The Project Gutenberg eBook of Les travailleurs de la mer - tome 2
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Title: Les travailleurs de la mer - tome 2
Author: Victor Hugo
Illustrator: François Flameng
Release date: September 27, 2026 [eBook #79659]
Language: French
Original publication: Paris: Hetzel-Quantin, 1880
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79659
Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TRAVAILLEURS DE LA MER - TOME 2 ***
Au lecteur
Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
ROMAN
XI
TOUS DROITS RÉSERVÉS
ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE
D'APRÈS LES DESSINS DE
FRANÇOIS FLAMENG
ROMAN
XI
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
II
[Illustration: EDITION NE VARIETUR]
PARIS
ÉDITION HETZEL-QUANTIN
LIBRAIRIE A. HOUSSIAUX
FRANÇIS GUILLOT, SUCCESSEUR
7, RUE PERRONET, 7
DEUXIÈME PARTIE
GILLIATT LE MALIN
LIVRE PREMIER
L'ÉCUEIL
I
L'ENDROIT OU IL EST MALAISÉ D'ARRIVER ET DIFFICILE DE REPARTIR
La barque, aperçue sur plusieurs points de la côte de Guernesey dans
la soirée précédente à des heures diverses, était, on l'a deviné, la
panse. Gilliatt avait choisi le long de la côte le chenal à travers
les rochers; c'était la route périlleuse, mais c'était le chemin
direct. Prendre le plus court avait été son seul souci. Les naufrages
n'attendent pas, la mer est une chose pressante, une heure de retard
pouvait être irréparable. Il voulait arriver vite au secours de la
machine en danger.
Une des préoccupations de Gilliatt en quittant Guernesey parut être de
ne point éveiller l'attention. Il partit de la façon dont on s'évade.
Il eut un peu l'allure de se cacher. Il évita la côte est comme
quelqu'un qui trouverait inutile de passer en vue de Saint-Sampson
et de Saint-Pierre-Port; il glissa, on pourrait presque dire il se
glissa, silencieusement le long de la côte opposée qui est relativement
inhabitée. Dans les brisants, il dut ramer; mais Gilliatt maniait
l'aviron selon la loi hydraulique, prendre l'eau sans choc et la rendre
sans vitesse, et de cette manière il put nager dans l'obscurité avec
le plus de force et le moins de bruit possible. On eût pu croire qu'il
allait faire une mauvaise action.
La vérité est que, se jetant tête baissée dans une entreprise fort
ressemblante à l'impossible, et risquant sa vie avec toutes les chances
à peu près contre lui, il craignait la concurrence.
Comme le jour commençait à poindre, les yeux inconnus qui sont
peut-être ouverts dans les espaces purent voir au milieu de la mer,
sur un des points où il y a le plus de solitude et de menace, deux
choses entre lesquelles l'intervalle décroissait, l'une se rapprochant
de l'autre. L'une, presque imperceptible dans le large mouvement des
lames, était une barque à la voile; dans cette barque il y avait un
homme; c'était la panse portant Gilliatt. L'autre, immobile, colossale,
noire, avait au-dessus des vagues une surprenante figure. Deux hauts
piliers soutenaient hors des flots dans le vide une sorte de traverse
horizontale qui était comme un pont entre leurs sommets. La traverse,
si informe de loin qu'il était impossible de deviner ce que c'était,
faisait corps avec les deux jambages. Cela ressemblait à une porte.
A quoi bon une porte dans cette ouverture de toutes parts qui est la
mer? On eût dit un dolmen titanique planté là, en plein océan, par
une fantaisie magistrale, et bâti par des mains qui ont l'habitude de
proportionner leurs constructions à l'abîme. Cette silhouette farouche
se dressait sur le clair du ciel.
La lueur du matin grandissait à l'est; la blancheur de l'horizon
augmentait la noirceur de la mer. En face, de l'autre côté, la lune se
couchait.
Ces deux piliers, c'étaient les Douvres. L'espèce de masse emboîtée
entre eux comme une architrave entre deux chambranles, c'était la
Durande.
Cet écueil, tenant ainsi sa proie et la faisant voir, était terrible;
les choses ont parfois vis-à-vis de l'homme une ostentation sombre
et hostile. Il y avait du défi dans l'attitude de ces rochers. Cela
semblait attendre.
Rien d'altier et d'arrogant comme cet ensemble: le vaisseau vaincu,
l'abîme maître. Les deux rochers, tout ruisselants encore de la tempête
de la veille, semblaient des combattants en sueur. Le vent avait molli,
la mer se plissait paisiblement, on devinait à fleur d'eau quelques
brisants où les panaches d'écume retombaient avec grâce, il venait du
large un murmure semblable à un bruit d'abeilles. Tout était de niveau,
hors les deux Douvres, debout et droites comme deux colonnes noires.
Elles étaient jusqu'à une certaine hauteur toutes velues de varech.
Leurs hanches escarpées avaient des reflets d'armures. Elles semblaient
prêtes à recommencer. On comprenait qu'elles étaient enracinées sous
l'eau à des montagnes. Une sorte de toute-puissance tragique s'en
dégageait.
D'ordinaire la mer cache ses coups. Elle reste volontiers obscure.
Cette ombre incommensurable garde tout pour elle. Il est très rare
que le mystère renonce au secret. Certes, il y a du monstre dans la
catastrophe, mais en quantité inconnue. La mer est patente et secrète;
elle se dérobe, elle ne tient pas à divulguer ses actions. Elle fait
un naufrage, et le recouvre; l'engloutissement est sa pudeur. La vague
est hypocrite; elle tue, recèle, ignore et sourit. Elle rugit, puis
moutonne.
Ici rien de pareil. Les Douvres, élevant au-dessus des flots la Durande
morte, avaient un air de triomphe. On eût dit deux bras monstrueux
sortant du gouffre et montrant aux tempêtes ce cadavre de navire.
C'était quelque chose comme l'assassin qui se vante.
L'horreur sacrée de l'heure s'y ajoutait. Le point du jour a une
grandeur mystérieuse qui se compose d'un reste de rêve et d'un
commencement de pensée. A ce moment trouble, un peu de spectre flotte
encore. L'espèce d'immense H majuscule formée par les deux Douvres
ayant la Durande pour trait d'union apparaissait à l'horizon dans on ne
sait quelle majesté crépusculaire.
Gilliatt était vêtu de ses habits de mer, chemise de laine, bas de
laine, souliers cloutés, vareuse de tricot, pantalon à poches de
grosse étoffe bourrue, et sur la tête une de ces coiffes de laine
rouge usitées alors dans la marine, qu'on appelait au siècle dernier
_galériennes_.
Il reconnut l'écueil et avança.
La Durande était tout le contraire d'un navire coulé à fond; c'était un
navire accroché en l'air.
Pas de sauvetage plus étrange à entreprendre.
Il faisait plein jour quand Gilliatt arriva dans les eaux de l'écueil.
Il y avait, nous venons de le dire, peu de mer. L'eau avait seulement
la quantité d'agitation que lui donne le resserrement entre les
rochers. Toute manche, petite ou grande, clapote. L'intérieur d'un
détroit écume toujours.
Gilliatt n'aborda point les Douvres sans précaution.
Il jeta la sonde plusieurs fois.
Gilliatt avait un petit débarquement à faire.
Habitué aux absences, il avait chez lui son en-cas de départ toujours
prêt. C'était un sac de biscuit, un sac de farine de seigle, un panier
de stock-fish et de bœuf fumé, un grand bidon d'eau douce, une caisse
norvégienne à fleurs peintes contenant quelques grosses chemises de
laine, son suroit et ses jambières goudronnées, et une peau de mouton
qu'il jetait la nuit par-dessus sa vareuse. Il avait, en quittant le
Bû de la Rue, mis tout cela en hâte dans la panse, plus un pain frais.
Pressé de partir, il n'avait emporté d'autre engin de travail que son
marteau de forgeron, sa hache et son hacherot, une scie, et une corde
à nœuds armée de son grappin. Avec une échelle de cette sorte et la
manière de s'en servir, les pentes revêches deviennent maniables, et un
bon marin trouve des praticables dans les plus rudes escarpements. On
peut voir, dans l'île de Serk, le parti que tirent d'une corde à nœuds
les pêcheurs du havre Gosselin.
Ses filets et ses lignes et tout son attirail de pêche étaient dans
la barque. Il les y avait mis par habitude, et machinalement, car il
allait, s'il donnait suite à son entreprise, séjourner quelque temps
dans un archipel de brisants, et les engins de pêche n'y ont que faire.
Au moment où Gilliatt accosta l'écueil, la mer baissait, circonstance
favorable. Les lames décroissantes laissaient à découvert au pied de la
petite Douvre quelques assises plates ou peu inclinées, figurant assez
bien des corbeaux à porter un plancher. Ces surfaces, tantôt étroites,
tantôt larges, échelonnées avec des espacements inégaux le long du
monolithe vertical, se prolongeaient en corniche mince jusque sous la
Durande, laquelle faisait ventre entre les deux rochers. Elle était
serrée là comme dans un étau.
Ces plates-formes étaient commodes pour débarquer et aviser. On pouvait
décharger là, provisoirement, l'en-cas apporté dans la panse. Mais il
fallait se hâter, elles n'étaient hors de l'eau que pour peu d'heures.
A la mer montante, elles rentreraient sous l'écume.
Ce fut devant ces roches, les unes planes, les autres déclives, que
Gilliatt poussa et arrêta la panse.
Une épaisseur mouillée et glissante de goëmon les couvrait, l'obliquité
augmentait çà et là le glissement.
Gilliatt se déchaussa, sauta pieds nus sur le goëmon, et amarra la
panse à une pointe de rocher.
Puis il s'avança le plus loin qu'il put sur l'étroite corniche de
granit, parvint sous la Durande, leva les yeux et la considéra.
La Durande était saisie, suspendue et comme ajustée dans les deux
roches à vingt pieds environ au-dessus du flot. Il avait fallu pour la
jeter là une furieuse violence de la mer.
Ces coups forcenés n'ont rien qui étonne les gens de mer. Pour ne citer
qu'un exemple, le 25 janvier 1840, dans le golfe de Stora, une tempête
finissante fit, du choc de sa dernière lame, sauter un brick, tout
d'une pièce, par-dessus la carcasse échouée de la corvette _la Marne_,
et l'incrusta, beaupré en avant, entre deux falaises.
Du reste il n'y avait dans les Douvres qu'une moitié de la Durande.
Le navire, arraché aux vagues, avait été en quelque sorte déraciné de
l'eau par l'ouragan. Le tourbillon de vent l'avait tordu, le tourbillon
de mer l'avait retenu, et le bâtiment, ainsi pris en sens inverse par
les deux mains de la tempête, s'était cassé comme une latte. L'arrière,
avec la machine et les roues, enlevé hors de l'écume et chassé par
toute la furie du cyclone dans le défilé des Douvres, y était entré
jusqu'au maître-bau, et était demeuré là. Le coup de vent avait été
bien assené; pour enfoncer ce coin entre ces deux rochers, l'ouragan
s'était fait massue. L'avant, emporté et roulé par la rafale, s'était
disloqué sur les brisants.
La cale défoncée avait vidé dans la mer les bœufs noyés.
Un large morceau de la muraille de l'avant tenait encore à l'arrière
et pendait aux porques du tambour de gauche par quelques attaches
délabrées, faciles à briser d'un coup de hache.
On voyait çà et là dans les anfractuosités lointaines de l'écueil des
poutres, des planches, des haillons de voiles, des tronçons de chaînes,
toutes sortes de débris, tranquilles sur les rochers.
Gilliatt regardait avec attention la Durande. La quille faisait plafond
au-dessus de sa tête.
L'horizon, où l'eau illimitée remuait à peine, était serein. Le soleil
sortait superbement de cette vaste rondeur bleue.
De temps en temps une goutte d'eau se détachait de l'épave et tombait
dans la mer.
II
LES PERFECTIONS DU DÉSASTRE
Les Douvres étaient différentes de forme comme de hauteur.
Sur la petite Douvre, recourbée et aiguë, on voyait se ramifier, de
la base à la cime, de longues veines d'une roche couleur brique,
relativement tendre, qui cloisonnait de ses lames l'intérieur du
granit. Aux affleurements de ces lames rougeâtres il y avait des
cassures utiles à l'escalade. Une de ces cassures, située un peu
au-dessus de l'épave, avait été si bien élargie et travaillée par les
éclaboussures de la vague qu'elle était devenue une espèce de niche
où l'on eût pu loger une statue. Le granit de la petite Douvre était
arrondi à la surface et mousse comme de la pierre de touche, douceur
qui ne lui ôtait rien de sa dureté. La petite Douvre se terminait
en pointe comme une corne. La grande Douvre, polie, unie, lisse,
perpendiculaire, et comme taillée sur épure, était d'un seul morceau et
semblait faite d'ivoire noir. Pas un trou, pas un relief. L'escarpement
était inhospitalier; un forçat n'eût pu s'en servir pour sa fuite ni un
oiseau pour son nid. Au sommet il y avait, comme sur le rocher l'Homme,
une plate-forme; seulement cette plate-forme était inaccessible.
On pouvait monter sur la petite Douvre, mais non s'y maintenir; on
pouvait séjourner sur la grande, mais non y monter.
Gilliatt, le premier coup d'œil jeté, revint à la panse, la déchargea
sur la plus large des corniches à fleur d'eau, fit de tout ce
chargement, fort succinct, une sorte de ballot qu'il noua dans un
prélart, y ajusta une élingue avec sa boucle de hissement, poussa ce
ballot dans un recoin de roche où le flot ne pouvait l'atteindre, puis
des pieds et des mains, de saillie en saillie, étreignant la petite
Douvre, se cramponnant aux moindres stries, il monta jusqu'à la Durande
échouée en l'air.
Parvenu à la hauteur des tambours, il sauta sur le pont.
Le dedans de l'épave était lugubre.
La Durande offrait toutes les traces d'une voie de fait épouvantable.
C'était le viol effrayant de l'orage. La tempête se comporte comme une
bande de pirates. Rien ne ressemble à un attentat comme un naufrage. La
nuée, le tonnerre, la pluie, les souffles, les flots, les rochers, ce
tas de complices est horrible.
On rêvait sur le pont désemparé quelque chose comme le trépignement
furieux des esprits de la mer. Il y avait partout des marques de
rage. Les torsions étranges de certaines ferrures indiquaient les
saisissements forcenés du vent. L'entre-pont était comme le cabanon
d'un fou où tout était cassé.
Pas de bête comme la mer pour dépecer une proie. L'eau est pleine de
griffes. Le vent mord, le flot dévore; la vague est une mâchoire. C'est
à la fois de l'arrachement et de l'écrasement. L'océan a le même coup
de patte que le lion.
Le délabrement de la Durande offrait ceci de particulier qu'il était
détaillé et minutieux. C'était une sorte d'épluchement terrible.
Beaucoup de choses semblaient faites exprès. On pouvait dire: quelle
méchanceté! Les fractures des bordages étaient feuilletées avec art. Ce
genre de ravage est propre au cyclone. Déchiqueter et amenuiser, tel
est le caprice de ce dévastateur énorme. Le cyclone a des recherches de
bourreau. Les désastres qu'il fait ont un air de supplices. On dirait
qu'il a de la rancune; il raffine comme un sauvage. Il dissèque en
exterminant. Il torture le naufrage, il se venge, il s'amuse; il y met
de la petitesse.
Les cyclones sont rares dans nos climats, et d'autant plus redoutables
qu'ils sont inattendus. Un rocher rencontré peut faire pivoter un
orage. Il est probable que la bourrasque avait fait spirale sur les
Douvres, et s'était brusquement tournée en trombe au choc de l'écueil,
ce qui expliquait le jet du navire à une telle hauteur dans ces
roches. Quand le cyclone souffle, un vaisseau ne pèse pas plus au vent
qu'une pierre à une fronde.
La Durande avait la plaie qu'aurait un homme coupé en deux; c'était un
tronc ouvert laissant échapper un fouillis de débris semblable à des
entrailles. Des cordages flottaient et frissonnaient; des chaînes se
balançaient en grelottant; les fibres et les nerfs du navire étaient
à nu et pendaient. Ce qui n'était pas fracassé était désarticulé; des
fragments du mailletage du doublage étaient pareils à des étrilles
hérissées de clous; tout avait la forme de la ruine; une barre
d'anspect n'était plus qu'un morceau de fer, une sonde n'était plus
qu'un morceau de plomb, un cap-de-mouton n'était plus qu'un morceau
de bois; une drisse n'était plus qu'un bout de chanvre, un touron
n'était plus qu'un écheveau brouillé, une ralingue n'était plus qu'un
fil dans un ourlet; partout l'inutilité lamentable de la démolition;
rien qui ne fût décroché, décloué, lézardé, rongé, déjeté, sabordé,
anéanti; aucune adhésion dans ce monceau hideux, partout la déchirure,
la dislocation, et la rupture, et ce je ne sais quoi d'inconsistant
et de liquide qui caractérise tous les pêle-mêle, depuis les mêlées
d'hommes qu'on nomme batailles jusqu'aux mêlées d'éléments qu'on nomme
chaos. Tout croulait, tout coulait, et un ruissellement de planches,
de panneaux, de ferrailles, de câbles et de poutres s'était arrêté au
bord de la grande fracture de la quille, d'où le moindre choc pouvait
tout précipiter dans la mer. Ce qui restait de cette puissante carène
si triomphante autrefois, tout cet arrière suspendu entre les deux
Douvres et peut-être prêt à tomber, était crevassé çà et là et laissait
voir par de larges trous l'intérieur sombre du navire.
L'écume crachait d'en bas sur cette chose misérable.
III
SAINE, MAIS NON SAUVE
Gilliatt ne s'attendait pas à ne trouver qu'une moitié du bâtiment.
Rien dans les indications, pourtant si précises, du patron du
_Shealtiel_, ne faisait pressentir cette coupure du navire par le
milieu. C'était probablement à l'instant où s'était faite cette
coupure sous les épaisseurs aveuglantes de l'écume qu'avait eu lieu
ce «craquement diabolique» entendu par le patron du _Shealtiel_. Ce
patron s'était sans doute éloigné au moment du dernier coup de vent,
et ce qu'il avait pris pour un paquet de mer était une trombe. Plus
tard, en se rapprochant pour observer l'échouement, il n'avait pu voir
que la partie antérieure de l'épave, le reste, c'est-à-dire la large
cassure qui avait séparé l'avant de l'arrière, lui étant caché par
l'étranglement de l'écueil.
A cela près, le patron du _Shealtiel_ n'avait rien dit que d'exact. La
coque était perdue, la machine était intacte.
Ces hasards sont fréquents dans les naufrages comme dans les
incendies. La logique du désastre nous échappe.
Les mâts cassés étaient tombés, la cheminée n'était pas même ployée;
la grande plaque de fer qui supportait la mécanique l'avait maintenue
ensemble et tout d'une pièce. Les revêtements en planches des tambours
étaient disjoints à peu près comme les lames d'une persienne; mais à
travers leurs claires-voies on distinguait les deux roues en bon état.
Quelques pales manquaient.
Outre la machine, le grand cabestan de l'arrière avait résisté. Il
avait sa chaîne, et, grâce à son robuste emboîtement dans un cadre de
madriers, il pouvait rendre encore des services, pourvu toutefois que
l'effort du tournevire ne fît pas fendre le plancher. Le tablier du
pont fléchissait presque sur tous les points. Tout ce diaphragme était
branlant.
En revanche le tronçon de la coque engagé entre les Douvres tenait
ferme, nous l'avons dit, et semblait solide.
Cette conservation de la machine avait on ne sait quoi de dérisoire
et ajoutait l'ironie à la catastrophe. La sombre malice de l'inconnu
éclate quelquefois dans ces espèces de moqueries amères. La machine
était sauvée, ce qui ne l'empêchait point d'être perdue. L'océan la
gardait pour la démolir à loisir. Jeu de chat.
Elle allait agoniser là et se défaire pièce à pièce. Elle allait
servir de jouet aux sauvageries de l'écume. Elle allait décroître
jour par jour, et fondre pour ainsi dire. Qu'y faire? Que ce lourd
bloc de mécanismes et d'engrenages, à la fois massif et délicat,
condamné à l'immobilité par sa pesanteur, livré dans cette solitude
aux forces démolissantes, mis par l'écueil à la discrétion du vent et
du flot, pût, sous la pression de ce milieu implacable, échapper à la
destruction lente, il semblait qu'il y eût folie rien qu'à l'imaginer.
La Durande était prisonnière des Douvres.
Comment la délivrer?
Comment la tirer de là?
L'évasion d'un homme est difficile; mais quel problème que celui-ci:
l'évasion d'une machine!
IV
EXAMEN LOCAL PRÉALABLE
Gilliatt n'était entouré que d'urgences. Le plus pressé pourtant était
de trouver d'abord un mouillage pour la panse, puis un gîte pour
lui-même.
La Durande s'étant plus tassée à bâbord qu'à tribord, le tambour de
droite était plus élevé que le tambour de gauche.
Gilliatt monta sur le tambour de droite. De là il dominait la partie
basse des brisants et, quoique le boyau des rochers, aligné à angles
brisés derrière les Douvres, fît plusieurs coudes, Gilliatt put étudier
le plan géométral de l'écueil.
Ce fut par cette reconnaissance qu'il commença.
Les Douvres, ainsi que nous l'avons indiqué déjà, étaient comme deux
hauts pignons marquant l'entrée étroite d'une ruelle de petites
falaises granitiques à devantures perpendiculaires. Il n'est point
rare de trouver, dans les formations sous-marines primitives, de ces
corridors singuliers qui semblent coupés à la hache.
Ce défilé, fort tortueux, n'était jamais à sec, même dans les basses
mers. Un courant très secoué le traversait toujours de part en part. La
brusquerie des tournants était, selon le rumb de vent régnant, bonne
ou mauvaise; tantôt elle déconcertait la houle et la faisait tomber;
tantôt elle l'exaspérait. Ce dernier cas était le plus fréquent;
l'obstacle met le flot en colère et le pousse aux excès; l'écume est
l'exagération de la vague.
Le vent d'orage, dans ces étranglements entre deux roches, subit la
même compression et acquiert la même malignité. C'est la tempête à
l'état de strangurie. L'immense souffle reste immense et se fait aigu.
Il est massue et dard. Il perce en même temps qu'il écrase. Qu'on se
figure l'ouragan devenu vent coulis.
Les deux chaînes de rochers, laissant entre elles cette espèce de
rue de la mer, s'étageaient plus bas que les Douvres en hauteurs
graduellement décroissantes et s'enfonçaient ensemble dans le flot à
une certaine distance. Il y avait là un autre goulet, moins élevé que
le goulet des Douvres, mais plus étroit encore, et qui était l'entrée
est du défilé. On devinait que le double prolongement des deux arêtes
de roches continuait la rue sous l'eau jusqu'au rocher l'Homme placé
comme une citadelle carrée à l'autre extrémité de l'écueil.
Du reste, à mer basse, et c'était l'instant où Gilliatt observait, ces
deux rangées de bas-fonds montraient leurs affleurements, quelques-uns
à sec, tous visibles, et se coordonnant sans interruption.
L'Homme bordait et arc-boutait au levant la masse entière de l'écueil
contrebutée au couchant par les deux Douvres.
Tout l'écueil, vu à vol d'oiseau, offrait un chapelet serpentant de
brisants ayant à un bout les Douvres et à l'autre bout l'Homme.
L'écueil Douvres, pris dans son ensemble, n'était autre chose que
l'émergement de deux gigantesques lames de granit se touchant presque
et sortant verticalement, comme une crête, des cimes qui sont au fond
de l'océan. Il y a hors de l'abîme de ces exfoliations immenses. La
rafale et la houle avaient déchiqueté cette crête en scie. On n'en
voyait que le haut; c'était l'écueil. Ce que le flot cachait devait
être énorme. La ruelle, où l'orage avait jeté la Durande, était
l'entre-deux de ces lames colossales.
Cette ruelle, en zigzag comme l'éclair, avait à peu près sur tous les
points la même largeur. L'océan l'avait ainsi faite. L'éternel tumulte
dégage de ces régularités bizarres. Une géométrie sort de la vague.
D'un bout à l'autre du défilé, les deux murailles de roche se faisaient
face parallèlement à une distance que le maître-couple de la Durande
mesurait presque exactement. Entre les deux Douvres, l'évasement de la
petite Douvre, recourbée et renversée, avait donné place aux tambours.
Partout ailleurs les tambours eussent été broyés.
La double façade intérieure de l'écueil était hideuse. Quand dans
l'exploration du désert d'eau nommé océan on arrive aux choses
inconnues de la mer, tout devient surprenant et difforme. Ce que
Gilliatt, du haut de l'épave, pouvait apercevoir du défilé, faisait
horreur. Il y a souvent dans les gorges granitiques de l'océan une
étrange figuration permanente du naufrage. Le défilé des Douvres
avait la sienne, effroyable. Les oxydes de la roche mettaient sur
l'escarpement, çà et là, des rougeurs imitant des plaques de sang
caillé. C'était quelque chose comme l'exsudation saignante d'un caveau
de boucherie. Il y avait du charnier dans cet écueil. La rude pierre
marine, diversement colorée, ici par la décomposition des amalgames
métalliques mêlés à la roche, là par la moisissure, étalait par places
des pourpres affreuses, des verdissements suspects, des éclaboussures
vermeilles, éveillant une idée de meurtre et d'extermination. On
croyait voir le mur pas essuyé d'une chambre d'assassinat. On eût dit
que des écrasements d'hommes avaient laissé là leur trace; la roche
à pic avait on ne sait quelle empreinte d'agonies accumulées. En de
certains endroits ce carnage paraissait ruisseler encore, la muraille
était mouillée, et il semblait impossible d'y appuyer le doigt sans le
retirer sanglant. Une rouille de massacre apparaissait partout. Au pied
du double escarpement parallèle, épars à fleur d'eau, ou sous la lame,
ou à sec dans les affouillements, de monstrueux galets ronds, les uns
écarlates, les autres noirs ou violets, avaient des ressemblances de
viscères; on croyait voir des poumons frais, ou des foies pourrissant.
On eût dit que des ventres de géants avaient été vidés là. De longs
fils rouges, qu'on eût pu prendre pour des suintements funèbres,
rayaient du haut en bas le granit.
Ces aspects sont fréquents dans les cavernes de la mer.
V
UN MOT SUR LA COLLABORATION SECRÈTE DES ÉLÉMENTS
Pour ceux qui, par les hasards des voyages, peuvent être condamnés à
l'habitation temporaire d'un écueil dans l'océan, la forme de l'écueil
n'est point chose indifférente. Il y a l'écueil pyramide, une cime
unique hors de l'eau; il y a l'écueil cercle, quelque chose comme un
rond de grosses pierres; il y a l'écueil corridor. L'écueil corridor
est le plus inquiétant. Ce n'est pas seulement à cause de l'angoisse
du flot entre ses parois et des tumultes de la vague resserrée, c'est
aussi à cause des obscures propriétés météorologiques qui semblent se
dégager du parallélisme de deux roches en pleine mer. Ces deux lames
droites sont un véritable appareil voltaïque.
Un écueil corridor est orienté. Cette orientation importe. Il en
résulte une première action sur l'air et sur l'eau. L'écueil corridor
agit sur le flot et sur le vent, mécaniquement, par sa forme,
galvaniquement, par l'aimantation différente possible de ses plans
verticaux, masses juxtaposées et contrariées l'une par l'autre.
Cette nature d'écueils tire à elle toutes les forces furieuses éparses
dans l'ouragan, et a sur la tourmente une singulière puissance de
concentration.
De là, dans les parages de ces brisants, une certaine accentuation de
la tempête.
Il faut savoir que le vent est composite. On croit le vent simple: il
ne l'est point. Cette force n'est pas seulement chimique, elle est
magnétique. Il y a en elle de l'inexplicable. Le vent est électrique
autant qu'aérien. De certains vents coïncident avec les aurores
boréales. Le vent du banc des Aiguilles roule des vagues de cent pieds
de haut, stupeur de Dumont d'Urville.--_La corvette_, dit-il, _ne
savait à qui entendre._--Sous les rafales australes, de vraies tumeurs
maladives boursouflent l'océan, et la mer devient si horrible que les
sauvages s'enfuient pour ne point la voir. Les rafales boréales sont
autres; elles sont toutes mêlées d'épingles de glace, et ces bises
irrespirables refoulent en arrière sur la neige les traîneaux des
esquimaux. D'autres vents brûlent. C'est le simoun d'Afrique, qui est
le typhon de Chine et le samiel de l'Inde. Simoun, Typhon, Samiel; on
croit nommer des démons. Ils fondent le haut des montagnes; un orage
a vitrifié le volcan de Tolucca. Ce vent chaud, tourbillon couleur
d'encre se ruant sur les nuées écarlates, a fait dire aux Védas: _Voici
le dieu noir qui vient voler les vaches rouges_. On sent dans tous ces
faits la pression du mystère électrique.
Le vent est plein de ce mystère. De même la mer. Elle aussi est
compliquée; sous ses vagues d'eau, qu'on voit, elle a ses vagues
de forces, qu'on ne voit pas. Elle se compose de tout. De tous les
pêle-mêle, l'océan est le plus indivisible et le plus profond.
Essayez de vous rendre compte de ce chaos, si énorme qu'il aboutit au
niveau. Il est le récipient universel, réservoir pour les fécondations,
creuset pour les transformations. Il amasse, puis disperse; il
accumule, puis ensemence; il dévore, puis crée. Il reçoit tous les
égouts de la terre, et il les thésaurise. Il est solide dans la
banquise, liquide dans le flot, fluide dans l'effluve. Comme matière
il est masse, et comme force il est abstraction. Il égalise et marie
les phénomènes. Il se simplifie par l'infini dans la combinaison. C'est
à force de mélange et de trouble qu'il arrive à la transparence. La
diversité soluble se fond dans son unité. Il a tant d'éléments qu'il
est l'identité. Une de ses gouttes, c'est tout lui. Parce qu'il est
plein de tempêtes, il devient l'équilibre. Platon voyait danser les
sphères; chose étrange à dire, mais réelle, dans la colossale évolution
terrestre autour du soleil, l'océan, avec son flux et reflux, est le
balancier du globe.
Dans un phénomène de la mer, tous les phénomènes sont présents. La
mer est aspirée par le tourbillon comme par un siphon; un orage est
un corps de pompe; la foudre vient de l'eau comme de l'air; dans les
navires on sent de sourdes secousses, puis, une odeur de soufre sort
du puits des chaînes. L'océan bout. _Le diable a mis la mer dans sa
chaudière_, disait Ruyter. En des certaines tempêtes qui caractérisent
le remous des saisons et les entrées en équilibre des forces
génésiaques, les navires battus de l'écume semblent exsuder une lueur,
et des flammèches de phosphore courent sur les cordages, si mêlées à
la manœuvre que les matelots tendent la main et tâchent de prendre au
vol ces oiseaux de feu. Après le tremblement de terre de Lisbonne, une
haleine de fournaise poussa vers la ville une lame de soixante pieds de
hauteur. L'oscillation océanique se lie à la trépidation terrestre.
Ces énergies incommensurables rendent possibles tous les cataclysmes.
A la fin de 1864, à cent lieues des côtes de Malabar, une des îles
Maldives a sombré. Elle a coulé à fond comme un navire. Les pêcheurs
partis le matin n'ont rien retrouvé le soir; à peine ont-ils pu
distinguer vaguement leurs villages sous la mer, et cette fois ce sont
les barques qui ont assisté au naufrage des maisons.
En Europe où il semble que la nature se sente contrainte au respect de
la civilisation, de tels événements sont rares jusqu'à l'impossibilité
présumable. Pourtant Jersey et Guernesey ont fait partie de la Gaule;
et, au moment où nous écrivons ces lignes, un coup d'équinoxe vient de
démolir sur la frontière d'Angleterre et d'Écosse la falaise Première
des Quatre, _First of the Fourth_.
Nulle part ces forces paniques n'apparaissent plus formidablement
amalgamées que dans le surprenant détroit boréal nommé Lyse-Fiord. Le
Lyse-Fiord est le plus redoutable des écueils-boyaux de l'océan. La
démonstration est là complète. C'est la mer de Norvége, le voisinage du
rude golfe Stavanger, le cinquante-neuvième degré de latitude. L'eau
est lourde et noire, avec une fièvre d'orages intermittents. Dans cette
eau, au milieu de cette solitude, il y a une grande rue sombre. Rue
pour personne. Nul n'y passe; aucun navire ne s'y hasarde. Un corridor
de dix lieues de long entre deux murailles de trois mille pieds de
haut; voilà l'entrée qui s'offre. Ce détroit a des coudes et des angles
comme toutes les rues de la mer, jamais droites, étant faites par la
torsion du flot. Dans le Lyse-Fiord, presque toujours la lame est
tranquille, le ciel est serein; lieu terrible. Où est le vent? pas en
haut. Où est le tonnerre? pas dans le ciel. Le vent est sous la mer,
la foudre est dans la roche. De temps en temps il y a un tremblement
d'eau. A de certains moments, sans qu'il y ait un nuage en l'air, vers
le milieu de la hauteur de la falaise verticale, à mille ou quinze
cents pieds au-dessus des vagues, plutôt du côté sud que du côté nord,
brusquement le rocher tonne, un éclair en sort, cet éclair s'élance,
puis se retire, comme ces jouets qui s'allongent et se replient dans
la main des enfants; il a des contractions et des élargissements; il
se darde à la falaise opposée, rentre dans le rocher, puis en ressort,
recommence, multiplie ses têtes et ses langues, se hérisse de pointes,
frappe où il peut, recommence encore, puis s'éteint sinistre. Les
volées d'oiseaux s'enfuient. Rien de mystérieux comme cette artillerie
sortant de l'invisible. Un rocher attaque l'autre. Les écueils
s'entre-foudroient. Cette guerre ne regarde pas les hommes. Haine de
deux murailles dans le gouffre.
Dans le Lyse-Fiord le vent tourne en effluve, la roche fait fonction de
nuage et le tonnerre a des sorties de volcan. Ce détroit étrange est
une pile; il a pour éléments ses deux falaises.
VI
UNE ÉCURIE POUR LE CHEVAL
Gilliatt se connaissait assez en écueils pour prendre les Douvres fort
au sérieux. Avant tout, nous venons de le dire, il s'agissait de mettre
en sûreté la panse.
La double arête de récifs qui se prolongeait en tranchée sinueuse
derrière les Douvres faisait elle-même groupe çà et là avec d'autres
roches et l'on y devinait des culs-de-sac et des caves se dégorgeant
dans la ruelle et se rattachant au défilé principal comme des branches
à un tronc.
La partie inférieure des brisants était tapissée de varech et la partie
supérieure de lichen. Le niveau uniforme du varech sur toutes les
roches marquait la ligne de flottaison de la marée pleine et de la mer
étale. Les pointes que l'eau n'atteignait pas avaient cette argenture
et cette dorure que donne aux granits marins le bariolage du lichen
blanc et du lichen jaune.
Une lèpre de coquillages conoïdes couvrait la roche à de certains
endroits. Carie sèche du granit.
Sur d'autres points, dans les angles rentrants où s'était accumulé un
sable fin ondé à la surface plutôt par le vent que par le flot, il y
avait des touffes de chardon bleu.
Dans les redans peu battus de l'écume, on reconnaissait les petites
tanières forées par l'oursin. Ce hérisson coquillage, qui marche, boule
vivante, en roulant sur ses pointes, et dont la cuirasse se compose de
plus de dix mille pièces artistement ajustées et soudées, l'oursin,
dont la bouche s'appelle, on ne sait pourquoi, _lanterne d'Aristote_,
creuse le granit avec ses cinq dents qui mordent la pierre, et se loge
dans le trou. C'est en ces alvéoles que les chercheurs de fruits de
mer le trouvent. Ils le coupent en quatre et le mangent cru, comme
l'huître. Quelques-uns trempent leur pain dans cette chair molle. De là
son nom, _œuf de mer_.
Les sommets lointains des bas-fonds, mis hors de l'eau par la marée
descendante, aboutissaient sous l'escarpement même de l'Homme à une
sorte de crique, murée presque de tous côtés par l'écueil. Il y avait
là évidemment un mouillage possible. Gilliatt observa cette crique.
Elle avait la forme d'un fer à cheval, et s'ouvrait d'un seul côté, au
vent d'est, qui est le moins mauvais vent de ces parages. Le flot y
était enfermé et presque dormant. Cette baie était tenable. Gilliatt
d'ailleurs n'avait pas beaucoup de choix.
Si Gilliatt voulait profiter de la marée basse, il importait qu'il se
hâtât.
Le temps, du reste, continuait d'être beau et doux. L'insolente mer
était maintenant de bonne humeur.
Gilliatt redescendit, se rechaussa, dénoua l'amarre, rentra dans sa
barque et poussa en mer. Il côtoya à la rame le dehors de l'écueil.
Arrivé près de l'Homme, il examina l'entrée de la crique.
Une moire fixe dans la mobilité du flot, ride imperceptible à tout
autre qu'un marin, dessinait la passe.
Gilliatt étudia un instant cette courbe, linéament presque indistinct
dans la lame, puis il prit un peu de large afin de virer à l'aise et de
faire bon chenal, et vivement, d'un seul coup d'aviron, il entra dans
la petite anse.
Il sonda.
Le mouillage était excellent en effet.
La panse serait protégée là contre à peu près toutes les éventualités
de la saison.
Les plus redoutables récifs ont de ces recoins paisibles. Les ports
qu'on trouve dans l'écueil ressemblent à l'hospitalité du bédouin; ils
sont honnêtes et sûrs.
Gilliatt rangea la panse le plus près qu'il put de l'Homme, toutefois
hors de la distance de talonnement, et mouilla ses deux ancres.
Cela fait, il croisa les bras et tint conseil avec lui-même.
La panse était abritée; c'était un problème résolu; mais le deuxième se
présentait. Où s'abriter lui-même maintenant?
Deux gîtes s'offraient; la panse elle-même, avec son coin de cabine à
peu près habitable, et le plateau de l'Homme, aisé à escalader.
De l'un ou de l'autre de ces gîtes, on pourrait, à eau basse, et en
sautant de roche en roche, gagner presque à pied sec l'entre-deux des
Douvres où était la Durande.
Mais la marée basse ne dure qu'un moment, et tout le reste du temps on
serait séparé, soit du gîte, soit de l'épave, par plus de deux cents
brasses. Nager dans le flot d'un écueil est difficile; pour peu qu'il y
ait de la mer, c'est impossible.
Il fallait renoncer à la panse et à l'Homme.
Aucune station possible dans les rochers voisins.
Les sommets inférieurs s'effaçaient deux fois par jour sous la marée
haute.
Les sommets supérieurs étaient sans cesse atteints par des bonds
d'écume. Lavage inhospitalier.
Restait l'épave elle-même.
Pouvait-on s'y loger?
Gilliatt l'espéra.
VII
UNE CHAMBRE POUR LE VOYAGEUR
Une demi-heure après, Gilliatt, de retour sur l'épave, montait
et descendait du pont à l'entrepont et de l'entrepont à la cale,
approfondissant l'examen sommaire de sa première visite.
Il avait, à l'aide du cabestan, hissé sur le pont de la Durande le
ballot qu'il avait fait du chargement de la panse. Le cabestan s'était
bien comporté. Les barres ne manquaient pas pour le virer. Gilliatt,
dans ce tas de décombres, n'avait qu'à choisir.
Il trouva dans les débris un ciseau à froid, tombé sans doute de la
baille du charpentier, et dont il augmenta sa petite caisse d'outils.
En outre, car dans le dénûment tout compte, il avait son couteau dans
sa poche.
Gilliatt travailla toute la journée à l'épave, déblayant, consolidant,
simplifiant.
Le soir venu, il reconnut ceci:
Toute l'épave était frissonnante au vent. Cette carcasse tremblait à
chaque pas que Gilliatt faisait. Il n'y avait de stable et de ferme que
la partie de la coque, emboîtée entre les rochers, qui contenait la
machine. Là, les baux s'arc-boutaient puissamment au granit.
S'installer dans la Durande était imprudent. C'était une surcharge; et,
loin de peser sur le navire, il importait de l'alléger.
Appuyer sur l'épave était le contraire de ce qu'il fallait faire.
Cette ruine voulait les plus grands ménagements. C'était comme un
malade, qui expire. Il y aurait bien assez du vent pour la brutaliser.
C'était déjà fâcheux d'être contraint d'y travailler. La quantité de
travail que l'épave aurait nécessairement à porter la fatiguerait
certainement, peut-être au delà de ses forces.
En outre, si quelque accident de nuit survenait pendant le sommeil de
Gilliatt, être dans l'épave, c'était sombrer avec elle. Nulle aide
possible; tout était perdu. Pour secourir l'épave, il fallait être
dehors.
Être hors d'elle et près d'elle; tel était le problème.
La difficulté se compliquait.
Où trouver un abri dans de telles conditions?
Gilliatt songea.
Il ne restait plus que les deux Douvres. Elles semblaient peu logeables.
On distinguait d'en bas sur le plateau supérieur de la grande Douvre
une espèce d'excroissance.
Les roches debout à cime plate, comme la grande Douvre et l'Homme,
sont des pics décapités. Ils abondent dans les montagnes et dans
l'océan. Certains rochers, surtout parmi ceux qu'on rencontre au large,
ont des entailles comme des arbres attaqués. Ils ont l'air d'avoir reçu
un coup de cognée. Ils sont soumis en effet au vaste va-et-vient de
l'ouragan, ce bûcheron de la mer.
Il existe d'autres causes de cataclysme, plus profondes encore. De
là sur tous ces vieux granits tant de blessures. Quelques-uns de ces
colosses ont la tête coupée.
Quelquefois, cette tête, sans qu'on puisse s'expliquer comment,
ne tombe pas, et demeure, mutilée, sur le sommet tronqué. Cette
singularité n'est point très rare. La Roque-au-Diable, à Guernesey,
et la Table, dans la vallée d'Anweiler, offrent, dans les plus
surprenantes conditions, cette bizarre énigme géologique.
Il était probablement arrivé à la grande Douvre quelque chose de pareil.
Si le renflement qu'on apercevait sur le plateau n'était pas une
gibbosité naturelle de la pierre, c'était nécessairement quelque
fragment restant du faîte ruiné.
Peut-être y avait-il dans ce morceau de roche une excavation.
Un trou où se fourrer; Gilliatt n'en demandait pas davantage.
Mais comment atteindre au plateau? comment gravir cette paroi
verticale, dense et polie comme un caillou, à demi couverte d'une nappe
de conferves visqueuses, et ayant l'aspect glissant d'une surface
savonnée?
Il y avait trente pieds au moins du pont de la Durande à l'arête du
plateau.
Gilliatt tira de sa caisse d'outils la corde à nœuds, se l'agrafa à
la ceinture par le grappin, et se mit à escalader la petite Douvre. A
mesure qu'il montait, l'ascension était plus rude. Il avait négligé
d'ôter ses souliers, ce qui augmentait le malaise de la montée. Il
ne parvint pas sans peine à la pointe. Arrivé à cette pointe, il se
dressa debout. Il n'y avait guère de place que pour ses deux pieds. En
faire son logis était difficile. Un stylite se fût contenté de cela;
Gilliatt, plus exigeant, voulait mieux.
La petite Douvre se recourbait vers la grande, ce qui faisait que de
loin elle semblait la saluer; et l'intervalle des deux Douvres, qui
était d'une vingtaine de pieds en bas, n'était plus que de huit ou dix
pieds en haut.
De la pointe où il avait gravi, Gilliatt vit plus distinctement
l'ampoule rocheuse qui couvrait en partie la plate-forme de la grande
Douvre.
Cette plate-forme s'élevait à trois toises au moins au-dessus de sa
tête.
Un précipice l'en séparait.
L'escarpement de la petite Douvre en surplomb se dérobait sous lui.
Gilliatt détacha de sa ceinture la corde à nœuds, prit rapidement du
regard les dimensions, et lança le grappin sur la plate-forme.
Le grappin égratigna la roche, puis dérapa. La corde à nœuds, ayant le
grappin à son extrémité, retomba sous les pieds de Gilliatt le long de
la petite Douvre.
Gilliatt recommença, lançant la corde plus avant, et visant la
protubérance granitique où il apercevait des crevasses et des stries.
Le jet fut si adroit et si net que le crampon se fixa.
Gilliatt tira dessus.
La roche cassa, et la corde à nœuds revint battre l'escarpement
au-dessous de Gilliatt.
Gilliatt lança le grappin une troisième fois.
Le grappin ne retomba point.
Gilliatt fit effort sur la corde. Elle résista. Le grappin était ancré.
Il était arrêté dans quelque anfractuosité du plateau que Gilliatt ne
pouvait voir.
Il s'agissait de confier sa vie à ce support inconnu.
Gilliatt n'hésita point.
Tout pressait. Il fallait aller au plus court.
D'ailleurs redescendre sur le pont de la Durande pour aviser à quelque
autre mesure était presque impossible. Le glissement était probable, et
la chute à peu près certaine. On monte, on ne redescend pas.
Gilliatt avait, comme tous les bons matelots, des mouvements de
précision. Il ne perdait jamais de force. Il ne faisait que des efforts
proportionnés. De là les prodiges de vigueur qu'il exécutait avec des
muscles ordinaires; il avait les biceps du premier venu, mais un autre
cœur. Il ajoutait à la force, qui est physique, l'énergie, qui est
morale.
La chose à faire était redoutable.
Franchir, pendu à ce fil, l'intervalle des deux Douvres; telle était la
question.
On rencontre souvent, dans les actes de dévouement ou de devoir, de ces
points d'interrogation qui semblent posés par la mort.
Feras-tu cela? dit l'ombre.
Gilliatt exécuta une seconde traction d'essai sur le crampon; le
crampon tint bon.
Gilliatt enveloppa sa main gauche de son mouchoir, étreignit la corde à
nœuds du poing droit qu'il recouvrit de son poing gauche, puis tendant
un pied en avant, et repoussant vivement de l'autre pied la roche afin
que la vigueur de l'impulsion empêchât la rotation de la corde, il se
précipita du haut de la petite Douvre sur l'escarpement de la grande.
Le choc fut dur.
Malgré la précaution prise par Gilliatt, la corde tourna, et ce fut son
épaule qui frappa le rocher.
Il y eut rebondissement.
A leur tour ses poings heurtèrent la roche. Le mouchoir s'était
dérangé. Ils furent écorchés; c'était beaucoup qu'ils ne fussent pas
brisés.
Gilliatt demeura un moment étourdi et suspendu.
Il fut assez maître de son étourdissement pour ne point lâcher la corde.
Un certain temps s'écoula en oscillations et en soubresauts avant qu'il
pût saisir la corde avec ses pieds; il y parvint pourtant.
Revenu à lui, et tenant la corde entre ses pieds comme dans ses mains,
il regarda en bas.
Il n'était pas inquiet sur la longueur de sa corde, qui lui avait plus
d'une fois servi pour de plus grandes hauteurs. La corde, en effet,
traînait sur le pont de la Durande.
Gilliatt, sûr de pouvoir redescendre, se mit à grimper.
En quelques instants il atteignit le plateau.
Jamais rien que d'ailé n'avait posé le pied là. Ce plateau était
couvert de fientes d'oiseaux. C'était un trapèze irrégulier, cassure de
ce colossal prisme granitique nommé la grande Douvre. Ce trapèze était
creusé au centre comme une cuvette. Travail des pluies.
Gilliatt, du reste, avait conjecturé juste. On voyait à l'angle
méridional du trapèze une superposition de rochers, décombres probables
de l'écroulement du sommet. Ces rochers, espèce de tas de pavés
démesurés, laissaient à une bête fauve qui eût été fourvoyée sur cette
cime de quoi se glisser entre eux. Ils s'équilibraient pêle-mêle; ils
avaient les interstices d'un monceau de gravats. Il n'y avait là ni
grotte, ni antre, mais des trous comme dans une éponge. Une de ces
tanières pouvait admettre Gilliatt.
Cette tanière avait un fond d'herbe et de mousse.
Gilliatt serait là comme dans une gaîne.
L'alcôve, à l'entrée, avait deux pieds de haut. Elle allait se
rétrécissant vers le fond. Il y a des cercueils de pierre qui ont cette
forme. L'amas de rochers étant adossé au sud-ouest, la tanière était
garantie des ondées, mais ouverte au vent du nord.
Gilliatt trouva que c'était bon.
Les deux problèmes étaient résolus; la panse avait un port et il y
avait un logis.
[Illustration: LA PIEUVRE.
Dessiné par F. Flameng. Gravé par A. Mongin.
L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
L'excellence de ce logis était d'être à portée de l'épave.
Le grappin de la corde à nœuds, tombé entre deux quartiers de roche,
s'y était solidement accroché. Gilliatt l'immobilisa en mettant dessus
une grosse pierre.
Puis il entra immédiatement en libre pratique avec la Durande.
Il était chez lui désormais.
La grande Douvre était sa maison; la Durande était son chantier.
Aller et venir, monter et descendre, rien de plus simple.
Il dégringola vivement de la corde à nœuds sur le pont.
La journée était bonne, cela commençait bien, il était content, il
s'aperçut qu'il avait faim.
Il déficela son panier de provisions, ouvrit son couteau, coupa une
tranche de bœuf fumé, mordit sa miche de pain bis, but un coup au bidon
d'eau douce, et soupa admirablement.
Bien faire et bien manger, ce sont là deux joies. L'estomac plein
ressemble à une conscience satisfaite.
Son souper fini, il y avait encore un peu de jour. Il en profita pour
commencer l'allégement, très urgent, de l'épave.
Il avait passé une partie de la journée à trier les décombres. Il mit
de côté, dans le compartiment solide où était la machine, tout ce qui
pouvait servir, bois, fer, cordage, toile. Il jeta à la mer l'inutile.
Le chargement de la panse, hissé par le cabestan sur le pont, était,
quelque sommaire qu'il fût, un encombrement. Gilliatt avisa l'espèce
de niche creusée, à une hauteur que sa main pouvait atteindre, dans
la muraille de la petite Douvre. On voit souvent dans les rochers de
ces armoires naturelles, point fermées, il est vrai. Il pensa qu'il
était possible de confier à cette niche un dépôt. Il mit au fond ses
deux caisses, celle des outils et celle des vêtements, ses deux sacs,
le seigle et le biscuit, et sur le devant, un peu trop près du bord
peut-être, mais il n'avait pas d'autre place, le panier de provisions.
Il avait eu le soin de retirer de la caisse aux vêtements sa peau de
mouton, son suroit à capuchon et ses jambières goudronnées.
Pour ôter prise au vent sur la corde à nœuds, il en attacha l'extrémité
inférieure à une porque de la Durande.
La Durande ayant beaucoup de rentrée, cette porque avait beaucoup de
courbure, et tenait le bout de la corde aussi bien que l'eût fait une
main fermée.
Restait le haut de la corde. Assujettir le bas était bien, mais au
sommet de l'escarpement, à l'endroit où la corde à nœuds rencontrait
l'arête de la plate-forme, il était à craindre qu'elle ne fût peu à peu
sciée par l'angle vif du rocher.
Gilliatt fouilla le monceau de décombres en réserve, et y prit quelques
loques de toile à voile et, dans un tronçon de vieux câbles, quelques
longs brins de fil de caret, dont il bourra ses poches.
Un marin eût deviné qu'il allait capitonner avec ces morceaux de
toile et ces bouts de fil le pli de la corde à nœuds sur le coupant
du rocher, de façon à le préserver de toute avarie; opération qui
s'appelle fourrure.
Sa provision de chiffons faite, il se passa les jambières aux jambes,
endossa le suroit par-dessus sa vareuse, rabattit le capuchon sur sa
galérienne, se noua au cou par les deux pattes la peau de mouton,
et ainsi vêtu de cette panoplie complète, il empoigna la corde,
robustement fixée désormais au flanc de la grande Douvre, et il monta à
l'assaut de cette sombre tour de la mer.
Gilliatt, en dépit de ses mains écorchées, arriva lestement au plateau.
Les dernières pâleurs du couchant s'éteignaient. Il faisait nuit sur la
mer. Le haut de la Douvre gardait un peu de lueur.
Gilliatt profita de ce reste de clarté pour fourrer la corde à nœuds.
Il lui appliqua, au coude qu'elle faisait sur le rocher, un bandage de
plusieurs épaisseurs de toile, fortement ficelé à chaque épaisseur.
C'était quelque chose comme la garniture que se mettent aux genoux les
actrices pour les agonies et les supplications du cinquième acte.
La fourrure terminée, Gilliatt accroupi se redressa.
Depuis quelques instants, pendant qu'il ajustait ces loques sur la
corde à nœuds, il percevait confusément en l'air un frémissement
singulier.
Cela ressemblait, dans le silence du soir, au bruit que ferait le
battement d'ailes d'une immense chauve-souris.
Gilliatt leva les yeux.
Un grand cercle noir tournait au-dessus de sa tête dans le ciel profond
et blanc du crépuscule.
On voit, dans les vieux tableaux, de ces cercles sur la tête des
saints. Seulement ils sont d'or sur un fond sombre; celui-ci était
ténébreux sur un fond clair. Rien de plus étrange. On eût dit l'auréole
de nuit de la grande Douvre.
Ce cercle s'approchait de Gilliatt et ensuite s'éloignait; se
rétrécissant, puis s'élargissant.
C'étaient des mouettes, des goëlands, des frégates, des cormorans, des
mauves, une nuée d'oiseaux de mer, étonnés.
Il est probable que la grande Douvre était leur auberge et qu'ils
venaient se coucher. Gilliatt y avait pris une chambre. Ce locataire
inattendu les inquiétait.
Un homme là, c'est ce qu'ils n'avaient jamais vu.
Ce vol effaré dura quelque temps.
Ils paraissaient attendre que Gilliatt s'en allât.
Gilliatt, vaguement pensif, les suivait du regard.
Ce tourbillon volant finit par prendre son parti, le cercle tout à coup
se défit en spirale, et ce nuage de cormorans alla s'abattre, à l'autre
bout de l'écueil, sur l'Homme.
Là, ils parurent se consulter et délibérer. Gilliatt, tout en
s'allongeant dans son fourreau de granit, et tout en se mettant sous la
joue une pierre pour oreiller, entendit longtemps les oiseaux parler
l'un après l'autre, chacun à son tour de croassement.
Puis ils se turent, et tout s'endormit, les oiseaux sur leur rocher,
Gilliatt sur le sien.
VIII
IMPORTUNÆQUE VOLUCRES
Gilliatt dormit bien. Pourtant il eut froid, ce qui le réveilla de
temps en temps. Il avait naturellement placé ses pieds au fond et
sa tête au seuil. Il n'avait pas pris le soin d'ôter de son lit une
multitude de cailloux assez tranchants qui n'amélioraient pas son
sommeil.
