dirige les exploitations en forêt, l’abatage, la garde, le flottage,
le repêchage et la mise en trains. En rapports constants avec les
ouvriers, il est le maître des prix. Il a mis trois ans à se créer
cette position; mais il y est comme dans une forteresse. Devenu l’homme
de tous les marchands, il n’en favorise pas un plus que l’autre;
il a régularisé tous les travaux à leur profit, et leurs affaires
sont beaucoup mieux et moins coûteusement faites que si chacun d’eux
avait, comme autrefois, son comptable. Ainsi, par exemple, il a si
bien écarté toutes les concurrences, qu’il est le maître absolu des
adjudications; la Couronne et l’État sont ses tributaires. Les coupes
de la Couronne et de l’État, qui se vendent aux enchères, appartiennent
aux marchands de Gaubertin; personne aujourd’hui n’est assez fort pour
les leur disputer. L’année dernière, monsieur Mariotte, d’Auxerre,
stimulé par le directeur des Domaines, a voulu faire concurrence à
Gaubertin; d’abord, Gaubertin lui a fait payer l’ordinaire ce qu’il
valait; puis, quand il s’est agi d’exploiter, les ouvriers avonnais
ont demandé de tels prix, que monsieur Mariotte a été obligé d’en
amener d’Auxerre, et ceux de la Ville-aux-Fayes les ont battus. Il y
a eu procès correctionnel sur le chef de coalition, et sur le chef de
rixe. Ce procès a coûté de l’argent à monsieur Mariotte, qui, sans
compter l’odieux d’avoir fait condamner de pauvres gens, a payé tous
les frais, puisque les perdants ne possédaient pas un rouge liard.
Un procès contre des indigents ne rapporte que de la haine à qui vit
près d’eux. Laissez-moi vous dire cette maxime en passant, car vous
aurez à lutter contre tous les pauvres de ce canton-ci. Ce n’est pas
tout. Tous calculs faits, le pauvre père Mariotte, un brave homme,
perd à cette adjudication. Forcé de payer tout au comptant, il vend à
terme; Gaubertin livre des bois à des termes inouïs pour ruiner son
concurrent; il donne son bois à cinq pour cent au-dessous du prix de
revient; aussi le crédit du pauvre bonhomme Mariotte a-t-il reçu de
fortes atteintes. Enfin, aujourd’hui Gaubertin poursuit encore et
tracasse tant ce pauvre monsieur Mariotte, qu’il va quitter, dit-on,
non seulement Auxerre, mais encore le département, et il fait bien.
De ce coup-là, les propriétaires ont été pour longtemps immolés aux
marchands qui, maintenant, font les prix, comme à Paris les marchands
de meubles, à l’hôtel des commissaires-priseurs. Mais Gaubertin évite
tant d’ennuis aux propriétaires, qu’ils y gagnent.

—Et comment? dit le général.

—D’abord, toute simplification profite tôt ou tard à tous les
intéressés, répondit Sibilet. Puis, les propriétaires ont de la
sécurité pour leurs revenus. En matière d’exploitation rurale, c’est le
principal, vous le verrez! Enfin, monsieur Gaubertin est le père des
ouvriers; il les paye bien et les fait toujours travailler; or, comme
leurs familles habitent la campagne, les bois des marchands et ceux
des propriétaires qui confient leurs intérêts à Gaubertin, comme font
messieurs de Soulanges et de Ronquerolles, ne sont point dévastés. On y
ramasse le bois mort, et voilà tout.

—Ce drôle de Gaubertin n’a pas perdu son temps!... s’écria le général.

—C’est un fier homme, reprit Sibilet. Il est, comme il le dit, le
régisseur de la plus belle moitié du département, au lieu d’être le
régisseur des Aigues. Il prend peu de chose à tout le monde, et ce peu
de chose sur deux millions lui fait quarante ou cinquante mille francs
par an. —«C’est, dit-il, les cheminées de Paris qui payent tout!»
Voilà votre ennemi, monsieur le comte! Aussi, mon avis serait-il de
capituler en vous réconciliant avec lui. Il est lié, vous le savez,
avec Soudry, le brigadier de la gendarmerie à Soulanges; avec M. Rigou,
notre maire de Blangy; les gardes champêtres sont ses créatures; la
répression des délits qui vous grugent devient alors impossible. Depuis
deux ans surtout, vos bois sont perdus. Aussi messieurs Gravelot
ont-ils de la chance pour le gain de leur procès, car ils disent: «
—Aux termes du bail, la garde du bois est à votre charge; vous ne les
gardez pas, vous me faites un tort; donnez-moi des dommages-intérêts.»
C’est assez juste, mais ce n’est pas une raison pour gagner un procès.

—Il faut savoir accepter un procès et y perdre de l’argent pour n’en
plus avoir à l’avenir! dit le général.

—Vous rendrez Gaubertin bien heureux, répondit Sibilet.

—Comment?

—Plaider contre les Gravelot, c’est vous battre corps à corps avec
Gaubertin qui les représente, reprit Sibilet; aussi ne désire-t-il rien
tant que ce procès. Il l’a dit, il se flatte de vous mener jusqu’en
cour de cassation.

—Ah! le coquin!... le...

—Si vous voulez exploiter, continua Sibilet en retournant le poignard
dans la plaie, vous serez dans les mains des ouvriers qui vous
demanderont le _prix bourgeois_ au lieu du _prix marchand_, et qui
vous _couleront du plomb_, c’est-à-dire qui vous mettront, comme ce
brave Mariotte, dans la situation de vendre à perte. Si vous cherchez
un bail, vous ne trouverez pas de preneurs, car ne vous attendez pas à
ce qu’on risque pour un particulier ce que le père Mariotte a risqué
pour la Couronne et pour l’État. Et, encore, que le bonhomme aille
donc parler de ses pertes à l’Administration? L’Administration est un
monsieur qui ressemble à votre serviteur quand il était au Cadastre, un
digne homme en redingote râpée qui lit le journal devant une table. Que
le traitement soit de douze cents ou de douze mille francs, on n’en est
pas plus tendre. Parlez donc de réductions, d’adoucissements au Fisc
représenté par ce monsieur?... Il vous répond _turlututu_ en taillant
sa plume. Vous êtes _hors la loi_, monsieur le comte.

—Que faire? s’écria le général dont le sang bouillonnait, et qui se
mit à marcher à grands pas devant le banc.

—Monsieur le comte, répondit Sibilet brutalement, ce que je vais vous
dire n’est pas dans mes intérêts; il faut vendre les Aigues et quitter
le pays!

En entendant cette phrase, le général fit un bond sur lui-même,
comme si quelque balle l’eût atteint, et il regarda Sibilet d’un air
diplomatique.

—Un général de la garde impériale lâcher pied devant de pareils
drôles! et quand madame la comtesse se plaît aux Aigues!... dit-il.
Enfin, j’irais plutôt souffleter Gaubertin sur la place de la
Ville-aux-Fayes, jusqu’à ce qu’il se batte avec moi, pour pouvoir le
tuer comme un chien!

—Monsieur le comte, Gaubertin n’est pas si sot que de se commettre
avec vous. D’ailleurs, on n’insulte pas impunément le maire d’une
sous-préfecture aussi importante que celle de la Ville-aux-Fayes.

—Je le ferai destituer; les Troisville me soutiendront, il s’agit de
mes revenus.

—Vous n’y réussirez pas, monsieur le comte, Gaubertin a les bras bien
longs! et vous vous seriez créé des embarras d’où vous ne pourriez plus
sortir...

—Et le procès?... dit le général, il faut songer au présent.

—Monsieur le comte, je vous le ferai gagner, dit Sibilet d’un petit
air entendu.

—Brave Sibilet, dit le général en donnant une poignée de main à son
régisseur. Et comment?

—Vous le gagnerez à la Cour de cassation, par la procédure. Selon
moi, les Gravelot ont raison, mais il ne suffit pas d’être fondé en
droit et en fait, il faut s’être mis en règle par la forme, et ils ont
négligé la forme, qui toujours emporte le fond. Les Gravelot devaient
vous mettre en demeure de mieux garder les bois. On ne demande pas une
indemnité à fin de bail, relativement à des dommages reçus pendant une
exploitation de neuf ans; il se trouve un article du bail dont on peut
exciper à cet égard. Vous perdrez à la Ville-aux-Fayes, vous perdrez
peut-être encore à la Cour, mais vous gagnerez à Paris. Vous aurez
des expertises coûteuses, des frais ruineux. Tout en gagnant, vous
dépenserez plus de douze à quinze mille francs; mais vous gagnerez, si
vous tenez à gagner. Ce procès ne vous conciliera pas les Gravelot,
car il sera plus ruineux pour eux que pour vous; vous deviendrez leur
bête noire, vous passerez pour processif, on vous calomniera, mais vous
gagnerez...

—Que faire, répéta le général, sur qui les argumentations de Sibilet
produisaient l’effet des plus violents topiques.

Dans ce moment, en se souvenant des coups de cravache sanglés à
Gaubertin, il aurait voulu se les être donnés à lui-même, et il
montrait, sur son visage en feu, tous ses tourments à Sibilet.

—Que faire? monsieur le comte... Il n’y a qu’un moyen, transiger;
mais vous ne pouvez pas transiger par vous-même. Je dois avoir l’air
de vous voler! Or, quand toute notre fortune et notre consolation sont
dans notre probité, nous ne pouvons guère, nous autres pauvres diables,
accepter l’apparence de la friponnerie. On nous juge toujours sur les
apparences. Gaubertin a, dans le temps, sauvé la vie à mademoiselle
Laguerre, et il a eu l’air de la voler; aussi l’a-t-elle récompensé de
son dévouement en le couchant sur son testament, pour un solitaire de
dix mille francs que madame Gaubertin porte en ferronnière.

Le général jeta sur Sibilet un second regard tout aussi diplomatique
que le premier; mais le régisseur ne paraissait pas atteint par cette
défiance enveloppée de bonhomie et de sourires.

—Mon improbité réjouirait tant monsieur Gaubertin, que je m’en ferais
un protecteur, reprit Sibilet. Aussi, m’écoutera-t-il de ses deux
oreilles, quand je lui soumettrai cette proposition: «Je peux arracher
à monsieur le comte vingt mille francs pour messieurs Gravelot, à
la condition qu’ils les partageront avec moi.» Si vos adversaires
consentent, je vous apporte dix mille francs; vous n’en perdez que dix
mille, vous sauvez les apparences, et le procès est éteint.

—Tu es un brave homme, Sibilet, dit le général en lui prenant la main
et la lui serrant. Si tu peux arranger l’avenir aussi bien que le
présent, je te tiens pour la perle des régisseurs?...

—Quant à l’avenir, reprit le régisseur, vous ne mourrez pas de faim
pour ne pas faire des coupes pendant deux ou trois ans. Commencez par
bien garder vos bois. D’ici là, certes, il aura coulé de l’eau dans
l’Avonne. Gaubertin peut mourir, il peut se trouver assez riche pour
se retirer; enfin, vous avez le temps de lui susciter un concurrent;
le gâteau est assez beau pour être partagé; vous chercherez un autre
Gaubertin à lui opposer.

—Sibilet, dit le vieux soldat émerveillé de ces diverses solutions, je
te donne mille écus si tu termines ainsi; puis, pour le surplus, nous y
réfléchirons.

—Monsieur le comte, dit Sibilet, avant tout, gardez vos bois. Allez
voir dans quel état les paysans les ont mis pendant vos deux ans
d’absence... Que pouvais-je faire? Je suis régisseur, je ne suis pas
garde. Pour garder les Aigues, il vous faut un garde général à cheval
et trois gardes particuliers.

—Nous nous défendrons. C’est la guerre, eh bien! nous la ferons Ça ne
m’épouvante pas, dit Montcornet en se frottant les mains.

—C’est la guerre des écus, dit Sibilet, et celle-là vous semblera
plus difficile que l’autre. On tue les hommes, on ne tue pas les
intérêts. Vous vous battrez avec votre ennemi sur le champ de bataille
où combattent tous les propriétaires, _la réalisation_! Ce n’est rien
que de produire, il faut vendre, et pour vendre, il faut être en bonnes
relations avec tout le monde.

—J’aurai les gens du pays pour moi.

—Et comment? demanda Sibilet.

—En leur faisant du bien.

—Faire du bien aux paysans de la vallée, aux petits bourgeois de
Soulanges? dit Sibilet en louchant horriblement par l’effet de l’ironie
qui flamba plus dans un œil que dans l’autre. Monsieur le comte ne
sait pas ce qu’il entreprend. Notre-Seigneur Jésus-Christ y périrait
une seconde fois sur la croix! Si vous voulez votre tranquillité,
monsieur le comte, imitez feu mademoiselle Laguerre, laissez-vous
piller, ou faites peur aux gens. Le peuple, les femmes et les enfants
se gouvernent de même, par la terreur. Ce fut là le grand secret de la
Convention et de l’Empereur.

—Ah çà! nous sommes donc dans la forêt de Bondy! s’écria Montcornet.

—Mon ami, vint dire Adeline à Sibilet, ton déjeuner t’attend.
Pardonnez-moi, monsieur le comte; mais il n’a rien pris depuis ce
matin, et il est allé jusqu’à Ronquerolles pour y livrer du grain.

—Allez! allez! Sibilet.

Le lendemain matin, levé bien avant le jour, l’ancien cuirassier revint
par la porte d’Avonne, dans l’intention de causer avec son unique garde
et d’en sonder les dispositions.

Une portion de sept à huit cents arpents de la forêt des Aigues
longeait l’Avonne, et pour conserver à la rivière sa majestueuse
physionomie, on avait laissé de grands arbres en bordure, d’un côté
comme de l’autre de ce canal, presque en droite ligne, pendant trois
lieues. La maîtresse de Henri IV, à qui les Aigues avaient appartenu,
folle de la chasse autant que le Béarnais, fit bâtir, en 1593, un
pont d’une seule arche et en dos d’âne, pour passer de cette partie
de la forêt à celle beaucoup plus considérable achetée pour elle, et
située sur la colline. La porte d’Avonne fut alors construite pour
servir de rendez-vous de chasse; et l’on sait quelle magnificence
les architectes déployaient pour ces édifices consacrés au plus
grand plaisir de la Noblesse et de la Couronne. De là partaient six
avenues, dont la réunion formait une demi-lune. Au centre de cette
demi-lune, s’élevait un obélisque surmonté d’un soleil jadis doré,
qui, d’un côté, présentait les armes de Navarre, et de l’autre celles
de la comtesse de Moret. Une autre demi-lune, pratiquée au bord de
l’Avonne, correspondait à celle du rendez-vous par une allée droite,
au bout de laquelle se voyait la croupe anguleuse de ce pont à la
vénitienne. Entre deux belles grilles, d’un caractère semblable à
celui de la magnifique grille si malheureusement démolie à Paris, et
qui entourait le jardin de la place Royale, s’élevait un pavillon
en briques, à chaînes de pierre taillée, comme celle du château, en
pointes de diamant, à toit très-aigu, dont les fenêtres offraient des
encadrements en pierres taillées de la même manière. Ce vieux style,
qui donnait au pavillon un caractère royal, ne va bien dans les villes
qu’aux prisons; mais au milieu des bois, il reçoit de l’entourage une
splendeur particulière. Un massif formait un rideau derrière lequel le
chenil, une ancienne fauconnerie, une faisanderie, et les logements
des piqueurs tombaient en ruines, après avoir fait l’admiration de la
Bourgogne.

En 1595, de ce splendide pavillon partit une chasse royale, précédée
de ces beaux chiens affectionnés par Paul Véronèse et par Rubens, où
piaffaient les chevaux à grosse croupe bleuâtre et blanche et satinée,
qui n’existent que dans l’œuvre prodigieuse de Wouwermans, suivie
de ces valets en grande livrée, animée par ces piqueurs à bottes en
chaudrons et en culottes de peau jaune, qui meublent les grandes
toiles de Van der Meulen. L’obélisque élevé pour célébrer le séjour du
Béarnais et sa chasse avec la belle comtesse de Moret, en donnait la
date au-dessous des armes de Navarre. Cette jalouse maîtresse, dont le
fils fut légitimé, ne voulut pas y voir figurer les armes de France, sa
condamnation.

Au moment où le général aperçut ce magnifique monument, la mousse
verdissait les quatre pans du toit. Les pierres des chaînes, rongées
par le temps, paraissaient crier à la profanation par mille bouches
ouvertes. Les vitraux de plomb disjoints laissaient tomber les verres
octogones des croisées, qui semblaient éborgnées. Des giroflées jaunes
fleurissaient entre les balustres, des lierres glissaient leurs griffes
blanches et poilues dans tous les trous.

Tout accusait cette ignoble incurie, le cachet mis par les usufruitiers
à tout ce qu’ils possèdent. Deux croisées au premier étage étaient
bouchées par du foin. Par une fenêtre du rez-de-chaussée, on
apercevait une pièce pleine d’outils, de fagots; et par une autre,
une vache, en montrant son muffle, apprenait aux visiteurs que
Courtecuisse, pour ne pas faire le chemin qui séparait le pavillon de
la faisanderie, avait converti la grande salle du pavillon en étable,
une salle plafonnée en caissons, au fond desquels étaient peintes les
armoiries de tous les possesseurs des Aigues.

De noirs et sales palis déshonoraient les abords du pavillon, en
enfermant des cochons sous des toits en planches, des poules, des
canards dans de petits carrés, dont le fumier s’enlevait tous les
six mois. Des guenilles séchaient sur les ronces qui poussaient
effrontément çà et là.

Au moment où le général arriva par l’avenue du pont, madame
Courtecuisse écurait un poêlon, dans lequel elle venait de faire du
café au lait. Le garde, assis sur une chaise au soleil, regardait sa
femme, comme un sauvage eût regardé la sienne. Quand il entendit le
pas d’un cheval, il tourna la tête, reconnut monsieur le comte, et se
trouva penaud.

—Eh bien! Courtecuisse, mon garçon, dit le général au vieux garde, je
ne m’étonnne pas que l’on coupe mes bois avant messieurs Gravelot, tu
prends ta place pour un canonicat!

—Ma foi, monsieur le comte, j’ai passé tant de nuits dans vos bois,
que j’y ai attrapé une fraîcheur. Je souffre tant ce matin, que ma
femme nettoye le poêlon dans lequel a chauffé mon cataplasme.

—Mon cher, lui dit le général; je ne connais d’autre maladie que la
faim à laquelle les cataplasmes de café au lait soient bons. Écoute,
drôle! j’ai visité hier ma forêt et celles de messieurs de Ronquerolles
et de Soulanges; les leurs sont parfaitement gardées et la mienne est
dans un état pitoyable.

—Ah! monsieur le comte, ils sont anciens dans le pays, eux! on
respecte leurs biens. Comment voulez-vous que je me batte avec six
communes! J’aime encore mieux ma vie que vos bois. Un homme qui
voudrait garder vos bois comme il faut, attraperait pour gages une
balle dans la tête au coin de votre forêt...

—Lâche! s’écria le général en domptant la fureur que cette insolente
réplique de Courtecuisse allumait en lui. Cette nuit a été magnifique,
mais elle me coûte cent écus pour le présent, et mille francs en
dommages dans l’avenir. Vous vous en irez d’ici, mon cher, ou les
choses vont changer. A tout péché miséricorde. Voici mes conditions: je
vous abandonne le produit des amendes, et en outre vous aurez trois
francs par procès-verbal. Si je n’y trouve pas mon compte, vous aurez
le vôtre et sans pension; tandis que si vous me servez bien, si vous
parvenez à réprimer les dégâts, vous pouvez avoir cent écus de viager.
Faites vos réflexions. Voilà six chemins, dit-il en montrant les six
allées, il faut n’en prendre qu’un, comme moi qui n’ai pas craint les
balles, tâchez de trouver le bon.

Courtecuisse, petit homme de quarante-six ans, à figure de pleine lune,
se plaisait beaucoup à ne rien faire. Il comptait vivre et mourir dans
ce pavillon, devenu _son_ pavillon. Ses deux vaches étaient nourries
par la forêt, il avait son bois, il cultivait son jardin au lieu
de courir après les délinquants. Cette incurie allait à Gaubertin,
et Courtecuisse avait compris Gaubertin. Le garde ne faisait donc
la chasse aux fagoteurs que pour satisfaire ses petites haines. Il
poursuivait les filles rebelles à ses volontés et les gens qu’il
n’aimait point; mais depuis longtemps il ne haïssait plus personne,
aimé de tout le monde à cause de sa facilité.

Le couvert de Courtecuisse était toujours mis au Grand-I-Vert, les
fagoteurs ne lui résistaient plus, sa femme et lui recevaient des
cadeaux en nature de tous les maraudeurs. On lui rentrait son bois,
on façonnait sa vigne. Enfin il trouvait des serviteurs dans tous ses
délinquants.

Presque rassuré par Gaubertin sur son avenir, et comptant sur deux
arpents quand les Aigues se vendraient, il fut donc réveillé comme
en sursaut par la sèche parole du général qui dévoilait enfin, après
quatre ans, sa nature de bourgeois résolu de n’être plus trompé.
Courtecuisse prit sa casquette, sa carnassière, son fusil, mit ses
guêtres, sa bandoulière aux armes récentes de Montcornet, et alla
jusqu’à la Ville-aux-Fayes de ce pas insouciant sous lequel les gens de
la campagne cachent leurs réflexions les plus profondes, regardant les
bois et sifflotant ses chiens.

—Tu te plains du Tapissier, dit Gaubertin à Courtecuisse, et ta
fortune est faite. Comment, l’imbécile te donne trois francs par
procès-verbal et les amendes! Sache t’entendre avec des amis, tu lui
en dresseras tant que tu voudras des procès-verbaux! tu lui en auras
par centaines! Avec mille francs, tu pourras acheter la bachelerie à
Rigou, devenir bourgeois, travailler pour toi, chez toi, ou plutôt
faire travailler les autres, et te reposer. Seulement, écoute-moi bien;
arrange-toi pour ne poursuivre que des gens nus comme des œufs. On
ne tond rien sur ce qui n’a pas de laine. Prends ce que t’offre le
Tapissier, et laisse-lui récolter des frais, s’il les aime. Tous les
goûts sont dans la nature. Le père Mariotte, malgré mon avis, n’a-t-il
pas mieux aimé réaliser des pertes que des bénéfices?

Courtecuisse, pénétré d’admiration pour Gaubertin, revint tout brûlant
du désir d’être enfin propriétaire et bourgeois comme les autres.

En rentrant chez lui, le général Montcornet vint conter son expédition
à Sibilet.

—Monsieur le comte a bien fait, reprit le régisseur en se frottant
les mains, mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Le garde
champêtre, qui laisse dévaster nos prés, nos champs, devrait être
changé. Monsieur le comte pourrait facilement se faire nommer maire de
la commune, et prendre, à la place de Vaudoyer, un ancien soldat qui
eût le courage d’exécuter la consigne. Un grand propriétaire doit être
maître chez lui. Voyez quelles difficultés nous avons avec le maire
actuel.

Le maire de la commune de Blangy, ancien bénédictin, nommé Rigou,
s’était marié, l’an premier de la République, avec la servante de
l’ancien curé de Blangy. Malgré la répugnance qu’un religieux marié
devait inspirer à la Préfecture, on le maintenait maire depuis 1815,
car lui seul, à Blangy, se trouvait capable d’occuper ce poste. Mais,
en 1817, l’évêque ayant envoyé l’abbé Brossette pour desservant dans la
paroisse de Blangy, privée de curé depuis vingt-cinq ans, une violente
dissidence se manifesta naturellement entre un apostat et le jeune
ecclésiastique, dont le caractère est déjà connu.

La guerre, que depuis ce temps se faisaient la Mairie et le Presbytère,
popularisa le magistrat, méprisé jusqu’alors. Rigou, que les paysans
détestaient à cause de ses combinaisons usuraires, représenta tout à
coup leurs intérêts politiques et financiers, soi-disant menacés par la
Restauration, et surtout par le clergé.

Après avoir roulé du café de la Paix chez tous les fonctionnaires, le
_Constitutionnel_, principal organe du libéralisme, revenait à Rigou
le septième jour, car l’abonnement, pris au nom du père Socquard le
limonadier, était supporté par vingt personnes. Rigou passait la
feuille à Langlumé le meunier, qui la donnait en lambeaux à tous ceux
qui savaient lire. Les premiers-Paris et les canards antireligieux de
la feuille libérale formèrent donc l’opinion publique de la vallée
des Aigues. Aussi Rigou, de même que le _vénérable_ abbé Grégoire,
devint-il un héros. Pour lui, comme pour certains banquiers à Paris, la
politique couvrit de la pourpre populaire des déprédations honteuses.

En ce moment, semblable à François Keller, le grand orateur, ce moine
parjure était regardé comme un défenseur des droits du peuple, lui
qui naguères ne se serait pas promené dans les champs, à la tombée de
la nuit, de peur d’y trouver un piége où il serait mort d’accident.
Persécuter un homme en politique, ce n’est pas seulement le grandir,
c’est encore en innocenter le passé. Le parti libéral, sous ce rapport,
fut un grand faiseur de miracles. Son funeste journal, qui eut alors
l’esprit d’être aussi plat, aussi calomniateur, aussi crédule, aussi
niaisement perfide que tous les publics qui composent la masse
populaire, a peut-être commis autant de ravages dans les intérêts
privés que dans l’Église.

Rigou s’était flatté de trouver dans un général bonapartiste en
disgrâce, dans un enfant du peuple élevé par la Révolution, un ennemi
des Bourbons et des prêtres; mais le général, dans l’intérêt de ses
ambitions secrètes, s’arrangea pour éviter la visite de monsieur et de
madame Rigou pendant ses premiers séjours aux Aigues.

Quand vous verrez de près la terrible figure de Rigou, le loup-cervier
de la vallée, vous comprendrez l’étendue de la seconde faute capitale
que ses idées aristocratiques firent commettre au général, et que
la comtesse empira par une impertinence qui trouvera sa place dans
l’histoire de Rigou.

Si Montcornet eût capté la bienveillance du maire, s’il en eût
recherché l’amitié, peut-être l’influence de ce renégat aurait-elle
paralysé celle de Gaubertin. Loin de là, trois procès, dont un déjà
gagné par Rigou, pendaient au tribunal de la Ville-aux-Fayes, entre le
général et l’ex-moine. Jusqu’à ce jour, Montcornet avait été si fort
occupé par ses intérêts de vanité, par son mariage, qu’il ne s’était
plus souvenu de Rigou; mais aussitôt que le conseil de se substituer
à Rigou lui fut donné par Sibilet, il demanda des chevaux de poste et
alla faire une visite au préfet.

Le préfet, le comte Martial de la Roche-Hugon, était l’ami du général
depuis 1804; ce fut un mot dit à Montcornet par ce Conseiller d’État,
dans une conversation à Paris, qui détermina l’acquisition des Aigues.
Le comte Martial, préfet sous Napoléon, resté préfet sous les Bourbons,
flattait l’évêque pour se maintenir en place. Or, déjà monseigneur
avait plusieurs fois demandé le changement de Rigou. Martial, à qui
l’état de la commune était bien connu, fut enchanté de la demande du
général, qui, dans l’espace d’un mois, eut sa nomination.

Par un hasard assez naturel, le général rencontra, pendant son séjour
à la Préfecture, où son ami le logeait, un sous-officier de l’ex-garde
impériale, à qui l’on chicanait sa pension de retraite. Déjà, dans
une circonstance, le général avait protégé ce brave cavalier, nommé
Groison, qui s’en souvenait, et qui lui conta ses douleurs; il se
trouvait sans ressources. Montcornet promit à Groison de lui obtenir la
pension due, et lui proposa la place de garde champêtre à Blangy, comme
un moyen de s’acquitter en se dévouant à ses intérêts. L’installation
du nouveau maire et du nouveau garde champêtre eut lieu simultanément,
et le général donna, comme on le pense, de solides instructions à son
soldat.

Vaudoyer, le garde champêtre destitué, paysan de Ronquerolles, n’était,
comme la plupart des gardes champêtres, propre qu’à se promener,
niaiser, se faire choyer par les pauvres qui ne demandent pas mieux que
de corrompre cette autorité subalterne, la sentinelle avancée de la
propriété. Il connaissait le brigadier de Soulanges, car les brigadiers
de gendarmerie remplissant des fonctions quasi judiciaires dans
l’instruction des procès criminels, ont des rapports avec les gardes
champêtres, leurs espions naturels. Soudry l’envoya donc à Gaubertin,
qui reçut très-bien Vaudoyer, son ancienne connaissance, et lui fit
verser à boire, tout en écoutant le récit de ses malheurs.

—Mon cher ami, lui dit le maire de la Ville-aux-Fayes, qui savait
parler à chacun son langage, ce qui t’arrive nous attend tous. Les
nobles sont revenus, les gens titrés par l’Empereur font cause commune
avec eux; ils veulent tous écraser le peuple, rétablir les anciens
droits, nous ôter nos biens; mais nous sommes Bourguignons, il faut
nous défendre, il faut renvoyer les _Arminacs_ à Paris. Retourne à
Blangy, tu seras garde-vente pour le compte de monsieur Polissard,
l’adjudicataire du bois de Ronquerolles. Va, mon gars, je trouverai
bien à t’occuper toute l’année. Mais songes-y? C’est du bois à nous
autres!... Pas un délit, ou sinon confonds tout. Envoie les _faiseurs
de bois_ aux Aigues. Enfin, s’il y a des fagots à vendre, qu’on achète
les nôtres, et jamais ceux des Aigues. Tu redeviendras garde champêtre,
ça ne durera pas! Le général se dégoûtera de vivre au milieu des
voleurs! Sais-tu que ce Tapissier-là m’a appelé voleur moi-même,
moi! fils du plus probe des républicains, moi le gendre de Mouchon,
le fameux représentant du Peuple, mort sans un centime pour se faire
enterrer.

Le général porta le traitement de _son_ garde champêtre à trois cents
francs, et fit bâtir une mairie où il le logea; puis, il le maria à
la fille d’un de ses métayers qui venait de mourir, et qui restait
orpheline avec trois arpents de vigne. Groison s’attacha donc au
général comme un chien à son maître. Cette fidélité légitime fut admise
par toute la commune. Le garde champêtre fut craint, respecté, mais,
comme un capitaine sur son vaisseau, quand son équipage ne l’aime pas;
aussi les paysans le traitèrent-ils en lépreux. Ce fonctionnaire,
accueilli par le silence ou par une raillerie cachée sous la
bonhomie, fut une sentinelle surveillée par d’autres sentinelles.
Il ne pouvait rien contre le nombre. Les délinquants s’amusèrent à
comploter des délits inconstatables, et la vieille moustache enragea
de son impuissance. Groison trouva dans ses fonctions l’attrait d’une
guerre de partisans et le plaisir d’une chasse, la chasse aux délits.
Accoutumé par la guerre à cette loyauté qui consiste en quelque sorte
à jouer franc jeu, cet ennemi de la trahison prit en haine des gens
perfides dans leurs combinaisons, adroits dans leurs vols et qui
faisaient souffrir son amour-propre. Il remarqua bientôt que toutes
les autres propriétés étaient respectées; les délits se commettaient
uniquement sur la terre des Aigues; il méprisa donc les paysans assez
ingrats pour piller un général de l’empire, un homme essentiellement
bon, généreux, et il joignit bientôt la haine au mépris. Mais il
se multiplia vainement, il ne pouvait se montrer partout, et les
ennemis _délinquaient_ partout à la fois. Groison fit sentir à son
général la nécessité d’organiser la défense au complet de guerre, en
lui démontrant l’insuffisance de son dévouement, et lui révélant les
mauvaises dispositions des habitants de la vallée.

—Il y a quelque chose là-dessous, mon général, lui dit-il; ces gens-là
sont trop hardis, ils ne craignent rien; ils ont l’air de compter sur
le bon Dieu!

—Nous verrons, répondit le comte.

—Mot fatal! pour les grands politiques, le verbe _voir_ n’a pas de
futur.

En ce moment Montcornet devait résoudre une difficulté qui lui sembla
plus pressante, il lui fallait un _alter ego_ qui le remplaçât à la
Mairie, pendant le temps de son séjour à Paris. Forcé de trouver
pour adjoint un homme sachant lire et écrire, il ne vit dans toute
la commune que Langlumé, le locataire de son moulin. Ce choix fut
détestable. Non-seulement les intérêts du général maire et de l’adjoint
meunier étaient diamétralement opposés, mais encore Langlumé brassait
de louches affaires avec Rigou, qui lui prêtait l’argent nécessaire à
son commerce ou à ses acquisitions. Le meunier achetait la tonte des
prés du château pour nourrir ses chevaux, et, grâce à ses manœuvres,
Sibilet ne pouvait les vendre qu’à lui. Tous les prix de la commune
étaient livrés à de bons prix avant ceux des Aigues, et ceux des
Aigues, restant les derniers, subissaient, quoique meilleurs, une
dépréciation. Langlumé fut donc un adjoint provisoire; mais, en France,
le provisoire est éternel, quoique le Français soit soupçonné d’aimer
le changement. Langlumé, conseillé par Rigou, joua le dévouement
auprès du général; il se trouvait donc adjoint au moment où, par la
toute-puissance de l’historien, ce drame commence.

En l’absence du maire, Rigou, nécessairement membre du conseil de la
commune, y régna donc et fit prendre des résolutions contraires au
général. Tantôt il y déterminait des dépenses profitables aux paysans
seulement, et dont la plus forte part tombait à la charge des Aigues
qui, par leur étendue, payaient les deux tiers de l’impôt; tantôt on
y refusait des allocations utiles, comme un supplément de traitement
à l’abbé, la reconstruction du presbytère ou les gages (_sic_) d’un
maître d’école.

—Si les paysans savaient lire et écrire, que deviendrions-nous?...
dit Langlumé naïvement au général, pour justifier cette décision
antilibérale prise contre un frère de la Doctrine chrétienne que l’abbé
Brossette avait tenté d’introduire à Blangy.

De retour à Paris, le général, enchanté de son vieux Groison, se mit à
la recherche de quelques anciens militaires de la garde impériale avec
lesquels il pût organiser sa défense aux Aigues sur un pied formidable.
A force de chercher, de questionner ses amis et des officiers en
demi-solde, il déterra Michaud, un ancien maréchal des logis chef aux
cuirassiers de la garde, un homme de ceux que les troupiers appellent
soldatesquement des _durs à cuire_, surnom fourni par la cuisine du
bivouac, où il s’est plus d’une fois trouvé des haricots réfractaires.
Michaud tria parmi ses connaissances trois hommes capables d’être ses
collaborateurs, et de faire des gardes sans peur et sans reproche.

Le premier, nommé Steingel, Alsacien pur sang, était fils naturel du
général de ce nom, qui succomba lors des premiers succès de Bonaparte,
au début des campagnes d’Italie. Grand et fort, il appartenait à ce
genre de soldats habitués comme les Russes à l’obéissance absolue
et passive. Rien ne l’arrêtait dans l’exécution de ses devoirs; il
eût empoigné froidement un empereur ou le pape, si tel avait été
l’ordre. Il ignorait le péril. Légionnaire intrépide, il n’avait pas
reçu la moindre égratignure en seize ans de guerre. Il couchait à
la belle étoile ou dans son lit avec une indifférence stoïque. Il
disait seulement à toute aggravation de peine: «Il paraît que c’est
aujourd’hui comme ça!»

Le second, nommé Vatel, enfant de troupe, caporal de voltigeurs, gai
comme un pinson, d’une conduite un peu légère avec le beau sexe, sans
aucun principe religieux, brave jusqu’à la témérité, vous aurait
fusillé son camarade en riant. Sans avenir, ne sachant quel état
prendre, il vit une petite guerre amusante à faire dans les fonctions
qui lui furent proposées; et comme la Grande Armée et l’Empereur
remplaçaient pour lui la Religion, il jura de servir envers et contre
tous le brave Montcornet. C’était une de ces natures essentiellement
chicanières à qui, sans ennemis, la vie semble fade, enfin la
nature avoué, la nature agent de police. Aussi, sans la présence de
l’huissier, aurait-il saisi la Tonsard et son fagot au milieu du
Grand-I-Vert, en envoyant promener la loi sur l’inviolabilité du
domicile.

Le troisième, nommé Gaillard, vieux soldat devenu sous-lieutenant,
criblé de blessures, appartenait à la classe des soldats laboureurs. En
pensant au sort de l’Empereur, tout lui semblait indifférent; mais il
allait aussi bien par insouciance que Vatel par passion. Chargé d’une
fille naturelle, il trouva dans cette place un moyen d’existence, et il
accepta, comme il eût accepté du service dans un régiment. En arrivant
aux Aigues, où le général devança ses troupiers, afin de renvoyer
Courtecuisse, il fut stupéfait de l’impudente audace de son garde. Il
existe une manière d’obéir qui comporte, chez l’esclave, la raillerie
la plus sanglante du commandement. Tout, dans les choses humaines, peut
arriver à l’absurde, et Courtecuisse en avait dépassé les limites.

Cent vingt-six procès-verbaux dressés contre des délinquants, la
plupart d’accord avec Courtecuisse, et déférés au tribunal de paix,
jugeant correctionnellement à Soulanges, avaient donné lieu à
soixante-neuf jugements en règle, levés, expédiés, en vertu desquels
Brunet, enchanté d’une si bonne aubaine, avait fait les actes
rigoureusement nécessaires pour arriver à ce qu’on nomme, en style
judiciaire, des procès-verbaux de carence, extrémité misérable où
cesse le pouvoir de la justice. C’est un acte par lequel l’huissier
constate que la personne poursuivie ne possède rien, et se trouve
dans la nudité de l’indigence. Or, là où il n’y a rien, le créancier,
de même que le roi, perd ses droits... de poursuite. Ces indigents,
choisis avec discernement, demeuraient dans cinq communes environnantes
où l’huissier s’était transporté, dûment assisté de ses praticiens,
Vermichel et Fourchon. Monsieur Brunet avait transmis les pièces à
Sibilet, en les accompagnant d’un mémoire de frais de cinq mille
francs, et le priant de demander de nouveaux ordres au comte de
Montcornet.

Au moment où Sibilet, muni des dossiers, avait expliqué tranquillement
au patron le résultat des ordres trop sommairement donnés à
Courtecuisse, et contemplait d’un air tranquille une des plus
violentes colères qu’un général de cavalerie française ait jamais
eue, Courtecuisse arriva pour rendre ses devoirs à son maître et lui
demander environ onze cents francs, somme à laquelle montaient les
gratifications promises. Le naturel prit alors le mors aux dents, et
emporta le général, qui ne se souvint plus de sa couronne comtale ni de
son grade; il redevint cuirassier et vomit des injures dont il devait
être honteux plus tard.

—Ah! onze cents francs! cria-t-il, onze cent mille giffles, onze
cent mille coups de pieds au... Crois-tu que je ne connaisse pas les
couleurs!... Tourne-moi les talons, ou je t’aplatis!

A l’aspect du général devenu violet, et dès les premiers mots,
Courtecuisse s’était enfui comme une hirondelle.

—Monsieur le comte, disait Sibilet tout doucement, vous avez tort.

—J’ai tort!... moi?

—Mon Dieu! monsieur le comte, prenez garde, vous aurez un procès avec
ce drôle...

—Je me moque bien du procès... Allez, que le gredin sorte à l’instant
même, veillez à ce qu’il laisse tout ce qui m’appartient, et faites le
compte de ses gages.

Quatre heures après, la contrée tout entière babillait à sa manière,
en racontant cette scène. Le général avait, disait-on, assommé le
malheureux Courtecuisse, il lui refusait son dû, il lui retenait deux
mille francs.

Les propos les plus singuliers coururent à nouveaux frais sur le compte
du bourgeois des Aigues; on le disait fou. Le lendemain, Brunet, qui
avait instrumenté pour le compte du général, lui apportait pour le
compte de Courtecuisse une assignation devant le tribunal de paix. Ce
lion devait être piqué par mille moucherons, son supplice ne faisait
que commencer.

L’installation d’un garde ne va pas sans quelques formalités; il doit
prêter serment au tribunal de première instance; quelques jours se
passèrent avant que les trois gardes fussent revêtus de leur caractère
officiel. Quoique le général eût écrit à Michaud de venir avec sa femme
sans attendre que le pavillon de la porte Saint-Avonne fût arrangé
pour le recevoir, le futur garde général fut retenu par les soins de
son mariage, par les parents de sa femme venus à Paris, et il ne put
arriver qu’après une quinzaine de jours. Durant cette quinzaine, puis
par l’accomplissement des formalités auxquelles on se prêta d’assez
mauvaise grâce à la Ville-aux-Fayes, la forêt des Aigues fut dévastée
par les maraudeurs, qui profitèrent du temps pendant lequel elle ne fut
gardée par personne.

Ce fut un grand événement dans la vallée, depuis Conches jusqu’à la
Ville-aux-Fayes, que l’apparition de trois gardes habillés en drap
vert, la couleur de l’Empereur, magnifiquement tenus, et dont les
figures annonçaient un caractère solide, tous bien en jambes, agiles,
capables de passer les nuits dans les bois.

Dans tout le canton, Groison fut le seul qui fêta les vétérans.
Enchanté d’un tel renfort, il lâcha quelques paroles menaçantes contre
les voleurs qui, dans peu de temps, devaient se trouver serrés de près
et mis dans l’impossibilité de nuire. Ainsi la proclamation d’usage ne
manqua pas à cette guerre, vive et sourde à la fois.

Sibilet signala la gendarmerie de Soulanges au général, et surtout
le brigadier Soudry, comme entièrement et sournoisement hostile aux
Aigues; il lui fit sentir de quelle utilité lui serait une brigade
animée d’un bon esprit.

—Avec un bon brigadier et des gendarmes dévoués à vos intérêts, vous
tiendrez le pays! dit-il.

Le comte courut à la Préfecture, où il obtint du général qui commandait
la division, la mise à la retraite de Soudry et son remplacement par
un nommé Viallet, excellent gendarme du chef-lieu, que vantèrent
le général et le préfet. Les gendarmes de la brigade de Soulanges,
tous dirigés sur d’autres points du département par le colonel de la
gendarmerie, ancien camarade de Montcornet, eurent pour successeurs des
hommes choisis, à qui l’ordre fut donné secrètement de veiller à ce que
les propriétés du comte de Montcornet ne reçussent désormais aucune
atteinte, et à qui l’on recommanda surtout de ne pas se laisser gagner
par les habitants de Soulanges.

Cette dernière révolution, accomplie avec une rapidité qui ne permit
pas de la contrecarrer, jeta l’étonnement dans la Ville-aux-Fayes et
dans Soulanges. Soudry, qui se regarda comme destitué, se plaignit, et
Gaubertin trouva le moyen de le faire nommer maire, afin de mettre la
gendarmerie à ses ordres. On cria beaucoup à la tyrannie. Montcornet
devint un objet de haine. Non-seulement cinq ou six existences furent
ainsi changées par lui, mais bien des vanités furent froissées.
Les paysans, animés par des paroles échappées aux petits bourgeois
de Soulanges, à ceux de la Ville-aux-Fayes, à Rigou, à Langlumé, à
monsieur Guerbet, le maître de poste de Conches, se crurent à la veille
de perdre ce qu’ils appelaient leurs droits.

Le général éteignit le procès avec son ancien garde, en payant tout ce
qu’il réclamait.

Courtecuisse acheta, pour deux mille francs, un petit domaine enclavé
sur les terres des Aigues, à un débouché des _remises_ par où passait
le gibier. Rigou n’avait jamais voulu céder la bâchelerie; mais il se
fit un malicieux plaisir de la vendre à cinquante pour cent de bénéfice
à Courtecuisse. Celui-ci devint ainsi une de ses nombreuses créatures,
car il le tint par le surplus du prix, l’ex-garde n’ayant payé que
mille francs.

Les trois gardes, Michaud et le garde champêtre, menèrent alors une
vie de guérillas. Couchant dans les bois, ils les parcouraient sans
cesse; ils en prenaient cette connaissance approfondie qui constitue la
science du garde forestier, qui lui évite les pertes de temps, étudiant
les issues, se familiarisant avec les essences et leurs gisements,
habituant leurs oreilles aux chocs, aux différents bruits, qui se
font dans les bois. Enfin, ils observèrent les figures, passèrent
en revue les différentes familles des divers villages du canton, et
les individus qui les composaient, leurs mœurs, leur caractère, leurs
moyens d’existence. Chose plus difficile qu’on ne pense! En voyant
prendre des mesures si bien combinées, les paysans qui vivaient des
Aigues opposèrent un mutisme complet, une soumission narquoise à cette
intelligente police.

Dès l’abord, Michaud et Sibilet se déplurent mutuellement. Le franc
et loyal militaire, l’honneur des sous-officiers de la Jeune Garde,
haïssait la brutalité mielleuse, l’air mécontent du régisseur, qu’il
nomma tout d’abord le _Chinois_. Il remarqua bientôt les objections
par lesquelles Sibilet s’opposait aux mesures radicalement utiles et
les raisons par lesquelles il justifiait les choses d’une douteuse
réussite. Au lieu de calmer le général, Sibilet, ainsi qu’on a dû le
voir par ce récit succinct, l’excitait sans cesse et le poussait aux
mesures de rigueur, tout en essayant de l’intimider par la multiplicité
des ennuis, par l’étendue des petitesses, par des difficultés
renaissantes et invincibles. Sans deviner le rôle d’espion et d’agent
provocateur accepté par Sibilet, qui, dès son installation, se promit
à lui-même de choisir, selon ses intérêts, un maître entre le général
et Gaubertin, Michaud reconnut dans le régisseur une nature avide,
mauvaise; aussi ne s’en expliquait-il point la probité. La profonde
inimitié qui sépara ces deux hauts fonctionnaires, plut d’ailleurs au
général. La haine de Michaud le portait à surveiller le régisseur,
espionnage auquel il ne serait pas descendu si le général le lui avait
demandé. Sibilet caressa le garde général et le flatta bassement,
sans pouvoir lui faire quitter une excessive politesse, que le loyal
militaire mit entre eux comme une barrière.

Maintenant, ces détails préliminaires étant connus, on comprendra
parfaitement l’intérêt des ennemis du général et celui de la
conversation qu’il eut avec ses deux ministres.


  IX.—DE LA MÉDIOCRATIE.

—Eh bien! Michaud, qu’y a-t-il de nouveau? demanda le général quand la
comtesse eut quitté la salle à manger.

—Mon général, si vous m’en croyez, nous ne parlerons pas d’affaires
ici; les murs ont des oreilles, et je veux avoir la certitude que ce
que nous dirons ne tombera que dans les nôtres.

—Eh bien! répondit le général, allons en nous promenant jusqu’à la
régie, par le sentier qui partage la prairie; nous serons certains de
ne pas être écoutés...

Quelques instants après, le général traversait la prairie, accompagné
de Sibilet et de Michaud, pendant que la comtesse allait, entre l’abbé
Brossette et Blondet, vers la porte d’Avonne. Michaud raconta la scène
qui s’était passée au Grand-I-Vert.

—Vatel a eu tort, dit Sibilet.

—On le lui a bien prouvé, reprit Michaud, en l’aveuglant; mais ceci
n’est rien. Vous savez, mon général, notre projet de saisir les
bestiaux de tous nos délinquants condamnés; eh bien! nous ne pourrons
jamais y arriver. Brunet, tout comme son confrère Plissoud, ne nous
prêtera jamais un loyal concours; ils sauront toujours prévenir les
gens de la saisie projetée. Vermichel, le praticien de Brunet, est venu
chercher le père Fourchon au Grand-I-Vert, et Marie Tonsard, la bonne
amie de Bonnébault, est allée donner l’alarme aux Conches. Enfin, les
dégâts recommencent.

—Un grand coup d’autorité devient de jour en jour plus nécessaire, dit
Sibilet.

—Que vous disais-je? s’écria le général. Il faut réclamer l’exécution
des jugements qui portent des condamnations à la prison, qui prononcent
la contrainte par corps pour les dommages-intérêts et pour les frais
qui me sont dus.

—Ces gens-là regardent la loi comme impuissante, et se disent les
uns aux autres qu’on n’osera pas les arrêter, répliqua Sibilet.
Ils s’imaginent vous faire peur! Ils ont des complices à la
Ville-aux-Fayes, car le procureur du roi semble avoir oublié les
condamnations.

—Je crois, dit Michaud en voyant le général pensif, qu’en dépensant
beaucoup d’argent, vous pouvez encore sauver vos propriétés.

—Il vaut mieux dépenser de l’argent que de sévir, répondit Sibilet.

—Quel est donc votre moyen? demanda le général à son garde général.

—Il est bien simple, dit Michaud; il s’agit d’entourer votre forêt de
murs comme votre parc, et nous serons tranquilles; le moindre délit
devient un crime et mène en cour d’assises.

—A neuf francs la toise superficielle, rien que pour les matériaux,
monsieur le comte dépenserait le tiers du capital des Aigues... dit
Sibilet en riant.

—Allons! dit Montcornet, je pars à l’instant, je vais voir le
procureur général.

—Le procureur général, répliqua doucement Sibilet, sera peut-être de
l’avis de son procureur du roi, car une pareille négligence annonce un
accord entre eux.

—Eh bien! il faut le savoir! s’écria Montcornet. S’il s’agit de faire
sauter juges, ministère public, tout jusqu’au procureur général, j’irai
trouver alors le garde des sceaux, et même le roi.

Sur un signe énergique que lui fit Michaud, le général dit à Sibilet,
en se retournant, un —«Adieu, mon cher,» que le régisseur comprit.

—Monsieur le comte est-il d’avis, comme maire, dit le régisseur en
saluant, d’exécuter les mesures nécessaires pour réprimer les abus
du glanage? La moisson va commencer, et s’il faut faire publier les
arrêtés sur les certificats d’indigence, et sur l’interdiction du
glanage aux indigents des communes voisines, nous n’avons pas de temps
à perdre.

—Faites, entendez-vous avec Groison! dit le comte. Avec de pareilles
gens, ajouta-t-il, il faut exécuter strictement la loi.

Ainsi, dans un moment, Montcornet donna gain de cause au système que
lui proposait Sibilet depuis quinze jours, et auquel il se refusait,
mais qu’il trouva bon dans le feu de la colère causée par l’accident de
Vatel.

Quand Sibilet fut à cent pas, le comte dit tout bas à son garde:

—Eh bien! mon cher Michaud, qu’y a-t-il?

—Vous avez un ennemi chez vous, général, et vous lui confiez des
projets que vous ne devriez pas dire à votre bonnet de police.

—Je partage tes soupçons, mon cher ami, répliqua Montcornet; mais je
ne commettrai pas deux fois la même faute. Pour remplacer Sibilet,
j’attends que tu sois au fait de la régie, et que Vatel puisse te
succéder. Cependant, qu’ai-je à reprocher à Sibilet? Il est ponctuel,
probe, il n’a pas détourné cent francs depuis cinq ans. Il a le plus
détestable caractère du monde, et voilà tout; autrement, quel serait
son plan?

—Général, dit gravement Michaud, je le saurai, car il en a bien
certainement un; et, si vous le permettez, un sac de mille francs
le fera dire à ce drôle de Fourchon, quoique, depuis ce matin, je
soupçonne le père Fourchon de manger à tous les râteliers. On veut vous
forcer à vendre les Aigues; ce vieux fripon de cordier me l’a dit.
Sachez-le! depuis Conches jusqu’à la Ville-aux-Fayes, il n’est pas de
paysan, de petit bourgeois, de fermier, de cabaretier qui n’ait son
argent prêt pour le jour de la curée. Fourchon m’a confié que Tonsard,
son gendre, a déjà jeté son dévolu... L’opinion que vous vendrez les
Aigues règne dans la vallée, comme un poison dans l’air. Peut-être le
pavillon de la régie et quelques terres à l’entour, est-il le prix dont
est payé l’espionnage de Sibilet? Il ne se dit rien entre nous qui
ne se sache à la Ville-aux-Fayes. Sibilet est parent à votre ennemi,
Gaubertin. Ce qui vient de vous échapper sur le procureur général,
sera rapporté peut-être à ce magistrat avant que vous ne soyez à la
préfecture. Vous ne connaissez pas les gens de ce canton-ci!

—Je ne les connais pas?... C’est de la canaille! Et lâcher pied devant
de pareils gredins?... s’écria le général; ah! plutôt cent fois brûler
moi-même les Aigues!...

—Ne le brûlons pas, et adoptons un plan de conduite qui déjoue les
ruses de ces Lilliputiens. A les entendre dans leurs menaces, on est
décidé à tout contre vous; aussi, mon général, puisque vous parlez
d’incendie, assurez tous vos bâtiments et toutes vos fermes.

—Ah! sais-tu, Michaud, ce qu’ils veulent dire avec leur Tapissier?
Hier, en allant le long de la Thune, j’entendais les petits gars
disant: —«Voilà le Tapissier!» et ils se sauvaient.

—Ce serait à Sibilet à vous répondre; il serait dans son rôle, car
il aime à vous voir en colère, répondit Michaud d’un air navré, mais,
puisque vous me le demandez... eh bien! c’est le surnom que ces
brigands-là vous ont donné, mon général.

—A cause de quoi?...

—Mais, mon général, à cause de... votre père...

—Ah! les mâtins!... s’écria le comte devenu blême. Oui, Michaud, mon
père était marchand de meubles, ébéniste, la comtesse n’en sait rien...
Oh! que jamais!... Et après tout, j’ai fait valser des reines et des
impératrices!... Je lui dirai tout ce soir, s’écria-t-il après une pause.

—Ils prétendent que vous êtes un lâche, reprit Michaud.

—Ah!

—Ils demandent comment vous avez pu vous sauver à Essling, là où
presque tous les camarades ont péri...

Cette accusation fit sourire le général.

—Michaud, je vais à la Préfecture! s’écria t-il avec une sorte
de rage, quand ce ne serait que pour y faire préparer les polices
d’assurance. Annonce mon départ à madame la comtesse. Ah! ils veulent
la guerre, ils l’auront, et je vais m’amuser à les tracasser, moi, les
bourgeois de Soulanges et leurs paysans... Nous sommes en pays ennemi,
de la prudence! Recommande aux gardes de se tenir dans les termes de
la loi. Ce pauvre Vatel, aie soin de lui. La comtesse est effrayée, il
faut lui tout cacher; autrement, elle ne reviendrait plus ici!...

Le général, ni même Michaud, n’étaient dans le secret de leur péril.
Michaud, trop nouvellement venu dans cette vallée de Bourgogne,
ignorait la puissance de l’ennemi, tout en en voyant l’action. Le
général, lui, croyait à la force de la loi.

La loi, telle que le législateur la fabrique aujourd’hui, n’a pas toute
la vertu qu’on lui suppose. Elle ne frappe pas également le pays, elle
se modifie dans ses applications au point de démentir son principe.
Ce fait se déclare plus ou moins patemment à toutes les époques. Quel
serait l’historien assez ignorant pour prétendre que les arrêtés du
pouvoir le plus énergique ont eu cours dans toute la France? que
les réquisitions en hommes, en denrées, en argent, frappées par la
Convention, ont été faites en Provence, au fond de la Normandie, sur la
lisière de la Bretagne, comme elles se sont accomplies dans les grands
centres de vie sociale! Quel philosophe oserait nier qu’une tête tombe
aujourd’hui dans tel département, tandis que dans le département voisin
une autre tête est conservée, quoique coupable d’un crime identiquement
le même, et souvent plus horrible? On veut l’égalité dans la vie, et
l’inégalité règne dans la loi, dans la peine de mort!...

Dès qu’une ville se trouve au-dessous d’un certain chiffre de
population, les moyens administratifs ne sont plus les mêmes. Il est
environ cent villes en France où les lois jouent dans toute leur
vigueur, où l’intelligence des citoyens s’élève jusqu’au problème
d’intérêt général ou d’avenir que la loi veut résoudre; mais, dans
le reste de la France, où l’on ne comprend que les jouissances
immédiates, l’on s’y soustrait à tout ce qui peut les atteindre.
Aussi, dans la moitié de la France environ, rencontre-t-on une
force d’inertie qui déjoue toute action légale, administrative et
gouvernementale. Entendons-nous, cette résistance ne regarde point
les choses essentielles à la vie politique. La rentrée des impôts, le
recrutement, la punition des grands crimes ont lieu certainement;
mais, en dehors de certaines nécessités reconnues, toutes les
dispositions législatives qui touchent aux mœurs, aux intérêts, à
certains abus, sont complétement abolies par un _mauvais gré_ général.
Et, au moment où cette scène se publie, il est facile de reconnaître
cette résistance, contre laquelle s’est jadis heurté Louis XIV en
Bretagne. En voyant les faits déplorables que cause la loi sur la
chasse, on sacrifiera, par an, la vie de vingt ou trente hommes
peut-être pour sauver celle de quelques bêtes.

En France, pour vingt millions d’êtres, la loi n’est qu’un papier blanc
affiché sur la porte de l’Église ou à la Mairie. De là le mot, _les
papiers_, employé par Mouche comme expression de l’Autorité. Beaucoup
de maires de canton (il ne s’agit pas encore des maires de simples
communes) font des sacs à raisins ou à graines avec les numéros du
_Bulletin des lois_. Quant aux simples maires de communes, on serait
effrayé du nombre de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et de la
manière dont sont tenus les actes de l’état civil. La gravité de cette
situation, parfaitement connue des administrateurs sérieux, diminuera
sans doute; mais ce que la centralisation contre laquelle on déclame
tant, comme on déclame en France contre tout ce qui est grand, utile
et fort, n’atteindra jamais; mais la puissance contre laquelle elle
se brisera toujours, est celle contre laquelle allait se heurter le
général, et qu’il faut nommer la _Médiocratie_.

On a beaucoup crié contre la tyrannie des nobles; on crie aujourd’hui
contre celle des financiers, contre les abus du pouvoir qui ne sont
peut-être que les inévitables meurtrissures du joug social, appelé
Contrat par Rousseau, Constitution par ceux-ci, Charte par ceux-là;
ici Tsar, là Roi, Parlement en Angleterre; mais le nivellement
commencé par 1789 et repris en 1830, a préparé la domination louche
de la bourgeoisie et lui a livré la France. Un fait, malheureusement
trop commun aujourd’hui, l’asservissement d’un canton, d’une petite
ville, d’une sous-préfecture par une famille; enfin, le tableau de
la puissance qu’avait su conquérir Gaubertin en pleine restauration,
accusera mieux ce mal social que toutes les affirmations dogmatiques.
Bien des localités opprimées s’y reconnaîtront, bien des gens
sourdement écrasés trouveront ici ce petit _ci-gît_ public qui parfois
console d’un grand malheur privé.

Au moment où le général s’imaginait recommencer une lutte qui n’avait
jamais eu de trêve, son ancien régisseur avait complété les mailles du
réseau dans lequel il tenait l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes
tout entier. Pour éviter des longueurs, il est nécessaire de présenter
succinctement les rameaux généalogiques par lesquels Gaubertin
embrassait le pays comme un boa tourné sur un arbre gigantesque
avec tant d’art que le voyageur croit y voir un effet naturel de la
végétation asiatique.

En 1793, il existait trois frères du nom de Mouchon dans la vallée de
l’Avonne. Depuis 1793, on commençait à substituer le nom de vallée
de l’Avonne à celui de vallée des Aigues, en haine de l’ancienne
seigneurie.

L’aîné, régisseur des biens de la famille Ronquerolles, devint député
du département à la Convention. A l’imitation de son ami Gaubertin,
l’accusateur public qui sauva les Soulanges, il sauva les biens et
la vie des Ronquerolles; il eut deux filles, l’une mariée à l’avocat
Gendrin, l’autre à Gaubertin fils, et il mourut en 1804.

Le second obtint gratis, par la protection de son aîné, la poste de
Conches. Il eut pour seule et unique héritière une fille, mariée à un
riche fermier du pays appelé Guerbet. Il mourut en 1817.

Le dernier des Mouchon, s’étant fait prêtre, curé de la Ville-aux-Fayes
avant la révolution, curé depuis le rétablissement du culte catholique,
se trouvait encore curé de cette petite capitale. Il ne voulut pas
prêter le serment, se cacha pendant longtemps aux Aigues, dans la
Chartreuse, sous la protection secrète des Gaubertin père et fils.
Alors âgé de soixante-sept ans, il jouissait de l’estime et de
l’affection générales, à cause de la concordance de son caractère avec
celui des habitants. Parcimonieux jusqu’à l’avarice, il passait pour
être fort riche, et sa fortune présumée consolidait le respect dont
il était environné. Monseigneur l’évêque faisait le plus grand cas de
l’abbé Mouchon, qu’on appelait le vénérable curé de la Ville-aux-Fayes;
et ce qui, non moins que sa fortune, rendait le curé Mouchon cher aux
habitants, était la certitude qu’on eut, à plusieurs reprises, de son
refus d’aller occuper une cure superbe à la préfecture, où Monseigneur
le désirait.

En ce moment, Gaubertin, maire de la Ville-aux-Fayes, rencontrait un
appui solide en monsieur Gendrin, son beau-frère, le président du
Tribunal de Première Instance. Gaubertin fils, l’avoué le plus occupé
du tribunal et d’une renommée proverbiale dans l’arrondissement,
parlait déjà de vendre son étude après cinq ans d’exercice. Il voulait
succéder à son oncle Gendrin dans sa profession d’avocat, quand
celui-ci prendrait sa retraite. Le fils unique du président Gendrin
était conservateur des hypothèques.

Soudry fils, qui, depuis deux ans, occupait le principal siége au
ministère public, était un séide de Gaubertin. La fine madame Soudry
n’avait pas manqué de solidifier la position du fils de son mari par
un immense avenir, en le mariant à la fille unique de Rigou. La double
fortune de l’ancien moine et celle de Soudry, qui devait revenir au
Procureur du Roi, faisaient de ce jeune homme l’un des personnages les
plus riches et les plus considérables du département.

Le sous-préfet de la Ville-aux-Fayes, monsieur des Lupeaulx, neveu du
secrétaire général d’un des plus importants ministères, était le mari
désigné de mademoiselle Elise Gaubertin, la plus jeune fille du maire,
dont la dot, comme celle de l’aînée, se montait à deux cent mille
francs _sans les espérances_! Ce fonctionnaire fit de l’esprit sans le
savoir en tombant amoureux d’Elise, à son arrivée à la Ville-aux-Fayes,
en 1819. Sans ses prétentions, qui parurent sortables, depuis longtemps
on l’aurait contraint à demander son changement; mais il appartenait en
espérance à la famille Gaubertin, dont le chef voyait en cette alliance
beaucoup moins le neveu que l’oncle. Aussi l’oncle, dans l’intérêt de
son neveu, mettait-il toute son influence au service de Gaubertin.

Ainsi, l’Église, la Magistrature sous sa double forme, amovible et
inamovible, la Municipalité, l’Administration, les quatre pieds du
pouvoir marchaient au gré du maire.

Voici comment cette puissance s’était fortifiée au-dessus et au-dessous
de la sphère où elle agissait.

Le département auquel appartient la Ville-aux-Fayes est un de
ceux dont la population lui donne le droit de nommer six députés.
L’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, depuis la création d’un Centre
Gauche à la chambre, avait fait son député de Leclercq, banquier
de l’entrepôt des vins, gendre de Gaubertin, devenu Régent de la
Banque. Le nombre d’électeurs que cette riche vallée fournissait
au Grand Collége était assez considérable pour que l’élection de
monsieur de Ronquerolles, protecteur acquis à la famille Mouchon, fût
toujours assurée, ne fût-ce que par transaction. Les électeurs de la
Ville-aux-Fayes prêtaient leur appui au préfet, à la condition de
maintenir le marquis de Ronquerolles député du Grand Collége. Aussi
Gaubertin, qui le premier eut l’idée de cet arrangement électoral,
était-il vu de bon œil à la préfecture, à laquelle il sauvait bien
des déboires. Le préfet faisait élire trois ministériels purs, avec
deux députés Centre Gauche. Ces deux députés étant le marquis de
Ronquerolles, beau-frère du comte de Sérizy, et un Régent de la Banque,
effrayaient peu le Cabinet. Aussi les élections de ce département
passaient-elles au ministère de l’Intérieur pour être excellentes.

Le comte de Soulanges, pair de France, désigné pour être maréchal,
fidèle aux Bourbons, savait ses bois et ses propriétés bien administrés
et bien gardés par le notaire Lupin, par Soudry; il pouvait être
regardé comme un protecteur par Gendrin, qu’il avait fait nommer
successivement juge et président, aidé d’ailleurs, en ceci, par
monsieur de Ronquerolles.

Messieurs Leclercq et de Ronquerolles siégeaient au Centre Gauche, plus
près de la Gauche que du Centre, situation politique pleine d’avantage
pour eux qui regardent la conscience politique comme un vêtement.

Le frère de monsieur Leclercq avait obtenu la recette particulière de
la Ville-aux-Fayes.

Au delà de cette capitale de la vallée d’Avonne, le banquier, député
de l’arrondissement, venait d’acquérir une magnifique terre de
trente mille francs de rente, avec parc et château, position qui lui
permettait d’influencer tout un canton.

Ainsi, dans les régions supérieures de l’État, dans les deux Chambres
et au principal ministère, Gaubertin comptait sur une protection aussi
puissante qu’active, et il ne l’avait encore ni sollicitée pour des
riens, ni fatiguée par trop de demandes sérieuses.

Le conseiller Gendrin, nommé Président de Chambre, était le grand
faiseur de la Cour royale. Le Premier Président, l’un des trois députés
ministériels, orateur nécessaire au Centre, laissait, pendant la moitié
de l’année, la conduite de sa Cour au Président Gendrin. Enfin, le
conseiller de préfecture, cousin de Sarcus, nommé Sarcus le Riche,
était le bras droit du préfet, député lui-même. Sans les raisons de
famille qui liaient Gaubertin et le jeune des Lupeaulx, un frère de
madame Sarcus eût été _désiré_ pour sous-préfet par l’arrondissement
de la Ville-aux-Fayes. Madame Sarcus, la femme du Conseiller de
Préfecture, était une Vallat de Soulanges, famille alliée aux
Gaubertin; elle passait pour avoir _distingué_ le notaire Lupin dans sa
jeunesse. Quoiqu’elle eût quarante-cinq ans et un fils élève ingénieur,
Lupin n’allait jamais à la préfecture sans lui présenter ses hommages
ou dîner avec elle.

Le neveu de Guerbet, le maître de poste, dont le père était, comme on
l’a vu, percepteur de Soulanges, occupait la place importante de juge
d’instruction au tribunal de la Ville-aux-Fayes. Le troisième juge,
fils de maître Corbinet, notaire, appartenait nécessairement corps et
âme au tout-puissant maire; enfin, le jeune Vigor, fils du lieutenant
de la gendarmerie, était le juge suppléant.

Sibilet père, greffier du tribunal dès l’origine, avait marié sa sœur
à monsieur Vigor, lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes.
Ce bonhomme, père de six enfants, était le cousin du père de Gaubertin,
par sa femme, une Gaubertin-Vallat.

Depuis dix-huit mois les efforts réunis des deux députés, de monsieur
de Soulanges, du président Gaubertin, avaient fait créer une place de
commissaire de police à la Ville-aux-Fayes, en faveur du second fils du
greffier.

La fille aînée de Sibilet avait épousé monsieur Hervé, instituteur,
dont l’établissement venait d’être transformé en collége, à raison de
ce mariage, et depuis un an la Ville-aux-Fayes jouissait d’un proviseur.

Le Sibilet, principal clerc de maître Corbinet, attendait des
Gaubertin, des Soudry, des Leclercq, les garanties nécessaires à
l’acquisition de l’étude de son patron.

Le dernier fils du greffier était employé dans les domaines, avec
promesse de succéder au receveur de l’enregistrement dès que ce
fonctionnaire aurait atteint le temps du service voulu pour prendre sa
retraite.

Enfin, la dernière fille de Sibilet, âgée de seize ans, était fiancée
au capitaine Corbinet, frère du notaire, à qui l’on avait obtenu la
place de directeur de la poste aux lettres.

La poste aux chevaux de la Ville-aux-Fayes appartenait à monsieur Vigor
l’aîné, beau-frère du banquier Leclercq, et il commandait la garde
nationale.

Une vieille demoiselle Gaubertin-Vallat, sœur de la greffière, tenait
le bureau de papier timbré.

Ainsi, de quelque côté qu’on se tournât dans la Ville-aux-Fayes, on
rencontrait un membre de cette coalition invisible, dont le chef
avoué, reconnu par tous, grands et petits, était le maire de la ville,
l’agent général du commerce des bois, Gaubertin!...

Si de la sous-préfecture on descendait dans la vallée de l’Avonne,
Gaubertin y dominait à Soulanges par les Soudry, par Lupin, adjoint au
maire, régisseur de la terre de Soulanges et toujours en correspondance
avec le comte, par Sarcus le juge de paix, par Guerbet le percepteur,
par Gourdon le médecin, qui avait épousé une Gendrin-Vatebled. Il
gouvernait Blangy par Rigou, Conches par le maître de poste, maire
absolu dans sa commune. A la manière dont l’ambitieux maire de la
Ville-aux-Fayes rayonnait dans la vallée de l’Avonne, on peut deviner
comment il influait dans le reste de l’arrondissement.

Le chef de la maison Leclercq était un chapeau mis sur la députation.
Le banquier avait consenti, dès l’origine, à laisser nommer Gaubertin à
sa place, dès qu’il aurait obtenu la recette générale du département.
Soudry, le procureur du roi, devait passer avocat général à la Cour
royale, et le riche juge d’instruction Guerbet attendait un siége de
Conseiller. Ainsi, l’occupation de ces places, loin d’être oppressive,
garantissait de l’avancement à Vigor le juge suppléant, à François
Vallat le substitut, cousin de madame Sarcus le Riche, enfin aux jeunes
ambitieux de la ville, et conciliait à la coalition l’amitié des
familles postulantes.

L’influence de Gaubertin était si sérieuse, si grande, que les fonds,
les économies, l’argent caché des Rigou, des Soudry, des Gendrin, des
Guerbet, des Lupin, de Sarcus le Riche lui-même, obéissaient à ses
prescriptions. La Ville-aux-Fayes croyait d’ailleurs en son maire. La
capacité de Gaubertin n’était pas moins prônée que sa probité, que
son obligeance; il appartenait à ses parents, à ses administrés tout
entier, mais à charge de revanche. Son conseil municipal l’adorait.
Aussi tout le département blâmait-il monsieur Marion d’Auxerre d’avoir
contrarié ce brave monsieur Gaubertin.

Sans se douter de leur force, aucun cas de la montrer ne s’étant
déclaré, les bourgeois de la Ville-aux-Fayes se vantaient seulement
de ne pas avoir d’étrangers chez eux, et ils se croyaient excellents
patriotes. Rien n’échappait donc à cette intelligente tyrannie,
inaperçue d’ailleurs, et qui paraissait à chacun le triomphe de la
localité. Ainsi, dès que l’opposition libérale déclara la guerre aux
Bourbons de la branche aînée, Gaubertin, qui ne savait où placer
un fils naturel, ignoré de sa femme et nommé Bournier, tenu depuis
longtemps à Paris, sous la surveillance de Leclercq, le voyant devenu
prote d’une imprimerie, fit créer en sa faveur un brevet d’imprimeur à
la résidence de la Ville-aux-Fayes. A l’instigation de son protecteur,
ce garçon entreprit un journal appelé le _Courrier de l’Avonne_,
paraissant trois fois par semaine, et qui commença par enlever le
bénéfice des annonces légales au journal de la Préfecture. Cette
feuille départementale, tout acquise au Ministère en général, mais
appartenant au Centre gauche en particulier, et qui devint précieuse
au commerce par la publication des mercuriales de la Bourgogne, fut
entièrement dévouée aux intérêts du triumvirat Rigou, Gaubertin et
Soudry. A la tête d’un assez bel établissement où il réalisait déjà
des bénéfices, Bournier, patronné par le maire, courtisait la fille de
Maréchal l’avoué. Ce mariage paraissait probable.

Le seul étranger à la grande famille avonnaise était l’ingénieur
ordinaire des ponts et chaussées; aussi réclamait-on avec instance son
changement en faveur de monsieur Sarcus, le fils de Sarcus le Riche, et
tout annonçait que ce défaut dans le filet serait réparé sous peu de
temps.

Cette ligue formidable, qui monopolisait tous les services publics et
particuliers, qui suçait le pays, qui s’attachait au pouvoir comme
un _remora_ sous un navire, échappait à tous les regards; le général
Montcornet ne la soupçonnait pas. La préfecture s’applaudissait de la
prospérité de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, dont on disait
au ministère de l’intérieur: «Voilà une sous-préfecture modèle, tout
y va comme sur des roulettes! Nous serions bien heureux si tous les
arrondissements ressemblaient à celui-là!» L’esprit de famille s’y
doublait si bien de l’esprit de localité, que là, comme dans beaucoup
de petites villes, et même de préfectures, un fonctionnaire étranger au
pays eût été forcé de quitter l’arrondissement dans l’année.

Quand le despotique cousinage bourgeois fait une victime, elle est
si bien entortillée et bâillonnée, qu’elle n’ose se plaindre; elle
est enveloppée de glu, de cire, comme un colimaçon introduit dans une
ruche. Cette tyrannie invisible, insaisissable, a pour auxiliaires
des raisons puissantes; le désir d’être au milieu de sa famille, de
surveiller ses propriétés, l’appui mutuel qu’on se prête, les garanties
que trouve l’administration en voyant son agent sous les yeux de ses
concitoyens et de ses proches. Aussi le népotisme est-il pratiqué dans
la sphère élevée du département comme dans la petite ville de province.
Qu’arrive-t-il? le pays et la localité triomphent sur des questions
d’intérêt général; la volonté de la centralisation parisienne est
souvent écrasée, la vérité des faits est travestie, et la province
se moque du pouvoir. Enfin, une fois les grandes utilités publiques
satisfaites, il est clair que les lois, au lieu d’agir sur les masses,
en reçoivent l’empreinte; les populations se les adaptent au lieu de
s’y adapter.

Quiconque a voyagé dans le midi, dans l’ouest de la France, en Alsace,
autrement que pour y coucher à l’auberge, voir les monuments ou le
paysage, doit reconnaître la vérité de ces observations. Ces effets du
népotisme bourgeois sont aujourd’hui des faits isolés; mais l’esprit
des lois actuelles tend à les augmenter. Cette plate domination peut
causer de grand maux, comme le démontreront quelques événements du
drame qui se jouait alors dans la vallée des Aigues.

Le système, renversé plus imprudemment qu’on ne le croit, le système
monarchique et le système impérial remédiaient à cet abus par des
existences consacrées, par des classifications, par des contrepoids
qu’on a si sottement définis _des priviléges_. Il n’existe pas de
priviléges du moment où tout le monde est admis à grimper au mât de
cocagne du pouvoir. Ne vaudrait-il pas mieux d’ailleurs des priviléges
avoués, connus, que des priviléges ainsi surpris, établis par la
ruse, en fraude de l’esprit qu’on veut faire public, qui reprennent
l’œuvre du despotisme en sous-œuvre et un cran plus bas qu’autrefois?
N’aurait-on pas renversé de nobles tyrans, dévoués à leur pays, que
pour créer d’égoïstes tyranneaux? Le pouvoir sera-t-il dans les caves
au lieu de rayonner à sa place naturelle? On doit y songer. L’esprit de
localité, tel qu’il vient d’être dessiné, gagnera la Chambre.

L’ami de Montcornet, le comte de la Roche-Hugon, avait été destitué
peu de temps avant la dernière visite du général. Cette destitution
jeta cet homme d’État dans l’opposition libérale, où il devint un des
coryphées du côté gauche, qu’il déserta promptement pour une ambassade.
Son successeur, heureusement pour Montcornet, était un gendre du
marquis de Troisville, oncle de la comtesse, le comte de Castéran.
Le préfet reçut Montcornet comme un parent, et lui dit gracieusement
de conserver ses habitudes à la préfecture. Après avoir écouté les
plaintes du général, le comte de Castéran pria l’évêque, le procureur
général, le colonel de la gendarmerie, le conseiller Sarcus et le
général commandant la division, à déjeuner pour le lendemain.

Le procureur général, le baron Bourlac, si célèbre par les procès
La Chanterie et Rifaël, était un de ces hommes acquis à tous les
gouvernements et que leur dévouement au pouvoir, quel qu’il soit,
rend précieux. Après avoir dû son élévation à son fanatisme pour
l’Empereur, il dut la conservation de son grade judiciaire à son
caractère inflexible et à la conscience de métier qu’il portait dans
l’accomplissement de ses devoirs. Le procureur général, qui jadis
poursuivait avec acharnement les restes de la chouannerie, poursuivit
les bonapartistes avec un acharnement égal. Mais les années, les
tempêtes avaient adouci sa rudesse; il était devenu, comme tous les
vieux diables, charmant de manières et de formes.

Le comte de Montcornet expliqua sa position, les craintes de son garde
général, parla de la nécessité de faire des exemples et de soutenir la
cause de la propriété.

Ces hauts fonctionnaires écoutèrent gravement, sans répondre autre
chose que des banalités, comme: «Certainement, il faut que force reste
à la loi. —Votre cause est celle de tous les propriétaires. —Nous y
veillerons; mais la prudence est nécessaire dans les circonstances où
nous nous trouvons. —Une monarchie doit faire plus pour le peuple,
que le peuple ne ferait pour lui-même, s’il était, comme en 1793, le
souverain. —Le peuple souffre, nous nous devons autant à lui qu’à
vous!»

L’implacable procureur général exposa tout doucement des considérations
sérieuses et bienveillantes sur la situation des basses classes, qui
eussent prouvé à nos futurs utopistes que les fonctionnaires de l’ordre
élevé savaient déjà les difficultés du problème à résoudre par la
société moderne.

Il n’est pas inutile de dire ici qu’à cette époque de la Restauration,
des collisions sanglantes avaient eu lieu sur plusieurs points du
royaume, précisément à cause du pillage des bois et des droits abusifs
que les paysans de quelques communes s’étaient arrogés. Le ministère,
la cour n’aimaient ni ces sortes d’émeutes, ni le sang que faisaient
couler la répression, heureuse ou malheureuse. Tout en sentant la
nécessité de sévir, on traitait les administrateurs de maladroits quand
ils avaient comprimé les paysans, et ils étaient destitués s’ils
faiblissaient. Aussi les préfets biaisaient-ils avec ces accidents
déplorables.

Dès le début de la conversation, Sarcus le Riche avait fait au
Procureur général et au Préfet un signe que Montcornet ne vit pas,
et qui détermina l’allure de la conversation. Le Procureur général
connaissait la situation des esprits dans la vallée des Aigues par son
subordonné Soudry.

—Je prévois une lutte terrible, avait dit le Procureur du roi de la
Ville-aux-Fayes à son chef, qu’il était venu voir exprès. On nous tuera
des gendarmes, je le sais par mes espions. Nous aurons un méchant
procès. Le jury ne nous soutiendra pas quand il se verra sous le coup
de la haine des familles de vingt ou de trente accusés, il ne nous
accordera pas la tête des meurtriers ni les années de bagne que nous
demanderons pour les complices. A peine obtiendrez-vous, en plaidant
vous-même, quelques années de prison pour les plus coupables. Il
vaut mieux fermer les yeux que de les ouvrir, quand, en les ouvrant,
nous sommes certains d’exciter une collision qui coûtera du sang, et
peut-être six mille francs de frais à l’État, sans compter l’entretien
de ces gens-là au bagne. C’est cher, pour un triomphe qui, certes,
exposera la faiblesse de la justice à tous les regards.

Incapable de soupçonner l’influence de la _médiocratie_ de sa vallée,
Montcornet ne parla donc pas de Gaubertin, dont la main attisait le
foyer de ces renaissantes difficultés. Après le déjeuner, le Procureur
général prit le comte de Montcornet par le bras et l’emmena dans le
cabinet du Préfet. Au sortir de cette conférence, le général Montcornet
écrivit à la comtesse qu’il partait pour Paris, et qu’il ne serait de
retour que dans une semaine. On verra, par l’exécution des mesures
que dicta le baron Bourlac, combien ses avis étaient sages, et si
les Aigues pouvaient échapper _au mauvais gré_, ce devait être en
se conformant à la politique que le magistrat venait de conseiller
secrètement au comte de Montcornet.

Quelques esprits, avides d’intérêt avant tout, accuseront ces
explications de longueur; mais il est utile de faire observer ici que,
d’abord, l’historien des mœurs obéit à des lois plus dures que celles
qui régissent l’historien des faits; il doit rendre tout probable,
même le vrai; tandis que dans le domaine de l’histoire proprement
dite, l’impossible est justifié par la raison qu’il est advenu. Les
vicissitudes de la vie sociale ou privée sont engendrées par un monde
de petites causes qui tiennent à tout. Le savant est obligé de déblayer
les masses d’une avalanche sous laquelle ont péri des villages, pour
vous montrer les cailloux détachés d’une cime qui ont déterminé la
formation de cette montagne de neige. S’il ne s’agissait ici que d’un
suicide, il y en a cinq cents par an dans Paris; ce mélodrame est
devenu vulgaire, et chacun peut en accepter les plus brèves raisons;
mais à qui ferait-on croire que le suicide de la propriété soit jamais
arrivé par un temps où la fortune semble plus précieuse que la vie? _De
re vestra agitur_, disait un fabuliste, il s’agit ici des affaires de
tous ceux qui possèdent quelque chose.

Songez que cette ligue de tout un canton et d’une petite ville contre
un vieux général échappé, malgré son courage téméraire, aux dangers de
mille combats, s’est dressée en plus d’un département contre des hommes
qui voulaient y faire le bien. Cette coalition menace incessamment
l’homme de génie, le grand politique, le grand agronome, tous les
novateurs enfin!

Cette dernière explication, politique pour ainsi dire, rend
non-seulement aux personnages du drame leur vraie physionomie, au plus
petit détail sa gravité, mais encore elle jettera de vives lumières sur
cette scène, où sont en jeu tous les intérêts sociaux.


  X.—MÉLANCOLIE D’UNE FEMME HEUREUSE.

Au moment où le général montait en calèche pour aller à la préfecture,
la comtesse arrivait à la porte d’Avonne, où, depuis dix-huit mois, le
ménage de Michaud et d’Olympe était installé.

Quelqu’un qui se serait rappelé le pavillon, comme il est décrit plus
haut, l’aurait cru rebâti. D’abord, les briques tombées ou mordues
par le temps, le ciment qui manquait dans les joints, avaient été
remplacés. L’ardoise nettoyée rendait sa gaieté à l’architecture
par l’effet des balustres découpés en blanc sur ce fond bleuâtre.
Les abords désobstrués et sablés étaient soignés par l’homme chargé
d’entretenir les allées du parc. Les encadrements des croisées, les
corniches, enfin toute la pierre travaillée ayant été restaurée,
l’extérieur de ce monument avait repris son ancien lustre. La
basse-cour, les écuries, l’étable, reportées dans les bâtiments de la
Faisanderie et cachées par des massifs, au lieu d’attrister le regard
par leurs sales détails, mêlaient au continuel bruissement particulier
aux forêts, ces murmures, ces roucoulements, ces battements d’ailes,
l’un des plus délicieux accompagnements de la continuelle mélodie que
chante la nature. Ce lieu tenait donc à la fois au genre inculte des
forêts peu pratiquées et à l’élégance d’un parc anglais. L’entourage
du pavillon, en accord avec son extérieur, offrait au regard je ne
sais quoi de noble, de digne et d’aimable; de même que le bonheur et
les soins d’une jeune femme donnaient à l’intérieur une physionomie
bien différente de celle que la brutale insouciance de Courtecuisse y
imprimait naguère.

En ce moment, la saison faisait valoir toutes ces splendeurs
naturelles. Les parfums de quelques corbeilles de fleurs se mariaient
à la sauvage senteur des bois. Quelques prairies du parc, récemment
fauchées à l’entour, répandaient l’odeur des foins coupés.

Lorsque la comtesse et ses deux hôtes atteignirent au bout d’une des
allées sinueuses qui débouchaient au pavillon, ils entrevirent madame
Michaud assise en dehors, à sa porte, travaillant à une layette. Cette
femme, ainsi posée, ainsi occupée, ajoutait au paysage un intérêt
humain qui le complétait, et qui dans la réalité est si touchant, que
certains peintres ont par erreur essayé de le transporter dans leurs
tableaux.

Ces artistes oublient que l’_esprit_ d’un pays, quand il est bien rendu
par eux, est si grandiose qu’il écrase l’homme, tandis qu’une semblable
scène est dans la nature toujours en proportion avec le personnage
par le cadre dans lequel l’œil du spectateur le circonscrit. Quand le
Poussin, le Raphaël de la France, a fait du paysage un accessoire dans
ses _Bergers d’Arcadie_, il avait bien deviné que l’homme devient petit
et misérable, lorsque dans une toile la nature est le principal.

Là, c’était août dans toute sa gloire, une moisson attendue, un tableau
plein d’émotions simples et fortes. Là, se rencontrait réalisé le rêve
de beaucoup d’hommes dont la vie inconstante et mélangée de bon et de
mauvais par de violentes secousses, leur a fait désirer le repos.

Disons en quelques phrases le roman de ce ménage. Justin Michaud
n’avait pas répondu très-chaudement aux avances de l’illustre colonel
des cuirassiers, quand Montcornet lui proposa la garde des Aigues: il
pensait alors à reprendre du service; mais au milieu des pourparlers
et des propositions qui le conduisirent à l’hôtel Montcornet, il y
vit la première femme de Madame. Cette jeune fille, confiée à la
comtesse par d’honnêtes fermiers des environs d’Alençon, avait quelques
espérances de fortune, vingt ou trente mille francs, une fois tous les
héritages venus. Comme beaucoup de cultivateurs qui se sont mariés
jeunes et dont les ancêtres vivent, le père et la mère se trouvant
dans la gêne et ne pouvant donner aucune éducation à leur fille aînée,
l’avaient placée auprès de la jeune comtesse. Madame de Montcornet fit
apprendre la couture, les modes à mademoiselle Olympe Charel, ordonna
de la servir à part, et fut récompensée de ces égards par un de ces
attachements absolus, si nécessaires aux Parisiennes.

Olympe Charel, jolie Normande, d’un blond à tons dorés, légèrement
grasse, d’une figure animée par un œil spirituel et remarquable par
un nez de marquise, fin et courbé, par un air virginal malgré sa
taille cambrée à l’espagnole, offrait toutes les distinctions qu’une
jeune fille née immédiatement au-dessus du peuple peut gagner dans le
rapprochement que sa maîtresse daigne permettre. Convenablement mise,
d’un maintien et d’une tournure décente, elle s’exprimait bien. Michaud
fut donc facilement pris, surtout en apprenant que la fortune de sa
belle serait assez considérable un jour. Les difficultés vinrent de
la comtesse, qui ne voulait pas se séparer d’une fille si précieuse;
mais lorsque Montcornet eut expliqué sa situation aux Aigues, le
mariage n’éprouva plus de retards que par la nécessité de consulter les
parents, dont le consentement fut promptement donné.

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        MICHAUD ET SA FEMME.

    Cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune de miel.

                                                    (LES PAYSANS.)]

Michaud, à l’exemple de son général, regarda sa jeune femme comme
un être supérieur auquel il fallait obéir militairement, sans
arrière-pensée. Il trouva dans cette quiétude et dans sa vie occupée
au dehors, les éléments du bonheur que souhaitent les soldats en
quittant leur métier: assez de travail pour ce que le corps en exige,
assez de fatigues pour pouvoir goûter les charmes du repos. Malgré
son intrépidité connue, Michaud n’avait jamais reçu de blessure
grave, il n’éprouvait aucune de ces douleurs qui doivent aigrir
l’humeur des vétérans; comme tous les êtres réellement forts, il avait
l’humeur égale; sa femme l’aima donc absolument. Depuis leur arrivée
au pavillon, cet heureux ménage savourait les douceurs de sa lune
de miel, en harmonie avec la nature, avec l’art dont les créations
l’entouraient, circonstance assez rare! Les choses autour de nous ne
concordent pas toujours à la situation de nos âmes.

En ce moment, c’était si joli, que la comtesse arrêta Blondet et l’abbé
Brossette, car ils pouvaient voir la jolie madame Michaud sans être vus
par elle.

—Quand je me promène, je viens toujours dans cette partie du parc,
dit-elle tout bas. Je me plais à contempler le pavillon et ses deux
tourtereaux, comme on aime à voir un beau site.

Et elle s’appuya significativement sur le bras d’Émile Blondet pour lui
faire partager des sentiments d’une finesse qu’on ne saurait exprimer,
mais que les femmes devineront.

—Je voudrais être portier aux Aigues, répondit Blondet en souriant.
Eh bien! qu’avez-vous? reprit-il en voyant une expression de tristesse
amenée par ces mots sur les traits de la comtesse.

—Rien.

C’est toujours quand les femmes ont quelque pensée importante qu’elles
disent hypocritement: Je n’ai rien.

—Mais nous pouvons être en proie à des idées qui vous semblent
légères, et qui, pour nous, sont terribles. Moi aussi, j’envie le sort
d’Olympe...

—Dieu vous entende! dit l’abbé Brossette en souriant, pour ôter à ce
mot toute sa gravité.

Madame de Montcornet devint inquiète en apercevant dans la pose et sur
le visage d’Olympe une expression de crainte et de tristesse. A la
manière dont une femme tire son fil à chaque point, une autre femme en
surprend les pensées. En effet, quoique vêtue d’une jolie robe rose, la
tête nue et soigneusement coiffée en cheveux, la femme du garde général
ne roulait pas des pensées en accord avec sa mise, avec cette belle
journée, avec son ouvrage. Son beau front, son regard perdu par instant
sur le sable ou dans les feuillages qu’elle ne voyait point, offraient
d’autant plus naïvement l’expression d’une anxiété profonde, qu’elle ne
se savait pas observée.

—Et je l’enviais!... Qui peut assombrir ses idées?... dit la comtesse
au curé.

—Madame, répondit tout bas l’abbé Brossette, expliquez donc comment,
au milieu des félicités parfaites, l’homme est toujours saisi de
pressentiments vagues, mais sinistres?

—Curé, répondit Blondet en souriant, vous vous permettez des réponses
d’évêque!... _Rien n’est volé, tout se paye!_ a dit Napoléon.

—Une telle maxime dite par cette bouche impériale prend des
proportions égales à celles de la société, répliqua l’abbé.

—Eh bien! Olympe, qu’as-tu, ma fille? dit la comtesse en s’avançant
vers son ancienne domestique. Tu sembles rêveuse, triste. Y aurait-il
une bouderie dans le ménage!...

Madame Michaud, en se levant, avait déjà changé de visage.

—Mon enfant, dit Émile Blondet avec un accent paternel, je voudrais
bien savoir qui peut assombrir votre front, quand nous sommes dans ce
pavillon, presque aussi bien logée que le comte d’Artois aux Tuileries.
Vous avez ici l’air d’un nid de rossignols dans un fourré! N’avons-nous
pas pour mari le plus brave garçon de la jeune garde, un bel homme, et
qui nous aime à en perdre la tête? Si j’avais connu les avantages que
Montcornet vous accorde ici, j’aurais quitté mon état de _tartinier_
pour devenir garde général, moi!

—Ce n’est pas la place d’un homme qui a votre talent, monsieur,
répondit Olympe en souriant à Blondet comme à une personne de
connaissance.

—Qu’as-tu donc, ma chère petite? dit la comtesse.

—Mais, madame, j’ai peur...

—Peur! de quoi? demanda vivement la comtesse à qui ce mot rappela
Mouche et Fourchon.

—Peur des loups? dit Émile en faisant à madame Michaud un signe
qu’elle ne comprit pas.

—Non, monsieur, des paysans. Moi, qui suis née dans le Perche, où
il y a bien quelques méchantes gens, je ne crois pas qu’il y en ait
autant et de si méchants que dans ce pays-ci. Je n’ai pas l’air de
me mêler des affaires de Michaud, mais il se défie assez des paysans
pour s’armer, même en plein jour, s’il traverse la forêt. Il dit à ses
hommes d’être toujours sur le qui-vive. Il passe de temps en temps par
ici des figures qui n’annoncent rien de bon. L’autre jour, j’étais le
long du mur, à la source du petit ruisseau sablé qui vient du bois,
et qui passe, à cinq cents pas d’ici, dans le parc, par une grille,
et qu’on nomme la source d’argent, à cause des paillettes qu’on dit
y avoir été semées par Bouret... Vous savez, madame!... Eh bien!
j’ai entendu deux femmes qui lavaient leur linge, à l’endroit où le
ruisseau traverse l’allée de Conches, elles ne me savaient pas là. De
là l’on voit notre pavillon, ces deux vieilles se le sont montré. «En
a-t-on dépensé de l’argent, disait l’une, pour celui qui a remplacé
le bonhomme Courtecuisse! —Ne faut-il pas bien payer un homme qui se
charge de tourmenter le pauvre monde comme ça? répondit l’autre. —Il
ne le tourmentera pas longtemps, a répondu la première, il faudra que
ça finisse. Après tout, nous avons le droit de faire du bois. Défunt
madame des Aigues nous laissait fagoter. Il y a de ça trente ans, ainsi
c’est établi. —Nous verrons comment les choses se passeront l’hiver
prochain, reprit la seconde. Mon homme a bien juré par ses grands dieux
que toute la gendarmerie de la terre ne nous empêcherait pas d’aller au
bois, qu’il irait lui-même, et que tant pis!... —Pardi! faut bien que
nous ne mourions pas de froid et que nous cuisions notre pain, a dit la
première. Ils ne manquent de rien, eux autres! La petite femme de ce
gueux de Michaud sera soignée, allez!...» Enfin, madame, elles ont dit
des horreurs de moi, de vous, de monsieur le comte... Elles ont fini
par dire qu’on brûlerait d’abord les fermes, et puis le château...

—Bah! dit Émile, propos de laveuses! On volait le général, et on ne le
volera plus. Ces gens-là sont furieux, voilà tout! Songez donc que le
gouvernement est toujours le plus fort partout, même en Bourgogne. En
cas de mutinerie on ferait venir, s’il le fallait, tout un régiment de
cavalerie.

Le curé fit en arrière de la comtesse des signes à madame Michaud pour
lui dire de taire ses craintes, qui sans doute étaient un effet de la
seconde vue que donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un
seul être, l’âme finit par embrasser le monde moral qui l’entoure et y
voit les éléments de l’avenir. Dans son amour, une femme éprouve les
pressentiments qui, plus tard, éclairent sa maternité. De là certaines
mélancolies, certaines tristesses inexplicables qui surprennent les
hommes, tous, distraits d’une pareille concentration par les grands
soins de la vie, par leur activité continuelle. Tout amour vrai
devient, chez la femme, une contemplation active plus ou moins lucide,
plus ou moins profonde, selon les caractères.

—Allons, mon enfant, montre ton pavillon à monsieur Émile, dit la
comtesse devenue si pensive qu’elle oublia la Péchina, pour qui
cependant elle était venue.

L’intérieur du pavillon restauré se trouvait en harmonie avec son
splendide extérieur. Au rez-de-chaussée, en y rétablissant les
divisions primitives, l’architecte envoyé de Paris avec des ouvriers,
grief vivement reproché par les gens de la Ville-aux-Fayes au bourgeois
des Aigues, avait ménagé quatre pièces. D’abord, une antichambre au
fond de laquelle tournait un vieil escalier de bois à balustre et
derrière laquelle s’étendait une cuisine; puis, de chaque côté de
l’antichambre, une salle à manger et le salon plafonné d’armoiries,
boisé tout en chêne devenu noir. Cet artiste, choisi par madame de
Montcornet pour la restauration des Aigues, eut soin de mettre en
harmonie le mobilier de ce salon avec les décors anciens.

A cette époque, la mode ne donnait pas encore des valeurs exagérées aux
débris des siècles passés. Les fauteuils en noyer sculpté, les chaires
à dos élevés et garnies en tapisserie, les consoles, les horloges,
les hautes-lices, les tables, les lustres enfouis chez les revendeurs
d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes, étaient de cinquante pour cent
meilleur marché que les meubles de pacotille du faubourg Saint-Antoine.
L’architecte avait donc acheté deux ou trois charretées de vieilleries
bien choisies qui, réunies à ce qui fut mis hors de service au château,
fit du salon de la porte d’Avonne une espèce de création artistique.
Quant à la salle à manger, il la peignit en couleur de bois, il y
tendit des papiers dits écossais, et madame Michaud y mit aux croisées
des rideaux de percale blanche à bordure verte, des chaises en acajou
garnies en drap vert, deux énormes buffets et une table en acajou.
Cette pièce, ornée de gravures militaires, était chauffée par un poêle
en faïence de chaque côté duquel se voyaient des fusils de chasse. Ces
magnificences, si peu coûteuses, avaient été présentées dans toute la
vallée comme le dernier mot du luxe asiatique. Chose étrange! elles
excitèrent la convoitise de Gaubertin, qui, tout en se promettant
de mettre les Aigues en pièces, se réserva dès lors, _in petto_, ce
pavillon splendide.

