D'Archangel au golfe Persique : aventures de cinquante Français en Perse

By Zavie

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Title: D'Archangel au golfe Persique
        aventures de cinquante Français en Perse

Author: Émile Zavie


        
Release date: April 9, 2026 [eBook #78405]

Language: French

Original publication: Paris: A la cité des livres, 1927

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78405

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'ARCHANGEL AU GOLFE PERSIQUE ***




  ÉMILE ZAVIE

  D’ARCHANGEL
  AU GOLFE PERSIQUE

  AVENTURES DE CINQUANTE
  FRANÇAIS EN PERSE

  LE ROMAN
  FRANÇAIS
  D’AUJOURD’HUI


  PARIS
  A LA CITÉ DES LIVRES
  27, RUE SAINT-SULPICE, 27

  MCMXXVII




IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION 1095 EXEMPLAIRES, SOIT: 20 EXEMPLAIRES
SUR JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 20; 50 EXEMPLAIRES SUR GRAND VERGÉ
DE HOLLANDE, NUMÉROTÉS DE 21 A 70; 1000 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ D’ARCHES,
NUMÉROTÉS DE 71 A 1070; ET 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE I A XXV, HORS
COMMERCE, SUR PAPIERS DIVERS.

Exemplaire Nº




        La faiblesse et le gribouillage dans les affaires nous
        déplaisent si fort que nous en venons à admirer la force et le
        gouvernement de fer même employé contre nos libertés.

        Stendhal.




AVERTISSEMENT


Cet après-midi de mai, sur le pont du bateau qui nous transporte de
Boulogne à Folkestone, un officier russe, moustaches courtes, air
rêveur, toute la raide élégance d’un junker, demande à l’un de nous:

--Où allez-vous?

--En Russie... Mission sanitaire...

--En Russie? Et qu’allez-vous faire en Russie?

--Soigner des blessés, des malades, ouvrir des hôpitaux, organiser des
ambulances.

--Ah! dit le Russe, incrédule.

Puis, un peu triste, il ajoute, en secouant la tête:

--Vous en voulez donc toujours de cette guerre!...

                   *       *       *       *       *

De même que les chevaliers légendaires partant pour les aventures
emportaient avec eux de précieux enchantements, c’est munis de cet
inquiétant viatique que nous nous sommes éloignés des côtes de France,
pour gagner la mystérieuse Russie, alors en pleine révolution.

Mai 1917.




PREMIÈRE PARTIE

A TRAVERS LA RUSSIE


        L’Océan disparut derrière une chaumière.

        Victor Hugo.




I

LES RAPATRIÉS RUSSES


Mai 1917.

Il y a cinquante Français sur ce coin de quai délimité, dans ce port
brumeux, qui attendent depuis ce matin. Au loin, Liverpool, avec ses
maisons grises, semble une cité de rêve scientifique. De notre promenade
dans cette ville industrielle, il ne nous reste qu’un amer souvenir. Les
cafés y sont fermés et la bière n’est pas servie avant midi. Ainsi
l’ordonnent les rigoureuses lois anglaises. Un air chargé de fumée
traîne au long des rues noires. On marche. Une avenue qui monte. Pas
d’arbre. Au tournant, nous parvient une musique de cirque: ce sont des
boys-scouts en casquettes plates, sans visière, tout à fait semblables à
de jeunes Allemands, qui jouent du fifre et frappent des cymbales. Deux
cavaliers, le polo sur l’oreille, nous dévisagent sévèrement. Près d’un
aqueduc, d’un ton rouge brique, que les suies ont encré, un énorme
policeman se promène. La foule nous regarde, pas longtemps... Elle est
pressée.

Sur le plancher du quai maritime, dans un
estaminet-papeterie-pâtisserie, une vendeuse mélancolique débite pour
onze pence des cartes postales coloriées qui tâchent de représenter des
jardins trop verts et une mer d’un bleu d’azur, celle-là même qui
s’étale devant nous, couleur café au lait.

Un de nos compagnons de route, le gros Jules, ancien matelot, que l’on a
placé dans l’infanterie à la suite de son évasion d’Allemagne, sans
doute pour le récompenser, s’inquiète des provisions du bord. Il
parlemente avec une jeune Anglaise, presque aimable qui lui propose du
jambon, du beurre et des gâteaux, de tremblantes gélatines roses et
vertes sur quoi l’on a piqué des amandes.

--Crème... du crème...

--Pour les chaussures? demande le gros Jules sans sourciller.

--On pourrait en prendre pour demain..., observe le prudent Gaston
Desprès, qui accompagne partout l’ancien matelot et le contredit en tout
lieu.

Mais l’ordre arrive de monter à bord du cargo-boat «transformé», dont
les soutes sont pleines de munitions, obus et grenades, et qui
accomplit, sous le pavillon de la croix-rouge, le trajet de Liverpool au
golfe de Kola: circuit des missions alliées que l’on envoie en Russie.

Nous prenons possession de la partie du pont qui nous est cédée. Ennui
tranquille. Quelques bateaux se déplacent sur l’eau grise où le soleil
joue par plaques. Des remous viennent tapoter les flancs de notre
courrier. Une sirène crie éperdument dans le brouillard. Un paquebot se
débarrasse d’une épaisse fumée.

Sur le plancher des «troisièmes» que secoue le piston des machines, un
Russe me heurte en passant. C’est un pauvre diable rasé, en casquette,
de qui les jambes maigres sont serrées dans un pantalon à carreaux. Il
ne s’excuse pas, bien qu’il soit un «civilisé», je veux dire, bien qu’il
ait vécu dans les Amériques. Tous ces Russes, du reste, une soixantaine,
empilés avec nous dans la cale, sont des «rapatriés».

Ils furent obligés de quitter la Russie avant la guerre, pour quelque
histoire de police ou de politique... La Révolution leur permet
aujourd’hui de rentrer... En chapeaux mous, accoutrés de pardessus au
col relevé, ces exilés s’encombrent de valises grandes comme des malles
et taillées, dirait-on, dans du bois.

Presque tous sont rasés. Ils ont cet air humble et résigné que l’on
remarque chez certains émigrants affalés dans les salles d’attente.

Cependant les rapatriés descendent leurs hardes dans le dortoir des
«troisièmes», installent des hamacs, se créent un domicile provisoire à
grands renforts de caisses et de cordes. On reconnaît parmi eux des
Finlandais aux cheveux et aux yeux trop clairs, des Juifs d’Odessa ou de
Kiew, bruns et maigres, de grands diables aux regards ardents, de larges
faces de Slaves aux petites prunelles.

Mais les maisons, le long du quai, se sont déplacées; la grande tour,
dans la brume, a changé de côté... Les dames du café maritime secouent
leurs mouchoirs et la vendeuse triste agite de petits drapeaux... Notre
cargo-boat danse un peu. Nous partons. Un soleil rouge essaye de percer
un brouillard toujours plus opaque. Il est sept heures du soir.

                   *       *       *       *       *

Vastes nuages sur la mer, ce matin-là. On ne distingue qu’un torpilleur
à gauche. Les civils russes se promènent sur le pont glissant, parfumé
de goudron et d’eau de mer.

Le repas du matin réunit ensemble tous les passagers dans la cale. La
barbare cuisine anglaise avec ses pommes de terre à l’eau, ses oignons
doux cuits à demi, ses bouillis de bœuf sans saveur, ses conserves
poivrées que l’on arrose d’une sauce piquante et colorée, ses confitures
à la gélatine, désoriente les Français. Mais les Russes ont de l’appétit
et des goûts britanniques.

Vers les dix heures du soir, sous le plafond bas du dortoir, un léger
roulis. On traverse une zone dangereuse. Les Français jouent aux cartes
dans la chambrée des Russes, séparée de la nôtre par une simple corde
tendue. Une voix nasillarde entonne un chant en mineur de regret et
d’amour. Les sifflets des torpilleurs répondent aux cris des sirènes,
répétés de minute en minute, dans l’épaisseur de la nuit. Les hamacs se
balancent au-dessus de nos têtes. Il fait chaud. L’air sent la vague
marine et l’écurie humaine. Un Finlandais glabre, à lunettes noires,
s’est assis sur l’avant-dernière marche de l’escalier qui monte vers le
pont et nous regarde...

Le lundi, notre cargo s’arrête, la nuit, dans la baie de Belfast, à
cause, dit-on, des «difficultés» que l’on rencontre à traverser le
chenal où nous venons d’entrer. Les «difficultés», ce sont les
sous-marins allemands qui s’aventurent jusque dans ces parages.

Armé de sa jumelle marine, seul bien qui lui reste de son passé de
matelot, le gros Jules que l’on a surnommé «Captain», renseigne ses
compagnons. A son fidèle Gaston Desprès il affirme que l’on peut
déchiffrer le nom des navires qui, paraît-il, croisent au large.

--_Oceanic_!... _Adriatic_!... _Aviatic_!... _Toby_!

Gaston Desprès saisit la jumelle à son tour, et, bien entendu, ne
découvre rien. Mais Captain n’en prend point souci, occupé, d’ailleurs,
à enrichir de commentaires les souvenirs de voyage de ses contemporains:

--Regardez ce «trois-cheminées» qui tourne... Ah! il retire l’ancre...
Tous les passagers sont à l’arrière pour peser moins à l’avant... Ces
taches blanches, ce sont deux, trois femmes de chambre qui nous font des
signaux avec des mouchoirs blancs...

Autour de Captain un cercle se forme...

Des Russes qui ne comprennent rien, s’entassent là et rient de confiance
lorsqu’ils voient rire les Français.

--Tribord, c’est à droite, et bâbord, c’est à gauche, explique Captain
avec un sourire qui découvre ses lèvres sous la moustache rousse...
quand on a le visage face à l’avant. Exemple: cette nuit, dans le hamac,
j’étais bien couché à tribord et un peu bousculé à bâbord..., à cause de
Desprès qui est un «poids lourd» et qui remue tout le temps...

On s’adresse à Captain pour tous renseignements maritimes. Son grade, il
l’accepte sans déplaisir. Peut-être en est-il flatté. Sa bonne humeur le
rend populaire. Au reste, comme la plupart de ceux qui prennent du
ventre, il n’est pas méchant, il a bon cœur, et ses défauts mêmes lui
sont comptés comme qualités. S’il aime à boire un coup d’eau-de-vie, il
ne saurait le faire sans inviter quelqu’un.

--Ah! un petit coup de «treuleuleu» de la mère Boule!

Captain lève hardiment le coude, comme on dit, et le «treuleuleu de la
mère Boule», en la circonstance du gin ou du whisky, ne le fait pas
tiquer.

--C’est recommandé contre les maladies les plus épouvantables qui
affligent l’humanité: la «suchrine», la «zizine» et le choléra.

L’expression «treuleuleu» est familière au «Captain». Elle remplace chez
lui tout mot qui vient à lui manquer et désigne, suivant les
circonstances, un verre de fine, de whisky ou même ses godillots.

--Passe-moi mes «treuleuleux», dit-il à Gaston Desprès, le matin,
lorsque ce dernier se lève par hasard avant son ami.

--Et puis donne-moi aussi mon «treuleuleu»... qui me sert de capote...
Tu ne la connais pas? S’il y en a une dont les écussons sont mal cousus,
c’est la mienne.

Aussi, à son grade de «Captain», et sans doute pour ne pas le confondre
avec des capitaines en pharmacie et en médecine qui voyagent avec nous,
on a ajouté le nom de Treuleuleu.

Cependant, nous avons laissé Glasgow. Des sous-marins allemands en
patrouille ont été signalés. Notre prudent cargo s’arrête dans un petit
détroit où il se repose l’après-midi et la nuit. Pénibles heures
d’anxiété. On voit, sur les côtes des paturages verts, de petites
maisons blanches, des montagnes aux sommets gris sous un ciel gris. Nous
sommes ancrés dans la baie d’Islay.

... Le lendemain, notre courrier s’engage dans le canal de Minsk. Le
soir, comme nous allons sortir de la passe, nouvelle alerte. Le cargo
fait un brusque demi-tour et revient à toute vapeur se réfugier dans une
baie rocheuse. Les passagers montent sur le pont. Les Russes
disparaissent sous les foulards et les couvertures. Il y a longtemps que
nous l’avons remarqué: nos voisins de cale sont plus frileux que nous.
Un malheureux a gardé sous son étroit pardessus sa ceinture de
sauvetage. Il ressemble ainsi à un pot de moutarde avec son ventre et
son dos énorme d’homme-réclame...

Un brouillard humide tombe doucement. Captain assure que le bateau est
ancré dans une crique des îles Skye, afin de dépister les sous-marins...
Au reste, toutes les suppositions sont permises. Celle-ci fut reconnue
exacte.

--On est dans un port calme, dit Captain. Entendez-vous le paisible
chant des grenouilles?

Le piston des machines se remet en mouvement vers quatre heures du
matin. Notre bateau se dirige à travers des îles montagneuses, qui
semblent se toucher. Le vent souffle à l’arrière. Le roulis commence en
même temps qu’une légère pluie nous oblige à regagner notre dortoir.
Dans la cale, on s’ennuie. Il est défendu de fumer; mais les civils
russes ignorent ces subtilités; ils allument des cigarettes. Des
Anglais, officiers de marine, rasés de frais, descendent parfois dans
l’espoir de surprendre un coupable maladroit; mais les Slaves sont
rusés. Ils savent prendre un air si innocemment stupide qu’ils déjouent
les Sherlock-Holmès en uniforme.

Il y a, parmi ces révolutionnaires rapatriés, un grand marin de
Cronstadt, qui parle haut, boit le whisky à pleins verres et fume au nez
des Anglais. Cette masse turbulente doit passer l’examen d’officier.
Lorsqu’elle est ivre, elle bouscule un petit Russe en chapeau mou, au
visage grêlé, moustaches tombantes, l’air d’un gorille ahuri et qui
marche en écartant les jambes... Un juif d’Odessa, au profil
souffreteux, la casquette sur le nez, se ramasse habituellement dans un
coin et continue de lire, même quand on s’approche de lui jusqu’à le
gêner. Je le rencontre quelquefois sur le pont; il se promène de long en
large, avec un garçon blond et maigre... Sous un prétexte quelconque, je
cherche à leur parler.

--Gavarit pasrousky?... Niet?

Non, je ne parle pas le russe, et lui-même parle de préférence
l’allemand. J’apprends que son ami et lui se sont évadés d’Allemagne, où
ils étaient prisonniers civils. Ils rentrent en Russie parce qu’elle est
libre...

--Vous irez combattre?...

--Non, je travaillerai dans une usine... La guerre finira bientôt,
dit-il encore; nous voulons faire la paix, la paix pour toutes les
nations.

Ses yeux luisent dans son pâle visage. Son camarade blond approuve. Il
est resté jusqu’ici en Allemagne et ne connaît les nouvelles que par les
journaux allemands. Il hésite un moment, puis me demande:

--Mais enfin, en France, on veut toujours la guerre?

--Comment dites-vous?

--Oui, les Français ne veulent pas la paix comme nous. Ils veulent
conquérir l’Allemagne...

--Expliquez-vous complètement...

Il se décide brusquement, et, s’énervant à mesure, me déclame d’un trait
un discours que j’ai, depuis, entendu bien souvent: la France
impérialiste, les Français guerriers veulent obliger la Russie libre et
les neutres, à se partager la Germanie qui défend ses droits et sa
liberté.

--Que se passe-t-il en Russie en ce moment?

Ils ne savent rien d’autre que ceci:

--La Russie est libre; on va faire une République...

Ils répètent à l’envi que les Anglais ont essayé de les garder comme
soldats dans leur armée. Ils ont refusé. Tous détestent les Anglais qui
ne veulent pas faire la paix.

Le lendemain, je retrouve sur le pont mes deux nouveaux compagnons. Ils
parlent peu aujourd’hui. Le roulis a repris plus fort, cet après-midi,
et nous restons accoudés sur la lisse, cependant que le bateau descend
sur les lames glauques, puis remonte dans son éternel jeu de
balançoire... Nous sommes dans l’Océan glacial arctique, et nous avons
passé le cercle polaire.

Suivi de son fidèle Gaston, qui promène sa tête de boxeur et son
brûle-gueule, Captain se lamente:

--On ne s’y reconnaît plus!... Cette guerre a tout chambardé... La
dernière fois que je suis passé par ici, on pouvait voir le cercle
polaire tracé à la craie sur les vagues...

Le pont d’arrière où le vent souffle est arrosé par les eaux qui tombent
en paquets, brutalement, et dégoulinent dans la cale. Cette nuit est
particulièrement dure. Le roulis chahute nos hamacs, qui se cognent les
uns contre les autres. Une clarté blafarde sur la mer qui déferle...
Nous naviguons directement sur le nord; la route suivie remonte jusqu’au
78°; elle s’infléchira ensuite brusquement et redescendra vers la baie
de Kola. Ainsi nous éviterons les sous-marins... Nous sommes dans
l’Océan glacial arctique, et ces trois mots associés nous font paraître
plus piquant le froid qui nous saisit. Le bateau s’avance lentement au
milieu des brumes, sur un lac dont les rives visibles sont des
brouillards de coton. La sirène crie longuement.

Mon ami le juif d’Odessa me découvre ce matin-là sur le pont des
premières, où des officiers jouent à la palette. Cela consiste à faire
glisser sur le plancher des disques de bois jusque dans les pattes du
chien du capitaine anglais, quand le capitaine n’est pas là, bien
entendu... Je regarde mon compagnon qui tremble; mais c’est de froid,
comme l’Ancêtre. Il grelotte dans ses vêtements d’été, il a relevé le
col de son mince pardessus, et son visage paraît plus douloureux
encore...

Le courrier file dans la direction sud-est. On était hier dimanche,
alors qu’un prêtre-soldat célébrait la messe en plein air, dans l’odeur
salée du large, à trois cents milles des côtes de Norvège.

Comme j’essaie d’interroger mon voisin, je le vois qui salue avec
déférence un jeune homme rasé, assez chic, que j’avais déjà remarqué,
mais pas eu le loisir de rencontrer d’aussi près.

--Qui est-ce?

--Un grand révolutionnaire, me répond-il d’un ton grave.

--Ah! Il paraît intelligent...

--Oui, il est très intelligent...

--Il retourne en Russie? Comment s’appelle-t-il?

On a toujours tort de poser deux questions à la fois; mon homme ne
répond pas. Je dois insister.

--C’est un révolutionnaire célèbre?

--Oui. Vous voulez le connaître? Je dirai qu’un Français veut lui
parler...

Ce personnage presque élégant m’inquiète. Je cherche à le retrouver
après le dernier repas, dans le dortoir. Près de l’escalier, je regarde
monter et descendre les Russes qui, soigneusement, avant de gagner le
pont, crachent à droite, puis à gauche, se mouchent avec leurs doigts,
au hasard des rencontres. Les Français crient au scandale, puis se
remettent à jouer aux cartes.

Je ne compte plus découvrir mon personnage, mais voici qu’apparaissent
le large pantalon de Benoit, la pipe et les lorgnons de Benoit et enfin
Benoit lui-même. C’est un garçon tranquille. Les louanges ni les injures
ne modifient son visage paisible. Il apporte une bouteille de whisky
qu’il a dû obtenir par ruse de l’inflexible steward.

--Haut les quarts! crie Captain Treuleuleu.

Le whisky répand sa lourde odeur pharmaceutique. Marcel Benoit, l’air
recueilli, boit lentement. Il est d’une sobriété exemplaire, aussi son
enthousiasme ou, pour mieux dire, sa douce gaîté ne se traduit que par
des confidences médicales.

Il est interrompu par mon ami le maigre israélite d’Odessa, qui me
sourit de ses yeux noirs. Il est suivi du fameux personnage que je
cherchais en vain. Ce dernier prend place parmi nous. C’est un Slave
blond. Son exotisme se révèle par des bagues, des cheveux frisés, un
pantalon clair, relevé trop haut. Ses yeux bleus sont sympathiques et
très doux.

Je présente Benoit.

--Monsieur, étudiant en médecine et en pharmacie.

Tel est le prestige de ce mot «étudiant» que le Russe s’incline:

--Officier? demande-t-il...

--Non. Benoit est soldat. En France, les étudiants ne sont pas
obligatoirement officiers... Mon ami tenait à vous connaître. Il sait
que vous êtes un célèbre leader de la révolution russe...

--Comment s’appelle-t-il? me demande innocemment Marcel Benoit.

--Je m’appelle Yvan Yvanovitch de Moscou, annonce ce gentleman, comme
s’il voulait me tirer d’embarras.

Peut-être parlerions-nous, mais des Français ont entonné une romance
traînarde, quelque chose comme: «Ma gigolette, elle est perdue... Elle
s’a fait choper dans la rue...» et qui domine tous les bruits de la
cale. Les civils rapatriés font cercle. Nos deux invités suivent la
musique, le regard mouillé.

--Taisez-vous donc! crie Captain. Ils vont prendre l’air de cette
chanson pour composer leur nouvel hymne national! Vous savez bien qu’ils
n’en ont plus et qu’ils en cherchent un nouveau...




II

YVAN YVANOVITCH LE MAXIMALISTE


Des glaçons bondissent sur la mer de métal, bleue jusqu’à l’horizon...
Il fait froid. Nous nous promenons sur la passerelle, Marcel Benoit et
moi, lorsque le «célèbre» Yvan Yvanovitch nous rencontre et s’arrête.
Après les compliments d’usage il nous demande:

--Vous allez en Russie? Et quoi faire?

Il parle lentement, avec correction. Il n’aime pas les Anglais que nous
évoquons par hasard.

--Ce sont des impérialistes.

Cette raison lui suffit. Les Anglais sont jugés. Il en arrive à ce qui
le préoccupe.

--On ne vous connaît pas en Russie. Il n’y a pas un homme sur dix pris
au hasard, où vous voudrez, qui sache que vous êtes nos alliés.
Qu’allez-vous faire là-bas? On vous ignore... Vos drapeaux ne flottaient
jamais à côté de ceux de l’Empire. On n’aurait pas osé associer la
Sainte Russie à la République des Français. Est-ce qu’on se compromet
avec un usurier? Il y a bien des choses que vous ignorez, je vois. Le
parti tsar était allemand. Quant à l’autre, il n’est pas avec vous, car
vous étiez contre lui... Vous ne savez pas? Décidément, vous êtes mal
renseignés en France.

«Le mouvement révolutionnaire de 1905, notre mouvement, fut noyé dans le
sang, grâce à vous. L’Empire se sentait perdu. Il l’était. Il se
demandait comment il paierait ses policiers et ses bureaucrates.
L’emprunt que l’on fit en France, en 1905, fut largement couvert et
recouvert et fit échouer dans le sang notre essai d’indépendance... Vous
ne vous rappelez pas, Monsieur, la lettre de Gorki, de Maxime Gorki à la
grande France sur les yeux de qui il envoyait son crachat de sang et de
fiel, parce que la main vénale de ce pays avait fermé à tout un peuple
la route vers la liberté?...

Le piston des machines, la sirène dans la brume qui commence
interrompent souvent le conférencier...

--Vous oubliez, Monsieur, que, si cette Révolution nuit à vos
entreprises, en ce moment, c’est vous qui l’avez retardée de dix ans! Et
vous voudriez que nous gardions pour ceux qui furent les alliés du tsar
et les complices de nos oppresseurs une éternelle reconnaissance!...

«Vous venez nous dire: «Respectez vos engagements! Souvenez-vous de la
parole donnée! Luttez avec nous contre les Germains et le capitalisme
germain!»

«Quels engagements! Quelle parole? Quel capitalisme? La parole vous fut
donnée par Nicolas Romanoff, qui vous trahissait en secret, et par
Alexandra, qui était allemande... Naïfs ou rusés êtes-vous? Et quel
capitalisme, je prie? Le capital français nous enfonça dans le sang!
Vous voudriez maintenant que nous allions continuer une guerre qui vous
devient favorable, une guerre qui vous assurera vos conquêtes au Maroc,
en Algérie et en Alsace, une guerre qui mettra les Germains en dehors,
cependant qu’ils vous offrent à tous une paix acceptable!

«Vous criez à notre trahison! Nous vous avons toujours avertis: «Si nous
devenons les maîtres, nous ignorerons vos traités.» Ce jour (vous
pensiez qu’il ne pouvait luire) est venu. Permettez. Nous tenons nos
promesses que vous teniez auparavant comme négligeables...»

Le pont est presque désert. Il fait un froid de glace. La mer est
couverte d’un halo de brouillard... Je regarde l’écriteau que les
officiers anglais ont affiché près du poste de télégraphie sans fil: «On
serait obligé si les Français feraient moins de bruit.»

Le soir vient, à tâtons, sournoisement. C’est l’heure où Captain, Gaston
Desprès et ses amis se rassemblent dans la cale pour jouer aux cartes.

--La partie de piquet! C’est le plus voleur qui gagne.

Cependant, Desprès, sérieux, presque doctoral, parle de réverbération du
soleil sur les banquises. Captain, aussi grave que son ami, hoche la
tête et donne lentement son avis:

--Je doute qu’il y ait des réverbères dans ce pays-là.

                   *       *       *       *       *

Est-ce à cause de la tempête de neige qui tourbillonne sur l’Océan ou
pour dépister les sous-marins allemands que le cargo anglais, sans
prévenir personne, semble modifier le programme de sa route et se dirige
cette nuit vers la terre pour venir au matin, s’ancrer dans cette eau
grise, à grandes lames? Autour de nous, des collines rocheuses, la
neige, les taches noires des arbres dépouillés. Nous sommes dans le port
de Mourmansk, ancien port Romanoff. Au fond, parmi ces croiseurs et ce
cuirassé, se trouve Kola. Sur les rives, des maisons de bois et le
panache de fumée d’un train en marche...

Toujours suivi de son inséparable Gaston Desprès, Captain fournit
quelques renseignements inédits à son habituel entourage.

--Nous allons repartir, suivre la lisière de la forêt en face. Puis nous
jetterons l’ancre dans le port de Lady Petrowsky... Ne cherchez pas sur
les cartes. Nous y pêcherons du poisson frigorifié, ce qui nous changera
du corned-beef. En attendant, chacun peut écrire sur son livre de bord:
«La rivière est toujours calme.»

Les rapatriés voudraient descendre sur la terre russe. Ils envoient une
délégation au capitaine anglais qui commande à bord.

--J’ai reçu l’ordre de vous conduire à Archangel. Je vous conduirai à
Archangel.

Cette réponse sans détours confond les Russes. Ils se réunissent,
discutent pendant toute l’après-midi, prononcent de véhéments discours,
continuent la nuit, recommencent le lendemain et désignent enfin dix
nouveaux délégués pour aller parlementer avec l’officier anglais.

Celui-ci les reçoit sur le pont, écoute l’orateur bénévole qui s’exprime
au nom des rapatriés, puis, sitôt qu’il a compris qu’on lui vient
présenter la même requête que la veille, détache un définitif:

--No.

Et s’en va, sans plus écouter.

Les Russes sont de plus en plus ahuris. Mais ils n’insistent pas. Ils
s’ennuient. Pour se distraire, ils jouent aux cartes le jour et, la
nuit, dans la cale, chantent des chœurs, à la grande fureur des Français
qui ne peuvent plus dormir.

Le soir, quelques bateaux, un submersible camouflé de gris, passent
devant notre cargo, déplaçant de longues raies noires sur les eaux
dansantes. L’air est un peu plus humide à mesure que la nuit descend, si
l’on peut appeler ainsi cette indéfinissable clarté où les lointains
paraissent encore plus nets... Au reste, depuis que nous avons passé le
cercle polaire, les nuits sont blafardes. Il n’y a, pour tout dire, que
deux heures de véritable obscurité.

Autre distraction.

Vers les onze heures, les passagers--soldats français, Russes
grelottants, quelques dames--se rassemblent à l’arrière du pont pour
assister au fameux soleil de minuit qui se produit vers les onze heures
et demie... Une traînée lumineuse dore les arbres et la neige, à l’est.
Le soleil monte au-dessus des bois et disparaît lentement derrière la
montagne. Une pénombre plus opaque succède à ce départ. Puis le soleil
reparaît sur l’autre versant des bois et colore de rouille la neige et
les eaux...

                   *       *       *       *       *

Le grade de capitaine dans l’armée russe commence à donner à celui qui
le porte quelque prestige. Pour cette raison, les médecins et
pharmaciens de la mission, partis de France avec un galon, auront le
droit de coudre sur leurs manches deux galons supplémentaires. Un
sous-lieutenant devient ainsi capitaine, un lieutenant commandant, un
capitaine se mue en colonel.

Les nouveaux gradés ne touchent que les indemnités attribuées à leurs
galons nouveaux, ainsi que l’indemnité de monture, indispensable sur
mer, dans le train, ou au premier étage d’un hôpital, comme on peut le
croire. Mais ils n’ont pas droit à la solde.

Un soir, l’opération de la transformation des dolmans et des capotes a
lieu discrètement, sans tapage, et le lendemain, aides-majors et
apprentis pharmaciens apparaissent transformés en capitaine de médecine
ou en colonels de pharmacie.

--Il a plu cette nuit, constate Captain Treuleuleu. Je n’ai jamais vu
d’avancement aussi rapide!...

Aussitôt, nous décidons d’élever au grade de colonel le Captain
Treuleuleu qui représente assez bien l’esprit frondeur des Français et
de donner à Gaston Desprès les galons de caporal.

--J’accepte cet honneur, remercie Treuleuleu. Mais je conserve mon
premier titre. Je resterai «Captain».

                   *       *       *       *       *

Et nous sommes toujours en rade... Il y a des jours où l’on voit un peu
le soleil et des jours de brume où les bateaux nous apparaissent
découpés en noir, à peine visibles, et des jours de pluie glacée, comme
cette après-midi où les Russes entonnent sur le pont leur nouvel hymne:
_les Bateliers du Volga_.

Enfin, le 13 juin, huit jours après notre arrivée à Mourmansk, le cargo
repart, descend la rivière et se laisse porter vers la mer Blanche.




III

LES DÉSERTEURS D’ARCHANGEL


De longues vagues noires qui découvrent d’autres vagues couleur de
purin. La Russie, c’est cette ligne plus foncée qui s’avance sur nous...
Vers midi, des forêts sur ces rivages que l’on devine. La brume est
épaisse... Il y a des bancs de sable, des maisons de bois, toutes
pareilles, et des forêts jusqu’à l’horizon, sous un ciel encombré de
nuages. La mer a perdu ses lourds flots de naguère. Nous allons arriver.

Ainsi notre voyage s’est accompli. Partis de Liverpool le 26 mai, après
avoir côtoyé l’Irlande, l’Écosse, les îles Feroë, notre petit cargo a
gagné l’Océan glacial arctique, jusqu’au 78°, où il a rencontré les
glaces et les avant-postes de la banquise.

Tournant alors vers le sud, il s’est dirigé sur la côte mourmane, s’est
mis à l’abri des sous-marins allemands pendant une semaine, dans
l’ancien port de Romanoff, puis, par la mer Blanche, a atteint
l’embouchure de la Dvina du nord, aux rives gazonnées de vert-tendre.

Voici de minces presqu’îles plates, des îlots, verts également, comme un
tapis de prairie, qui semblent encercler notre cargo-boat. Nous avançons
lentement dans cette étroite rivière où les grands navires ne peuvent
pénétrer... Les quais, ce sont de grosses poutres enfoncées dans l’eau.
Des piles de bois s’accumulent le long des rives. Des paysans, en
casquettes grises ou bleues, en petites chemises rouges boutonnées sur
le côté, chargent des bateaux. Des femmes, vêtues de jaune, de rouge,
coiffées d’un foulard blanc, nous regardent passer. Elles ont des
visages ronds, elles sont épaisses, et leur peau est brunie. Nous allons
silencieux parmi ce peuple qui nous contemple d’un air ahuri... Un grand
calme enveloppe toutes choses, les chiens devant le seuil des portes de
bois, les chevaux arrêtés, les ouvriers qui se dressent, les bras
ballants...

Parmi les maisons de bois, peintes de couleurs criardes, et les forêts
qui viennent finir sur ces côtes, apparaissent des églises, en bois
également, et colorées violemment de violet, de jaune et de vert. Elles
ont toutes cette forme byzantine qui étonne dans ce paysage du Nord.

Le canal s’élargit; les demeures sont construites en pierres et en
briques. Nous approchons de la ville...

Un crépuscule rouge à l’arrière teint les coques des barges chargées de
bois et les vitres des «isbas». Notre bateau s’arrête dans cette eau
tranquille où notre passage soulève un remous inaccoutumé.

Voici de hautes églises: c’est une sorte de pièce montée... D’abord une
bâtisse, avec façade sculptée, puis un toit bleu... un autre superposé
qui est vert... On dirait du bois peint ou de la tôle; puis un dôme semé
d’étoiles d’or, puis une boule dorée que surmonte une flèche également
dorée; au sommet une croix, ou une croix et un croissant en fer ouvragé.
Des tiges de fer soutiennent cette flèche et la rattachent au dôme d’or
criard...

--Je comprends maintenant, dit Captain, à qui pèse notre silence... Je
comprends pourquoi ce soldat russe que j’avais vu dans un hôpital, près
de Vanves, me disait que la plus belle église de Paris, à son avis,
c’était la «Samaritaine»...

Notre bateau avance encore, puis lâche l’ancre. Nous apercevons assez
près de nous les quatre églises qui nous surprenaient tout à l’heure, et
à quoi nous nous habituons doucement. Des voitures courent sur la rive.
On aperçoit une place, des gens qui marchent, d’autres sur un banc, dans
un jardin, des femmes en blanc...

Le lendemain, dimanche matin, on ne peut encore descendre. Pas de canots
et surtout pas d’ordres... Des Russes, costumés en militaires, à barbes
fauves, incolores, aux petits yeux, au nez camard, viennent visiter
notre bateau. Ce sont ces messieurs de la douane. Comme les femmes
épaisses des quais de bois, ils ont le visage bruni; c’est surtout parce
qu’ils oublient de se laver.

A une heure de l’après-midi, les rapatriés russes débarquent. Je ne vois
pas Yvan Yvanovitch; mais le petit juif d’Odessa vient me serrer la
main. Il est coiffé d’un chapeau mou noir et vêtu d’un smoking trop
large dans lequel son maigre corps disparaît.

--Je vais à Pétersbourg, me dit-il. Et puis à Odessa... Au revoir...

La péniche qui nous emportera doit partir demain matin, mais un
contre-ordre nous arrive. La marine russe n’est pas pressée.

Pluies et brumes le lendemain. Le petit vapeur ne vient toujours pas. Il
était annoncé pour cette nuit, puis pour ce matin de bonne heure...
Enfin, un peu avant midi, un remorqueur sur quoi on ne comptait plus
entraîne la péniche lourdement chargée: nos bagages, le matériel de
l’ambulance et nous-mêmes.

Nous abandonnons sans regret le petit cargo avec ses marins anglais
durcis dans leur isolement, sa «table d’hôte» nauséabonde et si maigre,
ses conserves avariées, son dortoir sans air, ce qui permet à Captain,
écrivant à sa famille, de résumer son voyage dans une formule où la
censure britannique ne pourra rien découvrir:

«Nous sommes arrivés au _porc_; nous avons été traités comme tels.»

                   *       *       *       *       *

Le remous de la péniche soulève des eaux couleur de boue. Trois églises
qu’entoure le gazon d’un jardin tanguent en face de nous. Nous
traversons le port d’Archangel pour atterrir près d’un débarcadère. Des
bateaux-mouches qui font la navette entre la ville et la gare du chemin
de fer se rangent le long des quais.

Des soldats russes, courbés sous des ballots de linge, aussi misérables,
aussi sales que les prisonniers que j’ai coudoyés en Allemagne, se
dirigent vers le ponton d’embarquement. Des femmes, coiffées de
foulards, se glissent parmi les soldats. Beaucoup portent des bottes,
comme les hommes, ce qui leur donne une lourde démarche d’esclaves
ivres... Nulle politesse dans cette foule. Les soldats bousculent ces
malheureuses pour passer avant elles.

Une élégante jeune femme, en blanc et en rouge, jupe trop courte,
corsage ballet russe, se dandine sur des talons hauts. Elle s’appuie
légèrement sur l’épaule d’une petite fille. L’élégante montre un visage
blond, un nez en l’air et de grosses lèvres. Elle porte, en somme, les
mêmes couleurs que les femmes du peuple, de qui les corsages lâches sont
bleus et les jupes, comme les foulards, variant du rouge au jaune...

Il y a déjà une heure que nous sommes là, à attendre. Nous pensons que
ce défilé de femmes et de soldats va bientôt finir, mais à notre grand
étonnement, il continue toujours... D’autres arrivent et puis d’autres
encore, tous semblables, chargés de paquets, la casquette en arrière, la
capote sur les épaules, qui piétinent dans le sable du rivage.

--Ce sont des déserteurs, nous dit un interprète, ou, si vous trouvez le
terme trop fort, des soldats qui ont quitté leurs régiments sans
permission parce qu’on leur a dit qu’ils étaient libres.

--Qui leur a dit qu’ils étaient libres?

--On ne sait pas. Des gens qui se proclament délégués, «délégate».

La gare d’Archangel, toute en bois, est envahie, elle aussi, par des
femmes, des enfants qui s’assoient, se couchent dans les salles, sur les
quais. Ce peuple ne bouge pas. Il forme, derrière la forteresse des
colis, de véritables campements.

Le buffet est un petit réduit parfumé au poisson séché. Une table
rustique tient lieu de comptoir. On y voit des sandwichs de pain noir au
caviar rouge comme des grains de groseille, des saucisses brunes... Des
femmes sans grâce, aux cheveux aplatis, des frisettes sur le front, nous
vendent une bière de mauvais goût, qu’elles font payer quarante, puis
soixante, puis soixante-dix kopecks à mesure que la clientèle française
envahit le café. Elles versent le thé en de gros verres sales où leurs
doigts ont laissé d’apparentes empreintes.

Contre les murs, des affiches peintes: un cavalier charge des Allemands
en déroute, un obus éclate dans une tranchée et, comme légende:
«Camarades, faites des munitions! Voyez l’effet qu’elles produisent dans
les rangs ennemis!»

Mais les quais sont pleins de femmes qui agitent les bras... Un train
démarre lentement. Il y a des soldats partout, sur les marchepieds, sur
les passerelles et même sur les toitures des wagons... Tout cela crie,
gesticule, brandit des casquettes et des mouchoirs. C’est un convoi de
déserteurs que l’on réexpédie de force sur le front. En cours de route,
ces Russes descendront, au gré des stations, mais ils n’encombreront
plus Archangel... A mesure que les compartiments s’éloignent, les femmes
restées seules pleurent à petits coups saccadés, comme si elles
accomplissaient un rite traditionnel.

Le soir, lorsque nos montres marquent la tombée de la nuit, quelques
Français vont se promener sur les planches de la nouvelle gare, toute en
bois, comme la première. Ils entrent dans les salles où des gardiens les
saluent, sans les arrêter.

Vers minuit, il fait très froid. Une clarté lunaire autour de nous, sur
ces wagons immobiles, ces rails luisants, comme dans un matin d’hiver,
quelque part, dans une petite ville de province endormie...

                   *       *       *       *       *

Au buffet de la gare d’Archangel, ce matin-là, nous retrouvons autour de
notre thé les mêmes femmes aux corsages mal ajustés. Dehors, toujours
cette foule d’émigrants: soldats, femmes du peuple, paysans assis par
terre ou couchés... Ont-ils passé la nuit sur les quais, ces visages
blonds, ces grosses têtes barbues dans les yeux de qui se devine un
désorientement immense?... Ils nous donnent l’impression d’un peuple
doux, facile à conduire...

                   *       *       *       *       *

Je me souviens de cette fuite des soldats, hier, vers l’embarcadère des
bateaux... D’autres s’y dirigent encore aujourd’hui. Il en arrive de
tous les côtés, avec cette même allure pressée et nonchalante à la fois.
Ils ne se décident à courir que lorsqu’ils entendent la cloche annonçant
le départ du courrier.

Et c’est là notre premier contact avec la population russe, le plus vif,
le plus frappant... Aujourd’hui encore, lorsqu’on me parle d’Archangel,
je revois d’abord des femmes bottées, des déserteurs en capote et cette
sautillante personne, habillée comme une danseuse, tant s’imprime
fortement en nous une première impression...

Le train de marchandises qui doit nous transporter à Moscou partira à
une heure de l’après-midi. Nos compartiments sont munis de larges
planches, que l’on peut relever la nuit et qui forment couchettes.

Trois coups de cloche pour annoncer le départ. Au second, les Russes
commencent leurs adieux. Au troisième, le train s’ébranle presque tout
de suite; les Russes alors courent vers leurs compartiments.

On voit là toutes sortes de types: faces camardes, têtes rondes, petits
yeux dans une peau plissée... De vieux moujicks à cheveux longs sous la
casquette traînent des vêtements rapiécés.

--Mais où diable cachent-ils leurs costumes neufs? se demande Captain,
longtemps silencieux devant cet exode.

Tous ces gens sont chaussés de bottes plus ou moins éculées. Ils nous
regardent vaguement, nous prennent pour des Anglais, nombreux dans ces
parages, et passent, sans curiosité.

Cependant Marcel Benoit est aux prises avec un civil correctement
habillé. Un interprète préside à cette conversation difficile.

--Vous êtes catholiques? demande ce Polonais, car c’est un Polonais.
Vous parlez polonais, alors?...

--Non! répond Benoit.

--Non!... Alors, vous n’êtes pas catholiques!...

--Mais si, reprend mon ami... Nous sommes catholiques français...

--Et vous ne parlez pas le polonais! Mais comment alors dites-vous la
messe?...

--En latin.

--En latin... Ah! peut-être bien alors que vous êtes quand même
catholiques...

Benoit en est souffrant. Il se retourne vers moi:

--Voilà ceux qui sont bien renseignés... On peut juger des autres par
cet échantillon...

Un soldat de l’aviation française, en garnison ici, nous apporte nos
passeports.

--C’est une ville agréable, Archangel, dit cet homme venu pour être
oiseau en Russie. Les jeunes filles de bonne bourgeoisie y sont très
libres, élégantes même. Elles sortent le soir, comme elles veulent et
pas difficiles... Il y a un moment que je suis là. Ma mission est à
Kiew... Ils n’ont pas encore déballé leurs appareils... A quoi bon? Ils
se promènent, ils s’amusent. Ils sont très fêtés. Toutes les femmes
qu’ils veulent... Mais ils dépensent quinze roubles par jour. Tout est
hors de prix... Quant aux Russes, ils désertent de tous les fronts à la
fois. Il y a un million de soldats à Pétrograde, autant à Moscou qui
font des réunions. Ici également... Il n’y a que des volontaires qui
combattent... On formera des régiments de volontaires...

Mais le troisième coup de cloche retentit dans le brouhaha d’une foule
qui assiège les portières, et notre train se met en route. Des femmes,
sur les quais, envoient de longs baisers d’adieu... Les Français
s’inclinent, car rien ne les oblige en effet à croire que ces baisers ne
leur sont pas destinés.




IV

UN COUVENT A VOLOGDA


Le train fuit sur la longue ligne des rails ouverts devant lui. Forêts
de bouleaux, de sapins, de mélèzes, à perte de vue. Les chemins qui
conduisent aux villages, tout en planches, sont pavés en bois, à cause
des pluies et des marécages. Les dvorniks plantent des branches vertes
dans la rainure des portières, pour que les moustiques s’y accrochent,
disent-ils... Les trains que nous rencontrons sont ainsi pavoisés.

Lorsque notre convoi s’arrête dans une gare[1], tout un peuple descend
qui se précipite avec des théières vers les bouilleurs où chauffe
continuellement l’eau nécessaire à la boisson nationale. Des employés
circulent, casquettes blanches ou rouges, bottes lourdes... Des femmes,
sur les quais, se promènent; elles agitent autour de leurs visages,
coiffés d’un serre-tête rouge ou bleu, des bouquets de branches pour
chasser les moustiques. Et partout des chemisettes vertes ou grises,
serrées à la taille. Quelques popes assis sur les quais, des visages
maigres, barbus, chevelus, sous des chapeaux melons. Ce sont les
premiers que nous voyons vraiment, parmi la foule. Leurs soutanes à
grandes manches, leurs longs cheveux filasses, et ces yeux qui
paraissent plus vifs que ceux des autres Russes, tout cela leur donne un
air particulier, presque inquiétant. Mais quelle dure et subite
impression de dépaysement, ils nous apportent!

  [1] Ces gares de bois se ressemblent toutes, bâties sur le modèle de
    cette humble station en planches d’Astapovo, popularisée par les
    gravures, où Léon Tolstoï, fuyant son riche domaine
    d’Yasnaïa-Poliana, vint terminer, en novembre 1910, sa vie de
    prophète tourmenté.

Le train repart, le cri de la sirène se prolonge comme celui d’un bateau
en détresse... On voit, dans un tournant, les petites locomotives de
notre convoi. Elles sont trapues avec des cheminées en forme
d’entonnoir, afin d’éviter les étincelles; cependant tous les abords de
la voie forestière sont calcinés. Toujours des bois, à perte de vue...
Un soldat, devant sa cahute, nous regarde passer, puis rentre chez lui.
Un pope en noir marche à grands pas dans la campagne où des haies
délimitent des pâturages et des jardins. Il ne se retourne pas... La
plupart des Russes sont ainsi; leur curiosité est vite épuisée. Rien ne
semble retenir longtemps l’attention de leurs regards trop bleus.

Vers les deux heures de l’après-midi, nous arrivons à Poungara. Le
silence de la campagne pénètre avec des moustiques dans nos
compartiments... Nous sommes arrêtés là. C’est une petite gare où il
fait presque sombre... Il doit être onze heures du soir. Sur le
débarcadère, de grosses jeunes filles coiffées d’écharpes bleues. Elles
sont lourdes, sans élégance...

Elles se promènent par deux ou par trois... Les plus jolies ressemblent
à des juives... Au loin, des maisons en bois ouvragés, des forêts
encore. Il n’y a pas de raison pour que ce paysage ne se répète pas
toute la nuit...

J’ai conservé un souvenir très pur de Vologda, où nous arrivons un matin
du mois de juin. C’est, en effet, la première ville russe où nous
pouvons nous arrêter. La gare est construite en brique et en bois.
Devant la gare, des troïkas attendent, avec les cochers classiques, en
lévites longues et chapeaux tromblons. Des émigrants, des voyageurs sont
couchés sur les trottoirs... Ce monde sent le cuir et la morue... Les
maisons, à un seul étage, sont en bois sculpté. Un jardinet les entoure.
Des trottoirs en planches le long de ces demeures qui se suivent et sont
bâties sur un modèle uniforme.

Nous allons devant nous, trébuchant contre les pierres pointues des
chemins. Personne ne nous arrête, personne ne s’occupe de nous, et notre
surprise est grande d’aller à l’aventure dans cette ville fermée où l’on
ne voit que des jardins et des tapis de gazon. Quelques passants
semblent nous éviter... Enfin, au loin, la ville elle-même, avec les
dômes dorés de ses églises, tout au bout d’un ruban de route.

                   *       *       *       *       *

Mais plus que les bâtisses bien alignées d’une ville moderne, nous
attire le croassement continu de corneilles à tête grise qui habitent
les arbres d’un couvent. Un fossé le long des murs, une porte basse dans
cette muraille. Nous entrons et nous voici de plain-pied dans un jardin
où trois églises surgissent des bosquets de ronces et de roses. Leurs
dômes, que nous apercevions de la route, s’érigent parmi les arbres. Un
silence oriental oppresse ces lieux déserts où les cris des oiseaux
n’arrivent qu’assourdis. Personne. Puis nous distinguons des popes le
long des allées. Ils se promènent, l’air méditatif. Soudain, à notre
gauche, apparaît un nouveau pope, en cheveux. Il se met à tirer sur une
corde, et des cloches résonnent. Il nous tourne le dos. Nous ne voyons
que sa longue perruque bouclée. D’autres prêtres encore, en soutane,
bonnets carrés, passent près de nous, les mains croisées sur la
poitrine. Ils ne nous regardent même pas. Nous restons là, hésitants...
Une femme qui se dirige vers l’église daigne se retourner à notre vue.
Elle a un visage long et tanné sous un chapeau de guingois. Ses yeux
brillent. Elle nous dit quelques mots, en russe, que nous pouvons
toujours prendre pour un compliment; mais ces soldats en casques, le
revolver à la ceinture, ne semblent pas lui inspirer confiance. Nous
ignorons toujours si nous sommes dans un couvent, un jardin ou un
cimetière. Nous entrons alors dans la première chapelle, à notre droite,
avec la vague crainte d’être indiscrets. Contre les murs, tout de suite,
nous «reconnaissons» les icones. Nous en avons déjà vu, en photos, en
gravures, un peu partout. Elles font partie du bagage d’idées toutes
faites que nous emportons de France. On en trouve de grandeurs diverses,
accrochées contre les piliers et les murailles. Ce sont, à l’ordinaire,
des dessins en cuivre, ou même en fer-blanc, qui reproduisent les lignes
d’une image peinte en dessous, et qui laissent à découvert les mains et
le visage des saints ainsi représentés. Des femmes qui passent, des
popes qui paraissent n’avoir rien d’autre à faire, viennent embrasser
ces ferblanteries à la place où les mains et le visage apparaissent.

Le chœur où un prêtre officie est séparé du public par un panneau en
bois. Le pope apparaît parfois par une des portes, «côté cour», se
tourne vers les fidèles et disparaît par l’autre porte, «côté jardin».

Nous restons là, sans rien dire, étrangers... Mais une soutane grise
s’approche de nous. Elle a un grand visage incliné, elle nous dit
quelques mots et nous la suivons, bien que nous n’ayons rien compris à
ce qu’elle nous a dit. Cet aimable pope nous entraîne dans le jardin,
nous le suivons toujours; il nous conduit enfin vers une autre chapelle,
la sienne sans doute, où il nous fait entrer. Des femmes qui priaient
dans l’ombre viennent à lui et lui baisent les mains; il se laisse
faire, avance quand même au milieu d’elles, et disparaît. Il revient une
minute plus tard et se tient entre les deux portes qui conduisent au
chœur. Il se prosterne à droite, baise une icone, puis une autre, une
autre encore, s’incline à gauche, et recommence. Les femmes
s’agenouillent, à même les dalles, touchent du front le sol, se
relèvent, s’aplatissent de nouveau par terre... Le pope qui nous a
conduits dans son église étend les bras, face au public. Il porte une
chaînette à croix d’or sur la poitrine; il a un beau visage mat. Son
front est large, grâce à une calvitie légère; et quand il se baisse vers
une icone, les longs cheveux de ses tempes, frisés au petit fer, se
répandent autour de sa tête. Il les arrange, en se redressant, d’un
doigt rapide, et ramène deux longues boucles en pointe, de chaque côté
de ses épaules. Des popes qui pénètrent derrière nous embrassent des
images étalées devant eux, des portraits de saints étendus sur des
tombes, des figures de vierges rehaussées de perles fines assemblées, et
chaque fois, les longs cheveux des prêtres coulent sur les ciselures de
cuivre... Des femmes se lèvent et, dévotement, posent leurs lèvres aux
places encore humides. Une grande chaleur au dehors, lourde de résine et
d’encens. Les corneilles sacrées tournent en croassant parmi les arbres.
Il est midi.

                   *       *       *       *       *

Nous remontons dans notre train, le soir. Nous repartons.

Des pâturages encore, quelques bois, des moujicks aux barbes ahuries, de
lourdes femmes bottées, des ouvriers en chemise rouge, au nez court, à
la crinière longue: le masque même du «rabotchik» Maxime Gorki... Des
popes encore, leurs soutanes tachées de graisse, et des cochers... A six
heures, notre train passe au-dessus d’un grand fleuve, où des hommes et
des femmes se baignent, entièrement nus. Sur une hauteur, on voit, un
moment, une cathédrale brune à clochetons d’or, et puis la plaine... Ce
même fleuve qui tourne, c’est la Volga, et les flèches de ces églises en
tête dorée désignent Jaroslav. La gare est encombrée de paysans,
d’ouvriers et surtout de soldats. Tout ce monde se promène à travers les
voies. Des femmes aux seins tombants, un foulard sur les cheveux,
montrent leurs gros visages ronds. Des prisonniers autrichiens circulent
en toute liberté, comme dans la gare de Vologda. Ils plaisantent avec
les jeunes filles et s’approchent de nos wagons.

--Ce sera bientôt fini, n’est-ce pas? nous demandent-ils.

Chaque jour, ils viennent à la gare, qui est le rendez-vous des
élégances...

Près du buffet, sous un dôme, se dresse un autel; deux cierges brûlent
auprès d’une icone exposée là. Les paysans qui entrent s’agenouillent,
multiplient des signes de croix rapides. Des soldats traînent leurs
bottes, bousculant des essaims de mouches. Cela sent, comme partout, le
cuir et le hareng, surtout dans la salle du restaurant, où le caviar
noir s’étale sur des tranches de pain comme un cirage luisant.

Notre convoi repart pour des pays de plaines et de marais. Les
Autrichiens et quelques Allemands soulèvent leurs calots et nous
souhaitent «bon voyage». Des jeunes filles sourient... Les paysans, les
soldats russes, immobiles, nous regardent...




V

MOSCOU, GRAND VILLAGE


Voici la banlieue verte et boisée. Des trains chargés de soldats nous
croisent continuellement. Nous approchons... Il fait très chaud.

Sur les quais de la gare de Moscou, nous attendons. Pas d’ordre, pas la
moindre autorité... Des voyageurs descendus de tous les trains qui
viennent s’arrêter là, défilent devant nous, presque tous en casquettes,
bleues ou vertes, ou noires... Des femmes en blanc, jolies, sans corset,
sans élégance aussi, des étudiants à casquettes rouges et cheveux longs,
des officiers à épaulettes, la blouse serrée à la taille par une
ceinture, un petit poignard doré à la place du sabre, d’autres, pleins
de suffisance, en lourds manteaux gris... Et tous ces visages semblent
fermés, indifférents...

                   *       *       *       *       *

A midi, nous traversons des groupes de soldats russes couchés le long
des quais, près des arbres nains du buffet, jusque devant l’icone de la
salle d’attente. Ils boivent du thé, mangent du pain noir. Sous les
vitrages surchauffés, cette foule sent le cuir, le hareng, le
troupeau...

Au sortir de la gare, on croit pénétrer dans les faubourgs d’une petite
ville: rues étroites, cailloux pointus, maisons basses... Les tramways
sont pris d’assaut. Ils transportent surtout des soldats suspendus
jusque sur les marchepieds et qui ne paient jamais leur place.

Sur les monuments publics flottent des drapeaux rouges, les statues
arborent des cocardes écarlates à la boutonnière de leur veston de
bronze, et sur la «place rouge», le patriote Minine qui engage le prince
Pojarky à marcher pour la défense de la patrie, tient dans ses bras un
fanion écarlate...

                   *       *       *       *       *

Un officier russe, que nous ne connaissons pas, nous présente à un
«délégué des soldats» qui a combattu sur le front français. Celui-ci
nous demande des nouvelles de la guerre et nous fait pénétrer dans la
plus importante brasserie de Moscou.

De paisibles garçons de café contemplent les petites tables confiées à
leur surveillance. Ils écoutent les commandes qui leur sont faites; ils
ne bousculent personne et apportent, sans se presser, des verres et des
tasses d’une propreté douteuse.

Près de nous, un gros monsieur qui sirote une citronnade, fait remarquer
au serveur qu’il ne peut pas boire avec la paille qu’on lui a donnée. Le
garçon constate, approuve et revient un instant après. Il porte une
paille toute neuve dans laquelle il souffle lui-même; puis, certain
qu’elle fonctionne, la remet au gros monsieur qui attendait. Celui-ci,
tout naturellement, la prend et remercie...

                   *       *       *       *       *

Un étudiant, tête carrée à lunettes, veut bien nous accompagner jusqu’au
Kremlin. Le délégué des soldats nous confie à son obligeance et s’excuse
de nous quitter. Un brave garçon, cet étudiant, un peu épais, il nous
explique avec simplicité qu’il porte une blouse noire, comme les
ouvriers, parce que les complets sont hors de prix. Au Kremlin, il
commence par nous montrer, avec un parfait manque de tact, les canons
pris aux Français lors de la fameuse retraite. Une sentinelle, que son
fusil embarrasse, bâille à plusieurs reprises...

--Venez voir le roi canon... Venez voir la reine cloche...

C’est ce canon énorme, que l’on nomme «tsar des canons»; quant à la
cloche, c’est la «tsar Kolokol» de l’impératrice Anna Ivanovna et qui
porte également ce nom.

                   *       *       *       *       *

Comme nous visitions l’Oupenskoï (église de l’Assomption), un soldat
russe, figure ronde, nez court, se joint à notre groupe... A notre
entrée dans la basilique, un pope qui étendait les mains devant une
icone se dirige vers nous. Il a de longs cheveux bouclés, une barbe
noire, de grands yeux caressants... Il nous regarde curieusement. Une
jeune fille, un lorgnon en équilibre sur son petit nez, s’approche. Elle
habitait Paris avant la guerre; elle est de passage à Moscou. Les
explications de l’étudiant, elle nous les traduit, et le petit soldat
écoute, la bouche ouverte, puis il embrasse les icones à la place des
mains et du visage, et tâche de nous rejoindre, car ses dévotions le
mettent en retard.

--Dépêche-toi, lui conseille aimablement Captain... Tiens, tu n’as pas
vu celle-là?... Je suis sûr que tu en oublies!...

--Nikhevo, répond le Russe qui n’entend du reste pas le français.

--Possible, reprend Captain. Mais à ta place, je les numéroterais...

                   *       *       *       *       *

Devant les tombeaux des patriarches, couverts de broderies que la
demi-obscurité nous empêche de voir, on devine la forme d’un corps
couché. Pas de tête, mais un linge étendu, sur lequel on a dessiné un
visage... Des femmes, sans s’occuper de nous, baisent ces dépouilles
funèbres...

Captain demande quelques précisions à la jeune fille:

--Mais le patriarche, où est-il?... Là... sous ces dentelles?...

--Oui...

--Mais il est embaumé?

--Non... ils sont saints... Alors ils se conservent eux-mêmes,
puisqu’ils sont saints.

                   *       *       *       *       *

Avant de quitter le Kremlin, je veux m’arrêter un instant près du
monument d’Alexandre II, le «libérateur», devant l’allée couverte où
sont peints les portraits des tsars... Je regarde un instant cette
vieille cité orientale que je ne reverrai peut-être jamais... ses
maisons parmi des arbres, les dômes des vieilles églises, les clochetons
usés, verts de mousse, la Moskva qui tourne comme une route jusqu’à cet
horizon bleu par où vinrent, dit-on, les armées de Napoléon. A ma
droite, la ville commerçante, le Kitaïgorod, et les dômes d’or
poussiéreux de l’église Saint-Sauveur...

L’étudiante a suivi mon regard.

--On n’ose pas les faire nettoyer, ces dômes, parce qu’on a peur que
l’on en profite pour prendre l’or et les richesses...

Nous revenons par la porte «Spaskoi».

--Retirez vos casques... nous conseille l’étudiant.

Les hommes, lorsqu’ils approchent de la «Spaski vorota,» enlèvent
machinalement leurs casquettes, les femmes multiplient les signes de
croix.

--On raconte, me dit l’étudiant, que, lorsque Napoléon Ier entra au
Kremlin, un coup de vent fit tomber son petit chapeau. Le peuple y
découvrit les preuves de l’intervention divine. Une tradition s’est
établie et vous pouvez voir que cochers, paysans, officiers ne passent
sous ces voûtes que le chapeau à la main... Il y a aussi d’autres
légendes pour expliquer cette coutume...

La jeune fille, près de nous, exécute de rapides signes de croix, en
portant sa main droite à son front, à sa poitrine, sur son épaule
gauche, puis de nouveau à sa poitrine.

Des pigeons picorent sur les pavés de la place Rouge, près de l’église
de la «Protection de la Vierge», que les étrangers appellent la
«basilique des Artichauts», à cause de la forme et de la couleur
disparates de ses dix-sept coupoles.

Tous les voyageurs se sont arrêtés devant cette vision de cauchemar, où
tous les styles assemblés condensent la déconcertante Russie.

