Sous les murs de Bagdad : roman

By Émile Zavie

The Project Gutenberg eBook of Sous les murs de Bagdad
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Sous les murs de Bagdad
        roman

Author: Émile Zavie


        
Release date: September 4, 2026 [eBook #79514]

Language: French

Original publication: Paris: La renaissance du livre, 1923

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79514

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUS LES MURS DE BAGDAD ***





  SOUS LES MURS
  DE
  BAGDAD

        Il ne faut jamais s’attaquer à ceux
        qu’on n’est pas sûr d’achever.

        Maurice Barrès.




DU MÊME AUTEUR


Une Idylle, roman (_Épuisé_). (_La Belle édition, 1912._)

Prisonniers en Allemagne. Préface de M. Henry Céard, de l’Académie
Goncourt. (_Berger-Levrault, 1917._)

La Retraite, roman. (_Renaissance du Livre, 1918._)

D’Archangel au golfe Persique, aventures de cinquante Français.
(_Renaissance du Livre, 1919._)

Les beaux soirs de l’Iran, roman contemporain en Perse. (_Renaissance du
Livre, 1920._)

Le Groupe de Médan, essai critique, en collaboration avec Léon Deffoux.
(_Payot, édit., 1920._)

Paris-Marseille, roman. (_Renaissance du Livre, 1921._)

Poutnick le proscrit, roman. (_Renaissance du Livre, 1922._)


A PARAITRE:

Le jour qui n’était pas né, roman.




  ÉMILE ZAVIE

  SOUS LES MURS
  DE
  BAGDAD

  ROMAN


  PARIS
  LA RENAISSANCE DU LIVRE
  78, Boulevard Saint-Michel, 78




    Il a été tiré de cet ouvrage
    6 exemplaires sur papier du Japon (H. C.)
    12 ex. sur Hollande Van Gelder (H. C.)
    et 25 ex. sur papier pur fil Lafuma, dont 20 numérotés
    et 5 hors commerce.


Copyright 1923 by La Renaissance du Livre.




    Au
    Souvenir
    de JEAN PELLERIN
    A mes amis
    du Bassin de Radoub
    HENRI BÉRAUD--PIERRE BENOIT
    ANDRÉ BILLY--RENÉ BIZET
    FRANCIS CARCO--LÉON DEFFOUX
    PIERRE MAC ORLAN
    ROLAND DORGELÈS
    TRISTAN DERÈME
    ANDRÉ WARNOD




INVITATION


Puisqu’il faut de nouveau partir pour un lointain voyage, acceptons-en
les risques d’un cœur solide et sachons regarder sans faiblir ces
régions inconnues où le sort nous envoie.

Du paysage, l’essentiel; des mœurs, ce qui nous paraîtra singulier; du
tragique intime qui se joue au secret des âmes, ce qui nous en sera
révélé... Quant aux traverses où nous serons forcément entraînés, nous
tâcherons d’en revenir, si c’est possible, sans trop de dommages.

S’il vous plaît de nous suivre, voyageur sédentaire, nous ferons route
ensemble.




SOUS LES MURS DE BAGDAD




PREMIÈRE PARTIE

UN ÉTRANGE COMPAGNON




I

MONSIEUR DE PRÉNONNE


Sur le quai d’embarquement, près de la passerelle du petit cargo
japonais qui devait faire route pour l’Égypte, se promenait un maigre
personnage tout de noir vêtu. Comme je m’approchais pour monter sur le
pont, cet homme m’arrêta:

--Ce bâtiment ne prend pas de passagers, énonça-t-il, sans me regarder.

--Cependant, je suis passager.

--A quel titre?... Seriez-vous le compagnon de M. Victor Williams...

--Lecharier... C’est exact.

--Rien ne me le prouve...

--Ma réponse, d’abord, si vous me connaissiez un peu, et puis ceci
encore...

Je présentai un passeport maculé de timbres et diverses pièces
d’identité. L’homme les examina. C’était un long et mince individu qui
se tenait très droit sur des jambes d’échassier. Dans l’ensemble, cet
air raide, particulier à certains officiers en civil. Je le jugeai
orgueilleux, vindicatif, plein de suffisance et de l’habitude du
commandement qui confère à quelques-uns, non les qualités du chef, mais
l’apparence de ces qualités.

--Je vous attendais depuis longtemps, monsieur, commença ce personnage
en relevant une tête au teint de cire où l’on voyait deux yeux petits et
sans éclat.

Puis, détournant son regard, comme gêné de ce qu’il avait dit, il me
rendit mes papiers.

Je crus devoir m’excuser:

--Mais il y a un bon moment que je suis arrivé, monsieur.

--Je n’en doute pas, me répondit-il. Moi aussi, il y a longtemps que je
suis arrivé. Et je vous attendais...

--Croyez bien que je regrette de vous avoir fait attendre, mais je ne
savais pas...

--Il fallait le savoir, monsieur. Ma place est à l’embarcadère, mais la
vôtre était sur le pont. Montez donc, je vous prie, et donnez-vous la
peine de vérifier si tous vos bagages et ceux de votre ami se trouvent
en sûreté.

Cela fut débité d’une voix sèche qui n’admettait pas la contradiction;
c’est pourquoi, sans doute, lâchant toute prudence, je répliquai
aussitôt:

--Monsieur, je ne vous connais pas. Finissons-en donc et laissez-moi
passer.

Des matelots, deux ou trois dockers, un douanier s’approchèrent. Une
brusque colère désarticula l’anguleux visage de mon partenaire. Devant
ces gens qui s’intéressaient visiblement un peu trop à notre
conversation, un conflit allait s’engager.

--Alors, moi, monsieur, qui ai le déplaisir de vous connaître, je vais
me présenter: je suis M. Louis Tuchet de Prénonne.

Aussitôt, sans vouloir en écouter davantage, je m’éloignai, l’air aussi
indifférent que possible, comme si les avis de M. de Prénonne ne me
concernaient point. Quand je songe à sa figure stupéfaite, je ne puis,
même aujourd’hui, m’empêcher d’en sourire, et cependant, de cette
querelle provint toute une série de mésaventures...

Somme toute, ainsi que je venais de l’apprendre à l’intéressé lui-même,
je ne connaissais pas M. de Prénonne; je ne l’avais jamais vu, mais,
d’après le portrait tracé du personnage par mon ami Williams Lecharier
lui-même, il m’avait été facile d’identifier le désagréable gentilhomme
qui se considérait déjà comme le chef et l’organisateur de notre petite
expédition.

Je passai le long d’un haut charbonnier amarré à quai, pareil à une
vaste et noire muraille rebondie; je tournai dans une allée que
bordaient des sacs de blé et des ballots de tabac, puis je regardai les
faubourgs «napolitains» de Marseille, les petits coteaux blancs et leurs
pins parasols que le vent semblait incliner du côté de la Méditerranée.
J’étais déjà loin du cargo japonais, de sa passerelle et de M. de
Prénonne, je m’efforçais, du reste, de n’y plus songer, lorsque je fus
abordé par un gentleman très brun, de taille moyenne, qui me salua avec
assurance.

--Monsieur Blaze Romerdy, n’est-ce pas?

Puis, sans plus attendre:

--J’arrivais près du bateau comme vous parliez à M. de Prénonne. J’ai
tout entendu. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir eu le bon esprit
de ne pas insister longtemps et de laisser cet homme terminer seul, à
loisir, ses remontrances.

Cet étranger aux yeux trop lourds qui m’abordait par mon nom,
m’emplissait d’une subite méfiance:

--Qui donc êtes-vous, monsieur?

--Un passager dans votre cas, tout simplement, déclara-t-il avec une
humilité trop prononcée pour être effective. Mon nom ne vous apprendrait
rien, mais vous, vous m’étiez connu...

Tout en parlant, l’homme tira de son portefeuille une carte de visite
qu’il me tendit:

  CONSTANTIN de HENNE
  _Voyageur de commerce_

  PARIS

--Il me semble que je vous connais... que je vous ai déjà vu...
remarquai-je avec quelque hésitation.

--Que vous m’ayez rencontré, c’est probable; que vous me connaissiez, ce
n’est guère possible. La question n’est point là, reprit avec assurance
mon interlocuteur. Je voulais plutôt vous féliciter d’avoir abandonné M.
de Prénonne. Voyez-vous, ce n’est pas de sa faute. Il est ainsi fait. Il
appartient à la confrérie de ces gens disgraciés qui possèdent l’étrange
privilège de ne pouvoir rien dire, même les choses les plus
insignifiantes, sans froisser leurs amis et s’attirer la rancune des
indifférents. Mais que pensez-vous faire maintenant?

Cette question, subitement amenée, me parut, à ce moment-là, cacher le
véritable dessein de M. Constantin de Henne. Par la suite, toutefois, je
négligeai cette méfiance.

--Je suis véritablement indiscret, protestait l’homme brun; cependant je
vois bien que la perspective d’un voyage avec un aussi singulier
ordonnateur que Prénonne vous paraît une chose bien hasardée.

A la vérité, je n’avais nullement songé à tout cela. J’étais parti pour
ne pas donner en spectacle aux habitués du port de la Joliette la colère
de M. de Prénonne et, peut-être aussi, la mienne.

--Vous attendez l’arrivée de votre ami? recommença l’importun
questionneur.

--Quel ami?

--Votre ami Williams.

A ce nom, je reculai, tant ma stupeur était peu simulée. Comment cet
étranger pouvait-il savoir?...

Il repartit en souriant:

--Je vous répète que j’ai assisté à votre... entretien avec Prénonne, et
c’est lui qui vous parla de Williams... Mais, à propos, vos bagages?...

--J’irai tout à l’heure.

--Maintenant, répliqua M. de Henne, Prénonne ne vous verrait pas monter;
la nuit est presque tombée...

Le soir, en effet, commençait de descendre sur la mer violette et, par
endroits, des lumières piquaient la ville, déjà bleuie par l’ombre.
Toutefois l’obscurité n’était pas assez épaisse pour que mon passage
échappât à la vigilance de M. de Prénonne. Heureusement, le hasard
voulut qu’il s’éloignât à ce moment de son poste d’observation, sur
l’embarcadère.

Dès que je fus sur le pont du petit bateau japonais, je partis à la
recherche de mes bagages. Je retrouvai assez vite, dans l’entassement
des colis à main, près de l’escalier de descente des «premières», ma
valise et celle de Williams, mais je ne parvenais pas à découvrir, ni
dans le salon des «premières», ni près de l’escalier, une sacoche
imprudemment étiquetée «fragile» et qui devait être écrasée sous un
échafaudage de colis.

En somme, si j’étais venu plus tôt à bord, j’aurais aisément découvert
les bagages que je ne trouvais plus maintenant. Je réfléchissais,
n’ayant rien d’autre à faire, et je m’assis auprès des valises, celle de
Williams et la mienne.

Les reproches de M. de Prénonne ne méritaient pas, peut-être, mon excès
de mauvaise humeur, et je voyais ma colère s’en aller peu à peu, tant il
est vrai que nous ne sommes pas les maîtres des sentiments qui nous
paraissent les plus durables.

Je n’étais pas fâché, du reste, après une journée à travers Marseille et
deux nuits sans sommeil, de prendre quelque repos. J’en oubliais mes
projets d’abandonner le bâtiment. A ce moment, M. de Henne qui me
cherchait peut-être,--j’en suis certain aujourd’hui,--s’arrêta devant
moi.

--Eh bien! vous attendez votre ami?

Je lui dis que je ne pouvais guère faire autrement, ni renoncer de gaîté
de cœur, sur-le-champ, à ce voyage entrepris avec Williams et aux
avantages «commerciaux»--j’appuyais sur ce point--que nous pensions en
recueillir, pour quelques ripostes déplacées et, tout au plus, assez
vives de M. de Prénonne.

M. de Henne m’approuva, ce qui m’enhardit à poursuivre:

--Je ne peux pas non plus prendre sur moi de changer brusquement le plan
de Williams, ni l’abandonner dans cette expédition où il m’a témoigné sa
confiance en me proposant de l’accompagner.

C’était vrai, du reste, j’avais accepté sans bien me rendre compte des
conséquences de ma décision.




II

LES DÉCISIONS DE WILLIAMS


Je pourrais affirmer aujourd’hui, pour m’excuser moi-même, que je ne
savais rien refuser à Williams. Ce serait plus simple, pas très loin de
la vérité, et j’en aurais fini tout de suite.

Il y a ceci encore: c’est que je ne tiens pas à entrer en lutte avec un
homme que je suis exposé à rencontrer tous les jours ou presque. Or, en
ce temps-là, je voyais Williams Lecharier souvent. Et chaque fois, il me
parlait de «nos» projets de départ pour l’étranger. Jamais je n’ai
contrarié Williams sur ce point, et si je lui ai dit «oui», comme il me
l’a soutenu par la suite, ce fut, à coup sûr, sans y attacher
d’importance. Sans grand enthousiasme, non plus. Peut-être avais-je
accepté pour me donner le temps de tergiverser et d’agir ensuite à ma
guise. Ainsi, on s’imagine tout simplifier et c’est dans ces minutes-là
que l’on complique sa vie. Plus tard, je sais bien, je me suis rendu
compte que j’avais suivi Williams par amitié, pour la confiance
instinctive aussi qu’il avait su m’inspirer.

M. de Henne s’était le plus naturellement du monde assis à côté de moi,
sur les bagages entassés. Il me posait parfois quelques questions d’un
air détaché. Tout à la joie de ne pas me trouver seul et d’avoir un
auditeur, je lui dis comment j’avais connu Williams, en des jours
mémorables de deuil et d’épouvante. La nuit, lentement, s’élargissait
sur les eaux brillantes tandis que j’évoquais, pour moi surtout, ce
passé dont Williams ne consentait à parler que par prudentes allusions,
comme pour conjurer le retour d’un malheur toujours possible. Nous
disions _autrefois_, _là-bas_, _dans le temps_, sans prononcer des noms
de lieux ou de personnages.

Williams, donc, après la plus tragique aventure de notre époque--c’est
la guerre que je veux désigner--me fit entrer dans une maison de
commerce, et pour moi commença la plus calme des existences dans le plus
paisible des petits bureaux de comptabilité qu’il fût possible de
trouver. Et si je voyais bien le monotone de mes fonctions, j’en goûtais
quand même le provisoire bonheur.

De toute mon histoire il va sans dire que je ne livrais à M. de Henne
que l’essentiel, c’est-à-dire ce que je jugeais opportun. Je faisais un
tri dans mes souvenirs et composais simplement pour mon auditeur
d’occasion des morceaux choisis.

Or, Williams, qui m’avait volontairement égaré dans ce coin perdu où je
me morfondais, dut penser qu’après un aussi discret apprentissage du
repos, je devais être préparé pour de plus délicates entreprises.

--Un soir--il y a environ trois fois vingt-quatre heures--comme j’allais
me coucher, on sonna à ma porte. J’hésitais... Hésitation bien
naturelle.

«--Ouvre! Mais ouvre donc!...

--Et vous avez reconnu la voix de votre ami Williams! interrompit M. de
Henne que je distinguais assez mal à côté de moi, mais qui me prouvait
ainsi, par cette interruption, l’intérêt qu’il portait à mon récit.

J’avais reconnu en effet la voix de Williams. Mon ami se montra heureux
de me trouver chez moi. Et sitôt qu’il fut entré dans ma chambre, il
déposa sur ma table la valise qu’il tenait à la main.

--Qu’est-ce que tu fais à cette heure-ci? lui dis-je. Tu es malade?

--Ça tombe bien, déclara-t-il. Nous allons gagner huit jours. Nous
arriverons peut-être à temps...

--Où veux-tu aller? demandai-je, un peu inquiet... Rien de grave?

Je regardais Williams qui n’était pas, somme toute, coutumier de ces
visites impromptues.

--Mon vieux, prépare-toi tout de suite. Il faut partir.

--Comment?

--Prépare-toi à partir pour Suez.

--Impossible; je vais me coucher.

--Il s’agit bien de te coucher. Il faut que tu arrives à Marseille,
demain, dans la soirée.

--Je regrette, dis-je, de plus en plus inquiet, sans oser cependant
brusquer mon ami. Tu sais pourtant que demain matin je dois aller à mon
bureau. Et je ne crois pas,--tu sais comme ils sont tâtillons,--qu’ils
me permettent d’aller faire le tour par le canal de Suez et de revenir
dans la même journée.

--Je ne plaisante pas, reprit Williams, qui s’impatientait. Je te répète
que tu dois partir tout de suite. Je t’ai fait envoyer à Suez.

--Toi? Et par qui? Par une maison d’exportation? Ce n’est pas possible.

--Et tu as juste le temps de partir.

--Je regrette, mais je ne puis pas. Je ne veux pas être représentant à
l’étranger; j’ai sommeil...

--Tu dormiras dans le rapide. Habille-toi. Fais ta valise. Tu es chargé
de te rendre en Égypte.

--En Égypte!...

--C’est une surprise que je voulais te faire! Es-tu content?

Je n’osais répliquer: «Tu es fou!» parce que je le pensais. Je
commençais d’éprouver de sérieuses craintes pour la raison de Williams
et, me souvenant à propos qu’il ne fallait pas contrarier ce genre de
malades, je résolus de l’approuver sur toute la ligne, pour gagner du
temps.

--Que ferai-je à Suez? dis-je.

--Le travail que tu fais ici.

--Le même travail?

--A peu près. Tu verras bien. Tu n’as pas l’air de te rendre compte,
reprit Williams, Suez, c’est en Égypte, entre le canal et le désert. Tu
es envoyé là-bas. Alors, le plus tôt sera le mieux...

Williams se tenait devant moi. Je pensais: «Pauvre garçon! Ah! ç’a été
vite fait. Encore une victime de cette sacrée guerre!...» Et, comme nous
ne permettons pas à notre perspicacité de se trouver en défaut,
j’ajoutais pour moi-même: «Ça ne m’étonne pas du tout. Je l’avais
pressenti depuis quelques semaines.»

Après un silence, je me hasardai à voix haute:

--Oui. Eh bien, ne t’en fais pas. Si tu veux te coucher dans mon lit, je
m’étendrai sur cette chaise longue. J’ai connu des nuits plus dures. Tu
dois être fatigué... Nous avons le temps, du reste. Demain, nous en
reparlerons.

--Alors, s’écria Williams, tu refuses de partir?

--Demain tant que tu voudras. S’il me fallait m’exiler maintenant,
ajoutai-je en riant, je crois que j’aimerais mieux donner ma démission
tout de suite.

--Tu ne peux pas refuser une occasion comme ça. Ce n’est pas sérieux.
Habille-toi vite. Ne t’embarrasse pas de bagages. Prends l’essentiel: ta
pipe, ton tabac, tes gants, deux chemises, quelques mouchoirs... C’est
un long voyage, tu sais... Nous allons prendre un taxi, puis le train,
puis un bateau.

--Alors, tu viens avec moi?

--Bien entendu.

Il parlait sérieusement, comme il l’avait fait jusqu’ici, du reste.

--Nous vivrons désormais là-bas. Quelle idée!

--Non, expliqua Williams. Un voyage d’aller et retour. Comme je te
l’avais promis. Quelques semaines. Puis nous reviendrons à Paris.
Habille-toi, je t’en prie. Nous arriverons encore à temps pour le rapide
de onze heures. Mais si! J’ai les billets, les permis...

Je considérais Williams, qui avait étendu la main sur sa valise de
voyage, pour bien indiquer qu’il était prêt à partir. La tranquille
conviction de cet homme en pardessus et chapeau gris me fit un peu
douter de ma clairvoyance.

--C’est la meilleure saison, ajouta Williams. Nous arriverons fin
janvier; la chaleur sera tout à fait supportable.

--Pourquoi aller là-bas? dis-je, mal débarrassé de ma méfiance.

--Des affaires de famille.

--Ah! tu as de la famille en Égypte? Tu ne m’en avais jamais parlé.

--Mais toi aussi, tu as de la famille à Suez ou au Caire. Ne me regarde
pas avec cet air ahuri, si c’est possible. Et achève de t’habiller. Ton
chapeau... Nous allons là-bas pour des raisons que nous découvrirons en
cours de route. En réalité, nous sommes envoyés spécialement pour une
entreprise que je t’expliquerai plus tard tout au long.

«Tu ne parais pas enchanté, ajouta-t-il.

Ses yeux gris souriaient dans son visage.

--Je dormais... ou presque... Et puis, partir comme ça, tout de suite...
Je regrette Paris... Mais alors, ce n’est pas une blague? Tu ne me fais
pas marcher?...

--Je n’ai pas de temps à perdre. Dans le rapide je te montrerai l’ordre
qui nous concerne. Prends une casquette. Tu compléteras ta garde-robe au
Caire... Comprends donc que c’est une occasion exceptionnelle pour toi:
un petit voyage, quelque argent et, qui sait, au retour une proposition
nouvelle. Et tu refuserais!

--Que faudra-t-il faire là-bas?

--Rien ou presque. Tu me suivras. Je t’expliquerai... Mais il sera
bientôt onze heures... C’est très pressé, puisque je suis venu te
chercher tout de suite. En partant cette nuit, nous arriverons peut-être
pour le bateau de demain soir. J’ai retenu nos cabines par télégraphe.

«Notre départ, personne ne le sait, mais d’autres compétiteurs, des
envieux pourraient contrarier nos plans. Je connais ça: l’autorité se
ravise, envoie un contre-ordre, et retarde, pour une cause ou une autre,
l’expédition pendant deux mois, six mois, une année. Ta valise est
finie? Écris un mot pour ta concierge, qu’elle ne t’attende pas demain
soir. En route, maintenant. Nous dormirons dans le train.

--S’il y a de la place!...

--Nos couchettes sont retenues.

Devant une folie si logique en ses moindres précisions, je n’insistai
plus et me laissai conduire par Williams qui ouvrit ma porte avec
autorité.




III

WILLIAMS LECHARIER


Le lendemain, dans l’après-midi, nous descendions du train à la gare
Saint-Charles, à Marseille, avec un retard assez sérieux. Le courrier
qui fait escale à Alexandrie était naturellement parti, cinq heures
avant notre arrivée.

--Qu’à cela ne tienne! Allons dîner. Nous prendrons le bateau demain.

--Tu t’imagines, me dit Williams, qu’on monte sur un paquebot comme dans
un tramway et qu’il y a un courtier de Chine avec arrêt à Port-Saïd,
tous les soirs à heure fixe?

--Non, mais tous les trois jours, environ.

--Pareil à tous les Français, tu ne connais rien, ou presque rien, des
choses de la mer. Pas même le nombre des courriers! Je puis t’assurer
que ce retard nous fait perdre une semaine au moins... Non, décidément,
ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même, je ne serai tranquille que sur
le bateau qui nous emportera. Attends-moi donc dans ce café, avec ton
sac et nos valises, je vais m’informer.

Williams s’éloigna. Je restais seul, presque satisfait de ce
contre-temps qui m’accordait quelque repos. J’avais mal dormi dans le
rapide, je me promettais de rattraper le temps perdu. Cependant Williams
faisait montre d’une telle inquiétude que je demeurais les yeux ouverts,
et d’autant plus alarmé que je ne parvenais pas à concevoir les périls
que nous pouvions courir.

Williams avait, en effet, renvoyé aux calendes les explications que,
selon sa promesse, il devait me fournir dans le train.

--Tu dormais si bien, me répliqua-t-il plus tard, que je n’ai pas voulu
te déranger. Nous en reparlerons sur mer.

Williams Lecharier donnait rarement les causes de ses décisions; du
moins, il n’aimait pas exposer les véritables. A force d’affecter une
froideur britannique, de répondre brièvement aux questions, il était
parvenu à se donner plus que l’apparence d’un homme réservé, toujours
sur ses gardes. Williams se méfiait, surtout de lui-même. Parfois,
cependant, il s’oubliait, allait jusqu’à s’indigner, s’embarquait pour
de copieuses explications, puis, se souvenant soudain de son parti pris
de prudence, il prenait soin, sans couper court trop brusquement, de
n’abandonner que le superflu. Dès lors, on pouvait être sûr de ne rien
savoir de précis, et le mieux était de renoncer à toute curiosité:
Williams ne perdait pas deux fois de suite la maîtrise de soi-même.

Cette constatation, j’eus occasion de la faire souvent pendant les
sanglantes années vécues ensemble et, tout récemment encore, à plusieurs
reprises.

Williams parti, je sommeillais à demi sur les banquettes de ce petit
café de dockers, mes valises près de moi.

Je songeais au voyage que je devais entreprendre. Une certaine
inquiétude me venait à l’endroit de la mer, quelque appréhension aussi
pour ce long parcours. C’était, à vrai dire, ma première grande
traversée. J’imaginais la monotonie de ce transport et j’entrevoyais
plusieurs catastrophes possibles, si bien que, lorsque Williams revint,
il dut m’éveiller.

--Heureusement que je comptais sur toi pour surveiller nos valises!
Allons à l’hôtel, maintenant.

--On ne part pas?

--Non. Demain seulement.

--Qu’est-ce que je te disais!

--Ce n’est pas ce que tu crois! J’ai rencontré un personnage qui doit
aller au Caire.

--Lui aussi? Par quel hasard?

--Il n’y a pas de hasard du tout. La logique simplement. Il suffit de
réfléchir, reprit Williams. Je savais bien que nous raterions le
courrier. Mais il fallait quitter Paris au plus vite. Il n’est pas rare
de rencontrer des gens qui manquent un courrier, d’autant plus que si ce
bateau est parti à son heure, la plupart des trains arrivant à Marseille
ont subi des retards. Le personnage qui nous occupe devait, comme nous,
prendre passage à bord du _Lilliput_. Mais il a voulu faire absolument
comme nous... il a manqué le _Lilliput_... Il s’est alors entendu avec
le capitaine d’un cargo japonais qui fait route sur Bombay et qui voudra
bien nous prendre également, à nos risques et périls.

--A nos risques?...

--Et périls, oui. Le «sabot» du Japonais n’est pas fait pour les
voyageurs. On s’en accommodera quand même. Nous serons trois au moins
par cabine, mais nous en avons vu de plus dures, ensemble, il n’y a pas
longtemps. Nous arriverons aussi vite que sur le _Lilliput_ et demain, à
cette heure-ci, nous serons loin de Marseille. C’est l’essentiel,
comprends-tu?

--Et nous irons à Bombay?

--Non. Nous descendrons à Port-Saïd. Ça ne te convient pas?

--Ce que je vois de plus clair, c’est que nous allons faire une
exécrable traversée. La nuit, nous serons mal couchés, le jour mal
installés, sans compter le vent, les roulis, la nourriture...

--Pour la première fois depuis Paris, ce que tu viens de dire n’est pas
dépourvu de bon sens. Nous achèterons quelques provisions. A propos,
ajouta Williams, dans la voiture qui nous emportait vers l’hôtel. A
propos, il est convenu avec ce monsieur que j’ai rencontré,--M. de
Prénonne est son nom--qu’il parlerait de nous au capitaine japonais. Tu
n’auras donc demain qu’à monter sur le pont. On embarque dès quatre
heures de l’après-midi. On quitte le port de Marseille avant la nuit.
Oui, c’est ainsi. J’ai quelques formalités à remplir, deux ou trois
télégrammes à expédier. Et toi? Personne à prévenir?

--Non. Rien.

C’était vrai, du reste. Je me trouvais parfaitement détaché du continent
et, si je regrettais Paris, peu de chose cependant m’y retenait: une
vieille femme de ménage, le garçon du restaurant où j’allais d’habitude
et quelques créanciers adroitement dispersés. Comme perspective, un
avenir de petit employé résigné, sans grosse ambition. Pourtant,
j’aurais voulu, à ce moment-là, avoir de nombreux télégrammes à rédiger,
des adieux à écrire à des intimes ayant un nom et un visage, une
fiancée, des amies, une femme, et puis quoi encore? Je sentais soudain
un obscur déchirement à quitter mon pays et à prendre le large. Mais
Williams qui, jusqu’ici, ne s’était pas montré prodigue de
renseignements, prit soudain un évident plaisir à me mettre au courant:

--Nous serons six sur le cargo du Japonais, sept avec le domestique de
M. de Prénonne, une sorte de métis qui cuisine à la perfection, huit
peut-être en tout.

--Qu’est-ce donc que M. de Prénonne?

--Tu le verras. Il a été assez aimable. Du moins il s’y est efforcé, car
il n’est pas taillé pour ça. C’est un long et hautain bonhomme qui s’est
déclaré enchanté de pouvoir rendre service à deux Français dans
l’embarras. Si j’ai bien deviné, il part avec quelques géographes, des
archéologues aussi, qui se proposent de visiter la Mésopotamie.

--Pourquoi cet homme-là avec ces gens-là? demandai-je.

--C’est ce que j’ignore, dit Williams. M. de Prénonne accompagne ces
gens jusqu’à Alexandrie ou Port-Saïd... Tu le découvriras bien tout seul
dans le port de la Joliette... Rendez-vous demain, devant le cargo,
bassin d’Arenc, tu te souviendras?

Voilà comment, grâce à la diligence de Williams-Victor Lecharier, je me
trouvais ce soir même sur le pont encombré d’un petit bâtiment japonais
en instance de départ pour Port-Saïd et Bombay.




IV

LE NOUVEAU PASSAGER


Ainsi, loin des bruits d’un embarquement opéré à grands renforts de
chaînes et de treuils, j’avais confié à M. de Henne, avec plus ou moins
de détails, oubliant certaines choses, glissant sur d’autres, l’étrange
histoire de mon départ précipité. Et M. de Henne, en ne se permettant
que les observations nécessaires pour m’inciter à poursuivre, m’avait
écouté avec une attention qui me surprenait tout de même un peu.
Parfois, au cours du récit, j’apercevais dans l’ombre, grâce à la lueur
de la pipe qu’il fumait, le visage mat, la bouche gourmande et le bas du
menton de ce compagnon offert par le hasard et qui, au demeurant,
m’était assez sympathique... Ses yeux, surtout, étaient, en dépit de la
nuit, fixés sur moi.

--Espérons, dit-il, quand j’eus fini de parler, que, somme toute, vous
ne regretterez pas d’avoir suivi votre ami. Mais vous ferez mieux de
continuer de l’attendre ici. Peut-être vous conseillera-t-il de ne pas
rester davantage. Peut-être aussi...

Sur quoi, M. de Henne commença l’éloge de Williams-Victor Lecharier
qu’il avait un peu connu autrefois...

--Je ne sais s’il se souvient encore de moi, corrigea-t-il avec
prudence. Il ne s’appelait pas Williams en ce temps-là.

J’expliquai que ce surnom avait été donné à mon ami pendant la guerre, à
l’époque où il avait été proposé comme interprète dans l’armée anglaise.
Il ne savait, du reste, pas dix mots d’anglais. Au dernier moment, on
s’aperçut de son ignorance, mais ce nom de Williams lui resta. M. de
Henne voulut bien trouver plaisante cette origine, puis, tout
naturellement, il s’empressa de parler d’autre chose, du beau temps, de
la meilleure saison de l’année pour les voyages.

--Est-ce vous, M. Constantin de Henne? demanda une petite voix
onctueuse. Je ne savais pas que vous étiez là? Que faites-vous donc?

--J’attends qu’on se décide à partir, répondit posément mon voisin.

--Eh bien, soyez patient. Il y a des passagers en retard.

En même temps une forme se profila dans l’embrasure de la porte, se
détachant en noir sur le fond de la nuit.

--M. de Prénonne attend un passager auquel il tient beaucoup, poursuivit
l’homme qui, maintenant, parlait bas. C’est un garçon très averti des
questions musulmanes, assez distrait par contre et qui me paraît fort
capable d’avoir oublié que nous partions ce soir... Mais vous n’êtes pas
seul, il me semble?

--En effet, répliqua M. de Henne qui se leva pour les présentations; il
les fit et de mauvais gré, du reste. Je ne sais si la forme ronde
entendit mon nom; ce qui est sûr, c’est que je ne compris pas le sien.

--Vous habitez Paris? me demanda le nouveau venu--qui répondait, je l’ai
su plus tard, au patronymique de Sartigues.--Moi-même...

Et, sur-le-champ, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait guère,
M. Sartigues se mit à parler de lui sur un ton de satisfaction évidente.
J’appris ainsi qu’il était marié depuis peu, que ce voyage forcé
dérangeait ses habitudes. Il se plaignit d’abord d’avoir manqué le
courrier français. La traversée sur un bateau japonais ne lui promettait
rien qui vaille. Il semblait surtout regretter son foyer calme, son
bureau paisible, son petit travail quotidien et régulier... il donnait
ainsi l’impression d’un fonctionnaire désorienté loin de son tranquille
rond de cuir.

Je regardais attentivement celui qui me parlait. Devina-t-il les raisons
de mon insistance? Il détourna la tête et je fus forcé de changer de
place pour qu’il se trouvât sous la faible clarté d’une lanterne au
verre dépoli que les trépidations des machines faisaient sursauter.

J’aperçus alors plus complètement mon homme. Il était de taille moyenne,
légèrement renflé dans la région du ventre, ce qui, somme toute, lui
donnait l’air d’un pot à tabac assez rebondi, assez épais aussi. Mais
j’ai appris, à mes frais, qu’il ne fallait pas se fier à la bonté
préventive des gens gros et ronds qui cachent souvent une compacte
sournoiserie et même une jalousie aiguë sous leur rotondité. Celui que
je dévisageais s’approcha d’un nouveau personnage qui s’apprêtait à
descendre le roide escalier de fer.

--Vous êtes pressé? lui demanda-t-il.

--Ah! c’est ici que vous vous cachez, répliqua l’autre.

--Permettez que je vous présente... Monsieur?...

M. Sartigues se tournait vers moi et c’était une manière comme une autre
de me faire répéter mon nom qu’il n’avait pas dû entendre tout à l’heure
quand M. de Henne l’avait prononcé.

Le nouveau venu, qui s’appelait Rives-Ribière paraissait large,
imposant, beaucoup plus fort que le fonctionnaire mélancolique, mieux
bâti aussi. Il avait toute l’apparence d’un comédien de modèle courant:
vaniteux, entreprenant, un peu sot; quand il parlait, c’était d’une voix
effacée, presque timide. On eût dit un professeur plein de modestie.

Rives-Ribière me fut donné comme dessinateur en soieries. Je ne sais
pourquoi, je n’ajoutai alors aucun crédit à cette affirmation.

M. Rives-Ribière allait visiter--en passant--l’Égypte: peut-être même
pousserait-il plus loin... Il voyageait pour son métier.

C’est tout ce qu’il daigna nous confier, par quelques mots aimables, en
plaisantant sur la dureté de notre voyage et les inconvénients de cette
traversée si longue. Mais on sentait bien, sous le masque de cette
épaisse apparence, un homme instruit, de bonnes manières, l’air
volontairement effacé, qui devait connaître plus de choses qu’il ne
voulait le dire et susceptible de s’acquitter en conscience de missions
plus difficiles.

--Le chargement doit être terminé, annonça M. de Henne.

On n’entendait plus, en effet, le sifflet des machines à vapeur, les
heurts des caisses embarquées et le grondement des chaînes du mât de
charge. Nous sortîmes alors sur le pont. Le grand air nous frappa au
visage. Près de nous, un matelot courait en balançant une lanterne
sourde. Nous nous dirigeâmes près des sièges installés à l’avant,
abrités par le toit vitré du salon. Sur la passerelle, une lumière se
mit à briller. Des ombres passaient continuellement. Parfois une corde
humide, suintant l’eau de mer, se tendait, puis retombait sur le
plancher avec un choc mou. On allait partir.

--Pourvu que Williams soit arrivé! dis-je à mon voisin qui devait être
Rives-Ribière.

Trois hommes apparurent à la coupée. M. de Prénonne parlait haut, mais,
à cause du piston des machines, sa voix tendue ne parvenait point
jusqu’à nous:

--Il est avec le pilote, expliqua M. de Henne.

Allons, c’était fini. Nous allions appareiller sans Williams. Il nous
rejoindrait, mais plus tard, par un autre courrier. A cette pensée mon
cœur se serrait d’angoisse. Je n’aurais pas cru que je tenais tant à ce
singulier compagnon. Et je le voyais tel qu’il était, avec ses qualités
surtout, un peu dur parfois, mais si dévoué, si obligeant, sachant qu’il
faut montrer quelque indulgence aux humaines faiblesses. Certes il
aimait à commander. Il était renfermé souvent. Il ne livrait presque
jamais le fond de sa pensée. Mais il payait de sa personne, il
n’abandonnait jamais ceux qui avaient eu confiance en lui et, s’il se
confiait peu, pouvait-on lui reprocher d’être discret?

Le matelot qui courait tout à l’heure reparut avec sa lanterne, et je me
trouvai un moment dans le rayon lumineux. C’est alors que Williams, qui
arrivait, m’aperçut.

--Je désespérais, dit-il... Les formalités des bureaux. Mais j’y ai
gagné un nouvel ami.

Se retournant, il découvrit un long manteau foncé, coiffé d’un épais
feutre gris.

--M. Christian Dallène qui fera route avec nous. C’est un jeune savant
du plus grand mérite...

Ainsi c’était là, sans doute, ce garçon, dont le retard, comme
l’assurait Sartigues, «fonctionnaire en exil», désolait si fort M. de
Prénonne... Le jeune savant ne me paraissait pas répondre au signalement
que l’on m’en avait fourni, ou peut-être à l’idée que je m’en étais
composée. J’avais, en effet, imaginé un homme de science, jeune encore,
d’un certain âge quand même, grave plutôt que hautain...

A ce moment, je me souvins de mon compagnon Henne et je voulus le
présenter à Williams. Mais Henne s’était éloigné. Je n’en fus point
surpris, je n’y portai même pas attention. Ce n’est que beaucoup plus
tard que cette discrète disparition me revint à l’esprit... Mais c’est
toujours plus tard...

                   *       *       *       *       *

--Si tu n’y vois pas d’empêchement, reprit Williams, M. Christian
Dallène sera des nôtres. Tu as visité les cabines?

--Il n’y a pas de cabine, dis-je, en essayant de voir M. Dallène qui
s’était déjà éloigné, par discrétion sans doute, ou, comme je l’imaginai
sur le moment, parce qu’il ne tenait pas à se montrer.

--Pas de cabine! Tu t’es mal expliqué.

--C’est cependant exact, monsieur, intervint Rives-Ribière avec un
à-propos dont je lui sus gré. Nous coucherons et camperons à la belle
étoile, sur le pont.

--Ah! diable!

--Nous ne serons pas trop mal, continua Rives-Ribière. On nous a dressé
une tente sur la fermeture bâchée qui recouvre les écoutilles.--Avec nos
couvertures, nous serons comme chez nous.

--Il vaudrait mieux trouver une cabine...

--Il y a des lits disponibles, deux ou trois peut-être, mais personne de
nous n’en veut. Les rats viennent déranger les dormeurs, plusieurs fois
par nuit.

Cependant, Williams, qui portait avec lui la sacoche que j’avais cru
perdue, était allé inspecter le bivouac sommaire que les matelots
japonais avaient installé pour notre usage.

--Il faudra accrocher solidement les toiles, pour que l’air ne pénètre
pas, et aussi pour que nous ne roulions pas à la mer par temps de
roulis.

Je retrouvais Williams tout entier dans ces quelques mots. J’en
éprouvais une joie qui me fortifiait, juste au moment où le cargo se
mettait à tourner, puis se faufilait le long d’imposantes masses de fer
que l’on devinait surtout aux feux qu’elles avaient allumés pour la
nuit... Au loin, dans Marseille qui s’éloignait, des lumières se
tassaient toujours plus avant de disparaître. La sirène du cargo lançait
ses appels réguliers et nous avancions sur la mer pleine d’ombre
mouvante dans sa profondeur, sous un ciel noir troué d’étoiles.

--M. de Prénonne a dû se montrer inquiet de ne pas me voir arriver?

C’était Williams qui me posait cette question d’un air détaché.

--Je ne l’ai pas vu depuis que je suis sur le pont.

--J’ai télégraphié à Paris, continua alors Williams, que nous partions.
Et maintenant, je suis tranquille: sur Port-Saïd.

On sentait la trépidation du bateau qui filait dans le silence. Nous
étions accoudés à la lisse. Au-dessous de nous, le bruit continuel des
eaux et le remous de leur bordure d’écume. Je cherchais des yeux, sur le
pont chichement éclairé, le nouveau venu. Comme par hasard, il nous
tournait le dos et regardait la ligne noire des côtes... C’était un
jeune homme élancé, de bonne taille, mais dont le corps semblait flotter
dans un manteau beaucoup trop large pour lui. Il tenait enfoncé sur sa
tête, à cause de la brise qui redoublait de violence à mesure que le
cargo prenait de la vitesse, un chapeau mou dont il avait baissé les
bords. Et, me souvenant des yeux noirs assez hardis, qui trahissaient
cependant une certaine inquiétude, je rétablissais le personnage.

M. de Prénonne passa près de nous. Rives-Ribière l’accompagnait. M. de
Prénonne s’arrêta. Puis, ne pouvant retenir sa mauvaise humeur, il dit à
Williams:

--Il était temps que vous arriviez!

--C’est précisément ce que j’expliquais à mon camarade, répondit
Williams.

--Et vous-même, monsieur, je vous croyais parti?

M. de Prénonne me regardait. D’autre part, Williams affectait de ne pas
avoir entendu. C’était donc à moi de répondre.

--J’étais parti, comme vous dites, monsieur. Mais je suis revenu avec
mon ami.

--Ah! c’est vous qui étiez avec M. Williams Lecharier!

Sans plus insister, M. de Prénonne se dirigea vers le salon des
premières. Nous vîmes son fidèle second, Rives-Ribière, hésiter...
Suivrait-il M. de Prénonne? Resterait-il avec nous? Rives-Ribière, l’air
distrait, attendit quelques secondes. Puis, lorsque M. de Prénonne se
fut éloigné, Rives-Ribière s’excusa de nous imposer sa compagnie, mais
il ne savait où aller...




V

PREMIÈRE NUIT A BORD


--Est-ce qu’il va nous faire cette vie-là longtemps? demanda Williams.

--Il commence seulement.

--Ah! il s’est déjà essayé avec toi?

Rives-Ribière, qui cherchait peut-être une occasion de nouer
connaissance, crut devoir intervenir:

--Vous savez, c’est un homme très doux. On le connaît mal. Très aimable
également. Mais encore faut-il le savoir. Et quand on le sait, il vaut
mieux ne pas lui montrer qu’on le sait, car cette connaissance que l’on
témoignerait, l’affligerait et, peut-être même, l’irriterait, tant il
est susceptible. M. de Prénonne s’est montré plein d’inquiétude pour
vous et pour Monsieur--il désigna Christian Dallène qui se tenait à
l’écart--parce que vous n’arriviez pas. Maintenant, il semble se
désintéresser de votre présence, mais ce n’est qu’une attitude.

Nous écoutions moins ce que nous disait cet homme, que vingt minutes
plus tôt nous ne connaissions pas, que la façon dont il nous le disait,
d’une voix basse, pleine d’onction... Williams me regardait et ses yeux
m’avertissaient: «En voilà un avec qui, dès maintenant, il va falloir
compter».

--Tout cela est parfait, conclut Williams. Mon ami et moi, du reste,
nous n’accordons à ces incidents-là que l’importance qu’ils méritent.
Mais j’aurais bien voulu découvrir une cabine.

Les lumières de la côte que nous longions encore n’étaient plus qu’une
ligne brillante qui s’effaçait dans la nuit. Le jeune Christian Dallène
parut s’éloigner de la lisse, comme à regret, mais, sans s’approcher de
notre groupe, il déclara:

--Si c’est pour moi, la cabine, ne vous dérangez pas, monsieur Williams.
Je m’accommoderai fort bien d’un lit de camp.

C’était la deuxième fois que Christian Dallène prenait la parole depuis
son embarquement. Il s’exprimait d’un ton vif, clair, un peu chantant.
Je regardai dans sa direction et je vis les lumières du bateau qui
dansaient sur la mer et couraient le long de l’étrave. Au loin, la masse
noire du ciel et des eaux... Une brise légère s’élevait. Et sur ce fond,
drapé dans son manteau, la silhouette de ce jeune homme et son régulier
visage blanc. Ce souvenir m’est resté si précis que souvent encore,
lorsque je veux évoquer ce compagnon des jours anciens, je le revois
comme je l’aperçus cette nuit-là, sur le pont incliné d’un petit cargo.

--Mais ce n’est même pas un lit de camp que nous pouvons vous offrir.

--Tant pis! décréta Christian Dallène qui, pour ne plus entendre et
couper court à toute offre nouvelle, retourna s’accouder au parapet. A
ce moment, je regardais par hasard Rives-Ribière. Son visage témoignait
d’une telle surprise qu’on ne pouvait manquer de la croire sincère.

--En cherchant bien, dit Williams, peut-être trouverait-on quelque
chose?

Mais, tout en parlant, il surveillait Rives-Ribière. L’étonnement que
marquait notre importun ne lui avait point échappé. Sans doute Christian
Dallène en était-il la cause?...

Cependant, Rives-Ribière se souvint tout à coup qu’on l’observait. Il
fit effort sur lui-même, se rappela les dernières paroles prononcées par
Williams qu’il avait enregistrées, mais non comprises, et se hâta de
répondre:

--M. de Prénonne couche dans une sorte de placard, chez le capitaine
japonais. Et s’il n’avait craint de froisser l’aimable étranger, il
serait venu avec nous.

--Il n’y a pas de place pour lui, répliquai-je.

Williams souriait. Rives-Ribière montrait quelque ennui, mais sans
insister.

--Il a dû être fort impertinent avec toi? demanda Williams. Ne te frappe
pas, ajouta-t-il. Je le connais de réputation mieux qu’il ne peut me
connaître. C’est un ancien officier de cavalerie démissionnaire. Il est
entré dans l’industrie. Comme il ne parvenait pas à la haute situation
qu’il se croyait en droit d’attendre, il a repris du service et il est
resté à l’armée après la guerre... Mais on l’a changé de bâtiment.

Et je comprenais bien que cette édifiante histoire, Williams la contait
surtout pour Rives-Ribière, que, dès ce moment-là, à tort ou à raison,
il considérait comme un envoyé de Prénonne auprès de nous.

--Maintenant, allons nous coucher, conclut Williams.

Sur le pont, en effet, un vent mouillé, venu de la haute mer, accourait
en sifflant. Nous nous glissâmes sous la tente que les matelots japonais
avaient construite pour notre usage. Déjà, Constantin de Henne s’était
installé sur le plan de gauche. M. Sartigues, le «fonctionnaire»
mélancolique, comme je le désignais, occupait une place sur le même côté
que Constantin de Henne, et il avait réservé de l’espace pour son
compagnon, Rives-Ribière. C’est pourquoi nous nous trouvâmes ensemble,
sur le bord resté libre, Christian Dallène le taciturne, Williams et
moi.

Le jeune Dallène se roula dans ses couvertures et s’étendit. Il parut
s’endormir aussitôt. Rives-Ribière, Henne et le fonctionnaire nous
souhaitèrent bonne nuit. Pour moi, allongé à côté de Williams, pensant à
mille choses et ne dormant pas, je suivais tous les mouvements du cargo.
Lorsque le roulis nous faisait descendre, je tendais d’instinct les
jambes et mes pieds s’arrêtaient à la toile qu’ils touchaient; puis, le
bâtiment s’inclinant à tribord, je me retenais pour ne pas glisser, et
cependant ma tête et mes genoux se retrouvaient tout simplement sur un
égal horizon. Ainsi bercé, sans regretter ma tranquillité terrienne, les
chauds sommeils dans ma chambre à Paris, j’y songeais cependant...

Vers minuit, la brise de la pleine mer vers laquelle nous courions,
devenue plus violente, plissa la toile de notre abri, puis les vagues
elles-mêmes commencèrent d’éclabousser le pont; des gouttes d’eau
retombaient en pluie sur la bâche tendue... Aussi, lorsque je me
soulevai pour arranger mes couvertures, ma tête heurta la toile raide
d’humidité qui plaqua sur mon front comme un linge glacé.

C’est alors, à ce moment-là seulement, au cours de cette première
veillée nocturne, sous cette tente secouée par les vents, en pleine mer
enfin, que mon départ pour l’Égypte m’apparut une chose définitive. Je
m’apercevais également que j’avais considéré jusqu’ici tout ce qui
m’était advenu comme secondaire, fondu dans le brouillard d’un rêve.

C’est que, peut-être, depuis Paris, j’avais toujours mal dormi. La
réalité des faits me manquait et la solitude également où l’on prend,
après un bouleversement, contact avec soi-même, l’évidence dont on est
peut-être le plus sûr.

J’entendais le clapotis des vagues, le ronronnement lointain des
machines et, parfois, le souffle régulier de mes compagnons. Le jeune
Dallène, près de Williams, se tournait souvent dans ses couvertures. Il
dormait cependant avec toute la pesanteur de son âge.

--J’ai bien fait d’amarrer les cordes de notre campement, me dit
Williams à voix basse. Si l’on glissait, du moins on ne descendrait pas
trop bas.

--Oui, on aurait le temps de se réveiller avant d’être envoyé à la mer.

--C’est toujours ça...

--Quel est ce jeune homme que tu as amené avec toi? tu le connais?

--Oui, dit Williams, en riant, c’est un charmant garçon... Il ne fait
pas chaud ici, ajouta-t-il.

--Non, mais demain, en vue des côtes d’Italie, le temps changera.

--Et en Égypte alors! car tous ces gens vont en Égypte, reprit-il,
heureux de voir que je le suivais dans son changement de conversation.

--Ah! tu le savais...

--On peut toujours le supposer.

--Tu ne les connais pas?

--Non.

Un petit silence. Puis Williams, à voix très basse, commença:

--Il est possible--c’est une hypothèse--que ces gens-là soient envoyés
en Égypte pour des raisons qu’il nous faudra connaître. Nous pouvons dès
maintenant nous souvenir qu’il est rare de voir un Français s’expatrier
pour courir simplement sa chance.

Où vont-ils, tous ces expatriés? Où allons-nous, nous-mêmes? Je me le
demandais sans le secours de Williams. L’un partait guidé par son
ambition ou son intérêt, l’autre pour des questions d’argent ou
d’avancement. Un Prénonne, par exemple, cachait une raison officielle;
Rives-Ribière aussi... J’en étais certain...

--Et ce garçon qui dort près de toi? demandai-je.

--Tu y reviens? Celui-là, répondit Williams, comme s’il devinait le
détour de mes secrètes pensées, est peut-être le seul--tu entends: le
seul--qui soit parti avec le désintéressement de son âge, pour voir,
apprendre, voyager...

Tandis que Williams parlait ainsi, j’entendais les pas d’un homme égaré
sur le pont; il traînait ses souliers et devait se cramponner à la
lisse... Parfois le vent meuglait et s’engouffrait très vite, d’un seul
coup, dans le cornet de prise d’air, puis c’était le bruit des machines
et le floc d’une vague qui ruisselait sur la toile tendue.

Mais Williams se taisait, tous dormaient maintenant sous la tente;
chacun rêvait qu’il s’était rendu les destins favorables et arrangeait
l’avenir à sa manière, la seule bonne, assurément, mais qui oublie trop
souvent de se produire.




VI

M. DE PRENONNE PARLE...


Le lendemain, sur le pont arrière, nous causions, Williams et moi. Le
temps était doux, mais d’un calme de surface qui ne présageait rien de
bon.

--Ce n’est pas pratique, expliquait Williams. J’ai pu découvrir une
cabine, une seule, sur ce sacré bateau; nous pourrons nous retirer
quelques minutes l’un après l’autre.

--A quoi bon? répliquai-je. Nous pouvons bien faire notre toilette sur
le pont, comme les autres.

A ce moment, M. de Prénonne faisait sa ronde; il passait, un peu raide
sur ses jambes écartées, bien que le tangage fût peu sensible. M. de
Prénonne nous salua, fit mine de poursuivre sa promenade, puis il vint
vers nous, la main tendue.

Je l’examinais, tandis qu’il marchait: un long visage, un menton trop
court, des yeux alourdis de graisse, une main flottante... Et cette
démarche même, trop vive dans sa raideur, qu’il accéléra à notre vue,
comme s’il pensait effacer ses incartades de la veille. A quel moment
cet homme se laissait-il aller à son naturel? A quel moment
dissimulait-il? Hier, quand il s’attaquait à tout venant, ou ce matin
quand il s’essayait à l’amabilité? Trop impulsif pour faire un véritable
chef, pensais-je. Trop maladroit aussi. Et, comme s’il tenait à nous
administrer la preuve de ce que j’avançais, M. de Prénonne commença:

--Je ne voudrais pas revenir sur l’incident que vous savez, mais je
tiens à vous exprimer ma surprise de ne vous avoir vu qu’à la dernière
minute.

--Je croyais l’incident liquidé, répondit Williams, avec un ton que je
lui enviais. Dois-je vous répéter qu’il y va entièrement de ma faute?
Christian Dallène se trouvait avec moi. Vous savez la longueur des
formalités. Quant à Blaze Romerdy, inquiet de mon absence, il est allé à
ma recherche.

Sur ces derniers mots, le jeune Christian Dallène, qui ne devait pas
être loin de nous, se montra. Il se tenait près du bastingage. M. de
Prénonne le remarqua, et tout de suite aimable:

--Ah! ah! dit-il, voici notre jeune savant! Vous ne souffrez pas de la
mer? Vous n’en avez pourtant pas l’habitude?

Christian Dallène, qui devait mal entendre, fit mine de s’approcher. Il
avait toujours son feutre gris sur le front, et le même large manteau
qu’il portait la veille.

--Je prendrai l’habitude, répondit-il.

--J’aurais été très heureux, continuait M. de Prénonne, de présenter mes
compliments à M. Frélart.

--M. Frélart? demanda Dallène.

--Eh quoi, monsieur, me ferez-vous croire que M. Frélart, l’éminent
égyptologue, n’a point songé à accompagner son élève préféré jusqu’à
Marseille?

Christian Dallène se tourna vers Williams, et je surpris ce regard
d’intelligence. Mon ami intervint:

--M. Frélart, cet homme éminent qui fut votre professeur, est assez
malade en ce moment.

--J’aurais été heureux, poursuivit M. de Prénonne qui n’écoutait pas, de
féliciter M. Frélart d’avoir formé un homme tel que vous, si jeune
encore et d’une renommée si grande...

Christian Dallène, plein d’une modestie comme on en voit peu à cet âge,
protesta de la main--une toute petite main--s’inclina à peine et, non
sans ironie:

--Oh! je n’ai pas grand mérite, monsieur, je n’ai eu qu’à retenir son
enseignement. Exercice de mémoire.

Puis, avec une hardiesse imprévue et aussi, eût-on dit, d’un ton plein
de confusion:

--Vous connaissez beaucoup M. Frélart?

--Nous sommes de vieux camarades.

--Alors, je suis certain qu’il a dû bien souvent me parler de vous.

--Mais certainement, c’est un homme remarquable, en effet, et d’une
éducation parfaite.

--N’est-ce pas? comme vous le connaissez bien! Et vous étiez son ami?

On sentait dans ces demandes un tel accent d’impertinence souriante et
de fausse amabilité, comme seuls osent se le permettre les jeunes gens
sans expérience et les femmes malicieuses, que M. de Prénonne se tut.
Christian Dallène l’examinait. M. de Prénonne, trouvant alors que sa
présence ne s’imposait guère, se retira comme il était venu. Il marchait
en écartant les jambes, d’une manière outrée, pour se conformer aux
recommandations qu’on lui avait faites, afin de ne pas tomber au roulis
qui menaçait depuis le matin.

--Vous connaissiez donc M. de Prénonne? demandai-je à Christian.

--Non. Mais il connaît des gens que je connais, comme vous voyez. J’en
étais si surpris que j’ai dû bafouiller un peu...

--Vous n’avez pas trop bafouillé, assura Williams sans sourire. Et vous
n’êtes pas responsable lorsque Prénonne confond vos professeurs et ceux
de votre frère. Car ce M. Frélart fut un des maîtres de votre frère.