Par moments, il entr'ouvrait les yeux.
Il entendait à de certains instants des détonations profondes. C'était
la mer montante qui entrait dans les caves de l'écueil avec un bruit de
coup de canon.
Tout ce milieu où il était offrait l'extraordinaire de la vision;
Gilliatt avait de la chimère autour de lui. Le demi-étonnement de la
nuit s'y ajoutant, il se voyait plongé dans l'impossible. Il se disait:
Je rêve.
Puis il se rendormait, et, en rêve alors, il se retrouvait au Bû de la
Rue, aux Bravées, à Saint-Sampson; il entendait chanter Déruchette; il
était dans le réel. Tant qu'il dormait, il croyait veiller et vivre;
quand il se réveillait, il croyait dormir.
En effet, il était désormais dans un songe.
Vers le milieu de la nuit, une vaste rumeur s'était faite dans le ciel.
Gilliatt en avait confusément conscience à travers son sommeil. Il est
probable que la brise s'élevait.
Une fois, qu'un frisson de froid le réveilla, il écarta les paupières
un peu plus qu'il n'avait fait encore. Il y avait de larges nuées au
zénith; la lune s'enfuyait et une grosse étoile courait après elle.
Gilliatt avait l'esprit plein de la diffusion des songes, et ce
grossissement du rêve compliquait les farouches paysages de la nuit.
Au point du jour il était glacé et dormait profondément.
La brusquerie de l'aurore le tira de ce sommeil, dangereux peut-être.
Son alcôve faisait face au soleil levant.
Gilliatt bâilla, s'étira, et se jeta hors de son trou.
Il dormait si bien qu'il ne comprit pas d'abord.
Peu à peu le sentiment de la réalité lui revint, et à tel point qu'il
s'écria: Déjeunons!
Le temps était calme, le ciel était froid et serein, il n'y avait plus
de nuages, le balayage de la nuit avait nettoyé l'horizon, le soleil se
levait bien. C'était une seconde belle journée qui commençait. Gilliatt
se sentit joyeux.
Il quitta son suroit et ses jambières, les roula dans la peau de
mouton, la laine en dedans, noua le rouleau d'un bout de funin, et le
poussa au fond de la tanière, à l'abri d'une pluie éventuelle.
Puis il fit son lit, c'est-à-dire retira les cailloux.
Son lit fait, il se laissa glisser le long de la corde sur le pont
de la Durande, et courut à la niche où il avait déposé le panier de
provisions.
Le panier n'y était plus. Comme il était fort près du bord, le vent de
la nuit l'avait emporté et jeté dans la mer.
Ceci annonçait l'intention de se défendre.
Il avait fallu au vent une certaine volonté et une certaine malice pour
aller chercher là ce panier.
C'était un commencement d'hostilités. Gilliatt le comprit.
Il est très difficile, quand on vit dans la familiarité bourrue de la
mer, de ne point regarder le vent comme quelqu'un et les rochers comme
des personnages.
Il ne restait plus à Gilliatt, avec le biscuit et la farine de seigle,
que la ressource des coquillages dont s'était nourri le naufragé mort
de faim sur le rocher l'Homme.
Quant à la pêche, il n'y fallait point songer. Le poisson, ennemi des
chocs, évite les brisants; les nasses et les chaluts perdent leur peine
dans les récifs, et ces pointes ne sont bonnes qu'à déchirer les filets.
Gilliatt déjeuna de quelques poux de roque, qu'il détacha fort
malaisément du rocher. Il faillit y casser son couteau.
Tandis qu'il faisait ce luncheon maigre, il entendit un bizarre tumulte
sur la mer. Il regarda.
C'était l'essaim de goëlands et de mouettes qui venait de se ruer sur
une des roches basses, battant de l'aile, s'entre-culbutant, criant,
appelant. Tous fourmillaient bruyamment sur le même point. Cette horde
à bec et ongles pillait quelque chose.
Ce quelque chose était le panier de Gilliatt.
Le panier, lancé sur une pointe par le vent, s'y était crevé. Les
oiseaux étaient accourus. Ils emportaient dans leurs becs toutes sortes
de lambeaux déchiquetés. Gilliatt reconnut de loin son bœuf fumé et son
stockfish.
Les oiseaux entraient en lutte à leur tour. Ils avaient, eux aussi,
leurs représailles. Gilliatt leur avait pris leur logis; ils lui
prenaient son souper.
IX
L'ÉCUEIL, ET LA MANIÈRE DE S'EN SERVIR
Une semaine se passa.
Quoiqu'on fût dans une saison de pluie, il ne pleuvait pas, ce qui
réjouissait fort Gilliatt.
Du reste, ce qu'il entreprenait dépassait, en apparence du moins,
la force humaine. Le succès était tellement invraisemblable que la
tentative paraissait folle.
Les opérations serrées de près manifestent leurs empêchements et leurs
périls. Rien n'est tel que de commencer pour voir combien il sera
malaisé de finir. Tout début résiste. Le premier pas qu'on fait est un
révélateur inexorable. La difficulté qu'on touche pique comme une épine.
Gilliatt eut tout de suite à compter avec l'obstacle.
Pour tirer du naufrage, où elle était aux trois quarts enfoncée, la
machine de la Durande, pour tenter, avec quelque chance de réussite, un
tel sauvetage en un tel lieu dans une telle saison, il semblait qu'il
fallût être une troupe d'hommes, Gilliatt était seul; il fallait tout
un outillage de charpenterie et de machinerie, Gilliatt avait une scie,
une hache, un ciseau et un marteau; il fallait un bon atelier et un bon
baraquement, Gilliatt n'avait pas de toit; il fallait des provisions et
des vivres, Gilliatt n'avait pas de pain.
Quelqu'un qui, pendant toute cette première semaine, eût vu Gilliatt
travailler dans l'écueil, ne se fût pas rendu compte de ce qu'il
voulait faire. Il semblait ne plus songer à la Durande ni aux deux
Douvres. Il n'était occupé que de ce qu'il y avait dans les brisants;
il paraissait absorbé dans le sauvetage des petites épaves. Il
profitait des marées basses pour dépouiller les récifs de tout ce que
le naufrage leur avait partagé. Il allait de roche en roche ramasser ce
que la mer y avait jeté, les haillons de voilure, les bouts de corde,
les morceaux de fer, les éclats de panneaux, les bordages défoncés, les
vergues cassées, là une poutre, là une chaîne, là une poulie.
En même temps il étudiait toutes les anfractuosités de l'écueil. Aucune
n'était habitable, au grand désappointement de Gilliatt qui avait froid
la nuit dans l'entre-deux de pavés où il logeait sur le comble de la
grande Douvre, et qui eût souhaité trouver une meilleure mansarde.
Deux de ces anfractuosités étaient assez spacieuses; quoique le dallage
de roche naturel en fût presque partout oblique et inégal, on pouvait
s'y tenir debout et y marcher. La pluie et le vent y avaient leurs
aises, mais les plus hautes marées ne les atteignaient point. Elles
étaient voisines de la petite Douvre, et d'un abord possible à toute
heure. Gilliatt décida que l'une serait un magasin, et l'autre une
forge.
Avec tous les rabans de têtière et tous les rabans de pointure qu'il
put recueillir, il fit des ballots des menues épaves, liant les débris
en faisceaux et les toiles en paquets. Il aiguilleta soigneusement le
tout. A mesure que la marée en montant venait renflouer ces ballots, il
les traînait à travers les récifs jusqu'à son magasin. Il avait trouvé
dans un creux de roche une guinderesse au moyen de laquelle il pouvait
haler même les grosses pièces de charpente. Il tira de la mer de la
même façon les nombreux tronçons de chaînes, épars dans les brisants.
Gilliatt était tenace et étonnant dans ce labeur. Il faisait tout ce
qu'il voulait. Rien ne résiste à un acharnement de fourmi.
A la fin de la semaine, Gilliatt avait dans ce hangar de granit tout
l'informe bric-à-brac de la tempête mis en ordre. Il y avait le coin
des écouets et le coin des écoutes; les boulines n'étaient point
mêlées avec les drisses; les bigots étaient rangés selon la quantité
de trous qu'ils avaient; les emboudinures, soigneusement détachées des
organeaux des ancres brisées, étaient roulées en écheveaux; les moques,
qui n'ont point de rouet, étaient séparées des moufles; les cabillots,
les margouillets, les pataras, les gabarons, les joutereaux, les
calebas, les galoches, les pantoires, les oreilles d'âne, les racages,
les bosses, les boute-hors, occupaient, pourvu qu'ils ne fussent pas
complétement défigurés par l'avarie, des compartiments différents;
toute la charpente, traversins, piliers, épontilles, chouquets,
mantelets, jumelles, hiloires, était entassée à part; chaque fois que
cela avait été possible, les planches des fragments de franc-bord
embouffeté avaient été rentrées les unes dans les autres; il n'y avait
nulle confusion des garcettes de ris avec les garcettes de tournevire,
ni des araignées avec les touées, ni des poulies de galauban avec les
poulies de franc-funin, ni des morceaux de virure avec les morceaux de
vibord; un recoin avait été réservé à une partie du trelingage de la
Durande, qui appuyait les haubans de hune et les gambes de hune. Chaque
débris avait sa place. Tout le naufrage était là, classé et étiqueté.
C'était quelque chose comme le chaos en magasin.
Une voile d'étai, fixée par de grosses pierres, recouvrait, fort trouée
il est vrai, ce que la pluie pouvait endommager.
Si fracassé qu'eût été l'avant de la Durande, Gilliatt était parvenu à
sauver les deux bossoirs avec leurs trois roues de poulies.
Il retrouva le beaupré, et il eut beaucoup de peine à en dérouler les
liures; elles étaient fort adhérentes, ayant été, comme toujours,
faites au cabestan, et par un temps sec. Gilliatt pourtant les détacha,
ce gros funin pouvant lui être fort utile.
Il avait également recueilli la petite ancre qui était demeurée
accrochée dans un creux de bas-fond où la mer descendante la découvrait.
Il trouva dans ce qui avait été la cabine de Tangrouille un morceau de
craie, et le serra soigneusement. On peut avoir des marques à faire.
Un seau de cuir à incendie et plusieurs bailles en assez bon état
complétaient cet en-cas de travail.
Tout ce qui restait du chargement de charbon de terre de la Durande fut
porté dans le magasin.
En huit jours ce sauvetage des débris fut achevé; l'écueil fut nettoyé,
et la Durande fut allégée. Il ne resta plus sur l'épave que la machine.
Le morceau de la muraille de l'avant qui adhérait à l'arrière ne
fatiguait point la carcasse. Il y pendait sans tiraillement, étant
soutenu par une saillie de roche. Il était d'ailleurs large et vaste,
et lourd à traîner, et il eût encombré le magasin. Ce panneau de
muraille avait l'aspect d'un radeau. Gilliatt le laissa où il était.
Gilliatt, profondément pensif dans ce labeur, chercha en vain la
«poupée» de la Durande. C'était une des choses que le flot avait à
jamais emportées. Gilliatt, pour la retrouver, eût donné ses deux bras,
s'il n'en eût pas eu tant besoin.
A l'entrée du magasin et en dehors, on voyait deux tas de rebut, le tas
de fer, bon à reforger, et le tas de bois, bon à brûler.
Gilliatt était à la besogne au point du jour. Hors des heures de
sommeil, il ne prenait pas un moment de repos.
Les cormorans, volant çà et là, le regardaient travailler.
X
LA FORGE
Le magasin fait, Gilliatt fit la forge.
La deuxième anfractuosité choisie par Gilliatt offrait un réduit,
espèce de boyau, assez profond. Il avait eu d'abord l'idée de s'y
installer; mais la bise, se renouvelant sans cesse, était si continue
et si opiniâtre dans ce couloir qu'il avait dû renoncer à habiter là.
Ce soufflet lui donna l'idée d'une forge. Puisque cette caverne ne
pouvait être sa chambre, elle serait son atelier. Se faire servir par
l'obstacle est un grand pas vers le triomphe. Le vent était l'ennemi de
Gilliatt, Gilliatt entreprit d'en faire son valet.
Ce qu'on dit de certains hommes:--propres à tout, bons à rien,--on
peut le dire des creux de rocher. Ce qu'ils offrent, ils ne le donnent
point. Tel creux de rocher est une baignoire, mais qui laisse fuir
l'eau par une fissure; tel autre est une chambre, mais sans plafond;
tel autre est un lit de mousse, mais mouillée; tel autre est un
fauteuil, mais de pierre.
La forge que Gilliatt voulait établir était ébauchée par la nature;
mais dompter cette ébauche jusqu'à la rendre maniable, et transformer
cette caverne en laboratoire, rien n'était plus âpre et plus malaisé.
Avec trois ou quatre larges roches évidées en entonnoir et aboutissant
à une fêlure étroite, le hasard avait fait là une espèce de vaste
soufflante informe, bien autrement puissante que ces anciens grands
soufflets de forge de quatorze pieds de long, lesquels donnaient en
bas, par chaque coup d'haleine, quatrevingt-dix-huit mille pouces
d'air. C'était ici tout autre chose. Les proportions de l'ouragan ne se
calculent pas.
Cet excès de force était une gêne; il était difficile de régler ce
souffle.
La caverne avait deux inconvénients; l'air la traversait de part en
part, l'eau aussi.
Ce n'était point la lame marine, c'était un petit ruissellement
perpétuel, plus semblable à un suintement qu'à un torrent.
L'écume, sans cesse lancée par le ressac sur l'écueil, quelquefois
à plus de cent pieds en l'air, avait fini par emplir d'eau de mer
une cuve naturelle située dans les hautes roches qui dominaient
l'excavation. Le trop-plein de ce réservoir faisait, un peu en arrière,
dans l'escarpement, une mince chute d'eau, d'un pouce environ, tombant
de quatre ou cinq toises. Un contingent de pluie s'y ajoutait.
De temps en temps un nuage versait en passant une ondée dans ce
réservoir inépuisable et toujours débordant. L'eau en était saumâtre,
non potable, mais limpide, quoique salée. Cette chute s'égouttait
gracieusement aux extrémités des conferves comme aux pointes d'une
chevelure.
Gilliatt songea à se servir de cette eau pour discipliner ce vent. Au
moyen d'un entonnoir, de deux ou trois tuyaux en planches menuisés
et ajustés à la hâte, dont un à robinet, et d'une baille très large
disposée en réservoir inférieur, sans flasque et sans contre-poids, en
complétant seulement l'engin par un étranguillon en haut et des trous
aspirateurs en bas, Gilliatt, qui était, nous l'avons dit, un peu
forgeron et un peu mécanicien, parvint à composer, pour remplacer le
soufflet de forge qu'il n'avait pas, un appareil moins parfait que ce
qu'on nomme aujourd'hui une cagniardelle, mais moins rudimentaire que
ce qu'on appelait jadis dans les Pyrénées une trompe.
Il avait de la farine de seigle, il en fit de la colle; il avait du
funin blanc, il en fit de l'étoupe. Avec cette étoupe et cette colle
et quelques coins de bois, il boucha toutes les fissures du rocher, ne
laissant qu'un bec d'air, fait d'un petit tronçon d'espoulette qu'il
trouva dans la Durande et qui avait servi de boute-feu au pierrier de
signal. Ce bec d'air était horizontalement dirigé sur une large dalle
où Gilliatt mit le foyer de la forge. Un bouchon, fait d'un bout de
touron, le fermait au besoin.
Après quoi, Gilliatt empila du charbon et du bois dans ce foyer, battit
le briquet sur le rocher même, fit tomber l'étincelle sur une poignée
d'étoupe, et avec l'étoupe allumée, alluma le bois et le charbon.
Il essaya la soufflante. Elle fit admirablement.
Gilliatt sentit une fierté de cyclope, maître de l'air, de l'eau et du
feu.
Maître de l'air; il avait donné au vent une espèce de poumon, créé
dans le granit un appareil respiratoire, et changé la soufflante en
soufflet. Maître de l'eau; de la petite cascade, il avait fait une
trompe. Maître du feu; de ce rocher inondé, il avait fait jaillir la
flamme.
L'excavation étant presque partout à ciel ouvert, la fumée s'en allait
librement, noircissant l'escarpement en surplomb. Ces rochers, qui
semblaient à jamais faits pour l'écume, connurent la suie.
Gilliatt prit pour enclume un gros galet roulé d'un grain très dense,
offrant à peu près la forme et la dimension voulues. C'était là une
base de frappement fort dangereuse, et pouvant éclater. Une des
extrémités de ce bloc, arrondie et finissant en pointe, pouvait à
la rigueur tenir lieu de bicorne conoïde, mais l'autre bicorne, la
bicorne pyramidale, manquait. C'était l'antique enclume de pierre des
troglodytes. La surface, polie par le flot, avait presque la fermeté de
l'acier.
Gilliatt regretta de ne point avoir apporté son enclume. Comme il
ignorait que la Durande avait été coupée en deux par la tempête, il
avait espéré trouver la baille du charpentier et tout son outillage
ordinairement logé dans la cale à l'avant. Or, c'était précisément
l'avant qui avait été emporté.
Les deux excavations, conquises sur l'écueil par Gilliatt, étaient
voisines. Le magasin et la forge communiquaient.
Tous les soirs, sa journée finie, Gilliatt soupait d'un morceau de
biscuit amolli dans l'eau, d'un oursin ou d'un poingclos, ou de
quelques châtaignes de mer, la seule chasse possible dans ces rochers,
et, grelottant comme la corde à nœuds, remontait se coucher dans son
trou sur la grande Douvre.
L'espèce d'abstraction où vivait Gilliatt s'augmentait de la
matérialité même de ses occupations. La réalité à haute dose effare.
Le labeur corporel avec ses détails sans nombre n'ôtait rien à la
stupeur de se trouver là et de faire ce qu'il faisait. Ordinairement la
lassitude matérielle est un fil qui tire à terre; mais la singularité
même de la besogne entreprise par Gilliatt le maintenait dans une
sorte de région idéale et crépusculaire. Il lui semblait par moments
donner des coups de marteau dans les nuages. Dans d'autres instants, il
lui semblait que ses outils étaient des armes. Il avait le sentiment
singulier d'une attaque latente qu'il réprimait ou qu'il prévenait.
Tresser du funin, tirer d'une voile un fil de caret, arc-bouter deux
madriers, c'était façonner des machines de guerre. Les mille soins
minutieux de ce sauvetage finissaient par ressembler à des précautions
contre des agressions intelligentes, fort peu dissimulées et très
transparentes. Gilliatt ne savait pas les mots qui rendent les idées,
mais il percevait les idées. Il se sentait de moins en moins ouvrier et
de plus en plus belluaire.
Il était là comme dompteur. Il le comprenait presque. Élargissement
étrange pour son esprit.
En outre, il avait autour de lui, à perte de vue, l'immense songe du
travail perdu. Voir manœuvrer dans l'insondable et dans l'illimité
la diffusion des forces, rien n'est plus troublant. On cherche des
buts. L'espace toujours en mouvement, l'eau infatigable, les nuages
qu'on dirait affairés, le vaste effort obscur, toute cette convulsion
est un problème. Qu'est-ce que ce tremblement perpétuel fait? que
construisent ces rafales? que bâtissent ces secousses? Ces chocs, ces
sanglots, ces hurlements, qu'est-ce qu'ils créent? à quoi est occupé
ce tumulte? Le flux et le reflux de ces questions est éternel comme
la marée. Gilliatt, lui, savait ce qu'il faisait; mais l'agitation
de l'étendue l'obsédait confusément de son énigme. A son insu,
mécaniquement, impérieusement, par pression et pénétration, sans autre
résultat qu'un éblouissement inconscient et presque farouche, Gilliatt
rêveur amalgamait à son propre travail le prodigieux travail inutile
de la mer. Comment, en effet, ne pas subir et sonder, quand on est là,
le mystère de l'effrayante onde laborieuse? Comment ne pas méditer,
dans la mesure de ce qu'on a de méditation possible, la vacillation
du flot, l'acharnement de l'écume, l'usure imperceptible du rocher,
l'époumonnement insensé des quatre vents? Quelle terreur pour la
pensée, le recommencement perpétuel, l'océan puits, les nuées Danaïdes,
toute cette peine pour rien!
Pour rien, non. Mais, ô Inconnu, toi seul sais pourquoi.
XI
DÉCOUVERTE
Un écueil voisin de la côte est quelquefois visité par les hommes; un
écueil en pleine mer, jamais. Qu'irait-on y chercher? Ce n'est pas
une île. Point de ravitaillement à espérer, ni arbres à fruits, ni
pâturages, ni bestiaux, ni sources d'eau potable. C'est une nudité dans
une solitude. C'est une roche, avec des escarpements hors de l'eau et
des pointes sous l'eau. Rien à trouver là que le naufrage.
Ces espèces d'écueils, que la vieille langue marine appelle les Isolés,
sont, nous l'avons dit, des lieux étranges. La mer y est seule. Elle
fait ce qu'elle veut. Nulle apparition terrestre ne l'inquiète. L'homme
épouvante la mer; elle se défie de lui; elle lui cache ce qu'elle
est et ce qu'elle fait. Dans l'écueil, elle est rassurée; l'homme
n'y viendra pas. Le monologue des flots ne sera point troublé. Elle
travaille à l'écueil, répare ses avaries, aiguise ses pointes, le
hérisse, le remet à neuf, le maintient en état. Elle entreprend le
percement du rocher, désagrège la pierre tendre, dénude la pierre
dure, ôte la chair, laisse l'ossement, fouille, dissèque, fore, troue,
canalise, met les cæcums en communication, emplit l'écueil de cellules,
imite l'éponge en grand, creuse le dedans, sculpte le dehors. Elle
se fait, dans cette montagne secrète qui est à elle, des antres, des
sanctuaires, des palais; elle a on ne sait quelle végétation hideuse et
splendide composée d'herbes flottantes qui mordent et de monstres qui
prennent racine; elle enfouit sous l'ombre de l'eau cette magnificence
affreuse. Dans l'écueil isolé, rien ne la surveille, ne l'espionne
et ne la dérange; elle y développe à l'aise son côté mystérieux,
inaccessible à l'homme. Elle y dépose ses sécrétions vivantes et
horribles. Tout l'ignoré de la mer est là.
Les promontoires, les caps, les finistères, les nases, les brisants,
les récifs, sont, insistons-y, de vraies constructions. La formation
géologique est peu de chose, comparée à la formation océanique. Les
écueils, ces maisons de la vague, ces pyramides et ces syringes de
l'écume, appartiennent à un art mystérieux que l'auteur de ce livre
a nommé quelque part l'Art de la Nature, et ont une sorte de style
énorme. Le fortuit y semble voulu. Ces constructions sont multiformes.
Elles ont l'enchevêtrement du polypier, la sublimité de la cathédrale,
l'extravagance de la pagode, l'amplitude du mont, la délicatesse du
bijou, l'horreur du sépulcre. Elles ont des alvéoles comme un guêpier,
des tanières comme une ménagerie, des tunnels comme une taupinière,
des cachots comme une bastille, des embuscades comme un camp. Elles
ont des portes, mais barricadées, des colonnes, mais tronquées, des
tours, mais penchées, des ponts, mais rompus. Leurs compartiments sont
inexorables; ceci n'est que pour les oiseaux; ceci n'est que pour les
poissons. On ne passe pas. Leur figure architecturale se transforme,
se déconcerte, affirme la statique, la nie, se brise, s'arrête court,
commence en archivolte, finit en architrave; bloc sur bloc; Encelade
est le maçon. Une dynamique extraordinaire étale là ses problèmes,
résolus. D'effrayants pendentifs menacent, mais ne tombent pas. On
ne sait comment tiennent ces bâtisses vertigineuses. Partout des
surplombs, des porte-à-faux, des lacunes, des suspensions insensées; la
loi de ce babélisme échappe; l'Inconnu, immense architecte, ne calcule
rien, et réussit tout; les rochers, bâtis pêle-mêle, composent un
monument monstre; nulle logique, un vaste équilibre. C'est plus que de
la solidité, c'est de l'éternité. En même temps, c'est le désordre. Le
tumulte de la vague semble avoir passé dans le granit. Un écueil, c'est
de la tempête pétrifiée. Rien de plus émouvant pour l'esprit que cette
farouche architecture, toujours croulante, toujours debout. Tout s'y
entr'aide et s'y contrarie. C'est un combat de lignes d'où résulte un
édifice. On y reconnaît la collaboration de ces deux querelles, l'océan
et l'ouragan.
Cette architecture a ses chefs-d'œuvre, terribles. L'écueil Douvres en
était un.
Celui-là, la mer l'avait construit et perfectionné avec un amour
formidable. L'eau hargneuse le léchait. Il était hideux, traître,
obscur; plein de caves.
Il avait tout un système veineux de trous sous-marins se ramifiant dans
des profondeurs insondables. Plusieurs des orifices de ce percement
inextricable étaient à sec aux marées basses. On y pouvait entrer. A
ses risques et périls.
Gilliatt, pour les besoins de son sauvetage, dut explorer toutes ces
grottes. Pas une qui ne fût effroyable. Partout, dans ces caves, se
reproduisait, avec les dimensions exagérées de l'océan, cet aspect
d'abattoir et de boucherie étrangement empreint dans l'entre-deux des
Douvres. Qui n'a point vu, dans des excavations de ce genre, sur la
muraille du granit éternel, ces affreuses fresques de la nature, ne
peut s'en faire l'idée.
Ces grottes féroces étaient sournoises; il ne fallait point s'y
attarder. La marée haute les emplissait jusqu'au plafond.
Les poux de roque et les fruits de mer y abondaient.
Elles étaient encombrées de galets roulés, amoncelés en tas au fond des
voûtes. Beaucoup de ces galets pesaient plus d'une tonne. Ils étaient
de toutes proportions et de toutes couleurs; la plupart paraissaient
sanglants; quelques-uns, couverts de conferves poilues et gluantes,
semblaient de grosses taupes vertes fouillant le rocher.
Plusieurs de ces caves se terminaient brusquement en cul-de-four.
D'autres, artères d'une circulation mystérieuse, se prolongeaient dans
le rocher en fissures tortueuses et noires. C'étaient les rues du
gouffre. Ces fissures se rétrécissant sans cesse, un homme n'y pouvait
passer. Un brandon allumé y laissait voir des obscurités suintantes.
Une fois, Gilliatt, furetant, s'aventura dans une de ces fissures.
L'heure de la marée s'y prêtait. C'était une belle journée de calme et
de soleil. Aucun incident de mer, pouvant compliquer le risque, n'était
à redouter.
Deux nécessités, nous venons de l'indiquer, poussaient Gilliatt à
ces explorations; chercher, pour le sauvetage, des débris utiles,
et trouver des crabes et des langoustes pour sa nourriture. Les
coquillages commençaient à lui manquer dans les Douvres.
La fissure était resserrée et le passage presque impossible. Gilliatt
voyait de la clarté au delà. Il fit effort, s'effaça, se tordit de son
mieux, et s'engagea le plus avant qu'il put.
Il se trouvait, sans s'en douter, précisément dans l'intérieur du
rocher sur la pointe duquel Clubin avait lancé la Durande. Gilliatt
était sous cette pointe. Le rocher, abrupt extérieurement, et
inabordable, était évidé en dedans. Il avait des galeries, des puits
et des chambres comme le tombeau d'un roi d'Égypte. Cet affouillement
était un des plus compliqués parmi ces dédales, travail de l'eau,
sape de la mer infatigable. Les embranchements de ce souterrain sous
mer communiquaient probablement avec l'eau immense du dehors par
plus d'une issue, les unes béantes au niveau du flot, les autres,
profonds entonnoirs invisibles. C'était tout près de là, mais Gilliatt
l'ignorait, que Clubin s'était jeté à la mer.
Gilliatt, dans cette lézarde à crocodiles, où les crocodiles, il est
vrai, n'étaient pas à craindre, serpentait, rampait, se heurtait le
front, se courbait, se redressait, perdait pied, retrouvait le sol,
avançait péniblement. Peu à peu le boyau s'élargit, un demi-jour parut,
et tout à coup Gilliatt fit son entrée dans une caverne extraordinaire.
XII
LE DEDANS D'UN ÉDIFICE SOUS MER
Ce demi-jour vint à propos.
Un pas de plus, Gilliatt tombait dans une eau peut-être sans fond. Ces
eaux de caves ont un tel refroidissement et une paralysie si subite,
que souvent les plus forts nageurs y restent.
Nul moyen d'ailleurs de remonter et de s'accrocher aux escarpements
entre lesquels on est muré.
Gilliatt s'arrêta court. La crevasse d'où il sortait aboutissait à une
saillie étroite et visqueuse, espèce d'encorbellement dans la muraille
à pic. Gilliatt s'adossa à la muraille et regarda.
Il était dans une grande cave. Il avait au-dessus de lui quelque chose
comme le dessous d'un crâne démesuré. Ce crâne avait l'air fraîchement
disséqué. Les nervures ruisselantes des stries du rocher imitaient sur
la voûte les embranchements des fibres et les sutures dentelées d'une
boîte osseuse. Pour plafond, la pierre; pour plancher, l'eau; les
lames de la marée, resserrées entre les quatre parois de la grotte,
semblaient de larges dalles tremblantes. La grotte était fermée de
toutes parts. Pas une lucarne, pas un soupirail; aucune brèche à la
muraille, aucune fêlure à la voûte. Tout cela était éclairé d'en bas à
travers l'eau. C'était on ne sait quel resplendissement ténébreux.
Gilliatt, dont les pupilles s'étaient dilatées pendant le trajet obscur
du corridor, distinguait tout dans ce crépuscule.
Il connaissait, pour y être allé plus d'une fois, les caves de Plémont
à Jersey, le Creux-Maillé à Guernesey, les Boutiques à Serk, ainsi
nommées à cause des contrebandiers qui y déposaient leurs marchandises;
aucun de ces merveilleux antres n'était comparable à la chambre
souterraine et sous-marine où il venait de pénétrer.
Gilliatt voyait en face de lui sous la vague une sorte d'arche noyée.
Cette arche, ogive naturelle façonnée par le flot, était éclatante
entre ses deux jambages profonds et noirs. C'est par ce porche submergé
qu'entrait dans la caverne la clarté de la haute mer. Jour étrange
donné par un engloutissement.
Cette clarté s'évasait sous la lame comme un large éventail et se
répercutait sur le rocher. Ses rayonnements rectilignes, découpés
en longues bandes droites sur l'opacité du fond, s'éclaircissant
ou s'assombrissant d'une anfractuosité à l'autre, imitaient des
interpositions de lames de verre. Il y avait du jour dans cette cave,
mais du jour inconnu. Il n'y avait plus dans cette clarté rien de
notre lumière. On pouvait croire qu'on venait d'enjamber dans une autre
planète. La lumière était une énigme; on eût dit la lueur glauque de
la prunelle d'un sphinx. Cette cave figurait le dedans d'une tête de
mort énorme et splendide; la voûte était le crâne, et l'arche était la
bouche; les trous des yeux manquaient. Cette bouche, avalant et rendant
le flux et le reflux, béante au plein midi extérieur, buvait de la
lumière et vomissait de l'amertume. De certains êtres, intelligents
et mauvais, ressemblent à cela. Le rayon du soleil, en traversant ce
porche obstrué d'une épaisseur vitreuse d'eau de mer, devenait vert
comme un rayon d'Aldébaran. L'eau, toute pleine de cette lumière
mouillée, paraissait de l'émeraude en fusion. Une nuance d'aigue-marine
d'une délicatesse inouïe teignait mollement toute la caverne.
La voûte, avec ses lobes presque cérébraux et ses ramifications
rampantes pareilles à des épanouissements de nerfs, avait un tendre
reflet de chrysoprase. Les moires du flot, réverbérées au plafond,
s'y décomposaient et s'y recomposaient sans fin, élargissant et
rétrécissant leurs mailles d'or avec un mouvement de danse mystérieuse.
Une impression spectrale s'en dégageait; l'esprit pouvait se demander
quelle proie ou quelle attente faisait si joyeux ce magnifique filet de
feu vivant. Aux reliefs de la voûte et aux aspérités du roc pendaient
de longues et fines végétations baignant probablement leurs racines à
travers le granit dans quelque nappe d'eau supérieure, et égrenant,
l'une après l'autre, à leur extrémité, une goutte d'eau, une perle.
Ces perles tombaient dans le gouffre avec un petit bruit doux. Le
saisissement de cet ensemble était indicible. On ne pouvait rien
imaginer de plus charmant ni rien rencontrer de plus lugubre.
C'était on ne sait quel palais de la Mort, contente.
XIII
CE QU'ON Y VOIT ET CE QU'ON Y ENTREVOIT
De l'ombre qui éblouit, tel était ce lieu surprenant.
La palpitation de la mer se faisait sentir dans cette cave.
L'oscillation extérieure gonflait, puis déprimait la nappe d'eau
intérieure avec la régularité d'une respiration. On croyait deviner une
âme mystérieuse dans ce grand diaphragme vert s'élevant et s'abaissant
en silence.
L'eau était magiquement limpide, et Gilliatt y distinguait, à des
profondeurs diverses, des stations immergées, surfaces de roches en
saillie d'un vert de plus en plus foncé. Certains creux obscurs étaient
probablement insondables.
Des deux côtés du porche sous-marin, des ébauches de cintres
surbaissés, pleins de ténèbres, indiquaient de petites caves latérales,
bas côtés de la caverne centrale, accessibles peut-être à l'époque des
très basses marées.
Ces anfractuosités avaient des plafonds en plan incliné, à angles plus
ou moins ouverts. De petites plages, larges de quelques pieds, mises à
nu par les fouilles de la mer, s'enfonçaient et se perdaient sous ces
obliquités.
Çà et là des herbes longues de plus d'une toise ondulaient sous l'eau
avec un balancement de cheveux au vent. On entrevoyait des forêts de
goëmons.
Hors du flot et dans le flot, toute la muraille de la cave, du haut
en bas, depuis la voûte jusqu'à son effacement dans l'invisible,
était tapissée de ces prodigieuses floraisons de l'océan, si rarement
aperçues par l'œil humain, que les vieux navigateurs espagnols
nommaient _praderias del mar_. Une mousse robuste, qui avait toutes
les nuances de l'olive, cachait et amplifiait les exostoses du granit.
De tous les surplombs jaillissaient les minces lanières gaufrées du
varech dont les pêcheurs se font des baromètres. Le souffle obscur de
la caverne agitait ces courroies luisantes.
Sous ces végétations se dérobaient et se montraient en même temps les
plus rares bijoux de l'écrin de l'océan, des éburnes, des strombes, des
mitres, des casques, des pourpres, des buccins, des struthiolaires,
des cérites turriculées. Les cloches des patelles, pareilles à des
huttes microscopiques, adhéraient partout au rocher et se groupaient en
villages, dans les rues desquels rôdaient les oscabrions, ces scarabées
de la vague. Les galets ne pouvant que difficilement entrer dans cette
grotte, les coquillages s'y réfugiaient. Les coquillages sont des
grands seigneurs, qui, tout brodés et tout passementés, évitent le
rude et incivil contact de la populace des cailloux. L'amoncellement
étincelant des coquillages faisait sous la lame, à de certains
endroits, d'ineffables irradiations à travers lesquelles on entrevoyait
un fouillis d'azurs et de nacres, et des ors de toutes les nuances de
l'eau.
Sur la paroi de la cave, un peu au-dessus de la ligne de flottaison
de la marée, une plante magnifique et singulière se rattachait comme
une bordure à la tenture de varech, la continuait et l'achevait.
Cette plante, fibreuse, touffue, inextricablement coudée et presque
noire, offrait au regard de larges nappes brouillées et obscures,
partout piquées d'innombrables petites fleurs couleur lapis-lazuli.
Dans l'eau ces fleurs semblaient s'allumer, et l'on croyait voir
des braises bleues. Hors de l'eau c'étaient des fleurs, sous l'eau
c'étaient des saphirs; de sorte que la lame, en montant et en inondant
le soubassement de la grotte revêtu de ces plantes, couvrait le rocher
d'escarboucles.
A chaque gonflement de la vague enflée comme un poumon, ces fleurs,
baignées, resplendissaient; à chaque abaissement elles s'éteignaient;
mélancolique ressemblance avec la destinée. C'était l'aspiration, qui
est la vie; puis l'expiration, qui est la mort.
Une des merveilles de cette caverne, c'était le roc. Ce roc, tantôt
muraille, tantôt cintre, tantôt étrave ou pilastre, était par places
brut et nu, puis, tout à côté, travaillé des plus délicates ciselures
naturelles. On ne sait quoi, qui avait beaucoup d'esprit, se mêlait à
la stupidité massive du granit. Quel artiste que l'abîme! Tel pan de
mur, coupé carrément et couvert de rondes bosses ayant des attitudes,
figurait un vague bas-relief; on pouvait, devant cette sculpture où
il y avait du nuage, rêver de Prométhée ébauchant pour Michel-Ange.
Il semblait qu'avec quelques coups de marteau le génie eût pu achever
ce qu'avait commencé le géant. En d'autres endroits la roche était
damasquinée comme un bouclier sarrasin ou niellée comme une vasque
florentine. Elle avait des panneaux qui paraissaient de bronze de
Corinthe, puis des arabesques comme une porte de mosquée, puis, comme
une pierre runique, des empreintes d'ongle obscures et improbables.
Des plantes à ramuscules torses et à vrilles, s'entre-croisant sur
les dorures du lichen, la couvraient de filigranes. Cet antre se
compliquait d'un alhambra. C'était la rencontre de la sauvagerie et de
l'orfévrerie dans l'auguste et difforme architecture du hasard.
Les magnifiques moisissures de la mer mettaient du velours sur les
angles du granit. Les escarpements étaient festonnés de lianes
grandiflores, adroites à ne point tomber, et qui semblaient
intelligentes, tant elles ornaient bien. Des pariétaires à bouquets
bizarres montraient leurs touffes à propos et avec goût. Toute la
coquetterie possible à une caverne était là. La surprenante lumière
édénique qui venait de dessous l'eau, à la fois pénombre marine et
rayonnement paradisiaque, estompait tous les linéaments dans une sorte
de diffusion visionnaire. Chaque vague était un prisme. Les contours
des choses, sous ces ondoiements irisés, avaient le chromatisme des
lentilles d'optique trop convexes; des spectres solaires flottaient
sous l'eau. On croyait voir se tordre dans cette diaphanéité aurorale
des tronçons d'arcs-en-ciel noyés. Ailleurs, en d'autres coins, il
y avait dans l'eau un certain clair de lune. Toutes les splendeurs
semblaient amalgamées là pour faire on ne sait quoi d'aveugle et
de nocturne. Rien de plus troublant et de plus énigmatique que ce
faste dans cette cave. Ce qui dominait, c'était l'enchantement. La
végétation fantasque et la stratification informe s'accordaient et
dégageaient une harmonie. Ce mariage de choses farouches était heureux.
Les ramifications se cramponnaient en ayant l'air d'effleurer. La
caresse du roc sauvage et de la fleur fauve était profonde. Des piliers
massifs avaient pour chapiteaux et pour ligatures de frêles guirlandes
toutes pénétrées de frémissement, on songeait à des doigts de fées
chatouillant des pieds de béhémoths, et le rocher soutenait la plante
et la plante étreignait le rocher avec une grâce monstrueuse.
La résultante de ces difformités mystérieusement ajustées était
on ne sait quelle beauté souveraine. Les œuvres de la nature, non
moins suprêmes que les œuvres du génie, contiennent de l'absolu, et
s'imposent. Leur inattendu se fait obéir impérieusement par l'esprit;
on y sent une préméditation qui est en dehors de l'homme, et elles ne
sont jamais plus saisissantes que lorsqu'elles font subitement sortir
l'exquis du terrible.
Cette grotte inconnue était, pour ainsi dire, et si une telle
expression est admissible, sidéralisée. On y subissait ce que la
stupeur a de plus imprévu. Ce qui emplissait cette crypte, c'était
de la lumière d'apocalypse. On n'était pas bien sûr que cette chose
fût. On avait devant les yeux une réalité empreinte d'impossible. On
regardait cela, on y touchait, on y était; seulement il était difficile
d'y croire.
Était-ce du jour qui venait par cette fenêtre sous la mer? Était-ce
de l'eau qui tremblait dans cette cuve obscure? Ces cintres et ces
porches n'étaient-ils point de la nuée céleste imitant une caverne?
Quelle pierre avait-on sous les pieds? Ce support n'allait-il point
se désagréger et devenir fumée? Qu'était-ce que cette joaillerie de
coquillages qu'on entrevoyait? A quelle distance était-on de la vie,
de la terre, des hommes? Qu'était-ce que ce ravissement mêlé à ces
ténèbres? Émotion inouïe, presque sacrée, à laquelle s'ajoutait la
douce inquiétude des herbes au fond de l'eau.
A l'extrémité de la cave, qui était oblongue, sous une archivolte
cyclopéenne d'une coupe singulièrement correcte, dans un creux presque
indistinct, espèce d'antre dans l'antre et de tabernacle dans le
sanctuaire, derrière une nappe de clarté verte interposée comme un
voile de temple, on apercevait hors du flot une pierre à pans carrés
ayant une ressemblance d'autel. L'eau entourait cette pierre de toutes
parts. Il semblait qu'une déesse vînt d'en descendre. On ne pouvait
s'empêcher de rêver sous cette crypte, sur cet autel, quelque nudité
céleste éternellement pensive, et que l'entrée d'un homme faisait
éclipser. Il était difficile de concevoir cette cellule auguste sans
une vision dedans; l'apparition, évoquée par la rêverie, se recomposait
d'elle-même; un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine
entrevues, un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des
rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée
dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur dans une
brume sacrée, des formes de nymphe, un regard de vierge, une Vénus
sortant de la mer, une Ève sortant du chaos; tel était le songe qu'il
était impossible de ne pas faire. Il était invraisemblable qu'il n'y
eût point là un fantôme. Une femme toute nue, ayant en elle un astre,
était probablement sur cet autel tout à l'heure. Sur ce piédestal d'où
émanait une indicible extase, on imaginait une blancheur, vivante et
debout. L'esprit se représentait, au milieu de l'adoration muette de
cette caverne, une Amphitrite, une Téthys, quelque Diane pouvant aimer,
statue de l'idéal formée d'un rayonnement et regardant l'ombre avec
douceur. C'était elle qui, en s'en allant, avait laissé dans la caverne
cette clarté, espèce de parfum lumière sorti de ce corps étoile.
L'éblouissement de ce fantôme n'était plus là; on n'apercevait pas
cette figure, faite pour être vue seulement par l'invisible, mais on la
sentait; on avait ce tremblement, qui est une volupté. La déesse était
absente, mais la divinité était présente.
La beauté de l'antre semblait faite pour cette présence. C'était à
cause de cette déité, de cette fée des nacres, de cette reine des
souffles, de cette grâce née des flots, c'était à cause d'elle, on
se le figurait du moins, que le souterrain était religieusement muré,
afin que rien ne pût jamais troubler, autour de ce divin fantôme,
l'obscurité qui est un respect, et le silence qui est une majesté.
Gilliatt, qui était une espèce de voyant de la nature, songeait,
confusément ému.
Tout à coup, à quelques pieds au-dessous de lui, dans la transparence
charmante de cette eau, qui était comme de la pierrerie dissoute, il
aperçut quelque chose d'inexprimable. Une espèce de long haillon se
mouvait dans l'oscillation des lames. Ce haillon ne flottait pas, il
voguait; il avait un but, il allait quelque part, il était rapide.
Cette guenille avait la forme d'une marotte de bouffon avec des
pointes; ces pointes, flasques, ondoyaient; elle semblait couverte
d'une poussière impossible à mouiller. C'était plus qu'horrible,
c'était sale. Il y avait de la chimère dans cette chose; c'était un
être, à moins que ce ne fût une apparence. Elle semblait se diriger
vers le côté obscur de la cave et s'y enfonçait. Les épaisseurs d'eau
devinrent sombres sur elle. Cette silhouette glissa et disparut,
sinistre.
LIVRE DEUXIÈME
LE LABEUR
I
LES RESSOURCES DE CELUI A QUI TOUT MANQUE
Cette cave ne lâchait pas aisément les gens. L'entrée avait été peu
commode, la sortie fut plus obstruée encore. Gilliatt néanmoins s'en
tira, mais il n'y retourna plus. Il n'y avait rien trouvé de ce qu'il
cherchait, et il n'avait pas le temps d'être curieux.
Il mit immédiatement la forge en activité. Il manquait d'outils, il
s'en fabriqua.
Il avait pour combustible l'épave, l'eau pour moteur, le vent pour
souffleur, une pierre pour enclume, pour art son instinct, pour
puissance sa volonté.
Gilliatt entra ardemment dans ce sombre travail.
Le temps paraissait y mettre de la complaisance. Il continuait d'être
sec et aussi peu équinoxial que possible. Le mois de mars était venu,
mais tranquillement. Les jours s'allongeaient. Le bleu du ciel, la
vaste douceur des mouvements de l'étendue, la sérénité du plein
midi, semblaient exclure toute mauvaise intention. La mer était gaie
au soleil. Une caresse préalable assaisonne les trahisons. De ces
caresses-là, la mer n'en est point avare. Quand on a affaire à cette
femme, il faut se défier du sourire.
Il y avait peu de vent; la soufflante hydraulique n'en travaillait que
mieux. L'excès de vent eût plutôt gêné qu'aidé.
Gilliatt avait une scie; il se fabriqua une lime; avec la scie il
attaqua le bois, avec la lime il attaqua le métal; puis il s'ajouta les
deux mains de fer du forgeron, une tenaille et une pince; la tenaille
étreint, la pince manie; l'une agit comme le poignet, l'autre comme le
doigt. L'outillage est un organisme. Peu à peu Gilliatt se donnait des
auxiliaires, et construisait son armure. D'un morceau de feuillard il
fit un auvent au foyer de sa forge.
Un de ses principaux soins fut le triage et la réparation des
poulies. Il remit en état les caisses et les rouets des moufles. Il
coupa l'exfoliation de toutes les solives brisées, et en refaçonna
les extrémités; il avait, nous l'avons dit, pour les nécessités de
sa charpenterie, quantité de membrures emmagasinées et appareillées
selon les formes, les dimensions et les essences, le chêne d'un côté,
le sapin de l'autre, les pièces courbes, comme les porques, séparées
des pièces droites, comme les hiloires. C'était sa réserve de points
d'appui et de leviers, dont il pouvait avoir grand besoin à un moment
donné.
Quiconque médite un palan doit se pourvoir de poutres et de moufles;
mais cela ne suffit pas, il faut de la corde. Gilliatt restaura les
câbles et les grelins. Il étira les voiles déchirées, et réussit à en
extraire d'excellent fil de caret dont il composa du filin; avec ce
filin, il rabouta les cordages. Seulement ces sutures étaient sujettes
à pourrir, il fallait se hâter d'employer ces cordes et ces câbles,
Gilliatt n'avait pu faire que du funin blanc, il manquait de goudron.
Les cordages raccommodés, il raccommoda les chaînes.
Il put, grâce à la pointe latérale du galet enclume, laquelle tenait
lieu de bicorne conique, forger des anneaux grossiers, mais solides.
Avec ces anneaux il rattacha les uns aux autres les bouts de chaîne
cassés, et fit des longueurs.
Forger seul et sans aide est plus que malaisé. Il en vint à bout
pourtant. Il est vrai qu'il n'eut à façonner sur la forge que des
pièces de peu de masse; il pouvait les manier d'une main avec la pince
pendant qu'il les martelait de l'autre main.
Il coupa en tronçons les barres de fer rondes de la passerelle de
commandement, forgea aux deux extrémités de chaque tronçon, d'un côté
une pointe, de l'autre une large tête plate, et cela fit de grands
clous d'environ un pied de long. Ces clous, très usités en pontonnerie,
sont utiles aux fixations dans les rochers.
Pourquoi Gilliatt se donnait-il toute cette peine? On verra.
Il dut refaire plusieurs fois le tranchant de sa hache et les dents de
sa scie. Il s'était, pour la scie, fabriqué un tiers-point.
Il se servait dans l'occasion du cabestan de la Durande. Le crochet de
la chaîne cassa. Gilliatt en reforgea un autre.
A l'aide de sa pince et de sa tenaille, et en se servant de son
ciseau comme d'un tournevis, il entreprit de démonter les deux roues
du navire; il y parvint. On n'a pas oublié que ce démontage était
exécutable; c'était une particularité de la construction de ces roues.
Les tambours qui les avaient couvertes, les emballèrent; avec les
planches des tambours, Gilliatt charpenta et menuisa deux caisses, où
il déposa, pièce à pièce, les deux roues soigneusement numérotées. Son
morceau de craie lui fut précieux pour ce numérotage.
Il rangea ces deux caisses sur la partie la plus solide du pont de la
Durande.
Ces préliminaires terminés, Gilliatt se trouva face à face avec la
difficulté suprême. La question de la machine se posa.
Démonter les roues avait été possible; démonter la machine, non.
D'abord Gilliatt connaissait mal ce mécanisme. Il pouvait, en allant
au hasard, lui faire quelque blessure irréparable. Ensuite, même pour
essayer de le défaire morceau à morceau, s'il eût eu cette imprudence,
il fallait d'autres outils que ceux qu'on peut fabriquer avec une
caverne pour forge, un vent coulis pour soufflet, et un caillou pour
enclume. En tentant de démonter la machine, on risquait de la dépecer.
Ici on pouvait se croire tout à fait en présence de l'impraticable.
Il semblait que Gilliatt fût au pied de ce mur, l'impossible.
Que faire?
II
COMME QUOI SHAKESPEARE PEUT SE RENCONTRER AVEC ESCHYLE
Gilliatt avait son idée.
Depuis ce maçon charpentier de Salbris qui, au seizième siècle, dans le
bas âge de la science, bien avant qu'Amontons eût trouvé la première
loi du frottement, Lahire la seconde et Coulomb la troisième, sans
conseil, sans guide, sans autre aide qu'un enfant, son fils, avec
un outillage informe, résolut en bloc, dans la descente du «gros
horloge» de l'église de la Charité-sur-Loire, cinq ou six problèmes
de statique et de dynamique mêlés ensemble ainsi que des roues dans
un embarras de charrettes et faisant obstacle à la fois, depuis ce
manœuvre extravagant et superbe qui trouva moyen, sans casser un fil
de laiton et sans déchiqueter un engrenage, de faire glisser tout
d'une pièce, par une simplification prodigieuse, du second étage du
clocher au premier étage, cette massive cage des heures, toute en fer
et en cuivre, «grande comme la chambre du guetteur de nuit», avec son
mouvement, ses cylindres, ses barillets, ses tambours, ses crochets et
ses pesons, son orbe de canon et son orbe de chaussée, son balancier
horizontal, ses ancres d'échappement, ses écheveaux de chaînes et de
chaînettes, ses poids de pierre dont un pesait cinq cents livres, ses
sonneries, ses carillons, ses jacquemarts; depuis cet homme qui fit ce
miracle, et dont on ne sait plus le nom, jamais rien de pareil à ce que
méditait Gilliatt n'avait été entrepris.
L'opération que rêvait Gilliatt était pire peut-être, c'est-à-dire plus
belle encore.
Le poids, la délicatesse, l'enchevêtrement des difficultés, n'étaient
pas moindres de la machine de la Durande que de l'horloge de la
Charité-sur-Loire.
Le charpentier gothique avait un aide, son fils; Gilliatt était seul.
Une population était là, venue de Meung-sur-Loire, de Nevers, et
même d'Orléans, pouvant, au besoin, assister le maçon de Salbris, et
l'encourageant de son brouhaha bienveillant; Gilliatt n'avait autour de
lui d'autre rumeur que le vent et d'autre foule que les flots.
Rien n'égale la timidité de l'ignorance, si ce n'est sa témérité. Quand
l'ignorance se met à oser, c'est qu'elle a en elle une boussole. Cette
boussole, c'est l'intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit
simple que dans un esprit compliqué.
Ignorer invite à essayer. L'ignorance est une rêverie, et la rêverie
curieuse est une force. Savoir, déconcerte parfois et déconseille
souvent. Gama, savant, eût reculé devant le cap des Tempêtes. Si
Christophe Colomb eût été bon cosmographe, il n'eût point découvert
l'Amérique.
Le second qui monta sur le mont Blanc fut un savant, Saussure; le
premier fut un pâtre, Balmat.
Ces cas, disons-le en passant, sont l'exception, et tout ceci n'ôte
rien à la science, qui reste la règle. L'ignorant peut trouver, le
savant seul invente.
La panse était toujours à l'ancre dans la crique de l'Homme, où la mer
la laissait tranquille. Gilliatt, on s'en souvient, avait tout arrangé
de façon à se maintenir en libre pratique avec sa barque. Il y alla, et
en mesura soigneusement le bau à plusieurs endroits, particulièrement
le maître-couple. Puis il revint à la Durande, et mesura le grand
diamètre du parquet de la machine. Ce grand diamètre, sans les roues,
bien entendu, était de deux pieds moindre que le maître-bau de la
panse. Donc la machine pouvait entrer dans la barque.
Mais comment l'y faire entrer?
III
LE CHEF-D'ŒUVRE DE GILLIATT VIENT AU SECOURS DU CHEF-D'ŒUVRE DE
LETHIERRY
A quelque temps de là, un pêcheur qui eût été assez fou pour flâner
en cette saison dans ces parages eût été payé de sa hardiesse par la
vision entre les Douvres de quelque chose de singulier.
Voici ce qu'il eût aperçu: quatre madriers robustes, espacés également,
allant d'une Douvre à l'autre, et comme forcés entre les rochers, ce
qui est la meilleure des solidités. Du côté de la petite Douvre leurs
extrémités posaient et se contrebutaient sur les reliefs du roc; du
côté de la grande Douvre, ces extrémités avaient dû être violemment
enfoncées dans l'escarpement à coups de marteau par quelque puissant
ouvrier debout sur la poutre même qu'il enfonçait. Ces madriers étaient
un peu plus longs que l'entre-deux n'était large; de là la ténacité
de leur emboîtement; de là aussi leur ajustement en plan incliné. Ils
touchaient la grande Douvre à angle aigu et la petite Douvre à angle
obtus. Ils étaient faiblement déclives, mais inégalement, ce qui était
un défaut. A ce défaut près, on les eût dit disposés pour recevoir
le tablier d'un pont. A ces quatre madriers étaient attachés quatre
palans garnis chacun de leur itague et de leur garant, et ayant cela de
hardi et d'étrange que le moufle à deux rouets était à une extrémité
du madrier et la poulie simple à l'extrémité opposée. Cet écart, trop
grand pour n'être pas périlleux, était probablement exigé par les
nécessités de l'opération à accomplir. Les moufles étaient forts et les
poulies solides. A ces palans se rattachaient des câbles qui de loin
paraissaient des fils, et, au-dessous de cet appareil aérien de moufles
et de charpentes, la massive épave, la Durande, semblait suspendue à
ces fils.