Nous passons sous une porte encore, près d’une petite chapelle. Des
femmes de toute condition sont assemblées là, devant des cierges
allumés.

--C’est Notre-Dame d’Iversk, une icone célèbre, vénérée autrefois, dans
un couvent du mont Athos. On vient ici l’implorer de très loin; on la
promène à travers la ville, moyennant cinq cents roubles; elle a le
pouvoir d’accorder la grossesse...

Les femmes, rangées autour de l’icone, baissent la tête. Des pauvresses
à genoux, des filles du peuple, le front couvert d’un foulard de
couleur, des bourgeoises lourdement habillées... Une élégante brune,
très belle, s’approche de l’image vénérée et continue de prier, les
mains jointes, sans se soucier de notre admiration...

--La Révolution russe n’eut pas d’influence sur les popes. Ils
continuaient, nous dit la jeune fille, à célébrer les offices et à
chanter, après la chute du tsar, les prières habituelles pour la
prospérité de Nicolas. Ils reçurent l’ordre de se tenir tranquilles, et,
comme ils ne se pressaient point, quelques turbulents promenèrent
certains popes à travers la ville en les houspillant. Les prêtres
comprirent que ce nouveau régime pouvait bien avoir quelque autorité et
oublièrent de chanter les louanges des anciens Romanoff.

                   *       *       *       *       *

Les questions que nous posent les soldats russes sont presque toujours
les mêmes.

--Allemands?... Anglais?... Autrichiens?... Ah! Français...

Un moment de silence... Nous aurions répondu: «Allemands» ou
«Autrichiens», cela ne les aurait point surpris.

Puis ils demandent:

--Quelle est la nourriture d’un soldat français?... Mange-t-il du
poisson séché comme nous?

On distribue en effet à chaque soldat russe cinquante grammes de viande
crue, du riz, du thé, du blé, de l’orge, du pain, et il doit, n’importe
où, s’arranger avec tout cela... Il a tout loisir de manger sa viande
crue, s’il lui plaît. Comme réserves, des biscuits, du pain grillé, des
harengs.

Enfin, la dernière question:

--Où allez-vous? La réponse: «Sur le front du Caucase» les surprend
toujours un peu.

Une fois, un important «delegate» nous demande:

--Combien de temps durera la guerre?

Mais je crois que c’est le seul... La longueur de la guerre, voilà bien
une chose qui ne les préoccupe point.

                   *       *       *       *       *

--On dit souvent, me confie avec une nuance de fierté la jeune fille
russe, que Moscou est un grand village... Comment le trouvez-vous?
Connaissez-vous beaucoup de villages avec des pierres comme ceci?...

Et elle me désigne quelques grandes bâtisses d’un style allemand. A la
vérité, Moscou a plutôt l’air d’une grande _petite ville_ qui s’étend à
l’aventure. Comme je fais remarquer à l’étudiante les papiers et les
ordures qui s’entassent le long des rues...

--Excusez... Depuis la Révolution, chacun fait ce qu’il veut.

                   *       *       *       *       *

Longues nuits blanchâtres où le soir s’attarde jusqu’à dix heures. Les
«tavarischy»[2] dans les avenues et les jardins, près du Grand Théâtre,
organisent des réunions. Le public court à ses plaisirs coutumiers... On
nous recommande de ne pas nous égarer dans les meetings. En effet, les
orateurs et les assistants considèrent les soldats alliés comme les plus
redoutables ennemis de la jeune Révolution... Des bourgeois de la
colonie, des marchands nous reconnaissent et nous saluent.

  [2] «Camarades». On désigne ainsi les soldats russes qui se saluent de
    ce titre nouveau lorsqu’ils se rencontrent.

--Ce sont des simples, explique l’étudiant, en nous montrant les
«tavarischy». On leur dit: «Vous avez la liberté!» Et ils croient qu’ils
ont désormais le droit de tout faire. Quelques-uns, prenant pour modèle
vos «bandits en auto», pillent et assassinent. Ils ont envie de tout ce
qu’ils voient et ils pensent que c’est bien à leur tour d’être des
propriétaires. Mais ils ne sont pas méchants...

Des cadets, en casquettes, vestes et pantalons de toile blancs (élèves
officiers), nous arrêtent dans les rues. Ils nous posent des questions
craintives:

--Qui êtes-vous?... Pourquoi vous promenez-vous avec des casques et des
revolvers?... Vous venez faire la police ici... Nous n’avons pas besoin
de vous...

Et ils se refusent à croire que nous sommes de la Croix-Rouge...

                   *       *       *       *       *

Ce soir-là, dans un jardin-concert, l’Aquarium, pareil à nos music-halls
des Champs-Élysées, un jeune homme, habillé comme un commis de
nouveautés, nous arrête:

--Il est défendu aux soldats français de se promener dans Moscou après
huit heures du soir.

L’ordre date de l’année dernière. Des officiers russes, dont le grade
est difficile à reconnaître, avaient insulté et cravaché, la nuit, des
soldats français qui oubliaient de les saluer. Pour éviter le retour de
ces incidents, l’accès des jardins, promenades et boulevards fut
interdit à tous les soldats alliés en garnison à Moscou, dès la chute du
jour. Les officiers pouvaient s’habiller en civil... Entre temps, les
Russes avaient renversé le tsar, proclamé la Révolution et décidé que
l’on ne saluerait plus les officiers, qui, du reste, se trouvaient gênés
d’être reconnus publiquement. Mais l’ordre qui concernait les troupes
françaises n’a pas été retiré.

                   *       *       *       *       *

Je me souviendrai longtemps, je crois, du repas du soir, à la table
d’hôte du buffet de la gare, à Moscou. Le buste penché, les coudes sur
la nappe étoilée de taches, des officiers mangent en avançant la tête.
Ce n’est pas la main droite qui porte un morceau de pain ou de viande
jusqu’à la bouche, mais bien la bouche qui va au-devant du morceau
convoité, si bien que le coude semble vissé sur la table et forme
levier. D’autres, tenant la fourchette comme un bâton, picorent dans
toutes les assiettes posées devant eux. Ils ramassent la sauce avec le
plat du couteau. Pour le potage, ils prennent une cuillerée de liquide,
puis mordent dans un morceau de pain. Entre temps, ils allument une
cigarette.

Beaucoup demeurent, sans bouger, devant un verre de thé. Ils ont une
puissance d’immobilité qui nous étonne. Un groupe, à nos côtés, s’est
formé autour d’un conférencier à tête de moujick chevelu. L’orateur
parle lentement. Parfois il passe ses doigts dans ses cheveux longs,
comme s’il voulait faire monter la grande idée qu’il porte en lui. Ses
compagnons l’écoutent sans l’interrompre... Un petit vent s’élève au
dehors et nous apporte, par la croisée ouverte, le sifflet des trains et
les bruits de la gare voisine.




VI

DANS LA GARE DE TSARITZYNE


Nous quittons Moscou le 23 juin à onze heures du soir par la gare dite
de Kazan... C’est toujours la banlieue, la plaine encore, des bois. Au
loin, Moscou, quelques lumières qui s’affaiblissent... Les nuits depuis
trois ou quatre jours commencent à dix heures et finissent à trois
heures du matin... Cette nuit-là, nous roulons jusqu’à Riajsk, où
apparaissent les terres noires à perte de vue...

Le lendemain, nous laissons Koslow, après les habituelles manœuvres à
quoi se distraient les employés de gares russes qui envoient promener
notre train d’une voie sur une autre. Un «tavarisch» nous montre du
doigt le drapeau aux trois couleurs accroché à notre wagon et nous fait
remarquer:

--Il n’y a plus que du rouge dans le drapeau de la Russie.

Les gares, en effet, et les monuments publics sont pavoisés de lambeaux
d’étoffe écarlate, notamment à Gryazy, où nous nous arrêtons un matin de
juin. Long arrêt également à Philonovo. Des prisonniers autrichiens en
liberté nous regardent. Des soldats russes poursuivent dans les bosquets
des femmes qui fuient en criant... Il est six heures du soir. Le vent
s’élève et souffle. Nous sommes dans les immenses steppes du Don.
Quelques chameaux, des femmes au visage voilé. Des jeunes filles
passent, en veine de flirt. Elles sourient aux Français. Quelques-unes,
plus curieuses ou plus hardies, nous demandent ingénûment:

--Mais, est-ce que vous êtes Allemands ou Autrichiens?

La voilà bien, la cruelle énigme!

Hier, la même question nous fut posée, à deux reprises, une première
fois, comme nous parlions à un garçon en casquette et complet vert,
habillé comme un soldat russe, qui se promenait à travers une gare
paisible... C’était un prisonnier de la Saxe que le hasard de la guerre
forçait à villégiaturer en Russie. De nombreux Autrichiens, avec leur
képi mou, écrasé, se pavanent ainsi, en liberté, courtisant les jeunes
femmes du pays qui les connaissent par leurs noms et les interpellent...
Somme toute, c’est bien naturel, les fiancés et les époux sont à la
guerre.

Une deuxième fois, la demande fut faite à notre interprète par
d’aimables officiers russes. Ceux-ci se présentèrent en saluant,
s’excusant de la grande liberté qu’ils prenaient. Ces messieurs furent
très surpris et un peu mécontents d’apprendre que nous étions Français.

Pour éviter ces erreurs, on a cependant écrit à la craie, sur les
portières de nos wagons «Franzouskaïa Missia». Précaution inutile. La
plupart des Russes sont illettrés, et ceux qui savent lire ne s’en
donnent pas la peine.

Le lendemain, des ravins, des terres desséchées. Le long des voies, des
wagons-réservoirs à pétrole, toutes les huiles lourdes de Bakou. Nous
nous arrêtons au matin sur le versant d’une vallée d’où l’on aperçoit
une ville parmi des arbres. Pas d’églises, mais les dômes noirs de
nombreux gazomètres. De petits tramways blancs font la navette entre la
gare et les premières maisons de bois. Cela nous paraît industriel et
misérable. Une forêt verte derrière la ville et la large tache de la
Volga qui tourne et s’étale comme un lac. Le vent souffle sous un ciel
gris. Nous sommes à Tsaritzyne.

Notre convoi fait quelques petites manœuvres stratégiques. Il va jusqu’à
une autre gare de marchandises, où des porcs, leurs grouillantes
familles, des chèvres se promènent le long des wagons. Des femmes aussi.
Elles sont pieds nus; quelques-unes ont des bottes comme à Archangel, et
toujours la même coiffure simplifiée: un foulard de couleur noué sur la
nuque. Tout ce monde,--plus quelques soldats en rupture de
régiment,--traverse les voies et vit en paix, à peine incommodé par les
allées et venues des locomotives.

On ne peut guère imaginer le désordre de ces gares russes: ce petit jeu
des manœuvres s’explique cependant assez bien: une équipe d’employés
chasse notre convoi sur un garage afin de faire partir avant nous un
train en panne depuis la veille. C’est bien son tour à ce train-là, de
prendre du champ. Mais cette voie où l’on nous a expédié devient,
quelques heures plus tard, une voie de départ. On nous aiguille sur un
autre coin perdu. Néanmoins, l’équipe qui devait nous mettre en route se
souvient tout d’un coup de notre existence. Elle se met à notre
recherche. Nos interprètes se sont décidés à parler au chef de la
station, c’est-à-dire que, pour découvrir cet homme invisible, ils
s’attablent devant des verres de thé, au buffet de la gare. Nos
interprètes sont gens de race russe. Les locomotives,--peu nombreuses,
fatiguées, rapiécées,--font défaut. On est obligé d’attendre celle qui
amènera le train du soir... Le temps passe... Nous encombrons à tour de
rôle un peu toutes les lignes, jusqu’à ce que les employés se rendent
compte que le meilleur moyen de se débarrasser de la «Missia», c’est de
l’expédier jusqu’à la plus prochaine gare; mais c’est là un remède
énergique qu’ils ne trouvent à l’ordinaire qu’après avoir essayé de tous
les autres. Et voilà justement ce qui fait que nous séjournons en gare
de Tsaritzyne une douzaine d’heures...

Ce soir-là, pour nous divertir sans doute, une troupe de jeunes hommes à
la taille pincée envahit les quais en chantant des chœurs monotones. Des
jeunes femmes, en blanc, accompagnent ces messieurs qui sont des cadets
ou aspirants. Ils partent pour une école d’instruction d’où ils
sortiront gradés. Ils ont, ces futurs officiers, comme presque tous ces
messieurs de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie militaire russe,
des têtes rasées à l’allemande et ce même air de famille: la même
raideur d’élégance gourmée, trop tendue, avec des tailles exagérément
pincées. Les femmes qui les accompagnent sont jolies, autant que la nuit
qui commence nous permet de les voir, mais aucun goût dans leurs
toilettes; elles exagèrent les jupes courtes et marchent, on dirait, au
pas de parade.

Le train des cadets va partir... Les aspirants se raidissent, saluent
ces dames, inclinent le buste, la main arrondie près de leur casquette
et frappent leurs talons pour faire claquer leurs éperons sonnants. Au
moment où leur convoi s’ébranle, les cadets, debout sur le marchepied,
crient: «Hourrah!» à plusieurs reprises. Tout naturellement, ils
s’acclament. Au reste, il n’y a pas d’autres personnes que ces
demoiselles et eux-mêmes pour les féliciter.

Nous quittons enfin Tsaritzyne, dans la nuit. Nous apprenons que ce pays
est en pleine révolution. Il s’est mis en «république indépendante».
Rien d’anormal toutefois, en dehors des éternels drapeaux rouges
attachés aux piliers de la gare et des déserteurs en capotes grises,
armés seulement de leur petite théière, qui stationnent là, comme
partout ailleurs.




VII

DE GROSNY A DERBENT


Notre train ne séjourne dans les garages de Kavkazkaïa que pendant six
heures. Un record! Des Tcherkesses à cheval, courent le long de la voie.
On en découvre de semblables aussi majestueux sur les quais de toutes
les gares...

Le jour suivant, les premières montagnes apparaissent et des villages
aux noms sonores: «Arnavi», «Konkovo», «Niévomouskaïa...»

Nous entrons en plein pays cosaque. La tuile et le torchis apparaissent.
A vingt kilomètres de Vladicaucase, nous changeons de direction. Des
Tcherkesses couverts de grands manteaux carrés en poils de chèvre,
traînant jusqu’à terre, regardent dédaigneusement les convois chargés de
déserteurs... Tous ces soldats envahissent les tampons, les marchepieds,
les planches à couchettes des compartiments et se hissent sur la toiture
des wagons. Ils n’ont pas de billets; ils savent à peine où ils vont,
ils voyagent... Personne n’ose les faire descendre. Ils s’installent
partout, avec le sans-gêne des nouveaux affranchis. A la moindre
observation, ils répondent comme des enfants:

--Svaboda, tavarisch! (Liberté, camarade!)

Nous nous arrêtons à Beslean, ville d’arbres et d’eaux où de charmantes
femmes nous demandent aimablement si nous sommes des prisonniers
allemands ou autrichiens. Peut-être, si nous répondions: «oui!», nous
donneraient-elles du chocolat et des fleurs...

Des monts neigeux dans la brume, sur notre droite: les cimes du Caucase.
Le train file sans arrêt, brûlant les gares à toute vitesse, si bien que
les soldats et civils qui veulent descendre à une station sont obligés
de jeter leurs paquets sur la voie et de se laisser tomber ensuite au
petit bonheur... Ces déserteurs et ces paysans qui se sont embarqués
sans billet n’ont oublié qu’une chose: donner un pourboire au
mécanicien.

A deux heures du matin, nous arrivons à Grosny. C’est une gare ombragée.
Elle a tout le confort russe: eau chaude, eau froide, un buffet, des
journaux, des icones et des fruits que vendent des marchandes aux joues
rondes. Ce que l’on voit de la ville, ce sont les faubourgs de
Stanislas. Les demeures sont en briques non cuites, très épaisses. Une
population indigène de tziganes, de bohèmes, de musulmans colorés au
henné. Les femmes, par coquetterie, par crainte du soleil aussi, même
les chrétiennes, se voilent le visage. Des pyramides de bois qui
indiquent les puits de pétrole se dressent sur les collines, aux
environs. Une odeur de mazout nous parvient. L’air en est saturé.

... Après un séjour de douze heures,--le chef de station n’ayant,
dit-il, pas d’ordre pour nous permettre de continuer la route,--nous
repartons, quand même, au petit bonheur...

Tard, dans la nuit, nous perdons de vue les monts du Caucase, nous
approchons des monts de la Caspienne.

A toutes les gares où nous nous arrêtons, des soldats avec leurs bagages
surgissent, assiègent les compartiments, envahissent les marchepieds,
s’installent sur les toitures... Ces déserteurs ne possèdent ni billets
ni papiers. Ils n’ont pas d’armes. Ils crient tous à la fois, se
disputent et soudain se calment, s’assoient par terre, et ceux qui n’ont
pas trouvé de place restent sur le quai et regardent le train qui
s’éloigne...

A Archangel, à Vologda, à Moscou, nous avons rencontré des capotes
grises pareilles à celles-ci. Elles venaient du front allemand. A
Riazan, à Koslow et à Moscou encore, les soldats que nous croisions
s’étaient échappés du front de Galicie. Depuis Tsaritzyne, la horde qui
nous bouscule a déserté le front du Caucase. Il y a, aussi, dans le
nombre, quelques cosaques blessés qui remontent vers l’Oural.

A Derbent,--de vieilles maisons en brique,--un «délégué» russe, grand et
maigre, s’étonne que sur nos voitures flotte un drapeau aux couleurs
françaises.

--Mais puisque vous êtes en République, nous dit-il, pourquoi
n’avez-vous pas le drapeau rouge, comme nous?

On quitte Derbent dans la nuit. On devine, dans l’étendue, de véritables
forêts de puits à pétrole. Enfin, à quatre heures du matin, après
dix-sept jours passés en chemin de fer, nous arrivons à Tiflis.




DEUXIÈME PARTIE

LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS


        La faiblesse et le gribouillage dans les affaires nous
        déplaisent si fort que nous en venons à admirer la force et le
        gouvernement de fer même employé contre nos libertés.

        Stendhal.




I

L’ARRIVÉE A TIFLIS


Juillet 1917.

La gare est vaste, située sur une hauteur d’où l’on aperçoit une ville
qui descend, des maisons en terrasses, des dômes blancs, des clochers...
Près du square, une pouilleuse population assise qui présente, en plein
air, des petits étalages de tomates, de poires vertes, de concombres. On
ne remarque d’abord que les capotes grises des soldats. Ils vont
pesamment à travers la foule. En passant, sans le vouloir, on les
heurte. Ils ne bougent pas, ils ne se retournent même pas. Quelques-uns
sont couchés sur le chemin. Il faut les enjamber. Une chaleur lourde
accable ce peuple somnolent.

Nous restons là, à attendre des ordres, comme toujours, car, bien
entendu, personne n’est venu à la gare pour nous recevoir, pas plus ici
qu’à Moscou, qu’à Archangel... Les autorités russes, défaillantes devant
la Révolution qui s’affirme, nous ignorent, puisque nul ne les
reconnaît. Cependant un Français, officier du génie qui se trouve là,
peut-être par hasard, s’étonne de nous voir en casque de tranchée, le
revolver sur le flanc et chaudement habillés avec des effets de drap
jaune.

--Mes pauvres amis! il vous faudrait des vêtements de toile légers, et
un brassard de la Croix-Rouge. Ces pauvres Russes vous prendront pour
des Allemands!...

Pour nous aider à prendre patience, un général russe nous aborde. Il a
reconnu des Français. Il est tout heureux de nous parler.

--Ces gens que vous voyez, ce ne sont pas des soldats. Ils n’ont que
l’uniforme... Maintenant, c’est le désordre. Un général n’a pas le droit
de punir. Il doit en référer au comité des soldats qui déclare: «Oui, ce
citoyen mérite une petite réprimande...» Ce sont les comités qui
décident de l’offensive et de la retraite...

Un colonel, en barbiche blanche, a, de son côté, entrepris quelques-uns
de nos camarades:

--Nous n’avons plus le droit de nous réunir au-dessus de cinq personnes,
de porter des armes, des épées, de nous saluer entre nous, d’exiger le
salut d’un inférieur, et maintenant il est question de donner aux
soldats la même solde qu’aux officiers...

Ces aveux puérils sont bien une des choses qui m’amusent le plus.

--Ces mêmes officiers, observe Marcel Benoit, l’année dernière, à Moscou
et dans les grandes villes, cravachaient au visage des Français envoyés
comme nous, en Russie, qui, ignorant des hiérarchies russes, ne
saluaient pas assez vite leurs épaulettes tressées...

Leurs plaintes d’aujourd’hui n’en sont que plus comiques.

Enfin voici des ordres:

--Vous serez logés dans une caserne très aérée, l’ancienne maison des
Pages. C’est un hôpital russe où il y a quelques infirmiers et beaucoup
de dames... Il vous est recommandé de n’avoir aucune relation avec les
infirmières. Il faudra tenir les portes de votre chambre fermées, parce
que vous attraperiez de graves maladies...

C’est bien simple, mais il fallait le savoir: nous sommes dans un pays
où les portes doivent toujours être fermées.

                   *       *       *       *       *

L’auto qui nous emmène descend à toute allure, rebondit sur les pavés
des rues inclinées, que des acacias bordent de chaque côté. Il fait
chaud. Une longue avenue qui est le grand boulevard de Tiflis, les
grilles d’un jardin public, encore un jardin où des cyprès se dressent,
et enfin une porte cochère. Des infirmières en coiffe blanche nous
attendent... Il y en a sur le seuil de la porte ombragée d’acacias et
dans le parloir-réfectoire où nous sommes introduits. La plupart de ces
dames ont des cheveux courts. Quelques-unes montrent une tête rasée
entièrement.

Comme repas, la substantielle soupe russe où l’on pêche des herbes, du
bouilli, des pommes de terre, du riz, du blé, des tomates; le
«rousky-cachat» (de l’orge pilé avec de la graisse).

--C’est très nourrissant, assure un officier d’intendance russe. Je ne
sais si les Français le digéreront...

--Ce doit être très nourrissant. Si jamais je fais de l’élevage, je me
souviendrai de la formule, remarque le Captain.

Une dame nous apporte d’énormes cuillères en bois, un arrosoir d’eau
chaude, une théière de thé concentré. Du pain noir, des boulettes de
viande, du beurre et du fromage de chèvre complètent notre déjeuner.

Les portions de viande sont constituées par deux ou trois morceaux de
bœuf bouilli réunis par une baguette de bois. Cette viande n’a pas
d’autre goût que celui laissé par la résine...

Soudain, la jeune femme russe qui préside à nos repas, s’aperçoit que
quelques Français jettent par terre les petits bâtons qui maintiennent
les portions de bœuf.

--Il ne faut pas, dit-elle. Vous pouvez les sucer tant que vous voudrez,
mais ne les jetez pas: ils serviront une autre fois.

                   *       *       *       *       *

Cet après-midi, nous allons devant nous à la découverte de la ville...
Nous suivons la grande avenue--la «Golovinsky-prospect».--Des tramways
découverts glissent, des voitures que conduisent des cochers en grandes
lévites, les classiques cochers russes. Des officiers, la taille serrée,
font sonner leurs éperons, et tant de femmes, si brunes, plutôt petites,
avec de grands yeux au reflet doré... Il y en a de blondes, d’un joli
blond, mais surtout des Arméniennes, des Circassiennes aux cheveux
noirs. En corsage blanc, les seins apparents, elles portent des jupes
qui s’arrêtent un peu au-dessus des genoux, selon la mode de Paris. Du
moins, elles le croient. Les femmes, a-t-on dit, n’oublieront jamais les
années de la Grande Guerre: c’est l’époque où il leur fut enfin permis
de se déguiser en petites filles... Les dames de Tiflis ne s’en privent
point. Elles ne sont pas très élégantes, il faut bien le reconnaître.
Elles ont à peu près toutes un costume tailleur établi sur le même
modèle, et lorsqu’elles se mêlent d’arborer des couleurs opposées, c’est
à pleurer... Elles marchent mal, ou, pour mieux dire, elles ne savent
pas marcher et n’ont pas l’air de se sentir en équilibre sur leurs hauts
talons Louis XV.

Nous descendons vers la vieille ville, par les petites rues où l’acacia
pousse entre les pavés, le long des boutiques en sous-sol, des épiceries
qui sentent le hareng et des cordonneries parfumées au cuir humide... On
croise de vieux Arméniens, des Russes vêtus de la chemisette à fleurs,
des dames géorgiennes au bonnet carré, à la robe rigide, des Persans en
lévites, des portefaix et des porteurs d’eau, et des ânes, par bandes,
qui transportent du bois, du charbon ou des pastèques. Des Tcherkesses,
un poignard sur l’abdomen, se dressent dans leurs capotes formant jupes.
Ils sont fiers de leurs bottes, de leurs bonnets d’astrakan, de leurs
armes d’argent niellé. On les sent heureux, ces Circassiens, d’être
déguisés en officiers. Fonctionnaires ou soldats, ils adorent
l’uniforme, le salut, la parade, les décorations, les sabres recourbés
et les éperons sonnants.

Et puis, à l’ombre des thuyas, voici encore des «dames», en voiles noirs
de religieuse, ou bien, tout habillées de blanc, la croix rouge sur le
sein gauche. On les prendrait vraiment pour des _sœurs de charité_,
comme elles se nomment, n’étaient leurs jupes si courtes et les jambes
qu’elles découvrent facilement, comme pour affirmer encore leur
ressemblance avec de jolies gravures licencieuses.




II

LE PRAPORCHICK VASSILY


Tiflis s’étage sur deux collines qui se font face. Au milieu, dans la
vallée, les eaux sales, couleur de café au lait, d’un fleuve: la Koura,
où des chevaux, des chiens et des hommes se baignent. Nous avons déjà
repéré deux ponts en planches qui tremblent au passage des voitures et
une petite île sablonneuse que le courant a formée.

Comme nous errions à travers les tortueuses rues du quartier juif, près
de la Koura, sous les balcons proéminents des maisons de bois, un jeune
élève-officier nous arrête et nous parle dans un français hésitant.
C’est un mince garçon, brun, cheveux frisés. Il a vécu en Suisse, il ne
connaît pas la France...

Nous remontons une pittoresque avenue encombrée de bazars orientaux. Des
femmes qui nous coudoient se retournent. Elles portent un petit bonnet
sur le front, d’où pendent des dentelles. De larges et lourdes jupes les
entourent. Ce sont des Géorgiennes. Des cochers typiques, dans leurs
robes vertes ou bleues, conduisent des attelages cahotants qui dévalent
au trot. Il fait presque nuit. Des lampes électriques s’allument.
L’aspirant nous conduit à l’International-Café, où de grandes palmes
vertes poussent dans des tonneaux de terre. Un orchestre y joue des
valses. Par petits groupes, des officiers en grand uniforme sont
affalés, les coudes posés sur la table, protégeant une tasse de thé...
De gracieuses Arméniennes, brunes, au nez fort, aussi jolies que des
Juives,--des Roumaines nous dit notre compagnon,--de nombreuses Russes
circulent difficilement. Les bras nus sous la gaze, la gorge dansante,
et toutes en blanc, toutes poudrées, les jeunes et celles qui le furent,
elles sont les serveuses bénévoles de ce _chachka tchaïa_ (œuvre de la
tasse de thé, fondée au profit des blessés et des soldats malades). Ce
sont des dames de la grande société de Tiflis, et l’aspirant qui s’est
fait notre guide en connaît plusieurs. A vrai dire, c’est un monde très
mêlé: il y a des femmes et des filles d’officiers ou de fonctionnaires,
des dames de compagnie, des institutrices, des étudiantes, des
comédiennes aussi...

Cependant que nous buvons une limonade sans saveur, Vassily, l’aspirant,
nous désigne un officier qui porte un plateau sur lequel des verres
tremblent un peu... C’est une figure correcte de beau garçon aux cheveux
pommadés. En chemisette à fleurs, il joue le rôle ici de garçon de café.
Blessé à la guerre, il y a deux ans, guéri, il s’est engagé aussitôt
dans la «chachka tchaïa». Il estime qu’il est moins dangereux de
«servir» à Tiflis qu’au front, où son grade de «cornette
garde-frontière» et son jeune âge exigeraient sa présence. Au reste
beaucoup d’officiers russes sont dans ce cas. Vassily ne s’indigne pas.
Il demande à Marcel Benoit, qui reste songeur à la vue de tant de femmes
aux corsages légers:

--Vous trouvez que c’est bien?...

Benoit, qui ne voit que ces dames, répond avec conviction:

--Ce n’est pas mal.

Vassily n’insiste pas. Il croit à la nécessité d’une guerre contre
l’impérialisme allemand.

--Les Russes n’étaient pas faits pour la liberté.

Puis, une minute après:

--Malgré tous les inconvénients de la Révolution, on peut maintenant
parler, se réunir, lire ce qu’on veut. On n’est pas regardé, espionné
toujours comme avant. On respire...

Et Vassily traduit ainsi, je crois bien, l’intime sentiment des Slaves
cultivés: leur ahurissement devant les excès de la liberté et, en même
temps, leur joie de se sentir enfin délivrés de la police et du tsar: de
respirer pour tout dire.

Mais des officiers descendent de voiture et pénètrent dans
l’établissement. Ils apparaissent blancs de poudre, de poudre de riz.

--C’est à cause du soleil... assure Vassily.

Ils reconnaissent des amis attablés près de nous, les saluent, leur
serrent longuement la main, puis, brusquement, les embrassent à trois
reprises, à pleine bouche, sur leurs lèvres rasées à l’allemande... L’un
de ces messieurs, en guise de sabre, tient par sa haute tige, droit
comme un cierge, un énorme magnolia blanc.

Quelques valses font diversion. Les clients écoutent, l’air ailleurs.
Presque tous ont des têtes tondues à ras; quelques-uns arborent une
courte moustache. Ils se tiennent n’importe comment, sur leurs chaises,
plus lourdement certes que n’importe quel paysan de France, devant la
grossière table de bois blanc de son cabaret. Habillés d’une petite
veste flottante, la taille serrée à l’extrême, leurs manières lasses,
leur nonchalance ennuyée nous donnent l’impression d’être entrés, par
mégarde, dans une inquiétante maison de thé.

                   *       *       *       *       *

Comme nous quittons l’International-Café, ses femmes brunes, ses palmes
vertes et sa limonade, des soldats nous arrêtent et, s’adressant au
jeune aspirant, racontent qu’au soviet on leur a dit que la bourgeoisie
voulait écraser la liberté...

--Vous voyez, nous dit Vassily, un provocateur a parlé. Il faut
toujours, dans les réunions, parler, démontrer la vérité... Mais cela
tourne en disputes, et même en coups de poing... Ah!...

Et Vassily esquisse un geste découragé...

Des soldats russes nous entourent, nous parlent. Ils s’interpellent,
s’excitent, se rassurent, s’apaisent, et de nouveau élèvent la voix,
comme des enfants. Nous formons groupe, dans la nuit. Les promeneurs
nous évitent et des femmes en toilettes claires se retournent... Les
Russes ont le goût des palabres et des réunions; ils en furent si
longtemps privés qu’ils n’en sont pas encore aujourd’hui rassasiés.

--Vous voyez... C’est comme au régiment où je suis. Ils discutent tout
le temps. C’est sale, il y a des puces. Et ils boivent du vin. Ils se
saoulent... Ah!...

Un des discoureurs, tout en parlant, mange un gros morceau de pain et
mord dans un concombre cru... Les autres l’écoutent et se rapprochent.
Leurs effets dégagent une odeur spéciale, qui tient du cuir et du
caviar... Notre petit groupe, dans la nuit légère de Tiflis, sous les
tilleuls de l’avenue, sent le poisson sec et le concombre frais...

Ce soir encore, avec Vassily Petrovitch, son frère et un de ses amis,
bouffi personnage qu’une ceinture de cuir à la taille coupe en deux
parties inégales, nous allons nous asseoir à l’International-Café--si
bien nommé--jusqu’au jour où nous en serons fatigués. Le tzigane roumain
qui ressemble à un singe fait gicler une langoureuse valse.

L’orchestre vient d’entonner une _Marseillaise_, lente comme un
cantique. Les Français se lèvent, les officiers russes également. On
nous sert des pâtisseries du pays: c’est un mélange de pâte, d’œufs, de
fromage râpé et de choux coupés. Nos compagnons mangent et fument; ils
boivent toujours une petite limonade à un rouble cinquante la bouteille.
Les tziganes, un vieux monsieur à lunettes, un jeune chevelu et le
«singe» jouent des airs de music-hall.

Tout ce monde parlotte devant des tasses de thé. Des officiers entrent,
se saluent, s’embrassent comme toujours. Les dames s’empressent
doucement auprès des nouveaux venus et oublient tout aussitôt ce qu’ils
ont demandé...

Ces joies épuisées, nous décidons d’aller au Jardin. C’est Vassily qui
propose et dispose.

--Vous verrez, me dit-il: les militaires ne paient que quinze kopecks
d’entrée, et aujourd’hui, rien.

Nous nous dirigeons vers la place d’Érivan. J’avais déjà remarqué sur la
perspective, à droite, les cimes compactes de grands arbres et une
terrasse où des chapeaux de femmes apparaissaient. C’est le Jardin du
Palais. Il appartenait au grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, vice-roi du
Caucase, oncle de Nicolas Romanoff. Avant la Révolution, le grand-duc
habitait le grand hôtel de briques rouges où les tavarischy ont, depuis,
installé le Comité des soldats. Quant au jardin, il a été ouvert au
public. Les révolutionnaires perçoivent un droit d’entrée qui va d’un
rouble à cinquante kopecks, suivant les jours. Ces messieurs du Comité
tiennent le contrôle, délivrent les billets, reçoivent l’argent et
vendent des brochures. Le parc s’appelle désormais le Jardin de la
Liberté.

C’est un domaine où il fait grande nuit sous les arbres; quelques lampes
électriques se cachent sous les feuillages des allées; elles rendent
ainsi l’ombre encore plus mystérieuse. Nous longeons des bassins, des
bosquets, des gradins, deux petites scènes à musique, où des tables sont
rangées. Comme il a plu pendant notre séjour au café, le jardin est
presque désert. Des chemisettes blanches se devinent au détour d’un
sentier. Deux jeunes filles, une blonde, l’autre brune, cheveux très
courts, lèvres charnues, passent près de nous, très vite.

--Pourquoi courez-vous ainsi? leur demande l’ami de l’aspirant.

Il s’exprime en russe; mais notre compagnon nous traduit à mesure.

--Est-ce qu’il y a beaucoup de stupides garçons dans votre famille?
répond une des ingénues.

Elles se sont arrêtées et Vassily s’approche:

--Mes amis les Français, dit-il en nous présentant.

Les yeux brillants de ces dames passent une inspection rapide.

--Vous êtes Français, Monsieur? demande la blonde.

Elle parle notre langue, mais avec hésitation. J’apprends qu’elle se
nomme Nina, que sa mère est Polonaise, etc... Elle n’est pas très
grande, un peu forte; de grands yeux étonnés dans un joli visage...

--Les dames aiment beaucoup les Français, dit Vassily, répétant, sans
doute, une phrase qu’il a entendue.

--Le soir, nous venons ici, me confie déjà l’enfant blonde. Le matin, je
vais dans l’Alexandre-jardin, pour lire... Vous savez où?... J’aime
beaucoup la langue française...

--Et les Français?

Celle-là et bien d’autres banalités... Nous marchons un peu. Vassily, à
qui la demoiselle aux boucles blondes vient de donner une fleur,
m’appelle, cependant que nos compagnons se dirigent vers la sortie, sans
nous attendre et que les deux dames s’éloignent de leur côté.

--Restons... Elles vont tout de suite descendre. Vous avez beaucoup
parlé à la demoiselle; maintenant, vous pouvez faire connaissance...

Ce qu’il me dit doit avoir un sens dans quelque langue. La pluie est
finie qui a mouillé les bosquets de buis. Le jardin est humide encore.
Des femmes s’avancent dans la grande allée. Une frêle mousseline les
recouvre lâchement. Sur la longue avenue, elles se détachent, en blanc,
déhanchées, l’air de sultanes un peu lasses...

Et nous attendons, ce petit Russe et moi, dans ce jardin plein de nuit,
comme nous pourrions le faire dans n’importe quel jardin de Paris.




III

NINA MIKHAILOWNA


Elle s’appelle Nina Mikhaïlowna. Elle a vingt-cinq ans. Elle habite dans
une maison à balcons de bois, au sommet d’une rue montante, parallèle à
la perspective Golovinsky... Elle est étudiante. Je ne sais ce qu’elle
étudie. En Russie, les jeunes gens se disent tous étudiants, les jeunes
filles se prétendent étudiantes...

Lorsque je l’ai retrouvée, ce matin, dans le jardin Alexandre, assise
sur un banc, près du buste en bronze de Nicolaï Gogol, elle lisait
_Indiana_... Aussitôt, elle me parle de George Sand, elle m’interroge
sur cette bonne dame, comme si je l’avais toujours connue et quittée la
veille...

Mais voici que nous parviennent des chants religieux. Ils font une utile
diversion et, sur le chemin caillouteux qui partage le grand square,
passe une petite voiture que traîne péniblement un cheval habillé de
blanc. Un homme suit. Il prend dans le tombereau des branchettes de
sapin et les sème à droite et à gauche, sur le chemin. Un cortège de
jeunes filles... Elles chantent... Puis des popes mitrés, couverts d’un
long manteau blanc ou verdâtre. Quelques-uns, pour se garantir du
soleil, tiennent ouvert sur leurs têtes un large parapluie. Enfin,
apparaissent six chevaux enjuponnés de blanc qui traînent un char
argenté pareil à nos chars de la mi-carême. Les voix pointues des jeunes
filles, le chant grave des prêtres qui fait contraste, ce chariot au
blanc de céruse, orné de fleurs composent un ensemble assez gai... Une
foule suit, tête nue.

J’interroge Nina à petits coups prudents; mais elle ne pense qu’à
multiplier des signes de croix, très vite...

--Vous avez déjà vu?... me dit-elle enfin... Le corps est sous les
fleurs. Le cercueil est fermé à l’église seulement... C’est là que se
font les derniers adieux. A la fin des prières, les parents, les amis,
les assistants viennent embrasser le mort, sur la main ou le front...

Nina paraît grave... Je respecte son silence. Nous descendons dans le
jardin, quelques pas ensemble. Une vieille Arménienne ridée, tassée,
toute en loques écarlates, nous tend la main et nous promet des
félicités sans nombre. Une jeune personne qui nous regardait venir s’est
levée. Elle est mince, des yeux ardents, un visage un peu long... Ces
dames parlent en russe. Nina semble oublier que j’existe... Oui, elle
est très bien, cette étrangère dont j’ignore le nom. Elle me donne
l’idée de la beauté slave, d’autant plus aisément que je n’ai que de
vagues idées sur ce point; mais j’entends par là une beauté blonde, un
peu froide... Les trois mots que je sais de russe ne me permettent pas
d’être indiscret. Quelques soldats, lourdement bottés, regardent ce
soldat français silencieux et ces deux dames qui n’en finissent pas.
Elles chantent un peu en parlant; il y a beaucoup de «kakoï», de «znaï»,
de «choy» et de «schotakoï», dans leur verbiage, mais cela ne manque pas
d’être assez harmonieux, comme toute langue qui nous est étrangère et
que nous entendons gazouiller par de jolies femmes. Soudain Nina se
tourne vers moi, en riant:

--Mon amie me raconte les dernières--comment dites-vous?...--volontés...
des demoiselles bonnes à faire tout... revendications... oui. Maintenant
donc, elles demandent huit heures de travail par jour, une chambre, un
jour pour la sortie, un mois de vacances payé et, une fois la semaine, à
recevoir leurs amies dans le salon de la maîtresse... On ne peut plus
trouver[3]...

  [3] Beaucoup de «belgicismes» dans la conversation des Russes qui
    parlent français. De nombreuses dames belges, en effet, émigrées
    dans le Caucase, s’établissent comme institutrices, dames de
    compagnie, etc. Elles enseignent naturellement le français qu’elles
    connaissent: celui qu’elles parlent. Le petit lexique franco-belge,
    imaginé par Willy en des temps déjà anciens, serait souvent ici
    d’une grande utilité.

--Alors que fait-on?

La jeune «beauté slave» prend la parole et dans un français assez pur:

--Nous demandons qu’elles connaissent le français, l’anglais, le russe
correctement... Et l’écrire. Et le piano... Et la musique... Elles
ignorent naturellement. De concessions en concessions, de part et
d’autre, on arrive à s’entendre...

--Oh! voici déjà tard! s’écrie Nina. Vous viendrez avec nous, monsieur
le Français, ce soir. Nous irons à l’International-Café où grand concert
il y a. Mon amie Sophia viendra.

Sophia, la «beauté slave», sourit, dit quelques mots en russe à sa
compagne qui répond de même, puis toutes les deux me tendent la main.

--Jusqu’à maintenant, au revoir... N’oubliez pas. A sept heures, pour
les places...

Elles aussi ne connaissent comme lieu de rendez-vous que ce fameux
café...

                   *       *       *       *       *

Lorsqu’un Russe vous dit:--«A ce soir, sept heures», il est sage de
traduire ainsi:--«Cette nuit, vers les dix heures.»

Notre ami Vassily par des exemples répétés tint à nous mettre au courant
lui-même. Il nous donnait rendez-vous pour une heure de l’après-midi. Il
arrivait à trois heures et demie. Deux Slaves qui se connaissent ne se
rendent à leurs réunions qu’avec trois heures de retard. En somme, «A ce
soir, sept heures» revient à ceci: «Nous vous attendrons à partir de
neuf heures du soir.»

--Nitchevo, disent-ils, si l’on se permet une remarque: «Cela n’a pas
d’importance...»

Vassily s’excusait, chaque fois, par un vague:

--J’ai été retenu... des affaires...

Ce n’était pas vrai. Il ne venait pas, parce qu’il traînait, parce qu’il
lui était pénible d’être exact. Vassily nous joua cette pièce-là deux ou
trois fois. Benoit ni moi nous ne l’attendons plus. Nous avons tort, du
reste, de garder rancune à ce charmant aspirant pour une habitude
nationale.

A l’hôpital des Cadets où nous sommes provisoirement, le colonel russe
fait téléphoner:

--Je serai chez moi, cet après-midi, à une heure...

Mais ni à une heure, ni à deux, on ne craint de le rencontrer... Si,
quelquefois, à cinq heures...

On nous annonce:

--Les repas pour les Français auront lieu à sept heures le matin, à
treize heures et à dix-neuf heures, sans faute.

En réalité, les repas ont lieu à neuf heures, à quinze heures, à vingt
heures, tout doucement, au petit bonheur. On réclame... On insiste...
Les autorités affirment, confirment... Cela recommence.

--Nitchevo! finissent toujours par vous répondre les intéressés. «Et
puis, nous ne pouvons pas faire autrement, cela nous est impossible...»

On attend une automobile pour une heure de l’après-midi. L’état-major,
prévenu la veille, a promis de l’envoyer, sans faute. A une heure et
demie, rien. A deux heures, pas de changement. On téléphone.

--Nous l’avons envoyée à une heure et demie...

A trois heures, nouveau coup de téléphone.

--Vous n’avez rien reçu... Ah! bien. Je vais vous envoyer une autre
automobile... Oui, on m’a annoncé que l’auto que je vous ai envoyée et
qui vous était destinée est bien partie; mais, en cours de route, le
chauffeur a rencontré des «sœurs de charité» (infirmières) et il leur
fait visiter la ville...

                   *       *       *       *       *

Ces dames furent exactes... J’avais à peine découvert une table
inoccupée qu’elles entrèrent et me reconnurent. Un Français, en uniforme
kaki, ce n’est pas difficile à découvrir parmi les vestes couleur vert
d’eau des officiers russes.

--C’est grande fête, vous savez... me dit Nina. Nous serons très bien...

L’orchestre est en face de nous. On l’a élargi, il me semble. Une petite
scène a été construite. Le Roumain à tête de gorille émancipé, le jeune
homme chevelu, le vieux pianiste jouent des hymnes guerriers sur des
airs religieux, à moins que ce ne soit le contraire... Des valses aussi.

La blonde et tendre Nina rit à tout propos. On a dû lui dire qu’un
Français, c’est un être amusant... A la mieux regarder, je vois qu’elle
est vraiment jolie et s’habille simplement: un corsage blanc décolleté,
une ceinture noire...

--Elle vous plaît, ma nouvelle robe?

J’ai déjà entendu cette phrase-là autre part qu’en Russie. Mais
l’orchestre a cessé et une dame mécontente chante une tragique histoire.
Un peu grosse, la dame qui montre d’un doigt vengeur les limonades et
les cafés glacés que des officiers russes, assis près de la scène,
sirotent loin du danger... On l’applaudit. Un grand blond, à col blanc,
lui succède. Il n’a pu se séparer d’un carton d’élève des Beaux-Arts. Il
le tient sous son bras gauche. Il récite des ritournelles qui sont
peut-être des vers.

--C’est très bien, dis-je convaincu à Nina.

Mais elle m’avoue n’avoir rien compris.

--C’est du «foutourisme...» Vous savez, la poésie russe, c’est très
difficile à comprendre.

Sans nous accorder le temps de souffler, un gros bonhomme, aux petits
yeux, aux cheveux longs, complet blanc et cravate verte, ridicule comme
un chansonnier de Montmartre, débite quelque chose qu’on applaudit.

Beaucoup de femmes, serveuses bénévoles, ont la tête rasée.

--A la suite du typhus, m’expliquait Vassily.

C’est une mode qui a sévi quelque temps à Tiflis et dans toute la
Russie, m’assure Nina en ébouriffant ses cheveux. Quelques dames portent
des boucles frisées. Elles ont l’air de grands bébés comme certaines
pensionnaires de maisons discrètes. Toutes ces personnes sont
charmantes. J’aime mieux le dire tout de suite. Et pleines de bonne
volonté... Elles apportent trois verres là où il en faut cinq et
distribuent du café froid à ceux qui leur ont demandé du thé chaud ou de
la bière... Elles se promènent ainsi que des souveraines et prennent
note de nos désirs sur un petit carnet de bal, en jouant de l’éventail.
La plupart prononcent quelques mots de français. Il émane d’elles une
odeur violente qui tient du parfum oriental et du linge surchauffé...
Elles sont charmantes...

Une cantatrice encore... Je regarde l’amie de Nina. Oui, la cantatrice
ressemble à Mlle Sophia, qui n’a encore rien dit. Un officier chante
après la dame. Il est bien connu en ville. C’est un grand amateur, un
lettré. On me dit son nom, que j’oublie aussitôt... De nombreuses
personnes envahissent le café, à la recherche des tables qu’elles
avaient louées d’avance et, les trouvant occupées, encombrent le
passage...

Voici un monsieur tout de sombre habillé: faux col, cheveux luisants
aplatis. Il ressemble à un contrôleur de théâtre... Je vais en faire la
réflexion à Nina; mais elle a les yeux fixés sur le diseur... Sophia qui
me regardait, sourit, et ce sourire nous crée une complicité...

Des officiers russes en complets bleus, en casquettes de toutes
couleurs, s’embarrassent de leurs sabres (le manque d’habitude sans
doute), des femmes avec des chapeaux à rubans rouges ou bleus, des
ombrelles vertes, des dentelles sur les cheveux et la gorge, des étoffes
violettes sur des corsages blancs, tout un carnaval de Nice, se pressent
à la porte d’entrée, dans le cadre des plantes et des rideaux verts...

Ces rideaux verts! Naguère, «avant» (la Révolution sous-entendu), à
travers les vitres hautes du café, la foule des passants pouvait admirer
les heureux qui buvaient et mangeaient. Les Soviets ont protesté contre
cette «injustice scandaleuse», et l’on a mis des rideaux verts pour
empêcher les curieux de s’attarder à ces spectacles peu égalitaires.

La porte, à cause de la grande chaleur en été, ne se ferme jamais, et
des soldats plus indiscrets que féroces, contemplent cette aristocratie
qui s’amuse à des essais de «foutourisme», qui chante et qui boit, mais
qui tremble aussi, comme c’est son rôle, devant les tavarischy retour du
meeting, à qui des orateurs ont affirmé que les «bourgeouais» voulaient
étouffer la Révolution dans le sang. Les délégués des Soviets
exagèrent... Ces Russes ne sont pas si redoutables. Ils se hâtent de
s’amuser une dernière fois, et, s’ils boivent et dansent, c’est qu’ils
ont, comme leurs pareils sous la Terreur, la crainte du lendemain.

                   *       *       *       *       *

Vassily qui nous a négligés ces jours derniers, vient nous chercher,
Marcel Benoit et moi à l’hôpital des Cadets. Il nous confie:

--Beaucoup de nos officiers n’ont pas bougé depuis trois ans: ce sont
toujours les mêmes qui se battent. Ils reviennent maintenant du front.
Ils sont fatigués.

Je le conçois bien: ils sont fatigués.

--Ces officiers, ajoute-t-il, voudraient qu’on les remplaçât. C’est bien
leur tour de se reposer; mais ceux qui n’ont pas bougé ne veulent pas, à
cause de leurs idées, disent-ils. En effet, quand il est question de
partir pour la guerre, ils deviennent partisans de Lénine. Les nouveaux
praporchicks--des étudiants--qui avant la Révolution n’étaient rien sont
maintenant heureux d’être nommés. Ils ne veulent pas se faire tuer. Ce
sont les meilleurs auxiliaires de la paix immédiate...

Ces bavardages nous expliquent du moins pourquoi les Petits-Russiens
demandent leur autonomie, l’Ukraine son indépendance, la Pologne son
unité, le Caucase sa séparation, la Sibérie également et pourquoi il n’y
a plus ni Patrie, ni intérêts généraux, mais de petites patries hostiles
les unes aux autres, que maintenait jadis unies, la force des
baïonnettes.

Marcel Benoit annonce ce qu’il vient d’apprendre: une offensive
allemande contre Riga.

--Le kaiser aurait dit à ses troupes de marcher sur Pétrograde.

--Ah! constate Vassily.

--Vous ne saviez pas? s’étonne Benoit.

--Je ne lis pas les journaux, répond Vassily.

«Oui, ajoute-t-il, on apprend toujours trop vite les mauvaises
nouvelles.»

Mais, imbu au fond de la toute-puissance allemande, semblable, du reste,
sur ce point, à beaucoup de Russes, Vassily hoche la tête et désabusé:

--Rien à faire contre les Germains!

Toutefois, il a une autre préoccupation, très sérieuse. Il nous l’avoue:

--Il faut faire grande attention à ne pas saluer les scribes
(officiers-comptables), car s’ils ont trois galons sur les épaulettes,
les généraux en ont deux. Alors, on confond...

--C’est épouvantable! s’indigne Marcel Benoit sans rire.

--N’est-ce pas?...

--C’est pour cela que vous saluez certains officiers et jamais certains
autres...

--Justement.

--Vous savez, reprend Benoit désireux de rassurer l’aspirant, rien n’est
encore perdu en Russie, puisque la Révolution n’a pas pu modifier ces
injustices qui font que les officiers de l’arrière sont plus chamarrés
que les généraux de l’avant et que leur travesti prête à de terribles
confusions...

--Tant mieux! conclut Vassily, toujours sérieux.

--Au fond, constatait Benoit le soir même, il est peut-être préférable
que l’étudiant-aspirant n’entende rien à l’ironie...




IV

AU CLUB DE PARIS


Or, dans Tiflis, ville asiatique, au long des avenues et des ruelles
mondaines où se dressent soudain des cyprès, des figuiers et des
acacias, je suis allé, aujourd’hui, à l’aventure...

Il y a un village sur la hauteur où des vignes grimpantes s’accrochent
aux vieux remparts... Il y a le funiculaire sur la montagne... Il y a
aussi le marché, dans le quartier tartare, où l’on fabrique des armes,
des berceaux de bois, des tapis et des cercueils, où des ânes chargés de
légumes vous heurtent au passage... Il y a aussi le jardin botanique
d’où l’on découvre, sur la colline ravagée qui lui fait face, parmi les
magnolias et les cyprès, les briques rouges d’un cimetière musulman,
semées dans l’herbe roussie de soleil. Mais tant de femmes en blanc, que
je coudoie, et qui se retournent curieusement sur ce soldat français, me
rappellent Nina...

--Quand vous reverrai-je? me demandait-elle, le soir où nous sortions du
café chantant et qu’elle était si préoccupée.

La silencieuse Sophia, rien de plus naturel qu’elle ne dise rien, et je
n’y prêtais pas attention, mais chez Nina si enjouée, cela me semblait
bizarre... Aujourd’hui encore, je cherche ce qui pouvait rendre Nina si
grave et je me trouve quelque peu ridicule de m’attarder au souvenir de
cette étrange fille... Elle devait venir me prendre ce matin à
l’hôpital. Elle a oublié l’heure. C’est bien naturel: Nina ne serait ni
femme ni Russe si elle était exacte à ses rendez-vous...

Mais où découvrir Nina?...

Regardons plutôt ces gens sur les avenues, ces officiers, ces soldats,
ces fonctionnaires qui s’habillent comme des officiers, ces civils
désœuvrés qui tâchent de ressembler à des fonctionnaires, ces femmes qui
errent, tranquillement... Les Géorgiennes ne font aucun travail manuel;
elles s’en croiraient déshonorées; les Arméniennes s’occupent de
commerce, comme les Juives, à côté de leurs frères ou de leurs maris;
mais seules les dames russes peuvent rester sans rien faire, les yeux
perdus... On peut doucement conclure que ces Russes ne travaillent pas:
ils s’amusent, se distraient, voyagent comme les déserteurs qui
encombrent tous les trains en partance, sans raison.

Bien mieux, ceux qui, pour vivre, tiennent boutique,--café, magasin,
restaurant,--semblent recevoir le client à regret. L’acheteur est un
importun qui les dérange. On lui apporte ce qu’il demande avec
nonchalance. Si l’objet ne lui convient pas, on ne cherche point à lui
en présenter un autre. A quoi bon? Aussi les Slaves préfèrent traiter
avec les souples et habiles Arméniens qu’ils méprisent et tiennent pour
des voleurs...

Dans les cafés, le garçon vous sert sans se hâter et oublie généralement
ce qu’on lui a demandé, ou même il apporte autre chose. La même
indifférence, le même laisser-aller oriental, tout un fatalisme musulman
plane sur ces gens à demi éveillés et que rien n’intéresse...

                   *       *       *       *       *

--Que faites-vous là, rêvant?

--Tiens, c’est vous! Comme Tiflis est petit.

Oui, c’est Marcel Benoit en compagnie de Nina.

--Je disais, intervient tout de suite la jeune fille, je disais: demain,
c’est votre anniversaire.

--Mon anniversaire? Vous êtes sûre?

--Oui, c’est l’anniversaire de votre Révolution... Révolutionnaires,
n’êtes-vous pas? Quatorze juillet?

--Ah oui, parfaitement.

--Pour ce quatorze juillet, nous irons au théâtre, puisque je crois cela
vous fait plaisir... Vous irez devant, conclut Nina.

Ensemble, nous allons le long de vieilles bâtisses en bois qui
projettent au-dessus des ruelles des balcons sculptés. Dans les cours
des maisons, pareilles aux demeures espagnoles, au coude d’une rue, on
découvre un bassin, une fontaine près de laquelle se dresse un acacia ou
un figuier aux larges feuilles. Des enfants, pieds nus, de misérables
Arméniens réfugiés, à peine vêtus, offrent aux passants d’énormes fleurs
de magnolia. Ces rues sont presque désertes. Un chat les traverse, un
chien s’y attarde à fouiller des ordures, quelque femme tartare, haute
et de formes harmonieuses, s’avance et disparaît. Deux ou trois
musulmans s’y égarent.

--J’habite une maison comme celle-là, avec un grand balcon de bois. On
s’y réunit, le soir, en été. Vous viendrez nous voir; mais demain, nous
irons au théâtre...

                   *       *       *       *       *

Le long de la Golovinsky, un peu après le jardin du Palais, une voûte
qui ouvre sur une cour, une sorte de jardin, des escaliers... Des
personnages vous délivrent des billets moyennant un rouble. On monte au
premier, comme dans un théâtre, et l’on débouche sur une terrasse, parmi
les arbres. Un restaurant en plein air est installé. Comme fond:
bosquets et jets d’eau; l’office est à droite.

--Je prendrais volontiers un café, dis-je.

--Il n’y a pas de sucre, m’avertit Marcel Benoit.

Nina, qui fut exacte au rendez-vous me rassure.

--A la place du sucre, on vous donnera, pour mettre dans la chicorée
chaude, de petits bonbons anglais.

Des cosaques en astrakhan, dans la lourde nuit asiatique, sirotent des
thés fumants... J’en oublie la présence de Nina; mais elle me fait
souvenir qu’elle existe.

--Venez voir le jeu de lotos...

Dans une salle, près de l’office, bizarrement éclairée, deux femmes
annoncent des numéros qu’une roue tournante fait apparaître. Beaucoup de
toilettes; des dames attentives qui marquent les chiffres «sortis», sur
leurs cartons, avec des haricots secs.

--Vous savez, pendant ce temps-là, le meeting du jardin Alexandre contre
la bourgeoisie continue...

Mais Nina nous entraîne au milieu du jardin.

--Sophia nous attend.

Des arbres, des bancs, une terrasse où l’on enfonce dans une poussière
de cirque. A notre droite, beaucoup de plantes et d’arbustes; mais à
gauche, du côté des dîneurs, un mur immense et, pour en cacher la
blancheur de plâtre, les Russes y ont peint, à la fresque, une grossière
allée sans fin, qui, sous les globes électriques, tâche à représenter
des jets d’eau dans un jardin... Le contraste entre le jardin réel plein
de nuit et ces bosquets barbouillés de vert clair et de rose-printemps
est une chose assez comique.

Des femmes se promènent, appuyées sur de grands tcherkesses ceinturés de
poignards...

Sur la gauche, une salle que de grands rideaux blancs séparent du
public. C’est le théâtre où Sophia nous attend sans impatience. Brefs
saluts, car à peine sommes-nous assis, au hasard, sur des chaises, comme
dans un café, que la toile se lève et que l’on abaisse les grandes
tentures qui font la nuit dans la salle.

La scène représente un salon où des personnages circulent en chantant.
Un grand garçon à l’air romantique déclame longuement, d’une voix de
basse qui plaît à Nina. Ce jeune homme, qui ressemble à Werther et
s’habille en peintre romantique, n’en finit pas de se lamenter. Sophia,
que je devine à peine dans l’obscurité, ne regarde rien que la pièce...

A l’entr’acte, quand le pseudo-Werther a fini et que s’allument les
globes, Sophia s’informe:

--Cela vous plaît?... C’est _Evguény Oniéguine_, poème de notre
Pouchkine, musique de Tchaïkovsky...

Deuxième tableau. Il y a une femme qui chante et puis un jeune homme qui
lui répond. Il a l’air d’un Lamartine trapu, celui-là... Et voici le
Werther du premier acte. Cela se passe toujours dans un salon où un
officier attaché d’ambassade danse avec une étrangère, comme il se doit.

--C’est l’opéra préféré des Russes, me confie Sophia. Il a toujours
beaucoup de succès. Chaque saison, on le joue et le rejoue partout...
Vous connaissiez?...

Nina est toujours grave. Elle se tait. N’insistons pas. Est-ce la
musique? Je trouve Sophia aimable et réservée, sérieuse en un mot. Par
la fantasque Nina, je sais que Sophia est fille d’un général, mais, en
Russie, les jeunes filles, comme certaines femmes en France, sont toutes
filles d’un officier supérieur. Ce n’est plus une indication. Sa mère ou
sa grand’mère serait polonaise... Elle étudie. Ici, les jeunes gens et
les jeunes filles se disent tous étudiants. Quant à savoir en quelle
science, bien malin qui le devinera... Elle habite Tiflis, dans la même
maison que Nina. C’est tout ce que je sais de ma nouvelle amie, et cette
imprécision est cependant suffisante pour que Sophia me paraisse ce soir
une femme délicieuse...

