Ames d'Occident

By Anatole Le Braz

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Title: Ames d'Occident

Author: Anatole Le Braz


        
Release date: April 4, 2026 [eBook #78355]

Language: French

Original publication: Paris: Calmann-Lévy, 1911

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78355

Credits: laurent Vogel and www.ebooksgratuits.com (This book was produced from images made available by the Internet Archive.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES D'OCCIDENT ***





  ANATOLE LE BRAZ

  AMES D’OCCIDENT


  PARIS
  CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
  3, RUE AUBER, 3




CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS


DU MÊME AUTEUR

Format in-18.

  AU PAYS DES PARDONS          1 vol.
  LA CHANSON DE LA BRETAGNE    1 --
  PAQUES D’ISLANDE             1 --
  LE GARDIEN DU FEU            1 --
  LE SANG DE LA SIRÈNE         1 --
  LA TERRE DU PASSÉ            1 --
  LE THÉATRE CELTIQUE          1 --


Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.


E. GREVIN.--IMP. DE LAGNY




    Il a été tiré de cet ouvrage
    CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
    tous numérotés.




Ma chère «Tante Cine»,

C’est sous le nom par lequel vous invoquent vos seuls intimes que, dans
un sentiment de piété fraternelle, je vous dédie ces pages. Elles ne
racontent, pour la plupart, que des amours et des rêves, éclos en
d’humbles âmes, aux marges de l’Occident. Mais, aimer, rêver, n’est-ce
pas toute l’histoire, peut-être aussi tout le destin de cette Hespérie
celtique, penchée comme au balcon du vieux monde, et que pénètrent d’une
flamme si subtile, que parent d’une magie si enivrante les suprêmes
adieux du soleil?

A. L. B.




PÉCHÉ D’INNOCENT

A François Lestic.




I


Ceux de mes compatriotes qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent
encore. Il était de ces types qu’on n’oublie pas.

Quand on le voyait paraître dans les bourgs du Trégor,--avec son éternel
chapeau haut de forme, aux plis avachis d’accordéon, que festonnait une
guirlande de fausses fleurs, avec son antique habit à queue dont les
longues basques traînantes faisaient derrière lui une espèce de sillage
dans la poussière ou la boue des rues,--vite, les enfants accouraient de
tous les seuils, et c’étaient à chacun de ses pas des appels bruyants,
des cris à fendre les oreilles:

--Ervoanic! Ervoanic!

Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une condescendance
hautaine de souverain en tournée, ne s’offusquant même point si elles
dépassaient parfois les bornes des familiarités permises.

Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du village, croisait
l’un sur l’autre les revers de son habit à basques, promenait autour de
lui un regard digne, et envoyait de la main les saluts protecteurs à
toute la séquelle des polissons.

Il était réputé pour un être simple, ou, comme on dit là-bas, pour un
«innocent». On s’en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de
vénération superstitieuse qui s’attache, en Basse-Bretagne, à la
sacro-sainte confrérie des mendiants.

A vrai dire, cependant, Ervoanic ne mendiait pas.

Jamais on ne le vit tendre son chapeau sur la route, ni quêter aux
portes un morceau de pain. Il eût refusé l’aumône, si on la lui avait
offerte. Ses principes, là-dessus, étaient inflexibles. Non, Ervoanic
Prigent, roi des royaumes illimités du rêve, ne sollicitait la charité
de personne: il se contentait, selon sa propre expression, de «vivre sur
le commun».

Ce soi-disant idiot avait, en effet, résolu le problème de l’existence
avec toute l’ingéniosité d’un homme d’esprit.

Sa méthode était la suivante.

Il avait son jour pour se rendre à chaque maison de quelque importance,
le jour où il était assuré d’y faire le meilleur repas. Il connaissait
par une série d’expériences soigneusement contrôlées les menus habituels
de toutes les grosses fermes et de tous les manoirs du pays, à six
lieues à la ronde, et ne se montrait, par exemple, à Coat-Garan que le
mercredi soir, qu’il y savait réservé à la soupe fraîche, au Gollod que
le samedi matin, qu’il y savait consacré aux bonnes crêpes chaudes.

Vous pouvez croire qu’il se présentait au moment voulu. Jamais ni trop
tôt ni trop tard. Pas une fois la mémoire de son estomac ne se trouva en
défaut, au cours d’une carrière qui fut pourtant des plus longues, car
il approchait de la centaine lorsqu’il s’en alla, comme il disait,
«goûter à la cuisine du bon Dieu».

Il mourut saintement, n’ayant, en ses quatre-vingt-dix-sept années
terrestres, commis qu’un péché, un péché de gourmandise, cela va de soi.

L’histoire en est demeurée célèbre dans tous les lieux jadis hantés de
sa douce et charmante folie.

Et voici comme on raconte, en Trégor, «le péché d’Ervoanic Prigent».




II


A l’approche des Gras, une odeur de porc frais tué s’épand à travers
l’Armorique. De toutes les aires, même des métairies les plus humbles,
montent des fumées d’holocaustes, exhalées par les âtres en plein air
où, dans des chaudrons monumentaux, trotte l’eau bouillante pour ce que
l’on appelle irrévérencieusement «la lessive des cochons».

L’air est embaumé d’un parfum de côtelettes qui rissolent.

Au bord des ruisselets grossis par les pluies de février, les servantes
lavent les boyaux qui se tortillent dans le courant, avec des
convulsions d’anguilles captives. Au-dessus des flambées d’ajonc, dans
les cuisines dont les meubles cirés rougeoient d’une lueur de fournaise,
les ménagères font cuire le sang caillé.

Vive le boudin de Bretagne! Les joues se gonflent comme la panse d’une
cornemuse rien qu’à prononcer son nom celtique: _Ar gwadi-gennou_...

Mais qu’est-ce que le jeune boudin, né d’hier, auprès de la vénérable
andouille, pieusement entretenue depuis des années, vieille déjà de
plusieurs hivers, et qui rêve, toute ridée, dans un coin du foyer
patriarcal, pendue à mi-hauteur de la cheminée, comme la statue d’un
lare antique.

Ah! l’andouille!

Le recteur de Trédarzec en possédait une qui pesait cinq livres, oui,
cinq belles et bonnes livres, et peut-être quelques onces de plus.
Toutes les saintes âmes des vieilles filles de la paroisse s’étaient
entendues (chose exceptionnelle, paraît-il) pour l’offrir à Dom
Karantec, en commémoration d’un jubilé.

Lorsque le bon recteur s’attardait dans la cuisine,--ce qui lui arrivait
principalement le soir, après quelque visite laborieuse à ses ouailles
des quartiers lointains,--tout en tournant ses pouces et en étirant ses
jambes lasses devant les cendres, il disait d’une voix timide, le regard
levé vers la précieuse offrande:

--Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de la manger, Coupaïa?

Et Coupaïa, la gouvernante, répondait, scandalisée:

--Une andouille pareille! Pouvez-vous blasphémer de la sorte? Attendez
du moins les Gras, Seigneur Jésus!

Mais les Gras se succédaient... et se ressemblaient. Et l’andouille
commémorative demeurait toujours accrochée à la même place, dans son
palais de suie craquelée, où elle se balançait doucement, toutes les
fois que des courants d’air s’engouffraient dans la pièce avec les
mendiants de passage.

De ces hôtes, infirmes d’esprit ou de corps, qui venaient, plus souvent
que ne l’eût souhaité Coupaïa, loqueter à l’huis du presbytère, le plus
régulier, le plus assidu, comme bien on pense, était Ervoanic Prigent.

Il apparaissait quelquefois le dimanche, s’il avait ouï dire, dans la
semaine, qu’il dût y avoir à la cure des «messieurs prêtres» étrangers.
Mais, tous les vendredis sans exception, il était ponctuel comme la
Justice.

C’était un de ses axiomes, ou mieux un des articles de son _credo_, que
les gouvernantes des presbytères ont reçu de la Providence, par décret
nominatif, le don de faire digérer sans douleur les jours maigres à de
robustes estomacs de chrétiens. Et donc, le vendredi matin à la pique de
l’aube, il quittait Tréguier où il avait eu la précaution de s’en venir
coucher la veille, franchissait la rivière sur le Pont Canada,
s’arrêtait à la chapelle de Tromeur, le temps de faire ses dévotions à
Notre-Dame et de prendre haleine avant de s’engager dans la montée de
Kerguézec, fort raide à cette époque-là, parce que l’on n’avait pas
encore détourné la côte, puis, musant et flânant, semant les bonjours de
droite et de gauche aux petites chaumines proprettes, enguirlandées de
vigne vierge ou de passiflores, qui jalonnaient les paliers de la route,
il grimpait vers Trédarzec, du pas tranquille d’un homme qui sait sa
nourriture gagnée d’avance, est certain qu’elle sera ce que son goût du
moment la désire, et, dès lors, s’achemine vers elle sans hâte, s’oublie
même volontiers à humer l’air vif,--histoire de s’aiguiser l’appétit.

Le presbytère est situé derrière l’église, avec laquelle il communique
par le cimetière. Fidèle au culte des défunts, parmi lesquels il
comptait nombre d’anciens bienfaiteurs, Ervoanic commençait par aller
tremper ses doigts dans le bénitier de l’ossuaire et prenait ensuite à
travers les tombes, en marmottant des _De profundis_ où il mettait toute
l’ardeur candide de sa foi, mais dont il estropiait avec un acharnement
impitoyable les versets latins.

Parfois, il rencontrait Dom Karantec sortant de la sacristie, se
dépêchait, en ce cas, d’avaler le psaume.

--... _Scant’npac... amen..._ Dieu vous garde en joie, monsieur le
recteur!

--Eh! c’est donc toi, Ervoanic? Bonjour, mon brave!

Le cher vieux prêtre passait fraternellement son bras sous celui du
mendiant. Et, pour le taquiner un brin:

--Chez qui es-tu invité aujourd’hui, que te voilà dans nos parages?

--Mais chez vous donc, monsieur le recteur! N’avez-vous pas vu dans
votre bréviaire que c’est vendredi?

Dom Karantec lui donnait une amicale bourrade.

--Vieux farceur! Si tu connaissais seulement ton _De profundis_ aussi
bien que ton calendrier...

--Que voulez-vous? Les autres ont l’esprit dans la tête: moi, on me l’a
logé dans le ventre. Et, comme on vous a fait, il faut rester.

--Ha! ha! ha! Crois-tu qu’il soit l’heure de déjeuner, Ervoanic?

--Voyez le calvaire des morts, monsieur le recteur, prononçait
l’innocent, en montrant du doigt la haute croix de granit debout au
centre du cimetière. Son ombre courte annonce qu’il est près de midi.

--Sais-tu, Ervoanic, que tu n’es peut-être pas aussi simple qu’on le
prétend?

--Il se pourrait, monsieur le recteur.

Tous deux entraient de compagnie au presbytère, et Dom Karantec,
poussant la porte de la cuisine, criait à Coupaïa:

--Je vous amène votre amoureux, Sa Majesté Ervoanic Prigent, premier du
nom, qui vient vous demander en mariage.

Il n’y avait guère de vendredi dans l’année que la peu endurante Coupaïa
n’entendît ce refrain, si bien qu’elle avait pris le parti de ne s’en
plus fâcher, mais d’en plaisanter, au contraire, comme se prêtant au
jeu.

--Hé! faisait-elle, on ne sait pas... La volonté de Dieu est grande.

Ervoanic, lui, riait discrètement, d’un rire tout intérieur, gagnait la
table de chêne massif aboutée à la fenêtre, et là, replié sur lui-même,
attendait avec une patience dévote, les mains jointes, les yeux au
plafond, que la gouvernante eût fini de tremper, selon les rites, une
exquise soupe au congre, fleurant un parfum de cannelle, d’herbes fines
et de beurre fondu, dont elle ne manquait jamais de lui tenir en réserve
une pleine écuellée.

Car, il n’y avait pas, à dire, il avait trouvé grâce devant le cœur de
la rébarbative Coupaïa, ce diable d’homme!

Elle l’avait pris en amitié sincère, et devinez pourquoi. Pour le regard
énamouré dont elle l’avait souvent surpris à contempler l’andouille, dès
le seuil. Oui, c’est par là que leurs atomes sympathiques s’étaient
accrochés: leurs âmes avaient communié dans le culte de la reine des
andouilles. Tous les vendredis, ils causaient d’elle ensemble,
longuement, d’un accent pénétré.

--N’est-ce pas qu’elle devient belle, Ervoanic?

--Et comme elle doit être bonne! Toutes les vertus, Coupaïa.

La gouvernante avait le nez bossué de verrues qui faisaient penser à des
taupinières et les joues creusées de larges sillons, comme les champs
après les labours d’octobre. Il y avait cependant des pauvres qui, dans
l’espoir de l’amadouer, ne craignaient pas de pousser la flagornerie
jusqu’à la comparer à la Vierge de Tout-Remède et de Toute-Consolation,
telle qu’on la peut voir, en sa lourde robe à franges, sous le porche de
la cathédrale de Guingamp. Ceux-là, Coupaïa les mettait incontinent à la
porte, avec un «fichez-moi la paix, sacripants!» et des tranches de pain
sec, coupées de la veille. Plus discret et plus avisé, Ervoanic l’avait
attendrie en lui vantant l’andouille du jubilé, l’andouille des
andouilles.

--Car, je vous le dis, Coupaïa, moi qui les ai toutes mesurées de l’œil:
il n’y en a pas une autre comme elle dans le canton.

Oh! oui, il avait ses finesses, cet Ervoanic, quoiqu’il fût né, comme on
disait, en fin de semaine, quand il ne restait plus que de la bêtise à
distribuer.

Il excellait à murmurer sur un ton de patenôtre:

--Tenez, Coupaïa, je veux bien mourir, pourvu qu’il me soit donné de la
voir cuite.

A quoi la vieille rétorquait, tremblante d’émotion:

--Parlez franchement. Trouvez-vous qu’elle gagne?

--Si elle gagne, Coupaïa! Dites que jamais andouille n’eut cet air de
prospérité! C’en est merveille. Voyez comme le culot monte. Encore un
an, elle sera noire comme ma pipe.

Et il exhibait un brûle-gueule, couleur de tourbe, dont, avec la
permission de la gouvernante, il insérait le court tuyau de terre jaune
entre ses dents ébréchées. Car elle l’autorisait à «pétuner» dans sa
cuisine, ma parole! et même, en d’extraordinaires minutes d’abandon,
daignait lui choisir de ses propres mains un tison dans l’âtre.

--Par exemple, ne crachez pas, Ervoanic.

Fi donc! Il savait chez qui il était, peut-être!... Et, faisant claquer
ses lèvres avec bruit, il lançait de longues bouffées bleues qui
montaient vers l’andouille, comme un encens.




III


Or, les temps étaient révolus; les destins allaient s’accomplir.

Tant de fumées propices et d’ardentes convoitises avaient frôlé la peau
de l’andouille qu’elle en était noire, à n’en pas douter,--plus noire
que la pipe d’Ervoanic Prigent, plus noire même que la soutane, la belle
soutane neuve de Dom Karantec.

En quelle année cela se passait-il au juste? L’histoire ne le dit point.

Le certain, c’est que l’hiver remontait vers le septentrion, de son
allure cassée de vieillard cacochyme, le dos en voûte sous un énorme
parapluie aux baleines pleurantes, ainsi que se le représentent
volontiers les Bretons. C’est à peine si l’on percevait encore, dans le
lointain, les éclats voilés de sa grosse toux et de ses vastes
éternuements. Et, le «vieux» parti, la jeunesse de la terre se risquait
timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers, aux humides
nuances gris-bleu, où riait la vie renaissante après l’engourdissement
d’un profond sommeil.

On assistait, de toutes parts, à la résurrection de la Belle au bois
dormant.

La «Chanson des Gras» courait les sentiers de la campagne et les
raidillons des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d’adolescents:

    En l’honneur de Malargez (mardi-gras),
    Liesse en toute maisonnée!

    Voici venir le temps nouveau
    Derrière l’ancien temps en fuite.

    C’est nous les joyeux messagers!
    Nous annonçons la bonne nouvelle.

    Ouvrez les portes, les fenêtres,
    Au nom du soleil, notre maître!

    Ouvrez, ouvrez vos cœurs aussi,
    Au nom du bon soleil béni!

    Soyez heureux, riches et pauvres,
    Ainsi le veut le soleil d’or!

    Le soleil d’or vient sur nos pas.
    D’un sourire il fait fondre la neige;

    D’un sourire il fait naître l’amour...
    C’est la chanson de Malargez!

    Bonheur à ceux qui l’écouteront,
    Tant pis pour ceux qui la mépriseront!

Elle fut cause qu’Ervoanic Prigent se réveilla tout radieux, ce
matin-là, sur la couchette de paille qu’il s’était dressée, le soir
d’avant, dans l’étable à veaux de maître Bernard Le Gonidec, l’opulent
boucher de Pleumeur.

Il avait eu, sur la fin de son somme, un songe magnifique.

Une noble dame, aux formes un peu grasses, était venue vers lui, parée
comme une madone, dans une auréole de lumière bleue, toute semblable à
la vapeur qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala; et,
le touchant au front, elle lui avait dit d’une voix câline:

--Ervoanic, ce n’est pas en vain que tu m’auras si longtemps vénérée en
silence. Tes assiduités muettes, tes longs regards éloquents m’ont pris
le cœur. Apprends que j’ai résolu de t’appartenir, de t’appartenir à toi
seul.

Alors, lui, effaré:

--Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter d’être ainsi
distingué par vous?

--Je suis l’Andouille, Ervoanic, l’Andouille qui t’est chère entre
toutes, l’Andouille à qui tu vouas, dès le premier jour, une adoration
si humble et si fervente, la superbe, l’incomparable Andouille du
presbytère de Trédarzec!

A ces mots, transporté de ravissement et de reconnaissance, le pauvre
homme avait tendu les bras vers la miraculeuse apparition; mais déjà
elle s’était évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d’autre
témoignage de sa venue qu’un âcre parfum d’épices qu’Ervoanic savourait
encore, lorsqu’au chant des annonciateurs de Malargez il avait rouvert
les yeux.

--C’est égal, se dit-il, il y a dans ce rêve un «avertissement».
J’hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de ripaille où
toutes les cuisines de Bretagne se transforment à l’envi en des paradis
de succulences. L’embarras du choix me laissait perplexe... Les songes
viennent d’en haut: désormais, je suis fixé.

Et, dans la grâce adolescente du matin, qui semblait danser au soleil,
toute ruisselante encore des perles de la rosée nocturne, il s’achemina
vers Trédarzec...

--Salut à vous. Coupaïa!

--A vous de même, Ervoanic.

Coupaïa est très affairée.

Et ce n’est pas sans motif. Monsieur l’archiprêtre de Tréguier,
successeur de saint Yves et de saint Tudual, officie au maître-autel de
Trédarzec et déjeune ensuite au presbytère. Alors, c’est grand
branle-bas, vous pensez!

Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de
leur cadre de bois peint en vert où, la veille de l’avant-veille, elles
se contentaient de briller d’un éclat stérile.

Elles tiennent manifestement à montrer en cette circonstance qu’elles ne
sont pas de simples ustensiles de parade. Rangées en bataille sur la
pierre de l’âtre, spacieuse et massive comme une table de dolmen, elles
se comportent le plus bravement du monde, même les plus novices, celles
qui voient le feu pour la première fois. En pourrait-il être autrement,
je vous le demande, sous les ordres d’un généralissime culinaire de
l’envergure de Coupaïa!

Elle s’empresse de l’une à l’autre, active celle-ci, modère celle-là,
prodigue à toutes son expérience et ses encouragements.

Derrière les casseroles, les dominant de sa taille, les écrasant de sa
panse, une marmite se dresse, semblable à une tour, mais à une tour où
gronderait un océan. Un couvercle la coiffe, que la gouvernante soulève
à tout moment, comme pour se repaître du spectacle sublime de la tempête
déchaînée à l’intérieur.

Ervoanic s’est arrêté dès les premiers pas, les pieds rivés au parquet.
Sa bouche béante dessine un O majuscule; ses prunelles écarquillées ont
l’air de vouloir rivaliser avec la bouche. Il est sidéré.

C’est qu’il vient de constater que l’andouille de l’offrande n’est plus
à sa place.

Une exclamation soudaine de Coupaïa l’arrache à sa stupeur:

--Vierge Marie! J’en perdrai la tête. Voilà que j’ai oublié le persil!

Onctueusement, Ervoanic, revenu à lui, propose:

--Désirez-vous que j’aille en prendre, Coupaïa?

--Vous? Allons donc! Vous ne sauriez seulement pas la manière de le
choisir. Vous croyez que c’est aussi aisé que ça, peut-être! Vous m’en
feriez du propre! Non, tenez, je ne vous demande qu’une chose. Veillez,
jusqu’à ce que je sois de retour, sur la marmite que voici. Tâchez que
l’eau continue de trotter en douceur. Pour cela, vous n’aurez qu’à
soulever un peu le couvercle. D’ailleurs, je serai là dans une minute.

--Et les casseroles, Coupaïa?

--N’en ayez souci. Mais la marmite... Attention à la marmite!

Et, d’une voix grave, mystérieusement assourdie:

--Songez que c’est l’andouille qui achève de cuire là-dedans, Ervoanic!

--L’andouille! la belle and...!

--Elle-même, en vérité.

Le coup frappa Ervoanic en pleine poitrine. Il demeura, un instant,
suffoqué. Puis, avec une longue expiration, moitié de désir, moitié de
regret:

--Alors, elle va être mangée?...

--Dame! On n’a pas tous les jours à sa table monsieur l’archiprêtre...
Suffit! Je compte sur vous, au moins?

--Oh! vous pouvez me la confier, allez!

Ervoanic est rouge, rouge jusqu’au bout de ses oreilles velues dont le
poil se hérisse. Tandis que la gouvernante trottine à pas menus dans les
allées du jardin, vers la plate-bande réservée au persil, derrière le
carré d’asperges, il s’agenouille sur le rebord de l’âtre, devant la
tour grondante où, comme dans les contes, est renfermée la princesse,
objet de ses vœux.

Il se sent triste, affreusement triste.

--Une si belle andouille! Et si bonne! Toutes les vertus! Dire que, dans
une heure, elle sera couchée sur un plat, et qu’on lui plongera le
couteau dans les entrailles, et qu’elle sera découpée en tranches pour
être servie à monsieur l’archiprêtre, et qu’après en avoir goûté
monsieur l’archiprêtre en redemandera... Oh! sûrement qu’il en
redemandera, et non pas une fois, mais deux, mais trois fois, jusqu’à ce
qu’il n’en reste plus, Seigneur, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus!

Les yeux d’Ervoanic se sont emplis de larmes. A ses lèvres montent des
phrases d’oraison funèbre. Pour un peu, il entonnerait le _De
profundis_--le _De profundis_ de l’andouille.

Elle n’a pourtant pas envie de mourir, celle dont il déplore ainsi la
disparition prochaine.

Elle vit, au contraire, d’une vie qu’il ne lui avait pas encore connue.
Sous le couvercle, qu’il a entrebâillé, il l’aperçoit qui fait de petits
mouvements joyeux, qui se tourne et se retourne, qui danse, se trémousse
et frétille d’aise, comme si elle n’avait jamais été si bien. Au bruit
des mets qui mijotent à côté d’elle, dans les casseroles vassales, la
voilà qui se met à chanter, elle aussi, à chanter des choses
câlines,--les mêmes exactement qu’Ervoanic entendit, ce tantôt, dans la
grange du boucher Le Gonidec, à travers les voiles du rêve.

La tentation est trop forte. Le malheureux n’y peut plus tenir.

D’une main, il a saisi le couvercle; de l’autre, il plonge dans la
marmite la fourchette dont Coupaïa se servait tout à l’heure pour
stimuler ses multiples fricots, et houp!...

--Non! Vous ne serez pas à monsieur l’archiprêtre. Vous serez à moi, à
moi seul!

Les longues basques du fameux habit royal ne s’étaient encore jamais
prêtées à pareil usage. L’andouille s’est engloutie dans la catacombe
d’une de leurs poches qui en fume d’épouvante.

A sa place, dans l’eau qui persiste à bouillir, comme si de rien
n’était, quelque chose nage qui lui ressemble comme un frère.

Et c’est un tison de forme analogue, noir aussi, parce que calciné,
qu’Ervoanic a tout simplement cueilli sous une casserole et qu’il a
plongé dans la marmite pour retarder, ne fût-ce que de quelques
secondes, la découverte de son larcin.

--Tout a-t-il marché comme il faut, Ervoanic?

--Oh! oui bien, Coupaïa!

C’est, en effet, Coupaïa qui rentre du potager, un fin bouquet de persil
à la main.

--Dieu vous bénisse donc! Et allez prendre l’air. En ce moment-ci votre
présence me gênerait. Vous me donneriez des distractions... Mais revenez
sur les deux heures, après que ces messieurs auront pris le café. Foi de
gouvernante, vous goûterez de l’andouille, Ervoanic!

Elle ne sait pas si bien dire, la sainte femme!

Lui se retire à reculons, comme comblé d’une promesse si alléchante, et
bredouillant des kyrielles de remerciements.

Force lui est cependant de montrer le dos, quand il est pour franchir la
porte.

Et Coupaïa de crier:

--Prenez garde, Ervoanic!... N’avez-vous pas fourré votre pipe dans
votre poche, sans l’éteindre? Je crois que vous avez le feu à votre
basque gauche!...

Cela suffit pour le lui mettre aux talons, paraît-il, car, en un clin
d’œil, il a déguerpi, comme s’il avait eu les ailes de Mercure à ses
pieds sordides de vieux vagabond.




IV


Il n’y avait pas dix minutes qu’il s’était éclipsé quand le cordon bleu
du presbytère, estimant que l’andouille devait être à point, jugea
l’instant venu de la sortir et de l’étendre religieusement sur le lit de
persil vert qu’elle lui avait préparé.

Mais, lorsqu’elle voulut la piquer, impossible!

Quatre, cinq essais successifs demeurèrent également infructueux.
L’andouille du jubilé avait, en vérité, le diable au corps et semblait
avoir pris à tâche de faire damner l’angélique Coupaïa.

--Malédiction! tonna, de guerre lasse, la vieille bonne, qui sacrait
pour la première fois de sa vie. J’aurai pourtant raison de vous!

Et, envoyant promener à l’autre bout de la cuisine la fourchette
impuissante, elle empoigna les pinces.

Pour le coup l’andouille récalcitrante dut s’avouer vaincue. Elle sortit
enfin!

Coupaïa la vit et faillit choir à terre.

Horreur! Elle était en bois...

--Le misérable! Il l’a enlevée! Il l’a enlevée!

Non, bonne Coupaïa, il s’est laissé enlever par elle.

L’infortunée se désolait, gémissait:

--Que dirait Dom Karantec, que penserait monsieur l’archiprêtre?

Et déjà elle était dehors, sourde aux objurgations des casseroles
abandonnées; elle courait de maison en maison, ameutant les commères du
bourg:

--Ervoanic? Vous n’avez pas vu Ervoanic?

En deux mots, elle contait l’histoire. Et les commères de s’exclamer,
avec des mines de fin du monde:

--_Jesus! Maria! Credo!_ Miséricorde! Ervoanic Prigent! Est-il
possible?... Un si doux homme! L’enfant du bon Dieu! Un innocent!

Et toutes de se mettre à la recherche de l’infâme ravisseur. On fouilla
les coins et les recoins, les crèches et les greniers, les cours et les
impasses. On le traqua partout, sauf là où il était, c’est-à-dire à
l’église.

Mon Dieu, oui! A l’église, où officiait précisément monsieur
l’archiprêtre, en somptueuse chasuble mauve, illuminée, dans le dos,
d’un resplendissant soleil d’or.

Entré par la porte du bas-côté, le gueux s’était glissé le long de la
muraille jusques au confessionnal, où Dom Karantec achevait d’écouter
d’une oreille bénigne et d’absoudre d’une main paterne les péchés de ses
ouailles, car l’heure de la communion approchait.

C’était un chrétien de la bonne souche, Ervoanic Prigent. Et, bien qu’à
l’entendre il n’eût jamais eu «ni père, ni mère», il n’en avait pas
moins une conscience fort chatouilleuse, plus chatouilleuse peut-être
que celle de beaucoup de gens très apparentés. Tout en traînant sur ses
mollets le fruit de son larcin, il ne laissait pas de se faire les
reproches les plus sanglants, et, réfugié dans un angle obscur, près du
tribunal de pénitence, il se meurtrissait la poitrine de _mea culpa_
sonores, non sans s’interrompre de temps à autre pour tâter derrière lui
la poche complice dont la douce tiédeur lui pénétrait la chair.

Son tour venu, il s’enfonça dans le réduit redoutable et s’agenouilla
sur le petit banc de bois, la figure à la hauteur du guichet.

--Mon père, bénissez-moi, parce que j’ai péché...

Au son de cette voix, le vieux prêtre eut un léger sursaut:

--Levez la tête, mon fils.

Dans l’étroit grillage s’encadra une face délicieusement niaise, toute
rongée de poils hirsutes.

--Dieu me pardonne!... Est-ce que ce n’est pas toi, Ervoanic?

--Hélas! si, monsieur le recteur, c’est moi.

--Qu’est-ce qui te prend! Ta place n’est pas ici, mon garçon... Les
innocents comme toi ne pèchent point.

--Je voudrais bien vous croire, monsieur le recteur; cependant, je n’ai
pas l’esprit tranquille, et s’il vous plaisait de m’entendre...

--Allons, soit! Raconte-moi ce qui te tarabuste..., mais fais vite, car
la cloche de l’Élévation va tinter et monsieur l’archiprêtre m’attend à
l’autel.

--Voilà, mon père... Il m’est arrivé une chose qui ne m’était jamais
arrivée encore... J’ai volé!

--Volé, Ervoanic! En es-tu bien sûr?

--Presque, monsieur le recteur.

--Alors, c’est mal, en effet, c’est très mal. Tu n’as qu’un moyen de
réparer ta faute: c’est de restituer.

--Restituer, dites-vous?

--Oui, reporter ce que tu as dérobé chez la personne à qui tu as fait
tort.

--J’y ai pensé, mais... c’est très difficile. Peut-être, monsieur le
recteur, qu’en vous remettant la chose à vous-même...

Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la main dans ses basques
boueuses.

Dom Karantec l’arrêta vivement, du geste.

--Non, non... Cela ne me regarde point.

--Mais si, monsieur le recteur, cela vous regarde...

--Puisque je te dis que non.

--Je vous en prie, monsieur le recteur...

--Jamais de la vie.

--Sûr, monsieur le recteur, vous ne voulez pas?

--Combien de fois faudra-t-il que je te le répète?

--Malheur de moi! C’est qu’alors je ne sais vraiment plus comment
faire...

--Ah, çà! Tu connais pourtant le propriétaire de l’objet volé,
j’imagine!

--Comme je vous connais vous-même, monsieur le recteur.

--Eh bien! tu vas à lui et tu lui dis: «Je vous rapporte votre bien.»
C’est simple comme bonjour.

--Vous parlez d’or, monsieur le recteur, mais si le propriétaire ne
consent pas à le reprendre?...

--Tu le lui as donc proposé?

--Tout comme je viens de vous le proposer à vous, foi d’honnête homme...
qui n’a péché qu’une fois!

--Que ne le disais-tu tout de suite, triple buse!... Si le propriétaire
ne veut pas que tu lui rendes ton larcin, c’est donc qu’il t’en fait
cadeau.

--J’avais du scrupule... Je suis bien content puisque c’est comme ça,
monsieur le recteur.

--Finis de ton mieux ton _Confiteor_, pendant que je te donne
l’absolution... Et maintenant, va en paix, mon pauvre Ervoanic.

--Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur!




V


Dom Karantec n’apprit qu’une demi-heure plus tard le tour dont ce
farceur d’Ervoanic l’avait joué. Il eut le bon esprit d’en rire.
Monsieur l’archiprêtre rit aussi, mais du bout les lèvres seulement, en
prélat à qui l’on fait faire piètre régal après lui avoir promis
merveilles,--car le déjeuner, qui devait être succulent, fut détestable.

Non seulement l’andouille du jubilé n’y parut point, mais, à vouloir
courir après elle, Coupaïa avait laissé brûler les autres plats.

Ce fut un désastre.

Ervoanic Prigent eut, en revanche, des Gras tels qu’il les eût souhaités
à Dieu même. Au sortir de l’église, il s’était esquivé dans la campagne,
le pied leste, l’estomac en bel appétit et la conscience en repos.

Pour la première fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait
réaliser sa chimère de royauté, en s’offrant une bombance _chez lui_,
c’est-à-dire en plein air, en plein soleil, en pleine nature.

Le ciel convalescent de février, ou de petites nuées immobiles
traînaient en une ouate d’argent, enveloppait les collines trégorroises
d’une paix et d’une mansuétude infinies.

Le gueux s’installa dans une friche, derrière la ferme de Créc’hello,
d’où le regard embrassait, au loin, l’embouchure de la rivière, le
large, semé d’îles blondes, et, tout au fond de l’horizon, la svelte
tige du phare des Héaux, semblable à un grand lis blanc, jailli de la
mer. Là, ses basques repliées sous lui en guise de trône, Ervoanic,
premier et dernier du nom, savoura magistralement la plus exquise des
andouilles, à l’abri d’un talus embaumé d’herbe nouvelle, avec une
source fraîche à portée de sa main et des gazouillis d’oiseaux au-dessus
de sa tête.

Et telle est la naïve histoire du péché d’Ervoanic Prigent. Ainsi
l’ai-je du moins entendu conter à mon vieil ami Jean Flem, de chère et
malicieuse mémoire, lequel ajoutait, en guise de conclusion:

--C’était le temps où les innocents eux-mêmes avaient de l’esprit au
pays de Tréguier.




L’INCENDIE DU VENDREDI SAINT

A Mademoiselle Marie Butts.




I


  «Arrangez-vous donc pour venir passer les vacances de Pâques avec
  nous, dans votre vieux pays. C’est le vrai moment pour le revoir. Déjà
  le printemps a commencé de courir à travers la forêt. Arrivez: nous
  ferons comme lui.»

La lettre était signée de mon vieil ami Hernoy, propriétaire-cultivateur
à Saint-Servais et premier magistrat, s’il vous plaît, de cette petite
commune sans histoire où j’ai, comme on dit, reçu le jour. C’est pour
moi une fête de toute l’âme chaque fois qu’il m’est donné de retourner à
mon humble berceau. Mais, cette année-là, particulièrement, j’éprouvais
jusqu’à la souffrance je ne sais quelle nostalgie physique de l’air
natal. L’invitation de Claude Hernoy tombait donc on ne peut mieux.

Et voilà comment, le 10 avril 1896,--un jour de Vendredi Saint,--le
chemin de fer à voie étroite qui, à Guingamp, se détache de la grande
ligne, pour s’infiltrer laborieusement au cœur granitique de la
Bretagne, me débarquait, sur le coup de cinq heures du soir, en gare de
Callac, où Hernoy m’attendait avec un tilbury de campagne attelé d’un
bidet cornouaillais.

C’était toute ma patrie montagnarde qui me souriait dans la figure
ouverte et franche de ce bon géant barbu, taillé en plein chêne.

--Houp! fit-il, en rassemblant les guides.

L’instant d’après, nous escaladions au trot les paliers successifs qui,
comme les marches d’un temple, conduisent au tabernacle majestueux de la
forêt.

Car Saint-Servais est essentiellement un village forestier, un nid
humain suspendu à la lisière moutonnante des bois. Toutes les hauteurs
d’alentour forment comme les vagues immenses d’une mer d’arbres qui, à
l’instar de l’autre, de la mer proprement dite, a son bruit, sa rumeur
innombrable, tantôt chanson et tantôt plainte, ses tempêtes aussi, ses
colères aveugles d’élément,--ses drames.