Au premier étage, trois chambres composaient l’habitation du ménage.
On apercevait aux fenêtres des rideaux de mousseline qui rappelaient
à un Parisien les dispositions et les fantaisies particulières aux
existences bourgeoises. Là, madame Michaud, livrée à elle-même,
avait voulu des papiers satinés. Sur la cheminée de sa chambre,
meublée de ce meuble vulgaire en acajou et en velours d’Utrecht qu’on
retrouve partout, du lit à bateau et à colonnes avec la couronne d’où
descendaient des rideaux de mousseline brodée, se voyait une pendule
en albâtre entre deux flambeaux couverts d’une gaze et accompagnés de
deux vases de fleurs artificielles sous leur cage de verre, le présent
conjugal du maréchal des logis. Au-dessus, sous le toit, les chambres
de la cuisinière, du domestique et de la Péchina s’étaient ressenties
de cette restauration.

—Olympe, ma fille, tu ne me dis pas tout? demanda la comtesse en
entrant dans la chambre de madame Michaud et laissant sur l’escalier
Émile et le curé qui descendirent en entendant la porte se fermer.

Madame Michaud, que l’abbé Brossette avait interloquée, livra, pour se
dispenser de parler de ses craintes, beaucoup plus vives qu’elle ne le
disait, un secret qui rappela l’objet de sa visite à la comtesse.

—J’aime Michaud, madame, vous le savez; eh bien! seriez-vous contente
de voir près de vous, chez vous, une rivale?...

—Une rivale!...

—Oui, madame, cette moricaude que vous m’avez donnée à garder, aime
Michaud sans le savoir, pauvre petite!... La conduite de cette enfant,
longtemps un mystère pour moi, s’est éclaircie depuis quelques jours.

—A treize ans!...

—Oui, madame... Et vous avouerez qu’une femme grosse de trois mois,
qui nourrira son enfant elle-même, peut avoir des craintes; mais pour
ne pas vous les dire devant ces messieurs, je vous ai parlé de sottises
sans importance, ajouta finement la généreuse femme du garde général.

Madame Michaud ne redoutait guère Geneviève Niseron, et depuis quelques
jours elle éprouvait des frayeurs mortelles que par méchanceté les
paysans se plaisaient à nourrir, après les avoir inspirées.

—Et à quoi t’es-tu aperçue de...

—A rien et à tout! répondit Olympe en regardant la comtesse. Cette
pauvre petite est, à m’obéir, d’une lenteur de tortue, et d’une
vivacité de lézard à la moindre chose que demande Justin. Elle tremble
comme une feuille au son de la voix de mon mari; elle a le visage d’une
sainte qui monte au ciel quand elle le regarde; mais elle ne se doute
pas de l’amour, elle ne sait pas qu’elle aime.

—Pauvre enfant! dit la comtesse avec un sourire et un accent pleins de
naïveté.

—Ainsi, reprit madame Michaud, après avoir répondu par un sourire au
sourire de son ancienne maîtresse, Geneviève est sombre quand Justin
est dehors, et si je lui demande à quoi elle pense, elle me répond en
me disant qu’elle a peur de monsieur Rigou, des bêtises!... Elle croit
que tout le monde a envie d’elle, et elle ressemble à l’intérieur d’un
tuyau de cheminée. Lorsque Justin bat les bois la nuit, l’enfant est
inquiète autant que moi. Si j’ouvre la fenêtre en écoutant le trot du
cheval de mon mari, je vois une lueur chez la Péchina, comme on la
nomme, qui me prouve qu’elle veille, qu’elle l’attend; enfin, elle ne
se couche, comme moi, que lorsqu’il est rentré.

—Treize ans! dit la comtesse, la malheureuse!...

—Malheureuse?... reprit Olympe, non. Cette passion d’enfant la sauvera.

—De quoi? demanda madame de Montcornet.

—Du sort qui attend ici presque toutes les filles de son âge. Depuis
que je l’ai décrassée, elle est devenue moins laide, elle a quelque
chose de bizarre, de sauvage qui saisit les hommes... Elle est si
changée que madame ne la reconnaîtrait pas. Le fils de cet infâme
cabaretier du Grand-I-Vert, Nicolas, le plus mauvais drôle de la
commune, en veut à cette petite, il la poursuit comme un gibier. S’il
n’est guère croyable qu’un homme, riche comme l’est monsieur Rigou,
et qui change de servante tous les trois ans, ait pu persécuter dès
l’âge de douze ans un laideron, il paraît certain que Nicolas Tonsard
court après la Péchina, Justin me l’a dit. Ce serait affreux, car les
gens de ce pays-ci vivent vraiment comme des bêtes; mais Justin, nos
deux domestiques et moi, nous veillons sur la petite, ainsi soyez
tranquille, madame; elle ne sort jamais seule qu’en plein jour, et
encore pour aller d’ici à la porte de Conches. Si, par hasard, elle
tombait dans une embûche, son sentiment pour Justin lui donnerait la
force et l’esprit de résister, comme les femmes qui ont une préférence
savent résister à un homme haï.

—C’est pour elle que je suis venue ici, reprit la comtesse; je ne
savais pas combien il était utile pour toi que j’y vinsse; car cette
enfant n’aura pas toujours treize ans... elle embellira, cette fille!...

—Oh! madame, reprit Olympe en souriant, je suis sûre de Justin. Quel
homme! quel cœur!... Si vous saviez quelle reconnaissance profonde il a
pour son général, à qui, dit-il, il doit son bonheur. Il n’a que trop
de dévouement, il risquerait sa vie comme à la guerre, et il oublie que
maintenant il peut se trouver père de famille.

—Allons! je te regrettais, dit la comtesse en jetant à Olympe un
regard qui la fit rougir; mais je ne regrette plus rien, je te vois
heureuse. Quelle sublime et noble chose que l’amour dans le mariage!
ajouta-t-elle en disant tout haut la pensée qu’elle n’avait pas osé
naguère exprimer devant l’abbé Brossette.

Virginie de Troisville resta songeuse, et madame Michaud respecta ce
silence.

—Voyons! cette petite est probe? demanda la comtesse en se réveillant
comme d’un rêve.

—Autant que moi, madame, répondit madame Michaud.

—Discrète?...

—Comme une tombe.

—Reconnaissante?...

—Ah! madame, elle a des retours d’humilité pour moi qui dénotent une
nature angélique; elle vient me baiser les mains, elle me dit des mots
à renverser. —Peut-on mourir d’amour? me demandait-elle avant-hier.
—Pourquoi me fais-tu cette question? lui ai-je dit. —C’est pour
savoir si c’est une maladie!

—Elle a dit cela?... s’écria la comtesse.

—Si je me rappelais tous ses mots, je vous en dirais bien d’autres,
répondit Olympe, elle a l’air d’en savoir plus que moi...

—Crois-tu, mon enfant, qu’elle puisse te remplacer près de moi? car je
ne puis me passer d’une Olympe, dit la comtesse en souriant avec une
sorte de tristesse.

—Pas encore, madame, elle est trop jeune; mais, dans deux ans, oui...
Puis, s’il était nécessaire qu’elle s’en allât d’ici, je vous en
préviendrais. Son éducation est à faire, elle ne sait rien du monde.
Le grand-père de Geneviève, le père Niseron, est un des hommes qui se
laisseraient couper le cou plutôt que de mentir; il mourrait de faim
auprès d’un dépôt; cela tient à ses opinions, et sa petite-fille est
élevée dans ces sentiments-là. La Péchina se croirait votre égale, car
le bonhomme a fait d’elle, comme il le dit, une républicaine; de même
que le père Fourchon fait de Mouche un bohémien. Moi, je ris de ces
écarts; mais vous, vous pourriez vous en fâcher; elle ne vous révère
que comme sa bienfaitrice et non comme une supérieure. Que voulez-vous?
c’est sauvage à la façon des hirondelles... Le sang de la mère est
aussi pour quelque chose dans tout cela...

—Qu’était donc sa mère?

—Madame ne connaît pas cette histoire-là, dit Olympe. Eh bien! le fils
du vieux sacristain de Blangy, un garçon superbe, à ce que m’ont dit
les gens du pays, a été pris par la grande réquisition. Ce Niseron ne
se trouvait encore que simple canonnier en 1809, dans un corps d’armée
qui, du fond de l’Illyrie et de la Dalmatie, a eu l’ordre d’accourir
par la Hongrie pour couper la retraite à l’armée autrichienne, dans
le cas où l’empereur gagnerait la bataille de Wagram. C’est Michaud
qui m’a raconté la Dalmatie, il y est allé. Niseron, en sa qualité
de bel homme, avait conquis à Zara le cœur d’une Monténégrine, une
fille de la montagne, à qui la garnison française ne déplaisait pas.
Perdue dans l’esprit de ses compatriotes, l’habitation de la ville
était impossible à cette fille après le départ des Français. Zèna
Kropoli, dite injurieusement la Française, a donc suivi le régiment
d’artillerie; elle est revenue en France après la paix. Auguste Niseron
sollicitait la permission d’épouser la Monténégrine, alors grosse de
Geneviève; mais la pauvre femme est morte à Vincennes des suites de
l’accouchement, en janvier 1810. Les papiers indispensables pour qu’un
mariage soit bon sont arrivés quelques jours après; Auguste Niseron a
donc écrit à son père de venir chercher l’enfant avec une nourrice du
pays et de s’en charger; il a eu bien raison, car il a été tué d’un
éclat d’obus à Montereau. Inscrite sous le nom de Geneviève et baptisée
à Soulanges, cette petite Dalmate a été l’objet de la protection de
mademoiselle Laguerre, que cette histoire a touchée beaucoup, car
il semble que ce soit dans le destin de cette petite d’être adoptée
par les maîtres des Aigues. Dans le temps, le père Niseron a reçu du
château la layette et des secours en argent.

En ce moment, de la fenêtre devant laquelle la comtesse et Olympe se
tenaient, ils virent Michaud abordant l’abbé Brossette et Blondet, qui
se promenaient en causant, dans le vaste espace circulaire sablé qui
répétait dans le parc la demi-lune extérieure.

—Où donc est-elle? dit la comtesse, tu me donnes une furieuse envie de
la voir...

—Elle est allée porter du lait à mademoiselle Gaillard, à la porte de
Conches; elle doit être à deux pas d’ici, car voilà plus d’une heure
qu’elle est partie...

—Eh bien! je vais avec ces messieurs au-devant d’elle, dit madame de
Montcornet en descendant.

Au moment où la comtesse dépliait son ombrelle, Michaud s’avança pour
lui dire que le général la laissait veuve probablement pour deux jours.

—Monsieur Michaud, dit vivement la comtesse, ne me trompez pas, il
se passe quelque chose de grave ici. Votre femme a peur, et s’il y a
beaucoup de gens qui ressemblent au père Fourchon, ce pays doit être
inhabitable...

—Si c’était cela, madame, répondit Michaud en riant, nous ne serions
pas sur nos jambes, car il est bien facile de se défaire de nous
autres. Les paysans piaillent, voilà tout. Mais quant à passer de
la criaillerie au fait, du délit au crime, ils tiennent trop à la
vie, à l’air des champs... Olympe vous aura rapporté des propos qui
l’ont effrayée; mais elle est dans un état à s’effrayer d’un rêve,
ajouta-t-il en prenant le bras de sa femme, et le posant sur le sien de
manière à lui dire de se taire désormais.

—Cornevin! Juliette! cria madame Michaud qui vit bientôt la tête de
sa vieille cuisinière à la croisée, je vais à deux pas, veillez au
pavillon.

Deux chiens énormes, qui se mirent à hurler, montrèrent que l’effectif
de la garnison de la porte d’Avonne était assez considérable. En
entendant les chiens, Cornevin, un vieux Percheron, le père nourricier
d’Olympe, sortit du massif et fit voir une de ces têtes comme il ne
s’en fabrique que dans le Perche. Cornevin avait dû chouanner en 1794
et 1799.

Tout le monde accompagna la comtesse dans celle des six allées de la
forêt qui menait directement à la porte de Conches, et que traversait
la source d’Argent. Madame de Montcornet allait en avant, avec Blondet.
Le curé, Michaud et sa femme se parlaient à voix basse de la révélation
qui venait d’être faite à madame de l’état du pays.

—Peut-être est-ce providentiel, disait le curé, car si madame le veut,
nous arriverons, à force de bienfaits et de douceur, à changer ces
gens-là...

A six cents pas environ du pavillon, au-dessous du ruisseau, la
comtesse aperçut dans l’allée une cruche rouge cassée et du lait
répandu.

—Qu’est-il arrivé à la petite?... dit-elle en appelant Michaud et sa
femme qui retournaient au pavillon.

—Un malheur comme à Perrette, lui répondit Émile Blondet.

—Non, la pauvre enfant a été surprise et poursuivie, car la cruche a
été jetée sur le côté, dit l’abbé Brossette en examinant le terrain.

—Oh! c’est bien là le pied de la Péchina, dit Michaud. L’empreinte des
pieds tournés vivement, révèle une sorte de terreur subite. La petite
s’est élancée violemment du côté du pavillon en voulant y retourner.

Tout le monde suivait les traces montrées du doigt par le garde général
qui marchait en les observant, et qui s’arrêta dans le milieu de
l’allée, à cent pas de la cruche cassée, à l’endroit où cessaient les
marques des pieds de la Péchina.

—Là, reprit-il, elle s’est dirigée vers l’Avonne, peut-être était-elle
cernée du côté du pavillon.

—Mais, s’écria madame Michaud, il y a plus d’une heure qu’elle est
absente.

Une même terreur se peignit sur toutes les figures. Le curé courut vers
le pavillon en examinant l’état du chemin, pendant que Michaud, mû par
la même pensée, remonta l’allée vers Conches.

—Oh! mon Dieu, elle est tombée là, dit Michaud en revenant de
l’endroit où cessaient les empreintes vers le Ruisseau-d’Argent, à
celui où elles cessaient également au milieu de l’allée en montrant une
place... Tenez!...

Tout le monde vit en effet sur le sable de l’allée la trace d’un corps
étendu.

—Les empreintes qui vont vers le bois sont celles de pieds chaussés de
semelles en tricot... dit le curé.

—C’est des pieds de femme, dit la comtesse.

—Et là bas, à l’endroit de la cruche cassée, les empreintes sont
celles des pieds d’un homme, ajouta Michaud.

—Je ne vois pas trace de deux pieds différents, dit le curé, qui
suivit jusqu’au bois la trace des chaussures de femme.

—Elle aura, certes, été prise et emportée dans le bois, s’écria
Michaud.

—Si c’est un pied de femme, ce serait inexplicable, s’écria Blondet.

—Ce sera quelque plaisanterie de ce monstre de Nicolas, dit Michaud;
depuis quelques jours il guette la Péchina. Ce matin, je me suis tenu
pendant deux heures sous le pont d’Avonne pour surprendre mon drôle,
qu’une femme aura peut-être aidé dans son entreprise.

—C’est affreux! dit la comtesse.

—Ils croient plaisanter, ajouta le curé d’un ton amer et triste.

—Oh! la Péchina ne se laissera pas arrêter, dit le garde général, elle
est capable d’avoir traversé l’Avonne à la nage... Je vais visiter
les bords de la rivière. Toi, ma chère Olympe, retourne au pavillon,
et vous, messieurs, ainsi que madame, promenez-vous dans l’allée vers
Conches.

—Quel pays! dit la comtesse.

—Il y a des mauvais garnements partout, reprit Blondet.

—Est-il vrai, monsieur le curé, demanda madame de Montcornet, que
j’aie sauvé cette petite des griffes de Rigou?

—Toutes les jeunes filles au-dessous de quinze ans que vous voudrez
recueillir au château seront arrachées à ce monstre, répondit l’abbé
Brossette. En essayant d’attirer cette enfant chez lui, dès l’âge
de douze ans, madame, l’apostat voulait satisfaire à la fois et
son libertinage et sa vengeance. En prenant le père Niseron pour
sacristain, j’ai pu faire comprendre à ce bonhomme les intentions
de Rigou, qui lui parlait de réparer les torts de son oncle, mon
prédécesseur à la cure. C’est un des griefs de l’ancien maire contre
moi, sa haine en est accrue... Le père Niseron a déclaré solennellement
à Rigou qu’il le tuerait, s’il arrivait malheur à Geneviève, et il l’a
rendu responsable de toute atteinte à l’honneur de cette enfant. Je ne
serais pas éloigné de voir dans la poursuite de Nicolas Tonsard quelque
infernale combinaison de cet homme, qui se croit tout permis ici.

—Il ne craint donc pas la justice?... dit Blondet.

—D’abord, il est le beau-père du Procureur du roi, répondit le
curé qui fit une pause. Puis, vous ne soupçonnez pas, reprit-il,
l’insouciance profonde de la police cantonale et du parquet à l’égard
de ces gens-là. Pourvu que les paysans ne brûlent pas les fermes,
qu’ils n’assassinent pas, qu’ils n’empoisonnent pas et qu’ils payent
leurs contributions, on les laisse faire ce qu’ils veulent entre eux;
et, comme ils sont sans principes religieux, il se passe des choses
affreuses. De l’autre côté du bassin de l’Avonne, les vieillards
impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne leur donne
plus à manger; aussi vont-ils aux champs tant que leurs jambes peuvent
les porter; s’ils se couchent, ils savent très-bien que c’est pour
mourir, faute de nourriture. Monsieur Sarcus, le juge de paix, dit que
si l’on faisait le procès à tous les criminels, l’État se ruinerait en
frais de justice.

—Mais il y voit clair, ce magistrat-là, s’écria Blondet.

—Ah! Monseigneur connaissait bien la situation de cette vallée et
surtout l’état de cette commune, dit en continuant le curé. La religion
peut seule réparer tant de maux, la loi me semble impuissante, modifiée
comme elle l’est...

Le curé fut interrompu par des cris partant du bois, et la comtesse,
précédée d’Émile et de l’abbé, s’y enfonça courageusement en courant
dans la direction indiquée par les cris.


  XI. —L’OARISTYS, XVIIIe ÉGLOGUE DE THÉOCRITE PEU GOUTÉE EN COUR
  D’ASSISES.

La sagacité de sauvage, que son nouveau métier avait développée chez
Michaud, jointe à la connaissance des passions et des intérêts de la
commune de Blangy, venait d’expliquer en partie une troisième idylle
dans le genre grec, que les villageois pauvres comme les Tonsard,
et les quadragénaires riches comme Rigou, traduisent selon le mot
classique, _librement_, au fond des campagnes.

Nicolas, second fils de Tonsard, avait amené, lors du tirage, un fort
mauvais numéro. Deux ans auparavant, grâce à l’intervention de Soudry,
de Gaubertin, de Sarcus le Riche, le frère aîné de Nicolas Tonsard fut
réformé comme impropre au service militaire, à cause d’une prétendue
maladie dans les muscles du bras droit; mais comme depuis Jean-Louis
avait manié les instruments les plus aratoires avec une facilité
très-remarquée, il se fit une sorte de rumeur à cet égard dans le
canton.

Soudry, Rigou, Gaubertin, les protecteurs de cette famille, avertirent
alors le cabaretier qu’il ne fallait pas essayer de soustraire le grand
et fort Nicolas à la loi du recrutement. Néanmoins, le maire de la
Ville-aux-Fayes et Rigou sentaient si vivement la nécessité d’obliger
les hommes hardis et capables de mal faire, habilement dirigés par eux
contre les Aigues, que Rigou donna quelque espérance à Tonsard et à son
fils.

Ce moine défroqué, chez qui Catherine, excessivement dévouée à son
frère, allait de temps en temps, conseilla de s’adresser à la comtesse
et au général.

—Il ne sera peut-être pas fâché de vous rendre ce service pour vous
amadouer, et ce sera tout autant de pris sur l’ennemi, dit à Catherine
le terrible beau-père du Procureur du roi. Si le Tapissier vous refuse,
eh bien! nous verrons.

Dans les prévisions de Rigou, le refus du général devait augmenter par
un fait nouveau les torts du grand propriétaire envers les paysans, et
valoir à la coalition un nouveau motif de reconnaissance de la part de
Tonsard, dans le cas où son esprit retors fournirait à l’ancien maire
un moyen de libérer Nicolas.

Nicolas, qui devait passer sous peu de jours au conseil de révision,
fondait peu d’espoir sur la protection du général, à raison des griefs
des Aigues contre la famille Tonsard. Sa passion, ou pour mieux dire
son entêtement, son caprice pour la Péchina furent tellement excités à
l’idée de ce départ, qui ne lui laissait plus le temps de la séduire,
qu’il voulut essayer de la violence.

Le mépris que cette enfant témoignait à son persécuteur, outre
une résistance pleine d’énergie, avait allumé chez le lovelace du
Grand-I-Vert une haine dont la fureur égalait celle de son désir.
Depuis trois jours il guettait la Péchina; de son côté, la pauvre
enfant se savait guettée. Il existait entre Nicolas et sa proie la même
entente qu’entre le chasseur et le gibier. Quand la Péchina s’avançait
de quelques pas au delà de la grille, elle apercevait la tête de
Nicolas dans une des allées parallèles aux murs du parc, ou sur le pont
d’Avonne. Elle aurait bien pu se soustraire à cette odieuse poursuite
en s’adressant à son grand-père; mais toutes les filles, même les plus
naïves, par une étrange peur, instinctive peut-être, tremblent en ces
sortes d’aventures, de se confier à leurs protecteurs naturels.

Geneviève avait entendu le père Niseron faisant le serment de tuer un
homme, quel qu’il fût, qui _toucherait_ à sa petite-fille, tel fut son
mot. Le vieillard croyait cette enfant gardée par l’auréole blanche
que soixante-dix ans de probité lui valaient. La perspective de drames
terribles épouvante assez les imaginations ardentes des jeunes filles,
sans qu’il soit besoin de plonger au fond de leurs cœurs pour en
rapporter les nombreuses et curieuses raisons qui leur mettent alors le
cachet du silence sur les lèvres.

Au moment d’aller porter le lait que madame Michaud envoyait à la
fille de Gaillard, le garde de la porte de Conches, dont la vache
avait fait un veau, la Péchina ne se hasarda point, sans procéder à
une enquête, comme une chatte qui s’aventure hors de sa maison. Elle
ne vit pas trace de Nicolas; elle écouta le silence, comme dit le
poëte, et n’entendant rien, elle pensa qu’à cette heure le drôle était
à l’ouvrage. Les paysans commençaient à couper leurs seigles, car ils
moissonnent les premiers leurs parcelles, afin de pouvoir gagner les
fortes journées données aux moissonneurs. Mais Nicolas n’était pas
homme à pleurer la paye de deux jours, d’autant plus qu’il quittait le
pays après la foire de Soulanges, et que, devenir soldat, c’est pour le
paysan entrer dans une nouvelle vie.

Quand la Péchina, sa cruche sur la tête, parvint à la moitié de son
chemin, Nicolas dégringola comme un chat sauvage du haut d’un orme où
il s’était caché dans le feuillage, et tomba comme la foudre aux pieds
de la Péchina, qui jeta sa cruche et se fia, pour gagner le pavillon, à
son agilité. A cent pas de là, Catherine Tonsard, qui faisait le guet,
déboucha du bois et heurta si violemment la Péchina qu’elle la jeta
par terre. La violence du coup étourdit l’enfant; Catherine la releva,
la prit dans ses bras et l’emmena dans le bois, au milieu d’une petite
prairie où bouillonne la source du Ruisseau-d’Argent.

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        CATHERINE TONSARD.

    Vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune clair,
    pénétrants et d’une insolence soldatesque.

                                                 (LES PAYSANS.)]

Catherine, grande et forte, en tout point semblable aux filles que
les sculpteurs et les peintres prennent, comme jadis la République,
pour modèle de la Liberté, charmait la jeunesse de la vallée d’Avonne
par ce même sein volumineux, ces mêmes jambes musculeuses, cette même
taille à la fois robuste et flexible; ces bras charnus, cet œil allumé
d’une paillette de feu, par l’air fier, les cheveux tordus à grosses
poignées, le front masculin, la bouche rouge, aux lèvres retroussées
par un sourire quasi féroce qu’Eugène Delacroix et David d’Angers ont
tous deux admirablement saisi et représenté. Image du peuple, l’ardente
et brune Catherine vomissait des insurrections par ses yeux d’un jaune
clair, pénétrants et d’une insolence soldatesque. Elle tenait de son
père une violence telle que toute la famille, excepté Tonsard, la
craignait dans le cabaret.

—Eh bien! comment te trouves-tu, ma vieille? dit Catherine à la
Péchina.

Catherine avait assis à dessein sa victime sur un tertre d’une
faible élévation, auprès de la source où elle lui fit reprendre ses
sens avec une affusion d’eau froide.

—Où suis-je?... demanda-t-elle en levant ses beaux yeux noirs, par où
vous eussiez dit qu’il passait un rayon de soleil.

—Ah! sans moi, reprit Catherine, tu serais morte...

—Merci, dit la petite encore tout étourdie. Que m’est-il donc arrivé?

—Tu as buté contre une racine et tu t’es étalée à quatre pas, jetée
comme une balle... Ah! courais-tu!... Tu te lançais comme une perdue.

—C’est ton frère qui est la cause de cet accident, dit la petite en se
rappelant d’avoir vu Nicolas.

—Mon frère? je ne l’ai pas aperçu, dit Catherine. Et qu’est-ce qu’il
t’a donc fait, mon pauvre Nicolas, pour que tu en aies peur comme d’un
loup-garou? N’est-il pas plus beau que ton monsieur Michaud?

—Oh! dit superbement la Péchina.

—Va, ma petite, tu te prépares des malheurs en aimant ceux qui nous
persécutent! Pourquoi n’es-tu donc pas de notre côté?

—Pourquoi ne mettez-vous jamais les pieds à l’église? et pourquoi
volez-vous nuit et jour? demanda l’enfant.

—Te laisserais-tu donc prendre aux raisons des bourgeois?... répondit
Catherine dédaigneusement et sans soupçonner l’attachement de la
Péchina. Les bourgeois nous aiment, eux, comme ils aiment la cuisine,
il leur faut de nouvelles platées tous les jours. Où donc as-tu vu des
bourgeois qui nous épousent, nous autres paysannes? Vois donc si Sarcus
le Riche laisse son fils libre de se marier avec la belle Gatienne
Giboulard d’Auxerre, qui pourtant est la fille d’un riche menuisier!...
Tu n’es jamais allée au Tivoli de Soulanges, chez Socquard, viens-y? tu
les verras là, les bourgeois! tu concevras alors qu’ils valent à peine
l’argent qu’on leur soutire quand nous les attrapons! Viens donc cette
année à la foire?

—On dit que c’est bien beau la foire à Soulanges? s’écria naïvement la
Péchina.

—Je vas te dire ce que c’est, en deux mots, reprit Catherine. On y
est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d’être jolie
comme tu l’es, si ce n’est pas pour être admirée par les hommes?

Ah! quand j’ai entendu dire pour la première fois: —«Quel beau brin
de fille!» tout mon sang est devenu du feu. C’était chez Socquard,
en pleine danse; mon grand’père, qui jouait de la clarinette, en a
souri. Tivoli m’a paru grand et beau comme le ciel mais c’est que, ma
fille, c’est éclairé tout en quinquets en glaces, on peut se croire en
paradis. Les messieurs de Soulanges, d’Auxerre et de la Ville-aux-Fayes
sont tous là. Depuis cette soirée, j’ai toujours aimé l’endroit où
cette phrase a sonné dans mes oreilles comme une musique militaire. On
donnerait son éternité pour entendre dire cela de soi, mon enfant, par
l’homme qu’on aime?...

—Mais oui, peut-être, répondit la Péchina d’un air pensif.

—Viens-y donc, écouter cette bénédiction de l’homme, elle ne te
manquera pas! s’écria Catherine. Dame! il y a de la chance, quand on
est brave comme toi, de rencontrer un beau sort!... Le fils à monsieur
Lupin, Amaury, qu’a des habits à boutons d’or, serait capable de te
demander en mariage! Ce n’est pas tout, va! si tu savais ce qu’on
trouve là contre le chagrin. Tiens, le vin cuit de Socquard vous ferait
oublier le plus grand des malheurs. Figure-toi que ça vous donne des
rêves! on se sent plus légère... Tu n’as jamais bu de vin cuit!... Eh
bien! tu ne connais pas la vie!

Ce privilége acquis aux grandes personnes de se gargariser de temps
en temps avec un verre de vin cuit, excite à un si haut degré la
curiosité des enfants au-dessous de douze ans, que Geneviève avait une
fois trempé ses lèvres dans un petit verre de vin cuit ordonné par le
médecin à son grand-père malade. Cette épreuve avait laissé dans le
souvenir de la pauvre enfant une sorte de magie qui peut expliquer
l’attention que Catherine obtint, et sur laquelle comptait cette atroce
fille pour réaliser le plan dont une partie avait déjà réussi. Sans
doute elle voulait faire arriver la victime, étourdie par sa chute,
à cette ivresse morale, si dangereuse pour des filles qui vivent aux
champs et dont l’imagination, privée de pâture, n’en est que plus
ardente aussitôt qu’elle trouve à s’exercer. Le vin cuit, qu’elle
tenait en réserve, devait achever de faire perdre la tête à sa victime.

—Qu’y a-t-il donc là dedans? demanda la Péchina.

—Toutes sortes de choses!... répondit Catherine en regardant de côté
pour voir si son frère arrivait, d’abord des _machins_ qui viennent des
Indes, de la cannelle, des herbes qui vous changent par enchantement.
Enfin, vous croyez tenir ce que vous aimez! ça vous rend heureuse! on
se voit riche, on se moque de tout.

—J’aurais peur de boire du vin cuit à la danse! dit la Péchina.

—De quoi? reprit Catherine, il n’y a pas le moindre danger: songe
donc à tout ce monde qui est là. Tous les bourgeois nous regardent!
Ah! c’est de ces jours qui font supporter bien des misères! Voir ça et
mourir, on serait contente!

—Si monsieur et madame Michaud voulaient y venir!... répondit la
Péchina l’œil en feu.

—Mais ton grand-père Niseron, tu ne l’as pas abandonné, ce pauvre
cher homme, et il serait bien flatté de te voir adorée comme une
reine... Est-ce que tu préfères ces Arminacs de Michaud et autres à ton
grand-père et aux Bourguignons? Ça n’est pas bien de renier son pays.
Et puis, après, qu’est-ce que les Michaud auraient donc à dire si ton
grand-père t’emmenait à la fête de Soulanges?... Oh! si tu savais ce
que c’est que de régner sur un homme, d’être sa folie et de pouvoir lui
dire: —Va là, comme je le dis à Godain, et qu’il y va! —Fais cela! et
il le fait! Et tu es _atournée_, vois-tu, ma petite, à démonter la tête
à un bourgeois comme le fils à monsieur Lupin. Dire que monsieur Amaury
s’est amouraché de ma sœur Marie parce qu’elle est blonde, et qu’il
a quasiment peur de moi... Mais toi, depuis que ces gens du pavillon
t’ont requinquée, tu as l’air d’une impératrice.

Tout en faisant oublier adroitement Nicolas, pour dissiper la défiance
dans cette âme naïve, Catherine y distillait superfinement l’ambroisie
des compliments. Sans le savoir, elle avait attaqué la plaie secrète
de ce cœur. La Péchina, sans être autre chose qu’une pauvre paysanne,
offrait le spectacle d’une effrayante précocité, comme beaucoup de
créatures destinées à finir prématurément, ainsi qu’elles ont fleuri.
Produit bizarre du sang monténégrin et du sang bourguignon, conçue et
portée à travers les fatigues de la guerre, elle s’était sans doute
ressentie de ces circonstances. Mince, fluette, brune comme une feuille
de tabac, petite, elle possédait une force incroyable, mais cachée
aux yeux des paysans, à qui les mystères des organisations nerveuses
sont inconnus. On n’admet pas les nerfs dans le système médical des
campagnes.

A treize ans, Geneviève avait achevé sa croissance, quoiqu’elle eût à
peine la taille d’un enfant de son âge. Sa figure devait-elle à son
origine ou au soleil de la Bourgogne ce teint de topaze à la fois
sombre et brillant, sombre par la couleur, brillant par le grain du
tissu, qui prête à une petite fille un air vieux, la science médicale
nous blâmerait peut-être de l’affirmer. Cette vieillesse anticipée du
masque était rachetée par la vivacité, par l’éclat, par la richesse
de lumière qui faisaient des yeux de la Péchina deux étoiles. Comme
à tous ces yeux pleins de soleil, et qui veulent peut-être des abris
puissants, les paupières étaient armées de cils d’une longueur presque
démesurée. Les cheveux, d’un noir bleuâtre, fins et longs, abondants,
couronnaient de leurs grosses nattes un front coupé comme celui de
la Junon antique. Ce magnifique diadème de cheveux, ces grands yeux
arméniens, ce front céleste écrasaient la figure. Le nez, quoique d’une
forme pure à sa naissance et d’une courbe élégante, se terminait par
des espèces de nasaux chevalins et aplatis. La passion retroussait
parfois ces narines, et la physionomie contractait alors une expression
furieuse. De même que le nez, tout le bas de la figure semblait
inachevé, comme si la glaise eût manqué dans les doigts du divin
sculpteur. Entre la lèvre inférieure et le menton, l’espace était si
court, qu’en prenant la Péchina par le menton, on devait lui froisser
les lèvres; mais les dents ne permettaient pas de faire attention à
ce défaut. Vous eussiez prêté des âmes à ces petits os, brillants,
vernis, bien coupés, transparents, et que laissaient facilement voir
une bouche trop fendue, accentuée par des sinuosités qui donnaient aux
lèvres de la ressemblance avec les bizarres torsions du corail. La
lumière passait si facilement à travers la conque des oreilles, qu’elle
semblait rose en plein soleil. Le teint, quoique roussi, révélait
une merveilleuse finesse de chair. Si, comme l’a dit Buffon, l’amour
est dans le toucher, la douceur de cette peau devait être active et
pénétrante comme la senteur des daturas. La poitrine, de même que le
corps, effrayait par sa maigreur; mais les pieds et les mains, d’une
petitesse provocante, accusaient une puissance nerveuse supérieure, une
organisation vivace.

Ce mélange d’imperfections diaboliques et de beautés divines,
harmonieux malgré tant de discordances, car il tendait à l’unité par
une fierté sauvage; puis ce défi d’une âme puissante à un faible corps
écrit dans les yeux, tout rendait cette enfant inoubliable. La nature
avait voulu faire de ce petit être une femme, les circonstances de la
conception lui prêtèrent la figure et le corps d’un garçon. A voir
cette fille étrange, un poëte lui aurait donné l’Yémen pour patrie,
elle tenait de l’Afrite et du Génie des contes arabes. La physionomie
de la Péchina ne mentait pas. Elle avait l’âme de son regard de feu,
l’esprit de ses lèvres brillantées par ses dents prestigieuses, la
pensée de son front sublime, la fureur de ses narines toujours prêtes
à hennir. Aussi l’amour, comme on le conçoit dans les sables brûlants,
dans les déserts, agitait-il ce cœur âgé de vingt ans, en dépit des
treize ans de l’enfant du Monténégro, qui, semblable à cette cime
neigeuse, ne devait jamais se parer des fleurs du printemps.

Les observateurs comprendront alors que la Péchina, chez qui la passion
sortait par tous les pores, réveillât en des natures perverses la
fantaisie endormie par l’abus; de même qu’à table, l’eau vient à la
bouche à l’aspect de ces fruits contournés, troués, tachés de noir, que
les gourmands connaissent par expérience, et sous la peau desquels la
nature se plaît à mettre des saveurs et des parfums de choix. Pourquoi
Nicolas, ce manouvrier vulgaire, pourchassait-il cette créature digne
d’un poëte, quand tous les yeux de cette vallée en avaient pitié comme
d’une difformité maladive? Pourquoi Rigou, le vieillard, éprouvait-il
pour elle une passion de jeune homme? Qui des deux était jeune ou
vieillard? Le jeune paysan était-il aussi blasé que le vieil usurier?
Comment les deux extrêmes de la vie se réunissaient-ils dans un commun
et sinistre caprice? La force qui finit ressemble-t-elle à la force qui
commence? Les déréglements de l’homme sont des abîmes gardés par des
sphinx, ils commencent et se terminent presque tous par des questions
sans réponse.

On doit concevoir maintenant cette exclamation: —Piccina!... échappée
à la comtesse, quand sur le chemin elle vit Geneviève, l’année
précédente, ébahie à l’aspect d’une calèche et d’une femme mise comme
madame de Montcornet. Cette fille presque avortée, d’une énergie
monténégrine, aimait le grand, le beau, le noble garde général,
mais comme les enfants de cet âge savent aimer quand elles aiment,
c’est-à-dire avec la rage d’un désir enfantin, avec les forces de la
jeunesse, avec le dévouement qui, chez les vraies vierges, enfantent de
divines poésies. Catherine venait donc de passer ses grossières mains
sur les cordes les plus sensibles de cette harpe, toutes montées à
casser. Danser sous les yeux de Michaud, aller à la fête de Soulanges,
y briller, s’inscrire dans le souvenir de ce maître adoré?... Quelles
idées! Les lancer dans cette tête volcanique, n’était-ce pas jeter des
charbons allumés sur de la paille exposée au soleil d’août?

—Non, Catherine, répondit la Péchina, je suis laide, chétive; mon lot
est de vivre dans un coin, de rester fille, seule au monde.

—Les hommes aiment les _chétiotes_, reprit Catherine. Tu me vois bien,
moi? dit-elle en montrant ses beaux bras, je plais à Godain qui est
une vraie _guernouille_, je plais à ce petit Charles qui accompagne le
comte; mais le fils Lupin a peur de moi. Je te le répète, c’est les
petits hommes qui m’aiment et qui disent à la Ville-aux-Fayes ou à
Soulanges: Le beau brin de fille! en me voyant passer. Eh bien! toi, tu
plairas aux beaux hommes...

—Ah! Catherine, si c’est vrai, cela!... s’écria la Péchina ravie.

—Mais enfin, c’est si vrai que Nicolas, le plus bel homme du canton,
est fou de toi; il en rêve, il en perd l’esprit, et il est aimé de
toutes les filles... C’est un fier gars! Si tu mets une robe blanche
et des rubans jaunes, tu seras la plus belle chez Socquard, le jour
de Notre-Dame, à la face de tout le beau monde de la Ville-aux-Fayes.
Voyons, veux-tu? Tiens, je coupais de l’herbe, là, pour nos vaches;
j’ai dans ma gourde un peu de vin cuit que m’a donné Socquard ce
matin, dit-elle en voyant dans les yeux de la Péchina cette expression
délirante que connaissent toutes les femmes, je suis bonne enfant, nous
allons le partager... tu te croiras aimée...

Pendant cette conversation, en choisissant les touffes d’herbe pour
poser ses pieds, Nicolas s’était glissé sans bruit jusqu’au tronc d’un
gros chêne peu distant du tertre où sa sœur avait assis la Péchina.
Catherine, qui, de moment en moment, jetait les yeux autour d’elle,
finit par apercevoir son frère en allant prendre la gourde au vin cuit.

—Tiens, commence, dit-elle à la petite.

—Ça me brûle, s’écria Geneviève en rendant la gourde à Catherine après
en avoir bu deux gorgées.

—Bête! tiens, répondit Catherine en vidant d’un trait ce flacon
rustique, v’là comme ça passe! c’est un rayon de soleil qui vous luit
dans l’estomac!

—Et moi qui devrais avoir porté mon lait à mademoiselle Gailard?...
s’écria la Péchina. Nicolas m’a fait une peur...

—Tu n’aimes donc pas Nicolas?

—Non, répondit la Péchina; qu’a-t-il à me poursuivre? il ne manque
pourtant pas de créatures de bonne volonté.

—Mais s’il te préfère à toutes les filles de la vallée, ma petite...

—J’en suis fâchée pour lui, dit-elle.

—On voit bien que tu ne le connais pas, reprit Catherine.

Avec une rapidité foudroyante, Catherine Tonsard, en disant cette
horrible phrase, saisit la Péchina par la taille, la renversa sur
l’herbe, la priva de toute sa force en la mettant à plat, et la
maintint dans cette dangereuse position. En apercevant son odieux
persécuteur, l’enfant se mit à crier à pleins poumons, et envoya
Nicolas à cinq pas de là d’un coup de pied donné dans le ventre; puis
elle se renversa sur elle-même comme un acrobate avec une dextérité qui
trompa les calculs de Catherine, et se releva pour fuir. Catherine,
restée à terre, étendit la main, prit la Péchina par le pied, la fit
tomber tout de son long, la face contre terre. Cette chute affreuse
arrêta les cris incessants de la courageuse Monténégrine. Nicolas,
qui, malgré la violence du coup, s’était remis, revint furieux et
voulut saisir sa victime. Dans ce danger, quoique étourdie par le vin,
l’enfant saisit Nicolas à la gorge et la lui serra par une étreinte de
fer.

—Elle m’étrangle! au secours, Catherine! cria Nicolas d’une voix qui
passait péniblement par le larynx.

La Péchina jetait aussi des cris perçants. Catherine essaya de les
étouffer en mettant une main sur la bouche de l’enfant, qui la mordit
au sang. Ce fut alors que Blondet, la comtesse et le curé se montrèrent
sur la lisière du bois.

—Voilà les bourgeois des Aigues, dit Catherine en aidant Geneviève à
se relever.

—Veux-tu vivre? dit Nicolas Tonsard à l’enfant d’une voix rauque.

—Après? dit la Péchina.

—Dis-leur que nous jouions, et je te pardonne, reprit Nicolas d’un air
sombre.

—Mâtine! le diras-tu?... répéta Catherine dont le regard fut encore
plus terrible que la menace meurtrière de Nicolas.

—Oui, si vous me laissez tranquille, répliqua l’enfant. D’ailleurs, je
ne sortirai plus sans mes ciseaux!

—Tu te tairas, ou je te flanquerai dans l’Avonne, dit la féroce
Catherine.

—Vous êtes des monstres!... cria le curé, vous mériteriez d’être
arrêtés et envoyés en cour d’assises...

—Ah çà! que faites-vous dans vos salons, vous autres? demanda Nicolas
en regardant la comtesse et Blondet qui frémirent. Vous jouez, n’est-ce
pas? Eh bien! les champs sont à nous, on ne peut pas toujours
travailler, nous jouions!... Demandez à ma sœur et à la Péchina?

—Comment vous battez-vous donc, si c’est comme cela que vous jouez!
s’écria Blondet.

Nicolas jeta sur Blondet un regard d’assassin.

—Parle donc, dit Catherine en prenant la Péchina par l’avant-bras et
en le lui serrant à y laisser un bracelet bleu, n’est-ce pas que nous
nous amusions?...

—Oui, madame, nous nous amusions, dit l’enfant épuisée par le
déploiement de ses forces, et qui s’affaissa sur elle-même comme si
elle allait s’évanouir.

—Vous l’entendez, madame, dit effrontément Catherine en lançant à la
comtesse un de ces regards de femme à femme qui valent des coups de
poignard.

Elle prit le bras de son frère, et tous deux ils s’en allèrent,
sans s’abuser sur les idées qu’ils avaient inspirées à ces trois
personnages. Nicolas se retourna deux fois, et deux fois il rencontra
le regard de Blondet qui toisait ce grand drôle, haut de cinq pieds
huit pouces, d’une coloration vigoureuse, à cheveux noirs, crépus,
large des épaules, et dont la physionomie assez douce offrait sur les
lèvres et autour de la bouche des traits où se devinait la cruauté
particulière aux voluptueux et aux fainéants. Catherine balançait sa
jupe blanche à raies bleues avec une sorte de coquetterie perverse.

—Caïn et sa femme! dit Blondet au curé.

—Vous ne savez pas à quel point vous rencontrez juste, répliqua l’abbé
Brossette.

—Ah! monsieur le curé, que feront-ils de moi? dit la Péchina quand
le frère et la sœur furent à une distance où sa voix ne pouvait être
entendue.

La comtesse, devenue blanche comme son mouchoir, éprouvait un
saisissement tel, qu’elle n’entendait ni Blondet, ni le curé, ni la
Péchina.

—C’est à faire fuir un paradis terrestre... dit-elle enfin. Mais,
avant tout, sauvons cette enfant de leurs griffes.

—Vous aviez raison, cette enfant est tout un poëme, un poëme vivant!
dit tout bas Blondet à la comtesse.

En ce moment, la Monténégrine se trouvait dans l’état où le corps et
l’âme fument, pour ainsi dire, après l’incendie d’une colère qui a
fait lancer à toutes les forces intellectuelles et physiques leur somme
de force. C’est une splendeur, inouïe, suprême, qui ne jaillit que sous
la pression d’un fanatisme, la résistance ou la victoire, celle de
l’amour ou du martyre. Partie avec une robe à filets alternativement
bruns et jaunes, avec une collerette qu’elle plissait elle-même en
se levant de bonne heure, l’enfant ne s’était pas encore aperçue du
désordre de sa robe souillée de terre, de sa collerette chiffonnée.
En sentant ses cheveux déroulés, elle chercha son peigne. Ce fut dans
ce premier mouvement de trouble que Michaud, également attiré par les
cris, se rendit sur le lieu de la scène. En voyant son Dieu, la Péchina
retrouva toute son énergie.

—Il ne m’a seulement pas touchée, monsieur Michaud! s’écria-t-elle.

Ce cri, le regard et le mouvement qui en furent un éloquent
commentaire, en apprirent en un instant à Blondet et au curé plus que
madame Michaud n’en avait dit à la comtesse sur la passion de cette
étrange fille pour le garde général qui ne s’en apercevait pas.

—Le misérable! s’écria Michaud.

Et par ce geste involontaire, impuissant, qui échappe aux fous comme
aux sages, il menaça du poing Nicolas, dont la haute stature faisait
ombre dans le bois où il s’engageait avec sa sœur.

—Vous ne jouiez donc pas? dit l’abbé Brossette en jetant un fin regard
à la Péchina.

—Ne la tourmentez pas, dit la comtesse, et rentrons.

La Péchina, quoique brisée, puisa dans sa passion assez de force pour
marcher, son maître adoré la regardait! La comtesse suivait Michaud
dans un de ces sentiers connus seulement des braconniers et des gardes,
où l’on ne peut aller deux de front, mais qui menait droit à la porte
d’Avonne.

—Michaud, dit-elle au milieu du bois, il faut trouver un moyen de
débarrasser le pays de ce méchant garnement, car cette enfant est
peut-être menacée de mort.

—D’abord, répondit Michaud, Geneviève ne quittera pas le pavillon,
ma femme prendra chez elle le neveu de Vatel, qui fait les allées du
parc; nous le remplacerons par un garçon du pays de ma femme, car il
ne faut plus mettre aux Aigues que des gens de qui nous soyons sûrs.
Avec Gounod chez nous et Cornevin le vieux père nourricier, les vaches
seront bien gardées, et la Péchina ne sortira plus qu’accompagnée.

—Je dirai à Monsieur de vous indemniser de ce surcroît de dépense,
reprit la comtesse; mais ceci ne nous défait pas de Nicolas? Comment y
arriverons-nous?

—Le moyen est tout simple et tout trouvé, répondit Michaud. Nicolas
doit passer dans quelques jours au conseil de révision; au lieu de
solliciter sa réforme, mon général, sur la protection de qui les
Tonsard comptent, n’a qu’à bien le recommander au prône.

—J’irai, s’il le faut, dit la comtesse, voir moi-même mon cousin de
Castéran, notre préfet; mais d’ici là, je tremble...

Ces paroles furent échangées au bout du sentier qui débouchait au
rond-point. En arrivant à la crête du fossé, la comtesse ne put
s’empêcher de jeter un cri; Michaud s’avança pour la soutenir, croyant
qu’elle s’était blessée à quelque épine sèche; mais il tressaillit du
spectacle qui s’offrit à ses regards.

Marie et Bonnébault, assis sur le talus du fossé, paraissaient causer,
et s’étaient sans doute cachés là pour écouter. Évidemment, ils
avaient quitté leur place dans le bois en entendant venir du monde et
reconnaissant des voix bourgeoises.

Après six ans de service dans la cavalerie, Bonnébault, grand garçon
sec, était revenu depuis quelques mois à Conches, avec un congé
définitif qu’il dut à sa mauvaise conduite; il aurait gâté les
meilleurs soldats par son exemple. Il portait des moustaches et une
virgule, particularité qui, jointe au prestige de la tenue que les
soldats contractent au régime de la caserne, avait rendu Bonnébault la
coqueluche des filles de la vallée. Il tenait, comme les militaires,
ses cheveux de derrière très-courts, frisait ceux du dessus de la tête,
retroussait les faces d’un air coquet, et mettait crânement de côté son
bonnet de police. Enfin, comparé aux paysans presque tous en guenilles
comme Mouche et Fourchon, il paraissait superbe en pantalon de toile,
en bottes et en petite veste courte. Ces effets, achetés lors de sa
libération, se ressentaient de la réforme et de la vie des champs;
mais le coq de la vallée en possédait de meilleurs pour les jours de
fête. Il vivait, disons-le, des libéralités de ses bonnes amies, qui
suffisaient à peine aux dissipations, aux libations, aux perditions de
tout genre qu’entraînait la fréquentation du café de la Paix.

Malgré sa figure ronde, plate, assez gracieuse au premier aspect,
ce drôle offrait je ne sais quoi de sinistre. Il était bigle,
c’est-à-dire qu’un de ses yeux ne suivait pas le mouvement de l’autre;
il ne louchait pas, mais ses yeux n’étaient pas toujours ensemble,
pour emprunter à la peinture un de ses termes. Ce défaut, quoique
léger, donnait à son regard une expression ténébreuse, inquiétante,
en ce qu’elle s’accordait avec un mouvement dans le front et dans
les sourcils, qui révélait une sorte de lâcheté de caractère, une
disposition à l’avilissement.

Il en est de la lâcheté comme du courage: il y en a de plusieurs
sortes. Bonnébault, qui se serait battu comme le plus brave soldat,
était faible devant ses vices et ses fantaisies. Paresseux comme un
lézard, actif seulement pour ce qui lui plaisait, sans délicatesse
aucune, à la fois fier et bas, capable de tout et nonchalant, le
bonheur de ce casseur d’_assiettes et de cœurs_, pour se servir d’une
expression soldatesque, consistait à mal faire ou à faire du dégât. Au
sein des campagnes, ce caractère est d’un aussi mauvais exemple qu’au
régiment. Bonnébault voulait, comme Tonsard et comme Fourchon, bien
vivre et ne rien faire. Aussi, avait-il _tiré son plan_, pour employer
un mot du dictionnaire Vermichel et Fourchon. Tout en exploitant sa
tournure avec un croissant succès, et son talent au billard avec des
chances diverses, il se flattait, en sa qualité d’habitué du café de la
Paix, d’épouser un jour mademoiselle Aglaé Socquard, fille unique du
père Socquard, propriétaire de cet établissement, qui, toute proportion
gardée, était à Soulanges ce qu’est le Ranelagh au bois de Boulogne.

Embrasser la carrière de limonadier, devenir entrepreneur de bal
public, ce beau sort paraissait être en effet le bâton de maréchal d’un
fainéant. Ces mœurs, cette vie et ce caractère étaient si salement
écrits sur la physionomie de ce _viveur_ de bas étage, que la comtesse
laissa échapper une exclamation à l’aspect de ce couple, qui lui fit
une impression aussi vive que si elle eût vu deux serpents.

Marie, folle de Bonnébault, eût volé pour lui. Cette moustache, cette
_désinvolture_ de trompette, cet air faraud lui allaient au cœur, comme
l’allure, les façons, les manières d’un de Marsay plaisent à une jolie
Parisienne. Chaque sphère sociale a sa distinction! La jalouse Marie
rebutait Amaury, cet autre fat de petite ville, elle voulait être
madame Bonnébault!

—Ohé! les autres! ohé! venez-vous?... crièrent de loin Catherine et
Nicolas en apercevant Marie et Bonnébault.

Ce cri suraigu retentit dans les bois comme un appel de sauvages.

En voyant ces deux êtres, Michaud frémit, car il se repentit vivement
d’avoir parlé. Si Bonnébault et Marie Tonsard avaient écouté la
conversation, il ne pouvait en résulter que des malheurs. Ce fait,
minime en apparence, dans la situation irritante où se trouvaient les
Aigues vis-à-vis des paysans, devait avoir une influence décisive,
comme dans les batailles la victoire ou la défaite dépendent d’un
ruisseau qu’un pâtre saute à pieds joints et où s’arrête l’artillerie.

Après avoir salué galamment la comtesse, Bonnébault prit le bras de
Marie d’un air conquérant et s’en alla triomphalement.

—C’est le La-clé-des-cœurs de la vallée, dit Michaud tout bas à la
comtesse en se servant du mot de bivouac qui veut dire don Juan. C’est
un homme bien dangereux. Quand il a perdu vingt francs au billard, on
lui ferait assassiner Rigou!... L’œil lui tourne aussi bien à un crime
qu’à une joie.

—J’en ai trop vu pour aujourd’hui, répliqua la comtesse en prenant le
bras d’Émile, revenons, messieurs.

Elle salua mélancoliquement madame Michaud en voyant la Péchina rentrée
au pavillon. La tristesse d’Olympe avait gagné la comtesse.

—Comment, madame, dit l’abbé Brossette, est-ce que la difficulté de
faire le bien ici vous détournerait de le tenter? Voici cinq ans que
je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans meubles,
que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je prêche
sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supplément de
traitement, que je vis avec les six cents francs de l’État, sans rien
demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités. Enfin, je
ne désespère pas! Si vous saviez ce que sont mes hivers, ici, vous
comprendriez toute la valeur de ce mot! Je ne me chauffe qu’à l’idée
de sauver cette vallée, de la reconquérir à Dieu! Il ne s’agit pas
de nous, madame, mais de l’avenir. Si nous sommes institués pour
dire aux pauvres: —«Sachez être pauvres!» c’est-à-dire, «souffrez,
résignez-vous et travaillez!» nous devons dire aux riches: —«Sachez
être riches!» c’est-à-dire, «soyez intelligents dans la bienfaisance,
pieux et dignes de la place que Dieu vous assigne!» Eh bien! madame,
vous n’êtes que les dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et,
si vous n’obéissez pas à ses charges, vous ne la transmettrez pas à
vos enfants comme vous l’avez reçue! Vous dépouillez votre postérité.
Si vous continuez l’égoïsme de la cantatrice qui, certes, a causé par
sa nonchalance le mal dont l’étendue vous effraye, vous reverrez les
échafauds où sont morts vos prédécesseurs pour les fautes de leurs
pères. Faire le bien obscurément, dans un coin de terre, comme Rigou,
par exemple, y fait le mal!... ah! voilà des prières en action qui
plaisent à Dieu!... Si, dans chaque commune, trois êtres voulaient le
bien, la France, notre beau pays, serait sauvée de l’abîme où nous
courons, et où nous entraîne une religieuse indifférence à tout ce
qui n’est pas nous!... Changez d’abord, changez vos mœurs, et vous
changerez alors vos lois...

Quoique profondément émue en entendant cet élan de charité vraiment
catholique, la comtesse répondit par le fatal: _Nous verrons!_ des
riches, qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent se
débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet plus tard de
rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte qu’il est
accompli.

En entendant ce mot, l’abbé Brossette salua madame de Montcornet et
prit une allée qui menait directement à la porte de Blangy.

—Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers
jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination!... se dit-il
quand il fut à dix pas. Mon Dieu! si votre volonté sainte est de
déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les sociétés,
je comprends alors que vous abandonniez les riches à leur aveuglement!


  XII. —COMME QUOI LE CABARET EST LE PARLEMENT DU PEUPLE.

En criant à tue-tête, la vieille Tonsard avait attiré quelques
personnes de Blangy, curieuses de savoir ce qui se passait au
Grand-I-Vert, car la distance entre le village et le cabaret n’est
pas plus considérable qu’entre le cabaret et la porte de Blangy. L’un
des curieux fut précisément le bonhomme Niseron, le grand-père de
la Péchina, qui, après avoir sonné le second _Angelus_, retournait
façonner quelques chaînées de vigne, son dernier morceau de terre.

Voûté par le travail, le visage blanc, les cheveux d’argent, ce vieux
vigneron, à lui seul toute la probité de la commune, avait été, pendant
la révolution, président du club des Jacobins à la Ville-aux-Fayes,
et juré près du tribunal révolutionnaire au District. Jean-François
Niseron, fabriqué du même bois dont furent faits les Apôtres, offrait
jadis le portrait, toujours pareil sous tous les pinceaux, de ce saint
Pierre en qui les peintres ont tous figuré le front quadrangulaire du
Peuple, la forte chevelure naturellement frisée du Travailleur, les
muscles du Prolétaire, le teint du Pêcheur, ce nez puissant, cette
bouche à demi railleuse qui nargue le malheur, enfin l’encolure du Fort
qui coupe des fagots dans le bois voisin pour faire le dîner, pendant
que les doctrinaires de la chose discourent.

Tel fut, à quarante ans, au début de la Révolution, cet homme dur comme
le fer, pur comme l’or. Avocat du peuple, il crut à une république en
entendant gronder ce nom, encore plus formidable peut-être que l’idée.
Il crut à la république de Jean-Jacques Rousseau, à la fraternité des
hommes, à l’échange des beaux sentiments, à la proclamation du mérite,
au choix sans brigues, enfin à tout ce que la médiocre étendue d’un
arrondissement, comme Sparte, rend possible, et que les proportions
d’un empire rendent chimérique. Il signa ses idées de son sang, son
fils unique partit pour la frontière; il fit plus, il les signa de ses
intérêts, dernier sacrifice de l’égoïsme. Neveu, seul héritier du curé
de Blangy, ce tout-puissant tribun de la campagne pouvait en reprendre
l’héritage à la belle Arsène, la jolie servante du défunt; il respecta
les volontés du testateur et accepta la misère, qui, pour lui, vint
aussi promptement que la décadence pour sa république.

Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne passa
dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république
acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des biens
nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. En
réponse aux demandes du comité du salut public, il voulait que la vertu
des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les tripoteurs
de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique reprocha
publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, ses complaisances
et ses déprédations. Il gourmanda le vertueux Mouchon, ce représentant
du peuple dont la vertu fut tout bonnement de l’incapacité, comme chez
tant d’autres qui, gorgés des ressources politiques les plus immenses
que jamais nation ait livrées, armés de toute la force d’un peuple
enfin, n’en tirèrent pas tant de grandeur que Richelieu sut en trouver
dans la faiblesse d’un roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un
reproche vivant pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme
sous l’avalanche de l’oubli, avec ce mot terrible: Il n’est content de
rien! Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition.

Cet autre paysan du Danube regagna son toit à Blangy, regarda choir
une à une ses illusions, vit sa république finir en queue d’empereur,
et tomba dans une complète misère, sous les yeux de Rigou, qui sut
hypocritement l’y réduire. Savez-vous pourquoi? Jamais Jean-François
Niseron ne voulut rien accepter de Rigou. Des refus réitérés apprirent
au détenteur de la succession en quelle mésestime profonde le tenait le
neveu du curé. Enfin, ce mépris glacial venait d’être couronné par la
menace terrible au sujet de sa petite-fille, dont avait parlé l’abbé
Brossette à la comtesse.

Des douze années de la République française, le vieillard s’était
écrit une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses
qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, les
massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer: il
admirait toujours les dévouements, le _Vengeur_, les dons à la patrie,
l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour s’y
endormir.

La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron,
qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées, secrètement
ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vapeurs de cet
ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés oubliés criaient:
vive l’empereur! avant de mourir. Ce sublime appartient en propre à la
France. L’abbé Brossette avait respecté cette inoffensive conviction.
Le vieillard s’était attaché naïvement au curé pour ce seul mot dit
par le prêtre: «La vraie république est dans l’Évangile.» Et le vieux
républicain portait la croix, et il revêtait la robe mi-parti de rouge
et de noir, et il était digne, sérieux à l’église, et il vivait des
triples fonctions dont l’avait investi l’abbé Brossette, qui voulut
donner à ce brave homme, non pas de quoi vivre, mais de quoi ne pas
mourir de faim.

Ce vieillard, l’Aristide de Blangy, parlait peu, comme toutes les
nobles dupes qui s’enveloppent dans le manteau de la résignation;
mais il ne manquait jamais à blâmer le mal; aussi les paysans le
craignaient-ils comme les voleurs craignent la police. Il ne venait pas
six fois dans l’année au Grand-I-Vert, quoiqu’on l’y fêtât toujours.
Le vieillard maudissait le peu de charité des riches, leur égoïsme le
révoltait, et par cette fibre il paraissait toujours tenir aux paysans.
Aussi disait-on: «Le père Niseron n’aime pas les riches, il est des
nôtres.»

Pour couronne civique, cette belle vie obtenait dans toute la vallée
ces mots: «Le brave père Niseron! il n’y a pas de plus honnête homme!»
Pris souvent pour arbitre souverain dans certaines contestations, il
réalisait ce mot magnifique: _l’ancien du village_.

Ce vieillard, extrêmement propre quoique dénué, portait toujours
des culottes, de gros bas drapés, des souliers ferrés, l’habit
quasi français à grands boutons, conservé par les vieux paysans, et
le chapeau de feutre à larges bords; mais les jours ordinaires il
avait une veste de drap bleu si rapetassée qu’elle ressemblait à une
tapisserie. La fierté de l’homme qui se sent libre et digne de la
liberté, donnait à sa physionomie, à sa démarche, le _je ne sais quoi_
du noble; il portait enfin un vêtement et non des haillons!

—Eh! que se passe-t-il d’extraordinaire, la vieille, je vous entendais
du clocher? demanda-t-il.

On raconta l’attentat de Vatel au vieillard, mais en parlant tous
ensemble, selon l’habitude des gens de la campagne.

—Si vous n’avez pas coupé d’arbre, Vatel a tort; mais si vous avez
coupé l’arbre, vous avez commis deux méchantes actions, dit le père
Niseron.

—Prenez donc un verre de vin, dit Tonsard en offrant un verre plein au
bonhomme.

—Partons-nous? demanda Vermichel à l’huissier.

—Oui; nous nous passerons du père Fourchon en prenant l’adjoint
de Conches, répondit Brunet. Va devant, j’ai un acte à remettre au
château; le père Rigou a gagné son second procès, je lui signifie le
jugement.

Et monsieur Brunet, lesté de deux petits verres d’eau-de-vie, remonta
sur sa jument grise, après avoir dit bonjour au père Niseron, car tout
le monde dans la vallée tenait à l’estime de ce vieillard.

Aucune science, pas même la statistique, ne peut rendre compte de
la rapidité plus que télégraphique avec laquelle les nouvelles se
propagent dans les campagnes, ni comment elles franchissent les
espèces de steppes incultes qui sont en France une accusation contre
les administrateurs et les capitaux. Il est acquis à l’histoire
contemporaine que le plus célèbre des banquiers, après avoir crevé les
chevaux entre Waterloo et Paris (on sait pourquoi! il gagna tout ce
que perdit l’empereur: une royauté), ne devança la fatale nouvelle que
de quelques heures. Donc, une heure après la lutte entre la vieille
Tonsard et Vatel, plusieurs autres habitués du Grand-I-Vert s’y
trouvaient réunis.

  [Illustration: IMP. F. MARTINET.

        NISERON.

    Il n’y a pas de plus honnête homme.

                          (LES PAYSANS.)]

Le premier venu fut Courtecuisse, en qui vous eussiez difficilement
reconnu le jovial garde-chasse, le chanoine rubicond, à qui sa femme
faisait son café au lait le matin, comme on l’a vu dans le récit des
événements antérieurs. Vieilli, maigri, hâve, il offrait à tous les
yeux une leçon terrible qui n’éclairait personne.

Il a voulu monter plus haut que l’échelle, disait-on à ceux qui
plaignaient l’ex-garde-chasse en accusant Rigou. Il a voulu devenir
bourgeois.

En effet, Courtecuisse, en achetant le domaine de la Bâchelerie,
avait voulu _passer_ bourgeois, il s’en était vanté. Sa femme allait
ramassant des fumiers! Elle et Courtecuisse se levaient avant le
jour, piochaient leur jardin richement fumé, lui faisaient rapporter
plusieurs moissons, sans parvenir à payer autre chose que les intérêts
dus à Rigou pour le restant du prix. Leur fille, en service à Auxerre,
leur envoyait ses gages; mais, malgré tant d’efforts, malgré ce
secours, ils se voyaient au terme du remboursement sans un rouge liard.
Madame Courtecuisse, qui, jadis, se permettait de temps en temps une
bouteille de vin cuit et des rôties, ne buvait plus que de l’eau.
Courtecuisse n’osait pas entrer la plupart du temps au Grand-I-Vert, de
peur d’y laisser trois sous. Destitué de son pouvoir, il avait perdu
ses franches lippées au cabaret, et il criait, comme tous les niais,
à l’ingratitude. Enfin, à l’instar de presque tous les paysans mordus
par le démon de la propriété, devant des fatigues croissantes, la
nourriture décroissait.

—Courtecuisse a bâti trop de murs, disait-on en enviant sa position;
pour faire des espaliers, il fallait attendre qu’il fût le maître.

Le bonhomme avait amendé, fertilisé les trois arpents de terre vendus
par Rigou, le jardin attenant à la maison commençait à produire, et
il craignait d’être exproprié! Vêtu comme Fourchon, lui qui jadis
portait des souliers et des guêtres de chasseur, allait les pieds dans
des sabots, et il accusait les bourgeois des Aigues d’avoir causé sa
misère! Ce souci rongeur donnait à ce gros petit homme, à sa figure,
autrefois rieuse, un air sombre et abruti qui le faisait ressembler à
un malade dévoré par un poison ou par une affection chronique.

—Qu’avez-vous donc, monsieur Courtecuisse? Vous a-t-on coupé la
langue? demanda Tonsard en trouvant le bonhomme silencieux après lui
avoir conté la bataille qui venait d’avoir lieu.

—Ce serait dommage, reprit la Tonsard, il n’a pas à se plaindre de
la sage-femme qui lui a tranché le filet; elle a fait là une belle
opération.

—Ça gèle la _grelotte_ que de chercher des idées pour finir avec
monsieur Rigou, répondit mélancoliquement ce vieillard vieilli.

—Bah! dit la vieille Tonsard, vous avez une jolie fille, elle a
dix-sept ans; si elle est sage, vous vous arrangerez facilement avec ce
vieux fagoteur-là...

—Nous l’avons envoyée à Auxerre, chez madame Mariotte la mère, il y
a deux ans, pour la préserver de tout malheur, dit-il; j’aime mieux
crever que de...

—Est-il bête! dit Tonsard; voyez mes filles, sont-elles mortes? Celui
qui ne dirait pas qu’elles sont sages comme des images, aurait à
répondre à mon fusil.

—Ce serait dur d’en venir là! s’écria Courtecuisse en hochant la tête;
j’aimerais mieux qu’on me payât pour tirer sur un de ces _Arminacs_!

—Ah! il vaut mieux sauver son père que de laisser moisir sa vertu!
répliqua le cabaretier.

Tonsard sentit un coup sec que le père Niseron lui frappa sur l’épaule.

—Ce n’est pas bien, ce que tu dis là! fit le vieillard. Un père est le
gardien de l’honneur dans sa famille. C’est en vous conduisant comme
vous faites que vous attirez le mépris sur nous et qu’on accuse le
peuple de ne pas être digne de la liberté! Le peuple doit donner aux
riches l’exemple des vertus civiques et de l’honneur. Vous vous vendez
à Rigou pour de l’or, tous tant que vous êtes! Quand vous ne lui livrez
pas vos filles, vous lui livrez vos vertus! C’est mal!

—Voyez donc où en est Courtebotte? dit Tonsard.

—Vois où j’en suis! répondit le père Niseron, je dors tranquille; il
n’y a pas d’épines dans mon oreiller.

—Laisse-le dire, Tonsard, cria la femme dans l’oreille de son mari;
tu sais bien _que c’est son idée_, à ce pauvre cher homme...

Bonnébault et Marie, Catherine et son frère arrivèrent en ce moment
dans une exaspération commencée par l’insuccès de Nicolas, et que la
confidence du projet conçu par Michaud avait portée à son comble. Aussi
lorsque Nicolas entra dans le cabaret de son père, lâcha-t-il une
effrayante apostrophe contre le ménage Michaud et les Aigues.

—Voilà la moisson, eh bien! je ne partirai pas sans avoir allumé ma
pipe à leurs meules! s’écria-t-il en frappant un grand coup de poing
sur la table devant laquelle il s’assit.

—Faut pas _japper_ comme ça devant le monde, lui dit Godain en lui
montrant le père Niseron.

—S’il parlait, je lui tordrais le cou comme à un poulet, répondit
Catherine; il a fait son temps, ce vieil halleboteur de mauvaises
raisons! On le dit vertueux; c’est son tempérament, voilà tout.

Étrange et curieux spectacle que celui de toutes les têtes levées,
de ces gens groupés dans ce taudis à la porte duquel se tenait en
sentinelle la vieille Tonsard, pour assurer aux buveurs le secret sur
leurs paroles.

De toutes ces figures, Godain, le poursuivant de Catherine, offrait
peut-être la plus effrayante, quoique la moins accentuée. Godain,
l’avare sans or, le plus cruel de tous les avares, car avant celui qui
couve son argent, ne faut-il pas mettre celui qui en cherche? l’un
regarde en dedans de lui-même, l’autre regarde en avant avec une fixité
terrible; ce Godain vous eût représenté le type des plus nombreuses
physionomies paysannes.

Ce manouvrier, petit homme, réformé comme n’ayant pas la taille exigée
pour le service militaire, naturellement sec, encore desséché par le
travail et par la stupide sobriété sous laquelle expirent dans la
campagne les travailleurs acharnés comme Courtecuisse, montrait une
figure grosse comme le poing, qui tirait son jour de deux yeux jaunes
tigrés de filets verts à points bruns, par lesquels la soif du bien
à tout prix s’abreuvait de concupiscence, mais sans chaleur, car le
désir d’abord bouillant s’était figé comme une lave. Aussi sa peau se
collait-elle aux tempes brunes comme celles d’une momie. Sa barbe grêle
piquait à travers ses rides comme le chaume dans les sillons. Godain ne
suait jamais, il résorbait sa substance. Ses mains velues et crochues,
nerveuses, infatigables, semblaient être en vieux bois. Quoique âgé de
vingt-sept ans à peine, on lui voyait déjà des cheveux blancs dans une
chevelure d’un noir rouge. Il portait une blouse à travers la fente
de laquelle se dessinait en noir une chemise de forte toile qu’il
devait garder plus d’un mois et blanchir lui-même dans la Thune. Ses
sabots étaient raccommodés avec du vieux fer. L’étoffe de son pantalon
ne se reconnaissait plus sous le nombre infini des raccommodages et
des pièces. Enfin, il gardait sur la tête une effroyable casquette,
évidemment ramassée à la Ville-aux-Fayes, au seuil de quelque maison
bourgeoise.

Assez clairvoyant pour évaluer les éléments de fortune enfouis dans
Catherine, il voulait succéder à Tonsard au Grand-I-Vert; il employait
donc toute sa ruse, toute sa puissance à la capturer, il lui promettait
la richesse, il lui promettait la licence dont avait joui la Tonsard;
enfin il promettait à son futur beau-père une rente énorme, cinq cents
francs par an de son cabaret, jusqu’au payement, en se fiant sur un
entretien qu’il avait eu avec monsieur Brunet pour payer en papiers
timbrés. Garçon taillandier à l’ordinaire, ce gnome travaillait chez le
charron tant que l’ouvrage abondait; mais il se louait pour les corvées
chèrement rétribuées. Quoiqu’il possédât environ dix-huit cents francs
placés chez Gaubertin à l’insu de toute la contrée, il vivait comme un
malheureux, logeant dans un grenier chez son maître et glanant à la
moisson. Il portait, cousu dans le haut de son pantalon des dimanches,
le billet de Gaubertin, renouvelé chaque année et grossi des intérêts
et de ses économies.

—Eh! qué que ça me fait! s’écria Nicolas en répondant à la prudente
observation de Godain, s’il faut que je sois soldat, j’aime mieux que
le son du panier boive mon sang tout d’un coup que de le donner goutte
à goutte... Et je délivrerai le pays d’un de ces _Arminacs_ que le
diable a lâchés sur nous...

Et il raconta le prétendu complot ourdi par Michaud contre lui.

—Où veux-tu que la France prenne des soldats?... dit gravement le
blanc vieillard en se levant et se plaçant devant Nicolas pendant le
silence profond qui accueillit cette horrible menace.

—On fait son temps et l’on revient! dit Bonnébault en refrisant sa
moustache.

En voyant les plus mauvais sujets du pays réunis, le vieux Niseron
secoua la tête et quitta le cabaret, après avoir offert un liard à
madame Tonsard pour son verre de vin. Quand le bonhomme eut mis le
pied sur les marches, le mouvement de satisfaction qui se fit dans
cette assemblée de buveurs aurait dit à quelqu’un qui les eût vus,
que tous ces gens étaient débarrassés de la vivante image de leur
conscience.

—Eh bien! qué que tu dis de tout ça?... Hé! Courtebotte?... demanda
Vaudoyer, entré tout à coup, et à qui Tonsard avait raconté la
tentative de Vatel.

Courtecuisse, à qui presque tout le monde donnait ce sobriquet, fit
claquer sa langue contre son palais en reposant son verre sur la table.

—Vatel est en faute, répondit-il. A la place de la mère, je me
meurtrirais les côtes, je me mettrais au lit, je me dirais malade, et
j’_assinerais_ le Tapissier et son garde pour leur demander vingt écus
de réparation, monsieur Sarcus les accorderait...

—Dans tous les cas, le Tapissier les donnerait pour éviter le tapage
que ça peut faire, dit Godain.

Vaudoyer, l’ancien garde champêtre, homme de cinq pieds six pouces,
à figure grêlée par la petite vérole, et creusée en casse-noisette,
gardait le silence d’un air dubitatif.

—Eh bien! demanda Tonsard alléché par les soixante francs, qu’est-ce
qui te chiffonne, grand serin? On m’aura cassé pour vingt écus de ma
mère, une manière d’en tirer parti! Nous ferons du tapage pour trois
cents francs, et monsieur Gourdon pourra bien leur aller dire aux
Aigues que la mère a la cuisse déhanchée.

—Et on la lui déhancherait... reprit la cabaretière, ça se fait à
Paris.

—Ça coûterait trop cher, lui répondit Godain.

—J’ai trop entendu parler les gens du roi pour croire que les choses
iraient à votre gré, dit enfin Vaudoyer, qui souvent avait assisté la
justice et l’ex-brigadier Soudry. Tant qu’à Soulanges, ça irait encore;
monsieur Soudry représente le gouvernement, et il ne veut pas de bien
au Tapissier; mais le Tapissier et Vatel, si vous les attaquez, auront
la malice de se défendre, et ils diront: la femme était en faute, elle
avait un arbre, autrement elle aurait laissé visiter son fagot sur le
chemin, elle n’aurait pas fui; s’il lui est arrivé malheur, elle ne
peut s’en prendre qu’à son délit. Non, ce n’est pas une affaire sûre...

—Le bourgeois s’est-il défendu quand je l’ai fait _assiner_? dit
Courtecuisse, il m’a payé.

—Si vous voulez, je vas aller à Soulanges, dit Bonnébault, je
consulterai monsieur Gourdon, le greffier, et vous saurez ce soir _s’il
y a gras_.

—Tu ne demandes que des prétextes pour virer autour de cette grosse
dinde de fille à Socquard, lui répondit Marie Tonsard en lui donnant
une tape sur l’épaule à lui faire sonner les poumons.

En ce moment on entendit ce passage d’un vieux Noël bourguignon:

    Ein bel androi de sai vie
      Ça quai toule ein jour
    Ai changé l’ea de bréehie
      Au vin de Mador[3].

      [3] Un bel endroit de sa vie
            Fut qu’à table un jour
          Il changea l’eau du pot
            En vin de Madère.

Chacun reconnut la voix du père Fourchon à qui ce passage devait
particulièrement plaire, et que Mouche accompagnait en fausset.

—Ah! ils se sont pansés! cria la vieille Tonsard à sa belle-fille, ton
père est rouge comme un gril, et le petit _bresille_ comme un sarment.

—Salut! cria le vieillard, vous êtes beaucoup de gredins ici!...
Salut! dit-il à sa petite-fille qu’il surprit embrassant Bonnébault;
salut, Marie, pleine de vices, que Satan soit avec toi, sois maudite
entre toutes les femmes, etc. Salut la compagnie! Vous êtes pincés!
vous pouvez dire adieu à vos gerbes! Il y a des nouvelles! Je vous l’ai
dit que le bourgeois vous materait, eh bien! il va vous fouetter avec
la loi!... Ah! v’là ce que c’est que de lutter contre les bourgeois!
les bourgeois ont fait tant de lois, qu’ils en ont pour toutes les
finesses...

Un hoquet terrible donna soudain un autre cours aux idées de
l’honorable orateur.

—Si Vermichel était là, je lui soufflerais dans la gueule, il aurait
une idée de ce que c’est que le vin d’Alicante! Qué vin! si j’étais pas
Bourguignon, je voudrais être Espagnol! un vin de Dieu! je crois bien
que le pape dit sa messe avec! Cré vin!... Je suis jeune!... Dis donc,
Courtebotte, si ta femme était là... je la trouverais jeune! Décidément
le vin d’Espagne enfonce le vin cuit!... Faut faire une révolution,
rien que pour vider les caves!...

—Mais quelle nouvelle, papa? dit Tonsard.

—Y aura pas de moisson pour vous autres, le Tapissier va vous
interdire le glanage.

—Interdire le glanage!... cria tout le cabaret d’une seule voix
dominée par les notes aiguës des quatre femmes.

—Oui, dit Mouche, il va prendre un arrêté, le faire publier par
Groison, le faire afficher dans le canton, et il n’y aura que ceux qui
auront des certificats d’indigence qui glaneront.

—Et, saisissez bien ceci!... dit Fourchon, les fricoteurs des autres
communes ne seront pas reçus.

—De quoi! de quoi! dit Bonnébault. Ma grand’mère, ni moi, ni ta mère à
toi, Godain, nous ne pourrons pas glaner par ici? En voilà des farces
d’autorités! je les embête! Ah çà! c’est donc un déchaîné des enfers,
que ce général de maire?...

—Glaneras-tu tout de même, toi, Godain? dit Tonsard au garçon charron
qui parlait d’un peu près à Catherine.

—Moi, je n’ai rien, je suis indigent, répondit-il, je demanderai un
certificat.

—Qu’est-ce qu’on a donc donné à mon père pour sa loutre, mon bibi?
disait la belle cabaretière à Mouche.

Quoique succombant sous une digestion pénible et l’œil troublé par deux
bouteilles de vin, Mouche, assis sur les genoux de la Tonsard, pencha
la tête sur le cou de sa tante et lui répondit finement à l’oreille:
—Je ne sais pas, mais il a de l’or!... Si vous voulez me crânement
nourrir pendant un mois, peut-être que je découvrirai sa cachette; il
en a _eune_.

—Le père a de l’or!... dit la Tonsard à l’oreille de son mari qui
dominait de sa voix le tumulte occasionné par la vive discussion à
laquelle participaient tous les buveurs.

—Chut! v’là Groison! cria la vieille.

Un silence profond régna dans le cabaret. Lorsque Groison fut à une
distance convenable, la vieille Tonsard fit un signe, et la discussion
recommença sur la question de savoir si l’on glanerait, comme par le
passé, sans certificat d’indigence.

—Faudra bien que vous obéissiez, dit le père Fourchon, car le
Tapissier est allé voir _el parfait_ et lui demander des troupes pour
maintenir l’ordre. On vous tuera comme des chiens... que nous sommes!
s’écria le vieillard qui essayait de vaincre l’engourdissement produit
sur sa langue par le vin d’Espagne.

Cette autre annonce de Fourchon, quoique folle qu’elle fût, rendit
tous les buveurs pensifs; ils croyaient le gouvernement capable de les
massacrer sans pitié.

—Il y a eu des troubles comme ça aux environs de Toulouse, où j’étais
en garnison, dit Bonnébault; nous avons marché, les paysans ont été
sabrés, arrêtés... ça faisait rire de les voir voulant résister à la
troupe. Il y en a eu dix envoyés aux fers par la justice, onze en
prison; tout a été confondu, quoi!... Le soldat est le soldat, vous
êtes des _péquins_, on a le droit de vous sabrer, et hue!...

—Eh bien! dit Tonsard, qu’avez-vous donc, vous autres, à vous
effrayer comme des cabris? Peut-on prendre quelque chose à ma mère,
à mes filles?... On aura de la prison?... Eh bien! on en mangera, le
Tapissier n’y mettra pas tout le pays. D’ailleurs, ils sont mieux
nourris chez le roi que chez eux, les prisonniers, et on les chauffe en
hiver.

—Vous êtes des godiches! beugla le père Fourchon. Vaut mieux gruger
le bourgeois que de l’attaquer en face, allez! Autrement vous serez
éreintés. Si vous aimez le bagne, c’est autre chose! On ne travaille
pas tant que dans les champs, c’est vrai; mais on n’y a pas sa liberté.

—Peut-être bien, dit Vaudoyer qui se montrait un des plus hardis pour
le conseil, vaudrait-il mieux que quelques-uns d’entre nous risquassent
leur peau pour délivrer le pays de cette bête de Gévaudan qui s’est
terrée à la porte d’Avonne.

—Faire l’affaire à Michaud?... dit Nicolas, j’en suis.

—Ça n’est pas mûr, dit Fourchon, nous y perdrions trop, mes enfants.
Faut nous _enmalheurer_, crier la faim, le bourgeois des Aigues et sa
femme voudront nous faire du bien, et vous en tirerez mieux que des
glanes...

—Vous êtes des _halle-taupiers_, s’écria Tonsard, mettez qu’il y ait
noise avec la justice et les troupes, on ne fourre pas tout un pays
aux fers, et nous aurons à la Ville-aux-Fayes et dans les anciens
seigneurs, des gens bien disposés à nous soutenir.

—C’est vrai, dit Courtecuisse, il n’y a que le Tapissier qui se
plaint; messieurs de Soulanges, de Ronquerolles et autres sont
contents! Quand on pense que si ce cuirassier avait eu le courage de
se faire tuer comme les autres, je serais encore heureux à ma porte
d’Avonne qu’il m’a mise sens dessus dessous, qu’on ne s’y reconnaît
plus.

—On ne fera pas marcher les troupes pour un guerdin de bourgeois qui
se met mal avec tout un pays! dit Godain... C’est sa faute! il veut
tout confondre ici, renverser tout le monde, le gouvernement lui dira:
_Zut!_

—Le gouvernement ne parle pas autrement, il y est obligé, ce pauvre
gouvernement, dit Fourchon pris d’une tendresse subite pour le
gouvernement; je le plains, ce bon gouvernement... il est malheureux,
il est sans le sou, comme nous... et c’est bête pour un gouvernement
qui fait lui-même la monnaie... Ah! si j’étais gouvernement...

—Mais, s’écria Courtecuisse, l’on m’a dit à la Ville-aux-Fayes que
monsieur de Ronquerolles avait parlé dans l’Assemblée de nos droits.

—C’est sur le _journiau_ de m’sieu Rigou, dit Vaudoyer qui savait lire
et écrire, en sa qualité d’ex-garde champêtre, je l’ai lu...

Malgré ses fausses tendresses, le vieux Fourchon, comme beaucoup de
gens du peuple dont les facultés sont stimulées par l’ivresse, suivait
d’un œil intelligent et d’une oreille attentive cette discussion, que
bien des _à parte_ rendaient furieuse. Tout à coup, il prit position au
milieu du cabaret, en se levant.

—Écoutez le vieux, il est soûl! dit Tonsard, il a deux fois plus de
malice, il a la sienne et celle du vin...

—D’Espagne!... ça fait trois, reprit Fourchon en riant d’un rire de
faune. Mes enfants, faut pas heurter la chose de front, vous êtes
trop faibles, prenez-moi ça de biais!... Faites les morts, les chiens
couchants, la petite femme est déjà bien effrayée, allez! on en viendra
bientôt à bout; elle quittera le pays, et si elle le quitte, le
Tapissier la suivra, c’est sa passion. Voilà le plan. Mais pour avancer
leur départ, mon avis est de leur ôter leur conseil, leur force, notre
espion, notre singe.

—Qui ça?

—Eh! c’est le damné curé! dit Tonsard, un chercheur de péchés qui veut
nous nourrir d’hosties.

—Ça, c’est vrai, s’écria Vaudoyer, nous étions heureux sans le curé,
faut se défaire de ce _mangeux_ de bon Dieu, v’là l’ennemi.

—Le Gringalet, reprit Fourchon en désignant l’abbé Brossette par le
surnom qu’il devait à son air piètre, succomberait peut-être à quelque
matoise, puisqu’il observe tous les carêmes. Et, en le tambourinant
par un bon charivari s’il était pris en _riolle_, son évêque serait
forcé de l’envoyer ailleurs. Voilà qui plairait diablement à ce brave
père Rigou... Si la fille à Courtecuisse voulait quitter sa bourgeoise
d’Auxerre, elle est si jolie, qu’en faisant la dévote, elle sauverait
la patrie. Et _ran tan plan_!

—Et pourquoi ne serait-ce pas toi, dit Godain tout bas à Catherine, il
y aurait une pannerée d’écus à vendanger pour éviter le tapage, et du
coup, tu serais la maîtresse ici...

—Glanerons-nous, ne glanerons-nous pas? dit Bonnébault. Je me soucie
bien de votre abbé, moi, je suis de Conches, et nous n’y avons pas de
curé qui nous trifouille la conscience avec sa _grelotte_.

—Tenez, reprit Vaudoyer, il faut aller savoir du bonhomme Rigou, qui
connaît les lois, si le Tapissier peut nous interdire le glanage, et
il nous dira si nous avons raison. Si le Tapissier est dans son droit,
nous verrons alors, comme dit l’ancien, à prendre les choses en biais...

—Il y aura du sang répandu!... dit Nicolas d’un air sombre en se
levant, après avoir bu toute une bouteille de vin que Catherine lui
avait entonnée, afin de l’empêcher de parler. Si vous voulez m’écouter,
on descendra Michaud! mais vous êtes des _veules_ et des _drogues_!

—Pas moi! dit Bonnébault, si vous êtes des amis à taire vos becs,
je me charge d’ajuster le Tapissier, moi!... Qué plaisir de loger
un pruneau dans son bocal, ça me vengerait de tous mes puants
d’officiers!...

—Là, là, s’écria Jean-Louis Tonsard, qui passait pour être un peu fils
de Gaubertin, et qui venait d’entrer à la suite de Fourchon.

Ce garçon, qui courtisait depuis quelques mois la jolie servante
de Rigou, succédait à son père dans l’état de tondeur de haies, de
charmilles et autres facultés _tonsardes_. En allant dans les maisons
bourgeoises, il y causait avec les maîtres et les gens, il récoltait
ainsi des idées qui faisaient de lui l’homme à moyens de la famille,
le finaud. En effet, on verra tout à l’heure qu’en s’adressant à la
servante de Rigou, Jean-Louis justifiait la bonne opinion qu’on avait
de sa finesse.

—Eh bien! qu’as-tu, prophète? dit le cabaretier à son fils.

—Je dis que vous jouez le jeu des bourgeois, répliqua Jean-Louis.
Effrayer les gens des Aigues pour maintenir vos droits, bien! mais les
pousser hors du pays et faire vendre les Aigues, comme le veulent les
bourgeois de la vallée, c’est contre nos intérêts. Si vous aidez à
partager les grandes terres, où donc qu’on prendra des biens à vendre,
à la prochaine révolution?... Vous aurez alors les terres pour rien,
comme les a eues Rigou; tandis que si vous les mettez dans la gueule
des bourgeois, les bourgeois vous les recracheront bien amaigries et
renchéries, vous travaillerez pour eux, comme tous ceux qui travaillent
pour Rigou. Voyez Courtecuisse...

Cette allocution était d’une politique trop profonde pour être saisie
par des gens ivres, qui tous, excepté Courtecuisse, amassaient de
l’argent pour avoir leur part dans le gâteau des Aigues. Aussi
laissa-t-on parler Jean-Louis en continuant, comme à la chambre des
députés, les conversations particulières.

—Eh bien! allez, vous serez des machines à Rigou! s’écria Fourchon,
qui seul avait compris son petit-fils.

En ce moment, Langlumé, le meunier des Aigues, vint à passer; la belle
Tonsard le héla.

—C’est-y vrai, dit-elle, monsieur l’adjoint, qu’on défendra le glanage?

Langlumé, petit homme réjoui, à face blanche de farine, habillé de drap
gris blanc, monta les marches, et aussitôt les paysans prirent leurs
mines sérieuses.

—Dame! mes enfants, oui et non; les nécessiteux glaneront; mais les
mesures qu’on prendra vous seront bien profitables...

—Et comment? dit Godain.

—Mais si l’on empêche tous les malheureux de fondre ici, répondit le
meunier en clignant les yeux à la façon normande, vous ne serez pas
empêchés, vous autres, d’aller ailleurs, à moins que tous les maires ne
fassent comme celui de Blangy.

—Ainsi, c’est vrai?... dit Tonsard d’un air menaçant.

—Moi, dit Bonnébault en mettant son bonnet de police sur l’oreille
et faisant siffler sa baguette de coudrier, je retourne à Conches y
prévenir les amis...

Et le lovelace de la vallée s’en alla, tout en sifflant l’air de cette
chanson soldatesque:

    Toi qui connais les hussards de la garde,
    Connais-tu pas l’ trombon du régiment?

—Dis donc, Marie, il prend un drôle de chemin pour aller à Conches,
ton bon ami, cria la vieille Tonsard à sa petite-fille.

—Il va voir Aglaé! dit Marie qui bondit à la porte, il faut que je la
rosse une bonne foi c’te cane-là.

—Tiens, Vaudoyer, dit Tonsard à l’ancien garde champêtre, va voir le
père Rigou, nous saurons quoi faire, il est notre oracle, et ça ne
coûte rien, sa salive.

—Encore une bêtise, s’écria tout bas Jean-Louis, il vend tout, Annette
me l’a bien dit, il est plus dangereux qu’une colère à écouter.

—Je vous conseille d’être sages, reprit Langlumé, car le général est
parti pour la préfecture à cause de vos méfaits, et Sibilet me disait
qu’il avait juré son honneur d’aller jusqu’à Paris parler au chancelier
de France, au roi, à toute la boutique, s’il le fallait, pour avoir
raison de _ses_ paysans.

—Ses paysans!... cria-t-on.

—Ah çà! nous ne nous appartenons donc plus?

Sur cette question de Tonsard, Vaudoyer sortit pour aller chez l’ancien
maire.

Langlumé, déjà sorti, se retourna sur les marches et répondit:

—Tas de fainéants, avez-vous des rentes pour vouloir être vos
maîtres?...

Quoique dit en riant, ce mot profond fut compris à peu près de la même
manière que les chevaux comprennent un coup de fouet.

—Ran tan plan! vos maîtres!... Dis donc, mon fiston, après ton coup de
ce matin, ce n’est pas ma clarinette qu’on te mettra entre les quatre
doigts et le pouce, dit Fourchon à Nicolas.

—Ne l’asticote pas, il est capable de te faire rendre ton vin en te
frottant le ventre, répliqua brutalement Catherine à son grand-père.


  XIII.—L’USURIER DES CAMPAGNES.

Stratégiquement, Rigou se trouvait à Blangy ce qu’est à la guerre une
sentinelle avancée. Il surveillait les Aigues, et bien. Jamais la
police n’aura d’espions comparables à ceux qui se mettent au service de
la haine.

A l’arrivée du général aux Aigues, Rigou forma sans doute sur lui
quelque projet que le mariage de Montcornet avec une Troisville fit
évanouir, car il avait paru vouloir protéger ce grand propriétaire. Ses
intentions furent alors si patentes, que Gaubertin jugea nécessaire de
lui faire une part en l’initiant à la conspiration ourdie contre les
Aigues. Avant d’accepter cette part et un rôle, Rigou voulut mettre,
selon son expression, le général au pied du mur.

Quand la comtesse fut installée, un jour, une petite carriole en osier,
peinte en vert, entra dans la cour d’honneur des Aigues. Monsieur le
maire, flanqué de sa mairesse, en descendit et vint par le perron
du jardin. Rigou remarqua la comtesse à une croisée. Tout acquise à
l’évêque, à la religion et à l’abbé Brossette, qui s’était hâté de
prévenir son ennemi, la comtesse fit dire par François que _madame
était sortie_.

Cette impertinence, digne d’une femme née en Russie, fit jaunir le
visage du bénédictin. Si la comtesse avait eu la curiosité de voir
l’homme de qui le curé disait: «C’est un damné qui, pour se rafraîchir,
se plonge dans l’iniquité comme dans un bain,» peut-être eût-elle évité
de mettre entre le maire et le château la haine froide et réfléchie
que portaient les libéraux aux royalistes, augmentée des excitants du
voisinage de la campagne, où le souvenir d’une blessure d’amour-propre
est toujours ravivé.

Quelques détails sur cet homme et sur ses mœurs auront le mérite, tout
en éclairant sa participation au complot nommé _la grande affaire_ par
ses deux associés, de peindre un type excessivement curieux, celui
d’existences campagnardes particulières à la France, et qu’aucun
pinceau n’est encore allé chercher. D’ailleurs, de cet homme, rien
n’est indifférent, ni sa maison, ni sa manière de souffler le feu, ni
sa façon de manger; ses mœurs, ses opinions, tout servira puissamment à
l’histoire de cette vallée. Ce renégat explique enfin l’utilité de la
médiocratie, il en est à la fois la théorie et la pratique, l’alpha et
l’oméga, le _summum_.

Vous vous rappelez peut-être certains maîtres en avarice déjà peints
dans quelques scènes antérieures? D’abord l’avare de province, le
père Grandet de Saumur, avare comme le tigre est cruel; puis Gobseck
l’escompteur, le jésuite de l’or, n’en savourant que la puissance et
dégustant les larmes du malheur, à savoir quel est leur crû; puis le
baron de Nucingen, élevant les fraudes de l’argent à la hauteur de la
politique. Enfin, vous avez sans doute souvenir de ce portrait de la
parcimonie domestique, le vieil Hochon d’Issoudun, et de cet autre
avare par esprit de famille, le petit la Baudraye de Sancerre. Eh
bien! les sentiments humains, et surtout l’avarice, ont des nuances
si diverses dans les divers milieux de notre société, qu’il restait
encore un avare sur la planche de l’amphithéâtre des études de mœurs.
Il restait Rigou! l’avare égoïste, c’est-à-dire plein de tendresse
pour ses jouissances, sec et froid pour autrui, enfin l’avarice
ecclésiastique, le moine demeuré moine pour exprimer le jus du citron
appelé le bien-vivre, et devenu séculier pour happer la monnaie
publique. Expliquons d’abord le bonheur continu qu’il trouvait à dormir
sous son toit.

Blangy, c’est-à-dire les soixante maisons décrites par Blondet dans
sa lettre à Nathan, est posé sur une bosse de terrain, à gauche de
la Thune. Comme toutes les maisons y sont accompagnées de jardins,
ce village est d’un aspect charmant. Quelques maisons sont assises
le long du cours d’eau. Au sommet de cette vaste motte de terre se
trouve l’église, jadis flanquée de son presbytère, et dont le cimetière
enveloppe, comme dans beaucoup de villages, le chevet de l’église.

Le sacrilége Rigou n’avait pas manqué d’acheter ce presbytère, jadis
construit par la bonne catholique mademoiselle Choin, sur un terrain
acheté par elle exprès. Un jardin en terrasse, d’où la vue plongeait
sur les terres de Blangy, de Soulanges et de Cerneux, situées entre les
deux parcs seigneuriaux, séparait cet ancien presbytère de l’église. Du
côté opposé, s’étendait une prairie, acquise par le dernier curé, peu
de temps avant sa mort, et entourée de murs par le défiant Rigou.

Le maire ayant refusé de rendre le presbytère à sa primitive
destination, la commune fut obligée d’acheter une maison de paysan
située auprès de l’église; il fallut dépenser cinq mille francs pour
l’agrandir, la restaurer et y joindre un jardinet, dont le mur était
mitoyen avec la sacristie, en sorte que la communication fut établie
comme autrefois entre la maison curiale et l’église.

Ces deux maisons, bâties sur l’alignement de l’église à laquelle elles
paraissaient tenir par leurs jardins, avaient vue sur un espace de
terrain planté d’arbres, qui formait d’autant mieux la place de Blangy,
qu’en face de la nouvelle cure, le comte fit construire une maison
commune destinée à recevoir la mairie, le logement du garde champêtre,
et cette école de frères de la Doctrine chrétienne si vainement
sollicitée par l’abbé Brossette. Ainsi, non-seulement les maisons de
l’ancien bénédictin et du jeune prêtre adhéraient à l’église aussi bien
divisées que réunies par elle, mais encore ils se surveillaient l’un
l’autre. Le village entier espionnait d’ailleurs l’abbé Brossette. La
grande rue, qui commençait à la Thune, montait tortueusement jusqu’à
l’église. Des vignobles et des jardins de paysan, un petit bois,
couronnaient la butte de Blangy.

La maison de Rigou, la plus belle du village, était bâtie en gros
cailloux particuliers à la Bourgogne, pris dans un mortier jaune lissé
carrément dans toute la largeur de la truelle, ce qui produit les ondes
percées çà et là par les faces assez généralement noires de ce caillou.
Une bande de mortier où pas un silex ne faisait tache, dessinait, à
chaque fenêtre, un encadrement que le temps avait rayé par des fissures
fines et capricieuses, comme on en voit dans les vieux plafonds. Les
volets, grossièrement faits, se recommandaient par une solide peinture
vert-dragon. Quelques mousses plates soudaient les ardoises sur le
toit. C’est le type des maisons bourguignonnes; les voyageurs en
aperçoivent par milliers de semblables en traversant cette portion de
la France.