Suspendue, elle ne l'était pas encore. Perpendiculairement sous les
madriers, huit ouvertures étaient pratiquées dans le pont, quatre
à bâbord et quatre à tribord de la machine, et huit autres sous
celles-là, dans la carène. Les câbles descendant verticalement des
quatre moufles, entraient dans le pont, puis sortaient de la carène par
les ouvertures de tribord, passaient sous la quille et sous la machine,
rentraient dans le navire par les ouvertures de bâbord, et, remontant,
traversant de nouveau le pont, revenaient s'enrouler aux quatre
poulies des madriers, où une sorte de palanguin les saisissait et en
faisait un trousseau relié à un câble unique et pouvant être dirigé
par un seul bras. Un crochet et une moque, par le trou de laquelle
passait et se dévidait le câble unique, complétaient l'appareil et,
au besoin, l'enrayaient. Cette combinaison contraignait les quatre
palans à travailler ensemble, et, véritable frein des forces pendantes,
gouvernail de dynamique sous la main du pilote de l'opération,
maintenait la manœuvre en équilibre. L'ajustement très ingénieux de ce
palanguin avait quelques-unes des qualités simplifiantes de la poulie
Weston d'aujourd'hui, et de l'antique polyspaston de Vitruve. Gilliatt
avait trouvé cela, bien qu'il ne connût ni Vitruve, qui n'existait
plus, ni Weston qui n'existait pas encore. La longueur des câbles
variait selon l'inégale déclivité des madriers, et corrigeait un peu
cette inégalité. Les cordes étaient dangereuses, le funin blanc pouvait
casser, il eût mieux valu des chaînes, mais des chaînes eussent mal
roulé sur les palans.
Tout cela, plein de fautes, mais fait par un seul homme, était
surprenant.
Du reste, nous abrégeons l'explication. On comprendra que nous
omettions beaucoup de détails qui rendraient la chose claire aux gens
du métier et obscure aux autres.
Le haut de la cheminée de la machine passait entre les deux madriers du
milieu.
Gilliatt, sans s'en douter, plagiaire inconscient de l'inconnu, avait
refait, à trois siècles de distance, le mécanisme du charpentier de
Salbris, mécanisme rudimentaire et incorrect, redoutable à qui oserait
le manœuvrer.
Disons ici que les fautes même les plus grossières n'empêchent point
un mécanisme de fonctionner tant bien que mal. Cela boite, mais cela
marche. L'obélisque de la place de Saint-Pierre de Rome a été dressé
contre toutes les règles de la statique. Le carrosse du czar Pierre
était construit de telle sorte qu'il semblait devoir verser à chaque
pas; il roulait pourtant. Que de difformités dans la machine de Marly!
Tout y était en porte-à-faux. Elle n'en donnait pas moins à boire à
Louis XIV.
Quoi qu'il en fût, Gilliatt avait confiance. Il avait même empiété sur
le succès au point de fixer dans le bord de la panse, le jour où il y
était allé, deux paires d'anneaux de fer en regard, des deux côtés de
la barque, aux mêmes espacements que les quatre anneaux de la Durande
auxquels se rattachaient les quatre chaînes de la cheminée.
Gilliatt avait évidemment un plan très complet et très arrêté. Ayant
contre lui toutes les chances, il voulait mettre toutes les précautions
de son côté.
Il faisait des choses qui semblaient inutiles, signe d'une
préméditation attentive.
Sa manière de procéder eût dérouté, nous avons déjà fait cette
remarque, un observateur, même connaisseur.
Un témoin de ses travaux qui l'eût vu, par exemple, avec des efforts
inouïs et au péril de se rompre le cou, enfoncer à coups de marteau
huit ou dix des grands clous qu'il avait forgés, dans le soubassement
des deux Douvres à l'entrée du défilé de l'écueil, eût compris
difficilement le pourquoi de ces clous, et se fût probablement demandé
à quoi bon toute cette peine.
S'il eût vu ensuite Gilliatt mesurer le morceau de la muraille de
l'avant qui était, on s'en souvient, resté adhérent à l'épave, puis
attacher un fort grelin au rebord supérieur de cette pièce, couper à
coups de hache les charpentes disloquées qui la retenaient, la traîner
hors du défilé, à l'aide de la marée descendante poussant le bas
pendant que Gilliatt tirait le haut, enfin rattacher à grand'peine
avec le grelin cette pesante plaque de planches et de poutres, plus
large que l'entrée même du défilé, aux clous enfoncés dans la base de
la petite Douvre, l'observateur eût peut-être moins compris encore, et
se fût dit que si Gilliatt voulait, pour l'aisance de ses manœuvres,
dégager la ruelle des Douvres de cet encombrement, il n'avait qu'à le
laisser tomber dans la marée qui l'eût emporté à vau-l'eau.
Gilliatt probablement avait ses raisons.
Gilliatt, pour fixer les clous dans le soubassement des Douvres, tirait
parti de toutes les fentes du granit, les élargissait au besoin, et y
enfonçait d'abord des coins de bois dans lesquels il enracinait ensuite
les clous de fer. Il ébaucha la même préparation dans les deux roches
qui se dressaient à l'autre extrémité du détroit de l'écueil, du côté
de l'est; il en garnit de chevilles de bois toutes les lézardes, comme
s'il voulait tenir ces lézardes prêtes à recevoir, elles aussi, des
crampons; mais cela parut être un simple en-cas, car il n'y enfonça
point de clous. On comprend que, par prudence dans sa pénurie, il ne
pouvait dépenser ses matériaux qu'au fur et à mesure des besoins, et au
moment où la nécessité se déclarait. C'était une complication ajoutée à
tant d'autres difficultés.
Un premier travail achevé, un deuxième surgissait. Gilliatt passait
sans hésiter de l'un à l'autre et faisait résolûment cette enjambée de
géant.
IV
SUB RE
L'homme qui faisait ces choses était devenu effrayant.
Gilliatt, dans ce labeur multiple, dépensait toutes ses forces à la
fois; il les renouvelait difficilement.
Privations d'un côté, lassitude de l'autre, il avait maigri. Ses
cheveux et sa barbe avaient poussé. Il n'avait plus qu'une chemise qui
ne fût pas en loques. Il était pieds nus, le vent ayant emporté un de
ses souliers, et la mer l'autre. Les éclats de l'enclume rudimentaire,
et fort dangereuse, dont il se servait, lui avaient fait aux mains
et aux bras de petites plaies, éclaboussures du travail. Ces plaies,
écorchures plutôt que blessures, étaient superficielles, mais irritées
par l'air vif et par l'eau salée.
Il avait faim, il avait soif, il avait froid.
Son bidon d'eau douce était vide. Sa farine de seigle était employée ou
mangée. Il n'avait plus qu'un peu de biscuit.
Il le cassait avec les dents, manquant d'eau pour le détremper.
Peu à peu et jour à jour ses forces décroissaient.
Ce rocher redoutable lui soutirait la vie.
Boire était une question; manger était une question; dormir était une
question.
Il mangeait quand il parvenait à prendre un cloporte de mer ou un
crabe; il buvait quand il voyait un oiseau de mer s'abattre sur une
pointe de rocher. Il y grimpait et y trouvait un creux avec un peu
d'eau douce. Il buvait après l'oiseau, quelquefois avec l'oiseau;
car les mauves et les mouettes s'étaient accoutumées à lui, et ne
s'envolaient pas à son approche. Gilliatt, même dans ses plus grandes
faims, ne leur faisait point de mal. Il avait, on s'en souvient, la
superstition des oiseaux. Les oiseaux, de leur côté, ses cheveux étant
hérissés et horribles et sa barbe longue, n'en avaient plus peur; ce
changement de figure les rassurait; ils ne le trouvaient plus un homme
et le croyaient une bête.
Les oiseaux et Gilliatt étaient maintenant bons amis. Ces pauvres
s'entr'aidaient. Tant que Gilliatt avait eu du seigle, il leur avait
émietté de petits morceaux des galettes qu'il faisait; à cette heure, à
leur tour, ils lui indiquaient les endroits où il y avait de l'eau.
Il mangeait les coquillages crus; les coquillages sont, dans une
certaine mesure, désaltérants. Quant aux crabes, il les faisait cuire;
n'ayant pas de marmite, il les rôtissait entre deux pierres rougies au
feu, à la manière des gens sauvages des îles Féroë.
Cependant un peu d'équinoxe s'était déclaré; la pluie était venue; mais
une pluie hostile. Point d'ondées, point d'averses, mais de longues
aiguilles, fines, glacées, pénétrantes, aiguës, qui perçaient les
vêtements de Gilliatt jusqu'à la peau et la peau jusqu'aux os. Cette
pluie donnait peu à boire et mouillait beaucoup.
Avare d'assistance, prodigue de misère, telle était cette pluie,
indigne du ciel. Gilliatt l'eut sur lui pendant plus d'une semaine tout
le jour et toute la nuit. Cette pluie était une mauvaise action d'en
haut.
La nuit, dans son trou de rocher, il ne dormait que par l'accablement
du travail. Les grands cousins de mer venaient le piquer. Il se
réveillait couvert de pustules.
Il avait la fièvre, ce qui le soutenait; la fièvre est un secours,
qui tue. D'instinct, il mâchait du lichen ou suçait des feuilles de
cochléaria sauvage, maigres pousses des fentes sèches de l'écueil. Du
reste, il s'occupait peu de sa souffrance. Il n'avait pas le temps de
se distraire de sa besogne à cause de lui, Gilliatt. La machine de la
Durande se portait bien. Cela lui suffisait.
A chaque instant, pour les nécessités de son travail, il se jetait à la
nage, puis reprenait pied. Il entrait dans l'eau et en sortait, comme
on passe d'une chambre de son appartement dans l'autre.
Ses vêtements ne séchaient plus. Ils étaient pénétrés d'eau de pluie
qui ne tarissait pas et d'eau de mer qui ne sèche jamais. Gilliatt
vivait mouillé.
Vivre mouillé est une habitude qu'on prend. Les pauvres groupes
irlandais, vieillards, mères, jeunes filles presque nues, enfants, qui
passent l'hiver en plein air sous l'averse et la neige blottis les uns
contre les autres aux angles des maisons dans les rues de Londres,
vivent et meurent mouillés.
Être mouillé et avoir soif; Gilliatt endurait cette torture bizarre. Il
mordait par moments la manche de sa vareuse.
Le feu qu'il faisait ne le réchauffait guère; le feu en plein air n'est
qu'un demi-secours; on brûle d'un côté et l'on gèle de l'autre.
Gilliatt, en sueur, grelottait.
Tout résistait autour de Gilliatt dans une sorte de silence terrible.
Il se sentait l'ennemi.
Les choses ont un sombre _Non possumus_.
Leur inertie est un avertissement lugubre.
Une immense mauvaise volonté entourait Gilliatt. Il avait des
brûlures et des frissons. Le feu le mordait, l'eau le glaçait, la
soif l'enfiévrait, le vent lui déchirait ses habits, la faim lui
minait l'estomac. Il subissait l'oppression d'un ensemble épuisant.
L'obstacle, tranquille, vaste, ayant l'irresponsabilité apparente
du fait fatal, mais plein d'on ne sait quelle unanimité farouche,
convergeait de toutes parts sur Gilliatt. Gilliatt le sentait appuyé
inexorablement sur lui. Nul moyen de s'y soustraire. C'était presque
quelqu'un. Gilliatt avait conscience d'un rejet sombre et d'une haine
faisant effort pour le diminuer. Il ne tenait qu'à lui de fuir; mais,
puisqu'il restait, il avait affaire à l'hostilité impénétrable. Ne
pouvant le mettre dehors, on le mettait dessous. On? l'Inconnu. Cela
l'étreignait, le comprimait, lui ôtait la place, lui ôtait l'haleine.
Il était meurtri par l'invisible. Chaque jour la vis mystérieuse se
serrait d'un cran.
La situation de Gilliatt en ce milieu inquiétant ressemblait à un duel
louche dans lequel il y a un traître.
La coalition des forces obscures l'environnait. Il sentait une
résolution de se débarrasser de lui. C'est ainsi que le glacier chasse
le bloc erratique.
Presque sans avoir l'air d'y toucher, cette coalition latente le
mettait en haillons, en sang, aux abois, et, pour ainsi dire, hors de
combat avant le combat. Il n'en travaillait pas moins, et sans relâche;
mais, à mesure que l'ouvrage se faisait, l'ouvrier se défaisait. On
eût dit que cette fauve nature, redoutant l'âme, prenait le parti
d'exténuer l'homme. Gilliatt tenait tête, et attendait. L'abîme
commençait par l'user. Que ferait l'abîme ensuite?
La double Douvre, ce dragon fait de granit et embusqué en pleine mer,
avait admis Gilliatt. Elle l'avait laissé entrer et laissé faire. Cette
acceptation ressemblait à l'hospitalité d'une gueule ouverte.
Le désert, l'étendue, l'espace où il y a pour l'homme tant de refus,
l'inclémence muette des phénomènes suivant leurs cours, la grande loi
générale implacable et passive, les flux et reflux, l'écueil, pléiade
noire dont chaque pointe est une étoile à tourbillons, centre d'une
irradiation de courants, on ne sait quel complot de l'indifférence
des choses contre la témérité d'un être, l'hiver, les nuées, la mer
assiégeante, enveloppaient Gilliatt, le cernaient lentement, se
fermaient en quelque sorte sur lui, et le séparaient des vivants comme
un cachot qui monterait autour d'un homme. Tout contre lui, rien pour
lui; il était isolé, abandonné, affaibli, miné, oublié. Gilliatt avait
sa cambuse vide, son outillage ébréché ou défaillant, la soif et la
faim le jour, le froid la nuit, des plaies et des loques, des guenilles
sur des suppurations, des trous aux habits et à la chair, les mains
déchirées, les pieds saignants, les membres maigres, le visage livide,
une flamme dans les yeux.
Flamme superbe, la volonté visible. L'œil de l'homme est ainsi fait
qu'on y aperçoit sa vertu. Notre prunelle dit quelle quantité d'homme
il y a en nous. Nous nous affirmons par la lumière qui est sous notre
sourcil. Les petites consciences clignent de l'œil, les grandes jettent
des éclairs. Si rien ne brille sous la paupière, c'est que rien ne
pense dans le cerveau, c'est que rien n'aime dans le cœur. Celui qui
aime veut, et celui qui veut éclaire et éclate. La résolution met
le feu au regard; feu admirable qui se compose de la combustion des
pensées timides.
Les opiniâtres sont les sublimes. Qui n'est que brave n'a qu'un accès,
qui n'est que vaillant n'a qu'un tempérament, qui n'est que courageux
n'a qu'une vertu; l'obstiné dans le vrai a la grandeur. Presque
tout le secret des grands cœurs est dans ce mot: _Perseverando_. La
persévérance est au courage ce que la roue est au levier; c'est le
renouvellement perpétuel du point d'appui. Que le but soit sur la
terre ou au ciel, aller au but, tout est là; dans le premier cas, on
est Colomb, dans le second cas, on est Jésus. La croix est folle; de
là sa gloire. Ne pas laisser discuter sa conscience ni désarmer sa
volonté, c'est ainsi qu'on obtient la souffrance, et le triomphe. Dans
l'ordre des faits moraux tomber n'exclut point planer. De la chute sort
l'ascension. Les médiocres se laissent déconseiller par l'obstacle
spécieux; les forts, non. Périr est leur peut-être, conquérir est
leur certitude. Vous pouvez donner à Étienne toutes sortes de bonnes
raisons pour qu'il ne se fasse pas lapider. Le dédain des objections
raisonnables enfante cette sublime victoire vaincue qu'on nomme le
martyre.
Tous les efforts de Gilliatt semblaient cramponnés à l'impossible, la
réussite était chétive ou lente, et il fallait dépenser beaucoup pour
obtenir peu; c'est là ce qui le faisait magnanime, c'est là ce qui le
faisait pathétique.
Que, pour échafauder quatre poutres au-dessus d'un navire échoué, pour
découper et isoler dans ce navire la partie sauvetable, pour ajuster
à cette épave dans l'épave quatre palans avec leurs câbles, il eût
fallu tant de préparatifs, tant de travaux, tant de tâtonnements,
tant de nuits sur la dure, tant de jours dans la peine, c'était là
la misère du travail solitaire. Fatalité dans la cause, nécessité
dans l'effet. Cette misère, Gilliatt l'avait plus qu'acceptée; il
l'avait voulue. Redoutant un concurrent, parce qu'un concurrent eût
pu être un rival, il n'avait point cherché d'auxiliaire. L'écrasante
entreprise, le risque, le danger, la besogne multipliée par elle-même,
l'engloutissement possible du sauveteur par le sauvetage, la famine, la
fièvre, le dénûment, la détresse, il avait tout pris pour lui seul. Il
avait eu cet égoïsme.
Il était sous une sorte d'effrayante cloche pneumatique. La vitalité se
retirait peu à peu de lui. Il s'en apercevait à peine.
L'épuisement des forces n'épuise pas la volonté. Croire n'est que la
deuxième puissance; vouloir est la première. Les montagnes proverbiales
que la foi transporte ne sont rien à côté de ce que fait la volonté.
Tout le terrain que Gilliatt perdait en vigueur, il le regagnait
en ténacité. L'amoindrissement de l'homme physique sous l'action
refoulante de cette sauvage nature aboutissait au grandissement de
l'homme moral.
Gilliatt ne sentait point la fatigue, ou, pour mieux dire, n'y
consentait pas. Le consentement de l'âme refusé aux défaillances du
corps est une force immense.
Gilliatt voyait les pas que faisait son travail, et ne voyait que
cela. C'était le misérable sans le savoir. Son but, auquel il touchait
presque, l'hallucinait. Il souffrait toutes ces souffrances sans qu'il
lui vînt une autre pensée que celle-ci: En avant! Son œuvre lui montait
à la tête. La volonté grise. On peut s'enivrer de son âme.
Cette ivrognerie-là s'appelle l'héroïsme.
Gilliatt était une espèce de Job de l'océan.
Mais un Job luttant, un Job combattant et faisant front aux fléaux, un
Job conquérant, et, si de tels mots n'étaient pas trop grands pour un
pauvre matelot pêcheur de crabes et de langoustes, un Job Prométhée.
V
SUB UMBRA
Parfois, la nuit, Gilliatt ouvrait les yeux et regardait l'ombre.
Il se sentait étrangement ému.
L'œil ouvert sur le noir. Situation lugubre; anxiété.
La pression de l'ombre existe.
Un indicible plafond de ténèbres; une haute obscurité sans plongeur
possible; de la lumière mêlée à cette obscurité, on ne sait quelle
lumière vaincue et sombre; de la clarté mise en poudre; est-ce une
semence? est-ce une cendre? des millions de flambeaux, nul éclairage;
une vaste ignition qui ne dit pas son secret, une diffusion de feu
en poussière qui semble une volée d'étincelles arrêtée, le désordre
du tourbillon et l'immobilité du sépulcre, le problème offrant une
ouverture de précipice, l'énigme montrant et cachant sa face, l'infini
masqué de noirceur, voilà la nuit. Cette superposition pèse à l'homme.
Cet amalgame de tous les mystères à la fois, du mystère cosmique comme
du mystère fatal, accable la tête humaine.
La pression de l'ombre agit en sens inverse sur les différentes
espèces d'âmes. L'homme devant la nuit se reconnaît incomplet. Il voit
l'obscurité et sent l'infirmité. Le ciel noir, c'est l'homme aveugle.
L'homme, face à face avec la nuit, s'abat, s'agenouille, se prosterne,
se couche à plat ventre, rampe vers un trou, ou se cherche des ailes.
Presque toujours il veut fuir cette présence informe de l'Inconnu. Il
se demande ce que c'est; il tremble, il se courbe, il ignore; parfois
aussi il veut y aller.
Aller où?
Là.
Là? Qu'est-ce? et qu'y a-t-il?
Cette curiosité est évidemment celle des choses défendues, car de ce
côté tous les ponts autour de l'homme sont rompus. L'arche de l'infini
manque. Mais le défendu attire, étant gouffre. Où le pied ne va pas, le
regard peut atteindre; où le regard s'arrête, l'esprit peut continuer.
Pas d'homme qui n'essaie, si faible et si insuffisant qu'il soit.
L'homme, selon sa nature, est en quête ou en arrêt devant la nuit. Pour
les uns c'est un refoulement; pour les autres c'est une dilatation. Le
spectacle est sombre. L'indéfinissable y est mêlé.
La nuit est-elle sereine? C'est un fond d'ombre. Est-elle orageuse?
C'est un fond de fumée. L'illimité se refuse et s'offre à la fois,
fermé à l'expérimentation, ouvert à la conjecture. D'innombrables
piqûres de lumière rendent plus noire l'obscurité sans fond.
Escarboucles, scintillations, astres. Présences constatées dans
l'Ignoré; défis effrayants d'aller toucher à ces clartés. Ce sont des
jalons de création dans l'absolu; ce sont des marques de distance,
là où il n'y a plus de distance; c'est on ne sait quel numérotage
impossible, et réel pourtant, de l'étiage des profondeurs. Un point
microscopique qui brille, puis un autre, puis un autre, puis un autre;
c'est l'imperceptible, c'est l'énorme. Cette lumière est un foyer, ce
foyer est une étoile, cette étoile est un soleil, ce soleil est un
univers, cet univers n'est rien. Tout nombre est zéro devant l'infini.
Ces univers, qui ne sont rien, existent. En les constatant, on sent la
différence qui sépare n'être rien de n'être pas.
L'inaccessible ajouté à l'inexplicable, tel est le ciel.
De cette contemplation se dégage un phénomène sublime, le grandissement
de l'âme par la stupeur.
L'effroi sacré est propre à l'homme; la bête ignore cette crainte.
L'intelligence trouve dans cette terreur auguste son éclipse, et sa
preuve.
L'ombre est une; de là l'horreur. En même temps elle est complexe; de
là l'épouvante. Son unité fait masse sur notre esprit, et ôte l'envie
de résister. Sa complexité fait qu'on regarde de tous côtés autour de
soi; il semble qu'on ait à craindre de brusques arrivées. On se rend,
et on se garde. On est en présence de Tout, d'où la soumission, et de
Plusieurs, d'où la défiance. L'unité de l'ombre contient un multiple.
Multiple mystérieux, visible dans la matière, sensible dans la pensée.
Cela fait silence, raison de plus d'être au guet.
La nuit,--celui qui écrit ceci l'a dit ailleurs,--c'est l'état propre
et normal de la création spéciale dont nous faisons partie. Le jour,
bref dans la durée comme dans l'espace, n'est qu'une proximité d'étoile.
Le prodige nocturne universel ne s'accomplit pas sans frottements, et
tous les frottements d'une telle machine sont des contusions à la vie.
Les frottements de la machine, c'est là ce que nous nommons le Mal.
Nous sentons dans cette obscurité le mal, démenti latent à l'ordre
divin, blasphème implicite du fait rebelle à l'idéal. Le mal complique
d'on ne sait quelle tératologie à mille têtes le vaste ensemble
cosmique. Le mal est présent à tout pour protester. Il est ouragan,
et il tourmente la marche d'un navire; il est chaos, et il entrave
l'éclosion d'un monde. Le bien a l'unité, le mal a l'ubiquité. Le mal
déconcerte la vie, qui est une logique. Il fait dévorer la mouche
par l'oiseau et la planète par la comète. Le mal est une rature à la
création.
L'obscurité nocturne est pleine d'un vertige. Qui l'approfondit s'y
submerge et s'y débat. Pas de fatigue comparable à cet examen des
ténèbres. C'est l'étude d'un effacement.
Aucun lieu définitif où poser l'esprit. Des points de départ sans point
d'arrivée. L'entre-croisement des solutions contradictoires, tous les
embranchements du doute s'offrant en même temps, la ramification des
phénomènes s'exfoliant sans limite sous une poussée indéfinie, toutes
les lois se versant l'une dans l'autre, une promiscuité insondable
qui fait que la minéralisation végète, que la végétation vit, que la
pensée pèse, que l'amour rayonne et que la gravitation aime; l'immense
front d'attaque de toutes les questions se développant dans l'obscurité
sans bornes; l'entrevu ébauchant l'ignoré; la simultanéité cosmique en
pleine apparition, non pour le regard mais pour l'intelligence, dans
le grand espace indistinct; l'invisible devenu vision. C'est l'Ombre.
L'homme est là-dessous.
Il ne connaît pas le détail, mais il porte, en quantité proportionnée à
son esprit, le poids monstrueux de l'ensemble. Cette obsession poussait
les pâtres chaldéens à l'astronomie. Des révélations involontaires
sortent des pores de la création; une exsudation de science se fait
en quelque sorte d'elle-même, et gagne l'ignorant. Tout solitaire,
sous cette imprégnation mystérieuse, devient, souvent sans en avoir
conscience, un philosophe naturel.
L'obscurité est indivisible. Elle est habitée. Habitée sans déplacement
par l'absolu, habitée aussi avec déplacement. On s'y meut, chose
inquiétante. Une formation sacrée y accomplit ses phases. Des
préméditations, des puissances, des destinations voulues, y élaborent
en commun une œuvre démesurée. Une vie terrible et horrible est là
dedans. Il y a de vastes évolutions d'astres, la famille stellaire,
la famille planétaire, le pollen zodiacal, le _quid divinum_ des
courants, des effluves, des polarisations et des attractions; il
y a l'embrassement et l'antagonisme, un magnifique flux et reflux
d'antithèse universelle, l'impondérable en liberté au milieu des
centres; il y a la séve dans les globes, la lumière hors des globes,
l'atome errant, le germe épars, des courbes de fécondation, des
rencontres d'accouplement et de combat, des profusions inouïes,
des distances qui ressemblent à des rêves, des circulations
vertigineuses, des enfoncements de mondes dans l'incalculable, des
prodiges s'entre-poursuivant dans les ténèbres, un mécanisme une fois
pour toutes, des souffles de sphères en fuite, des roues qu'on sent
tourner; le savant conjecture, l'ignorant consent et tremble; cela est
et se dérobe; c'est inexpugnable, c'est hors de portée, c'est hors
d'approche. On est convaincu jusqu'à l'oppression. On a sur soi on ne
sait quelle évidence noire. On ne peut rien saisir. On est écrasé par
l'impalpable.
Partout l'incompréhensible; nulle part l'inintelligible.
Et à tout cela ajoutez la question redoutable; cette Immanence est-elle
un Être?
On est sous l'ombre. On regarde. On écoute.
Cependant la sombre terre marche et roule; les fleurs ont conscience
de ce mouvement énorme, la silène s'ouvre à onze heures du soir et
l'hémérocalle à cinq heures du matin. Régularités saisissantes.
Dans d'autres profondeurs la goutte d'eau se fait monde, l'infusoire
pullule, la fécondité géante sort de l'animalcule, l'imperceptible
étale sa grandeur, le sens inverse de l'immensité se manifeste; une
diatomée en une heure produit treize cents millions de diatomées.
Quelle proposition de toutes les énigmes à la fois!
L'irréductible est là.
On est contraint à la foi. Croire de force, tel est le résultat. Mais
avoir foi ne suffit pas pour être tranquille. La foi a on ne sait quel
bizarre besoin de forme. De là les religions. Rien n'est accablant
comme une croyance sans contour.
Quoi qu'on pense et quoi qu'on veuille, quelque résistance qu'on ait en
soi, regarder l'ombre, ce n'est pas regarder, c'est contempler.
Que faire de ces phénomènes? Comment se mouvoir sous leur convergence?
Décomposer cette pression est impossible. Quelle rêverie ajuster
à tous ces aboutissants mystérieux? Que de révélations abstruses,
simultanées, balbutiantes, s'obscurcissant par leur foule même, sortes
de bégaiements du verbe! L'ombre est un silence; mais ce silence dit
tout. Une résultante s'en dégage majestueusement: Dieu. Dieu, c'est
la notion incompressible. Elle est dans l'homme. Les syllogismes, les
querelles, les négations, les systèmes, les religions, passent dessus
sans la diminuer. Cette notion, l'ombre tout entière l'affirme. Mais
le trouble est sur tout le reste. Immanence formidable. L'inexprimable
entente des forces se manifeste par le maintien de toute cette
obscurité en équilibre. L'univers pend; rien ne tombe. Le déplacement
incessant et démesuré s'opère sans accident et sans fracture. L'homme
participe à ce mouvement de translation, et la quantité d'oscillation
qu'il subit, il l'appelle la destinée. Où commence la destinée? Où
finit la nature? Quelle différence y a-t-il entre un événement et
une saison, entre un chagrin et une pluie, entre une vertu et une
étoile? Une heure, n'est-ce pas une onde? Les engrenages en mouvement
continuent, sans répondre à l'homme, leur révolution impassible. Le
ciel étoilé est une vision de roues, de balanciers et de contre-poids.
C'est la contemplation suprême, doublée de la suprême méditation. C'est
toute la réalité, plus toute l'abstraction. Rien au delà. On se sent
pris. On est à la discrétion de cette ombre. Pas d'évasion possible. On
se voit dans l'engrenage, on est partie intégrante d'un Tout ignoré,
on sent l'inconnu qu'on a en soi fraterniser mystérieusement avec un
inconnu qu'on a hors de soi. Ceci est l'annonce sublime de la mort.
Quelle angoisse, et en même temps quel ravissement! Adhérer à l'infini,
être amené par cette adhérence à s'attribuer à soi-même une immortalité
nécessaire, qui sait? une éternité possible, sentir dans le prodigieux
flot de ce déluge de vie universelle l'opiniâtreté insubmersible du
moi! regarder les astres et dire: je suis une âme comme vous; regarder
l'obscurité et dire: je suis un abîme comme toi!
Ces énormités, c'est la Nuit.
Tout cela, accru par la solitude, pesait sur Gilliatt.
Le comprenait-il? Non.
Le sentait-il? Oui.
Gilliatt était un grand esprit trouble et un grand cœur sauvage.
VI
GILLIATT FAIT PRENDRE POSITION A LA PANSE
Ce sauvetage de la machine, médité par Gilliatt, était, nous l'avons
dit déjà, une véritable évasion, et l'on connaît les patiences de
l'évasion. On en connaît aussi les industries. L'industrie va jusqu'au
miracle; la patience va jusqu'à l'agonie. Tel prisonnier, Thomas, par
exemple, au Mont-Saint-Michel, trouve moyen de mettre la moitié d'une
muraille dans sa paillasse. Tel autre, à Tulle, en 1820, coupe du plomb
sur la plate-forme promenoir de la prison, avec quel couteau? on ne
peut le deviner, fait fondre ce plomb, avec quel feu? on l'ignore,
coule ce plomb fondu, dans quel moule? on le sait, dans un moule de mie
de pain; avec ce plomb et ce moule, fait une clef, et avec cette clef
ouvre une serrure dont il n'avait jamais vu que le trou. Ces habiletés
inouïes, Gilliatt les avait. Il eût monté et descendu la falaise de
Boisrosé. Il était le Trenck d'une épave et le Latude d'une machine.
La mer, geôlière, le surveillait.
Du reste, disons-le, si ingrate et si mauvaise que fût la pluie, il
en avait tiré parti. Il avait un peu refait sa provision d'eau douce;
mais sa soif était inextinguible, et il vidait son bidon presque aussi
rapidement qu'il l'emplissait.
Un jour, le dernier jour d'avril, je crois, ou le premier de mai, tout
se trouva prêt.
Le parquet de la machine était comme encadré entre les huit câbles des
palans, quatre d'un côté, quatre de l'autre. Les seize ouvertures par
où passaient ces câbles étaient reliées sur le pont et sous la carène
par des traits de scie. Le vaigrage avait été coupé avec la scie, la
charpente avec la hache, la ferrure avec la lime, le doublage avec le
ciseau. La partie de la quille à laquelle se superposait la machine,
était coupée carrément et prête à glisser avec la machine en la
soutenant. Tout ce branle effrayant ne tenait plus qu'à une chaîne qui,
elle-même, ne tenait plus qu'à un coup de lime. A ce point d'achèvement
et si près de la fin, la hâte est prudence.
La marée était basse, c'était le bon moment.
Gilliatt était parvenu à démonter l'arbre des roues dont les extrémités
pouvaient faire obstacle et arrêter le dérapement. Il avait réussi
à amarrer verticalement cette lourde pièce dans la cage même de la
machine.
Il était temps de finir. Gilliatt, nous venons de le dire, n'était
point fatigué, ne voulant pas l'être, mais ses outils l'étaient. La
forge devenait peu à peu impossible. La pierre enclume s'était fendue.
La soufflante commençait à mal travailler. La petite chute hydraulique
étant d'eau marine, des dépôts salins s'étaient formés dans les
jointures de l'appareil, et en gênaient le jeu.
Gilliatt alla à la crique de l'Homme, passa la panse en revue, s'assura
que tout y était en état, particulièrement les quatre anneaux plantés
à bâbord et à tribord, puis leva l'ancre, et, ramant, revint avec la
panse aux deux Douvres.
L'entre-deux des Douvres pouvait admettre la panse. Il y avait assez de
fond et assez d'ouverture. Gilliatt avait reconnu dès le premier jour
qu'on pouvait pousser la panse jusque sous la Durande.
La manœuvre pourtant était excessive, elle exigeait une précision de
bijoutier, et cette insertion de la barque dans l'écueil était d'autant
plus délicate que, pour ce que Gilliatt voulait faire, il était
nécessaire d'entrer par la poupe, le gouvernail en avant. Il importait
que le mât et le gréement de la panse restassent en deçà de l'épave, du
côté du goulet.
Ces aggravations dans la manœuvre rendaient l'opération malaisée pour
Gilliatt lui-même. Ce n'était plus, comme pour la crique de l'Homme,
l'affaire d'un coup de barre, il fallait tout ensemble pousser, tirer,
ramer et sonder. Gilliatt n'y employa pas moins d'un quart d'heure. Il
y parvint pourtant.
En quinze ou vingt minutes, la panse fut ajustée sous la Durande.
Elle y fut presque embossée. Gilliatt, au moyen de ses deux ancres,
affourcha la panse. La plus grosse des deux se trouva placée de façon
à travailler du plus fort vent à craindre, qui était le vent d'ouest.
Puis, à l'aide d'un levier et du cabestan, Gilliatt descendit dans la
panse les deux caisses contenant les roues démontées, dont les élingues
étaient toutes prêtes. Ces deux caisses firent lest.
Débarrassé des deux caisses, Gilliatt rattacha au crochet de la chaîne
du cabestan l'élingue du palanguin régulateur, destiné à enrayer les
palans.
Pour ce que méditait Gilliatt, les défauts de la panse devenaient
des qualités; elle n'était pas pontée, le chargement aurait plus de
profondeur, et pourrait poser sur la cale; elle était mâtée à l'avant,
trop à l'avant peut-être, le chargement aurait plus d'aisance, et, le
mât se trouvant ainsi en dehors de l'épave, rien ne gênerait la sortie;
elle n'était qu'un sabot, rien n'est stable et solide en mer comme un
sabot.
Tout à coup Gilliatt s'aperçut que la mer montait. Il regarda d'où
venait le vent.
VII
TOUT DE SUITE UN DANGER
Il y avait peu de brise, mais ce qui soufflait, soufflait de l'ouest.
C'est une mauvaise habitude que le vent a volontiers dans l'équinoxe.
La marée montante, selon le vent qui souffle, se comporte diversement
dans l'écueil Douvres. Suivant la rafale qui le pousse, le flot entre
dans ce corridor soit par l'est, soit par l'ouest. Si la mer entre
par l'est, elle est bonne et molle; si elle entre par l'ouest, elle
est furieuse. Cela tient à ce que le vent d'est, venant de terre, a
peu d'haleine, tandis que le vent d'ouest, qui traverse l'Atlantique,
apporte tout le souffle de l'immensité. Même très peu de brise
apparente, si elle vient de l'ouest, est inquiétante. Elle roule les
larges lames de l'étendue illimitée, et pousse trop de vague à la fois
dans l'étranglement.
Une eau qui s'engouffre est toujours affreuse. Il en est d'une eau
comme d'une foule; une multitude est un liquide; quand la quantité
pouvant entrer est moindre que la quantité voulant entrer, il y a
écrasement pour la foule et convulsion pour l'eau. Tant que le vent
du couchant règne, fût-ce la plus faible brise, les Douvres ont deux
fois par jour cet assaut. La marée s'élève, le flux presse, la roche
résiste, le goulet ne s'ouvre qu'avarement, le flot enfoncé de force
bondit et rugit, et une houle forcenée bat les deux façades intérieures
de la ruelle. De sorte que les Douvres, par le moindre vent d'ouest,
offrent ce spectacle singulier: dehors, sur la mer, le calme; dans
l'écueil, un orage. Ce tumulte local et circonscrit n'a rien d'une
tempête; ce n'est qu'une émeute de vagues, mais terrible. Quant aux
vents de nord et de sud, ils prennent l'écueil en travers et ne font
que peu de ressac dans le boyau. L'entrée par l'est, détail qu'il faut
rappeler, confine au rocher l'Homme; l'ouverture redoutable de l'ouest
est à l'extrémité opposée, précisément entre les deux Douvres.
C'est à cette ouverture de l'ouest que se trouvait Gilliatt avec la
Durande échouée et la panse embossée.
Une catastrophe semblait inévitable. Cette catastrophe imminente avait,
en quantité faible, mais suffisante, le vent qu'il lui fallait.
Avant peu d'heures, le gonflement de la marée ascendante allait se
ruer de haute lutte dans le détroit des Douvres. Les premières lames
bruissaient déjà. Ce gonflement, mascaret de toute l'Atlantique, aurait
derrière lui la totalité de la mer. Aucune bourrasque, aucune colère;
mais une simple onde souveraine contenant en elle une force d'impulsion
qui, partie de l'Amérique pour aboutir à l'Europe, a deux mille
lieues de jet. Cette onde, barre gigantesque de l'océan, rencontrerait
l'hiatus de l'écueil et, froncée aux deux Douvres, tours de l'entrée,
piliers du détroit, enflée par le flux, enflée par l'empêchement,
repoussée par le rocher, surmenée par la brise, ferait violence à
l'écueil, pénétrerait, avec toutes les torsions de l'obstacle subi et
toutes les frénésies de la vague entravée, entre les deux murailles, y
trouverait la panse et la Durande, et les briserait.
Contre cette éventualité, il fallait un bouclier. Gilliatt l'avait.
Il fallait empêcher la marée de pénétrer d'emblée, lui interdire de
heurter tout en la laissant monter, lui barrer le passage sans lui
refuser l'entrée, lui résister et lui céder, prévenir la compression du
flot dans le goulet, qui était tout le danger, remplacer l'irruption
par l'introduction, soutirer à la vague son emportement et sa
brutalité, contraindre cette furie à la douceur. Il fallait substituer
à l'obstacle qui irrite l'obstacle qui apaise.
Gilliatt, avec cette adresse qu'il avait, plus forte que la force,
exécutant une manœuvre de chamois dans la montagne ou de sapajou dans
la forêt, utilisant pour des enjambées oscillantes et vertigineuses la
moindre pierre en saillie, sautant à l'eau, sortant de l'eau, nageant
dans le remous, grimpant au rocher, une corde entre les dents, un
marteau à la main, détacha le grelin qui maintenait suspendu et collé
au soubassement de la petite Douvre le pan de muraille de l'avant de
la Durande, façonna avec des bouts de haussière des espèces de gonds
rattachant ce panneau aux gros clous plantés dans le granit, fit
tourner sur ces gonds cette armature de planches pareille à une trappe
d'écluse, l'offrit en flanc, comme on fait d'une joue de gouvernail, au
flot qui en poussa et en appliqua une extrémité sur la grande Douvre
pendant que les gonds de corde retenaient sur la petite Douvre l'autre
extrémité, opéra sur la grande Douvre, au moyen des clous d'attente
plantés d'avance, la même fixation que sur la petite, amarra solidement
cette vaste plaque de bois au double pilier du goulet, croisa sur ce
barrage une chaîne comme un baudrier sur une cuirasse, et en moins
d'une heure cette clôture se dressa contre la marée, et la ruelle de
l'écueil fut fermée comme par une porte.
Cette puissante applique, lourde masse de poutres et de planches, qui,
à plat, eût été un radeau, et, debout, était un mur, avait, le flot
aidant, été maniée par Gilliatt avec une dextérité de saltimbanque. On
pourrait presque dire que le tour était fait avant que la mer montante
eût eu le temps de s'en apercevoir.
C'était un de ces cas où Jean Bart eût dit le fameux mot qu'il
adressait au flot de la mer chaque fois qu'il esquivait un naufrage:
_attrapé, l'anglais_! On sait que quand Jean Bart voulait insulter
l'océan, il l'appelait l'_anglais_.
Le détroit barré, Gilliatt songea à la panse. Il dévida assez de câble
sur les deux ancres pour qu'elle pût monter avec la marée. Opération
analogue à ce que les anciens marins appelaient «mouiller avec des
embossures». Dans tout ceci, Gilliatt n'était pas pris au dépourvu,
le cas était prévu; un homme du métier l'eût reconnu à deux poulies
de guinderesse frappées en galoche à l'arrière de la panse, dans
lesquelles passaient deux grelins dont les bouts étaient en ralingue
aux organeaux des deux ancres.
Cependant le flux avait grossi; la demi-montée s'était faite; c'est à
ce moment que les chocs des lames de la marée, même paisible, peuvent
être rudes. Ce que Gilliatt avait combiné, se réalisa. Le flot roulait
violemment vers le barrage, le rencontrait, s'y enflait, et passait
dessous. Au dehors, c'était la houle, au dedans l'infiltration.
Gilliatt avait imaginé quelque chose comme les fourches caudines de la
mer. La marée était vaincue.
VIII
PÉRIPÉTIE PLUTOT QUE DÉNOUMENT
Le moment redoutable était venu.
Il s'agissait maintenant de mettre la machine dans la barque.
Gilliatt fut pensif quelques instants, tenant le coude de son bras
gauche dans sa main droite et son front dans sa main gauche.
Puis il monta sur l'épave dont une partie, la machine, devait se
détacher, et dont l'autre partie, la carcasse, devait demeurer.
Il coupa les quatre élingues qui fixaient à tribord et à bâbord à la
muraille de la Durande les quatre chaînes de la cheminée. Les élingues
n'étant que de la corde, son couteau en vint à bout.
Les quatre chaînes, libres et sans attache, vinrent pendre le long de
la cheminée.
De l'épave il monta dans l'appareil construit par lui, frappa du pied
sur les poutres, inspecta les moufles, regarda les poulies, toucha les
câbles, examina les rallonges, s'assura que le funin blanc n'était
pas mouillé profondément, constata que rien ne manquait et que rien ne
fléchissait, puis, sautant du haut des hiloires sur le pont, il prit
position, près du cabestan, dans la partie de la Durande qui devait
rester accrochée aux Douvres. C'était là son poste de travail.
Grave, ému seulement de l'émotion utile, il jeta un dernier coup d'œil
sur les palans, puis saisit une lime et se mit à scier la chaîne qui
tenait tout en suspens.
On entendait le grincement de la lime dans le grondement de la mer.
La chaîne du cabestan, rattachée au palanguin régulateur, était à la
portée de Gilliatt, tout près de sa main.
Tout à coup il y eut un craquement. Le chaînon que mordait la lime,
plus qu'à moitié entamé, venait de se rompre; tout l'appareil entrait
en branle. Gilliatt n'eut que le temps de se jeter sur le palanguin.
La chaîne cassée fouetta le rocher, les huit câbles se tendirent, tout
le bloc scié et coupé s'arracha de l'épave, le ventre de la Durande
s'ouvrit, le plancher de fer de la machine pesant sur les câbles
apparut sous la quille.
Si Gilliatt n'eût pas empoigné à temps le palanguin, c'était une chute.
Mais sa main terrible était là; ce fut une descente.
Quand le frère de Jean Bart, Pieter Bart, ce puissant et sagace
ivrogne, ce pauvre pêcheur de Dunkerque qui tutoyait le grand amiral
de France, sauva la galère Langeron en perdition dans la baie
d'Ambleteuse, quand, pour tirer cette lourde masse flottante du milieu
des brisants de la baie furieuse, il lia la grande voile en rouleau
avec des joncs marins, quand il voulut que ce fût ces roseaux qui, en
se cassant d'eux-mêmes, donnassent au vent la voile à enfler, il se fia
à la rupture des roseaux comme Gilliatt à la fracture de la chaîne, et
ce fut la même hardiesse bizarre couronnée du même succès surprenant.
Le palanguin, saisi par Gilliatt, tint bon et opéra admirablement. Sa
fonction, on s'en souvient, était l'amortissement des forces, ramenées
de plusieurs à une seule, et réduites à un mouvement d'ensemble. Ce
palanguin avait quelque rapport avec une patte de bouline; seulement,
au lieu d'orienter une voile, il équilibrait un mécanisme.
Gilliatt, debout et le poing au cabestan, avait, pour ainsi dire, la
main sur le pouls de l'appareil.
Ici l'invention de Gilliatt éclata.
Une remarquable coïncidence de forces se produisit.
Pendant que la machine de la Durande, détachée en bloc, descendait
vers la panse, la panse montait vers la machine. L'épave et le bateau
sauveteur, s'entr'aidant en sens inverse, allaient au-devant l'un de
l'autre. Ils venaient se chercher et s'épargnaient la moitié du travail.
Le flux, se gonflant sans bruit entre les deux Douvres, soulevait
l'embarcation et l'approchait de la Durande. La marée était plus que
vaincue, elle était domestiquée. L'océan faisait partie du mécanisme.
Le flot montant haussait la panse sans choc, mollement, presque avec
précaution et comme si elle eût été de porcelaine.
Gilliatt combinait et proportionnait les deux travaux, celui de l'eau
et celui de l'appareil, et, immobile au cabestan, espèce de statue
redoutable obéie par tous les mouvements à la fois, réglait la lenteur
de la descente sur la lenteur de la montée.
Pas de secousse dans le flot, pas de saccade dans les palans. C'était
une étrange collaboration de toutes les forces naturelles, soumises.
D'un côté, la gravitation, apportant la machine; de l'autre, la marée,
apportant la barque. L'attraction des astres, qui est le flux, et
l'attraction du globe, qui est la pesanteur, semblaient s'entendre
pour servir Gilliatt. Leur subordination n'avait pas d'hésitation
ni de temps d'arrêt, et, sous la pression d'une âme, ces puissances
passives devenaient des auxiliaires actifs. De minute en minute
l'œuvre avançait; l'intervalle entre la panse et l'épave diminuait
insensiblement. L'approche se faisait en silence et avec une sorte
de terreur de l'homme qui était là. L'élément recevait un ordre et
l'exécutait.
Presque au moment précis où le flux cessa de s'élever, les câbles
cessèrent de se dévider. Subitement, mais sans commotion, les moufles
s'arrêtèrent. La machine, comme posée par une main, avait pris assiette
dans la panse. Elle y était droite, debout, immobile, solide. La plaque
de soutènement s'appuyait de ses quatre angles et d'aplomb sur la cale.
C'était fait.
Gilliatt regarda, éperdu.
Le pauvre être n'était point gâté par la joie. Il eut le fléchissement
d'un immense bonheur. Il sentit tous ses membres plier; et, devant son
triomphe, lui qui n'avait pas eu un trouble jusqu'alors, il se mit à
trembler.
Il considéra la panse sous l'épave, et la machine dans la panse. Il
semblait n'y pas croire. On eût dit qu'il ne s'attendait pas à ce qu'il
avait fait. Un prodige lui était sorti des mains, et il le regardait
avec stupeur.
Cet effarement dura peu.
Gilliatt eut le mouvement d'un homme qui se réveille, se jeta sur la
scie, coupa les huit câbles, puis, séparé maintenant de la panse, grâce
au soulèvement du flux, d'une dizaine de pieds seulement, il y sauta,
prit un rouleau de filin, fabriqua quatre élingues, les passa dans
les anneaux préparés d'avance, et fixa, des deux côtés, au bord de la
panse, les quatre chaînes de la cheminée encore attachées une heure
auparavant au bord de la Durande.
La cheminée amarrée, Gilliatt dégagea le haut de la machine. Un morceau
carré du tablier du pont de la Durande y adhérait. Gilliatt le décloua,
et débarrassa la panse de cet encombrement de planches et de solives
qu'il jeta sur le rocher. Allégement utile.
Du reste, la panse, comme on devait le prévoir, s'était maintenue
fermement sous la surcharge de la machine. La panse ne s'était enfoncée
que jusqu'à un bon étiage de flottaison. La machine de la Durande,
quoique pesante, était moins lourde que le monceau de pierres et le
canon rapportés jadis de Herm par la panse.
Tout était donc fini. Il n'y avait plus qu'à s'en aller.
IX
LE SUCCÈS REPRIS AUSSITOT QUE DONNÉ
Tout n'était pas fini.
Rouvrir le goulet fermé par le morceau de muraille de la Durande, et
pousser tout de suite la panse hors de l'écueil, rien n'était plus
clairement indiqué. En mer, toutes les minutes sont urgentes. Peu de
vent, à peine une ride au large; la soirée, très belle, promettait une
belle nuit. La mer était étale, mais le reflux commençait à se faire
sentir; le moment était excellent pour partir. On aurait la marée
descendante pour sortir des Douvres et la marée remontante pour rentrer
à Guernesey. On pourrait être à Saint-Sampson au point du jour.
Mais un obstacle inattendu se présenta. Il y avait eu une lacune dans
la prévoyance de Gilliatt.
La machine était libre; la cheminée ne l'était pas.
La marée, en approchant la panse de l'épave suspendue en l'air, avait
amoindri les périls de la descente et abrégé le sauvetage; mais cette
diminution d'intervalle avait laissé le haut de la cheminée engagé
dans l'espèce de cadre béant qu'offrait la coque ouverte de la Durande.
La cheminée était prise là comme entre quatre murs.
Le service rendu par le flot se compliquait de cette sournoiserie. Il
semblait que la mer, contrainte d'obéir, eût eu une arrière-pensée.
Il est vrai que ce que le flux avait fait, le reflux allait le défaire.
La cheminée, haute d'un peu plus de trois toises, s'enfonçait de huit
pieds dans la Durande; le niveau de l'eau allait baisser de douze
pieds; la cheminée, descendant avec la panse sur le flot décroissant,
aurait quatre pieds d'aisance et pourrait se dégager.
Mais combien de temps fallait-il pour cette mise en liberté? Six heures.
Dans six heures il serait près de minuit. Quel moyen d'essayer la
sortie à pareille heure, quel chenal suivre à travers tous ces brisants
déjà si inextricables le jour, et comment se risquer en pleine nuit
noire dans cette embuscade de bas-fonds?
Force était d'attendre au lendemain. Ces six heures perdues en
faisaient perdre au moins douze.
Il ne fallait pas même songer à avancer le travail en rouvrant le
goulet de l'écueil. Le barrage serait nécessaire à la prochaine marée.
Gilliatt dut se reposer.
Se croiser les bras, c'était la seule chose qu'il n'eût pas encore
faite depuis qu'il était dans l'écueil des Douvres.
Ce repos forcé l'irrita et l'indigna presque, comme s'il était de sa
faute. Il se dit: Qu'est-ce que Déruchette penserait de moi, si elle me
voyait là à rien faire?
Pourtant cette reprise de forces n'était peut-être pas inutile.
La panse étant maintenant à sa disposition, il arrêta qu'il y passerait
la nuit.
Il alla chercher sa peau de mouton sur la grande Douvre, redescendit,
soupa de quelques patelles et de deux ou trois châtaignes de mer,
but, ayant grand'soif, les dernières gorgées d'eau douce de son bidon
presque vide, s'enveloppa de la peau dont la laine lui fit plaisir,
se coucha comme un chien de garde près de la machine, rabattit sa
galérienne sur ses yeux, et s'endormit.
Il dormit profondément. On a de ces sommeils après les choses faites.
X
LES AVERTISSEMENTS DE LA MER
Au milieu de la nuit, brusquement, et comme par la détente d'un
ressort, il se réveilla.
Il ouvrit les yeux.
Les Douvres au-dessus de sa tête étaient éclairées ainsi que par la
réverbération d'une grande braise blanche. Il y avait sur toute la
façade noire de l'écueil comme le reflet d'un feu.
D'où venait ce feu?
De l'eau.
La mer était extraordinaire.
Il semblait que l'eau fût incendiée. Aussi loin que le regard pouvait
s'étendre, dans l'écueil et hors de l'écueil, toute la mer flamboyait.
Ce flamboiement n'était pas rouge; il n'avait rien de la grande flamme
vivante des cratères et des fournaises. Aucun pétillement, aucune
ardeur, aucune pourpre, aucun bruit. Des traînées bleuâtres imitaient
sur la vague des plis de suaire. Une large lueur blême frissonnait sur
l'eau. Ce n'était pas l'incendie; c'en était le spectre.
C'était quelque chose comme l'embrasement livide d'un dedans de
sépulcre par une flamme de rêve.
Qu'on se figure des ténèbres allumées.
La nuit, la vaste nuit trouble et diffuse, semblait être le combustible
de ce feu glacé. C'était on ne sait quelle clarté faite d'aveuglement.
L'ombre entrait comme élément dans cette lumière fantôme.
Les marins de la Manche connaissent tous ces indescriptibles
phosphorescences, pleines d'avertissements pour le navigateur. Elles ne
sont nulle part plus surprenantes que dans le Grand V, près d'Isigny.
A cette lumière, les choses perdent leur réalité. Une pénétration
spectrale les fait comme transparentes. Les roches ne sont plus que
des linéaments. Les câbles des ancres paraissent des barres de fer
chauffées à blanc. Les filets des pêcheurs semblent sous l'eau du feu
tricoté. Une moitié de l'aviron est d'ébène, l'autre moitié, sous la
lame, est d'argent. En retombant de la rame dans le flot, les gouttes
d'eau étoilent la mer. Toute barque traîne derrière elle une comète.
Les matelots mouillés et lumineux semblent des hommes qui brûlent.
On plonge sa main dans le flot, on la retire gantée de flamme; cette
flamme est morte, on ne la sent point. Votre bras est un tison allumé.
Vous voyez les formes qui sont dans la mer rouler sous les vagues à
vau-le-feu. L'écume étincelle. Les poissons sont des langues de feu et
des tronçons d'éclair serpentant dans une profondeur pâle.
Cette clarté avait passé à travers les paupières fermées de Gilliatt.
C'est grâce à elle qu'il s'était réveillé.
Ce réveil vint à point.
