The Project Gutenberg eBook of Les morts qui parlent
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Title: Les morts qui parlent
Author: vicomte de Eugène-Melchior Vogüé
Author of introduction, etc.: Victor Giraud
Release date: August 23, 2026 [eBook #79438]
Language: French
Original publication: Paris: Nelson, 1911
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79438
Credits: www.ebookgratuits.com and Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MORTS QUI PARLENT ***
Les Morts qui
parlent
Par le Vte E.-M. de Vogüé
(de l’Académie française)
Introduction par
Victor Giraud
Paris
Nelson, Éditeurs
189, rue Saint Jacques
Londres, Édimbourg, et New-York
INTRODUCTION[1]
PAR VICTOR GIRAUD
[1] Ces pages étaient écrites quand la mort est venue brusquement
frapper M. de Vogüé. Je n’ai pas cru devoir rien y changer. Mais on
me permettra bien, ici, en note, d’exprimer d’un mot, en face de
cette tombe si fraîchement ouverte, toute la douloureuse émotion que
me fait éprouver la soudaine disparition d’un écrivain qui avait
toujours été très bon, et plus qu’encourageant pour moi, et dont la
perte sera très cruellement ressentie, en France et hors de France,
par tous ceux qui aiment les lettres, et qui ont la noble religion
du talent.
Il y a dans _le Roman russe_ quelques lignes qui ont dû, j’imagine,
rendre parfois rêveurs les admirateurs et les amis de M. de Vogüé quand,
en 1893, on apprit qu’il allait se présenter à la députation: “On est
tenté,--écrivait-il de Tourguénef,--on est tenté de s’inquiéter pour
l’avenir du poète; on entend derrière ces phrases comme un mauvais
grondement de politique; est-ce que la grande suborneuse va le détourner
de sa vraie voie?” Et il ajoutait: “Il n’en sera rien heureusement.
Tourguénef était bien trop littéraire, trop contemplatif et trop
détaché, pour se jeter dans cette mêlée où l’on entre avec des
convictions et d’où l’on sort avec des intérêts.” Je ne puis m’empêcher
d’appliquer ces paroles à M. de Vogüé lui-même. Il a failli lui aussi,
un instant, se jeter dans la mêlée, et de 1893 à 1898, on le vit au
Palais-Bourbon représenter une circonscription de l’Ardèche. Mais on ne
lui permit point de rendre à son pays les services effectifs qu’il avait
rêvé de lui rendre. Nos démocraties contemporaines sont dures aux poètes
qui, nés avec un grand nom, ont la noble ambition de les servir. Elles
n’admettent plus que l’on veuille siéger “au plafond”; elles sont
réfractaires à l’indépendance; elles sont rebelles à l’idéalisme. “Plus
sévère que celle de Platon, notre république reconduit à la frontière
ceux qui viennent lui parler d’art et de poésie, sans même les couronner
de fleurs.”
Il est peut-être heureux que M. de Vogüé ait vérifié sur lui-même ce
mélancolique jugement de sa jeunesse, et qu’il se soit, lui aussi,
laissé reconduire à la frontière: il en rapportait les “souvenirs et
visions” qui, un an plus tard, allaient prendre corps, forme et vie dans
_les Morts qui parlent_.
* * * * *
Ce n’est pas à dire d’ailleurs qu’il faille chercher dans ce livre de
véritables “portraits” de nos hommes politiques. _Les Morts qui parlent_
ne sont à aucun titre un roman à clefs. M. de Vogüé, et je l’en
félicite, aurait considéré comme indigne de lui de transporter tout vifs
dans une œuvre d’imagination, sous un nom d’emprunt, les collègues qu’il
avait coudoyés dans les couloirs de la Chambre; il n’a pas voulu
recourir à ce trop facile moyen de succès,--ou de scandale. Il a fait
infiniment mieux. Comme tous les grands artistes de tous les temps,
comme Balzac, comme Molière, il a pris sans doute son bien partout où il
le trouvait; il a ramassé dans la réalité vivante les traits épars et
significatifs qu’elle lui fournissait; mais, comme eux aussi, il a fait
entrer ces données toutes matérielles dans des combinaisons inédites; il
en a composé des figures à la fois réelles et idéales, qui ont toute la
vérité et la ressemblance du modèle directement observé et fidèlement
copié, et, en même temps, toute la généralité de la création artistique.
Ainsi transformée, la réalité contemporaine a pris une valeur toute
nouvelle: repensée et comme recréée par un cerveau de poète, elle
dépasse et déborde les contingences de l’existence quotidienne, de
l’observation transitoire; elle s’élève jusqu’au symbole; parfois même,
elle touche à la prophétie. Elzéar Bayonne ressemble assurément moins à
M. Jaurès qu’à Ferdinand Lassalle; ou plutôt, il ne ressemble qu’à
lui-même, cet orateur socialiste que tout le monde juge “ministrable”:
quelques mois après la publication des _Morts qui parlent_, un
socialiste siégeait pour la première fois au banc des ministres
français.
Ce don d’utiliser et de généraliser tout à la fois l’expérience
concrète, on le retrouve dans la description du milieu où vivent et
s’agitent les personnages mis en scène par le romancier. Cette peinture
du milieu parlementaire est vraiment admirable de vie grouillante et
palpitante, et, en même temps, de largeur compréhensive, d’évocation
synthétique. C’est une vaste fresque qui a tout le relief et la
précision d’une miniature. M. Jules Lemaître déclarait, voilà déjà dix
ans, que cette partie du livre “tient du chef-d’œuvre”, et il n’est, je
pense, aucun lecteur désintéressé qui, là-dessus, ne lui donne
pleinement raison. Quand on a lu les descriptions de ces séances de la
Chambre où tant d’intérêts, de passions, de convoitises et d’égoïsmes
sont aux prises, où se nouent tant d’intrigues et se consomment tant de
lâchetés, on ne les oublie plus. La chute d’un ministère, l’élection
d’un président de la République, le tumulte soulevé par un orageux
discours socialiste, l’enterrement du président Duputel sous la pluie et
dans la boue de Paris, ce sont là désormais des “choses vues”, et qui se
gravent pour toujours dans l’imagination du lecteur. Saint-Simon aurait
reconnu dans ce peintre d’histoire l’un de ses plus légitimes héritiers.