Une porte bâtarde ouvrait sur un corridor à moitié duquel se trouvait
la cage d’un escalier de bois. A l’entrée, on voyait la porte d’une
vaste salle à trois croisées donnant sur la place. La cuisine,
pratiquée sous l’escalier, tirait son jour de la cour, cailloutée
avec soin, et où l’on entrait par une porte cochère. Tel était le
rez-de-chaussée.

Le premier étage contenait trois chambres, et au-dessus une petite
chambre en mansarde.

Un bûcher, une remise, une écurie attenaient à la cuisine et faisaient
un retour d’équerre. Au-dessus de ces constructions légères, on avait
ménagé des greniers, un fruitier et une chambre de domestique.

Une basse-cour, une étable, des toits à porc faisaient face à la maison.

Le jardin, d’environ un arpent et clos de murs, était un jardin de
curé, c’est-à-dire plein d’espaliers, d’arbres à fruits, de treilles,
aux allées sablées et bordées de quenouilles, à carrés de légumes fumés
avec le fumier provenant de l’écurie.

Au-dessus de la maison, attenait un second clos, planté d’arbres,
enclos de haies, et assez considérable pour que deux vaches y
trouvassent leur pâture en tout temps.

A l’intérieur, la salle, boisée à hauteur d’appui, était tendue de
vieilles tapisseries. Les meubles en noyer, bruns de vieillesse et
garnis en tapisserie à l’aiguille, s’harmoniaient avec la boiserie,
avec le plancher également en bois. Le plafond montrait trois poutres
en saillie, mais peintes, et dont les entre-deux étaient plafonnés.
La cheminée, en bois de noyer, surmontée d’une glace dans un trumeau
grotesque, n’offrait d’autre ornement que deux œufs en cuivre montés
sur un pied de marbre, et qui se partageaient en deux; la partie
supérieure retournée donnait une bobèche.

Ces chandeliers à deux fins, embellis de chaînettes, une invention du
règne de Louis XV, commencent à devenir rares. Sur la paroi opposée
aux fenêtres, et posée sur un socle vert et or, s’élevait une horloge
commune, mais excellente. Des rideaux criant sur leurs tringles en fer,
dataient de cinquante ans; leur étoffe en coton à carreaux, semblable
à ceux des matelas, alternés de rose et de blanc, venait des Indes.
Un buffet et une table à manger complétaient cet ameublement, tenu,
d’ailleurs, avec une excessive propreté.

Au coin de la cheminée, on apercevait une immense bergère, le siége
spécial de Rigou. Dans l’angle, au-dessus du petit bonheur du jour
qui lui servait de secrétaire, on voyait accroché à la plus vulgaire
patère, un soufflet, origine de la fortune de Rigou.

Sur cette succincte description, dont le style rivalise celui des
affiches de vente, il est facile de deviner que les deux chambres
respectives de monsieur et madame Rigou devaient être réduites
au strict nécessaire; mais on se tromperait en pensant que cette
parcimonie pût exclure la bonté matérielle des choses. Ainsi la petite
maîtresse la plus exigeante se serait trouvée admirablement couchée
dans le lit de Rigou, composé d’excellents matelas, de draps en toile
fine, grossi d’un lit de plume acheté jadis pour quelque abbé par une
dévote, garanti des bises par de bons rideaux. Ainsi de tout, comme on
va le voir.

D’abord, cet avare avait réduit sa femme, qui ne savait ni lire, ni
écrire, ni compter, à une obéissance absolue. Après avoir gouverné le
défunt, la pauvre créature finissait servante de son mari, faisant la
cuisine, la lessive, à peine aidée par une très-jolie fille appelée
Annette, âgée de dix-neuf ans, aussi soumise à Rigou que sa maîtresse,
et qui gagnait trente francs par an.

Grande, sèche et maigre, madame Rigou, femme à figure jaune, colorée
aux pommettes, la tête toujours enveloppée d’un foulard et portant
le même jupon pendant toute l’année, ne quittait pas sa maison deux
heures par mois et nourrissait son activité par tous les soins qu’une
servante dévouée donne à une maison. Le plus habile observateur
n’aurait pas trouvé trace de la magnifique taille, de la fraîcheur à
la Rubens, de l’embonpoint splendide, des dents superbes, des yeux
de vierge qui jadis recommandèrent la jeune fille à l’attention du
curé Niseron. La seule et unique couche de sa fille, madame Soudry la
jeune, avait décimé les dents, fait tomber les cils, terni les yeux,
flétri le teint. Il semblait que le doigt de Dieu se fût appesanti sur
l’épouse du prêtre. Comme toutes les riches ménagères de la campagne,
elle jouissait de voir ses armoires pleines de robes de soie, ou en
pièce ou faites et neuves, de dentelles, de bijoux qui ne lui servaient
jamais qu’à faire commettre le péché d’envie, à faire souhaiter sa mort
aux jeunes servantes de Rigou. C’était un de ces êtres moitié femme,
moitié bestiaux, nés pour vivre instinctivement. Cette ex-belle Arsène
étant désintéressée, le legs du feu curé Niseron serait inexplicable
sans le curieux événement qui l’inspira, et qu’il faut rapporter pour
l’instruction de l’immense tribu des héritiers.

Madame Niseron, la femme du vieux sacristain, comblait d’attentions
l’oncle de son mari; car l’imminente succession d’un vieillard de
soixante-douze ans, estimée à quarante et quelques mille livres,
devait mettre la famille de l’unique héritier dans une aisance assez
impatiemment attendue par feu madame Niseron, laquelle, outre son fils,
jouissait d’une charmante petite fille, espiègle, innocente, une de ces
créatures qui ne sont peut-être accomplies que parce qu’elles doivent
disparaître, car elle mourut à quatorze ans des _pâles couleurs_, le
nom populaire de la _chlorose_. Feu follet du presbytère, cette enfant
allait chez son grand-oncle le curé comme chez elle, elle y faisait
la pluie et le beau temps, elle aimait mademoiselle Arsène, la jolie
servante que son oncle put prendre en 1789, à la faveur de la licence
introduite dans la discipline par les premiers orages révolutionnaires.
Arsène, nièce de la vieille gouvernante du curé, fut appelée pour la
suppléer, car en se sentant mourir, la vieille mademoiselle Pichard
voulait sans doute faire transporter ses droits à la belle Arsène.

En 1791, au moment où le curé Niseron offrit un asile à dom Rigou
et au frère Jean, la petite Niseron se permit une espièglerie fort
innocente. En jouant avec Arsène et d’autres enfants à ce jeu qui
consiste à cacher chacun à son tour un objet que les autres cherchent
et qui fait crier: «Tu brûles ou tu gèles,» selon que les chercheurs
s’en éloignent ou s’en approchent, la petite Geneviève eut l’idée de
fourrer le soufflet de la salle dans le lit d’Arsène. Le soufflet fut
introuvable, le jeu cessa; Geneviève, emmenée par sa mère, oublia de
remettre le soufflet à son clou. Arsène et sa tante cherchèrent le
soufflet pendant une semaine, puis on ne le chercha plus, on pouvait
s’en passer; le vieux curé soufflait son feu avec une sarbacane
faite au temps où les sarbacanes furent à la mode, et qui sans doute
provenait de quelque courtisan d’Henri III. Enfin, un soir, un mois
avant sa mort, la gouvernante, après un dîner auquel avaient assisté
l’abbé Mouchon, la famille Niseron et le curé de Soulanges, refit des
lamentations de Jérémie à propos du soufflet, sans pouvoir en expliquer
la disparition.

—Eh! mais il est depuis quinze jours dans le lit d’Arsène, dit la
petite Niseron en éclatant de rire; si cette grande paresseuse faisait
son lit, elle l’aurait trouvé...

En 1791, tout le monde put éclater de rire; mais à ce rire succéda le
plus profond silence.

—Il n’y a rien de risible à cela, dit la gouvernante, depuis que je
suis malade, Arsène me veille.

Malgré cette explication, le curé Niseron jeta sur madame Niseron et
sur son mari le regard foudroyant d’un prêtre qui croit à un complot.
La gouvernante mourut. Dom Rigou sut si bien exploiter la haine du
curé, que l’abbé Niseron déshérita Jean-François Niseron au profit
d’Arsène Pichard.

En 1823, Rigou se servait toujours par reconnaissance de la sarbacane
pour attiser le feu, et laissait le soufflet au clou.

Madame Niseron, folle de sa fille, ne lui survécut pas. La mère et
l’enfant moururent en 1794. Le curé mort, le citoyen Rigou s’occupa
lui-même des affaires d’Arsène en la prenant pour sa femme.

L’ancien frère convers de l’Abbaye, attaché à Rigou comme un chien à
son maître, devint à la fois le palefrenier, le jardinier, le vacher,
le valet de chambre et le régisseur de ce sensuel Harpagon.

Arsène Rigou, mariée en 1821, au procureur du roi, sans dot, rappelait
un peu la beauté commune de sa mère et possédait l’esprit sournois de
son père.

Alors âgé de soixante-sept ans, Rigou n’avait pas fait une seule
maladie en trente ans, et rien ne paraissait devoir atteindre cette
santé vraiment insolente. Grand, sec, les yeux bordés d’un cercle
brun, les paupières presque noires, quand le matin il laissait voir
son cou ridé, rouge et grenu, vous l’eussiez d’autant mieux comparé
à un condor que son nez très-long, pincé du bout, aidait encore à
cette ressemblance par une coloration sanguinolente. Sa tête, quasi
chauve, eût effrayé les connaisseurs par un occiput en dos d’âne,
indice d’une volonté despotique. Ses yeux grisâtres, presque voilés par
ses paupières à membranes filandreuses, étaient prédestinés à jouer
l’hypocrisie. Deux mèches de couleur indécise, à cheveux si clair-semés
qu’ils ne cachaient pas la peau, flottaient au-dessus des oreilles
larges, hautes et sans ourlet, trait qui révèle la cruauté, mais, dans
l’ordre moral seulement, quand il n’annonce pas la folie. La bouche,
très-fendue et à lèvres minces, annonçait un mangeur intrépide, un
buveur déterminé, par la tombée des coins qui dessinait deux espèces de
virgules où coulaient les jus, où pétillait sa salive quand il mangeait
ou qu’il parlait. Héliogabale devait être ainsi.

Son costume invariable consistait en une longue redingote bleue à
collet militaire, en une cravate noire, un pantalon et un vaste gilet
de drap noir. Ses souliers à fortes semelles étaient garnis de clous à
l’extérieur, et à l’intérieur d’un chausson tricoté par sa femme durant
les soirées d’hiver. Annette et sa maîtresse tricotaient aussi les bas
de Monsieur.

Rigou s’appelait Grégoire. Aussi ses amis ne renonçaient-ils point
aux divers calembours que le G du prénom autorisait, malgré l’usage
immodéré qu’on en faisait depuis trente ans. On le saluait toujours de
ces phrases: J’ai Rigou! —Je Ris, goutte! Ris, goûte! Rigoulard, etc.,
mais surtout de Grigou (G. Rigou).

Quoique cette esquisse peigne le caractère, personne n’imaginerait
jamais jusqu’où, sans opposition et dans la solitude, l’ancien
bénédictin avait poussé la science de l’égoïsme, celle du bien-vivre et
la volupté sous toutes les formes. D’abord, il mangeait seul, servi par
sa femme et par Annette qui se mettaient à table avec Jean, après lui,
dans la cuisine, pendant qu’il digérait son dîner, qu’il cuvait son vin
en lisant _les nouvelles_.

A la campagne, on ne connaît pas les noms propres des journaux, ils
s’appellent tous _les nouvelles_.

Le dîner, de même que le déjeuner et le souper, toujours composés de
choses exquises, étaient cuisinés avec cette science qui distingue les
gouvernantes de curé entre toutes les cuisinières. Ainsi, madame Rigou
battait elle-même le beurre deux fois par semaine. La crème entrait
comme élément dans toutes les sauces. Les légumes étaient cueillis de
manière à sauter de leurs planches dans la casserole. Les Parisiens,
habitués à manger de la verdure, des légumes qui accomplissent une
seconde végétation exposés au soleil, à l’infection des rues, à la
fermentation des boutiques, arrosés par les fruitières qui leur donnent
ainsi la plus trompeuse fraîcheur, ignorent les saveurs exquises
que contiennent ces produits auxquels la nature a confié des vertus
fugitives, mais puissantes, quand ils sont mangés en quelque sorte tout
vifs.

Le boucher de Soulanges apportait sa meilleure viande, sous peine de
perdre la pratique du redoutable Rigou. Les volailles, élevées à la
maison, devaient être d’une excessive finesse.

Ce soin de papelardise embrassait toutes les choses destinées à Rigou.
Si les pantoufles de ce savant Thélémiste étaient de cuir grossier, une
bonne peau d’agneau en formait la doublure. S’il portait une redingote
de gros drap, c’est qu’elle ne touchait pas sa peau, car sa chemise,
blanchie et repassée au logis, avait été filée par les plus habiles
doigts de la Frise. Sa femme, Annette et Jean buvaient le vin du
pays, le vin que Rigou se réservait sur sa récolte; mais dans sa cave
particulière, pleine comme une cave de Belgique, les vins de Bourgogne
les plus fins côtoyaient ceux de Bordeaux, de Champagne, de Roussillon,
du Rhône, d’Espagne, tous achetés dix ans à l’avance, et toujours
mis en bouteille par frère Jean. Les liqueurs provenues des îles
procédaient de madame Amphoux, l’usurier en avait acquis une provision
pour le reste de ses jours, au dépeçage d’un château de Bourgogne.

Rigou mangeait et buvait comme Louis XIV, un des plus grands
consommateurs connus, ce qui trahit les dépenses d’une vie plus
que voluptueuse. Discret et habile dans sa prodigalité secrète, il
disputait ses moindres marchés comme savent disputer les gens d’église.
Au lieu de prendre des précautions infinies pour ne pas être trompé
dans ses acquisitions, le rusé moine gardait un échantillon et se
laissait écrire les conventions; mais, quand son vin ou ses provisions
voyageaient, il prévenait qu’au plus léger vice des choses il
refuserait d’en prendre livraison.

Jean, directeur du fruitier, était dressé à savoir conserver les
produits du plus beau _fruitage_ connu dans le département. Rigou
mangeait des poires, des pommes et quelquefois du raisin à Pâques.

Jamais prophète, susceptible de passer Dieu, ne fut plus aveuglément
obéi que ne l’était Rigou chez lui dans ses moindres caprices. Le
mouvement de ses gros sourcils noirs plongeait sa femme, Annette et
Jean dans des inquiétudes mortelles. Il retenait ses trois esclaves par
la multiplicité minutieuse de leurs devoirs qui leur faisait comme une
chaîne. A tout moment, ces pauvres gens se voyaient sous le coup d’un
travail obligé, d’une surveillance, mais ils avaient fini par trouver
une sorte de plaisir dans l’accomplissement de ces travaux constants,
ils ne s’ennuyaient point. Tous trois, ils avaient le bien-être de cet
homme pour seul et unique texte de leurs préoccupations.

Annette était, depuis 1795, la dixième jolie bonne prise par Rigou,
qui se flattait d’arriver à la tombe avec ces relais de jeunes filles.
Venue à seize ans, à dix-neuf ans Annette devait être renvoyée. Chacune
de ces bonnes, choisie à Auxerre, à Clamecy, dans le Morvan, avec des
soins méticuleux, était attirée par la promesse d’un beau sort, mais
madame Rigou s’entêtait à vivre! Et toujours au bout de trois ans,
une querelle amenée par l’insolence de la servante envers sa pauvre
maîtresse en nécessitait le renvoi.

Annette, vrai chef-d’œuvre de beauté fine, ingénieuse, piquante,
méritait une couronne de duchesse. Elle ne manquait pas d’esprit, Rigou
ne savait rien de l’intelligence d’Annette et de Jean-Louis Tonsard, ce
qui prouvait qu’il se laissait prendre par cette jolie fille, la seule
à qui l’ambition ait suggéré la flatterie, comme moyen d’aveugler ce
lynx.

Ce Louis XV, sans trône, ne s’en tenait pas uniquement à la jolie
Annette. Oppresseur hypothécaire des terres achetées par les paysans
au delà de leurs moyens, il faisait son sérail de la vallée, depuis
Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de Conches vers la Brie, sans y
dépenser autre chose que des _retardements de poursuites_ pour obtenir
ces fugitifs trésors qui dévorent la fortune de tant de vieillards.

Cette vie exquise, cette vie comparable à celle de Bouret, ne coûtait
donc presque rien. Grâce à ses nègres blancs, Rigou faisait abattre,
façonner, rentrer ses fagots, ses bois, ses foins, ses blés. Pour le
paysan, la main-d’œuvre est peu de chose, surtout en considération
d’un ajournement d’intérêts à payer. Ainsi Rigou, tout en demandant
de petites primes pour des retards de quelques mois, pressurait ses
débiteurs en exigeant d’eux des services manuels, véritables corvées
auxquelles ils se prêtaient, croyant ne rien donner parce qu’ils ne
sortaient rien de leurs poches. On payait ainsi parfois à Rigou plus
que le capital de la dette.

Profond comme un moine, silencieux comme un bénédictin en travail
d’histoire, rusé comme un prêtre, dissimulé comme tout avare, se tenant
toujours dans les limites du droit, cet homme eût été Tibère à Rome,
Richelieu sous Louis XIII, Fouché, s’il avait eu l’ambition d’aller à
la Convention; mais il eut la sagesse d’être un Lucullus sans faste,
un voluptueux avare. Pour occuper son esprit, il jouissait d’une haine
taillée en plein drap. Il tracassait le général comte de Montcornet.
Il faisait mouvoir les paysans par le jeu de fils cachés dont le
maniement l’amusait comme une partie d’échecs où les pions vivaient,
où les cavaliers couraient à cheval, où les fous comme Fourchon
babillaient, où les tours féodales brillaient au soleil, où la reine
faisait malicieusement échec au roi. Tous les jours en se levant, de
sa fenêtre, cet homme voyait les faîtes orgueilleux des Aigues, les
cheminées des pavillons, les superbes portes, et il se disait: —Tout
cela tombera! je sécherai ces ruisseaux, j’abattrai ces ombrages.
Enfin il avait sa grande et sa petite victime. S’il méditait la ruine
du château, le renégat se flattait de tuer l’abbé Brossette à coups
d’épingle.

Pour achever de peindre cet ex-religieux, il suffira de dire qu’il
allait à la messe en regrettant que sa femme vécût, et manifestait
le désir de se réconcilier avec l’Église aussitôt son veuvage venu.
Il saluait avec déférence l’abbé Brossette en le rencontrant, et lui
parlait doucement sans jamais s’emporter. En général, tous les gens qui
tiennent à l’Église, ou qui en sont sortis, ont une patience d’insecte:
ils la doivent à l’obligation de garder un décorum, éducation qui
manque depuis vingt ans à l’immense majorité des Français, même à ceux
qui se croient bien élevés. Tous les Conventuels que la Révolution a
fait sortir de leurs monastères et qui sont entrés dans les affaires
ont montré, par leur froideur et par leur réserve, la supériorité que
donne la discipline ecclésiastique à tous les enfants de l’Église, même
à ceux qui la désertent.

Éclairé dès 1792 par l’affaire du testament, Gaubertin avait su sonder
la ruse que contenait la figure enfiellée de cet habile hypocrite;
aussi s’en était-il fait un compère en communiant avec lui devant le
Veau d’or. Dès la fondation de la maison Leclercq, il dit à Rigou d’y
mettre cinquante mille francs en les lui garantissant. Rigou devint un
commanditaire d’autant plus important qu’il laissa ce fonds se grossir
des intérêts accumulés. En ce moment l’intérêt de Rigou dans cette
maison était encore de cent mille francs, quoiqu’en 1816 il eût repris
une somme de cent quatre-vingt mille francs environ pour la placer sur
le Grand-Livre, en y trouvant dix-sept mille francs de rente. Lupin
connaissait à Rigou pour cent cinquante mille francs d’hypothèques en
petites sommes sur de grands biens. Ostensiblement, Rigou possédait
en terres environ quatorze mille francs de revenus bien nets. On
apercevait donc environ quarante mille francs de rente à Rigou. Mais
quant à son trésor, c’était un X qu’aucune règle de proportion ne
pouvait dégager, de même que le diable seul connaissait les affaires
qu’il tripotait avec Langlumé.

Ce terrible usurier, qui comptait vivre encore vingt ans, avait
inventé des règles fixes pour opérer. Il ne prêtait rien à un paysan
qui n’achetait pas au moins trois hectares et qui ne payait pas la
moitié du prix comptant. On voit que Rigou connaissait bien le vice de
la loi sur les expropriations appliquées aux parcelles et le danger
que fait courir au Trésor et à la Propriété l’excessive division des
biens. Poursuivez donc un paysan qui vous prend un sillon quand il
n’en possède que cinq! Le coup d’œil de l’intérêt privé _distancera_
toujours de vingt-cinq ans celui d’une assemblée de législateurs.
Quelle leçon pour un pays! La loi émanera toujours d’un vaste cerveau,
d’un homme de génie, et non de neuf cents intelligences qui, si grandes
qu’elles puissent être, se rapetissent en se faisant foule. La loi de
Rigou ne contient-elle pas en effet le principe de celle à chercher,
pour arrêter le non-sens que présente la propriété réduite à des
moitiés, des tiers, des quarts, des dixièmes de centiares, comme dans
la commune d’Argenteuil où l’on compte trente mille parcelles?

De telles opérations voulaient un compérage étendu comme celui qui
pesait sur cet arrondissement. D’ailleurs, comme Rigou faisait faire
à Lupin environ le tiers des actes qui se passaient annuellement dans
l’Étude, il trouvait dans le notaire de Soulanges un compère dévoué.
Ce forban pouvait ainsi comprendre dans le contrat de prêt, auquel
assistait toujours la femme de l’emprunteur quand il était marié, la
somme à laquelle se montaient les intérêts illégaux. Le paysan, ravi de
n’avoir que les cinq pour cent à payer annuellement pendant la durée
du prêt, espérait toujours s’en tirer par un travail enragé, par des
engrais qui bonifiaient le gage de Rigou.

De là les trompeuses merveilles enfantées par ce que d’imbéciles
économistes nomment _la petite culture_, le résultat d’une faute
politique à laquelle nous devons de porter l’argent français en
Allemagne pour y acheter des chevaux que le pays ne fournit plus, une
faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes que la
viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple, mais
encore à la petite bourgeoisie. (Voir le _Curé de village_.)

Donc, bien des sueurs, entre Conches et la Ville-aux-Fayes, coulaient
pour Rigou, que chacun respectait, tandis que le travail chèrement
payé par le général, le seul qui jetât de l’argent dans le pays,
lui valait des malédictions et la haine vouée aux riches. De tels
faits ne seraient-ils pas inexplicables sans le coup d’œil jeté sur
la Médiocratie? Fourchon avait raison, les bourgeois remplaçaient
les seigneurs. Ces petits propriétaires, dont le type est représenté
par Courtecuisse, étaient les mains-mortables du Tibère de la vallée
d’Avonne, de même qu’à Paris les industriels sans argent sont les
paysans de la haute Banque.

Soudry suivait l’exemple de Rigou depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues
au delà de la Ville-aux-Fayes. Ces deux usuriers s’étaient partagé
l’arrondissement.

Gaubertin, dont la rapacité s’exerçait dans une sphère supérieure,
non-seulement ne faisait pas concurrence à ses associés, mais il
empêchait les capitaux de la Ville-aux-Fayes de prendre cette
fructueuse route. On peut deviner maintenant quelle influence ce
triumvirat de Rigou, de Soudry, de Gaubertin, obtenait aux élections
par des électeurs dont la fortune dépendait de leur mansuétude.

Haine, intelligence et fortune, tel était le triangle terrible par
lequel s’expliquait l’ennemi le plus proche des Aigues, le surveillant
du général, en relations constantes avec soixante ou quatre-vingts
petits propriétaires, parents ou alliés des paysans, et qui le
redoutaient comme on redoute un créancier.

Rigou se superposait à Tonsard; l’un vivait de vols en nature, l’autre
s’engraissait de rapines légales. Tous deux aimaient à bien vivre,
c’était la même nature sous deux espèces, l’une naturelle, l’autre
aiguisée par l’éducation du cloître.

Lorsque Vaudoyer quitta le cabaret du Grand-I-Vert pour consulter
l’ancien maire, il était environ quatre heures. A cette heure Rigou
dînait.

En trouvant la porte bâtarde fermée, Vaudoyer regarda par-dessus les
rideaux en criant: —Monsieur Rigou, c’est moi, Vaudoyer...

Jean sortit par la porte cochère, et fit entrer Vaudoyer un instant
après en lui disant: —Viens au jardin, Monsieur a du monde.

Ce monde était Sibilet, qui, sous le prétexte de s’entendre
relativement à la signification du jugement que venait de faire
Brunet, s’entretenait avec Rigou de toute autre chose. Il avait trouvé
l’usurier achevant son dessert.

Sur une table carrée éblouissante de linge, car, peu soucieux de la
peine de sa femme et d’Annette, Rigou voulait du linge blanc tous les
jours, le régisseur vit apporter une jatte de fraises, des abricots,
des pêches, des figues, des amandes, tous les fruits de la saison à
profusion, servis dans des assiettes de porcelaine blanche et sur des
feuilles de vigne, presque aussi coquettement qu’aux Aigues.

En voyant Sibilet, Rigou lui dit de pousser les verroux aux portes
battantes intérieures qui se trouvaient adaptées à chaque porte, autant
pour garantir du froid que pour étouffer les sons, et il lui demanda
quelle affaire si pressante l’obligeait à venir le voir en plein jour,
tandis qu’il pouvait conférer si sûrement pendant la nuit.

—C’est que le Tapissier a parlé d’aller à Paris y voir le Garde des
sceaux; il est capable de vous faire bien du mal, de demander le
déplacement de votre gendre, des juges de la Ville-aux-Fayes, et du
président, surtout quand il lira le jugement qu’on vient de rendre en
votre faveur. Il se cabre, il est fin, il a dans l’abbé Brossette un
conseil capable de jouter avec vous et avec Gaubertin... Les prêtres
sont puissants. Monseigneur l’évêque aime bien l’abbé Brossette. Madame
la comtesse a parlé d’aller voir son cousin le préfet, le comte de
Castéran, à propos de Nicolas. Michaud commence à lire couramment dans
notre jeu.

—Tu as peur, dit l’usurier tout doucement en jetant sur Sibilet un
regard que le soupçon rendit moins terne qu’à l’ordinaire et qui fut
terrible. Tu calcules s’il ne vaut pas mieux te mettre du côté de
monsieur le comte de Montcornet?

—Je ne vois pas trop où je prendrais, quand vous aurez dépecé les
Aigues, quatre mille francs à placer tous les ans, honnêtement,
comme je le fais depuis cinq ans, répondit crûment Sibilet. Monsieur
Gaubertin m’a, dans le temps, débité les plus belles promesses; mais la
crise approche, on va se battre certainement; promettre et tenir sont
deux après la victoire.

—Je lui parlerai, répondit Rigou tranquillement. En attendant voici,
moi, ce que je répondrais, si cela me regardait: «Depuis cinq ans, tu
portes à M. Rigou quatre mille francs par an, et ce brave homme t’en
donne sept et demi pour cent, ce qui te fait en ce moment un compte
de vingt-sept mille francs, à cause de l’accumulation des intérêts;
mais comme il existe un acte sous signature privée, double entre toi
et Rigou, le régisseur des Aigues serait renvoyé le jour où l’abbé
Brossette apporterait cet acte sous les yeux du Tapissier, surtout
après une lettre anonyme qui l’instruirait de ton double rôle. Tu
ferais donc mieux de chasser avec nous, sans demander tes os par
avance, d’autant plus que monsieur Rigou n’étant pas tenu de te donner
légalement sept et demi pour cent et les intérêts des intérêts, te
ferait des _offres réelles_ de tes vingt mille francs; et en attendant
que tu puisses les palper, ton procès, allongé par la chicane, serait
jugé par le tribunal de la Ville-aux-Fayes. En te conduisant sagement,
quand monsieur Rigou sera propriétaire de ton pavillon aux Aigues, tu
pourras continuer avec trente mille francs environ et trente mille
autres francs que pourrait te confier Rigou, ce qui sera d’autant plus
avantageux que les paysans se jetteront sur les terres des Aigues
divisées en petits lots, comme la pauvreté sur le monde.» Voilà ce
que pourrait te dire monsieur Gaubertin; mais moi je n’ai rien à te
répondre, cela ne me regarde pas... Gaubertin et moi nous avons à nous
plaindre de cet enfant du peuple qui bat son père, et nous poursuivons
notre idée. Si l’ami Gaubertin a besoin de toi, moi je n’ai besoin
de personne, car tout le monde est à ma dévotion. Quant au Garde des
sceaux, on en change assez souvent; tandis que, nous autres, nous
sommes toujours là.

—Enfin, vous êtes prévenu, reprit Sibilet qui se sentit bâté comme un
âne.

—Prévenu de quoi? demanda finement Rigou.

—De ce que fera le Tapissier, répondit humblement le régisseur, il est
allé furieux à la préfecture.

—Qu’il aille! si les Montcornet n’usaient pas de roues, que
deviendraient les carrossiers?

—Je vous apporterai mille écus ce soir à onze heures... dit Sibilet;
mais vous devriez avancer mes affaires en me cédant quelques-unes de
vos hypothèques arrivées à terme..., une de celles qui pourraient me
valoir quelques bons lots de terres...

—J’ai celle de Courtecuisse, et je veux le ménager, car c’est le
meilleur tireur du département; en te la transportant tu aurais l’air
de tracasser ce drôle-là pour le compte du Tapissier, et ça ferait
d’une pierre deux coups, il serait capable de tout en se voyant plus
bas que Fourchon. Courtecuisse s’est exterminé sur la Bâchelerie, il a
bien amendé le terrain, il a mis des espaliers aux murs du jardin. Ce
petit domaine vaut quatre mille francs, le comte te les donnerait pour
les trois arpents qui jouxtent ses remises. Si Courtecuisse n’était
pas un licheur, il aurait pu payer ses intérêts avec ce qu’on y tue de
gibier.

—Eh bien! transportez-moi cette créance, j’y ferai mon beurre, j’aurai
la maison et le jardin pour rien, le comte achètera les trois arpents.

—Quelle part me donneras-tu?

—Mon Dieu! vous sauriez traire du lait à un bœuf! s’écria Sibilet.
Et moi, qui viens d’arracher au Tapissier l’ordre de réglementer le
glanage d’après la loi...

—Tu as obtenu cela, mon gars? dit Rigou, qui plusieurs jours
auparavant avait suggéré l’idée de ces vexations à Sibilet en lui
disant de les conseiller au général. Nous le tenons, il est perdu; mais
ce n’est pas assez de le tenir par un bout, il faut le ficeler comme
une carotte de tabac! Tire les verroux, mon gars, dis à ma femme de
m’apporter le café, les liqueurs, et dis à Jean d’atteler, je vais à
Soulanges. A ce soir! —Bonjour Vaudoyer, dit l’ancien maire en voyant
entrer son ancien garde champêtre. Eh bien! qu’y a-t-il?...

Vaudoyer raconta tout ce qui venait de se passer au cabaret et demanda
l’avis de Rigou sur la légalité des règlements médités par le général.

—Il en a le droit, répliqua nettement Rigou. Nous avons un rude
seigneur; l’abbé Brossette est un malin, votre curé suggère toutes ces
mesures-là, parce que vous n’allez pas à la messe, tas de parpaillots!
J’y vais bien, moi! Il y a un Dieu, voyez-vous!... Vous endurez tout,
le Tapissier ira toujours de l’avant!...

—Eh bien! nous glanerons!... dit Vaudoyer avec cet accent résolu qui
distingue les Bourguignons.

—Sans certificat d’indigence? reprit l’usurier. On dit qu’il est allé
demander des troupes à la préfecture, afin de vous faire rentrer dans
le devoir.

—Nous glanerons comme par le passé, répéta Vaudoyer.

—Glanez!... monsieur Sarcus jugera si vous avez raison, dit l’usurier
en ayant l’air de promettre aux glaneurs la protection de la justice de
paix.

—Nous glanerons et nous serons en force!... ou la Bourgogne ne serait
plus la Bourgogne! dit Vaudoyer. Si les gendarmes ont des sabres, nous
avons des faux, et nous verrons!

A quatre heures et demie, la grande porte verte de l’ancien presbytère
tourna sur ses gonds, et le cheval bai-brun, mené à la bride par Jean,
tourna vers la place. Madame Rigou et Annette, venues sur le pas de
la porte bâtarde, regardaient la petite carriole d’osier, peinte en
vert, à capote de cuir, où se trouvait leur maître établi sur de bons
coussins.

—Ne vous attardez pas, monsieur, dit Annette en faisant une petite
moue.

Tous les gens du village, instruits déjà des menaçants arrêtés que le
maire voulait prendre, se mirent tous sur leurs portes ou s’arrêtèrent
dans la grande rue en voyant passer Rigou, pensant tous qu’il allait à
Soulanges pour les défendre.

—Eh bien! madame Courtecuisse, notre ancien maire va sans doute aller
nous défendre, dit une vieille fileuse que la question des délits
forestiers intéressait beaucoup, car son mari vendait des fagots volés
à Soulanges.

—Mon Dieu! le cœur lui saigne de voir ce qui se passe, il en est
malheureux autant que vous autres, répondit la pauvre femme qui
tremblait au nom seul de son créancier, et qui par peur en faisait
l’éloge.

—Ah! c’est pas pour dire, mais on l’a bien maltraité, lui! —Bonjour,
monsieur Rigou, dit la fileuse, que Rigou salua ainsi que sa débitrice.

Quand l’usurier traversa la Thune, guéable en tout temps, Tonsard,
sorti de son cabaret, dit à Rigou sur la route cantonale: Eh bien! père
Rigou, le Tapissier veut donc que nous soyons ses chiens?

—Nous verrons ça! répondit l’usurier en fouettant son cheval.

—Il saura bien nous défendre, dit Tonsard à un groupe de femmes et
d’enfants attroupés autour de lui.

—Il pense à vous, comme un aubergiste pense aux goujons en nettoyant
sa poêle à frire, répliqua Fourchon.

—Ote donc le battant à ta _grelotte_ quand tu es soûl!..., dit Mouche
en tirant son grand-père par sa blouse et le faisant tomber sur le
talus au rez d’un peuplier. Si ce mâtin de moine entendait ça, tu ne
lui vendrais plus tes paroles si cher...

En effet, si Rigou courait à Soulanges, il était emporté par la
nouvelle si grave donnée par le régisseur des Aigues, et qui lui parut
menaçante pour la coalition secrète de la bourgeoisie avonnaise.


  DEUXIÈME PARTIE

  I. —LA PREMIÈRE SOCIÉTÉ DE SOULANGES.

A six kilomètres environ de Blangy, pour parler légalement, et à une
distance égale de la Ville-aux-Fayes, s’élève en amphithéâtre sur un
monticule, ramification de la longue côte parallèle à celle au bas de
laquelle coule l’Avonne, la petite ville de Soulanges, surnommée _la
Jolie_, peut-être à plus juste titre que Mantes.

Au bas de cette colline, la Thune s’étale sur un fond d’argile d’une
étendue d’environ trente hectares, au bout duquel les moulins de
Soulanges, établis sur de nombreux îlots, dessinent une fabrique aussi
gracieuse que pourrait l’inventer un architecte de jardins. Après avoir
arrosé le parc de Soulanges, où elle alimente de belles rivières et
des lacs artificiels, la Thune se jette dans l’Avonne par un canal
magnifique.

Le château de Soulanges, rebâti sous Louis XIV, sur les dessins de
Mansart, et l’un des plus beaux de Bourgogne, fait face à la ville.
Ainsi Soulanges et le château se présentent respectivement un point
de vue aussi splendide qu’élégant. La route cantonale tourne entre la
ville et l’étang, un peu trop pompeusement nommé le lac de Soulanges
par les gens du pays.

Cette petite ville est une de ces compositions naturelles excessivement
rares en France, où le joli, dans ce genre, manque absolument. Là, vous
retrouverez en effet, le joli de la Suisse, comme le disait Blondet
dans sa lettre, le joli des environs de Neufchâtel. Les gais vignobles
qui forment une ceinture à Soulanges complètent cette ressemblance,
hormis le Jura et les Alpes, toutefois; les rues, superposées les unes
aux autres sur la colline, ont peu de maisons, car elles sont toutes
accompagnées de jardins, qui produisent ces masses de verdure si rares
dans les capitales. Les toitures bleues ou rouges, mélangées de fleurs,
d’arbres, de terrasses à treillages, offrent des aspects variés et
pleins d’harmonie.

L’église, une vieille église du moyen âge, bâtie en pierres, grâce
à la munificence des seigneurs de Soulanges, qui s’y sont réservé
d’abord une chapelle près du chœur, puis une chapelle souterraine, leur
nécropole, offre, comme celle de Longjumeau, pour portail, une immense
arcade, frangée de cercles fleuris et garnis de statuettes, flanquée
de deux piliers à niches terminés en aiguilles. Cette porte, assez
souvent répétée dans les petites églises du Moyen Age que le hasard a
préservées des ravages du calvinisme, est couronnée par un triglyphe
au-dessus duquel s’élève une Vierge sculptée tenant l’Enfant-Jésus. Les
bas-côtés se composent à l’extérieur de cinq arcades pleines dessinées
par des nervures, éclairées par des fenêtres à vitraux. Le chevet
s’appuie sur des arcs-boutants dignes d’une cathédrale. Le clocher, qui
se trouve dans une branche de la croix, est une tour carrée surmontée
d’une campanille. Cette église s’aperçoit de loin, car elle est en haut
de la grande place au bas de laquelle passe la route.

La place, d’une assez grande largeur, est bordée de constructions
originales, toutes de diverses époques. Beaucoup, moitié bois, moitié
briques, et dont les solives ont un gilet d’ardoises, remontent au
moyen âge. D’autres en pierres et à balcon, montrent ce pignon si cher
à nos aïeux, et qui date du douzième siècle. Plusieurs attirent le
regard par ces vieilles poutres saillantes à figures grotesques, dont
la saillie forme un auvent, et qui rappelle le temps où la bourgeoisie
était uniquement commerçante. La plus magnifique est l’ancien
bailliage, maison à façade sculptée, en alignement avec l’église
qu’elle accompagne admirablement. Vendue nationalement, elle fut
achetée par la commune, qui en fit la mairie et y mit le tribunal de
paix, où siégeait alors monsieur Sarcus, depuis l’institution du juge
de paix.

Ce léger croquis permet d’entrevoir la place de Soulanges, ornée au
milieu d’une charmante fontaine rapportée d’Italie, en 1520, par le
maréchal de Soulanges, et qui ne déshonorerait pas une grande capitale.
Un jet d’eau perpétuel, provenant d’une source située en haut de la
colline, est distribué par quatre Amours en marbre blanc tenant des
conques et couronnés d’un panier plein de raisins.

Les voyageurs lettrés qui passeront par là, si jamais il en passe après
Blondet, pourront y reconnaître cette place illustrée par Molière et
par le théâtre espagnol, qui régna si longtemps sur la scène française,
et qui démontrera toujours que la comédie est née en de chauds pays,
où la vie se passait sur la place publique. La place de Soulanges
rappelle d’autant mieux cette place classique, et toujours semblable à
elle-même sur tous les théâtres, que les deux premières rues la coupant
précisément à la hauteur de la fontaine, figurent ces coulisses si
nécessaires aux maîtres et aux valets pour se rencontrer ou pour se
fuir. Au coin d’une de ces rues, qui se nomme la rue de la Fontaine,
brillent les panonceaux de maître Lupin. La maison Sarcus, la maison
du percepteur Guerbet, celle de Brunet, celle du greffier Gourdon et
de son frère le médecin, celle du vieux monsieur Gendrin-Vattebled, le
garde général des eaux et forêts. Ces maisons, tenues très-proprement
par leurs propriétaires, qui prennent au sérieux le surnom de leur
ville, sont sises aux alentours de la place, le quartier aristocratique
de Soulanges.

La maison de madame Soudry, car la puissante individualité de
l’ancienne femme de chambre de mademoiselle Laguerre avait absorbé
le chef de la communauté; cette maison entièrement moderne avait été
bâtie par un riche marchand de vin, né à Soulanges, qui, après avoir
fait sa fortune à Paris, revint en 1793 acheter du blé pour sa ville
natale. Il y fut massacré comme accapareur par la populace, ameutée au
cri d’un misérable maçon, l’oncle de Godain, avec lequel il avait des
difficultés à propos de son ambitieuse bâtisse.

La liquidation de cette succession, vivement discutée entre
collatéraux, traîna si bien, qu’en 1798, Soudry, de retour à Soulanges,
put acheter pour mille écus en espèces le palais du marchand de vin,
et il le loua d’abord au département pour y loger la gendarmerie.
En 1811, mademoiselle Cochet, que Soudry consultait en toute chose,
s’opposa vivement à ce que le bail fût continué, trouvant cette maison
inhabitable, en concubinage, disait-elle, avec une caserne. La ville
de Soulanges, aidée par le département, bâtit alors un hôtel à la
gendarmerie, dans une rue latérale à la mairie. Le brigadier nettoya
sa maison, y restitua le lustre primitif souillé par l’écurie et par
l’habitation des gendarmes.

Cette maison, élevée d’un étage et coiffée d’un toit percé de
mansardes, voit le paysage par trois façades, une sur la place, l’autre
sur le lac, et la troisième sur un jardin. Le quatrième côté donne sur
une cour qui sépare les Soudry de la maison voisine, occupée par un
épicier nommé Wattebled, un homme de la _seconde société_, père de la
belle madame Plissoud, de laquelle il sera bientôt question.

Toutes les petites villes ont _une belle madame_, comme elles ont un
Socquard et un café de la Paix.

Chacun devine que la façade sur le lac est bordée d’une terrasse à
jardinet d’une médiocre élévation, terminée par une balustrade en
pierre et qui longe la route cantonale. On descend de cette terrasse
dans le jardin par un escalier sur chaque marche duquel se trouve
un oranger, un grenadier, un myrte et autres arbres d’ornement, qui
nécessitent au bout du jardin une serre que madame Soudry s’obstine
à nommer une _resserre_. Sur la place, on entre dans la maison par
un perron élevé de plusieurs marches. Selon l’habitude des petites
villes, la porte cochère, réservée au service de la cour, au cheval du
maître et aux arrivages extraordinaires, s’ouvre assez rarement. Les
habitués, venant tous à pied, montaient par le perron.

Le style de l’hôtel Soudry est sec; les assises sont indiquées par
des filets dits à gouttière; les fenêtres sont encadrées de moulures
alternativement grêles et fortes, dans le genre de celles des pavillons
Gabriel et Perronnet de la place Louis XV. Ces ornements donnent,
dans une si petite ville, un aspect monumental à cette maison devenue
célèbre.

En face, à l’autre angle de la place, se trouve le fameux café de
la Paix, dont les particularités et le prestigieux Tivoli surtout
exigeront plus tard des descriptions moins succinctes que celle de la
maison Soudry.

Rigou venait très-rarement à Soulanges, car chacun se rendait chez
lui: le notaire Lupin comme Gaubertin, Soudry comme Gendrin, tant on
le craignait. Mais on va voir que tout homme instruit, comme l’était
l’ex-bénédictin, eût imité la réserve de Rigou, par l’esquisse,
nécessaire ici, des personnes de qui l’on disait dans le pays: —C’est
la _première société_ de Soulanges.

De toutes ces figures, la plus originale, vous le pressentez, était
madame Soudry, dont le personnage, pour être bien rendu, exige toutes
les minuties du pinceau.

Madame Soudry se permettait un _soupçon de rouge_ à l’imitation de
mademoiselle Laguerre; mais cette légère teinte avait changé, par
la force de l’habitude, en plaques de vermillon si pittoresquement
appelées des roues de carrosses par nos ancêtres. Les rides du visage,
devenant de plus en plus profondes et multipliées, la mairesse avait
imaginé pouvoir les combler de fard. Son front jaunissait aussi par
trop, et ses tempes miroitant, elle se _posait_ du blanc, et figurait
les veines de la jeunesse par de légers réseaux de bleu. Cette peinture
donnait une excessive vivacité à ses yeux déjà fripons, en sorte que
son masque eût paru plus que bizarre à des étrangers; mais, habituée à
cet éclat postiche, sa société trouvait madame Soudry très-belle.

Cette haquenée, toujours décolletée, montrait son dos et sa poitrine
blanchis et vernis l’un et l’autre par les mêmes procédés employés
pour le visage; mais heureusement, sous prétexte de faire badiner de
magnifiques dentelles, elle voilait à demi ses produits chimiques. Elle
portait toujours un corps de jupe à baleines dont la pointe descendait
très-bas, garni de nœuds partout, même à la pointe!... sa jupe rendait
des sons criards tant la soie et les falbalas y foisonnaient.

Cet attirail, qui justifie le mot _atours_, bientôt inexplicable,
était en damas de grand prix ce soir-là, car madame Soudry possédait
cent habillements plus riches les uns que les autres, provenant tous
de l’immense et splendide garde-robe de mademoiselle Laguerre, et
toutes retaillées par elle dans le dernier genre de 1808. Les cheveux
de sa perruque blonde, crêpés et poudrés, semblaient soulever son
superbe bonnet à coques de satin rouge cerise, pareil aux rubans de ses
garnitures.

Si vous voulez vous figurer sous ce bonnet toujours ultra-coquet un
visage de macaque d’une laideur monstrueuse, où le nez camus, dénudé
comme celui de la Mort, est séparé par une forte marge de chair barbue
d’une bouche à râtelier mécanique, où les sons s’engagent comme en des
cors de chasse, vous comprendrez difficilement pourquoi la première
société de la ville et tout Soulanges, en un mot, trouvait belle cette
quasi-reine, à moins de vous rappeler le traité succinct _ex professo_
qu’une des femmes les plus spirituelles de notre temps a récemment
écrit sur l’art de se faire belle à Paris par les accessoires dont on
s’y entoure.

En effet, d’abord madame Soudry vivait au milieu des dons magnifiques
amassés chez sa maîtresse, et que l’ex-bénédictin appelait _fructus
belli_. Puis elle tirait parti de sa laideur en l’exagérant, en se
donnant cet air, cette tournure qui ne se prennent qu’à Paris, et
dont le secret reste à la Parisienne la plus vulgaire, toujours plus
ou moins singe. Elle se serrait beaucoup, elle mettait une énorme
tournure, elle portait des boucles de diamants aux oreilles, ses doigts
étaient surchargés de bagues. Enfin, en haut de son corset, entre deux
masses arrosées de blanc de perle, brillait un hanneton composé de deux
topazes et à tête en diamant, un présent de chère maîtresse, dont on
parlait dans tout le département. De même que feu sa maîtresse, elle
allait toujours les bras nus et agitait un éventail d’ivoire à peinture
de Boucher, et auquel deux petites roses servaient de boutons.

Quand elle sortait, madame Soudry tenait sur sa tête le vrai parasol
du dix-huitième siècle, c’est-à-dire une canne au haut de laquelle se
déployait une ombrelle verte à franges vertes. De dessus la terrasse,
quand elle s’y promenait, un passant, en la regardant de très-loin,
aurait cru voir marcher une figure de Watteau.

Dans ce salon, tendu de damas rouge, à rideaux de damas doublés en
soie blanche, et dont la cheminée était garnie de chinoiseries du bon
temps de Louis XV, avec feu, galeries, branches de lis élevées en l’air
par des Amours, dans ce salon plein de meubles en bois doré à pied
de biche, on concevait que des gens de Soulanges pussent dire de la
maîtresse de la maison: La belle madame Soudry! Aussi l’hôtel Soudry
était-il devenu le préjugé national de ce chef-lieu de canton.

Si la première société de cette petite ville croyait en sa reine, sa
reine croyait également en elle-même. Par un phénomène qui n’est pas
rare, et que la vanité de mère, que la vanité d’auteur accomplissent à
tous moments sous nos yeux pour les œuvres littéraires comme pour les
filles à marier, en sept ans, la Cochet s’était si bien enterrée dans
madame la mairesse, que non-seulement la Soudry ne se souvenait plus de
sa première condition, mais encore elle croyait être une femme comme
il faut. Elle s’était si bien rappelé les airs de tête, les tons de
fausset, les gestes, les façons de sa maîtresse, qu’en en retrouvant
l’opulente existence, elle en avait retrouvé l’impertinence. Elle
savait son dix-huitième siècle, les anecdotes des grands seigneurs et
leurs parentés sur le bout du doigt. Cette érudition d’antichambre lui
composait une conversation qui sentait son Œil-de-Bœuf. Là donc, son
esprit de soubrette passait pour de l’esprit de bon aloi. Au moral, la
mairesse était, si vous voulez, du strass; mais, pour les sauvages, le
strass ne vaut-il pas le diamant?

Cette femme s’entendait aduler, diviniser, comme jadis on divinisait sa
maîtresse par les gens de sa société qui trouvaient chez elle un dîner
tous les huit jours, et du café, des liqueurs quand ils arrivaient au
moment du dessert, hasard assez fréquent. Aucune tête de femme n’eût
pu résister à la puissance exhilarante de cet encensement continu.
L’hiver, ce salon bien chauffé, bien éclairé en bougies, se remplissait
des bourgeois les plus riches, qui remboursaient en éloges les fines
liqueurs et les vins exquis provenant de la cave de chère maîtresse.
Les habitués et leurs femmes, véritables usufruitiers de ce luxe,
économisaient ainsi chauffage et lumière. Aussi, savez-vous ce qui se
proclamait à cinq lieues à la ronde, et même à la Ville-aux-Fayes?

—Madame Soudry fait à merveille les honneurs de chez elle, se
disait-on en passant en revue les notabilités départementales; elle
tient maison ouverte; on est admirablement chez elle. Elle sait faire
les honneurs de sa fortune. Elle a le petit mot pour rire. Et quelle
belle argenterie! C’est une maison comme il n’y en a qu’à Paris!...

L’argenterie donnée par Bouret à mademoiselle Laguerre, une magnifique
argenterie du fameux Germain, avait été littéralement volée par la
Soudry. A la mort de mademoiselle Laguerre, elle la mit tout simplement
dans sa chambre, et elle ne put être réclamée par des héritiers qui ne
savaient rien des valeurs de la succession.

Depuis quelque temps, les douze ou quinze personnes qui représentaient
la première société de Soulanges parlaient de madame Soudry comme de
l’amie intime de mademoiselle Laguerre, en se cabrant au mot de _femme
de chambre_, et prétendant qu’elle s’était immolée à la cantatrice en
se faisant la compagne de cette grande actrice.

Chose étrange et vraie! toutes ces illusions, devenues des réalités, se
propageaient chez madame Soudry jusque dans les régions positives du
cœur; elle régnait tyranniquement sur son mari.

Le gendarme, obligé d’aimer une femme plus âgée que lui de dix ans, et
qui gardait le maniement de sa fortune, l’entretenait dans les idées
qu’elle avait fini par concevoir de sa beauté. Néanmoins, quand on
l’enviait, quand on lui parlait de son bonheur, le gendarme souhaitait
quelquefois qu’on fût à sa place; car, pour cacher ses peccadilles,
il prenait des précautions comme on en prend avec une jeune femme
adorée, et il n’avait pu introduire que depuis quelques jours une jolie
servante au logis.

Le portrait de cette reine, un peu grotesque, mais dont plusieurs
exemplaires se rencontraient encore à cette époque en province, les uns
plus ou moins nobles, les autres tenant à la haute finance, témoin une
veuve de fermier général qui se mettait encore des rouelles de veau
sur les joues, en Touraine; ce portrait, peint d’après nature, serait
incomplet sans les brillants dans lesquels il était enchâssé, sans
les principaux courtisans dont l’esquisse est nécessaire, ne fût-ce
que pour expliquer combien sont redoutables de pareils lilliputiens,
et quels sont au fond des petites villes les organes de l’opinion
publique. Qu’on ne s’y trompe pas! il est des localités qui, pareilles
à Soulanges, sans être un bourg, un village, ni une petite ville,
tiennent de la ville, du village et du bourg. Les physionomies des
habitants sont tout autres qu’au sein des bonnes, grosses, méchantes
villes de province; la vie de campagne y influe sur les mœurs, et ce
mélange de teintes produit des figures vraiment originales.

Après madame Soudry, le personnage le plus important était le notaire
Lupin, le chargé d’affaires de la maison Soulanges; car il est inutile
de parler du vieux Gendrin-Wattebled, le garde général, un nonagénaire
en train de mourir, et qui, depuis l’avénement de madame Soudry,
restait chez lui; mais, après avoir régné sur Soulanges en homme qui
jouissait de sa place depuis le règne de Louis XV, il parlait encore
dans ses moments lucides, de la juridiction de la Table de marbre.

Quoique comptant quarante-cinq printemps, Lupin, frais et rose, grâce
à l’embonpoint qui sature inévitablement les gens de cabinet, chantait
encore la romance. Aussi conservait-il le costume élégant des chanteurs
de salon. Il paraissait presque Parisien avec ses bottes soigneusement
cirées, ses gilets jaune-soufre, ses redingotes justes, ses riches
cravates de soie, ses pantalons à la mode. Il faisait friser ses
cheveux par le coiffeur de Soulanges, la gazette de la ville, et se
maintenait à l’état d’homme à bonnes fortunes, à cause de sa liaison
avec madame Sarcus, la femme de Sarcus le Riche, qui, sans comparaison,
était dans sa vie ce que les campagnes d’Italie furent pour Napoléon.
Lui seul allait à Paris, où il était reçu chez les Soulanges. Aussi
eussiez-vous deviné la suprématie qu’il exerçait en sa qualité de fat
et de juge en fait d’élégance, rien qu’à l’entendre parler. Il se
prononçait sur toute chose par un seul mot à trois modificatifs, le mot
artistique _croûte_.

Un homme, un meuble, une femme pouvaient être _croûte_; puis, dans un
degré supérieur de malfaçon, _croûton_; enfin, pour dernier terme,
_croûte-au-pot_! _Croûte-au-pot_, c’était le: _ça n’existe pas_ des
artistes, l’omnium du mépris. Croûte, on pouvait se désencroûter;
croûton était sans ressources; mais croûte-au-pot! Oh! mieux valait
n’être jamais sorti du néant. Quant à l’éloge, il se réduisait au
redoublement du mot charmant!... —C’est charmant! était le positif
de son admiration. —Charmant! charmant!... —Vous pouviez être
tranquille. —Mais: Charmant! charmant! charmant! il fallait retirer
l’échelle, on atteignait au ciel de la perfection.

Le tabellion, car il se nommait lui-même le tabellion, garde-notes,
petit notaire, en se mettant par la raillerie au-dessus de son état;
le tabellion restait dans les termes d’une galanterie parlée avec
madame la mairesse, qui se sentait un faible pour Lupin, quoiqu’il fût
blond et qu’il portât lunettes. La Cochet n’avait jamais aimé que les
hommes bruns, moustachés, à bosquets sur les phalanges des doigts, des
alcides enfin. Mais elle faisait une exception pour Lupin, à cause de
son élégance, et d’ailleurs, elle pensait que son triomphe à Soulanges
ne serait complet qu’avec un adorateur; mais, au grand désespoir
de Soudry, les adorateurs de la reine n’osaient pas donner à leur
admiration une forme adultère.

La voix du tabellion était une haute-contre; il en donnait parfois
l’échantillon dans les coins, ou sur la terrasse, une façon de rappeler
son _talent d’agrément_, écueil contre lequel se brisent tous les
hommes à talent d’agrément, même les hommes de génie, hélas!

Lupin avait épousé une héritière en sabots et en bas bleus, la fille
unique d’un marchand de sel, enrichi pendant la révolution, époque
à laquelle les faux-sauniers firent d’énormes gains, à la faveur de
la réaction qui eut lieu contre les gabelles. Il laissait prudemment
sa femme à la maison, où Bébelle était maintenue par une passion
platonique pour un très-beau premier clerc, sans autre fortune que ses
appointements, un nommé Bonnac, qui, dans la seconde société, jouait le
même rôle que son patron dans la première.

Madame Lupin, femme sans aucune espèce d’éducation, apparaissait aux
grands jours seulement, sous la forme d’une énorme pipe de Bourgogne
habillée de velours et surmontée d’une petite tête enfoncée dans des
épaules d’un ton douteux. Aucun procédé ne pouvait maintenir le cercle
de la ceinture à sa place naturelle. Bébelle avouait naïvement que la
prudence lui défendait de porter des corsets. Enfin l’imagination d’un
poëte ou mieux celle d’un inventeur n’aurait pas trouvé dans le dos de
Bébelle trace de la séduisante sinuosité qu’y produisent les vertèbres
chez toutes les femmes qui sont femmes.

Bébelle, ronde comme une tortue, appartenait aux femelles invertébrées.
Ce développement effrayant du tissu cellulaire rassurait sans doute
beaucoup Lupin sur la petite passion de la grosse Bébelle, qu’il
nommait Bébelle effrontément, sans faire rire personne.

—Votre femme, qu’est-elle? lui demanda Sarcus le Riche, qui ne
digéra pas un jour le mot _croûte-au-pot_, dit pour un meuble acheté
d’occasion. —Ma femme n’est pas comme la vôtre, elle n’est pas encore
définie, répondit-il.

Lupin cachait sous sa grosse enveloppe un esprit subtil; il avait le
bon sens de taire sa fortune, au moins aussi considérable que celle de
Rigou.

_Le fils à monsieur Lupin_, Amaury, désolait son père. Ce fils unique,
un des dons Juans de la vallée, se refusait à suivre la carrière
paternelle; il abusait de son avantage de fils unique en faisant
d’énormes saignées à la caisse, sans jamais épuiser l’indulgence de son
père, qui disait à chaque escapade: «J’ai pourtant été comme cela!»
Amaury ne venait jamais chez madame Soudry qui _t’embêtait_ (_sic_),
car elle avait, par un souvenir de femme de chambre, tenté de faire
l’éducation de ce jeune homme, que ses plaisirs conduisaient au billard
du café de la Paix. Il y hantait la mauvaise compagnie de Soulanges, et
même les Bonnébault. Il jetait sa _gourne_ (un mot de madame Soudry),
et répondait aux remontrances de son père par ce refrain perpétuel:
«Renvoyez-moi à Paris, je m’ennuie ici!...»

Lupin finissait, hélas! comme tous les _beaux_, par un attachement
quasi conjugal. Sa passion connue était la femme du second huissier,
audiencier de la justice de paix, madame Euphémie Plissoud, pour
laquelle il n’avait pas de secrets. La belle madame Plissoud, fille
de Vattebled l’épicier, régnait dans la seconde société comme madame
Soudry dans la première. Ce Plissoud, le concurrent malheureux de
Brunet, appartenait donc à la seconde société de Soulanges; car la
conduite de sa femme, qu’il autorisait, disait-on, lui valait le mépris
public de la première.

Si Lupin était le musicien de la première société, monsieur Gourdon,
le médecin, en était le savant. On disait de lui: «Nous avons ici
un savant du premier mérite.» De même que madame Soudry (qui s’y
connaissait pour avoir introduit le matin chez sa maîtresse Piccini
et Glück, et pour avoir habillé mademoiselle Laguerre à l’Opéra)
persuadait à tout le monde, même à Lupin, qu’il aurait fait fortune
avec sa voix; de même elle regrettait que le médecin ne publiât rien de
ses idées.

Monsieur Gourdon répétait tout bonnement les idées de Buffon et de
Cuvier sur le globe, ce qui pouvait difficilement le poser comme
savant aux yeux des Soulangeois; mais il faisait une collection de
coquilles et un herbier, mais il savait empailler les oiseaux. Enfin il
poursuivait la gloire de léguer un cabinet d’histoire naturelle à la
ville de Soulanges; dès lors, il passait dans tout le département pour
un grand naturaliste, pour le successeur de Buffon.

Ce médecin, semblable à un banquier génevois, car il en avait le
pédantisme, l’air froid, la propreté puritaine, sans en avoir l’argent
ni l’esprit calculateur, montrait avec une excessive complaisance ce
fameux cabinet composé: d’un ours et d’une marmotte décédés en passage
à Soulanges; de tous les rongeurs du département, les mulots, les
musaraignes, les souris, les rats, etc.; de tous les oiseaux curieux
tués en Bourgogne, parmi lesquels brillait un aigle des Alpes, pris
dans le Jura. Gourdon possédait une collection de lépidoptères, mot qui
faisait espérer des monstruosités et qui faisait dire en les voyant:
Mais c’est des papillons! Puis un bel amas de coquilles fossiles
provenant des collections de plusieurs de ses amis, qui lui léguèrent
leurs coquilles en mourant, et enfin les minéraux de la Bourgogne et
ceux du Jura.

Ces richesses, établies dans des armoires vitrées dont les buffets
à tiroirs contenaient une collection d’insectes, occupaient tout le
premier étage de la maison Gourdon, et produisaient un certain effet
par la bizarrerie des étiquettes, par la magie des couleurs et par la
réunion de tant d’objets, auxquels on ne fait pas la moindre attention
en les rencontrant dans la nature et qu’on admire sous verre. On
prenait jour pour aller voir le cabinet de monsieur Gourdon.

—J’ai, disait-il aux curieux, cinq cents sujets d’ornithologie, deux
cents mammifères, cinq mille insectes, trois mille coquilles et sept
cents échantillons de minéralogie.

—Quelle patience vous avez eue! lui disaient les dames.

—Il faut bien faire quelque chose pour son pays, répondait-il.

Et il tirait un énorme intérêt de ses carcasses par cette phrase: «J’ai
légué tout par testament à la ville.» Et les visiteurs d’admirer sa
_philanthropie_! On parlait de consacrer tout le deuxième étage de la
mairie, _après la mort_ du médecin, à loger le _Museum Gourdon_.

—Je compte sur la reconnaissance de mes concitoyens pour que mon nom
y soit attaché, répondait-il à cette proposition, car je n’ose pas
espérer qu’on y mette mon buste en marbre...

—Comment donc! mais ce sera bien le moins qu’on puisse faire pour
vous, lui répondait-on, n’êtes-vous pas la gloire de Soulanges?

Et cet homme avait fini par se regarder comme une des célébrités de
la Bourgogne; les rentes les plus solides ne sont pas les rentes sur
l’État, mais celles qu’on se fait en amour-propre. Ce savant, pour
employer le système grammatical de Lupin, était heureux, heureux,
heureux.

Gourdon le greffier, petit homme chafouin, dont tous les traits se
ramassaient autour du nez, en sorte que le nez semblait être le point
de départ du front, des joues, de la bouche, qui s’y rattachaient
comme les ravins d’une montagne naissent tous du sommet, était regardé
comme un des grands poëtes de la Bourgogne, un Piron, disait-on. Le
double mérite des deux frères faisait dire d’eux au chef-lieu du
département: «Nous avons à Soulanges les deux frères Gourdon, deux
hommes très-distingués, deux hommes qui tiendraient bien leur place à
Paris.»

Joueur excessivement fort au bilboquet, la manie d’en jouer engendra
chez le greffier une autre manie, celle de chanter ce jeu, qui fit
fureur au dix-huitième siècle. Les manies chez les médiocrates sont
souvent deux à deux. Gourdon jeune accoucha de son poëme sous le règne
de Napoléon. N’est-ce pas vous dire à quelle école saine et prudente
il appartenait? Luce de Lancival, Parny, Saint-Lambert, Rouché, Vigée,
Andrieux, Berchoux étaient ses héros. Delille fut son dieu jusqu’au
jour où la première société de Soulanges agita la question de savoir si
Gourdon ne l’emportait pas sur Delille, que dès lors le greffier nomma
toujours _monsieur l’abbé_ Delille, avec une politesse exagérée.

Les poëmes accomplis de 1780 à 1814 furent taillés sur le même patron,
et celui sur le bilboquet les expliquera tous. Ils tenaient un peu du
tour de force. Le _Lutrin_ est le Saturne de cette abortive génération
de poëmes badins, tous en quatre chants à peu près, car, d’aller
jusqu’à six, il était reconnu qu’on fatiguait le sujet.

Ce poëme de Gourdon, nommé la Bilboquéide, obéissait à la poétique de
ces œuvres départementales, invariables dans leurs règles identiques;
elles contenaient dans le premier chant la description de la chose
chantée, en débutant, comme chez Gourdon, par une invocation dont voici
le modèle:

    Je chante ce doux jeu qui sied à tous les âges,
    Aux petits comme aux grands, aux fous ainsi qu’aux sages;
    Où notre agile main, au front d’un buis pointu,
    Lance un globe à deux trous dans les airs suspendu.
    Jeu charmant, des ennuis infaillible remède
    Que nous eût envié l’inventeur Palamède!
    O Muse des Amours et des Jeux et des Ris,
    Descends jusqu’à mon toit, où, fidèle à Thémis,
    Sur le papier du fisc, j’espace des syllabes.
    Viens charmer...

Après avoir défini le jeu, décrit les plus beaux bilboquets connus,
avoir fait comprendre de quel secours il fut jadis au commerce du
Singe-Vert et autres tabletiers; enfin, après avoir démontré comment
le jeu touchait à la statique, Gourdon finissait son premier chant par
cette conclusion qui vous rappellera celle du premier chant de tous ces
poëmes:

    C’est ainsi que les Arts et la Science même
    A leur profit enfin font tourner un objet
    Qui n’était de plaisir qu’un frivole sujet.

Le second chant, destiné comme toujours à dépeindre la manière de se
servir de _l’objet_, le parti qu’on en pouvait tirer, auprès des femmes
et dans le monde, sera tout entier deviné par les amis de cette sage
littérature, grâce à cette citation, qui peint le joueur faisant ses
exercices sous les yeux de _l’objet aimé_.

    Regardez ce joueur, au sein de l’auditoire,
    L’œil fixé tendrement sur le globe d’ivoire,
    Comme il épie et guette avec attention
    Ses moindres mouvements dans leur précision!
    La boule a, par trois fois, décrit sa parabole,
    D’un factice encensoir il flatte son idole;
    Mais le disque est tombé sur son poing maladroit,
    Et d’un baiser rapide il console son doigt.
    Ingrat! ne te plains pas de ce léger martyre,
    Bienheureux accident, trop payé d’un sourire!

Ce fut cette peinture, digne de Virgile, qui fit mettre en question la
prééminence de Delille sur Gourdon. Le mot _disque_, contesté par le
positif Brunet, _donna matière_ à des discussions qui durèrent onze
mois; mais Gourdon le savant, dans une soirée où l’on fut sur le point
de part et d’autre de se fâcher _tout rouge_, écrasa le parti des
_anti-disquaires_, par cette observation: La lune, appelée disque par
les poëtes, est un globe!

—Qu’en savez-vous? répondit Brunet, nous n’en avons jamais vu qu’un
côté.

Le troisième chant renfermait le conte obligé, l’anecdote célèbre qui
concernait le bilboquet. Cette anecdote, tout le monde la sait par
cœur, elle regarde un fameux ministre de Louis XVI; mais, selon la
formule consacrée dans les _Débats_ de 1810 à 1814, pour louer ces
sortes de travaux publics, _elle empruntait des grâces nouvelles à la
poésie et aux agréments que l’auteur avait su y répandre_.

Le quatrième chant, où se résumait l’œuvre, était terminé par cette
hardiesse inédite de 1810 à 1814, mais qui vit le jour en 1824, après
la mort de Napoléon.

    Ainsi j’osais chanter en des temps pleins d’alarmes.
    Ah! si les rois jamais ne portaient d’autres armes,
    Si les peuples jamais, pour charmer leurs loisirs,
    N’avaient imaginé que de pareils plaisirs;
    Notre Bourgogne, hélas, trop longtemps éplorée,
    Eût retrouvé les jours de Saturne et de Rhée!

Ces beaux vers ont été copiés dans l’édition _princeps_ et unique,
sortie des presses de Bournier, imprimeur de la Ville-aux-Fayes.

Cent souscripteurs, par une offrande de trois francs, assurèrent à
ce poëme une immortalité d’un dangereux exemple, et ce fut d’autant
plus beau que ces cent personnes l’avaient entendu près de cent fois,
chacune en détail.

Madame Soudry venait de supprimer le bilboquet qui se trouvait sur
la console de son salon, et qui, depuis sept ans, était un prétexte
à citations; elle découvrit enfin que ce bilboquet lui faisait
concurrence.

Quant à l’auteur, qui se vantait de posséder un portefeuille bien
garni, il suffira pour le peindre de dire en quels termes il annonça un
de ses rivaux à la première société de Soulanges.

—Savez-vous une singulière nouvelle? avait-il dit deux ans auparavant,
il y a un _autre poëte_ en Bourgogne!... Oui, reprit-il en voyant
l’étonnement général peint sur les figures, il est de Mâcon. Mais, vous
n’imagineriez jamais _à quoi il s’occupe_? Il met les nuages en vers...

—Ils sont pourtant déjà très-bien en _blanc_, répondit le spirituel
père Guerbet.

—C’est _un embrouillamini_ de tous les diables! Des lacs, des
étoiles, des vagues!... Pas une seule image raisonnable, pas une
intention didactique; il ignore les sources de la poésie. Il appelle le
ciel par son nom. Il dit la lune bonacement, au lieu de l’_astre des
nuits_. Voilà pourtant jusqu’où peut nous entraîner le désir d’être
original! s’écria douloureusement Gourdon. Pauvre jeune homme! être
Bourguignon et chanter l’eau, cela fait de la peine! S’il était venu me
consulter, je lui aurais indiqué le plus beau sujet du monde, un poëme
sur le vin, la Bacchéide! pour lequel je me sens maintenant trop vieux.

Ce grand poëte ignore encore le plus beau de ses triomphes (encore
le dut-il à sa qualité de Bourguignon). Avoir occupé la ville de
Soulanges, qui de la pléiade moderne ignore tout, même les noms.

Une centaine de Gourdons chantaient sous l’empire, et l’on accuse ce
temps d’avoir négligé les lettres!... Consultez le _Journal de la
Librairie_, et vous y verrez des poëmes sur le Tour, sur le jeu de
Dames, sur le Tric-trac, sur la Géographie, sur la Typographie, la
Comédie, etc.; sans compter les chefs-d’œuvre tant prônés de Delille
sur la Pitié, l’Imagination, la Conversation; et ceux de Berchoux
sur la Gastronomie, la Dansomanie, etc. Peut-être dans cinquante
ans se moquera-t-on des mille poëmes à la suite des Méditations,
des Orientales, etc. Qui peut prévoir les mutations du goût, les
bizarreries de la vogue et les transformations de l’esprit humain! Les
générations balayent en passant jusqu’au vestige des idoles qu’elles
trouvent sur leur chemin, et elles se forgent de nouveaux dieux qui
seront renversés à leur tour.

Sarcus, beau petit vieillard gris-pommelé, s’occupait à la fois de
Thémis et de Flore, c’est-à dire de législation et d’une serre-chaude.
Il méditait depuis douze ans un livre sur l’_Histoire de l’institution
des juges de paix_, «dont le rôle politique et judiciaire avait eu
déjà plusieurs phases, disait-il, car ils étaient tout par le Code
de brumaire an IV, et aujourd’hui cette institution si précieuse au
pays avait perdu sa valeur, faute d’appointements en harmonie avec
l’importance des fonctions qui devraient être inamovibles.»

Taxé d’être une tête forte, Sarcus était accepté comme l’homme
politique de ce salon; vous devinez qu’il en était tout bonnement le
plus ennuyeux. On disait de lui qu’il parlait comme un livre, Gaubertin
lui promettait la croix de la Légion d’honneur; mais il l’ajournait au
jour où, successeur de Leclerc, il serait assis sur les bancs du centre
gauche.

Guerbet, le percepteur, l’homme d’esprit, gros bonhomme lourd, à
figure de beurre, à faux toupet, à boucles d’or aux oreilles, qui
se disputaient sans cesse avec ses cols de chemises, donnait dans
la pomologie. Fier de posséder le plus beau jardin fruitier de
l’arrondissement, il obtenait des primeurs en retard d’un mois sur
celles de Paris; il cultivait dans ses bâches les choses les plus
tropicales, voire des ananas, des brugnons et des petits pois. Il
apportait avec orgueil un bouquet de fraises à madame Soudry, quand
elles valaient dix sous le panier à Paris.

Soulanges possédait enfin dans monsieur Vermut, le pharmacien, un
chimiste un peu plus chimiste que Sarcus n’était homme d’État, que
Lupin n’était chanteur, Gourdon l’aîné savant et son frère poëte.
Néanmoins, la première société de la ville faisait peu de cas de
Vermut, et pour la seconde, il n’existait même pas. L’instinct des uns
leur signalait peut-être une supériorité réelle dans ce penseur qui ne
disait mot, et qui souriait aux niaiseries d’un air si narquois, qu’on
se défiait de sa science, mise _sotto voce_ en question; quant aux
autres, ils ne prenaient pas la peine de s’en occuper.

Vermut était le _pâtiras_ du salon de madame Soudry. Aucune société
n’est complète sans une victime, sans un être à plaindre, à railler,
à mépriser, à protéger. D’abord Vermut, occupé de problèmes
scientifiques, venait la cravate lâche, le gilet ouvert, avec une
petite redingote verte, toujours tachée. Enfin, il prêtait à la
plaisanterie par une figure si poupine, que le père Guerbet prétendait
qu’il avait fini par prendre le visage de ses pratiques.

En province, dans les endroits arriérés comme Soulanges, on
emploie encore les apothicaires dans le sens de la plaisanterie de
Pourceaugnac. Ces honorables industriels s’y prêtent d’autant mieux
qu’ils demandent une indemnité de déplacement.

Ce petit homme, doué d’une patience de chimiste, _ne pouvait jouir_
(selon le mot dont on se sert en province pour exprimer l’abolition
du pouvoir domestique) de madame Vermut, femme charmante, femme gaie,
belle joueuse (elle savait perdre quarante sous sans rien dire), qui
déblatérait contre son mari, le poursuivait de ses épigrammes et le
peignait comme un imbécile, ne sachant distiller que de l’ennui.
Madame Vermut, une de ces femmes qui jouent dans les petites villes
le rôle de boute-entrain, apportait dans ce petit monde le sel, du
sel de cuisine, il est vrai, mais quel sel! Elle se permettait des
plaisanteries un peu fortes, mais on les lui passait; elle disait
très-bien au curé Taupin, homme de soixante-dix ans, à cheveux blancs:
«Tais-toi gamin!»

Le meunier de Soulanges, riche de cinquante mille francs de rente,
avait une fille unique à qui Lupin pensait pour Amaury, depuis qu’il
avait perdu l’espoir de le marier à mademoiselle Gaubertin, et le
président Gaubertin y pensait pour son fils, le conservateur des
hypothèques, autre antagonisme.

Ce meunier, un Sarcus-Taupin, était le Nucingen de la ville; il passait
pour être trois fois millionnaire; mais il ne voulait entrer dans
aucune combinaison; il ne pensait qu’à moudre du blé, à le monopoliser,
et il se recommandait par un défaut absolu de politesse ou de belles
manières.

Le père Guerbet, frère du maître de poste de Conches, possédait
environ dix mille francs de rente, outre sa perception. Les Gourdon
étaient riches, le médecin avait épousé la fille unique du vieux
monsieur Gendrin-Vattebled, le garde général des eaux et forêts, _qu’on
attendait à mourir_, et le greffier avait épousé la nièce et unique
héritière de l’abbé Taupin, curé de Soulanges, un gros prêtre retiré
dans sa cure, comme le rat dans son fromage.

Cet habile ecclésiastique, tout acquis à la première société, bon et
complaisant avec la seconde, apostolique avec les malheureux, s’était
fait aimer à Soulanges; cousin du meunier et cousin des Sarcus, il
appartenait au pays et à la médiocratie avonnaise. Il dînait toujours
en ville, il économisait, il allait aux noces et s’en retirait avant le
bal; il ne parlait jamais politique; il faisait passer les nécessités
du culte en disant: «C’est mon métier!» Et on le laissait faire en
disant de lui: «Nous avons un bon curé!» L’évêque, qui connaissait les
gens de Soulanges, sans s’abuser sur la valeur de ce curé, se trouvait
heureux d’avoir dans une pareille ville un homme qui faisait accepter
la religion, qui savait remplir son église et y prêcher devant des
bonnets endormis.

Les deux _dames_ Gourdon, —car à Soulanges, comme à Dresde et dans
quelques autres capitales allemandes, les gens de la première société
s’abordent en disant: «Comment va votre dame?» On dit: «Il n’était pas
avec sa dame, j’ai vu sa dame et sa demoiselle, etc.» —Un Parisien
y produirait du scandale, et serait accusé d’avoir mauvais ton s’il
disait: «Les femmes, cette femme, etc.» A Soulanges, comme à Genève, à
Dresde, à Bruxelles, il n’existe que des épouses; on n’y met pas, comme
à Bruxelles, sur les enseignes: _l’Épouse une telle_, mais _madame
votre épouse_ est de rigueur. —Les deux _dames_ Gourdon ne peuvent se
comparer qu’à ces infortunés comparses de théâtres secondaires, que
connaissent les Parisiens pour s’être souvent moqués de ces _artistes_;
et, pour achever de peindre ces _dames_, il suffira de dire qu’elles
appartenaient au genre des _bonnes petites femmes_, les bourgeois
les moins lettrés trouveront alors autour d’eux les modèles de ces
créatures essentielles.

Il est inutile de faire observer que le père Guerbet connaissait
admirablement les finances, et que Soudry pouvait être ministre de la
guerre. Ainsi, non-seulement chacun de ces braves bourgeois offrait une
de ces spécialités de caprice si nécessaire à l’homme de province pour
exister, mais encore chacun d’eux cultivait sans rival son champ dans
le domaine de la vanité.

Si Cuvier fût passé par là sans se nommer, la première société de
Soulanges l’eût convaincu de savoir peu de chose en comparaison de
monsieur Gourdon le médecin. Nourrit et son _joli filet de voix_,
disait le notaire avec une indulgence protectrice, eussent été trouvés
à peine dignes d’accompagner ce rossignol de Soulanges. Quant à
l’auteur de la Bilboquéide, qui s’imprimait en ce moment chez Bournier,
on ne croyait pas qu’il pût se rencontrer à Paris un poëte de cette
force, car Delille était mort!

Cette bourgeoisie de province, si grassement satisfaite d’elle-même,
pouvait donc primer toutes les supériorités sociales. Aussi
l’imagination de ceux qui, dans leur vie, ont habité pendant quelque
temps une petite ville de ce genre, peut elle seule entrevoir l’air de
satisfaction profonde répandu sur les physionomies de ces gens qui se
croyaient le plexus solaire de la France, tous armés d’une incroyable
finesse pour mal faire, et qui, dans leur sagesse, avaient décrété
que l’un des héros d’Essling était un lâche, que madame de Montcornet
était une intrigante qui avait de gros boutons dans le dos, que l’abbé
Brossette était un petit ambitieux, et qui découvrirent, quinze jours
après l’adjudication des Aigues, l’origine faubourienne du général,
surnommé par eux le Tapissier.

Si Rigou, Soudry, Gaubertin eussent habité la Ville-aux-Fayes, ils
se seraient brouillés; leurs prétentions se seraient inévitablement
heurtées; mais la fatalité voulait que le Lucullus de Blangy sentît la
nécessité de sa solitude pour se rouler à son aise dans l’usure et dans
la volupté; que madame Soudry fût assez intelligente pour comprendre
qu’elle ne pouvait régner qu’à Soulanges, et que la Ville-aux-Fayes fût
le siége des affaires de Gaubertin. Ceux qui s’amusent à étudier la
nature sociale avoueront que le général de Montcornet jouait de malheur
en trouvant de tels ennemis séparés et accomplissant les évolutions
de leur pouvoir et de leur vanité, chacun à des distances qui ne
permettaient pas à ces astres de se contrarier et qui décuplaient le
pouvoir de mal faire.

Néanmoins, si tous ces dignes bourgeois, fiers de leur aisance,
regardaient leur société comme bien supérieure en agrément à celle de
la Ville-aux-Fayes, et répétaient avec une comique importance ce dicton
de la vallée: «Soulanges est une ville de plaisir et de société,» il
serait peu prudent de penser que la capitale avonnaise acceptât cette
suprématie. Le salon Gaubertin se moquait, _in petto_, du salon Soudry.
A la manière dont Gaubertin disait: «Nous autres, nous sommes une
ville de haut commerce, une ville d’affaires, nous avons la sottise
de nous ennuyer à faire fortune!» il était facile de reconnaître un
léger antagonisme entre la terre et la lune. La lune se croyait utile
à la terre et la terre régentait la lune. La terre et la lune vivaient
d’ailleurs dans la plus étroite intelligence. Au carnaval, la première
société de Soulanges allait toujours en masse aux quatre bals donnés
par Gaubertin, par Gendrin, par Leclercq, le receveur des finances, et
par Soudry jeune, le procureur du roi. Tous les dimanches, le procureur
du roi, sa femme, monsieur, madame et mademoiselle Elise Gaubertin,
venaient dîner chez les Soudry de Soulanges. Quand le sous-préfet était
prié, quand le maître de poste, M. Guerbet de Conches, arrivait manger
la fortune du pot, Soulanges avait le spectacle de quatre équipages
départementaux à la porte de la maison Soudry.


  II.—LES CONSPIRATEURS CHEZ LA REINE.

En débouchant là, vers cinq heures et demie, Rigou savait trouver
les habitués du salon de Soudry tous à leur poste. Chez le maire,
comme dans toute la ville, on dînait à trois heures, selon l’usage du
dernier siècle. De cinq heures à neuf heures, les notables de Soulanges
venaient échanger les nouvelles, faire leurs _speech_ politiques,
commenter les événements de la vie privée de toute la vallée, et parler
des Aigues, qui défrayaient la conversation pendant une heure tous les
jours. C’était la préoccupation de chacun d’apprendre quelque chose sur
ce qui s’y passait, et l’on savait d’ailleurs faire ainsi sa cour aux
maîtres du logis.

Après cette revue obligée, on se mettait à jouer au boston, seul jeu
que sût la reine. Quand le gros père Guerbet avait singé madame Isaure,
la femme de Gaubertin, en se moquant de ses airs penchés, en imitant
sa petite voix, sa petite bouche et ses façons jeunettes; quand le
curé Taupin avait raconté l’une des historiettes de son répertoire;
quand Lupin avait rapporté quelque événement de la Ville-aux-Fayes, et
que madame Soudry avait été criblée de compliments nauséabonds, l’on
disait: Nous avons fait un charmant boston.

Trop égoïste pour se donner la peine de faire douze kilomètres, au
bout desquels il devait entendre les niaiseries dites par les habitués
de cette maison, et voir un singe déguisé en vieille femme, Rigou,
bien supérieur, comme esprit et comme instruction, à cette petite
bourgeoisie, ne se montrait jamais que si ses affaires l’amenaient
chez le notaire. Il s’était exempté de voisiner, en prétextant de ses
occupations, de ses habitudes et de sa santé, qui ne lui permettaient
pas, disait-il, de revenir la nuit par une route le long de laquelle
brouillassait la Thune.

Ce grand usurier sec imposait d’ailleurs beaucoup à la société de
madame Soudry, qui flairait en lui ce tigre à griffes d’acier, cette
malice de sauvage, cette sagesse née dans le cloître, mûrie au soleil
de l’or, et avec lesquels Gaubertin n’avait jamais voulu se commettre.

Aussitôt que la carriole d’osier et le cheval dépassèrent le café de la
Paix, Urbain, le domestique de Soudry, qui causait avec le limonadier,
assis sur un banc placé sous les fenêtres de la salle à manger, se fit
un auvent de sa main pour bien voir quel était cet équipage.

—V’là le père Rigou!... Faut ouvrir la porte. Tenez son cheval,
Socquard, dit-il sans façon au limonadier.

Et Urbain, ancien cavalier qui, n’ayant pu passer gendarme, avait pris
le service Soudry comme retraite, rentra dans la maison pour aller
manœuvrer la porte de la cour.

Socquard, ce personnage si célèbre dans la vallée, était là, comme
vous voyez, sans façon; mais il en est ainsi de bien des gens illustres
qui ont la complaisance de marcher, d’éternuer, de dormir, de manger
absolument comme de simples mortels.

Socquard, alcide de naissance, pouvait porter onze cents pesant;
son coup de poing, appliqué dans le dos d’un homme, lui cassait net
la colonne vertébrale; il tordait une barre de fer, il arrêtait
une voiture attelée d’un cheval. Milon de Crotone de la vallée, sa
réputation embrassait tout le département, où l’on faisait sur lui des
contes ridicules comme sur toutes les célébrités. Ainsi, l’on racontait
dans le Morvan, qu’un jour il avait porté sur son dos une pauvre femme,
son âne et son sac au marché, qu’il avait mangé tout un bœuf et bu
tout un quartaud de vin dans une journée, etc. Doux comme une fille
à marier, Socquard, gros petit homme, à figure placide, large des
épaules, large de poitrine, où ses poumons jouaient comme des soufflets
de forge, possédait un filet de voix dont la limpidité surprenait ceux
qui l’entendaient parler pour la première fois.

Comme Tonsard, que son renom dispensait de toute preuve de férocité,
comme tous ceux qui sont gardés par une opinion publique quelconque,
Socquard ne déployait jamais sa triomphante force musculaire, à moins
que des amis ne l’en priassent. Il prit donc la bride du cheval quand
le beau-père du procureur du roi tourna pour se ranger au perron.

—Vous allez bien par chez vous, monsieur Rigou?... dit l’illustre
Socquard.

—Comme ça, mon vieux, répondit Rigou. Plissoud et Bonnébault, Viallet
et Amaury, soutiennent-ils toujours ton établissement?

Cette demande, faite sur un ton de bonhomie et d’intérêt, n’était
pas une de ces questions banales jetées au hasard par les supérieurs
à leurs inférieurs. A son temps perdu, Rigou songeait aux moindres
détails, et déjà l’accointance de Bonnébault, de Plissoud et du
brigadier Viallet avait été signalée par Fourchon à Rigou comme
suspecte.

Bonnébault, pour quelques écus perdus au jeu, pouvait livrer au
brigadier les secrets des paysans, ou parler sans savoir l’importance
de ses bavardages après avoir bu quelques bols de punch de trop. Mais
les délations du chasseur à la loutre pouvaient être conseillées par
la soif, et Rigou n’y fit attention que par rapport à Plissoud, à qui
sa situation devait inspirer un certain désir de contrecarrer les
inspirations dirigées contre les Aigues, ne fût-ce que pour se faire
graisser la patte par l’un ou l’autre des deux partis.

Correspondant des assurances, qui commençaient à se montrer en France,
agent d’une société contre les chances du recrutement, l’huissier
cumulait des occupations peu rétribuées qui lui rendaient la fortune
d’autant plus difficile à faire, qu’il avait le vice d’aimer le
billard et le vin cuit. De même que Fourchon, il cultivait avec soin
l’art de s’occuper à rien, et il attendait sa fortune d’un hasard
problématique; il haïssait profondément la première société, mais il
en avait mesuré la puissance. Lui seul connaissait à fond la tyrannie
bourgeoise organisée par Gaubertin; il poursuivait de ses railleries
les richards de Soulanges et de la Ville-aux-Fayes, en représentant à
lui seul l’opposition. Sans crédit, sans fortune, il ne paraissait pas
à craindre; aussi Brunet, enchanté d’avoir un concurrent méprisé, le
protégeait-il pour ne pas lui voir vendre son étude à quelque jeune
homme ardent, comme Bonnac, par exemple, avec lequel il aurait fallu
partager la clientèle du canton.

—Grâce à ces gens-là, ça boulotte, répondit Socquard; mais on
contrefait mon vin cuit!

—Faut poursuivre? dit sentencieusement Rigou.

—Ça me mènerait trop loin, répondit le limonadier en jouant sur les
mots sans le savoir.

—Et vivent-ils bien ensemble, tes chalands?

—Ils ont toujours quelques castilles; mais des joueurs, ça se pardonne
tout.

Toutes les têtes étaient à celle des croisées du salon qui donnait sur
la place. En reconnaissant le père de sa belle-fille, Soudry vint le
recevoir sur le perron.

—Eh bien! mon compère, dit l’ex-gendarme en se servant de ce mot selon
sa primitive acception, Annette est-elle malade pour que vous nous
accordiez votre présence pendant une soirée?...

Par un reste d’esprit-gendarme, le maire allait toujours droit au fait.

—Non, il y a du grabuge, répondit Rigou en touchant de son index droit
la main que lui tendit Soudry; nous en causerons, car cela regarde un
peu nos enfants...

Soudry, bel homme vêtu de bleu, comme s’il appartenait toujours à la
gendarmerie, le col noir, les bottes à éperons, amena Rigou par le
bras à son imposante moitié. La porte-fenêtre était ouverte sur la
terrasse, où les habitués se promenaient en jouissant de cette soirée
d’été qui faisait resplendir le magnifique paysage que, sur l’esquisse
qu’on a lue, les gens d’imagination peuvent apercevoir.

—Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, mon cher Rigou, dit
madame Soudry en prenant le bras de l’ex-bénédictin en l’emmenant sur
la terrasse.

—Mes digestions sont si pénibles!... répondit le vieil usurier. Voyez!
mes couleurs sont presque aussi vives que les vôtres.

L’entrée de Rigou sur la terrasse détermina, comme on le pense, une
explosion de salutations joviales parmi tous ces personnages.

—Ris, goulu!... j’ai découvert celui-là de plus, s’écria monsieur
Guerbet le percepteur, en offrant la main à Rigou, qui y mit l’index de
sa main droite.

—Pas mal! pas mal! dit le petit juge de paix Sarcus, il est assez
gourmand, notre seigneur de Blangy.

—Seigneur, répondit amèrement Rigou, depuis bien longtemps je ne suis
plus le coq de mon village.

—Ce n’est pas ce que disent les poules, grand scélérat! fit la Soudry
en donnant un petit coup d’éventail badin à Rigou.

—Nous allons bien, mon cher maître! dit le notaire en saluant son
principal client.

—Comme ça, répondit Rigou, qui prêta de rechef son index à la main du
notaire.

Ce geste, par lequel Rigou restreignait la poignée de main à la plus
froide des démonstrations, aurait peint l’homme tout entier à qui ne
l’eût pas connu.

—Trouvons un coin où nous puissions parler tranquillement, dit
l’ancien moine en regardant Lupin et madame Soudry.

—Revenons au salon, répondit la reine. Ces messieurs, ajouta-t-elle en
montrant monsieur Gourdon, le médecin, et Guerbet, sont aux prises sur
un _point de côté_...

Madame Soudry s’étant enquis du point en discussion, Guerbet, toujours
si spirituel, lui avait dit: —«C’est un point de côté.» La reine crut
à un terme scientifique, et Rigou sourit en l’entendant répéter ce mot
d’un air prétentieux.

—Qu’est-ce que le Tapissier a donc fait de nouveau? demanda Soudry qui
s’assit à côté de sa femme, en la prenant par la taille.

Comme toutes les vieilles femmes, la Soudry pardonnait bien des choses
en faveur d’un témoignage public de tendresse.

—Mais, répondit Rigou à voix basse pour donner l’exemple de la
prudence, il est parti pour la préfecture, y réclamer l’exécution des
jugements et demander main-forte.

—C’est sa perte, dit Lupin en se frottant les mains. On se bûchera.

—On se bûchera! reprit Soudry, c’est selon. Si le préfet et le
général, qui sont ses amis, envoient un escadron de cavalerie, les
paysans ne bûcheront rien... On peut, à la rigueur, avoir raison des
gendarmes de Soulanges; mais essayez donc de résister à une charge de
cavalerie!

—Sibilet lui a entendu dire quelque chose de plus dangereux que ça, et
c’est ce qui m’amène, reprit Rigou.

—Oh! ma pauvre Sophie! s’écria sentimentalement madame Soudry, dans
quelles mains les Aigues sont-ils tombés! Voilà ce que nous a valu
la révolution! des sacripans à graines d’épinards. On aurait bien dû
s’apercevoir que quand on renverse une bouteille, la lie monte et gâte
le vin!...

—Il a l’intention d’aller à Paris, et d’intriguer auprès du garde des
sceaux pour tout changer au tribunal.

—Ah! dit Lupin, il a reconnu son danger.

—Si l’on nomme mon gendre avocat général, il n’y a rien à dire, et il
le remplacera par quelque Parisien à sa dévotion, reprit Rigou. S’il
demande un siége à la cour pour monsieur Gendrin, s’il fait nommer
monsieur Guerbet, notre juge d’instruction, président à Auxerre, il
renversera nos quilles!... Il a déjà la gendarmerie pour lui; s’il a
encore le tribunal, et s’il conserve près de lui des conseillers comme
l’abbé Brossette et Michaud, nous ne serons pas à la noce; il pourrait
nous susciter de bien méchantes affaires.

—Comment, depuis cinq ans, vous n’avez pas su vous défaire de l’abbé
Brossette? dit Lupin.

—Vous ne le connaissez pas; il est défiant comme un merle, répondit
Rigou. Ce n’est pas un homme, ce prêtre-là, il ne fait pas attention
aux femmes; je ne lui vois aucune passion; il est inattaquable. Le
général, lui, prête le flanc à tout par sa colère. Un homme qui a un
vice est toujours le valet de ses ennemis, quand ils savent se servir
de cette ficelle. Il n’y a de fort que ceux qui mènent leurs vices au
lieu de se laisser mener par eux. Les paysans vont bien, on tient
notre monde en haleine contre l’abbé, mais on ne peut encore rien
contre lui. C’est comme Michaud; des hommes comme ceux-là, c’est trop
parfait, il faut que le bon Dieu les rappelle à lui...

—Il faut leur procurer des servantes qui savonnent bien leurs
escaliers, dit madame Soudry, qui fit faire à Rigou le léger bond que
font les gens très-fins en apprenant une finesse.

—Le Tapissier a un autre vice; il aime sa femme, et l’on peut encore
le prendre par là...

—Voyons, il faut savoir s’il donne suite à ses idées, dit madame
Soudry.

—Comment! demanda Lupin, mais c’est là le _hic_!

—Vous Lupin, reprit Rigou d’un ton d’autorité, vous allez filer à la
Préfecture y voir la belle madame Sarcus, et dès ce soir! Vous vous
arrangerez pour obtenir d’elle de faire répéter à son mari tout ce que
le Tapissier a dit et fait à la préfecture.

—Je serai forcé d’y coucher, répondit Lupin.

—Tant mieux pour Sarcus le Riche, il y gagnera, répondit Rigou. Elle
n’est pas encore trop _croûte_, madame Sarcus...

—Oh! monsieur Rigou, fit madame Soudry en minaudant, les femmes
sont-elles jamais croûtes?

—Vous avez raison pour celle-là! Elle ne se peint rien au miroir,
répliqua Rigou, que l’exhibition des vieux trésors de la Cochet
révoltait toujours.

Madame Soudry, qui croyait ne mettre qu’un soupçon de rouge, ne comprit
pas cet à-propos épigrammique et demanda: Est-ce que les femmes peuvent
donc se peindre?

—Quant à vous, Lupin, dit Rigou sans répondre à cette naïveté, demain
matin revenez chez le papa Gaubertin; vous lui direz que le compère et
moi, dit-il en frappant sur la cuisse de Soudry, nous viendrons casser
une croûte chez lui, lui demander à déjeuner sur le midi. Dites-lui les
choses, afin que chacun de nous ait ruminé ses idées, car il s’agit
d’en finir avec ce damné Tapissier. En venant vous trouver, je me suis
dit qu’il faudrait brouiller le Tapissier avec le Tribunal, de manière
à ce que le garde des sceaux lui rie au nez quand il viendra lui
demander des changements dans le personnel de la Ville-aux-Fayes...

—Vivent les gens d’église!... s’écria Lupin en frappant sur l’épaule
de Rigou.

Madame Soudry fut aussitôt frappée d’une idée qui ne pouvait venir qu’à
l’ancienne femme de chambre d’une fille d’Opéra.

—Si, dit-elle, nous pouvions attirer le Tapissier à la fête de
Soulanges, et lui lâcher une fille de beauté à lui faire perdre
la tête, il s’arrangerait peut-être de cette fille, et nous le
brouillerions avec sa femme, à qui l’on apprendrait que le fils d’un
ébéniste en revient toujours à ses premières amours...

—Ah! ma belle, s’écria Soudry, tu as plus d’esprit à toi seule que la
préfecture de police à Paris!

—C’est une idée qui prouve que madame est aussi bien notre reine par
l’intelligence que par la beauté, dit Lupin.

Lupin fut récompensé par une grimace qui s’acceptait sans protêt comme
un sourire, dans la première société de Soulanges.

—Il y aurait mieux, reprit Rigou, qui resta pendant longtemps pensif.
Si ça pouvait tourner au scandale...

—Procès-verbal et plainte, une affaire en police correctionnelle,
s’écria Lupin. Oh! ce serait trop beau!

—Quel plaisir, dit Soudry naïvement, de voir le comte de Montcornet,
grand-croix de la Légion d’honneur, commandeur de Saint-Louis,
lieutenant général, accusé d’avoir attenté, dans un lieu public, à la
pudeur, par exemple...

