The Project Gutenberg eBook of Les dieux de la tribu
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Title: Les dieux de la tribu
Author: Émile Zavie
Release date: February 17, 2026 [eBook #77973]
Language: French
Original publication: Paris: Gallimard, 1929
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX DE LA TRIBU ***
ÉMILE ZAVIE
LES DIEUX
DE LA TRIBU
nrf
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, RUE DE GRENELLE, 1929
DU MÊME AUTEUR
PRISONNIERS EN ALLEMAGNE, Préface d’Henry CÉARD de l’Académie Goncourt
(_Berger-Levrault_, 1917).
LA RETRAITE, roman. (_Renaissance du Livre_, 1918).
D’ARCHANGEL AU GOLFE PERSIQUE, aventures de cinquante Français (_Cité
des Livres_, 1919).
PARIS-MARSEILLE, roman (_Renaissance du Livre_, 1921).
POUTNICK LE PROSCRIT, roman (_Renaissance du Livre_, 1922).
SOUS LES MURS DE BAGDAD, roman (_Renaissance du Livre_, 1923).
LA MAISON DES TROIS FIANCÉES, roman (_N. R. F._, 1925).
LA COURSE AUX REBELLES, roman (_N. R. F._, 1928).
LES BEAUX SOIRS DE L’IRAN, roman contemporain en Perse. Préface de M.
André BILLY (_Édition définitive N. R. F._, 1929).
A PARAITRE
CHAABANE, roman (_N. R. F._).
CONFESSIONS POSTHUMES DE SIX ÉCRIVAINS CÉLÈBRES ET D’UN AUTRE ÉCRIVAIN,
pastiches (Jacques BERNARD, édit.).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT NEUF
EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA, AU
FILIGRANE DE LA N. R. F., DONT NEUF EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS A
à I, ET CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE
FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I à C ET SIX CENT QUARANTE-SEPT EXEMPLAIRES
RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL
LAFUMA-NAVARRE, DONT DIX-SEPT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a à
q, SIX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 600, ET TRENTE EXEMPLAIRES
D’AUTEUR NUMÉROTÉS DE 601 à 630, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET
AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
EXEMPLAIRE Nº
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1929.
A
ANDRÉ BILLY
qui
a connu
LONLAY-LABBAYE
et
quelques autres...
INTRODUCTION
CONVERSATION AVEC L’AUTEUR
--Je sais tout ce que l’on peut reprocher à ce livre qui commence par
une histoire pour rebondir dans une autre, comme cela se rencontre dans
la réalité qui est imprévue et point délimitée par les règles d’un code
que certains mainteneurs du roman estiment sans doute immuables... Mais
leurs soucis importent peu.
Ainsi me parla mon ami Lonlay-Labbaye, journaliste notable, le matin où
il déposa sur mon bureau un important manuscrit.
--Pourquoi cette plaidoirie? lui dis-je.
Je tournais d’un doigt épouvanté les pages dactylographiées de son
ouvrage, car déjà je songeais: «Tout cela qu’il me faudra lire pour
donner ensuite un avis favorable».
--Leurs soucis importent peu, reprit Lonlay-Labbaye. Tu liras ce livre.
Et tu le publieras. Pas sous mon nom. Ce serait mon premier. Mais toi
qui en as déjà écrit quelques-uns, tu peux le mettre sous ta signature.
Il passera inaperçu...
--Merci...
--Il passera inaperçu dans ta production s’il n’est pas réussi ou s’il
est hors de portée du public... Mais moi, je ne veux plus en entendre
parler.
--Je ne comprends pas.
--C’est pourtant simple. Par contre, tâche de garder le titre que j’ai
trouvé.
--Les _Dieux de la Tribu_?...
--Oui. Il te déplaît?
--Non. Mais je ne saisis pas...
--J’ai lu quelque part dans les vieilles chroniques de voyages, que
lorsqu’un sauvage se déplaçait, il emportait avec lui les divinités de
sa case, de sa tribu. C’est-à-dire ses façons de voir, de juger,
d’interpréter les hommes, les événements et les choses inconnues.
«Nous de même. Chacun suit les règles de sa famille, de son clan...»
--Les commerçants ne veulent pas de protêts, les bourgeois pas de
scandale, les militaires pas d’histoires...
--Si tu veux...
--Tout cela n’est pas nouveau. Mais tu l’exposes un peu mieux, je pense,
au cours de ton récit?
--Non. Ça ralentirait le train du livre...
--Pas une seule explication? C’est contraire aux principes. Alors, il
faut une préface?
--C’est cela. Tu écriras cette préface.
--Tu me rappelles ces romanciers qui ayant composé un roman, publient
ensuite le «journal» de ce roman pour étaler devant le public leurs
ratures, leurs hésitations, leurs recherches et leurs fiches, pour
s’excuser d’avoir, quand même, manqué leur chef-d’œuvre.
--Peut-être...
--Une autre question. En feuilletant ton ouvrage, je vois souvent
apparaître ton nom: Lonlay-Labbaye. Est-ce donc une justification du
journalisme que tu as voulu présenter?
--Quelle idée! il n’y a pas plus lieu de justifier le journalisme que la
diplomatie ou la médecine. Mais d’après toi, le journalisme serait donc
attaqué?
--On lui reproche de compter de mauvais journalistes.
--Il y a de mauvais ouvriers partout.
--On lui reproche d’embaucher de détestables écrivains et certains
veulent que le journalisme soit une école d’écrivains.
--Comme la diplomatie, sans doute? La vérité c’est qu’il n’y a aucune
corrélation forcée entre un journaliste et un écrivain, pas plus
qu’entre un médecin, un officier, un diplomate et un écrivain. Le
journalisme a autant de rapport avec la littérature qu’avec la
diplomatie par exemple. Un journaliste raconte ce qu’il a vu ou entendu
ou appris; un diplomate, un soldat, établissent leur rapport, un médecin
sa thèse... Ce qui fait que l’on rencontre des gens qui sont écrivains
et diplomates, écrivains et marins, écrivains et journalistes. Ce ne
sont pas, de droit, ni les meilleurs des écrivains, ni les plus
courageux des marins, ni les plus habiles des journalistes, ni les plus
sages des diplomates.
«Toutefois, le journalisme comme l’armée, la marine, la médecine ou la
diplomatie permet à un romancier de voir beaucoup de choses, d’entendre,
d’agir, d’observer.
--Selon toi, les écrivains se recrutent partout...
--Je n’ai voulu écrire ni un pamphlet ni une plaidoirie, reprit Lonlay
qui ne m’écoutait pas.
--Quelle sorte d’histoire as-tu donc enfermée là-dedans?
--Une histoire...
Et c’est en vain qu’à partir de ce moment, j’essayai d’interroger mon
ami. A toutes mes questions, il opposait cette tranquille froideur
britannique, héritage du pays où il fut élevé. En effet, né à Londres de
parents parisiens, il a vécu en Angleterre et n’a appris le français
qu’assez tard. S’il écrit peut-être dans un style laborieux, il n’en
reste pas moins un des plus experts journalistes de ce temps, entendez:
un des plus adroits dénicheurs de nouvelles, aimant son métier par goût,
l’accomplissant avec probité, ce qui, chez les professionnels, est plus
courant qu’on ne le croit généralement.
Cependant, je parvins à deviner, à cause même des silences de Lonlay,
que le récit qu’il m’apportait n’était pas autre chose qu’une histoire
surprise en marge de ses déplacements mêlée à l’un des reportages qu’il
avait accompli, une enquête enfin, avec ces à-côtés de coulisses que
l’on ne divulgue jamais, toute une expérience personnelle que l’on n’a
pas l’habitude encore de distribuer dans les colonnes des quotidiens.
--Si tu lis, tu verras, conclut-il.
Lonlay-Labbaye ne me confia pas davantage qu’il était l’un des héros de
son ouvrage. Mais sur ce point, aucun doute, puisqu’il n’avait pas
hésité à se mettre lui-même en scène. Fallait-il voir là une des raisons
qui l’empêchaient de signer son premier livre?
Cette histoire d’Ozilie et d’Evgueny que je n’ai pas osé retoucher, tant
il me semblait difficile de la mettre au ton coutumier d’un récit de
chez nous, à moins de la recommencer entièrement, surprendra sans doute
un peu le lecteur français par ses remous psychologiques et aussi par la
marche même de son action, tantôt rapide, tantôt fuyante, selon le
mouvement déconcertant de la vie réelle, qu’elle semble suivre dans ses
détours, ses montées et ses descentes, toutes surprises qui ne sont pas
régies par les habituelles traditions d’un genre--le roman--qui a fini
par s’emparer de tous les autres.
Du moins j’aurai prévenu le lecteur.
E. Z.
PREMIÈRE PARTIE
A CAUSE D’UNE LETTRE PERDUE
Sombre comme la nuit et comme elle peu sûre.
Michelet.
I
UNE RENCONTRE SUR LA ROUTE
Voici comment les événements commencèrent.
Au moment où il refermait la porte de la villa, il entendit le jardinier
prévenir sa femme:
--Il vient de sortir comme d’habitude.
Pierre Caussanges s’en allait, en effet, sur la route de Chamarges, pour
sa promenade de chaque soir. Il songea: «Tout ce que je fais est
signalé. Cependant, je me soucie peu de ces gens. Ce jardinier, comme
j’étais loin de penser à lui!»
Caussanges marchait vite à cause de l’air de plus en plus vif. Les
premiers froids approchaient et la fraîcheur des nuits, cet octobre,
s’annonçait bien avant la fin du jour. Depuis que la bise avait fui, le
vent lombard, comme on le nomme en ce pays de montagnes, soulevait à la
rencontre du crépuscule des poussières assoupies.
Près de la maison des Rouzan, Caussanges s’arrêta. Sa cigarette venait
de s’éteindre. Il usa cinq allumettes. Peine inutile. Pour se mettre à
l’abri, il descendit dans un fossé, pas très profond, creusé en
contre-bas, pour l’écoulement des eaux de pluie.
Et c’est alors qu’il aperçut, accrochée aux ronces, une feuille de
papier que la bourrasque avait emportée jusque-là. Pierre cueillit la
lettre. Pas de signature. Une douteuse initiale soulignait les
salutations de la fin. Pas de date non plus. Pas d’indication d’origine.
Sur les deux feuillets à peine froissés, aucun nom, pas de
renseignement. Caussanges se mit à lire:
Il est donc venu--disait le texte--comme je te l’avais annoncé et mon
oncle l’a reçu. Il s’est montré très aimable, mais peu communicatif.
Et il a su disparaître heureusement presque tout de suite. On lui a
montré la propriété, la maison, le parc...
«C’est une jeune fille qui a écrit ces lignes, sans doute à propos d’un
fiancé...», pensa Caussanges.
Mais il ne me plaît point--reprenait la lettre--Il est trop serviable,
serviteur même. Il dit: «ô Mademoiselle!» «Votre goût»... Il en est
obséquieux... J’ai horreur de ce genre d’hommes. Et toi? Moi, je
prends mon air le plus «étrangère» pour lui répondre. J’affecte de ne
pas comprendre.
Et puis il semble croire que je suis très riche. Il évalue d’avance ce
que je représente car il est certain que j’hériterai de tout ce qu’il
découvre.
Ces aveux inespérés que le malicieux hasard lui mandait par le sans fil
du vent, divertissaient Pierre Caussanges. Il en oubliait de remonter
sur la route.
Un beau parti! Tu entends? Je suis un beau parti... Eh bien, tous ces
gens que l’on m’a présentés ces jours-ci me déplaisent. Ils viennent
mais ne me voient pas. Ils regardent ce qui m’entoure, le «décor»
comme disait Evgueny. Et puis ils me découvrent après, s’ils ont le
temps. On les sent décidés alors à me faire tous les compliments,
encouragés par ce qu’ils ont vu avant. Comme j’ai envie de leur dire
que je suis pauvre, que rien de tout ce qu’ils ont évalué ne me
reviendra et que je ne dois compter que sur mon travail pour vivre!
Est-ce une indiscrétion grave de lire une lettre perdue, recueillie sur
le bord d’un chemin? Caussanges se sentait presque gêné par la tournure
de ces confidences. Il releva la tête, vit la campagne déserte jusqu’à
l’horizon de cyprès... Il poursuivit sa lecture; toutefois il allégea
son inquiétude en sautant quelques lignes et reprit un peu plus bas.
Lorsqu’on lui a fait voir les tableaux d’ancêtres--pas les miens, ceux
de mon oncle qui les a pris je ne sais où--il n’a pas eu l’air de
croire en leur authenticité. Je l’ai bien senti parce que je
l’observais. Que je n’y croie pas, moi, c’est déjà un peu fort. Mais
lui, il aurait pu faire semblant... Peut-être n’était-il ému que par
leur valeur marchande...
Pierre tourna le feuillet. Il lisait non par une indiscrète curiosité,
mais pour glaner quelques détails qui le mettraient sur la piste du
propriétaire de la lettre. Rassuré par cette explication qu’il venait de
se donner comme excuse, Caussanges reprit au hasard:
Tu vas dire que je cherche un peu trop l’oiseau bleu de l’absolu.
Peut-être. Mais tu oublies que je suis pressée. Donc, je dois juger
vite. Je te tiendrai au courant tout de même, si cela t’amuse.
Donne-moi des nouvelles d’Evgueny. Comment supporte-t-il les
événements?
Ce nom d’Evgueny qu’il rencontrait pour la deuxième fois intriguait
Caussanges. Il continua dès lors sans rien omettre:
... les événements? Que dit-il de mon évasion? Car, pour lui, c’est
une évasion. Qu’il se rassure, (Ne le lui annonce pas, ni à personne)
je retournerai à N.-T. à cause de toi, d’abord, lorsque j’aurai mis
«l’Irréparable»--j’en ai plusieurs sous la main--entre Lui et Moi.
Mais je voudrais que cet «Irréparable» ne fût pas un coup de folie,
comprends-tu? Au contraire: quelque chose qui m’agrée et qui soit
parfaitement présentable. Sinon, Evgueny croirait à du dépit.
Ainsi, pour unique indice, un nom. La fin de la lettre ne contenait que
des politesses, diverses recommandations et des baisers à distribuer.
Mille caresses à Frieda. Comment se comporte Seringa? Taurus va-t-il
bien? Et Rocamadour, «gardien-des-portes-sacrées», que devient-il?
«Tout ça, ce sont des noms d’animaux», conclut Caussanges pour lui-même.
Puis il examina la lettre. Le papier n’en était pas recherché.
L’écriture s’y inscrivait fortement avec des espaces entre chaque mot et
d’assez larges interlignes. Quelle femme pressée griffonna cette
confession? A quelle inconnue était-elle adressée? Quelle étourdie enfin
laissa ces aveux s’envoler?
*
* *
Le ronflement bien connu d’un moteur...
Pierre Caussanges leva la tête. Presque aussitôt l’avant d’une
automobile se mit à grandir. Dans la voiture, une femme, debout,
examinait chaque côté de la route.
«C’est celle qui a égaré cette lettre», se dit Caussanges. Et d’un geste
irréfléchi, il glissa les feuillets qu’il avait lus dans sa poche. Un
geste comme celui-là suffit, parfois, pour déchaîner des complications
endormies. Puis Caussanges sortit de son abri.
Sur la route, il était furieux contre lui-même: «J’aurais dû jeter cette
lettre.» Mais comment s’en débarrasser à présent?
Cependant l’automobile s’était arrêtée. La jeune femme sauta à terre.
«Si je lui demandais: «Mademoiselle, est-ce vous qui?...»
Ce fut l’inconnue qui parla la première:
--Excusez-moi, Monsieur. Auriez-vous, par hasard, découvert tout à
l’heure, une feuille?... que j’avais placée près de moi, sur la
banquette? Un coup de vent la fit partir. Je viens seulement de m’en
apercevoir. Depuis, je cherche...
Elle s’exprimait d’une voix qui détachait chaque mot et le jetait en
avant. «Elle n’est pas française», estima Caussanges. Il répondit:
--Une lettre?
--Une lettre, précisément, reprit-elle.
Elle ajouta avec vivacité:
--Vous l’avez trouvée, n’est-ce pas?
Elle considérait ce grand jeune homme maigre et blond. Lui sentait qu’on
l’évaluait: «Trente ans au moins, peut-être trente-huit. Un imperméable
trop long pour sa taille qui est longue, des bottines trop solides, des
yeux bleus, une cravate comme un nœud de soulier. Professeur ou
fonctionnaire?» Ainsi Caussanges interprétait le regard de la dame en
auto. Elle reprit:
--Cette lettre, sans intérêt d’ailleurs, contenait une adresse de
villégiature dont je ne me souviens pas. Or, je ne sais comment répondre
à celle qui m’écrivait.
--C’est bien désagréable, constata Caussanges.
Il ne pouvait se résoudre à remettre la lettre qu’il avait trouvée.
Pourquoi? A cause du regard ironique de celle qui parlait? Il essayait
de la définir: «C’est une voyageuse avec un chapeau ordinaire, un
manteau comme on en voit sur toutes les épaules».
--Alors, vous ne savez rien? conclut la jeune femme.
--Non. Mais en cherchant.
--J’ai déjà cherché. Excusez-moi, Monsieur...
C’était fini. Elle allait disparaître. Et il ne la reverrait plus.
Jamais. Comment retarder ce départ fatal?
--De quel côté cette lettre s’est-elle envolée? demanda Caussanges.
--Du côté droit, répliqua la jeune femme. Mais cela ne prouve rien,
affirma-t-elle.
--Vous avez regardé des deux côtés du chemin?
--Certainement. Mais peut-être, vous, vous auriez plus de chance.
Quelle obscure malice Pierre Caussanges crut-il discerner dans cette
remarque? L’idée que cette jeune femme qu’il ne connaissait pas, pouvait
mal le juger, lui déplut. «Elle s’imagine que j’ai ramassé sa lettre?»
Il était sincèrement indigné.
--Je suis sûre que ma lettre n’est pas loin. Je lisais n’est-ce pas? Un
coup de vent. Je baisse la tête. La lettre était près de moi dans cette
voiture découverte. Je me suis aperçue beaucoup trop tard que ma lettre
était partie. Alors, je suis revenue... A ce moment-là, vous étiez
derrière moi, enfin derrière la voiture?
--Oh! très loin derrière vous...
--Vous alliez au village?
--Quel village?
--Celui qui est là-bas...
Et elle désignait de son doigt ganté, des toits rouges, parmi des
arbres. Le village dont elle parlait, c’est ce que Caussanges, comme les
gens du pays, appelaient la ville.
--Oui, dit-il, j’allais jusque-là.
--A pied?
--Sans doute. C’est ma promenade de chaque soir.
--Régulièrement?
--A peu près...
--Alors, vous vous ferez mouiller tout à l’heure...
--J’en ai peur.
--Vous êtes forcé maintenant, pour avoir un abri, d’arriver rapidement
au village. Voulez-vous monter dans l’auto? Je vous y conduirai.
--Et la lettre? s’étonna Caussanges.
--Tant pis pour elle! Vous ne l’avez pas vue. Moi non plus. Donc elle
est perdue...
--Et votre réponse?
--Je ne répondrai pas.
--Mais... votre amie sera inquiète.
--Elle m’écrira de nouveau. Je lui dirai la vérité.
--Que la lettre s’est égarée?
--Non! Pourquoi entrer dans tous les détails, ricana-t-elle. «Le reste
est silence», comme l’écrit Shakespeare. Ne vous inquiétez pas et
montez.
* * * * *
Caussanges s’assit dans l’automobile. La route maintenant défilait à
droite et à gauche. Préoccupé par la lettre qu’il portait sur lui, il
demanda:
--Vous reviendrez par ici, Mademoiselle?
--Comment dites-vous: «par ici?»
--Je veux dire: vous allez à la ville, mais vous reviendrez ce soir par
ce même chemin?
--Je crois que vous m’interrogez?... Puisque vous y tenez, sachez...
Il fit un geste de protestation.
--Sachez que je vais prendre le train ce soir et que je retourne à
Paris.
--Vous habitez Paris?
--Non, Monsieur.
Et elle éclata de rire.
--Je vais à Wien.
--A Wien?
--Oui, en Autriche. C’est loin, n’est-ce pas?
--Vous passez par Paris?
--Non, je ne m’arrête pas.
Après un silence, la jeune femme commença:
--Et maintenant que vous ne me demandez plus rien, je vais à mon tour
vous poser quelques questions.
--Tout à votre disposition.
--D’abord, reviendrez-vous sur cette route, pour regagner votre maison?
Oui! Eh bien, si par hasard vous trouviez la lettre que je cherchais
tout à l’heure, vous seriez bien aimable de la recueillir.
--Et où vous l’enverrai-je? dit-il avec trop d’empressement.
--J’allais vous le préciser...
Elle parut calculer...
--Voyons, je serai à Paris demain... J’y resterai trois ou quatre
jours... Mais je ne puis la faire expédier là où je serai.
Comme si elle se décidait tout d’un coup:
--Adressez-la à mon nom, voulez-vous: «Ozilie de Wicheslaw, poste
restante, bureau de la rue Danton». Je ne sais pas le numéro du bureau.
Mais l’adresse est suffisante. Vous vous souviendrez?
Caussanges répéta docilement.
--Écrivez le nom si vous craignez de l’oublier. Les Français retiennent
difficilement les noms étrangers.
--Je ne puis déjà plus oublier le vôtre, déclara Caussanges.
Ozilie de Wicheslaw n’eut pas l’air d’entendre ce compliment. Elle
répliqua:
--Tant mieux. Je vous souhaite de réussir dans votre recherche. Merci
grandement.
Elle rectifia aussitôt:
--Merci beaucoup.
--Et moi, je vous souhaite bon voyage... Mademoiselle?
Il parut, cette fois, hésiter sur «Mademoiselle».
--Oui, Mademoiselle, vous pouvez ainsi dire. Adieu, Monsieur.
On était arrivé aux premières maisons de la ville. L’automobile
s’arrêta. Mais déjà un orage s’amoncelait dans le ciel. Des nuages
prenaient de l’avance sur la nuit.
--Vous avez des courses à faire en ville? demanda la jeune fille.
--Non. Aucune. Je me promenais, voilà tout.
--Alors, si je ne vous avais pas dit de monter dans la voiture, vous ne
seriez pas venu jusqu’ici?
--Probablement.
--Eh bien, reprit Ozilie, accompagnez-moi à la gare. L’auto vous
ramènera chez vous, puisque de toutes façons, Antonin (c’est le
machiniste) doit rentrer à la maison.
Caussanges hésitait.
--Acceptez-vous?
«J’ai l’habitude,--ajouta-t-elle, pour réprimer ce qu’avait de trop
impératif sa façon d’être obligeante,--j’ai l’habitude de vouloir vite,
d’agir vite et de ne jamais revenir sur une décision.
--C’est oui, répondit Caussanges.
--Directement à la gare, ordonna-t-elle.
L’automobile repartit.
II
DEUX DÉPARTS PRESSÉS
La gare: un jardin, des voitures, l’affairement et la nonchalance d’une
gare du Midi français. Le train était naturellement en retard.
--Vous me tenez compagnie, décida Ozilie tandis que son chauffeur allait
lui prendre son billet...
Et pour rassurer Caussanges, elle ajouta:
--Antonin vous attendra...
--Vous pouvez renvoyer Antonin. Le temps est couvert mais il ne pleuvra
pas. Je rentrerai à pied.
--Comme il vous plaira.
Elle prévint aussitôt le chauffeur qu’il pouvait rentrer.
--J’ai déposé dans le compartiment de Mademoiselle le manteau et la
valise de Mademoiselle, répondit Antonin.
* * * * *
Alors, sur le quai de cette petite station, tandis que des sonnettes
tintaient continuellement, Ozilie de Wicheslaw interrogea son compagnon.
Ce fut un interrogatoire adroit et discret. Elle apprit ainsi que
Caussanges convalescent, se reposait dans ce pays depuis trois semaines.
Auparavant il habitait Paris. D’autre part, un héritage inespéré l’avait
mis à l’abri du besoin. Il ne savait pas s’il retournerait à Paris.
Cependant la campagne l’ennuyait. Il appartenait à l’enseignement...
Ozilie écoutait Caussanges sans l’interrompre. Elle semblait
l’approuver. «J’ai tout deviné, sauf l’héritage», se disait-elle. Tout
d’un coup:
--Mais quel est votre nom?
--Caussanges. Pierre Caussanges.
Et il se mit à parler de la propriété dont le sort lui avait fait don.
--Où est-elle située?
Il précisa:
--Sur la route de Chamarges, à droite...
--Je vois, dit-elle. Ces terres avec cette maison qui s’étendent du
ravin jusqu’au bois...
--Oui, répondit-il, heureux qu’elle eût remarqué son domaine.
Cette nuance, Ozilie, la saisit. Elle reprit:
--La propriété de Mlle Isabelle est voisine.
--En face. Vous connaissez Mlle Isabelle?
--Et vous? demanda-t-elle.
--Moi? Pas du tout. Je sais, comme tout le monde, qu’elle habite chez
son oncle. Et si je l’ai aperçue ce n’est que de loin, par hasard, et
encore je ne suis pas sûr si c’était elle ou une de ses amies.
--Tiens! On peut donc apercevoir de chez vous ce qui se passe chez Mlle
Isabelle?
Pierre Caussanges interdit, tout d’abord, prit le parti de rire:
--Oui, de la terrasse, avoua-t-il. Le matin, en sortant de chez moi,
sans chercher à être indiscret, je découvrais toute l’aile gauche de la
maison de Mlle Isabelle.
--Mais vous, demanda-t-il avec un empressement chargé d’hésitation, vous
connaissez beaucoup Mlle Isabelle?
--Il n’est pas difficile de la connaître un peu mieux que vous, en
effet, répliqua-t-elle malicieuse.
Toutefois, Ozilie n’ajouta rien d’autre sur ce sujet, mais estimant que
Pierre Caussanges avait fini de parler de lui-même, elle jugea
nécessaire de dire quelques mots. Elle s’arrêta près d’un train de
marchandises qui encombrait les voies. Un employé passait, entraîné par
un lourd chariot de bagages. Une locomotive essoufflée, haletait...
--Des gares comme celle-ci, commença Ozilie, dans des paysages pauvres
et poussiéreux, toujours sous la menace d’une révolution, me rappellent
jusqu’à l’obsession mon enfance et ma jeunesse.
Ozilie de Wicheslaw parlait d’une voix vive et chantante. Rien ne
restait de ce ton saccadé qu’elle avait pris sur la route, tout à
l’heure, pour adresser la parole à Caussanges.
--J’ai été élevée en partie à la cour de Kabardie et en dernier lieu à
Thorenberg où la cour s’était réfugiée après le coup d’État du premier
chambellan. Comme mon nom vous l’indique, je suis d’origine autrichienne
par mon père, mais ma mère était née en France, d’une famille française.
Elle fut obligée d’arrêter son récit. Un convoi partait avec un grand
fracas de vitres, de roues, de sifflets et de fumée...
--J’ai été beaucoup «voyagée», dit-elle encore et j’ai de nombreuses
langues eu l’occasion d’apprendre.
Ozilie parfois, s’exprimait lentement, cherchant ses mots, traduisant à
mesure en français, semblait-il, ce qu’elle évoquait dans sa langue
d’origine, puis elle accélérait de nouveau:
--Je les parle assez couramment, comme le français, c’est-à-dire aussi
mal. Non, ne me complimentez pas.
Mais Caussanges ne songeait pas à la complimenter. Il écoutait les
confidences. Cette facilité de paroles et d’aveux, il l’excusait, la
mettant sur le compte des différences de races et d’éducation. Ozilie
poursuivait:
--Je ne retournerai jamais «là-bas.» Je sens bien que c’est impossible.
Alors, il faut que la France m’adopte. C’est plus difficile...
«Mais voici mon train qui est composé. Adieu donc, Monsieur. Au plaisir
de vous revoir et de lire votre lettre et celle que vous aurez
retrouvée...»
Elle salua Caussanges d’un signe de tête et monta dans un compartiment,
sans plus se soucier du jeune homme.
Pierre, toutefois, attendit quelques minutes sur les quais, puis ne
voyant pas apparaître dans les montants d’une portière le visage
d’Ozilie, il gagna la sortie.
*
* *
Comme il traversait la salle d’attente, Caussanges subitement se trouva
stupide d’avoir quitté Ozilie. Comment pourrait-il, désormais, vivre
sans elle?
--C’est le coup de foudre! affirma-t-il.
Puis, il se souvint qu’il avait déjà éprouvé des «coups de foudre» de
cette espèce, chaque fois, exactement, qu’il avait découvert une femme
aimable ou sympathique. Cela durait un jour, trois jours, même une
semaine... Cependant, ce soir, il emportait une sensation brusque
d’angoisse, d’isolement et le désir absurde de rester encore auprès de
cette personne dont il ne soupçonnait même pas l’existence deux heures
plus tôt...
Mais aussi il se devait de renvoyer à Ozilie la lettre qu’il avait
recueillie dans un fossé avec un mot pour expliquer comment, par un
heureux hasard, il l’avait découverte. Cette lettre il ne pouvait
l’expédier que de Chamarges. Et puis après? Là se termineraient toutes
leurs relations, Ozilie--quel nom aimable et délicieux!--le remercierait
sans doute. Lui dirait-elle d’aller la voir? Ou de lui écrire encore? Ou
simplement de continuer les relations commencées? C’était peu probable.
Or Caussanges souhaitait de connaître mieux, de connaître davantage
Ozilie. Jusqu’ici, il s’était à peine enquis de Mlle Isabelle, sa
voisine, très jolie, disait-on. Par M. Chenoncay, l’oncle de la jeune
fille, n’arriverait-il pas à entrer en relations avec la nièce et par la
nièce, à retrouver Ozilie? Tout cela exigerait du temps, de la patience
et pas mal d’habileté. Cependant, n’était-il pas préférable de ne point
perdre de vue Ozilie. Rien ne l’en empêchait. Il était libre. Il lui
suffirait de faire prévenir le jardinier de sa villa. Un télégramme y
pourvoirait. La décision de Caussanges fut fixée, d’un seul coup. Ozilie
n’avait-elle pas des principes qu’il approuvait? «Vouloir après
réflexion, puis agir vite et ne jamais regretter.»
Il avait réfléchi. Il voulait. Restait l’acte. Entendu: il partirait. Ce
sont toujours les irrésolus qui, pour se prouver à eux-mêmes leur force
et leur volonté, se décident par coups de tête, avec plus ou moins
d’inconséquence.
«Je télégraphierai à Chamarges en cours de route», se dit-il.
Caussanges prit donc un billet pour Paris, puis choisit un wagon non
loin de celui qu’occupait Mlle de Wicheslaw...
Quelques minutes plus tard, le train partait...
III
DANS LE RAPIDE
D’interminables trains bruyants sifflaient dans la cage du hall. Une
locomotive crachait sa vapeur entre ses roues. Près de la «sortie»,
Ozilie se retourna. La nuit, dans cette gare de Valence, se réfugiait
aux deux portes de la voûte. Soudain, Ozilie, aperçut, sur le quai,
Pierre Caussanges. Le professeur préoccupé de ne pas se retrouver en
présence de la jeune fille ne la voyait point. Lorsqu’il arriva près
d’elle, la jeune fille l’aborda:
--Il me semble que vous me suivez, Monsieur!
Pierre Caussanges stupéfait, ne savait quoi répondre. Il cherchait des
explications tandis que son silence l’accusait. Il le sentait
confusément. Aussi maudissait-il le stupide hasard qui le remettait si
vite en face de celle qu’il poursuivait discrètement.
--Vous ne répondez pas? Vous ne savez même pas mentir par politesse!
persifla la jeune fille.
Caussanges essaya de protester. Peut-être y serait-il parvenu? On ne lui
en laissa pas le loisir.
--Où allez-vous?
--Si je vous déclarais que cela ne vous regarde pas?
--Cela me regarde, Monsieur, car vous auriez pu me dire tout à l’heure,
dans mon auto, que vous alliez à la gare. Donc, j’ai le droit,
maintenant...
Elle parlait avec une brusque autorité. Devant cette jeune fille
ironique, Caussanges haussa les épaules. Comment avait-il fait pour ne
pas mieux surveiller la direction que prenait Ozilie?...
--Enfin, où allez-vous? répéta la voyageuse.
--A Paris.
--Je n’aime pas les gens qui mentent quand ils ne savent pas mentir.
--Mais je vous assure qu’à votre école, j’apprendrai.
Il fut lui-même le premier surpris de son impertinente audace.
--La direction de Paris, c’est le quai numéro un, Monsieur, répliqua
Ozilie.
--Je me rendais en ville, pour dîner, en attendant le rapide.
--Qu’allez-vous faire à Paris?
--Je rentre, comme tout le monde...
--Comme ça, sans pardessus ni valise...
--Ils sont aux bagages.
--Comme c’est vraisemblable! Quand avez-vous décidé ce voyage?
--Quand je l’ai décidé? Il y a longtemps.
--Oui, quand vous m’avez rencontrée.
--Non. Bien avant.
Ozilie secoua la tête:
--Ce n’est pas possible.
--Quand vous m’avez annoncé vous-même que vous alliez à Paris, reprit
Caussanges, je ne me suis plus permis de vous dire que je partais
également. Vous auriez cru que je voulais vous accompagner. Aussi, je
suis monté derrière vous, sans vous prévenir. Je ne me montrais point.
Je pensais que vous ne me verriez pas le long du parcours. Il a fallu
cette rencontre...
Elle regardait le jeune homme. Elle parut disposée à lui faire
confiance. Caussanges se l’imagina. Toutefois, il eut le tort
d’insister:
--... Ce hasard qui nous met une fois de plus en face l’un de l’autre.
--Pourquoi avez-vous été si étonné de me voir?
--J’étais certain que vous étiez déjà sortie de la gare.
Ozilie n’insista point, mais elle n’était pas convaincue. Elle reprit un
détail encore mal expliqué:
--Votre pardessus vous l’avez donc mis aux bagages? Vous aurez froid...
--Je ne crains pas le froid.
--Quelle imprudence quand même de l’avoir laissé dans votre valise!
--J’aurais dû, en effet, le retirer. Je n’y ai plus pensé à la dernière
minute. Il ne se perdra pas...
--A quel moment, continua la jeune fille, avez-vous porté votre valise à
la gare?
--La veille, mon domestique l’avait déposée à la consigne.
Ozilie se taisait. Caussanges, cependant, en dépit de l’assurance de ses
réponses, devinait que la jeune fille ne le croyait qu’à demi. Il jugea
prudent de ne pas prolonger un entretien aussi mal commencé, et, saluant
la curieuse personne, il s’éloigna très vite, un peu trop vite...
*
* *
Valence est une petite ville de la vallée du Rhône qu’un vent froid,
chargé de poussière, balaie presque sans répit. Dans la journée, peu de
monde: l’aspect d’une calme cité où il fait ou bien trop chaud ou trop
froid, suivant les saisons. Le soir, dès la tombée de la nuit, le
désert...
L’express de Paris venant de Marseille ne s’arrêtait, pour souffler et
embarquer quelque supplément de voyageurs, qu’une heure avant minuit.
Ceux qu’un sort inclément obligeait à attendre, cherchaient alors asile
dans les restaurants et les cafés de la ville endormie où ils risquaient
fort de se trouver seuls de leur espèce. C’est ce qu’il advint à Pierre
Caussanges et à Mlle Ozilie de Wicheslaw. Sans se concerter, ils
dînèrent dans la même salle et choisirent naturellement, chacun de leur
côté, la même brasserie, en bordure, près de la cour de la gare, où
d’autres déshérités pratiquaient désespérément les travaux forcés des
cartes postales.
Ozilie devant une table, Caussanges devant une autre, se livraient à ces
identiques labeurs. Plusieurs fois leurs yeux se rencontrèrent et
toujours le jeune homme indifférent en apparence changea, le premier, la
direction de son regard... Parfois aussi, ils consultaient le cadran de
la grosse horloge. Ils virent ainsi l’aiguille atteindre dix heures,
puis dix heures et quart, dix heures et demie, onze heures moins le
quart...
A ce moment-là, son paquet de cartes postales à la main, Ozilie se leva,
arrangea son manteau, puis, grâce à un détour qu’elle jugea naturel,
vint passer devant Caussanges.
--Ne sortez pas, dit-elle, avec un sourire agressif. L’air de la nuit
est assez vif. Et vous n’avez pas de pardessus.
--Je vous remercie de l’intérêt que vous semblez me porter, répliqua
Pierre Caussanges. J’attendrai ici un autre rapide puisque ma présence
dans votre train vous gêne...
--J’ai été un peu vive tout à l’heure, reprit Ozilie. Il ne faut pas
m’en tenir rigueur. J’ai été très mal élevée par un père qui m’adorait
et une mère qui me laissait tout faire. Et puis l’on s’occupait si peu
de moi!...
--Je n’ai pas à vous juger, encore moins à vous excuser. Vous ne pouvez
pas mal faire.
--Vous le croyez?
Elle riait maintenant.
--Je le crois, répondit-il avec un grand sérieux.
Ozilie le regarda attentivement et comprit que Caussanges ne plaisantait
pas, qu’il avait mis dans ces quelques mots plus qu’une banale
conviction. Un dévouement s’offrait ainsi et elle avait risqué de passer
outre. Elle examina encore une fois ce jeune homme. Elle le jugea à son
tour, sans tricherie, pas très homme d’action, mais réfléchi, méditatif
et d’un naturel excellent. La bonté de ses yeux bleus fidèles lui en
était un sûr garant. Quelle alliance, quelle amitié désintéressée
rencontrait-elle à la fortune des horaires?
Alors, avec cette spontanéité un peu câline qui lui avait si souvent
réussi, elle offrit sa main au jeune homme.
--Ne cherchez pas de traits ironiques, voulez-vous? Ne vous guindez pas.
Et au lieu d’être des indifférents, soyons des amis?...
Caussanges se leva aussitôt et porta à ses lèvres cette énergique petite
main qui se tendait vers lui pour une trêve amicale.
*
* *
Premières conversations, à bâtons rompus, sur des questions sans péril
entre une femme et un homme qui ne se connaissaient pas tout à
l’heure... On cherche à se présenter sous le plus favorable éclairage.
On essaie de deviner les goûts, les préférences, la couleur de l’âme de
son partenaire. On fait de l’esprit et du sentiment sans effort. On se
sent tout nouveau, différent de soi-même et comme un autre personnage
retouché par un adroit magicien... Et l’on est ravi et inquiet par cette
pointe d’incertitude qui nous travaille: est-ce le commencement d’un
grand amour, le début d’un caprice ou d’une passionnette, cette fausse
grande passion qui a tous les dehors d’une véritable, qui leurre les
candidats en présence et qui meurt aussi vite que née, laissant derrière
elle son désagréable goût d’amertume? Ou bien encore n’est-ce que le
prélude d’un souvenir de voyage, d’une de ces sympathies soudaines que
notre existence réglée viendra râcler avec son râteau symétrique?
Que serez-vous pour moi, vous à qui je parle et qui me répondez avec une
nonchalance étudiée? Vous verrai-je autre part, dans une autre solitude,
beaux yeux fiers que le paysage anonyme qui se précipite au-devant des
portières, emplit d’une nuit changeante et toujours renouvelée?...
Ainsi, Pierre Caussanges et Ozilie de Wicheslaw assis face à face, dans
le même wagon du rapide de Paris se posaient ces questions intérieures.
Pierre se surprenait à conter à cette jeune fille sa vie, son enfance
triste dans une petite ville, l’internat depuis onze ans jusqu’à
dix-huit ans, les cours à la Faculté, la caserne, puis de nouveau les
études et les cours, où il trônait alors du côté de la chaire. Puis la
guerre... Il avait l’impression d’avoir toujours vécu parmi les livres,
entre les murs d’une classe, avec des tableaux noirs, sans interruption.
--Ah! non, je ne regrette pas mon enfance, ni ma jeunesse, disait-il...
--Et votre maman? demanda Ozilie sans autre transition que la logique de
sa fantaisie.
--Orphelin de bonne heure, je n’ai connu ni mon père, ni ma mère, mais
deux vieilles tantes et mon oncle, qui fut mon tuteur. Un tuteur pas
comme les autres, du reste, puisqu’il vient de mourir en me laissant sa
fortune.
--Quel est votre meilleur souvenir? demanda encore Ozilie.