Mais voici que Hamlet-Oniéguine s’est assis sur un rondin dans une forêt
noire comme la salle plongée dans l’obscurité. Il chante de sa grosse
voix de basse... Nina, le visage en avant, ne tourne pas la tête.
Pendant l’entr’acte, elle reste songeuse, elle semble vivre seulement
lorsque le rideau est levé. Oniéguine se promène maintenant. Ah! un
monsieur dans un grand manteau de velours sombre... C’est ce Lamartine
trapu... Il rejette sa cape et chante... Évidemment.

--Un grand duel, il y a tout de suite... me souffle Sophia dans un
français directement traduit.

Voilà bien ce que je redoutais! Les deux adversaires choisissent leurs
places et chantent longuement, soit ensemble, ce qui est impoli, soit à
tour de rôle, ce qui est long. Enfin ils lèvent le bras et déchargent
leurs pistolets. Le Lamartine petit et massif tombe en même temps que le
rideau... Nina est secouée de frissons, ce qui m’inquiéterait si Sophia
ne m’occupait en entier.

--C’est très beau, dit-elle.

J’approuve et elle m’explique gentiment la pièce:

--_Evguény Oniéguine_ (poème de Pouchkine, musique de Tchaïkowsky) est
l’histoire d’un gentleman genre 1830, qu’un poète de ses amis, Lensky,
présente dans une famille. Lensky est fiancé à l’une des filles de cette
maison: Olga. Evguény Oniéguine tâche de se faire aimer de Tatiana, sœur
d’Olga. Il y parvient. Tatiana lui avoue même son amour. Rendez-vous au
cours duquel Oniéguine explique à la jeune et naïve Tatiana qu’il ne se
sent pas fait pour la vie de famille, qu’elle serait malheureuse avec
lui, qu’il l’aime comme un frère, etc... Vous aviez deviné tout cela...

«Le soir même, par jeu, pour se distraire et pour taquiner son ami
Lensky, Evguény, qui ne sait pas très bien ce qu’il veut, fait la cour à
Olga, fiancée de Lensky. Mais Lensky se fâche et jette son gant à
Oniéguine. «Tu n’es plus mon ami... etc.» Maintenant, vous avez vu la
scène, l’hiver, le froid, au fond d’un bois où a lieu la rencontre...
Lensky a de pénibles pressentiments... On a toujours de pénibles
pressentiments à la veille d’un grand duel; on se les rappelle ensuite,
quand les événements vous donnent raison. En effet, Lensky est tué...
Vous ne le saviez pas? Vous n’avez pas vu?

--J’ai bien vu le Lensky qui tombait, mais comme il s’est relevé quand
on applaudissait, je n’étais pas sûr...

--Vous n’êtes qu’un Français, déclare Sophia.

--Ce qui veut dire?...

--Toujours sceptique...

Je subis avec courage l’épreuve de deux tableaux où l’on pleure. Un
monsieur à cheveux blancs, très décoré, fait de grands reproches à
Oniéguine sur un ton de basse monotone. La pièce est finie, après ces
cinq tableaux sans résultat... Mais non, il y en a d’autres... Sophia,
pour des raisons que je ne sais pas encore, doit rentrer chez elle avant
minuit.

--Je vous conterai la fin, me dit-elle... Evguény retrouve, plus tard,
dans un bal, Tatiana mariée à un général. Ce n’est plus la naïve «cruche
cassée», comme vous dites, mais une femme qui fait sensation. Evguény
est amoureux d’elle... Vous savez, Oniéguine est un Don Juan assez
malheureux. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il s’ennuie, il voyage, il
désire et ne désire plus, il rêve et puis il se désespère... Il
représente assez bien le caractère russe... Tatiana ne veut pas. Elle
aime Oniéguine, mais elle reste fidèle à son mari. Alors Evguény s’en
va.

Il est peut-être une heure du matin. Nous secouons Nina de sa longue
rêverie. Il y a encore beaucoup de monde sur les perspectives... Nos
souliers sont couverts d’une poussière rousse, couleur brique. Je crois
que la pièce continue.




V

L’HOPITAL RUSSE MODÈLE


Il se tient dans cette ancienne école des Cadets, transformée en
lazaret, où nous sommes logés depuis notre arrivée à Tiflis. Il est
vaste, bien aéré. Les doubles fenêtres, comme il sied dans un pays aux
hivers rigoureux, s’ouvrent sur les jardins du Grand Théâtre.

Les malades russes occupent le premier et le second étage. Nous sommes
campés dans une grande salle du second. Nous n’allons pas à la recherche
des «sœurs de charité», d’abord parce que c’est défendu. Notre porte est
fermée selon les ordres donnés. Ensuite parce que c’est inutile: ces
dames trouvent toujours moyen de venir nous voir. Elles traversent notre
chambre pour aller à la lingerie, qui se tient, comme par hasard, à
l’autre bout de la pièce...

En passant près de la grande icone de notre salle,--un patriarche
orthodoxe entouré d’un garde-fou en bois,--les infirmières font deux ou
trois signes de croix. Nous voyons souvent une grande Tatare, Mme Anna,
qui va et vient, le long de nos lits, l’air grave, les yeux baissés...
Il y a aussi une Arménienne, petite, brune, trop brune, aux yeux noirs,
qui trottine en riant; il y a une blonde déhanchée, aux joues roses que
les Français appellent déjà «Fabiano» parce qu’elle semble échappée
d’une page de ce dessinateur. Il y a...

La pharmacie (apotheke) se tient sur le même palier que notre dortoir,
et c’est encore un prétexte pour ces dames de nous rendre visite en se
trompant de porte...

                   *       *       *       *       *

Au premier, ce sont les soldats malades--pas de blessés de guerre. Ils
ont des diarrhées, de la fièvre, des bronchites ou du scorbut... Ils se
promènent à volonté, stationnent dans les salles, les escaliers, ou même
dans la cour, pareille avec ses voitures, ses petites écuries, ses
balcons de bois, à une cour de grande ferme...

On trouve aussi, un peu partout, des infirmiers, de forts gaillards, qui
ne font pas autre chose que de discuter entre eux. Déjà, ils se sont mis
en grève parce que la nourriture qu’on nous distribuait à l’hôpital
n’était pas tout à fait la même que celle qui leur était servie. Le
colonel-comptable a tout arrangé avec des discours. Cette grève ne
modifiait pas grand’chose au fonctionnement de l’hôpital, puisque en
temps ordinaire les employés ne font rien.

Cependant tout cela fonctionne cahin-caha on ne sait comment. Les repas
ne sont en retard que d’une heure ou deux sur l’heure fixée. Mais ça n’a
pas d’importance... Il y a bien aussi quelques petits inconvénients que
j’oublie... Parfois, le docteur russe, venu pour la visite de
l’après-midi, demande:

--Où sont les infirmiers?...

--Ils sont au meeting...

--Et les infirmières...?

--A l’assemblée...

--Les docteurs alors?...

--Ils se sont réunis pour statuer...

--Bon! Et les malades? Je n’en vois pas...

--Ils sont à la promenade, au jardin, en ville...

                   *       *       *       *       *

Ça marche quand même. On distribue des convalescences à tous ces soldats
qui ne veulent plus retourner aux tranchées... Seuls, quelques grands
malades restent au lit et se plaignent de l’inefficacité des remèdes, à
quoi, du reste, ils ne touchent pas.

--Tu n’es pas docteur, disait l’un d’eux au médecin russe, puisque tu ne
vois pas que je souffre...

                   *       *       *       *       *

Dans la journée, à la porte de l’hôpital, un vieux bonhomme, au nez
énorme dans une grosse boule de tête branlante, remplit les fonctions de
concierge. En chemisette blanche, les pieds douillets, il se tient assis
sur une chaise et laisse entrer tous ceux qui le saluent. Les Français
l’appellent Frantz, parce qu’il ressemble vaguement à feu l’empereur
d’Autriche...

Soixante ans de thé chaud, de «sitchias», de vodka et de patience
résignée, cela produit Frantz qui est à la porte...

Mais la nuit, un dormeur remplace Frantz. La porte est fermée au verrou,
et l’on a tout loisir de carillonner... Les Français, nés malins et qui
ne deviennent pas tous imbéciles, comme on le croit, ont découvert, de
l’autre côté des Cadets, donnant sur la cour, une petite porte à loquet.
Pour se conformer aux habitudes russes (se coucher tard), on rentre par
l’escalier dérobé.

En remontant, on croise une «siestra» retour de maraude, où, près des
water-closets, deux Russes en robes de chambre qui, affalés contre les
fenêtres pleines de nuit, leurs deux têtes se touchant presque,
chantonnent une longue mélopée triste... Et ainsi, pendant des heures,
dans l’ombre.

Il n’y a pas de water-closets particuliers pour les femmes, ce qui fait
que nous rencontrons là tout le personnel de l’hôpital. Comme il
n’existe ni cellule, ni séparation entre chaque stalle, il arrive que
l’on s’assoit à côté d’une jeune infirmière qui vous regarde sans
contrariété. Les soldats russes ne sont pas plus incommodés du voisinage
de ces dames que ces dames peuvent l’être du nôtre... Il n’y a que les
Français qui se trouvent gênés...

                   *       *       *       *       *

La Tatare Anna fait sa promenade dans notre dortoir, en blouse blanche
décolletée... Cet après-midi, elle revient, tout en noir, chapeau,
voilette, tenue de ville... Demain, elle nous adressera la parole...

«Fabiano» se montre quelquefois, ses cheveux blonds frisés de chaque
côté des tempes... On voit aussi Gennia, une jeune veuve à qui un
Algérien apprit quelques mots de français, notamment la formule
d’invitation des péripatéticiennes... Gennia répète, sans savoir, à tous
ceux qui lui plaisent, cette phrase magique... Elle rôde, la nuit, sous
les acacias, au coin de l’avenue, et, lorsqu’un Français rentre tard,
les oreilles encore emplies du parler en crécelle des Arméniennes et des
Russes, il a la surprise d’entendre une jupe qui lui insinue:

--Viens chez moi, joli blond. N’y a du feu...




VI

CHEZ NINA


Vassily m’a envoyé un mot d’adieu. Il me demande--toujours au même
endroit--un dernier rendez-vous. Cela tourne à la grosse plaisanterie ce
chassé-croisé de départs et de rencontres toujours ajournés... J’en
profiterai pour aller fumer un cigare au Jardin du Palais, ce soir, en
attendant ce fantasque compagnon. Déjà les lampes s’allument sous les
arbres, mais naturellement, ni au concert, ni au café, ni le long de
l’allée principale, je ne puis découvrir le jeune praporchick.

En descendant vers la porte de sortie où d’astucieux soldats russes
vendent aux promeneurs des brochures révolutionnaires, j’entends,
derrière un faisceau de thuyas, «le doux langage français». C’est une
femme qui parle, avec un petit accent guttural. Les Russes qui
s’expriment en notre langue sont nombreux. Pour beaucoup de personnes,
le français est devenu une seconde langue maternelle. Le mot qu’elles ne
peuvent exprimer ou qu’elles ne trouvent pas tout de suite, elles
s’amusent à le dire en russe ou en français, et cela forme un «sabir»
assez savoureux.

Deux, puis trois jeunes filles, de blanc habillées, débouchent d’une
allée, puis disparaissent... Mais je connais cette démarche vive, ces
pas rapides. La plus souple de ces dames, c’est Nina, que je n’ai pas
vue depuis une dizaine de jours, depuis ce soir exactement où, sortant
d’une représentation d’_Evguény Oniéguine_, j’accompagnai la jeune femme
jusqu’à sa petite rue plantée d’acacias... Nous avions oublié de nous
fixer un rendez-vous. Je n’y pensais plus, du reste, ou du moins, je m’y
efforçais... Ces demoiselles ont choisi le même chemin que moi, et Nina
m’a déjà reconnu. Elle est accompagnée d’une jolie fille à robe courte
et d’une mince personne au visage endormi. Nina s’avance aussitôt la
main tendue:

--Je savais bien que je vous retrouverais... Que faisiez-vous?...
Voulez-vous visiter ce jardin?...

A travers un labyrinthe de feuillages, sous les arbustes étagés dans les
sentiers, nous remontons, ces dames et moi, dans ce parc que la nuit
agrandit. Une première station devant un bassin entouré de grilles. On
devine à peine la blanche tache d’un cygne solitaire sur les eaux
verdâtres.

--Qui a pris les autres cygnes, car beaucoup d’autres il y avait?...

Silence. Ni la jolie fille aux jupons courts, ni la dame maigre à qui
Nina omit de me présenter, ne répondent... Nina le sait peut-être, et
nous aussi nous n’ignorons pas que les révolutionnaires ont mangé les
autres cygnes comme de vulgaires canards.

--Allons maintenant au tombeau du chien.

Des allées encore, des branches qui nous arrêtent au passage. Nouvelle
pause devant les murs du jardin tapissés de lierre. Sur le sol, une
pierre formant boîte sur quoi l’on a gravé deux dates.

--Ici repose le chien du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch.

Mais la jeune personne aux yeux bleus se redresse et, d’une voix
pointue:

--Non, Monsieur... Nicolas Nicolaïevitch ne s’occupait pas de ces
futilités...

Elle est très digne, très Russe aristocrate et vraiment très jolie avec
ses yeux bleus qui brillent, si grands qu’ils paraissent noirs.

--Le chien appartenait aux Woronzoff, qui furent vice-rois du Caucase
avant le Grand-Duc. C’est à eux également que l’on doit le tombeau d’un
lapin à l’autre extrémité du parc.

Nous reprenons notre route, dans les allées. Nous descendons par de
petits sentiers perdus. De nombreux couples sont ensevelis sous les
branches. Les globes électriques suspendus tous les cinquante mètres les
dénoncent parfois, mais ces lumières ne les dérangent pas plus que notre
passage.

En sortant du jardin, cher aux mélancoliques monarques du Caucase, Nina
me demande, au moment de prendre congé:

--Voulez-vous demain soir... Nous prendrons le thé... A huit heures.
C’est convenu?...

Huit heures à la russe? A quelle heure cela peut-il bien
correspondre?...

                   *       *       *       *       *

C’est ainsi que les recherches que je ne voulais pas commencer pour
découvrir la maison de Nina, il me faudra les entreprendre demain... La
rue, si j’ai bonne mémoire, est parallèle à la Golovinsky. Il y a, en
face, une grande bâtisse en briques rouges et un jardin où des cyprès
poussent comme dans un cimetière.

Par la fenêtre ouverte sur la nuit, on aperçoit les grands arbres du
parc. Dans la pièce voisine, un homme chante d’une voix de basse. Un
piano l’accompagne en sourdine, puis une mélopée pleurarde qu’entonne
une femme...

--Le vieux couple occupe ses soirées...

Une lourde chaleur dans la petite chambre où Nina m’a introduit. Des
photos d’acteurs tapissent les murs, comme dans l’appartement d’un
commis voyageur ou d’un sergent fourrier, des chromos disposés en
losange, en carré, dans tous les coins. Quelques livres sur des tables,
et des boîtes de cigarettes, des bonbonnières. Nina fume, grignote des
gâteaux, des amandes, des pois chiches ou des graines de soleil. Un
paravent cache le lit et forme alcôve... Le thé est servi dans les
tasses, un thé léger, couleur de bière blonde.

--Vous ne prenez rien? Vous vous ennuyez?...

Non, je ne m’ennuie point, je n’ai pas encore eu le temps. Au reste,
Nina parle sans arrêt. Elle adore le théâtre, elle me cite des noms: les
comédiens de Moscou et de Tiflis.

En feuilletant un album de photos placé devant moi, quelques pages de
manuscrit se détachent.

--Laissez... ce sont des vers...

--Comment? vous... en français encore?...

Je replace les stances qui sont dédiées à M. César, jeune premier du
Grand Théâtre, ou à M. Rognka, artiste, etc.

--Oui, quand on a lu beaucoup de vers,--m’explique Nina pour
s’excuser,--c’est facile: on les écrit tout naturellement.

Voilà bien le secret du génie lyrique de tant de poétesses. Nina connaît
à peu près le français, c’est-à-dire assez pour le parler. Elle l’écrit
mal. Cependant les poèmes que je demande la permission de lire ne sont
ni meilleurs ni pires que ceux que l’on imprime chaque jour, en France.
Nina y célèbre naturellement l’automne, les fleurs, la jeunesse,
l’amour, l’inquiétude de son âme, et le temps qui fuit...

Le voisin continue sa romance mélancolique; mais on a sonné à la porte
cochère, et le soldat russe qui tient lieu d’ordonnance et de planton au
général de la maison est descendu. On entend une voix de femme, des
bruits de pas et deux coups frappés à l’appartement de Nina.

--Voilà Sophia, dit mon amie en se levant.

Non, ce n’est pas Sophia. C’est la mince et brune jeune femme que j’ai
rencontrée hier, au Jardin du Palais. A ma vue, elle semble hésiter,
bafouille quelques mots russes, mais Nina la fait asseoir.

--Vous ne connaissez pas?... Mademoiselle Tatiana.

Mlle Tatiana s’incline à peine, me dévisage, puis commence à bavarder
dans sa langue avec cette bonne Nina, qui, pour me mêler à la réunion,
mélange le français et le slave. Je prends congé.

--Vous reviendrez?... Demain? Ce n’est pas Tatiana qui vous fait
partir... Vous verrez: elle est comme ça; mais ça ne dure pas. Elle est
seulement humble.

Je ne comprends pas très bien; mais avec de la patience et de
l’application, j’arriverai peut-être.

                   *       *       *       *       *

Vassily vient me chercher ce soir à l’hôpital. Son prochain départ le
trouble... Il a dépensé jusqu’à son dernier rouble, comme il dit, et
veut bien que je l’emmène à l’«International», ce lieu de délices. Je
n’irai donc point au thé de Nina...

Nous sommes assis depuis cinq minutes à une petite table. Deux
Circassiennes, plus une dame blonde, se sont approchées pour nous
demander ce que nous désirions. Elles sont parties ensuite et ne
reviennent plus, lorsqu’un «tavarisch», un de ceux qui montrent leur
tête curieuse à la porte du café, interpelle un vieux général russe dont
nous ne voyons que le dos voûté et la casquette.

--Tu ne peux pas me saluer? demande le général cependant que le soldat
continue d’invectiver contre l’officier.

Celui-ci, alors, sans se lever, retire sa coiffure et découvre ses
cheveux blancs:

--Si tu ne respectes pas mon grade, respecte au moins mon grand âge...

Le soldat interdit s’éloigne. Quelques Français haussent les épaules.
Cette scène, que Vassily a traduite, les déconcerte un peu; mais notre
praporchick, si calme à son ordinaire, prend la parole.

--Oh! si vous aviez vu «avant» (la Révolution). Ils sont excusables. La
discipline était plus terrible qu’en Allemagne. Un soldat n’avait pas le
droit de sortir de la caserne, même le soir...

Nous nous regardons, incrédules... Son départ prochain transformerait-il
notre Vassily?

--Le soldat devait rester dans la petite cour, devant la caserne où il
avait tout loisir de saluer ces messieurs qui passaient... Des
permissions?... On ne sortait que pour le service... Des patrouilles,
des officiers arrêtent continuellement les soldats qu’ils rencontrent...
Et quand le soldat voit un officier, il doit commencer de saluer à
quatre pas. Aucune fantaisie dans le costume...

--Cela ressemble au beau temps de la guerre de garnison, dans un pays
que je connais.

--Il y avait, à Tiflis, un général qui se promenait avec un couteau dans
sa poche. Il coupait les pantalons retaillés des cavaliers. C’était sa
spécialité... Tenez, il était interdit aux soldats d’entrer dans les
cafés, de monter dans les tramways, de s’asseoir au théâtre, de se
promener sur les boulevards... Dans un tramway, un officier tue à bout
portant un soldat à qui il a, deux fois, donné l’ordre de descendre.
Personne n’a protesté dans le tramway. L’officier aurait fait arrêter
tous les voyageurs!...

«Les punitions: une heure d’immobilité au soleil, la prison, la cellule.
Les pauvres seuls sont soldats. On les gifle, on les cravache, on les
bat comme des domestiques. Quand on aura besoin de renfort pour cette
guerre, il suffira d’appeler les bourgeois et les riches...

Vassily s’arrête, boit, puis repart:

--Et si vous saviez la haine de tous ces gens pour ceux qui sont
instruits, pour ceux qui instruisent... Après la révolution ratée de
1905, les cadets, les élèves-officiers de l’école que l’on a transformée
en hôpital, où vous êtes, ces cadets-là, portant les icones du Christ et
du Tsar, s’en allaient dans les écoles et fusillaient les petits enfants
parce que l’instruction était la cause de cette révolte et représentait
l’ennemie la plus grande de l’autocratie... Il faut savoir tout cela
pour comprendre l’ivresse de liberté qui grise les «tavarischy»
maintenant... Ils redoutent par-dessus tout le retour des anciens
maîtres. L’Allemand, ils ne le connaissent pas. Du moins, pour eux,
c’est un ennemi de leur ancien empereur, et ce leur est une raison, pour
eux, de fraterniser avec lui...

Mais Vassily se dresse tout d’un coup. Un jeune lieutenant à petites
moustaches vient d’entrer. C’est un de ses amis. Les deux jeunes gens se
reconnaissent. Poignées de mains, baisers sur la bouche, à trois
reprises seulement.

Vassily me présente, ainsi que quelques Français attablés comme nous.

--Mon presque-frère qui vient de passer l’examen de sortie de l’école
des officiers.

--Difficile, cet examen?

C’est pour dire quelque chose que je parle.

--Très difficile, répond le jeune officier d’un air important.

Maurice Jammes qui m’a souvent fait part de l’inconcevable naïveté des
soldats russes, m’a aussi prévenu de la déconcertante prétention des
officiers.

--On m’a interrogé, poursuit le petit ami de Vassily. En géographie, on
m’a demandé: «Quelle est la plus grande ville d’Angleterre?»

--Et vous avez répondu?

--Paris, parbleu...

Nous nous taisons, un peu surpris quand même. Mais non, il ne plaisante
pas.

--Et..., vous avez été reçu?

--Évidemment.




VII

LA LÉGENDE DU MOINE RASPOUTINE


Il y avait une fois un moujick, un simple moujichock de Sibérie--comme
l’appelait le tsar Nicolas,--un petit paysan qui voulait pénétrer à la
Cour pour chasser les mauvais esprits de la chambre de l’Empereur...

C’est ainsi qu’un soir Nina commence de me conter l’histoire du moine
fameux, du moins ce qu’elle en sait, car tout le monde en parle en
Russie et quelques-uns en écrivent. Plusieurs versions circulent. Nina
m’apporte celle qui a cours dans certains milieux cultivés.

--Vous savez, poursuit Nina, que le Tsar abusait de l’alcool et des
concombres... On l’enivrait avec des herbes du Thibet fermentées. Il
tombait dans la mélancolie. Il devenait taciturne... Les courtisans
mettaient cette ivresse à profit pour faire leurs affaires avec celles
de l’État. Pendant ces trois dernières années, le Tsar était donc devenu
méconnaissable... Or, Gregory Effimovitch Nowyck, dit Raspoutine (le
débauché), avait pris sur le Tsar une grande influence. Il entrait chez
Nicolas, quand cela lui plaisait, l’interpellait, coupait la
conversation. Le Tsar essayait de renvoyer Raspoutine: «Tu viendras tout
à l’heure...» Mais le moine, qui tutoyait tout le monde, s’asseyait et
délibérait...

«Le Tsar aimait beaucoup Raspoutine. Le Tsar se méfiait de tous les gens
de sa cour; il détestait les spécialistes et les diplomates. Il
préférait demander conseil à des hommes peu cultivés. Toutes les
nominations bizarres que fit ces dernières années le Tsar s’expliquent
par cette crainte d’être dupé. Ainsi il prit comme conseiller des
affaires intérieures l’accoucheur Rein et comme conseiller privé,
Raspoutine.

«Si le moine adjurait le Tsar de faire la paix avec les Allemands,
«hommes adroits qu’il ne faut pas avoir pour ennemis», il assurait à
l’Impératrice,--Sana, comme il la nommait dans l’intimité,--qu’elle
jouerait pour la Russie le grand rôle de Catherine II...

Nous sommes là, sur le balcon de bois, dans le calme de la chaude nuit
d’Asie que soulignent parfois les coups de feu de quelque lointaine
patrouille ou des déserteurs tapis dans les bois Mouchtaïd. Tout près de
moi, les blanches toilettes, visibles encore dans l’ombre, de Tatiana et
de Sophia. Les deux amies complètent d’ailleurs le récit de Nina,
ajoutent une anecdote à la galanterie de Gregory ou le nom de quelque
grande dame russe à la liste de ses amours...

--La Douma trouva un jour que le scandale avait duré assez longtemps.
Des courtisans déclaraient qu’il y allait de l’honneur de Nicolas, car
Raspoutine était un paysan... Cela devait prendre fin... Un journal
annonça un jour: «Il y a quelqu’un qui a tué un chien...» D’abord, on ne
comprit pas, puis on apprit que Gricha Raspoutine avait été tué...

J’ai l’impression d’assister à la déformation de l’histoire du moine
Gricha, ou, pour mieux dire, à la création d’une de ses légendes...

--De nombreuses complaintes, des brochures ont été publiées depuis cette
mort. Elles sont obscènes. On raille Raspoutine, on l’appelle le
Saint-Père, et les complaintes ne sont que l’Évangile parodié... Enfin,
on a enseveli Raspoutine dans le jardin royal de Tsarkoié-Selo et, sur
sa tombe, on a gravé une inscription qui se traduit ainsi, en français,
simplement: «Ci-gît un membre de la famille impériale qui ne se relèvera
plus...»

La nuit parfumée, les arbres qui tremblent sous le vent rendent plus
prenante encore cette extraordinaire histoire, luxurieuse comme un conte
d’Orient,--que gazouille naïvement la petite Nina--et qui, dès
maintenant, confine à la légende que l’on se transmettra dans les
veillées de Russie: l’aventure du solide moine qu’une Impératrice aima
et qui fut la cause première de la chute d’un immense Empire.

                   *       *       *       *       *

Tatiana semble en prendre l’habitude.

Les soirs où je viens bavarder avec Nina, je dois reconduire Tatiana
jusque chez elle. Ce n’est heureusement pas très loin. Et puis, cela n’a
rien d’éternel. C’est l’époque délicieuse où les nuits sont agréables,
claires encore, où l’on bavarde en mangeant des fruits du Caucase, où
l’on fume des cigarettes sur les balcons... C’est l’époque aussi où les
communiqués russes publient sans tricherie de terribles nouvelles, dans
un style sec et précis.

Lorsque Nina est parmi nous, elle traduit en français les dépêches
russes et les lit de sa belle voix chantante, comme elle ferait valoir
une page héroïque ou l’un de ses sensuels poèmes. J’ai encore dans
l’oreille le ronronnement de certaines phrases:

--Le soir du 12 juillet 1917, nos troupes ont commencé de reculer des
bords de la rivière Sereth, se dirigeant vers l’est. Des régiments
abandonnent toujours volontairement leurs positions. Par contre,
quelques régiments, malgré leur petit nombre, continuent de combattre...
La percée des Austro-Allemands sur le front russe atteint maintenant
cent vingt verstes. Les régiments traîtres s’enfuient avec des drapeaux
où l’on peut lire: «A bas la guerre! Vive l’Allemagne! Mort aux
bourgeois!» Entre les régiments traîtres et les régiments restés
fidèles, ont lieu des combats... L’offensive allemande est conduite par
un petit nombre de forces, très inférieures aux nôtres. A Tarnapol,
l’ennemi a trouvé un riche butin. Les soldats russes affamés dévalisent
les habitants... Dans le recul de Galicie, plusieurs de nos généraux,
par leur manque d’énergie, leur défectueuse organisation, n’ont pas su
maintenir la discipline parmi les troupes...

Je revois le groupe des femmes: Tatiana rêveuse sur son divan, Sophia
dans l’ombre qu’elle aime et Nina qui lit en scandant les mots, le
visage dans la lumière:

--Moscou, 20 juillet. Le comité de l’Université vient d’envoyer un
télégramme à Kerensky: «La Russie périt. Ne donnez pas à l’Histoire le
droit d’écrire que la Russie a été perdue par sa Révolution.»

                   *       *       *       *       *

--Ah! cette Révolution, elle ressemble continuellement à la vôtre!

Je l’ai déjà remarqué. Les Russes pleins de souvenirs de lectures,
cherchent continuellement des analogies entre la Révolution française et
celle qui commence chez eux.

--Vous ne trouvez pas que c’est la même chose? demande Nina. Tenez, il y
a le citoyen Capet et le colonel Nicolas Romanoff... L’autrichienne
Marie-Antoinette, c’est la Germaine Alexandra. Le Dauphin, c’est le
petit tsarévitch. Cagliostro, le collier de la Reine, c’est
Raspoutine...

Passe-temps divertissant... De même pour leurs grands personnages du
moment, ils les affublent des noms de la grande époque: le pitoyable
Kerensky devient Danton et Terechenko se rencontre avec Saint-Just,
Lénine se change en Marat, etc... Leurs «delegates» des ouvriers et
soldats qui sont tous des bolscheviky, ce sont les commissaires aux
armées de la République. Ils nous plagient ingénument; ils sont heureux
de nous imiter. On dirait qu’ils ne font pas une révolution, mais qu’ils
jouent à la révolution.

Une différence cependant qu’ils relèvent et Nina comme les autres:

--Notre révolution s’est accomplie sans répandre de sang...

--Attendez, ce n’est pas fini...

Mais Tatiana pense qu’il surgira un Napoléon, comme en France. Sophia
prononce en souriant le nom de Korniloff. Nina, pour faire diversion,
nous conte qu’un comédien qu’elle connaît--elle les connaît tous--est
arrivé très fatigué de Nijni-Novgorod. Les trains bondés sont assiégés
et pris d’assaut par les déserteurs. Ce comédien avait pu se coucher sur
une haute banquette. Il dormait, lorsqu’il fut éveillé par un
«tavarisch» qui, le bousculant, s’étendit à ses côtés, et s’empara, pour
se couvrir lui-même, de la moitié des couvertures que possédait
l’artiste. A toutes les protestations du comédien, un républicain du
reste, mais peu fier de partager son lit de fortune avec un homme plein
de vermine, le soldat répliquait sans se déranger: «Liberté!
Égalité!...»

Et Nina, indignée, de conclure:

--Voilà ce qu’ils appellent la Révolution!

                   *       *       *       *       *

C’est Tiflis qu’il faut regarder ces nuits de mauvaises nouvelles. Les
meetings dans les squares, les cinémas et les concerts dans les clubs
continuent. Rien n’est changé. Les fusillades de Pétrograde, les
troubles de Moscou, le recul de Galicie, tout cela est bien loin du
Caucase. La même foule alanguie se promène le long des avenues. Les
femmes, en toilettes blanches, fortement parfumées, laissent une odeur
d’eau de rose dans le sillage de leurs jupes. De nombreuses sœurs de
charité, en gris, la tête prise dans une guimpe noire, se retournent
pour sourire à ceux qui leur plaisent. Quelques curieux s’attardent
devant les télégrammes qu’affiche le journal _Respoublca_. Ils répètent
avec sérénité: «Nous sommes perdus...»

Les monarchistes se réjouissent. Ils ne nous aiment pas, du reste, parce
que nous sommes des républicains. Quant aux révolutionnaires, ils se
détournent de nous. On leur a dit, et ils le croient, que nous sommes
des impérialistes...

Cependant, que vont devenir les cinquante Français,--dont je
suis--égarés dans ce pays en «mission de propagande». On les a pris tour
à tour pour des Autrichiens, des Allemands ou des Anglais. On n’est pas
loin maintenant de les tenir pour «suspects», car ils veulent aller sur
ce qu’ils appellent le «front du Caucase».

--Sur quel point? Trébizonde? Erzeroum? Kermanschah? Le lac de Van?

Les vieux généraux russes qui se pavanent en pantalons à bandes rouges
offrent gentiment des postes de tout repos.

--Voulez-vous installer un hôpital ici?

Ils insistent, non sans apparence de raison.

--Les cosaques fidèles ne tarderont pas à déserter, comme en Galicie.
Que ferez-vous là-bas?

On ne peut pas leur répondre qu’une «mission de propagande» n’a sa
raison d’être qu’à l’avant. Sinon, elle n’a plus qu’à reprendre le
train. Toutefois, ce serait la seule solution logique... Mais il y a des
choses qu’on ne peut pas avouer.




VIII

TATIANA PARLE


Nina est amoureuse d’un comédien. Je le sais. Elle m’a pris, depuis
hier, pour confident, exactement depuis ce jour où elle a su que
j’accompagnais Tatiana, à trois rues d’ici, chaque matin... Comme cet
artiste est d’origine française, elle lui écrit des lettres incendiaires
en français, et me demande mon avis...

Il n’est pas rare de voir, à Tiflis et dans toute la Russie, des
fillettes de sept à quatorze ans sortir seules, le soir se rendre au
théâtre, assiéger d’œillades et de missives les jeunes premiers et
avouer hautement leurs préférences pour tel qui sut leur plaire.

Nina me lit ses lettres comme des communiqués, lorsque nous sommes
seuls, avant l’arrivée de Tatiana ou de Sophia. Il n’y a pas grand’chose
à corriger dans son écriture, à moins de tout détruire. Elle scande en
chantant un peu:

--«Oh! poser ma tête sur la vôtre épaule!...»

--... Sur votre épaule...

--Oui... «et demeurer ainsi dans le silence de la débutante nuit à
goûter le fruit de la joie et de l’oubli... Vous souvenez-vous? Je suis
comme un jardin fleuri, enclos de toutes parts, où vous ne viendrez pas
respirer les fleurs... Ne me laissez pas!... Si vous saviez comme j’ai
besoin de vous et de votre souvenir!... Vous me connaissez peu; vous ne
me connaissez pas; mais peut-être vous me comprendriez. Vos yeux me le
disaient...»

Cela se suit, sans espoir. Elle égrène ce chapelet de mots choisis,
composé pour un autre. A côté de cette jolie fille, aux bras et à la
gorge nus, qui lit avec flamme, j’ai beau me rappeler que je suis un
ancien zouave, je me trouve quand même un brin «C-O-A-pantoufles».

Et puis voici des vers qui se dévident. J’ai toujours été surpris, pour
ma part, de la facilité de cette étrangère à manier notre alexandrin.
Elle écrit et parle un français souvent laborieux, mais ses poèmes ne
sont ni meilleurs ni pires que ceux de nos poétesses les plus vantées.
Elle chante «le crépuscule amer avant la grande nuit», la «douleur qui
gonfle les poitrines», «les adieux éternels et les bonheurs perdus».
Rien ne l’embarrasse, ni les images qui se bousculent, ni les épithètes
qui se suivent dans un hasard heureux...

Les femmes possèdent décidément un génie particulier pour exprimer en
vers des sentiments qu’elles ont souvent de la peine à traduire d’une
façon précise en prose. Il est sage de prévoir le jour où la poésie ne
sera plus qu’un art d’agrément, qui appartiendra à l’éternel féminin
comme l’aquarelle et la broderie...

--Maintenant, je vais vous quitter parce que je dois «le» voir tout de
suite, à la sortie du théâtre. Cette lettre est bonne?... Je vous lirai
demain sa réponse...

Elle me laisse seul, dans la petite chambre tapissée de photos... Je
pense à cette amoureuse toquée du Roumain qui joue du violon à
l’orchestre de l’_International_. Maurice Jammes me la fit remarquer.
Elle s’asseoit chaque soir, près de l’estrade, et, les yeux fixés sur
son idole, indifférente au monde extérieur, mâche des fleurs en buvant
du thé.

Tatiana ne se presse pas de venir. Sophia reste chez elle. Je demeure
là, tête à tête avec le grand portrait d’un comédien, l’air romantique,
devant qui brûle une veilleuse... Et je cherche à me rappeler où j’ai
bien pu, déjà, rencontrer ce visage de Lamartine pour café-concert.

                   *       *       *       *       *

Cette nuit encore, j’accompagne Tatiana jusque chez elle. Comme je
prends congé, devant sa porte, elle me dit:

--Vous ne venez pas avec moi?...

Évidemment, ce n’est point parce que je connais depuis trois semaines
trois personnes de certaine éducation, et qui sont russes d’origine, que
je puis prétendre à connaître toutes les habitudes russes. Mais j’ai
pris le parti de ne m’étonner de rien, ou plutôt d’en avoir l’air...

La chambre de Tatiana, au premier sur la rue, est la chambre classique
de l’étudiante. Des livres, contre les murs, quelques portraits. Pas de
photos d’acteurs, mais le nez court de Maxime Gorki, sa tête de
tâcheron, la barbe de Léon Tolstoï et ses yeux perçants...

Tatiana m’offre des fruits du Caucase, des amandes, du thé, du sirop de
framboise, du sirop de cerise, des noisettes grillées et du caviar,
absolument comme chez Nina, mais nous ne sommes pas «camarades»...
Tatiana m’appelle: «Monsieur l’ennemi de la paix.»

--Et pourquoi?...

--Parce que vous êtes Français.

Je me souviens des arguments d’Yvan le maximaliste. Ils sont quand même
plus amusants dans la bouche d’une jolie femme.

Je pense à tout cela en touchant les pêches et les petits abricots, sans
grande saveur... Dois-je rester un long temps avec cette étrange
fille?... Parce que j’ai oublié de la remarquer et que seule Nina
m’occupait, peut-être se croit-elle obligée de faire les premières
avances. C’est possible, et les hommes sont si bêtes que c’est à cette
hypothèse d’abord que je m’arrête.

Je regarde cette chambre paisible où Tatiana se promène, en robe légère.
Elle a retiré son chapeau, elle secoue sa petite tête ébouriffée et
tient fixés sur moi ses yeux longs, pareils aux yeux des Arméniennes.
Pour elle, je raccommode quelques compliments déjà usagés et je
commence, comme tout Français qui se respecte, un brin de cour. Une
Française ne s’en étonnerait point, mais Tatiana, qui d’abord se gardait
de répondre, s’arrête... J’avais cette illusion de croire que les femmes
ne variaient pas trop selon les latitudes et se ressemblaient toutes par
quelque point. Je me trompais grossièrement... Tout d’un coup:

--Je sais où vous allez arriver... Je vous dis: arrêtez! arrêtez!

Je me lève pour prendre congé. Une retraite rapide, c’est encore ce
qu’il y a de mieux en pareil cas. Tous les stratèges assermentés de
cette guerre ne me contrediront point.

--Ne partez pas! s’écrie-t-elle, impérieuse... Il faut... Je dois
dire...

Un silence, puis elle reprend, après une marche accélérée à travers la
pièce, en faisant de ses deux mains bouffer ses cheveux bruns:

--Jamais! Vous entendez! Jamais!... Je me suis juré. Tant qu’il y aurait
un esclave sur cette terre et un tyran pour l’opprimer...

Il n’y a qu’à se rasseoir, mais par terre, ce que je fais, doucement,
avec une lenteur savante. Elle poursuit:

--Tant que... vous m’entendez...

Puis, revenant à des pensées plus terre à terre, si je puis justement
dire:

--Mais asseyez-vous donc seulement sur la chaise.

--Non, merci. Tant qu’il y aura sur cette terre un pauvre diable qui
n’aura rien à se mettre sous le derrière, je me suis juré que...

Elle me regarde. La surprise et l’enthousiasme envahissent ses yeux...
Alors, vraiment, j’eus peur de voir à quel point les Russes sont
rebelles à l’ironie. Et, sans rire une seconde, je me dirigeai vers la
porte et gagnai la rue, emplie d’une nuit rassurante...

                   *       *       *       *       *

Je tâche de rencontrer Nina le moins souvent possible, car il est sage
de laisser une femme à sa folie. Le grand rire saccadé de cette ingénue
m’inquiète, et ses yeux clignotants me donnent froid. Les histoires
qu’elle me conte sur ses rendez-vous avec le comédien de l’_Oniéguine_,
les lettres qu’elle reçoit et déclame, en plaçant la voix dans le
masque, ont pour moi perdu tout intérêt. Il lui arrive, au cours d’une
causerie, de nous quitter pour se rendre au théâtre, et nous ne la
revoyons plus...

Une nuit, comme je revenais de chez Tatiana, et descendais la
Godovinsky, je fus arrêté par le jeune Maurice Jammes, interprète à ses
heures. Il voulut bien m’entraîner dans un petit bar où l’on débitait de
la narzan (eau minérale du Caucase).

--Très curieux! m’assurait-il.

Je connais, comme par hasard, ce café «très curieux», dont la seule
originalité est de rester ouvert jusqu’à une heure du matin. On consomme
devant le comptoir. Un jeu de glaces permet de voir jusque dans la pièce
du fond. Trois officiers y sont attablés, et, me tournant le dos, seule,
près d’un guéridon, une jeune personne qui évente avec un journal sa
gorge demi-nue. Elle boit à petits coups et regarde fixement devant
elle. Jammes cherche à découvrir le visage de cette personne.

--Le garçon vient de dire à l’instant au gérant qui nous sert, en
parlant de cette dame: «Cette nuit encore, elle ne s’en ira pas avant la
fermeture...»

--Il y a longtemps qu’elle est là?...

--D’après ce que j’ai compris, elle vient ici très souvent et reste
immobile, seule, pendant des heures... C’est normal ici, vous savez.
Cela ne surprend personne...

Je n’insiste pas, mais, dans la jeune femme assise, j’ai reconnu ma
douce folle... Le lendemain, en effet, Nina me détaille son heureuse
soirée, l’_Oniéguine_ était charmant. Elle parle d’une voix rapide,
bousculant les phrases... Au petit jour, le jeune homme a reconduit la
jeune fille, etc... Nina, devant moi, continue de vivre son rêve
intérieur.

                   *       *       *       *       *

Tout arrive dans la vie, surtout ce que l’on a oublié de prévoir. Un
soir, en revenant d’une de ces longues causeries chez Nina que je
n’évite pas aussi facilement que je veux bien le dire, comme
j’accompagne, par habitude, Tatiana jusque chez elle, la fantasque
enfant me demande au moment de prendre congé:

--Pourquoi ne venez-vous plus?

C’est une question après quoi l’on reste habituellement sans répondre...
surtout dans les circonstances où nous nous trouvons l’un et l’autre.
A-t-elle déjà oublié ce qu’elle m’a proclamé, huit jours auparavant?
«Jamais, tant qu’il y aura... etc...» Après tout, elle me prouve
également qu’elle ne me garde pas rancune. Mes compliments constituaient
un hommage à quoi les femmes ne sont jamais insensibles. Cela les
fatigue peut-être quand le sujet insiste trop; mais c’est pour elles,
quand même, une indication aussi précieuse que l’opinion du petit
ramoneur cher à Mme Récamier.

J’accompagne donc Tatiana dans sa chambre d’étudiante. Les inévitables
fruits du Caucase, des graines de tournesol séchées, du maïs, des pois
chiches grillés, des gâteaux à la russe, un thé encore chaud
m’attendent, comme par hasard.

Tatiana va et vient, picorant dans les assiettes un raisin sec ou une
amande au sucre, comme si je n’étais pas là. Elle retire son chapeau,
retape son visage devant une glace, puis elle commence de fumer ces
longues cigarettes en carton au bout de quoi les fabricants russes
poussent la complaisance jusqu’à cacher un peu de tabac... Elle s’arrête
pour boire et grignoter un petit four au fromage, au lait caillé et aux
choux...

Cette situation peut durer longtemps... Tatiana se tait, elle attend
quelqu’un ou quelque chose... Pour parler, je me plains de maux de tête,
de mon envie de dormir, du long chemin que je dois encore faire pour me
rendre à l’hôpital des Cadets...

--Si vous êtes fatigué, me dit l’aimable fillette, vous n’avez qu’à
dormir ici... Non... Vous ne me dérangez pas... Il faut que je travaille
jusqu’à demain...

Elle ne plaisante pas. Au reste, rien ne lui est plus étranger que la
plaisanterie. Elle l’a en profond mépris, comme une chose qui abaisse et
démolit, et Tatiana a pour habitude et coutume de vivre dans les
domaines élevés, quelque chose comme les Himalayas du rêve...

Il fait une chaleur lourde. Un peu d’air nous parvient par la fenêtre
ouverte...

A la réflexion, c’est sans arrière-pensée que Tatiana m’offre
l’hospitalité dans sa chambre d’étudiante. Sur le balcon fermé par de
hautes palissades, un lit a été dressé. C’est là que Tatiana ira dormir,
seule, tout naturellement, lorsqu’elle aura fini d’écrire... Les Russes
et les étudiantes ne vivent-ils pas, à Paris, ensemble, sans avoir entre
eux autre chose que des relations de politesse? Il est vrai que les
femmes russes, si supérieures aux hommes par leur finesse et leur
intelligence, imposent un grand respect aux Slaves, qui peuvent se
considérer toujours un peu comme des parents pauvres...

Tatiana, ainsi que la plupart des femmes russes, a une étrange façon de
s’habiller. Elle prend un corsage et enfile les deux manches à la fois,
en agitant les bras, jusqu’à ce que le corsage lui retombe sur le dos,
comme une blouse. Elle porte des chemisettes à la russe, à fleurs
peintes, qui se boutonnent à droite. Par-dessus cette chemise, elle met
facilement une jaquette. La chemise apparaît sous la jaquette, parce que
plus longue. Tatiana s’en moque. Ses bottines, elle les boutonne à la
diable, comme un collégien pressé. Ses bas tirebouchonnent un peu, pas
trop. Ses talons, par hasard, ne sont pas déformés. Elle utilise tous
les boutons de ses chaussures, ce qui est encore plus rare: les dames
russes aiment que leurs pieds soient à l’aise dans des bottines qui
bâillent...

Tatiana se lave le bout du nez, un peu du visage. Mais elle se poudre
beaucoup, mange des gâteaux, des graines de tournesol, allume des
cigarettes tout en s’habillant et n’en finit pas de se parfumer dans
toutes les directions. Quand elle a fini, elle se retourne vers moi, me
regarde tranquillement, et constate:

--Ce que vous pouvez être en lenteur!...




IX

LA PETITE CADIA


C’est une curieuse petite personne que Claudia Alekseievna, Cadia, comme
on l’appelle habituellement, car les Russes aiment donner à leurs amis
et à leurs intimes des diminutifs[4]. Je l’avais déjà rencontrée,
d’aventure, au Jardin du Palais, avec Tatiana et, si j’ai bien compris
les explications confuses de Nina, Mlle Cadia est native de Pétersbourg,
comme elle se plaît à le dire. Ses parents, depuis la guerre, habitent
le Caucase. Ils connaissent Tatiana et sa famille. Tatiana est
naturellement issue d’un officier supérieur ou de quelque dignitaire à
épaulettes. Cadia parle le français, couramment, avec un amusant petit
accent qui roule les _r_. Elle prononce aussi souvent _tch_ là où il y a
un _t_... Ce qu’elle dit est un écho des opinions de ses parents,
aristocrates ancien régime, restés fidèles à l’Empire. C’est par là que
sa causerie prend quelque valeur.

  [4] Ces diminutifs sont parfois tout aussi longs, même plus longs que
    les noms propres d’où ils sont tirés. C’est ainsi que Maria devient
    Maroussia ou Moussia ou Mania; Anna: Aniouta ou Anioucha; Natalia:
    Natacha; Valintina: Valia; Antonietta: Tonia; Catherina: Catia ou
    Catioucha; Elisavetha: Lisa; Zinoïda: Zina ou Xinia ou Sonia;
    Tatiana: Tata, etc.

Ai-je accordé trop d’attention aux opinions de cette enfant?
Peut-être... Aussi, Tatiana m’envoie cette remarque, non ironique, mais
plutôt agressive:

--N’ayez pas la naïveté de croire, parce que vous avez rencontré deux ou
trois demoiselles de Pétrograde ou de Moscou, que vous connaissez toutes
les jeunes filles du Caucase et, avec quelques échantillons, n’allez pas
toutes les juger.

--Je m’en garderai bien.

--Vous n’êtes qu’un Français devant des Slaves. Tâchez de les
comprendre. Tâchez aussi plus tard de dire exactement ce que vous avez
vu.

--C’est déjà assez difficile...

--Ce serait aussi fou, poursuit Tatiana, que si moi je jugeais tous les
Français d’après vous et ce «Captain Treuleuleu», le gros réjoui,
toujours content, que vous m’avez montré...

--Vous pourriez choisir de plus mauvais spécimens que le «Captain»...

Ce soir, en allant chez Nina, je me trouve face à face avec Mlles Cadia
et Tatiana.

--Ces dames ne sont pas chez elles... Que devenez-vous? Même en plein
jour, avec des chiens et de la lumière, on ne peut pas vous trouver? Et
Nina n’est plus visible, le soir, maintenant...

Ce «maintenant» me semble lourd du secret d’une histoire... Je m’excuse,
péniblement:

--Presque tous les jours, vous pourriez me rencontrer...

--Oui, le jeudi, après la pluie...

Expression russe qui correspond à notre «semaine des quatre jeudis».
Tatiana s’amuse à me chercher querelle. Nous suivons les larges
trottoirs de l’éternelle Golovinsky. Cadia a mis, pour la nuit, un léger
manteau noir. Des groupes de soldats nous obligent souvent à des
détours. Le galop d’un cheval retentit sur les pavés. Des tramways
tournent en criant, longuement.

--Si nous nous arrêtions au Jardin Alexandre? propose Tatiana.

Au Jardin Alexandre, c’est l’habituel meeting sous les lampes
électriques. Un orateur mince en veston noir, visage pâle et fin, des
yeux ardents, harangue les soldats massés contre l’estrade... Cadia
traduit ce qu’elle entend.

--Il dit: _Mort aux bourgeois!_... Il dit que l’on doit reprendre les
propriétés... Il dit... Ah! ils applaudissent!

Elle est toute blanche, la jolie Cadia, et se serre instinctivement
contre Tatiana, qui la rassure, puis se tournant vers moi, triomphante:

--Celui qui parle, c’est un prisonnier allemand. Il est socialiste
révolutionnaire. On l’a mis en liberté, puisque c’est la liberté pour
tous. Alors il s’est habillé en civil, et, comme il connaît bien le
russe, il prêche partout la bonne parole comme il la prêchera dans son
pays, quand il pourra y retourner...

Mais Cadia murmure:

--Il ne faudra rien dire... Il ne faudra pas inquiéter «mamoucha»
(diminutif de maman).

Cadia, malgré qu’elle en ait quelque frayeur, continue de s’exprimer en
français; on lui a recommandé de parler le plus possible notre
langage...

--Oh! dit-elle avec un accent douloureux, il y a quelqu’un à qui je
pense et on ne sait où il est!...

Elle fait sans doute allusion au tsarévitch, dont le nom revient souvent
dans sa conversation et qu’elle aime à comparer, comme tous les Russes
monarchistes, au Dauphin, fils de Louis XVI. Cadia fait preuve, à
l’égard des agitateurs, du plus grand mépris. Elle se plaît à conter
cette histoire exemplaire: sa grand-mère possède un château près de
Moscou. Des moujicks envahirent la maison pour piller. Ils pénétrèrent
jusque dans le grand salon où la vieille dame les reçut. Ce troupeau
hurlant menaçait de lui faire un mauvais parti.

--Lorsque je les ai vus chez moi, dit la vieille dame russe, je me suis
mise en colère. Je les ai interpellés comme avant la Révolution,
oubliant que je parlais à des _citoyens libres_... Et, à ma grande
surprise, ils sont tous partis comme des chiens fouettés...

Mais il faut rentrer. Mme Térentieff attend ces demoiselles pour le thé.
Tatiana, au visage plus mince que de coutume, semble-t-il, laisse à
regret ces orateurs qui la passionnent.

--Il dit qu’il faut finir la guerre...

Et elle continue, la tête bourdonnante encore des périodes entendues.

L’étrange fille! Un peu de son mystère m’est expliqué le lendemain par
Sophia.

--Vous autres, Français, vous n’accordez pas d’importance à l’Amour.
Vous jouez avec des choses graves: la Religion, l’Amour, la Mort... Pour
nous, c’est quelque chose de sérieux. C’est vrai même pour Nina. Elle a
de grandes douleurs. Elle ne pense qu’à consoler son amant rêvé, qu’à
pleurer avec lui. Nina ne conçoit pas l’Amour sans la Douleur. Vous
dites, vous: «c’est une folle». Elle est folle, mais pas comme vous
croyez. Elle a de grandes souffrances à cause de cet homme qui incarne
des héros. Et elle le croit. A son amour, à «ce sentiment le plus
éphémère», comme vous dites, Nina associe Dieu, l’Éternité et toute la
misère humaine. Et votre Tatiana!... Elle ne sépare pas de l’Amour la
pitié grande qu’elle ressent pour tous les déshérités, pour tous les
malheureux, pour tous les pauvres, elle qui est d’un sang aristocrate...

«Il ne faut pas jouer avec l’Amour. Ce n’est pas bien... Je sais des
femmes qui en mourraient... Vous? pas?... Quoi faire?...

Sophia hausse les épaules. Même chez elle est ancrée cette idée: les
Français sont superficiels, frivoles, inconstants. Et cependant Sophia
sait que notre raison ne nous abandonne pas toujours quand nous aimons.
C’est cela qui l’irrite. Pour elle, la raison n’a rien à voir avec la
passion. En amour, on plane, on ne touche pas terre...

Et comme je la complimente sur la jeunesse vibrante de Tatiana...

--Elle a son idée, voyez-vous... Cela l’occupe... Et l’on vieillit sitôt
que l’on n’est plus heureux.

Toutes les crèmes de beauté ne prévaudront pas contre cette simple
remarque.




X

AVEC MISS SOPHIA


La raisonnable Sophia,--celle que j’appelle en plaisantant miss
Sophia--est également fille unique d’un général qui commandait en
Pologne. En Russie, on doit naître général. J’en trouve des quantités
autour de moi, et tous les officiers qui n’ont que trente à trente-cinq
ans sont au moins capitaines ou colonels...

Sophia habitait Pétrograde au moment de la première Révolution, celle
qui suivit l’abdication de Nicolas. Pendant les tragiques journées des
23, 24, 25 mars 1917, elle préparait ses examens.

--Je lisais les lettres de votre Mme de Sévigné, me dit-elle. Tout d’un
coup, de grands cris dans la perspective... Des gens qui tirent dans la
rue, des autos-mitrailleuses qui bondissent sur les avenues... Nous
pensons: ce sont des grèves comme il y en a tant...

--Et les coups de feu?...

--A l’ordre qu’on rétablissait... Ce n’est que le lendemain, lorsque les
cris,--de longs cris déchirants, savez-vous,--et ces détonations qui ne
cessent pas, que nous sommes étonnées...

--Étonnées?... Et pourquoi?...

--Étonnées, oui, que l’ordre n’ait pas été rétabli le premier jour. Nous
ne savions rien. On ne sortait pas. Personne... Un de mes cousins qui
revenait du front a été tué par hasard, en traversant une rue. Nous
avons appris plus tard...

«Ce sont des ouvriers qui ont commencé. Ils étaient ivres... Qui les
avait saoulés?... Et puis des soldats ensuite entraînés par les
ouvriers... Des matelots de Cronstadt, on a dit, prirent grande part
aussi. Les images populaires où l’on représente cette révolution de fin
mars montrent les soldats en bonnets qui tournent des mitrailleuses. Par
terre il y a du sang et de la neige...

--Que faisiez-vous pendant que les coups de fusil se répondaient dans
les rues?...

--J’étudiais... on ne savait ce qui se passait. J’ai fini les lettres de
la dame de Sévigné... Ce sont des brutes, conclut Sophia, sans y mettre
de rancune. Ils ne comprennent rien... Mon père est bien avec eux, mais
on ne peut pas savoir. Aujourd’hui: oui; demain, ils auront changé... ça
dépend de qui leur aura parlé...

                   *       *       *       *       *

--Un soldat est venu.

Ce sont les premiers mots de miss Sophia pour saluer mon arrivée.

--Ah!...

--Oui. Il a regretté beaucoup de ne pas vous trouver.

--Comment s’appelle-t-il?

--Je ne sais plus.

--Comment est-il?

--Jeune, très jeune de visage. Praporchick il est.

--Il n’y a pas de soldats français praporchick.

--Je ne vous ai pas dit que c’était un Français. C’est un Russe. Il a
pour vous laissé une lettre. Voici...

Je lis, avec quelque peine:

«C’est à peine croyable, mais c’est... Votre ami Vassily vous dit adieu
car il s’en va rejoindre son régiment. Il songeait au Caucase. On le
transporte à Pétrograde ou à Moscou. C’est là qu’est le vrai danger. Il
vous salue. Il a honte, devant vous, des Russes et de leur défaillance.
Il pense à vous. Il vous dit adieu et souhaite...»

Cependant Sophia chante:

    Sama sadick possadila,
    Sama boudou polivate,
    Sama milavo lioubila,
    Sama boudou tselavate...

ou quelque chose dans ce genre, qu’elle me traduit ainsi:

    C’est moi-même qui ai planté le petit jardin,
    C’est moi-même qui vais l’arroser,
    C’est moi-même qui aime l’adoré,
    C’est moi-même qui le vais embrasser...

Mais, soudain de violents coups frappés à la porte... Et Nina, les
cheveux en broussaille, entre aussitôt:

--Oh! chère âme, taisez-vous! crie-t-elle. Taisez-vous, Sophia! Cette
chanson du peuple porte malheur dans les maisons où elle est chantée...
On le dit à Moscou...

Puis, s’apercevant de ma présence, Nina me vient tendre sa petite main.

--Vous rentrez?...

--Oui... Figurez-vous que j’ai perdu ma bague à tête de mort... celle
qui me porte malheur... C’est la cinquième fois que je la perds, et
toujours je la retrouve et, chaque fois que je l’ai retrouvée, un
malheur est entré chez moi... Elle me fut donnée par une amie qui est
morte dix jours après dans un incendie... Je perds la bague... Elle ne
tient pas à mon doigt... Vous l’avez remarquée avec sa tête de mort?...
On me la rapporte... Quinze jours après, ma mère meurt... Chaque fois...
chaque fois... Oh! je tremble, j’ai peur de la retrouver maintenant, et,
quand je l’ai, si vous saviez comme je crains de la perdre... Je ne dors
jamais tranquille... Et vous qui chantiez cette chanson maudite...

--Vous êtes bien superstitieuse, Nina?...

--Ne plaisantez pas, Français qui ne croit à rien... Il y a des choses
et des gens qui apportent le deuil.

--Des gens aussi!... Et quels gens?

--Oui, des personnes... Le tsar Nicolas, tenez, apportait le malheur. Je
ne pouvais pas le voir à cause de ça. Je l’ai rencontré plusieurs fois,
saluant et arrangeant sa moustache tout en parlant...

Nina fait allusion à un tic bien connu chez l’ancien empereur. On
raconte qu’à la suite d’un attentat dont il fut victime au cours d’un
voyage au Japon, Nicolas Romanoff, qui portait une cicatrice sur la
tête, était devenu un peu «timbré». Il saluait, parlait vite et frisait
sa moustache, continuellement.

--Pour son couronnement à Moscou, sur la place Klodynka, où il y avait
eu exposition... on avait bouché les trous... Quand le tsar vint, il y
eut une bousculade, des personnes tombèrent dans les trous recouverts de
planches et beaucoup de morts... Le tsar portait la malchance, c’est
connu... Et quand il se rendit à Tiflis... aussitôt après son départ, il
y eut un grand recul général sur tout le front, ce qui n’étonna
personne.

D’une façon générale, les Russes sont assez superstitieux. Les cartes,
les présages des songes, le marc de café, les mauvaises rencontres, la
bonne aventure, autant de choses à quoi ils ajoutent crédit.

--Simples coïncidences, vos histoires sur Nicolas.

--Coïncidences! s’écrie-t-elle. Et ce qui arrive au comte Alexandre
Nicolaïevitch, petit-cousin de l’écrivain. C’est un homme qui doit
partir comme chef de troupes quelque part. Il sait qu’il n’y restera
pas. On le lui a prédit. Déjà, des choses se sont accomplies qu’on lui
avait annoncées. Lorsqu’il était gouverneur de Vilna il fut chassé par
des troubles. Une sibylle l’avait prévenu: une révolte vous obligera à
fuir.