—Il aime trop sa femme!... dit judicieusement Lupin; on ne l’amènera
jamais là.

—Ce n’est pas un obstacle; mais je ne vois dans tout l’arrondissement
aucune fille capable de faire pécher un saint, je la cherche pour mon
abbé, s’écria Rigou.

—Que dites-vous de la belle Gatienne Giboulard d’Auxerre, dont est fou
le fils Sarcus?... s’écria Lupin.

—Ce serait la seule, répondit Rigou; mais elle n’est pas capable de
nous servir; elle croit qu’elle n’a qu’à se montrer pour être admirée;
elle n’est pas assez accorte, et il faut un lutin, une finaude... C’est
égal, elle viendra.

—Oui, dit Lupin, plus il verra de jolies filles, plus il y aura de
chances.

—Il sera bien difficile de faire venir le Tapissier à la foire! Et
s’il vient à la fête, irait-il à notre bastringue de Tivoli? dit
l’ex-gendarme.

—La raison qui l’empêcherait de venir n’existe plus cette année, mon
cœur, répondit madame Soudry.

—Quelle raison donc, ma belle?... demanda Soudry.

—Le Tapissier a tâché d’épouser mademoiselle de Soulanges, dit le
notaire, il lui fut répondu qu’elle était trop jeune, et il s’est
piqué. Voilà pourquoi messieurs de Soulanges et Montcornet, ces deux
anciens amis, car ils ont servi tous deux dans la garde impériale, se
sont refroidis au point de ne plus se voir. Le Tapissier n’a plus voulu
rencontrer les Soulanges à la foire; mais cette année ils n’y viendront
pas.

Ordinairement la famille Soulanges séjournait au château en juillet,
août, septembre et octobre; mais le général commandait alors
l’artillerie en Espagne, sous le duc d’Angoulême, et la comtesse
l’avait accompagné. Au siége de Cadix, le comte de Soulanges gagna,
comme on le sait, le bâton de maréchal qu’il eut en 1826. Les ennemis
de Montcornet pouvaient donc croire que les habitants des Aigues ne
dédaigneraient pas toujours les fêtes de Notre-Dame d’août, et qu’il
serait facile de les attirer à Tivoli.

—C’est juste, s’écria Lupin. Eh bien! c’est à vous, papa, dit-il en
s’adressant à Rigou, de manœuvrer de manière à le faire venir à la
foire, nous saurons bien l’_enclauder_...

La foire de Soulanges, qui se célèbre au 15 août, est une des
particularités de cette ville, et l’emporte sur toutes les foires à
trente lieues à la ronde, même sur celles du chef-lieu de département.
La Ville-aux-Fayes n’a pas de foire, car sa fête, la saint Sylvestre,
tombe en hiver.

Du 12 au 15 août, les marchands abondaient à Soulanges et dressaient
sur deux lignes parallèles ces baraques en bois, ces maisons en
toile grise qui donnent alors une physionomie animée à cette place,
ordinairement déserte. Les quinze jours que durent la foire et la
fête produisent une espèce de moisson à la petite ville de Soulanges.
Cette fête a l’autorité, le prestige d’une tradition. Les paysans,
comme disait le père Fourchon, quittent peu leurs communes où les
clouent leurs travaux. Par toute la France, les étalages fantastiques
des magasins improvisés sur les champs de foire, la réunion de toutes
les marchandises, objets des besoins ou de la vanité des paysans, qui
d’ailleurs n’ont pas d’autres spectacles, exercent des séductions
périodiques sur l’imagination des femmes et des enfants. Aussi, dès
le 12 août, la mairie de Soulanges faisait-elle apposer dans toute
l’étendue de l’arrondissement de la Ville-aux-Fayes, des affiches
signées Soudry qui promettaient protection aux marchands, aux
saltimbanques, aux prodiges en tout genre, en annonçant la durée de la
foire, et les spectacles les plus attrayants.

Sur ces affiches, que l’on a vu réclamées par la Tonsard à Vermichel,
on lisait toujours cette ligne finale:

Tivoli sera illuminé en verres de couleur.

La Ville avait en effet adopté pour salle de bal public, le Tivoli créé
par Socquard dans un jardin caillouteux comme la butte sur laquelle est
bâtie Soulanges, où presque tous les jardins sont composés de terres
rapportées.

Cette nature de terroir explique le goût particulier du vin de
Soulanges, vin blanc, sec, liquoreux, presque semblable à du vin de
Madère, au vin de Vouvray, à celui de Johannisberg, trois crûs quasi
semblables, et consommé tout entier dans le département.

Les prodigieux effets produits par le bal Socquard sur l’imagination
des habitants de cette vallée, les rendaient tous fiers de leur
Tivoli. Ceux du pays qui s’étaient aventurés jusqu’à Paris, disaient
que le Tivoli de Paris ne l’emportait sur celui de Soulanges que par
l’étendue. Gaubertin, lui, préférait hardiment le bal Socquard au bal
de Tivoli.

—Pensons tous à cela, reprit Rigou, le Parisien, ce rédacteur de
journaux, finira bien par s’ennuyer de son plaisir, et, par les
domestiques, on pourra les attirer tous à la foire. J’y songerai.
Sibilet, quoique son crédit baisse diablement, pourrait insinuer à son
bourgeois que c’est une manière de se populariser.

—Sachez donc si la belle comtesse est cruelle avec monsieur, tout est
là, pour la farce à lui jouer à Tivoli, dit Lupin à Rigou.

—Cette petite femme, s’écria madame Soudry, est trop Parisienne pour
ne pas savoir ménager la chèvre et le chou.

—Fourchon a lâché sa petite-fille Catherine Tonsard à Charles, le
second valet de chambre du Tapissier, nous aurons bientôt une oreille
dans les appartements des Aigues, répondit Rigou. Êtes-vous sûr de
l’abbé Taupin?... dit-il en voyant entrer le curé.

—L’abbé Moucheron et lui, nous les tenons comme je tiens Soudry!...
dit madame Soudry en caressant le menton de son mari, à qui elle dit:
—Pauvre chat! tu n’es pas malheureux!

—Si je puis organiser un scandale contre ce tartufe de Brossette, je
compte sur eux!... dit tout bas Rigou qui se leva; mais je ne sais pas
si l’esprit du pays l’emportera sur l’esprit prêtre. Vous ne savez pas
ce que c’est. Moi-même, qui ne suis pas un imbécile, je ne répondrai
pas de moi, quand je me verrai malade. Je me réconcilierai sans doute
avec l’Église.

—Permettez-nous de l’espérer, dit le curé pour qui Rigou venait à
dessein d’élever la voix.

—Hélas! la faute que j’ai faite en me mariant empêche cette
réconciliation, répondit Rigou; je ne peux pas tuer madame Rigou.

—En attendant, pensons aux Aigues, dit madame Soudry.

—Oui, répondit l’ex-bénédictin. Savez-vous que je trouve notre
compère de la Ville-aux-Fayes plus fort que nous? J’ai dans l’idée que
Gaubertin veut les Aigues à lui seul, et qu’il nous mettra dedans,
répondit Rigou. Pendant le chemin, l’usurier des campagnes avait frappé
avec le bâton de la prudence aux endroits obscurs qui, chez Gaubertin,
sonnaient le creux.

—Mais les Aigues ne seront à personne de nous trois, il faut les
démolir de fond en comble, répondit Soudry.

—D’autant plus, que je ne serais pas étonné qu’il s’y trouvât de l’or
caché, dit finement Rigou.

—Bah!

—Oui, durant les guerres d’autrefois, les seigneurs, souvent assiégés,
surpris, enterraient leurs écus pour pouvoir les retrouver, et vous
savez que le marquis de Soulanges-Hautemer, en qui la branche cadette a
fini, a été l’une des victimes de la conspiration Biron. La comtesse de
Moret a eu la terre par confiscation...

—Ce que c’est que de savoir l’histoire de France! dit le gendarme.
Vous avez raison, il est temps de convenir de nos faits avec Gaubertin.

—Et s’il biaise, dit Rigou, nous verrons à le _fumer_.

—Il est maintenant assez riche, dit Lupin, pour être honnête homme.

—Je répondrais de lui comme de moi, répondit madame Soudry, c’est le
plus honnête homme du royaume.

—Nous croyons à son honnêteté, reprit Rigou: mais il ne faut rien
négliger entre amis... A propos, je soupçonne quelqu’un à Soulanges de
vouloir se mettre en travers...

—Et qui? demanda Soudry.

—Plissoud, répondit Rigou.

—Plissoud! reprit Landry, la pauvre rosse! Brunet le tient par la
longe, et sa femme par la mangeoire; demandez à Lupin?

—Que peut-il faire? dit Lupin.

—Il veut, reprit Rigou, éclairer le Montcornet, avoir sa protection et
se faire placer...

—Ça ne lui rapportera jamais autant que sa femme à Soulanges, dit
madame Soudry.

—Il dit tout à sa femme, quand il est gris, fit observer Lupin: nous
le saurions à temps.

—La belle madame Plissoud n’a pas de secrets pour vous, lui répondit
Rigou; allons, nous pouvons être tranquilles.

—Elle est d’ailleurs aussi bête qu’elle est belle, reprit madame
Soudry; je ne changerais pas avec elle, car si j’étais homme,
j’aimerais mieux une femme laide et spirituelle, qu’une belle qui ne
sait pas dire deux.

—Ah! répondit le notaire en se mordant les lèvres, elle sait faire
dire trois.

—Fat! s’écria Rigou en se dirigeant vers la porte.

—Eh bien! dit Soudry en reconduisant son compère, à demain, de bonne
heure.

—Je viendrai vous prendre... Ah çà! Lupin, dit-il au notaire qui
sortit avec lui pour aller faire seller son cheval, tâchez que madame
Sarcus sache tout ce que notre Tapissier fera contre nous à la
Préfecture...

—Si elle ne peut pas le savoir, qui le saura?... répondit Lupin.

—Pardon, dit Rigou qui sourit avec finesse en regardant Lupin, je vois
là tant de niais, que j’oubliais qu’il s’y trouve un homme d’esprit.

—Le fait est, que je ne sais pas comment je ne m’y suis pas encore
rouillé, répondit naïvement Lupin.

—Est-il vrai que Soudry ait pris une femme de chambre...

—Mais, oui! répondit Lupin; depuis huit jours, monsieur le maire a
voulu faire ressortir le mérite de sa femme, en la comparant à une
petite bourguignotte de l’âge d’un vieux bœuf, et nous ne devinerons
pas encore comment il s’arrange avec madame Soudry, car il a l’audace
de se coucher de très-bonne heure...

—Je verrai cela demain, dit le Sardanapale villageois en essayant de
sourire.

Les deux profonds politiques se donnèrent une poignée de main en se
quittant.

Rigou, qui ne voulait pas se trouver à la nuit sur le chemin, car,
malgré sa popularité récente, il était toujours prudent, dit à son
cheval: —Allez, citoyen! Une plaisanterie que cet enfant de 1793
décochait toujours contre la révolution. Les révolutions populaires
n’ont pas d’ennemis plus cruels que ceux qu’elles ont élevés.

—Il ne fait pas de longues visites, le père Rigou, dit Gourdon le
greffier à madame Soudry.

—Il les fait bonnes, s’il les fait courtes, répondit-elle.

—Comme sa vie, répondit le médecin; il abuse de tout, cet homme-là.

—Tant mieux, répliqua Soudry, mon fils jouira plutôt du bien...

—Il vous a donné des nouvelles des Aigues? demanda le curé.

—Oui, mon cher abbé, dit madame Soudry. Ces gens-là sont le fléau de
ce pays-ci. Je ne comprends pas que madame de Montcornet, qui cependant
est une femme comme il faut, n’entende pas mieux ses intérêts.

—Ils ont cependant un modèle sous les yeux, répliqua le curé.

—Qui donc? demanda madame Soudry en minaudant.

—Les Soulanges...

—Ah! oui, répondit la reine après une pause.

—Tant pire! me voilà! cria madame Vermut en entrant, et sans mon
réactif, car Vermut est trop inactif à mon égard, pour que je l’appelle
un actif quelconque.

—Que diable fait donc ce sacré père Rigou? dit alors Soudry à Guerbet
en voyant la carriole arrêtée à la porte de Tivoli. C’est un de ces
chats-tigres dont tous les pas ont un but.

—_Sacré_ lui va! répondit le gros petit percepteur.

—Il entre au café de la Paix!... dit Gourdon le médecin.

—Soyez paisibles, reprit Gourdon le greffier, il s’y donne des
bénédictions à poings fermés, car on entend japper d’ici.

—Ce café-là, reprit le curé, c’est comme le temple de Janus; il
s’appelait le café de la Guerre du temps de l’empire, et on y vivait
dans un calme parfait; les plus honorables bourgeois s’y réunissaient
pour causer amicalement...

—Il appelle cela _causer_! dit le juge de paix. Tudieu! quelles
conversations que celles dont il reste des petits Bourniers.

—Mais depuis qu’en l’honneur des Bourbons, on l’a nommé le café de la
Paix, on s’y bat tous les jours... dit l’abbé Taupin en achevant sa
phrase que le juge de paix avait pris la liberté d’interrompre.

Il en était de cette idée du curé comme des citations de la
Bilboquéide, elle revenait souvent.

—Cela veut dire, répondit le père Guerbet, que la Bourgogne sera
toujours le pays des coups de poing.

—Ce n’est pas si mal, dit le curé, ce que vous dites-là! c’est presque
l’histoire de notre pays.

—Je ne sais pas l’histoire de France, s’écria Soudry, mais avant de
l’apprendre, je voudrais bien savoir pourquoi mon compère entre avec
Socquard dans le café?

—Oh! reprit le curé, s’il y entre et s’y arrête, vous pouvez être
certain que ce n’est pas pour des actes de charité.

—C’est un homme qui me donne la chair de poule quand je le vois, dit
madame Vermut.

—Il est tellement à craindre, reprit le médecin, que s’il m’en
voulait, je ne serais pas encore rassuré par sa mort; il est homme à se
relever de son cercueil pour vous jouer quelque mauvais tour.

—Si quelqu’un peut nous envoyer le Tapissier ici, le 15 août, et le
prendre dans quelque traquenard, c’est Rigou, dit le maire à l’oreille
de sa femme.

—Surtout, répondit-elle à haute voix, si Gaubertin et toi, mon cœur,
vous vous en mêlez...

—Tiens, quand je le disais! s’écria monsieur Guerbet en poussant le
coude à monsieur Sarcus, il a trouvé quelque jolie fille chez Socquard,
et il la fait monter dans sa voiture...

—En attendant que... répondit le greffier.

—En voilà un de dit sans malice, s’écria monsieur Guerbet en
interrompant le chantre de la Bilboquéide.

—Vous êtes dans l’erreur, messieurs, dit madame Soudry, monsieur Rigou
ne pense qu’à nos intérêts, car, si je ne me trompe, cette fille est
une fille à Tonsard.

—Il est comme le pharmacien qui s’approvisionne de vipères, s’écria le
père Guerbet.

—On dirait, répondit monsieur Gourdon le médecin, que vous avez vu
venir monsieur Vermut, notre pharmacien, à la manière dont vous parlez.

Et il montra le petit apothicaire de Soulanges qui traversait la place.

—Le pauvre bonhomme, dit le greffier, soupçonné de faire souvent de
l’esprit avec madame Vermut, voyez quelle _dégaine_ il a?... et on le
croit savant!

—Sans lui, répondit le juge de paix, on serait bien embarrassé pour
les autopsies; il a si bien retrouvé le poison dans le corps de ce
pauvre Pigeron, que les chimistes de Paris ont dit à la Cour d’Assises,
à Auxerre, qu’ils n’auraient pas mieux fait...

—Il n’a rien trouvé du tout, répondit Soudry; mais, comme dit le
président Gendrin, il est bon qu’on croie que le poison se retrouve
toujours...

—Madame Pigeron a bien fait de quitter Auxerre, dit madame Vermut.
C’est un petit esprit et une grande scélérate que cette femme-là,
reprit-elle. Est-ce qu’on doit recourir à des drogues pour annuler un
mari? Est-ce que nous n’avons pas des moyens sûrs, mais innocents,
pour nous débarrasser de cette engeance-là? Je voudrais bien qu’un
homme trouvât à redire à ma conduite! Le bon monsieur Vermut ne me
gêne guère, et il n’en est pas plus malade pour cela; et madame de
Montcornet, voyez comme elle se promène dans ses chalets, dans ses
chartreuses avec ce journaliste qu’elle a fait venir de Paris à ses
frais, et qu’elle dorlote sous les yeux du général!

—A ses frais?... s’écria madame Soudry, est-ce sûr? Si nous pouvions
en avoir une preuve, quel joli sujet pour une lettre anonyme au
général...

—Le général, reprit madame Vermut... Mais vous ne l’empêcherez de
rien, le Tapissier fait son état.

—Quel état, ma belle? demanda madame Soudry.

—Eh bien! il fournit le coucher.

—Si le pauvre petit Pigeron, au lieu de tracasser sa femme, avait eu
cette sagesse, il vivrait encore, dit le greffier.

Madame Soudry se pencha du côté de son voisin, monsieur Guerbet de
Conches, elle lui fit une de ces grimaces de singe dont elle croyait
avoir hérité de son ancienne maîtresse comme de son argenterie, par
droit de conquête, et redoublant sa dose de grimaces et désignant au
maître de poste madame Vermut, qui coquetait avec l’auteur de _la
Bilboquéide_, elle lui dit:

—Que cette femme a mauvais ton! quels propos et quelles manières!
je ne sais pas si je pourrai l’admettre plus longtemps _dans notre
société_, surtout quand monsieur Gourdon, le poëte, y sera.

—En voilà de la morale sociale! dit le curé qui avait tout observé et
tout entendu sans dire mot.

Sur cette épigramme ou plutôt cette satire de la société, si concise et
si vraie qu’elle atteignait chacun, on proposa de faire la partie de
boston.

N’est-ce pas la vie comme elle est à tous les étages de ce qu’on est
convenu d’appeler le monde! Changez les termes, il ne se dit rien de
moins, rien de plus dans les salons les plus dorés de Paris.


  III.—LE CAFÉ DE LA PAIX.

Il était environ sept heures quand Rigou passa devant le café de la
Paix. Le soleil couchant, qui prenait en écharpe la jolie ville, y
répandait alors ses belles teintes rouges, et le clair miroir des eaux
du lac formait une opposition avec le fracas des vitres flamboyantes
d’où naissaient les couleurs les plus étranges et les plus improbables.

Devenu pensif, le profond politique, tout à ses trames, laissait
aller son cheval si lentement, qu’en longeant le café de la Paix, il
put entendre son nom jeté à travers une de ces disputes qui, selon
l’observation du curé Taupin, faisaient du nom de cet établissement
avec sa physionomie habituelle la plus violente antinomie.

Pour l’intelligence de cette scène, il est nécessaire d’expliquer la
topographie de ce pays de Cocagne bordé par le café sur la place, et
terminé sur le chemin cantonal par le fameux Tivoli, que les meneurs
destinaient à servir de théâtre à l’une des scènes de la conspiration
ourdie depuis longtemps contre le général Montcornet.

Par sa situation à l’angle de la place et du chemin, le rez-de-chaussée
de cette maison, bâtie dans le genre de celle de Rigou, à trois
fenêtres sur le chemin, a sur la place deux fenêtres entre lesquelles
se trouve la porte vitrée, par où l’on y entre. Le café de la Paix a
de plus une porte bâtarde, ouvrant sur une allée qui le sépare de la
maison voisine, celle de Vallet, le mercier de Soulanges, et par où
l’on va dans une cour intérieure.

Cette maison, entièrement peinte en jaune d’or, excepté les volets qui
sont en vert, est une des rares maisons de cette petite ville qui ont
deux étages et des mansardes. Voici pourquoi.

Avant l’étonnante prospérité de la Ville-aux-Fayes, le premier étage
de cette maison, qui contient quatre chambres pourvues chacune d’un lit
et du maigre mobilier nécessaire à justifier le mot _garni_, se louait
aux gens obligés de venir à Soulanges par la juridiction du Baillage,
ou aux visiteurs qu’on ne logeait pas au château; mais, depuis
vingt-cinq ans, ces chambres garnies n’avaient plus pour locataires que
des saltimbanques, des marchands forains, des vendeurs de remèdes ou
des commis-voyageurs. Au moment de la fête de Soulanges, les chambres
se louaient à raison de quatre francs par jour. Les quatre chambres de
Socquard lui rapportaient une centaine d’écus, sans compter le produit
de la consommation extraordinaire que ses locataires faisaient alors
dans son café.

La façade du côté de la place était ornée de peintures spéciales. Dans
le tableau qui séparait chaque croisée de la porte, se voyaient des
queues de billard amoureusement nouées par des rubans; et, au-dessus
des nœuds s’élevaient des bols de punch fumant dans des coupes
grecques. Ces mots, _Café de la Paix_, brillaient peints en jaune sur
un champ vert à chaque extrémité duquel étaient des pyramides de billes
tricolores. Les fenêtres, peintes en vert, avaient des petites vitres
de verre commun.

Une dizaine de tuyas, plantés à droite et à gauche dans des caisses, et
qu’on devrait nommer les arbres à café, offraient leur végétation aussi
maladive que prétentieuse. Les bannes, par lesquelles les marchands
de Paris et de quelques cités opulentes protégent leurs boutiques
contre les ardeurs du soleil, étaient alors un luxe inconnu dans
Soulanges. Les fioles exposées sur des planches derrière les vitrages
méritaient d’autant plus leur nom, que la benoîte liqueur subissait
là des cuissons périodiques. En concentrant ses rayons par les bosses
lenticulaires des vitres, le soleil faisait bouillonner les bouteilles
de Madère, les sirops, les vins de liqueur, les bocaux de prunes et
de cerises à l’eau-de-vie mis en étalage, car la chaleur était si
grande qu’elle forçait Aglaé, son père et leur garçon à se tenir sur
deux banquettes placées de chaque côté de la porte et mal abritées par
les pauvres arbustes que mademoiselle Socquard arrosait avec de l’eau
presque chaude. Par certains jours, on les voyait tous trois, le père,
la fille et le garçon, étalés là comme des animaux domestiques, et
dormant.

En 1804, époque de la vogue de _Paul et Virginie_, l’intérieur fut
garni d’un papier verni représentant les principales scènes de ce
roman. On y voyait des nègres récoltant le café, qui se trouvait au
moins quelque part dans cet établissement, où l’on ne buvait pas vingt
tasses de café par mois. Les denrées coloniales étaient si peu dans
les habitudes soulangeoises, qu’un étranger qui serait venu demander
une tasse de chocolat aurait mis le père Socquard dans un étrange
embarras; néanmoins, il aurait obtenu la nauséabonde bouillie brune que
produisent ces tablettes où il entre plus de farine, d’amandes pilées
et de cassonnade que de sucre et de cacao, vendues à deux sous par les
épiciers de village, et fabriquées dans le but de ruiner le commerce de
cette denrée espagnole.

Quant au café, le père Socquard le faisait tout uniment bouillir dans
un ustensile connu de tous les ménages sous le nom de _grand pot brun_;
il laissait tomber au fond la poudre mêlée de chicorée, et il servait
la décoction avec un sang-froid digne d’un garçon de café de Paris,
dans une tasse de porcelaine qui, jetée par terre, ne se serait pas
fêlée.

En ce moment, le saint respect que causait le sucre, sous l’Empereur,
ne s’était pas encore dissipé dans la ville de Soulanges, et Aglaé
Socquard apportait bravement quatre morceaux de sucre gros comme des
noisettes, en addition à une tasse de café au marchand forain qui
s’avisait de demander ce breuvage littéraire.

La décoration intérieure, relevée de glaces à cadres dorés et de
patères pour accrocher les chapeaux, n’avait pas été changée depuis
l’époque où tout Soulanges vint admirer cette tenture prestigieuse et
un comptoir peint en bois d’acajou, à dessus de marbre Saint-Anne, sur
lequel brillaient des vases en plaqué, des lampes à double courant
d’air, qui furent, dit-on, données par Gaubertin à la belle madame
Socquard. Une couche gluante ternissait tout, et ne pouvait se comparer
qu’à celle dont sont couverts les vieux tableaux oubliés dans les
greniers.

Les tables peintes en marbre, les tabourets en velours d’Utrecht rouge,
le quinquet à globe plein d’huile alimentant deux becs, attaché par une
chaîne au plafond et enjolivé de cristaux, commencèrent la célébrité du
café de la Guerre.

Là, de 1802 à 1804, tous les bourgeois de Soulanges allaient jouer aux
dominos et au brelan, en buvant des petits verres de liqueur, du vin
cuit, en y prenant des fruits à l’eau de-vie, des biscuits; car la
cherté des denrées coloniales avait banni le café, le chocolat et le
sucre. Le punch était la grande friandise, ainsi que les bavaroises.
Ces préparations se faisaient avec une matière sucrée, siropeuse,
semblable à la mélasse, dont le nom s’est perdu, mais qui fit alors la
fortune de l’inventeur.

Ces détails succincts rappelleront ses analogues à la mémoire des
voyageurs; et ceux qui n’ont jamais quitté Paris, entreverront le
plafond noirci par la fumée du café de la Paix et ses glaces ternies
par des milliards de points bruns qui prouvaient en quelle indépendance
y vivait la classe des diptères.

La belle madame Socquard, dont les aventures galantes surpassèrent
celles de la Tonsard du Grand-I-Vert, avait trôné là, vêtue à la
dernière mode; elle affectionna le turban des sultanes. La _sultane_ a
joui, sous l’empire, de la vogue qu’obtient l’_ange_ aujourd’hui.

Toute la vallée venait jadis y prendre modèle sur les turbans, les
chapeaux à visière, les bonnets en fourrures, les coiffures chinoises
de la belle _cafetière_, au luxe de laquelle contribuaient les gros
bonnets de Soulanges. Tout en portant sa ceinture au plexus solaire,
comme l’ont portée nos mères, si fières de leurs grâces impériales,
Junie (elle s’appelait Junie!) fit la maison Socquard; son mari lui
devait la propriété d’un clos de vignes, de la maison qu’il habitait et
du Tivoli. Le père de monsieur Lupin avait fait, disait-on, des folies
pour la belle Junie Socquard; Gaubertin, qui la lui avait enlevée, lui
devait certainement le petit Bournier.

Ces détails et la science secrète avec laquelle Socquard fabriquait le
_vin cuit_ expliqueraient déjà pourquoi son nom et le café de la Paix
étaient devenus populaires; mais bien d’autres raisons augmentaient
cette renommée. On ne trouvait que du vin chez Tonsard et dans tous
les autres cabarets de la vallée; tandis que depuis Conches jusqu’à
la Ville-aux-Fayes, dans une circonférence de six lieues, le café de
Socquard était le seul où l’on pût jouer au billard, et boire ce punch
que préparait admirablement le bourgeois du lieu. Là seulement se
voyaient en étalage des vins étrangers, des liqueurs fines, des fruits
à l’eau-de-vie.

Ce nom retentissait donc dans la vallée presque tous les jours,
accompagné des idées de volupté superfine que rêvent les gens dont
l’estomac est plus sensible que le cœur. A ces causes se joignait
encore le privilége d’être partie intégrante de la fête de Soulanges.
Dans l’ordre immédiatement supérieur, le café de la Paix était enfin
pour la ville ce que le cabaret du Grand-I-Vert était pour la campagne,
un entrepôt de venin; il servait de transit aux commérages entre la
Ville-aux-Fayes et la vallée. Le Grand-I-Vert fournissait le lait et
la crème au café de la Paix, et les deux filles à Tonsard étaient en
rapports journaliers avec cet établissement.

Pour Socquard, la place de Soulanges était un appendice de son café.
L’alcide allait de porte en porte causant avec chacun, n’ayant en été
qu’un pantalon pour tout vêtement et un gilet à peine boutonné, selon
l’usage des cafetiers des petites villes. Il était averti par les gens
avec lesquels il causait s’il entrait quelqu’un dans son établissement,
où il se rendait pesamment et comme à regret.

Ces détails doivent convaincre les Parisiens qui n’ont jamais quitté
leur quartier, de la difficulté, disons mieux, de l’impossibilité de
cacher la moindre chose dans la vallée de l’Avonne, depuis Conches
jusqu’à la Ville-aux-Fayes. Il n’existe dans les campagnes aucune
solution de continuité; il s’y trouve de place en place des cabarets du
Grand-I-Vert, des cafés de la Paix, qui font l’office d’échos, et où
les actes les plus indifférents, accomplis dans le plus grand secret,
sont répercutés par une sorte de magie. Le bavardage social remplit
l’office de la télégraphie électrique; c’est ainsi que s’accomplissent
ces miracles de nouvelles apprises dans un clin d’œil de désastres
survenus à d’énormes distances.

Après avoir arrêté son cheval, Rigou descendit de sa carriole et
attacha la bride à un des poteaux de la porte de Tivoli. Puis il trouva
le plus naturel des prétextes pour écouter la discussion sans en avoir
l’air, en se plaçant entre deux fenêtres par l’une desquelles il
pouvait, en avançant la tête, voir les personnes, étudier les gestes,
tout en saisissant les grosses paroles qui retentissaient aux vitres et
que le calme extérieur permettait d’entendre.

—Et si je disais au père Rigou que ton frère Nicolas en veut à la
Péchina, s’écriait une voix aigre, qu’il la guette à toute heure,
qu’elle passera dessous le nez à votre seigneur, il saurait bien vous
tripoter les entrailles, à tous tant que vous êtes, tas de gueux du
Grand-I-Vert.

—Si tu nous faisais une pareille farce, Aglaé, répondit la voix
glapissante de Marie Tonsard, tu ne conterais celle que je te ferais
qu’aux vers de ton cercueil!... Ne te mêle pas plus des affaires de
Nicolas que des miennes avec Bonnébault.

Marie, stimulée par sa grand’mère, avait, comme on le voit, suivi
Bonnébault; en l’épiant, elle l’avait vu, par la fenêtre où stationnait
en ce moment Rigou, déployant ses grâces et disant des flatteries assez
agréables à mademoiselle Socquard, pour qu’elle se crût obligée de lui
sourire. Ce sourire avait déterminé la scène au milieu de laquelle
éclata cette révélation assez précieuse pour Rigou.

—Eh bien! père Rigou, vous dégradez mes propriétés?... dit Socquard en
frappant sur l’épaule de l’usurier.

Le cafetier, venu d’une grange située au bout de son jardin et d’où
l’on retirait plusieurs jeux publics, tels que machines à peser,
chevaux à courir la bague, balançoires périlleuses, etc., pour les
monter aux places qu’ils occupaient dans son Tivoli, avait marché sans
faire de bruit, car il portait ces pantoufles en cuir jaune dont le bas
prix en fait vendre des quantités considérables en province.

—Si vous aviez des citrons frais, je me ferais une limonade, répondit
Rigou, la soirée est chaude.

—Mais qui piaille ainsi? dit Socquard en regardant par la fenêtre et
voyant sa fille aux prises avec Marie.

—On se dispute Bonnébault, répliqua Rigou d’un air sardonique.

Le courroux du père fut alors comprimé chez Socquard par l’intérêt du
cafetier. Le cafetier jugea prudent d’écouter du dehors comme faisait
Rigou; tandis que le père voulait entrer et déclarer que Bonnébault,
plein de qualités estimables aux yeux d’un cafetier, n’en avait aucune
de bonne comme gendre d’un des notables de Soulanges. Et cependant le
père Socquard recevait peu de propositions de mariage. A vingt-deux
ans, sa fille faisait comme largeur, épaisseur et poids, concurrence à
madame Vermichel, dont l’agilité paraissait un phénomène. L’habitude de
tenir un comptoir augmentait encore la tendance à l’embonpoint qu’Aglaé
devait au sang paternel.

—Quel diable ces filles ont-elles au corps? demanda le père Socquard à
Rigou.

—Ah! répondit l’ancien bénédictin, c’est de tous les diables celui que
l’Église a saisi le plus souvent.

Socquard, pour toute réponse, se mit à examiner sur les tableaux
qui séparent les fenêtres les queues de billard dont la réunion
s’expliquait difficilement à cause des places où manquait le mortier
écaillé par la main du temps.

En ce moment, Bonnébault sortit du billard, une queue à la main, et en
frappa rudement Marie, en lui disant:

—Tu m’as fait manquer de touche; mais je ne te manquerai point, et je
continuerai tant que tu n’auras pas mis une sourdine à ta _grelotte_.

Socquard et Rigou, qui jugèrent à propos d’intervenir, entrèrent
au café par la place, et firent lever une si grande quantité de
mouches, que le jour en fut obscurci. Le bruit fut semblable à celui
des lointains exercices de l’école des tambours. Après leur premier
saisissement, ces grosses mouches à ventre bleuâtre, accompagnées de
petites mouches assassines et de quelques mouches à chevaux, revinrent
prendre leur place au vitrage, où, sur trois rangs de planches, dont
la peinture avait disparu sous leurs points noirs, se voyaient des
bouteilles visqueuses, rangées comme des soldats.

Marie pleurait. Être battue devant sa rivale par l’homme aimé est
une de ces humiliations qu’aucune femme ne supporte, à quelque degré
qu’elle soit de l’échelle sociale, et plus bas elle est, plus violente
est l’expression de sa haine; aussi la fille Tonsard ne vit-elle
ni Rigou ni Socquard; elle tomba sur un tabouret, dans un morne et
farouche silence, que l’ancien religieux épia.

—Cherche un citron frais, Aglaé, dit le père Socquard, et rince
toi-même un verre à patte.

—Vous avez sagement fait de renvoyer votre fille, dit tout bas Rigou à
Socquard, elle allait être blessée à mort peut-être.

Et il montra d’un coup d’œil la main par laquelle Marie tenait un
tabouret qu’elle avait empoigné pour le jeter à la tête d’Aglaé,
qu’elle visait.

—Allons, Marie, dit le père Socquard en se plaçant devant elle,
on ne vient pas ici pour prendre des tabourets... et si tu cassais
mes glaces, ce n’est pas avec le lait de tes vaches que tu me les
payerais...

—Père Socquard, votre fille est une vermine, et je la vaux bien,
entendez-vous? Si vous ne voulez pas de Bonnébault pour gendre, il
est temps que vous lui disiez d’aller jouer ailleurs que chez vous au
billard!... qu’il y perd des cent sous à tout moment.

Au début de ce flux de paroles criées plutôt que dites, Socquard
prit Marie par la taille et la jeta dehors, malgré ses cris et sa
résistance. Il était temps pour elle, Bonnébault sortait de nouveau du
billard, l’œil en feu.

—Ça ne finira pas comme ça! s’écria Marie Tonsard.

—Tire-nous ta révérence, hurla Bonnébault que Viollet tenait à bras le
corps pour l’empêcher de se livrer à quelques brutalités, va-t’en au
diable, ou jamais je ne te parle ni ne te regarde.

—Toi? dit Marie en jetant à Bonnébault un regard furibond, rends-moi
mon argent auparavant, et je te laisse à mademoiselle Socquard, si elle
est assez riche pour te garder...

Là-dessus, Marie, effrayée de voir Alcide Socquard maître à peine de
Bonnébault qui fit un bond de tigre, se sauva sur la route.

Rigou fit monter Marie dans sa carriole, afin de la soustraire à la
colère de Bonnébault, dont la voix retentissait jusqu’à l’hôtel Soudry;
puis après avoir caché Marie, il revint boire sa limonade en examinant
le groupe formé par Plissoud, par Amaury, par Viollet et par le garçon
de café qui tâchait de calmer Bonnébault.

—Allons, c’est à vous à jouer, hussard, dit Amaury, petit jeune homme
blond à l’œil trouble.

—D’ailleurs elle a filé, dit Viollet.

Si quelqu’un a jamais exprimé la surprise, ce fut Plissoud, au moment
où il aperçut l’usurier de Blangy assis à l’une des tables et plus
occupé de lui, Plissoud, que de la dispute des deux filles. Malgré
lui, l’huissier laissa voir sur son visage l’espèce d’étonnement que
cause la rencontre d’un homme à qui l’on en veut, ou contre qui l’on
complote, et il rentra soudain dans le billard.

—Adieu, père Socquard, dit l’usurier.

—Je vais vous amener votre voiture, reprit le limonadier, donnez-vous
le temps.

—Comment faire pour savoir ce que ces gens-là se disent en jouant la
poule, se demandait à lui-même Rigou, qui vit dans la glace la figure
du garçon.

Ce garçon était un homme à deux fins, il faisait les vignes de
Socquard, il balayait le café, le billard, il tenait le jardin propre
et arrosait le Tivoli, le tout pour vingt écus par an. Il était
toujours sans veste, hormis les grandes occasions, et il avait pour
tout costume un pantalon de toile bleue, de gros souliers, un gilet de
velours rayé devant lequel il portait un tablier de toile de ménage
quand il était de service au billard ou dans le café. Ce tablier à
cordons était l’insigne de ses fonctions. Ce gars avait été loué par
le limonadier à la dernière foire, car dans cette vallée comme dans
toute la Bourgogne, les gens se prennent sur la place pour l’année,
absolument comme on y achète des chevaux.

—Comment te nomme-t-on? lui dit Rigou.

—Michel, pour vous servir, répondit le garçon.

—Ne vois-tu pas ici quelquefois le père Fourchon?

—Deux ou trois fois par semaine avec monsieur Vermichel, qui me donne
quelques sous pour l’avertir quand sa femme _déboule_ sur eux.

—C’est un brave homme, le père Fourchon, instruit et plein de sens,
dit Rigou, qui paya sa limonade et quitta ce café nauséabond en voyant
sa carriole que le père Socquard avait amenée devant le café.

En montant dans sa voiture, le père Rigou aperçut le pharmacien, et
le héla par un: «Ohé, monsieur Vermut!» En reconnaissant le richard,
Vermut hâta le pas, Rigou le rejoignit et lui dit à l’oreille:

—Croyez-vous qu’il y ait des réactifs qui puissent désorganiser le
tissu de la peau jusqu’au point de produire un mal réel, comme un
panaris au doigt?

—Si monsieur Gourdon veut s’en mêler, oui, répondit le petit savant.

—Vermut, pas un mot là-dessus, ou sinon nous serions brouillés; mais
parlez-en à monsieur Gourdon, et dites-lui de venir me voir après
demain; je lui procurerai l’opération assez délicate de couper un index.

Puis, l’ancien maire, laissant le petit pharmacien ébahi, monta dans sa
carriole à côté de Marie Tonsard.

—Eh bien! petite vipère, lui dit-il en lui prenant le bras quand il
eut attaché les guides de sa bête à un anneau sur le devant du tablier
de cuir qui fermait sa carriole, et que le cheval eut pris son allure,
tu crois donc que tu garderas Bonnébault en te livrant à des violences
pareilles?... Si tu étais sage, tu favoriserais son mariage avec cette
grosse tonne de bêtise, et alors tu pourrais te venger.

Marie ne put s’empêcher de sourire en répondant:

—Ah! que vous êtes mauvais! vous êtes bien notre maître à tous!

—Écoute, Marie, j’aime les paysans, mais il ne faut pas qu’un de
vous se mette entre mes dents et une bouchée de gibier... Ton frère
Nicolas, comme l’a dit Aglaé, poursuit la Péchina. Ce n’est pas bien,
car je la protége, cette enfant; elle sera mon héritière pour trente
mille francs, et je veux la bien marier. J’ai su que Nicolas, aidé par
ta sœur Catherine, avait failli tuer cette pauvre petite, ce matin;
tu verras ton frère et ta sœur, dis-leur ceci: —Si vous laissez la
Péchina tranquille, le père Rigou sauvera Nicolas de la conscription...

—Vous êtes le diable en personne, s’écria Marie; on dit que vous avez
signé un pacte avec lui... c’est-il possible?

—Oui, dit gravement Rigou.

—On nous le disait aux veillées, mais je ne le croyais pas.

—Il m’a garanti qu’aucun attentat dirigé contre moi ne m’atteindrait,
que je ne serai jamais volé, que je vivrai cent ans sans maladie, que
je réussirai en tout, et que jusqu’à l’heure de ma mort je serai jeune
comme un coq de deux ans...

—Ça se voit bien, dit Marie. Eh bien! il vous est _diablement_ facile
de sauver mon frère de la conscription...

—S’il le veut, car il faut qu’il y laisse un doigt, voilà tout, reprit
Rigou, je lui dirai comment!

—Tiens! vous prenez le chemin du haut? dit Marie.

—A la nuit, je ne passe plus par ici, répondit l’ancien moine.

—A cause de la croix? dit naïvement Marie.

—C’est bien cela, rusée! répondit le diabolique personnage.

Ils étaient arrivés à un endroit où la route cantonale est creusée à
travers une faible élévation du terrain. Cette tranchée offre deux
talus assez roides, comme on en voit tant sur les routes de France.

Au bout de cette gorge, d’une centaine de pas de longueur, les routes
de Ronquerolles et de Cerneux forment un carrefour planté d’une croix.
De l’un ou de l’autre talus, un homme peut ajuster un passant et le
tuer presque à bout portant, avec d’autant plus de facilité que cette
éminence étant couverte de vignes, un malfaiteur trouve toute facilité
pour s’embusquer dans des buissons de ronces venus au hasard. On devine
pourquoi l’usurier, toujours prudent, ne passait jamais par là de
nuit; la Thune tourne ce monticule appelé les Clos de la Croix. Jamais
place plus favorable ne s’est rencontrée pour une vengeance ou pour un
assassinat, car le chemin de Ronquerolles va rejoindre le pont fait sur
l’Avonne, devant le pavillon du rendez-vous de chasse, et le chemin
de Cerneux mène au delà de la route royale, en sorte qu’entre les
quatre chemins des Aigues, de la Ville-aux-Fayes, de Ronquerolles et
de Cerneux, le meurtrier peut se choisir une retraite et laisser dans
l’incertitude ceux qui se mettraient à sa poursuite.

—Je vais te laisser à l’entrée du village, dit Rigou quand il aperçut
les premières maisons de Blangy.

—A cause d’Annette, vieux lâche! s’écria Marie. La renverrez-vous
bientôt, celle-là, v’là trois ans que vous l’avez!... Ce qui m’amuse,
c’est que votre vieille se porte bien... le bon Dieu se venge...


  IV.—LE TRIUMVIRAT DE LA VILLE-AUX-FAYES.

Le prudent usurier avait contraint sa femme et Jean de se coucher et
de se lever au jour, en leur prouvant que la maison ne serait jamais
attaquée s’il veillait, lui, jusqu’à minuit, et s’il se levait tard.
Non-seulement il avait ainsi conquis sa tranquillité de sept heures
du soir jusqu’à cinq heures du matin, mais encore il avait habitué
sa femme et Jean à respecter son sommeil et celui de l’Agar, dont la
chambre était située derrière la sienne.

Aussi, le lendemain matin, vers six heures et demie, madame Rigou, qui
veillait elle-même aux soins de la basse-cour, conjointement avec Jean,
vint-elle frapper timidement à la porte de la chambre de son mari.

—Monsieur Rigou, dit-elle, tu m’as recommandé de t’éveiller.

Le son de cette voix, l’attitude de la femme, son air craintif
en obéissant à un ordre dont l’exécution pouvait être mal reçue,
peignaient l’abnégation profonde dans laquelle vivait cette pauvre
créature, et l’affection qu’elle portait à cet habile tyranneau.

—C’est bien! cria Rigou.

—Faut-il éveiller Annette? demanda-t-elle.

—Non, laissez-la dormir!... Elle a été sur pied toute la nuit! dit-il
sérieusement.

Cet homme était toujours sérieux, même quand il se permettait une
plaisanterie. Annette avait en effet ouvert mystérieusement la porte
à Sibilet, à Fourchon, à Catherine Tonsard, venus tous à des heures
différentes, entre onze heures et une heure.

Dix minutes après, Rigou, vêtu plus soigneusement qu’à l’ordinaire,
descendit, et dit à sa femme un: Bonjour, ma vieille! qui la rendit
plus heureuse que si elle avait vu le général Montcornet à ses pieds.

—Jean, dit-il à l’ex-convers, ne quitte pas la maison, ne me laisse
pas voler, tu y perdrais plus que moi!...

C’était en mélangeant les douceurs et les rebuffades, les espérances
et les bourrades, que ce savant égoïste avait rendu ses trois esclaves
aussi fidèles, aussi attachés que des chiens.

Rigou, toujours en prenant le chemin dit du haut, pour éviter les Clos
de la Croix, arriva sur la place de Soulanges vers huit heures.

Au moment où il attachait les guides au tourniquet le plus proche de
la petite porte à trois marches, le volet s’ouvrit, Soudry montra sa
figure marquée de petite vérole, que l’expression de deux petits yeux
noirs rendait finaude.

—Commençons par casser une croûte, car nous ne déjeunerons pas à la
Ville-aux-Fayes avant une heure.

Il appela tout doucement une servante, jeune et jolie autant que celle
de Rigou, qui descendit sans bruit, et à laquelle il dit de servir un
morceau de jambon et du pain; puis il alla chercher lui-même du vin à
la cave.

Rigou contempla, pour la millième fois, cette salle à manger,
planchéyée en chêne, plafonnée à moulures, garnie de belles armoires
bien peintes, boisée à hauteur d’appui, ornée d’un beau poêle et d’un
cartel magnifique, provenus de mademoiselle Laguerre. Le dos des
chaises était en forme de lyre, les bois peints et vernis en blanc,
le siége en maroquin vert, à clous dorés. La table d’acajou massif
était couverte en toile cirée verte à grandes hachures foncées, et
bordée d’un liseré vert. Le parquet en point de Hongrie, minutieusement
frotté par Urbain, accusait le soin avec lequel les anciennes femmes de
chambre se font servir.

—Bah! ça coûte trop cher, se dit encore Rigou...; l’on mange aussi
bien dans ma salle qu’ici, et j’ai la rente de l’argent qu’il faudrait
pour m’arranger avec cette splendeur inutile. Où donc est madame
Soudry? demanda-t-il au maire de Soulanges, qui parut armé d’une
bouteille vénérable.

—Elle dort.

—Et vous ne troublez plus guère son sommeil, dit Rigou.

L’ex-gendarme cligna d’un air goguenard, et montra le jambon que
Jeannette, sa jolie servante, apportait.

—Ça vous réveille, un joli morceau comme celui-là! dit le maire; c’est
fait à la maison! il est entamé d’hier...

—Mon compère, je ne vous connaissais pas celle-là! Où l’avez-vous
pêchée? dit l’ancien bénédictin à l’oreille de Soudry.

—Elle est comme le jambon, répondit le gendarme en recommençant à
cligner; je l’ai depuis huit jours.

Jeannette, encore en bonnet de nuit, en jupe courte, pieds nus dans
des pantoufles, ayant passé ce corps de jupe fait comme une brassière,
à la mode dans la classe paysanne, et sur lequel elle ajustait un
foulard croisé qui ne cachait pas entièrement de jeunes et frais appas,
ne paraissait pas moins appétissante que le jambon vanté par Soudry.
Petite, rondelette, elle laissait voir ses bras nus pendants, marbrés
de rouge, au bout desquels de grosses mains à fossettes, à doigts
courts et bien façonnés du bout, annonçaient une riche santé. C’était
la vraie figure bourguignotte, rougeaude, mais blanche aux tempes, au
col, aux oreilles; les cheveux châtains, le coin de l’œil retroussé
vers le haut de l’oreille, les narines ouvertes, la bouche sensuelle,
un peu de duvet le long des joues; puis, une expression vive tempérée
par une attitude modeste et menteuse qui faisait d’elle un modèle de
servante friponne.

—En honneur, Jeannette ressemble au jambon, dit Rigou. Si je n’avais
pas une Annette, je voudrais une Jeannette.

—L’une vaut l’autre, dit l’ex-gendarme, car votre Annette est douce,
blonde, mignarde... Comment va madame Rigou?... dort-elle?... reprit
brusquement Soudry pour faire voir à Rigou qu’il comprenait la
plaisanterie.

—Elle est éveillée avec notre coq, répondit Rigou, mais elle se couche
comme les poules. Moi, je reste à lire le _Constitutionnel_. Le soir et
le matin, ma femme me laisse dormir, elle n’entrerait pas chez moi pour
un monde...

—Ici c’est tout le contraire, répondit Jeannette. Madame reste avec
les bourgeois de la ville à jouer; ils sont quelquefois quinze au
salon; Monsieur se couche à huit heures, et nous nous levons au jour...

—Ça vous paraît différent, dit Rigou, mais au fond c’est la même
chose. Eh bien! ma belle enfant, venez chez moi, j’enverrai Annette
ici, ce sera la même chose, et ce sera différent.

—Vieux coquin, dit Soudry, tu la rends honteuse.

—Comment, gendarme! tu ne veux qu’un cheval dans ton écurie?... Enfin
chacun prend son bonheur où il le trouve.

Jeannette, sur l’ordre de son maître, alla lui préparer sa toilette.

—Tu lui auras promis de l’épouser à la mort de ta femme? demanda Rigou.

—A nos âges, répondit le gendarme, il ne nous reste plus que ce
moyen-là!

—Avec des filles ambitieuses, ce serait une manière de devenir
promptement veuf... répliqua Rigou, surtout si madame Soudry parlait
devant Jeannette de sa manière de savonner les escaliers.

Ce mot rendit les deux époux songeurs. Quand Jeannette vint annoncer
que tout était prêt, Soudry lui dit un: —Viens m’aider! qui fit
sourire l’ancien bénédictin.

—Voilà encore une différence, dit-il, moi je te laisserais sans
crainte avec Annette, mon compère.

Un quart d’heure après, Soudry, en grande tenue, monta dans le
cabriolet d’osier, et les deux amis tournèrent le lac de Soulanges pour
aller à la Ville-aux-Fayes.

—Et ce château-là?... dit Rigou quand il atteignit à l’endroit d’où le
château se voyait en profil.

Le vieux révolutionnaire mit à ce mot un accent où se révélait la haine
que nourrissent les bourgeois campagnards contre les grands châteaux et
les grandes terres.

—Mais tant que je vivrai, j’espère bien le voir debout, répliqua
l’ancien gendarme; le comte de Soulanges a été mon général; il m’a
rendu service; il m’a très-bien fait régler ma pension, et puis il
laisse gérer sa terre à Lupin, dont le père y a fait sa fortune.
Après Lupin ce sera un autre, et tant qu’il y aura des Soulanges, on
respectera cela!... Ces gens-là sont bons enfants, ils laissent à
chacun sa récolte, et ils s’en trouvent bien...

—Ah! le général a trois enfants qui peut-être à sa mort ne
s’accorderont pas, un jour ou l’autre le mari de sa fille et les fils
liciteront et gagneront à vendre cette mine de plomb et de fer à des
marchands de biens que nous saurons repincer.

Le château de Soulanges apparut de profil comme pour défier le moine
défroqué.

—Ah! oui, dans ce temps-là, l’on bâtissait bien... s’écria Soudry.
Mais monsieur le comte économise en ce moment ses revenus pour pouvoir
faire de Soulanges le majorat de sa pairie!...

—Compère, répondit Rigou, les majorats tomberont.

Une fois le chapitre des intérêts épuisé, les deux bourgeois se mirent
à causer des mérites respectifs de leurs chambrières en patois un peu
trop bourguignon pour être imprimé. Ce sujet inépuisable les mena
si loin qu’ils aperçurent le chef-lieu d’arrondissement où régnait
Gaubertin, et qui peut-être excite assez la curiosité pour faire
admettre par les gens les plus pressés une petite digression.

Le nom de la Ville-aux-Fayes, quoique bizarre, s’explique facilement
par la corruption de ce nom (en basse latinité, _Villa in Fago_, le
manoir dans les bois). Ce nom dit assez que jadis une forêt couvrait
le delta formé par l’Avonne à son confluent dans la rivière qui se
joint cinq lieues plus loin à l’Yonne. Un Franc bâtit sans doute une
forteresse sur la colline qui, là, se détourne en allant mourir par
des pentes douces dans la longue plaine où Leclercq, le député, avait
acheté sa terre. En séparant par un grand et long fossé ce delta, le
conquérant se fit une position formidable, une place essentiellement
seigneuriale, commode pour percevoir des droits de péage sur les ponts
nécessaires aux routes, et pour veiller aux droits de mouture frappés
sur les moulins.

Telle est l’histoire des commencements de la Ville-aux-Fayes. Partout
où s’est établie une domination féodale ou religieuse, elle a engendré
des intérêts, des habitants et plus tard des villes, quand les
localités se trouvaient en position d’attirer, de développer ou de
fonder des industries. Le procédé trouvé par Jean Rouvet pour flotter
les bois, et qui exigeait des places favorables pour les intercepter,
créa la Ville-aux-Fayes, qui, jusque-là, comparée à Soulanges, ne fut
qu’un village. La Ville-aux-Fayes devint l’entrepôt des bois qui, sur
une étendue de douze lieues, bordent les deux rivières. Les travaux
que demandent le repêchage, la reconnaissance des bûches _perdues_, la
façon des trains que l’Yonne porte dans la Seine, produisit un grand
concours d’ouvriers. La population excita la consommation et fit naître
le commerce. Ainsi, la Ville-aux-Fayes, qui ne comptait pas six cents
habitants à la fin du seizième siècle, en comptait deux mille en 1790,
et Gaubertin l’avait portée à quatre mille. Voici comment.

Quand l’Assemblée législative décréta la nouvelle circonscription du
territoire, la Ville-aux-Fayes, qui se trouva située à la distance
où, géographiquement, il fallait une sous-préfecture, fut choisie
préférablement à Soulanges pour chef-lieu d’arrondissement. La
sous-préfecture entraîna le tribunal de première instance et tous
les employés d’un chef-lieu d’arrondissement. L’augmentation de la
population parisienne, en augmentant la valeur et la quantité voulue
des bois de chauffage, augmenta nécessairement l’importance du commerce
de la Ville-aux-Fayes. Gaubertin avait assis sa nouvelle fortune sur
cette nouvelle prévision, en devinant l’influence de la paix sur la
population parisienne, qui, de 1815 à 1825, s’est accrue en effet de
plus d’un tiers.

La configuration de la Ville-aux-Fayes est indiquée par celle du
terrain. Les deux lignes du promontoire étaient bordées par des ports.
Le barrage pour arrêter les bois était au bas de la colline occupée
par la forêt de Soulanges. Entre ce barrage et la ville, il y avait un
faubourg. La basse ville, située dans la partie la plus large du delta,
plongeait sur la nappe d’eau du lac d’Avonne.

Au-dessus de la basse ville, cinq cents maisons à jardins, assises sur
la hauteur défrichée depuis trois cents ans, entourent ce promontoire
de trois côtés, en jouissant toutes des aspects multipliés que fournit
la nappe diamantée du lac d’Avonne, encombrée par des trains en
construction sur ses bords, par des piles de bois. Les eaux chargées de
bois de la rivière et les jolies cascades de l’Avonne, qui, plus haute
que la rivière où elle se décharge, alimentent les vannes des moulins
et les écluses de quelques fabriques, forment un tableau très-animé,
d’autant plus curieux qu’il est encadré par les masses vertes des
forêts, et que la longue vallée des Aigues produit une magnifique
opposition aux sombres repoussoirs qui dominent la Ville-aux-Fayes.

En face de ce vaste rideau, la route royale qui passe l’eau sur un
pont, à un quart de lieue de la Ville-aux-Fayes, vient mordre au
commencement d’une allée de peupliers où se trouve un petit faubourg
groupé autour de la poste aux chevaux, attenant à une grande ferme. La
route cantonale fait également un détour pour gagner ce pont, où elle
rejoint le grand chemin.

Gaubertin s’était bâti une maison sur un terrain du delta, avec le
projet d’y faire une place qui rendrait la basse ville aussi belle
que la ville haute. Ce fut la maison moderne en pierre, à balcon en
fonte, à persiennes, à fenêtres bien peintes, sans autre ornement
qu’une grecque sous la corniche, un toit d’ardoises, un seul étage et
des greniers, une belle cour, et derrière, un jardin à l’anglaise,
baigné par les eaux de l’Avonne. L’élégance de cette maison força
la sous-préfecture, logée provisoirement dans un chenil, à venir en
face dans un hôtel, que le département fut obligé de bâtir, sur les
instances des députés Leclerq et Ronquerolles. La ville y bâtit aussi
sa mairie. Le tribunal, également à loyer, eut un palais de justice
achevé récemment, en sorte que la Ville-aux-Fayes dut au génie remuant
de son maire une ligne de bâtiments modernes fort imposante. La
gendarmerie se bâtissait une caserne pour achever le carré formé par la
place.

Ces changements, dont les habitants s’enorgueillissaient, étaient dus
à l’influence de Gaubertin, qui, depuis quelques jours, avait reçu
la croix de la Légion d’honneur, à l’occasion de la prochaine fête
du roi. Dans une ville ainsi constituée, et de création moderne, il
ne se trouvait ni aristocratie ni noblesse. Aussi les bourgeois de
la Ville-aux-Fayes, fiers de leur indépendance, épousaient-ils tous
la querelle survenue entre les paysans et un comte de l’empire qui
prenait le parti de la restauration. Pour eux, les oppresseurs étaient
les opprimés. L’esprit de cette ville commerçante était si bien connu
du gouvernement, que l’on y avait mis pour sous-préfet un homme d’un
esprit conciliant, l’élève de son oncle, le fameux des Lupeaulx, un de
ces gens habitués aux transactions, familiarisés avec les exigences de
tous les gouvernements, et que les puritains politiques, qui font pis,
appellent des gens corrompus.

L’intérieur de la maison de Gaubertin avait été décoré par les
inventions assez plates du luxe moderne. C’était de riches papiers
de tenture à bordures dorées, des lustres de bronze, des meubles en
acajou, des lampes astrales, des tables rondes à dessus de marbre, de
la porcelaine blanche à filets d’or pour le dessert, des chaises à fond
de maroquin rouge et des gravures à l’aquatinta dans la salle à manger,
un meuble de casimir bleu dans le salon, tous détails froids et d’une
excessive platitude, mais qui parurent être à la Ville-aux-Fayes les
derniers efforts d’un luxe sardanapalesque. Madame Gaubertin y jouait
le rôle d’une élégante à grands effets, elle faisait de petites façons,
elle minaudait à quarante-cinq ans en mairesse sûre de son fait, et qui
avait sa cour.

La maison de Rigou, celle de Soudry et celle de Gaubertin, ne
sont-elles pas, pour qui connaît la France, la parfaite représentation
du village, de la petite ville et de la sous-préfecture?

Sans être ni un homme d’esprit ni un homme de talent, Gaubertin en
avait l’apparence; il devait la justesse de son coup d’œil et sa
malice à une excessive âpreté pour le gain. Il ne voulait sa fortune
ni pour sa femme, ni pour ses deux filles, ni pour son fils, ni pour
lui-même, ni par esprit de famille, ni pour la considération que donne
l’argent; outre sa vengeance, qui le faisait vivre, il aimait le jeu
de l’argent comme Nucingen, qui manie toujours, dit-on, de l’or dans
ses deux poches à la fois. Le train des affaires était la vie de cet
homme; et, quoiqu’il eût le ventre plein, il déployait l’activité
d’un homme à ventre creux. Semblable aux valets de théâtre, les
intrigues, les tours à jouer, les coups à organiser, les tromperies,
les finasseries commerciales, les comptes à rendre, à recevoir, les
scènes, les brouilles d’intérêt l’émoustillaient, lui maintenaient le
sang en circulation, lui répandaient également la bile dans le corps.
Et il allait, il venait à cheval, en voiture, par eau, dans les ventes
aux adjudications, à Paris, toujours pensant à tout, tenant mille fils
entre ses mains, et ne les brouillant pas.

Vif, décidé dans ses mouvements comme dans ses idées, petit, court,
ramassé, le nez fin, l’œil allumé, l’oreille dressée, il tenait du
chien de chasse. Sa figure hâlée, brune et toute ronde, de laquelle
se détachaient des oreilles brûlées, car il portait habituellement
une casquette, était en harmonie avec ce caractère. Son nez était
retroussé, ses lèvres serrées ne devaient jamais s’ouvrir pour une
parole bienveillante. Ses favoris touffus formaient deux buissons
noirs et luisants au-dessous de deux pommettes violentes de couleur et
se perdaient dans sa cravate. Des cheveux frisottants, naturellement
étagés comme ceux d’une perruque de vieux magistrat, blancs et noirs,
tordus comme par la violence du feu qui chauffait son crâne brun,
qui pétillait dans ses yeux gris enveloppés de rides circulaires,
sans doute par l’habitude de toujours cligner en regardant à travers
la campagne en plein soleil, complétaient bien sa physionomie. Sec,
maigre, nerveux, il avait les mains velues, crochues, bossuées, des
gens qui payent de leur personne. Cette allure plaisait aux gens avec
lesquels il traitait, car il s’enveloppait d’une gaieté trompeuse; il
savait beaucoup parler sans rien dire de ce qu’il voulait taire; il
écrivait peu, pour pouvoir nier ce qui lui était défavorable dans ce
qu’il laissait échapper. Ses écritures étaient tenues par un caissier,
un homme probe que les gens du caractère de Gaubertin savent toujours
dénicher, et de qui, dans leur intérêt, ils font leur première dupe.

Quand le petit cabriolet d’osier de Rigou se montra, vers les huit
heures, dans l’avenue qui, depuis la poste, longe la rivière,
Gaubertin, en casquette, en bottes, en veste, revenait déjà des ports;
il hâta le pas en devinant bien que Rigou ne se déplaçait que pour _la
grande affaire_.

—Bonjour, père l’empoigneur, bonjour bonne panse pleine de fiel et
de sagesse, dit-il en donnant tour à tour une petite tape sur le
ventre des deux visiteurs, nous avons à parler d’affaires, et nous en
parlerons le verre en main, nom d’un petit bonhomme! voilà la vraie
manière.

—A ce métier-là, vous devriez être gras, dit Rigou.

—Je me donne trop de mal; je ne suis pas comme vous autres, confiné
dans ma maison, acoquiné là, comme un vieux roquentin... Ah! vous
faites bien, ma foi! vous pouvez agir le dos au feu, le ventre à table,
assis sur un fauteuil... la pratique vient vous trouver. Mais, entrez
donc, nom d’un petit bonhomme! la maison est bien à vous pour le temps
que vous y resterez.

Un domestique à livrée bleue, bordée d’un liseré rouge, vint prendre
le cheval par la bride et l’emmena dans la cour où se trouvaient les
communs et les écuries.

Gaubertin laissa ses deux hôtes se promener dans le jardin, et revint
les trouver après un instant nécessaire pour donner ses ordres et
organiser le déjeuner.

—Eh bien! mes petits loups, dit-il en se frottant les mains, on a vu
la gendarmerie de Soulanges se dirigeant au point du jour vers Conches;
ils vont sans doute arrêter les condamnés pour délits forestiers...
nom d’un petit bonhomme! ça chauffe! ça chauffe!... A cette heure,
reprit-il en regardant à sa montre, les gars doivent être bien et
dûment arrêtés.

—Probablement, dit Rigou.

—Eh bien! que dit-on dans les villages? Qu’a-t-on résolu?

—Mais qu’y a-t-il à résoudre? demanda Rigou, nous ne sommes pour rien
là dedans, ajouta-t-il en regardant Soudry.

—Comment! pour rien? Et si l’on vend les Aigues par suite de nos
combinaisons, qui gagnera à cela cinq ou six cent mille francs? Est-ce
moi tout seul? Je n’ai pas les reins assez forts pour cracher deux
millions, avec trois enfants à établir et une femme qui n’entend
pas raison sur l’article dépense; il me faut des associés. Le père
l’empoigneur n’a-t-il pas ses fonds prêts? Il n’a pas une hypothèque
qui ne soit à terme, et il ne prête plus que sur billets au jeu, dont
je réponds. Je m’y mets pour huit cent mille francs; mon fils, le juge,
deux cent mille; nous comptons sur l’empoigneur pour deux cent mille;
pour combien voulez-vous y être, père la calotte?

—Pour le reste, dit froidement Rigou.

—Tudieu, je voudrais avoir la main où vous avez le cœur! dit
Gaubertin. Et que ferez-vous?

—Mais je ferai comme vous; dites votre plan.

—Mon plan à moi, reprit Gaubertin, est de prendre double pour vendre
moitié à ceux qui en voudront dans Conches, Cerneux et Blangy. Le père
Soudry aura ses pratiques à Soulanges, et vous, les vôtres ici. Ce
n’est pas l’embarras; mais comment nous entendrons-nous, entre-nous?
comment partagerons-nous les grands lots?...

—Mon Dieu! rien n’est plus simple, dit Rigou. Chacun prendra ce
qui lui conviendra le mieux. Moi d’abord je ne gênerai personne, je
prendrai les bois avec mon gendre et le père Soudry; ces bois sont
assez dévastés pour ne pas vous tenter; nous vous laisserons votre part
dans le reste, ça vaut bien votre argent, ma foi.

—Nous signerez-vous ça, dit Soudry.

—L’acte ne vaudrait rien, répondit Gaubertin. D’ailleurs, vous voyez
que je joue franc jeu; je me fie entièrement à Rigou, c’est lui qui
sera l’acquéreur.

—Ça me suffit, dit Rigou.

—Je n’y mets qu’une condition, j’aurai le pavillon du Rendez-vous, ses
dépendances et cinquante arpents autour; je vous payerai les arpents.
Je ferai du pavillon ma maison de campagne, elle sera près de mes bois.
Madame Gaubertin, madame Isaure, comme elle veut qu’on la nomme, en
fera sa villa, dit-elle.

—Je le veux bien, dit Rigou.

—Eh! entre nous, reprit Gaubertin à voix basse, après avoir regardé
de tous les côtés, et s’être bien assuré que personne ne pouvait
l’entendre, les croyez-vous capables de faire quelque mauvais coup?

—Comme quoi? demanda Rigou, qui ne voulait jamais rien comprendre à
demi-mot.

—Mais si le plus enragé de la bande, une main adroite avec cela,
faisait siffler une balle aux oreilles du comte... simplement pour le
braver?...

—Il est homme à courir sus et à l’empoigner.

—Alors Michaud?...

—Michaud ne s’en vanterait pas, il politiquerait, espionnerait et
finirait par découvrir l’homme et ceux qui l’ont armé.

—Vous avez raison, reprit Gaubertin. Il faudra qu’ils se révoltent une
trentaine ensemble, on en jettera quelques-uns aux galères... enfin on
prendra les gueux, dont nous voudrons nous défaire après nous en être
servis. Vous avez là deux ou trois chenapans, comme les Tonsard et
Bonnébault...

—Tonsard fera quelque drôle de coup, dit Soudry, je le connais... et
nous le ferons encore chauffer par Vaudoyer et Courtecuisse.

—J’ai Courtecuisse, dit Rigou.

—Et moi je tiens Vaudoyer dans ma main.

—De la prudence, dit Rigou, avant tout de la prudence.

—Tiens, papa la calotte, croyez-vous donc par hasard qu’il y aurait
du mal à causer sur les choses comme elles vont... Est-ce nous qui
verbalisons, qui empoignons, qui fagotons, qui glanons?... Si monsieur
le comte s’y prend bien, s’il s’abonne avec un fermier général pour
l’exploitation des Aigues, dans ce cas, adieu paniers, vendanges sont
faites, vous y perdrez peut-être plus que moi... Ce que nous disons,
c’est entre nous, et pour nous, car je ne dirai certes pas un mot à
Vaudoyer que je ne puisse répéter devant Dieu et les hommes... Mais
il n’est pas défendu de prévoir les événements et d’en profiter quand
ils arrivent... Les paysans de ce canton-là ont la tête bien près du
bonnet; les exigences du général, sa sévérité, les persécutions de
Michaud et de ses inférieurs les ont poussés à bout; aujourd’hui les
affaires sont gâtées, et je parierais qu’il y aura eu du grabuge avec
la gendarmerie... Là-dessus, allons déjeuner.

Madame Gaubertin vint retrouver ses convives au jardin. C’était une
femme assez blanche, à longues boucles à l’anglaise tombant le long
de ses joues, qui jouait le genre passionné-vertueux, qui feignait de
ne jamais avoir connu l’amour, qui mettait tous les fonctionnaires
sur la question platonique, et qui avait pour attentif le Procureur
du roi, son _patito_, disait-elle. Elle donnait dans les bonnets à
pompons, mais elle se coiffait volontiers en cheveux, et elle abusait
du bleu et du rose tendre. Elle dansait, elle avait de petites manières
jeunes à quarante-cinq ans; mais elle avait de gros pieds et des mains
affreuses. Elle voulait qu’on l’appelât Isaure, car elle avait, au
milieu de ses travers et de ses ridicules, le bon goût de trouver
ignoble le nom de Gaubertin; elle avait les yeux pâles et les cheveux
d’une couleur indécise, une espèce de nankin sale. Enfin elle était
prise pour modèle par beaucoup de jeunes personnes qui assassinaient le
ciel de leurs regards et faisaient les anges.

—Eh bien! messieurs, dit-elle en les saluant, j’ai d’étranges
nouvelles à vous apprendre, la gendarmerie est revenue...

—A-t-elle fait des prisonniers?

—Pas du tout; le général d’avance avait demandé leur grâce... elle est
accordée en faveur de l’heureux anniversaire du retour du roi parmi
nous.

Les trois associés se regardèrent.

—Il est plus fin que je ne le croyais, ce gros cuirassier! dit
Gaubertin. Allons nous mettre à table, il faut se consoler; après tout,
ce n’est pas une partie perdue, ce n’est qu’une partie remise; ça vous
regarde maintenant, Rigou...

Soudry et Rigou revinrent désappointés, n’ayant rien pu imaginer pour
amener une catastrophe qui leur profitât, et se fiant, ainsi que le
leur avait dit Gaubertin, au hasard. Comme quelques jacobins aux
premiers jours de la révolution, furieux, déroutés par la bonté de
Louis XVI, et provoquant les rigueurs de la cour dans le but d’amener
l’anarchie qui pour eux était la fortune et le pouvoir, les redoutables
adversaires du comte de Montcornet mirent leur dernier espoir dans la
rigueur que Michaud et ses gardes déploieraient contre de nouvelles
dévastations; Gaubertin leur promit son concours sans s’expliquer sur
ses coopérateurs, car il ne voulait pas qu’on connût ses relations
avec Sibilet. Rien n’égale la discrétion d’un homme de la trempe de
Gaubertin, si ce n’est celle d’un ex-gendarme ou d’un prêtre défroqué.
Ce complot ne pouvait être mené à bien, ou pour mieux dire à mal, que
par trois hommes de ce genre, trempés par la haine et l’intérêt.


  V.—LA VICTOIRE SANS COMBAT.

Les craintes de madame Michaud étaient un effet de la seconde vue que
donne la passion vraie. Exclusivement occupée d’un seul être, l’âme
finit par embrasser le monde moral qui l’entoure, elle y voit clair.
Dans son amour, une femme éprouve les pressentiments qui l’agitent plus
tard dans la maternité.

Pendant que la pauvre jeune femme se laissait aller à écouter ces voix
confuses qui viennent à travers des espaces inconnus, il se passait en
effet dans le cabaret du Grand-I-Vert une scène où l’existence de son
mari était menacée.

Vers cinq heures du matin, les premiers levés dans la campagne
avaient vu passer la gendarmerie de Soulanges, qui se dirigeait vers
Conches. Cette nouvelle circula rapidement, et ceux que cette question
intéressait furent assez surpris d’apprendre, par ceux du haut pays,
qu’un détachement de gendarmerie, commandé par le lieutenant de la
Ville-aux-Fayes, avait passé par la forêt des Aigues. Comme c’était un
lundi, il y avait déjà des raisons pour que les ouvriers allassent au
cabaret; mais c’était la veille de l’anniversaire de la rentrée des
Bourbons, et quoique les habitués du repaire des Tonsard n’eussent pas
besoin de cette _auguste cause_ (comme on disait alors) pour justifier
leur présence au Grand-I-Vert, ils ne laissaient pas de s’en prévaloir
très-haut dès qu’ils croyaient avoir aperçu l’ombre d’un fonctionnaire
quelconque.

Il se trouva là Vaudoyer, Tonsard et sa famille, Godain qui en faisait
en quelque sorte partie, et un vieil ouvrier vigneron nommé Laroche.
Cet homme vivait au jour le jour, il était un des délinquants fournis
par Blangy dans l’espèce de conscription que l’on avait inventée pour
dégoûter le général de sa manie de procès-verbaux. Blangy avait donné
trois autres hommes, douze femmes, huit filles et cinq garçons, dont
les maris et les pères devaient répondre, et qui étaient dans une
entière indigence; mais aussi c’étaient les seuls qui ne possédassent
rien. L’année 1823 avait enrichi les vignerons, et 1826 devait, par
la grande quantité du vin, leur jeter encore beaucoup d’argent; les
travaux exécutés par le général avaient également répandu de l’argent
dans les trois communes qui environnaient ses propriétés, et l’on
avait eu de la peine à trouver à Blangy, à Conches et à Cerneux cent
vingt prolétaires; on n’y était parvenu qu’en prenant les vieilles
femmes, les mères et les grand’mères de ceux qui possédaient quelque
chose, mais qui n’avaient rien à elles, comme la mère de Tonsard. Ce
Laroche, le vieil ouvrier délinquant, ne valait absolument rien; il
n’avait pas, comme Tonsard, un sang chaud et vicieux, il était animé
d’une haine sourde et froide, il travaillait en silence, il gardait
un air farouche; le travail lui était insupportable, et il ne pouvait
vivre qu’en travaillant; ses traits étaient durs, leur expression
repoussante. Malgré ses soixante ans, il ne manquait pas de force, mais
son dos avait faibli, il était voûté, il se voyait sans avenir, sans un
bout de champ à lui, et il enviait ceux qui possédaient de la terre;
aussi dans la forêt des Aigues était-il sans pitié. Il y faisait avec
plaisir des dévastations inutiles.

—Les laisserons-nous emmener? disait Laroche. Après Conches, on
viendra à Blangy; je suis en récidive; j’en ai pour trois mois de
prison.

—Et que faire contre la gendarmerie? vieil ivrogne? lui dit Vaudoyer.

—Tiens! est-ce qu’avec nos faux nous ne couperons pas bien les jambes
à leurs chevaux? ils seront bientôt par terre, leurs fusils ne sont pas
chargés, et quand ils se verront un contre dix, il faudra bien qu’ils
déguerpissent. Si les trois villages se soulevaient et qu’on tuât deux
ou trois gendarmes, guillotinerait-on tout le monde? Faudrait bien
plier comme au fond de la Bourgogne où, pour une affaire semblable, on
a envoyé un régiment. Ah bah! le régiment s’est en allé; les _pésans_
ont continué d’aller au bois où ils allaient depuis des années comme
ici.

—Tuer pour tuer, dit Vaudoyer, il vaudrait mieux n’en tuer qu’un; mais
là, sans danger, et de manière à dégoûter tous les _Arminacs_ du pays.

—Lequel de ces brigands? demanda Laroche.

—Michaud, dit Courtecuisse, il a raison Vaudoyer, il a grandement
raison. Vous verrez que quand un garde aura été mis à l’ombre, on n’en
trouvera pas facilement d’autres qui resteront au soleil à surveiller.
Ils y sont le jour, mais c’est qu’ils y sont encore la nuit. C’est des
démons, quoi?...

—Partout où vous allez, dit la vieille Tonsard, qui avait
soixante-dix-huit ans et qui montra sa figure de parchemin, percée de
mille trous et de deux yeux verts, ornée de ses cheveux d’un blanc
sale qui sortaient par mèches de dessous un mouchoir rouge, partout
où vous allez vous les trouvez, et ils vous arrêtent; ils regardent
votre fagot, et s’il y avait une seule branche coupée, une seule
baguette de méchant coudrier, ils prendraient le fagot et vous feraient
le _verbal_; ils l’ont bien dit. Ah! les gueux! il n’y a pas à les
attraper, et s’ils se défient de vous, ils vous ont bientôt fait délier
votre bois... Ils sont là trois chiens qui ne valent pas deux liards;
on les tuerait, ça ne ruinerait pas la France, allez.

—Le petit Vatel n’est pas encore si méchant! dit madame Tonsard la
belle-fille.

—Lui! dit Laroche, il fait sa besogne comme les autres; l’histoire de
rire, c’est bon, il rit avec vous; vous n’en êtes pas mieux avec lui
pour cela; c’est le plus malicieux des trois, c’est un sans-cœur pour
le pauvre peuple comme M. Michaud.

—Il a une jolie femme tout de même, monsieur Michaud, dit Nicolas
Tonsard...

—Elle est pleine, dit la vieille mère; mais si ça continue, on fera un
drôle de baptême à son petit quand elle vêlera.

—Oh! tous ces _Arminacs_ de Parisiens, dit Marie Tonsard, il est
impossible de rire avec eux... et si cela arrivait, ils vous feraient
un _verbal_ sans plus se soucier de vous que s’ils n’avaient pas ri.

—Tu as donc essayé de les entortiller? dit Courtecuisse.

—Pardi!

—Eh bien! dit Tonsard d’un air déterminé, c’est des hommes comme les
autres, on peut en venir à bout.

—Ma foi, non, reprit Marie en continuant sa pensée, ils ne rient
point; je ne sais pas ce qu’on leur donne, car après tout, le crâne
du pavillon, il est marié; mais Vatel, Gaillard et Steingel ne le
sont pas; ils n’ont personne dans le pays, il n’y a pas une femme qui
voudrait d’eux...

—Nous allons voir comment les choses vont se passer à la moisson et à
la vendange, dit Tonsard.

—Ils n’empêcheront pas de glaner, dit la vieille.

—Mais je ne sais trop, répondit la bru Tonsard... leur Groison dit
comme ça que monsieur le maire va publier un ban où il sera dit que
personne ne pourra glaner sans un certificat d’indigence; et qui est-ce
qui le donnera? Ce sera lui! Il n’en donnera pas beaucoup. Il publiera
aussi des défenses d’entrer dans les champs avant que la dernière gerbe
ne soit dans la charrette!...

—Ah çà! mais c’est donc la grêle, que ce cuirassier! cria Tonsard hors
de lui.

—Je ne le sais que d’hier, répondit sa femme, que j’ai offert un petit
verre à Groison pour en tirer quelque nouvelle.

—En voilà un d’heureux! dit Vaudoyer, on lui a bâti une maison, on lui
a donné une bonne femme, il a des rentes, il est mis comme un roi...
Moi, j’ai été vingt ans garde champêtre, je n’y ai gagné que des rhumes.

—Oui, il est heureux, dit Godain, et il a du bien...

—Nous restons là comme des imbéciles que nous sommes, s’écria
Vaudoyer; allons donc au moins voir comment ça se passe à Conches, ils
ne sont pas plus endurants que nous autres.

—Allons, dit Laroche qui ne se tenait pas trop ferme sur ses jambes,
si je n’en extermine pas un ou deux, je veux perdre mon nom.

—Toi, dit Tonsard, tu laisserais bien emmener toute la commune; mais
moi, si l’on touchait à la vieille, voilà mon fusil, il ne manquerait
pas son coup.

—Eh bien! dit Laroche à Vaudoyer, si l’on emmène un des Conches, il y
aura un gendarme par terre.

—Il l’a dit! le père Laroche, s’écria Courtecuisse.

—Il l’a dit, reprit Vaudoyer, mais il ne l’a pas fait, et il ne le
fera pas... A quoi ça te servirait-il si tu veux te faire rosser?.....
Tuer pour tuer, il vaut mieux tuer Michaud...

Pendant cette scène, Catherine Tonsard était en sentinelle à la porte
du cabaret, afin d’être en mesure de prévenir les buveurs de se taire
s’il passait quelqu’un. Malgré leurs jambes avinées, ils s’élancèrent
plutôt qu’ils ne sortirent du cabaret, et leur ardeur belliqueuse les
dirigea vers Conches en suivant la route qui, pendant un quart de
lieue, longeait les murs des Aigues.

Conches était un vrai village de Bourgogne, à une seule rue, dans
laquelle passait le grand chemin. Les maisons étaient construites
les unes en briques, les autres en pisé; mais elles étaient d’un
aspect misérable. En y arrivant par la route départementale de la
Ville-aux-Fayes, on prenait le village à revers, et il faisait alors
assez d’effet. Entre la grande route et les bois de Ronquerolles,
qui continuaient ceux des Aigues et couronnaient les hauteurs,
coulait une petite rivière, et plusieurs maisons assez bien groupées
animaient le paysage. L’église et le presbytère formaient une fabrique
séparée, et donnaient un point de vue à la grille du parc des
Aigues qui venait jusque-là. Devant l’église se trouvait une place
entourée d’arbres, où les conspirateurs du Grand-I-Vert aperçurent
la gendarmerie, et ils doublèrent alors leurs pas précipités. En ce
moment, trois hommes à cheval sortirent par la grille de Conches, et
les paysans reconnurent le général et son domestique avec Michaud, le
garde général, qui s’élancèrent au galop vers la place; Tonsard et
les siens y arrivèrent quelques minutes après eux. Les délinquants,
hommes et femmes, n’avaient fait aucune résistance; ils étaient tous
entre les cinq gendarmes de Soulanges et les quinze autres venus de
la Ville-aux-Fayes. Tout le village était rassemblé là. Les enfants,
les pères et les mères des prisonniers allaient et venaient et leur
apportaient ce dont ils avaient besoin pour passer le temps de leur
prison. C’était un coup d’œil assez curieux que celui de cette
population campagnarde, exaspérée, mais à peu près silencieuse, comme
si elle avait pris un parti. Les vieilles et les jeunes femmes étaient
les seules qui parlassent. Les enfants, les petites filles étaient
juchés sur des bois et des tas de pierres pour mieux voir.

—Ils ont bien pris leur temps, ces hussards de la guillotine, ils sont
venus un jour de fête...

—Ah çà! vous laissez donc emmener comme ça votre homme! Qu’allez-vous
donc devenir pendant trois mois, les meilleurs de l’année, où les
journées sont bien payées...

—C’est eux qui sont les voleurs!... répondit la femme en regardant les
gendarmes d’un air menaçant.

—Qu’avez-vous donc, la vieille, à loucher comme ça! dit le maréchal
des logis, sachez que votre affaire ne sera pas longue à bâcler si vous
vous permettez de nous injurier.

—Je n’ai rien dit, s’empressa de dire la femme d’un air humble et
piteux.

—J’ai entendu tout à l’heure un propos dont je pourrais vous faire
repentir...

—Allons, mes enfants, du calme! dit le maire de Conches, qui était le
maître de poste. Que diable! ces hommes, on les commande, il faut bien
qu’ils obéissent.

—C’est vrai! c’est le bourgeois des Aigues qui fait tout cela... Mais,
patience.

En ce moment, le général déboucha sur la place, et son arrivée excita
quelques murmures, dont il s’inquiéta fort peu; il alla droit au
lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes, et après lui avoir
dit quelques mots et lui avoir remis un papier, l’officier se tourna
vers ses hommes et leur dit:

—Laissez aller vos prisonniers, le général a obtenu leur grâce du roi.

En ce moment, le général Montcornet causait avec le maire de Conches;
mais, après quelques moments de conversation échangée à voix basse,
celui-ci, s’adressant aux délinquants qui devaient coucher en prison et
qui se trouvaient tout étonnés d’être libres, leur dit:

—Mes amis, remerciez monsieur le comte, c’est à lui que vous devez
la remise de vos condamnations; il a demandé votre grâce à Paris et
l’a obtenue pour l’anniversaire de la rentrée du roi... J’espère qu’à
l’avenir vous vous conduirez mieux envers un homme qui se conduit si
bien envers vous, et que vous respecterez dorénavant ses propriétés.
Vive le roi!

Et les paysans crièrent vive le roi! avec enthousiasme, pour ne pas
crier vive le comte de Montcornet.

Cette scène avait été politiquement méditée par le général, d’accord
avec le préfet et le procureur général, car on avait voulu, tout en
montrant de la fermeté pour stimuler les autorités locales et frapper
l’esprit des campagnes, user de douceur, tant ces questions paraissent
délicates. En effet, la résistance, au cas où elle aurait eu lieu,
jetait le gouvernement dans de grands embarras. Comme l’avait dit
Laroche, on ne pouvait pas guillotiner toute une commune.

Le général avait invité à déjeuner le maire de Conches, le lieutenant
et le maréchal des logis. Les conspirateurs de Blangy restèrent dans
le cabaret de Conches, où les délinquants délivrés employaient à boire
l’argent qu’ils emportaient pour vivre en prison, et les gens de Blangy
furent naturellement de la noce, car les gens de la campagne appliquent
le mot de noce à toutes les réjouissances. Boire, se quereller, se
battre, manger et rentrer ivre et malade, c’est faire la noce.

Sortis par la grille de Conches, le comte ramena ses trois convives
par la forêt, afin de leur montrer les traces des dégâts et leur faire
juger l’importance de cette question.

Au moment où, vers midi, Rigou rentrait à Blangy, le comte, la
comtesse, Émile Blondet, le lieutenant de gendarmerie, le maréchal des
logis et le maire de Conches achevaient de déjeuner dans cette salle
splendide et fastueuse où le luxe de Bouret avait passé, et qui a été
décrite par Blondet dans sa lettre à Nathan.

—Ce serait bien dommage d’abandonner un pareil séjour, dit le
lieutenant de gendarmerie, qui n’était jamais venu aux Aigues, à qui
l’on avait tout montré, et qui, en lorgnant à travers un verre de
Champagne, avait remarqué l’admirable entrain des nymphes nues qui
soutenaient le voile du plafond.

—Aussi nous y défendrons-nous jusqu’à la mort, dit Blondet.

—Si je dis ce mot, reprit le lieutenant en regardant son maréchal des
logis, comme pour lui recommander le silence, c’est que les ennemis du
général ne sont pas tous dans la campagne...

Le brave lieutenant était attendri par l’éclat du déjeuner, par ce
service magnifique, par ce luxe impérial qui remplaçait le luxe de la
fille d’Opéra, et Blondet avait poussé des paroles spirituelles qui le
stimulaient autant que les santés chevaleresques qu’il avait vidées.

—Comment puis-je avoir des ennemis? dit le général étonné.

—Lui si bon! ajouta la comtesse.

—Il s’est mal quitté avec notre maire, M. Gaubertin, et pour demeurer
tranquille il devrait se réconcilier avec lui.

—Avec lui!... s’écria le comte; vous ne savez donc pas que c’est mon
ancien intendant, un fripon!

—Ce n’est plus un fripon, dit le lieutenant, c’est le maire de la
Ville-aux-Fayes.

—Il a de l’esprit, notre lieutenant, dit Blondet; il est clair qu’un
maire est essentiellement honnête homme.

Le lieutenant voyant, d’après le mot du comte, qu’il était impossible
de l’éclairer, ne continua plus la conversation sur ce sujet.


  VI.—LA FORÊT ET LA MOISSON.

La scène de Conches avait produit un bon effet, et, de leur côté,
les fidèles gardes du comte veillaient à ce qu’on n’emportât que le
bois mort de la forêt des Aigues; mais, depuis vingt ans, cette forêt
avait été si bien exploitée par les habitants, qu’il n’y avait plus
que du bois vivant, qu’ils s’occupaient à faire mourir pour l’hiver,
par des procédés fort simples et qui ne pouvaient être découverts que
longtemps après. Tonsard envoyait sa mère dans la forêt; le garde la
voyait entrer; il savait par où elle devait sortir, et il la guettait
pour voir le fagot; il la trouvait chargée en effet de brindilles
sèches, de branches tombées, de rameaux cassés et flétris; et elle
geignait, elle se plaignait d’avoir à courir bien loin, à son âge,
pour obtenir ce misérable fagot. Mais ce qu’elle ne disait pas, c’est
qu’elle avait été dans les fourrés les plus épais, qu’elle avait dégagé
la tige d’un jeune arbre et en avait enlevé l’écorce à l’endroit où
il sortait du tronc, tout autour, en anneau; puis elle avait remis la
mousse, les feuilles, tout en état; il était impossible de découvrir
cette incision annulaire faite, non pas à la serpe, mais par une
déchirure qui ressemblait à celle produite par ces animaux rongeurs et
destructeurs nommés, selon les pays, des thons, des turcs, des vers
blancs, et qui sont le premier état du hanneton. Ce ver est friand des
écorces d’arbres; il se loge entre l’écorce et l’aubier et mange en
tournant. Si l’arbre est assez gros pour qu’il ait passé à sa seconde
métamorphose, à sa larve, où il reste endormi jusqu’à sa seconde
résurrection, l’arbre est sauvé; car tant qu’il reste à la séve un
endroit couvert d’écorce dans l’arbre, l’arbre croîtra. Pour savoir à
quel point l’entomologie se lie à l’agriculture, à l’horticulture et
à tous les produits de la terre, il suffit d’expliquer que les grands
naturalistes comme Latreille, le comte Dejean, Klugg, de Berlin, Gené,
de Turin, etc., sont arrivés à trouver que la plus grande partie
d’insectes connus se nourrit aux dépens de la végétation; que les
coléoptères, dont le catalogue a été publié par M. Dejean, y sont pour
vingt-sept mille espèces, et que, malgré les plus ardentes recherches
des entomologistes de tous les pays, il y a une immense quantité
d’espèces dont on ne connaît pas les triples transformations qui
distinguent tout insecte; qu’enfin, non-seulement toute plante a son
insecte particulier, mais que tout produit terrestre, quelque détourné
qu’il soit par l’industrie humaine, a le sien. Ainsi, le chanvre,
le lin, après avoir servi soit à couvrir, soit à pendre les hommes,
après avoir roulé sur le dos d’une armée, devient papier à écrire, et
ceux qui écrivent ou lisent beaucoup sont familiarisés avec les mœurs
d’un insecte nommé le _pou du papier_, d’une allure et d’une tournure
merveilleuses; il subit ses transformations inconnues dans une rame de
papier blanc soigneusement gardée, et vous le voyez courir, sautiller
dans sa magnifique robe luisante comme du talc ou du spath: c’est une
ablette qui vole.

Le turc est le désespoir du propriétaire; il échappe sous terre à
la circulaire administrative, qui ne peut en ordonner les vêpres
siciliennes que quand il est devenu hanneton, et si les populations
savaient de quels désastres elles sont menacées au cas où elles
n’extermineraient pas les hannetons et les chenilles, elles obéiraient
un peu plus aux injonctions préfectorales!

La Hollande a manqué périr; ses digues ont été rongées par les tarets,
et la science ignore à quel insecte aboutit le taret, comme elle ignore
les métamorphoses antérieures de la cochenille. L’ergot du seigle est
vraisemblablement une peuplade d’insectes où le génie de la science
n’a encore découvert qu’un léger mouvement. Ainsi, en attendant la
moisson et le glanage, une cinquantaine de vieilles femmes imitèrent
le travail du turc au pied de cinq ou six cents arbres qui devaient
être des cadavres au printemps et ne plus se couvrir de feuilles; et
ils étaient choisis au milieu des endroits les moins accessibles, en
sorte que le branchage leur appartiendrait. Ce secret, qui l’avait
donné? Personne. Courtecuisse s’était plaint au cabaret de Tonsard
d’avoir surpris, dans son jardin, un orme à pâlir; cet orme commençait
une maladie, et il avait soupçonné le turc; car lui, Courtecuisse, il
connaissait bien les turcs, et quand un turc était au pied d’un arbre,
l’arbre était perdu!... Et il initia son public du cabaret au travail
du turc, en l’imitant. Les vieilles femmes se mirent à cette œuvre de
destruction avec un mystère et une habileté de fée, et elles y furent
poussées par les mesures désespérantes que prit le maire de Blangy et
qu’il fut ordonné de prendre aux maires des communes adjacentes. Les
gardes champêtres tambourinèrent une proclamation où il était dit que
personne ne serait admis à glaner et à halleboter sans un certificat
d’indigence donné par les maires de chaque commune, et dont le modèle
fut envoyé par le préfet au sous-préfet, et par celui-ci à chaque
maire. Les grands propriétaires du département admiraient beaucoup la
conduite du général Montcornet, et le préfet, dans ses salons, disait
que si, au lieu de demeurer à Paris, les sommités sociales venaient sur
leurs terres et s’entendaient, on finirait par obtenir quelque résultat
heureux; car ces mesures-là, ajoutait le préfet, devraient se prendre
partout, être appliquées avec ensemble et modifiées par des bienfaits,
par une philanthropie éclairée, comme fait le général Montcornet.

En effet, le général et sa femme, assistés de l’abbé Brossette,
essayaient de la bienfaisance. Ils l’avaient raisonnée; ils voulaient
démontrer par des résultats incontestables, à ceux qui les pillaient,
qu’ils gagneraient davantage en s’occupant à des travaux licites. Ils
donnaient du chanvre à filer et payaient la façon; la comtesse faisait
ensuite fabriquer de la toile avec ce fil, pour faire des torchons, des
tabliers, des grosses serviettes pour la cuisine et des chemises pour
les indigents. Le comte entreprenait des améliorations qui voulaient
des ouvriers, et il n’employait que ceux des communes environnantes.
Sibilet était chargé de ces détails, tandis que l’abbé Brossette
indiquait les vrais nécessiteux à la comtesse et les lui amenait
souvent. Madame de Montcornet tenait ses assises de bienfaisance dans
la grande antichambre qui donnait sur le perron. C’était une belle
salle d’attente, dallée en marbre blanc et rouge, ornée d’un beau poêle
en faïence, garnie de longues banquettes couvertes en velours rouge.

Ce fut là qu’un matin, avant la moisson, la vieille Tonsard amena sa
petite-fille Catherine, qui avait à faire, disait-elle, une confession
terrible pour l’honneur d’une famille pauvre, mais honnête. Pendant
qu’elle parlait, Catherine se tenait dans une attitude de criminelle,
elle raconta à son tour _l’embarras_ dans lequel elle se trouvait et
qu’elle n’avait confié qu’à sa grand’mère, sa mère la chasserait;
son père, un homme d’honneur, la tuerait. Si elle avait seulement
mille francs, elle serait épousée par un pauvre ouvrier nommé Godain,
qui savait tout, et qui l’aimait comme un frère; il achèterait un
mauvais terrain et s’y bâtirait une chaumière. C’était attendrissant.
La comtesse promit de consacrer à ce mariage la somme nécessaire à
satisfaire quelque fantaisie. Le mariage heureux de Michaud, celui de
Groison, étaient faits pour l’encourager. Puis cette noce, ce mariage
serait d’un bon exemple pour les gens du pays et les stimulerait à se
bien conduire. Le mariage de Catherine Tonsard et de Godain fut donc
arrangé au moyen des mille francs donnés par la comtesse.

Une autre fois, une vieille horrible femme, la mère de Bonnébault, qui
demeurait dans une masure entre la porte de Conches et le village,
rapportait une charge de gros écheveaux de fil.

—Madame la comtesse a fait des merveilles, disait l’abbé plein
d’espoir dans le progrès moral de ces sauvages. Cette femme-là vous
causait bien du dégât dans vos bois; mais aujourd’hui, comment et
pourquoi irait-elle? Elle file du matin au soir, son temps est employé
et lui rapporte.

Le pays était calme; Groison faisait des rapports satisfaisants, les
délits semblaient vouloir cesser, et peut-être qu’en effet l’état du
pays et de ses habitants aurait complétement changé de face, sans
l’avidité rancunière de Gaubertin, sans les cabales bourgeoises de
la première société de Soulanges et sans les intrigues de Rigou, qui
soufflaient comme un feu de forge la haine et le crime au cœur des
paysans de la vallée des Aigues.

Les gardes se plaignaient toujours de trouver beaucoup de branches
coupées à la serpette au fond des taillis, dans l’intention évidente
de préparer du bois pour l’hiver, et ils guettaient les auteurs de
ces délits sans avoir pu les prendre. Le comte, aidé par Groison,
n’avait donné les certificats d’indigence qu’aux trente ou quarante
pauvres réels de la commune; mais les maires des communes environnantes
avaient été moins difficiles. Plus le comte s’était montré clément dans
l’affaire de Conches, plus il avait résolu d’être sévère à l’occasion
du glanage, qui avait dégénéré en volerie. Il ne s’occupait point de
ses trois fermes affermées; il ne s’agissait que de ses métairies à
moitié, qui étaient assez nombreuses: il en avait six, chacune de
deux cents arpents. Il avait publié que, sous peine de procès-verbal
et des amendes que prononcerait le tribunal de paix, il était défendu
d’entrer dans les champs avant l’enlèvement des gerbes; son ordonnance,
au reste, ne concernait que lui dans la commune. Rigou connaissait
le pays; il avait loué ses terres labourables par portions à des
gens qui savaient enlever leurs récoltes, et par petits baux, il se
faisait payer en grain. Le glanage ne l’atteignait point. Les autres
propriétaires étaient paysans, et entre eux ils ne se mangeaient point.
Le comte avait ordonné à Sibilet de s’arranger avec ses métayers pour
couper sur les terres de chaque ferme, l’une après l’autre, en faisant
repasser tous les moissonneurs à chacun de ses fermiers, au lieu de les
disséminer, ce qui empêchait la surveillance. Le comte alla lui-même
avec Michaud examiner comment se passeraient les choses. Groison, qui
avait suggéré cette mesure, devait assister à toutes les prises de
possession des champs du riche propriétaire par les indigents. Les
habitants des villes n’imagineraient jamais ce qu’est le glanage pour
les habitants de la campagne; leur passion est inexplicable, car il
y a des femmes qui abandonnent des travaux bien rétribués pour aller
glaner. Le blé qu’elles trouvent ainsi leur semble meilleur; il y
a dans cette provision ainsi faite, et qui tient à leur nourriture
la plus substantielle, un attrait immense. Les mères emmènent leurs
petits enfants, leurs filles, leurs garçons; les vieillards les plus
cassés s’y traînent, et naturellement ceux qui ont du bien affectent
la misère! On met, pour glaner, ses haillons. Le comte et Michaud,
à cheval, assistèrent à la première entrée de ce monde déguenillé
dans les premiers champs de la première métairie. Il était dix heures
du matin, le mois d’août était chaud, le ciel était sans nuages,
bleu comme une pervenche; la terre brûlait, les blés flambaient,
les moissonneurs travaillaient la face cuite par la réverbération
des rayons sur une terre endurcie et sonore, tous muets, la chemise
mouillée, buvant de l’eau contenue dans ces cruches de grès rondes
comme un pain, garnies de deux anses et d’un entonnoir grossier bouché
avec un bout de saule.