Caussanges parut réfléchir--une façon de dissimuler sa surprise--puis,
en souriant de la question que lui jetait cette étrangère et de la
réponse qu’il allait faire:
--La caserne, dit-il. Je n’ai pu suivre le peloton des élèves-officiers,
étant trop souvent malade. Alors, j’avais été chargé du cours des
illettrés. Toujours le tableau noir, la classe, les études, comme vous
voyez... Mais j’étais libre...
«Et puis encore la guerre où j’ai appris à connaître d’autres hommes que
des professeurs et des élèves... C’est tout...
--Pas une robe dans tout cela?
--Non, pas l’ombre, avoua-t-il. Si ce n’est un moment la vocation,--que
je m’attribuais--d’être magistrat, comme mon oncle...
--Mais c’est une plaisanterie! J’y reviens: pas de robe dans cette vie?
--L’apparence d’une, tout de même...
--Ah! tout de même, reprit Ozilie intéressée, comme ses pareilles de
tous pays en semblable circonstance.
--Pourquoi toucher à ces choses-là? On ne peut en rapporter que des
morceaux froissés... Comme tout écolier, il va de soi que j’ai d’abord
collectionné les fleurs de la sœur aînée d’un camarade, puis ce fut une
jeune fille rencontrée aux vacances de juillet que j’ai retrouvée mariée
aux vacances de Pâques, l’année suivante. Les amours de jeunesse ne
dérangent pas l’ordre de notre destin...
--C’est assez rare, en effet...
Pierre Caussanges ignorait l’art de tenir une conversation. Ou bien, il
commençait un cours. Lorsqu’il se tut, Ozilie ne prit point la parole.
Après un silence, elle se décida:
--Et depuis votre héritage, vous avez abandonné le professorat?
--Non. J’ai obtenu un congé assez long pour raison de repos.
--Quand quitterez-vous le professorat?
--Je ne sais pas si mes revenus me permettront de vivre sans ma
profession. Et je ne sais pas...
--Qu’est-ce encore que vous ne savez pas?
--... Si je pourrais m’habituer à vivre sans être tout de même un peu
professeur. Il faut bien s’occuper dans la vie.
--Vous avez voyagé beaucoup?
--Depuis que mon oncle est mort, je voyage un peu, j’apprends à
connaître la géographie que j’enseignais. Avant, rien en dehors de mes
déplacements obligatoires. Mais vous, vous avez beaucoup voyagé?
--Oui, dit-elle, avec complaisance. Ma vie jusqu’ici s’est passée dans
les wagons et dans les gares, dans les automobiles et les cabines de
steamers... Mes plus longs, mes plus grands séjours consécutifs furent à
la cour de Kabardie et dans la ville de Thorenberg, à Wien, puis
enfin... à Paris, ma foi. Quelle peut être l’existence d’une personne
ainsi ballottée, toujours sur les routes? Vous l’imaginez, n’est-ce pas?
à l’opposée de la vôtre: des figures nouvelles, des pays disparates, des
crépuscules tantôt à droite, tantôt à gauche et des maisons toujours
hostiles... Mais c’est une jeunesse sans interruption, un plaisir de
nomade à l’affût, voyez-vous, que d’aller en sautant du train, dans une
cité inconnue où l’on ne séjournera pas assez pour avoir le cœur soulevé
par la banalité des visages et de la toile de fond... Telle fut ma vie
(Et cela promet de durer). Je n’ai pas de demeure à moi aujourd’hui;
demain, j’achèverai de ne plus me souvenir de ma patrie et ce sera comme
si je n’en avais pas.
«Un soir, reprit-elle, que j’étais à Sumatra, sur les terrasses vitrées
du caravansérail, j’eus l’impression que toute mon existence serait
celle d’une errante à la recherche de son domicile. Un jeune garçon me
regardait avec insistance. C’est ce même regard que je retrouvai plus
tard à Ismaïlia, près du Caire, quand nous allâmes en Égypte, le même
encore dans le parc de Thorenberg. Pour le jeune garçon de Sumatra, pour
celui d’Ismaïlia et pour celui de Thorenberg, j’étais et je devais
rester l’exilée que l’on discerne un moment, que l’on comprend à peine
et qui s’en va toujours avant qu’on l’ait comprise.
«Plus ou moins, toutes les femmes sont des incomprises, voyez-vous,
parce que pour elles, plus que pour d’autres, leur véritable patrie
n’est point ici-bas...
--Où est-elle donc?
--Sur les cartes imaginaires pas encore dressées par les services
célestes...
Elle parlait, elle confondait quelquefois les langues et les patries et
mêlait les tristesses d’Europe et les nostalgies d’Orient... Pierre
Caussanges se taisait devant ce désespoir cosmopolite. Il avait eu déjà
l’occasion de le remarquer: la jeune fille au cours de sa conversation,
égrenait des noms étrangers, sans affectation du reste. Ainsi elle
commençait tout d’un coup:
--Lorsque je jouais avec le petit garçon du premier officier
d’ordonnance de mon père, dans le parc de Thorenberg...
Ou encore, des aphorismes imprévus:
--Pour connaître les gens, il faut leur demander leurs trois plus
grandes joies, leurs trois plus grandes peines, leurs trois plus grandes
terreurs, leurs trois meilleurs souvenirs.
«Mes trois meilleurs? ajoutait-elle aussitôt, je n’en ai pas. Car je
puis me les procurer à volonté assez facilement; ce sont trois choses
qui nous font évader de nous-mêmes. J’aime les boissons alcoolisées, les
danses nègres et les cerises à l’eau-de-vie.
«La première fois que je bus de l’arak, à Thorenberg, j’avais quatorze
ans et des nattes dans le dos. La première danse, ce fut à Londres,
pendant votre guerre dernière et les cerises à l’eau-de-vie, c’est dans
un mastroquet, derrière la gare du Montparno que je les ai dégustées.
Voilà mes trois plus beaux souvenirs. Ah! et puis le jour où je fus tout
à fait habillée en jeune fille occidentale et où j’abandonnai les
oripeaux coloriés, les bijoux de fer et les diadèmes en pièces d’argent
que je portais à la cour de Thorenberg.
«Ma plus grande frayeur? Voulez-vous savoir? Ce ne fut pas quand nous
avons quitté Thorenberg, après le coup d’État, sous la gueule ronde des
canons; ce ne fut pas quand je fus jetée sur la terre par un étalon; ce
ne fut pas non plus quand nous avons cru que le prince Evgueny avait été
décapité; ce ne fut pas... Non, c’est au cours d’un «révoltage» des
Indous, à Sumatra. Rien que des bouches en «o» qui criaient. Puis tout
d’un coup les balais en ciseaux des invisibles mitrailleuses
d’Angleterre nettoyant l’horizon. Et le silence aussitôt après, puis les
aboiements de forcenés et les tricotements des machinengewehr. Et puis
les drapeaux britanniques, rouge et bleu de l’Empire, flottant de
nouveau sur les monuments publics pour annoncer la victoire
pacificatrice. Ce jour-là, j’ai eu peur. J’ai eu peur de la force
albionesque qui dominera tous les peuples d’une autre race.»
Pierre Caussanges écoutait. Une vague crainte toutefois: «Elle
plaisante...» Le train fonçait sur les rails, bondissait, se penchait
dans les tournants. La nuit était absolue, sans lumière. On ne voyait
sur les talus, les arbres, les ponts, que les rectangles lumineux de
certains wagons qui constituaient un autre train parallèle à celui qui
roulait...
--Maintenant, dit-elle, nous avons beaucoup parlé. Si nous essayions un
peu de dormir...
Elle s’étendit aussitôt sur la banquette. Déjà elle fermait les yeux et
Pierre baissait le rideau devant la lampe électrique, lorsque:
--Je dois avoir beaucoup de fautes quand je me fais comprendre en
français? Si j’étais pour vous connaître davantage, plus souvent et plus
longtemps, je vous demanderais de me les faire observer.
--Vous en faites, certes, mais très peu. Et sans doute, vaut-il mieux ne
pas les corriger, votre langage imagé y perdrait en force et en
originalité.
--Oh! si vous me faites des louanges pour mes barbarismes! Dites plutôt
qu’ils vous divertissent.
--Je me sens incapable de vous mentir, même pour vous plaire...
Il sembla à Caussanges qu’une légère rougeur fardait les joues de la
jeune fille. Mais elle fit celle qui déjà dormait et n’avait reçu qu’à
travers les premières brumes du songe cet aveu à peine falsifié.
IV
SUR LES QUAIS DE LA GARE
A Paris, ils débarquaient le lendemain matin, déjà familiarisés avec la
ville par l’air plus froid, le temps de pluie et les fumées de la
banlieue. Ozilie disparaissait dans un de ces grands manteaux
particuliers aux institutrices en villégiature. Elle emportait une seule
valise, le petit sac de voyage de celles qui se déplacent souvent et
promptement. Elle avait confié à Caussanges, la veille, qu’elle ne
prenait que le strict nécessaire: «ma brosse à ongles, ma brosse à
dents, mon savon et ma Bible.» Transformée, voyageuse en tenue
d’automne, elle salua Pierre Caussanges d’un rapide signe de tête.
Mais lui, imprudemment demanda:
--Vous êtes pressée? Vous allez loin? Puis-je vous être utile?
Il aurait voulu lui glisser encore cette question: «quand pourrons-nous
de nouveau nous rencontrer?»
--Vous ne faites rien, dit-elle, accompagnez-moi donc à la consigne.
Caussanges fut aussitôt très contrarié. Ozilie le remarqua peut-être,
car elle ajouta:
--Vous oubliez déjà la valise que votre domestique a mise, il y a deux
jours, aux bagages?
Cet inutile mensonge qu’il avait fait à Valence, Pierre maintenant en
était gêné. Il réfléchit qu’il lui serait toujours possible de s’étonner
de ne rien trouver.
--Votre domestique vous a-t-il seulement remis le bulletin pour retirer
votre pardessus?
--Quel pardessus?
--Celui que vous avez plié dans votre valise.
L’embarras de Caussanges, elle le vit, la maligne Ozilie.
--Suis-je sotte! s’écria-t-elle. Je vous fais perdre votre temps.
Qu’iriez-vous faire aux bagages?
--Mais non. Précisément, je m’y rendais.
--Marchons, dit-elle alors.
Ils s’avançaient difficilement dans la foule. Soudain Ozilie reprit avec
un visage durci:
--Avouez donc, Monsieur Caussanges, avouez que vous avez pris le train,
derrière moi, comme un collégien, que vous n’avez ni valise ni pardessus
qui vous suivent...
Quand il y a une sottise ou une maladresse à commettre certains hommes
s’en voudraient de laisser l’une ou l’autre en suspens. Pierre
Caussanges commença de nier.
--Vous n’affirmez pas assez, dit Ozilie, et vous protestez sans
conviction.
Pierre Caussanges avoua en souriant qu’il était monté dans le train,
derrière Ozilie. Il avait décidé en effet de partir dans la même
direction que la jeune fille sitôt que celle-ci l’eut quitté...
--Je ne vous en veux pas, interrompit Ozilie. Mais maintenant, c’est
fini. Laissez-moi, oui, laissez-moi.
--Je ne veux pas vous déranger.
--Vous me faites perdre mon temps et vous perdez le vôtre aussi.
--Qu’est-ce qui vous déplaît dans ma personne?
--Rien, répliqua Ozilie en riant. Mais ce n’est pas suffisant.
--Pas suffisant?...
--Oui. Ne pas déplaire n’est pas suffisant pour plaire.
--Que faut-il que je fasse? J’ai de la fortune... Ne prenez pas ce que
je vous dis...
--Monsieur, je ne suis pas un objet que l’on achète, ni un jouet capable
de distraire. Cherchez mieux, cherchez plus loin... Il y a tant de
femmes que vous pourriez suivre et qui ne vous mèneront pas de Chamarges
à Paris, un long parcours!
Il restait devant elle les bras allongés, les mains jointes sur son
veston boutonné.
--Perdez donc! lui dit-elle tout d’un coup, perdez cette habitude de
sacristain désœuvré!
Et comme il la regardait, gêné et silencieux, elle déclara d’une voix
posée:
--Vous avez cru que j’étais riche parce que vous m’avez vue en
automobile. Mais c’était l’automobile de votre voisine de Chamarges.
Parce que je voyage en «première»: le voyage m’a été payé. Parce que je
suis à peu près convenablement habillée! ce sont les robes que Mlle
Isabelle m’abandonne et me permet d’user. Parce que j’ai quelques
bijoux, dont trois véritables: comme les robes, ils proviennent de Mlle
Isabelle à qui ils ont eu le tort de déplaire.
«Je suis une petite institutrice, Monsieur. Une modeste institutrice qui
parle plusieurs langues, qui est de famille honorable, c’est vrai, et
qui est obligée de gagner son pain de chaque jour. Laissez-moi, je vous
prie, Monsieur. Vous n’êtes pas le premier, vous ne serez pas le dernier
à faire ainsi erreur sur mon compte. Je vous ai permis un peu sur ma
piste de tâtonner. Parce qu’une femme prend toujours quelque plaisir à
soulever un homme sérieux dans son sillage, et puis parce que je voulais
me rendre compte, savoir si vous étiez semblable à tant d’autres. Je
suis fixée. Excusez-moi, comme je vous excuse...»
Elle avait parlé d’un trait, d’une voix contenue. Tandis que Caussanges
assez mortifié la saluait, elle s’éloigna et se perdit très vite dans la
foule des voyageurs, vers la sortie. Cette fois-ci, Caussanges n’essaya
point de la suivre.
*
* *
Mais il examina sur-le-champ une dizaine de projets qu’il rejetait à
mesure. Il se décida pour celui qui lui parut le plus simple: écrire à
Mlle Ozilie, lui demander un entretien.
Rentré chez lui, à Paris, Caussanges rôda dans son appartement de la rue
Bochart de Saron, puis il commença une lettre, une autre encore. Jamais
il ne se sentait satisfait. «C’est trop long, disait-il, c’est plein
d’excuses, de protestations. Elle ne lira pas si loin...» Caussanges
s’arrêta à un billet qui allait droit au fait:
Vous êtes partie ce matin, si vite, Mademoiselle, que je n’ai pas eu
le temps de vous répondre et de vous assurer de la sincérité de mes
sentiments désintéressés...
Il terminait en sollicitant un entretien. Il se garda bien de faire
allusion aux feuillets qu’il avait recueillis sur la route de Chamarges.
Il les réservait pour une seconde ou une troisième lettre, au cas où la
première resterait sans réponse. Il dirait à ce moment-là qu’il venait
de découvrir, au cours d’un récent voyage à Chamarges, un curieux
document dont il citerait quelques extraits. A cette minute, la jeune
fille serait bien forcée de lui demander des précisions si elle tenait
toujours aux deux pages emportées par le vent...
Caussanges, pour distancer l’obsession qu’il avait d’Ozilie, détruisit
quelques papiers qui encombraient sa table, jeta des journaux dans une
corbeille, résolut de se promener dans Paris. Mais où aller? Les
journaux dont il venait de se défaire lui remirent en esprit le nom de
Lonlay-Labbaye.
«Si je lui parlais d’Ozilie! se dit-il. Cela pourrait l’intéresser.
Enfin, il n’est pas de mauvais conseil.»
Caussanges tenait par dessus tout à trouver un confident à qui il
pourrait conter sa récente histoire. Lonlay-Labbaye, le journaliste, lui
paraissait digne de cet emploi. C’était un grand et mince personnage,
ancien correspondant de guerre pendant la tourmente de 1914-1918 et qui
continuait de voyager pour son journal, de l’auberge au palace, comme
autrefois, il allait d’un État-major à un Grand-Quartier. On lui
reconnaissait de l’audace, de l’expérience, du flair et de
l’imagination. Ses confrères eux-mêmes s’accordaient pour lui allouer
tantôt l’une, tantôt l’autre de ces qualités.
De l’expérience, Lonlay en avait. Et le métier le formait chaque jour.
Les accidents de chemins de fer lui apprenaient la géographie, les
drames énigmatiques, les villes qui ont une cour d’assises, les réunions
politiques, les déplacements de souverains et les enquêtes de police
l’âme diverse des hommes.
Par hasard, Lonlay, à qui Caussanges téléphona, n’était pas encore
sorti.
--Allo! Tu as quelque chose à m’annoncer... Rien d’intéressant! Mais si,
c’est intéressant puisque cela te concerne... Eh bien, viens me voir...
Oui, chez moi, boulevard Saint-Germain... Quand tu voudras... Allo! je
t’attends. Je ne sors pas.
*
* *
Lonlay écouta le récit de Pierre Caussanges. Aucune interruption. Il
laissait, selon sa coutume, parler son sujet, quitte à le ramener à la
question lorsque de trop grands écarts se produisaient. La rencontre de
Caussanges et d’Ozilie de Wicheslaw sur le chemin de Chamarges fit
tomber en arrêt le reporter. Lorsque son ami eut terminé, Lonlay
recomposa l’ensemble à sa manière, puis:
--C’est une demoiselle qui cherche un fiancé. La chasse est ouverte.
C’est normal. Non, ne lui parle pas de l’innocence de tes intentions.
Veux-tu un conseil et non une opinion conforme à ce que tu penses? A ce
que tu as, déjà, à demi décidé d’entreprendre? Oui. Eh bien, fais-lui
savoir que tu n’as jamais songé à l’épouser, attendu que tu es fiancé
toi-même...
--Mais ce n’est pas vrai!
--Ça n’a pas d’importance. Si tu l’intéresses déjà un peu, tu
l’intéresseras davantage. Et peut-être se produira-t-il ceci: ou bien
elle ne songera plus qu’à te faire rompre les fiançailles dont tu lui
parles, ou bien, te jugeant peu compromettant, elle tolèrera ta présence
près d’elle. C’est à toi, à ce moment-là, de savoir t’y prendre pour
devenir indispensable...
--Que faudra-t-il faire?
--Si tu en es là, rentre à Chamarges tout de suite, sans tourner la
tête...
--Mais encore? reprit Caussanges.
--Par exemple: «Tu es assez riche pour deux»... Trouve le moyen de le
glisser au bon moment. On ne sait pas... Cela peut avoir une certaine
influence. Mais un sûr instinct m’avertit qu’avec elle, tu seras aussi
malheureux pour deux.
--Et si je lui demandais dans un prochain billet où je dois lui remettre
sa «lettre» que j’ai retrouvée?
--Elle comprendra que tu désires une entrevue.
--Et après?
--Elle est fort capable de te la refuser.
--Oh! elle n’oserait pas, quand même! s’écria Caussanges.
--Elle ne me paraît pas femme à se gêner, d’après ton histoire. Elle te
répondra qu’elle n’a pas le temps, qu’elle n’est pas libre, qu’elle n’a
plus besoin de cette lettre qu’elle a égarée, que son amie lui ayant
écrit de nouveau lui a répété son adresse...
--Et alors, la lettre que j’aurais trouvée?...
--Elle te priera de la détruire. Et tu le feras. Et je te connais: tu
lui écriras pour lui annoncer que tu t’es conformé à ses ordres...
V
CE QU’ON LIT SUR LA LETTRE
Lonlay accorda à Caussanges quelques secondes de réflexion, puis il
demanda:
--Tu as toujours sur toi la lettre de cette demoiselle?
--Quelle lettre?
--Bien. Veux-tu me la montrer.
--Je ne sais pas si je l’ai...
Caussanges trouva dans son portefeuille, comme par hasard, la lettre
qu’il avait cueillie parmi des ronciers, sur la route de Chamarges.
Lonlay la lut lentement. Quand il eut fini:
--Je ne comprends plus ton récit, dit-il à Caussanges. Ou alors je ne
comprends plus ton histoire... Peut-être que cette lettre que tu as
ramassée, ce n’est pas une lettre que Mademoiselle... Comment
l’appelles-tu?... Ozilie... a reçue, mais une lettre qu’elle se
préparait à envoyer. Elle la lisait ou la relisait dans l’auto, en
allant à la gare, avant de la mettre à la poste. Sinon, ce n’est pas
clair. Et Ozilie, dame de compagnie, a naturellement été curieuse de
lire une lettre qu’on lui avait confiée.
--Ozilie n’est pas dame de compagnie, elle est institutrice chez Mlle
Isabelle, rectifia Caussanges.
--Tu en es sûr?
--C’est Ozilie qui me l’a avoué.
--Institutrice, dame de compagnie, cela revient au même pour la
circonstance. Et cette Isabelle qui est-ce?
--Je ne la connais pas. Je sais qu’elle est la nièce de M. Chenoncay,
propriétaire de l’enclos voisin de ma maison à Chamarges.
--Tâche de te renseigner encore et enchaînons: Donc, Mlle Isabelle écrit
une lettre, la confie à Mlle Ozilie qui doit à la gare prendre le train.
Elle a prié Ozilie de mettre cette lettre à la poste. Dans l’auto, seule
sur la route, Ozilie trouve le moyen de décacheter--ne te fâche pas;
c’est une supposition--discrètement l’enveloppe qu’on lui a remise.
Espère-t-elle y découvrir des secrets qu’elle a besoin de savoir?
Peut-être. Ozilie commence sa lecture. Mais il y a plusieurs feuillets.
Elle en dépose quelques-uns sur le siège, près d’elle. Le vent les
emporte. C’est clair...
--C’est vraisemblable, approuva Caussanges.
--Grosse émotion d’Ozilie lorsqu’elle s’aperçoit, un peu tard, j’en suis
sûr, de cette disparition. Elle court à la recherche des précieux
papiers. C’est à ce moment que tu la vois venir. Tu viens d’achever ta
première lecture du fragment envolé. Ozilie, très ennuyée, ne peut plus
expédier une lettre ainsi diminuée. Mais si ce garçon qu’elle rencontre
(c’est toi) avait découvert les feuillets égarés! Ozilie s’efforce de te
convertir en allié. Elle te parle la première, t’entraîne à la ville, te
met en confiance pour que, si tu trouves les pages perdues, tu les
expédies à elle-même, à une adresse qu’elle t’indique, non à la maison
où elle réside à Paris et qui ne lui appartient pas, où en tous cas,
elle craint on ne sait quelle surveillance.
--Pourquoi se serait-elle brouillée avec moi, si elle tenait à mes
services?
--Un peu de patience, j’y arrive. Elle te retrouve à la gare de Valence.
Elle t’imaginait à Chamarges. Qu’est-ce que tu fais là? Elle se tient ce
raisonnement qui n’est pas dépourvu de justesse: «Puisque ce monsieur a
pris le train, c’est pour me suivre. Puisqu’il n’habite plus le pays où
la lettre a été perdue, il m’est inutile.» Elle ne veut pas s’encombrer
de ta personne. Elle te le déclare bien carrément. Après, elle
réfléchit, elle trouve plus efficace de pactiser avec toi. Elle est
capable d’un sentiment désintéressé. Mais toi, tu insistes, tu es
maladroit, tu veux connaître son adresse. Aussitôt, elle se sépare de
toi sans hésiter...
--Cela me paraît plein de logique, concéda Pierre Caussanges.
--Plus j’examine la lettre que tu as ramassée, reprit Lonlay, plus ma
version me paraît évidente. La tienne n’est pas mal, mais elle est
incomplète. Il y a cependant une chose que je n’explique pas: quel est
donc cet Evgueny dont il est fait mention dans cette lettre?
--Je ne connais pas d’Evgueny.
--Je m’en doute un peu. C’est une question que je me pose tout haut. Je
vais quand même te lire le passage qui reste pour moi sans solution:
Donne-moi des nouvelles d’Evgueny? Comment supporte-t-il les
événements? que dit-il de mon évasion? Car, pour lui, c’est une
évasion. Qu’il se rassure. (Ne le lui annonce pas, ni à personne). Je
retournerai à N.-T., à cause de toi d’abord, lorsque j’aurai mis
«l’Irréparable» entre Lui et Moi. Toutefois, je voudrais que cet
«Irréparable»--j’en ai plusieurs sous la main--ne fût pas un coup de
folie, comprends-tu?... Mais au contraire quelque chose qui m’agrée et
qui soit parfaitement présentable. Sinon, Evgueny croirait à du
dépit...
--Tu connais cette ville qui est N. T.? Et cet Evgueny? demanda Lonlay.
--Pas du tout.
--Et Ozilie comment est-elle?
--C’est une jeune fille de ma taille, à peu près, expliqua Caussanges.
Elle est grande par conséquent, pour une jeune fille. Une démarche
aisée, souple, bien particulière et reconnaissable quand on l’a
remarquée, ne serait-ce qu’une seule fois.
--Bon. Après? Après la démarche, insista Lonlay. Les yeux? Les cheveux?
--Des cheveux tirant sur le brun, plutôt chatains mais que l’on ne voit
guère sous le chapeau. Des yeux qui paraissent noirs tellement ils sont
brillants. Mais ils sont en réalité gris verts. Tantôt très doux.
Parfois durs avec fermeté. Souvent un peu mélancoliques. De grands cils,
des sourcils bien fournis. Visage ovale.
--Comment était-elle habillée? interrompit Lonlay.
--En blanc.
--Oui. Mais comment?
--Ah! ça, je ne pourrais pas te dire. J’ai vu l’ensemble. J’ai gardé une
impression générale.
--Et dire que c’est pour des gens qui ne voient rien, comme toi, que les
femmes soignent tous les menus détails que tu ne retiens pas!
--Les détails composent l’ensemble favorable.
Lonlay avait gardé les deux feuillets perdus par Ozilie et retrouvés par
Caussanges. Les papiers qu’il froissait l’amenèrent à poser une autre
question.
--Elle est de condition modeste?
--Je le crois.
--Comment le sais-tu?
--Elle me l’a dit et je m’en suis aperçu.
--Achève ta pensée. Elle est de petite aisance et tu es riche... riche
pour deux.
--Maintenant, oui.
--C’est-à-dire que tu vas l’épouser.
--Pourquoi pas? s’étonna Caussanges.
--Épouse-la, si tu veux, mais ne lui écris pas. Tu lui as parlé de ce
beau projet?
--Je ne pouvais pas: je ne la connaissais pas assez.
--C’est cependant un bon procédé pour faire connaissance.
--Mais j’ignore tout de sa vie, de son mystère, de...
--En l’épousant, tu risques au moins de satisfaire à ta curiosité. J’y
insiste par contre: arrange-toi pour savoir qui est cette Mlle Isabelle.
Ainsi tu auras, du même coup quelques précisions sur ta voyageuse
Ozilie.
Lonlay s’était, tout en parlant, dirigé sur la pièce voisine. Il avait
une idée.
--Excuse-moi: un travail à terminer. Une seconde, je reviens. Lis,
réfléchis à mes conclusions, examine si tu n’as rien oublié dons ton
récit...
Lonlay ne revint pas tout de suite. Il mit d’abord de petits copeaux de
bois dans sa cheminée, puis au-dessus du foyer, il fit chauffer la
lettre d’Ozilie.
--Je ne m’étais pas trompé! murmura-t-il.
Les mains du journaliste qui serraient les feuillets découverts à
Chamarges, tremblaient un peu. Sous l’action de la chaleur, entre les
lignes lisibles du texte manuscrit, une autre écriture, plus serrée,
apparut. Une nouvelle lettre secrète se composait et Lonlay la
déchiffrait:
Tu l’avais deviné, chère Gina, c’est bien à cause d’Evgueny que j’ai
dû partir sans même prendre le temps de te faire mes adieux. C’est le
Premier qui m’a paternellement conseillé ce départ. Il pensait comme
moi que cette inclination du Prince n’était que l’effet de
l’imagination d’un sédentaire. L’absence et l’éloignement devaient
avoir promptement raison de ce... (plusieurs mots illisibles...). Mais
surtout, il m’a montré combien la présence d’Ozilie à la Grande Marche
pourrait devenir gênante lorsque le prince serait appelé à de «hautes
destinées». Enfin, il m’a dit: «Lorsqu’on apprendra que vous n’êtes
plus à la cour de Neu-Thorenberg, il nous sera plus facile de faire
croire que le Prince est en Kabardie, parmi ses partisans, comme nous
voulons qu’on le croie quelque prochain jour.»
--Je joue la carte Evgueny! décida Lonlay. Et il se releva pour prendre
rapidement note du texte roussi qui s’imprimait sous le souffle du
brasier. Certains paragraphes surtout, retenaient son attention:
J’ai quitté ce pays de Chamarges où je m’ennuyais décidément trop,
pour vivre à Paris. J’habiterai en hôtel et non dans l’appartement de
mon oncle...
Ici plusieurs lignes mal venues, puis ceci qui avait trait visiblement
au Prince:
Il me semble qu’il est resté cet enfant frivole sur lequel nul poids
de couronne ne doit peser. Quant à moi, j’ai changé depuis le jour où
j’ai pris la fuite de cette maison où je n’étais plus en sûreté.
Un jour, dans la grande allée du jardin, il eut l’inconscience de me
répéter qu’il m’aimait. Moi, aussi, à ce moment, je croyais l’aimer un
peu. Nous étions des enfants l’un et l’autre...
Lonlay transcrivit également ce passage tronqué, l’encre sympathique
employée pour la correspondance secrète ayant dû s’effacer par plaques:
Au fond, dois-je l’avouer? Je ne regrette pas cet homme inconsistant
dont on ne pourra jamais rien faire;... Un prince, peut-être. Mais pas
un roi.
--C’est bien curieux, observa Lonlay, ces lignes sont visibles pour moi
juste au moment où les dépêches officielles annoncent que le Prince
Evgueny, héritier du trône de Kabardie, se trouve dans ce pays en pleine
agitation pour la plus grande joie des Anglais.
*
* *
Caussanges, pendant ce temps, attendait sans impatience. Il ne pensait
pas à s’étonner de l’absence du journaliste qui était assez coutumier de
ces façons. Lorsque celui-ci reparut, un instant plus tard, Caussanges
reprit la conversation presque au point où il l’avait laissée.
--Pour conclure, tu ne me conseilles pas de lui renvoyer sa lettre?
--Il vaut mieux la garder, répondit Lonlay.
--Et pourquoi? demanda Caussanges, surpris surtout par le ton de cette
riposte.
Comme il relevait la tête, il vit le visage soucieux de son ami.
--Pourquoi la garder?
--Je trouve cette lettre étrange.
Lonlay fut sur le point de raconter sa découverte. Mais il connaissait
l’imprudence de Caussanges.
--Les jambages des mots sont bizarres, ajouta-t-il et les intervalles
entre chaque ligne me paraissent bien longs.
--Ce qui te permet un diagnostic?...
Lonlay regarda Caussanges. Évidemment ce dernier ne se doutait de rien,
il n’avait rien deviné...
--J’ai la conviction, assura Lonlay, que toutes mes hypothèses sur
Ozilie sont fausses. Il y a autre chose.
--Je m’en doutais, affirma Caussanges presque joyeux.
L’idée d’une Ozilie, dame de compagnie, décachetant une lettre qu’on lui
a confiée, lui déplaisait. «Ce sont des choses qu’un esprit droit ne
fait jamais», se disait-il...
--Que décides-tu?
--Je ne sais pas encore, avoua Caussanges.
--N’écris pas à Ozilie. Attends... Garde sa lettre précieusement. Je te
la plie sous enveloppe...
Lonlay se disait: «Dois-je le mettre au courant de ce que j’ai lu? Il va
faire des bêtises...»
--Je vais essayer de me renseigner sur ta jeune personne. Sortons
ensemble, veux-tu? Tu me parleras encore d’Ozilie, tu m’accompagneras
jusqu’au journal. Je ne m’attarderai pas...
--Après le journal, où iras-tu? demanda Caussanges.
--Je prendrai le train.
--Ah! Tu iras loin?
--Je pense que je vais réussir... oui, «réussir» un assez joli
reportage.
Mais Lonlay n’en dit pas plus sur ce sujet-là. Pour ces sortes de
travaux, la discrétion était de rigueur.
* * * * *
Toutefois, on peut affirmer qu’arrivé à son journal, il se rendit dans
le bureau du rédacteur en chef.
--Vous savez, ce Prince de Kabardie...
--Qui combat, dans son pays..., répliqua l’autre par hasard au courant.
--Oui. Je sais où il est... Je pourrais le voir, lui parler peut-être.
--Un déplacement important?
--Quelque chose comme la Suisse.
--Prenez un bon pour la caisse, répondit le rédacteur en chef, après une
seconde de réflexion. Puis il ajouta:
--A quand votre premier télégramme?
--Dans trois jours, quatre au plus...
--Au revoir, Lonlay. Bon voyage...
VI
RETOUR A L’EXPÉDITEUR
Il faut croire que nul pouvoir au monde ne peut retenir certaines
personnes sur le point de commettre une sottise, surtout lorsque cette
sottise doit entraîner pour elles des conséquences imprévues et
fâcheuses.
«N’écris pas!» conseillait Lonlay-Labbaye. Après réflexions, Pierre
Caussanges n’envoya pas à Mlle Ozilie la lettre qu’il avait préparée,
mais une nouvelle lettre qu’il composa.
Il garantissait à la jeune fille qu’il avait prié les gens de sa villa
de Chamarges de rechercher sur la route les deux feuillets emportés par
le vent, qu’il expédierait ces deux feuillets sitôt qu’il les aurait
reçus, si par hasard on les découvrait... A ces précisions, Caussanges
trouva opportun d’ajouter un post-scriptum soigneusement étudié.
J’avais bien deviné à certains signes, à certains détails que vous
n’étiez pas une riche héritière, comme vous avez pensé que je le
supposais. J’avais compris, au contraire, que vous étiez une honnête
fille, de bonne éducation, certes..., etc...
Puis il cacheta son envoi, mit l’adresse «poste-restante, bureau
Danton.» Un moment, il songea qu’il lui serait aisé de surveiller les
abords de ce bureau, mais il renonça à ce projet comme indigne de lui.
Et aussi parce qu’il le jugea impraticable.
Caussanges, cette fois-ci, ne se trompait point.
*
* *
C’était, en effet, Trophime Trophimova, une slave blonde, femme de
chambre de Mlle Ozilie, qui retirait les lettres que cette dernière se
faisait adresser à la poste.
Lorsqu’elle ouvrit la lettre de Caussanges, Ozilie se dit:
--Je m’en doutais. Il n’a pas encore osé me renvoyer mes deux feuillets
qu’il a ramassés sur la route de Chamarges. Ces feuillets, il les avait
déjà lorsque je lui ai parlé pour la première fois. Il les a lus et il
les a gardés sur lui. Le prochain courrier me les apportera,
«miraculeusement dénichés dans un buisson par un domestique» de ce
Monsieur.
Mais lorsque la jeune fille en vint aux dernières lignes («J’avais bien
deviné... que vous n’étiez point une riche héritière...»), c’est-à-dire
au post-scriptum qu’une femme ne néglige jamais parce qu’elle pense
toujours y découvrir l’essentiel de ce qu’on lui mande, elle secoua la
tête.
--L’imbécile! murmura-t-elle sur un ton d’irrémédiable mépris.
*
* *
Trois jours plus tard, Ozilie recevait une deuxième lettre de
Caussanges. Tout de suite, elle en reconnut l’écriture. Quelles
nouvelles protestations? Et à quoi bon décacheter cette lourde
enveloppe? Ozilie hésitait. Mais peut-être Caussanges lui envoyait-il
les deux feuillets perdus?
Ozilie les retira en effet, craquelés par un long séjour en poche.
Caussanges ne précisait pas comment ces feuillets avaient été
recueillis, mais parlait du hasard, de la chance et du flair de son
jardinier. Ozilie riait en lisant ces grosses explications. Elle se
sentait à présent portée à l’indulgence pour ce singulier garçon qui,
sur une page d’envoi, lui rappelait avec gaucherie un choix de ses
anciens propos:
C’est vous-même qui m’avez offert votre amitié, c’est vous-même qui
m’avez proposé alliance et maintenant vous ne me connaissez plus!
--C’est pourtant vrai, reconnut la jeune fille.
Mais les feuillets qu’elle avait cru un moment perdus attirèrent son
attention.
--Comme ils sont durcis et cassants!...
«Trophime, ajouta-t-elle, écris donc à Chamarges pour savoir le temps
qu’il a fait depuis notre départ: orages, pluies ou grand soleil.
--Je puis répondre tout de suite à Mademoiselle, assura Trophime. Une
lettre que l’on m’a remise ce matin m’annonce qu’il a plu
continuellement, sans arrêt, même que le torrent a grossi comme il ne le
fait guère qu’au commencement de l’hiver.
Ozilie sourit de nouveau:
--Je vais te dicter une réponse, reprit-elle. Écris.
--Mais je fais des fautes!
--Tant mieux. Écris:
Des nouvelles de Chamarges que j’ai reçues ce matin en même temps que
votre aimable envoi m’ont appris que des orages avaient inondé la
campagne. J’espère que vos gens n’ont pas été trop mouillés au cours
de leurs recherches, pas plus mouillés que les deux feuillets perdus
et miraculeusement préservés des œuvres de la tempête...
J’ai lu vos lettres à mon retour à Paris, car je m’étais absentée une
semaine. Comment vous remercier?...
Cependant Ozilie tournait dans ses mains les feuillets que Caussanges
lui avait expédiés. Déjà elle les froissait et les transformait peu à
peu en une sorte de boulette qu’elle se proposait de jeter dans la
cheminée, lorsque, surprise encore par la fragilité du papier qui se
brisait sous ses doigts, elle l’examina.
Sur cette lettre, qui avait dû être exposée au-dessus d’un foyer, entre
les lignes écrites à l’encre ordinaire, des caractères inconnus, d’une
couleur roussie, se lisaient facilement...
Ozilie pâlit. Elle regarda devant elle. Puis à Trophime Trophimova qui
attendait:
--Cela suffira. Prépare tes valises. Nous allons partir.
--Encore!... Et cette lettre qui n’est pas finie?
--Inutile.
--Vous ne répondez pas à ce monsieur?
--Quel monsieur? Donne-moi ce que tu as fait.
Ozilie s’approcha de la cheminée, y déposa les deux lettres, celle que
Trophime venait de transcrire et les feuillets «retrouvés» sur la route
de Chamarges.
--Une allumette...
Ozilie attendit que les papiers fussent consumés, puis elle compléta sa
première décision.
--Cette histoire-là est terminée.
--Qu’allons-nous faire?
--Il y a bien d’autres distractions...
--Ah oui, conclut Trophime. Je les connais... Les voyages encore...
*
* *
Le soir même, Caussanges envoyait quelques mots à Lonlay pour l’avertir
qu’il avait fait tenir à Mlle Ozilie la lettre de la route de Chamarges.
«J’ai trouvé ce procédé plus loyal», ajoutait Caussanges.
--C’est de ma faute, constata Lonlay. J’aurais dû prévoir que Caussanges
agirait ainsi. La jeune personne va se tenir sur la défensive à présent!
DEUXIÈME PARTIE
LES DÉLÉGUÉS DE SON ALTESSE
Le romanesque chez moi s’étendait à l’amour, à la bravoure, à
tout.
Stendhal.
I
PREMIÈRE ENTREVUE
Sur la piste des personnages...
Deux jours plus tard, le 10 octobre, dans l’après midi, Ozilie faillit
perdre patience. Décidée à quitter Paris le soir même pour se rendre en
Suisse, elle avait envoyé Trophime Trophimova jusqu’à la rue Danton. La
femme de chambre sortie à quatre heures, devait uniquement demander les
lettres parvenues à la poste-restante et revenir. Mais la «Trophimova»
ne revenait pas. Serait-elle de retour à temps pour prendre le train, ce
soir? Avec les habitudes de Trophime, on pouvait en douter.
Ozilie s’efforçait de ne point penser à ces désagréments. Elle songeait
plutôt qu’elle laisserait sans trop de regrets, cette chambre d’hôtel de
la rue de Tournon, où fidèle à ses principes, elle s’était réfugiée
pendant son séjour à Paris, de préférence à cet appartement situé près
du Luxembourg que M. Chenoncay réservait aux voyageurs venant de
Chamarges.
Par contre, elle emportait la nostalgie de Paris. Elle ne quittait
jamais sans un serrement de cœur, cette ville qui l’enchantait. Et elle
goûtait une fois encore les amères joies du départ et cette impression
si vive que l’on ressent à changer d’existence, à rompre les liens
convenus, établis avec les horaires et l’habitude...
Mais aujourd’hui, il fallait reconnaître que le voyage était imposé par
la nécessité et non par un subit caprice. Ozilie s’était promis de ne
pas rouler avant longtemps sur les routes de la Suisse et voici que, par
sa faute, cette lettre perdue à Chamarges, retrouvée et déchiffrée on ne
sait comment par Pierre Caussanges, l’obligeait à regagner cette cour de
Neu-Thorenberg qu’elle avait déserté quelques mois plus tôt.