Le reflux avait descendu; un nouveau flux revenait. La cheminée de la
machine, dégagée pendant le sommeil de Gilliatt, allait être ressaisie
par l'épave, béante au-dessus d'elle.
Elle y retournait lentement.
Il ne s'en fallait que d'un pied pour que la cheminée rentrât dans la
Durande.
La remontée d'un pied, c'est pour le flux environ une demi-heure.
Gilliatt, s'il voulait profiter de cette délivrance déjà remise en
question, avait une demi-heure devant lui.
Il se dressa en sursaut.
Si urgente que fût la situation, il ne put faire autrement que de
rester quelques minutes debout, considérant la phosphorescence,
méditant.
Gilliatt savait à fond la mer. Malgré qu'elle en eût, et quoique
souvent maltraité par elle, il était depuis longtemps son compagnon.
Cet être mystérieux qu'on nomme l'océan ne pouvait rien avoir dans
l'idée que Gilliatt ne le devinât. Gilliatt, à force d'observation,
de rêverie et de solitude, était devenu un voyant du temps, ce qu'on
appelle en anglais un _weather wise_.
Gilliatt courut aux guinderesses et fila du câble; puis, n'étant plus
retenu par l'affourche, il saisit le croc de la panse, et, s'appuyant
aux roches, la poussa vers le goulet à quelques brasses au delà de la
Durande, tout près du barrage. Il y avait _du rang_, comme disent les
matelots de Guernesey. En moins de dix minutes, la panse fut retirée de
dessous la carcasse échouée.
Plus de crainte que la cheminée fût désormais reprise au piége. Le flux
pouvait monter.
Pourtant Gilliatt n'avait point l'air d'un homme qui va partir.
Il considéra encore la phosphorescence, et leva les ancres; mais ce ne
fut point pour déplanter, ce fut pour affourcher de nouveau la panse,
et très solidement; près de la sortie, il est vrai.
Il n'avait employé jusque-là que les deux ancres de la panse, et il ne
s'était pas encore servi de la petite ancre de la Durande, retrouvée,
on s'en souvient, dans les brisants. Cette ancre avait été déposée par
lui, toute prête aux urgences, dans un coin de la panse, avec un en-cas
de haussières et de poulies de guinderesses, et son câble tout garni
d'avance de bosses très cassantes, ce qui empêche la chasse. Gilliatt
mouilla cette troisième ancre, en ayant soin de rattacher le câble à
un grelin dont un bout était en ralingue à l'organeau de l'ancre, et
dont l'autre bout se garnissait au guindoir de la panse. Il pratiqua de
cette façon une sorte d'affourche en patte d'oie, bien plus forte que
l'affourche à deux ancres. Ceci indiquait une vive préoccupation, et un
redoublement de précautions. Un marin eût reconnu dans cette opération
quelque chose de pareil au mouillage d'un temps forcé, quand on peut
craindre un courant qui prendrait le navire par sous le vent.
La phosphorescence, que Gilliatt surveillait et sur laquelle il avait
l'œil fixé, le menaçait peut-être, mais en même temps le servait. Sans
elle il eût été prisonnier du sommeil et dupe de la nuit. Elle l'avait
réveillé, et elle l'éclairait.
Elle faisait dans l'écueil un jour louche. Mais cette clarté, si
inquiétante qu'elle parût à Gilliatt, avait eu cela d'utile qu'elle lui
avait rendu le danger visible et la manœuvre possible. Désormais, quand
Gilliatt voudrait mettre à la voile, la panse, emportant la machine,
était libre.
Seulement, Gilliatt semblait de moins en moins songer au départ.
La panse embossée, il alla chercher la plus forte chaîne qu'il eût
dans son magasin, et, la rattachant aux clous plantés dans les deux
Douvres, il fortifia en dedans avec cette chaîne le rempart de vaigres
et de solives déjà protégé au dehors par l'autre chaîne croisée. Loin
d'ouvrir l'issue, il achevait de la barrer.
La phosphorescence l'éclairait encore, mais décroissait. Il est vrai
que le jour commençait à poindre.
Tout à coup Gilliatt prêta l'oreille.
XI
A BON ENTENDEUR, SALUT
Il lui sembla entendre, dans un lointain immense, quelque chose de
faible et d'indistinct.
Les profondeurs ont, à de certaines heures, un grondement.
Il écouta une seconde fois. Le bruit lointain recommença. Gilliatt
secoua la tête comme quelqu'un qui sait ce que c'est.
Quelques minutes après, il était à l'autre extrémité de la ruelle de
l'écueil, à l'entrée vers l'est, libre, jusque-là, et, à grands coups
de marteau, il enfonçait de gros clous dans le granit des deux musoirs
de ce goulet voisin du rocher l'Homme, comme il avait fait pour le
goulet des Douvres.
Les crevasses de ces rochers étaient toutes préparées et bien garnies
de bois, presque tout cœur de chêne. L'écueil de ce côté étant très
délabré, il y avait beaucoup de lézardes, et Gilliatt put y fixer plus
de clous encore qu'au soubassement des deux Douvres.
A un moment donné, et comme si l'on eût soufflé dessus, la
phosphorescence s'était éteinte; le crépuscule, d'instant en instant
plus lumineux, la remplaçait.
Les clous plantés, Gilliatt traîna des poutres, puis des cordes, puis
des chaînes, et, sans détourner les yeux de son travail, sans se
distraire un instant, il se mit à construire en travers du goulet de
l'Homme, avec des madriers fixés horizontalement et rattachés par des
câbles, un de ces barrages à claire-voie que la science aujourd'hui a
adoptés et qu'elle qualifie brise-lames.
Ceux qui ont vu, par exemple, à la Rocquaine à Guernesey, ou au
Bourgdault en France, l'effet que font quelques pieux plantés dans
le rocher, comprennent la puissance de ces ajustages si simples. Le
brise-lames est la combinaison de ce qu'on nomme en France épi avec ce
qu'on nomme en Angleterre dick. Les brise-lames sont les chevaux de
frise des fortifications contre les tempêtes. On ne peut lutter contre
la mer qu'en tirant parti de la divisibilité de cette force.
Cependant le soleil s'était levé, parfaitement pur. Le ciel était
clair, la mer était calme.
Gilliatt pressait son travail. Il était calme lui aussi, mais dans sa
hâte il y avait de l'anxiété.
Il allait, à grandes enjambées de roche en roche, du barrage au magasin
et du magasin au barrage. Il revenait tirant éperdument, tantôt une
porque, tantôt une hiloire. L'utilité de cet en-cas de charpentes
se manifesta. Il était évident que Gilliatt était en face d'une
éventualité prévue.
Une forte barre de fer lui servait de levier pour remuer les poutres.
Le travail s'exécutait si vite que c'était plutôt une croissance qu'une
construction. Qui n'a pas vu à l'œuvre un pontonnier militaire ne peut
se faire une idée de cette rapidité.
Le goulet de l'est était plus étroit encore que le goulet de l'ouest.
Il n'avait que cinq ou six pieds d'entre-bâillement. Ce peu d'ouverture
aidait Gilliatt. L'espace à fortifier et à fermer étant très restreint,
l'armature serait plus solide et pourrait être plus simple. Ainsi des
solives horizontales suffisaient; les pièces debout étaient inutiles.
Les premières traverses du brise-lames posées, Gilliatt monta dessus et
écouta.
Le grondement devenait expressif.
Gilliatt continua sa construction. Il la contrebuta avec les deux
bossoirs de la Durande reliés à l'enchevêtrement des solives par des
drisses passées dans leurs trois roues de poulies. Il noua le tout avec
des chaînes.
Cette construction n'était autre chose qu'une sorte de claie colossale,
ayant des madriers pour baguettes et des chaînes pour osiers.
Cela semblait tressé autant que bâti.
Gilliatt multiplia les attaches, et ajouta des clous où il le fallait.
Ayant eu beaucoup de fer rond dans l'épave, il avait pu faire de ces
clous une grosse provision.
Tout en travaillant, il broyait du biscuit entre ses dents. Il avait
soif, mais ne pouvait boire, n'ayant plus d'eau douce. Il avait vidé le
bidon la veille à son souper.
Il échafauda encore quatre ou cinq charpentes, puis monta de nouveau
sur le barrage. Il écouta.
Le bruit à l'horizon avait cessé. Tout se taisait.
La mer était douce et superbe; elle méritait tous les madrigaux que
lui adressent les bourgeois quand ils sont contents d'elle,--«un
miroir»,--«un lac»,--«de l'huile»,--«une plaisanterie»,--«un
mouton».--Le bleu profond du ciel répondait au vert profond de l'océan.
Ce saphir et cette émeraude pouvaient s'admirer l'un l'autre. Ils
n'avaient aucun reproche à se faire. Pas un nuage en haut, pas une
écume en bas. Dans toute cette splendeur montait magnifiquement le
soleil d'avril. Il était impossible de voir un plus beau temps.
A l'extrême horizon une longue file noire d'oiseaux de passage rayait
le ciel. Ils allaient vite. Ils se dirigeaient vers la terre. Il
semblait qu'il y eût de la fuite dans leur vol.
Gilliatt se remit à exhausser le brise-lames.
Il l'éleva le plus haut qu'il put, aussi haut que le lui permit la
courbure des rochers.
Vers midi, le soleil lui sembla plus chaud qu'il ne devait l'être.
Midi est l'heure critique du jour; Gilliatt, debout sur la robuste
claire-voie qu'il achevait de bâtir, se remit à considérer l'étendue.
La mer était plus que tranquille, elle était stagnante. On n'y voyait
pas une voile. Le ciel était partout limpide; seulement de bleu il
était devenu blanc. Ce blanc était singulier. Il y avait à l'ouest sur
l'horizon une petite tache d'apparence malsaine. Cette tache restait
immobile à la même place, mais grandissait. Près des brisants, le flot
frissonnait très doucement.
Gilliatt avait bien fait de bâtir son brise-lames.
Une tempête approchait.
L'abîme se décidait à livrer bataille.
LIVRE TROISIÈME
LA LUTTE
I
L'EXTRÊME TOUCHE L'EXTRÊME, ET LE CONTRAIRE ANNONCE LE CONTRAIRE
Rien n'est menaçant comme l'équinoxe en retard.
Il y a sur la mer un phénomène farouche qu'on pourrait appeler
l'arrivée des vents du large.
En toute saison, particulièrement à l'époque des syzygies, à l'instant
où l'on doit le moins s'y attendre, la mer est prise soudain d'une
tranquillité étrange. Ce prodigieux mouvement perpétuel s'apaise; il a
de l'assoupissement; il entre en langueur; il semble qu'il va se donner
relâche; on pourrait le croire fatigué. Tous les chiffons marins,
depuis le guidon de pêche jusqu'aux enseignes de guerre, pendent le
long des mâts. Les pavillons amiraux, royaux, impériaux, dorment.
Tout à coup ces loques se mettent à remuer discrètement.
C'est le moment, s'il y a des nuages, d'épier la formation des cirrus;
si le soleil se couche, d'examiner la rougeur du soir; s'il fait nuit
et s'il y a lune, d'étudier les halos.
Dans cette minute-là, le capitaine ou le chef d'escadre qui a la chance
de posséder un de ces verres-de-tempête dont l'inventeur est inconnu,
observe ce verre au microscope et prend ses précautions contre le vent
du sud si la mixture a un aspect de sucre fondu, et contre le vent
du nord si la mixture s'exfolie en cristallisations pareilles à des
fourrés de fougères ou à des bois de sapins. Dans cette minute-là,
après avoir consulté quelque gnomon mystérieux gravé par les romains,
ou par les démons, sur une de ces énigmatiques pierres droites qu'on
appelle en Bretagne menhir et en Irlande cruach, le pauvre pêcheur
irlandais ou breton retire sa barque de la mer.
Cependant la sérénité du ciel et de l'océan persiste. Le matin se lève
radieux et l'aurore sourit; ce qui remplissait d'horreur religieuse
les vieux devins, épouvantés qu'on pût croire à la fausseté du soleil.
_Solem quis dicere falsum audeat?_
La sombre vision du possible latent est interceptée à l'homme par
l'opacité fatale des choses. Le plus redoutable et le plus perfide des
aspects, c'est le masque de l'abîme.
On dit: anguille sous roche; on devrait dire: tempête sous calme.
Quelques heures, quelques jours parfois, se passent ainsi. Les pilotes
braquent leurs longues-vues çà et là. Le visage des vieux marins a un
air de sévérité qui tient à la colère secrète de l'attente.
Subitement on entend un grand murmure confus. Il y a une sorte de
dialogue mystérieux dans l'air.
On ne voit rien.
L'étendue demeure impassible.
Cependant le bruit s'accroît, grossit, s'élève. Le dialogue s'accentue.
Il y a quelqu'un derrière l'horizon.
Quelqu'un de terrible, le vent.
Le vent, c'est-à-dire cette populace de titans que nous appelons les
Souffles.
L'immense canaille de l'ombre.
L'Inde les nommait les Marouts, la Judée les Kéroubims, la Grèce les
Aquilons. Ce sont les invisibles oiseaux fauves de l'infini. Ces borées
accourent.
II
LES VENTS DU LARGE
D'où viennent-ils? De l'incommensurable. Il faut à leurs envergures
le diamètre du gouffre. Leurs ailes démesurées ont besoin du recul
indéfini des solitudes. L'Atlantique, le Pacifique, ces vastes
ouvertures bleues, voilà ce qui leur convient. Ils les font sombres.
Ils y volent en troupes. Le commandant Page a vu une fois sur la haute
mer sept trombes à la fois. Ils sont là, farouches. Ils préméditent
les désastres. Ils ont pour labeur l'enflure éphémère et éternelle du
flot. Ce qu'ils peuvent est ignoré, ce qu'ils veulent est inconnu.
Ils sont les sphinx de l'abîme, et Gama est leur Œdipe. Dans cette
obscurité de l'étendue qui remue toujours, ils apparaissent, faces de
nuées. Qui aperçoit leurs linéaments livides dans cette dispersion qui
est l'horizon de la mer, se sent en présence de la force irréductible.
On dirait que l'intelligence humaine les inquiète, et ils se hérissent
contre elle. L'intelligence est invincible, mais l'élément est
imprenable. Que faire contre l'ubiquité insaisissable? Le souffle
se fait massue, puis redevient souffle. Les vents combattent par
l'écrasement et se défendent par l'évanouissement. Qui les rencontre
est aux expédients. Leur assaut, divers et plein de répercussions,
déconcerte. Ils ont autant de fuite que d'attaque. Ils sont les
impalpables tenaces. Comment en venir à bout? La proue du navire Argo,
sculptée dans un chêne de Dodone, à la fois proue et pilote, leur
parlait. Ils brutalisaient cette proue déesse. Christophe Colomb, les
voyant venir vers _la Pinta_, montait sur le pont et leur adressait les
premiers versets de l'évangile selon saint Jean. Surcouf les insultait.
_Voici la clique_, disait-il. Napier leur tirait des coups de canon.
Ils ont la dictature du chaos.
Ils ont le chaos. Qu'en font-ils? On ne sait quoi d'implacable. La
fosse aux vents est plus monstrueuse que la fosse aux lions. Que
de cadavres sous ces plis sans fond! Les vents poussent sans pitié
la grande masse obscure et amère. On les entend toujours, eux ils
n'écoutent rien. Ils commettent des choses qui ressemblent à des
crimes. On ne sait sur qui ils jettent les arrachements blancs de
l'écume. Que de férocité impie dans le naufrage! quel affront à la
providence! Ils ont l'air par moment de cracher sur Dieu. Ils sont les
tyrans des lieux inconnus. _Luoghi spaventosi_, murmuraient les marins
de Venise.
Les espaces frémissants subissent leurs voies de fait. Ce qui se passe
dans ces grands abandons est inexprimable. Quelqu'un d'équestre est
mêlé à l'ombre. L'air fait un bruit de forêt. On n'aperçoit rien, et
l'on entend des cavaleries. Il est midi, tout à coup il fait nuit,
un tornado passe; il est minuit, tout à coup il fait jour, l'effluve
polaire s'allume. Des tourbillons alternent en sens inverse, sorte
de danse hideuse, trépignement des fléaux sur l'élément. Un nuage
trop lourd se casse par le milieu, et tombe en morceaux dans la mer.
D'autres nuages, pleins de pourpre, éclairent et grondent, puis
s'obscurcissent lugubrement; le nuage vidé de foudre noircit, c'est un
charbon éteint. Des sacs de pluie se crèvent en brume. Là une fournaise
où il pleut; là une onde d'où se dégage un flamboiement. Les blancheurs
de la mer sous l'averse éclairent des lointains surprenants; on voit
se déformer des épaisseurs où errent des ressemblances. Des nombrils
monstrueux creusent les nuées. Les vapeurs tournoient, les vagues
pirouettent; les naïades ivres roulent; à perte de vue, la mer massive
et molle se meut sans se déplacer; tout est livide; des cris désespérés
sortent de cette pâleur.
Au fond de l'obscurité inaccessible, de grandes gerbes d'ombre
frissonnent. Par moments, il y a paroxysme. La rumeur devient tumulte,
de même que la vague devient houle. L'horizon, superposition confuse
de lames, oscillation sans fin, murmure en basse continue; des jets
de fracas y éclatent bizarrement; on croit entendre éternuer des
hydres. Des souffles froids surviennent, puis des souffles chauds.
La trépidation de la mer annonce une épouvante qui s'attend à tout.
Inquiétude. Angoisse. Terreur profonde des eaux. Subitement, l'ouragan,
comme une bête, vient boire à l'océan; succion inouïe; l'eau monte
vers la bouche invisible, une ventouse se forme, la tumeur enfle; c'est
la trombe, le Prester des anciens, stalactite en haut, stalagmite en
bas, double cône inverse tournant, une pointe en équilibre sur l'autre,
baiser de deux montagnes, une montagne d'écume qui s'élève, une
montagne de nuée qui descend; effrayant coït de l'onde et de l'ombre.
La trombe, comme la colonne de la bible, est ténébreuse le jour et
lumineuse la nuit. Devant la trombe le tonnerre se tait. Il semble
qu'il ait peur.
Le vaste trouble des solitudes a une gamme; crescendo redoutable: le
grain, la rafale, la bourrasque, l'orage, la tourmente, la tempête,
la trombe; les sept cordes de la lyre des vents, les sept notes de
l'abîme. Le ciel est une largeur, la mer est une rondeur; une haleine
passe, il n'y a plus rien de tout cela, tout est furie et pêle-mêle.
Tels sont ces lieux sévères.
Les vents courent, volent, s'abattent, finissent, recommencent,
planent, sifflent, mugissent, rient; frénétiques, lascifs, effrénés,
prenant leurs aises sur la vague irascible. Ces hurleurs ont une
harmonie. Ils font tout le ciel sonore. Ils soufflent dans la nuée
comme dans un cuivre, ils embouchent l'espace; et ils chantent dans
l'infini, avec toutes les voix amalgamées des clairons, des buccins,
des olifants, des bugles et des trompettes, une sorte de fanfare
prométhéenne. Qui les entend écoute Pan. Ce qu'il y a d'effroyable,
c'est qu'ils jouent. Ils ont une colossale joie composée d'ombre.
Ils font dans les solitudes la battue des navires. Sans trêve, jour
et nuit, en toute saison, au tropique comme au pôle, en sonnant dans
leur trompe éperdue, ils mènent, à travers les enchevêtrements de la
nuée et de la vague, la grande chasse noire des naufrages. Ils sont des
maîtres de meutes. Ils s'amusent. Ils font aboyer après les roches les
flots, ces chiens. Ils combinent les nuages, et les désagrègent. Ils
pétrissent, comme avec des millions de mains, la souplesse de l'eau
immense.
L'eau est souple parce qu'elle est incompressible. Elle glisse sous
l'effort. Chargée d'un côté, elle échappe de l'autre. C'est ainsi que
l'eau se fait l'onde. La vague est sa liberté.
III
EXPLICATION DU BRUIT ÉCOUTÉ PAR GILLIATT
La grande venue des vents vers la terre se fait aux équinoxes. A ces
époques la balance du tropique et du pôle bascule, et la colossale
marée atmosphérique verse son flux sur un hémisphère et son reflux sur
l'autre. Il y a des constellations qui signifient ces phénomènes, la
Balance, le Verseau.
C'est l'heure des tempêtes.
La mer attend, et garde le silence.
Quelquefois le ciel a mauvaise mine. Il est blafard, une grande panne
obscure l'obstrue. Les marins regardent avec anxiété l'air fâché de
l'ombre.
Mais c'est son air satisfait qu'ils redoutent le plus. Un ciel riant
d'équinoxe, c'est l'orage faisant patte de velours. Par ces ciels-là,
la Tour des Pleureuses d'Amsterdam s'emplissait de femmes examinant
l'horizon.
Quand la tempête vernale ou automnale tarde, c'est qu'elle fait un plus
gros amas. Elle thésaurise pour le ravage. Méfiez-vous des arrérages.
Ango disait: _La mer est bonne payeuse._
Quand l'attente est trop longue, la mer ne trahit son impatience que
par plus de calme. Seulement la tension magnétique se manifeste par ce
qu'on pourrait nommer l'inflammation de l'eau. Des lueurs sortent de
la vague. Air électrique, eau phosphorique. Les matelots se sentent
harassés. Cette minute est particulièrement périlleuse pour les
iron-clads; leur coque de fer peut produire de fausses indications du
compas, et les perdre. Le steamer transatlantique l'_Yowa_ a péri ainsi.
Pour ceux qui sont en familiarité avec la mer, son aspect, dans ces
instants-là, est étrange; on dirait qu'elle désire et craint le
cyclone. De certains hyménées, d'ailleurs fort voulus par la nature,
sont accueillis de cette façon. La lionne en rut fuit devant le lion.
La mer, elle aussi, est en chaleur. De là son tremblement.
L'immense mariage va se faire.
Ce mariage, comme les noces des anciens empereurs, se célèbre par des
exterminations. C'est une fête avec assaisonnement de désastres.
Cependant, de là-bas, du large, des latitudes inexpugnables, du livide
horizon des solitudes, du fond de la liberté sans bornes, les vents
arrivent.
Faites attention, voilà le fait équinoxial.
Une tempête, cela se complote. La vieille mythologie entrevoyait ces
personnalités indistinctes mêlées à la grande nature diffuse. Eole
se concerte avec Borée. L'entente de l'élément avec l'élément est
nécessaire. Ils se distribuent la tâche. On a des impulsions à donner à
la vague, au nuage, à l'effluve; la nuit est un auxiliaire, il importe
de l'employer. On a des boussoles à dérouter, des fanaux à éteindre,
des phares à masquer, des étoiles à cacher. Il faut que la mer coopère.
Tout orage est précédé d'un murmure. Il y a derrière l'horizon
chuchotement préalable des ouragans.
C'est là ce que, dans l'obscurité, au loin, par-dessus le silence
effrayé de la mer, on entend.
Ce chuchotement redoutable, Gilliatt l'avait entendu. La
phosphorescence avait été le premier avertissement; ce murmure, le
second.
Si le démon Légion existe, c'est lui, à coup sûr, qui est le Vent.
Le vent est multiple, mais l'air est un.
De là cette conséquence: tout orage est mixte. L'unité de l'air l'exige.
Tout l'abîme est impliqué dans une tempête. L'océan entier est dans une
bourrasque. La totalité de ses forces y entre en ligne et y prend part.
Une vague, c'est le gouffre d'en haut. Avoir affaire à une tourmente,
c'est avoir affaire à toute la mer et à tout le ciel.
Messier, l'homme de la marine, l'astronome pensif de la logette de
Cluny, disait: _Le vent de partout est partout._ Il ne croyait point
aux vents emprisonnés, même dans les mers closes. Il n'y avait point
pour lui de vents méditerranéens. Il disait les reconnaître au passage.
Il affirmait que tel jour, à telle heure, le Fohn du lac de Constance,
l'antique Favonius de Lucrèce, avait traversé l'horizon de Paris; tel
autre jour le Bora de l'Adriatique; tel autre jour le Notus giratoire
qu'on prétend enfermé dans le rond des Cyclades. Il en spécifiait les
effluves. Il ne pensait pas que l'autan qui tourne entre Malte et Tunis
et que l'autan qui tourne entre la Corse et les Baléares, fussent dans
l'impossibilité de s'échapper. Il n'admettait point qu'il y eût des
vents ours dans des cages. Il disait: «Toute pluie vient du tropique et
tout éclair vient du pôle.» Le vent en effet se sature d'électricité
à l'intersection des colures, qui marque les extrémités de l'axe, et
d'eau à l'équateur; et il nous apporte de la Ligne le liquide et des
pôles le fluide.
Ubiquité, c'est le vent.
Ceci ne veut pas dire, certes, que les zones venteuses n'existent
pas. Rien n'est plus démontré que ces afflations à courants continus,
et un jour la navigation aérienne, servie par les air-navires que
nous nommons, par manie du grec, aéroscaphes, en utilisera les lignes
principales. La canalisation de l'air par le vent est incontestable;
il y a des fleuves de vent, des rivières de vent et des ruisseaux de
vent; seulement les embranchements de l'air se font à l'inverse des
embranchements de l'eau; ce sont les ruisseaux qui sortent des rivières
et les rivières qui sortent des fleuves, au lieu d'y tomber; de là, au
lieu de la concentration, la dispersion.
C'est cette dispersion qui fait la solidarité des vents et l'unité de
l'atmosphère. Une molécule déplacée déplace l'autre. Tout le vent
remue ensemble. A ces profondes causes d'amalgame, ajoutez le relief du
globe, trouant l'atmosphère par toutes ses montagnes, faisant des nœuds
et des torsions dans les courses du vent, et déterminant dans tous les
sens des contre-courants. Irradiation illimitée.
Le phénomène du vent, c'est l'oscillation de deux océans l'un sur
l'autre; l'océan d'air, superposé à l'océan d'eau, s'appuie sur cette
fuite et chancelle sur ce tremblement.
L'indivisible ne se met pas dans des compartiments. Il n'y a pas de
cloison entre un flot et l'autre. Les îles de la Manche sentent la
poussée du cap de Bonne-Espérance. La navigation universelle tient
tête à un monstre unique. Toute la mer est la même hydre. Les vagues
couvrent la mer d'une sorte de peau de poisson. Océan, c'est Ceto.
Sur cette unité s'abat l'innombrable.
IV
TURBA, TURMA
Pour le compas, il y a trente-deux vents, c'est-à-dire trente-deux
directions; mais ces directions peuvent se subdiviser indéfiniment. Le
vent, classé par directions, c'est l'incalculable; classé par espèces,
c'est l'infini.
Homère reculerait devant ce dénombrement.
Le courant polaire heurte le courant tropical. Voilà le froid et
le chaud combinés, l'équilibre commence par le choc, l'onde des
vents en sort, enflée, éparse, et déchiquetée dans tous les sens en
ruissellements farouches. La dispersion des souffles secoue aux quatre
coins de l'horizon le prodigieux échevèlement de l'air.
Tous les rumbs sont là; le vent du Gulf-Stream qui dégorge tant de
brume sur Terre-Neuve, le vent du Pérou, région à ciel muet où jamais
l'homme n'a entendu tonner, le vent de la Nouvelle-Écosse où vole le
Grand Auk, _Alca impennis_, au bec rayé, les tourbillons de Fer des
mers de Chine, le vent de Mozambique qui malmène les pangaies et les
jonques, le vent électrique du Japon dénoncé par le gong, le vent
d'Afrique qui habite entre la montagne de la Table et la montagne
du Diable et qui se déchaîne de là, le vent de l'équateur qui passe
par-dessus les vents alizés et qui trace une parabole dont le sommet
est toujours à l'ouest, le vent plutonien qui sort des cratères et
qui est le redoutable souffle de la flamme, l'étrange vent propre au
volcan Awu qui fait toujours surgir un nuage olivâtre du nord, la
mousson de Java, contre laquelle sont construites ces casemates qu'on
nomme _maisons d'ouragan_, la bise à embranchements que les anglais
appellent _bush_, buisson, les grains arqués du détroit de Malacca
observés par Horsburgh, le puissant vent du sud-ouest, nommé Pampero
au Chili et Rebojo à Buenos-Ayres, qui emporte le condor en pleine mer
et le sauve de la fosse où l'attend, sous une peau de bœuf fraîchement
écorché, le sauvage couché sur le dos et bandant son grand arc avec
ses pieds, le vent chimique qui, selon Lemery, fait dans la nuée des
pierres de tonnerre, l'harmattan des cafres, le chasse-neige polaire,
qui s'attelle aux banquises et qui traîne les glaces éternelles, le
vent du golfe de Bengale qui va jusqu'à Nijni-Novogorod saccager le
triangle de baraques de bois où se tient la foire d'Asie, le vent des
Cordillères, agitateur des grandes vagues et des grandes forêts, le
vent des archipels d'Australie où les chasseurs de miel dénichent les
ruches sauvages cachées sous les aisselles des branches de l'eucalyptus
géant, le siroco, le mistral, le hurricane, les vents de sécheresse,
les vents d'inondation, les diluviens, les torrides, ceux qui jettent
dans les rues de Gênes la poussière des plaines du Brésil, ceux qui
obéissent à la rotation diurne, ceux qui la contrarient et qui font
dire à Herrera: _Malo viento torna contra el sol_, ceux qui vont par
couples, d'accord pour bouleverser, l'un défaisant ce que fait l'autre,
et les vieux vents qui ont assailli Christophe Colomb sur la côte de
Veraguas, et ceux qui pendant quarante jours, du 21 octobre au 28
novembre 1520, ont mis en question Magellan abordant le Pacifique,
et ceux qui ont démâté l'Armada et soufflé sur Philippe II. D'autres
encore, et comment trouver la fin? Les vents porteurs de crapauds et
de sauterelles qui poussent des nuées de bêtes par-dessus l'océan,
ceux qui opèrent ce qu'on appelle «la saute de vent» et qui ont pour
fonction d'achever les naufragés, ceux qui, d'un seul coup d'haleine,
déplacent la cargaison dans le navire, et le contraignent à continuer
sa route penché; les vents qui construisent les circumcumuli, les vents
qui construisent les circumstrati; les lourds vents aveugles tuméfiés
de pluie, les vents de la grêle, les vents de la fièvre, ceux dont
l'approche met en ébullition les salses et les solfatares de Calabre,
ceux qui font étinceler le poil des panthères d'Afrique rôdant dans les
broussailles du cap de Fer, ceux qui viennent secouant hors de leur
nuage, comme une langue de trigonocéphale, l'épouvantable éclair à
fourche; ceux qui apportent des neiges noires. Telle est l'armée.
L'écueil Douvres, au moment où Gilliatt construisait son brise-lames,
en entendait le galop lointain.
Nous venons de le dire, le Vent, c'est tous les vents.
Toute cette horde arrivait.
D'un côté, cette légion.
De l'autre, Gilliatt.
V
GILLIATT A L'OPTION
Les mystérieuses forces avaient bien choisi le moment.
Le hasard, s'il existe, est habile.
Tant que la panse avait été remisée dans la crique de l'Homme, tant
que la machine avait été emboîtée dans l'épave, Gilliatt était
inexpugnable. La panse était en sûreté, la machine était à l'abri; les
Douvres, qui tenaient la machine, la condamnaient à une destruction
lente, mais la protégeaient contre une surprise. Dans tous les cas, il
restait à Gilliatt une ressource. La machine détruite ne détruisait pas
Gilliatt. Il avait la panse pour se sauver.
Mais attendre que la panse fût retirée du mouillage où elle était
inaccessible, la laisser s'engager dans le défilé des Douvres,
patienter jusqu'à ce qu'elle fût prise, elle aussi, par l'écueil,
permettre à Gilliatt d'opérer le sauvetage, le glissement et le
transbordement de la machine, ne point entraver ce merveilleux travail
qui mettait tout dans la panse, consentir à cette réussite, là était le
piége. Là se laissait entrevoir, sorte de linéament sinistre, la sombre
ruse de l'abîme.
A cette heure, la machine, la panse, Gilliatt, étaient réunis dans la
ruelle de rochers. Ils ne faisaient qu'un. La panse broyée à l'écueil,
la machine coulée à fond, Gilliatt noyé, c'était l'affaire d'un effort
unique sur un seul point. Tout pouvait être fini à la fois, en même
temps, et sans dispersion; tout pouvait être écrasé d'un coup.
Pas de situation plus critique que celle de Gilliatt.
Le sphinx possible, soupçonné par les rêveurs au fond de l'ombre,
semblait lui poser un dilemme.
Reste, ou pars.
Partir était insensé, rester était effrayant.
VI
LE COMBAT
Gilliatt monta sur la grande Douvre.
De là il voyait toute la mer.
L'ouest était surprenant. Il en sortait une muraille. Une grande
muraille de nuée, barrant de part en part l'étendue, montait lentement
de l'horizon vers le zénith. Cette muraille, rectiligne, verticale,
sans une crevasse dans sa hauteur, sans une déchirure à son arête,
paraissait bâtie à l'équerre et tirée au cordeau. C'était du nuage
ressemblant à du granit. L'escarpement de ce nuage, tout à fait
perpendiculaire à l'extrémité sud, fléchissait un peu vers le nord
comme une tôle ployée, et offrait le vague glissement d'un plan
incliné. Ce mur de brume s'élargissait, et croissait sans que son
entablement cessât un instant d'être parallèle à la ligne d'horizon,
presque indistincte dans l'obscurité tombante. Cette muraille de
l'air montait tout d'une pièce en silence. Pas une ondulation, pas un
plissement, pas une saillie qui se déformât ou se déplaçât. Cette
immobilité en mouvement était lugubre. Le soleil, blême derrière on ne
sait quelle transparence malsaine, éclairait ce linéament d'apocalypse.
La nuée envahissait déjà près de la moitié de l'espace. On eût dit
l'effrayant talus de l'abîme. C'était quelque chose comme le lever
d'une montagne d'ombre entre la terre et le ciel.
C'était en plein jour l'ascension de la nuit.
Il y avait dans l'air une chaleur de poêle. Une buée d'étuve se
dégageait de cet amoncellement mystérieux. Le ciel, qui de bleu était
devenu blanc, était de blanc devenu gris. On eût dit une grande
ardoise. La mer, dessous, terne et plombée, était une autre ardoise
énorme. Pas un souffle, pas un flot, pas un bruit. A perte de vue, la
mer déserte. Aucune voile d'aucun côté. Les oiseaux s'étaient cachés.
On sentait de la trahison dans l'infini.
Le grossissement de toute cette ombre s'amplifiait insensiblement.
La montagne mouvante de vapeurs qui se dirigeait vers les Douvres était
un de ces nuages qu'on pourrait appeler les nuages de combat. Nuages
louches. A travers ces entassements obscurs, on ne sait quel strabisme
vous regarde.
Cette approche était terrible.
Gilliatt examina fixement la nuée et grommela entre ses dents: J'ai
soif, tu vas me donner à boire.
Il demeura quelques moments immobile, l'œil attaché sur le nuage. On
eût dit qu'il toisait la tempête.
Sa galérienne était dans la poche de sa vareuse, il l'en tira et
s'en coiffa. Il prit, dans le trou où il avait si longtemps couché,
sa réserve de hardes; il chaussa les jambières et endossa le suroit,
comme un chevalier qui revêt son armure au moment de l'action. On sait
qu'il n'avait plus de souliers, mais ses pieds nus étaient endurcis aux
rochers.
Cette toilette de guerre faite, il considéra son brise-lames, empoigna
vivement la corde à nœuds, descendit du plateau de la Douvre, prit pied
sur les roches d'en bas, et courut à son magasin. Quelques instants
après, il était au travail. Le vaste nuage muet put entendre ses coups
de marteau. Que faisait Gilliatt? Avec ce qui lui restait de clous, de
cordes et de poutres il construisait au goulet de l'est une seconde
claire-voie à dix ou douze pieds en arrière de la première.
Le silence était toujours profond. Les brins d'herbe dans les fentes de
l'écueil ne bougeaient pas.
Brusquement le soleil disparut. Gilliatt leva la tête.
La nuée montante venait d'atteindre le soleil. Ce fut comme une
extinction du jour, remplacé par une réverbération mêlée et pâle.
La muraille de nuée avait changé d'aspect. Elle n'avait plus son unité.
Elle s'était froncée horizontalement en touchant au zénith d'où elle
surplombait sur le reste du ciel. Elle avait maintenant des étages.
La formation de la tempête s'y dessinait comme dans une section de
tranchée. On distinguait les couches de la pluie et les gisements de
la grêle. Il n'y avait point d'éclair, mais une horrible lueur éparse;
car l'idée d'horreur peut s'attacher à l'idée de lumière. On entendait
la vague respiration de l'orage. Ce silence palpitait obscurément.
Gilliatt, silencieux lui aussi, regardait se grouper au-dessus de sa
tête tous ces blocs de brume et se composer la difformité des nuages.
Sur l'horizon pesait et s'étendait une bande de brouillard couleur
cendre, et au zénith une bande couleur plomb; des guenilles livides
pendaient des nuages d'en haut sur les brouillards d'en bas. Tout le
fond, qui était le mur de nuages, était blafard, laiteux, terreux,
morne, indescriptible. Une mince nuée blanchâtre transversale, arrivée
on ne sait d'où, coupait obliquement, du nord au sud, la haute muraille
sombre. Une des extrémités de cette nuée traînait dans la mer. Au
point où elle touchait la confusion des vagues, on apercevait dans
l'obscurité un étouffement de vapeur rouge. Au-dessous de la longue
nuée pâle, de petits nuages, très bas, tout noirs, volaient en sens
inverse les uns des autres comme s'ils ne savaient que devenir. Le
puissant nuage du fond croissait de toutes parts à la fois, augmentait
l'éclipse, et continuait son interposition lugubre. Il n'y avait plus,
à l'est, derrière Gilliatt, qu'un porche de ciel clair qui allait se
fermer. Sans qu'on eût l'impression d'aucun vent, une étrange diffusion
de duvet grisâtre passa, éparpillée et émiettée, comme si quelque
gigantesque oiseau venait d'être plumé derrière ce mur de ténèbres. Il
s'était formé un plafond de noirceur compacte qui, à l'extrême horizon,
touchait la mer et s'y mêlait dans de la nuit. On sentait quelque
chose qui avance. C'était vaste et lourd, et farouche. L'obscurité
s'épanouissait. Tout à coup un immense tonnerre éclata.
Gilliatt lui-même ressentit la secousse. Il y a du songe dans le
tonnerre. Cette réalité brutale dans la région visionnaire a quelque
chose de terrifiant. On croit entendre la chute d'un meuble dans la
chambre des géants.
Aucun flamboiement électrique n'accompagna le coup. Ce fut comme un
tonnerre noir. Le silence se refit. Il y eut une sorte d'intervalle
comme lorsqu'on prend position. Puis apparurent, l'un après l'autre
et lentement, de grands éclairs informes. Ces éclairs étaient muets.
Pas de grondement. A chaque éclair tout s'illuminait. Le mur de nuages
était maintenant un antre. Il y avait des voûtes et des arches. On y
distinguait des silhouettes. Des têtes monstrueuses s'ébauchaient; des
cous semblaient se tendre; des éléphants portant leurs tours, entrevus,
s'évanouissaient.
Une colonne de brume, droite, ronde et noire, surmontée d'une vapeur
blanche, simulait la cheminée d'un steamer colossal englouti, chauffant
sous la vague et fumant. Des nappes de nuée ondulaient. On croyait
voir des plis de drapeaux. Au centre, sous des épaisseurs vermeilles,
s'enfonçait, immobile, un noyau de brouillard dense, inerte,
impénétrable aux étincelles électriques, sorte de fœtus hideux dans le
ventre de la tempête.
Gilliatt subitement sentit qu'un souffle l'échevelait. Trois ou quatre
larges araignées de pluie s'écrasèrent autour de lui sur la roche.
Puis il y eut un second coup de foudre. Le vent se leva.
L'attente de l'ombre était au comble; le premier coup de tonnerre avait
remué la mer, le deuxième fêla la muraille de nuée du haut en bas, un
trou se fit, toute l'ondée en suspens versa de ce côté, la crevasse
devint comme une bouche ouverte pleine de pluie, et le vomissement de
la tempête commença.
L'instant fut effroyable.
Averse, ouragan, fulgurations, fulminations, vagues jusqu'aux
nuages, écume, détonations, torsions frénétiques, cris, rauquements,
sifflements, tout à la fois. Déchaînement de monstres.
Le vent soufflait en foudre. La pluie ne tombait pas, elle croulait.
Pour un pauvre homme, engagé, comme Gilliatt, avec une barque chargée,
dans un entre-deux de rochers en pleine mer, pas de crise plus
menaçante. Le danger de la marée, dont Gilliatt avait triomphé, n'était
rien près du danger de la tempête. Voici quelle était la situation:
Gilliatt, autour de qui tout était précipice, démasquait, à la dernière
minute et devant le péril suprême, une stratégie savante. Il avait pris
son point d'appui chez l'ennemi même; il s'était associé l'écueil; le
rocher Douvres, autrefois son adversaire, était maintenant son second
dans cet immense duel. Gilliatt l'avait mis sous lui. De ce sépulcre,
Gilliatt avait fait sa forteresse. Il s'était crénelé dans cette
masure formidable de la mer. Il y était bloqué, mais muré. Il était,
pour ainsi dire, adossé à l'écueil, face à face avec l'ouragan. Il
avait barricadé le détroit, cette rue des vagues. C'était du reste la
seule chose à faire. Il semble que l'océan, qui est un despote, puisse
être, lui aussi, mis à la raison par des barricades. La panse pouvait
être considérée comme en sûreté de trois côtés. Étroitement resserrée
entre les deux façades intérieures de l'écueil, affourchée en patte
d'oie, elle était abritée au nord par la petite Douvre, au sud par la
grande, escarpements sauvages, plus habitués à faire des naufrages
qu'à en empêcher. A l'ouest elle était protégée par le tablier de
poutres amarré et cloué aux rochers, barrage éprouvé qui avait vaincu
le rude flux de la haute mer, véritable porte de citadelle ayant pour
chambranles les colonnes mêmes de l'écueil, les deux Douvres. Rien à
craindre de ce côté-là. C'est à l'est qu'était le danger.
A l'est il n'y avait que le brise-lames. Un brise-lames est un appareil
de pulvérisation. Il lui faut au moins deux claires-voies. Gilliatt
n'avait eu le temps que d'en construire une. Il bâtissait la seconde
sous la tempête même.
Heureusement le vent arrivait du nord-ouest. La mer fait des
maladresses. Ce vent, qui est l'ancien vent de galerne, avait peu
d'effet sur les roches Douvres. Il assaillait l'écueil en travers, et
ne poussait le flot ni sur l'un, ni sur l'autre des deux goulets du
défilé, de sorte qu'au lieu d'entrer dans une rue, il se heurtait à une
muraille. L'orage avait mal attaqué.
Mais les attaques du vent sont courbes, et il fallait s'attendre
à quelque virement subit. Si ce virement se faisait à l'est avant
que la deuxième claire-voie du brise-lames fût construite, le péril
serait grand. L'envahissement de la ruelle de rochers par la tempête
s'accomplirait, et tout était perdu.
L'étourdissement de l'orage allait croissant. Toute la tempête est coup
sur coup. C'est là sa force; c'est aussi là son défaut. A force d'être
une rage, elle donne prise à l'intelligence, et l'homme se défend;
mais sous quel écrasement! Rien n'est plus monstrueux. Nul répit, pas
d'interruption, pas de trêve, pas de reprise d'haleine. Il y a on ne
sait quelle lâcheté dans cette prodigalité de l'inépuisable. On sent
que c'est le poumon de l'infini qui souffle.
Toute l'immensité en tumulte se ruait sur l'écueil Douvres. On
entendait des voix sans nombre. Qui donc crie ainsi? L'antique
épouvante panique était là. Par moments, cela avait l'air de parler,
comme si quelqu'un faisait un commandement. Puis des clameurs, des
clairons, des trépidations étranges, et ce grand hurlement majestueux
que les marins nomment _appel de l'océan_. Les spirales indéfinies et
fuyantes du vent sifflaient en tordant le flot; les vagues, devenues
disques sous ces tournoiements, étaient lancées contre les brisants
comme des palets gigantesques par des athlètes invisibles. L'énorme
écume échevelait toutes les roches. Torrents en haut, baves en bas.
Puis les mugissements redoublaient. Aucune rumeur humaine ou bestiale
ne saurait donner l'idée des fracas mêlés à ces dislocations de la mer.
La nuée canonnait, les grêlons mitraillaient, la houle escaladait.
De certains points semblaient immobiles; sur d'autres le vent faisait
vingt toises par seconde. La mer à perte de vue était blanche; dix
lieues d'eau de savon emplissaient l'horizon. Des portes de feu
s'ouvraient. Quelques nuages paraissaient brûlés par les autres, et,
sur des tas de nuées rouges qui ressemblaient à des braises, ils
ressemblaient à des fumées. Des configurations flottantes se heurtaient
et s'amalgamaient, se déformant les unes par les autres. Une eau
incommensurable ruisselait. On entendait des feux de peloton dans le
firmament. Il y avait au milieu du plafond d'ombre une espèce de vaste
hotte renversée d'où tombaient pêle-mêle la trombe, la grêle, les
nuées, les pourpres, les phosphores, la nuit, la lumière, les foudres,
tant ces penchements du gouffre sont formidables!
Gilliatt semblait n'y pas faire attention. Il avait la tête baissée sur
son travail. La deuxième claire-voie commençait à s'exhausser. A chaque
coup de tonnerre il répondait par un coup de marteau. On entendait
cette cadence dans ce chaos. Il était nu-tête. Une rafale lui avait
emporté sa galérienne.
Sa soif était ardente. Il avait probablement la fièvre. Des flaques de
pluie s'étaient formées autour de lui dans des trous de rochers. De
temps en temps il prenait de l'eau dans le creux de sa main et buvait.
Puis, sans même examiner où en était l'orage, il se remettait à la
besogne.
Tout pouvait dépendre d'un instant. Il savait ce qui l'attendait s'il
ne terminait pas à temps son brise-lames. A quoi bon perdre une minute
à regarder s'approcher la face de la mort?
Le bouleversement autour de lui était comme une chaudière qui bout.
Il y avait du fracas et du tapage. Par instants la foudre semblait
descendre un escalier. Les percussions électriques revenaient sans
cesse aux mêmes pointes de rocher, probablement veinées de diorite.
Il y avait des grêlons gros comme le poing. Gilliatt était forcé de
secouer les plis de sa vareuse. Jusqu'à ses poches étaient pleines de
grêle.
La tourmente était maintenant ouest, et battait le barrage des deux
Douvres; mais Gilliatt avait confiance en ce barrage, et avec raison.
Ce barrage, fait du grand morceau de l'avant de la Durande, recevait
sans dureté le choc du flot; l'élasticité est une résistance; les
calculs de Stevenson établissent que, contre la vague, élastique
elle-même, un assemblage de bois, d'une dimension voulue, rejointoyé et
enchaîné d'une certaine façon, fait meilleur obstacle qu'un breakwater
de maçonnerie. Le barrage des Douvres remplissait ces conditions; il
était d'ailleurs si ingénieusement amarré que la lame, en frappant
dessus, était comme le marteau qui enfonce le clou, et l'appuyait au
rocher et le consolidait; pour le démolir, il eût fallu renverser les
Douvres. La rafale, en effet, ne réussissait qu'à envoyer à la panse,
par-dessus l'obstacle, quelques jets de bave. De ce côté, grâce au
barrage, la tempête avortait en crachement. Gilliatt tournait le dos
à cet effort-là. Il sentait tranquillement derrière lui cette rage
inutile.
Les flocons d'écume, volant de toutes parts, ressemblaient à de la
laine. L'eau vaste et irritée noyait les rochers, montait dessus,
entrait dedans, pénétrait dans le réseau des fissures intérieures, et
ressortait des masses granitiques par des fentes étroites, espèces de
bouches intarissables qui faisaient dans ce déluge de petites fontaines
paisibles. Çà et là des filets d'argent tombaient gracieusement de ces
trous dans la mer.
La claire-voie de renfort du barrage de l'est s'achevait. Encore
quelques nœuds de corde et de chaîne, et le moment approchait où cette
clôture pourrait à son tour lutter.
Subitement, une grande clarté se fit, la pluie discontinua, les nuées
se désagrégèrent, le vent venait de sauter, une sorte de haute fenêtre
crépusculaire s'ouvrit au zénith, et les éclairs s'éteignirent; on put
croire à la fin. C'était le commencement.
La saute de vent était du sud-ouest au nord-est.
La tempête allait reprendre, avec une nouvelle troupe d'ouragans. Le
nord allait donner, assaut violent. Les marins nomment cette reprise
redoutée _la rafale de la renverse_. Le vent du sud a plus d'eau, le
vent du nord a plus de foudre.
L'agression maintenant, venant de l'est, allait s'adresser au point
faible.
Cette fois Gilliatt se dérangea de son travail, il regarda.
Il se plaça debout sur une saillie de rocher en surplomb derrière
la deuxième claire-voie presque terminée. Si la première claie du
brise-lames était emportée, elle défoncerait la seconde, pas consolidée
encore, et, sous cette démolition, elle écraserait Gilliatt. Gilliatt,
à la place qu'il venait de choisir, serait broyé avant de voir la panse
et la machine et toute son œuvre s'abîmer dans cet engouffrement. Telle
était l'éventualité. Gilliatt l'acceptait, et, terrible, la voulait.
Dans ce naufrage de toutes ses espérances, mourir d'abord, c'est ce
qu'il lui fallait; mourir le premier; car la machine lui faisait
l'effet d'une personne. Il releva de sa main gauche ses cheveux collés
sur ses yeux par la pluie, étreignit à pleine poignée son bon marteau,
se pencha en arrière, menaçant lui-même, et attendit.
Il n'attendit pas longtemps.
Un éclat de foudre donna le signal, l'ouverture pâle du zénith se
ferma, une bouffée d'averse se précipita, tout redevint obscur, et il
n'y eut plus de flambeau que l'éclair. La sombre attaque arrivait.
Une puissante houle, visible dans les coups sur coups de l'éclair, se
leva à l'est au delà du rocher l'Homme. Elle ressemblait à un gros
rouleau de verre. Elle était glauque et sans écume et barrait toute la
mer. Elle avançait vers le brise-lames. En approchant, elle s'enflait;
c'était on ne sait quel large cylindre de ténèbres roulant sur l'océan.
Le tonnerre grondait sourdement.
Cette houle atteignit le rocher l'Homme, s'y cassa en deux, et passa
outre. Les deux tronçons rejoints ne firent plus qu'une montagne
d'eau, et, de parallèle qu'elle était au brise-lames, elle y devint
perpendiculaire. C'était une vague qui avait la forme d'une poutre.
Ce bélier se jeta sur le brise-lames. Le choc fut rugissant. Tout
s'effaça dans de l'écume.
On ne peut se figurer, si on ne les a vues, ces avalanches de neige
que la mer s'ajoute, et sous lesquelles elle engloutit des rochers de
plus de cent pieds de haut, tels, par exemple, que le Grand Anderlo à
Guernesey et le Pinacle à Jersey. A Sainte-Marie de Madagascar, elle
saute par-dessus la pointe de Tintingue.
Pendant quelques instants, le paquet de mer aveugla tout. Il n'y eut
plus rien de visible qu'un entassement furieux, une bave démesurée, la
blancheur du linceul tournoyant au vent du sépulcre, un amas de bruit
et d'orage sous lequel l'extermination travaillait.
L'écume se dissipa. Gilliatt était debout.
Le barrage avait tenu bon. Pas une chaîne rompue, pas un clou
déplanté. Le barrage avait montré sous l'épreuve les deux qualités du
brise-lames; il avait été souple comme une claie et solide comme un
mur. La houle s'y était dissoute en pluie.
Un ruissellement d'écume, glissant le long des zigzags du détroit, alla
mourir sous la panse.
L'homme qui avait fait cette muselière à l'océan ne se reposa pas.
L'orage heureusement divagua pendant quelque temps. L'acharnement des
vagues revint aux parties murées de l'écueil. Ce fut un répit. Gilliatt
en profita pour compléter la claire-voie d'arrière.
La journée s'acheva dans ce labeur. La tourmente continuait ses
violences sur le flanc de l'écueil avec une solennité lugubre. L'urne
d'eau et l'urne de feu qui sont dans les nuées se versaient sans se
vider. Les ondulations hautes et basses du vent ressemblaient aux
mouvements d'un dragon.
Quand la nuit vint, elle y était déjà; on ne s'en aperçut pas.
Du reste, ce n'était point l'obscurité complète. Les tempêtes,
illuminées et aveuglées par l'éclair, ont des intermittences de visible
et d'invisible. Tout est blanc, puis tout est noir. On assiste à la
sortie des visions et à la rentrée des ténèbres.
Une zone de phosphore, rouge de la rougeur boréale, flottait comme
un haillon de flamme spectrale derrière les épaisseurs de nuages. Il
en résultait un vaste blêmissement. Les largeurs de la pluie étaient
lumineuses.
Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient. Une fois il se tourna
et dit à l'éclair: Tiens-moi la chandelle.
Il put, à cette lueur, exhausser la claire-voie d'arrière plus haut
encore que la claire-voie d'avant. Le brise-lames se trouva presque
complet. Comme Gilliatt amarrait à l'étrave culminante un câble de
renfort, la bise lui souffla en plein dans le visage. Ceci lui fit
dresser la tête. Le vent s'était brusquement replacé au nord-est.
L'assaut du goulet de l'est recommençait. Gilliatt jeta les yeux au
large. Le brise-lames allait être encore assailli. Un nouveau coup de
mer venait.
Cette lame fut rudement assenée; une deuxième la suivit, puis une
autre et une autre encore, cinq ou six en tumulte, presque ensemble;
enfin une dernière, épouvantable.
Celle-ci, qui était comme un total de forces, avait on ne sait quelle
figure d'une chose vivante. Il n'aurait pas été malaisé d'imaginer
dans cette intumescence et dans cette transparence des aspects d'ouïes
et de nageoires. Elle s'aplatit et se broya sur le brise-lames. Sa
forme presque animale s'y déchira dans un rejaillissement. Ce fut,
sur ce bloc de rochers et de charpentes, quelque chose comme le
vaste écrasement d'une hydre. La houle en mourant dévastait. Le flot
paraissait se cramponner et mordre. Un profond tremblement remua
l'écueil. Des grognements de bête s'y mêlaient. L'écume ressemblait à
la salive d'un léviathan.
L'écume retombée laissa voir un ravage. Cette dernière escalade avait
fait de la besogne. Cette fois le brise-lames avait souffert. Une
longue et lourde poutre, arrachée de la claire-voie d'avant, avait
été lancée par-dessus le barrage d'arrière, sur la roche en surplomb
choisie un moment par Gilliatt pour poste de combat. Par bonheur, il
n'y était point remonté. Il eût été tué roide.