--Fort bien. Si je l’ai ignoré, je le saurai désormais, s’excusa Dallène
en riant.

Ce rire était jeune et franc. Il me plaisait autant que le nouveau venu
lui-même. M. de Prénonne avait voulu lui en imposer tout à l’heure, et
Christian Dallène venait de lui répondre avec adresse. C’est pourquoi le
protégé de Williams qui, la veille, me laissait indifférent, me devint
dans la minute tout à fait sympathique.

--Vous ne trouvez pas qu’il m’a minutieusement examiné? s’enquit
Dallène.

--Longuement, oui. Minutieusement, non. Il regarde, mais il est
incapable d’observer.

--Il est ainsi avec tout le monde! lâchai-je.

--Que diable s’est-il passé entre Prénonne et toi, le premier jour, à
Marseille?

Williams ne l’ignorait point, mais il s’amusait à me placer en vedette
devant Christian, et je dus conter les faits déjà exposés une première
fois. Naturellement, je fus amené à parler de M. de Henne.

--Vous le connaissez?

Ce fut la première parole que m’adressa Christian Dallène.

--Je croyais le connaître, dis-je. Je me trompais. Depuis que Williams
est arrivé, ce monsieur ne semble plus me voir...

--Bizarre, remarqua Williams Lecharier.

--Mais, tu le connais, toi?

--De nom, oui. De réputation, également. De vue, peut-être. Mais il doit
y avoir des années.

--Il te connaît bien, lui.

--Ah! s’étonna Williams.

Puis, soudain sérieux:

--Tu ne lui as rien annoncé, à cet être-là...? En principe, il faut se
méfier de tout le monde, rectifia mon ami.

--Échange de politesses, c’est tout. Mais que lui reproches-tu?

Williams semblait réfléchir. En réalité, il m’observait et se demandait
à quoi rimait ma question. Et puis, il ne devait pas être très certain
que je n’avais absolument rien confié à Constantin de Henne. Enfin, d’un
ton détaché qui eût trompé tout autre que moi, il trancha:

--Je ne lui reproche rien que ceci: il me déplaît.

--Je le trouve charmant, obligeant, très affable, sachant causer...

--Oui, c’est justement ce qui m’inquiète. Il est trop obligeant, trop
éloquent, trop charmant... Je suis en méfiance.

Je n’insistai pas, pressentant quelque trouble mystère, que Williams ne
révélerait point, selon son habitude lorsqu’il se tenait sur ses gardes,
et surtout en présence de Dallène. Celui-ci, du reste, ne savait s’il
devait rester ou s’éloigner. Enfin, il fit quelques pas pour se retirer
un peu pour jeter du pain aux mouettes, nombreuses le long des côtes,
qui tournaient et montaient, en criant, le long du bateau.

--Je ne crois pas que cet homme soit si dangereux.

--Tu peux croire ce que tu veux, répartit Williams. L’essentiel est que
tu fasses attention. Voyons, tu ne lui as rien raconté?

--Que veux-tu que je lui dise?

Cependant, je crus nécessaire d’ajouter, d’un air dégagé:

--Et si j’avais commis quelque imprudence, qu’aurions-nous à craindre?

Williams répéta ma question pour lui-même, puis il me dévisagea avant de
répondre:

--Ce que nous aurions à redouter, je ne vais pas l’exposer ici. Mais si
cette sottise a été faite, il faudrait la réparer.

--La réparer?... m’étonnai-je.

--Oui, et le plus rapidement possible.

--Je ne comprends pas.

--C’est pourtant simple, répliqua Williams, avec vivacité. Il faudrait
acheter le silence de cet individu. Te sens-tu la force et le pouvoir
d’acheter ce silence?

--A quel prix?

Williams éclata de rire, et je devais souvent, par la suite, me rappeler
cet accès de gaîté soudaine.

--Au plus juste prix.

--Comment ça?

Alors, Williams, sans même baisser la voix:

--Un accident est si vite arrivé!




VII

CHRISTIAN DALLÈNE


La surprise tout d’abord me rendit silencieux; chez d’autres, je sais,
elle produit des effets contraires et chez moi, aussi, il en était de
même autrefois, mais il faut croire que l’on se forme peu à peu, puisque
j’en étais arrivé à garder un mutisme prudent.

J’aurais cependant volontiers posé quelques nouvelles questions à
Williams lorsque j’aperçus le jeune Dallène venant de notre côté. Comme,
à ce moment-là, nous ne parlions point, ni Williams ni moi, Christian
Dallène se crut autorisé à nous rejoindre.

--M. de Prénonne, dit-il tout de suite, doit être très mécontent. Une
séparation est imminente entre lui et nous.

--Nous ne l’empêcherons pas, ricana Williams en me jetant un rapide coup
d’œil.

Dallène, lui aussi, me regardait. Il avait, je m’en rendais compte à
présent, un visage d’un ovale régulier que terminait un menton un peu
trop proéminent. Le nez, légèrement busqué, attirait l’attention de
l’observateur, et surtout les yeux aux reflets noirs, tour à tour
profonds et graves, humides et soudain emplis de dureté.

--Vous n’essaierez pas de replâtrer les choses. Du reste, nous ne sommes
pas faits pour nous entendre, Prénonne et nous.

J’écoutais parler Christian Dallène, étonné d’abord d’entendre ce garçon
toujours sur ses gardes, avare de paroles, discourir aussi longuement.

--Vous fumez? demanda Williams.

--Merci. Ça va tanguer...

Le bateau tanguait déjà, en effet. L’arrière se soulevait, puis l’avant,
et le cargo retombait comme un ascenseur qui descend trop vite. Nous
sentions le pont se dérober sous nos pieds, s’enfoncer plus profondément
que nous-mêmes, semblait-il.

Le «fonctionnaire en exil»--c’était Pierre Sartigues que j’appelais
ainsi--se cramponnait à la main courante, le long des cabines. Les yeux
fixes, le teint pâle, stoïque ou déjà inconscient du danger de sa
situation, il se laissait gagner par le mal de mer.

--Ne restez pas là! lui cria Williams. Descendez dans les cabines. Vous
allez glisser.

Mais le malade ne nous regardait pas. D’ailleurs, il ne devait rien
entendre.

--Qui est-ce? demanda Williams.

--Un fonctionnaire qui se déplace, dis-je.

--C’est Pierre Sartigues, rectifia le jeune Dallène. Je l’ai entendu
nommer ainsi.

--Ah! c’est Pierre Sartigues, répéta Williams. Eh bien, tu devrais aller
le prendre, et le conduire en lieu sûr.

Le cargo, cependant, penchait sur bâbord d’une façon effroyable et,
pendant un moment, nous vîmes, à côté de nous, sur le même plan, toutes
les vagues aux crêtes blanches jusqu’à l’horizon du ciel, comme prêtes à
nous balayer. Le bâtiment semblait se coucher sur la mer. Soudain, il se
redressa et courut se précipiter sur l’autre bord. Nous roulâmes les uns
sur les autres.

--On ferait tout aussi bien d’aller s’étendre, dit Williams en prenant
le bras de Christian Dallène qui pâlissait. Tu pourras ramener ce M.
Sartigues?

--Évidemment.

Je me décidai à courir jusqu’au fonctionnaire qui, cramponné à sa barre
de fer, ne voulait pas lâcher prise. Le jeu de bascule recommençait de
plus belle, avec le perpétuel balancement de la ligne des eaux que l’on
voyait monter, puis redescendre brusquement.

Je ramenai Pierre Sartigues jusqu’à la tente-abri où des passagers,
tandis qu’ils se sentaient encore quelque courage, arrangeaient leurs
couvertures en un lit de fortune et s’installaient pour l’après-midi,
cette nuit et, peut-être, la journée du lendemain.

                   *       *       *       *       *

Étendu sur le dos ou couché sur le côté, chacun cherche en silence le
remède qui lui permettra de résister au malaise envahissant. On ferme
les yeux, on évite de parler, on essaye de penser à des choses sans
valeur, on tâche de dormir...

Le soir, quand on s’éveille dans la demi-obscurité du crépuscule, on est
tout surpris du calme insolite des flots; mais la Méditerranée est
féconde en surprises de ce genre. Il fait presque nuit sous la tente qui
nous abrite. Deux ou trois lampes tremblent derrière des vitres, sur le
pont. On s’éveille péniblement. Il y a déjà quelques heures que nous
avons laissé les montagnes nues de Sardaigne. De tous côtés cette masse
sombre et mouvante qui nous entoure forme notre horizon.

Une sorte d’accablement nous envahit devant ces eaux qui se succèdent à
perte de vue. Le cargo file sur un lac. Pas de brouillard, mais des
petits nuages colorés violemment par un gros soleil rouge qui s’enfonce
en tournant, puis disparaît dans la mer métallique.

--Allons dîner, conclut Williams.

--Et dire que ce sera ainsi pendant huit jours! observe Dallène.

C’est dans la petite salle de palissandre, au-dessus de l’hélice,
qu’avait lieu le repas du soir. On allumait l’électricité sitôt que nous
arrivions. La dorure des cadres, sur le fond bronzé du salon, étincelait
par endroits. Les Japonais de l’équipage, le capitaine, son second, ses
lieutenants mangeaient dans de petites terrines des mets que l’on ne
parvenait jamais à distinguer. Chaque fois les Japonais voulaient
prendre un morceau dans leur plat, ils en soulevaient le couvercle,
qu’ils reposaient aussitôt après s’être servis. Puis, ils échangeaient
quelques phrases entre eux sans qu’un trait de leur visage remuât.

Christian Dallène, qui, hier, ne touchait à rien, fit aujourd’hui
honneur au menu. Rives-Ribière exultait.

--C’est Ali-Rhem, le domestique de Prénonne, et moi qui avons combiné ce
dîner, dit-il.

--Quel est encore ce phénomène? demandai-je à Williams qui se trouvait
près de moi.

Mais à ce moment Prénonne et Constantin de Henne arrivaient.

--C’est celui-là qui me connaît? me dit Williams.

Prénonne m’empêcha de répondre:

--M. Pierre Sartigues est un peu fatigué. Il ne viendra pas.

Constantin de Henne se plaça non loin de Rives-Ribière, de telle façon
que nous ne pouvions pas l’apercevoir, Williams ni moi. Je m’en
félicitais. J’avais, du reste, tout lieu de supposer que Constantin de
Henne n’agissait pas ainsi sans raison valable.

Comme nous avions dormi toute la journée, il nous fut impossible, le
soir, de nous coucher. La nuit s’annonçait très douce. On apercevait
autour de soi l’ombre glissante des eaux... Nous étions assis près de
notre abri, Williams, Christian Dallène et moi. On fumait. Pas de lune
encore, mais des étoiles piquaient le ciel, à l’infini, comme on les
voit, paraît-il, brillantes, dans les régions tropicales. Au-dessous de
nous, dans le noir, le clapotis des vagues... Nous n’avions rien à dire.
Parfois, quelques paroles pour marquer le temps, le calme de l’heure.

Christian Dallène, que je ne voyais pas très bien, car lui seul n’avait
pas allumé de cigarette, demanda:

--En somme, qu’avez-vous dit à ce monsieur?

--Rien, absolument, répliqua Williams, mais nous avons bavardé de toutes
sortes de choses indifférentes.

--Mais quoi encore?

--De la traversée, des cabines, du bateau, de la chaleur...

--Vous n’avez abordé aucune des questions?...

--Dangereuses?... Évidemment non. Quand on parle pour s’entendre, on ne
va pas s’égarer sur des sujets que l’on sait nous diviser.

--Vous n’engagiez pas le fer avec Prénonne, mais vous cherchiez au cas
où vous auriez dû l’engager.

--Ce genre d’escrime convenait à notre situation.

--Aussi on y apprend peu de choses, parce que chaque adversaire se tient
sur ses gardes.

--Comme dans une première conversation entre une femme et un homme qui
se voient pour la première fois. Chacun se tient sur ses gardes, couche
sur ses positions. Et nul n’est bien fixé...

--On ne saurait comparer Prénonne à une femme, reprit Dallène en riant.

--Qu’en savons-nous? En tout cas, je voulais dire: la même qualité de
méfiance ou d’animosité.

--Eh bien, vous êtes charmant, vous!

Christian Dallène allait répondre peut-être, lorsque Williams se mit à
rire. Une lune blanche venait de sortir d’un nuage qui, depuis un
moment, semblait lumineux. La clarté de l’astre glissait sur le grand
calme de la mer et l’on pouvait voir maintenant la longue traînée
bouillonnante de l’écume, dans le sillage du cargo...




VIII

LA NUIT, SUR LE PONT...


--Vous ne venez pas vous coucher? Non. Et bien, bonne nuit!

Christian Dallène et moi, nous nous trouvâmes seuls près du bastingage;
Pierre Sartigues et Rives-Ribière s’éloignaient avec Williams. Ils nous
laissaient la garde de leurs chaises longues. Nous écoutions sur le
plancher du pont le bruit de leurs pas décroître jusqu’à ce qu’il se
confondît avec le ronronnement saccadé des machines. Un fanal, au-dessus
de la porte du salon «des premières», se balançait suivant le mouvement
du steamer.

--Même si je ne retire que ce spectacle de mon long voyage, dis-je, je
ne regretterai rien.

--Vous êtes donc parti en emportant des regrets? s’étonna Dallène.

--Comme tout le monde.

--Comme tout le monde? répéta Christian Dallène, après moi.--Je fais
donc exception à votre règle. Je n’ai rien laissé. Au contraire...

--Une mère? une fiancée?...

--Je n’ai plus de mère... Pas de souvenirs--ou si peu!--qu’il me plaise
de me rappeler. Ma véritable existence commence demain... Pour mieux
vous expliquer, elle est née le jour où je suis monté à bord de ce
cargo. Le reste, il me semble que cela ne m’appartient pas, que c’est
arrivé à un autre, comme une histoire qu’on m’a racontée.

--Je comprends bien, fis-je, conciliant. La vie d’études que vous venez
de vivre vous paraît encore dure et sans attrait. Et vous voulez
reprendre à partir du temps que vous croyez avoir perdu...

--Non. Pas précisément. Non...

Christian Dallène se tut. Il rêvait visiblement, tout haut. Moi-même,
j’avais cédé moins au plaisir de parler--alors que je parle peu--qu’au
besoin de faire des confidences. Ce qui est certain, c’est que je me
défendais mal contre un sentiment de charme assez étrange. Rien d’épais
ni de vulgaire auprès de ce garçon. Mais le souci gagnait tous ceux qui
l’approchaient de choisir les mots, d’être aimable avec politesse... Et
non pas la crainte d’être ridicule, mais plutôt une relative confiance,
avec la volonté de se présenter sous le meilleur jour.

--Alors, pas un ami, pas une amie, pas le regret d’un souvenir?
continuai-je.

--Si, tout de même... j’ai connu, poursuivit Dallène d’une voix un peu
lointaine, d’une voix profonde, une jeune fille. C’était une grande amie
de ma sœur.

J’écoutais, enfoncé dans ma chaise longue et je pensais: «Il faudra que
je demande à Williams comment elle est, cette sœur de Dallène, et s’il
la connaît. Qui sait? Cela m’expliquera peut-être les prévenances dont
il fait montre pour le frère ici présent.»

La ronde d’un veilleur, la chute brusque des charbons à la mer, un canot
de sauvetage qui gémissait en tirant sur ses amarres distrayaient seuls
les intervalles de cette causerie sur le pont d’un steamer, la nuit.

--Cette jeune fille, précisa Christian Dallène, ses parents voulaient
absolument lui faire épouser un jeune homme qui ne lui plaisait point.

--C’est une histoire que j’ai déjà entendue quelque part... qu’en
pensez-vous?

--Hélas, oui, acquiesça Dallène, l’histoire se répète, mais je puis m’en
tenir là...

--Au contraire, continuez, je vous en prie.

--Non, cela ne vous intéresse pas.

--Quelle erreur! Ma réflexion sur les histoires qui se répètent vous a
déplu?

--Oh! pas du tout, affirma Dallène.

--Voyons, où en étions-nous? Cette jeune fille dont vous parliez
s’entêtait à ne pas vouloir de ce jeune homme. Ses parents, de leur
côté, également, se butaient. «Ou bien tu épouseras ce garçon... ou
bien...»

--Vous devinez très bien. Je vois: vous connaissez mon histoire.

--Ou bien tu iras dans un couvent.

--Non, ou bien nous te refuserons notre consentement pour un autre
mariage, poursuivit Dallène. Et d’autres choses désagréables. Alors, en
attendant que la raison revînt à ses parents, la jeune fille prit de
l’espace...

--Elle s’en alla avec le monsieur qui lui plaisait.

--J’ai voulu dire: elle s’en alla--pas davantage.

--C’est ce que j’avais compris.

--J’ai fait comme cette personne, interrompit Christian Dallène.

--Comment dites-vous? Alors, sûrement, j’ai mal compris. Mais cette
jeune dame, elle est partie seule?...

--Naturellement, voyons! Elle était bien élevée.

Christian Dallène se mit à rire.

--Du reste, maintenant, elle n’est plus seule...

--Cela se conçoit.

--Vous n’y êtes pas. Elle travaille, parmi beaucoup d’autres, pour
gagner sa vie, mais elle est seule quand même.

--Dans une grande ville, n’est-ce pas? Et personne ne connaît sa
véritable histoire, ni la mésaventure de son existence encore à son
début? Et elle s’est évadée de sa province?...

--Personne ne la connaît, en effet...

--Mais quand elle rentrera chez elle, car elle y retournera, soyez-en
certain, sa famille et les gens de son entourage qui l’ont connue,
savez-vous ce qu’ils se demanderont, dans leur bienveillance habituelle?

--Qu’importe l’opinion de ces petites gens qui d’ailleurs ne sauront
jamais rien!

--Précisément. Voilà le danger! Vous savez, comme moi, ce qu’ils
inventeront pour ne pas être courts de renseignements? Ils diront ce que
la jeune personne a fait pendant son absence. Ne le sachant pas, ils
l’imagineront et ils tomberont juste, sans trop se fatiguer, du reste.

--S’il fallait tenir compte de tous les commérages, on ne ferait jamais
rien, décréta Dallène.

--On est bien forcé d’en tenir compte. Mais vous disiez que vous aviez
fait comme la jeune personne...

--Ou à peu près. Si je n’y avais pas été obligé, je ne serais pas venu
sur cette galère. Notez bien, du reste, que je ne me plains pas. Je suis
mieux ici que chez mon tuteur, par exemple, qui voulait me contraindre à
un mariage...

--Que vous ne vouliez pas, bien entendu. Et pour empêcher ce mariage,
vous n’avez pas trouvé d’autre remède que celui de la jeune fille?...
Enfin, s’il ne valait rien pour elle, il était peut-être excellent pour
vous.

--Pourquoi ce qui est exécrable pour elle deviendrait-il assez bon pour
moi?

--Ne cherchez pas dans ma boutade une insolence qui ne s’y trouve point.
Mais entendez seulement: pour vous, ce n’est pas la même chose.

--Pourquoi donc, s’il vous plaît?

--Vous êtes un homme. L’opinion vous passera toujours bien des choses et
les voyages ne sont pas inutiles à la formation intellectuelle d’un
jeune savant; ensuite...

--Ne vous moquez pas de moi. Et puis...

Pour faire diversion, j’interrogeai:

--Elle était jolie, la jeune fille que vous avez quittée sans la
prévenir de votre départ?

Dallène me regarda comme s’il n’avait pas compris. Je crus bien qu’il
allait se récrier: «Qui donc vous a conté celle-là!» Mais non, il se
retint et, de l’air le plus naturel:

--Mais oui, voyons, elle était jolie! Je ne pouvais pas la prévenir
moi-même que je m’en allais. C’eût été... impertinent. Je lui ai
écrit...

--Ah! bien!

Et ma réponse pouvait également signifier: «Je vous approuve» ou «Je ne
vous entends plus»; toutefois j’enchaînai:

--Vous aviez donc porté vos préférences sur une autre jeune fille?

--Moi? Oh non, pas du tout! En voilà une idée! Ce n’est pourtant pas une
chose obligatoire, n’est-ce pas? Enfin, ce qu’il y a de certain, c’est
que vous n’approuvez pas la conduite de cette jeune fille qui...

--Je n’ai pas à l’approuver.

--Que diriez-vous d’un garçon qui ferait comme elle?

--Permettez, cela le regarde... Et puis, je vous l’ai déjà dit: je n’ai
pas à juger ni à donner des conseils. Chacun est libre, comme on dit. En
réalité, rien n’est plus faux.

--Comment? Ce n’est pas vrai?

--Évidemment. Il y a des tas de traités secrets qui nous entourent, qui
nous lient, que nous avons passés avec notre famille, notre milieu, et
que nous n’avons pas le droit de rompre, surtout quand nous ne sommes
pas taillés--ce qui est, en effet, l’exception--pour pouvoir les rompre.
C’est surtout vrai pour une jeune fille.

--Cette opinion-là est un peu forte! Mais enfin que lui diriez-vous, à
cette jeune fille, si vous la rencontriez, par hasard?

--Ma réponse dépendrait de bien des choses... D’abord, je ne la connais
pas, cette jeune fille, je ne l’ai pas rencontrée, je ne tiens même pas
à la trouver sur mon chemin.

Dallène tourna vers moi son beau visage au nez busqué:

--Supposons que vous l’ayez rencontrée, appuya-t-il.

--Eh bien, puisque vous y tenez, je lui dirais, à cette jeune personne
que j’imagine intelligente, instruite, spirituelle aussi, élégante même,
jolie, bien entendu, mais un peu trop impulsive--c’est bien ainsi que
vous l’imaginez?--je lui dirais: «Vous êtes une charmante petite
sotte...»

Christian Dallène fit la moue, haussa les épaules.

--Pour moi, insistai-je, vous êtes un peu sotte, mais si charmante, d’un
charme rococo. Quant aux autres, comment vont-ils vous juger? Y
avez-vous réfléchi?

--Mais qu’importent les autres? interrompit Dallène, répliquant pour la
jeune fille.

--Pardon, lui dirais-je encore, c’est parmi les autres que se trouve
peut-être votre véritable fiancé. Je déclarerais donc à votre jeune
personne: «O vous qui voulez vivre à votre fantaisie, vous venez de
détruire tout un passé d’honnêteté et de sagesse pour fuir un fiancé
déplaisant et vous avez découragé les candidats futurs... N’y avait-il
pas des manières moins brutales pour éloigner ce soupirant ou vous en
éloigner? Vous avez donné une preuve d’une rare imprudence... en vous
précipitant dans une solution désespérée. Nul ne vous croira désormais;
on ne vous jugera que sur votre réputation.» Voilà ce que je lui dirais,
sans doute à cette jeune personne si j’étais son ami, si je la
rencontrais, si...

--Vous êtes un bel échantillon d’ami, murmura Dallène. Et un étrange
spécimen de moraliste. Prenez garde! C’est le pavé de l’ours que vous
maniez là! Et vous êtes d’une rare gaîté avec votre sincérité! Tenez; je
crois que vous ne devez rien comprendre aux femmes...

--Vous avez raison, j’en conviens. Je ne sais comment j’agirais devant
cette personne. Ainsi que je viens de vous le résumer ou autrement.
Cependant, ma conduite, celle que je viens de définir, ne me déplairait
pas. Elle est pleine de ma sincérité d’aujourd’hui, comme on la pratique
assez souvent entre hommes, sur ces questions-là.

--Ah! et entre femmes?

--Je ne sais pas. Je ne crois pas, du moins. Et vous?

--Et entre un homme et une femme?

--Absolument impraticable, vous le savez bien!

--Non. Et vous-même? Vous parlez d’expérience, d’après votre petite
expérience.

--Hélas! Mon Dieu, oui, répliquai-je, un peu sec. Je sais toutefois
qu’un homme et une femme, s’ils agissaient différemment, ce ne serait
pas un vrai homme, ni elle, une véritable femme...

--Et en ce moment, vous avez conscience d’être un homme vrai, sincère?

--Autant qu’il m’est possible, puisque je m’adresse à un autre homme
aussi sincère que moi, j’en suis persuadé et pour lequel, du reste,
j’éprouve une réelle sympathie. C’est de vous que je parle en ces termes
et à qui j’exprime sans ambages toute ma pensée. Mais, vous, que lui
avez-vous conté, à cette jeune aventureuse?

Dallène me regarda longuement, se tourna dans sa chaise longue, parut
contempler les vagues:

--Oh! moi, vous savez, je ne fais pas de morale à l’usage des gens qui
n’en demandent point.

Je fus sur le point de riposter: «Pourquoi me faites-vous des réponses
de petite fille vexée?» Je ne sais par quelle bizarre retenue je gardai
pour moi cette remarque, et, haussant les épaules, je constatai, la main
en abat-jour sur les yeux, comme si je pouvais distinguer quelque chose
dans la mer houleuse:

--Mais le temps va changer, ma parole. Nous ferions bien de rentrer nos
chaises sous l’escalier du salon et d’aller nous étendre dans notre
dortoir...




IX

LA NUIT, SUR LE PONT... (_Suite_)


Cette conversation devait se poursuivre les jours suivants.
L’après-midi, devant la mer étincelante, on abordait un peu tous les
sujets. Rives-Ribière s’exprimait lentement, il ne se compromettait pas.
Williams se laissait entraîner par son désir d’éblouir, puis se taisait
tout à coup, selon sa tactique. Et cela déconcertait autant
Rives-Ribière que Dallène. Celui que je nommais le fonctionnaire en exil
et qui s’appelait--comme je l’ai dit--Pierre Sartigues, jouait au
pince-sans-rire. C’est un jeu relativement facile:

--J’avais, annonçait-il avec gravité, dans mon cabinet de travail, une
gravure qui représentait l’océan. Quatre-vingts centimètres sur cent
vingt... Ce n’était pas tout à fait cela--et il montrait le mouvant
horizon--mais enfin, ça me suffisait.

Il ajoutait, en me surveillant du coin de l’œil:

--Ah! l’heureux temps où l’on s’asseyait chaque matin devant la même
table de travail, dans le même calme décor, car j’ai horreur des
voyages.

A ces invitations je me gardais de répondre. Du reste, ce fonctionnaire
en exil, je l’avais jugé dès notre première entrevue; ses propos
d’aujourd’hui confirmaient l’arrêt que j’avais porté sur lui. Mais
l’insistance qu’il affectait à les reprendre m’inquiétait.

Christian Dallène, lui aussi, parlait peu, mais il se montrait un
auditeur attentif et plein de bonne volonté; aussi, les orateurs
cédaient-ils facilement au plaisir de prendre la parole, à propos de
tout, de rien, et notamment d’eux-mêmes. Ils discouraient de leurs
caractères respectifs, de leurs travaux, de leurs ambitions, puis,
naturellement, des femmes. Parfois, on apercevait à quelque bout de
pont, assez loin, Constantin de Henne ou Juchet de Prénonne. Ils
regardaient quelques secondes, mais ne s’approchaient pas de notre
groupe. On s’habitua, du reste, assez vite, à leur hésitation prudente,
si bien que l’on ne prêtait plus attention à leurs allées et venues.
Pierre Sartigues et Rives-Ribière faisaient la plupart du temps tous les
frais de la causerie, Williams contait de veilles histoires. Le temps
glissait...

Mais le soir, après le dîner, ces messieurs restaient au salon, sous
prétexte que l’air nocturne était par trop favorable aux bronchites. Ou
bien ils allaient sur le pont arrière, et se promenaient quelques
instants. Ou bien encore ils se couchaient sous la tente qui nous
servait de dortoir.

Alors, à peu près sûrs de n’être plus dérangés, et sans cependant nous
concerter d’avance, Christian et moi, nous retournions à notre place
habituelle, là où étaient amarrées nos chaises longues. Cela ne se fit
pas de suite, quand même et, la première fois, je puis l’avouer, ce nous
fut une surprise à l’un comme à l’autre d’avoir eu ensemble la même
pensée, sans que l’un de nous l’eût exprimée, de vive voix,
auparavant... Le deuxième soir, bien entendu, je m’y attendais un peu;
j’espérais du moins que la rencontre de la veille se reproduirait.
J’étais accoudé au bastingage. Christian viendrait-il? Je m’affirmais,
du reste, que cela n’avait aucune importance, mais, comme Dallène ne
paraissait pas, je commençais à m’impatienter. «Encore une minute et je
m’en vais»... J’entendis enfin quelqu’un qui s’approchait. Je fis comme
si je n’avais rien perçu; mais le cœur me secouait fortement, et je
compris alors que c’était bien Christian Dallène que je venais retrouver
ainsi, et non, comme je voulais m’obliger à le croire, la beauté du
soir, la magie des eaux, la douceur de la nuit, etc... Je ne bougeais
pas, je ne parlais point. J’attendis encore... La veille au soir, à la
même heure, nous avions échangé quelques mots; nous étions trop surpris
pour assembler des phrases. Je ne voulais pas entamer du premier coup,
aujourd’hui, ma réserve de conversation. Mais le silence se prolongeait,
je me demandais par où je devais commencer, lorsque le bateau me fournit
une occasion inattendue. Il se pencha soudain, fortement, sur tribord,
d’une façon si violente que je me crus sauvé parce que je m’étais
cramponné à temps à la rambarde; au même moment, Christian poussa un
cri.

--Vous vous êtes fait mal? Voulez-vous que nous nous mettions à l’abri?

C’est alors que nous plaçâmes nos chaises longues près de l’escalier du
salon où se dandinait une lanterne sourde. Nous n’étions pas sous la
lumière même, mais simplement protégés contre les vents et parfaitement
seuls dans une demi-obscurité. Nous en éprouvâmes aussitôt comme une
gêne, et Dallène crut devoir la traduire par cette question:

--Vous ne trouvez pas que nous sommes un peu isolés? S’il nous arrivait
quelque chose?

Je me devais de rassurer mon compagnon. Le grand salon, à cette
heure-ci, était en effet, désert; nos amis habituels devaient dormir.

--Laissons-les, ajoutai-je. Chacun est bien libre...

--Vous m’assuriez avant-hier que nous ne l’étions pas... Vous avez une
opinion différente pour chaque jour.

La causerie, tout de suite, avait pris un tour rapide, autant que le
cargo qui s’élevait, roulait sur la masse noire des flots...

--Il faut bien changer. Rappelez-vous nos... nos amis. Ils ont le
caractère que nous leur accordons, quand nous les rencontrons. Si vous
déclarez à Rives-Ribière, lorsqu’il vous a dit bonjour: «Comme vous
paraissez joyeux, ce matin», il se croira obligé de vous conter des
histoires gaies. Et, à ce propos, c’est un divertissement facile de
constater combien ces gens se trompent sur eux-mêmes, sur leurs
caractères, leurs capacités, la somme de leur puissance sympathique.

--Pas tant que vous le croyez, observa doucement Christian Dallène. J’ai
même plutôt l’impression que ce qu’ils nous disent si ouvertement n’est
pas vrai, pas vrai du tout, vous entendez...

Dallène baissa encore la voix, et c’est à peine si je parvenais à
l’entendre tant il semblait parler pour lui:

--On dirait qu’ils cherchent à nous en faire accroire, aussi bien
Rives-Ribière que Pierre Sartigues. Ou bien encore, ils se jouent à
eux-mêmes une comédie, ils changent de personnalité et d’existence,
parce qu’ils ont quitté la terre ferme...

«Tenez, poursuivit Christian, il y a M. Williams. Vous le connaissez
bien. Je le connais un peu. Que dit-il? Oh! rien de bien compromettant.
Des histoires pas très anciennes et, la plupart, il ne vous les a jamais
racontées, à vous, son ami.»

Je fus forcé d’en convenir, mais je ne confiai pas à mon jeune compagnon
la tactique de Williams qui était de parler souvent pour ne pas dire
grand’chose.

--Et Pierre Sartigues, qu’en pensez-vous? Il s’étend avec complaisance
sur son bureau et le malaise que les déplacements, les longs voyages lui
procurent. Il y a peut-être du vrai, mais jusqu’à quel point?

A ce moment, quelqu’un qui s’était approché regarda dans notre
direction, attendit quatre ou cinq longues minutes, parut écouter. Nous
nous taisions. «Sûrement, pensai-je, cet homme que je distingue mal, a
quelque chose à nous communiquer. Il nous cherche même...» Enfin,
l’importun s’éloigna. Près de la lanterne, à côté du rouf, je reconnus
la silhouette de Constantin de Henne. J’en fis part à Christian.

--Vous le connaissez? me demanda-t-il.

--Très peu...

--Vous connaissez Rives?... Comment déjà?

--Rives-Ribière? Non.

--Et Pierre Sartigues, non plus. Juchet de Prénonne, inutile de vous en
parler. Et M. Williams? Oui...

--C’est un vieux camarade. Je l’ai connu à la guerre...

Et j’observais que pour Williams seul, Christian faisait précéder son
nom du mot «monsieur».

--Quel charmant garçon! répéta Dallène. Discret, réservé, plein de
tenue. Et qui paraît si franc, dans sa cordiale brusquerie... Car il
faudrait savoir, n’est-ce pas, à quel moment les hommes ont intérêt à
mentir?

--Peut-être quand nous ne pouvons agir autrement.

--C’est une de vos boutades. Ils ont une tendance, quand ils parlent
d’eux-mêmes, à se montrer sous des airs ou trop sombres ou trop
favorables.

--Nous nous trompons nous-mêmes, croyez-le bien.

--Et avec une femme, ils se trompent volontairement.

--Vous m’en demandez trop. On est bien obligé, voyons, de ne présenter
qu’une vérité aimable, atténuée, celle que les femmes sont prêtes à
accueillir. Chacun de nous estime qu’il doit agir ainsi, sans se le
formuler d’une manière aussi expresse. Cela n’est point mentir, je vous
l’assure, et les meilleurs d’entre les fils des hommes raisonnent ainsi.
Tenez, si Sartigues altère ses sentiments, si Rives-Ribière les
transforme en grandeur auprès des femmes, ils sont, l’un et l’autre,
assez nets avec nous, pour que nous ayons d’eux une représentation assez
juste. Vous allez m’objecter: Tout cela n’est pas la marque de
caractères bien définis, ni bien fermes. D’accord, mais on ne peut les
contraindre à ne jamais faire allusion à leur amour inaltérable, à leur
amitié absolue sitôt qu’ils sont placés en présence d’une femme, et même
à ne pas s’étendre sur l’union impossible des âmes et des corps...

Christian Dallène ne me répondit point, et je pensais que ce savant
précoce était bien jeune d’expérience pratique; du moins, cette
découverte ne me déconcertait pas. Au contraire, elle m’amusait.
Christian Dallène, d’ailleurs, se plaisait--j’en suis sûr aujourd’hui
encore--à ces conversations, dans la nuit propice aux confidences, où
nous disions, le visage dans le masque de l’ombre, bien des choses que
nous n’aurions jamais prononcées en plein jour. Et moi aussi, du reste,
je m’habituais à cette amitié à ses débuts.

Comme tous les jeunes gens et les femmes, Christian aimait à parler de
l’amour, surtout de l’amour romanesque qu’il lui plaisait d’imaginer à
son gré. Et il n’y avait pas de malices visibles à l’œil nu qu’il
n’employât pour amener nos causeries sur ce sujet... Cependant, je
tirais de longues déductions; ce jeune homme si intelligent, selon
Williams, d’une science si modeste que jamais il n’y faisait allusion,
était sans doute curieux de connaître l’expérience vécue d’un homme
parvenu au milieu de son âge. C’était, d’ailleurs, tout ce que je
pouvais lui apprendre. Cependant il m’écoutait avec un intérêt qui me
flattait et me surprenait à la fois.

--Notez bien, continuai-je, qu’en dépit de nos airs désinvoltes, nous
sommes capables de commettre plus de sottises qu’une femme ne le croit
généralement. Mais il n’est pas donné à toutes les femmes de savoir nous
les faire commettre...

Christian s’agitait sur sa chaise longue. Je pensais qu’il craignait de
glisser. Mais il m’interrompit:

--C’est curieux, je ne vous aurais pas cru sentimental.

--On est toujours nostalgique en pleine mer.

Mais je songeais: «C’est l’image de toute la vie; nous sommes ensemble
l’un près de l’autre, nous touchons au début d’une bonne amitié. Nous
parlons sans contrainte, nous croyons nous comprendre et puis, soudain,
à un signe, un mot, une réponse, on s’aperçoit que chacun suit son
chemin et sa pensée, derrière sa haie de buissons et de différences...»

--Une fiancée? interrogea Dallène, une femme?... Des maîtresses?...

--Peut-être... Je ne sais plus. Je ne dois plus savoir.

--Excusez-moi si je suis indiscret, mais c’était pour parler.

--Je m’en doutais un peu.

--Enfin, vous avez connu l’amour, le vrai, le grand, l’unique... Qu’y
trouvez-vous de remarquable?...

--A quoi?... Je ne comprends peut-être pas très bien...

--A l’amour... Vous croyez que ça existe?...

--Oui, parbleu! Et j’en ai une preuve remarquable sous les yeux.

--Vous en avez une preuve?

--N’êtes-vous pas cette démonstration dont je parle, vous qui fuyez une
fiancée à cause d’une autre, ou parce que vous courez à la recherche
d’une autre...

--Oh! détrompez-vous sur ce point, je vous prie. Je ne cherche pas une
fiancée. Et si je fuis, selon votre expression, ce n’est pas pour
découvrir la fleur bleue idéale. L’amour, vous savez, non... C’est la
plus réjouissante des duperies. J’y croyais autrefois quand j’étais
jeune, en regardant de belles images. L’amour n’est plaisant que sur les
gravures...

--C’est bizarre, dis-je, mais en réalité, je pensais: «Comme ce jeune
savant est resté enfant, avec toute l’intransigeante affirmation de
l’adolescence désabusée d’avance de ce qu’elle ne connaît pas...»

--C’est bizarre? répéta Dallène.

--Oui, je croyais... Vous avez tellement l’air du rêveur d’absolu.

Ainsi, je traduisais poliment ma pensée.

--C’est à mon tour à ne pas très bien comprendre, poursuivit Christian.

Et il paraissait anxieux, non pas de ce que j’allais dire, mais de ce
que je pouvais penser.

--Oui, vous avez les yeux profonds et graves, l’air mélancolique et
sérieux, quelque chose de langoureux dans l’ensemble...

Je m’arrêtai tout d’un coup. Christian Dallène tourna la tête, comme si
mon regard le gênait. Et je pensai que j’étais décidément ridicule de
flirter avec ce jeune homme comme s’il n’était pas un jeune homme.
Cependant, parce que j’aurais dû me taire, je crus bien faire de
continuer ma démonstration superflue.

--Il y a en vous quelque chose qui prouve que vous êtes dans l’erreur,
souvent... Tenez, quand vous parlez des femmes... Il faut se souvenir
que nos cœurs ne sont pas faits pour loger l’infini. Ce que vous me
disiez tout à l’heure le prouve encore... Les barrières qui surgissent
toujours, vous les attribuez à de grandes causes, mais c’est la preuve
que vous êtes très jeune...

--Je sais. On me l’a déjà fait remarquer.

--... jeune de caractère... Plus tard--vous y arriverez assez vite--vous
saurez que ce sont, la plupart du temps, de petites misères
physiologiques qui composent le plus net de la mésentente irrémédiable
de nos âmes...

Je pouvais continuer longtemps. Christian Dallène m’écoutait sans
répondre. Peut-être sommeillait-il? Le cargo marchait de toute sa
vitesse. Parfois le pont s’abaissait avec rudesse dans les ombres des
eaux bruissantes, puis remontait vers la nuit du ciel immense, au-dessus
de nous, et les machines s’essoufflaient.

Nous allions ainsi, comme balancés sur deux mers également mouvantes...

Le silence de ce garçon étendu près de moi ne me surprenait pas trop.
J’apercevais assez mal le fin profil de son visage, une petite main sur
le bord de la chaise et deux pieds allongés. Parfois une bottine
nerveuse s’arc-boutait contre le fer de la rambarde, lorsque le bateau
penchait trop fortement de mon côté.

Ces petits détails ne me surprenaient point alors, ni cette conversation
interrompue, ni la bouderie songeuse de Christian, ni cette main
fragile, ni... et tant d’autres choses que je jugeais sans importance,
parce que le professionnel de l’observation que je croyais être avait
jugé une fois pour toutes, sur la première impression, ou bien s’était
reporté à l’opinion d’autrui et n’avait plus regardé, comme il convient,
autour de lui... Ce sont des erreurs qui se payent justement, tôt ou
tard... N’en accusons que notre paresse d’esprit...




X

APPARENCES...


J’avais peut-être, par le ton sentencieux de certaines paroles, ennuyé
Christian, peut-être aussi, par l’imprudence de mes réparties,
l’avais-je froissé? Je ne savais... Les gens très susceptibles prennent
toujours soin de cacher leur susceptibilité, quand ils le peuvent.

Tout au long de la journée du lendemain, Christian parut s’appliquer à
ne pas me rencontrer. Et lorsque cela lui arrivait par hasard, il
n’avait pas l’air de me reconnaître. Après une première surprise,
j’affichai une indifférence que, somme toute, je portais avec
allégresse.

Christian Dallène affectait de se tenir, la plupart du temps, avec
Constantin de Henne, sur le pont d’avant. C’est à peine si, tout
d’abord, je m’attardais à la bouderie persistante de mon camarade.
D’ailleurs, j’étais occupé par Rives-Ribière, par Pierre Sartigues et
par Williams, qui, sachant bien que c’était dans son tempérament de
parler, qu’il devait chaque jour fournir un certain effort dans ce sens,
racontait des histoires éprouvées. Ainsi, ayant établi la part du feu,
Williams ne sacrifiait que le minimum de ce qu’il avait décidé.

Christian n’assistait pas, d’habitude, à nos réunions de la matinée;
Constantin de Henne n’y venait jamais, il nous fuyait du reste, et ne
m’avait adressé la parole qu’une ou deux fois depuis qu’il m’avait vu
avec Williams. Un rapide bonjour, quelques mots sur la température
probable, la vitesse du bâtiment, c’était là le thème de nos courtes
répliques. Le soir, quand je rentrais sous la tente, Constantin de Henne
dormait, ou bien il faisait semblant. Et puis Williams était là, et les
deux hommes ne se parlaient jamais. Cependant ils devaient se connaître,
et autrefois, qui sait?...

J’aurais donc pu croire que rien n’était modifié à mes habitudes de
camaraderie avec Christian, si ce dernier n’avait pris soin, à trois
reprises, de se pavaner à côté de notre groupe. Il regardait en biais
pour voir si on se retournait sur lui. Il arrangeait ses longs cheveux
qu’il lissait de la paume de la main et semblait juger coquettement de
l’effet qu’ils pouvaient produire. Christian montrait tous les défauts,
d’une si irritante affectation, que j’avais souvent remarqués chez lui.
Comme je méprisais alors ce compagnon narquois et infatué de sa
personne, à qui j’avais, à la légère, accordé toute une réserve de
sympathie inemployée!

Lorsque la cloche sonna les trois coups du quart, comme sur les
bâtiments européens, je descendis au salon et ne fus point surpris de
n’y pas découvrir Dallène. Je ne marquai nulle contrainte, mais
l’après-midi me parut long et pénible. Je me sentais isolé parmi mes
camarades et j’avais l’impression qu’ils m’observaient. Je ne me
trompais d’ailleurs point; Williams me l’avoua plus tard.

Alors, ne sachant que faire, je m’aventurai jusqu’au rendez-vous, sur le
pont d’arrière, en retrait de l’escalier du salon, où d’habitude, sans
en avoir convenu d’avance, je rencontrais Christian. Je ne découvris
rien ni personne, pas même nos deux chaises longues habituelles. Un
Japonais plein de zèle les avait empilées et amarrées, à cause du roulis
qui menaçait.

Le soir, au dîner, Christian trouva encore le moyen de faire défaut;
j’appris par la suite qu’il s’était fait servir en compagnie de
Constantin de Henne et de Prénonne, dans la cabine de ce dernier. Si
j’étais parvenu, tant bien que mal, à m’occuper dans la journée, je ne
voyais pas sans appréhension approcher la nuit et sa longue veillée
coutumière, tant on prend vite, à bord, de petites habitudes. Rester
avec mes compagnons du matin, que j’avais quittés les autres jours,
après le dernier repas, eût semblé assez bizarre... Un moment, Williams
se leva, s’approcha de moi. Il allait me parler sans doute, puis il se
ravisa et s’éloigna... Je n’osai lui demander ce qu’il voulait me dire
et je montai sur le pont. Il devait en être ainsi...

On venait de signaler un bateau au loin... il me sembla, en effet, après
un long moment d’attention, discerner quelque chose de noir avec un bout
de fumée sur les crêtes blanches des vagues qui montaient les unes sur
les autres, dans une agitation continue.

--C’est un trois-cheminées, n’est-ce pas?

Autour de moi, il n’y avait que des matelots japonais, j’en étais
certain. Je me retournai et j’aperçus Christian, très droit en dépit du
roulis, le feutre sur le front, son large manteau de pasteur romantique
harcelé par le vent.

--C’est un trois-cheminées, répliquai-je.

Mais Dallène continuait:

--Vous me fuyez donc maintenant? Voyons, j’aime les situations nettes.
Dites-moi si ma présence vous gêne?

--Vous êtes tout à fait malade, mon garçon. Je ne suis pas forcé de vous
tenir compagnie. Vous ne vous trouvez pas sous ma tutelle, ni moi sous
la vôtre.

--Vous vous fâchez tout de suite.

Et, le plus naturellement du monde, il me demanda:

--Qu’avez-vous fait d’important aujourd’hui?

Je me retournai complètement et je regardai ce mystérieux Christian que
je croyais pourtant connaître. Ce matin, un Christian coquet, un peu
trop fat; ce soir, un être insinuant qui le prenait d’abord de haut,
s’excusait ensuite, répondait à côté de la question posée ou bien se
mettait à interroger. Je haussai les épaules et je feignis d’être dupe
de ce jeu facile, puisque je répondis:

--Je ne me souviens pas. Je me suis reposé. J’ai parcouru des journaux
illustrés, toute une collection dépareillée de magazines américains,
anglais et français... Vous connaissez la petite bibliothèque du
bateau?...

--Comme vous êtes bizarre, interrompit Dallène qui avait dû se rendre
compte que je le jugeais peut-être à sa valeur.

Entre temps, la nuit s’était allongée sur la mer et le ciel; elle
s’insinuait entre nous sur le cargo et protégeait nos solitudes
hostiles.

--Pourquoi ce jugement inattendu?

--Vous parlez peu. Vous regardez les gens avant de leur répondre. Vous
aimez de rester seul, souvent, et je crois que vous êtes très adroit,
prudent et vigilant.

--Où diable avez-vous pris tout ça?

--Williams... Il m’a fait compliment de vous.

--C’est bien ce que je redoutais.

--Il ne se trompe pas, d’ailleurs, et beaucoup d’autres sont du même
avis.

--Quels autres?

Mais à part, je songeais: «Williams s’est moqué de lui, Dallène, et de
moi. Cependant, il n’aurait pas entrepris une plaisanterie de cette
taille sans arrière-pensée...»

--Quels autres? Mais tout le monde, poursuivait Christian. Il y a M. de
Prénonne. Il y a M. de Henne...

--Apparences... Et ces messieurs qui jugent sur des apparences voulaient
se distraire.

--Ils ont d’autres amusements. D’ailleurs, n’avez-vous pas déclaré que
l’on juge toujours sur les apparences... C’est ce qu’il y a peut-être de
plus solide...

--N’ai-je pas ajouté encore que l’on doit se réserver la faculté de se
contredire? Il y avait une fois quelqu’un que l’on prenait pour un jeune
homme très jeune, très instruit, très intelligent... Il l’était,
certes... Écoutez mon histoire, Christian. Pour se conformer à l’opinion
générale de son entourage, ce jeune homme se promenait souvent, et il
portait un livre encastré dans une belle reliure mobile... On ne savait
pas quel était ce livre; mais...

--Comment dois-je entendre cette parabole?

--Écoutez encore, ô Christian... Je me suis laissé dire, autrefois, que
Stendhal, à Civita-Vecchia, avait eu l’occasion de pénétrer dans la
bibliothèque d’un Anglais exilé également dans cette petite ville
italienne. Des bibles des formats les plus divers encombraient les
rayons de la bibliothèque. Elles étaient soigneusement reliées et Henri
Beyle eut la curiosité, pour passer le temps, d’ouvrir un de ces
volumes. Le texte qu’il put lire, tout différent de celui qu’il était en
droit d’attendre, n’avait aucun rapport avec l’Ancien et le Nouveau
Testament. Stendhal, réprimant sa surprise, saisit aussitôt un second
volume qui lui procura un étonnement plus profond encore. Notre consul
prit un troisième, puis un quatrième exemplaire, puis d’autres encore,
et il allait ainsi de découvertes en découvertes, toutes plus
extraordinaires les unes que les autres.

--Qu’y avait-il dans ces fausses reliures?

--Imaginez ce qu’il vous plaira; mon rôle n’est pas de vous
l’apprendre... Mais Stendhal admirait que, sous des dehors austères et
puritains, se cachât ainsi la plus méthodique, la plus calme hypocrisie.

--Est-ce pour me conseiller d’aller au fond des choses que vous me
contez cela? ou bien voulez-vous insinuer que le jeune diplômé, si
savant, si intelligent que je... que mes amis vous ont présenté...

--Oh! cette rage de découvrir partout des allusions personnelles. Tenez,
vous êtes comme les femmes. Vous rapportez tout à vous-même et ce que
vous n’expliquez pas aisément, vous le prenez pour une injure.

Je n’eus pas l’air de remarquer l’impatience de Dallène et je
poursuivis:

--Henri Beyle ne vit dans cette fausse bibliothèque qu’une pruderie
toute britannique ou, peut-être encore, le souci de vouloir donner de
soi une opinion différente de la véritable, ce qui est une préoccupation
très humaine. Certes, il est facile d’en conclure que bien des gens se
griment ainsi ou plus simplement, tâchent à se conformer à la haute
opinion qu’ils savent que les autres ont d’eux-mêmes, mais cette
préoccupation est tout à leur honneur. Et on peut encore en conclure que
si notre «Milanese» n’était pas allé à la découverte, il s’en serait
tenu à la première impression, celle de tout le monde.

--Vous qui êtes un diplomate, que veut donc, en fin de compte, signifier
tout cela?

--Vous croyez que cela doit forcément avoir une signification? Mettez
que je ne suis pas un diplomate, puisque vous l’avez pensé à première
vue, de même que M. de Prénonne n’est pas un chef, ni notre chef, bien
qu’il s’en donne les manières, et que M. de Henne...

--Je vois où vous allez en venir... Mais alors, à qui en veut-on ici?
Quelle étrange atmosphère de suspicion règne sur ce bateau! Et cela sous
des dehors polis. Les voilà bien, les apparences!... Vous ne trouvez
pas? Vous parliez tout à l’heure, mais c’était pour mieux cacher votre
trouble. Oui, vous semblez me fuir, ne pas me reconnaître de la journée.
Votre ami Williams ne daigne pas même dire bonjour, un bonjour de
politesse, à M. de Henne qu’il a bien connu autrefois. Juchet de
Prénonne se tient à l’écart pour ne point compromettre sa chancelante
autorité. Et Rives-Ribière? Et Pierre Sartigues que l’on ne voit que le
soir, enfouis dans leurs couvertures, quels jeux préparent-ils en
silence, je vous le demande?

--Je n’en sais rien, et je crois que vous exagérez toutes choses,
répondis-je, mais permettez que je trouve étrange que Christian Dallène
me vienne reprocher la bouderie prolongée où il s’est complu depuis
hier.

J’aurais peut-être continué longtemps sur ce ton et marqué à Dallène,
avec une insistance maladroite, combien j’étais peu dupe de ses
manières, lorsque je fus interrompu par des cris:

--Stromboli! Stromboli!

--Qu’est-ce que c’est?...

--Un volcan...

Au large, en effet, dans le ciel sombre, sur la mer couleur d’encre, la
masse isolée du Stromboli fumant se détachait, plus noire que le reste
de l’horizon. Les éternels nuages autour du cratère rouge formaient tout
un monde fantastique, au-dessus de l’île fabuleuse.

--J’ai toujours eu envie, déclara Dallène, indifférent à ce spectacle,
d’aller voir de près les matelots japonais, lorsqu’ils se retirent chez
eux, à l’avant, leur travail fini. Vous n’y êtes jamais allé? Ils
rejettent leurs effets européens, chaussent les sandales de bois et se
promènent en grande tunique de couleur. Voulez-vous venir avec moi?

--Merci. Pour deux raisons, je ne puis pas: A cette heure-ci, vos Japs
sont endormis. Et puis je tiens à finir cette cigarette avant de me
coucher.

--Vous me boudez toujours? C’est pourtant après le dîner qu’il faut
aller voir les Japs.

Mais je ne crus pas nécessaire de répondre, et Christian n’insista
point. Il se pencha sur la lisse. Des «moutons» blancs d’écume se
poursuivaient sur la crête des vagues et, près du navire, on voyait
onduler de larges entonnoirs qui se creusaient en s’élargissant, puis
s’éloignaient...

--Oh! J’ai oublié!... dit soudain Dallène en se relevant. Je
reviendrai...

Il partit aussitôt.

--Vous avez oublié?...

--Dans dix minutes, je serai de retour, me cria-t-il en riant.

Il marcha dans la direction de l’avant, et seul de nouveau, sur le pont,
je restai un moment, l’esprit tendu, pour écouter décroître les accents
de son rire léger et le bruit de ses pas dans le fond de la nuit.




XI

HENNE REPARAIT...


Une immense gerbe rouge jaillissait à intervalles réguliers du cratère
évasé, puis tout semblait s’apaiser: une flamme veillait seule sur le
Stromboli fumant; tout d’un coup, le feu se rallumait.

Depuis dix minutes je surveillais cet incendie renaissant, observé au
cours des âges, dans des nuits pareilles, par d’autres navigateurs,
lorsque j’entendis les planches du pont gémir derrière moi; quelqu’un
marchait et ce ne pouvait être que Christian. Je pris sur moi de ne pas
me retourner; cette attention lui aurait prouvé qu’en son absence le
temps m’avait paru long. A quoi bon, d’ailleurs? La nuit était très
épaisse et le matelot de service avait négligé d’allumer la lanterne que
l’on accrochait au-dessus de l’escalier pour éclairer cette partie du
pont toujours obscure.

--Nous allons entrer dans le détroit de Messine, dis-je. Nous ne verrons
pas la ville, ni Reggio, ni l’Etna. Demain, quand il fera jour, nous
serons en haute mer...

Je parlais pour rompre un silence qui menaçait de durer, car je devinais
près de moi, sur le parapet, une forme accoudée et qui semblait
attendre... Cette forme parut se redresser:

--Monsieur Blaze Romerdy, commença-t-elle, j’ai beaucoup de sympathie
pour vous. C’est pourquoi j’ai cru qu’il était de mon devoir de faire
d’abord cette démarche.

Je ne reconnaissais pas cette voix qui affectait un léger accent
britannique, et puis, je me souvins brusquement. A coup sûr, ce n’était
point Christian qui se tenait au bastingage, mais le gentleman qui
m’aborda à Marseille, après mon essai de querelle avec Prénonne: M.
Constantin de Henne.

--Je suis donc venu vous prier de ne plus vous occuper de la personne
que vous attendez en ce moment.

--Monsieur, je ne comprends pas...

--Vous comprenez fort bien, au contraire, interrompit Constantin de
Henne. Et vous savez de qui je veux parler. Pensez-vous que vos
assiduités n’ont pas assez duré? Croyez-moi, elles sont absolument
ridicules. Tous les passagers en ont fait la remarque. Je vous l’exprime
en face, à haute voix.

Les sentiments les plus divers me bouleversaient. Je me sentais pâlir de
colère contenue et de confusion. Ainsi, ma bonne camaraderie avec
Christian prêtait aux commentaires les plus sots et les plus grossiers.

--Je n’ai pas de conseils à recevoir de vous, monsieur de Henne, surtout
de vous!