Ce Caussanges, comme elle s’était trompée sur lui! Elle l’avait pris
pour un loyal garçon. Elle lui avait confié un peu de son âme
tourmentée, et, sous des manières voilées, il est vrai, le plus clair de
ses goûts. Elle avait, en somme, pensé tout haut en sa présence et
cherché à analyser devant lui aussi bien la femme qu’elle croyait être
que celle qu’il lui aurait plu de représenter...
Cette erreur de diagnostic la corrigerait-elle? Désormais, elle
n’accorderait plus autant de crédit à son instinct. Elle ne jugerait
plus sans appel les gens, sur la première impression. Mais alors, à quoi
se fier?
*
* *
A cinq heures et quart, Trophime reparut. Elle ne rapportait qu’une
seule lettre. Et pour excuses la dignité de son silence.
--Vous avez pris une voiture? demanda Ozilie, ironique, qui ne tutoyait
pas sa femme de chambre lorsqu’elle s’apprêtait à lui faire des
reproches.
--Oui, Mademoiselle, répondit la «Trophimova» aussi sévère que sa
maîtresse. La voiture est encore en bas.
--Vous étiez chargée?
--Non, Mademoiselle. J’étais pressée.
--Vous n’êtes pas trop fatiguée?
--Si, Mademoiselle. J’ai attendu longtemps devant le guichet.
--Si longtemps?
--Très longtemps. Et je crois en outre que j’ai été suivie dans la rue.
--Les admirateurs se multiplient derrière vos pas...
--Oh! pas des admirateurs, rectifia simplement Trophime insensible à ces
railleries.
--Quoi donc, s’il vous plaît?
--Des policiers, je présume.
--Tu les connais?
--Non. Mais ils me connaissent.
Toutefois, Ozilie qui lisait la lettre, dont le texte dactylographié
était court et catégorique, haussa les épaules:
Un envoyé de S. A. le prince Evgueny vous attendra du 10 au 12
octobre, tous les jours après-midi, de quatre heures et demie à cinq
heures et demie sur la terrasse des Tuileries. Il désire vous parler,
à vous seulement, de faits de la plus haute importance.
Pour S. A. Evgueny:
Une signature illisible griffait le papier.
D’abord, Ozilie fut stupéfaite et furieuse. Elle recevait un ordre sans
paraphe, ni sceau, ni lieu d’origine, mais un ordre quand même. Evgueny
ne changerait donc jamais! Et comment avait-il eu connaissance de
l’adresse d’Ozilie, poste restante si ce n’était par Gina? Voilà un
danger qu’elle n’avait pas prévu.
Un moment, elle pensa expédier Trophime à ce rendez-vous, mais elle
réfléchit qu’un envoyé d’Evgueny devait la connaître, elle, Ozilie, tout
au moins de vue, puisque la lettre n’indiquait aucun de ces signes
conventionnels destinés, paraît-il, à faciliter les rencontres.
--Reste ici, avec les valises, jusqu’à mon retour.
Trophime, accoutumée à ce qu’elle considérait comme des brusqueries de
caractère, ne répondit pas. Mais comme la jeune fille allait sortir:
--Si Mademoiselle veut prendre mon automobile, qu’elle ne s’en prive
pas.
--Tu as une automobile maintenant!
--Celle qui vient de me transporter jusqu’ici. Et je me souviens que je
n’ai pas encore payé ce qui est inscrit au compteur.
Ozilie descendit. Au chauffeur qui attendait, elle donna cette adresse:
--Place de la Concorde.
«Si je découvre cet envoyé d’Evgueny, pensait-elle, ce sera tant mieux
ou tant pis. De toutes façons, je ne me dérangerai pas demain ni les
jours suivants.»
*
* *
Sur la terrasse des Tuileries, rien de remarquable. Un vieillard, puis
un autre vieillard, un jeune homme et une dame, puis une petite fille...
Ozilie regardait. Non. Pas d’envoyé d’Evgueny.
«Suis-je sotte! se dit-elle. S’il vient, il ne peut pas être en costume
de Cour, comme «là-bas», mais habillé à la mode de Paris. Ne serait-ce
pas ce Monsieur qui fait semblant de lire?...»
Sur un banc, un homme tenait un livre. Il baissait la tête et ne se
souciait de personne. Ozilie devait-elle continuer sa route? Cependant,
elle crut s’apercevoir que le personnage l’examinait au point d’en
oublier sa lecture.
--C’est l’envoyé, pensa-t-elle aussitôt.
Elle observa le long visage maigre de cet homme qu’elle n’avait pas
remarqué encore parmi les familiers d’Evgueny. Puis elle se dirigea
résolument vers celui qu’elle soupçonnait d’être l’émissaire du prince.
Elle s’arrêta et tout de suite:
--C’est vous qui m’adressez des lettres non signées?
L’homme interpellé ne répondit pas.
--Bien, je me suis trompée. Excusez-moi, Monsieur.
Déjà, elle s’éloignait. L’homme ferma son livre, se leva en agitant les
bras.
--Oui, c’est moi qui vous ai écrit, déclara-t-il.
--Vous avez mis du temps pour vous décider?
--Je n’avais pas compris tout de suite.
--Vous comprenez maintenant?
--Parfaitement.
--Eh bien, c’est moi qui ne comprends pas!... Je ne comprends pas ce que
vous me voulez.
Ozilie se tenait droite devant le personnage dont elle soutenait le
regard.
--Le prince désirerait, commença l’émissaire... Le prince serait heureux
de savoir pourquoi vous l’avez fui, débita-t-il avec une hésitation que
l’on sentait feinte.
--Son Altesse, Monsieur, le sait si vous ne le savez pas. Ma réponse ne
lui apprendrait rien.
--Moi, Mademoiselle, c’est comme si je ne savais rien. Le prince... Son
Altesse désirerait encore...
Elle l’interrompit:
--Vous êtes délégué?... Vous appartenez au Prince? Quel prince?
--Oui, Mademoiselle, répondit le délégué avec assurance.
--Alors, vous savez qui je suis?
--Je le sais, Mademoiselle.
--Comment se fait-il donc que, m’ayant reconnue vous ne m’ayez pas
encore saluée comme il convient?
L’homme, cette fois, parut vraiment confus. Ozilie, satisfaite de le
sentir embarrassé, reprit:
--Qu’attendez-vous, Monsieur. Vous êtes inexcusable. J’écrirai à Son
Altesse pour lui rappeler qu’il n’a jamais eu le choix heureux.
L’homme s’inclina:
--Ce n’est pas à vous qu’il appartient de dire que Son Altesse n’a
jamais eu le choix heureux.
Ozilie ne releva pas cette réponse de celui qu’elle avait mortifié.
--Mademoiselle, je vous prie..., continua le délégué.
--Si vous me connaissez, pourquoi m’appelez-vous Mademoiselle?
--Pour ne pas attirer l’attention de ceux qui nous écoutent.
--Il n’y a personne, répliqua Ozilie.
--Peut-être. On ne sait jamais.
--Eh bien, poursuivit Ozilie, faites-moi la grâce quand même de me
nommer chaque fois que vous m’adresserez la parole: «Votre Noblesse».
--Faites-moi la grâce de ne jamais dire «Son Altesse» en parlant du
Prince. Ce sera plus prudent.
--Je n’ai rien à craindre, Monsieur.
--On le dit. Mademoiselle, le prince, mon maître, m’a envoyé auprès de
vous... auprès de Votre Noblesse, si vous voulez, parce qu’il désirerait
que vous lui fassiez remettre les lettres que vous avez de lui.
--Si j’avais quelque chose à envoyer à Son Altesse, ce ne serait pas
vous, Monsieur, que je choisirais comme émissaire.
L’homme, qui semblait très calme et acceptait avec patience les
impertinences d’Ozilie, changea d’attitude:
--C’est une explication que je puis rapporter. Mais je voudrais quelques
mots de vous en réponse à cette autre question: les raisons de votre
fuite?
--J’ai déjà expliqué tout cela.
--Comment?
--Peu vous importe...
--Oui, par lettre. Mais les lettres se perdent. Imaginez que celle-là se
soit égarée. Vous ne dites rien? C’est bien la preuve que la demande du
Prince vous est désagréable. Peut-être même vous paraît-elle
dangereuse?...
--Le danger est pour vous, Monsieur, que je remercie, en attendant que
votre maître agisse de même avec vous.
--Mais «Votre Noblesse» se tait toujours sur la deuxième question...
remarqua le délégué ironique.
--J’ai répondu, Monsieur, Son Altesse sait cela mieux que vous.
--Votre Noblesse l’assure...
--N’en doutez pas.
--Ce n’est pas moi, c’est Son Altesse Evgueny qui cherche à savoir la
vérité. Si Son Altesse avait pleine certitude, il ne m’aurait point
envoyé à Paris; je n’aurais pas accompli un long voyage...
--Oh! long voyage... dit Ozilie en riant. N’exagérons rien.
--C’est long quand même.
--Une demi-journée!
--Je vous demande pardon, rectifia le délégué.
--Quel train avez-vous donc pris?
--Celui de nuit, répondit-il.
--Eh bien, en partant de Genève le soir, à neuf heures et demie, vous
arrivez à la gare de Lyon à neuf heures du matin, le lendemain.
Ozilie qui se tenait en face du délégué, ne vit pas le sourire de son
partenaire.
--Je vous le concède, dit-il, cependant vous oubliez les précautions à
prendre, les raisons du voyage à cacher, les détours qu’il faut
prévoir...
--Mais enfin, Monsieur, que me voulez-vous? demanda tout d’un coup
Ozilie, d’une voix agressive.
--Ce que je vous ai dit. Pas plus.
A son tour, elle regardait cet homme avec étonnement. Et lui, de la voir
ainsi, se sentait pris de pitié pour cette femme qui se débattait.
Peut-être aurait-il prononcé quelques paroles superflues. Mais Ozilie le
rappela au souci de son propre rôle.
--Qu’est-ce que cela peut bien cacher? Répétez un peu la demande que
vous m’avez faite?
Le délégué recommença, exagérant la leçon apprise. Ozilie réfléchissait.
--Je vois, conclut-il, que pour vous, tous ces mots ont un sens. Pour
moi, non...
Ozilie, sans répondre, s’éloigna...
II
SUR LONLAY-LABBAYE
Lonlay-Labbaye ne s’était point pressé de fermer sa valise aussi vite du
moins qu’il l’avait laissé entendre à Pierre Caussanges. D’abord, il
avait voulu voir lui-même Ozilie, lui parler, la faire parler.
«Il faut avouer, disait-il, que je n’ai pas réussi. Et cette première
entrevue ne m’a pas appris grand’chose».
Lonlay se rendait compte également qu’il ne pouvait pas recommencer
l’expérience et se présenter de nouveau devant Mlle Ozilie de Wicheslaw.
C’est alors qu’il songea à Jacques Wisel.
Boulevard Raspail, non loin de la rue de Rennes, habitait ce curieux
garçon, voyageur par goût, historien par ennui, propriétaire terrien par
état. Lonlay estimait en outre qu’il recueillerait auprès de Wisel
d’utiles précisions sur la Kabardie actuelle et sur l’exil du prince
héritier Evgueny. Car Lonlay avait l’habitude de consulter ses amis,
suivant leurs spécialités, plutôt que de rechercher des documents dans
des ouvrages plus ou moins introuvables.
Comme un homme pour qui les heures sont précieuses, Lonlay énuméra
devant Wisel ses acquisitions.
Wisel tenait le journaliste pour un garçon audacieux, volontaire,
passionné pour sa profession aimant du reste à rendre service, assez
orgueilleux toutefois sous ses airs modestes. Et il ne cachait pas
l’estime et l’indulgence un peu sur le qui-vive qu’il ressentait pour
cet esprit actif et fertile en ressources. D’autre part, Lonlay qui
aimait les déplacements, l’imprévu et qui s’intéressait à tout ce qu’il
pouvait découvrir lui apportait toujours une vivante distraction.
Wisel écoutait donc avec curiosité l’exposé de Lonlay:
--Il y a en Suisse, près de Genève, un lieu dit «La Grande Marche» que
l’on ne relève ni sur les cartes ni dans les guides.
--Exact, sans doute. Car je ne connais pas.
--Un Prince, nommé Evgueny, établi là, s’y entoure d’une petite cour
d’exilés comme lui. Peu de renseignements sur ce Prince. Toutefois, ce
monarque doit ignorer l’art de choisir ses ministres et ses émissaires.
Son peuple l’a déclaré déchu et lui-même, l’Altesse, a dû abandonner sa
couronne et son royaume pour se réfugier, incognito, en Suisse.
--Qu’y a-t-il autour de lui?
--Comme personnages de la cour, un premier ministre dont la fille Gina,
négligente ou hostile, ne répondait pas aux lettres que lui envoyait une
demoiselle Ozilie de Wicheslaw.
--Quelle est cette demoiselle? demanda encore Wisel, gagné peu à peu par
cette intrigue.
--Une aventurière, sans doute. Caussanges l’a rencontrée...
Lonlay conta par le menu l’entrevue d’Ozilie et de Caussanges...
--Si je comprends bien, vous ne possédez pas grand’chose. Et sans être
indiscret, reprit Jacques Wisel, puis-je savoir à quoi ces
renseignements doivent vous servir?
--Comment? s’étonna Lonlay. Mais c’est bien simple. Il y a un petit
prince en exil qui n’a rien voulu confier à personne, pas même l’endroit
de son refuge. Il se cache, il est silencieux, il vit secrètement. Des
partisans restés fidèles, lui composent un entourage discret. Or, nous
tombons par hasard--le hasard, c’est Caussanges, vous le connaissez de
vue et de nom--sur une pièce qui nous permet de suivre la piste de toute
une intrigue amoureuse, au milieu des machinations et des jalousies
d’une cour de réfugiés... Cela ne vous intéresse pas?
--Vous allez donc dévoiler la retraite de ce Prince, servir d’indicateur
à ses ennemis, vouer ainsi ce jeune garçon à quelque obscure et tenace
vengeance?...
--Vous vous trompez! On ne révèle jamais ces choses-là!
--En somme, vous n’avez pas réussi auprès de cette dame au nom étrange?
--Ozilie? Pas du tout.
Lonlay ne cachait pas son souci de connaître Ozilie et la démarche qu’il
avait entreprise sans succès auprès de la jeune fille.
--Il faudrait lui expédier Floriant de Floriot, observa Jacques Wisel
ironique. Il saurait peut-être l’interroger.
--Vous plaisantez. Floriot ne saurait me servir.
--Pourquoi le gardez-vous dans votre compagnie?
En parlant ainsi, Jacques Wisel faisait allusion à la petite classe de
reporters qui s’égaillaient dans le sillage de Lonlay. On en remarquait
deux ou trois, quatre même, de journaux différents, appelés à accomplir
de compagnie les mêmes déplacements, qui prenaient parfois leur mot
d’ordre chez Lonlay, ne dédaignaient pas ses renseignements et
profitaient de son expérience.
Des rivalités, certes, mais pas de trahison. Une sorte de syndicat
tacite était ainsi formé: les nouvelles y étaient souvent jetées en
commun; chacun les présentait ensuite à son gré.
--Floriant de Floriot me divertit, répliqua Lonlay-Labbaye. Il
représente pour moi le personnage qui s’est trompé de métier, qui est
entré par distraction dans la carrière la plus contraire à ses goûts et
à son tempérament. C’est pourquoi il m’est utile. Ce qu’il néglige
d’entreprendre, c’est cela qu’il faut faire tout de suite. Ce
bureaucrate ingénu est comme une gageure réussie. Mais je ne lui demande
jamais rien au-dessus de ses forces.»
Dans ces derniers mots Lonlay se peignait en entier, avec son besoin
d’autorité qu’il maquillait sous des conseils, une bonhomie obligeante
et de l’ironie. Il n’ignorait pas, du reste, qu’on lui décernait
quelques mérites et que l’on reconnaissait son ascendant sur autrui. Ce
pouvoir, quelques-uns le croyaient important. Mais Lonlay délimitait
sans tricherie le secret de sa force. Il parlait peu, il agissait
beaucoup, payait toujours de sa personne et donnait rarement un avis
superflu. C’est suffisant parfois pour s’assurer des alliés. Enfin, dans
le monde disparate où il vivait, Lonlay savait reconnaître ses amis,
leur rendre service et ne point les oublier dans l’adversité.
--Je crois deviner, reprit Wisel, que vous m’avez choisi pour voir cette
jeune personne?
--Je ne suis pas allé jusqu’à un choix. Mais je suis sûr que votre
rencontre avec une véritable dame d’honneur d’une cour étrangère vous
sera une vivante leçon d’histoire.
«Et puis, cela vous divertira», ajouta Lonlay.
--Je ne vois que les désagréments de cette démarche, répondit Wisel
soucieux. Mais en lui-même, il songeait à l’inconscience du journaliste
et d’une façon générale, aux déformations qu’inflige tout métier à celui
qui s’y livre avec force.
--Je n’en discerne pas avec un homme adroit, sympathique et courageux.
--Que voulez-vous faire des lettres du Prince? insista Wisel.
--Rien. Si Ozilie me les apportait, nous ne saurions où les cacher. Mais
rassurez-vous, elle ne vous les offrira pas. Ces lettres, ce n’est donc
qu’une entrée en matière. Je vous expliquerai: pour la circonstance,
vous auriez le titre de second délégué du Prince... Ce qu’il nous
faudrait, c’est l’adresse précise, du Prince. Le lieu dit «La Grande
Marche» est un nom de convention pour les initiés.
--Et lorsque vous aurez cette adresse?
--J’irai voir le Prince. Pourquoi pas? poursuivit Lonlay. On annonçait
ces jours derniers que Son Altesse Evgueny combattait parmi ses
partisans, puis qu’il avait été enlevé par ses adversaires... Un petit
télégramme sans commentaires. Cette nouvelle a été démentie, puis
confirmée. Retrouver le Prince détrôné, le retrouver en Suisse, où
personne ne songe plus à le rechercher, n’est-ce pas renverser toutes
les hypothèses et accomplir un coup de maître?
--Oui, dit Wisel sans enthousiasme, je conçois maintenant l’intérêt que
vous portez à Son Altesse...
--Vous voyez bien qu’il est nécessaire que vous rencontriez Sa Noblesse
Ozilie. Laissez-moi faire. Je vais tout préparer. Et vous passerez une
amusante après-midi.
--Décidément Floriot ne vous est d’aucun secours dans ces cas-là!
--C’est votre impression surtout que je voudrais connaître. Vous
parlerez de choses vagues, pas compromettantes. Je suis impatient de
confronter votre opinion avec la mienne...
III
DEUXIÈME ENTREVUE
A l’hôtel de la rue de Tournon, cet après-midi du 12 octobre, en entrant
dans sa chambre, Ozilie qui était sortie après son déjeuner, pour le
plaisir de marcher un peu, découvrit Trophime Trophimova à cheval sur la
plus grande des valises.
Armée d’une étoffe de flanelle, d’une paire de ciseaux et d’un bâton de
rouge, Trophime polissait ses ongles.
--Nous ne partons pas encore, lui annonça Ozilie. Tu peux replacer nos
bagages.
--Pour quoi faire? Ils sont bien comme ça, répliqua Trophime sans se
déranger.
Ozilie n’insista point. Elle songeait encore à cet étrange envoyé
d’Evgueny qui lui avait réclamé les lettres du Prince et demandé les
causes de son départ. Que se passait-il donc à la cour de
Neu-Thorenberg? Que faisait Gina qui n’écrivait pas? Pourquoi le délégué
s’était-il montré d’abord hésitant, puis décidé, puis impertinent? Son
insolence même avait obligé Ozilie à se retirer, car elle s’était
refusée à continuer une conversation ainsi engagée. «Cependant il faut
attendre, se disait-elle. Il faut savoir ce que tout cela signifie».
Et elle demanda à Trophime de vouloir bien se rendre encore une fois
jusqu’à la poste de la rue Danton.
--Est-ce pressé? s’enquit la femme de chambre.
--Tout ce que je fais est pressé, Trophime...
--Ah!... Mais ce que vous dites de faire?
--Je dis: Tout ce que j’entreprends est pressé. Va et reviens vite.
--J’en reviens, assura Trophime. Oui, je savais que vous m’enverriez rue
Danton...
--Tu n’as rien rapporté?
--Si. Une lettre, une seule.
--Et tu ne me la remettais pas? s’étonna Ozilie, qui, cependant, avait
dépassé avec Trophime la période des étonnements.
--J’attendais que vous me disiez d’y aller, répondit-elle. Vous ne
m’aviez pas encore averti que c’était pressé...
Ozilie jugea inutile de continuer. Elle prit la lettre que la femme de
chambre lui tendait. C’était un billet à peu près semblable au
précédent:
Un délégué vous attend toujours devant la grille des Tuileries, place
de la Concorde, de quatre heures à...
--Je n’irai pas! décréta tout de suite Ozilie. Non, je n’irai pas.
Mais en pareille circonstance, une décision muette a plus de prix que
deux dénégations prononcées à voix haute, sur le ton de la colère. A
quatre heures, Ozilie ne bougea point. Mais à quatre heures et demie
elle commença de s’apprêter et à cinq heures elle sortait. «Il faut en
finir», dit-elle comme pour s’excuser d’avoir changé d’avis...
*
* *
Le crépuscule avec le vent chassait les rares ombres que le froid
n’avait pas dispersées. Le cri d’une sirène de remorqueur dispersait des
mouettes sur le fond de l’horizon.
La jeune fille attendait. Elle s’était promis de rester jusqu’à l’heure
fixée par le billet anonyme: six heures. Mais une inquiétude ne la
quittait pas et cette impression de se sentir surveillée par des yeux
inconnus.
Notamment ce garçon habillé de noir? Ozilie n’admettait pas que son
instinct se permît de l’égarer. Toutefois, elle hésitait... Mais pour se
punir de cette hésitation qu’elle attribuait à de la timidité et pour se
prouver son sang-froid elle partit résolument à la rencontre du
gentleman.
Tout de suite il s’inclina et sans détours:
--Vous connaissez, Mademoiselle... la mission qui m’est confiée. Je
pense que vous avez réfléchi à la réponse que vous voulez me remettre.
Aussi, je ne vous en parlerai plus et j’attendrai tout de votre bonne
volonté.
Il s’était exprimé très vite et maintenant il regardait du côté des
Champs-Elysées. Ozilie l’examina. C’était un homme sérieux, un peu trop
sérieux même. Ozilie cherchait à définir l’impression qu’elle recevait
de ce personnage de taille moyenne qui devait avoir une dizaine d’années
de plus qu’elle. Il lui parut sympathique. C’est pourquoi, par esprit de
contradiction ou peut-être pour ne pas céder à son premier mouvement,
elle répliqua:
--Je vais vous rassurer sur-le-champ, Monsieur. Je n’ai pas de lettres à
remettre au Prince. Si je suis partie, c’était pour changer d’air. Telle
est ma réponse. Vous pouvez vous retirer, Monsieur, si votre temps a
quelque valeur.
--C’est ce que je fais, Mademoiselle.
Déjà il allait s’éloigner, l’air ravi, semblait-il lorsqu’Ozilie lui
demanda avec une indifférence polie:
--Comment va Son Altesse?
--Fort bien, répondit Jacques Wisel.
--Il habite toujours?...
Elle ne termina point sa question.
--Toujours.
--A la «Grande Marche», alors? précisa cette fois la jeune fille.
--Toujours la même adresse.
--Pour lui écrire...?
--Écrivez lui, s’il vous plaît, répliqua Wisel. On fera suivre si c’est
nécessaire.
--Vous êtes content d’être à Paris? demanda encore Ozilie.
--Très content.
Puis Jacques Wisel sourit, pour cacher son embarras: il ne savait
comment mentir.
--Mon départ pour Paris était depuis plusieurs jours chose convenue. Son
Altesse l’ayant appris vint jusqu’à la gare me confier un message. Je
m’en acquitte ce soir.
--Vous êtes le deuxième messager ainsi expédié.
--Je l’apprends à l’instant, Mademoiselle.
Il déblayait son récit d’un trait, pressé d’en finir. Toutefois, il
revint sur ce qu’il avait conté, comme un écolier qui a perdu le rythme
de sa leçon.
--Vous êtes au service du Prince? poursuivit Ozilie qui ne cachait plus
sa curiosité.
--Oh! si peu!
--Mais enfin, vous êtes à son service? Je veux dire: vous faites partie
de la Cour?
--Vous en voyez la preuve, se contenta de répondre le délégué.
--Rien de changé au château?
--Quel château? Celui de Son Altesse?
--Oui.
--Non. Rien. Vraiment rien.
--Et Gina?
Jacques Wisel ne se pressait pas de répondre. Lorsqu’il y consentit, il
le fit avec un étonnement qui était peut-être feint, mais qui surprit un
peu Ozilie.
--Gina?
--La fille du premier ministre.
--Ah! Mlle Gina! Presque invisible ces derniers temps. On a parlé d’une
mauvaise grippe.
--C’est pour cela qu’elle ne me répondait pas! Et moi qui l’accusais
d’indifférence!
Jacques Wisel se taisait. Ozilie sans bien discerner les raisons qui la
faisaient agir, aurait voulu continuer cette conversation avec le nouvel
émissaire. Mais elle se sentait déroutée par cette politesse distante.
--Je ne veux pas abuser de vos instants, Monsieur... mais... Croyez-vous
vraiment que je garde par devers moi une importante correspondance du
Prince?
--Je ne crois rien, Mademoiselle.
--La croyez-vous compromettante, dangereuse?
--Ces questions, je n’ai même pas le droit de me les poser.
Cette réponse déplut à la jeune fille. Peut-être aussi les manières et
l’accent de Jacques Wisel.
--Au revoir, Monsieur. J’ai votre adresse, n’est-ce pas? Non, je ne vous
enverrai pas un mot, au cas où... je changerai d’avis. Je n’aime pas
écrire.
--Comment me préviendrez-vous?
--Vous le verrez bien, dit-elle en riant.
*
* *
A quels signes imperceptibles à l’œil nu, deux êtres qui se voient pour
la première fois se reconnaissent-ils comme des gens certains en
eux-mêmes qu’ils devaient un jour ou l’autre se rencontrer et devenir
des amants ou des amis?
Ozilie entendit-elle l’appel de cet avertissement intraduisible? Elle ne
pouvait se décider à partir. Jacques Wisel non plus ne pensait pas à
s’en aller.
--Avouez-moi, reprit brusquement Ozilie, avouez-moi que vous connaissez
peu le Prince et encore moins la Cour?
Est-ce Ozilie qui a parlé? Elle ne s’en rend pas compte elle-même.
Quelle autorité, qui la guide en ce moment, lui fait poser cette
question?
Wisel n’a pas bougé. Mais une incertitude le paralyse. Serait-il deviné?
«J’ai agi avec légèreté, pense-t-il, en acceptant cette ridicule
délégation pour faire plaisir à Lonlay.»
--Avouez-moi que vous êtes un délégué de hasard?
--Si c’est votre opinion, Mademoiselle.
Puis comme s’il prenait une résolution:
--S’il vous est plus facile de vous exprimer en anglais, dites-le-moi.
--Non, c’est l’allemand que je préfère. Mais je parle donc si mal en
français? Je continue, car cela m’intéresse. Dites-moi, vous n’êtes pas
un familier de Son Altesse?
--Oui, je connais mal le Prince et pas du tout la Cour. On m’a chargé de
ce message. Je n’y entends rien. Voilà la vérité. Maintenant,
Mademoiselle, faites comme il vous plaira.
Cet homme allait-il se retirer à présent? Ozilie le ramena aussitôt.
--Écoutez-moi.
--Parlez, Mademoiselle. Je vous écoute.
Contradiction bien humaine. Ozilie ne tenait plus maintenant à confier à
cet étranger ce qu’elle voulait lui soumettre tout à l’heure.
--Il vaut mieux que vous sachiez tout, reprit-elle enfin.
Jacques Wisel attendait. «Quel secret fardé vais-je entendre?»
Toutefois, cette jeune fille lui inspirait confiance et remuait en lui
il ne savait quels romanesques désirs de dévouement. «Dans quelles
difficultés doit-elle se débattre»? pensa-t-il.
--D’abord, je dois vous raconter des choses qui ne sont pas de mon
secret, reprit Ozilie.
--Marchons, si vous voulez...
--Oui, vers les Champs-Elysées. Je mettrai un voile à ces choses-là.
Sous une lampe à arc ils s’arrêtèrent. La même idée: l’un et l’autre,
ils voulaient lire dans leurs yeux.
Jacques Wisel parut à Ozilie un peu plus grand que tout à l’heure et
plus âgé qu’elle n’avait cru, si l’on s’en rapportait aux cheveux
grisonnants de ses tempes. Un visage ferme, un regard doux avec le
sourire, plutôt triste au repos.
«Que pense-t-il de moi?» se demandait Ozilie. Wisel, s’il s’était
interrogé, n’aurait pu répondre. Ou du moins une seule chose: la jeune
fille l’attirait. Il remarquait encore: «Elle a des sourcils très
fournis et des cils très longs.» Car, déjà, il avait tracé à son insu,
en lui-même un portrait d’Ozilie qu’il lui fallait compléter.
--Donc, il y a un peu plus d’un an, je vivais, avant de venir à Paris,
reprit la jeune fille, à la cour d’un Prince en exil, d’un Prince
détrôné, si vous préfériez... Les partisans de ce Prince ne désespèrent
pas encore de son retour au Trône. Moi, qu’est-ce que j’étais? La fille
d’un fonctionnaire du Palais-Royal. Or, Son Altesse, un jour, me
remarqua. Je lui étais indulgente à cause de ses malheurs. Le Prince
découvrit dans mon dévouement plus que de l’affection. Je ne sais si je
me fais bien comprendre?
--Continuez, Mademoiselle.
--Pouvais-je demeurer près de S. A. Evgueny dans ces conditions-là? Je
ne le crois pas. D’abord, je ne voulais pas de situation fausse. Et une
seule alternative s’offrait. Ou bien le Prince m’épousait et renonçait
par le fait à la couronne. Ou bien il ne renonçait pas à la couronne et
il eût été peut-être très malheureux--moi aussi--par les difficultés que
je lui aurais suscitées. La situation n’avait pas d’issue. J’allai
consulter le chancelier qui me conseilla le parti le plus sage, celui de
m’en aller. Vous me suivez, Monsieur?...
--Je vous entends, Mademoiselle...
--Je partis. Un des oncles de Mlle Isabelle, chez qui je vis, il faut le
dire ici, avait des propriétés en France, du côté du Dauphiné... Ou de
la Savoie, peu importe. Evgueny le sait. Lorsqu’il apprit mon départ, il
m’écrivit à mon nom, à l’adresse de cet oncle, quelques lettres dans
lesquelles il me suppliait de rentrer auprès de lui, qu’il ne
m’abandonnerait jamais, etc...
--Est-ce qu’il vous promettait la moitié de sa couronne au cas où les
événements...? demanda Jacques Wisel.
--Le Prince est bien trop adroit pour commettre une imprudence de cette
taille.
--Qu’avez-vous répondu aux lettres de Son Altesse?
--Que je ne pouvais retourner auprès de lui et que je devais me marier
prochainement.
--Ah! vous allez vous marier...
--Mettons que cela pourrait être vrai, répondit Ozilie en souriant.
--Le Prince a dû être furieux, observa encore Jacques Wisel.
--Je ne lui ai pas donné à lui-même ces explications définitives, mais à
une personne de son entourage dont j’étais sûre.
--Confiance mal placée...
--Non. J’étais sûre que cette personne répéterait au Prince ce que je
lui avouais à elle. Aujourd’hui, on me prie de retourner les
insignifiantes lettres que j’ai reçues d’Evgueny.
--Vous tenez à ces souvenirs?
--Pas du tout! s’écria Ozilie.
--Eh bien, alors!
--Cette correspondance, je veux bien la rendre au Prince. Mais.
--Il y a un empêchement?...
--Sérieux. Cette correspondance n’est pas à Paris. Elle est en lieu sûr.
Voilà ce que j’avais à vous dire. Daignez Monsieur, en informer Son
Altesse mal renseignée si vous en avez le loisir ou l’occasion.
--Comptez sur moi, répondit Jacques Wisel.
--Peut-être vous verrai-je à la Cour de Neu... car je pense bien y
retourner dans quelques jours.
--Je le souhaite également.
Ozilie tendit la main à Jacques Wisel. Se jugeaient-ils à cette minute,
l’un et l’autre, de la même famille spontanée et loyale, sincère et
sensible? Se découvraient-ils alliés comme s’ils étaient unis par une
amitié éprouvée? Mais que de parages obscurs, encore. «Nous sommes de
même race, toi et moi», affirmaient leurs yeux souriants, tandis que se
prolongeaient les souhaits et les adieux.
--Bon voyage, répéta Wisel.
--Tenez-moi au courant, dit Ozilie. Et soyez indulgent pour mes lettres:
je connais si mal la langue française...
--Mais à quel nom! s’écria soudain Jacques Wisel étonné tout d’un coup
de la marche rapide de leur soudaine entente.
--Ozilie de Wicheslaw... L’adresse, je l’ignore encore. Mais je vous la
dirai... En attendant, bureau rue Danton, à Paris comme vous savez... Si
c’est nécessaire, ajouta-t-elle en se retirant.
IV
LETTRES DE FIANÇAILLES
Ozilie revint chez elle, à pied dans la nuit. Elle suivit un moment les
quais de la Seine. Au-dessus du fleuve, les nuages fuyaient, un orage
s’annonçait.
Cette promenade favorisait les réflexions de la jeune fille. Une
allégresse subite la poussait... Quel chemin parcouru depuis le soir où,
sur la route de Chamarges, un brusque écart du vent lui avait enlevé les
deux feuillets d’une lettre qu’elle relisait! Lettre inutile à présent.
A quoi bon désormais écrire à Gina de fausses confidences sur les
fiancés qui se pressaient chez son oncle en quête d’une riche héritière?
Pourquoi même chercher des raisons à son évasion de la «Grande Marche»,
loin du Prince Evgueny?
Pauvre Prince détrôné pour qui elle avait gardé une trouble pitié. Un
temps, elle avait cru l’aimer. Mais elle sentait bien, aujourd’hui, que
l’amour c’était autre chose.
«Dans cette lettre égarée, songeait Ozilie, je parlais de
l’«Irréparable» à placer entre le Prince et moi. Qu’est-ce que
j’entendais alors par l’«Irréparable», si ce n’était le fiancé de mon
choix? L’aurais-je entrevu, par hasard, puisque j’ose, pleine
d’assurance et de confiance en moi, considérer sans crainte l’idée de
mon retour en Suisse, à la Cour d’Evgueny, tout au moins pour quelques
semaines».
Ozilie ne cherchait pas pourquoi elle se découvrait ainsi joyeuse et
pleine d’espérance. Ce Jacques Wisel qui existait maintenant pour elle,
qui était-ce? Aurait-elle occasion de le revoir? Sans doute. Elle ne se
demandait ni où, ni comment; elle imaginait des possibilités de toutes
sortes et ramenait d’un coup volontaire ses pensées aux préparatifs de
départ pour la «Grande Marche».
«Finissons-en avec cette histoire. Je demanderai une explication au
Prince... Partons vite...»
Quand reviendrait-elle? Le plus tôt possible. Mais d’abord liquider les
affaires de la Grande Marche.
«Je prendrai le train demain matin...»
C’est ce qu’elle annonça tout de suite à Trophime qui, pour se
distraire, avait entrepris de peindre en bleu foncé les volets de la
chambre d’hôtel.
--Quelle odeur désagréable? Qu’est-ce donc?
--De l’huile, expliqua Trophime.
--Eh bien, demain, nous ne respirerons plus cette infection-là.
--Dommage. Je commençais à m’intéresser à cet appartement. Je le
décorais. Alors, nous allons à Chamarges?
--Non, en Suisse.
Trophime regarda la jeune fille.
--Et l’on dira de moi que je n’ai pas de suite dans les idées.
--Ne t’inquiète pas du qu’en-dira-t-on. Écris plutôt à la machine deux
ou trois lettres que je vais te dicter.
--Elle est emballée dans une valise, la machine.
--Eh bien, il faut la déballer.
--Je ne sais plus dans quelle valise... Mais, dites-moi, en Suisse, vous
ne redoutez pas le Prince Evgueny?
--Pourquoi aurais-je peur du Prince? J’ai prévu tout un plan.
Dépêche-toi de retrouver ta machine.
Ozilie tout en se promenant commença de dicter:
--«Chère amie»,
«Non, efface. Ah! tu prends des notes?... Comme tu voudras. Alors!
«Chère fiancée chérie». Tu es prête?
--Il y a longtemps que c’est écrit.
--Je continue: «Je suis un peu triste...» Non: «très triste» parce que
depuis quinze jours...» Non. Pas quinze jours. «Six jours seulement, je
suis sans nouvelles de vous. Que devenez-vous? Il faut m’écrire, sinon,
je serai désespéré... désespéré... Rappelez-vous cette nuit du mois
dernier où tu vins me surprendre. Rappelle-toi nos baisers...»
--C’est fou! c’est insensé! interrompit Trophime, tenant au-dessus de
son papier un crayon scandalisé. Où allez-vous chercher des imaginations
pareilles? Si votre oncle lisait cela?
--D’abord, ce n’est pas écrit pour mon oncle! trancha Ozilie. Je ne sais
plus où j’en étais! Relis-moi ce que tu as écrit!
Trophime, mécontente, commença la lecture d’une voix uniforme.
--«Cher ami, chez fiancé chéri. Je suis un peu triste, très triste parce
que depuis quinze jours, six jours seulement, je suis sans nouvelles de
vous...
--Tu as raison! C’est insensé ce que tu as écrit là. C’est «Chère petite
fiancée chérie» au féminin qu’il faut et non «fiancé chéri». Enfin,
continue, je corrigerai.
--Mademoiselle en a encore beaucoup comme cela?
--Trois, répondit Ozilie, trois lettres. Ce sera vite fait. Je sais ce
qu’il faut dire. La deuxième a pour sujet: «Quand seras-tu mon épouse
devant tous; à quand notre mariage en grande cérémonie?»
--C’est original, fit la femme de chambre, ironique. Et la troisième?
--La troisième est relative à notre nuit de noces.
--Votre nuit... Je pense que Mademoiselle a lu tout cela dans des livres
et qu’elle s’en souvient, remarqua Trophime d’un air pincé.
--Quand tu auras fini ces lettres, tu mettras en bas du feuillet le nom
et l’adresse de l’expéditeur. Voyons, le nom? Claude Bauvoise. Ou bien
Robert... Je sais! Tu mettras une signature illisible.
--Et l’adresse des enveloppes?
--La mienne, poste restante, rue Danton.
--Alors, vous vous écrivez des lettres d’amour à vous-même maintenant?
Trophime protestait beaucoup, mais elle finissait par céder. Un grave
indice chez elle lorsqu’on lui demandait quelque chose: sa correction
parfaite. Si elle répondait: «Oui», tout de suite, sans observation, on
pouvait être assuré qu’elle ne ferait rien. Au contraire, quand elle
discutait les ordres, c’était la preuve qu’elle se sentait d’humeur
remuante. On avait alors l’impression que Trophime voulait comprendre
toutes les consignes pour les mieux exécuter.
Les trois lettres qu’Ozilie attribuait ainsi à un correspondant anonyme,
Trophime Trophimova les transcrivit. La jeune fille les prit pour les
porter à la poste.
--Demain, avant de partir pour la Suisse, tu iras les retirer rue
Danton.
--Et vous pourrez être fière de montrer la correspondance de votre
fiancé, répondit Trophime. Cependant, il vous était facile, même pour
laisser traîner ces lettres devant le Prince (ou devant Mlle Gina qui
rapporte tout au Prince) et prouver ainsi que votre «Irréparable» était
accompli, il vous était facile d’écrire des lettres sans y ajouter tant
d’horreurs. D’abord, ce ne sont pas des lettres de fiancés, ça!
--Je me demande ce que tu peux bien en savoir? dit Ozilie, déjà prête à
sortir.
--Dame! J’en ai assez souvent reçu.
TROISIÈME PARTIE
LE LIVRE DE BORD DE LONLAY
O Dieu, moi qui pourrais enfermé dans une coquille de noix, me
croire le roi d’un espace infini!... Si ce n’était que j’ai de
mauvais rêves.
Shakespeare.
I
DEVANT LA GRANDE MARCHE
Lonlay-Labbaye commence son enquête.
A la tombée de la nuit, ce 18 octobre, pourquoi cette propriété close de
murs, sa solitude et son silence, m’oblige-t-elle à un arrêt?