«Maintenant, on lui a dit qu’il serait emprisonné. Il le sait qu’il sera
arrêté, car il est graf (comte) et peu aimé. Il sera condamné à mort,
mais il mourra en prison de maladie... Il parle de sa destinée avec
indifférence et calme. Nous vivrons peut-être encore assez de jours pour
voir accomplie la vie d’Alexandre Nicolaïevitch... Je ne dis pas son nom
de famille ici. Car il engendre aussitôt le malheur...

Sur ce sujet, Nina est intarissable. Varions vite:

--Puisque miss Sophia ne peut pas chanter, permettez-moi de vous poser
une question.

--Une devinette? demande Nina.

--Peut-être. Pourquoi tous les officiers portent-ils des décorations si
nombreuses?

--Je sais, dit Sophia. C’est parce qu’un décret de la Révolution les a
toutes effacées. Il faut vous expliquer qu’en Russie, «avant», tout
était motif à décoration. On avait le droit d’arborer un insigne parce
qu’on avait étudié dans une école, achevé ses études dans un corps de
cadets. Chaque centre d’instruction avait son ornement. Un séjour sur le
front, une tournée, comportait une décoration et, pour chaque front, un
insigne différent.

«Aujourd’hui, on ne s’y reconnaît plus. Mais voulez-vous être décoré?

--Non, merci.

--Si c’était «oui, merci», il faudrait d’abord ne pas quitter Tiflis ou
la grande ville, car c’est ici que se tiennent les stocks. Et puis, être
officier.

--Quelle décoration peut-on espérer?

--Toutes! Pensez donc! Les clubs aussi donnent des croix, les
groupements, les associations, les concours de tirs et de gymnastique...
Elles sont plus ou moins riches, plus ou moins ornées; mais il n’y a pas
d’homme à épaulettes, si maltraité par la fortune, qui n’ait le droit de
griffer sur son sein une plaque ronde.

«Aujourd’hui, en principe, on ne distribue plus de décorations; mais on
porte celles qui furent données. Il y a celle de Saint-Vladimir, qui
correspondrait à votre Légion d’honneur, celle de Saint-Georges, qui
tient de votre médaille militaire et de la croix de guerre. Ceux qui la
gagnèrent en combattant la soulignent parfois d’une faveur rouge.
Laquelle désirez-vous? Il faut vous presser de choisir, parce que
bientôt, les réserves seront épuisées...

                   *       *       *       *       *

Pourquoi donc Tatiana est-elle si enthousiaste, ce matin où je la
rencontre en sortant de l’hôpital des Cadets?... Elle aurait cependant
quelques motifs de rancune ou de bouderie... Ne cherchons pas... C’est
peut-être parce qu’elle est heureuse d’inaugurer un nouveau corsage ou
que son costume tailleur aujourd’hui lui va bien et qu’elle le sait, que
Tatiana m’aborde si gentiment... Quand on trouve des raisons comme
celle-là, on est bien près de la véritable raison avec les femmes.

Je lui fais compliment de sa toilette, et ce sont de petites choses qui
surprennent toujours une femme russe.

--Vous êtes Français, dit-elle en souriant. Et c’est un compliment
aussi.

«Vous allez voir Sophia... Non?... Oh! vous devriez... Elle a un grand
chagrin, oui, très grand... Ce garçon qui l’adorait, qui était en
photographie avec nous, une main sur l’épaule de Sophia... Vous vous
souvenez?... Il est mort pour elle...

Un mouchah (portefaix) passe, courbé en deux sous le poids d’une caisse
en forme de cercueil. Des malades se promènent dans leurs capotes
flottantes d’hôpital, devant les fenêtres de leur chambre... Il fait
grand soleil ce matin.

--Il l’aimait, continue Tatiana... Alexis s’est tué parce qu’il aimait
trop Sophia... Elle en est bouleversée... Elle tremblait déjà en
recevant la lettre où il écrivait le dernier adieu... Elle a brûlé des
cierges à l’icone et elle a prié pour lui...

--Et Sophia? Elle ne l’aimait pas?

Tatiana regarde devant elle ce grand Tcherkesse en manteau gris, ou bien
cette troupe d’ânes chargés de pastèques... Enfin elle répond un
mystérieux:

--On ne sait pas...

On peut toujours affirmer pour soi-même: «Rien ne me surprend plus des
Russes ni de leurs caractères...» A la réflexion, on arrive à se dire,
avec quelque logique: «Tout cela n’a rien de mystérieux ni de
déraisonnable. Une femme tourmentée par le suicide qu’elle a causé, sans
le vouloir, alors que sa pensée était aux antipodes des sentiments de ce
malheureux, peut finir par se croire responsable...»

C’est possible, en somme, mais alors je ne sais plus ce qui est inquiet
chez moi, de mon cœur ou de mon besoin de comprendre...

                   *       *       *       *       *

Je reconnais ce crâne rasé, ces yeux sans couleur dans un visage rond.
J’ai déjà rencontré ce personnage, un jour que je me promenais avec
Tatiana. Il est médecin dans un hôpital à Tiflis. Tatiana lui avait
annoncé que les Français allaient partir pour le lac de Van ou le lac
d’Ourmiah.

--Ce n’est rien, dit-il... J’ai vu plus terrible... C’est un paradis
là-bas et vous n’y serez pas mal... Ah! si vous faisiez les montagnes du
Caucase!...

Aujourd’hui, je le retrouve par hasard. Il est furieux...

--On m’envoie comme docteur militaire au pays des épidémies, du typhus,
de la peste, du choléra...

--Par ordre... Et où donc?...

--Oui, par ordre... C’est scandaleux. Je suis comme un officier et
obligé d’obéir. Un soldat peut refuser; moi, pas. On peut me couper le
traitement... Et l’on m’envoie dans ce désert d’Ourmiah!...

--Ils sont ainsi, presque tous, me dit ce charmant Maurice Jammes.
Inconscients, ils se contredisent du jour au lendemain et très
égoïstes... Les déserteurs que l’on rencontre ont des chefs qui sont
dignes de les commander...




XI

QUELQUES LUEURS SUR SOPHIA


Sophia a sa légende comme tout le monde... C’est Tatiana qui me la
confie cet après-midi, aux Cadets où elle eut la gentille pensée de
venir m’attendre, une Tatiana tout de noir habillée et plus fragile que
jamais... J’ai dû maladroitement, devant elle, plaisanter sur les
uniformes toilettes blanches des Arméniennes et des dames de Tiflis pour
qu’elle arbore un costume si sévère qui n’est pas à son avantage...

Nous descendons vers les jardins du Mouchtaïd, qui étaient jadis le
rendez-vous des élégances et ne sont plus hantés maintenant que par des
déserteurs qui couchent, mangent et dorment sous ces arbres. La journée,
ils jouent aux cartes; la nuit, ils dévalisent les promeneurs
imprudents... Nous longeons l’avenue Michaïlowsky, pleine de cinémas, de
cafés, de clubs et de concerts...

--Cette Sophia qui vous intéresse beaucoup est aimée par un jeune homme
que vous avez déjà rencontré.

--C’est bien possible...

--Vous ne croyez pas?... Vous le connaissez... J’ai photo...

Elle tire de son sac, article de Paris, une carte postale qu’elle me
place dans la main. Je suis d’avance ennuyé par ce que me raconte
Tatiana. Lorsqu’on nous détaille l’histoire d’une personne que nous
croyons connaître, il arrive souvent qu’elle marche à l’encontre de
celle que nous avions inconsciemment construite.

Sur cette carte postale, je reconnais les yeux fixes de Nina, le sévère
visage de Sophia, trop sévère même, et Tatiana penchée sur la droite
comme si elle craignait de ne pouvoir entrer dans le cadre de
l’objectif. Au milieu de ces dames, souriant, un paroutchick
(lieutenant) blond, au regard très doux... La main droite de cet
officier est posée sur l’épaule de Sophia, comme s’il voulait bien
marquer sa prise de possession. Tatiana devine que je m’arrête à ce
détail...

--Oui, elle ne voulait pas... Quand on a fait la photo, Alexis avait mis
la main sur elle. Sophia avait secoué. Alexis retira. Le photographe
dit: «Ne remuez pas.» Alors, il reposa la main. Elle gronda très fort.
Il retira la main, mais pas assez vite...

«Ce garçon adore Sophia, il lui écrit souvent, très souvent... il «a
voulu se fiancer,» il lui envoie des bagues et des souvenirs que Sophia
ne porte point; enfin il a juré qu’il ne pourrait pas vivre sans la
jeune fille...

Nous remontons l’avenue ombragée, à l’heure où les lampes filantes des
tramways descendent de la gare à toute vitesse... J’écoute, sans y
paraître, cet éternel roman, cette humble et tragique histoire de
l’homme au faible caractère qui poursuit de ses assiduités maladroites
une femme pas méchante cependant, mais dénuée, comme ses pareilles, de
toute pitié sentimentale et dont le cœur, pour lui, selon l’expression
du poète, «sera toujours plus dur que la pierre».

J’apprends peu à peu à mieux connaître Sophia. Je n’y ai pas grand
mérite. Souvent Nina me dit:

--Vous viendrez demain... oui, j’y serai.

Je vais la voir, car je voudrais qu’elle me terminât quelques anecdotes
qu’elle possède sur la Révolution de mars 1917. Bien entendu, chez elle,
il n’y a personne. Sophia, qui demeure sur le même palier, a pris
doucement l’habitude de me recevoir dans ses appartements.

Tatiana susceptible n’ose venir nous rejoindre, si ce n’est très tard.
C’est une politesse dédaigneuse qu’elle croit nous faire.

Le soir, il n’est pas rare, alors que du balcon où nous sommes assis
l’on voit Tiflis tout bleu qui s’allume, le quartier de la gare,
quelques cimes d’arbres qui cachent de tremblantes clartés, l’arsenal,
il n’est pas rare, dis-je, d’entendre brusquement une salve de coups de
feu... Cela vient de la Koura, ou des rues désertes qui montent vers la
colline...

Le lendemain, on apprend que l’on a retiré du fleuve--la Koura--quelques
cadavres ou que des déserteurs, dans le bois Mouchtaïd, invités par la
milice à se disperser, ont répondu en déchargeant leurs fusils...

Sophia, hier, se trouvait sur la perspective Mikhaïlowsky, en tramway,
lorsque passe une auto... Des hommes debout, crient en levant les
bras... Aussitôt, les devantures des magasins se ferment et les passants
fuient dans toutes les directions. Le tramway reste en panne, au milieu
de la chaussée, cependant qu’une fusillade crépite et se rapproche...
Cet incident se renouvelle plusieurs fois par jour, en divers endroits.

Et cette nuit, des coups de feu se précipitent dans les ruelles
voisines. Sophia, très calme, décroche la petite lanterne du balcon qui
dénoncerait notre présence et revient, toujours naturelle, à sa place,
cependant que la fusillade augmente et menace de durer...

                   *       *       *       *       *

Comme toutes les femmes, Sophia aime à disserter sur l’amour. Si
j’oublie d’en parler, elle aborde le sujet la première, directement,
sans précautions oratoires.

--Vous me demandiez pourquoi les femmes russes aiment les Français...
Oh! parce qu’ils se tiennent mieux, parce qu’ils sont toujours polis...
trop polis même avec des femmes qui se promènent toute la journée et la
nuit sur les perspectives. On m’a raconté que certaines de ces femmes
adorent les Français parce qu’ils sont toujours corrects et les traitent
convenablement sans marquer de différence entre elles et les femmes
sérieuses.

«... Et puis, les Français savent s’habiller... Un millionnaire russe
sort en ville, coiffé de sa casquette noire, habillé de sa chemise
blanche, et il met une ceinture par-dessus comme un moujick. Les
Français ont la politesse de s’habiller bien. Ils s’intéressent à la
femme avec qui ils se promènent, ils lui donnent la main, ils lui font
traverser la chaussée, ils lui offrent des bouquets de fleurs et des
tasses de thé. Ils ne disent pas de brutalités grossières. Les Russes,
au contraire, ne savent que faire claquer leurs éperons; au café, ils
s’étalent dans leurs chaises, ils fument, ils boivent... Oh! ils
boivent, ils ne parlent que lorsque ça leur fait plaisir et comptent
même sur «Maroussia» pour les reconduire chez eux, s’ils sont trop
ivres...

«Cependant, depuis votre Révolution, vous avez perdu de jolies
habitudes... Vous n’embrassez plus la main des dames, comme les Russes
le font, dans la rue, partout, à toute occasion... Nina en était
surprise les premiers jours...

Elle rit et conclut par un mot de Tatiana qu’elle me rapporte.

--Quand on a une fois été embrassée par un Français, on ne veut plus se
laisser embrasser par un Russe...

Puis elle ajoute:

--Vous saviez, vous, que Tatiana avait été embrassée par un Français?

Ainsi s’écoulent les soirées chez Sophia. On fume, on parle, elle lit,
elle rêve, reste silencieuse à son gré... Vers dix heures, selon les
habitudes du pays, on prend le thé et des gâteaux. Arrivent Tatiana ou
Nina qui conte des histoires, tard dans la nuit. Ces dames aiment à se
coucher quand les ombres blanchissent au petit matin...

                   *       *       *       *       *

Les globes s’allument sous les branches. Il fait bleu... Huit heures
déjà... Une trompette sonne dans le lointain, mélancolique.

--Le thé des cosaques...

Le bruit nous parvient de la caserne, en face du Palais, s’élargit dans
l’air crépusculaire et meurt brusquement.

--Je crois que vous vous trompez, vous savez... en France, comme
certains trop ou mal zélés, quand vous dites que Lénine et les grands
«bolscheviky» sont des agents de l’Allemagne. Ils sont des agents sans
le savoir. Ils prennent l’argent, mais c’est pour la propagande... Ils
travaillent pour la grande cause... On n’achète pas ces gens-là qui vont
jusqu’au bout de leurs raisonnements. Ils sont d’une logique implacable.
Ils n’admettent rien de vos raisonnements équilibrés, ni de vos
concessions latines. Vous, vous ne quittez jamais le sol où nous sommes
forcés de vivre... Aussi, devant eux, vous êtes désorientés... Alors
vous dites: «Ce sont des traîtres, des espions... des vendus...» Et cela
vous satisfait, car vous croyez avoir compris.

C’est Sophia qui me tient ce discours. Et, malgré moi, je me rappelle
Yvan Yvanovitch, le civil révolutionnaire que j’ai rencontré sur le
bateau qui me portait vers la Russie...

--Ce qu’on vous a dit des grands leaders maximalistes est faux... Tenez,
ils sont comme Tatiana, fille d’un général, qui renonce à tous ses
avantages pour suivre ce qu’elle dit la Vérité, la Justice, le Droit, le
Bonheur du moujick... Tatiana ne redoute pas plus Wilhelm que le roi
George ou votre impérialisme pour la liberté du peuple. Elle les craint
tous également. Alors que vous qui tenez à votre patrie, vous redoutez
seulement Wilhelm; mais la Patrie de Tatiana, c’est la liberté du
peuple... Tatiana a vécu dans l’aristocratie russe; elle sait comment on
parle des pauvres et comment on traite les moujicks sur ses terres à
elle et les soldats dans les régiments de son père... Alors, elle n’a
qu’un grand, qu’un absolu désir de vouloir leur donner ce qu’elle estime
être leur bonheur... C’est une âme haute, Tatiana, vous savez... Mais
vous, Français, vous ne pouvez comprendre cela...

Elle se tait, un moment, puis sans intention malicieuse, j’aime à le
croire:

--Vous savez qu’elle avait entrepris votre conversion... Elle nous
l’avait dit... Elle y a renoncé sans doute...

Je regarde Sophia, mais elle ne modifie pas son visage grave.

Nous restons là, sur ce banc, dans l’allée que la nuit épaissit. Des
fillettes en nattes, des «tavarischy» appuyés sur un bâton, traînent
leurs bottes en accordéon, courbés comme des juifs errants. Des
officiers, la taille serrée, passent... Une femme sans corset laisse
derrière elle une forte odeur de musc ou d’essence, et l’on entend
soudain son rire nerveux, au détour des buis argentés. Elle joue de
l’éventail et tient fixés sur nous ses yeux qu’elle sait très beaux. Une
trompette lance son appel déchirant dans le lointain Tiflis, et, de
temps à autre, on entend le coup de sifflet des miliciens qui font les
cent pas dans le jardin de la Liberté.

                   *       *       *       *       *

Voici près de six semaines que nous sommes à Tiflis, et c’est toujours,
autour de nous, la même existence de noctambule ahuri... Officiers,
civils, soldats «permissionnaires de leur propre autorité» ou malades
hospitalisés dans les lazarets encombrent les jardins et les
perspectives. Le matin, des files de ménagères font queue pour avoir du
lait ou du pain; l’après-midi, des meetings dans les squares, des
funérailles solennelles de «victimes de la bourgeoisie»; le soir,
concerts, cinémas et théâtres. C’est la vie des clubs qui commence avec
la nuit. Ces jardins fermés tiennent du music-hall en plein air et de la
guinguette. On y boit, on y mange, on y joue, on s’y promène. Les clubs
sont nombreux à Tiflis, dispersés sur la Golovinsky, la Mikhaïlovsky et
les bords de la Koura. Les Arméniens ont le leur, les Géorgiens
également. Chaque classe de la société fréquente celui-ci, plus coté, de
préférence, à cet autre, rendez-vous du commun. Rien ne change, en
vérité, à l’arrière du front de Caucase, pendant ces journées d’agonie
d’un empire en révolution... Les officiers russes se promènent en grande
tenue. Personne ne les salue. Ils y sont si bien habitués qu’ils ne nous
répondent même pas... Quant aux «tavarischy», c’est un fait: ils ne
saluent ni leurs officiers ni leurs camarades; quelquefois, cependant,
ils injurient une épaulette un peu gourmée, mais le gradé passe, sans
insister...

Et très tard, dans la nuit, on rencontre encore des jeunes femmes et des
promeneurs qui n’ont peut-être pas de domicile... Au loin, du côté du
fleuve, les habituelles fusillades de soldats aux prises avec la
milice...




XII

DERNIERS JOURS


--On a souvent blâmé, sans la comprendre, la sévérité des mœurs
orientales à l’égard des femmes, mais, quand on a longtemps croisé au
long des perspectives, ces Arméniennes aux longs yeux provocants, qui se
retournent sur le passage d’un homme, de n’importe quel homme, on
conçoit qu’il est nécessaire de veiller sur ces femmes, trop voisines de
la nature...

C’est Sophia qui s’exprime avec sa gravité coutumière, et je l’approuve
doucement, parce que c’est plus simple d’approuver une femme quand elle
parle.

--A Tiflis, déjà, au mois de juillet, les femmes, on ne peut pas les
tenir. Vous comprenez bien que ces personnes folles qui rient au nez du
passant, les Orientaux ont raison de les mettre sous voiles et sous
clefs...

Quand une jeune personne comme Sophia aborde les idées générales, c’est
pour en arriver à des exemples particuliers. J’attends sans impatience:

--Ils les traitent comme des enfants voluptueuses et inconscientes...
C’est Nina qui ne peut rester en place et court les aventures; c’est
cette infirmière des Cadets dont vous me parliez qui s’accroche aux
soldats français et leur demande le cinéma; c’est cette «siestra» que
vous nommez «Fabiano» qui prend des poses pour montrer ses jambes aux
bas tombants; c’est la jeune Turque qui se plaît aux lavabos et regarde
les infirmiers qui se lavent; c’est la jeune Aniouta qui offrait des
fleurs dans la rue à un de vos amis qui lui plaisait; ce sont toutes ces
libertines ingénieuses qui vont d’un banc sous les acacias jusqu’à la
plus proche maison de rendez-vous pour satisfaire à leur insatiable
désir. Et, en évoquant leurs yeux brûlants où passe un reflet d’or, leur
démarche inquiétante, je comprends que vous vous rappeliez tout
naturellement le vers de votre grand misogyne:

    Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr...

                   *       *       *       *       *

Les chemisettes blanches et les casquettes des hommes, les corsages
crème des Juives et des Arméniennes civilisées, les bonnets d’astrakhan
des Tcherkesses, les mouchahs pliés en deux sous leurs fardeaux, les
petits ânes trottinant par la ville et les Kurdesses en haillons qui
offrent en mendiant des fleurs de magnolias, tout ce pittoresque nous
est désormais familier. Les ponts de bois tremblants lorsque passe un
phaéton à deux chevaux, l’immonde odeur de la Koura, ces enfants
complètement nus qui plongent dans le courant, en faisant un signe de
croix, retiennent encore un peu notre curiosité. Mais les toitures de
tôles peintes en vert et en bleu, les coins d’ombre sous les arbres,
garnis de couples, la nuit, et qu’illuminent les étoiles filantes des
tramways, les églises aux dômes byzantins, tout ce qui fait le charme de
Tiflis nous est connu... Et même et surtout les corsages légers des
femmes...

Voici venir les premiers froids dès la chute du crépuscule. Les dames
s’habillent de noir... Quelques toilettes sombres apparaissent, portées
par des jeunes filles. Les femmes ne nous donnent plus cette impression
si jolie, policée et libertine des premiers jours et une autre image
nous envahit... Fraîcheurs des soirs et des nuits!... Garderons-nous
longtemps intacts nos souvenirs de l’asiatique Tiflis d’été?...

Nous devons abandonner cette ville bientôt. Nous regardons toutes choses
avec des yeux de voyageurs pressés... Et pour que nul regret trop
cuisant ne persiste, on me conte cette dernière histoire:

Un général russe ayant rencontré deux des nôtres leur parle longuement.
Un Arménien qui accompagne les Français sert d’interprète. Lorsque le
Russe est parti, et alors seulement, l’Arménien traduit:

--Vous savez ce que demandait le général?... Il vous disait: «Que
venez-vous faire ici?... Nous espionner?... Voir comment nous faisons la
guerre?... Nous n’avons pas besoin de vous ici... Vous vous dites
Croix-Rouge... Nous n’en savons rien... Laissez-nous arranger nos
affaires comme nous voulons...»

Et hier, 12 août 1917, au cours d’une rixe, dans un club, près de la
Koura, un praporchik assassine un Français d’un coup de revolver[5]...

  [5] La quantité de meurtres restés impunis à Tiflis, comme dans les
    autres grandes villes de Russie, pendant la révolution, est
    considérable. Des bandits isolés, ou par bandes, assassinent et
    volent, dès la chute du jour, dans les couloirs du fameux tunnel
    creusé dans le roc qui conduit au Jardin botanique. Les rives de la
    Koura, le bois Mouchtaïd ne sont pas sûrs. A Moscou, les mêmes
    désordres se produisent. Des hommes masqués et armés que l’on dit
    être des «bolscheviky», mais qui ne voient dans la Révolution que
    l’exemple des Bonnot et Garnier à imiter, pénètrent chez les
    particuliers, revolver au poing, et les dévalisent.

    A Tiflis, des maris jaloux, des amants tuent leurs femmes ou leurs
    maîtresses; de prudents anonymes font disparaître les ennemis qui
    les gênent. Un soir, des inconnus dérobent la caisse du
    Grand-Théâtre de Tiflis. La direction fait paraître une note dans
    les journaux, «priant MM. les voleurs de vouloir bien remettre la
    recette volée aux bureaux du théâtre, cette recette étant destinée
    aux artistes pauvres». Une courte note dans la presse, c’est en
    effet la seule punition qu’une police inexistante peut infliger aux
    coupables.

Les propos du général russe..., ce meurtre..., il est temps pour nous de
partir et d’aller là où ces guerriers à épaulettes ne veulent plus
séjourner: sur le front du Caucase...

                   *       *       *       *       *

Le temps passait, le jour où nous devions quitter Tiflis approchait.
Sophia était prévenue de mon exil prochain. Je ne voyais plus Nina, ou
si rarement... Quant à Tatiana, invisible depuis qu’elle m’avait conté
la douleur causée à mon amie par la mort soudaine d’un lointain
soupirant... Je négligeais un peu Sophia... Cependant, comme l’heure
était fixée où nous devions prendre le train pour aller avec les soldats
russes, à Ourmiah (Perse), je lui écrivis quelques lignes... Dans la
même journée, la dernière, je déposai ma carte avec deux mots chez
Tatiana. Elle ne se trouvait pas chez elle. Je me présentai chez Nina,
qui, en dehors de sa folie, était, somme toute, un «bon garçon» de
fille. On me répondit qu’elle devait se trouver au théâtre. Je me
dirigeai donc vers la maison de miss Sophia.

--Ainsi, vous partez! me dit-elle, dès les premières paroles.

Et je vois bien que jusqu’ici elle n’a pas attaché une grande importance
à cet embarquement pour le front. Elle connaît les Russes; ingénument,
elle me l’avoue.

--Les Russes aussi disent toujours qu’ils vont s’en aller et ne partent
jamais... Les Français, ce n’est donc pas la même chose?

Je juge inutile de lui dire que je sais des Français qui, en France, sur
ce point, sont pareils à ces Russes. Elle se tait un moment. Elle a
oublié de m’offrir un siège. Nous restons là, face à face... Elle est
droite, ses larges yeux fixés sur moi. Elle a son grand air grave, un
peu triste, trop grave, sans doute... Si j’avais un fils, oui, je
voudrais qu’il épousât une femme comme celle-là. Je la réserverais, si
je pouvais: «Pour mon fils, quand il aura vingt ans,» comme l’écrivait
l’auteur de _Sapho_, dans un esprit différent du mien, peut-être... Je
ne puis que la regarder longuement pour essayer de la mieux connaître.
Combien de temps garderai-je d’elle un souvenir exact?...

--Vous m’écrirez... C’est loin, la Perse, et désolé... Vous ne
reviendrez plus, je le sens bien... Est-ce possible que ce soit tout!...
Et quand vous reviendrez, je serai loin d’ici...

Elle dit encore:

--Je sais pourquoi j’aurai de la peine...

C’est d’abord ce qu’elle conçoit de plus clair: une chose douloureuse et
grave. Je regarde la pièce où je suis venu si souvent. Des cierges
brûlent devant l’icone: un saint au doigt levé. On prie pour le défunt
Alexis dont la photo est voilée de crêpe... Puisqu’Elle ne m’en parle
pas, je suis censé l’ignorer.

Mais pourquoi prolonger cette entrevue que je sens déjà finie parce que
nous avons trop de choses à nous dire?... Au moment de nous séparer,
pour toujours, miss Sophia prononce, avec force:

--Il vaut mieux...

Insondable mystère du cœur féminin... Je n’insiste pas. Je n’ai que le
temps de rejoindre le détachement des Français qui se dirige vers la
gare...




TROISIÈME PARTIE

PRÈS DU LAC D’OURMIAH


        La folie chez les grands ne doit pas être laissée sans
        surveillance.

        Shakespeare.




I

LETTRES A SOPHIA


Première. Djoulfa, frontière persane, août 1917.

«Vous aviez raison de dire et de répéter que nous ne partirions pas le
lundi. «Les Russes superstitieux n’entreprennent rien ce jour-là,
surtout pas de voyage», affirmiez-vous avec un demi-sourire. Notre train
devait quitter Tiflis le soir à dix heures. Nous avons donc attendu pour
ne pas vous contredire, à la gare militaire, car vous savez qu’en Russie
le train de onze heures ne part jamais qu’à minuit exactement.

«Il fait sombre près de nos wagons sans lumière. Les phares d’une auto
éclairent un amas de planches ainsi que le groupe trépidant des dames
françaises qui sont venues nous dire adieu... Mais voici qu’une
locomotive siffle là-bas, quelque part, comme un bateau en détresse. On
va partir, les dames nous tendent des mains gantées que nous serrons au
hasard de la nuit.

«Captain--le «Captain Treuleuleu» que vous connaissez au moins de vue et
qui fut malade à Tiflis, car il n’avait à sa disposition que de l’eau
minérale, a repris toute sa bonne humeur. Naturellement, puisqu’on
voyage de nouveau. Il entonne d’une voix un peu tremblante:

«_La Victoire... nous ouvre la barrière..._

«Le train s’ébranle lentement. Il est une heure du matin. Des cahots,
des heurts, de grandes secousses; mais vous connaissez les démarrages
des trains russes... On devine au loin l’arsenal et ses lumières, une
route, des maisons endormies, le funiculaire et les étoiles disséminées
le long de sa rampe.

«Nous nous étendons sur nos couvertures. Notre convoi s’arrête quelque
part (déjà!) et, pour rythmer notre sommeil, des pigeons, sur le toit de
notre wagon, imitent parfaitement le bruit écrasé des grosses gouttes
d’un orage qui commence... Au petit jour, notre train est toujours bien
sage, dans une gare de ravitaillement, près de Tiflis. A nos pieds, un
cimetière brûlé de soleil... Des buffles attelés traînent doucement un
de ces landaus où l’on s’asseoit en biais...

«En face de nous, un train sanitaire. Une jeune infirmière montre son
petit visage à la portière. Elle n’est pas jolie, mais sympathique. Les
Français qui sont trop aimables,--comme vous ne manquiez pas d’en faire
la remarque, avec quelque surprise,--la saluent aussitôt.

«Non, ses malades ne sont pas des blessés, mais des scorbutiques... Elle
nous annonce les nouvelles de la guerre.

«--On fera une offensive pour forcer Mossoul... Vous serez sur le front
tout à fait. De leur côté, les Russes attaqueront...»

«Mais rien de ce qu’elle prédit ne se réalisera, j’en suis bien sûr. A
les entendre, les Russes doivent toujours aller de l’avant, bientôt,
demain, peut-être même tout de suite, _sitchias_[6]...

  [6] Les Russes, comme les Orientaux, ne semblent pas posséder
    exactement la notion du temps. Le _rousky sitchias_ (le tout de
    suite russe) fait ici allusion à l’éternelle réponse des Slaves à
    toutes les demandes qu’on leur adresse.

    --Quand viendrez-vous?

    --Sitchias...

    --Oui, mais à quel moment?

    --Tout à l’heure...

    En réalité, ils viennent quand cela leur plaît.

«La journée est longue... On se promène, on fume. Voici huit heures et
son crépuscule hâtif. Il serait peut-être temps que je parte pour le
Jardin du Palais, comme autrefois, ce jardin du grand-duc Nicolas, avec
ses allées de cimetière,--comme vous dites,--ses bambous, ses arbres
touffus et le cygne solitaire qui vieillit dans son bassin grillagé et
s’attriste parce qu’il sait bien qu’il finira par ressembler à une oie,
et le _vadapoï_ (buvette) où la petite fille aux cheveux ras nous
servait du «narzan» et des cafés glacés, laissons-le dans l’ombre qui
s’épaissit...

«Neuf heures... Sans savoir pourquoi notre train secoue ses ressorts et
ses chaînes. Il se décide à rouler sur ses roues qui ne sont presque
plus rondes... Ce matériel n’ira pas loin. Un orage s’abat sur la
campagne... Votre maison est peut-être une de celles où brille une
lumière et que nous dépassons... Adieu, Madame.

                   *       *       *       *       *

«Karakliss ressemble à une ville d’eau, mais voici des dunes, des
montagnes dénudées, toute une région de steppes que coupent seulement
des pâturages au bord des torrents.

«Le temps est lourd. Nous avançons en Asie. Nous roulons cette nuit en
des pays de plaines cultivées. Des montagnes au loin, à l’horizon, sous
un ciel ballonné de nuages. Région de hauts plateaux. Il fait froid.

«Alexandropol, où nous nous arrêtons, étale ses bâtisses de pierre et de
terre battue, de briques aussi, couvertes de tôles rouges et vertes, ses
églises orthodoxes le long de l’unique voie du chemin de fer. Une gare
pouilleuse qu’habite un peuple misérable. Des soldats russes, comme
toujours, comme partout, sont étendus sur le sol, avec leurs théières à
eau chaude, leurs capotes, et leurs multiples paquets.

«Nous restons là quelques heures, puis nous pénétrons dans un paysage de
pierres, recouvertes d’un lichen verdâtre, qui s’étend à perte de vue;
paysage désolé que terminent des montagnes rocheuses comme la chaîne de
l’Atlas, en Afrique.

«A six heures du soir, nous apercevons le vaste dos trapu panaché de
brumes du Grand Ararat et le cône massif du petit Ararat, couleur
bleue... Nous accordons un souvenir ému à Noé, pilote adroit...

«Nous traversons à toute vitesse la région d’Érivan, dans un crépuscule
oriental qui s’appesantit derrière nous...

«Ce matin, depuis quatre heures, nous pouvons admirer des maisons
trapues, en terre. Des chiens sauvages aboient. Des femmes voilées
pénètrent dans la gare nauséabonde où les mouches tourbillonnent. Nous
entrons derrière elles, dans le buffet silencieux. Des hommes aux longs
cheveux rouges, au nez busqué, aux grands yeux, sont assis... Ils sont
tranquilles. Ils bougent à peine. Ils ne manquent pas de dignité: ce
sont des Persans.

«Comment peut-on bien être Persan? Eh bien, voilà! On porte une grande
lévite à plis, et l’on boit, dans ce buffet de gare frontière, à
Djoulfa, du thé sans sucre en contemplant les lustres emmaillotés de
moustiquaires.

«Peu de femmes, si ce n’est des Chaldéennes, reconnaissables à leurs
nattes, des Arméniennes ou quelques insignifiantes dames russes qui
accompagnent leurs maris officiers. Ceux-ci regardent ces soldats que
nous sommes, vêtus de kaki, coiffés de liège, car c’est nous qui devons
être, dans ce paysage calme, de pittoresques étrangers... Un aigle petit
et noir plane et tournoie longuement contre le vent. Nous allons à
l’aventure, parmi les terres rouges de Djoulfa... Des Persans en
redingote noire, des Musulmanes voilées nous croisent sans marquer de
grande curiosité à notre endroit.

«Vers le soir, le vent ramasse la poussière en bourrasque. Une tempête
blanche nous aveugle, saupoudre nos effets et nos visages. Le train se
décide à repartir. Il traverse lentement un pont métallique jeté sur les
rives encaissées de l’Araxe,--le Phase des Anciens--fleuve aux bords
sans verdure et qui souligne la frontière.»

                   *       *       *       *       *

Deuxième. Chez les Ziemski-Saïous, au bord du lac d’Ourmiah, août 1917.

«Charaf-Khané, je tiens à ne pas vous le cacher plus longtemps, est le
point terminus du chemin de fer. C’est là que nous quittons notre train.
Une modeste gare blanche, à terrasse, et puis au loin, brillantes sous
le soleil, les rives du lac et les montagnes dénudées et bleues. Sur les
bords de cette eau salée, les Russes ont construit des magasins à
fourrage et des hôpitaux. Non loin de l’endroit où la voie en
construction reste inachevée, sous des baraques de bois recouvertes de
bâches, s’élève le camp des Ziemski-Saïous, et qui sont une sorte
d’intendance civile, semblable aux associations de Croix-Rouge
françaises, mais beaucoup plus importantes.

«C’est sous une grande tente des Ziemski-Saïous que nous sommes logés.
Le menu de nos repas est caucasien: riz au sec, aubergines à l’eau,
mouton rôti, riz à la tomate, etc...

«Les prisonniers turcs, que rien, souvent, dans leur costume, ne
distingue des soldats russes, si ce n’est un calot à oreillettes, se
promènent à travers le camp. Ils prennent le même repas que nous et
sont, du reste, servis avant nous.

«Ils paraissent très dociles, ces prisonniers turcs. Une seule
sentinelle mène au travail une équipe de vingt ou trente hommes; mais la
plupart de ces Turcs rôdent à leur guise, dans le village persan, à
travers le camp des fantassins russes; ils viennent aussi nous voir et
cherchent à nous vendre de menus objets de bois qu’ils ont fabriqués.

«Dans ce camp des Ziemski-Saïous, qui semble bien ordonné, circulent des
gardiens sérieux, aimables, polis. Ils saluent militairement jusqu’aux
médecins français, ce qui est rare, car on a vu des soldats russes
saluer par camaraderie des «tavarischy» français, mais jamais un soldat
russe n’a salué un officier français... Les majors se congratulent:

«--Comme ces gaillards-là diffèrent des palabreurs de l’arrière... Voilà
des soldats! Les véritables restent sur le front, etc...»

«Mais la vérité est toujours plus drôle: ces vigilants gardiens si
corrects sont des prisonniers turcs, tout simplement. Au début de la
guerre, les Ziemski-Saïous prenaient des Russes comme surveillants et
toutes les marchandises disparaissaient si bien que c’en était
attendrissant. Ils avaient trouvé le remède à la crise des transports...
Les Saïous modifièrent bien des choses, jusqu’au jour où ils eurent
l’idée de remplacer le personnel russe par des soldats turcs faits
prisonniers. Ceux-ci s’acquittèrent de leurs nouvelles fonctions en
conscience et les Ziemski-Saïous n’eurent plus de vols à déplorer...

«Un orage du côté de ces montagnes en carton qui semblent témoigner d’un
ancien cataclysme. Le vent secoue la poussière, une nappe épaisse traîne
à ras du sol, cache jusqu’aux eaux du lac.

«Ce qui donne le mieux le caractère de cette ville créée depuis la
guerre, riche en soldats et en cavaliers, et que ne mentionnent même pas
les grandes cartes, c’est la gare et ses voies d’exploitation. Des
trains se baladent pour des aiguillages compliqués. Un employé persan au
crâne rasé porte des lanternes, mais voici que passent, habillée de
blanc, une gaze violette serrée autour des cheveux, la fille du chef de
station, et puis la fille de l’Intendance, dont les bas sont couleur
crème et les chevilles épaisses, la fille du buffet, la jeune femme du
premier comptable... Elles vont, le long des rails, parmi les
locomotives poussives. Elles relèvent leurs jupes blanches avec des airs
de ne rien voir, puis se retournent pour surprendre leurs admirateurs.
Mais les Russes coudoient ces dames sans les remarquer... Il n’y a que
les Français qui les regardent, et elles le savent bien...

«Il y a également au bord du lac la jetée en bois, qui, le soir, devient
le rendez-vous de tous les peuples. On y rencontre des Russes à têtes
d’affranchis, longs et maigres, des hommes blonds du Nord, en chemises à
fleurs rouges, des Slaves au nez camard, des moujicks à cheveux longs
échoués là, on ne sait comment... Et des Persans, paisibles, fument
leurs grandes pipes et regardent les baigneurs immobiles qui flottent
comme de gros bouchons sur les eaux épaisses et trop salées[7]...»

  [7] Le pays à l’est de l’Assyrie se divise en deux régions, l’une de
    montagnes qui sépare le bassin du Tigre de celui de la Caspienne,
    l’autre de plaines qui s’en va, au sud, vers l’Océan Indien, à l’est
    vers l’Helmend. La partie montagneuse s’appuie contre une sorte de
    massif à peu près triangulaire, élevé sur les côtés, creux au
    centre: les eaux amassées du fond de la dépression y forment un lac
    sans issue, lac d’Ourmiah du N.-N.-O. au S.-S.-E., situé comme une
    mer Morte bien au-dessus du niveau de l’Océan et tellement saturé de
    sel que nul poisson n’y peut vivre (G. MASPERO, _Histoire ancienne
    des peuples de l’Orient_).

                   *       *       *       *       *

Troisième.--Au camp russe, sous Guelman-Khané.

«Ces quelques lignes pressées pour vous annoncer seulement que nous nous
sommes embarqués hier soir sur un chaland que remorquait un petit
vapeur. Un léger roulis nous accompagne. Qui donc prétendait que le lac
d’Ourmiah ne supporte que les bateaux à voiles?

«Des soldats russes chantent... La lune éclaire les eaux de plomb...
Nous voici, après une calme traversée, sur l’autre rive où des rochers
volcaniques, couverts de lichens rougeâtres, forment une côte
menaçante... Trois masures de bois et de boue, un abreuvoir, un
cimetière où poussent des croix blanches et un parc à fourrages, tel est
notre horizon...

«Les pierres de la montagne rendent le son creux du coke et les herbes,
comme le thym, sont si desséchées par le soleil qu’elles déchirent les
doigts. L’air sent la pourriture, toujours, et la mer, une écœurante
odeur salée...

«Le soir, très tard, nous dînons sur les pierres de la plage, à la lueur
blanche d’une lune d’été; puis nous allons dormir dans les péniches
attachées près du ponton de bois et qui grincent à la marée...»




II

LA VIE A OURMIAH


Nous sommes depuis une dizaine de jours--depuis le 12 septembre
1917--installés dans une grande maison persane qui comporte deux petites
cours, dont l’une avec un bassin et deux jardins. Pas de fenêtre sur la
rue, naturellement. Une seule ouverture: la porte d’entrée que l’on
ferme la nuit, à grand renfort de verrous, de poutres et de barres de
fer.

Toutes les chambres ou cellules de l’ancien harem transformé en
ambulance, prennent jour sur les couloirs ou jardins intérieurs. Deux
étages. Les salles du haut sont réservées aux malades et aux blessés--à
venir. Dans des pièces basses, à demi souterraines, comme des caves mal
aérées, les Français sont entassés. Il a fallu, du reste, louer une
seconde maison, près de l’hôpital pour loger deux escouades de
sanitaires. C’est là que j’habite, en compagnie de Captain, de Gaston
Desprès, de Marcel Benoit, dans une écurie désaffectée, près d’une
grange où l’on a installé quatre chevaux de trait, sous la surveillance
d’un détachement de tringlots.

Le jour, l’occupation aux «travaux ennuyeux et faciles» est presque
salutaire, mais lorsque le soir approche, on s’aperçoit du vide de ces
journées inutilement employées. De vastes perspectives d’ennui et de
cafard s’étendent alors devant nous. Un besoin d’agitation saisit les
plus calmes et les plus pondérés.

Il ne faut pas espérer sortir. Dehors, c’est l’obscurité absolue. Les
Persans qui s’aventurent d’une maison à une autre, se font précéder par
un serviteur, armé d’un fusil et qui s’avance portant à bout de bras,
une grosse lanterne enveloppée de toile. Nuit qui nous rejette en
arrière, dans le temps, vers un Moyen Age que l’on a tout loisir
d’imaginer.

En outre--est-ce par hasard, intention du gouverneur d’Ourmiah ou
négligence?--nous sommes logés dans le quartier musulman de Yurdischah,
séparé des quartiers chrétiens où se tiennent les Chaldéens, les
Assyriens, la maison des Pères Lazaristes et des Sœurs de
Saint-Vincent-de-Paul[8] par un vaste cimetière chiite et son horizon de
saules...

  [8] Une mission catholique française de Lazaristes est établie à
    Ourmiah depuis 1840, dans le quartier chaldéen, à côté du couvent
    des Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont ouvert un
    dispensaire. La mission tient une école où l’on enseigne le
    français. Les enfants des chrétiens chaldéens et des Persans aisés
    fréquentent les cours. Monseigneur Sontag, vicaire apostolique,
    dirige cette mission, entouré de nombreux pères lazaristes et du
    clergé de la région.

Que faire? Comme tous les autres. Écrire. Miss Sophia recevra-t-elle mes
lettres?... Est-ce qu’on sait?

                   *       *       *       *       *

Quatrième lettre à Sophia. Ourmiah, octobre.

«Ces mots à tout hasard.

«Non. Nous ne vivons pas au bord du lac d’Ourmiah comme vous pourriez le
croire. Des rives de cette mer intérieure, par un chemin qui grimpe dans
la montagne, piste creusée d’ornières avec combinaisons de fossés, selon
les caprices des collines, nous sommes arrivés jusqu’à la ville. Des
jardins, des vignes, des bois de saules entourent les murs de glaise
séchée de cette cité qui se permet avec ses hautes portes gardées de
prendre des airs de forteresse.

«On nous a désigné la demeure d’un notable persan, Mahamed-Khan,
personnage qui est coiffé d’une calotte noire, qui se drape dans un
manteau noir, porte des lorgnons d’or et fait tinter à chaque pas les
boules d’ambre de son chapelet.

«Notre grande distraction, c’est le soir, sitôt que le soleil descend,
d’aller fumer sur les terrasses de terre battue qui forment le toit des
maisons. Déjà, la chaleur est moins lourde. On papote, on commente les
nouvelles les plus disparates que nous apporte un télégraphe affolé: le
recul des Russes devant Riga, leur fuite à soixante verstes de cette
ville, l’abandon des canons et des vivres.

«Les Caucasiens qui sont ici ne s’émeuvent pas pour si peu. Leur ennemi,
c’est le Turc et le Turc n’avance pas. Les communiqués de Riga, de
Moscou, d’Archangel les laissent indifférents. Leur sentiment de la
patrie ne s’étend pas jusque-là...

«Le crépuscule violet se glisse parmi les platanes géants. Ils sont
feuillus dans leurs sommets seulement, où ils abritent de pépiantes
colonies d’étourneaux. Les montagnes déboisées et les nuages se
confondent dans une vapeur bleue...

«Avec les premiers froids d’octobre, les lits de bois ont déserté les
toitures. Quelques rares lumières aux fenêtres voisines et puis toujours
ces terrasses grisâtres, d’inégale hauteur, inclinées pour l’écoulement
des eaux, sans fleurs ni verdure, jardins déserts où l’on ne cultive que
de minuscules cheminées...

«De la rue que la nuit épaissit, des voix d’enfants, lointaines...

«Comme Tiflis paraît loin! Et Tatiana? Et Nina? Je pense à elles
souvent. A vous aussi. Que deviennent-elles? Et la petite Cadia?
Écrivez-moi si vous en avez le temps...»




III

ACTIONS D’ÉCLAIREURS


Un homme a été assassiné dans la montagne. On ne sait pas pourquoi...
Quelque vieille rancune, un Kurde à l’affût ou un tireur qui voulut
mettre son adresse à l’épreuve... Les Chaldéens montagnards ont placé la
victime sur une planche et l’ont transportée ainsi, à travers les rudes
descentes, jusqu’à l’ambulance des Français. Devant la porte, des
Persans attroupés regardent l’homme couché et la planche rouge de sang.
Ils fument leurs longues pipes, sans rien dire... Les Chaldéens se
reposent. Ils sont bronzés; leurs pantalons sont larges, ils portent un
petit feutre pointu et une veste courte...

Le médecin de service s’approche du Chaldéen inerte et ne peut que
constater la mort survenue en cours de route.

On dispose le cadavre dans la chambre mortuaire, où des couvre-pieds
réglementaires remplacent les draperies noires. Les montagnards se
retirent pour annoncer la nouvelle dans leur village.

Le lendemain soir, ils reviennent: ils ont acheté au caravansérail de la
ville un cercueil de bois blanc. Ils y placent le corps de leur ami,
recouvrent la bière avec une housse verte et l’emportent à la Maison des
Pères Lazaristes. Près de l’église, dans la cour, ils déposent leur
fardeau et se retirent, car leur tâche est finie. La mère du défunt, une
vieille ridée et maigre, sa veuve, sa fille aînée qui se ressemblent par
la jupe et le visage, le fils âgé de trois ans, veilleront le corps
toute la nuit, jusqu’à la messe du lendemain.

A tour de rôle, une des femmes se lamente. Les deux bras écartés, les
yeux rouges, elle pousse des cris, se renverse, prend le ciel à témoin
dans une langue gutturale, se couche sur le cercueil en proie à des
convulsions qui nous surprennent et nous inquiètent étrangement. Les
autres femmes sanglotent, la tête dans leurs mains. L’enfant, dont nul
ne s’occupe, joue avec la housse verte et découvre le bois blanc de la
boîte...

Nous retrouvons les trois femmes, le lendemain matin, à la même place,
dans la même position. Je ne sais si l’enfant a dormi près d’elles. Le
cercueil ne pénètre pas dans l’église; mais, après l’absoute, les femmes
gémissent de nouveau, en poussant de grands cris jusqu’à ce qu’une
charrette à quatre roues vienne charger la bière pour l’emporter au
village où auront lieu les funérailles.

                   *       *       *       *       *

Rébecca, la Chaldéenne aux longues tresses noires, écosse des piments
rouges sur son balcon de bois. Je l’aperçois, le matin, de ma fenêtre.
Son travail ne l’absorbe pas au point qu’elle ne puisse parfois lever
les yeux... Si nos regards se rencontrent, elle dit:

--Bonjour, monsieur...

Et s’en tient là. C’est probablement tout ce qu’elle connaît de notre
langue.

Rébecca habite près d’ici, au village de Gulfachan; mais depuis que son
homme, un montagnard bruni, s’en est allé, avec les volontaires
chaldéens, chasser le Kurde, elle reste à Ourmiah. Son visage épais, aux
grands yeux de brebis, ne réfléchit rien d’autre que le souci de son
travail, et, toujours du même geste tranquille, elle ouvre les poivrons
et les étale au soleil, où ils répandent, en séchant, leur odeur de
poivre...

Il y a déjà plus d’une semaine que les Chaldéens sont partis, habillés
comme tous les jours du vaste pantalon et de la veste courte. Ils ont
emporté un fusil en bandoulière, des ceintures de cartouches et, comme
vivres, de l’orge au fond d’un sac. Les montagnes arides, toutes en rocs
et en ravins, où ils vont traquer l’ennemi héréditaire, ne produisent
rien qu’un filet d’eau entre des saules... Les volontaires comptent sur
le butin...

Or, ce matin, on apprend qu’ils ont capturé soixante prisonniers, qu’ils
ramènent des tapis, des étoffes, des moutons, des ânes pris à l’ennemi.
Ils ont également délivré les Chrétiens captifs chez les Kurdes.

Mar-Schoumoun, le patriarche des Chaldéens nestoriens, assistera au
partage de ces richesses et tâchera que chacun soit payé selon ses
mérites...

Je vais voir Rébecca. Elle est toujours sur son balcon, comme la
veille... Les petits piments gisent sur le sol, leur ventre blanc
ouvert. Rébecca lève la tête parce que je fais du bruit, et le «bonjour»
qu’elle m’envoie a quelque chose de victorieux... Mais non, elle ne
pense qu’à la jupe qu’elle se taillera dans la part de son époux, et son
attitude ne change pas; elle est aussi simple que le communiqué russe
qui va suivre et résumera ces exploits d’aventuriers de la sèche formule
habituelle: «Hier, fusillade et actions d’éclaireurs...»




IV

NOS VOISINS, LES RUSSES


Ce matin, au bazar d’Ourmiah, à la suite d’une discussion entre
Chaldéens et Persans, des Chaldéens ont été blessés. La patrouille russe
rétablit l’ordre à coups de fusil. Aussitôt, désertant les impasses
voûtées du caravansérail, des Musulmans envahissent les étroites ruelles
de la ville, cependant que les marchands ferment en hâte leurs
boutiques. Les fuyards arrivent par bandes de quinze ou de vingt, puis
se dispersent. Un temps d’arrêt. Personne dans la rue, puis, de nouveau,
des groupes apparaissent... Les sabots d’un cheval résonnent sur le
pavé... On apprend qu’un Musulman vient d’être tué, qu’il y a des
chrétiens blessés... Devant l’ambulance française, des soldats russes
défilent qui vont prendre la garde au bazar.

Ils sont les frères de ceux que nous avons déjà vus: des blouses sales,
des pantalons rapiécés, quelques-uns ont des bottes, mais si vieilles...
La plupart portent des molletières qu’ils enroulent autour de leurs
jambes comme des foulards. Et la même question se pose à leur sujet.

--On ne leur change jamais leurs costumes?

--Si, mais ils vendent tout de suite les effets qu’on leur distribue et
gardent les vieux.

Les Russes sont embarrassés d’un fusil qu’ils tiennent comme un
parapluie sous le bras ou sur l’épaule, au choix. Ils passent, sans
ordre, le long des maisons fermées. Quelques femmes, dans leurs voiles
de soie noire, se hâtent...

Ils n’ont pas l’air terrible, ces soldats russes que nous sommes allés
voir, dans leurs camps, près des portes de la ville et qui nous
saluaient:

--_Sdravz, tavarisch_... (Bonjour, camarade!)

Ils nous regardent avec de grands yeux naïfs. On leur parle. Ils nous
répondent des choses sans nom, et tout de suite se mettent à rire devant
la gaîté communicative des Français. Quelques-uns s’enhardissent, nous
entourent.

Ce qui les intéresse se résume dans les demandes qu’ils nous font:

--Combien gagne un soldat français? Et un officier?

--Que mange-t-il chaque jour?

--Pourquoi n’ont-ils pas de bottes comme nous?

Et ils tâtent la qualité de nos capotes, admirent le cuir de nos
chaussures...

L’un prend la pipe que fume un Français, l’examine, l’essaie avant de la
rendre. Cet autre demande à acheter des souliers. Il offre des roubles.
Ils ont tous des coupures de cinq, de dix roubles, par dizaine. On ne
sait où ils les prennent...

En dehors de leurs danses, de leurs jeux, de leurs chants, ils ne
connaissent rien. Des malades russes en traitement à l’ambulance se
penchent, visiblement perdus, sur une carte d’Europe. Ils ne savent où
trouver Kiew, ni Odessa, ni Moscou, ni le lac d’Ourmiah.

--Où est Paris?... Oh! c’est loin!...

Beaucoup de ces soldats ne sont pas encore allés au front... Ils
n’ignorent pas, cependant, qu’ils sont en guerre contre les Germains.

Ils ne connaissent rien, ces pauvres Russes. La plupart sont illettrés.
Les rares qui savent lire ne découvrent pas de journaux, à Ourmiah, sur
le front. Ils répètent: _Svaboda, tavarisch!_ (Liberté, camarade!) et
s’en tiennent là. On leur a dit, en effet:

--Vous êtes libres!

Et, s’ils ne combattent plus, c’est parce qu’ils sont fatigués de
combattre et qu’ils ont pris le droit de choisir. Ils préfèrent le repos
à la guerre.

A les interroger, on recueille des réponses de ce genre:

--Qui donc vous gouverne, maintenant que vous n’avez plus le tsar
Nicolas?

--C’est l’autre...

--Quel autre?...

--Le tsar Révolution...

                   *       *       *       *       *

Aux malades russes--il n’y a pas de blessés en traitement à
l’ambulance--on dit et l’on répète:

--Ne sortez pas de la cour.

Ils ne sortent pas. On leur dit encore:

--Ne crachez pas, ne vous mouchez pas n’importe où... sur le parquet...

C’est dur pour eux, cela contrarie toutes leurs habitudes, mais enfin
ils font attention, comme les enfants quand ils vous sentent auprès
d’eux, le regard sévère, prêts à réprimer leurs incartades.

Dans les hôpitaux russes, les malades s’accroupissent sur le seuil de la
porte d’entrée; ils font la causette avec les passants, ils se baladent
à petits pas, avec ce dandinement du buste, qui leur est propre; ils
agissent comme ils veulent, crachent où il leur plaît. Quelquefois même,
sans prévenir personne, ils vont faire un tour en ville, respirer un
petit air de meeting pour se changer les idées. Les anciens dirigeants
laissent faire:

--Nitchevo... Ça n’a pas d’importance, vous disent-ils, lorsqu’on leur
en fait la remarque. Et quoi dire?... Rien à dire...

Et ils haussent les épaules. Ils ne se sentent ni le désir ni le courage
de réprimer ces écarts de liberté.

Sans doute aussi, ont-ils perdu toute confiance en eux-mêmes. Ils ne
réagissent pas... Peut-être obscurément, se reconnaissent-ils coupables
de n’avoir pas jadis, lorsqu’ils faisaient partie du clan des Maîtres,
accompli tout leur devoir.

A présent, quand ils ne détournent point la tête pour ne pas voir, ils
sourient, comme des gens trop raffinés devant les maladresses d’un
profane...

                   *       *       *       *       *

Les soldats de ce front, chez qui, à première vue, l’on ne remarque pas
de différence, parce qu’ils se traînent tous aussi lourdement le long
des ruelles mal pavées, sont venus de tous les pays de la vaste
Russie... Voici de petits Sibériens, quelques graves Géorgiens, des
Moscovites aux faces rondes, des Cosaques chevelus, de bruns Israélites,
des Arméniens au long visage bronzé[9]...

  [9] Plus tard, les soldats furent envoyés sur les fronts de leur
    province: les Ukrainiens en Ukraine, les Polonais en Pologne, etc.

Ils paraissent calmes, assez indifférents à ce qui les entoure, pas
pressés... Jusqu’ici, je ne les ai jamais vus accélérer leur démarche
que pour se rendre à la distribution de la soupe ou courir aux
bouilleurs d’eau chaude, dans les gares... Or, ce matin, sur la route de
Dighala, près des collines de cendre édifiées par les adorateurs du feu,
trois «tavarischy» viennent vers nous, de toute la vitesse de leurs
jambes courtes. Ils fuient... Au loin, des coups de feu... C’est un
Persan qui tire sur les voleurs de raisins...

Les Russes de tout temps ont aimé la maraude--pour ne pas dire plus...
Leur distraction, dans cette oasis d’Ourmiah, est de grapiller dans les
vignes, en compagnie de sœurs de charité ou de filles de l’Intendance...

Cependant, sous les larges feuilles des figuiers,--si larges que l’on
comprend qu’Adam ait pu se cacher derrière une de ces feuilles,--un
Persan nous apporte une corbeille de raisins. Nous nous asseyons sur les
rives d’un canal souterrain, creusé de larges trous avec pente rapide,
par où, comme il est dit dans la Bible, les troupeaux peuvent descendre
jusqu’au puits...

Le Persan nous regarde. Il hoche sa tête ornée du haut bonnet de feutre:

--Rousky, iaman! chantonne-t-il... (Les Russes mauvais!) Et il attend,
patiemment, le pourboire dû à sa gracieuse hospitalité.

                   *       *       *       *       *

La guerre, dans ce pays persan, est une question de ravitaillement.
L’armée qui peut faire parvenir des vivres aux postes du front a tout
loisir d’occuper les territoires qui lui plaisent. Mais, comme l’avouait
un officier russe:

--Pourquoi avancer quand on a déjà tant de peine à garder ses positions?

Une zone neutre de quarante à cinquante kilomètres sépare les
belligérants. Quelques fusillades, parfois, au petit bonheur. Malgré
tout, ce front ne s’est guère modifié. Il est même assez tranquille et
la vie n’y est pas désagréable. Les officiers turcs expédient parfois
aux états-majors russes de jeunes esclaves voilées, parce que ces petits
cadeaux entretiennent l’amitié. Il n’y a que ces pillards de Kurdes qui
coupent les communications et ces incorrigibles Cosaques qui
patrouillent et brouillent les cartes des âmes tranquilles.

La guerre, la véritable, se poursuit à l’arrière. Les Russes pillent les
Persans, saccagent les vignes et les jardins, non sans quelques risques.
Un soir, on apporte un soldat à demi mort. Il a reçu une balle près du
cœur, comme il dérobait des raisins aux environs de la ville. Coup de
feu anonyme... Déjà, à Tiflis, il était notoire que la plupart des
déserteurs que l’on croisait en ville vivaient largement des dépouilles
opérées sur les Persans de ce front.

Les rixes aussi sont nombreuses, au marché surtout, où les Russes
choisissent ce qui leur convient et oublient de payer. Souvent un soldat
débarrasse un Chaldéen ou un Musulman soit d’un fusil, d’un cheval ou de
quelques moutons.

Outre les rixes et les vols, il y a le «commerce». Les soldats russes
arrêtent les petits vendeurs, les âniers qui transportent du lait, des
légumes, du bois, leur dérobent leurs ânes et leurs marchandises, sous
prétexte d’espionnage, ou même sans raison.

Il y a aussi la vente de l’eau... De petits canaux courent le long de la
ville, de jardins en vergers, mais ils sont presque toujours à sec. Les
Russes accordent ou retirent l’eau d’arrosage, quand cela leur chante et
suivant les pourboires qu’ils reçoivent... Ils créent de cette façon, à
côté des autorités militaires et du gouvernement persan de la ville, un
troisième pouvoir arbitraire et capricieux.