--Puisque vous le prenez sur ce ton, laissez-moi vous prévenir: ce n’est
point un conseil que je suis venu vous apporter, bien que vous n’ayez
pas eu encore occasion de vous plaindre pour m’avoir écouté, le jour de
votre embarquement à Marseille.

--Ce n’est pas la même chose. Ce jour-là, vous étiez d’accord avec
Prénonne pour me faire revenir sur le cargo.

--Où avez-vous pris ça?

J’avais parlé un peu au hasard. Je fus stupéfait de l’étonnement de
Henne et ma conviction s’échafaudait: je ne m’étais pas trompé; Henne
avait agi sur le désir de Prénonne.

--Et pourquoi serais-je allé vous chercher?

--Pour éviter un scandale.

Henne se mit à rire. Il reprenait assurance:

--Vous avez raison, somme toute, monsieur Blaze Romerdy. Ce n’est pas la
même chose aujourd’hui.--Pour Marseille, croyez ce qu’il vous plaira,
mais, pour aujourd’hui, soyez persuadé que c’est un ordre.

--Je ne vous répondrai plus.

--Je ne vous y obligerai pas. Faites seulement ce que je vous demande,
bien gentiment, sans vous fâcher. Et, pour tout le reste, croyez-moi
toujours à votre service.

--Mais enfin, m’expliquerez-vous ce que cela signifie? m’écriai-je,
impatienté.

Je compris, car il convient de marquer les coups, que je venais de
commettre une première faute en posant une question qui engageait une
controverse où je risquais de ne pas avoir le dernier mot.

--A quoi bon? Imaginez... ce qu’il vous plaira... Cependant s’il vous
fallait absolument une explication...

--J’y tiendrais assez.

--Eh bien, soyez certain que cela doit être ainsi parce que cela me
plaît ainsi, voilà.

--Je vous répète, monsieur, que je n’ai ni ordre ni conseil à recevoir
de vous, affirmai-je, m’efforçant de conserver tout mon calme.

Puis, sans doute parce que l’on se doit de commettre une seconde sottise
aussitôt que la première est devenue irréparable, j’ajoutai:

--J’agirai comme il me conviendra.

Phrase malheureuse, superflue encore, puisqu’elle ouvrait de nouveau une
discussion finissante, mais j’avais tant de choses sur le cœur.

--C’est ce que nous verrons, assura Henne en s’approchant de moi.

--Quant à votre insolence, monsieur de Henne, elle ne se terminera pas
comme vous l’espérez.

--Je vous l’ai dit: tout à votre service...

Il se recula soudain de trois pas parce que je m’étais avancé sur lui, à
le toucher des épaules, mais il s’arc-bouta contre les cloisons du rouf,
et la main tendue, m’avertit ironiquement:

--Je vous assure que je ne puis aller plus loin... Calmez-vous donc,
monsieur. Écoutez mon conseil, qui est bon.

--Gardez vos conseils pour vous...

--Non, repartit cet homme entêté; vous réfléchirez. Vous êtes un garçon
intelligent, pondéré...

Il me parlait maintenant d’une voix sourde. Il semblait m’implorer.

--Vous ne ferez pas ça, poursuivait Henne. Comme ce serait imprudent! Je
suis si bien renseigné sur vous et vos amis...

--Je me moque des rapports inventés par vos espions.

--Ne vous calomniez pas. Vous avez la mémoire courte... Rappelez-vous ce
que vous m’avez confié sur le pont du cargo, à Marseille. Vous ne m’avez
pas tout dit; mais j’ai tout reconstitué. Pas malin, du reste. Les gens
qui s’embarquent comme géographes, explorateurs, égyptologues occupés de
fouilles futures... ne sont pas difficiles à identifier... Non, faites
ce que je vous dis, ce sera plus simple, et moins dangereux.

Je me taisais. L’étrange personnage continua:

--Réfléchissez, cher monsieur Romerdy. Sachez que lorsque je veux une
chose, je la veux fortement. Ne vous mettez pas sur mon chemin--c’est un
conseil, cela, un bon conseil...--car je serais aux regrets d’être
obligé...

--S’il ne vous manque qu’un témoin, je suis là, dit quelqu’un que nous
n’avions pas entendu lorsqu’il approchait.

J’exultais de joie; j’avais reconnu la voix de Williams qui, profitant
de la surprise de Henne, s’était avancé jusqu’à lui:

--Doucement, monsieur Einapopoulos, autrement dit Constantin de Henne,
on n’assassine pas les gens en pleine nuit, pour le plaisir de tenir un
serment qu’on leur a fait.

--Monsieur, vous me payerez ces injures-là.

--Je n’ai pas de chance avec vous, remarqua Williams conciliant. Vous
vous plaignez partout--je le sais--de ma discrétion à votre endroit. Et
voilà comment vous accueillez les premières paroles que je vous adresse.

Puis, sans se soucier d’Einapopoulos, Williams me prit par le bras.

--L’air de la mer ne te vaut rien.

De la chambre des machines et des escaliers montait l’odeur écœurante de
l’huile chauffée qui soulève l’estomac de l’homme le plus solide. Nous
nous dirigions sur l’arrière... Sitôt que nous fûmes seuls et certains
de ne pas être espionnés, Williams souffla:

--Pourquoi vas-tu choir dans le premier piège tendu?

--Ça m’a l’air, en effet, machiné à souhait...

--Bien sûr. D’ailleurs, je suis aussi bête que toi, puisque j’ai laissé
entendre à ce fils naturel d’une Grecque et d’un Anglais anonyme, que je
le connaissais. C’est beaucoup trop tôt pour abattre notre jeu! Tu vois
bien que j’avais raison de me méfier. Allons nous coucher. Tu verras que
nous serons forcés d’obtenir le silence de ce garçon, comme je te le
disais...




XII

RÉVÉLATION


--En attendant mieux, voici une tempête qui s’annonce pour cette nuit,
continuait Williams de sa même voix paisible. Heureusement que les
toiles de notre tente sont solidement amarrées. A propos, tu n’as pas
commis d’autres imprudences? Avec Prénonne, par exemple?

--C’est un ours, dis-je.

--Oui, j’en conviens. Et avec Sartigues?

--Le petit bureaucrate?

--Comment? Ah! c’est ton opinion. Eh bien, il faudra t’en choisir une
autre.

--C’est cependant Sartigues lui-même qui me l’a donnée.

--Ça ne me surprend pas de Sartigues, il s’est moqué de toi. Mon bon
Romerdy, ne t’avise pas de croire tout ce que l’on te raconte.

--J’ai eu l’impression que Sartigues était un fonctionnaire travaillant
dans un bureau. Je l’ai répété à Constantin de Henne...

Williams acheva mes explications, mais d’une façon différente de celle
que je me proposais d’apporter:

--Naturellement, Henne l’a rapporté à Sartigues qui en est à son
cinquième voyage. Et Sartigues s’est diverti à te confirmer dans tes
erreurs, comme j’avais le plaisir de le dire.

Williams, tout en parlant, m’avait entraîné sur l’arrière. Le vent
parfois rabattait sur nos visages la fumée des cheminées, d’un grand
coup, cependant que le steamer piquait de la proue, et l’on entendait
alors le souffle puissant des machines et le ronflement de l’hélice. La
sirène criait brusquement, la nuit était absolue; cependant Williams, me
retenant par le bras, me fit remarquer:

--Tiens, voici quelqu’un qui te cherche.

Il me désignait, à quelques mètres de moi, Christian qui attendait.
Lorsque je me retournai, Williams s’était déjà retiré.

--Vous saviez où j’étais?

--Non. Pas plus que vous ne m’avez attendu tout à l’heure.

Mais je ne fis guère attention au ton agressif de cette réponse. Résolu
désormais à me méfier, je me demandais: «A-t-il revu Constantin de
Henne? Sait-il ce qui vient de se passer? Quel jeu vient-il jouer ici?»

Je répondis d’un air innocent:

--Williams est venu. Je suis parti avec lui.

--Je ne vous reproche rien, je ne vous demande pas d’excuses.

--Qu’allez-vous faire maintenant? demandai-je.

--Je vais profiter de ce mauvais temps pour voir les petits Japs, à
l’arrière.

--Vous êtes fou? C’est une idée fixe? Vous y êtes déjà allé?

--Comment?

De petits paquets de mer commençait à pleuvoir sur le pont.

--Je disais: vous êtes fou.

--Qu’est-ce que cela peut vous faire? J’ai oublié un livre là-bas et je
ne veux point qu’il s’en aille à l’eau. Je ne vous demande pas de
m’accompagner.

Déjà Christian semblait prêt à partir, et cependant, on le voyait bien,
il hésitait. Le bateau, du reste, avec un grand fracas, s’inclinait sur
la droite, puis sur la gauche, et la ligne des eaux se trouvait
subitement sur le même horizon que nous-mêmes.

Dallène se dirigea sur la passerelle. Je ne croyais pas alors qu’il
mettrait son projet à exécution et je songeais à la brusque sympathie,
tempérée néanmoins par une sourde méfiance inexplicable, qui m’avait
entraîné vers ce garçon fantasque. Les conseils et les reproches d’un
bonhomme rageur, comme Constantin de Henne, étaient-ils fondés? Somme
toute, je devais l’avouer, je me sentais un peu mécontent de l’intérêt,
de l’étrange affection si l’on veut, que j’avais témoigné jusqu’ici--que
je témoignais encore, malgré que j’en aie,--à ce capricieux Christian
dont le charme ne laissait pas d’être équivoque.

Cependant Dallène, après avoir enfoncé son chapeau sur ses yeux,
s’apprêtait à descendre dans l’entrepont. Et, brusquement il dut se
décider, car je ne le vis plus. Mais lorsque je parvins à l’échelle de
fer je vis Christian arrêté sur l’avant-dernier échelon De grosses
nappes d’eau tombaient avec un choc mou.

--Restez ici! criai-je. J’y vais...

Mais il était déjà descendu. D’ailleurs, il ne pouvait guère m’entendre.
Il fit trois pas au moment où le cargo s’abattait sur bâbord, se
penchant d’une façon terrible sur la fosse noire de la mer, juste le
temps de ramasser une grande vague qui courut aussitôt sur les planches,
puis, le bâtiment se redressa.

--Revenez donc!

Mais Christian s’était rejeté sur l’échelle glissante, et s’accrochait
au garde-fou. Le choc fut si fort que moi-même qui m’y attendais,
cramponné à la balustrade, je sentis mes pieds manquer sous moi.

--Remontez! criai-je encore...

Mais les clameurs combinées du vent et des eaux, le grincement du
navire, tout s’accordait pour couvrir ma voix.

Un énorme paquet de mer, au moment où la proue se penchait affreusement,
s’abattit avec un bruit de tonnerre, roula sur le parquet, et, en
bondissant, coula pour se heurter à l’autre bord.

--Attention!

Nous nous rejetâmes, Christian sur son échelle, moi sur des barreaux de
fer, cependant que l’eau revenait et que le roulis du bateau la rejetait
en partie à la mer.

--On ne peut plus rester ici.

Christian qui avait sans doute, par hasard, relevé la tête, m’avait
peut-être aperçu; mais il était trop entêté pour rebrousser chemin. Un
matelot japonais, qui prenait quelque intérêt à cette scène, me
communiqua ses impressions, dans un anglais qui lui appartenait:

--_No good the Lady to walk._

D’abord je ne comprenais pas, je croyais à une plaisanterie
indéchiffrable, mais l’homme répéta, en secouant la tête:

--_No good the Lady to walk._

--_Miss?_... demandai-je, stupéfait de saisir quelque chose au langage
d’un Nippon.

--_Yes, Miss._

Et il m’indiqua Christian.

Je vis alors, et je le vis réellement pour la première fois, avec des
yeux tout neufs, mon ami Dallène qui courait dans l’entrepont, hésitant
dans sa démarche comme s’il était gêné par d’invisibles robes. Où donc
avais-je aperçu déjà ces petits pas précipités, cette course presque sur
place, ces genoux en avant?

Par une rapide association d’idées, je pensai tout de suite à certaines
actrices spécialisées dans des rôles de travestis.

Sans s’attarder sur la convention du costume, les yeux non prévenus du
Japonais avaient reconnu le subterfuge. Aussitôt se posa pour moi
l’habituelle question: Pourquoi n’y avais-je pas encore pensé?

Je descendis l’escalier de fer. J’avais hâte de savoir, j’étais anxieux
aussi, plein de crainte et de curiosité. Je rejoignis Christian, puis je
le perdis de vue. N’apercevant plus personne, je m’arrêtai près des
cages à poules, suffoqué par leur piquante odeur de ménagerie. J’appelai
sans élever la voix. Nul ne répondit. Soudain, je ne sais quel démon me
poussant, je criai:

--Christiane! Revenez donc, Christiane!

Alors, près de moi, quelqu’un répliqua:

--Qu’est-ce que vous dites? Je vous défends, vous entendez, je vous
défends de m’appeler comme ça! Pourquoi ne faites-vous pas comme tout le
monde?

--Alors, parlez-moi vous-même comme quelqu’un maître de ses nerfs.

--Retirez-vous. Je n’ai pas besoin de vos services.

J’aurais dû, somme toute, ne pas insister. Je n’étais ni son père, ni
son mari, on ne m’avait point chargé de surveiller ni de protéger cette
jeune fille. Mais, avant de m’éloigner, je pataugeais avec emphase dans
mes maladresses:

--Parlez donc comme un homme, et non comme une fillette qui a envie de
pleurer.

--J’ai envie de pleurer, moi!

Je vis, à ce moment-là, une forme qui traversait l’entrepont, gagnait
l’échelle de fer.

--Christiane, dis-je, vous me gardez rancune? Comment voulez-vous que je
vous appelle?...

--Laissez-moi! Vous me fatiguez. Oh! vous me fatiguez... comme les
autres...




DEUXIÈME PARTIE

LE COURRIER POURSUIVI




I

EXPLICATIONS


Trois longs jours passèrent entre ciel et mer. Christiane semblait ne
m’avoir jamais connu. Elle me fuyait, c’était certain, tant elle prenait
soin de ne pas se trouver aux endroits où elle savait me rencontrer.
J’étais assez sot pour aller à sa recherche. D’excuse, je n’en avais
pas. Je m’entêtais à la poursuivre parce qu’elle me fuyait. Nous avions
l’air, l’un et l’autre, de jouer à cache-cache, et le petit cargo
japonais se prêtait à cet exercice. Je me trouvais seul presque
toujours. Williams prenait des notes, du moins je le croyais, et je ne
me serais pas permis de lui imposer ma présence. Henne ne me parlait
point. Une hostilité grossie à chaque rencontre nous mettait quelquefois
face à face. Et je me surprenais à imaginer contre cet homme mille
vengeances praticables. Si j’avais été sûr de l’impunité, je crois que
je l’aurais fait disparaître avec méthode et précision.

Quant à Prénonne, il affectait des airs soucieux. D’ailleurs, il
méprisait tous les gens de son entourage, même Constantin de Henne qui
le lui rendait bien. Prénonne voyait dans cette superbe la marque des
grands caractères. Pour lui, je n’étais que le comparse de Williams, et
il n’adressait pas la parole à un aussi mince personnage. Quant à notre
altercation des premiers jours, il l’avait oubliée plus vite que moi.

Rives-Ribière et Pierre Sartigues discutaient de choses maritimes. A les
en croire, nous devions toujours aborder, le lendemain, au plus tard,
aux rivages de l’ancienne Égypte.

Au fond, des gens sur le compte de qui je ne parvenais pas à me faire
une opinion stable. Tantôt, je tenais Sartigues pour un pince-sans-rire
plein d’humour, un envoyé spécial très adroit, et l’aimable
Rives-Ribière, subtil sous ses dehors en bois, pour un garçon gonflé
d’obligeance, diagnostic que la dureté de ses lèvres démentait. Mais le
plus souvent, comme aujourd’hui, je me ralliais à l’opinion de Williams
qui regardait nos compagnons de bord comme des façons de fonctionnaires,
fuyant les responsabilités, redoutant les risques, des ronds-de-cuir
dépaysés dans leur déplacement... Ainsi, je tombais dans des excès
contraires...

A dire vrai, je m’ennuyais. Tant de solitude succédant à la sympathie
commençante de Christiane me désorientait. La journée, je ne savais où
me rendre; le soir, je dormais mal. Que de fois, du reste, pendant la
nuit, sous la tente du pont, roulé dans mes couvertures à côté de
Williams qui me séparait de Christiane, je pensais aux événements de ces
derniers jours, à l’erreur que j’avais commise et à la découverte que
m’obligea de constater la simple clairvoyance d’un matelot japonais...
Par quel sortilège, une confusion aussi constante? Mais c’est toujours
après coup que l’on s’étonne: «Comment n’y ai-je pas songé plus tôt?»
Ainsi, seul de tous les passagers peut-être, je m’étais comporté avec
Christiane comme avec un ami, plein de cette déférence courtoise, un peu
rude peut-être, que les jeunes filles croient sans doute de mise chez
les hommes lorsqu’ils sont entre eux.

Christiane était-elle certaine que je n’avais fait que me prêter à la
comédie qu’il lui avait plu de me donner, ou bien que j’étais allé vers
elle en toute sincérité, que je l’avais réellement, comme elle me
l’avait assuré, prise pour un jeune homme fuyant les exigences d’une
famille trop sévère? Je l’ignorerai longtemps, je crois. Lorsque son nom
véritable et sa vraie personnalité échappèrent tout d’un coup à ma
stupeur et qu’il lui fut impossible de feindre que je n’étais pas au
courant, y discerna-t-elle autre chose qu’une dissimulation--la
mienne--qui se démasquait, ou une surprise sincère qui se laissait voir?
Mais, dès ce moment-là, je n’étais plus, pour elle, qu’un quelconque
passager: je ne l’intéressais plus...

C’est ainsi que je cherchais des explications aux derniers mots qu’elle
m’avait jetés, trois jours plus tôt «Vous me fatiguez,... comme les
autres!» Avant la révélation, en effet, je représentais celui qui
croyait ou semblait croire à son déguisement.

«Tout cela importe peu.»

Oui, je me répétais cette formule, mais en vain. Et même, ne pouvant
rencontrer Christiane, je m’essayais à l’imaginer. Elle composait, en
garçon, un personnage étudié qui m’avait souvent déconcerté, notamment
par ses attitudes tantôt trop efféminées, d’autres fois trop vives.
C’est qu’à ces moments-là, Christiane se rappelait qu’elle était
Christian, et elle amplifiait ses «manières d’homme», pour jouer son
rôle.

Je la voyais mal en jeune fille, et, maintenant, avec les yeux prévenus
du souvenir, j’en arrivais à me demander si elle était jolie. Je
n’aurais su dire. Non, sans doute. Et cependant, pas indifférente.

Il y avait encore de nombreuses questions que je laissais sans réponse.
Ainsi, je ne m’expliquais pas comment j’avais pu m’égarer si longtemps
sur le faux Christian, et pourquoi nul ne m’avait prévenu, pas même
Williams.

Tous, à bord, me croyaient au courant, et Williams, à qui j’avais
réussi, hier soir, à parler pour la première fois un peu longuement de
la jeune fille, me fit une remarque qui vint consolider les suppositions
que j’avais arrangées.

--Tu es donc brouillé avec Christian? commença-t-il, car il appelait
ainsi notre compagnon de traversée, selon le désir, du reste, formulé
par ce dernier.

--Non... Pourquoi?

--Parce que vous agissez comme si vous étiez fâchés... Tu es libre, tu
sais, et tu nous accorderas que nous t’avons toujours laissé seul quand
tu le désirais.

--Je le sais, je t’en remercie.

--C’est, de notre part, la plus élémentaire des discrétions. Nous avions
décrété, une fois pour toutes, que l’air de la nuit était par trop
favorable aux bronchites à quoi nous étions tous sujets.

Puis, sans attendre ma réponse, et fidèle à sa tactique d’énoncer
seulement ce qu’il avait décidé de dire, Williams ajouta d’une lèvre
indifférente:

--J’avais raison de me méfier de ce monsieur de Henne. Et de te le
répéter. Cependant, il ne faut pas «encore» avoir l’air d’être
complètement brouillé avec lui...

--Pourquoi? Je ne tiens pas à le voir...

--Je sais. C’est Henne qui, certainement, a réussi à te séparer de
Christian. Mais ce n’est pas une raison suffisante.

Williams s’arrêta, et je me gardai bien d’insister; je n’aurais rien
obtenu de plus. Par contre, je songeais à cette conversation, puis à
l’énigme que m’avait posée Christiane. Saurais-je jamais discerner le
vrai du fabriqué dans l’amas des fausses confidences? Tantôt, je me
plaisais, selon ses récits, à l’imaginer comme une jeune fille
émancipée, strictement élevée par une famille pointilleuse, d’autres
fois, au contraire...

--Je suis libre, m’avait-elle affirmé quelquefois.

--A peine libéré, lui répliquai-je un jour.

Cette réponse d’ailleurs eut le don de lui déplaire. On a toujours tort
de vouloir faire de l’esprit avec les femmes, à leurs dépens surtout,
même lorsqu’elles se sont camouflées en garçons.

Il m’arrivait aussi de croire que Christiane n’avait trouvé qu’un
fugitif plaisir, tel un caprice, à ces déguisements de personnalité,
puisque fleuretant déjà avec un Constantin de Henne, elle s’arrangeait
pour venir me rejoindre, quand même.

--Contre Henne, tu n’étais pas de force, assurait Williams.

Et j’étais persuadé que, dès nos premières entrevues, nous nous étions
joués l’un l’autre et avions pris soin, chacun dans nos positions,
d’épaissir le mystère qui nous entourait.

Et puis, je me figurais que cette femme audacieuse et comédienne avertie
n’était qu’une aventurière. Enfin, l’avouerai-je? je me suis arrêté
aussi un long temps sur cette autre hypothèse qui expliquait
parfaitement la présence de la jeune Christiane à bord du cargo
japonais. C’était, du reste, l’hypothèse la plus simple, celle qui
devait venir à l’esprit de tout le monde: puisque l’on avait employé
tant de femmes dans les services de renseignements pendant la guerre,
peut-être s’y était-on habitué, et l’on continuait.

Je voulus obtenir sur ce point une certitude, et je m’adressai à
Williams. Pas directement, car je n’aurais su comment m’y prendre, mais
un soir, la veille du jour où nous devions arriver en vue de Port-Saïd,
je commençai par quelques allusions. Naturellement Williams prévint
toutes mes questions et, comme il ne tenait pas qu’elles fussent
formulées, il s’appliqua à me répondre de travers.

--Je voyais bien que tu étais emballé, observa-t-il. Christian me parle
quelquefois. Jamais rien à ton sujet. Vous êtes donc fâchés?

Je me résignais à ne rien savoir aujourd’hui encore lorsque je pensai
avoir découvert une idée géniale:

--Non, nous ne sommes pas en froid. Elle me boude un peu, voilà tout...
Toi qui la connais, tu ne dois pas être surpris.

--Oh! je la connais!...

--Évidemment... Plus que moi.

Et je me souvins, à l’instant même, que Williams, le premier, m’avait
induit en erreur.

--Tu l’appelles Christian, toujours, et tu nous l’as présentée comme un
jeune savant du plus grand mérite.

--C’est vrai, reconnut Williams en riant. Mais Christian me l’avait
demandé. Rassure-toi, d’ailleurs, je n’ai trompé personne, ajouta-t-il
en m’observant de côté, on voyait bien, et toi aussi, à qui l’on avait
affaire.

Williams s’exprimait d’un ton paisible, un peu ennuyé peut-être parce
que j’accordais de l’importance à d’aussi minces détails.

--Tu vas t’étonner du souci de Christian. J’y vois plusieurs
explications, notamment que les femmes ont toujours eu l’étrange
préoccupation de se présenter différentes de ce qu’elles sont en
réalité: elles obéissent à cet instinct mystérieux qui leur conseille de
ne montrer d’elles-mêmes qu’une vérité habillée et fardée.

--Tu ne trouves pas que Christian pousse ce souci instinctif un peu
loin?

Je songeai que si j’avouais à Williams la vérité, il en serait un peu
scandalisé. Mais non, je n’avais aucune raison de lui dire que je fus
tout d’abord conquis par le charme équivoque du jeune Dallène qu’il fit
admettre sur le bateau. Car, lui non plus, il ne concevrait guère que je
n’aie point découvert Christiane sous Christian. Il penserait donc que
je cherche à plaisanter un peu lourdement ou que je suis atteint d’une
certaine faiblesse d’esprit. Aurait-il tout à fait tort?

--Tu ne lui parles donc plus, insista Williams.

--Je ne puis pas. Elle est toujours avec Constantin de Henne.

--Elle se tient seule quelquefois.

C’était exact. Elle lisait alors un livre, sous la tente, à l’abri du
soleil déjà chaud. Mais si, par hasard, je me dirigeais de son côté,
Christiane, dès qu’elle m’apercevait, se levait et s’éloignait, sans
trop d’affectation, mais en témoignant quand même d’une certaine
contrariété. Je ne crus pas nécessaire de cacher ce manège à Williams,
d’autant plus qu’il l’avait peut-être déjà observé.

--Tu existes toujours pour elle, me répondit-il, puisqu’elle paraît te
fuir. La véritable indifférence s’exprime d’une autre façon. N’y attache
pas d’intérêt. Tout s’arrangera. Nous en reparlerons.




II

EN RADE


Nous étions amarrés depuis une heure du matin dans l’immense cité des
bateaux, à Port-Saïd, lorsque la tranquillité du pont, soudain immobile,
nous surprit, mais, comme il faisait froid et que le vent s’élevait,
nous attendîmes le jour. Nous savions, du reste, que l’on ne pouvait
débarquer avant que toutes les formalités d’arrivée fussent terminées.

Au lever du soleil, près de Williams, éveillés par hasard l’un et
l’autre, nous distinguions, entre deux pans de toile relevés, toute une
rangée de paquebots qui fumaient paisiblement sur un carré de mer, puis,
le long d’un boulevard planté d’arbres amaigris, derrière des grilles,
des maisons de bois, avec des vérandas où flottaient des moustiquaires.
A dix heures du matin, un petit canot à pétrole qui pétaradait avec
importance amena à bord du cargo japonais cinq fonctionnaires chargés du
visa des passeports, un métis bronzé qui ressemblait à Constantin de
Henne par le nez et les cheveux et quatre réguliers en armes aux lourdes
paupières. Ces gentlemen, qui représentaient le Royaume-Uni, étaient
plus attentifs aux papiers qu’on leur apportait qu’aux personnes qui les
leur présentaient.

--Que venez-vous faire en Égypte?

Telle était la première question invariable du fonctionnaire métis.

--Pourquoi voulez-vous visiter l’Égypte?

Il s’adressait à Williams Lecharier qui déclarait sans embarras, avec un
brin de sourire:

--Parce que c’est la meilleure saison de l’année.

Ces réponses ne surprenaient pas le ponctuel indigène, car il continua à
réciter son formulaire imprimé quelque part, sous ses cheveux
frisottants.

--Ne savez-vous pas que le moment est particulièrement mal choisi?

--Pas du tout. J’aime les époques troublées.

--Avez-vous l’intention de rester longtemps en Égypte? poursuivit
l’imperturbable métis.

--Huit jours et un mois.

--Quelle est votre profession? Quelles sont vos relations en Égypte? Que
faisiez-vous dans votre pays? Quel genre de monde fréquentiez-vous?

Nous écoutions ces demandes saugrenues, à quoi Williams répondait avec
un sérieux impassible.

--Êtes-vous révolutionnaire? interrogea encore le dignitaire.

--Je ne crois pas, remarqua Williams.

--Depuis combien de temps? ajouta l’homme de couleur qui lisait son
questionnaire. Puis, sans attendre, il ajouta:

--Et votre camarade est-il bolchevik?

--Je ne sais pas, avoua Williams. Je vais le lui demander.

Et il s’adressait à Rives-Ribière, mais le métis anglo-indien
l’interrompit.

--Pas celui-là; celui-ci...

Il me désignait du doigt.

--Vous voulez parler de ce gentleman? Je le connais. Il n’est pas ce que
vous craignez...

Prénonne et Constantin de Henne écoutaient gravement les
interrogatoires. Du reste, le fonctionnaire ne leur posa que deux ou
trois questions; il se contenta de quelques mots pour Sartigues et
Rives-Ribière. Quant à Christiane, depuis l’arrivée à bord des autorités
britanniques, on ne l’avait plus aperçue.

Lorsque ces singularités furent accomplies, Williams déclara, en
surveillant Henne qui semblait ne pas entendre:

--Un pays comme l’Angleterre qui en arrive à ce point de tyrannique
méfiance, n’est pas loin de la catastrophe. Il y a une Irlande en Égypte
et demain une autre se formera dans les Indes.

--Dieu punisse l’Angleterre, conclut Henne à mi-voix.

Je me retournai. Williams aussi avait entendu, mais il ne releva pas
cette réflexion. Tel était cet homme qui s’échauffait parfois, tant
qu’on pouvait le croire parti pour ne ménager personne, puis qui
retrouvait soudain un empire sur lui-même et ne laissait rien paraître
de ses sentiments secrets.

--Deux choses à retenir de tout cela, dit-il: On n’a pas interrogé tous
les passagers de la même manière, donc nous sommes suspects et les
autres ne le sont pas. Enfin, M. de Henne cherchait, par son approbation
imprévue, à nous faire dire des choses qui ne le regardent point.

«Le plus clair, c’est que nous coucherons sur le cargo, cette nuit
encore.»

M. de Prénonne qui venait d’accompagner jusqu’à la coupée le dignitaire
de Sa Majesté et les quatre réguliers en armes, s’approcha de nous. Il
fit signe à Sartigues et à Rives-Ribière d’écouter.

--Messieurs, commença-t-il d’une voix triste que son air joyeux
démentait--je viens d’avoir connaissance des ordres de l’amirauté
britannique qui commande seule ici. Or, j’ai le regret de vous
l’annoncer, mais défense est faite aux Français de ce cargo de descendre
à terre!

--Tiens! Pourquoi donc?

--J’ignore, mais tels sont les ordres.

--Pour vous, peut-être.

--Pour vous, également, monsieur Williams Lecharier. Je ne vois pas en
quoi ces ordres ne vous concerneraient point.

--Nous ne faisons pas partie du même bord.

Prénonne commençait à perdre patience; Williams chercha quelque occasion
de l’aider.

--Ni Christian Dallène, non plus.

--Surtout Mlle Christiane, rectifia Prénonne. Particulièrement Mlle
Christiane... Cette fois-ci, c’est à votre tour à ne plus comprendre.
Reprenons les choses au commencement. J’attendais à Marseille l’arrivée
d’un monsieur Dallène, et c’est une jeune personne qui est venue, à sa
place, conduite par vous.

--Eh bien? s’étonna Williams.

--Eh bien, ce n’est pas la même chose, il me semble.

--S’il y eut erreur, elle ne vient pas de vous, ni de moi, rétorqua
Williams, qui sentait que sous cette histoire se cachait quelque
machination de Henne. Vous n’avez rien à vous reprocher. Un télégramme
vous annonçait en dernière heure que vous recevriez Christiane...

--Je n’ai pas reçu de télégramme.

--Vous êtes parti trop tôt.

--Je suis parti après avoir attendu jusqu’à la nuit. Je ne pouvais
plus... En voilà assez, du reste, je rendrai compte, sitôt à terre, de
cette supercherie...

--Et vous ferez bien. Vous donnerez ainsi la preuve que vous voyez à
peine, que vous ne voyez pas du tout, les gens qui vous sont
recommandés.

--J’expliquerai, quoi qu’il advienne, qu’une robe ne peut faire partie
de mon expédition.

Williams haussa les épaules:

--Mon expédition! Heureusement que nul ne vous entend. Puisque vous ne
pouvez pas vous charger de Christian, laissez-le aller à terre.

--Les ordres sont formels.

--Prenons Christian avec nous, dis-je, heureux d’intervenir et d’être
enfin ouvertement désagréable à Prénonne.

Williams ne me répondit point.

--Allons, finissons-en. Lorsqu’il s’agit de mes travaux, vos avis,
monsieur de Prénonne, et les ordres des Anglais ne comptent pas...
Tâchez donc que l’ukase britannique ne soit pas maintenu en ce qui nous
concerne.

Puis, se tournant vers moi, il me dit à voix basse:

--Tu fais une bêtise en entraînant cette petite avec toi. J’aimerais
mieux qu’elle fût un peu en froid avec nous qu’ostensiblement notre
alliée.

Puis, laissant Prénonne, Constantin de Henne et les autres, il conclut:

--C’est peut-être aux imprudences de Christiane que nous devons le
régime de faveur actuel et la consigne à bord du cargo.




III

TIRAGE AU SORT


--Permets-moi de t’avouer que tu es un bien bizarre garçon...

--Continue, déclara Williams pour m’encourager. Je sens que je vais
apprendre à me connaître.

--Oui. Tu nous présentes d’abord Christian, toi-même, comme un gentil
jeune homme. Nous nous serrons pour lui faire place. Nous le traitons en
ami, puis, aujourd’hui, tu me reproches de vouloir l’emmener.

--Quand j’ai rencontré Christiane ou Christian Dallène--puisque c’est le
nom qu’elle porte et qu’on doit lui donner, pour éviter toute erreur ou
confusion, surtout devant les Britanniques,--je ne le connaissais pas.
Je ne savais pas ce que j’en ferais, mais j’ai pensé que sa présence
compliquerait la situation, et, plus tard, embêterait Prénonne.

--Je t’interromps. Pourquoi voulais-tu créer des embarras à Prénonne?

--Pour plusieurs raisons qui sont bien délicates. Et d’abord celle-ci:
Prénonne m’avait très mal reçu quand je lui ai demandé de nous prendre à
bord du Japonais. Je ne te l’avais pas dit? Il a fallu que je le menace
de représailles pour qu’il veuille bien consentir à nous recevoir. Ce
service qu’il m’a rendu, contraint et forcé, je me suis promis de lui en
faire souvenir. Laissons cela. Je ne te parle pas de la façon amicale
dont tu as cru devoir traiter Christian.

--Passons, dis-je, en riant.

--Soit. Aujourd’hui, si j’estime la présence de cet enfant parmi nous,
mettons... inutile, c’est peut-être parce que je sais à quoi m’en tenir
sur son compte. Du reste, ajouta Williams, voici Christian lui-même qui
vient à notre rencontre. Nous allons pouvoir lui donner notre avis.

Christiane ou Christian Dallène s’avançait en effet. Il était en complet
gris clair, pantalon de cheval, bottes de cuir jaune. Sur ses épaules,
un manteau gris bleu qui affectait des formes de cape. Il s’était coiffé
d’un casque colonial anglais, orné du turban de tulle qui tenait lieu de
moustiquaire. On distinguait à peine son visage trop fin de jeune fille,
et cependant, il donnait, par sa démarche, sa façon de se tenir,
l’impression d’un travesti, peut-être parce que je savais maintenant qui
il était, et je me sentais alors un peu humilié en pensant que le
prétentieux Prénonne, dès le lendemain de notre départ, avait dû
naturellement s’apercevoir que son passager de la dernière heure était
une passagère. Cependant Prénonne n’avait rien dit, gardant toute sa
colère pour des jours plus favorables. Son heure était-elle venue?...

Tout de suite, Christian s’adressa à Williams et, comme s’il ne me
voyait pas, il le remercia:

--J’ai tout entendu par hasard... Je vous suis bien obligé d’avoir pris
ma défense.

--Ce n’est pas moi, répliqua Williams. C’est Blaze Romerdy. Je n’ai fait
que l’approuver.

--Ah! fit-il...

--Et je le félicitai à l’instant de son opportune intervention.

--Vous êtes trop aimable, recommença Christian.

--Pas du tout. C’est Blaze que vous devez remercier.

Williams, je le savais, prenait plaisir à déconcerter le pauvre
Christian, mais je lui savais gré quand même du rôle qu’il m’accordait
devant lui. Christian, légèrement confus, se tourna enfin vers moi:

--Je vous suis très «reconnaissant», monsieur.

--A votre service, «monsieur», répondis-je, sans trop d’affectation.

--Il est convenu, intervint habilement Williams, que nous continuerons
de vous appeler Christian. C’est plus simple, n’est-ce pas? Et pas
inutile, à cause des espions britanniques qui doivent être nombreux à
Port-Saïd.

--Je crois que c’est préférable, dis-je, sans regarder Christian.

--Maintenant, comme il est certain, continua Williams, que nous sommes
consignés ici jusqu’au départ du cargo, nous examinions, Blaze et moi,
les moyens de nous évader. Je vous le dis très franchement, puisque nous
sommes alliés tous les trois, désormais...

Un petit silence. Insensiblement, nous nous étions rapprochés de ce coin
du pont, près de l’escalier du salon, où Christian et moi avions
l’habitude autrefois de nous rencontrer. En face de nous, de grands
bâtiments à l’ancre, la mer brillante, et les petites barques dansant
sur les flots.

--Les moyens sont limités, continua Williams. Et il faut agir vite.
D’ici cinq ou six jours le «charbonnier» passera le canal. Auparavant,
nous serons débarqués, consignés à terre.

--On pourrait aussi nous transporter à bord d’un courrier rentrant en
France. Et alors, plus d’espoir.

--La rive n’est pas loin, dit Christian.

--Nous serions repérés tout de suite. Non, ce qui me paraît le plus
convenable, c’est d’attendre le bateau des douaniers. Ils viendront
demain matin visiter le cargo. Pendant ce temps, il nous faudra agir.

«Rendez-vous à l’échelle de la coupée. Mais, il y a un gros
inconvénient: nous ne pourrons partir ensemble tous les trois, ce serait
nous dénoncer. Nous ne pouvons pas non plus emporter nos bagages, les
douaniers du port nous arrêteraient. Il faut que nous ayons l’air de
promeneurs... L’un de nous doit donc rester ici pour surveiller ce que
nous ne pouvons prendre, empêcher les perquisitions, détourner
l’attention et amuser Prénonne le plus longtemps possible.

--Je resterai si c’est nécessaire, déclarai-je aussitôt, heureux à la
pensée de voir la colère et la stupeur de Prénonne lorsque la fuite
serait découverte.

--Je ferais bien mieux l’affaire, ajouta sans enthousiasme Christian
Dallène qui devait croire, à ce moment-là, que nous ne l’avions pris
avec nous et même compromis que pour ce troisième rôle.

--Non, nous allons tirer au sort. La plus courte paille désignera celui
d’entre nous qui devra rester à bord avec les valises. Dans trois jours,
nous reviendrons le chercher, les valises aussi, quand les difficultés
seront arrangées.

--Et si ça ne s’arrangeait pas?

--Nous ne devons pas partir avec cette idée-là. Autant rester ici et
dormir en attendant les événements.

Ce disant, Williams arracha trois paillettes à une chaise longue, les
roula dans ses mains, puis, tournant le dos au soleil couchant, il nous
présenta les trois tiges qui dépassaient. D’abord il se tourna vers moi.
Soit par intuition, soit que j’eusse deviné, à la façon décidée dont il
avançait les paillettes, quelque secret signal, je tirai sur la
première, celle qui se trouvait le plus près de moi.

Quand vint le tour de Christian, il regarda Williams, puis moi-même...
il parut hésiter, enfin il saisit une paille, la troisième, celle que
Williams semblait lui offrir. Mais il hésitait encore.

--Tirez, décida Williams.

Christian amena ainsi un brin d’épi. Williams alors ouvrit la main. La
paille qui lui restait n’était guère moins longue que la mienne. Dallène
avait choisi la plus courte.

--Nous viendrons vous chercher dans trois jours, affirma aussitôt mon
ami. Tâchez d’amuser Prénonne. Et rappelez-vous ses colères; vous nous
les conterez; cela nous distraira un moment. Je vous recommande ma
grande valise.

Williams parlait. Il n’avait pas l’air de remarquer le visage consterné
de Christian, mais il regardait les fumées droites des paquebots à
l’ancre, les mouettes qui coupaient le ciel bleu et les barques des
petits marchands obstinés qui vous offraient des oranges, tout ce que
l’on voit enfin dans tous les ports du monde. Mais ici, par-dessus tout,
la rumeur de Port-Saïd, la ville aux escales toujours nouvelles...

Christian demeura un moment sans répondre, puis il parut s’éveiller et
tout d’un coup:

--Cette évasion? Est-ce bien utile?

Williams eut un imperceptible sourire ou une grimace, provoqué, on
pouvait le supposer, par le miroitement du soleil sur les eaux.

--Les ordres britanniques seront sous peu rapportés, affirma Christian.

--Si nous attendons jusque-là, nous risquons fort de ne jamais aller au
Caire.

--C’est au Caire que vous devez vous rendre?

--Oui. Pour l’héritage de Blaze Romerdy.

Heureusement, Christian n’eut pas l’idée de me regarder, car ma
surprise, qu’il eût pu voir, devait, à cette minute, égaler son
étonnement.

--Mais, une fois partis, vous ne pourrez jamais revenir à bord.

--Pour vous chercher? spécifia Williams. Au contraire. Le cargo serait
la meilleure cachette, on nous chercherait partout, sauf ici. Et si nous
étions sur le point d’être arrêtés, c’est ici que nous tâcherions de
nous retirer. De plus, personne n’osera croire que nous avons eu
l’audace et l’imprudence de retourner à bord pour enlever un allié.

--Vous y resterez longtemps pour l’héritage? Oui, l’héritage, au Caire.

--Est-ce qu’on sait? déclara Williams. Combien de jours comptes-tu
demeurer là-bas? me demanda-t-il.

Je ne surprendrai personne en avouant que je ne pensais plus depuis
longtemps à cette invention de «l’héritage» du Caire, dont Williams
m’avait parlé pour la première fois, la nuit où il me fit descendre
jusqu’à la gare de Lyon.

--Deux mois, balbutiai-je à tout hasard.

La sirène d’un bateau perçait l’atmosphère bleue.

--Huit jours, à peu près, traduisit Williams à l’usage de Christian qui
n’avait pas entendu.




IV

POUR DESCENDRE D’UN CARGO...


Comme je m’éloignais, cette conversation à trois ayant assez duré pour
éveiller tous les soupçons, Williams me rejoignit:

--Prépare-toi sans attirer l’attention. Pas un mot à personne, surtout à
Christian.

--Tout ce projet de fuite que tu viens d’organiser devant cette jeune
fille dont tu te méfies, c’est donc vrai?

--Oui. C’est vrai. Sauf quelques détails... ce n’est pas à la coupée que
nous nous retrouverons pour descendre, mais sur l’entrepont. Ce n’est
pas le bateau des douaniers qui viendra nous chercher, mais la barque
d’un batelier indigène à qui j’ai proposé l’affaire. C’est un de ces
marchands de tabac, de cigarettes, de dattes, de tapis et de photos
innommables qui sillonnent les eaux du port.

--Tu parles donc l’arabe?

--Les bateliers de Port-Saïd connaissent toutes les langues du monde, et
surtout ce langage: trois versements, le premier lorsque nous serons
dans son sabot, le second après le débarquement en lieu sûr, le
troisième, qui n’est pas obligatoire, si nous sommes contents de ses
services, et alors nous nous adresserons encore à lui pour retourner à
bord du cargo.

--Pourquoi ce troisième versement?

--Pour que l’Arabe ait intérêt à n’avertir les policiers anglais que
lorsque nous serons à l’abri.

--Et nos bagages?

--Tant pis. Ramasse l’indispensable, ce que tu as de plus précieux. Pas
trop gros.

--Ta grande valise?

--Si je l’ai recommandée, c’est qu’il n’y avait plus rien d’important.
Le petit Christian, quand il ira nous dénoncer, arrivera trop tard.

--Tu le crois capable?

--De tout, du meilleur et du pire. Alors, je prends mes précautions. A
propos, un petit détail. Garde tout cela pour toi, absolument rien, tu
entends, ni à Christian pour qui tu as toujours eu une faiblesse
particulière... Ne m’interromps pas! Ah! encore un détail... Ce n’est
point demain que nous partons, mais cette nuit même, vers une heure...

Sur quoi, Williams, très heureux, j’en suis certain, de son effet et de
l’état de stupéfaction et de malaise où il m’avait amené, s’éloigna,
cependant que, de mon côté, je me dirigeais vers la tente-abri où nous
devions, ce soir-là encore, dormir. Lorsque j’arrivai, Rives-Ribière,
Henne et Sartigues, qui achevaient de dîner, étaient au salon. Je
regardai, sur l’étendue de la mer noire, les feux rouges et verts d’un
bateau, les étoiles qui s’allumaient sur la côte et la longue lumière
d’un phare qui tournait, éclaboussait tous les objets d’une clarté
lunaire, puis disparaissait. La tête de Williams parut.

--Tu peux aller à la salle à manger. Je te réveillerai cette nuit.

--Merci. Je n’ai pas faim.

Et je me couchai aussitôt pour songer aux événements qui se préparaient.
Je n’entendis pas Williams revenir, ni Christian s’étendre dans ses
couvertures et, la tête cachée sous son bras, pleurer doucement, comme
je l’appris par la suite, tandis que Sartigues et Rives-Ribière
commençaient une discussion sur l’Égypte... Je m’étais endormi...

Tout d’un coup, un appel prolongé, quelque chose comme un cri rauque qui
finissait en modulation, me fit frémir, tandis que je me sentais
bousculé par une main énergique. Et, près de mon oreille, une voix
soufflait:

--C’est le moment. Lève-toi sans bruit.

Alors je me souvins... Il me fallait, de nouveau, entrer dans la
réalité, toute une série de ruses, de combinaisons et de luttes. Et
d’abord m’évader de ce cargo. Williams, me voyant éveillé, bougonnait à
l’intention de nos voisins qui pouvaient feindre le sommeil.

--Sais pas ce que j’ai... Mal à l’aise. Je sors quelques minutes...

Je me dressai aussitôt, juste pour voir Williams qui se retirait
discrètement, après avoir roulé ses couvertures à sa place, de façon
qu’il fût possible de croire que la couchette était toujours occupée.

--Faut que je le surveille, dis-je, comme si je me parlais, usant
naturellement du stratagème que Williams avait employé.

Je me levai à mon tour, je regardai mes compagnons qui dormaient,
Christian dont le visage était enfoui sous une moustiquaire de tulle,
puis je me glissai sur le pont. Williams, que je croyais déjà loin,
m’attendait.

--Cache ça dans ta ceinture, c’est de l’argent anglais.

Tous deux, sans parler, nous gagnâmes l’échelle de fer qui conduisait à
l’entrepont. Pas de bruit. Le matelot de veille s’était, par chance
suprême, assoupi. La rade paraissait calme, quelques feux verts et
rouges de bateaux. Plusieurs fois, nous eûmes l’impression que nous
étions suivis, et nous nous retournions brusquement.

--Du calme! ordonnait Williams.

Comme nous arrivions près de la cambuse, à côté des chambres où les
Japonais se tenaient d’habitude, nous fûmes surpris de ne voir filtrer
aucune lumière. Mais, les matelots, profitant de l’escale, descendaient
à terre, chaque soir. La quarantaine anglaise ne les concernait pas.

--Ils nous ont devancés, dis-je.

--C’est à souhait. Ainsi, on pourrait nous prendre, si l’on nous voyait,
pour des Japonais qui ne sont pas de service.

--Faisons vite avant leur retour.

Penchés sur le bastingage, nous regardions dans les ténèbres. Non loin
de l’avant, il y avait une barque, avec une ombre immobile à
l’intérieur.

--Mahmed! French!... French!

La barque ne daignait pas bouger.

--Nous nous sommes trompés.

--Tais-toi! ordonna Williams.

La barque s’approchait doucement. Elle vint se ranger près du cargo.
L’entrepont, où nous attendions, était assez bas; cependant, une hauteur
de trois mètres nous séparait du plancher de la petite embarcation. On
ne pouvait songer à sauter; c’eût été provoquer un bruit inutile.

--Mahmed! répétait Williams.

Soudain l’indigène jeta quelque chose qui se déroula comme un fouet. Je
happai cette lanière, une corde humide que je voulus attacher aussitôt
autour d’une barre de fer. Mais l’Arabe s’y opposa. Williams alors fit
glisser la corde derrière un montant et la renvoya à Mahmed qui s’en
saisit, constituant de cette manière une échelle pour matelot.

--Nous descendrons ensemble.

Déjà, nous avions enjambé le parapet, lorsque sur notre gauche un bruit
nous parvint. Au lieu de me laisser glisser le long de la chaîne
improvisée, comme fit Williams, je me rejetai sur le cargo et me cachai
derrière un paravent de caisses à vivres. J’eus le temps de voir venir
un homme de ronde. Il parcourait le pont à petit pas, et je ne
distinguai d’abord que ses jambes longues et maigres, sa taille mal
équilibrée, lorsque, soudain, je reconnus Prénonne. Je fus édifié
sur-le-champ. En l’espace d’une seconde, je compris que nous étions
dénoncés, poursuivis et que l’on allait découvrir l’endroit par où
Williams avait fui. Qu’au moins mon compagnon parvienne à s’évader. Et
je marchai à la rencontre de Prénonne, qui, surpris de me découvrir,
s’arrêta, puis, reprenant son assurance:

--Mais c’est M. Blaze Romerdy!

Habituellement, Prénonne passait près de moi sans rien dire; mais son
étonnement, cette nuit, excusait toute dérogation aux règles établies.

--Vous vous promenez?... Il fait plutôt frais.

Ce subit intérêt pour ma personne ne me rassurait guère, j’y devinais
quelque piège grossier et, tout d’abord, je ne répondis pas. Cette faute
me servit.

--Eh quoi? Vous êtes souffrant?

--Oui, dis-je enfin, d’une voix mourante.--Je ne tiens plus debout.
Fièvre... Dysenterie.

--Dysenterie? Êtes-vous sûr? reprit Prénonne, chez qui le pédant ne
perdait jamais ses droits. La dysenterie, savez-vous bien?... Et quel
remède avez-vous suivi?

--Aucun, dis-je, mais je pensais: «Pourvu que, pendant ce temps,
Williams en profite pour prendre le large.» Et j’ajoutai à haute voix:

--Par contre, j’en connais un très efficace.

--Lequel, s’il vous plaît?

--Le retour en France par le prochain courrier.

--Ah! fit Prénonne en riant. Mais d’ici là, prenez donc du thé chaud, du
riz, des pommes de terre...

--Je vous remercie.

Je n’osais cependant laisser seul ce personnage bien capable, après
tout, le hasard aidant, de découvrir la barque, le batelier, Williams,
et de donner l’alarme. J’écoutais les divagations médicales pas plus
dangereuses que d’autres, qu’il lui plaisait, cette nuit, de m’énumérer.
J’oubliais, à ce moment-là, combien Prénonne le solitaire misogyne,
observait peu. En dehors de lui-même, rien ne l’intéressait, et toutes
les remarques qu’il lui arrivait d’émettre, parfois, d’un ton pénétré,
il les avait prises textuellement dans ces petits manuels de
vulgarisation dont il possédait toute une cargaison. Prénonne, en toutes
choses, se fiait à sa mémoire qui était grande. Ainsi donnait-il aux
sots et aux flatteurs qui l’approchaient l’illusion d’un homme cultivé
et d’une certaine intelligence.

--Vous allez prendre froid.

--C’est pourquoi je vais me coucher.

Déjà je faisais mine de me retirer, lorsqu’un cri aigu, à quelques
mètres de là, nous retint sur place. J’avais à redouter toutes les
catastrophes: un appel du batelier, la découverte de notre évasion,
Williams arrêté par un matelot, etc... Je fis quelques pas, et
j’aperçus, près de l’ouverture des soutes, une forme étendue sur le
pont. L’ombre, en nous voyant, dit d’une voix assurée:

--J’ai glissé. Je crois que je me suis foulé le pied.

Prénonne et moi, nous nous étions approchés. J’avais reconnu Christian.
Un soupçon me vint: il nous avait suivis. Prénonne le souleva, mais le
jeune Dallène se mit à gémir et, s’appuyant sur mon épaule, s’excusa de
ne pouvoir se tenir debout. C’est alors que Prénonne me dit:

--Mais ne restez pas ici, monsieur Romerdy. Vous êtes souffrant, vous
allez aggraver votre mal... Moi, je vais appeler...

--Ne dérangez personne, répliqua vivement Christian. Avec l’aide de
votre bras, je remonterai sur le pont. Et vous, M. Blaze, faites donc ce
que vous aviez à faire.

Puis, se penchant sur moi comme sur un point d’appui pour reprendre son
équilibre, il me glissa tout bas:

--Partez, je vous en prie. Je n’ai rien.

Je m’inclinai sans répondre, comme si Christian pouvait me voir, puis,
lorsqu’il se fut éloigné avec Prénonne, je courus presque à la lisse
pour m’assurer que Williams avait pu s’échapper. Je ne distinguais rien
sur les eaux immobiles du port, tant la nuit était noire, si ce n’est
les mêmes bateaux reconnaissables à leurs feux et les quais de la ville
à leurs lumières... Soudain, je m’entendis appeler.

--Quand tu voudras. On n’attend que toi.

Alors, sans bien savoir ce que je faisais, je saisis la corde et me
jetai hors du parapet; je sentis que je me balançais un moment dans le
vide, puis je fus happé par les quatre mains tendues de Williams et du
batelier.

La barque glissa dans un balancement tranquille. Je regardai la carcasse
noire du cargo qui s’éloignait, je l’apercevais d’un seul coup, en
entier, de la poupe à la proue, avec sa cheminée, sa passerelle, la
tache blanche de sa tente, le coin abrité de mes rendez-vous... Puis,
l’avant d’un énorme paquebot vint couper le fil de mes souvenirs et je
n’entendis plus que le choc régulier des rames sur l’eau, dans le
silence nocturne.




V

WILLIAMS SAVAIT...


Notre batelier nous amena à quai sans difficulté. Williams lui remit la
somme convenue et l’assura que nous saurions le retrouver, dans cinq ou
six jours, lorsque nous aurions de nouveau besoin de ses services.

Nous nous promenâmes, un moment, près des grilles qui séparent le port
de la rue François-Joseph. Une sentinelle, une espèce de matelot
indigène ou de douanier, nous regardait. Williams, qui parlait anglais,
lui demanda, sans cérémonie, si un paquebot, dont il cita le nom, au
hasard, était arrivé. Le fonctionnaire nous répondit qu’il n’en savait
rien, ce qui, du moins, nous prouva sa bonne foi.

Sur la nuit mystérieuse des eaux, les feux des navires en rade
dansaient. Comme nous nous dirigions vers la douane, Williams s’arrêta
pour allumer une cigarette, mais c’était pour me prévenir:

--J’ai attendu sur ces quais, dit-il, je n’ai rien remarqué de suspect.
Je ne crois pas que l’on se soit aperçu, à bord du «Japonais», de notre
fuite. Si l’on nous avait poursuivis, nous étions ici à l’abri, car
personne n’aurait pensé que nous pouvions nous promener le long des
grilles.

Nous nous étions approchés de la sortie. Des douaniers indigènes
sommeillaient. Nous passâmes, sans attirer leur attention, sans les
éveiller, et c’est ainsi que nous touchâmes à Port-Saïd, parce que, sans
doute, nous avions laissé peu de place à l’imprévu.

--Dès demain matin, Prénonne s’apercevra de notre absence. Il nous
signalera aux autorités anglaises, ce qui ne sera pas très honorable de
sa part, mais il ne s’embarrasse pas de ce détail quand il faut prendre
des responsabilités. Ou bien, il nous fera la chasse lui-même. De toutes
façons, nous devons nous transformer.

De la rue François-Joseph, Williams et moi avions gagné les avenues de
la ville. Aux terrasses des cafés, on voyait des fonctionnaires en toile
blanche, des marins en casquette et des officiers en kaki, comme on en
découvre dans tous les cafés des villes maritimes colonisées. La chaleur
était humide et douce, mais, après les quartiers européens encore
éclairés, lorsque nous fûmes arrivés sur les boulevards, un vent léger
nous surprit. Quelques soldats anglais, complètement ivres selon leur
coutume, embarrassaient les galeries obscures des trottoirs. Des femmes
nous dépassaient et se retournaient.