Une porte fermée avec de hautes grilles. Mais à travers les grilles, on
aperçoit une allée et, dans cette allée, un gros chien noir et blanc qui
va, vient, s’arrête et reprend sa course monotone de bête prisonnière...
«Gardien-des-portes-sacrées!»
Cette invocation lue sur la lettre d’Ozilie, que Pierre Caussanges
découvrit par hasard, me revient à l’esprit devant ce chien qui tourne
comme un loup de jardin zoologique dans sa cage ratissée. Et voici que
ma mémoire complète la phrase écrite par Ozilie: «Rocamadour,
gardien-des-portes-sacrées».
Suis-je donc devant la maison du prince Evgueny? J’appelle:
--Rocamadour!
Là-bas, sur sa piste de gravier, le chien s’arrête. Les oreilles tendues
en pavillon, le nez pointant, les yeux interrogateurs, il flaire cet
homme qui connaît son nom. Pour moi, pas de doute possible: je viens de
découvrir Neu-Thorenberg sur la route dite pour les seuls initiés «de la
Grande Marche».
Je n’ai pas perdu mon temps.
Ce matin, en effet, dès mon arrivée à Genève, j’ai laissé à l’hôtel
Jacques Wisel qui a tenu à me suivre et je me suis renseigné. La «Grande
Marche»? On ne connaît pas. Quelqu’un, par charité, m’a indiqué une voie
au hasard, sur une route parallèle au lac. J’ai l’impression que je
m’égare. Je reviens. Je me trompe à un croisement. Tout d’un coup, ces
haies de fusains soutenues par des treillis de fils de fer, puis ces
murs, cette porte grillée, la romantique désolation de cette propriété,
ce chien qui s’ennuie et cette halte imposée par un ordre secret...
* * * * *
Maintenant, il ne s’agit plus que d’approcher le prince Evgueny. Une
lettre d’audience ne me serait pas inutile. Mais comment la solliciter
d’un homme qui se cache derrière ces murs? Le mieux est d’aller de
l’avant.
Jusqu’ici, pas de sentinelles apparentes. Sans doute, la nuit les fera
surgir. Ce soir, cependant, je ne vois personne. Comment pénétrer dans
ce parc qui semble clos de tous côtés. Les murs? N’y pensons pas. S’il y
a une brèche--et tout parc possède la sienne, paraît-il, on me l’a dit
et je l’ai lu--ce ne peut être que le long de la haie, loin des grilles
de la porte d’entrée. Tout d’abord, je ne trouve rien. Toutefois, voici
sur cette crête que pousse le museau prudent d’un chat gris largement
taché de noir. En grimpant à cet endroit--un mètre cinquante de hauteur
pas plus--je pourrai distinguer la villa. Un rétablissement sur les
poignets. Le chat a déjà disparu. Des arbres malheureusement cachent le
paysage. Il faut descendre dans le parc pour apercevoir quelque chose.
Et Rocamadour! Sans doute, je ne suis pas dans le rayon de sa
surveillance...
Une hésitation compréhensible tout d’un coup: Suis-je sûr que le Prince
est ici? Ne devrais-je pas me renseigner encore? Mais pourquoi renvoyer
à demain? La meilleure manière de savoir n’est-ce pas de chercher
soi-même? Le domaine est là, à ma portée. Nul ne s’oppose à mon
inspection. Une aussi belle occasion se présentera-t-elle de nouveau?
Et puis des scrupules encore? Ai-je le droit de... Tout d’un coup, la
sirène d’une automobile sur la route. Pas d’autre ressource que de me
glisser le long du mur dans la propriété, car je n’ai plus le temps
matériel de redescendre dans le fossé et de gagner le chemin que je
suivais.
C’est fait. Je suis à «Neu-Thorenberg». Le bruit de mes pas, sur les
sentiers, à cause des feuilles tombées, on l’entend à peine. Une allée,
puis une autre plus loin. Puis d’autres encore. Des poteaux indicateurs
placés à un carrefour sollicitent ma curiosité. Je ne puis pas rentrer à
Genève sans les avoir au moins vus de près. Je déchiffre, écrits en
français et en anglais: «Place du Sobranié». Au-dessous: «Perspective du
Prince Cyrille». A gauche: «Boulevard du Sobranié». Puis, à droite:
«Avenue du Prince Evgueny». Tout cela avec des flèches pour indiquer la
direction. Aucun doute désormais: je suis chez «Son Altesse»... J’ai
gagné.
Cependant, la villa du Prince n’est pas visible... Je devine devant moi
une pièce d’eau, reconnaissable surtout aux vapeurs qui s’élèvent dans
le soir...
Soudain, deux silhouettes dans la perspective du «Prince Cyrille»...
Mon premier mouvement, me cacher derrière cette baraque à outils, qui
n’est peut-être pas, du reste, une baraque à outils, puisqu’elle porte
ce titre sur son fronton: «Musée de l’armée». Malheureusement, les deux
silhouettes ont vu mon geste. Et leur immobilité étonnée va, sans doute,
me coûter cher.
Soyons beau joueur. Je salue et je m’approche, le chapeau à la main. Une
des silhouettes me reconnaît, j’en suis sûr. Elle est toute en
blanc--c’est Mlle Ozilie--et durcit son visage de mécontentement...
--Je ne pensais pas avoir l’honneur, Mademoiselle...
--Retire-toi, Trophime, ordonne Mlle Ozilie à la jeune femme assez
corpulente qui l’accompagne.
--Oh! ça m’est égal, riposte la suivante, j’ai déjà tout compris!
--Que faites-vous là, Monsieur?
--Mon métier, Mademoiselle.
--Lequel?
--Celui que vous savez.
Elle insiste:
--Lequel? Délégué, toujours? Ce qu’il y a de certain c’est que vous ne
teniez pas beaucoup à me rencontrer, si j’en juge par votre rapide
retraite, suivie d’un changement de tactique.
--Je suis ici incognito. Je ne tenais pas à me faire remarquer.
--Ici, Monsieur, dites-moi donc «Votre Noblesse» je vous prie.
L’incognito qui vous protège ne vous libère point de l’étiquette...
Mais elle pense à part et je le vois clairement: «Que fabrique dans ce
jardin l’envoyé du Prince?» Et moi je songe, sans me formaliser de son
observation: «Comment me tirer de ce mauvais pas? Enfin, je pouvais plus
mal tomber.» Je constate aussi la tendance d’Ozilie à prononcer «_ou_»
là où une Française dirait «_u_» et cette façon d’aspirer certaines
lettres, l’_h_ notamment.
Je répète que je suis dans ce parc pour le service secret.
--Comment? s’étonne Mlle Ozilie.
--Oui, je suis ici, mais c’est comme si je n’y étais pas: je dois passer
inaperçu.
--Vous réussissez! Et pourquoi passer pour invisible?
--Secret professionnel.
--Vous voulez rire? Le prince sait où vous êtes?
--Il le sait, bien sûr. Mais s’il me rencontrait, il ferait celui qui
m’ignore. Et moi celui qui ne l’a jamais vu, que de loin...
J’imagine à mesure la première fable plausible. En parlant je regarde
Ozilie. Elle aussi mériterait bien une enquête. Quelle est cette femme?
Que fait-elle? Que désire-t-elle? Tout ce qu’elle a raconté à
Caussanges, je parie que c’est inexact. Et si je compte sur Caussanges
pour apprendre quelque chose! Mais j’ai assez réfléchi; je puis me
permettre une question:
--Il y a longtemps que vous êtes... que Votre Noblesse est arrivée?
--Quatre jours bientôt.
C’est extraordinaire: elle me répond maintenant sans se fâcher.
--Votre Noblesse a vu Son Altesse?
--Oui. A son jour d’audience.
Nous marchons un peu. Nous sommes arrivés--un poteau indicateur me
l’apprend--dans l’avenue du grand duc Michel. Cette bâtisse, au fond,
simple maison de campagne, n’est-ce pas le «palais de Neu-Thorenberg»,
qui appartenait au Prince bien avant son exil et où celui-ci s’est, à
présent, réfugié? Je me souviens que je ne dois jamais paraître surpris.
Des gens passent, près de nous, un jardinier, deux domestiques. Ils nous
saluent.
--Vous vous êtes décidée... Votre Noblesse s’est décidée à revenir à la
Cour?
--Oui, j’ai voulu reprendre ma place.
--Vous regrettiez la Cour?
--Non. Mais je ne savais pas Son Altesse en danger. L’ayant appris, je
suis rentrée.
Quelle étourderie à cette minute! Je ne sais pas cacher mon étonnement
et j’interroge sans y mettre de formes:
--Le prince est en danger?
--Vous ne savez pas? Des troubles ont surgi en Kabardie, poursuit
Ozilie. Les indigènes se querellent pour le pouvoir. Il y en a qui ont
peur du retour d’Evgueny. Des émissaires sont partis pour empêcher ce
retour. On veut encercler le Prince ici, le retenir par tous les moyens,
attenter à sa vie même. Ne me faites pas marcher, ajoute Ozilie
méprisante.
--Je ne me permettrai pas, Votre Noblesse... Avez-vous rencontré
quelqu’un de suspect?
--Rien, Monsieur, avant de vous avoir découvert.
--Merci, je l’ai bien mérité.
Et j’ai le sang-froid--légèrement tardif--de laisser croire que je
prends cette insolence pour une plaisanterie un peu vive.
II
SELON «SA NOBLESSE OZILIE»
Un petit silence toutefois. Quelque froideur. Mais la jeune personne est
comme moi, pleine de curiosité.
--Quel temps fait-il à Paris? demande-t-elle.
--Temps d’octobre: pluies, accalmies, vent et ces soirées si brusques,
vous savez, où les femmes sont tout d’un coup si nombreuses sur les
trottoirs des villes et semblent se hâter pour essayer des jambes faites
pour la course...
--Il y a longtemps que vous avez quitté Paris?
--Un peu après vous.
--Vous aimez Paris?
--Comme tous les étrangers, je l’adore, Votre Noblesse, mais je ne le
proclame pas sur tous les toits.
--Oui. On vous arrêterait. De quel pays êtes-vous donc?
--De la Suisse, parbleu.
--Es ist nicht möglich, dit-elle.
--Pourquoi n’est-ce pas possible?
--Parce que vous n’avez pas l’air d’un Suisse, mais d’un Français.
Parlez-moi de Paris.
Et nous revenons sur Paris. Au fond, Ozilie n’est pas contrariée ni
surprise de me voir à Neu-Thorenberg. Ma présence, même, lui paraît tout
à fait normale.
--Vous aimeriez mieux trotter dans Paris, me dit-elle.
--Vous aussi, Votre Noblesse, car enfin, que faites-vous ici?
--Si on vous le demande, vous direz...
--C’est une façon de m’exprimer, Votre Noblesse. Je ne demande rien, je
ne sais rien en dehors de ce que l’on me dit.
--Vous devez savoir peu de choses, en effet... Parce que vous ne
possédez pas d’aimant pour attirer les confidences...
Je songe de mon côté: «Ce sont les démarches de Jacques Wisel et les
miennes qui ont obligé cette dame à revenir à la cour d’Evgueny. Si je
l’avais surveillée lorsqu’elle a quitté les Tuileries, elle m’aurait
indiqué le chemin que j’ai péniblement cherché à tâtons. Mais
maintenant, il faudra bien qu’elle me fasse connaître ce qu’elle sait.»
Derrière nous, des voix, un râclement de souliers. Je commence tout de
suite mon enquête:
--Qui est-ce?
--C’est Esteban.
--Ah! oui, Esteban.
«Sa Noblesse» me refait:
--«Ah! oui, Esteban.» Vous ne connaissez pas Esteban, celui qui...
--Oui, parfaitement... Et où va-t-il, Esteban?
--Il va faire sa prison. C’est l’heure.
--Ah?
--Vous avez prononcé un «ah» qui, cette fois, me prouve que vous ne
savez rien.
Ozilie n’a pas tort. J’ai su depuis, mais j’aurais quand même mieux fait
de le savoir à ce moment-là, qu’Esteban puni de «cinq jours de solitude»
(cinq jours d’arrêt) travaillait à Genève l’après-midi, comme interprète
dans un grand hôtel et venait chaque soir, se placer volontairement en
cellule, à Neu-Thorenberg: «le capitaine de lanciers Esteban ayant été
réprimandé par S. A. Evgueny, pour manquement au service.»
--Je vois, reprend Ozilie impitoyable. Je vois. Vous êtes vraiment de la
secrète police du Prince. J’en suis désormais assurée.
--Pourquoi?
--Parce que vous êtes mal renseigné...
Elle se met à rire. Puis, méfiante, elle corrige:
--Ou bien parce que vous jouez à l’imbécile pour rester discret. Vous
m’interrogez et vous ne parlez pas. Que faites-vous donc en réalité?
--Pour vous prouver que je n’ai pas peur de vos indiscrétions et que
j’ai confiance en vous, je vais vous avouer que je suis ici en
surveillance.
--Je m’en serais doutée, répond-elle.
--Pour le compte du Prince. Vous voyez: je ne dissimule rien.
--... Rien de ce que l’on devine. C’est en effet la deuxième fois que
vous me dites les mêmes choses sur deux tons différents.
A part moi, je remarque sans y insister davantage, qu’Ozilie parle
souvent, très souvent, un français naturellement correct. Puis,
brusquement, elle accumule des fautes grossières. Je reprends.
--Je fais une enquête incognito, c’est-à-dire que je ne connais
personne, personne ne me connaît, personne ne peut se permettre de me
reconnaître.
--Alors, mettons que moi non plus je ne vous ai pas reconnu tout à
l’heure. Parlons d’autre chose.
--Si vous voulez... Parlons des villas qui sont échelonnées sur la route
de Chamarges.
--Ah!
Son regard à cette minute et la colère qui monte dans toute sa personne!
--Pourquoi? reprend Ozilie avec brusquerie, pourquoi ferais-je le
silence sur Chamarges? Vous êtes maintenant un excellent appareil pour
porter au Prince ce que je veux qu’il sache.
--Merci.
--Ne me remerciez pas encore. Écoutez. J’ai quitté Chamarges pour
remettre moi-même au Prince les lettres qu’il désirait. Et du même coup,
mesurer ma force.
--Je ne comprends pas.
--Je vais vous renseigner. J’ai cru, un moment, que j’aimais le Prince.
Mais oui, Monsieur! Et on vous l’a dit sûrement. Comme je ne voulais pas
être plus tard une gêne pour lui, je suis partie...
--Pour Chamarges.
--Exact. Ayant quitté la Cour et le Prince, je me suis aperçue que je
n’éprouvais pour ce dernier que de la sympathie. Pas de trouble. Pas de
gêne. Au contraire, un sentiment de sécurité et de calme... Donc, je
m’étais trompée.
--Sans doute... dis-je, et je pense: «C’est peut-être vrai, après tout,
ce qu’elle me raconte là...»
--Vous qui savez tout, poursuit Ozilie, ne découvrez-vous pas dans ces
signes apaisants les premiers symptômes de l’agonie du troublant amour?
--Vous ne gardez rien au cœur? Aucune contrainte?
--Absolument pas de fièvre.
J’ai l’air de prendre au sérieux cette consultation:
--Alors, c’est excellent. Lorsque l’on a un bon estomac on n’y pense ni
quand on mange, ni quand on a fini de manger. Et vous êtes revenue à la
Cour?
--Le Prince m’ayant fait l’honneur de me réclamer, comme vous savez, des
lettres, «ses lettres», je suis revenue à la Grande Marche. Et comme
j’ai su que le Prince était en danger, je suis restée pour montrer que
je ne l’abandonnais pas.
--Auprès du Prince, vous n’avez éprouvé aucun embarras.
--Rien, répond Ozilie, en riant cette fois.
--Excellent encore. Mais pourquoi me dites-vous tout cela?
--Pour que vous le répétiez à Son Altesse.
--Impossible, Votre Noblesse.
--Pourquoi impossible?
--Je ne raconte au Prince que ce qui est exact et que j’ai contrôlé
moi-même.
Je crois une seconde que «Sa Noblesse» Ozilie va se fâcher. Mais elle se
contient, hausse les épaules:
--Vous devez être souvent silencieux!
«Allons, ajoute-t-elle, avouez que vous êtes là pour protéger le Prince.
Ne faites pas l’innocent. Je sais.
--Oh! si vous savez, que voulez-vous que je vous apprenne?
--Depuis que les émeutes ont éclaté en Kabardie, on ne laisse plus le
Prince seul et personne ne peut pénétrer au Palais.
--Ce n’est pas difficile de deviner tout cela.
--Possible, Monsieur. Encore faut-il savoir que depuis cinq heures du
soir, les sentinelles sont doublées et les rondes permanentes. Personne
ne passe plus!
Je pense presque tout haut:
--Heureusement que je suis entré...
--Oh! pour vous, tous les passages sont ouverts.
--Sauf la grande grille qui est bien fermée.
--Qui peut le savoir mieux que vous, Monsieur?
--Qui? Votre Noblesse. Mais «Rocamadour-gardien-des-portes-sacrées!»
Ozilie se tourne vivement vers moi, d’un subit mouvement où il y a de la
surprise et de la crainte.
--Enfin, dit-elle en se maîtrisant une fois de plus, on garde le Prince
parce qu’on a peur pour lui...
--Oh! on a peur! De quoi donc?
--Des ennemis du Prince et de ses amis. Ces derniers veulent l’enlever
pour le proclamer roi; les autres pour le faire disparaître.
--Cependant des dépêches anglaises annoncent que Son Altesse combat en
Kabardie...
--Si vous croyez les informations de source anglaise! Mais cela vous
étonne, Monsieur l’émissaire, que je sache tout cela?
--Que vous le sachiez, non. Que vous le disiez, oui.
Je la regarde bien en face. Grande, aussi grande que moi presque, qui
suis d’une bonne taille, souple, elle tient fixés sur les miens ses yeux
durs et noirs. Elle est plus forte d’ailleurs qu’on ne le croit.
--Hélas! Je ne vous apprends rien, Monsieur, et c’est parce que ces
faits sont connus que le péril grandit autour de Son Altesse...
Un autre poteau indicateur: «avenue Stanislas». Et cet autre plus loin.
Et cette pièce d’eau qu’entourent d’autres chemins.
--Nous voici devant la mer intérieure, observe Ozilie. Puis elle se
signe deux fois en passant près d’un vieillard qui sommeille dans
l’ombre:
--La bénédiction de Dieu soit sur vous! dit ce prêtre.
Je m’incline aussi. Mais un jeune officier arrive sur nous. On le
prendrait pour un colonel de hussards polonais.
--Allons, bon, Son Altesse! s’écrie Ozilie.
--Ah! c’est Son Altesse!
--Oui, dans l’uniforme qui lui plaît. Le reconnaissez-vous, ô fin limier
chargé de veiller sur lui?
--La nuit approche et ma vue baisse, Votre Noblesse.
--Vous êtes complet.
--J’aime mieux vous laisser seule.
--A votre aise...
III
SELON LE PRINCE ET OZILIE
Même soir. Il peut être sept heures et demie, huit heures? Ma montre
s’est arrêtée quand j’ai sauté par dessus le petit mur.
Évidemment, j’ai bien fait de m’en aller. Sans doute, le Prince Evgueny
m’a aperçu lorsque je parlais à Ozilie. S’il interroge la jeune fille,
qu’en résultera-t-il? On va peut-être me donner la chasse...
Ce qui me rassure un peu, c’est qu’Ozilie est persuadée que je lui ai
joué la comédie quand je lui ai demandé le nom de ce bel hussard de
Pologne. Je m’arrête derrière une bordure de buis et me retourne. En
réalité, ce Prince paraît frêle, mince et triste. Il se dirige vers une
sorte de hangar qu’Ozilie ne perdait pas de vue tout à l’heure.
En passant près de «Sa Noblesse», c’est à peine si Son Altesse daigne la
saluer. Cependant Ozilie commence une longue révérence, puis elle
attend. Le Prince s’arrête. Je me hâte de gagner le petit hangar, sorte
de salle de débarras. Je voudrais voir le Prince de près. Ce n’est pas
maintenant que je dois m’interroger: ai-je le droit d’attendre? ai-je le
droit d’examiner ce qui ne me concerne pas? Ces questions-là, nous en
reparlerons plus tard, si c’est nécessaire. J’arrive derrière cette
baraque en même temps que le Prince et Ozilie. Mais nous ne sommes pas
du même côté.
La première pièce de ce hangar où l’on a accumulé des meubles hors
d’usage semble bâtie pour me servir de refuge. J’ai su depuis que
c’était la salle de tir réservée au Prince. Ce soir, il y fait
complètement nuit. Mais une lumière me parvient par une lucarne, du fond
de cette chambre. Je me dirige à tâtons de ce côté. Je m’approche de
l’ouverture. J’entends, je crois reconnaître la voix d’Ozilie et une
autre, celle du Prince, hésitante, avec des notes trop basses ou trop
élevées, toujours d’une tonalité changeante.
Si j’entends assez mal, je distingue mieux--grâce à cette lucarne--je
remarque dans la pièce voisine qui est éclairée d’abord le trouble du
Prince. Il se tient devant Ozilie dans une attitude rigide, lointaine,
tandis que la jeune fille, tout à fait à l’aise, témoigne d’une parfaite
assurance. Et je perçois:
--Ainsi, c’est vrai, vous êtes revenue pour cela seulement?
C’est Son Altesse qui parle un français un peu lent, mais pas
désagréable. J’entends encore:
--Je ne vous ai rien demandé. Ce n’est pas moi. C’est le premier
ministre, sans doute, qui a dû prendre sur lui de vous envoyer des
émissaires en mon nom. Quels émissaires?
Ici la voix d’Ozilie:
--Je ne les connais pas, mais Votre Altesse doit les connaître.
--Je n’ai rien envoyé, répond le Prince.
Il paraît ennuyé, un peu las, d’une froideur de commande.
--Je regrette beaucoup ces excès de zèle, reprend-il. Gardez vos
lettres, détruisez-les comme il vous plaira, j’ai confiance en vous.
Le Prince qui s’était probablement assis s’est levé. Il marche.
L’audience est finie.
Un valet--invisible pour moi--a ouvert la porte. Ozilie se retire, à
reculons, après trois révérences.
--Prince, vous êtes digne de régner.
C’est elle qui s’exprime ainsi. Le ton un peu trop grandiloquent de ces
derniers mots a quelque chose de théâtral. Mais le moyen d’exprimer
simplement de semblables souhaits! Un courtisan, seul, possède cet art.
D’autre part--je le sais--Ozilie ne croit pas en la fermeté, ni
peut-être en la générosité d’Evgueny.
Ozilie partie, la morgue déplaisante du Prince disparaît. Je le constate
avec surprise. Evgueny court à la fenêtre. Il doit regarder Ozilie qui
s’éloigne. Il secoue la tête. Il paraît très abattu. Que se passe-t-il?
Est-il vraiment amoureux de cette jeune fille ou joue-t-il, pour
lui-même la tristesse d’un amant incompris?
Ma situation toutefois me semble assez périlleuse. Si je pouvais m’en
aller! C’est le moment, puisque le Prince examine des armes, choisit un
revolver. Mais voici qu’il allume d’autres lampes électriques. Pourquoi?
Quelqu’un vient d’arriver. Je ne vois personne en dehors d’Evgueny et
cependant on parle dans cette pièce. J’écoute. C’est la voix d’Evgueny.
--Quand le Premier sera là, il aura affaire à moi.
Voici que le Prince s’assied devant sa table et se met à écrire une
lettre qu’il se dicte à mesure:
--«Pourquoi, monsieur, ces mesures extraordinaires? Et ces démarches
pour capter des lettres qui ne me gênent point? Vous n’y trouverez rien
de confidentiel. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien... Non... de ne
pas continuer à traquer cette jeune fille et de retirer vos espions de
son passage!...»
Que va répondre le premier ministre? Et Ozilie quand elle saura que ce
n’est ni le Premier ministre ni le Prince, ni un autre de la Cour qui
l’a suivie et lui a demandé les lettres du Prince? A ce moment-là, je
ferai bien de ne pas planter ma toile de tente à Neu-Thorenberg. Mais
peut-être ne suis-je qu’au début de mes étonnements.
J’attends aussi, car je ne sais comment partir. Le Prince est seul. Et
il se croit seul aussi puisqu’il ignore ma présence. Il va de long en
large. Il dit bonjour à des gens invisibles. On dirait qu’il s’habitue à
saluer militairement des personnages qui le saluent. Il prononce
quelques mots à voix basse...
Maintenant le Prince entame une petite chanson, donne un ordre à un
homme que je suppose imaginaire, en congédie un autre, tout cela avec
cet air hautain qu’il affectait tout à l’heure avec Ozilie.
Puis, il se laisse choir dans un fauteuil. Il arrange son pantalon, se
gratte la jambe avec application, se lève, sautille sur un pied, se
regarde devant une glace, essaie plusieurs attitudes de fermeté, boxe
dans le vide, enfin il s’occupe à corriger le pli tombant de ses lèvres,
lourd héritage des Georgevitch et des Romanoff panachés. Tout d’un coup,
il déclare, très haut:
--Il faut que je sois fort, très fort, le plus fort. Il faut que je
fasse ce que je veux.
En parlant, il serre les poings et continue de se regarder, en tournant
devant la glace.
--Est-ce moi qui tremble en face de celui que j’ai nommé moi-même?
Brusquement il fait volte-face comme si l’on venait de l’interrompre et,
d’un ton de commandement:
--Monsieur, vous aurez quinze jours d’arrêt! Retirez-vous!
Satisfait sans doute de l’intonation de sa phrase, il recommence:
--Vous serez puni. Disparaissez!
Puis il prononce une allocution en étudiant avec complaisance ces gestes
reproduits dans le haut miroir. Comme il se sent libre, sûr de lui-même!
Quelle aisance dans ses mouvements! Quelle assurance dans l’accent égal
de sa voix. Comme tout doit lui sembler facile, coulant, simple. Et à
chaque ordre qu’il distribue sans effort, comme tout ponctuellement
s’arrange.
Le Prince joue positivement, ainsi que font les enfants à «comme s’ils
étaient plusieurs». J’entends en effet, les demandes qu’il formule à des
réponses favorables sans doute, mais que nul, hors lui-même, ne perçoit.
D’abord je me sens gêné et inquiet. Puis une impression de douloureux
cauchemar, la désagréable impression d’être le seul témoin d’une étrange
aberration. Et le complice en quelque sorte de cette exposition
inquiétante et comique, angoissante aussi: les extravagances que peut
inventer dans la solitude un homme seul qui se croit seul.
Jusqu’au moment où la lumière se fait en mon esprit et où je comprends
soudain le secret du Prince Evgueny...
*
* *
Tragique vie intérieure du timide, lutte sans repos contre un ennemi
vigilant et sournois qui a élu domicile dans son propre appareil humain.
La nuit même, cet hôte, adversaire infatigable, rôde et procure à son
esclave des songes où il n’a pas le meilleur rôle. Éveillé, le
malheureux reprend confiance: «Tu es grand, tu es fort, tu es
intelligent, se répète-t-il. Tu fais ce que tu veux. Rien ne te résiste
et tu es supérieur à ces gens!»
Avec ce viatique peut-être parviendra-t-il à se vaincre lui-même.
Mais il y a autant de timides que de timidités.
Il faut compter aussi avec les alternatives de triomphes et de défaites,
de capitulations, de violences agressives qui déconcertent, avec les
fausses soumissions et les colères dissimulées sous un sourire. Mais que
d’ennemis qui, sans même le savoir, l’ont blessé. Il les range par
ordre... Ils sont voués à une vengeance lente et silencieuse.
Quelquefois, la revanche surgit. Un jour vient en effet, son jour. Il
doit agir, il doit commander. Stupeur! Il agit, il décide, il exécute.
--Le danger est grand, lui annonce-t-on.
Il le sait, car il l’a depuis longtemps imaginé sous tous ses visages.
Et il y va. Il vit dans un élément nouveau où il respire. Il sait qu’il
peut s’attaquer désormais à ses adversaires... Mais cette minute de
victoire va-t-elle bientôt sonner pour le Prince Evgueny? Il l’ignore.
Il s’y prépare.
*
* *
Ce soir encore.
* * * * *
Rien ne bouge dans la pièce voisine. Le Prince s’est peut-être endormi.
Le moment est bien choisi pour me retirer. Mais une porte que l’on
ouvre. La curiosité, une fois encore, est la plus forte. Je reste... Le
temps de me rendre compte.
Un officier vient annoncer quelque chose que je ne parviens pas à
saisir. Le Prince de répondre d’une voix sans réplique:
--Non, personne. Je ne veux voir personne.
Le premier ministre, avant que l’officier soit sorti, est entré quand
même. Je ne connais pas le «Premier». Je le reconnais cependant tout de
suite. Il n’y a pas à se tromper: c’est ce gros homme patient et têtu
qui domine Son Altesse...
Le Prince n’a pas remué. Cependant le «Premier» a salué et tout de
suite, il commence d’une voix insidieuse et ferme, pas du tout agréable
car elle tâche à voiler un bizarre accent opiniâtre et décidé:
--Votre Altesse est toujours imprudente. Se retirer ici, dans ce hangar,
est bien périlleux!
Joie! Le «Premier» s’exprime en français. Pourquoi? Sans doute parce
qu’il est plus difficile à un espion de Kabardie d’entendre cette langue
ou encore parce que le Prince et le «Premier» peuvent parler très vite,
ainsi, dans un idiome qu’ils connaissent parfaitement.
--Des espions sont signalés dans le parc. Mais l’on veille sur Votre
Altesse. Des gens sûrs...
Silence persistant du Prince. Je remarque qu’il ne parle même pas de
l’ordre qu’il écrivit quelques instants plus tôt à l’usage du «Premier».
--Rien à craindre, par conséquent, poursuit le ministre.
--C’est donc pour cela, ironise Evgueny, que je rencontre autour de moi
tant de visages peu rassurants!
--Que Votre Altesse me le dise ou m’en donne l’ordre écrit. Je ferai
partir tous les gens à visages déplaisants mais je ne réponds plus de
rien.
--Je n’ai pas dit «déplaisants». J’ai dit «peu rassurants» reprend le
Prince. Il y a une nuance...
Le premier ministre sourit. Il sait par expérience que la grande
offensive du Prince n’ira pas plus loin. Le reste viendra peut-être,
mais plus tard.
--J’étais venu, déclare-t-il, pour mettre Votre Altesse au courant des
événements de Kabardie. Votre Altesse connaît-elle les dernières
nouvelles?
Evgueny fait signe que non.
*
* *
--Je vais donc résumer. En Kabardie, la révolution continue. Le Prince
veut-il reprendre le pouvoir? Déjà des télégrammes annoncent qu’il est
là-bas, qu’il encourage ses partisans. Et cela donne confiance à ses
amis. Mais bientôt on saura qu’il est en Suisse, à l’abri. Et alors?...
Le Prince ne répond pas.
--Voici, poursuit le Premier, une proclamation que je vais faire tenir à
la presse et que vous adressez à vos sujets. Voulez-vous la lire?
--Non, merci.
--Bien. Votre Altesse n’a qu’à signer...
--...
--En bas de page. On fera clicher la signature.
--Laissez-moi cette pièce; je vais la signer et la lire.
--Maintenant, voici des décrets. Votre premier ministère est constitué.
Votre maison, avec la confirmation des grades et des emplois. Car il
faut penser à récompenser non seulement ceux qui vous ont servi en
exil--ce qui est très honorable--mais aussi ceux qui sont restés là-bas
et risquent encore leur vie.
--Laissez. Je signerai.
--Votre Altesse ne dîne pas, ce soir?
--Merci, Monsieur, j’ai dîné.
--J’emporte tous ces papiers, reprend le premier ministre.
--Ils ne sont pas signés, fait observer le Prince.
--C’est juste.
Ces derniers mots d’un air indifférent. Le Premier a l’air de considérer
cette signature qu’il demande comme une formalité dont il peut aisément
se passer.
Le premier ministre va sortir, puis comme s’il les apercevait seulement,
il désigne les armes du Prince sur la table.
--Bonne précaution.
--Non. Je vais m’exercer dans le stand, à côté, au tir à la cible.
--Votre Altesse n’y verra rien.
--J’allumerai.
--Les lampes attireront les mauvais papillons de nuit.
--Il y a tant de gardiens dans le parc!
--Et le bruit des balles.
--Ah! c’est vrai, réplique le Prince ironique. Le bruit des balles! Je
n’y pensais pas: ils sont capables de fuir.
Sitôt que le ministre est parti, le Prince saisit les décrets et la
proclamation, les jette dans la cheminée et y met le feu. Tandis qu’une
flamme s’élève, Evgueny--quel mélancolique et dur visage à la clarté de
ce foyer!--se frotte les mains.
--Ah, murmure-t-il, «il» croit faire de moi ce qu’il veut! «Il» se
trompe lourdement. C’est moi qui fais ce que je veux. Des proclamations
pour ces gens qui ne savent ce qu’ils veulent! C’est bien inutile...
«Et puis, je «lui» dirai que je les ai égarés, ces papiers, ou qu’on me
les a volés, s’«il» insiste...»
Et le Prince éclate de rire. Il y a chez lui, en effet, tout un côté de
farces à froid, de mystifications secrètes qui doit souvent
décontenancer ceux qui l’approchent. Mais se peut-il que cet Evgueny
soit tout simplement un jeune homme faible, vaniteux et cruel?
--Maintenant, allons tirer dans le stand, reprend Son Altesse. Si
quelques espions du ministre passent à ma portée, ils me serviront de
cible. Un accident est si vite arrivé!
Cette dernière réflexion ne présage rien d’agréable. Aussi j’estime
qu’il est sage de ne pas rester dans le poste d’écoute que je me suis
choisi et qui est précisément le stand de tir du Prince.
Au dehors, nuit opaque. Quelle heure peut-il être? Neuf heures? Dix
heures? Je vais au hasard, dans un terrain inconnu lorsque j’entends des
piétinements derrière moi. Serais-je suivi? Je marche encore, puis je
m’arrête... Si j’allais me réfugier à présent chez mon excellente
ennemie Ozilie. Sa demeure est dans cette région. Par Ozilie, sans
doute, je trouverai la sortie de ce parc... C’est une expérience à
tenter. Et puis, je n’ai pas le choix.
A une ronde qui marche prudemment--celle que j’entendais derrière
moi--je demande ma route.
--Suivez l’avenue du grand duc Michel, tout droit. Puis, sur votre
gauche, dans la Wilhelmstrasse. Le pavillon des dames est là.
«Bien, les femmes dans ce pays sont isolées.»
IV
LE PAVILLON DES FEMMES
J’avance. Comment découvrir l’avenue du grand duc dans cette obscurité?
Une baraque de bois dans un fouillis de broussailles. Est-ce là? Sur le
seuil de la porte une femme éclairée par une lumière verte.
Elle fume. Je me renseigne. On me répond d’un accent bref et las.
--Mademoiselle Ozilie? Elle est couchée.
--Je voudrais bien lui parler.
--C’est pressé, interroge posément la dame toujours assise.
--Non, c’est grave.
--Alors, je vous écoute... Ozilie, c’est moi.
Je regarde cette forte femme enveloppée dans un large manteau. Ses
cheveux cachent son visage. Mais je ne reconnais point Ozilie...
--J’écoute, reprend-elle. Vous êtes atteint d’une crise de timidité?
--Comment? C’est vous Ozilie?
--Oui, à partir de huit heures du soir, c’est moi. Vous pensez bien que
je ne vais pas déranger la vraie pour vous faire plaisir.
--Ne plaisantons pas. Voulez-vous avertir Mademoiselle, je vous prie...
La dame qui fume s’en va en haussant les épaules. Elle a soin de
refermer la porte dernière elle. Nuit cette fois-ci de nouveau.
J’attends. Si seulement je connaissais le sentier qui mène à la sortie!
Silence. Des cris d’oiseaux. Un froissement de feuilles. Un chat qui
fuit... Peut-être un chien. Mon petit browning de poche est au cran
d’arrêt. Mais que fait-on dans cette maison? Enfin, la porte s’ouvre.
--Bonsoir Mademoiselle.
--Ce n’est pas Mademoiselle. De la part de qui voulez-vous voir
Mademoiselle?
Bon! c’est encore la dame à la cigarette.
--De la part du délégué du Prince qu’elle a rencontré à Paris.
--Ah! bien, c’était vous! Pourquoi ne le disiez-vous pas!
--Vous ne m’avez rien demandé.
--Vous parlez tout le temps! Ah! c’est vous le délégué? Alors, je puis
vous annoncer tout de suite que Mademoiselle n’est pas là.
--Comment? Elle n’est pas là?
--Elle n’est pas là, à cette heure-ci, pour vous recevoir.
--Écoutez, c’est très sérieux. Faites vite.
--Bon. Venez. Mais je ne veux pas être responsable. Vous m’avez
bousculée, violentée et vous êtes entré malgré moi...
J’ai su depuis--cette chose-là et quelques autres--que je m’étais
adressé à Trophime, la camerière-secrétaire de Mlle Ozilie, celle-là
même qui, quelques heures plus tôt, accompagnait Ozilie dans le parc.
--Venez. On n’attend que vous!
--Que vous arrive-t-il, mon délégué? demande une voix que je reconnais
et qui s’échappe de coussins jetés dans cette pièce où l’on vient de me
pousser.
Je m’excuse:
--Je suis tellement incognito qu’ils ne me reconnaissent plus.
--Ça ne m’étonne pas!
--Ils sont sur mes talons et ils me donnent la chasse.
--Mon pauvre délégué! Et vous avez pensé à moi?
--Naturellement.
--Je suis toute secouée de vos amabilités polies.
--Secouée? Pourquoi?
--Oui, je suis marquée, touchée si vous préférez... Et pourquoi ne pas
vous cacher chez le Prince?
--Ce serait compromettre ceux qui m’emploient.
--Par contre, vous n’hésitez pas à me compromettre, moi!
--Oh! vous, ce n’est pas possible.
--On peut tourner et retourner votre réponse. Est-ce une louange, une
impertinence?
--Ne choisissez pas. C’est un hommage à la vérité.
--Conservez vos louanges pour des jours meilleurs, interrompt Ozilie...
Non, vraiment, je ne vois pas pourquoi je suis tenue de donner asile à
un homme poursuivi, alors que cet homme, à Paris, me réclamait sans
ménagement des lettres que son Prince n’exigeait même pas, ou s’il les
demandait, c’était avec politesse et sans promptitude.
C’est la première allusion directe d’Ozilie à notre rencontre, à l’objet
de notre rencontre à Paris. Enfin! L’essentiel, c’est que je me sente à
l’abri. Et nul n’ira imaginer que je me suis retiré dans le quartier des
femmes. Il faudrait cependant y demeurer un peu, car le temps presse et
la nuit n’est pas finie. Je reprends:
--Ce n’est pas un refus?
--Ce ne peut être qu’un refus, riposte Ozilie, toujours blottie dans ses
coussins, pauvrement mise en valeur par une lumière atténuée de voiles
verts...
--Comme c’est dommage.
Et je commence à réciter de mémoire un petit morceau choisi que j’ai
retenu à force de l’avoir étudié pour en découvrir le sens caché,
morceau dont elle doit bien se souvenir. Nous ne sommes pas nombreux à
l’avoir lu ce texte, mais je m’aperçois tout de suite qu’il intéresse
beaucoup Ozilie:
--«Je ne regrette pas cet homme inconsistant dont on ne pourra rien
faire. Un Prince, peut-être, mais pas un Roi».
J’élève un peu la voix pour rappeler ce passage:
--«Un jour, dans la grande allée du jardin, il eut l’inconscience de me
répéter qu’il m’aimait. Moi aussi, à ce moment-là, je croyais l’aimer un
peu. Nous étions des enfants l’un et l’autre...»
Je parle légèrement plus fort pour dire cette autre citation:
--«Il me semble qu’il est resté cet enfant frivole sur lequel...»
--Vous savez, je ne suis pas sourde! interrompt Ozilie d’une voix
qu’elle voudrait calme.
--... «Sur lequel nul poids de couronne ne doit peser. Quant à moi...»
--Taisez-vous donc!
--Je ne demande qu’à me taire.
--On ne le dirait pas.
--Pourquoi Votre Noblesse n’enferme-t-elle pas un homme qui a tant de
mémoire?
Elle me regarde sans faire un mouvement.
--Où voulez-vous que j’enferme cet appareil à récitation?
--Chez vous, pour quelques instants.