Mais M. de Vogüé ne se contente pas de peindre; il pense et il fait
penser; il formule et il explique. Il a étudié _in anima vili_ la
psychologie des foules; il en a reconnu les lois; il s’est rendu un
compte exact, précis, de la mentalité spéciale qui, dès qu’ils sont
assemblés, transforme en fanatiques aveugles et violents des hommes qui,
pris individuellement, et hors de la salle des séances, ne manquent ni
de bon sens, ni de savoir, ni de courtoisie, ni même de scepticisme.
Pour exprimer la fatale et délétère influence du milieu sur les âmes,
l’écrivain a trouvé une image saisissante, aussi suggestive que forte,
et qui restera sans doute, en raison même de sa douloureuse justesse:
“Chaque après-midi, fait-il dire à un député, cœur sincère et droit, il
me semble que je me replonge dans un _bain de haine_.” Et n’est-ce pas
là, en effet, puissamment traduite, l’impression que l’on emporte des
séances les plus mouvementées du Palais-Bourbon? Rappelons encore ces
lignes étonnantes: “Ce fut pis encore quand le plafond lumineux
s’éclaira: dans l’air épais, sur ces figures terreuses, fantomatiques,
avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas la source, il
sembla qu’une pluie de fiel en dissolution s’épandît; elle tremblait
dans l’atmosphère vibrante, elle faisait saillir les masques convulsés,
plus terreux et plus jaunes, plus haineux sous le cerne de lumière
bilieuse.”
Et à ceux qui demanderaient: Pourquoi ce singulier et triste phénomène?
Pourquoi, dans cette enceinte empoisonnée, tant de colères et tant de
haines? M. de Vogüé fournit une explication et une réponse. C’est en
vain que tant d’honnêtes gens, qui se croient nés d’hier, prétendent
recommencer l’histoire. Un long passé se survit en eux malgré eux et
leur dicte leurs gestes quotidiens. A leur insu, ils recommencent,
contre les mêmes adversaires, les combats qu’ont livrés leurs pères. Le
légiste, le vilain, le procureur, le huguenot, le féodal de l’ancienne
monarchie française revivent dans leurs petits-neveux et leur ont légué
leurs querelles à vider. Toutes les passions qui agitaient nos ancêtres
et qui les dressaient les uns contre les autres ne sont pas mortes avec
eux; elles se sont toutes donné rendez-vous dans cette salle de
spectacle; nous leur prêtons notre propre voix, mais nous ne leur
prêtons que notre voix; par notre bouche, ce sont _les Morts qui
parlent_. Telle est en substance, exprimée par une formule
retentissante, qui tout de suite a fait fortune et est passée en
proverbe, la théorie philosophique dont le livre tout entier est comme
l’illustration plastique. Il suffit de l’énoncer pour en voir toute la
justesse et la profondeur.
Et M. de Vogüé a poussé plus loin encore et plus avant la recherche des
causes profondes qui expliquent les manifestations diverses de notre vie
politique et sociale. Il a très bien vu et très fortement dit et montré
que, au fond de toutes ces querelles, de toutes ces passions, de toutes
ces haines, il n’y a qu’une seule question: l’éternelle question
religieuse. Tantôt obscure et voilée, tantôt au contraire brusquement
émergeante, elle est l’âme parfois invisible, mais toujours présente, de
notre histoire contemporaine. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres,
les conclusions de M. de Vogüé rejoignent et confirment celles des
observateurs les plus pénétrants, les plus lucides et les plus
impartiaux des choses actuelles. On ne trouvera pas beaucoup de romans
où des problèmes d’une telle ampleur et d’une telle portée soient posés
et agités.
Et tout cela compose une œuvre puissante et grave, passionnée, et
pourtant sereine, un peu tendue par endroits peut-être, et où l’on sent
circuler, sous l’éclat imagé et sous l’ironie ardente de la forme, comme
un large courant intérieur d’âcre amertume et d’altier pessimisme. Ce
pessimisme est-il entier, absolu? C’est ce qu’il n’est pas indifférent
d’examiner d’un peu plus près.
* * * * *
Un de mes amis, esprit exact et précis, historien de métier, et qui
s’est fait une loi et une habitude de voir toutes choses sous l’aspect
du relatif, me disait, il y a quelque temps, après une lecture des
_Morts qui parlent_:
“Comme réquisitoire contre notre régime parlementaire, ce livre est
admirable, et il n’est aucune des critiques qu’il formule à laquelle,
pour ma part, je ne souscrive pleinement. Mais si tout ce qu’il dit est
vrai, il ne dit peut-être pas tout. Comme Taine jadis dans ses
_Origines_, il semble bien ne mettre en relief qu’un côté des choses. Si
malfaisante que soit trop souvent l’œuvre de nos députés, il leur
arrive... de se tromper, de voter quelques bonnes lois, de réaliser
d’utiles réformes, d’accomplir, dans leurs commissions surtout, de
modestes et saines besognes. Si d’ailleurs il n’en était pas ainsi, il y
a longtemps que le “peuple souverain” les eût cassés aux gages. Si
médiocre, et imparfait, et vicieux même que soit un régime, il ne dure
pas depuis quarante ans bientôt sans répondre à certains besoins
généraux, sans remplir, tant bien que mal, certains offices
indispensables. Corrigeons-le, réformons-le, adaptons-le à notre
tempérament national, rien de mieux: mais gardons-nous de le condamner
en bloc. D’autre part, jetons un coup d’œil autour de nous. La France
n’est pas le seul pays à essayer du régime parlementaire. Même chez les
peuples qui l’ont adopté bien avant nous, et chez lesquels il est pour
ainsi dire issu d’une sorte de génération spontanée, ne pourrait-on pas
signaler, même aujourd’hui, quelques-uns des vices les plus graves dont
nous souffrons chez nous? Tout est-il toujours parfait à la Chambre des
Lords et à la Chambre des Communes? Et les élections anglaises
elles-mêmes,--celles de 1910,--ont-elles été partout un modèle
d’urbanité? Que si, toutes comparaisons faites, nous devons nous
reconnaître politiquement inférieurs,--ce qui n’est pas sûr,--à nos
heureux voisins, la raison en est assez simple. La France est le premier
des grands États modernes à avoir tenté sur elle-même l’expérience
démocratique. Cette expérience,--que tous les peuples tenteront à leur
tour, _et dont ils profiteront_ quand nous l’aurons nous-mêmes
tentée,--cette expérience ne se fait pas chez nous sans heurts, sans
tâtonnements, sans fausses manœuvres. Comment pourrait-il en être
autrement? Avant de nous jeter la première pierre, que les Italiens, les
Allemands, les Russes, et même les Anglais, résolvent d’abord pour leur
propre compte ce difficile problème... J’avoue que j’aurais voulu
trouver quelques considérations de cet ordre sous la plume de M. de
Vogüé,--ou du député Jacques Andarran.”