Nous étions arrivés sur une plage de sable jaune. La mer invisible, au
loin, grondait continuellement. De hautes maisons blanches, à terrasses
circulaires, avec jardins, se dressaient derrière nous.

--C’est bien, constata Williams. Je m’y retrouve: la plage, la jetée à
droite, le phare, et au fond, après le port d’où nous venons, le canal.

--Tu es déjà venu à Port-Saïd?

--J’ai étudié le plan, et ça me suffit. Maintenant, nous pouvons revenir
sur nos pas comme deux promeneurs qui profitent de la beauté de la
nuit...

--Tu ne cherches pas un hôtel?

--Sans me presser. Il nous faut deux hôtels, car nous devons nous
séparer. Jamais Prénonne ne pensera que nous logeons dans deux endroits
différents.

Je crus bon, à ce moment, de faire remarquer à Williams que nous avions
pu nous échapper grâce à Christian, sans toutefois insister sur
l’habituelle méfiance qu’il témoignait à notre jeune passager.

--Oui, assura-t-il, condescendant, c’est une brave petite fille. Il a de
grandes qualités: il est orgueilleux, il est tyrannique, sujet à des
lubies, mais ce n’est pas tout à fait de sa faute. Il a été très mal
élevé, comme un garçon, et il n’a connu ni sœur aînée, ni mère, ni
grand’mère... Il est assez catégorique; il a beaucoup de sang-froid.

--Tu le connais donc?

--Jamais rencontré avant Marseille.

Puis, sans se faire prier, Williams poursuivit:

--C’est le frère de la demoiselle, le véritable Christian, un gros
garçon au nez court, que j’ai pratiqué autrefois.

--Le jeune savant dont on parlait...

--Précisément. Quant à sa science, permets-moi d’en douter.
Christian, le vrai, fit assez d’études pour occuper les fonctions
d’expert-géomètre, mais il est suffisamment riche pour ne pas
travailler. Il a rencontré un certain M. Frélart, un passionné de la
civilisation égyptienne, qui lui a communiqué quelque chose de sa
curiosité.

--M. Frélart? J’ai déjà entendu ce nom.

--Oui. Prénonne en parlait à Christiane... Puis, notre Christian--le
vrai--fut atteint d’amnésie. Il lui arrivait de ne plus se rappeler son
nom, ni son adresse, en pleine rue, il perdait facilement le sens de la
direction, toutes choses que Prénonne ne devait pas ignorer lorsqu’il
fit subir à Christiane, sur le pont du cargo, au large des côtes de
Sicile, un petit interrogatoire. Prénonne venait alors de s’apercevoir
que le Christian Dallène que je lui avais amené la veille au soir,
n’était pas le bon. Tu te souviens?

Si je me souvenais! Et les petits détails inutilisés jusqu’à ce moment,
jamais coordonnés, la méfiance de Prénonne, son air hautain, le trouble
du faux Christian, son impertinence ensuite devant la colère de
Prénonne, tout cela accourait se placer à son rang dans l’histoire que
me contait Williams.

--Au demeurant, un bonhomme peu sympathique, ressemblant de très loin,
physiquement, à sa sœur Christiane, mais qui, par ses connaissances sur
l’ancienne Égypte, eût été d’un meilleur emploi auprès de Prénonne.

«Ce Christian-là, continuait Williams, avait donc, peu de jours avant
notre départ, télégraphié à Paris--il habite un petit village, pas loin
de la capitale--son impossibilité de partir avec Prénonne. Cause: une
maladie grave. Je croirais, moi, à une rechute d’amnésie.

--Qui te le fait croire?

Nous allions dans les longues avenues désertes. A quelques signes, je
remarquais que Williams ne marchait pas au hasard, mais qu’il s’avançait
selon un plan marqué dans une sorte de reconnaissance.

--Le télégramme annonçant l’empêchement, décacheté, était étalé dans le
bureau de mon ami, trancha-t-il après une hésitation. Je m’y trouvais,
ce jour-là, et je pris le télégramme, je devais le remettre à Prénonne
que je connaissais surtout de nom, mais que je savais découvrir à
Marseille où il devait être, ou au cours d’une escale à Port-Saïd.

«Mais lorsque je me présentai à Prénonne, un peu pressé par les
circonstances, le courrier que nous devions prendre étant parti sans
nous, et que je lui eus demandé l’autorisation de «monter à son bord»,
je fus si mal reçu--je n’en ai rien dit, c’est vrai--que j’en ai oublié
le télégramme. J’avais quitté Prénonne, quand je me souvins de la
communication que je devais lui faire. Je revins donc sur mes pas, mais
Prénonne se méprit sur mes intentions et, du plus loin qu’il m’aperçut,
sur le débarcadère, il me cria:

«--Je vous avertis: si vous voulez venir avec moi, ce sera à vos risques
et périls.

«Parbleu, je le savais bien. Mais il y a la manière de faire entendre
ces choses-là, quand il le faut. C’est du reste, dans ces affaires-là,
minimes en apparence, qu’on juge sûrement d’un homme et de son habileté.
Et voilà le lourdaud à gaffes à qui l’on a confié une entreprise
importante!... Bien entendu, j’ai gardé le petit bleu... Attends, je
vais voir sur la plaque le nom de cette rue...

Nous nous trouvions à la limite des deux territoires, la ville
européenne, les terrains à bâtir hérissés de quelques arbres, de
poteaux, de clôtures, où des troupes de passage venaient camper, et les
quartiers indigènes qui étaient interdits, nous le savions, à tous les
Occidentaux ou protégés des Consulats.

--Revenons sur nos pas, déclara Williams. Il doit y avoir des gens
indiscrets dans ces coins-là, et des indiscrets professionnels. Mais je
termine cette histoire... Le lendemain, tandis que tu m’attendais sur le
cargo, je me rendis au visa des passeports. Brusquement j’entendis
appeler «Christian Dallène». Je me retournai juste à propos, et, juge de
ma stupeur... Au lieu du gros sac que je croyais découvrir--le
télégramme que j’avais en poche pouvait être une feinte,--je vis un
petit jeune homme, mince, efféminé, enfin celui que tu connais. Je
surveillais l’individu en question, mais il s’aperçut de mon insistance
maladroite. Je risquais ainsi de le faire fuir. Alors, sans hésiter, je
m’adressai à lui au moment où il allait partir.

«--Pardon, monsieur, demandai-je, vous êtes M. Christian Dallène?

«Son air stupéfait, je ne le décrirai pas.

«--Mais oui, monsieur...

«--J’ai connu un Christian Dallène autrefois...

«Il parut tout à fait troublé. Pas de doute, n’est-ce pas? la piste
était bonne.

«--Ah! c’était mon... mon frère, sans doute.

«--Vous habitiez le château de Puitsanges, à côté d’un charmant petit
pays de trois mille âmes, et il faut qu’il soit charmant pour que je le
dise...

«--Vous y êtes allé?

«--Une panne d’auto m’y fit rester pendant cinq heures.

«Mon petit jeune homme respirait, il reprenait même assurance, car, je
l’ai dit, ce n’est pas le sang-froid qui lui fait défaut. Alors je fus
précis:

«--J’ai bien connu votre frère, un fort garçon, n’est-ce pas? Comment
va-t-il maintenant?

«C’est à ce moment-là que le faux Christian perdit la tête,
complètement. Du moins je l’ai cru. En vérité, il a pris le meilleur
parti: faire de moi son confident. Il m’a presque joué, comprends-tu?
«Écoutez, monsieur, j’ai confiance en vous. Je vois bien qui vous êtes.
Je vais tout vous avouer, etc...» Et il m’a conté ce qu’il lui a plu,
une histoire assez obscure où il y a du vrai certainement: il fuyait un
fiancé...

--Que son père voulait lui faire épouser...

--Ah! c’est l’histoire que l’on t’a donnée! Elle n’est pas variable.

--Ça te surprend?

--Oui, une femme, même la plus sotte, quoi qu’on dise, sait garder les
secrets qui lui tiennent à cœur. Si Christiane t’a servi cette
histoire-là, à toi aussi, il y a des chances pour que ce soit une
fable... Ou bien, alors, le secret de polichinelle... Car on affirme
qu’elles sont malignes; c’est inexact: elles le sont bien plus qu’on ne
le croit généralement.

--Et qu’est-ce que tu as fait ensuite?

--Je l’ai aidée à faire signer ses papiers. Comme je n’avais pas remis
le télégramme du vrai Christian à Prénonne, comme celui-ci m’avait mal
reçu la veille, j’ai conseillé au faux Christian d’arriver tard, à la
nuit, au bateau... Prénonne, tout entier à sa colère, ne le remarquerait
point... En effet, il ne s’est aperçu du subterfuge que le lendemain.

--Vous risquiez de manquer le courrier.

--Non, nous étions à quelques mètres pour surveiller la manœuvre.

--Tu lui as montré le télégramme de son frère, à Christian?

--C’était nécessaire. Mais je l’ai remis dans ma poche. C’est une arme.

--Contre qui?

--Contre lui, d’abord. Contre Prénonne ensuite, qui, d’ailleurs, se
doute de toutes ces machinations et que le vrai Christian est malade
comme il le fut déjà. A la faveur de cette perte de la mémoire, sa sœur
a dû prendre ses papiers, son état civil et sa place... Voilà tout ce
que je suppose...

Nous étions arrêtés devant une grande maison avec grilles, jardin et
perron. Des chats se poursuivaient en bondissant dans les basses
branches d’un buis. Williams sonna à la porte de cette villa.

--Je vais coucher à l’hôtel Britannia. On n’y est pas mal. A vingt
mètres d’ici, à ta gauche, tu trouveras l’hôtel de l’Alliance. On y est
mieux. Tu prendras une chambre pour passer ta première nuit d’Égypte, et
aussi celles qui suivront..., car...




VI

LE PASSAGER DE L’_OREGON_


--... Car, ajouta Williams, nous ne retournerons peut-être jamais plus à
bord du «Japonais». N’attends pas que l’on vienne m’ouvrir pour
disparaître... Bonne nuit. Demain matin, huit heures, sur la plage qui
est au bout de ce chemin.

Je partis pour me conformer aux instructions de Williams. J’allais sans
me presser, heureux de poser mes pieds d’aplomb sur un terrain solide,
après huit jours de traversée sur le plancher mouvant d’un petit cargo.
La nuit était douce, pas trop fraîche... Je n’avais qu’une vingtaine de
mètres à parcourir pour trouver sur ma gauche l’hôtel de l’Alliance. Je
flânais un peu. «Comme d’habitude, Williams, me disais-je, a tout
prévu», et j’admirais, une fois de plus, cet étrange esprit
d’organisation qui entraînait la confiance de ceux qui l’approchaient.

Une grande avenue tracée dans la campagne déserte s’ouvrait maintenant
sur ma droite. Des arbres transplantés depuis peu bordaient ce chemin où
les maisons manquaient encore. A ce moment, une grille se referma loin
derrière moi. Williams était entré dans l’hôtel de son choix. Je me
retournai, et l’écho de mon pas s’arrêta. Je marchai de nouveau; l’écho
reprit presque tout de suite, mais non d’une façon que j’aurais voulue
automatique, conforme au bruit que je produisais... Je fis une pause
brusque. Silence soudain. Je ne sais pourquoi je me persuadai alors que
j’étais suivi. Je continuai de marcher, mais à reculons. Le bruit qui
m’accompagnait n’était plus le même. Quelqu’un, je le sentais bien, me
surveillait et me filait... Je ne voulais pas avoir l’air de fuir, je
cherchais par quel moyen je pourrais m’échapper et je repris la route,
naturellement. Ah! je n’aurais pas traîné, depuis le cargo. Où courir,
d’ailleurs? Je ne connaissais personne dans la ville, ni la ville. Je
risquais de m’égarer. N’importe, la crainte me donnait des jambes...
Alors celui qui m’espionnait, craignant peut-être quelque stratagème
inédit, me rejoignit:

--Vous êtes Français, n’est-ce pas, monsieur?

J’étais trop surpris pour être étonné que l’on me parlât autrement que
français à Port-Saïd, la nuit, sur une route déserte. Je me retournai,
et sans répondre, j’essayai de voir l’étranger qui venait de m’aborder.
C’était un homme de taille moyenne, habillé comme tout le monde, d’une
corpulence ordinaire, d’un âge incertain. Je pensais: «Personne autour
de nous. Nuit absolue. Je ne puis savoir à qui j’ai affaire. Trois coups
de poing bien distribués et j’endors mon curieux. Oui, mais, il est armé
peut-être. Certainement, il est armé.»

--Monsieur, dis-je avec fermeté, à cette heure-ci, les honnêtes gens
sont couchés. Bonsoir.

C’est à peine si je reconnaissais le son de ma voix qui sortait
péniblement d’une gorge contractée.

--Oh! vous êtes Français! s’écria l’homme. Enfin! j’ai trouvé un
Français.

Évidemment, cet homme me cherchait et il ne cachait pas sa joie d’avoir
rencontré un des Français qui s’étaient enfuis du cargo. Je regardais ce
personnage avec l’envie de l’envoyer rouler. Il devina mes pensées:

--Soyez tranquille. Je suis Français, moi aussi.

Mais je ne fus pas dupe d’un piège aussi grossier. Je repris mon chemin,
d’un air que je voulais calme. L’inconnu me suivit.

--Monsieur, je suis perdu dans cette ville. Pourriez-vous m’indiquer
l’hôtel de l’Alliance. J’ai une chambre retenue.

--Je ne connais pas, monsieur.

--Excusez-moi, je regrette. Les autres hôtels sont pleins. Sans quoi je
ne serais point ici, croyez-le bien.

L’homme s’éloignait déjà d’une façon si naturelle que j’eus le sentiment
de m’être trompé sur son compte.

--Vous ne connaissez pas Port-Saïd? lui criai-je.

--Pas du tout. Je suis arrivé avec l’_Oregon_ il y a deux jours. J’ai
arrêté une chambre dans une maison que je ne retrouve plus. Ce soir, des
soldats anglais, auprès de qui j’ai demandé mon chemin, m’ont poursuivi
en criant. Ils étaient ivres...

L’inconnu qui s’était arrêté pour me répondre se rapprocha, en baissant
la voix.

--Ils m’ont poursuivi. Et j’ai couru. Pour les distancer, j’ai jeté
l’argent que j’avais sur moi. J’ai pu leur échapper. Alors, je n’osais
plus me renseigner. Je me cachais, lorsque j’ai eu la chance de vous
apercevoir. Votre démarche, si différente de la mécanique allure des
Britanniques, m’a rassuré. Et j’ai osé vous parler.

Je regardais le personnage qui me confiait tout à trac ses mésaventures.
Il avait l’air, en somme, d’un brave garçon, un peu simple, assez
poltron, et encore tout secoué par une rencontre dont il exagérait
l’importance. Quand on connaît les coloniaux du Grand Empire, on ne
s’émeut pas pour une petite poursuite où ces braves n’ont encore fait
usage ni de leurs poings ni de leurs armes.

--Mais, vous, monsieur, demanda-t-il, il y a longtemps que vous habitez
cette ville?

--Fort longtemps, assurai-je.

--Cela se voit, concéda-t-il. Quelle drôle de ville... Il y a beaucoup
de Français dans la colonie.

--Euh!... ici, les Français, vous savez, ne comptent pas.

--Oui, je comprends. Les Français ne peuvent pas être très nombreux dans
une colonie anglaise. Et si l’on est pour nos nationaux résidant ici
aussi tâtillons, aussi mesquins que pour ceux que les bateaux amènent,
ça doit être gai. Nous avons été consignés deux jours à bord de
l’_Oregon_.

--Vous aussi?

Je venais de lâcher cette sottise, mais l’homme ne la releva point:

--Nous aussi.

--Vous habiterez Port-Saïd longtemps? Vous en aurez vite fait le tour...
En dehors du quartier européen, il n’y a rien; les quartiers indigènes
vous sont défendus, à cause des troubles, des émeutes et des
assassinats.

--C’est gai. Et vous habitez ce pays?

--Pas pour longtemps, affirmai-je dédaigneux. A ne vous rien cacher, je
vais aller jusqu’à Mossoul en passant par Mahomérah, entreprise de
pétrole.

--Vous allez à Mossoul? Vous n’êtes point seul?

Et l’étrange personnage me regardait curieusement:

--Écoutez, reprit-il, je vais tout vous avouer: Moi aussi, il faut que
je me rende à Mossoul.

--Ah! diable!

Sur quoi, pour dérouter l’homme, je simulai une vive contrariété.

--Je vous gêne, je le vois. Mais je ne vous imposerai point ma
compagnie. Ne vous excusez pas. Tous les regrets sont pour moi, car
j’aurais été heureux de faire route dans votre caravane.

--Notre caravane?

--Dame. On ne s’engage guère tout seul en Mésopotamie, sans escorte ni
compagnon...

--On pourrait peut-être vous prendre avec nous. Mais, vous savez, dans
les affaires...

--Je sais. Bien que simple amateur de voyages, je me garderai
d’insister. Mais vous pourriez quelquefois me donner... j’abuse vraiment
de vos instants... un renseignement.

--Je vous écoute, dis-je, résigné.

--Parmi les Européens récemment débarqués, en connaissez-vous qui
doivent partir pour la Mésopotamie?...

--De ma part, ce serait une indiscrétion.

--N’insistons pas. Mais peut-être est-il imprudent pour deux Français de
continuer à parler, la nuit, de leurs petites affaires, dans ce pays de
méfiance? L’Empire, actuellement, est si fragile qu’un rien pourrait le
faire s’écrouler.

--Il serait prudent de nous séparer, en effet.

--Comme il vous plaira.

--Vous ne tenez pas à rentrer à votre hôtel?

--Je voudrais bien, mais comment?

--Vous êtes chez vous, criai-je. Regardez!

L’homme leva la tête, il aperçut la plaque de la maison:
«Alliance-Hôtel».

--C’est vrai, reconnut-il.

Et il le faisait avec tant d’assurance que, sur le moment, je crus qu’il
ne m’avait pas joué autre chose que la plus sotte des comédies.

--Vous habitez loin d’ici?... Monsieur, appuya-t-il si vous n’êtes pas
pressé ou si vous ne savez où vous rendre, nous pourrions continuer
notre conversation dans mon logis.

--Je n’en ferai rien. Ce serait nous signaler l’un et l’autre,
inutilement, à l’attention des policiers indigènes...




VII

WILLIAMS NE DISAIT RIEN


Le lendemain matin, comme j’entrais dans l’appartement du «Britannia»
que Williams occupait, celui-ci, qui écrivait, releva la tête.

--Tu n’es pas allé sur la plage? Tu es en avance... Tu as une nouvelle à
m’annoncer. Tu as fait, hier soir, une bizarre rencontre...

Je ne répondis point, mais mon étonnement était mieux qu’une réponse.

--Tu me suivais!

--Une rencontre qui t’a donné à réfléchir, continuait Williams, car tu
as passé une mauvaise nuit. Et tu viens me demander ce que j’en pense.
Une minute... une adresse à mettre sur cette enveloppe, une signature
ici, et je t’écoute...

La chambre où travaillait Williams Lecharier était grande, avec de
hautes fenêtres d’où l’on voyait les maisons de la plage, quelques
palmiers, du sable et un peu de mer.

--Tu peux parler, déclara Williams. Comment est bâti ce gentleman que tu
as rencontré?

--Tu me surveillais. Tu m’as vu d’ici...

--Garde tes suppositions pour des jours meilleurs. Voyons, que peut-il
t’arriver en ville, si ce n’est une rencontre imprévue? D’autant plus
que tu arrives chez moi, l’air affolé... Comment est-il fait, ce
monsieur? Gros, large, un peu bedonnant, l’air apathique?

--Non. C’est un homme maigre, plutôt long...

--Ah! ce n’est point Christian Dallène. Il est venu par le courrier
l’_Oregon_... Comment s’appelle-t-il?

--Lucien Lemans. Il est arrivé, en effet, par l’_Oregon_. A propos,
Christiane nous attend toujours à bord du «Japonais».

--Ne t’inquiète pas pour elle. Christiane aura toujours le temps
d’apprendre les mauvaises nouvelles...

--Lesquelles?

--Celles que tu m’apportes. Continue, je te prie... Si Christiane est un
peu maligne, elle doit bien s’attendre que le véritable Christian
débarquera à Port-Saïd. Christian ou le double de Christian. Car mon
vieux camarade me paraît très fatigué et il a dû déléguer un remplaçant.

--Le remplaçant de Christian, qui est-ce?

--Le gentleman que tu as rencontré. Alors, cet homme maigre?...

Mais je me taisais, inquiet de ne pas saisir tous les fils de cette
intrigue, puis je me décidai à dire tout ce que je savais. Williams
m’écoutait, comme il savait le faire, sans interrompre, si ce n’était
pour ramener au sujet lorsque l’on s’en écartait.

--J’ai couché dans le même hôtel que cet homme. Il m’a dit son désir
d’aller en Mésopotamie. Il voudrait bien connaître des Français qui sont
à Port-Saïd et qui doivent aller à Bagdad. Alors je lui ai dit que je ne
les connaissais point, que je ne voyais pas comment...

--Tu lui diras, trancha Williams, que j’en fais mon affaire. J’en
parlerai à Prénonne. Et comme Prénonne ne me refuse rien...

--Prénonne ne te refuse rien!

--Prénonne accepte tout ce que je lui demande, affirma Williams. Tu peux
donc annoncer à ce monsieur Lemans que je m’occuperai de lui. Laissons
cette histoire, qui est réglée. J’ai achevé mon rapport sur ce que j’ai
remarqué d’intéressant à Port-Saïd.

--Ce que tu as remarqué? Tu es à peine sorti.

--J’ai peur, articula lentement Williams, que tu n’arrives jamais à rien
dans notre doux métier... Voyons, tu m’accorderas bien que je connais un
peu les idées de celui qui m’envoie sur le pays où nous sommes, sa
politique, son avenir. Il me les a assez souvent exposées et je suis
doué d’une certaine mémoire. Il s’agit donc moins pour moi d’écrire ce
que j’ai vu personnellement que de montrer que j’ai exactement observé
ce que l’on est en droit d’attendre de ma perspicacité. Pour le reste,
ce qu’il nous plaît. Mais il ne faut pas heurter de front les opinions
reçues, accrédités par les officiels, depuis les jeunes attachés à
l’esprit docile jusqu’aux beaux consuls à bicornes et à sous-pieds.

Et Williams me parla de diplomatie. Sur ce sujet, il était intarissable.
Il tenait tous ces renseignements d’un ancien jésuite, devenu diplomate
et resté quand même de ses amis, de qui il faisait grand cas et dont
j’ai retenu le nom: M. Pierre Varenne. Entre autres qualités, ce M.
Varenne possédait un étrange don d’ubiquité. On le rencontrait partout,
notamment dans les récits de mon ami...

Tous ces conseils empreints de scepticisme, je les approuvais de bonne
grâce. Certes, lorsque Williams Lecharier me fit la surprise de venir me
chercher à mon domicile, en pleine nuit, lorsque je partais avec lui, je
me doutais bien de ce que nous allions entreprendre. Plusieurs fois,
Williams m’avait promis de m’emmener. L’occasion se présentait pour une
expédition. Il avait aussitôt pensé à moi. J’avais naturellement
résisté, de prime abord, comme on le fait toujours en pareille
circonstance, lorsqu’on est placé en présence d’un événement que l’on
considérait, sinon comme irréalisable, du moins très éloigné encore dans
l’espace.

Je n’avais rien demandé à Williams, je me gardais de l’interroger, je me
laissais conduire simplement parce que j’avais confiance en lui. Et
Williams ne se pressait pas de parler; j’étais sûr d’ailleurs que mon
ami se déciderait, peu à peu, par bribes ou tout d’un coup, à me mettre
au courant.

Le jour des confidences était-il venu? Je le crus un moment. Pas
longtemps. Ces histoires de rapports ne m’inspiraient pas un grand
espoir. La vérité était différente. A coup sûr, Williams était parti
précipitamment parce qu’il devait rejoindre Prénonne ou l’un de ceux qui
faisaient route avec Prénonne. Tout le reste n’était que bavardage ou
dissimulation.

--Lorsque cet homme supérieur et qui a des opinions définitives sur
toutes choses recevra mon exposé, continuait Williams, il se dira: «Ce
Lecharier est décidément un garçon d’avenir» ou quelque chose de ce
genre. Veux-tu lire ce document? Non. Ça ne t’apprendrait pas le beau
style, ça te mettrait au courant de ce que nous avons accompli ensemble
et que tu ne sais pas encore. Mais nous ferons mieux d’aller tout de
suite déjeuner dans un endroit fréquenté. C’est la meilleure façon de se
bien cacher. Et nous regarderons par habitude si ce que j’ai écrit
approche quelque peu de l’exactitude...

--Et tu corrigeras ton «rapport»?

Williams tourna vers moi un visage sévère:

--Nos remarques personnelles, c’est dilettantisme pur. Maintenant, mon
siège est fait, comme disait l’autre...




VIII

ON S’ENNUYAIT A BORD


--As-tu fait de nombreuses rencontres? me demanda Williams comme je
revenais d’une promenade solitaire à travers le sable et la chaleur de
Port-Saïd. Non, je vois que tu n’as rien découvert. Il y a cependant une
personne sur qui tu risquais de tomber.

--Prénonne? Henne?

--Si tu veux attendre ici une vingtaine de minutes, peut-être moins, tu
auras le plaisir de voir un gentleman qui nous apportera de précieux
renseignements sur les bagages que nous avons confiés à sa garde.

--Christiane va venir?

--Christiane ou Christian, comme il te plaira.

«C’est que, poursuivit Williams, moi aussi, je vais à la découverte.
J’ai vu Rives-Ribière et Sartigues. Ils ne m’ont pas aperçu. D’ailleurs,
ils ne sont pas gênants. Sur la jetée du phare, près de la statue de
Lesseps, rendez-vous du Tout-Port-Saïd, j’ai salué M. de Prénonne, et
son étonnement ne fut pas simulé. Prénonne devait nous croire au moins
au Caire. Revenu un peu de sa surprise, il a cru bien faire de me parler
de Christian Dallène qui avait déserté le cargo. Le bateau japonais
doit, du reste, traverser le canal. Mais Prénonne me parla surtout de
Christian. Ce ne devait pas être sans raison. C’est pourquoi j’ai remis
négligemment mon adresse à Prénonne; il ne manquera pas de la
communiquer à Christian.

--Mais ton Prénonne va nous dénoncer, nous faire arrêter! m’écriai-je.

--Et puis après? Nous sommes descendus, nous avons vu la ville. C’est
l’essentiel. Tu sais que nous ne pouvons pas pousser plus loin notre
expédition en Égypte. A présent, ce qui peut nous advenir de plus grave,
c’est d’être dirigés sur la France... Alors? Mais voici Christian
lui-même.

On frappait à la porte et, presque aussitôt, celui que j’avais considéré
un temps sur le cargo comme un jeune garçon aventureux entra. Il en
avait toujours les apparences. Des leggins jaunes, un pantalon à la
hussarde et, sur le bras, le manteau dont il s’enveloppait en pleine
mer, et laissait claquer au vent. Rien qu’à la façon dont Christian
jetait sa cape, on pouvait s’apercevoir qu’il n’avait pas les manières
d’un homme qui se protège contre le froid, mais d’une femme qui songe,
d’abord, à se mettre en valeur.

Christian s’avança dans la pièce avec cette fausse crânerie des jeunes
personnes qui s’imaginent porter avec aisance et naturel un costume
étranger à leur sexe. Et je me demandai, une fois de plus, comment
j’avais pu me tromper si longtemps sur la véritable identité de mon
compagnon de traversée. De cette méprise, je ressentais une amère
confusion et quelque doute sur la valeur de mon jugement. Alors,
j’accusais le décor, la mer, les confidences nocturnes, la solitude, le
dépaysement sur les espaces liquides.

Tout de suite, sans préambule, Christian Dallène commença l’attaque:

--Eh bien, je vous remercie. Vous y pensez, vous, à vos amis!

A qui s’adressait-il? Pas à moi certainement, puisqu’il semblait ne pas
m’avoir vu encore... Williams, tranquille comme à son habitude, là où
d’autres auraient trouvé cent raisons pour se fâcher, montra au nouvel
arrivant un large fauteuil au siège bas.

--Nous vous attendions.

Mais Christian avait découvert, dans le fond de la pièce, une grande
glace où toute la chambre et sa propre image se reproduisaient. Déjà, le
faux Dallène ne pensait plus qu’à se regarder parler.

--Prénonne nous a averti de votre visite. Et nous savons que c’est M. de
Henne qui vous a aidé à descendre du cargo japonais...

--Avouez que vous ne m’attendiez plus!

--Erreur. Blaze Romerdy, qui allait sortir, est resté pour vous dire
bonjour. M. de Prénonne nous avait annoncé votre venue, vous dis-je.

Mlle Christian--comme l’appelait ironiquement Williams--ne me regarda
point; elle affecta même de me tourner le dos:

--C’est vrai, reconnut-elle. Vous deviez bien penser que je n’allais pas
demeurer éternellement sur le bateau.

--En descendant à terre, rien ne vous obligeait à venir dans le centre
de la ville. Savez-vous pourquoi l’on vous a conseillé de venir
jusqu’ici?

A cette question précise, Christian répondit à la manière des femmes qui
sont embarrassées et ne veulent rien dire: elle posa une autre demande:

--Pourquoi détestez-vous Constantin de Henne?

Williams sourit, parce qu’il obtenait la preuve que Christian avait
compris. C’était Henne, en effet, qui avait conseillé à Dallène de
quitter le cargo japonais.

--Vous savez que M. Christian Dallène, l’autre, celui que vous avez
laissé en France et qui était si malade, connaît votre présence à
Port-Saïd.

Si solide qu’il voulût bien paraître, Christian se sentit faiblir. Il
alla se réfugier dans le fauteuil qu’il semblait dédaigner.

--Vous avez quelques chances de le rencontrer d’ici demain, surtout si
vous continuez d’habiter l’hôtel de M. de Henne.

--Et vous n’avez rien fait pour me prévenir? s’écria le faux Christian.

Puis, honteux de sa surprise, il ajouta:

--Ce n’est pas possible. Mon frère est malade et vous essayez de savoir
si je suis au courant de quelque chose que vous ne voulez pas m’annoncer
tout de suite...

--Vous avertir? Comment? Nous venons d’apprendre cette nouvelle. Vous
pourriez aussi supposer que nous avons eu quelques difficultés à notre
débarquement. Puisque nous ne donnions pas signe de vie, c’est que nous
n’avions pas intérêt à nous faire remarquer.

Mais Christian n’écoutait pas.

--Que va-t-il arriver maintenant? interrompit-il.

--Cela même que vous semblez redouter.

--Et pourquoi, je vous prie?

--Parce que vous voilà tout désemparé.

--Votre situation, à vous non plus, n’est pas brillante, remarqua
Christian, tout d’un coup, comme si notre gêne le consolait de ses
ennuis présents.

--Surtout maintenant que vous avez indiqué notre adresse, avant de venir
ici, à M. Constantin de Henne. Grâce à lui, les Anglais nous feront
rentrer en France par les voies les plus rapides...

--Vous ne croyez pas, tout de même, Henne capable d’une pareille...
chose?...

Williams jugea inutile de répondre.

--Oh! vous ne pouvez pas le supposer! que vous a-t-il fait? Je n’oublie
pas, moi, qu’il m’a réconforté quand j’étais seul sur le bateau, qu’il
m’a fait descendre à terre quand tout le monde m’abandonnait, qu’il...

--... Qu’il vous a conduit jusqu’à cette maison où il pensait que vous
rencontreriez Christian Dallène.

--Calomnies! interrompit le faux Christian.

--Dites-moi, coupa Williams, que sont devenus nos bagages?

--A la douane du port, déclara Christian interloqué.

--Ces renseignements suffiront à notre curiosité d’aujourd’hui... Si
vous voulez habiter cet hôtel, il doit y avoir une pièce pour vous, à
l’étage au-dessus... Sinon, comme il vous plaira... Romerdy et moi, nous
avons du travail.




IX

SELON LES VŒUX DE WILLIAMS


Williams descendit dans le jardin de l’hôtel, mais, au lieu de gagner la
porte de la grille, sur la rue principale, déserte, il est vrai, à cause
de la lourde chaleur de midi, il se rendit vers la petite sortie qui
donnait sur une ruelle.

--Lucien Lemans va peut-être venir nous demander...

--Tant pis... Il fera connaissance avec Mlle Christian.

Et Williams se mit à rire.

--Accompagne-moi, veux-tu?

--Où allons-nous?

--Pas très loin.

Puisque Williams ne tenait pas à parler, ce n’était pas la peine de
l’interroger. Rapidement, par des avenues qu’il connaissait déjà,
Williams se rendit dans les quartiers marchands du centre, au Métropol
Hôtel où il demanda à être conduit auprès de M. de Prénonne. Un Arabe
qui sommeillait au haut d’un escalier se leva, tendit la main pour le
«backchich», l’éternel pourboire de l’Orient, accepta la monnaie, mais
ne put nous renseigner.

Au deuxième étage, un indigène nous indiqua la chambre nº 12. Nous y
allâmes, et nul ne s’opposa à notre passage, tant est grande
l’indifférence de ces gens que l’on rencontre dans les couloirs et qui,
assis à la turque, se tiennent immobiles contre les murs.

Williams frappa à la porte indiquée, tourna un loquet, et nous nous
trouvâmes en présence d’un homme habillé de blanc, l’air plus colonial
que tous les colons de Port-Saïd, et qui écrivait devant une table. En
nous apercevant, il parut un peu embarrassé et, d’une façon trop
brusque, étendit un buvard sur le travail qu’il venait de terminer,
puis:

--Que me vaut, messieurs, l’honneur de votre visite?

--Je voulais, déclara Williams aussitôt, sans autre avertissement, comme
vous ne l’ignorez pas, voir surtout ce qui se passait en Égypte. Or, on
ne nous le permet pas. On n’a pas tort, du reste. Un pays qui va se
soulever, n’est-ce pas? il vaut mieux que cela ne se sache pas trop
vite... Nous allons donc repartir, mais, avant, nous essayerons d’aller
jusqu’au Caire, une toute petite excursion.

--Tous les deux? interrogea M. de Prénonne que je n’aurais pas reconnu
sur-le-champ si je n’avais été averti que nous allions nous trouver en
face de lui.

--Nous serons trois, rectifia Williams.

--Vous emmenez Mlle Christiane Dallène! Oh! je vous l’abandonne de grand
cœur.

--Alors nous serons quatre, observa mon ami.

--Comment donc?

Prénonne, tout en parlant, remuait des livres sur sa table; il les
déplaçait, les rangeait, les soulevait un moment comme pour les examiner
de plus près, puis les reposait négligemment sur les écritures qu’il
achevait quand nous étions entrés et qu’il avait déjà couvertes avec une
feuille de buvard.

--Quatre! remarquait M. de Prénonne, mais c’est une petite expédition
qui se constitue.

--Bien modeste, il est vrai, reconnut Williams, mais, comme nous sommes
tous d’accord, nous ferons bonne besogne.

Prénonne salua d’une inclinaison de tête cette réponse assez
désobligeante.

--Et quel est ce quatrième personnage qui se joint à vous?

--Un homme très expert aux choses orientales, très précieux par
conséquent pour nous...

--Comment se nomme-t-il?

--Lucien Lemans.

--Eh bien, puissiez-vous réussir.

--Nous vous en remercions.

Des souhaits d’une bonhomie apparente s’échangeaient.

--Mes compliments à Mlle Christiane Dallène. Elle vous rendra de grands
services.

--Elle est très habile, en effet. Je n’en connais pas de meilleure pour
aider ses amis à descendre de nuit, à l’aide d’une corde, le long d’un
bateau que l’on a mis en quarantaine, et au nez de tous les
surveillants.

Prénonne ne répondit pas, mais ses yeux trop étroits, enfoncés dans son
visage en pointe, exprimaient une colère longtemps contenue.

--Et le soir, elle peut faire illusion dans son travesti.

Williams se retirait lorsque Prénonne, très blanc, tout d’un coup, comme
le jour où il se laissait envahir par rage soudaine, devant le cargo
japonais, sur le quai de Marseille, se leva et, d’un geste qu’il voulait
large et noble, mais qui était tout simplement déclamatoire:

--Tout cela est bel et bon, messieurs, mais ce Français dont vous
parlez, ne serait-ce pas celui que l’on a débarqué ces jours-ci de
l’_Oregon_?

--Je vois avec plaisir que vous êtes toujours bien renseigné.

--Et ce monsieur n’est-il pas l’ami du véritable Christian Dallène? Ne
devait-il pas, au dernier moment, remplacer son ami empêché?

--Je constate, interrompit Williams, que M. de Henne... je voulais dire:
votre service de renseignements est toujours aussi bien fait...

--Cela suffit.

--Toujours aussi bien fait, répéta Williams, mais avec les erreurs
inévitables en aussi délicates matières... Lucien Lemans ne devait pas
prendre la place de Christian, puisque la sœur de Christian, Mlle
Christiane, l’avait déjà acceptée.

--Ne revenons pas là-dessus... Je tenais à vous avertir, monsieur
Lecharier, que M. Lemans, dont vous disposez à la légère, viendra avec
moi jusqu’à Mossoul.

--J’ignorais cette particularité, monsieur.

--C’est pourquoi, repartit M. de Prénonne faisant tout à coup l’aimable,
je me fais un plaisir de vous l’annoncer moi-même.

--Aller en Mésopotamie, c’est bien curieux, m’a-t-on dit.

--Mais vous me ferez encore la grâce d’avertir M. Blaze Romerdy qu’il
vient également avec moi.

--Vous venez de le faire.

--Également Mlle Christiane.

--Que vous m’abandonniez tout à l’heure, de grand cœur...

M. de Prénonne poursuivit, en s’efforçant à sourire:

--Et vous aussi, monsieur, vous voudrez bien venir avec moi. J’ai besoin
de vous. Ou bien vous rentrerez en France.

--Nous sommes assez compromettants, Romerdy et moi.

--Des géographes, des professeurs, des archéologues comme vous ne sont
pas compromettants.

--Souffrez, monsieur, que mes amis et moi, nous nous considérions comme
non engagés. Et, ajouta-t-il sur un mouvement de Prénonne, rien ne nous
empêche de partir demain pour Le Caire. Mais nous sommes beaux joueurs.
Nous attendrons que vous ayez réfléchi.

--Je vous le répète: ou la Mésopotamie avec moi, ou le retour en France
pour vous.

Prénonne, qui avait tout d’abord montré quelque inquiétude, se
ressaisit. Et même, il se mit à rire. Le visage de son ennemi, Williams,
en ce moment tendu par la déception, lui rendait toute confiance en son
propre pouvoir.

--Réfléchissez, messieurs. D’ici cinq jours, sans réponse de vous, je
vous considère comme acceptant ma proposition.

Et Prénonne nous reconduisit jusqu’à la porte de sa chambre, avec une
politesse affectée.

--Mais dès maintenant, ajouta-t-il, vos amis et vous, en ce qui concerne
leur destin immédiat, peuvent se croire aussi bien renseignés que
moi-même.




X

L’AUXILIAIRE DU HASARD


--Eh bien, nous sommes roulés.

--Oui. J’ai parfaitement réussi, affirma Williams, sitôt que nous fûmes
seuls.

--Tu crois que ce n’est pas définitif?

--Évidemment, mais cela ne saurait tarder. Et mon choix est fait. Au
fond, c’est tout à fait ce que je voulais. En Égypte,--Le Caire, le Nil,
les tombeaux, les Français brimés par les Anglais, les partis qui
veulent chasser l’occupant, les Pyramides, le désert, un grand
voyage--et nous étions nos maîtres. Mais la Mésopotamie, c’est plus
inconnu... Du reste, je dois suivre Prénonne. Nous tâcherons de lui
créer le plus d’embarras possible...

--Pourquoi ce Prénonne a-t-il agi ainsi?

--Parce que, comme tu as vu, je viens de le lui demander. Mais oui! Il
suffit que je dise à Prénonne que je désire une chose pour qu’il
s’évertue à m’en faire obtenir une autre, le contraire. Il ne s’agit
plus que de s’entendre sur les mots. C’est pourquoi je pouvais promettre
avec assurance à Lucien Lemans que j’obtiendrais ce qu’il voulait. Mais,
pour tout le monde, continue d’affirmer que ce départ dérange tous nos
projets. Il ne faut pas que le mandarin se doute du service qu’il nous a
rendu.

--Mais enfin, m’étonnai-je, un peu irrité par le calme de Williams,
qu’allons-nous faire là-bas?

--Cela ne se dit ni ne s’écrit, répondit Williams, ironiquement
sentencieux.

--Quels salauds! Les Anglais qui permettent cette expédition
géographique savent bien qu’elle se fera sous leur contrôle.

--Ils se doutent également de ce que Prénonne et ses amis entreprennent.
Et si tu ne le sais pas toi-même, tu peux toujours le leur demander.

--Ce qui signifie, d’après toi?

--Puisqu’ils nous permettent d’aller en Mésopotamie faire un «voyage
d’études», c’est qu’il doit y avoir du danger pour nous.

--Enfin, tu estimes que ce voyage dont nous sommes est un événement
heureux. L’avais-tu vu en songe? demandai-je, presque sérieux.

--Pas très clairement.

--Il y a des entreprises qu’on ne distingue bien que lorsqu’elles se
sont accomplies.

Ces derniers mots eurent le don de déplaire à Williams, qui, d’habitude
volontairement calme et discret, me répliqua avec vivacité:

--Tu préfères bénir le hasard ou le maudire, accepter les plus
romanesques arrangements, les plus inattendus même, trouver naturelles
les rencontres que nous faisions plutôt que de te demander si quelqu’un
dans la coulisse n’a pas intérêt à forcer la main au destin?

Nous revenions par les rues tranquilles, dénommées _street_ dans ce
pays, et qui traversaient d’anciens camps militaires, se multipliaient
dans ces quartiers déserts et semblaient ne conduire nulle part, si ce
n’est d’un tas de sable à de nouveaux tas de sable... Je les
reconnaissais pour y avoir rencontré, la nuit de mon arrivée à
Port-Saïd, Lucien Lemans errant à l’aventure.

--De toutes façons, il vaut mieux que tu sois au courant, décida
Williams. Sans remonter jusqu’à Paris, tu imagines facilement que je
suis pour quelque chose dans ton départ et le mien pour l’Égypte. Tu es
assez subtil pour ne pas douter qu’à Marseille, si je craignais de
manquer le courrier, je redoutais surtout de ne pas trouver Prénonne...
Je me suis adressé à cet homme qui joue au professeur d’énergie devant
les autres, et qui est, tant sa vanité va s’épaississant, sa première
dupe. C’est avec joie, je te l’ai dit, que j’ai accueilli le faux
Dallène et que je l’ai aidé à se substituer à son frère. A Paris, je
n’ai rien essayé contre Henne, à qui Prénonne ne tenait peut-être pas,
je te dirai pourquoi plus tard; par contre, j’ai fait apporter quelques
modifications pour les autres voyageurs.

Williams alluma un petit cigare italien, toussa, puis il continua avec
une certaine satisfaction:

--J’ai mis Pierre Sartigues, qui est de bonne famille, mais ne paraît
pas très dangereux, et Rives-Ribière, qui est assez loyal... Quand j’ai
vu Christian, ou Christiane, comme il te plaira, à Marseille, j’ai voulu
connaître l’envers de ce mystère. A tout hasard, j’ai télégraphié à
l’adresse de mon ancien camarade: «Embarquerai demain pour Égypte,
Christian», de façon que le véritable Dallène, sachant ce qu’il avait à
faire contre un usurpateur, fût à même d’agir rapidement. Une jeune sœur
ne disparaît pas sans laisser de traces. Christian doit être bien
malade, puisqu’il n’est pas venu lui-même. Il a délégué un remplaçant.

--Qui donc?

--Oui, j’ai combiné tout cela, reprit Williams, répondant, non à la
question que je lui posais, mais à celle que je ne formulais point. Que
veux-tu? ajouta-t-il, notre intérêt doit tout primer. Nous ne sommes pas
au bout.

Comme je trouvais mon ami en veine de confidences, j’insistai pour
obtenir quelques précisions nouvelles.

--Pourquoi Christiane, reconnue par Prénonne, n’a-t-elle pas repris ses
vêtements de jeune fille?

--Pourquoi persiste-t-on dans un mensonge? répondit Williams, si ce
n’est par un ridicule entêtement, même quand on s’aperçoit qu’il n’a pas
réussi. Et puis aussi peut-être parce que j’ai dit à Christiane que le
costume masculin lui allait très bien... Il fallait, du reste, que le
stratagème durât quelques jours, le temps pour Christiane de s’habituer
à la réussite de son coup d’audace dont elle était la première étonnée.

--C’est bien joué. On pouvait s’y tromper.

--Cette histoire, aujourd’hui, ennuie Prénonne. Je proclame, d’ailleurs,
partout qu’il s’est trompé; on finira par le savoir.

Je regardais Williams et je pensais: «Quelle duplicité chez ce gros
garçon cordial, que de machinations dans cet homme rond en qui l’on est
enclin à avoir confiance...»

--A vrai dire, tout s’est arrangé pour le mieux. Le véritable Dallène
que je redoutais, parce qu’il me connaît, n’est pas venu. J’ai aidé le
faux à tenir son rôle, parce qu’il n’était pas dangereux. Pour nous,
s’entend. Remarque, en passant, que je ne comprends point que l’on
n’emploie pas plus souvent des femmes pour les opérations délicates.
Elles y sont excellentes. Tout compte fait, si Prénonne veut se
débarrasser de Christiane, nous la prendrons avec nous, d’autant mieux
que nous avons un moyen de la maîtriser.

--Lequel? demandai-je.

--La menacer de la laisser en route.

--Ce serait cruel et un peu...

--Rassure-toi. C’est une chose que l’on ne peut mettre à exécution. Un
chef ne doit jamais abandonner ceux qui ont confiance en lui, qu’ils
soient malades, blessés ou prisonniers, même sous prétexte d’aller
chercher des secours. C’est une trahison. Je pense ainsi.

Williams se tut un moment. Aussitôt, pour ne pas le laisser se
refroidir, je lui fis cette remarque:

--Christiane pleurait quand nous avons quitté le bateau...

--Naturellement. Elle se doutait, du reste, que je ne tenais point à sa
compagnie pour aller à terre. Mais cela ne l’a pas empêchée de nous
surveiller et de nous débarrasser de Prénonne au moment critique.

--Comment aurais-tu fait, si le sort avait désigné, à la courte paille,
Christiane, et non moi-même?

--Le sort ne pouvait pas désigner Christiane quand j’avais besoin de
Blaze.

--Tu lui as donc un peu forcé la main?

--Le hasard et moi sommes de vieilles connaissances.

Williams aperçut à ce moment-là mon geste de surprise. Il jeta son petit
cigare qui charbonnait.

--Que veux-tu? C’est dans l’ordre. Cette jeune femme ne pouvait que nous
encombrer; je m’en suis débarrassé; de même, si je voyais qu’elle peut
m’être utile, je la reprendrais.

Nous étions arrivés à la villa de l’hôtel. Déjà nous franchissions les
portes du jardin. Williams, qui pensait visiblement à tout ce qu’il
avait accompli, se mit à rire:

--On arrive, dit-il, à tirer bien des ficelles dans la coulisse. Et
puis, on ne se trompe guère quand on suit les conseils d’une instinctive
méfiance. Dès les premiers jours, j’ai tenu à l’écart ce Constantin de
Henne qui ne me connaît pas, mais affirmait me connaître. Enfin,
n’oublions pas: Henne va prendre de l’importance dès que nous serons en
Mésopotamie. C’est lui qui réglera le ravitaillement, les distances à
parcourir. De même, je me suis méfié de cette petite Christiane...

A ce moment-là, derrière les branchages d’un buis argenté, le visage
blanc de Christiane Dallène se montra. Williams, tournant le dos, ne
pouvait rien voir, mais j’eus l’air si stupéfait que mon ami poursuivit,
le plus naturellement du monde:

--Mais il faut raisonner son premier mouvement. Il faut le vérifier,
sinon on répète avec les sots que l’habit fait le moine ou ne le fait
pas. Et je dois avouer que je suis complètement revenu sur mes premières
impressions.

Je me demandais si la jeune fille était là depuis longtemps, si elle
nous avait vus venir ou si c’était par hasard... Lorsque j’osai de
nouveau regarder dans la direction où elle se trouvait tout à l’heure,
Christiane avait disparu.




XI

LA CHUTE DE LA GRANDE MAISON DE COMMERCE


Le train longeait le canal de Suez. C’était un petit train composé d’une
dizaine de wagons de bois, à couloirs ouverts à tout venant et qui
geignait en roulant.

Williams ne s’était pas trompé dans ses prévisions: tous les passagers
du cargo japonais faisaient route pour la Mésopotamie. M. de Prénonne,
qui en avait ainsi décidé de sa propre autorité, s’était attaché Lucien
Lemans, ce passager tombé de l’_Oregon_ dont mon ami lui avait parlé.

Christiane Dallène, comme nous l’appelions maintenant, Williams et moi,
d’un commun accord, à la suite de notre conversation de Port-Saïd, avait
ajouté à son accoutrement habituel un casque de liège plus léger, de
forme anglaise, et un complet de flanelle blanc. Elle regardait le
paysage uniforme, puis les gens qui traversaient le couloir: officiers
anglais avec leurs têtes de mangeurs de bœuf saignant, fonctionnaires en
toile sur des jambes raides, dames égyptiennes, la figure cachée par le
grand voile, et des indigènes coiffés du fez classique.

Mais surtout, un monsieur boitillant, un peu voûté, à lunettes d’écaille
et cache-nez rouge, retenait sa curiosité.

A ce moment, Prénonne, qui avait fait le tour du compartiment, s’adressa
à Christiane et, avec son manque de tact habituel:

--J’espère que vous ne me donnerez pas occasion de regretter de vous
avoir accueillie parmi nous, puisqu’il est convenu que vous remplacez
Christian.

La jeune fille, d’abord stupéfaite, ne répondit rien. Elle ne pouvait
pas croire, sans doute, qu’un homme osât lui parler sur ce ton. Cette
impertinence soutenue aurait pu confondre Christiane; elle ne fit que la
mettre en fureur.

--Je n’ai pas besoin d’aller là-bas, dit-elle.

--Alors, pourquoi venez-vous? demanda l’autre ingénument.

--Si j’ai accepté de vous suivre, c’est parce que je voulais rester avec
M. Lecharier.

--Vous avez tort, dit Prénonne, déconcerté.

--Gardez vos conseils, je vous prie.

--Vous avez tort, reprit Prénonne, de le prendre de cette façon-là, avec
moi.

--Ça promet, murmurai-je.

--Cela pourrait vous nuire, je vous en préviens, continuait Prénonne.

--Je reste dans le ton habituel de nos relations.

Comme Prénonne se retirait, je dis à l’irascible Christiane:

--C’est très bien, ce que vous venez de lui...

--Oh! vous, faites-moi la grâce de garder pour vous vos compliments et
vos conseils.

--Vous n’avez pas toujours parlé ainsi.

--Par ce que je ne vous connaissais pas.

--Vous croyez donc mieux me connaître?

--Oui, puisque je vous mets sur le même rang que votre ami Williams.

Williams, à deux mètres de moi, ne tourna même pas la tête. Il aurait
fallu l’avoir bien pratiqué pour affirmer qu’il n’avait rien entendu.

--Je suis pas en mauvaise compagnie, puisque vous êtes venu spécialement
pour lui... Vous l’avez dit à Prénonne.

Et je m’entêtai à répondre à Christiane, lorsque le monsieur voûté aux
lunettes rondes passa une nouvelle fois. Williams le retint.

--Permettez-moi, cher ami, de vous présenter.

Et, se dirigeant vers le groupe que nous formions, Christiane et moi:

--Notre nouveau camarade de route: un grand explorateur et un grand
artiste, le célèbre docteur Neikuls Namel...

Christiane examinait sans enthousiasme cet homme qui s’inclinait devant
elle, cependant que je cherchais où j’avais bien pu déjà rencontrer cet
être-là...

Prénonne, qui allait d’un compartiment à l’autre, s’était arrêté dans le
couloir. Il rejoignit l’individu aux lunettes, et je m’écartai de
Christiane pour les surveiller l’un et l’autre. Prénonne avait abordé le
célèbre Neikuls Namel.

--Mais, s’écria-t-il, pourquoi boitez-vous? Un accident?

--Pas du tout, cher docteur, à qui on ne peut rien dissimuler.

--Alors, c’est une plaisanterie à la manière de Williams.

--Encore moins... une affreuse crise de rhumatisme, tout simplement, en
premier lieu...

--Et ensuite?

--Une pépinière d’Anglais qui me connaissent depuis Suez et de qui je ne
tiens pas à être reconnu, d’où ce petit appareil.

--Très bien, je comprends, affirma Prénonne sans sourire. C’est pourquoi
vous êtes le célèbre...

--Neikuls Namel... un nom très simple à retenir, quoique assez égyptien.

--Ah! égyptien, je vous l’accorde, mais facile à retenir... Permettez...

--Mais si, cher docteur.

Prénonne, qui avait commencé ses études en médecine, aimait
particulièrement ce titre.

--Ce n’est jamais, expliqua-t-il en baissant la voix, que l’anagramme
d’un nom que vous connaissez... le mien.

Le train roulait en cahotant. Parfois on apercevait l’eau bourbeuse du
canal, quelques arbustes, des tamariniers, des roseaux, puis les poteaux
d’un phare ou les pylônes des signaux, devant les gares, une maison
blanche, deux, trois palmiers...

--Vous ne serez pas longtemps inquiété. A Suez, en descendant du train,
nous nous embarquerons aussitôt sur un bateau anglais à destination de
Bombay.

Soudain, des mâts derrière les dunes semblèrent glisser sur le sable. Le
canal disparaissait un moment, pour reparaître plus loin et, à gauche,
on ne voyait que le désert jaune.

Je revins près de Williams. Il était seul. Christiane, à l’écart,
s’était levée pour regarder un village que le train traversait.

--Elle n’a pas reconnu Neikuls Namel...

--Elle le connaissait donc?

--Tu sais bien que je t’avais dit qu’ils se connaissaient.

--Ah oui, je me rappelle...

Mais je ne me souvenais de rien... Williams me regarda, puis il détourna
la tête. Il m’accusait d’étourderie. Si je n’avais pas interrompu
Williams, il aurait sûrement poursuivi et j’aurais appris bien des
choses que je cherchais encore. Williams pratiquait ainsi. Il faisait
mine de parler d’une affaire en cours comme si déjà l’on était au
courant. C’était à l’auditeur de suivre et de reconstituer s’il le
pouvait. Dans les premiers temps, dérouté par cette tactique, j’arrêtais
Williams par un imprudent:

--Tu ne m’avais pas dit ça!

A quoi Williams répliquait d’un ton tranquille:

--Tu crois? C’est possible, après tout. J’ai dû en parler à un autre. Du
reste, la chose est maintenant notoire.

Et il n’y revenait plus.

--Tu as envoyé ton rapport, le dernier? m’informai-je.

--Je trouverai bien à Suez quelque bâtiment rentrant en France. J’irai
voir le capitaine, je me ferai connaître et je lui remettrai quelques
lettres... Tous les moyens sont bons quand on les emploie avec adresse.
Tu ne l’as pas lu, mon rapport? Il est fort bien, j’ose le dire.
J’examine les troubles possibles, leurs causes, etc. Je t’ai cité,
d’ailleurs.

--Ah!...

--Je n’ai pas voulu tout de suite te nommer, mais cette fois-ci je t’ai
mis en avant. Je t’avais chargé de divers travaux dont tu t’es
habilement acquitté. Tu étais parti pour une assez délicate histoire, au
Caire, où nous devions aller...

--Quelle affaire, si je ne suis pas indiscret?

--Il vaut mieux que tu la connaisses. Il s’agissait du soulèvement
possible des musulmans et du mécontentement de la colonie italienne.

--Je ne connais pas un mot de ces questions-là.