--Comment connaissez-vous ces textes--dont je me moque d’ailleurs? C’est
donc vous qui avez recueilli la lettre perdue?
--Quelle lettre perdue?
Aussitôt elle se tait. Je n’insiste pas. Je reste sagement sur mon
silence.
--Mais, s’écrie Ozilie, où vous placer? Avez-vous dîné? Non? Allez donc
dîner avec Trophime Trophimova.
--Trophime?
--C’est ma femme de chambre.
Je me rends bien compte qu’elle se venge un peu en m’envoyant à la table
de Trophime. Je le crois du moins. Elle me le laisse supposer un moment,
puis:
--Moi, j’ai fini. Le soir, je mange peu. Mais Trophime ne commence
jamais et avec elle, ça dure tout le temps.
Ozilie s’est levée. On ne voit que son visage dans un grand manteau de
fourrure, visage tendu et décidé. Elle reprend:
--Comment avez-vous eu connaissance des textes que vous récitiez?
--Je ne puis vous répondre.
--Remarquez, dit-elle doucement, que le premier mouvement de surprise
passé, cela m’est indifférent. Cette lettre eut son utilité un moment.
Elle ne l’a plus aujourd’hui.
--Oui, depuis que vous avez revu le Prince, que vous vous êtes
réconciliée avec lui et que vous ne le redoutez plus, sur aucun terrain.
--Expliquez-vous!
--Ne m’interrompez pas... Cette lettre que vous avez perdue était
destinée à Mlle Gina, n’est-ce pas? Le Prince devait la lire un jour ou
l’autre. En ce temps-là, vous ne désiriez qu’une chose: que le Prince
n’ignorât point ce que vous pensiez de lui. A présent, comme je l’ai
dit, il y a entre vous et lui non un traité, mais d’autres bases à un
arrangement. Vous le supposez, tout au moins. Certes, cette
lettre--l’expression est de vous--«vous est indifférente». Ne
croyez-vous pas que les opinions que vous portiez sur Evgueny
intéresseraient quand même le Prince, aujourd’hui?
--Vous en avez un double de cette lettre? continue Ozilie, sans se
fâcher.
--Le cabinet noir de la poste et la photographie sont deux grandes
inventions.
--Un mot encore: le Prince a-t-il eu connaissance de cette... lettre?
--Jamais, Votre Noblesse.
--Pourquoi?
--Parce que je suis le seul qui ai vu ces textes écrits à l’encre
sympathique--je suis précis--et que je les garde pour moi.
Ozilie reste silencieuse un moment. Elle va jusqu’à la fenêtre, arrange
les rideaux, revient vers moi:
--La raison de votre discrétion?
Quelle raison donner? Cette conversation qui dure n’est qu’embûches et
périls.
--Je n’entreprendrai jamais rien contre vous.
--Pourquoi? insiste-t-elle.
--C’est mon secret.
--Même si je vous priais de vouloir bien tout de suite vous éloigner de
cette baraque de planches où je suis, pour l’instant, domiciliée?
--Je ne reprends pas ce que j’ai dit.
En parlant, je me dirige vers la porte, comme si je voulais sortir et
devancer son ordre.
--C’est bien, Monsieur. Non, pas par là. Vous n’avez pas dîné et
Trophime vous attend.
V
LES CONFIDENCES D’UNE DAME D’HONNEUR
--Trophime, je t’envoie un invité.
C’est Ozilie qui me conduit elle-même dans la pièce trop parfumée où
réside la camérière.
--Vous n’avez pas dîné? s’étonne quelque chose accroupi à l’orientale au
fond de la chambre.
--Pas encore, Madame.
--Vous pouvez m’appeler Mademoiselle, ça ne me dérange pas. Eh bien, il
est temps de manger! Tournez le deuxième bouton électrique, vous y
verrez mieux.
--Quelle heure est-il donc?
--Vous ne savez pas l’heure? demande Trophime.
--Ma montre s’est arrêtée.
--Et vous vous dites policier! Vous ne connaissez même pas l’heure!
--Mais je vais la connaître.
--Comment? je vous prie.
--Grâce à vous.
--Encore une erreur, cher Monsieur. Si vous étiez mieux renseigné, vous
sauriez que Mademoiselle me reproche toujours d’ignorer l’heure et le
jour. Je dis: «il fait soleil, il fait gris, il fait pluie» ou bien «il
fait soir, il fait nocturne» et ça me suffit.
«Alors, vous voulez dîner, bien que je ne «chasse» pas, pardon...
«sasse» pas... connaisse pas l’heure qu’il est... Voici du pâté de foie,
voici des hors-d’œuvre, voici des viandes frigorifiées, mais cuites,
voici du potage, voici du thé et voici de la bière. Voulez-vous du café
au lait allemand?
--Je vous remercie. Je ne vous dérange pas?
Je distingue mieux dans cette salle où il n’y a pas de meubles, mais
seulement des tapis et des coussins, la jeune femme blonde qui fumait
tout à l’heure narquoisement devant sa porte. Elle secoue les épaules.
--Vous avez froid?
--Peut-être, soupire-t-elle. J’ai trop fumé en regardant la nuit
descendre. Ce n’est pourtant pas pour cela que je frissonne. C’est à
cause de votre question. Même si vous me dérangiez, qu’est-ce que ça
peut faire? Vous avez faim, n’est-ce pas? C’est un ordre de
Mademoiselle. Vous me tiendrez compagnie. Si vous me dérangez, je
dormirai. Mangez. Mademoiselle ne sait pas manger.
--Ah!
--Vous pouvez parler avec confiance; Mademoiselle s’est retirée. Elle
vous abandonne avec moi.
--Donc, disiez-vous, Mademoiselle ne sait pas manger?...
--Non, elle ne sait pas, décrète Trophime avec autorité. Elle ne mange
que quatre fois par jour.
--Ce n’est déjà pas mal.
--Vous trouvez! Elle mange le matin une fois en se levant, après son
débarbouillage, une fois au milieu du jour. A quatre heures,--elle a une
montre attachée à son poignet--et à sept heures, elle prend du thé et
des petites choses. Mais elle fait semblant de manger.
--Le reste du temps à quoi s’occupe-t-elle?
--Ici, elle lit. Des journaux, des livres, des histoires, des romans,
des journaux encore. Comme si c’était intéressant de lire des histoires
que l’on oublie tout de suite après, sur des gens qu’on n’a jamais vus
et qui peut-être bien n’existent pas.
--Mais vous, dis-je à Trophime, vous mangez plus souvent?
--Chaque fois que je ne travaille pas.
--Vous travaillez beaucoup, sans doute?
--C’est moi qui fais tout ici! Je travaille beaucoup mais peu à la fois.
--Comment: peu à la fois?
--Oui, entre chaque travail je me repose.
Ainsi discourant, nous mangeons l’un et l’autre avec appétit. Trophime
parle, mais elle sait nettoyer son assiette avec ses doigts, car j’ai en
vain cherché autour de moi une fourchette. Je me suis assis sur mes
talons et je goûte à plusieurs reprises aux plats que Trophime me
présente.
--Il y a longtemps que vous n’avez pas mangé? s’informe-t-elle.
--Depuis midi.
--Ça fait long, ça, remarque-t-elle.
--Vous n’aviez pas mangé non plus?
--Non. Rien mangé depuis que je fumais sur le seuil de la porte. Mais à
présent, c’est pour vous tenir compagnie. Honneur à l’invité,
comprenez-vous?
Il y a une corbeille à papiers près de moi. A plusieurs reprises, je
l’ai poussée légèrement.
--Il vous gêne, Monsieur? C’est mon casier à documents. C’est bien plus
commode qu’un placard qui est tout de suite plein.
Et comme ce «casier à documents» lui déplaît sans doute, Trophime lui
envoie un coup de pied. Le panier tombe sur le sol et se vide. Des
lettres, des notes, des enveloppes encombrent le tapis.
--Poussez-les, Monsieur. Voulez-vous maintenant de la bière?
--Volontiers, Mademoiselle.
--C’est que je n’en ai pas.
--Bon. Je me passerai de bière.
--Je n’en ai pas ici. Il faut que je me lève.
--Laissez. Indiquez-moi où se tient cette bière.
--Non. Pas vous. Elle se tient chez Mademoiselle. Je ne puis pourtant
pas appeler Mademoiselle pour qu’elle m’apporte la bière.
Elle rit, s’agite un peu, puis avec un effort:
--Allons, je vais me dresser debout. Restez ici.
La corbeille à papiers m’intrigue. A côté de moi des enveloppes de
poste-restante: «Mademoiselle Ozilie de Wicheslaw, bureau de la rue
Danton.» L’adresse même qu’Ozilie donna à Pierre Caussanges. Sans doute,
ces enveloppes doivent-elles servir à Trophime pour retirer les lettres
de «Sa Noblesse» à Paris. Mais ainsi dispersées, elles risquent de se
perdre. A tout hasard, j’en recueille quelques-unes que j’examinerai à
loisir, plus tard.
Précisément, Trophime revient:
--Vous n’avez pas froid? Fraîcheur des nuits, attention. Tenez, prenez
ce manteau.
Elle me jette sur les épaules un large manteau de fourrures.
--C’est chaud, dit-elle. Et solide. Mademoiselle m’a dit que c’était du
«claragazul»... Mais on n’y voit rien dans cette maison. Tiens, qu’y
a-t-il par terre?
--C’est votre corbeille qui...
--Non... Cette plaque que j’ai bousculée.
Elle se baisse:
--Mais c’est votre plaque de policier secret!
Elle me tend un petit triangle de cuivre où l’on peut lire: «I. S. 24».
--Si ce n’est pas la vôtre, c’est celle de Michel, un autre inspecteur
qui est venu le premier jour.
--Ce sera la mienne, si vous voulez.
Elle sourit.
--Alors, accrochez-la solidement, conclut Trophime qui tourne un bouton
électrique.
Et j’aperçois devant moi, tenant deux bouteilles de bière, une assez
imposante blonde, au visage blanc, avec des yeux bleus sympathiques où
se mélangent et se heurtent sans doute l’ingénuité et la malice.
--Ce sont les dernières. Mademoiselle n’en commandera plus. Tant mieux!
--Pourquoi, tant mieux?
--Parce que ça signifie que nous allons lâcher cette villa...
--Vous vous ennuyez ici?
--Je m’ennuie partout quand j’y reste trop longtemps, certifie Trophime.
Et rien ne m’ennuie plus que de voyager... Quelquefois, je fais ce rêve:
me retirer à la campagne, vivre en paix. Deux chaumières et un cœur...
--Pourquoi deux chaumières?
--Parce que, en cas de séparation, j’en garde une... Mais la campagne,
non, ce n’est pas pour moi encore. Déjà de cette villa, j’en ai marre
comme prononce le Prince lui-même. Je le comprends. Elle est ennuyeuse
cette cour où le Prince vit seul toute la journée.
--Comment, seul?
--Bien sûr. Les membres de la Cour travaillent en ville. Il ne reste ici
que deux professeurs de danses qui sommeillent. Et les chiens de garde:
Taurus, Rocamadour...
--Et Frieda?
--Frieda, c’est une petite chienne sans intérêt, la seule que l’on
attache...
--Pourquoi? Elle est méchante?
--Non. Elle est idiote. Elle court partout. Elle urine contre les
poteaux indicateurs, elle fait des trous avec ses pattes, elle ravage
les rues de la ville.
Trophime s’arrête, allume une cigarette.
--Servez-vous, dit-elle.
Puis elle repart:
--Enfin, les gens m’ennuient. Ils sont prétentieux. Ils croient que
c’est arrivé. Quand ils se rencontrent, ils se font des saluts avec
cérémonie, ils s’appellent: «Comte, Monseigneur, Margrave», ils se
disent: «Son Excellence le Ministre de la Police, Son Excellence le
Ministre de la Guerre, Sa Noblesse». Ils se croient réellement «premier
aide de camp» ou «premier écuyer». De vieilles femmes qui sont
nettoyeuses de ménage à Genève ou dans les villas voisines s’imaginent
«demoiselles d’honneur» parce qu’elles l’ont été autrefois.
--Autrefois?
--Oui, autrefois, quand la cour existait réellement et que le Roi, père
du Prince actuel, gouvernait...
«Eh bien, vous savez ce qu’ils font ces beaux messieurs? appuie Trophime
avec vivacité. L’ancien colonel des uhlans de la garde, aujourd’hui
ministre de la Guerre sans armée, est mécanicien d’auto. Et le premier
chancelier qui gouverne...
Pour prononcer ces mots, Trophime baisse la voix:
--... gouverne à la place du Prince! Il donne des leçons en ville.
--Des leçons de quoi?
--Il est raccommodeur de pianos... Et le ministre de la police? Il est
électricien. C’est pourquoi l’électricité marche au Palais une nuit sur
deux. Vous êtes arrivé pendant une nuit lumineuse?
--Le ministre ne s’occupe pas de l’électricité ici?
--Si. Il s’en occupe. Et la femme du Premier? Elle est vendeuse. Et la
femme du chef policier? Elle est manucure.
--Et Mlle Gina?
--Elle est sténo-dactylographe.
J’insinue parce qu’il faut bien que je parle un peu:
--Mais c’est fort bien tous ces gens qui travaillent dans la journée.
--Ce n’est pas moi qui les blâmerai, approuve Trophime. Non, je sais
trop ce que c’est que le travail. Mais ce qui est comique, c’est que
lorsqu’ils rentrent au Palais, ils s’arrêtent chez le concierge où il y
a un petit vestiaire; ils y accrochent leurs accoutrements de
travailleurs pour la ville et endossent leurs anciens uniformes de cour,
costumes d’officiers, d’aides de camp, de ministres. Ainsi affublés, ils
pénètrent dans l’enceinte du Palais. Le lendemain matin, ils replacent
leurs défroques au vestiaire et se déguisent en mécanicien, électricien,
manucure, laveur de chien pour retourner à Genève.
«Quand ils sont habillés en «ce qu’ils étaient auparavant», précise
Trophime, ils ne connaissent plus personne et ils redeviennent Son
Altesse, Son Excellence, Sa Noblesse. Et des saluts, des révérences!
Jusqu’au Suisse, Monsieur, que vous avez sûrement aperçu. Il est
concierge. Sa femme le remplace lorsqu’il y a des visiteurs. Lui, il
fait le premier huissier pour la première antichambre. Il introduit les
personnalités et il tend la main pour qu’on lui donne un pourliche?
--Un pourliche?
--Oui. En français ça signifie un pourboire. On voit bien que vous êtes
Suisse, mon bon Monsieur. Après, il va annoncer dans une seconde pièce
les gens qui sont dans la première. Dans cette seconde pièce on attend.
Un autre huissier apparaît. C’est lui, le concierge, mais il n’a plus de
barbe. Il a des favoris sur le visage. Il est devenu premier huissier
avec des chaînes au cou. C’est le Premier Ministre qui veut ça, pour
l’impression. Mais le concierge y trouve son bénéfice. On fait entrer le
visiteur dans une troisième pièce. Le concierge en chasse vite les
souris et les araignées. Il nettoie un peu; il balaie. Puis il se
maquille encore et c’est un chambellan à lunettes noires, tout rasé qui
arrive. Il faut lui mouiller la patte.
--Vous dites?
--Lui donner backchich si vous préférez... Vous ne percevez pas les
finesses de la langue française...
--Et c’est toujours le concierge?
--Toujours.
--J’aurais bien voulu voir ces métamorphoses.
--Vous n’avez qu’à solliciter une audience de Son Altesse. Mais si...
Transformez-vous un peu... Vous ne verrez pas le Prince, mais vous
admirerez trois fois le concierge dans ses travestis.
La porte derrière moi s’est ouverte. Je le devine au petit courant d’air
qui soulève les papiers du «casier» de Trophime répandus sur les
coussins. Ozilie doit nous écouter...
--J’espère que tu lui en racontes depuis un moment! murmure-t-elle.
Trophime, sans s’effrayer, approuve:
--Je lui communique mes impressions.
--Elle ne vous dérange pas, Monsieur? me demande Ozilie.
--Pas du tout, Votre Noblesse.
--Vous voyez, intervient Trophime, Votre Noblesse, il est content.
--On dit--rectifie lentement, sans rire, Ozilie--on dit: «Votre Noblesse
peut se rendre compte que son invité est content».
Puis, à moi, de nouveau, Ozilie accentue:
--Il faut l’excuser, Monsieur. Trophime est une vraie pie borgne. Elle
est très bavarde. Elle raconte tout ce qui lui passe par la tête, sans
réfléchir, indistinctement. Comme on dirait en France, elle est très
exhibitionniste.
Ozilie, sur ces mots, se retire. Brusquement, elle revient:
--Le Prince se dirige par ici. Fuyez Monsieur!
Et elle disparaît.
--Bon! soupire Trophime, voilà l’autre, à présent...
--Comment faire? Tout va se découvrir. Fâcheuse idée d’être entré dans
ce pavillon!
--Ne vous frappez pas, répond Trophime qui me témoigne une soudaine
sympathie--un peu trop vive même.
Pour Ozilie et pour moi, elle décide:
--Ne courez pas. Où iriez-vous dans la nuit, dehors? Votre chapeau?
Bien. Suivez-moi.
Une tenture qu’elle soulève. Elle me pousse et me voici dans un étroit
cabinet.
--Silence! Je viendrai vous chercher quand il sera parti. J’éteins les
lumières et je me couche.
Elle éteint, en effet, car je ne distingue plus rien. Cependant, devant
moi quelque chose que je prends pour un rideau opaque. Erreur. Ce sont
les deux battants d’une porte qui ne se rejoignent pas tout à fait. Ils
sont fermés toutefois. Mes mains rencontrent des verrous soigneusement
tirés. De l’autre côté de cette porte, la pièce où Mlle Ozilie et le
Prince sont face à face. Leurs voix me parviennent... Décidément, je
suis appelé ce soir à surprendre Son Altesse Evgueny dans l’intimité.
Et, cette fois, l’endroit choisi est ingénieusement agencé: je me trouve
prisonnier dans le poste d’écoute de Mlle Trophime.
VI
LE PRINCE N’AVAIT PAS TOUT DIT
D’abord la voix d’Ozilie:
--A quoi dois-je attribuer l’honneur d’une visite si tardive de Votre
Altesse?
La voix du Prince Evgueny:
--J’ai aperçu de la lumière chez vous. J’ai pensé que vous étiez
souffrante. J’ai voulu me renseigner.
--Votre Altesse est bien aimable. Votre Altesse n’a pas sommeil?
--Vous savez qu’il est plus de dix heures et que le couvre-feu est
sonné, réplique le Prince.
--C’est vrai, mais que Votre Altesse m’excuse. J’ai un peu oublié les
habitudes de la Cour.
Voix hésitante du Prince:
--Vous êtes seule ici?
--Je suis avec Trophime.
--On peut nous entendre.
--A cette heure-ci, Trophime dort.
Un temps, puis avec cette maladroite hardiesse des amoureux et des
timides:
--Vous ne pourriez pas renvoyer Trophime?
--Pourquoi? s’étonne Ozilie. Je suis très contente d’elle. Trophime
accomplit parfaitement son service.
--Non! Envoyez-la faire une course...
--Avec vos aides de camp qui sont à la porte?
--Je suis venu seul.
--Votre Altesse aime toujours ses petites promenades nocturnes qu’il
croit solitaires.
--Vous vous moquez de moi?
--Votre Altesse sait bien que non.
--J’ai, commence le Prince, une prière à adresser à Mlle Ozilie, à Mlle
Ozilie en personne. C’est pour lui demander de vouloir bien présenter ma
requête à Mlle Isabelle Chenoncay.
--Très bien. Je transcrirai à Mlle Isabelle quand je la verrai, répond
Ozilie gravement.
--Non, insiste le Prince. Il faudrait lui transmettre tout de suite.
Vous avez bien un moyen de communication depuis le temps que vous vous
connaissez et vivez de compagnie.
Ozilie ne se presse pas de répondre. Enfin:
--Nous en avons plusieurs, sans compter le téléphone.
--Eh bien, continue le Prince en riant, téléphonez-lui.
Quelques pas. Ozilie doit se diriger vers un petit meuble que j’ai
remarqué, près du mur. Je la distingue en ce moment par une fente, celle
que produisent les deux battants au point où ils se rejoignent mal.
Ozilie fait mine de décrocher un récepteur.
--Allo! Oui!... Allo!... Mlle Isabelle Chenoncay, je vous prie. Allo! ne
coupez pas!...
Soudain, la voix contrite et en faisant, sérieusement, le geste de
reposer son récepteur:
--Eh bien, vous voyez: ce n’est pas libre.
Encore un moment. Puis, comme on se jette à l’eau, la voix anxieuse du
Prince:
--Si vous saviez! Je ne puis pas vous oublier!
La réplique d’Ozilie, sans timbre, cette fois:
--L’air de la nuit ne vaut décidément rien pour Votre Altesse.
Le Prince changeant de ton et presque enjoué:
--Vous savez que je n’ai plus de professeur de français et que je
regrette les bonnes leçons de jadis.
--Votre Altesse désire-t-elle que je cherche de mon côté?
--Pourquoi avez-vous fui si vite? demande le Prince d’un accent une fois
de plus transformé.
--Je n’ai pas fui, je suis partie.
--Vous même, cependant, vous reconnaissez que vous avez pris la fuite.
--C’est exact. Erreur volontaire que l’on ne peut lire que sur les
lettres que j’ai adressées à Mlle Gina.
Ce doit être là une vive impertinence, car je sens le Prince
décontenancé. Si je comprends bien, Ozilie lui fait observer sans
détours qu’il eut connaissance de la correspondance qu’elle envoyait à
la fille du premier ministre. Toutefois, Evgueny essaie d’un:
--Je ne peux plus me passer de vous.
Ce qui amène cette riposte d’Ozilie:
--Je compatis beaucoup aux peines de Votre Altesse, mais un Prince digne
de ce nom doit-il se laisser submerger par des soucis de cœur?
--Suis-je donc un Prince digne de ce nom? Et croyez-vous que je tienne à
être Roi?
--Ceci ne me concerne point. Mais je dois loyalement vous prévenir que
je suis fiancée. Presque mariée...
--Depuis longtemps?
--Depuis deux mois.
--Deux mois! Non! Ce n’est pas possible.
--Vous faut-il des preuves, Monseigneur! J’ai des lettres qui en font
foi. Je puis les mettre sous les yeux de Votre Altesse...
Ozilie doit chercher ces lettres, car si je l’entends remuer des
papiers, je ne la vois plus.
--J’avais des lettres ici, remarque-t-elle. Où sont-elles? Encore
égarées!
D’une voix plus élevée:
--Trophime, Trophime, où sont mes lettres?
--Vous ne les trouvez pas? demande le Prince. Ne cherchez pas...
--Mais il me les faut, affirme Ozilie qui s’impatiente. Trophime!
veux-tu répondre?
La «Trophimova» qui, depuis un moment s’est glissée près de moi--mais
c’est pour mieux écouter--murmure:
--Zut! ce sont les trois lettres que je n’ai pas eu le temps de retirer
de la poste restante.
S’adressant à moi, en confidence:
--Vous les retirerez pour moi. Je vous expliquerai. Il ne faut pas que
ces lettres traînent.
--Pourquoi?
--On y parle du mariage secret de Mademoiselle. Chut!
--Elle est mariée?
--Ça vous ennuie? Rassurez-vous: ce n’est pas tout à fait vrai. C’est
pour que le Prince lui f... la paix. Ces lettres que je devais retirer,
on les aurait laissées, comme ça traîner par ici pour qu’il les
découvre... Alors, quand vous serez à Paris,--si vous y êtes avant
nous--vous les prendrez et vous me les enverrez à mon nom. C’est un
secret. N’en parlez pas. Et vous me rendrez service. Quand vous irez...
Mais la voix de Mlle Ozilie nous interrompit:
--Trophime, veux-tu te décider à me répondre?
--Qu’est-ce qu’il y a Votre Noblesse? interroge Trophime comme quelqu’un
qui vient de s’éveiller.
Et pour moi, elle bredouille:
--En voilà une perte! De belles horreurs ces lettres, à croire que
Mademoiselle a un amant!
Evgueny s’en mêle:
--Laissez dormir Trophime: elle ne les trouvera pas plus que vous.
--Pourquoi, je vous prie? riposte Ozilie.
--Parce que la police de mon Premier a dû passer par là.
«Bienheureuse police, toujours responsable!» Mais j’écoute soudain avec
plus d’attention.
--Oh! cet homme qui est venu ce soir! s’écrie Ozilie.
--Un homme est entré, chez vous, ce soir! s’étonne Evgueny...
Naturellement, il vous a parlé et il a subtilisé vos lettres. Laissez
donc! C’est moi qui vous les rapporterai. On va me les offrir demain
pour mon petit déjeuner. Mais ces lettres que contenaient-elles?
--Des choses... répond évasivement Ozilie.
Trophime, n’étant plus appelée, s’est recouchée.
--S’il pouvait les lire, murmure Trophime en riant, il en ferait une
tête!
--Ce sont des lettres de mon fiancé, précise Ozilie. Et j’y tenais.
--Ainsi, conclut le Prince, maintenant, je puis dire que je suis seul,
sans ami ni conseiller. Pourtant j’avais une si grande confiance en
vous!
Ozilie, la voix changée, affirme:
--Vous savez, Monseigneur, l’attachement, le respect que j’ai pour vous.
Si. La preuve? Vous sachant en danger à la Cour, je suis revenue, en
dépit de tous les conseils.
--Quels conseils?
C’est tout ce qu’Evgueny a retenu:
--Certains conseils...
--Les mêmes qui vous firent abandonner la Cour, sans doute?
--Peut-être...
Un moment de répit. On devine que le Prince ne sait quoi inventer. Ou
bien, il n’ose plus parler. Quant à Ozilie, elle attend. Que font-ils?
Je ne les vois pas. Enfin, j’entends, mais assez mal (à cause du bruit
que provoque Trophime qui vient de se lever une nouvelle fois) quelques
confidences d’Ozilie que je reconstitue comme suit:
--Que Votre Altesse veuille bien se souvenir de la promesse qu’elle me
fit: retrouver les lettres que l’on m’a dérobées.
--J’y penserai, assure le Prince. Mais comment était l’homme qui est
entré chez vous, ce soir, avant moi?
Et c’est mon signalement que Mlle Ozilie fournit. Elle dépeint un
personnage de bonne taille, maigre, au visage long, au teint brun (Teint
brun est exagéré) rasé, avec un nez fort et pointu (Je ne crois pas
posséder un nez pointu, mais on se connaît si mal soi-même!)
A chaque détail de ce portrait, Evgueny soupire.
--Je ne vois pas... Non, je ne vois pas.
Ozilie insiste. Elle va rappeler au Prince que cet homme est le délégué
qui vint à Paris... Ça ne manque pas, en effet. Cependant réplique
inattendue d’Evgueny:
--Je vous ai déjà déclaré que ce n’était pas moi qui avais expédié des
émissaires à Paris! Et comment est-il arrivé ici! Ah! parce qu’il avait
faim. Et vous l’avez envoyé où?
--Chez Trophime.
--S’il est encore là, je serais curieux de le voir.
Trophime qui a écouté est prête à tout événement:
--Ne bougez pas! me souffle-t-elle, tandis que, dans l’autre pièce, le
Prince retient Ozilie et lui confie:
--Ne dites pas qui je suis à cet homme-là... Pour lui, je dois rester un
officier de service... Non! il ne me connaît pas. Écoutez, s’il est
obséquieux devant moi, je vous l’accorde, c’est qu’il m’a déjà vu;
sinon, c’est qu’il croira réellement ce que vous lui annoncerez.
Ozilie doit se montrer sceptique, car le Prince insiste. Merci quand
même de l’avertissement que Son Altesse a bien voulu me fournir. Mais
que va répondre Trophime à cette question d’Ozilie:
--Ton invité, est-il toujours avec toi? demande-t-elle en ouvrent la
porte de la chambre où se tient Trophime.
--Oh! non, Votre Noblesse!
--Où est-il maintenant? insiste Ozilie.
--Je ne sais pas, mais pas loin d’ici.
--Veux-tu essayer de le retrouver. Tu le ramèneras... Écoute! Tu lui
diras qu’il y a ici un officier de service qui désire lui parler. C’est
tout, tu entends. Pas autre chose... Va!... Et ne reste pas une heure et
demie dehors...
--Si je ne le découvre pas, je reviens tout de suite, conclut Trophime.
Trophime s’habille dans l’obscurité. D’une voix complice elle me donne
ces indications:
--On veut vous voir. Donnez-moi votre chapeau, votre pardessus. Venez.
Vous allez sortir. Suivez-moi. C’est le Prince qui va vous parler, vous
avez entendu?
--Oui... Il se fait passer pour un officier de service...
--C’est ça, n’ayez pas peur de lui. Je vous ai aperçu comme vous faisiez
la conversation avec une ronde. Prenons la sortie qui m’est réservée.
Nous rentrerons par la grande porte, chez Ozilie...
J’obéis à la sympathique Trophime qui m’a décidément pris sous sa garde.
QUATRIÈME PARTIE
POUR LA DERNIÈRE HEURE
Ne savez-vous pas reconnaître le cri de l’hirondelle de mer
Ou la plainte de la mouette chassée par le vent?
Rudyard Kipling.
I
LES CONFIDENCES D’UN OFFICIER DE SERVICE
Les opinions des uns et des autres.
Je ne m’inclinerai donc pas devant Son Altesse Evgueny comme cela
m’advint en présence d’autres Altesses, au cours de déplacements plus ou
moins imprévus et que je n’ai pas à mentionner pour le quart d’heure. Du
reste, c’est Ozilie qui me présente.
--Voici ce Monsieur.
Puis, se tournant de mon côté.
--Monsieur l’officier de service a désiré vous voir.
Je salue et j’attends. Certes, Ozilie n’a pas été fâchée tout à l’heure,
à la pensée de m’humilier devant le Prince. Maintenant, elle redoute sa
victoire et ses conséquences... En face de moi, un jeune homme blond.
Est-ce cet uniforme de hussard corseté qui l’amincit et le rajeunit
encore? On croirait un collégien qui s’est déguisé en soldat pendant ses
vacances. Mais ce que je regarde surtout, ce sont les yeux du Prince,
des yeux gris-bleus, d’un gris insistant.
Evgueny s’exprime en allemand. Deux ou trois fois, il baisse les
paupières. Quand il a terminé, alors seulement, je prends la parole:
--Je comprends assez mal l’allemand; je puis cependant répondre à votre
question: j’appartiens au service du Premier ministre.
Qu’est-ce que je risque? Je l’ignore, mais maintenant, je dois jouer
jusqu’au bout. C’est ma seule chance d’évasion. Les enveloppes de
lettres recueillies chez Trophime sont bien cachées; mes papiers--au cas
où le Prince les exigerait ou même les ferait prendre de
force--établiraient ma véritable identité. C’est une autre chance à
tenter. Ils constituent une suprême sauvegarde.
--Que fais-tu là?
Evgueny me tutoie sans hésitation ni raideur. Devant un subalterne,
quelque chose comme un agent secret, peut-être se sent-il à l’aise? Il
s’arroge en outre les avantages d’une fonction d’emprunt. Il n’a pas à
se tenir comme un prince. Il découvre dans sa personnalité une assurance
inattendue et le plaisir mal défini que certains caractères--comme le
sien--éprouvent dans une mystification bien composée.
Maintenant, Evgueny me demande mon nom. Je n’hésite pas; je donne le
mien, le vrai:
--Lonlay-Labbaye.
Le Prince consulte un petit agenda qu’il tire de sa poche. Il y trouve
un petit papier plié qu’il examine consciencieusement:
--C’est exact, dit-il.
Je ne souris pas. L’«officier de service» continue à tenir son rôle. Il
insiste même:
--Labbaye, avec un y?... Il y a longtemps que tu es au service du
Premier?
--Deux jours, Monsieur le Lieutenant.
--Tu as beaucoup de travail?
--Beaucoup.
Je n’ai pas envie de rire. Cependant le visage d’Ozilie où tant de
sentiments sont lisibles: l’étonnement, une vague crainte, puis une
sorte de fureur me fourniront, plus tard, des accès de joie. Elle doit
se rappeler ce que je lui ai annoncé quand je l’ai rencontrée dans le
parc: «Si le Prince m’aperçoit, il passera comme s’il ne me connaissait
pas!»
--De quel pays es-tu?
--De France, Monsieur.
Et d’autres questions qui ne risquent pas de me compromettre, car si je
ne sais rien, le Prince aussi ignore à peu près tout... Soudain, une
attaque plus directe:
--C’est le «Premier» qui t’a ordonné de surveiller Mademoiselle?
--Je pourrais vous répondre, Monsieur le lieutenant, que je n’ai rien à
vous dire. J’aime mieux vous assurer que le «Premier» ne donne à
personne des missions de ce genre.
Le Prince regarde Ozilie. Mais elle doit songer: «Quelle perfidie! Ils
s’imaginent que je ne vois rien! Comme ils dissimulent mal l’un et
l’autre! Tout à l’heure, celui-là était Suisse, à présent, il est
Français.»
--Alors que fais-tu ici? reprend Son Altesse.
Dois-je inventer quelque chose? Je risque de tomber du premier coup sur
une bêtise.
--Je regrette, Monsieur, d’être obligé de me taire.
--Mais je suis officier de service. Je fais une ronde...
--Je ne le conteste pas.
--Ton insigne?
--Voici.
Et je montre le triangle «I. S. 24» que m’a remis Trophime un moment
plus tôt. Le Prince le regarde. Il paraît surpris cette fois.
--Suivez-moi au poste de garde.
C’était bien ce que je craignais.
--Comme il vous plaira, Monsieur.
--Sortons...
Le Prince salue Mlle Ozilie et Mlle Trophime. Toutes deux se courbent
dans une révérence. Je dis au revoir à Trophime et je m’incline
légèrement, en souriant, devant Ozilie.
*
* *
--Il fait froid, cette nuit.
C’est le Prince qui parle.
--Comment vous appelez-vous déjà?
Il ne me tutoie plus. Pourquoi?
--Je vais vous conduire au corps de garde; vous y serez mieux pour
dormir qu’aux environs du pavillon des femmes. Attention! vous allez
vous jeter sur le Palais de Justice.
--Le Palais de Justice?
--Oui, cette tonnelle près de ce carré de choux...
Des officiers passent. Une ronde, sans doute. Un homme tient à bout de
bras une lanterne qui éclaire tout d’un coup nos pieds et nos jambes. La
lanterne s’élève, braquée sur nous. Les officiers s’arrêtent aussitôt et
nous saluent en arrondissant leur main près de leur casquette. Lorsque
la ronde s’est éloignée le Prince bougonne, comme pour lui-même.
--Ils m’embêtent, tous ces gens, avec leur simulacre de cérémonies et de
patrouilles. Ils racontent qu’ils vont prendre la garde! Je n’en suis
pas dupe. Ils vont se coucher. Et ils savent qu’il y a des veilleurs de
nuit qui dorment aussi bien qu’eux-mêmes. Sans compter les chiens qui
sont plus sûrs.
Le Prince continue donc à tenir pour moi ses fonctions d’officier de
service mécontent. J’écoute sans émettre de commentaires.
--Le château, poursuit Evgueny, est une auberge où ils dînent et où ils
couchent. Prenez garde, voici le Sobranié. Oui, Monsieur, le Sobranié
est figuré par cette remise à outils... Ainsi, ils jouent à la
principauté. Toute cette propriété a été transformée par leurs soins.
C’est à croire qu’il existe une dose de puérilité jamais morte et qui se
maintient chez les hommes les plus graves en apparence.
«Saluez, Monsieur, la caserne des gardes sur votre gauche. C’est ce
hangar. La chambre des représentants, c’est ce mur à droite. Quant au
Palais Royal, c’est le bâtiment où réside Son Altesse.
--Et le corps de garde?
C’est ma première question. Elle est partie, malgré moi, par habitude
professionnelle certainement.
--Il n’existe pas. Il y a une sorte de soupente pour deux personnes.
Vous n’y serez pas trop à l’aise.
Le prince ajoute:
--Il n’y a pas seulement le parc qui est falsifié! Les habitants le sont
aussi...
La raison de ces confidences? Je l’ignore pour l’instant; mais je ne les
oublie pas.
--Tenez, ajoute Evgueny, il y a d’abord le Prince qui joue au Prince en
exil.
Je crois être habile en remarquant:
--C’est son rôle, il me semble...
--Admettons, interrompt Evgueny. Il y a le Premier Ministre. Les
conceptions politiques du Premier, ses idées sur l’autorité! Il
surveille le Prince, trop libéral à son gré, il le conseille, il le
redoute. Et les projets stratégiques du ministre de la guerre, sa
mobilisation des femmes! Remarquez que ce maquillage est fragile: un
appareil en carton. Le jour où les événements tourneront en faveur du
Prince,--si ce jour arrive--il faudra tout reviser et compter avec les
gens qui seront restés «là-bas», au péril de leur vie, sans honneurs ni
profits. Mais vous, Monsieur, en attendant ce miraculeux renversement,
pourquoi ne sollicitez-vous pas une place, un grade, un titre? Il reste
des postes sans titulaires et l’on peut toujours en créer de nouveaux.
--Que faut-il faire?
--Verser une gratification au Premier, à l’huissier, au concierge, à je
ne sais qui encore...
--Et au Prince? dis-je hardiment.
--Rien, réplique Evgueny d’une voix rude. Voyons! le Prince est tenu en
dehors; il ignore tout, bien entendu. On lui a fabriqué une cour de
dignitaires et falsifié sa propriété, celle-ci, le plus certain de ses
revenus.
--Tout de même, le Prince a bien quelqu’un dans son entourage qui peut
lui parler.
--Non, Monsieur. Il en avait un, autrefois. C’était un homme étonnant,
un de vos compatriotes: le colonel Chenoncay...
--Le père de Mlle Ozilie?
Je ne compte plus mes questions ni mes interruptions.
--Oui, répond le Prince.
Je ne saisis pas très bien. C’est la seconde fois que ce nom de
Chenoncay est prononcé devant moi. Caussanges le premier, me cita ce
nom. Au fait, le Chenoncay de Chamarges est l’oncle de Mlle Isabelle.
Mais alors? Je demande:
--C’est ce colonel qui a un frère en France?
--Précisément. Comment savez-vous? Mais vous connaissez donc Mlle
Isabelle?
C’est au tour du Prince à m’interroger de nouveau. Je ne n’aventure
qu’avec prudence:
--Moi? Non. A peine.
--Comment? Vous la connaissez à peine et vous allez lui demander
l’hospitalité? s’étonne Evgueny.
--C’est-à-dire que je pouvais me permettre...
Mais un rapprochement dans mon esprit: Isabelle--Ozilie, puisque Mlle
Ozilie est la fille du colonel Chenoncay et que le frère du colonel qui
est à Chamarges a une nièce qui se nomme Isabelle...
--C’est-à-dire que c’est Mlle Trophime que je connais un peu.
--Ah! bon! s’écrie le prince en éclatant de rire.
Et cette gaîté c’est pour ne pas montrer combien ma réponse le
satisfait. Ma parole, il est jaloux même des relations de Mlle
Isabelle-Ozilie.
Sans insister pour savoir comment j’ai pu lier connaissance avec
Trophime, Evgueny s’informe:
--Vous n’avez jamais vu le fiancé de Mlle Isabelle?
Je rectifie, exprès:
--Le fiancé de Mlle Ozilie?
--Si vous voulez, c’est la même chose.
Cette confirmation m’enchante. Toutefois, il faut répondre quelque
chose:
--Je sais qu’il y a plusieurs fiancés sur les rangs, mais je ne suis pas
sûr qu’il y ait un élu.
--Quels sont ces fiancés?
--Leurs noms, je les ignore. Il y a un avocat, un magistrat... deux
avocats même...
J’ai l’air de chercher, je ne puis retenir un sourire intérieur en
constatant le tour qu’a pris cette conversation si étrangement commencée
chez Ozilie et qui se poursuit, en pleine nuit, dans le parc endormi du
Palais de Neu-Thorenberg.
--Il y a encore un médecin, déjà célèbre et un jeune ancien ministre.
--Français?... Qui ça peut bien être?
--Je ne sais pas encore.
--Enfin, y a-t-il un Élu? reprend le Prince.
Décidément, il y tient. Je n’ai aucune raison de ne pas favoriser les
combinaisons d’Isabelle-Ozilie que me confia Trophime. Après tout, elle
m’a rendu service. Sans le prévoir, il est vrai...