Mais qu’elle était donc belle, et imposante, et apaisante à voir, par ce
doux crépuscule d’avril, tassée et comme prosternée là-haut, sur
l’horizon, dans le recueillement religieux que semble communiquer aux
choses l’approche auguste de la nuit! Nous achevions de gravir la côte
du Méné Mikel, d’où on la découvre en sa plus ample étendue. De
lui-même, Claude arrêta le cheval, et, dessinant dans l’air, avec son
fouet, la course harmonieuse des bois étagés devant nous, sur l’autre
versant du ravin d’où pointait le clocher de Saint-Servais:

--Saluez-moi ça, dit-il. Saluez votre _Mamm-Goz_!

La _Mamm-Goz_, la «grand’mère», ah! comme cette appellation toute
filiale était bien celle qui convenait pour exprimer la physionomie
accueillante et vénérable de l’antique terre aïeule dans laquelle nous
allions entrer!

D’un geste unanime, Claude et moi nous lui ôtâmes nos chapeaux.




II


Mais, aussi vite, mon ami laissa échapper un: «Tonnerre de Dieu!» qui
n’avait manifestement plus rien de tendre ni d’admiratif.

--Quoi donc? Qu’est-ce qui ne va pas? demandai-je, un peu effaré.

La main en abat-jour au-dessus des sourcils, quoiqu’il ne flottât plus
qu’un reste de lumière agonisante parmi les pourpres assombries du
couchant, Hernoy concentrait toute l’intensité de son regard dans la
direction de Saint-Nicodème, là où déferlent les dernières houles
sylvestres vers le septentrion.

L’œil des «boisiers» est comme celui des marins: il fore les lointains
avec l’acuité d’une vrille; il discerne l’indiscernable.

--Oui, oui, ce ne peut être que cela, murmura mon compagnon, visiblement
ennuyé.

--Expliquez-moi du moins ce qu’il y a, Claude!

--Il y a... il y a, mon cher, qu’il y a le feu dans la forêt.

--Non! où?

--Vous rappelez-vous la position de la roche à l’Hermite sur les crêtes
du Barroz?

--A merveille.

--Eh bien! fixez votre attention de ce côté... N’apercevez-vous pas
comme une série de flocons de laine grise accrochés aux cimes des
arbres?

J’eus beau cligner les yeux, je ne réussis à rien démêler dans l’énorme
fourrure végétale déjà consolidée en une masse d’ombre opaque sur le
fond plus pâle du firmament nocturne.

--Soit! Patientons une minute, dit Hernoy.

Ce fut une minute angoissante. Le bidet lui-même se tenait immobile,
arqué sur ses fines jambes de chevreuil, les naseaux dilatés, les
oreilles droites, comme s’il eût flairé de l’insolite.

--Quand je vous le disais! s’écria mon ami.

Une espèce de halo rougeâtre venait brusquement d’éclairer le ciel
au-dessus des croupes du Barroz, semblable au lever apocalyptique de
quelque astre sanglant. Puis des fumées incandescentes jaillirent,
tourbillonnèrent, s’éployèrent, balayant de leurs chevelures sinistres
les hautes branches qui s’étiraient, se hérissaient, comme réveillées en
sursaut.

Nous entendîmes au loin des clameurs confuses. Les cloches de
Saint-Servais tintèrent le glas d’alarme.

Hernoy cingla sa bête d’une «mèchée».

--Force me sera de passer une partie de la nuit en forêt, bougonna-t-il.
Ah! elles ne sont pas tous les jours folâtres, les fonctions de maire
dans notre Cornouaille des bois!... Et moi qui m’étais tant promis de
savourer en paix avec vous les truites que j’ai pêchées à votre
intention, des truites superbes, vous verrez,--de celles que notre
recteur, qui s’y connaît, appelle «des truites de Vendredi Saint».

Il n’eut pas plus tôt lancé le mot qu’il tressaillit, comme frappé d’une
idée subite:

--Au fait... Comment n’y ai-je pas songé? Mais nous y sommes, au
Vendredi Saint!

Et, avec un hochement de tête, il ajouta:

--Plus de doute... C’est encore pour nuire au garde de Kerveltrec qu’on
aura bouté le feu! Ça n’en finira décidément pas, cette histoire...

--Quelle histoire, Claude? Vous parlez par énigmes... Je ne saisis pas
très bien le rapport entre cet incendie...

--Et le Vendredi Saint, n’est-ce pas? Vous aurez vite fait de
comprendre... Mais nous n’en avons plus que pour un demi-kilomètre... Je
vous conterai cela tout à l’heure, en dînant.




III


Lorsque nous atteignîmes Saint-Servais, le village était presque désert.
Seules, quelques femmes, demeurées pour garder les enfants,
échangeaient, d’une porte à l’autre, leurs commentaires, émaillés de
«Mon Jésus miséricorde!» et de «Tout de même, aussi donc!». Le reste de
la population valide avait gagné le bois.

--Tu donneras de l’avoine au cheval sans le dételer, dit Claude à son
jeune valet d’écurie, pendant que je présentais mes devoirs à madame
Hernoy.

Après quoi, se tournant vers sa femme:

--Et nous, notre avoine est-elle prête?

--Il y aura même une bouche de plus pour la partager avec vous.

--Ah! qui ça?

--Skan, le chef sabotier des Pierres-Longues, qui a, paraît-il, à
t’entretenir... Il t’attend depuis un bon quart d’heure dans la salle à
manger.

--Parfait! Nous allons avoir des détails sur l’incendie... Et quel beau
type de boisier, mon cher, ce Jozon Skan!... Regardez plutôt, me
chuchota Claude, comme nous passions à table.

Le sabotier, qui se tenait debout dans le fond de la pièce, s’était
avancé pour nous toucher la main. Hernoy ne m’avait pas menti: tout
jeune--vingt-cinq ans peut-être--cet homme était beau, en effet, beau,
c’est le cas de le dire, comme l’antique. Avec sa grande crinière dorée,
son visage clair, à peine teinté de hâle, ses yeux couleur de source et
ses fines moustaches tombantes, d’un blond de seigle mûr, il faisait
penser à quelque mâle Antinoüs gaulois, nourri dans le commerce des
druides. Son accoutrement barbare aidait à l’illusion. Une manière de
sayon en peau de bique enveloppait son torse, et ses jambes étaient
comme engainées dans ces braies étroites, tissées d’étoupe grossière,
qui ne sont plus guère de mode en Bretagne que chez les habitants de
l’Arrée. Le tranchant bleuâtre d’une hachette débordait son ceinturon de
cuir brut. Son air, son port, toute sa personne respirait un je ne sais
quoi de fier et d’indompté, voire de farouche, comme son nom.

--J’ignorais qu’il y eût des Skan à Saint-Servais... Est-ce que vous
êtes originaire de la paroisse? lui demandai-je, pour l’apprivoiser,
quand nous fûmes assis, tous trois, autour de la soupière fumante (car
madame Hernoy, fidèle à l’ancien us breton, ne s’attablait pas avec ses
hôtes, uniquement occupée de les servir elle-même).

--Oh! fit-il, Skan est mon surnom de sabotier, et, pour ce qui est de ma
paroisse, nous autres, vous savez, nous sommes de partout où il y a des
bois.

--A propos de bois, intervint le maire, c’est bien le troisième feu,
n’est-il pas vrai, que l’on allume ainsi dans ceux du Barroz?

--Le troisième, acquiesça le jeune homme.

--Et toujours à la même date, mon cher, poursuivit Claude, en
s’adressant à moi, toujours dans cette sacrée soirée du Vendredi
Saint... Saisissez-vous maintenant le rapport?

--S’il s’agit d’une pure coïncidence, elle est bizarre.

--Ouais! Derrière ces coïncidences-là, il y a un brandon qui sait ce
qu’il veut.

--Forêt qui brûle au printemps, haine qui couva longtemps... C’est du
moins ce que dit la Sagesse du bois, appuya le chef sabotier.

--Et l’objet de cette vengeance trois fois répétée serait le garde de
Kerveltrec?... N’est-ce pas le même chez qui nous collationnâmes, il y a
deux ans, sous les auspices d’une si charmante jeune fille?

--Précisément. Et Jozon Skan vous attestera que Jeanne Rouzès est plus
charmante que jamais, répondit Hernoy; car, si la voix du peuple est la
voix de Dieu, je ne tarderai pas ceindre mon écharpe pour les unir...
Inutile de baisser la tête, Jozon... Je trouve même, entre nous, que tu
ne te presses pas suffisamment, et le vieux Rouzès est de mon avis. Il
me le déclarait encore l’autre jour: depuis quatre ans que tu es dans le
pays, sa fille ne rêve que de toi: tu l’as ensorcelée, à ce qu’il
prétend... Et, tiens! puisque nous sommes sur ce chapitre, sais-tu ce
qu’il a remarqué, le vieux Rouzès?

--Sans doute que le feu n’avait commencé à prendre dans ses coupes
qu’après mon entrée au chantier des Pierres-Longues.

--Il te l’a donc dit?

--Presque.

--Selon lui, c’est parce que Jeanne a jeté son dévolu sur toi qu’on
s’est mis à lui chercher noise, à lui. Ne pouvant te disputer la fille,
les amoureux évincés se vengent sur le père. «Ah! elle fait fi de nous,
la Rouzès! Eh bien! le vieux trinquera pour elle! Ou il perdra sa place
de garde, ou il ne lui restera, dans tout le Barroz, pas un seul arbre
vert à garder». Voilà comment il explique les choses, et ça n’est déjà
point si mal raisonné, par ma foi!

Le chef sabotier eut sur les lèvres un sourire quelque peu ambigu, mais
ne souffla mot.




IV


Un fumet suave, soudain répandu dans toute la salle, venait, d’ailleurs,
de changer momentanément le cours de nos pensées: la pêche miraculeuse
de mon ami faisait son apparition sur un plat d’une pantagruélique
envergure, porté à bras tendus par madame Hernoy. Claude ne manqua
naturellement pas de rééditer pour Jozon Skan la plaisanterie
ecclésiastique du recteur sur les truites du Vendredi Saint.

De nouveau, le jeune homme sourit:

--C’est comme au Barroz, dit-il, il y a les brûleries du Vendredi Saint.

Et il reprit, d’un ton moitié sérieux, moitié railleur:

--Est-ce que le forestier de Kerveltrec vous a expliqué aussi pourquoi
le feu est allumé ce jour-là, et non pas un autre?

L’objection était directe.

--Non, rétorqua le maire. Sur ce point il n’a pu fournir aucun
éclaircissement valable, ni au brigadier de gendarmerie de Callac, ni à
moi-même.

Skan se renversa sur sa chaise et, les yeux au plafond, articula d’une
voix lente:

--Alors, c’est qu’il ne l’a pas voulu.

--Hein! Qu’est-ce à dire? balbutia Claude, interloqué.

--Cela signifie, monsieur Hernoy, que j’en ai assez à la fin d’entendre
Bertrand Rouzès mêler lâchement le nom de sa fille à une histoire où il
n’a que faire... Cela signifie qu’il faut, une bonne fois, que la vérité
se sache: tant pis pour qui en devra pâtir... Voyons, réfléchissez! Si
c’est à cause de moi, cependant, que tous ces galants ont été congédiés,
les croyez-vous assez bêtes pour risquer le bagne en brûlant les bois du
garde de Kerveltrec, quand, avec un petit guet-apens de rien du tout, il
leur serait si aisé d’avoir ma peau à moi pour le même prix!

Il s’était levé. Dans ses prunelles couleur de source frémissait comme
une lueur d’orage.

--Non! non! A chacun ses ennemis, comme à chacun ses amis. De quelque
façon qu’elle tourne, il est temps que cette comédie finisse, et c’est
pourquoi, dès que j’ai vu le Barroz en feu, je suis descendu de là-haut,
monsieur le maire, avant que vous n’y montiez... Je ne me doutais pas
que vous seriez en compagnie; mais madame Hernoy m’a conseillé de vous
attendre quand même, et monsieur m’excusera, j’espère, ajouta-t-il en me
désignant.

--Monsieur est un de chez nous, un rejeton de la forêt, dit Claude. Tu
peux parler devant lui aussi librement que devant moi.

--Oh! je n’ai pas accoutumé d’avoir peur de rien ni de personne,
repartit le chef sabotier. Donc, voici: Bertrand Rouzès est un
hypocrite, et je vous apporte le moyen de le confondre.

--Diable! Jozon, pour un peu tu nous donnerais à supposer que c’est lui
qui met le feu.

--Il sait, du moins, qui le met, et en mémoire de quel Vendredi Saint...
non, de quel Vendredi Infernal, on le met! affirma le jeune homme avec
une énergie presque sauvage.

--T’offrirais-tu à le prouver?

--Je ne suis pas venu pour autre chose... La meilleure des preuves, ce
sera l’aveu du garde lui-même, n’est-ce pas? Eh bien, monsieur le maire,
il ne tient qu’à vous de le recueillir: je me charge, moi, de le lui
arracher.

--Où? Quand? Comment?

--Le plus tôt sera le mieux... Mais peut-être que, par égard pour
monsieur, vous ne grimperez pas en forêt, ce soir?

--Si fait! Mon ami sait bien que mon devoir de maire...

Je ne le laissai pas achever.

--Votre ami, mon cher Claude, sera fort aise de vous accompagner, si,
cependant, le chef sabotier ne craint pas que je sois de trop.

--Foi de Dieu, non! répondit-il avec un mouvement de la tête qui secoua
du front à la nuque toute son opulente tignasse d’or fauve; c’est pour
vous que ce sera une corvée... Il est vrai que, par la même occasion,
vous verrez la brûlerie... C’est une chose à voir... Dans ce moment-ci,
il doit y avoir près d’un hectare en feu. Ça chauffait déjà dur quand
j’ai dégringolé les sentiers du Barroz. Des arbres entiers se tordaient
avec des râles de bêtes au mouroir, ni plus ni moins que s’ils avaient
été vivants... J’avais presque pitié d’eux, mais, tout de même, je me
retournais sans cesse pour regarder, tellement c’était terrible et
beau... Il ne faut pas être gaucher, savez-vous, pour allumer en si peu
de temps une pareille flambée! Et par un jour de calme encore! Pensez ce
que ça aurait été s’il avait soufflé la moindre brise!

--A t’entendre, ma parole, tu n’aurais pas été fâché qu’elle soufflât,
observa plaisamment le maire.

Une vive rougeur empourpra les joues de Jozon Skan, comme s’il eût eu
sur la face le reflet de cette vision d’incendie qu’il venait d’évoquer.
Il répliqua:

--C’est seulement pour vous dire que ça brûle ferme et que vous ferez
bien de ne pas vous risquer en voiture au-delà de Kerbernès... Après, si
vous m’en croyez, vous continuerez à pied, par le chemin des charrois,
jusqu’à la bifurcation de la Roche à l’Hermite, où je serai à vous
guetter... L’essentiel est que le garde n’ait vent de rien... Pour le
reste, fiez-vous à moi, soit dit sans vous commander, monsieur le maire,
et permettez que je vous fausse compagnie.

--Il suffit, Jozon. Nous serons exacts au rendez-vous... Mais prends au
moins le coup du départ.

--Merci. J’ai mon content, mille grâces à vous ainsi qu’à madame Hernoy,
fit-il en assujettissant sous son menton la mince jugulaire de son
feutre montagnard que décorait une plume de ramier.

Et, de l’allure preste qui lui avait sans doute valu son surnom[1], il
se dirigea vers la porte.

  [1] _Skan_ équivaut en breton au français «léger».




V


Une demi-heure plus tard, nous étions nous-mêmes en route pour la forêt,
conduits, cette fois, par le garçon de Claude, que nous devions
abandonner à Kerbernès avec l’équipage. Dans le bas-fond, des buées
lumineuses flottaient comme la traîne d’argent de la nuit, tandis qu’à
notre droite s’érigeaient en un formidable mur d’ombre les premières
assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril, au-dessus de nos têtes,
planait limpide et fourmillant d’étoiles. L’égouttement sonore de la
rosée ponctuait seul le magique silence. Jamais on n’eût soupçonné
l’œuvre dévastatrice qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes
chevelues vers lesquelles nous montions et d’où s’exhalait une telle
intensité de vie végétale, un si puissant arome de printemps.

Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier et des sentiments peu
cordiaux qu’il semblait nourrir envers son futur beau-père.

--Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne sont pas faits comme tout le
monde. Ils ont une existence, des mœurs et des idées à part. Ils
arrivent, séjournent quelques saisons, puis reprennent leur vol. Ce sont
des oiseaux de passage. Le plus souvent ils ne connaissent pas eux-mêmes
leur état civil. A force de s’appeler entre eux par des sobriquets, ils
en viennent à ne plus savoir leur nom véritable. Ce qui ne les empêche
pas de se tenir pour inébranlablement solidaires les uns des autres et
comme liés par une espèce de fraternité mystique plus forte que toutes
les parentés. Chez les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui de
«cousins». Et, à l’abri de ce cousinage-là, ils sont assurés d’une
protection, d’un refuge contre toutes les polices et toutes les justices
du monde... Très sympathiques, du reste, pour l’ordinaire; les plus
probes et les plus loyaux des hommes. «La parole du sabotier est aussi
sûre que son coup de hache», dit le proverbe... Il n’y a que les gardes
avec lesquels ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci se montrent par
trop hargneux et tracassiers, comme ce fut longtemps le cas pour le
vieux sanglier de Kerveltrec... Car il n’a pas toujours été commode,
Bertrand Rouzès... C’est seulement depuis une dizaine d’années qu’il a
mis de l’eau dans son vin, et pour noyer d’anciens remords, insinuent
les méchantes langues.

--Et les anciennes rancunes, elles, n’ont pas désarmé?

--Il faut croire.

--L’étrange est qu’elles aient attendu, pour ouvrir le feu, si j’ose
dire, la présence de Jozon Skan parmi vos administrés.

--Tout cela n’est pas net, évidemment... Mais voici Kerbernès et
l’amorce du chemin des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.

Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois, d’autant plus rude à
gravir qu’on y voyageait à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la
demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était évanoui, brusquement
intercepté par la grande ténèbre forestière, par le règne du noir
absolu. Heureusement que Claude avait, selon son expression, des yeux de
boisier à l’extrémité de ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope
nous permirent d’escalader sans trop d’encombre l’espèce de cap, détaché
en vedette, que couronnent les débris du gigantesque dolmen ruiné
désigné dans le pays sous le nom de Roche à l’Hermite.

--Par ici, prononça une voix qui n’était pas celle du maire.

Couché à plat ventre sur une des pierres, Jozon Skan nous guettait au
lieu fixé. Il nous tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce ne
fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement que j’émergeai de
l’océan d’arbres.

--Regardez, dit le jeune homme, quand, avec son aide, j’eus gravi le
sommet du bloc druidique.

Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis. J’assistais au
déroulement d’une hallucination dantesque. C’était comme un sabbat de
flammes ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles s’élançaient,
couraient, bondissaient, félines et monstrueuses, tantôt confondues,
tantôt séparées, chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique et, en
quelque sorte, son geste de destruction. Celles-ci rampaient comme des
serpents; celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes. Au centre
du brasier, des troncs à demi consumés se dressaient, exhibant les
moignons calcinés de leurs maîtresses branches: on eût dit un peuple de
croix et de gibets sacrés, tout un immense Golgotha en feu. Sur le
pourtour, la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le même destin,
immobile et comme figée dans une stupeur tragique, cependant que des
cris, des appels humains décelaient par intervalles l’obscur
grouillement des équipes de travailleurs s’escrimant, sous bois, à
circonscrire le fléau.

--N’est-ce pas que c’est réussi? fit, à côté de moi, le chef sabotier.

--Il ne nous manque plus que de savoir à qui offrir nos compliments,
répondit Hernoy.

Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité des roches. Quand il
reparut au pied de l’éboulis, il balançait à son poing une petite
lanterne allumée.

--Venez, dit-il.

Il nous précéda dans une sente sinueuse, encaissée, où pleurait
faiblement un bruit d’eau, et nous mena ainsi, tout d’une traite,
jusqu’à un «placître», une manière de rond-point gazonné que des hêtres
lisses, aux tons marbrés, entouraient comme les colonnes monumentales
d’un péristyle. Là, il attendit une minute que nous l’eussions rejoint;
puis, marchant droit à l’un des beaux arbres blancs:

--Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.

La lumière de son fanal, projetée au niveau de son front sur l’écorce,
nous découvrit l’entaille profonde d’une inscription plutôt barbare, et
dont les boursouflures de la sève avaient encore défiguré les lettres.
Claude préféra me céder le pas:

--C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer les vieilles écritures.

Je parvins, non sans peine, à épeler:

    VENDREDI SAINT, 1884.

--C’est bien cela, confirma le chef sabotier.

--Mil huit cent quatre-vingt-quatre, ma dernière année de régiment, dit
Claude. Et que signifie cette date sur ce hêtre? demanda-t-il à Jozon
Skan.

--C’est justement la question que vous poserez, s’il vous plaît, au
garde de Kerveltrec.

--Et s’il fait mine de ne rien savoir?

--Je serai là pour lui rafraîchir l’entendement, prononça d’une voix
sourde le jeune homme, en reprenant la tête de notre caravane à travers
le hallier.




VI


Nous n’avions pas encore débouché dans la clairière où sont groupés les
bâtiments de Kerveltrec, que les chiens, par leurs aboiements, avaient
dénoncé notre arrivée.

--Paix, les bêtes! cria Jozon Skan.

Au même instant, la porte de l’habitation s’ouvrit toute grande et, dans
le cadre éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une jeune fille.

--C’est monsieur le maire, Jeanne..., avec un de ses amis, qui est aussi
de vos connaissances, prévint le chef sabotier.

La fille du garde nous introduisit dans la cuisine et nous avança des
sièges.

--Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais le sonner.

Elle saisit une de ces trompes qui sont en usage dans les fermes
bretonnes sous le nom de _corn-boud_ et, campée sur le seuil, en tira
trois mugissements prolongés que répercutèrent au loin les échos des
bois. Comme elle revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la manche
de son «justin» de drap noir, lamé de velours, à la mode des femmes de
Carhaix:

--Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues, Jeanne, et ma mère
nourrice ne doit pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait de
détacher un des chiens et d’aller dire à la pauvre chère vieille qu’elle
ne se tourmente pas d’idées folles, que je suis avec monsieur Hernoy?

--Bien sûr que non, fit-elle avec élan..., si toutefois ces messieurs
ont l’obligeance d’attendre mon père sans moi... D’ailleurs, il ne
saurait tarder...

--Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est plus doux d’obéir à un
fiancé qui demande qu’à un mari qui commande.

Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et s’esquiva.

--C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon? interrogea mon ami.

--Exprès. Les oreilles des enfants ne sont pas faites pour entendre les
péchés des pères.

Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun de nous n’éprouva le désir
de rompre. Le jeune homme s’était rencogné entre une armoire et la
muraille, dans l’angle le plus reculé de la pièce. Le maire et moi nous
avions pris place de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait
une chandelle fumeuse, plantée dans un haut support de fer-blanc. Au
dehors, le ronflement de l’incendie grondait par intermittences, comme
un tonnerre souterrain, et d’effrayantes fulgurations balafraient le
ciel. Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me parurent une éternité.

Enfin des pas retentirent, martelant le sol, et le garde entra. De sa
casquette de chasse à la pointe de ses bottes, il n’était que fange et
souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite qui sentait le
bois roussi, la feuille morte et la glèbe fraîchement labourée.

--Je ne vous offre pas la main, messieurs, et pour cause, dit-il. Je ne
suis pas à toucher avec des pincettes.

Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir remarqué Jozon Skan. Mais
l’absence de sa fille l’étonna.

--Comment! Vous êtes seuls? Où donc a passé Jeanne?

Il s’apprêtait à la héler; le maire l’arrêta:

--C’est principalement pour nous laisser seuls qu’elle est sortie...
Nous avons à converser de choses sérieuses, Bertrand.

--Dites de choses abominables, monsieur le maire, de choses dont on
n’aurait même pas l’idée au pays des sauvages... Ah! poursuivit-il, en
m’interpellant, vous la revoyez dans un joli état, votre forêt de
Saint-Servais! Et vous pouvez être fier de vos compatriotes! Parlons-en!
Toute une coupe du Barroz en flammes; mes plus beaux sujets fauchés,
pulvérisés, anéantis; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable
surveillance flambés du même coup: car, dans notre administration, un
incendie, c’est une mauvaise note; deux, c’est l’avertissement
définitif; et le troisième, c’est la carrière brisée, c’est votre
serviteur chassé de Kerveltrec et flanqué à la porte du bois, comme un
incapable, comme un malpropre! Voilà, cependant, leur œuvre, à ces
bandits! Et tout cela, pourquoi? Parce que j’ai une fille, monsieur...

--Pardon, Bertrand, interrompit Claude, permettez-moi de vous rappeler
que les pistes indiquées par vous, lors du dernier attentat, ont dû être
abandonnées toutes, après enquête... Peut-être serait-il temps de
chercher ailleurs... Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques
galants, combien d’animosités autrement farouches et tenaces n’avez-vous
pas dû vous créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces trente-cinq années
d’étroite, de vigilante garde, que vous évoquiez tout de suite et dont
je tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas le fruit! Je n’avance
rien d’excessif ni de désobligeant pour vous, n’est-ce pas? en disant
que vous avez rarement été pitoyable aux braconniers, aux tendeurs de
collets et même aux ramasseurs de bois mort.

--Je faisais mon métier en conscience, grommela le forestier, en
ramenant à lui de dessous la table un antique billot de chêne sur lequel
il s’assit lourdement.

--Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle que tous vos confrères
réunis... J’ai entendu plus d’une fois se plaindre de votre dureté et
souhaiter qu’il vous arrivât malheur.

--Il est difficile de contenter tout le monde et son maître. Qui fait
bonne garde a souvent à mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui
manquent en forêt... Mais les maraudeurs qui vivent du bois n’auraient
pas la stupidité d’y mettre le feu... Puis, soyez juste, monsieur le
maire: à supposer que j’aie eu la dent prompte autrefois, il y a, par
contre, belle lurette que je feins tout au plus d’aboyer.

--J’en conviens, Bertrand: je n’ai pas oublié la véritable action de
grâces qui s’éleva, de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on sut quel
changement inespéré s’était produit en vous.

--Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à se louer de moi que l’on
choisirait pour me nuire avec cet acharnement! Savez-vous qu’il y a
douze ans, oui, douze ans, monsieur le maire, que je n’ai pas dressé un
seul procès-verbal!

Tout décidé que je fusse à me confiner dans mon rôle de comparse muet,
je ne sus pas réprimer une observation:

--Douze ans, dites-vous?

C’était exactement l’intervalle écoulé entre la date de 1896, où nous
étions, et celle de 1884, inscrite sur l’arbre du rond-point. La même
réflexion se présenta sans doute à l’esprit de Claude, car il attrapa,
comme on dit, la balle au bond:

--Voilà précisément ce que nous aurions intérêt à examiner ensemble.
Douze ans, cela nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh bien! je
vous le demande, et je vous supplie de me répondre à cœur ouvert:
qu’est-ce donc qui s’est passé d’extraordinaire au placître des
Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884?

La question atteignit le vieux garde comme un coup de poing en pleine
poitrine. Il se cramponna des deux mains au rebord de la table et, les
lèvres tremblantes, la langue pâteuse, bredouilla:

--Le placître des Grands-Hêtres... Le Vendredi Saint...

Mais, par un violent effort sur lui-même, il se ressaisit:

--Quelle histoire est-ce là, monsieur le maire?

--Je suis monté chez vous pour l’apprendre de votre bouche, Bertrand.
J’ai la certitude qu’elle renferme le secret de tous ces incendies et
qu’elle seule peut nous mettre sur la trace des vrais coupables... Au
nom de la forêt martyrisée, au nom des cinq ou six cents arbres qui
agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs, je vous en conjure, et
parlez!

Le vieillard eut une seconde d’hésitation, glissa un regard oblique vers
la fenêtre qu’illuminait d’un rapide éclat quelque nouvelle poussée des
flammes lointaines, et, finalement, répondit:

--Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy, mais, avec la meilleure volonté
du monde, il m’est impossible de vous donner satisfaction.

Pour bien marquer que toute insistance serait superflue, il faisait déjà
le mouvement de se lever quand une voix, derrière lui, le cloua
littéralement sur son billot.




VII


--Alors, Bertrand Rouzès, ce sera donc à moi de parler.

Jozon Skan venait de surgir à l’improviste de sa cachette.

--Toi! D’où sors-tu et de... de quoi te mêles-tu? bégaya le forestier,
dont la face avait blêmi.

Très calme, en apparence, le jeune homme riposta:

--Ma foi, j’arrive des Grands-Hêtres, comme ces messieurs; et, puisque
vous ne savez plus, dites-vous, ce qui s’y est passé, voici de cela
douze ans, jour pour jour, eh bien! je vais, avec votre permission vous
le remémorer.

--Comment le connaîtrais-tu, toi qui n’es parmi nous que depuis quatre
ans?

--Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’on nous répute, nous autres
sabotiers, pour avoir des accointances avec les Esprits des arbres...
J’ai quelquefois écouté ce que raconte, la nuit, à ses voisins du
placître le dixième hêtre à gauche, celui qu’on nomme, je crois, le
«hêtre aux fourmis».

L’effet de ces derniers mots sur le garde fut terrifiant. Il fondit,
comme au contact d’un fer rouge:

--Non!... Tu ne diras pas... Je ne veux pas!

--Il le faut, Bertrand Rouzès; on ne peut pas vous laisser mentir plus
longtemps contre Dieu, contre votre fille. C’est maintenant le tour de
la vérité.

--Par pitié, Jozon!

--Est-ce que vous avez eu pitié, vous, lorsque le petit se traînait à
vos genoux, dans l’herbe?

Le vieux, qui avait courbé le dos sous l’apostrophe, murmura:

--J’étais fou, Jozon, je n’étais plus moi...

Puis, avec la sombre résolution d’une bête traquée:

--Au moins que je vous explique, monsieur le maire... C’était une de ces
années où toutes les calamités vous tombent dessus. Ma femme, malade
depuis l’automne, se mourait. J’avais été contraint d’éloigner Jeanne,
de la mettre en pension chez les sœurs de Callac. La maison était
lugubre comme un cimetière à l’abandon. Dans le bois, ça n’allait pas
mieux. Une horde de malandrins s’était abattue sur la contrée. Toutes
les nuits, on saccageait, on pillait. Un matin de mars, je trouvai mes
chiens sur le flanc: ils étaient empoisonnés. Enfin, j’avais deux
vaches, ma femme ne se nourrissant plus que de lait... Une d’elles me
fut volée, le 7 avril. L’autre... Ah! Jour de Dieu! s’écria-t-il, plût
au ciel qu’elle eût été volée, elle aussi!

Ce fut le chef sabotier qui termina la phrase demeurée en suspens:

--L’autre, dans l’après-midi du Vendredi Saint, un petit vagabond des
routes, vivant de charité, fut surpris par vous en train de la traire
dans son chapeau.

--Oui, il avait profité de ce qu’elle paissait à l’attache, dans le
placître des Grands-Hêtres... C’eût été aujourd’hui, il en aurait été
quitte pour une paire de calottes. Mais, en ce temps-là! Et surtout
cette année-là!... Mettez-vous à ma place, messieurs, après ce que je
viens de conter...

--Je vois ça, dit Claude: Vous lui sautez à la gorge, n’est-ce pas? Il
avait quel âge?

--Treize ans, treize ans de mendicité, d’insultes, de coups, de
privations et de faim, gronda le chef sabotier.

--Je lui saute à la gorge, si vous voulez, reprit le garde, prêt
désormais à toutes les concessions. Il roule à terre...

--Lait et tout, n’oubliez pas ce détail, Bertrand Rouzès, compléta Jozon
Skan, car il est bon de savoir que, s’il fut empêché de boire sa traite
avec les lèvres, il la but avec son corps et ses jambes, à travers les
trous de ses haillons.

--Tu dis bien. Il roule à terre en répandant le lait, le lait qui était
pour la malade, messieurs. J’avais mon fouet de chasse. Je vais pour le
lever sur lui. Il crie je ne sais plus quoi...

--Il crie: «Vous ne me fouetterez pas... Je ne suis pas un de vos
chiens, race de livrée!» Et vous lui répondez: «Non, tu es de ceux qui
les empoisonnent, graine de bagne!»

--Peut-être, Jozon. Il se tortille si furieusement que ses guenilles me
restent aux doigts...

--Non pas. Vous les avez bel et bien arrachées, Bertrand Rouzès; vous
l’avez mis nu, nu comme un ver. Alors, lui, grelottant de froid, de
honte et de peur, il s’est accroché à vos genoux, à votre veste, à votre
barbe, partout où il a pu...

--En me labourant la figure avec ses ongles de louveteau, Jozon.

--Était-ce aussi dans le langage des loups qu’il vous hurlât au dire du
hêtre: «Pour l’amour du Christ! C’est jour de Vendredi Saint... Ne me
frappez pas! Sinon, la malédiction de Dieu sera sur vous comme sur le
bourreau du Calvaire!»

--Bourreau du Calvaire, oui, messieurs, il me griffait en m’appelant
bourreau du Calvaire!... A partir de ce moment-là, qu’est-ce que j’ai
dit? Qu’est-ce que j’ai fait!...

Du revers de la main, il essuya les grosses gouttes de sueur qui lui
perlaient aux tempes. Claude et moi, nous étions haletants. Le chef
sabotier se pencha vers le garde:

--Vous avez dit, Bertrand Rouzès: «Puisque je suis un bourreau du
Calvaire, je vais donc te donner, à toi, la place que tu mérites, celle
du mauvais larron». Et vous ne vous êtes pas contenté de le dire, vous
l’avez fait.

--Quoi? demanda fiévreusement le maire, énervé sans doute par la même
angoisse tragique qui m’oppressait.

--Une chose, reprit Jozon Skan, une chose comme on n’en fait pas quand
on est un chrétien baptisé ou, simplement, n’importe quel homme né d’une
femme.

--Tu ne veux cependant pas dire qu’il ait eu le cœur de garrotter
l’enfant à l’un des arbres, se récria mon ami.

--Allons! C’est à vous de répondre, Bertrand Rouzès, ricana le jeune
homme, en touchant l’épaule du garde.

Celui-ci marmonna, le front baissé:

--Si, monsieur le maire... Je le liai avec la corde de la vache, et je
m’en allai.

Une double exclamation d’horreur s’échappa de la bouche de Claude et de
la mienne.

--Attendez, reprit le chef sabotier, impassible, il y a la suite...
Bertrand Rouzès omet une circonstance essentielle: l’arbre en question
n’était autre que le hêtre aux fourmis.

Le garde se dressa, l’œil hagard, le bras étendu:

--Je jure sur la tête de ma fille que je ne pensai pas en cet instant à
la fourmilière.

--L’enfant non plus, Bertrand Rouzès, n’y pensa pas tout d’abord...
D’ailleurs, il n’était guère en posture de penser à quoi que ce fut,
excepté qu’il avait froid, qu’il avait mal, que la corde serrait dur, et
que les gardes de votre espèce étaient bien méchants... Quand vous
l’aviez crucifié là, c’était presque l’heure du soir, si vous vous
souvenez, l’heure où les corbeaux regagnent leurs gîtes des bois.
L’enfant les vit passer au-dessus du placître, par volées. Ils furent
meilleurs que vous. Bertrand Rouzès, car ils ne s’attaquèrent point à
lui... La nuit tomba, monsieur le maire, une nuit comme à présent, moins
les flammes. L’enfant s’était engourdi, ne se rendait quasiment plus
compte de rien. Or, voici qu’il rêva tout à coup que des milliers de
petites démangeaisons grimpaient le long de ses pieds, de ses jambes...

--Assez! Jozon... Grâce pour nous, sinon pour le garde! implora Claude
avec véhémence.