Je ne suis pas assez grand clerc dans ces sortes de questions pour
décider si mon ami a raison ou tort. Je crois bien que M. de Vogüé
pourrait revendiquer le droit qu’a tout écrivain d’imagination de
choisir dans la réalité, de mettre en lumière et en saillie tel côté
particulier des choses plutôt que tel autre. Mais ce dont je suis très
sûr, c’est qu’il serait désolé que l’on vît dans son livre un jugement
d’ensemble et de fond sur la France contemporaine. Mieux que personne,
il sait que la France n’est pas tout entière au Palais-Bourbon, et s’il
a mis comme sous-titre aux _Morts qui parlent_ “scènes de la vie
parlementaire”, c’était bien pour faire entendre que, en France surtout,
la “vie parlementaire” ne se confond nullement avec la vie nationale.
“Je t’ai retracé,--fait-il dire quelque part à Jacques Andarran écrivant
à son frère Pierre,--je t’ai retracé, tel que je le vois ici, le tableau
de la France: _non, pas de la France: de ses maîtres occasionnels_.” La
distinction est essentielle, et je sais, pour ma part, infiniment gré à
M. de Vogüé de l’avoir si nettement formulée.
En France, en effet, plus que partout ailleurs, le pays réel doit être
soigneusement distingué,--l’Anglais Courtenay Bodley l’a fort bien
vu,--du pays officiel; l’un et l’autre ne communiquent qu’en de rares
circonstances et ne se ressemblent guère. Les deux Frances dont on a si
souvent parlé, la France rouge et la France noire, c’est surtout dans
nos assemblées politiques qu’elles vivent et s’entre-déchirent. Mais
au-dessous et en marge de ces deux Frances, il y en a une troisième, qui
n’est ni rouge, ni noire; c’est celle qui travaille et qui épargne, et
qui, sans se soucier de nos querelles métaphysiques ou politiques,
refait constamment, patiemment la fortune matérielle et la santé morale
du pays. Cette “troisième France”, qui est la vraie France, M. de Vogüé
la connaît bien, et il lui a fait sa juste place dans _les Morts qui
parlent_. C’est elle d’où sont sortis ces “Soudanais” dont l’écrivain
nous décrit en termes vibrants l’œuvre utile, féconde, héroïque, et de
si haute et si lointaine portée. C’est elle encore que symbolisent
vaillamment, dans leur coin de province, ces deux femmes, si virilement
actives, si nobles et si pures, la tante et la nièce, dont le romancier
a vigoureusement peint les âmes harmonieuses et profondes. Et c’est elle
enfin qui a produit ce Jacques Andarran, où il me semble bien que M. de
Vogüé s’est un peu représenté lui-même,--joignant ainsi son propre
portrait à celui des vrais ouvriers d’avenir, et donnant, par son propre
exemple, à ceux qui aiment le généreux et clair génie de la France de
nouvelles raisons de croire à sa vitalité.
VICTOR GIRAUD.
Versailles, 25 février 1910.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Le Roman russe.
Souvenirs et Visions.
Remarques sur l’Exposition du Centenaire.
Maxime Gorky.
Le Maître de la mer.
Jean d’Agrève.
Syrie, Palestine, Mont Athos.
TABLE
PREMIÈRE PARTIE.
Chapitre Page
I. L’orateur 1
II. Au fumier de Job 23
III. L’ascension d’Elzéar 41
IV. A l’hôtel Sinda 54
V. Daria Véraguine 70
VI. L’élection d’Eauze 84
VII. L’initiation 106
VIII. Ceux d’autrefois 127
IX. Rose Esther 147
X. En famille 165
XI. Le bain de haine 190
DEUXIÈME PARTIE.
XII. Un cœur irrésolu 219
XIII. La séance continue 240
XIV. Les Soudanais 255
XV. Le Panama 278
XVI. Les Bayonne agissent 309
XVII. A Versailles 336
XVIII. Renverse 362
XIX. Les chagrins de Jacques 382
XX. Marie 401
XXI. Mors et vita 416
LES MORTS QUI PARLENT
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
L’ORATEUR
La parole est à M. Elzéar Bayonne.
Le président Duputel jeta ces mots de la petite voix malicieuse et
nonchalante, alliacée par un léger accent du Midi, qui rappelait, au
dire de ses flatteurs, l’organe de son compatriote Adolphe Thiers. Il
articula chaque syllabe, comme un régisseur de théâtre qui attend un
effet certain du nom qu’il lance aux spectateurs.