Il y eut dans la chute de ce poteau une singularité, qui, en
empêchant le madrier de rebondir, sauva Gilliatt des ricochets et des
contre-coups. Elle lui fut même utile encore, comme on va le voir,
d'une autre façon.
Entre la roche en saillie et l'escarpement intérieur du défilé, il y
avait un intervalle, un grand hiatus assez semblable à l'entaille d'une
hache ou à l'alvéole d'un coin. Une des extrémités du madrier jeté en
l'air par le flot s'était en tombant engagée dans cet hiatus. L'hiatus
s'en était élargi.
Une idée vint à Gilliatt.
Peser sur l'autre extrémité.
Le madrier, pris par un bout dans la fente du rocher qu'il avait
agrandie, en sortait droit comme un bras tendu. Cette espèce de bras
s'allongeait parallèlement à la façade intérieure du défilé, et
l'extrémité libre du madrier s'éloignait de ce point d'appui d'environ
dix-huit ou vingt pouces. Bonne distance pour l'effort à faire.
Gilliatt s'arc-bouta des pieds, des genoux et des poings à
l'escarpement et s'adossa des deux épaules au levier énorme. La poutre
était longue; ce qui augmentait la puissance de la pesée. La roche
était déjà ébranlée. Pourtant Gilliatt dut s'y reprendre à quatre
fois. Il lui ruisselait des cheveux autant de sueur que de pluie. Le
quatrième effort fut frénétique. Il y eut un rauquement dans le rocher,
l'hiatus prolongé en fissure s'ouvrit comme une mâchoire, et la lourde
masse tomba dans l'étroit entre-deux du défilé avec un bruit terrible,
réplique aux coups de foudre.
Elle tomba droite, si cette expression est possible, c'est-à-dire sans
se casser.
Qu'on se figure un menhir précipité tout d'une pièce.
La poutre-levier suivit le rocher, et Gilliatt, tout cédant à la fois
sous lui, faillit lui-même tomber.
Le fond était très comblé de galets en cet endroit et il y avait peu
d'eau. Le monolithe, dans un clapotement d'écume, qui éclaboussa
Gilliatt, se coucha entre les deux grandes roches parallèles du défilé
et fit une muraille transversale, sorte de trait d'union des deux
escarpements. Ses deux bouts touchaient; il était un peu trop long,
et son sommet qui était de roche mousse s'écrasa en s'emboîtant.
Il résulta de cette chute un cul-de-sac singulier, qu'on peut voir
encore aujourd'hui. L'eau, derrière cette barre de pierre, est presque
toujours tranquille.
C'était là un rempart plus invincible encore que le panneau de l'avant
de la Durande ajusté entre les deux Douvres.
Ce barrage intervint à propos.
Les coups de mer avaient continué. La vague s'opiniâtre toujours
sur l'obstacle. La première claire-voie entamée commençait à se
désarticuler. Une maille défaite à un brise-lames est une grave avarie.
L'élargissement du trou est inévitable, et nul moyen d'y remédier sur
place. La houle emporterait le travailleur.
Une décharge électrique, qui illumina l'écueil, dévoila à Gilliatt le
dégât qui se faisait dans le brise-lames, les poutres déjetées, les
bouts de corde et les bouts de chaîne commençant à jouer dans le vent,
une déchirure au centre de l'appareil. La deuxième claire-voie était
intacte.
Le bloc de pierre, si puissamment jeté par Gilliatt dans l'entre-deux
derrière le brise-lames, était la plus solide des barrières, mais avait
un défaut; il était trop bas. Les coups de mer ne pouvaient le rompre,
mais pouvaient le franchir.
Il ne fallait point songer à l'exhausser. Des masses rocheuses seules
pouvaient être utilement superposées à ce barrage de pierre; mais
comment les détacher, comment les traîner, comment les soulever,
comment les étager, comment les fixer? On ajoute des charpentes, on
n'ajoute pas des rochers.
Gilliatt n'était pas Encelade.
Le peu d'élévation de ce petit isthme de granit préoccupait Gilliatt.
Ce défaut ne tarda point à se faire sentir. Les rafales ne quittaient
plus le brise-lames; elles faisaient plus que s'acharner, on eût dit
qu'elles s'appliquaient. On entendait sur cette charpente cahotée une
sorte de piétinement.
Tout à coup un tronçon d'hiloire, détaché de cette dislocation,
sauta au delà de la deuxième claire-voie, vola par-dessus la roche
transversale, et alla s'abattre dans le défilé, où l'eau le saisit et
l'emporta dans les sinuosités de la ruelle. Gilliatt l'y perdit de
vue. Il est probable que le morceau de poutre alla heurter la panse.
Heureusement, dans l'intérieur de l'écueil, l'eau, enfermée de toutes
parts, se ressentait à peine du bouleversement extérieur. Il y avait
peu de flot, et le choc ne put être très rude. Gilliatt du reste
n'avait pas le temps de s'occuper de cette avarie, s'il y avait avarie;
tous les dangers se levaient à la fois, la tempête se concentrait sur
le point vulnérable, l'imminence était devant lui.
L'obscurité fut un moment profonde, l'éclair s'interrompit, connivence
sinistre; la nuée et la vague ne firent qu'un; il y eut un coup sourd.
Ce coup fut suivi d'un fracas.
Gilliatt avança la tête. La claire-voie, qui était le front du barrage,
était défoncée. On voyait les pointes de poutres bondir dans la vague.
La mer se servait du premier brise-lames pour battre en brèche le
second.
Gilliatt éprouva ce qu'éprouverait un général qui verrait son
avant-garde ramenée.
Le deuxième rang de poutres résista au choc. L'armature d'arrière
était fortement liée et contre-butée. Mais la claire-voie rompue
était pesante, elle était à la discrétion des flots qui la lançaient,
puis la reprenaient, les ligatures qui lui restaient l'empêchaient de
s'émietter et lui maintenaient tout son volume, et les qualités que
Gilliatt lui avait données comme appareil de défense aboutissaient à en
faire un excellent engin de destruction. De bouclier elle était devenue
massue. En outre les cassures la hérissaient, des bouts de solives
lui sortaient de partout et elle était comme couverte de dents et
d'éperons. Pas d'arme contondante plus redoutable et plus propre à être
maniée par la tempête.
Elle était le projectile et la mer était la catapulte.
Les coups se succédaient avec une sorte de régularité tragique.
Gilliatt, pensif derrière cette porte barricadée par lui, écoutait ces
frappements de la mort voulant entrer.
Il réfléchissait amèrement que, sans cette cheminée de la Durande si
fatalement retenue par l'épave, il serait en cet instant-là même, et
depuis le matin, rentré à Guernesey, et au port, avec la panse en
sûreté et la machine sauvée.
La chose redoutée se réalisa. L'effraction eut lieu. Ce fut comme un
râle. Toute la charpente du brise-lames à la fois, les deux armatures
confondues et broyées ensemble, vint, dans une trombe de houle, se
ruer sur le barrage de pierre comme un chaos sur une montagne, et s'y
arrêta. Cela ne fut plus qu'un enchevêtrement, informe broussaille de
poutres, pénétrable aux flots, mais les pulvérisant encore. Ce rempart
vaincu agonisait héroïquement. La mer l'avait fracassé, il brisait la
mer. Renversé, il demeurait, dans une certaine mesure, efficace. La
roche formant barrage, obstacle sans recul possible, le retenait par le
pied. Le défilé était, nous l'avons dit, très étroit sur ce point; la
rafale victorieuse avait refoulé, mêlé et pilé tout le brise-lames en
bloc dans cet étranglement; la violence même de la poussée, en tassant
la masse et en enfonçant les fractures les unes dans les autres, avait
fait de cette démolition un écrasement solide. C'était détruit et
inébranlable. Quelques pièces de bois seulement s'arrachèrent. Le flot
les dispersa. Une passa en l'air très près de Gilliatt. Il en sentit le
vent sur son front.
Mais quelques lames, ces grosses lames qui dans les tourmentes
reviennent avec une périodicité imperturbable, sautaient par-dessus la
ruine du brise-lames. Elles retombaient dans le défilé, et, en dépit
des coudes que faisait la ruelle, elles y soulevaient l'eau. Le flot du
détroit commençait à remuer fâcheusement. Le baiser obscur des vagues
aux rochers s'accentuait.
Comment empêcher à présent cette agitation de se propager jusqu'à la
panse?
Il ne faudrait pas beaucoup de temps à ces rafales pour mettre toute
l'eau intérieure en tempête, et, en quelques coups de mer, la panse
serait éventrée, et la machine coulée.
Gilliatt songeait, frémissant.
Mais il ne se déconcertait point. Pas de déroute possible pour cette
âme.
L'ouragan maintenant avait trouvé le joint et s'engouffrait
frénétiquement entre les deux murailles du détroit.
Tout à coup retentit et se prolongea dans le défilé, à quelque distance
en arrière de Gilliatt, un craquement, plus effrayant que tout ce que
Gilliatt avait encore entendu.
C'était du côté de la panse.
Quelque chose de funeste se passait là.
Gilliatt y courut.
Du goulet de l'est, où il était, il ne pouvait voir la panse à cause
des zigzags de la ruelle. Au dernier tournant, il s'arrêta, et attendit
un éclair.
L'éclair arriva et lui montra la situation.
Au coup de mer sur le goulet de l'est avait répondu un coup de vent
sur le goulet de l'ouest. Un désastre s'y ébauchait.
La panse n'avait point d'avarie visible; affourchée comme elle était,
elle donnait peu de prise; mais la carcasse de la Durande était en
détresse.
Cette ruine, dans une telle tempête, présentait de la surface. Elle
était toute hors de l'eau, en l'air, offerte. Le trou que lui avait
pratiqué Gilliatt pour en extraire la machine, achevait d'affaiblir la
coque. La poutre de quille était coupée. Ce squelette avait la colonne
vertébrale rompue.
L'ouragan avait soufflé dessus.
Il n'en avait point fallu davantage. Le tablier du pont s'était plié
comme un livre qui s'ouvre. Le démembrement s'était fait. C'était ce
craquement qui, à travers la tourmente, était parvenu aux oreilles de
Gilliatt.
Ce qu'il vit en approchant paraissait presque irrémédiable.
L'incision carrée opérée par lui était devenue une plaie. De cette
coupure le vent avait fait une fracture. Cette brisure transversale
séparait l'épave en deux. La partie postérieure, voisine de la panse,
était demeurée solide dans son étau de rochers. La partie antérieure,
celle qui faisait face à Gilliatt, pendait. Une fracture, tant qu'elle
tient, est un gond. Cette masse oscillait sur ses cassures, comme sur
des charnières, et le vent la balançait avec un bruit redoutable.
Heureusement la panse n'était plus dessous.
Mais ce balancement ébranlait l'autre moitié de la coque encore
incrustée et immobile entre les deux Douvres. De l'ébranlement à
l'arrachement il n'y a pas loin. Sous l'opiniâtreté du vent, la partie
disloquée pouvait subitement entraîner l'autre, qui touchait presque à
la panse, et tout, la panse avec la machine, s'engloutirait sous cet
effondrement.
Gilliatt avait cela devant les yeux.
C'était la catastrophe.
Comment la détourner?
Gilliatt était de ceux qui du danger même font jaillir le secours. Il
se recueillit un moment.
Gilliatt alla à son arsenal et prit sa hache.
Le marteau avait bien travaillé, c'était le tour de la cognée.
Puis Gilliatt monta sur l'épave. Il prit pied sur la partie du
tablier qui n'avait pas fléchi, et, penché au-dessus du précipice de
l'entre-deux des Douvres, il se mit à achever les poutres brisées et à
couper ce qui restait d'attaches à la coque pendante.
Consommer la séparation des deux tronçons de l'épave, délivrer la
moitié restée solide, jeter au flot ce que le vent avait saisi,
faire la part à la tempête, telle était l'opération. Elle était plus
périlleuse que malaisée. La moitié pendante de la coque, tirée par le
vent et par son poids, n'adhérait que par quelques points. L'ensemble
de l'épave ressemblait à un diptyque dont un volet à demi décloué
battrait l'autre. Cinq ou six pièces de la membrure seulement, pliées
et éclatées, mais non rompues, tenaient encore. Leurs fractures
criaient et s'élargissaient à chaque va-et-vient de la bise, et la
hache n'avait pour ainsi dire qu'à aider le vent. Ce peu d'attaches,
qui faisait la facilité de ce travail, en faisait aussi le danger. Tout
pouvait crouler à la fois sous Gilliatt.
L'orage atteignait son paroxysme. La tempête n'avait été que terrible,
elle devint horrible. La convulsion de la mer gagna le ciel. La nuée
jusque-là avait été souveraine, elle semblait exécuter ce qu'elle
voulait, elle donnait l'impulsion, elle versait la folie aux vagues,
tout en gardant on ne sait quelle lucidité sinistre. En bas c'était
de la démence, en haut c'était de la colère. Le ciel est le souffle,
l'océan n'est que l'écume. De là l'autorité du vent. L'ouragan est
génie. Cependant l'ivresse de sa propre horreur l'avait troublé. Il
n'était plus que tourbillon. C'était l'aveuglement enfantant la nuit.
Il y a dans les tourmentes un moment insensé; c'est pour le ciel une
espèce de montée au cerveau. L'abîme ne sait plus ce qu'il fait.
Il foudroie à tâtons. Rien de plus affreux. C'est l'heure hideuse.
La trépidation de l'écueil était à son comble. Tout orage a une
mystérieuse orientation; à cet instant-là, il la perd. C'est le mauvais
endroit de la tempête. A cet instant-là, _le vent_, disait Thomas
Fuller, _est un fou furieux_. C'est à cet instant-là que se fait dans
les tempêtes cette dépense continue d'électricité que Piddington
appelle _la cascade d'éclairs_. C'est à cet instant-là qu'au plus noir
de la nuée apparaît, on ne sait pourquoi, pour espionner l'effarement
universel, ce cercle de lueur bleue que les vieux marins espagnols
nommaient l'Œil de Tempête, _el ojo de tempestad_. Cet œil lugubre
était sur Gilliatt.
Gilliatt de son côté regardait la nuée. Maintenant il levait la tête.
Après chaque coup de cognée, il se dressait, hautain. Il était, ou
il semblait être, trop perdu pour que l'orgueil ne lui vînt pas.
Désespérait-il? Non. Devant le suprême accès de rage de l'océan, il
était aussi prudent que hardi. Il ne mettait les pieds dans l'épave
que sur les points solides. Il se risquait et se préservait. Lui
aussi était à son paroxysme. Sa vigueur avait décuplé. Il était
éperdu d'intrépidité. Ses coups de cognée sonnaient comme des défis.
Il paraissait avoir gagné en lucidité ce que la tempête avait perdu.
Conflit pathétique. D'un côté l'intarissable, de l'autre l'infatigable.
C'était à qui ferait lâcher prise à l'autre. Les nuées terribles
modelaient dans l'immensité des masques de gorgones, tout le dégagement
d'intimidation possible se produisait, la pluie venait des vagues,
l'écume venait des nuages, les fantômes du vent se courbaient, des
faces de météores s'empourpraient et s'éclipsaient, et l'obscurité
était monstrueuse après ces évanouissements; il n'y avait plus qu'un
versement, arrivant de tous les côtés à la fois; tout était ébullition;
l'ombre en masse débordait; les cumulus chargés de grêle, déchiquetés,
couleur cendre, paraissaient pris d'une espèce de frénésie giratoire,
il y avait en l'air un bruit de pois secs secoués dans un crible,
les électricités inverses observées par Volta faisaient de nuage à
nuage leur jeu fulminant, les prolongements de la foudre étaient
épouvantables, les éclairs s'approchaient tout près de Gilliatt. Il
semblait étonner l'abîme. Il allait et venait sur la Durande branlante,
faisant trembler le pont sous son pas, frappant, taillant, coupant,
tranchant, la hache au poing, blême aux éclairs, échevelé, pieds nus,
en haillons, la face couverte des crachats de la mer, grand dans ce
cloaque de tonnerres.
Contre le délire des forces, l'adresse seule peut lutter. L'adresse
était le triomphe de Gilliatt. Il voulait une chute ensemble de tout le
débris disloqué. Pour cela, il affaiblissait les fractures charnières
sans les rompre tout à fait, laissant quelques fibres qui soutenaient
le reste. Subitement il s'arrêta, tenant la cognée haute. L'opération
était à point. Le morceau entier se détacha.
Cette moitié de la carcasse de l'épave coula entre les deux Douvres,
au-dessous de Gilliatt debout sur l'autre moitié, penché et regardant.
Elle plongea perpendiculairement dans l'eau, éclaboussa les rochers,
et s'arrêta dans l'étranglement avant de toucher le fond. Il en resta
assez hors de l'eau pour dominer le flot de plus de douze pieds; le
tablier vertical faisait muraille entre les deux Douvres; comme la
roche jetée en travers un peu plus haut dans le détroit, il laissait à
peine filtrer un glissement d'écume à ses deux extrémités; et ce fut
la cinquième barricade improvisée par Gilliatt contre la tempête dans
cette rue de la mer.
L'ouragan, aveugle, avait travaillé à cette barricade dernière.
Il était heureux que le resserrement des parois eût empêché ce barrage
d'aller jusqu'au fond. Cela lui laissait plus de hauteur; en outre
l'eau pouvait passer sous l'obstacle, ce qui soutirait de la force aux
lames. Ce qui passe par-dessous ne saute point par-dessus. C'est là, en
partie, le secret du brise-lames flottant.
Désormais, quoi que fît la nuée, rien n'était à craindre pour la panse
et la machine. L'eau ne pouvait plus bouger autour d'elles. Entre la
clôture des Douvres qui les couvrait à l'ouest et le nouveau barrage
qui les protégeait à l'est, aucun coup de mer ni de vent ne pouvait les
atteindre.
Gilliatt de la catastrophe avait tiré le salut. La nuée, en somme,
l'avait aidé.
Cette chose faite, il prit d'une flaque de pluie un peu d'eau dans le
creux de sa main, but, et dit à la nuée: Cruche!
C'est une joie ironique pour l'intelligence combattante de constater la
vaste stupidité des forces furieuses aboutissant à des services rendus,
et Gilliatt sentait cet immémorial besoin d'insulter son ennemi, qui
remonte aux héros d'Homère.
Gilliatt descendit dans la panse et profita des éclairs pour
l'examiner. Il était temps que le secours arrivât à la pauvre barque,
elle avait été fort secouée dans l'heure précédente et elle commençait
à s'arquer. Gilliatt, dans ce coup d'œil sommaire, ne constata
aucune avarie. Pourtant il était certain qu'elle avait enduré des
chocs violents. Une fois l'eau calmée, la coque s'était redressée
d'elle-même; les ancres s'étaient bien comportées; quant à la machine,
ses quatre chaînes l'avaient admirablement maintenue.
Comme Gilliatt achevait cette revue, une blancheur passa près de lui et
s'enfonça dans l'ombre. C'était une mouette.
Pas d'apparition meilleure dans les tourmentes. Quand les oiseaux
arrivent, c'est que l'orage se retire.
Autre signe excellent, le tonnerre redoublait.
Les suprêmes violences de la tempête la désorganisent. Tous les marins
le savent, la dernière épreuve est rude, mais courte. L'excès de foudre
annonce la fin.
La pluie s'arrêta brusquement. Puis il n'y eut plus qu'un roulement
bourru dans la nuée. L'orage cessa comme une planche qui tombe à
terre. Il se cassa, pour ainsi dire. L'immense machine des nuages se
défit. Une lézarde de ciel clair disjoignit les ténèbres. Gilliatt fut
stupéfait, il était grand jour.
La tempête avait duré près de vingt heures.
Le vent qui avait apporté, remporta. Un écroulement d'obscurité diffuse
encombra l'horizon. Les brumes rompues et fuyantes se massèrent
pêle-mêle en tumulte, il y eut d'un bout à l'autre de la ligne des
nuages un mouvement de retraite, on entendit une longue rumeur
décroissante, quelques dernières gouttes de pluie tombèrent, et toute
cette ombre pleine de tonnerres s'en alla comme une cohue de chars
terribles.
Brusquement le ciel fut bleu.
Gilliatt s'aperçut qu'il était las. Le sommeil s'abat sur la fatigue
comme un oiseau de proie. Gilliatt se laissa fléchir et tomber dans la
barque sans choisir la place, et s'endormit. Il resta ainsi quelques
heures inerte et allongé, peu distinct des poutres et des solives parmi
lesquelles il gisait.
LIVRE QUATRIÈME
LES DOUBLES FONDS DE L'OBSTACLE
I
QUI A FAIM N'EST PAS LE SEUL
Quand il s'éveilla, il eut faim.
La mer s'apaisait. Mais il restait assez d'agitation au large pour
que le départ immédiat fût impossible. La journée d'ailleurs était
trop avancée. Avec le chargement que portait la panse, pour arriver à
Guernesey avant minuit, il fallait partir le matin.
Quoique la faim le pressât, Gilliatt commença par se mettre nu, seul
moyen de se réchauffer.
Ses vêtements étaient trempés par l'orage, mais l'eau de pluie avait
lavé l'eau de mer, ce qui fait que maintenant ils pouvaient sécher.
Gilliatt ne garda que son pantalon, qu'il releva jusqu'aux jarrets.
Il étendit çà et là et fixa avec des galets sur les saillies de rocher
autour de lui sa chemise, sa vareuse, son suroit, ses jambières et sa
peau de mouton.
Puis il pensa à manger.
Gilliatt eut recours à son couteau qu'il avait grand soin d'aiguiser
et de tenir toujours en état, et il détacha du granit quelques poux
de roque, de la même espèce à peu près que les clovisses de la
Méditerranée. On sait que cela se mange cru. Mais, après tant de
labeurs si divers et si rudes, la pitance était maigre. Il n'avait plus
de biscuit. Quant à l'eau, elle ne lui manquait plus. Il était mieux
que désaltéré, il était inondé.
Il profita de ce que la mer baissait pour rôder dans les rochers à la
recherche des langoustes. Il y avait assez de découverte pour espérer
une bonne chasse.
Seulement il ne réfléchissait pas qu'il ne pouvait plus rien faire
cuire. S'il eût pris le temps d'aller jusqu'à son magasin, il l'eût
trouvé effondré sous la pluie. Son bois et son charbon étaient noyés,
et de sa provision d'étoupe, qui lui tenait lieu d'amadou, il n'y avait
pas un brin qui ne fût mouillé. Nul moyen d'allumer du feu.
Du reste la soufflante était désorganisée; l'auvent du foyer de la
forge était descellé; l'orage avait fait le sac du laboratoire. Avec
ce qui restait d'outils échappés à l'avarie, Gilliatt, à la rigueur,
pouvait encore travailler comme charpentier, non comme forgeron. Mais
Gilliatt, pour l'instant, ne songeait pas à son atelier.
Tiré d'un autre côté par l'estomac, il s'était mis, sans plus de
réflexion, à la poursuite de son repas. Il errait, non dans la gorge
de l'écueil, mais en dehors, sur le revers des brisants. C'était de
ce côté-là que la Durande, dix semaines auparavant, était venue se
heurter aux récifs.
Pour la chasse que faisait Gilliatt, l'extérieur du défilé valait mieux
que l'intérieur. Les crabes, à mer basse, ont l'habitude de prendre
l'air. Ils se chauffent volontiers au soleil. Ces êtres difformes
aiment midi. C'est une chose bizarre que leur sortie de l'eau en pleine
lumière. Leur fourmillement indigne presque. Quand on les voit, avec
leur gauche allure oblique, monter lourdement, de pli en pli, les
étages inférieurs des rochers comme les marches d'un escalier, on est
forcé de s'avouer que l'océan a de la vermine.
Depuis deux mois Gilliatt vivait de cette vermine.
Ce jour-là pourtant les poing-clos et les langoustes se dérobaient.
La tempête avait refoulé ces solitaires dans leurs cachettes et ils
n'étaient pas encore rassurés. Gilliatt tenait à la main son couteau
ouvert, et arrachait de temps en temps un coquillage sous le varech. Il
mangeait, tout en marchant.
Il ne devait pas être loin de l'endroit où sieur Clubin s'était perdu.
Comme Gilliatt prenait le parti de se résigner aux oursins et aux
châtaignes de mer, un clapotement se fit à ses pieds. Un gros crabe,
effrayé de son approche, venait de sauter à l'eau. Le crabe ne
s'enfonça point assez pour que Gilliatt le perdît de vue.
Gilliatt se mit à courir après le crabe sur le soubassement de
l'écueil. Le crabe fuyait.
Subitement il n'y eut plus rien.
Le crabe venait de se fourrer dans quelque crevasse sous le rocher.
Gilliatt se cramponna du poing à des reliefs de roche et avança la tête
pour voir sous les surplombs.
Il y avait là, en effet, une anfractuosité. Le crabe avait dû s'y
réfugier.
C'était mieux qu'une crevasse. C'était une espèce de porche.
La mer entrait sous ce porche, mais n'y était pas profonde. On voyait
le fond couvert de galets. Ces galets étaient glauques et revêtus
de conferves, ce qui indiquait qu'ils n'étaient jamais à sec. Ils
ressemblaient à des dessus de têtes d'enfants avec des cheveux verts.
Gilliatt prit son couteau dans ses dents, descendit des pieds et des
mains du haut de l'escarpement et sauta dans cette eau. Il en eut
presque jusqu'aux épaules.
Il s'engagea sous ce porche. Il se trouvait dans un couloir fruste avec
une ébauche de voûte ogive sur sa tête. Les parois étaient polies et
lisses. Il ne voyait plus le crabe. Il avait pied. Il avançait dans une
décroissance de jour. Il commençait à ne plus rien distinguer.
Après une quinzaine de pas, la voûte cessa au-dessus de lui. Il était
hors du couloir. Il y avait plus d'espace, et par conséquent plus de
jour; ses pupilles d'ailleurs s'étaient dilatées; il voyait assez
clair. Il eut une surprise.
Il venait de rentrer dans cette cave étrange visitée par lui le mois
d'auparavant.
Seulement il y était rentré par la mer.
Cette arche qu'il avait vue noyée, c'est par là qu'il venait de passer.
A de certaines marées basses, elle était praticable.
Ses yeux s'accoutumaient. Il voyait de mieux en mieux. Il était
stupéfait. Il retrouvait cet extraordinaire palais de l'ombre, cette
voûte, ces piliers, ces sangs ou ces pourpres, cette végétation à
pierreries, et, au fond, cette crypte, presque sanctuaire, et cette
pierre, presque autel.
Il se rendait peu compte de ces détails, mais il avait dans l'esprit
l'ensemble, et il le revoyait.
Il revoyait en face de lui, à une certaine hauteur dans l'escarpement,
la crevasse par laquelle il avait pénétré la première fois, et qui, du
point où il était maintenant, semblait inaccessible.
Il revoyait près de l'arche ogive ces grottes basses et obscures,
sortes de caveaux dans la cave, qu'il avait déjà observées de loin.
A présent, il en était près. La plus voisine de lui était à sec et
aisément abordable.
Plus près encore que cet enfoncement, il remarqua au-dessus du niveau
de l'eau, à portée de sa main, une fissure horizontale dans le granit.
Le crabe était probablement là. Il y plongea le poing le plus avant
qu'il put, et se mit à tâtonner dans ce trou de ténèbres.
Tout à coup il se sentit saisir le bras.
Ce qu'il éprouva en ce moment, c'est l'horreur indescriptible.
Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant
venait de se tordre dans l'ombre autour de son bras nu. Cela lui
montait vers la poitrine. C'était la pression d'une courroie et la
poussée d'une vrille. En moins d'une seconde, on ne sait quelle spirale
lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l'épaule. La pointe
fouillait sous son aisselle.
Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme
cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu'il avait
entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s'arc-bouta au
rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit
qu'à inquiéter un peu la ligature, qui se resserra. Elle était souple
comme le cuir, solide comme l'acier, froide comme la nuit.
Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc.
C'était comme une langue hors d'une gueule. Elle lécha épouvantablement
le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s'allongeant, démesurée et
fine, elle s'appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps.
En même temps, une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les
muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements
ronds, horribles. Il lui semblait que d'innombrables lèvres, collées à
sa chair, cherchaient à lui boire le sang.
Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui
fouetta les côtes comme une corde. Elle s'y fixa.
L'angoisse, à son paroxysme, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri.
Il y avait assez de jour pour qu'il pût voir les repoussantes formes
appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une
flèche, lui sauta autour du ventre et s'y enroula.
Impossible de couper ni d'arracher ces courroies visqueuses qui
adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantité de points.
Chacun de ces points était un foyer d'affreuse et bizarre douleur.
C'était ce qu'on éprouverait si l'on se sentait avalé à la fois par une
foule de bouches trop petites.
Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres
et vint se replier sur le diaphragme de Gilliatt. La compression
s'ajoutait à l'anxiété; Gilliatt pouvait à peine respirer.
Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s'élargissant comme
des lames d'épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient
évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt.
Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être
des bouches.
Brusquement une large viscosité ronde et plate sortit de dessous la
crevasse. C'était le centre; les cinq lanières s'y rattachaient comme
des rayons à un moyeu; on distinguait au côté opposé de ce disque
immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous
l'enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux
yeux qui regardaient.
Ces yeux voyaient Gilliatt.
Gilliatt reconnut la pieuvre.
II
LE MONSTRE
Pour croire à la pieuvre, il faut l'avoir vue.
Comparées à la pieuvre, les vieilles hydres font sourire.
A de certains moments, on serait tenté de le penser, l'insaisissable
qui flotte en nos songes rencontre dans le possible des aimants
auxquels ses linéaments se prennent, et de ces obscures fixations du
rêve il sort des êtres. L'Inconnu dispose du prodige, et il s'en sert
pour composer le monstre. Orphée, Homère et Hésiode n'ont pu faire que
la Chimère; Dieu a fait la Pieuvre.
Quand Dieu veut, il excelle dans l'exécrable.
Le pourquoi de cette volonté est l'effroi du penseur religieux.
Tous les idéals étant admis, si l'épouvante est un but, la pieuvre est
un chef-d'œuvre.
La baleine a l'énormité, la pieuvre est petite; l'hippopotame a une
cuirasse, la pieuvre est nue; la jararaca a un sifflement, la pieuvre
est muette; le rhinocéros a une corne, la pieuvre n'a pas de corne;
le scorpion a un dard, la pieuvre n'a pas de dard; le buthus a des
pinces, la pieuvre n'a pas de pinces; l'alouate a une queue prenante,
la pieuvre n'a pas de queue; le requin a des nageoires tranchantes,
la pieuvre n'a pas de nageoires; le vespertilio-vampire a des ailes
onglées, la pieuvre n'a pas d'ailes; le hérisson a des épines, la
pieuvre n'a pas d'épines; l'espadon a un glaive, la pieuvre n'a pas
de glaive; la torpille a une foudre, la pieuvre n'a pas d'effluve; le
crapaud a un virus, la pieuvre n'a pas de virus; la vipère a un venin,
la pieuvre n'a pas de venin; le lion a des griffes, la pieuvre n'a
pas de griffes; le gypaète a un bec, la pieuvre n'a pas de bec; le
crocodile a une gueule, la pieuvre n'a pas de dents.
La pieuvre n'a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas
de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue
prenante ou contondante, pas d'ailerons tranchants, pas d'ailerons
onglés, pas d'épines, pas d'épée, pas de décharge électrique, pas de
virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La
pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée.
Qu'est-ce donc que la pieuvre? C'est la ventouse.
Dans les écueils de pleine mer, là où l'eau étale et cache toutes
ses splendeurs, dans les creux de rochers non visités, dans les
caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les
coquillages, sous les profonds portails de l'océan, le nageur qui
s'y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d'une
rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux,
évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié.
Voici ce que c'est que cette rencontre, toujours possible dans les
roches du large.
Une forme grisâtre oscille dans l'eau, c'est gros comme le bras, et
long d'une demi-aune environ; c'est un chiffon; cette forme ressemble
à un parapluie fermé qui n'aurait pas de manche. Cette loque avance
vers vous peu à peu. Soudain, elle s'ouvre, huit rayons s'écartent
brusquement autour d'une face qui a deux yeux; ces rayons vivent; il
y a du flamboiement dans leur ondoiement; c'est une sorte de roue;
déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. Épanouissement
effroyable. Cela se jette sur vous.
L'hydre harponne l'homme.
Cette bête s'applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses
longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est
terreuse; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière;
on dirait une bête faite de cendre qui habite l'eau. Elle est arachnide
par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient
violette. Chose épouvantable, c'est mou.
Ses nœuds garrottent; son contact paralyse.
Elle a un aspect de scorbut et de gangrène. C'est de la maladie
arrangée en monstruosité.
Elle est inarrachable. Elle adhère étroitement à sa proie. Comment?
Par le vide. Les huit antennes, larges à l'origine, vont s'effilant
et s'achèvent en aiguilles. Sous chacune d'elles s'allongent
parallèlement deux rangées de pustules décroissantes, les grosses près
de la tête, les petites à la pointe. Chaque rangée est de vingt-cinq;
il y a cinquante pustules par antenne, et toute la bête en a quatre
cents. Ces pustules sont des ventouses.
Ces ventouses sont des cartilages cylindriques, cornés, livides. Sur
la grande espèce, elles vont diminuant du diamètre d'une pièce de cinq
francs à la grosseur d'une lentille. Ces tronçons de tubes sortent de
l'animal et y rentrent. Ils peuvent s'enfoncer dans la proie de plus
d'un pouce.
Cet appareil de succion a toute la délicatesse d'un clavier. Il se
dresse, puis se dérobe. Il obéit à la moindre intention de l'animal.
Les sensibilités les plus exquises n'égalent pas la contractilité de
ces ventouses, toujours proportionnée aux mouvements intérieurs de la
bête et aux incidents extérieurs. Ce dragon est une sensitive.
Ce monstre est celui que les marins appellent poulpe, que la science
appelle céphalopode, et que la légende appelle kraken. Les matelots
anglais l'appellent Devil-fish, le Poisson-Diable. Ils l'appellent
aussi _Blood-sucker_, Suceur de sang. Dans les îles de la Manche on le
nomme la pieuvre.
Il est très rare à Guernesey, très petit à Jersey, très gros et assez
fréquent à Serk.
Une estampe de l'édition de Buffon par Sonnini représente un
céphalopode étreignant une frégate. Denis Montfort pense qu'en effet
le poulpe des hautes latitudes est de force à couler un navire. Bory
Saint-Vincent le nie, mais constate que dans nos régions il attaque
l'homme. Allez à Serk, on vous montrera près de Brecq-Hou le creux de
rocher où une pieuvre, il y a quelques années, a saisi, retenu et noyé
un pêcheur de homards. Péron et Lamarck se trompent quand ils doutent
que le poulpe, n'ayant pas de nageoires, puisse nager.
Celui qui écrit ces lignes a vu de ses yeux à Serk, dans la cave dite
les Boutiques, une pieuvre poursuivre à la nage un baigneur. Tuée, on
la mesura, elle avait quatre pieds anglais d'envergure et l'on put
compter les quatre cents suçoirs. La bête agonisante les poussait hors
d'elle convulsivement.
Selon Denis Montfort, un de ces observateurs que l'intuition à haute
dose fait descendre ou monter jusqu'au magisme, le poulpe a presque des
passions d'homme; le poulpe hait. En effet, dans l'absolu, être hideux,
c'est haïr.
Le difforme se débat sous une nécessité d'élimination qui le rend
hostile.
La pieuvre nageant reste, pour ainsi dire, dans le fourreau. Elle nage,
tous ses plis serrés. Qu'on se représente une manche cousue avec un
poing dedans. Ce poing, qui est la tête, pousse le liquide et avance
d'un vague mouvement ondulatoire. Ses deux yeux, quoique gros, sont peu
distincts, étant de la couleur de l'eau.
La pieuvre en chasse ou au guet se dérobe; elle se rapetisse, elle se
condense; elle se réduit à sa plus simple expression. Elle se confond
avec la pénombre. Elle a l'air d'un pli de la vague. Elle ressemble à
tout, excepté à quelque chose de vivant.
La pieuvre, c'est l'hypocrite. On n'y fait pas attention; brusquement,
elle s'ouvre.
Une viscosité qui a une volonté, quoi de plus effroyable! De la glu
pétrie de haine.
C'est dans le plus bel azur de l'eau limpide que surgit cette hideuse
étoile vorace de la mer. Elle n'a pas d'approche, ce qui est terrible.
Presque toujours, quand on la voit, on est pris.
La nuit, pourtant, et particulièrement dans la saison du rut, elle est
phosphorescente. Cette épouvante a ses amours. Elle attend l'hymen.
Elle se fait belle, elle s'allume, elle s'illumine, et, du haut de
quelque rocher, on peut l'apercevoir au-dessous de soi dans les
profondes ténèbres épanouie en une irradiation blême, soleil spectre.
La pieuvre nage; elle marche aussi. Elle est un peu poisson, ce qui ne
l'empêche pas d'être un peu reptile. Elle rampe sur le fond de la mer.
En marche elle utilise ses huit pattes. Elle se traîne à la façon de la
chenille arpenteuse.
Elle n'a pas d'os, elle n'a pas de sang, elle n'a pas de chair. Elle
est flasque. Il n'y a rien dedans. C'est une peau. On peut retourner
ses huit tentacules du dedans au dehors comme des doigts de gants.
Elle a un seul orifice, au centre de son rayonnement. Cet hiatus
unique, est-ce l'anus? est-ce la bouche? C'est les deux.
La même ouverture fait les deux fonctions. L'entrée est l'issue. Toute
la bête est froide.
Le carnasse de la Méditerranée est repoussant. C'est un contact odieux
que cette gélatine animée qui enveloppe le nageur, où les mains
s'enfoncent, où les ongles labourent, qu'on déchire sans la tuer,
et qu'on arrache sans l'ôter, espèce d'être coulant et tenace qui
vous passe entre les doigts; mais aucune stupeur n'égale la subite
apparition de la pieuvre, Méduse servie par huit serpents.
Pas de saisissement pareil à l'étreinte du céphalopode.
C'est la machine pneumatique qui vous attaque. Vous avez affaire au
vide ayant des pattes. Ni coups d'ongles, ni coups de dents; une
scarification indicible. Une morsure est redoutable; moins qu'une
succion. La griffe n'est rien près de la ventouse. La griffe, c'est
la bête qui entre dans votre chair; la ventouse, c'est vous-même qui
entrez dans la bête. Vos muscles s'enflent, vos fibres se tordent,
votre peau éclate sous une pesée immonde, votre sang jaillit et se
mêle affreusement à la lymphe du mollusque. La bête se superpose à
vous par mille bouches infâmes; l'hydre s'incorpore à l'homme; l'homme
s'amalgame à l'hydre. Vous ne faites qu'un. Ce rêve est sur vous. Le
tigre ne peut que vous dévorer; le poulpe, horreur! vous aspire. Il
vous tire à lui et en lui, et, lié, englué, impuissant, vous vous
sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre.
Au delà du terrible, être mangé vivant, il y a l'inexprimable, être bu
vivant.
Ces étranges animaux, la science les rejette d'abord, selon son
habitude d'excessive prudence, même vis-à-vis des faits, puis elle
se décide à les étudier; elle les dissèque, elle les classe, elle
les catalogue, elle leur met une étiquette; elle s'en procure des
exemplaires, elle les expose sous verre dans les musées; ils entrent
dans la nomenclature; elle les qualifie mollusques, invertébrés,
rayonnés; elle constate leurs voisinages: un peu au delà les calmars,
un peu en deçà les sépiaires; elle trouve à ces hydres de l'eau salée
un analogue dans l'eau douce, l'argyronecte; elle les divise en grande,
moyenne et petite espèce; elle admet plus aisément la petite espèce
que la grande, ce qui est d'ailleurs, dans toutes les régions, la
tendance de la science, laquelle est plus volontiers microscopique
que télescopique; elle regarde leur construction et les appelle
céphalopodes, elle compte leurs antennes et les appelle octopèdes. Cela
fait, elle les laisse là. Où la science les lâche, la philosophie les
reprend.
La philosophie étudie à son tour ces êtres. Elle va moins loin et plus
loin que la science. Elle ne les dissèque pas, elle les médite. Où le
scalpel a travaillé, elle plonge l'hypothèse. Elle cherche la cause
finale. Profond tourment du penseur. Ces créatures l'inquiètent presque
sur le créateur. Elles sont les surprises hideuses. Elles sont les
trouble-fête du contemplateur. Il les constate éperdu. Elles sont les
formes voulues du mal. Que devenir devant ces blasphèmes de la création
contre elle-même? A qui s'en prendre?
Le Possible est une matrice formidable. Le mystère se concrète en
monstres. Des morceaux d'ombre sortent de ce bloc, l'immanence, se
déchirent, se détachent, roulent, flottent, se condensent, font des
emprunts à la noirceur ambiante, subissent des polarisations inconnues,
prennent vie, se composent on ne sait quelle forme avec l'obscurité et
on ne sait quelle âme avec le miasme, et s'en vont, larves, à travers
la vitalité. C'est quelque chose comme les ténèbres faites bêtes. A
quoi bon? à quoi cela sert-il? Rechute de la question éternelle.
Ces animaux sont fantômes autant que monstres. Ils sont prouvés et
improbables. Être est leur fait, ne pas être serait leur droit.
Ils sont les amphibies de la mort. Leur invraisemblance complique
leur existence. Ils touchent la frontière humaine et peuplent la
limite chimérique. Vous niez le vampire, la pieuvre apparaît. Leur
fourmillement est une certitude qui déconcerte notre assurance.
L'optimisme, qui est le vrai pourtant, perd presque contenance devant
eux. Ils sont l'extrémité visible des cercles noirs. Ils marquent la
transition de notre réalité à une autre. Ils semblent appartenir à ce
commencement d'êtres terribles que le songeur entrevoit confusément par
le soupirail de la nuit.
Ces prolongements de monstres, dans l'invisible d'abord, dans le
possible ensuite, ont été soupçonnés, aperçus peut-être, par l'extase
sévère et par l'œil fixe des mages et des philosophes. De là la
conjecture d'un enfer. Le démon est le tigre de l'invisible. La bête
fauve des âmes a été dénoncée au genre humain par deux visionnaires,
l'un qui s'appelle Jean, l'autre qui s'appelle Dante.
Si en effet les cercles de l'ombre continuent indéfiniment, si après un
anneau il y en a un autre, si cette aggravation persiste en progression
illimitée, si cette chaîne, dont pour notre part nous sommes résolu à
douter, existe, il est certain que la pieuvre à une extrémité prouve
Satan à l'autre.
Il est certain que le méchant à un bout prouve à l'autre bout la
méchanceté.
Toute bête mauvaise, comme toute intelligence perverse, est sphinx.
Sphinx terrible proposant l'énigme terrible. L'énigme du mal.
C'est cette perfection du mal qui a fait pencher parfois de grands
esprits vers la croyance au dieu double, vers le redoutable bi-frons
des manichéens.
Une soie chinoise, volée dans la dernière guerre au palais de
l'empereur de la Chine, représente le requin qui mange le crocodile qui
mange le serpent qui mange l'aigle qui mange l'hirondelle qui mange la
chenille.
Toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante et mangée.
Les proies s'entre-mordent.
Cependant des savants qui sont aussi des philosophes, et par
conséquent bienveillants pour la création, trouvent ou croient trouver
l'explication. Le but final frappe, entre autres, Bonnet de Genève,
ce mystérieux esprit exact, qui fut opposé à Buffon, comme plus tard
Geoffroy Saint-Hilaire l'a été à Cuvier. L'explication serait ceci:
la mort partout exige l'ensevelissement partout. Les voraces sont des
ensevelisseurs.
Tous les êtres rentrent les uns dans les autres. Pourriture, c'est
nourriture. Nettoyage effrayant du globe. L'homme, carnassier, est,
lui aussi, un enterreur. Notre vie est faite de mort. Telle est la loi
terrifiante. Nous sommes sépulcres.
Dans notre monde crépusculaire, cette fatalité de l'ordre produit des
monstres. Vous dites: à quoi bon? Le voilà.
Est-ce l'explication? Est-ce la réponse à la question? Mais alors
pourquoi pas un autre ordre? La question renaît.
Vivons, soit.
Mais tâchons que la mort nous soit progrès. Aspirons aux mondes moins
ténébreux.
Suivons la conscience qui nous y mène.
Car, ne l'oublions jamais, le mieux n'est trouvé que par le meilleur.
III
AUTRE FORME DU COMBAT DANS LE GOUFFRE
Tel était l'être auquel, depuis quelques instants, Gilliatt appartenait.
Ce monstre était l'habitant de cette grotte. Il était l'effrayant génie
du lieu. Sorte de sombre démon de l'eau.
Toutes ces magnificences avaient pour centre l'horreur.
Le mois d'auparavant, le jour où pour la première fois Gilliatt avait
pénétré dans la grotte, la noirceur ayant un contour entrevue par lui
dans les plissements de l'eau secrète, c'était cette pieuvre.
Elle était là chez elle.
Quand Gilliatt, entrant pour la seconde fois dans cette cave à la
poursuite du crabe, avait aperçu la crevasse où il avait pensé que le
crabe se réfugiait, la pieuvre était dans ce trou, au guet.
Se figure-t-on cette attente?
Pas un oiseau n'oserait couver, pas un œuf n'oserait éclore, pas une
fleur n'oserait s'ouvrir, pas un sein n'oserait allaiter, pas un cœur
n'oserait aimer, pas un esprit n'oserait s'envoler, si l'on songeait
aux sinistres patiences embusquées dans l'abîme.
Gilliatt avait enfoncé son bras dans le trou; la pieuvre l'avait happé.
Elle le tenait.
Il était la mouche de cette araignée.
Gilliatt était dans l'eau jusqu'à la ceinture, les pieds crispés sur
la rondeur des galets glissants, le bras droit étreint et assujetti
par les enroulements plats des courroies de la pieuvre, et le torse
disparaissant presque sous les replis et les croisements de ce bandage
horrible.
Des huit bras de la pieuvre, trois adhéraient à la roche, cinq
adhéraient à Gilliatt. De cette façon, cramponnée d'un côté au granit,
de l'autre à l'homme, elle enchaînait Gilliatt au rocher. Gilliatt
avait sur lui deux cent cinquante suçoirs. Complication d'angoisse
et de dégoût. Être serré dans un poing démesuré dont les doigts
élastiques, longs de près d'un mètre, sont intérieurement pleins de
pustules vivantes qui vous fouillent la chair.
Nous l'avons dit, on ne s'arrache pas à la pieuvre. Si on l'essaie,
on est plus sûrement lié. Elle ne fait que se resserrer davantage.
Son effort croît en raison du vôtre. Plus de secousse produit plus de
constriction.
Gilliatt n'avait qu'une ressource, son couteau.
Il n'avait de libre que la main gauche; mais on sait qu'il en usait
puissamment. On aurait pu dire de lui qu'il avait deux mains droites.
Son couteau, ouvert, était dans cette main.
On ne coupe pas les antennes de la pieuvre; c'est un cuir impossible à
trancher, il glisse sous la lame; d'ailleurs la superposition est telle
qu'une entaille à ces lanières entamerait votre chair.
Le poulpe est formidable; pourtant il y a une manière de s'en servir.
Les pêcheurs de Serk la connaissent; qui les a vus exécuter en mer de
certains mouvements brusques, le sait. Les marsouins la connaissent
aussi; ils ont une façon de mordre la sèche qui lui coupe la tête. De
là tous ces calmars, toutes ces sèches et tous ces poulpes sans tête
qu'on rencontre au large.
Le poulpe, en effet, n'est vulnérable qu'à la tête.
Gilliatt ne l'ignorait point.
Il n'avait jamais vu de pieuvre de cette dimension. Du premier coup, il
se trouvait pris par la grande espèce. Un autre se fût troublé.
Pour la pieuvre comme pour le taureau il y a un moment qu'il faut
saisir; c'est l'instant où le taureau baisse le cou, c'est l'instant
où la pieuvre avance la tête; instant rapide. Qui manque ce joint est
perdu.
Tout ce que nous venons de dire n'avait duré que quelques minutes.
Gilliatt pourtant sentait croître la succion des deux cent cinquante
ventouses.
La pieuvre est traître. Elle tâche de stupéfier d'abord sa proie. Elle
saisit, puis attend le plus qu'elle peut.
Gilliatt tenait son couteau. Les succions augmentaient.
Il regardait la pieuvre, qui le regardait.
Tout à coup la bête détacha du rocher sa sixième antenne, et, la
lançant sur Gilliatt, tâcha de lui saisir le bras gauche.
En même temps elle avança vivement la tête. Une seconde de plus, sa
bouche anus s'appliquait sur la poitrine de Gilliatt. Gilliatt, saigné
au flanc, et les deux bras garrottés, était mort.
Mais Gilliatt veillait. Guetté, il guettait.
Il évita l'antenne, et, au moment où la bête allait mordre sa poitrine,
son poing armé s'abattit sur la bête.
Il y eut deux convulsions en sens inverse, celle de la pieuvre et celle
de Gilliatt.
Ce fut comme la lutte de deux éclairs.
Gilliatt plongea la pointe de son couteau dans la viscosité plate,
et, d'un mouvement giratoire pareil à la torsion d'un coup de fouet,
faisant un cercle autour des deux yeux, il arracha la tête comme on
arrache une dent.
Ce fut fini.
Toute la bête tomba.
Cela ressembla à un linge qui se détache. La pompe aspirante détruite,
le vide se défit. Les quatre cents ventouses lâchèrent à la fois le
rocher et l'homme. Ce haillon coula au fond de l'eau.
Gilliatt, haletant du combat, put apercevoir à ses pieds sur les galets
deux tas gélatineux informes, la tête d'un côté, le reste de l'autre.
Nous disons le reste, car on ne pourrait dire le corps.
Gilliatt toutefois, craignant quelque reprise convulsive de l'agonie,
recula hors de la portée des tentacules.
Mais la bête était bien morte.
Gilliatt referma son couteau.
IV
RIEN NE SE CACHE ET RIEN NE SE PERD
Il était temps qu'il tuât la pieuvre. Il était presque étouffé; son
bras droit et son torse étaient violets; plus de deux cents tumeurs s'y
ébauchaient; le sang jaillissait de quelques-unes çà et là. Le remède à
ces lésions, c'est l'eau salée. Gilliatt s'y plongea. En même temps il
se frottait avec la paume de la main. Les gonflements s'effaçaient sous
ces frictions.
En reculant et en s'enfonçant plus avant dans l'eau, il s'était, sans
s'en apercevoir, rapproché de l'espèce de caveau, déjà remarqué par
lui, près de la crevasse, où il avait été harponné par la pieuvre.
Ce caveau se prolongeait obliquement, et à sec, sous les grandes parois
de la cave. Les galets qui s'y étaient amassés en avaient exhaussé le
fond au-dessus du niveau des marées ordinaires. Cette anfractuosité
était un assez large cintre surbaissé; un homme y pouvait entrer en
se courbant. La clarté verte de la grotte sous-marine y pénétrait, et
l'éclairait faiblement.
Il arriva que, tout en frictionnant en hâte sa peau tuméfiée, Gilliatt
leva machinalement les yeux.
Son regard s'enfonça dans ce caveau.
Il eut un tressaillement.
Il lui sembla voir au fond de ce trou dans l'ombre une sorte de face
qui riait.
Gilliatt ignorait le mot hallucination, mais connaissait la chose. Les
mystérieuses rencontres avec l'invraisemblable que, pour nous tirer
d'affaire, nous appelons hallucinations, sont dans la nature. Illusions
ou réalités, des visions passent. Qui se trouve là les voit. Gilliatt,
nous l'avons dit, était un pensif. Il avait cette grandeur d'être
parfois halluciné comme un prophète. On n'est pas impunément le songeur
des lieux solitaires.
Il crut à un de ces mirages dont, homme nocturne qu'il était, il avait
eu plus d'une fois la stupeur.
L'anfractuosité figurait assez exactement un four à chaux. C'était une
niche basse en anse de panier, dont les voussures abruptes allaient
se rétrécissant jusqu'à l'extrémité de la crypte où le cailloutis
de galets et la voûte de roche se rejoignaient, et où finissait le
cul-de-sac.
Il y entra, et, penchant le front, se dirigea vers ce qu'il y avait au
fond.
Quelque chose riait en effet.
C'était une tête de mort.
Il n'y avait pas que la tête, il y avait le squelette.
Un squelette humain était couché dans ce caveau.
Le regard d'un homme hardi, en de pareilles rencontres, veut savoir à
quoi s'en tenir.
Gilliatt jeta les yeux autour de lui.
Il était entouré d'une multitude de crabes.
Cette multitude ne remuait pas. C'était l'aspect que présenterait une
fourmilière morte. Tous ces crabes étaient inertes. Ils étaient vides.
Leurs groupes, semés çà et là, faisaient sur le pavé de galets qui
encombrait le caveau des constellations difformes.
Gilliatt, l'œil fixé ailleurs, avait marché dessus sans s'en apercevoir.
A l'extrémité de la crypte où Gilliatt était parvenu, il y en avait une
plus grande épaisseur. C'était un hérissement immobile d'antennes, de
pattes et de mandibules. Des pinces ouvertes se tenaient toutes droites
et ne se fermaient plus. Les boîtes osseuses ne bougeaient pas sous
leur croûte d'épines; quelques-unes retournées montraient leur creux
livide. Cet entassement ressemblait à une mêlée d'assiégeants et avait
l'enchevêtrement d'une broussaille.
C'est sous ce monceau qu'était le squelette.
On apercevait sous ce pêle-mêle de tentacules et d'écailles le crâne
avec ses stries, les vertèbres, les fémurs, les tibias, les longs
doigts noueux avec les ongles. La cage des côtes était pleine de
crabes. Un cœur quelconque avait battu là. Des moisissures marines
tapissaient les trous des yeux. Des patelles avaient laissé leur bave
dans les fosses nasales. Du reste il n'y avait dans ce recoin de rocher
ni goëmons, ni herbes, ni un souffle d'air. Aucun mouvement. Les dents
ricanaient.
Le côté inquiétant du rire, c'est l'imitation qu'en fait la tête de
mort.
Ce merveilleux palais de l'abîme, brodé et incrusté de toutes les
pierreries de la mer, finissait par se révéler et par dire son secret.
C'était un repaire, la pieuvre y habitait; et c'était une tombe, un
homme y gisait.