Bertrand Rouzès s’était appliqué les deux poings sur les oreilles. Moi,
j’essayais en vain d’écarter de mes yeux l’obsédante image du hêtre,
complice involontaire d’un tel forfait, où j’avais déchiffré, tantôt, la
date énigmatique, sans soupçonner que je lisais une formule d’exécration
gravée par un patient sur le poteau de son supplice. Le chef sabotier,
cependant, repartait:

--Tranquillisez-vous, monsieur le maire. Les fourmis ne le dévorèrent
pas tout entier. Les premières à table préférèrent à sa peau la crème de
la vache à Rouzès, dont je vous ai dit qu’il s’était, sans le vouloir,
englué le corps. A quelque chose malheur est bon... De même, sans leurs
picotements, il se serait, je suppose, endormi du grand sommeil, pour à
tout jamais. Elles le tinrent si bien éveillé que, lorsqu’elles lui
pénétrèrent dans les narines, il poussa un de ces hurlements d’agonie...

--Tais-toi, Jozon! Je l’entends encore... gémit lamentablement le garde.
Ma femme en eut un vomissement de sang,--l’avant-dernier. Je la laissai
pour me précipiter au secours de l’autre... Il n’y avait plus personne
auprès de l’arbre.

--Sauf les fourmis, Bertrand Rouzès... Oui, des chercheurs d’aubaine,
des «malandrins», comme vous dites, avaient, par fortune, coupé les
liens du mauvais larron avant qu’il fût trop tard... Et maintenant, si
vous désirez connaître la fin de l’histoire, monsieur le maire, apprenez
que ces braconneurs de rencontre emportèrent le garçonnet jusque chez
une pauvresse de par là-haut, derrière Saint-Nicodème. La pauvresse eut
la compassion de le recevoir dans sa hutte et de l’héberger, de le
soigner, comme s’il eût été son propre fils. C’était la veuve d’un
sabotier. Elle avait, comme toutes les femmes du bois, la science des
herbes et de leurs vertus. Elle pansa ses plaies à vif. Il n’y avait eu
de très entamées que les cuisses et les hanches... Le plus long à
guérir, ce fut l’esprit. Pendant plus de deux années, _Job ar Merrien_,
«Joseph des Fourmis», comme l’avait baptisé la vieille, vu qu’il avait
oublié son nom comme le reste,--pendant plus de deux années, Job ar
Merrien eut la tête presque aussi faible que celle d’un innocent...
Mais, un matin d’avril qu’il avait accompagné à l’église sa mère
nourrice, qui allait faire ses pâques, il arriva que le prêtre se mit à
sermonner sur le crucifiement... Ce fut comme si la foudre lui eût
traversé le front, monsieur le maire. Brusquement, il se rappela tout,
le placître, le garde, le hêtre, les fourmis. Et là, devant le Christ,
il jura son serment, foi de Joseph Broudic,--car du même coup il avait
retrouvé son nom, son triste nom de misère,--que, du jour où il serait
un homme, il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans que la forêt
elle-même ne criât son crime à Bertrand Rouzès... Ce soir, c’est la
troisième fois en trois ans qu’il se tient parole,--ajouta le chef
sabotier, en montrant au loin, sur le ciel sanglant, la fantastique
chevauchée des flammes.

A ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Jeanne qui revenait des
Pierres-Longues. Et, dans l’atmosphère de cauchemar où nous étions
plongés depuis près d’une heure, son entrée fut comme la radieuse
apparition d’une bienfaisante fée des bois, envoyée pour notre
délivrance.

--Oh! pas un mot devant elle, Jozon! supplia le garde, à voix basse.

Mais déjà les traits du jeune homme s’étaient radoucis, et ce fut en
souriant qu’il s’informa:

--Avez-vous mis en repos l’esprit de la vieille sabotière. Jeanne?

--J’ai fait du mieux que j’ai pu; tout de même elle se languit de
vous... Il paraît que, les autres nuits, ça lui est égal de vous savoir
dehors, mais pas la nuit du Vendredi Saint... Alors, si monsieur le
maire n’avait plus besoin de vous...

Hernoy s’était levé. Très maître de lui, il dit du ton le plus naturel:

--Je comprends, Jozon, que ta mère nourrice ait quelque hâte de te
revoir. Mais, avant que tu ne lui portes la bonne nouvelle, c’est le
moins que je l’annonce à la principale intéressée...

Je le regardai, anxieux. Où voulait-il en venir? Par quelle aberration
soudaine osait-il parler de «bonne nouvelle» dans cette maison, devant
ces hommes, au sortir de l’épouvantable récit dont nous étions encore
tout frémissants, et à la lueur des cinq cents torches vengeresses
qu’une implacable Némésis forestière brandissait sous nos yeux et
presque à notre face, dans la nuit?... En prononçant les derniers mots,
il s’était rapproché de la jeune fille, de façon à se placer entre elle
et le chef sabotier qui, instinctivement, s’était reculé jusqu’au mur.

--Pendant que tu trottais aux Pierres-Longues, devine, ma belle, de quoi
nous causions ici?

Jeanne Rouzès inclina sur sa guimpe son visage sérieux, rosé par sa
course nocturne, et que la fine coiffe carhaisienne ourlait d’une
blancheur.

--Je n’aurais pas grand mérite à cela, monsieur le maire... La vieille
des Pierres-Longues ne m’a pas caché que Jozon Skan faisait pour moi, ce
soir, à Kerveltrec une chose que jamais sabotier n’a faite pour
personne...

--Ah! Et laquelle donc?

--Braver, au péril de sa vie, pour l’amour de ma réputation, la justice
des gens du bois, en vous révélant le nom du «cousin» qui, tous les ans,
boute le feu au Barroz.

--En effet, Jeanne, reprit au plus vite Hernoy; mais je gage que la
vieille ne t’a pas confié ce que son fils adoptif m’a chargé de demander
à ton père en échange.

--Non.

--Eh bien! va lui dire que, puisque ton père l’accepte pour gendre, tu
l’acceptes aussi pour mari.

--Oh! du profond de mon cœur! soupira-t-elle, en tournant vers Jozon
Skan ses beaux yeux graves où des larmes montaient.

Avant que le chef sabotier eût eu le temps de se reconnaître, le maire
lui avait poussé Jeanne Rouzès dans les bras. Il demeura une seconde
devant elle, indécis et comme courroucé. En cette âme de sauvagerie et
de passion les forces ennemies se livraient sans doute un assaut
suprême. Brusquement, il laissa rouler sa lourde crinière d’or sur
l’épaule de la jeune fille, lui étreignit la taille de ses deux mains et
fondit en sanglots.

Claude, cependant, avait empoigné le garde par sa blouse:

--En route, Bertrand Rouzès! N’oublions pas que la forêt brûle et que
notre place est au feu!...




VIII


C’est par une lettre de Claude Hernoy que s’ouvrent ces pages; c’est
également une lettre de lui qui va les clore. Voici ce qu’il m’écrivait
à la date du 25 avril, onze jours juste après notre émouvante arrivée à
Saint-Servais:

  «... Quant à la brûlerie du Barroz, vous pouvez dire: Paix à ses
  cendres! Je viens, ce matin même, lundi de la Quasimodo, de proclamer
  «unis par le mariage» Jeanne-Marie-Émilie Rouzès et Joseph Broudic,
  surnommé Jozon Skan. Le conjoint est porté dans l’acte comme exerçant
  la profession de garde-forestier au lieu-dit de Kerveltrec, en cette
  commune. Oui, celui qui s’était juré de détruire le Barroz a prêté, la
  semaine dernière, le serment de le protéger. Je n’ai pas craint de
  certifier aux propriétaires que, sous la gérance du jeune druide,
  comme vous l’appeliez, la forêt ne brûlerait plus. Et, sur cette
  assurance, ils ont accordé à Bertrand Rouzès une pension de retraite
  qui lui permettra de retourner en son pays de Carhaix planter ses
  choux. De sorte que, pour m’exprimer comme dans nos parages, tout le
  monde _sont_ contents. J’imagine que vous le serez autant que votre

  »CLAUDE HERNOY.

  »_Post-scriptum._--Au nombre des arbres de haute futaie marqués pour
  tomber à la prochaine coupe d’automne se trouve, paraît-il, le «hêtre
  aux fourmis». _Amen_.»




LE SONNEUR DE GARLAN

A Mademoiselle Sophie Godet.




I


C’est une vieille petite paroisse, là-bas, au fond du pays morlaisien,
dans la direction de la mer, sur le versant méridional de la combe du
Dourdu.

Une ceinture de collines l’enveloppe et l’isole. Elle est là, comme
nichée dans un creux de verdure, à l’écart des routes passantes. N’était
la pointe aiguë de son clocher, n’étaient surtout les gracieux carillons
qui s’en échappent aux dimanches et jours de fêtes gardées, rien ne
révélerait au monde son existence. Son joli nom de Garlan lui vient, à
ce qu’il paraît, d’un vieux saint oublié dont vous chercheriez vainement
la vie dans le Propre du diocèse.

De la mémoire même de saint Garlan il ne subsiste que ce dicton:

        _An ôtro Sant Garlann
    A rê cleïer aour gant bleuniô lann._

Ce qui veut dire: «Monseigneur saint Garlan fabriquait des cloches d’or
avec les fleurs de l’ajonc.» D’où il est permis d’inférer qu’il goûtait
fort ce genre de musique et que les Garlantais lui doivent, pour une
bonne part, la tradition des belles sonneries, qui est toute la gloire
de leur bourgade.

Cette bourgade se compose, au total, de l’église, du presbytère, de
l’école mixte, et d’un chapelet de maisons basses, égrenées autour du
cimetière qui promène sur leurs antiques chaumes moussus l’ombre dense
de ses grands ifs.

Dans l’une d’elles, que voile à demi une épaisse touffe de sureau,
habitait, il y a quelque cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur,
plus souvent désigné par le sobriquet affectueux de Gapit,--abréviation
de son étrange prénom.

Il avait commencé, tout adolescent, par entrer en apprentissage à
Morlaix.

Morlaix,--la ville des cigarières,--est aussi, comme chacun sait, la
capitale des tonneliers. Dans la profondeur des hautes bâtisses
moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la rue des Archers se creusent
des espèces d’arrière-cours où les sombres maçonneries qui les encadrent
entretiennent une constante humidité de sépulcre et ne laissent pénétrer
qu’un filet de jour spectral, tombé du mince hublot de ciel que
découpent les toits en surplomb. Des ombilics, des scolopendres, de
frêles fougères d’eau accrochent leurs végétations malades aux parois
suintantes des murs. L’odeur aigre des vieilles murailles, entassées sur
un dallage toujours gras d’une boue noirâtre, s’y mêle au moisi des
siècles, au relent de décomposition qui s’exhale des caves souterraines,
glaciales et putrides comme des égouts désaffectés.

Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur avait besogné, en qualité
d’apprenti tonnelier, dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit
courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de compagnon,--avant
même d’avoir atteint l’âge de la conscription,--lorsqu’un après-midi de
septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on l’avait vu rentrer au
village, en charrette, allongé sur une botte de paille et si différent
de lui-même qu’il en était devenu méconnaissable. Vous eussiez dit son
fantôme. Il avait fallu le descendre de la voiture et le transporter à
bras jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un moribond...

Longtemps il était demeuré dans l’impossibilité de se mouvoir, les
membres travaillés d’un mal secret qu’une rebouteuse, mandée de
Plougaznou, avait déclaré sans remède.

Cela lui était arrivé tout d’un coup, sans qu’il sût comment. Une nuit,
il avait rêvé qu’on lui sciait les os et, le lendemain, il avait
constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni ses mains ne lui
obéissaient plus.

Le sentiment unanime fut qu’il y avait du surnaturel dans son cas. Les
gens de la ville avaient dû lui jeter un sort.

Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants n’avait conservé que lui, le
soigna du mieux qu’elle put, avec des onguents de bonne femme, des
oraisons compliquées et des pèlerinages aux sanctuaires les plus réputés
de la région, particulièrement à Notre-Dame du Rélecq dont elle balaya
la chapelle, selon le rite, par trois lundis consécutifs.

Au bout de quelques mois de ce régime, et sa jeunesse aidant, Gapit
Quesseveur se rétablit.

Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, la taille comme cassée
en deux par le milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi en
avant du torse,--objet d’étonnement et de commisération pour les
personnes de son voisinage que déconcertait toujours un peu
l’inquiétante anomalie de cette tête de jeune homme sur ce corps de
vieillard.

Il fut des semaines sans se risquer hors du courtil familial: son
infortune lui pesait comme une honte.

Le recteur lui apportait de temps en temps les consolations d’usage:

--Il n’est que de se soumettre à la volonté de Dieu, mon enfant.

Il hochait la tête, murmurait:

--N’empêche que je serai toujours un propre à rien.

Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait le plus: il y en
avait une autre, tout au fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas
même en confession à l’article de la mort, et qui, la nuit, le tenait
éveillé de longues heures à sangloter, sangloter sans fin, la face
enfouie dans son traversin de balle d’avoine...

                   *       *       *       *       *

Peu à peu, cependant, il prit sur lui de sortir, de se montrer; et, pour
n’être pas complètement à la charge de sa mère, «Gritta la veuve», dont
les ressources étaient plus que modestes, il se procura quelques vagues
besognes domestiques, comme d’éfibrer du chanvre ou de teiller du lin.
Bientôt, s’aguerrissant, il porta ses services dans la bourgade, là où
il ne s’agissait que d’un petit coup de main à donner. On le vit, à la
forge, tirer le soufflet; chez le sabotier, affûter les tarières et les
gouges; à l’église, cirer le chœur ou ranger les chaises autour des
piliers, sous la direction de Jannou, le sacristain; mais surtout, les
jours de baptêmes ou d’enterrements, doubler Justin Lissillour, le
sonneur, pour carillonner les _Te Deum_ ou marteler les glas.

Les cloches lui étaient des amies et des confidentes: elles
accueillaient sa peine et la berçaient, en l’étourdissant.

A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que les forces lui
revenaient, il rêva d’une résurrection possible: l’espoir, le désir
violent de la santé ranimaient ses énergies éteintes.

Un dimanche de juillet, il alla jusqu’à se faire beau, comme avant sa
maladie, et parut à la grand’messe. Il crut remarquer, pendant l’office,
qu’on ne le regardait plus avec les mêmes yeux de commisération. Ce fut
chez lui plus que du soulagement, presque de l’orgueil.

Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie, il se mêla aux groupes des
autres jeunes hommes, ses camarades d’antan, échangea des bonjours avec
les figures de sa connaissance, s’enhardit à ne point détourner la tête
lorsque les jeunes filles débouchèrent du porche pour se répandre parmi
les tombes. Une d’elles, l’apercevant, vint à lui:

--Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit Quesseveur, dit-elle d’une voix
joyeuse dont le timbre le pénétra jusqu’aux moelles.

--Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.

Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il se tenait devant elle, pâle, la
gorge sèche, tout son sang formant boule dans son cœur étranglé. Alors,
Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, feignant de chercher
quelqu’un des yeux dans la foule, elle jeta d’un ton rapide où perçait
une légère nuance d’embarras:

--Puisque vous êtes bien à présent, si vous passez à notre porte, entrez
boire un verre de cidre, n’est-ce pas, Gapit?

Il répondit pour la seconde fois:

--Oui, Jeanne-Louise.

Déjà elle s’éloignait par une allée transversale. Il vit son châle vert
et sa coiffe blanche s’effacer derrière les ifs... «Puisque vous êtes
bien à présent», avait-elle dit. Oh! comme il eût voulu courir après
elle, la saisir par le bas de sa robe, lui crier, les mains jointes:
«Ayez pitié, Jeanne-Louise! Il n’est pire souffrance que d’aimer!...»




II


Il avait connu Jeanne-Louise Mével sur les bancs du catéchisme; ensemble
ils avaient fait leurs trois communions, et, bien souvent, sous le
prétexte de chercher des nids, il l’avait accompagnée, avec d’autres
fillettes du même parage, le long du chemin creux qui menait du bourg à
la tenue du Kergoz où, depuis des générations, les Mével étaient
fermiers.

Leurs deux pères avaient été liés d’une vieille amitié de régiment.
Lorsque, à treize ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, qui
portait la croix à l’enterrement, avait proposé à la veuve de prendre
l’orphelin chez lui, comme gardeur de vaches, si toutefois il se sentait
du goût pour les travaux de la terre.

--Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n’y a plus grand’chose à faire
de ce côté-là, si ce n’est misérer. A la place de votre garçon, qui est
intelligent et qui a de l’école, moi, j’irais en ville quérir un
gagne-pain, sinon moins fatigant, du moins plus profitable.

A l’appui de son dire il avait cité l’exemple d’Yvon Scolan, «celui qui
fut valet de charrue chez les Porzamparc». Un beau matin, le gaillard
avait planté là le soc, secoué, à la lisière du champ, la glèbe de ses
sabots, et joué des jambes vers Morlaix, muni des quatre sous qu’il
avait en poche.

--Il y est aujourd’hui maître-tonnelier, possède pignon sur rue et de
bon bien au soleil. Comme il était du cousinage de ma défunte femme, je
peux, si vous en êtes d’avis, lui toucher un mot au sujet de votre
garçon... La tonnellerie est un métier qui va toujours... D’ailleurs,
qu’est-ce qui empêchera Gapit, son apprentissage terminé, de s’établir à
Garlan? Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre, ce n’est sûrement
pas l’ouvrage qui lui manquera.

Ce dernier argument avait eu raison des répugnances de Gritta Quesseveur
à se séparer de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie durant,
les troupeaux de Pierre Mével, sans autres gages que la nourriture,
pourvu qu’il lui fût accordé de la prendre à la même table que sa petite
amie de catéchisme. Mais le fermier du Kergoz, gouverneur de la fabrique
paroissiale, était un de ces hommes considérables dont on ne discute
point les oracles, lorsqu’ils vous font l’honneur de s’intéresser à
vous.

Séance tenante, il avait été décidé que l’orphelin s’expatrierait.

--Quand tu en seras à gagner tes trois francs par jour, repasse au
Kergoz, lui avait dit Pierre Mével en guise d’au revoir:--si, à ce
moment-là, tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y aura peut-être,
par ici, une tourterelle pour toi.

Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la mélancolie de Gapit
Quesseveur. Il était parti, le cœur vaillant, son mince baluchon d’exilé
sur l’épaule, roulé dans un mouchoir de coton bleu.

Il était parti... Et voici qu’il était de retour, hélas!... non pas lui,
mais la ruine de ce qu’il avait été, et, qui pis est, une ruine où
s’était enraciné, d’autant plus vivace, son premier, son unique amour
d’enfant!...

Car il l’avait toujours aimée, éperdument aimée, cette Jeanne-Louise
Mével, et c’était de l’aimer désormais sans issue qui faisait sa torture
intime, son vrai mal. Jamais il ne les gagnerait, les trois francs par
jour; jamais elle ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.

Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével?... Et pourquoi pas, après
tout? Est-ce que, sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur
ne serait pas, à cette heure, un homme comme les autres, mieux tourné et
plus «capable» que beaucoup d’autres? N’était-ce pas sur les instances
du fermier, et pour mériter Jeanne-Louise, qu’il s’était précipité
au-devant de son mauvais destin? Alors!... On a beau régner en maître au
Kergoz, il faut tout de même compter avec sa conscience de chrétien, et
celle de Pierre Mével n’était certainement pas sans lui répéter: «Tu
avais naguère promis ta fille à Gapit, comme une récompense; tu la lui
dois aujourd’hui, comme un dédommagement.»

                   *       *       *       *       *

Ainsi ruminait l’infortuné, en regagnant le logis, après la scène du
cimetière.

L’élan de Jeanne-Louise vers lui l’avait comme soulevé au-dessus de
lui-même.

Non, décidément, tout n’était pas désespéré.

Eût-elle témoigné une joie si sincère de le revoir sur pied, comme elle
avait dit, si, à son exemple, elle n’était demeurée fidèle à leurs
sentiments d’autrefois? L’eût-elle prié à se désaltérer au Kergoz, ne
fût-ce qu’en passant, si le spectacle de sa disgrâce physique lui avait
inspiré quelque aversion?

Et, au surplus, pourquoi ne s’en irait-elle pas comme elle était venue,
cette disgrâce? Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre? Pourquoi ne
redeviendrait-il pas la belle plante humaine, robuste et droite, qu’il
était hier encore, avant que l’humidité des caves morlaisiennes n’eût
aigri sa sève et noué ses rameaux? Qui veut peut. Et il avait une telle
envie, une telle fureur de vouloir!...

En lui-même, il se jura:

«Le Gapit Quesseveur qui reprendra le chemin du Kergoz n’aura plus la
tête sur le côté, ni le corps de travers.»

Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou, la femme du sacristain, sa
voisine:

--Écoutez-le!... J’ai idée que c’est la vertu de la grand’messe qui
opère en lui.

Dans l’ombre odorante du sureau, devant le couchant doré que fauchaient
des vols d’hirondelles, Gapit fredonnait en sourdine l’air du _jabadaw_
qui est la danse des noces au pays de Garlan.




III


A quatre ou cinq mois de là, dans le courant de l’hiver, comme le fils
et la mère achevaient le souper au coin de l’âtre, un grêle tintement de
clochette au dehors les fit tressaillir.

--Le Bon Dieu qui va chez quelqu’un, soupira la veuve en se signant.

Elle supputait encore chez qui ce pouvait être, quand, brusquement, la
porte s’entrebâilla.

--Gapit! cria du seuil une voix qu’ils reconnurent aussitôt pour celle
du recteur.

Effectivement, messire Guéguen, le desservant de la paroisse, se tenait
sur le pas de l’entrée, revêtu de son surplis. Gritta s’empressa de lui
épousseter une chaise, avec son tablier.

--Non, non, protesta-t-il, je ne m’assieds pas... Un mot seulement... Je
viens d’administrer Justin Lissillour...

Le jeune homme ne put retenir une exclamation désolée:

--Quoi? Justin... Justin le sonneur?

--Oui... un coup de sang... C’était un excellent serviteur, mais il
buvait trop: je lui avais toujours prédit qu’il finirait comme ça...
Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir et de te
recommander à moi pour son successeur. D’après lui, tu es doué comme pas
un pour les cloches... Ça t’irait-il de les avoir à sonner?

Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa mère avait déjà répondu:

--Pouvez-vous le demander?... Dites que jamais il n’aurait osé rêver une
pareille bénédiction!

De fait, c’était l’avenir assuré.

Sans être lucrative, la fonction rapportait bon an mal an une pièce de
quatre cents livres. Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants,
il y avait le casuel, il y avait surtout les quêtes à domicile.

«J’ai de quoi faire vivre un ménage», se dit Gapit Quesseveur, comme il
rentrait chez lui, le surlendemain, après s’être essayé à sa première
grande sonnerie pour les funérailles de Justin Lissillour.

Il fut très vite un incomparable sonneur. La souffrance avait affiné ses
nerfs et comme éveillé en lui des sens d’artiste. Il s’était pris d’un
culte pour ses cloches. Il conversait avec elles, comme avec des Esprits
de l’air, s’initiait à l’âme multiple enfermée dans leur métal,
s’appliquait en toute occasion à tirer d’elles des accords inentendus.

--Ne dirait-on pas qu’il les fait parler, et dans le langage des anges
encore!... s’écriaient, aux jours de fêtes, les gens de Garlan,
émerveillés.

C’était vrai à la lettre.

Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de grand’messe, elles ne
parlaient pas seulement, elles chantaient, elles s’égosillaient, elles
s’exaltaient en un prestigieux épanouissement d’harmonies. La grosse
cloche surtout, qu’on appelait le _Salve_, roulait des vibrations si
pleines et si profondes qu’elles semblaient le bruit d’une mer aérienne,
déferlant aux grèves de l’espace.

Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes du bronze, publiait
à tous les vents le secret d’amour qu’il ne pouvait ni garder pour lui
seul, ni partager avec un autre humain.

Adossé au mur du porche, sous les cloches encore agitées d’une
ondulation serpentine, il demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait
parmi ses compagnes, à l’issue de l’office:

--Avez-vous trouvé que c’était bien, aujourd’hui?

--Très bien, Gapit, admirablement bien, répondait-elle avec un joli
mouvement de la tête qui ramenait dans l’esprit du jeune homme l’image
de la tourterelle.

                   *       *       *       *       *

Le printemps arriva. Les premières verdures hésitantes tissèrent leurs
trames encore fragiles aux cimes du pays boisé.

C’était l’usage de la paroisse que le sonneur fît dans la semaine sainte
l’une des deux quêtes auxquelles il avait droit, celle qu’en raison du
temps pascal on nommait «la quête des œufs».

Gapit Quesseveur s’était promis de renoncer à la sienne plutôt que de se
présenter à son désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à se
balancer pendant des mois, suspendu aux câbles des cloches, quelque
chose de leur élasticité s’était comme insinué dans ses membres. Les
nœuds de ses reins et de son échine s’étaient relâchés. Une sève vivante
sourdait confusément jusque dans les parties les plus desséchées de son
être.

Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en route; et, les trois jours
qui suivirent, on ne rencontra plus que lui par les petits chemins
accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de primevères, ou sur les
sentiers frayés d’une ferme à l’autre dans le vert tendre des blés
naissants. Il allait de seuil en seuil, partout salué d’une parole de
bienvenue, partout comblé de rustiques offrandes.

Le jeudi soir, cependant, il n’avait pas encore approché du Kergoz. Plus
d’une fois, il s’était arrêté au sommet des collines avoisinantes pour
contempler, avec un singulier mélange de plaisir et d’angoisse, les
fines cheminées anciennes, blanchies à la chaux, qui, pareilles à des
«amers», dominaient la houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute
son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait sans cesse l’instant, pour
lui si décisif, où il en franchirait la porte.

Enfin, le Vendredi Saint, il s’arma de courage.

Il faisait une matinée radieuse, exquisément tiédie par les haleines du
large: un ciel délicat, où des nuages roses s’éparpillaient comme des
pétales de fleur,--un vrai printemps de fiançailles.

Dans la cour du manoir, le sonneur croisa Jeanne-Louise, qui se
dirigeait vers les étables avec un faix de luzerne mouillée entre ses
bras nus, les manches retroussées au-dessus des coudes.

--Ah! c’est vous, Gapit, dit-elle.

Et, laissant glisser la provende qui s’étala comme un flot d’émeraude à
ses pieds, elle le précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à la
grande table de la cuisine, déjeunait d’une tranche de pain de seigle,
graissée de lard. Il essuya sa main droite à son genou et la tendit au
visiteur:

--Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis de moi et mange... Toi,
fille, apporte-nous du cidre frais.

Il en versa deux pleines écuellées.

--A ta santé, mon gars!... Je commençais croire qu’on ne te verrait plus
au Kergoz!

Gapit, qui s’apprêtait à boire, redressa la nuque pour répondre:

--Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué... J’ai eu beaucoup de chagrins,
Pierre Mével.

--Oui, je sais... ta maladie... Tu n’as vraiment pas eu de chance! Nous
le disions encore ces temps derniers, n’est-ce pas, Jeanne-Louise?

Cette allusion à sa «maladie», faite sur un ton d’apitoiement banal et
devant celle qu’il aimait, blessa au vif la fierté du jeune homme.

Il protesta, presque avec véhémence:

--Je n’ai plus de mal nulle part et, pour la moisson d’août, je serai
aussi gaillard que si je n’avais jamais été souffrant... C’est le
recteur qui me l’a dit, ajouta-t-il plus doucement, non sans rougir un
peu de ce mensonge.

--Dieu le veuille! articula le fermier. Et, après tout, il n’y a rien
dont on ne puisse guérir, à ton âge.

Mais dans ses yeux se lisait l’incrédulité qui était au fond de sa
pensée, et toute son attitude trahissait le mépris inconscient du
campagnard robuste pour l’infirme.

Il y eut un silence pénible. La jeune fille, par compassion pour son ami
d’autrefois, intervint:

--Ce qui est sûr, c’est que vous êtes le contraire d’un manchot. Jamais
il n’y avait encore eu à Garlan de sonneur tel que vous. Cela, il n’y a
qu’une voix dans la paroisse pour le déclarer.

Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent d’un éclat reconnaissant.

--Oui, n’est-ce pas que mes cloches m’obéissent? s’écria-t-il.

--Comme des servantes, à la vérité.

Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit grincer un battant
d’armoire dans la pièce voisine. Quand le fermier reparut, il tenait
entre ses doigts une pistole, un jaunet de dix francs, qu’il voulut
déposer ostensiblement dans la paume du sonneur.

--Tu sais, il y aura la pareille pour toi à chacune de tes quêtes,
fit-il avec une cordialité un peu emphatique.

Mais Gapit, au lieu d’avancer la main, l’avait fourrée dans sa poche.

--Hein?... Tu refuses?... balbutia le paysan, interloqué.

Le sonneur s’était levé. Par une tension farouche de sa volonté, les
poings cramponnés au rebord de la table, il s’érigeait presque droit.
Ses yeux dont le bleu gris s’était soudain foncé jusqu’au noir d’encre
s’attachèrent ardemment sur la jeune fille.

--Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur, c’est de vous, de vous
seule, que je requiers mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s’il vous
plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma vie ou ma mort. Sans
vous, rien ne m’est rien, et ce que je suis venu vous quémander, c’est
vous-même. Dites-moi d’un mot, d’un signe, si c’est oui ou si c’est non.

L’héritière avait écouté ce discours, les lèvres entr’ouvertes, comme
frappée de stupeur, n’osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur, tous les
ressorts de la machine humaine s’étaient arrêtés. Il attendait dans une
immobilité tragique la réponse de la jeune fille. Enfin, n’en pouvant
plus:

--Jeanne-Louise!... implora-t-il d’un accent de supplication passionnée.

Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua d’un geste automatique les
cordons de son tablier à ramages, et courut se cacher au bas bout de la
maison, prise d’une sorte d’affolement subit, traquée par une
mystérieuse épouvante...

Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets vacillants comme ceux d’un
homme ivre.

En retraversant la cour, il aperçut à terre, devant lui, la jonchée de
luzerne que Jeanne-Louise, au moment de son arrivée, avait laissée
choir. Dans son égarement, il en ramassa une poignée et se mit à la
mordiller, à la mâchonner, tout le long de la route, comme ces insensés
de la fable que le délire d’amour métamorphosait en bêtes.




IV


Le Samedi Saint, veille de Pâques, après les deux jours de funèbre
silence par lesquels la chrétienté commémore le trépas du Rédempteur,
les cloches, on le sait, reviennent de Rome avec une âme toute neuve
pour sonner la grande allégresse de la Résurrection. C’est un retour
impatiemment guetté par les gamins des bourgades bretonnes. On leur a
conté que les mystiques voyageuses rentrent bourrées de dragées
pontificales. Il n’est que de se coucher sur leur passage, le ventre en
l’air, la bouche ouverte et les yeux clos, pour recevoir à la volée, en
pluie de sucre, la manne qu’elles répandent avec leurs sons.

Aussi, bien avant l’heure sacramentelle, toute la polissonnerie de
Garlan était-elle attroupée sur la place, épiant le départ du sonneur
pour l’église. Garçonnets et fillettes l’acclamèrent dès qu’il se
montra.

Du temps de Justin Lissillour ils n’avaient éprouvé que des déceptions.
Les cloches avaient beau revenir de Rome, nulles dragées ne
s’échappaient de leurs flancs. C’était apparemment que Justin Lissillour
ne s’entendait pas à les faire tomber: il était trop vieux... Mais avec
Gapit Quesseveur, on pouvait reprendre confiance: des averses de
bonbonneries pascales allaient pleuvoir.

--C’est le jour de sonner ta plus belle sonnerie, hein, Gapit!

--Vous ne croyez pas si bien dire, les enfants, répondit le jeune homme
en fendant la bande piailleuse qui se rua vers le cimetière sur ses
talons.

Il souriait d’un sourire étrange et triste. Son corps semblait plus
déjeté que de coutume, ses épaules, plus inégales, comme si l’ancien mal
l’eût ressaisi. Quand il pénétra sous la voûte du porche, où pendaient
les câbles désœuvrés des cloches, les galopins, déjà étendus de leur
long sur le tertre des morts, lui crièrent d’une seule voix:

--Tire dessus! Tire ferme, Gapit!

Lui, cependant, ne faisait pas mine de vouloir commencer.

A leur grand étonnement, ils le virent qui, au lieu d’empoigner les
cordes, s’engageait dans l’étroit escalier de la tour.

--Tiens! Pourquoi donc grimpe-t-il là-haut? demanda quelqu’un.

--Je parie que c’est pour mieux sonner, suggéra Dorik Mélégan,
l’acolyte.

Ils écoutèrent les pas de Gapit Quesseveur monter, se perdre dans la
sombre spirale de pierre. Peu après, sa silhouette se dessinait en noir
à travers le balustre ajouré de la galerie des cloches, et tout aussitôt
les trois battants entrèrent en branle.

Dorik Mélégan avait touché juste: ce devait être, en effet, pour mieux
sonner que Gapit Quesseveur avait adopté cette manière nouvelle, car
jamais, de mémoire d’homme, les oreilles des paroissiens de Garlan
n’avaient ouï musique aussi miraculeuse. Cela tenait à ce point du
prodige que le recteur lui-même avait interrompu la lecture de son
bréviaire et déserté la tonnelle de son jardin pour venir, au milieu de
la bourgade, béer à cet ensorcelant carillon.

C’était comme un chœur céleste déployant des milliers d’ailes immenses
dans l’azur. Tout le cri de l’espérance humaine ressuscitée, tout
l’alleluia de la création rendue à la lumière, à la chaleur, à l’amour,
palpitaient magnifiquement sur le monde, en des accords à la fois
puissants et doux, d’une amplitude et d’une suavité sans égales. Les
commères, extasiées, ne savaient que joindre les mains sous le menton;
messire Guéguen songeait:

--Feu Justin Lissillour ne m’avait pas trompé: il a décidément le don,
ce Gapit! C’est aussi émouvant que le Cantique des Cantiques...

Mais à l’admiration succéda brusquement la peur.

L’hymne triomphale s’était changée en une sorte de plainte pesante, de
gémissement solennel. Peu à peu, les coups s’assourdirent, s’espacèrent.
Ils tintaient le glas, maintenant, un glas d’une tristesse inexprimable,
lourd de larmes, tout gonflé de sanglots. Puis, il y eut une pause
lugubre, suivie d’un vaste soupir d’agonie où l’on eût dit que l’âme de
la grosse cloche s’exhalait.

Toute la bourgade en désarroi s’interrogea des yeux avec anxiété.
Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier? On eut le pressentiment de
quelque chose de funeste, peut-être d’irréparable.

--Jannou, à la tour! à la tour! commanda messire Guéguen au sacristain.

Celui-ci hésitait; deux paroissiens de bonne volonté, le
maréchal-ferrant et le charpentier, lui offrirent leur concours.




V


Pendant une dizaine de minutes qui parurent des siècles, on vit les
trois ombres s’agiter confusément dans la chambre des cloches, sous les
gueules de bronze encore frémissantes. Après quoi, Pennec, le
charpentier, penché sur le rebord extérieur de la galerie, et les mains
en porte-voix, cria:

--Monsieur le recteur..., montez..., montez vite!... Il est besoin de
vous!...

Messire Guéguen s’élança vers le porche, aussi précipitamment que le
permettait son âge et, pour la première fois de sa vie depuis qu’il
était recteur de Garlan, escalada les quatre-vingt-six marches qui
menaient au couronnement de l’édifice. Il était tout haletant quand il
déboucha sur la plate-forme.

--Eh bien! Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? Où est Gapit?

--Il y a qu’il a voulu se périr, le pauvre! Voyez, dit Jannou qui avait
lui-même la couleur livide d’un cadavre.

Les deux autres s’écartèrent et découvrirent au prêtre le corps du
sonneur, allongé sur le dos, la tête appuyée à l’un des contreforts de
la flèche. La figure était toute marbrée de plaques bleuâtres: à la
commissure des lèvres quelques gouttes de sang avaient perlé.

--Le malheureux! murmura messire Guéguen d’un ton où le blâme
s’attendrissait de pitié.