Au bout des champs moissonnés, sur lesquels étaient les charrettes
où s’empilaient les gerbes, il y avait une centaine de créatures
qui, certes, laissaient bien loin les plus hideuses conceptions que
les pinceaux de Murillo, de Téniers, les plus hardis en ce genre,
et les figures de Callot, ce poëte de la fantaisie des misères,
aient réalisées; leurs jambes de bronze, leurs têtes pelées, leurs
haillons déchiquetés, leurs couleurs, si curieusement dégradées, leurs
déchirures humides de graisse, leurs reprises, leurs taches, les
décolorations des étoffes, les trames mises à jour, enfin leur idéal du
matériel des misères était dépassé, de même que les expressions avides,
inquiètes, hébétées, idiotes, sauvages de ces figures avaient, sur
les immortelles compositions de ces princes de la couleur, l’avantage
éternel que conserve la nature sur l’art. Il y avait des vieilles au
cou de dindon, à la paupière pelée et rouge, qui tendaient la tête
comme des chiens d’arrêt devant la perdrix, des enfants silencieux
comme des soldats sous les armes, de petites filles qui trépignaient
comme des animaux attendant leur pâture; les caractères de l’enfance et
de la vieillesse étaient opprimés sous une féroce convoitise: celle du
bien d’autrui, qui devenait leur bien par abus. Tous les yeux étaient
ardents, les gestes menaçants; mais tous gardaient le silence en
présence du comte, du garde champêtre et du garde général. La grande
propriété, les fermiers, les travailleurs et les pauvres s’y trouvaient
représentés; la question sociale se dessinait nettement, car la faim
avait convoqué ces figures provoquantes... Le soleil mettait en relief
tous ces traits durs et les creux des visages; il brûlait les pieds nus
et salis de poussière; il y avait des enfants sans chemise, à peine
couverts d’une blouse déchirée, les cheveux blonds bouclés pleins de
paille, de foin et de brins de bois; quelques femmes en tenaient par la
main de tout petits qui marchaient de la veille et qu’on allait laisser
rouler dans quelques sillons.

Ce tableau sombre était déchirant pour un vieux soldat qui avait le
cœur bon; le général dit à Michaud: —Ça me fait mal à voir. Il faut
connaître l’importance de ces mesures pour y persister.

—Si chaque propriétaire vous imitait, demeurait sur ses terres et y
faisait le bien que vous faites sur les vôtres, mon général, il n’y
aurait plus, je ne dis pas de pauvres, car il y en aura toujours; mais
il n’existerait pas un être qui ne pût vivre de son travail.

—Les maires de Conches, de Cerneux et de Soulanges nous ont envoyé
leurs pauvres, dit Groison, qui avait vérifié les certificats, ça ne se
devait pas...

—Non, mais nos pauvres iront sur ces communes-là, dit le comte; c’est
assez pour cette fois d’obtenir que l’on ne prenne pas à même les
gerbes, il faut aller pas à pas, dit-il en partant.

—L’avez-vous entendu? dit la vieille Tonsard à la vieille Bonnébault,
car le dernier mot du comte avait été prononcé d’un ton moins bas que
le reste, et il tomba dans l’oreille d’une de ces deux vieilles qui
étaient postées dans le chemin qui longeait le champ.

—Oui, ça n’est pas tout; aujourd’hui une dent, demain une oreille;
s’ils pouvaient trouver une sauce pour manger nos fressures comme
celles des veaux, ils mangeraient du chrétien! dit la vieille
Bonnébault, qui montra au comte quand il passa son profil menaçant,
mais auquel elle donna en un clin d’œil une expression hypocrite par un
regard mielleux et une grimace douceâtre; elle s’empressa en même temps
de faire une profonde révérence.

—Vous glanez donc aussi, vous à qui ma femme fait cependant gagner
bien de l’argent?

—Eh! mon cher monsieur, que Dieu vous conserve en bonne santé, mais,
voyez-vous, mon gars me mange tout, et je sommes forcée de cacher ce
peu de blé pour avoir du pain l’hiver,... j’en ramassons encore quelque
peu,... ça aide!

Le glanage donna peu de chose aux glaneurs. En se sentant appuyés, les
fermiers et les métayers firent bien scier leurs récoltes, veillèrent
à la mise en gerbe et à l’enlèvement, en sorte qu’il n’y eut plus au
moins l’abus et le pillage des années précédentes.

Habitués à trouver dans leurs glanes une certaine quantité de blé et
l’y cherchant vainement cette fois, les faux comme les vrais indigents,
qui avaient oublié le pardon de Conches, éprouvèrent un mécontentement
sourd qui fut envenimé par les Tonsard, par Courtecuisse, par
Bonnébault, Laroche, Vaudoyer, Godain et leurs adhérents, dans les
scènes de cabaret. Ce fut pis encore après la vendange, car le
hallebotage ne commença qu’après les vignes vendangées et visitées par
Sibilet avec une rigueur remarquable. Cette exécution exaspéra les
esprits au dernier point; mais quand il existe un si grand espace entre
la classe qui se soulève et se courrouce et celle qui est menacée, les
paroles y meurent; on ne s’aperçoit de ce qui s’y passe que par les
faits; les mécontents se livrant à un travail souterrain à la manière
des taupes.

La foire de Soulanges s’était passée d’une manière assez calme, à
l’exception de quelques tracasseries entre la première et la seconde
société de la ville, suscitées par l’inquiet despotisme de la reine,
qui ne voulait pas tolérer l’empire qu’avait établi et fondé la belle
Euphémie Plissoud au cœur du brillant Lupin, dont elle paraissait avoir
fixé pour toujours les volages ardeurs.

Le comte et la comtesse n’avaient paru ni à la foire de Soulanges, ni
à la fête de Tivoli, et cela leur fut compté pour un crime par les
Soudry, les Gaubertin et leurs adhérents; c’était de l’orgueil, c’était
du dédain, disait-on chez madame Soudry. Pendant ce temps, la comtesse
tâchait de combler le vide que lui causait l’absence d’Émile, par
l’immense intérêt qui attache les belles âmes au bien qu’elles font,
ou qu’elles croient faire, et le comte, de son côté, s’appliquait avec
non moins de zèle aux améliorations matérielles dans la régie de sa
terre, qui devaient selon lui modifier aussi d’une manière favorable
la position, et de là, le caractère des habitants de cette contrée.
Aidée des conseils et de l’expérience de l’abbé Brossette, madame de
Montcornet prenait peu à peu une connaissance statistiquement exacte
des familles pauvres de la commune, de leurs positions respectives,
de leurs besoins, de leurs moyens d’existence et de l’intelligence
avec laquelle il fallait venir en aide à leur travail, sans les rendre
eux-mêmes oisifs et paresseux.

La comtesse avait placé Geneviève Niseron, la _Péchina_, dans un
couvent d’Auxerre, sous prétexte de lui faire apprendre assez de
couture pour pouvoir l’employer chez elle, mais en réalité pour la
soustraire aux infâmes tentatives de Nicolas Tonsard, que Rigou était
parvenu à exempter du service militaire; la comtesse pensait aussi
qu’une éducation religieuse, la clôture et une surveillance monastique,
sauraient dompter à la longue les passions ardentes de cette précoce
petite fille dont le sang monténégrin lui apparaissait parfois comme
une flamme menaçante, s’apprêtant de loin à incendier le bonheur
domestique de sa fidèle Olympe Michaud.

Donc, on était tranquille au château des Aigues. Le comte, endormi par
Sibilet, rassuré par Michaud, s’applaudissait de sa fermeté, remerciait
sa femme d’avoir contribué par sa bienfaisance à l’immense résultat
de leur tranquillité. La question de la vente du bois, le général se
réservait de la résoudre à Paris en s’entendant avec des marchands.
Il n’avait aucune idée de la manière dont se fait le commerce, et il
ignorait complétement l’influence de Gaubertin sur le cours de l’Yonne,
qui approvisionnait Paris en grande partie.


  VII.—LE LÉVRIER.

Vers le milieu du mois de septembre, Émile Blondet, qui était allé
publier un livre à Paris, revint se délasser aux Aigues et y penser
aux travaux qu’il projetait pour l’hiver. Aux Aigues, le jeune homme
aimant et candide des premiers jours qui succèdent à l’adolescence,
reparaissait chez ce journaliste usé.

Quelle belle âme! C’était le mot du comte et de la comtesse.

Les hommes habitués à rouler dans les abîmes de la nature sociale, à
tout comprendre, à ne rien réprimer, se font une oasis dans le cœur;
ils oublient leurs perversités et celles d’autrui; ils deviennent dans
un cercle étroit et réservé de petits saints; ils ont des délicatesses
féminines, et se livrent à une réalisation momentanée de leur idéal,
ils se font angéliques pour une seule personne qui les adore, et ils ne
jouent pas la comédie; ils mettent leur âme au vert pour ainsi dire;
ils ont besoin de se brosser leurs taches de boue, de guérir leurs
plaies, de panser leurs blessures. Aux Aigues, Émile Blondet était sans
venin et presque sans esprit, il ne disait pas une épigramme, il avait
une douceur d’agneau, il était d’un platonique suave.

—C’est un si bon jeune homme, qu’il me manque quand il n’est pas là,
disait le général. Je voudrais bien qu’il fît fortune et ne menât pas
sa vie de Paris...

Jamais le magnifique paysage et le parc des Aigues n’avait été
plus voluptueusement beau qu’il l’était alors. Aux premiers jours
de l’automne, au moment où la terre, lasse de ses enfantements,
débarrassée de ses productions, exhale d’admirables senteurs végétales,
les bois surtout sont délicieux; ils commencent à prendre ces teintes
de vert bronzé, chaudes couleurs de terre de Sienne, qui composent les
belles tapisseries sous lesquelles ils se cachent comme pour défier le
froid de l’hiver.

La nature, après s’être montrée pimpante et joyeuse au printemps comme
une brune qui espère, devient alors mélancolique et douce comme une
blonde qui se souvient; les gazons se dorent, les fleurs d’automne
montrent leurs pâles corolles, les marguerites percent plus rarement
les pelouses de leurs yeux blancs, on ne voit plus que calices
violâtres. Le jaune abonde, les ombrages deviennent plus clairs de
feuillage et plus foncés de teintes, le soleil, plus oblique déjà, y
glisse des lueurs orangées et furtives, de longues traces lumineuses
qui s’en vont vite comme les robes traînantes des femmes qui disent
adieu.

Le second jour après son arrivée, un matin, Émile était à la fenêtre
de sa chambre qui donnait sur une de ces terrasses à balcon moderne,
d’où l’on découvrait une belle vue. Ce balcon régnait le long des
appartements de la comtesse, sur la face qui regardait les forêts et
les paysages de Blangy. L’étang, qu’on eût nommé un lac si les Aigues
avaient été plus près de Paris, se voyait un peu, ainsi que son long
canal; la source, venue du pavillon du Rendez-vous, traversait une
pelouse de son ruban moiré et pailleté par le sable.

Au dehors du parc, on apercevait contre les villages et les murs,
les cultures de Blangy, quelques prairies en pente où paissaient
des vaches, des propriétés entourées de haies, avec leurs arbres
fruitiers, des noyers, des pommiers, puis comme cadre les hauteurs,
où s’étalaient par étages les beaux arbres de la forêt. La comtesse
était sortie en pantoufles pour regarder les fleurs de son balcon
qui versaient leurs parfums du matin; elle avait un peignoir de
batiste sous lequel paraissait le rose de ses belles épaules; un joli
bonnet coquet était posé d’une façon mutine sur ses cheveux qui s’en
échappaient follement, ses petits pieds brillaient en couleur de chair
sous son bas transparent, son peignoir flottait sans ceinture, et
laissait voir un jupon de batiste brodé, mal attaché sur sa paresseuse,
qui se voyait aussi, quand le vent entr’ouvrait le léger peignoir.

—Ah! vous êtes-là! dit-elle.

—Oui...

—Que regardez-vous?

—Belle question! Vous m’avez arraché à la nature. Dites donc,
comtesse, voulez-vous faire ce matin, avant de déjeuner, une promenade
dans les bois?...

—Quelle idée? Vous savez que j’ai la marche en horreur.

—Nous ne marcherons que très-peu; je vous conduirai en tilbury, nous
emmènerons Joseph pour le garder... Vous ne mettez jamais le pied dans
votre forêt; et j’y remarque un singulier phénomène... il y a par place
une certaine quantité de têtes d’arbres qui ont la couleur du bronze
florentin, les feuilles sont sèches...

—Eh bien! je vais m’habiller...

—Nous ne serons pas partis dans deux heures!... Prenez un châle,
mettez un chapeau... des brodequins... c’est tout ce qu’il faut... Je
vais dire d’atteler.

—Il faut toujours faire ce que vous voulez..... Je viens dans
l’instant.

—Général, nous allons promener... Voulez-vous venir? dit Blondet en
allant réveiller le comte qui fit entendre le grognement d’un homme que
le sommeil du matin tient encore.

Un quart d’heure après, le tilbury roulait lentement sur les allées du
parc, suivi à distance par un grand domestique en livrée.

La matinée était une matinée de septembre. Le bleu foncé du ciel
éclatait par places au milieu des nuages pommelés qui semblaient le
fond, et l’éther ne paraissait que l’accident; il y avait de longues
lignes d’outre-mer à l’horizon, mais par couches qui alternaient
avec d’autres nuages à grains de sable; ces tons changeaient et
verdissaient au-dessus des forêts. La terre, sous cette couverture,
était tiède comme une femme à son lever, elle exhalait des odeurs
suaves et chaudes, mais sauvages; l’odeur des cultures était mêlée à
l’odeur des forêts. L’_Angelus_ sonnait à Blangy, et les sons de la
cloche, se mêlant au bizarre concert des bois, donnaient de l’harmonie
au silence. Il y avait par places des vapeurs montantes, blanches et
diaphanes. En voyant ces beaux apprêts, il avait pris fantaisie à
Olympe d’accompagner son mari qui devait aller donner un ordre à un des
gardes dont la maison n’était pas éloignée; le médecin de Soulanges lui
avait recommandé de marcher sans se fatiguer, elle craignait la chaleur
de midi, et ne voulait pas se promener le soir; Michaud emmena sa femme
et fut suivi par celui de ses chiens qu’il aimait le plus, un joli
lévrier gris de souris marqué de taches blanches, gourmand comme tous
les lévriers, plein de défauts comme un animal qui sait qu’on l’aime et
qu’il plaît.

Ainsi, quand le tilbury vint à la grille du Rendez-vous, la comtesse,
qui demanda comment allait madame Michaud, sut qu’elle était allée dans
la forêt avec son mari.

—Ce temps-là inspire tout le monde, dit Blondet en lançant son cheval
dans une des six avenues de la forêt, au hasard.

—Ah çà! Joseph, tu connais les bois!

—Oui, monsieur.

Et d’aller! Cette avenue était une des plus délicieuses de la forêt;
elle tourna bientôt en se rétrécissant et devint un sentier sinueux où
le soleil descendait par les déchiquetures du toit de feuillage qui
l’embrassait comme un berceau et où la brise apportait les senteurs du
serpolet, des lavandes et des menthes sauvages, des rameaux flétris et
des feuilles qui tombent en rendant un soupir; les gouttes de rosée,
semées dans l’herbe et sur les feuilles, s’égrenaient tout autour,
au passage de la légère voiture, et à mesure qu’elle allait, les
promeneurs entrevoyaient les fantaisies mystérieuses du bois: ces fonds
frais, où la verdure est humide et sombre, où la lumière se veloute
en s’y perdant; ces clairières à bouleaux élégants, dominés par un
arbre centenaire, l’hercule de la forêt; ces magnifiques assemblages
de troncs noueux, moussus, blanchâtres, à sillons creux, qui estampent
des maculatures gigantesques, et cette bordure d’herbes fines, de
fleurs grêles qui viennent sur les berges des ornières. Les ruisseaux
chantaient. Certes, il y a des voluptés inouïes à conduire une femme
qui, dans les hauts et bas des allées glissantes, où la terre est
tapissée de mousse, fait semblant d’avoir peur ou réellement a peur,
et se colle à vous, et vous fait sentir une pression involontaire
ou calculée de la fraîche moiteur de son bras, du poids de sa grave
et blanche épaule, et qui se met à sourire si l’on vient à lui dire
qu’elle empêche de conduire. Le cheval semble être dans le secret de
ces interruptions, il regarde à droite et à gauche.

Ce spectacle nouveau pour la comtesse, cette nature si vigoureuse en
ses effets, si peu connue et si grande, la plongea dans une rêverie
molle; elle s’accota sur le tilbury et se laissa aller au plaisir
d’être auprès d’Émile; ses yeux étaient occupés, son cœur parlait,
elle répondait à cette voix intérieure en harmonie avec la sienne; lui
aussi il la regardait à la dérobée, et il jouissait de cette méditation
rêveuse, pendant laquelle les rubans de la capote s’étaient dénoués
et livraient au vent du matin les boucles soyeuses de la chevelure
blonde avec un abandon voluptueux. Comme ils allaient au hasard, ils
arrivèrent à une barrière fermée, ils n’en avaient pas la clef; on
appela Joseph, chez lui, pas de clef non plus.

—Eh bien! promenons-nous, Joseph gardera le tilbury, nous le
retrouverons bien...

Émile et la comtesse s’enfoncèrent dans la forêt, et ils parvinrent
à un petit paysage intérieur, comme il s’en rencontre souvent dans
les bois. Vingt ans auparavant, les charbonniers ont fait là leur
charbonnière, et la place est restée battue; tout y a été brûlé dans
une circonférence assez vaste. En vingt ans la nature a pu faire là le
jardin de ses fleurs, un parterre pour elle, comme un jour un artiste
se donne le plaisir de peindre pour soi un tableau. Cette délicieuse
corbeille est entourée de beaux arbres, dont les couronnes retombent en
vastes franges; ils dessinent un immense baldaquin à cette couche où
repose la déesse. Les charbonniers ont été par un sentier chercher de
l’eau dans une fondrière, une mare toujours pleine, où l’eau est pure.
Ce sentier subsiste, il vous invite à descendre par un tournant plein
de coquetterie, et tout à coup il est déchiré; il vous montre un pan
coupé où mille racines descendent à l’air en formant comme un canevas
à tapisserie. Cet étang inconnu est bordé d’un gazon plat, serré; il
y a là quelques peupliers, quelques saules protégeant de leur léger
ombrage le banc de gazon que s’y est construit un charbonnier méditatif
ou paresseux. Les grenouilles sautent chez elles, les sarcelles s’y
baignent, les oiseaux aquatiques arrivent et partent, un lièvre s’en
va; vous êtes maître de cette adorable baignoire parée des joncs
vivants les plus magnifiques. Sur vos têtes les arbres se posent dans
des attitudes diverses; ici, des troncs qui descendent en forme de
boa constrictor, là, des fûts de hêtres droits comme des colonnes
grecques. Les limaçons ou les limaces se promènent en paix. Une tanche
vous montre son museau, l’écureuil vous regarde. Enfin, quand Émile et
la comtesse, fatigués, se furent assis, un oiseau, je ne sais lequel,
fit entendre un chant d’automne, un chant d’adieu que tous les oiseaux
écoutèrent, un de ces chants fêtés avec amour, et qui s’entendent par
tous les organes à la fois.

—Quel silence! dit la comtesse émue et à voix basse, comme pour ne pas
troubler cette paix.

Ils regardèrent les taches vertes de l’eau qui sont des mondes où
la vie s’organise, ils se montraient le lézard jouant au soleil et
s’enfuyant à leur approche, conduite par laquelle il a mérité le
nom d’ami de l’homme; il prouve ainsi combien il le connaît, dit
Émile. Ils se montraient les grenouilles, qui, plus confiantes,
revenaient à fleur d’eau sur des lits de cresson, en faisant étinceler
leurs yeux d’escarboucles. La poésie simple et suave de la nature
s’infiltrait dans ces deux âmes blasées sur les choses factices du
monde et les pénétrait d’une émotion contemplative... Quand tout à
coup Blondet tressaillit, et se penchant à l’oreille de la comtesse:
—Entendez-vous?... lui dit-il.

—Quoi?

—Un bruit singulier...

—Voilà bien les gens littéraires et de cabinet, qui ne savent rien
de la campagne; c’est un pivert qui fait son trou... Je gage que
vous ne savez même pas le trait le plus curieux de l’histoire de cet
oiseau; dès qu’il a donné un coup de bec, et il en donne des milliers
pour creuser un chêne deux fois plus gros que votre corps, il va voir
derrière s’il a percé l’arbre, et il y va à chaque instant.

—Ce bruit, chère institutrice d’histoire naturelle, n’est pas le bruit
fait par un animal; il y a là je ne sais quoi d’intelligent qui annonce
l’homme.

La comtesse fut saisie d’une peur panique; elle se sauva dans la
corbeille de fleurs en reprenant son chemin, et voulut quitter la
forêt.

—Qu’avez-vous?..... lui cria Blondet, inquiet, en courant après elle.

—Il m’a semblé voir des yeux... dit-elle quand elle eut regagné un
des sentiers par lesquels ils étaient venus à la charbonnière. En ce
moment, ils entendirent la sourde agonie d’un être égorgé subitement,
et la comtesse, dont la peur redoubla, se sauva si vivement, que
Blondet put à peine la suivre. Elle courait, elle courait comme un
feu follet; elle n’entendit pas Émile qui lui criait: «Vous vous
trompez...» Elle courait toujours. Blondet put arriver sur ses pas, et
ils continuèrent ainsi à courir de plus en plus en avant. Enfin, ils
furent arrêtés par Michaud et sa femme qui venaient bras dessus bras
dessous. Émile essoufflé, la comtesse hors d’haleine, furent quelque
temps sans pouvoir parler, puis ils s’expliquèrent. Michaud se joignit
à Blondet pour se moquer des terreurs de la comtesse, et le garde remit
les deux promeneurs égarés dans le chemin pour regagner le tilbury. En
arrivant à la barrière, madame Michaud appela:

—Prince!

—Prince! Prince! cria le garde; et il siffla, resiffla, point de
lévrier.

Émile parla des singuliers bruits qui avaient commencé l’aventure.

—Ma femme a entendu ce bruit, dit Michaud, et je me suis moqué d’elle.

—On a tué Prince! s’écria la comtesse, j’en suis sûre maintenant, et
on l’a tué en lui coupant la gorge d’un seul coup; car ce que j’ai
entendu était le dernier gémissement d’une bête expirante.

—Diable! dit Michaud, la chose vaut la peine d’être éclaircie.

Émile et le garde laissèrent les deux dames avec Joseph et les chevaux,
et retournèrent au bosquet naturel établi sur l’ancienne charbonnière.
Ils descendirent à la mare; ils en fouillèrent les talus, et ne
trouvèrent aucun indice. Blondet était remonté le premier; il vit
dans une des touffes d’arbres de l’étage supérieur un de ces arbres à
feuillage desséché; il le montra à Michaud, et il voulut aller le voir.
Tous deux s’élancèrent en droite ligne à travers la forêt, évitant les
troncs, tournant les buissons de ronces et de houx impénétrables, et
trouvèrent l’arbre.

—C’est un bel orme! dit Michaud; mais c’est un ver, un ver qui a fait
le tour de l’écorce au pied, et il se baissa, prit l’écorce et la leva:
«Tenez, voyez quel travail!»

—Il y a beaucoup de vers dans votre forêt, dit Blondet.

En ce moment, Michaud aperçut à quelques pas une tache rouge, et plus
loin la tête de son lévrier. Il poussa un soupir: «Les gredins! Madame
avait raison.»

Blondet et Michaud allèrent voir le corps, et trouvèrent que, selon les
observations de la comtesse, on avait tranché le cou à Prince, et, pour
l’empêcher d’aboyer, on l’avait amorcé avec un peu de petit salé qu’il
tenait entre sa langue et le voile du palais.

—Pauvre bête, elle a péri par où elle péchait!

—Absolument comme un prince, répliqua Blondet.

—Il y avait là quelqu’un qui a filé, ne voulant pas être surpris par
nous, dit Michaud, et qui conséquemment faisait un délit grave; mais je
ne vois point de branches ni d’arbres coupés.

Blondet et le garde se mirent à fureter avec précaution, regardant
la place où ils posaient un pied avant de le poser. A quelques pas,
Blondet montra un arbre devant lequel l’herbe était foulée, abattue, et
deux creux marqués.

—Il y avait là quelqu’un d’agenouillé, et c’était une femme; car les
jambes d’un homme ne laisseraient pas, à partir des deux genoux, une
aussi ample quantité d’herbe couchée; voici le dessin de la jupe...

Le garde, après avoir examiné le pied de l’arbre, rencontra le travail
d’un trou commencé; mais sans trouver ce ver de peau forte, luisante,
squameuse, formée de points bruns, terminé par une extrémité déjà
semblable à celle des hannetons, et dont il a la tête, les antennes, et
deux crocs nerveux avec lesquels il coupe les racines.

—Mon cher, je comprends maintenant la grande quantité d’arbres _morts_
que j’ai remarqués ce matin de la terrasse du château et qui m’a fait
venir ici pour chercher la cause de ce phénomène. Les vers se remuent;
mais ce sont vos paysans qui sortent du bois...

Le garde laissa échapper un juron, et il courut, suivi de Blondet,
rejoindre la comtesse en la priant d’emmener sa femme avec elle. Il
prit le cheval de Joseph, qu’il laissa regagner le château à pied, et
il disparut avec une excessive rapidité pour couper le chemin à la
femme qui venait de tuer son chien, et la surprendre avec la serpe
ensanglantée et l’outil à faire les incisions au tronc. Blondet s’assit
entre la comtesse et madame Michaud, et leur raconta la fin de Prince
et la triste découverte qu’il avait occasionnée.

—Mon Dieu! disons-le au général avant qu’il ne déjeune! s’écria la
comtesse; il pourrait mourir de colère.

—Je le préparerai, dit Blondet.

—Ils ont tué le chien, dit Olympe en essuyant ses larmes.

—Vous aimiez donc bien ce pauvre lévrier, ma chère, dit la comtesse,
pour le pleurer ainsi?...

—Je ne pense à Prince que comme un funeste présage; je tremble qu’il
n’arrive malheur à mon mari!

—Comme ils nous ont gâté cette matinée! dit la comtesse avec une petite
moue adorable.

—Comme ils gâtent le pays! répondit tristement la jeune femme.

Ils trouvèrent le général à la grille.

—D’où venez-vous donc? dit-il.

—Vous allez le savoir, répondit Blondet d’un air mystérieux en faisant
descendre madame Michaud, dont la tristesse frappa le comte.

Un instant après, le général et Blondet étaient sur la terrasse des
appartements.

—Vous êtes bien suffisamment muni de courage moral, vous ne vous
mettrez pas en colère... n’est-ce pas?

—Non, dit le général; mais finissez-en, ou je croirais que vous voulez
vous moquer de moi...

—Voyez-vous ces arbres à feuillages morts?

—Oui.

—Voyez-vous ceux qui sont pâles?

—Eh bien! autant d’arbres morts, autant de tués par ces paysans que
vous croyez avoir gagnés par vos bienfaits. Et Blondet raconta les
aventures de la matinée.

Le général était si pâle qu’il effraya Blondet.

—Eh bien! jurez, sacrez, emportez-vous, votre contraction peut vous
faire encore plus de mal que la colère.

—Je vais fumer, dit le comte, qui alla à son kiosque.

Pendant le déjeuner, Michaud revint; il n’avait pu rencontrer personne.
Sibilet, mandé par le comte, vint aussi.

—Monsieur Sibilet, et vous, monsieur Michaud, faites savoir, avec
prudence, dans le pays, que je donne mille francs à celui qui me fera
saisir en flagrant délit ceux qui tuent ainsi mes arbres; il faut
connaître l’outil dont ils se servent, où ils l’ont acheté, et j’ai mon
plan.

—Ces gens-là ne se vendent jamais, dit Sibilet, quand il y a des
crimes commis à leur profit et prémédités; car on ne peut nier que
cette invention diabolique n’ait été réfléchie, combinée...

—Oui, mais mille francs pour eux, c’est un ou deux arpents de terre.

—Nous essayerons, dit Sibilet; à quinze cents je réponds de trouver un
traître, surtout si on lui garde le secret.

—Mais faisons comme si nous ne savions rien, moi surtout; il faut
plutôt que ce soit vous qui vous soyez aperçu de cela à mon insu, sans
quoi nous serions victimes de quelque combinaison; il faut plus se
défier de ces brigands-là que de l’ennemi en temps de guerre.

—Mais c’est l’ennemi, dit Blondet.

Sibilet lui jeta le regard en dessous de l’homme qui comprenait la
portée du mot, et il se retira.

—Votre Sibilet, je ne l’aime pas, reprit Blondet quand il l’eut
entendu quitter la maison, c’est un homme faux.

—Jusqu’à présent, il n’y a rien à en dire, répondit le général.

Blondet se retira pour aller écrire des lettres. Il avait perdu
l’insouciante gaieté de son premier séjour, il était inquiet et
préoccupé; ce n’était pas en lui des pressentiments comme chez madame
Michaud, c’était plutôt une attente de malheurs prévus et certains.
Il se disait: Tout cela finira mal; et si le général ne prend pas un
parti décisif et n’abandonne pas un champ de bataille où il est écrasé
par le nombre, il y aura bien des victimes; qui sait même s’il pourra
s’en tirer sain et sauf, lui et sa femme? Mon Dieu! cette créature si
adorable, si dévouée, si parfaite, l’exposer ainsi!... Et il croit
l’aimer! Eh bien! je partagerai leurs périls, et si je ne puis les
sauver, je périrai avec eux!


  VIII.—VERTUS CHAMPÊTRES.

A la nuit, Marie Tonsard était sur la route de Soulanges, assise sur la
marge d’un ponceau de la route, attendant Bonnébault, qui avait passé,
suivant son habitude, la journée au café. Elle l’entendit de loin,
et son pas lui indiqua qu’il était ivre et qu’il avait perdu, car il
chantait quand il avait gagné.

—Est-ce toi Bonnébault?

—Oui, petite...

—Qu’as-tu?

—Je dois vingt-cinq francs, et l’on me _torderait_ bien vingt-cinq
fois le cou avant que je les trouve.

—Eh bien! nous pourrons en avoir cinq cents, lui dit-elle à l’oreille.

—Oh! il s’agit de tuer quelqu’un; mais je veux vivre...

—Tais-toi donc, Vaudoyer nous les donne, si tu lui fais prendre ta
mère à un arbre.

—J’aime mieux tuer un homme que de vendre ma mère. Toi, tu as ta
grand’mère, la Tonsard, pourquoi ne la livres-tu pas?

—Si je le tentais, mon père se fâcherait et il empêcherait les farces.

—C’est vrai; c’est égal; ma mère n’ira pas en prison; pauvre vieille!
elle me cuit mon pain, elle me trouve des hardes, je ne sais comment...
Aller en prison... et cela par moi! je n’aurai ni cœur ni entrailles,
non, non. Et de peur qu’on ne la vende, je vas lui dire ce soir de ne
plus cercler les arbres...

—Eh bien! mon père fera ce qu’il voudra, je lui dirai qu’il y a cinq
cents francs à gagner, et il demandera à ma grand’mère si elle le veut.
C’est qu’on ne mettra jamais une femme de soixante-dix ans en prison.
D’ailleurs, elle y serait mieux, au fond, que dans son grenier...

—Cinq cents francs!... J’en parlerai à ma mère, dit Bonnébault; au
fait, si ça l’arrange de me les donner, je lui en laisserai quelque
chose pour vivre en prison; elle filera, elle s’amusera, elle y sera
bien nourrie, bien abritée, elle aura bien moins de soucis qu’à
Conches. A demain, petite... je n’ai pas le temps de causer avec toi.

Le lendemain, à cinq heures du matin, au petit jour, Bonnébault et sa
mère frappaient à la porte du Grand-I-Vert, où la vieille mère Tonsard
seule était levée.

—Marie! cria Bonnébault, l’affaire est faite.

—Est-ce l’affaire d’hier pour les arbres? dit la vieille Tonsard; tout
est arrangé, c’est moi qui la prends.

—Par exemple! mon garçon a promesse d’un arpent pour ce prix-là, de M.
Rigou...

Les deux vieilles se disputèrent à qui serait vendue par ses enfants.
Au bruit de la querelle, la maison s’éveilla. Tonsard et Bonnébault
prirent chacun parti pour leurs mères.

—Tirez à la courte paille, dit madame Tonsard la bru.

La courte paille décida pour le cabaret. Trois jours après, au
point du jour, les gendarmes emmenèrent, du fond de la forêt à la
Ville-aux-Fayes, la vieille Tonsard surprise en flagrant délit, par
le garde général et ses adjoints, et par le garde champêtre, avec
une mauvaise lime qui servait à déchirer l’arbre, et un chasse-clou
avec lequel les délinquants lissaient cette hachure annulaire, comme
l’insecte lisse son chemin. On constata, dans le procès-verbal,
l’existence de cette perfide opération sur soixante arbres, dans un
rayon de cinq cents pas. La vieille Tonsard fut transférée à Auxerre;
le cas était de la juridiction de la cour d’assises.

Quand Michaud vit au pied de l’arbre la vieille Tonsard, il ne put
s’empêcher de dire: «Voilà les gens sur qui monsieur et madame la
comtesse versent leurs bienfaits!... Ma foi! si madame m’écoutait, elle
ne donnerait pas de dot à la petite Tonsard, elle vaut encore moins que
sa grand’mère...»

La vieille leva vers Michaud ses yeux gris et lui lança un regard
venimeux. En effet, en apprenant quel était l’auteur de ce crime, le
comte défendit à sa femme de rien donner à Catherine Tonsard.

—Monsieur le comte fera d’autant mieux, dit Sibilet, que j’ai su que
le champ que Godain a acheté, c’était trois jours avant que Catherine
vînt parler à madame. Ainsi ces deux gens-là avaient compté sur l’effet
de cette scène et sur la compassion de madame. Elle est bien capable,
Catherine, de s’être mise dans le cas où elle était, pour avoir un
motif d’avoir la somme, car Godain n’est pour rien dans l’affaire...

—Quelles gens! dit Blondet, les mauvais sujets de Paris sont des
saints...

—Ah! monsieur, dit Sibilet, l’intérêt fait commettre des horreurs
partout. Savez-vous qui a trahi la Tonsard?

—Non!

—Sa petite-fille Marie; elle était jalouse du mariage de sa sœur, et
pour s’établir...

—C’est épouvantable! dit le comte; mais ils assassineraient donc?

—Oh! dit Sibilet, pour peu de chose; ils tiennent si peu à la vie,
ces gens-là; ils s’ennuient de toujours travailler. Oh! monsieur, il
ne se passe pas, au fond des campagnes, des choses plus régulières que
dans Paris; mais vous ne le croiriez pas.

—Soyez donc bon et bienfaisant! dit la comtesse.

—Le soir de l’arrestation, Bonnébault vint au cabaret du Grand-I-Vert,
où toute la famille Tonsard était en grande jubilation.

—Oui, oui, réjouissez-vous, je viens d’apprendre par Vaudoyer que,
pour vous punir, la comtesse retire les mille francs promis à la
Godain; son mari ne veut pas qu’elle les donne.

—C’est ce gredin de Michaud qui le lui a conseillé, dit Tonsard, ma
mère l’a entendu, elle me l’a dit à la Ville-aux-Fayes où je suis allé
lui porter de l’argent et toutes ses affaires. Eh bien! qu’elle ne les
donne pas; nos cinq cents francs aideront la Godain à payer le terrain,
et nous nous vengerons de ça, nous deux Godain... Ah! Michaud se mêle
de nos petites affaires! ça lui rapportera plus de mal que de bien...
_Qué_ que cela lui fait, je vous le demande? ça passe-t-il dans ses
bois? C’est lui pourtant qu’est l’auteur de tout ce tapage-là... aussi
vrai que c’est lui qu’a découvert la mèche le jour où ma mère a coupé
le sifflet à son chien. Et si je me mêlais des affaires du château,
moi! si je disais au général que sa femme se promène le matin dans les
bois avec un jeune homme, sans craindre la rosée; faut avoir les pieds
chauds pour ça...

—Le général, le général, dit Courtecuisse, on en ferait tout ce qu’on
voudrait, mais c’est Michaud qui lui monte la tête... un faiseur
d’embarras... quoi! qui ne sait rien de son métier; de mon temps, ça
allait tout autrement.

—Oh! dit Tonsard, c’était alors le bon temps pour tous... dis donc,
Vaudoyer?

—Le fait est, répondit celui-ci, que si Michaud n’y était plus, nous
serions tranquilles.

—Assez causé, dit Tonsard, nous parlerons de cela plus tard, au clair
de lune, en plein champ.

Vers la fin d’octobre, la comtesse partit et laissa le général aux
Aigues; il ne devait la rejoindre que beaucoup plus tard; elle ne
voulait pas perdre la première représentation au Théâtre-Italien; elle
se trouvait d’ailleurs seule et ennuyée, elle n’avait plus la société
d’Émile qui l’aidait à passer les moments où le général courait la
campagne et allait à ses affaires.

Novembre fut un vrai mois d’hiver, sombre et gris, entrecoupé de froid
et de dégel, de neige et de pluie. L’affaire de la vieille Tonsard
avait nécessité le voyage des témoins, et Michaud était allé déposer.
Monsieur Rigou s’était intéressé à cette vieille femme, il lui avait
donné un avocat qui s’appuya, dans sa défense, de la seule déposition
des témoins intéressés et de l’absence de tout témoin à décharge; mais
les témoignages de Michaud et de ses gardes, corroborés de ceux du
garde champêtre et de deux des gendarmes, décidèrent la question; la
mère de Tonsard fut condamnée à cinq ans de prison, et l’avocat dit à
Tonsard fils:

—C’est la déposition de Michaud qui vous vaut cela.


  IX.—LA CATASTROPHE.

Un samedi soir, Courtecuisse, Bonnébault, Godain, Tonsard, ses filles,
sa femme, le père Fourchon, Vaudoyer et plusieurs manouvriers étaient
à souper dans le cabaret, il faisait un demi-clair de lune, et une de
ces gelées qui rendent le terrain sec; la première neige était fondue;
ainsi les pas d’un homme dans la campagne ne laissaient point de ces
traces au moyen desquelles on finit, dans les cas graves, par avoir des
indices sur les délits. Ils mangeaient un ragoût fait avec des lièvres
pris au collet; on riait, on buvait, c’était le lendemain des noces de
la Godain, que l’on devait reconduire chez elle. Sa maison n’était pas
loin de celle de Courtecuisse. Quand Rigou vendait un arpent de terre,
c’est qu’il était isolé et près des bois. Courtecuisse et Vaudoyer
avaient leurs fusils pour reconduire la mariée; tout le pays était
endormi, pas une lumière ne se voyait. Il n’y avait que cette noce
d’éveillée et qui tapageait de son mieux. A cette heure la vieille
Bonnébault entra: chacun la regarda.

—La femme, dit-elle à l’oreille de Tonsard et de son fils, a l’air de
vouloir accoucher. Il vient de faire seller son cheval et il va quérir
le docteur Gourdon à Soulanges.

—Asseyez-vous, la mère, lui dit Tonsard, qui lui donna sa place à
table et alla se coucher sur un banc.

En ce moment on entendit le bruit d’un cheval au galop qui passa
rapidement sur le chemin. Tonsard, Courtecuisse et Vaudoyer sortirent
brusquement et virent Michaud qui allait par le village.

—Comme il entend son affaire! dit Courtecuisse, il a descendu le long
du perron, il prend par Blangy et la route, c’est le plus sûr...

—Oui, dit Tonsard, mais il amènera monsieur Gourdon.

—Il ne le trouvera peut-être pas, dit Courtecuisse, on l’attendait à
Conches, pour la bourgeoise de la poste, qui fait déranger le monde à
cette heure.

—Mais alors il ira par la grande route de Soulanges à Conches, et
c’est le plus court.

—Et c’est le plus sûr pour nous, dit Courtecuisse; il fait en ce
moment un joli clair de lune, sur la grande route il n’y a pas de
gardes comme dans les bois, on entend de loin; et des pavillons, là,
derrière les haies, à l’endroit où elles joignent le petit bois, on
peut tirer sur un homme par derrière comme sur un lapin, à cinq pas...

—Il sera onze heures et demie quand il passera là, dit Tonsard, il va
mettre une demi-heure pour aller à Soulanges, et autant pour revenir
là... Ah çà! mes enfants, si monsieur Gourdon était sur la route...

—Ne t’inquiètes donc pas, dit Courtecuisse, moi je serai à dix minutes
de toi, sur la route à droite de Blangy, tirant sur Soulanges, Vaudoyer
sera à dix minutes de toi, tirant sur Conches, et s’il vient quelqu’un,
une voiture de poste, la malle, les gendarmes, enfin qui que ce soit,
nous tirerons un coup en terre, un coup étouffé.

—Et si je le manque?

—Il a raison, dit Courtecuisse; je suis meilleur tireur que toi,
Vaudoyer, j’irai avec toi, Bonnébault me remplacera, il jettera un cri,
ça se fait mieux entendre et c’est moins suspect.

Tous trois rentrèrent, la noce continua; seulement, à onze heures,
Vaudoyer, Courtecuisse, Tonsard et Bonnébault sortirent avec leurs
fusils sans qu’aucune des femmes y fît attention. Ils revinrent
d’ailleurs trois quarts d’heure après, et se mirent à boire jusqu’à une
heure du matin. Les deux filles Tonsard, leur mère et la Bonnébault
avaient tant fait boire le meunier, les manouvriers et les deux
paysans, ainsi que Fourchon, père de la Tonsard, qu’ils étaient couchés
par terre, et ronflaient quand les quatre convives partirent; à leur
retour, on secoua les dormeurs, qu’ils retrouvèrent chacun à sa place.

Pendant que cette orgie allait son train, le ménage de Michaud était
dans les plus mortelles angoisses. Olympe avait eu de fausses douleurs,
et son mari, pensant qu’elle allait accoucher, était parti en toute
hâte et sur-le-champ pour aller chercher le médecin. Mais les douleurs
de la pauvre femme se calmèrent aussitôt que Michaud fut dehors, car
son esprit se préoccupa tellement des dangers que pouvait courir son
mari à cette heure avancée dans un pays ennemi et rempli de vauriens
déterminés, que cette angoisse de l’âme fut assez puissante pour
amortir et dominer momentanément les souffrances physiques. Sa servante
avait beau lui répéter que ces craintes étaient imaginaires, elle
n’avait pas l’air de la comprendre et restait dans sa chambre au coin
de son feu, prêtant l’oreille à tous les bruits du dehors; et dans
sa terreur, qui s’accroissait de seconde en seconde, elle avait fait
lever le domestique dans l’intention de lui donner un ordre qu’elle ne
donnait pas. La pauvre petite femme allait et venait dans une agitation
fébrile; elle regardait à ses croisées, elle les ouvrait malgré
le froid; elle descendait, elle ouvrait la porte de la cour, elle
regardait au loin, elle écoutait... rien... toujours rien, disait-elle,
et elle remontait désespérée.

A minuit un quart environ, elle s’écria: —Le voici, j’entends son
cheval! et elle descendit suivie du domestique, qui se mit en devoir
d’ouvrir la grille. C’est singulier, dit-elle, il revient par les
bois de Conches. Puis, elle resta comme frappée d’horreur, immobile,
sans voix. Le domestique partagea cet effroi, car il y avait dans
le galop furieux du cheval et dans le claquement des étriers vides
qui sonnaient, je ne sais quoi de désordonné, accompagné de ces
hennissements significatifs que les chevaux poussent quand ils vont
seuls. Bientôt, trop tôt pour la malheureuse femme, le cheval arriva à
la grille, haletant et trempé de sueur, mais seul; il avait cassé ses
brides, dans lesquelles il s’était sans doute empêtré. Olympe regarda
d’un air hagard le domestique ouvrir la grille: elle vit le cheval, et
sans dire un mot, elle se mit à courir au château comme une folle; elle
y arriva, elle tomba sous les fenêtres du général en criant: Monsieur,
ils l’ont assassiné!...

Ce cri fut si terrible, qu’il réveilla le comte; il sonna, mit toute la
maison sur pied, et les gémissements de madame Michaud, qui accouchait
par terre d’un enfant mort en naissant, attirèrent le général et ses
gens. On releva la pauvre femme mourante, elle expira en disant au
général: Ils l’ont tué!

—Joseph! cria le comte à son valet de chambre, courez chercher le
médecin, peut-être y aurait-il encore quelque ressource... Non,
demandez plutôt à monsieur le curé de venir, car cette pauvre femme est
bien morte et son enfant aussi... Mon Dieu! mon Dieu! quel bonheur que
ma femme ne soit pas ici!... Et vous, dit-il au jardinier, allez voir
ce qui s’est passé.

—Il s’est passé, dit le domestique du pavillon, que le cheval de
monsieur Michaud vient de rentrer tout seul, les brides cassées, les
jambes en sang... Il y a une tache de sang sur la selle, comme une
coulure.

—Que faire la nuit? dit le comte. Allez éveiller Groison, allez
chercher les gardes, sellez les chevaux, et nous battrons la campagne.

Au petit jour, huit personnes, le comte, Groison, les trois gardes
et deux gendarmes venus de Soulanges avec le maréchal des logis,
explorèrent le pays. On finit par trouver, au milieu de la journée,
le corps du garde général dans un bouquet de bois, entre la grande
route et la route de la Ville-aux-Fayes, au bout du parc des Aigues,
à cinq cents pas de la grille de Conches. Deux gendarmes partirent,
l’un par la Ville-aux-Fayes, chercher le procureur du roi, et l’autre
par Soulanges, chercher le juge de paix. En attendant, le général fit
un procès-verbal, aidé par le maréchal des logis. On trouva sur la
route l’empreinte du piétinement d’un cheval qui s’était cabré, à la
hauteur du second pavillon, et les traces vigoureuses du galop d’un
cheval effrayé jusqu’au premier sentier du bois au-dessous de la haie.
Le cheval n’étant plus guidé avait pris par là; le chapeau de Michaud
fut trouvé dans ce sentier. Pour revenir à son écurie, le cheval avait
pris le chemin le plus court. Michaud avait une balle dans le dos, la
colonne vertébrale était brisée.

Groison et le maréchal des logis étudièrent avec une sagacité
remarquable le terrain autour du piétinement qui indiquait ce qu’en
style judiciaire on nomme le théâtre du crime, et ils ne purent
découvrir aucun indice. La terre était trop gelée pour garder
l’empreinte des pieds de celui qui avait tué Michaud; ils trouvèrent
seulement le papier d’une cartouche. Quand le procureur du roi, le
juge d’instruction et monsieur Gourdon vinrent pour relever le corps
et en faire l’autopsie, il fut constaté que la balle, qui s’accordait
avec les débris de la bourre, était une balle de fusil de munition,
tirée avec un fusil de munition, et il n’existait pas un seul fusil de
munition dans la commune de Blangy. Le juge d’instruction et monsieur
Soudry, le procureur du roi, le soir, au château, furent d’avis de
réunir les éléments de l’instruction et d’attendre. Ce fut aussi
l’avis du maréchal des logis et du lieutenant de la gendarmerie de la
Ville-aux-Fayes.

—Il est impossible que ce ne soit pas un coup monté entre les gens du
pays, dit le maréchal des logis; mais il y a deux communes, Conches
et Blangy, et il y a dans chacune cinq à six gens capables d’avoir
fait le coup. Celui que je soupçonnerais le plus, Tonsard, a passé la
nuit à godailler; mais votre adjoint, mon général, était de la noce;
Langlumé, votre meunier, il ne les a pas quittés; ils étaient gris à
ne pas se tenir; ils ont reconduit la mariée à une heure et demie, et
l’arrivée du cheval annonce que Michaud a été assassiné entre onze
heures et minuit. A dix heures et un quart, Groison a vu toute la noce
attablée, et monsieur Michaud a passé par là pour aller à Soulanges, où
il est venu à onze heures. Son cheval s’est cabré entre les pavillons
de la route; mais il peut avoir reçu le coup avant Blangy, et s’être
tenu pendant quelque temps. Il faut décerner des mandats contre vingt
personnes au moins, arrêter tous les suspects; mais ces messieurs
connaissent les paysans comme je les connais; vous les tiendrez
pendant un an en prison, vous n’en aurez rien que des dénégations. Que
voulez-vous faire à tous ceux qui étaient chez Tonsard?

On fit venir Langlumé, le meunier et l’adjoint du général Montcornet,
et il raconta sa soirée: ils étaient tous dans le cabaret; on n’en
était sorti que pour quelques instants, dans la cour... Il y était
allé avec Tonsard sur les onze heures; ils avaient parlé de la lune
et du temps; ils n’avaient rien entendu. Il nomma tous les convives;
aucun d’eux n’avait quitté le cabaret. A deux heures, ils avaient tous
reconduit les mariés chez eux.

Le général convint avec le maréchal des logis, le lieutenant de la
gendarmerie et le procureur du roi, d’envoyer de Paris un habile de
la police de sûreté, qui viendrait au château comme ouvrier, et qui
se conduirait assez mal pour être renvoyé; il boirait, deviendrait
assidu au Grand-I-Vert, et resterait dans le pays mécontent du général.
C’était le meilleur plan à suivre pour guetter une indiscrétion et la
saisir au vol.

—Quand je devrais y dépenser vingt mille francs, je finirai par
découvrir le meurtrier de mon pauvre Michaud... répétait sans se
lasser le général Montcornet. Il partit avec cette idée et revint de
Paris, au mois de janvier, avec un des plus rusés acolytes du chef de
la police de sûreté, qui s’installa pour diriger soi-disant les travaux
d’intérieur du château, et qui braconna. On fit des procès-verbaux
contre lui, le général le mit à la porte et revint à Paris au mois de
février.


  X.—LE TRIOMPHE DES VAINCUS.

Au mois de mai, quand la belle saison fut venue, et que les Parisiens
furent arrivés aux Aigues, un soir, monsieur de Troisville, que
sa fille avait amené, Blondet, l’abbé Brossette, le général, le
sous-préfet de la Ville-aux-Fayes qui était au château, en visite,
jouaient les uns au whist, les autres aux échecs; il était onze heures
et demie. Joseph vint dire à son maître que ce mauvais ouvrier renvoyé
voulait lui parler; il disait que le général lui redevait de l’argent
sur son mémoire. Il était, disait le valet de chambre, complétement
gris.

—C’est bien, j’y vais. Et le général alla sur la pelouse, à quelque
distance du château.

—Monsieur le comte, dit l’agent de police, on ne tirera jamais rien de
ces gens; tout ce que j’ai deviné c’est que, si vous continuez à rester
dans le pays et à vouloir que les habitants renoncent aux habitudes que
mademoiselle Laguerre leur a laissé prendre, on vous tirera quelque
coup de fusil aussi... D’ailleurs je n’ai plus rien à faire ici; ils se
défient plus de moi que de vos gardes.

Le comte paya l’espion, qui partit, et dont le départ justifia les
soupçons des complices de la mort de Michaud. Mais quand il vint dans
le salon, rejoindre sa famille et ses hôtes, il y eut sur sa figure
trace d’une si vive et si profonde émotion, que sa femme, inquiète,
vint lui demander ce qu’il venait d’apprendre.

—Chère amie, je ne voudrais pas t’effrayer, et cependant il est bon
que tu saches que la mort de Michaud est un avis indirect qu’on nous
donne de quitter le pays.

—Moi, dit monsieur de Troisville, je ne quitterais point; j’ai eu de
ces difficultés-là en Normandie, mais sous une autre forme, et j’ai
persisté; maintenant tout va bien.

—Monsieur le marquis, dit le sous-préfet, la Normandie et la
Bourgogne sont deux pays bien différents. Les fruits de la vigne
rendent le sang plus chaud que ceux du pommier. Nous ne connaissons pas
si bien les lois et la procédure, et nous sommes entourés de forêts;
l’industrie ne nous a pas encore gagné; nous sommes sauvages... Si j’ai
un conseil à donner à monsieur le comte, c’est de vendre sa terre et de
la placer en rentes; il doublera son revenu et n’aura pas le moindre
souci; s’il aime la campagne, il aura, dans les environs de Paris, un
château avec un parc entouré de murs, aussi beau que celui des Aigues,
où personne n’entrera, et qui n’aura que des fermes louées à des gens
qui viendront en cabriolet le payer en billets de banque, et il ne nous
fera pas faire dans l’année un seul procès-verbal... Il ira et viendra
en trois ou quatre heures, et monsieur Blondet et monsieur le marquis
ne nous manqueront pas si souvent, madame la comtesse...

—Moi, reculer devant des paysans, quand je n’ai pas reculé même sur le
Danube!

—Oui, mais où sont vos cuirassiers? demanda Blondet.

—Une si belle terre!...

—Vous en aurez aujourd’hui plus de deux millions!

—Le château seul a dû coûter cela, dit monsieur de Troisville.

—Une des plus belles propriétés qu’il y ait à vingt lieues à la ronde!
dit le sous-préfet; mais vous retrouverez mieux aux environs de Paris.

—Qu’a-t-on de rentes avec deux millions? demanda la comtesse.

—Aujourd’hui, environ quatre-vingt mille francs, répondit Blondet.

—Les Aigues ne rapportent pas en sac plus de trente mille francs, dit
la comtesse; encore, ces années-ci, vous avez fait d’immenses dépenses,
vous avez entouré les bois de fossés...

—On a, dit Blondet, un château royal aujourd’hui, pour quatre cent
mille francs, aux environs de Paris. On achète les folies des autres.

—Je croyais que vous teniez aux Aigues? dit le comte à sa femme.

—Ne sentez-vous donc pas que je tiens mille fois plus à votre
existence? dit-elle. D’ailleurs, depuis la mort de ma pauvre Olympe,
depuis l’assassinat de Michaud, ce pays m’est devenu odieux; tous les
visages que j’y rencontre me semblent armés d’une expression sinistre
ou menaçante.

Le lendemain soir, dans le salon de M. Gaubertin, à la Ville-aux-Fayes,
le sous-préfet fut accueilli par cette phrase que lui dit le maire:

—Eh bien! monsieur des Lupeaulx, vous venez des Aigues?...

—Oui, répondit le sous-préfet avec un petit air triomphant, et en
lançant un tendre regard à Mlle Elise, j’ai bien peur que nous ne
perdions le général; il va vendre sa terre...

—Monsieur Gaubertin, je vous recommande mon pavillon... je n’en peux
plus de ce bruit, de cette poussière de la Ville-aux-Fayes; comme un
pauvre oiseau emprisonné j’aspire de loin l’air des champs, l’air
des bois, dit madame Isaure de sa voix langoureuse, les yeux fermés
à demi en penchant la tête sur son épaule gauche, et en tortillant
nonchalamment les longs anneaux de sa chevelure blonde.

—Soyez donc prudente, madame..., lui dit à voix basse Gaubertin, ce
n’est pas avec vos indiscrétions que j’achèterai le pavillon...; puis,
se tournant vers le sous-préfet: On ne peut donc toujours pas découvrir
les auteurs de l’assassinat commis sur la personne du garde? lui
demanda-t-il.

—Il paraît que non, répondit le sous-préfet.

—Ça nuira beaucoup à la vente des Aigues, dit Gaubertin devant tout
son monde; je sais bien, moi, que je ne les achèterais pas... Les gens
du pays sont trop mauvais; même du temps de mademoiselle Laguerre, je
me disputais avec eux, et cependant Dieu sait comme elle les laissait
faire.

Sur la fin du mois de mai, rien n’annonçait que le général eût
l’intention de mettre en vente les Aigues; il était indécis. Un soir,
sur les dix heures, il rentrait de la forêt par une des six avenues qui
conduisaient au pavillon du Rendez-vous, et il avait renvoyé son garde,
en se voyant assez près du château. Au retour de l’allée, un homme armé
d’un fusil sortit d’un buisson.

—Général, dit-il, voilà la troisième fois que vous vous trouvez au
bout de mon canon, et voilà la troisième fois que je vous donne la
vie...

—Et pourquoi veux-tu donc me tuer, Bonnébault? dit le comte sans
témoigner la moindre émotion.

—Ma foi! si ce n’était par moi, ce serait par un autre; et moi,
voyez-vous, j’aime les gens qui ont servi l’Empereur, je ne peux pas
me décider à vous tuer comme une perdrix. —Ne me questionnez pas, je
ne veux rien dire... Mais vous avez des ennemis plus puissants, plus
rusés que vous, et qui finiront par vous écraser; j’aurai mille écus si
je vous tue, et j’épouserai Marie Tonsard. Eh bien! donnez-moi quelques
méchants arpents de terre et une mauvaise baraque, je continuerai à
dire ce que j’ai dit, qu’il ne s’est pas trouvé d’occasion... Vous
aurez encore le temps de vendre votre terre et de vous en aller; mais,
dépêchez-vous. Je suis encore un brave garçon, tout mauvais sujet que
je suis; un autre pourrait vous faire plus de mal...

—Et si je te donne ce que tu demandes, me diras-tu qui t’a promis
trois mille francs? demanda le général.

—Je ne le sais pas; et la personne qui me pousse à cela, je l’aime
trop pour vous la nommer. Et puis, quand vous sauriez que c’est Marie
Tonsard, cela ne vous avancerait pas de beaucoup; Marie Tonsard sera
muette comme un mur, et moi, je nierai vous l’avoir dit.

—Viens me voir demain, dit le général.

—Ça suffit, dit Bonnébault; si l’on me trouvait maladroit, je vous
préviendrai.

Huit jours après cette conversation singulière, tout l’arrondissement,
tout le département de Paris étaient farcis d’énormes affiches
annonçant la vente des Aigues par lots, en l’étude de maître Corbineau,
notaire à Soulanges. Tous les lots furent adjugés à Rigou et montèrent
à la somme totale de deux millions cent cinquante mille francs. Le
lendemain Rigou fit changer les noms; monsieur Gaubertin avait les
bois, et Rigou et les Soudry les vignes et les autres lots. Le château
et le parc furent revendus à la bande noire, sauf le pavillon et ses
dépendances, que se réserva monsieur Gaubertin pour en faire hommage à
sa poétique et sentimentale compagne.


Bien des années après ces événements, pendant l’hiver de 1837, l’un
des plus remarquables écrivains politiques de ce temps, Émile Blondet,
arrivait au dernier degré de la misère, qu’il avait cachée jusque-là
sous les dehors d’une vie d’éclat et d’élégance. Il hésitait à
prendre un parti désespéré en voyant que ses travaux, son esprit,
son savoir, sa science des affaires, ne l’avaient amené à rien qu’à
fonctionner comme une mécanique au profit des autres, en voyant
toutes les places prises, en se sentant arrivé aux abords de l’âge
mûr, sans considération et sans fortune, en apercevant de sots et de
niais bourgeois remplacer les gens de cour et les incapables de la
Restauration, et le gouvernement se reconstituer comme il était avant
1830. Un soir où il était bien près du suicide, qu’il avait tant
poursuivi de ses plaisanteries, et qu’en jetant un dernier regard
sur sa déplorable existence, calomniée et surchargée de travaux bien
plus que de ces orgies qu’on lui reprochait, il voyait une noble et
belle figure de femme, comme on voit une statue restée entière et pure
au milieu des plus tristes ruines, son portier lui remit une lettre
cachetée en noir, où la comtesse de Montcornet lui annonçait la mort
du général, qui avait repris du service et commandait une division.
Elle était son héritière; elle n’avait pas d’enfants. La lettre,
quoique digne, indiquait à Blondet que la femme de quarante ans, qu’il
avait aimée jeune, lui tendait une main fraternelle et une fortune
considérable. Il y a quelques jours, le mariage de la comtesse de
Montcornet et de monsieur Blondet, nommé préfet, a eu lieu. Pour se
rendre à sa préfecture, il prit par la route où se trouvaient autrefois
les Aigues, et il fit arrêter dans l’endroit où étaient jadis les deux
pavillons, voulant visiter la commune de Blangy, peuplée de si doux
souvenirs pour les deux voyageurs. Le pays n’était plus reconnaissable.
Les bois mystérieux, les avenues du parc, tout avait été défriché; la
campagne ressemblait à la carte d’échantillons d’un tailleur. Le paysan
avait pris possession de la terre en vainqueur et en conquérant. Elle
était déjà divisée en plus de mille lots, et la population avait triplé
entre Conches et Blangy. La mise en culture de ce beau parc, si soigné,
si voluptueux naguère, avait dégagé le pavillon du Rendez-vous, devenu
la villa _il Buen-Retiro_ de dame Isaure Gaubertin; c’était le seul
bâtiment resté debout, et qui dominait le paysage, ou, pour mieux dire,
la petite culture remplaçant le paysage. Cette construction ressemblait
à un château, tant étaient misérables les maisonnettes bâties tout
autour, comme bâtissent les paysans.


—Voilà le progrès! s’écria Émile. C’est une page du _Contrat social_
de Jean-Jacques! Et moi, je suis attelé à la machine sociale qui
fonctionne ainsi!... Mon Dieu! que deviendront les rois dans peu! Mais
que deviendront, avec cet état de choses, les nations elles-mêmes dans
cinquante ans?...

—Tu m’aimes, tu es à côté de moi; je trouve le présent bien beau, et
ne me soucie guère d’un avenir si lointain, lui répondit sa femme.

—Auprès de toi, vive le présent! dit gaiement l’amoureux Blondet, et
au diable l’avenir! Puis il fit signe au cocher de partir, et tandis
que les chevaux s’élançaient au galop, les nouveaux mariés reprirent le
cours de leur lune de miel.

      1845.

       *       *       *       *       *

      On doit croire l’auteur des _Paysans_ assez instruit des
      choses de son temps pour savoir qu’il n’y avait point de
      cuirassiers dans la garde impériale. Il prend ici la liberté
      de faire observer qu’il a dans son cabinet les uniformes de la
      République, de l’Empire, de la Restauration, la collection de
      tous les costumes militaires des pays que la France a eus pour
      alliés ou pour adversaires, et plus d’ouvrages sur les guerres
      de 1792 à 1815 que n’en possède tel maréchal de France. Il se
      sert de la voie du journal pour remercier les personnes qui lui
      ont fait l’honneur d’assez s’intéresser à ses travaux pour lui
      envoyer des notes rectificatives et des renseignements.

      Une fois pour toutes, il répond ici que ses inexactitudes sont
      volontaires et calculées. Ceci n’est pas une Scène de la Vie
      Militaire, où il serait tenu de ne pas mettre des sabretaches
      à des fantassins. Toucher à l’histoire contemporaine, ne
      fût-ce que par des types, comporte des dangers. C’est en se
      servant, pour des fictions, d’un cadre dont les détails sont
      minutieusement vrais, en dénaturant tour à tour les faits par
      des couleurs qui leur sont étrangères, qu’on évite le petit
      malheur des _personnalités_. Déjà, pour UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE,
      quoique le fait eût été changé dans ses détails et appartienne
      à l’histoire, l’auteur a dû répondre à d’absurdes observations
      basées sur cette objection qu’il n’y avait eu qu’_un_ sénateur
      d’enlevé, de séquestré, sous le règne de l’Empereur. Je le
      crois bien! on aurait peut-être couronné de fleurs celui qui en
      aurait enlevé un second!

      Si l’inexactitude relative aux cuirassiers est trop choquante,
      il est facile de ne pas parler de la Garde. Mais la famille de
      l’illustre général qui commandait la cavalerie refoulée sur le
      Danube nous demanderait alors compte des onze cent mille francs
      que l’Empereur a laissé prendre à Montcornet en Poméranie.

      On viendra bientôt nous prier de dire dans quelle géographie
      se trouve la Ville-aux-Fayes, l’Avonne et Soulanges. Tous ces
      pays et ces cuirassiers vivent sur le golfe immense où sont
      la tour de Ravensvood, les Eaux de Saint-Ronan, la terre de
      Tillietudlem, Gander-Cleug, Lilliput, l’abbaye de Thélème,
      les conseillers privés d’Hoffmann, l’île de Robinson Crusoé,
      les terres de la famille Shandy, dans un monde exempt de
      contributions, et où la poste se paye par ceux qui y voyagent à
      raison de 20 centimes le volume.

      (_Note de l’auteur._)


  FIN DES PAYSANS.




  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        ADOLPHE ET CAROLINE.

    Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, s’appuie
    beaucoup trop sur votre bras.

                                        (VIE CONJUGALE.)]


  ÉTUDES ANALYTIQUES


  PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE

  PRÉFACE
  OU CHACUN RETROUVERA SES IMPRESSIONS DE MARIAGE


Un ami vous parle d’une jeune personne:

—Bonne famille, bien élevée, jolie, et trois cent mille francs
comptant. Vous avez désiré rencontrer cet objet charmant.

Généralement, toutes les entrevues fortuites sont préméditées. Et vous
parlez à cet objet devenu très-timide.

VOUS. —Une soirée charmante?...

ELLE. —Oh! oui, Monsieur.

Vous êtes admis à courtiser la jeune personne.

LA BELLE-MÈRE (_au futur_). —Vous ne sauriez croire combien cette
chère petite fille est susceptible d’attachement.

Cependant les deux familles sont en délicatesse à propos des questions
d’intérêt.

VOTRE PÈRE (_à la belle-mère_). —Ma ferme vaut cinq cent mille francs,
ma chère dame!...

VOTRE FUTURE BELLE-MÈRE. —Et notre maison, mon cher monsieur, est à un
coin de rue.

Un contrat s’ensuit, discuté par deux affreux notaires: un petit, un
grand.

Puis les deux familles jugent nécessaire de vous faire passer à la
mairie, à l’église, avant de procéder au coucher de la mariée, qui fait
des façons.

Et après!... il vous arrive une foule de petites misères imprévues,
comme ceci:


  LE COUP DE JARNAC.

Est-ce une petite, est-ce une grande misère? je ne sais; elle
est grande pour les gendres ou pour vos belles-filles, elle est
excessivement petite pour vous.

—Petite, cela vous plaît à dire; mais un enfant coûte énormément!
s’écrie un époux dix fois trop heureux qui fait baptiser son onzième,
nommé _le petit dernier_, —un mot avec lequel les femmes abusent leurs
familles.

Quelle est cette misère? me direz-vous. Eh bien! cette misère est,
comme beaucoup de petites misères conjugales, un bonheur pour quelqu’un.

Vous avez, il y a quatre mois, marié votre fille, que nous appellerons
du doux nom de CAROLINE, pour en faire le type de toutes les épouses.
Caroline est, comme toujours, une charmante jeune personne, et vous lui
avez trouvé pour mari:

Soit un avoué de première instance, soit un capitaine en second,
peut-être un ingénieur de troisième classe; ou un juge suppléant, ou
encore un jeune vicomte. Mais plus certainement, ce que recherchent le
plus les familles sensées, l’idéal de leurs désirs: le fils unique d’un
riche propriétaire!... (Voyez la _Préface_.)

Ce phénix, nous le nommerons ADOLPHE, quels que soient son état dans le
monde, son âge, et la couleur de ses cheveux.

L’avoué, le capitaine, l’ingénieur, le juge, enfin le gendre, Adolphe
et sa famille ont vu dans mademoiselle Caroline:

1º Mademoiselle Caroline;

2º Fille unique de votre femme et de vous.

Ici, nous sommes forcé de demander, comme à la Chambre, la division:


  I.—DE VOTRE FEMME.

Votre femme doit recueillir l’héritage d’un oncle maternel, vieux
podagre qu’elle mitonne, soigne, caresse et emmitoufle; sans compter
la fortune de son père à elle. Caroline a toujours adoré son oncle,
son oncle qui la faisait sauter sur ses genoux, son oncle qui... son
oncle que... son oncle enfin... dont la succession est estimée deux
cent mille francs.

De votre femme... personne bien conservée, mais dont l’âge a été
l’objet de mûres réflexions et d’un long examen de la part des aves et
ataves de votre gendre. Après bien des escarmouches respectives entre
les belles-mères, elles se sont confié leurs petits secrets de femmes
mûres.

—Et vous, ma chère dame?

—Moi, Dieu merci! j’en suis quitte, et vous?

—Moi, je l’espère bien! a dit votre femme.

—Tu peux épouser Caroline, a dit la mère d’Adolphe à votre futur
gendre, Caroline héritera seule de sa mère, de son oncle et de son
grand-père.


  II. —DE VOUS,

Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard dont
la succession ne vous sera pas disputée: il est en enfance, et dès lors
incapable de tester.

De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine dans
votre jeunesse. Vous avez d’ailleurs cinquante-neuf ans, votre tête est
couronnée, on dirait d’un genou qui passe au travers d’une perruque
grise.

3º Une dot de trois cent mille francs!...

4º La sœur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans,
souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os;

5º Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on dit le
_papa beau-père_), vingt mille livres de rente, qui s’augmenteront
d’une succession sous peu de temps;

6º La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions:
l’oncle et le grand-père.

    Trois successions et les économies, ci        750,000 fr.
    Votre fortune                                 250,000
    Celle de votre femme                          250,000
                                                —————————
                        Total                   1,250,000 fr.

qui ne peuvent s’envoler!...

Voilà l’autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent
leurs chœurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la
boutonnière, bouquets de fleurs d’oranger, cannetilles, voiles, remises
et cochers allant de la mairie à l’église, de l’église au banquet,
du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale, aux
accents de l’orchestre et aux plaisanteries consacrées que disent les
restes de dandies; car n’y a-t-il pas, de par le monde des restes
de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais. Oui, voilà
l’ostéologie des plus amoureux désirs.

La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage.

Ceux du côté du marié:

—Adolphe a fait une bonne affaire:

Ceux du côté de la mariée:

—Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique, et il
aura soixante mille francs de rente, _un jour ou l’autre_!...

Un jour, l’heureux juge, l’ingénieur heureux, l’heureux capitaine ou
l’heureux avoué, l’heureux fils unique d’un riche propriétaire, Adolphe
enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille.

Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme un
peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente
coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au soldat qui se
pomponne pour sa première bataille, elles aiment à faire la pâle, la
souffrante; elles se lèvent d’une certaine manière, et marchent avec
les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles ont un fruit: elles
anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons sont excessivement
charmantes... la première fois.

Votre femme, devenue la belle-mère d’Adolphe, se soumet à des corsets
de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure; quand sa Caroline
étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner, l’œil clairvoyant
de la co-belle-mère a deviné l’œuvre de ténèbres.

Votre femme est grosse! la nouvelle éclate, et votre plus vieil ami de
collége vous dit en riant: Ah! vous avez fait des nôtres?

Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain.
Vous, homme de cœur, vous rougissez, vous espérez une hydropisie; mais
les médecins ont confirmé l’arrivée d’un _petit dernier_!

Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à exécution
un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne dans votre
ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une fausse position.

—Comment! toi, vieux coquin, tu n’as pas eu honte de?... vous dit un
ami sur le boulevard.

—Eh bien! oui! fais-en autant, répliquez-vous enragé.

—Comment, le jour où ta fille!... mais c’est immoral. Et une vieille
femme? mais c’est une infirmité!

—Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de votre
gendre.

Comme dans un bois! est une gracieuse expression pour la belle-mère.

Cette famille espère que l’enfant qui coupe en trois les espérances de
fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un scrofuleux, un
infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable?

Cette famille attend l’accouchement de votre femme avec l’anxiété
qui agita la maison d’Orléans pendant la grossesse de la duchesse de
Berri: une seconde fille procurait le trône à la branche cadette, sans
les conditions onéreuses de Juillet; Henri V raflait la couronne. Dès
lors, la maison d’Orléans a été forcée de jouer quitte ou double: les
événements lui ont donné la partie.

La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance.

Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite fille
qui ne vivra pas.

Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant douze
livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes.

Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale est
la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie rencontre
dans cette grossesse, ce qu’il faut appeler _l’été de la Saint-Martin_
des femmes: elle nourrit, elle a du lait! son teint est frais, elle est
blanche et rose.

A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits bas,
se promène suivie d’une bonne, brode des bonnets, garnit des béguins.
Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par l’exemple;
elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant c’est une misère,
petite pour vous, grande pour votre gendre. Cette misère est des deux
genres, elle vous est commune à vous et à votre femme. Enfin, dans
ces cas-là, votre paternité vous rend d’autant plus fier qu’elle est
incontestable, mon cher monsieur!


  LES DÉCOUVERTES.

Généralement, une jeune personne ne découvre son vrai caractère
qu’après deux ou trois années de mariage. Elle dissimule, sans le
vouloir, ses défauts au milieu des premières joies, des premières
fêtes. Elle va dans le monde pour y danser, elle va chez des parents
pour vous y faire triompher, elle voyage escortée par les premières
malices de l’amour, elle se fait femme. Puis elle devient mère et
nourrice, et dans cette situation pleine de jolies souffrances, qui
ne laisse à l’observation ni une parole ni une minute, tant les soins
y sont multipliés, il est impossible de juger d’une femme. Il vous
a donc fallu trois ou quatre ans de vie intime avant que vous ayez
pu découvrir une chose horriblement triste, un sujet de perpétuelles
terreurs.

Votre femme, cette jeune fille à qui les premiers plaisirs de la vie et
de l’amour tenaient lieu de grâce et d’esprit, si coquette, si animée,
si vive, dont les moindres mouvements avaient une délicieuse éloquence,
a dépouillé lentement, un à un, ses artifices naturels. Enfin, vous
avez aperçu la vérité! Vous vous y êtes refusé, vous avez cru vous
tromper; mais non: Caroline manque d’esprit, elle est lourde, elle
ne sait ni plaisanter, ni discuter, elle a parfois peu de tact. Vous
êtes effrayé. Vous vous voyez pour toujours obligé de conduire _cette
chère Minette_ à travers des chemins épineux où vous laisserez votre
amour-propre en lambeaux.

Vous avez été déjà souvent atteint par des réponses qui, dans le monde,
ont été poliment accueillies: on a gardé le silence au lieu de sourire;
mais vous aviez la certitude qu’après votre départ les femmes s’étaient
regardées en se disant: Avez-vous entendu madame Adolphe?...

—Pauvre petite femme, elle est...

—Bête comme un chou.

—Comment, lui, qui certes est un homme d’esprit, a-t-il pu choisir?...

—Il devrait former sa femme, l’instruire, ou lui apprendre à se taire.

  AXIOMES.

Un homme est, dans notre civilisation, responsable de toute sa femme.

Ce n’est pas le mari qui forme la femme.


Un jour, Caroline aura soutenu _mordicus_ chez madame de Fischtaminel,
une femme très-distinguée, que le petit dernier ne ressemblait ni à
son père ni à sa mère, mais à l’ami de la maison. Elle aura peut-être
éclairé monsieur de Fischtaminel, et inutilisé les travaux de trois
années, en renversant l’échafaudage des assertions de madame de
Fischtaminel, qui, depuis cette visite, vous marque de la froideur, car
elle soupçonne chez vous une indiscrétion faite à votre femme.

Un soir, Caroline, après avoir fait causer un auteur sur ses
ouvrages, aura terminé en donnant le conseil à ce poëte, déjà
fécond, de travailler enfin pour la postérité. Tantôt elle se
plaint de la lenteur du service à table chez des gens qui n’ont
qu’un domestique et qui se sont mis en quatre pour la recevoir.
Tantôt elle médit des veuves qui se remarient, devant madame
Deschars, mariée en troisièmes noces à un ancien notaire, à
Nicolas-Jean-Jérôme-Népomucène-Ange-Marie-Victor-Joseph Deschars, l’ami
de votre père.

Enfin vous n’êtes plus vous-même dans le monde avec votre femme.
Comme un homme qui monte un cheval ombrageux et qui le regarde sans
cesse entre les deux oreilles, vous êtes absorbé par l’attention avec
laquelle vous écoutez votre Caroline.

Pour se dédommager du silence auquel sont condamnées les demoiselles,
Caroline parle, ou mieux, elle babille; elle veut faire de l’effet,
et elle en fait: rien ne l’arrête; elle s’adresse aux hommes les plus
éminents, aux femmes les plus considérables; elle se fait présenter,
elle vous met au supplice. Pour vous, aller dans le monde, c’est aller
au martyre.

Elle commence à vous trouver maussade: vous êtes attentif, voilà tout!
Enfin, vous la maintenez dans un petit cercle d’amis, car elle vous a
déjà brouillé avec des gens de qui dépendaient vos intérêts.

Combien de fois n’avez-vous pas reculé devant la nécessité d’une
remontrance, le matin, au réveil, quand vous l’aviez bien disposée
à vous écouter! Une femme écoute très-rarement. Combien de fois
n’avez-vous pas reculé devant le fardeau de vos obligations magistrales.

La conclusion de votre communication ministérielle ne devrait elle pas
être: —Tu n’as pas d’esprit. Vous pressentez l’effet de votre première
leçon, Caroline se dira: —Ah! je n’ai pas d’esprit!

Aucune femme ne prend jamais ceci en bonne part. Chacun de vous tirera
son épée et jettera le fourreau. Six semaines après, Caroline peut vous
prouver qu’elle a précisément assez d’esprit pour vous _minotauriser_
sans que vous vous en aperceviez.

Effrayé de cette perspective, vous épuisez alors les formules
oratoires, vous les interrogez, vous cherchez la manière de dorer cette
pilule. Enfin, vous trouvez le moyen de flatter tous les amours-propres
de Caroline, car:

  AXIOME.

Une femme mariée a plusieurs amours-propres.


Vous dites être son meilleur ami, le seul bien placé pour l’éclairer;
plus vous y mettez de préparation, plus elle est attentive et
intriguée. En ce moment, elle a de l’esprit.

Vous demandez à votre chère Caroline, que vous tenez par la taille,
comment, elle, si spirituelle avec vous, qui a des réponses charmantes
(vous lui rappelez des mots qu’elle n’a jamais eus, que vous lui
prêtez, qu’elle accepte en souriant), comment elle peut dire ceci,
cela, dans le monde. Elle est sans doute, comme beaucoup de femmes,
intimidée dans les salons.

—Je connais, dites-vous, bien des hommes fort distingués qui sont
ainsi.

Vous citez d’admirables orateurs de petit comité auxquels il est
impossible de prononcer trois phrases à la tribune. Caroline devait
veiller sur elle; vous lui vantez le silence comme la plus sûre méthode
d’avoir de l’esprit. Dans le monde, on aime qui nous écoute.

Ah! vous avez rompu la glace, vous avez patiné sur ce miroir sans
le rayer; vous avez pu passer la main sur la croupe de la Chimère
la plus féroce et la plus sauvage, la plus éveillée, la plus
clairvoyante, la plus inquiète, la plus rapide, la plus jalouse, la
plus ardente, la plus violente, la plus simple, la plus élégante, la
plus déraisonnable, la plus attentive du monde moral: LA VANITÉ D’UNE
FEMME!...

Caroline vous a saintement serré dans ses bras, elle vous a remercié
de vos avis, elle vous en aime davantage; elle veut tout tenir de
vous, même l’esprit; elle peut être sotte, mais ce qui vaut mieux que
de dire de jolies choses, elle sait en faire!... elle vous aime. Mais
elle désire être aussi votre orgueil! Il ne s’agit pas de savoir se
bien mettre, d’être élégante et belle; elle veut vous rendre fier de
son intelligence. Vous êtes l’homme le plus heureux du monde d’avoir su
sortir de ce premier mauvais pas conjugal.

—Nous allons ce soir chez madame Deschars, où l’on ne sait que faire
pour s’amuser; on y joue à toutes sortes de jeux innocents à cause du
troupeau de jeunes femmes et de jeunes filles qui y sont; tu verras!...
dit-elle.

Vous êtes si heureux que vous fredonnez des airs en rangeant toutes
sortes de choses chez vous, en caleçon et en chemise. Vous ressemblez
à un lièvre faisant ses cent mille tours sur un gazon fleuri, parfumé
de rosée. Vous ne passez votre robe de chambre qu’à la dernière
extrémité, quand le déjeuner est sur la table. Pendant la journée, si
vous rencontrez des amis, et si l’on vient à parler femmes, vous les
défendez; vous trouvez les femmes charmantes, douces; elles ont quelque
chose de divin.

Combien de fois nos opinions nous sont-elles dictées par les événements
inconnus de notre vie?

Vous menez votre femme chez madame Deschars. Madame Deschars est une
mère de famille excessivement dévote, et chez qui l’on ne trouve pas
de journaux à lire; elle surveille ses filles, qui sont de trois lits
différents, et les tient d’autant plus sévèrement qu’elle a eu, dit-on,
_quelques petites choses_ à se reprocher pendant ses deux précédents
mariages. Chez elle, personne n’ose hasarder une plaisanterie. Tout
y est blanc et rose, parfumé de sainteté, comme chez les veuves qui
atteignent aux confins de la troisième jeunesse. Il semble que ce soit
la Fête-Dieu tous les jours.

Vous, jeune mari, vous vous unissez à la société juvénile des jeunes
femmes, des petites filles, des demoiselles et des jeunes gens qui sont
dans la chambre à coucher de madame Deschars. Les gens graves, les
hommes politiques, les têtes à whist et à thé sont dans le grand salon.

On joue à deviner des mots à plusieurs sens, d’après les réponses que
chacun doit faire à ces questions.

—Comment l’aimez-vous?

—Qu’en faites-vous?

—Où le mettez-vous?

Votre tour arrive de deviner un mot, vous allez dans le salon, vous
vous mêlez à une discussion, et vous revenez appelé par une rieuse
petite fille. On vous a cherché quelque mot qui puisse prêter aux
réponses les plus énigmatiques. Chacun sait que, pour embarrasser les
fortes têtes, le meilleur moyen est de choisir un mot très-vulgaire, et
de comploter des phrases qui jettent l’Œdipe de salon à mille lieues de
chacune de ses pensées.

Ce jeu remplace difficilement le lansquenet ou le creps, mais il est
peu dispendieux.

Le mot MAL a été promu à l’état de Sphinx. Chacun s’est promis de vous
dérouter. Le mot, entre autres acceptions, a celle de _mal_, substantif
qui signifie, en esthétique, le contraire du bien; de _mal_, substantif
qui prend mille expressions pathologiques; puis _malle_, la voiture
du gouvernement; et enfin _malle_, ce coffre, varié de forme, à tous
crins, à toutes peaux, à oreilles, qui marche rapidement, car il sert à
emporter les effets de voyage, dirait un homme de l’école de Delille.

Pour vous, homme d’esprit, le Sphinx déploie ses coquetteries, il étend
ses ailes, les replie; il vous montre ses pattes de lion, sa gorge
de femme, ses reins de cheval, sa tête intelligente; il agite ses
bandelettes sacrées, il se pose et s’envole, revient et s’en va, balaye
la place de sa queue redoutable; il fait briller ses griffes, il les
rentre; il sourit, il frétille, il murmure; il a des regards d’enfant
joyeux, de matrone; il est surtout moqueur.

—Je l’aime d’amour.

—Je l’aime chronique.

—Je l’aime à crinière fournie.

—Je l’aime à secret.

—Je l’aime dévoilé.

—Je l’aime à cheval.

—Je l’aime comme venant de Dieu, a dit madame Deschars.

—Comment l’aimes-tu? dites-vous à votre femme.

—Je l’aime légitime.

La réponse de votre femme est incomprise, et vous envoie promener dans
les champs constellés de l’infini, où l’esprit, ébloui par la multitude
des créations, ne peut rien choisir. On le place

—Dans une remise.

—Au grenier.

—Dans un bateau à vapeur.

—Dans la presse.

—Dans une charrette.

—Dans les bagnes.

—Aux oreilles.

—En boutique.

Votre femme vous dit en dernier: —Dans mon lit.

Vous y étiez, mais ne savez aucun mot qui aille à cette réponse, madame
Deschars n’ayant pu rien permettre d’indécent.

—Qu’en fais-tu?

—Mon seul bonheur, dit votre femme après les réponses de chacun,
qui toutes vous ont fait parcourir le monde entier des suppositions
linguistiques.

Cette réponse frappe tout le monde, et vous particulièrement; aussi
vous obstinez-vous à chercher le sens de cette réponse. Vous pensez
à la bouteille d’eau chaude enveloppée de linge que votre femme
fait mettre à ses pieds dans les grands froids, —à la bassinoire,
surtout!... —à son bonnet, —à son mouchoir, —au papier de ses
papillotes, —à l’ourlet de sa chemise, —à sa broderie, —à sa
camisole, —à votre foulard, —à l’oreiller, —à la table de nuit, où
vous ne trouvez rien de convenable.

Enfin, comme le plus grand bonheur des répondants est de voir leur
Œdipe mystifié, que chaque mot donné pour le vrai les jette en des
accès de rire, les hommes supérieurs aiment mieux, en ne voyant cadrer
aucun mot à toutes les explications, s’avouer vaincus que de dire
inutilement trois substantifs. D’après la loi de ce jeu innocent, vous
êtes condamné à retourner dans le salon après avoir donné un gage; mais
vous êtes si excessivement intrigué par les réponses de votre femme,
que vous demandez le mot.

—Mal, vous crie une petite fille.

Vous comprenez tout, moins les réponses de votre femme: elle n’a pas
joué le jeu. Madame Deschars, ni aucune des jeunes femmes, n’a compris.
On a triché. Vous vous révoltez, il y a émeute de petites filles, de
jeunes femmes. On cherche, on s’intrigue. Vous voulez une explication,
et chacun partage votre désir.

—Dans quelle acception as-tu donc pris ce mot, ma chère? demandez-vous
à Caroline.

—Eh bien, mâle!

Madame Deschars se pince les lèvres et manifeste le plus grand
mécontentement; les jeunes femmes rougissent et baissent les yeux;
les petites filles agrandissent les leurs, se poussent les coudes et
ouvrent les oreilles. Vous restez les pieds cloués sur le tapis, et
vous avez tant de sel dans la gorge, que vous croyez à une répétition
qui délivre Loth de sa femme.

Vous apercevez une vie infernale: le monde est impossible.

Rester chez vous avec cette triomphante bêtise, autant aller au bagne.

  AXIOME.

Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute la
hauteur qui existe entre l’âme et le corps.


Vous renoncez à éclairer votre femme.

Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor, car un jour, de
même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la bête à la
férocité de la pourpre impériale.


  LES ATTENTIONS D’UNE JEUNE FEMME.

Au nombre des délicieuses joyeusetés de la vie de garçon, tout homme
compte l’indépendance de son lever. Les fantaisies du réveil compensent
les tristesses du coucher. Un garçon se tourne et se retourne dans
son lit; il peut bâiller à faire croire qu’il se commet des meurtres,
crier à faire croire qu’il se commet des joies excessives. Il peut
manquer à ses serments de la veille, laisser brûler son feu allumé
dans sa cheminée et sa bougie dans les bobèches, enfin, se rendormir
malgré des travaux pressés. Il peut maudire ses bottes prêtes qui lui
tendent leurs bouches noires et qui hérissent leurs oreilles, ne pas
voir les crochets d’acier qui brillent éclairés par un rayon de soleil
filtré à travers les rideaux, se refuser aux réquisitions sonores de
la pendule obstinée, s’enfoncer dans sa ruelle en se disant: —Hier,
oui, hier c’était bien pressé, mais aujourd’hui, ce ne l’est plus.
HIER est un fou, AUJOURD’HUI est le sage; il existe entre eux deux la
nuit qui porte conseil, la nuit qui éclaire... Je devrais y aller, je
devrais faire, j’ai promis... Je suis un lâche... mais comment résister
aux ouates de mon lit? J’ai les pieds mous, je dois être malade, je
suis trop heureux... Je veux revoir les horizons impossibles de mon
rêve, et mes femmes sans talons, et ces figures ailées et ces natures
complaisantes. Enfin, j’ai trouvé le grain de sel à mettre sur la queue
de cet oiseau qui s’envolait toujours. Cette coquette a les pieds pris
dans la glu, je la tiens...

Votre domestique lit vos journaux, il entr’ouvre vos lettres, il vous
laisse tranquille. Et vous vous rendormez bercé par le bruit vague des
premières voitures. Ces terribles, ces pétulantes, ces vives voitures
chargées de viande, ces charrettes à mamelles de fer-blanc pleines de
lait, et qui font des tapages infernaux, qui brisent les pavés, elles
roulent sur du coton, elles vous rappellent vaguement l’orchestre de
Napoléon Musard. Quand votre maison tremble dans ses membres et s’agite
sur sa quille, vous vous croyez comme un marin bercé par le zéphyr.

Toutes ces joies, vous seul les faites finir en jetant votre foulard
comme on tortille sa serviette après le dîner, en vous dressant sur
votre... ah! cela s’appelle _votre séant_. Et vous vous grondez
vous-même en vous disant quelque dureté, comme: —Ah! ventrebleu! il
faut se lever. —Chasseur diligent, —mon ami, qui veut faire fortune
doit se lever matin, —tu es un drôle, un paresseux.

Vous restez sur ce temps. Vous regardez votre chambre, vous rassemblez
vos idées. Enfin, vous sortez hors du lit, —spontanément! —avec
courage! —par votre propre vouloir! —Vous allez au feu, vous
consultez la plus complaisante de toutes les pendules, vous interjetez
des espérances ainsi conçues: —Chose est paresseux, je le trouverai
bien encore! —Je vais courir. —Je le rattraperai, s’il est sorti.
—On m’aura bien attendu. —Il y a un quart d’heure de grâce dans tous
les rendez-vous, même entre débiteur et créancier.

Vous mettez vos bottes avec fureur, vous vous habillez comme quand vous
avez peur d’être surpris peu vêtu, vous avez les plaisirs de la hâte,
vous interpellez vos boutons; enfin, vous sortez comme un vainqueur,
sifflotant, brandissant votre canne, secouant les oreilles, galopant.

—Après tout, dites-vous, vous n’avez de compte à rendre à personne,
vous êtes votre maître!

Toi, pauvre homme marié, tu as fait la sottise de dire à ta femme:
—Ma bonne, demain... (quelquefois elle le sait deux jours à l’avance),
je dois me lever de grand matin. Malheureux Adolphe, vous avez surtout
prouvé la gravité de ce rendez-vous: —Il s’agit de... et de... et
encore de..., enfin de...

Deux heures avant le jour, Caroline vous réveille tout doucement, et
vous dit tout doucement:

—Mon ami, mon ami!...

—Quoi? le feu, le...

—Non, dors, je me suis trompée, l’aiguille était là, tiens! il n’est
que quatre heures, tu as encore deux heures à dormir.

Dire à un homme: Vous n’avez plus que deux heures à dormir, n’est-ce
pas, en petit, comme quand on dit à un criminel: Il est cinq heures
du matin, ce sera pour sept heures et demie? Ce sommeil est troublé
par une pensée grise, ailée qui vient se cogner aux vitres de votre
cervelle, à la façon des chauves-souris.

Une femme est alors exacte comme un démon venant réclamer une âme qui
lui a été vendue. Quand cinq heures sonnent, la voix de votre femme,
hélas! trop connue, résonne dans votre oreille; elle accompagne le
timbre, et vous dit avec une atroce douceur: —Adolphe, voilà cinq
heures, lève-toi, mon ami.

—Ouhouhi... ououhoin...

—Adolphe, tu manqueras ton affaire, c’est toi-même qui l’as dit.

—Ououhouin, ouhouhi... Vous vous roulez la tête avec désespoir.

—Allons, mon ami, je t’ai tout apprêté hier... Mon chat, tu dois
partir; veux-tu manquer le rendez-vous? Allons donc, lève-toi donc,
Adolphe! va-t’en. Voilà le jour.

Caroline se lève en rejetant les couvertures: elle tient à vous montrer
qu’elle peut se lever, sans barguigner. Elle va ouvrir les volets, elle
introduit le soleil, l’air du matin, le bruit de la rue. Elle revient.

—Mais, mon ami, lève-toi donc! Qui jamais aurait pu te croire sans
caractère? Oh! les hommes!... Moi, je ne suis qu’une femme, mais ce que
je dis est fait.

Vous vous levez en grommelant, en maudissant le sacrement du mariage.
Vous n’avez pas le moindre mérite dans votre héroïsme; ce n’est pas
vous, mais votre femme qui s’est levée. Caroline vous trouve tout ce
qu’il vous faut avec une promptitude désespérante; elle prévoit tout,
elle vous donne un cache-nez en hiver, une chemise de batiste à raies
bleues en été, vous êtes traité comme un enfant; vous dormez encore,
elle vous habille, elle se donne tout le mal; vous êtes jeté hors de
chez vous. Sans elle tout irait mal! Elle vous rappelle pour vous faire
prendre un papier, un portefeuille. Vous ne songez à rien, elle songe à
tout!

Vous revenez cinq heures après, pour le déjeuner, entre onze heures et
midi. La femme de chambre est sur la porte, dans l’escalier, sur le
carré, causant avec quelque valet de chambre; elle se sauve en vous
entendant ou vous apercevant. Votre domestique met le couvert sans se
presser, il regarde par la croisée, il flâne, il va et vient en homme
qui sait avoir son temps à lui. Vous demandez où est votre femme, vous
la croyez sur pied.

—Madame est encore au lit, dit la femme de chambre.

Vous trouvez votre femme languissante, paresseuse, fatiguée, endormie.
Elle avait veillé toute la nuit pour vous éveiller, elle s’est
recouchée, elle a faim.

Vous êtes cause de tous les dérangements. Si le déjeuner n’est pas
prêt, elle en accuse votre départ. Si elle n’est pas habillée, si tout
est en désordre, c’est votre faute. A tout ce qui ne va pas, elle
répond: —Il a fallu te faire lever si matin! Monsieur s’est levé si
matin! est la raison universelle. Elle vous fait coucher de bonne
heure, parce que vous vous êtes levé matin. Elle ne peut rien faire de
la journée, parce que vous vous êtes levé matin.

Dix-huit mois après, elle vous dit encore: —Sans moi, tu ne te
lèverais jamais. A ses amies, elle dit: —Monsieur se lever!... Oh!
sans moi, si je n’étais pas là, jamais il ne se lèverait.

Un homme dont la tête grisonne lui dit: —Cela fait votre éloge,
Madame. Cette critique, un peu leste, met un terme à ses vanteries.

Cette petite misère, répétée deux ou trois fois, vous apprend à vivre
seul au sein de votre ménage, à n’y pas tout dire, à ne vous confier
qu’à vous-même; il vous paraît souvent douteux que les avantages du lit
nuptial en surpassent les inconvénients.


  LES TAQUINAGES.

Vous avez passé de l’allégro sautillant du célibataire au grave andante
du père de famille.

Au lieu de ce joli cheval anglais cabriolant, piaffant entre les
brancards vernis d’un tilbury léger comme votre cœur, et mouvant
sa croupe luisante sous le quadruple lacis des rênes et des guides
que vous savez manier, avec quelle grâce et quelle élégance, les
Champs-Élysées le savent! vous conduisez un bon gros cheval normand à
l’allure douce.

Vous avez appris la patience paternelle, et vous ne manquez pas
d’occasions de le prouver. Aussi votre figure est-elle sérieuse.

A côté de vous, se trouve un domestique évidemment à deux fins, comme
est la voiture. Cette voiture à quatre roues, et montée sur des
ressorts anglais, a du ventre, et ressemble à un bateau rouennais; elle
a des vitrages, une infinité de mécanismes économiques. Calèche dans
les beaux jours, elle doit être un coupé les jours de pluie. Légère en
apparence, elle est alourdie par six personnes et fatigue votre unique
cheval.

Au fond, se trouvent étalées comme des fleurs votre jeune femme
épanouie, et sa mère, grosse rose trémière à beaucoup de feuilles. Ces
deux fleurs de la gent femelle gazouillent et parlent de vous, tandis
que le bruit des roues et votre attention de cocher, mêlés à votre
défiance paternelle, vous empêchent d’entendre le discours.

Sur le devant, il y a une jolie bonne proprette qui tient sur ses
genoux une petite fille; à côté brille un garçon en chemise rouge
plissée qui se penche hors de la voiture, veut grimper sur les
coussins, et s’est attiré mille fois des paroles qu’il sait être
purement comminatoires, le: —Sois donc sage, Adolphe, ou: —Je ne vous
emmène plus, Monsieur! —de toutes les mamans.

La maman est en secret superlativement ennuyée de ce garçon tapageur;
elle s’est irritée vingt fois, et vingt fois le visage de la petite
fille endormie l’a calmée.

—Je suis mère, s’est-elle dit. Et elle a fini par maintenir son petit
Adolphe.