L’effet voulu se produisit aussitôt. Le bourdonnement des conversations
particulières mourut sur les banquettes redevenues silencieuses. Les
députés qui péroraient dans un groupe, au pied de la tribune,
regagnèrent leurs sièges. L’injonction machinale: «A vos places,
messieurs!» prit dans la bouche des huissiers une intonation persuasive.
Par les deux tambours de droite et de gauche, les couloirs dégorgèrent
dans l’hémicycle un flot de retardataires qui se hâtaient vers les
sentiers ménagés entre les travées. Au banc du Gouvernement, les figures
lasses des ministres se relevèrent au-dessus des dossiers, avec le
mouvement instinctif de taureaux harcelés dans l’arène, col rentré,
cornes tendues pour repousser un nouvel assaut. Des secrétaires, des
attachés de cabinet, des sénateurs en maraude au Palais-Bourbon se
massèrent des deux côtés de la tribune, debout, obstruant le passage.
Tandis que les gradins se couronnaient de longs cordons de têtes
attentives, un tassement précipité se faisait au-dessus, dans les
galeries du premier étage, dans les tribunes du second. Des journalistes
rentraient en coup de vent, des femmes se penchaient aux premiers rangs,
le buste en offrande. Dans le grand théâtre national subitement rempli,
du parterre aux loges, des loges au poulailler, on vit passer sur toutes
les physionomies l’air de recueillement voluptueux qu’elles prennent à
l’Opéra, au moment où le ténor entre en scène pour la romance attendue.
L’homme qui concentrait sur lui tous ces regards gravit lentement les
marches de la tribune. Il promena un coup d’œil circulaire sur
l’assemblée; il s’installa dans sa forteresse d’acajou, sans se hâter,
avec la tranquillité voulue de l’acrobate qui rassemble ses muscles sur
une plate-forme du cirque avant de se risquer sur la corde raide. Durant
ces quelques secondes de préparation muette, il laissa le circuit
magnétique s’établir entre son auditoire et sa personne.
--Vous aviez raison, ma chère, comme il est bien, cet affreux
homme!--murmura une provinciale à l’oreille de sa voisine. Le sentiment
traduit par cette remarque se peignait sur les visages curieux de toutes
les femmes qui achevaient l’examen rapide d’Elzéar Bayonne.
Il était très bien, en vérité, le jeune chef du parti socialiste; grand
et dégagé, la taille élégamment prise dans une redingote aux revers de
soie, le front rejeté en arrière sous la couronne des cheveux noirs,
négligemment bouclés; un large front tout rayonnant de pensée, foyer où
l’on sentait couver la flamme qui jaillissait des beaux yeux, ardents et
doux. Leur caresse atténuait ce qu’il y avait d’un peu dur dans la
courbe du nez en bec d’aigle, dans la ligne mince des lèvres, retirées
sous la moustache brune.--Une tête de César,--disait un des séides
fervents de Bayonne, le vieux Caucuste, mulâtre des Antilles, ancien
délégué de la Commune aux Beaux-Arts.--De César asiatique,--ajoutaient
les envieux; et, en effet, le masque pâle qui s’enlevait sur le front
obscur du bureau présidentiel rappelait les faces de marbre des
empereurs syriens.
Dès les premiers mots, la voix de l’orateur consomma la prise de
possession physique qui lui livrait cette assemblée. Voix au timbre
grave, mordante et chaude comme la vibration d’une corde de violoncelle;
stridente d’ironie, quand sa colère fouaillait un adversaire, elle
redevenait, l’instant d’après, une musique de plainte profonde, alors
que le défenseur des misérables disait leurs peines sourdes, leur soif
de justice et de pitié.
Le débat roulait sur une loi ouvrière. La commission rapportait un
projet déposé depuis sept ans, voté une première fois durant la
précédente législature, retenu ensuite au Sénat pendant quelques années,
renvoyé par la haute assemblée avec des modifications destructives du
principe même de la loi. La commission avait péniblement reprisé cette
toile de Pénélope; mais, après trois jours de discussion, il ne restait
plus rien du projet primitif, criblé d’amendements contradictoires. Les
orateurs du centre avaient proposé et fait passer des restrictions qui
annihilaient toutes les garanties données aux associations syndicales;
puis, changeant de tactique, ce même centre avait voté deux articles
additionnels introduits par l’extrême gauche, et si gros de conséquences
dangereuses qu’ils eussent rendu la loi inapplicable. Ces articles,
habilement rédigés, revêtaient le caractère d’une manifestation
sentimentale dont on ne pouvait laisser le bénéfice à des adversaires:
ils fournissaient un excellent tremplin électoral. Au passage des urnes,
le mot d’ordre accoutumé avait couru sur les bancs de la majorité:
--Blanc! blanc! Votons blanc! Le Sénat ne votera jamais cela, la loi est
enterrée!
Et vingt voix s’étaient aussitôt élevées:
--Le renvoi de l’ensemble à la commission!
Le rapporteur demandait lui-même ce renvoi, du ton vexé et avec le
découragement sincère d’un auteur dont la pièce est reçue à corrections.
Le ministre combattait mollement la demande, avec le découragement feint
d’un homme d’État qu’on empêche d’aboutir. On savait le ministre hostile
à la loi: nul ne prenait le change sur la manœuvre de l’adroit pilote,
qui se plaignait de ramener le navire aux chantiers et se réjouissait en
secret à l’idée de l’échouer dans les ensablements du port.
Bayonne avait jugé la partie perdue, cette fois encore. Jetant
par-dessus bord la loi mort-née, il revenait à son réquisitoire habituel
contre l’ordre social, à ses amplifications oratoires où son talent se
complaisait.
--«Oui, disait-il, nous ne regrettons pas de vous voir refuser aux
prolétaires jusqu’à ces médiocres palliatifs, qui leur donneraient
peut-être l’illusion menteuse d’un effort pour les libérer. Nous avons
défendu la loi en essayant de l’améliorer, nous l’eussions votée, parce
que nous ne sommes pas des théoriciens intransigeants, parce que vous
nous trouverez toujours prêts à faciliter l’éclosion de la plus humble
fleur de justice sur le terreau décomposé de la société capitaliste.