Cet état nouveau s’organisera; il a décidé de prendre part au conseil de
l’état-major. Il l’a prise du reste sans grand effort, car nul officier
n’ose s’opposer aux décisions fantasques de ces grands enfants qui
jouent aux «hommes libres». Il y a trois jours, un Français était allé
demander une auto à l’état-major. C’est le général russe qui le reçoit:

--Je voudrais bien: mais je ne puis pas. Depuis le meeting, ce sont les
«tavarischy» qui décident de tout; le télégraphe reçoit les nouvelles
les plus absurdes, sans contrôle... Hier, j’ai voulu donner un ordre,
ils m’ont insulté... Beaucoup de nos officiers se retirent à Djoulfa,
dégoûtés. J’irai aussi peut-être... mais allez voir s’ils veulent vous
prêter une auto... A vous, peut-être?...

Et le général conduit doucement le Français vers la salle où palabrent
les membres du nouvel État-Major.

                   *       *       *       *       *

Il est exact que nous sommes privés de nouvelles. Du moins nous n’avons
que les dépêches contradictoires qu’un télégraphe ahuri nous transmet:
quatre ou cinq fois par semaine la mort de Kerensky ou l’annonce d’une
paix séparée. En fait, on ne sait rien d’exact.

Par contre, on voit apparaître ceux que l’on appelle les «délégués des
soldats». Ils viennent des villes, presque toujours; ce sont des
étudiants en droit ou des avocats, pour la plupart. Ils sont habillés
comme les soldats, un peu plus proprement quand même. Ils affichent sur
le bras gauche un brassard rouge où l’on peut lire: «Délégate».

C’est grâce à eux que nous apprenons quelque chose. La chute de Kerensky
est certaine. Les bolcheviky s’installent à sa place et appliquent leur
programme.

Mais que sont ces «délégués» si bien renseignés?

--Choisis par les soldats eux-mêmes, me répond l’interprète Maurice
Jammes, ils organisent des réunions, surveillent les officiers,
examinent les ordres transmis et décident si l’on doit les exécuter.
Leur règne est proche...




V

CINQUIÈME LETTRE A SOPHIA


«Des lettres de Tiflis annoncent que décidément voici l’automne et les
premières pluies... J’ai pensé, Sophia, à nos causeries sous les arbres
du Jardin du Palais, à votre balcon de bois dont l’eau grignote la
toiture...

«Notre vie s’établit doucement dans ce pays persan. Le mollah, qui est
notre voisin, arrose les verveines et les pétunias du petit jardin de
l’hôpital. En ville, des hommes accroupis dans leurs échoppes vendent
des pastèques, des raisins, des piments rouges et du pain sans levain,
comme des galettes. Il y a un petit cimetière sous les saules, qui est
perdu au coin d’une ancienne place publique. Les pierres tombales
servent maintenant à retenir des piles de bois. Des chiens errants
courent à notre rencontre.

«L’air sent le melon frais, la poussière et la pourriture. Les mouches
sont nombreuses...

«Le soir, sur les terrasses des maisons, les Musulmans font leurs
dévotions, face au couchant. Le ciel est rose sur les montagnes en
carton gris. On aperçoit des arbres dans les jardins toujours fermés.
Des bandes d’étourneaux assiègent les cimes touffues des peupliers
géants. Les inévitables femmes voilées traînent leurs savates sur les
pavés des petites rues silencieuses où des ânes trottinent, en baissant
les oreilles. A la nuit tombante, toutes les portes des maisons se
ferment, la ville semble morte... Le pas d’une patrouille russe,
quelques coups de feu qui se prolongent dans le silence...

«Mais si je vous parlais de l’ambulance... Justement deux malades en
capotes grisaille, accompagnés de l’interprète s’avancent en boitillant
dans la petite cour fleurie de pétunias: un grand Russe couleur filasse,
coiffé du bonnet à poils blancs; un autre, blond, petit, la casquette
sur le sommet de la tête.

«--Deux entrants à habiller!... Lits 45 et 52!...

«Les vieux malades de l’hôpital viennent rendre visite à ces nouveaux
camarades. Il y a là celui que les Français appellent «42 à l’ombre», un
client du régiment des éclaireurs de la frontière et qui semble rire
toujours. Il y a Serge, le cosaque du Kouban, qui apparaît une seconde
et se défile aussitôt depuis qu’un docteur féru de règlement lui fit
couper sa belle mèche de cheveux... Il y a tous ceux qui savent se
promener lentement, qui se balancent d’un banc à l’autre, tous ceux qui
peuvent rester sans parler, pendant des heures, tous ceux aussi qui
tiennent des causeries sans fin sur les marches du grand escalier. Ils
ne demandent rien de plus... Ils ne lisent pas, ils fument...
Quelques-uns, qui ont mal au poignet ou au bras, trouvent cependant le
courage de rester couchés toute la journée et la nuit. Ils ne se lèvent
que pour leurs repas.

«Les deux entrants seront bientôt aussi élégants que leurs aînés: ils
apprendront l’art de mettre, malgré les observations des infirmiers,
leur chemise par-dessus leur caleçon. Ils sauront se promener à petits
pas en crachant à droite et à gauche.

«Mais, d’abord, on les envoie à la douche, puis chez le coiffeur; enfin,
comme ils viennent à l’ambulance pour se faire opérer d’une hernie ou de
quelques hémorroïdes, on les conduira auprès du chirurgien. Là, ils
protestent, ils ne veulent pas. Alors on les met «sortants» pour le
lendemain, avec la mention: _Refuse l’opération_, ce qui fait dire à
Benoit, votre ami Benoit, l’infirmier modèle:

«--Ces bougres-là, ils viennent pour se faire raser et prendre un
bain... Se figurent que nous sommes dans une piscine...

«Cette petite comédie se répète plusieurs fois par semaine.

«On a, en effet, établi des règlements sévères--les règlements
militaires français--pour l’admission des malades à l’ambulance: cheveux
coupés à la tondeuse, d’abord.

«Ainsi, on a fauché la grande mèche d’un cosaque qui s’en lamente encore
et rasé la toison d’un Persan, blessé dans une rixe, qui répète:

«--Comment serai-je maintenant enlevé par Mahomet?

Il y a ensuite le bain, puis la désinfection des effets. Tous les
nouveaux venus sont exposés à ce régime. Ce qu’ils redoutent cependant,
ce n’est ni la tondeuse, ni le savon, ni la baignoire. C’est
l’opération. Ils aiment mieux se retirer.

«Ces jours-ci, émotion. L’interprète russe Maurice Jammes annonce:

«--Une dame est là qui demande à entrer à l’ambulance.

«--Une dame? Comme infirmière?

«--Non, comme malade.

«--Et pourquoi?

«--Elle est sœur. Sœur de charité.

«--Jammes, habituez-vous donc à ne pas vous exprimer en russe quand vous
parlez français, observe un major à l’accent toulousain.

«C’est une sœur de charité? Dites donc tout de suite que c’est une
infirmière.

«--Oui. Elle est militarisée.

«--Où la loger? Faites-la entrer...

«C’est une petite femme brune, dans un manteau très long, avec un bonnet
de fourrure et des bottes. De grosses lunettes. Un visage délicat.
Lorsqu’elle retire ses lunettes, on aperçoit de beaux yeux vifs et
interrogateurs. Les Français saluent et se taisent. Le capitaine Bobbyck
vient à leur aide. Répliques échangées.

«--Elle a mal aux yeux, résume Bobbyck. Elle voudrait voir un
spécialiste.

«--Conduisez-la au spécialiste. Elle parle français?

«--Non. Pas du tout. Elle connaît le russe, le polonais, l’allemand,
l’italien. Pas le français...

«Lorsqu’elle est partie avec Maurice Jammes.

«--Qui est-ce?

«--Lentina, une «siestra» qui est aussi actrice du Théâtre aux armées.
Maintenant, elle est sauvée. Et elle va apprendre le français, déclare
Bobbyck.

«--Avec qui?

«--Avec Maurice Jammes, d’abord.

«C’est ainsi qu’une jeune personne se promène dans les couloirs et les
jardins de l’ambulance. Elle loge près du salon des médecins. Elle
téléphone souvent. Elle use d’un étrange langage où il y a du russe et
de l’allemand.

«_Pajalouista... Téléphoniert?_

«Elle a besoin d’un grand papier pour écrire.

«--_Bitte_, dit-elle à l’un de nous, _geben sie mir, Signor, eine grosse
poumagre._

«Elle ne s’ennuie guère. Tous ceux qui ont quelque loisir vont lui tenir
compagnie. Elle ne compte que des amis et des admirateurs.

«--Elle fait beaucoup de progrès, assure le capitaine Bobbyck. Elle sait
déjà dire: «Promenade. Jolie. Aimer. Amour. Baiser et rendez-vous.»

«Au fait, miss Sophia, vous la connaissez peut-être. Elle a épousé un
Français qui est mort et elle a joué un temps, paraît-il, au grand
Théâtre de Tiflis.»




VI

LE CAPITAINE RUSSE BOBBYCK


Un homme délicieux, ce capitaine russe, avec ses yeux bleu clair, sa
moustache courte et sa blouse marron qu’un caoutchouc lui plisse à la
taille. Il a nom Bobbyck, il habite Pétrograde, où sa femme est restée.
Officier de carrière, il est entré dans l’administration quelques mois
avant la guerre, et, comme il sait lire, écrire et compter,--ce sont des
choses qui se rencontrent, même en Russie,--il accomplit
consciencieusement son nouveau métier. Il travaille, par caprice, deux
jours et deux nuits de suite, se débarrasse de tous ses comptes, puis il
se repose; il fume, il se promène, il s’ennuie parce qu’il n’a plus rien
à faire.

Un rien l’amuse cependant: un Bordelais qui parle en faisant de grands
gestes, un Persan qui manque de tomber, un enfant qui chante... Une
capote jetée sur ses épaules, il flemmarde de son lit jusqu’à sa chaise,
pendant le jour et, la nuit, vadrouille un peu... Il va prendre le thé
chez des «sœurs de charité» (c’est ainsi qu’on nomme les infirmières
russes) qui sont militarisées à l’hôpital des épidémiques ou à l’hôpital
des vénériens.

--M’avez-vous apporté des lettres? demande-t-il au vaguemestre. Depuis
que je suis ici, j’ai reçu douze lettres de mes maîtresses et pas une de
ma femme... Voilà... Mariez-vous!...

Et il rit, car il aime à rire, surtout pendant le travail: c’est une
chose qu’il est nécessaire d’égayer. Après avoir terminé la traduction
d’un long rapport en termes techniques concernant un décès des suites
d’une opération chirurgicale, il secoue sa plume et conclut:

--Et maintenant, dès demain, nous nous habillerons de blanc et nous
irons passer la visite.

Les nouvelles de la guerre ne sauraient l’émouvoir. Il lit dans son
journal que les compagnies d’assurances de Moscou donnent soixante
roubles pour mille roubles sur les immeubles situés en pays envahis par
les Allemands et quarante roubles pour mille sur les immeubles qui se
trouvent dans la zone des armées russes. Il commente cette nouvelle dans
un éclat de rire.

--C’est que, nous explique-t-il, les compagnies d’assurances savent bien
que les maisons où sont les soldats russes seront complètement
nettoyées...

Mais quelquefois il s’attriste, il regarde devant lui et reste sans rien
dire. Devant sa table de travail, il regrette Pétrograd, la ville
cosmopolite, Moscou, pittoresque comme un grand village disparate, et
Tiflis, où les femmes se réunissent, les nuits tièdes, sur les balcons
de bois...

--Il y a beaucoup de comptables, nous confesse-t-il, beaucoup dans
l’Administration, mais on n’a trouvé qu’un imbécile pour l’expédier à
Ourmiah.

                   *       *       *       *       *

Ce jour-là, nous allons au «Stabs» (état-major général russe) avec
Bobbyck. On nous apprend que tous les télégrammes particuliers sont
arrêtés. De graves événements se produisent en Russie. Les officiers ne
veulent pas nous montrer le communiqué.

--Faut-il qu’il soit mauvais! constate le capitaine Bobbyck.

Près d’une porte, on entend une voix téléphoner: «Crise grave...» puis,
plus rien... Un officier, l’air furieux,--parce que les nouvelles reçues
sont «tendancieuses», ou parce que son thé est trop chaud,--veut bien
nous confier:

--Nous formons un coude avancé. Quelques cosaques seulement nous gardent
aux avant-postes. S’il prend fantaisie aux Turcs de nous surprendre, je
ne sais pas comment nous pourrons nous échapper.

Cet homme complaisant ne parle pas de résistance. Il envisage tout de
suite la retraite. Il commande, du reste, une compagnie à Ourmiah... Il
poursuit:

--Oui, la percée serait même facile et notre retraite coupée, car les
Turcs nous entoureraient. Oui, je ne sais vraiment pas du tout comment
nous pourrions fuir...

--La situation est très critique, conclut sans rire, le capitaine
Bobbyck.

--J’allais le dire, réplique l’officier du «Stabs».

                   *       *       *       *       *

Une quinzaine de personnages sont venus à Ourmiah, détachés des divers
secteurs pour prendre part à une conférence sur les services de santé.
Bobbyck, officier-comptable de la Société des Ziemski-Saïous, est chargé
de les recevoir. Précieuse diversion à l’ennui quotidien.

Glabres, presque tous, quelques-uns à moustaches courtes, ces docteurs
militaires portent une ceinture qui les serre à la taille et des éperons
sonnants (spécialité pour cavaliers sans monture). Parmi eux, trois
femmes, des doctoresses mobilisées. Elles n’ont pas toutes les lunettes
classiques, mais cela ne modifierait guère leur genre de beauté. L’une
d’elles, qui a le grade de capitaine, s’affuble par-dessus son corsage
d’une veste grise à épaulettes qui lui va aussi bien qu’un tapis.

Ces messieurs et dames prennent chambre et pension à l’ambulance
française. Ils annoncent qu’ils resteront cinq ou six jours, peut-être
plus, en conférence. Tant de discours ne les effraient pas.

Bobbyck qui ne déteste pas la causerie, nous conte:

--Les médecins se réunissent le matin jusqu’à onze heures; l’après-midi,
jusqu’à cinq ou six heures, et la soirée, ils la passent à la russe,
entre eux, devant des tasses de thé.

--Qu’est-ce qu’ils disent?

--Ils parlent. Chacun son tour. Puis ils boivent.

--Quand ont-ils fini?

--Quand ils ont sommeil. Ils rentrent à deux heures du matin, assez
régulièrement.

C’est vrai. A cette heure-là, on entend le rire puéril des doctoresses
dans les couloirs de l’hôpital et l’infirmier de garde se lève pour voir
défiler ces étrangères, parce qu’un Français, comme le dit Bobbyck, ne
peut pas ne point regarder une femme qui passe...

                   *       *       *       *       *

Mais ces conférences sanitaires n’intéressent guère le
capitaine-comptable des Ziemski-Saïous. Aussi, lorsqu’elles sont
terminées, il nous annonce:

--Ils s’en vont contents. Les docteurs ont obtenu certains avantages au
détriment des officiers comptables. Ils s’en réjouissent; mais, je sais
que dans quelques jours, les comptables et les infirmières tiendront de
grands meetings; ils y prononceront de nombreuses palabres et
remporteront de grandes victoires sur leurs ennemis les médecins...

Les docteurs russes et les doctoresses se décident, en effet, à
rejoindre leurs hôpitaux. Toutefois, ils se plaignent de ne plus
recevoir d’argent de l’Administration. Une grosse, décolletée, et qui
oublie de la farine sur ses seins, explique que, depuis sept mois, elle
n’a pas touché un rouble...

--Comment vivent-ils?

--On peut toujours vendre les drogues de l’hôpital, répond Bobbyck.

Cependant, tous se félicitent des résultats obtenus. Ces dames
doctoresses, notamment, ont décidé que les «sœurs de charité»
(infirmières civiles) seraient mobilisées et n’auraient plus faculté de
changer d’hôpital.

--C’est incroyable, dit une petite blonde. Il y en a qui se promènent en
vingt lazarets, elles voyagent en «premières», s’amusent avec qui leur
plaît. Elles restent trois jours dans leur nouveau poste et le quittent,
parce que la ville ne leur plaît plus.

--Les «sœurs de charité» sont pourtant bien utiles, remarque Bobbyck. Si
elles s’en allaient, il n’y aurait bientôt plus un seul officier russe à
Ourmiah...

«Et vous-même, est-ce que vous resteriez? ajoute-t-il, s’adressant à son
ami, l’interprète Maurice Jammes.

--Moi, je suis obligé: je suis Français.

--Oui, je vois. Bientôt, ici il n’y aura plus que les Français avec
leurs paquets de coton stérilisé.




VII

NIKADÉMOUS LE CHALDÉEN


On lui demande:

--Comment vous appelez-vous?

--Nikadémous, c’est-à-dire Nicodème...

--Oui, c’est votre prénom, mais votre nom de famille, le nom de votre
père?

--Mon père s’appelle Israël; moi, je me nomme Nicodème...

Tous les Chaldéens sont ainsi, fiers de leur prénom qui est leur nom
propre, leur nom de baptême et de chrétien, le seul qui compte.

Cependant si l’on insiste encore:

--Nicodème, fils d’Israël... On m’appelle aussi Rabbi Nicodème du
village de Tcharbache. C’est ici, monsieur, le pays de la Bible, et
Rabbi est un titre que l’on donne aux instruits, aux professeurs, etc...

--Et les filles, comment les appelez-vous?

--Leurs noms sont tirés de la Bible, comme les nôtres... Les garçons,
Yonas, Israël, David, Abraham, ou des noms composés, comme Odis-chou
(serviteur du Christ)... Pour les filles, il y a beaucoup de Marie, de
Marthe, de Rébecca, d’Esther, de Madeleine..., oui, même Madeleine...

Et il sourit.

Nicodème est brun, l’air d’un Italien calme, sans éclats de voix ni
gestes dangereux. Il parle peu. C’est un ancien séminariste qui attend
une dispense. Du moins, il nous le dit souvent.

--Notre langue, c’est le français. Le chaldéen, on le parle, on l’écrit;
mais il n’a pas de grammaire...

Tout ceci, du reste, ne nous y trompons point, n’est qu’une flatterie à
l’adresse des Français.

                   *       *       *       *       *

Il nous annonce, avec un petit ton supérieur:

--Les prêtres catholiques chaldéens peuvent se marier...

--Les catholiques romains?

--Oui monsieur, avant d’être prêtres, ils se marient; mais, veufs,--ils
ne peuvent reprendre femme.

Puis il se tait. Il n’aime pas parler longtemps. Il ne cherche ni
l’effet ni l’esprit. Il est sensible cependant aux plaisanteries des
Français. Il est souvent surpris aussi de leur façon de railler et de
critiquer. Évidemment, il ne les imaginait pas ainsi...

                   *       *       *       *       *

--Les Chaldéens, reprend Nicodème, se disent descendants des Assyriens
et des Syriens, les Suryaï, de ceux qui émigrèrent de la vallée du Tigre
pour se fixer dans la plaine d’Ourmiah!

Ses yeux longs et noirs brillent comme il commence de nous citer les
noms des rois légendaires:

--Il y eut Sargon, Sémiramis, Assourbanipal, Nabouchodonosor...

Un peu de la gloire fabuleuse de ces personnages semble rejaillir sur
lui...

--Les Chaldéens,--dit-il encore, sur nos instances,--sont divisés entre
eux, à cause de leurs religions... Il y a des catholiques romains et des
protestants. Il y a des Nestoriens et des Jacobites... Les Nestoriens
sont quelques milliers, ils ont des prêtres et un patriarche...

Et Nicodème ajoute:

--Vous savez que l’hérésiarque Nestorius, patriarche de Constantinople
en 428 fut déposé par le concile d’Éphèse parce que sa doctrine tombait
dans l’erreur et distinguait deux personnes en Notre-Seigneur...

Puis, non sans quelque fierté:

--C’est un des plus anciens schismes de l’Église qui a persisté dans
notre nation.

                   *       *       *       *       *

Yonas ou Jonas, un autre Chaldéen, joue à l’ambulance le rôle
d’interprète pour les langues turque et persane. Il a vingt-trois ans,
il en paraît trente-huit. Il ne parle que lorsqu’on l’interroge, comme
Nicodème, du reste. Il répond presque toujours à côté de la question. Il
méprise les Musulmans, parce qu’ils sont d’une autre religion que la
sienne. Il n’aime pas le mollah, qui module des incantations au faîte de
la mosquée; il dédaigne d’expliquer les mœurs des Persans.

--C’est de la bêtise..., dit-il.

Et, pour lui, cette réponse résume tout.

                   *       *       *       *       *

--Jésus-Christ prêchait en chaldéen, nous affirme, en roulant de gros
yeux l’interprète Nicodème.

C’est une langue rauque, dure et chantonnante, qui se rapproche de
l’arabe et de l’hébreu...

Il dit encore:

--Les Chaldéens sont les ancêtres des Juifs. Abraham était Chaldéen...

Il parle de la Bible comme de sa propre histoire et des prophètes comme
s’il les avait connus.

                   *       *       *       *       *

Le ton de mépris que prennent les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul,--elles
ne s’en rendent peut-être pas très bien compte,--pour dire de certains
Chaldéens, notamment de Nicodème et de Yonas:

--Lorsque les Turcs furent annoncés, ils prirent la fuite sans
hésiter...

                   *       *       *       *       *

D’une façon générale, ces Chaldéens de la plaine, craintifs et méfiants,
se montrent durs pour ceux qui ne partagent pas leurs idées
religieuses... Leur langage est souvent d’un rigorisme puritain,--leur
langage seulement. Pour expliquer l’accident survenu à cette Géorgienne
que l’on apporte à l’hôpital, sur un brancard, le ventre ouvert, Yonas
me dit:

--C’est un soldat (qui l’a blessée) parce qu’elle ne voulait pas faire
avec lui l’œuvre de chair...

                   *       *       *       *       *

Ils se font une bizarre idée, ces Chaldéens, de ce que peuvent être des
médecins français...

Une femme vient voir son mari, un montagnard, en traitement à
l’ambulance et que l’on doit opérer de quelque hernie... Est-ce bien
utile, cette opération? C’est ce que demande à l’interprète, un peu
surpris, la curieuse Chaldéenne.

--Enfin, s’il reste ici, vous lui ouvrez le ventre?...

Puis, s’adressant au médecin qui assiste à cette discussion:

--Je veux bien vous le laisser, dit-elle; mais vous me donnerez dix
krans.

                   *       *       *       *       *

Les Chaldéens de la ville, les civilisés, marchands, usuriers, semblent
avoir perdu leurs anciennes qualités de résistance. Un jeune banquier
nous apporte les bruits les plus terrifiants qui circulent à Ourmiah:

--Les Russes s’apprêtent à partir... Ils ramassent leurs fils de
fer[10]. Les Kurdes vont revenir... Le rouble est descendu à huit
kopecks... Les maximalistes ont repris le pouvoir...

  [10] Fils téléphoniques.

--Si les Kurdes viennent ici, nous nous défendrons.

--Que voulez-vous faire? Ils massacrent tout le monde! Et si les Russes
se retirent sans combattre...

--Alors, vous vous laisserez égorger sans rien essayer.

--Pourquoi se défendre?... On en tue quelques-uns: mais il en vient
toujours... Ils sont nombreux.

                   *       *       *       *       *

Le même banquier nous parle des vols nocturnes, du danger qu’il y a de
se promener seul, la nuit, dans les rues, aux environs d’Ourmiah...

--Il faut toujours sortir armé, dit Maurice Jammes.

--Pourquoi armé?

--Pour se défendre...

--Puisque je vous dis que les voleurs vous dépouillent de tout ce que
vous avez sur vous?

--Alors vous ne portez jamais de revolver sur vous?

--Un revolver, ça coûte quatre cents roubles ici... Ce serait autant de
perdu.

--Vous aimez les Russes, Nicodème?

--Non. Mais avec eux, on peut s’entendre.

--C’est vrai. Depuis le temps qu’ils sont en Perse.

--Pas à cause de cela, monsieur. Mais ils sont préférables aux Turcs ou
aux Kurdes.

                   *       *       *       *       *

Nous les regardons vivre.

Ces Chaldéens de la plaine sont d’abord des Orientaux. Leur
religion--qu’ils soient nestoriens, chrétiens protestants ou
catholiques--ne les embarrasse pas. D’ailleurs, ils en changent
facilement, suivant la libéralité des missionnaires allemands,
américains ou lazaristes qui s’intéressent à leur avenir céleste. Leur
religion, c’est un ensemble de rites qu’ils observent comme les
Musulmans accomplissent ceux qui leur sont prescrits. Ils n’en tirent
pas, ainsi que les Occidentaux, une morale, un mode de vivre. C’est
quelque chose d’à côté, à quoi ils ne conforment rien de leur existence,
un pavillon qui doit protéger leurs louches manières.

Aussi il faut voir l’air avantageux que prend Rabbi Odischou, petit
commerçant d’Ourmiah, quand des Français s’amusent à mettre ses
doctrines en contradiction avec ses actes. Il sourit, l’air malin. Il se
croit supérieur, bien plus fort que les Français et les Russes, à qui il
vend, très cher, avec mille compliments, le mauvais vin blanc qu’il
fabrique...

--Entrez, monsieur... entrez, je vous prie. Ma maison est la vôtre. Tout
ce que je possède est à vous... J’aime beaucoup les Français.

Par ses humbles manières, il acquiert petitement d’illicites
bénéfices... Il sait que la vente du vin est interdite par les autorités
militaires russes; mais enfreindre un ordre d’étrangers, voler un
musulman, un orthodoxe, ce n’est pas grave. Ainsi, il ne perd rien de sa
réputation.

--Je suis fournisseur de la Mission catholique, monsieur, depuis que je
la connais.

Sitôt en effet qu’on doute de leur bonne foi, dans les marchés qu’ils
traitent, les Chaldéens jettent dans la balance:

--Je suis catholique romain. Je fournis la Mission.

Du ton, sans doute, que devaient prendre les affranchis de Rome quand
ils s’affirmaient «citoyens de la Ville».

Rabbi Odischou auprès de ses pareils, passe pour un adroit compère...
Et, de même, puisqu’il accomplit tous les simulacres ordonnés pour le
Carême et les Pâques, il est sûr de gagner les félicités éternelles, par
fraude, avec la même facilité et les mêmes procédés qu’il sut acquérir
ses biens terrestres...

                   *       *       *       *       *

Si les Chaldéens de la plaine sont peureux et sournois, ceux de la
montagne au contraire, les Djilos, sont braves et audacieux. La plupart,
sujets turcs, des environs de Mossoul, déserteurs des armées de Turquie,
organisent des expéditions contre les Kurdes. Grâce à leur connaissance
du pays, ils forment, pour les Russes, des patrouilleurs adroits. De
temps à autre, les Djilos s’aventurent dans les montagnes, mais comme
les Russes ne veulent plus combattre, ils reviennent à Ourmiah, avec des
prisonniers et du butin, sans essayer de garder les positions prises.

                   *       *       *       *       *

Nous sommes allés voir les Kurdes que les Chaldéens ramenèrent de leur
dernière expédition. On nous avait annoncé des femmes, des enfants, des
vieillards, des hommes valides en grand nombre... Nous ne trouvons que
des misérables, une quarantaine peut-être, sordides, le turban lourd,
crevant de faim... Un soldat surveille ces captifs.

--Oui, il n’y en a pas beaucoup... Vous ne voyez que les otages, nous
explique posément Nicodème... Les autres, ils étaient encombrants; aussi
tous les jours, le long du chemin, à chaque étape, on en sacrifiait
quelques-uns à coups de «kindjar» (poignard).

                   *       *       *       *       *

Ce dimanche-là, un Chaldéen nestorien vient de la montagne où il habite,
voir son frère, blessé grièvement par les Kurdes et que l’on soigne à
l’ambulance...

On s’informe:

--Ah! oui. C’est celui qui est mort ce matin... Il est resté trop
longtemps sans soins... Déjà, quand il est arrivé ici, il n’y avait plus
d’espoir... etc.

Et cent autres bonnes raisons que l’on trouve toujours. Les infirmiers
parlent ainsi devant le Chaldéen qui n’entend rien à notre langue et
nous regarde l’un après l’autre.

Marcel Benoit, l’infirmier modèle, très calme, comme d’habitude,
s’adresse à l’interprète Yonas, et désignant le Chaldéen.

--Eh bien, il faut l’avertir doucement de ce décès...

Yonas se décide et, à mesure, nous suivons sur le visage du montagnard
l’effet des paroles gutturales. L’homme tient un bâton à la main, il
porte une besace derrière le dos, lourde de raisins secs et de piments
qu’il apportait au frère blessé. Lentement, il s’appuie sur sa canne,
puis se laisse glisser et coule par terre, contre le mur... Il vient
d’«apprendre»... Il baisse la tête et des larmes gonflent ses paupières
bronzées...

Un silence, puis l’infirmier demande:

--Où est le cadavre?... Dans la petite chambre?...

--Oui..., recouvert d’un drap...

--Demandez-lui, Yonas, demandez-lui s’il désire le voir?...

Yonas parle de nouveau:

--Demandez-lui quel jour il veut qu’on l’enterre?... Comment?... Avec
quel prêtre?...

Nouveaux pourparlers de Yonas qui racle un langage rocailleux. Des
infirmiers de la salle d’opération, l’air affairé, circulent
paisiblement. Deux dames en noir, l’une brune, col marin, béret bleu,
l’autre d’un blond léger, passent près de nous, sans rien comprendre. Ce
sont deux doctoresses de l’Hôpital Cinq qui viennent visiter
l’ambulance.

--Il dit, traduit Yonas, de faire comme vous voudrez.

--Eh bien, demain, s’il veut...

--Oui, demain.--Il dit encore: «Traitez-le comme votre propre fils.»




VIII

«L’HOMME-QUI-DOIT-MOURIR»


Ces coups de feu isolés que l’on entend, chaque nuit, comme dans un
«secteur tranquille» sur le front, ajoutent quelque chose de mystérieux
à notre exil dans cette ville où, le soir venu, dans les ruelles sans
lumière, on ne rencontre personne... Parfois, un falot qui se balance au
loin, à ras du sol... Ce sont deux riches Persans, dans leurs manteaux,
qui rentrent chez eux, précédés d’un domestique...

--Votre ville n’est pas très sûre, Nicodème... Vous feriez bien de ne
pas sortir si souvent, après neuf heures...

A ce conseil de prudence, Nicodème sourit.

--Ce n’est pas dangereux, dit-il enfin. Moi je sais. Je ne crains
rien... Ce ne sont pas des coups de feu au hasard, des balles perdues
comme vous le croyez. Ce sont des Chaldéens qui se vengent... Il y a un
livre où il est écrit tout ce qu’ont fait les Kurdes (il prononce:
«Kourdes»)--pendant l’occupation des Turcs... Avec des Persans
d’Ourmiah, qui indiquaient les maisons des Chrétiens, ils ont pillé, ils
ont assassiné plus de mille Chaldéens; ils ont enlevé les femmes et les
jeunes filles jusque sur les autels et emmené les plus jeunes en
captivité. Aujourd’hui, les Chaldéens revenus d’Amérique...

--Comment? d’Amérique?...

--Oui, il y en a beaucoup en Amérique. On les a avertis, et ils
reviennent chez eux. Et ils trouvent leurs biens disparus, leurs maisons
détruites... On leur dit: «C’est tel musulman qui a pris ta fortune, ta
femme, tué ta mère et donné ta fille captive aux Kourdes...» Alors, il
n’a plus personne, il est fou, et la nuit, avec son fusil, il se met à
l’affût. Les balles qu’il tire, c’est à coup sûr, et il sait sur qui il
doit tirer...

Et le sourire de Nicodème s’élargit.

--Moi, j’ai fui, avoue-t-il très posément, mais d’autres qui sont restés
ont vu tous les leurs massacrés. Ainsi Yonas qui a hérité de tous ses
oncles d’un seul coup...

«Les meurtriers seront punis. Il y a aussi des Persans que tous les
Chaldéens veulent faire disparaître, ceux qui ont dénoncé les Chaldéens
riches, les femmes qu’il fallait prendre... Mahamed-Khan, celui qui est
propriétaire de l’ambulance, est un de ceux-là (et son beau-frère
aussi). C’est un homme qui doit mourir de mort violente...

                   *       *       *       *       *

Vers les cinq heures du soir, les bras croisés sous son manteau noir,
des lorgnons sur le nez, Mahamed entre à l’ambulance, fait le tour du
propriétaire, s’arrête chez le pharmacien, où il pénètre sans frapper,
sourit niaisement, se retire pour aller contempler le moteur que l’on va
mettre en marche, s’égare dans la deuxième cour, et rentre chez lui, du
même pas tranquille. Le matin, vers les neuf heures, et l’après-midi, il
recommence cette petite excursion, la seule qu’il puisse faire en toute
sécurité, sa maison touchant à celle des Français. Telle est la grande
distraction de Mahamed, l’homme qui doit mourir.

Le reste du temps, Mahamed le passe chez lui, parmi ses femmes ou chez
son beau-frère... On le rencontre rarement seul dans les rues. Il ne s’y
aventure jamais après la tombée de la nuit...

                   *       *       *       *       *

--Alors, vous croyez, Nicodème, que ce Mahamed sera un jour des clients
de la salle d’opération?

--Pas forcément... Il peut aller directement au cimetière.

«Les Chaldéens, poursuit Nicodème, sont des gens plus loyaux que ne le
disent les Persans. De temps à autre, ils font savoir à Mahamed que ses
jours sont comptés et s’arrangent pour lui rappeler qu’il doit mourir
comme il en fit mourir tant d’autres. Et ce n’est pas sans effroi que
Mahamed lit des billets dont il goûte peu la concision:

«Celui qui par ta faute est seul au monde est revenu d’Amérique...»

«Tenez, on le «cherchait» hier, avouait Nicodème, mais on ne l’a pas
trouvé... Il a dû être prévenu...

                   *       *       *       *       *

Nous sourions un peu du terrible récit de Nicodème, nous tâchons de
laisser à l’imagination orientale une grosse part de grossissement,--la
plus grosse,--cependant, lorsque Mahamed passe auréolé de son air
stupide, nous nous surprenons à regarder cet homme que guettent tant
d’ennemis anonymes et qui serait promis à une mort prochaine et
inattendue...




IX

UNE RÉPONSE DE SOPHIA


Depuis plusieurs semaines, je me demande: «Miss Sophia a-t-elle reçu mes
lettres?»

Son silence m’inquiète à la longue. Et j’ai appris que des courriers en
route pour la Russie étaient attaqués et pillés dans les déserts de
Djoulfa.

Or, ce matin, on me remet une lettre. C’est Sophia qui répond. Quelques
lignes seulement, datées de «Tiflis, 4/17 septembre 1917».

                   *       *       *       *       *

«Vous êtes tout de suite parti, et Nina aussi est partie, et Tatiana
donc est retournée à Moscou... Tout est fini de ce qui était... La vie
est un conte si infiniment beau!

«Dieu que je prie et la grande icone qui est droite dans le coin du
grand tapis et qui vous a vu veilleront sur vous, je le sais. Allez, mon
ami grand. Pour moi, il est ceci: un garçon n’est plus qui m’a aimée, et
il faut, a dit la Mystérieuse Voix, racheter ce péché.

«Je m’en vais dans un couvent retiré.

«Ce n’est pas lui que j’aimais, mais un autre que je ne peux plus dire
et que je ne saurais oublier dans ma glacée solitude...

«Adieu donc. Quand vous serez sur vos boulevards de Paris, pensez à moi
quelquefois, ami, à la dame aux blanches toilettes qui adorait les
crépuscules du Jardin du Palais.»

                   *       *       *       *       *

Ainsi, cette Sophia que je tenais pour un esprit pondéré, calme,
sensible, qui représentait pour moi cette sagesse raisonnable que nous
aimons de trouver chez une femme française, se révélait déconcertante
autant que les autres. C’est assurément parce que je la connaissais mal
et n’avais jamais eu l’avantage de toucher jusqu’au profond de son cœur.

Je me rappelle, maintenant. Certains détails qui, de près, demeuraient
au troisième plan, grossissent et se placent selon leur importance.
Comme miss Sophia habitait une chambre à part dans le logement de
Tiflis, elle se trouvait rarement présente à nos réunions du soir. De ne
l’avoir rencontrée que par hasard, auprès de Nina et de Tatiana, et très
souvent seule, si aimable et spirituelle, j’avais fini sans doute par la
croire différente des autres.

Je perdais toutefois, avec elle, une dernière illusion. C’est une chose
qui me fut sensible, mais cette lettre que je venais de recevoir
terminait si bien ma correspondance datée d’Ourmiah que je l’ai mise là,
en conclusion...

Quant à Sophia, ma jolie folle, comme les autres, je ne l’ai jamais
revue, mais j’écris ici son nom, pour la dernière fois sans doute, afin
que, par sa grâce, ce récit parvienne,--et nul ne le souhaite plus que
moi,--à cette notoriété passagère qui sera, peut-être, son plus heureux
apanage.




X

INDIGÈNES D’OURMIAH ET D’ALENTOUR


Dans les couloirs de l’ambulance, on rencontre d’abord Mahamed-Khan, des
mollahs de toute catégorie, des saïds à la ceinture verte, mais aussi,
mais surtout, le musulman Yadoullah-Khan (la main de Dieu), un maigre
jeune homme à lunettes, et le mollah de la mosquée voisine, Persan,
ancien style, qui porte la robe et le turban. Sa barbe et ses mains sont
roussies au henné... Il semble toujours surpris de voir des Européens
qui ne brutalisent pas les habitants du pays. A vrai dire, jusqu’à ce
jour, les Français sont bien vus à Ourmiah. Les marchands du bazar, si
méfiants d’ordinaire, habitués à être volés par les soldats russes, nous
laissent choisir les objets qu’ils mettent en vente. Ils nous prient
même de pénétrer dans leurs étroites boutiques.

--Vous n’êtes pas comme les autres, dit un de ces revendeurs. On nous
l’a dit dans les mosquées...

L’interprète Yadoullah-Khan a voyagé,--du moins il nous l’assure,--en
Allemagne et en Suisse. Aussi a-t-il rapporté quelques habitudes
occidentales. Il est habillé à la moderne: calotte noire, longue
redingote-jupe aux nombreux plis, le pantalon et le gilet à
l’européenne... Mais il a gardé sa sottise naturelle et son énorme
prétention.

On lui parle des fameuses confitures de roses persanes, que chacun
connaît de réputation...

--Oh! oui, monsieur... Avant la guerre, nous avions ici de très bonnes
confitures, vous savez... Elles venaient en boîtes de Guermany.

A l’un de nous, il demande:

--Est-ce que cela existe aussi chez vous, que les chiens, ils deviennent
fous après avoir mangé du cadavre d’homme?

Et il ouvre de grands yeux ahuris pour entendre:

--Mais, Yadoullah-Khan, les chiens, chez nous, ne se nourrissent pas de
cadavres humains...

                   *       *       *       *       *

Si les musulmans des villages de la plaine sont de secte chiite, ceux
des montagnes, les Kurdes notamment, sont sunnites, et cela complique
encore les haines de religion.

On rencontre peu de Kurdes dans Ourmiah, bien qu’il y en ait, disséminés
à travers la ville. Ils s’habillent comme les montagnards chaldéens: la
veste courte, la ceinture à poignards, les cartouchières, le bonnet de
feutre avec turban à franges et les larges pantalons.

De nombreux mendiants, des mendiantes aussi de race kurde se traînent
dans les rues, le jour. La nuit, ce peuple se retire dans son quartier:
des bâtisses incendiées, abandonnées, et vit là, pêle-mêle, dans la
misère et la vermine.

                   *       *       *       *       *

On trouve des mendiants dans tous les coins des ruelles, devant toutes
les portes. Ils attendent, sans bouger. Les enfants pleurent, les femmes
gémissent, et lorsqu’on passe près d’elles, vous disent en petit nègre:

--_Gardache, clebo malinky!_ («Frère, du pain pour mon petit!»)
désignant, sur leur dos, une figurine gelée, enfouie dans des haillons.

Une misérable femme regarde devant l’hôpital, les Français qui
plaisantent et jouent avec l’énorme épagneul de la mission. Soudain, la
mendiante s’éloigne, en nous maudissant.

--Que dit-elle?

--Elle dit, explique l’interprète Israël, en riant, elle dit: «Je vois
que les Français sont impurs, comme les Russes. Ils touchent les
chiens.» Et vous voyez, elle s’en va sans même attendre l’aumône qu’elle
a demandée.

Il y a de jolies Kurdesses parmi ces femmes: brunes, le nez busqué, les
lèvres fortes, le visage racé; les Persanes que l’on voit habituellement
ont de grands yeux et des pommettes rouges comme les Chaldéennes de la
campagne. Les Chaldéennes de la ville sont plus fines et d’une beauté
qui ne fait pas oublier les Juives...

Au bazar, lorsqu’on s’égare dans le quartier réservé, on rencontre de
nombreuses formes voilées de noir qui jacassent et nous suivent du
regard... Ces mêmes personnes, on les retrouve dans les cimetières, dans
certaines ruelles aussi, mais ce sont là des courtisanes de basse
catégorie. Il en est de plus élégantes que l’on envoie chercher à
domicile par un de ces nombreux enfants qui rôdent dans les rues avec
les chiens errants.

                   *       *       *       *       *

Yadoullah-Khan adore les romans d’aventures et les récits policiers qui
le font frémir.

--New-York et Paris, c’est plus terrible que ce qu’on peut trouver en
Perse...

Il a lu toutes sortes de livres inconnus qu’il cite de travers, persuadé
qu’ils sont célèbres puisqu’il les connaît.

Il fume de petites cigarettes qu’il roule lui-même, se promène
lentement, s’assied, erre de nouveau le long des couloirs, écoute, sans
en avoir l’air, les conversations des Français et introduit «les grands
personnages» persans à l’hôpital. C’est là son rôle officiel; à la
vérité, il est espion à la solde du gouvernement persan auprès des
Français.

Pour ce métier, il ne reçoit que deux cents krans par mois. Yadoullah
ajoute à ses revenus comme il peut. C’est lui qui présente les malades
musulmans à la consultation gratuite. Aux uns, il promet la guérison,
des remèdes, le droit de revenir auprès des médecins, suivant le taux
des générosités qu’il encaisse, car rien ne se fait que par sa grâce et
moyennant pourboire. Aux curieux qui ne veulent que visiter l’hôpital,
il demande une gratification et leur fait voir pour ce prix les lampes
électriques et le moteur qui fournit la lumière...

                   *       *       *       *       *

Si «Mahamed qui doit mourir», Yadoullah, et quelques autres sont vêtus à
la moderne, c’est-à-dire s’ils portent un col, une chemise, des bottines
et un parapluie, le mollah a gardé les traditions: barbe au henné,
cheveux ras, le turban du pèlerin et sa robe longue... Le mollah nous
salue, une main posée sur son cœur; il cite souvent des versets
arabes... Il ne connaît pas le français.

Ces Persans anciens et modernes, différents en apparence, ont une même
pensée: ils redoutent les Russes et méprisent tous les chrétiens
indigènes. On peut assurer qu’ils n’ont pas changé et sont pareils à
leurs ancêtres décrits par les anciens voyageurs.

Des Persans se sont assemblés devant la porte de l’ambulance. Soudain
surgissent les policiers du gouverneur et le chef de la police lui-même,
un petit homme à lunettes rondes... Ils s’avancent avec des fouets et
dispersent les curieux, en frappant à droite et à gauche. Des chevaux à
grande allure débouchent du tournant de la rue, une voiture les suit, où
des femmes voilées de noir sont assises. Ce sont les dames d’un riche
Persan qui accomplissent leur promenade quotidienne.

                   *       *       *       *       *

Le mollah s’est lié d’amitié avec quelques Français. Il a bien voulu
nous montrer l’intérieur de sa mosquée, une haute pièce tapissée de
nattes. Nous avons tourné dans l’étroit escalier du minaret qui conduit
à la plateforme où le mollah, le visage tourné du côté de la Mecque,
psalmodie les prières rituelles, trois fois par jour. On voit les
terrasses de la ville, quelques intérieurs de jardins, l’intimité des
maisons musulmanes: trois femmes dévoilées qui se baignent dans les
canaux, sous les arbres, les toits arrondis du caravansérail, des
vergers, des vignes, les saules qui bordent l’horizon et les lignes
bleues du lac, au loin...

Comme nous descendons, une foule de Persans assiègent la mosquée.
Nicodème nous conte qu’il y a en ville une grande rumeur: on a vu des
Français sur le minaret, et les Musulmans craignent on ne sait quel
danger pour leurs femmes. Le mollah fournit des explications.

--C’est bien fait, dit Nicodème, jaloux peut-être de notre commerce avec
un Infidèle, il n’avait pas besoin de vous faire grimper là-haut...

Dans le courant d’octobre, les Musulmans chiites célèbrent leur grand
deuil annuel[11]: la mort des imans et d’Ali. Des processions de
pénitents parcourent la ville, matin et soir. Des croyants, vêtus d’une
seule chemise noire, se flagellent les épaules en cadence, avec des
chaînes. D’autres se frappent la poitrine à coups de poing. Des enfants
chantent des chœurs monotones. On promène des drapeaux verts et noirs,
des bannières avec des plumes, ornées de mains de métal... Des Persans,
la tête basse, conduisent des chevaux drapés de noir... Une ronde
sauvage circule, la nuit, dans les ruelles, en agitant des sabres, des
couteaux, des piques. Ils crient d’une voix essoufflée, mais sur un même
rythme, quelque chose comme: _Chahossé! Vakhossé!_

  [11] Le nom de _chiites_ s’appliqua à tous les partisans d’Ali (gendre
    de Mohammed) quelles que fussent leurs tendances. Une partie
    considérable d’entre eux honoraient dans Ali et sa famille les
    dépositaires d’un droit légitime au califat. Les Alides, par
    malheur, se montrèrent incapables de jouer ce beau rôle de
    prétendants. Le fils aîné d’Ali, Hassan, se désista presque
    immédiatement de ses droits au bénéfice de l’Omeyyade Mo’awiya. Le
    plus jeune, Hosaïn, trouva la mort des martyrs, en 680, dans une
    folle équipée vers Koufa (P.-D. CHANTEPIE DE LA SAUSSAYE, _Manuel
    d’histoire des religions_).

Les Français regardent curieusement, avec un certain malaise, ces
manifestations... Mais les Russes éclatent de rire, et les chrétiens
chaldéens plaisantent, avec une colère méprisante. Des Arméniens qui
passent, à la tombée de la nuit, et qui fuient aussitôt, déchargent
leurs revolvers sur de jeunes enfants, devant la mosquée. Des tués. De
nombreux blessés.




XI

«LES SOIRÉES D’OURMIAH»


Une nuit, en rentrant à l’écurie qui nous tient lieu de dortoir, nous
apercevons, Marcel Benoit, Maurice Jammes et moi, non loin de la porte
d’entrée, quelque chose qui se traîne par terre.

--Encore un coup des Arméniens, dit Benoit.

Nous nous approchons curieusement. Nous reconnaissons l’un des nôtres:
Captain.

--Ce qu’il a dû boire pour arriver à se mettre dans cet état! remarque
Benoit, plein d’admiration.

--Laissez-moi, implore Captain. Je regagne mon quartier général.

--Comme ça? A quatre pattes? demande Jammes.

--Chut!... Oui, à cause des espions...

Il est indéniable que Captain ne peut ni marcher, ni se traîner. En
dépit de ses protestations, nous le portons jusque sur son lit.

--«Captain Treuleuleu!» observe Marcel Benoit. Quelle belle signature
pour des articles sur la guerre, en délayant le communiqué, comme...

--Pourquoi ne pas faire un journal?...

Le fait est que l’on s’ennuie sans limite dans cette ville d’argile mal
cuit. Pas de lettres. Et tout est merveilleusement prévu et organisé
pour qu’on n’en reçoive jamais. Le courrier est, la plupart du temps,
confié à des Russes évacués sur Tiflis qui sèment ce supplément de
bagages dans les gorges de l’Araxe. Ou bien, se laissent piller.

Un journal, c’est un dérivatif tout indiqué. Sur-le-champ, nous décidons
de nous mettre à l’œuvre. Ainsi prennent naissance, par sympathie avec
les «Soirées de Paris» de Guillaume Apollinaire, les «Soirées
d’Ourmiah». Ce titre eut la faveur de plaire tout de suite, parce qu’il
prêtait à la rêverie, aux veillées sous la lampe, à la vie en famille,
des choses oubliées, en somme.

--Voici la manchette, dit Benoit: «Journal français du front du
Caucase.»

--Tout simplement?

--Puis, les indications habituelles: «Rédaction, quartier de Yurdischah.
Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. La Direction les
utilise.»

--A quoi? interroge Maurice Jammes.

--Tu le verras bien.

--Il faut prévenir le public qu’il doit s’adresser pour toutes
communications au garçon de bureau Benoit...

--Avant de lui parler, ajoute Jammes, se rendre compte s’il est à jeun.

Ce Marcel Benoit, quand j’y pense, représente l’un des plus beaux
échantillons d’humanité que la grande tourmente promène à travers le
monde. Pour la semence, sans doute... Bien qu’il soit apprenti médecin,
Benoit ne manque pas d’intelligence. Il a de l’esprit et tâche de
comprendre ce qu’il apprend. Aussi, à l’ambulance, le génie
administratif l’emploie au balayage des cours et à l’arrosage des
jardins, de malheureux pétunias qu’il inonde en conscience.

Cependant, Benoit veut bien, au nouveau journal, cumuler les fonctions
de garçon de bureau et de critique dramatique. Aucune ironie dans ce
rapprochement. Le hasard...

--Le quotidien est fondé puisque nous avons déjà un garçon de bureau,
annonce Maurice Jammes.

--Le premier numéro s’ouvrira sur un grand manifeste.

--Entendu: «Nous sommes ici pour représenter le Droit.» Mais
occupons-nous des rédacteurs, intervient Benoit.

«Si l’on demandait à Baudat, le maître d’armes, une chronique sur les
sports?

--Tu iras le trouver dans la cabane qu’il s’est construite: «Au Petit
Creusot», où il répare si artistiquement avec des boîtes de conserve les
fusils des Chaldéens. Ce qui est fort dangereux, du reste...

--Pour les Chaldéens qui se servent de l’outil réparé. Mais Captain
l’affirme: «Les morts ne réclament jamais.»

--Et Captain?

--Il sera chargé de la chronique militaire.

--Si c’est pour parler de l’avance des armées russes, autant supprimer
la rubrique tout de suite, assure Maurice Jammes.

--Avez-vous pensé à la publicité?

--Elle viendra toute seule, affirme Benoit. Pour commencer, nous
inscrirons des placards comme ceux-ci: «Si vous aviez placé ici une
annonce sur votre produit, vous l’auriez vue, et vous en auriez fait une
commande à votre maison.»

--Beaucoup de choses se perdent ou s’égarent, disparaissent enfin,
déclare Jammes. Une colonne pour les «recherches et réclamations».

--Entendu. Nous mettrons: «Le Monsieur qui au vestiaire du Grand Théâtre
russe, du quartier de Dilkoushah, a reçu un pantalon de dentelle et un
éventail au lieu et place de sa capote réglementaire, est prié de
rapporter ces objets à la Direction.»

--Et la chronique médicale?

--Nous n’avons que l’embarras du choix: trop de compétences.

Mais Benoit demande la parole:

--Cette rubrique exige des connaissances sérieuses, des études spéciales
et de la pratique. Pourquoi ne pas la confier au «Captain». Son
passé--ancien prisonnier de guerre, évadé d’Allemagne, ancien matelot,
ancien boucher sur un paquebot--le désigne suffisamment pour cet emploi.

«Vous savez que, dans le civil, Captain met sur ses cartes de visite:
«Ex-interne de la Villette». Ce qui ne manque pas de produire une grande
impression sur sa clientèle.

«Et puis, il ne faut pas oublier, ajoute Benoit, comme Captain le
reconnaît lui-même, qu’il n’a pas plus de décès qu’un chirurgien.

--On pourrait encore ouvrir un cours, très utile, sur la transcription
en français, des noms russes et persans. Doit-on écrire le «Stabs» ou le
«Schtabs»? (État-Major). Doit-on écrire «Younker» ou «junker» à
l’allemande, pour désigner un officier? Doit-on énoncer «Pojalouista»
(pour: s’il vous plaît) quand tous les Slaves disent: «Pajaste»?

--Je crois bien que le journal est prêt, conclut Jammes. D’ailleurs, je
viens de trouver la devise qu’il portera en manchette. En manière de
protestation contre la nourriture qui est assez restreinte comme vous
savez et l’obligation où nous sommes de ne consommer que du thé, le vin
étant défendu par les autorités russes...

--Alors, c’est en buvant du thé que Captain s’est mis dans l’état où
nous l’avons trouvé?

--Non. C’est parce qu’il verse trop d’ersatz de vodka dans son thé.

--En manière de protestation, poursuit Jammes, Captain a composé un
refrain sans façon qui est devenu le refrain de la formation:

    De l’ambulance alpine,
    J’en ai plein le dos:
    On n’y bouffe que des briques,
    On n’y boit que de l’eau.

--Et la chronique des modes et de l’élégance?

--On priera Maurice Jammes d’aller la demander à la comédienne Lentina,
répond Benoit.




XII

CONSULTATION GRATUITE


Deux fois par semaine, il y a consultation médicale. Ce sont toujours
les mêmes clients qui se présentent: indigènes, chaldéens, musulmans et
des soldats russes de toutes les armes, des femmes employées à la
Trésorerie, aux Intendances, des «sœurs de charité...»

Les premiers soldats qui viennent n’ont pas de papiers... Ils ont lu,
par hasard, sur les murs de la maison, l’écriteau racoleur. Alors ils
sont entrés... Mais, comme ils ne possèdent pas d’autorisation écrite,
on les renvoie. Cette formalité les étonne... Et les civils musulmans
qui attendent, où prennent-ils leurs papiers?

Quelques soldats, cependant, sont revenus, puis d’autres, par curiosité.
Ils montrent un bout de chiffon sur quoi une «siestra» indulgente
griffonna quelques lignes et sa signature: «Pour le Médecin-chef du
régiment ou de l’hôpital... La sœur: Anna, etc...»

Les sœurs de charité, qui sont souvent plus lettrées que les docteurs et
officiers russes, tiennent en effet les écritures que ces messieurs
affectent de dédaigner. Le billet s’orne du timbre humide où les aigles
impériales déploient leurs ailes... Miracle du cachet, sortilège de la
paperasse que nul ne cherche à déchiffrer!... La forme est sauvée, et
les porteurs de papiers sont dignes d’entrer...

Comme ils s’ennuient à faire antichambre près de la porte que referme
avec bruit un tablier blanc pressé, les Russes commencent une longue
discussion. On les entend crier:

--_Davolna!_ (assez!) _Volia!... Svaboda!... Bourgeouaisie!..._

Soudain, une bousculade. Un sarrau maculé de sang... C’est l’étudiant de
service qui prie ces messieurs de faire silence. Sur un banc, à l’écart,
des officiers russes sont assis. Une «siestra» en robe crème et jupons
courts se penche auprès d’un brancard. De nouveau, la porte s’ouvre. Et
apparaît l’interprète Pawel Alexandrovitch, un Russe né à Paris, qui a
l’avantage de connaître ses compatriotes. Avant même qu’il ait parlé,
tous les «tavarischy» se pressent autour de lui. Pawel les calme, du
geste. Puis il appelle un des officiers qui, trouvant dans ce nouveau
venu une aide inespérée, se redresse, et, dans un grand salut militaire,
fait sonner ses éperons.

Un soldat s’étonne que les officiers bénéficient d’un tour de faveur. Il
posera la question au Comité, mais, devant le silence de Pawel, les
autres se taisent: ils se retrouvent les dociles serviteurs de l’ancien
tsar...

Barine Pawel, très digne, cherche un étui d’argent niellé. Il le
présente aux officiers russes qui s’inclinent. Pawel lui-même prend une
cigarette et, avec les grâces et les petites façons d’une pensionnaire
en peignoir, roule sa cigarette sur la boîte, tasse le tabac d’un côté,
puis de l’autre, tord le bout cartonné. Le Russe expose son cas.

La «siestra», aussitôt, plaide la cause de son malade, qui, du reste, se
croit déjà perdu et cherche sur les murs les habituelles icones. Mais il
ne voit que des tableaux de service, emplois du temps, courbes des
fièvres, etc. Le malade du brancard appelle un pope, un petit père...

--Batiouchka!...

Et le «batiouchka» paraît.

Il y a là, précisément, un grand feutre mou bleu-ciel qui porte l’ample
robe grise à fourrures des popes. Sa main grasse se ferme sur une
tabatière d’or enrichie de rubis. Il a l’air très doux, ce pope. Il
s’accroupit près du brancard. Il parle avec douceur et se bourre le nez
d’un doigt délicat. La «siestra» attend, la tête penchée. Elle est
blonde, naturellement, des yeux bleus... Elle ressemble à la plupart des
infirmières qui sont venues dans les hôpitaux du front, pour distraire
les officiers, disent les simples, pour faire de l’espionnage, affirment
les initiés. De mystérieuses histoires ont cours, en effet, sur le
compte de ces dames. Prisonnières des Turcs, elles furent remises en
liberté, comme «Croix-Rouge», après une charmante captivité. Presque
toutes parlent l’allemand, et c’est en cette langue qu’elles s’expriment
souvent avec les Français peu familiers avec le russe.

La jolie «siestra» a rejeté son manteau d’astrakan et détaillé d’un
regard tranquille, les hommes et les choses qui l’entourent... Des
«camarades» se succèdent. Ils sont atteints des habituelles maladies que
réservent aux imprudents les faciles chrétiennes de cet Orient et les
voiles noirs qui rôdent dans les cimetières. L’un expose à Pawel, dont
il remarque les mains ornées de bagues, que la sorcière de son village,
lorsqu’il partit pour la guerre, lui annonça que, s’il était épargné et
repassait la frontière du Caucase, il resterait stérile. Cela l’inquiète
pour la Natacha, qui lui est fidèle dans la steppe profonde...

C’est un grand garçon au nez ingénu. Sa tête disparaît sous un énorme
bonnet à poils blancs; ses pieds s’enfoncent en de lourdes bottes de
feutre.

Pawel, sans rire, car il connaît ceux de sa race:

--Camarade, ton esprit est affranchi de l’esclavage et de l’erreur...
Pas plus que le tsar n’était notre Père, la radoteuse... etc...

Une Arménienne lourde, vêtue d’une blouse qui flotte jusque sur ses
chevilles, pas plus grosses que les mollets d’une Française, et un
paysan habillé avec les défroques que les soldats russes abandonnèrent,
parlementent longtemps... Il y a là, encore, des Persans de la dernière
classe, reconnaissables au sillon qu’une tondeuse a tracé au milieu de
leur épaisse chevelure et trois graves mollahs... Ces derniers
s’informent d’abord si les «savants» qui doivent les examiner sont
musulmans. La valeur de la consultation dépend de la réponse... Et puis
une Persane, en noir. Son mari, une lévite en bonnet rond, l’accompagne.
Il dit que sa dame est malade: une plaie sur les lèvres. Il veut que
l’interprète ordonne les remèdes, tout de suite, sans regarder la
Persane, qui se refuse, même pour un moment, à montrer son visage.

Mais Pawel conte fleurette à la «siestra». Il se tient sur une jambe,
puis sur l’autre, de façon que la visiteuse puisse admirer à loisir ses
jambières en cuir jaune. Il agite les mains, et c’est pour lui faire
voir sa bague où bleuit une énorme turquoise...

Un vieil homme, habillé comme un soldat russe s’approche de
l’interprète. Celui-ci, délaissant pour un instant la «sœur de charité»
demande:

--Soldat?

--Oui, dit le Russe.

--Quel âge as-tu donc?

Pas de réponse. Pawel insiste:

--Voyons, quelle année? Quel mois? Quel jour es-tu né?

--Nizenaï... (je ne sais pas) déclare une voix endormie.

--Comment? Tu ne sais pas! Rappelle-toi...

La grosse tête ronde semble réfléchir un moment, puis:

--Je me souviens... C’est l’année où la maison d’Yvan Yvanovitch, en
face de la nôtre, a brûlé...