--A vrai dire, je crois qu’il y a un Élu. Qu’est-ce qui me permet de le
croire? Des tas de petites choses insignifiantes, mais qui ont leur
poids.
Nous sommes tout à fait en confiance, «l’officier de service» et moi. Il
devine sans doute que je ne veux pas aller plus loin sur ce sujet ou
bien que je ne sais plus rien. Il se décide:
--Tenez, le corps de garde est là. Vous pourrez y dormir. La clef est
sur la porte. Au revoir, Monsieur. Bonne nuit.
Et Son Altesse Royale me tend la main.
*
* *
Le corps de garde possède une paillasse et des couvertures. On peut y
dormir. Ce n’est qu’une baraque, il est vrai, mais elle est éclairée par
une ampoule électrique. On peut y méditer aussi.
Demain, je quitterai ce Palais, quand les portes s’ouvriront. Je
rentrerai à Genève, avec les confidences de «l’officier de service». Que
valent-elles? Pourquoi ce Prince m’a-t-il ainsi parlé, caché--comme Mlle
Isabelle Chenoncay--sous un nom d’emprunt.
Ozilie, je le conçois bien, a changé de race--elle se dit
autrichienne--comme d’autres émigrent d’un pays ou se réfugient dans un
autre siècle. Mais Evgueny? Je crois qu’il est autoritaire, toutefois la
force lui manque. Il veut diriger et, peut-être, régner. Mais il n’a pas
l’audace de conquérir le pouvoir. Et saurait-il le conserver?
Par un revirement incompréhensible pour ceux qui l’entourent, Evgueny
qui souhaite la couronne, n’entreprend rien pour se l’attribuer. Peur
des coups? Plus simplement: impuissance dans la décision et l’action.
Des projets, des combinaisons, des velléités dont il aperçoit très vite
les inconvénients. Il ferait sans doute un excellent «officier de
service», non un capitaine. Aurait-il su succéder au roi, son père,
honorablement?
Connaissant sa carence de rêveur d’action, Son Altesse préfère laisser
croire qu’il se désintéresse de tout ce que l’on trame en sa faveur et
que le retour à la royauté n’est qu’un songe, imaginé par son Premier
Ministre. Il pense qu’en répétant: «Je suis trop libéral, presque
républicain, donc je ne puis régner», on ne découvrira pas son véritable
caractère qu’il cache sous une armature d’indifférence, de mystification
et de froideur.
II
UN SUCCÈS DE FLORIOT
Pendant ce temps, un autre événement que je n’avais point prévu--c’est
ma faute--se produisait au Palais de la Grande Marche. Je ne l’ai connu
que plus tard, le lendemain; toutefois, je dois le rapporter ici.
En quittant Paris, j’avais, bien entendu, averti mon journal que je me
rendais à Genève. Mais j’avais oublié de recommander le silence sur ce
départ. Aussi, Floriant de Floriot, sans nouvelles de moi, apprit-il
facilement en quel pays je voyageais. Il fit son possible pour partir
aussitôt...
Comment a-t-il su que j’étais allé à la recherche du prince Evgueny?
Jacques Wisel qui m’a suivi--par distraction assure-t-il; en vérité, à
cause de l’intérêt qu’il porte à Mlle Ozilie--et qui s’est installé au
même hôtel que moi, a renseigné Floriot. Wisel est excusable d’avoir
commis cette indiscrétion; j’aurais dû le prévenir, lui aussi, de garder
secrète mon entreprise.
Floriant de Floriot seul, à Genève, a pris le temps de réfléchir:
«Lonlay désire certainement obtenir une audience du Prince. Or, il y a
un petit bureau politique du Prince, à Genève même. Allons-y solliciter
l’entrevue indispensable.»
Là, on a déclaré à Floriant, selon la consigne ordonnée, que Son Altesse
n’était plus en Suisse. Cependant, après cette démarche de Floriot, le
premier ministre a été immédiatement avisé à la Grande Marche, que des
«envoyés spéciaux (on exagère toujours) venus de Paris, voulaient
enquêter sur le cas du Prince».
La «Grande Marche» fut alertée. Le premier ministre a pensé: «On demande
une audience, on la refuse. Fort bien. Mais d’autres essaieront
d’arriver jusqu’à Evgueny. Et que racontera celui-ci en présence des
journalistes?» Toutefois, il fallait prévenir le Prince. On s’y décida.
C’est pourquoi lorsque Son Altesse toujours méfiante, costumée en
«officier de service», me demandait mon identité chez Ozilie et qu’il
consultait son agenda où l’on avait inscrit les noms des «envoyés
spéciaux», ce n’était pas, comme je l’ai cru sur le moment, pour
composer un peu mieux son personnage, mais pour savoir s’il se trouvait
bien en présence d’un de ses dangereux reporters.
Conclusion: c’est en toute connaissance de cause qu’Evgueny m’a parlé du
Prince, des ministres, de sa cour en miniature et de son royaume et
qu’il m’a conté exactement ce qu’il voulait que je sache. La raison?
Faire ainsi échec aux projets et aux combinaisons de son premier
ministre et empêcher le retour du prince Evgueny dans sa principauté.
*
* *
Je me réveille assez tard. Il est bien huit heures. Dehors, froid. Tout
de suite, je pense que j’ai manqué la sortie des dignitaires qui
déposent leurs costumes au vestiaire, s’habillent selon leur profession
avant de prendre les tramways qui les transporteront en ville. Mais
aurais-je eu, sans attirer l’attention, la chance d’assister à cette
opération? C’est douteux.
Où se trouve la sortie? Le bâtiment des femmes n’est pas loin de moi.
Nous avons peu marché cette nuit, le Prince et moi, si nous avons
beaucoup parlé. La demeure d’Ozilie, c’est une baraque de planches
goudronnées, un véritable campement de réfugiées.
--Monsieur! J’ai de la veine! Mademoiselle m’avait ordonné de vous
suivre hier, mais vous n’en finissiez pas avec le... avec l’«officier de
service».
C’est Trophime qui me cherchait.
--Venez avec moi. On veut vous voir encore. Et vous aurez droit à un
café au lait.
--Dites-moi: où se tient la sortie?
--Je vous y conduirai tout à l’heure.
--C’est que je suis pressé.
--Mademoiselle aussi est pressée. Elle ne vous gardera pas longtemps.
Vous allez en ville? Dites donc, quand vous reviendrez, voulez-vous me
rapporter des cartes postales?
--Lesquelles?
--Une douzaine de chaque vue qui vous plaira. J’en envoie un jour douze,
toutes les mêmes, à douze personnes différentes, le lendemain, douze
autres, toutes pareilles. Comme ça, je ne risque pas d’expédier deux
fois la même image à la même destinataire.
--C’est très ingénieux.
--Oui. Et puis, ça dispense de tenir un livre de comptes. Quand vous
avez regardé douze fois une fontaine ou un château--je mets le timbre
sur la gravure--vous commencez à l’avoir dans la mémoire. Mais vous êtes
pressé, je le comprends...
J’écoute un peu distraitement le bavardage de Trophime. J’ai hâte
d’arriver à Genève pour mettre au point mon article que je construis en
ce moment. Je le vois très bien. D’abord en titre: «Un prince qui ne
veut pas régner.» Au-dessous: «Les mystères d’une Cour en exil.» Puis,
des alinéas: «Comment on garde le Prince», «Les policiers dans le
jardin», «Le Prince s’habitue au commandement», «Ce qu’il confie en se
disant un «officier de service», etc...
Ces sous-titres-là ou d’autres, que j’imaginerai à mesure.
Ce travail accompli, je monterai dans une automobile, je franchirai la
frontière et je m’arrêterai pour télégraphier à Paris dans le premier
bureau de poste français que je découvrirai...
Toutefois, Ozilie me demande. N’est-ce pas Son Altesse qui éprouve
quelques remords de ses confidences et qui a changé d’avis. C’est bien
regrettable, Monseigneur, mais votre confession est, autant dire, en
route...
III
A QUOI SONGE UNE «DAME D’HONNEUR»?
--Vous voilà enfin! m’accueille Ozilie dès qu’elle m’aperçoit. Vous avez
bien dormi?
--Il dormait mieux ici, Mademoiselle, intervient Trophime.
--Assez, «Votre Noblesse»...
--En vérité, reprend Ozilie, vous avez l’aspect peu engageant d’un
monsieur qui s’est mal reposé et qui n’a pas pu se laver.
C’est curieux comme elle s’exprime correctement. Je le constate une fois
de plus ce matin, parce que je sais à présent que Mlle Ozilie de
Wicheslaw n’est autre que Mlle Isabelle Chenoncay et lorsque Mlle Ozilie
commet des fautes d’accent ou de français, c’est avec l’autorisation de
Mlle Isabelle.
--Mademoiselle, recommence Trophime, pour le faire venir jusqu’ici, je
lui ai promis que vous lui offririez une tasse de café au lait.
Je proteste aussitôt:
--Quelle plaisanterie!
Mais Ozilie rit sans retenue.
--Allez vous laver chez Trophime, dit-elle. Et prenez le café avec
elle...
--Vous voyez!... triomphe Trophime. Suivez-moi. Je prendrai de nouveau
le café avec vous, pour vous tenir compagnie.
Tandis que Trophime me verse de l’eau dans une cuvette et ne paraît pas
du tout disposée à s’éloigner, je pense que le meilleur moyen de
l’obliger à me laisser seul, c’est de lui poser une question très
indiscrète:
--Pourriez-vous me dire pourquoi Mlle Isabelle qui est française se dit
d’origine autrichienne et se fait appeler Ozilie de Wicheslaw?
--C’est une devinette?... Ce n’est pas mon côté fort. J’aime mieux les
rébus...
--Mais non! Je vous demande...
Je répète:
--Pourriez-vous m’expliquer pourquoi Mlle Isabelle qui est française...
--Vous feriez mieux de vous barbouiller la figure, le nez, les cheveux
et l’estomac...
--Oui, tout de suite. Mais dites-moi...
--Est-ce que vous auriez peur de l’eau, par hasard?...
--Pourquoi? Mademoiselle...
--Parce que vous regardez l’eau sans vous laver.
--Vous ne voulez pas me répondre?
--Ça vous intéresse beaucoup? s’étonne Trophime.
--Un peu.
--Un peu, seulement?
--Un peu plus qu’un peu.
--Eh bien, je vous le dirai un autre jour.
--Mais quand? Moi, je retourne à Paris ce soir!
--Ne partez pas... D’ailleurs, je vous connais, vous reviendrez.
--Je ne vous trouverai plus.
--C’est bien possible. Et si moi je vous disais: je veux savoir ce que
vous allez bricoler à Paris?
--Je n’ai rien de caché pour vous: je vais diriger le bureau politique
du Prince.
--Seigneur! il n’y avait donc pas assez de gaffes auparavant!
Sa première surprise calmée, Trophime me rassure:
--Vous nous reverrez à Paris, vous nous reverrez...
Je suis entêté. D’ailleurs Trophime ne s’en va pas. J’insiste. Enfin,
elle se décide:
--Lavez-vous. Je vais vous expliquer pendant ce temps. Mademoiselle qui
a de la fortune avec un oncle qui possède en France et à Wien plusieurs
domaines, des maisons à Paris, ne veut pas qu’on le sache, parce qu’elle
ne rencontre autour d’elle que des épouseurs qui viennent pour son
argent. Alors. Mademoiselle garde ce nom d’Ozilie et son titre qu’elle
tient de la Cour, autrefois, du temps de la splendeur et elle se
présente comme dame de compagnie de Mlle Isabelle ou institutrice de la
famille Chenoncay, vous comprenez?... Jurez-moi le secret, maintenant...
--Pour toujours?
--Oui. Jusqu’au mariage de Mademoiselle...
Mais à présent qu’elle a commencé, Trophime ne s’arrête plus.
--Elle est très bonne, Mademoiselle, très douce, et très... réservée,
c’est ça, réservée... Mais pleine de volonté. J’ai tort, moi, de la
contrarier. Je sais qu’elle ne cède jamais. Mais quand même, je
résiste...
J’écoute. J’ai pris le parti de faire ma toilette sans m’occuper de
Trophime, pas du tout gênée, d’ailleurs. Elle coupe toutefois ses éloges
sur Mademoiselle par quelques remarques de choix qui me concernent:
--Vous laissez du savon derrière les oreilles... Voulez-vous que je
passe l’éponge sur votre rein? Ici, nous n’avons pas de baignoire. C’est
dommage, vous seriez plus vite nettoyé...
--Vous avez une grande force d’inertie...
--Qu’est-ce que c’est que ça? s’inquiète «Trophimova».
--C’est une sorte de force modératrice que l’on emploie dans certains
pays pour arrêter de trop brusques élans. Ainsi, certaines compagnies de
chemins de fer orientales diminuent-elles le nombre des accidents.
--Je ne sais pas. J’ai quelques qualités. Celle-là aussi, peut-être,
approuve Trophime avec bonne grâce.
«Mais vous êtes habillé... Voici Mademoiselle qui va vous parler...
N’oubliez pas: vous m’avez juré le secret jusqu’à son mariage...
Ozilie de Wicheslaw apparaît, sans avoir frappé, à la porte de
communication. Elle a quelques précisions à me demander. C’est elle qui
paraît embarrassée et non pas moi. Elle m’aborde avec une brusquerie
volontaire:
--Vous connaissez beaucoup de monde à Paris... Ne protestez pas... vous
devez avoir ouï parler d’un délégué de Son Altesse, M. Jacques Wisel...
Vous avez déjà entendu prononcer ce nom?... Par hasard?...
--Comment est-il?
--Des cheveux gris... plus fort que vous, oui. Pas aussi grand. La
ressemblance s’arrête-là. Il a l’air très bienveillant, intelligent,
spirituel, aimable...
--Je vois, dis-je... Des yeux très doux... C’est bien celui que je
connais, l’historien...
Et comme je n’ajoute rien, Ozilie se tait.
L’intérêt qu’elle témoigne à Wisel, qu’est-ce que cela signifie? Suis-je
le premier à m’apercevoir d’un événement dont Ozilie elle-même se rend
actuellement mal compte. Je la remercie de son hospitalité, mais elle ne
m’entend pas. Soudain:
--Vous allez à Genève? Je suis indiscrète, mais pourquoi? Oh! quelqu’un
vous attend à l’hôtel. C’est ça, une jeune personne.
--Pas du tout, Mademoiselle, un de mes amis.
--Je ne veux rien savoir. Et vous resterez longtemps? Selon les désirs
de cette personne? C’est gentil de se conformer ainsi à ses volontés...
Je parviens à interrompre ce discours:
--Certes, c’est un ami d’importance, intelligent, dévoué, bienveillant,
plein d’indulgence, moins grand que moi, plus fort...
--Que voulez-vous dire? interroge Ozilie.
--Rien, si ce n’est que je vais, maintenant, rejoindre à l’hôtel où il
m’attend, mon ami Jacques...
--Son nom ne m’intéresse pas... intervient encore Ozilie.
--Wisel.
--Comment! Il est à Genève! Et pour quoi faire?
--Je l’ignore, Votre Noblesse.
Je salue sans plus attendre, pas du tout mécontent de ma petite mise en
scène. Je suis déjà loin quand je me retrouve dans le parc, à la
recherche de la sortie. Un officier que je rencontre m’indique la bonne
voie:
--Suivez l’avenue du roi Conrad... Puis à gauche.
Oui, mais qui m’expliquera l’intérêt persistant de Mlle Ozilie pour
Jacques Wisel? Je ne le sais pas, je crois le deviner...
IV
LONLAY A GENÈVE
A Genève, une bourrasque se prépare. Déjà la pluie glisse régulière,
maîtresse des rues désertes.
Je fais arrêter ma voiture non devant l’hôtel où j’ai retenu ma chambre,
mais quelques mètres plus loin, près d’un café. Personne sous la toile
de la terrasse assombrie, si ce n’est, dans un coin, un homme en
pardessus noir à qui un chapeau de paille enfoncé sur les yeux inflige
un air de comique en détresse.
Et j’ai la surprise de reconnaître M. Floriant de Floriot.
--D’où venez-vous? m’interroge-t-il comme s’il s’éveillait.
--D’une petite expédition.
--Vous n’avez rien découvert en dehors de l’orage?
--Et vous, vous avez tout ce que vous désirez?
--Tout, c’est beaucoup dire. Mais suffisamment.
Je me mets à l’abri sous la véranda. Toutefois, je ne m’assieds pas.
Pourquoi diable M. Floriant est-il venu à Genève.
--J’ai d’abord demandé à voir le Prince. On m’a montré plusieurs
huissiers, mais pas de Prince.
Je demande:
--Que vous ont raconté les huissiers?
--Que la monnaie française n’est pas aussi dépréciée qu’on veut bien le
colporter, à la condition d’en donner beaucoup à la fois comme
pourboire.
--Vous n’avez pas d’autres précisions?
--Si, répond M. Floriant. Des gens très courtois nous renseignent. Nous
savons ainsi tout ce qui se passe à la Cour, et aussi là-bas, dans le
petit pays en révolution.
--Comment ça?
J’insiste, l’air indifférent si possible, troublé quand même par
l’ironique tranquillité de M. Floriant.
--Nous avons en ville un bureau officiel et politique qui nous remet des
notes, des télégrammes et tous les commentaires désirables.
--Vous me rassurez! Et vous télégraphiez ces communiqués qui affirment
que le Prince combat à la tête de ses partisans et se fera tuer plutôt
que de céder le territoire conquis.
--Le représentant du chancelier est très aimable, réplique M. Floriant,
abandonnant le ton de la plaisanterie. Nous avons appris...
--Qui ça, vous?
--Nous sommes trois en me comptant, le gros Georges et le vieux Paul...
--Que font-ils?
--Ils jouent aux cartes. Nous avons donc appris en temps utile le départ
clandestin du Prince, son arrivée dans son royaume, l’enthousiasme,
etc... Quant à la cour qui était près de Genève, nous savons qu’elle a
suivi Son Altesse. Vous le saviez aussi?
--Oui, on me l’a dit également.
--Vous ne l’avez pas cru, continue M. Floriant. Alors, vous avez voulu
vous rendre compte vous-même. Vous revenez maintenant... A quoi bon
courir les chemins quand on trouve tout à sa portée? Que savez-vous de
plus que moi?
--Peu de choses, en vérité. Si ce n’est que j’ai obtenu une entrevue
avec le Prince.
--Avant son départ? s’étonne M. Floriant.
--Non, ce matin.
--Vous plaisantez! Le Prince n’est plus en Suisse depuis huit jours au
moins.
--Demain soir, peut-être, le Prince aura quitté la Suisse. Mais
aujourd’hui, il n’a pas bougé.
--Enfin! conclut M. Floriant résigné et peu soucieux de contredire un
camarade, si vous en êtes persuadé! Rien ne ressemble plus à un Prince
en exil qu’un dignitaire proscrit. D’autre part, je ne peux pas me
démentir, même si votre nouvelle est vraie. Nous sommes plusieurs ici,
envoyés de Paris et nous donnons tous les mêmes nouvelles puisées aux
mêmes sources. Nous faisons donc la vérité.»
Je connais cette antienne: pas de frais, pas de zèle superflu, pas de
démarches compromettantes, pas d’enquêtes dangereuses. Il n’y a qu’à
attendre la version officielle. C’est plus commode et l’on ne court ni
risques, ni désagréments. Correspondant de guerre, on allonge les
communiqués que l’État-Major--quel qu’il soit,--vous fournit avec de
pittoresques impressions plus ou moins personnelles, envoyé auprès d’un
ministre tout puissant ou d’une Altesse déchue, on reproduit sans abuser
des commentaires les contre-vérités qui sont si aimablement fournies...
--Jacques Wisel est inquiet, ajoute M. Floriant.
--Il me cherche?
--Il est étonné de ne plus vous voir revenir...
--Je vais le rassurer.
M. Floriant qui s’accommode de la solitude n’essaie pas de me retenir.
Je rentre à l’hôtel. Des femmes dans des manteaux garnissent le hall.
Elles regardent la pluie qui s’attarde aux vitres sans rideaux. Des
hommes fument. Les plus gros parlent allemand. La plupart s’expriment en
anglais. Rendez-vous cosmopolite.
Jacques Wisel est sorti. Je me retire dans ma chambre et je commence à
écrire. Je compose deux longs télégrammes que je me propose d’envoyer à
quelques minutes d’intervalle, le premier relatif à mon «entrevue avec
le Prince», le second aux confidences de la «dame d’honneur». Je termine
ces rapports écrits, lorsque Wisel se fait annoncer:
--Qu’il entre!
Et sitôt que l’historien apparaît, je lui déclare sans autre préambule:
--Voulez-vous me rendre le service de relire pour moi ces feuillets?
Vous serez au courant. Je vous fournirai ensuite les renseignements que
vous désirerez, c’est-à-dire tout ce que l’on ne peut pas confier au
télégraphe...
--Vous n’allez pas télégraphier d’ici, de Genève? J’ai une voiture
découverte. En moins d’une heure nous aurons franchi la frontière. A
Bellegarde, vous n’avez à redouter ni le change ni la censure.
--C’est aussi mon avis. Vous m’accompagnez?
--Avec plaisir. J’en ai assez de distribuer du pain aux mouettes du lac
et de contempler les avenues et ces hôtels pour étrangers. Mais cette
«Grande Marche» où est-ce?
--Ce n’est qu’un nom que les partisans du Prince ont donné à la
propriété de cet aimable exilé.
--Vous avez retrouvé Mlle Ozilie?
Je songe, pour moi seul!
«Il ne l’a pas encore oubliée».
--Sans la chercher. Elle m’a d’ailleurs demandé de vos nouvelles.
--Que lui avez-vous répondu?
--Que vous étiez à Genève.
Wisel ne dissimule point un geste de surprise et d’embarras.
--Que fait-elle?
--Elle demeure actuellement dans un pavillon du Palais réservé aux
dames, avec sa camérière Trophime Trophimova.
Je me souviens à ce moment que j’ai promis à Trophime de ne pas révéler
ce qui unit Ozilie à Isabelle. Je termine aussitôt pour ne plus toucher
à ce sujet:
--Je vous avouerai que c’était surtout le Prince qui m’intriguait.
* * * * *
Dans l’automobile, la conversation s’attarde sur les télégrammes que
j’ai écrits. Jacques Wisel les commente:
--Intéressante votre rencontre, la nuit, avec cette Majesté que l’on
croit, que Floriant de Floriot et quelques autres croient dans son petit
royaume en révolution. Mais les confidences de la dame d’honneur, c’est
Ozilie, n’est-ce pas?
«Voilà où il voulait en arriver.»
J’explique à haute voix:
--Non. C’est un arrangement des papotages de Trophime.
--Mlle Ozilie, vous n’en parlez pas?
--Pas du tout!
Mais pour moi, je me répète: «Décidément il y pense!»
--Pourquoi?
--Pourquoi? Mais afin de ne pas la compromettre. Elle a été d’ailleurs à
mon égard très cordiale, très obligeante. Elle m’a permis de dîner avec
Trophime.
--Trophime?...
--Sa dame de compagnie. Car Ozilie, dame de compagnie a droit, à la
cour, à une dame de compagnie. Ozilie m’a donné l’occasion de rencontrer
le Prince. Ce matin encore, elle m’a offert du café pour mon déjeuner.
Il faut bien noter que ce n’est pas tout à fait ainsi que les événements
se produisirent. Mais on n’est pas contraint de se perdre dans les
détails.
--L’étrange petite personne, constate Wisel.
Nous baissons la tête pour parler et aussi parce que le vent dans cette
voiture, nous attaque en plein visage.
--Qui est-ce, en réalité?
J’ai l’air de parler tout haut, pour moi-même. Je reprends:
--Je n’avais pas le loisir de m’en soucier. Mais j’y songe. Par
instants, je crois que j’aurais dû la placer dans mon récit. Elle y
avait sa part. Elle y aurait apporté tout un appareil romanesque.
Toutefois, j’étais obligé de la montrer un peu différente. Pour qu’on ne
la reconnaisse pas trop et aussi pour ne pas l’affliger. Il fallait la
présenter plus jolie, d’abord. Est-elle même jolie? Vous le savez? On ne
peut pas l’affirmer. Elle n’est indifférente à personne, voilà la
vérité... Notre chauffeur se jette dans les tournants comme s’il voulait
se suicider.
Nous sommes renvoyés l’un sur l’autre, suivant les coudes de la route?
Je continue cependant:
--Si elle est sympathique à certains, à d’autres elle est tout à fait
antipathique. Et c’est ce qui lui octroie ce caractère abrupt et
difficile. Même quand on la connaît un peu mieux, on reste longtemps
sans savoir si l’on deviendra son ami ou son ennemi. Cependant, un jour
vient où il faut prendre position de gré ou de force.
--Vous n’avez pas eu le temps de l’étudier, mais vous l’analysez assez
bien, remarque Wisel.
--Je l’ai vue tout de même à l’œuvre, avec moi, avec Trophime, avec le
Prince.
Ce que je crois encore, mais garde pour moi seul, c’est que tout d’abord
Ozilie m’a déplu. Pourquoi? Pour les mêmes raisons, sans doute, qui la
rendent inoubliable à Jacques Wisel et à Pierre Caussanges. Les plus
fortes passions ne sont pas inspirées aux hommes par les plus belles
femmes ni par les plus triomphantes. Au contraire, il semble que les
folies les mieux conduites ou les incartades les plus inattendues hors
des routes tracées s’accomplissent souvent à cause de personnes que nos
voisins et nos amis déclarent tout à fait sans danger. Ce qui permet au
commun des spectateurs de s’embrouiller davantage dans les contremarches
de ceux qu’ils observent et qu’ils jugent.
--Et les lettres du Prince? demande Jacques Wisel.
--Nullement question.
--Et les délégués?
--Histoire terminée. Voici un arrêt. La frontière. Nos papiers.
La voiture s’arrête quelques instants sur cette route où des courants
d’air s’échangent près des poteaux indicateurs.
--De ces délégués, Ozilie en a parlé au Prince, dit-il, lorsque
l’automobile fut repartie. Le Prince a répondu: «C’est encore une
maladresse de mon premier ministre». Je ne sais rien de plus.
--Ne pourrais-je pas voir un peu cette cour et ce Palais?
--On tâchera... Voyons. Mes deux télégrammes en partant cet après-midi,
19 octobre, arriveront à Paris ce soir. Ils paraîtront, le premier
demain samedi 20, et le second, dimanche... Nous rentrerons ce soir, si
vous voulez, à Genève, pour attendre les événements.
--Vous tenez à revoir le Prince? demande Wisel.
--Non. Je dois acheter des cartes postales pour Trophime et j’espère
bien rencontrer de nouveau Mlle Ozilie.
--Pour quoi faire?
--Simple curiosité. Du moins, jusqu’à présent. Aucune arrière-pensée. Et
puis, quelque chose m’avertit que Mlle Ozilie ne sera pas mécontente de
vous retrouver.
--Que voulez-vous que je lui dise?
--Rassurez-vous: elle sait parler.
CINQUIÈME PARTIE
LA GRANDE MARCHE ABANDONNÉE
Quelle magnifique diversité il y a parmi les hommes! Et
savez-vous une besogne plus attachante que d’étudier les
conditions où se créent leurs variétés?
Maurice Barrès.
I
L’AUTEUR RESPONSABLE
Il y a des lieux tout à fait malsains.
Jacques Wisel et Lonlay-Labbaye, rentrés la veille au soir de
Bellegarde, achevaient de déjeuner en compagnie de Floriant dans un
restaurant cosmopolite de Genève où ne s’aventurent jamais les vrais
Genevois, lorsqu’une femme dont le visage disparaissait sous un chapeau
blanc s’approcha de leur table.
Lonlay le premier l’aperçut, mais ne témoigna pas de surprise.
--Que désirez-vous, Mademoiselle? dit-il.
Trophime Trophimova, reconnaissant le «délégué», commença d’une voix
rapide, mais sans éclat:
--Enfin, je vous découvre. Tout à l’heure, Mademoiselle va venir. Ici
même, oui. Préparez-lui une place parmi vous comme à une amie que vous
attendez. Car vous l’attendez, comprenez-vous. Il se passe de graves
choses à la maison des fous costumés.
--Qu’y a-t-il donc? interrogea Lonlay qui s’efforçait d’être calme et
tenait à faire preuve de son sang-froid surtout en présence de Wisel et
de Floriant.
--Le Prince et le premier ministre sont furieux. Le Prince surtout.
--Evgueny n’est pas content. Pourquoi?
--Mais alors, le Prince est en Suisse! s’étonna Floriant de Floriot.
--Il se réveille celui-là et c’est pour crier. Racontez-moi, Trophime.
--Non Monsieur, tous les indigènes du traktir nous regardent.
--C’est parce que vous êtes debout et votre chapeau blanc les rend
malades d’admiration. Asseyez-vous!
--Non. Il faut que j’aille chercher Mademoiselle. Elle attend dans une
voiture, tout près.
--Devant notre hôtel? demanda Wisel.
--Non, Monsieur. A votre hôtel, il y a un garçon d’étage qui est
dignitaire à la cour quand il a fini son travail en ville. Il vous
connaît et nous aussi.
--Ceci m’explique bien des choses. Mais enfin, reprit Lonlay, pourquoi
ces messieurs sont-ils mécontents?
--On sait tout au Palais, répliqua Trophime. On sait ce que les journaux
de Paris racontent sur le Prince qui ne veut pas régner et qui se cache
en Suisse. On sait ce qu’il a dit à un envoyé spécial et ce qu’il pense
des gens de son entourage. Mademoiselle vous racontera mieux.
Trophime s’en alla. Les trois hommes se regardèrent. Lonlay ne disait
rien. Le retentissement que provoquait son article dépassait ses
prévisions, ou plutôt l’engageait sur une piste qu’il n’avait relevée
sur aucune carte des possibilités.
Jacques Wisel se mit à boire deux fois de suite. Ainsi trahissait-il son
agitation. Toutefois, il se surveillait avec force. Dans quelques
minutes, Mlle Ozilie allait apparaître. Et il s’étonnait, une fois de
plus, de penser avec tant de violence à cette jeune fille. Mais la
nouvelle qu’il apprenait, si elle déterminait chez lui un brusque
bouleversement, ne lui enlevait rien de son apparence réfléchie: Mlle
Ozilie ne discernerait que ce qu’il voudrait lui permettre de lire.
Quant à Floriant de Floriot, il ne dissimulait pas son inquiétude. Il
répétait de diverses manières des remarques de ce genre:
--Le Prince était donc en Suisse et non dans son pays! Il y a deux jours
que je télégraphie le contraire. Qu’est-ce qu’on nous fait raconter!
--Voilà bien les dépêches officielles...
--Je ne savais pas!...
--Vous ne m’avez pas cru, répliqua Lonlay. Et le premier jour, vous
m’avez répondu: «A quoi bon courir les chemins quand on a tout à sa
portée.» Souvenez-vous!
--Je ne suis pas le seul, conclut Floriant de Floriot qui cherchait à se
rassurer. Alors, ça finit par imposer une vérité.
* * * * *
Une femme entra, puis une autre toute habillée de noir, dans un ample
manteau de voyage. Elle paraissait grande et mince. Lonlay ni Wisel ne
reconnurent Mlle Ozilie; mais ils aperçurent Trophime. Les trois hommes
sans hésiter, se levèrent...
Sitôt assise, Mlle Ozilie parla:
--Trophime vous a déjà conté l’essentiel. Je suis venue tout de même.
Bonjour, Monsieur, dit-elle en tendant la main à Wisel.
Elle reprit:
--Quel grand sujet d’étonnement pour moi de vous rencontrer ici. Mais
c’est surtout à Monsieur--elle désignait Lonlay--que je dois tout
d’abord parler.
--Je ne vous présente pas votre voisin, M. Floriant de Floriot,
intervint discrètement Lonlay. Vous êtes censée le connaître comme vous
nous connaissez tous.
--Ne présentez pas, merci. Je connais désormais M. Floriant de Floriot.
Et elle examina d’un coup d’œil Floriant. Elle le jugeait fonctionnaire
paisible, mal construit au surplus pour supporter sans défaillance les
gaz asphyxiants des villes. Puis:
--Voici que tout à l’heure, donc, le Prince Evgueny--que Dieu conserve,
n’est-ce pas?--vient me voir, tout écumant et enragé, et me demande:
«--Vous êtes l’amie et la complice de ce garçon qui a écrit sur moi à
Paris, des stupidités?
«D’abord, je ne comprenais pas. Il y a tant de garçons capables d’écrire
à Paris des stupidités. Je dis:
«--Quel garçon?
«Je vous fais la grâce de ne pas sténographier ici toute notre
conversation. Je devine à la fin que ce garçon c’était vous, Monsieur
Lonlay, que le Prince voulait désigner.
«--Mais non, dis-je au Prince, ce garçon est un de vos délégués à Paris.
Je le sais. Et c’est comme ça que je l’ai rencontré.
«--Un délégué? Pas à moi! interrompt le Prince. Enfin, voilà,
ajoute-t-il. On a imprimé sur moi des choses folles. Pas du tout ce que
je voulais.»
«Le Prince m’a montré votre article...»
--Comment? Mon article? s’étonna Lonlay, surpris sincèrement que son
télégramme expédié la veille, paru le matin à Paris, fût déjà connu en
Suisse.
--Oui, un article où l’on racontait que le Prince ne voulait pas régner,
qu’il préférait vivre paisiblement en Suisse que de se faire tuer au
milieu de ses partisans... Enfin, des commentaires très aimables, comme
ça...»
Puissance de la voix humaine, sortilège intraduisible. Jacques Wisel
écoutait et regardait. La sympathie affectueuse que l’on éprouve pour
certaines cantatrices et comédiennes à la voix prenante... Et pour ces
femmes qui chantent aux carrefours plébéiens..., Wisel la concevait tout
d’un coup. Il n’entendait qu’assez mal ce que contait Ozilie, mais il
était conquis par le charme de cet accent étranger et pittoresque.
--Il faut que vous sachiez, reprit Ozilie. Un typographe d’une
imprimerie de Genève qui est dignitaire de la Cour.
--Lui aussi! remarqua Lonlay.
--... a pu obtenir des épreuves d’un télégramme envoyé de France. Ce
télégramme est le texte complet de l’article d’un journal parisien. Le
typographe a remis au chancelier ces épreuves que demain tous les
«canards» de la ville vont reproduire.
«J’ai compris, à partir de ce moment-là, que nous étions un peu
suspectes à la Cour...
--Qui? Vous?
--Moi. Et encore Trophime qui m’a dit: «Je vais prévenir M. Lonlay. Ça
l’intéressera.» Le Prince, de son côté, m’a déclaré:
«--Si ce n’est pas le garçon à qui vous avez donné un asile de nuit,
c’est un autre. Et il m’a cité d’abord votre nom, votre adresse ici.
--Comment sait-il?
--Par le garçon d’étage de votre hôtel.
--Qui est dignitaire à la Cour?
--Précisément. Il m’a cité encore le nom de M. Wisel. Alors, j’ai voulu
accompagner Trophime à Genève. Voilà comment nous sommes arrivées...
Non, ne remerciez pas. Réfléchissez et agissez vite.
Elle les regardait et ne mangeait pas. Elle paraissait vraiment
anxieuse. «Une femme, songeait Lonlay, ne peut être ainsi bouleversée
que pour trois causes: on lui a pris son collier, son chien ou son
amant.»
--Maintenant, continua Mlle Ozilie, je crois que c’est M. Wisel que l’on
poursuit et que l’on veut arrêter.
--Pourquoi arrêter Wisel? demanda Lonlay.
--Parce qu’il est responsable des stupidités--excusez-moi, Monsieur--qui
sont imprimées à Paris.
--C’est toujours le garçon d’étage qui a fourni ces renseignements. Mais
comment arrêter Wisel? reprit Lonlay.
--Je ne sais pas. Mais ils pourront.
--Ils pourront!... répéta Lonlay en riant.
--Vous ne les connaissez pas du tout. Vous ne vous rendez pas compte de
l’agitation furieuse qu’il y a au Palais. Et ce soir, quand on vendra
dans les rues les journaux de Paris arrivés avec le train! Et demain, 21
octobre, quand la suite paraîtra: «les confidences»... je ne sais
plus...
--«D’une dame d’honneur», compléta Lonlay.
--Comment savez-vous?
--Parce que je sais. Nous savons. Tout le monde est au courant.
--Oui. Vous venez de m’avouer: c’est vous l’auteur responsable. Eh bien,
il vous faut fuir tout de suite.
--Ils ne m’arrêteront pas.
--Non. Mais il y a la vengeance, la punition comme ils disent. Un coup
de pistolet dans la rue; dans votre chambre, le poison; dans l’escalier,
la chute. Après, on déplore: «Comme c’est regrettable un accident!».
Fuyez donc! Auparavant, quelle dame d’honneur avez-vous interrogée? Vous
n’avez vu que Trophime. Mais ce n’est pas...
--Rassurez-vous: c’est une transposition adroite, mais vraie...
--Grand Dieu, qu’est-ce que cela signifie? Enfin, si vous vous
comprenez. Une autre chose comique... Le Prince m’a reproché d’avoir
scandaleusement fait dormir sous ma toiture mon fiancé... Vous ne
connaissez pas mon fiancé, d’après le Prince?...
--Je ne vois pas, avoua Lonlay.
--Vous ne voyez pas! C’est compréhensible. Mon fiancé, eh bien, c’est
vous! N’est-ce pas! C’est vaudevillesque.
Lonlay ne souriait qu’à demi. Wisel s’amusait. Floriant ouvrait de
grands yeux. Mlle Ozilie n’insista pas. Elle reprit:
--M. Wisel n’est pas le responsable. Cependant, il doit partir, car ces
Messieurs ne savent pas et ils pourraient faire une prodigieuse erreur
irréparable. Donc, fuyez, Monsieur Wisel.
Lonlay ne laissa pas à Jacques Wisel le temps de répondre. Déjà il
s’adressait à Floriot.
--Vous qui connaissez ces Messieurs du bureau politique vous devriez
aller jusque chez eux. Ils vous donneraient un de leurs petits
communiqués habituels. Ce sera, cette fois-ci, un démenti aux journaux
de Paris.
--A un journal de Paris, rectifia Ozilie.
--Ce démenti, nous l’enverrons à nos journaux en spécifiant l’origine.
Quant à vous, Wisel, vous devriez partir comme on vous le conseille.
--Mais Mademoiselle, que va-t-elle devenir? demanda celui que tout le
monde renvoyait ainsi aux frontières.
--Nous ne sommes encore ni au secret, ni arrêtés, expliqua Ozilie. Mais
où aller? Je suis sûre qu’il y a des barrages près des douanes. Le
mieux, pour nous, est de rentrer paisiblement à la «Grande Marche». A
l’heure présente, on nous croit évaporées, n’est-ce pas? Donc coupables.
Nous rentrons, Trophime et moi, avec des provisions, des marchandises
que nous aurons prises à Genève. Nous avons l’air bien sages. Donc, nous
ne sommes pas coupables. C’est encore à la «Grande Marche» que nous
serons le plus en sûreté.
--Je vais au bureau politique, annonça Floriot.
--Et moi, commander pour une nouvelle promenade notre voiture d’hier,
ajouta Lonlay.
Les deux hommes se levèrent laissant Ozilie, Wisel et Trophime ensemble.
Trophime ne perdait pas son temps. Elle avait cueilli dans chacun des
plats qui garnissaient la table: l’omelette de Floriant, le gigot de
Lonlay, les petits pois de Wisel, les hors-d’œuvre de quoi emplir son
assiette. Elle mangeait avec méthode.
--Je vois que les voyages vont recommencer, conclut-elle.
Mais Ozilie ni Jacques Wisel ne l’écoutaient. Ils parlaient...
II
LA «PETITE DISCIPLE»
--Comment vous remercier?
Ce furent les premiers mots de Jacques Wisel.
--De quoi? demanda Ozilie.
--De ce que vous avez fait pour nous, pour moi...
--Ne me remerciez pas.
La sécheresse d’Ozilie était visible. Sécheresse ou prudence sur le
qui-vive? Cette attitude reparaissait ainsi chaque fois que la jeune
fille se trouvait devant un inconnu. «A qui en veut-il, celui-là?»
semblait-elle dire. Et elle ne reprenait quelque assurance qu’en se
montrant agressive.
--Qui sait? rectifia-t-elle. Peut-être mes craintes sont-elles mal
bâties.
--Enfin, elles m’ont valu cette chance inespérée: vous revoir.
--Mais rien de plus naturel, répliqua Ozilie. N’êtes-vous pas, vous
aussi, délégué de Son Altesse? Donc idoine à revenir par ici. Et par
conséquent à me rencontrer.