--Tu ne me l’apprends pas. Mais j’ai puisé mes renseignements à bonne
source. Tu réfutes ainsi plusieurs erreurs, et tu donnes des précisions
assez longues, mais appuyées sur des chiffres de statistiques, cette
science inventée par des sots. Enfin, tu termines à peu près ainsi:
aujourd’hui, quand on contemple le soulèvement qui, de l’Irlande, gagne
l’Asie, la Mésopotamie, les Indes, l’Égypte et qui atteindra le Canada,
on ne peut qu’être heureux et illuminer en soi-même. Tu insistes sur la
bureaucratie tâtillonne, le mépris haineux des Anglais pour tout ce qui
n’est pas eux-mêmes, leur guerre sournoise contre nos nationaux. Les
Jeunes-Égyptiens t’ont fait leurs confidences. Certes, la révolution est
fatale, mais le désir de ces gens est de l’avancer, si possible!

«Vous assisterez, t’ont affirmé ces jeunes gens, à la chute de cet
immense empire dont l’extrême force engendrera l’extrême faiblesse et de
qui l’écroulement formidable dépassera tout ce que l’on a vu jusqu’ici.

«Le jour de cette catastrophe,--c’est ta conclusion et celle des
Jeunes-Égyptiens--souvenez-vous du mot admirable que cet Irlandais
persécuté par les durs mangeurs de bœuf rouge répondait à M. Henri
Béraud, le romancier du _Martyre de l’obèse_:

«Du côté où se trouve l’Angleterre, le Droit fait défaut.»

Williams s’arrêta pour juger de l’effet, puis:

--Veux-tu que je te fasse, moi aussi, une confidence? Eh, bien, tout
cela est exact, car les confidences, c’est moi qui les ai reçues. Et je
crois assez à ce que j’ai dit. On pourra comparer avec la vérité
officielle des ambassades et des consulats, plus tard, car les gens de
ces bureaux-là font un singulier métier.

--Oui, dis-je.

Mais je regardais Christiane qui, sans en avoir l’air, près de la
portière, surveillait le mystérieux docteur Neikuls Namel.




XII

NEIKULS NAMEL


Ce n’était pas la première fois que Williams maudissait les diplomates
et la diplomatie. Il se plaignait aussi, de temps à autre, suivant les
circonstances, de l’énorme part de mensonge officiel et de bureaucratie
que cette carrière comportait, et des cascades de péripéties
déconcertantes où elle précipitait ceux qui lui accordaient quelque
crédit, mais je m’étais aperçu déjà que Williams Lecharier parlait pour
le plaisir, et cette gymnastique dissimulait presque toujours chez lui
de plus graves soucis. Comme moi, en effet, Williams surveillait le
docteur Neikuls Namel, qui revenait en ce moment vers nous, moins
claudicant que tout à l’heure peut-être parce qu’il courait le long du
couloir, et si pressé qu’il en oubliait, semblait-il, de courber le dos.

--Qu’y a-t-il donc?

Le docteur s’arrêta pour regarder derrière lui, puis:

--Je vous connais suffisamment pour savoir qui vous êtes. D’ailleurs,
j’ai pu apprécier votre ami (et il me désignait de la main) en d’autres
circonstances. Il faut donc que je vous avertisse. Ayant répété partout
que je ne connaissais point l’anglais, les «Rosbif» m’ont mis à
l’épreuve de diverses façons et je n’ai point sourcillé. Or, je viens de
surprendre à propos une bien étrange conversation. Jugez vous-même si
c’est un nouveau piège que l’on a tendu, à vous qui allez en Mésopotamie
ou à moi seulement pour savoir si je comprenais ce que je n’avais pas
l’air d’entendre.

«Donc, ils savent, si l’on s’en tient à leur conversation, que vous êtes
des envoyés spéciaux, ou, comme ils disent, des agents secrets. Vous
êtes surveillés depuis Marseille. Vous avez fait route sur un cargo
japonais pour dépister la police anglaise. Vous êtes venus avec de
soi-disant savants orientalistes pour soulever les tribus, et l’Arabe
Ali-Rhem, le domestique de Prénonne, qui est, en réalité, un Persan
véritable et non un Arabe, serait, d’après les Anglais, un madhi
déguisé. Enfin, la consigne des Britanniques est de vous empêcher
d’arriver à destination. Qu’en pensez-vous? ajouta-t-il devant notre
silence.

--Ils parlent sans savoir, affirma un peu trop rapidement Williams.

--Que faut-il faire? reprit Neikuls Namel.

--Le mieux serait de ne pas continuer notre voyage. Mais la question ne
se pose même pas: nous ne pouvons revenir en arrière.

--Alors, c’est différent, affirma le docteur, d’un air résolu.

--Il faudra nous méfier, voilà tout.

--Je resterai avec vous, si vous le voulez bien, insista le singulier
Neikuls Namel.

--Je ne puis vous déclarer que j’accepte, répondit Williams, mais je
vous remercie. Et maintenant, n’en parlons plus.

Je me retournai et me trouvai en face de Christiane qui s’était
approchée. Elle n’eut pas l’air de me voir, et se pencha à la portière.

--Eh bien, mademoiselle, toujours fâchée? lui dis-je.

--Vous pouvez m’appeler monsieur. Cela vous changera moins.

--Je ne savais pas comment on devait...

--Abstenez-vous de m’appeler, ce sera encore mieux. C’est toute la grâce
que je vous demande.

--Comme il vous plaira. Cependant, il y a des circonstances.

--Ne cherchez pas à les provoquer.

--Quelle coquetterie! Je ne l’aurais pas cru de vous.

--On vous a dit du mal de moi? interrompit Christiane.

--Ce serait la première fois, alors.

--Parlez franchement si la chose vous est possible...

--Difficile, comme vous savez, entre une femme et un homme.

--J’ai déjà entendu ça quelque part... répliqua «Monsieur Christiane».

--Sur un bateau, un soir, en mer...

--Je vous dispense de vos réparties.

--Je m’en voudrais d’être privé des vôtres.

--Voulez-vous, ou non, me dire ce pourquoi vous êtes venu jusqu’ici?
Oui, toutes les calomnies que l’on colporte sur moi.

--Oh! toutes... D’abord, on ne dit rien contre vous.

--Eh bien, je vais vous les raconter, moi, reprit Christiane. On vous a
prévenu que j’étais veuve... ou divorcée?... en quête de bonnes
fortunes?... à la recherche d’un amant?... C’est bien ça?

--Vous venez de me l’apprendre, car je n’ai jamais rien entendu de
semblable.

--Il y a donc encore autre chose? Allons, parlez sans crainte, monsieur.
Que croyez-vous de tout ce que l’on vous a rapporté?

--Vous le voulez absolument? Eh bien, je crois une cinquième chose...

--Et peut-on la connaître? insista Christiane...

--Celle-là même que vous avez bien voulu me donner à croire, sur le pont
du «Japonais», quand vous étiez, pour tout le monde, M. Christian
Dallène, le fiancé qui fuit sa fiancée.

Elle parut un moment, un court moment, interdite, et ne répondit point.

--Et c’est toujours ainsi que je me suis imaginé la jeune fille qui,
dans les mêmes circonstances que les vôtres, avait quitté sa famille.

--Et à qui, en pensée, vous donniez de si ingénieux conseils.

--Ah! oui, dis-je, nos conversations de ce temps-là. C’est déjà loin...

Et je me rappelais ces soirées, où, par goût de flirter avec le danger,
par moquerie aussi, par jeu également, Christiane Dallène, sous une
forme déguisée, m’avait conté sa propre histoire... Je me demandais
encore les raisons de ces allusions transparentes qu’elle me faisait...
Pas de raisons, sans doute, ou, tout simplement, la curiosité, le désir
de connaître, au besoin de provoquer mon sentiment sur sa véritable
fugue.

--Nos charmantes causeries d’alors--dis-je, repris par le regret
mélancolique du passé--bien finies, n’est-ce pas? où vous me confiiez
tant de choses sur les hommes. Et les femmes aussi.

--Comme vous exagérez à plaisir! Pourquoi seraient-elles terminées, ces
causeries?

Elle parut soucieuse, puis elle poursuivit:

--Il ne tient qu’à vous de les reprendre, en observant certaines
conventions.

--Lesquelles? demandai-je un peu trop vite, comme quelqu’un qui n’attend
que l’occasion.

--La première, comme sur le bateau japonais, me considérer comme un
jeune homme et m’appeler ainsi, toujours... Ce n’est pas fini. La
seconde, vous tenir pour mon allié. La troisième, répondre franchement
aux questions que je vous poserai.

--Ce n’est pas grave, mon jeune monsieur.

--Je le reconnais. Mais il faut attendre. Et je commence tout de suite.
Quel est ce personnage à qui vous parliez tout à l’heure?

--Je ne vois pas qui vous voulez?

--Ce personnage aux lunettes noires, qui a mal aux reins, qui est voûté
parfois, qui boite fortement et qui marche très vite quand il ne se
croit pas observé... le docteur égyptien...

--Je le connais peu...

--C’est pourquoi, tout à l’heure, vous bavardiez ensemble.

--Ce n’est pas à moi qu’il s’adressait.

--Comme vous mentez maladroitement! Ne protestez pas! Où l’avez-vous vu
pour la première fois? Répondez sans réfléchir, très vite...

--Dans un wagon de ce train...

--Chut! je n’en crois rien. Vous l’avez connu à Port-Saïd. Et vous vous
promeniez avec lui, le soir, dans les cafés, tandis que je restais
seule, sur le «Japonais». N’insistez pas pour m’assurer du contraire: je
sais. Et il n’est pas aussi myope qu’il essaie de nous le faire
accroire.

--Mais il n’est pas myope!

--Voyez-vous ça? dit-elle. Alors, c’est à cause du soleil, n’est-ce pas?
Et sa douleur aux reins?

--Ah! c’est autre chose.

--Oui, c’est une autre façon de se déguiser, continuait Christiane avec
une conviction têtue. Encore un espion, affirma-t-elle sévèrement.

Mais en moi-même, j’approuvais Christiane. Pourquoi changer de nom et
d’attitude, me disais-je, songeant au Dr Neikuls, quand on se laisse si
facilement reconnaître? Et certes, elle avait bien deviné qui était
Neikuls Namel et aussi Lucien Lemans, mais elle jouait l’étonnée pour
savoir si cet homme nous avait parlé.

--Vous voyez des espions partout.

Puis je plaçai une maladroite réflexion que j’aurais voulu reprendre
sitôt que je l’eus lancée:

--Tout le monde ne peut pas ressembler à M. de Henne.

--Mon pauvre ami, s’écria-t-elle en riant, seriez-vous jaloux? cela vous
manquait! Je vous entends bien. Mais si «cela était», si Henne me plaît,
ne suis-je pas libre? ne suis-je pas un «homme», comme il fut convenu
entre nous?

--A peine en apparence.

--Vous vous êtes cependant trompé assez longtemps à cette apparence.

--Par politesse, madame.

A ce coup, Christiane, qui ripostait en gardant quand même l’ombre d’un
sourire, se tut, mais elle recommença, plus agressive, cette fois:

--Non. Car vous ne m’auriez pas avoué alors certaines choses que vous
m’avez dites, qui n’étaient pas à votre louange, et qui m’ont bien
surprise.

--Quelles choses?

--Je les ai oubliées, déclara Christiane en haussant les épaules.




TROISIÈME PARTIE

SOUS LES MURS DE BAGDAD...




I

POUR LE LIVRE DE BORD


Le bateau venait d’entrer dans la rouge désolation d’Aden, ses terres
brûlées, ses rochers de zinc découpés sur le fond du ciel éclatant. Le
soir qui s’étendait déjà sur la mer, au delà du golfe, semblait
s’approcher de nous. Il faisait chaud. Pas le moindre vent. Comme le
courrier avait ralenti sa marche, le voile de tulle qui flottait autour
du visage de Christiane tombait maintenant sur son épaule.

Pendant la traversée de la mer Rouge, à bord de ce bateau anglais, je
n’avais pas cherché les occasions de rencontrer la jeune fille, et même
je m’étais abstenu de lui adresser la parole depuis Suez, c’est-à-dire
depuis six jours environ. Dois-je avouer que ce silence volontaire me
paraissait long?... Williams, taciturne, écrivait beaucoup et se tenait
la plupart du temps dans notre cabine; Rives-Ribière et Pierre Sartigues
courtisaient les passagères, Constantin de Henne fréquentait les Anglais
du bord, Prénonne jouait de la flûte, qui est, semble-t-il, l’instrument
préféré des taciturnes. Je me trouvais donc seul, errant d’un pont à
l’autre. Je regardais la mer qui, sous la chaleur chaque jour plus
lourde, prenait à l’horizon des reflets de cuivre... Un charbonnier
filait en crachant des rouleaux de fumée noire... Et je me demandais si
je n’avais pas eu tort de m’embarquer dans cette expédition: je doutais
de moi, surtout le soir, à l’heure trouble où l’on s’interroge, où le
doute de la veille vient renforcer celui que la nuit apporte avec elle.
Je me refusais naturellement à reconnaître que l’absence de Christiane
me pesait. Mais comment convenir avec moi-même de cette faiblesse? Je ne
trompais du reste personne; la jeune fille s’appliquait visiblement à ne
point se montrer. Et le docteur Neikuls Namel m’expliqua, par la suite,
peut-être pour me consoler, que Christiane ne circulait un peu qu’à la
tombée de la nuit, et encore en prenant de grandes précautions.

--Mais pourquoi? lui dis-je.

--Elle ne tient pas à se faire remarquer des trois Anglaises, des quatre
Arméniennes aux lourdes chevilles et des deux Grecques aux yeux trop
longs qui se sont installées dans les meilleures places de l’arrière.

D’abord, je ne compris pas tout de suite, puis je pensai que ces neuf
personnes, jalouses les unes des autres, devaient constituer pour le
faux Christian en complet de tussor et casque de liège un tribunal dont
il ne voulait pas affronter les jugements.

A Aden, la plupart des passagers, notamment les dames, sachant que le
bateau devait faire son plein de charbon, descendirent à terre pour la
classique visite des casernes et des citernes de Salomon. Williams
m’avait demandé, je ne me rappelle plus pour quelle cause, de rester à
bord. Alors, pour fuir la poussière noire du chargement, je me rendis au
fumoir presque désert. Des treuils grinçaient, et l’on entendait les
pierres du charbon rebondir dans les soutes.

Deux semaines plus tôt, sur un petit courrier japonais, je me trouvais
seul également et j’attendais, dans le port de la Joliette, l’arrivée
d’un ami. Les mêmes bruits, les mêmes ordres autour de moi et la même
solitude. Ce soir-là, aussi, je me sentais sans assurance jusqu’au
moment où Williams apparut, accompagné d’un étrange garçon dédaigneux et
triste. Tout d’abord, son attitude me surprit; par la suite, elle me
charma. Un rien, quelque insaisissable nuance empêchèrent que ce jeune
homme ne devînt mon ami, peut-être le vieil instinct qui me conseillait
la méfiance. Je ne saurais exactement expliquer pourquoi.

Tout le temps que je fus assidu auprès du faux Christian, Williams se
garda bien de s’étonner de cette intimité. Il ne se permit une allusion
assez directe que plus tard, lorsqu’il fut persuadé que l’inévitable
froissement--et qu’il avait prévu--s’était accompli.

Brusquement la porte s’ouvrit, et Christian Dallène apparut. Un petit
homme crépu, quelque sang-mêlé venu je ne sais d’où, releva curieusement
la tête. Ce regard gêna la jeune fille qui, m’apercevant, vint à moi, la
main tendue.

--Je suis «heureux» de vous voir, dit-elle.

A ce moment-là, j’étais certain que Christiane ne m’aurait pas
«reconnu», ni même aperçu si le petit sang-mêlé ne l’avait dévisagée
avec insistance. Je me laissai serrer les mains.

--Entre nous, ajouta Christiane, je suis persuadé qu’il n’y a pas de
malentendu; je ne vous en veux point.

Puis, avec cette paisible assurance de la femme qui passe d’une idée à
une autre:

--Vous êtes brouillé avec M. de Henne, ou bien vous le connaissez peu?

--Je le connais peu, c’est vrai...

--Vous l’évitez peut-être?

--Pas du tout: nous nous rencontrons rarement.

--Eh bien, ce soir, au dîner, voulez-vous prendre place à côté de moi?

--Ce serait avec plaisir, mais vous savez bien que les places sont
retenues.

--Alors, après le dîner, nous viendrons ici ou bien ensemble sur le
pont. Cela ne vous enchante guère? je le vois... Que reprochez-vous à M.
de Henne? D’être fils d’une Anglaise et d’un Grec naturalisé?

--Je ne savais pas. C’est vous qui me renseignez, et cela m’explique
bien des choses.

--Il tient de son père cette grâce particulière qu’on lui envie.

--Et de sa mère cet air de naturelle franchise.

--Enfin, il ne vous plaît pas.

--Je n’ai rien dit de semblable.

--Mais vous le laissez entendre... ne m’interrompez pas à tout propos!
on le déteste, on s’écarte de lui parce qu’on ne le connaît pas.

--Heureusement, vous semblez le connaître beaucoup.

--On le déteste parce qu’il ne m’a jamais abandonnée. Ah! quelle
lâcheté, mon pauvre Blaze Romerdy, votre ami et vous, quelle pauvreté
d’âme! Vous pouvez le lui répéter de ma part.

--Je vous remercie. Je ne manquerai pas de ne rien lui dire... cette
commission-là.

--Oui, je la ferai moi-même, au moment propice. Mais que dire de vous,
alors?

Elle s’animait, sa voix tremblait. Dès les premiers mots, nous nous
étions dressés en ennemis. Le petit sang-mêlé pliait et repliait son
journal, mais il écoutait quand même.

--Vous! Dire que j’ai eu confiance en vous! Ah! ce que l’on peut se
tromper!

--Je vous ai toujours défendue!

--Vous avez toujours été complice de mes ennemis. Sur le bateau, en
Méditerranée, à Port-Saïd, quand je suis restée seule, cependant qu’avec
votre ami, à terre, vous organisiez je ne sais quoi.

--Je vois, dis-je en me levant, que vous êtes très mal renseignée, comme
d’habitude. Vous payez mal votre police, ou bien vos agents vous volent.

Mais je ne m’occupais pas de Christiane, je ne pensais qu’au sang-mêlé,
à l’unique témoin de cette scène. Il s’était approché de la porte et
tardait à sortir.

--Et maintenant, qu’est-ce que vous complotez contre moi avec ce
monsieur aux lunettes?

--J’attendrai que ce monsieur soit sorti tout à fait.

Christiane se retourna, honteuse d’avoir parlé haut devant un étranger.
Celui-ci, du reste, avait disparu. Mais cet incident troubla la jeune
fille, et, visiblement, elle ne se rappelait plus sa question.

--Excusez-moi, dit-elle, après un instant, j’ai beaucoup d’amitié pour
vous. Un moment même, j’ai cru... oui, j’ai cru sincèrement que... Et
puis, je me suis aperçue que je me trompais, que ce n’était pas ça... Ne
m’en veuillez pas, mon ami, vous avez toute mon estime. On ne s’en
douterait pas, dites-vous? Oui, je vous taquine, je vous boude, mais
c’est pour rire. Je ne suis pas responsable.

Elle avait parlé avec une grande volubilité, tout d’un coup, sans oser
me regarder ni lever les yeux. Les femmes ont ainsi une délicate façon
de vous déchirer, comme elles s’y prendraient pour séparer en deux une
étoffe précieuse.

--Et vous-même? ajouta-t-elle, avec la même cruelle inconscience.
N’avez-vous jamais?... oui, de moi?

--Non, chère coquette, je-n’ai-pas-été...

Je détachais chaque mot, sans trembler, de l’air le plus indifférent.

--C’est vrai? demanda-t-elle, le visage rayonnant, et me regardant bien
en face...: une bonne amitié, alors?... De frère à sœur?...

--Pas autre chose...

--Que je suis contente! Vous voyez comme je suis peu coquette, n’est-ce
pas?

Mais elle me surveillait, elle doutait sans doute. Elle revint à
l’offensive:

--Pourtant, il me semblait bien... il me semblait que je vous avais
rendu très malheureux.

--Voyez-vous ça! Toutes mes attentions, mes précautions, mon amitié et
mes conseils, voilà comment vous les avez interprétés.

--C’est vrai!

Et elle se mit à rire, très franchement.

--C’est vrai, mais par moments, seulement. Le reste du temps, non.

--Il est possible, continuai-je, que je vous eusse aimée, disons le mot:
comme j’en aurais aimé une autre, n’est-ce pas? Mais mon cœur était
pris.

Elle parut blêmir sous ce ton de persiflage, et m’interrompit avec
quelque précipitation:

--Et bien! Cet aveu--dont je vous rends grâces,--m’autorise à être
franche tout à fait. Et heureuse pleinement, sans arrière-pensée... Je
me reprochais d’être ingrate à votre égard, de ne pas savoir vous rendre
tout ce que vous m’accordiez. Je vous répète le raisonnement que je me
tenais au temps où je me trompais... où j’étais coquette, selon votre
expression--Je me contraignais; j’y mettais, je vous l’assure, la
meilleure bonne volonté dont j’étais capable, mais c’était inutile.

Et, avec un sourire navré, en m’examinant en dessous:

--Quand le cœur n’y est pas, comme vous disiez, c’est peine perdue... Et
alors, j’avais beaucoup, beaucoup de remords. Mais maintenant, après vos
confidences, si vous saviez comme je suis plus légère et contente...
C’est pourquoi, permettez-moi d’y insister, je ne comprends pas la
jalousie, mettons la rancune, que vous témoignez à tout venant à M. de
Henne.

Je l’écoutais parler. Je me disais, sans penser à l’interrompre ni même
à réagir sous ses sarcasmes: «Comme les femmes sont bien armées quand
elles ne perdent pas la tête. Cette petite fille devine tout sans avoir
rien appris et son instinct dépasse largement mon expérience». Ces
raisonnements me permirent de supporter tous les coups de Christiane,
d’un visage calme. Cette attitude la dérouta plus, par la suite, que mes
réponses bien composées.

--Comme toutes les personnes de votre sexe, vous n’imaginez pas que nos
affections et nos haines--mettons nos antipathies--découlent d’un autre
sentiment que l’envie ou la jalousie. Permettez, mademoiselle, il y a
souvent de plus nobles motifs.

--Parce que vous les inventez après coup... ou bien parce que, dans le
cas qui nous concerne, c’est à moi que vous en voulez.

--A vous! Pourquoi donc, Seigneur?

--L’histoire que je vous ai contée sur le bateau, en Méditerranée, quand
«j’étais un homme» et que nous nous trouvions «entre hommes»--comme vous
disiez. Vous avez dû, depuis, imaginer que je m’étais jouée de vous...

--Achevez votre pensée: Et que je vous en gardais rancune! répliquai-je.

Christiane, même en avouant, n’avouait pas complètement. Elle aurait pu
me dire: «Vous avez dû, depuis, imaginer que je vous avais menti.» Non.
Elle a trouvé une périphrase. Mais une femme pratique si facilement ces
petites ruses et les oublie si vite qu’il ne faut pas lui en vouloir.
Aussi, ma sincérité fut-elle d’une qualité peu inférieure à la sienne:

--Voyons, «mon ami», je savais bien que votre histoire était vraie; mais
c’était le contraire de ce que vous me disiez qu’il fallait entendre: la
jeune fille avait fui et le fiancé était resté. Qui vous certifie que je
n’ai pas tout de suite établi la traduction nécessaire?

--Vous êtes un homme d’esprit, déclara-t-elle, mais êtes-vous certain
que ce fiancé indésirable soit resté en France? qu’il n’est pas à la
recherche de la fugitive?

--Quelle idée! m’écriai-je.

Je m’arrêtai d’ailleurs aussitôt dans le développement que je
déclenchais en moi, car, dans la même seconde, je venais de concevoir,
par une série de brusques alliances et de rapprochements précipités,
toute une explication nouvelle... Je me gardai de faire part à
Christiane des résultats de mes juxtapositions intérieures; toutefois,
mon brusque silence lui fit croire que je retenais bien des choses et ne
voulais rien lui dire.

--Vous paraissez surpris par ma question. A quoi pensez-vous?
demanda-t-elle, avec une angoisse dans la voix qui me rendit toute ma
confiance en moi.

--Je vous admire.

--Ne vous moquez pas de moi... Qu’admirez-vous donc?

--Que, pour vous habiller en homme, vous ayez eu, un jour, le courage,
de sacrifier votre chevelure.

--Vous détournez la conversation d’une façon si apparente qu’il eût
mieux valu que vous me répondiez que vous n’aviez rien à répondre...
Tant pis. Je m’en irai sans savoir le fond de votre pensée. Et la
devinant quand même... Non, ne protestez pas. Vous avez trop pris le
temps de la réflexion, maintenant. Je n’aurais pas confiance dans ce que
vous inventeriez... Et cela me ferait beaucoup de chagrin.

Sur ces derniers mots, elle s’éloigna rapidement, et ne se retourna qu’à
la porte, au moment de sortir, parce qu’elle ne pouvait pas s’en aller
sans regarder une dernière fois celui contre lequel elle venait de se
battre.

                   *       *       *       *       *

Lorsque le bateau, secoué par un léger roulis, eut gagné le large, j’eus
tout le loisir de méditer à nouveau sur les paroles de Christiane et le
sens mystérieux qu’elles pouvaient contenir.

Je m’étais retiré dans le pont arrière, non loin de l’endroit où les
Arméniennes trop parfumées venaient habituellement, le soir, respirer
l’air frais de la mer en riant aux galanteries de Sartigues et de
Rives-Ribière. Je regardais un moment la fumée jaunâtre d’un vapeur, au
loin. Le lourd panache avait de la peine, semblait-il, à monter dans le
ciel taché de nuages. Je pensais confusément à Christiane et à mes deux
compagnons qui courtisaient les passagères. Comme je les fréquentais
peu, ils devaient me croire essentiellement occupé de l’étrange jeune
femme qu’ils m’accordaient déjà, sur le cargo japonais, au moins comme
fiancée... La cloche du dîner des premières se mit à carillonner;
j’allais me lever pour descendre, lorsque Williams surgit. Il paraissait
soucieux, bien qu’il prît soin d’affecter un air tranquille.

--C’est toi? fit-il dès qu’il m’eut aperçu.

Et tout de suite, je ne sais pourquoi, je fus certain que Williams me
cherchait, qu’il avait quelque chose à me confier, et que cela
concernait Christiane dont il n’aimait pas à parler.

--Tu tiens à te rendre tout à fait ridicule? commença-t-il. Tu ne sais
pas encore que tu perds ton temps? Déjà, à Port-Saïd, c’était trop tard.
Et même, un peu avant que d’y arriver... Elle ne pensait qu’à Constantin
de Henne. Elle était sous sa domination, et elle nous détestait à ce
moment-là, ou bien elle s’y apprêtait. Simplement, parce que nous lui
avions rendu service.

«Je ne m’étais pas trompé!» pensai-je et, sans hésiter, je répondis:

--Tu as raison, mon vieux Williams.

--Mais tu ne m’écoutes pas. Je ne te conseille point de ne plus lui
adresser la parole, remarque-le, mais je te répète d’être en méfiance.

--Je suis très prudent.

--Elle t’a demandé de te réconcilier avec son Constantin?
Naturellement!... Comme toutes les femmes amoureuses, elle ne songe qu’à
protéger son amant qu’elle sent menacé. Et je te vois d’ici lui conter
tout ce qui ne la regarde pas...

--Je t’assure que tu fais erreur.

--Tu vas me répondre: c’était le soir... la solitude, le spleen, le
crépuscule égyptien, la camaraderie des paquebots... Ces balivernes
entremetteuses ne sont pas des excuses.

--Je ne lui dis que ce qui me plaît.

--Erreur! affirma Williams. Tu n’as aucune autorité sur cette petite. Tu
ne la connais pas!

--Mais, toi, tu es mieux renseigné?

--Laisse-moi terminer: Tu ne la connais pas plus que moi, c’est-à-dire
pas du tout.

--Comment? m’étonnai-je, tu ne la connais point, toi qui la fis passer
pour Christian Dallène?

--Je ne la connais pas encore... Les cartes secrètes de ces gens-là
traînent peut-être sur toutes les tables, c’est entendu. Mais il y a le
fameux Henne qui est un peu plus inquiétant. Il est très lié avec
Christiane et, il faut l’avouer, ajouta Williams en m’observant de côté,
Christiane en est toquée. Constantin de Henne fera de la jeune fille ce
qu’il voudra. Quant à Prénonne, je ne sais si tu l’as remarqué, il est
jaloux de Henne, il s’en méfie maintenant. Prénonne est un bizarre
individu. Rien n’a pu le prévenir contre Henne, et voici qu’il s’en
détourne, juste au moment où Henne a le moins besoin d’être soupçonné.
C’est que Prénonne, lui aussi, est amoureux de Christiane.

--Tu es sûr?

--Tu n’as qu’à ouvrir les yeux. Prénonne, qui affiche un grand dédain de
la gent féminine, parce qu’il ne comprend rien aux femmes, tout
simplement, n’aurait peut-être jamais pensé à Christiane s’il n’avait
pas vu Henne réussir auprès d’elle. Prénonne fait partie de ces gens qui
ont toujours besoin d’être conduits, même en amour...

«Pendant ce temps, Constantin de Henne, qui est intime avec les Anglais
du bateau, nous prépare quelque machination.

--Si nous le laissons faire, dis-je.

--Comment veux-tu que nous...?

--Au plus juste prix, répliquai-je, reprenant les propres termes de
Williams.

Mais lui, sans paraître les avoir reconnus, entreprit doucement de me
démontrer que je faisais fausse route.

--Certainement, décréta-t-il. Si c’était possible. Après tout, ce
monsieur ne nous gêne que modérément. Il combine je ne sais quels
traquenards, mais c’est contre Prénonne. Nous viendrons ensuite, c’est
probable. A ce moment-là, nous aviserons... Somme toute, il fait bien
son métier d’espion, cet homme-là. Et tu dois faire attention à ce que
tu racontes à Christiane.

--Pourquoi ne pas s’en défaire tout de suite?

--Parce que, dénoncé comme traître ou... supprimé par un accident tout à
fait fortuit, les Anglais, dans l’un et l’autre cas, le remplaceront par
quelque phénomène que nous ne soupçonnerons pas.

--Tu le crois à la solde des Anglais?

--Un peu, pas en entier. Quel jeu joue-t-il pour son propre compte? Je
crois le deviner, et ce n’est pas malin. Mais il ne travaille ni pour
nous, ni pour Prénonne, c’est sûr.

Cependant, Williams devait avoir quelque intérêt à conserver Henne
encore un certain temps; il se gardait bien de me le dire, du reste,
mais, en Méditerranée, il ne pensait pas ainsi, puisqu’il estimait que
nous devions nous défaire de l’espion «au plus juste prix». Je l’ai su
plus tard, du reste, comme bien d’autres choses. Williams se promettait
de réunir toutes les preuves de la duplicité de Constantin, puis, au
moment qu’il aurait choisi, il aurait démontré que Prénonne avait gardé
comme second un individu sans aveu qui jouait la partie de nos ennemis.

Nous nous étions penchés sur le bastingage et nous regardions, éclairées
par la lumière des hublots, les phosphorescences violettes qui
tournaient dans les eaux soulevées par l’étrave.

Un pas se rapprochait derrière nous, et Williams, se tournant à demi:

--Venez ici, docteur, cria-t-il dans le vent que la course du bateau
provoquait.

--Oui, si je ne vous dérange point.

--En rien. Jugez-en vous-même. Nous parlions de Christiane.

--Ah! fit Neikuls Namel.

Et il regardait mon ami qui continuait:

--Et je disais à Romerdy que, tout de même, cette petite avait eu un
diable de succès sur ce bateau-ci et sur l’autre... Chacun de nous, on
peut bien l’avouer, avait été, plus ou moins... amoureux d’elle... Et
maintenant, il y a Prénonne qui ne dérage pas et ne sait comment lui
parler; il y a Constantin de Henne, cet espèce de Grec naturalisé
Français--c’est lui qui l’assure--qui semble y tenir plus qu’il ne le
voudrait; il y a Romerdy qui espère toujours qu’elle lui reviendra.

--Qu’elle lui reviendra? interrompit Neikuls Namel d’une voix serrée que
je ne lui connaissais pas.

--Mettons, si vous voulez, qu’elle se montrera indulgente. Il y a
Sartigues et Rives-Ribière qui se sont rejetés, de dépit, sur ces
Arméniennes aussi onduleuses que leurs hanches, aussi lourdes que leurs
chevilles, aussi fausses que leurs cheveux... Et puis, il y a vous-même,
cher docteur, qui semblez n’être ici que pour mieux la voir.

--Que dites-vous là? Que dites-vous là? gémit Neikuls Namel... Vous
perdez la tête...

--Vous seriez le seul à ne pas...

--Vous savez bien que je ne m’occupe jamais de ce... de cette
personne...

--C’est justement ce que j’ai remarqué. Et cela m’a paru extrêmement
bizarre... Mais rassurez-vous, conclut Williams, je ne l’ai conté à
personne. Si ce n’est à vous. Et à mon ami, ici présent.

--Je n’aime pas ces plaisanteries, trancha Neikuls Namel, d’un ton
grave.

--Mais docteur, ce ne sont pas du tout des plaisanteries. Ne vous y
trompez pas; cette fois-ci encore, vous seriez le seul...




II

CE QU’ON ENTEND LA NUIT...


Je me serais peut-être demandé ce que cachait la soudaine animosité qui
avait soulevé Williams Lecharier contre le Dr Neikuls Namel, autrement
dit Lucien Lemans, si une bourrasque n’était survenue en plein océan
Indien, pour me distraire de ces petits mystères. Sur la mer, toute
noire au loin, les lames se poursuivaient rapidement... Le steamer
roulait de l’avant à l’arrière, d’une façon désordonnée. La fumée des
machines s’aplatissait sur le pont parfois jusqu’à le couvrir, puis elle
filait très haut, en droite ligne. Les eaux se creusaient et nous avions
alors la sensation, quand le bateau piquait de l’avant, que le plancher
descendait plus vite que nous et que nous allions rester en suspens, que
nous n’arriverions jamais en même temps que lui dans cette chute
insondable.

Comme je regrettais, à ce moment-là, le petit bureau de comptabilité où
je me rendais chaque jour et ma tranquille médiocrité!

--Ce n’est rien... Ça passera, conseillait Williams.

--Je sais, je sais. Il n’y a qu’un remède.

--Évidemment, mais on ne peut pas faire stopper le bateau en pleine mer
pour que tu puisses descendre, bouffonnait-il.

Puis il reprenait:

--Ne reste pas sur le pont. Tu risques de te faire enlever. Va te
coucher dans ta cabine.

Il faut avoir vécu sur un navire par gros temps, et, allongé sur une
couchette, avoir entendu le vent s’engouffrer dans les prises d’air, les
eaux s’écraser sur les hublots et tout le bâtiment craquer en se
précipitant d’un seul coup dans l’abîme ou remonter péniblement la pente
d’une vague, pour comprendre l’âpre impression d’angoisse et
d’insécurité que l’on y peut éprouver.

Insensiblement, la tempête s’éloigna et, vers le soir, alors qu’un
crépuscule abaissait de longs reflets rouges sur les eaux, nous
arrivâmes en vue des côtes, dans l’entrée du golfe Persique.

La voile blanche d’un bateau fuyait sous le vent. Nous remontions des
rives touffues de palmiers. La nuit de décembre était très douce. Des
îles soudain nous faisaient croire que les berges du fleuve étaient plus
étroites que nous ne l’avions cru tout d’abord. Des charbonniers, à
l’ancre, avaient allumé leurs feux de position et fumaient à petits
coups. Quelques heures plus tard, on approchait de Bassorah, et notre
bateau venait se ranger parmi les lumières rouges et vertes d’autres
cargos, puis nous débarquions sur les pontons de bois de la cité humide
aux grands palmiers. Nous enfoncions dans le sable--du sable
encore--comme à Port-Saïd, en dehors des routes goudronnées par les
Britanniques.

--Restons ici, proposa Rives-Ribière. Demain, un petit bateau plat nous
remontera le long du Tigre.

--Il n’y a pas de bateaux disponibles, répliqua Constantin de Henne.

--Alors, on pourrait prendre ces petites autos américaines qui filent
dans tous chemins.

--Il n’y a pas d’autos pour nous.

Déjà, en effet, nous nous heurtions à la mauvaise volonté des Anglais
qui, ayant probablement poussé Prénonne dans cette visite «en pays
soumis au contrôle des Alliés» opposaient maintenant à toutes les
demandes des Français un «_no_» narquois et définitif. Ceux qui
connaissent un peu les insulaires disent que ces plaisanteries dont ils
sont coutumiers ressortissent de leur humour.

--C’est toujours la même raison que l’on nous donne, remarqua Williams.
Eh bien, nous irons à pied.

Prénonne, irrésolu, se taisait. Cet homme, qui ne savait ni ordonner, ni
prendre une décision, gardait l’habitude d’être obéi, comme il arrive à
d’anciens militaires habitués à n’être que des agents de transmission
irresponsables. Il aurait, pressé par les circonstances, distribué
quelques ordres contradictoires, mais le regard pénétrant de Williams le
déconcertait. Et chacun se demandait: «A quoi Prénonne va-t-il se
résoudre?» Lui-même, j’en suis certain, l’ignorait. On le sentait perdu,
les événements dépassaient ses prévisions à courtes hypothèses.

--Nous pourrions encore suivre les rives du Tigre, prononça Williams
impitoyable.

--Avec une caravane? des chameaux? interrogea docilement Prénonne.

--Ou sans escorte, ricana de Henne. Ce serait plus économique.

Cette allusion à l’avarice connue de Prénonne nous fit sourire. Celui-ci
observa:

--Ce serait dangereux.

--Enfin, que l’on se décide! Ce n’est toujours pas moi qui ai organisé
cette expédition en Mésopotamie, interrompit Williams. Alors? On ne peut
pourtant pas rester continuellement à Bassorah!...

                   *       *       *       *       *

On y resta cependant. On attendit deux jours, puis un jour encore, près
des quais de débarquement, le bon vouloir des Anglais. Ceux-ci ne nous
témoignaient ni mauvaise humeur, ni brimade. Ils nous ignoraient
simplement, et c’était, somme toute, la meilleure tactique que pouvaient
afficher ces gens établis là par droit de conquête, de priorité aussi,
et que nous étions venus, indiscrètement, déranger dans leur
installation.

Toutefois, Prénonne, qui n’avait rien discerné à la diplomatie des
Britanniques de Port-Saïd, lorsque ces messieurs lui conseillaient
chaleureusement une villégiature à Bagdad, ne comprenait pas davantage
la stratégie froide des Anglais de Bassorah qui lui recommandaient comme
plus sain, pour lui et ses gens, le climat de la Méditerranée.

Enfin, sur l’avis de Williams, nous décidâmes de continuer l’entreprise
ou de retourner en France. Prénonne, à qui l’alternative fut présentée
avec fermeté, choisit la montée dans ce désert mal connu où son
imprudence--la nôtre aussi, du reste, il faut bien le confesser--nous
engagea à la légère. Ali-Rhem, cet étrange Persan, soi-disant Arabe, qui
servait à Prénonne de domestique, de gardien et de confident, fut chargé
sur-le-champ, en raison de ses connaissances de la langue du pays, de
nous procurer des mules, des chevaux et des conducteurs pour l’escorte.
Il devait nous rejoindre ensuite, avec nos réserves et nos vivres, au
bivouac que les autorités nous indiquaient comme lieu de séjour.

C’était, assez loin d’un chemin de traverse, un endroit isolé, perdu
dans la vaste oasis de palmiers, de bananiers et de roseaux, plus grande
qu’une ville avec ses faubourgs et ses jardins.

Nous vivions là, parqués sous nos toiles, dans un camp miniature. Une
tente était réservée à Prénonne, à Constantin de Henne et au domestique
Ali-Rhem; la seconde revenait à Rives-Ribière, à Pierre Sartigues et à
Lucien Lemans qui, en même temps que le bateau, avait abandonné son
déguisement de Neikuls Namel; la troisième enfin, à Williams, à
Christian Dallène, comme on s’entêtait à l’appeler, et à moi-même. Ces
répartitions n’étaient point le fait d’un caprice, mais d’un choix
raisonné. On conçoit aisément que les locataires de la première et même
ceux de la seconde demeure de toile aient pu ainsi se réunir. La
préférence que nous accordait Christiane s’expliquait également. Elle
était établie, comme il convient à toute décision féminine, non par
suite de quelque sympathie pour nous, mais «contre» Prénonne et aussi
Constantin de Henne. Christiane ne voulait pas en effet se rencontrer
dans le même abri que Prénonne qu’elle méprisait, et elle était bien
trop adroite pour aller vivre, côte à côte, sans témoin presque, auprès
de Henne qui l’aimait peut-être et ne lui était probablement pas
indifférent.

Les trois tentes, avec une quatrième encore inhabitée, formaient
rectangle, de telle façon que si nous étions attaqués, car il fallait
tout prévoir, les bêtes et le convoi pourraient se tenir au milieu, et
nous-mêmes nous défendre en usant de nos avantages. Cette formation que
Williams fit adopter et qu’il se proposait, au cours de nos diverses
résidences, de fortifier encore, n’était établie qu’en principe. Par
suite de la position des palmiers auxquels nos toiles s’accrochaient, la
troisième tente, la nôtre, se trouvait très rapprochée de la première,
celle de Prénonne. Et Williams, le deuxième soir, ne cachait pas le
désagrément qu’il éprouvait de ce voisinage. Restés ensemble, tous les
deux étendus sur nos couvertures, nous fumions pour échapper à cette
hâtive et mélancolique coulée de la nuit qui descendait sournoisement le
long des grands palmiers dont les parasols s’étalaient très haut,
au-dessus de nos têtes. Pas de lumière. Nous ne disions rien. Nous
savions que Prénonne, Rives-Ribière, Sartigues et Lemans étaient partis.
Ils devaient rentrer assez tard. Christiane et Constantin se promenaient
sans doute autour du camp. Seul, devant la tente de Sartigues, face à la
nôtre, un cuisinier arménien, qui remplaçait Ali-Rhem, préparait sur un
foyer improvisé sa dernière tasse de thé... Une légère fumée, dont
l’odeur nous prenait à la gorge, montait suivant la ligne que lui
indiquaient les palmiers dans l’atmosphère épaissie de l’oasis. Ainsi ce
soir, pensions-nous, ainsi celui du lendemain, ainsi d’autres qui leur
seraient similaires.

Longues veillées taciturnes. Le jour, on parvenait encore à se
distraire. On allait en expédition dans le large domaine de la forêt de
palmes et de sable. On s’aventurait presque dans les taillis de
bananiers et de palétuviers où ruminaient, loin du soleil, d’énormes
zébus domestiques. Des petits canaux, que la marée montante emplissait,
se dissimulaient parmi les roseaux. Des barques les remontaient,
soulevant une vase nauséabonde. Sur les routes de l’oasis, on
rencontrait de larges buffles dont les cornes pointues s’ornaient de
boules de cuivre. Les travailleurs indous, pour accélérer la marche de
ces grandes vaches indolentes, leur saisissaient la queue qu’ils
tordaient brusquement en poussant un cri guttural.

A coudoyer ce peuple et ce bétail, aux odeurs multiples, on se croyait
alors transporté dans quelque forêt de l’Inde mystérieuse et profonde,
tandis que, sur les pistes bitumées, des autos soufflaient dans les
virages et de petits Decauville se poursuivaient en grinçant sur les
rails brillants et disciplinés.

Le jour, nul ne veillait sur le bivouac. La nuit non plus, du reste. Et
nous avions tort, je me le répétais souvent. Mais nous comptions sur
l’insomnie. Continuellement sur le qui-vive, nous dormions mal, le
moindre bruit nous dressait sur nos couchettes, l’oreille tendue...
Comme nous pensions alors à d’autres veillées paisibles, et même à nos
trois journées de Bassorah, près des quais de planches, dans le tac-tac
civilisé des moteurs et les cris des sirènes, le braiment angoissé des
ânes et le rauque appel des chameaux qui se comptaient entre eux, avant
de s’enfoncer dans la nuit profonde des sables, d’un grand pas allongé
et mou!

Brusquement, cette nuit-là, des voix nous tirèrent de notre
demi-sommeil, Williams s’était aussitôt tourné vers la toile de la
tente. Il écoutait les mots qui nous parvenaient distinctement, bien que
l’on s’exprimât d’un timbre assourdi.

--Jamais je n’aurais cru que vous étiez anglais ou d’origine anglaise...
vous qui les détestez tant, vous ne me l’aviez jamais dit!

--C’est Christiane, souffla Williams à mon oreille.

--Oui, de père anglais seulement, répondait un invisible partenaire,
mais c’était un Anglais déjà civilisé (rires). Il n’était pas seulement
de son île, il avait vécu en France où je suis né et il avait épousé une
jeune Grecque... vous voyez...

--Oui, je vois, observait-on... C’est pourquoi vous êtes bronzé comme
une fille du pays de votre mère avec des cheveux frisés... De nous deux,
c’est vous qui êtes le plus femme.

--Le fait est qu’il y eut un temps, sur le cargo japonais, où je croyais
bien...

--Ne dites pas des choses que jamais vous n’avez pensées. Jamais vous ne
vous êtes trompé. Ne me mentez pas dès maintenant; c’est trop tôt.

Nous restions immobiles, Williams et moi. Je n’osais allumer une
cigarette, ni même jeter celle que je tenais et qui venait de
s’éteindre. A cause de la nuit épaisse de décembre, nous ne pouvions pas
nous voir, et nous attendions, sans lumière, dressés dans nos
couvertures.

--C’est Christiane, expliquait Williams. Tu reconnais l’autre?

--Je n’entends pas très bien.

--Ce ne peut être que Constantin.

A ces mots, un frisson me parcourut. Williams, m’ayant conseillé, dans
un murmure, de bien écouter, j’en profitai pour ne plus rien comprendre
aux éclats de voix que j’entendais, tant cette conversation, à deux pas
de moi, derrière le mur flottant d’une toile, de celui que je
considérais comme mon plus intime ennemi, après M. de Prénonne bien
entendu, m’emplissait d’une fureur nerveuse.

--Comme vous devez être dur avec ceux que vous n’aimez point. Et plein
de ruses... Vous êtes félin, c’est cela, vous êtes un félin. Quels sont
ceux que vous n’aimez pas?

--Ceux qui vous font du mal, à vous et à moi.

C’était bien Constantin qui répondait; j’avais retrouvé le son de sa
voix. Christiane reprenait ensuite:

--Et vous n’oubliez jamais, j’imagine?

--Je n’oublie pas. C’est vous qui oubliez que l’on s’est moqué de vous
sur un bateau, à Port-Saïd?

--Vous croyez? Ça m’est indifférent, aujourd’hui. Je ne leur en veux
pas.

--C’est ce que je vous reproche, Christiane. J’y pense pour vous. Je
n’oublie rien, pas plus que je ne vous oublie... Si vous saviez...

--Chut!... N’employez pas de grands mots dont vous ignorez sans doute le
sens trop profond pour vous... (rires).

--Merci... cela vous amuse... Ah! Christiane, tout cela pour ne pas
reconnaître que vous «leur» avez pardonné... Si vous vouliez, cependant,
le moment est venu.

--Vous voilà de nouveau parti, interrompit la voix de Christiane
Dallène. Que voulez-vous? on change, mon ami, on n’est sûr de rien, et
toutes ces choses qui sont nous-mêmes et qui nous composent, dans la
suite de nos années, successivement, doivent mourir, puisque, nous
aussi, nous sommes mortels, en entier.

--Je reconnais là une des maximes favorites de cet imbécile.

--Quel imbécile, je vous prie?

--Ce Blaze Romerdy qui ne peut se consoler de vous avoir perdue.

--Il ne m’avait jamais trouvée. Mais vous êtes bien impertinent de
croire que je suis obligée de penser d’après ce M. Blaze.

--Ne parlez pas si fort. Et ne dites jamais de noms.

--C’est vous qui avez commencé, cher monsieur. Moi, je ne crains
personne, du reste.

--Je crois bien! Vous pardonnez à vos ennemis les injures qu’ils vous
ont faites!

--Ça va mal tourner, remarqua Williams qui s’était penché à mon
oreille... Hein? quelle drôle de petite femme.

--Écoute donc! lui dis-je.

Je ne percevais plus en effet que des mots sans suite, qui, rapprochés
les uns des autres, ne donnaient pas un sens bien défini.

--Pourquoi ne pas faire alliance avec moi... Christiane, ce serait vite
terminé... Dites oui, seulement, et vous verrez comme ce sera facile,
surtout en ces pays-ci.

--Non, répliquait Christiane, je n’aime pas ces contrées... Et puis, si
vous voulez les avoir, j’ai peur...

--Peur? De quoi?... Vous n’osez pas me le confier... Parlez quand même.

--Eh bien, je crois que c’est trop tard, et que tout cela aura une fin
malheureuse.

--Moi aussi, je crois à une fin terrible. Pour eux, naturellement.
Laissez cela. Et, à ce propos, à leur propos, je voudrais vous parler...
Pas ici. Quelque chose d’important... Sur le docteur Neikuls...

--Vous savez qui c’est?

--Cela vous intéresse donc un peu?

--Mais non, vous ne savez rien, insinuait Christiane, comprenant qu’elle
s’était trop hâtée.

--Est-ce que cela vous intéresse?

--Comme toutes les énigmes.

--Alors, je vous dirai... comment, par quels moyens j’ai appris... Et ce
qu’il faut faire dès maintenant pour vous en débarrasser.

--Pourquoi? Il ne me gêne pas!

--Vous ne voulez pas qu’il se retire de notre expédition?

--Je vous répète qu’il ne me dérange pas.

--Excusez-moi. Je me suis trompé. Je croyais, articulait avec lenteur
Constantin, que vous ne teniez pas à être suivie, à être surveillée,
j’allais dire: espionnée.

Silence subit. Puis un bruit mou, celui que pourrait produire un fusil
qui glisse et tombe sur le sable. Williams m’avait pris le bras. Nous
attendions.

--C’est fini, affirma mon ami. Ils sont sortis, ou bien elle va venir
pour dormir.

Mais lorsque Christiane entra, comme d’habitude, dans notre tente,
quelques minutes après cette conversation que nous avions surprise, et
qu’elle regarda de notre côté, cependant que le cuisinier arménien
élevait sa lanterne vénitienne pour nous éclairer, Williams et moi, nous
dormions déjà d’un sommeil profond.




III

LA LUMIÈRE QUI MONTE


Christiane Dallène en fut sans doute persuadée, car elle renvoya
l’Arménien, puis elle s’étendit sur son lit de camp, situé en face du
mien, assez loin d’ailleurs, puisqu’il touchait l’autre versant de la
tente. La jeune fille ne retira rien de ses vêtements, elle ne rabattit
même pas les plis de la moustiquaire.

Comme l’Arménien était reparti avec sa lanterne, l’épaisse nuit du
dehors avait de nouveau envahi notre abri de toile. La lune montait
peut-être dans le ciel, mais sa lumière ne traversait pas le rideau des
palmes et des ricins.

Williams et moi, nous restions sur place. Je crois que nous avions
surtout le souci de simuler, pour Christiane attentive, un sommeil sans
à-coup, avec une respiration régulière, comme il se doit, tout en
restant sur le qui-vive.

L’obscurité, sous la tente, nous avait permis d’ouvrir les yeux, et nous
regardions le filet de nuit extérieure qui marquait la mince ouverture
de la toile retombante sur la porte d’entrée. C’était par là que les
événements qui ne pouvaient manquer de se produire allaient pénétrer
jusque chez nous.

Or, voici que dans le silence des feuillages de palmiers, agités comme
des tigettes de zinc, par une brise insoupçonnable, la porte de la tente
fut soulevée, d’une façon imperceptible, et quelque chose ou quelqu’un
glissa.

Je sais que je ne pus retenir un mouvement, à ce moment-là, car je
voulus me rendre compte tout de suite, si l’ombre qui venait de passer
était entrée ou sortie... Le bras de Williams me retint sur place, et
tous deux, mon ami et moi, nous restâmes encore un long instant
immobiles. Puis, Williams se décida:

--Il me semble que l’on est entré ici... ou bien que quelqu’un est
parti, la toile est mal refermée.

--Il... me... semble, balbutiai-je.

--C’est peut-être Christiane, prononça Williams de sa voix la plus
naturelle. Pourvu qu’elle ne soit pas malade.

Or, la main de Williams me serrait fortement le bras, et je compris que
je ne devais rien répondre de compromettant. Nous avions l’impression,
ainsi couchés, que nous étions surveillés par quelqu’un qui se tenait
caché. Aucune preuve; mais cependant la certitude absolue que l’on nous
guettait, derrière ce rempart de toile, quelque part... Je cherchais à
tâtons, sans bruit, près de moi, la crosse de mon revolver, et j’étais
sûr que Williams avait déjà pris son arme sous ses couvertures.

Tout haut, pour l’indiscret qui nous espionnait, mon ami parla:

--Où peut-elle bien être?

Mais je ne me sentais plus la force de rester immobile. Je me penchai
vers Williams.

--Nous ne pouvons pas laisser s’accomplir ce guet-apens contre Lucien
Lemans.

Sur le même mode confidentiel, il répliqua:

--Que décides-tu?

--Partir à sa recherche, le mettre au courant, l’aider surtout...

--Il y a quelques minutes, c’était là mon avis. Maintenant, non. J’ai
réfléchi.

--Tu as peur?

--Pas cette fois-ci, observa Williams sans élever la voix. Mais ce M. de
Henne parlait un peu trop haut, tout à l’heure. Il pensait à nous: il
savait que nous étions ici et que nous pouvions l’entendre. Donc, il
s’adressait indirectement à nous. Voilà pourquoi je n’irai pas au
rendez-vous qu’il nous a donné cette nuit: c’est un guet-apens. Quant à
Christiane, elle est venue voir si nous dormions. Elle est repartie à
présent, persuadée que nous n’avions pas écouté sa conversation avec
Henne. Si nous sortions, nous les rencontrerions, elle et lui, de retour
de leur expédition inutile. Et alors, que dirions-nous?

--Nous ne leur devons pas de comptes. Et nous avons bien le droit, il me
semble, de faire des rondes autour du camp lorsque nous entendons des
bruits suspects.

--Non, il vaut mieux attendre encore. Christiane va revenir. Elle ne
peut pas être loin.

A ma grande surprise, Williams avait parlé à haute voix.

--Elle revient même... Tiens, entends ces chiens qui se répondent.

Cependant Williams s’était levé. Il me conseilla de l’imiter, et, à
tâtons, nous sortîmes dans la noire profondeur d’une opaque nuit.
Quelques tisons, sous la cendre du foyer, fumaient encore... Le camp
dormait. Du reste, Rives-Ribière et Sartigues seuls devaient être
couchés; Lucien Lemans, Prénonne, Christiane et Henne étaient partis on
ne savait où...

Nous avancions lentement. Nos pieds enfonçaient dans le sable de
l’oasis, et nous n’osions pas nous aventurer dans les endroits que l’on
présumait boisés parce qu’on n’y voyait rien. Nous fîmes ainsi le tour
du camp, puis, ayant gagné un chemin goudronné, nous marchâmes quelque
temps. Des aboiements de chiens, au loin, des branches secouées par le
vol d’un oiseau de nuit, au-dessus de nous et, soudain, la fuite de
quelque chacal dans les fourrés.

Mais comme nous avions ralenti, nous entendîmes distinctement quelqu’un
qui s’avançait à nos côtés. Williams dirigea sur l’homme aux souliers
cloutés la lumière de sa lampe de poche et, dans le trou de clarté
ouvert sur la nuit, il nous fut possible de reconnaître M. de Prénonne,
qui, ébloui par le jet électrique, s’était arrêté et ne pouvait nous
voir.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il à tout hasard.

--Nous faisons une ronde. Nous avons entendu des bruits...