Vous avez exécuté la triomphante idée de promener votre famille. Vous
êtes parti le matin de votre maison, où les ménages mitoyens se sont
mis aux fenêtres en enviant le privilége que vous donne votre fortune
d’aller aux champs et d’en revenir sans subir les voitures publiques.
Or, vous avez traîné l’infortuné cheval normand à Vincennes à travers
tout Paris, de Vincennes à Saint-Maur, de Saint-Maur à Charenton, de
Charenton en face de je ne sais quelle île qui a semblé plus jolie
à votre femme et à votre belle-mère que tous les paysages au sein
desquels vous les avez menées.

—Allons à Maisons!... s’est-on écrié.

Vous êtes allé à Maisons, près d’Alfort. Vous revenez par la rive
gauche de la Seine, au milieu d’un nuage de poussière olympique
très-noirâtre. Le cheval tire péniblement votre famille; hélas! vous
n’avez plus aucun amour-propre, en lui voyant les flancs rentrés, et
deux os saillants aux deux côtés du ventre; son poil est moutonné par
la sueur sortie et séchée à plusieurs reprises, qui, non moins que
la poussière, a gommé, collé, hirsuté le poil de sa robe. Le cheval
ressemble à un hérisson en colère, vous avez peur qu’il ne soit
fourbu, vous le caressez du fouet avec une espèce de mélancolie qu’il
comprend, car il agite la tête comme un cheval de coucou, fatigué de sa
déplorable existence.

Vous y tenez, à ce cheval, il est excellent; il a coûté douze cents
francs. Quand on a l’honneur d’être père de famille, on tient à douze
cents francs autant que vous tenez à ce cheval. Vous apercevez le
chiffre effrayant des dépenses extraordinaires dans le cas où il
faudrait faire reposer Coco. Vous prendrez pendant deux jours des
cabriolets de place pour vos affaires. Votre femme fera la moue de ne
pouvoir sortir; elle sortira, et prendra un remise. Le cheval donnera
lieu à des extra que vous trouverez sur le mémoire de votre unique
palefrenier, un palefrenier unique, et que vous surveillez comme toutes
les choses uniques.

Ces pensées, vous les exprimez dans le mouvement doux par lequel vous
laissez tomber le fouet le long des côtes de l’animal engagé dans la
poudre noire qui sable la route devant la Verrerie.

En ce moment, le petit Adolphe, qui ne sait que faire dans cette
boîte roulante, s’est tortillé, s’est attristé dans son coin, et sa
grand’mère inquiète lui a demandé:

—Qu’as-tu?

—J’ai faim, a répondu l’enfant.

—Il a faim, a dit la mère à sa fille.

—Et comment n’aurait-il pas faim? il est cinq heures et demie, nous ne
sommes seulement pas à la barrière, et nous sommes partis depuis deux
heures!

—Ton mari aurait pu nous faire dîner à la campagne.

Il aime mieux faire faire deux lieues de plus à son cheval et revenir à
la maison.

—La cuisinière aurait eu son dimanche. Mais Adolphe a raison, après
tout. C’est une économie que de dîner chez soi, répond la belle-mère.

—Adolphe, s’écrie votre femme, stimulée par le mot économie, nous
allons si lentement que je vais avoir le mal de mer, et vous nous menez
ainsi précisément dans cette poussière noire. A quoi pensez-vous? ma
robe et mon chapeau seront perdus.

—Aimes-tu mieux que nous perdions le cheval? demandez-vous en croyant
avoir répondu péremptoirement.

—Il ne s’agit pas de ton cheval, mais de ton enfant qui se meurt de
faim: voilà sept heures qu’il n’a rien pris. Fouette donc ton cheval!
En vérité, ne dirait-on pas que tu tiens plus à ta rosse qu’à ton
enfant?

Vous n’osez pas donner un seul coup de fouet au cheval, il aurait
peut-être encore assez de vigueur pour s’emporter et prendre le galop.

—Non, Adolphe tient à me contrarier, il va plus lentement, dit la
jeune femme à sa mère. Va, mon ami, va comme tu voudras. Et puis, tu
diras que je suis dépensière en me voyant acheter un autre chapeau.

Vous dites alors des paroles perdues dans le bruit des roues.

—Mais quand tu me répondras par des raisons qui n’ont pas le sens
commun, crie Caroline.

Vous parlez toujours en tournant la tête vers la voiture et la
retournant vers le cheval, afin de ne pas faire de malheur.

—Bon! accroche! verse-nous, tu seras débarrassé de nous. Enfin,
Adolphe, ton fils meurt de faim, il est tout pâle!...

—Cependant, Caroline, dit la belle-mère, il fait ce qu’il peut...

Rien ne vous impatiente comme d’être protégé par votre belle-mère.
Elle est hypocrite, elle est enchantée de vous voir aux prises avec sa
fille; elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies, de
l’huile sur le feu.

Quand vous arrivez à la barrière, votre femme est muette, elle ne dit
plus rien, elle tient ses bras croisés, elle ne veut pas vous regarder.
Vous n’avez ni âme, ni cœur, ni sentiment. Il n’y a que vous pour
inventer de pareilles parties de plaisir. Si vous avez le malheur de
rappeler à Caroline que c’est elle qui, le matin, a exigé cette partie
au nom de ses enfants et de sa nourriture (elle nourrit sa petite),
vous serez accablé sous une avalanche de phrases froides et piquantes.

Aussi acceptez-vous tout _pour ne pas aigrir le lait d’une femme qui
nourrit, et à laquelle il faut passer quelques petites choses_, vous
dit à l’oreille votre atroce belle-mère.

Vous avez au cœur toutes les furies d’Oreste.

A ces mots sacramentels dits par l’Octroi: —_Vous n’avez rien à
déclarer?_...

—Je déclare, dit votre femme, beaucoup de mauvaise humeur et de
poussière.

Elle rit, l’employé rit, il vous prend envie de verser votre famille
dans la Seine.

Pour votre malheur, vous vous souvenez de la joyeuse et perverse fille
qui avait un petit chapeau rose et qui frétillait dans votre tilbury
quand, six ans auparavant, vous aviez passé par là pour aller manger
une matelote. Une idée! Madame Schontz s’inquiétait bien d’enfants, de
son chapeau dont la dentelle a été mise en pièces dans les fourrés!
elle ne s’inquiétait de rien, pas même de sa dignité, car elle
indisposa le garde champêtre de Vincennes par la désinvolture de sa
danse un peu risquée.

Vous rentrez chez vous, vous avez hâté rageusement votre cheval
normand, vous n’avez évité ni l’indisposition de votre animal, ni
l’indisposition de votre femme.

Le soir, Caroline a très-peu de lait. Si la petite crie à vous rompre
la tête en suçant le sein de sa mère, toute la faute est à vous, qui
préférez la santé de votre cheval à celle de votre fils qui mourait de
faim, et de votre fille dont le souper a péri dans une discussion où
votre femme a raison, _comme toujours_!

—Après tout, dit-elle, les hommes ne sont pas mères.

Vous quittez la chambre, et vous entendez votre belle-mère consolant sa
fille par ces terribles paroles: —Ils sont tous égoïstes, calme-toi;
ton père était absolument comme cela.


  LE CONCLUSUM.

Il est huit heures, vous arrivez dans la chambre à coucher de votre
femme. Il y a force lumières. La femme de chambre et la cuisinière
voltigent. Les meubles sont encombrés de robes essayées, de fleurs
rejetées.

Le coiffeur est là, l’artiste par excellence, autorité souveraine, à
la fois rien et tout. Vous avez entendu les autres domestiques allant
et venant; il y a eu des ordres donnés et repris, des commissions bien
ou mal faites. Le désordre est au comble. Cette chambre est un atelier
d’où doit sortir une Vénus de salon.

Votre femme veut être la plus belle du bal où vous allez. Est-ce encore
pour vous, pour elle seulement, ou pour autrui? Questions graves!

Vous n’y pensez seulement pas.

Vous êtes serré, ficelé, harnaché dans vos habits de bal; vous allez à
pas comptés, regardant, observant, songeant à parler d’affaires sur un
terrain neutre avec un agent de change, un notaire ou un banquier à qui
vous ne voudriez pas donner l’avantage d’aller les trouver chez eux.

Un fait bizarre que chacun a pu observer, mais dont les causes sont
presque indéterminables, est la répugnance particulière que les hommes
habillés et près d’aller en soirée manifestent pour les discussions ou
pour répondre à des questions. Au moment du départ, il est peu de maris
qui ne soient silencieux et profondément enfoncés dans des réflexions
variables selon les caractères. Ceux qui répondent ont des paroles
brèves et péremptoires.

En ce moment, les femmes, elles, deviennent excessivement agaçantes,
elles vous consultent, elles veulent avoir votre avis sur la manière de
dissimuler une queue de rose, de faire tomber une grappe de bruyère,
de tourner une écharpe. Il ne s’agit jamais de ces brimborions, mais
d’elles-mêmes. Suivant une jolie expression anglaise, elles pêchent les
compliments à la ligne, et quelquefois mieux que des compliments.

Un enfant qui sort du collége apercevrait la raison cachée derrière les
saules de ces prétextes; mais votre femme vous est si connue, et vous
avez tant de fois agréablement badiné sur ses avantages moraux et
physiques, que vous avez la cruauté de dire votre avis brièvement, en
conscience; et vous forcez alors Caroline d’arriver à ce mot décisif,
cruel à dire pour toutes les femmes, même celles qui ont vingt ans de
ménage:

—Il paraît que je ne suis pas à ton goût?

Attiré sur le vrai terrain par cette question, vous lui jetez des
éloges qui sont pour vous la petite monnaie à laquelle vous tenez le
moins, les sous, les liards de votre bourse.

—Cette robe est délicieuse! —Je ne t’ai jamais vue si bien mise.
—Le bleu, le rose, le jaune, le ponceau (choisissez) te va à ravir.
—La coiffure est très-originale. —En entrant au bal, tout le monde
t’admirera. —Non-seulement tu seras la plus belle, mais encore la
mieux mise. —Elles enrageront toutes de ne pas avoir ton goût. —La
beauté, nous ne la donnons pas; mais le goût est comme l’esprit, une
chose dont nous pouvons être fiers...

—Vous trouvez? est-ce sérieusement, Adolphe?

Votre femme coquète avec vous. Elle choisit ce moment pour vous
arracher votre prétendue pensée sur telle ou telle de ses amies, et
pour vous glisser le prix des belles choses que vous louez. Rien n’est
trop cher pour vous plaire. Elle renvoie sa cuisinière.

—Partons, dites-vous.

Elle renvoie la femme de chambre après avoir renvoyé le coiffeur, et se
met à tourner devant sa psyché, en vous montrant ses plus glorieuses
beautés.

—Partons, dites-vous.

—Vous êtes bien pressé, répond-elle.

Et elle se montre en minaudant, en s’exposant comme un beau fruit
magnifiquement dressé dans l’étalage d’un marchand de comestibles.
Comme vous avez très-bien dîné, vous l’embrassez alors au front, vous
ne vous sentez pas en mesure de contre-signer vos opinions. Caroline
devient sérieuse.

La voiture est avancée. Toute la maison regarde madame s’en allant;
elle est le chef-d’œuvre auquel chacun a mis la main, et tous admirent
l’œuvre commune.

  [Illustration: IMP. S. RAÇON.

        LA BELLE-MÈRE.

    Elle jette, tout doucement et avec des précautions infinies,
    de l’huile sur le feu.

                                                 (VIE CONJUGALE.)]

Votre femme part enivrée d’elle-même et peu contente de vous. Elle
marche glorieusement au bal, comme un tableau chéri, pourléché dans
l’atelier, caressé par le peintre, est envoyé dans le vaste bazar du
Louvre, à l’Exposition. Votre femme trouve, hélas! cinquante femmes
plus belles qu’elle; elles ont inventé des toilettes d’un prix fou,
plus ou moins originales; et il arrive pour l’œuvre féminine ce qui
arrive au Louvre pour le chef-d’œuvre: la robe de votre femme pâlit
auprès d’une autre presque semblable, dont la couleur _plus voyante_
écrase la sienne. Caroline n’est rien, elle est à peine remarquée.
Quand il y a soixante jolies femmes dans un salon, le sentiment de
la beauté se perd, on ne sait plus rien de la beauté. Votre femme
devient quelque chose de fort ordinaire. La petite ruse de son sourire
perfectionné ne se comprend plus parmi les expressions grandioses,
auprès de femmes à regards hautains et hardis. Elle est effacée, elle
n’est pas invitée à danser. Elle essaye de se grimer pour jouer le
contentement, et comme elle n’est pas contente, elle entend dire:
«Madame Adolphe a bien mauvaise mine.» Les femmes lui demandent
hypocritement si elle souffre; pourquoi ne pas danser. Elles ont un
répertoire de malices couvertes de bonhomie, plaquées de bienveillance
à faire damner un saint, à rendre un singe sérieux et à donner froid à
un démon.

Vous, innocent, qui jouez, allez et venez, et qui ne voyez pas une des
mille piqûres d’épingle par lesquelles on a tatoué l’amour-propre de
votre femme, vous arrivez à elle en lui disant à l’oreille: —Qu’as-tu?

—Demandez _ma_ voiture.

Ce _ma_ est l’accomplissement du mariage. Pendant deux ans on a dit
_la_ voiture de monsieur, _la_ voiture, _notre_ voiture, et enfin _ma_
voiture.

Vous avez une partie engagée, une revanche à donner, de l’argent à
regagner.

Ici l’on vous concède, Adolphe, que vous êtes assez fort pour dire oui,
disparaître et ne pas demander la voiture.

Vous avez un ami, vous l’envoyez danser avec votre femme, car vous en
êtes à un système de concessions qui vous perdra: vous entrevoyez déjà
l’utilité d’un ami.

Mais vous finissez par demander la voiture. Votre femme y monte avec
une rage sourde, elle se flanque dans son coin, s’emmitoufle dans son
capuchon, se croise les bras dans sa pelisse, se met en boule comme une
chatte, et ne dit mot.

O maris! sachez-le, vous pouvez en ce moment tout réparer, tout
raccommoder, et jamais l’impétuosité des amants qui se sont caressés
par de flamboyants regards pendant toute la soirée n’y manque! Oui,
vous pouvez la ramener triomphante, elle n’a plus que vous, il vous
reste une chance, celle de violer votre femme. Ah! bah! vous lui dites,
vous, imbécile, niais et indifférent: —Qu’as-tu?

  AXIOME.

Un mari doit toujours savoir ce qu’a sa femme, car elle sait toujours
ce qu’elle n’a pas.

—Froid, dit-elle.

—La soirée a été superbe.

—Ouh! ouh! rien de distingué! l’on a la manie, aujourd’hui, d’inviter
tout Paris dans un trou. Il y avait des femmes jusque sur l’escalier;
les toilettes s’abîment horriblement, la mienne est perdue.

—On s’est amusé.

—Vous autres, vous jouez et tout est dit. Une fois mariés, vous vous
occupez de vos femmes comme les lions s’occupent de peinture.

—Je ne te reconnais plus, tu étais si gaie, si heureuse, si pimpante
en arrivant!

—Ah! vous ne nous comprenez jamais. Je vous ai prié de partir, et vous
me laissez là, comme si les femmes faisaient jamais quelque chose sans
raison. Vous avez de l’esprit, mais dans certains moments vous êtes
vraiment singulier, je ne sais à quoi vous pensez...

Une fois sur ce terrain, la querelle s’envenime. Quand vous donnez la
main à votre femme pour descendre de voiture, vous tenez une femme
de bois; elle vous dit un merci par lequel elle vous met sur la même
ligne que son domestique. Vous n’avez pas plus compris votre femme
avant qu’après le bal, vous la suivez avec peine, elle ne monte pas
l’escalier, elle vole. Il y a brouille complète.

La femme de chambre est enveloppée dans la disgrâce; elle est reçue
à coups de _non_ et _oui_ secs comme des biscottes de Bruxelles, et
qu’elle avale en vous regardant de travers. —Monsieur n’en fait jamais
d’autres! dit-elle en grommelant.

Vous seul avez pu changer l’humeur de madame. Madame se couche, elle
a une revanche à prendre; vous ne l’avez pas comprise. Elle ne vous
comprend point. Elle se range dans son coin de la façon la plus
déplaisante et la plus hostile; elle est enveloppée dans sa chemise,
dans sa camisole, dans son bonnet de nuit, comme un ballot d’horlogerie
qui part pour les Grandes-Indes. Elle ne vous dit ni bonsoir, ni
bonjour, ni mon ami, ni Adolphe; vous n’existez pas, vous êtes un sac
de farine.

Votre Caroline, si agaçante cinq heures auparavant dans cette même
chambre où elle frétillait comme une anguille, est du plomb en saumon.
Vous seriez le Tropique en personne, à cheval sur l’Équateur, vous
ne fondriez pas les glaciers de cette petite Suisse personnifiée qui
paraît dormir, et qui vous glacerait de la tête aux pieds, au besoin.
Vous lui demanderiez cent fois ce qu’elle a, la Suisse vous répond par
un _conclusum_, comme le _vorort_ ou comme la conférence de Londres.

Elle n’a rien, elle est fatiguée, elle dort.

Plus vous insistez, plus elle est bastionnée d’ignorance, garnie de
chevaux de frise. Quand vous vous impatientez, Caroline a commencé des
rêves! Vous grognez, vous êtes perdu.

  AXIOME.

Les femmes, sachant toujours bien expliquer leurs grandeurs, c’est
leurs petitesses qu’elles nous laissent à deviner.

Caroline daignera vous dire peut-être aussi qu’elle se sent déjà
très-indisposée; mais elle rit dans ses coiffes quand vous dormez, et
profère des malédictions sur votre corps endormi.


  LA LOGIQUE DES FEMMES.

Vous croyez avoir épousé une créature douée de raison, vous vous êtes
lourdement trompé, mon ami.

  AXIOME.

Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés.

Le sentiment n’est pas le raisonnement, la raison n’est pas le plaisir,
et le plaisir n’est certes pas une raison.

—Oh! monsieur!

Dites: —Ah! Oui, ah! Vous lancerez ce ah! du plus profond de votre
caverne thoracique en sortant furieux de chez vous, ou en rentrant dans
votre cabinet, abasourdi.

Pourquoi? comment? qui vous a vaincu, tué, renversé? La logique de
votre femme, qui n’est pas la logique d’Aristote, ni celle de Ramus, ni
celle de Kant, ni celle de Condillac, ni celle de Robespierre, ni celle
de Napoléon; mais qui tient de toutes logiques, et qu’il faut appeler
la logique de toutes les femmes, la logique des femmes anglaises comme
celle des Italiennes, des Normandes et des Bretonnes (oh! celles-ci
sont invaincues), des Parisiennes, enfin des femmes de la lune, s’il y
a des femmes dans ce pays nocturne avec lequel les femmes de la terre
s’entendent évidemment, anges qu’elles sont!

La discussion s’est engagée après le déjeuner. Les discussions ne
peuvent jamais avoir lieu qu’en ce moment dans les ménages.

Un homme, quand il le voudrait, ne saurait discuter au lit avec sa
femme: elle a trop d’avantages contre lui, et peut trop facilement
le réduire au silence. En quittant le lit conjugal où il se trouve
une jolie femme, on a faim, quand on est jeune. Le déjeuner est un
repas assez gai, la gaîté n’est pas raisonneuse. Bref, vous n’entamez
l’affaire qu’après avoir pris votre café à la crème ou votre thé.

Vous avez mis dans votre tête d’envoyer, par exemple, votre enfant au
collége. Les pères sont tous hypocrites, et ne veulent jamais avouer
que leur sang les gêne beaucoup quand il court sur ses deux jambes,
porte sur tout ses mains hardies, et frétille comme un têtard dans la
maison. Votre enfant jappe, miaule et piaule; il casse, brise ou salit
les meubles, et les meubles sont chers; il fait sabre de tout, il égare
vos papiers, il emploie à ses cocottes le journal que vous n’avez pas
encore lu.

La mère lui dit: —Prends! à tout ce qui est à vous; mais elle dit:
—Prends garde! à tout ce qui est à elle.

La rusée bat monnaie avec vos affaires pour avoir sa tranquillité. Sa
mauvaise foi de bonne mère est à l’abri derrière son enfant, l’enfant
est son complice. Tous deux s’entendent contre vous comme Robert
Macaire et Bertrand contre un actionnaire. L’enfant est une hache avec
laquelle on fourrage tout chez vous. L’enfant va triomphalement ou
sournoisement à la maraude dans votre garde-robe; il paraît caparaçonné
de caleçons sales, il met au jour des choses condamnées aux gémonies
de la toilette. Il apporte à une amie que vous cultivez, à l’élégante
madame de Fischtaminel, des ceintures à comprimer le ventre, des
bouts de bâtons à cirer les moustaches, de vieux gilets déteints aux
entournures, des chaussettes légèrement noircies aux talons et jaunies
dans les bouts. Comment faire observer que ces maculatures sont un
effet du cuir?

Votre femme rit en regardant votre amie, et vous n’osez pas vous
fâcher; vous riez aussi, mais quel rire! les malheureux le connaissent.

Cet enfant vous cause, en outre, des peurs chaudes quand vos rasoirs
ne sont plus à leur place. Si vous vous fâchez, le petit drôle sourit
et vous montre deux rangées de perles; si vous le grondez, il pleure.
Accourt la mère! et quelle mère! une mère qui va vous haïr si vous ne
cédez pas. Il n’y a pas de _mezzo termine_ avec les femmes: on est un
monstre, ou le meilleur des pères.

Dans certains moments, vous concevez Hérode et ses fameuses ordonnances
sur le massacre des innocents, qui n’ont été surpassées que par celles
du bon Charles X!

Votre femme est revenue sur son sofa, vous vous promenez, vous
vous arrêtez, et vous posez nettement la question par cette phrase
interjective:

—Décidément, Caroline, nous mettrons Charles en pension.

—Charles ne peut pas aller en pension, dit-elle d’un petit ton doux.

—Charles a six ans, l’âge auquel commence l’éducation des hommes.

—A sept ans, d’abord, répond-elle. Les princes ne sont remis par
leur gouvernante au gouverneur, qu’à sept ans. Voilà la loi et les
prophètes. Je ne vois pas pourquoi l’on n’appliquerait pas aux enfants
des bourgeois les lois suivies pour les enfants des princes. Ton enfant
est-il plus avancé que les leurs? Le roi de Rome...

—Le roi de Rome n’est pas une autorité.

—Le roi de Rome n’est pas le fils de l’Empereur?... (Elle détourne
la discussion.) En voilà bien d’une autre! Ne vas-tu pas accuser
l’impératrice? elle a été accouchée par le docteur Dubois, en présence
de...

—Je ne te dis pas cela...

—Tu ne me laisses jamais finir, Adolphe.

—Je te dis que le roi de Rome... (ici vous commencez à élever la
voix), le roi de Rome, qui avait à peine quatre ans lorsqu’il a quitté
la France, ne saurait servir d’exemple.

—Cela n’empêche pas que le duc de Bordeaux n’ait été remis à sept ans
à M. le duc de Rivière, son gouverneur. (Effet de logique.)

—Pour le duc de Bordeaux, c’est différent...

—Tu conviens donc alors qu’on ne peut pas mettre un enfant au collége
avant l’âge de sept ans? dit-elle avec emphase. (Autre effet.)

—Je ne dis pas cela du tout, ma chère amie. Il y a bien de la
différence entre l’éducation publique et l’éducation particulière.

—C’est bien pour cela que je ne veux pas mettre encore Charles au
collége, il faut être encore plus fort qu’il ne l’est pour y entrer.

—Charles est très-fort pour son âge.

—Charles?... oh! les hommes! Mais Charles est d’une constitution
très-faible, il tient de vous. (Le _vous_ commence.) Si vous voulez
vous défaire de votre fils, vous n’avez qu’à le mettre au collége...
Mais il y a déjà quelque temps que je m’aperçois bien que cet enfant
vous ennuie.

—Allons! mon enfant m’ennuie, à présent; te voilà bien! Nous sommes
responsables de nos enfants envers eux-mêmes! il faut enfin commencer
l’éducation de Charles; il prend ici les plus mauvaises habitudes;
il n’obéit à personne; il se croit le maître de tout; il donne des
coups et personne ne lui en rend. Il doit se trouver avec des égaux,
autrement il aura le plus détestable caractère.

—Merci; j’élève donc mal mon enfant?

—Je ne dis pas cela; mais vous aurez toujours d’excellentes raisons
pour le garder.

Ici le _vous_ s’échange, et la discussion acquiert un ton aigre de part
et d’autre. Votre femme veut bien vous affliger du _vous_, mais elle se
blesse de la réciprocité.

—Enfin, voilà votre mot! vous voulez m’ôter mon enfant, vous vous
apercevez qu’il est entre nous, vous êtes jaloux de votre enfant, vous
voulez me tyranniser à votre aise, et vous sacrifiez votre fils! Oh!
j’ai bien assez d’esprit pour vous comprendre.

—Mais vous faites de moi Abraham tenant son couteau! Ne dirait-on pas
qu’il n’y a pas de colléges? Les colléges sont vides, personne ne met
ses enfants au collége.

—Vous voulez me rendre aussi par trop ridicule, reprend-elle. Je sais
bien qu’il y a des colléges, mais on ne met pas des garçons au collége
à six ans, et Charles n’ira pas au collége.

—Mais, ma chère amie, ne t’emporte pas.

—Comme si je m’emportais jamais! Je suis femme et sais souffrir.

—Raisonnons.

—Oui, c’est assez déraisonner.

—Il est temps d’apprendre à lire et à écrire à Charles; plus tard, il
éprouverait des difficultés qui le rebuteraient.

Ici, vous parlez pendant dix minutes sans aucune interruption, et vous
finissez par un: —Eh bien? armé d’une accentuation qui figure un point
interrogeant extrêmement crochu.

—Eh bien! dit-elle, il n’est pas encore temps de mettre Charles au
collége.

Il n’y a rien de gagné.

—Mais, ma chère, cependant M. Deschars a mis son petit Jules au
collége à six ans. Viens voir des colléges, tu y trouveras énormément
d’enfants de six ans.

Vous parlez encore dix minutes sans aucune interruption, et quand vous
jetez un autre:

—Eh bien?

—Le petit Deschars est revenu avec des engelures, répond-elle.

—Mais Charles a des engelures ici.

—Jamais, dit-elle d’un air superbe.

La question se trouve, après un quart d’heure, arrêtée par une
discussion accessoire sur: «Charles a-t-il eu ou n’a-t-il pas eu des
engelures?»

Vous vous renvoyez des allégations contradictoires, vous ne vous croyez
plus l’un l’autre, il faut en appeler à des tiers.

  AXIOME.

Tout ménage a sa cour de cassation qui ne s’occupe jamais du fond et
qui ne juge que la forme.

La bonne est mandée, elle vient, elle est pour votre femme. Il est
acquis à la discussion que Charles n’a jamais eu d’engelures.

Caroline vous regarde, elle triomphe et vous dit ces ébouriffantes
paroles: —Tu vois bien qu’il est impossible de mettre Charles au
collége.

Vous sortez suffoqué de colère. Il n’y a aucun moyen de prouver à cette
femme qu’il n’existe pas la moindre corrélation entre la proposition
de mettre son enfant au collége et la chance d’avoir ou de ne pas avoir
des engelures.

Le soir, devant vingt personnes, après le dîner vous entendez cette
atroce créature finissant avec une femme sa longue conversation par ces
mots: —Il voulait mettre Charles au collége, mais il a bien vu qu’il
fallait encore attendre.

Quelques maris, dans ces sortes de circonstances, éclatent devant tout
le monde, ils se font minotauriser six semaines après; mais ils gagnent
ceci, que Charles est mis au collége le jour où il lui échappe une
indiscrétion. D’autres cassent des porcelaines en se livrant à une rage
intérieure. Les gens habiles ne disent rien et attendent.

La logique de la femme se déploie ainsi dans les moindres faits, à
propos d’une promenade et d’un meuble à placer, d’un déménagement.
Cette logique, d’une simplicité remarquable, consiste à ne jamais
exprimer qu’une seule idée, celle qui formule leur volonté. Comme
toutes les choses de la nature femelle, ce système peut se résoudre
par ces deux termes algébriques: Oui. —Non. Il y a aussi quelques
hochements de tête qui remplacent tout.


  JÉSUITISME DES FEMMES.

Le jésuite, le plus jésuite des jésuites est encore mille fois moins
jésuite que la femme la moins jésuite, jugez combien les femmes sont
jésuites! Elles sont si jésuites, que le plus fin des jésuites lui-même
ne devinerait pas à quel point une femme est jésuite, car il y a mille
manières d’être jésuite, et la femme est si habile jésuite qu’elle a le
talent d’être jésuite sans avoir l’air jésuite. On prouve à un jésuite,
rarement, mais on lui prouve quelquefois qu’il est jésuite; essayez
donc de démontrer à une femme qu’elle agit ou parle en jésuite; elle se
ferait hacher avant d’avouer qu’elle est jésuite.

Elle, jésuite! elle, la loyauté, la délicatesse même! Elle, jésuite!
Mais qu’entend-on par: Être jésuite? Connaît-elle ce que c’est que
d’être jésuite? Qu’est-ce que les jésuites? Elle n’a jamais vu ni
entendu de jésuites. «C’est vous qui êtes un jésuite!...» et elle
vous le démontre en expliquant jésuitiquement que vous êtes un subtil
jésuite.

Voici un des mille exemples du jésuitisme de la femme, et cet exemple
constitue la plus horrible des petites misères de la vie conjugale,
elle en est peut-être la plus grande.

Poussé par les désirs mille fois exprimés, mille fois répétés de
Caroline, qui se plaignait d’aller à pied; ou de ne pas pouvoir
remplacer assez souvent son chapeau, son ombrelle, sa robe, quoi que ce
soit de sa toilette;

De ne pas pouvoir mettre son enfant en matelot, —en lancier, —en
artilleur de la garde nationale, —en Écossais, les jambes nues, avec
une toque à plumes, —en jaquette, —en redingote, —en sarrau de
velours, —en bottes, —en pantalon; de ne pas pouvoir lui acheter
assez de joujoux, des souris qui trottent toutes seules, —de petits
ménages complets, etc.;

Ou rendre à madame Deschars ni à madame de Fischtaminel leurs
politesses: —un bal, —une soirée, —un dîner; ou prendre une loge au
spectacle, afin de ne plus se placer ignoblement aux galeries entre des
hommes trop galants, ou grossiers à demi; d’avoir à chercher un fiacre
à la sortie du spectacle:

—Tu crois faire une économie, tu te trompes, vous dit-elle; les hommes
sont tous les mêmes! Je gâte mes souliers, je gâte mon chapeau, mon
châle se mouille, tout se fripe, mes bas de soie sont éclaboussés.
Tu économises vingt francs de voiture, —non pas même vingt francs,
car tu prends pour quatre francs de fiacre, —seize francs donc! et
tu perds pour cinquante francs de toilette, puis tu souffres dans ton
amour-propre en voyant sur ma tête un chapeau fané; tu ne t’expliques
pas pourquoi: c’est tes damnés fiacres. Je ne te parle pas de l’ennui
d’être prise et foulée entre les hommes, il paraît que cela t’est
indifférent!»

De ne pouvoir acheter un piano au lieu d’en louer un; ou suivre les
modes. (Il y a des femmes qui ont toutes les nouveautés, mais à quel
prix?... Elle aimerait mieux se jeter par la croisée que de les
imiter, car elle vous aime, elle pleurniche. Elle ne comprend pas ces
femmes-là!) De ne pouvoir s’aller promener aux Champs-Élysées, dans sa
voiture, mollement couchée, comme madame de Fischtaminel. (En voilà
une qui entend la vie! et qui a un bon mari, et bien appris, et bien
discipliné, et heureux! sa femme passerait dans le feu pour lui!...)

Enfin, battu dans mille scènes conjugales, battu par les raisonnements
les plus logiques (feu Tripier, feu Merlin ne sont que des enfants, la
misère précédente vous l’a maintes fois prouvé), battu par les caresses
les plus chattes, battu par des larmes, battu par vos propres paroles;
car, dans ces circonstances, une femme est tapie entre les feuilles de
sa maison comme un jaguar; elle n’a pas l’air de vous écouter, de faire
attention à vous; mais s’il vous échappe un mot, un geste, un désir,
une parole, elle s’en arme, elle l’affile, elle vous l’oppose cent et
cent fois... battu par des singeries gracieuses: «Si tu fais cela, je
ferai ceci.» Elles deviennent alors plus marchandes que les Juifs, les
Grecs (de ceux qui vendent des parfums et des petites filles), les
Arabes (de ceux qui vendent des petits garçons et des chevaux), plus
marchandes que les Suisses, les Génevois, les banquiers, et, ce qui est
pis que tout cela, que les Génois!

Enfin, battu comme on est battu, vous vous déterminez à risquer, dans
une entreprise, une certaine portion de votre capital. Un soir, entre
chien et loup, côte à côte, ou un matin au réveil, pendant que Caroline
est là, à moitié éveillée, rose dans ses linges blancs, le visage riant
dans ses dentelles, vous lui dites: —Tu veux ceci! Tu veux cela!
Tu m’as dit ceci! Tu m’as dit cela!... Enfin, vous énumérez, en un
instant, les innombrables fantaisies par lesquelles elle vous a maintes
et maintes fois crevé le cœur, car il n’y a rien de plus affreux que de
ne pouvoir satisfaire le désir d’une femme aimée! et vous terminez en
disant:

—Eh bien! ma chère amie, il se présente une occasion de quintupler
cent mille francs, et je suis décidé à faire cette affaire.

Elle se réveille, elle se dresse sur ce qu’on est convenu d’appeler
_son séant_, elle vous embrasse, oh! la... bien!

—Tu es gentil, est son premier mot.

Ne parlons pas du dernier: c’est une énorme et indicible onomatopée
assez confuse.

—Maintenant, dit-elle, explique-moi ton affaire!

Et vous tâchez d’expliquer l’affaire. D’abord, les femmes ne
comprennent aucune affaire, elles ne veulent pas paraître les
comprendre; elles les comprennent, où, quand, comment? elles doivent
les comprendre, à leur temps, —dans la saison, —à leur fantaisie.
Votre chère créature, Caroline, ravie, dit que vous avez eu tort
de prendre au sérieux ses désirs, ses gémissements, ses envies de
toilettes. Elle a peur de cette affaire, elle s’effarouche des
gérants, des actions, et surtout du fonds de roulement, le dividende
n’est pas clair...

  AXIOME.

Les femmes ont toujours peur de ce qui se partage.


Enfin, Caroline craint des piéges; mais elle est enchantée de savoir
qu’elle peut avoir sa voiture, sa loge, les habits variés de son
enfant, etc. Tout en vous détournant de l’affaire, elle est visiblement
heureuse de vous voir y mettant vos capitaux.

PREMIÈRE ÉPOQUE. —Oh! ma chère, je suis la plus heureuse femme de
la terre; Adolphe vient de se lancer dans une magnifique affaire. Je
vais avoir un équipage, oh! bien plus beau que celui de madame de
Fischtaminel: le sien est passé de mode; le mien aura des rideaux
à franges... Mes chevaux seront gris de souris, les siens sont des
alezans, communs comme des pièces de six liards.

—Madame, cette affaire est donc?...

—Oh! superbe, les actions doivent monter; il me l’a expliquée avant de
s’y jeter: car Adolphe! Adolphe ne fait rien sans prendre conseil de
moi...

—Vous êtes bien heureuse.

—Le mariage n’est pas tolérable sans une confiance absolue, et Adolphe
me dit tout.

Vous êtes, vous ou toi, Adolphe, le meilleur mari de Paris, un homme
adorable, un génie, un cœur, un ange. Aussi êtes-vous choyé à en être
incommodé. Vous bénissez le mariage. Caroline vante les hommes, —ces
rois de la création! —les femmes sont faites pour eux, —l’homme est
généreux, —le mariage est la plus belle institution.

Durant trois mois, six mois, Caroline exécute les concertos, les
solos les plus brillants sur cette phrase adorable: —Je serai riche!
—j’aurai mille francs par mois pour ma toilette. —Je vais avoir un
équipage!...

Il n’est plus question de l’enfant que pour savoir dans quel collége on
le mettra.

DEUXIÈME ÉPOQUE. —Eh bien! mon cher ami, où donc en est cette affaire?
—Que devient ton affaire? —Et cette affaire qui doit me donner une
voiture, etc.?... —Il est bien temps que ton affaire finisse!...
—Quand se terminera l’affaire? —Elle est bien longtemps à se faire,
cette affaire-là. —Quand l’affaire sera-t-elle finie? —Les actions
montent-elles? —Il n’y a que toi pour trouver des affaires qui ne se
terminent pas.

Un jour, elle vous demande: —Y a-t-il une affaire?

Si vous venez à parler de l’affaire, au bout de huit à dix mois, elle
répond:

—Ah! cette affaire!... Mais il y a donc vraiment une affaire!

Cette femme, que vous avez crue sotte, commence à montrer
incroyablement d’esprit quand il s’agit de se moquer de vous. Pendant
cette période, Caroline garde un silence compromettant quand on parle
de vous. Ou elle dit du mal des hommes en général: —Les hommes ne sont
pas ce qu’ils paraissent être: on ne les connaît qu’à l’user. —Le
mariage a du bon et du mauvais. —Les hommes ne savent rien finir.

TROISIÈME ÉPOQUE. —_Catastrophe._ —Cette magnifique entreprise qui
devait donner cinq capitaux pour un, à laquelle ont participé les
gens les plus défiants, les gens les plus instruits, des pairs et des
députés, des banquiers, —tous chevaliers de la Légion d’honneur,
—cette affaire est en liquidation! les plus hardis espèrent dix pour
cent de leurs capitaux. Vous êtes triste.

Caroline vous a souvent dit: —Adolphe, qu’as-tu? —Adolphe, tu as
quelque chose.

Enfin, vous apprenez à Caroline le fatal résultat; elle commence par
vous consoler.

—Cent mille francs de perdus! Il faudra maintenant la plus stricte
économie, dites-vous imprudemment.

Le jésuitisme de la femme éclate alors sur ce mot économie. Le mot
économie met le feu aux poudres.

—Ah! voilà ce que c’est que de faire des affaires! Pourquoi donc,
_toi, si prudent_, es-tu donc allé compromettre cent mille francs?
J’étais contre l’affaire, souviens-t’en! _Mais_ TU NE M’AS PAS
ÉCOUTÉE!...

Sur ce thème, la discussion s’envenime.

—Vous n’êtes bon à rien, —vous êtes incapable, —les femmes seules
voient juste. —Vous avez risqué le pain de vos enfants, —elle vous
en a dissuadé. —Vous ne pouvez pas dire que ce soit pour elle. Elle
n’a, Dieu merci, aucun reproche à se faire. Cent fois par mois elle
fait allusion à votre désastre: —Si monsieur n’avait pas jeté ses
fonds dans une telle entreprise, je pourrais avoir ceci, cela. Quand
tu voudras faire une affaire, une autre fois, tu m’écouteras! Adolphe
est atteint et convaincu d’avoir perdu cent mille francs à l’étourdie,
sans but, comme un sot, sans avoir consulté sa femme. Caroline dissuade
ses amies de se marier. Elle se plaint de l’incapacité des hommes qui
dissipent la fortune de leurs femmes. Caroline est vindicative! elle
est sotte, elle est atroce! Plaignez Adolphe! Plaignez-vous, ô maris! O
garçons, réjouissez-vous!


  SOUVENIRS ET REGRETS.

Marié depuis quelques années, votre amour est devenu si placide, que
Caroline essaye quelquefois le soir de vous réveiller par de petits
mots piquants. Vous avez je ne sais quoi de calme et de tranquille
qui impatiente toutes les femmes légitimes. Les femmes y trouvent une
sorte d’insolence; elles prennent la nonchalance du bonheur pour la
fatuité de la certitude, car elles ne pensent jamais au dédain de leurs
inestimables valeurs: leur vertu est alors furieuse d’être prise au mot.

Dans cette situation, qui est le fond de la langue de tout mariage, et
sur laquelle homme et femme doivent compter, aucun mari n’ose dire que
le pâté d’anguille l’ennuie; mais son appétit a certainement besoin des
condiments de la toilette, des pensées de l’absence, des irritations
d’une rivalité supposée.

Enfin, vous vous promenez alors très-bien avec votre femme sous le
bras, sans serrer le sien contre vos flancs avec la craintive et
soigneuse cohésion de l’avare tenant son trésor. Vous regardez, à
droite et à gauche, les curiosités sur les boulevards, en gardant
votre femme d’un bras lâché et distrait, comme si vous étiez le
remorqueur d’un gros bateau normand. Allons, soyez francs, mes amis!
si, derrière votre femme, un admirateur la pressait par mégarde ou avec
intention, vous n’avez aucune envie de vérifier les motifs du passant;
d’ailleurs, nulle femme ne s’amuse à faire naître une querelle pour si
peu de chose. Ce peu de chose, avouons-nous encore ceci, n’est-il pas
excessivement flatteur pour l’un comme pour l’autre?

Vous en êtes là, mais vous n’êtes pas allé plus loin. Cependant, vous
enterrez au fond de votre cœur et de votre conscience une horrible
pensée: Caroline n’a pas répondu à votre attente. Caroline a des
défauts qui, par la haute mer de la lune de miel, restaient sous
l’eau, et que la marée basse de la lune rousse a découverts. Vous
vous êtes heurté souvent à ces écueils, vos espérances y ont échoué
plusieurs fois, plusieurs fois vos désirs de jeune homme à marier (où
est ce temps!) y ont vu briser leurs embarcations pleines de richesses
fantastiques: la fleur des marchandises a péri, le lest du mariage est
resté. Enfin, pour se servir d’une locution de la langue parlée, en
vous entretenant de votre mariage avec vous-même, vous vous dites, en
regardant Caroline: _Ce n’est pas ce que je croyais!_

Un soir, au bal, dans le monde, chez un ami, n’importe où, vous
rencontrerez une sublime jeune fille, belle, spirituelle et bonne; une
âme, oh! une âme céleste! une beauté merveilleuse! Voilà bien cette
coupe inaltérable de figure ovale, ces traits qui doivent résister
longtemps à l’action de la vie, ce front gracieux et rêveur. L’inconnue
est riche, elle est instruite, elle appartient à une grande famille;
partout elle sera bien ce qu’elle doit être, elle saura briller ou
s’éclipser; elle offre enfin, dans toute sa gloire et dans toute sa
puissance, l’être rêvé, votre femme, celle que vous vous sentez le
pouvoir d’aimer toujours; elle flattera toujours vos vanités, elle
entendrait et servirait admirablement vos intérêts. Enfin, elle est
tendre et gaie, cette jeune fille qui réveille toutes vos passions
nobles! qui allume des désirs éteints!

Vous regardez Caroline avec un sombre désespoir, et voici les fantômes
de pensées qui frappent, de leurs ailes de chauve-souris, de leur bec
de vautour, de leur corps de phalène, les parois du palais où, comme
une lampe d’or, brille votre cervelle, allumée par le Désir.

  PREMIÈRE STROPHE. —Ah! pourquoi me suis-je marié? Ah! quelle fatale
  idée! je me suis laissé prendre à quelques écus! Comment? c’est
  fini, je ne puis avoir qu’une femme. Ah! les Turcs ont de l’esprit!
  On voit que l’auteur du Coran a vécu dans le désert!

  DEUXIÈME STROPHE. —Ma femme est malade, elle tousse quelquefois
  le matin. Mon Dieu, s’il est dans les décrets de votre sagesse de
  retirer Caroline du monde, faites-le promptement pour son bonheur
  et pour le mien. Cet ange a fait son temps.

  TROISIÈME STROPHE. —Mais je suis un monstre! Caroline est la mère
  de mes enfants!

Votre femme revient avec vous en voiture, et vous la trouvez horrible;
elle vous parle, vous lui répondez par monosyllabes. Elle vous dit:
«Qu’as-tu donc?» Vous lui répondez: «Rien.» Elle tousse, vous l’engagez
à voir, dès demain, le docteur. La médecine a ses hasards.

  QUATRIÈME STROPHE. —On m’a dit qu’un médecin, maigrement payé par
  des héritiers, s’écria très-imprudemment: «Ils me rognent mille
  écus, et me doivent quarante mille livres de rente!» Oh! je ne
  regarderais pas aux honoraires, moi!

—Caroline, lui dites-vous à haute voix, il faut prendre garde à toi;
croise ton châle, soigne-toi, mon ange aimé.

Votre femme est enchantée de vous, vous paraissez vous intéresser
énormément à elle. Pendant le déshabiller de votre femme, vous restez
étendu sur la causeuse.

Quand tombe la robe, vous contemplez la divine apparition qui vous
ouvre la porte d’ivoire des châteaux en Espagne. Extase ravissante!
vous voyez la sublime jeune fille!... Elle est blanche comme la
voile du galion qui entre à Cadix chargé de trésors. Elle en a les
merveilleux bossoirs qui fascinent le négociant avide. Votre femme,
heureuse d’être admirée, s’explique alors votre air taciturne. Cette
jeune fille sublime! vous la voyez les yeux fermés; elle domine votre
pensée, et vous dites alors:

  CINQUIÈME ET DERNIÈRE STROPHE. —Divine! adorable! Existe-t-il deux
  femmes pareilles? Rose des nuits! Tour d’ivoire! Vierge céleste!
  Étoile du soir et du matin!

Chacun a ses petites litanies, vous en avez dit quatre.

Le lendemain, votre femme est ravissante, elle ne tousse plus, elle
n’a pas besoin de docteur; si elle crève, elle crèvera de santé, vous
l’avez maudite quatre fois au nom de la jeune fille, et quatre fois
elle vous a béni. Caroline ne sait pas qu’il frétillait, au fond
de votre cœur, un petit poisson rouge de la nature des crocodiles,
enfermé dans l’amour conjugal comme l’autre dans un bocal, mais sans
coquillages.

Quelques jours auparavant, votre femme avait parlé de vous, en termes
assez équivoques, à madame de Fischtaminel; votre belle amie vient la
voir, et Caroline vous compromet alors par des regards mouillés et
longtemps arrêtés; elle vous vante, elle se trouve heureuse.

Vous sortez furieux, vous enragez, et vous êtes heureux de rencontrer
un ami sur le boulevard, pour y exhaler votre bile.

—Mon ami, ne te marie jamais! Il vaut mieux voir tes héritiers
emportant tes meubles pendant que tu râles, il vaut mieux rester deux
heures sans boire, à l’agonie, assassiné de paroles testamentaires par
une garde-malade comme celle que Henri Monnier met si cruellement en
scène dans sa terrible peinture des derniers moments d’un célibataire!
Ne te marie sous aucun prétexte!

Heureusement vous ne revoyez plus la sublime jeune fille! Vous êtes
sauvé de l’enfer où vous conduisaient de criminelles pensées, vous
retombez dans le purgatoire de votre bonheur conjugal; mais vous
commencez à faire attention à madame de Fischtaminel, que vous avez
adorée sans pouvoir arriver jusqu’à elle quand vous étiez garçon.


  OBSERVATION.

Arrivé à cette hauteur dans la latitude ou la longitude de l’océan
conjugal, il se déclare un petit mal chronique, intermittent, assez
semblable à des rages de dents... Vous m’arrêtez, je le vois, pour
me dire: —«Comment relève-t-on la hauteur dans cette mer? Quand un
mari peut-il se savoir à ce point nautique; et peut-on en éviter les
écueils?»

On se trouve là, comprenez-vous? aussi bien après dix mois de mariage
qu’après dix ans: c’est selon la marche du vaisseau, selon sa
voilure, selon la mousson, la force des courants, et surtout selon la
composition de l’équipage. Eh bien, il y a cet avantage que les marins
n’ont qu’une manière de prendre le point, tandis que les maris en ont
mille de trouver le leur.

EXEMPLES. Caroline, votre ex-biche, votre ex-trésor, devenue tout
bonnement votre femme, s’appuie beaucoup trop sur votre bras en se
promenant sur le Boulevard, ou trouve beaucoup plus distingué de ne
plus vous donner le bras;

Ou elle voit des hommes plus ou moins jeunes, plus ou moins bien mis,
quand autrefois elle ne voyait personne, même quand le Boulevard était
noir de chapeaux et battu par plus de bottes que de bottines;

Ou, quand vous rentrez, elle dit: « —Ce n’est rien, c’est Monsieur!»
au lieu de: « —Ah! c’est Adolphe!» qu’elle disait avec un geste, un
regard, un accent qui faisaient penser à ceux qui l’admiraient: Enfin,
en voilà une heureuse! (Cette exclamation d’une femme implique deux
temps: celui pendant lequel elle est sincère, celui pendant lequel elle
est hypocrite avec: « —Ah! c’est Adolphe.» Quand elle s’écrie: « —Ce
n’est rien, c’est Monsieur!» elle ne daigne plus jouer la comédie.)

Ou, si vous revenez un peu tard (onze heures, minuit), elle...
ronfle!!! odieux indice!

Ou, elle met ses bas devant vous... (Dans le mariage anglais, ceci
n’arrive qu’une seule fois dans la vie conjugale d’une lady; le
lendemain, elle part pour le continent avec un _captain_ quelconque, et
ne pense plus à mettre ses bas.)

Ou... mais restons-en là.

Ceci s’adresse à des marins ou maris familiarisés avec LA CONNAISSANCE
DES TEMPS.


  LE TAON CONJUGAL.

Eh bien! sous cette ligne voisine d’un signe tropical sur le nom
duquel le bon goût interdit de faire une plaisanterie vulgaire et
indigne de ce spirituel ouvrage, il se déclare une horrible petite
misère ingénieusement appelée le Taon Conjugal, de tous les cousins,
moustiques, taracanes, puces et scorpions, le plus impatientant, en
ce qu’aucune moustiquaire n’a pu être inventée pour s’en préserver.
Le Taon ne pique pas sur-le-champ: il commence à tintinnuler à vos
oreilles, et _vous ne savez pas encore ce que c’est_.

Ainsi, à propos de rien, de l’air le plus naturel du monde, Caroline
dit: —Madame Deschars avait une bien belle robe, hier...

—Elle a du goût, répond Adolphe sans en penser un mot.

—C’est son mari qui la lui a donnée, réplique Caroline en haussant les
épaules.

—Ah!

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        M. DESCHARS.

    Ce n’est pas M. Deschars qui se conduirait ainsi.

                                      (VIE CONJUGALE.)]

—Oui, une robe de quatre cents francs! Elle a tout ce qui se fait de
plus beau en velours...

—Quatre cents francs! s’écrie Adolphe en prenant la pose de l’apôtre
Thomas.

—Mais il y a deux lés de rechange et un corsage...

—Il fait bien les choses, monsieur Deschars! reprend Adolphe en se
réfugiant dans la plaisanterie.

—Tous les hommes n’ont pas de ces attentions-là, dit Caroline
sèchement.

—Quelles attentions?...

—Mais, Adolphe... penser aux lés de rechange et à un corsage
pour faire encore servir la robe quand elle ne sera plus de mise,
décolletée...

Adolphe se dit en lui-même: —Caroline veut une robe.

Le pauvre homme!...

Quelque temps après, monsieur Deschars a renouvelé la chambre de sa
femme. Puis monsieur Deschars a fait remonter à la nouvelle mode les
diamants de sa femme. Monsieur Deschars ne sort jamais sans sa femme,
ou ne laisse sa femme aller nulle part sans lui donner le bras.

Si vous apportez quoi que ce soit à Caroline, ce n’est jamais aussi
bien que ce qu’a fait monsieur Deschars. Si vous vous permettez le
moindre geste, la moindre parole un peu trop vifs; si vous parlez un
peu haut, vous entendez cette phrase sibilante et vipérine:

—Ce n’est pas monsieur Deschars qui se conduirait ainsi! Prends donc
monsieur Deschars pour modèle.

Enfin, l’imbécile monsieur Deschars apparaît dans votre ménage à tout
moment et à propos de tout.

Ce mot: « —Vois donc un peu si monsieur Deschars se permet jamais...»
est une épée de Damoclès, ou ce qui est pis, une épingle; et votre
amour-propre est la pelote où votre femme la fourre continuellement,
la retire et la refourre, sous une foule de prétextes inattendus et
variés, en se servant d’ailleurs des termes d’amitié les plus câlins ou
avec des façons assez gentilles.

Adolphe, taonné jusqu’à se voir tatoué de piqûres, finit par faire ce
qui se fait en bonne police, en gouvernement, en stratégie. (_Voyez_
l’ouvrage de Vauban sur l’attaque et la défense des places fortes.)
Il avise madame de Fischtaminel, femme encore jeune, élégante, un
peu coquette, et il la pose (le scélérat se proposait ceci depuis
longtemps) comme un moxa sur l’épiderme excessivement chatouilleux de
Caroline.

O vous qui vous écriez souvent: « —Je ne sais pas ce qu’a ma
femme!...» vous baiserez cette page de philosophie transcendante, car
vous allez y trouver _la clef du caractère de toutes les femmes_!...
Mais les connaître aussi bien que je les connais, ce ne sera pas les
connaître beaucoup: elles ne se connaissent pas elles-mêmes! Enfin,
Dieu, vous le savez, s’est trompé sur le compte de la seule qu’il ait
eue à gouverner et qu’il avait pris le soin de faire.

Caroline veut bien piquer Adolphe à toute heure, mais cette faculté de
lâcher de temps en temps une guêpe au conjoint (terme judiciaire) est
un droit exclusivement réservé à l’épouse. Adolphe devient un monstre
s’il détache sur sa femme une seule mouche. De Caroline, c’est de
charmantes plaisanteries, un badinage pour égayer la vie à deux, et
dicté surtout par les intentions les plus pures; tandis que, d’Adolphe,
c’est une cruauté de Caraïbe, une méconnaissance du cœur de sa femme et
un plan arrêté de lui causer du chagrin. Ceci n’est rien.

—Vous aimez donc bien madame de Fischtaminel? demande Caroline.
Qu’a-t-elle donc dans l’esprit ou dans les manières de si séduisant,
cette araignée-là?

—Mais, Caroline...

—Oh! ne prenez pas la peine de nier ce goût bizarre, dit-elle en
arrêtant une négation sur les lèvres d’Adolphe, il y a longtemps que je
m’aperçois que vous me préférez cet échalas (madame de Fischtaminel est
maigre). Eh bien! allez... vous aurez bientôt reconnu la différence.

Comprenez-vous? Vous ne pouvez pas soupçonner Caroline d’avoir le
moindre goût pour monsieur Deschars (un gros homme commun, rougeaud, un
ancien notaire), tandis que vous aimez madame de Fischtaminel! Et alors
Caroline, cette Caroline dont l’innocence vous a tant fait souffrir,
Caroline qui s’est familiarisée avec le monde, Caroline devient
spirituelle: vous avez deux Taons au lieu d’un.

Le lendemain elle vous demande, en prenant un petit air bon enfant:
—Où en êtes-vous avec madame de Fischtaminel?...

Quand vous sortez, elle vous dit: —Va, mon ami, va prendre les eaux!

Car, dans leur colère contre une rivale, toutes les femmes, même les
duchesses, emploient l’invective, et s’avancent jusque dans les tropes
de la Halle; elles font alors arme de tout.

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        MADAME FISCHTAMINEL.

    Qu’a-t-elle donc dans l’esprit et les manières,
    cette..... araignée-là?

                                    (VIE CONJUGALE.)]

Vouloir convaincre Caroline d’erreur et lui prouver que madame de
Fischtaminel vous est indifférente, vous coûterait trop cher. C’est une
sottise qu’un homme d’esprit ne commet pas dans son ménage: il y perd
son pouvoir et il s’y ébrèche.

Oh! Adolphe, tu es arrivé malheureusement à cette saison si
ingénieusement nommée l’_été de la Saint-Martin du mariage_. Hélas! il
faut, chose délicieuse! reconquérir ta femme, ta Caroline, la reprendre
par la taille, et devenir le meilleur des maris en tâchant de deviner
ce qui lui plaît, afin de faire à son plaisir au lieu de faire à ta
volonté! Toute la question est là désormais.


  LES TRAVAUX FORCÉS.

Admettons ceci, qui, selon nous, est une vérité remise à neuf:

  AXIOME.

La plupart des hommes ont toujours un peu de l’esprit qu’exige une
situation difficile, quand ils n’ont pas tout l’esprit de cette
situation.


Quant aux maris qui sont au-dessous de leur position, il est impossible
de s’en occuper: il n’y a pas de lutte, ils entrent dans la classe
nombreuse des _Résignés_.

Adolphe se dit donc: —Les femmes sont des enfants: présentez-leur
un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien toutes les
contredanses que dansent les enfants gourmands; mais il faut toujours
avoir une dragée, la leur tenir haut, et... que le goût des dragées
ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est de Paris) sont
excessivement vaines, elles sont gourmandes!... On ne gouverne les
hommes, on ne se fait des amis, qu’en les prenant tous par leurs vices,
en flattant leurs passions: ma femme est à moi!

Quelques jours après, pendant lesquels Adolphe a redoublé d’attentions
pour sa femme, il lui tient ce langage:

—Tiens, Caroline, amusons-nous! il faut bien que tu mettes ta nouvelle
robe (la pareille à celle de madame Deschars), et... ma foi, nous irons
voir quelque bêtise aux Variétés.

Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes de
la plus belle humeur. Et d’aller! Adolphe a commandé pour deux, chez
Borrel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin.

—Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret! s’écrie Adolphe
sur les boulevards en ayant l’air de se livrer à une improvisation
généreuse.

Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s’engage alors
dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le petit service
coquet offert par Borrel aux gens assez riches pour payer le local
destiné aux grands de la terre qui se font petits pour un moment.

Les femmes, dans un dîné privé, mangent peu: leur secret harnais les
gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence de femmes
dont les yeux et la langue sont également redoutables. Elles aiment,
non pas la bonne, mais la jolie chère: sucer des écrevisses, gober des
cailles au gratin, tortiller l’aile d’un coq de bruyère, et commencer
par un morceau de poisson bien frais, relevé par une de ces sauces qui
font la gloire de la cuisine française. La France règne par le goût en
tout: le dessin, les modes, etc. La sauce est le triomphe du goût, en
cuisine. Donc, grisettes, bourgeoises et duchesses sont enchantées d’un
bon petit dîner arrosé de vins exquis, pris en petite quantité, terminé
par des fruits comme il n’en vient qu’à Paris, surtout quand on va
digérer ce petit dîner au spectacle, dans une bonne loge, en écoutant
des bêtises, celles de la scène, et celles qu’on leur dit à l’oreille
pour expliquer celles de la scène. Seulement l’addition du restaurant
est de cent francs, la loge en coûte trente, et les voitures, la
toilette (gants frais, bouquet, etc.) autant. Cette galanterie monte
à un total de cent soixante francs, quelque chose comme quatre mille
francs par mois, si l’on va souvent à l’Opéra-Comique, aux Italiens et
au grand Opéra. Quatre mille francs par mois valent aujourd’hui deux
millions de capital. Mais tout _honneur conjugal_ vaut cela.

Caroline dit à ses amies des choses qu’elle croit excessivement
flatteuses, mais qui font faire la moue à un mari spirituel.

—Depuis quelque temps, Adolphe est charmant. Je ne sais pas ce que
j’ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me comble. Il
ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous _impressionnent_
tant, nous autres femmes... Après m’avoir mené lundi au Rocher de
Cancale, il m’a soutenu que Véry faisait aussi bien la cuisine que
Borrel, et il a recommencé la partie dont je vous ai parlé, mais
en m’offrant au dessert un coupon de loge à l’Opéra. L’on donnait
GUILLAUME TELL, qui, vous le savez, est ma passion.

—Vous êtes bien heureuse, répond madame Deschars sèchement, et avec
une évidente jalousie.

—Mais une femme qui remplit bien ses devoirs mérite, il me semble, ce
bonheur...

Quand cette phrase atroce se promène sur les lèvres d’une femme mariée,
il est clair qu’elle _fait son devoir_, à la façon des écoliers,
pour la récompense qu’elle attend. Au collége, on veut gagner des
exemptions; en mariage, on espère un châle, un bijou. Donc, plus
d’amour!

—Moi, ma chère (madame Deschars est piquée), moi, je suis raisonnable.
Deschars faisait de ces folies-là...[4], j’y ai mis bon ordre. Écoutez
donc, ma petite, nous avons deux enfants, et j’avoue que cent ou deux
cents francs sont une considération pour moi, mère de famille.

      [4] Mensonge à triple péché mortel (mensonge, orgueil, envie)
      que se permettent les dévotes, car madame Deschars est une
      dévote atrabilaire; elle ne manque pas un office à Saint-Roch
      _depuis qu’elle a quêté avec la reine_.

      (NOTE DE L’AUTEUR.)

—Eh! madame, dit madame de Fischtaminel, il vaut mieux que nos maris
aillent en partie fine avec nous que...

—Deschars?... dit brusquement madame Deschars en se levant et saluant.

Le sieur Deschars (homme annulé par sa femme) n’entend pas alors la fin
de cette phrase, par laquelle il apprendrait qu’on peut manger son bien
avec des femmes excentriques.

Caroline, flattée dans toutes ses vanités, se rue alors dans toutes
les douceurs de l’orgueil et de la gourmandise, deux délicieux péchés
capitaux. Adolphe regagne du terrain; mais, hélas! (cette réflexion
vaut un sermon de Petit Carême) le péché, comme toute volupté, contient
son aiguillon. De même qu’un Autocrate, le Vice ne tient pas compte de
mille délicieuses flatteries devant un seul pli de rose qui l’irrite.
Avec lui, l’homme doit aller _crescendo_!... et toujours.

  AXIOME.

Le Vice, le Courtisan, le Malheur et l’Amour ne connaissent que le
_présent_.


Au bout d’un temps difficile à déterminer, Caroline se regarde dans
la glace, au dessert, et voit des rubis fleurissant sur ses pommettes
et sur les ailes si pures de son nez. Elle est de mauvaise humeur au
spectacle, et vous ne savez pas pourquoi, vous, Adolphe, si fièrement
posé dans votre cravate! vous qui tendez votre torse en homme satisfait.

Quelques jours après, la couturière arrive, elle essaye une robe, elle
rassemble ses forces, elle ne parvient pas à l’agrafer... On appelle la
femme de chambre. Après un tirage de la force de deux chevaux, un vrai
treizième travail d’Hercule, il se déclare un hiatus de deux pouces.
L’inexorable couturière ne peut cacher à Caroline que sa taille a
changé. Caroline, l’aérienne Caroline, menace d’être pareille à madame
Deschars. En terme vulgaire, elle épaissit. On laisse Caroline atterrée.

—Comment avoir, comme cette grosse madame Deschars, des cascades
de chairs à la Rubens? Et c’est vrai... se dit-elle, Adolphe est un
profond scélérat. Je le vois, il veut faire de moi une mère Gigogne! et
m’ôter mes moyens de séduction!

Caroline veut bien désormais aller aux Italiens, elle y accepte un
tiers de loge, mais elle trouve _très-distingué_ de peu manger, et
refuse les parties fines de son mari.

—Mon ami, dit-elle, une femme comme il faut ne saurait aller là si
souvent... On entre une fois par plaisanterie dans ces boutiques; mais
s’y montrer habituellement?... fi donc!

Borrel et Véry, ces illustrations du Fourneau, perdent chaque jour
mille francs de recette à ne pas avoir une entrée spéciale pour les
voitures. Si une voiture pouvait se glisser sous une porte cochère, et
sortir par une autre en jetant une femme au péristyle d’un escalier
élégant, combien de clientes leur amèneraient de bons, gros, riches
clients!

  AXIOME.

La coquetterie tue la gourmandise.


Caroline en a bientôt assez du théâtre, et le diable seul peut savoir
la cause de ce dégoût. Excusez Adolphe! un mari n’est pas le diable.

Un bon tiers des Parisiennes s’ennuie au spectacle, à part quelques
escapades, comment aller rire et mordre au fruit d’une indécence,
—aller respirer le poivre long d’un gros mélodrame, —s’extasier à des
décorations, etc. Beaucoup d’entre elles ont les oreilles rassasiées de
musique, et ne vont aux Italiens que pour les chanteurs, ou, si vous
voulez, pour remarquer les différences dans l’exécution. Voici ce qui
soutient les théâtres: les femmes y sont un spectacle avant et après la
pièce. La vanité seule paye du prix exorbitant de quarante francs trois
heures de plaisir contestable, pris en mauvais air et à grands frais,
sans compter les rhumes attrapés en sortant. Mais se montrer, se faire
voir, recueillir les regards de cinq cents hommes!... quelle franche
lippée! dirait Rabelais.

Pour cette précieuse récolte, engrangée par l’amour-propre, il faut
être remarqué. Or, une femme et son mari sont peu regardés. Caroline
a le chagrin de voir la salle toujours préoccupée des femmes qui ne
sont pas avec leurs maris, des femmes excentriques. Or, le faible loyer
qu’elle touche de ses efforts, de ses toilettes et de ses poses, ne
compensant guère à ses yeux la fatigue, la dépense et l’ennui, bientôt
il en est du spectacle comme de la bonne chère: la bonne cuisine la
faisait engraisser, le théâtre la fait jaunir.

Ici Adolphe (ou tout homme à la place d’Adolphe) ressemble à ce paysan
du Languedoc qui souffrait horriblement d’un _agacin_ (en français,
cor; mais le mot de la langue d’Oc n’est-il pas plus joli?). Ce paysan
enfonçait son pied de deux pouces dans les cailloux les plus aigus du
chemin, en disant à son agacin: —_Troun de Diou! de bagasse_! si tu mé
fais souffrir, jé té lé rends bien.

—En vérité, dit Adolphe profondément désappointé le jour où on reçoit
de sa femme un refus motivé, je voudrais bien savoir ce qui peut vous
plaire...

Caroline regarde son mari du haut de sa grandeur, et lui dit, après un
temps digne d’une actrice: —Je ne suis ni une oie de Strasbourg, ni
une girafe.

—On peut, en effet, mieux employer quatre mille francs par mois,
répond Adolphe.

—Que veux-tu dire?

—Avec le quart de cette somme, offert à d’estimables forçats, à de
jeunes libérés, à d’honnêtes criminels, on devient un personnage, un
petit Manteau-Bleu! reprend Adolphe, et une jeune femme est alors fière
de son mari.

Cette phrase est le cercueil de l’amour! aussi Caroline la prend-elle
en très-mauvaise part. Il s’ensuit une explication. Ceci rentre
dans les milles facéties du chapitre suivant, dont le titre doit
faire sourire les amants aussi bien que les époux. S’il y a des
rayons jaunes, pourquoi n’y aurait-il pas des jours de cette couleur
excessivement conjugale?


  LES RISETTES JAUNES.

Arrivé dans ces eaux, vous jouissez alors de ces petites scènes qui,
dans le grand opéra du mariage, représentent des intermèdes, et dont
voici le type.

Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant de
fois trouvés seuls que vous éprouvez le besoin de vous dire de petits
mots piquants, comme ceci, donné pour exemple.

—Prends garde à toi Caroline, dit Adolphe, qui a sur le cœur tant
d’efforts inutiles, il me semble que ton nez a l’impertinence de rougir
à domicile tout aussi bien qu’au restaurant.

—Tu n’es pas dans tes jours d’amabilité!...


RÈGLE GÉNÉRALE.

Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil d’ami à
aucune femme, pas même à la sienne.


—Que veux-tu, ma chère, peut-être es-tu trop serrée dans ton corset,
et l’on se donne ainsi des maladies...

Aussitôt qu’un homme a dit cette phrase n’importe à quelle femme, cette
femme (elle sait que les buscs sont souples) saisit son busc par le
bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant, comme Caroline:

—Vois, on peut y mettre la main! jamais je ne me serre.

—Ce sera donc l’estomac...

—Qu’est-ce que l’estomac a de commun avec le nez?

—L’estomac est un centre qui communique avec tous les organes.

—Le nez est donc un organe?

—Oui.

—Ton organe te sert bien mal en ce moment... (Elle lève les yeux et
hausse les épaules.) Voyons! que t’ai-je fait, Adolphe?

—Mais rien, je plaisante, et j’ai le malheur de ne pas te plaire,
répond Adolphe en souriant.

—Mon malheur, à moi, c’est d’être ta femme. Oh! que ne suis-je celle
d’un autre!

—Nous sommes d’accord!

—Si, me nommant autrement, j’avais la naïveté de dire, comme les
coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme: «Mon
nez est d’un rouge inquiétant!» en me regardant à la glace avec
des minauderies de singe, tu me répondrais: «Oh! madame, vous vous
calomniez! D’abord, cela ne se voit pas; puis c’est en harmonie avec
la couleur de votre teint... Nous sommes d’ailleurs tous ainsi après
dîner!» et tu partirais de là pour me faire des compliments... Est-ce
que je dis, moi, que tu engraisses, que tu prends des couleurs de
maçon, et que j’aime les hommes pâles et maigres?...

On dit à Londres: _Ne touchez pas à la hache!_ En France, il faut dire:
Ne touchez pas au nez de la femme...

—Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel! s’écrie Adolphe.
Prends-t’en au bon Dieu, qui se mêle d’étendre de la couleur plus dans
un endroit que dans un autre, non à moi... qui t’aime... qui te veux
parfaite, et qui te crie: Gare!

—Tu m’aimes trop, alors, car depuis quelque temps tu t’étudies à me
dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer sous prétexte
de me perfectionner... J’ai été trouvée parfaite, il y a cinq ans...

—Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante!...

—Avec trop de cinabre?

Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen,
s’approche, se met sur une chaise à côté d’elle. Caroline, ne
pouvant pas décemment s’en aller, donne un coup de côté sur sa robe
comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines femmes
l’accomplissent avec une impertinence provocante; mais il a deux
significations: c’est, en terme de whist, ou _une invite au roi_, ou
_une renonce_. En ce moment, Caroline renonce.

—Qu’as-tu? dit Adolphe.

—Voulez-vous un verre d’eau et de sucre? demande Caroline en
s’occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante.

—Pourquoi?

—Mais vous n’avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir
beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d’eau-de-vie dans le
verre d’eau sucrée? Le docteur a parlé de cela comme d’un remède
excellent...

—Comme tu t’occupes de mon estomac!

—C’est un centre, il communique à tous les organes, il agira sur le
cœur, et de là peut-être sur la langue.

Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à tout
l’esprit que sa femme acquiert; il la voit grandissant chaque jour en
force, en acrimonie; elle devient d’une intelligence dans le taquinage
et d’une puissance militaire dans la dispute qui lui rappellent Charles
XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se livre à une mimique
inquiétante: elle a l’air de se trouver mal.

—Souffrez-vous? dit Adolphe pris par où les femmes nous prennent
toujours, par la générosité.

—Ça fait mal au cœur, après le dîner, de voir un homme allant et
venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà bien: il faut
toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles... Les hommes sont
plus ou moins fous...

Adolphe s’assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa femme
occupe, et il y reste pensif: le mariage lui apparaît avec ses steppes
meublés d’orties.

—Eh bien! tu boudes?... dit Caroline après un demi-quart d’heure donné
à l’observation de la figure maritale.

—Non, j’étudie, répond Adolphe.

—Oh! quel caractère infernal tu as!... dit-elle en haussant les
épaules. Est-ce à cause de ce que je t’ai dit sur ton ventre, sur ta
taille et sur ta digestion? Tu ne vois donc pas que je voulais te
rendre la monnaie de ton cinabre? Tu prouves que les hommes sont aussi
coquets que les femmes... (Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela me
semble très-gentil à vous de prendre nos qualités... (Profond silence.)
On plaisante, et tu te fâches... (elle regarde Adolphe), car tu es
fâché... Je ne suis pas comme toi, moi: je ne peux pas supporter
l’idée de t’avoir fait un peu de peine! Et c’est pourtant une idée
qu’un homme n’aurait jamais eue, que d’attribuer ton impertinence à
quelque embarras dans ta digestion. Ce n’est plus _mon Dodofe_! c’est
son ventre qui s’est trouvé assez grand pour parler... Je ne te savais
pas ventriloque, voilà tout...

Caroline regarde Adolphe en souriant: Adolphe se tient comme gommé.

—Non, il ne rira pas... Et vous appelez cela, dans votre jargon, avoir
du caractère... Oh! comme nous sommes bien meilleures!

Elle vient s’asseoir sur les genoux d’Adolphe, qui ne peut s’empêcher
de sourire. Ce sourire, extrait à l’aide de la machine à vapeur, elle
le guettait pour s’en faire une arme.

—Allons, mon bon homme, avoue tes torts! dit-elle alors. Pourquoi
bouder? Je t’aime, moi, comme tu es! Je te vois tout aussi mince que
quand je t’ai épousé... plus mince même.

—Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites
choses-là... quand on se fait des concessions et qu’on ne reste pas
fâché, tout rouge... sais-tu ce qui en est?...

—Eh bien? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que prend
Adolphe.

—On s’aime moins.

—Oh! gros monstre, je te comprends: tu restes fâché pour me faire
croire que tu m’aimes.

Hélas! avouons-le! Adolphe dit la vérité de la seule manière de la
dire: en riant.

—Pourquoi m’as-tu fait de la peine? dit-elle. Ai-je un tort? ne
vaut-il pas mieux me l’expliquer gentiment plutôt que de me dire
grossièrement (elle enfle sa voix): «Votre nez rougit!» Non, ce n’est
pas bien! Pour te plaire, je vais employer une expression de ta belle
Fischtaminel: «_Ce n’est pas d’un gentleman!_»

Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement; mais au
lieu d’y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen de se
l’attacher, il reconnaît par où Caroline l’attache à elle.


  NOSOGRAPHIE DE LA VILLA.

Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme quand on
est marié?... Certaines femmes (cela se rencontre encore en province)
sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu’elles veulent ou
ce qui leur plaît. Mais à Paris, presque toutes les femmes éprouvent
une certaine jouissance à voir un homme aux écoutes de leur cœur, de
leurs caprices, de leurs désirs, trois expressions d’une même chose! et
tournant, virant, allant, se démenant, se désespérant, comme un chien
qui cherche un maître.

Elles nomment cela _être aimées_, les malheureuses!... Et bon nombre se
disent en elles-mêmes, comme Caroline: —Comment s’en tirera-t-il?

Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent
Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage Adolphe et
Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne. C’est une
occasion que les Deschars ont saisie par son feuillage, une folie
d’hommes de lettres, une délicieuse villa où l’artiste a enfoui
cent mille francs, et vendue à la criée onze mille francs. Caroline
a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plumes en saule
pleureur: c’est ravissant à montrer en tilbury. On laisse le petit
Charles à sa grand’mère. On donne congé aux domestiques. On part
avec le sourire d’un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement pour en
rehausser l’effet. On respire le bon air, on le fend par le trot du
gros cheval normand sur qui le printemps agit. Enfin l’on arrive à
Marnes, au-dessus de Ville-d’Avray, où les Deschars se pavanent dans
une villa copiée sur une villa de Florence et entourée de prairies
suisses, sans tous les inconvénients des Alpes.

—Mon Dieu! quelles délices qu’une semblable maison de campagne!
s’écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables qui bordent
Marnes et Ville-d’Avray. On est heureux par les yeux comme si l’on y
avait un cœur!

Caroline, ne pouvant prendre qu’Adolphe, prend alors Adolphe, qui
redevient son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de redevenir
la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu’elle était!... Ses
nattes tombent! elle ôte son chapeau, le tient par ses brides. La voilà
rejeune, blanche et rose. Ses yeux sourient, sa bouche est une grenade
douée de sensibilité, d’une sensibilité qui paraît neuve.

—Ça te plairait donc bien, ma chérie, une campagne!... dit Adolphe en
tenant Caroline par la taille, et la sentant qui s’appuie comme pour en
montrer la flexibilité.

—Oh! tu serais assez gentil pour m’en acheter une?... Mais, pas de
folies!... Saisis une occasion comme celle des Deschars.

—Te plaire, savoir bien ce qui peut te faire plaisir, voilà l’étude de
ton Adolphe.

Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d’amitié, défiler
le chapelet de leurs mignardises secrètes.

—On veut donc plaire à sa petite fille?... dit Caroline en mettant sa
tête sur l’épaule d’Adolphe, qui la baise au front en pensant: —Dieu
merci, je la tiens!

  AXIOME.

Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui
tient l’autre.


Le jeune ménage est charmant, et la grosse dame Deschars se permet une
remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si prude, si dévote.

—La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables.

M. Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une maison à
Ville-d’Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne est une
maladie particulière à l’habitant de Paris. Cette maladie a sa durée et
sa guérison. Adolphe est un mari, ce n’est pas un médecin. Il achète
la campagne et s’y installe avec Caroline redevenue sa Caroline, sa
Carola, sa biche blanche, son gros trésor, sa petite fille, etc.

Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante
rapidité: On paye une tasse de lait vingt-cinq centimes quand il
est baptisé, cinquante centimes quand il est _anhydre_, disent les
chimistes. La viande est moins chère à Paris qu’à Sèvres, expérience
faite des qualités. Les fruits sont hors de prix. Une belle poire coûte
plus prise à la campagne que dans le jardin (anhydre!) qui fleurit à
l’étalage de Chevet.

Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n’y a qu’une
prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres verts
qui ont l’air d’être empruntés à une décoration de vaudeville, les
autorités les plus rurales consultées déclarent qu’il faudra dépenser
beaucoup d’argent, et —attendre cinq années!... Les légumes s’élancent
de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. Madame Deschars, qui
jouit d’un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son
terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois
plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique,
qui paye patente, et dont l’époux est électeur. Malgré les efforts et
les promesses du jardinier-concierge, les primeurs ont toujours à Paris
une avance d’un mois sur celles de la campagne.

De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que faire,
vu l’insipidité des voisins, leurs petitesses et les questions
d’amour-propre soulevées à propos de rien.

Monsieur Deschars remarque, avec la profonde science de calcul qui
distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à Paris cumulé
avec les intérêts du prix de la campagne, avec les impositions, les
réparations, les gages du concierge et de sa femme, etc., équivalent
à un loyer de mille écus! Il ne sait pas comment lui, ancien notaire,
s’est laissé prendre à cela!... Car il a maintes fois fait des baux de
châteaux avec parcs et dépendances pour mille écus de loyer.

On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars, qu’une
maison de campagne, loin d’être un plaisir, est une plaie vive.

—Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à la Halle, un
chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa naissance jusqu’au
jour où on le coupe, dit Caroline.

—Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer de la
campagne, c’est d’y rester, d’y demeurer, de se faire campagnard, et
alors tout change...

Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe: —Quelle idée as-tu
donc eue là, d’avoir une maison de campagne? Ce qu’il y a de mieux en
fait de campagne, est d’y aller chez les autres...

Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit: «N’ayez jamais de
journal, de maîtresse, ni de campagne; il y a toujours des imbéciles
qui se chargent d’en avoir pour vous...»

—Bah! répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement éclairé
sur la logique des femmes, tu as raison; mais aussi, que veux-tu?
l’enfant s’y porte à ravir.

Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les
susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement à
son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait;
le lendemain, elle s’ennuie à la mort. Adolphe étant parti pour ses
affaires, elle l’attend depuis cinq heures jusqu’à sept, et va seule
avec le petit Charles jusqu’à la voiture. Elle parle pendant trois
quarts d’heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur en allant de chez
elle au bureau des voitures. Est-il convenable qu’une jeune femme soit
là, _seule_? Elle ne supportera pas cette existence-là.

La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un
chapitre à part.


  LA MISÈRE DANS LA MISÈRE.

  AXIOME.

La misère fait des parenthèses.

  EXEMPLE.

On a diversement parlé, toujours en mal, du point de côté; mais ce mal
n’est rien, comparé au point dont il s’agit ici, et que les plaisirs
du regain conjugal font dresser à tout propos, comme le marteau de la
touche d’un piano. Ceci constitue une misère picotante, qui ne fleurit
qu’au moment où la timidité de la jeune épouse a fait place à cette
fatale égalité de droits qui dévore également le ménage et la France. A
chaque saison ses misères!...

Caroline, après une semaine où elle a noté les absences de monsieur,
s’aperçoit qu’il passe sept heures par jour loin d’elle. Un jour,
Adolphe, qui revient gai comme un acteur applaudi, trouve sur le visage
de Caroline une légère couche de gelée blanche. Après avoir vu que la
froideur de sa mine est remarquée, Caroline prend un faux air amical
dont l’expression bien connue a le don de faire intérieurement pester
un homme, et dit: —Tu as donc eu beaucoup d’affaires, aujourd’hui, mon
ami?

—Oui, beaucoup!

—Tu as pris des cabriolets?

—J’en ai eu pour sept francs.

—As-tu trouvé tout ton monde?...

—Oui, ceux à qui j’avais donné rendez-vous...

—Quand leur as-tu donc écrit? L’encre est desséchée dans ton encrier:
c’est comme de la laque; j’ai eu à écrire, et j’ai passé une grande
heure à l’humecter avant d’en faire une bourbe compacte avec laquelle
on aurait pu marquer des paquets destinés aux Indes.

Ici, tout mari jette sur sa moitié des regards sournois.

—Je leur ai vraisemblablement écrit à Paris...

—Quelles affaires donc, Adolphe?...

—Ne les connais-tu pas?... Veux-tu que je te les dise?... Il y a
d’abord l’affaire Chaumontel...

—Je croyais monsieur Chaumontel en Suisse...

—Mais, n’a-t-il pas ses représentants, son avoué?...

—Tu n’as fait que des affaires?... dit Caroline en interrompant
Adolphe.

Elle jette alors un regard clair, direct, par lequel elle plonge à
l’improviste dans les yeux de son mari: une épée dans un cœur.

—Que veux-tu que j’aie fait?... de la fausse monnaie, des dettes, de
la tapisserie?...

—Mais, je ne sais pas. Je ne peux rien deviner d’abord! Tu me l’as dit
cent fois; je suis trop bête.

—Bon! voilà que tu prends en mauvaise part un mot caressant. Va, ceci
est bien femme.

—As-tu conclu quelque chose? dit-elle en prenant un air d’intérêt pour
les affaires.

—Non, rien...

—Combien de personnes as-tu vues?

—Onze, sans compter celles qui se promenaient sur les boulevards.

—Comme tu me réponds!

—Mais aussi tu m’interroges comme si tu avais fait pendant dix ans le
métier de juge d’instruction...

—Eh bien! raconte-moi toute ta journée, ça m’amusera. Tu devrais bien
penser ici à mes plaisirs! Je m’ennuie assez quand tu me laisses là,
seule, pendant des journées entières.

—Tu veux que je t’amuse en te racontant des affaires?...

—Autrefois, tu me disais tout...

Ce petit reproche amical déguise une espèce de certitude que veut avoir
Caroline touchant les choses graves dissimulées par Adolphe. Adolphe
entreprend alors de raconter sa journée. Caroline affecte une espèce de
distraction assez bien jouée pour faire croire qu’elle n’écoute pas.

—Mais tu me disais tout à l’heure, s’écrie-t-elle au moment où notre
Adolphe s’entortille, que tu as pris pour sept francs de cabriolets, et
tu parles maintenant d’un fiacre? Il était sans doute à l’heure? Tu as
donc fait tes affaires en fiacre? dit-elle d’un petit ton goguenard.

—Pourquoi les fiacres me seraient-ils interdits? demande Adolphe en
reprenant son récit.

—Tu n’es pas allé chez madame de Fischtaminel? dit-elle au milieu
d’une explication excessivement embrouillée où elle vous coupe
insolemment la parole.

—Pourquoi y serais-je allé?...

—Ça m’aurait fait plaisir; j’aurais voulu savoir si son salon est
fini...

—Il l’est!

—Ah! tu y es donc allé?...

—Non, son tapissier me l’a dit.

—Tu connais son tapissier?...

—Oui.

—Qui est-ce?

—Braschon.

—Tu l’as donc rencontré, le tapissier?...

—Oui.

—Mais tu m’as dit n’être allé qu’en voiture?...

—Mais, mon enfant, pour prendre des voitures, on va les cherc...

—Bah! tu l’auras trouvé dans le fiacre...

—Qui?

—Mais le salon —ou —Braschon! Va, l’un comme l’autre est aussi
probable.

—Mais tu ne veux donc pas m’écouter? s’écrie Adolphe en pensant
qu’avec une longue narration il endormira les soupçons de Caroline.

—Je t’ai trop écouté. Tiens, tu mens depuis une heure, comme un commis
voyageur.

—Je ne dirai plus rien.

—J’en sais assez, je sais tout ce que je voulais savoir. Oui, tu me
dis que tu as vu des avoués, des notaires, des banquiers: tu n’as vu
personne de ces gens-là! Si j’allais faire une visite demain à madame
de Fischtaminel, sais-tu ce qu’elle me dirait?

Ici, Caroline observe Adolphe; mais Adolphe affecte un calme trompeur,
au beau milieu duquel Caroline jette la ligne pour pêcher un indice.

—Eh bien! elle me dirait qu’elle a eu le plaisir de te voir... Mon
Dieu! sommes-nous malheureuses! Nous ne pouvons jamais savoir ce que
vous faites... Nous sommes clouées là, dans nos ménages, pendant
que vous êtes à vos affaires! Belles affaires!... Dans ce cas-là,
je te raconterais, moi, des affaires un peu mieux machinées que les
tiennes!... Ah! vous nous apprenez de belles choses!... On dit que les
femmes sont perverses... Mais qui les a perverties?...

Ici, Adolphe essaye, en arrêtant un regard fixe sur Caroline, d’arrêter
ce flux de paroles. Caroline, comme un cheval qui reçoit un coup
de fouet, reprend de plus belle et avec l’animation d’une _coda_
rossinienne.

—Ah! c’est une jolie combinaison! mettre sa femme à la campagne pour
être libre de passer la journée à Paris comme on l’entend. Voilà
donc la raison de votre passion pour une maison de campagne! Et moi,
pauvre bécasse, qui donne dans le panneau!... Mais vous avez raison,
monsieur, c’est très-commode, une campagne! elle peut avoir deux fins.
Madame s’en arrangera tout aussi bien que monsieur. A vous Paris et ses
fiacres!... à moi les bois et leurs ombrages!... Tiens, décidément,
Adolphe, cela me va, ne nous fâchons plus...

Adolphe s’entend dire des sarcasmes pendant une heure.

—As-tu fini, ma chère?... demande-t-il en saisissant un moment où elle
hoche la tête sur une interrogation à effet.

Caroline termine alors en s’écriant: —J’en ai bien assez de la
campagne, et je n’y remets plus les pieds!... Mais je sais ce qui
m’arrivera: vous la garderez, sans doute, et vous me laisserez à
Paris. Eh bien! à Paris, je pourrai du moins m’amuser pendant que
vous mènerez madame de Fischtaminel dans les bois. Qu’est-ce qu’une
_villa Adolphini_ où l’on a mal au cœur quand on s’est promené six fois
autour de la prairie? où l’on vous a planté des bâtons de chaise et des
manches à balai, sous prétexte de vous procurer de l’ombrage? On y est
comme dans un four: les murs ont six pouces d’épaisseur! Et monsieur
est absent sept heures sur les douze de la journée! Voilà le fin mot de
la villa!

—Écoute, Caroline!

—Encore, dit-elle, si tu voulais m’avouer ce que tu as fait
aujourd’hui? Tiens, tu ne me connais pas: je serai bonne enfant,
dis-le-moi!... Je te pardonne à l’avance tout ce que tu auras fait.

Adolphe _a eu des relations_ avant son mariage; il connaît trop bien le
résultat d’un aveu pour en faire à sa femme, et alors il répond: —Je
vais tout te dire...

—Eh bien! tu seras gentil... je t’en aimerai mieux!

—Je suis resté trois heures...

—J’en étais sûre..... chez madame de Fischtaminel?...

—Non, chez notre notaire, qui m’avait trouvé un acquéreur; mais nous
n’avons jamais pu nous entendre: il voulait notre maison de campagne
toute meublée, et, en sortant, je suis allé chez Braschon pour savoir
ce que nous lui devions...

—Tu viens d’arranger ce roman-là pendant que je te parlais!... Voyons,
regarde-moi!... J’irai voir Braschon demain.

Adolphe ne peut retenir une contraction nerveuse.

—Tu ne peux pas t’empêcher de rire, vois-tu, vieux monstre!

—Je ris de ton entêtement.

—J’irai demain chez madame de Fischtaminel.

—Eh! va où tu voudras!...

—Quelle brutalité! dit Caroline en se levant et s’en allant son
mouchoir sur les yeux.

La maison de campagne, si ardemment désirée par Caroline, est devenue
une invention diabolique d’Adolphe, un piége où s’est prise la biche.

Depuis qu’Adolphe a reconnu qu’il est impossible de raisonner avec
Caroline, il lui laisse dire tout ce qu’elle veut.

Deux mois après, il vend sept mille francs une villa qui lui coûte
vingt-deux mille francs! Mais il y gagne de savoir que la campagne
n’est pas encore ce qui plaît à Caroline.

La question devient grave: orgueil, gourmandise, deux péchés de moins y
ont passé! La nature avec ses bois, ses forêts, ses vallées, la Suisse
des environs de Paris, les rivières factices ont à peine amusé Caroline
pendant six mois. Adolphe est tenté d’abdiquer, et de prendre le rôle
de Caroline.


  LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MÉNAGES.

Un matin, Adolphe est définitivement saisi par la triomphante idée
de laisser Caroline maîtresse de trouver elle-même ce qui lui plaît.
Il lui remet le gouvernement de la maison en lui disant: «Fais ce
que tu voudras.» Il substitue le système constitutionnel au système
autocratique, un ministère responsable au lieu d’un pouvoir conjugal
absolu. Cette preuve de confiance, objet d’une secrète envie, est
le bâton de maréchal des femmes. Les femmes sont alors, suivant
l’expression vulgaire, maîtresses à la maison.

Dès lors, rien, pas même les souvenirs de la lune de miel, ne peut se
comparer au bonheur d’Adolphe pendant quelques jours. Une femme est
alors tout sucre, elle est trop sucre! Elle inventerait les petits
soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries et la
tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n’existait pas depuis
le Paradis Terrestre. Au bout d’un mois, l’état d’Adolphe a quelque
similitude avec celui des enfants vers la fin de la première semaine de
l’année. Aussi Caroline commence-t-elle à dire, non pas en parole, mais
en action, en mines, en expressions mimiques: —On ne sait que faire
pour plaire à un homme!...

Laisser à sa femme le gouvernail de la barque est une idée
excessivement ordinaire, qui mériterait peu l’expression de
triomphante, décernée en tête de ce chapitre, si elle n’était pas
doublée de l’idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette
pensée, qui s’empare et s’emparera de tous les gens en proie à un
malheur quelconque, savoir jusqu’où peut aller le mal! expérimenter ce
que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même, en se sentant
ou en se croyant le pouvoir de l’arrêter. Cette curiosité nous suit
de l’enfance à la tombe. Or, après sa pléthore de félicité conjugale,
Adolphe, qui se donne la comédie chez lui, passe par les phases
suivantes:

PREMIÈRE ÉPOQUE. —Tout va trop bien. Caroline achète de petits
registres pour écrire ses dépenses, elle achète un joli petit meuble
pour serrer l’argent, elle fait vivre admirablement bien Adolphe, elle
est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de choses
qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être une maîtresse
de maison incomparable. Adolphe, qui s’érige lui-même en censeur, ne
trouve pas la plus petite observation à formuler.

S’il s’habille, il ne lui manque rien. On n’a jamais, même chez
Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline. On
renouvelle, à ce phénix des maris, le caustique sur son cuir à repasser
ses rasoirs. Des bretelles fraîches sont substituées aux vieilles.
Une boutonnière n’est jamais veuve. Son linge est soigné comme celui
du confesseur d’une dévote à péchés véniels. Les chaussettes sont
sans trous. A table, tous ses goûts, ses caprices même sont étudiés,
consultés: il engraisse! Il a de l’encre dans son écritoire, et
l’éponge en est toujours humide. Il ne peut rien dire, pas même, comme
Louis XIV: «J’ai failli attendre!» Enfin, il est à tout propos qualifié
d’_un amour d’homme_. Il est obligé de gronder Caroline de ce qu’elle
s’oublie: elle ne pense pas assez à elle. Caroline enregistre ce doux
reproche.

DEUXIÈME ÉPOQUE. —La scène change, à table. Tout est bien cher.
Les légumes sont hors de prix. Le bois se vend comme s’il venait de
Campêche. Les fruits, oh! quant aux fruits, les princes, les banquiers,
les grands seigneurs seuls peuvent en manger. Le dessert est une
cause de ruine. Adolphe entend souvent Caroline disant à madame
Deschars: «Mais comment faites-vous?...» On tient alors devant vous des
conférences sur la manière de régir les cuisinières.

Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans talent,
est venue demander son compte en robe de mérinos bleu, ornée d’un
fichu brodé, les oreilles embellies d’une paire de boucles d’oreilles
enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de peau qui
laissent voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux malles d’effets
et son livret à la Caisse d’Épargne.

Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple; elle se
plaint de l’instruction et de la science de calcul qui distingue les
domestiques. Elle lance de temps en temps de petits axiomes comme
ceux-ci: —Il y a des écoles qu’il faut faire! Il n’y a que ceux qui ne
font rien qui font tout bien. —Elle a les soucis du pouvoir. Ah! les
hommes sont bien heureux de n’avoir pas à mener un ménage. —Les femmes
ont le fardeau des détails.

Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort, elle
commence par établir que l’expérience est une si belle chose, qu’on ne
saurait l’acheter trop cher. Adolphe rit, dans sa barbe, en prévoyant
une catastrophe qui lui rendra le pouvoir.

TROISIÈME ÉPOQUE. —Caroline, pénétrée de cette vérité qu’il faut
manger uniquement pour vivre, fait jouir Adolphe des agréments d’une
table cénobitique.

Adolphe a des chaussettes lézardées ou grosses du lichen des
raccommodages faits à la hâte, car sa femme n’a pas assez de la
journée pour ce qu’elle veut faire. Il porte des bretelles noircies
par l’usage. Le linge est vieux et bâille comme un portier ou comme
la porte cochère. Au moment où Adolphe est pressé de conclure une
affaire, il met une heure à s’habiller en cherchant ses affaires une
à une, en dépliant beaucoup de choses avant d’en trouver une qui soit
irréprochable. Mais Caroline est très-bien mise. Madame a de jolis
chapeaux, des bottines en velours, des mantilles. Elle a pris son
parti, elle administre en vertu de ce principe: Charité bien ordonnée
commence par elle-même. Quand Adolphe se plaint du contraste entre son
dénûment et la splendeur de Caroline, Caroline lui dit: —Mais tu m’as
grondée de ne rien m’acheter!...

Un échange de plaisanteries plus ou moins aigres commence à s’établir
alors entre les époux. Caroline, un soir, se fait charmante, afin de
glisser l’aveu d’un déficit assez considérable, absolument comme quand
le Ministère se livre à l’éloge des contribuables, et se met à vanter
la grandeur du pays en accouchant d’un petit projet de loi qui demande
des crédits supplémentaires. Il y a cette similitude que tout cela se
fait dans la Chambre, en gouvernement comme en ménage. Il en ressort
cette vérité profonde que le système constitutionnel est infiniment
plus coûteux que le système monarchique. Pour une nation comme pour un
ménage, c’est le gouvernement du juste-milieu, de la médiocrité, des
chipoteries, etc.

Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion
d’éclater, et Caroline s’endort dans une trompeuse sécurité.

Comment arrive la querelle? sait-on jamais quel courant électrique a
décidé l’avalanche ou la révolution? elle arrive à propos de tout et à
propos de rien. Mais enfin, Adolphe, après un certain temps qui reste à
déterminer par le bilan de chaque ménage, au milieu d’une discussion,
lâche ce mot fatal: —Quand j’étais garçon!...

Le temps de garçon est, relativement à la femme, ce qu’est le:

«Mon pauvre défunt!» relativement au nouveau mari d’une veuve. Ces
deux coups de langue font des blessures qui ne se cicatrisent jamais
complétement.

Et alors Adolphe de continuer comme le général Bonaparte parlant aux
Cinq-Cents: —Nous sommes sur un volcan! —Le ménage n’a plus de
gouvernement, —l’heure de prendre un parti est arrivée. —Tu parles de
bonheur, Caroline, tu l’as compromis, —tu l’as mis en question par tes
exigences, tu as violé le Code civil t’immisçant dans la discussion des
affaires, —tu as attenté au pouvoir conjugal. —Il faut réformer notre
intérieur.

Caroline ne crie pas, comme les Cinq-Cents: _A bas le dictateur!_ car
on ne crie jamais quand on est sûr de l’abattre.

—Quand j’étais garçon, je n’avais que des chaussures neuves! je
trouvais des serviettes blanches à mon couvert tous les jours! Je
n’étais volé par le restaurateur que d’une somme déterminée! Je vous ai
donné ma liberté chérie!... qu’en avez-vous fait?

—Suis-je donc si coupable, Adolphe, d’avoir voulu t’éviter des soucis?
dit Caroline en se posant devant son mari. Reprends la clef de la
caisse... mais qu’arrivera-t-il?... j’en suis honteuse, tu me forceras
à jouer la comédie pour avoir les choses les plus nécessaires. Est-ce
là ce que tu veux? avilir ta femme, ou mettre en présence deux intérêts
contraires, ennemis...

Et voilà, pour les trois quarts des Français, le mariage parfaitement
défini.

—Sois tranquille, mon ami, reprend Caroline, en s’asseyant dans sa
chauffeuse comme Marius sur les ruines de Carthage! je ne te demanderai
jamais rien, je ne suis pas une mendiante! Je sais bien ce que je
ferai... tu ne me connais pas.