--Le maréchal a été obligé de couper la corde de la grosse cloche
presque au ras du levier,--reprit la voix dolente du sacristain... Le
dommage n’est pas considérable, car elle n’était plus neuve, ajouta-t-il
par manière d’excuse, dans la crainte sans doute que le desservant ne
lui fît reproche d’avoir laissé détériorer le bien de l’église.

--Le maréchal ne pouvait pas donner une plus belle marque
d’intelligence, dit messire Guéguen, non sans vivacité.

Il s’était agenouillé auprès du sonneur et, d’un doigt preste, avait
dégrafé les vêtements, arraché le bouton de la chemise de chanvre, mis à
nu la poitrine--d’où un papier glissa auquel personne ne prit garde.

--Aidez-moi à l’appuyer ici, contre cet arc-boutant.

Tous ces curés des campagnes bretonnes sont, par nécessité, médecins des
corps en même temps que des âmes. A palper la dépouille inerte de Gapit
Quesseveur, messire Guéguen avait eu la satisfaction de constater que la
peau était encore tiède, que les vertèbres de la nuque jouaient
normalement, que les muscles avaient conservé leur souplesse. Il
s’empressa d’exécuter toutes les manœuvres prescrites en pareil cas.

Les autres le regardaient faire, immobiles et pleins d’un trouble
superstitieux, persuadés en leur for intérieur que c’était là quelque
opération de magie.

--Vous verrez qu’il va le rappeler d’entre les morts, chuchota le
sacristain.

Et presque aussitôt, en effet, le travail de la résurrection commença.

Le frisson de la vie parcourut les traits du sonneur; les paupières
battirent; la gorge eut une aspiration éperdue, comme pour boire d’un
seul coup toutes les puissances régénératrices éparses dans le vent
printanier.

--_Te Deum laudamus!_... proféra le prêtre, rayonnant.

Il tira de la poche de sa soutane un cordial qui ne le quittait jamais
et en versa quelques gouttes entre les lèvres de Gapit.

Celui-ci ouvrit les yeux, les promena deux ou trois secondes au-dessus
de lui vers les cloches dont l’airain grondait mollement à la caresse
sonore de l’air vif, puis les referma d’un clignement brusque, sans
doute terrassé par une nouvelle syncope.

--Il va falloir le descendre en douceur, dit messire Guéguen... Nous le
sauverons, je l’espère.

Puis, s’adressant au sacristain:

--Çà, Jannou, est-ce qu’il aurait eu quelque contrariété au cours de sa
quête, par hasard?

--Pas que je sache, monsieur le recteur.

--Quelle raison a-t-il donc pu avoir, selon vous, d’attenter ainsi à ses
jours?

--Si vous voulez mon idée, fit à mi-voix le sacristain, Gapit, depuis
que vous l’avez nommé sonneur, n’était plus naturel.

--Quoi? Qu’est-ce que vous avez remarqué chez lui de pas naturel?

Jannou se frotta le bout du nez:

--Son amour pour ses cloches, monsieur le recteur..., car elles étaient
devenues les siennes, et non plus celles de la paroisse. Il ne parlait
que d’elles, ne vivait que pour elles. Demandez-lui, s’il en réchappe,
combien de fois je lui ai répété: «Gapit, tu te plais trop avec les
cloches. Cela te portera malheur»... Les cloches, c’est comme les
sirènes: qui leur donne son âme, leur livre aussi, tôt ou tard, son
corps par-dessus le marché... Gapit Quesseveur refusait de le croire...
N’empêche qu’à l’heure qu’il est, monsieur le recteur, sans vous, sans
votre oraison...

--C’est bon, c’est bon, interrompit messire Guéguen. Pour un peu, à vous
entendre, ce seraient les cloches qui auraient essayé de pendre le
sonneur. Enfin, l’essentiel est qu’elles n’y aient pas complètement
réussi... Veillez à la descente, mes braves! continua-t-il, en se
tournant vers les deux artisans.

Ceux-ci soulevèrent Gapit, l’un par les aisselles, l’autre par les
jambes, et, précédés du sacristain, qui n’avait pas négligé de s’emparer
de la corde, ils s’engouffrèrent avec leur faix humain dans le noir de
l’escalier. Le recteur se disposait à s’y aventurer derrière eux,
lorsqu’il avisa, traînant sur le parquet, une enveloppe de lettre,
tombée là comme un message d’en-haut. Il se baissa pour la ramasser.
Elle était toute constellée de pains à cacheter multicolores et
exhibait, au recto, en guise de suscription, cette formulette d’écolier:

    Celui qui ce papier trouvera
    A Gapit Quesseveur le rendra,
    Et surtout point ne le lira,
    Sinon en enfer il ira.

--Voilà une défense riche de promesses, se dit le vieux prêtre.
Enfreignons-la donc sans scrupule, malgré les foudres dont elle nous
menace.

Et, joignant l’acte à la parole, il fit sauter les cachets.

Ce qu’il trouva, ce fut une de ces médiocres «images de première
communion» où sont représentés des enfants bien sages et très
endimanchés, s’agenouillant à la Table sainte pour y recevoir
l’Eucharistie. Elle était fanée, jaunie, cette image, vieille déjà de
près de douze ans;--mais, pour subsister encore presque intacte, de
quels soins pieux n’avait-elle pas dû être l’objet! Au dos, une plume
maladroite avait tracé, en des caractères d’une application laborieuse,
cette dédicace: «A mon camarade de catéchisme (_sic_), Gapit Quesseveur,
souvenir de nos Pâques». Et c’était signé: «Jeanne-Louise Mével, du
Kergoz, paroisse de Garlan, arrondissement de Morlaix, Finistère.»

--Tiens! tiens! tiens!... se récria sur trois intonations différentes le
recteur.

Ces quatre lignes, dans leur brève simplicité, venaient de lui en
apprendre plus long que tous les radotages de cet imbécile de Jannou.

Ses regards allèrent de la petite image puérile au levier de la grosse
cloche, veuf de sa corde; plongèrent à plus de cent pieds au dessous de
lui dans le terroir onduleux, strié de vallons, bosselé de collines,
dont il était le maître spirituel; s’attardèrent un moment sur les toits
du Kergoz, reconnaissables, dans le fouillis des verdures, à leurs
cheminées blanches, dorées de soleil; puis se perdirent au fond du ciel
vaste, du jeune ciel velouté d’avril, tendu comme une soie immense sur
les lointains resplendissants.

--Vos voies, Seigneur, sont impénétrables, murmura-t-il en inclinant sa
toison de boucles grises où la tonsure luisait comme une fontaine parmi
des saules.

Et, après avoir logé la précieuse enveloppe dans la ceinture de sa
soutane, il descendit.




VI


Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines entre la vie et la mort. Et,
pendant trois semaines, Jeanne-Louise Mével ne bougea pour ainsi dire
pas d’auprès du lit-clos où il se débattait en proie à d’effrayants
accès de délire, suivis d’étranges torpeurs encore plus effrayantes.

Dès le samedi, sur le soir, elle s’était présentée chez Gritta la veuve.

--Je viens de la part de monsieur le recteur, avait-elle dit sans autre
explication.

Et elle s’était installée à demeure au chevet de Gapit. Détermination
qui ne parut singulière à personne dans la bourgade, puisque cependant
l’homme de Dieu l’avait inspirée et que Pierre Mével lui-même, loin de
s’en montrer mécontent, s’y associait, à sa manière, en attelant tous
les seconds jours son tilbury vert-pomme pour aller à Morlaix quérir le
docteur. Car, cette fois, on n’eut point recours à la rebouteuse de
Plougaznou, ni non plus aux onguents variés des matrones, conseillères
habituelles de Gritta.

--A d’autres maux il faut d’autres remèdes, avait déclaré Jeanne-Louise,
dès l’abord, avec une autorité douce, mais ferme.

Sur le banc-dossier s’alignèrent de menues fioles aux étiquettes
inintelligibles, que la jeune fille manipulait seule. Les élixirs
contenus dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus efficace que l’eau
du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour? Ce qui est sûr, c’est
qu’un matin,--un joli matin de mai, sentant la menthe et le
chèvrefeuille,--la fièvre céda. Le médecin, après un rapide coup d’œil
sur le malade qui reposait comme un enfant, annonça qu’on entrait
dorénavant dans la période réparatrice.

Gapit Quesseveur était sauvé.

Tout Garlan, que le drame avait passionné, bien qu’il n’en soupçonnât
point les vraies causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement,
comme si les destinées de la paroisse eussent été liées à celles du
sonneur. Mais nulle action de grâces n’égala en ferveur celle que
Jeanne-Louise Mével entonna dans le secret de ses pensées.

Le docteur n’eut pas plus tôt pris congé qu’elle dit à la vieille
Gritta, d’une voix qui s’efforçait de rester calme, mais où
tremblotaient des sanglots:

--Maintenant que votre fils est hors de danger, il est plus que temps
que je m’en retourne chez nous, où les choses du ménage sont un peu à
l’abandon. D’ailleurs, Gapit ne tardera pas à recouvrer son entendement,
et l’avis de monsieur le recteur est que je m’éloigne avant qu’il ne
regarde autour de lui, de peur que, pour une raison ou pour une autre,
la vue d’une étrangère dans la chambre ne lui donne une brusque
émotion... Avec les malades de son espèce, il suffit d’un rien, et tout
est à recommencer... Il ne faut même pas qu’il sache que je l’ai soigné,
comprenez-vous? Ne prononcez pas mon nom la première... Il y a peut-être
en lui des choses dont il n’est pas bon qu’il se souvienne trop vite.
Laissez-le se chercher, se rappeler... Si, alors, il s’informe de moi,
mais à cette condition seulement, vous lui remettrez, s’il vous plaît,
la lettre que je m’en vais incontinent lui faire.

--Qu’il en soit selon votre volonté et celle de messire Guéguen,
répondit avec componction l’excellente femme qui, depuis l’«accident» de
Gapit, vénérait en l’héritière du Kergoz une incarnation de la bonté
céleste, l’ange même du dévouement.

La burette d’encre et la plume dont le médecin se servait pour libeller
ses ordonnances étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la
devantière de son tablier la feuille de papier à bordure bleue qu’elle
s’était procurée chez l’institutrice du village et, de sa main la plus
posée, elle écrivit:

«Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous donner à connaître que, le
lendemain du jour où je vous fis, sans le vouloir, une peine si grande,
monsieur le recteur vint au Kergoz m’apporter l’image qui est sous ce
pli. «S’il meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de votre bénitier,
afin que, matin et soir, elle vous fasse souvenir de prier pour son âme.
S’il survit, eh bien! votre cœur vous conseillera si vous devez la
garder ou la rendre.» Merci à Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la
restitue donc. Ainsi me l’a conseillé mon cœur. Mais, après ce que vous
avez souffert à cause de moi, le vôtre n’aura-t-il pas changé
d’intentions? Selon ce qu’il vous dictera, je serai votre heureuse ou
votre malheureuse servante.»

Et elle signa, en gros caractères, comme jadis, au temps de leurs amours
enfantines:

    »JEANNE-LOUISE MÉVEL,
    _du Kergoz, paroisse de Garlan_.»

                   *       *       *       *       *

Un quart d’heure plus tard, après une courte visite au presbytère, elle
dévalait, vive comme l’espérance, la pente caillouteuse du chemin creux
que, trois semaines auparavant, Gapit Quesseveur avait gravi comme un
calvaire, l’âme triste jusqu’à la mort...

                   *       *       *       *       *

Cinq jours passèrent,--cinq jours longs comme des éternités pour
l’attente angoissée de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels tout
son être flotta comme en dérive, ballotté entre la confiance et le
doute... Si, pourtant, il n’allait plus vouloir d’elle, à présent! Si
elle ne pouvait plus être à ses yeux qu’un objet d’horreur et
d’exécration, après l’abominable péché qu’il avait failli consommer pour
l’amour d’elle?...

A quoi Pierre Mével objectait en son verbe rude, tout pétri d’orgueil
paysan:

--Il faudrait voir ça, par exemple, qu’un sonneur de quatre sous fût
assez benêt pour garder rancune à l’unique héritière du Kergoz!...

L’argument, loin d’apaiser les craintes de Jeanne-Louise, les
exaspérait.

--Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit naguère: «Je ne veux pas de
votre argent!» Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd’hui: «Je n’ai plus
que faire de votre tendresse»?

Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.

A la sixième aube, elle n’y tint plus.

--Il en sera ce qui sera, mais j’en aurai le cœur net.

Elle revêtit son châle à franges, comme pour un «pardon», ajusta sur ses
cheveux, lissés en bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes
palpitaient à ses tempes comme deux ailes, descendit l’escalier sur ses
bas, pour ne donner l’éveil à personne dans la maison encore endormie,
puis, ayant chaussé ses «claques» auprès du seuil, se dirigea d’un pas
résolu vers le bourg.

Elle touchait à la mi-route, quand les premières notes de l’Angélus
saluèrent le soleil naissant. En dévote «fille de Marie», elle se mit à
réciter l’_Ave_; mais, subitement, les versets latins se figèrent à ses
lèvres. Comme le samedi de malheur où Gapit avait tenté de se périr, la
sonnerie matinale, ses claires volées à peine dispersées dans le ciel,
venait, presque sans transition, de s’alourdir en glas.

Qui donc était mort à Garlan?

Une idée terrible, une idée folle traversa l’esprit de Jeanne-Louise.

--Seigneur Dieu! Pourvu que ce ne soit pas lui!...

Et il lui sembla que les coups funèbres tombant deux par deux lui
tintaient fatidiquement aux oreilles:

--C’est lui!... c’est lui!...

Elle essaya de courir, aiguillonnée par une soif impérieuse de savoir...
Mais ses jambes se dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s’appuyer
au talus, le front moite, le sein battant. Et voici qu’elle n’eut plus
envie de rien, sinon de mourir là, sur l’heure, afin que son corps fût
joint à celui de Gapit et qu’on dît d’eux, comme dans la complainte
d’«Isabelle Le Cam»:

    Ils ont partagé la même fosse,
    S’ils n’ont point partagé le même lit...

Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers elle vint l’arracher à sa
prostration. Elle feignit de reprendre sa marche. Du fond de la ténèbre
verte, toute criblée de gouttes de lumière, une petite forme humaine,
pelotonnée dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour un peu, le gamin
buttait contre elle. Alors seulement, elle reconnut Dorik Mélégan,
l’acolyte. D’une voix saccadée, qui s’étouffait dans sa gorge, elle lui
demanda, à brûle-pourpoint:

--C’est moi que tu cherches? Gapit est mort?

Et comme l’enfant de chœur ne disait mot, ahuri, l’haleine coupée:

--Parle, au nom du Christ!... Parle!...

--Gapit? s’exclama-t-il enfin, avec un rire fendu de guingois dans sa
face de pleine lune, saupoudrée de taches de rousseur,--Gapit? mais
c’est lui-même qui m’envoie vous dire d’arriver, d’arriver vite... Et il
n’est pas en volonté de mourir, non-da!... Celle qui a trépassé cette
nuit, c’est...

Jeanne-Louise n’en écouta pas davantage. Que lui importait qui avait
trépassé, du moment que Gapit Quesseveur était en vie et qu’il
souhaitait de la revoir!




VII


--Vous êtes bien faraude pour un jour semainier, Jeanne-Louise.

Elle répondait vaguement de la tête aux propos des commères qui la
bonjouraient d’un côté à l’autre de la place. Encore qu’elle eût ralenti
son pas, elle avait l’air de glisser au-dessus du sol, soulevée comme
par un fluide.

La porte des Quesseveur baillait toute large, à l’extrémité du courtil,
foisonnant d’herbe folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée, le
sureau déjà fleurissait. Près de franchir le seuil, la fille du Kergoz
s’arrêta défaillante, prise d’une sorte de vertige de toute l’âme, dans
l’émotion de cette minute suprême. Mais, avec la mystérieuse divination
des malades--et des amoureux,--Gapit avait pressenti son approche.

Il appela comme en songe:

--Jeanne-Louise!...

Elle entra.

Un rayon de soleil, filtré par l’écartement des rideaux de grosse
percaline qui garnissaient la fenêtre, sabrait d’une étincelante lame
d’or la pénombre religieuse du logis. Des flammes roses s’allumaient
de-ci de-là dans les luisants des vieux meubles. La chanson discrète
d’un rouet décelait seule la présence de Gritta la veuve, dans l’angle
le plus obscur de la pièce, là où s’entassaient, en hiver, les fagots
d’ajonc.

De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise, qui la pressa
légèrement. Ce furent, en cet instant solennel, toutes leurs effusions.
L’héritière s’assit sur le banc-dossier où elle avait passé tant de
veilles, expié tant de remords, agité tant de rêves. Elle n’osait
attacher ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche, l’enveloppait, la couvait
tout entière du regard profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y
avait entre eux un silence plein de choses ineffables, une communion
enchantée.

Le jeune homme, à la fin, prit la parole:

--Ainsi, murmura-t-il d’un ton si faible qu’on eût dit un souffle,
ainsi, c’est vrai que tu consens à être mienne?

Instinctivement et sans effort, il revenait avec elle au tutoiement de
leur enfance. Elle répondit, les paupières toujours baissées:

--Oui, Gapit.

Il respira longuement; puis, après une pause:

--Et tu n’auras pas honte de moi, infirme, maléficié..., plus maléficié
encore, peut-être, qu’avant le... le retour des cloches?

Elle dit avec une assurance tranquille, et en le dévisageant bien en
face, cette fois:

--Non, Gapit.

--Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével, comme il y en a peu.

Et, la voix vibrante d’une énergie concentrée, il continua:

--Mais je peux te le dire maintenant: grâce à toi, Jeanne-Louise, il
sera aussi sain, aussi droit..., oui, aussi droit, tu m’entends, que le
plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir de tes noces, mènera
le jabadaw avec toi sur l’aire à battre du Kergoz!...

Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se demandant s’il ne parlait
pas encore dans le délire de la fièvre.

Il pénétra son sentiment.

--Tu crois que je divague, ou que je débite un conte de fées. C’est
pourtant la vérité vraie. Je sens bien que, depuis un mois, mon corps
n’est plus le même. Je suis comme si l’on m’avait mis des ressorts tout
neufs, à la place des autres qui étaient cassés... Tiens, pas plus tard
que la nuit dernière, j’en ai fait l’épreuve. Pendant que ma mère
dormait, je suis descendu de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je me
suis campé tout debout... Juge de ma joie: je n’étais plus noué; j’avais
les membres aussi souples qu’un poulain de chez toi... Et comment cela
est-il advenu? Par toi, Jeanne-Louise, parce que j’ai voulu mourir à
cause de toi... Là où j’allais chercher la mort, tu m’as fait retrouver
la vie, toute la vie, Jeanne-Louise, comme au temps où je te dénichais
des oiseaux dans les arbres du Kergoz... Vois plutôt!

D’un mouvement brusque il s’était dressé sur son séant et, avant que la
jeune fille, stupéfaite, eût pu tenter un geste pour le retenir, il
était assis auprès d’elle, sur le banc-dossier, habillé du tricot de
laine et du pantalon de bure qu’il avait lui-même tirés de l’armoire, à
l’insu de Gritta, dans la nuit.

La crise meurtrière dont il achevait de sortir victorieux l’avait, en
effet, labouré, retourné, renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des
ruines de l’ancien Gapit, un Gapit intact avait surgi, hâve encore et
décharné, mais d’aplomb, avec la mine fière d’un jeune lutteur qui
viendrait de promener autour de l’arène le mouton, prix du combat.

Jeanne-Louise qui n’osait en croire ses yeux lui souriait, muette,
pétrifiée. Il se pencha sur elle et, la serrant contre lui d’une
étreinte ardente:

--Tu as fait ce miracle, douce jolie!...

--Il n’y a de miracles que de la part de Dieu! lança du dehors, par la
porte ouverte, une voix semi-joviale, semi-bougonnante. C’était messire
Guéguen qui, renseigné par Dorik Mélégan, s’offrait, à l’issue de sa
messe basse, le plaisir de contempler son œuvre, en surprenant ses deux
catéchistes d’autrefois dans leur premier tête-à-tête de fiancés.

                   *       *       *       *       *

Au prône du dimanche suivant, qui était le troisième dimanche d’avant la
Pentecôte, les gens de Garlan furent officiellement avertis qu’«il y
avait promesse de mariage entre Agapit Quesseveur, du bourg, et
Jeanne-Louise Mével, de la tenue du Kergoz».

--Les personnes qui connaîtraient quelque empêchement à cette union,
ajouta le recteur, selon la formule canonique, sont dans l’obligation de
nous le révéler, sous peine d’encourir les foudres de l’Église.

Il ne se trouva pas d’empêchement valable, paraît-il, car c’est de la
bouche du propre fils de Jeanne-Louise Mével et d’Agapit Quesseveur
qu’ont été recueillis, en terroir morlaisien, les détails de cette
véridique histoire.




LA BARRIQUE D’OR

A Théophile Deyrolle.




I


C’était en pleine saison de la sardine, un soir de juillet. Les barques
rentraient une à une, tournaient le musoir du môle et, dans un
ébrouement sonore de voiles brusquement abattues, venaient se ranger le
long des quais de l’arrière-port, en s’étirant comme des bêtes lasses à
l’heure accoutumée du repos.

Ces retours de pêche, durant les mois productifs, sont la fête
quotidienne et pourtant toujours nouvelle des petites cités de la mer.
Comme dans les villes de l’intérieur on se transporte à la gare pour
voir passer les trains, ici l’on se donne rendez-vous sur la cale pour
assister à l’arrivée des bateaux. C’est un spectacle dont on ne se
rassasie jamais. Il a quelque chose de joyeux et de solennel tout
ensemble, de majestueux et de captivant. On dirait d’une caravane
immense, d’une espèce de fantasia nautique, somptueusement bariolée,
évoluant, aux derniers feux du soleil, sur la tranquille splendeur des
eaux. Les larges misaines, rougies au tan, s’enflamment comme des
pourpres, les focs et les trinquettes irradient comme des boucliers, les
filets, bleus ou mauves, séchant le long des mâts, semblent des écharpes
aériennes, piquées à des pointes de lances, et il n’est pas jusqu’aux
dures faces boucanées des matelots qui, magnifiées par le couchant,
n’évoquent les héros des grandes flibustes, la race ardente des
conquistadors.

L’accostage terminé, lorsque les chaloupes déversent à terre leurs
myriades de poissons étincelants, les femmes qui les empilent à mesure
dans des corbeilles ont l’air de brasser un butin barbare, une féerique
provende de nacre, d’émeraude et de saphir, échappée de quelque conte
des Mille et une Nuits.

                   *       *       *       *       *

Ce soir-là, il y avait des ribambellées de monde sur les quais. Les
filles surtout étaient en nombre. La marée montante ayant coïncidé avec
la clôture du travail de jour dans les usines, des bandes de «friteuses»
allaient et venaient, se tenant, comme à leur habitude, par la taille,
la hanche provocante, l’œil égrillard et le parler gras. Presque toutes
avaient, parmi les pêcheurs, qui un frère, qui un «promis», dont elles
guettaient le débarquement, pour regagner en leur compagnie les
quartiers pullulants de la haute ville. Leurs sandales de bois
cliquetaient sur le granit visqueux, diamanté d’écailles; leurs appels,
leurs éclats de rire, leurs quolibets jetés à plein gosier se croisaient
dans l’air vibrant.

Cent vingt, cent cinquante chaloupes avaient défilé, accueillies de
questions ou de lazzis, quand, à l’approche de la cent cinquante et
unième, une rumeur s’éleva, grandit, se propagea de groupe en groupe à
travers la foule. Il était arrivé quelque chose à bord de
l’_Espère-en-Dieu_...

Quoi? on ne savait pas très bien, mais ce devait être grave... Des deux
matelots de l’équipage, l’un, disait-on, était à moitié mort, et l’autre
ne valait guère mieux... Le patron avait le crâne fendu... Seuls, le
novice et le mousse étaient à peu près intacts,--et encore!...

Bref, un hôpital flottant.

Et les suppositions, les conjectures pessimistes de pleuvoir.

--Sûr qu’ils auront eu un attrapage avec les Gâvrais!...

--Ou avec les thoniers de Groix... Ils s’imaginent que la mer est à eux,
ces Grésillons!

Désir Fauquet,--un second-maître retraité qui avait gardé sur le cœur
l’amertume de Fachoda,--émit l’hypothèse, tout de suite préférée, d’un
conflit international:

--Vous verrez que c’est quelque rôdeur anglais qui leur aura tiré
dessus.

Les têtes sont chaudes à Concarneau, ce petit Marseille de l’occident.
Déjà l’on parlait de barricader les portes de la Ville-Close où fume
encore, après quatre cents ans, le souvenir des guerres de la Ligue...
Du moins décida-t-on d’avertir le syndic de la marine. Et l’on
attendit...




II


L’_Espère-en-Dieu_, cependant, s’amarrait à l’un des anneaux du môle.
Tout n’était pas fiction dans les bruits qui l’avaient devancé. Il ne
ramenait pas de cadavres, non; mais, à n’en pas douter, il y avait de
fortes avaries humaines...

Ce fut le patron qui se hissa le premier à terre.

Il avait une oreille déchirée, les pommettes boursouflées, crevassées et
violacées, comme de vraies pommes, la vareuse en lambeaux. Un mouchoir,
tordu en compresse hâtive et imbibé d’eau de mer, lui bandait les deux
tiers du front.

Il fonça, tête baissée, dans les curieux:

--Arrière, tas de veaux!... Place!

Le syndic, accouru, tenta de lui arracher des explications:

--Eh bien! quoi, Tostivin?... Qu’est-ce qu’il y a eu?... Vous vous êtes
donc cognés?...

--Vous pouvez le dire, grogna le sardinier en bousculant quatre ou cinq
spectateurs. Chacun en a pris pour son compte... Oh! mais, continua-t-il
avec un accent de défi, l’affaire n’est pas terminée... Je n’en
démordrai pas... Ils veulent qu’on aille chez le commissaire: on ira
chez le commissaire!...

--Qui? ils?

--Crotte!... Qui voulez-vous que ça soit sinon ces deux andouilles?

Il désignait du geste, au-dessous de lui, les deux matelots demeurés
dans l’embarcation, et qui, penchés sur un seau, ne montraient que
l’envers de leurs personnes.

Puis, les apostrophant:

--Hé, Miroux!... Hé, Tréfentec!... Est-ce que vous y êtes, enfin?...
C’est pas le moment de caler, peut-être!...

Les deux hommes secouèrent leurs nuques dégouttelantes.

Oh! Ils n’avaient ni l’un ni l’autre l’intention de caler... Ce qui
était dit était dit... Seulement, nom d’une chique! encore fallait-il
leur donner le temps de se débarbouiller un peu...

Le fait est qu’ils en avaient joliment besoin! Ils n’étaient que plaies
et bosses, la figure marbrée d’ecchymoses, le nez tuméfié, la peau
zébrée de sillons sanglants que l’ablution saline devait irriter à vif.

--Ah çà! intervint pour la seconde fois le syndic, qui diable est-ce qui
vous a tous mis en cet état?

Mais sa voix fut couverte par celle de Tostivin, pestant contre les
lenteurs visiblement calculées des deux matelots.

--Comme si vous ne vous frotteriez pas aussi bien le cuir après, capons
que vous êtes!... Tant pis! Si vous ne venez pas, moi je vais.

--Minute! On y va, sacrédié! bougonnèrent-ils sans grande conviction,
tout en s’essuyant le visage dans les voiles que le novice et le mousse
achevaient de carguer.

Rappropriés à la «six-quat’-deux», ils gravirent les échelons d’accès.

--En route! fit Tostivin.

Ils lui emboîtèrent le pas. Non plus que leur chef de file, ils ne
paraissaient d’humeur à se répandre en confidences, et la foule, déçue,
allait être condamnée à se disperser sans avoir rien appris, quand, à la
faveur du remous creusé par les trois pêcheurs, une «friteuse» qui,
depuis quelques instants, jouait des coudes pour tâcher de les joindre
parvint à se couler jusqu’à Joachim Miroux.

C’était Léontine Capdevert, sa promise. Ils n’«espéraient» que d’avoir
touché le gain de la saison pour se mettre en ménage. Même qu’ils
avaient retenu leur logement, à partir de la Saint-Michel, dans la
maison qui est avant l’atelier Deyrolle, sur le chemin de
Beuzec-Concq...

Elle avait agrippé par le bras le jeune marin qui ne témoignait aucun
enthousiasme de cette rencontre; et, le regardant sous le menton:

--Ce n’est pas pour te flatter, mon cher, mais ce que tu as l’air d’une
vilaine viande de boucherie!...

Il ne releva pas le compliment, se contenta de répondre, l’esprit
absent, tout à son idée:

--N’empêche que nous avons la vérité avec nous, moi et Gab Tréfentec...
Et, jusque devant le commissaire, j’en donnerais ma tête à couper...

--Tu peux en parler, de ta tête!... Si ça n’est pas une abomination!...
Vous étiez donc archi-soûls d’eau-de-vie, que vous vous êtes entre-tués
comme ça?

--Non, c’est à cause d’une barrique d’or que c’est venu.

Une barrique d’or!... De stupeur, la Concarnoise lâcha le bras du
matelot, de quoi celui-ci profita sur-le-champ pour courir après ses
compagnons qui, pendant ce colloque, l’avaient distancé. Si bien qu’à
toutes les questions dont elle fut immédiatement assaillie Léontine
Capdevert ne put répondre qu’une chose: c’est qu’il y avait une barrique
d’or dans l’histoire.

C’en fut, du reste, assez.

Le propos vola de bouche en bouche, merveilleux oiseau de chimère,
enrichi, à chaque essor, d’un plumage plus ample et plus éclatant. Un
des caractères spécifiques de l’imagination occidentale, c’est, en même
temps que sa mobilité toujours en éveil, son extraordinaire puissance de
réalisation. Ces simples mots: «une barrique d’or» agirent dans les
cerveaux à la manière d’un précipité, suffirent à y déterminer une
nouvelle cristallisation idéale. Adieu, les Gâvrais et les thoniers de
Groix! Le second-maître Fauquet, lui-même, ne s’obstina pas davantage
dans la hantise anglaise, et les portes de la Ville-Close, rouillées
depuis des siècles sur leurs gonds, demeurèrent paisiblement ouvertes,
comme celles du temple de Janus. La barrique d’or! Il n’y en avait plus
que pour la barrique d’or!...

Vous eussiez juré que les gens la voyaient, l’entendaient rouler
pesamment devant eux, retentissante de tous les trésors enfermés dans
ses flancs, et que c’était elle qu’ils escortaient comme en triomphe,
tandis que, délaissant les quais, désormais sans charme, ils refluaient
en houles vers la place où, dans l’ombre des ormes, allongée par le
soir, se dressaient les bureaux du Commissariat de l’inscription
maritime, le principal monument de Concarneau, avec le laboratoire des
pêches et le vivier aux langoustes.

Surpris de cette invasion soudaine de badauds, les boutiquiers, en train
d’accrocher leurs contrevents, écarquillaient les yeux, s’informaient:

--Mais, qu’est-ce qu’il y a aussi donc?

--Comment? Vous ne savez pas?... Une barrique d’or, monsieur
Pouliquen!... Ceux de l’_Espère-en-Dieu_ qui ont trouvé une barrique
d’or!

--Pas possible!...

--C’est si vrai qu’ils sont en ce moment au commissariat, à faire leur
déclaration.

--Une barrique d’or, que vous dites?... Vous ne confondez pas avec une
barre d’or?

--Non, non, une barrique... ce qui s’appelle une barrique...

--Vous l’avez vue?

Vue? Pas à proprement parler, mais, mon Dieu, c’était tout comme,
puisqu’on tenait la chose de Joachim Miroux, lequel n’aurait pas été
mentir à sa bonne amie, n’est-ce pas?...

D’autres survenaient, plus affirmatifs:

--Elle est dans le bateau, savez-vous?... C’est pour ça que le novice et
le mousse n’ont pas débarqué, qu’ils sont restés de faction à bord.

Et, le mirage opérant avec une vertu croissante, les détails se
précisèrent. On donna les dimensions de la barrique, on en évalua la
jauge. Bientôt on fut même quasiment fixé sur les circonstances dans
lesquelles s’était faite la trouvaille. C’était Joachim Miroux,
paraît-il, qui en ramenant son filet avait senti une résistance, comme
d’un corps lourd. Alors, il avait crié Gab Tréfentec pour lui prêter la
main en douceur; et la barrique avait émergé. Par exemple, ça n’avait
pas été commode de l’arrimer dans la chaloupe. Elle pesait le tonnerre
de Dieu, vous pensez!... Mais aussi quelle stupéfaction--et quelle
jubilation,--quand le patron avait fait sauter la bonde!... Ils
s’attendaient à voir jaillir n’importe quoi de liquide, de l’eau-de-vie,
du tafia, mettons, si vous voulez, du vin des îles, à moins que ce ne
fût tout bêtement du pétrole, comme l’autre année, à Penmarc’h, où tout
le pays eut la colique d’en avoir bu... Eh bien, non! ce qui avait
coulé, ç’avait été de l’or, du bel or fauve, clair et tintant, un
ruissellement de jaunets!...

--Des piastres, je gage, ou encore des roupies, suggérait le _cap’taine_
Guével, un ancien long-courrier qui, ayant bourlingué sur toutes les
mers, se piquait de connaître les noms des monnaies dans toutes les
langues.

Et il ajoutait, à l’ébahissement de son auditoire:

--La roupie, à elle seule, vaut près de quarante francs de France.

Pour lui, l’aventure ne présentait rien que de très normal. Pareille
aubaine était arrivée vingt fois, non pas à lui, malheureusement, mais à
des «collègues» avec lesquels il avait fait les «quatre cents coups»,
dans sa jeunesse, et qui s’amusaient à frire les louis à la poêle, pour
les lancer aux gamins... Ces découvertes-là, selon lui, s’expliquaient
«mathématiquement». N’allait-on pas, un temps fut, chercher des tonnes
d’or aux Amériques, comme on va aujourd’hui chercher des barils de rogue
en Norvège? Et ce qu’il en sombrait, de ces navires d’alors, mal gréés,
mal montés, mal gouvernés! Tenez, pas plus loin qu’à Vigo, sur les côtes
d’Espagne, il y a toute une flotte ensablée dans les fonds; des
richesses immenses dorment là, perdues à trois cents brasses;--un
cimetière de milliards, de quoi fournir des rentes de roi aux mariniers
de tout le Ponant. Qu’une de ces vieilles carcasses enfouies se
disloque, crac! la cargaison, «soulagée», fiche le camp; les courants
vous la cueillent, vous la drossent, et, comme il y en a plus d’un, de
ces courants du Golfe, qui porte vers le noroît, vous concevez que, si
par chance vous jetez le filet au bon moment... Voilà! Ça n’était pas
plus malin que ça, l’histoire de l’_Espère-en-Dieu_.

La démonstration était si convaincante et, comme disait le _cap’taine_,
si «mathématique», qu’il ne fit plus doute pour personne que la barrique
d’or «sauvetée» par Miroux ne provînt en droite ligne des galions de
Vigo.

Quant à la bataille qui s’était livrée autour d’elle, il n’était pas
besoin d’être grand clerc pour en deviner les motifs: discussions de
partage, évidemment. On savait Tostivin rapace: les sous lui collaient à
la peau des mains. A plus forte raison, les pièces d’or.

--Vous verrez que, sous prétexte qu’il est le patron, il aura prétendu
s’adjuger la moitié du gâteau.

--La moitié?... Oui, le tout donc!...




III


Pendant qu’on épiloguait ainsi sur leur cas, les trois hommes
franchissaient le portail, solennel comme un porche d’église, au-dessus
duquel s’étalait, flanqué de deux ancres peintes, le large écriteau du
commissariat.

Une antichambre réservée au public précédait les bureaux. C’était une
pièce vide et triste; aux parois lépreuses des murs s’effiloquaient des
débris d’affiches officielles; le parquet boueux, humide de
l’égouttement des sabots-bottes, maculé de taches brunâtres par le jus
des chiques, sentait la saumure et le champignon pourri.