--Ah! c’est vous, monsieur Williams... Moi aussi, j’avais entendu, et
même, ajouta-t-il en se rapprochant de nous, j’ai vu une lumière qui
s’enfonçait dans l’oasis; j’ai voulu la rejoindre... Je l’ai suivie un
moment. J’y voyais assez pour me diriger.

--Vous êtes seul? interrompit Williams.

--Non. Je me trouvais avec Lemans. Il n’est pas venu avec moi,
d’ailleurs. Il m’a annoncé qu’il préférait rentrer. Quand Lemans a été
parti, je suis tombé par terre, je ne sais comment, et lorsque je me
suis relevé, la lumière avait disparu. Vous êtes arrivés à ce moment.
Mais vous n’avez pas allumé de lanterne?

--Non, dit Williams.

--Je ne comprends pas. Ne serait-ce pas quelqu’un du campement?

--C’est possible. Il n’y a plus personne sous les tentes, en dehors de
Rives-Ribière et de Sartigues.

--Comment? M. de Henne est également sorti?

--Il y a longtemps que nous n’avons pas vu M. de Henne, murmura
Williams... Lemans a dû rejoindre le camp. Nous devrions rentrer.

Il en fut ainsi décidé, mais Williams et moi, dès cette minute-là,
étions intimement persuadés que Henne, par le moyen de Christiane,
inconsciente sans doute du rôle qu’on lui faisait jouer, avait essayé de
nous attirer dans quelque embuscade.

La nuit était si profonde que nous aperçûmes les tentes du campement
lorsque nous fûmes arrivés dans les piquets des cordes... Christiane
était là qui nous attendait peut-être, et ses questions témoignèrent
tout de suite son affolement.

--Vous n’avez rien remarqué? Vous avez vu quelque chose?

--Des choses étranges, oui... Et vous?

--Je n’ai rien aperçu.

Williams se demandait alors, comme il me l’avoua plus tard, pourquoi la
jeune fille se trouvait au camp, pleine d’une inquiétude qu’elle ne
parvenait pas à dissimuler? Et Christiane pressentit sans doute la
question que l’on se posait; elle y répondit, en se tournant vers moi,
car j’étais le seul en qui elle devinait, avec son instinct si sûr
parfois, un défenseur possible.

--Je me suis réveillée tout à l’heure, j’ai eu peur du silence; alors je
vous ai cherchés, j’ai appelé... Tout le monde était parti. Je n’ai
trouvé personne...

Mais je savais bien qu’elle ne disait pas la vérité. Et Williams aussi
le savait. Si Christiane avait appelé, elle aurait réveillé
Rives-Ribière et Sartigues qui n’étaient point sortis du camp. Si elle
nous avait cherchés, elle aurait vu les deux couchettes de Rives-Ribière
et de Sartigues occupées. Et à quel moment plaçait-elle son réveil,
puisqu’elle avait simulé le sommeil pendant cinq minutes seulement et
que nous avions quitté le camp un quart d’heure après elle... Mais tout
le monde ne possède pas une excellente mémoire.

--Et maintenant, que faisons-nous?

C’était Prénonne, toujours indécis, qui, privé de son conseiller
ordinaire--M. de Henne--nous interrogeait. Williams surveillait
Christiane. Il me fit part de ses réflexions:

--C’est bizarre, dit-il. Elle court un grand danger, ou bien elle
redoute quelque catastrophe pour quelqu’un... Annonce-lui donc que nous
devons aller à la recherche de Lemans.

Je fis ce que Williams me conseillait, et Christiane me jeta un regard
de colère. Williams se mit à rire.

--Cette parole-là, elle n’est pas prête à te la pardonner.

Puis, se tournant vers Prénonne qui attendait notre décision:

--Lemans n’est pas encore revenu. Et Henne non plus. Maintenant que nous
sommes en nombre, nous pourrions repartir, armés sérieusement, avec
fusils, revolvers, etc... Et nos lampes électriques.

--Il n’y en a que trois! observa étourdiment Christiane.

--Où sont les deux autres?

Quand on chercha les lampes de poche, on n’en découvrit plus que trois
en effet; les deux meilleures avaient disparu. Williams possédait
toujours la sienne.

--Vous venez avec nous?

--Ce monsieur est bien assez grand pour trouver seul son chemin, annonça
Christiane, en haussant les épaules.

Mais quand nous partîmes, elle nous suivit. Ainsi se termina ce
singulier conseil que nous avions tenu, près d’un feu de bivouac, sur
lequel on jetait quelquefois des écorces sèches de palmiers qui nous
éclairaient brusquement, de bas en haut.

Nous allions les uns derrière les autres, Williams en tête, puis
Prénonne, puis Christiane. Je marchais sur le même plan que Prénonne,
mais à une distance de deux ou trois mètres. Le temps était plutôt
humide que froid; cependant nous étions sensibles à la fraîcheur de
l’oasis, dans le matin qui commençait, parce que nous avions passé une
nuit presque blanche. Williams parfois faisait jouer le ressort de sa
lampe pour éclairer la piste, devant nous, mais nous nous guidions
surtout avec les mains, nous évitions les colonnes des palmiers et,
lorsqu’un jet de clarté surgissait, nous avions l’air d’aveugles qui
s’avancent à tâtons... Cette randonnée nouvelle ne m’enchantait guère et
je pensais, avec quelque amertume, à Rives-Ribière et à Sartigues, qui,
eux, avaient eu la bonne inspiration de ne pas abandonner leurs
couchettes. S’ils s’étaient levés, Prénonne les aurait entraînés dans
cette expédition.

--Une lumière, là-bas, qu’on agite!

Je regardais cette lueur que j’avais déjà remarquée, avant Williams qui
la signalait comme une chose extraordinaire, et je puis bien avouer que
je n’y avais pas attaché d’importance. Nous nous étions arrêtés, et il
devint évident que la lumière bougeait. Quand je me déplaçais moi-même,
je ne m’étais pas aperçu de cette étrangeté. La clarté, on eût dit d’une
lanterne de voiture, montait et descendait, disparaissait soudain, puis
surgissait encore dans la profondeur de l’oasis, assez lentement, jamais
très haut ni très bas. Un homme, assurément, devait la balancer ainsi, à
bout de bras.

Nous nous regardions, cherchant en nous-mêmes une explication
convenable. A ce moment-là, je ne pouvais pas voir le visage de
Christiane, mais je fus certain qu’il était très pâle... Comme je
cherchais à l’observer davantage, Williams dut avoir la même pensée que
moi, peut-être parce que mon manège ne lui avait point échappé, et, sous
prétexte d’éclairer le chemin, il dirigea quelques secondes le jet de sa
lampe sur Christiane.

Celle-ci, les yeux fixes, s’appuyait, sans bouger, près d’un palmier.

--C’est trop fort! articula Prénonne.

--Il faut aller se rendre compte, émit Williams.

--Un signal convenu, mais avec qui? Si vous y répondiez, M. Lecharier,
en répétant autant que possible... C’est peut-être Lemans.

--Nous sommes trop loin. Il ne verrait pas la lumière de ma petite
lampe.

Nous marchâmes encore, prudemment, le revolver à la main, prêts à toute
surprise, mais, comme nous pensions nous être rapprochés de l’endroit où
la lumière montait et descendait, nous ne vîmes subitement plus rien.
Tout avait disparu. Déconcertés, nous hésitions à poursuivre notre
route. C’est alors que Prénonne conseilla à Williams d’élever sa
lanterne.

Ce ne fut pas long.

A peine la lampe électrique eut-elle brillé au-dessus de nous, que des
balles claquèrent dans l’oasis, tirées dans notre direction.

Nous nous étions couchés aussitôt, et à plat ventre, dans le sable qui
glissait sous notre poids, nous attendîmes la fin de l’attaque, ou
plutôt de cet étrange guet-apens.

Tout d’abord, comme les coups avaient été rapides et successifs, nous
avions cru à une rencontre d’éclaireurs. Il n’est pas rare, en effet,
que les tribus nomades de ce coin de Mésopotamie, toujours en rivalité,
se livrent à des razzias par surprises et même à des combats. Peut-être
étions-nous tombés sur quelques cavaliers envoyés en reconnaissance ou
sur un parti de maraudeurs Haoufs... Le mieux, dès lors, était de ne
point faire usage de nos armes, jusqu’à ce que nos assaillants fussent à
portée de nos revolvers.

Mais comme nous ne bougions pas, nous eûmes le temps de remarquer que
les coups de feu, assez espacés, devaient être tirés par un seul
homme,--peut-être deux,--qui déchargeaient un pistolet de gros calibre,
probablement, au hasard... on entendait parfois des cris et nous
pensions que c’étaient des ordres--ou des injures--en arabe...

--Nous sommes entourés de fanatiques, souffla Prénonne en étendant la
main, devant lui, sur le sable humide.

--Nous sommes très mal entourés, appuya Christiane.

--Qui peut être cet imbécile? grognait Prénonne, mécontent d’avoir perdu
son casque de liège au moment où il s’agenouillait.

--Ne serait-ce point, par hasard, ce monsieur qui est venu de Suez
jusqu’ici avec nous?

--Guère probable, répondit Williams.

--Et qui, se croyant attaqué, se défendrait.

--En criant des injures en arabe? demanda encore Williams.

--Pour mieux donner le change.

Ces mots échappèrent presque à Christiane. Elle s’en rendit compte, du
reste, aussitôt qu’elle les eut prononcés. Mais c’était trop tard.
Williams les retournait déjà:

--De quel monsieur parlez-vous? Du docteur Neikuls?

--Précisément, assura la jeune fille.

--Alors, il y a erreur, «madame», coupa sèchement une voix, près de
nous, et que je reconnus aussitôt. Christiane aussi la reconnut, car
elle se recula brusquement, et l’on entendit le bruit de sa retraite sur
le sable qu’elle déplaçait en se traînant, tandis que le docteur
Neikuls, Lucien Lemans pour mieux dire, nous expliquait qu’il s’était
perdu dans l’oasis et nous cherchait depuis longtemps.

--Votre lumière tout à l’heure m’a bien servi. Et lorsqu’on vous a tiré
dessus, j’ai pensé que vous ne deviez plus bouger. Cependant, je n’osais
approcher trop vite.

--Et vous nous avez écoutés.

--Le temps de vous reconnaître... et je me suis déclaré...

--Juste à point pour éviter une erreur judiciaire... Il me semble que
nous sommes au complet, poursuivit Williams. Nous pourrions rentrer.

--Et Constantin de Henne? remarqua Prénonne.

--Je ne suis pas inquiet pour lui. C’est le seul qui manque, du reste.

--Pardon, il y a encore MM. Rives-Ribière et Sartigues, corrigea
Christiane.

--Ils étaient au camp quand nous sommes partis.

--Pourquoi ne sont-ils pas venus avec nous?

--Parce qu’ils dormaient, dis-je.

--Et vous trouvez que c’est une excuse? repartit Christiane en se
retournant de mon côté.

--Je n’ai pas à apprécier.

--Vous serez toujours le même.

Mais Williams songeait que Christiane défendait trop bien Henne pour ne
pas en savoir plus qu’elle ne voulait en dire.

Les coups de feu avaient cessé pendant cette discussion, et c’est à
peine si nous nous en étions aperçus. Nous repartîmes, Williams toujours
en tête, et parfois, pour nous retrouver, nous faisions fonctionner nos
petites lampes électriques.

Au camp, tout le monde dormait, y compris l’Arménien. Cependant, le
lendemain, Rives-Ribière confia à Williams que Sartigues et lui avaient
entendu des coups de feu cette nuit-là.

Sur le moment, ils n’y prêtèrent pas grande attention, mais, un peu plus
tard, quelques instants avant que nous rentrions au camp, ils avaient
cru percevoir du bruit dans la tente occupée par Prénonne et Constantin
de Henne. Puis, comme le calme était revenu, Sartigues et lui se
rendormirent.

Prénonne, ce matin-là, au moment où nous allions nous coucher, souleva
la porte de notre tente et nous annonça:

--L’expédition est au complet. Henne dort comme un innocent.

--Comme un innocent, reprit Williams, écho fidèle.

--Voulez-vous le voir?

--Non, merci.

Cependant Prénonne ne s’en allait point. Il restait là, à l’entrée de
notre tente, affectant cet air faussement méditatif qui lui était si
coutumier au point qu’il faisait partie de son naturel. Prénonne donnait
toujours l’impression de poser devant un appareil enregistreur.

--C’est incroyable, murmurait Williams, ce que l’imitation faussement
conçue de Napoléon a pu induire de pauvres bougres dans tout un
engrenage de catastrophes héroï-comiques.

Prénonne parlait peu; nous le savions. Il était sujet, comme beaucoup de
ses pareils, à des crises d’isolement, de solitude mélancolique, puis
ses rêves d’impérialisme reprenaient le dessus. Enfin, il se décida:

--Dormez bien.

Et sa voix résonnait solennelle:

--Si vous entendez du bruit, ne vous alarmez pas. Ali-Rhem nous rejoint
ce matin avec des mulets et des chevaux. Je viens de l’apprendre par un
éclaireur.

Tous ces préparatifs pour nous annoncer ce secret! Prénonne se résumait
là tout entier.

--Alors, bonne nuit, messieurs.

Nous lui souhaitâmes bonne nuit, puisque cette équipée nocturne marquait
tout au moins la reprise des relations polies. Sitôt que Prénonne fut
parti, Williams m’expliqua:

--Je suis certain «qu’il» est rentré pendant que vous parliez, Lemans et
toi, «il» s’est glissé tout équipé sous ses couvertures, sans avoir pris
le temps d’enlever ses bottes de chasse.

--Si nous allions nous en assurer.

A ce moment, la tête de Christiane apparut dans le pan de toile
soulevée. Elle s’approcha de son lit de camp, puis elle nous regarda
l’un après l’autre, avec un air de visible triomphe.

--Nous éclaircirons tout cela demain, décida Williams.

Mais je ne doutais pas que sa religion ne fût entièrement édifiée, car
il souriait en arrangeant son lit.




IV

SUR LES PISTES


Le lendemain matin, au moment où l’on s’y attendait le moins, Prénonne,
dans un de ces coups de tête qui lui tenaient lieu de décision
réfléchie, donna l’ordre de lever le camp. La surprise fut générale.
Henne lui-même paraissait très étonné. Rives-Ribière et Sartigues, qui
avaient pu dormir toute la nuit et se trouvaient à peu près dispos, ne
cachaient pas leur mécontentement. Lucien Lemans s’avouait très fatigué.
Il tournait très prudemment autour des huit mulets hargneux et des neuf
chevaux, attachés à une corde, fixée à deux solides piquets, qu’Ali-Rhem
avait choisis, à Ashar, à Bassorah ou dans les environs, pour notre
entreprise. Lemans se demandait quelle bête lui conviendrait le mieux.
Quant à Williams, il se déclarait satisfait; il se forçait surtout à le
paraître. Il surveillait, sans mot dire, les six Bédouins qui
démontaient nos tentes et ficelaient nos réserves.

Ali-Rhem, important depuis que l’on avait eu recours à ses services
d’interprète, donnait des ordres dans une langue gutturale et rauque, la
sienne. M’ayant aperçu, il me salua à la manière qu’il croyait
européenne, en portant la main à son front.

--Koudâfiz..., me dit-il en s’inclinant à la manière des mollahs
chiites.

--La paix soit avec vous, répondis-je à mon tour.

Tout de suite, Ali-Rhem me conta ses difficultés pour découvrir, parmi
les nomades de la tribu du Nedj, des convoyeurs que notre expédition ne
rebutait point. Mêmes embarras en ce qui concernait les chevaux de
selle. Prénonne lui avait recommandé d’en ramener huit, mais, ayant
établi le compte des cavaliers, Ali-Rhem prit sur lui d’en choisir un
neuvième pour son usage personnel. C’étaient, du reste, des chevaux de
cavalerie anglaise, volés par les Bédouins, ou vendus à la suite de
réforme. Les mulets provenaient de l’artillerie britannique ou indoue.
Ils avaient le poil rouge et luisant, de grandes oreilles mobiles et de
petits sabots. On ne trouvait plus, selon Ali-Rhem, les petits mulets
kurdes, ni les mulets persans du Sultanieh, ni les pur-sang arabes aux
jambes fines.

--La guerre, monsieur!

Et il me glissa en confidence:

--Prenez donc le gris qui a des taches blanches et l’intérieur des
oreilles si noir.

Cependant tout était prêt. Ali-Rhem, plein de suffisance, reçut l’ordre
d’ouvrir la marche du convoi. Derrière lui suivaient Prénonne, puis
Henne, à cheval bien entendu, puis les huit mulets chargés de nos
bagages, escortés par les six Bédouins.

Pour éviter désormais la confusion, les ordres multiples, les conseils
contradictoires qui avaient retardé notre départ, dès le premier jour,
et aussi pour retirer à Ali-Rhem un peu de l’importance qu’il
s’accordait, il fut convenu, séance tenante, que, chaque matin, on
désignerait un chef de la route qui serait chargé de l’itinéraire à
suivre, de l’ordonnance des étapes et de tout ce qui concernait la
discipline du voyage.

Prénonne me désigna pour aujourd’hui; Henne avait dû lui conseiller ce
choix.

--A cause de votre nom qui commence par un B..., expliqua-t-il. Nous
prendrons l’ordre alphabétique.

--Mauvais système.

C’était Williams qui s’élevait contre cette décision. J’en fus surpris
d’abord, et même irrité, puis je réfléchis que Williams ne s’attaquait
ainsi qu’à Henne, qui demain serait maître de la route.

--Ce sera le chaos, assurait Williams. Pourquoi émietter l’autorité?
Après avoir capitulé devant les Anglais, on instaure la faillite des
responsabilités.

--Je ne vous permets pas de parler sur ce ton, monsieur Lecharier, coupa
Prénonne.

--Laissons cela, conseillait Henne qui se sentait atteint. On ne peut
pas empêcher les éternels mécontents d’exhaler leurs rancœurs.

--Voulez-vous ne vous occuper que de ce qui vous concerne? répliqua
Williams.

Les deux hommes, dressés sur leurs étriers, se dévisageaient. C’est
alors que Prénonne, très maître de lui, décréta:

--Finissons-en! Que désirez-vous?

--Je trouve peu pratique ce changement d’autorité.

--Vous nous l’avez annoncé! Et alors?

--Je voudrais que le même, toujours, fût responsable. Et qu’il n’y en
eût qu’un seul.

--Et lequel, s’il vous plaît?

--Le plus digne.

--C’est une façon de vous désigner, ricana Constantin de Henne.

--Ce n’était certes pas à vous que je pensais, en effet.

--Eh bien, qu’il en soit selon vos vœux, décréta Prénonne dont la
tranquillité, en cette circonstance, me déconcertait bien plus que la
colère feinte de Williams.

D’ailleurs, l’incident fut très rapide, et Sartigues ni Rives-Ribière
n’en furent point retardés dans leur marche.

--Monsieur Blaze Romerdy, comme il est convenu, vous dirigerez, continua
Prénonne, s’adressant à moi. Que chacun à sa place, en file indienne,
surveille la route et se tienne prêt à toute surprise. Ordonnez,
monsieur Romerdy. C’est moi qui suis responsable, quoi qu’il advienne.

Déjà, les huit mulets trottaient en troupe, préoccupés d’avoir le pas
les uns sur les autres. Les Bédouins criaient en les poursuivant.

--Je vous retrouverai, monsieur de Henne, lança Williams.

Mais le Gréco-Britannique haussa les épaules. Je vis alors Williams se
pencher et, d’un coup brusque, abattre sa cravache dans la direction de
Constantin de Henne; mais celui-ci, devant le danger, fit tourner son
cheval, cependant que le fouet de Williams venait frapper au poitrail la
jument que montait Christiane. La jeune fille, en effet, s’était poussée
sur mon ami, qui, sous le choc, manqua de quitter les étriers.

--Vous êtes fou! cria Prénonne.

--Il faut l’enfermer tout de suite, approuvait Christiane.

--Excusez-moi, madame, dit Williams en reprenant son équilibre. Ce
n’était ni à vous, ni à votre cheval que j’en voulais.

--En route! ordonna Prénonne.

Et il partit au galop. Il voulait entraîner Henne, mais celui-ci refusa.
On le sentait résolu à quelque folie, lorsque Christiane se mit à courir
pour rejoindre la tête de la caravane qui disparaissait dans la
poussière soulevée par les chevaux.

--Venez, dit-elle.

Henne la suivit, et je me tournai vers Williams:

--Nous allons nous trouver en retard.

Rives-Ribière et Sartigues arrivèrent au même instant. Ils fermaient la
marche du convoi.

--J’ai eu tort de me laisser emporter, avoua Williams, mais il faudra en
finir un jour ou l’autre avec cet être-là.

Ce furent les seuls mots qu’il prononça, ce jour-là, sur cet incident,
et, aujourd’hui encore, je ne saurais affirmer si cette colère de mon
ami, que j’avais crue d’abord sincère, était complètement simulée, de
même je ne pourrais dire si son geste pour frapper de Henne, que j’avais
pris pour une feinte réfléchie, ne provenait point d’une seconde de
véritable égarement.

Tout d’un coup, une immense plaine d’argile rousse s’étendit jusqu’à
l’horizon du ciel d’un bleu tremblant. Quelques tranchées, des canaux
comblés par le sable, traçaient leurs lignes régulières... Nous venions
de quitter la palmeraie, son ombre clairsemée, pour entrer dans la
grande chaleur et la poussière du désert.

Au même moment, la caravane parut frappée de folie; les mulets
s’égaillaient en secouant leurs charges et les Bédouins les
poursuivaient, tandis que les cavaliers trottaient dans toutes les
directions. Je m’aperçus assez vite de la cause de ce désordre; c’était
peu de chose, naturellement: Prénonne, Christiane, Henne et Ali-Rhem
s’avançaient de front, sur le même rang et donnaient l’exemple de la
cohue.

--C’est maintenant qu’il faut te montrer, dit Williams.

Je rendis les rênes à mon cheval sans même songer que je le connaissais
mal, n’ayant pas eu le temps de l’éprouver. J’arrivai sans encombre sur
la tête du convoi.

--Voyons, messieurs, m’écriai-je, nous ne pouvons courir ainsi. Monsieur
de Henne, vous devez, puisque l’on marche en file indienne, tenir votre
rang derrière M. de Prénonne, de façon que si nous étions attaqués, il
ne fût possible de tuer que l’un de nous, à la fois.

«Et vous, monsieur Christian Dallène--et j’appuyai sur ces mots plus que
de raison--vous plairait-il de mettre votre cheval à sa place dans le
convoi, c’est-à-dire à égale distance de M. de Henne et de M.
Rives-Ribière?

Christiane tira sur les rênes de sa jument, qui s’arrêta. Mais je
m’adressais maintenant à Ali-Rhem:

--On vous a chargé de diriger le convoi. Prenez donc votre place, qui
est tout à fait à l’avant.

Christiane attendait. Alors, de la main, sans ajouter un mot, je lui
indiquai son rang, derrière le sixième mulet. La jeune fille me lança un
regard mécontent, mais elle obéit.

--Au fait, Ali-Rhem, dis-je, pourquoi avez-vous quitté la palmeraie?

--Cette piste doit raccourcir notre chemin, répondit l’Arabe,
interloqué.

--Mais fatiguer bêtes et gens. Tâchez donc de reprendre l’ancienne
route, en suivant autant que possible les rives du fleuve.

--Ce sera plus long, rétorqua Ali-Rhem.

--Je ne le crois pas.

Prénonne se retourna. Il me fit un signe d’approbation, le premier,
assurément, depuis que nous étions ensemble.

--Continuez, monsieur Romerdy. La discipline de la caravane doit être
sévère. Je m’y conformerai comme les autres.

Tel était cet homme si étrangement indécis en d’autres circonstances,
mais les plus faibles ne sont pas même constants dans leur faiblesse;
ils ont leur minute de courage ou de violence.

--Au revoir, criait la jeune fille.

Constantin de Henne, à qui elle s’adressait, ne pouvait l’entendre, et
Williams me demandait à ce moment-là:

--Indique-moi ce que je dois faire?

--Derrière M. Sartigues. Surveiller le flanc droit de la colonne, comme
M. Sartigues surveillera le flanc gauche.

--Permets-moi, auparavant, reprit Williams, d’aller parler à M. de
Prénonne.

Et Williams partit. Je sus plus tard que Prénonne avait été très surpris
par la démarche de mon ami. Et comment ne pas l’être quand on voit
arriver près de soi un homme tel que Williams qui commence par vous
déclarer: «Tout à l’heure, je n’ai pas été maître de moi.»

--N’en parlons plus, décidait Prénonne. Je suis sûr, du reste, que M. de
Henne ne vous en tient pas rigueur.

--Pardon, monsieur, mais c’est à vous seul que je m’adresse.

Ces derniers mots furent prononcés à haute voix pour que Henne les
entendît complètement. Prénonne aurait peut-être répondu, mais Williams
avait déjà salué pour gagner la place que je lui avais désignée tout à
l’heure, à la fin du convoi.

Lorsque Williams passa près de Christiane, la jeune fille détourna la
tête. Je remontais de mon côté pour interroger l’immuable horizon de
soleil aveuglant sur cet espace rond de terre rouge... J’allais me
trouver près de Christiane, et elle se préparait peut-être à ne pas me
voir, lorsque je l’interpellai sévèrement:

--Voyons, «monsieur» Dallène, vous savez bien que l’on ne doit pas
laisser entre chaque bête une distance de plus de six mètres!

Puis je m’éloignai pour donner quelques indications à Ali-Rhem: on
s’arrêterait toutes les deux heures; toutefois, il fallait me signaler
les passages dangereux et ne pas hésiter à envoyer un éclaireur lorsque
nous retrouverions les taillis et les fourrés de l’oasis. D’une façon
générale, il importait d’éviter les villages, les grands caravansérails
et les campements de nomades, tous parages dangereux dont nous étions
prévenus par la fuite des charognards et des mendiants, l’insinuante
odeur des cadavres et les aboiements désordonnés des chiens.

Je félicitai Ali-Rhem de son initiative et du poste d’honneur qu’il
occupait. Je prenais au sérieux mes nouvelles fonctions; Ali-Rhem aussi,
du reste. Je trottais le long du convoi, je donnais des ordres, je me
tenais pour responsable et faisais mon métier en conscience, tant on se
grise vite du simulacre de l’autorité comme de l’autorité réelle.

--Les coups de feu de cette nuit ne présagent rien de bon, observa
Prénonne. On nous a signalé des tribus de pillards, et nos Bédouins ne
me rassurent pas.

--Vous avez donc été attaqués? demanda Constantin de Henne.

Je ne parvins pas à entendre la suite, car, m’étant retourné par hasard,
je vis Christiane aux prises avec les muletiers.

--Tenez, dis-je à Ali-Rhem, allez voir ce qui se passe du côté de
Dallène.

Ali-Rhem rendit les rênes à son cheval qui partit au galop. Je savais le
domestique de Prénonne sournoisement hostile à la jeune fille, aussi je
ne fus pas surpris quand il revint m’annoncer:

--L’homme que j’ai engagé à Ashar pour venir avec nous se plaint d’avoir
été bousculé et insulté.

--Qui l’insulta?

--Monsieur Dallène.

C’est ainsi, du moins, que je traduisis la réponse d’Ali-Rhem. Je m’en
méfiais cependant, mais n’en montrai rien, et me rangeai pour laisser
défiler le convoi. Lorsque Christiane fut à ma hauteur, sans prendre la
peine de contrôler les renseignements d’Ali-Rhem, je demandai:

--Eh bien, vous ne savez pas plus maîtriser vos nerfs que votre
cheval!... Avant de crier contre ces gens...

--Oh! vous m’embêtez! dit-elle.

J’eus l’air de n’avoir pas entendu, et je me retirai, terminant ma
phrase commencée, pour moi-même, certain cependant que les yeux de
Christiane se mouillaient de larmes.

La marche continua. Henne revint se placer aux côtés de Prénonne. Je me
gardai de toute remarque, mais, à la halte de dix minutes qu’Ali-Rhem
proposa, je m’adressai au Gréco-Britannique avec une politesse outrée
qui le fit blêmir.

--Si vous, monsieur, ne pouvez pas vous conformer aux prescriptions
convenues, comment voulez-vous que les autres obéissent?

--Reprenez votre rang derrière moi, appuya aussitôt, pour couper court,
le taciturne Prénonne, qui préférait certainement marcher seul, plutôt
que d’être contraint de parler à Henne ou de l’écouter pendant toute une
journée de marche.

--Quelles sanctions en cas de récidive? demandai-je.

Prénonne releva un visage étonné, puis:

--Celles que vous jugerez à propos.

Sur quoi, la caravane repartit. On avançait péniblement dans les sables,
avec le ciel éclatant à l’horizon, et l’horizon lui-même, tremblant dans
le miroitement de la chaleur.

A deux reprises, m’étant retourné, je fus obligé de faire observer à
Christiane qu’elle n’avait pas à se tenir devant Williams, puis, comme
la jeune fille semblait prendre plaisir à ne pas entendre, je perdis
patience:

--Puisque vous ne pouvez pas rester à votre place, retirez-vous à douze
mètres en arrière du convoi. Vous ne gênerez personne.

Ainsi fut fait. Williams me regardait en souriant. Christiane avait mis
pied à terre et marchait en tenant son cheval par la bride. Après la
halte, j’oubliai avec soin de rappeler Christiane. La chose parut
naturelle, d’ailleurs. Rives-Ribière et Sartigues, pour accorder quelque
repos à leurs bêtes, les conduisaient à la main. Comme ils ne pouvaient
suivre le convoi, ils me firent signe qu’ils assureraient
l’arrière-garde. Ainsi se trouvèrent-ils avec Christiane. A cause de la
chaleur, nul ne parlait. Cependant, Sartigues s’étonna:

--Vous n’êtes pas fatiguée?

Plutôt que d’avouer à ses compagnons inattendus qu’elle était à
l’arrière par mon ordre, Christiane affirma qu’elle adorait la marche.
Et elle n’osa remonter à cheval tout de suite.

Je m’approchais de Williams, silencieux ou presque depuis qu’il était
allé voir Prénonne.

--Quand tu en auras l’occasion, tu me renseigneras sur la dame de
l’arrière-garde.

--Si tu continues à la brutaliser ainsi, répondit-il sans lever les
yeux, elle finira par te porter tout à fait dans son cœur, à gauche, et
l’astre de Constantin descendra rapidement dans l’oubli.

--Pourquoi donc? Qui te fait croire?

--Une certaine expérience de la logique féminine. Elles aiment peut-être
ceux qui les font rire, elles aiment sûrement ceux qui les font pleurer,
mais elles ne résistent pas à ceux qui savent, tour à tour, les faire
rire et les faire pleurer.

--Et à ceux qui savent rire en les faisant pleurer?

Boutade sans importance que je venais de jeter pour cacher à Williams
l’agitation où je me trouvais. J’aurais voulu rejoindre Christiane, dès
maintenant, lui demander pardon de mes sévérités. Toutefois, je
redoutais son mépris et le silence qu’elle eût opposé sans doute à ma
démarche.

Le soir élargissait le désert. Là-bas, une ligne trouble, plus épaisse
de minute en minute, faisait reculer l’horizon. Les sables se teintaient
de reflets roux et un crépuscule oriental agrandissait nos ombres qui
nous précédaient.

Le trot d’un cheval fuyant dans la poussière nous avertit qu’Ali-Rhem
envoyait un éclaireur. Je me dirigeai sur la pointe du convoi, je parlai
à l’Arabe qui nous servait de guide, puis à Prénonne. Quelques mots
échangés seulement, et je fus certain que l’anxiété gagnait les plus
audacieux.

--En selle, dis-je, le fusil bas, le revolver à la main.

J’éprouvai, dans le même instant, un plaisir puéril à entendre cet ordre
que j’avais donné répété par chacun.

Cependant, à douze ou quinze mètres à l’arrière, Christiane, les genoux
lourds, continuait de marcher à côté de son cheval, comme si elle
n’avait pu m’entendre. «Elle boude!» pensai-je. Et, de nouveau, une
brusque tendresse me saisit pour cette enfant envers qui je m’étais
montré injuste et dur.

Connaissant toutefois l’importance d’un visage sévère et de ce ton
impératif qu’il importe de garder avec les enfants et certaines femmes,
cette fois-ci encore, j’interpellai Christiane sans ménagement.

--Cet ordre vous concerne, monsieur Dallène. Allons, en selle, et à
votre place.

--Quel chef étonnant tu aurais fait! constata Williams avec une ironie
mêlée de surprise.

--Encore ne faudrait-il pas avouer qu’une femme est la cause première de
cette science qui m’est révélée, dis-je, en portant mon cheval en avant.

Cette réponse, qui s’adressait à Williams, je crois bien, à la
réflexion, que je la formulai pour moi seulement et, comme je me
retournais, je vis le regard de Christiane plein de fureur contenue posé
sur moi... La jeune fille, fatiguée par sa longue marche dans les sables
glissants qui toujours se dérobent sous les pieds, monta péniblement à
cheval.

Alors, soit pour ne point paraître m’apitoyer, soit parce que
j’éprouvais une cruelle joie mêlée de regret et d’amertume, à humilier
et tourmenter cette femme qui m’était chère parmi toutes, j’ajoutai:

--Tâchez de vous tenir droit, s’il vous plaît, et de faire attention à
ce qui peut se produire autour de vous.

Christiane me dévisagea, d’un air contrit d’enfant que l’on bouscule.
Éprouvais-je le regret de mes paroles cruelles? Je n’en laissais rien
voir. Mais, avec une tristesse qui n’était pas sans charmes, je me
répétais: «Jamais elle ne me pardonnera!...» Quel être mystérieux, de
qui je n’étais pas le maître, vivait alors en moi, et, après m’avoir
montré nettement ce qu’il ne fallait point commettre, m’obligeait à
l’exécuter de bout en bout? Ainsi se creusaient encore les espaces qui
me séparaient de Christiane...

Mais d’autres soucis s’annonçaient avec leurs diversions opportunes. Ce
que nous avions pris pour la nuit commençante, plus rapide que de
coutume, devenait peu à peu une palmeraie, avec ses colonnes d’arbres,
sa végétation chaude, et puis la nuit aussi arriva et ses ombres
soudaines s’étendirent rapidement autour de nous.




V

LE COMPAGNON PERDU


Il fallait songer à la halte, et l’on n’y voyait presque plus lorsque le
convoi parvint enfin à l’entrée de l’oasis, vers laquelle Ali-Rhem nous
avait ramenés, coupant à travers les sables, dans la direction du
fleuve. Nous n’étions pas loin d’un village, peut-être, ou d’un
campement de nomades, si nous en jugions par les aboiements répétés des
chiens qui nous parvenaient selon la fantaisie de la brise nocturne.

Tout de suite on tint conseil, tandis que les Bédouins de la caravane,
sous les ordres d’Ali-Rhem, allumaient les feux. Notre situation ne me
paraissait pas rassurante, et je ne le cachais point, peut-être parce
que je me sentais responsable de tout ce qui pouvait survenir à
l’expédition jusqu’au lendemain matin, où mes fonctions devaient prendre
fin.

--Il est nécessaire de désigner des gardes pour la nuit, commença
Williams, chez qui les mêmes inquiétudes se traduisaient en actes.

Tout en parlant, il me glissa un petit feuillet sur quoi venait d’écrire
quelques lignes. Il me conseilla d’en donner lecture, tout à l’heure,
puis il proposa de doubler les sentinelles pendant les heures
dangereuses, celles où l’on surprend d’habitude les bivouacs dans leur
premier sommeil.

--D’ailleurs, conclut-il, Blaze a tout prévu.

J’avais dès lors la parole et je lus l’écriture de Williams. De huit
heures à dix heures, spécifiait le petit programme, M. de Henne
veillerait seul. De dix à minuit, Christian Dallène et Romerdy lui
succéderaient; de minuit à deux heures, Williams Lecharier et Lucien
Lemans prendraient la faction, puis, de deux à quatre, Sartigues et
Rives-Ribière. De quatre à six, Ali-Rhem seul surveillerait aisément,
car le jour apparaissait de grand matin.

A la lecture de ce feuillet, comme je compris l’ironie secrète de la
réflexion de Williams, lorsqu’il me félicitait: «Quel chef étonnant tu
aurais fait!» Le seul maître, c’était Williams et je me trouvais, en
cette circonstance comme en beaucoup d’autres, l’instrument bénévole,
parfois inconscient, parfois indocile, de sa volonté.

Prénonne qui semblait assez hésitant, non à la façon des grands
conducteurs d’hommes que la multitude des situations prévues embarrasse
souvent, mais parce qu’il n’envisageait rien dans la sécheresse de son
esprit, parut se rallier à cette proposition. Il le fit d’ailleurs avec
réserves:

--J’approuve, dit-il. Ces précautions sont fort sages. Cependant, de
quatre à six, comme j’ai l’habitude de me lever de bonne heure, c’est
moi qui prendrai la faction, si vous ne croyez pas que la garde à deux
ne soit d’une trop minutieuse précaution.

--Pas ici, insistait Williams. Voyez l’épaisseur de cette nuit sans lune
et ces bruits incessants qui se répondent et fatiguent l’esprit.

--C’est entendu, déclara Prénonne. Alors, le matin, je prendrai la
garde.

Williams voulut protester. Cette amabilité ne me surprenait pas; je
soupçonnais Williams de vouloir se rapprocher de Prénonne. Celui-ci
expliqua:

--Avec Ali-Rhem, si vous voulez. Mais nous ne devons jamais, en aucun
cas, nous confier à une seule sentinelle indigène.

--Fort bien, conclut Williams à voix basse. Et il ajouta pour moi
seulement:

--Je m’en doutais: Prénonne se méfie d’Ali-Rhem qui passe pour son plus
fidèle serviteur.

                   *       *       *       *       *

C’est Williams qui m’éveilla vers dix heures et quart pour que j’aille
assurer mon tour de garde.

--Fais vite. Henne vient de prévenir Christiane. Celle-ci est déjà
dehors. J’ai attendu pour voir si on viendrait te chercher. Mais non.
Christiane doit faire maintenant les cent pas, seule, devant le camp.

J’aperçus en effet, dans les ténèbres, non loin du bivouac, un grand
manteau que je connaissais bien, celui-là même que la jeune fille
portait en mer, le soir, pour les longues causeries sur le pont... A la
braise du foyer, j’allumai une cigarette et fis le tour du campement.
Christiane marchait en sens inverse et, lorsque nos ombres se
rencontraient, comme nous n’avions rien à nous signaler, nous passions
sans dire un mot. Je crois que nous étions surtout préoccupés de ne pas
nous trouver trop souvent face à face, et ce souci nous empêchait de
prêter attention aux diverses rumeurs de la forêt orientale.

Qu’on s’imagine, dans un décor presque frileux, tant la température est
variable du jour à la nuit, à l’entrée même de la palmeraie, les quatre
tentes de l’expédition. Les huit mulets attachés à une corde, d’un côté,
et, plus loin, les neuf chevaux. Sous les toiles, on a mis les bagages.
Un peu à l’écart, étendus dans leurs manteaux ou accroupis sur leurs
talons, les Bédouins dorment.

Parfois les mulets essayaient de se mordre entre eux et une bagarre
suivait. Les chevaux qui, jusque-là, reposaient sagement sur trois
pattes, croyaient qu’il y allait de leur dignité. Et ils tiraient sur
leurs attaches, en piaffant, levaient le nez, hennissaient aux
étoiles... «Ça ne m’étonne pas, pensais-je, si Williams ne peut pas
dormir.» Pourtant, tout à l’heure, la venue de Henne dans notre tente ne
m’avait pas éveillé... N’importe, il fallait calmer tout ce monde de
quadrupèdes par de bonnes paroles et quelques coups de cravache
savamment distribués... Puis tout retombait dans un relatif silence...
Des oiseaux de nuit, la toux d’un Bédouin, un cheval qui se couche, un
mulet qui se met sur pied, et l’éternel aboiement d’un chien ou le cri
d’un chacal, au loin...

«A quel drôle de jeu s’amuse le destin? me disais-je. Me voici seul,
auprès de Christiane, dans l’ombre et la solitude, comme naguère, en
pleine mer...»

Quant à Christiane, elle affectait, quand elle regardait dans une
direction, de me tourner le dos. Parfois aussi, à la dérobée, elle
m’examinait. Après tout, elle n’avait pas tort de me garder rancune. Et
j’aurais dû aller vers elle, m’excuser. Je me répétais que j’avais été
injuste pendant la marche, que je me devais de lui parler le premier,
mais je savais également que je n’en ferais rien. Par amour-propre, par
fierté aussi...

Je me souvenais d’une conversation avec Lemans au sujet de Christiane:

--C’est une femme intrépide et orgueilleuse, lui disais-je.

--Oui, celui qui la matera n’est point parmi nous, avait répondu Lemans
avec une amertume où je sentais percer comme un accent de triomphe.

--Vous croyez? m’étonnai-je. Et vous?

--Oh! moi, j’y ai renoncé.

Et je me répétais, en évoquant cette réplique désenchantée de Lemans,
que je ne devais pas faire amende honorable devant l’orgueilleuse fille.

Mais la veille se prolongeait. A force de retourner ce cas de
conscience, je perdais mon assurance première. La véritable grandeur, me
disais-je, ne réside point dans l’attitude où je me suis figé: cette
bouderie persistante de petite fille et, puisque j’avais inutilement
molesté Christiane, je pouvais bien lui montrer que je savais
reconnaître mes torts. Je m’enhardis alors jusqu’à lui exprimer tout ce
qui me tourmentait. Je ne voyais pas son visage, dans la nuit, mais, dès
les premiers mots, Christiane devina:

--Pourquoi me demandez-vous pardon?

--Parce que j’ai été injuste... Je n’aurais pas dû... Ne m’en veuillez
pas.

--Mon pauvre Blaze, coupa-t-elle, je vous croyais un autre homme.

--Vous vous étiez trompée, Christiane.

--Je m’en aperçois bien. Je ne puis pas garder la moindre illusion sur
vous. C’est fini.

Elle parlait lentement, avec une certaine tristesse dans la voix dont je
devais toujours me souvenir et qui prit plus tard, pour moi, sa
véritable et cruelle signification.

--Ouvrez les yeux, Blaze, si c’est possible, comme vous venez de me
forcer à ouvrir les miens. Et dites-vous que je ne suis pas celle que
vous attendez... Ah! pourquoi m’avez-vous demandé pardon?

C’est alors que des bruits inexplicables qui venaient de l’oasis nous
parvinrent. Nous n’y avions pas prêté attention jusqu’à présent, mais
ils nous parurent si insolites dans le subit silence qui avait suivi
l’étonnement douloureux de Christiane, que nous nous dressâmes ensemble,
pour mieux écouter.

--Surveillez, dis-je, je vais voir.

Je remarquai surtout l’épaisseur de la nuit sous les arbres et cette
impression de fraîcheur que le vent apportait. Je revins près de
Christiane pour la rassurer, mais j’étais aussi inquiet qu’elle pouvait
l’être en percevant un frôlement de feuilles derrière moi. Je m’arrêtai.
Le bruit cessa. Il reprit de nouveau. C’était le même glissement que
tout à l’heure. Il semblait se produire, comme par hasard, dans la
partie de l’oasis, près du bivouac, que je venais d’explorer par acquit
de conscience. Ni Christiane ni moi ne bougions, mais le danger commun
nous avait insensiblement rapprochés. Et dans la même minute, les
chevaux et les mulets cessèrent de piaffer et de tirer sur leurs
chaînes.

--Le camp est endormi.

--Un muletier vient de parler, répliquai-je.

--Ils sont peut-être d’accord avec ces gens qui veulent nous attaquer,
compléta Christiane.

--Couchons-nous.

Dallène était d’ailleurs persuadé que l’on avait marché dans la
palmeraie, que l’on y marchait encore, et que le bruit, repéré tout à
l’heure, allait forcément reprendre. Nous étions à plat ventre sur le
sol, et le vent rabattait sur nous les dernières fumées du bivouac...

--C’est peut-être un éclaireur qui veut s’assurer si tout le monde
repose au camp.

Nos armes, de longs revolvers espagnols, étaient prêtes. Nous les
tenions, le canon haut, par crainte du sable. Près de moi, Christiane
retenait son souffle, et je respirais à petits coups cette odeur de
jasmin qu’elle employait déjà sur mer, car elle se parfumait toujours
beaucoup, ayant gardé cette habitude, comme disait Williams, du temps
qu’elle était femme.

Quand je pense à ces minutes-là--et cela m’arrive assez souvent--je
revois toujours une tête blonde qui se penche, une main qui se ferme sur
un browning, la tache blanche des tentes, le rouge d’un tison dans le
foyer et l’immense trou de la nuit... Et je ne puis croire alors à la
puérilité des préoccupations angoissées qui se succédaient en moi dans
ces minutes d’extrême attention où j’étais si près de Christiane, et
cependant si loin d’elle.

Le bruit avait recommencé comme Dallène l’avait prévu. Enfin, derrière
une tente, une forme passa, disparut un long temps, puis se montra, mais
sans essayer de se cacher. Notre stupeur lorsqu’il nous fut possible de
reconnaître dans cette ombre à quatre pattes, un chien!

--C’est un chacal, dis-je, pour m’excuser de cette alerte.

--Ou un loup, renchérit Christiane.

A ce moment, elle remua, ou bien le chien dut nous apercevoir, car il
prit la fuite. La jeune fille voulut se lever. Je la retins:

--Ce chien n’est peut-être pas seul.

--Un chien dressé ne partirait pas ainsi, dit-elle, non sans quelque
apparence de logique.

D’ailleurs, elle ne pensait plus qu’à la capture du fugitif. Je ne
quittai pas mon poste. Je redoutais alors je ne sais quelle surprise...
J’entendis Christiane qui parlait aux Bédouins du convoi. L’un d’eux la
suivit, puis un autre... Dix minutes, un quart d’heure... Les nomades se
recouchèrent. Christiane reparut. Elle riait et tenait dans ses bras un
prisonnier qui s’agitait, cherchant à fuir. C’était un jeune chien
craintif, abandonné par quelque caravane, que les conducteurs de notre
expédition avaient chassé à coups de pierres, hier soir, à l’heure où
les foyers s’allument dans les bivouacs et qui était revenu à la faveur
de la nuit. Christiane employa le reste de sa veille à essayer de
civiliser ce compagnon perdu qu’elle adopta. Et cette occupation ne lui
accordait pas le loisir de reprendre les confidences que nous avions
commencées.

--Nous aurions dû emmener des chiens avec nous, déclara-t-elle
sérieusement.

Ce furent les seules paroles qu’elle prononça après l’alerte, jusqu’à ce
que Williams vînt nous relever, et je pouvais toujours croire que
c’était à moi, non à son chien, qu’elle les avait adressées.




VI

DANS L’OASIS, LA NUIT...


Sitôt que Christiane aperçut Williams Lecharier, elle se dirigea vers le
camp, entraînant son chien qui la suivait déjà. Il est vrai qu’il était
très attaché à sa maîtresse, au moyen d’une grosse ficelle et d’un
collier de cuir.

Nous n’avions du reste rien à dire à Christiane. Sa garde était finie,
mais elle tenait à marquer, ostensiblement, qu’elle n’avait rien oublié
de mes sévérités de la veille, ni de l’attitude de Williams envers
Henne. Quant à mes excuses, cette nuit, la capture du chien les avait
effacées.

--Vous avez adopté un orphelin? remarqua Williams.

--Pas moi.

Et je lui contai rapidement notre alerte récente. Je dus préciser ces
mêmes détails, puis Williams m’interrogea.

--Tu es sûr que ce jeune chien était seul?... Pas de propriétaire... un
véritable chien errant? Ou plutôt quelque chien qui a perdu sa caravane.

Mais Lucien Lemans était venu nous rejoindre. Il portait une grande
capote, comme Williams, du reste, et je crois que, de loin, il eût été
impossible de différencier Lemans de Williams.

--Vous fumez? demanda le faux docteur arménien en m’offrant des
cigarettes.

--Merci. Le tabac de ce pays ne me convient pas.

--C’est du tabac français. J’en ai quatre paquets encore. Je n’en prends
que pour les grandes occasions.

--Une nuit en sentinelle, par exemple.

--Oui. Ça distrait. Ça change de l’autre que vous avez raison de ne pas
goûter. Ainsi, Henne, qui fume peu, a bien voulu accepter tout à l’heure
deux cigarettes pour son tour de faction.

--Vous voulez dire qu’il fume toujours... Vous êtes en bons termes avec
lui?

--Pas mal. Henne n’avait pas touché au tabac français depuis Port-Saïd.
Aussi a-t-il accepté mon offre. Ne vous gênez pas.

Cette conversation fut très rapidement menée. Je rentrai me coucher.
Lemans me reconduisit jusqu’à la tente où Christiane avait déjà
installé--car nous habitions ensemble, Williams, Dallène et moi, comme
je l’ai dit--à côté de mon lit, une place pour son prisonnier. Je
n’aurais certes point parlé à la jeune fille, car nous étions toujours
en froid, si son caniche adoptif ne s’était mis à grogner comme je
pénétrais dans l’abri bien fermé.

--Ce bougre-là a déjà l’amour de la propriété, fis-je.

Christiane riait, très fière au fond de l’intelligence de son protégé.
J’arrangeais mes couvertures. Les grognements du chien ne cessaient pas.
La jeune fille flattait l’animal.

--Voyons, reste tranquille.

--Comment l’appelez-vous? demandai-je.

Et c’est à ce moment-là que j’eus l’impression, le pressentiment plutôt,
qu’au dehors quelque chose d’anormal se préparait.

--C’est tout de même bizarre, repris-je, sans attendre la réponse de
Christiane, qui tardait un peu, mais ce n’est pas contre moi que votre
chien est en colère...

A peine avais-je prononcé ces mots que l’événement que je redoutais,
sans savoir pourquoi, se produisit. Un coup de feu très sec claqua dans
la nuit. On eût juré qu’il partait de la tente voisine de la nôtre.
Aussitôt, ce furent des cris, des ordres, une ruée de pas, une course de
gens affolés, et nous nous trouvâmes debout, en armes, devant la porte
de nos tentes. On s’interrogeait:

--Qu’y a-t-il?

--Que fait-on?

J’ai su, plus tard, que Christiane avait retenu son chien qui voulait
fuir.

--Où est Prénonne? demanda Rives-Ribière, surgissant à côté de moi.

La voix de Williams domina ces cris de gens hésitants.

--On vient de tirer sur nous! annonça-t-il.

--Que faut-il faire? répéta Rives-Ribière.

Mais j’étais sorti et j’appelais Williams.

--C’est toi? Tâche de venir jusqu’ici.

Et quand je fus près de lui, Williams me confia d’une voix basse et
saccadée:

--On a tué Lemans. Oui. D’un coup de fusil, à l’instant même. Tué net,
sans un cri. Et j’ai bien failli être tué moi-même.

--Lucien Lemans?

--Il revenait de t’accompagner. Avec qui étais-tu au moment où tu as
entendu le coup de feu?

--Avec Christiane. Dans la tente. Tu as des soupçons?

--Bon, en voilà déjà une hors de cause. Fais attention.

Mes yeux s’habituaient peu à peu au noir de la nuit, et c’est alors que
je découvris par terre, à mes pieds, une forme couchée, le cadavre de
Lemans...

--Il est mort, dis-je, ne pouvant croire à un si rapide assassinat.

--Reste avec moi, nous allons chercher ensemble...

Cependant, les Bédouins du convoi apportaient des lampes à acétylène qui
crachaient des flammèches fumantes. Prénonne ordonna que le corps de
Lemans fût transporté près de sa tente.

--Dans la nôtre, monsieur, si cela ne vous dérange pas, demanda
Williams. Maintenant, on peut essayer de faire une ronde.

Il y avait là, autour de nous, à côté des têtes curieuses des nomades,
Rives-Ribière, Sartigues, Christiane. Et tous étaient habillés comme en
plein jour, ce qui prouvait qu’ils se tenaient prêts à toute alerte.

--Faites votre enquête, décida Prénonne.

Nous partîmes alors, Williams et moi, avec des lampes à acétylène qui,
si elles éclairaient assez mal dans un rayon de deux mètres, semblaient
épaissir encore l’obscurité qu’elles refoulaient autour de nous.

--Tu as bien l’impression que la balle a été tirée de la palmeraie? dit
soudain Williams.

--Oui. Elle a dû passer entre notre tente et celle de Prénonne.

--C’est ce que j’avais calculé. Cette nuit, nous ne découvrirons rien,
mais il est bon de voir la direction que prennent les autres chercheurs.

On apercevait, dans les ténèbres, des lumières qui semblaient courir
sans but, autour du camp.

--Nous l’enterrerons demain matin, à cause des bêtes de proie.

Williams, j’en suis certain, ne tremblait point, et cependant, cette
nuit, tous les deux nous avions l’impression que le même ennemi sournois
qui avait tué Lemans nous guettait. Une balle pouvait siffler tout à
l’heure et nous étendre par terre. Si je tremblais dans mon cœur, mon
corps ne bronchait point. Non, détachés près de nos lampes qui
soufflaient, nous formions une trop belle cible, nous en imposions trop
pour que l’assassin osât tirer sur nous.

--Ça suffit, dit Williams comme s’il venait de tenter le destin en
restant ainsi immobile, à côté de moi qui ne savais, dans ces minutes
extrêmes, que me modeler à son exemple.

«Tu peux aller dormir. Nous continuerons au jour.

Je me retirais déjà lorsque Williams me rappela:

--Ne parle pas de nos résultats. Ni en bien ni en mal. As-tu vu
Constantin de Henne?

--Je ne me souviens pas.

C’était vrai, du reste. Je retournai chez moi. Je me sentais très
fatigué. Je devais dormir lorsque Christiane, tirant sur une ficelle,
revint avec son chien, bien après moi... Et pourtant, il me semble que
je les vis entrer l’un et l’autre.

Le lendemain matin, tandis que les nomades creusaient une fosse dans la
palmeraie, Williams, qui avait continué ses recherches, pour occuper le
restant de sa garde, et avait peu dormi, m’entraîna sans prononcer un
mot.

Une grande tache noire, dans le sable, marquait l’endroit où Lucien
Lemans était tombé la veille, d’une seule masse, répandant le sang par
la double ouverture que la balle avait pratiquée.

Nous nous promenions derrière le camp de l’oasis, à la bordure où le
sable afflue auprès des palmiers; nous n’avions pas l’air de chercher et
j’avoue que, pour ma part, je pensais moins à découvrir un indice qu’à
essayer de deviner ce que Williams pouvait penser. Car la chose, pour
moi, ne faisait pas de doute, Williams avait mieux que des soupçons, et
les questions qu’il m’avait posées, hier, sur la présence de Christiane,
l’absence de Henne, le dédain qu’il marquait pour les démarches des
autres, m’en étaient de sûrs garants.

Je marchais, la tête baissée, réfléchissant à la bizarre tournure des
événements, mais je ne remarquais rien qui fût susceptible de me mettre
sur une bonne piste.

--Tu n’as rien trouvé? s’enquit Williams.

--Absolument non.

--Le moindre indice peut être d’un grand prix... Ah! si nous avions eu
des chiens. Rappelle tes souvenirs... Regarde autour de toi. Une feuille
de papier, une cartouche, une...

--J’ai vu un bout de cigarette à moitié fumée, dis-je.

--Où donc?

--Je l’aurais bien ramassée, mais elle était jaunie. Celui qui l’a jetée
a dû la garder longtemps, au coin des lèvres, sans penser à la rallumer.

--Où était-elle?

--Attends... Tiens, derrière ce palmier.

Et je désignai un énorme palmier au tronc lisse. Par terre, en effet,
nous trouvâmes une cigarette, ou, du moins, ce qu’il en restait.
Williams, que j’avais rarement vu aussi nerveux, se pencha:

--Oui. Celui qui se tenait là n’a pas osé rallumer cette cigarette. Et
regarde comme ce fourré aplati est bien préparé pour un affût de longue
durée. Mais c’est une cigarette française, comme celle que Lemans t’a
offerte, avant de mourir. Voyons, il n’a pas fumé hier soir... Si, il a
dû fumer une cigarette en t’accompagnant... Nous tâcherons de savoir
combien il reste de cigarettes dans le paquet de Lemans. Il en a donné
deux à Constantin... Toi, tu as refusé d’en prendre. Moi, également.
Donc, il doit y avoir dix-sept cigarettes dans les poches de Lemans...