Comme les malades persans semblent se donner rendez-vous devant les
portes de l’ambulance pour la consultation, des médecins chaldéens qui
firent leurs études en Amérique, poursuivent jusque-là leur indocile
clientèle. L’un d’eux examine un Musulman, le tâte en silence, puis tire
d’une valise à main quatre petites fioles de teinte et de grosseur
différentes. Il les range devant le malade et désigne chaque flacon:

--Voici... celle-ci coûte deux krans, celle-ci quatre krans, celle-ci
huit krans, celle-ci dix krans. Qu’est-ce que tu veux?

Le malade se décide pour la fiole à deux krans.

--Tu prendras de cette potion une cuillerée toutes les heures...

Toutefois, le Musulman ne s’en va pas. Il attend les remèdes gratuits
qu’on lui remettra à l’ambulance.




XIII

DIVERTISSEMENT


Depuis trois jours, des bandes de corbeaux tournoient très bas dans le
ciel, à portée de nos fusils. Leurs croassements emplissent la cour du
petit jardin de l’hôpital. Ils présagent les ondées prochaines, l’hiver,
le froid... Et ce soir, voici qu’il pleut... Dans les étroites rues mal
pavées de la ville, l’eau forme des mares inattendues. Le long des
murailles de briques et de terre, de grands Persans passent en courbant
l’échine... Quelques ânes attardés traversent le cimetière musulman, où
les saules se profilent dans la brume...

Voici venir le temps où les communiqués du Caucase annoncent que «dans
les montagnes, la neige est tombée, atteignant par endroits un mètre de
hauteur, que dans les secteurs du sud de Kalkika, etc., le froid dépasse
dix degrés; des bourrasques de neige arrêtent les opérations...»

--C’est tout ce qu’il y a, nous dit un officier russe. C’est fini pour
la saison et pour l’année... L’été, il fait trop chaud... L’hiver...

Et il sourit en approchant frileusement du petit poêle sa grande capote
grise.

--Au revoir, monsieur. C’est le dernier communiqué.

A l’État-Major, au «Stabs», l’officier de service secoue la tête.

--Nous allons prendre nos quartiers d’hiver sur les positions que nous
occupons. D’ailleurs, l’armistice sera vite conclu.

Il flotte dans l’air une inquiétante angoisse. Le marché est fermé et
des bruits se répandent: la paix prochaine serait signée, l’écroulement
et la fuite de Kerensky, l’évasion de Korniloff, l’assassinat de Lénine,
etc...

La chute de Kerensky! Tandis que la tragédie d’Hamlet se jouait en
Russie avec ce mauvais acteur de Kerensky, quelques Russes et
nous-mêmes, les Français, à leur contact, avions fini par croire au
redressement de ce vaste pays.

C’est pourquoi la surprise fut grande lorsque les nouvelles de Moscou
furent confirmées. Le 10 décembre 1917, on apprenait à Ourmiah que
l’armistice était signé. Les soldats annoncent naïvement leur intention
de piller le bazar. Aussi toutes les boutiques sont-elles fermées, et
des cavaliers cosaques patrouillent sous les voûtes obscures des
caravansérails.

«L’homme-qui-doit-mourir» relève son visage jauni. Il semble renifler
d’où vient le vent. Il se promène frileusement dans son grand manteau
noir qui le recouvre comme un suaire... Les montagnards parcourent la
ville; des Kurdes se sont glissés parmi eux, pour espionner. Les
Chaldéens, chrétiens nestoriens ou orthodoxes, se préparent à fuir,
comme d’habitude.

Et nous, que faisons-nous ici, chez ce peuple persan qui veut la paix et
la fin de l’occupation militaire, parmi ces Russes qui ont déclaré que
la guerre était finie?

Cependant jusqu’à la décision dernière, il faut que les armées du
Caucase restent sur leurs positions. Comment retenir tous ces soldats
qui veulent rentrer dans leur pays? La plupart n’y sont jamais retournés
depuis le début des hostilités. Et quelques officiers russes s’avisent
d’un expédient: le théâtre gratuit.

A cent mètres des portes de la ville, dans un terrain abandonné, près de
la rivière, on a construit une grande scène. Des «sœurs de charité», des
«praporchicks» (aspirants) y jouent les principaux rôles.

--Vous viendrez me voir jouer, nous avait dit Lentina, la comédienne.

Car elle parle presque français, maintenant. Elle a pris tant de leçons!
Nous y allons, Marcel Benoit, Maurice Jammes, Captain, d’autres
encore...

Ce sont, d’ordinaire, d’énormes drames, sans action, tout en discours
que termine un coup de revolver fatal, quand sonne l’heure de la
retraite, des comédies farcies de monologues qui désorientent les
Français, surpris également de voir les moujicks s’intéresser à ces
déclamations sans fin... Le bon public que ces soldats de tous pays:
l’Arménien bruni, le Petit-Russien blond, le cosaque à longue mèche et
le type mandchou qui plisse ses petits yeux... Ils applaudissent, ils
rient largement. Des délégués à fleurs rouges assurent une police
relative dans la salle surchauffée, lourde d’une odeur d’étable
humaine... Ils font taire les «camarades» dont le rire enfantin se
prolonge et couvre la voix des artistes. De temps à autre, une voix
autorisée psalmodie:

--Camarades, ne fumez pas... La fumée fait du mal à la gorge des
camarades acteurs.

Les pipes disparaissent alors, mais pour mieux reparaître ensuite sous
les capotes... Les «camarades» se cachent, pour fumer, comme de grands
gosses...

Ceux qui m’intriguent, ce sont les acteurs. Avec Maurice Jammes, nous
allons leur parler. Ce sont des jeunes gens bien rasés. Salutations.
Poignées de mains. Éperons choqués à chaque présentation. Ils ont déjà
ces visages particuliers aux comédiens qui empruntent du bedeau et de
l’homme d’affaires. Ils sont fiers de leur nouvelle profession. Hier,
ils n’étaient rien, pas même _efreiters_ (instructeurs). La Révolution
en fit des «praporchicks» (aspirants), et la guerre qui chôme les
transforme en comédiens. La belle vie que celle qui commence par les
armes et finit par les beaux-arts. Leur entrain est aussi touchant que
leur jeu est sincère: au contact de quelques amateurs, ils ont acquis
les manières du métier. Prétentieux, comme des professionnels, ils
savent déjà occuper toute la scène au détriment de leur partenaire...

Les femmes, des «sœurs de charité», s’adaptent encore plus vite. Elles
rient longuement, parlent avant le temps marqué et se pavanent comme si
elles tenaient un emploi de grande coquette. La Sibérienne
Kamenskaïa,--un petit visage blond ébouriffé,--s’essaie à des rôles
composés. Elle a le courage de jouer des dames âgées. Elle y réussit.
Angelina la Grecque, trop brune et trop mince, se trémousse comme une
danseuse et la troublante Lentina songe à montrer ses bras nus. Nous la
félicitons comme il convient. Elle est décidément fort jolie. Mais elle
ne nous écoute guère. Le rideau va se lever et un trac terrible la
travaille. Aussi elle invoque, pour se donner du courage, l’icone de la
tapisserie et multiplie, avant d’entrer en scène, de rapides signes de
croix... Le plus joli spectacle se donne dans les coulisses.

                   *       *       *       *       *

Il y a une autre distraction pour les soldats russes: les élections. On
a donc transformé en électeurs les «camarades» qui reviennent des
secteurs plein de neige. Quand ils voient des sanitaires français, ils
les saluent de la formule rituelle:

--Camarades, la terre et la liberté!

Comme ils descendent des montagnes, où ils vécurent durant l’été, ils ne
savent pas encore qu’il y a des soldats français dans la ville. Notre
uniforme jaune-moutarde, pareil à celui des troupes coloniales, pourrait
leur faire croire que nous sommes des alliés anglais. Ils n’y pensent
pas. Les Anglais sont loin et tous les hommes sont frères depuis la
Révolution. Ils nous saluent simplement:

--_Sdraz, tavarischy Guermany!_

Ils nous prennent pour des «camarades allemands». Les plus avertis
croient que nous sommes Autrichiens et quelques-uns nous demandent avec
inquiétude si, par hasard, nous ne serions pas des Japonais, de ces
redoutables petits jaunes dont il fut si souvent question... Cette
confusion peut s’expliquer par notre costume qui est d’un jaune-serin.

Donc un électeur russe, c’est un soldat russe, naguère discipliné,
obéissant comme un automate, à qui des voix ont annoncé:

--Tu es libre désormais.

On lui a remis cinq bulletins de vote imprimés qui représentent, chacun,
une liste différente de candidats et portent un numéro. Si le nouveau
citoyen ne sait pas lire, il connaît du moins les chiffres jusqu’à cinq.
Et il placera dans l’urne un des billets numérotés. On lui répète:

--Le un, c’est le parti ouvrier social-démocratique de Russie; le
deux, le parti de la liberté du Peuple; le trois, le parti
social-révolutionnaire; le quatre, le bloc des partis socialistes de
l’Ukraine, socialistes-révolutionnaires et social-démocrates; le cinq
représente le parti ouvrier social démocratique (bolscheviky)... Tu
choisiras...

L’électeur se redit dans sa pauvre tête habituée à obéir toutes ces
grandes choses, puis, perplexe, attend la décision de son voisin, qu’il
surveille du coin de l’œil. Mais il y a des orateurs dans les groupes.
Ils indiquent la bonne liste...

Mikhaël est très ennuyé; différents parleurs lui assurent tour à tour
que chaque numéro est le meilleur; le dernier qu’il entend a de bonnes
raisons pour le convaincre. Il lui retire quatre bulletins de façon
qu’il ne se trompe point.

Comme il se dirige vers la loterie,--je veux dire: vers l’urne,--son
unique bulletin bien serré dans sa grosse main, Mikhaël est arrêté par
un jeune homme blond et frisé.

--Camarade, fais voir ce que tu tiens... Non, prends celui-là... Tu
allais voter contre nous, contre la terre et la liberté!...

Cependant, l’urne, sur une table, fut ouverte devant tous: elle était
vide. On l’a refermée, cachetée à la cire, et de sombres «délégués»
l’entourent et la protègent.

--C’est ici comme partout, constate philosophiquement Captain.




XIV

AUTRES DISTRACTIONS


L’interprète chaldéen Yonas accourt à l’ambulance. Il a sa figure des
grands jours, la toque de travers sur ses cheveux hérissés.

--Venez voir! Y en a des soldats russes qui ont pillé à bazar.

Dans la rue, devant l’hôpital, les passants habituels: soldats russes,
portefaix, musulmans dans leurs manteaux. Au coin, sur la borne, un
mendiant psalmodie les litanies du martyre des Alides. Quelques soldats
s’éloignent en serrant les bras sur leurs capotes gonflées.

--Y en a qui ont pillé... dit le tremblant Israël.

Le capitaine russe Bobbyck, la cigarette au coin des lèvres, les mains
dans les poches, interpelle ces fuyards prudents. A notre grande
surprise, ces «citoyens libres» s’approchent...

--Pourquoi as-tu volé? demande Bobbyck.

--J’ai fait comme les autres... Je pouvais bien prendre des marchandises
puisque les autres en prenaient.

Bobbyck tire sur la capote du soldat et fait tomber des babouches, des
peaux de renard, des morceaux d’astrakhan, une aiguière en cuivre...

--Laisse ton butin... Tu peux t’en aller...

Et le Russe s’éloigne, sans rien dire. C’est en se jouant que Bobbyck
arrête ainsi cinq pillards qui lui abandonnent sans protester les objets
les plus disparates: du tabac, des ceintures de cuir, un samovar, des
chaussettes de laine, de petits tapis... Et tous de fournir la même
excuse...

--J’ai fait comme les autres...

Ils s’en vont ensuite, naturellement, sans même se retourner. Des
Chaldéens de la plaine, transis de crainte, viennent annoncer que des
soldats ivres enfoncent les portes de bois des boutiques avec des
poutres... Bobbyck allume une cigarette. Il a assez travaillé pour
aujourd’hui...

Que chaque officier russe fasse comme lui.

                   *       *       *       *       *

Toute la journée, on entend les habituels coups de feu. Le pillage
continue jusqu’à la nuit.

Le général russe commandant le corps d’armée n’a aucune autorité. Il le
reconnaît de bonne grâce. Les policiers persans que l’on rencontre
quelquefois dans les rues estiment que le moment est mal choisi pour eux
de se montrer. Ils sont rentrés dans leurs maisons.

Le gouverneur persan se désole... Enfin, après une nuit de vol, les rues
du bazar sont désertes. Silence. Des marchandises, des étoffes traînent
par terre. Sous les voûtes du bazar, devant les boutiques défoncées, on
ne rencontre que des vendeurs de nougat («khalva»).

Nous allons prendre le thé chez le marchand d’opium qui a pu sauver sa
maison. Des Russes défilent, le fusil sur l’épaule. Quelques Musulmans.
Il fait froid. Et voici que des ânes, au trot, s’avancent librement dans
les ruelles du labyrinthe et disparaissent dans ce jour éternel de cave.

Maintenant qu’ils ont saccagé le bazar, les régiments russes s’en vont
en Russie.

Le cinquième régiment de pogranichny est parti ces jours derniers. Les
cosaques du Baïkal se retirent. C’est la fin... Les chrétiens de la
contrée,--Chaldéens et Arméniens,--que divertissait le pillage du bazar
ne rient plus.

--Nous serons massacrés quand les Russes ne seront plus là...

Les malades russes, en traitement à l’hôpital français, craignent les
représailles des musulmans, quand, leurs camarades partis, il leur
faudra rejoindre, par groupes isolés, les lignes russes à l’arrière. Ils
demandent tous à être dès maintenant dirigés sur les lazarets de Tiflis.

L’état-major russe doit également quitter Ourmiah dans deux semaines. Il
faut bien qu’il suive ses soldats puisqu’il ne peut ni les précéder ni
les obliger à rester ici.

On demande aux camarades qui partent:

--Pourquoi êtes-vous si pressés de rentrer en Russie?

--Nous faisons comme nos camarades...

Mais il faut d’abord traverser le lac d’Ourmiah. Tous courent s’entasser
sur ses rives, à Guelman-Khané, où la flottille n’a pas assez de barques
pour transporter ces voyageurs sur l’autre bord.

A Charaf-Khané, par contre, de l’autre côté, d’autres ennuis. Des
milliers de soldats campent sur les quais. Ils attendent des trains qui
ne viennent jamais. Ils vivent comme ils peuvent: de pillages,
d’incendies, de meurtres. Les ravitaillements sont arrêtés.

Que devenir à Ourmiah? Sans ordre, nous devons attendre...

La neige a pris, ce soir, sans bruit, et tombe doucement sur les hauts
plateaux; elle brouille l’horizon de saules dans la campagne et tourne
dans les étroites ruelles. Les Chaldéens frileux marchent vite; les
Persans se cachent dans leurs houppelandes; quelques officiers russes,
des Arméniens se perdent dans les rues ouatées. Le ciel noir brille
d’infinis flocons d’étoiles et la nuit est épaisse dans ses ténèbres
mystérieuses.

Il n’y a pas eu de messe de minuit, à Ourmiah, dans la chapelle de la
Mission catholique des Pères Lazaristes depuis le début de la guerre.
Les rues ne sont pas sûres, et les Chaldéens préfèrent ne pas sortir
après que les mollahs ont salué le soleil couchant.

Aurons-nous les trois offices de minuit, cette année? Les Pères ne
savent pas:

--Nous ferons ce que vous voudrez, nous répondent-ils, sans rire.

Ce n’est pas une plaisanterie. La présence des soldats français donnera
peut-être quelque confiance aux Chaldéens qui oseront sortir de leurs
profondes demeures.

On apprend au dernier moment qu’il y aura messe à minuit. La plupart de
nos camarades se rendent à la maison des Pères, le revolver au
ceinturon, car l’on fusille ferme, comme chaque nuit, dans tous les
quartiers, depuis Mart-Mariam jusqu’à Kurdischah. Nous qui sommes de
garde, nous nous installons pour le réveillon traditionnel. Il y aura
des harengs et des œufs durs sur du pain gratiné, des oignons crus, des
amandes grillées et du miel, le tout arrosé de vodka. Benoit rêve au
gâteau de riz semé de raisins secs, baignant dans le vin cuit.

Mais voici qu’à une heure du matin, au moment où nos verres pleins de ce
lourd vin alcoolisé, que l’on conserve dans les «linas» de terre cuite,
se lèvent, on nous annonce qu’une femme malade vient d’entrer à
l’hôpital... Elle est petite, les yeux hagards, le visage blanc de
vaseline. Elle pleure, elle crie, elle éclate de rire et se tord sur le
lit où des infirmiers l’ont déposée.

--Crise d’hystérie simple, diagnostique Marcel Benoit, mécontent.

L’interprète Pawel débarbouille l’enfant dont les joues sont encore
encrassées de fard et de rouge. Et nous reconnaissons Lentina,
l’actrice. Elle n’a pas oublié la route de l’ambulance, ni perdu la tête
autant qu’on pourrait le croire. A Maurice Jammes, qu’elle découvre près
d’elle, elle recommande entre deux sanglots:

--Mon cher petit, j’ai laissé mon chapeau, mon manchon et mon sac à main
dans l’auto, devant la porte...

--Elle doit abuser des stupéfiants, prononce Benoit. La... Chose-Kaïa...

--La Kamenskaïa, rectifie Maurice Jammes.

--Oui... Elle prend de la morphine et de la coco... Lentina également.

--Peut-être, dit Jammes qui sait bien des choses.

«Mais, ajoute-t-il, elle a aussi de grandes contrariétés. Lentina
revient de Tiflis où elle a appris la mort de son mari, le jeune
lieutenant que vous avez vu...

--Non. Connais pas...

--N’importe. Son mari a été assassiné. Ou obligé de se tuer. Lentina
revient, déjà malade, en Perse. Arrivée chez elle, de la glace sur
l’estomac, des «praporchicks» sont venus la chercher pour jouer le soir
même un rôle de femme. Il n’y a plus d’actrice depuis le départ de la
grecque Angelica et de la Kasmenskaïa pour Dillman. Or, Lentina doit
jouer un rôle de femme ivre. Par farce, les bons camarades lui remettent
une bouteille de vin véritable. Lentina s’aperçoit du subterfuge
lorsqu’elle a commencé sa scène. Mais, grande artiste, elle termine son
jeu, achève sa bouteille, et n’évite pas la fatale crise. C’est très
malin de la part des praporchicks...

Benoit, calme, caresse ses cheveux, qu’il porte hérissés comme les
plumes d’un oiseau crevé. Il s’assied devant «l’omelette aux fines
herbes de l’Azerbeidjan»--assure le menu. Il remplit nos verres et,
comme il faut toujours, même dans ces heures de désarroi, établir une
fiche pour chaque nouvel «entrant», il propose:

--On mettra donc: «Crise simple consécutive à plaisanterie stupide.»

--Les Russes ont une cosaque façon de se distraire.




XV

AVANT LA FIN


Bobbyck est revenu de Tiflis où une mission l’avait envoyé. Il
s’aperçoit aujourd’hui qu’il a laissé en cours de route la plupart de
ses marchandises. Ou bien on les lui a prises. Les médecins français
font à ce sujet de sévères remarques:

--Ils ne s’aperçoivent donc pas que la «plaisanterie» va se terminer!
s’étonne Bobbyck.

La «plaisanterie», c’est la guerre et ses offensives. Le capitaine
Bobbyck ajoute:

--Pourquoi apporter des marchandises à Ourmiah? Les «tavarischy» s’en
empareront.

Puis, pour nous:

--Cependant, j’ai pu cacher du cognac jusqu’à Charaf-Khané. Pas plus
loin...

Enfoncé dans sa capote grise, il va de sa chambre jusqu’à son bureau,
tout frileux d’avoir vu l’eau du petit bassin couverte de glace.

On l’interroge sur la paix prochaine... Il ne sait rien. Il rit de tout
son masque d’homme qui aime à rire, en plissant les yeux. Il s’est remis
au travail, méthodiquement. Il continue comme avant, à établir des
factures. Il a rapporté de Tiflis deux nouveaux tampons qu’il colle un
peu partout.

Maurice Jammes, l’interprète, lui annonce que «l’hôpital numéro cinq»
est fermé.

--Oh! que vont devenir les «siestry» (sœurs de charité). C’est bien
dommage!...

Et il se remet à écrire, sans lever la tête. Il a juste le temps. La
paix peut être signée demain. Ses comptes ne sont pas encore arrêtés.

Cependant, comme il pose la plume et sourit, Jammes lui parle de Tiflis,
charmante ville où l’on peut boire, où il y a des femmes...

--A propos, vous êtes allé voir la petite Française dont je vous avais
donné l’adresse?...

Il fait «oui», en secouant la tête.

--Vous avez été sage, j’espère?... ajoute Jammes.

--Il y avait toujours le mari... répond Bobbyck.

Et cette réponse explique sa réserve de Russe un peu noceur et bon
vivant. Mais, on ne connaît jamais bien ceux avec qui l’on vit. Comme
Jammes observe:

--Nous sommes bien isolés à Ourmiah.

--On est seul partout, dit-il presque sérieux.

Un peu plus et il reprendrait à son compte la réflexion célèbre de
Maupassant: «Personne ne comprend personne.» Nous devinons que sous un
sourire factice, Bobbyck dissimule on ne sait quelle inquiétude.
Toutefois, il reprend très vite:

--Songez que dans notre isolement, le chien, la femme et la puce sont
les uniques créatures qui soient spontanément vers nous venues.

--Et les «siestry», vous les avez rencontrées sur la route de Tiflis?
demande Jammes.

Le capitaine Bobbyck va répondre. Mais une personne vient d’entrer. Elle
a des cheveux très courts et un nez un peu long. Les cheveux, c’est elle
qui les fit couper. Par les grands froids, son nez devient rouge. Elle
est bien connue à Ourmiah, où les femmes blanches sont numérotées.

--Vous devriez nous prendre pour manger, dit-elle. Mon hôpital a fermé.

C’est aussi une «sœur de charité» russe.

--Prenez-moi!

--Elle veut signifier, traduit Bobbyck complaisant: «Prenez-moi comme
dame sanitaire...»

                   *       *       *       *       *

Comme les événements semblent loin, avec Bobbyck, et comme à l’entendre,
tout paraît aisé, facile, sans importance. C’est à nous qu’il demande
les dernières nouvelles de Russie. Il s’amuse, à n’en pas douter. Quant
à lui, il ne sait pas... On insiste:

--Voyons, vous savez bien quelque chose?...

--Oui... oui... La grande dame brune aux mains pleines de bagues n’est
plus à l’«International» et, en face des Cadets, on a ouvert un grand
nouveau café...

--Il y a beaucoup de soldats à Tiflis?

--Pas plus qu’à Ourmiah. Ils s’en vont donc?

--Tous.

--Le théâtre gratuit ne les retient plus! C’est la fin!

Il a rapporté la photo de sa femme: une jeune personne élégante près
d’un énorme sloughi qui occupe le premier plan. Il nous montre l’image.

--N’est-ce pas que le chien est bien? dit-il.

Mais ses sourires cachent mal son inquiétude. Il a vu, à Djoulfa, sur la
frontière, les pillages des soldats russes. A Charaf-Khané, l’Intendance
distribue ce qui lui reste pour éviter les vols et les incendies. Les
camarades posent leurs conditions:

--Avant de rentrer, nous voulons des chaussures, des bottes et des
manteaux.

Ces exigences désorientent Bobbyck. Je crois qu’il ne comprend rien à
cette révolution qui dépasse tout ce qu’avait prévu son imagination.

                   *       *       *       *       *

Si étrange que cela paraisse, un ordre a pu parvenir jusqu’ici:
constituer avec ce qui reste de Russes, des bataillons arméniens et
chaldéens qui seront chargés d’occuper la ligne que les «tavarischy»
abandonnent. Ils devront résister à l’ennemi héréditaire: le Turc. Le
«Stabs» russe (État-Major) doit laisser armes et munitions.

--C’est de l’imagination britannique, cette idée-là, constate Bobbyck.

Cependant, les événements donnent tort au capitaine-comptable. On fait
appel au courage des Chaldéens. Des officiers et des sous-officiers des
anciennes armées du tsar se chargent d’apprendre l’art de la guerre aux
nouvelles recrues et se présentent au nouvel état-major pour servir dans
cette armée. Quelques montagnards viennent même s’enrôler. Enthousiasme
oriental, qui n’a pas de lendemain.

Le sceptique Bobbyck résume la situation:

--Une belle armée. Au premier bataillon, il y a douze officiers et déjà
huit volontaires soldats. Au deuxième bataillon, on compte quinze
officiers et seize volontaires. Au troisième bataillon, il y a treize
officiers, mais pas encore de soldats...

Et il pense aux choses pratiques:

--Avez-vous des amis à décorer? On liquide. Mon ami le colonel Brovsky
peut beaucoup.

En effet, les décorations, les imprimés, les papiers au chiffre et aux
armes des Romanoff et de l’aigle n’ont pas été modifiés par la
Révolution. On trouve des _certificats_ et des _attestats_, ornés de la
noble tête du tsar et du visage triste de la tsarine... Les décorations
sont supprimées, mais on distribue celles qui restent. La médaille de
Saint-Georges «pour la bravoure» porte à l’avers le profil de Nicolas.

--Voulez-vous la Médaille du Travail? Il y a aussi plusieurs
Saint-Vladimir et Saint-Stanislas aux épées. Choisissez!...

                   *       *       *       *       *

La société russe de ravitaillement des armées, les «Ziemski-Saïous», a
établi des magasins à Charaf-Khané, sur les rives du lac. Ils ont été
pillés. Il y a aussi toute une flottille pour le transfert des
marchandises. Que faire de ces bateaux maintenant que les soldats russes
quittent la Perse?...

--Que voulez-vous? dit avec la naturelle inconscience des Slaves le
commandant à qui furent confiées les barges, bateaux plats, remorqueurs
de la société... Que voulez-vous?... On vend tout... Je vendrai ma
flotte et je me retirerai...

--Mais vous pourriez en référer à l’État ou au conseil d’administration
de votre compagnie..., observe Bobbyck.

--Il n’y a plus d’État; et la compagnie, où est-elle?

Si les soldats retournent en Russie, les officiers aiment mieux rester à
Ourmiah. Mais ils ne savent où se caser.

Ils se découvrent des maladies inattendues; quelques-uns entrent chez
les Français en traitement... Cela leur permet d’attendre.

C’est ainsi qu’arrive un nouveau pensionnaire, un énorme colosse de
colonel. Il a grande allure avec ses cheveux blancs et son visage grave.

Marcel Benoit, infirmier de garde ce jour-là, va visiter le nouveau
venu... Il le trouve, le soir, à genoux sur le parquet, une bougie à la
main et inspectant toutes les encoignures...

--Il n’y a pas d’insectes qui montent contre les murs? s’informe le
colonel en relevant un front soucieux...

--Des araignées?... Non... Il y a peut-être des scorpions, l’été, mais
maintenant ils ne sortent pas...

--Ah!... Et des petites bêtes qui courent par terre et qui font des
trous dans les murs?...

--Des souris?... Non plus...

--Non. Ah! Et ces détestables choses qui poussent sur la tête, comment
appelez-vous?

--Des cheveux?...

--Non...

Le colonel aperçoit à ce moment une affiche collée au mur. Il s’écrie:

--Des poux!

--Non. Il n’y en a pas.

--Non?... Ah! tant mieux... dit l’officier en redressant tout à fait sa
grosse tête congestionnée... Parce que, je vais vous dire, ajoute-t-il,
parce que j’en ai peur!...

                   *       *       *       *       *

Et les Russes s’en vont chaque jour. Bientôt on pourra compter les
capotes grises qui sont restées à leur poste.

Les Musulmans se promènent avec d’orgueilleux sourires. Yadoullah-Khan,
interprète persan à l’ambulance, dit à certains «grands personnages»:

--Représentez à vos édiles que les Français veulent organiser ici une
armée de chrétiens. Lorsque les Anglais et les Français s’emparent d’un
pays ce n’est pas comme les Russes, c’est pour toujours...

On essaye de faire prendre patience aux soldats russes qui encombrent
les bateaux et les gares. On leur dit:

--Attendez que vos camarades russes, prisonniers en Turquie, soient
revenus. Vous délivrerez les Turcs qui sont en captivité chez vous.

Mais ils répondent:

--Puisque nous avons proclamé la liberté, nous devons l’accorder à tout
le monde, et nos frères de Turquie doivent agir comme nous.




XVI

LES BATAILLONS CHALDÉENS


En vérité, cette conception d’une armée chaldéenne est une trouvaille.
En principe du moins. Sur le papier, si l’on préfère.

--Dépêchons-nous d’en rire, observe le capitaine Bobbyck.

Des secteurs les plus éloignés, arrivent des officiers russes qui
s’engagent dans la nouvelle armée. Ils étaient dans un poste avancé,
pendant la guerre. Ils le disent. On ne peut contrôler leur parole,
puisque les communications télégraphiques sont déjà difficiles. Toute
une jeunesse en uniforme parade dans les rues. Déjà, des sous-officiers
commandent l’exercice à des recrues de dix-sept à vingt-huit ans.

Les musulmans ne sont pas contents, les musulmans ne veulent pas que
l’on donne des fusils aux seuls chrétiens, et voici qu’ils se détournent
des Français. L’armée chaldéenne s’organise difficilement.

Bobbyck qui regarde d’un air narquois ces troupes nouvelles constate:

--On n’y parviendra pas. Le Comité des soldats reste à Ourmiah pour
examiner les «droujinas»... Il s’y opposera... Cependant, le gouverneur
persan de la ville annonce que des peines sévères seront prises contre
les sujets persans qui s’enrôleront dans l’armée chaldéenne.

Les Chaldéens veulent bien s’armer, mais en cachette. Ils vont en même
temps protester de leur fidélité auprès du gouverneur persan. A
l’État-Major russe qui leur offre des fusils, ils répondent par ce mot
qui justifie toutes les servitudes:

--Nous voulons bien combattre, mais nous ne voulons pas qu’on le
sache...

Or, on a bien prévu l’arrivée des Turcs après le départ des Russes, mais
on n’a pas pensé que les chrétiens, riches d’armes et de munitions, se
souviendraient d’abord que leurs vrais ennemis sont à côté d’eux: les
musulmans de la région, les musulmans propriétaires de villages et de
grandes maisons...

La fusillade, chaque soir, commence dans la ville et dure toute la nuit.
Yadoullah-Khan n’ose plus sortir de l’hôpital, et Mahamed,
«l’homme-qui-doit-mourir», s’en va, inquiet, à l’affût des nouvelles.

On annonce ce matin que quarante-cinq Persans ont été fusillés en
représailles.

Yonas s’agite et Nicodème également. Mais Rabbi Odischou annonce de
graves événements.

--Le gouverneur, le «kargouzar», le «sardar» ont dit que les Français
devaient s’en aller... Il y a des canons, des fusils, des revolvers pour
les chasser... Au besoin, les dents de leurs soldats suffiraient à les
mettre en fuite.

                   *       *       *       *       *

La Perse est un charmant pays et Ourmiah une ville où il est sage de ne
pas trop sortir le soir... Pour mettre fin à ces fusillades nocturnes,
le gouverneur persan a convoqué chez lui les «grands personnages», les
«honorables présidents» des diverses missions religieuses, les
patriarches chaldéens, les dignitaires persans... Autour des grands
tapis, on parle... Chacun débite son petit discours en faveur de la
paix, sur ce thème émouvant:

--Chrétiens et musulmans doivent vivre comme des frères, puisqu’ils sont
sujets du même grand pays, la Perse...

Les assistants approuvent. Nulle décision. Ils se séparent avant la
tombée de la nuit. A peine ont-ils regagné leurs demeures que la
fusillade recommence comme la veille...

                   *       *       *       *       *

Parmi les volontaires de ces bataillons chaldéens, on rencontre de vieux
aventuriers comme cet Antone Babaïeff, officier qui s’est enrichi en
vendant toujours le même fusil. Son procédé est des plus simples. Il
confie dans le plus grand secret à quelque riche Persan qu’il peut lui
faire obtenir une arme d’un grand prix. Rendez-vous est fixé dans la
campagne, hors des portes de la ville, car ce genre de commerce est
interdit. Babaïeff apporte le fusil, le musulman les krans (monnaie
persane) convenus. Antone Babaïeff prend l’argent et remet son arme, car
il est loyal. En rentrant dans Ourmiah, le Persan rencontre, comme par
hasard, un Chaldéen, le propre frère de Babaïeff, qui reconnaît le fusil
d’Antone:

--Canaille! Tu as volé cette arme à mon aîné!...

Il bouscule le musulman, le frappe, le dépouille de cet ustensile
dangereux que les deux compères pourront céder de nouveau à quelque
autre dupe...

Tout ceci est bien compliqué et demande une assez longue mise en
scène... Aussi Babaïeff possède-t-il d’autres moyens. La nuit, il arrête
les Persans armés qu’il rencontre, les tue proprement s’ils ne sont pas
convenables et les dépouille. Il collectionne chez lui tout un arsenal
dont il trafique... Les musulmans achètent cher les armes à feu; les
rues ne sont pas sûres, et les Babaïeffs sont nombreux... C’est ainsi
qu’on fait fortune dans la carrière des armes.

Au bazar, l’interprète chaldéen Nicodème et moi, nous rencontrons
souvent ce charmant garçon à la cordiale poignée de mains.

--_Sdraz, tavarisch!_ nous dit-il, car ne sachant pas le français, il
nous parle en russe.

Puis à Nicodème, son compatriote, qui traduit à mon usage:

--Hier, il a encore tué un Persan et avant-hier deux qu’il a couchés
gentiment sous la neige, plus une femme parce qu’il s’est trompé.

Nouvelles poignées de mains. Antone Babaïeff, petit et râblé, s’éloigne,
heureux de ses exploits. Je ne crois pas qu’il se vante. Il dépense
beaucoup, il a toujours de l’argent et quantité d’objets
bizarres,--bracelets, montres, colliers, ceintures ouvragées,--à vous
offrir...

--Il a bien fait! conclut Nicodème.




XVII

LES DERNIERS RUSSES D’OURMIAH


En attendant son départ prochain, le colonel Brovsky--un petit nez dans
un long visage--le dernier officier de l’État-Major du VIIe corps
d’armée qui soit resté à Ourmiah, essaie de passer le plus agréablement
possible ses dernières journées. Il n’a plus pour se distraire que des
Arméniens ou certains Russes, ou des «paroutchicks» dans les bataillons
chaldéens. Les premiers, il les ignore; les autres lui paraissent trop
jeunes. Aussi vient-il chercher à l’ambulance l’officier-comptable
russe: le charmant Bobbyck, qu’il a connu au temps où tous deux
faisaient partie de la maison du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Ils
évoquent ensemble l’heureuse époque de l’ancien régime.

Brovsky, c’est le Russe riche et bohème. Il occupe au «Stabs Corpous»
une chambre trop grande qu’il a meublée avec un lit, une table, deux
chaises et un loup énorme et velu qui trotte et tourne, dans la pièce
trop étroite pour son humeur vagabonde. La grande distraction, chez le
colonel Brovsky, c’est de boire. Il n’y a qu’un seul verre pour le vin
du pays,--un vin dur, fort en alcool, conservé dans les «linas» (cruches
de terre) et qui saoule très vite.--Il n’y a qu’un petit verre pour la
«vodka»... On emplit le grand verre. Les invités boivent tous dans la
même coupe.

--A vous l’honneur!

C’est Bobbyck qui vide la première chope, d’un trait.

--A la santé de nos femmes! dit Brovsky en buvant la deuxième tournée.
Si vous n’en avez pas, n’en prenez point pour cela. Nous boirons une
fois de plus à la santé de nos maîtresses...

On alterne, pour changer, avec l’eau-de-vie que l’on avale d’un seul
coup.

--J’ai aussi ma montre à vendre, dit le colonel Brovsky, mais avec la
chaîne...

La chaîne est une lanière de cuir, la montre est en argent.

--C’est cher, dit-il... Le cuir est rare...

--Vous avez donc une autre montre?...

--Moi? non. Mais je fais comme les tavarischy; je vends tout ce que
j’ai, et puis après je vendrai tout ce que je n’ai pas...

                   *       *       *       *       *

Brovsky attend de Tiflis, chaque jour, l’ordre de quitter Ourmiah. On le
sent fiévreux, inquiet... Enfin un télégramme!... Il l’ouvre d’un doigt
rapide:

«Envoyez en double expédition état nº 8 sur courroies selles cavalerie,
etc...»

--Voilà, dit Brovsky à Bobbyck malade de rire, toute la bureaucratie
russe tient là-dedans: «Envoyez en double expédition...»

                   *       *       *       *       *

Depuis trois semaines, Brovsky doit remettre à Bobbyck une liste de
personnages qui sont décorés de je ne sais plus quel ordre, parmi
lesquels se trouve Bobbyck lui-même.

--Venez chez moi demain, à trois heures, je vous remettrai cette
feuille...

Bobbyck, sur le coup de quatre heures, se rend à l’État-Major.

--Ah! vous voilà! Eh bien, nous allons boire...

Les deux verres, jamais nettoyés, encore poisseux du vin et de la
«vodka» de la veille, sont sur la table. Le loup tourne en rond dans la
chambre, contrarié par les deux officiers, ce qui l’oblige à faire des
détours dans sa fuite perpétuelle sur place...

--Et le papier?... demande Bobbyck...

--Il est prêt. Il est sur mon bureau à l’étage au-dessus. Mais je vous
le signerai demain et vous l’apporterai moi-même.

Le lendemain, si le colonel Brovsky s’invite à boire chez son ami, il a
oublié la fameuse feuille.

--Venez donc la chercher demain... Cela vous promènera... Ah!... à la
santé de nos maîtresses!...

                   *       *       *       *       *

On rencontre au nouvel État-Major russo-chaldéen un vieux fonctionnaire
de l’ancien régime qui s’est engagé dans la nouvelle armée, l’armée
chaldéenne.

--Pour quoi faire?

--Pour vivre, répond Bobbyck. Il faut bien qu’il vive jusqu’à sa mort.

Bobbyck, du reste, se plaît à taquiner le vieux comptable. Attablé
devant son guichet, il le harcèle de demandes:

--Pour avoir de l’avoine, où faut-il s’adresser?... Ah! bien, et pour
avoir de la poudre... Le soleil a bruni le visage des soldats
chaldéens... Il faut qu’ils ressemblent aux Russes... Où pourrait-on
trouver de la poudre de riz?

L’autre relève son crâne chauve et montre, en ronchonnant, son gros
visage à lorgnons. Ces questions le dérangent dans ses habitudes
paisibles. Il répond hargneusement, mais Bobbyck, sans se fâcher, lui
présente des quittances, l’une après l’autre, les épluche...

--C’est le type accompli du vieux bureaucrate russe, dit-il avec
indulgence. Il travaille quand je vais le voir.

De fait, sitôt que le capitaine est parti, le vieux fonctionnaire range
ses plumes et ses crayons et se retranche douillettement derrière ses
factures, ses cigarettes, ses morceaux de sucre, sa tasse de thé et se
hâte de ne plus rien faire.

                   *       *       *       *       *

Bobbyck est un grand maître. Avec lui, on peut apprendre à boire à la
façon des Russes. C’est un sport qui comporte de l’entraînement. Il
s’agit de vider chaque fois son verre d’un seul trait. Les hors-d’œuvre
s’arrosent de «vodka». C’est plus rapide, cela met tout de suite les
convives en gaîté. Et l’eau-de-vie est nécessaire pour faire glisser les
tranches de melon confites dans le vinaigre, les harengs en équilibre
sur des œufs durs, l’herbe parfumée des montagnes de l’Azerbeidjan...
Aucun choix du reste. On mélange tous les mets, on touche à tous les
plats, on mange ensemble les noisettes grillées au caramel et les poires
macérées dans l’acide acétique...

Le colonel Brovsky a gardé les habitudes slaves. Les coudes sur la
table, le buste en avant, il suce un morceau de sucre en buvant le thé.
Ce morceau, il le retire lorsqu’il repose son verre et le place à côté
de son couvert; il mange du pain avec le potage, il manœuvre la
fourchette à pleine main, comme s’il tenait un poignard... Le repas se
compose de plats chaldéens: riz au sec («pilau»), mouton rôti aux
champignons de saule, vin blanc et, à chaque changement de service, un
petit verre d’eau-de-vie. C’est par le thé et la «vodka» que l’on
termine habituellement. Peu d’élèves jusqu’ici ont pu lutter avec le
maître, mais le vénérable Brovsky aime mieux descendre sous la table que
de ne pas tenir tête à son ami.

                   *       *       *       *       *

Brovsky et Bobbyck ont décidé de partir sans plus attendre. Les seuls
officiers russes qui persistent à rester sont détachés de l’État-Major
chaldéen. Les musulmans, sur des ordres venus de Tauris, préparent,
dit-on, le massacre des chrétiens; d’autre part, l’armée chaldéenne, sa
constitution, sont des choses qui n’intéressent que les gens de Londres
ou de Paris.

--On ne peut rien faire à Ourmiah, dit Brovsky. Ça va aller encore plus
mal.

Et Bobbyck:

--Pourquoi restez-vous, les Français, chez un peuple qui veut absolument
la paix?

Brovsky hésiterait encore. Demain. Après-demain, on verra bien. Mais ce
soir précisément la fusillade oblige Bobbyck et lui, à s’enfermer au
«Stabs». Ils décident de partir dès l’aube.

--Nous les accompagnerons, propose Maurice Jammes.

Au petit matin, nous voici sur la route de l’oasis qui conduit à
Charaf-Khané. Brovsky laisse derrière lui des livres ouverts et des
papiers non signés. Mais il emmène son loup.

L’animal tire sur sa corde, trottine de son trot léger, puis s’arrête
tout d’un coup. Les tireurs d’Ourmiah doivent dormir à présent. Nous
sommes tranquilles. Quelques cadavres dans les tournants des ruelles.
C’est tout.

--Nous avons de la chance, ricane Bobbyck. Rien n’est plus dangereux
qu’une balle perdue. Il y a toujours quelqu’un pour la trouver.

--Ce que je crains, ajoute le colonel Brovsky, ce sont les mauvais
tireurs...

Parvenus en pleine campagne nous nous arrêtons. C’est la minute des
adieux. Brovsky a enlevé le collier de son loup.

--Nous allons nous quitter, petit frère, lui dit-il. Oriente-toi et
tâche de retrouver le chemin de tes montagnes.

La bête, un instant déconcertée, avance toute seule, flaire le vent,
décrit un large «huit», par habitude, puis s’éloigne, s’éloigne encore
sans se retourner. Elle s’arrête, pointe les oreilles. Elle écoute,
l’échine basse et disparaît derrière une haie de saules... Elle est
partie.

--A notre tour, maintenant, dit Brovsky.

--Espérons que nous aurons autant de chance que le petit frère aux
longues pattes, ajoute Bobbyck.

Et ce sont les adieux et des souhaits.

--Oh! s’écrie Brovsky, j’ai oublié de vider mon verre de vodka. Il est
resté sur ma table... là-bas...

--Ce soir, nous lèverons nos verres à votre santé; affirme joyeusement
Marcel Benoit.

--Vous n’avez rien à faire annoncer à Tiflis?...

Puis ils s’en vont, en marchant d’un bon pas, très vite... Pas aussi
vite que le loup, tout de même...




XVIII

DANS LA VILLE EN ÉTAT DE SIÈGE


Bobbyck, cher Bobbyck, vrai camarade russe, comme vous nous manquez,
tout d’un coup!...

Nous vous connaissions un peu. Nous avions même surpris quelque chose de
votre secret. Nous savions que le même jovial garçon qui plaisantait,
qui riait des «siestry» et de leurs féminins stratagèmes, qui ne
dédaignait pas de boire avec les rédacteurs des «Soirées» dissimulait
sous son agitation comme des nappes de tristesse souterraine.

Il nous restait le journal. Il nous occupe quelques nuits encore. Mais
un seul numéro parvient à voir le jour. Le journal ne peut plus
paraître, parce que chacun des rédacteurs--même Captain sur qui l’on
fondait de grands espoirs--note sur son carnet de route, à l’usage de
ses petits neveux, les petits faits dont il est le témoin involontaire.

Nous assistons en effet à un grand événement: la révolution russe dans
ses tâtonnements, les remous qu’elle provoque jusqu’en Perse et c’est à
peine si nous nous en doutons.

                   *       *       *       *       *

--Lentina vous a fait ses adieux? demande Maurice Jammes.

--Non. Je la croyais depuis quelques semaines déjà à Tiflis...

--Elle vient de fuir. Elle était pressée. Elle m’a embrassé pour vous,
reprend Jammes.

--Bien. Tu nous embrasseras une autre fois, décide Marcel Benoit.

--Entretiens donc le poêle, intervient Jammes. Dehors, il neige...

Oui. Il neige. Nous sommes en février. Un mois, comme c’est long et
comme cela glisse vite... Des coups de feu, encore, sitôt que la nuit
abrite les tireurs.

Les musulmans qui sont sur les listes des «suspects», comme
Mahamed-Khan, tremblent ce soir où la fusillade est plus serrée que les
autres soirs... Du haut de leurs terrasses, les Persans tirent dans les
rues, au hasard, n’importe où... Cela peut durer jusqu’au petit jour...
«L’homme-qui-doit-mourir», pris de peur, a creusé une meurtrière dans le
mur de sa maison par où il appelle les Français.

--Monsieur, sauvez-moi! Ils vont me tuer!

Les chrétiens ont installé un petit canon à Dighala, sur les montagnes
de cendres élevées par les adorateurs du feu, et ils envoient sur les
quartiers musulmans une douzaine d’obus...

La fusillade dure toute la nuit. On dit que les musulmans se préparaient
en secret à anéantir l’armée des volontaires chaldéens. On dit qu’hier
ils ont attaqué les premiers un groupe de soldats... On dit qu’il y a
déjà vingt-trois femmes ou enfants tués.

--Cette fois-ci, je crois que c’est sérieux, observe Maurice Jammes.

Nous dormons quand même.

Le lendemain, on apprend que «Mahamed-qui-doit-mourir», fuyant sa
demeure a été arrêté par des soldats arméniens qui l’ont mis en joue. Un
officier français[12], en se plaçant, au péril de sa vie, devant
Mahamed, a empêché les Arméniens de tirer et donné le temps au «suspect»
de se cacher dans l’ambulance.

  [12] M. le lieutenant de chasseurs à cheval Gasfield, détaché français
    auprès de l’État-Major du corps indépendant de l’Azerbeidjan et qui
    organisa avec tact et diplomatie ces indisciplinables bataillons
    chaldéens pour le compte des Alliés.

--Quel dommage! Enfin, ce sera pour une autre fois, murmure Nicodème.

Des mitrailleuses tricotent quelque part, sur des terrasses, au-dessus
de nos têtes. On entend l’éclat des grenades. Le long des rues,
d’inoffensifs passants tombent, frappés par des ricochets. Les
musulmans, à l’abri derrière leurs créneaux, tirent afin de se rassurer
eux-mêmes et d’effrayer leurs ennemis.

Cette fois-ci la fusillade se poursuit même dans la journée.

En revenant du ravitaillement l’après-midi comme il longeait le
cimetière plein de neige, aux portes de la ville, un Français tombe
grièvement blessé.

Yadoullah-Khan, très ému par cet attentat, défend ses coreligionnaires.

--Non, ce ne sont pas des Persans qui ont tiré sur un des vôtres. En
ville, les Français sont respectés et aimés. Ce sont des Arméniens qui
ont tiré pour que vous vengiez ce crime sur les Persans...

A cinq heures du soir, un cortège de mollahs, de mouchteheds, de saïds,
agitant des drapeaux, chantonnent une phrase que Yonas nous traduit:

--Le gouverneur vous dit de ne plus tirer et de faire la paix!

Les Persans demandent la paix, mais la fusillade ne cesse pas.

Le grand mollah à la barbe teinte au henné, dont la mosquée est voisine
de l’ambulance, s’est réfugié chez nous. Il ne sait pas ce que sa femme
est devenue. Les chrétiens ont pillé et brûlé sa maison. Il reste
silencieux, devant la porte, les bras croisés. Quelquefois, il lève les
paumes rouges de ses mains vers le ciel et lentement invoque Allah, puis
il reprend son attitude indifférente.

Bien qu’il soit en deuil, il veut bien nous accompagner cette nuit,
l’interprète Yonas et moi. Nous irons à la recherche de quelques-uns des
nôtres qui ont dû s’égarer car ils ne sont pas rentrés.

Le long des étroites ruelles, dans le dédale des hautes murailles
creusées de meurtrières, nous avançons en file indienne. Un coup de
fusil, un autre qui répond, puis un autre encore qui semble plus près...
Quelques cadavres sur les tas de neige...

Yonas et le mollah s’arrêtent... Quelqu’un, au bout de la rue, une
silhouette noire qui psalmodie... On écoute, on touche d’instinct la
gâchette de son revolver... Ce n’est qu’un mendiant qui se plaint... Et,
plus distincts, comme nous sortons d’une rue anonyme pour pénétrer dans
une ruelle qui semble finir en impasse, nous parviennent les échos de la
fusillade... Ces messieurs, sur leurs terrasses, échangent quelques
coups de fusil parce qu’ils ont entendu le bruit de nos pas...

Il y a un jardin plein de neige, puis une cour gardée par des
domestiques tremblants. On nous fait entrer dans une pièce obscure,
éclairée seulement par la lumière qui filtre sous un large rideau de
théâtre... C’est la maison du gouverneur persan. Un coin de la toile se
soulève. Nous avançons jusqu’au milieu d’une large pièce où cinq
musulmans se tiennent debout, près d’une lampe à pétrole posée par
terre, sur les tapis.

Je regarde, seul Français, dans cette salle. Il y a là le «Kargouzar»,
qui s’occupe de la police des étrangers, le «Sardar», gouverneur
militaire, le gouverneur de la ville, ce gros aux yeux épais, qui dépend
du «Vahliad» (prince héritier) de Tauris. Ils portent de grands titres:
«Sagesse de l’État», «Conquête du royaume», «Sabre de l’Administration»,
«Soutien du Gouvernement». La lampe n’éclaire que leurs larges manteaux.
A peine si leurs visages sont visibles.

Yonas, l’interprète, parle.

--Les Français que nous cherchons n’auraient-ils pas été retenus comme
otages?... Une erreur est possible...

C’est ce que je lui ai donné à traduire. Mais il dit ce qu’il veut,
longuement, avec beaucoup plus de circonlocutions et de politesses.
C’est compréhensible. Moi, je m’en irai un jour et le gouverneur, ce
petit homme d’une cinquantaine d’années au dur profil, ne pourra rien
entreprendre sur ma personne. Mais Yonas continuera de se débattre à
Ourmiah.

Voici justement que le «Sabre de l’Administration» nous regarde l’un
après l’autre, le mollah, Yonas et moi. Il proteste, il nous assure, la
main sur la poitrine, qu’aucun de ses sujets ne se permettrait de
toucher à l’un des nôtres...

--Les Français sont respectés et aimés, nous dit-il.

--Cependant des musulmans ont tiré sur des Français, l’un des nôtres est
mourant.

--Ce ne sont pas des musulmans... Ce sont des Arméniens qui s’habillent
en musulmans pour mieux tromper leurs adversaires...

Je ne dis pas non. Je pense ce que je veux. Mais, après tout, c’est bien
possible...

Le «grand personnage» persan et le gouverneur nous jurent qu’ils
prennent part à notre deuil. Ils s’inclinent et leurs courtisans
répètent leurs gestes à leur tour. Le chef de la police, un homme de
grande taille, brun, aux larges yeux, aux fortes lèvres, prend la parole
en français:

--J’ai dit que seraient pendus ceux qui se servent du fusil...

Mais nous n’en finirons pas des salamalecs de ces quatre ou cinq grands
manteaux, très calmes, qui nous dévisagent en penchant la tête et se
tiennent debout, figures impassibles.

--Les Français que vous cherchez, ils sont peut-être chez
Mar-Schoumoun...

--Allons chez Mar-Schoumoun.

Mar-Schoumoun (Saint-Simon), le patriarche des chrétiens chaldéens,
demeure à l’autre extrémité de la ville, dans le quartier de
Mart-Mariam. Nous prenons congé de ces personnages, qui pensent nous
jouer une bonne farce en nous expédiant très loin.

--Avertissez-moi si vous ne les retrouvez pas. Je mettrai mes soldats à
leur recherche...

Sur cette promesse, le grand rideau retombe derrière nous.

Il faut d’abord sortir du quartier musulman sans éveiller l’attention.
Nous longeons des ruelles plus serrées les unes que les autres.

--Nous allons, me dit Yonas, chez le Saint Patriarche, qui commande à
tous les Chaldéens chrétiens...

Quelques coups de fusil isolés qui dégénèrent en feux de salve, pour ne
pas en perdre l’habitude. Le mollah n’est pas du tout rassuré. C’est
Yonas qui me l’affirme, en riant. Nous traversons la zone où les balles
des partisans se croisent... Elle est facilement reconnaissable aux tas
de cadavres qui la délimitent.

Des montagnards coiffés du bonnet pointu, nous abordent.

--N’est-ce pas que nous avons bien travaillé?...

Oui, ils ont fait un sacré travail. Mais il est inutile de les
féliciter. Ils n’ont pas besoin d’encouragement pour continuer.

Cette patrouille de Chaldéens qui fait la police des rues, s’offre à
nous accompagner chez le patriarche.

Une rue encombrée de charrettes, une porte de remise, que garde un
soldat bardé de cartouchières, et nous pénétrons dans un jardin plein de
neige, comme chez le gouverneur. On nous guide le long d’un escalier de
bois, sans rampe. C’est au premier étage, une grande pièce sombre,
tendue de noir. Près d’une table, un vieillard au visage maigre et un
homme jeune encore, à barbe légère, aux yeux noirs. Ils nous tendent une
main baguée que Yonas,--Chaldéen d’origine,--baise respectueusement. Des
volontaires en armes nous offrent des chaises. Notre mollah est resté
dans le jardin...

Les deux évêques écoutent Yonas.--Ils ressemblent l’un et l’autre à des
rabbins, avec leurs calottes et leurs larges vêtements noirs... Le
patriarche a un visage rose et gras, une petite moustache tombante, des
yeux très vifs...

--Vous accepterez tous les blessés, me dit-il, les musulmans aussi, car
les chrétiens leur porteront secours après le combat...

Mais, comme il n’a rien vu, et que le temps presse, nous nous levons.

--Si vous ne trouvez pas, prévenez-moi. Mes soldats fouilleront
partout..., dit Mar-Schoumoun comme Yonas lui baise la main avant de se
retirer.

Les mêmes paroles que le gouverneur persan, mais sur un tout autre
ton...

Peine inutile, du reste, que cette exploration nocturne. Les Français
égarés s’étaient paisiblement réfugiés à la mission des Pères Lazaristes
où ils attendaient la fin de la fusillade pour rentrer.




XIX

LE RETOUR DE LENTINA


On proclame l’armistice le 24 février. Mais cela signifie sans doute que
les hostilités vont recommencer, car des Persans demandent asile à
l’ambulance.

Les réfugiés transportent leurs biens les plus précieux: un tapis, un
samovar, un narghilé.

Yadoullah-Khan, blanc de crainte et plus flottant que jamais dans sa
lévite de Persan modernisé, demande deux chambres pour sa famille et
pour lui-même. Il ne veut pas être confondu avec la foule...

Un grand mollah à turban redoute la vengeance des Arméniens. Il voudrait
mettre ses femmes à l’abri. Deux pièces à part lui sont également
nécessaires:

--Je suis trop grand personnage pour coucher avec les autres...

--Demandez à Mahamed-Khan, à côté de nous, de vous céder un appartement.

--Je suis trop grand personnage. Je ne puis demander, mais Mahamed-Khan
peut m’offrir.

Et il nous avertit qu’il préfère courir les risques d’être massacré
plutôt que d’oublier le rang qu’il doit garder.

Quelques coups de feu encore... Les volontaires chaldéens fouillent les
maisons des Persans. Les musulmans s’enfuient dès qu’ils les voient
arriver. Lorsque les soldats ont tout remué, des mendiants kurdes se
précipitent et pillent le riz, les raisins secs, toutes les provisions
que cachent les «grands personnages».

On apporte à l’hôpital, couchés sur des échelles, des musulmans blessés
depuis deux ou trois jours. Ce sont des femmes, des enfants, des
vieillards, le ventre ouvert, qui tiennent leurs intestins rouges à
pleines mains... Une fillette persane roulée dans une couverture est
déposée dans un coin. Un infirmier soulève le drap; il attire en même
temps un paquet d’entrailles collées à même la toile.

Yonas, l’interprète, est chargé de prendre les prénoms, les noms des
blessés et leur adresse. Il écrit, impassible en apparence, mais une
flamme étrange brille au fond de ses yeux noirs...

--Ali-Mahmed-Ali... du quartier de Dilkoucha... Ah! Ah!...

Il chante un peu, en parlant, mais, dès qu’il m’aperçoit, il me dit
d’une voix rapide:

--Il faut, sitôt qu’on voit leurs lèvres bleues et leurs yeux se
noircir, vite demander leurs noms et villages pour prévenir parents,
pour qu’il n’y ait pas beaucoup de cadavres inconnus qui nous
encombrent...

Quelle belle fête pour lui! Celui-là qu’on apporte, n’est-ce pas un
vieil ennemi? Et ce mourant qui s’agite, n’est-ce pas l’assassin d’un de
ses oncles?

Il se penche vers la fillette au visage déjà bruni, aux lèvres noires
comme celles d’un chien; elle cherche à retenir les intestins de son
ventre ouvert avec ses mains jointes et ses genoux repliés...

--Vous savez, c’est une balle qui a ricoché... Les musulmans ont seuls
l’habitude d’ouvrir les ventres avec leurs poignards...

                   *       *       *       *       *

Cet après-midi, la comédienne Lentina arrive à l’ambulance. Elle est en
bottes de feutre, le visage maculé de boue, les cheveux en désordre.
Dans ses bras, elle tient un petit chien griffon à longs poils. Comme
elle se rendait en auto, à Guelman-Khané, avec la famille d’un colonel
russe, affecté aux cosaques persans, elle fut arrêtée sur la route par
des soldats arméniens qui tuèrent le colonel russe d’une balle dans la
tête, sa femme d’un coup de baïonnette et son fils d’un coup de fusil.

Lentina, avec des sanglots, raconte qu’elle fut bousculée par les
Arméniens parce qu’elle tenait sur ses genoux le petit king-charles du
colonel.

--Et vous aussi, vous êtes contre nous! lui disaient les volontaires qui
avaient reconnu le chien de leur ennemi.

Lentina put s’échapper et revenir sur ses pas, cependant que son mari,
capitaine russe aux cosaques persans, parti avant elle, l’attend encore
à Guelman-Khané...

Mais parmi les Français, elle se rassure, retrouve sa confiance. Elle
caresse le chien, le confie à Maurice Jammes, puis, gentiment, elle
s’excuse de se présenter mouillée, avec d’énormes bottes qui
alourdissent sa marche.

--Voyez, me dit-elle, en étendant les jambes.

Des blocs de boue.

Mais nous savons--oh! il n’y a pas longtemps--que le mari de Lentina,
apprenant sur le bateau qui fait la traversée du lac d’Ourmiah
l’assassinat du colonel russe et de sa suite, ne doute pas que sa jeune
femme ne soit également tuée. De désespoir, le capitaine russe se tire
un coup de revolver dans la tête. Il est mort.

Nous devons apprendre cette nouvelle à Lentina. Qui s’en chargera? C’est
Jammes qui commence avec précautions. Jammes s’exprime en russe. Lentina
écoute. Nous regardons. Ce n’est pas possible! Elle savait déjà! Elle
reçoit les détails de cette mort en marquant d’abord de la stupeur, puis
elle se met à pleurer, s’avance en chancelant, tombe sur une chaise,
appuie son front sur le coin d’une table et reste là, à sangloter...

Nous pensons, malgré nous, Benoit et moi: «Elle joue un rôle de son
emploi.» Maurice Jammes ne nous contredit pas lorsqu’il ajoute:

--C’est le troisième ou le quatrième qu’elle perd ainsi, en peu de
temps, de façon tragique: l’un s’est tué dans un accident, le second est
mort à la guerre, le troisième a été assassiné. Le dernier vient de se
tuer...