—Eh bien! quoi?... dit Adolphe, on ne peut donc, avec vous autres, ni
plaisanter, ni s’expliquer? Que feras-tu?...

—Cela ne vous regarde pas!...

—Pardon, madame, au contraire. La dignité, l’honneur...

—Oh!... soyez tranquille à cet égard, monsieur... Pour vous, plus que
pour moi, je saurai garder le secret le plus profond.

—Eh bien! dites? voyons, Caroline, ma Caroline, que feras-tu?...

Caroline jette un regard de vipère à Adolphe, qui recule et va se
promener.

—Voyons, que comptes-tu faire? demande-t-il après un silence
infiniment trop prolongé.

—Je travaillerai, Monsieur!

Sur ce mot sublime, Adolphe exécute un mouvement de retraite, en
s’apercevant d’une exaspération enfiellée, en sentant un mistral dont
l’âpreté n’avait pas encore soufflé dans la chambre conjugale.


  L’ART D’ÊTRE VICTIME.

A compter du Dix-Huit Brumaire, Caroline vaincue adopte un système
infernal, et qui a pour effet de vous faire regretter à toute heure la
victoire. Elle devient l’Opposition!... Encore un triomphe de ce genre,
et Adolphe irait en cour d’assises, accusé d’avoir étouffé sa femme
entre deux matelas, comme l’Othello de Shakspeare. Caroline se compose
un air de martyr, elle est d’une soumission assommante. A tout propos
elle assassine Adolphe par un: «Comme vous voudrez!» accompagné d’une
épouvantable douceur. Aucun poëte élégiaque ne pourrait lutter avec
Caroline, qui lance élégie sur élégie: élégie en actions, élégie en
paroles, élégie à sourire, élégie muette, élégie à ressort, élégie en
gestes, dont voici quelques exemples où tous les ménages retrouveront
leurs impressions.


APRÈS DÉJEUNER. —Caroline, nous allons ce soir chez les Deschars, une
grande soirée, tu sais...

—Oui, mon ami.


APRÈS DÎNER. —Eh bien! Caroline, tu n’es pas encore habillée?... dit
Adolphe, qui sort de chez lui magnifiquement mis.

Il aperçoit Caroline vêtue d’une robe de vieille plaideuse, une
moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses
qu’artificielles, attristent une chevelure mal arrangée par la femme de
chambre. Caroline a des gants déjà portés.

—Je suis prête, mon ami...

—Et voilà ta toilette?...

—Je n’en ai pas d’autre. Une toilette fraîche aurait coûté cent écus.

—Pourquoi ne pas me le dire?

—Moi, vous tendre la main!... après ce qui s’est passé!...

—J’irai seul, dit Adolphe, ne voulant pas être humilié dans sa femme.

—Je sais bien que cela vous arrange, dit Caroline d’un petit ton
aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis.


Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par Adolphe;
Caroline est là comme si son mari l’avait invitée: elle attend que le
dîner soit servi.

—Monsieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître, la
cuisinière ne sait où donner de la tête.

—Pourquoi?

—Monsieur ne lui a rien dit; elle n’a que deux entrées, le bœuf, un
poulet, une salade et des légumes.

—Caroline, vous n’avez donc rien commandé?...

—Savais-je que vous aviez du monde, et puis-je d’ailleurs prendre
sur moi de commander ici?... Vous m’avez délivrée de tout souci à cet
égard, et j’en remercie Dieu tous les jours.


Madame Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline! elle
la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un métier à
tapisserie.

—Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe?

Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue.

—Non, madame, c’est pour un marchand qui me les paye; et, comme
les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner de petites
douceurs.

Adolphe rougit; il ne peut pas battre sa femme, et madame de
Fischtaminel le regarde en ayant l’air de lui dire: —Qu’est-ce que
cela signifie?...

—Vous toussez beaucoup, ma chère petite!... dit madame de Fischtaminel.

—Oh! répond Caroline, que me fait la vie!...


Caroline est là, sur sa causeuse, avec une femme de vos amies à
la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond de
l’embrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au seul
mouvement des lèvres, ces mots: _Monsieur l’a voulu!_... dits d’un air
de jeune Romaine allant au cirque. Profondément humilié dans toutes
vos vanités, vous voulez être à cette conversation tout en écoutant
vos hôtes; vous faites alors des répliques qui vous valent des: «A
quoi pensez-vous?» car vous perdez le fil de la conversation, et vous
piétinez sur place en pensant: «Que lui dit-elle de moi?»


Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes,
et Caroline est placée à côté d’un joli jeune homme appelé Ferdinand,
cousin d’Adolphe. Entre le premier et le second service, on parle du
bonheur conjugal.

—Il n’y a rien de plus facile à une femme que d’être heureuse, dit
Caroline en répondant à une femme qui se plaint.

—Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement monsieur de
Fischtaminel.

—Une femme n’a qu’à se mêler de rien, se regarder comme la première
domestique de la maison ou comme une esclave dont le maître a soin,
n’avoir aucune volonté, ne pas faire une observation: tout va bien.

Ceci, lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix,
épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme.

—Vous oubliez, madame, le bonheur d’expliquer son bonheur,
réplique-t-il en lançant un éclair digne d’un tyran de mélodrame.

Satisfaite de s’être montrée assassinée ou sur le point de l’être,
Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme, et dit: —On
n’explique pas le bonheur.

L’incident, comme on dit à la Chambre, n’a pas de suites, mais
Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié.


On parle du nombre effrayant de gastrites, de maladies innommées dont
meurent les jeunes femmes.

—Elles sont trop heureuses! dit Caroline en ayant l’air de donner le
programme de sa mort.


La belle-mère d’Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit: «Le salon de
monsieur! —La chambre de monsieur!» Tout, chez elle, est à monsieur.

—Ah çà! qu’y a-t-il donc, mes enfants? demande la belle-mère; on
dirait que vous êtes tous les deux à couteaux tirés?

—Eh! mon Dieu, dit Adolphe, il y a que Caroline a eu le gouvernement
de la maison et n’a pas su s’en tirer.

—Elle a fait des dettes?...

—Oui, ma chère maman.

—Écoutez, Adolphe, dit la belle-mère après avoir attendu que sa fille
l’ait laissée seule avec son gendre, aimeriez-vous mieux que ma fille
fût admirablement bien mise, que tout allât à merveille chez vous, et
qu’il ne vous en coûtât rien?...

Essayez de vous représenter la physionomie d’Adolphe en entendant cette
_déclaration des droits de la femme_!


Caroline passe d’une toilette misérable à une toilette splendide. Elle
est chez les Deschars: tout le monde la félicite sur son goût, sur la
richesse de ses étoffes, sur ses dentelles, sur ses bijoux.

—Ah! vous avez un mari charmant!... dit madame Deschars. Adolphe se
rengorge et regarde Caroline.

—Mon mari, madame!... je ne coûte, Dieu merci, rien à monsieur! Tout
cela me vient de ma mère.

Adolphe se retourne brusquement, et va causer avec madame de
Fischtaminel.


Après un an de gouvernement absolu, Caroline adoucie dit un matin:

—Mon ami, combien as-tu dépensé cette année?...

—Je ne sais pas.

—Fais tes comptes.

Adolphe trouve un tiers de plus que dans la plus mauvaise année de
Caroline.

—Et je ne t’ai rien coûté pour ma toilette, dit-elle.


Caroline joue les mélodies de Schubert. Adolphe éprouve une jouissance
en entendant cette musique admirablement exécutée; il se lève et va
pour féliciter Caroline: elle fond en larmes.

—Qu’as-tu?...

—Rien; je suis nerveuse.

—Mais je ne te connaissais pas ce vice-là.

—Oh! Adolphe, tu ne veux rien voir... Tiens, regarde: mes bagues ne me
tiennent plus aux doigts, tu ne m’aimes plus, je te suis à charge...

Elle pleure, elle n’écoute rien, elle repleure à chaque mot d’Adolphe.

—Veux-tu reprendre le gouvernement de la maison?

—Ah! s’écrie-t-elle en se dressant en pieds comme _une surprise_,
maintenant que tu as assez de tes expériences?... Merci! Est-ce de
l’argent que je veux? Singulière manière de panser un cœur blessé...
Non, laissez-moi...

—Eh bien! comme tu voudras, Caroline.

Ce: «Comme tu voudras!» est le premier mot de l’indifférence en matière
de femme légitime; et Caroline aperçoit un abîme vers lequel elle a
marché d’elle-même.


  LA CAMPAGNE DE FRANCE

Les malheurs de 1814 affligent toutes les existences. Après les
brillantes journées, les conquêtes, les jours où les obstacles se
changeaient en triomphes, où le moindre achoppement devenait un
honneur, il arrive un moment où les plus heureuses idées tournent en
sottises, où le courage mène à la perte, où la fortification fait
trébucher. L’amour conjugal, qui, selon les auteurs, est un cas
particulier d’amour, a, plus que toute autre chose humaine, la Campagne
de France, son funeste 1814. Le diable aime surtout à mettre sa queue
dans les affaires des pauvres femmes délaissées, et Caroline en est là.

Caroline en est à rêver aux moyens de ramener son mari! Caroline passe
à la maison beaucoup d’heures solitaires, pendant lesquelles son
imagination travaille. Elle va, vient, se lève, et souvent elle reste
songeuse à sa fenêtre, regardant la rue sans y rien voir, la figure
collée aux vitres, et se trouvant comme dans un désert au milieu de
ses Petits-Dunkerques, de ses appartements meublés avec luxe.

Or, à Paris, à moins d’habiter un hôtel à soi, sis entre cour et
jardin, toutes les existences sont accouplées. A chaque étage d’une
maison, un ménage trouve dans la maison située en face un autre ménage.
Chacun plonge à volonté ses regards chez le voisin. Il existe une
servitude d’observation mutuelle, un droit de visite commun auxquels
nul ne peut se soustraire. Dans un temps donné, le matin, vous vous
levez de bonne heure, la servante du voisin fait l’appartement, laisse
les fenêtres ouvertes et les tapis sur les appuis: vous devinez alors
une infinité de choses, et réciproquement. Aussi, dans un temps donné,
connaissez-vous les habitudes de la jolie, de la vieille, de la jeune,
de la coquette, de la vertueuse femme d’en face, ou les caprices du
fat, les inventions du vieux garçon, la couleur des meubles, le chat
du second ou du troisième. Tout est indice et matière à divination. Au
quatrième étage, une grisette surprise se voit, toujours trop tard,
comme la chaste Suzanne, en proie aux jumelles ravies d’un vieil
employé à dix-huit cents francs, qui devient criminel gratis. Par
compensation, un beau surnuméraire, jeune de ses dix-neuf ans, apparaît
à une dévote dans le simple appareil d’un homme qui se barbifie.
L’observation ne s’endort jamais, tandis que la prudence a ses moments
d’oubli. Les rideaux ne sont pas toujours détachés à temps. Une femme,
avant la chute du jour, s’approche de la fenêtre pour enfiler une
aiguille, et le mari d’en face admire alors une tête de Raphaël, qu’il
trouve digne de lui, garde national imposant sous les armes. Passez
place Saint-Georges, et vous pouvez y surprendre les secrets de trois
jolies femmes, si vous avez de l’esprit dans le regard. Oh! la sainte
vie privée, où est-elle? Paris est une ville qui se montre quasi nue
à toute heure, une ville essentiellement courtisane et sans chasteté.
Pour qu’une existence y ait de la pudeur, elle doit posséder cent mille
francs de rente. Les vertus y sont plus chères que les vices.

Caroline, dont le regard glisse parfois entre les mousselines
protectrices qui cachent son intérieur aux cinq étages de la maison
d’en face, finit par observer un jeune ménage plongé dans les joies de
la lune de miel, et venu nouvellement au premier devant ses fenêtres.
Elle se livre aux observations les plus irritantes. On ferme les
persiennes de bonne heure, on les ouvre tard. Un jour Caroline, levée
à huit heures, toujours par hasard, voit la femme de chambre apprêtant
un bain ou quelque toilette du matin, un délicieux déshabillé. Caroline
soupire. Elle se met à l’affût comme un chasseur: elle surprend la
jeune femme la figure illuminée par le bonheur. Enfin, à force d’épier
ce charmant ménage, elle voit monsieur et madame ouvrant la fenêtre, et
légèrement pressés l’un contre l’autre, accoudés au balcon, y respirant
l’air du soir. Caroline se donne des maux de nerfs en étudiant sur
les rideaux, un soir que l’on oublie de fermer les persiennes, les
ombres de ces deux enfants se combattant, dessinant des fantasmagories
explicables ou inexplicables. Souvent la jeune femme, assise,
mélancolique et rêveuse, attend l’époux absent, elle entend le pas
d’un cheval, le bruit d’un cabriolet au bout de la rue, elle s’élance
de son divan, et, d’après son mouvement, il est facile de voir qu’elle
s’écrie: —C’est lui!...

—Comme ils s’aiment! se dit Caroline.

A force de maux de nerfs, Caroline arrive à concevoir un plan
excessivement ingénieux: elle invente de se servir de ce bonheur
conjugal comme d’un topique pour stimuler Adolphe. C’est une idée assez
dépravée, une idée de vieillard voulant séduire une petite fille avec
des gravures ou des gravelures; mais l’intention de Caroline sanctifie
tout!

—Adolphe, dit-elle enfin, nous avons pour voisine en face une femme
charmante, une petite brune...

—Oui, réplique Adolphe, je la connais. C’est une amie de madame
Fischtaminel; madame Foullepointe, la femme d’un agent de change, un
homme charmant, un bon enfant, et qui aime sa femme: il en est fou!
Tiens?... il a son cabinet, ses bureaux, sa caisse dans la cour, et
l’appartement sur le devant est celui de madame. Je ne connais pas de
ménage plus heureux. Foullepointe parle de son bonheur partout, même à
la Bourse: il en est ennuyeux.

—Eh bien! fais-moi donc le plaisir de me présenter monsieur et madame
Foullepointe! Ma foi, je serais enchantée de savoir comment elle s’y
prend pour se faire si bien aimer de son mari... Y a-t-il longtemps
qu’ils sont mariés?

—Absolument comme nous, depuis cinq ans...

—Adolphe, mon ami, j’en meurs d’envie! Oh! lie-nous toutes les deux.
Suis-je aussi bien qu’elle?

—Ma foi!... je vous rencontrerais au bal de l’Opéra, tu ne serais pas
ma femme, eh bien! j’hésiterais...

—Tu es gentil aujourd’hui. N’oublie pas de les inviter à dîner pour
samedi prochain.

—Ce sera fait ce soir. Foullepointe et moi, nous nous voyons souvent à
la Bourse.

—Enfin, se dit Caroline, cette femme me dira sans doute quels sont ses
moyens d’action.

Caroline se remet en observation. A trois heures environ, à travers les
fleurs d’une jardinière qui fait comme un bocage à la fenêtre, elle
regarde et s’écrie: —Deux vrais tourtereaux!

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        MADAME FOULLEPOINTE.

    Tu ne serais pas ma femme, eh bien, j’hésiterais...

                                        (VIE CONJUGALE.)]

Pour ce samedi, Caroline invite monsieur et madame Deschars, le digne
monsieur Fischtaminel, enfin les plus vertueux ménages de sa société.
Tout est sous les armes chez Caroline: elle a commandé le plus délicat
dîner, elle a sorti ses splendeurs des armoires; elle tient à fêter le
modèle des femmes.

—Vous allez voir, ma chère, dit-elle à madame Deschars au moment où
toutes les femmes se regardent en silence, vous allez voir le plus
adorable ménage du monde, nos voisins d’en face: un jeune homme blond
d’une grâce infinie, et des manières... une tête à la lord Byron,
et un vrai don Juan, mais fidèle! il est fou de sa femme. La femme
est charmante et a trouvé des secrets pour perpétuer l’amour, aussi
peut-être devrai-je un regain de bonheur à cet exemple; Adolphe, en les
voyant, rougira de sa conduite, il...

On annonce: —Monsieur et madame Foullepointe.

Madame Foullepointe, jolie brune, la vraie Parisienne, une femme
cambrée, mince, au regard brillant étouffé par de longs cils, mise
délicieusement, s’assied sur le canapé. Caroline salue un gros monsieur
à cheveux gris assez rares, qui suit cette Andalouse de Paris, et qui
montre une figure et un ventre siléniques, un crâne beurre frais,
un sourire papelard et libertin sur de bonnes grosses lèvres, un
philosophe enfin! Caroline regarde ce monsieur d’un air étonné.

—Monsieur Foullepointe, ma bonne, dit Adolphe en lui présentant ce
digne quinquagénaire.

—Je suis enchantée, madame, dit Caroline en prenant un air aimable,
que vous soyez venue avec votre beau-père (profonde sensation); mais
nous aurons, j’espère, votre mari...

—Madame...

Tout le monde écoute et se regarde. Adolphe devient le point de mire
de tous les yeux; il est hébété d’étonnement; il voudrait faire
disparaître Caroline par une trappe, comme au théâtre.

—Voici monsieur Foullepointe, mon mari, dit madame Foullepointe.

Caroline devient alors d’un rouge écarlate en comprenant _l’école_
qu’elle a faite, et Adolphe la foudroie d’un regard à trente-six becs
de gaz.

—Vous le disiez jeune, blond... dit à voix basse madame Deschars.

Madame Foullepointe, en femme spirituelle, regarde audacieusement la
corniche.

Un mois après, madame Foullepointe et Caroline deviennent intimes.
Adolphe, très-occupé de madame Fischtaminel, ne fait aucune attention à
cette dangereuse amitié, qui doit porter ses fruits; car, sachez-le!

  AXIOME.

Les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n’en ont aimé.


  LE SOLO DE CORBILLARD.

Après un temps dont la durée dépend de la solidité des principes de
Caroline, elle paraît languissante; et quand, en la voyant étendue sur
les divans comme un serpent au soleil, Adolphe, inquiet par décorum,
lui dit: —Qu’as-tu, ma bonne? que veux-tu?

—Je voudrais être morte!

—Un souhait assez agréable et d’une gaieté folle...

—Ce n’est pas la mort qui m’effraye, moi, c’est la souffrance...

—Cela signifie que je ne te rends pas la vie heureuse!... Et voilà
bien les femmes!

Adolphe arpente le salon en déblatérant; mais il est arrêté net en
voyant Caroline étanchant de son mouchoir brodé des larmes qui coulent
assez artistement.

—Te sens-tu malade?

—Je ne me sens pas bien. (Silence.) Tout ce que je désire, ce serait
de savoir si je puis vivre assez pour voir ma petite mariée, car je
sais maintenant ce que signifie ce mot si peu compris des jeunes
personnes: _le choix d’un époux_! Va, cours à tes plaisirs: une femme
qui songe à l’avenir, une femme qui souffre, n’est pas amusante; va te
divertir...

—Où souffres-tu?

—Mon ami, je ne souffre pas; je me porte à merveille, et n’ai besoin
de rien! Vraiment, je me sens mieux... —Allez, laissez-moi.

Cette première fois, Adolphe s’en va presque triste.

Huit jours se passent pendant lesquels Caroline ordonne à tous
ses domestiques de cacher à monsieur l’état déplorable où elle se
trouve: elle languit, elle sonne quand elle est près de défaillir,
elle consomme beaucoup d’éther. Les gens apprennent enfin à monsieur
l’héroïsme conjugal de madame, et Adolphe reste un soir après dîner et
voit sa femme embrassant à outrance sa petite Marie.

—Pauvre enfant! il n’y a que toi qui me fais regretter mon avenir! Oh!
mon Dieu, qu’est-ce que la vie?

—Allons, mon enfant, dit Adolphe, pourquoi se chagriner?

—Oh! je ne me chagrine pas!... la mort n’a rien qui m’effraye... je
voyais ce matin un enterrement, et je trouvais le mort bien heureux!
Comment se fait-il que je ne pense qu’à mourir?... Est-ce une
maladie?... Il me semble que je mourrai de ma main.

Plus Adolphe tente d’égayer Caroline, plus Caroline s’enveloppe dans
les crêpes d’un deuil à larmes continues. Cette seconde fois, Adolphe
reste et s’ennuie. Puis à la troisième attaque à larmes forcées,
il sort sans aucune tristesse. Enfin, il se blase sur ces plaintes
éternelles, sur ces attitudes de mourant, sur ces larmes de crocodile.
Et il finit par dire: —Si tu es malade, Caroline, il faut voir un
médecin...

—Comme tu voudras! cela finira plus promptement ainsi, cela me va...
Mais alors, amène un fameux médecin.

Au bout d’un mois, Adolphe, fatigué d’entendre l’air funèbre que
Caroline lui joue sur tous les tons, amène un grand médecin. A Paris,
les médecins sont tous des gens d’esprit, et ils se connaissent
admirablement en Nosographie conjugale.

—Eh bien! madame, dit le grand médecin, comment une si jolie femme
s’avise-t-elle d’être malade?

—Oui, monsieur, de même que le nez du père Aubry, j’aspire à la
tombe...

Caroline, par égard pour Adolphe, essaye de sourire.

—Bon! cependant vous avez les yeux vifs: ils souhaitent peu nos
infernales drogues...

—Regardez-y bien, docteur, la fièvre me dévore, une petite fièvre
imperceptible, lente...

Et elle arrête le plus malicieux de ses regards sur l’illustre docteur,
qui se dit en lui-même: —Quels yeux!...

—Bien, voyons la langue? dit-il tout haut.

Caroline montre sa langue de chat entre deux rangées de dents blanches
comme celles d’un chien.

—Elle est un peu chargée, au fond; mais vous avez déjeuné... fait
observer le grand médecin, qui se tourne vers Adolphe.

—Rien, répond Caroline, deux tasses de thé...

Adolphe et l’illustre docteur se regardent, car le docteur se demande
qui, de madame ou de monsieur, se moque de lui.

—Que sentez-vous? demande gravement le docteur à Caroline.

—Je ne dors pas.

—Bon!

—Je n’ai pas d’appétit...

—Bien!

—J’ai des douleurs, là...

Le médecin regarde l’endroit indiqué par Caroline.

—Très-bien, nous verrons cela tout à l’heure... Après?...

—Il me passe des frissons par moments...

—Bon!

—J’ai des tristesses, je pense toujours à la mort, j’ai des idées de
suicide.

—Ah! vraiment?

—Il me monte des feux à la figure, tenez, j’ai constamment des
tressaillements dans la paupière...

—Très-bien: nous nommons cela un _trismus_.

Le docteur explique pendant un quart d’heure, en employant les termes
les plus scientifiques, la nature du _trismus_, d’où il résulte que le
_trismus_ est le _trismus_; mais il fait observer avec la plus grande
modestie que, si la science sait que le _trismus_ est le _trismus_,
elle ignore entièrement la cause de ce mouvement nerveux, qui va,
vient, passe, reparaît... —Et, dit-il, nous avons reconnu que c’était
purement nerveux.

—Est-ce bien dangereux? demanda Caroline inquiète.

—Nullement. Comment vous couchez-vous?

—En rond.

—Bien; sur quel côté?

—A gauche.

—Bien; combien avez-vous de matelas à votre lit?

—Trois.

—Bien; y a-t-il un sommier?

—Mais, oui...

—Quelle est la substance du sommier?

—Le crin.

—Bon. Marchez un peu devant moi?... Oh! mais naturellement, et comme
si nous ne vous regardions pas...

Caroline marche à la Elssler, en agitant _sa tournure_ de la façon la
plus andalouse.

—Vous ne sentez pas un peu de pesanteur dans les genoux?

—Mais... non... (Elle revient à sa place.) Mon Dieu, quand on
s’examine... il me semble maintenant que oui...

—Bon. Vous êtes restée à la maison depuis quelque temps?

—Oh! oui, monsieur, beaucoup trop... et seule.

—Bien, c’est cela. Comment vous coiffez-vous pour la nuit?

—Un bonnet brodé, puis quelquefois par-dessus un foulard...

—Vous n’y sentez pas des chaleurs... une petite sueur?...

—En dormant, cela me semble difficile.

—Vous pourriez trouver votre linge humide à l’endroit du front en vous
réveillant?

—Quelquefois.

—Bon. Donnez-moi votre main.

Le docteur tire sa montre.

—Vous ai-je dit que j’ai des vertiges? dit Caroline.

—Chut!... fait le docteur qui compte les pulsations. Est-ce le soir?...

—Non, le matin.

—Ah! diantre, des vertiges le matin, dit-il en regardant Adolphe.

—Eh bien! que dites-vous de l’état de madame? demande Adolphe.

—Le duc de G. n’est pas allé à Londres, dit le grand médecin en
étudiant la peau de Caroline, et l’on en cause beaucoup au faubourg
Saint-Germain.

—Vous avez des malades? demande Caroline.

—Presque tous les miens y sont... Eh! mon Dieu! j’en ai sept à voir ce
matin, dont quelques-uns sont en danger...

Le docteur se lève.

—Que pensez-vous de moi, monsieur? dit Caroline.

—Madame, il faut des soins, beaucoup de soins, prendre des
adoucissants, de l’eau de guimauve, un régime doux, viandes blanches,
faire beaucoup d’exercice.

—En voilà pour vingt francs, se dit en lui-même Adolphe en souriant.

Le grand médecin prend Adolphe par le bras, et l’emmène en se faisant
reconduire; Caroline les suit sur la pointe du pied.

—Mon cher, dit le grand médecin, je viens de traiter fort légèrement
madame, il ne fallait pas l’effrayer, ceci vous regarde plus que vous
ne pensez... Ne négligez pas trop madame; elle est d’un tempérament
puissant, d’une santé féroce. _Tout cela_ réagit sur elle. La nature a
ses lois, qui, méconnues, se font obéir. Madame peut arriver à un état
morbide qui vous ferait cruellement repentir de l’avoir négligée... Si
vous l’aimez, aimez-la; si vous ne l’aimez plus, et que vous teniez
à conserver la mère de vos enfants, la décision à prendre est un cas
d’hygiène, mais elle ne peut venir que de vous!...

—Comme il m’a compris!... se dit Caroline. Elle ouvre la porte et dit:
—Docteur, vous ne m’avez pas écrit les doses!...

Le grand médecin sourit, salue et glisse dans sa poche une pièce de
vingt francs en laissant Adolphe entre les mains de sa femme, qui le
prend et lui dit: —Quelle est la vérité sur mon état?... faut-il me
résigner à mourir?...

—Eh! il m’a dit que tu as trop de santé! s’écrie Adolphe impatienté.

Caroline s’en va pleurer sur son divan.

—Qu’as-tu?

—J’en ai pour longtemps... Je te gêne, tu ne m’aimes plus... Je
ne veux plus consulter ce médecin-là... Je ne sais pas pourquoi
madame Foullepointe m’a conseillé de le voir, il ne m’a dit que des
sottises!... et je sais mieux que lui ce qu’il me faut...

—Que te faut-il?...

—Ingrat, tu le demandes? dit-elle en posant sa tête sur l’épaule
d’Adolphe.

Adolphe, effrayé, se dit: —Il a raison, le docteur, elle peut devenir
d’une exigence maladive, et que deviendrai-je, moi?... Me voilà forcé
d’opter entre la folie physique de Caroline ou quelque petit cousin.

Caroline chante alors une mélodie de Schubert avec l’exaltation d’une
hypocondriaque.


  DEUXIÈME PARTIE

  SECONDE PRÉFACE

Si vous avez pu comprendre ce livre... (et l’on vous fait un honneur
infini par cette supposition: l’auteur le plus profond ne comprend
pas toujours, l’on peut même dire ne comprend jamais les différents
sens de son livre, ni sa portée, ni le bien ni le mal qu’il cause), si
donc vous avez prêté quelque attention à ces petites scènes de la vie
conjugale, vous aurez peut-être remarqué leur couleur...

—Quelle couleur? demandera sans doute un épicier, les livres sont
couverts en jaune, en bleu, revers de botte, vert-pâle, gris-perle,
blanc.

Hélas! les livres ont une autre couleur, ils sont teints par l’auteur,
et quelques écrivains empruntent leur coloris. Certains livres
déteignent sur d’autres. Il y a mieux. Les livres sont blonds ou bruns,
châtain-clair ou roux. Enfin ils ont un sexe aussi! Nous connaissons
des livres mâles et des livres femelles, des livres qui, chose
déplorable, n’ont pas de sexe, ce qui, nous l’espérons, n’est pas le
cas de celui-ci, en supposant que vous fassiez à cette collection de
sujets nosographiques l’honneur de l’appeler un livre.

Jusqu’ici, toutes ces misères sont des misères infligées uniquement
par la femme à l’homme. Vous n’avez donc encore vu que le côté mâle du
livre. Et, si l’auteur a réellement l’ouïe qu’on lui suppose, il a déjà
surpris plus d’une exclamation ou d’une déclamation de femme furieuse:

—On ne nous parle que des misères souffertes par ces messieurs,
aura-t-elle dit, comme si nous n’avions pas nos petites misères
aussi!...

O femmes! vous avez été entendues, car si vous n’êtes pas toujours
comprises, vous vous faites toujours très-bien entendre!...

Donc, il serait souverainement injuste de faire porter sur vous seules
les reproches que tout être social mis sous le joug (_conjugium_) a
le droit d’adresser à cette institution nécessaire, sacrée, utile,
éminemment conservatrice, mais tant soit peu gênante, et d’un porter
difficile aux entournures, ou quelquefois trop facile aussi.

J’irai plus loin! Cette partialité serait évidemment du crétinisme.

Un homme, non écrivain, car il y a bien des hommes dans un écrivain,
un auteur donc, doit ressembler à Janus: voir en avant et en arrière,
se faire rapporteur, découvrir toutes les faces d’une idée, passer
alternativement dans l’âme d’Alceste et dans celle de Philinte, ne pas
tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer, et...

N’achevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et ce serait
effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions de la
littérature.

D’ailleurs un auteur qui prend la parole au milieu de son livre fait
l’effet du bonhomme dans _le Tableau parlant_, quand il met son visage
à la place de la peinture. L’auteur n’oublie pas qu’à la Chambre on ne
prend point la parole _entre deux épreuves_. Assez donc!

Voici maintenant le côté femelle du livre; car, pour ressembler
parfaitement au mariage, ce livre doit être plus ou moins androgyne.


  LES MARIS DU SECOND MOIS.

Deux jeunes mariées, deux amies de pension, Caroline et Stéphanie,
intimes au pensionnat de mademoiselle Mâchefer, une des plus célèbres
maisons d’éducation du faubourg Saint-Honoré, se trouvaient au bal
chez madame de Fischtaminel, et la conversation suivante eut lieu dans
l’embrasure d’une croisée du boudoir.

Il faisait si chaud, qu’un homme avait eu, bien avant les deux jeunes
femmes, l’idée de venir respirer l’air de la nuit; il s’était placé
dans l’angle même du balcon, et, comme il se trouvait beaucoup de
fleurs devant la fenêtre, les deux amies purent se croire seules. Cet
homme était le meilleur ami de l’auteur.

L’une des deux jeunes mariées, posée à l’angle de l’embrasure, faisait
en quelque sorte le guet en regardant le boudoir et les salons. L’autre
avait pris position dans l’embrasure en s’y serrant de manière à ne
pas recevoir le courant d’air, tempéré d’ailleurs par des rideaux de
mousseline et des rideaux de soie.

Ce boudoir était désert, le bal commençait, les tables de jeu restaient
ouvertes, offrant leurs tapis verts et montrant des cartes encore
serrées dans le frêle étui que leur impose la Régie. On dansait la
seconde contredanse.

Tous ceux qui vont au bal connaissent cette phase des grandes soirées
où tout le monde n’est pas arrivé, mais où les salons sont déjà pleins,
et qui cause un moment de terreur à la maîtresse de la maison. C’est,
toute comparaison gardée, un instant semblable à celui qui décide de la
victoire ou de la perte d’une bataille.

Vous comprenez alors comment ce qui devait être un secret bien gardé
peut avoir aujourd’hui les honneurs de l’impression.

—Eh bien! Caroline?

—Eh bien! Stéphanie?

—Eh bien?

—Eh bien?

Un double soupir.

—Tu ne te souviens plus de nos conventions?

—Si...

—Pourquoi donc n’es-tu pas venue me voir?

—On ne me laisse jamais seule, nous avons à peine le temps de causer
ici...

—Ah! si mon Adolphe prenait ces manières-là! s’écria Caroline.

—Tu nous as bien vus, Armand et moi, quand il me faisait ce qu’on
nomme, je ne sais pourquoi, la cour...

—Oui, je l’admirais, je te trouvais bien heureuse, tu trouvais ton
idéal, toi! un bel homme, toujours si bien mis, en gants jaunes, la
barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus exquise,
aux petits soins...

—Va, va, toujours.

—Enfin un homme comme il faut; son parler était d’une douceur
féminine, pas la moindre brusquerie. Et des promesses de bonheur,
de liberté! Ses phrases étaient plaquées de palissandre. Il meublait
ses paroles de châles et de dentelles. On entendait rouler dans les
moindres mots, des chevaux et des voitures. Ta corbeille était d’une
magnificence millionnaire. Armand me faisait l’effet d’un mari de
velours, d’une fourrure de plumes d’oiseaux dans laquelle tu allais
t’envelopper.

—Caroline, mon mari prend du tabac.

—Eh bien! le mien fume...

—Mais le mien en prend, ma chère, comme en prenait, dit-on, Napoléon,
et j’ai le tabac en horreur; il l’a su, le monstre, et s’en est passé
pendant sept mois...

—Tous les hommes ont de ces habitudes, il faut absolument qu’ils
prennent quelque chose.

—Tu n’as aucune idée des supplices que j’endure. La nuit, je suis
réveillée en sursaut par un éternûment. En m’endormant, j’ai fait des
mouvements qui m’ont mis le nez sur des grains de tabac semés sur
l’oreiller, je les aspire, et je saute comme une mine. Il paraît que
ce scélérat d’Armand est habitué à cette _surprise_, il ne s’éveille
point. Je trouve du tabac partout, et je n’ai pas, après tout, épousé
la Régie.

—Qu’est-ce que c’est que ce petit inconvénient, ma chère enfant, si
ton mari est un bon enfant et d’un bon naturel!

—Ah bien! il est froid comme un marbre, compassé comme un vieillard,
causeur comme une sentinelle, et c’est un de ces hommes qui disent oui
à tout, mais qui ne font rien que ce qu’ils veulent.

—Dis-lui non.

—C’est essayé.

—Eh bien?

—Eh bien! il m’a menacée de réduire ma pension de ce qui lui serait
nécessaire pour se passer de moi...

—Pauvre Stéphanie! ce n’est pas un homme, c’est un monstre...

—Un monstre calme et méthodique, à faux toupet, qui, tous les soirs...

—Tous les soirs?...

—Attends donc!... qui tous les soirs prend un verre d’eau pour y
mettre sept fausses dents.

—Quel piége que ton mariage! Enfin Armand est riche?

—Qui sait?

—Oh! mon Dieu! mais tu me fais l’effet de devenir avant peu
très-malheureuse... ou très-heureuse.

—Et toi, ma petite?

—Moi, jusqu’à présent je n’ai qu’une épingle qui me pique dans mon
corset; mais c’est insupportable.

—Pauvre enfant! tu ne connais pas ton bonheur. Allons, dis.

Ici la jeune femme parla si bien à l’oreille de l’autre, qu’il fut
impossible d’entendre un seul mot. La conversation recommença ou plutôt
finit par une sorte de conclusion.

—Ton Adolphe est jaloux?

—De qui? nous ne nous quittons pas, et c’est là, ma chère, une
misère. On n’y tient pas. Je n’ose pas bâiller, je suis toujours en
représentation de femme aimante. C’est fatigant.

—Caroline?

—Eh bien?

—Ma petite, que vas-tu faire?

—Me résigner. Et toi?

—Combattre la Régie...

Cette petite misère tend à prouver qu’en fait de déceptions
personnelles, les deux sexes sont bien quittes l’un envers l’autre.


  LES AMBITIONS TROMPÉES.

§ I. —L’ILLUSTRE CHODOREILLE.

Un jeune homme a quitté sa ville natale au fond de quelque département
marqué par monsieur Charles Dupin en couleur plus ou moins foncée. Il
avait pour vocation la gloire, n’importe laquelle: supposez un peintre,
un romancier, un journaliste, un poëte, un grand homme d’État.

Pour être parfaitement compris, le jeune Adolphe de Chodoreille
voulait faire parler de lui, devenir célèbre, être quelque chose. Ceci
donc s’adresse à la masse des ambitieux amenés à Paris par tous les
véhicules possibles, soit moraux, soit physiques, et qui s’y élancent
un beau matin avec l’intention hydrophobique de renverser toutes les
renommées, de se bâtir un piédestal avec des ruines à faire, jusqu’à
ce que désillusion s’ensuive. Comme il s’agit de formuler ce fait
normal qui caractérise notre époque, prenons de tous ces personnages
celui que l’auteur a nommé ailleurs UN GRAND HOMME DE PROVINCE.

Adolphe a compris que le plus admirable commerce est celui qui consiste
à payer chez un papetier une bouteille d’encre, un paquet de plumes
et une rame de papier coquille douze francs cinquante centimes, et
de revendre les deux mille feuillets que fournit la rame, en coupant
chaque feuille en quatre, quelque chose comme cinquante mille francs,
après toutefois y avoir écrit sur chaque feuillet cinquante lignes
pleines de style et d’imagination.

Ce problème, de douze francs cinquante centimes métamorphosés en
cinquante mille francs, à raison de vingt-cinq centimes chaque ligne,
stimule bien des familles qui pourraient employer leurs membres
utilement au fond des provinces, à les lancer dans l’enfer de Paris.

Le jeune homme, objet de cette exportation, semble toujours à toute
sa ville avoir autant d’imagination que les plus fameux auteurs. Il a
toujours fait d’excellentes études, il écrit d’assez jolis vers, il
passe pour un garçon d’esprit; enfin il est souvent coupable d’une
charmante nouvelle insérée dans le journal de l’endroit, laquelle a
soulevé l’admiration du département.

Comme ces pauvres parents ignoreront éternellement ce que leur fils
vient apprendre à grand’peine à Paris, à savoir: Qu’il est difficile
d’être un écrivain et de connaître la langue française avant une
douzaine d’années de travaux herculéens; —Qu’il faut avoir fouillé
toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman
est l’histoire privée des nations; —Que les grands conteurs (Ésope,
Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantès, Swift, La Fontaine, Lesage,
Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des _Mille et
une Nuits_) sont tous des hommes de génie autant que des colosses
d’érudition.

Leur Adolphe fait son apprentissage en littérature dans plusieurs
cafés, devient membre de la société des Gens de lettres, attaque à
tort et à travers des hommes à talent qui ne lisent pas ses articles,
revient à des sentiments plus doux en voyant l’insuccès de sa critique,
apporte des nouvelles aux journaux qui se les renvoient comme sur des
raquettes; et, après cinq à six années d’exercices plus ou moins
fatigants, d’horribles privations très-coûteuses à ses parents, il
_arrive à une certaine position_.

Voici quelle est cette position. Grâce à une sorte d’assurance
mutuelle des faibles entre eux, et qu’un écrivain assez ingénieux a
nommée la _camaraderie_, Adolphe voit son nom souvent cité parmi les
noms célèbres, soit dans les prospectus de la librairie, soit dans
les annonces des journaux qui promettent de paraître. Les libraires
impriment le titre d’un de ses ouvrages à cette menteuse rubrique: SOUS
PRESSE, qu’on pourrait appeler la ménagerie typographique des ours[5].
On comprend quelquefois Chodoreille parmi les hommes d’espérance de la
jeune littérature.

      [5] On appelle un _ours_ une pièce refusée à beaucoup de
      théâtres, et qui finit par être représentée dans certains
      moments où quelque directeur éprouve le besoin d’un ours. Ce
      mot a nécessairement passé de la langue des coulisses dans
      l’argot du journalisme, et s’est appliqué aux romans qui se
      promènent. On devrait appeler ours blanc celui de la librairie,
      et les autres des ours noirs.

Adolphe de Chodoreille reste onze ans dans les rangs de la jeune
littérature: il devient chauve en gardant sa distance dans la jeune
littérature; mais il finit par obtenir ses entrées aux théâtres, grâce
à d’obscurs travaux, à des critiques dramatiques; il essaye de se faire
prendre pour un _bon enfant_; et à mesure qu’il perd des illusions sur
la gloire, sur le monde de Paris, il gagne des dettes et des années.

Un journal aux abois lui demande un de ses ours corrigé par des amis,
léché, pourléché de lustre en lustre, et qui sent la pommade de chaque
genre à la mode et oublié. Ce livre devient pour Adolphe ce qu’est pour
le caporal Trim ce fameux bonnet qu’il met toujours en jeu, car pendant
cinq ans _Tout pour une Femme_ (titre définitif) sera l’un des plus
charmants ouvrages de notre époque.

En onze ans, Chodoreille passe pour avoir publié des travaux
estimables, cinq ou six nouvelles dans des revues nécropoliques, dans
des journaux de femmes, dans des ouvrages destinés à la plus tendre
enfance.

Enfin, comme il est garçon, qu’il possède un habit, un pantalon de
casimir noir, qu’il peut se déguiser quand il le veut en diplomate
élégant, qu’il ne manque pas d’un certain air intelligent, il est admis
dans quelques salons plus ou moins littéraires; il salue les cinq
ou six académiciens qui ont du génie, de l’influence ou du talent,
il peut aller chez deux ou trois de nos grands poëtes, il se permet
dans les cafés d’appeler par leur petit nom les deux ou trois femmes
célèbres à juste titre de notre époque; il est d’ailleurs au mieux
avec les bas-bleus du second ordre, qui devraient être appelées _des
chaussettes_, et il en est aux poignées de main et aux petits verres
d’absinthe avec les astres des petits journaux.

Ceci est l’histoire des médiocrités en tout genre, auxquelles il a
manqué ce que les titulaires appellent le bonheur. Ce bonheur, c’est
la volonté, le travail continu, le mépris de la renommée obtenue
facilement, une immense instruction, et la patience qui, selon Buffon,
serait tout le génie, mais qui certes en est la moitié.

Vous n’apercevez pas encore trace de petite misère pour Caroline.
Vous croyez que cette histoire de cinq cents jeunes gens occupés à
polir en ce moment les pavés de Paris est écrite en façon d’avis aux
familles des quatre-vingt-six départements; mais lisez ces deux lettres
échangées entre deux amies différemment mariées, vous comprendrez
qu’elle était nécessaire, autant que le récit par lequel jadis
commençait tout bon mélodrame, et nommé l’avant-scène... Vous devinerez
les savantes manœuvres du paon parisien faisant la roue au sein de sa
ville natale et fourbissant dans des arrière-pensées matrimoniales les
rayons d’une gloire qui, semblables à ceux du soleil, ne sont chauds et
brillants qu’à de grandes distances.


  DE MADAME CLAIRE DE LA ROULANDIÈRE, NÉE JUGAULT, A MADAME ADOLPHE DE
  CHODOREILLE, NÉE HEURTAUT.

    «Viviers.

  »Tu ne m’as pas encore écrit, ma chère Caroline, et c’est bien
  mal à toi. N’était-ce pas à la plus heureuse de commencer et de
  consoler celle qui restait en province!

  »Depuis ton départ pour Paris, j’ai donc épousé monsieur de La
  Roulandière, le président du tribunal. Tu le connais, et tu sais
  si je puis être satisfaite en ayant le cœur _saturé_ de nos idées.
  Je n’ignorais pas mon sort: je vis entre l’ancien président,
  l’oncle de mon mari, et ma belle-mère, qui de l’ancienne société
  parlementaire d’Aix n’a gardé que la morgue, la sévérité de mœurs.
  Je suis rarement seule, je ne sors qu’accompagnée de ma belle-mère
  ou de mon mari. Nous recevons tous les gens  graves de la ville
  le soir. Ces messieurs font un whist à deux sous la fiche, et
  j’entends des conversations dans ce genre-ci: Monsieur Vitremont
  est mort, il laisse deux cent quatre-vingt mille francs de
  fortune... dit le substitut, un jeune homme de quarante-sept ans,
  amusant comme le mistral. —Êtes-vous bien certain de cela?...

  » —Cela, c’est les deux cent quatre-vingt mille francs. Un petit
  juge pérore, il raconte les placements, on discute les valeurs,
  et il est acquis à la discussion que, _s’il n’y a pas deux cent
  quatre-vingt mille francs, on en sera bien près_...

  »Là-dessus concert général d’éloges donnés à ce mort, pour avoir
  tenu le pain sous la clef, pour avoir _plaçoté_ ses économies,
  mis sou sur sou, afin probablement que toute la ville et tous les
  gens qui ont des successions à espérer battissent ainsi des mains
  en s’écriant avec admiration: —Il laisse deux cent quatre-vingt
  mille francs!... Et chacun a des parents malades de qui l’on dit:
  —Laissera-t-il quelque chose d’approchant? et l’on discute le _vif_
  comme on a discuté le _mort_.

  »On ne s’occupe que des probabilités de fortune, ou des
  probabilités de vacance dans les places, et des probabilités de
  récolte.

  »Quand, dans notre enfance, nous regardions ces jolies petites
  souris blanches à la fenêtre du savetier de la rue Saint-Maclou,
  faisant tourner la cage ronde où elles étaient enfermées,
  pouvais-je savoir que ce serait une fidèle image de mon avenir?...

  »Être ainsi, moi qui de nous deux agitais le plus mes ailes, dont
  l’imagination était la plus vagabonde! j’ai péché plus que toi, je
  suis la plus punie. J’ai dit adieu à mes rêves: je suis madame la
  présidente _gros comme le bras_, et je me résigne à donner le bras
  à ce grand diable de monsieur de La Roulandière pendant quarante
  ans, à vivre menu de toute manière et à voir deux gros sourcils sur
  deux yeux vairons dans une figure jaune, laquelle ne saura jamais
  ce qu’est un sourire.

  »Mais toi, ma chère Caroline, toi qui, soit dit entre nous, étais
  dans les _grandes_ quand je frétillais dans les _petites_, toi
  qui ne péchais que par orgueil, à vingt-sept ans, avec deux cent
  mille francs de fortune, tu captures et tu captives un grand homme,
  un des hommes les plus spirituels de Paris, un des deux hommes à
  talent que notre ville ait produits!... quelle chance!

  »Maintenant tu te trouves dans le milieu le plus brillant de Paris.
  Tu peux grâce aux sublimes priviléges du génie, aller dans tous les
  salons du faubourg Saint-Germain, y être bien accueillie. Tu jouis
  des jouissances exquises de la société des deux ou trois femmes
  célèbres de notre temps, où il se fait tant d’esprit, dit-on, où
  se disent ces mots qui nous arrivent ici comme des fusées à la
  Congrève. Tu vas chez le baron Schinner, de qui nous parlait tant
  Adolphe, où vont tous les grands artistes, tous les illustres
  étrangers. Enfin, dans quelque temps tu seras une des reines de
  Paris, si tu le veux. Tu peux aussi recevoir, tu verras chez toi
  les lionnes, les lions de la littérature, du grand monde et de la
  finance, car Adolphe nous parlait de ses amitiés illustres et de
  ses liaisons avec les favoris de la mode en de tels termes, que je
  te vois fêtée en fêtant.

  »Avec tes dix mille francs de rente et la succession de ta
  tante Carabès, avec les vingt mille francs que gagne ton mari,
  vous devez avoir équipage; et, comme tu vas à tous les théâtres
  sans payer, comme les journalistes sont des héros de toutes les
  inaugurations ruineuses pour qui veut suivre le mouvement parisien,
  qu’on les invite tous les jours à dîner, tu vis comme si tu avais
  soixante mille francs de rente!... Ah! tu es heureuse, toi! aussi
  m’oublies-tu!

  »Eh bien, je comprends que tu n’as pas un instant à toi. Ton
  bonheur est la cause de ton silence, je te pardonne. Allons, un
  jour, si, fatiguée de tant de plaisirs, du haut de ta grandeur, tu
  penses encore à ta pauvre Claire, écris-moi, raconte-moi ce qu’est
  un mariage avec un grand homme... peins-moi ces grandes dames de
  Paris, surtout celles qui écrivent... oh! je voudrais bien savoir
  _en quoi elles sont faites_; enfin n’oublie rien, si tu n’oublies
  pas que tu es aimée _quand même_ par ta pauvre

    »CLAIRE JUGAULT.»


  MADAME ADOLPHE DE CHODOREILLE A MADAME LA PRÉSIDENTE DE LA
  ROULANDIÈRE, A VIVIERS.

    «Paris.

  »Ah! ma pauvre Claire, si tu savais combien de petites douleurs ta
  lettre ingénue a réveillées, non, tu ne me l’aurais pas  écrite.
  Aucune amie, une ennemie même, en voyant à une femme un appareil
  sur mille piqûres de moustiques, ne l’arrache pas pour s’amuser à
  les compter...

  »Je commence par te dire que, pour une fille de vingt-sept
  ans, d’une figure encore passable, mais d’une taille un peu
  trop empereur Nicolas pour l’humble rôle que je joue, je suis
  heureuse!... Voici pourquoi: Adolphe, heureux des déceptions qui
  sont tombées sur moi comme une grêle, panse les plaies de mon
  amour-propre par tant d’affection, par tant de petits soins, tant
  de charmantes choses, qu’en vérité les femmes voudraient, en
  tant que femmes, trouver à l’homme qu’elles épousent des torts
  si profitables; mais tous les gens de lettres (Adolphe est,
  hélas! à peine un homme de lettres), qui sont des êtres non moins
  irritables, nerveux, changeants et bizarres que les femmes, ne
  possèdent pas des qualités aussi solides que celles d’Adolphe, et
  j’espère qu’ils n’ont pas été tous aussi malheureux que lui.

  »Hélas! nous nous aimons assez toutes les deux pour que je te dise
  la vérité. J’ai sauvé mon mari, ma chère, d’une profonde misère
  habilement cachée. Loin de toucher vingt mille francs par an, il ne
  les a pas gagnés dans les quinze années qu’il a passées à Paris.
  Nous sommes logés à un troisième étage de la rue Joubert, qui nous
  coûte douze cents francs, et il nous reste sur nos revenus environ
  huit mille cinq cents francs avec lesquels je tâche de nous faire
  vivre honorablement.

  »Je lui porte bonheur: Adolphe, depuis son mariage, a eu la
  direction d’un feuilleton et trouve quatre cents francs par mois
  dans cette occupation, qui d’ailleurs lui prend peu de temps. Il a
  dû cette place à un placement. Nous avons employé les soixante-dix
  mille francs de succession de ma tante Carabès au cautionnement du
  journal, on nous donne neuf pour cent, et nous avons en outre des
  actions. Depuis cette affaire, conclue depuis dix mois, nos revenus
  ont doublé, l’aisance est venue. Je n’ai pas plus à me plaindre de
  mon mariage comme affaire d’argent que comme affaire de cœur. Mon
  amour-propre a seul souffert, et mes ambitions ont sombré. Tu vas
  comprendre toutes les petites misères qui m’ont assaillie, par la
  première.

  »Adolphe nous avait paru très-bien avec la fameuse baronne
  Schinner, si célèbre par son esprit, par son influence, par sa
  fortune et par ses liaisons avec les hommes célèbres; j’ai cru
  qu’il était reçu chez elle en qualité d’ami; mon mari m’y présente,
  je suis reçue assez froidement. J’aperçois des salons d’un luxe
  effrayant; et au lieu de voir madame Schinner me rendre ma
  visite, je reçois une carte, à vingt jours de date et à une heure
  insolemment indue.

  »A mon arrivée à Paris, je me promène sur les boulevards, fière de
  mon grand homme anonyme; il me donne un coup de coude et me dit
  en me désignant à l’avance un gros petit homme, assez mal vêtu:
  —«Voilà un tel!» Il me nomme une des sept ou huit illustrations
  européennes de la France. J’apprête mon air admiratif, et je vois
  Adolphe saluant avec une sorte de bonheur le vrai grand homme, qui
  lui répond par le petit salut écourté qu’on accorde à un homme avec
  lequel on a sans doute à peine échangé quatre paroles en dix ans.
  Adolphe avait quêté sans doute un regard à cause de moi. —Il ne te
  connaît pas? dis-je à mon mari. —Si, mais il m’aura pris pour un
  autre, me répond Adolphe.

  »Ainsi des poëtes, ainsi des musiciens célèbres, ainsi des hommes
  d’État. Mais, en revanche, nous causons pendant dix minutes devant
  quelque passage avec messieurs Armand du Cantal, Georges Beaunoir,
  Félix Verdoret, de qui tu n’as jamais entendu parler. Mesdames
  Constantine Ramachard, Anaïs Crottat et Lucienne Vouillon viennent
  nous voir et me menacent de leur amitié _bleue_. Nous recevons à
  dîner des directeurs de journaux inconnus dans notre province.
  Enfin, j’ai eu le douloureux bonheur de voir Adolphe refusant une
  invitation à une soirée de laquelle j’étais exclue.

  »Oh! ma chère, le talent est toujours la fleur rare, croissant
  spontanément, et qu’aucune horticulture de serre chaude ne peut
  obtenir. Je ne m’abuse point: Adolphe est une médiocrité connue,
  jaugée; il n’a pas d’autre chance, comme il le dit, que de se caser
  dans les _utilités_ de la littérature. Il ne manquait pas d’esprit
  à Viviers; mais pour être un homme d’esprit à Paris, on doit
  posséder tous les genres d’esprit à des doses désespérantes.

  »J’ai pris de l’estime pour Adolphe; car après quelques petits
  mensonges, il a fini par m’avouer sa position, et, sans s’humilier
  outre mesure, il m’a promis le bonheur. Il espère arriver, comme
  tant de médiocrités, à une place quelconque, à un  emploi de
  sous-bibliothécaire, à une gérance de journal. Qui sait si nous ne
  le ferons pas nommer député plus tard à Viviers?

  »Nous vivons obscurément; nous avons cinq ou six amis et amies qui
  nous conviennent, et voilà cette brillante existence que tu dorais
  de toutes les splendeurs sociales.

  »De temps en temps j’essuie quelque bourrasque, j’attrape quelque
  coup de langue. Ainsi, hier, à l’Opéra, dans le foyer, où je me
  promenais, j’entends un des plus méchants hommes d’esprit, Léon
  de Lora, disant à l’un de nos plus célèbres critiques: —Avouez
  qu’il faut être bien Chodoreille pour aller découvrir au bord du
  Rhône le peuplier de la Caroline! —Bah, a répondu l’autre, il est
  bourgeonné. Ils avaient entendu mon mari me donnant mon petit nom.
  Et moi, qui passais pour belle à Viviers, qui suis grande, bien
  faite et encore assez grasse pour faire le bonheur d’Adolphe! Voilà
  comment j’apprends qu’il en est à Paris de la beauté des femmes
  comme de l’esprit des hommes de province.

  »Enfin, si c’est là ce que tu veux savoir, je ne suis rien; mais
  si tu veux apprendre jusqu’où va ma philosophie, eh bien! je suis
  assez heureuse d’avoir rencontré dans mon faux grand homme un homme
  ordinaire.

  »Adieu, chère amie, de nous deux, comme tu le vois, c’est encore
  moi qui, malgré mes déceptions et les petites misères de ma vie,
  suis la mieux partagée; Adolphe est jeune, et c’est un homme
  charmant.

    »CAROLINE HEURTAUT.»


La réponse de Claire, entre autre phrases, contenait celle-ci:
»J’espère que le bonheur anonyme dont tu jouis se continuera, grâce à
ta philosophie.» Claire, comme toutes les amies intimes, se vengeait de
son président sur l’avenir d’Adolphe.


§ II. —UNE NUANCE DU MÊME SUJET.

  «(_Lettre trouvée dans un coffret, un jour qu’elle me fit longtemps
  attendre en son cabinet pendant qu’elle essayait de renvoyer une
  amie importune qui n’entendait pas le français sous-entendu dans le
  jeu de la physionomie et dans l’accent des paroles. J’attrapai un
  rhume, mais j’eus cette lettre._)»

Cette note pleine de fatuité se trouvait sur un papier que les clercs
de notaire jugèrent sans importance lors de l’inventaire de feu M.
Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts, les amours ont
eu la douleur de pleurer récemment, et en qui la grande maison des
Borgarelli de Provence a fini, car Bourgarel est, comme on sait,
la corruption de Borgarelli, comme les Girardin français celle des
Ghérardini de Florence.

Un lecteur intelligent reconnaîtra sans peine à quelle époque de la vie
d’Adolphe et de Caroline se rapporte cette lettre.


    «Ma chère amie,

  »Je croyais me trouver heureuse en épousant un artiste aussi
  supérieur par ses talents que par ses moyens personnels,
  également grand et comme caractère et comme esprit, plein de
  connaissances, en voie de s’élever par la route publique sans
  être obligé d’aller dans les chemins tortueux de l’intrigue;
  enfin, tu connais Adolphe, tu l’as apprécié: je suis aimée, il est
  père, j’idolâtre nos enfants. Adolphe est excellent pour moi, je
  l’aime et je l’admire; mais, ma chère, dans ce complet bonheur,
  il se trouve une épine. Les roses sur lesquelles je suis couchée
  ont plus d’un pli. Dans le cœur des femmes, les plis deviennent
  promptement des blessures. Ces blessures saignent bientôt, le
  mal augmente, on souffre, la souffrance éveille des pensées, les
  pensées s’étalent et se changent en sentiment. Ah! ma chère, tu
  le sauras, et c’est cruel à se dire, mais nous vivons autant
  par la vanité que par l’amour. Pour ne vivre que d’amour, il ne
  faudrait pas habiter Paris. Que nous importerait de n’avoir qu’une
  robe de percale blanche, si l’homme que nous aimons ne voyait
  pas d’autres femmes mises autrement, plus élégamment que nous,
  et inspirant des idées par leurs manières, par un ensemble de
  petites choses qui font de grandes passions? La vanité, ma chère,
  est chez nous cousine-germaine de la jalousie, de cette belle et
  noble jalousie qui consiste à ne pas laisser envahir son empire,
  à être seule dans une âme, à passer notre vie tout heureuse dans
  un cœur. Eh bien! ma vanité de femme souffre. Quelque petites que
  soient ces misères, j’ai malheureusement appris qu’il n’y a pas de
  petites misères en ménage. Oui, tout s’y agrandit par le contact
  incessant des sensations, des désirs, des idées. Voilà le secret
  de cette tristesse où tu m’as surprise, et que je ne voulais pas
  expliquer. Ce point est un de ceux où la parole va trop loin, et
  où l’écriture retient du moins la pensée en la fixant. Il y a des
  effets de perspective morale si différents entre ce qui se dit et
  ce qui s’écrit! Tout est si solennel et si grave sur le papier!
  On ne commet plus aucune imprudence. N’est-ce pas là ce qui fait
  un trésor d’une lettre où l’on s’abandonne à ses sentiments? Tu
  m’aurais crue malheureuse, je ne suis que blessée. Tu m’as trouvée
  seule, au coin de mon feu, sans Adolphe. Je venais de coucher
  mes enfants, ils dormaient. Adolphe, pour la dixième fois, était
  invité dans le monde où je ne vais pas, où l’on veut Adolphe sans
  sa femme. Il est des salons où il va sans moi, comme il est une
  foule de plaisirs auxquels on le convie sans moi. S’il se nommait
  monsieur de Navarreins et que je fusse une d’Espard, jamais le
  monde ne penserait à nous séparer, on nous voudrait toujours
  ensemble. Ses habitudes sont prises, il ne s’aperçoit pas de cette
  humiliation qui oppresse le cœur. D’ailleurs, s’il soupçonnait
  cette petite souffrance que j’ai honte de ressentir, il laisserait
  là le monde, il deviendrait plus impertinent que ne le sont envers
  moi ceux ou celles qui me séparent de lui. Mais il entraverait sa
  marche, il se ferait des ennemis, il se créerait des obstacles en
  m’imposant à des salons qui me feraient alors directement mille
  maux. Je préfère donc mes souffrances à ce qui nous adviendrait
  dans le cas contraire. Adolphe arrivera! il porte mes vengeances
  dans sa belle tête d’homme de génie. Un jour le monde me payera
  l’arriéré de tant d’injures. Mais quand? Peut-être aurais-je
  quarante-cinq ans. Ma belle jeunesse se sera passée au coin de mon
  feu, avec cette pensée: Adolphe rit, il s’amuse, il voit de belles
  femmes, il cherche à leur plaire, et tous ces plaisirs ne viennent
  pas de moi.

  »Peut-être à ce métier finira-t-il par se détacher de moi!

  »Personne ne souffre d’ailleurs impunément le mépris, et je me
  sens méprisée, quoique jeune, belle et vertueuse. D’ailleurs,
  puis-je empêcher ma pensée de courir? Puis-je réprimer mes rages en
  sachant Adolphe à dîner en ville sans moi? je ne jouis pas de ses
  triomphes, je n’entends pas ses mots spirituels ou profonds, dits
  pour d’autres! Je ne saurais me contenter des réunions bourgeoises
  d’où il m’a tirée en me trouvant distinguée, riche, jeune, belle et
  spirituelle. C’est là un malheur, il est irréparable.

  »Enfin, il suffit que, par une cause quelconque, je ne puis
  entrer dans un salon, pour désirer y aller. Rien n’est plus
  conforme aux habitudes du cœur humain. Les anciens avaient bien
  raison avec leurs gynécées. La collision des amours-propres de
  femmes qu’a produite leur réunion, qui ne date pas plus de quatre
  siècles, a coûté bien des chagrins à notre temps et coûté de bien
  sanglants débats aux sociétés.

  »Enfin, ma chère, Adolphe est bien fêté quand il revient chez lui;
  mais aucune nature n’est assez forte pour attendre avec la même
  ardeur toutes les fois. Quel lendemain que celui de la soirée où il
  sera moins bien reçu!

  »Vois-tu ce qu’il y a dans le pli dont je te parlais? Un pli
  du cœur est un abîme comme un pli de terrain dans les Alpes: à
  distance, on ne s’en figurerait jamais la profondeur ni l’étendue.
  Il en est ainsi entre deux êtres, quelle que soit leur amitié. On
  ne soupçonne jamais la gravité du mal chez son amie. Ceci semble
  peu de chose, et néanmoins la vie en est atteinte dans toute sa
  profondeur et sur toute sa longueur. Je me suis raisonnée; mais
  plus je me faisais de raisonnements, plus je me prouvais à moi-même
  l’étendue de cette petite douleur. Je me laisse donc aller au
  courant de la souffrance.

  »Deux voix se disputent le terrain, quand, par un hasard encore
  rare heureusement, je suis seule dans mon fauteuil, attendant
  Adolphe. L’une, je le gagerais, sort du _Faust_ d’Eugène Delacroix,
  que j’ai sur ma table. Méphistophélès parle, le terrible valet
  qui dirige si bien les épées, il a quitté la gravure et se pose
  diaboliquement devant moi, riant par la fente que ce grand peintre
  lui a mise sous le nez, et me regardant de cet œil d’où tombent
  des rubis, des diamants, des carrosses, des métaux, des toilettes,
  des soieries cramoisies et mille délices qui brûlent. —N’es-tu
  pas faite pour le monde? Tu vaux la plus belle des plus belles
  duchesses; ta voix est celle d’une sirène, tes mains commandent
  le respect et l’amour! Oh! comme ton bras chargé de bracelets se
  déploierait bien sur le velours de ta robe! Tes cheveux sont des
  chaînes qui enlaceraient tous les hommes; et tu pourrais mettre
  tous ces triomphes aux pieds d’Adolphe, lui montrer ta puissance
  et n’en jamais user! Il aurait des craintes là où il vit dans une
  certitude insultante. Allons! viens! avale quelques bouffées de
  mépris, tu respireras des nuages d’encens. Ose régner! N’es-tu pas
  vulgaire au coin de ton  feu? Tôt ou tard la jolie épouse, la
  femme aimée mourra, si tu continues ainsi, dans sa robe de chambre.
  Viens, et tu perpétueras ton empire par l’emploi de la coquetterie!
  Montre-toi dans les salons, et ton joli pied marchera sur l’amour
  de tes rivales.

  »L’autre Voix sort de mon chambranle de marbre blanc, qui s’agite
  comme une robe. Je crois voir une vierge divine couronnée de roses
  blanches, une palme verte à la main. Deux yeux bleus me sourient.
  Cette vertu si simple me dit: —Reste! sois toujours bonne, rends
  cet homme heureux, c’est là toute ta mission. La douceur des anges
  triomphe de toute douleur. La foi dans soi-même a fait recueillir
  aux martyrs du miel sur les brasiers de leurs supplices. Souffre un
  moment; tu seras heureuse.

  »Quelquefois, Adolphe revient en cet instant, et je suis heureuse.
  Mais, ma chère, je n’ai pas autant de patience que d’amour; il me
  prend des envies de mettre en pièces les femmes qui peuvent aller
  partout, et dont la présence est désirée autant par les hommes que
  par les femmes. Quelle profondeur dans ce vers de Molière:

    Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!

  Tu ne connais pas cette petite misère, heureuse Mathilde; tu es
  une femme bien née! Tu peux beaucoup pour moi. Songes-y! Je puis
  t’écrire là ce que je n’osais te dire. Tes visites me font grand
  bien, viens souvent voir ta pauvre

    »CAROLINE.»


—Eh bien! dis-je au clerc, savez-vous ce qu’a été cette lettre pour
feu Bourgarel?

—Non.

—Une lettre de change.

Ni le clerc, ni le patron n’ont compris. Comprenez-vous, vous?


  SOUFFRANCES INGÉNUES.

Oui, ma chère, il vous arrivera, dans l’état de mariage, des choses
dont vous vous doutez très-peu; mais il vous en arrivera d’autres dont
vous vous doutez encore moins. Ainsi...

L’auteur (peut-on dire ingénieux?) _qui castigat ridendo mores_, et
qui a entrepris _Les Petites Misères de la Vie conjugale_, n’a pas
besoin de faire observer qu’ici, par prudence, il a laissé parler _une
femme comme il faut_, et qu’il n’accepte pas la responsabilité de
la rédaction, tout en professant la plus sincère admiration pour la
charmante personne à laquelle il doit la connaissance de cette petite
misère. —Ainsi... dit-elle.

Cependant, il éprouve la nécessité d’avouer que cette personne n’est ni
madame Foullepointe, ni madame de Fischtaminel, ni madame Deschars.

Madame Deschars est trop collet-monté, madame Foullepointe est trop
absolue dans son ménage, elle sait cela d’ailleurs, que ne sait-elle
pas? elle est aimable, elle voit la bonne compagnie, elle tient à ce
qu’il y a de mieux; on lui passe la vivacité de ses traits d’esprit,
comme, sous Louis XIV, on passait à madame Cornuel ses mots. On lui
passe bien des choses: il y a des femmes qui sont les enfants gâtés de
l’opinion.

Quant à madame de Fischtaminel, qui d’ailleurs est en cause, comme on
va le voir, incapable de se livrer à la moindre récrimination, elle
récrimine en faits, elle s’abstient de paroles.

Nous laissons à chacun la liberté de penser que cette interlocutrice
est Caroline, non pas la niaise Caroline des premières années, mais
Caroline devenue femme de trente ans.

—Ainsi vous aurez, s’il plaît à Dieu, des enfants...

—Madame, lui dis-je, ne mettons point Dieu dans ceci, à moins que ce
ne soit une allusion...

—Vous êtes un impertinent, me dit-elle, on n’interrompt point une
femme...

—Quand elle s’occupe d’enfants, je le sais; mais il ne faut pas,
madame, abuser de l’innocence des jeunes personnes. Mademoiselle va se
marier, et, si elle comptait sur cette intervention de l’Être-Suprême,
elle serait induite dans une profonde erreur. Nous ne devons pas
tromper la jeunesse. Mademoiselle a passé l’âge où l’on dit aux jeunes
personnes que le petit frère a été trouvé sous un chou.

—Vous voulez me faire dire des sottises, reprit-elle en souriant et
montrant les plus belles dents du monde, je ne suis pas assez forte
pour lutter contre vous, je vous prie de me laisser continuer avec
Joséphine. Que te disais-je?

—Que si je me marie, j’aurai des enfants, dit la jeune personne.

—Eh bien! je ne veux pas te peindre les choses en noir, mais il est
extrêmement probable que chaque enfant te coûtera une dent. A chaque
enfant, j’ai perdu une dent.

—Heureusement, lui dis-je, que chez vous cette misère a été plus que
petite, elle a été minime (les dents perdues étaient de côté). Mais
remarquez, mademoiselle, que cette petite misère n’a pas un caractère
normal. La misère dépend de l’état de situation de la dent. Si votre
enfant détermine la chute d’une dent, d’une dent cariée, vous avez
le bonheur d’avoir un enfant de plus et une mauvaise dent de moins.
Ne confondons pas les bonheurs avec les misères. Ah! si vous perdiez
une de vos belles _palettes_... Encore y a-t-il plus d’une femme qui
échangerait la plus magnifique incisive contre un bon gros garçon?

—Eh bien! reprit-elle en s’animant, au risque de te faire perdre tes
illusions, pauvre enfant, je vais t’expliquer une petite misère, une
grande! Oh! c’est atroce! Je ne sortirai pas des chiffons auxquels
monsieur nous renvoie...

Je proteste par un geste.

—J’étais mariée depuis environ deux ans, dit-elle en continuant, et
j’aimais mon mari; je suis revenue de mon erreur, je me suis conduite
autrement pour son bonheur et pour le mien; je puis me vanter d’avoir
un des plus heureux ménages de Paris. Enfin, ma chère, j’aimais le
monstre, je ne voyais que lui dans le monde. Déjà, plusieurs fois,
mon mari m’avait dit: —Ma petite, les jeunes personnes ne savent
pas très-bien se mettre, ta mère aimait à te fagoter, elle avait
ses raisons. Si tu veux me croire, prends modèle sur madame de
Fischtaminel, elle a bon goût. Moi, bonne bête du bon Dieu, je n’y
entendais point malice. Un jour, en revenant d’une soirée, il me dit:
—As-tu vu comme madame de Fischtaminel était mise? —Oui, pas mal. En
moi-même, je me dis: Il me parle toujours de madame de Fischtaminel,
il faut que je me mette absolument comme elle. J’avais bien remarqué
l’étoffe, la façon de la robe et l’ajustement des moindres accessoires.
Me voilà tout heureuse, trottant, allant, mettant tout en mouvement
pour me procurer les mêmes étoffes. Je fais venir la même couturière.
—Vous habillez madame de Fischtaminel? lui dis-je. —Oui, madame. —Eh
bien! je vous prends pour ma couturière, mais à une condition: vous
voyez que j’ai fini par trouver l’étoffe de sa robe, je veux que vous
me fassiez la mienne absolument pareille à la sienne. J’avoue que je ne
fis pas attention tout d’abord au sourire assez fin de la couturière,
je le vis cependant, et plus tard, je me l’expliquai. Pareille, lui
dis-je; mais à s’y méprendre!

—Oh! dit l’interlocutrice en s’interrompant et me regardant, vous nous
apprenez à être comme des araignées au centre de leur toile, à tout
voir sans avoir l’air d’avoir vu, à chercher l’esprit de toute chose, à
étudier les mots, les gestes, les regards! Vous dites: Les femmes sont
bien fines! Dites donc: Les hommes sont bien faux!

—Ce qu’il m’a fallu de soins, de pas et de démarches pour arriver
à être le sosie de madame de Fischtaminel!... —Enfin, c’est nos
batailles à nous, ma petite, dit-elle en continuant et revenant à
mademoiselle Joséphine. Je ne trouvais pas un certain petit châle de
cou, brodé: une merveille! enfin, je finis par découvrir qu’il a été
fait exprès. Je déniche l’ouvrière, je lui demande un châle pareil à
celui de madame de Fischtaminel. Une bagatelle! cent cinquante francs.
Il avait été commandé par un monsieur qui l’avait offert à madame de
Fischtaminel. Mes économies y passent. Nous sommes toutes, nous autres
Parisiennes, extrêmement tenues en bride à l’article toilette. Il n’est
pas un homme de cent mille livres de rente à qui le whist ne coûte
dix mille francs par hiver, qui ne trouve sa femme dépensière et ne
redoute ses chiffons! Mes économies, soit! me disais-je. J’avais une
petite fierté de femme qui aime: je ne voulais pas lui parler de cette
toilette, je voulais lui en faire une surprise, bécasse que j’étais!
Oh! comme vous nous enlevez notre sainte niaiserie!...

Ceci fut encore dit pour moi qui n’avais rien enlevé à cette dame, ni
dent, ni quoi que ce soit des choses nommées et innomées qu’on peut
enlever à une femme.

—Ah! il faut te dire, ma chère, qu’il me menait chez madame de
Fischtaminel, où je dînais même assez souvent. J’entendais cette femme
disant: —Mais elle est bien, votre femme! Elle avait avec moi un petit
ton de protection que je souffrais; mon mari me souhaitait d’avoir
l’esprit de cette femme et sa prépondérance dans le monde. Enfin ce
phénix des femmes était mon modèle, je l’étudiais, je me donnais un
mal horrible à n’être pas moi-même... Oh! mais c’est un poëme qui ne
peut être compris que par nous autres femmes! Enfin, le jour de mon
triomphe arrive. Vraiment le cœur me battait de joie, j’étais comme un
enfant! tout ce qu’on est à vingt-deux ans. Mon mari m’allait venir
prendre pour une promenade aux Tuileries; il entre, je le regarde toute
joyeuse, il ne remarque rien... Eh bien! je puis l’avouer aujourd’hui,
ce fut un de ses affreux désastres... Non, je n’en dirai rien, monsieur
que voici se moquerait.

Je protestai par un autre geste.

Ce fut, dit-elle en continuant (une femme ne renonce jamais à ne pas
tout dire), de voir s’écrouler un édifice bâti par une fée. Pas la
moindre surprise. Nous montons en voiture. Adolphe me voit triste, il
me demande ce que j’ai; je lui réponds comme nous répondons quand nous
avons le cœur serré par ces petites misères: —Rien! Et il prend son
lorgnon, et il lorgne les passants le long des Champs-Élysées, nous
devions faire un tour de Champs-Élysées avant de nous promener aux
Tuileries. Enfin, l’impatience me prend, j’avais un petit mouvement de
fièvre, et quand je rentre, je me compose pour sourire. —Tu ne m’as
rien dit de ma toilette? —Tiens, c’est vrai, tu as une robe à peu près
pareille à celle de madame de Fischtaminel. Il tourne sur ses talons et
s’en va. Le lendemain je boudais un peu, vous le pensez bien. Arrive,
au moment où nous avions fini de déjeuner dans ma chambre au coin de
mon feu, je m’en souviendrai toujours, arrive l’ouvrière qui venait
chercher le prix du petit châle de cou, je la payai; elle salue mon
mari comme si elle le connaissait. Je cours après elle sous prétexte de
lui faire acquitter sa note, et je lui dis: —Vous lui avez fait payer
moins cher le châle de madame de Fischtaminel. —Je vous jure, madame,
que c’est le même prix, monsieur n’a pas marchandé. Je suis revenue
dans ma chambre, et j’ai trouvé mon mari sot comme...

Elle s’arrêta, reprit: —Comme un meunier qu’on vient de faire évêque.
—Je comprends, mon ami, que je ne serai jamais qu’à peu près pareille
à madame de Fischtaminel. —Je vois ce que tu veux me dire à propos de
ce châle! Eh bien, oui, je le lui ai offert pour le jour de sa fête.
Que veux-tu? nous avons été très-amis autrefois... —Ah! vous avez été
jadis encore plus liés qu’aujourd’hui? Sans répondre à cela, il me dit:
—_Mais c’est purement moral_. Il prit son chapeau, s’en alla, et me
laissa seule sur cette belle déclaration des droits de l’homme. Il ne
revint pas pour dîner, et rentra fort tard. Je vous le jure, je restai
dans ma chambre à pleurer comme une Madeleine, au coin de mon feu. Je
vous permets de vous moquer de moi, dit-elle en me regardant, mais je
pleurai sur mes illusions de jeune mariée, je pleurai de dépit d’avoir
été prise pour une dupe. Je me rappelai le sourire de la couturière!
Ah! ce sourire me remit en mémoire les sourires de bien des femmes
qui riaient de me voir petite fille chez madame de Fischtaminel; je
pleurai sincèrement. Jusque-là je pouvais croire à bien des choses qui
n’existaient plus chez mon mari, mais que les jeunes femmes s’obstinent
à supposer. Combien de grandes misères dans cette petite misère! Vous
êtes de grossiers personnages! Il n’y a pas une femme qui ne pousse
la délicatesse jusqu’à broder des plus jolis mensonges le voile avec
lequel elle vous couvre son passé, tandis que vous autres... Mais je me
suis vengée.

—Madame, lui dis-je, vous allez trop instruire mademoiselle.

—C’est vrai, dit-elle, je vous dirai la fin dans un autre moment.

—Ainsi, mademoiselle, vous le voyez, dis-je, vous croyez acheter un
châle, et vous vous trouvez une petite misère sur le cou; si vous vous
le faites donner...

—C’en est une grande, dit la femme comme il faut. Restons-en là.

La morale de cette fable est qu’il faut porter son châle sans y trop
réfléchir. Les anciens prophètes appelaient déjà ce monde une vallée de
misère. Or, dans ce temps, les Orientaux avaient, avec la permission
des autorités constituées, de jolies esclaves, outre leurs femmes!
Comment appellerons-nous la vallée de la Seine entre le Calvaire et
Charenton, où la loi ne permet qu’une seule femme légitime!


  L’AMADIS-OMNIBUS.

Vous comprenez que je me mis à mâchonner le bout de ma canne, à
consulter la corniche, à regarder le feu, à examiner le pied de
Caroline, et je tins bon jusqu’à ce que la demoiselle à marier fût
partie.

—Vous m’excuserez, lui dis-je, je suis resté chez vous, malgré vous
peut-être; mais votre vengeance perdrait à être dite plus tard, et si
elle a constitué pour votre mari quelque petite misère, il y a pour moi
le plus grand intérêt à la connaître, et vous saurez pourquoi...

—Ah! dit-elle, ce mot: _c’est purement moral_, donné comme excuse,
m’avait choquée au dernier point. Belle consolation de savoir que
j’étais dans son ménage un meuble, une chose; que je trônais entre les
ustensiles de cuisine, de toilette et les ordonnances de médecin; que
l’amour conjugal était assimilé aux pilules digestives, au sirop de
mou de veau, à la moutarde blanche; que madame de Fischtaminel avait à
elle l’âme de mon mari, ses admirations, et charmait son esprit, tandis
que j’étais une sorte de nécessité purement physique! Que pensez-vous
d’une femme ravalée jusqu’à devenir quelque chose comme la soupe et le
bouilli, sans persil, bien entendu? Oh! dans cette soirée, je fis une
catilinaire...

—Dites une philippique.

—Je dirai tout ce que voudrez, car j’étais furieuse, et je ne sais
plus tout ce que j’ai crié dans le désert de ma chambre à coucher.
Croyez-vous que cette opinion que les maris ont de leur femme, que le
rôle qu’ils nous donnent, ne soient pas pour nous une étrange misère?
Nos petites misères, à nous, sont toujours grosses d’une grande misère.
Enfin il fallait une leçon à mon Adolphe. Vous connaissez le vicomte de
Lustrac, un amateur effréné de femmes, de musique, un gourmet, un de
ces ex-beaux de l’empire qui vivent sur leurs succès printaniers, et
qui se cultivent eux-mêmes avec des soins excessifs, pour obtenir des
regains.

—Oui, lui dis-je, un de ces gens pincés, corsés, busqués à soixante
ans, qui abusent de la finesse de leur taille, et sont capables d’en
remontrer aux jeunes dandies.

—Monsieur de Lustrac, reprit-elle, est égoïste comme un roi; mais
galant, prétentieux, malgré sa perruque noire comme du jais.

—Il se teint aussi les favoris.

—Il va le soir dans dix salons; il papillonne.

—Il donne d’excellents dîners, des concerts, et protége des
cantatrices encore neuves...

—Il prend le mouvement pour la joie.

—Oui, mais il s’enfuit à tire-d’aile dès que le chagrin point quelque
part. Vous êtes en deuil, il vous fuit. Vous accouchez, il attend les
relevailles pour venir vous voir: il est d’une franchise mondaine,
d’une intrépidité sociale qui méritent l’admiration.

—Mais n’y a-t-il pas du courage à être ce qu’on est? lui demandai-je.

—Eh bien! reprit-elle après avoir échangé nos observations, ce
jeune vieillard, cet Amadis-Omnibus, que nous avons nommé entre nous
le chevalier _Petit-Bon-Homme-vit-encore_, devint l’objet de mes
admirations.

—Il y avait de quoi! un homme capable de faire à lui tout seul sa
figure et ses succès!

—Je lui fis quelques-unes de ces avances qui ne compromettent jamais
une femme; je lui parlai du bon goût de ses derniers gilets, de ses
cannes, et il me trouva de la dernière amabilité. Moi, je trouvai mon
chevalier de la dernière jeunesse; il vint me voir; je minaudai, je
feignis d’être malheureuse en ménage, d’avoir des chagrins. Vous savez
ce que veut dire une femme en parlant de ses chagrins, en se prétendant
peu comprise. Ce vieux singe me répondit beaucoup mieux qu’un jeune
homme, j’eus mille peines à ne pas rire en l’écoutant. «Ah! voilà les
maris, ils ont la plus mauvaise politique, ils respectent leur femme,
et toute femme est, tôt ou tard, furieuse de se voir respectée, et sent
l’éducation secrète à laquelle elle a droit. Vous ne devez pas vivre,
une fois mariée, comme une petite pensionnaire, etc.» Il se tortillait,
il se penchait, il était horrible; il avait l’air d’une figure de bois
de Nuremberg, il avançait le menton, il avançait sa chaise, il avançait
la main... Enfin, après bien des marches, des contre-marches, des
déclarations angéliques...

—Bah!

—Oui, _Petit-Bon-Homme-vit-encore_ avait abandonné le classique de
sa jeunesse pour le romantisme à la mode; il parlait d’âme, d’ange,
d’adoration, de soumission, il devenait d’un éthéré bleu-foncé. Il
me conduisait à l’Opéra et me mettait en voiture. Ce vieux jeune
homme allait là où j’allais, il redoublait de gilets, il se serrait
le ventre, il mettait son cheval au grand galop pour rejoindre et
accompagner ma voiture au bois; il me compromettait avec une grâce
de lycéen, il passait pour fou de moi; je me posais en cruelle, mais
j’acceptais son bras et ses bouquets. On causait de nous. J’étais
enchantée! J’arrivai bientôt à me faire surprendre par mon mari, le
vicomte sur mon canapé, dans mon boudoir, me tenant les mains et moi
l’écoutant avec une sorte de ravissement extérieur. C’est inouï ce que
l’envie de nous venger nous fait dévorer! Je parus contrariée de voir
entrer mon mari, qui, le vicomte parti, me fit une scène: —Je vous
assure, Monsieur, lui dis-je après avoir écouté ses reproches, que
c’est _purement moral_. Mon mari comprit, et n’alla plus chez madame de
Fischtaminel. Moi, je ne reçus plus monsieur de Lustrac.

—Mais, lui dis-je, Lustrac que vous prenez, comme beaucoup de
personnes, pour un célibataire, est veuf et sans enfants.

—Bah!

—Aucun homme n’a plus profondément enterré sa femme; Dieu ne la
retrouvera pas au jugement dernier. Il s’est marié avant la révolution,
et votre _purement moral_ me rappelle un mot de lui que je ne puis
me dispenser de vous répéter. Napoléon nomma Lustrac à des fonctions
importantes, dans un pays conquis: madame de Lustrac, abandonnée
pour l’administration, prit, quoique ce fut purement moral, pour ses
affaires particulières, un secrétaire intime; mais elle eut le tort de
le choisir sans en prévenir son mari. Lustrac rencontra ce secrétaire
à une heure excessivement matinale et fort ému, car il s’agissait
d’une discussion assez vive, dans la chambre de sa femme. La ville ne
demandait qu’à rire de son gouverneur, et cette aventure fit un tel
tapage que Lustrac demanda lui-même son rappel à l’Empereur. Napoléon
tenait à la moralité de ses représentants, et la sottise selon lui
devait déconsidérer un homme. Vous savez que l’Empereur, entre toutes
ses passions malheureuses, a eu celle de vouloir moraliser sa cour et
son gouvernement. La demande de Lustrac fut donc admise, mais sans
compensation. Quand il vint à Paris, il y reparut dans son hôtel, avec
sa femme; il la conduisit dans le monde, ce qui, certes, est conforme
aux coutumes aristocratiques les plus élevées; mais il y a toujours des
curieux. On demanda raison de cette chevaleresque protection. —Vous
êtes donc remis, vous et madame de Lustrac, lui dit-on au foyer du
théâtre de l’Impératrice, vous lui avez tout pardonné. Vous avez bien
fait. —Oh! dit-il d’un air satisfait, j’ai acquis la certitude...
—Ah! bien, de son innocence, vous êtes dans les règles. —Non, je suis
sûr que c’était purement physique.

Caroline sourit.

—L’opinion de votre adorateur réduit cette grande misère à n’en être,
en ce cas, comme dans le vôtre, qu’une très-petite.

—Une petite misère! s’écria-t-elle, et pour quoi prenez-vous les
ennuis de coqueter avec un monsieur de Lustrac, de qui je me suis fait
un ennemi! Allez! les femmes payent souvent bien cher les bouquets
qu’on leur donne et les attentions qu’on leur prodigue. Monsieur de
Lustrac a dit de moi à monsieur de Bourgarel[6]: —Je ne te conseille
pas de faire la cour à cette femme-là, elle est trop chère...

      [6] Le même Ferdinand de Bourgarel, que la politique, les arts
      et les amours ont eu la douleur de pleurer récemment, selon le
      discours prononcé sur sa tombe par Adolphe.


  SANS PROFESSION.

    Paris, 183...

  «Vous me demandez, ma chère maman, si je suis heureuse avec mon
  mari. Assurément monsieur de Fischtaminel n’était pas l’être de
  mes rêves. Je me suis soumise à votre volonté, vous le savez. La
  fortune, cette raison suprême, parlait d’ailleurs assez haut. Ne
  pas déroger, épouser monsieur le comte de Fischtaminel doué de
  trente mille francs de rente, et rester à Paris, vous aviez bien
  des forces contre votre pauvre fille. Monsieur de Fischtaminel,
  enfin, est un joli homme pour un homme de trente-six ans; il
  est décoré par Napoléon sur le champ de bataille, il est ancien
  colonel, et sans la Restauration, qui l’a mis en demi-solde, il
  serait général: voilà des circonstances atténuantes.

  »Beaucoup de femmes trouvent que j’ai fait un bon mariage, et
  je dois convenir que toutes les apparences du bonheur y sont...
  pour la société. Mais avouez que, si vous aviez su le retour de
  mon oncle Cyrus et ses intentions de me laisser sa fortune, vous
  m’auriez donné le droit de choisir.

  »Je n’ai rien à dire contre monsieur de Fischtaminel: il n’est pas
  joueur, les femmes lui sont indifférentes, il n’aime point le vin,
  il n’a pas de fantaisies ruineuses; il possède, comme vous le
  disiez, toutes les qualités négatives qui font les maris passables;
  mais qu’a-t-il? Eh bien, chère maman, il est inoccupé. Nous sommes
  ensemble pendant toute la sainte journée!... Croiriez-vous que
  c’est pendant la nuit, quand nous sommes le plus réunis, que
  je puis être le moins avec lui. Je n’ai que son sommeil pour
  asile, ma liberté commence quand il dort. Non, cette obsession me
  causera quelque maladie. Je ne suis jamais seule. Si monsieur de
  Fischtaminel était jaloux, il y aurait de la ressource. Ce serait
  alors une lutte, une petite comédie; mais comment l’aconit de la
  jalousie aurait-il poussé dans son âme? il ne m’a pas quittée
  depuis notre mariage. Il n’éprouve aucune honte à s’étaler sur un
  divan et il y reste des heures entières.

  »Deux forçats rivés à la même chaîne ne s’ennuient pas; ils
  ont à méditer leur évasion; mais nous n’avons aucun sujet de
  conversation, nous nous sommes tout dit. Enfin il en était, il
  y a quelque temps, réduit à parler politique. La politique est
  épuisée, Napoléon étant, pour mon malheur, décédé, comme on sait, à
  Sainte-Hélène.

  »Monsieur de Fischtaminel a la lecture en horreur. S’il me voit
  lisant, il arrive et me demande dix fois dans une demi-heure:
  —Nina, ma belle, as-tu fini?

  »J’ai voulu persuader à cet innocent persécuteur de monter à cheval
  tous les jours, et j’ai fait intervenir la suprême considération
  pour les hommes de quarante ans, sa santé! Mais il m’a dit qu’après
  avoir été pendant douze ans à cheval, il éprouvait le besoin du
  repos.

  »Mon mari, ma chère mère, est un homme qui vous absorbe, il
  consomme le fluide vital de son voisin, il a l’ennui gourmand; il
  aime à être amusé par ceux qui viennent nous voir, et après cinq
  ans de mariage nous n’avons plus personne: il ne vient ici que des
  gens dont les intentions sont évidemment contraires à son honneur,
  et qui tentent, sans succès, de l’amuser, afin de conquérir le
  droit d’ennuyer sa femme.

  »Monsieur de Fischtaminel, ma chère maman, ouvre cinq ou six fois
  par heure la porte de ma chambre, ou de la pièce où je me réfugie,
  et il vient à moi d’un air effaré, me demandant: —Eh bien! que
  fais-tu donc, ma belle? (le mot de l’Empire) sans s’apercevoir de
  la répétition de cette question, qui pour  moi devient comme la
  pinte que versait autrefois le bourreau dans la torture de l’eau.

  »Autre supplice! Nous ne pouvons plus nous promener. La promenade
  sans conversation, sans intérêt, est impossible. Mon mari se
  promène avec moi pour se promener, comme s’il était seul. On a la
  fatigue sans avoir le plaisir.

  »De notre lever à notre déjeuner, l’intervalle est rempli par ma
  toilette, par les soins du ménage, je puis encore supporter cette
  portion de la journée; mais du déjeuner au dîner, c’est une lande
  à labourer, un désert à traverser. L’inoccupation de mon mari ne
  me laisse pas un instant de repos, il m’assomme de son inutilité,
  son inoccupation me brise. Ses deux yeux ouverts à toute heure sur
  les miens me forcent à tenir mes yeux baissés. Enfin ses monotones
  interrogations:

  » —Quelle heure est-il, ma belle? —Que fais-tu donc là? —A quoi
  penses-tu? —Que comptes-tu faire? —Où irons-nous ce soir? —Quoi de
  nouveau? —Oh! quel temps! —Je ne vais pas bien, etc., etc. Toutes
  ces variations, de la même chose (le point d’interrogation), qui
  composent le répertoire Fischtaminel, me rendront folle.

  »Ajoutez à ces flèches de plomb incessamment décochées un dernier
  trait qui vous peindra mon bonheur, et vous comprendrez ma vie.

  »Monsieur de Fischtaminel, parti sous-lieutenant en 1809, dix-huit
  ans, n’a d’autre éducation que celle due à la discipline, à
  l’honneur du noble et du militaire; s’il a du tact, le sentiment
  du probe, de la subordination, il est d’une ignorance crasse, il
  ne sait absolument rien, et il a horreur d’apprendre quoi que ce
  soit. Oh! ma chère maman, quel concierge accompli ce colonel aurait
  fait s’il eût été dans l’indigence! je ne lui sais aucun gré de sa
  bravoure, il ne se battait pas contre les Russes, ni contre les
  Autrichiens, ni contre les Prussiens: il se battait contre l’ennui.
  En se précipitant sur l’ennemi, le capitaine Fischtaminel éprouvait
  le besoin de se fuir lui-même. Il s’est marié par désœuvrement.

  »Autre petit inconvénient: monsieur tracasse tellement les
  domestiques, que nous en changeons tous les six mois.

  »J’ai tant envie, chère maman, d’être une honnête femme, que je
  vais essayer de voyager six mois par année. Pendant  l’hiver,
  j’irai tous les soirs aux Italiens, à l’Opéra, dans le monde; mais
  notre fortune est-elle assez considérable pour fournir à de telles
  dépenses? Mon oncle de Cyrus devrait venir à Paris, j’en aurais
  soin comme d’une succession.

  »Si vous trouvez un remède à mes maux, indiquez-le à votre fille,
  qui vous aime autant qu’elle est malheureuse, et qui aurait bien
  voulu se nommer autrement que

    »NINA FISCHTAMINEL.»


Outre la nécessité de peindre cette petite misère qui ne pouvait être
bien peinte que de la main d’une femme, et quelle femme! il était
nécessaire de vous faire connaître la femme que vous n’avez encore
vue que de profil dans la première partie de ce livre, la reine de la
société particulière où vit Caroline, la femme enviée, la femme habile
qui, de bonne heure, a su concilier ce qu’elle doit au monde avec les
exigences du cœur. Cette lettre est son absolution.


  LES INDISCRÉTIONS.

Les femmes sont, —ou chastes, —ou vaniteuses, —ou simplement
orgueilleuses. —Toutes peuvent donc être atteintes par la petite
misère que voici:

Certains maris sont si ravis d’avoir une femme à eux, chance uniquement
due à la légalité, qu’ils craignent une erreur chez le public, et ils
se hâtent de marquer leur épouse, comme les marchands de bois marquent
les bûches au flottage, ou les propriétaires de Berry leurs moutons.
Devant tout le monde, ils prodiguent à la façon romaine (_columbella_)
à leurs femmes des surnoms pris au règne animal, et ils les appellent:
—ma poule, —ma chatte, —mon rat, —mon petit lapin; ou, passant au
règne végétal, ils les nomment: —mon chou, —ma figue (en Provence
seulement), —ma prune (en Alsace seulement),

Et jamais: —Ma fleur! remarquez cette discrétion;

Ou, ce qui devient plus grave! —Bobonne, —ma mère, —ma fille, —la
bourgeoise, —ma vieille! (quand la femme est très-jeune.)

Quelques-uns hasardent des surnoms d’une décence douteuse, tels que:
—Mon bichon, —ma niniche, —Tronquette!

Nous avons entendu un de nos hommes politiques le plus remarquable par
sa laideur appelant sa femme: —_Moumoutte_!...

—J’aimerais mieux, disait à sa voisine cette infortunée, qu’il me
donnât un soufflet.

—Pauvre petite femme, elle est bien malheureuse! reprit la voisine
en me regardant quand Moumoutte fut partie; lorsqu’elle est dans le
monde avec son mari, elle est sur les épines, elle le fuit. Un soir, ne
l’a-t-il pas prise par le cou en lui disant: —Allons, viens, ma grosse!

On prétend que la cause d’un très-célèbre empoisonnement d’un mari par
l’arsenic, provenait des indiscrétions continuelles que subissait la
femme dans le monde. Ce mari donnait de légères tapes sur les épaules
de cette femme conquise à la pointe du Code, il la surprenait par un
baiser retentissant, il la déshonorait par une tendresse publique
assaisonnée de ces fatuités grossières dont le secret appartient à ces
sauvages de France, vivant au fond des campagnes, et dont les mœurs
sont encore peu connues malgré les efforts des naturalistes du roman.

Ce fut, dit-on, cette situation choquante qui, bien appréciée par des
jurés pleins d’esprit, valut à l’accusée un verdict adouci par les
circonstances atténuantes.

Les jurés se dirent:

—Punir de mort ces délits conjugaux, c’est aller un peu loin; mais une
femme est très-excusable quand elle est si molestée!...

Nous regrettons infiniment, dans l’intérêt des mœurs élégantes, que
ces raisons ne soient pas généralement connues. Aussi Dieu veuille
que notre livre ait un immense succès, les femmes y gagneront d’être
traitées comme elles doivent l’être, en reines.

En ceci, l’amour est bien supérieur au mariage, il est fier des
indiscrétions, certaines femmes les quêtent, les préparent, et malheur
à l’homme qui ne s’en permet pas quelques-unes!

Combien de passion dans un _tu_ égaré!

J’ai entendu, c’était en province, un mari qui nommait sa femme: —Ma
berline... Elle en était heureuse, elle n’y voyait rien de ridicule;
elle l’appelait —son fiston!... Aussi ce délicieux couple ignorait-il
qu’il existât des petites misères.

Ce fut en observant cet heureux ménage que l’auteur trouva cet axiome.

  AXIOME.

Pour être heureux en ménage, il faut être ou homme de génie marié à une
femme tendre et spirituelle, ou se trouver, par l’effet d’un hasard
qui n’est pas aussi commun qu’on pourrait le penser, tous les deux
excessivement bêtes.


L’histoire un peu trop célèbre de la cure par l’arsenic d’un
amour-propre blessé, prouve qu’à proprement parler, il n’y a pas de
petites misères pour la femme dans la vie conjugale.

  AXIOME.

La femme vit par le sentiment, là où l’homme vit par l’action.


Or, le sentiment peut à tout moment faire d’une petite misère soit un
grand malheur, soit une vie brisée, soit une éternelle infortune.

Que Caroline commence, dans l’ignorance de la vie et du monde, par
causer à son mari les petites misères de sa bêtise (relire LES
DÉCOUVERTES), Adolphe a, comme tous les hommes, des compensations dans
le mouvement social: il va, vient, sort, fait des affaires. Mais pour
Caroline, en toutes choses il s’agit d’aimer ou de ne pas aimer, d’être
ou de ne pas être aimée.