Williams se tut, mais il pâlit un peu. Au même moment, nous vîmes
apparaître Constantin de Henne qui, vraisemblablement, nous surveillait.
Christiane marchait près de lui. Dès qu’elle m’aperçut, elle me fit un
léger salut de la tête, voulant ainsi marquer,--du moins je le
supposai,--que, depuis notre commune faction, nous n’avions plus de
raison d’être brouillés, ou bien que le danger, les circonstances dans
lesquelles nous vivions, cette atmosphère de drame et de mystère lui
permettaient de tout oublier, provisoirement. Et dès qu’elle se fut
approchée, elle demanda:

--Eh bien? avez-vous trouvé l’assassin?

Je haussai les épaules, tant la question me paraissait déplacée; par
contre, Williams, qui tenait fixé sur Henne son regard des mauvais
jours, murmura:

--Possible...

Mais d’une voix si faible que je fus sans doute le seul à l’entendre.

Puis, nous allâmes ensevelir Lemans.




VII

LE PORTEFEUILLE DE LEMANS


Williams Lecharier, aussitôt après les funérailles, demanda qu’on lui
remît «l’héritage» de Lemans.

--Et tout ce qu’on a pris sur lui, précisa-t-il. Je suis son exécuteur
testamentaire.

A Prénonne hésitant et méfiant, à Henne qui faisait le sceptique, à
Christiane qui semblait interdite, il montra une lettre du défunt qui
instituait, en effet, Williams unique légataire.

--Oh! je ne mets jamais votre parole en doute, protestait Prénonne.

--Il est maté, le Prénonne, me confia Williams, ou bien il se met peu à
peu avec nous. Ne me quitte pas; je ne veux pas rester seul pour
l’inventaire.

C’est ainsi que, dans l’épaisse après-midi de l’hiver mésopotamien, nous
nous trouvions, Williams et moi, assis sous notre tente, devant une
couverture sur laquelle on avait rangé les carnets, les lettres et les
portefeuilles de notre malheureux compagnon.

--Surveille, me dit Williams, je vais compter les cigarettes.

--Surveiller quoi?

--La porte d’entrée.

Il était temps, d’ailleurs. Je me retournai au moment où Christiane
Dallène entrait. Je marquai quelque contrariété, mais je n’y pouvais
rien: Christiane était chez elle, sous la tente qui nous était commune.

--C’est ce que je pensais: dix-sept cigarettes. Le paquet n’est pas
abîmé. Madame, ajouta Williams sans regarder Christiane, voulez-vous
être assez aimable pour nous laisser seuls quelques minutes...

La jeune femme, que je croyais occupée dans le coin de tente qui, somme
toute, lui appartenait, s’était avancée jusqu’à nous.

--Monsieur, déclara-t-elle, je viens réclamer mes droits.

Je m’aperçus alors que Christiane se tenait debout, un peu tremblante,
en complet de toile blanche; le casque de liège, sur son front, me
cachait son regard. Williams répéta:

--Retirez-vous quelques instants, je vous prie.

--Vous n’avez pas entendu, monsieur, commença Christiane, d’une voix
saccadée. C’est moi, légalement, qui suis l’héritière.

Je ne comprenais rien à ce qui se passait, et mon étonnement allait de
Christiane à Williams. Celui-ci poursuivit:

--Que vient faire la légalité dans un pays où l’on assassine?

--Monsieur Lecharier, j’étais l’épouse légitime de cet homme qu’on vient
d’assassiner.

Williams et moi, nous retournâmes franchement vers celle qui nous
faisait une si inattendue révélation. Williams, que je croyais au
courant de bien des secrets, paraissait très surpris. Il m’avoua plus
tard que, lorsqu’il avait vu Lucien Lemans à Port-Saïd, il s’était dit:
«Voici le fiancé de l’enfant fugitive qui se nomme Christian»; mais
jamais il n’avait pensé que Christiane pouvait être mariée, épouse
légitime de Lemans. Et cependant, n’était-ce point dans l’ordre des
choses possibles, et d’une parfaite logique qui expliquait clairement la
fuite de la jeune femme et la liberté de ses manières de fausse jeune
fille?

Williams ne perdit pas cette assurance que je lui connaissais.

--Vous pouvez toujours dire que vous y avez mis du temps.

--Ce n’est pas aujourd’hui, monsieur, que j’ai reconnu Lucien Lemans.

--Oui. Mais c’est aujourd’hui seulement que vous venez, et n’est-ce pas
un peu tard?

--C’est de ma faute s’il est mort. C’est à cause de moi...

Williams considérait Christiane. Ce visage trop long, ce corps qui se
pliait soudain, cette voix dure...

--A celui-là, aussi, reprit la jeune femme, son amour pour moi fut
fatal.

Elle s’interrompit pour revenir sur son aveu:

--C’est par ma faute.

Debout dans son travesti colonial, elle parlait d’un ton bas, sans
pleurer, sans même paraître émue. Parfois, elle portait ses mains à son
visage, puis elle les laissait glisser le long de son corps, et on
sentait qu’elle n’osait pas les mettre dans les poches de son veston
trop cintré.

--C’est à cause de moi, répétait-elle.

--Ceci vous regarde, murmura Williams. Je n’ai pas de conseil à vous
donner. Mais, je vous en prie, ne restez pas ici.

--Il est de mon droit et de mon devoir...

--Je suis censé ignorer tout cela. Vous me l’avez dit; mais rien ne me
le prouve. Et mettons que je ne sais rien.

--Monsieur, vous ne pouvez pas m’empêcher! Et d’abord, qui êtes-vous,
avec vos pouvoirs?

Williams allait peut-être se fâcher, mais il se contint, et, avec
douceur et fermeté, il parla à Christiane, comme on parle à un enfant
qui peut comprendre.

--C’est en cours de route, quand M. Lemans, votre mari, vous surveillait
déjà,--car c’est pour vous qu’il est venu avec nous, n’est-ce
pas?--qu’il m’a remis, en toute connaissance de cause, les pouvoirs qui
vous irritent aujourd’hui. Retirez-vous donc. Ni Blaze Romerdy, ni moi,
nous n’entreprendrons quoi que ce soit contre votre personne.

Christiane fit le geste de s’éloigner, mais elle parut réfléchir.

--Et contre M. de Henne?

Williams me regarda:

--Que voulez-vous que nous fassions à M. de Henne? Il vous savait
mariée; il vous sait libre aujourd’hui. Voilà tout. Le reste ne nous
importe pas.

--M. de Henne ne savait pas que j’étais mariée, pas plus que vous ni que
M. Blaze... N’allez pas imaginer des choses.

Et, à ma grande surprise, elle s’éloigna sans finir la phrase, sans même
penser à se faire prier plus longtemps. Lorsque la toile de la tente fut
retombée derrière la jeune femme, je crus que Williams allait commenter
cette visite et cette sortie. Mais je connaissais bien mal mon ami. D’un
air grave et d’un ton assez élevé, pas trop cependant, il me dit:

--Oublions tout cela. Cette femme vient de nous confier un secret. Nous
n’en gardons aucun souvenir. Et continuons notre travail.

Il s’agissait de classer les papiers du mari de Christiane. Nous avions
presque fini l’inventaire, lorsque Williams s’arrêta:

--Il faut que je te fasse part d’un soupçon. Je me demande si l’arrivée
de ce chien qui occupa votre garde, pendant la dernière nuit, et que
cette femme a adopté, n’était pas une diversion provoquée. Si j’admets
cette hypothèse, tout le reste suit et s’enchaîne. Un chien vous tient
donc en éveil. Vous en parlez à ceux qui viennent vous relever de
faction. Vous leur dites, par conséquent, que vous avez cru à une
attaque par surprise, mais que ce danger n’existait pas. Ainsi, ils ne
seront pas étonnés des bruits singuliers qu’ils pourront entendre par la
suite et tomberont en confiance dans la première embuscade qu’on leur
tendra. Mon non, ce n’est pas possible; ce serait trop logique sous son
air compliqué. Le hasard seul a tout ordonné...

Les chevaux à l’attache hennissaient; on venait de les seller pour la
route. Les Bédouins du convoi pliaient la tente de Rives-Ribière.
Prénonne, poussé par Constantin de Henne, avait décidé que nous
partirions ce soir même.

--Nous sommes prêts, dis-je à Williams, l’inventaire est terminé.

--Que penses-tu de ma supposition? répliqua Williams.

--Elle est ingénieuse, aussi on ne voit pas Prénonne l’imaginant...

--Pour quelle raison?

--C’est trop difficile pour lui.

--C’est aussi mon avis, répondit Williams, en atteignant un portefeuille
que le défunt Lemans ne devait pas porter sur lui.

--Ce sont des pièces sans intérêt, décréta Williams. Tu vois, Lemans les
laissait traîner dans la poche intérieure de cette valise qui lui
servait d’oreiller.

Mais, tout en parlant, Williams avait saisi une lettre cachetée dont la
suscription en anglais l’intriguait.

--Qu’est-ce que cela signifie? demanda-t-il.

--Je ne puis même pas lire.

--Il faut ouvrir ça...

Mais mon ami hésitait visiblement.

--Tu en as le droit, assurai-je. Tu es tenu au secret, voilà tout.

Alors, il glissa un couteau dans l’enveloppe et, sans détériorer les
cachets où l’on voyait deux lions sur un écusson, il tira une longue
feuille qu’il se mit à traduire pour lui-même, peut-être parce que la
traduction en était difficile. Mais il ne put retenir sa stupeur:

--Regarde aux portes, souffla-t-il. Je parie qu’on nous surveille...

Mais comment pouvais-je apercevoir des espions dans un camp où chacun
allait et courait, sous prétexte de se préparer au départ?

--C’est grave? demandai-je.

J’examinais Williams. Il avait repris son impassibilité.

--Tu vas en juger. C’est une lettre adressée à je ne sais quels
Britanniques, dans laquelle Lemans dénonce les «intentions» des
Français, leurs noms, leur itinéraire et leurs travaux.

Nous nous regardions, Williams et moi. Ainsi, ce Lucien Lemans, qui nous
avait plu presque tout de suite, était un espion à la solde des Anglais!

--Donne-moi une feuille de papier... Oui, blanche... De cette
grandeur-là, comme cette lettre de Lemans.

--Tu vas écrire?...

--Non. Cette lettre et cette découverte, gardons-la pour nous. La
feuille blanche que tu ne m’as pas encore remise remplacera la lettre
dans l’enveloppe que nous allons refermer. Après tout, ce garçon, c’est
nous qui l’avons emmené. Si nous nous sommes trompés, ne le crions pas
sur le sommet de nos tentes.

--Lemans gardait donc ça, comme un chiffon sans valeur, à la tête de son
lit, à la portée de tout le monde!

--Naturellement, dit Williams. Ce n’était pas seulement la meilleure
cachette, cela pouvait aussi constituer la «boîte aux lettres» où l’on
venait chercher la correspondance.

Ali-Rhem vint nous avertir que l’on allait plier notre tente. Tout le
convoi était prêt. Les chevaux et les mulets broyaient l’avoine du
départ. Christiane jouait avec son chien...

--Il m’est venu une idée, annonça soudain Williams. Oui, cette nuit,
dans notre nouveau campement, nous examinerons nos valises et nos
portefeuilles.

                   *       *       *       *       *

Et, pour plaire à Prénonne, la caravane marcha une partie de la nuit.
Henne m’avait succédé dans les fonctions de chef du convoi. Il ne
modifia rien à ce que j’avais ordonné pour la première étape et, contre
toute attente, ne vint pas une seule fois s’enquérir de ce que nous
pouvions faire, Williams et moi. Mais s’il nous surveillait de loin, ce
qui semblait probable, Henne en fut pour ses frais: Williams ne fit
aucune allusion à ce qui nous préoccupait. Aux haltes, il jetait une
couverture sur mon cheval, une autre sur le sien qu’il appelait Polak et
lorsque Christiane faisait mine de s’approcher, il affectait de
continuer une conversation commencée en cours de route:

--L’homme, dans les villes, disait-il, oublie qu’il était construit pour
vivre d’abord parmi les animaux comme ses aïeux vécurent. Aussi,
lorsqu’il se retrouve, comme nous maintenant, au milieu d’eux, il ne les
connaît plus. L’homme a tort. Les animaux nous consolent des hommes,
parce qu’ils leur ressemblent. Polak, par exemple, est menteur et
vicieux autant qu’un cheval peut l’être...

Au petit matin, nous étions enfin installés dans un endroit ombragé
assez éloigné du fleuve; aussi, je pensais que nous n’aurions pas à
souffrir comme à Bassorah, des moustiques et de la lourde humidité
forestière.

Sitôt que Christiane se fut endormie, nous commençâmes l’examen de nos
portefeuilles.

--Qu’espères-tu découvrir?

Mais Williams me fit signe de me taire. Je le regardai. Il était pâle
comme ce matin, avant les funérailles de Lemans, où, près de notre
campement, il avait découvert une cigarette à moitié consumée ayant
appartenu au mari de Christiane.

--Une photographie que je retrouve et que je croyais perdue,
expliqua-t-il.

Mais c’était un papier qu’il tenait à la main et qu’il lisait avec une
stupeur non déguisée.

--Si nous essayions de dormir? me demanda-t-il avec effort.

--Alors, il faut éteindre?

--Bien entendu.

Sur quoi, il me souhaita bonne nuit; mais j’étais trop soucieux pour
trouver le sommeil tout de suite... Et je réfléchissais à ce qui avait
pu bouleverser Williams. Je me tournais dans mes couvertures depuis dix
minutes, peut-être davantage, lorsque je crus percevoir un subit
tremblement le long de la tente. Près de moi, Williams veillait et je
savais qu’il écoutait. J’allais dire quelque chose pour parler, pour
rompre le silence qui nous serrait, lorsqu’une ombre glissa, parut
s’éloigner et s’éteindre sur la toile tendue de la tente.

Alors, Williams murmura:

--C’est fait. Il est parti.

--Qui donc?

--Celui qui nous surveillait.

--Tu le connais?

--Naturellement. Tu peux dormir en paix. C’est la sentinelle qui fait sa
ronde... Ah! on est bien gardé ici...

                   *       *       *       *       *

Dans la journée seulement, quand nous fûmes seuls--Christiane étant
sortie--Williams me dit tout à trac:

--Sais-tu ce que j’ai trouvé cette nuit en faisant l’inventaire? Une
lettre, en français, cette fois-ci adressée aux Anglais, et dans
laquelle je suis censé donner des renseignements sur l’expédition et sur
Prénonne, à la façon de Lemans. Du reste, tu dois avoir le même document
dans tes papiers. C’est pourquoi je t’ai dit, hier soir, d’éteindre la
lumière et de dormir.

--Pour quelle raison?

--Pour que tu ne pousses pas un cri de surprise comme j’ai bien failli
le faire--qui aurait averti celui qui, se doutant déjà de nos soupçons,
devait nous surveiller... Ainsi, il aurait su que nous venions de
découvrir le «document» qu’il avait déposé chez nous et qui est la
marque même que notre arrêt de mort est prononcé... Mais qui donc a
intérêt à ce petit exercice?

--A propos, dis-je, la lettre «anglaise», le «document» trouvé chez
Lemans était faux?

--Oui. Regarde dans tes valises si...

Williams et moi, agenouillés près des sacs de voyage, retirions chaque
objet, lentement, l’un après l’autre.

--Qu’est-ce que cela signifierait si l’on trouvait le «document» chez
moi?

--Lucien Lemans est mort, qui possédait cette lettre. Ce serait donc la
mort de l’un de nous, de moi d’abord si l’assassin procédait avec
logique. Ou bien encore, de l’un et de l’autre, acheva Williams, en
retirant d’un carnet de notes que je n’ouvrais plus, car toutes les
pages en étaient noircies, un papier semblable en tous points, ou
presque, à celui que nous avions découvert dans les vêtements du
malheureux Lemans.

--C’est à croire qu’il les compose en série, remarqua Williams en
hochant la tête. C’est étonnant ce que les bandits manquent d’invention.
Mais peut-être sont-ils toujours pressés par les circonstances?...




VIII

LA VIE INTÉRIEURE DES AMES


On devait camper, pour cette nuit, au delà d’Amara. Déjà on avait élevé
les tentes sur leurs piquets lorsqu’on apprit que trois coups de feu
avaient été tirés sur M. de Prénonne presque à bout portant. Pas d’autre
détail. Les récits qui nous furent faits par Sartigues d’abord, puis par
Rives-Ribière, ne variaient que sur le nombre des coups de feu.

--N’en parlez pas à Prénonne, nous conseilla le gros dessinateur en
soieries. Il ne veut pas qu’on le sache.

--Heureusement...

Sartigues, qui était allé aux nouvelles, car nous restions au bivouac
pour surveiller le travail des Bédouins, revint bientôt.

--J’ai vu Prénonne, dit-il. Je lui ai exprimé mes craintes... Il m’a
interrompu: «On m’a tiré dessus, c’est vrai; on m’a manqué c’est
évident. Mais cela n’a aucune importance. Je vais rentrer sans le
secours de personne.»

--Il ne pourra rien faire simplement, pas même mourir, laissa échapper
Williams qui, pour racheter, à sa manière, cette réflexion spontanée,
s’imposa un silence bien marqué.

--Au fond, Prénonne qui simule le mépris de cet «incident», est fort
perplexe, déclarait Sartigues (un garçon, soit dit en passant, que j’ai
toujours mal jugé). Prénonne se tait parce qu’il ne sait rien, mais il
est comme nous: il se demande la cause de ces attentats successifs.
Hier, Lemans; aujourd’hui, lui-même...

J’écoutais Sartigues, homme avisé et réfléchi. Ce n’est que plus tard,
et la même chance dut favoriser Sartigues, quand la chose avait déjà
perdu le tiers de son intérêt, que j’appris les soupçons de Prénonne. Ce
personnage méfiant, d’esprit assez borné, soupçonnait à peu près tout le
monde. Il accusait tour à tour les Britanniques, qu’il considérait comme
nos ennemis les plus certains, les Bédouins du convoi et les gens de son
entourage. Et chaque fois qu’il arrêtait ses soupçons sur quelqu’un, il
croyait avoir enfin trouvé la bonne piste. Le don d’observation n’était
pas celui qui lui manquait le moins.

J’ai su également que, dans les notes qu’il prenait pour des rapports ou
des mémoires qu’il se proposait d’écrire, notes qu’il cachait
soigneusement, Prénonne attribuait ces attentats tantôt à des indigènes,
tantôt à des bandits fanatiques, puis il y vit, par la suite, la preuve
d’obscures manœuvres politiques. Et toujours, il laissait planer un
doute sur les Anglais, ombrageux et inquiets, du reste, de voir
l’importance que Prénonne et ses compagnons semblaient s’attribuer. Mais
ce que Prénonne n’écrivait pas, ce qu’il gardait par devers lui, c’est
que ces coups de feu étaient l’œuvre de Williams et de Blaze Romerdy. Et
cette idée ne lui vint point toute seule, mais lui fut suggérée par
quelque Constantin de Henne. Car, d’après Henne et Prénonne, Williams et
moi étions furieux encore d’avoir été contraints de partir pour Bagdad.

A la suite de ces réflexions contraires, ou peut-être, ce qui serait
plus grave, sans raison sérieuse, Prénonne distribua en peu de temps
plusieurs ordres consécutifs, différents les uns des autres. Depuis
quelques jours, du reste, il semblait en prendre l’habitude, et ces
ukases, dont le second s’opposait formellement au précédent,
permettaient à chacun d’observer que, sans Constantin de Henne pour le
guider, Prénonne aurait tout à fait perdu la tête.

--Ne nous endormons pas, me disait Williams. Jusqu’ici, ça a marché à
peu près. Henne dirige assez mal, c’est vrai, mais on le sait; on le
rectifie. Et puis, on se méfie. Mais, maintenant, on voit bien que
Henne, pas plus que Prénonne, n’est le maître des accidents qui se
répètent. Ou bien, alors, il est par trop l’auxiliaire du hasard.

Et Williams s’arrêta comme s’il avait trop parlé, mais j’étais certain
qu’il avait dit tout ce qu’il voulait que je retienne, et rien de plus.

--Qui sait, reprit-il, si, même à l’insu de Henne, il n’y a pas à côté
de lui, ou au-dessus, la «main britannique» qui veut se débarrasser de
gens qui la gênent en se servant, par exemple, des pillards ou des
fanatiques?

Peut-être encore les Anglais ont-ils compris que leurs espions étaient
«brûlés» auprès de nous et veulent-ils s’en séparer en nous les
abandonnant?... Est-ce qu’on sait?

C’est ainsi que Williams et Prénonne, sans s’être concertés,
aboutissaient aux mêmes hypothèses ou presque.

Le lendemain, Prénonne, ayant donné l’ordre de repartir, la caravane
reprit la route. Dès la première étape, Prénonne nous fit tous appeler,
Williams, Henne, Christiane, Rives-Ribière, Sartigues et moi. Il nous
annonça son intention de retourner en arrière et de renoncer à la marche
sur Bagdad. Puis il nous demanda notre avis; il nous observait en
parlant, surtout Williams, car il était persuadé que celui-là surtout
l’approuverait, et que Henne, par contre, proposerait de continuer.

Il s’adressa à moi le premier. Je regardai Williams, je crus interpréter
le sourire qu’il me jeta:

--Puisque vous me faites l’honneur de prendre mon opinion, répondis-je
avec cette politesse exagérée que j’employais à dessein avec Prénonne,
depuis notre algarade sur le quai de Marseille, j’avoue qu’il vaut mieux
continuer.

--Et vous, monsieur de Henne? interrompit sèchement Prénonne.

--Je suis de l’avis de monsieur, affirma Henne en contemplant le sable,
à ses pieds.

--Je suis... d’un avis... semblable, articula Williams, lentement.

--Vous ne m’avez pas compris, messieurs, dit alors Prénonne. Du moins,
je le crains... Quand je vous disais de retourner sur nos pas, ce
n’était pas seulement jusqu’à notre dernier bivouac, mais jusqu’en
France...

Maladresse, s’il en fut, d’un homme qui se croyait très habile. Williams
examina Prénonne, puis il prit la parole:

--Je suis très libre pour traiter cette question-là. Je n’ai jamais été
partisan de pousser jusqu’en Mésopotamie qui est--que cela nous plaise
ou non--le domaine des Anglais. Je jugeais alors cette expédition
sévèrement. Je la trouvais à tout le moins discourtoise pour nos anciens
alliés. Aujourd’hui que nous sommes engagés, mon sentiment n’a pas
changé.

Williams fit une pause, et il eut le plaisir de voir M. de Prénonne,
satisfait de la réussite de son stratagème, qui se tournait du côté de
Constantin de Henne.

--Mon sentiment, reprit Williams, ne s’est pas modifié, c’est vrai. Mais
mon avis, aujourd’hui, est que nous devons aller jusqu’à la fin de notre
entreprise. Ce n’est pas après avoir réfléchi au moment de partir, et
pesé toutes les déconvenues, que l’on doit renoncer...

Williams s’exprima un moment sur ce ton. Pas longtemps, juste assez pour
désorienter Prénonne.

Rives-Ribière et Sartigues, après l’intervention de mon ami, déclarèrent
qu’il fallait poursuivre l’entreprise.

--Vraiment, vous pensez que nous devons...?

Ce fut Henne qui répondit pour nous tous.

--Nous le devons d’autant mieux que nous ne pouvons pas faire autrement.

--Comment cela?

--Si l’on donnait l’ordre de retour, les indigènes, et même les nomades
du convoi, croyant à une retraite--se tromperaient-ils?--nous
attaqueraient.

--C’est bien, je vous remercie, termina Prénonne.

Mais il ne prit aucune décision. Il attendait que le hasard s’en mêlât.
Qui sait? Le destin y pourvoirait... Comme la pause était finie, les
gens de la caravane, sans attendre un ordre, s’étaient remis en route et
reprenaient la piste à travers les broussailles de l’oasis.

Williams chevauchait à côté de moi. Sartigues dirigeait l’expédition et
se tenait près d’Ali-Rhem. La route fut longue et silencieuse. Les bêtes
fatiguées butaient souvent, et nous bousculions ainsi, parfois, de
vieilles pierres qui se trouvaient là, peut-être, depuis des milliers
d’années...

                   *       *       *       *       *

A la nuit, nous nous arrêtions dans le caravansérail d’un petit village.

--Nous y serons à l’abri des attaques imprévues et des attentats,
affirmait Prénonne, et nous ne craindrons ni la chaleur du jour ni la
fraîcheur nocturne.

Mais à peine fûmes-nous installés dans les chambres de cette vieille
hôtellerie de brique et de glaise séchée, comme on en rencontre dans
l’Irak-Adjemi, que Prénonne comprit tout le danger de notre position.
Les murs s’élevaient jusqu’au deuxième étage et les toits formaient
terrasse, ce qui prêtait à une facile escalade, d’un côté, et aux
surprises meurtrières, de l’autre. Mais Prénonne, qui avait déjà
beaucoup de peine pour prendre une décision lui-même, était incapable de
reconnaître une de ses erreurs. Et nous restâmes dans le caravansérail.

Par contre, les Bédouins du convoi furent relégués, avec les chevaux et
les mules, dans une écurie voûtée. On y enfermait d’habitude les
troupeaux des caravanes qui montaient sur Bagdad. Une odeur de bergerie
piquait les yeux et serrait la gorge de l’imprudent qui s’y aventurait.
Williams ne voulait pas y loger nos montures.

--C’est une erreur de ne pas les garder sous notre surveillance.

Mais il fallait choisir une pièce dans l’hôtellerie. La «chambre» que
retint alors Williams était munie d’une vieille porte qui se fermait
difficilement, mais enfin elle se fermait. Williams prit cette chambre,
non sans avoir exploré les autres qu’il déclara inhabitables.

--Nous pourrions mettre dans l’une de ces pièces nos chevaux.

--C’est à voir. Pas tout de suite... quand nous serons installés, nous
enfoncerons un piquet pour maintenir la porte de bois.

--Nous sommes un peu éloignés des autres, par ici... remarquai-je. S’il
se produisait quelque chose, on n’entendrait pas.

--De quoi donc as-tu peur?

J’assurai Williams que je n’avais aucune crainte, mais je vis qu’il
était comme moi, rien qu’à la façon dont il explorait la pièce au sol de
terre battue où nous devions passer la nuit. En somme, on ne redoutait
rien de précis, mais si, par moments, on avait l’impression de jouer
avec le danger, un peu à la façon des enfants qui se divertissent au
simulacre des combats, d’autres fois, tout d’un coup, on éprouvait
profondément la sensation du péril, sa présence même, son entrée en
scène imminente.

--Ce qu’il y a d’émouvant dans cette existence-là--la nôtre--me confia
brusquement Williams, et même au milieu de la vie la plus ordinaire, ce
n’est pas ce qui est évident pour le commun des assistants, mais ce qui
ne se voit pas, ce qui se devine: le jeu secret des âmes, le tragique
qui se passe à l’intérieur des êtres, cependant que chacun demeure sur
la défensive et continue, en apparence, son calme petit chemin: drame
muet mais non imperceptible en face des péripéties les plus
extraordinaires et qui ne sauraient être qu’amusement pour enfants si la
réaction humaine en était absente.

«Rien ou si peu de chose ne transpire de ce qui se prépare. Les haines
et les appétits ne se dévoilent point, jusqu’au jour où l’un des
adversaires, se croyant sûr de la victoire, abat ses cartes et découvre
subitement ses manœuvres.

«Quel est celui qui, à l’heure actuelle, trame on ne sait quels projets
dans l’obscurité et s’apprête à nous jouer: Prénonne qui veut se donner
de l’importance? Henne qui songe à nous déconcerter, on ne sait
pourquoi, et, sans doute, à remplacer Prénonne? Les «Rosbif» qui croient
nous effrayer et nous faire lâcher pied, ou bien d’inattendus fanatiques
que personne n’a prévus?

--L’heure est-elle venue où l’homme va jeter sa belle carte?

--Peut-être cette nuit, hasarda Williams. Mais il ne faut pas le
découvrir quand il aura gagné: ce serait un peu tard. Nous devons lui
laisser croire dès maintenant qu’il tient son triomphe, et l’obliger à
se dénoncer lui-même, par quelque geste imprudent, à l’heure qu’il
n’aura pas choisie. Il faut que «Mektoub», qui est malicieux, nous aide
et permette, comme il y consent parfois, que celui qui voulait vaincre
soit terrassé par ses propres moyens. Et c’est proprement cela qui est
émouvant: ce jeu des passions et des intérêts mêlés, ces produits de
contradictions humaines aboutissant à un grand éclat.

«Tout cela m’enchante, au fond, même si nous devions y rester. La
singulière existence que la nôtre, si nous la prenons pour thème. Quand
je pense que dans un pays hostile, sous ce climat étranger, nous sommes
allés, par exemple, en reconnaissance avec notre plus méfiant
adversaire--tu as songé à M. de Prénonne--et que nous dormons, chaque
nuit, non loin de notre plus mortel ennemi, à côté de son alliée. Tu
évoques Constantin et Christiane?... Et toujours ou presque sous les
plus corrects dehors d’entente et de courtoisie?

Cependant, la tremblante flamme de la bougie jetait de rapides lueurs
sur les murs nus de notre réduit, pareils à ceux d’un tombeau. Des pas
résonnèrent dans le couloir. Williams écoutait...

Brusquement, il sortit et se trouva en face d’un homme qui parut surpris
de se trouver en pleine lumière. Nous reconnûmes Constantin de Henne.

--Je fais le tour du propriétaire, nous expliqua-t-il, retrouvant toute
sa maîtrise.

--Je vais faire celui du gardien de nuit, répliqua Williams.

Il s’en alla, comme il l’avait déclaré, poussa jusqu’aux écuries, compta
les chevaux et les mules, enjamba quelques Bédouins couchés, enfin donna
à chacun l’impression qu’il y avait quelqu’un, dans le convoi, qui
veillait sur tous.

Constantin de Henne avait poursuivi sa ronde; Williams ne le rencontra
pas sur son chemin de retour.

--Tu n’es pas sorti de cette pièce? me demanda-t-il. Parce qu’il faut
toujours la surveiller. Oui, sous prétexte que nous sommes dans un
bâtiment clos, Prénonne a réduit les sentinelles, je veux dire: il les a
supprimées.

--Personne n’était de faction?

--Si. Celui qui «faisait le tour du propriétaire».

--Cela nous promet quelque chose, assurai-je en poussant la porte que
Williams avait laissée entr’ouverte. Qu’en penses-tu?

--Les cartes sont moins nombreuses, le jeu n’en sera que plus clair, fit
Williams, comme s’il répondait à ses propres pensées. Ce n’est sûrement
pas Prénonne, ajouta-t-il, qui se fait des plaisanteries à lui-même.
Alors?

--On a vu des choses plus étonnantes. Pourquoi Prénonne ne nous
laisserait-il pas croire que notre expédition risque d’être attaquée?

Williams ne poursuivit pas tout de suite. Avait-il entendu ma question?
Et déjà je songeais qu’il avait épuisé ses réserves de confidences,
lorsqu’il déclara:

--Il a bien des défauts, Prénonne. Il est vaniteux plutôt
qu’orgueilleux. Il est prétentieux en toutes choses, tant il se croit
l’étoffe d’un chef: il n’a que l’envergure du plat ambitieux qui aime
les titres et les honneurs. Il manque d’autorité, mais il a quelque
habitude de donner des ordres avec hauteur. Il est entêté et manque du
sens des nuances, ce qui le rend gaffeur et brouillon. Il n’a que de la
mémoire, comme certains sots, ce qui lui donne à croire qu’il est
intelligent parce qu’il retient facilement et répète de même. Mais il a
des qualités aussi.

--Heureusement pour lui.

--Et pour combiner des choses aussi compliquées que celles dont nous
sommes, en ce moment, les témoins déconcertés, tu peux te rassurer en ce
qui le concerne; Prénonne n’y est pour rien: il est trop simple...




IX

DANS CE MONDE-CI OU DANS L’AUTRE


On ne devait tout d’abord rester qu’une seule nuit dans ce caravansérail
très ancien, bâti sur le modèle des caravansérails de Perse et de
Mésopotamie, et dont je dirais bien le nom si j’étais sûr que cette
précision n’autoriserait point des gens du pays à mettre aussi des noms
sur les personnages de cette histoire mal connue. Une seule nuit, avait
donc affirmé Prénonne. C’est pourquoi l’on y passa la journée du
lendemain, puis la nuit, puis une journée encore, et la nuit suivante.
Prénonne ne se décidait plus à partir, et Williams souriait de cet arrêt
prolongé que les indigènes du convoi prenaient au mieux et
transformaient en une installation complète, tant les nomades s’adaptent
vite aux endroits où l’on a l’imprudence de les laisser s’asseoir.

--Henne, qui poussait Prénonne à marcher sur Bagdad, a dû trouver de
bonnes raisons pour nous faire prendre racine, remarquait Williams. Un
matin, il va ordonner le retour.

--Sur Bassorah?

--Sur la France, si tel est le bon plaisir des «Rosbif».

Mais si les Bédouins s’accommodaient de ce campement sans fin, les
Français ne parvenaient pas à s’habituer à cette vie trop paisible. Ils
s’ennuyaient. Peut-être regrettaient-ils sans se le formuler les nuits
troublées de la route, les alertes, les rondes, tout cet imprévu qui
leur fournissait, avec une distraction parfois périlleuse,
d’innombrables sujets de causeries.

A force de se trouver ensemble sur mer, sous la tente du désert ou la
brique de glaise des villages, de subir toujours les mêmes désagréments
de l’existence en commun, les Français, assemblés dans cet hôtel si
calme, ayant perdu toute raison d’union et de camaraderie, ne pensaient
plus qu’à se fuir.

Christiane, oubliant jusqu’à l’essai de conciliation tenté auprès
d’elle, se détournait lorsqu’elle me rencontrait, ou bien, si elle
n’avait pu se dérober à temps, me regardait fixement sans paraître gênée
par ma présence, comme si je n’étais pas un corps opaque et qu’il lui
fût permis d’y voir au travers.

Ce privilège, du reste, ne m’appartenait pas en propre: Christiane
semblait le pratiquer avec chacun de nous.

Williams, qui affectait toujours une discrétion de diplomate, se
soumettait à de véritables cures de silence. Il m’adressait à peine la
parole. Et il croyait peut-être qu’il avait fini par transformer son
caractère, à force de le conformer à la discipline qu’il s’imposait,
alors qu’il subissait, comme les autres, le dépaysement du malaise
général.

Pour se distraire, Williams parcourait le caravansérail et ses
dépendances. Il découvrit, au cours de ses recherches commencées par
désœuvrement, dans une pièce cadenassée que l’on pouvait croire du
premier coup d’œil murée, près de celle que nous avions élue pour
domicile, un phonographe et un attirail de disques. Des soldats anglais,
au beau temps de l’occupation impérialiste, les avaient remisés et
oubliés dans cette chambre réquisitionnée, comme un morceau de leur
patrie absente.

--Ça nous fera une belle écurie, décréta Williams qui ne renonçait pas
facilement à ses idées.

Un soir, en effet, sans prévenir les locataires de l’hôtel, Williams
conduisit nos trois chevaux,--les deux nôtres et celui de Lemans,--dans
cette retraite que l’on pouvait facilement surveiller. Personne ne
s’aperçut de ces nouveaux pensionnaires. Pas même Prénonne qui, du
reste, ne remarquait jamais rien.

M. de Prénonne se promenait sur les toits de feuillages et de terre
battue de notre hôtellerie. Il contemplait le paysage des sables aux
reflets trop brûlants, d’un côté, et des palmiers de l’autre, mais,
comme Christiane lorsqu’elle me regardait, il ne les voyait pas. Il
apercevait d’autres choses plus loin et plus haut... De grandes
choses... Il imaginait des songes faciles dont il était le héros:
général à la tête d’une armée, il envahissait ce pays et s’y installait
en conquérant, ou bien, recevant pleins pouvoirs de son gouvernement,
avec l’aide des tribus arabes, il rejetait les Anglais à la mer... Quand
le soir colorait l’horizon à grands traits, Prénonne prenait sa flûte
dont il tirait des sons pointus pour le plus grand agacement de
Rives-Ribière et du chien adoptif de Christiane.

Dans le bivouac, l’avarice de Prénonne était notoire. Il économisait sur
ses frais de représentation et se promenait vêtu d’habits rapiécés. On
lui reprochait encore d’être la cause du manque de nouvelles. Tout
semblait, en effet, organisé pour que rien ne nous parvînt de France. Et
Rives-Ribière, dans un rire, faisant allusion aux rêveries mégalomanes
de ce mari malheureux qui ne tenait pas à recevoir de lettres, ajoutait:

--Quand on est battu sur ce front-là, et vous savez lequel, on n’est pas
forcément plus heureux sur un autre, par exemple sur l’ancien front de
Mésopotamie.

Parfois, le soir, lorsque les conversations languissaient, Pierre
Sartigues, le petit fonctionnaire casanier, comme il l’assurait en
riant--mais je savais quel voyageur il était--apercevant la porte de
notre chambre entr’ouverte, montrait son nez faussement inquiet:

--Je viens vous voir. Quoi de nouveau?

--Entrez, si vous vous ennuyez.

--Oh! je ne m’ennuie pas. Merci.

Déjà il s’éloignait, ne voulant rien avouer de son désarroi.

--Et Rives-Ribière, où est-il? criait Williams.

Rives-Ribière avait une distraction. Sous prétexte d’aller à la
découverte d’objets rares, il partait seul, souvent, à l’aventure. Il se
forçait à marcher longtemps et s’appuyait sur une lourde canne qui le
gênait. Mais il la traînait partout avec lui.

Christiane ne cachait pas qu’elle en avait assez du sable, du soleil, de
la chaleur, des moustiques, du sable encore. Nulle diversion à ce
programme accablant, si ce n’est la soudaine, déconcertante fraîcheur
des nuits.

--Que faisons-nous ici? Pourquoi ne pas rentrer en France?

Elle parlait haut, ne s’adressait à personne, et le comique de cette
situation ne m’apparaît guère qu’aujourd’hui. Williams et moi, nous nous
taisions, nous n’avions pas même l’air d’entendre, Williams par dédain,
indifférence réelle, moi par calcul.

Quant à Constantin de Henne, quand on le demandait, il y avait toujours
quelqu’un pour répondre:

--Il fait l’allée...

On savait ce que cela voulait dire. Henne, armé d’une badine de jonc,
parcourait lentement l’allée qui longeait les murs du caravansérail.
D’abord, il avait chassé à coups de cravache les mendiants, les enfants
et les chiens qui venaient fouiller les ordures que jetaient les
Bédouins et notre cuisinier-interprète Ali-Rhem. Mais, maintenant, à la
vue de cet homme qui arpentait le chemin, tous les misérables prenaient
l’habitude de fuir... Henne en était réduit alors à s’attaquer aux
nombreuses guêpes qui s’élevaient en bourdonnant à son approche. D’un
revers de sa baguette, il les coupait en deux. Sa grande joie consistait
ensuite à rechercher les tronçons frémissants dans l’herbe roussie.

Mais les nuits surtout étaient longues. Si, le jour, on ne pouvait guère
s’éloigner du caravansérail, à cause de la chaleur déjà grande et du
danger, sitôt le coucher du soleil, dans ce pays favorable aux
guet-apens, chacun se retirait dans sa chambre, et attendait le sommeil
en fumant près d’une lampe de fortune.

Or, ce soir, la nouvelle se répandit que Williams, qui avait découvert
un phonographe, venait de l’installer dans le couloir sur lequel
s’ouvraient nos cellules. Tous ceux que lancinaient l’exil, le séjour
forcé sous ce ciel lourd, furent saisis d’un calme presque religieux
lorsqu’ils entendirent les airs mécaniques de gigues et de refrains
anglais que creusait une pointe d’acier sur un disque d’importation. Et
voici que, dans ce corridor aux murs de glaise, éclairé seulement par
les lampes des pièces restées ouvertes, un chant léger s’éleva, porté,
semblait-il, sur une banale ritournelle de music-hall.

Christiane, pour tous ces hommes en rupture d’habitudes européennes,
perdus dans ce pays de sable et de soleil et que poursuivaient les
regrets misérables d’un monde civilisé, recomposait les raisons de leur
dépaysement: Paris, les avenues droites d’une grande ville, la campagne
verte et boisée, et pour celui-ci des tavernes où des femmes légèrement
vêtues coudoyaient les arrivants comme de vieux amis; pour cet autre,
une rue de province où tâtonnait un piano; pour chacun, enfin, elle
traduisait le spleen qui lui était particulier...

Soudain Williams, qui ne disait rien, se leva, gagna le couloir; je crus
qu’il allait voir Christiane et le cercle de ses admirateurs. Mais il
s’arrêta devant la cellule de Henne. La porte était entre-bâillée, une
lumière tendre filtrait que procurait un abat-jour bleu. Dans la pièce,
personne... Que signifiait cette absence? Pour Williams, elle paraissait
étrange. Je me gardais d’interroger mon ami, mais son agitation était
visible. Pour moi, j’avoue que je ne parvenais pas à trouver cette
absence anormale: Henne disparaissait souvent le soir, il faisait un
tour aux écuries, achevait une cigarette, puis il rentrait.

On entendait la voix de Christiane, qui montait, et cette voix, de loin,
était émouvante. Tous, j’en suis sûr, nous étions conquis par cette
romance italienne qu’elle chantait maintenant et que nous comprenions
mal. Une phrase revenait en leit-motiv, une de ces petites phrases de
rien du tout, mais capables de contenir bien des choses, et qui versent
dans le cœur de celui qui les a retenues une mélancolie où il retrouve
aussi bien un parfumé souvenir d’enfance, quelque lointain rêve d’amour,
ou le désir désintéressé qu’il éprouva naguère pour une femme rencontrée
par hasard et qu’il savait ne revoir jamais...

Des applaudissements éclatèrent. Williams ne retint pas un geste de
contrariété. Devant notre porte, une ombre fila. Williams, qui jusque-là
ne m’avait pas adressé la parole, parut s’apercevoir qu’il n’était point
seul.

--C’est le moment, dit-il. Allons lui demander des explications.

Je ne demandai pas qui pouvait être ce «lui» dont on me parlait; je
suivis Williams sans hésiter; je pensais que si mon ami se décidait
ainsi, c’est que déjà tout son plan était formé, que l’heure était venue
d’agir et le mot du jeu découvert. L’homme allait-il jeter sa belle
carte?

                   *       *       *       *       *

Dans le petit couloir, les chants et les bravos avaient cessé. Williams
pénétra dans la cellule, à peine ouverte, ainsi que nous l’avions vue
tout à l’heure, qu’occupait M. de Henne. Elle était vide. Williams
l’examina un instant, puis referma la porte, complètement. Nous revînmes
alors dans notre chambre où Williams disposa une faible lumière derrière
un abat-jour également bleu.

--Sortons, dit-il.

Et il laissa la porte entre-bâillée, comme nous l’avions trouvée dans
l’appartement de M. de Henne. Alors, ce fut la visite des écuries. La
nuit était très noire et nous avancions à tâtons. Un bruit discret au
loin, mais, comme nous approchions, le bruit cessa. J’eus quand même
l’impression que notre visite dérangeait des gens qui ne nous
attendaient pas, et depuis, en y réfléchissant, je me suis souvenu que
des nomades du convoi s’étaient retournés à notre arrivée. Ils ne
dormaient pas. Mais nous ne pouvions point leur tenir rigueur d’avoir
écouté les chants de Christiane. A ce moment-là, du moins, je ne voyais
guère au delà. Près d’un foyer qui s’éteignait, des Bédouins étaient
couchés dans leurs couvertures. Un chien se mit à aboyer, puis un
autre... Le chien de Christiane leur répondit...

--«Il» est rentré, souffla Williams.

Déjà, nous revenions en courant, lorsque le hennissement d’un cheval,
prés du caravansérail, nous arrêta. Cela venait du côté de l’allée où
Henne avait l’habitude de diriger sa promenade, l’après-midi.

--C’est sa jument, déclara Williams, qui s’était avancé. Je la reconnais
à la tache blanche qu’elle a près de l’œil gauche.

--Comment peux-tu l’apercevoir?

--L’habitude. C’est une bête que j’avais choisie pour moi, à Bassorah,
mais...

--Pourquoi l’a-t-on mise là?

--Elle est sellée, prête à partir. Rentrons, décida mon ami.

Tout le monde devait dormir dans l’hôtellerie; les chambres étaient
fermées, les lumières éteintes. Seul un rayon luisait dans la
cellule--la nôtre--que nous avions préparée.

Williams et moi, nous y entrâmes. Nous eûmes juste le temps de nous
cacher. Williams avait à peine repoussé la porte, sans la fermer, que
les pas feutrés de quelqu’un qui ne tient pas à signaler sa présence
glissèrent dans le corridor. Nous étions là, chez nous; nous
attendions... L’homme allait-il passer sans s’arrêter? Allait-il?... Les
pas se rapprochaient. Encore quelques secondes... L’homme est arrivé, il
touche le mur, reconnaît le bois, la serrure, la clarté bleu pâle...

Et, trompé par toute la mise en scène de Williams, croyant retrouver sa
propre cellule, l’homme entra dans la chambre où nous étions. Il se
retourna pour fermer la porte avec précaution; mais ce fut mon ami qui
sortit de sa cachette, et poussa les verrous.

--Eh bien, monsieur de Henne, que venez-vous faire ici?

Henne, qui avait reculé en nous voyant, se remit très vite. Il s’excusa.
Il ne comprenait pas comment il avait pu s’égarer. Il fit mine de
vouloir se retirer, toutefois sans marquer de hâte.

--Vous ne nous dérangez pas. Au contraire...

L’autre n’eut pas l’air de comprendre l’ironie. Et il levait la main
vers les loquets.

--Restez! commanda Williams. Nous avons à vous parler. Si vous n’étiez
pas venu, nous aurions été obligés d’aller vous chercher.

Henne dut avoir alors le sentiment qu’il était tombé dans une embuscade.
Il regardait rapidement dans la chambre. L’abat-jour bleu, devant la
lampe, lui fut une révélation.

--Laissez-moi... ordonna-t-il.

Williams ne répondit point.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il encore.

--Tout à l’heure, vous serez libre. Vous partirez, et vous ne reviendrez
jamais.

--Pourquoi ces ordres?

--Vous n’avez pas à les discuter.

--Alors, je n’ai pas non plus de raisons pour m’y conformer.

--Pourriez-vous nous dire ce que vous faisiez aux écuries? Non, n’est-ce
pas? Alors, vous voyez bien que vous devez partir.

--C’est tout ce que je demande. Vous aussi. Mais dans quelques jours...

J’avais la certitude que Henne ne cherchait qu’à gagner du temps. Son
air soudain innocent, ses attitudes étonnées, la façon dont il semblait
jouer avec les questions de Williams, prouvaient qu’il voulait nous
distraire et prolonger un entretien dont il avait pris son parti à
mesure qu’il établissait une nouvelle méthode.

Je ne parvenais pas encore à comprendre pour quelle raison Henne était
sorti d’abord, puis rentré dans le couloir, mais Williams devait le
savoir. Je remarquai par contre que «notre prisonnier» ne portait aucune
arme, ni apparente, ni même cachée, je dis bien cachée, car il n’aurait
pas manqué, depuis qu’on l’interrogeait, de nous la montrer un peu.

--Je ne vous interdis pas les plaisanteries, répliquait Constantin de
Henne avec cet air qui avait le don de me mettre en colère et que déjà,
une fois, il avait arboré en ma présence, sur le bateau japonais, le
soir où il vint me prier sans cérémonie de ne plus m’occuper de
Christiane.

«Je vous saurais gré, continuait-il, de ne pas faire ces plaisanteries à
mes dépens. Entre nous, ça ne me dérange pas. Finissons-en et
laissez-moi aller dormir chez moi, puisque je me suis trompé de porte...

--Sans doute. Auparavant, dites-nous qui tira sur nos personnes dans
l’oasis de Bassorah?

--Si je connaissais les coupables, monsieur, ils seraient déjà pendus.

--Et qui assassina Lemans? Et qui manqua de tuer Prénonne? Et qui mit
des lettres dans les papiers de Lemans?

Henne haussa les épaules:

--La plaisanterie dure un peu.

--Et que faisiez-vous tout à l’heure, près des écuries?

Henne sentit peut-être, après les accusations dont Williams venait de le
charger, le besoin de se justifier.

--La visite de surveillance, monsieur. Quant au reste, je ne comprends
toujours pas.

--Vous allez comprendre, poursuivit mon ami. C’est très simple: en
sortant d’ici, vous prendrez votre jument qui a une tache blanche près
de l’œil gauche. Elle vous attend, attachée le long de ce mur, par vos
soins. Vous emporterez quelques vivres pour la route et vous vous en
irez...

--M’en aller? Où donc aller?

Henne avait contracté son dur visage dont une fureur soudaine accusait
tous les traits. Ses yeux clignotaient. Il ne parlait plus, tant ses
lèvres tremblaient.

--Je refuse, articula-t-il enfin.

--Comme c’est regrettable!

Williams, d’un geste que je lui connaissais bien lorsque le danger était
imminent, fouilla sous la doublure de sa veste; il y trouva un petit
stylet qu’il gardait toujours sur lui. Il tira à demi la lame du
fourreau, d’un air si machinal, si naturel aussi qu’on pouvait croire à
la conséquence d’un tic, à l’acte irréfléchi d’une innocente habitude.
Je vis ce mouvement; Henne, qui l’aperçut de son côté, sans doute, ne
broncha point.

--Comme c’est ennuyeux! Décidez-vous, car nous sommes pressés. Et nous
n’avons pas le choix à vous offrir: la fuite ou bien...

--Où voulez-vous que j’aille? demanda Henne, qui parut se ressaisir et
comprendre que la partie était, en ce moment, du moins, inégale.

--Un homme comme vous n’est guère embarrassé...

--Mais encore...

--Où vous voudrez, monsieur. Mais faites vite.

Et Williams, en parlant, s’était approché de Henne. En même temps, il
m’avait fait signe de me tenir prêt et, ce signe, Henne le vit à n’en
pas douter. Alors, soudain, il changea de ton.

--Eh bien, soit, j’accepte. Rengainez votre poignard, monsieur Williams.
Et vous, monsieur Romerdy, ne crispez plus vos doigts sur votre
revolver.

Williams laissait déjà pendre le long de son corps la main qui serrait
la poignée de son arme.

--Je veux bien partir, puisque vous m’y obligez... _bessif_, avec le
sabre, comme disent les Arabes. Mais j’emmènerai Mlle Dallène. Du reste,
je ne veux pas l’obliger à me suivre; voulez-vous seulement la
réveiller, lui dire la violence dont je suis l’objet, et vous verrez
qu’elle m’accompagnera.

--Si vous vous dépêchiez un peu.

--Vous voulez garder Christiane? ricana Constantin.

--Pourquoi? Elle ne nous appartient pas. A vous non plus d’ailleurs,
trancha Williams.

--Laissez-la-moi. C’est ma seule condition. Je partirai.

Et Henne me regardait:

--Je vous débarrasserai de ma présence, puisque je vous gêne.

Puis, s’adressant à Williams, il ajouta:

--Vous serez le maître. Décidez-vous... que vous importe cette petite?

Et, tout bas, Williams me souffla:

--Laisse «la» lui. C’est le plus simple. Ou bien, alors, il faut aller
jusqu’au bout de nos décisions...

Il fit de nouveau le geste de chercher son stylet. Henne l’interpréta à
sa manière. Il se dirigea vers la porte.

--Je m’en vais. Sans conditions. Je ne l’emmène pas.

Williams me fit signe de tirer les loquets. Je m’approchai, et
Constantin m’examinait:

--Je ne l’emmène pas, monsieur, me dit-il à haute voix, puis plus
doucement:

--Elle me rejoindra.

--Vous savez nos conditions, lui lança Williams. Vous disparaissez ou
bien je ne réponds de rien...

--Si je m’en vais, c’est de mon plein gré, monsieur, croyez-le. Et parce
que cela me convient, soyez-en sûr.

Henne était sur le seuil de notre chambre. Un vent froid accourait du
couloir et je craignis un moment qu’il ne vînt éteindre la flamme de la
bougie qui vacillait.

--Allons, au revoir, ricana Henne. Dans ce monde-ci ou dans l’autre,
mais sûrement quelque part.

--Dans ce monde-ci, répondit Williams, j’en fais mon affaire; dans
l’autre, je m’arrangerai toujours pour ne pas vous laisser mon adresse.




X

LE MOT DE WILLIAMS


Constantin de Henne s’éloigna, sans répondre, dans le couloir du
caravansérail. Nous attendîmes un moment, Williams et moi, dans la
cellule où tant de choses venaient de se décider. Bientôt, les sabots
d’un cheval firent trembler les murailles d’argile sèche.

--Le voilà parti, dis-je. Du moins, nous pouvons toujours le supposer.

--Souhaitons-le, répliqua Williams d’un air contraint. Il s’en va, parce
qu’il est forcé de signer lui-même sa propre défaite. Cela vaut mieux
pour nous que d’être obligés d’apporter devant un tribunal, quel qu’il
soit, les preuves du double jeu qu’il exécutait.

--Tu viens de le forcer d’abattre sa belle carte. Était-ce la dernière?
Partira-t-il vraiment ce soir? Et où ira-t-il se réfugier?

Williams se tut, et j’étais bien sûr que, lui aussi, redoutait quelque
machination de notre ennemi.

--Nous aurions dû peut-être obtenir son silence définitif, au plus juste
prix, repris-je, pour le plaisir de me servir d’une expression qui fut
chère à Williams.

Celui-ci me regardait:

--Pourquoi? Oui, somme toute, on a tort d’avoir pitié de ces gens-là.

--Tu regrettes d’avoir hésité?

--Je ne lui demandais qu’une chose: disparaître.

--C’est pourquoi, un moment, tu as pensé à l’aider.

Et je refis le geste que mon ami avait esquissé lorsqu’il cherchait son
stylet dans la doublure de son veston.

--J’ai remisé mon outil, expliqua Williams en souriant, parce que le
cadavre de cet homme, en ce moment, aurait pu nous retarder encore, nous
embarrasser aussi. D’ailleurs, c’est partie remise. Nous serons appelés
plus tard à envisager sans doute une solution brutale.

--Je ne serais pas fâché de savoir si ce monsieur est en route, dis-je.

--Pourvu qu’il ne soit pas retourné pour prendre Christiane.

Cette observation de Williams me laissa interdit. Mon ami m’examina
quelques secondes, parut décidé à se taire, puis, brutalement, comme
s’il voulait en finir:

--Tu y penses donc toujours?

Je me raffermis avec effort. Et je fus sans courage, car je fis non, de
la tête. Williams était-il dupe de cette réponse?

--Elle m’a toujours déplu, cette Christiane, reprit-il. Surtout depuis
que je l’ai vue conquise par Henne. Et Henne lui convenait!

«D’où vient donc, continuait Williams, que les femmes de nos meilleurs
amis nous irritent si souvent, nous déplaisent presque toujours et nous
sont, en quelque sorte, hostiles? Cette animosité, on l’attribue, dans
la plupart des cas, à l’hostilité naturelle des femmes, à leur jalousie
foncière et à leur instinct de la propriété... Mais pourquoi, ayant
rencontré des gens avec qui nous sommes près de sympathiser, et de nous
lier d’amitié même, sommes-nous soudain dépaysés lorsque nous nous
trouvons en présence de la compagne qu’ils se sont choisie?