--C’est exact, concéda Wisel en souriant.
--Pourquoi souriez-vous? A cause de mes erreurs de français?
--Ne croyez pas...
--Alors, que dois-je croire?
--C’est parce que vous paraissez trouver toute simple une rencontre
aussi inattendue que celle-ci.
--Cependant, je devais revenir à Genève et vous aussi.
--Moi, passe encore. Mais vous? demanda Wisel.
--Et les lettres du Prince, celles qu’il exigeait et que je voulais lui
remettre moi-même. Oubliez-vous?
--Je n’ai pas oublié. Et à présent, ces lettres?
--L’affaire des lettres est terminée. Gina--vous vous souvenez--à qui
j’écrivais aussi quelquefois est invisible. Si la fille du chancelier ne
cherche pas à me voir, moi non plus. Mais je retournerai à la Grande
Marche, par point d’honneur. Pour crâner, comme vous dites...
--Mais je ne dis rien!
--... dans votre langue française.
--Vous n’avez pas peur de retourner à la Grande Marche.
--Pourquoi peur? Puisque c’est une question d’honneur. Mais je n’y
resterai pas... Où j’irai? Vous avez donc bien envie de le savoir?
J’irai sans doute, à Wien, en Autriche, puis en Italie.
--Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris?
--D’abord parce que mes passeports ne sont pas prêts pour France.
Deuxième raison. Parce que, et vous n’y songez plus je constate, je suis
une institutrice modiste... non, modeste et que je dois gagner mon pain
quotidien où l’on m’envoie. Seigneur! et ce M. Lonlay qui ne revient pas
avec sa grosse voiture!
--Lonlay est allé quérir une voiture?
--Oui. Pour vous emmener...
--Pour m’emmener?... Vous êtes pressée de me voir partir?
Ozilie répliqua sans avoir l’air d’y entendre malice:
--Très pressée. Votre existence est en danger.
--Que peuvent-ils contre moi?
--Beaucoup de choses et vous rien du tout contre eux. Vous, ils vous
connaissent. Vous, vous n’en connaissez aucun? Pourriez-vous seulement
dessiner la tête du garçon de l’étage qui vous surveillait?
Wisel ne fit pas d’objection. Il s’inclina même:
--Penser que je vous retrouve aujourd’hui et c’est pour vous perdre tout
de suite. Je n’ai jamais oublié le jour où nous nous sommes rencontrés.
Trophime, sans se soucier de cette conversation, avait commandé du thé
et des liqueurs. Son repas était terminé. Elle jugea opportun de
s’informer auprès de Wisel:
--Vous préférez du café, peut-être? Bon! Du café aussi.
--Quel jour était-ce donc? s’étonna Ozilie répondant à Wisel.
--C’était le 12 octobre.
--Il y a huit jours.
--Que d’événements en huit jours. Si vous saviez comme j’ai été heureux
de vous apercevoir tout à l’heure.
--Parlez plus bas, vous allez déranger la méditation de Trophime.
--Vous vous moquez de moi?
--Un peu, sans doute. Pourquoi vous croyez-vous obligé, Monsieur Wisel,
de me débiter des politesses françaises? Parce que nous sommes tous les
deux, parce que c’est la seconde fois que nous nous rencontrons, parce
que Trophime ne vous écoute pas...
--J’entends très bien, interrompit Trophime. Mais ça ne m’intéresse pas.
--Ce ne sont pas des politesses, croyez-moi... Je m’exprime si mal.
--Alors, ne parlez plus. Sinon, dans vingt-cinq secondes, vous allez me
jurer que vous m’aimez, que vous n’aimez que moi. Ne protestez pas. Si
vous saviez ce que j’entends par amour. Je suis très intolérante, vous
savez. Je retiens tout. Pas d’accommodages. Les hommes se contentent du
relatif. Ils sont plus sages, dit-on. Eh bien, je ne suis pas sage,
voilà. En vérité, c’est parce qu’ils y trouvent avantage.
«Et j’en ai tant vu qui s’amusaient autour de moi, avec ce sentiment-là.
Je vous en prie, Monsieur Wisel, demeurez comme je vous ai imaginé. Ne
vous croyez pas condamné à des galanteries parisiennes.»
--Vous vous trompez, Mademoiselle. Mais je constate que vous avez sur
les Français des idées toutes faites...
--Non. Pas uniquement sur les Français, Monsieur Wisel. Ah! voici
Monsieur Lonlay!... Non, ce n’est pas lui...
Cette froideur calculée et irascible que cachait-elle? Wisel s’en serait
aperçu si lui-même n’avait été interdit par les vives ripostes d’Ozilie.
Cependant, la jeune fille récupéra cette maîtrise de soi qui lui était
chère et, pour atténuer l’accent de ses paroles, elle avoua:
--Oui, je vous taquine. Mais je conçois que vous êtes content parce que
je suis venue à Genève, ainsi, pour l’avertissage.
--... ment... rectifia Wisel, presque malgré lui.
--Vous dites?... ment?... Ah! oui, c’est vrai: l’avertissagement.
--Non: l’avertissement.
--Ah! je suis heureuse! s’écria Ozilie. Vous vous souvenez que nous
devions nous promener ensemble pour des leçons à donner et à recevoir.
Vous m’auriez rectifié. J’en ai un pressant besoin. J’aurais été votre
petite disciple. Expliquez-moi encore. Doit-on prononcer: révolte ou
«révoltage»? «Émotionner», est-ce que cela est convenable? Ce matin,
Trophime m’assurait qu’il n’y avait pas de raison pour qu’on ne dise
pas: «émotionnement», puis «émotionnementer quelqu’un». De même
«réceptionnement», puis «réceptionnementer». Ainsi de suite parce que la
langue française suit le progrès de l’évolution.
«Mais il y a un langage international. Vous ne le nierez pas. Aussi,
cela m’irrite en France, quand vous écrivez: Guillaume. Qui ça,
Guillaume? Il n’y a que Guillaume Apollinaire. C’est pour faire entendre
le Kaiser allemand, quand c’est Wilhelm pour tout le monde. Vous dites
cependant: Wilhelmine. Pourquoi pas «Guillaumette»? Et encore Londres
quand il y a London; Gênes pour Genova, Florence quand il faut
Firenze...
--Doit-on prononcer Paris ou Parisse? demanda ingénument Wisel. Car il
n’y a que les Français--si peu de chose en somme--qui disent: Paris.
Elle sourit, mais ne répondit pas. Elle regardait Jacques Wisel qui
semblait ne voir que la porte d’entrée du restaurant. Trophime n’était
plus à leur table. Où pouvait-elle bien se tenir? Il la cherchait des
yeux dans la salle presque vide, maintenant. Enfin, il l’aperçut assise
à la terrasse. «Le modèle des dames de compagnie cette Trophime»,
pensa-t-il.
Mais d’où venait-elle? Russe? Polonaise? Roumaine? Et Ozilie? Il ne
savait d’elle rien de précis si ce n’est l’histoire qu’elle lui avait
confiée huit jours plus tôt. Toutefois, il ne cessait de songer à cette
jeune fille. Jeune fille ou jeune femme? Cela aussi, il l’ignorait.
Jacques Wisel parvenait à cet âge où un homme se retourne sur les ombres
qu’il a laissées et se demande: «Comment ai-je vécu? A quoi bon tout
cela?»
Comme il ne se sentait pas d’ambition précise, peut-être par faiblesse
de moyens, il se trouvait du même coup sans désirs avec une lassitude
souvent plus vieille que son corps. Une mauvaise expérience féminine
montait la garde à l’origine de ses déceptions et de sa méfiance.
Sentinelle qui ne prend jamais de repos et avec laquelle il faut
toujours ruser. Sur ce point, Ozilie lui ressemblait. Toutefois, comme
l’avait observé Lonlay, elle se montrait hostile parce qu’elle ne lisait
qu’intérêt et basses passions sur les visages qui l’approchaient, tandis
que Jacques Wisel opposait par tactique, et d’une façon générale, à
toute avance indiscrète ou trop vive une politesse anachronique ou la
plus volontaire indifférence...
--Que se passe-t-il donc? Ce M. Lonlay ne revient pas...
--Voulez-vous que nous allions aux nouvelles? proposa Wisel.
--Non. Je vous compromettrais. Je vais plutôt envoyer Trophime? Elle
trouvera bien le moyen d’atterrir jusqu’à ce Monsieur.
--Vous en êtes sûre? interrogea Wisel.
--Tout à fait, affirma Ozilie. Elle ne s’intéresse pas à notre existence
quotidienne. Elle en vit une autre. Elle aime ses aises, sa
tranquillité, les repas abondants, les lits bas et encombrés de
coussins, les voyages, (mais non les départs), tout ce qui la change,
l’amuse ou la bouscule. Je la connais depuis si longtemps. Sa mère était
déjà au service de ma mère...
Toutefois, Ozilie songeait: «Pourquoi suis-je aimantée, malgré moi, vers
ce Français correct que je ne connais pas? Analyse-t-on jamais ces
choses-là? Si j’avais su que Lonlay était responsable de l’article
parisien et non Wisel que l’on a dénoncé par erreur, serais-je venue
jusqu’ici prévenir ces Messieurs? Peut-être... Pour faire échec au
chancelier. Mais je le pense parce que c’est fait, parce que je me suis
déplacée et que le plus grave est accompli.
«Un indiscutable avertissement intérieur me permet de croire que le vrai
danger, pour moi, c’est maintenant, et non lorsque, pensionnaire
romanesque, je m’évadais de la Cour pour ne plus subir la présence
d’Evgueny. C’est aujourd’hui que je devrais fuir pour demeurer libre.
Mais je veux et je n’ose plus vouloir... Le prince Evgueny doit être
ainsi quand il est contraint de prendre une décision. Pourtant, je n’ai
rien du caractère d’Evgueny...»
Et pour disperser ses secrètes réflexions, Ozilie continua, mais tout
haut:
--Je vais être obligée de m’éloigner. Quelques visites encore.
Promettez-moi donc que vous partirez cette nuit.
Cette prière rendit perplexe Jacques Wisel. Il ne comprit pas tout de
suite que la jeune fille et lui-même avaient séparément, accompli un
même travail de réflexions intérieures.
--Vous me le demandez, je le ferai, dit-il. Je vous remercie.
--Encore? interrompit Ozilie.
Il hésita. Les solitaires, comme Wisel, éprouvent toujours quelque peine
pour mettre en route eux-mêmes une conversation ou la faire repartir.
--J’y tiens, reprit-il. Vous vous êtes dérangée pour m’avertir?
Aussitôt, Ozilie sur la défensive, se montra irritable:
--Pas du tout! Je ne connaissais que M. Lonlay. Je n’ai pas réfléchi
davantage. J’ai pensé--l’ai-je même pensé?... Enfin, j’ai fait ce
rapprochement: Lonlay? Wisel?... C’est peut-être la même personne...
Wisel est-ce une signature, un pseudonyme?...
Jacques Wisel ne répondit pas. Justement quand il s’était décidé à
parler une nouvelle fois de sa gratitude il songeait: «Puisque cette
jeune fille a si rapidement quitté la Grande Marche pour me conseiller
de rentrer en France, c’est bien la preuve que j’occupe quelque place de
choix dans sa pensée.»
Ozilie devinait-elle la courbe particulière des remarques secrètes de
Wisel? Elle poursuivit avec un visible souci de se montrer désagréable:
--Vous avez bénéficié d’une confusion de noms qui s’est produite en mon
esprit. D’ailleurs, Trophime et moi, nous voulions sortir, nous voulions
montrer à ces messieurs de la Grande Marche que nous n’avions pas peur,
bien que suspectes. Nous restions indépendantes. Nous avions envie de
trotter un peu dans Genève.
--Vous êtes sûre que personne ne vous a suivies.
--Je ne crois pas. Tant pis! Trophime surveillait.
Un moment, une gêne à cause du silence. Enfin, Wisel demanda:
--Vous dites tantôt Trophime, tantôt Trophimova.
--Je dis toujours «Trophime». Je dis rarement «Trophime fille de
Trophime». Mais je ne dis jamais: «Trophimova» tout court.
«Enfin, cette fois, voici Lonlay!
--Mon vieux, dit le journaliste en entrant, préparez-vous, n’hésitez
plus.
--Mes bagages?
--Je les prendrai quand je m’en irai, dans quelques jours. D’ici une
demi-heure, vous serez en sûreté. Vous me télégraphierez aussitôt.
--Au revoir, Mademoiselle, commença Wisel.
--Pas d’adieux, interrompit Lonlay. Votre départ doit passer inaperçu.
Vous trouverez une combinaison dans l’auto. Vous la prendrez. Voici mon
passeport. Il est au point. Donnez-moi le vôtre.
--Quand vous reverrai-je maintenant?
Wisel s’adressait aussi bien à Lonlay qu’à Mlle Ozilie.
--Écrivez-moi. Si vous avez quelque chose pour Mademoiselle,
envoyez-le-moi, je ferai suivre.
--C’est cela, intervint Ozilie. Sans adieux donc, Monsieur, puisque
c’est l’ordre. Je garde une belle image de vous.
--J’avais tant de choses! tant de choses à vous dire! murmura Wisel.
--Eh bien, vous me les écrirez! répliqua-t-elle d’un air enjoué.
Ozilie serra vivement la main de Wisel. Elle le regardait franchement.
Elle avait perdu sa figure irritée. Elle souriait, les yeux brillants,
trop brillants, peut-être par ce que des larmes y montaient.
A ce moment, Floriot arrivait, l’air important:
--Ils sont furieux, au bureau politique. Ils jurent dans un jargon
épouvantable. Ils nous ont affirmé que tout ce que disait ce journal de
Paris était faux.
--Alors, pourquoi sont-ils furieux? observa Lonlay.
--Vous êtes encore là! s’étonna Floriot en apercevant Wisel.
--Je pars.
--Un cigare? demanda Lonlay.
--Non, merci, répondit Wisel qui accepta quand même le cigare qu’on lui
offrait.
Les deux hommes se servirent de la même allumette. Wisel fumait
distraitement. Lonlay qui conservait toujours sa présence d’esprit,
décida:
--Vous avez entendu ce que vient de raconter Floriot?... Quand vous
serez à Bellegarde, voulez-vous, mon cher Wisel, télégraphier pour moi,
en quelques mots, à mon journal, ce que vous en aurez retenu. Merci
d’avance. Je vais vous remettre ma carte télégraphique. Vous la
laisserez à mon nom, sous enveloppe à la poste restante de ce pays.
Tous, ils étaient maintenant devant la porte du restaurant. Une
automobile découverte tourna en ronflant. Lonlay s’approcha.
--Montez, dit-il à Wisel. Et pas un mot d’adieu.
--Vous avez raison, approuva Ozilie.
La voiture partit aussitôt. Wisel, debout, salua. Il se trouvait sans
équilibre... Avoir revu Ozilie et la perdre aussitôt. Quelque chose lui
barrait la gorge; une sorte de mal de mer le gagnait: une bouffée mal
aspirée de ce cigare sans doute...
--Enfin! conclut Lonlay.
Il se retourna et aperçut Ozilie qui, en dépit des consignes, secouait
son mouchoir pour une silhouette de Wisel de plus en plus fragile.
Lonlay ne se permit aucune remarque. «Les femmes sont partout les mêmes,
se dit-il, mobiles et contradictoires. Trois secondes plus tôt elle me
félicitait quand j’interdisais toute manifestation de la dernière
heure.» Il attendit même patiemment. Il regardait Ozilie avec une
curiosité amusée: «Wisel et elle sont beaucoup plus intimes que je ne
l’imaginais.»
--Vous rentrez à la Grande Marche? demanda-t-il à Ozilie.
--Un tour dans Genève. Puis Trophime et moi, nous retournons à la Cour.
--Vous viendrez déjeuner avec nous, demain? reprit Lonlay.
--Non, vous êtes trop compromettants, répliqua Ozilie.
--Nous serons dans une salle réservée.
--Ça ne fait rien.
--Puisque le «coupable-responsable» est déjà loin! Et moi, je ne suis
qu’un «délégué». Vous avez bien le droit de m’avoir vu et de me
reconnaître.
--Je ferai mon possible, déclara Ozilie.
--Il vaudrait mieux ne rien promettre, observa Trophime.
--Viens avec moi, conclut Ozilie; nous laissons ces Messieurs.
Lorsqu’Ozilie et Trophime furent parties, Lonlay constata pour Floriot:
--C’est une brave petite fille...
Toutefois, il songeait:
«Curieux, et je l’ai déjà remarqué: il y a des moments où Ozilie use
d’un français sans accent et d’autres où elle emploie un mot pour un
autre. Suis-je stupide! s’écria Lonlay. Elle s’exprime correctement
quand elle oublie qu’elle est Ozilie de Wicheslaw, parce qu’elle parle
comme Isabelle Chenoncay.»
III
UN GUIDE POUR SORTIR DU PARC...
Ce ne fut pas Ozilie qui vint au rendez-vous de Lonlay, ce dimanche 21
octobre. Mais Trophime qui apparut.
Lonlay qui déjeunait avec Floriot n’en conçut aucune surprise. «Ozilie,
bien que française autant que Mlle Isabelle Chenoncay peut l’être, a
fini, sans doute, par acquérir des habitudes orientales». Cette
remarque, il la conservait pour lui. Toutefois, lorsqu’il distingua le
visage troublé de Trophime, il se leva plus vite qu’il ne l’aurait
voulu, devant les regards méfiants des garçons.
--Qu’est-il arrivé?
--J’ai pu sortir parce que je suis libre encore; répondit doucement
Trophime. Mademoiselle ne peut plus. On a tout renversé dans sa chambre.
Elle est au secret. On la croit complice. Je crains beaucoup, car elle
leur tiendra tête...
--Que risque-t-elle?
--La prison, longtemps. Quand on est dans leurs prisons, on n’en sort
jamais.
--Charmant pays! On la soupçonne d’avoir favorisé la fuite de Wisel,
n’est-ce pas?
--Oui. Et encore d’être la complice de celui qui a interrogé le
Prince... Écoutez-moi. Je suis venue. Il faut nous aider. Il faut la
sauver.
--Il n’y a qu’une solution, résuma Lonlay. Il faut la faire évader. Mais
comment?
Lonlay réfléchissait. «Par quels moyens réussir cette évasion dont je
télégraphierai un peu plus tard les détails à Paris, sans donner le nom
d’Ozilie, bien entendu?»
--Venez déjeuner avec nous?
--Je n’ai pas faim, vous savez, assura Trophime.
--Faites semblant. On nous regarde. Vous connaissez Floriot?
Trophime fit un signe de tête pour saluer Floriot qui s’était levé; il
avait compris que quelque chose de grave se produisait.
--Dites-moi, reprit Lonlay... Y a-t-il beaucoup de jeunes femmes à la
Grande Marche?
--Pas beaucoup. Il y a la femme du Premier... du premier ministre, celle
du premier écuyer, celle du gouverneur militaire, celle...
--Quel âge ont-elles ces jeunes femmes?
--De trente-huit à cinquante ans.
--Très bien. Et des jeunes filles, combien en comptez-vous?
--La fille du premier écuyer qui a dix ans et Mlle Gina qui a vingt-six
ans.
--Vingt-six ans... C’est l’âge d’Ozilie?... Faites-moi le portrait de
Gina: démarche, corpulence, taille...
--Vous ne l’avez jamais vue? s’étonna Trophime.
--Je ne m’en souviens pas. Allez... Je vous écoute.
Lonlay avait retrouvé ce ton impératif qui lui était habituel, si
déplaisant pour ceux qui ne le connaissaient pas ou le connaissaient
mal.
--Gina ne ressemble pas à Mademoiselle. Gina est petite. On dirait une
enfant de douze ans. Elle est voûtée comme une vieille femme. Enfin,
elle boite.
--De quel pied?
--De quel pied? attendez que je me rappelle.
Trophime se leva, pencha la tête sur son épaule droite et rentrant ses
épaules, se mit à traîner la jambe, imitant le balancement d’un canard.
--Je croyais que c’était du pied droit, dit-elle en s’asseyant de
nouveau. Mais elle boite des deux pieds.
--Comment s’habille-t-elle?
--En noir, presque toujours.
--Et la nuit, en cette saison?
--Elle porte un grand manteau noir, une cape...
--Ozilie a-t-elle une cape semblable?
--Je vois où vous voulez arriver! prévint Trophime, radieuse soudain et
qui se mit à manger ce qu’on lui avait servi.
«Moi, j’ai une cape comme ça...»
--A quelle heure la dernière ronde? poursuivit Lonlay.
--Il y a des rondes toutes les trois heures. Mais à onze heures, on
s’arrête jusqu’au matin. Les autres rondes, celle de deux heures, puis
celle de cinq heures sont inscrites sur un rapport quand on se lève...
--En cas d’alerte à la Grande Marche, que fait-on?
--On tire la cloche devant le Palais. Mais vous ne saviez pas tout cela?
--Vous m’aidez à m’en souvenir. On tire sur une corde? insista Lonlay.
--Pas du tout, voyons. On appuie sur un bouton électrique, au corps de
garde.
--Vous connaissez cette sonnerie?
--Bien entendu.
--Combien d’autos au Palais? Où sont-elles?
--Une seule auto. Dans un garage, au Palais.
--Les sentinelles?
--On compte sur deux chiens: Rocamadour, près de la porte aux grilles et
Taurus. Mais ils sont attachés.
--Rocamadour n’était pas attaché quand j’étais là-bas, l’autre nuit...
--Cela m’étonne... Vous vous trompez. Rocamadour n’est pas attaché, il
est devant la grille, devant l’allée, mais il y reste. C’est un poste.
Donc, c’est comme s’il était attaché.
--J’admets ce raisonnement. Floriot, voulez-vous verser à boire à
Mademoiselle.
Trophime tendait en effet son verre.
--Pas d’hommes en sentinelle?
--On y a renoncé; ils s’endormaient, puis ils s’enrhumaient. Après, ils
étaient malades.
--Voulez-vous me tracer le plan de la propriété, avec la maison, les
jardins, le parc...?
Trophime que cet interrogatoire amusait dessina aussitôt un plan
schématique; mais les commentaires qu’elle ajouta valaient mieux que son
croquis. La propriété de la Grande Marche était sise entre deux routes,
l’une parallèle au lac, l’autre qui desservait des villas et des maisons
particulières. Le «Palais» se trouvait, par rapport à la route du lac,
celle que Lonlay avait prise, le soir où il s’était arrêté devant la
porte grillée, sur une petite éminence parmi des arbres. Lonlay comprit
pourquoi il n’avait pu, du chemin, apercevoir la maison de plain-pied,
de l’autre côté, avec l’allée qui conduit à la porte massive, celle où
avait été érigé le poste de garde.
Devant le «Palais», une pièce d’eau, «la mer intérieure». A droite et à
gauche du «Palais», des arbres, des broussailles. Autour de la «mer
intérieure», des allées qui étaient devenues: «Perspective du Prince
Cyrille», «boulevard du Sobranié», «Avenue du Prince Evgueny»...
Après la «mer», plus loin, le verger qui était clos, puis des jardins,
puis le parc. Comme clôture, des murs jusqu’au commencement du parc.
Ensuite, de hautes futaies qui dissimulaient une palissade ou des
piquets reliés par des fils de fer.
En face de la pièce d’eau, mais assez éloigné, un baraquement, où l’on
avait logé Ozilie et Trophime.
--C’est très bien, affirma Lonlay lorsque Trophime eut terminé ses
explications.
«Écoutez-moi, reprit-il. Vous allez retourner à la Grande Marche. C’est
périlleux, mais je ne vois pas le moyen d’agir autrement. Sans éveiller
l’attention, vous irez au corps de garde et vous mettrez hors de service
la sonnerie qui commande la cloche d’alarme. Vous saurez?
--Ça me connaît, affirma Trophime. Plus d’une fois, pour vivre en paix
avec Mademoiselle, j’ai rendu inutilisables les sonneries électriques.
--Il faut tout connaître dans la vie, approuva Lonlay. Puis vous
prendrez un revolver. C’est au cas où les chiens vous poursuivraient.
Vous expliquerez à Mlle Ozilie votre plan, qui est le suivant: A neuf
heures, Mlle Ozilie, vous annoncera qu’elle est malade. Elle se
couchera. Cependant, elle restera sous ses couvertures, habillée de
noir, chaussée, prête à partir. Vous placerez dans un coin votre cape
noire qu’elle revêtira. Vous soignerez Mademoiselle, vous ferez
semblant. Vous aussi, vous serez prête au départ.
«Vous irez chez la concierge, chez Mlle Gina, je ne sais où encore,
demander du thé, de la menthe, du tilleul, ce que vous voudrez, pour
Mademoiselle qui est couchée. Ce sera une occasion de répandre la
maladie de Mlle Ozilie.
«Maintenant, la sentinelle. Il est probable qu’on en désignera une pour
votre porte du pavillon. Vous connaissez la sentinelle?
--On change chaque soir. Hier, nous en avions une que je n’ai pas vue.
Ce n’était pas la même que celle d’avant.
--Il y a donc des sentinelles?
--Pour nous, oui. Mais, je vous l’ai dit, elles dorment.
--Il faut prévoir le cas où elles ne dormiraient pas. Vous tâcherez
d’entrer en conversation avec ce gardien. Vous ne lui cacherez pas que
votre maîtresse... Mademoiselle, est malade, vous lui ferez même des
confidences comme celle-ci: «Cela m’ennuie un peu, mais cette nuit, elle
ne me dérangera pas; je pourrai dormir tranquille, etc...» Et vous
boirez devant lui des liqueurs fortes. Vous ferez le simulacre, tout au
moins. Et vous trinquerez souvent, le plus souvent possible, avec la
sentinelle...
--J’ai compris. Ça me va, interrompit Trophime. Si c’est le jardinier en
second, il sera ivre avant une heure...
--N’allez pas trop vite en besogne. Vous préparerez avec des draps, des
oreillers, des coussins deux mannequins qui devront représenter l’un
Mlle Ozilie, le second vous-même. Ne cherchez pas la ressemblance. Ces
mannequins, vous les cacherez jusqu’à onze heures. A onze heures dix,
heure de votre montre, vous les étendrez dans vos lits respectifs. J’ai
en ce moment une heure dix. Règlez-vous de même. A onze heures quinze,
vous vous habillez, Mlle Ozilie se déguise en Gina, vous, en une des
personnes du Palais, celle que vous préférerez.
--Comme la femme du chancelier qui porte un bonnet de fourrure et des
bottes...
--C’est ça. Vous avez eu soin de souhaiter bonne nuit à votre gardien
s’il ne dort pas déjà. Vous avez aussi fermé solidement toutes vos
portes et fenêtres, sauf une fenêtre, celle qui s’ouvre sur le petit
sentier, le long du mur de clôture, pour aller aux communs. A onze
heures vingt, vous êtes prêtes toutes les deux à sauter par la fenêtre.
Vous sautez. Vous refermez la fenêtre, quand vous êtes dehors, au moyen
de ficelles que vous avez accrochées à l’intérieur et que vous tirez
lorsque vous vous trouvez dans le sentier. Puis vous partez. Vous
comprenez?
--C’est lumineux, déclara Floriot.
--Ça me plaît beaucoup, assura Trophime.
--Vous marchez la première. Mlle Ozilie imite la boiterie de Gina. Vous
vous dirigez sur ce point que j’indique par un _x_ minuscule sur votre
plan et qui est situé à dix mètres de la fin du parc, du côté de la
route parallèle au lac. Vous vous éloignez donc, en quittant votre
logis, de la pièce d’eau, passez derrière les jardins, vous arrivez dans
les bois et le parc, en d’autres termes, vous traversez en angle presque
droit la propriété. Quand vous serez parvenues au point _x_, il sera
onze heures trente-cinq. J’y serai. C’est entendu?
--Dites que nous y serons, rectifia Floriot.
--Vous voulez venir? s’étonna Lonlay. Cela peut être dangereux.
--On verra bien.
--A votre aise, répondit Lonlay sans enthousiasme.
--Une seule remarque, observa Trophime. Il y a des fils de fer barbelés
comme haies, au fond du parc. Nous ne pourrons pas passer.
--Je serai là, répéta Lonlay. Ayez confiance. Si l’on vous rencontre
dans le parc, laissez-vous aborder. Racontez ce qui vous plaira pour
permettre à Mademoiselle de fuir... soit jusqu’au point _x_, soit de
retourner sans bruit à son pavillon.
«J’oubliais, vous annoncerez à Mademoiselle que Wisel est en sûreté.
J’ai reçu un télégramme de lui ce matin.
--Il doit être content!... remarqua Floriot.
--Eh! je ne sais pas...
--Il dit quelque chose pour Mademoiselle? demanda Trophime.
--Sans doute. Ce qu’il a écrit est plein de significations. Lisez
plutôt: «Colis pommes arrivé parfait état. Merci».
IV
DISPARITION DES «DAMES D’HONNEUR»
L’automobile qui venait de Genève avait pris la route parallèle au lac,
invisible du reste dans la nuit sans remède. Parfois les phares
éclaboussaient de lumière des murs, des futaies, d’autres murs...
--Vous avez confiance dans votre conducteur?
--Oui, dit Lonlay. C’est un garagiste italien qui s’est établi en
Suisse. Nous l’arrêterons à cinquante mètres de la «Grande Marche».
--Cinquante mètres avant d’arriver? demanda Floriot.
--Non, cinquante mètres après la porte du «Palais». Nous descendrons de
voiture. L’Italien examinera sa machine comme si elle souffrait d’un
malaise. Puis j’irai à la rencontre de nos fugitives.
--Je vous accompagnerai, reprit Floriot.
--Peut-être vaudrait-il mieux que vous restiez avec le conducteur...
L’automobile ralentit son allure devant les murs de la «Grande Marche».
--C’est ici, dit Lonlay.
Aucune lumière. Derrière la porte grillée, aucun bruit.
--Continuez encore, souffla Lonlay. Ne vous arrêtez pas. Je vais
sauter...
Il sauta en effet tandis que la voiture poursuivait son chemin. Lonlay
écouta un moment. Puis, tournant le dos à l’automobile qui devait aller
se garer un peu plus loin, il longea la Grande Marche, ses murailles, la
haie d’arbustes qui fermait son parc. Il s’arrêta et attendit. Il se
sentait très calme d’apparence. Cependant il n’était pas sans
appréhension. Il regarda l’heure au cadran lumineux de sa montre.
--Elles ne sont pas encore arrivées... Onze heures trente-deux... Rien
n’est perdu, toutefois.
Un chien aboyait de l’autre côté des murs. Un chat poussa un miaulement
prolongé. Quelqu’un s’avançait sur la route. Lonlay revint sur ses pas.
Il commençait à être inquiet. Il ne pouvait demeurer ainsi sur place.
Une voiture, des passants risquaient de remarquer cet homme isolé,
arrêté près des broussailles d’un jardin.
--C’est extraordinaire, se disait-il, les femmes sont toujours en
retard.
Onze heures trente-cinq. Toujours rien. Pourquoi celui qui s’avançait un
instant plus tôt ne bougeait-il plus? Lonlay aperçut à quelques mètres
devant lui, un long pardessus immobile. Et une voix demanda:
--C’est vous?
--Vous n’êtes pas avec le conducteur?
--J’étais inquiet. Je suis venu, répondit Floriot. Elles ne sont pas là?
--Pas encore.
--Les femmes ne sont jamais en avance, décréta Floriot.
Les deux hommes se tenaient sur le bord de la route. Une même impatience
les forçait à changer de place. Alors ils se rappelaient qu’ils
n’entendraient rien ou qu’ils ne verraient pas grand’chose si les femmes
survenaient. Outre l’anxiété de ne voir arriver aucune des fugitives, le
risque qu’elles affrontaient les préoccupait. Tout d’un coup le
froissement que produit parmi des branches et des feuilles le passage
d’un chien... Ensemble, ils eurent cette pensée:
--Les voilà!
Des mains écartaient les arbustes de la haie. Un visage les regardait:
--Qui est-ce? demanda Lonlay.
Et il s’aperçut que sa voix tremblait un peu. Comme on ne répondait pas,
Lonlay s’avança:
--Qui est-ce? reprit-il.
--C’est vous?
Lonlay attendit.
--Écoutez-moi, je ne puis pas sortir.
--C’est bien elle, dit Lonlay qui s’approcha aussitôt.
--On va vous aider, ajouta-t-il.
--Non, je suis venue seule pour vous annoncer que Trophime n’a pu me
suivre.
--Et pourquoi? interrogea Lonlay. Elle est arrêtée? En prison?
--Non. Elle est très malade. Elle est couchée.
--Venez quand même, ordonna Lonlay.
--Je vous remercie. Mais c’est impossible. Si je l’abandonne ce soir, je
ne la reverrai jamais.
Floriot et Lonlay restaient perplexes.
--Que vous a-t-elle raconté?
--Elle m’a dit: «Fuyez. Ne m’attendez pas». Et elle s’est couchée.
Lonlay traduisit sans hésiter:
--Oui, elle a trop bu avec le gardien.
--C’est un peu votre faute, répliqua Ozilie. Vous lui avez recommandé
d’enivrer la sentinelle. Ce n’était pas utile. Le soldat boira toujours
avec Trophime à qui il faut un compagnon pour porter des toasts.
--Elle a pris son rôle au sérieux, conclut Lonlay. Venez quand même. On
la fera partir demain.
--Non. Ce n’est pas possible. Adieu, Messieurs. Tous mes remerciements.
Et Ozilie disparut.
*
* *
--Qu’allons-nous faire? murmura Floriot.
Lonlay ne découvrait pas de solution. Cependant il cherchait. Il avait
tout prévu, sauf que Trophime lèverait trop souvent son verre avec la
sentinelle. Comment organiser une nouvelle évasion? Pénétrer dans le
parc? Cela ne lui servirait à rien. Prévenir la police suisse que deux
femmes étaient prisonnières à la Grande Marche? Ce moyen lui déplaisait.
Et aboutirait-il à un résultat pratique? Ozilie avait raison de ne pas
laisser Trophime. Tant qu’elle serait là, Trophime ne serait pas
maltraitée. Les deux femmes devaient fuir ensemble ou rester ensemble en
captivité.
Soudain, il entendit qu’on l’appelait...
--Vous êtes toujours là? Trophime est arrivée. Est-il temps encore?
C’était Ozilie qui revenait. Lonlay aussitôt accourut, écarta résolument
les branches de la haie. Une forme noire surgit à qui il tendit la main.
--Occupez-vous de Trophime. Elle me suit. Je ne sais comment elle a
réussi.
Floriot et Lonlay attirèrent jusqu’à eux Trophime méconnaissable, sans
bonnet de fourrure, les cheveux sur les yeux, la jupe maculée de terre
humide.
--Elle s’est traînée à quatre pattes, constata Floriot.
--Non, rectifia Trophime. Je suis tombée plusieurs fois. La nuit est si
noire.
Les deux hommes entraînèrent Trophime jusqu’à la voiture; Ozilie les
précédait.
--C’est loin?
--Nous y sommes.
On plaça Trophime dans le fond, presque sur le tapis. L’automobile
partit immédiatement.
--Où voulez-vous aller? demanda Lonlay.
--Pas à Genève, assura Ozilie. Car c’est là que les recherches vont
commencer tout de suite.
--Eh bien, répliqua Lonlay, déposez-nous, mon compagnon et moi aux
portes de la ville, puis prenez la direction qu’il vous plaira. Le
conducteur est à vos ordres.
--Je connais une maison où nous serons tranquilles, Trophime et moi.
Nous y arriverons demain matin.
--Oui. Ne traversez pas la frontière tout de suite. Et après, où
irez-vous?
--Après? Dès que nous aurons dépisté la police de Son Altesse, nous
irons à Wien.
--Et à Paris? quand?
--Nous vous avertirons...
L’automobile était déjà loin de la Grande Marche. A présent, elle
gagnait de vitesse... Il faisait froid. Le vent s’était levé et
soufflait parfois, en tempête.
--Le temps va changer, annonça Floriot.
--Oui. Un orage. Dites-moi, reprit Lonlay s’adressant à Ozilie, vous
n’avez pas eu peur?
--Peur? Peut-être. J’étais très émue. Nous avons suivi votre plan. La
sentinelle, Trophime a voulu qu’elle ne se réveille pas. Trophime a bu
beaucoup elle-même. Regardez, du reste, comme elle dort.
Quelque chose qui s’était effondré comme un sac mal fermé garnissait le
fond de la voiture. Lonlay sourit. Ozilie continua:
--Je me suis égarée un peu dans les jardins. J’étais seule. Je ne
voulais pas que vous m’attendiez toute la nuit. Après vous avoir dit
«adieu», je suis revenue. J’ai eu une grande agitation, tout d’un coup:
une bête rampait. C’était Trophime. Comment a-t-elle pu arriver
jusque-là? Alors, nous sommes allées jusqu’au rendez-vous. Je me disais:
«Seront-ils là encore?»
--Qu’auriez-vous fait si...?
--J’aurais caché Trophime quelque part et j’aurais marché jusqu’à une
habitation...
--Que s’est-il passé au Palais? demanda Lonlay dont la curiosité n’avait
plus de limites.
--Des officiers ont été mis aux arrêts. Entre nous, dans la journée, ils
se rendent quand même à leurs travaux en ville. Et la nuit, ils couchent
dans leur lit. Mais enfin, ils sont aux arrêts, parce que soupçonnés...
--Ordre de qui?
--Du chancelier... Quant à moi, le Prince m’a dit: «Je n’avais pas conté
tout cela à ce petit journaliste! Il m’a représenté d’une façon
ridicule, comme un homme qui a peur de se battre et de gouverner. Il a
beaucoup d’imagination, ce Monsieur!»
--Pauvre Altesse! murmurait Lonlay. Ce Prince avait donc imaginé que le
journaliste dirait seulement: «Confidences d’un officier de service.» Et
non «Confidences d’une Altesse.» Il n’avait oublié qu’une chose: se
mettre à la place du journaliste et d’un journaliste qui étant renseigné
pouvait avoir l’air de ne point l’être.
«Le Prince n’avait pas songé non plus que ce journaliste mettrait en
cause non l’officier de service, mais le Prince lui-même et attribuerait
à des velléités et à une impuissance d’administrer irrémédiable, les
vœux d’une Majesté déguisée en lieutenant faisant une ronde...
Ozilie trouva une conclusion définitive:
--Vous ferez bien de vous méfier!
--Si nous racontons--sans vous nommer--votre évasion, quelque jour,
s’informa Lonlay qui suivait son idée, est-ce que cela vous gênera
beaucoup?
--Amusez-vous tant qu’il vous plaira, affirma Ozilie en riant. Au
contraire, ils seront furieux un peu plus et un peu plus ridicules. Je
n’ai plus de pitié à présent.
«Qu’est-ce que cela promet!» remarqua Lonlay pour lui-même.
A ce moment, on approchait des faubourgs d’une ville... Genève, sans
doute. La voiture s’arrêta. Lonlay et Floriot descendirent. Ils étaient
arrivés. Ozilie se leva elle aussi, pour les remercier et examiner
l’automobile.
--Oh! dit-elle, elle est de taille. Ce n’est pas un moteur à petit
pouvoir.
--Nous allons vous laisser maintenant que vous êtes hors de danger. Mon
ami et moi, nous gagnerons Genève à pied. La marche, exercice
excellent...
--Oui, l’heure est venue, nous allons nous séparer, décréta Ozilie.
Peut-être pour toujours. Puis-je vous poser une question?
--Vous allez vous mettre en retard, répondit Lonlay mécontent, car il
pressentait cette question.
--Non. Pourrais-je savoir comment vous avez eu connaissance des textes
que vous me citiez à la Grande Marche?
--Il y a tant de hasards dans le monde.
--Ces textes-là, il n’y a que deux personnes qui peuvent les connaître.
Une jeune femme qui, selon moi, ne les a point reçus et moi-même.
--Admettez que cette jeune femme les a reçus quand même, répliqua
Lonlay.
--Ce n’est pas une réponse.
--C’est pour vous faire entendre que ce secret ne m’appartient pas.
--Eh bien, cela me suffira. Je comprendrai.
--Oui, ne nous quittons pas ennemis.
--Vous avez raison, reprit Ozilie en s’efforçant à rire. Vous m’avez
rendu un grand, un très grand service cette nuit...
--Je n’ai pas oublié le secours que vous m’avez accordé, la nuit où je
me suis perdu dans le parc de la Grande Marche, répliqua Lonlay.