L'immobilité spectrale du squelette et des bêtes oscillait vaguement, à
cause de la réverbération des eaux souterraines qui tremblait sur cette
pétrification. Les crabes, fouillis effroyable, avaient l'air d'achever
leur repas. Ces carapaces semblaient manger cette carcasse. Rien de
plus étrange que cette vermine morte sur cette proie morte. Sombres
continuations de la mort.
Gilliatt avait sous les yeux le garde-manger de la pieuvre.
Vision lugubre, et où se laissait prendre sur le fait l'horreur
profonde des choses. Les crabes avaient mangé l'homme, la pieuvre avait
mangé les crabes.
Il n'y avait près du cadavre aucun reste de vêtement. Il avait dû être
saisi nu.
Gilliatt, attentif et examinant, se mit à ôter les crabes de dessus
l'homme. Qu'était-ce que cet homme? Le cadavre était admirablement
disséqué. On eût dit une préparation d'anatomie; toute la chair était
éliminée; pas un muscle ne restait, pas un os ne manquait. Si Gilliatt
eût été du métier, il eût pu le constater. Les périostes dénudés
étaient blancs, polis, et comme fourbis. Sans quelques verdissements de
conferves çà et là, c'eût été de l'ivoire. Les cloisons cartilagineuses
étaient délicatement amenuisées et ménagées. La tombe fait de ces
bijouteries sinistres.
Le cadavre était comme enterré sous les crabes morts; Gilliatt le
déterrait.
Tout à coup il se pencha vivement.
Il venait d'apercevoir autour de la colonne vertébrale une espèce de
lien.
C'était une ceinture de cuir qui avait évidemment été bouclée sur le
ventre de l'homme de son vivant.
Le cuir était moisi. La boucle était rouillée.
Gilliatt tira à lui cette ceinture. Les vertèbres résistèrent, et il
dut les rompre pour la prendre. La ceinture était intacte. Une croûte
de coquillages commençait à s'y former.
Il la palpa et sentit un objet dur et de forme carrée dans l'intérieur.
Il ne fallait pas songer à défaire la boucle. Il fendit le cuir avec
son couteau.
La ceinture contenait une petite boîte de fer et quelques pièces d'or.
Gilliatt compta vingt guinées.
La boîte de fer était une vieille tabatière de matelot, s'ouvrant
à ressort. Elle était très rouillée et très fermée. Le ressort,
complètement oxydé, n'avait plus de jeu.
Le couteau tira encore d'embarras Gilliatt. Une pesée de la pointe de
la lame fit sauter le couvercle de la boîte.
La boîte s'ouvrit.
Il n'y avait dedans que du papier.
Une petite liasse de feuilles très minces, pliées en quatre, tapissait
le fond de la boîte. Elles étaient humides, mais point altérées. La
boîte, hermétiquement fermée, les avait préservées. Gilliatt les déplia.
C'étaient trois bank-notes de mille livres sterling chacune, faisant
ensemble soixante-quinze mille francs.
Gilliatt les replia, les remit dans la boîte, profita d'un peu de place
qui y restait pour y ajouter les vingt guinées, et referma la boîte le
mieux qu'il put.
Il se mit à examiner la ceinture.
Le cuir, autrefois verni à l'extérieur, était brut à l'intérieur.
Sur ce fond fauve quelques lettres étaient tracées en noir à l'encre
grasse. Gilliatt déchiffra ces lettres et lut: _Sieur Clubin_.
V
DANS L'INTERVALLE QUI SÉPARE SIX POUCES DE DEUX PIEDS IL Y A DE QUOI
LOGER LA MORT
Gilliatt remit la boîte dans la ceinture, et mit la ceinture dans la
poche de son pantalon.
Il laissa le squelette aux crabes, avec la pieuvre morte à côté.
Pendant que Gilliatt était avec la pieuvre et avec le squelette, le
flux remontant avait noyé le boyau d'entrée. Gilliatt ne put sortir
qu'en plongeant sous l'arche. Il s'en tira sans peine; il connaissait
l'issue, et il était maître dans ces gymnastiques de la mer.
On entrevoit le drame qui s'était passé là dix semaines auparavant. Un
monstre avait saisi l'autre. La pieuvre avait pris Clubin.
Cela avait été, dans l'ombre inexorable, presque ce qu'on pourrait
nommer la rencontre des hypocrisies. Il y avait eu, au fond de l'abîme,
abordage entre ces deux existences faites d'attente et de ténèbres,
et l'une, qui était la bête, avait exécuté l'autre, qui était l'âme.
Sinistres justices.
Le crabe se nourrit de charogne, la pieuvre se nourrit de crabes. La
pieuvre arrête au passage un animal nageant, une loutre, un chien, un
homme si elle peut, boit le sang, et laisse au fond de l'eau le corps
mort. Les crabes sont les scarabées nécrophores de la mer. La chair
pourrissante les attire; ils viennent; ils mangent le cadavre, la
pieuvre les mange. Les choses mortes disparaissent dans le crabe, le
crabe disparaît dans la pieuvre. Nous avons déjà indiqué cette loi.
Clubin avait été l'appât de la pieuvre.
La pieuvre l'avait retenu et noyé; les crabes l'avaient dévoré. Un flot
quelconque l'avait poussé dans la cave, au fond de l'anfractuosité où
Gilliatt l'avait trouvé.
Gilliatt s'en revint, furetant dans les rochers, cherchant des oursins
et des patelles, ne voulant plus de crabes. Il lui eût semblé manger de
la chair humaine.
Du reste, il ne songeait plus qu'à souper le mieux possible avant
de partir. Rien désormais ne l'arrêtait. Les grandes tempêtes sont
toujours suivies d'un calme qui dure plusieurs jours quelquefois. Nul
danger maintenant du côté de la mer. Gilliatt était résolu à partir le
lendemain. Il importait de garder pendant la nuit, à cause de la marée,
le barrage ajusté entre les Douvres; mais Gilliatt comptait défaire au
point du jour ce barrage, pousser la panse hors des Douvres, et mettre
à la voile pour Saint-Sampson. La brise de calme qui soufflait, et qui
était sud-est, était précisément le vent qu'il lui fallait.
On entrait dans le premier quartier de la lune de mai; les jours
étaient longs.
Quand Gilliatt, sa tournée de rôdeur de rochers terminée et son estomac
à peu près satisfait, revint à l'entre-deux des Douvres où était
la panse, le soleil était couché, le crépuscule se doublait de ce
demi-clair de lune qu'on pourrait appeler clair de croissant; le flux
avait atteint son plein, et commençait à redescendre. La cheminée de la
machine debout au-dessus de la panse avait été couverte par les écumes
de la tempête d'une couche de sel que la lune blanchissait.
Ceci rappela à Gilliatt que la tourmente avait jeté dans la panse
beaucoup d'eau de pluie et d'eau de mer, et que, s'il voulait partir le
lendemain, il fallait vider la barque.
Il avait constaté, en quittant la panse pour aller à la chasse aux
crabes, qu'il y avait environ six pouces d'eau dans la cale. Sa pelle
d'épuisement suffirait pour jeter cette eau dehors.
Arrivé à la barque, Gilliatt eut un mouvement de terreur. Il y avait
dans la panse près de deux pieds d'eau.
Incident redoutable, la panse faisait eau.
Elle s'était peu à peu emplie pendant l'absence de Gilliatt. Chargée
comme elle l'était, vingt pouces d'eau étaient un surcroît périlleux.
Un peu plus, elle coulait. Si Gilliatt fût revenu une heure plus tard,
il n'eût probablement trouvé hors de l'eau que la cheminée et le mât.
Il n'y avait pas même à prendre une minute pour délibérer. Il fallait
chercher la voie d'eau, la boucher, puis vider la barque, ou du moins
l'alléger. Les pompes de la Durande s'étaient perdues dans le naufrage;
Gilliatt était réduit à la pelle d'épuisement de la panse.
Chercher la voie d'eau, avant tout. C'était le plus pressé.
Gilliatt se mit à l'œuvre tout de suite, sans même se donner le temps
de se rhabiller, frémissant. Il ne sentait plus ni la faim, ni le froid.
La panse continuait de s'emplir. Heureusement il n'y avait point de
vent. Le moindre clapotement l'eût coulée.
La lune se coucha.
Gilliatt, à tâtons, courbé, plus qu'à demi plongé dans l'eau, chercha
longtemps. Il découvrit enfin l'avarie.
Pendant la bourrasque, au moment critique où la panse s'était arquée,
la robuste barque avait talonné et heurté assez violemment le rocher.
Un des reliefs de la petite Douvre avait fait, dans la coque, à
tribord, une fracture.
Cette voie d'eau était fâcheusement, on pourrait presque dire
perfidement, située près du point de rencontre de deux porques, ce qui,
joint à l'ahurissement de la tourmente, avait empêché Gilliatt, dans sa
revue obscure et rapide au plus fort de l'orage, d'apercevoir le dégât.
La fracture avait cela d'alarmant qu'elle était large, et cela de
rassurant que, bien qu'immergée en ce moment par la crue intérieure de
l'eau, elle était au-dessus de la flottaison.
A l'instant où la crevasse s'était faite, le flot était rudement
secoué dans le détroit, et il n'y avait plus de niveau de flottaison,
la lame avait pénétré par l'effraction dans la panse, la panse sous
cette surcharge s'était enfoncée de quelques pouces, et, même après
l'apaisement des vagues, le poids du liquide infiltré, faisant hausser
la ligne de flottaison, avait maintenu la crevasse sous l'eau. De là,
l'imminence du danger. La crue avait augmenté de six pouces à vingt.
Mais si l'on parvenait à boucher la voie d'eau, on pourrait vider la
panse; une fois la barque étanchée, elle remonterait à sa flottaison
normale, la fracture sortirait de l'eau, et, à sec, la réparation
serait aisée, ou du moins possible. Gilliatt, nous l'avons dit, avait
encore son outillage de charpentier en assez bon état.
Mais que d'incertitudes avant d'en venir là! que de périls! que de
chances mauvaises! Gilliatt entendait l'eau sourdre inexorablement. Une
secousse, et tout sombrait. Quelle misère! Peut-être n'était-il plus
temps.
Gilliatt s'accusa amèrement. Il aurait dû voir tout de suite l'avarie.
Les six pouces d'eau dans la cale auraient dû l'avertir. Il avait été
stupide d'attribuer ces six pouces d'eau à la pluie et à l'écume. Il se
reprocha d'avoir dormi, d'avoir mangé; il se reprocha la fatigue, il se
reprocha presque la tempête et la nuit. Tout était de sa faute.
Ces duretés qu'il se disait à lui-même se mêlaient au va-et-vient de
son travail et ne l'empêchaient pas d'aviser.
La voie d'eau était trouvée, c'était le premier pas; l'étouper était
le second. On ne pouvait davantage pour l'instant. On ne fait point de
menuiserie sous l'eau.
Une circonstance favorable, c'est que l'effraction de la coque avait eu
lieu dans l'espace compris entre les deux chaînes qui assujettissaient
à tribord la cheminée de la machine. L'étoupage pouvait se rattacher à
ces chaînes.
L'eau cependant gagnait. La crue maintenant dépassait deux pieds.
Gilliatt avait de l'eau plus haut que les genoux.
VI
DE PROFUNDIS AD ALTUM
Gilliatt avait à sa disposition, dans la réserve du gréement de la
panse, un assez grand prélart goudronné pourvu de longues aiguillettes
à ses quatre coins.
Il prit ce prélart, en amarra deux coins par les aiguillettes aux deux
anneaux des chaînes de la cheminée du côté de la voie d'eau, et jeta
le prélart par-dessus le bord. Le prélart tomba comme une nappe entre
la petite Douvre et la barque, et s'immergea dans le flot. La poussée
de l'eau voulant entrer dans la cale l'appliqua contre la coque sur le
trou. Plus l'eau pressait, plus le prélart adhérait. Il était collé par
le flot lui-même sur la fracture. La plaie de la barque était pansée.
Cette toile goudronnée s'interposait entre l'intérieur de la cale et
les lames du dehors. Il n'entrait plus une goutte d'eau.
La voie d'eau était masquée, mais n'était pas étoupée.
C'était un répit.
Gilliatt prit la pelle d'épuisement et se mit à vider la panse. Il
était grand temps de l'alléger. Ce travail le réchauffa un peu, mais
sa fatigue était extrême. Il était forcé de s'avouer qu'il n'irait
pas jusqu'au bout et qu'il ne parviendrait point à étancher la cale.
Gilliatt avait à peine mangé, et il avait l'humiliation de se sentir
exténué.
Il mesurait les progrès de son travail à la baisse du niveau de l'eau à
ses genoux. Cette baisse était lente.
En outre la voie d'eau n'était qu'interrompue. Le mal était pallié, non
réparé. Le prélart, poussé dans la fracture par le flot, commençait
à faire tumeur dans la cale. Cela ressemblait à un poing sous cette
toile, s'efforçant de la crever. La toile solide, et goudronnée,
résistait; mais le gonflement et la tension augmentaient, il n'était
pas certain que la toile ne céderait pas, et d'un moment à l'autre la
tumeur pouvait se fendre. L'irruption de l'eau recommencerait.
En pareil cas, les équipages en détresse le savent, il n'y a pas
d'autre ressource qu'un tampon. On prend les chiffons de toute espèce
qu'on trouve sous sa main, tout ce que dans la langue spéciale on
appelle _fourrures_, et l'on refoule le plus qu'on peut dans la
crevasse la tumeur du prélart.
De ces «fourrures», Gilliatt n'en avait point. Tout ce qu'il avait
emmagasiné de lambeaux et d'étoupes, avait été ou employé dans ses
travaux, ou dispersé par la rafale.
A la rigueur, il eût pu en retrouver quelques restes en furetant dans
les rochers. La panse était assez allégée pour qu'il pût s'absenter
un quart d'heure; mais comment faire cette perquisition sans lumière?
L'obscurité était complète. Il n'y avait plus de lune; rien que le
sombre ciel étoilé. Gilliatt n'avait pas de filin sec pour faire une
mèche, pas de suif pour faire une chandelle, pas de feu pour l'allumer,
pas de lanterne pour l'abriter. Tout était confus et indistinct dans la
barque et dans l'écueil. On entendait l'eau bruire autour de la coque
blessée, on ne voyait même pas la crevasse; c'est avec les mains que
Gilliatt constatait la tension croissante du prélart. Impossible de
faire en cette obscurité une recherche utile des haillons de toile et
de funin épars dans les brisants. Comment glaner ces loques sans y voir
clair? Gilliatt considérait tristement la nuit. Toutes les étoiles, et
pas une chandelle.
La masse liquide ayant diminué dans la barque, la pression extérieure
augmentait. Le gonflement du prélart grossissait. Il ballonnait de
plus en plus. C'était comme un abcès prêt à s'ouvrir. La situation, un
moment améliorée, redevenait menaçante.
Un tampon était impérieusement nécessaire.
Gilliatt n'avait plus que ses vêtements.
Il les avait, on s'en souvient, mis à sécher sur les rochers saillants
de la petite Douvre.
Il les alla ramasser et les déposa sur le rebord de la panse.
Il prit son suroit goudronné, et, s'agenouillant dans l'eau, il
l'enfonça dans la crevasse, repoussant la tumeur du prélart au dehors,
et par conséquent la vidant. Au suroit il ajouta la peau de mouton, à
la peau de mouton la chemise de laine, à la chemise la vareuse. Tout y
passa.
Il n'avait plus sur lui qu'un vêtement, il l'ôta, et avec son pantalon
il grossit et affermit l'étoupage. Le tampon était fait, et ne semblait
pas insuffisant.
Ce tampon débordait au dehors la crevasse, avec le prélart pour
enveloppe. Le flot, voulant entrer, pressait l'obstacle, l'élargissait
utilement sur la fracture, et le consolidait. C'était une sorte de
compresse extérieure.
A l'intérieur, le centre seul du gonflement ayant été refoulé, il
restait tout autour de la crevasse et du tampon un bourrelet circulaire
du prélart d'autant plus adhérent que les inégalités mêmes de la
fracture le retenaient. La voie d'eau était aveuglée.
Mais rien n'était plus précaire. Ces reliefs aigus de la fracture
qui fixaient le prélart, pouvaient le percer, et par ces trous l'eau
rentrerait. Gilliatt, dans l'obscurité, ne s'en apercevrait même pas.
Il était peu probable que ce tampon durât jusqu'au jour. L'anxiété de
Gilliatt changeait de forme, mais il la sentait croître en même temps
qu'il sentait ses forces s'éteindre.
Il s'était remis à vider la cale, mais ses bras, à bout d'efforts,
pouvaient à peine soulever la pelle pleine d'eau. Il était nu, et
frissonnait.
Gilliatt sentait l'approche sinistre de l'extrémité.
Une chance possible lui traversa l'esprit. Peut-être y avait-il une
voile au large. Un pêcheur qui serait par aventure de passage dans les
eaux des Douvres pourrait lui venir en aide. Le moment était arrivé
où un collaborateur était absolument nécessaire. Un homme et une
lanterne, et tout pouvait être sauvé. A deux, on viderait aisément la
cale; dès que la barque serait étanche, n'ayant plus cette surcharge de
liquide, elle remonterait, elle reprendrait son niveau de flottaison,
la crevasse sortirait de l'eau, le radoub serait exécutable, on
pourrait immédiatement remplacer le tampon par une pièce de bordage,
et l'appareil provisoire posé sur la fracture par une réparation
définitive. Sinon, il fallait attendre jusqu'au jour, attendre toute
la nuit! Retard funeste qui pouvait être la perdition. Gilliatt avait
la fièvre de l'urgence. Si par hasard quelque fanal de navire était en
vue, Gilliatt pourrait, du haut de la grande Douvre, faire des signaux.
Le temps était calme, il n'y avait pas de vent, il n'y avait pas de
mer, un homme s'agitant sur le fond étoilé du ciel avait possibilité
d'être remarqué. Un capitaine de navire, et même un patron de barque,
n'est pas la nuit dans les eaux des Douvres sans braquer la longue-vue
sur l'écueil; c'est de précaution.
Gilliatt espéra qu'on l'apercevrait.
Il escalada l'épave, empoigna la corde à nœuds, et monta sur la grande
Douvre.
Pas une voile à l'horizon. Pas un fanal. L'eau à perte de vue était
déserte.
Nulle assistance possible et nulle résistance possible.
Gilliatt, chose qu'il n'avait point éprouvée jusqu'à ce moment, se
sentit désarmé.
La fatalité obscure était maintenant sa maîtresse. Lui avec sa barque,
avec la machine de la Durande, avec toute sa peine, avec toute sa
réussite, avec tout son courage, il appartenait au gouffre. Il n'avait
plus de ressource de lutte; il devenait passif. Comment empêcher
le flux de venir, l'eau de monter, la nuit de continuer? Ce tampon
était son unique point d'appui. Gilliatt s'était épuisé et dépouillé
à le composer et à le compléter; il ne pouvait plus ni le fortifier,
ni l'affermir; le tampon était tel quel, il devait rester ainsi, et
fatalement tout effort était fini. La mer avait à sa discrétion cet
appareil hâtif appliqué sur la voie d'eau. Comment se comporterait cet
obstacle inerte? C'était lui maintenant qui combattait, ce n'était plus
Gilliatt. C'était ce chiffon, ce n'était plus cet esprit. Le gonflement
d'un flot suffisait pour déboucher la fracture. Plus ou moins de
pression; toute la question était là.
Tout allait se dénouer par une lutte machinale entre deux quantités
mécaniques. Gilliatt ne pouvait désormais ni aider l'auxiliaire, ni
arrêter l'ennemi. Il n'était plus que le spectateur de sa vie ou de sa
mort. Ce Gilliatt, qui avait été une providence, était, à la minute
suprême, remplacé par une résistance inconsciente.
Aucune des épreuves et des épouvantes que Gilliatt avait traversées
n'approchait de celle-ci.
En arrivant dans l'écueil Douvres, il s'était vu entouré et comme saisi
par la solitude. Cette solitude faisait plus que l'environner, elle
l'enveloppait. Mille menaces à la fois lui avaient montré le poing.
Le vent était là, prêt à souffler; la mer était là, prête à rugir.
Impossible de bâillonner cette bouche, le vent; impossible d'édenter
cette gueule, la mer. Et pourtant il avait lutté; homme, il avait
combattu corps à corps l'océan; il s'était colleté avec la tempête.
Il avait tenu tête à d'autres anxiétés et à d'autres nécessités encore.
Il avait eu affaire à toutes les détresses. Il lui avait fallu sans
outils faire des travaux, sans aide remuer des fardeaux, sans science
résoudre des problèmes, sans provisions boire et manger, sans lit et
sans toit dormir.
Sur cet écueil, chevalet tragique, il avait été tour à tour mis à la
question par les diverses fatalités tortionnaires de la nature, mère
quand bon lui semble, bourreau quand il lui plaît.
Il avait vaincu l'isolement, vaincu la faim, vaincu la soif, vaincu le
froid, vaincu la fièvre, vaincu le travail, vaincu le sommeil. Il avait
rencontré pour lui barrer le passage les obstacles coalisés. Après le
dénûment, l'élément; après la marée, la tourmente; après la tempête, la
pieuvre; après le monstre, le spectre.
Lugubre ironie finale. Dans cet écueil d'où Gilliatt avait compté
sortir triomphant, Clubin mort venait de le regarder en riant.
Le ricanement du spectre avait raison. Gilliatt se voyait perdu.
Gilliatt se voyait aussi mort que Clubin.
L'hiver, la famine, la fatigue, l'épave à dépecer, la machine à
transborder, les coups d'équinoxe, le vent, le tonnerre, la pieuvre,
tout cela n'était rien près de la voie d'eau. On pouvait avoir,
et Gilliatt avait eu, contre le froid le feu, contre la faim les
coquillages du rocher, contre la soif la pluie, contre les difficultés
du sauvetage l'industrie et l'énergie, contre la marée et l'orage le
brise-lames, contre la pieuvre le couteau. Contre la voie d'eau, rien.
L'ouragan lui laissait cet adieu sinistre. Dernière reprise, estocade
traître, attaque sournoise du vaincu au vainqueur. La tempête en
fuite lançait cette flèche derrière elle. La déroute se retournait et
frappait. C'était le coup de jarnac de l'abîme.
On combat la tempête; mais comment combattre un suintement?
Si le tampon cédait, si la voie d'eau se rouvrait, rien ne pouvait
faire que la panse ne sombrât point. C'était la ligature de l'artère
qui se dénoue. Et une fois la panse au fond de l'eau, avec cette
surcharge, la machine, nul moyen de l'en tirer. Ce magnanime effort de
deux mois titaniques aboutissait à un anéantissement. Recommencer était
impossible. Gilliatt n'avait plus ni forge, ni matériaux. Peut-être, au
point du jour, allait-il voir toute son œuvre s'enfoncer lentement et
irrémédiablement dans le gouffre.
Chose effrayante, sentir sous soi la force sombre.
Le gouffre le tirait à lui.
Sa barque engloutie, il n'aurait plus qu'à mourir de faim et de froid,
comme l'autre, le naufragé du rocher l'Homme.
Pendant deux longs mois, les consciences et les providences qui sont
dans l'invisible avaient assisté à ceci: d'un côté les étendues, les
vagues, les vents, les éclairs, les météores, de l'autre un homme; d'un
côté la mer, de l'autre une âme; d'un côté l'infini, de l'autre un
atome.
Et il y avait eu bataille.
Et voilà que peut-être ce prodige avortait.
Ainsi aboutissait à l'impuissance cet héroïsme inouï, ainsi s'achevait
par le désespoir ce formidable combat accepté, cette lutte de Rien
contre Tout, cette Iliade à un.
Gilliatt éperdu regardait l'espace.
Il n'avait même plus un vêtement. Il était nu devant l'immensité.
Alors, dans l'accablement de toute cette énormité inconnue, ne sachant
plus ce qu'on lui voulait, se confrontant avec l'ombre, en présence de
cette obscurité irréductible, dans la rumeur des eaux, des lames, des
flots, des houles, des écumes, des rafales, sous les nuées, sous les
souffles, sous la vaste force éparse, sous ce mystérieux firmament des
ailes, des astres et des tombes, sous l'intention possible mêlée à ces
choses démesurées, ayant autour de lui et au-dessous de lui l'océan, et
au-dessus de lui les constellations, sous l'insondable, il s'affaissa,
il renonça, il se coucha tout de son long le dos sur la roche, la
face aux étoiles, vaincu, et, joignant les mains devant la profondeur
terrible, il cria dans l'infini: Grâce!
Terrassé par l'immensité, il la pria.
Il était là, seul dans cette nuit sur ce rocher au milieu de cette mer,
tombé d'épuisement, ressemblant à un foudroyé, nu comme le gladiateur
dans le cirque, seulement au lieu de cirque ayant l'abîme, au lieu de
bêtes féroces les ténèbres, au lieu des yeux du peuple le regard de
l'inconnu, au lieu des vestales les étoiles, au lieu de César, Dieu.
Il lui sembla qu'il se sentait se dissoudre dans le froid, dans la
fatigue, dans l'impuissance, dans la prière, dans l'ombre, et ses yeux
se fermèrent.
VII
IL Y A UNE OREILLE DANS L'INCONNU
Quelques heures s'écoulèrent.
Le soleil se leva, éblouissant.
Son premier rayon éclaira sur le plateau de la grande Douvre une forme
immobile. C'était Gilliatt.
Il était toujours étendu sur le rocher.
Cette nudité glacée et roidie n'avait plus un frisson. Les paupières
closes étaient blêmes. Il eût été difficile de dire si ce n'était pas
un cadavre.
Le soleil paraissait le regarder.
Si cet homme nu n'était pas mort, il en était si près qu'il suffisait
du moindre vent froid pour l'achever.
Le vent se mit à souffler, tiède et vivifiant; la printanière haleine
de mai.
Cependant le soleil montait dans le profond ciel bleu; son rayon moins
horizontal s'empourpra. Sa lumière devint chaleur. Elle enveloppa
Gilliatt.
Gilliatt ne bougeait pas. S'il respirait, c'était de cette respiration
prête à s'éteindre qui ternirait à peine un miroir.
Le soleil continua son ascension, de moins en moins oblique sur
Gilliatt. Le vent, qui n'avait été d'abord que tiède, était maintenant
chaud.
Ce corps rigide et nu demeurait toujours sans mouvement; pourtant la
peau semblait moins livide.
Le soleil, approchant du zénith, tomba à plomb sur le plateau de la
Douvre. Une prodigalité de lumière se versa du haut du ciel; la vaste
réverbération de la mer sereine s'y joignit; le rocher commença à
tiédir, et réchauffa l'homme.
Un soupir souleva la poitrine de Gilliatt.
Il vivait.
Le soleil continua ses caresses, presque ardentes. Le vent, qui était
déjà le vent de midi et le vent d'été, s'approcha de Gilliatt comme une
bouche, soufflant mollement.
Gilliatt remua.
L'apaisement de la mer était inexprimable. Elle avait un murmure de
nourrice près de son enfant. Les vagues paraissaient bercer l'écueil.
Les oiseaux de mer, qui connaissaient Gilliatt, volaient au-dessus
de lui, inquiets. Ce n'était plus leur ancienne inquiétude sauvage.
C'était on ne sait quoi de tendre et de fraternel. Ils poussaient de
petits cris. Ils avaient l'air de l'appeler. Une mouette, qui l'aimait
sans doute, eut la familiarité de venir tout près de lui. Elle se mit à
lui parler. Il ne semblait pas entendre. Elle sauta sur son épaule et
lui becqueta les lèvres doucement.
Gilliatt ouvrit les yeux.
Les oiseaux, contents et farouches, s'envolèrent.
Gilliatt se dressa debout, s'étira comme le lion réveillé, courut au
bord de la plate-forme, et regarda sous lui dans l'entre-deux des
Douvres.
La panse était là, intacte. Le tampon s'était maintenu; la mer
probablement l'avait peu rudoyé.
Tout était sauvé.
Gilliatt n'était plus las. Ses forces étaient réparées. Cet
évanouissement avait été un sommeil.
Il vida la panse, mit la cale à sec et l'avarie hors de la flottaison,
se rhabilla, but, mangea, fut joyeux.
La voie d'eau, examinée au jour, demandait plus de travail que Gilliatt
n'aurait cru. C'était une assez grave avarie. Gilliatt n'eut pas trop
de toute la journée pour la réparer.
Le lendemain, à l'aube, après avoir défait le barrage et rouvert
l'issue du défilé, vêtu de ces haillons qui avaient eu raison de la
voie d'eau, ayant sur lui la ceinture de Clubin et les soixante-quinze
mille francs, debout dans la panse radoubée à côté de la machine
sauvée, par un bon vent, par une mer admirable, Gilliatt sortit de
l'écueil Douvres.
Il mit le cap sur Guernesey.
Au moment où il s'éloigna de l'écueil, quelqu'un qui eût été là l'eût
entendu chanter à demi-voix l'air Bonny Dundee.
TROISIÈME PARTIE
DÉRUCHETTE
LIVRE PREMIER
NUIT ET LUNE
I
LA CLOCHE DU PORT
Le Saint-Sampson d'aujourd'hui est presque une ville; le Saint-Sampson
d'il y a quarante ans était presque un village.
Le printemps venu et les veillées d'hiver finies, on y faisait les
soirées courtes, on se mettait au lit dès la nuit tombée. Saint-Sampson
était une ancienne paroisse de couvre-feu ayant conservé l'habitude de
souffler de bonne heure sa chandelle. On s'y couchait et on s'y levait
avec le jour. Ces vieux villages normands sont volontiers poulaillers.
Disons en outre que Saint-Sampson, à part quelques riches familles
bourgeoises, est une population de carriers et de charpentiers. Le port
est un port de radoub. Tout le jour on extrait des pierres ou l'on
façonne des madriers; ici le pic, là le marteau. Maniement perpétuel de
bois de chêne et du granit. Le soir on tombe de fatigue et l'on dort
comme des plombs. Les rudes travaux font les durs sommeils.
Un soir du commencement de mai, après avoir, pendant quelques instants,
regardé le croissant de la lune dans les arbres et écouté le pas de
Déruchette se promenant seule, au frais de la nuit, dans le jardin des
Bravées, mess Lethierry était rentré dans sa chambre située sur le port
et s'était couché. Douce et Grace étaient au lit. Excepté Déruchette,
tout dormait dans la maison. Tout dormait aussi dans Saint-Sampson.
Portes et volets étaient partout fermés. Aucune allée et venue dans
les rues. Quelques rares lumières, pareilles à des clignements d'yeux
qui vont s'éteindre, rougissaient çà et là des lucarnes sur les toits,
annonce du coucher des domestiques. Il y avait un certain temps déjà
que neuf heures avaient sonné au vieux clocher roman couvert de lierre
qui partage avec l'église de Saint-Brelade de Jersey la bizarrerie
d'avoir pour date quatre uns: 1111; ce qui signifie _onze cent onze_.
La popularité de mess Lethierry à Saint-Sampson tenait à son succès.
Le succès ôté, le vide s'était fait. Il faut croire que le guignon se
gagne et que les gens point heureux ont la peste, tant est rapide leur
mise en quarantaine. Les jolis fils de famille évitaient Déruchette.
L'isolement autour des Bravées était maintenant tel qu'on n'y avait
pas même su le petit grand événement local qui avait ce jour-là mis
tout Saint-Sampson en rumeur. Le recteur de la paroisse, le révérend
Joë Ebenezer Caudray, était riche. Son oncle, le magnifique doyen de
Saint-Asaph, venait de mourir à Londres. La nouvelle en avait été
apportée par le sloop de poste _Cashmere_ arrivé d'Angleterre le matin
même, et dont on apercevait le mât dans la rade de Saint-Pierre-Port.
Le _Cashmere_ devait repartir pour Southampton le lendemain à midi,
et, disait-on, emmener le révérend recteur, rappelé en Angleterre à
bref délai pour l'ouverture officielle du testament, sans compter les
autres urgences d'une grande succession à recueillir. Toute la journée,
Saint-Sampson avait confusément dialogué. Le _Cashmere_, le révérend
Ebenezer, son oncle mort, sa richesse, son départ, ses promotions
possibles dans l'avenir, avaient fait le fond du bourdonnement. Une
seule maison, point informée, était restée silencieuse, les Bravées.
Mess Lethierry s'était jeté sur son branle, tout habillé. Depuis
la catastrophe de la Durande, se jeter sur son branle, c'était sa
ressource. S'étendre sur son grabat, c'est à quoi tout prisonnier
a recours, et mess Lethierry était le prisonnier du chagrin. Il se
couchait; c'était une trêve, une reprise d'haleine, une suspension
d'idées. Dormait-il? non. Veillait-il? non. A proprement parler,
depuis deux mois et demi,--il y avait deux mois et demi de cela,--mess
Lethierry était comme en somnambulisme. Il ne s'était pas encore
ressaisi lui-même. Il était dans cet état mixte et diffus que
connaissent ceux qui ont subi les grands accablements. Ses réflexions
n'étaient pas de la pensée, son sommeil n'était pas du repos. Le jour
il n'était pas un homme éveillé, la nuit il n'était pas un homme
endormi. Il était debout, puis il était couché, voilà tout. Quand il
était dans son branle, l'oubli lui venait un peu, il appelait cela
dormir, les chimères flottaient sur lui et en lui, le nuage nocturne,
plein de faces confuses, traversait son cerveau; l'empereur Napoléon
lui dictait ses mémoires, il y avait plusieurs Déruchettes, des
oiseaux bizarres étaient dans des arbres, les rues de Lons-le-Saulnier
devenaient des serpents. Le cauchemar était le répit du désespoir. Il
passait ses nuits à rêver, et ses jours à songer.
Il restait quelquefois toute une après-midi, immobile à la fenêtre de
sa chambre qui donnait, on s'en souvient, sur le port, la tête basse,
les coudes sur la pierre, les oreilles dans ses poings, le dos tourné
au monde entier, l'œil fixé sur le vieil anneau de fer scellé dans le
mur de sa maison à quelques pieds de sa fenêtre, où jadis on amarrait
la Durande. Il regardait la rouille qui venait à cet anneau.
Mess Lethierry était réduit à la fonction machinale de vivre.
Les plus vaillants hommes, privés de leur idée réalisable, en arrivent
là. C'est l'effet des existences vidées. La vie est le voyage, l'idée
est l'itinéraire. Plus d'itinéraire, on s'arrête. Le but est perdu, la
force est morte. Le sort a un obscur pouvoir discrétionnaire. Il peut
toucher de sa verge même notre être moral. Le désespoir, c'est presque
la destitution de l'âme. Les très grands esprits seuls résistent. Et
encore.
Mess Lethierry méditait continuellement, si l'absorption peut s'appeler
méditation, au fond d'une sorte de précipice trouble. Il lui échappait
des paroles navrées comme celle-ci:--Il ne me reste plus qu'à demander
là-haut mon billet de sortie.
Notons une contradiction dans cette nature, complexe comme la mer dont
Lethierry était, pour ainsi dire, le produit; mess Lethierry ne priait
point.
Être impuissant, c'est une force. En présence de nos deux grandes
cécités, la destinée et la nature, c'est dans son impuissance que
l'homme a trouvé le point d'appui, la prière.
L'homme se fait secourir par l'effroi; il demande aide à sa crainte;
l'anxiété, c'est un conseil d'agenouillement.
La prière, énorme force propre à l'âme et de même espèce que le
mystère. La prière s'adresse à la magnanimité des ténèbres; la prière
regarde le mystère avec les yeux mêmes de l'ombre, et, devant la fixité
puissante de ce regard suppliant, on sent un désarmement possible de
l'Inconnu.
Cette possibilité entrevue est déjà une consolation.
Mais Lethierry ne priait pas.
Du temps qu'il était heureux, Dieu existait pour lui, on pourrait dire
en chair et en os; Lethierry lui parlait, lui engageait sa parole,
lui donnait presque de temps en temps une poignée de main. Mais dans
le malheur de Lethierry, phénomène du reste assez fréquent, Dieu
s'était éclipsé. Cela arrive quand on s'est fait un bon Dieu qui est un
bonhomme.
Il n'y avait pour Lethierry, dans l'état d'âme où il était, qu'une
vision nette, le sourire de Déruchette. Hors de ce sourire, tout était
noir.
Depuis quelque temps, sans doute à cause de la perte de la Durande,
dont elle ressentait le contre-coup, ce charmant sourire de Déruchette
était plus rare. Elle paraissait préoccupée. Ses gentillesses d'oiseau
et d'enfant s'étaient éteintes. On ne la voyait plus, le matin, au
coup de canon du point du jour, faire une révérence et dire au soleil
levant: «_Bum!... jour._ Donnez-vous la peine d'entrer.» Elle avait
par moments l'air très sérieux, chose triste dans ce doux être. Elle
faisait effort cependant pour rire à mess Lethierry, et pour le
distraire, mais sa gaîté se ternissait de jour en jour et se couvrait
de poussière, comme l'aile d'un papillon qui a une épingle à travers le
corps. Ajoutons que, soit par chagrin du chagrin de son oncle, car il
y a des douleurs de reflet, soit pour d'autres raisons, elle semblait
maintenant incliner beaucoup vers la religion. Du temps de l'ancien
recteur M. Jacquemin Hérode, elle n'allait guère, on le sait, que
quatre fois l'an à l'église. Elle y était à présent fort assidue. Elle
ne manquait aucun office, ni du dimanche, ni du jeudi. Les âmes pieuses
de la paroisse voyaient avec satisfaction cet amendement. Car c'est un
grand bonheur qu'une jeune fille, qui court tant de dangers du côté des
hommes, se tourne vers Dieu.
Cela fait du moins que les pauvres parents ont l'esprit en repos du
côté des amourettes.
Le soir, toutes les fois que le temps le permettait, elle se promenait
une heure ou deux dans le jardin des Bravées. Elle était là, presque
aussi pensive que mess Lethierry, et toujours seule. Déruchette se
couchait la dernière. Ce qui n'empêchait point Douce et Grace d'avoir
toujours un peu l'œil sur elle, par cet instinct de guet qui se mêle à
la domesticité; espionner désennuie de servir.
Quant à mess Lethierry, dans l'état voilé où était son esprit, ces
petites altérations dans les habitudes de Déruchette lui échappaient.
D'ailleurs, il n'était pas né duègne. Il ne remarquait même pas
l'exactitude de Déruchette aux offices de la paroisse. Tenace dans son
préjugé contre les choses et les gens du clergé, il eût vu sans plaisir
ces fréquentations d'église.
Ce n'est pas que sa situation morale à lui-même ne fût en train de se
modifier. Le chagrin est nuage et change de forme.
Les âmes robustes, nous venons de le dire, sont parfois, par de
certains coups de malheur, destituées presque, non tout à fait. Les
caractères virils, tels que Lethierry, réagissent dans un temps donné.
Le désespoir a des degrés remontants. De l'accablement on monte à
l'abattement, de l'abattement à l'affliction, de l'affliction à la
mélancolie. La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s'y fond
dans une sombre joie.
La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste.
Ces atténuations élégiaques n'étaient point faites pour Lethierry;
ni la nature de son tempérament, ni le genre de son malheur, ne
comportaient ces nuances. Seulement, au moment où nous venons de le
retrouver, la rêverie de son premier désespoir tendait, depuis une
semaine environ, à se dissiper; sans être moins triste, Lethierry était
moins inerte; il était toujours sombre, mais il n'était plus morne; il
lui revenait une certaine perception des faits et des événements; et
il commençait à éprouver quelque chose de ce phénomène qu'on pourrait
appeler la rentrée dans la réalité.
Ainsi, le jour, dans la salle basse, il n'écoutait pas les paroles des
gens, mais il les entendait. Grace vint un matin toute triomphante dire
à Déruchette que mess Lethierry avait défait la bande d'un journal.
Cette demi-acceptation de la réalité est, en soi, un bon symptôme.
C'est la convalescence. Les grands malheurs sont un étourdissement.
On en sort par là. Mais cette amélioration fait d'abord l'effet d'une
aggravation. L'état de rêve antérieur émoussait la douleur; on voyait
trouble, on sentait peu; à présent la vue est nette, on n'échappe à
rien, on saigne de tout. La plaie s'avive. La douleur s'accentue de
tous les détails qu'on aperçoit. On revoit tout dans le souvenir.
Tout retrouver, c'est tout regretter. Il y a dans ce retour au réel
toutes sortes d'arrière-goûts amers. On est mieux, et pire. C'est ce
qu'éprouvait Lethierry. Il souffrait plus distinctement.
Ce qui avait ramené mess Lethierry au sentiment de la réalité, c'était
une secousse.
Disons cette secousse.
Une après-midi, vers le 15 ou le 20 avril, on avait entendu à la porte
de la salle basse des Bravées les deux coups qui annoncent le facteur.
Douce avait ouvert. C'était une lettre en effet.
Cette lettre venait de la mer. Elle était adressée à mess Lethierry.
Elle était timbrée _Lisboa_.
Douce avait porté la lettre à mess Lethierry qui était enfermé dans sa
chambre. Il avait pris cette lettre, l'avait machinalement posée sur sa
table, et ne l'avait pas regardée.
Cette lettre resta une bonne semaine sur la table sans être décachetée.
Il arriva pourtant qu'un matin Douce dit à mess Lethierry:
--Monsieur, faut-il ôter la poussière qu'il y a sur votre lettre?
Lethierry parut se réveiller.
--C'est juste, dit-il.
Et il ouvrit la lettre.
Il lut ceci:
«En mer, ce 10 mars.
«Mess Lethierry, de Saint-Sampson,
«Vous recevrez de mes nouvelles avec plaisir.
«Je suis sur le _Tamaulipas_, en route pour Pasrevenir. Il y a dans
l'équipage un matelot Ahier-Tostevin, de Guernesey, qui reviendra,
lui, et qui aura des choses à raconter. Je profite de la rencontre du
navire _Hernan Cortez_ allant à Lisbonne pour vous faire passer cette
lettre.
«Soyez étonné. Je suis honnête homme.
«Aussi honnête que sieur Clubin.
«Je dois croire que vous savez la chose qui est arrivée; pourtant il
n'est peut-être pas de trop que je vous l'apprenne.
«La voici:
«Je vous ai rendu vos capitaux.
«Je vous avais emprunté, un peu incorrectement, cinquante mille
francs. Avant de quitter Saint-Malo, j'ai remis pour vous à votre
homme de confiance, sieur Clubin, trois bank-notes de mille livres
chaque, ce qui fait soixante-quinze mille francs. Vous trouverez sans
doute ce remboursement suffisant.
«Sieur Clubin a pris vos intérêts et reçu votre argent avec énergie.
Il m'a paru très zélé; c'est pourquoi je vous avertis.
«Votre autre homme de confiance,
«RANTAINE.
«_Post-scriptum._ Sieur Clubin avait un revolver, ce qui fait que je
n'ai pas de reçu.»
Touchez une torpille, touchez une bouteille de Leyde chargée, vous
ressentirez ce qu'éprouva mess Lethierry en lisant cette lettre.
Sous cette enveloppe, dans cette feuille de papier pliée en quatre à
laquelle il avait au premier moment fait si peu attention, il y avait
une commotion.
Il reconnut cette écriture, il reconnut cette signature. Quant au fait,
tout d'abord il n'y comprit rien.
Commotion telle qu'elle lui remit, pour ainsi dire, l'esprit sur pied.
Le phénomène des soixante-quinze mille francs confiés par Rantaine
à Clubin, étant une énigme, était le côté utile de la secousse, en
ce qu'il forçait le cerveau de Lethierry à travailler. Faire une
conjecture, c'est pour la pensée une occupation saine. Le raisonnement
est éveillé, la logique est appelée.
Depuis quelque temps l'opinion publique de Guernesey était occupée à
rejuger Clubin, cet honnête homme pendant tant d'années si unanimement
admis dans la circulation de l'estime. On s'interrogeait, on se prenait
à douter, il y avait des paris pour et contre. Des lumières singulières
s'étaient produites. Clubin commençait à s'éclairer, c'est-à-dire qu'il
devenait noir.
Une information judiciaire avait eu lieu à Saint-Malo pour savoir ce
qu'était devenu le garde-côte 619. La perspicacité légale avait fait
fausse route, ce qui lui arrive souvent. Elle était partie de cette
supposition que le garde-côte avait dû être embauché par Zuela et
embarqué sur le _Tamaulipas_ pour le Chili. Cette hypothèse ingénieuse
avait entraîné force aberrations. La myopie de la justice n'avait pas
même aperçu Rantaine. Mais, chemin faisant, les magistrats instructeurs
avaient levé d'autres pistes. L'obscure affaire s'était compliquée.
Clubin avait fait son entrée dans l'énigme. Il s'était établi une
coïncidence, un rapport peut-être, entre le départ du _Tamaulipas_ et
la perte de la Durande. Au cabaret de la porte Dinan où Clubin croyait
n'être pas connu, on l'avait reconnu; le cabaretier avait parlé; Clubin
avait acheté une bouteille d'eau-de-vie. Pour qui? L'armurier de la
rue Saint-Vincent avait parlé; Clubin avait acheté un revolver. Contre
qui? L'aubergiste de l'Auberge Jean avait parlé; Clubin avait eu des
absences inexplicables. Le capitaine Gertrais-Gaboureau avait parlé;
Clubin avait voulu partir, quoique averti, et sachant qu'il allait
chercher le brouillard. L'équipage de la Durande avait parlé. Au fait,
le chargement était manqué et l'arrimage était mal fait, négligence
aisée à comprendre, si le capitaine veut perdre le navire. Le passager
guernesiais avait parlé; Clubin avait cru naufrager sur les Hanois.
Les gens de Torteval avaient parlé; Clubin y était venu quelques
jours avant la perte de la Durande, et avait dirigé sa promenade vers
Plainmont voisin des Hanois. Il portait un sac-valise. «Il était parti
avec, et revenu sans.» Les déniquoiseaux avaient parlé; leur histoire
avait paru pouvoir se rattacher à la disparition de Clubin, à la seule
condition d'y remplacer les revenants par des contrebandiers. Enfin la
maison visionnée de Plainmont elle-même avait parlé; des gens décidés
à se renseigner l'avaient escaladée, et avaient trouvé dedans, quoi?
précisément le sac-valise de Clubin. La Douzaine de Torteval avait
saisi le sac, et l'avait fait ouvrir. Il contenait des provisions de
bouche, une longue-vue, un chronomètre, des vêtements d'homme et du
linge marqué aux initiales de Clubin. Tout cela, dans les propos de
Saint-Malo et de Guernesey, se construisait, et finissait par faire
un à peu près de baraterie. On rapprochait des linéaments confus; on
constatait un dédain singulier des avis, une acceptation des chances
de brouillard, une négligence suspecte dans l'arrimage, une bouteille
d'eau-de-vie, un timonier ivre, une substitution du capitaine au
timonier, un coup de barre au moins bien maladroit. L'héroïsme à
demeurer sur l'épave devenait coquinerie. Clubin du reste s'était
trompé d'écueil. L'intention de baraterie admise, on comprenait le
choix des Hanois, la côte aisément gagnée à la nage, un séjour dans
la maison visionnée en attendant l'occasion de fuir. Le sac-valise,
cet en-cas, achevait la démonstration. Par quel lien cette aventure
se rattachait-elle à l'autre aventure, celle du garde-côte, on ne
le saisissait point. On devinait une corrélation; rien de plus. On
entrevoyait, du côté de cet homme, le garde-marine numéro 619, tout un
drame tragique. Clubin peut-être n'y jouait pas, mais on l'apercevait
dans la coulisse.
Tout ne s'expliquait point par la baraterie. Il y avait un revolver
sans emploi. Ce revolver était probablement de l'autre affaire.
Le flair du peuple est fin et juste. L'instinct public excelle dans ces
restaurations de la vérité faites de pièces et de morceaux. Seulement,
dans ces faits d'où se dégageait une baraterie vraisemblable, il y
avait de sérieuses incertitudes.
Tout se tenait, tout concordait; mais la base manquait.
On ne perd pas un navire pour le plaisir de le perdre. On ne court
point tous ces risques de brouillard, d'écueil, de nage, de refuge et
de fuite, sans un intérêt. Quel avait pu être l'intérêt de Clubin?
On voyait son acte, on ne voyait pas son motif.
De là un doute dans beaucoup d'esprits. Où il n'y a point de motif, il
semble qu'il n'y ait plus d'acte.
La lacune était grave.
Cette lacune, la lettre de Rantaine venait la combler.
Cette lettre donnait le motif de Clubin. Soixante-quinze mille francs à
voler.
Rantaine était le dieu dans la machine. Il descendait du nuage une
chandelle à la main.
Sa lettre était le coup de clarté final.
Elle expliquait tout, et surabondamment elle annonçait un témoignage,
Ahier-Tostevin.
Chose décisive, elle donnait l'emploi du revolver.
Rantaine était incontestablement tout à fait informé. Sa lettre faisait
toucher tout du doigt.
Aucune atténuation possible à la scélératesse de Clubin. Il avait
prémédité le naufrage; et la preuve, c'était l'en-cas apporté dans la
maison visionnée. Et en le supposant innocent, en admettant le naufrage
fortuit, n'eût-il pas dû, au dernier moment, décidé à son sacrifice sur
l'épave, remettre les soixante-quinze mille francs pour mess Lethierry
aux hommes qui se sauvaient dans la chaloupe? L'évidence éclatait.
Maintenant qu'était devenu Clubin? Il avait probablement été victime de
sa méprise. Il avait sans doute péri dans l'écueil Douvres.
Cet échafaudage de conjectures, très conformes, on le voit, à la
réalité, occupa pendant plusieurs jours l'esprit de mess Lethierry. La
lettre de Rantaine lui rendit ce service de le forcer à penser. Il eut
un premier ébranlement de surprise, puis il fit cet effort de se mettre
à réfléchir. Il fit l'autre effort plus difficile encore de s'informer.
Il dut accepter et même chercher des conversations. Au bout de huit
jours, il était redevenu, jusqu'à un certain point, pratique; son
esprit avait repris de l'adhérence, et était presque guéri. Il était
sorti de l'état trouble.
La lettre de Rantaine, en admettant que mess Lethierry eût pu jamais
entretenir quelque espoir de remboursement de ce côté-là, fit évanouir
sa dernière chance.
Elle ajouta à la catastrophe de la Durande ce nouveau naufrage de
soixante-quinze mille francs. Elle le remit en possession de cet argent
juste assez pour lui en faire sentir la perte. Cette lettre lui montra
le fond de sa ruine.
De là une souffrance nouvelle, et très aiguë, que nous avons indiquée
tout à l'heure. Il commença, chose qu'il n'avait point faite depuis
deux mois, à se préoccuper de sa maison, de ce qu'elle allait devenir,
de ce qu'il faudrait réformer. Petit ennui à mille pointes, presque
pire que le désespoir. Subir son malheur par le menu, disputer pied
à pied au fait accompli le terrain qu'il vient vous prendre, c'est
odieux. Le bloc du malheur s'accepte, non sa poussière. L'ensemble
accablait, le détail torture. Tout à l'heure la catastrophe vous
foudroyait, maintenant elle vous chicane.
C'est l'humiliation aggravant l'écrasement. C'est une deuxième
annulation s'ajoutant à la première, et laide. On descend d'un degré
dans le néant. Après le linceul, c'est le haillon.
Songer à décroître. Il n'est pas de pensée plus triste.
Être ruiné, cela semble simple. Coup violent; brutalité du sort;
c'est la catastrophe une fois pour toutes. Soit. On l'accepte. Tout
est fini. On est ruiné. C'est bon, on est mort. Point. On est vivant.
Dès le lendemain, on s'en aperçoit. A quoi? A des piqûres d'épingle.
Tel passant ne vous salue plus, les factures des marchands pleuvent,
voilà un de vos ennemis qui rit. Peut-être rit-il du dernier calembour
d'Arnal, mais c'est égal, ce calembour ne lui semble si charmant que
parce que vous êtes ruiné. Vous lisez votre amoindrissement même dans
les regards indifférents; les gens qui dînaient chez vous trouvent
que c'était trop de trois plats à votre table; vos défauts sautent
aux yeux de tout le monde; les ingratitudes, n'attendant plus rien,
s'affichent; tous les imbéciles ont prévu ce qui vous arrive; les
méchants vous déchirent, les pires vous plaignent. Et puis cent détails
mesquins. La nausée succède aux larmes. Vous buviez du vin, vous boirez
du cidre. Deux servantes! c'est déjà trop d'une. Il faudra congédier
celle-ci et surcharger celle-là. Il y a trop de fleurs dans le jardin;
on plantera des pommes de terre. On donnait ses fruits à ses amis, on
les fera vendre au marché. Quant aux pauvres, il n'y faut plus songer;
n'est-on pas un pauvre soi-même? Les toilettes, question poignante.
Retrancher un ruban à une femme, quel supplice! A qui vous donne la
beauté, refuser la parure! Avoir l'air d'un avare! Elle va peut-être
vous dire:--Quoi, vous avez ôté les fleurs de mon jardin, et voilà que
vous les ôtez de mon chapeau!--Hélas! la condamner aux robes fanées! La
table de famille est silencieuse. Vous vous figurez qu'autour de vous
on vous en veut. Les visages aimés sont soucieux. Voilà ce que c'est
que décroître. Il faut remourir tous les jours. Tomber, ce n'est rien,
c'est la fournaise. Décroître, c'est le petit feu.
L'écroulement, c'est Waterloo; la diminution, c'est Sainte-Hélène. Le
sort, incarné en Wellington, a encore quelque dignité; mais quand il
se fait Hudson Lowe, quelle vilenie! Le destin devient un pleutre. On
voit l'homme de Campo-Formio querellant pour une paire de bas de soie.
Rapetissement de Napoléon qui rapetisse l'Angleterre.
Ces deux phases, Waterloo et Sainte-Hélène, réduites aux proportions
bourgeoises, tout homme ruiné les traverse.
Le soir que nous avons dit, et qui était un des premiers soirs de mai,
Lethierry, laissant Déruchette errer au clair de lune dans le jardin,
s'était couché plus triste que jamais.
Tous ces détails chétifs et déplaisants, complications des fortunes
perdues, toutes ces préoccupations du troisième ordre, qui commencent
par être insipides et qui finissent par être lugubres, roulaient dans
son esprit. Maussade encombrement de misères. Mess Lethierry sentait
sa chute irrémédiable. Qu'allait-on faire? Qu'allait-on devenir? Quels
sacrifices faudrait-il imposer à Déruchette? Qui renvoyer, de Douce ou
de Grace? Vendrait-on les Bravées? N'en serait-on pas réduit à quitter
l'île? N'être rien là où l'on a été tout, déchéance insupportable en
effet.
Et dire que c'était fini! Se rappeler ces traversées liant la France
à l'Archipel, ces mardis du départ, ces vendredis du retour, la foule
sur le quai, ces grands chargements, cette industrie, cette prospérité,
cette navigation directe et fière, cette machine où l'homme met sa
volonté, cette chaudière toute-puissante, cette fumée, cette réalité!