«C’est peut-être parce que ces femmes correspondent, chez nos amis, à
leurs préférences les plus secrètes, à ces choses troubles que nous
connaissons le moins et qu’ils prenaient soin de voiler, de travestir au
besoin, sachant bien, instinctivement, que, si nous les avions aperçues,
elles nous auraient irrités autant que les jolies personnes qui en sont
la vivante image.

Je laissais parler Williams. Paradoxes, intentions ou sondages?
Croyait-il à ce qu’il disait? Voulait-il seulement contrôler quelques
remarques, poursuivre une expérience, me donner le change? Ces
réflexions à propos de femmes, je ne devais pas y penser plus tard, sans
un retour d’ironie, lorsque Williams m’eut confessé un secret
ironiquement dissimulé.

--Ce qui m’inquiète, dis-je, c’est que Henne n’ait pas tenu parole. Si
nous allions nous en assurer?

Jamais Williams ne résistait à une invitation de cet ordre.

--Tu n’as pas sommeil! s’étonna-t-il. Alors, viens.

De nouveau, cette nuit-là, nous sortîmes. Une brise fraîche nous frôlait
le visage; nous étions sensibles aux brusques variations de l’atmosphère
comme les gens qui ont mal dormi.

Près des murs du caravansérail, dans l’allée, le cheval de Henne avait
disparu. Premier point que nous constations. Nous allions nous diriger
sur le portail de la veille hôtellerie, lorsque Williams et moi, nous
étant arrêtés pour reconnaître notre chemin, nous fûmes oppressés par
l’absolu silence de cet endroit habituellement animé quelle que soit
l’heure. Ils nous comprendront, ceux qui sont passés, de nuit, ne
serait-ce qu’une fois, à côté d’un camp, le mieux endormi, surtout s’il
est agrémenté d’une vingtaine de mules ou de chevaux attachés à leurs
piquets. On entend toujours quelques bruits, les plus divers et les plus
reconnaissables: c’est une bête qui tire sur sa chaîne, une autre qui se
retourne et frappe le sol, celle-là qui repose par terre son sabot droit
pour relever le gauche et reprendre sur trois pattes l’équilibre du
sommeil.

Le calme inattendu du caravansérail nous déconcertait tant que nous
entrâmes dans l’écurie.

Je n’oublierai jamais notre stupéfaction, à ce moment-là, en constatant
que le bâtiment était vide, complètement vide. Nous en avions reçu
l’impression avant d’en accueillir la certitude, et lorsque Williams eut
fait craquer une allumette, les murs nus, la paille des litières
soulevée, tous les signes de l’affolement d’un départ hâtif ne nous
trouvèrent plus surpris. Nous savions déjà. Nous nous attendions du
moins à un stratagème de cette envergure. Les Bédouins, sur l’ordre de
Henne, nous le préparaient tandis que celui-ci s’attardait à discuter
avec nous les conditions de son départ.

--Heureusement, nous avons encore nos chevaux.

J’aurais pu ajouter: grâce à Williams qui les avait placés près de notre
chambre... En passant dans le couloir, Williams s’arrêta devant la porte
de Prénonne. Elle était fermée. Williams frappa. Nul ne répondit.
Prénonne, selon son habitude, devait hésiter. Comme les coups de poing
continuaient sur le bois, Prénonne se décida à parlementer.

--C’est vous, M. Lecharier? C’est grave? Non? Cela peut attendre jusqu’à
demain?

--Demain, il sera trop tard.

--Faites pour le mieux, reprenait la voix de Prénonne. Demain, toutes
vos explications, je les écouterai, je vous assure.

--Ouvrez-nous! répétait Williams.

Prénonne entre-bâilla sa porte.

--Je n’ai pas d’explications à vous donner. Venez avec nous, si vous
voulez.

Williams était si catégorique que Prénonne ne prolongea pas sa
résistance.

--Où voulez-vous me conduire?

--Prenez vos armes.

--Diable, c’est sérieux!

Prénonne, subjugué, achevait de s’habiller en tâtonnant dans la pièce
obscure. Williams le regardait et peut-être se rappelait-il ce soir de
Paris où il s’était rendu chez moi, avec le même air d’autorité sans
réplique, pour m’entraîner dans l’étrange galère où je ramais.

--Mais enfin, dites-moi...

--Je n’ai rien à vous dire.

--Et tout à l’heure, vous n’en finirez plus de parler! répliqua
Prénonne, mécontent.

--Je ne parlerai pas davantage, venez.

Dans le corridor, le froid de la nuit surprit désagréablement Prénonne,
assez mal vêtu, qui maugréa:

--Vous ne voulez pas m’expliquer?

--Vous verrez bien.

--En deux mots, mettez-moi au courant... suppliait Prénonne.

--Insuffisant, accordez-moi dix mots.

Puis, sans que Prénonne pût l’entendre:

--Va seller les chevaux, les trois chevaux, oui, celui de Lemans
également. Tu les conduiras devant la porte de l’écurie. Tu nous
attendras.

Je n’avais pas l’habitude de discuter les ordres de Williams dans ces
minutes-là. J’allai donc chercher Polak, Papougaye et Kramoï, tandis que
Williams conduisait Prénonne à l’écurie. J’ai su, plus tard, que le
bonhomme avait mis un long moment à comprendre. Il ne parvenait pas à
rassembler ses idées; comme l’expliquait Williams, il continuait de
dormir debout.

--Mais où sont-ils passés? demanda-t-il brusquement.

«La raison lui revient peu à peu», pensa Williams qui, se tournant vers
Prénonne, l’interrogea avec une aimable impertinence:

--Vous tenez beaucoup à les retrouver?

--Comment! si j’y tiens?

--Alors, en route.

Prénonne fut assez surpris de découvrir les trois chevaux que je tenais
en main, devant le seuil de l’écurie.

--Et ça? demanda-t-il.

Mais Williams engageait déjà son pied dans l’étrier; j’aidais moi-même
Prénonne à monter à cheval, car je le savais mauvais cavalier. Lorsque
je fus en selle, je m’approchai de mon ami.

--Il me semble, dis-je, en lui montrant le caravansérail, qu’il y a de
la clarté chez Christiane... Elle n’est peut-être pas seule.

--Ta jalousie ne t’inspire guère, trancha Williams avec dureté.

Pas plus de cette réponse un peu vive que d’autres brutales ou
grossières, je ne voulais pas me formaliser. Je connaissais Williams.
Certes, il m’irritait souvent par son mélange de bonhomie, de vulgarité,
ses façons de commander, son brusque besoin de bavardages, soupape d’une
grande force, et ses finesses, ses ruses aussi d’homme sans pitié, mais
c’étaient là de petits travers que l’on excusait. Dans les minutes
difficiles, Williams se retrouvait toujours tout entier. Et il avait une
manière à lui de reconnaître ses torts... S’étant retourné, il ajouta
tout naturellement:

--Tu pourrais bien ne pas te tromper.

Et il hésitait maintenant, je le voyais, à donner le signal du départ.
Il pesait le pour et le contre. Fallait-il renoncer à cette expédition
pressée et vérifier d’abord les causes de ce petit carré de lumière qui
s’encadrait dans le mur de la nuit? Pour moi, il me suffisait de
regarder le trou de froides ténèbres, ouvert devant la tête de mon
cheval, pour maudire Constantin de Henne et toutes les conséquences où
il nous entraînait, surtout si je me souvenais d’avoir presque proposé à
Williams cette sortie.

Mais la décision de mon ami ne traînait jamais longtemps. Les dés
étaient retournés. Il fallait partir.

--Nous sommes armés? demanda-t-il.

Sur ma réponse affirmative, Williams poussa sa monture et sortit du
caravansérail. Prénonne le suivit. Je marchais derrière Prénonne. Nous
avancions doucement, mais le cheval de Williams prit du large, attaquant
résolument le terrain. Il nous fallut courir pour le rejoindre. Je
repérais assez aisément la silhouette de Prénonne qui, le corps en
arrière, cambrait la taille et sautillait comme un paquet à chaque
foulée de Papougaye,--c’était le nom du cheval de Lemans que je lui
avais remis... Je ne savais pas où nous trottions ainsi, mais, puisque
Williams tenait la tête, je ne m’inquiétais de rien. Soudain, un point
brillant apparut dans la toile noire qui servait de fond à cette
randonnée, puis disparut. Le feu d’une cigarette qu’on allume,
peut-être.

Williams avait insensiblement ramené son cheval au pas. Du reste, la
nuit était épaisse et les bêtes butaient souvent. Cependant, comme nous
approchions encore, quelqu’un se mit à crier quelque chose, comme:

--C’est vous, M. de Henne?

--Oui, répondit Williams.

--Alors, nous pouvons partir? reprit la voix.

--Vous pouvez partir, déclara Williams.

--Mais qu’est-ce que cela signifie? bégayait Prénonne. Répondez-moi,
puisque vous paraissez savoir.

Nous pensions que les gens du convoi étaient encore loin, lorsque nous
tombâmes presque sur eux. Alors, Prénonne, ahuri, comprit qu’il y avait
là nos mules et nos chevaux, nos provisions, nos caisses et les Bédouins
de la caravane qui s’en retournaient sur Bassorah.

--Les voici, monsieur, dit Williams, s’adressant à Prénonne.

--Et tous ces gens-là? Où vont-ils?

La caravane, en effet, comme si elle n’avait attendu que l’arrivée et le
consentement de Henne, s’était remise en route.

Alors Williams daigna parler:

--J’ai employé les dix mots que vous m’aviez accordés, pas plus. Et je
n’ai rien d’autre à vous dire. D’ailleurs, vous en savez autant que moi
à présent. Quelqu’un a donné l’ordre au convoi de partir cette nuit, et
nous l’avons rejoint dans sa route.

--Qui s’est permis de donner cet ordre?

--On pourrait le demander à ces gens-là, répliqua Williams.

Prénonne venait d’entendre la voix d’Ali-Rhem. Il appela l’interprète,
s’étonna de cette fuite.

--On est venu nous avertir de lever le camp tout de suite. On
n’attendait plus que vous pour accélérer l’allure.

--Qui vous a donné cet ordre? répétait Prénonne.

--Allez dire au convoi de s’arrêter une nouvelle fois, commanda
Williams.

Puis, quand Ali-Rhem se fut éloigné, Williams ajouta:

--Ali-Rhem ne nous apprendra rien de plus. Retournons maintenant.

--Où allons-nous? s’étonna Prénonne.

--Chercher celui qui ordonna cette fuite.




XI

LA PAIX SOIT AVEC VOUS


Nos chevaux revinrent au caravansérail par grandes foulées. Nous leur
avions rendu les rênes, nous fiant à leur instinct. Bientôt, la petite
lumière qui luisait dans la muraille de boue durcie apparut. Le temps de
mettre pied à terre, et nous nous engageons dans le couloir. Parvenus
devant la porte de Christiane, nous attendons dans la nuit qui sentait
la terre et la fumée. Dans la chambre, de l’autre côté du bois, un voix
suppliait et commandait tour à tour.

--Ils me poursuivent. Tout est prêt. Fuyons.

--Où aller? demandait la voix de Christiane.

--Ne vous inquiétez pas. Nous fuirons. Venez. Ils ne se sont pas occupés
de vous quand vous restiez seule, en quarantaine, sur le bateau japonais
de Port-Saïd.

--Ah! souffla Prénonne près de moi, Henne s’apprêtait à partir seul,
parce que je lui avais refusé de retourner sur Bassorah. Il me
trahissait et nous abandonnait.

--Silence! grogna Williams.

--Laisse-le, dis-je. Prénonne vient de voir clair dans la situation. La
lumière de ses raisonnements l’inonde.

--Prépare-toi, répondit Williams. Le moment est proche.

Dans ce corridor étroit, nous étions tous immobiles, chacun au poste
qu’il fallait, prêt à combattre, comme sur un navire de guerre attaqué,
lorsque sonne la cloche de feu.

Alors Williams frappa à la porte; les voix qui chuchotaient
s’arrêtèrent. Williams cria:

--Ouvrez-moi! C’est Prénonne!

Après un intermède qui nous parut très long, la voix de Christiane
demanda:

--Que voulez-vous?

--Il ne peut pas s’évader? questionna Prénonne.

Mais Williams, encore une fois, le pria de se taire, et, contrefaisant
toujours sa façon de parler, il prenait cette manière haletante et
rageuse qui appartenait à Prénonne. Le comique de cette imitation,
devant Prénonne lui-même, me donnait une forte envie de rire.

--Ouvrez donc! on vient de me voler mes effets.

Une certaine hésitation suivit. Des pas, des objets bousculés, puis la
porte doucement laissa couler une ligne de lumière, et Williams, s’étant
retiré, découvrit Prénonne dont le visage se montra dans la clarté.
Christiane lui demanda:

--Que se passe-t-il donc, monsieur?

Mais elle se gardait bien d’abandonner l’entrée. Pour Williams et pour
moi, il était clair que Henne, qui ne pouvait trouver aucune issue autre
que celle que nous occupions, profitait de ces temporisations pour se
cacher.

--Qu’y a-t-il? répéta la jeune fille.

Malheureusement, Prénonne, esprit étroit et sans réplique, soit qu’il
fût déconcerté, soit qu’il ne comprît point où nous voulions en venir,
soit qu’il manquât d’invention, se taisait et ne bougeait pas.
Christiane, qui avait peur et qui se méfiait aussi, allait sans doute
refermer sa porte, lorsque Prénonne fut poussé par des mains
invisibles--les nôtres--dans la chambre de la jeune femme, et se plaça
le long du chambranle. Christiane poussa un cri; elle voulut rejeter la
porte. Les jambes de Prénonne ne le permettaient plus. Dans la pièce
ainsi ouverte, nous entrâmes.

--Ne vous effrayez pas, déclara Williams. Nous cherchons M. de Henne.

--Et nous savons qu’il est ici.

Christiane se taisait. Elle regardait Williams, puis Prénonne
silencieux, puis moi-même.

--Nous resterons ici jusqu’à ce que M. de Henne veuille bien se
dénoncer.

Les couvertures du lit de camp, dans le fond de la chambre, se
soulevèrent, et la tête de Henne se montra. Déjà, nous étions sur lui.

--Que me voulez-vous?

Ses yeux durs nous dévisageaient avec fixité, et la haine de son visage
semblait se réfugier dans ses mâchoires serrées et ses lèvres qui se
refermaient. C’est dans le péril que les caractères se montrent, sans
fard, ce qu’ils sont.

--Laissez-vous désarmer, monsieur. On ne vous fera pas de mal.

Sans répondre, comprenant sans doute l’inanité d’une résistance, Henne
nous laissa prendre son revolver et son couteau de chasse. Williams
tenait une main du prisonnier, et il eut la paume déchirée par des
bagues que Henne portait aux doigts.

Prénonne proposa de lier les poignets et les pieds du captif qui se mit
à protester.

--Je regrette, monsieur, mais c’est, en effet, indispensable.

Henne alors se tourna vers Prénonne et, d’un ton de commandement:

--Vous n’allez pas permettre cette infamie?

Prénonne déroba son regard. Il avait trouvé une brosse, à portée de lui,
et, de sa main restée libre, il se nettoyait à petits coups. Sans qu’il
fût possible d’expliquer pourquoi et comment, la rapide influence que
Constantin de Henne avait conquise sur Prénonne venait d’être perdue en
quelques minutes, le temps pour un homme d’être maîtrisé et ligoté sur
un lit de camp. Ainsi, suivant le choc des événements, se retournent les
âmes toujours indécises et qui se dirigent vers l’aimant du plus fort.

Le plus fort, en la circonstance, c’était Williams qui essuyait ses
doigts ensanglantés par les bagues de Henne.

--Prends les lanières de cuir qui se trouvent dans ma poche, me dit-il.

Et s’adressant au prisonnier, il reprit:

--Vous aimez les bijoux, à ce que je vois, monsieur? Les poucettes de
nickel, quand elles sont bien astiquées, font de délicieuses bagues, et
les chaînes d’inimitables bracelets.

Henne ne bougeait plus. Il avait compris très vite toute l’ampleur de sa
disgrâce. Du reste, pour tout dire à sa louange, Williams lui appuyait
sans brutalité, près de l’oreille droite, le canon d’un revolver
espagnol, et ce langage, qui a un sens dans tous les pays, Henne en
avait saisi la portée tout de suite.

J’avais déjà ficelé les pieds du prisonnier, et je joignais ses
poignets, lorsqu’il me prévint:

--Attachez-moi solidement. Je le conçois. Vous n’aurez pas tort. Mais ne
coupez pas la peau.

A mon tour, je concevais l’énergie et la résistance de cet homme. Il
cédait peut-être à la force, il ne s’avouait point battu. Christiane,
interdite, s’était retirée dans un angle de la pièce et nous regardait.
On l’avait oubliée. Henne à lui seul retenait toute notre attention.

Or, Williams, levant par hasard la tête, aperçut la jeune femme qui
s’avançait sur nous. Je suivis le mouvement de mon ami et je ne retins
pas ma surprise. Christiane ne me voyait point. Elle marchait sans
faiblir. Williams n’eut pas l’air tout d’abord de l’avoir remarqué. Il
continuait à donner des ordres et, parfois, il secouait les gouttes de
sang qui s’amassaient dans sa main. Mais lorsque Christiane fut à deux
mètres de nous, Williams détacha ces mots:

--Retirez-vous, madame, vous nous gênez!

La jeune femme s’arrêta, obéissante.

--Et ne croyez pas que je vous conseille de fuir.

Williams retirait méthodiquement tous les papiers et portefeuilles qu’il
trouvait dans les poches de Henne immobilisé dans ses cordes. Celui-ci
semblait indifférent.

--Vous faites là un drôle de métier, finit-il par dire.

--N’est-ce pas? répondit Williams, conciliant.

Et il retournait dans sa main un trousseau de clefs qu’il venait de
prendre dans la ceinture de Constantin de Henne.

--N’est-ce pas? monsieur. Je vous approuve. Mais comme ce bon M. de
Prénonne sera heureux de pouvoir se perfectionner en anglais quand il
lira vos précieux petits documents. En attendant, voici une clef qui
ressemble à celle dont je me sers pour ouvrir ma petite valise.

«Retirez-vous, madame, gronda-t-il, puis pour l’homme ficelé, il ajouta:

«Vous aviez tous les talents monsieur. Il nous faudra examiner ce petit
trousseau.

Cependant nous ramassions en un paquet ce que nous avions trouvé sur
Constantin de Henne.

--Allons mettre les scellés sur ses caisses, annonça Williams.

«Madame, continua-t-il, en regardant Christiane, préparez-vous. Le
convoi nous attend, comme M. de Henne vous l’assurait tout à l’heure.

--Je ne partirai pas, déclara la jeune femme.

--A votre aise. Nous ne forçons personne.

--Qu’allez-vous faire maintenant? demanda Christiane.

--Nous allons, répondit aimablement Williams, transporter ce malheureux
garçon qui ne peut plus se mouvoir--et il désignait Henne empaqueté sur
le lit--sur un cheval où nous saurons bien le maintenir en équilibre.

«Puis, nous rejoindrons la caravane qui nous attend à quelques centaines
de mètres d’ici, à l’endroit même où M. de Henne la fit bivouaquer pour
notre commodité.

En parlant, Williams surveillait Henne que ces derniers mots
déconcertaient. Il comprenait brusquement que tous ses plans laborieux
s’effondraient, puisque nous avions découvert le convoi et arrêté
l’exode.

--Je vous avais bien averti, disait Williams à Constantin de Henne,
comme nous transportions notre prisonnier ficelé sur le cheval
qu’Ali-Rhem avait amené devant la porte du couloir.

--Averti de quoi? bégaya Henne.

--... que, pour notre prochaine rencontre, je saurais prendre toutes mes
précautions.




XII

EN ÉTAT DE COMBAT


--Pourquoi remonter sur Bagdad, demandai-je à Williams, nous enfoncer
dans ces pays où règnent les mangeurs de viande frigorifiée, les hommes
aux cheveux et à la peau rouge?

--Prénonne y tient. Ça pose un point final à l’expédition. Cela
t’ennuie? Ne te laisse pas démonter pour si peu. On a tort d’être
faible. La vie est un combat, comme dit l’autre. Puisque, la nuit, tu as
la chance de pouvoir dormir en paix, dans une grotte abritée, dès le
lever du jour, tu dois revêtir avec tes armes les plus secrètes--à
propos, tu gardes toujours sur toi le stylet acheté à Ashar?--ton
énergie que tu as mise à côté de toi. Et, de même que le catholique
demande l’état de grâce, tu te retrouves avec la lumière, sur la
défensive, prêt à l’attaque aussi, en état de combat.

Nous faisions, Williams et moi, tout en parlant--et c’était lui qui
parlait surtout--le tour du bivouac que nous avions dressé dans cette
oasis, à quelques milles de Bagdad. Comme nous passions près des tentes,
Williams me fit taire. Nous écoutions par habitude:

--Eh bien, monsieur, serez-vous sage désormais?

C’était la voix de Christiane. Nous la reconnaissions, bien que
l’intonation en fût un peu changée.

--Elle va donc «le» voir?

--Elle a un toupet de tous les diables.

--Tu lui as défendu pourtant.

Christiane, de l’autre côté, poursuivait:

--Il ne faut pas courir, il faut rester avec moi, M. Patham.

--Elle parle au chien qu’elle a adopté, dis-je en riant.

Williams haussait les épaules. Enfin:

--Tu as confiance en Christiane? Elle paraît prendre la captivité de
Henne comme une chose naturelle. Elle a même l’air très heureux.

--Oui, l’air...

--C’est aussi, à mon avis, ce que l’on fait de mieux dans le genre
imitation. Mais elle ne fait pas allusion au prisonnier?

--S’il suffisait de prendre le contraire de ce que fait ou déclare une
femme pour connaître sa véritable pensée, ce serait trop simple.

«On peut dire bien des choses de Christiane, continuait Williams. Elle
est un peu folle, peut-être, aux regards du profane, elle aime les
intrigues et l’ambition, mais je ne la crois pas dépourvue de courage,
ni d’une certaine noblesse d’âme.

--Elle a donné sa parole qu’elle ne chercherait pas à communiquer avec
Henne.

--Oh! les paroles de femmes, interrompit vivement mon ami. Le mieux est
de nous en assurer nous-mêmes le plus souvent possible. Je me suis rendu
sous la tente tout à l’heure. Ces visites imprévues ne sont pas
inutiles.

--Cela va durer longtemps?

--Ah! je ne sais pas ce que nous allons en faire.

C’était là, en vérité, un problème insoluble pour nous, que nous
retournions plusieurs fois chaque jour, depuis les événements qui
avaient amené la captivité de Constantin de Henne.

Prénonne, qui se méfiait de son ancien intendant autant qu’il avait eu
confiance en lui autrefois, insistait pour le faire garder
continuellement, jusqu’à la fin de notre expédition. Aussi, au cours des
étapes qui nous rapprochaient de Bagdad, nous avions dû surveiller le
prisonnier. Mais, à présent que nous étions campés dans la palmeraie,
aux environs de la ville, le dur problème se représentait:
«Qu’allons-nous faire de Henne?» Prénonne, lui, ne pensait qu’à ramener
le captif en France; les autorités décideraient de son sort. Cette
solution ne nous plaisait point.

--Nous ne pouvons pas entrer dans la vieille cité des califes, comme dit
Sartigues, où les courtiers de boutique et les commis de banque de
Londres promus fonctionnaires et les fils de colons, nommés gentlemen
temporaires, règnent en maîtres, avec cet homme ficelé, bâillonné, dans
son panier, sur son mulet?

«A Bagdad, en effet, par Christiane ou une autre personne, Henne ferait
prévenir ses amis britanniques. Déjà je serais fort surpris s’il ne
connaissait point notre embarras et que nous sommes à une journée de
marche de Bagdad. Peut-être est-il prêt à tous les événements? Et nous?

--Tu le crois si résolu?

--Comment? s’étonna Williams. Mais il ne s’avoue point battu. Et s’il
réussit à faire prévenir les Anglais, que ferons-nous? Or, il est
certainement décidé à quelque chose. La preuve, c’est le calme qu’il
témoigne, son apparente résignation.

--Alors, il vaudrait mieux lui rendre la liberté?

--Qu’on le lâche ou qu’il s’en aille par ruse, remarqua Williams, le
secret de la mission et de Prénonne est bien compromis.

--Que peut-il nous en arriver?

--D’être dépouillés, battus, emprisonnés. Oui, une attaque simulée. Nous
serions discrédités dans l’affaire. C’est ce qu’il faut éviter. Mais je
ne vois qu’un moyen.

--Je le connais aussi, dis-je, et c’est toujours à celui-là que nous
retournons.

--Tiens, dit Williams, le chien de Christiane qui rôde.

C’était un petit animal à poil roux qui faisait des grâces à sa manière
en vous présentant, tout à la fois, son museau et son arrière train.

--Emporte-le, continua Williams. Il te servira pour ta nuit de garde.

Je devais, en effet, monter la faction dans la tente qui servait de
prison à Constantin de Henne. Vers une heure, nous avions convenu que
Williams viendrait me relever.

--En fermant la portière, me conseilla-t-il, accroche donc, sans le
montrer à Henne, un petit grelot. Si quelqu’un essaye d’entrer ou... de
sortir, tu seras prévenu. Et puis, garde ton revolver. Et puis encore,
comme le répète Ali-Rhem à tout propos: Koudâfiz, c’est-à-dire: «La paix
soit avec toi».

J’emmenai le chien de Christiane parce qu’il me suivit. Lorsque je
pénétrai dans la tente de Henne, celui-ci dormait, étendu sur son lit de
camp. Je m’installai en face de lui, dans mes couvertures, mon revolver
à portée de ma main, et je me mis à fumer. Patham se coucha à côté de
moi. Bien sagement, il posa sa tête sur ma jambe et ne bougea plus.

Nous sommes déjà de bons amis, Patham et moi. Le silence de la nuit
était impressionnant. Parfois, les mulets du convoi frappaient le sol,
et puis la respiration du prisonnier. A la tremblante clarté de la
lampe, suspendue au montant du milieu, on ne pouvait pas lire. Il suffit
d’être de garde, croit-on, pour avoir envie de dormir. Ce soir là, par
chance, je n’avais pas sommeil. Et des souvenirs que je croyais presque
oubliés me tenaient compagnie, fantômes qui se lèvent dans la
demi-obscurité, petites remarques et grandes ambitions, assoupies dans
la journée et qui surgissent au gré d’on ne sait quel mystérieux
mécanisme. Je revoyais ainsi le wagon-couloir de l’express, la muraille
roulante du bateau, à Marseille, Prénonne si incertain, et ses ordres
qui paraissaient sans réplique, l’humide séjour sur le port, Henne, mon
prisonnier actuel, la première apparition de Christian, ce jeune homme
au menton volontaire, nos soirées criblées d’étoiles, en mer, et puis la
révélation du véritable Dallène, tous les événements enfin jusqu’à
Lemans tombant par terre, jusqu’à Constantin fuyant, suppliant
Christiane de le suivre, pour en aboutir à cette surveillance de tous
les instants. En somme, je devais le reconnaître, Constantin de Henne ne
m’avait cherché querelle que le jour où mon assiduité auprès de
Christiane lui avait déplu. C’est à peine si nous nous connaissions et,
en dehors de l’incident de Marseille où il s’était employé, sur l’invite
de Prénonne sans doute, à me ramener sur le bateau, nous ne nous
parlions que rarement. Une haine étrange, cependant, nous tenait en
garde l’un contre l’autre. Je lui en voulais de son crédit auprès de
Christiane et ne parvenais point à lui pardonner la préférence qu’elle
lui avait témoignée. Mais, entre nous, aucune allusion à ce qui nous
divisait. Même depuis son arrestation, et au cours des longues heures de
surveillance, Henne ne m’avait pas dit un seul mot. Quand nos regards se
croisaient, il détournait la tête le premier; il affectait
habituellement de ne pas me voir, ou bien, comme cette nuit, il
dormait... Et moi-même, tout doucement, je cédais à l’invitation, dans
cette atmosphère close et surchauffée, et je fermais les yeux...

Je fus éveillé par un bruit que je ne m’expliquais pas. Je me dressai
soudain et j’aperçus, éclairé par la lampe qu’une main inconnue avait
baissée, Constantin de Henne qui se tenait près de l’ouverture de la
tente. Il était libre. Les liens de ses jambes, il les avait dénoués.
Henne se préparait à partir. Et je compris qu’il venait de me réveiller
lui-même, en faisant tinter le grelot que j’avais accroché aux issues...

D’un bond, je fus sur pied. Henne se retourna. Nous nous regardâmes. Ni
l’un ni l’autre, nous ne pensions à parler. Mais nous étions sûrs qu’il
n’y aurait pas de pitié. J’étais incapable de pousser un cri. Quant à
Henne, interdit, il ne bougeait pas. Je me baissai pour prendre mon
revolver, mais je ne le trouvai plus. En rejetant mes couvertures,
j’avais dû envoyer rouler mon arme dans le sable.

Pourquoi Henne, à ce moment-là, ne prit-il pas la fuite? La chose lui
était possible. La présence d’esprit lui manqua complètement. Je ne
cessais de le surveiller. Peut-être redoutait-il quelque nouvelle
machination. Il devina certainement ce que je cherchais... Il fit le
geste de s’approcher de moi, et je me relevai aussitôt pour lui faire
face. En étendant les bras, je pouvais toucher les épaules de mon
adversaire. Il était, du reste, plus grand que moi. Un pas encore. Puis
un autre. Et brusquement, un corps-à-corps s’engagea. Mais Constantin de
Henne, solide, habitué peut-être à ce genre de combat, prenait
rapidement l’avantage. Je me sentis serré à la taille et comme soulevé
de terre. Je suffoquais. J’eus cependant l’idée de laisser traîner mes
pieds, de me faire si lourd que Henne ne put me renverser comme il en
avait l’intention. Il prévint ma tactique, et, sans essayer d’effort,
continua de me tenir les bras. Nous luttions en silence, nos poitrines
oppressées, parfois nous glissions un peu dans le sable, parfois nous
restions immobiles, sans lâcher prise, méditant chacun des ruses
inédites.

Et je me rappelai tout d’un coup le petit stylet que j’avais acquis, à
Ashar, chez un marchand, au bord du Tigre. Hier soir, je l’avais mis,
tout grand ouvert, la lame enveloppée d’un mouchoir, dans la poche de
mon veston; pour le prendre maintenant, j’étais obligé de desserrer mon
étreinte. Mais alors, Henne se douterait de quelque chose et ne me
laisserait pas achever mon geste. Je donnai quelques signes de
faiblesse, je lâchai peu à peu mon adversaire qui fut persuadé de sa
prompte victoire. Et je suis certain qu’il ne prolongeait plus le combat
que pour me fatiguer d’avantage. Je pus, à la faveur de cette feinte,
fouiller dans ma poche. J’y trouvai mon arme, dont la lame--j’en étais
assez glorieux--coupait au vol une feuille de papier et, me baissant un
peu, j’en approchai la pointe du ventre de mon ennemi, puis, me
redressant d’un effort désespéré, je poussai le stylet... De mon bras
resté libre, je serrai Henne contre moi pour qu’il ne pût se dérober.
Mais il devina cette manœuvre, ou bien la pointe du stylet le piquait
déjà à ce moment-là. Il cria, se débattit, voulut se dégager. Je le
tenais bien et je sentais mon arme qui s’enfonçait comme une pelle de
fer dans du sable mouillé, si facilement même que j’eus peur de l’avoir
fait glisser entre la peau et les vêtements de Constantin. Mais les
tenailles de mon adversaire se relâchaient; ses bras tombèrent, et j’eus
à supporter tout le poids de son corps qui se repliait sur ses jambes.
Alors, je me jetai de côté pour éviter le sang, mais le stylet à trois
lames était une arme propre, qui provoquait à l’intérieur d’un homme une
soudaine hémorragie et refermait les chairs derrière lui à mesure qu’on
le retirait de la plaie. J’exécutai tout cela avec méthode, sans
affolement, comme un praticien qui termine une opération périlleuse où
sa renommée est en jeu, ayant vaguement conscience que, plus tard, je ne
manquerais pas de me féliciter du sang-froid dont je m’étais administré
la preuve.

Je couchai Constantin de Henne par terre, sur le sable; j’essuyai mon
arme sur les couvertures de son lit, puis, certain enfin que j’avais
enfin quelques minutes de répit, j’allai chercher Williams...




ÉPILOGUE

DATÉ DE BAGDAD


Lorsque Constantin de Henne fut transporté sous la tente de Prénonne,
Williams me conseilla de regagner mon lit.

--Ce ne sera rien, vint-il m’annoncer un peu plus tard. Tu peux dormir
maintenant... Cet incident va nous retarder, voilà tout. Nous sommes
sous les portes de Bagdad et nous ne pourrons pas nous rendre tout de
suite dans cette ville. C’est Patham qui t’a réveillé? ajouta-t-il.

Tiens, au fait, qu’était devenu le chien de Christiane? Il n’avait même
pas aboyé quand Henne s’était levé. Williams souriait.

--Le chien n’est pas resté avec toi, ou bien Henne l’a fait partir avant
d’essayer de fuir lui-même. Du reste, Henne et Patham se connaissaient.

Williams s’éloigna. Toutefois, dans le courant de l’après-midi, comme je
m’éveillais, Williams entra:

--Enfin, c’est terminé, déclara-t-il.

Je me tournai vers lui. Il avait ce visage muré que je lui connaissais
lorsqu’il était réfractaire à toute question.

--Et au plus juste prix. On devait en arriver là, continua-t-il, un jour
ou l’autre. Nous allons pouvoir entrer à Bagdad sans ennui.

Je ne disais rien, sachant bien qu’il fallait être prudent si je voulais
que Williams continuât. Cependant, je ne pus me retenir de lui demander:

--Et le... malade?

--Le malade? répéta Williams ironique. Eh bien, si on le laisse ici, ce
sera encore plus simple.

--Il n’est donc pas transportable?...

--Si, somme toute. Mais à quoi bon? Nous préférons le laisser.

--Oui. Et alors, à qui le confier pour qu’il soit en sûreté?

--A quelques mètres sous terre.

--Comment dis-tu?

--Des funérailles sans cérémonie, mais un tombeau assez profond.

--Comment? Constantin est mort?

--Je passe mon temps à te répéter une nouvelle dont tu pourrais te
douter, à la rigueur.

Williams me considérait. Je crois que, sur le moment, je compris mal.

--Comment est-il mort?

Du coup, Williams parut déconcerté. Mon étonnement, qu’il croyait
simulé, l’amusait:

--Tout doucement. Sans avoir repris contact avec l’extérieur.

--Mais... de quoi est-il mort?

Williams se tut. Il marqua même par un silence son intention de se
taire, puis:

--Suicide.

--C’est extraordinaire.

--N’est-ce pas? Prénonne n’y croit guère. Cependant, cela doit être
ainsi. Il le faut. Nous dirons, parce que cela fait mieux, que c’est une
vengeance d’indigènes. Prénonne estime que nous ne devons pas mêler les
mangeurs de rosbif à nos affaires. Ils se garderont bien de contrôler
une histoire qui n’est pas à l’avantage de leur police ni de la sécurité
qu’ils se flattent d’assurer aux voyageurs.

--Entre nous, comment expliquer ce suicide?

--C’est très simple: on ne l’explique pas. Un homme comme Constantin de
Henne ne se tue pas, affirma Williams avec un sourire amer.

--Alors, je ne comprends plus.

--Un homme comme Henne joue sa partie, jusqu’à la dernière minute de
chance. Il espère toujours gagner. Il ne veut pas avouer qu’il pourrait
perdre. Et, reconnaissons-le: Henne était bien près d’enlever l’affaire.
Prénonne se trouvait comme un automate entre ses mains, et l’on pouvait
prévoir le jour où il l’aurait déposé.

«Une fois délivré de Prénonne, il aurait dirigé à son gré. J’ai donc
essayé, nous avons essayé de forcer Henne à découvrir son jeu, son
double jeu. C’était mon rôle, et le tien, par conséquent. Et cependant,
un peu plus, Henne nous retournait tous. Même, il nous a obligés
d’abattre nos cartes. Trop tôt. Et s’il n’avait pas été amoureux de
cette folle de Christiane,--sa grande faiblesse,--crois-tu qu’il serait
revenu chez elle, si sottement, le soir où nous l’avons cueilli, alors
qu’il avait tout préparé pour fuir avec la caravane? Maintenant, que
pouvait-il craindre? Il savait bien que Prénonne n’aurait rien osé
entreprendre contre lui? Alors? Et à Bagdad? Est-ce que nous pouvions le
garder? Et une fois parmi ses amis Anglais, quelles difficultés
n’aurait-il pas soulevées contre nous? Non, un garçon comme Henne
n’envisage la fin d’une partie que par la mort, celle de ses ennemis.

Et Williams répéta, comme s’il voulait mieux me convaincre:

--Jamais la sienne. C’est pourquoi c’est très heureux que nous en soyons
délivrés.

Une révélation s’opérait en moi, une immense certitude qui
m’épouvantait, si bien que Williams ni moi, nous ne vîmes la portière de
notre tente se soulever et Christiane entrer. Elle devait nous écouter
depuis un moment déjà, car elle était blanche et elle tremblait:

--C’est son oraison funèbre que vous prononcez là?

Williams ne se retourna point. Il devait donc savoir que c’était
Christiane qui se tenait près de la porte; cette présence inattendue
pour moi ne le surprenait pas. Et peut-être même, l’avait-il sollicitée?

--Je voudrais bien connaître celui qui a tué Constantin de Henne? reprit
la jeune femme.

Nous nous taisions. Toutefois, je regardais Williams avec une admiration
mêlée d’effroi. Car je n’en pouvais douter. Puisque Henne ne s’était pas
tué lui-même, Williams seul avait pu lui porter le coup de grâce. Oui,
je croyais mon ami capable d’aller jusqu’au bout de sa décision pour se
défaire d’un traître.

--Vous ne savez pas? continuait Christiane.

Elle s’adressait surtout à Williams. Ma stupéfaction le lui désignait
clairement.

--Vous-même, madame, connaissez-vous l’assassin de votre... de Lucien
Lemans?

Une seconde, Williams fut sur le point de prononcer: «de votre mari». Il
rectifia cette hésitation volontaire.

--Et la complice de cet assassin, la connaissez-vous? poursuivit
Williams.

Ainsi accusait-il Christiane. Et nous savions, Williams et moi, et
Christiane aussi savait de quoi on l’accusait. Elle se garda de
répondre.

--Si cela vous ennuie d’être interrogée, ne vous mêlez pas de ce qui
nous concerne, répliqua brutalement Williams.

--Pourquoi répondez-vous pour votre ami? demanda Christiane. N’est-il
pas assez grand pour se défendre? Et, voyez, je ne viens pas pour
l’accuser. Mais pour lui pardonner...

Elle reprit, se tournant vers moi:

--Je ne vous en veux pas.

--Pourquoi m’en voudriez-vous?

--Je ne vous en veux pas, déclara-t-elle encore, persuadée de sa lignée
cornélienne.

Elle avait eu l’air jusqu’ici de considérer Williams comme l’exécuteur
de Constantin de Henne. C’était une feinte. Elle ne s’adressait plus
qu’à moi.

--Je ne suis pour rien dans cette mort, lui dis-je.

Je sentis soudain alors que la sympathie qu’elle m’avait montrée
n’existait déjà plus, rien qu’à la façon dont elle prononça:

--Si ce n’est vous, serait-ce M. Williams?

Ainsi, je retournais au néant et j’abdiquais ce rôle provisoire de héros
ensanglanté qu’elle m’offrait. Pourquoi, alors, ai-je suivi l’impulsion
qui me fit rectifier:

--Je ne l’ai pas tué. J’y ai pensé peut-être. Oui, je l’avoue, j’y ai
pensé, parce que... Je l’ai blessé parce qu’il voulait fuir. Je ne l’ai
pas tué.

--Vous l’avez blessé! Je le savais bien. Et vous avez eu l’intention de
le tuer! C’est la même chose.

Williams nous observait l’un et l’autre, à l’écart, comme on regarde
deux fous. Il était prêt à intervenir, mais, soucieux quand même de voir
comment tout cela se terminerait, il attendait...

--Je vous pardonne, dit Christiane.

--Mais elle n’a pas à te pardonner! s’écria Williams.

--Monsieur Lecharier, dit-elle, avec l’accent de la tristesse,
voulez-vous nous laisser quelques minutes? Oui, quelques minutes
seulement.

Et comme Williams, à ma grande surprise, s’inclinait devant cette
demande et se retirait jusqu’au fond de la tente, Christiane reprit:

--Il a raison, mon cher Blaze. Je n’ai rien à vous pardonner. C’est moi
qui vous demanderais pardon, si j’osais. Je vous ai fait souffrir, je le
sais... Je viens, maintenant que Henne n’est plus, vous dire que je ne
tenais pas à lui, que je n’y ai jamais tenu... Pourquoi? Tout à l’heure,
j’ai cru que j’allais éprouver une grande angoisse à la nouvelle de sa
mort. A peine un étonnement amer. Mon Dieu, serais-je donc un monstre?

Tandis qu’elle parlait, je croyais enfin comprendre le faible et violent
caractère de cette femme spontanée et retorse, franche et dissimulée,
sur qui j’avais porté tant de diagnostics différents. Mais c’est à force
de se tromper sur les gens que l’on finit par les connaître. Christiane,
créature romanesque, exigeait encore de celui qu’elle croyait préférer
toutes les preuves sentimentales d’un amour passionné. Mais les pauvres
demandent toujours l’aumône. Elle ignorait qu’elle était incapable de
s’attacher, aussi bien à Lemans qu’à Constantin de Henne, à Prénonne
qu’à moi-même. Elle exigeait beaucoup, elle n’avait rien à donner. Et
l’on se lassait d’elle comme elle se fatiguait des autres... Mais s’ils
voulaient la suivre, ceux-là à qui elle ne tenait pas, que lui importait
ce troupeau d’adorateurs! Elle était déjà repartie à la recherche de
celui qu’elle aimerait...

Et maintenant, quels artifices encore ignorés d’elle se glissaient sous
les paroles de consolation qu’elle venait m’offrir?

--Ceux qui m’approchèrent, poursuivait Christiane, ont tous été frappés
de mort violente. Oui, à un moment révolu. Quelle fatalité! Ne me
regardez pas avec des yeux d’effroi! Lemans qui fut votre ami, Henne que
vous détestiez et que j’ai écouté par taquine coquetterie, et
vous-même!... Oui, vous-même. N’avez-vous pas senti le péril à vos
côtés?

Je regardais Christiane, puis Williams qui ne bougeait pas. Il me fit
signe de la tête. Parbleu, je me souvenais bien des balles qui
claquaient sous les palmiers de Bassorah!...

--Mais lorsque j’ai aperçu le danger qui rôdait autour de vous, pour ne
pas être la cause de votre perte, je me suis détournée de votre chemin,
et tout péril s’est écarté.

«Je ne veux pas que de nouveau le malheur tourne autour de vous, ce qui
ne manquerait pas de se produire, si je restais ici. Et cette pensée,
que ce serait par ma faute, je ne m’en consolerais jamais.

Sur ces mots, elle s’éloigna. Elle refaisait, en se reculant, le chemin
qu’elle avait accompli dans la tente. Déjà, elle avait gagné la porte.

--Ne m’en veuillez pas. Oubliez-moi. Oubliez celle qui vous ferait
souffrir et gardez seulement le souvenir de notre meilleure saison:
notre amitié sur le bateau.

J’étais atterré. Je ne disais rien. Le rappel du cargo japonais fut
assez malheureux, car tout mon être méfiant me ressaisit. Je tenais,
depuis cette époque, Christiane pour une consommée comédienne dans les
rôles qu’elle se jouait. Je regardais autour de moi... Williams avait dû
sortir. Christiane poursuivait:

--Nous resterons comme deux frères...

C’était prévu, car c’est cela ou quelque chose de ce genre que les
femmes prononcent en pareil cas.

--Adieu, mon ami, le seul évidemment. Ne me cherchez pas, n’essayez
point de me revoir. Je vais partir. Que de choses se seront passées en
quelques heures sous les murs d’une ville où je n’entrerai pas! Cette
mort violente, la dernière, je le souhaite, de celles qui sont survenues
par ma faute, car il y avait bien quelque haine jalouse dans votre
colère... Et notre suprême entrevue. Et notre renoncement au bonheur
aussi seront datés de Bagdad. Et mon secret encore qui nous est
désormais commun.

Elle parlait. Par moments, je croyais voir le mensonge se dessiner sur
ses lèvres, mais, souvent aussi, je me persuadais de sa sincérité. Et
puis, de quoi peut-on bien être sûr, en vérité? Je baissais la tête. Que
d’événements, en effet! Je les voyais défiler à mesure... Et comment
peser ma haine et la jalousie que je portais à Constantin maintenant
encore. Ce qui nous prouverait l’immortalité de l’âme, n’est-ce pas la
difficulté que nous avons à pardonner, même à un ennemi mort?...

Williams arrivait à ce moment-là. Je relevai les yeux. Christiane avait
disparu. Elle n’était pas loin peut-être, puisque Williams, qui
soulevait la toile de la tente, lui parlait:

--Allez tout droit. Jusqu’à l’embarcadère. Prénonne vous attend. Il a
tout arrangé. Adieu, madame. Bon voyage.

J’aurais voulu rejoindre la jeune femme; Williams me retint, l’air très
décidé:

--Aux choses sérieuses! Prénonne, par ordre télégraphique, a reçu avis
de rentrer. Oui, si étrange que cela te paraisse, c’est ainsi. Encore un
succès britannique. On ne veut pas mécontenter ces messieurs. Nous
rentrerons donc au petit bonheur, sans bruit, isolément. A présent,
c’est à celui qui arrivera le plus vite en France. Car nous n’avons plus
rien à faire; celui qui nous fit tant courir et que nous étions chargés
de surveiller n’existe plus... Grâce à... Nous nous devons d’arriver les
premiers, bien entendu.

--Nous ferons route alors avec Christiane.

C’est ce que je voyais de plus clair dans la catastrophe que Williams
m’annonçait. En somme, une bonne nouvelle.

--Non. Ah! tu ne sais pas le service qu’elle vient de te rendre, cette
étrange fille...

--Où va-t-elle? Elle ne m’a conté que des mensonges!

--Pas tout à fait, observa Williams. J’ai presque tout entendu, car je
suis resté à bout portant, ne sachant pas de quoi--ou le sachant
trop--elle était capable. Aussi bien, si le vent avait soufflé du Sud,
elle aurait pu venger sur toi la mort subite de Constantin.

--Mais elle n’y tenait pas, à Constantin!

Alors, comme cette nuit de Paris où il était venu me chercher pour un
long voyage, Williams, protecteur, posa une main décidée sur mon épaule:

--Allons, mon vieux, prépare-toi de nouveau. Tiens! elle t’a laissé son
chien...

Patham venait d’arriver, le nez rasant le sol. Il fit le tour de la
tente et ressortit aussitôt.

--Vous avez toujours été camarades, Patham et toi, conclut Williams avec
une amertume qui me fit sourire.

--Nous allons retrouver Christiane à Bassorah ou à Port-Saïd.

--Non. Les chemins de l’Égypte sont nombreux. Par voie ferrée, de la
station Kantara, sur la ligne de Suez à Port-Saïd, nous irons en deux ou
trois jours jusqu’à Beyrouth où nous embarquerons. Ce n’est pas le
moment de flâner.

Soudain la sirène d’un bateau attaqua le silence. Comme j’interrogeais
Williams du regard, il répondit:

--Christiane Dallène est partie...

«Ce n’est pas la peine de courir, tu ne verrais rien, pas même le bateau
plat à bord duquel elle a pris passage et qui descend le Tigre. Le
fleuve est loin d’ici et les palmiers nous en cachent la vue. Cela
valait mieux pour elle et pour tout le monde. Prénonne l’a compris tout
de suite, et le nécessaire a été fait sur-le-champ. On a prévenu un des
petits courriers anglais...

Williams m’exposa les démarches que Prénonne avait entreprises aussitôt
après la mort de Henne pour permettre à Christiane de partir. Mais je ne
l’écoutais guère. J’étais loin de lui. Je me voyais sur ce bateau qui
s’en allait à la mer, avec cette étrange Christiane...

--Ne regrette rien, dit Williams qui lisait en moi. Elle t’a laissé son
chien... Elle n’y tenait pas...

Patham, désespéré de n’avoir pu retrouver la piste de la disparue, et
qui était las de courir de la tente jusqu’à l’endroit où Christiane
monta à cheval pour gagner le fleuve aux eaux jaunes, s’était assis sur
son arrière-train et me regardait.

--Elle a aussi oublié son bâton... le bâton sur quoi elle s’appuyait
pour marcher dans les sables, à côté de son cheval. Décidément, elle
abandonne tout en partant.

Williams n’achevait pas, mais il aurait ajouté, si on l’avait pressé un
peu: «Elle n’a pas de cœur...»

Mais les adieux de Christiane, ses dernières confidences, et puis ces
deux cadavres sur notre chemin, cela seulement retenait mon attention.
Ces deux morts surtout, dont l’un...

--Tout de même, j’ai tué un homme, dis-je tout haut.

--Eh oui! reconnut Williams. Ce sont toujours ceux qui ne veulent pas
aller jusqu’à la seule fin logique, que le jeu des circonstances oblige
à donner la mort violente. Cette décision-là, nous en parlions, mais tu
redoutais de l’exécuter. A moi aussi, elle me répugnait. Nous nous en
étions remis au hasard. Tu sais quelle main il a choisi...

Pour me réconforter, Williams se mettait presque au niveau de mes
hésitations. Je savais bien que cette fin logique lui paraissait toute
naturelle; aussi ma défaillance ne l’étonnait point après l’acte que
j’avais accompli. Williams me considérait et je reconstituais ce qui se
passait en lui: «Évidemment, se disait-il, ce garçon est un faible, plus
faible que je ne l’aurais cru. Son geste le dépasse et son secret
l’épouvante. J’aurais dû opérer moi-même. On ne choisit pas de
subalternes pour des missions de cette envergure. Du moins me le suis-je
attaché. Il aura toujours besoin de moi pour me parler de son crime et
s’en distraire: Et moi, n’aurai-je pas encore besoin de lui?»

Ces pensées intérieures, il me les traduisit d’une manière courtoise:

--Rassure-toi. Pour nous deux, c’est un drame passionnel, comme disent
les gazettes. Pour tous les autres, c’est un suicide ou un meurtre
commis par des indigènes. Peu importe.

--En somme, qu’es-tu venu faire ici? dis-je, suffoqué par son air
supérieur et dégagé.

Williams hésita avant de répondre. Qui, à sa place, n’eût hésité? Enfin,
lâchant ses mots, comme un avare des pièces d’argent:

--L’Égypte, la Mésopotamie, les Anglais... Tout cela à examiner.

--Oui, mais pourquoi étais-tu si pressé?

--Parce que... Parce qu’il fallait «le» rejoindre. Et puis «le»
surveiller. On savait qu’«il» se livrait à un double jeu. Or, nous avons
mieux fait que de le surveiller; nous rentrons pour affirmer que
Constantin de Henne a été tué. Mais il est temps d’oublier tout cela, de
quitter ce pays, ce sable et ces pierres, et de nous remettre à la
besogne. Car nous n’avons pas fini. Nous voyagerons encore...
Rives-Ribière viendra peut-être avec nous. Sartigues, que tu tenais pour
un casanier fonctionnaire, ne pense qu’à repartir. Et toi-même?... Tu as
un chien qui aimes les péripéties et un bâton magique pour suivre à pied
les caravanes.

Je me taisais. Williams ne continua pas les plaisanteries qu’il
essayait. Il en vint alors à ce qu’il n’osait aborder:

--Tu la regrettes donc beaucoup!... Je te comprends bien. J’ai été comme
toi, moi aussi. Je n’en montrais rien, il est vrai, mais... Je suis
responsable aussi.

Je relevai les yeux et je regardai bien en face Williams au visage dur.

--Toi aussi, tu fus?... c’était donc une femme terrible?

--Oui, parce qu’elle était la seule de son genre parmi nous,
ricana-t-il.

--Tu dissimulais convenablement. On ne s’en doutait pas, assurai-je
encore dans mon étonnement.

--L’état de combat, expliqua-t-il. Et c’est bien naturel. J’ai connu ces
angoisses. Il nous faut détruire pour vivre. Que de fois, n’est-ce pas?
nous avons voué aux enfers, un être qui nous déplaisait? Souhaiter sa
mort, en premier lieu. Et puis, qu’est-ce qui nous retenait? La crainte
d’être pris, le jugement, les ennuis d’une histoire, la peur, simplement
une certaine timidité devant l’acte. La bonne éducation, quoi? Mais,
comme le meurtre longuement, patiemment prémédité, accompli à la minute
voulue, avec précaution, requiert toutes nos indulgences de civilisés
alors que nous avons horreur du crime de la brute qui tue dans un moment
de folie, aveuglé par la force d’un sang dont il n’est plus le maître.

«A présent, ajouta-t-il de ce ton bas et pénétré qu’il savait prendre, à
cause de nos souffrances et de l’enfer de jalousie que nous avons enduré
dans la prison de nos âmes, que Celui qui voit le fond des cœurs et nous
juge, nous pardonne ce que nous avons accompli.

Ali-Rhem vint, à ce moment, nous annoncer que tout était fini: Henne
enseveli, nous allions partir. Mais, nous voyant, l’un et l’autre,
étonnés et sans voix, il nous salua du salut de paix, selon les rites de
sa religion et l’usage de son pays:

--Koudâfiz!

Oui. Que la paix soit avec nous.

    Bagdad, 1918.--Paris, 1922.




TABLE DES MATIÈRES


                                                  Pages.
  _Invitation_                                         7

  PREMIÈRE PARTIE.--UN ÉTRANGE COMPAGNON

     I.--Monsieur de Prénonne                          9
    II.--Les décisions de Williams                    16
   III.--Williams Lecharier                           23
    IV.--Le nouveau passager                          29
     V.--Première nuit à bord                         38
    VI.--M. de Prénonne parle                         45
   VII.--Christian Dallène                            52
  VIII.--La nuit, sur le pont                         58
    IX.--La nuit, sur le pont (_suite_)               67
     X.--Apparences                                   78
    XI.--Henne reparaît                               88
   XII.--Révélation                                   94

  DEUXIÈME PARTIE.--LE COURRIER POURSUIVI

     I.--Explications                                101
    II.--En rade                                     109
   III.--Tirage au sort                              115
    IV.--Pour descendre d’un cargo                   122
     V.--Williams savait                             130
    VI.--Le passager de l’_Oregon_                   139
   VII.--Williams ne disait rien                     145
  VIII.--On s’ennuyait à bord                        150
    IX.--Selon les vœux de Williams                  156
     X.--L’auxiliaire du hasard                      162
    XI.--La chute de la grande maison de commerce    169
   XII.--Neikuls Namel                               176

  TROISIÈME PARTIE.--SOUS LES MURS DE BAGDAD

     I.--Pour le livre de bord                       183
    II.--Ce qu’on entend la nuit                     199
   III.--La lumière qui monte                        211
    IV.--Sur les pistes                              225
     V.--Le compagnon perdu                          240
    VI.--Dans l’oasis, la nuit                       249
   VII.--Le portefeuille de Lemans                   257
  VIII.--La vie intérieure des âmes                  268
    IX.--Dans ce monde-ci ou dans l’autre            279
     X.--Le mot de Williams                          294
    XI.--La paix soit avec vous                      304
   XII.--En état de combat                           311
  _Épilogue._--Daté de Bagdad                        320


166-23.--CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUS LES MURS DE BAGDAD ***


    

Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.


START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE

PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

    This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
    at www.gutenberg.org. If you
    are not located in the United States, you will have to check the laws
    of the country where you are located before using this eBook.
  
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:

    • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
        the use of Project Gutenberg works calculated using the method
        you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
        to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
        agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
        Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
        Literary Archive Foundation.”
    
    • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
        you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
        does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
        License. You must require such a user to return or destroy all
        copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
        all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
        works.
    
    • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
        electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
        receipt of the work.
    
    • You comply with all other terms of this agreement for free
        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.