Près de la fenêtre, le gendarme de planton, Moreau, que les friteuses
avaient surnommé Joli-Cœur, sommeillait à demi sur une chaise, le képi
dans les jambes et la tunique déboutonnée.

L’entrée des trois compères lui fit ouvrir un œil, puis l’autre.

--Il n’y a personne, grommela-t-il avec un bâillement. Vous ne
retiendrez donc jamais que les bureaux sont fermés à cinq heures!

--C’est que..., risqua Tostivin.

Moreau, dit Joli-Cœur, s’apprêtait à le balancer, lui et ses acolytes;
mais il n’eut pas plus tôt remarqué leurs trognes bouffies, bleuies,
tailladées, sanguinolentes, que, se laissant retomber sur sa chaise, il
s’esclaffa:

--Ah bien! mes cocos...

--Oui, acquiesça le patron, à la fois humilié et enhardi, on s’est
salement astiqué... Est-ce que, malgré que ça soit fermé chez vous, on
ne pourrait pas voir le commissaire?

--Le commissaire... ha! ha! ha!... Il est à sa manille, le
commissaire... ho! ho! ho!

Et, entre deux hoquets:

--Mais ça serait péché qu’il manque ça!... Vous êtes trop mignons, les
agneaux!... Je cours le chercher.

Il rajusta ses grègues, se reboutonna va comme je te pousse, et disparut
dans une ruelle de traverse, toujours pouffant.

Sur le pourtour de la salle régnait un banc de bois, usé, lustré par des
générations de «clients».

--Ma foi, assiettons-nous toujours, fit Tostivin.

Et, prêchant d’exemple, il s’installa, le dos à la fenêtre, tandis qu’à
l’autre extrémité s’affalaient côte à côte Joachim Miroux et Gab
Tréfentec.

Colère de marin crève et passe comme un grain, dit le proverbe. Celle de
nos trois découvreurs d’or en tonne inclinait manifestement à
l’accalmie, depuis qu’ils avaient mis entre eux et le monde extérieur
l’enceinte réfrigérante du commissariat. Ils commençaient à se demander
_in petto_ quelle satanée lubie leur avait pris de venir s’échouer,
comme de stupides cachalots, en ce trou morne, alors qu’il eût été si
sage et si simple de faire la paix devant un litre, à l’_Assurance
contre la soif_, chez le père Quénec’hdu, ou au _Rendez-vous des
Mathurins_, chez la mère Stéphan... Les rires tonitruants du gendarme
avaient jeté le trouble dans leurs esprits; leur crânerie de tantôt les
abandonnait; ils se sentaient piteux et grotesques.

--Nous devons avoir l’air de trois tourtes, observa Miroux.

Joignez que le lieu, avec sa nudité, son silence, sa moisissure
administrative, leur en imposait à l’instar d’un prétoire de tribunal,
et qu’ils n’étaient plus très sûrs, maintenant, que leur litige valût
d’y être porté. Le commissaire était capable d’estimer que la chose ne
méritait point qu’on le dérangeât... Sans compter qu’on l’arrachait à sa
manille... Et dam! s’il était mal luné, gare la casse! Il n’entendait
pas tous les jours de la bonne oreille, le commissaire...

--Si qu’on s’en allait? proposa timidement la voix de Gab Tréfentec.

--Je sais bien ousqu’on serait mieux qu’ici, appuya Miroux.

Le patron se taisait. Mais il tapait du talon, comme s’il avait eu des
fourmis sous la plante des pieds. Au fond, il n’eût pas été fâché de se
défiler, comme on dit, à l’anglaise. Pourtant, il tint bon:

--Quand le vin est tiré, faut le boire.

D’ailleurs, le gendarme de marine rentrait. Il n’avait pas eu besoin de
trotter jusqu’à l’estaminet de l’_Hôtel des Touristes_: le syndic avait
déjà fait le nécessaire et prévenu qui de droit.

--Ces messieurs seront là dans un instant, annonça-t-il avec une gravité
où ne se trahissait plus la moindre envie de rire, si même il n’y
perçait une nuance inattendue de politesse et quasi de respect.

Sa courte sortie avait incontestablement modifié sa conception des
choses, et il était facile de voir que les trois «cocos» dont il s’était
tant gaussé tout à l’heure avaient, dans l’intervalle, revêtu à ses yeux
un prestige qui transformait en glorieux stigmates les bouffissures
multicolores de leurs faces meurtries.

--Eh! eh! les amis, fit-il d’un accent pénétré, vous ne m’aviez pas dit
ça... Vous en avez une veine!... Nom d’une giberne, c’est pas à nous, de
la gendarmerie, qu’il arrivera jamais d’être si chançards!...

Les trois hommes s’entre-regardèrent, la mine ahurie; le patron, croyant
à quelque ironie nouvelle, haussa les épaules, riposta:

--Ne blaguez pas, monsieur Moreau... Des coups de poing, ça ne coûte
qu’à prendre... Ça s’attrape dans la gendarmerie comme dans les autres
métiers.

--Oh! mais, pardon!... J’en empocherais bien dix fois plus que vous n’en
avez reçu... Seulement, faudrait aussi le reste avec, patron, si ça ne
vous fait rien!

--Quoi? le reste?

--Oh! vous m’entendez... Suffit!

Un bruit de pas s’approchait.

--Chut! Voici le commissaire, souffla le gendarme.

Et il se figea dans la posture militaire, la main droite au képi.
Tostivin, Miroux, Tréfentec s’étaient dressés d’un bond, somme mus par
un même ressort.




IV


Le commissaire traversa la salle, suivi du syndic, marcha vers la porte
de son cabinet personnel, dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit,
puis, se retournant vers les hommes de l’_Espère-en-Dieu_, leur dit avec
une familiarité joviale dont il n’était guère coutumier:

--Allons, mes braves, venez me conter ça.

Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette minute, les pauvres
diables! Ils s’ébranlèrent cependant, à la queue leu-leu, le patron en
tête, et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent jusqu’au
paillasson qui garnissait le seuil du sanctuaire, habituellement
interdit aux profanes. Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un obstacle
insurmontable, une sorte de barrière sacrée. Et, pour montrer qu’il
avait de l’éducation, peut-être aussi pour gagner du temps, il se
mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes, lorsque le commissaire,
qui avait déjà pris place à son bureau, lui cria:

--Ta, ta, ta!... Qu’est-ce que vous faites donc?... Pas tant de
cérémonies, s’il vous plaît.

Il poussa la condescendance jusqu’à les prier de s’asseoir,--oui, de
s’asseoir en sa présence,--et sur des sièges de luxe encore, dont jamais
culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement frôlé le rotin! Ils
n’en utilisèrent, au reste, que le rebord, où ils se perchèrent à demi,
les bras ballants le long des cuisses, en des attitudes contraintes et
caricaturales de pingouins désorientés.

Le gendarme de marine et le syndic se tenaient de chaque côté de la
porte, debout et fronts découverts.

Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant. Enfin, le
commissaire parla:

--Voyons, dit-il,--et ses doigts jouaient machinalement avec un
coupe-papier,--voyons, procédons par ordre... Je connais en gros
l’histoire: le syndic m’en a touché un mot et le capitaine Guével a eu
l’obligeance de me confier au passage ce que l’un ou l’autre d’entre
vous lui en avait appris. Mais c’est de votre propre bouche que je dois
recueillir votre déposition... Avant de vous interroger, toutefois, il
ne sera sans doute pas superflu que je vous rappelle, pour votre
gouverne, les instructions du Code maritime relatives aux épaves.

Tostivin eut un élan d’approbation:

--C’est ça, monsieur le commissaire! Vous y êtes!... dites la loi à ces
imbéciles qui se figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes, en
vérité..., des ânes!

Son indignation, momentanément assoupie, rejaillissait soudain, comme
une lame sourde. Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse des
«ânes» et continua, bienveillant:

--Écoutez donc en quels termes s’expriment l’ordonnance de 1681 et celle
de 1791, qui règlent la jurisprudence en la matière.

Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras avec ensemble, afin de se
donner un maintien plus attentif. Le commissaire étala devant lui les
Tables de la Loi sous la forme d’un livre pansu, hérissé de
signets,--tout à fait un de ces bréviaires de curé qui ont une marque
pour chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut:

_Les effets tombés de la mer par suite de naufrage ou autrement, et
repêchés ensuite, sont vendus par l’administration. Un tiers du produit
de la vente..._

--Vous entendez bien? Un tiers, commenta-t-il.

_... est alloué à l’inventeur et les deux tiers restants sont attribués
au Domaine, s’il n’y a pas de réclamation des propriétaires se
produisant dans le délai d’un an et un jour._

--Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable, on peut le dire, que vous
ayez des réclamations à craindre.

Les trois hommes, interprétant comme une plaisanterie l’observation du
magistrat, feignirent un accès d’hilarité.

--Oh! pour ça, non! affirmèrent-ils d’une seule voix, en se plaquant sur
les lèvres leurs bérets sales, roulés en bouchons.

Le commissaire agita son coupe-papier:

--Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas!... Vous êtes trois
inventeurs, si je ne m’abuse. Il vous revient donc un tiers à vous
répartir entre trois: ce qui fait que vous avez droit, chacun de vous, à
un neuvième de la valeur totale de l’épave rencontrée.

--Qu’est-ce que nous vous disions!... s’écrièrent avec un accent de
triomphe Joachim Miroux et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.

Et Miroux souligna:

--C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à cette heure?

Tostivin, cependant, n’avait pas bronché. Imperturbable dans sa foi, il
se contenta de rétorquer du haut de sa certitude:

--Vous n’en mènerez pas si large, quand monsieur le commissaire aura
tout lu.

--Moi? fit le commissaire étonné, mais j’ai tout lu... Je vous ai donné
connaissance du texte complet.

--Pardon, excuse, mon commissaire, vous ne nous avez pas dit, sauf votre
respect, ce qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.

--La part du bateau?

--Dam!... Est-ce qu’il n’a pas droit à sa part, comme chacun de nous, le
bateau?

--Dans vos conventions de pêche, oui, mon cher Tostivin... Le bateau,
avec son gréement, ses engins, ses apparaux, constitue un instrument de
travail, un outil essentiel: il représente, dans votre association, le
capital; il est donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa
rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait... Mais, ici, le cas
est tout différent. L’_Espère-en-Dieu_ n’a pas été spécialement armé
pour la quête aux épaves, que je sache. Il en survient une, par hasard?
Elle est à qui la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les
restrictions édictées par la loi. Et il n’y a pas à chercher autre
chose... Le bateau, mon cher Tostivin, il n’en est pas question.

--Parbleu! ricanèrent en chœur les deux matelots.

Le patron, lui, avait verdi.

--Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est que la loi n’est plus la
loi.

Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit glisser de sa tempe à son
cou le foulard ensanglanté:

--Non, non et non, mon commissaire, cela n’est pas Dieu possible, et
vous me casseriez la tête en menus morceaux, comme un caillou des
routes, que vous n’y feriez pas entrer ça!...

--On en sait quelque chose, nous autres... pas vrai, Tréfentec? insinua
Joachim Miroux.

--Ah! s’exclama le commissaire, le voilà donc, le motif, le puéril et
vain motif pour lequel vous vous êtes si consciencieusement assommés!...
Vous serez bien toujours les mêmes!

Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son bandeau, mâchonna, les
dents serrées:

--On est patron ou on ne l’est pas... Je défendais les droits de mon
bateau et je suis prêt à recommencer... On ne m’ôtera pas de la caboche
qu’il y a une justice pour les bateaux comme pour les hommes...

--Assez là-dessus, patron, et veuillez vous souvenir devant qui vous
êtes, fit un peu durement le supérieur que l’impatience gagnait.

--Alors, puisque c’est eux qui ont raison, moi, je n’ai plus qu’à vous
dire bonsoir et merci, mon commissaire.

--Permettez! Il y a la déclaration... Passons à la déclaration.

--Quelle déclaration?

--Vous avez décidément perdu le nord, mon pauvre Tostivin.

Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de sensé à tirer de ce
Topinambou, buté avec une obstination de sauvage à son idée fixe, le
magistrat se tourna vers Miroux que la voix publique lui avait,
d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme le principal inventeur de la
mirifique épave.

--Allez, vous, l’ami!... Exposez-moi tout, point par point, depuis
l’origine.

Le matelot, rouge comme une brique, poussé du coude son compagnon,
murmura, la langue pâteuse:

--Dis, toi, Tréfentec.

Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il avait la «gueule» en
capilotade.

--Eh bien? réitéra le commissaire, quand vous voudrez... J’attends.

Force fut à Miroux de s’exécuter.




V


L’affaire était assez drôlement venue, ma foi! On rentrait du large, par
le travers des îles, la pêche finie: il était à la barre, lui, Joachim
Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord. Et on se disait des
choses, n’importe quoi, histoire de tuer le temps, car la brise avait
molli.

Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec s’était mis à le taquiner sur
Léontine Capdevert, une friteuse de l’usine Roulland, son amoureuse, lui
demandant si ça serait bientôt qu’on boirait le vin de la noce. Alors,
il avait répondu, comme il aurait dit autre chose:

«--Quand j’aurai trouvé la barrique d’or qu’on dit qu’elle flotte dans
les eaux des Glénans.»

--Singulier pressentiment! observa le commissaire.

Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse:

--C’est des contes de bonnes femmes, vous savez, des dictons du temps
des anciens... comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons, toutes
les fois qu’il souffle vent de suroît, on entend tosser contre les
roches...

Le commissaire l’interrompit:

--N’insistez pas. Arrivons au fait.

--J’arrive, mon commissaire.

»Il avait donc répondu «ça que j’ai dit», lorsque le patron, qui dormait
d’un œil, à l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça:

»--Oh! mais, tu sais, Joachim, après que tu l’aurais trouvée, ta
barrique d’or, faudrait pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi
seul.

A quoi il avait riposté:

--N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je n’ai pas besoin de vous pour
m’apprendre que vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et même le
novice et le mousse, par-dessus le marché.

Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux? Eh bien! d’après Tostivin, ça
n’était pas ça. Le mousse et le novice n’avaient droit à rien du tout;
par contre, lui, Tostivin, il avait droit à deux parts... Le sang de
Miroux n’avait fait qu’un tour:

--Deux parts!... Pourquoi deux parts?

--La mienne et celle du bateau.

--Flûte pour le bateau!

--C’est dans la loi.

--Macache!

--Je te la ferai lire par le commissaire.

--Flûte pour!...

Le narrateur se mordit les lèvres à temps:

--Mettez-vous à ma place, mon commissaire, allégua-t-il en guise de
circonstance atténuante;--on n’est qu’un matelot, si vous voulez, mais
tout de même on a son amour-propre, on n’accepte pas qu’un patron plus
riche que vous, essaie de vous manger la laine sur le dos...

Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses deux parts, comme Miroux ne
s’entêtait pas moins dans son refus de les lui concéder, le premier
avait sauté du tillac, le second avait lâché la barre, et, dans le
milieu de l’embarcation, sur une litière de sardines en bouillie, tous
deux en étaient venus aux mains. Naturellement, Tréfentec s’était
interposé pour les séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet, la
grande «tripotée» en commun, le massacre à trois, chacun tapant où ça
tombait, cependant que le novice et le mousse marquaient les coups: pan!
vlan! hardi! souque! pare à virer!...

--Comment! se récria le commissaire, vous vous êtes rossés avant même
d’avoir rencontré l’épave?

--C’est pas après, bien sûr!

--Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars!...

Adossés aux montants de la porte, le syndic et le gendarme étouffaient,
par déférence hiérarchique, pour ne pas éclater. Les deux matelots
riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait fait semblant de se
désintéresser du récit de Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire
reprit:

--Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée?

--Rencontrée? répéta machinalement le jeune pêcheur, comme s’il se fût
agi d’un vocable insolite dont la signification lui échappait.

Et, perplexe, il demanda:

--Rencontré quoi?

--Mais, l’épave, saperlipopette?... Vous ne comptez pourtant pas nous
faire louvoyer autour d’elle jusqu’au jugement dernier!

--L’épave?

--Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or..., puisque barrique d’or il
y a.

Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination subite, et ce fut
avec une simplicité sereine qu’il répondit:

--Mais, mon commissaire, y en avait pas, de barrique d’or.

--Hein? Quoi?... Pas de barrique d’or?... Ah! ça, qu’est-ce que vous me
chantez là?... Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or?...

La question était si abracadabrante, paraît-il, qu’elle dérida le patron
lui-même. Il sortit de son mutisme pour déclarer entre haut et bas:

--Avec ça qu’on se serait fait toute cette bile à cause d’elle, si on
l’aurait trouvée!

--Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée! scanda rageusement le
commissaire.

Et, prenant à témoins le gendarme et le syndic, que cette conclusion
inattendue de l’aventure avait comme pétrifiés:

--Qu’est-ce que vous en pensez, vous autres?... Elle est bonne,
celle-là!...

Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise. Il bondit de son fauteuil,
aplatit violemment sur la table ses paumes écartées:

--C’est donc pour vous payer ma tête que vous m’avez dérangé..., que
vous avez ameuté la ville..., que...

Il ne se possédait plus: il suffoquait. Les trois hommes, tremblants
comme des feuilles, cherchaient du regard dans le plancher une trappe,
une écoutille, par où s’abîmer sous terre. Miroux, effaré, bégaya.

--C’est la faute à Tostivin... C’est lui qui a voulu... rapport à la
part du bateau...

--Ah! oui, la part du bateau! rugit le commissaire... Je m’en vais vous
la coller, moi, la part du bateau!... Au bloc!... Gendarme, syndic,
flanquez-moi ces ganaches au bloc!... Et si quelqu’un vous demande
pourquoi, vous répondrez qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le
règlement...

                   *       *       *       *       *

Et voilà comment ceux de l’_Espère-en-Dieu_, après s’être écharpés pour
une barrique d’or qui n’existait pas, expièrent en outre, par une nuit
de prison, le crime de ne l’avoir point découverte.

Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne parle couramment à Concarneau
de «l’année où ceux de l’_Espère-en-Dieu_ trouvèrent une barrique d’or».

Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils sont indéfectibles: une fois
créés, ils entrent dans la catégorie de l’éternel.




LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR

A Madame J. Le Roy White.




I


Un matin que j’avais accompagné un ami à la chasse aux oiseaux de mer,
dans les parages de Buguélès, nous ne fûmes pas peu surpris, en
approchant de ce petit village de pêcheurs, perdu au fond d’une crique
de la Manche trégorroise, d’entendre tinter à coups joyeux l’unique
cloche de sa chapelle. Buguélès n’étant qu’une «trêve» de la paroisse de
Penvénan, on n’y célèbre d’ordinaire la messe qu’une fois l’an, le jour
du «pardon», qui ne vient qu’en septembre. Or, nous étions dans la
première semaine d’août, comme l’eût attesté, à défaut de calendrier, la
merveilleuse lumière estivale qui dorait au loin la mer et les îles, et,
plus près de nous, les menus champs de la côte encore couronnés de leurs
blés intacts. Que se passait-il donc d’insolite, ce matin-là, et à
quelle occasion cette sonnerie d’allégresse dont les notes légères
s’égrenaient comme un vol d’alouettes dans l’opulente clarté d’un ciel
triomphal?

Curieux de m’en informer, j’avisai un paysan de ma connaissance, en
train de réparer un talus.

--Vous ne savez donc pas? fit-il, en prenant lui-même un air étonné;
mais c’est Laurik Cosquêr qui épouse Néa Garandel! Et, à cause que
celle-ci est impotente, le recteur du bourg a consenti à ce qu’ils
fussent mariés dans la chapelle.

Laurik Cosquêr? Laurik Cosquêr?... Ce nom ne fut pas sans réveiller en
moi un souvenir resté précis. Enfant, je me rappelais avoir eu en grande
vénération un brave homme qui le portait. Laurik est un diminutif de
Laur, qui est à son tour un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne
trois catégories de gens qu’on a coutume de désigner par ces diminutifs
affectueux: les bambins, les «innocents» et, quelquefois, les
vieillards.

Le Laurik Cosquêr dont ma mémoire enfantine me renvoyait soudain l’image
appartenait à cette dernière catégorie. C’était un ancien matelot
retraité, un «pensionné» de la mer, comme on disait, à qui manquait un
bras, le bras droit, tranché d’un coup de hache d’abordage dans je ne
sais quel combat. Il était vieux, ou du moins me paraissait tel, avec
son collier de barbe grisonnante, ses allures graves de patriarche, sa
figure mince, toute labourée de rides qui lui plissaient la peau comme
des vagues, et ses oreilles velues de loup de mer, des oreilles aux
larges lobes violacés, que traversaient deux anneaux d’or. Mais une
jeunesse étrange persistait dans ses yeux bleus, d’un bleu délicat, dont
le regard était infiniment doux, quoiqu’un peu triste.

Du temps que ma famille habitait Penvénan, il était rare qu’elle ne
l’invitât point à venir manger la soupe du dimanche.




II


Une touchante coutume bretonne, cette soupe du dimanche! Nos populations
rustiques sont demeurées obstinément fidèles à la grand’messe. Elles ne
s’y rendent pas seulement par piété, mais aussi par plaisir. Dans les
fermes éloignées, on s’y prépare dès l’aube. Maîtres et domestiques,
après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux dans les prés,
procèdent à leur toilette hebdomadaire. On se débarbouille en commun, à
l’auge du puits, dans la cour. Chacun revêt ses habits propres, ses
«hardes du dimanche». Trois sons de cloches, espacés de demi-heure en
demi-heure, annoncent l’office: on se met en route à l’appel du premier
son.

Au printemps, en été, même dans l’arrière-saison, c’est une fête de s’en
aller de compagnie vers le bourg, par les sentiers des champs ou les
chemins creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées.

Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand’messe que les jeunes. On
les voit arriver de leur pas alenti, suçant de leurs lèvres crispées la
courte pipe de terre brune, dont ils secouent la cendre sur leur pouce,
avant d’enjamber l’échalier du cimetière. Ils ont à l’église leurs
places consacrées dans les vieux bancs vermoulus qui entourent la base
des piliers, ou sur les marches qui règnent au pied de la balustrade du
chœur. C’est de là qu’agenouillés ou assis ils suivent tant bien que mal
l’office. Confits pour la plupart en un état de douce somnolence, de
vague et ronronnante rêverie, que bercent les trémolos des chantres, ils
ruminent d’obscurs pensers ou remuent les poussières de leurs souvenirs,
tout en roulant, d’un geste à la fois dévotieux et machinal, les grains
usés d’un interminable chapelet.

A l’issue de la messe, un régal d’une essence moins mystique attend les
plus déshérités d’entre eux. Il est, en effet, d’usage, en vertu d’une
tradition immémoriale dont l’origine remonte peut-être au régime des
anciens clans, que, dans toutes les maisons un peu aisées de la
bourgade, leur couvert soit mis, ou, pour parler comme en Bretagne, leur
soupe soit trempée.

Chaque famille a naturellement ses hôtes de prédilection et comme qui
dirait sa clientèle attitrée. Nous avions adopté Laurik Cosquêr, et je
ne concevais pas, à cette époque, le déjeuner du dimanche sans lui. Il
arrivait pourtant qu’il cherchât à s’y dérober, non que notre
hospitalité lui fût à charge, mais par discrétion, car c’était une âme
fière et d’une susceptibilité un peu farouche. Une fois sur deux, il
fallait le guetter au sortir du cimetière, où il faisait exprès de
s’attarder plus que de raison sur les tombes de ses morts, éparses aux
quatre coins de l’enclos. J’avais donc mission de le relancer et je m’en
acquittais avec zèle. Il n’avait pas fini son dernier signe de croix que
j’étais à ses côtés.

--Allons, Laurik, tout le monde est là. On n’attend que vous.

Il secouait sa vieille tête frisée, enfonçait sur ses oreilles sa
casquette en peau de loutre, achetée jadis au cours de quelque campagne
polaire, et murmurait:

--Pas aujourd’hui, mon enfant! Non, en vérité, pas aujourd’hui!

Mais je me cramponnais à lui, je le saisissais par le seul bras qui lui
restât, et, de guerre lasse, il cédait enfin, tout en protestant qu’il
n’avait ni faim ni soif, et alléguant que c’était une «grande insolence»
de sa part d’abuser ainsi de la bonté des gens. On le poussait par les
épaules dans la cuisine où d’autres invités du dimanche, atteints comme
lui de quelque infirmité, s’escrimaient déjà devant les assiettes
pleines et, dédaigneux des rites civilisés, mangeaient l’épaisse soupe
aux légumes avec leur fourchette ou piquaient les mets à la pointe de
leur couteau de poche. Il y avait là Baptiste Javré, qui affirmait le
plus sérieusement du monde n’avoir jamais eu ni père ni mère; Jozon
Kerham, surnommé Jonas, parce que, ancien baleinier, il prétendait avoir
failli être victime de la même mésaventure que le prophète biblique; et
Gabik «l’innocent»; et Kanan, Kanan le sourd-muet, Kanan aux yeux
éloquents, mais à la bouche tordue dans un perpétuel rictus
d’impuissance; d’autres encore, qu’il serait trop long d’énumérer ou
dont les noms m’échappent.

Humbles et naïfs commensaux! Dès qu’ils voyaient paraître Laurik
Cosquêr, ils se serraient avec déférence, pour lui faire place. Laurik
apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de
gravité. La conversation prenait tout de suite un tour plus noble et,
des racontars locaux, s’élevait aux considérations générales. Parmi ce
petit monde, Laurik passait pour un «philosophe», pour un homme qui,
ayant beaucoup voyagé, avait beaucoup vu, beaucoup réfléchi.

Sa philosophie, sans être gaie, était sereine, indulgente à la vie; mais
la mort ne lui faisait pas peur, si même il n’avait pour elle un secret
penchant.

--Mourir, disait-il, est une chose plus aisée que de vivre. Quand
l’heure viendra de virer lof pour lof, je serai prêt au commandement. Et
le plus tôt sera le mieux. J’ai plus de parents et d’amis en l’autre
monde qu’en ce monde-ci et, ma foi, je ne serai pas fâché de les revoir.

Sur un seul chapitre il restait muet: celui de l’amour.

Les autres l’en plaisantaient quelquefois, lui reprochaient de vieillir
en célibataire impénitent, s’étonnaient qu’avec une pension viagère de
trois cents francs, il n’eût jamais songé à s’offrir une femme pour lui
tenir société dans le logis du bord des grèves, dont il laissait
volontairement pourrir le chaume, et où il passait les soirées en
colloques taciturnes avec un hibou apprivoisé qu’il appelait son
cousin... A toutes ces pointes Laurik ne répondait que par des
haussements d’épaules. Ou bien, feignant une ironie qui sonnait faux, il
déclarait d’une voix brève, un peu tremblante:

--Mettons que j’aie fait vœu de célibat comme les prêtres et, s’il vous
plaît, n’en parlons plus.




III


Tel était le personnage que le nom prononcé de Laurik Cosquêr venait
brusquement de ressusciter au fond de mes souvenirs. Il ne se pouvait
évidemment pas qu’il fût le même qu’on mariait à cette heure sous les
voûtes basses du petit oratoire marin de Buguélès. Depuis le temps que,
promené loin de Penvénan par le hasard des migrations paternelles,
j’avais perdu de vue le bon manchot, il s’était bien écoulé quelque
vingt-cinq ans. Le «vieux Laurik», comme on l’appelait déjà dans ce
lointain passé, devait être aujourd’hui presque un octogénaire, si,
plutôt, il n’était pas sorti de la durée pour entrer dans l’âge éternel.
Ce fut donc par pur acquit de conscience, et pour n’avoir pas l’air de
me désintéresser d’un événement carillonné à si grand bruit, que je
demandai au paysan qui m’avait renseigné:

--C’est sans doute un filleul du Laurik Cosquêr que j’ai connu
autrefois?

--Un filleul? s’écria l’homme. Par la Vierge, il n’y a jamais eu qu’un
Laurik Cosquêr en ce pays!

--Allons donc!... Celui dont je parle, s’il vit encore, a dans les
soixante-quinze ou quatre-vingts ans.

--Oui bien, monsieur, soixante-dix-huit sonnés à la dernière Pâque de
Pentecôte. Nous sommes d’accord.

Le sérieux même avec lequel il s’exprimait me fit croire à une de ces
douces mystifications où les Trégorrois, nés malins, sont toujours
heureux de s’exercer. Il lut apparemment dans ma pensée, car il reprit
en souriant:

--Je ne vous dis pourtant que ce qui est... Montez au village, et vous
verrez. Vous aurez peut-être plus de foi dans vos yeux que dans vos
oreilles.

Et, se remettant à son talus:

--D’ailleurs, conclut-il, ce Laurik est un particulier qui ne fait
jamais les choses comme tout le monde.

Je voulus en avoir le cœur net.

Aussi bien, il était dans notre itinéraire de couper par Buguélès pour
joindre plus vite les grèves de Plougrescant, chères aux courlis. Nous
grimpâmes donc le raidillon qui mène au village, entre des rangées de
roches, vertes de lierre ou rouillées de lichen.

                   *       *       *       *       *

La clochette, là-haut, ne tintait plus: signe que la cérémonie tirait à
sa fin.

De fait, nous n’eûmes pas plutôt atteint le «placître» feutré de gazon,
où la chapelle est couchée comme un bloc de pierre d’une seule pièce,
peu différent des mégalithes qui l’entourent, que nous nous trouvâmes en
présence du cortège nuptial, si toutefois il est permis d’appeler de ce
nom l’inénarrable défilé de couples humains auquel il nous fut donné
d’assister.

Vous eussiez dit d’une gageure.

Hommes, femmes, tous étaient vieux, mais vieux invraisemblablement,
vieux comme l’antique sanctuaire de mer dont ils venaient de franchir le
porche, vieux comme les granits sans âge qui le dominaient de leurs
masses cyclopéennes. Et le plus beau, c’est qu’il n’y avait pas un de
ces vieux, pas une de ces vieilles qui ne fussent éclopés de quelque
membre. Mon ami ne put se défendre d’un éclat de rire à cet
extraordinaire spectacle.

--Mais c’est une sortie d’hôpital, cette noce!

Nous comptâmes au hasard trois jambes de bois, deux bosses, autant
d’yeux crevés, une paire de pieds bots, quatre crocs de fer vissés à des
moignons... Seul, le joueur d’accordéon qui ouvrait la marche paraissait
exempt de tare: à peine eut-il fait dix pas que nous constatâmes qu’il
était aveugle.

Des costumes il en allait comme des types. On eût difficilement imaginé
un plus baroque assemblage de vêtures surannées, fleurant jusque sous le
soleil d’août le moisi des garde-robes ancestrales. Le crâne des hommes
s’emboîtait tout entier dans d’indescriptibles tromblons; sur la tête
des femmes se gonflaient d’immenses «catioles», vastes comme des
voilures.

Si grotesque pourtant que fût cette étrange mascarade, elle avait, à y
regarder de plus près, quelque chose d’attendrissant qui en corrigeait
le comique. Il suffisait, en effet, d’un coup d’œil sur ces vieilles
physionomies fanées, parcheminées, ratatinées, pour se sentir touché par
l’espèce de rayonnement intérieur qui les illuminait. C’était une joie
contenue et sans gestes,--la joie même est silencieuse en
Bretagne,--mais rien qu’aux petites flammes de sang qui rosissaient les
pommettes couleur de buis, rien qu’au fugitif éclat des prunelles
décolorées, il était visible que toute cette séquelle boitante,
clopinante et tortillante communiait religieusement dans le bonheur de
Laurik, comme si c’eût été le sien propre.

Car c’était bien Laurik, le Laurik de mes dimanches d’enfant, et pas un
autre, pas un de ses arrière-neveux ou de ses homonymes, qui s’avançait,
ainsi escorté, entre la double haie des gens du village accourus avec
leur marmaille pour lui faire fête. Il avait remplacé la casquette en
peau de loutre par un large couvre-chef évasé en cône et portait
glorieusement, épinglé au parement de sa veste bleu de roi, le bouquet
de fleurs artificielles, orné d’un flot de rubans, qu’il est de règle en
Bretagne trégorroise d’arborer quand on se marie. Mais, à part ces deux
détails de toilette, j’eusse été fort en peine de dire ce qu’il pouvait
y avoir de changé en lui, depuis le temps que je ne l’avais revu.
C’était à croire que ces vingt-cinq ou trente années, qui avaient fait
de moi un homme mûr, avaient passé sur lui sans le frôler. Il avait
même, dans le port et l’allure, un dandinement allègre que je ne lui
avais jamais connu, et le bleu fin de ses yeux limpides, ravivé comme un
ciel d’avril, brillait d’une ardeur inaccoutumée. C’était le même Laurik
Cosquêr, mais ragaillardi et comme remis à neuf.

Il marchait avec une lenteur calculée, d’un pas de procession, donnant
le bras, son unique bras valide, à une délicieuse vieille, toute
sculptée, tout amenuisée par l’âge, fraîche néanmoins, blonde encore
d’un blond argenté, mais dont le rhumatisme sans doute, si fréquent chez
les femmes de la mer, avaient à demi ankylosé les jambes, car elle
cheminait péniblement, sur la pointe de ses souliers à boucles, avec de
petits sautillements d’oiseau blessé, qui n’étaient d’ailleurs pas sans
grâce.

Le couple des vieux jeunes époux traversa le placître, puis obliqua vers
la principale auberge du lieu, suivi de la queue zigzaguante et
cahotante des conviés, et précédé du sonneur d’accordéon qui, sous
prétexte de jouer l’air de «J’ai du bon tabac», arrachait aux entrailles
fatiguées de son instrument des notes stridentes et sauvages, de
véritables mugissements de tempête.

Sur les flancs et les derrières de la noce, tout le village en rumeur
bourdonnait comme un essaim.

Nous descendîmes vers l’auberge avec la foule. C’était le moins que je
prisse le temps de complimenter Laurik Cosquêr sur ses épousailles,
puisque cependant le hasard m’en rendait témoin. L’envie aussi me
poussait de savoir par quel motif il avait pu être amené à cette
détermination presque _in extremis_.

Nous le trouvâmes dans la cuisine où il attendait, avec ses invités, que
l’hôtesse donnât le signal de se mettre à table. Assis à côté de sa
compagne, sur le banc du lit clos près de l’âtre, il se disposait à
allumer sa pipe. Mais je ne lui eus pas plutôt demandé s’il se souvenait
encore de moi, que, de surprise, il laissa choir à terre le morceau de
braise qu’il faisait sauter dans le creux de sa main.

--Vous! s’écria-t-il, c’est vous!

Une buée subite ternit ses yeux clairs. J’étais ému moi-même de son
émotion. Il ajouta, en une sorte d’aparté pieux:

--Ce jour est donc deux fois un jour de bénédiction.

Puis, sa pensée se reportant, selon une habitude invétérée de l’esprit
breton, vers ceux des miens qui n’étaient plus:

--Que la grâce de Dieu soit avec les défunts! murmura-t-il.

Il y eut un «amen» discret et de nombreux signes de croix dans
l’assistance.

Laurik s’était tourné vers sa femme:

--Néa Garandel, le nom des parents de cet homme-ci devra toujours être
dans nos prières.

La vieille acquiesça de la tête, sous sa grande cornette à l’ancienne
mode, dont les ailes recourbées l’enveloppaient quasi toute de leurs
blanches mousselines empesées. J’allais remercier quand, de la pièce
voisine, s’éleva la voix de l’hôtesse, annonçant que «c’était prêt».

--J’ai tant mangé de fois la soupe chez vous, un temps fut, que vous ne
refuserez pas aujourd’hui de goûter à la mienne, vous et votre camarade,
me dit Laurik en rentrant dans la poche de son gilet la pipe dont
j’avais arrêté l’allumage.

Je le priai de nous excuser. Les gens de la noce avaient déjà tous gagné
leurs places devant les plats fumants, qu’il nous objurguait encore
«pour l’amour de Dieu et des saints».