Le navire à vapeur, c'est la boussole complétée; la boussole indique
le droit chemin, la vapeur le suit. L'une propose, l'autre exécute.
Où était-elle, sa Durande, cette magnifique et souveraine Durande,
cette maîtresse de la mer, cette reine qui le faisait roi? Avoir été
dans son pays l'homme idée, l'homme succès, l'homme révolution! y
renoncer! abdiquer! N'être plus! faire rire! Être un sac où il y a eu
quelque chose! Être le passé quand on a été l'avenir! aboutir à la
pitié hautaine des idiots! voir triompher la routine, l'entêtement,
l'ornière, l'égoïsme, l'ignorance! voir recommencer bêtement les
va-et-vient des coutres gothiques cahotés sur le flot! voir la
vieillerie rajeunir! Avoir perdu toute sa vie! avoir été la lumière et
subir l'éclipse! Ah! comme c'était beau sur les vagues cette cheminée
altière, ce prodigieux cylindre, ce pilier au chapiteau de fumée, cette
colonne plus grande que la colonne Vendôme, car sur l'une il n'y a
qu'un homme et sur l'autre il y a le progrès! L'océan était dessous.
C'était la certitude en pleine mer. On avait vu cela dans cette petite
île, dans ce petit port, dans ce petit Saint-Sampson? Oui, on l'avait
vu! Quoi! on l'a vu, et on ne le reverra plus!
Toute cette obsession du regret torturait Lethierry. Il y a des
sanglots de la pensée. Jamais peut-être il n'avait plus amèrement senti
sa perte. Un certain engourdissement suit ces accès aigus. Sous cet
appesantissement de tristesse, il s'assoupit.
Il resta environ deux heures les paupières fermées, dormant un peu,
songeant beaucoup, fiévreux. Ces torpeurs-là couvrent un obscur travail
du cerveau, très fatigant. Vers le milieu de la nuit, vers minuit,
un peu avant, ou un peu après, il secoua cet assoupissement. Il se
réveilla, il ouvrit les yeux, sa fenêtre faisait face à son hamac, il
vit une chose extraordinaire.
Une forme était devant sa fenêtre. Une forme inouïe. La cheminée d'un
bateau à vapeur.
Mess Lethierry se dressa tout d'une pièce sur son séant. Le hamac
oscilla comme au branle d'une tempête. Lethierry regarda. Il y avait
dans la fenêtre une vision. Le port plein de clair de lune s'encadrait
dans les vitres, et sur cette clarté, tout près de la maison, se
découpait, droite, ronde et noire, une silhouette superbe.
Un tuyau de machine était là.
Lethierry se précipita à bas du hamac, courut à la fenêtre, leva le
châssis, se pencha dehors, et la reconnut.
La cheminée de la Durande était devant lui.
Elle était à l'ancienne place.
Ses quatre chaînes la maintenaient amarrée au bordage d'un bateau
dans lequel, au-dessous d'elle, on distinguait une masse qui avait un
contour compliqué.
Lethierry recula, tourna le dos à la fenêtre, et retomba assis sur le
hamac.
Il se retourna, et revit la vision.
Un moment après, le temps d'un éclair, il était sur le quai, une
lanterne à la main.
Au vieil anneau d'amarrage de la Durande était attachée une barque
portant un peu à l'arrière un bloc massif d'où sortait la cheminée
droite devant la fenêtre des Bravées. L'avant de la barque se
prolongeait, en dehors du coin du mur de la maison, à fleur de quai.
Il n'y avait personne dans la barque.
Cette barque avait une forme à elle et dont tout Guernesey eût donné le
signalement. C'était la panse.
Lethierry sauta dedans. Il courut à la masse qu'il voyait au delà du
mât. C'était la machine.
Elle était là, entière, complète, intacte, carrément assise sur son
plancher de fonte; la chaudière avait toutes ses cloisons; l'arbre des
roues était dressé et amarré près de la chaudière; la pompe de saumure
était à sa place; rien ne manquait.
Lethierry examina la machine.
La lanterne et la lune s'entr'aidaient pour l'éclairer.
Il passa tout le mécanisme en revue.
Il vit les deux caisses qui étaient à côté. Il regarda l'arbre des
roues.
Il alla à la cabine. Elle était vide.
Il revint à la machine et la toucha. Il avança sa tête dans la
chaudière. Il se mit à genoux pour voir dedans.
Il posa dans le fourneau sa lanterne dont la lueur illumina toute la
mécanique et produisit presque le trompe-l'œil d'une machine allumée.
Puis il éclata de rire, et, se redressant, l'œil fixé sur la machine,
les bras tendus vers la cheminée, il cria: Au secours!
La cloche du port était sur le quai à quelques pas, il y courut,
empoigna la chaîne et se mit à secouer la cloche impétueusement.
II
ENCORE LA CLOCHE DU PORT
Gilliatt en effet, après une traversée sans incident, mais un peu lente
à cause de la pesanteur du chargement de la panse, était arrivé à
Saint-Sampson à la nuit close, plus près de dix heures que de neuf.
Gilliatt avait calculé l'heure. La demi-remontée s'était faite. Il y
avait de la lune et de l'eau; on pouvait entrer dans le port.
Le petit havre était endormi. Quelques navires y étaient mouillés,
cargues sur vergues, hunes capelées, et sans fanaux. On apercevait
au fond quelques barques au radoub, à sec dans le carénage. Grosses
coques démâtées et sabordées, dressant au-dessus de leur bordage troué
de claires-voies les pointes courbes de leur membrure dénudée, assez
semblables à des scarabées morts couchés sur le dos, pattes en l'air.
Gilliatt, sitôt le goulet franchi, avait examiné le port et le quai. Il
n'y avait de lumière nulle part, pas plus aux Bravées qu'ailleurs. Il
n'y avait point de passants, excepté peut-être quelqu'un, un homme,
qui venait d'entrer au presbytère ou d'en sortir. Et encore n'était-on
pas sûr que ce fût une personne, la nuit estompant tout ce qu'elle
dessine et le clair de lune ne faisant jamais rien que d'indécis. La
distance s'ajoutait à l'obscurité. Le presbytère d'alors était situé de
l'autre côté du port, sur un emplacement où est construite aujourd'hui
une cale couverte.
Gilliatt avait silencieusement accosté les Bravées, et avait amarré la
panse à l'anneau de la Durande sous la fenêtre de mess Lethierry.
Puis il avait sauté par-dessus le bordage et pris terre.
Gilliatt, laissant derrière lui la panse à quai, tourna la maison,
longea une ruette, puis une autre, ne regarda même pas l'embranchement
de sentier qui menait au Bû de la Rue, et, au bout de quelques minutes,
s'arrêta dans ce recoin de muraille où il y avait une mauve sauvage
à fleurs roses en juin, du houx, du lierre et des orties. C'est de
là que, caché sous les ronces, assis sur une pierre, bien des fois,
dans les jours d'été, et pendant de longues heures et pendant des mois
entiers, il avait contemplé, par-dessus le mur, bas au point de tenter
l'enjambée, le jardin des Bravées, et, à travers les branches d'arbres,
deux fenêtres d'une chambre de la maison. Il retrouva sa pierre, sa
ronce, toujours le mur aussi bas, toujours l'angle aussi obscur, et,
comme une bête rentrée au trou, glissant plutôt que marchant, il se
blottit. Une fois assis, il ne fit plus un mouvement. Il regarda. Il
revoyait le jardin, les allées, les massifs, les carrés de fleurs,
la maison, les deux fenêtres de la chambre. La lune lui montrait ce
rêve. Il est affreux qu'on soit forcé de respirer. Il faisait ce qu'il
pouvait pour s'en empêcher.
Il lui semblait voir un paradis fantôme. Il avait peur que tout cela
ne s'envolât. Il était presque impossible que ces choses fussent
réellement sous ses yeux; et si elles y étaient, ce ne pouvait être
qu'avec l'imminence d'évanouissement qu'ont toujours les choses
divines. Un souffle, et tout se dissiperait. Gilliatt avait ce
tremblement.
Tout près, en face de lui, dans le jardin, au bord d'une allée, il y
avait un banc de bois peint en vert. On se souvient de ce banc.
Gilliatt regardait les deux fenêtres. Il pensait à un sommeil possible
de quelqu'un dans cette chambre. Derrière ce mur, on dormait. Il
eût voulu ne pas être où il était. Il eût mieux aimé mourir que de
s'en aller. Il pensait à une haleine soulevant une poitrine. Elle,
ce mirage, cette blancheur dans une nuée, cette obsession flottante
de son esprit, elle était là! il pensait à l'inaccessible qui était
endormi, et si près, et comme à la portée de son extase; il pensait
à la femme impossible assoupie, et visitée, elle aussi, par les
chimères; à la créature souhaitée, lointaine, insaisissable, fermant
les yeux, le front dans la main; au mystère du sommeil de l'être
idéal; aux songes que peut faire un songe. Il n'osait penser au delà
et il pensait pourtant; il se risquait dans les manques de respect
de la rêverie, la quantité de forme féminine que peut avoir un ange
le troublait, l'heure nocturne enhardit aux regards furtifs les yeux
timides, il s'en voulait d'aller si avant, il craignait de profaner en
réfléchissant; malgré lui, forcé, contraint, frémissant, il regardait
dans l'invisible. Il subissait le frisson, et presque la souffrance, de
se figurer un jupon sur une chaise, une mante jetée sur le tapis, une
ceinture débouclée, un fichu. Il imaginait un corset, un lacet traînant
à terre, des bas, des jarretières. Il avait l'âme dans les étoiles.
Les étoiles sont faites aussi bien pour le cœur humain d'un pauvre
comme Gilliatt que pour le cœur humain d'un millionnaire. A un certain
degré de passion, tout homme est sujet aux profonds éblouissements. Si
c'est une nature âpre et primitive, raison de plus.
Être sauvage, cela s'ajoute au rêve.
Le ravissement est une plénitude qui déborde comme une autre. Voir ces
fenêtres, c'était presque trop pour Gilliatt.
Tout à coup, il la vit elle-même.
Des branchages d'un fourré déjà épaissi par le printemps, sortit, avec
une ineffable lenteur spectrale et céleste, une figure, une robe, un
visage divin, presque une clarté sous la lune.
Gilliatt se sentit défaillir, c'était Déruchette.
Déruchette approcha. Elle s'arrêta. Elle fit quelques pas pour
s'éloigner, s'arrêta encore, puis revint s'asseoir sur le banc de
bois. La lune était dans les arbres, quelques nuées erraient parmi
les étoiles pâles, la mer parlait aux choses de l'ombre à demi-voix,
la ville dormait, une brume montait de l'horizon, cette mélancolie
était profonde. Déruchette inclinait le front, avec cet œil pensif
qui regarde attentivement rien; elle était assise de profil, elle
était presque nu-tête, ayant un bonnet dénoué qui laissait voir sur sa
nuque délicate la naissance des cheveux, elle roulait machinalement
un ruban de ce bonnet autour d'un de ses doigts, la pénombre modelait
ses mains de statue, sa robe était d'une de ces nuances que la nuit
fait blanches, les arbres remuaient comme s'ils étaient pénétrables à
l'enchantement qui se dégageait d'elle, on voyait le bout d'un de ses
pieds, il y avait dans ses cils baissés cette vague contraction qui
annonce une larme rentrée ou une pensée refoulée, ses bras avaient
l'indécision ravissante de ne point trouver où s'accouder, quelque
chose qui flotte un peu se mêlait à toute sa posture, c'était plutôt
une lueur qu'une lumière et une grâce qu'une déesse, les plis du bas
de sa jupe étaient exquis, son adorable visage méditait virginalement.
Elle était si près que c'était terrible. Gilliatt l'entendait respirer.
Il y avait dans des profondeurs un rossignol qui chantait. Les passages
du vent dans les branches mettaient en mouvement l'ineffable silence
nocturne. Déruchette, jolie et sacrée, apparaissait dans ce crépuscule
comme la résultante de ces rayons et de ces parfums; ce charme immense
et épars aboutissait mystérieusement à elle, et s'y condensait, et elle
en était l'épanouissement. Elle semblait l'âme fleur de toute cette
ombre.
Toute cette ombre flottante en Déruchette pesait sur Gilliatt. Il
était éperdu. Ce qu'il éprouvait échappe aux paroles; l'émotion est
toujours neuve et le mot a toujours servi, de là l'impossibilité
d'exprimer l'émotion. L'accablement du ravissement existe. Voir
Déruchette, la voir elle-même, voir sa robe, voir son bonnet, voir
son ruban qu'elle tourne autour de son doigt, est-ce qu'on peut se
figurer une telle chose? Être près d'elle, est-ce que c'est possible?
L'entendre respirer, elle respire donc! alors les astres respirent.
Gilliatt frissonnait. Il était le plus misérable et le plus enivré des
hommes. Il ne savait que faire. Ce délire de la voir l'anéantissait.
Quoi! c'était elle qui était là, et c'était lui qui était ici! Ses
idées, éblouies et fixes, s'arrêtaient sur cette créature comme sur
une escarboucle. Il regardait cette nuque et ces cheveux. Il ne disait
même pas que tout cela maintenant était à lui, qu'avant peu, demain
peut-être, ce bonnet il aurait le droit de le défaire, ce ruban il
aurait le droit de le dénouer. Songer jusque-là, il n'eût pas même
conçu un moment cet excès d'audace. Toucher avec la pensée, c'est
presque toucher avec la main. L'amour était pour Gilliatt comme le miel
pour l'ours, le rêve exquis et délicat. Il pensait confusément. Il ne
savait ce qu'il avait. Le rossignol chantait. Il se sentait expirer.
Se lever, franchir le mur, s'approcher, dire: c'est moi, parler à
Déruchette, cette idée ne lui venait pas. Si elle lui fût venue, il
se fût enfui. Si quelque chose de semblable à une pensée parvenait à
poindre dans son esprit, c'était ceci, que Déruchette était là, qu'il
n'y avait besoin de rien de plus, et que l'éternité commençait.
Un bruit les tira tous les deux, elle de sa rêverie, lui de son extase.
Quelqu'un marchait dans le jardin. On ne voyait pas qui, à cause des
arbres. C'était un pas d'homme.
Déruchette leva les yeux.
Les pas s'approchèrent, puis cessèrent. La personne qui marchait venait
de s'arrêter. Elle devait être tout près. Le sentier où était le banc
se perdait entre deux massifs. C'est là qu'était cette personne, dans
cet entre-deux, à quelques pas du banc.
Le hasard avait disposé les épaisseurs des branches de telle sorte que
Déruchette la voyait, mais que Gilliatt ne la voyait pas.
La lune projetait sur la terre, hors du massif jusqu'au banc, une ombre.
Gilliatt voyait cette ombre. Il regarda Déruchette.
Elle était toute pâle. Sa bouche entr'ouverte ébauchait un cri de
surprise. Elle s'était soulevée à demi sur le banc et elle y était
retombée; il y avait dans son attitude un mélange de fuite et de
fascination. Son étonnement était un enchantement plein de crainte.
Elle avait sur les lèvres presque le rayonnement du sourire et une
lueur de larmes dans les yeux. Elle était comme transfigurée par une
présence. Il ne semblait pas que l'être qu'elle voyait fût de la terre.
La réverbération d'un ange était dans son regard.
L'être qui n'était pour Gilliatt qu'une ombre parla. Une voix sortit
du massif, plus douce qu'une voix de femme, une voix d'homme pourtant.
Gilliatt entendit ces paroles:
--Mademoiselle, je vous vois tous les dimanches et tous les jeudis; on
m'a dit qu'autrefois vous ne veniez pas si souvent. C'est une remarque
qu'on a faite, je vous demande pardon. Je ne vous ai jamais parlé,
c'était mon devoir; aujourd'hui je vous parle, c'est mon devoir. Je
dois d'abord m'adresser à vous. Le _Cashmere_ part demain. C'est ce qui
fait que je suis venu. Vous vous promenez tous les soirs dans votre
jardin. Ce serait mal à moi de connaître vos habitudes si je n'avais
pas la pensée que j'ai. Mademoiselle, vous êtes pauvre; depuis ce matin
je suis riche. Voulez-vous de moi pour votre mari?
Déruchette joignit ses deux mains comme une suppliante, et regarda
celui qui lui parlait, muette, l'œil fixe, tremblante de la tête aux
pieds.
La voix reprit:
--Je vous aime. Dieu n'a pas fait le cœur de l'homme pour qu'il se
taise. Puisque Dieu promet l'éternité, c'est qu'il veut qu'on soit
deux. Il y a pour moi sur la terre une femme, c'est vous. Je pense à
vous comme à une prière. Ma foi est en Dieu et mon espérance est en
vous. Les ailes que j'ai, c'est vous qui les portez. Vous êtes ma vie,
et déjà mon ciel.
--Monsieur, dit Déruchette, il n'y a personne pour répondre dans la
maison.
La voix s'éleva de nouveau:
--J'ai fait ce doux songe. Dieu ne défend pas les songes. Vous me
faites l'effet d'une gloire. Je vous aime passionnément, mademoiselle.
La sainte innocence, c'est vous. Je sais que c'est l'heure où l'on
est couché, mais je n'avais pas le choix d'un autre moment. Vous
rappelez-vous ce passage de la bible qu'on nous a lu? Genèse, chapitre
vingt-cinq. J'y ai toujours songé depuis. Je l'ai relu souvent. Le
révérend Hérode me disait: Il vous faut une femme riche. Je lui ai
répondu: Non, il me faut une femme pauvre. Mademoiselle, je vous
parle sans approcher, je me reculerai même si vous ne voulez pas que
mon ombre touche vos pieds. C'est vous qui êtes la souveraine; vous
viendrez à moi si vous voulez. J'aime et j'attends. Vous êtes la forme
vivante de la bénédiction.
--Monsieur, balbutia Déruchette, je ne savais pas qu'on me remarquait
le dimanche et le jeudi.
La voix continua:
--On ne peut rien contre les choses angéliques. Toute la loi est amour.
Le mariage, c'est Chanaan. Vous êtes la beauté promise. O pleine de
grâce, je vous salue.
Déruchette répondit:
--Je ne croyais pas faire plus de mal que les autres personnes qui
étaient exactes.
La voix poursuivit:
--Dieu a mis ses intentions dans les fleurs, dans l'aurore, dans le
printemps, et il veut qu'on aime. Vous êtes belle dans cette obscurité
sacrée de la nuit. Ce jardin a été cultivé par vous et dans ses parfums
il y a quelque chose de votre haleine. Mademoiselle, les rencontres
des âmes ne dépendent pas d'elles. Ce n'est pas de notre faute. Vous
assistiez, rien de plus; j'étais là, rien de plus. Je n'ai rien fait
que de sentir que je vous aimais. Quelquefois mes yeux se sont levés
sur vous. J'ai eu tort, mais comment faire? c'est en vous regardant que
tout est venu. On ne peut s'empêcher. Il y a des volontés mystérieuses
qui sont au-dessus de nous. Le premier des temples, c'est le cœur.
Avoir votre âme dans ma maison, c'est à ce paradis terrestre que
j'aspire, y consentez-vous? Tant que j'ai été pauvre, je n'ai rien
dit. Je sais votre âge. Vous avez vingt et un ans, j'en ai vingt-six.
Je pars demain; si vous me refusez, je ne reviendrai pas. Soyez mon
engagée, voulez-vous? Mes yeux ont déjà, plus d'une fois, malgré moi,
fait aux vôtres cette question. Je vous aime, répondez-moi. Je parlerai
à votre oncle dès qu'il pourra me recevoir, mais je me tourne d'abord
vers vous. C'est à Rebecca qu'on demande Rebecca. A moins que vous ne
m'aimiez pas.
Déruchette pencha le front, et murmura:
--Oh! je l'adore!
Cela fut dit si bas que Gilliatt seul entendit.
Elle resta le front baissé comme si le visage dans l'ombre mettait dans
l'ombre la pensée.
Il y eut une pause. Les feuilles d'arbres ne remuaient pas. C'était
ce moment sévère et paisible où le sommeil des choses s'ajoute au
sommeil des êtres, et où la nuit semble écouter le battement de cœur
de la nature. Dans ce recueillement s'élevait, comme une harmonie qui
complète un silence, le bruit immense de la mer.
La voix reprit:
--Mademoiselle.
Déruchette tressaillit.
La voix continua:
--Hélas! j'attends.
--Qu'attendez-vous?
--Votre réponse.
--Dieu l'a entendue, dit Déruchette.
Alors la voix devint presque sonore, et en même temps plus douce que
jamais. Ces paroles sortirent du massif, comme d'un buisson ardent:
--Tu es ma fiancée. Lève-toi et viens. Que le bleu profond où sont les
astres assiste à cette acceptation de mon âme par ton âme, et que notre
premier baiser se mêle au firmament!
Déruchette se leva, et demeura un instant immobile, le regard fixé
devant elle, sans doute sur un autre regard. Puis, à pas lents, la
tête droite, les bras pendants et les doigts des mains écartés comme
lorsqu'on marche sur un support inconnu, elle se dirigea vers le massif
et y disparut.
Un moment après, au lieu d'une ombre sur le sable il y en avait deux,
elles se confondaient, et Gilliatt voyait à ses pieds l'embrassement de
ces deux ombres.
Le temps coule de nous comme d'un sablier, et nous n'avons pas le
sentiment de cette fuite, surtout dans de certains instants suprêmes.
Ce couple d'un côté, qui ignorait ce témoin et ne le voyait pas, de
l'autre ce témoin qui ne voyait pas ce couple, mais qui le savait
là, combien de minutes demeurèrent-ils ainsi, dans cette suspension
mystérieuse? Il serait impossible de le dire. Tout à coup, un bruit
lointain éclata, une voix cria: Au secours! et la cloche du port
sonna. Ce tumulte, il est probable que le bonheur, ivre et céleste, ne
l'entendit pas.
La cloche continua de sonner. Quelqu'un qui eût cherché Gilliatt dans
l'angle du mur, ne l'y eût plus trouvé.
LIVRE DEUXIÈME
LA RECONNAISSANCE
EN PLEIN DESPOTISME
I
JOIE ENTREMÊLÉE D'ANGOISSE
Mess Lethierry agitait la cloche avec emportement. Brusquement il
s'arrêta. Un homme venait de tourner l'angle du quai. C'était Gilliatt.
Mess Lethierry courut à lui, ou pour mieux dire se jeta sur lui, lui
prit la main dans ses poings, et le regarda un moment dans les deux
yeux en silence; un de ces silences qui sont de l'explosion ne sachant
par où sortir.
Puis avec violence, le secouant et le tirant, et le serrant dans ses
bras, il fit entrer Gilliatt dans la salle basse des Bravées, en
repoussa du talon la porte qui demeura entr'ouverte, s'assit, ou tomba,
sur une chaise à côté d'une grande table éclairée par la lune dont le
reflet blanchissait vaguement le visage de Gilliatt, et, d'une voix où
il y avait des éclats de rire et des sanglots mêlés, il cria:
--Ah! mon fils! l'homme au bug pipe! Gilliatt! je savais bien que
c'était toi! La panse, parbleu! Conte-moi ça. Tu y es donc allé! On
t'aurait brûlé il y a cent ans. C'est de la magie. Il ne manque pas une
vis. J'ai déjà tout regardé, tout reconnu, tout manié. Je devine que
les roues sont dans les deux caisses. Te voilà donc enfin! Je viens de
te chercher dans ta cabine. J'ai sonné la cloche. Je te cherchais. Je
me disais: Où est-il que je le mange! Il faut convenir qu'il se passe
des choses extraordinaires. Cet animal-là revient de l'écueil Douvres.
Il me rapporte ma vie. Tonnerre! tu es un ange. Oui, oui, oui, c'est
ma machine. Personne n'y croira. On le verra, on dira: Ce n'est pas
vrai. Tout y est, quoi! Tout y est! Il ne manque pas un serpentin. Il
ne manque pas un apitage. Le tube de prise d'eau n'a pas bougé. C'est
incroyable qu'il n'y ait pas eu d'avarie. Il n'y a qu'un peu d'huile
à mettre. Mais comment as-tu fait? Et dire que Durande va remarcher!
L'arbre des roues est démonté comme par un bijoutier. Donne-moi ta
parole d'honneur que je ne suis pas fou.
Il se dressa debout, respira, et poursuivit:
--Jure-moi ça. Quelle révolution! Je me pince, je sens bien que je
ne rêve pas. Tu es mon enfant, tu es mon garçon, tu es le bon Dieu.
Ah! mon fils. Avoir été me chercher ma gueuse de machine! En pleine
mer! dans ce guet-apens d'écueil! J'ai vu des choses très farces dans
ma vie. Je n'ai rien vu de tel. J'ai vu les parisiens qui sont des
satans. Je t'en fiche qu'ils feraient ça. C'est pis que la Bastille.
J'ai vu les gauchos labourer dans les pampas, ils ont pour charrue
une branche d'arbre qui a un coude et pour herse un fagot d'épines
tiré avec une corde de cuir, ils récoltent avec ça des grains de blé
gros comme des noisettes. C'est de la gnognotte à côté de toi. Tu as
fait là un miracle, un pour de vrai. Ah! le gredin! Saute-moi donc au
cou. Et on te devra tout le bonheur du pays. Vont-ils bougonner dans
Saint-Sampson! Je vais m'occuper tout de suite de refaire le bachot.
C'est étonnant, la bielle n'a rien de cassé. Messieurs, il est allé
aux Douvres. Je dis les Douvres. Il est allé tout seul. Les Douvres!
un caillou qu'il n'y a rien de pire. Tu sais, t'a-t-on dit? c'est
prouvé, ça a été fait exprès, Clubin a coulé Durande pour me filouter
de l'argent qu'il avait à m'apporter. Il a soûlé Tangrouille. C'est
long, je te raconterai un autre jour la piraterie. Moi, affreuse brute,
j'avais confiance dans Clubin. Il s'y est pincé, le scélérat, car il
n'a pas dû en sortir. Il y a un Dieu, canaille! Vois-tu, Gilliatt, tout
de suite, dare, dare, les fers au feu, nous allons rebâtir Durande.
Nous lui donnerons vingt pieds de plus. On fait maintenant les bateaux
plus longs. J'achèterai du bois à Dantzick et à Brême. A présent que
j'ai la machine, on me fera crédit. La confiance reviendra.
Mess Lethierry s'arrêta, leva les yeux avec ce regard qui voit le ciel
à travers le plafond, et dit entre ses dents: Il y en a un.
Puis il posa le médium de sa main droite entre ses deux sourcils,
l'ongle appuyé sur la naissance du nez, ce qui indique le passage d'un
projet dans le cerveau, et il reprit:
--C'est égal, pour tout recommencer sur une grande échelle, un peu
d'argent comptant eût bien fait mon affaire. Ah! si j'avais mes trois
bank-notes, les soixante-quinze mille francs que ce brigand de Rantaine
m'a rendus et que ce brigand de Clubin m'a volés!
Gilliatt, en silence, chercha dans sa poche quelque chose qu'il
posa devant lui. C'était la ceinture de cuir qu'il avait rapportée.
Il ouvrit et étala sur la table cette ceinture dans l'intérieur de
laquelle la lune laissait déchiffrer le mot _Clubin_; il tira du
gousset de la ceinture une boîte, et de la boîte trois morceaux de
papier pliés qu'il déplia et qu'il tendit à mess Lethierry.
Mess Lethierry examina les trois morceaux de papier. Il faisait
assez clair pour que le chiffre 1000 et le mot _thousand_ y fussent
parfaitement visibles. Mess Lethierry prit les trois billets, les posa
sur la table l'un à côté de l'autre, les regarda, regarda Gilliatt,
resta un moment interdit, puis ce fut comme une éruption après une
explosion.
--Ça aussi! Tu es prodigieux. Mes bank-notes! tous les trois! mille
chaque! mes soixante-quinze mille francs! Tu es donc allé jusqu'en
enfer. C'est la ceinture à Clubin. Pardieu! je lis dedans son ordure
de nom. Gilliatt rapporte la machine, plus l'argent! Voilà de quoi
mettre dans les journaux. J'achèterai du bois première qualité. Je
devine, tu auras retrouvé la carcasse. Clubin pourri dans quelque
coin. Nous prendrons le sapin à Dantzick et le chêne à Brême, nous
ferons un bon bordé, nous mettrons le chêne en dedans et le sapin en
dehors. Autrefois on fabriquait les navires moins bien et ils duraient
davantage; c'est que le bois était plus assaisonné, parce qu'on ne
construisait pas tant. Nous ferons peut-être la coque en orme. L'orme
est bon pour les parties noyées; être tantôt sec, tantôt trempé, ça
le pourrit; l'orme veut être toujours mouillé, il se nourrit d'eau.
Quelle belle Durande nous allons conditionner! On ne me fera pas la
loi. Je n'aurai plus besoin de crédit. J'ai les sous. A-t-on jamais vu
ce Gilliatt! J'étais par terre, aplati, mort. Il me remet debout sur
mes quatre fers! Et moi qui ne pensais pas du tout à lui! Ça m'était
sorti de l'esprit. Tout me revient, à présent. Pauvre garçon! Ah! par
exemple, tu sais, tu épouses Déruchette.
Gilliatt s'adossa au mur, comme quelqu'un qui chancelle, et très bas,
mais très distinctement, il dit:
--Non.
Mess Lethierry eut un soubresaut.
--Comment, non!
Gilliatt répondit:
--Je ne l'aime pas.
Mess Lethierry alla à la fenêtre, l'ouvrit et la referma, revint à
la table, prit les trois bank-notes, les plia, posa la boîte de fer
dessus, se gratta les cheveux, saisit la ceinture de Clubin, la jeta
violemment contre la muraille, et dit:
--Il y a quelque chose.
Il enfonça ses deux poings dans ses deux poches, et reprit:
--Tu n'aimes pas Déruchette! C'est donc pour moi que tu jouais du bug
pipe?
Gilliatt, toujours adossé au mur, pâlissait comme un homme qui tout à
l'heure ne respirera plus. A mesure qu'il devenait pâle, mess Lethierry
devenait rouge.
--En voilà un imbécile! Il n'aime pas Déruchette! Eh bien, arrange-toi
pour l'aimer, car elle n'épousera que toi. Quelle diable d'anecdote
viens-tu me conter là! Si tu crois que je te crois! Est-ce que tu
es malade? c'est bon, envoie chercher le médecin, mais ne dis pas
d'extravagances. Pas possible que tu aies déjà eu le temps de vous
quereller et de te fâcher avec elle. Il est vrai que les amoureux,
c'est si bête! Voyons, as-tu des raisons? Si tu as des raisons,
dis-les. On n'est pas une oie sans avoir des raisons. Après ça, j'ai du
coton dans les oreilles, j'ai peut-être mal entendu, répète ce que tu
as dit.
Gilliatt répliqua:
--J'ai dit non.
--Tu as dit non. Il y tient, la brute! Tu as quelque chose, c'est sûr!
Tu as dit non! Voilà une stupidité qui dépasse les limites du monde
connu. On flanque des douches aux personnes pour bien moins que ça. Ah!
tu n'aimes pas Déruchette! Alors c'est pour l'amour du bonhomme que tu
as fait tout ce que tu as fait! C'est pour les beaux yeux du papa que
tu es allé aux Douvres, que tu as eu froid, que tu as eu chaud, que tu
as crevé de faim et de soif, que tu as mangé de la vermine de rocher,
que tu as eu le brouillard, la pluie et le vent pour chambre à coucher,
et que tu as exécuté la chose de me rapporter ma machine, comme on
rapporte à une jolie femme son serin qui s'est échappé! Et la tempête
d'il y a trois jours! Si tu t'imagines que je ne me rends pas compte.
Tu en as eu du tirage! C'est en faisant la bouche en cœur du côté de ma
vieille caboche que tu as taillé, coupé, tourné, viré, traîné, limé,
scié, charpenté, inventé, écrabouillé, et fait plus de miracles à toi
tout seul que tous les saints du paradis. Ah! idiot! tu m'as pourtant
assez ennuyé avec ton bug pipe. On appelle ça biniou en Bretagne.
Toujours le même air, l'animal! Ah! tu n'aimes pas Déruchette! Je ne
sais pas ce que tu as. Je me rappelle bien tout à présent, j'étais là
dans le coin, Déruchette a dit: Je l'épouserai. Et elle t'épousera!
Ah! tu ne l'aimes pas! Réflexions faites, je ne comprends rien. Ou
tu es fou, ou je le suis. Et le voilà qui ne dit plus un mot. Ça
n'est pas permis de faire tout ce que tu as fait, et de dire à la
fin: Je n'aime pas Déruchette. On ne rend pas service aux gens pour
les mettre en colère. Eh bien, si tu ne l'épouses pas, elle coiffera
sainte Catherine. D'abord, j'ai besoin de toi, moi. Tu seras le pilote
de Durande. Si tu t'imagines que je vais te laisser aller comme ça!
Ta, ta, ta, nenni mon cœur, je ne te lâche point. Je te tiens. Je ne
t'écoute seulement pas. Où y a-t-il un matelot comme toi! Tu es mon
homme. Mais parle donc!
Cependant la cloche avait réveillé la maison et les environs. Douce
et Grace s'étaient levées et venaient d'entrer dans la salle basse,
l'air stupéfait, sans dire mot. Grace avait à la main une chandelle.
Un groupe de voisins, bourgeois, marins et paysans, sortis en hâte,
était dehors sur le quai, considérant avec pétrification et stupeur
la cheminée de la Durande dans la panse. Quelques-uns, entendant la
voix de mess Lethierry dans la salle basse, commençaient à s'y glisser
silencieusement par la porte entre-bâillée. Entre deux faces de
commères, passait la tête de sieur Landoys qui avait ce hasard d'être
toujours là où il aurait regretté de ne pas être.
Les grandes joies ne demandent pas mieux que d'avoir un public. Le
point d'appui un peu épars qu'offre toujours une foule, leur plaît;
elles repartent de là. Mess Lethierry s'aperçut tout à coup qu'il y
avait des gens autour de lui. Il accepta d'emblée l'auditoire.
--Ah! vous voilà, vous autres. C'est bien heureux. Vous savez la
nouvelle. Cet homme a été là et il a rapporté ça. Bonjour, sieur
Landoys. Tout à l'heure quand je me suis réveillé, j'ai vu le tuyau.
C'était sous ma fenêtre. Il ne manque pas un clou à la chose. On
fait des gravures de Napoléon; moi, j'aime mieux ça que la bataille
d'Austerlitz. Vous sortez de votre lit, bonnes gens. La Durande vous
vient en dormant. Pendant que vous mettez vos bonnets de coton et que
vous soufflez vos chandelles, il y a des gens qui sont des héros. On
est un tas de lâches et de fainéants, on chauffe ses rhumatismes,
heureusement cela n'empêche pas qu'il y ait des enragés. Ces enragés
vont où il faut aller et font ce qu'il faut faire. L'homme du Bû de
la Rue arrive du rocher Douvres. Il a repêché la Durande au fond de
la mer, il a repêché l'argent dans la poche de Clubin, un trou encore
plus profond. Mais comment as-tu fait? Tout le diantre était contre
toi, le vent et la marée, la marée et le vent. C'est vrai que tu es
sorcier. Ceux qui disent ça ne sont déjà pas si bêtes. La Durande est
revenue! Les tempêtes ont beau avoir de la méchanceté, ça la leur coupe
rasibus. Mes amis, je vous annonce qu'il n'y a plus de naufrages. J'ai
visité la mécanique. Elle est comme neuve, entière, quoi! Les tiroirs à
vapeur jouent comme sur des roulettes. On dirait un objet d'hier matin.
Vous savez que l'eau qui sort est conduite hors du bateau par un tube
placé dans un autre tube par où passe l'eau qui entre, pour utiliser la
chaleur; eh bien, les deux tubes, ça y est. Toute la machine! les roues
aussi! Ah! tu l'épouseras!
--Qui? la machine? demanda sieur Landoys.
--Non, la fille. Oui, la machine. Les deux. Il sera deux fois mon
gendre. Il sera le capitaine. Good bye, capitaine Gilliatt. Il va
y en avoir une, de Durande! On va en faire des affaires, et de la
circulation, et du commerce, et des chargements de bœufs et de moutons!
Je ne donnerais pas Saint-Sampson pour Londres. Et voici l'auteur. Je
vous dis que c'est une aventure. On lira ça samedi dans la gazette au
père Mauger. Gilliatt le Malin est un malin. Qu'est-ce que c'est que
ces louis d'or là?
Mess Lethierry venait de remarquer, par l'hiatus du couvercle, qu'il
y avait de l'or dans la boîte posée sur les bank-notes. Il la prit,
l'ouvrit, la vida dans la paume de sa main, et mit la poignée de
guinées sur la table.
--Pour les pauvres. Sieur Landoys, donnez ces pounds de ma part au
connétable de Saint-Sampson. Vous savez, la lettre de Rantaine? Je
vous l'ai montrée; eh bien, j'ai les bank-notes. Voilà de quoi acheter
du chêne et du sapin et faire de la menuiserie. Regardez plutôt. Vous
rappelez-vous le temps d'il y a trois jours? Quel massacre de vent et
de pluie! Le ciel tirait le canon. Gilliatt a reçu ça dans les Douvres.
Ça ne l'a pas empêché de décrocher l'épave comme je décroche ma montre.
Grâce à lui, je redeviens quelqu'un. La galiote au père Lethierry
va reprendre son service, messieurs, mesdames. Une coquille de noix
avec deux roues et un tuyau de pipe, j'ai toujours été toqué de cette
invention-là. Je me suis toujours dit: j'en ferai une! Ça date de loin;
c'est une idée qui m'est venue à Paris dans le café qui fait le coin
de la rue Christine et de la rue Dauphine en lisant un journal qui en
parlait. Savez-vous bien que Gilliatt ne serait pas gêné pour mettre la
machine de Marly dans son gousset et pour se promener avec? C'est du
fer battu, cet homme-là, de l'acier trempé, du diamant, un marin bon
jeu bon argent, un forgeron, un gaillard extraordinaire, plus étonnant
que le prince de Hohenlohe. J'appelle ça un homme qui a de l'esprit.
Nous sommes tous des pas grand'chose. Les loups de mer, c'est vous,
c'est moi, c'est nous; mais le lion de mer, le voici. Hurrah, Gilliatt!
Je ne sais pas ce qu'il a fait, mais certainement il a été un diable,
et comment veut-on que je ne lui donne pas Déruchette!
Depuis quelques instants Déruchette était dans la salle. Elle n'avait
pas dit un mot, elle n'avait pas fait de bruit. Elle avait eu une
entrée d'ombre. Elle s'était assise, presque inaperçue, sur une chaise
en arrière de mess Lethierry debout, loquace, orageux, joyeux, abondant
en gestes et parlant haut. Un peu après elle, une autre apparition
muette s'était faite. Un homme vêtu de noir, en cravate blanche, ayant
son chapeau à la main, s'était arrêté dans l'entre-bâillement de la
porte. Il y avait maintenant plusieurs chandelles dans le groupe
lentement grossi. Ces lumières éclairaient de côté l'homme vêtu de
noir; son profil d'une blancheur jeune et charmante se dessinait sur
le fond obscur avec une pureté de médaille; il appuyait son coude à
l'angle d'un panneau de la porte, et il tenait son front dans sa main
gauche, attitude, à son insu, gracieuse, qui faisait valoir la grandeur
du front par la petitesse de la main. Il y avait un pli d'angoisse
au coin de ses lèvres contractées. Il examinait et écoutait avec une
attention profonde. Les assistants, ayant reconnu le révérend Ebenezer
Caudray, recteur de la paroisse, s'étaient écartés pour le laisser
passer, mais il était resté sur le seuil. Il y avait de l'hésitation
dans sa posture et de la décision dans son regard. Ce regard par
moments se rencontrait avec celui de Déruchette. Quant à Gilliatt, soit
par hasard, soit exprès, il était dans l'ombre, et on ne le voyait que
très confusément.
Mess Lethierry d'abord n'aperçut pas M. Ebenezer, mais il aperçut
Déruchette. Il alla à elle, et l'embrassa avec tout l'emportement que
peut avoir un baiser au front. En même temps il étendait le bras vers
le coin sombre où était Gilliatt.
--Déruchette, dit-il, te revoilà riche, et voilà ton mari.
Déruchette leva la tête avec égarement et regarda dans cette obscurité.
Mess Lethierry reprit:
--On fera la noce tout de suite, demain si ça se peut, on aura les
dispenses, d'ailleurs ici les formalités ne sont pas lourdes, le
doyen fait ce qu'il veut, on est marié avant qu'on ait eu le temps de
crier gare, ce n'est pas comme en France, où il faut des bans, des
publications, des délais, tout le bataclan, et tu pourras te vanter
d'être la femme d'un brave homme, et il n'y a pas à dire, c'est que
c'est un marin, je l'ai pensé dès le premier jour quand je l'ai vu
revenir de Herm avec le petit canon. A présent il revient des Douvres,
avec sa fortune, et la mienne, et la fortune du pays; c'est un homme
dont on parlera un jour comme il n'est pas possible; tu as dit: je
l'épouserai, tu l'épouseras; et vous aurez des enfants, et je serai
grand-père, et tu auras cette chance d'être la lady d'un gaillard
sérieux, qui travaille, qui est utile, qui est surprenant, qui en vaut
cent, qui sauve les inventions des autres, qui est une providence,
et au moins, toi, tu n'auras pas, comme presque toutes les chipies
riches de ce pays-ci, épousé un soldat ou un prêtre, c'est-à-dire
l'homme qui tue ou l'homme qui ment. Mais qu'est-ce que tu fais dans
ton coin, Gilliatt? On ne te voit pas. Douce! Grace! tout le monde,
de la lumière. Illuminez-moi mon gendre à giorno. Je vous fiance,
mes enfants, et voilà ton mari, et voilà mon gendre, c'est Gilliatt
du Bû de la Rue, le bon garçon, le grand matelot, et je n'aurai pas
d'autre gendre, et tu n'auras pas d'autre mari, j'en redonne ma parole
d'honneur au bon Dieu. Ah! c'est vous, monsieur le curé, vous me
marierez ces jeunes gens-là.
L'œil de mess Lethierry venait de tomber sur le révérend Ebenezer.
Douce et Grace avaient obéi. Deux chandelles posées sur la table
éclairaient Gilliatt de la tête aux pieds.
--Qu'il est beau! cria Lethierry.
Gilliatt était hideux.
Il était tel qu'il était sorti, le matin même, de l'écueil Douvres, en
haillons, les coudes percés, la barbe longue, les cheveux hérissés, les
yeux brûlés et rouges, la face écorchée, les poings saignants; il avait
les pieds nus. Quelques-unes des pustules de la pieuvre étaient encore
visibles sur ses bras velus.
Lethierry le contemplait.
--C'est mon vrai gendre. Comme il s'est battu avec la mer! il est tout
en loques! Quelles épaules! quelles pattes! Que tu es beau!
Grace courut à Déruchette et lui soutint la tête. Déruchette venait de
s'évanouir.
II
LA MALLE DE CUIR
Dès l'aube Saint-Sampson était sur pied et Saint-Pierre-Port commençait
à arriver. La résurrection de la Durande faisait dans l'île un bruit
comparable à celui qu'a fait dans le midi de la France la Salette. Il y
avait foule sur le quai pour regarder la cheminée sortant de la panse.
On eût bien voulu voir et toucher un peu la machine; mais Lethierry,
après avoir fait de nouveau, et au jour, l'inspection triomphante de la
mécanique, avait posté dans la panse deux matelots chargés d'empêcher
l'approche. La cheminée, au surplus, suffisait à la contemplation. La
foule s'émerveillait. On ne parlait que de Gilliatt. On commentait et
on acceptait son surnom de Malin; l'admiration s'achevait volontiers
par cette phrase: «Ce n'est toujours pas agréable d'avoir dans l'île
des gens capables de faire des choses comme ça.»
On voyait du dehors mess Lethierry assis à sa table devant sa fenêtre
et écrivant, un œil sur son papier, l'autre sur la machine. Il
était tellement absorbé qu'il ne s'était interrompu qu'une fois pour
«crier[1]» Douce et pour lui demander des nouvelles de Déruchette.
Douce avait répondu:--Mademoiselle s'est levée, et est sortie.--Mess
Lethierry avait dit:--Elle fait bien de prendre l'air. Elle s'est
trouvée un peu mal cette nuit à cause de la chaleur. Il y avait
beaucoup de monde dans la salle. Et puis la surprise, la joie, avec
cela que les fenêtres étaient fermées. Elle va avoir un fier mari!--Et
il avait recommencé à écrire. Il avait déjà paraphé et scellé deux
lettres adressées aux plus notables maîtres de chantiers de Brême. Il
achevait de cacheter la troisième.
[1] Appeler.
Le bruit d'une roue sur le quai lui fit dresser le cou. Il se pencha
à sa fenêtre et vit déboucher du sentier par où l'on allait au Bû de
la Rue un boy poussant une brouette. Ce boy se dirigeait du côté de
Saint-Pierre-Port. Il y avait dans la brouette une malle de cuir jaune
damasquinée de clous de cuivre et d'étain.
Mess Lethierry apostropha le boy.
--Où vas-tu, garçon?
Le boy s'arrêta, et répondit:
--Au _Cashmere_.
--Quoi faire?
--Porter cette malle.
--Eh bien, tu porteras aussi ces trois lettres.
Mess Lethierry ouvrit le tiroir de sa table, y prit un bout de
ficelle, noua ensemble sous un nœud en croix les trois lettres qu'il
venait d'écrire, et jeta le paquet au boy qui le reçut au vol dans ses
deux mains.
--Tu diras au capitaine du _Cashmere_ que c'est moi qui écris, et qu'il
ait soin. C'est pour l'Allemagne. Brême via London.
--Je ne parlerai pas au capitaine, mess Lethierry.
--Pourquoi?
--Le _Cashmere_ n'est pas à quai.
--Ah!
--Il est en rade.
--C'est juste. A cause de la mer.
--Je ne pourrai parler qu'au patron de l'embarcation.
--Tu lui recommanderas mes lettres.
--Oui, mess Lethierry.
--A quelle heure part le _Cashmere_?
--A douze heures.
--A midi, aujourd'hui, la marée monte. Il a la marée contre.
--Mais il a le vent pour.
--Boy, dit mess Lethierry, braquant son index sur la cheminée de la
machine, vois-tu ça? ça se moque du vent et de la marée.
Le boy mit les lettres dans sa poche, ressaisit le brancard de la
brouette, et reprit sa course vers la ville. Mess Lethierry appela:
Douce! Grace!
Grace entre-bâilla la porte.
--Mess, qu'y a-t-il?
--Entre, et attends.
Mess Lethierry prit une feuille de papier et se mit à écrire. Si Grace,
debout derrière lui, eût été curieuse et eût avancé la tête pendant
qu'il écrivait, elle aurait pu lire, par-dessus son épaule, ceci:
«J'écris à Brême pour du bois. J'ai rendez-vous toute la journée
avec des charpentiers pour l'estimat. La reconstruction marchera
vite. Toi, de ton côté, va chez le doyen pour avoir les dispenses. Je
désire que le mariage se fasse le plus tôt possible, tout de suite
serait le mieux. Je m'occupe de Durande, occupe-toi de Déruchette.»
Il data, et signa: LETHIERRY.
Il ne prit point la peine de cacheter le billet, le plia simplement en
quatre et le tendit à Grace.
--Porte cela à Gilliatt.
--Au Bû de la Rue?
--Au Bû de la Rue.
LIVRE TROISIÈME
DÉPART DU _CASHMERE_
I
LE HAVELET TOUT PROCHE DE L'ÉGLISE
Saint-Sampson ne peut avoir foule sans que Saint-Pierre-Port soit
désert. Une chose curieuse sur un point donné est une pompe aspirante.
Les nouvelles courent vite dans les petits pays; aller voir la cheminée
de la Durande sous les fenêtres de mess Lethierry était depuis le lever
du soleil la grande affaire de Guernesey. Tout autre événement s'était
effacé devant celui-là. Éclipse de la mort du doyen de Saint-Asaph;
il n'était plus question du révérend Ebenezer Caudray, ni de sa
soudaine richesse, ni de son départ par le _Cashmere_. La machine de
la Durande rapportée des Douvres, tel était l'ordre du jour. On n'y
croyait pas. Le naufrage avait paru extraordinaire, mais le sauvetage
semblait impossible. C'était à qui s'en assurerait par ses yeux. Toute
autre préoccupation était suspendue. De longues files de bourgeois
en famille, depuis le vésin jusqu'au mess, des hommes, des femmes,
des gentlemen, des mères avec enfants et des enfants avec poupées, se
dirigeaient par toutes les routes vers «la chose à voir» aux Bravées
et tournaient le dos à Saint-Pierre-Port. Beaucoup de boutiques dans
Saint-Pierre-Port étaient fermées; dans Commercial-Arcade, stagnation
absolue de vente et de négoce; toute l'attention était à la Durande;
pas un marchand n'avait «étrenné»; excepté un bijoutier, lequel
s'émerveillait d'avoir vendu un anneau d'or pour mariage «à une espèce
d'homme paraissant fort pressé qui lui avait demandé la demeure de
monsieur le doyen». Les boutiques restées ouvertes étaient des lieux
de causerie où l'on commentait bruyamment le miraculeux sauvetage.
Pas un promeneur à l'Hyvreuse, qu'on nomme aujourd'hui, sans savoir
pourquoi, Cambridge-Park; personne dans High-street, qui s'appelait
alors la Grand'Rue, ni dans Smith-street, qui s'appelait alors la rue
des Forges; personne dans Hauteville; l'Esplanade elle-même était
dépeuplée. On eût dit un dimanche. Une altesse royale en visite passant
la revue de la milice à l'Ancresse n'eût pas mieux vidé la ville. Tout
ce dérangement à propos d'un rien du tout comme ce Gilliatt faisait
hausser les épaules aux hommes graves et aux personnes correctes.
L'église de Saint-Pierre-Port, triple pignon juxtaposé avec transept et
flèche, est au bord de l'eau au fond du port presque sur le débarcadère
même. Elle donne la bienvenue à ceux qui arrivent et l'adieu à ceux
qui s'en vont. Cette église est la majuscule de la longue ligne que
fait la façade de la ville sur l'océan.
Elle est en même temps paroisse de Saint-Pierre-Port et doyenné de
toute l'île. Elle a pour desservant le subrogé de l'évêque, clergyman à
pleins pouvoirs.
Le havre de Saint-Pierre-Port, très beau et très large port
aujourd'hui, était à cette époque, et il y a dix ans encore, moins
considérable que le havre de Saint-Sampson. C'étaient deux grosses
murailles cyclopéennes courbes partant du rivage à tribord et à bâbord,
et se rejoignant presque à leur extrémité, où il y avait un petit phare
blanc. Sous ce phare un étroit goulet, ayant encore le double anneau
de la chaîne qui le fermait au moyen âge, donnait passage aux navires.
Qu'on se figure une pince de homard entr'ouverte, c'était le havre de
Saint-Pierre-Port. Cette tenaille prenait sur l'abîme un peu de mer
qu'elle forçait à se tenir tranquille. Mais par le vent d'est, il y
avait du flot à l'entre-bâillement, le port clapotait, et il était
plus sage de ne point entrer. C'est ce qu'avait fait ce jour-là le
_Cashmere_. Il avait mouillé en rade.
Les navires, quand il y avait du vent d'est, prenaient volontiers ce
parti qui, en outre, leur économisait les frais de port. Dans ce cas,
les bateliers commissionnés de la ville, brave tribu de marins que le
nouveau port a destituée, venaient prendre dans leurs barques, soit à
l'embarcadère, soit aux stations de la plage, les voyageurs, et les
transportaient, eux et leurs bagages, souvent par de très grosses mers
et toujours sans accident, aux navires en partance. Le vent d'est est
un vent de côté, très bon pour la traversée d'Angleterre; on roule,
mais on ne tangue pas.
Quand le bâtiment en partance était dans le port, tout le monde
s'embarquait dans le port; quand il était en rade, on avait le choix
de s'embarquer sur un des points de la côte voisine du mouillage. On
trouvait dans toutes les criques des bateliers «à volonté».
Le Havelet était une de ces criques. Ce petit havre, havelet, était
tout près de la ville, mais si solitaire qu'il en semblait très loin.
Il devait cette solitude à l'encaissement des hautes falaises du
fort George qui dominent cette anse discrète. On arrivait au Havelet
par plusieurs sentiers. Le plus direct longeait le bord de l'eau; il
avait l'avantage de mener à la ville et à l'église en cinq minutes,
et l'inconvénient d'être couvert par la lame deux fois par jour.
Les autres sentiers, plus ou moins abrupts, s'enfonçaient dans les
anfractuosités des escarpements. Le Havelet, même en plein jour, était
dans une pénombre. Des blocs en porte-à-faux pendaient de toutes
parts. Un hérissement de ronces et de broussailles s'épaississait
et faisait une sorte de douce nuit sur ce désordre de roches et de
vagues; rien de plus paisible que cette crique en temps calme, rien de
plus tumultueux dans les grosses eaux. Il y avait là des pointes de
branches perpétuellement mouillées par l'écume. Au printemps c'était
plein de fleurs, de nids, de parfums, d'oiseaux, de papillons et
d'abeilles. Grâce aux travaux récents, ces sauvageries n'existent plus
aujourd'hui; de belles lignes droites les ont remplacées; il y a des
maçonneries, des quais et des jardinets, le terrassement a sévi; le
goût a fait justice des bizarreries de la montagne et de l'incorrection
des rochers.
II
LES DESESPOIRS EN PRÉSENCE
Il était un peu moins de dix heures du matin; _le quart avant_, comme
on dit à Guernesey.
L'affluence, selon toute apparence, grossissait à Saint-Sampson. La
population, enfiévrée de curiosité, versant toute au nord de l'île, le
Havelet, qui est au sud, était plus désert que jamais.
Pourtant on y voyait un bateau, et un batelier. Dans le bateau il y
avait un sac de nuit. Le batelier semblait attendre.
On apercevait en rade le _Cashmere_ à l'ancre, qui, ne devant partir
qu'à midi, ne faisait encore aucune manœuvre d'appareillage.
Un passant qui, de quelqu'un des sentiers-escaliers de la falaise, eût
prêté l'oreille, eût entendu un murmure de paroles dans le Havelet,
et, s'il se fût penché par-dessus les surplombs, il eût vu, à quelque
distance du bateau, dans un recoin de roches et de branches où ne
pouvait pénétrer le regard du batelier, deux personnes, un homme et
une femme, Ebenezer et Déruchette.