Vous venez l’arracher de vos propres mains, cette pâle fleur des ruines:
faites, nous triompherons une fois de plus de votre aveu d’impuissance;
chacun de vos reculs marque pour nous un pas de plus vers l’avènement de
l’ordre nouveau, de l’ordre juste et rationnel. Ah! Messieurs, vous ne
voulez même pas qu’il passe un peu d’air et de lumière sous l’énorme
pyramide, chaque jour plus haute, chaque jour plus lourde, qui pèse sur
les multitudes écrasées. Tant mieux! Ce peuple éternellement abusé se
redressera plus tôt pour la renverser de fond en comble; il sait, dans
son admirable patience, que, plus cruelles sont les souffrances
d’aujourd’hui, plus prochaine et plus complète sera leur récompense, sa
victoire de demain. Merci, vous qui ouvrez de force les yeux que nous
n’aurions pas encore réussi à dessiller!»
Les applaudissements et les «très bien» partaient en fusées nourries des
gradins de l’extrême gauche. Le centre écoutait silencieusement, comme
on écoute du rivage le grondement des vagues irritées, avec un petit
frisson de plaisir à les voir venir si hautes, avec la certitude
tranquille qu’elles n’arriveront jamais jusqu’à la crête de la falaise
où l’on jouit de leur bruit.
Bayonne continuait: il refaisait pour la vingtième fois le tableau de la
féodalité financière, il la juxtaposait traits pour traits à la
féodalité militaire de jadis; et, dans un élan de facile hardiesse,
l’orateur socialiste rendait justice à cette dernière, qu’il proclamait
plus humaine, plus élastique, moins étroitement fermée aux évasions
possibles du serf. Des bancs de l’extrême droite, quelques
applaudissements timides s’élevèrent, répondirent à ceux de la gauche.
Ils redoublèrent, après une phrase sur le pouvoir modérateur de
l’ancienne royauté. Le petit vicomte Olivier de Félines battait
frénétiquement des mains, comme bat des ailes une alouette attirée au
miroir.
--Regardez qui vous applaudit! interrompit une voix au centre.
Du regard et du geste, Bayonne fondit sur l’interrupteur.
--«M. Cornille-Lalouze m’invite à regarder qui m’applaudit. Cette
interruption revient souvent ici: j’en admire toujours la beauté. En
effet, M. le vicomte de Félines et ses amis m’applaudissent. Ils ne
partagent pas mes espérances démocratiques, et ils savent comment je
considère l’aimable puérilité de leurs regrets monarchiques. Ils
m’applaudissent pourtant, dans le moment que je dénonce vos fautes. Et
après? Quand M. Cornille-Lalouze parle à cette tribune, quand il y vient
consolider le pouvoir de l’argent et les privilèges de ses détenteurs.
M. le vicomte de Félines et ses amis applaudissent l’opportuniste,
l’anticlérical qui rassure momentanément leurs intérêts. C’est le jeu
naturel de la politique; et j’ai assez de philosophie pour ne jamais
dire à l’honorable M. Cornille-Lalouze: Regardez qui vous applaudit!»
Un rire étouffé courut sur tous les bancs. M. Cornille-Lalouze n’avait
jamais proféré une parole à la tribune. Cet homme gras et déplaisant,
enrichi dans la fabrication des bicyclettes, envoyé à la Chambre par une
circonscription pauvre et sensible aux bienfaits, était peu sympathique
à ses collègues. Il venait précisément de les égayer à ses dépens, la
semaine précédente, avec un billet de faire-part qui circulait dans les
couloirs. Ce billet, où le député et sa famille notifiaient la mort
d’une proche parente, portait la mention usuelle: _décédée munie des
sacrements de l’Église_. Sur les exemplaires adressés aux frères et
amis, ces mots étaient rayés à la plume; la rature énergique faisait
croire à une inadvertance du lithographe ou à un changement de la
dernière heure dans les dispositions de la famille. Le compétiteur de M.
Cornille-Lalouze aux élections, un clérical, avait expédié à ses amis de
la Chambre des liasses de billets des deux types, avec et sans la
rature: on s’était fort diverti à la découverte de cette ingénieuse
rouerie.
Tandis que la grosse face poilue de M. Cornille-Lalouze se contractait
derrière son pupitre, avec les grimaces d’un matou qui a reçu un seau
d’eau froide sur la tête, Bayonne s’échappait par une volte savante des
applaudissements de la droite. A la majorité détendue, à demi conquise
dans cet accès de gaieté, il adressait un chaleureux appel «au nom de la
mère commune, la grande Révolution, au nom de ces principes, rénovateurs
du vieux monde, qui demeurent le lien indissoluble de tous les cœurs
républicains; de ceux-là mêmes qu’une douloureuse torpeur arrête sur le
chemin de la terre promise! Car vous la désirez comme nous, vous qui ne
la voyez pas, et, si nous devons succomber sur la route, j’ai la
confiance que les plus jeunes d’entre vous y entreront un jour, qu’ils
revendiqueront la noble mission d’y conduire un peuple libéré!»