Et il laisse échapper tout haut cette réflexion:

--C’est une femme qui porte malheur!

Maurice Jammes, qui au fond, est resté assez russe, en dépit de ses
origines françaises, s’éloigne, cependant que le petit chien, sauvé par
la comédienne, essaie de courir derrière lui.




XX

SOUS LE RÈGNE DES CHALDÉENS


Et l’hiver se poursuit avec ses longues soirées, ses bourrasques de
pluie ou de neige. Ceux des Français qui, vers les six heures, se
rendaient par groupes--le revolver dans la poche, car les traquenards
sont coutumiers--chez les Pères Lazaristes, doivent renoncer à leurs
sorties. La nuit se hâte maintenant, les ruelles jamais éclairées sont
d’un noir absolu et l’on patauge comme à plaisir dans toutes les flaques
d’eau. Enfin, les coups de feu sur un ou deux passants isolés ne sont
pas rares.

Retirés dans leurs cantonnements, autour d’une lampe qui charbonne, les
Français jouent aux cartes. Ou bien assis près du poêle, bourré de bois
vert arrosé de pétrole, ils mettent en tas les nouvelles et chacun les
commente.

Allons-nous servir de «cadres» au bataillons de volontaires chaldéens?
Ce serait alors pour entreprendre une guerre de ruse et d’embuscade, la
seule que les Orientaux connaissent.

C’est, à coup sûr, la plus émouvante, la plus riche en péripéties. Tuer
des gens qui fuient, les surprendre encore endormis ou, cachés derrière
des tapisseries, égorger les enfants, éventrer les femmes, transformer
les rues en dépôts mortuaires près desquels on voit des fillettes,
épargnées par hasard, la tête sur leurs genoux et qui pleurent en
cadence... Tel est le rêve que les Chaldéens ont fait pendant les
longues veillées de colère et de vengeance...

Les volontaires sont mécontents de leurs chefs, qui ont accepté
l’armistice demandé par les musulmans.

--Il nous aurait fallu encore deux jours pour nettoyer la ville[13]...

  [13] A la suite des combats des 22-23 février et jours suivants, entre
    chrétiens et musulmans, on comptait officiellement quatre à cinq
    cents musulmans tués et une centaine de chrétiens. Le total des
    morts au 20 mars 1918, dans la plaine d’Ourmiah, s’élevait à quatre
    mille environ.

A vrai dire, ce sont surtout les pauvres, les mendiants, quelques
marchands qui ont été fusillés. Les grands personnages comme
Mahamed-Khan, promis cependant à la mort, les espions à la solde des
Turcs, comme Yadoullah-Khan, qui porte lunettes pour avoir l’air d’un
lettré ne se sont jamais montrés. Maintenant, redoutant quelque meurtre
anonyme, ils se réfugient à la mission américaine ou chez les Pères
Lazaristes. On remarque que les rares cadavres des Persans notoires sont
percés de trous comme des cibles. Les ordres des officiers aux
volontaires répétaient les vieux préceptes des guerriers de l’histoire:

--Tirez sur les chefs! Les Persans, privés de tête, se disperseront.

                   *       *       *       *       *

Parfois, Antone Babaïeff vient nous dire un petit bonjour en revenant
d’expédition. Il est tout heureux de nous montrer le mécanisme d’un
mauser automatique que lui a donné un Persan, à qui il s’apprêtait à le
prendre.

--_Nogo Persisky capout!_ dit-il dans son jargon.

Ce qui doit signifier: «J’ai tué beaucoup de musulmans.» Il fait le
geste de couper des têtes.

--_Skolko?_ (Combien?)

Mais il ne compte pas ceux qu’il expédie. Ou bien il se vante un peu...

Nous accompagnons Babaïeff jusqu’à la porte. Les habituels miséreux nous
harcèlent.

--_Gardache! clebo, gardache!_ (Frère, du pain!)

Babaïeff agite sa cravache, mais il avise une fillette musulmane,
blonde, mal vêtue... Babaïeff tire son porte-monnaie gonflé d’argent
persan et, généreux, dépose dans la petite main de l’enfant une pièce de
cinq krans à l’effigie du schah.

--Ce que les grands de sa religion ne donnaient pas, moi, je le donne...
dit-il en riant à Nicodème qui lui tient son cheval.

                   *       *       *       *       *

--Enfin, il y a trêve, me rappelle Nicodème.

--Une... comment?

--Armistice, comme on dit.

Oui, et d’après les conditions de cet armistice, on doit juger les
coupables qui déclenchèrent les troubles, on doit également retirer
toutes les armes des Persans. Tout cela traîne. On discute, on temporise
selon les procédés habituels des Orientaux. L’armistice se prolonge de
semaine en semaine... Il n’y a pas de raison pour qu’il ne dure encore
longtemps.

Mais voici qu’en mars, des Chaldéens montagnards apportent la nouvelle
que le patriarche nestorien Mar-Schoumoun et cinquante soldats de sa
suite invités par le fameux Simko, le grand chef des bandes kurdes, à un
grand dîner, ont été assassinés par traîtrise.

Simko et ses Kurdes, ennemis séculaires des gens de la plaine, des
chrétiens et des Persans chiites, s’étaient, ces derniers temps,
déclarés alliés des Chaldéens. Mais ils ont changé d’avis. Ou bien, ils
n’ont pas reçu l’argent promis pour leur collaboration...

Quoi qu’il en soit, cet assassinat appelle la vengeance.

Depuis quelques jours, à Ourmiah, on rencontre des Kurdes de la montagne
reconnaissables à leurs bonnets pointus et à leurs turbans à franges.
Ils participent à la police générale. Ces Kurdes paieront pour les
autres.

Cette nuit, en effet, les montagnards nestoriens, égorgent au couteau,
sans bruit, les Kurdes qu’ils découvrent. Quelquefois ils se trompent et
tombent sur des Persans. L’opération se fait en silence. Presque pas de
coups de feu. On entend des chiens qui aboient au loin et des femmes qui
gémissent...

Le lendemain dans le cimetière, des cadavres nus dans la boue. Un grand
corps la gorge coupée. Un autre, le visage rasé de frais, la peau très
propre. Sur l’abdomen, un petit trou par où sort un tuyau rond et
rosâtre d’intestin. L’homme a été poignardé d’un coup vif.

--C’est de l’ouvrage bien fait, dit Nicodème, examinant les plaies... Et
vous voyez comme leurs pieds sont blancs... Ce n’était pas des
«pauvres», ces Kurdes, que l’on rencontrait, mais des «gentlemen» qui
avaient une mission: se défaire d’Agha-Petrous.

--Mais qu’est-ce donc Agha-Petrous?

--C’est, si vous voulez traduire: «Monsieur Pierre». Nous, nous le
nommons Pétrous, bar Ilia (fils d’Élie), du village de Bazé, en Turquie
d’Asie. Il n’a pas voulu servir dans les armées turques. Il est le grand
général des Chaldéens. Il a envoyé des émissaires et des patrouilles.

--Et alors?

--La bataille recommencera cette nuit. Les musulmans tremblent.
Mahamed-Khan se demande dans laquelle de ses chambres il pourra bien
coucher. Mais l’Ange sur toutes a inscrit le signe qui ne pardonne pas.

                   *       *       *       *       *

--Autre chose. Dites-moi, Nicodème, quelle est donc cette Persane qui
vient si souvent à l’ambulance et cherche à parler aux Français?

--C’est rien...

--Mais encore.

--C’est la sœur de cet imbécile-idiot qui a le teint jaune, qui a une
affreuse maladie et qui se croit guéri parce qu’il a pris des remèdes de
chez vous.

--Son nom?

--La Persane, c’est Etiram-Khanoune.

Je n’en saurai pas davantage pour aujourd’hui. Je connais quelque peu
Etiram-Khanoune. Elle s’habille à l’Européenne, du moins, elle se
l’imagine parce qu’elle porte des corsages verts, des jupes roses--deux
ou trois, l’une sur l’autre--des écharpes pourpres et bleues. Elle est
recouverte de soie noire, voilée comme le sont les femmes de sa race
lorsqu’elles sortent en ville accompagnées de leurs suivantes.

Etiram-Khanoune est inquiète. Son frère, «l’imbécile-idiot» dont parle
Nicodème, s’est perdu.

--Qu’elle aille voir dans les cimetières, ricane Yonas.

Les Français ne pourraient-ils pas essayer de le retrouver? C’est la
prière que nous adresse Etiram-Khanoune.

--Répondez-lui que les Français s’en occuperont, me conseille Nicodème.

--Comment voulez-vous?...

--Répondez quand même...

--Mais nous n’y pouvons rien...

--Oui, oui, vous pouvez parfaitement.

Si Etiram-Khanoune a des lèvres fortes dans une grande bouche, un nez
trop long pour son visage très ovale, elle a de grands yeux noirs
étonnés qui font oublier jusqu’aux oripeaux criards dont elle
s’affuble... Elle parle sans se voiler la bouche. Où est son frère? Elle
est prête à partir sous l’escorte d’un soldat français...

Nicodème se tourne vers la Persane qui aussitôt cache son visage devant
le regard du Chaldéen. Longuement, Nicodème explique je ne sais quoi.
Etiram-Khanoune me remercie, du moins, je l’imagine, et se retire.

--Que lui avez-vous conté?

--Que les Français allaient retrouver son frère, répond Nicodème. Vous
avez bien vu: elle est partie contente...

Allons! les gens ne sont pas aussi féroces qu’on le croit. Mais cette
réflexion intérieure accordée à ma perspicacité en défaut, je reprends:

--Qu’allons-nous faire pour le retrouver?

--Rien, me dit Nicodème en riant.

--Comment rien? Alors pourquoi lui promettre?

--Pour qu’elle n’aille pas demander à d’autres de chercher son frère.
Elle va compter sur vous. Elle perdra du temps. Le frère, s’il est
arrêté, personne ne viendra demander sa grâce. Et alors, il sera tué.
Voilà.

«Les gens ne sont pas aussi méchants qu’on le pense,» affirmait déjà le
capitaine russe Bobbyck. C’est vrai. Ils le sont beaucoup plus...

                   *       *       *       *       *

La démarche d’Etiram-Khanoune pour sauver son frère n’est pas une
exception. On ignore assez l’autorité, le ton décidé que savent prendre
les femmes musulmanes sur les hommes. Je l’ai su depuis. Mais il en va
souvent dans la vie orientale comme chez nous. Certaines femmes dirigent
leurs maris abrutis d’opium... Le fils du gouverneur parle d’aller à
Tiflis en automobile, il fait ses préparatifs. Sa femme s’y oppose parce
qu’elle est jalouse. Il renonce à ce voyage. Aujourd’hui, cette même
jeune femme, prise de panique, veut s’enfuir à Tauris...

--Le pauvre gouverneur, il est bien malheureux, nous confie Yadoullah.
Son fils ne sait plus ce qu’il veut; sa belle-fille commande à la maison
et les Chaldéens-Djilos le gardent prisonnier.

De même, au cours des pillages, pendant que l’homme s’enfuit pour se
mettre à l’abri sous les pavillons français ou américain, on voit les
femmes persanes rester dans leurs demeures, surveiller les domestiques
et préparer l’évacuation en lieu sûr des provisions et des objets
précieux.

                   *       *       *       *       *

--Vous savez, me dit Nicodème, l’assassinat à Kunachaary, dans la région
de Salmas, du patriarche Mar-Schoumoun, c’est exact.

--Comment? Il y a déjà huit jours que les femmes chaldéennes se
lamentent et poussent des cris de deuil. Et c’est seulement aujourd’hui
que vous avez la certitude que celui que vous pleurez est bien mort.

--Les femmes pleurent depuis huit jours la mort de Mar-Schoumoun. Mais,
ajoute Nicodème, c’est seulement cette nuit qu’Agha-Petrous a rejoint
les douze cents soldats chaldéens partis contre Simko et les Kurdes.

Le temps est favorable à la guerre d’embuscades et de surprises; les
tourmentes de neige qui durèrent de décembre à fin mars sont finies. On
distingue la ligne bleue des montagnes et, sur les terrasses de la ville
de nouveau tranquille, les mollahs chantent au crépuscule les louanges
d’Allah.

Mais pour assurer la sécurité d’Ourmiah, on a dû incorporer de force les
tremblants Chaldéens de la plaine. Rabbi Odischou, le marchand de vin,
porte un fusil et patrouille dans les rues. Il est assez dangereux,
parce qu’il a peur de son arme. Le mercanti Salomon, qui chantait
victoire quand les montagnards se battaient pour lui, souhaite la fin de
ces escarmouches. Il est chargé de la police, quelque chose comme
«veilleur de nuit». Son fusil le gêne. Pour lui, une arme, c’est une
marchandise qui est bonne à vendre...

Cependant, Yadoullah-Khan et les autres musulmans ne sont pas rassurés
par cette police intérimaire. Yadoullah n’ose même pas aller jusque chez
lui, sans escorte.

Je l’accompagne parfois. Comme il n’a pas vu le bazar depuis longtemps,
il me prie de faire un détour pour contempler les boutiques éventrées.
La plupart contiennent des cadavres entassés que des chiens déchirent...
Nous dérangeons ainsi une de ces bêtes affamées, enfoncée sous le thorax
d’un Persan, comme sous un tonneau.

On ne voit que la tête, les pieds, les mains et la charpente rouge du
cadavre, sous la robe de couleur...

--Il y a de l’eau de rose, monsieur, chez ma belle-sœur, assure
Yadoullah, pour me tenter. Si vous voulez, nous irons. Toutes les
maisons par ici ont été pillées; aussi elles ont peur, les femmes...

Je demande négligemment:

--On a pillé chez votre belle-sœur?

--Non, pas encore...

Le fatalisme oriental réside tout entier dans cette réponse.

                   *       *       *       *       *

--Mais la police fonctionne bien à présent?

--On vole toujours.

--On n’arrête personne?

--Oui. Voici justement des pillards.

Une troupe de gens s’avance en effet dans la rue. On voit un Arménien
qui crie:

--_Habarda!_ (attention!)

Derrière lui, marchent cinq hommes, cinq pillards, un Chaldéen, un
Kurde, trois Persans--qui, la nuit, dévalisaient les maisons. On les a
attachés ensemble au moyen d’une ficelle passée dans les narines.

On s’écarte pour laisser libre passage à ces misérables qui s’avancent
sur une seule ligne, la tête penchée et tâchent de suivre, sans se
heurter, celui qui les conduit de façon que la corde qui les réunit ne
se tende pas trop brusquement.

--C’est pour l’exemple? dis-je.

--Oui. Ils font le tour de la ville et ils vont dans les rues
principales, toute la journée.

--Et après?

--Après? C’est fini.

--On les lâche?...

--Vous voulez plaisanter!

--Non, je vous demande.

--Eh bien, on leur coupe la tête, voyons!

                   *       *       *       *       *

En somme, la ville est calme. La nuit, les habituels coups de feu, un
chien qui hurle, un autre qui pleure. Le jour, des patrouilles. On
rencontre des prêtres nestoriens. Mar-Saguis notamment qui tient à se
montrer et porte le même costume que feu Mar-Schoumoun: la soutane
flottante, le turban à trois tours, un chapelet et un fusil. Près de la
ceinture, une montre et sa large chaîne, la crosse d’un revolver et,
dans une poche trop étroite, un peigne à cheveux aux dents ébréchées.

On reçoit des communiqués d’Agha-Petrous qui chasse le Kurde. Courts
billets plus ou moins falsifiés qu’un cavalier apporte en faisant de
grands gestes. Ces billets sont recopiés, distribués et affichés. La
première lettre annonce:

  «Nous combattons depuis deux jours. Partout la neige. Il n’y a de noir
  que les toits et les murs des maisons. Nous sommes à six heures du
  village de Tchara.

  «Le serviteur des serviteurs de la nation.

  «Signé: Petrous Elia.»

La seconde réclame des renforts:

  «Que tous ceux qui ont des fusils à trois coups viennent nous
  rejoindre au plus vite. Ceux que la peur retiendra au foyer sont des
  traîtres, et il est nécessaire pour l’exemple d’en fusiller
  quelques-uns...»

Le troisième billet est plein d’un enthousiasme de commande.

  «Hourra! Gloire à Dieu Tout-Puissant! La belle forteresse de Tchara
  est entre nos mains. Le drapeau de la Croix flotte sur son toit...
  Promenez-vous avec allégresse et rendez grâce à Dieu qui combattait
  ouvertement parmi nous. Nous avons eu moins de morts que nous ne
  pensions. Tous nos hommes connus sont saufs.»

Le quatrième billet chante victoire:

  «Simko, ainsi que ses frères Amad et Ali-Khan, son fils Krosrov, ses
  femmes Nadzar et Gani ont été tués. Les vallées sont pleines de
  cadavres de l’ennemi. Les chambres des maisons de Tchara sont toutes
  encombrées de prisonniers que nous avons ramassés. Les richesses comme
  les moutons, les tapis, les bœufs, etc... sont innombrables. Nous
  avons quarante-deux morts. Les Kurdes ont eu mille cinq cents tués.»

                   *       *       *       *       *

Faisons l’inventaire.

A Ourmiah, au début de ce mois d’avril 1918, il y a toujours les
cinquante Français--nous-mêmes--et leurs cinquante fusils.

Il y a quelques Russes répartis dans les divers services de l’«armée
nationale de l’Azerbeidjan». Il y a trois colonels russes sans mandat,
un lieutenant français et deux popes.

Et puis, quelques dames russes encore, la comédienne Lentina qui s’est
grimée en «sœur de charité», une doctoresse blonde, quelques infirmières
âgées et trois demoiselles de l’Intendance qui s’exercent à monter à
cheval.

Il ne faut pas oublier une jeune femme d’officier et la dame du
Consulat, comme on la nomme. Mais elles ne comptent pas. De même que les
Arméniens et quelques chefs Chaldéens se déguisent en officiers russes,
ces deux dames s’habillent comme des Tcherkesses de cartes-postales:
haut bonnet de poil, manteau juponnant, cartouchières, bottes rouges,
cravache.

La dame du Consulat, pour paraître plus jeune, s’est consacrée au blanc
et se fait suivre d’un Persan, transformé en cosaque tout en carmin.
Touchant effort pour attirer les regards préoccupés des Français.

C’est ainsi que l’on rencontre parfois un jeune homme à la taille trop
serrée, au visage trop poudré, qui se promène dans un costume
d’opéra-comique et nous dévisage avec de grands yeux effrontés et
mendiants.




QUATRIÈME PARTIE

LA ROUTE DES CARAVANES


        «Sans doute, il n’est pas militaire; mais il est responsable de
        son immoralité, et la plus grande immoralité, c’est de faire un
        métier qu’on ne sait pas.»

        (_Lettre de Napoléon à Cambacérès._)




I

PRISONNIERS


27 avril 1918.

Ordre de départ!

C’est Captain qui l’annonce dans la petite cour de l’ambulance où
poussaient, il y a cinq mois, ces malheureux pétunias que Marcel Benoit
inondait d’eau.

--La plaine d’Ourmiah ne peut pas être défendue par les forces
chrétiennes indigènes, précise Gaston Desprès.

--On sera bientôt à court de munitions, ajoute Captain.

--Les troupes qui sont ici vont être concentrées à Salmas, reprend
Gaston Desprès. On sacrifie Ourmiah. Et nous, nous rentrons en Russie.

--Ce qui prouve que l’on ne peut pas tenir le front du Caucase avec
cinquante fusils. Cette plaisanterie a un peu trop duré...

--A propos, reprend Captain, ne négligeons pas les provisions. Tu
connais le chemin qui mène chez ce voleur de Rabbi Odischou.

Depuis longtemps, Captain, Gaston Desprès et quelques autres ont
découvert le vin blanc d’Ourmiah. Une liqueur plutôt, conservée et
fermentée dans ces hautes et larges amphores de terre, dites «linas», en
tous points semblables aux «linas» des contes arabes et des _Mille et
une Nuits_, assez vastes même pour cacher un homme qui s’y blottirait.

--Que faire chez ce Rabbi? demande Desprès.

--Des réserves pour la route.

Chez le Rabbi en question il y a une source de vin blanc...

                   *       *       *       *       *

En vérité, nous sommes obligés de fuir, ce qui, en termes stratégiques,
se traduit élégamment par «battre en retraite[14]». Nous battons donc en
retraite, selon l’ordre reçu de Tauris, c’est-à-dire que nous quittons
Ourmiah. On signale des bandes turques et kurdes près de Dillman et
d’Ouchnou. Les riches Persans, réfugiés sous les pavillons français et
américain, pendant les derniers massacres, ne cachent pas leurs espoirs
de représailles.

  [14] M. le lieutenant Gasfield est le seul Français qui soit resté à
    Ourmiah, à la tête des bataillons assyriens qu’il avait organisés.

Quant aux Chaldéens, chrétiens et nestoriens, ils se déclarent
abandonnés. Ils n’ont pas tort tout à fait. Ce sont les Français qui les
ont armés et maintenant les Français se retirent...

Nous sortons de cette ville où nous avons vécu huit mois, un matin
d’avril pluvieux, au milieu du silence de la population.

Nous sommes heureux, avec un peu d’amertume quand même. Tous ces gens
qui avaient eu confiance! Qui résistaient parce que nous étions là! Et
tant de choses encore à découvrir pour nous: les collines de cendres
près de la ville, érigées à la longue par les adorateurs du feu, où je
ne suis allé que trois fois, les vieilles tours où les mêmes fidèles de
Zoroastre (Zarathoustra) déposaient les cadavres des leurs pour qu’ils
soient dépecés par les oiseaux du ciel...

Tant d’amis aussi et de camarades que nous avions appréciés, depuis
Bobbyck jusqu’à la fantasque Lentina...

                   *       *       *       *       *

A Guelman-Khané, sur la petite colline d’où l’on voit les eaux bleues du
lac d’Ourmiah, nous cantonnons dans les immeubles détruits, à ciel
ouvert, que les Russes occupaient et dans l’ancienne Intendance où les
sœurs de charité, autrefois, montraient leurs sourires et leurs
coiffures blanches.

Les soldats russes, avant d’abandonner cette position, ont vendu leurs
fusils, leurs munitions et leurs chevaux aux indigènes. Le gérant d’une
société de ravitaillement a cédé la flottille du lac au comité des
démocrates persans de Charaf-Khané.

Il a été convenu que nous prendrions passage sur un bateau de cette
flottille. Les Persans s’engagent à nous laisser partir avec nos armes
et bagages jusqu’à la frontière russo-persane.

--Enfin! triomphe Captain, Gaston Desprès va de nouveau être malade...

La traversée du lac est quelquefois assez pénible: les tempêtes sur
cette mer intérieure sont sournoises et soudaines.

Mais nous ne sommes pas encore à bord...

Le lendemain matin, on signale à un mille de la côte une barge et son
remorqueur. Une petite barque s’en détache qui se dirige vers le rivage.
Elle dépose un maigre délégué du comité démocrate. Ce personnage au
regard craintif apporte aux Français les nouvelles conditions de leur
voyage.

--Les Français doivent remettre aux Persans, revolvers, fusils,
cartouches. Ces objets seront restitués à Djoulfa, lorsque les Français
auront franchi la frontière.

Ces conditions sont tout à fait différentes des premières. Le délégué
sourit sournoisement.

--C’est à prendre ou à laisser...

Il y a bien un autre moyen, énergique: rester avec les montagnards
d’Agha-Petrous. Les Persans ne redoutent qu’une chose: c’est que les
Français ne veuillent point s’en aller. Ces ordres sont inadmissibles.
Nous gagnerons Hamadan, coûte que coûte, sans passer par Tauris. Déjà
les Français se réjouissent de ce contretemps, lorsqu’à leur grand
étonnement ils apprennent que les nouvelles conditions des démocrates
persans sont acceptées.

Le délégué repart dans sa petite barque rendre compte de la réussite de
sa mission aux Persans qui sont restés sur le remorqueur et n’ont encore
pas osé s’approcher du rivage. Les fusils et les revolvers des Français
sont mis en tas et portés sur la barge qui vient accoster à quai. Un des
nôtres, sans arme, et un soldat persan, tout équipé, les surveilleront.

--Les toubibs, avec leurs galons tombés du ciel sont bien les plus
ahurissants des militaires, observe Captain. Ils s’imaginent tout
connaître: la stratégie, le combat, la manœuvre et l’offensive.

--C’est le «Café du Commerce» derrière les armées, réplique Marcel
Benoit.

--N’importe quel caporal d’infanterie leur en remontrerait, ajoute
Gaston Desprès.

--Ils connaissent tout, même la discipline. Sur le bateau en allant en
Russie, l’un d’eux me disait: «Moi, je ne punis jamais, mais quand je
punis, c’est huit jours de prison.» Fort bien. Mais à quel moment cet
imbécile jugeait-il que telle négligence valait huit jours de prison?

--Il faut les voir devant les réalités, continue Benoit. Ils s’affolent,
ordonnent de rendre les armes à des Persans qui tremblent de peur... Ils
disent pour s’excuser que des sanitaires ne sont pas faits pour des
aventures guerrières.

--Alors, il ne fallait pas, d’abord, transformer cinquante sanitaires en
cinquante soldats armés de fusils et de revolvers, comme cadres
probables à une armée hypothétique de volontaires, riposte Captain. On
doit aller jusqu’au bout d’une décision. Quand on a vécu des heures
graves avec les toubibs, conclut-il, on comprend combien il est
préférable d’avoir à sa tête un officier, un vrai officier de
carrière...

                   *       *       *       *       *

... Sur le bateau, avec nous, prennent passage deux sœurs de charité
russes, quelques fonctionnaires de l’Intendance et le vieux M..., ancien
directeur au Service de Santé des nouveaux bataillons chaldéens... Le
temps est doux. Nous partons à la nuit tombante.

... Morne traversée. Le petit vapeur siffle et fume... Nos armes sont
déposées en tas, sous des bâches. Nous nous sommes couchés, les uns sur
le pont, d’autres dans la petite cale. Des soldats persans nous
surveillent...

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, dans la chaude lumière du matin, nous débarquons à
Charaf-Khané. La barge vient accoster au ponton d’où les soldats russes,
il y a quelques mois, se laissaient tomber dans les eaux lourdes du
lac... Nos armes nous seront remises plus tard... Des Persans maigres et
bronzés, le fusil à la main, nous regardent défiler. Le fils de l’ancien
gouverneur d’Ourmiah les commande. Sa mince tête surgit d’un col de
fourrures. Comme les cinquante Français passent devant les troupes
persanes, le fils du gouverneur prévient ses guerriers:

--Reculez-vous! Les Français ne sont pas des Russes. Ils n’ont pas de
fusils, mais ils pourraient vous sauter dessus et vous désarmer.

Ces armes et ces munitions, les démocrates persans les ont achetées aux
«tavarischy», lorsque ces derniers abandonnèrent le front du Caucase. Un
fusil à chargeur se vendait deux ou trois krans (trois francs de notre
monnaie).

Le jeune Persan, fils de l’ancien gouverneur qui nous rendait souvent
visite à l’hôpital français d’Ourmiah, ordonne que l’on fouille nos sacs
et nos effets, puis, très oriental, il proteste auprès des médecins:

--Je n’y suis pour rien... Je ne mets pas en doute votre parole... Ce
sont les autres qui le veulent ainsi...

Cependant des prêtres musulmans, des saïds, des mollahs et mouchteheds
découvrent dans les sacs des Français des photographies d’Ourmiah. Ils
s’en emparent et se communiquent leurs impressions:

--Voyons voir, dit l’un, si ces maudits chrétiens ont eu l’audace de
photographier nos femmes...

Ils confisquent des cartes postales: _intérieurs persans_, _derviches
persans_, etc., que l’on vend à Tiflis et à Tauris à raison de trente
kopecks la pièce.

Quelques bijoux kurdes, des bracelets, des bagues retiennent aussi leur
attention. Le fils du gouverneur nous dit gentiment, dans un sourire
forcé:

--Ce sont des bijoux volés aux Persans que vous avez tués...

Détail remarquable! Les Persans qui opèrent ces fouilles sont tous ou
presque tous d’anciens habitants d’Ourmiah. Les Américains de la Mission
évangélique ou les Pères Lazaristes de la Mission catholique les ont
protégés contre la colère des Chaldéens. On rencontre aussi des prêtres
musulmans qui purent fuir d’Ourmiah, au moment des troubles de février
et se réfugier à Charaf-Khané, grâce à la complaisance des Français.

Les Chaldéens montagnards se montraient alors très mécontents de ces
sauf-conduits délivrés au petit bonheur.

--Laissez-les-nous! disaient-ils. Ils ne vous ennuieront plus. Au reste,
vous avez tort de compter sur leur reconnaissance.

--Les Français ne savent pas faire la guerre, ricanait Nicodème.

Presque tous les réfugiés parlent français. Ils l’ont appris chez les
Pères Lazaristes d’Ourmiah. Ils connaissent aussi un peu l’anglais à
force de fréquenter la Mission américaine...

Ces messieurs du Comité démocrate arborent de grandes redingotes noires
et des toques en forme de fez. Ils ont l’air de louches marchands de
cacaouettes, trop souples, trop aimables, inquiétants avec leurs
éternels sourires. Ils promettent, du reste, tout ce qu’on veut, donnent
leur parole et la retirent naturellement, avec désinvolture. Au fond,
ils ne demandent qu’une chose: de l’argent. Ils sont persuadés que les
Français détiennent la caisse des bataillons chaldéens. Ils cherchent à
la découvrir.

Ils savent que la ligne de Djoulfa à Tiflis est coupée et que leurs
amis, à Marand, se sont promis de massacrer tous les Français au moment
où ils traverseraient la frontière persane. Ces renseignements nous
furent confirmés dans la suite par les déclarations des Belges employés
dans ces gares et réfugiés à Tauris et à Kasvine. Les Persans n’osent
pas maltraiter les Français, ils nous affirment:

--Vous partirez ce soir pour Djoulfa... Non, demain...

Ils font de nouveau peser les bagages du détachement et parlent de
recommencer les fouilles. Parmi eux quelques officiers en blanc, chargés
de galons.

                   *       *       *       *       *

Nous sommes prisonniers, c’est bien certain. Nous ne devons pas nous
éloigner de notre cantonnement: l’ancienne salle de bains des
Ziemski-Saïous. Défense de traverser la voie du chemin de fer et d’aller
au delà de la barrière que forment les brûleurs, les cuisines roulantes,
les arabas et les charrettes sanitaires que les Russes ont abandonnés et
qui sont restés là, inutilisables.

Défense également de nous rendre jusqu’au village de Charaf-Khané. Comme
distraction, les prisonniers ont tout loisir de regarder les montagnes
bleues, au loin, sous la neige, et le petit Russe, déguisé en boy-scout
qui, chaque jour, à cheval, trotte et tourne dans la plaine...

--Ah! si nous n’avions pas rendu bêtement nos fusils, se lamente Marcel
Benoit... Avec ces gens-là, il n’y a que la manière forte. Et que
penseront de nous les montagnards d’Agha-Petrous?...

A Charaf-Khané comme à Ourmiah, la famine... Des mendiants à demi morts
de faim s’entassent derrière les fils de fer barbelés de notre prison.
Un policier persan fait circuler ces visages amaigris, aux yeux
brillants, parce que le pain que donnent les chrétiens est impur...

Cet après-midi, par le train de Tauris, des journaux persans sont
arrivés. Ils annoncent que les Français envoyés à Ourmiah,--maintenant
prisonniers des démocrates persans,--sont des soldats déguisés en
médecins. Ce sont eux qui, à Ourmiah, ont ordonné les massacres (_sic_)
et fait tuer dix mille et cent musulmans, etc.

Les jours passent. Notre situation ne change pas. Nous retrouvons ces
paysages où nous sommes venus, il y a neuf mois, nous mettre à la suite
des armées du Caucase... Le camp des cosaques, près de la voie du chemin
de fer, n’existe plus. Dans les magasins des Ziemski-Saïous, des Persans
et des Turcs (anciens prisonniers) s’établissent à demeure.

Nicodème et moi--car les interprètes chaldéens Nicodème, Israël et Yonas
nous ont suivis--près du village de Charaf-Khané, parmi les pommiers
blancs de printemps, nous rencontrons un groupe de guerriers persans.

--Voilà, dit l’un, en passant près de nous, ceux qui sont venus pour
être officiers chez les Djilos.

Les Djilos, c’est le nom un peu méprisant que les musulmans donnent aux
Chaldéens montagnards d’Agha-Petrous. Mais, sans souci des Persans, les
Français se dirigent vers les rives du lac.

Le vieux médecin russe qui avait le titre de «Directeur du service de
santé des armées de l’Azerbeidjan» s’y promène avec Maurice Jammes, à
petits pas... Il évite soigneusement les bidons de pétrole vides, les
barques, les caissons, les ancres, tout le matériel de navigation échoué
là... Il semble indifférent à ce qui l’entoure...

On entend Jammes:

--Les Allemands enlèvent la Lithuanie, la Pologne, le Caucase...

Le Russe répond:

--Les Lettons, les Polonais, ce ne sont pas des Russes. Le Caucase n’est
qu’une colonie... Nitchevo... La Russie est grande...

Le vieux médecin s’éloigne le dos un peu plus courbé. Jammes prend congé
et nous rejoint. Je regarde mes camarades qui font les cent pas sur les
bords du lac aveuglant de soleil[15]... Ils ne redoutent pas plus les
Persans de Charaf-Khané que les mollahs d’Ourmiah qui voulaient les
faire massacrer en février... Ils marchent sans souci des redingotes
noires qui les contemplent, effarés de ce sans-gêne. Ils vont à
l’aventure, le long des quais et même plus loin... Ce sont des Français
hardis et francs et qui depuis longtemps déjà se savent promis à une
mort violente...

  [15] Le plus grand lac de la Perse est, dans l’Azerbeidjan, la
    Dariatcha (petite mer) ou lac d’Ourmiah, à l’ouest du massif du
    Sehend. Il a 4.000 kilomètres carrés, mais il est sans profondeur...
    Il renferme de nombreux îlots et récifs: les principaux, l’île des
    Chevaux, l’île des Moutons, l’île des Anes, sont des centres de
    culture et de pâturages. L’eau du lac est plus chargée de sel que la
    mer Morte: «Les nageurs ne peuvent y plonger et leur corps se
    recouvre aussitôt d’une couche de sel brillant comme la poussière de
    diamant. Dès que le vent souffle, une écume salée se forme en
    grandes nappes à la surface de l’eau; sur les vases des bords, le
    sel se dépose en dalles de plusieurs décimètres d’épaisseur...» (E.
    RECLUS). «Le lac ne nourrit aucun poisson ni mollusque, mais on y
    trouve en abondance une espèce de crustacés à queue fine qui attire
    par milliers sur les eaux des cygnes et autres oiseaux» (_L’Asie_,
    par M. L. LANIER).




II

CE QU’ON RENCONTRE A TAURIS


Une locomotive et trois wagons viennent ce jour-là--le septième de notre
captivité à Charaf-Khané--se ranger sur la voie de chemin de fer, en
face du baraquement où nous sommes gardés.

Ce convoi arrive de Tauris (Tebriz comme disent les Persans) et doit y
retourner. Il nous est envoyé par les soins du consul de France.

Nous ne remonterons donc pas sur Tiflis. Les Turcs assiègent
Alexandropol et les Tatares ont coupé la ligne Djoulfa-Marand qui
conduit à Van, Erzeroum, Trébizonde, sur tout l’ancien front du
Caucase...

Sitôt que les trois wagons sont arrêtés, les Français prennent les
compartiments d’assaut, devant les Persans en armes qui n’osent pas
s’opposer à ce départ...

--Vous n’emmènerez pas les trois Chaldéens qui sont avec vous! décide un
Persan délégué du Comité démocrate.

--Quels Chaldéens?

--Vos interprètes Yonas, Nikademous et Israël. Ils sont citoyens persans
et ils n’ont pas de passeport.

C’est exact. Les trois interprètes chaldéens n’ont pas de passeport. Ils
ne peuvent quitter Charaf-Khané.

--Quant à vos armes, fusils et revolvers, ajoute le Persan, on vous les
rendra à la frontière...

Le train part. Il se promène sans excès de vitesse à travers un paysage
assez verdoyant: des rivières, des pâturages, des saules. Les deux sœurs
de charité et quelques officiers russes voyagent avec nous. Ils chantent
de nostalgiques chansons... Il pleut... Charaf-Khané n’est plus qu’un
ancien mauvais souvenir.

Tout d’un coup, Captain demande:

--Charaf... le pays que nous laissons là-bas, qu’est-ce que ça veut
dire?

--«La maison du vin», répond Marcel Benoit qui a quelque connaissance de
la langue persane.

--Je m’en doutais, avoue Captain.

--Tu t’en doutais? réplique Gaston Desprès, ironique...

--Oui, je m’en doutais; j’ai pas pu y découvrir une seule source de
vin...

                   *       *       *       *       *

Le soir, nous arrivons à la gare de Tauris, située à quatre kilomètres
de la ville. Nous débarquons, sans bruit, discrètement. Puis nous
prenons la grande route toute bordée de jardins.

A notre gauche, une terre d’argile rouge, des montagnes couleur de
brique... Près du fossé, un mendiant couché, immobile sous le soleil,
comme un mort. Il est mort, du reste, ainsi que l’attestent les deux
gros orteils de ses pieds, attachés ensemble par un fil noir.

Chaque année, en Perse, à Tauris, à Téhéran, comme à Ourmiah, des
misérables meurent en grand nombre, soit de faim, soit des suites du
typhus. Aussitôt, pour que les porteurs les reconnaissent dans la foule
des dormeurs, on lie ensemble, au moyen d’une ficelle ou d’une écorce
d’arbre, les deux gros orteils de leurs pieds, ce qui achève de donner à
ces cadavres une position rigide et réglementaire.

Sur les talus des cimetières, aussi importants que les quartiers de la
ville et qui composent de petites cités dans la grande, des Persans en
lévite noire ou brune viennent nous voir défiler... Mahamed,
«l’homme-qui-doit-mourir», réfugié d’Ourmiah, égrène son long chapelet
d’ambre... Le père de Yadoullah-Khan donne la main à l’ancien gouverneur
de Salmas. Ils nous saluent en portant leur droite au front, puis à leur
poitrine. Ils paraissent très contents de nous voir. Après tout, ils
sont peut-être sincères...

Nous sommes logés à la Mission catholique, vaste bâtiment avec cours,
jardins, grandes murailles, moitié européen, moitié persan. Du haut des
tours, on voit la ville, ses dômes, ses maisons en terrasse, sa vieille
citadelle grise, les voûtes du bazar, les jardins et l’habituel rideau
de saules et de platanes... Les rues ne sont pas sûres, dit-on. Un
pharmacien français, qui porte les galons de capitaine d’infanterie et
qui ne manque ni d’indépendance ni d’énergie, reçut un peu avant notre
arrivée, plusieurs coups de feu. De maladroits cavaliers le
poursuivirent même quelques minutes. Le Français sut se dérober à leurs
recherches.

La plupart des Persans, favorables aux Allemands depuis que les armées
russes ont évacué la Perse, attendent impatiemment l’arrivée toujours
prochaine et toujours retardée des forces turques.

Aussi nous ne resterons que peu de jours à Tauris.

Délicieux pays, cependant, et séjour préféré des agents secrets et des
espions. L’aristocratie persane est favorable, paraît-il, à la France,
mais le peuple et ceux que l’on appellerait les «Jeunes Persans» qui
composent trente-six comités démocrates, tous jaloux de leurs petites
prérogatives, sont acquis par les Turcs.

Un colonel allemand, qui fut prisonnier en Russie, occupe ici, depuis
que la paix entre la Russie et l’Allemagne est signée, les fonctions de
consul. Il a aussitôt établi une agence de renseignements.

C’est chez lui que les comités persans prennent le mot d’ordre et
gouvernent la ville, car le prince héritier, le «Valhiad», a perdu tout
pouvoir et les consignes qu’il distribue en tremblant, personne ne les
entend.

Ces comités, on en trouve d’ailleurs dans tout le Caucase et,
maintenant, dans la Perse. La révolution russe inaugura ces soviets. Il
y en avait dans les armées russes. Le corps des volontaires chaldéens en
comptait deux, chargés de ratifier les décisions des «younkers» russes,
dont il fallait, paraît-il, se méfier.

A Guelman-Khané, près du lac d’Ourmiah, un comité arménien surveille,
non sans avantages, les Persans qui essaient de prendre le bateau, en
présentant des passeports achetés un bon prix au sardar d’Ourmiah.

D’ailleurs, à Charaf, à Guelman-Khané, comme à Sofian, les comités ne
reconnaissent point l’autorité du prince héritier de Tauris.

Qu’y a-t-il dans ces comités? Jusqu’ici, nous n’y avons rencontré que
des voleurs, comme ce Mirza-Ali, chef du comité de Charaf, qui, sous
prétexte de fouilles, s’emparent de l’or et des bijoux qu’ils
découvrent.

--Ne vous éloignez pas du quartier chrétien et faites attention quand
vous sortez, nous disent les Pères de la Mission catholique.

--Il y a du danger dans Tauris?

--Oui. Vous risquez de faire des rencontres inattendues.

C’est vrai.

Un après-midi, Marcel Benoit et moi, en revenant du bazar, nous
apercevons, dans la foule persane, un homme habillé à l’européenne.
Naturellement nous le regardons. Mais lui s’est déjà arrêté devant nous.
Il nous salue. Il a un chapeau de feutre et un léger pardessus gris. Des
bottes, bien entendu. Une canne. Il est brun, assez grand, de rudes
épaules.

--Vous êtes Français? Messieurs, je vous souhaite le bonjour. Vous venez
de loin?...

--D’assez loin, oui...

--Vous avez traversé la Russie?

--C’est cela même.

--Moi aussi. J’étais prisonnier. Maintenant, je suis libre et je
travaille au consulat.

Quel consulat? Il ne précise point.

--Vous ne restez pas à Tauris, messieurs?

--Nous n’avons aucune raison d’y rester. Ce n’est pas comme vous...

--Moi? Oui, j’y demeure. Je suis aussi à la recherche des tapis anciens.
Il y en a de très beaux. J’en ai. Si vous avez le temps, je vous
montrerai.

Marcel Benoit redoute que la conversation ne glisse sur d’autres sujets.
Il intervient:

--Vous étiez prisonnier? Longtemps?

--Assez longtemps.

--Où avez-vous été fait prisonnier?

--En Russie, monsieur. Mais je me suis trouvé aussi au commencement, en
France.

--De quel côté? dis-je.

--Dans les Vosges... Dans les bois des Vosges.

Je ne résiste pas au plaisir de constater aussitôt:

--Comme c’est curieux! J’y étais également.

--A quelle époque?

--Au début, en 1914.

Et j’indique l’endroit.

--Ah! oui, fait l’ancien prisonnier en secouant la tête.

«Oui, le grand tombeau de mon corps d’armée... Comme l’herbe doit y être
belle!...

--L’herbe seulement; les bois sont fauchés.

--Vous vous trouviez sur le sommet à ce moment-là? demande l’amateur de
tapis.

--Précisément.

--Ah! Monsieur, quelle triste chose que la garde de nuit sur la ligne,
près de la Croix-Hidou.

--C’était assez périlleux, en effet. On ne pouvait s’y promener sans
péril...

--Nos artilleurs tiraient bien, ajoute-t-il en riant.

--Les artilleurs ennemis arrosent toujours bien...

--C’était réciproque, si j’ai bonne mémoire, vous savez...

Puis, il reprend avec un peu d’hésitation:

--Et vous faisiez aussi la ronde, le soir, monsieur?

--Oui... Mais... sur l’autre versant, n’est-ce pas?

--Je m’en doute bien, me répond l’employé du consulat sans paraître
gêné...

--Le vent soufflait très fort, parfois.

--Sans délicatesse, monsieur. Ah! comme c’était désagréable...

Un instant de silence, tout de même. Très court. Mais qui nous semble
très long à tous les trois.

--Il n’y avait pas que le vent, monsieur! poursuit l’étranger. Que
d’abris il a fallu construire!

--Vos tranchées étaient admirablement fortifiées.

--N’est-ce pas? approuve-t-il, le visage rayonnant.

Mais il ne peut se tenir plus longtemps:

--Lorsque vous reculiez, nous découvrions dans vos abris pour enfants,
d’excellentes réserves de vivres et de conserves.

--Vous mangiez donc quelquefois?

--Notre ravitaillement, monsieur, avait l’excuse d’opérer en pays
ennemi. Le vôtre marchait mieux.

--Il vaut mieux ne pas énumérer ses défaillances.

--Il n’avait pas, en effet, les difficultés du nôtre...

--Si, quand nous sommes entrés en Alsace.

--Dans les villes ouvertes, avec des clairons pour vous mettre à la
portée de nos forts.

Cependant Marcel Benoit marque quelque inquiétude.

--Les Allemands sont de bons soldats, déclare-t-il.

--Il n’y a eu que deux soldats vraiment dans cette guerre, messieurs:
l’Allemand et le Français.

--Ces temps sont oubliés, assure Marcel Benoit. Rien ne reste de tout
cela.

--Hélas! riposte notre interlocuteur. Des morts. Tant de morts. Et pour
ceux qui demeurent, des souvenirs comme la garde, le froid, la pluie, la
neige, les marches. Et si c’était fini!...

Un nouveau silence. Enfin, la question qui nous oppresse:

--Vous avez des nouvelles?

--Très peu... Très mal... murmure-t-il avec prudence... On dit... On dit
tant de choses...

--Mais enfin... où en est-on? Est-ce que cela va finir?

--Sans doute... Je crois que les Empires centraux vont prendre Paris...
Vous me demandez ce que je pense, n’est-ce pas?

--Ce n’est pas possible! affirme Benoit, si catégorique que l’Allemand
interloqué hésite...

Un moment encore. Puis, sans curiosité apparente:

--Et vous allez rentrer chez vous, en France?...

--Nous allons du moins l’essayer.

--De vous avoir connus, je suis très satisfait. Bonne chance, messieurs.

Si c’est une politesse, elle en commande une autre:

--Bonne santé et bonne chance, monsieur.

Et tous les trois, lui, l’ancien soldat en civil et nous, les deux
soldats en uniforme, nous nous saluons selon l’ordonnance de nos
règlements respectifs... Je ne sais pas encore pourquoi nous n’osons
pas--ou nous ne savons pas--nous serrer la main.




III

LA CARAVANE


Une caravane de vingt-cinq chameaux emportera nos bagages. Nous suivrons
à pied, par étapes, et nous gagnerons ainsi la ville de Kasvine où
doivent se trouver les premiers postes anglais.

Grâce à l’obligeance des Pères Lazaristes, des cosaques persans nous
font remettre de vieux fusils russes à un coup pour remplacer--si
possible--les Lebels à chargeurs que les membres du comité démocrate de
Charaf-Khané nous ont retirés lorsqu’ils nous firent prisonniers.

Tout est prêt le 9 mai, à trois heures de l’après-midi. La chaleur est
assez pénible. Nous partons. En tête, les chameaux chargés de caisses,
les uns derrière les autres, par files de cinq ou six. Quelques-uns
d’entre nous, qui composent l’avant-garde, surveillent les chameliers.
Derrière les chameaux, ce qui reste de notre petite troupe.

Nous passons ainsi devant les ruines de la célèbre «mosquée bleue» qui
date du XIIe siècle et qui fut détruite par un tremblement de terre. Les
blocs de pierre n’ont pas bougé depuis. Nous pénétrons ensuite sous les
voûtes obscures du bazar de Tauris. Le convoi ne va pas sans encombre.
Des ânes couverts de rondins de bois ou de pastèques nous obligent à un
arrêt.

Les Persans, à la vue de cette caravane armée, ferment en hâte leurs
boutiques. Un marchand nous demande respectueusement:

--Osmanlis? (Turcs?)

--Bali (oui), répond Captain sans hésiter.

Aussitôt, le marchand s’incline devant nous, la main sur le cœur, puis
il propage autour de lui la bonne nouvelle qu’il vient d’apprendre.

Près des portes de la ville, dans une ruelle étroite, un indigène a
soudain la bizarre idée de vouloir enlever au «Captain» l’arme que
celui-ci porte sur l’épaule. On corrige rapidement ce téméraire qui
s’enfuit sans protester.

Nous marchons sur une route poudreuse. De chaque côté, des jardins. Nous
laissons Tauris derrière nous.

A la nuit, arrêt près d’un caravansérail. On patauge dans la boue et le
fumier. Des lumières s’allument le long de l’unique rue de ce pauvre
village: Basmindje. Le bruit s’y répand aussitôt que «mille Djilos»--des
Chaldéens montagnards--sont venus piller le pays. Les Musulmans se
barricadent dans leurs demeures.

Au cours de notre randonnée l’imagination orientale nous a rendu de
grands services. Et nous avons nous-mêmes contribué à notre légende.

Chaque fois qu’un Persan demandait au «Captain» où nous allions, il
répondait ou faisait traduire par l’interprète:

--Nous marchons à la rencontre des Anglais.

--Les Anglais? Ils sont donc en route?

--Oui, ils se dirigent sur Tauris.

Puis Captain, impassible, se taisait, comme s’il avait trop parlé. Et le
Persan de raconter partout que les Anglais, que l’on croyait à Bagdad,
étaient peut-être déjà sous les murs du village...

A Mianeh, où nous arrivons après sept jours de marche ayant traversé
Hadji-Agha, Tikmédache, Karatchémane, Turckmantchaï, Hadji-Kias--haltes
habituelles des caravanes--les Musulmans nous prennent pour des Turcs,
comme à Tauris.

Dures étapes, de longueur inégale, tantôt de vingt, de trente ou de
quarante-huit kilomètres, à travers les cols arides, les hauts plateaux,
les fondrières et les torrents où l’on a de l’eau jusqu’aux genoux.

La marche est rendue encore plus difficile, en raison des trous que l’on
a creusés sur la route, pour les canalisations. On ne les voit pas dans
la nuit. Mais on entend parfois comme le bruit d’un torrent souterrain.
Alors les «faites passer» secouent notre torpeur.

--Attention! Un trou sur la gauche!

On croit se guider en consultant les cartes russes. De Tauris à Kasvine,
elles accusent une distance de 497 kilomètres... Mais ces cartes sont
établies au petit bonheur, par des enfants dirait-on, plus soucieux d’un
agréable dessin à vol d’oiseau que d’un exact relevé des distances.

On demande parfois à Agha-Baba, l’énorme chamelier qui sommeille sur son
petit âne, entre le premier et le deuxième «train» des chameaux:

--Combien de farsaks ferons-nous encore cette nuit?

Le farsak--ou farsang--est une mesure persane déjà usitée du temps de
Xénophon et de la Retraite des Dix mille, et qui équivaut suivant les
auteurs, à six, huit ou neuf kilomètres. Les distances calculées en
farsaks, transposées en verstes russes, sont reportées ensuite en
kilomètres. On peut s’y fier, comme on voit.

--Combien de farsaks?

Agha-Baba brusquement réveillé, ne peut, qu’il le veuille ou non,
répondre d’une façon précise. Il chantonne dans un «sabir» que nous
traduisons à notre gré:

--_Adine farsak palavina_ (un farsak et demi).

Quel que soit le moment où nous l’interrogeons, aussi bien au départ de
la caravane que vingt minutes avant l’arrêt du convoi, Agha-Baba nous
déclare, sans se presser:

--_Adine farsak palavina._

Cet Oriental ne possède aucune notion du temps ni de la distance. Aussi
Captain qui, de matelot a été transformé en fantassin, ronchonne en
butant contre les pierres qu’il ne voit pas:

--Quand on arrivera?... Tu peux toujours le demander à «Palavina»!...

Car c’est ainsi qu’il désigne le gros Agha-Baba...

On marche dans une obscurité presque complète, sauf les nuits où une
lune blanche s’avance devant nous. On s’arrête au petit matin. On dresse
les tentes. On dort. Le lendemain, on allume les feux, on prépare deux
repas, celui que l’on mangera tout de suite et un autre que l’on prendra
froid, ou presque, avant de repartir au crépuscule. Ce sont les chameaux
qui décident. Au reste, ils sont les seuls qui connaissent vraiment les
pistes.

Et c’est alors, de nouveau, les haltes sous la tente surchauffée de
soleil, le repos dans les caravansérails grouillants de vermine dont
l’odeur de bergerie pique les yeux, le rauque grognement des dromadaires
au passage des gués et les chants monotones des chameliers qui bercent
nos longues marches dans la nuit poudrée d’étoiles...




IV

L’ART DES INTERPRÈTES


Agua-Baba est un Persan pareil aux autres. Ce propriétaire de chameaux a
conclu marché pour transporter les vivres et les bagages des Français
jusqu’à Kasvine. A chaque étape il ne manque pas de venir se plaindre. A
Karatchemane, une de ses bêtes a roulé dans un ravin. Le passage de nuit
dans le fameux col du Kaflan-Kouh--rochers de quinze cents mètres
d’altitude, barrières de l’Azerbeidjan--que nous avons quitté et de
l’Irak-Adjemi où nous voulons entrer--la pluie qui nous surprend, sur la
route, le contraignent à des arrêts. Ses chameaux et ses chameliers ne
peuvent plus avancer. Il finit toujours par demander de nouvelles
indemnités.

Arrêts aussi à Djemalhabad, sur une hauteur. Le désert au loin. A
Setcham, près d’un caravansérail.

Si l’on demande à un Persan:

--Qui a construit ce «relais»?

--Schah Abbas, dit-il.

--Et ce pont?

--Schah Abbas...

--Et cette vieille forteresse?

--Schah Abbas...

C’est à ce Schah Abbas (XVIIe siècle) qui fit élever des ponts, bâtir
des caravansérails, tracer des routes que les Persans attribuent tout ce
qui témoigne encore de quelque grandeur dans leur pays.

Arrêts encore à Tazehend (ou Tachkend), Akmezar, Mikepey, Zendjidge et
Zendjan, que nous traversons à la tombée du jour, laissant derrière
nous, dans un crépuscule rouge, ses vieux cimetières, ses bosquets verts
et ses mosquées de faïences peintes.

C’est à partir de Zendjan que les Persans, après nous avoir pris au
sortir de Tauris pour des Turcs, puis en cours de route pour des
Français allant à la rencontre des Anglais, puis de nouveau pour des
Turcs, annoncent désormais cette nouvelle qui nous précédera: «Dix mille
Anglais--nous-mêmes--sont arrivés dans la région.»

Notre détachement--il n’est pas inutile de le répéter--se compose d’une
cinquantaine d’hommes (porteurs d’un fusil à un coup) de trois malades
et de vingt-quatre ou vingt-cinq chameaux...

A ces informations erronées, mais tout à fait orientales, devons-nous de
n’avoir point rencontré un paquet de soldats turcs et d’officiers
allemands--cinquante hommes, environ, comme nous--qui, traversant
Zendjan et apprenant notre arrivée, ont campé hors des murs, de l’autre
côté et sont partis sans se retourner.

Pendant ce temps, nous attachions nos tentes, un peu loin de la ville,
d’un côté opposé, près des saules d’un large torrent où des tortues
prenaient le frais...

Des haltes et des étapes encore: Dizé, Karaboulac, Amirabade, Nasrabade,
Karaboulack (deuxième du nom), Kereschine, sur les montagnes qui
dominent Kasvine...

On quitte une piste large comme un sentier pour prendre la vieille route
persane avec ses montées, ses descentes brusques et ses ponts en dos
d’âne, favorables aux embuscades des pillards chassevènes. Et toujours
ces déserts à perte de vue... Parfois, une caravane de chameaux chargés
de tabac qui revient d’Hamadan (l’ancienne Ecbatane), une troupe d’ânes
à sonnailles, ou bien, à l’approche des grandes villes, des Musulmanes
voilées de noir qui voyagent sur des mulets blancs et se rendent dans
les jardins d’abricotiers et de pistachiers. Pas de voitures. Si ce
n’est une sorte de chaise à porteur entre deux chevaux où le patient--le
voyageur--se couche ou s’assied.

Au passage des rivières, à mesure que l’on approche des gués et que les
chameaux enfoncent leurs pieds en caoutchouc dans la terre humide et
glissante, c’est un tumulte de cris et de plaintes. Les bêtes refusent
d’avancer et d’entrer dans le courant où elles ne se sentent pas en
sûreté. Elles balancent leurs longues têtes et témoignent de leur colère
par des grognements continus et de véritables clameurs. Si bien que chez
les Français qui suivent dans les ténèbres, à trois ou quatre cents
mètres en arrière, personne ne s’y trompe:

--Encore un torrent à traverser...

Les chameliers frappent les dromadaires et les poussent en avant.
Lorsque le chameau de tête, toujours choisi avec soin, s’est décidé à se
jeter dans l’eau, toute la caravane suit.

C’est le moment pour ceux qui font partie de l’avant-garde--les
surveillants des chameliers--de se hisser sur un chameau, tant bien que
mal et de traverser le fleuve avec lui.

Mais l’opération ne va pas sans péril. L’animal se débat, secoue cette
charge inattendue et la dépose parfois au milieu du courant.

--Tu n’es jamais tombé? demande Gaston Desprès à son ami le «Captain».

--Jamais!

--Tu es monté cependant à bord d’un chameau?...

--Oui...

--Tu sais qu’ils sont pleins de poux...

--C’est donc ça que tu te grattes tout le temps! s’écrie Captain.

--Oui, je crois que j’en ai ramassés, avoue Desprès.

--Beaucoup?

--Je ne sais pas encore. On n’y voit pas.

--Tu me diras demain?

--Si tu veux... Pourquoi?

--Parce que, reprend sérieusement Captain, les poux de chameaux ne
restent que sur les autres chameaux.

Puis, d’un ton aimable et plein d’intérêt à la fois, Captain ajoute:

--Tu me diras si tu as gardé longtemps les tiens...

                   *       *       *       *       *

Une halte pour la nuit à Shah-Ispahan ou Shah-Isfahan, dans l’obscurité,
le vent, la poussière. Demain, nous descendrons sur Kasvine.

Mais ce soir, il faut veiller pour que la tempête n’emporte pas nos
fragiles abris.

Non loin de moi, presque sur le bord de la tente, dorment les deux
interprètes chaldéens--le père, trente ans, le fils quinze ans--qui nous
ont suivi depuis Tauris. Ils remplacent Nicodème, Yonas et Israël,
abandonnés à Charaf-Khané, «aux bons soins» des démocrates persans.

Ces deux Chaldéens veulent gagner Hamadan. Ils emportent toute leur
fortune: une couverture qu’ils étendent par terre le soir pour se
coucher et un petit samovar. Ils paraissent pleins de bonne volonté,
mais le fils seul connaît un peu de français. Le père a l’air de
comprendre. Il traduit on ne sait quoi.

Du reste, on ne sait jamais ce qu’un interprète transpose. On s’exprime
avec énergie; il transcrit prudemment dans un langage fleuri, des
paroles qui étaient violentes. Une conversation s’engage entre le
traducteur et l’indigène. Nous restons là, présents, mais en dehors.
Nous ne comptons pas. Enfin, on demande à l’interprète:

--Mais que raconte-t-il?

Et nous sommes tout surpris d’apprendre qu’une grave question de
préséance ou une grande nouvelle annoncée au bazar et non confirmée font
le sujet de cette causerie. Notre première question, il y a longtemps
qu’elle est oubliée.

Si, au cours de cette marche forcée dans un pays hostile, nos deux
Chaldéens se montrèrent plutôt craintifs, Nicodème et ses amis
témoignèrent à Ourmiah d’une autre autorité. Par haine des Musulmans,
ils exigeaient de leur avarice des cadeaux que ceux-ci ne songeaient pas
à offrir.

Un médecin avait-il soigné le fils d’un grand personnage, les
interprètes savaient lui faire payer ce service.

Tandis que le Français en visite chez le Persan, s’extasiait sur les
tapis anciens, Nicodème traduisait à sa guise.

--Qu’est-ce qu’il dit? interrogeait le Persan.

--Il trouve ton tapis très beau et il le voudrait pour sa demeure.

--C’est un tapis très cher, s’excusait le Persan.

--C’est celui que tu as accroché à ton mur qui lui plaît maintenant,
reprenait Nicodème. Donne-le-lui. Sinon, il va en choisir un autre
encore plus beau.