Ces réduits obscurs du bord de la mer, qui tentent les baigneuses, ne
sont pas toujours aussi solitaires qu'on le croit. On y est quelquefois
observé et écouté. Ceux qui s'y réfugient et qui s'y abritent peuvent
être aisément suivis à travers les épaisseurs des végétations et grâce
à la multiplicité et à l'enchevêtrement des sentiers. Les granits et
les arbres, qui cachent l'aparté, peuvent cacher aussi un témoin.
Déruchette et Ebenezer étaient debout en face l'un de l'autre, le
regard dans le regard; ils se tenaient les mains. Déruchette parlait.
Ebenezer se taisait. Une larme amassée et arrêtée entre ses cils
hésitait, et ne tombait pas.
La désolation et la passion étaient empreintes sur le front religieux
d'Ebenezer. Une résignation poignante s'y ajoutait, résignation hostile
à la foi, quoique venant d'elle. Sur ce visage, simplement angélique
jusqu'alors, il y avait un commencement d'expression fatale. Celui
qui n'avait encore médité que le dogme, se mettait à méditer le sort,
méditation malsaine au prêtre. La foi s'y décompose. Plier sous de
l'inconnu, rien n'est plus troublant. L'homme est le patient des
événements. La vie est une perpétuelle arrivée; nous la subissons.
Nous ne savons jamais de quel côté viendra la brusque descente du
hasard. Les catastrophes et les félicités entrent, puis sortent, comme
des personnages inattendus. Elles ont leur loi, leur orbite, leur
gravitation, en dehors de l'homme. La vertu n'amène pas le bonheur, le
crime n'amène pas le malheur; la conscience a une logique, le sort en
a une autre; nulle coïncidence. Rien ne peut être prévu. Nous vivons
pêle-mêle et coup sur coup. La conscience est la ligne droite, la vie
est le tourbillon. Ce tourbillon jette inopinément sur la tête de
l'homme des chaos noirs et des ciels bleus. Le sort n'a point l'art des
transitions. Quelquefois la roue tourne si vite que l'homme distingue
à peine l'intervalle d'une péripétie à l'autre et le lien d'hier à
aujourd'hui. Ebenezer était un croyant mélangé de raisonnement et un
prêtre compliqué de passion. Les religions célibataires savent ce
qu'elles font. Rien ne défait le prêtre comme d'aimer une femme. Toutes
sortes de nuages assombrissaient Ebenezer.
Il contemplait Déruchette, trop.
Ces deux êtres s'idolâtraient.
Il y avait dans la prunelle d'Ebenezer la muette adoration du désespoir.
Déruchette disait:
--Vous ne partirez pas. Je n'en ai pas la force. Voyez-vous, j'ai cru
que je pourrais vous dire adieu, je ne peux pas. On n'est pas forcé de
pouvoir. Pourquoi êtes-vous venu hier? Il ne fallait pas venir si vous
vouliez vous en aller. Je ne vous ai jamais parlé. Je vous aimais, mais
je ne le savais pas. Seulement, le premier jour, quand monsieur Hérode
a lu l'histoire de Rebecca et que vos yeux ont rencontré les miens,
je me suis senti les joues en feu, et j'ai pensé: Oh! comme Rebecca
a dû devenir rouge! C'est égal, avant-hier, on m'aurait dit: Vous
aimez le recteur, j'aurais ri. C'est ce qu'il y a eu de terrible dans
cet amour-là. Ç'a été comme une trahison. Je n'y ai pas pris garde.
J'allais à l'église, je vous voyais, je croyais que tout le monde était
comme moi. Je ne vous fais pas de reproche, vous n'avez rien fait
pour que je vous aime, vous ne vous êtes pas donné de peine, vous me
regardiez, ce n'est pas de votre faute si vous regardez les personnes,
et cela a fait que je vous ai adoré. Je ne m'en doutais pas. Quand vous
preniez le livre, c'était de la lumière; quand les autres le prenaient,
ce n'était qu'un livre. Vous leviez quelquefois les yeux sur moi. Vous
parliez des archanges, c'était vous l'archange. Ce que vous disiez, je
le pensais tout de suite. Avant vous, je ne sais pas si je croyais en
Dieu. Depuis vous, j'étais devenue une femme qui fait sa prière. Je
disais à Douce: Habille-moi bien vite que je ne manque pas l'office. Et
je courais à l'église. Ainsi, être amoureuse d'un homme, c'est cela.
Je ne le savais pas. Je me disais: Comme je deviens dévote! C'est vous
qui m'avez appris que je n'allais pas à l'église pour le bon Dieu. J'y
allais pour vous, c'est vrai. Vous êtes beau, vous parlez bien, quand
vous leviez les bras au ciel, il me semblait que vous teniez mon cœur
dans vos deux mains blanches. J'étais folle, je l'ignorais. Voulez-vous
que je vous dise votre faute, c'est d'être entré hier dans le jardin,
c'est de m'avoir parlé. Si vous ne m'aviez rien dit, je n'aurais rien
su. Vous seriez parti, j'aurais peut-être été triste, mais à présent je
mourrai. A présent que je sais que je vous aime, il n'est plus possible
que vous vous en alliez. A quoi pensez-vous? Vous n'avez pas l'air de
m'écouter.
Ebenezer répondit:
--Vous avez entendu ce qui s'est dit hier.
--Hélas!
--Que puis-je à cela?
Ils se turent un moment. Ebenezer reprit:
--Il n'y a plus pour moi qu'une chose à faire. Partir.
--Et moi, mourir. Oh! je voudrais qu'il n'y eût pas de mer et qu'il n'y
eût que le ciel. Il me semble que cela arrangerait tout, notre départ
serait le même. Il ne fallait pas me parler, vous. Pourquoi m'avez-vous
parlé? Alors ne vous en allez pas. Qu'est-ce que je vais devenir? Je
vous dis que je mourrai. Vous serez bien avancé quand je serai dans le
cimetière. Oh! j'ai le cœur brisé. Je suis bien malheureuse. Mon oncle
n'est pas méchant pourtant.
C'était la première fois de sa vie que Déruchette disait, en parlant
de mess Lethierry, _mon oncle_. Jusque-là elle avait toujours dit _mon
père_.
Ebenezer recula d'un pas et fit un signe au batelier. On entendit le
bruit du croc dans les galets et le pas de l'homme sur le bord de sa
barque.
--Non, non! cria Déruchette.
Ebenezer se rapprocha d'elle.
--Il le faut, Déruchette.
--Non, jamais! Pour une machine! Est-ce que c'est possible? Avez-vous
vu cet homme horrible hier? Vous ne pouvez pas m'abandonner. Vous avez
de l'esprit, vous trouverez un moyen. Il ne se peut pas que vous
m'ayez dit de venir vous trouver ici ce matin, avec l'idée que vous
partiriez. Je ne vous ai rien fait. Vous n'avez pas à vous plaindre de
moi. C'est par ce vaisseau-là que vous voulez vous en aller? Je ne veux
pas. Vous ne me quitterez pas. On n'ouvre pas le ciel pour le refermer.
Je vous dis que vous resterez. D'ailleurs il n'est pas encore l'heure.
Oh! je t'aime.
Et, se pressant contre lui, elle lui croisa ses dix doigts derrière le
cou, comme pour faire de ses bras enlacés un lien à Ebenezer et de ses
mains jointes une prière à Dieu.
Il dénoua cette étreinte délicate qui résista tant qu'elle put.
Déruchette tomba assise sur une saillie de roche couverte de lierre,
relevant d'un geste machinal la manche de sa robe jusqu'au coude,
montrant son charmant bras nu, avec une clarté noyée et blême dans ses
yeux fixes. La barque approchait.
Ebenezer lui prit la tête dans ses deux mains; cette vierge avait l'air
d'une veuve et ce jeune homme avait l'air d'un aïeul. Il lui touchait
les cheveux avec une sorte de précaution religieuse; il attacha son
regard sur elle pendant quelques instants, puis il déposa sur son
front un de ces baisers sous lesquels il semble que devrait éclore
une étoile, et, d'un accent où tremblait la suprême angoisse et où
l'on sentait l'arrachement de l'âme, il lui dit ce mot, le mot des
profondeurs: Adieu!
Déruchette éclata en sanglots.
En ce moment ils entendirent une voix lente et grave qui disait:
--Pourquoi ne vous mariez-vous pas?
Ebenezer tourna la tête. Déruchette leva les yeux.
Gilliatt était devant eux.
Il venait d'entrer par un sentier latéral.
Gilliatt n'était plus le même homme que la veille. Il avait peigné ses
cheveux, il avait fait sa barbe, il avait mis des souliers, il avait
une chemise blanche de marin à grand col rabattu, il était vêtu de ses
habits de matelot les plus neufs. On voyait une bague d'or à son petit
doigt. Il semblait profondément calme. Son hâle était livide.
Du bronze qui souffre, tel était ce visage.
Ils le regardèrent, stupéfaits. Quoique méconnaissable, Déruchette le
reconnut. Quant aux paroles qu'il venait de dire, elles étaient si loin
de ce qu'ils pensaient en ce moment-là, qu'elles avaient glissé sur
leur esprit.
Gilliatt reprit:
--Quel besoin avez-vous de vous dire adieu? Mariez-vous. Vous partirez
ensemble.
Déruchette tressaillit. Elle eut un tremblement de la tête aux pieds.
Gilliatt continua:
--Miss Déruchette a ses vingt et un ans. Elle ne dépend que d'elle. Son
oncle n'est que son oncle. Vous vous aimez...
Déruchette interrompit doucement:
--Comment se fait-il que vous soyez ici?
--Mariez-vous, poursuivit Gilliatt.
Déruchette commençait à percevoir ce que cet homme lui disait. Elle
bégaya:
--Mon pauvre oncle...
--Il refuserait si le mariage était à faire, dit Gilliatt, il
consentira quand le mariage sera fait. D'ailleurs vous allez partir.
Quand vous reviendrez, il pardonnera.
Gilliatt ajouta avec une nuance amère:--Et puis, il ne pense déjà plus
qu'à rebâtir son bateau. Cela l'occupera pendant votre absence. Il a la
Durande pour le consoler.
--Je ne voudrais pas, balbutia Déruchette, dans une stupeur où l'on
sentait de la joie, laisser derrière moi des chagrins.
--Ils ne dureront pas longtemps, dit Gilliatt.
Ebenezer et Déruchette avaient eu comme un éblouissement. Ils se
remettaient maintenant. Dans leur trouble décroissant, le sens des
paroles de Gilliatt leur apparaissait. Un nuage y restait mêlé, mais
leur affaire à eux n'était pas de résister. On se laisse faire à qui
sauve. Les objections à la rentrée dans l'éden sont molles. Il y
avait dans l'attitude de Déruchette, imperceptiblement appuyée sur
Ebenezer, quelque chose qui faisait cause commune avec ce que disait
Gilliatt. Quant à l'énigme de la présence de cet homme et de ses
paroles qui, dans l'esprit de Déruchette en particulier, produisaient
plusieurs sortes d'étonnements, c'étaient des questions à côté. Cet
homme leur disait: Mariez-vous. Ceci était clair. S'il y avait une
responsabilité, il la prenait. Déruchette sentait confusément que, pour
des raisons diverses, il en avait le droit. Ce qu'il disait de mess
Lethierry était vrai. Ebenezer pensif murmura: Un oncle n'est pas un
père.
Il subissait la corruption d'une péripétie heureuse et soudaine. Les
scrupules probables du prêtre fondaient et se dissolvaient dans ce
pauvre cœur amoureux.
La voix de Gilliatt devint brève et dure et l'on y sentait comme des
pulsations de fièvre:
--Tout de suite. Le _Cashmere_ part dans deux heures. Vous avez le
temps, mais vous n'avez que le temps. Venez.
Ebenezer le considérait attentivement.
Tout à coup il s'écria:
--Je vous reconnais. C'est vous qui m'avez sauvé la vie.
Gilliatt répondit:
--Je ne crois pas.
--Là-bas, à la pointe des Banques.
--Je ne connais pas cet endroit-là.
--C'est le jour même que j'arrivais.
--Ne perdons pas de temps, dit Gilliatt.
--Et, je ne me trompe pas, vous êtes l'homme d'hier soir.
--Peut-être.
--Comment vous appelez-vous?
Gilliatt haussa la voix:
--Batelier, attendez-nous. Nous allons revenir. Miss, vous m'avez
demandé comment il se faisait que j'étais ici, c'est bien simple, je
marchais derrière vous. Vous avez vingt et un ans. Dans ces pays-ci,
quand les personnes sont majeures et dépendent d'elles-mêmes, on se
marie en un quart d'heure. Prenons le sentier du bord de l'eau. Il est
praticable, la mer ne montera qu'à midi. Mais tout de suite. Venez avec
moi.
Déruchette et Ebenezer semblaient se consulter du regard. Ils étaient
debout l'un près de l'autre, sans bouger; ils étaient comme ivres. Il
y a de ces hésitations étranges au bord de cet abîme, le bonheur. Ils
comprenaient sans comprendre.
--Il s'appelle Gilliatt, dit Déruchette bas à Ebenezer.
Gilliatt reprit avec une sorte d'autorité:
--Qu'attendez-vous? je vous dis de me suivre.
--Où? demanda Ebenezer.
--Là.
Et Gilliatt montra du doigt le clocher de l'église.
Ils le suivirent.
Gilliatt allait devant. Son pas était ferme. Eux ils chancelaient.
A mesure qu'ils avançaient vers le clocher, on voyait poindre sur ces
purs et beaux visages d'Ebenezer et de Déruchette quelque chose qui
serait bientôt le sourire. L'approche de l'église les éclairait. Dans
l'œil creux de Gilliatt, il y avait de la nuit.
On eût dit un spectre menant deux âmes au paradis.
Ebenezer et Déruchette ne se rendaient pas bien compte de ce qui allait
arriver. L'intervention de cet homme était la branche où se raccroche
le noyé. Ils suivaient Gilliatt avec la docilité du désespoir pour le
premier venu. Qui se sent mourir n'est pas difficile sur l'acceptation
des incidents. Déruchette, plus ignorante, était plus confiante.
Ebenezer songeait. Déruchette était majeure. Les formalités du mariage
anglais sont très simples, surtout dans les pays autochthones où les
recteurs de paroisse ont un pouvoir presque discrétionnaire; mais
le doyen néanmoins consentirait-il à célébrer le mariage sans même
s'informer si l'oncle consentait? Il y avait là une question. Pourtant,
on pouvait essayer. Dans tous les cas, c'était un sursis.
Mais qu'était-ce que cet homme? et si c'était lui en effet que la
veille mess Lethierry avait déclaré son gendre, comment s'expliquer
ce qu'il faisait là? Lui, l'obstacle, il se changeait en providence.
Ebenezer s'y prêtait, mais il donnait à ce qui se passait le
consentement tacite et rapide de l'homme qui se sent sauvé.
Le sentier était inégal, parfois mouillé et difficile. Ebenezer,
absorbé, ne faisait pas attention aux flaques d'eau et aux blocs
de galets. De temps en temps, Gilliatt se retournait et disait à
Ebenezer:--Prenez garde à ces pierres, donnez-lui la main.
III
LA PRÉVOYANCE DE L'ABNÉGATION
Dix heures et demie sonnaient comme ils entraient dans l'église.
A cause de l'heure, et aussi à cause de la solitude de la ville ce
jour-là, l'église était vide.
Au fond pourtant, près de la table qui, dans les églises réformées,
remplace l'autel, il y avait trois personnes; c'étaient le doyen et
son évangéliste; plus le registraire. Le doyen, qui était le révérend
Jacquemin Hérode, était assis; l'évangéliste et le registraire étaient
debout.
Le Livre, ouvert, était sur la table.
A côté, sur une crédence, s'étalait un autre livre, le registre de
paroisse, ouvert également, et sur lequel un œil attentif eût pu
remarquer une page fraîchement écrite et dont l'encre n'était pas
encore séchée. Une plume et une écritoire étaient à côté du registre.
En voyant entrer le révérend Ebenezer Caudray, le révérend Jacquemin
Hérode se leva.
--Je vous attends, dit-il. Tout est prêt.
Le doyen, en effet, était en robe d'officiant.
Ebenezer regarda Gilliatt.
Le révérend doyen ajouta:
--Je suis à vos ordres, mon collègue.
Et il salua.
Ce salut ne s'égara ni à droite ni à gauche. Il était évident, à
la direction du rayon visuel du doyen, que pour lui seul Ebenezer
existait. Ebenezer était clergyman et gentleman. Le doyen ne comprenait
dans sa salutation ni Déruchette qui était à côté, ni Gilliatt qui
était en arrière. Il y avait dans son regard une parenthèse où le seul
Ebenezer était admis. Le maintien de ces nuances fait partie du bon
ordre et consolide les sociétés.
Le doyen reprit avec une aménité gracieusement altière:
--Mon collègue, je vous fais mon double compliment. Votre oncle est
mort et vous prenez femme; vous voilà riche par l'un et heureux par
l'autre. Du reste, maintenant, grâce à ce bateau à vapeur qu'on va
rétablir, miss Lethierry aussi est riche, ce que j'approuve. Miss
Lethierry est née sur cette paroisse, j'ai vérifié la date de sa
naissance sur le registre. Miss Lethierry est majeure, et s'appartient.
D'ailleurs, son oncle, qui est toute sa famille, consent. Vous voulez
vous marier tout de suite à cause de votre départ, je le comprends;
mais, ce mariage étant d'un recteur de paroisse, j'aurais souhaité
un peu de solennité. J'abrégerai pour vous être agréable. L'essentiel
peut tenir dans le sommaire. L'acte est déjà tout dressé sur le
registre que voici, et il n'y a que les noms à remplir. Aux termes de
la loi et coutume, le mariage peut être célébré immédiatement après
l'inscription. La déclaration voulue pour la licence a été dûment
faite. Je prends sur moi une petite irrégularité, car la demande de
licence eût dû être préalablement enregistrée sept jours d'avance; mais
je me rends à la nécessité et à l'urgence de votre départ. Soit. Je
vais vous marier. Mon évangéliste sera le témoin de l'époux; quant au
témoin de l'épouse...
Le doyen se tourna vers Gilliatt.
Gilliatt fit un signe de tête.
--Cela suffit, dit le doyen.
Ebenezer restait immobile. Déruchette était l'extase, pétrifiée.
Le doyen continua:
--Maintenant, toutefois, il y a un obstacle.
Déruchette fit un mouvement.
Le doyen poursuivit:
--L'envoyé, ici présent, de mess Lethierry, lequel envoyé a demandé
pour vous la licence et a signé la déclaration sur le registre,--et du
pouce de sa main gauche le doyen désigna Gilliatt, ce qui l'exemptait
d'articuler ce nom quelconque,--l'envoyé de mess Lethierry m'a dit ce
matin que mess Lethierry, trop occupé pour venir en personne, désirait
que le mariage se fît incontinent. Ce désir, exprimé verbalement,
n'est point assez. Je ne saurais, à cause des dispenses à accorder et
de l'irrégularité que je prends sur moi, passer outre si vite sans
m'informer près de mess Lethierry, à moins qu'on ne me montre sa
signature. Quelle que soit ma bonne volonté, je ne puis me contenter
d'une parole qu'on vient me redire. Il me faudrait quelque chose
d'écrit.
--Qu'à cela ne tienne, dit Gilliatt.
Et il présenta au révérend doyen un papier.
Le doyen se saisit du papier, le parcourut d'un coup d'œil, sembla
passer quelques lignes, sans doute inutiles, et lut tout haut:
--«... Va chez le doyen pour avoir les dispenses. Je désire que le
mariage se fasse le plus tôt possible. Tout de suite serait le mieux.»
Il posa le papier sur la table, et poursuivit:
--Signé Lethierry. La chose serait plus respectueusement adressée à
moi. Mais puisqu'il s'agit d'un collègue, je n'en demande pas davantage.
Ebenezer regarda de nouveau Gilliatt. Il y a des ententes d'âmes.
Ebenezer sentait là une fraude; et il n'eut pas la force, il n'eut
peut-être pas même l'idée, de la dénoncer. Soit obéissance à un
héroïsme latent qu'il entrevoyait, soit étourdissement de la conscience
par le coup de foudre du bonheur, il demeura sans paroles.
Le doyen prit la plume et remplit, aidé du registraire, les blancs de
la page écrite sur le registre, puis il se redressa, et, du geste,
invita Ebenezer et Déruchette à s'approcher de la table.
La cérémonie commença.
Ce fut un moment étrange.
Ebenezer et Déruchette étaient l'un près de l'autre devant le ministre.
Quiconque a fait un songe où il s'est marié a éprouvé ce qu'ils
éprouvaient.
Gilliatt était à quelque distance dans l'obscurité des piliers.
Déruchette le matin en se levant, désespérée, pensant au cercueil et au
suaire, s'était vêtue de blanc. Cette idée de deuil fut à propos pour
la noce. La robe blanche fait tout de suite une fiancée. La tombe aussi
est une fiançaille.
Un rayonnement se dégageait de Déruchette. Jamais elle n'avait été ce
qu'elle était en cet instant-là. Déruchette avait ce défaut d'être
peut-être trop jolie et pas assez belle. Sa beauté péchait, si c'est là
pécher, par excès de grâce. Déruchette au repos, c'est-à-dire en dehors
de la passion et de la douleur, était, nous avons indiqué ce détail,
surtout gentille. La transfiguration de la fille charmante, c'est la
vierge idéale. Déruchette, grandie par l'amour et par la souffrance,
avait eu, qu'on nous passe le mot, cet avancement. Elle avait la même
candeur avec plus de dignité, la même fraîcheur avec plus de parfum.
C'était quelque chose comme une pâquerette qui deviendrait un lys.
La moiteur des pleurs taries était sur ses joues. Il y avait peut-être
encore une larme dans le coin du sourire. Les larmes séchées, vaguement
visibles, sont une sombre et douce parure au bonheur.
Le doyen, debout près de la table, posa un doigt sur la bible ouverte
et demanda à haute voix:
--Y a-t-il opposition?
Personne ne répondit.
--Amen, dit le doyen.
Ebenezer et Déruchette avancèrent d'un pas vers le révérend Jacquemin
Hérode.
Le doyen dit:
--Joë Ebenezer Caudray, veux-tu avoir cette femme pour ton épouse?
Ebenezer répondit:
--Je le veux.
Le doyen reprit:
--Durande Déruchette Lethierry, veux-tu avoir cet homme pour ton mari?
Déruchette, dans l'agonie de l'âme sous trop de joie comme de la lampe
sous trop d'huile, murmura plutôt qu'elle ne prononça:--Je le veux.
Alors, suivant le beau rite du mariage anglican, le doyen regarda
autour de lui et fit dans l'ombre de l'église cette demande solennelle:
--Qui est-ce qui donne cette femme à cet homme?
--Moi, dit Gilliatt.
Il y eut un silence. Ebenezer et Déruchette sentirent on ne sait quelle
vague oppression à travers leur ravissement.
Le doyen mit la main droite de Déruchette dans la main droite
d'Ebenezer, et Ebenezer dit à Déruchette:
--Déruchette, je te prends pour ma femme, soit que tu sois meilleure
ou pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour
t'aimer jusqu'à la mort, et je te donne ma foi.
Le doyen mit la main droite d'Ebenezer dans la main droite de
Déruchette, et Déruchette dit à Ebenezer:
--Ebenezer, je te prends pour mon mari, soit que tu sois meilleur ou
pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour t'aider
et t'obéir jusqu'à la mort, et je te donne ma foi.
Le doyen reprit:
--Où est l'anneau?
Ceci était l'imprévu. Ebenezer, pris au dépourvu, n'avait pas d'anneau.
Gilliatt ôta la bague d'or qu'il avait au petit doigt, et la présenta
au doyen. C'était probablement l'anneau «de mariage» acheté le matin au
bijoutier de Commercial-Arcade.
Le doyen posa l'anneau sur le livre, puis le remit à Ebenezer.
Ebenezer prit la petite main gauche, toute tremblante, de Déruchette,
passa l'anneau au quatrième doigt, et dit:
--Je t'épouse avec cet anneau.
--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dit le doyen.
--Que cela soit ainsi, dit l'évangéliste.
Le doyen éleva la voix:
--Vous êtes époux.
--Que cela soit, dit l'évangéliste.
Le doyen reprit:
--Prions.
Ebenezer et Déruchette se retournèrent vers la table et se mirent à
genoux.
Gilliatt, resté debout, baissa la tête.
Eux s'agenouillaient devant Dieu, lui se courbait sous la destinée.
IV
«POUR TA FEMME, QUAND TU TE MARIERAS»
A leur sortie de l'église, ils virent le _Cashmere_ qui commençait à
appareiller.
--Vous êtes à temps, dit Gilliatt.
Ils reprirent le sentier du Havelet.
Ils allaient devant, Gilliatt maintenant marchait derrière.
C'étaient deux somnambules. Ils n'avaient pour ainsi dire que
changé d'égarement. Ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils
faisaient; ils se hâtaient machinalement, ils ne se souvenaient plus de
l'existence de rien, ils se sentaient l'un à l'autre, ils ne pouvaient
lier deux idées. On ne pense pas plus dans l'extase qu'on ne nage dans
le torrent. Du milieu des ténèbres, ils étaient tombés brusquement
dans un Niagara de joie. On pourrait dire qu'ils subissaient
l'emparadisement. Ils ne se parlaient point, se disant trop de choses
avec l'âme. Déruchette serrait contre elle le bras d'Ebenezer.
Le pas de Gilliatt derrière eux leur faisait par moments songer
qu'il était là. Ils étaient profondément émus, mais sans dire mot;
l'excès d'émotion se résout en stupeur. La leur était délicieuse, mais
accablante. Ils étaient mariés. Ils ajournaient, on se reverrait, ce
que Gilliatt faisait était bien, voilà tout. Le fond de ces deux cœurs
le remerciait ardemment et vaguement. Déruchette se disait qu'elle
avait là quelque chose à débrouiller, plus tard. En attendant, ils
acceptaient. Ils se sentaient à la discrétion de cet homme décisif
et subit, qui, d'autorité, faisait leur bonheur. Lui adresser des
questions, causer avec lui, était impossible. Trop d'impressions se
précipitaient sur eux à la fois. Leur engloutissement est pardonnable.
Les faits sont parfois une grêle. Ils vous criblent. Cela assourdit.
La brusquerie des incidents tombant dans des existences habituellement
calmes rend très vite les événements inintelligibles à ceux qui en
souffrent ou qui en profitent. On n'est pas au fait de sa propre
aventure. On est écrasé sans deviner; on est couronné sans comprendre.
Déruchette, en particulier, depuis quelques heures, avait reçu toutes
les commotions; d'abord l'éblouissement, Ebenezer dans le jardin;
puis le cauchemar, ce monstre déclaré son mari; puis la désolation,
l'ange ouvrant ses ailes et prêt à partir; maintenant c'était la joie,
une joie inouïe, avec un fond indéchiffrable; le monstre lui donnant
l'ange, à elle Déruchette; le mariage sortant de l'agonie; ce Gilliatt,
la catastrophe d'hier, le salut d'aujourd'hui. Elle ne se rendait
compte de rien. Il était évident que depuis le matin Gilliatt n'avait
eu d'autre occupation que de les marier; il avait tout fait; il avait
répondu pour mess Lethierry, vu le doyen, demandé la licence, signé
la déclaration voulue; voilà comment le mariage avait pu s'accomplir.
Mais Déruchette ne le comprenait pas; d'ailleurs lors même qu'elle eût
compris comment, elle n'eût pas compris pourquoi.
Fermer les yeux, rendre grâces mentalement, oublier la terre et la vie,
se laisser emporter au ciel par ce bon démon, il n'y avait que cela à
faire. Un éclaircissement était trop long, un remercîment était trop
peu. Elle se taisait dans ce doux abrutissement du bonheur.
Un peu de pensée leur restait, assez pour se conduire. Sous l'eau il y
a des parties de l'éponge qui demeurent blanches. Ils avaient juste la
quantité de lucidité qu'il fallait pour distinguer la mer de la terre
et le _Cashmere_ de tout autre navire.
En quelques minutes, ils furent au Havelet.
Ebenezer entra le premier dans le bateau. Au moment où Déruchette
allait le suivre, elle eut la sensation de sa manche doucement retenue.
C'était Gilliatt qui avait posé un doigt sur un pli de sa robe.
--Madame, dit-il, vous ne vous attendiez pas à partir. J'ai pensé que
vous auriez peut-être besoin de robes et de linge. Vous trouverez
à bord du _Cashmere_ un coffre qui contient des objets pour femme.
Ce coffre me vient de ma mère. Il était destiné à la femme que
j'épouserais. Permettez-moi de vous l'offrir.
Déruchette se réveilla à demi de son rêve. Elle se tourna vers
Gilliatt. Gilliatt, d'une voix basse et qu'on entendait à peine,
continua:
--Maintenant, ce n'est pas pour vous retarder, mais voyez-vous,
madame, je crois qu'il faut que je vous explique. Le jour qu'il y a
eu ce malheur, vous étiez assise dans la salle basse, vous avez dit
une parole. Vous ne vous souvenez pas, c'est tout simple. On n'est
pas forcé de se souvenir de tous les mots qu'on dit. Mess Lethierry
avait beaucoup de chagrin. Il est certain que c'était un bon bateau,
et qui rendait des services. Le malheur de la mer était arrivé; il y
avait de l'émotion dans le pays. Ce sont là des choses, naturellement,
qu'on a oubliées. Il n'y a pas eu que ce navire-là perdu dans les
rochers. On ne peut pas penser toujours à un accident. Seulement ce
que je voulais vous dire, c'est que, comme on disait personne n'ira,
j'y suis allé. Ils disaient c'est impossible; ce n'était pas cela qui
était impossible. Je vous remercie de m'écouter un petit instant.
Vous comprenez, madame, si je suis allé là, ce n'était pas pour vous
offenser. D'ailleurs la chose date de très loin. Je sais que vous êtes
pressée. Si on avait le temps, si on parlait, on se souviendrait, mais
cela ne sert à rien. La chose remonte à un jour où il y avait de la
neige. Et puis une fois que je passais, j'ai cru que vous aviez souri.
C'est comme ça que ça s'explique. Quant à hier, je n'avais pas eu le
temps de rentrer chez moi, je sortais du travail, j'étais tout déchiré,
je vous ai fait peur, vous vous êtes trouvée mal, j'ai eu tort, on
n'arrive pas ainsi chez les personnes, je vous prie de ne pas m'en
vouloir. C'est à peu près tout ce que je voulais dire. Vous allez
partir. Vous aurez beau temps. Le vent est à l'est. Adieu, madame. Vous
trouvez juste que je vous parle un peu, n'est-ce pas? ceci est une
dernière minute.
--Je pense à ce coffre, répondit Déruchette. Mais pourquoi ne pas le
garder pour votre femme, quand vous vous marierez?
--Madame, dit Gilliatt, je ne me marierai probablement pas.
--Ce sera dommage, car vous êtes bon. Merci.
Et Déruchette sourit. Gilliatt lui rendit ce sourire.
Puis il aida Déruchette à entrer dans le canot.
Moins d'un quart d'heure après, le bateau où étaient Ebenezer et
Déruchette abordait en rade le _Cashmere_.
V
LA GRANDE TOMBE
Gilliatt suivit le bord de l'eau, passa rapidement dans
Saint-Pierre-Port, puis se remit à marcher vers Saint-Sampson le long
de la mer, se dérobant aux rencontres, évitant les routes, pleines de
passants par sa faute.
Dès longtemps, on le sait, il avait une manière à lui de traverser
dans tous les sens le pays sans être vu de personne. Il connaissait
des sentiers, il s'était fait des itinéraires isolés et serpentants;
il avait l'habitude farouche de l'être qui ne se sent pas aimé; il
restait lointain. Tout enfant, voyant peu d'accueil dans les visages
des hommes, il avait pris ce pli, qui depuis était devenu son instinct,
de se tenir à l'écart.
Il dépassa l'Esplanade, puis la Salerie. De temps en temps, il
se retournait et regardait, en arrière de lui, dans la rade, le
_Cashmere_, qui venait de mettre à la voile. Il y avait peu de vent,
Gilliatt allait plus vite que le _Cashmere_. Gilliatt marchait dans les
roches extrêmes du bord de l'eau, la tête baissée. Le flux commençait
à monter.
A un certain moment il s'arrêta et, tournant le dos à la mer, il
considéra pendant quelques minutes, au delà des rochers cachant la
route du Valle, un bouquet de chênes. C'étaient les chênes du lieu
dit les Basses-Maisons. Là, autrefois, sous ces arbres, le doigt de
Déruchette avait écrit son nom, _Gilliatt_, sur la neige. Il y avait
longtemps que cette neige était fondue.
Il poursuivit son chemin.
La journée était charmante plus qu'aucune qu'il y eût encore eu cette
année-là. Cette matinée avait on ne sait quoi de nuptial. C'était un
de ces jours printaniers où mai se dépense tout entier; la création
semble n'avoir d'autre but que de se donner une fête et de faire son
bonheur. Sous toutes les rumeurs, de la forêt comme du village, de la
vague comme de l'atmosphère, il y avait un roucoulement. Les premiers
papillons se posaient sur les premières roses. Tout était neuf dans
la nature, les herbes, les mousses, les feuilles, les parfums, les
rayons. Il semblait que le soleil n'eût jamais servi. Les cailloux
étaient lavés de frais. La profonde chanson des arbres était chantée
par des oiseaux nés d'hier. Il est probable que leur coquille d'œuf
cassée par leur petit bec était encore dans le nid. Des essais
d'ailes bruissaient dans le tremblement des branches. Ils chantaient
leur premier chant, ils volaient leur premier vol. C'était un doux
parlage de tous à la fois, huppes, mésanges, piquebois, chardonnerets,
bouvreuils, moines et misses. Les lilas, les muguets, les daphnés,
les glycines, faisaient dans les fourrés un bariolage exquis. Une
très jolie lentille d'eau qu'il y a à Guernesey, couvrait les mares
d'une nappe d'émeraude. Les bergeronnettes et les épluque-pommiers,
qui font de si gracieux petits nids, s'y baignaient. Par toutes les
claires-voies de la végétation on apercevait le bleu du ciel. Quelques
nuées lascives s'entre-poursuivaient dans l'azur avec des ondoiements
de nymphes. On croyait sentir passer des baisers que s'envoyaient des
bouches invisibles. Pas un vieux mur qui n'eût, comme un marié, son
bouquet de giroflées. Les prunelliers étaient en fleur, les cytises
étaient en fleur; on voyait ces monceaux blancs qui luisaient et ces
monceaux jaunes qui étincelaient à travers les entre-croisements des
rameaux. Le printemps jetait tout son argent et tout son or dans
l'immense panier percé des bois. Les pousses nouvelles étaient toutes
fraîches vertes. On entendait en l'air des cris de bienvenue. L'été
hospitalier ouvrait sa porte aux oiseaux lointains. C'était l'instant
de l'arrivée des hirondelles. Les thyrses des ajoncs bordaient les
talus des chemins creux, en attendant les thyrses des aubépines. Le
beau et le joli faisaient bon voisinage; le superbe se complétait par
le gracieux; le grand ne gênait pas le petit; aucune note du concert
ne se perdait; les magnificences microscopiques étaient à leur plan
dans la vaste beauté universelle; on distinguait tout comme dans une
eau limpide. Partout une divine plénitude et un gonflement mystérieux
faisaient deviner l'effort panique et sacré de la séve en travail.
Qui brillait, brillait plus; qui aimait, aimait mieux. Il y avait
de l'hymne dans la fleur et du rayonnement dans le bruit. La grande
harmonie diffuse s'épanouissait. Ce qui commence à poindre provoquait
ce qui commence à sourdre. Un trouble, qui venait d'en bas, et qui
venait aussi d'en haut, remuait vaguement les cœurs, corruptibles à
l'influence éparse et souterraine des germes. La fleur promettait
obscurément le fruit, toute vierge songeait, la reproduction des êtres,
préméditée par l'immense âme de l'ombre, s'ébauchait dans l'irradiation
des choses. On se fiançait partout. On s'épousait sans fin. La vie, qui
est la femelle, s'accouplait avec l'infini, qui est le mâle. Il faisait
beau, il faisait clair, il faisait chaud; à travers les haies, dans les
enclos, on voyait rire les enfants. Quelques-uns jouaient aux mérelles.
Les pommiers, les pêchers, les cerisiers, les poiriers, couvraient
les vergers de leurs grosses touffes pâles ou vermeilles. Dans
l'herbe, primevères, pervenches, achillées, marguerites, amaryllis,
jacinthes, et les violettes, et les véroniques. Les bourraches bleues,
les iris jaunes, pullulaient, avec ces belles petites étoiles roses
qui fleurissent toujours en troupe et qu'on appelle pour cela «les
compagnons». Des bêtes toutes dorées couraient entre les pierres.
Les joubarbes en floraison empourpraient les toits de chaume. Les
travailleuses des ruches étaient dehors. L'abeille était à la besogne.
L'étendue était pleine du murmure des mers et du bourdonnement des
mouches. La nature, perméable au printemps, était moite de volupté.
Quand Gilliatt arriva à Saint-Sampson, il n'y avait pas encore d'eau
au fond du port, et il put le traverser à pied sec, inaperçu derrière
les coques de navires au radoub. Un cordon de pierres plates espacées
qu'il y a là, aide à ce passage.
Gilliatt ne fut pas remarqué. La foule était à l'autre bout du port,
près du goulet, aux Bravées. Là son nom était dans toutes les bouches.
On parlait tant de lui qu'on ne fit pas attention à lui. Gilliatt
passa, caché en quelque sorte par le bruit qu'il faisait.
Il vit de loin la panse à la place où il l'avait amarrée, la cheminée
de la machine entre ses quatre chaînes, un mouvement de charpentiers
à l'ouvrage, des silhouettes confuses d'allants et de venants, et il
entendit la voix tonnante et joyeuse de mess Lethierry donnant des
ordres.
Il s'enfonça dans les ruettes.
Il n'y avait personne derrière les Bravées, toute la curiosité étant
sur le devant. Gilliatt prit le sentier longeant le mur bas du jardin.
Il s'arrêta dans l'angle où était la mauve sauvage; il revit la pierre
où il s'était assis; il revit le banc de bois où s'était assise
Déruchette. Il regarda la terre de l'allée où il avait vu s'embrasser
deux ombres, qui avaient disparu.
Il se remit en marche. Il gravit la colline du château du Valle, puis
la redescendit, et se dirigea vers le Bû de la Rue.
Le Houmet-Paradis était solitaire.
Sa maison était telle qu'il l'avait laissée le matin après s'être
habillé pour aller à Saint-Pierre-Port.
[Illustration: MORT DE GILLIATT.
Dessiné par F. Flameng. Gravé par R. de Los Rios.
L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
Une fenêtre était ouverte. Par cette fenêtre on voyait le bug pipe
accroché à un clou de la muraille.
On apercevait sur la table la petite bible donnée en remercîment à
Gilliatt par un inconnu qui était Ebenezer.
La clef était à la porte. Gilliatt approcha, posa la main sur cette
clef, ferma la porte à double tour, mit la clef dans sa poche, et
s'éloigna.
Il s'éloigna, non du côté de la terre, mais du côté de la mer.
Il traversa diagonalement son jardin, par le plus court, sans
précaution pour les plates-bandes, en ayant soin toutefois de ne pas
écraser les seakales, qu'il avait plantés parce que c'était un goût de
Déruchette.
Il franchit le parapet et descendit dans les brisants.
Il se mit à suivre, allant toujours devant lui, la longue et étroite
ligne de récifs qui liait le Bû de la Rue à ce gros obélisque de granit
debout au milieu de la mer qu'on appelait la Corne de la Bête. C'est là
qu'était la Chaise Gild-Holm-'Ur.
Il enjambait d'un récif à l'autre comme un géant sur des cimes. Faire
ces enjambées sur une crête de brisants, cela ressemble à marcher sur
l'arête d'un toit.
Une pêcheuse à la trouble qui rôdait pieds nus dans les flaques d'eau à
quelque distance, et qui regagnait le rivage, lui cria: Prenez garde.
La mer arrive.
Il continua d'avancer.
Parvenu à ce grand rocher de la pointe, la Corne, qui faisait pinacle
sur la mer, il s'arrêta. La terre finissait là. C'était l'extrémité du
petit promontoire.
Il regarda.
Au large, quelques barques, à l'ancre, pêchaient. On voyait de temps en
temps sur ces bateaux des ruissellements d'argent au soleil qui étaient
la sortie de l'eau des filets. Le _Cashmere_ n'était pas encore à la
hauteur de Saint-Sampson; il avait déployé son grand hunier. Il était
entre Herm et Jethou.
Gilliatt tourna le rocher. Il parvint sous la Chaise Gild-Holm-'Ur,
au pied de cette espèce d'escalier abrupt que, moins de trois mois
auparavant, il avait aidé Ebenezer à descendre. Il le monta.
La plupart des degrés étaient déjà sous l'eau. Deux ou trois seulement
étaient encore à sec. Il les escalada.
Ces degrés menaient à la Chaise Gild-Holm'Ur. Il arriva à la Chaise, la
considéra un moment, appuya sa main sur ses yeux et la fit lentement
glisser d'un sourcil à l'autre, geste par lequel il semble qu'on essuie
le passé, puis il s'assit dans le creux de roche, avec l'escarpement
derrière son dos et l'océan sous ses pieds.
Le _Cashmere_ en ce moment-là élongeait la grosse tour ronde immergée,
gardée par un sergent et un canon, qui marque dans la rade le mi-chemin
entre Herm et Saint-Pierre-Port.
Au-dessus de la tête de Gilliatt, dans les fentes, quelques fleurs de
rocher frissonnaient. L'eau était bleue à perte de vue. Le vent étant
d'est, il y avait peu de ressac autour de Serk, dont on ne voit de
Guernesey que la côte occidentale. On apercevait au loin la France
comme une brume et la longue bande jaune des sables de Carteret. Par
instants, un papillon blanc passait. Les papillons ont le goût de se
promener sur la mer.
La brise était très faible. Tout ce bleu, en bas comme en haut, était
immobile. Aucun tremblement n'agitait ces espèces de serpents d'un
azur plus clair ou plus foncé qui marquent à la surface de la mer les
torsions latentes des bas-fonds.
Le _Cashmere_, peu poussé du vent, avait, pour saisir la brise, hissé
ses bonnettes de hune. Il s'était couvert de toile. Mais, le vent étant
de travers, l'effet des bonnettes le forçait à serrer de très près la
côte de Guernesey. Il avait franchi la balise de Saint-Sampson. Il
atteignait la colline du château du Valle. Le moment arrivait où il
allait doubler la pointe du Bû de la Rue.
Gilliatt le regardait venir.
L'air et la vague étaient comme assoupis. La marée se faisait, non
par lame, mais par gonflement. Le niveau de l'eau se haussait sans
palpitation. La rumeur du large, éteinte, ressemblait à un souffle
d'enfant.
On entendait dans la direction du havre de Saint-Sampson de petits
coups sourds, qui étaient des coups de marteau. C'étaient probablement
les charpentiers dressant les palans et le fardier pour retirer de la
panse la machine. Ces bruits parvenaient à peine à Gilliatt, à cause
de la masse de granit à laquelle il était adossé.
Le _Cashmere_ approchait avec une lenteur de fantôme.
Gilliatt attendait.
Tout à coup un clapotement et une sensation de froid le firent regarder
en bas. Le flot lui touchait les pieds.
Il baissa les yeux, puis les releva.
Le _Cashmere_ était tout près.
L'escarpement où les pluies avaient creusé la Chaise Gild-Holm-'Ur
était si vertical, et il y avait là tant d'eau, que les navires
pouvaient sans danger, par les temps calmes, faire chenal à quelques
encâblures du rocher.
Le _Cashmere_ arriva. Il surgit, il se dressa. Il semblait croître
sur l'eau. Ce fut comme le grandissement d'une ombre. Le gréement se
détacha en noir sur le ciel dans le magnifique balancement de la mer.
Les longues voiles, un moment superposées au soleil, devinrent presque
roses et eurent une transparence ineffable. Les flots avaient un
murmure indistinct. Aucun bruit ne troublait le glissement majestueux
de cette silhouette. On voyait sur le pont comme si on y eût été.
Le _Cashmere_ rasa presque la roche.
Le timonier était à la barre, un mousse grimpait aux haubans, quelques
passagers, accoudés au bordage, considéraient la sérénité du temps, le
capitaine fumait.
Mais ce n'était rien de tout cela que voyait Gilliatt.
Il y avait sur le pont un coin plein de soleil. C'était là ce qu'il
regardait. Dans ce soleil étaient Ebenezer et Déruchette. Ils étaient
assis dans cette lumière, lui près d'elle. Ils se blottissaient
gracieusement côte à côte, comme deux oiseaux se chauffant à un rayon
de midi, sur un de ces bancs couverts d'un petit plafond goudronné
que les navires bien aménagés offrent aux voyageurs et sur lesquels
on lit, quand c'est un bâtiment anglais: _For ladies only_. La tête
de Déruchette était sur l'épaule d'Ebenezer, le bras d'Ebenezer était
derrière la taille de Déruchette; ils se tenaient les mains, les doigts
entre-croisés dans les doigts. Les nuances d'un ange à l'autre étaient
saisissables sur ces deux exquises figures faites d'innocence. L'une
était plus virginale, l'autre plus sidérale. Leur chaste embrassement
était expressif. Tout l'hyménée était là, toute la pudeur aussi. Ce
banc était déjà une alcôve et presque un nid. En même temps, c'était
une gloire; la douce gloire de l'amour en fuite dans un nuage.
Le silence était céleste.
L'œil d'Ebenezer rendait grâce et contemplait; les lèvres de Déruchette
remuaient; et dans ce charmant silence, comme le vent portait du côté
de terre, à l'instant rapide où le sloop glissa à quelques toises de la
Chaise Gild-Holm-'Ur, Gilliatt entendit la voix tendre et délicate de
Déruchette qui disait:
--Vois donc. Il semblerait qu'il y a un homme dans le rocher.
Cette apparition passa.
Le _Cashmere_ laissa la pointe du Bû de la Rue derrière lui et
s'enfonça dans le plissement profond des vagues. En moins d'un quart
d'heure, sa mâture et ses voiles ne firent plus sur la mer qu'une sorte
d'obélisque blanc décroissant à l'horizon. Gilliatt avait de l'eau
jusqu'aux genoux.
Il regardait le sloop s'éloigner.
La brise fraîchit au large. Il put voir le _Cashmere_ hisser ses
bonnettes basses et ses focs pour profiter de cette augmentation de
vent. Le _Cashmere_ était déjà hors des eaux de Guernesey. Gilliatt ne
le quittait pas des yeux.
Le flot lui arrivait à la ceinture.
La marée s'élevait. Le temps passait.
Les mauves et les cormorans volaient autour de lui, inquiets. On
eût dit qu'ils cherchaient à l'avertir. Peut-être y avait-il dans
ces volées d'oiseaux quelque mouette venue des Douvres, qui le
reconnaissait.
Une heure s'écoula.
Le vent du large ne se faisait pas sentir dans la rade, mais la
diminution du _Cashmere_ était rapide. Le sloop était, selon toute
apparence, en pleine vitesse. Il atteignait déjà presque la hauteur des
Casquets.
Il n'y avait pas d'écume autour du rocher Gild-Holm-'Ur, aucune lame
ne battait le granit. L'eau s'enflait paisiblement. Elle atteignait
presque les épaules de Gilliatt.
Une autre heure s'écoula.
Le _Cashmere_ était au delà des eaux d'Aurigny. Le rocher Ortach le
cacha un moment. Il entra dans l'occultation de cette roche, puis en
ressortit, comme d'une éclipse. Le sloop fuyait au nord. Il gagna la
haute mer. Il n'était plus qu'un point ayant, à cause du soleil, la
scintillation d'une lumière.
Les oiseaux jetaient de petits cris à Gilliatt.
On ne voyait plus que sa tête.
La mer montait avec une douceur sinistre.
Gilliatt, immobile, regardait le _Cashmere_ s'évanouir.
Le flux était presque à son plein. Le soir approchait. Derrière
Gilliatt, dans la rade, quelques bateaux de pêche rentraient.
L'œil de Gilliatt, attaché au loin sur le sloop, restait fixe.
Cet œil fixe ne ressemblait à rien de ce qu'on peut voir sur la terre.
Dans cette prunelle tragique et calme il y avait de l'inexprimable. Ce
regard contenait toute la quantité d'apaisement que laisse le rêve non
réalisé; c'était l'acceptation lugubre d'un autre accomplissement. Une
fuite d'étoile doit être suivie par des regards pareils. De moment en
moment, l'obscurité céleste se faisait sous ce sourcil dont le rayon
visuel demeurait fixé à un point de l'espace. En même temps que l'eau
infinie autour du rocher Gild-Holm-'Ur, l'immense tranquillité de
l'ombre montait dans l'œil profond de Gilliatt.
Le _Cashmere_, devenu imperceptible, était maintenant une tache mêlée à
la brume. Il fallait pour le distinguer savoir où il était.
Peu à peu, cette tache, qui n'était plus une forme, pâlit.
Puis elle s'amoindrit.
Puis elle se dissipa.
A l'instant où le navire s'effaça à l'horizon, la tête disparut sous
l'eau. Il n'y eut plus rien que la mer.
NOTES
NOTE I.
Sur la page du titre on lit, dans le manuscrit original, les mentions
suivantes:
Commencé le 4 juin 1864.
Interrompu le 4 août.
Repris le 4 décembre.
Terminé le 29 avril 1865.
Publié le 12 mars 1866.
A la page qui termine la première partie, _Sieur Clubin_, on lit:
3 août, 8 heures 1/2 du matin.
Interrompu jusqu'à mon retour. Je vais partir pour mon voyage annuel,
le 10 ou le 11.
NOTE II.
Dans la première partie, livre VI, au chapitre II, _Du cognac
inespéré_, les lignes qui suivent sont biffées dans le manuscrit:
Une volonté dans un mécanisme fait contre-poids à l'infini. L'infini,
lui aussi, contient un mécanisme. Ses engrenages sont pour nous
invisibles, tant ils sont démesurés. Le zodiaque est une de ses
roues. La loi des saisons est liée à cette rotation. Il faut à
l'aiguille aimantée six cent vingt ans pour qu'elle accomplisse
son oscillation complète à l'ouest et à l'est du méridien. Ainsi
l'oscillation actuelle, commencée en 1660, ne s'achèvera qu'en
2280. La loi des tempêtes est liée à cette oscillation. Dans cette
révolution de six cent vingt ans, c'est tantôt le pôle asiatique,
tantôt le pôle américain, qui est le pôle le plus froid. Une période
de quarante et un ans ramène le maximum des taches solaires. Franklin
a prouvé que les coups de vent du nord-est avaient leur source au
sud-ouest. Au sud de l'équateur, les ouragans tournent dans le sens
d'une montre, et au nord de l'équateur en sens inverse.
NOTE III.
Le livre septième de la première partie, _Imprudence de faire des
questions à un livre_, a, dans le manuscrit, ces variantes du titre:
JOLI MÉTIER QUE LA BIBLE FAIT LA ET DIEU PARLE AUX JEUNES PLUS
SOUVENT QU'AUX VIEUX.
Autres variantes de titres:
Deuxième partie. Livre I. Chapitre VIII. _Importunæquevolucres._
UN ROMAIN RENTRERAIT.
Chapitre XII. _Le dedans d'un édifice sous mer._
UNE CACHETTE DE LA MER.
Troisième partie. _Déruchette._
CE QUI ÉCHAPPE A LA MER N'ÉCHAPPE PAS A LA FEMME.
Livre III. _Départ du_ Cashmere.
LA MER N'AVAIT PAS DIT SON DERNIER MOT.
TABLE
DU
TOME DEUXIÈME
DEUXIÈME PARTIE
GILLIATT LE MALIN
LIVRE PREMIER
L'ÉCUEIL
Pages.
I. L'endroit où il est malaisé d'arriver et difficile
de repartir. 5
II. Les perfections du désastre. 13
III. Saine, mais non sauve. 18
IV. Examen local préalable. 21
V. Un mot sur la collaboration secrète des éléments. 26
VI. Une écurie pour le cheval. 32
VII. Une chambre pour le voyageur. 36
VIII. _Importunæque volucres._ 47
IX. L'écueil, et la manière de s'en servir. 51
X. La forge. 56
XI. Découverte. 62
XII. Le dedans d'un édifice sous mer. 68
XIII. Ce qu'on y voit et ce qu'on y entrevoit. 72
LIVRE DEUXIÈME
LE LABEUR
I. Les ressources de celui à qui tout manque. 83
II. Comme quoi Shakespeare peut se rencontrer avec
Eschyle. 88
III. Le chef-d'œuvre de Gilliatt vient au secours
du chef-d'œuvre de Lethierry. 91
IV. _Sub re._ 97
V. _Sub umbrâ._ 106
VI. Gilliatt fait prendre position à la panse. 114
VII. Tout de suite un danger. 118
VIII. Péripétie plutôt que dénoûment. 123
IX. Le succès repris aussitôt que donné. 129
X. Les avertissements de la mer. 132
XI. A bon entendeur, salut. 137
LIVRE TROISIÈME
LA LUTTE
I. L'extrême touche l'extrême et le contraire
annonce le contraire. 145
II. Les vents du large. 148
III. Explication du bruit écouté par Gilliatt. 153
IV. _Turba, turma._ 158
V. Gilliatt a l'option. 162
VI. Le combat. 164
LIVRE QUATRIÈME
LES DOUBLES FONDS DE L'OBSTACLE
I. Qui a faim n'est pas le seul. 195
II. Le monstre. 202
III. Autre forme du combat dans le gouffre. 213
IV. Rien ne se cache et rien ne se perd. 218
V. Dans l'intervalle qui sépare six pouces de
deux pieds il y a de quoi loger la mort. 224
VI. _De profundis ad altum..._ 230
VII. Il y a une oreille dans l'inconnu. 240
TROISIÈME PARTIE
DERUCHETTE
LIVRE PREMIER
NUIT ET LUNE
I. La cloche du port. 247
II. Encore la cloche du port. 268
LIVRE DEUXIÈME
LA RECONNAISSANCE EN PLEIN DESPOTISME
I. Joie entremêlée d'angoisse. 283
II. La malle de cuir. 296
LIVRE TROISIÈME
DÉPART DU «CASHMERE»
I. Le Havelet tout proche de l'église. 303
II. Les désespoirs en présence. 308
III. La prévoyance de l'abnégation. 319
IV. «Pour ta femme, quand tu te marieras.» 327
V. La grande tombe. 332
_NOTES_ 347
S.-Denis.--Imp. J. Dardaillon.--10-26
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TRAVAILLEURS DE LA MER - TOME 2 ***
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