Saisis, quelques-uns des «plus jeunes» commencèrent d’applaudir sur les
confins du centre. A mesure que l’éloquence de Bayonne se faisait plus
câline, plus attendrie pour les frères retardataires, les
applaudissements gagnaient des travées jusque-là figées dans leur
résistance. L’ouragan de bravos parti de l’extrême gauche secouait à cet
instant tout l’hémicycle, faiblissait à peine au milieu, se renforçait à
droite dans le groupe socialiste égaré de ce côté. On eût dit le
crépitement d’une flamme d’incendie qui multipliait ses foyers, dévorait
de proche en proche les îlots d’abord préservés, fondait dans un immense
creuset toutes les matières réfractaires. Du haut en bas de cette salle
bondée, il n’y avait plus qu’une créature aux centaines de têtes,
passive, possédée par l’homme qui l’enveloppait de ses effluves, vibrant
à l’unisson sous la parole de cet homme; il n’y avait plus qu’un
faisceau de nerfs reliés par une même communication électrique,
rattachés par une racine commune à ce front élargi, dominateur, qui
émergeait seul lumière de la tribune. Le gaz venait de s’allumer au
plafond, il versait sa clarté perpendiculaire sur le haut de ce visage
dont les autres parties disparaissaient dans la pénombre, sur ce
réflecteur vivant et mouvant où s’hypnotisaient tous les regards.
Fascinés, les hommes du peuple qui garnissaient les galeries supérieures
écoutaient, avec des crispations dans leurs mains impatientes de battre.
Deux lycéens firent le geste d’applaudir.
--Que c’est beau, cette domination sur une assemblée! dit à haute voix
l’un d’eux.
--C’est beau! répéta comme un écho inconscient, dans la tribune
au-dessous, la dame de province; et son corsage bondissait
tumultueusement. Autour d’elle, des Parisiennes, muettes, dévisageaient
l’orateur: les unes, un sourire heureux sur les lèvres; d’autres,
rigides, les yeux animés de courtes lueurs, sous les secousses réitérées
dont elles recevaient la caresse intérieure. Au fond de la tribune du
Conseil d’État, un jeune abbé s’agitait, ne se possédant plus; il
murmurait, de plus en plus haut:
--Il a raison, il a pourtant raison!
L’abbé se tut, rougissant, sous le regard d’un vieux magistrat, bouche
rasée et pincée, qui répliqua:
--C’est des inepties. Elles sont bien dites.
Deux groupes paraissaient seuls en dehors de l’universelle communion
d’enthousiasme: les journalistes, là-haut, figures ironiques, pressées
dans une tribune, qui laissaient voir l’ennui professionnel des
critiques à la représentation d’une pièce trop connue; les huissiers,
qui circulaient au fond de l’hémicycle de leur pas discret, avec leur
air calme et correct de gardiens attentifs dans une maison de fous. Le
vieil huissier-chef regarda l’horloge, transmit à un collègue sa
serviette bourrée de lettres:
--Prends le service, j’ai affaire à la questure.
Il dit cela du ton d’un homme qui rentre chez lui sous l’averse et passe
son parapluie à un ami qui sort.
Bayonne affermissait sa conquête sur la totalité de l’auditoire par une
revendication enflammée des fiertés nationales.
--L’Europe se couvre de soldats, régiments embusqués derrière les
vieilles haines, les vieux préjugés, les vieilles ambitions, comme les
survivants d’une épidémie derrière les tombeaux d’un cimetière où ils
achèveraient de s’entre-détruire en se fusillant sur les morts de la
veille. Partout un espoir de meurtre plane sur les villes laborieuses,
paralysant l’essor pacifique du travail humain. Vous vous épuisez de
sacrifices pour aligner une muraille de fer aussi large, aussi haute que
celle de l’adversaire toujours attendu. Et vous laissez inutile
l’incomparable armée des vraies forces françaises, l’immortelle armée
d’invasion qui ne connut jamais ni arrêt, ni retraite, ni débâcle;
l’armée des idées incarnées dans ce peuple et qui l’a toujours fait
conquérant du monde par le droit divin du progrès. Ah! ne comprenez-vous
pas votre erreur? Vous désarmez la France plus sûrement, plus
dangereusement que si vous aviez licencié tous nos bataillons, le jour
où vous retenez l’esprit français sur la route où il marche, sonnant le
ralliement aux idées nouvelles. N’a-t-il pas triomphé sans même
combattre à toutes les étapes du siècle, réparé les fautes et les folies
de nos dynasties, déjoué les plans concertés des hommes d’État qui nous
guettaient comme une proie, et qui chancelaient soudain, menacés,
interdits, sentant trembler sous leurs pieds le sol où nos idées
s’insinuaient pour dévorer et retourner contre eux leurs armées?
Permettez donc qu’il souffle encore, ce vent de la victoire qui ne coûte
pas une goutte de sang, ce vent de la revanche certaine qui gonflera
d’une joie longtemps désapprise les plis désolés de notre drapeau. Si
nous étions persuadés, mes chers collègues, que le sacrifice de nos
doctrines peut seul procurer cette résurrection de la France, nous
n’hésiterions pas, je vous le jure, à dire à la raison et au progrès:
Attendez, souffrez, laissez passer la France!--Convaincus que le
triomphe national est inséparable de celui de la raison et du progrès,
je voudrais faire pénétrer notre foi dans vos cœurs; vous n’hésiteriez
pas davantage, vous non plus, à sacrifier ces lourds intérêts qui
abattent le ressort populaire; vous attacheriez les premiers l’idée
sociale à la hampe frémissante du drapeau, s’il vous était prouvé qu’à
ce prix ses fières couleurs se relèveraient une fois de plus sur la
terre, emblème de réparation pour nous, de libération pour tous!
Ce fut un trépignement sur tous les bancs. Les plus sages, étreints à la
gorge, s’abandonnaient au délire commun. M. Chasset de la Marne, le
président du centre gauche, entrait à cet instant dans la salle. Dès
qu’il aperçut Bayonne à la tribune, il eut un sourire narquois.
--Quel air joue-t-il encore, ce flûtiste?
Mais la phrase d’habitude, jetée à la cantonade, mourut aussitôt sur ses
lèvres. Renseigné par un premier coup d’œil sur les physionomies, le
vieux parlementaire comprit qu’il n’était pas au diapason: à la vue des
gens de son groupe qui battaient des mains, M. Chasset de la Marne
changea brusquement d’expression; il s’arrêta au pied de la tribune,
attentif et grave; avec la docilité d’un mouton égaré qui rentre dans le
mouvement du troupeau, il se mit à applaudir, d’un geste machinal, les
derniers mots de la période qu’il n’avait pas entendue.