Jusque sur le pas de la porte, il me supplia.

--Vous avez vu, disait-il: j’ai voulu que tous les anciens, tous les
maléficiés du quartier fussent du fricot... Je n’ai pu avoir ni Baptiste
Javré, ni Gabik l’innocent, parce qu’ils sont morts, Dieu ait leurs
âmes! Mais il y en a d’autres, qui vous ont connu... Venez! Si je vous
avais su au pays, j’aurais fait les choses comme on doit: je vous aurais
envoyé les inviteurs, et vous n’auriez pas pu ne pas venir, n’est-ce
pas?...

La voix de l’hôtesse, s’élevant de nouveau, lui coupa la parole:

--Laurik, on vous réclame pour le _Benedicite_.

--Voilà que vous oubliez les devoirs de votre état, lui dis-je. Ne
faites pas languir votre monde, et apprenez-moi seulement où vous
comptez demeurer désormais avec votre femme.

--Toujours au vieux moulin de Pellinec, donc! N’est-ce pas à la femme de
suivre son mari... J’ai fait mettre un toit neuf, en ardoises...

--Eh bien! Je prétends aller un de ces jours trinquer avec vous, mais à
la condition que vous m’expliquerez...

Il ne me laissa pas finir et, lâchant ma main qu’il avait saisie:

--Pourquoi Laurik Cosquêr devient à soixante-dix-huit ans l’homme de Néa
Garandel... Si l’histoire vous intéresse, je vous la conterai quand il
vous plaira. Je n’ai plus de raisons pour la cacher, ni à vous, ni à
personne.

Il y avait une gravité singulière et comme une tristesse dans l’accent
dont il prononça cette dernière phrase. L’instant d’après, comme nous
passions sous la fenêtre de la salle où il avait rejoint ses convives,
nous l’entendîmes qui commençait, d’un ton solennel et presque
sacerdotal:

--_Benedicite, Domine, nos et ea..._




IV


L’anse de Pellinec n’est séparée du village de Buguélès que par une
étroite langue de terre. Un ruisseau y débouche dans les sables, qui
alimentait autrefois les vannes d’un ancien moulin seigneurial,
aujourd’hui désaffecté. Une roue extérieure à moitié pourrie, dont les
ais noirâtres et suintants font penser à du bois fossilisé, témoigne
seule de la primitive destination de l’édifice. L’étang lui-même s’est
envasé et transformé en un fourré de plantes aquatiques où, parmi le
foisonnement des roseaux, des osmondes et des nénuphars, pullulent les
sarcelles et les pluviers.

La maison, en grosses pierres de taille, tourne le dos à la mer qui, à
la marée montante, en vient battre les assises incrustées de coquillages
et toutes chevelues de goémon. Les trois ouvertures de sa façade, à
savoir: la porte, une fenêtre moyenne et une lucarne, donnent sur
l’étang. On y accède, ou mieux on y descend, par un escalier d’une
dizaine de marches pratiqué dans la maçonnerie d’une chaussée en
contre-haut, qui faisait anciennement l’office de barrage. Le paysage, à
l’entour, est solitaire. Du sentier herbeux qui suit la chaussée, l’œil
n’aperçoit, d’un côté, que de plates étendues de sables, semées d’îlots,
de l’autre, que des arêtes chauves de collines enserrant un court vallon
boisé.

                   *       *       *       *       *

C’est dans cette thébaïde semi-terrienne, semi-marine, que, peu de jours
après notre rapide entrevue de Buguélès, je vins rendre visite à Laurik
Cosquêr.

Il s’y était installé, m’avait-il conté jadis, après avoir gagné ses
invalides. C’était alors un logis abandonné, dont la toiture de chaume
s’effondrait, et que l’on disait hanté par des esprits, lesquels
étaient, paraît-il, tout prosaïquement les corneilles des bois voisins,
une tribu de rats de mer et quelques nichées d’oiseaux nocturnes.

Vingt-six ou vingt-huit ans, Laurik Cosquêr avait vécu sous ce chaume
délabré, bercé dans ses souvenirs ou dans ses songes par la plainte du
vent à travers les joncs et par le clapotis des vagues au pied du
moulin, sans autre compagnie que la sienne et celle du mélancolique
génie de ce lieu sauvage, incarné sous les traits d’un hibou.

Par quelle lubie soudaine cet anachorète des grèves imaginait-il
aujourd’hui, presque à la limite extrême de l’âge humain, d’introduire
dans sa demeure et dans sa vie une femme? Y avait-il là le mystère,
toujours passionnant, d’une destinée, ou, simplement, une aberration,
une rupture d’équilibre, le commencement de la déchéance définitive dans
le cerveau affaibli d’un vieillard?...

                   *       *       *       *       *

--Çà, Laurik, vous voyez que je suis fidèle à ma promesse: j’espère que
vous allez l’être à la vôtre.

--Néa! Néa! C’est le monsieur!

Il se fit un remue-ménage dans le vieux logis dont mes yeux, encore
pleins de la grande lumière du dehors, percèrent d’abord assez mal la
pénombre. Laurik s’empressa vers moi, me guida jusqu’à la table où Néa
s’était mise en devoir de dérouler la nappe au pain, puis de déposer
deux tasses et une bouteille à peine entamée.

--C’est le vin qui reste de la noce, dit Laurik. Comme de juste,
l’hôtesse nous a donné à emporter ce qui n’avait pas été bu.

Il versa, et nous trinquâmes.

--Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, Laurik? demandai-je.

--Plus rien, répondit-il d’une voix brève et concentrée. Le seul vœu que
j’aie jamais fait, je l’ai obtenu tard, mais je l’ai obtenu.

Il promena le revers de sa manche sur son visage, en apparence pour
s’essuyer les lèvres, en réalité pour sécher à ses paupières une larme
qui menaçait de tomber. Aussi vite, du reste, il secoua son émotion et
reprit avec un paisible sourire:

--Vous avez remarqué le toit neuf, du moins?

--Comment donc! Du plus loin qu’on dévale vers Pellinec, on en voit
étinceler les ardoises.

Sa figure s’épanouit dans son large collier de barbe blanche.

--Et ici, trouvez-vous que c’est bien?

Mon regard avait eu le temps de s’habituer à la demi-lueur verdâtre, à
l’espèce de pâle jour sous-marin qui flottait dans la pièce. Je n’aurais
jamais soupçonné chez Laurik Cosquêr un mobilier aussi cossu. L’armoire,
de châtaignier massif, avait les proportions d’un monument; les
initiales de deux nouveaux époux s’y lisaient en grosses lettres
fraîchement entaillées au couteau dans le bois. Le dressoir était paré
d’assiettes irréprochables. L’horloge trônait dans une longue gaine
historiée de fleurs peintes et percée en son milieu d’une ouverture
vitrée où passait et repassait, comme une lune d’or, l’orbe sans tache
d’un balancier resplendissant. Mais la merveille, c’était, à gauche du
foyer, le lit clos, avec son cintre sculpté garni de courts rideaux à
ramages entre lesquels on distinguait, cloué contre le mur du fond,
au-dessus de l’entassement rebondi des couettes et des matelas, un grand
bénitier de faïence, ombragé par toute une gerbe de buis pascal. A la
maîtresse poutre du plafond planait, suspendue comme un _ex-voto_, une
de ces bouteilles commémoratives où les gens de mer s’ingénient à faire
entrer, par un miracle de patience, la reproduction minuscule, mais
exacte, et sans qu’il y manque un seul agrès, du navire de l’État ou du
commerce, à bord duquel ils s’enorgueillissent davantage d’avoir servi.

Tout cela respirait une propreté avenante, avec une vague odeur de
vieux, néanmoins, ce je ne sais quel relent des siècles, ordinaire à la
plupart des logis bretons, comme si les maisons elles-mêmes, en ce pays
d’antiquité, suaient le passé par tous leurs pores.

--Oh! oh! Laurik, déclarai-je, mon inspection terminée, ceci ne doit
guère ressembler à la «case» dont vous me parliez autrefois. Néa
Garandel en a fait un palais.

La jolie vieille, qui remuait avec une petite fourche de fer la braise
de l’âtre, se retourna au compliment.

--Grand merci, monsieur, dit-elle. Mais à chacun son dû. Même du temps
que Laurik ne m’avait pas, les choses ont toujours été céans telles que
vous les voyez. Case ou palais, Néa Garandel n’y est pour rien.

--Ne la croyez pas, intervint Laurik avec vivacité. Je ne soignais le
nid que pour l’amour d’elle, sûr qu’elle finirait bien un jour par y
venir nicher.

Puis, comme je le regardais de l’air indécis de quelqu’un qui n’est pas
dans la confidence:

--Vous allez saisir, continua-t-il. Vous êtes venu chercher une
histoire, vous l’aurez... Par exemple, vous prendrez le café avec nous.
Néa s’apprêtait à le mettre sur le feu quand vous êtes entré... Pendant
que l’eau bouillira, nous fumerons, vous écouterez, et je conterai...




V


Sa pipe allumée, il commença:

--Vous souvenez-vous comme ils me plaisantaient jadis, les autres, à
cause, disaient-ils, que je n’avais jamais aimé aucune femme?... Je ne
répondais rien. A quoi bon? Ils n’eussent pas compris... L’amour est une
fleur rare, monsieur. Beaucoup s’imaginent l’avoir cueillie, qui n’ont
cueilli que son ombre. Elle est comme l’herbe d’or, l’_aour ieotenn_ des
légendes, qui ne s’épanouit que tous les sept ans, la nuit de la
première lune, en des lieux difficiles à connaître. Il faut savoir la
distinguer, à la minute unique où elle se révèle par son éclat parmi les
autres fleurs. Et il faut aussi porter sur elle une main prudente;
sinon, elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout des doigts qu’un
peu de poussière dorée; car c’est une fleur vivante, monsieur, et qui,
si l’on ne s’est pas trompé en la coupant, ne sèche plus. Moi, je l’ai
trouvée sans la chercher et j’en ai eu l’âme embaumée à toujours...

                   *       *       *       *       *

Il avait alors dix-sept ans,--dix-sept ans et huit mois, supputa-t-il.
Son père, qui était taupier, lui avait enseigné son état. Les taupiers
formaient à cette époque, en Bretagne, une corporation fort prisée. La
croyance paysanne voyait dans la taupe un être infernal, diabolique.
C’étaient, disait-on, les fermiers avaricieux qui, après leur mort, se
réincarnaient dans ces animaux, «pour revenir labourer la terre par
en-dessous». Les gens qui faisaient métier de les détruire passaient
pour des manières de sorciers, possédant un secret spécial qu’ils se
transmettaient de génération en génération.

Tandis que le père s’en allait de son côté, Laurik s’en allait du sien,
son hoyau sur l’épaule, un bissac en bandoulière; déjà réputé pour un
maître dans la pratique de son art, jovial, du reste, toujours un brin
de chanson aux lèvres, Laurik Cosquêr était partout le bienvenu.

Dès qu’il paraissait à l’entrée de la cour, le bouvier occupé à curer
l’étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs s’écriait:

--Salut à l’homme aux taupes! Salut au _gohétêr_!

Et les visages semblaient si contents que «c’était comme s’il eût
apporté le soleil».

Dans les grandes fermes, il restait parfois toute une semaine: dans les
petites, deux jours, trois jours au plus. A peine arrivé, on le pressait
de questions. Il fallait qu’il débitât les nouvelles apprises d’un
terroir à l’autre, les mariages et les décès, les aventures
sentimentales des jeunes gens, le prix du blé, le cours du bétail, mille
choses encore. Il s’exécutait de si bonne grâce que la veillée se
prolongeait souventes fois jusqu’à ce que la dernière larme de la
chandelle de résine eût fini de s’égoutter sur la pierre de l’âtre.

A la prime blancheur de l’aube, il était sur pied et partait pour les
champs. Ah! qu’il avait vu se lever, des matins de toutes les
couleurs!... Sur les dix heures, on lui apportait son déjeuner: une
écuellée de soupe d’oing, une tranche de lard, un morceau de pain bis,
moitié seigle et moitié froment. Tout en «cassant sa faim», il
échangeait quelques mots avec la personne qui était venue,--et qui était
à l’ordinaire le gardeur de vaches, mais, parfois aussi, la fille de la
maison.

Ce fut ainsi que sa «planète» voulut qu’il liât connaissance avec Néa
Garandel.

Un très modeste domaine, cette terre Garandel, sise en la paroisse de
Camlez, sur les pentes de la vallée du Pont-Neuf, là-bas, dans
l’arrière-pays. Un corps de logis sous chaume, deux ou trois crèches
délabrées, un mulon de paille autour d’une perche, une charrette ferrée,
un cheval de labour, deux vaches laitières avec leurs veaux, une truie
pleine,--sauf votre respect,--six journaux cultivables, dont un sous
pré, plus un arpent de lande, c’était tout l’avoir de la famille.

Mais, miséricorde! quel brave monde!

Le père avait été soldat sous Napoléon l’ancien. Un homme étonnant, qui
avait appris à jurer en vingt langues, «oui, n’est-ce pas? Néa, en vingt
langues, sans compter le breton». Ah! c’est celui-là qu’il eût fallu
entendre conter son histoire. Il avait fait la guerre chez les Russes.
Rien qu’à la façon dont il vous disait: «Imaginez-vous de la neige...»,
tout le froid du pays de l’hiver vous passait dans les moelles et vos
cheveux se hérissaient aussi raide que les «dents de glace» aux chaumes
des toits. Selon lui, l’Empereur n’était pas mort: il courait les mers
sur un navire blanc, louvoyant pour dépister les Anglais, n’attendant
qu’une occasion propice de débarquer en Bretagne. Sitôt qu’il aurait
pris terre, toutes les cloches de tous les clochers se mettraient à
carillonner d’elles-mêmes... Il n’eût pas fait bon le contredire
là-dessus, le père Garandel.

La mère, Fanta, était une femme d’une quarantaine d’années, accorte de
figure et de manières, et qui grasseyait un peu en parlant.

Des deux garçons, l’aîné, après avoir tiré au sort un bon numéro,
s’était engagé, pour toucher la prime, en remplacement du fils du
notaire de Langoat; le cadet était entré en apprentissage chez un
bourrelier du bourg. En sorte qu’il ne restait d’enfant à la maison que
Néa.

Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, Laurik ne se
plaisait nulle part autant que chez eux. On y mangeait plus de patates
et de bouillie que de viande fraîche ou de lard fumé; mais cette
nourriture, servie dans le chaudron de fonte par les mains de Fanta, et
assaisonnée par les récits du vieux, lui paraissait le plus exquis, le
plus succulent des régals. Et il faisait dans la crèche aux vaches, où
il n’avait pour lit qu’une couette de paille entre quatre piquets, des
rêves merveilleux qui lui laissaient dans l’esprit, pour toute la
journée, un contentement particulier d’être au monde, de voir le ciel
sur sa tête et de sentir la terre sous ses pieds.

Pourquoi n’était-il en ces dispositions d’humeur que chez les Garandel?
Il ne se le demandait même pas, ou, s’il lui arrivait d’essayer d’y
réfléchir, il se l’expliquait par cette observation qu’il avait souvent
ouïe dans la bouche de son père: à savoir qu’à respirer l’air d’un logis
honnête, où chacun travaille pour tous, on en garde en soi comme un
parfum... Or, il y avait une autre raison, la vraie, et qu’il découvrit
un beau jour, comme par une révélation.

                   *       *       *       *       *

Ce fut, exactement, le 12 avril... Après soixante ans comptés, il
revoyait encore toute nette la figure qu’avaient, ce matin-là, les
choses. D’abord les prés, nouvellement reverdis, tapissés d’une jeune
herbe de printemps, soyeuse comme une fourrure de chat, que mouchetaient
les taches brunes des taupinières; puis la rivière, sinueuse, grossie
par les pluies de mars, tantôt courante et ruissante, et chantant la
claire chanson de l’eau vive, tantôt endormie en nappes tranquilles et
mirant sur des fonds de sable les fins rameaux des aulnes à peine
feuillus; puis les collines, voilées d’une brume légère, et les _mézou_,
les terres hautes, d’où s’élevaient de calmes fumées,--émanées de toits
invisibles; enfin le ciel, un grand ciel très pur, très éloigné, très
vaste, enveloppant tout d’une lumière humide et bleue, d’une lumière
tendre comme une caresse.

Il avait jeté bas sa veste et besognait ferme, en corps de chemise, sous
le soleil béni... Pourtant, contrairement à son habitude, quand il était
en tournée chez les Garandel, un vague malaise l’oppressait depuis son
réveil. Il avait l’impression que, dans sa poitrine, son cœur n’était
plus en place. Par moments, il l’entendait battre à grands coups
sonores, comme une cloche de pardon; puis, brusquement, le carillon
s’éteignait en un silence plein de mystère. Jamais encore il n’avait été
ainsi. Un trouble étrange l’agitait,--quelque chose comme le
pressentiment obscur d’il ne savait quoi.

--Qu’est-ce donc qui va m’arriver? se demandait-il.

Cela devenait à la longue si violent qu’il eut peur que la tête ne lui
tournât. Plantant là son hoyau, il avisa un tronc d’aulne penché au ras
de l’eau, s’y étendit à plat ventre et se plongea la face dans le
courant, qui était d’une fraîcheur glacée.

En cet instant même, derrière lui, dans la pente, une voix cria:

--Laurik, hé!... Laurik Cosquêr!... Où donc êtes-vous?

Il se sentit soulevé comme un poisson que le pêcheur, d’une secousse de
sa ligne, fait sauter sur la berge.

La voix, de nouveau, répéta:

--Laurik! Laurik, hé!

Oh! cet appel si jeune, si vibrant, d’un timbre si harmonieux, dût-il
vivre encore autant qu’il avait déjà vécu, il l’entendrait toujours,
toujours.

Celle qui le hélait se tenait debout dans une brèche de talus, au flanc
du coteau, entre deux touffes de prunelliers dont les branches
bourgeonnantes se rejoignaient presque à la hauteur de sa coiffe... Sa
jupe de laine rouge, à raies bleues, lui descendait à peine aux
chevilles et, de l’étroit corsage aux parements entrouverts qui lui
serrait la taille, son cou svelte s’échappait comme une fleur de sa
gaine. Son visage, rosé par l’air vif, semblait éclairé d’une gloire
dont ses cheveux d’or pâle, ébouriffés autour des tempes, eussent été
les rayons. Toute sa personne était si légère, si immatérielle à voir,
elle touchait si peu la terre, même avec ses sabots, que vous eussiez
dit une apparition, un de ces follets aériens qui voltigent, à ce qu’on
raconte, dans les vapeurs des prairies et se posent sur l’herbe sans la
courber.

Laurik, a son aspect, était demeuré comme en extase. Elle lui eût
annoncé: «Je suis la Vierge Marie, conçue sans péché», qu’il n’aurait
pas éprouvé un saisissement plus religieux. Il n’osait ni faire un
mouvement, ni articuler un son, par crainte de la voir s’envoler.

Et ce n’était, certes, que la petite Néa Garandel, mais une Néa si
différente de celle qu’il avait cru connaître jusqu’alors, une Néa si
transfigurée!

Elle, cependant, dès qu’elle l’avait aperçu, à demi agenouillé près du
tronc d’aulne, la face encore ruisselante, et fixant sur elle des yeux
agrandis par la stupeur, était partie d’un grand éclat de rire.

--C’est donc dans la rivière que vous attrapez maintenant les taupes,
Laurik Cosquêr?... Vous avez vos cheveux qui dégouttent, comme le poil
d’un chien mouillé.

Et de rire encore, de rire si follement qu’elle fut sur le point de se
laisser choir, avec le panier qu’elle portait.

Laurik s’était précipité pour la retenir.

--Vous auriez pu vous faire mal, dit-il. L’herbe est glissante, ce
matin, à cause de la rosée.

Il avait autre chose sur les lèvres, mais cela ne voulait pas sortir:
une sorte de charme invincible lui paralysait la langue. Comme il
contemplait toujours la jeune fille, planté droit devant elle, immobile
et les bras ballants, elle s’écria:

--Ah! çà, Laurik, quand finirez-vous de me dévisager ainsi? On dirait,
en vérité, que vous ne m’avez jamais vue.

Il baissa la tête pour répondre:

--Vous parlez juste, sans le savoir, Néa Garandel: il me semble, en
effet, que je vous vois aujourd’hui pour la première fois.

Il n’ajouta rien; mais, tandis qu’ils descendaient de compagnie vers le
bord de l’eau, il songeait à part soi: «Se peut-il qu’une seule année
ait suffi pour un tel miracle? La Néa de l’an passé n’était encore
qu’une fillette, bonne au plus à garder les vaches, et que je trouvais
d’habitude, le soir de mon arrivée, sagement assise sur le seuil de la
maison à se réciter tout haut son catéchisme. Celle-ci est déjà une
«héritière» en sa fleur, dont les galants se disputeront demain le
parapluie, pour la conduire aux pardons, et qui sèmera le souci d’amour
dans le cœur de plus d’un jeune homme. Étais-je donc aveugle, hier, ou
bien y a-t-il une vertu spéciale dans la lumière d’avril?...»

Ils avaient atteint le bas du pré. Vive et preste, Néa tira de son
panier une écuelle à couvercle et un paquet enveloppé d’un linge bien
propre.

--Voici votre déjeuner, Laurik. Il y a d’abord de la soupe aux fèves,
que vous aimez tant... Et ceci, fit-elle en dépliant le linge, c’est des
crêpes de froment, de la fête de Sainte-Brigitte, en Ploézal, où nous
avons des cousins. Ma mère vous les envoie, pour que vous ayez aussi
votre lot du pardon.

Sa voix résonnait dans le cœur du taupier, plus suave qu’un chant de
bouvreuil. Il eût souhaité qu’elle parlât longtemps, toujours... Pour
attendre qu’il eût mangé, elle était allée s’asseoir un peu à distance,
sur une pierre moussue. Lui n’avait pas bougé.

--Eh bien! Laurik Cosquêr, vous n’avez donc pas faim, que vous vous
morfondez là, bouche bée, comme notre vieux recteur en chaire, quand il
a perdu la suite de son prône?

Faim? ma foi, non! Laurik Cosquêr n’avait pas faim. Il se força pourtant
à manger, par crainte d’offenser les Garandel, et aussi, et surtout,
parce que, plus il prolongerait le repas, moins vite Néa s’en irait.
C’est vous dire qu’il ne mettait pas les bouchées doubles. Jamais crêpes
de pardon ne furent, en apparence, plus lentement et plus artistement
savourées.

--Elles sont bonnes, n’est-ce pas, Laurik?

--Délicieuses, Néa.

Et, mentalement, il corrigeait:

«C’est vous, petite Néa Garandel, c’est vous, entendez-moi bien, qui
êtes un délice!»

Mais, pour rien au monde, il n’aurait eu la hardiesse d’exprimer tout
haut ce qu’il pensait tout bas.

Fatiguée d’être assise, la jeune fille s’était levée, avait fait
quelques pas le long de la rivière. Brusquement, elle recula. Elle
venait d’apercevoir en l’air, au-dessus de son front, un chapelet de
petites bêtes noires dont les cadavres en boule se balançaient,
suspendus par les pattes antérieures, à la maîtresse branche d’un chêne.

--Que de taupes vous avez déjà tuées, Laurik! fit-elle en se retournant.

Il répondit, non sans orgueil:

--Oui, comptez: il y en a quinze.

Elle resta un moment pensive à les contempler. Puis, après un silence:

--C’est tout de même un métier comme il y en a peu, que celui de
taupier.

Prenant la chose pour un compliment, Laurik estima que l’occasion était
belle de se faire valoir auprès de la jeune fille à qui,--son cœur le
lui disait clairement,--sa destinée venait de se lier pour jamais. Il
releva d’un geste ses cheveux encore trempés et, debout sur la berge, il
commença de discourir, avec une loquacité fébrile, touchant son état:

--Oui, un métier comme il y en a peu, certes, car il y faut un talent
que tout le monde n’a pas, et beaucoup de patience, d’adresse, de
perspicacité. Ne devient pas taupier qui veut. Moi, j’ai eu ça de
naissance. A huit ans, je suivais mon père. Il a formé bien des
apprentis; mais, demandez-le-lui si vous ne me croyez pas, aucun d’eux
n’est à même de rivaliser avec son fils Laurik, ni pour l’oreille, ni
pour l’œil, ni pour la sûreté du coup de main... Quand mon hoyau s’abat,
la taupe n’a plus qu’à réciter son _De profundis_... Il n’y a pas de
profession méprisable, quand on l’exerce honnêtement; mais je suis fier
de la mienne. En avez-vous d’autres, dans nos campagnes, qui soient d’un
meilleur rapport? De l’angélus du matin à l’angélus du soir, je ne suis
pas embarrassé pour tuer mes vingt-cinq ou trente bêtes. A un sou la
bête, voyez: le calcul est simple. Où sont-ils, dans vos environs, Néa,
les jeunes hommes qui, à mon âge, gagnent de vingt-cinq à trente sous
par jour?...

Il s’arrêta sur cette apostrophe. Il était à bout d’haleine, la lèvre
sèche, les joues en feu. Néa, tout le temps qu’il avait parlé, n’avait
pas quitté des yeux la guirlande des taupes mortes dont les pattes de
derrière, crispées sous le ventre, étaient roses comme des mains
d’enfant. Devant la mine grave, l’attitude songeuse de la jeune fille,
Laurik ne douta point que ses paroles ne l’eussent profondément
impressionnée.

Il en conçut une de ces joies intenses qui vous exaltent tout l’être,
mais son illusion ne dura guère. D’un mot, Néa lui fit sentir qu’il y
avait un abîme entre leurs «idées».

--A votre place, Laurik, moi, j’aimerais mieux gagner moins et avoir un
autre métier.

Interloqué, il bredouilla:

--Pour... Pourquoi?

Elle regarda de nouveau vers les petits ventres noirs, ballonnés et
reluisants de soleil, réfléchit une minute en roulant autour de ses
doigts les brides de sa capeline, puis répliqua d’un ton catégorique:

--Parce que!...

Et elle acheva sa pensée par un geste de la main qui signifiait:

«Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas. Après tout, ce n’est pas
mon affaire.»

Eh! si, c’était votre affaire, ô toute gracieuse et toute-puissante Néa
Garandel! Car, la foi robuste que Laurik Cosquêr avait, tout à l’heure
encore, dans l’excellence de son métier, voici que, sur un simple mot de
vous, il venait de la sentir s’écrouler en lui, à jamais. Dire qu’il
avait été si glorieux d’être réputé, à l’instar de son père, pour le
«roi des taupiers» du Trégor, et qu’il en souffrait à présent comme
d’une humiliation, comme d’un déshonneur!... Et cela était l’ouvrage
d’un brin de fille pas plus grosse qu’une tige de fougère, dont, la
veille encore, il daignait à peine remarquer l’existence. Allez donc
prétendre ensuite qu’il n’y a pas dans l’amour une force plus puissante
que les quatre éléments réunis!...

Aussi tranquille que si rien ne se fût passé, Néa rangeait dans le
panier l’écuelle, le plat qui lui servait de couvercle et le linge qui
avait enveloppé les crêpes.

--Là, fit-elle, prête à regrimper la pente.

Et, avec une de ces révérences à l’ancienne mode que l’on apprenait
alors chez les Sœurs:

--Bonne continuation de journée, Laurik!

Il se campa en face d’elle dans le sentier.

--Il y a une chose que je voudrais savoir, avant que vous ne vous en
alliez de la prairie... Si vous aviez été homme, quel état auriez-vous
donc choisi, Néa Garandel?

--Oh! un seul, le plus beau, le plus vaillant: j’aurais été marin sur la
mer!

De quel accent superbe elle lança cette phrase! Et comme ils brillaient,
ses yeux!... Vous eussiez dit deux éclairs bleuâtres, pareils aux épars,
non suivis de tonnerre, qui labourent parfois les firmaments sans nuages
des chaudes nuits d’été. Laurik en eut l’âme comme traversée de part en
part. Et, à leur lueur rapide, il mesura quel bouleversement s’était
accompli dans son destin. Son ancienne vie n’était plus qu’un rêve... Le
vent printanier avait pris un goût de sel... Des eaux lourdes, salies
d’étoupes et de goudron, léchaient les quais d’un port... Un vaisseau
levait l’ancre...

Il murmura:

--Soit!

Néa, elle, était déjà loin. Sa coiffe, là-haut, voletait comme un
papillon blanc parmi l’ajourement délicat des jeunes verdures.

Pour la première fois depuis qu’il était au monde, l’angoisse de la
solitude étreignit Laurik. Les prés, les champs, les collines boisées
lui parurent vides infiniment. La rivière, tantôt si joyeuse en ses
bonds, ne roulait plus maintenant que des sanglots... Se remettre à sa
tâche, il n’y songea même pas. Apercevant son hoyau planté en terre à
ses pieds, il le saisit avec violence, le fit tournoyer au-dessus de sa
tête et l’envoya «dinguer» à l’autre extrémité de la prairie. L’outil de
ses exploits de taupier lui était devenu un objet de dégoût. Comme si ce
mouvement de rage eût épuisé ses nerfs, il s’affaissa de son long sur le
sol, et, s’apitoyant sur soi-même, il pleura, le nez dans l’herbe.

A travers la brume de ses larmes, il revit l’image de Néa. Elle était en
lui, elle l’emplissait tout entier, et il sentit qu’il ne pouvait plus
vivre que pour elle, que, si elle refusait d’être un jour sa femme, il
ne lui resterait plus qu’à mourir. «Il n’est pire feu que feu d’amour»,
dit la Sagesse des Bretons. En Laurik un brasier flambait, allumé par
une main d’enfant. Son sang bourdonnait dans ses artères et vibrait à
ses tempes comme un tocsin...

Il se traîna jusqu’à la rivière pour en aspirer la fraîcheur.

Quatre, cinq heures peut-être s’écoulèrent ainsi. Les premières ombres
du soir commençaient à baigner le vallon. Laurik secoua la torpeur qui
avait succédé chez lui à la fièvre, marcha au chêne où il avait suspendu
ses taupes, jeta le chapelet de cadavres sur son épaule et, après avoir,
au passage, ramassé son hoyau, remonta vers la ferme. Il n’y avait dans
la maison, quand il entra, que la ménagère.

--Vous êtes plus tôt que d’habitude, Laurik, dit-elle. N’allez pas
croire au moins que ce soit pour vous en faire reproche, mais c’est
parce que le souper ne sera pas cuit avant un bon moment.

Et elle expliqua qu’elle était seule pour vaquer aux soins intérieurs,
Néa ayant dû se rendre au bourg, à confesse, comme il est de règle dans
la saison de Pâques.

--Excusez-moi, Fanta, répondit Laurik: avec votre permission, je ne
resterai point à souper.

--Hein! Pourquoi? Qu’est-ce qu’il y a donc, Jésus-Dieu?

--Il y a que j’ai désir de m’en retourner chez nous... Je ne suis pas à
mon aise.

Elle vint se placer près de lui, dans le jour de la porte, pour
l’examiner.

--C’est vrai que vous êtes pâle. Vous aurez attrapé chaud et froid.

--Possible.

--Et vous prétendez faire trois lieues, de nuit, mal disposé comme vous
êtes?... Je n’y consentirai pas... Vous allez coucher dans notre lit qui
est bien clos et bourré de bonne balle. Garandel et moi, nous trouverons
facilement à nous caser dans celui de Néa, et la fillette sera quitte
pour dormir à l’étable.

Tant de sollicitude remua Laurik jusqu’aux entrailles. Il fut sur le
point de tout avouer à la vénérable Fanta, si compatissante, si
maternelle. Mais une pudeur le retint, et aussi le sentiment de son
indignité présente aux yeux de celle qu’il aimait.

--Dieu vous bénisse, Fanta!... De cheminer, cela me dégourdira les
sangs... Gardez seulement les taupes et dites au vieux Garandel qu’il me
paiera... quand je reviendrai.

Sur cette parole à double entente, il sortit, malgré les supplications,
les «_Ma Doué! Ma Doué ta![2]_» de la vieille. Comme il franchissait
l’échalier, à l’angle du pignon, il distingua, dans le crépuscule
tombant, la fine silhouette de Néa qui rentrait de Camlez, encapuchonnée
dans sa mante. Un instant, il délibéra s’il l’attendrait. Mais pour lui
dire quoi? Qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme selon ses vœux? Ces
choses se prouvent par des actes. Il se contenta d’agiter en l’air son
toquet de feutre, en criant:

  [2] Mon Dieu! Mon Dieu donc!

--A Dieu vat!

A Dieu vat! Le cri des marins qui s’embarquent...




VI


Laurik Cosquêr en était là de son récit quand, du coin de l’âtre où elle
semblait uniquement attentive au chant de l’eau dans la bouilloire, sa
femme annonça que le marc était «passé».

Le «café de quatre heures» est un rite essentiel de la vie bretonne, et
il n’est pas de chaumière si misérable où il ne soit pratiqué
journellement. J’aurais commis la plus grave injure envers mes hôtes, en
refusant de communier avec eux dans cette tradition en quelque sorte
nationale; et, d’ailleurs, le début de leur humble aventure d’amour ne
me rendait que plus avide d’en connaître la fin.

Une fois qu’il eut devant lui sa tasse fumante, et après l’avoir
«poivrée d’un soupçon d’eau-de-vie à quarante sous le litre»,--encore un
reliquat de la noce,--Laurik reprit:

--Voilà, monsieur, comment j’épousai la mer, à seule fin de plaire à Néa
Garandel...

                   *       *       *       *       *

Oh! ce ne fut pas sans lutte. Ses parents, lorsqu’il s’ouvrit à eux de
sa détermination, en se gardant bien toutefois de leur en révéler le
véritable motif, le crurent subitement devenu fou.

--Que diable! Ça n’est pas tombé sur toi comme un coup de vent, cette
frénésie de la mer?...

Il affirmait, très calme:

--Si fait. Chez la plupart des garçons de mon âge il paraît que c’est
ainsi que ça vient.

Et il citait des exemples, nommait celui-ci, celui-là, tel autre, tous
des jeunes gens du canton.

--Oui! lui objectait-on, des sans-métier! des propres à rien!... Mais
toi!... un chasseur de taupes!... et qui as le don comme pas un!...

Sa mère alla secrètement commander au curé de Tréguier une messe avec
cierge à l’autel de saint Yves, pour obtenir, par l’intercession du
grand avocat des humbles, qu’il ne persistât point dans sa funeste
résolution. Son père, en désespoir de cause, le menaça de le renier.

--C’est bien, dit Laurik, si vous ne donnez votre consentement à mon
départ, vous le donnerez donc à ma mort!

Ce n’était point là un vain propos: les vieux le sentirent et cédèrent.
Moins de trois semaines plus tard, Laurik était inscrit, immatriculé,
embarqué.

                   *       *       *       *       *

Son premier voyage dura cinquante-deux mois. C’était le temps des
frégates à voiles. Il parcourut des mers immenses, traversa des
atmosphères embrasées, frôla de mystérieux fantômes de glaces. Devant
lui se déroulèrent les spectacles d’une création inconnue, qui ne
semblait pas sortie des mains du même Dieu que celui des Bretons. Et
cela ne l’intéressa point...

Une seule chose hantait sa pensée, occupait ses yeux de son âme,--et
c’était l’image de Néa. Sous les ciels de feu comme sous les ciels de
ténèbres, à l’Équateur comme au cap Horn, elle obstruait pour lui
l’horizon. Pas une fois il n’accepta de descendre à terre, aux escales,
ni n’éprouva la curiosité de vérifier par lui-même les merveilles que
lui contaient les camarades sur leurs nocturnes équipées dans les villes
de plaisir. Tout lui était indifférent, de ce qui n’était point Néa. Ses
courts sommeils entre les quarts de nuit, il les passait à rêver d’elle
dans son hamac, et, le jour, il restait des heures là-haut, dans les
vergues, à s’enivrer de son souvenir, au bercement égal des alizés ou
parmi le furieux déchaînement des cyclones.