Les indiscrétions sont en harmonie avec les caractères, les temps et
les lieux. Deux exemples suffiront.

Voici le premier. Un homme est de sa nature sale et laid; il est mal
fait, repoussant. Il y a des hommes, et souvent des gens riches,
qui, par une sorte de constitution inobservée, salissent des habits
neufs en vingt-quatre heures. Ils sont nés dégoûtants. Il est enfin
si déshonorant pour une femme de ne pas être uniquement l’épouse de
ces sortes d’Adolphe, qu’une Caroline avait depuis longtemps exigé la
suppression des tutoiements modernes et tous les insignes de la dignité
des épouses. Le monde était habitué depuis cinq ou six ans à cette
tenue, et croyait madame et monsieur d’autant plus séparés qu’il avait
remarqué l’avénement d’un Ferdinand II.

Un soir, devant dix personnes, monsieur dit à sa femme: —Caroline,
passe-moi les pincettes. Ce n’est rien, et c’est tout. Ce fut une
révolution domestique.

Monsieur de Lustrac, l’Amadis-Omnibus, courut chez madame de
Fischtaminel, publia cette petite scène le plus spirituellement qu’il
le put, et madame de Fischtaminel prit un petit air Célimène pour dire:
—Pauvre femme, dans quelle extrémité se trouve-t-elle?

—Bah! nous aurons le mot de cette énigme dans huit mois, répondit une
vieille femme qui n’avait plus d’autre plaisir que celui de dire des
méchancetés.

On ne vous parle pas de la confusion de Caroline, vous l’avez devinée.

Voici le second. Jugez de la situation affreuse dans laquelle s’est
trouvée une femme délicate qui babillait agréablement à sa campagne,
près de Paris, au milieu d’un cercle de douze ou quinze personnes,
lorsque le valet de chambre de son mari vint lui dire à l’oreille:
—Monsieur vient d’arriver, madame.

—Bien, Benoît.

Tout le monde avait entendu le roulement de la voiture. On savait que
monsieur était à Paris depuis lundi, et ceci se passait le samedi à
quatre heures.

—Il a quelque chose de pressé à dire à madame, reprit Benoît.

Quoique ce dialogue se fît à mi-voix, il fut d’autant plus compris que
la maîtresse de la maison passa de la couleur des roses du Bengale
au cramoisi des coquelicots. Elle fit un signe de tête, continua la
conversation, et trouva moyen de quitter la compagnie sous prétexte
d’aller voir si son mari avait réussi dans une entreprise importante;
mais elle paraissait évidemment contrariée du manque d’égards de son
Adolphe envers le monde qu’elle avait chez elle.

Pendant leur jeunesse, les femmes veulent être traitées en divinités,
elles adorent l’idéal: elles ne supportent pas l’idée d’être ce que la
nature veut qu’elles soient.

Quelques maris, de retour aux champs, font pis: ils saluent la
compagnie, prennent leur femme par la taille, vont se promener avec
elle, paraissent causer confidentiellement, disparaissent dans les
bosquets, s’égarent et reparaissent une demi-heure après.

Ceci, Mesdames, sont de vraies petites misères pour les jeunes
femmes; mais pour celles d’entre vous qui ont passé quarante ans, ces
indiscrétions sont si goûtées, que les plus prudes en sont flattées;
car,

Dans leur dernière jeunesse, les femmes veulent être traitées en
mortelles, elles aiment le positif: elles ne supportent pas l’idée de
ne plus être ce que la nature a voulu qu’elles fussent.

  AXIOME.

La pudeur est une vertu relative: il y a celle de vingt ans, celle de
trente ans, celle de quarante-cinq ans.


Aussi l’auteur disait-il à une femme qui lui demandait quel âge elle
avait: —Vous avez, madame, l’âge des indiscrétions.

Cette charmante jeune personne de trente-neuf ans affichait beaucoup
trop un Ferdinand, tandis que sa fille essayait de cacher son Ferdinand
Ier.


  LES RÉVÉLATIONS BRUTALES.

PREMIER GENRE. —Caroline adore Adolphe; —elle le trouve bien, —elle
le trouve superbe, surtout en garde national. —Elle tressaille quand
une sentinelle lui porte les armes, —elle le trouve moulé comme un
modèle, —elle lui trouve de l’esprit, —tout ce qu’il fait est bien
fait, —personne n’a plus de goût qu’Adolphe, —enfin, elle est folle
d’Adolphe.

C’est le vieux mythe du bandeau de l’amour qui se blanchit tous les dix
ans et que les mœurs rebrodent, mais qui depuis la Grèce est toujours
le même.

Caroline est au bal, elle cause avec une de ses amies. Un homme connu
par sa rondeur, et qu’elle doit connaître plus tard, mais qu’elle voit
alors pour la première fois, monsieur Foullepointe, est venu parler
à l’amie de Caroline. Selon l’usage du monde, Caroline écoute cette
conversation, sans y prendre part.

—Dites-moi donc, madame, demande monsieur Foullepointe, quel est ce
monsieur si drôle qui vient de parler cour d’assises devant monsieur
un tel dont l’acquittement a fait tant de bruit; qui patauge, comme
un bœuf dans un marais, à travers les situations critiques de chacun.
Madame une telle a fondu en larmes parce qu’il a raconté la mort d’un
petit enfant devant elle, qui vient d’en perdre un il y a deux mois.

—Qui donc?

—Ce gros monsieur, habillé comme un garçon de café, frisé comme un
apprenti coiffeur... tenez, celui qui tâche de faire l’aimable avec
madame de Fischtaminel...

—Taisez-vous donc, dit à voix basse la dame effrayée, c’est le mari de
la petite dame à côté de moi!

—C’est monsieur votre mari? dit monsieur Foullepointe, j’en suis ravi,
madame, il est charmant, il a de l’entrain, de la gaieté, de l’esprit,
je vais m’empresser de faire sa connaissance.

Et Foullepointe exécute sa retraite en laissant dans l’âme de Caroline
un soupçon envenimé sur la question de savoir _si son mari est aussi
bien qu’elle le croit_.

SECOND GENRE. —Caroline, ennuyée de la réputation de madame la
baronne Schinner, à qui l’on prête des talents épistolaires, et
qualifiée de _la Sévigné du billet_; de madame de Fischtaminel, qui
s’est permis d’écrire un petit livre in-32 sur l’éducation des jeunes
personnes, dans lequel elle a bravement réimprimé Fénelon, moins le
style; Caroline travaille pendant six mois une nouvelle à dix piques
au-dessous de Berquin, d’une moralité nauséabonde et d’un style épinglé.

Après des intrigues, comme les femmes savent les ourdir dans un
intérêt d’amour-propre, et dont la ténacité, la perfection feraient
croire qu’elles ont un troisième sexe dans la tête, cette nouvelle,
intitulée LE MÉLILOT, paraît en trois feuilletons dans un grand journal
quotidien. Elle est signée: SAMUEL CRUX.

Quand Adolphe prend son journal, à déjeuner, le cœur de Caroline lui
bat jusque dans la gorge; elle rougit, pâlit, détourne les yeux,
regarde la corniche. Dès que les yeux d’Adolphe s’abaissent sur le
feuilleton, elle n’y tient plus: elle se lève, elle disparaît, elle
revient, elle a puisé de l’audace on ne sait où.

—Y a-t-il un feuilleton ce matin? demande-t-elle d’un air qu’elle
croit indifférent et qui troublerait un mari encore jaloux de sa femme.

—Oui! d’un débutant, Samuel Crux. Oh! c’est un pseudonyme; cette
nouvelle est d’une platitude à désespérer les punaises, si elles
pouvaient lire... et d’une vulgarité!... c’est pâteux; mais c’est...

Caroline respire. —C’est?... dit-elle.

—C’est incompréhensible, reprend Adolphe. On aura payé quelque chose
comme cinq à six cents francs à Chodoreille pour insérer cela... ou
c’est l’œuvre d’un bas-bleu du grand monde qui a promis à madame
Chodoreille de la recevoir, ou peut-être est-ce l’œuvre d’une femme
à laquelle s’intéresse le gérant... une pareille stupidité ne peut
s’expliquer que comme cela... Figure-toi, Caroline, qu’il s’agit
d’une petite fleur cueillie au coin d’un bois dans une promenade
sentimentale, et qu’un monsieur du genre Werther avait juré de garder,
qu’il fait encadrer, et qu’on lui redemande onze ans après... (il
aura sans doute déménagé trois fois, le malheureux). C’est d’un neuf
qui date de Sterne, de Gessner. Ce qui me fait croire que c’est d’une
femme, c’est que leur première idée littéraire à toutes consiste
toujours à se venger de quelqu’un.

Adolphe pourrait continuer à déchirer LE MÉLILOT, Caroline a des
tintements de cloche dans les oreilles, elle est dans la situation
d’une femme qui s’est jetée par-dessus le pont des Arts, et qui cherche
son chemin à dix pieds au-dessous du niveau de la Seine.

AUTRE GENRE. —Caroline a fini par découvrir, dans ses paroxismes
de jalousie, une cachette d’Adolphe, qui, se défiant de sa femme et
sachant qu’elle décachète ses lettres, qu’elle fouille ses tiroirs,
a voulu pouvoir sauver des doigts crochus de la police conjugale sa
correspondance avec Hector.

Hector est un ami de collége, marié dans la Loire-Inférieure.

Adolphe soulève le tapis de sa table à écrire, tapis dont la bordure
est faite au petit point par Caroline, et dont le fond est en velours
bleu, noir ou rouge, la couleur est, comme vous le verrez, parfaitement
indifférente, et il glisse ses lettres à madame de Fischtaminel, à son
camarade Hector, entre la table et le tapis.

L’épaisseur d’une feuille de papier est peu de chose, le velours est
une étoffe bien moelleuse, bien discrète... Eh bien, ces précautions
sont inutiles. A diable mâle, diable femelle; l’enfer en a de tous les
genres. Caroline a pour elle Méphistophélès, ce démon qui fait jaillir
du feu de toutes les tables, qui, de son doigt plein d’ironie, indique
le gisement des clefs, le secret des secrets!

Caroline a reconnu l’épaisseur d’une feuille de papier à lettre entre
ce velours et cette table: elle tombe sur une lettre à Hector au lieu
de tomber sur une lettre à madame de Fischtaminel, qui prend les eaux
de Plombières, et elle lit ceci:


    «Mon cher Hector,

  »Je te plains, mais tu agis sagement en me confiant les difficultés
  dans lesquelles tu t’es mis à plaisir. Tu n’as pas su voir la
  différence qui distingue la femme de province de la Parisienne.
  En province, mon cher, vous êtes toujours face à face avec votre
  femme, et par l’ennui qui vous talonne, vous vous jetez à corps
  perdu dans le bonheur. C’est une grande faute: le bonheur est un
  abîme, on n’en revient pas en ménage quand on a touché le fond.

  »Tu vas voir pourquoi; laisse-moi prendre, à cause de ta femme, la
  voie la plus courte, la parabole.

  »Je me souviens d’avoir fait un voyage en coucou de Paris à
  Ville-Parisis: distance, sept lieues; voiture très-lourde, cheval
  boiteux; cocher, enfant de onze ans. J’étais dans cette boîte mal
  close avec un vieux soldat. Rien ne m’amuse plus que de soutirer à
  chacun, à l’aide de ce foret nommé l’interrogation, et de recevoir
  au moyen d’un air attentif et jubilant la somme d’instruction,
  d’anecdotes, de savoir, dont tout le monde désire se débarrasser;
  et chacun a la sienne, le paysan comme le banquier, le caporal
  comme le maréchal de France.

  »J’ai remarqué combien ces tonneaux pleins d’esprit sont disposés à
  se vider quand ils sont charriés par des diligences ou des coucous,
  par tous les véhicules que traînent les chevaux, car personne ne
  cause en chemin de fer.

  »A la manière dont la sortie de Paris s’exécuta, nous allions être
  pendant sept heures en route: je fis donc causer ce caporal pour
  me divertir. Il ne savait ni lire ni écrire, tout était inédit. Eh
  bien! la route me sembla courte. Le caporal avait fait toutes les
  campagnes, il me raconta des faits inouïs dont ne s’occupent jamais
  les historiens.

  »Oh! mon cher Hector, combien la pratique l’emporte sur la théorie!
  Entre autres choses, et sur une de mes questions relatives à la
  pauvre infanterie, dont le courage consiste bien plus à marcher
  qu’à se battre, il me dit ceci, que je te dégage de toute
  circonlocution:

  » —Monsieur, quand on m’amenait des Parisiens à notre 45e, que
  Napoléon avait surnommé _le terrible_ (je vous parle des premiers
  temps de l’Empereur, où l’infanterie avait des jambes d’acier,
  et il en fallait), j’avais une manière de connaître ceux qui
  resteraient dans le 45e... Ceux-là marchaient sans aucune hâte, ils
  vous faisaient leurs petites six lieues par jour, ni plus ni moins,
  et ils arrivaient à l’étape prêts à recommencer le lendemain.
  Les crânes qui faisaient dix lieues, qui voulaient courir à la
  victoire, ils restaient à l’hôpital à mi-route.

  »Ce brave caporal parlait là mariage en croyant parler guerre, et
  tu te trouves à l’hôpital à mi-chemin, mon cher Hector.

  »Souviens-toi des doléances de madame de Sévigné comptant cent
  mille écus à monsieur de Grignan pour l’engager à épouser une des
  plus jolies personnes de France! —«Mais, se dit-elle, il devra
  l’épouser tous les jours, tant qu’elle vivra! Décidément, cent
  mille écus, ce n’est pas trop!» Eh bien! n’est-ce pas à faire
  trembler les plus courageux?

  »Mon cher camarade, le bonheur conjugal est fondé comme celui des
  peuples, sur l’ignorance. C’est une félicité pleine de conditions
  négatives.

  »Si je suis heureux avec ma petite Caroline, c’est par la plus
  stricte observance de ce principe salutaire sur lequel a tant
  insisté la _Physiologie du Mariage_. J’ai résolu de conduire ma
  femme par des chemins tracés dans la neige jusqu’au jour heureux où
  l’infidélité deviendra très-difficile.

  »Dans la situation où tu t’es mis, et qui ressemble à celle de
  Duprez quand, dès son début à Paris, il s’est avisé de chanter à
  pleins poumons, au lieu d’imiter Nourrit qui donnait de sa voix de
  tête juste ce qu’il en fallait pour charmer son public, voici je
  crois, la marche à tenir pour...»


La lettre en était restée là; Caroline la replace en songeant à faire
expier à son cher Adolphe son obéissance aux exécrables préceptes de la
_Physiologie du Mariage_.


  PARTIE REMISE.

Cette misère doit arriver assez souvent et assez diversement dans
l’existence des femmes mariées pour que ce fait personnel devienne le
type du genre.

La Caroline dont il est ici question est fort pieuse, elle aime
beaucoup son mari, le mari prétend même qu’il est beaucoup trop aimé
d’elle; mais c’est une fatuité maritale, si toutefois ce n’est pas une
provocation: il ne se plaint qu’aux jeunes amies de sa femme.

Quand la conscience catholique est en jeu, tout devient excessivement
grave. Madame de *** a dit à sa jeune amie, madame de Fischtaminel,
qu’elle avait été forcée de faire à son directeur une confession
extraordinaire, et d’accomplir des pénitences, son confesseur ayant
décidé qu’elle s’était trouvée en état de péché mortel. Cette dame,
qui tous les matins entend une messe, est une femme de trente-six ans,
maigre et légèrement couperosée. Elle a de grands yeux noirs veloutés,
une lèvre supérieure bistrée; néanmoins, elle a la voix douce, des
manières douces, la démarche noble, elle est femme de qualité.

Madame de Fischtaminel, de qui madame de *** a fait son amie (presque
toutes les femmes pieuses protégent une femme dite légère en donnant
à cette amitié le prétexte d’une conversion à faire), madame de
Fischtaminel prétend que ces avantages sont, chez cette Caroline du
Genre Pieux, une conquête de la religion sur un caractère assez violent
de naissance.

Ces détails sont nécessaires pour poser la petite misère dans toute son
horreur.

L’Adolphe avait été forcé de quitter sa femme pour deux mois, en avril,
précisément après les quarante jours de carême que Caroline observe
rigoureusement. Dans les premiers jours de juin, madame attendait
donc monsieur, elle l’attendait donc de jour en jour. Elle atteignit,
d’espoirs en espoirs,

    Conçus dès le matin et déçus tous les soirs.

jusqu’au dimanche, jour où le pressentiment, monté au paroxisme, lui
fit croire que le mari désiré viendrait de bonne heure.

Quand une femme pieuse attend son mari, que ce mari manque au ménage
depuis près de quatre mois, elle se livre à des toilettes infiniment
plus minutieuses que celles d’une jeune fille attendant son premier
promis.

Cette vertueuse Caroline fut si complétement absorbée dans ces
préparatifs entièrement personnels, qu’elle oublia d’aller à la messe
de huit heures. Elle s’était proposé d’entendre une messe basse, mais
elle trembla de perdre les délices du premier regard si son cher
Adolphe arrivait de grand matin. Sa femme de chambre, qui laissait
respectueusement madame dans le cabinet de toilette où les femmes
pieuses et couperosées ne laissent entrer personne, pas même leur mari,
surtout quand elles sont maigres, sa femme de chambre l’entendit plus
de trois fois s’écriant: —Si c’est monsieur, avertissez-moi.

Un bruit de voiture ayant fait trembler les meubles, Caroline prit un
ton doux pour cacher la violence de son émotion légitime.

—Oh! c’est lui! Courez, Justine! dites-lui que je l’attends ici.
Caroline se laissa tomber sur une bergère, elle tremblait trop sur ses
jambes.

Cette voiture était celle d’un boucher.

Ce fut dans cette anxiété que coula, comme une anguille dans sa vase,
la messe de huit heures. La toilette de madame fut reprise, car
madame en était à se vêtir. La femme de chambre avait déjà reçu par
le nez, lancée du cabinet de toilette, une chemise de simple batiste
magnifique, à simple ourlet, semblable à celle qu’elle donnait depuis
trois mois.

—A quoi pensez-vous donc, Justine? Je vous ai dit de prendre dans les
chemises sans numéro.

Les chemises sans numéro n’étaient que sept ou huit, comme dans les
trousseaux les plus magnifiques. C’est des chemises où brillent les
recherches, les broderies; il faut être une reine, une jeune reine,
pour avoir la douzaine. Chacune de celles de madame était bordée de
valencienne par en bas, et encore plus coquettement garnie par le haut.
Ce détail de nos mœurs servira peut-être à faire soupçonner dans le
monde masculin le drame intime que révèle cette chemise exceptionnelle.

Caroline avait mis des bas de fil d’Écosse et de petits souliers de
prunelle à cothurne, et son corset le plus menteur. Elle se fit coiffer
de la façon qui lui seyait le mieux, et mit un bonnet de la dernière
élégance. Il est inutile de parler de la robe du matin. Une femme
pieuse qui demeure à Paris et qui aime son mari, sait choisir, tout
aussi bien qu’une coquette, ces jolies petites étoffes rayées, coupées
en redingote, attachées par des pattes à des boutons qui forcent une
femme à les rattacher deux ou trois fois en une heure avec des façons
plus ou moins charmantes.

La messe de neuf heures, la messe de dix heures, toutes les messes
passèrent dans ces préparatifs qui sont pour les femmes aimantes un de
leurs douze travaux d’Hercule.

Les femmes pieuses vont rarement en voiture à l’église, elles ont
raison. Excepté le cas de pluie à verse, de mauvais temps intolérable,
on ne doit pas se montrer orgueilleux là où l’on doit s’humilier.
Caroline craignit donc de compromettre la suavité de sa toilette, la
fraîcheur de ses bas, de ses souliers. Hélas! ces prétextes cachaient
une raison.

—Si je suis à l’église quand Adolphe arrivera, je perdrai tous les
bénéfices de son premier regard: il pensera que je lui préfère la
grand’messe...

Elle fit à son mari ce sacrifice en vue de lui plaire, intérêt
horriblement mondain: préférer la créature au Créateur! un mari à Dieu!
Allez écouter un sermon, et vous saurez ce que coûte un pareil péché.

—Après tout, la société, se dit madame d’après son confesseur, est
basée sur le mariage, que l’Église a mis au nombre des sacrements.

Et voilà comment l’on détourne au profit d’un amour aveugle, bien que
légitime, les enseignements religieux. Madame refusa de déjeuner,
et ordonna de tenir le déjeuner toujours prêt, comme elle se tenait
elle-même toujours prête à recevoir l’absent bien-aimé.

Toutes ces petites choses peuvent faire rire: mais d’abord elles
arrivent chez tous les gens qui s’adorent, ou dont l’un adore l’autre;
puis, chez une femme aussi contenue, aussi réservée, aussi digne que
cette dame, ces aveux de tendresse dépassaient toutes les bornes
imposées à ses sentiments par le haut respect de soi-même que donne la
vraie piété. Quand madame de Fischtaminel raconta cette petite scène de
la vie dévote en l’ornant de détails comiques, mimés comme les femmes
du monde savent mimer leurs anecdotes, je pris la liberté de lui dire
que c’était le Cantique des cantiques mis en action.

—Si monsieur n’arrive pas, dit Justine au cuisinier, que
deviendrons-nous?... Madame m’a déjà jeté sa chemise à la figure.

Enfin, Caroline entendit les claquements de fouet d’un postillon,
le roulement si connu d’une voiture de voyage, le bruit produit par
l’allure des chevaux de poste, les sonnettes!... Oh! elle ne douta plus
de rien, les sonnettes la firent éclater.

—La porte! ouvrez donc la porte! voilà monsieur!... Ils n’ouvriront
pas la porte!... Et la femme pieuse frappa du pied et cassa le cordon
de sa sonnette.

—Mais, madame, dit Justine avec la vivacité d’un serviteur qui fait
son devoir, c’est des gens qui s’en vont.

—Décidément, se dit Caroline honteuse, je ne laisserai jamais Adolphe
voyager sans que je l’y accompagne...

Un poète de Marseille (on ne sait qui de Méry ou de Barthélemy) avouait
qu’à l’heure du dîner, si son meilleur ami ne venait pas exactement,
il attendait patiemment cinq minutes; à la dixième minute, il se
sentait l’envie de lui jeter la serviette au nez; à la douzième, il lui
souhaitait un grand malheur; à la quinzième, il n’était plus le maître
de ne pas le poignarder de plusieurs coups de couteau.

Toutes les femmes qui attendent sont poètes de Marseille, si l’on
peut comparer toutefois les tiraillements vulgaires de la faim au
sublime Cantique des cantiques d’une épouse catholique espérant les
délices du premier regard d’un mari absent depuis trois mois. Que
tous ceux qui s’aiment et qui se sont revus après une absence mille
fois maudite veuillent bien se souvenir de leur premier regard: il
dit tant de choses que souvent, quand on se retrouve devant des
importuns, on baisse les yeux!... On se craint de part et d’autre, tant
les yeux jettent de flammes! Ce poëme, où tout homme est aussi grand
qu’Homère, où il paraît un Dieu à la femme aimante, est pour une femme
pieuse, maigre et couperosée, d’autant plus immense, qu’elle n’a pas,
comme madame de Fischtaminel, la ressource de le tirer à plusieurs
exemplaires. Son mari, pour elle c’est tout!

Aussi, ne soyez pas étonnés d’apprendre que Caroline manqua toutes
les messes et ne déjeuna point. Cette faim de revoir Adolphe, cette
espérance contractait violemment son estomac. Elle ne pensa pas une
seule fois à Dieu pendant le temps des messes, ni pendant celui des
vêpres. Elle n’était pas bien assise, elle se trouvait fort mal sur
ses jambes: Justine lui conseilla de se coucher. Caroline, vaincue, se
coucha sur les cinq heures et demie du soir, après avoir pris un léger
potage; mais elle recommanda de tenir un bon petit repas prêt à dix
heures du soir.

—Je souperai vraisemblablement avec monsieur, dit-elle.

Cette phrase fut la conclusion de catilinaires terribles intérieurement
fulminées: elle en était aux plusieurs coups de couteau du poëte
marseillais; aussi cela fut dit d’un accent terrible. A trois heures du
matin, Caroline dormait du plus profond sommeil quand Adolphe arriva,
sans qu’elle eût entendu ni voiture, ni chevaux, ni sonnette, ni porte
s’ouvrant!...

Adolphe, qui recommanda de ne point éveiller madame, alla se coucher
dans la salle d’ami. Quand le matin Caroline apprit le retour de son
Adolphe, deux larmes sortirent de ses yeux: elle courut à la chambre
d’ami sans aucune toilette préparatoire; sur le seuil, un affreux
domestique lui dit que monsieur, ayant fait deux cents lieues et passé
deux nuits sans dormir, avait prié qu’on ne le réveillât point: il
était excessivement fatigué.

Caroline, en femme pieuse, ouvrit violemment la porte sans pouvoir
éveiller l’unique époux que le Ciel lui avait donné, puis elle courut à
l’église entendre une messe d’actions de grâces.

Comme madame fut visiblement atrabilaire pendant trois jours, Justine
répondit à propos d’un reproche injuste, et avec la finesse d’une femme
de chambre: —Mais cependant, Madame, Monsieur est revenu!

—Il n’est encore revenu qu’à Paris, dit la pieuse Caroline.


  LES ATTENTIONS PERDUES.

Mettez-vous à la place d’une pauvre femme, de beauté contestable, —qui
doit à la pesanteur de sa dot un mari longtemps attendu, —qui se donne
des peines infinies et qui dépense beaucoup d’argent pour être à son
avantage et suivre les modes, —qui se dévoue à tenir richement et avec
économie une maison assez lourde à mener, —qui par religion, et par
nécessité peut-être, n’aime que son mari, —qui n’a pas d’autre étude
que le bonheur de ce précieux mari, —qui joint, pour tout exprimer, le
sentiment maternel _au sentiment de ses devoirs_. Cette circonlocution
soulignée est la paraphrase du mot amour dans le langage des prudes.

Y êtes-vous? Eh bien! ce mari trop aimé a dit par hasard, en dînant
chez son ami monsieur de Fischtaminel, qu’il aimait les champignons à
l’italienne.

Si vous avez observé quelque peu la nature féminine dans ce qu’elle
a de bon, de beau, de grand, vous savez qu’il n’existe pas pour une
femme aimante de plus grand petit plaisir que celui de voir l’être aimé
gobant les mets préférés par lui. Cela tient à l’idée fondamentale sur
laquelle repose l’affection des femmes: être la source de tous les
plaisirs de l’être aimé, petits et grands. L’amour anime tout dans la
vie, et l’amour conjugal a plus particulièrement le droit de descendre
dans les infiniment petits.

Caroline a pour deux ou trois jours de recherches avant de savoir
comment les Italiens accommodent les champignons. Elle découvre un abbé
corse qui lui dit que chez Biffi, rue Richelieu, non-seulement elle
saura comment s’arrangent les champignons à l’italienne, mais qu’elle
aura même des champignons milanais. Notre Caroline pieuse remercie
l’abbé Serpolini, et se promet de lui envoyer en remerciements un
bréviaire.

Le cuisinier de Caroline va chez Biffi, revient de chez Biffi, montre à
madame la comtesse des champignons larges comme les oreilles du cocher.

—Ah! bon! dit-elle, et il vous a bien expliqué comment on les
accommode?

—Ce n’est rien du tout pour nous autres! a répondu le cuisinier.

Règle générale, les cuisiniers savent tout, en fait de cuisine, excepté
comment un cuisinier peut voler.

Le soir, au second service, toutes les fibres de Caroline tressaillent
de plaisir en voyant une certaine timbale que sert le valet de chambre.
Elle a véritablement attendu ce dîner, comme elle avait attendu
monsieur.

Mais entre attendre avec incertitude et s’attendre à un plaisir
certain, il existe pour les âmes d’élite, et tous les physiologistes
comprennent parmi les âmes d’élite une femme qui adore un mari, il
existe entre ces deux modes de l’attente la différence qu’il y a entre
une belle nuit et une belle journée.

On présente au cher Adolphe la timbale, il y plonge insouciamment
la cuiller, et il se sert, sans apercevoir l’excessive émotion de
Caroline, quelques-unes de ces rouelles grasses, dadouillettes, que
pendant longtemps les touristes qui viennent à Milan ne savent pas
reconnaître, et qu’ils prennent pour un mollusque quelconque.

—Eh bien! Adolphe?

—Eh bien! ma chère?

—Tu ne les reconnais pas?

—Quoi?

—Tes champignons à l’italienne.

—Ça, des champignons? je croyais... Eh! oui, ma foi, c’est des
champignons...

—A l’italienne!

—Ça! c’est de vieux champignons conservés, à la milanaise... je les
exècre.

—Qu’est-ce donc que tu aimes?

—Des _fungi trifolati_.

Remarquons, à la honte d’une époque qui numérote tout, qui met en
bocal toute la création, qui classe en ce moment cent cinquante mille
espèces d’insectes et les nomme en _us_, de façon à ce que, dans tous
les pays, un _Silbermanus_ soit le même individu pour tous les savants
qui recroquevillent ou decroquevillent des pattes d’insectes avec des
pinces, qu’il nous manque une nomenclature pour la chimie culinaire
qui permette à tous les cuisiniers du globe de faire exactement leurs
plats. On devrait convenir diplomatiquement que la langue française
serait la langue de la cuisine, comme les savants ont adopté le latin
pour la botanique et l’entomologie, à moins qu’on ne veuille absolument
les imiter, et avoir réellement le latin de cuisine.

—Hé! ma chère, reprend Adolphe en voyant jaunir et s’allonger le
visage de sa chaste épouse, en France nous appelons ce plat, des
champignons à l’italienne, à la provençale, à la bordelaise. Les
champignons se coupent menu, sont frits dans l’huile avec quelques
ingrédients dont le nom m’échappe. On y met une pointe d’ail, je
crois...

On parle de désastres, de petites misères!... ceci, voyez-vous, est
au cœur d’une femme ce qu’est pour un enfant de huit ans la douleur
d’une dent arrachée. _Ab uno disce omnes_, ce qui veut dire: Et d’une!
cherchez les autres dans vos souvenirs; car nous avons pris cette
description culinaire comme prototype de celles qui désolent les femmes
aimantes et mal aimées.


  LA FUMÉE SANS FEU.

La femme pleine de foi en celui qu’elle aime est une fantaisie de
romancier. Ce personnage féminin n’existe pas plus qu’il n’existe de
riche dot. La fiancée est restée; mais les dots ont fait comme les
rois. La confiance de la femme brille peut-être pendant quelques
instants, à l’aurore de l’amour, et elle s’éteint aussitôt comme une
étoile qui file.

Pour toute femme qui n’est ni Hollandaise, ni Anglaise, ni Belge, ni
d’aucun pays marécageux, l’amour est un prétexte à souffrance, un
emploi des forces surabondantes de son imagination et de ses nerfs.

Aussi, la seconde idée qui saisit une femme heureuse, une femme aimée,
est-elle la crainte de perdre son bonheur; car il faut lui rendre
justice de dire que la première, c’est d’en jouir. Tous ceux qui
possèdent des trésors craignent les voleurs; mais ils ne prêtent pas
comme la femme, des pieds et des ailes aux pièces d’or.

La petite fleur bleue de la félicité parfaite n’est pas si commune, que
l’homme béni de Dieu qui la tient, soit assez niais pour la lâcher.

  AXIOME.

Aucune femme n’est quittée sans raison.


Cet axiome est écrit au fond du cœur de toutes les femmes, et de là
vient la fureur de la femme abandonnée.

N’entreprenons pas sur les petites misères de l’amour; nous sommes dans
une époque calculatrice où l’on quitte peu les femmes, quoi qu’elles
fassent; car, de toutes les femmes, aujourd’hui, la légitime (sans
calembour) est la moins chère. Or, chaque femme aimée a passé par la
petite misère du soupçon. Ce soupçon, juste ou faux, engendre une foule
d’ennuis domestiques, et voici le plus grand de tous.

Un jour, Caroline finit par s’apercevoir que l’Adolphe chéri la quitte
un peu trop souvent pour une affaire, l’éternelle affaire Chaumontel,
qui ne se termine jamais.

  AXIOME.

Tous les ménages ont leur affaire Chaumontel. (Voir LA MISÈRE DANS LA
MISÈRE.)


D’abord, la femme ne croit pas plus aux affaires que les directeurs de
théâtre et les libraires ne croient à la maladie des actrices et des
auteurs.

Dès qu’un homme aimé s’absente, l’eût-elle rendu trop heureux, toute
femme imagine qu’il court à quelque bonheur tout prêt.

Sous ce rapport, les femmes dotent les hommes de facultés surhumaines.
La peur agrandit tout, elle dilate les yeux, le cœur: elle rend une
femme insensée.

—Où va monsieur? —Que fait monsieur? —Pourquoi me quitte-t-il?
—Pourquoi ne m’emmène-t-il pas?

Ces quatre questions sont les quatre points cardinaux de la rose
des soupçons, et régissent la mer orageuse des soliloques. De ces
tempêtes affreuses qui ravagent les femmes, il résulte une résolution
ignoble, indigne, que toute femme, la duchesse comme la bourgeoise,
la baronne comme la femme d’agent de change, l’ange comme la mégère,
l’insouciante comme la passionnée, exécute aussitôt. Toutes, elles
imitent le gouvernement, elles espionnent. Ce que l’État invente dans
l’intérêt de tous, elles le trouvent légitime, légal et permis dans
l’intérêt de leur amour. Cette fatale curiosité de la femme la jette
dans la nécessité d’avoir des agents, et l’agent de toute femme qui se
respecte encore dans cette situation, où la jalousie ne lui laisse rien
respecter,

Ni vos cassettes, —ni vos habits, —ni vos tiroirs de caisse ou de
bureau, de table ou de commode, —ni vos portefeuilles à secrets, —ni
vos papiers, —ni vos nécessaires de voyage, —ni votre toilette (une
femme découvre alors que son mari se teignait les moustaches quand
il était garçon, qu’il conserve les lettres d’une ancienne maîtresse
excessivement dangereuse, et qu’il la tient ainsi en respect, etc.,
etc.), —ni vos ceintures élastiques;

Eh bien! son agent, le seul auquel une femme se fie, est sa femme de
chambre, car sa femme de chambre la comprend, l’excuse et l’approuve.

Dans le paroxisme de la curiosité, de la passion, de la jalousie
excitée, une femme ne calcule rien, n’aperçoit rien, ELLE VEUT TOUT
SAVOIR.

Et Justine est enchantée; elle voit sa maîtresse se compromettant
avec elle, elle en épouse la passion, les terreurs, les craintes et
les soupçons avec une effrayante amitié. Justine et Caroline ont des
conciliabules, des conversations secrètes. Tout espionnage implique
ces rapports. Dans cette situation, une femme de chambre devient la
maîtresse du sort des deux époux. Exemple: Lord Byron.

—Madame, vient dire un jour Justine, monsieur sort effectivement pour
aller voir une femme...

Caroline devient pâle.

—Mais que madame se rassure, c’est une vieille femme...

—Ah! Justine, il n’y a pas de vieilles pour certains hommes, les
hommes sont inexplicables.

—Mais, madame, ce n’est pas une dame, c’est une femme, une femme du
peuple.

—Ah! Justine, lord Byron aimait à Venise une poissarde, c’est la
petite madame Fischtaminel qui me l’a dit.

Et Caroline fond en larmes.

—J’ai fait causer Benoît.

—Eh bien! que pense Benoît?...

—Benoît croit que cette femme est une intermédiaire, car monsieur se
cache de tout le monde, même de Benoît.

Caroline vit pendant huit jours dans l’enfer, toutes ses économies
passent à solder des espions, à payer des rapports.

Enfin, Justine va voir cette femme appelée madame Mahuchet, elle la
séduit, elle finit par apprendre que monsieur a gardé de ses folies
de jeunesse un témoin, un fruit, un délicieux petit garçon qui lui
ressemble, et que cette femme est la nourrice, la mère d’occasion qui
surveille le petit Frédéric, qui paye les trimestres du collége, celle
par les mains de qui passent les douze cents francs, les deux mille
francs perdus annuellement au jeu par monsieur.

Et la mère! s’écrie Caroline.

Enfin, l’adroite Justine, la providence de madame, lui prouve que
mademoiselle Suzanne Beauminet, une ancienne grisette devenue madame
Sainte-Suzanne, est morte à la Salpêtrière, ou bien a fait fortune et
s’est mariée en province, ou se trouve placée si bas dans la société
qu’il n’est pas probable que madame puisse la rencontrer.

Caroline respire, elle a le poignard hors du cœur, elle est heureuse;
mais si elle n’a que des filles, elle souhaite un garçon. Ce petit
drame du soupçon injuste, la comédie de toutes les suppositions
auxquelles la mère Mahuchet donne lieu, ces phases de la jalousie
tombant à faux sont posés ici comme étant le type de cette situation
dont les variantes sont infinies comme les caractères, comme les rangs,
comme les espèces.

Cette source de petite misère est indiquée ici pour que toutes les
femmes assises sur cette plage y contemplent le cours de leur vie
conjugale, le remontent ou le descendent, y retrouvent leurs aventures
secrètes, leurs malheurs inédits, la bizarrerie qui causa leurs erreurs
et les fatalités particulières auxquelles elles doivent un instant
de rage, un désespoir inutile, des souffrances qu’elles pouvaient
s’épargner, heureuses toutes de s’être trompées!...

Cette petite misère a pour corollaire la suivante, beaucoup plus grave
et souvent sans remède, surtout lorsqu’elle a sa cause dans des vices
d’un autre genre et qui ne sont pas de notre ressort, car, dans cet
ouvrage, la femme est toujours censée vertueuse... jusqu’au dénoûment.


  LE TYRAN DOMESTIQUE.

—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu contente de
Justine?

—Mais, oui, mon ami.

—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est point
convenable?

—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il paraît que
vous l’observez, vous?

—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours les
femmes.

En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice, une fille
de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes où ne se
jouent pas les amours, brune comme l’opium, beaucoup de jambes et peu
de corps, les yeux chassieux et une tournure à l’avenant. Elle voudrait
se faire épouser par Benoît, elle a dix mille francs; mais à cette
attaque inopinée, Benoît a demandé son congé. Tel est le portrait du
tyran domestique intronisé par la jalousie de Caroline.

Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de manière
à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que celui de madame.
Justine sort quelquefois sans en demander la permission, elle sort mise
comme la femme d’un banquier du second ordre. Elle a le bibi rose, une
ancienne robe de madame refaite, un beau châle, des brodequins en peau
bronzée et des bijoux apocryphes.

Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa
maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a
ses _papillons noirs_, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose
avoir des nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux
autres domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés.

—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable,
dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine écoute aux
portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai, moi!...

Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est dehors, de
chapitrer Justine.

—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici
d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y
rester, car monsieur veut vous renvoyer.

La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée à
madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait
hacher; elle est prête à tout faire.

—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais sur mon
compte.

—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée; il ne
s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place.

—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je vais te
rendre la vie dure, vieux pistolet!

Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans la
glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces de sa
physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu donc
Justine?

—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si faible
avec monsieur...

—Allons, voyons, dis?

—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre lui-même à
la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et Benoît fait le
discret avec moi...

—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose?

—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose contre
madame, répond la femme de chambre avec autorité.

Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle; toutes
les tortures de la petite misère précédente reviennent, et Justine se
voit devenue nécessaire autant que les espions le sont au gouvernement
quand on découvre une conspiration. Cependant les amies de Caroline
ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une fille si désagréable,
qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau, qui fait
l’impertinente...

On parle de cette domination stupide chez madame Deschars, chez madame
de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes entrevoient des
raisons monstrueuses et qui mettent en cause l’honneur de Caroline.

  AXIOME.

Dans le monde, on sait mettre des paletots à toutes les vérités, même
les plus jolies.


Enfin l’_aria della calumnia_ s’exécute absolument comme si Bartholo le
chantait.

Il est avéré que Caroline ne peut pas renvoyer sa femme de chambre.

Le monde s’acharne à trouver le secret de cette énigme. Madame de
Fischtaminel se moque d’Adolphe, Adolphe revient chez lui furieux, fait
une scène à Caroline et renvoie Justine.

Ceci produit un tel effet sur Justine, que Justine tombe malade, elle
se met au lit. Caroline fait observer à son mari qu’il est difficile de
jeter dans la rue une fille dans l’état où se trouve Justine, une fille
qui, d’ailleurs, leur est bien attachée et qui est chez eux depuis leur
mariage.

—Dès qu’elle sera rétablie, qu’elle s’en aille! dit Adolphe.

Caroline, rassurée sur Adolphe et indignement grugée par Justine, en
arrive à vouloir s’en débarrasser; elle applique sur cette plaie un
remède violent, et elle se décide à passer par les fourches caudines
d’une autre petite misère que voici:


  LES AVEUX.

Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche les
raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline, qui
d’une voix caressante lui dit: —Adolphe?

—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par la voix
de Caroline.

—Promets-moi de ne pas te fâcher.

—Oui.

—De ne pas m’en vouloir...

—Jamais! Dis.

—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela...

—Mais dis-donc!...

—D’ailleurs, tous les torts sont à toi...

—Voyons!... ou je m’en vais...

—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je
suis... et à cause de toi!...

—Mais voyons...

—Il s’agit de...

—De?

—De Justine.

—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir, sa
manière d’être expose votre réputation...

—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit?

La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir
Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses
meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres à
sa vertu.

—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi ne
m’as-tu rien dit de Frédéric...

—Le Grand? le roi de Prusse?

—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire croire que
tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de mademoiselle
Suzanne Beauminet!

—Tu sais...

—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner le
petit quand il a congé.

Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est l’espèce
la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel.

—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes! s’écrie
Adolphe épouvanté.

—C’est Justine qui a tout découvert.

—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences...

—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet
espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je
t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais
au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous la
domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là!

—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes
domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des
tyrannies. Être à la merci de ses gens.

Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline, car il
pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien ne plus être
espionné.

Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans vouloir
qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie. Elle prend
une autre femme de chambre.

Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les
attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac et
entreprend le commerce de la fruiterie. Dix mois après Caroline reçoit
par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe, une lettre écrite sur
du papier écolier, en jambages qui voudraient trois mois d’orthopédie,
et ainsi conçue:


    _Madam!_

    _Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame deux
    Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni voilliez
    queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte j’ean sui
    contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair._


Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se replace
d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa lutte avec
l’inconnu.

Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une
autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une
Affaire-Chaumontel que Justine a éventée.

La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est souvent
plus grave que celle-ci.


  HUMILIATIONS.

A la gloire des femmes, elles tiennent encore à leurs maris, quand
leurs maris ne tiennent plus à elles, non-seulement parce qu’il existe,
socialement parlant, plus de liens entre une femme mariée et un homme,
qu’entre cet homme et sa femme; mais encore, parce que la femme a plus
de délicatesse et d’honneur que l’homme, la grande question conjugale
mise à part, bien entendu.

  AXIOME.

Dans un mari, il n’y a qu’un homme; dans une femme mariée il y a un
homme, un père, une mère et une femme.


Une femme mariée a de la sensibilité pour quatre, et pour cinq même, si
l’on y regarde bien.

Or, il n’est pas inutile de faire observer ici que, pour les femmes,
l’amour est une absolution générale: l’homme qui aime bien peut
commettre des crimes, il est toujours blanc comme neige aux yeux de
celle qui aime, s’il l’aime bien. Quant à la femme mariée, aimée ou
non, elle sent si bien que l’honneur, la considération de son mari sont
la fortune de ses enfants, qu’elle agit comme la femme qui aime, tant
l’intérêt social est violent.

Ce sentiment profond engendre pour quelques Carolines des petites
misères qui, par malheur pour ce livre, ont un côté triste.

Adolphe s’est compromis. N’énumérons pas toutes les manières de se
compromettre, ce serait tomber dans des personnalités. Ne prenons pour
exemple que de toutes les fautes sociales, celle que notre époque
excuse, admet, comprend et commet le plus souvent, _le vol_ honnête, la
concussion bien déguisée, une tromperie excusable quand elle a réussi,
comme de s’entendre avec qui de droit pour vendre sa propriété le plus
cher possible à une ville, à un département, etc.

Ainsi, dans une faillite, pour se _couvrir_ (ceci veut dire récupérer
sa créance), Adolphe a trempé dans les actes illicites qui peuvent
mener un homme à témoigner en cour d’assises. On ne sait même pas si le
hardi créancier ne sera pas considéré comme complice.

Remarquez que dans toutes les faillites, pour les maisons les plus
honorables, _se couvrir_ est regardé comme le plus saint des devoirs;
mais il s’agit de ne pas laisser trop voir, comme dans la prude
Angleterre, le mauvais côté de _la couverture_.

Adolphe embarrassé, car son conseil lui a dit de ne paraître en rien,
a recours à Caroline; il lui fait la leçon, il l’endoctrine, il lui
apprend le Code, il veille à sa toilette, il l’équipe comme un brick
envoyé en course, et il l’expédie chez un juge, chez un syndic. Le juge
est un homme en apparence sévère, qui cache un libertin; il garde
son sérieux en voyant entrer une jolie femme, et il dit des choses
excessivement amères sur Adolphe.

—Je vous plains, madame, vous appartenez à un homme qui peut vous
attirer bien des désagréments; encore quelques affaires de ce genre, et
il sera tout à fait déconsidéré. Avez-vous des enfants? pardonnez-moi
cette question; vous êtes si jeune, qu’il est bien naturel... Et le
juge se met le plus près possible de Caroline.

—Oui, monsieur.

—Oh! bon Dieu! quel avenir! Ma première pensée était pour la femme;
mais maintenant, je vous plains doublement, je songe à la mère... Ah!
combien vous avez dû souffrir en venant ici... Pauvres, pauvres femmes!

—Ah! monsieur, vous vous intéressez à moi, n’est-ce pas?...

—Hélas! que puis-je? fait le juge en sondant Caroline par un regard
oblique. Ce que vous me demandez est une forfaiture, je suis magistrat
avant d’être homme...

—Ah! monsieur, soyez homme seulement...

—Savez-vous bien ce que vous dites-là... ma belle dame!...

Là, le magistrat consulaire prend en tremblant la main de Caroline.

Caroline, en songeant qu’il s’agit de l’honneur de son mari, de ses
enfants, se dit en elle-même que ce n’est pas le cas de faire la prude,
elle laisse prendre sa main, elle résiste assez pour que le galant
vieillard (c’est heureusement un vieillard) y trouve une faveur.

—Allons! allons! belle dame, ne pleurez pas, reprend le magistrat, je
serais au désespoir de faire couler les larmes d’une si jolie personne,
nous verrons, vous viendrez demain soir m’expliquer l’affaire, il faut
voir toutes les pièces, nous les compulserons ensemble...

—Monsieur...

—Mais il le faut...

—Monsieur...

—N’ayez pas peur, belle dame, un juge peut savoir accorder ce qu’on
doit à la justice, et... (il prend un petit air fin) à la beauté.

—Mais, monsieur...

—Soyez tranquille, dit-il en lui tenant les mains et les pressant,
et ce grand délit, nous tâcherons de le changer en peccadille. Et il
reconduit Caroline atterrée d’un rendez-vous ainsi proposé.

Le syndic est un jeune homme gaillard, qui reçoit madame Adolphe en
souriant. Il sourit à tout, et il la prend par la taille en souriant
avec une habileté de séducteur qui ne permet pas à Caroline de se
révolter, d’autant plus qu’elle se dit: «Adolphe m’a bien recommandé de
ne pas irriter le syndic.»

Néanmoins Caroline, ne fût-ce que dans l’intérêt du syndic, se dégage
et lui dit le: —«Monsieur!...» qu’elle a répété trois fois au juge.

—Ne m’en voulez pas, vous êtes irrésistible, vous êtes un ange, et
votre mari est un monstre; car dans quelle intention envoie-t-il une
sirène à un jeune homme qu’il sait inflammable?

—Monsieur, mon mari n’a pu venir lui-même; il est au lit, bien
souffrant, et vous l’avez menacé d’une si terrible façon, que
l’urgence...

—Il n’a donc pas d’avoué, d’agréé...

Caroline est épouvantée de cette observation, qui dévoile une profonde
scélératesse chez Adolphe.

—Il a pensé, monsieur, que vous auriez des égards pour une mère de
famille, pour des enfants...

—Ta, ta, ta, répond le syndic. Vous êtes venue pour attenter à mon
indépendance, à ma conscience, vous voulez que je vous livre les
créanciers; eh bien! je fais plus, je vous livre mon cœur, ma fortune;
il veut sauver son honneur, votre mari; moi je vous donne le mien...

—Monsieur, dit-elle en essayant de relever le syndic qui s’est mis à
ses pieds, vous m’épouvantez!

Elle joue la femme effrayée et gagne la porte, en sortant de cette
situation délicate, comme savent en sortir les femmes, c’est-à-dire en
ne compromettant rien.

—Je reviendrai, dit-elle en souriant, quand vous serez plus sage.

—Vous me laissez ainsi... prenez garde! votre mari pourra bien
s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises; il est le complice d’une
banqueroute frauduleuse, et nous savons de lui bien des choses qui ne
sont pas honorables. Ce n’est pas sa première incartade; il a fait
des affaires un peu sales, des tripotages indignes, vous ménagez bien
l’honneur d’un homme qui se moque de son honneur comme du vôtre.

Caroline, effrayée de ces paroles, lâche la porte, la ferme et revient.

—Que voulez-vous dire, monsieur? dit-elle furieuse de cette brutale
bordée.

—Eh bien! l’affaire...

—Chaumontel?

—Non, cette spéculation sur les maisons qu’il faisait bâtir par des
gens insolvables.

Caroline se rappelle l’affaire entreprise par Adolphe (voyez JÉSUITISME
DES FEMMES) pour doubler ses revenus; elle tremble. Le syndic a pour
lui la curiosité.

—Asseyez-vous donc là. Tenez, à cette distance je serai sage, mais je
pourrai vous regarder...

Et il raconte longuement cette conception due à Du Tillet le banquier,
en s’interrompant pour dire: —Oh! quel joli pied, petit, menu...
MADAME seule a le pied aussi petit que cela... _Du Tillet donc
transigea_... —Et quelle oreille... vous a-t-on dit que vous aviez
l’oreille délicieuse? —_Et Du Tillet eut raison, car il y avait déjà
jugement._ —J’aime les petites oreilles... Laissez-moi faire mouler la
vôtre, et je ferai tout ce que vous voudrez. —_Du Tillet profita de
cela pour faire tout supporter à votre imbécile de mari_... —Oh! la
jolie étoffe, vous êtes divinement mise...

—Nous en étions, monsieur?...

—Est-ce que je sais ce que je dis en admirant une tête raphaélesque
comme la vôtre?

Au vingt-septième éloge, Caroline trouve de l’esprit au syndic: elle
lui fait un compliment et s’en va sans connaître à fond l’histoire de
cette entreprise qui, dans le temps, a dévoré trois cent mille francs.

Cette petite misère a d’énormes variantes.

EXEMPLE: Adolphe est brave et susceptible; il est à la promenade aux
Champs-Élysées, il y a foule, et dans cette foule certains jeunes gens
sans délicatesse se permettent des plaisanteries à la Panurge: Caroline
les souffre sans avoir l’air de s’en apercevoir pour éviter un duel à
son mari.

AUTRE EXEMPLE: Un enfant du genre Terrible, dit devant le monde:

—Maman, est-ce que tu laisserais Justine me donner des giffles?

—Non, certes...

—Pourquoi demandes-tu cela, mon petit homme, dit madame Foullepointe.

—C’est qu’elle vient de donner un fameux soufflet à papa, qui est bien
plus fort que moi.

Madame Foullepointe se met à rire, et Adolphe, qui pensait à faire la
cour à madame Foullepointe, se voit plaisanté cruellement par elle
après avoir eu (voir les DERNIÈRES QUERELLES) une première-dernière
querelle avec Caroline.


  LA DERNIÈRE QUERELLE.

Dans tous les ménages, maris et femmes entendent sonner une heure
fatale. C’est un vrai glas, la mort de la jalousie, une grande, une
noble, une charmante passion, le seul véritable symptôme de l’amour,
s’il n’est pas toutefois _son double_. Quand une femme n’est plus
jalouse de son mari, tout est dit, elle ne l’aime plus. Aussi, l’amour
conjugal s’éteint-il dans la dernière querelle que fait une femme.

  AXIOME.

Dès qu’une femme ne querelle plus son mari, le minotaure est assis
dans un fauteuil au coin de la cheminée de la chambre à coucher, et il
tracasse avec le bout de sa canne ses bottes vernies.

Toutes les femmes doivent se rappeler leur dernière querelle, cette
suprême petite misère qui souvent éclate à propos d’un rien, ou plus
souvent encore à l’occasion d’un fait brutal, d’une preuve décisive.
Ce cruel adieu à la croyance, aux enfantillages de l’amour, à la vertu
même, est en quelque sorte capricieux comme la vie. Comme la vie, il
n’est le même dans aucun ménage.

Ici peut-être l’auteur doit-il chercher toutes les variétés de
querelles, s’il veut être exact.

Ainsi, Caroline aura découvert que la robe judiciaire du syndic de
l’Affaire-Chaumontel cache une robe d’une étoffe infiniment moins rude,
d’une couleur agréable, soyeuse; qu’enfin Chaumontel a des cheveux
blonds et des yeux bleus.

Ou bien Caroline, levée avant Adolphe, aura vu le paletot jeté sur un
fauteuil à la renverse, et la ligne d’un petit papier parfumé, sortant
de la poche de côté, l’aura frappée de son blanc, comme un rayon de
soleil entrant par une fente de la fenêtre dans une chambre bien close;
—ou elle aura fait craquer ce petit billet en serrant Adolphe dans
ses bras et lui tâtant cette poche d’habit; —ou elle aura été comme
instruite par le parfum étranger qu’elle sentait depuis quelque temps
sur Adolphe, et elle aura lu ces quelques lignes:

  «_Haingra, séjé ce que tu veu dire avaic Hipolite, vien, e tu
  vairas si jen thême._»

Ou ceci:

«Hier, mon ami, vous vous êtes fait attendre, que sera-ce demain?»

Ou ceci:

«Les femmes qui vous aiment, mon cher monsieur, sont bien malheureuses
de vous tant haïr quand vous n’êtes pas près d’elles; prenez garde, la
haine qui dure pendant votre absence pourrait empiéter sur les moments
où l’on vous voit.»

Ou ceci:

«Faquin de Chodoreille, que faisais-tu donc hier sur le boulevard avec
une femme pendue à ton bras? Si c’est ta femme, reçois mes compliments
de condoléance sur tous ses charmes qui sont absents, elle les a sans
doute mis au Mont-de-Piété; mais la reconnaissance en est perdue.»

Quatre billets émanés de la grisette, de la dame, de la bourgeoise
prétentieuse ou de l’actrice parmi lesquelles Adolphe a choisi _sa
belle_ (selon le vocabulaire Fischtaminel).

Ou bien Caroline, amenée voilée, par Ferdinand, au Ranelagh, a vu de
ses yeux Adolphe se livrant avec fureur à la polka, tenant dans ses
bras une des dames d’honneur de la reine Pomaré; —ou bien Adolphe
se sera pour la septième fois trompé de nom et aura, le matin en
s’éveillant, appelé sa femme Juliette, Charlotte ou Lisa; —ou bien
un marchand de comestibles, un restaurateur, envoie en l’absence
de monsieur des notes accusatrices qui tombent entre les mains de
Caroline.


  PIÈCES DE L’AFFAIRE-CHAUMONTEL

  =A LA PARTIE FINE.=

  DOIT A PERRAULT M. ADOLPHE.

    _Livré chez madame Schontz, le 6 janvier 18.._,
      un pâté de foie gras.                                22 fr. 50 c.
    Six bouteilles de divers vins.                         70      »
    _Fourni à l’Hôtel du Congrès, le 11 février, nº 21_,
      un déjeuner fin, prix convenu.                      100      »
                                                          ——————————
                              Total.                      192 fr. 50 c.


Caroline étudie les dates et retrouve dans sa mémoire des rendez-vous
relatifs à l’Affaire-Chaumontel. Adolphe avait désigné le jour des
Rois pour une réunion où on devait enfin toucher la collocation de
l’Affaire-Chaumontel. Le 11 février, il avait rendez-vous chez le
notaire pour signer une quittance dans l’Affaire-Chaumontel.

Ou bien... Mais vouloir formuler tous les hasards, c’est une entreprise
de fou.

Chaque femme se rappellera comment le bandeau qu’elle avait sur les
yeux est tombé; comment, après bien des doutes, des déchirements de
cœur, elle est arrivée à ne faire une querelle que pour clore le roman,
pour mettre le signet au livre, stipuler son indépendance, ou commencer
une nouvelle vie.

Quelques femmes sont assez heureuses pour avoir pris les devants, elles
font cette querelle en manière de justification.

Les femmes nerveuses éclatent et se livrent à des violences.

Les femmes douces prennent un petit ton décidé qui fait trembler les
plus intrépides maris. Celles qui n’ont pas encore de vengeance prête
pleurent beaucoup.

Celles qui vous aiment pardonnent. Ah! elles conçoivent si bien, comme
la femme appelée ma Berline, que leur Adolphe soit aimé des Françaises,
qu’elles sont heureuses de posséder légalement un homme dont raffolent
toutes les femmes.

Certaines femmes à lèvres serrées comme des coffres-forts, à teint
brouillé, à bras maigres, se font un malicieux plaisir de promener leur
Adolphe dans les fanges du mensonge, dans les contradictions; elles
le questionnent (VOIR LA MISÈRE DANS LA MISÈRE) comme un magistrat
qui questionne le criminel, en se réservant la jouissance fielleuse
d’aplatir ses dénégations par des preuves directes à un moment décisif.
Généralement, dans cette scène capitale de la vie conjugale, le beau
sexe est bourreau là où, dans le cas contraire, l’homme est assassin.

Voici comment: Cette dernière querelle (vous allez savoir pourquoi
l’auteur l’a nommée _dernière_) se termine toujours par une promesse
solennelle, sacrée, que font les femmes délicates, nobles, ou
simplement spirituelles, c’est dire toutes les femmes, et que nous
donnons sous sa plus belle forme.

—Assez, Adolphe! nous ne nous aimons plus; tu m’as trahie, et je ne
l’oublierai jamais. On peut pardonner, mais oublier, c’est impossible.

Les femmes ne se font implacables que pour rendre leur pardon charmant:
elles ont deviné Dieu.

Nous avons à vivre en commun comme deux amis, dit Caroline en
continuant. Eh bien! vivons comme deux frères, deux camarades. Je ne
veux pas te rendre la vie insupportable, et je ne te parlerai jamais de
ce qui vient de se passer...

Adolphe tend la main à Caroline: celle-ci prend la main, la lui serre à
l’anglaise. Adolphe remercie Caroline, entrevoit le bonheur: il s’est
fait de sa femme une sœur, et il croit redevenir garçon.

Le lendemain, Caroline se permet une allusion très-spirituelle (Adolphe
ne peut pas s’empêcher d’en rire) à l’Affaire-Chaumontel. Dans le
monde, elle lance des généralités qui deviennent des particularités sur
cette dernière querelle.

Au bout d’une quinzaine, il ne se passe pas de jour où Caroline n’ait
rappelé la dernière querelle en disant: —C’était le jour où j’ai
trouvé dans ta poche la facture Chaumontel; Ou: —C’est depuis notre
dernière querelle...; ou: —C’est le jour où j’ai vu clair dans la vie,
etc. Elle assassine Adolphe, elle le martyrise! Dans le monde, elle dit
des choses terribles.

—Nous sommes heureuses, ma chère, le jour où nous n’aimons plus: c’est
alors que nous savons nous faire aimer... Et elle regarde Ferdinand.

—Ah! vous avez aussi votre Affaire-Chaumontel, dit-elle à madame
Foullepointe.

Enfin, la dernière querelle ne finit jamais, d’où cet axiome:

Se donner un tort vis-à-vis de sa femme légitime, c’est résoudre le
problème du mouvement perpétuel.


  FAIRE FOUR.

Les femmes, et surtout les femmes mariées, se fichent des idées dans
leur _dure-mère_ absolument comme elles plantent des épingles dans leur
pelote; et le diable, entendez-vous? le diable ne les pourrait pas
retirer; elles seules se réservent le droit de les y piquer, de les
dépiquer et de les y repiquer.

Caroline est revenue un soir de chez madame Foullepointe dans un état
violent de jalousie et d’ambition.

Madame Foullepointe, la _lionne_... Ce mot exige une explication. C’est
le néologisme à la mode, il répond à quelques idées, fort pauvres
d’ailleurs, de la société présente: il faut l’employer pour se faire
comprendre, quand on veut dire une femme à la mode. Cette lionne
donc monte à cheval tous les jours, et Caroline s’est mis en tête
d’apprendre l’équitation.

Remarquez que, dans cette phase conjugale, Adolphe et Caroline sont
dans cette saison que nous avons nommée LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES
MÉNAGES, ou qu’ils se sont déjà fait deux ou trois DERNIÈRES QUERELLES.

—Adolphe, dit-elle, veux-tu me faire plaisir?

—Toujours...

—Tu me refuseras?

—Mais, si ce que tu me demandes est possible, je suis prêt...

—Ah! déjà... Voilà bien le mot d’un mari... si...

—Voyons?

—Je voudrais apprendre à monter à cheval.

—Mais, Caroline, est-ce possible?

Caroline regarde par la portière, et tente d’essuyer une larme sèche.

—Écoute-moi! reprend Adolphe: puis-je te laisser aller seule au
manége? puis-je t’y accompagner au milieu des tracas que me donnent en
ce moment les affaires? Qu’as-tu donc? Je te donne, il me semble, des
raisons péremptoires.

Adolphe aperçoit une écurie à louer, l’achat d’un poney, l’introduction
au logis d’un groom et d’un cheval de domestique, tous les ennuis de la
_lionnerie_ femelle.

Quand on donne à une femme des raisons au lieu de lui donner ce qu’elle
veut, peu d’hommes ont osé descendre au fond de ce petit gouffre appelé
le cœur, pour y mesurer la force de la tempête qui s’y fait subitement.

—Des raisons! Mais si vous en voulez, en voici, s’écrie Caroline. Je
suis votre femme: vous ne vous souciez plus de me plaire. Et la dépense
donc! Vous vous trompez bien en ceci, mon ami!

Les femmes ont autant d’inflexions de voix pour prononcer ces mots:
_Mon Ami_, que les Italiens en ont trouvé pour dire: _Amico_; j’en ai
compté vingt-neuf qui n’expriment encore que les différents degrés de
la haine.

—Ah! tu verras, reprend Caroline. Je serai malade, et vous payerez
à l’apothicaire et au médecin ce que vous aurait coûté le cheval. Je
serai chez moi claquemurée, et c’est tout ce que vous voulez. Je m’y
attendais. Je vous ai demandé cette permission, sûre d’un refus: je
voulais uniquement savoir comment vous vous y prendriez pour le faire.

—Mais... Caroline.

—Me laisser seule au manége! dit-elle en continuant sans avoir
entendu. Est-ce une raison? Ne puis-je y aller avec madame de
Fischtaminel? Madame de Fischtaminel apprend à monter à cheval, et je
ne crois pas que monsieur de Fischtaminel l’accompagne.

—Mais... Caroline.

—Je suis enchantée de votre sollicitude, vous tenez beaucoup trop à
moi, vraiment. Monsieur de Fischtaminel a plus de confiance en sa femme
que vous en la vôtre. Il ne l’y accompagne pas, lui! Peut-être est-ce à
cause de cette confiance que vous ne voulez pas me voir au manége, où
je puis être témoin du vôtre avec la Fischtaminel.

Adolphe essaye de cacher l’ennui que lui donne ce torrent de paroles,
qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne trouve pas de
mer où se jeter. Quand Caroline est dans sa chambre, elle continue
toujours:

—Tu vois que si des raisons pouvaient me rendre la santé, m’empêcher
de souhaiter un exercice que la nature m’indique, je ne manquerais pas
de raison à me donner, que je connais toutes les raisons à donner, et
que je me les suis données avant de te parler.

Ceci, mesdames, peut d’autant mieux s’appeler le prologue du drame
conjugal, que c’est rudement débité, commenté de gestes, orné
de regards et autres vignettes avec lesquels vous illustrez ces
chefs-d’œuvre.

Caroline, une fois qu’elle a semé dans le cœur d’Adolphe l’appréhension
d’une scène à demande continue, a senti sa haine _de côté gauche_
redoublée contre son gouvernement. Madame boude, et boude si
sauvagement, qu’Adolphe est forcé de s’en apercevoir, sous peine d’être
_minautorisé_, car tout est fini, sachez-le bien, entre deux êtres
mariés par monsieur le maire, ou seulement à Gretna-Green, lorsqu’un
d’eux ne s’aperçoit plus de la bouderie de l’autre.

  AXIOME.

Une bouderie rentrée est un poison mortel.


C’est pour éviter ce suicide de l’amour que notre ingénieuse France
inventa les boudoirs. Les femmes ne pouvaient pas avoir les saules de
Virgile dans le système de nos habitations modernes. A la chute des
oratoires, ces petits endroits devinrent des boudoirs.

Ce drame conjugal a trois actes. L’acte du prologue: il est joué. Vient
l’acte de la fausse coquetterie: c’est un de ceux où les Françaises ont
le plus de succès.

Adolphe vague par la chambre en se déshabillant; et pour un homme, se
déshabiller, c’est devenir excessivement faible.

Certes, à tout homme de quarante ans, cet axiome paraîtra profondément
juste:

  AXIOME.

Les idées d’un homme qui n’a plus de bretelles ni de bottes ne sont
plus celles d’un homme qui porte ces deux tyrans de notre esprit.


Remarquez que ceci n’est un axiome que dans la vie conjugale. En
morale, c’est ce que nous appelons un théorème relatif.

Caroline mesure, comme un jockey sur le terrain des courses, le moment
où elle pourra distancer son adversaire. Elle s’arrange alors pour être
d’une séduction irrésistible pour Adolphe.

Les femmes possèdent une mimique de pudeur, une science de voltige, des
secrets de colombe effarouchée, un registre particulier pour chanter,
comme Isabelle au quatrième acte de _Robert le Diable_: «_Grâce pour
toi! grâce pour moi!_» qui laissent les entraîneurs de chevaux à
mille piques au-dessous d’elles. Comme toujours, le Diable succombe.
Que voulez-vous? C’est l’histoire éternelle, c’est le grand mystère
catholique du serpent écrasé, de la femme délivrée qui devient la
grande force sociale, disent les fouriéristes. C’est en ceci surtout
que consiste la différence de l’esclave orientale à l’épouse de
l’Occident.

Sur l’oreiller conjugal, le second acte se termine par des onomatopées
qui sont toutes à la paix. Adolphe, de même que les enfants devant une
tarte, a promis tout ce que voulait Caroline.


  TROISIÈME ACTE. —(Au lever du rideau, la scène représente une
  chambre à coucher extrêmement en désordre. Adolphe, déjà vêtu de sa
  robe de chambre, essaye de sortir et sort furtivement sans éveiller
  Caroline, qui dort d’un profond sommeil.)

Caroline, extrêmement heureuse, se lève, va consulter son miroir, et
s’inquiète du déjeuner. Une heure après, quand elle est prête, elle
apprend que le déjeuner est servi.

—Avertissez monsieur!

—Madame, monsieur est dans le petit salon.

—Que tu n’es ben gentil, mon petit homme, dit-elle en allant au-devant
d’Adolphe et reprenant le langage enfantin, câlin, de la lune de miel.

—Et de quoi?

—Eh bien! de n’avoir permis que ta Liline monte à dada...


OBSERVATION. —Pendant la lune de miel, quelques époux, très-jeunes,
ont pratiqué des langages que, dans l’antiquité, Aristote avait
déjà classés et définis (voir sa Pédagogie). Ainsi donc on parle en
_youyou_, on parle en _lala_, on parle en _nana_, comme les mères et
les nourrices parlent aux enfants. C’est là une des raisons secrètes,
discutées et reconnues dans de gros in-quarto par les Allemands, qui
déterminèrent les Cabires, créateurs de la mythologie grecque, à
représenter l’Amour en enfant. Il y a d’autres raisons que connaissent
les femmes, et dont la principale est, selon elles, que l’amour chez
les hommes est toujours petit.


—Où donc as-tu pris cela, ma belle? sous ton bonnet?

—Comment?...

Caroline reste plantée sur ses jambes; elle ouvre des yeux agrandis
par la surprise. Épileptique en dedans, elle n’ajoute pas un mot:
elle regarde Adolphe. Sous les feux sataniques de ce regard, Adolphe
accomplit un quart de conversion vers la salle à manger; mais il se
demande en lui-même s’il ne faut pas laisser Caroline prendre une
leçon, en recommandant à l’écuyer de la dégoûter de l’équitation par la
dureté de l’enseignement.

Rien de terrible comme une comédienne qui compte sur un succès, et qui
_fait four_.

En argot de coulisses, faire four c’est ne voir personne dans la salle
ni recueillir aucun applaudissement, c’est beaucoup de peine prise pour
rien, c’est l’insuccès à son apogée.

Cette petite misère (elle est très-petite) se reproduit de mille
manières dans la vie conjugale, quand la lune de miel est finie, et que
les femmes n’ont pas une fortune à elles.

Malgré la répugnance de l’auteur à glisser des anecdotes dans
un ouvrage tout aphoristique, dont le tissu ne comporte que des
observations plus ou moins fines et très-délicates, par le sujet
du moins, il lui semble nécessaire d’orner cette page d’un fait dû
d’ailleurs à l’un de nos premiers médecins. Cette répétition du sujet
renferme une règle de conduite à l’usage des docteurs parisiens.

Un mari se trouvait dans le cas de notre Adolphe. Sa Caroline, ayant
fait four une première fois, s’entêtait à triompher, car souvent
Caroline triomphe! Celle-là jouait la comédie de la maladie nerveuse
(voyez la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE, Méditation XXVI, paragraphe _des
Névroses_). Elle était depuis deux mois étendue sur son divan, se
levant à midi, renonçant à toutes les jouissances de Paris. Pas de
spectacles... Oh! l’air empesté, les lumières! les lumières surtout!...
le tapage, la sortie, l’entrée, la musique... tout cela, funeste! d’une
excitation terrible!

Pas de parties de campagne... Oh! c’était son désir; mais il lui
fallait (_desiderata_) une voiture à elle, des chevaux à elle...
Monsieur ne voulait pas lui donner un équipage. Et aller en _locati_,
en fiacre... rien que d’y penser elle avait des nausées!

Pas de cuisine... la fumée des viandes faisait soulever le cœur de
madame. Madame buvait mille drogues que sa femme de chambre ne lui
voyait jamais prendre.

Enfin une dépense effrayante en effets, en privations, en poses, en
blanc de perle pour se montrer d’une pâleur de morte, en machines,
absolument comme quand une administration théâtrale répand le bruit
d’une mise en scène fabuleuse.

On en était à croire qu’un voyage aux eaux, à Ems, Hombourg, à
Carlsbad, pourrait à peine guérir madame; mais elle ne voulait pas se
mettre en route sans aller dans sa voiture. Toujours la voiture!

Cet Adolphe tenait bon, et ne cédait pas.

Cette Caroline, en femme excessivement spirituelle, donnait raison à
son mari.

—Adolphe a raison, disait-elle à ses amies, c’est moi qui suis folle;
il ne peut pas, il ne doit pas encore prendre voiture; les hommes
savent mieux que nous où en sont leurs affaires...

Par moments cet Adolphe enrageait! les femmes ont des façons qui ne
sont justiciables que de l’enfer. Enfin le troisième mois, il rencontre
un de ses amis de collége, sous-lieutenant dans le corps des médecins,
ingénu comme tout jeune docteur, n’ayant ses épaulettes que d’hier et
pouvant commander feu!

—Jeune femme, jeune docteur, se dit notre Adolphe.

Et il propose au Bianchon futur de venir lui dire la vérité sur l’état
de Caroline.

—Ma chère, il est temps que je vous amène un médecin, dit le soir
Adolphe à sa femme, et voici le meilleur pour une jolie femme.

Le novice étudie en conscience, fait causer madame, la palpe avec
discrétion, s’informe des plus légers diagnostics, et finit, tout
en causant, par laisser fort involontairement errer sur ses lèvres,
d’accord avec ses yeux, un sourire, une expression excessivement
dubitatifs, pour ne pas dire ironiques. Il ordonne une médication
insignifiante sur la gravité de laquelle il insiste, et il promet de
revenir en voir l’effet. Dans l’antichambre, se croyant seul avec son
ami de collége, il fait un haut-le-corps inexprimable.

—Ta femme n’a rien, mon cher, dit-il; elle se moque de toi et de moi.

—Je m’en doutais...

—Mais, si elle continue à plaisanter, elle finira par se rendre
malade: je suis trop ton ami pour faire cette spéculation, car je veux
qu’il y ait chez moi, sous le médecin, un honnête homme...

—Ma femme veut une voiture.

Comme dans le SOLO DE CORBILLARD, cette Caroline avait écouté à la
porte.

Encore aujourd’hui, le jeune docteur est obligé d’épierrer son chemin
des calomnies que cette charmante femme y jette à tout moment; et, pour
avoir la paix, il a été forcé de s’accuser de cette petite faute de
jeune homme en nommant son ennemie afin de la faire taire.


  LES MARRONS DU FEU.

On ne sait pas combien il y a de nuances dans le malheur, cela dépend
des caractères, de la force des imaginations, de la puissance des
nerfs. S’il est impossible de saisir ces nuances si variables, on peut
du moins indiquer les couleurs tranchées, les principaux accidents.
L’auteur a donc réservé cette petite misère pour la dernière, car c’est
la seule qui soit comique dans le malheur.

L’auteur se flatte d’avoir épuisé les principales. Aussi les femmes
arrivées au port, à l’âge heureux de quarante ans, époque à laquelle
elles échappent aux médisances, aux calomnies, aux soupçons, où leur
liberté commence; ces femmes lui rendront-elles justice en disant
que dans cet ouvrage toutes les situations critiques d’un ménage se
trouvent indiquées ou représentées?

Caroline a son Affaire-Chaumontel. Elle sait susciter à son mari
des sorties imprévues, elle a fini par s’entendre avec madame de
Fischtaminel.

Dans tous les ménages, dans un temps donné, les madame de Fischtaminel
deviennent la providence des Carolines.

Caroline câline madame de Fischtaminel avec autant de soin que l’armée
d’Afrique choie Abd-el-Kader, elle lui porte la sollicitude qu’un
médecin met à ne pas guérir un riche malade imaginaire. A elles deux,
Caroline et madame de Fischtaminel inventent des occupations au cher
Adolphe quand ni madame de Fischtaminel ni Caroline ne veulent de
ce demi-dieu dans leurs pénates. Madame de Fischtaminel et Caroline,
devenues par les soins de madame Foullepointe les meilleures amies du
monde, ont fini même par connaître et employer cette franc-maçonnerie
féminine dont les rites ne s’apprennent dans aucune initiation.

Si Caroline écrit la veille à madame de Fischtaminel ce petit billet:

«Mon ange, vous verrez vraisemblablement demain Adolphe, ne me le
gardez pas trop longtemps, car je compte aller au bois avec lui sur les
quatre heures; mais, si vous teniez beaucoup à l’y conduire, je l’y
reprendrai. Vous devriez bien m’apprendre vos secrets d’amuser ainsi
les gens ennuyés.»

Madame de Fischtaminel se dit: —Bien! j’aurai ce garçon-là sur les
bras depuis midi jusqu’à cinq heures.

  AXIOME.

Les hommes ne devinent pas toujours ce que signifie chez une femme une
demande positive, mais une autre femme ne s’y trompe jamais: elle fait
le contraire.


Ces petits êtres-là, surtout les Parisiennes, sont les plus jolis
joujoux que l’industrie sociale ait inventés: il manque un sens à ceux
qui ne les adorent pas, qui n’éprouvent pas une constante jubilation à
les voir arrangeant leurs piéges comme elles arrangent leurs nattes,
se créant des langues à part, construisant de leurs doigts frêles des
machines à écraser les plus puissantes fortunes.

Un jour, Caroline a pris les plus minutieuses précautions, elle écrit
la veille à madame Foullepointe d’aller à Saint-Maur avec Adolphe pour
examiner une propriété quelconque à vendre, Adolphe ira déjeuner chez
elle. Elle habille Adolphe, elle le lutine sur le soin qu’il met à sa
toilette, et lui fait des questions saugrenues sur madame Foullepointe.

—Elle est gentille, et je la crois bien ennuyée de Charles: tu finiras
par l’inscrire sur ton catalogue, vieux don Juan; mais tu n’auras plus
besoin de l’Affaire-Chaumontel: je ne suis plus jalouse, tu as ton
passe-port, aimes-tu mieux cela que d’être adoré?... Monstre! vois
combien je suis gentille...

Dès que monsieur est parti, Caroline, qui la veille a pris soin
d’écrire à Ferdinand pour venir déjeuner, fait une toilette que dans
ce charmant XVIIIe siècle, si calomnié par les républicains, les
humanitaires et les sots, les femmes de qualité nommaient leur habit de
combat.

Caroline a tout prévu. L’Amour est le premier valet de chambre du
monde: aussi la table est-elle mise avec une coquetterie diabolique.
C’est du linge blanc damassé, le petit déjeuner bleu, le vermeil, le
pot au lait sculpté, des fleurs partout!

Si c’est en hiver, elle a trouvé des raisins, elle a fouillé la cave
pour y découvrir des bouteilles de vieux vins exquis. Les petits pains
viennent du boulanger le plus fameux. Les mets succulents, le pâté de
foie gras, toute cette victuaille élégante aurait fait hennir Grimod de
la Reynière, ferait sourire un escompteur, et dirait à un professeur de
l’ancienne Université de quoi il s’agit.

Tout est prêt. Caroline, elle, est prête de la veille: elle contemple
son ouvrage. Justine soupire et arrange les meubles. Caroline ôte
quelques feuilles jaunies aux fleurs des jardinières. Une femme déguise
alors ce qu’il faut appeler les piaffements du cœur par ces occupations
niaises où les doigts ont la puissance des tenailles, où les ongles
roses brûlent, et où ce cri muet râpe le gosier: —Il ne vient pas!...

Quel coup de poignard que ce mot de Justine: —Madame, une lettre!

Une lettre au lieu d’un Ferdinand! comment se décachète-t-elle? que de
siècles de vie épuisés en la dépliant! Les femmes savent cela! Quant
aux hommes, quand ils ont de ces rages, ils assassinent leurs jabots.

—Justine, monsieur Ferdinand est malade!..... crie Caroline, envoyez
chercher une voiture.

Au moment où Justine descend l’escalier, Adolphe monte.

—Pauvre madame! se dit Justine, il n’y a sans doute plus besoin de
voiture.

—Ah çà! d’où viens-tu? s’écrie Caroline en voyant Adolphe en extase
devant ce déjeuner quasi-voluptueux.

Adolphe, à qui sa femme ne sert plus depuis longtemps de festins si
coquets, ne répond rien. Il devine ce dont il s’agit en retrouvant
écrites sur la nappe les charmantes idées que, soit madame de
Fischtaminel, soit le syndic de l’Affaire-Chaumontel, lui dessinent sur
d’autres tables non moins élégantes.

—Qui donc attends-tu? dit-il en interrogeant à son tour.

—Et qui donc? ce ne peut être que Ferdinand, répond Caroline.

—Et il se fait attendre...

—Il est malade, le pauvre garçon.

Une idée drolatique passe par la tête d’Adolphe, et il répond en
clignant d’un œil seulement: —Je viens de le voir.

—Où?

—Devant le Café de Paris, avec des amis...

—Mais pourquoi reviens-tu? répond Caroline, qui veut déguiser une rage
homicide.

—Madame Foullepointe, que tu disais ennuyée de Charles, est depuis
hier matin avec lui à Ville-d’Avray.

—Et monsieur Foullepointe?

—Il a fait un petit voyage d’agrément pour une nouvelle
Affaire-Chaumontel, une jolie petite... difficulté qui lui est
survenue; mais il en viendra sans doute à bout.

Adolphe s’est assis en disant: —Ça se trouve bien, j’ai l’appétit de
deux loups...

Caroline s’attable en examinant Adolphe à la dérobée: elle pleure en
dedans; mais elle ne tarde pas à demander d’un son de voix qu’elle a pu
rendre indifférent: —Avec qui donc était Ferdinand?

—Avec des drôles qui lui font voir mauvaise compagnie. Ce jeune
homme-là se gâte: il va chez madame Schontz, chez les lorettes, tu
devrais écrire à ton oncle. C’était sans doute quelque déjeuner provenu
d’un pari fait chez mademoiselle Malaga..... Il regarde sournoisement
Caroline, qui baisse les yeux pour cacher ses larmes. Comme tu t’es
faite jolie ce matin, reprend Adolphe. Ah! tu es bien la femme de ton
déjeuner... Ferdinand ne déjeunera certes pas si bien que moi... etc.

Adolphe manie si bien la plaisanterie, qu’il inspire à sa femme l’idée
de punir Ferdinand. Adolphe, qui se donne pour avoir l’appétit de deux
loups, fait oublier à Caroline qu’il y a pour elle citadine à la porte.

La portière de Ferdinand arrive sur les deux heures, au moment où
Adolphe dort sur un divan. Cette Iris des garçons vient dire à Caroline
que monsieur Ferdinand a bien besoin de quelqu’un.

—Il est ivre? demande Caroline furieuse.

—Il s’est battu ce matin, madame.

Caroline tombe évanouie, se relève et court chez Ferdinand, en dévouant
Adolphe aux dieux infernaux.

Quand les femmes sont les victimes de ces petites combinaisons, aussi
spirituelles que les leurs, elles s’écrient alors: —Les hommes sont
d’affreux monstres!


  ULTIMA RATIO.

Voici notre dernière observation. Aussi bien, cet ouvrage commence-t-il
à vous paraître fatigant, autant que le sujet lui-même si vous êtes
marié.

Cette œuvre, qui, selon l’auteur, est à la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE ce
que l’Histoire est à la Philosophie, ce qu’est le Fait à la Théorie, a
eu sa logique, comme la vie prise en grand a la sienne.

Et voici quelle est cette logique fatale, terrible. Au moment où
s’arrête la première partie de ce livre, plein de plaisanteries
sérieuses, Adolphe est arrivé, vous avez dû vous en apercevoir, à une
indifférence complète en matière matrimoniale.

Il a lu des romans dont les auteurs conseillent aux maris gênants
tantôt de s’embarquer pour l’autre monde, tantôt de bien vivre avec
les pères de leurs enfants, de les choyer, de les adorer; car, si la
littérature est l’image des mœurs, il faudrait admettre que les mœurs
reconnaissent les défauts signalés par la PHYSIOLOGIE DU MARIAGE dans
cette institution fondamentale. Plus d’un grand talent a porté des
coups terribles à cette base sociale sans l’ébranler.

Adolphe a surtout beaucoup trop lu sa femme, et il déguise son
indifférence sous ce mot profond: l’indulgence. Il est indulgent pour
Caroline, il ne voit plus en elle que la mère de ses enfants, un bon
compagnon, un ami sûr, un frère.

Au moment où finissent ici les petites misères de la femme, Caroline,
beaucoup plus habile, est arrivée à pratiquer cette profitable
indulgence; mais elle ne renonce pas à son cher Adolphe. Il est dans
la nature de la femme de ne rien abandonner de ses droits. DIEU ET
MON DROIT... CONJUGAL! est, comme on sait, la devise de l’Angleterre,
surtout aujourd’hui.

Les femmes ont un si grand amour de domination, qu’à ce sujet nous
raconterons une anecdote qui n’a pas dix ans. C’est une très-jeune
anecdote.

Un des grands dignitaires de la chambre des pairs avait une Caroline,
légère comme presque toutes les Carolines. Ce nom porte bonheur aux
femmes. Ce dignitaire, alors très-vieillard, était d’un côté de la
cheminée et Caroline de l’autre. Caroline atteignait à ce lustre
pendant lequel les femmes ne disent plus leur âge. Un ami vint leur
apprendre le mariage d’un général qui jadis avait été l’ami de leur
maison.

Caroline entre dans un désespoir à larmes vraies; elle jette les hauts
cris, elle rompt si bien la tête au grand dignitaire, qu’il essaye de
la consoler. Au milieu de ses phrases, le comte s’échappe jusqu’à dire
à sa femme: —Enfin, que voulez-vous, ma chère, il ne pouvait cependant
pas vous épouser!

Et c’était un des plus hauts fonctionnaires de l’État, mais un ami de
Louis XVIII, et nécessairement un peu Pompadour.

Toute la différence de la situation d’Adolphe et de Caroline existe
donc en ceci: que si monsieur ne se soucie plus de madame, elle
conserve le droit de se soucier de monsieur.

Maintenant, écoutons ce qu’on nomme le _qu’en dira-t-on_? objet de la
conclusion de cet ouvrage.


  COMMENTAIRE
  OU L’ON EXPLIQUE LA FELICHITTA DES FINALES.

Qui n’a pas entendu dans sa vie un opéra italien quelconque?... Vous
avez dû, dès lors, remarquer l’abus musical du mot _felichitta_,
prodigué par le poëte et par les chœurs à l’heure où tout le monde
s’élance hors de sa loge ou quitte sa stalle.

Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l’on entend la
_felichitta_.

Avez-vous médité sur la profonde vérité qui règne dans ce _finale_,
au moment où le musicien lance sa dernière note et l’auteur son
dernier vers, où l’orchestre donne son dernier coup d’archet, sa
dernière insufflation, où les chanteurs se disent: «Allons souper!»
où les choristes se disent: «Quel bonheur, il ne pleut pas!...» Eh
bien! dans tous les états de la vie on arrive à un moment où la
plaisanterie est finie, où le tour est fait, où l’on peut prendre son
parti, où chacun chante la _felichitta_ de son côté. Après avoir
passé par tous les _duos_, les _solos_, les _strettes_, les _coda_,
les morceaux d’ensemble, les _duettini_, les _nocturnes_, les phases
que ces quelques scènes, prises dans l’océan de la vie conjugale,
vous indiquent, et qui sont des thèmes dont les variations auront été
devinées par les gens d’esprit tout aussi bien que par les niais (en
fait de souffrances, nous sommes tous égaux!) la plupart des ménages
parisiens arrivent, dans un temps donné, au chœur final que voici:

L’ÉPOUSE, _à une jeune femme qui en est à l’été de la Saint-Martin
conjugale_. —Ma chère, je suis la femme la plus heureuse de la terre.
Adolphe est bien le modèle des maris, bon, pas tracassier, complaisant.
N’est-ce pas, Ferdinand?

(Caroline s’adresse au cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate, à
cheveux luisants, à bottes vernies, habit de la coupe la plus élégante,
chapeau à ressorts, gants de chevreau, gilet bien choisi, tout ce qu’il
y a de mieux en moustaches, en favoris, en virgule à la Mazarin, et
doué d’une admiration profonde, muette, attentive pour Caroline.)

LE FERDINAND. —Adolphe est si heureux d’avoir une femme comme vous!
Que lui manque-t-il? Rien.

L’ÉPOUSE. —Dans les commencements, nous étions toujours à nous
contrarier; mais maintenant nous nous entendons à merveille. Adolphe
ne fait plus que ce qui lui plaît, il ne se gêne point; je ne lui
demande plus ni où il va ni ce qu’il a vu. L’indulgence, ma chère amie,
là est le grand secret du bonheur. Vous en êtes encore aux petits
taquinages, aux jalousies à faux, aux brouilles, aux coups d’épingles.
A quoi cela sert-il? Notre vie, à nous autres femmes, est bien courte!
Qu’avons-nous? dix belles années! Pourquoi les meubler d’ennui?
J’étais comme vous; mais un beau jour, j’ai connu madame Foullepointe,
une femme charmante, qui m’a éclairée et m’a enseigné la manière de
rendre un homme heureux... Depuis, Adolphe a changé du tout au tout:
il est devenu ravissant. Il est le premier à me dire avec inquiétude,
avec effroi même, quand je vais au spectacle et que sept heures nous
trouvent seuls ici: —Ferdinand va venir te prendre, n’est-ce pas?
N’est-ce pas Ferdinand?

LE FERDINAND. —Nous sommes les meilleurs cousins du monde.

LA JEUNE AFFLIGÉE. —En viendrais-je donc là?

LE FERDINAND. —Ah! vous êtes bien jolie, madame, et rien ne vous sera
plus facile.

L’ÉPOUSE, _irritée_. —Eh bien, adieu, ma petite. (_La jeune affligée
sort._) Ferdinand, vous me payerez ce mot-là.

  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

        FERDINAND.

    Cousin d’Adolphe, jeune homme à jolie cravate,
    à cheveux luisants, à bottes vernies.

                                   (VIE CONJUGALE.)]

L’ÉPOUX, _sur le boulevard Italien_. —Mon cher (_il tient monsieur
de Fischtaminel par le bouton du paletot_), vous en êtes encore à
croire que le mariage est basé sur la passion. Les femmes peuvent, à la
rigueur, aimer un seul homme, mais nous autres!... Mon Dieu, la Société
ne peut pas dompter la Nature. Tenez, le mieux, en ménage, est d’avoir
l’un pour l’autre une indulgence plénière, à la condition de garder les
apparences. Je suis le mari le plus heureux du monde. Caroline est une
amie dévouée, elle me sacrifierait tout, jusqu’à mon cousin Ferdinand,
s’il le fallait... oui, vous riez, elle est prête à tout faire pour
moi. Vous vous entortillez encore dans les ébouriffantes idées de
dignité, d’honneur, de vertu, d’ordre social. La vie ne se recommence
pas, il faut la bourrer de plaisir. Voici deux ans qu’il ne s’est dit
entre Caroline et moi le moindre petit mot aigre. J’ai dans Caroline
un camarade avec qui je puis tout dire, et qui saurait me consoler
dans les grandes circonstances. Il n’y a pas entre nous la moindre
tromperie, et nous savons à quoi nous en tenir. Nos rapprochements sont
des vengeances, comprenez-vous? Nous avons ainsi changé nos devoirs en
plaisirs. Nous sommes souvent plus heureux alors que dans cette fadasse
saison, appelée la lune de miel. Elle me dit quelquefois: —Je suis
grognon, laisse-moi, va-t’en. L’orage tombe sur mon cousin. Caroline
ne prend plus ses airs de victime, et dit du bien de moi à l’univers
entier. Enfin! elle est heureuse de mes plaisirs. Et, comme c’est
une très-honnête femme, elle est de la plus grande délicatesse dans
l’emploi de notre fortune. Ma maison est bien tenue. Ma femme me laisse
la disposition de ma réserve sans aucun contrôle. Et voilà. Nous avons
mis de l’huile dans les rouages; vous, vous y mettez des cailloux, mon
cher Fischtaminel. Il n’y a que deux partis à prendre: le couteau du
More de Venise, ou la besaiguë de Joseph. Le costume d’Othello, mon
cher, est très-mal porté; ce n’est plus qu’un turc de carnaval; moi, je
suis charpentier, en bon catholique.

CHŒUR, _dans un salon au milieu d’un bal_. —Madame Caroline est une
femme charmante!

UNE FEMME A TURBAN. —Oui, pleine de convenance, de dignité.

UNE FEMME QUI A SEPT ENFANTS. —Ah! elle a su prendre son mari.

UN AMI DE FERDINAND. —Mais elle aime beaucoup son mari. Adolphe est,
d’ailleurs, un homme très-distingué, plein d’expérience.

UNE AMIE DE MADAME FISCHTAMINEL. —Il adore sa femme. Chez eux, point
de gêne, tout le monde s’y amuse.

MONSIEUR FOULLEPOINTE. —Oui, c’est une maison fort agréable.

UNE FEMME DONT ON DIT BEAUCOUP DE MAL. —Caroline est bonne,
obligeante, elle ne dit de mal de personne.

UNE DANSEUSE _qui revient à sa place_. —Vous souvenez-vous comme elle
était ennuyeuse dans le temps où elle connaissait les Deschars?

MADAME FISCHTAMINEL. —Oh! elle et son mari, deux fagots d’épines...
des querelles continuelles. (_Madame Fischtaminel s’en va._)

UN ARTISTE. —Mais le sieur Deschars se dissipe, il va dans les
coulisses; il paraît que madame Deschars a fini par lui vendre sa vertu
trop cher.

UNE BOURGEOISE, _effrayée pour sa fille de la tournure que prend la
conversation_. —Madame de Fischtaminel est charmante ce soir.

UNE FEMME DE QUARANTE ANS, _sans emploi_. —Monsieur Adolphe a l’air
aussi heureux que sa femme.

LA JEUNE PERSONNE. —Quel joli jeune homme que monsieur Ferdinand! (_Sa
mère lui donne vivement un petit coup de pied._) —Que me veux-tu maman?

LA MÈRE. (_Elle regarde fixement sa fille._) —On ne dit cela, ma
chère, que de son prétendu; monsieur Ferdinand n’est pas à marier.

UNE DAME TRÈS-DÉCOLLETÉE _à une autre non moins décolletée_. —(_Sotto
voce._) —Ma chère, tenez, la morale de tout cela, c’est qu’il n’y a
d’heureux que les ménages à quatre.

UN AMI, _que l’auteur a eu l’imprudence de consulter_. —Ces derniers
mots sont faux.

L’AUTEUR. —Ah! vous croyez?

L’AMI, _qui vient de se marier_. —Vous employez tous votre encre à
nous déprécier la vie sociale, sous le prétexte de nous éclairer!...
Eh! mon cher, il y a des ménages cent fois, mille fois plus heureux que
ces prétendus ménages à quatre.

L’AUTEUR. —Eh bien! faut-il tromper les gens à marier, et rayer le mot?

L’AMI. —Non, il sera pris comme le trait d’un couplet de vaudeville!

L’AUTEUR. —Une manière de faire passer les vérités.

L’AMI, _qui tient à son opinion_. —Les vérités destinées à passer.

L’AUTEUR, _voulant avoir le dernier_. —Qui est-ce qui ne passe
pas? Quand ta femme aura vingt ans de plus, nous reprendrons cette
conversation. Vous ne serez peut-être heureux qu’à trois.

L’AMI. —Vous vous vengez bien durement de ne pas pouvoir écrire
l’histoire de ménages heureux.


  FIN DES PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE




  TABLE DES MATIÈRES.


    SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

        SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES (4e partie).

            La dernière Incarnation de Vautrin                 1

    SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

        L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE (2e Épisode).

            L’Initié                                         131

    SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE.

        LES PAYSANS                                          219

    ÉTUDES ANALYTIQUES.

        PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE                  509


  PARIS. — IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.


         *       *       *       *       *


  Corrections.

  Les défauts d’impression en début et en fin de ligne et les erreurs
  typographiques évidentes ont été tacitement corrigés, et la
  ponctuation a été tacitement corrigée par endroits. Également, les
  variations dans les noms propres Brunet, Gaubertin, Grandville,
  Guerbet, Leclerc, Ruffard et Vattebled ont été corrigées.

  De plus, les corrections suivantes ont été apportées.

  Page 11: «pas» remplacé par «par» (l’homme surexcité par la passion)

  Page 56: «Bidon» remplacé par «Biffon» (s’écria le Biffon)

  Page 113: «l’empêcher» remplacé par «s'empêcher» (et il ne put
            s'empêcher d’examiner)

  Page 119: «de» remplacé par «du» (car on ne sort pas avec des
            rentes du bagne)

  Page 145: inséré «de» (Ce noir, porté depuis de longues années)

  Page 174: «madame» remplacé par «malade» (Godefroid aurait
            difficilement vu la malade)

  Page 177: «riche» remplacé par «riches» (Quelque riches que nous
            soyons)

  Page 255: «des» remplacé par «deux» (Il eut deux filles)

  Page 297: «sa prévoyante» remplacé par «si prévoyante» (Une mère
            n’est pas si caressante ni si prévoyante).

  Page 302: «ces» remplacé par «ses» (En venant planter ses choux)

  Page 307: «but» remplacé par «butte» (tous en butte à la haine)

  Page 378: «branche» remplacé par «blanche» (Catherine balançait sa
            jupe blanche)

  Page 384: «dépradations» remplacé par «déprédations» (ses
            complaisances et ses déprédations).

  Page 446: «précepteur» remplacé par «percepteur» (Sacré lui va!
            répondit le gros petit percepteur)

  Page 476: «avec» remplacé par «avait» (Cette scène avait été
            politiquement méditée)

  Page 492: «vert» remplacé par «ver» (mais sans trouver ce ver de
            peau forte)

  Page 541: «Nous» remplacé par «Vous» (—Vous avez risqué le pain de
            vos enfants).

  Page 544: «monsire» remplacé par «monstre» (—Mais je suis un
            monstre!)

  Page 544: «chargée» remplacé par «chargé» (la voile du galion qui
            entre à Cadix chargé de trésors)

  Page 560: «répartitions» remplacé par «réparations» (les
            réparations, les gages du concierge)

  Page 566: «miniques» remplacé par «mimiques» (en mines, en
            expressions mimiques).

  Page 593: «grâces» remplacé par «grâce» (Tu peux grâce aux sublimes
            priviléges du génie).

  Page 601: «fait» remplacé par «faits» (elle récrimine en faits)






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violates the law of the state applicable to this agreement, the
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

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