L’instinct de l’orateur avertit Bayonne qu’il était temps de conclure,
l’assemblée lui ayant donné tout ce qu’elle pouvait rendre d’émotion et
de soumission momentanée. Il tourna court sur une tirade claironnante,
qui s’adressait plus spécialement aux passions de ses amis et les
soulevait pour l’ovation finale. Il descendit de la tribune. Des bancs
inférieurs de l’extrême gauche, les socialistes se précipitèrent
au-devant de leur chef; d’autres l’attendaient, debout sur les gradins
supérieurs: toutes les mains cherchaient les siennes et recommençaient,
après l’étreinte, à scander derrière lui la triple salve
d’applaudissements; les visages ironiques et provoquants défiaient les
gros bataillons du centre. Ceux-ci gardaient un silence gêné; le
sortilège dissipé, la Chambre se reprenait. Les députés dégringolèrent
entre les travées, essaimèrent en masse, se répandirent dans les
couloirs. Redevenus loquaces et bruyants, ils déambulaient en allumant
les cigarettes à travers les vestibules, le salon des Conférences, la
buvette. Des groupes bourdonnants, où étaient confondus les gens de tout
parti, se formaient, se dispersaient, se reformaient autour des couples
d’interlocuteurs qui discutaient avec animation le discours de Bayonne.
--Très bon, aujourd’hui, Bayonne!
--Peuh! toujours la même chanson, mieux chantée cette fois.
--Il a pourtant dit quelques vérités incontestables!
C’était un opportuniste conservateur qui appuyait énergiquement sur
cette affirmation.
--Oui, reprenait un radical, mais on pourrait lui répondre que...
Et chacun de développer les arguments avec lesquels il se serait fait
fort de répondre à l’orateur socialiste. Ses plus verbeux contradicteurs
étaient ceux qui ne parlaient jamais à la tribune; ceux aussi qui
venaient de se surprendre à l’applaudir et en gardaient un remords, un
besoin de réagir contre la surprise du magicien. On eût dit les ébats
d’une ménagerie, quand, après la sortie du dompteur qui les tenait
couchés sous sa cravache, les fauves gambadent dans la cage et mordent
les barreaux.
Ces discussions théoriques sur la harangue de Bayonne ressemblaient
d’ailleurs aux controverses des spectateurs, durant un entr’acte du
théâtre, sur la pièce de Dumas ou d’Augier qui les a fait penser un
moment. On venait d’entendre un exercice littéraire, passionnant par les
idées qu’il suscitait, mais abstrait des réalités quotidiennes; nul ne
songeait à établir un rapport entre ce jeu de pur esprit et les
exigences pratiques, positives, de la vie sociale et politique. Le vote
en témoignait, ce vote que rendaient au même instant pour leurs
collègues absents les gardiens des boîtes, et qui écartait à une énorme
majorité l’ordre du jour de l’orateur acclamé. On avait applaudi
l’artiste, on votait pour le ministère: c’étaient deux ordres d’idées
entièrement séparés.
--Bah! un joli discours de plus, et qui ne changera rien au train
nécessaire du monde!
Cette acclamation de Poujard’hieu, l’ancien ministre, l’ami de Gambetta,
résumait bien le sentiment commun.
--Ne vous y fiez pas trop, interrompit Asserme; goutte à goutte, le
vitriol socialiste ronge notre bloc de granit républicain.
Aristide Asserme, «le député bien parisien de la Nouvelle», suivant la
formule consacrée des journaux où il écrivait, «le Canaque», comme
l’appelaient _la Libre Parole_ et _l’Autorité_, avait la spécialité de
représenter l’esprit français au Parlement. Il y représentait par
surcroît la Nouvelle-Calédonie, depuis qu’un concurrent richissime
l’avait évincé de sa circonscription des Alpes-Orientales. Créole de
Bourbon, venu tout jeune à Paris pour y publier des vers sous le
patronage de son compatriote Leconte de Lisle, il s’était fait ramasser
un soir par Gambetta dans une loge d’actrice où le tribun portait ses
hommages. Aristide s’accrocha à la redingote flottante du grand homme,
l’amusa par son bagout, reçut de lui l’investiture d’un fief électoral
dans les Alpes. Dépouillé de son canonicat, il obtint d’un ministère ami
le siège de Nouméa, nouvellement créé. Le député n’avait fait qu’une
courte visite à l’île lointaine, sur un vaisseau de l’État qui l’y amena
en conquérant. Ses électeurs, quelques fonctionnaires et quelques
colons, le renommaient fidèlement depuis cette époque; les méchantes
langues prétendaient qu’on allongeait la liste électorale avec des
forçats libérés et des Canaques recrutés par le bâtonniste, comme dans
l’Inde.
--Des électeurs littéralement électrisés,--disait Asserme, car il les
mettait en mouvement par un coup du câble officiel,--et vraiment
libéraux puisqu’ils ne demandent qu’une chose, la liberté.
Sceptique et jouisseur, très avisé, sous ses airs de bouffon, rompu aux
intrigues des couloirs où il promenait depuis quinze ans sa calvitie
précoce, sa jolie barbe crespelée et sa faconde aimable, populaire dans
le salon de la Paix parmi ses confrères du journalisme, le créole
retombait toujours sur ses pieds après les aventures fâcheuses où
l’entraînaient de perpétuels besoins d’argent. Compromis dans le Panama,
dans toutes les affaires suspectes, il passait chaque fois à travers les
mailles du filet de la justice, reparaissait souriant et acquitté. Nul
ne tenait rigueur à cet enfant gâté du Parlement, radical d’étiquette,
ministériel quand le cabinet avait besoin d’un renfort, et qui évoluait
savamment dans l’orbite du pouvoir, assez loin pour se faire payer ses
services, assez près pour les offrir au bon moment.