Il ne se préoccupait pas plus de lui faire parvenir de ses nouvelles
qu’il ne s’attendait à recevoir des siennes.

D’abord, il ne savait ni lire, ni écrire, et il eût cru profaner ses
sentiments en les livrant à des plumes étrangères. Puis, la mode des
lettres était encore une rareté chez les marins de cette époque. On ne
communiquait guère avec le pays que par l’intermédiaire des «collègues»
qui y allaient ou qui en revenaient. Et c’était là une occasion qui ne
se présentait pas souvent.

                   *       *       *       *       *

Plût à Dieu que Laurik Cosquêr ne l’eût jamais rencontrée!

Mais une fatalité la mit sur sa route.

Il y avait près de trois ans qu’il «bourlinguait au tonnerre de Brest»,
sur la frégate l’_Intrépide_, quand, un jour, dans les mers du Sud, on
fut accosté par le croiseur _Neptune_ qui, sa période terminée, rentrait
en France. Pendant une couple d’heures on fraternisa d’un bord à
l’autre, selon l’usage. Or, quelle ne fut pas la joie de Laurik, de
retrouver, parmi les matelots du _Neptune_, un des hommes, précisément,
sur l’exemple desquels il s’était appuyé pour justifier à son père la
soudaine éclosion de sa vocation maritime! Il se nommait Constant
Trégloz (Dieu lui fasse paix!), et il était originaire de Buguélès, où
ses parents tenaient un «débit».

Plus âgé que Laurik de quatre ou cinq ans, il comptait déjà plusieurs
campagnes et s’en allait en congé définitif.

Un fier luron, ma foi, large d’épaules, franc d’allures, à qui la
navigation avait singulièrement profité.

L’entrevue fut naturellement des plus cordiales, mais sans grandes
manifestations extérieures, à la bretonne.

--Qu’est-ce qu’il faudra dire chez toi, cadet? demanda Trégloz, quand la
minute de la séparation fut arrivée.

--Tu diras bien le bonjour aux vieux, que je n’ai pas de regret à ce que
j’ai fait, que la santé va bien et que je souhaite qu’il en soit de même
pour eux.

--Entendu ça. Et tu n’as personne d’autre à bonjourer?

Laurik eut sur le bout de la langue le nom de Néa, mais ce fut pour le
ravaler aussi vite. «Toujours cette sacrée honte, qu’est-ce que vous
voulez?» Et, après une longue hésitation, comme s’il eût dû chercher au
fond de sa mémoire, il répondit simplement:

--Les Garandel, de Camlez, ont été bons pour moi... Je serais content
que tu t’informes où ils demeurent et que tu leur portes mes amitiés.

Ah! si, du moins, il n’avait rien dit!... Mais qui peut prévoir?

Passons, n’est-ce pas?

Le moment vint où «ceux de l’_Intrépide_» revirent à leur tour la terre
de France. Un 22 mai, sur les cinq heures du soir, Laurik Cosquêr
quittait à Morlaix la diligence de Brest à Saint-Brieuc et s’acheminait
à pied vers le plateau trégorrois. Il avait en poche son diplôme de
gabier, un congé de six mois, et, noués dans son mouchoir, sept-vingts
écus d’économies, presque une richesse, qu’il allait pouvoir déposer
avec son cœur entre les mains de Néa. Cette pensée lui donnait des
ailes. Les quinze lieues qu’il avait à franchir semblaient fuir sous ses
pas. Il avait le meilleur des bâtons de route, l’espoir. Joignez que la
nuit était merveilleusement belle, l’ombre transparente et tiède, l’air
embaumé d’une odeur d’herbe déjà mûre pour la fenaison. Les arbres, les
ajoncs des talus bruissaient à peine. Une brume argentée flottait, comme
la respiration des champs endormis...

Aux approches de Camlez, Laurik eut l’âme inondée d’une telle allégresse
qu’il se mit à entonner une chanson de bord, apprise sur le gaillard
d’arrière de _l’Intrépide_, et qu’on eût dite composée à son sujet:

    «Pour l’amour d’une blonde,
    Je me suis-t-engagé
    Marin sur l’eau profonde,
    Jour et nuit en danger.
    . . . . . . . . . . . . . .
    J’ai fait le tour du monde:
    Me voilà-t-en congé.
    Vais savoir chez ma blonde
    Si son cœur a changé.
    . . . . . . . . . . . . . .
    Je lui dirai: ma blonde,
    Si ton cœur a changé,
    Vais me périr dans l’onde,
    Quoique sachant nager!...

Il en était à ce couplet quand tout à coup, sur ses talons, quelqu’un
s’exclama:

--Damné sois-je! Que le cœur de ta douce ait changé ou non, ta voix à
toi, du moins Laurik Cosquêr, est restée facile à reconnaître!

C’était un homme de Trévou-Tréguignec, un tailleur d’habits qui avait
souvent travaillé dans les mêmes maisons que Laurik. Il était nu-pieds,
ayant ôté ses souliers pour marcher plus vite, et c’est pourquoi Laurik
ne l’avait pas entendu venir.

--Les uns chantent, les autres pleurent, reprit-il. Ainsi, moi, je vais
annoncer au fils de Kerambesk que son père a été trouvé noyé dans
l’étang du Bois-Riou.

La joie de Laurik fut empoisonnée. Ouïr parler de mort, en rentrant au
pays, n’est pas d’un bon présage. Heureusement qu’on arrivait au
carrefour des Trois-Croix où s’amorce le chemin du Pont-Neuf. Laurik
s’empressa de «larguer» le tailleur, sans même lui toucher la main, et
s’engagea au pas de course dans la descente... Un bouquet d’arbres, des
meules de paille, le dos arrondi d’un toit de chaume émergèrent comme
une île du brouillard blanchâtre de la vallée... C’était là!... Il
pouvait être deux heures du matin. Les gens les bêtes, tout reposait.
Mais les choses avaient leur vieil aspect familier. Il n’était pas
jusqu’au tombereau qui n’érigeât comme d’habitude ses brancards vides, à
la place accoutumée, au milieu de la cour. Le marin dut s’y adosser,
tellement ses jambes flageolaient sous lui, non de fatigue, mais
d’émotion. Par les petites vitres des lucarnes pleines de noir, il
sentait l’âme de la maison qui le regardait. Qu’y avait-il dans ce
regard? Promesse ou menaces... Pour la première fois, un doute poignant
lui pénétra dans l’esprit comme une lame.

Il eut peine à réprimer un cri.

Dans sa soudaine angoisse, il imagina d’aller coller son oreille à la
porte, pour écouter s’il n’entendrait point le souffle de Néa, dont il
savait que le lit se dressait juste en face.

Mais le tic-tac de l’horloge fut le seul bruit qu’il put percevoir dans
le profond silence.

--Bah! se dit-il, pour se rassurer, c’est d’avoir tant marché qui me
donne ces idées sottes. Tout ça va se dissiper avec les mauvaises
influences de la nuit.

Il se dirigea, sur la pointe du pied, vers l’étable aux vaches où,
jadis, il avait son coucher. Quand il ouvrit la claie de genêt, les
bonnes bêtes, vautrées côte à côte dans la litière, se bornèrent comme
autrefois à soulever nonchalamment leurs mufles appesantis. Comme
autrefois, il les caressa d’une tape au passage et, côtoyant le mur,
gagna l’angle de droite... Elle était là, comme par le passé, elle était
là, entre ses quatre piquets, la couette de paille qui lui avait si
souvent inspiré de si beaux rêves! Il s’y allongea, tout rasséréné. Et
sur ses paupières le sommeil s’abattit comme un coup de poing...




VII


--Jésus, _ma Doué_! Laurik le taupier qui est ici dans la crèche!

C’était la voix grasseyante de Fanta.

--En voilà une surprise! ne cessait-elle de répéter... En voilà une
surprise!...

D’un bond, Laurik avait sauté à bas de sa couchette. Il frottait
machinalement ses yeux gonflés et tentait de balbutier de vagues
paroles.

La vieille l’entraîna:

--Viens, on causera en déjeunant.

Il la suivit vers la ferme, toute blonde sous le premier soleil... Il ne
savait s’il marchait à la mort ou à la vie.

--Devine qui j’ai trouvé en allant soigner les vaches, cria Fanta dès le
seuil.

Le vieux Garandel, qui avait le nez dans sa soupe, se leva du banc où il
était assis, dans l’encoignure de la fenêtre.

--Ah! ah! fit-il gaiement, je vais donc pouvoir te régler ma dette...
Oui, les quinze taupes qui ne t’ont pas été payées!... Mais d’abord,
matelot, que je te donne l’accolade!... Nous avons eu de tes nouvelles:
tu fais ton chemin, à ce qu’il paraît. Tu vas nous conter ça.

Fanta, près du foyer, trempait une autre écuellée.

--Commence par te loger ceci quelque part, mon bonhomme, dit-elle. Tu
dois avoir un rude creux dans l’estomac.

Lui, cependant, furetait des yeux autour de la pièce.

--Je vois ce que c’est, reprit Fanta; tu trouves drôle qu’il n’y ait que
nous dans la maison, n’est-ce pas?... Las! Qu’est-ce que tu veux? C’est
ainsi... Nous sommes seuls dorénavant, seuls comme des pauvres vieux.

--Jusqu’à ce que le fils aîné rentre du service..., s’il rentre, opina
l’ancien grognard.

Le marin sentit son cœur s’arrêter.

--Alors, Néa?... commença-t-il, les lèvres blanches.

--Néa! s’écria la ménagère dont le visage se rida de plaisir... Néa!...
C’est vrai, tu ne sais pas... Elle est maintenant dans tes parages, du
côté de la mer, là-bas, à Buguélès... Et elle sera bien contente de te
voir, pour sûr! Car, si elle est heureuse comme elle est, c’est en
grande partie à toi qu’elle doit son bonheur.

--A moi? bégaya Laurik, la tête chavirée.

--Dam, oui! A toi, intervint le vieux; si tu n’avais pas envoyé Constant
Trégloz nous porter tes amitiés, notre fille, tu penses bien, ne l’eût
jamais connu, et, du moment qu’elle ne l’aurait pas connu, comment
diable se seraient-ils accordés?

--C’est clair, approuva la vieille.

Et, sans se douter que chacune de ses phrases poignardait le cœur de
Laurik, elle se mit à donner des détails:

--Moi, je la trouvais un peu bien jeunette pour entrer en ménage, et
Garandel, lui, tant que d’avoir un gendre, aurait mieux aimé un
cultivateur... Mais quoi! Ce Trégloz, du jour qu’il l’avait vue, s’était
juré qu’il l’aurait par la porte ou par la fenêtre... Et comme elle-même
avait dans l’idée d’être femme de marin, nous l’avons laissée aller à la
grâce de Dieu,--pour son bien, d’ailleurs, puisqu’ils s’entendent et
qu’ils se tirent d’affaire... Ne manque pas de passer leur dire un
bonjour: tu verras que c’est très gentil chez eux...

--Ainsi, elle est mariée..., articula Laurik avec lenteur, mais d’un son
de voix si étrange qu’il se demanda lui-même si ce n’était pas un autre
qui avait parlé.

Les vieux reculèrent d’épouvante, en s’apercevant qu’il était aussi
livide qu’un cadavre au linceul... Il leur fit, de la main, un geste
d’adieu et s’appuya, pour sortir, à la cloison de bois qui, dans les
fermes bretonnes, protège la table contre l’air de la porte. Comme il
descendait la dernière marche du seuil, il entendit la femme qui disait
à son mari:

--M’est avis que nous devrions réciter un _De profundis_ pour l’âme de
Laurik Cosquêr... Sûrement qu’il est mort au loin. Ce que nous avons vu,
ce n’est pas lui, c’est son _intersigne_.

                   *       *       *       *       *

Longtemps ils restèrent persuadés qu’ils avaient reçu la visite, non
d’un vivant, mais d’un fantôme. Et ce qui les confirma encore dans leur
sentiment, ce fut quand ils apprirent, à quelques jours de là, que les
parents de Laurik n’avaient pas eu vent de leur fils. Dans la débâcle de
tout son être, il ne s’était plus souvenu, en effet, qu’il avait un père
et une mère. Néa Garandel, en s’en allant avec un autre, avait comme
dévasté sa vie. Il était plus seul et plus perdu que le plus abandonné
des orphelins... Deux jours et deux nuits, il erra le long de la
rivière, aux alentours du pré des Garandel, absent du monde et de
lui-même. Il n’avait de volonté à rien, pas même à se périr. Pas de
colère non plus contre personne: une grande tristesse seulement et une
grande pitié. S’étant assoupi vers l’aube du troisième jour, il fut tout
effaré, au réveil, de trouver une douceur à sa souffrance. Sa jeunesse
avait travaillé en lui, à son insu, sournoisement, comme fait la taupe
sous terre. Il gagna la grand’route de Lannion, mangea dans une auberge,
rentra parmi les hommes. Le lendemain, il était de retour à Brest et, le
surlendemain était rembarqué...




VIII


...--Ce que je devins après ça, monsieur?... Eh bien! Je battis la mer
comme auparavant, allant où l’on me commandait d’aller, faisant campagne
ici, là, en Afrique, en Crimée, en Chine, un peu partout..., et je
continuai d’aimer Néa Garandel...

De renoncer à son rêve d’amour, malgré le démenti que lui avaient
infligé les événements, cela n’était pas dans ses moyens. Il s’entêtait,
au contraire, avec la chimérique obstination de sa race, dans une
fidélité d’autant plus farouche qu’elle avait été plus cruellement
déçue. Le vieil optimisme celtique, hérité de ses ancêtres, lui
interdisait de désespérer. La même voix indomptable qui assurait aux
peuples de la Cambrie qu’Arthur n’était pas mort, au vieux Garandel, que
le vaisseau blanc de «son Empereur» croisait toujours en vue des côtes
de France, lui certifiait, à lui, que, tôt ou tard, il aurait son heure,
que son attente ne serait pas indéfiniment trompée.

Qu’attendait-il donc? Il n’eût su le dire au juste..., la volonté de
Dieu..., l’inconnu.

Dix ans, vingt ans s’écoulèrent, pendant lesquels il ne fit que de
courtes apparitions au pays.

Il s’informait de Néa auprès de la mère Cosquêr, qui avait, chaque
semaine, l’occasion de la rencontrer le dimanche, à la messe,
puisqu’elles habitaient dorénavant la même paroisse. Mais il ne parlait
jamais d’elle qu’à mots couverts.

--Et dans le ménage des Trégloz?... demandait-il.

La vieille Cosquêr répondait:

--Ils vont tous bien...

Elle ajoutait quantité de choses les concernant: une naissance d’enfant,
le baptême d’une barque, le trépassement du vieux Garandel... Mais il
n’y prêtait aucune attention.

--Vous leur ferez mes compliments, disait-il.

Et il repartait, courait à de nouveaux hasards, confiant, malgré tout,
qu’un jour viendrait où, «sans offenser la religion ni personne», il
pourrait confesser à Néa ce qu’il avait souffert pour l’amour d’elle.

Une seule fois, il crut bien que cette revanche ne lui serait pas
accordée.

C’était durant la guerre de Chine, «à... à... bref un nom comme un
éternuement...», là où il eut le bras fauché d’un coup de hache.

--Cet homme est fini, avait déclaré le major, après le pansement.

Déjà il se sentait glisser, par-dessus bord, dans l’éternité, quand, des
profondeurs bourdonnantes de son cerveau, un cri jaillit, un appel
jeune, virginal et pur comme le printemps breton.

--Laurik!... Laurik, hé!

A six semaines de là, un transport le ramenait en France, manchot et
«pensionné», les traits prématurément vieillis, mais la tête saine et le
cœur intact.

Il arriva pour apprendre la mort de son père, survenue dans
l’intervalle, et pour recevoir la dernière bénédiction de sa mère «qui
se languissait de son mari». De toutes les maisons où le taupier défunt
allait en journée, de son vivant, on envoya quelqu’un à l’enterrement de
sa veuve.

                   *       *       *       *       *

Ce fut dans cette pénible circonstance que, pour la première fois depuis
vingt ans, Laurik revit Néa.

On en était au moment où l’assistance défile au pied de la fosse, pour
l’asperger d’eau bénite et laisser tomber une poignée de terre sur le
cercueil. Les hommes avaient passé, et c’était maintenant le tour des
femmes, enveloppées, selon l’usage, dans leurs grandes capes de deuil
qui les faisaient se ressembler toutes. Laurik les regardait sans les
voir, écoutant tristement sonner le bois de la bière sous chaque motte
qui le heurtait. Tout à coup, comme une des femmes se penchait vers le
bénitier, il tressaillit: quelque chose en lui venait de l’avertir que
cette forme noire, c’était Néa.

C’était elle, en effet.

Au sortir du cimetière, elle l’aborda.

--Peut-être que vous ne me reconnaissez plus, dit-elle doucement, en
faisant glisser en arrière, d’un gracieux mouvement de tête, la cagoule
de son manteau.

--Si! Néa, et je vous remercie d’être venue. Un sanglot le secoua, où sa
douleur de fils n’était que pour moitié. Néa reprit:

--Je vous plains de tout mon cœur. C’est triste quand on n’a plus
personne... Moi aussi, j’ai perdu mes vieux... Ma mère est morte chez
nous, l’hiver dernier... Mais j’ai un mari, des enfants..., je ne suis
pas seule...

Elle fit une pause, puis d’une voix lente, posée:

--Savez-vous, Laurik? Vous êtes jeune encore: à votre place, moi, je me
marierais.

Si dur que fût le choc, il le reçut sans broncher.

--Vous rappelez-vous, Néa, qu’il y a vingt ans vous m’avez dit: «A votre
place, moi, je serais marin»? Ça ne m’a pas précisément réussi,
prononça-t-il avec un pâle sourire, tandis que, du geste, il montrait
son épaule mutilée.

--Je ne l’ai pas oublié, dit-elle... Et vous m’en voulez sans doute de
cela, Laurik Cosquêr?

--Moi, vous en vouloir! Oh! non... Ni de cela, ni d’autre chose, Néa
Garandel.

Toute la violence de son amour s’était comme projetée hors de lui dans
cet «Oh! non!». Il s’en faisait déjà reproche; mais Néa repartit avec
tranquillité, en fixant sur lui ses beaux yeux clairs dont l’âge n’avait
point altérer l’éclat:

--Eh bien! alors, pour me prouver que c’est vrai, descendez nous voir,
Laurik, un jour que vous aurez moins de chagrin... Nous parlons souvent
de vous avec Trégloz, et ça lui fera beaucoup, beaucoup de plaisir, si
vous venez... Pensez donc, depuis le temps!...

Il répliqua très vite:

--Certainement... Comptez sur moi, Néa... Un jour, oui..., plus tard...,
vous me verrez arriver, je vous promets.

Là dessus, elle était allée dans sa route, lui, dans la sienne...

                   *       *       *       *       *

--Ceci se passait, il y a quarante ans, monsieur. Au commencement du
mois dernier, avec sa permission de Dieu, j’ai tenu parole.

Il huma le fond de sa tasse, et poursuivit:

--C’était le lendemain de la messe anniversaire, célébrée à la mémoire
de Constant Trégloz. Je mis mes hardes propres, et m’en fus, au tomber
du soir, jusqu’à Buguélès. Néa filait sur le pas de sa porte. Je la
bonjourai et lui dis: «L’âme de Constant Trégloz est dans son repos, vos
enfants sont mariés, vous voilà seule et sans personne, Néa, comme
j’étais le jour de l’enterrement de ma mère et comme je suis resté
depuis. Je vous promis ce jour-là que vous me verriez arriver. Je suis
venu.» Elle répondit: «Je savais que vous viendriez, Laurik, et je sais
aussi ce que vous venez chercher.--Je l’ai attendu assez longtemps, Néa,
pour que vous, ne me renvoyiez point avec un refus.» Elle dénoua le
ruban qui attachait le manche de la quenouille à son corsage et me
tendit la quenouille en disant: «Emportez-la, Laurik, avec la laine qui
est dessus: je la filerai dans votre maison». Voilà, monsieur, comment
furent nos fiançailles, n’est-ce pas, Néa?

--C’est la vérité, fit la petite vieille, à croppetons, sur la pierre de
l’âtre, où elle était retournée s’asseoir, le café servi.

--La noce, reprit Laurik, vous l’avez vue de vos yeux, et, si vous aviez
écouté ma prière, vous auriez eu le droit de dire: «J’en étais!» comme
font les conteurs, à la fin de leurs histoires.

Il ajouta d’un ton pénétré:

--Vous savez à présent la mienne, monsieur, et que, c’est l’histoire
d’un homme heureux.

Une lumière nageait dans ses prunelles d’un bleu profond, une lumière
mélancolique et douce, comme celle qui se mourait au dehors sous les
premières cendres du crépuscule.

                   *       *       *       *       *

J’avais pris congé de Néa Garandel et j’allais quitter Laurik Cosquêr au
bas de l’escalier de granit, taillé dans la chaussée de l’étang, quand
des vols de corneilles passèrent au-dessus de nos têtes, gagnant les
bois.

--A propos, dit le vieillard, vous savez, le hibou que j’appelais mon
cousin et sur lequel les autres me taquinaient sans cesse?

--Ah! oui, Laurik... Eh bien?

--Figurez-vous... Le soir où Néa vint ici comme ma femme, il n’était
plus là... Et, depuis, nous ne l’avons pas revu.




LE TRÉSOR DE NOËL

A Madame Georges-Robert Lefort.




I


C’était aux approches de Noël. J’avais alors dans les dix ans et je
commençais mon rudiment de latin sous les auspices du recteur de
Ploumilliau, lequel n’était autre, s’il vous plaît, que messire
Yves-Marie-Victor de Villiers de l’Isle-Adam, le propre oncle de
l’écrivain.

Voici beau temps que le saint homme repose dans le sein de Dieu, pour
m’exprimer comme son épitaphe.

A l’époque dont je parle, c’était un vieillard de haute stature, aux
larges épaules à peine voûtées, avec une tête léonine, un nez impétueux
et des yeux étranges,--des yeux à éclipses, en quelque sorte, comme
certains phares, des yeux dont on eût dit que le pouvoir éclairant se
résorbait par intervalles, pour rayonner, l’instant d’après, d’un feu
plus vif et plus pénétrant. Tandis que j’écris ces lignes, j’ai
l’impression qu’ils me regardent encore, du fond de ce lointain passé.
Il y avait en eux de la tendresse et de la malice, de l’ironie et de la
bonté, tout cela mêlé d’un je ne sais quoi d’énigmatique,
d’indéfinissable, qui troublait.

--Allons, conclut-il ce soir-là, lorsque nous eûmes fini d’abattre un
chapitre de l’_Epitome_, tu t’en es tiré fort congrûment... Cours d’une
traite prévenir chez toi que je te garde à souper.

Dans nos campagnes bretonnes, on ne «dîne» pas, on «soupe». Et, toutes
les fois que le vieux prêtre-gentilhomme était satisfait de mon travail,
il commandait à la servante, Anna Béricotte, de mettre mon couvert.

Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense plus agréable.

Ces repas du presbytère m’enchantaient. Malgré les remontrances, souvent
trop justifiées, de la sage Anna Béricotte, le recteur tenait volontiers
table ouverte. Plus il avait de convives, plus il était ravi. Presque
tous étaient, comme moi, des invités de la dernière heure, des invités
de raccroc. Il les avait recrutés de-ci de-là, dans la rue, à l’église,
voire au confessionnal. D’aucuns se présentaient _in extremis_, sans
avoir été priés. Ils n’étaient pas les moins bien accueillis, ni non
plus les moins divertissants. Ils arrivaient, sous prétexte d’une
communication à faire à M. le recteur, et, invariablement, M. le recteur
les poussait devant lui dans la salle à manger, en disant d’un ton
paterne:

--Entrez donc... Entrez donc... Vous m’expliquerez ça, la fourchette en
main.

Elle était intimidante au premier aspect, cette salle à manger, avec ses
austères boiseries de chêne où, dans des cadres dédorés, jaunissaient
des portraits de papes. Mais l’apparente sévérité des choses se fondait
vite à la belle humeur des gens. J’ai vu défiler là des types
extraordinaires, toute une Bretagne délicieuse et cocasse que l’avenir
ne connaîtra plus. Moi-même, je la croyais effacée de ma mémoire, et
voici que les noms me reviennent soudain avec les figures. C’est
Jean-Louis Roparz, le chef-cantonnier, qui discourait, les paupières
mi-closes, d’une voix caverneuse de conspirateur; c’est Milliau
Boubennec, le buraliste, un vétéran de la guerre d’Italie, qui, à cause
d’un coup de sabre attrapé à Solferino, avait l’air d’avoir deux bouches
et n’ouvrait jamais la véritable sans tonitruer aussi fort que s’il en
avait eu quatre; c’est Benjamin Caha, surnommé l’Empereur, parce qu’il
faisait partie de l’équipage de la _Belle-Poule_ quand elle ramena en
France les cendres de Napoléon: pensionné de l’État, médaillé de
Sainte-Hélène, l’Empereur avait adopté, pour occuper ses loisirs et
gagner, comme il disait, son argent de tabac, la spécialité d’annoncer
les enterrements, tâche dont il s’acquittait avec un entrain qui
n’avait, en vérité, rien de funèbre; c’est... Mais je n’ai pas promis de
les dénombrer tous. Reprenons où j’en étais resté.




II


Je n’avais fait qu’un saut jusque chez moi et, avant que M. de
l’Isle-Adam eût terminé le _Benedicite_, j’étais de retour au
presbytère.

Une dizaine de bonnes têtes réjouies couronnaient la table, ennuagées à
demi par les fumées du potage et semblables, dans la tremblante clarté
des chandelles, à autant de rouges levers de lune derrière un voile
léger de vapeurs. Le recteur présidait, un peu distrait, un peu distant,
à son habitude, et se bornant à encourager d’un sourire, énigmatique
comme son regard, les divagations tout de suite abondantes de ses
commensaux.

La conversation, après avoir dessiné quelques méandres autour des
derniers potins de la chronique locale, roulait maintenant à pleins
bords sur la grande solennité prochaine et sur les liesses nocturnes par
lesquelles toute la région s’apprêtait à célébrer la naissance du
Sauveur. Puis, remontant le cours des souvenirs, elle rebroussa chemin
vers les Noëls d’antan.

--Ah! si vous aviez été sur la _Belle-Poule_! entama l’Empereur. Une
nuit de Noël douce et tiède, mes amis, comme chez nous la nuit de la
Saint-Jean...

Mais il l’avait débitée vingt fois, cette histoire d’un réveillon sus
les tropiques. On en savait les termes par cœur.

--Oui, c’est entendu: vous mîtes la _Belle-Poule_ au pot! clama l’organe
retentissant du buraliste, qui avait des lettres.

Il y eut un accès de grosse hilarité que l’Empereur partagea, encore
qu’il se plaignît de l’incivilité avec laquelle «on lui coupait la
chique».

--Moi, insinua le chef-cantonnier, que ses factions solitaires le long
des grandes routes inclinaient aux graves songeries, je déplore que la
nuit de Noël ne soit plus, comme dans les âges qui nous ont précédés, la
nuit des miracles.

--Que voulez-vous dire par ces paroles? demanda le vicaire de
Saint-Michel-en-Grève, un invité exotique dont j’avais l’honneur d’être
le voisin de droite.

--Dam! exhala Roparz, en baissant à la fois le ton et les paupières,
comme s’il se fût agi d’une révélation d’où dépendît notre sort à
tous,--vous avez certainement ouï conter à nos anciens que, pendant la
nuit sainte, les bœufs étaient autorisés à bavarder entre eux dans le
langage des hommes... Eh bien! il faut croire qu’ils ont abusé de la
permission et qu’elle leur a été retirée, car, dorénavant, ils
n’articulent plus une syllabe.

Quelqu’un objecta:

--Auriez-vous donc vérifié la chose, Jean-Louis!

--Parfaitement!... Et par trois Noëls consécutifs..., et dans trois
étables différentes.

--Et vos oreilles n’ont rien perçu!

--Rien.

--Quoi? ricana le notaire Landouar qui, peureux comme un lièvre, jouait
volontiers l’esprit fort, il ne s’est pas trouvé un de ces animaux pour
chuchoter, en bon breton de Tréguier, à son camarade: «Si nous plantions
nos cornes dans le derrière de cet imbécile de Jean-Louis Roparz qui est
décidément plus bête que nous»?...

--Non, pas même cela, monsieur Landouar. Et, pourtant, je me serais tenu
pour édifié, si seulement ils avaient parlé en mauvais français de
notaire.

--Mouche! s’écria Miliau le Balafré, heureux de marquer le coup.

Jonathas Morvan, le marguillier, plus communément désigné par le
sobriquet de «Micamô», du nom de sa boisson favorite,--un mélange de
café, de vin et d’eau-de-vie, introduit en Bretagne par les maquignons
normands,--Jonathas Morvan, qui jusqu’alors n’avait desserré les dents
que pour mâcher, estima sans doute le moment opportun de faire, lui
aussi, sa déclaration de principe:

--C’est comme le «Trésor de Noël», nasilla-t-il (car il était affligé
d’un rhume de cerveau qu’on disait héréditaire dans sa famille), vous
savez bien, ce fameux trésor, dont les commères affirment qu’on l’entend
_dirlinguer_ sous terre, avec un clair bruit de pièces d’or, à tous les
croisements de chemins. Vous êtes censé n’avoir qu’à le cueillir, pour
peu que vous soyez sur la place quand tinte la clochette de l’Élévation,
à la messe de minuit... Une année je résolus d’en avoir le cœur net, moi
qui vous parle. Donc, je me rendis au carrefour de Nizilzi, et là,
durant deux heures, messieurs, oui, deux heures d’horloge, je demeurai
couché à plat ventre dans la neige... Le sang me bourdonnait aux tempes
comme un rucher d’abeilles... Mais ce fut tout ce que j’entendis.

--C’est là que vous vous serez enrhumé pour le reste de vos jours,
observa d’un ton de commisération hypocrite Maudez Guermeur, le
secrétaire de mairie.

Micamô haussa les épaules:

--A d’autres, le trésor de Noël! Il n’y a pas de trésor de Noël.

Au haut bout de la table, les yeux à éclipses de M. de l’Isle-Adam
brillèrent d’un éclat glauque.

--Vous l’avez cherché, Jonathas, dit-il, et vous ne l’avez pas trouvé.
Je sais quelqu’un, moi, qui l’a trouvé, précisément parce qu’il ne le
cherchait pas.

Il se fit, à ces mots, un silence presque religieux. Tous les visages
s’étaient tournés vers le recteur.

Il commença:




III


Le pays de Maël-Pestivien, où je suis né, est une contrée rude,
pierreuse et pauvre, située à quelque douze lieues d’ici, dans ce que
vous autres, gens des basses terres, vous appelez la montagne. Par une
de ses lisières il touche à la forêt de Porthuault, où la reine Anne, de
précieuse mémoire, avait jadis une de ses chasses. Moi-même, dans ma
jeunesse, j’y allais souvent courre le gros gibier. Ce fut ainsi que je
nouai connaissance avec Jérôme Garel.

Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois, était un beau garçon bien
découplé, frais, souple et droit comme un plant de futaie. A demi
bûcheron, à demi braconnier, il vivait de hasard et de liberté. Toujours
rôdant, toujours furetant, il n’y en avait pas deux à posséder comme lui
le sous-bois.

Un soir que nous avions battu les halliers ensemble et que, dans notre
ardeur, nous nous étions laissé surprendre par la nuit, il me proposa
l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous dormîmes côte à côte sur
le même lit de feuilles. A partir de ce moment, il considéra qu’il
existait entre nous un lien sacré.

Lorsque je m’éloignai, le matin, dans la rosée, il me dit en me secouant
le poignet:

--Je suis dur à l’apprivoisement, mais, quand ça y est, ça y est pour de
bon.

Sur ces entrefaites, cédant un peu tard à l’appel de Dieu, je décidai
d’entrer dans les Ordres. Je quittai la maison paternelle pour le
séminaire, et ce fut seulement au bout de cinq années que je reparus à
Maël-Pestivien. J’y venais célébrer ma première messe, au grand autel de
la paroisse, un dimanche, 22 juin. Parmi les personnes qui, à cette
occasion, voulurent recevoir la communion de ma main, je distinguai
immédiatement Jérôme à son épaisse toison frisée, noire comme un buisson
de mûres et fleurant la senteur mouillée des bois.

Je comptais le revoir à la sortie de l’église, mais je ne réussis point
à le découvrir: effarouché par la foule qui me faisait cortège, il avait
dû s’esquiver.

Je m’arrangeai, le lendemain, pour aller le relancer jusque sous les
ombrages de sa forêt.

Il avait abandonné son ancien logis, et j’eus toutes les peines du monde
à le joindre. Lorsque enfin je l’eus déniché dans sa nouvelle cache,
bâtie au sommet d’une éminence d’où l’on embrassait un large panorama de
fermes et de cultures, je remarquai dès l’abord dans ses traits une
altération qui, la veille, ne m’avait point frappé. Il avait les joues
hâves, les orbites creuses, le front barré d’un pli. Impossible de
douter que le fier sauvageon en pleine pousse ne portât au flanc quelque
blessure secrète par où sa sève coulait. Les démonstrations de joie avec
lesquelles il m’accueillit ne me donnèrent pas le change.

--Çà, lui demandai-je brusquement, qu’est-ce que tu as? Qu’est-ce qui
t’est arrivé?

--Moi? fit-il en devenant tout pâle.

--Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que tu as de grosses peines.
Qu’attends-tu pour me les confier?

Il baissa la tête; deux larmes tombèrent comme deux gouttes de pluie à
ses pieds.

--Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre, monsieur de l’Isle-Adam.

--Tu te trompes, Jérôme, nul n’a plus que le prêtre qualité pour tout
entendre.

Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me désignant du doigt une
des fermes éparses dans la vallée:

--Vous voyez la fumée qui monte de ce toit de tuiles? C’est pour la
regarder monter ainsi, matin et soir, que j’ai établi mon domicile sur
cette hauteur.

Alors, en phrases gauches et plaintives, entrecoupées de sanglots, le
malheureux forestier épancha son cœur dans le mien. Depuis deux ans
déjà, il aimait Catherine Callac, l’héritière de Rozviliou, et avait
toutes raisons de s’en croire aimé. Seulement, voilà: il y avait Callac
le père, un homme serré, têtu, qui, parce qu’il payait à mon père à moi
quatre cents écus de fermage, méprisait en Jérôme Garel le vagabond des
bois, le sans-terre et le sans-gîte, n’ayant pour dot que ses yeux
clairs, ses poings musclés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.

--Le vieux grigou a juré, devant Catherine, qu’il lâcherait ses chiens
sur moi, si je m’aventurais encore à la brune aux alentours de
l’habitation... Je suis pourtant un chrétien comme les autres, n’est-il
pas vrai, monsieur de l’Isle-Adam? Je ne suis pas un loup...

                   *       *       *       *       *

Ici, la salle fut ébranlée par un formidable «Mille millions de
tonnerres!» qui dut scandaliser dans leurs cadres les portraits des
papes.

--Ça m’a échappé, monsieur le recteur, s’excusa le buraliste aux poumons
d’airain; mais aussi, des ostrogoths comme ce Callac, on devrait en
faire de la ratatouille!

L’incident avait permis au vieux prêtre de reprendre haleine; il
poursuivit:




IV


La douleur de ce pauvre garçon me navrait. J’eusse souhaité de lui venir
en aide; mais comment?

--Veux-tu, lui demandai-je, que je prie mon père d’intercéder pour toi
auprès de son fermier de Rozviliou?

Il se redressa de toute sa taille:

--Jamais de la vie! Je n’entends pas que mon secret coure la plaine et
que les valets de charrue fabriquent des chansons avec mon désespoir.
Non, je tiens à faire mes affaires moi-même, monsieur de l’Isle-Adam.
Et, s’il faut que je perde la bataille, eh bien, il me restera la
Fontaine de Minuit!