Donnez-nous de vos nouvelles. Et n’oubliez pas que M. Jacques Wisel est
en sûreté et qu’il se porte bien.
Ce nom ne fit aucune impression sur Ozilie. Du moins, Lonlay ne put rien
discerner sur le visage de la jeune fille. Il est vrai, qu’en dépit des
lumières dispersées sur la route, on y voyait assez mal.
Ozilie tendit les mains aux deux Français:
--Au revoir, dit-elle.
--Nos souvenirs respectueux à Mlle Trophime quand elle s’éveillera,
intervint Floriot.
L’automobile repartait déjà. Lonlay et Floriot soulevèrent leurs
chapeaux. Et ils entendirent Ozilie ordonner au conducteur:
--Le plus loin possible en ligne droite. Après, nous verrons.
*
* *
--Vous allez télégraphier quelque chose sur cette promenade en auto?
demanda Floriant de Floriot.
«Promenade en auto», ainsi désignait-il l’évasion de Trophime et
d’Ozilie. Lonlay s’amusait:
--Je ne vous cache pas qu’arrivé à Genève je vais raconter cette
«promenade», en oubliant les noms véritables.
--Je ne vois pas ce que vous pourrez dire! répartit Floriot d’une voix
presque irritée.
--Alors, écoutez ce style télégraphique:
«Malgré les démentis qui sont mis à chaque instant en circulation par
le bureau politique du Prince Evgueny, les événements se poursuivent à
la petite cour en miniature de la Grande Marche, au «Petit
Neu-Thorenberg» comme la nomment les initiés.
«En raison des représailles ordonnées par le Premier Ministre et
approuvées par S. A. le Prince Evgueny qui n’a pas encore abandonné
son refuge suisse, des officiers ont été mis aux arrêts, des
dignitaires au secret... Et hier, dans la nuit, deux jeunes femmes que
l’on allait arrêter, se sont enfuies du Palais. Voici dans quelles
circonstances...»
V
DIFFÉRENCES DE POINT DE VUE
«Une petite promenade en auto».
Sous cette forme Floriot résumait ce que Lonlay appelait tantôt un
«enlèvement prémédité», tantôt «l’évasion de deux personnages de la
Grande Marche». Cependant, Floriot et Lonlay avaient assisté à la fuite
de Trophime et d’Ozilie, mais chacun en la résumant à sa manière
dénonçait librement son caractère.
Lonlay-Labbaye avait le goût du romanesque et de l’imprévu. Il aimait à
découvrir les causes secrètes des événements, il prenait plaisir à
suivre des pistes. Les reportages difficiles étaient ceux qu’il
préférait.
--Il n’y a pas de mystère, comme vous l’entendez, répliquait avec un
entêtement agressif Floriant de Floriot. «Et tout l’inattendu, c’est ce
que nos faibles têtes ne parviennent pas à prévoir.»
Aussi, lorsque Floriot se trouvait en présence de circonstances
tragiques, il s’ingéniait à les réduire aux proportions d’un petit fait.
Il condensait un drame ou une aventure dans une dépêche rigide ou bien
il tâchait d’en dégager une moralité teintée de scepticisme, tel un
conte de Voltaire.
Ainsi, Floriot se jetait du côté de la prudence, comme d’autres aux
excès.
Dans les tribulations des habitants de la Grande Marche--à quoi il se
trouvait un peu mêlé, grâce à Lonlay-Labbaye--il ne discernait ni un
aspect historique ou tragique, ni même cet inquiétant humour
d’espionnage et de farce particulier aux prouesses balkaniques. Floriot
ne voulait en retenir qu’une «information» qu’il comprimait encore dans
un télégramme neutre et sans accent.
Toutefois, lorsqu’il fut contraint, ce matin du 22 octobre--il faisait
grand froid dehors et il pleuvait!--de constater au bureau politique du
prince Evgueny où il s’était rendu de bonne heure, l’affolement des
employés et la colère des chefs, il comprit que «quelque chose était
arrivé». Et de retour à son quartier-général--le café près de son
hôtel--il n’hésita pas à rédiger une dépêche où il relatait la stupeur
que provoquaient dans ce petit réduit secret les nouvelles arrivées par
fil de Paris.
Puis, du même coup, il conta, d’accord d’ailleurs avec Lonlay-Labbaye,
la fuite de deux jeunes femmes de la maison du Prince. On les gardait au
secret à la Grande Marche parce que, disait-on, elles avaient fourni des
renseignements d’une gravité incalculable, à des journalistes de Paris.
Comment étaient-elles parvenues à s’évader? C’est ce qu’on ne savait pas
encore. On avait cependant de bonnes raisons de croire...
Ce télégramme fut, on ne sait pour quelle cause--ou par quelle
tractation--connu à la Grande Marche. Le signataire était clairement
désigné. Aussi, ce soir-là, lorsque Floriot retourna au bureau
politique,--la pluie avait cessé, heureusement--un garçon au teint de
brique qui le recevait d’habitude, le pria très poliment, un peu trop
aimablement--de vouloir bien pénétrer, pour une conversation
particulière, dans une pièce ornée à l’orientale, où trois personnes
l’attendaient. Derrière Floriot, la porte se referma.
--Nous vous laissons avec Son Excellence le premier ministre, annonça
l’un des trois personnages que Floriot n’avait même pas remarqué.
Et tout aussitôt, il se trouva en présence d’un homme correct, aux yeux
énergiques, au menton accusé. L’air d’un maître d’hôtel si les yeux, le
menton, l’attitude aussi n’eussent révélé un autre homme et une autre
profession.
«Bon! pensa Floriot, une interview! Il va falloir que je n’oublie rien!
Comme c’est désagréable! Lonlay aurait été si heureux de cette chance
qui m’arrive quand je ne la demandais pas.»
--Vous savez ce que c’est qu’un enlèvement, Monsieur? commença le
premier ministre.
Floriot s’inclina légèrement, mais jugea inutile de répondre, d’autant
plus que le Premier répliquait pour lui:
--Sans doute, puisque vous avez su en télégraphier un, très réussi, à
votre journal...
«Cela ne marche pas aussi bien que je l’avais prévu» se dit Floriot, un
peu inquiet quand même. Il se souvenait du portrait qu’avait tracé
Lonlay-Labbaye lorsqu’il lui avait dépeint le «Premier»: un homme qui
aime le pouvoir, qui sait diriger les gens, gouverne le prince Evgueny
et ne doit pas être dénué d’audace.
--Monsieur, commença le Premier, je vous ai fait mander non pour vous
réprimander vivement, mais pour vous apporter quelques précisions qui
intéresseront, j’en suis sûr, sinon vos lecteurs habituels affamés de
fantastique, du moins vous-même que je suppose épris d’exactitude et que
je m’obstine à croire, dans le fond, très consciencieux...
«Où veut-il en venir? se demandait Floriot. Ce début, il l’a appris par
cœur après l’avoir composé en puisant chez nos auteurs anciens et
modernes».
--Asseyez-vous, je vous prie et accordez-moi quelques-uns de vos
instants.
Floriot, intrigué et surpris, prit une chaise et attendit.
--Nous avons dans la tour nord de la Grande Marche, continua avec
lenteur le ministre,--dans ce Palais que vous avez décrit sans l’avoir
vu, après un dédale de couloirs très obscurs et qui ne sont éclairés,
même en plein jour, que par les flambeaux de nos surveillants lorsqu’ils
sont forcés de s’y aventurer, des chambres profondes que des mauvaises
langues appellent des cachots et personne, jamais, n’aura l’idée d’aller
vous chercher... Pardon! d’aller chercher celui qu’on y aura déposé.
--Je ne connais pas le Palais, interrompit Floriot.
--Vous parlerez quand j’aurai fini, coupa le premier ministre... Nous y
avons déjà logé des usuriers, des fabricants de libelles, des espions et
aussi un homme qui est mort, il y a deux jours, d’ennui et de privation
de la lumière. Cet étranger avait eu le tort d’expédier à sa fiancée une
lettre que nos services de surveillance, admirablement organisés, vous
avez pu vous en apercevoir, avaient interceptée. L’étranger y faisait
mention de faits, inexacts, du reste, comme il l’a reconnu par la suite,
sur la Cour de la Grande Marche, mais qui risquaient de nous porter
préjudice.»
Floriot intervint avec un calme qui le surprenait lui-même et si
promptement que son interlocuteur ne put lui retirer la parole:
--Je remercie Votre Excellence pour les curieux détails qu’elle vient de
me fournir si spontanément, mais je ne crois pas devoir les rendre
publics encore... J’écoute donc la suite...
--Ne plaisantez pas, Monsieur, trancha le Premier, visiblement irrité.
Ce que cet étranger avait commis était d’une gravité bien moindre que ce
que vous avez fait. Ainsi, vous osez raconter que deux dames de la Cour
se sont évadées la nuit dernière. Il n’y a pas eu d’évasion, Monsieur,
je m’en porte garant!
Floriot secoua la tête en souriant:
--Je remarque avec déplaisir, dit-il, que l’on cache les vérités
désagréables à Votre Excellence...
--Vous me donnez un démenti, Monsieur! s’étonna le ministre.
--Pas du tout, assura Floriot qui savait se maîtriser. Je suis sûr que
Votre Excellence me confie ce qu’elle sait. Mais ce qu’elle sait n’est
pas complet. Votre police... les services de surveillance ne sont
peut-être pas aussi dignes d’admiration qu’on pourrait le croire, voilà
tout.
Le Premier contenait une vive colère. Mais il savait, lui aussi, se
dominer. Il s’informa avec une feinte bonhomie:
--Voyons, quelles sont les deux dames d’honneur dont vous parlez?...
--Excusez-moi, Excellence. Je demande des renseignements, je suis dans
mon rôle. C’est votre droit de me les refuser. Mais moi, je n’en fournis
jamais, à personne, qu’à mon journal.
--A votre aise, poursuivit le ministre. D’ailleurs ce n’est pas ceci qui
nous préoccupe...
Floriot eut un geste qui pouvait signifier: «Comme il vous plaira».
--Je vous demande... Je vous prie, rectifia le Premier, de vouloir bien
expédier à votre journal un télégramme dans lequel vous tâcherez
d’effacer les tristes effets que vous avez pu, par... imprudence,
inadvertance, provoquer. Ce télégramme, pour éviter toute erreur, nous
allons vous le dicter...
Floriot ne bougea point. Il avait du mérite, car il ne se sentait pas
rassuré. Il était certain que des hommes, derrière les portes,
écoutaient et attendaient.
--Voici, reprit posément le ministre sans vouloir remarquer l’attitude
du reporter... Vous pourriez dire que le bruit a couru et court encore
que le prince Evgueny se trouvait dans une villa près de Genève. Ce
bruit a produit en ville une grande émotion... Vos renseignements
particuliers vous permettent d’affirmer que ce bruit est mal fondé. Vous
savez que le Prince est loin de la Suisse. Vous en avez eu l’assurance
du Grand Chancelier en personne qui a bien voulu vous accorder une
audience. Il vous a déclaré qu’il ne voyait dans ce bruit répandu qu’une
plaisanterie. Mais qu’il se refusait à croire que l’on avait voulu créer
à Paris des difficultés au gouvernement exilé d’un pays ami de la
France...
«C’est tout, Monsieur. Un de nos collaborateurs muni de vos références,
va envoyer sur-le-champ, un télégramme dans ce sens à votre maison. Nous
aurons le plaisir de vous conserver avec nous jusqu’à son retour et, en
l’attendant, je pense que vous boirez avec joie à la santé, à la chance
et à la gloire du prince Evgueny qui combat pour sa couronne et vous
réjouir aussi d’être le premier à publier cette importante nouvelle»...
Ce dernier argument fut le seul que retint Floriot.
--Vous pouviez commencer votre audience par ces mots, déclara-t-il à
l’Excellence un peu surprise.
Il écrivit le télégramme attendu. Il pensait que Lonlay n’aurait pas
cette information, du moins qu’il ne l’aurait pas tout de suite. Il
conclut en remarquant une fois de plus que le zèle était toujours
inutile ou nuisible. Et que les «belles nouvelles» n’étaient pas
constamment réservées à ceux qui les cherchaient.
Mais quand, à la tombée de la nuit, il eut rejoint Lonlay-Labbaye et
conté son entrevue avec le premier ministre, il fut de l’avis de ce
dernier:
--Ne restons pas trois heures de plus ici. C’est suffisant. Vous
démentirez par exprès à Bellegarde, si vous le jugez nécessaire.
Lonlay et Floriot prirent immédiatement le train pour se mettre à l’abri
de l’autre côté de la frontière...
ÉPILOGUE
LE LIVRE DE BORD DE LONLAY
(_Suite_)
Pour la première fois, Dick commença à comprendre le jeu
terrible que nous jouons dans la vie, et comment aucune
réparation ne peut changer une chose une fois faite ni y
remédier.
R. L. Stevenson.
I
UNE FEMME A ÉTÉ PERDUE...
Ici Lonlay-Labbaye reprend la parole.
--Toute cette histoire va nous amener des histoires diplomatiques, me
disait Floriant de Floriot dans le train qui, sans impatience, nous
ramenait en France.
--Pour quelle raison?
--Ce Prince qui ne veut pas prendre la couronne...
--Mais on ne lui offre pas la couronne! Écoutez-moi. Je ne cherche pas à
calculer les conséquences de notre curiosité. Je ne désire pas non plus
tirer des conclusions du peu que nous avons appris. J’ai voulu me
renseigner. J’ai vu, par hasard, qu’il y avait un jeune homme faible,
mais à côté de lui, selon une règle souvent vérifiée, des personnages
puissants et volontaires. Près du débile Evgueny, un chancelier qui sait
ce qu’il veut et qui gouvernera au besoin. Ainsi les autocraties et les
dictatures se perpétuent. Et si elles tombent, c’est parce que, sans
doute, rien n’est éternel et qu’il faut toujours construire.
«Nous revenons de Genève, convaincus, vous et moi, que l’autorité, même
arbitraire, même trop énergique d’un seul, est préférable aux
incohérentes compétitions de plusieurs petits maîtres.
--Je ne voyais pas si loin, répondit Floriot sans s’émouvoir. Je me
demandais: «Cette histoire aura-t-elle des suites?»
* * * * *
Elle n’eut pas de suites... Du moins celles que redoutait Floriot.
Lorsque je rentrai à mon journal, je ne fus pas blâmé pour avoir expédié
d’abondants détails, inédits jusqu’alors, sur le Prince réfractaire au
pouvoir, sur les dames d’honneur qui se confient à un reporter et
s’évadent d’un Palais... Je ne fus pas félicité non plus. C’est fort
bien. Il ne faut pas se montrer trop exigeant.
Floriot, par contre, reçut dans son quotidien, quelques discrets
compliments.
--Évidemment, lui confia le troisième secrétaire de la rédaction qui est
son ami, évidemment, nous n’étions pas satisfaits tout d’abord quand
nous avons vu ce que publiait la concurrence. Mais quand les démentis
ont commencé, on se disait: «Allons, Floriot s’est montré prudent. Il a
agi avec sa réserve habituelle.»
«D’ailleurs, des dépêches de source anglaise ont confirmé régulièrement
ce que tu avais le premier annoncé: «le Prince, à la tête de ses
partisans, dirige l’offensive dans le royaume qu’il veut reconquérir».
Un télégramme britannique précisait même--ce que tu ne pouvais
savoir--qu’il avait été blessé devant ses troupes. Et c’était cela qui
était normal, vraisemblable et exact.»
«Et puis, ton entrevue, avant de quitter Genève, avec le Grand
Chancelier qui t’a fait des confidences est une trouvaille...»
Floriot en écoutant ce résumé de l’opinion directoriale, de conclure:
--En somme, je ne m’en suis pas trop mal tiré?
--Oui. Rien à te reprocher.
Floriot a raison: pourquoi courir sus à la vérité? Je devrais pourtant
le savoir: les gens ont une instinctive horreur de ce qui est vrai. Il
suffit pour s’en rendre compte d’observer un passant,--c’est-à-dire un
«lecteur moyen»--dans la rue. Tombe-t-il par surprise en arrêt devant
une glace? Il est choqué et mécontent. Il ne se reconnaît pas. Puis, il
se reprend et se rectifie. Il reconstruit l’allure et la ressemblance
qu’il croit habituellement être les siennes. Les peintres de portraits
et les photographes le savent bien qui ne délivrent à leur clientèle que
des épreuves retouchées.
Aussi, quelles clameurs lorsqu’un importun prétend imposer ce qu’il a vu
ou entendu!
*
* *
Il y a trois jours, Jacques Wisel, méconnaissable depuis son retour de
Suisse, est venu me voir.
--Vous allez repartir?
--A quoi voyez-vous ça?
--Votre valise est prête.
--Elle est toujours prête...
--Je sais. Mais cette fois, vous allez l’emporter.
Il ne se trompe pas. Je suis en instance d’un nouveau voyage.
--Il faut bien que je rétablisse ma réputation, tout au moins que je la
maintienne.
Jacques Wisel secoue la tête.
--Cela ne vous a pas porté chance cette expédition à la Grande Marche.
Et aussitôt, il en vient à ce qui l’intéresse:
--Pas de nouvelles d’Ozilie?
--Et vous?
--Rien du tout.
--Moi, dis-je, pas grand’chose... Une carte, datée de Wien, avec ces
mots: «Inaltérable reconnaissance». Puis une autre carte de Wien
également: «Avec les remerciements de la dame d’honneur». Ni l’une ni
l’autre ne sont signées. Mais cela ne permet aucun doute.
--Et Caussanges? Il n’a rien appris?
--Il sait quelque chose. Il est retourné dans sa propriété de Chamarges
et il a surveillé du haut de sa terrasse, ce qui se passait dans la
propriété de sa voisine, Mlle Isabelle Chenoncay. Mais il n’a aperçu ni
Isabelle ni... Ozilie. Cependant, un matin, il a remarqué une grande
animation: des étrangers visitaient le domaine. Parmi eux, une femme. Ce
n’était pas Ozilie. Caussanges s’est informé: la propriété était à
vendre. Les Chenoncay iront s’établir à Wien, paraît-il...
--Si j’allais à Wien? me demande Wisel.
--Je ne vais pas de ce côté.
--C’est étrange, ajoute-t-il. Que pensez-vous de cette femme? Vous ne
croyez pas qu’elle nous contait des histoires imaginaires?
--Je ne sais ce qu’elle vous a confié.
--Je vous l’ai dit en détail, reprend Wisel.
--Ce que vous pouviez m’avouer...
Il n’insiste pas. Il pose une nouvelle question:
--Et Caussanges? Son opinion?
--Je crois qu’il écrit des lettres à Ozilie. Mais il ne les envoie pas.
C’est une manière comme une autre de soigner sa maladie.
--Ah! il lui écrit...
--Il ne s’en cache pas.
Wisel s’arrête. Je songe que je lui ai trouvé, sans le vouloir, une
belle occupation pour ses soirées d’hiver.
--Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais je tenais beaucoup à cette
jeune fille.
J’ai, heureusement pour moi, un certain flegme et je n’éclate pas de
rire. Ce qui engage Wisel à continuer:
--C’est stupide. C’est ainsi... Que faire?
--Voyagez...
Il ne m’écoute pas... Il poursuit:
--Je lui ai écrit à l’adresse qu’elle m’a donnée une lettre, puis une
autre... Puis une dernière où j’entasse des reproches inutiles et
ridicules sur son incompréhensible silence. C’est ennuyeux... Je
donnerais beaucoup pour reprendre cette dernière lettre si c’était
possible... Vous ne voyez pas comment?
--Quelle adresse?
--Poste restante.
--Rue Danton?...
--Comment le savez-vous? s’étonne Wisel.
--Voyons! C’est l’adresse qu’elle a remise à Caussanges: «Bureau de
poste, rue Danton...»
--C’est vrai! Je n’y songeais plus...
Précisément, en dépit de mes déplacements un peu bousculés, j’ai
conservé dans mes poches les enveloppes au nom d’Ozilie de Wicheslaw
recueillies dans la chambre de Trophime, la nuit de ma visite à la
Grande Marche.
Le moyen le plus simple pour reprendre les lettres de Wisel, c’est
d’envoyer la fille de ma concierge rue Danton, avec les précieuses
enveloppes que j’ai rapportées.
--Je vais réfléchir. Revenez demain. Je vous dirai si j’ai réussi.
--Où vous rencontrer? Chez vous?
Je songe que je pourrais bien demain être obligé de sortir...
--A quatre heures et demie, boulevard Saint-Germain, près de la rue
Danton. Promenez-vous devant la librairie. Je serai exact.
Wisel s’en va en me remerciant.
Malheureux Wisel... C’est un peu par ma faute, après tout, s’il est
ainsi... Mais pouvais-je prévoir? Une personne que l’on rencontre vous
pousse dans la vie d’une autre que l’on ignorait jusqu’à ce moment-là.
Par erreur, distraction ou négligence cette démarche vous entraîne dans
un cercle différent, une contrée insoupçonnée...
Se seraient-ils connus, sans moi, ce garçon et cette jeune fille? J’en
doute. Et l’intrigue commence.
Car cette personne, découverte par hasard ou par jeu, voici qu’elle vous
est sympathique. Bientôt, vous ne savez plus vous dispenser de sa
présence animatrice.
Et tout s’enchaîne, pour peu qu’elle le veuille ou ne le veuille pas...
*
* *
Je ne puis pourtant pas lui avouer--d’abord ça ne changerait
rien--qu’Ozilie de Wicheslaw, nom et titre qui lui furent accordés pour
paraître à la Cour du prince Evgueny, c’est Mlle Isabelle Chenoncay, de
nationalité française, orpheline actuellement, fille d’un officier de
cavalerie, détaché comme instructeur à l’État-Major d’Evgueny...
Je ne puis pas lui raconter que Mlle Ozilie-Isabelle n’est point une
petite institutrice, mais l’unique héritière de son oncle Chenoncay,
propriétaire de villas et d’immeubles en France et à l’étranger.
«Ozilie, monomane du bluff», semble-t-il croire pour me contraindre à
rectifier. Je ne puis pas lui répondre qu’Isabelle n’a point menti, si
ce n’est sur quatre ou cinq points seulement, ce qui est vraiment minime
pour une femme et toujours avec cette excuse que c’était pour sa défense
ou son offensive. Ainsi, si elle se présenta comme une infortunée, ce
fut pour décourager les candidats à sa fortune--c’est bien son droit--et
parce qu’elle cherchait elle-même son fiancé et s’en remettait à elle
seule du soin périlleux de le découvrir.
Je ne peux pas non plus expliquer à Wisel que parmi les lettres qui
attendent à la poste restante, il en est trois au moins d’un imaginaire
fiancé. Ozilie les composa, dans l’espoir qu’elles tomberaient sous les
yeux du prince Evgueny, par l’entremise de quelque espion, et qu’Evgueny
serait désormais sans moyen pour lui avouer qu’il l’aimait toujours...
Et lorsque d’Autriche, Ozilie, plus tard, fera réclamer sa
correspondance à la poste restante et qu’on lui annoncera que tout a été
retiré, elle songera à Wisel et elle se taira. Déjà, son silence n’a pas
d’autre cause: elle s’imagine que Jacques Wisel est au courant et qu’il
sait qu’elle est Isabelle, riche et mariée...
Oui, je ne puis rien dire. D’abord parce que j’ai promis le secret à
Trophime jusqu’à ce que j’apprenne le mariage de Mlle Isabelle. Et puis,
cela ne changerait rien, même une allusion la plus discrète. Quelque
jour, cependant, si j’en ai le loisir, il faudra que je me mette à la
recherche d’Ozilie et que je la ramène à Wisel... Mais d’ici là, Elle ou
Lui, ils auront peut-être tout oublié...
*
* *
Après Wisel, voici Caussanges.
Je ne l’attendais pas. Quelques minutes plus tôt, ils se trouvaient face
à face, Jacques Wisel et lui. Que serait-il advenu de cette rencontre?
Ils se voient peu. Peut-être un de ces revirements dont je parlais tout
à l’heure? Rien du tout, aussi bien, l’un et l’autre demeurant dans son
silence.
Pierre Caussanges vient, lui aussi, pour avoir des nouvelles. La lettre
qu’il découvrit sur la route de Chamarges n’aura pas été sans influence.
D’abord, elle le contraignit à en écrire d’autres, car elle apporta dans
sa vie de célibataire un levain de curiosité romanesque.
Une certaine crainte de la femme a conduit Pierre Caussanges au célibat.
Des liaisons provisoires, des rencontres, où il s’est montré par trop
inférieur devant un adversaire féminin probablement plus hardi ou
simplement méprisant lui ont donné l’appréhension d’une intimité
durable...
Maintenant, il est trop tard. Il le croit du moins. Tant de manies, tant
de pas placés dans les mêmes pas! Et lorsqu’une fortune imprévue vient
le surprendre, si elle lui accorde une audace brusque et exagérée, c’est
quand même une audace par explosions et sans suite.
Il désirait donc rencontrer quelque chose... Il cherchait. Il ne
discernait pas exactement ce qu’il souhaitait. La lettre d’Ozilie est
survenue à propos. C’était cela qu’il voulait au fond, sans le savoir.
Et maintenant, il ne pense plus qu’à déchiffrer le «secret d’Ozilie»,
comme il dit. Mais si je lui apportais ce que je sais de ce secret, sans
doute Ozilie ne l’intéresserait plus.
Je l’interroge le premier, sans même abandonner ces notes que je
termine, car je vais clore ce cahier sous peu de jours, je le sens bien,
ne serait-ce qu’en raison de mon nouveau départ qui est imminent.
--Pas de nouvelles?
--Sans nouvelles...
--Moi, non plus.
--Où sont-elles à ton avis?
--En Autriche, dans les Balkans, en Allemagne, en Italie...
--Un moment, interrompt Caussanges, j’ai eu l’intention de faire
paraître dans les grands journaux européens--mais à cause du change,
c’est très cher--une annonce rédigée dans ce style télégraphique qui est
une des formes de la sensibilité contemporaine. Mais Ozilie
l’aurait-elle vue? C’est douteux. Si encore on savait à peu près dans
quelle région elle voyage?...
--Elle est longue ton annonce?
Car je tutoie Caussanges. Je le vois assez rarement--je le voyais
plutôt, car depuis l’affaire de Chamarges, il n’hésite pas à venir me
surprendre boulevard Saint-Germain. Je voyage souvent avec Floriot, j’ai
une sincère estime pour Wisel: je ne les tutoie jamais.
--Non. «Une femme a été perdue». C’est le titre...
--On pensera à une réclame pour un film. Continue...
--Alors, à ton avis, pas de titre.
--Puisque tu mets l’annonce aux «objets perdus».
--Non. A la «Correspondance»... Enfin, je réfléchirai. Voici le texte:
Caussanges lut:
--«_Si Ozilie errante sur les routes du monde se souvient encore de la
lettre perdue et retrouvée dans le chemin de Chamarges qu’elle écrive
Caussanges Paris (ici mon adresse) Agences s’abstenir_».
II
A CAUSE D’UNE LETTRE RETROUVÉE
En lisant les journaux ce matin,--vieille habitude--je m’arrête sur une
petite dépêche, à coup sûr d’origine anglaise, bien qu’elle soit datée
de Constantinople. Elle annonce en cinq lignes que le prince Evgueny a
été assassiné en Kabardie par un fanatique. C’est tout. Pas de
commentaires. La nouvelle, du reste, a fait peu de bruit. Nul ne
souligne la malheureuse destinée du petit prince amoureux et
irascible...
Ce télégramme dit vrai,--je l’ai su depuis--en ce qui concerne la mort
violente d’Evgueny. Le fanatique n’était pas un partisan de la royauté
ou de la république, mais un jaloux que son épouse délaissait. Il a
frappé de plusieurs coups de poignard un Européen en qui il a cru
reconnaître l’amant de sa femme.
La vérité, plus tard encore, j’ai pu la rétablir ainsi qu’il suit:
Evgueny, après la disparition d’Ozilie, avait quitté en secret la Suisse
pour gagner la Kabardie et se conformer à ce qu’annonçaient les
télégrammes du premier ministre. Toutefois, il s’était arrêté à Wien.
Pas d’Ozilie. Où était-elle? Evgueny ne pouvait imaginer qu’Ozilie
vivait alors toujours en Suisse, dans une retraite sûre.
Ce rêveur désenchanté avait voulu sincèrement se perdre dans l’action.
Il continua sa route, avec une résolution désespérée dans les replis de
son cœur. A peine fut-il parvenu dans son royaume qu’il se fit tuer, par
erreur.
De cette fin tragique, aucune allusion à mon journal. Toutefois,
quelques excellents camarades doivent dire en me désignant:
--Il a beaucoup d’imagination.
Et c’est un blâme de leur part, chez ceux-là même qui ne savent rien
distinguer en dehors d’une réalité qu’on leur apporte toute triturée.
Par contre, Floriot qui était satisfait d’expédier sous forme de
télégrammes les communiqués falsifiés qu’on lui distribuait, est
considéré aujourd’hui comme un informateur sûr et sérieux. N’insistons
pas...
Mais Ozilie, lorsqu’elle apprendra la mort du Prince reviendra-t-elle à
Paris? Elle n’a plus de raison de se cacher, cette voyageuse qui
délaisse Chamarges pour Paris, Paris pour la Suisse, Genève pour Wien et
ainsi de suite, fuyant toujours comme un malade à la recherche d’un
asile meilleur.
Toutefois, si elle ne reparaît pas, ce sera bien la preuve qu’elle croit
Wisel au courant de ses deux noms et de sa véritable identité. Et elle
ne se décidera jamais--je la connais suffisamment--à fournir des
explications que l’on n’admet qu’à demi, pour avouer qu’elle s’est
dissimulée sous un manteau étranger... pour s’excuser enfin d’avoir
menti...
*
* *
N’oublions pas. A quatre heures et demie, devant une librairie boulevard
Saint-Germain, rendez-vous avec Jacques Wisel. Il me reste encore le
temps de donner les instructions nécessaires à la fille de ma concierge
pour retirer de la poste restante les lettres adressées à Mlle Ozilie de
Wicheslaw. La demoiselle nous rejoindra sur le boulevard. Ainsi, je
n’aurai pas de tri à opérer: Wisel recevra toute la correspondance.
--C’est très bien, dit Wisel dès qu’il m’aperçoit. Vous êtes à l’heure.
Je ne lui en ferai pas la remarque, mais il est agité plus qu’il ne le
croit. Et il doit m’attendre depuis un moment déjà.
--Vous avez «ma» lettre?
--Les voici...
Je désigne une jeune personne légèrement sournoise qui vient à ma
rencontre et me remet d’un air indifférent un paquet d’enveloppes. Elle
s’éloigne, non sans témoigner de sa curiosité. Je tends les lettres à
Wisel.
--Qu’est-ce?...
--Six lettres de Pierre Caussanges--son adresse est au verso--trois qui
sont de vous;--votre écriture est bien reconnaissable--et trois autres
d’origine ignorée...
--Je ne veux que les trois miennes, observe Wisel.
--Moi, je n’en désire aucune. Prenez, faites ce que vous voudrez. Vous
ne voulez pas vous asseoir dans un café?
--Il va pleuvoir, c’est vrai, mais je préfère marcher. Je ne puis rester
en place, me répond Wisel.
C’est pour ne pas montrer sa stupéfaction. Quelles sont ces trois
lettres inattendues dont il examine à présent la suscription.
--On vous a tout donné?
--Bien sûr.
--Et ces lettres-là? s’étonne-t-il avec un visage ridé par l’angoisse.
C’est donc cela les effets du capricieux amour! Quelle chose curieuse à
observer chez les autres.
--Je ne sais pas.
--Que dois-je en faire?
--Les mettre dans une boîte, elles retourneront au bureau d’où elles
sont sorties. Mais que de complications vont apparaître!
--Alors?
--Détruisez-les.
Mais il ne m’écoute pas.
--Qu’en pensez-vous? Elle avait un autre correspondant?
--Cela ne signifie rien. Ce sont peut-être des lettres d’affaires.
--Vous pensez?
--Évidemment!
Je ne suis sûr de rien, mais je réponds avec assurance. Aussitôt Wisel:
--Vous savez beaucoup plus de choses que vous ne voulez en laisser
entendre, remarque-t-il avec amertume.
--Pourquoi cette réflexion? Après tout, vous avez peut-être raison...
--Je parierais que vous êtes au courant du contenu de ces trois lettres,
reprend Wisel en tournant dans ses mains les trois enveloppes inconnues.
--Ne pariez pas, vous allez perdre.
--Ozilie et Trophime vous ont fait des confidences.
Il me le déclare sur un ton irrité. Excusons-le... Il est tellement
changé depuis le jour où il a fait la découverte d’Ozilie.
J’aime les gens qui savent se décider. Réfléchir. Oui. Mais agir. Et
puis il arrive ce qui doit arriver. Je préfère même ceux qui savent au
besoin, commettre une sottise. Un peu vivement, j’interviens:
--Si vous étiez seul, est-ce que vous regarderiez ces lettres?
--Pourquoi cette question?
--Parce que je vais me retirer. Qu’allez-vous faire?
--Je vais remettre ces lettres à la boîte.
--Non. Vous en aurez un regret inavoué, mais certain. Prenez le seul
moyen qui vous accordera une tranquillité, même provisoire.
--Vous êtes un étrange personnage, Lonlay...
--On me l’a déjà affirmé.
--Vous conservez le secret d’une confidence, mais vous n’hésitez pas à
me conseiller d’ouvrir ces lettres qui m’apprendront ce que vous
savez...
--Je ne vous y oblige pas...
--Je sais bien. Vous êtes quand même un drôle de corps. Incapable d’une
indiscrétion en ce qui concerne un ami. Mais lorsqu’il s’agit de votre
journal, vous ne vous connaissez pas de limites... Avouez que vous êtes
aussi avide de connaître ces lettres que moi-même. Si on vous les avait
remises, à vous seul, que feriez-vous?
--Je n’hésiterais pas.
--Vous les décachetteriez!
--J’ignore. Mais j’aurais déjà pris une décision.
Jacques Wisel fait encore quelques pas.
--Si elles m’ont accordé des confidences, comme vous le supposez, mon
cher Wisel, elles ont dû me demander de les garder secrètes. Par
conséquent, c’est comme si elles ne m’avaient pas parlé.
Il s’excuse, il met dans sa poche les lettres de Caussanges et les
siennes. Mais il ne sait quoi faire des trois autres. Le timbre de la
poste indique Paris. Il me le fait remarquer.
--Je ne sais rien de cette femme, ajoute-t-il, avec un sourire où il y a
de la colère et de la rancœur. Et là-dedans, peut-être, se trouve la
réponse à toutes les questions que je me pose. Mais qu’apprendrai-je?
A la manière des hésitants qui reculent un peu ce qu’ils vont décider,
il déchira brusquement une enveloppe. Et il se mit à lire. Son geste, je
l’avoue, me surprit. Mais bien davantage son visage, à mesure qu’il
lisait. Il fut saisi d’un tel désarroi qu’il épelait à voix basse:
Ozilie, nos baisers... Et cette nuit du mois dernier où je vins te
surprendre, rappelle-toi... Un signe de toi et j’accours.
Wisel ouvrit la seconde lettre.
Notre nuit de noces. Ton petit corps dans mes bras...
A la troisième maintenant.
Mon épouse chérie... Notre mariage secret qu’il faudra bien
régulariser... Quand pourrons-nous, au grand jour paraître ensemble,
vivre ensemble...
Pas de date. Une signature illisible. Et tout cela impersonnel,
dactylographié! Wisel s’arrêtait comme par hasard, sur des passages:
Notre mariage jusqu’ici secret, mais légal tout de même, rassure-toi.
Et le consentement de ton oncle n’était pas nécessaire...
Il cessa de lire.
--Ce n’est pas possible! dit-il. Ce n’est pas possible!
Alors, il reprit les trois lettres, s’efforça de croire qu’il s’était
vraiment trompé, revint aux adresses, feuilleta les papiers. Mais les
lignes se bousculaient. Il ne distinguait plus ce qu’il avait déchiffré
tout à l’heure et par ci, par là, il relevait des «Ozilie», «ma femme
chérie», «mon épouse aimée» comme des points de certitude...
Bouleversé, il restait sur place.
--Vous êtes malade?
D’un mot, j’aurais pu le guérir. Ces lettres, c’était Ozilie elle-même
qui les avait écrites et fabriquées pour que le prince Evgueny, la
croyant mariée, ne songeât plus à l’épouser et, à cause d’elle, à
rejeter une couronne, même problématique.
--Pourquoi? répétait-il. Les femmes se griment donc suivant l’homme à
qui elles s’adressent...
--Les hommes aussi, Wisel...
--Ces lettres ne sont pas vieilles, reprit-il. Voyez les timbres:
Octobre.
--Je ne parviens pas à lire...
--Elle a menti... Elle était perfide... comme les autres...
--Vous la calomniez... Elle vous expliquera quand vous la verrez.
--Je ne la verrai plus...
Jacques Wisel regardait devant lui. Des gens passaient à côté de cet
homme désaxé. Deux femmes qui se donnaient le bras se mirent à rire en
le voyant. Il ne pensait plus à moi. Je m’étais éloigné un peu pour
mieux l’observer et aussi pour qu’il ne fût pas gêné quand il
reviendrait à lui...
Mais déjà il ne me connaissait plus. Que faire? Je me retirai encore
puisque je ne pouvais être pour lui d’aucun secours. Je le surveillai
quand même. Comme tout devait chavirer dans son cœur! Avant de partir,
je me retournai: il était resté sur le bord du trottoir, «ses lettres» à
la main, insensible à la petite pluie d’hiver qui commençait de tomber
sur Paris.
POUR CONCLURE
Telle est cette histoire où, à cause d’une lettre égarée, l’on voit le
jeune homme qui l’a recueillie ne plus songer qu’à une femme, cette
femme rencontrer de son côté ce qu’elle juge l’insaisissable bonheur,
s’attarder à sa poursuite, puis le laisser fuir, un journaliste
déchiffrer une énigme, poursuivre une Altesse, gagner une partie,
échouer ensuite par excès de réussite, un Prince, plein de velléités et
d’hésitations, qui a perdu son trône, proclamer par faiblesse et dépit
de ne pouvoir le reconquérir, qu’il n’en veut plus et s’attacher, tant
est grand son esprit de contradiction, à détruire ce qu’avait échafaudé
son premier ministre, où l’on voit encore la même jeune femme, sensible
et volontaire, mais qui se croit forte et libre, errer désormais sur les
routes du monde. Et son cœur est à prendre. Agences s’abstenir.
Fin
(L’Homêt, 1926).
(Paris, 1928).
TABLE
Pages
INTRODUCTION.--Conversation avec l’auteur 9
PREMIÈRE PARTIE
A CAUSE D’UNE LETTRE PERDUE
I.--Une rencontre sur la route 17
II.--Deux départs pressés 27
III.--Dans le rapide 33
IV.--Sur les quais de la gare 45
V.--Ce qu’on lit sur la lettre 52
VI.--Retour à l’expéditeur 61
DEUXIÈME PARTIE
LES DÉLÉGUÉS DE SON ALTESSE
I.--Première entrevue 69
II.--Sur Lonlay-Labbaye 78
III.--Deuxième entrevue 84
IV.--Lettres de fiançailles 94
TROISIÈME PARTIE
LE LIVRE DE BORD DE LONLAY
I.--Devant la Grande Marche 101
II.--Selon «Sa Noblesse Ozilie» 108
III.--Selon le Prince et Ozilie 115
IV.--Le pavillon des femmes 126
V.--Les confidences d’une dame d’honneur 133
VI.--Le Prince n’avait pas tout dit 143
QUATRIÈME PARTIE
POUR LA DERNIÈRE HEURE
I.--Les confidences d’un officier de service 153
II.--Un succès de Floriot 163
III.--A quoi songe une «dame d’honneur»? 167
IV.--Lonlay à Genève 173
CINQUIÈME PARTIE
LA GRANDE MARCHE ABANDONNÉE
I.--L’auteur responsable 183
II.--La «petite disciple» 192
III.--Un guide pour sortir du parc 204
IV.--Disparition des «dames d’honneur» 212
V.--Différences de point de vue 221
ÉPILOGUE
LE LIVRE DE BORD DE LONLAY (Suite)
I.--Une femme a été perdue 231
II.--A cause d’une lettre retrouvée 241
Pour conclure 249
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 16 OCTOBRE 1929
PAR L’IMPRIMERIE FLOCH
A MAYENNE (MAYENNE)
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIEUX DE LA TRIBU ***
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