Le Persan hésitait encore:

--Il veut, déclarait Nicodème. Si tu refuses, malédiction sur ton fils.
Il connaît des secrets pour que ta race s’arrête avec toi...

Le Persan donnait un ordre. Le tapis était roulé, transporté au domicile
du Français qui remerciait.

--Que dit-il? s’informait encore le grand personnage.

Et Nicodème, imperturbable, traduisait les remerciements de l’étranger
par ces mots:

--Il dit que tu as bien fait de te décider. Mais il en désire d’autres.
Il reviendra.

Ainsi les interprètes pleins d’astuce et à qui la haine religieuse
accordait de l’audace et du courage, se rendaient chez les riches
Musulmans, exigeaient des cadeaux pour les «sorciers d’Europe» et pour
eux-mêmes un honorable pourboire. Cependant que les «sorciers» qui
n’avaient rien réclamé pour leurs services médicaux, s’imaginaient que
chaque Persan les tenait pour grands, généreux et désintéressés.

Ces stratagèmes que nous contait Nicodème, nous en avions ri quelquefois
avec Maurice Jammes, Marcel Benoit et le capitaine Bobbyck...

Bobbyck?... Sous la tente qui claque au vent d’Asie, j’évoque son
souvenir... Où est-il le cher capitaine russe? Et Brovsky? Que sont-ils
devenus?

Doucement, je prends ma boîte d’allumettes, des cigarettes... Mais
Captain lui non plus, ne dort pas.

--Tu t’ennuies?... Qu’est-ce que tu fais?

--Rien...

--Tu penses à Panam?

--Non. Je songeais à... à l’incompréhension des races...

--Oui... On n’y pige rien, reconnaît Captain à voix basse, heureux au
fond de bavarder un peu.

«On ne peut même pas faire des observations exactes, ajoute-t-il... Je
te dis ça, à toi, c’est pas pour te vexer. Mais, un exemple. Quand nous
étions réunis à Ourmiah, dans la cour, en cercle, au garde à vous, pour
écouter la lecture du rapport, lorsqu’on avait tous salué, eh bien! les
malades russes qui soignaient leurs coliques à l’ambulance, ils
croyaient que les Français faisaient leur prière... Voilà, mon vieux.

A cause de la tempête qui redouble et de l’ouragan qui siffle, Captain
élève la voix... Alors, Gaston Desprès de se plaindre:

--Taisez-vous, quoi!

--Dors donc! réplique Captain. Regarde-le! Il est déjà reparti dans le
sommeil... Quelle chance il a!...

Puis, confidentiellement, Captain murmure:

--On a raison de dire, en Normandie, que les cochons dorment bien sous
le vent...




V

DANS KASVINE, COLONIE RUSSE


Juin-septembre 1918.

Éclairés aux flambeaux, sans bruit, nous entrons dans les ténébreuses
ruelles de Kasvine, le dernier jour de mai. Une troupe de conquérants ou
de pillards devait défiler ainsi, autrefois, à travers les étroites
venelles de cette ville d’Asie. Pas un visage n’apparaît. Peut-être, sur
des terrasses, des corps inquiets se penchent sur nos torches, nos
chameaux et nos fusils.

Une branlante maison persane, abandonnée par les Russes, inhabitée
aujourd’hui, toutes ses chambres disposées autour d’un jardin détruit,
nous servira de campement. Il y a un petit verger caché, des terrasses
et une citerne d’eau à l’odeur immonde.

--J’espère qu’on ne va pas s’attarder ici! souhaite Captain.

Mais tout le monde ne raisonne pas comme Captain. Il en est qui
voudraient remonter sur Enzeli, avec les Anglais.

A Kasvine, en effet, on trouve quelques specimens de troupes anglaises
expédiées de Bagdad. Elles doivent atteindre Bakou et ses pétroles.
Elles y songent peut-être, mais elles ne paraissent point pressées.

Il y a aussi quelques cosaques russes du général Baratoff. L’État-major
britannique a essayé de les transformer en mercenaires pour le Roi de
Londres. Mais les cosaques ne sont pas très enthousiastes. Et s’ils
comptent se diriger sur Bakou, c’est pour rentrer en Russie.

Il y a également quelques échantillons de policiers et d’agents secrets.
Les uns au service du consul allemand de Tauris, mais un plus grand
nombre au service des Anglais. A défaut de soldats, les Britanniques
savent organiser leur service d’espionnage. C’est ainsi qu’ils pénètrent
pacifiquement dans un pays inconnu.

Chaque jour, à Kasvine, on enferme des mollahs chez qui l’on a découvert
des caisses de cartouches. Ces nobles personnages, qui prêchaient la
guerre sainte, disparaissent doucement. Rien ne semble modifié dans la
ville. Les rues sont toujours encombrées de nombreuses femmes voilées,
chaussées à l’européenne, et les marchés, de derviches, de mendiants et
de charmeurs de serpents...

Lorsque des «agitateurs persans»--c’est le nom que l’on donne à ces
patriotes qui ne peuvent admettre l’hypocrite invasion anglaise--sont
dénoncés, on les arrête sur-le-champ. Pas de jugement. Pas
d’emprisonnement non plus. Mais un petit voyage sans ticket de retour.

Un soir, devant chaque maison où un «rebelle» s’est réfugié, vient
s’arrêter une petite automobile américaine et un conducteur. Un soldat
anglais, un fusil à la main, ordonne au Persan dont l’État-major
britannique a décidé de se défaire, de prendre place dans la voiture qui
attend. Un Persan, même armé, ne résiste pas à une invitation formulée
en certains termes par un Européen également armé. Il préfère obéir tout
de suite. L’automobile s’éloigne donc dans la nuit. Elle va. Une ruelle.
Une autre. Une autre encore. Et voici que l’auto gagne les portes de la
ville et se dirige, dans la campagne, sur un point désigné. Là, d’autres
automobiles attendent. D’autres arrivent. Elles sont toutes semblables:
sur chacune il y a un soldat anglais au volant, son fusil à portée de sa
main et un Persan qui cherche, curieusement, pourquoi tant de Persans
font ainsi, en même temps, une promenade nocturne...

A tous ces voyageurs surpris, un officier de Sa Majesté annonce avec
l’amabilité inhérente à sa race, qu’il est très dangereux de descendre
de voiture en cours de route. Pour éviter un accident mortel, on préfère
achever tout de suite à coups de fusil le Persan qui se permettra de
retarder la bonne marche du convoi.

Ces raisonnements, un indigène de ce pays les comprend tout de suite.

Un nouvel ordre de l’officier et la petite caravane des automobiles
prend la route de Bagdad. C’est là seulement, dans cette vieille et
célèbre cité, que les «voyageurs involontaires» sont confiés aux soins
diligents des policiers anglais.

Cependant, là-bas, du côté de Kasvine, des légendes plus ou moins
vraisemblables ont cours sur le compte des disparus. Mais personne ne
peut affirmer qu’il les a rencontrés...

                   *       *       *       *       *

Première promenade dans cette ville soumise--ou du moins qui le paraît.
Un air de fausse sécurité. Mais cela nous suffit.

Des ormes, des charmilles et des mûriers où nichent de croassants
corbeaux ombragent l’avenue principale (l’avenue du Schah) qui relie le
centre de la ville aux quatre grandes artères.

Le long de ces boulevards, des magasins à la russe, des salons de
coiffure, des marchands d’antiquité, des pharmacies, des échoppes de
changeurs, des restaurants, et des cafés étalent leurs enseignes encore
écrites en russe.

--Quand tu liras: «vodka» ou «vino», préviens-moi, dit Captain.

--Il suffit d’entrer dans un «traktir» (restaurant) répond Desprès...

On passe devant les hôpitaux des Ziemski-Saïous, les casernes où les
armées du Caucase séjournèrent longtemps, la demeure du gouverneur et
son jardin à l’abandon.

Les Anglais s’installent méthodiquement à mesure que les soldats russes
pour qui la paix est signée remontent dans leur pays.

On rencontre des jeunes femmes habillées à l’européenne. Ce sont
d’anciennes infirmières russes. Les ambulances ferment, mais les
dortoirs de ces dames sont toujours ouverts. Que font-elles ici?

Des officiers aussi, quelques Russes, très polis, des Britanniques tout
en jambes et qui ne voient personne, des Français curieux et pressés. On
les aperçoit une fois, deux fois. Puis c’est fini. Où sont-ils allés?
Chargés de missions spéciales, ils passent, ils ne restent pas. On
assure qu’il y a des agents turcs et allemands, mais ils sont discrets.

Et la vie orientale continue.

Devant l’entrée des hamams souterrains sèchent de petites toiles rouges.
Des éventaires de fruits, d’aubergines et de tomates se sont établis
sous des voûtes de feuillages. Les fumeurs de narghilé, derrière les
pots de lauriers-roses, s’accroupissent sur les bancs... Les vieilles
ruelles tournent près des maisons persanes toujours fermées; elles
s’enchevêtrent et débouchent soit sous les voûtes du bazar, soit devant
le large cimetière où s’érige la mosquée aux colonnes de faïences
peintes que des poutres consolident: le tombeau vénéré de
Schah-Zadeh-Hossein...

Marcel Benoit qui est parti seul, de son côté, à l’aventure, nous
découvre. Confidentiel, il glisse au «Captain»:

--Je sais où l’on peut boire de la liqueur de raisins secs...

--C’est du vin que tu désignes ainsi?

--Et de l’arak... (eau-de-vie de raisins secs). Et de la vodka. Mais
elle n’est pas naturelle.

--Où donc?

--Et du «mastic».

--Du... comment?

--C’est une espèce d’absinthe fabriquée dans le pays avec de la résine
de pistachiers, explique Benoit.

--Bon, décide Captain. Je vois ça, j’aime mieux ta «liqueur de raisins
secs», comme tu l’appelles...

--Elle est un peu plus fermentée qu’à Ourmiah, mais elle est plus sûre.

--Où as-tu trouvé ça?

--Ces remèdes, on les obtient chez les «apothèkes».

--Ah! ce sont les pharmaciens qui débitent l’alcool... Ça va...

Le canon du gouvernement tonne dans la lourde chaleur. Des corneilles
s’envolent en criant. Il est midi... Et, soudain, des cosaques au large
chapeau de feutre galopent à travers les rues, au grand effroi des dames
voilées de tulle blanc...

                   *       *       *       *       *

Il y a les pharmaciens qui vendent de l’alcool dans leurs
arrière-boutiques. Il y a aussi des tavernes fréquentées par des
cosaques. Dans ce «traktir» qui sent le «chichlick» (viande de mouton
rôtie) et l’arak, des soldats russes se lèvent comme nous entrons. Très
raides, ils nous saluent et nous offrent cérémonieusement, selon la
coutume, de grandes coupes emplies de «mastic».

Il n’y a que deux verres pour dix convives. Nous buvons à tour de rôle.
Les Russes, toujours debout, au garde-à-vous, attendent. Ils poussent
une clameur à «notre santé».

--J’ai jamais vu trinquer comme ça, dit Captain.

Rien ne bouge sur les petits visages aux pommettes bombées de nos hôtes.
Ils accomplissent, ainsi, sérieusement, un des rites de leur aimable
tradition de buveurs.

--Tu retiendras l’adresse de la maison, conseille Captain à son ami
Desprès.

                   *       *       *       *       *

--Je crois qu’on peut s’installer pour quelques semaines, constate
Captain.

--Pourquoi annonces-tu des nouvelles quand tu ne sais rien? réplique
Desprès.

--Je ne sais rien? Je sais qu’on a demandé aux «Britisches» s’ils
avaient besoin de sanitaires. Ils ont dit «oui» et ils veulent nous
emmener à Bakou, où il y aura du travail. Les «Britisches» veulent faire
combattre pour eux les cosaques qui sont ici et les bataillons de
volontaires arméniens. Et puis, je sais qu’il y a à Kasvine le choléra
et le typhus.

«Ça me suffit. A partir de ce soir je vais me soigner.

--Qu’est-ce que tu vas faire pour te soigner? interroge Desprès.

--Je jouerai aux cartes, le soir, je ne toucherai pas à un verre d’eau
et je te permettrai de m’offrir de l’«arak» et du «mastic».

Captain ne se trompait pas.

Un matin de juin, les cosaques russes, par détachements, quittent
Kasvine.

--Où vont-ils?

--Dans le Caucase...

Ils ne s’en cachent pas, du reste.

Une dernière fois, les cavaliers se rassemblent sous les grands mûriers
de l’avenue du Schah, derrière le fanion des volontaires de la mort qui
porte des tibias blancs sur fond noir. Les Persans regardent longuement
ces hommes dont le visage rond paraît encore plus petit sous le large
chapeau de feutre. Ils se montrent la botte de foin attachée près des
fontes et le paquet de pansement ficelé sur le fourreau du sabre. Ils se
réjouissent de ce départ.

--Au moins, dit le chef de la police indigène, les Anglais bâtissent;
mais, partout où sont passés les Russes, on ne voit que ruines et
incendies.

--Allons, tout va bien, affirme Captain. Les «Britisches» vont pouvoir
placer des écriteaux et des enseignes, en anglais, un peu partout.

Peu de jours après, on apprend la prise de Recht sur la Caspienne,
opérée par les Russes pour le compte des Britanniques.

--C’est le moment de préparer des hôpitaux, remarque Marcel Benoit.

--Oui. Tant qu’ils auront des Russes pour combattre, les «Britisches»
pousseront l’offensive, répond Captain.

Et trois hôpitaux, dans les bâtiments abandonnés par les sanitaires
russes, sont organisés par notre détachement. Pour le compte des
Anglais, bien entendu. Le premier à l’usage des blessés, un autre pour
les typhiques, le troisième près d’un vaste jardin clos, pour les
convalescents. Nous avons la surprise d’y découvrir tout un solde de
«sœurs de charité» russes.

--On a dû les oublier, remarque Captain.

La vie d’Ourmiah recommence ou à peu près. Le travail terminé, les
Français montent sur les terrasses de leur maison persane. Terrasses en
terre battue. L’herbe par endroits, y pousse. A la nuit, descente dans
les chambres. On y joue aux cartes, naturellement. Captain raconte des
histoires. Il a liquidé son lot d’aventures marines. Il a trouvé un
nouveau «rouleau»: des histoires de chasse.

--Rien ne vaut le fusil américain, affirme-t-il. Je voudrais avoir avec
moi, ici, mon «américain» à six coups... D’une précision!

--Tu dois rater tout ce que tu vises, interrompt Desprès en riant.

--Idiot! réplique Captain furieux. Tu n’aurais qu’à te placer à deux
cents mètres avec une bouteille vide au bout de ton bras droit, que tu
tiendrais levé en l’air, comme ça. Eh bien! si du premier coup, avec mon
«américain», je ne te casse pas ta bouteille, tu peux être tranquille,
je t’enverrai toujours une belle décharge de plomb dans les fesses...

                   *       *       *       *       *

On remonte ensuite sur les terrasses pour se coucher et dormir quand la
nuit se fait plus douce.

Tant d’étoiles brillantes dans le ciel et, sur terre, aucune clarté: les
ténèbres les plus épaisses. Impossible de distinguer dans la plaine, la
grande mosquée de Schah-Zadeh-Hossein où tout le jour des caravanes de
pèlerins s’arrêtent, où des chameaux s’agenouillent, pour déposer
d’étranges fardeaux roulés dans des tapis: cadavres de fidèles musulmans
qui ont demandé à être ensevelis près du vénéré Hossein.

Le lendemain, le soleil nous oblige à nous lever de bonne heure. Et
l’existence reprend son cours. Les vieux landaus tournent sur les
boulevards cependant que le cocher crie: «Habarda!» (attention!) sans
ralentir son allure. Des mulets, retour des jardins qui entourent
Kasvine d’une enceinte de verdure, de vergers, de vignes, de pistachiers
et de champs d’abricotiers, transportent des pastèques, des concombres
et des raisins, cependant que sur les hauts minarets des mosquées, les
mollahs crient leurs incantations habituelles.




VI

AU CAMP DES ANGLAIS, SOUS ECBATANE


Mon vieux, commence Captain, on ne va pas moisir dans le pays.

--Qu’est-ce que tu racontes encore? intervient Gaston Desprès.

--Ce que je sais. On devait aller à Bakou--ou sur la route--avec les
cosaques russes et les Arméniens pour occuper la ville du pétrole. Eh
bien! on n’ira pas. Les Turcs ont livré bataille. Les Russes sont
rentrés en Russie et les «Britisches» ont pris la fuite. Et ils évacuent
en vitesse, tu peux me croire. Ils sont meilleurs pour la police que
pour la guerre, les «Britisches».

--Où as-tu appris ça?

--Je ne puis révéler mes sources, réplique Captain sévère. Et maintenant
il nous faut partir. Kasvine est menacé. Il faut imiter les Anglais qui
se replient sur des positions...

--... préparées à l’avance... On connaît la formule. Où ça, ces
positions?

--Pas en Angleterre. Mais presque. A Hamadan...

--La preuve de tout cela? réclame Marcel Benoit perplexe encore devant
ce défilé de précisions.

--Demandez le «Bobard», quotidien entièrement rédigé par Captain! crie
Gaston Desprès, goguenard.

--Quelle noix! interrompt Captain... Écoutez, j’ai rencontré un officier
anglais tout à l’heure, sur les «Téhéran-road» comme ils disent...

--Tu étais donc sorti seul pour aller boire? interroge Desprès...

--Et le «Britische» m’a dit:--«Qu’est-ce que vous fabriquez en Perse,
les Français?» Puis, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait pas,
l’officier a ajouté:--«Nous n’avons pas du tout besoin de vous...»

--Il avait bu, cet officier anglais? s’informe Benoit.

--Je lui ai répondu, poursuit Captain sans s’indigner outre mesure de
cette interruption, que nous ne tenions pas à rester en Perse. Alors, il
m’a déclaré:--«Tant mieux pour vous, parce que vous allez partir...» Tu
la vois, la preuve!...

--Tu as eu encore des visions, insinue Desprès.

«Tu as tort, Captain, tu as tort de boire seul, comme ça, sans retenue.

Mais les plaisanteries de Gaston Desprès n’ont pas d’écho. Captain a
convaincu son auditoire.

                   *       *       *       *       *

Trois jours plus tard, les événements lui donnent raison. Le 13
septembre les cinquante Français ayant chargé leurs bagages et leurs
vivres de réserve sur des fourgons, quittent Kasvine à pied pour
atteindre Hamadan, qui est, selon les états-majors russes, à deux cent
trente-sept ou deux cent cinquante-sept kilomètres, on ne sait au juste.

Une route dure à travers de hauts plateaux. La plupart des villages
persans sont détruits. Une odeur de suie humide s’en dégage encore. Les
Russes sont passés là.

Le 22 septembre au matin, nous entrons dans l’oasis d’Hamadan.

                   *       *       *       *       *

Du haut de ces petites collines, près de nos tentes, on découvre la
ville actuelle, Hamadan, le fouillis de ses ruelles, le dôme gris de sa
vieille mosquée où se posent des pigeons familiers... Près des camps
anglais, quelques amas de briques crues et, à deux pas de la route, un
lion de pierre sculpté, très ancien, assure-t-on, autour duquel
s’entassent des ex-voto, notamment de petits chapiteaux ciselés, noués
d’une cordelette... Les femmes qui désirent accoucher d’un enfant mâle
viennent implorer ce lion sculpté.

Des cadavres d’ânes et de chameaux pourrissent au soleil: la puanteur
d’Hamadan dépasse celle d’Ourmiah et de Kasvine... La rivière qui
dégringole à travers la ville, et qui vient des montagnes, sert aux
ablutions, aux lavages, ramasse les fosses d’aisance et passe à côté des
charognes. Elle fournit aussi aux Persans l’eau potable, car «toute eau
courante est bonne à boire».

A droite, quelques monticules de terre sans croix ni inscriptions: ce
sont les tombes des Chrétiens chaldéens qui ont pu s’évader d’Ourmiah et
sont arrivés jusqu’à Hamadan, pour mourir. Plusieurs de ces tombes sont
déjà creusées de trous. Les innombrables chiens errants ne restent
jamais en repos.

Chaque jour, de nouvelles fosses sont ouvertes et fermées. Cependant,
aucun de ceux qui montent jusqu’ici, avec les porteurs de civières, ne
songe à combler ces trous qui s’agrandissent.

--C’est probablement en ces lieux, observe Marcel Benoit--près du lion
de pierre qui accorde la grossesse aux femmes indigènes, que l’on peut
situer, d’accord avec la tradition, la ville d’Ecbatane, celle de
Sémiramis, dont Hérodote a écrit comme on sait: «Ses enceintes sont
excentriques et construites de telle sorte que chacune dépasse
l’enceinte inférieure seulement de la hauteur de ses créneaux... Il y
avait en tout sept enceintes, et dans la dernière, le palais et le
trésor du roi...»

Oui, mais de tous ces palais fortifiés, il ne reste rien. La pierre
manquait donc en Médie? Les enceintes étaient-elles bâties, comme les
maisons persanes d’aujourd’hui, en briques crues ou en briques mal
cuites? D’Ecbatane, pas même des ruines, peut-être ce lion de pierre
renversé le long du chemin...

                   *       *       *       *       *

Captain, tout joyeux parce qu’il a une nouvelle à nous annoncer, entre
dans la chambre où se tiennent d’habitude nos «soviets», comme on prend
l’habitude de le dire.

--J’ai rencontré des revenants...

--Ne nous fais pas attendre, interrompt Gaston Desprès.

--J’ai rencontré les interprètes chaldéens d’Ourmiah: Nicodème et
Israël. Israël marchait derrière un âne. Yonas ne doit pas être loin.

--Rien d’étonnant, décrète Benoit. Il y a assez de Chaldéens à Hamadan.

Les chrétiens d’Ourmiah, nous les retrouvons ici, en effet. Pas tous.
Une petite partie seulement. En juillet, après la retraite des cinquante
Français, les Turcs et les Kurdes se sont dirigés sur la ville. Les
Chaldéens d’Ourmiah n’ont pas essayé de combattre. Ils sont partis pour
Saoudj-Boulack, afin d’atteindre Hamadan. Seuls, les Pères Lazaristes,
Mgr Sontag, le Père Dunkha, d’autres, sont restés à la Mission. Tandis
que les Chaldéens fuyaient, abandonnant dix ou douze mille morts en
route, les Kurdes envahissaient Ourmiah et massacraient les chrétiens
qu’ils y rencontraient, entre autres les Pères Lazaristes.

--Ces Chaldéens à qui les Français et quelques Russes ont conseillé de
s’armer, les voici qui reparaissent, sans armes, misérables, mais tout à
fait effarés de se découvrir des victimes dans le moment où ils se
croyaient les maîtres. Quel cauchemar! conclut Captain.

--Ou quel remords! appuie Marcel Benoit.

                   *       *       *       *       *

La Perse est monotone. Ici comme à Tauris, comme à Zendjan, comme à
Kasvine, des collines rougeâtres, sans culture, des montagnes de carton
déboisées composent un paysage lunaire pareil à ceux que nous avons vus
le long des routes de Kasvine à Hamadan... Cependant les environs de
Hamadan sont riches d’ormes et de peupliers, et, dans les vergers, on
trouve la vigne, l’abricotier et le jujubier.

Dans la ville même, où campe sans doute, depuis la destruction du temple
de Jérusalem, une importante colonie israélite (trois mille âmes), on
nous montre, sur une hauteur, près d’un petit cimetière juif, une
construction rectangulaire sur quoi est posée une petite coupole en
forme de cône pas très élevée. Dix mètres environ. Une petite porte
basse, en granit, tournant sur elle-même permet au visiteur de pénétrer
dans une étroite pièce. Il y fait sombre. Un rabbin, habillé comme un
mollah du culte chiite, nous reçoit. Une marche à descendre, et, par une
ouverture, on se glisse dans une chambre un peu plus obscure.

Nous distinguons, à hauteur d’homme, deux tombeaux de pierre, côte à
côte. Des broderies modernes, faites à la machine à coudre, courent le
long des sarcophages de bois sculpté. Le plus ancien renferme la
dépouille d’Esther, princesse d’Israël. Du moins on nous l’assure.
L’autre, qui date de quatre ans,--on nous dit qu’il est «vieux de plus
de mille ans»,--construit sur le modèle du premier, recouvrirait le
corps de Mardochée. Contre les murs, des inscriptions hébraïques tracées
dans la pierre d’albâtre. Une lampe à pétrole «made in Germany» flambe
doucement dans ce lieu vénéré que les Juifs défendirent toujours contre
l’invasion des morts musulmans et qui doit remonter aux premiers temps
de l’Islam.

Le rabbin nous avertit:

--Il y avait des bijoux antiques sur le tombeau d’Esther. Un Français
les a pris.

--Quel Français?

L’interprète nous traduit:

--Il ne sait pas.

--Il y a longtemps?

--Très longtemps, monsieur, sous Schah Abbas.

A vrai dire, ces tombeaux où il n’y a rien, furent érigés à la mémoire
d’Esther et de Mardochée...

Nous sortons. Le soleil d’automne nous paraît trop blanc. Des femmes
voilées de noir trottinent, les jambes arquées, les genoux saillants
sous le linceul qui cache leurs formes. Des Persans coiffés du large
feutre conique lèvent la tête et regardent passer un avion qui tourne
dans le ciel...

                   *       *       *       *       *

Dans cette ville d’Hamadan qui fut longtemps occupée par les Russes,
presque rien ne subsiste de l’influence ancienne.

Quelques Persans et les Israélites qui, eux, connaissent également le
turc et le français, parlent encore un peu la langue de leurs anciens
maîtres. Au temps de paix, cinq cosaques assuraient la police de la
cité.

Lorsque les armées du Caucase quittèrent Hamadan, après l’armistice de
décembre 1917, les derniers soldats russes qui s’attardèrent dans la
ville furent cependant sournoisement assassinés par les Persans, qui
sont lâches et cruels.

Maintenant, ici comme à Kasvine, les noms des rues sont écrits en
anglais: «London street», «Victoria road», etc...

--C’est assez grotesque, dit Marcel Benoit.

--Les «Britisches» ne se rendent pas compte, déclare Captain.

Les magasins du bazar débitent des étoffes et des marchandises qui, par
Bagdad, viennent de l’Égypte ou des Indes; les pharmaciens vendent
toujours de l’arak (eau-de-vie de raisins secs) et du mastic (absinthe
fabriquée avec la résine du pistachier): mais ils nous offrent également
du gin et du whisky. Ainsi s’adapte à une vie nouvelle cet ancien
territoire russe.

                   *       *       *       *       *

A travers Hamadan, ses passages étroits, ses rues tortueuses qui
descendent vers les plateaux inclinés, c’est le même peuple de saïds aux
yeux sournois, de mollahs à turbans blancs, de Persans en lévites noires
et la foule des petits marchands, des portefaix, des mendiantes et des
mendiants couverts de haillons multicolores et les chiens faméliques,
chargés ici, comme dans le reste de la Perse, du service de la voirie et
qui dépècent aussi bien les cadavres des chameaux que ceux des hommes
abandonnés sur les pistes des caravanes.

Des Indous en kaki ont remplacé les habituels tavarischy; on rencontre
cependant encore quelques Russes et des dames, infirmières en jupons
courts qui baladent leur bohème indolente. Elles n’ont pas voulu
retourner dans la Russie bolchevisée.

Un accordéon dénonce les maisons et les cafés où les maîtres d’hier se
réfugient loin des Anglais.

--Mais, nous, qu’est-ce qu’on fait? demande Captain.

--On se repose, répond Desprès.

En réalité, on attend. Les cinquante Français seront-ils attachés aux
forces anglaises qui doivent aller reprendre Bakou? Ou bien
descendront-ils sur Bagdad?

                   *       *       *       *       *

En ce mois d’octobre, pendant notre séjour, se produit le grand deuil
des musulmans chiites. Il dure une dizaine de jours. Vers les cinq
heures du soir, du côté où le petit pont en dos d’âne s’arrondit sur le
torrent, près de la mosquée en bois, ajourée comme une claie, des voix
d’enfants psalmodient les louanges des prophètes. La nuit tombe vite.
Lorsque nous regagnons le camp, un peu tard, nous heurtons tout d’un
coup, au coude de quelque ruelle montante, des porteurs de lanternes.
Leurs chants sur la même note rappellent les incantations africaines.
Ces hommes s’avancent, pieds nus, le crâne coiffé d’un voile noir, le
torse entouré de cuir. Certains, dans leur main droite, tiennent une
écuelle d’eau où nagent une pomme, un coing, des fruits...

La procession se dirige vers une mosquée où se réunissent les chiites.
Ils sont là, sur leurs talons, dans ce temple qui est pareil à une
quelconque maison persane, où les murs de bois et de briques crues sont
percés de nombreux trous. Les mosquées modernes ne supportent ni coupole
ni minaret.

Mais une mule blanche s’est arrêtée devant la porte du saint lieu. Un
personnage à turban noir et grande barbe met pied à terre. C’est un
prédicateur qui vient se lamenter sur la mort des imans. Chez les
Persanes voilées, assises en boule, et qui fument, chez les fidèles qui
jacassent, le silence s’établit. Le saïd, d’une voix chantante,
psalmodie une fois encore le récit du martyre des fils d’Ali, Hassan et
Hossein, mis à mort par les Sunnites. Les assistants sanglotent en
cadence, les femmes miaulent par intervalles. C’est rituel. Pas de
larmes. Des cris.

A ce moment, une des nombreuses processions qui parcourent la ville
pénètre dans la mosquée. Les lampes qui fument répandent une violente
odeur d’huile et d’encens. L’air sent également le tabac et l’opium.

Et voici qu’une voix d’eunuque glapit les litanies des martyrs. Les
fidèles répondent par des sanglots convulsifs bien imités. Cela
augmente, monte, se prolonge dans un crescendo de dissonances étranges,
contraires à tous nos rythmes. Et cela finit tout d’un coup par des
prières que récite à voix basse un prêtre à lunettes noires. Les femmes
qui gémissaient se passent un narghilé, en pépiant, et les hommes, avec
mille politesses, s’offrent les uns aux autres de petites tasses de thé
sucré...

Le dixième jour est le plus important. Les fanatiques de la procession
portent un «kindjar» (poignard) ou un long sabre. Ils entourent un
mannequin décapité devant quoi ils balancent des bannières surmontées de
la main d’Ali, en fer blanc. Dès la tombée de la nuit, ils chantent, ils
scandent de leurs cris les coups de tranchant qu’ils se donnent
eux-mêmes sur leurs têtes rasées. Une foule délirante accompagne ces
hommes qui se tailladent le crâne. Bientôt leur visage, leurs mains,
leurs habits,--une longue tunique blanche,--sont couverts de sang.
Quelques-uns, le visage meurtri, tombent par terre. Des spectateurs, en
hurlant, s’approchent des fanatiques. Au risque de recevoir quelque
balafre, ils tâchent d’essuyer sur une face maculée le sang sacré qui
coule des blessures.

Nous regardons, du haut des terrasses, cette ronde sauvage qui s’éloigne
maintenant et s’enfonce sous les mûriers du ravin. Deux enfants,
entraînés dans cette foule, sont portés par des fidèles, en holocauste.
On voit leurs têtes, ouvertes d’un coup net, qui ballottent de droite à
gauche. Les musulmans gémissent. Ils se frappent l’épaule et le front à
coups de poing. Sur les toits des maisons, des femmes accroupies jettent
de grands cris.

La procession s’enfonce lentement dans les ruelles sombres. Du haut de
nos terrasses, longtemps encore nous écoutons décroître ces clameurs
scandées et ces chants barbares. Bientôt, il ne reste plus dans
l’avenue, silencieuse à présent, que des soldats anglais l’arme au pied,
rangés en prévision de troubles, qui attendent la relève et parlent
dédaigneusement de ces «natives» (indigènes) sûrement un peu malades...




VII

LES RÉFUGIÉS DE CHALDÉE


Est-il vrai que les Turcs abandonnent les différentes positions qu’ils
occupaient dans la région de Salmas et de Tauris?

Ce bruit suffit. Les Chaldéens chrétiens qui avaient délaissé Ourmiah
assiégée pour gagner Hamadan rafistolent leurs antiques voitures à deux
roues. Ceux qui se cachaient pour ne point être enrôlés de force dans
l’armée assyrienne, comme Rabbi Odischou, osent maintenant montrer leur
visage taillé en dessous.

Nous rencontrons dans les ruelles du bazar tous les mercantis de la
plaine d’Ourmiah qui traficotaient autour de la Mission catholique:
Salomon, à la peau grêlée, et l’interprète Nicodème, tout de blanc
habillé. Ces messieurs achètent des roubles à bas prix: cent roubles
pour quarante krans. Ils espèrent les revendre avantageusement dans leur
pays, car ils se sentent le courage d’y retourner maintenant que le
danger a disparu.

Mais les misérables, ceux qui ne possèdent ni argent, ni âne, ni
chariots, restent à Hamadan. Ils se promènent, bricolent de-ci de-là, et
leurs femmes aux larges jupes travaillent avec les pauvresses persanes à
l’empierrement des routes, pour le compte des Britanniques.

Dans la branlante maison d’argile où nous sommes en ce moment
cantonnés,--construite sur le modèle de toutes les maisons persanes: une
cour, un minuscule verger, une pièce d’eau pour l’agrément des
moustiques, un bâtiment à deux étages, divisé en pièces pour les
diverses épouses du propriétaire,--parfois viennent nous rendre visite
une Chaldéenne de trente ans qui en paraît bien quarante-cinq, sa
fillette et un homme d’un certain âge, son mari. Une barbe noire et
frisée tournoie sur le visage oblique de ce dernier. Ce Chaldéen porte
le chapeau de feutre et la soutane grise à grandes manches des popes. Il
est prêtre de la religion russe orthodoxe. Il fut jadis prêtre de
l’Église romaine; mais lorsque les Russes vinrent en nombre à Ourmiah,
il crut sage de se rallier à l’orthodoxie toute-puissante.

Aujourd’hui, il est très perplexe. Il a appris que les membres de la
Mission catholique d’Ourmiah avaient été assassinés par les «Kourdes»,
après l’exode des Chaldéens, et que les orthodoxes russes s’étaient
retirés de la ville...

Sa femme et sa fille tâchent de gagner le pain quotidien: elles lavent
du linge et mendient à l’occasion.

--Je travaillerais bien, nous dit le pope en caressant sa barbe, mais je
ne puis pas. Je suis prêtre...

Et comme il entend parler de missions évangéliques protestantes en
Perse, il songe sérieusement à se convertir à la nouvelle religion.

                   *       *       *       *       *

Cependant que des cavaliers et des «volontaires» des anciens bataillons
assyriens remontent sur Ourmiah, par Zendjan, des Chaldéens descendent
sur Bagdad, d’où ils gagneront Mossoul, l’ancienne Ninive.

Nicodème, l’interprète turco-persan, voudrait bien aller en France, mais
atteint de paludisme, il grelotte sous ses couvertures. Devant un
aumônier français, qui visite les malades, il se lamente comme ceux de
sa race; il croit sa dernière heure venue et recommande déjà son âme à
Dieu, comme il le fit d’autres fois, en des minutes périlleuses.

--Ce que vous avez n’est rien, dit l’abbé. C’est votre ami Yonas qui est
très gravement atteint. Il a le typhus.

--Yonas a le typhus? s’inquiète Nicodème.

--Oui. Et je ne vous cache pas: on ne sait s’il pourra s’en tirer.

--Yonas va mourir! reprend Nicodème. Et vous allez le voir. Demandez-lui
donc, monsieur l’abbé, le passeport qu’il a fait établir pour la France.
Il me servira. J’ai perdu le mien.

                   *       *       *       *       *

Les domestiques chaldéens de la Mission catholique d’Ourmiah qui portent
la casquette des séminaristes, avec les initiales SV, apprennent
ici--pourquoi l’ignoraient-ils encore?--le massacre, à Ourmiah, de Mgr
Sontag et des autres Pères de la Mission. Ils se composent des visages
de bedeaux consternés, se regardent, puis, naturellement leurs premiers
mots:

--Qu’allons-nous devenir?

Mais Nicodème qui a fui sans regarder derrière lui, reçoit cette
nouvelle, confirmée chaque jour, et parée de nouveaux détails avec une
grande fermeté d’âme.

--Bien sûr, déclare-t-il. Quand tout le monde partait en courant, les
Pères Lazaristes ont voulu, malgré les conseils, rester dans leur
Mission. C’était très imprudent.

C’est avec un égal courage que Nicodème accueille la mort du Chaldéen
Yonas, fils de Yonathan, du village de Gulpacha ou Gulpachan.

Des Français ont accompagné sa dépouille jusqu’au petit cimetière des
Chaldéens, près du lion de pierre... Nicodème, remis de sa fièvre,
s’estime encore trop faible pour marcher, mais il réfléchit.

--Yonas avait caché à la Mission d’Ourmiah beaucoup de sacs de blé et
des sacs de krans... Ah! tout est perdu, les Kourdes les emporteront...

                   *       *       *       *       *

Élisa, une Chaldéenne de quinze ans,--qui en paraît vingt,--a suivi les
Arméniens d’Ourmiah jusqu’à Hamadan. Elle abrite sous des sourcils
tracés au pinceau de grands yeux noirs insignifiants. Nicodème la
présente aux Français:

--Son père est en Amérique. Il n’a pas donné de ses nouvelles depuis
treize ans. Cette enfant, considérée comme orpheline, a été recueillie
par les Religieuses...

La chose n’est pas rare en Chaldée. De nombreux paysans abandonnent
ainsi femme et enfants pour chercher fortune aux États-Unis. En cas de
danger, chacun pour soi, ils laissent tout derrière eux, comme Salomon,
Rabbi Odischou et Nicodème, qui ont oublié à Ourmiah, au moment de
l’arrivée des Kurdes, le premier, sa jeune femme, les deux autres, une
vieille mère impotente.

                   *       *       *       *       *

Michel, ancien attaché comme interprète chaldéen et persan au Consulat
américain d’Ourmiah, conte ses malheurs. Il est venu avec sa femme.
Cependant nous lui connaissions trois enfants échelonnés de un à sept
ans.

--J’ai perdu mes trois petites filles, nous dit-il... La dernière, qui
commençait de marcher, nous avons dû l’abandonner sur la route sans
pouvoir l’enterrer... Oui, elle n’était pas encore morte.

Il est rare de trouver en ville des mères chaldéennes avec des enfants
au-dessous de trois ans... Sont-ils morts, au cours de l’exode, des
fatigues de la route? Il paraît que lorsque les Chaldéens fuyaient en
désordre, des obus tombèrent parmi eux. Les mères, déjà embarrassées
dans leurs traditionnelles grandes jupes, déposèrent leurs nouveau-nés
sur le bord du chemin.

Nicodème défend les femmes de sa race. Il leur a découvert une excuse
qu’il doit trouver excellente, puisqu’il la répète toujours:

--C’était pour fuir plus vite...

                   *       *       *       *       *

Lorsqu’on reçoit un ordre, il est sage, avant de commencer à l’exécuter,
d’attendre son contre-ordre.

C’est, paraît-il, un axiome en honneur chez certains humoristes
militaires. Axiome plein de scepticisme et d’expérience, du reste. Une
fois de plus, nous en avons la preuve.

Au moment où nous étions habitués à l’idée de remonter sur Bakou, voici,
en effet, qu’on nous avertit de descendre sur Bagdad. C’est un ordre
télégraphique. De là, les cinquante Français seront dirigés sur la
Syrie.

Le départ est fixé au 3 novembre. Nous sommes restés dans notre petite
maison d’Hamadan--où, en principe, nous ne faisions que passer--à peu
près un mois et demi. Toutefois, ces six semaines n’ont pas été sans
profit. Elles ont révélé un Captain détective de grand style. L’ancien
matelot, l’ancien critique militaire des «Soirées d’Ourmiah»,
l’ex-interne de la Villette, notre ami enfin, avait remarqué les
inquiétants agissements des Chaldéens interprètes Nicodème et Israël. A
la suite d’une surveillance habile, Captain est parvenu à prouver que
les deux évacués d’Ourmiah et de Charaf-Khané vendaient aux marchands
indigènes du bazar les fournitures de l’ambulance.

Leur utilité comme interprètes, puisque nous partons pour la
Mésopotamie, est désormais tout à fait nulle. Les Français se séparent
des deux Chaldéens, sans fracas, mais avec fermeté.

--Nous les reverrons encore, assure Captain. Ils seront à Bagdad avant
nous...

Cette fois, les Britanniques, pressés de nous dire adieu, mettent à
notre disposition des autos américaines.

Nous descendons à travers des paysages déserts. Peu d’arbres, qui
prennent déjà les teintes de l’automne, dans les montagnes du massif de
l’Helvend. Dans la plaine, à la tombée du soir, coupant les collines et
la vallée, une série de trous de taupes qui montent, descendent... Ce
sont les anciennes tranchées turques. Des villages détruits, le long de
la route; les murs noircis de fumée sont encore debout. Ces tranchées où
l’eau s’amasse, ces ruines, c’est tout ce qui reste des combats de la
dernière guerre...

Des Kurdes, à cheval, des cavaliers laures, quelques Arabes de Bagdad
galopent l’amble dans la campagne. Des convois de chameaux nous
croisent. Ils apportent du camp anglais de Kanikine des vivres et des
bidons de pétrole... Tout le long du parcours, sous la surveillance des
Indous, des Persanes, des Kurdesses cassent des cailloux, empierrent et
nivellent un nouveau tracé. Dans quelques années, à côté des vieilles
pistes pour caravanes et des sentiers établis sous le règne de Schah
Abbas (comme disent toujours les guides), une route nouvelle large et
bien entretenue, sera construite.

Ce soir-là, à cause de la nuit profonde qui arrête les autos, nous
campons à 25 kilomètres de Kermanschah, au pied du fameux rocher de
Bizoutoum[16]. C’est là, dans une anfractuosité du rocher, à l’abri du
vent et des pluies, que se cache le bas-relief du roi Darius. La
sculpture enfoncée dans le roc, patinée par le temps, a pris le ton d’un
admirable bas-relief de bronze. On y accède par un sentier à travers des
blocs de pierre taillés... Au-dessous du tableau, à peine visibles, des
inscriptions en trois langues...

  [16] A une lieue environ au nord-ouest de Kermanschah, près de
    l’ancienne route royale qui conduisait de Babylone et de Bagdad à
    Hamadan, l’_Ecbatane_ classique tombée elle-même au rang de bourgade
    pendant la période des princes Sophis, un chétif village a pris le
    nom de la montagne appelée par les auteurs grecs _Baghistana_ et par
    les modernes _Bechtstoum ou Bisoutoum_ (_Takt-i-Bostan_, la voûte
    des jardins). Dominant les jardins et le torrent qui les arrose, un
    énorme rocher perpendiculaire, haut de 1.160 mètres, a été nivelé et
    poli à 100 mètres au-dessus de la plaine, et sur cette tablette
    gigantesque, le roi Darius, fils d’Hystapes, a fait sculpter un
    bas-relief colossal au-dessus d’une interminable inscription
    cunéiforme qui rappelle les premiers événements de son règne. Le
    bas-relief représente Darius foulant aux pieds le mage Gaumatès, et
    recevant l’hommage des rebelles vaincus. L’inscription est en trois
    langues, les trois langues officielles de la chancellerie des
    souverains Achéménides, le persépolitain, le mède, l’assyrien; elle
    est disposée en colonnes verticales au-dessous et sur les côtés des
    sculptures, et ne comprend pas moins de quatre cents lignes.
    (_L’Asie_, par M. LANIER).

Nous avons dressé nos tentes dans un très ancien cimetière. Sur les
pierres tombales, couvertes d’inscriptions, on voit encore, sculptés
d’une façon précise par quelque naïf artiste, un guerrier à cheval et
deux fantassins. L’herbe pousse le long de la rivière. Sous la garde
d’un berger kurde, de petites chèvres noires, des ânes indolents
paissent parmi les fûts des colonnes brisées et les pierres tombales
vestiges des grandes guerres anciennes. Des Kurdes élancés, des
habitants du Lauristan, habitent encore dans l’ancien caravansérail; le
reste du village a été brûlé par les Russes.

A travers une rafale de poussière, nous arrivons le lendemain matin au
camp anglais, situé sur une hauteur. De là, nous découvrons l’oasis de
Kermanschah, les mûriers, les abricotiers jaunis, les vignes rousses,
les grands platanes déjà saisis par l’automne.

La ville de Kermanschah est d’aspect misérable, comme toutes les villes
persanes. De loin, elle semble en ruines. Elle est construite en briques
crues. Cependant les Anglais trouvent le moyen d’édifier leurs camps
avec des pierres.




VIII

KERMANSCHAH, VILLE KURDE


Une ville d’Orient, surtout vue à travers les échappées de cette allée
de figuiers et de jujubiers, ainsi nous apparaît d’abord Kermanschah.
Des Kurdesses aux nobles attitudes, le visage découvert, quelques-unes
vraiment très belles, des Kurdes à têtes longues qui parlent français,
nous indiquent le chemin du bazar. C’est, du reste, comme dans toutes
les villes persanes, le seul endroit animé. Les ruelles serrées, toutes
en détours et impasses, longent les hautes murailles des maisons fermées
au regard étranger. Les voûtes du bazar sont en briques cuites. Des
soupiraux laissent passer une rare lumière.

Nous pénétrons, touristes amusés, dans l’allée des vendeurs de tabac,
dans l’allée des chaudronniers, puis dans l’allée des confiseurs.

Voici l’avenue des tapis. Qu’on ne s’y fie pas. La plupart des tapis
sont fabriqués sur des machines allemandes, à Tauris, et la formule des
vieilles teintes, si elle n’est pas perdue, n’est plus employée. On
utilise désormais les produits chimiques européens. Le véritable ancien
tapis persan ne se trouve que dans quelques familles. Les cotonnades des
Indes, d’Égypte ou d’Allemagne, sur dessins persans, répètent
l’éternelle feuille en forme de cœur allongé; les broderies à la machine
à coudre ont remplacé les tissus indigènes. Ainsi, chaque industrie a sa
région, où les vendeurs du même produit se sont réunis. Voici les
fabricants de pipes kurdes en terre rouge, les longs kalyans et les
narghilés. Une amère senteur d’herbe sèche brûlée nous saisit. Des
fumeurs d’opium sont couchés là. Au reste, voici les petits pots de
terre, les tuyaux sculptés et les baguettes d’opium jaune.

Un derviche aveugle, le traditionnel derviche à barbe et longs cheveux,
comme on le heurte dans tous les bazars de Perse, chante devant les
boutiques les louanges d’Allah ou la mort d’Ali...

Près de la mosquée, dont les portes s’ornent des habituelles faïences
peintes, des musulmans chiites s’arrêtent et nous regardent
sournoisement. Avant d’entrer, ils touchent de leurs mains et baisent
ensuite la chaîne de cadenas qui ferme l’entrée du lieu d’asile.

Comme nous allions le long des éventaires, à travers les passages
étroits du bazar qui montent, descendent, tournent sur eux-mêmes, un
remous se produit dans la foule. Elle se range de chaque côté des
boutiques. Six cavaliers indigènes sur de hauts et maigres chevaux
passent au trot. Ils tiennent sur leur cuisse un long fusil russe ancien
modèle. L’un, vêtu de kaki jaune, coiffé du bonnet blanc des cosaques,
le visage mat d’un «faiseur» de ville d’eaux, est S. E. le gouverneur
persan. Les marchands, assis à la turque, parmi les sacs et les étoffes,
se lèvent, ramènent un bras sur la poitrine, inclinent la tête... Des
Anglais, la pipe aux dents, de souples Indous, assistent, indifférents,
à ce cérémonial.

                   *       *       *       *       *

Court arrêt dans cette ville. Le 7 novembre, nous partons dans le matin
froid.

Sur les montagnes, quelques arbres rabougris, des buissons de houx, des
chênes nains surgissent. Et puis, voici la pluie. Les autos patinent sur
la terre argileuse. Nous sommes obligés de nous arrêter dans un des
nombreux camps que les Anglais ont semés sur leur route de conquête.
Nous restons là, deux jours sous nos tentes secouées par l’ondée. Les
conducteurs s’étonnent de ces orages: la saison des pluies, dans ces
régions est en septembre et mars, mais il faut croire que la guerre
encore a modifié tout cela.

Captain, en sa qualité de vieux matelot, est sorti pour prendre le vent.
Mais en peu de temps, il est environné par la bourrasque.

--Quel pays! marmonne-t-il en entrant sous la tente. De quelque côté
qu’on se tourne on reçoit la pluie sur la g... (figure).

Desprès l’interpelle:

--Tu as besoin de sortir pour t’apercevoir qu’il pleut! Tu as l’air
d’avoir fait la traversée du Havre à la nage...

Captain qui commence à être habitué à la mauvaise humeur de son
compagnon, constate avec philosophie:

--Je savais bien... Y a pas que la pluie... Y a Desprès.

Nous sommes près du village de Kérind, en partie détruit, comme la
plupart des villages, sur le chemin suivi par les armées russes... Les
Kurdes qui habitent dans ces pays, pillaient les convois des cosaques et
se retiraient ensuite dans leurs montagnes. Les cavaliers du général
Baratoff, qui poussèrent le front du Caucase jusqu’en ces régions
reculées, incendièrent tous les villages, par représailles.

Nous repartons. Il faut descendre dans un étroit défilé. C’est fini des
hauts plateaux de l’Iran. Les autos tournent, un jour entier, dans les
lacets de la nouvelle route. On voit encore l’ancienne piste des
caravanes.

Sur cette longue chaîne de montagnes pousse une pauvre végétation:
arbres à gros troncs, quelques houx et, dans la vallée, des saules. Les
rochers à pic forment une véritable forteresse de blocs inaccessibles;
le ton blanc du sol et les arbres rares, disséminés, rappellent certains
déserts à demi ravagés des Alpes de Provence. Ce sont les fameuses
portes de Zagros, chemin de toutes les invasions.

Comme nous arrivons au camp anglais de Baïtack--ou de Païtack--des
Chaldéens d’Ourmiah, venus, comme nous, d’Hamadan, et qui se dirigent
sur Bakouba, direction de la route de Mossoul, défilent dans une
tourmente de vent et de pluie, tirant sous l’ondée leurs maigres chevaux
fourbus. Les fusils, attachés sur le cou des montures, ressemblent de
loin, dans la campagne noire chargée de gros nuages, à des piques... Les
misérables «Djilos» sont coiffés de turbans gris. Leurs vêtements
tombent en lambeaux. Ils traînent des bottes éculées. Ils s’avancent à
pied, par groupes, afin de ne pas fatiguer leurs chevaux... Les bandes
d’Alexandre le Grand et des anciens conquérants devaient avoir, dans ce
même paysage, cette allure de hordes désordonnées...

--Encore! dit Captain. Je savais bien qu’on les retrouverait.

--Qui donc? demande Desprès.

--Les «volontaires des bataillons assyriens». Je suis sûr qu’il y a
Nicodème et Israël parmi eux...

--C’est pas une raison parce que tu as réussi une «filature» pour te
croire infaillible, répond Desprès. Tu «les» vois partout, maintenant!

--Tu les reverras, reprend Captain. Tu les reverras à Paris, sur les
boulevards. Ils te vendront des lacets.

C’est dans les passes de Zagros où la pluie nous oblige à un repos d’une
semaine qu’un radio britannique nous annonce la signature de
l’armistice.

                   *       *       *       *       *

Un départ encore. Pas de vent. L’air est pur. Depuis les passes de
Zagros, nous avons quitté la véritable Perse, mais aujourd’hui nous
franchissons la frontière persane, que désigne encore sur un monticule
une vieille tour en ruines. La route court à travers un chaos de
vallonnements déserts où planent des vautours et des oiseaux de proie.
Une rivière au loin que souligne une ceinture de lauriers-roses et de
roseaux. Quelques arbres sur les collines.

Nouvelle halte, le 18 novembre, à Khanikine. Un vaste espace où ont
surgi près de cinq cents tentes anglaises.

                   *       *       *       *       *

Ciel calme de ce pays d’Asie, horizon de palmiers et d’orangers
luisants... La sirène d’une auto nous rappelle la vie civilisée et,
surtout, au crépuscule, le ronflement des moteurs dans le silence de
l’oasis, les tremblantes lumières des camions qui reviennent de
Bagdad... De ce sol longtemps desséché monte une mélancolie un peu
déprimante, à quoi l’on s’attarde sans danger aujourd’hui, parce que
l’ordre nous est enfin venu de rentrer en France par Bagdad et
Bassorah...

A vrai dire, des hauts plateaux de la Perse, à part les verdoyants
vergers qui encerclent les villes, je ne garde qu’un souvenir de rochers
et de poussière... L’indigène nonchalant, endormi dans son rêve d’opium,
cruel dans ses vengeances, mais naturellement incliné devant le plus
fort, acceptera le destin qui le place, lui en tutelle et son pays en
colonisation.

Un Persan à qui j’avais demandé sans trop d’arrière-pensée ironique, ce
qu’il préférait: des Russes ou des Anglais, m’avait répondu:

--Ce n’est pas la même chose! Quand les Anglais s’installent quelque
part, c’est pour toujours.

«Et puis les Russes sont plus proches de nous. Ils nous comprennent
mieux.

Avec eux, en effet, la Perse n’était qu’un prolongement du Caucase... Et
voici que je songe aux aimables Slaves de Tiflis,--n’essayons pas de
rappeler leurs noms--au petit praporchick Vasily, au charmant capitaine
Bobbyck, à son ami Brovsky, à la comédienne Lentina...

Il y a, dans ce camp anglais, un Russe et sa jeune femme. Ils fuient la
Russie bolchevisée. Marcel Benoit est allé leur parler. Il revient, les
lèvres pleines de nouvelles. Captain l’interroge:

--Qu’est-ce que tu leur disais?

--Qu’il ne faut pas abandonner son pays..., répond Benoit.

--Tu en as de bonnes, toi! Pourquoi leur racontais-tu ça?

--Parce que je le pense...

--L’expérience m’a appris, poursuit Captain, qu’il ne faut pas empêcher
les gens de faire une bêtise...

--Pourquoi? je te prie.

--Parce qu’ils en font une autre... Et la jeune femme russe, qu’est-ce
que tu lui disais? reprend Captain.

--Rien...

--Rien? Je te voyais d’ici faire des grâces... Tu étais joli! Tu devais
lui baragouiner dans ton «russe» spécial: «Madame, je me prosterne à vos
pieds et j’y reste humblement étendu...»

--Tu as un poste de télégraphie sans fil à ta disposition? demande
Marcel Benoit ironique...

--Oui, riposte Captain. Et j’ai même entendu la réponse de la jeune
femme russe quand tu lui as annoncé que tu restais à ses pieds...

--Qu’a-t-elle répondu? questionne Benoit sans défiance.

--Elle a répondu:--«C’est très bien... Mais qui donc ici est chargé de
l’enlèvement des ordures?»




ÉPILOGUE

PRÈS DES AUTOS DU RETOUR


Déjà les automobiles qui doivent nous emporter, ronronnent sur la route.
Une brume blanche s’élève dans le soir. Des Anglais en kaki, fument leur
pipe courte. On parle de la paix imminente. Ils en sont ravis.

Certes, les Britanniques n’ont jamais essayé, en dépit de leurs
promesses, de porter secours aux Chaldéens d’Ourmiah. Hier encore, ils
fuyaient, abandonnant ces territoires qu’ils ont lentement conquis sur
les Russes.

Un de ces «Britisches», comme les appelle Captain, traduisant à sa
manière un proverbe légendaire dans son île, nous confie:

--Nous autres, nous sommes toujours les mêmes. Nous oublions de gagner
toutes les batailles, sauf la dernière...

Ainsi, ces troupes anglaises qui prennent la route que nous avons
quittée, remontent vers le Caucase, par Tauris, par Recht, par tous les
chemins qui conduisent à Bakou et à Tiflis...

Soudain, un coup de sifflet prolongé:

--Les Français sont prêts?

--Nous sommes prêts.

--Les voyageurs pour Bagdad, Bassorah, le golfe Persique, le golfe
d’Omar, la mer Rouge, la Méditerranée, en voiture! annonce joyeusement
Captain... On va reprendre la mer. Gaston sera de nouveau malade. Quelle
bonne vie!

Le monsieur russe et sa jeune femme--une brune aux yeux trop
fixes--feront étape avec nous, par faveur spéciale. Au moment de partir,
celle auprès de qui Marcel Benoit faisait l’empressé, murmure à nos
côtés, mais assez haut pour que nous puissions l’entendre:

--Chère, chère Russie...

                   *       *       *       *       *

Perse mystérieuse, Perse inconnue et mal connue, si curieuse quand même,
où nous avons vécu près de quinze mois, où nous avons enseveli les
cendres de trois des nôtres, nous te laissons aux prises avec un rude
vainqueur. Et nul de nous, à l’heure actuelle, ne songe à dire:

«Perse, chers grands déserts de l’Iran...»

Et cependant...

    Ourmiah, 1917.

    Port-Saïd, 1918.




[Carte: Voyage de cinquante Français.]




TABLE


  PREMIÈRE PARTIE
  A TRAVERS LA RUSSIE

  Avertissement.                                1

      I. Les rapatriés russes                   3
     II. Ivan le maximaliste                   15
    III. Les déserteurs d’Archangel            21
     IV. Un couvent à Vologda                  31
      V. Moscou, grand village                 39
     VI. Dans la gare de Tsaritzyne            49
    VII. De Grosny à Derbent                   55

  DEUXIÈME PARTIE
  LES HEUREUX JOURS DE TIFLIS

      I. L’arrivée à Tiflis                    61
     II. Le praporchick Vasily                 67
    III. Nina Mikhaïlovna                      75
     IV. Au club de Paris                      85
      V. L’hôpital russe modèle                93
     VI. Chez Nina                             97
    VII. La légende du moine Raspoutine       105
   VIII. Tatiana parle                        113
     IX. La petite Cadia                      123
      X. Avec miss Sophia                     129
     XI. Quelques lueurs sur Sophia           139
    XII. Derniers jours                       147

  TROISIÈME PARTIE
  PRÈS DU LAC D’OURMIAH

      I. Lettres à Sophia                     155
     II. La vie à Ourmiah                     165
    III. Actions d’éclaireurs                 169
     IV. Nos voisins les Russes               173
      V. Cinquième lettre à Sophia            181
     VI. Le capitaine russe Bobbyck           187
    VII. Nikadémous le Chaldéen               193
   VIII. L’homme-qui-doit-mourir              203
     IX. Une réponse de Sophia                207
      X. Indigènes d’Ourmiah et d’alentour    209
     XI. Les «Soirées d’Ourmiah»              215
    XII. Consultation gratuite                221
   XIII. Divertissement                       227
    XIV. Autres distractions                  233
     XV. Avant la fin                         239
    XVI. Les bataillons chaldéens             247
   XVII. Les derniers Russes d’Ourmiah        251
  XVIII. Dans la ville en état de siège       257
    XIX. Le retour de Lentina                 265
     XX. Sous le règne des Chaldéens          269

  QUATRIÈME PARTIE
  LA ROUTE DES CARAVANES

      I. Prisonniers                          283
     II. Ce qu’on rencontre à Tauris          295
    III. La caravane                          303
     IV. L’art des interprètes                307
      V. Dans Kasvine, colonie russe          315
     VI. Au camp anglais sous Ecbatane        325
    VII. Les réfugiés de Chaldée              337
   VIII. Kermanschah, ville kurde             345

  Épilogue                                    353




CE LIVRE, LE SEIZIÈME DE LA COLLECTION DU «ROMAN FRANÇAIS
D’AUJOURD’HUI», PUBLIÉE, SOUS LA DIRECTION DE FRANCIS CARCO, PAR LA CITÉ
DES LIVRES, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER A ARGENTEUIL SUR LES PRESSES DU
MAITRE IMPRIMEUR R. COULOUMA, H. BARTHÉLEMY ÉTANT DIRECTEUR, LE
VINGT-HUIT FÉVRIER MIL NEUF CENT VINGT-SEPT.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK D'ARCHANGEL AU GOLFE PERSIQUE ***


    

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or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org.

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