--La Fontaine de Minuit? Qu’est-ce à dire, Jérôme? me récriai-je avec
sévérité, m’imaginant qu’il parlait d’attenter à ses jours.

--Oh! ce n’est pas ce que vous pensez, protesta-t-il.

Et, esquissant un sourire triste:

--C’est vrai, les gens de Maël ne connaissent ni l’existence, ni les
vertus de cette source. Les trois quarts des forestiers les ont
eux-mêmes mises en oubli, et je les ignorerais sans doute pareillement,
si Monna Kerdudo, la sorcière du bois, qui m’a tenu sur les fonts
baptismaux, ne me les avait enseignées.

--Et quelles sont ces vertus?

Il me prit la main et murmura:

--Espérons que je ne serai pas obligé d’y avoir recours. Mais si, contre
ma plus chère attente, j’étais réduit à cette nécessité, n’ayez crainte,
monsieur de l’Isle-Adam, vous en seriez le premier averti.

Nous nous quittâmes là-dessus.

Ceci, ai-je dit, se passait en juin. De tout l’été, de tout l’automne,
je n’eus aucune nouvelle de mon étrange ami. Mais, un après-midi de
décembre, comme je me promenais, en lisant mon bréviaire, dans une des
avenues du manoir familial, je perçus soudain, derrière moi, le
froissement d’un pas furtif parmi les feuilles mortes. Je me retournai:
c’était Jérôme Garel qui me rendait visite et qui, par discrétion, pour
ne pas interrompre ma lecture, avait ôté ses sabots. Je constatai avec
compassion qu’il avait encore maigri depuis notre rencontre. Sa mine
était d’un homme exténué: sous sa veste en peau de bique, ses os
saillaient. Je m’abstins de toute question. Ses yeux me remercièrent de
mon silence.

--Monsieur de l’Isle-Adam, dit-il, j’ai un grand service à vous
demander.

--Parle, Jérôme.

--Voici. Dans dix jours, ce sera Noël... Puisque vous n’êtes, pour le
présent, attaché à aucune paroisse, vous plairait-il de nous donner une
messe de minuit en forêt, à nous, les gens des bois, qui ne sommes non
plus les paroissiens de personne? Nous avons, dans le ravin de Kerdonan,
une chapelle de Saint-Barnabé où, depuis les temps de la chouannerie, il
n’a pas été célébré d’office. La toiture, il est vrai, n’est pas en très
bon état, mais il ne manque pas une pierre à l’autel.

--Ce sont tes camarades, les bûcherons, qui ont eu cette idée?

--Oui..., non..., moi et mes camarades. Monsieur de l’Isle-Adam, je vais
vous expliquer: la chapelle de Saint-Barnabé est construite juste
au-dessus d’un souterrain où coule une fontaine...

--La Fontaine de Minuit, je gage?

--C’est son nom.

--Et alors?

--Alors, autrefois, du temps que la chapelle avait son chapelain, il
suffisait d’une goutte d’eau puisée à cette fontaine, la nuit de la
Nativité, pendant la sonnerie du _Sanctus_, pour guérir à jamais de leur
mal ceux qui souffraient d’un amour contrarié... Monna Kerdudo m’a
certifié que, si toutes les anciennes conditions étaient remplies à
nouveau, la propriété que la source avait jadis, elle l’aurait encore.

Il y avait dans sa voix, dans son regard, dans son geste, une
supplication si ardente que je ne tergiversai pas une minute, et, sans
même réfléchir que je me faisais peut-être, moi, soldat du Christ, le
complice de quelque antique superstition païenne, je répondis:

--Tu peux annoncer à tes camarades que j’officierai dans la chapelle à
la date fixée.

Le recteur s’arrêta un instant. Ses prunelles s’éteignirent, puis se
ravivèrent. Il reprit:




V


Je me rappellerai jusqu’à l’heure de ma mort cette messe de minuit chez
les forestiers. Avec ses murs délabrés, ses pierres disjointes, les
touffes d’herbe, de saxifrages et de cochléarias, qui poussaient dans
les interstices, l’humble chapelle rustique avait tout l’aspect d’une
crèche à l’abandon. Le Rédempteur eût pu la choisir pour y naître. Par
les lambris crevassés de la voûte, on voyait étinceler, dans l’azur
frissonnant du ciel d’hiver, les piqûres diamantées des étoiles. Une
surtout resplendissait d’un éclat fantastique, celle-là sans doute qui
conduisit à l’étable de Bethléem les bergers galiléens.

L’assistance elle-même avait quelque chose de pastoral et de biblique.

Une trentaine d’hommes, vêtus de peaux de bêtes, la composaient, âmes
primitives et un peu sauvages comme leur équipement. Ils étaient
accourus par les sentes obscures, à la trouble clarté de leurs lanternes
de fer-blanc, munies d’un carreau de corne. D’aucuns avaient amené leurs
femmes et leurs enfants. Tous adoraient à voix basse, en un fredon
indistinct et très doux que prolongeait, au dehors, la rumeur de
l’immense forêt murmurante, comme si elle eût prié avec ses fils.

Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.

Mais, à l’autre extrémité de la chapelle, sous le porche, Monna Kerdudo
était à son poste, ses doigts griffus de fée des bois cramponnés à la
corde de la cloche. Il fallait, en vérité, qu’elle fût d’un chanvre
solide, cette corde, puisqu’elle ne resta pas aux mains de la vieille
sorcière quand j’élevai l’hostie au-dessus des fronts prosternés. Monna
Kerdudo vous avait une façon de sonner le _Sanctus_ qui eût plutôt fait
penser au tocsin.

L’office terminé, je m’acheminais, pour dépouiller mes ornements
sacerdotaux, vers une espèce de réduit, pratiqué à droite du chœur en
guise de sacristie, lorsque je me trouvai subitement en face de Jérôme
Garel, surgi je ne savais d’où.

Il était haletant; il riait et pleurait à la fois, sans pouvoir
articuler une parole. Enfin, il balbutia:

--Un miracle, monsieur de l’Isle-Adam! Un pur miracle!...

Je crus qu’il avait l’esprit dérangé.

--Non, non, protesta-t-il, je ne suis pas fou.

Et, dès que j’eus quitté mon surplis:

--Venez, vous jugerez vous-même!... Par ici, dit-il, en projetant devant
lui, vers le sol, la lumière du fanal qu’il portait.

Une ouverture béante se creusait là, presque à nos pieds, donnant accès
dans un escalier de granit dont les marches moussues allaient se perdre
au sein de la terre, sous la chapelle. Je m’y enfonçai à la suite du
forestier, et pénétrai, guidé par lui, dans une manière de crypte, toute
tapissée de fougères et de scolopendres.

Une fontaine ténébreuse en occupait le milieu, encadrée de larges
dalles, la plupart à demi descellées.

Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles:

--Voilà comme j’étais, il n’y a qu’un instant... J’avais fait le signe
de la croix, dit adieu à Catherine et puisé, au _Sanctus_ sonnant, le
philtre d’oubli qui allait l’arracher de mon cœur, puisque cependant son
père refusait de consentir à ce qu’elle fût mienne... Tout à coup, au
moment de boire, patatras! C’était cette dalle qui venait de basculer
sous moi, tenez, monsieur de l’Isle-Adam, comme ceci...

Je laissai échapper un cri de stupéfaction.

La pierre, en se renversant, avait mis à découvert un véritable monceau
d’or.

Pour me prouver que nous n’étions ni l’un ni l’autre les jouets d’une
hallucination, le forestier plongea les mains dans le tas. Les jaunets
tintèrent.

--Quand je vous le disais, monsieur de l’Isle-Adam, que vous aviez opéré
un miracle!

Debout maintenant, Jérôme Garel me dévisageait d’un air de triomphe.

--Il n’y a de miracle que d’En-Haut, répondis-je.

Muré dans son idée, il rétorqua:

--Celui-ci ne se serait pas accompli sans votre intercession et celle de
saint Barnabé... Dans les dictons de Monna Kerdudo sur la Fontaine de
Minuit, il n’a jamais été question d’un trésor caché sous la margelle.
Donc...

--Tu ne voudrais pourtant pas que cet or ait poussé là d’aujourd’hui,
comme champignons en cave!

--Eh! monsieur de l’Isle-Adam, la nuit de Noël a vu de plus étonnantes
merveilles! m’opposa Jérôme avec simplicité.

Je m’étais penché pour examiner de près sa trouvaille. Les pièces à
l’effigie de Louis XV et de Louis XVI abondaient. Mais comme, dans le
nombre, figurait en outre un lot assez considérable de «souverains»
anglais, je n’eus guère de doute sur la provenance de toute la somme.
Mon père, qui, dans la guerre chouanne, avait commandé un corps de
partisans, m’avait souvent parlé de cachettes de ce genre, où l’on
enfouissait, à l’abri des perquisitions révolutionnaires, les subsides
envoyés par les princes. C’était même sa tarentule, à ce cher homme, de
s’imaginer qu’il y en avait plusieurs d’intactes dans nos parages...
Celle que j’avais sous les yeux lui donnait pour une fois raison... Je
me relevai en bénissant les mystérieux desseins de la Providence qui
faisait servir l’argent des rois à réaliser le rêve d’un bûcheron.

Jérôme attendait, anxieux.

--C’est de l’or chrétien, n’est-ce pas, monsieur de l’Isle-Adam?

--Du bel or de Noël, et qui ne doit rien à personne, oui, mon garçon.
Ramasse-le, il est à toi. Tache d’en tirer du bonheur pour le reste de
tes jours, et ne manque pas de payer une toiture neuve à la chapelle de
saint Barnabé.

Il eut je ne sais combien de louis à se fourrer dans les poches...




VI


--Exactement quatre cent quarante, monsieur de l’Isle-Adam! lança
joyeusement une voix qui n’était celle d’aucun des convives.

Tous, nous sursautâmes sur nos chaises.

Passionnément attentifs au récit du vieux prêtre, nous n’avions pas
entendu la porte de la salle à manger s’ouvrir, ni le visiteur inconnu
entrer. Celui-ci était un paysan d’une soixantaine d’années, vert encore
sous ses cheveux noirs, à peine tramés de quelques fils d’argent. Son
petit chapeau rond, noué d’un lacet en guise de jugulaire, sa veste
courte, en «berlinge» roux, et ses guêtres de toile bise décelaient un
montagnard de l’Arrée.

--Parbleu! s’écria le recteur en se levant, c’est le cas de dire avec le
proverbe que, quand on parle du loup, on en voit la queue.

--On voit même le loup tout entier, n’est-ce pas, monsieur de
l’Isle-Adam? répliqua l’homme en promenant sur nous son clair regard.

--Viens çà près de moi, fit le recteur. Et, se tournant vers le
marguillier:

--Jonathas Morvan, voici un camarade devant lequel il serait imprudent
d’affirmer qu’il n’y a pas de trésors de Noël.

Puis, s’adressant à toute la table:

--Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter maître Jérôme Garel, époux
de dame Catherine Callac et propriétaire en titre de Rozviliou...
Comment vont tes douze fils, ô patriarche?

--Bien. C’est le plus jeune, Benjamin, qui, cette année, a tué le
chevreuil.

--Ah! c’est vrai! s’exclama le prêtre... J’ai omis de vous l’apprendre,
messieurs: depuis la fameuse nuit dans la forêt de Porthuault, il ne se
passe point de Noël que le braconnier d’autrefois ne m’apporte en
offrande un chevreuil commémoratif.

Et, pour demeurer fidèle à ses habitudes, M. de l’Isle-Adam ne manqua
pas d’ajouter:

--J’espère, messieurs, que nous aurons le plaisir de le manger ensemble.




CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR

A Paul Ringuenoire.




I


Il y a de cela quelque douze ans. Je voyageais dans le Nord-Ouest de
l’Irlande, qui est, comme on sait, la région de l’île restée la plus
primitive, la plus intacte, tout imprégnée qu’elle est encore du vieil
esprit gaélique. De Donegal, où j’avais passé les fêtes de Noël, je
m’étais acheminé, à travers le _bog_, l’immense tourbière noirâtre, sur
Inver. Le directeur du séminaire de Maynooth, à Dublin, m’avait remis
une lettre de recommandation pour le curé de cette paroisse.

Il faisait, malgré la saison, un de ces temps moites et tièdes, d’une
douceur mélancolique et comme voilée de larmes, où se complaît
volontiers la mansuétude de l’hiver irlandais. Je trouvai _father_ Mac
Carthy bêchant son jardin. Il m’accueillit avec une cordialité
patriarcale.

--J’entends que nous finissions l’année ensemble, déclara-t-il dès
l’abord.

Et il héla sa vieille servante, qui émergea de derrière une haie, la
tête encapuchonnée d’un tartan, la taille ceinte d’un torchon de toile
en guise de tablier.

--Mary, le ciel nous envoie un hôte.

L’instant d’après, j’étais installé dans une chambre des plus
confortables,--«celle de Monseigneur, quand nous avons l’honneur de sa
visite», m’annonça Mary,--d’où la vue s’étendait au loin, par-delà des
vallées d’émeraude, d’un vert si lumineux qu’elles en étaient comme
diaphanes, jusqu’à la masse violette du Slieve-League où la mer
occidentale accrochait ses guipures d’argent. Au dîner, comme je
montrais quelque confusion de me laisser héberger avec ce sans-façon, le
Père Mac Carthy me coupa la parole dès les premiers mots.

--Trêve d’excuses françaises! fit-il d’un ton de jovialité bourrue; ne
voyez-vous pas que votre arrivée est une bénédiction pour moi, dans ce
canton perdu? On est un peu en dehors du monde, ici, savez-vous, et
c’est moi qui vous suis obligé de m’apporter comme un petit air
d’Europe. Songez qu’en fait de proches voisins, je n’ai que les morts du
cimetière... Dieu ait leurs âmes!

Au vrai, Inver est une de ces nombreuses paroisses irlandaises qui,
englobant un territoire de plusieurs milles carrés, n’ont point
d’agglomération centrale. L’église, avec son enclos des tombes, le
presbytère avec son écurie, son étable à vaches, son bout de jardin et
son arpent de pré, formaient, à cette époque, tout le village. A
quelques yards plus haut, sur le versant d’une colline broussailleuse,
s’élevait la demeure du sacristain, lequel remplissait en même temps les
fonctions de fossoyeur et de sonneur de cloches. Les autres
habitations,--de misérables _cabins_ pour la plupart,--s’égrenaient dans
toutes les directions, tantôt accrochées aux pentes, tantôt enfouies
dans les bas-fonds du vaste pays accidenté dont elles ne faisaient, si
l’on peut dire, que ponctuer la solitude. Les cottages de fermiers aisés
se reconnaissaient, de-ci de-là, moins au crépi blanc de leurs murs
qu’au bouquet d’arbres qui les ombrageait et à la teinte rose des
labours qui s’élargissaient en tache d’huile autour d’eux, semblables à
des commencements de tonte dans l’épaisse toison de bruyère noire dont
cette contrée farouche était comme fourrée.

Le bon prêtre, cependant, avait éprouvé le besoin de se reprendre
presque aussi vite.

--N’allez pas, au moins, en conclure que je m’ennuie parmi mes ouailles.
Je n’échangerais pas ma cure d’Inver contre le siège épiscopal de
Kilkenny dont elle dépend. Je pais un pauvre troupeau; mais, puisque
vous me donnez quelques jours, et que notre vieille race vous intéresse,
je vous mènerai chez elle; nous nous assiérons devant ses feux de
tourbe, à ses humbles foyers. Vous verrez quels braves gens!... Mais j’y
pense: à la Saint-Sylvestre, qui est après-demain, il en passera bon
nombre au presbytère pour être les premiers à me saluer sur le seuil de
l’année nouvelle; et vous pourrez vous offrir, sans vous déranger, le
spectacle de la pure et authentique Irlande honorant à sa manière le
plus indigne de ses pasteurs.

Tout en parlant, le vieillard s’était animé. Une flamme soudaine avait
empourpré son visage. Ses yeux brillaient.

--Il faut, néanmoins, que je vous montre le pays,--mon pays!... Vous
n’en trouverez pas un second qui lui soit comparable. Tous les matins,
quand, au moment d’aller dire ma messe, je le contemple du terre-plein
de l’église, je remercie le Seigneur de l’avoir fait si beau... C’est
une fascination... Après l’avoir parcouru, vous comprendrez, j’en suis
sûr, le mot du vieux Nial Mor, répondant à saint Colomban qui, pour le
préparer à sortir sans regret de cette vallée de larmes, lui vantait les
magnificences de la patrie céleste: «Je croirai donc n’avoir pas quitté
Inver.»

Je connaissais ce Nial Mor, ami de Colomban, pour avoir admiré dans
l’église de Killibegs, la sculpture archaïque, assez analogue à un
bas-relief assyrien, qui le représente en guerrier des âges barbares,
vêtu du _kilt_ à forme de jupe, les jambes nues, la main droite appuyée
sur sa hache d’armes; mais je dus confesser au Père Mac Carthy que
j’ignorais qu’il fût d’Inver.

--Il est si bien de chez nous, repartit avec vivacité mon hôte, que sa
famille--une des seules qui n’aient pas été dépouillées par les
Cromwelliens--possède encore les trois quarts de la paroisse. Notre
landlord actuel descend de lui en ligne ininterrompue.

--Alors, cette résidence que j’ai entr’aperçue en venant et dont j’ai
longé le parc pendant plus d’un mille?...

--Abrite Sa Grâce Henry Mac Swine, le dernier des Nial Mor...
parfaitement!

--Le dernier, dites-vous?

--Heu!... J’en ai bien peur. Après vingt-cinq ans de mariage, il attend
encore un héritier. C’est une de ses tristesses; c’est une des miennes
aussi, car ces Nial Mor sont vraiment d’une belle souche, nourrie de
sève héroïque, et qui, pour son dévouement à la catholique Irlande,
mériterait de reverdir jusqu’à la fin des temps... J’aimerais vous
conduire à lord Henry. Mais, à cet égard, vous tombez mal.

--Il est absent?

Le vénérable curé d’Inver eut un sursaut d’indignation:

--Lui? Absent?... Oh! que non pas!... L’absentéisme, dont se meurt notre
terre irlandaise, n’a pas d’adversaire plus intraitable. Il est celui
qui ne bouge jamais. Pas une fois il n’a mis les pieds à Londres et pas
un dimanche, vous m’entendez, il n’a manqué l’office à la paroisse...
Regoûtez-moi ce porto: il vient de chez lui... Non, si je me fais
scrupule de vous présenter à ce noble rejeton d’une grande race et de
visiter avec vous Mac Swine Manor, où Hoche, votre Hoche, a, dit-on,
couché deux nuits, c’est que le moment n’est pas des plus propices...
Hum!... Comment vous expliquer cela?...

_Father_ Mac Carthy se gratta le sourcil gauche, puis:

--Je n’ai pas à vous apprendre qu’il y a toujours eu dans le tempérament
celte un je ne sais quoi d’énigmatique, de déconcertant, et nous autres,
gens d’Erin, nous sommes des archi-Celtes. Nous avons parfois nos
humeurs bizarres, ou, comme vous dites, en France, nos lunes. Lord Henry
est, à l’ordinaire, le plus abordable, le plus sociable des hommes,
mais, par un phénomène assez étrange, les fins d’année ne lui
réussissent pas. Il semble que l’approche de la Saint-Sylvestre exerce
sur lui une influence néfaste. Il est absorbé, silencieux, triste,
incapable de se mettre en frais et de s’intéresser à une conversation
suivie: bref, tout l’opposé de son caractère véritable. Dans ces
conditions, vous risqueriez de n’emporter de lui qu’une impression très
fausse... Vous comprenez, n’est-ce pas? que j’hésite... D’autre part, il
me serait pénible, j’en fais l’aveu, que vous vous éloigniez d’Inver
sans avoir été reçu par le descendant suprême du clan illustre qui en a,
pendant des siècles, incarné l’âme.

Et le Père Mac Carthy conclut:

--Enfin, nous verrons.

Après quoi, choquant son verre contre le mien, il prononça en gaélique:

--_Da slaintié!_ (A votre santé.)




II


Deux jours plus tard, mais au repas du matin, cette fois, nous nous
retrouvions assis, l’un en face de l’autre, dans la salle à manger du
presbytère, ornée de meubles d’acajou massif où se jouaient en reflets
de pourpre les clartés mobiles du ciel irlandais. Par les larges baies
des fenêtres, la vue embrassait des lointains vaporeux, irisés de
lumières charmantes, aux nuances d’une douceur et d’une délicatesse
ineffables. Le soleil, vainqueur de la brume, la déchirait en voiles
argentés qui se balançaient dans l’azur avec des gonflements d’étoffes
légères. Après la pluie dont elle nous avait inondés la veille, sans
miséricorde, pendant la tournée que le curé d’Inver m’avait fait faire
chez les notables de la paroisse, l’année agonisante, parvenue à son
terme, promettait d’expirer dans un sourire.

--Quand je vous le disais, que nous aurions une belle
Saint-Sylvestre!... commença mon amphitryon. Larmes promptes, mais vite
essuyées, telle est l’Irlande...

Il allait poursuivre sur ce thème, lorsque Mary entra en tenant à la
main un pli cacheté:

--C’est de la part de lady Mac Swine, _father_... L’homme est dans la
cuisine, qui attend la réponse.

La physionomie du prêtre s’était tout à coup rembrunie, et je crus
remarquer qu’en ouvrant la lettre ses doigts tremblaient. Mais il n’eut
pas plutôt jeté les yeux sur le papier que son front se rasséréna.

--_Well_, Mary. Dites simplement à l’homme de répondre que c’est
entendu.

Et, s’adressant à moi:

--Je n’osais pas vous introduire de ma propre autorité chez les Nial
Mor. Mais il n’est pas comme ces régions en apparence inhabitées pour
propager les nouvelles avec la soudaineté de l’éclair. Lady Mac Swine
sait déjà que je vous ai fait hier les honneurs de la paroisse et serait
heureuse, m’écrit-elle, si vous acceptiez de m’accompagner, ce soir, au
château. Moi, je ne puis me dérober à l’invitation, et vous avez vu que
je me suis également engagé pour vous, sans vous consulter. Au cas où
l’excursion vous tenterait peu, en raison de ce que je vous ai confié
l’autre jour, je serai quitte pour vous excuser.

Elle me tentait, au contraire, beaucoup plus que je ne voulais le
laisser soupçonner. Indépendamment du désir que j’avais, puisque
pourtant l’occasion m’en était fournie, de connaître un homme avec
lequel devait s’éteindre un des plus grands noms celtiques, auréolé de
toutes les gloires de la légende, les propos du Père Mac Carthy sur la
maladie étrange de ce dernier des Nial Mor, loin de décourager ma
curiosité, l’avaient excitée au plus haut point. J’étais persuadé que le
vieux prêtre ne m’avait pas tout dit et qu’il y avait dans l’histoire de
lord Henry quelque particularité mystérieuse qu’il me révélerait
peut-être, de lui-même, soit à l’aller, soit au retour.

Une scène rapide, dont je fus le témoin au cours de l’après-midi, me
confirma dans mon pressentiment. Ainsi que m’en avait prévenu mon hôte,
les gens d’Inver, obéissant à une antique et pieuse coutume, s’étaient
mis à dévaler du haut pays vers le presbytère. Ils arrivaient par
bandes, comme en procession. D’aucuns apportaient des offrandes, humbles
étrennes campagnardes, qui des pommes de terre, qui du beurre, qui des
œufs, qui des tranches de lard frais. Les plus pauvres, qui étaient
aussi les plus nombreux, n’apportaient que leurs souhaits, mais ils les
clamaient avec une ferveur si bruyante que le silence habituel du
paysage en était comme effaré. A chacun, à chacune, le curé distribuait
sa bénédiction, tandis que Mary, dans la cuisine, versait aux hommes le
verre de whisky traditionnel, qu’ils avalaient d’une gorgée. Durant
trois heures consécutives, ce fut un va-et-vient presque incessant. Je
vis défiler là des types inoubliables, spécimens à la fois magnifiques
et sordides de la plus noble et de la plus insouciante des races.

Un surtout captiva mon attention. C’était un grand vieillard osseux,
d’une maigreur de squelette, drapé dans une espèce de plaid en loques,
le pantalon retroussé jusqu’à mi-jambes, les pieds nus. A sa barbe de
prophète, étalée en nappe sur sa poitrine, au bâton d’épine recourbé
dont il s’aidait dans sa marche, et n’eût été le «melon» cabossé qui le
coiffait malencontreusement, vous l’eussiez pris pour la vivante image
d’Ossian, fils de Fingal. Le prêtre, en l’apercevant, s’écria d’un ton
moitié indulgent, moitié courroucé:

--Vous êtes donc fou, vieux Padd!... Descendre de la montagne en cet
accoutrement, quand, il n’y a pas dix jours, vous avez failli rendre
l’âme!... Gageons qu’avant la fin de la semaine vous m’aurez encore
appelé pour vous extrémiser...

Le bonhomme, qui s’était découvert, secoua sa tête chenue:

--Il le fallait, _father_..., il le fallait.

--Vous n’aviez plus de médicaments?

--Ce n’est pas cela, toussota le vieux... Ma fille Suzie, en
s’éveillant, ce matin, a vu, sur la bruyère de Carrick, l’ombre de la
Femme noire des...

Le Père Mac Carthy ne le laissa pas achever.

--C’est bien, c’est bien, Padd... Je sais... Je suis averti.

Et il entraîna vers la cuisine le fruste Ossian des monts; mais, par
l’entrebâillement de la porte je pus entendre celui-ci marmotter, en
vidant son verre:

--Longue vie, _father_... Dieu garde notre Nial Mor!

                   *       *       *       *       *

--Ces bergers des hautes bruyères, fit en rentrant le curé, sont restés
des êtres à part, tout farcis de superstitions vaguement païennes. Il
faut leur pardonner: ils vivent si seuls!

Comme il paraissait peu soucieux de s’étendre davantage sur l’incident,
j’imitai sa réserve. La journée, d’ailleurs, tirait à sa fin: nous
n’avions plus guère que le temps de nous préparer pour notre expédition
du soir.

Ce fut dans le _jaunting-car_ du presbytère, conduit par le
sacristain-fossoyeur, que nous accomplîmes le trajet. On sait la
légèreté quasiment impondérable de ce véhicule national. Nous eûmes tôt
franchi les quatre milles qui devaient nous mettre à destination, bien
que la route, défoncée par les pluies, ne fût pas précisément des plus
roulantes. La grille du parc était large ouverte; large ouverte aussi,
la maîtresse-porte de la demeure seigneuriale, à laquelle on accédait
par un perron à double rampe.

--Dans la nuit du trente et un décembre au premier janvier,--me chuchota
mon vénérable compagnon, pendant que nous traversions le vestibule,
spacieux et sonore comme une nef d’église,--entre librement à Mac Swine
Manor toute personne, si misérable soit-elle, qui peut, à un titre
quelconque, se réclamer du clan des Nial Mor.

Pour l’instant, la maison, quoique brillamment éclairée, semblait
enveloppée de solitude et de silence. Nous fûmes introduits dans un
salon. De part et d’autre d’une monumentale cheminée de marbre, deux
figures, qu’on eût dites de marbre aussi, se levèrent. Le prêtre fit les
présentations; j’étais devant lord Henry et lady Margaret,--elle,
souverainement aristocratique d’aspect et de manières, blonde d’un blond
de paille mûre, toute jeune encore à voir, malgré ses quarante-six ans;
lui, prématurément vieilli, cheveux et barbe de neige, encore qu’il
n’eût guère dépassé la cinquantaine, la figure lasse, indifférente et
comme accablée d’ennui.

                   *       *       *       *       *

Quelles paroles furent échangées à ce moment-là, et quelles pendant le
dîner qui suivit, comme dans la veillée où nous nous attardâmes au
sortir de table, sous les lambris d’un hall somptueux, ce serait, en
vérité, peine perdue que de chercher à m’en souvenir. Elles n’étaient
manifestement proférées que des lèvres et destinées à masquer la pensée
des principaux interlocuteurs plutôt qu’à la traduire. J’essayai de
déchiffrer cette pensée sur les visages, mais en vain.

Ce qui me reste dans la mémoire, de cette longue et funèbre soirée,
c’est le sentiment de l’indéfinissable malaise, de l’attente muette,
inavouée, mystérieusement tragique, qui se devinait dans les âmes et se
communiquait aux objets eux-mêmes, à la maison, au parc, à tout le
paysage d’extrême occident, couché dans l’immensité de la nuit. Seul,
_father_ Mac Carthy s’obstinait encore à briser les épaisseurs de
silence qui, de plus en plus, nous enserraient comme des glaces. Lady
Margaret feignait de l’écouter.

Quant au dernier des Nial Mor, sans le geste machinal dont il appliquait
parfois son mouchoir à sa bouche, il aurait eu l’air plus immobile et
plus figé que son ancêtre de pierre, dans l’église de Killibegs.

Brusquement, comme l’énorme pendule à carillon tintait le quart avant
minuit, nous le vîmes se dresser de son fauteuil, la face
extraordinairement pâle, presque exsangue, mais les yeux animés d’une
résolution singulière, celle-là même, pensai-je, qui enflammait, aux
jours anciens, les héros des vieilles épopées irlandaises, fondateurs de
sa dynastie. J’interrogeai du regard le curé d’Inver.

--C’est l’heure où les serviteurs de Sa Grâce et les tenanciers de ses
domaines sont admis à lui présenter leurs vœux, déclara-t-il avec
simplicité.

Lady Margaret venait de presser le bouton d’un timbre. Et, dans le fond
du hall, des hommes, des femmes, en effet, parurent. Le régisseur de Mac
Swine Manor s’avançait à leur tête. Un à un ils défilèrent. Au fur et à
mesure qu’ils s’arrêtaient devant lui, lord Henry les saluait par leur
nom. Ainsi faisaient jadis ses aïeux, lorsqu’ils passaient la revue de
leurs guerriers, voire de leurs guerrières. Pas une fois il ne se trompa
dans sa nomenclature. Je fus étonné de constater que cette parade
domestique, d’un caractère si noble et si émouvant, n’avait duré que
treize minutes. La dernière dans l’ordre de marche avait été la gardeuse
de porcs de Mac Swine Manor: elle finissait de s’incliner devant lady
Margaret quand les premiers coups de minuit retentirent.

Aussitôt que la douzième vibration se fut éteinte, lord Henry baisa
longuement la main de sa femme; puis, se tournant vers l’assistance,
massée à l’autre bout de la pièce:

--Soyez témoins que Nial Mor a été chez lui jusqu’à la dernière minute
de l’année pour tous ceux et toutes celles qui le voulaient rencontrer!
prononça-t-il à voix haute.

Un formidable: oui! gaélique, jailli de quelque cent vingt poitrines,
ébranla le hall.

--Il n’en sera pas différemment dans l’année nouvelle, si Dieu m’aide!
repartit d’un ton déjà moins compassé le châtelain de Mac Swine Manor.

--Et maintenant, conclut-il, soupez en joie!...

_Father_ Mac Carthy avait dit vrai: la minute redoutable franchie, lord
Henry n’était plus le même homme. Si nous nous fussions rendus à ses
instances, il nous eût gardés près de lui, à sabler du porto, jusqu’à
l’aube.




III


--Eh bien?--me demanda le prêtre, tandis que le sacristain-fossoyeur, un
peu gris, nous ramenait à fond de train sur Inver,--vous avez vu le
dernier des Nial Mor sous ses deux aspects: n’est-ce pas qu’ils ne se
ressemblent guère?

--J’aime mieux le second, répondis-je, celui d’après minuit.

--Il est plus humain, mais l’autre est plus héroïque, plus irlandais.
C’est par l’autre que lord Henry est vraiment de sa lignée et qu’il la
continue.

--Comment cela?

--En montrant que, s’il partage les faiblesses de ses ancêtres, il
possède aussi leur intrépidité... Savez-vous quelle visiteuse était
attendue, cette nuit, toutes portes ouvertes, à Mac Swine Manor?

--La «Femme noire», je suppose, insinuai-je, désireux de prouver au Père
Mac Carthy que j’étais capable de quelque perspicacité.

Il n’avait pas prévu cette riposte.

--Ah! fit-il, vous aviez donc saisi au vol la phrase du vieux Padd!

Et il poursuivit, avec une nuance de tristesse dans la voix:

--Oui, les traditions les plus funestes sont souvent les plus longues à
tuer. Vous n’arracherez pas de l’esprit de nos populations, pourtant si
chrétiennes, cette croyance invétérée, que toute famille de sang noble a
sa messagère mystérieuse, sa Femme noire, ou, comme on dit en gaélique,
sa _banshee_, chargée par un décret divin de lui intimer l’ordre fatal.
Au jour marqué, vous conteront les pâtres du _bog_, elle s’annonce, dès
le matin, sous l’aspect d’une grande ombre, surgie des montagnes, et qui
s’allonge dans la direction de la maison menacée. C’est ainsi que,
d’après le vieux Padd, la _banshee_ des Nial Mor plane d’abord sur les
bruyères de Carrick. Vers le soir, elle emprunte les traits d’une des
personnes de la domesticité, se glisse sans obstacle jusqu’au maître et,
lui touchant la main, profère à voix basse ce seul mot: «Venez.»

--De sorte que, dans le défilé de tout à l’heure, chacune des femmes,
sans en excepter la gardeuse de porcs, pouvait être la _banshee_?

--On vous affirmera qu’elle revêt aussi bien les déguisements d’homme.

--Et lord Henry avait la conviction que de l’une de ces bouches allait
peut-être s’échapper son arrêt.

--Il n’y a pas d’exemple qu’un de ses aïeux ait vécu au-delà de
cinquante-cinq ans... Sous une forme ou sous une autre, qu’elle lui fût
signifiée ou non par l’antique _banshee_ familiale, lord Henry, cette
nuit, attendait la mort... Il l’attendait, sinon sans angoisse, du moins
avec dignité, et cela, _chez lui_, sur sa terre domaniale, parmi ses
gens et ses vassaux, ayant son curé à ses côtés,--ce qui, par
parenthèse, vous a valu à vous-même un spectacle peu commun de nos
jours, même en Irlande.

--Je vous en suis plus reconnaissant que je ne puis dire, _father_.

Il reprit avec accent:

--Je ne serais pas un prêtre, si je croyais à l’existence des
_banshees_, et je sais de science certaine que Dieu nous rappelle à lui
quand il lui plaît; mais je ne vois jamais approcher le trente et un
décembre sans être affreusement obsédé par la crainte d’une catastrophe
à Mac Swine Manor... Tenez, ce matin, lorsque Mary m’a remis la lettre,
je me suis imaginé un moment que tout était consommé. J’en avais la
sueur froide.

--Je m’en suis aperçu, _father_... Mais pourquoi, je vous prie, cette
date du trente et un décembre plutôt qu’une autre? Y a-t-il une
raison?...

--J’ignore si elle est plausible, répondit le Père Mac Carthy, mais je
dois convenir qu’il y en a une: vous la trouverez inscrite sur les
tablettes funéraires des Nial Mor enterrés dans notre église depuis le
quatorzième siècle. Toutes portent: _anno decedente decessit._ Ce qu’un
dicton populaire rend ainsi: «Finir comme un Nial Mor, à la
Saint-Sylvestre.»

                   *       *       *       *       *

Au presbytère, Mary guettait notre retour.

--Quoi de nouveau, _father_?

--Rien.

--Dieu soit loué! murmura dévotement la vieille Irlandaise.

Et elle joignit les mains vers les constellations palpitantes qui, dans
le ciel d’Inver, présidaient à la naissance de la jeune année, sur les
confins de la grande île celtique, aux marges de l’Extrême-Occident.




TABLE


  PÉCHÉ D’INNOCENT                  1
  L’INCENDIE DU VENDREDI SAINT     39
  LE SONNEUR DE GARLAN             93
  LA BARRIQUE D’OR                149
  LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR      189
  LE TRÉSOR DE NOËL               267
  CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR    299




E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--836-7-11.






*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMES D'OCCIDENT ***


    

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