Asserme devait ses succès à une imagination baroque et fertile. Au temps
où il représentait les Alpes-Orientales, il avait un préfet peu
maniable. Le cabinet d’alors hésitait à faire sauter cet administrateur.
Une idée vint au député. Il alla chez un marchand de couronnes
funéraires, il choisit un bel article, jais noir, avec l’inscription:
_Souvenirs et regrets_, il fit emballer, adresser franco, sans nom
d’expéditeur, à M. le Préfet des Alpes-Orientales. Le lendemain, même
envoi d’un autre magasin; et ainsi de suite chaque jour, pendant trois
semaines, tous les marchands de couronnes parisiens y passèrent. Au
troisième arrivage, les employés de la préfecture jasèrent: les
fonctionnaires et les journalistes du chef-lieu s’arrangèrent vite pour
avoir affaire dans les bureaux, précisément à l’heure où l’on déballait
chaque matin le fatal colis. Au bout de huit jours la ville était en
liesse: pas d’autres conversations dans les cafés, les deux feuilles
locales exultaient, le préfet n’osait plus se montrer sur le Mail. A la
quinzième couronne, il était démonté. La plaisanterie avait coûté
vingt-cinq louis à Aristide, mais son homme dut demander lui-même un
changement.
Le «spirituel député de la Nouvelle» entretenait sa réputation par les
discours amusants où il réclamait un peu de la manne budgétaire pour son
île, «pour ce paradis austral où nous ne savons employer que nos damnés,
où nous pourrions tous finir un jour, mes chers collègues, si la fortune
inique faisait de nous des vaincus de la liberté.»
Tel était l’homme qui glosait le discours de Bayonne.
--Eh! oui, continuait-il, ils ont fêlé le bloc:
Toujours intact aux yeux du monde
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa fêlure fine et profonde...
--Mon Dieu! je sais bien, on peut encore boucher la lézarde en y pilant
du curé. Mais, si cet ingrédient venait à nous manquer, elle
apparaîtrait aux yeux du monde, inquiétante. Bayonne vous force à
l’écouter, à l’applaudir; il vous apprivoise à quelques-unes de ses
idées; son socialisme et, qui pis est, sa personnalité parlementaire
deviennent peu à peu tolérables, possibles, _combinables_, passez-moi le
mot, avec d’autres éléments, en un lendemain de crise. Se rendre
possible, tout est là en politique. Un beau jour, on se réveille étonné:
le loup-garou avec lequel on effrayait les enfants fleure le maroquin,
tout comme un autre.--Demandez plutôt à Pélussin, qui mijote là-bas une
affaire avec le gouverneur du Comptoir Général des colonies. Il fut de
la Commune, jusqu’au bout, il a fait tuer du Versaillais, c’est sûr;
nous nous servions même de ce prétexte, dans le temps, quand nous
l’utilisions en cachette, pour ne pas lui payer les excellents articles
qu’il faisait dans nos journaux contre l’ordre moral. Le voilà
aujourd’hui sous-secrétaire d’État; et il me marchande, parce qu’il me
trouve trop avancé, une misérable subvention aux phares que je lui
demande pour ma pauvre île, afin que mes bons forçats ne gagnent pas le
large plus souvent qu’à leur tour; il me répond, le cynique: «Ne faites
pas aux autres ce que vous n’eussiez pas voulu qu’on vous fît; comment
me serais-je évadé, moi, si l’on avait vu clair à la Nouvelle!...»--Qui
sait si Bayonne ne nous chantera pas un jour la même antienne? Mes bons
amis, prenez garde à ce mélodieux stercoraire.
Tandis qu’Aristide expliquait à quelques collègues mal informés la
légitimité de cette épithète, on cherchait vainement dans les couloirs
l’homme à qui il la décernait. Bayonne s’était promptement arraché aux
étreintes de ses amis; sorti de l’amphithéâtre par une des portes
discrètes ménagées à mi-hauteur du pourtour, au sommet des gradins, il
avait franchi précipitamment les marches qui débouchent dans le corridor
de ronde, au pied des escaliers par où s’écoulait le public des tribunes
réservées. Arrêté là, il entendait son nom bruire dans toutes les
conversations. Elles cessaient quand on l’apercevait, chacun
ralentissait le pas pour attarder sur l’orateur des regards curieux,
admiratifs. Bayonne paraissait indifférent à ces caresses de la gloire;
il attendait, les yeux fixés sur le haut de l’escalier. Soudain, il
s’élança à la rencontre d’une jeune femme qui descendait, la dernière,
de la tribune du président.
Finement moulée dans la souple jupe beige, sous la casaque de loutre où
frissonnaient des lueurs errantes, elle descendait les degrés d’un pas
lent, ce pas de statue en mouvement où la grâce harmonieuse de certaines
femmes met une musique, faite des rythmes concordants de la gorge, des
hanches, des genoux. Elle était de celles qu’à cette musique on entend
venir, semble-t-il, en même temps qu’on les voit. La ligne sombre de sa
beauté, accusée par le costume aux teintes sévères, s’égayait de deux
points lumineux: une touffe de roses pourpre piquée au corsage, une
torsade d’un blond fauve qui débordait la petite capote noire et moirait
d’or le collet de loutre. Sous la voilette, dans le visage arrondi,
presque trop rond, aux traits fins entre des joues pleines, les yeux
brillaient de la légère fièvre emportée de cette séance. Ils arrêtèrent
sur Bayonne un regard fier et distant, qui appelait de très haut, avec
condescendance; il semblait que ce regard ramassât cet homme à terre et
l’élevât jusqu’au visage qui lui souriait gravement. Le député
s’approcha; sa voix, impérative et mordante à la tribune, se fit
suppliante, trembla de cette même chaleur de passion contenue qui avait
ému la Chambre.
--Etes-vous contente?
--Oui, dit la jeune femme, avec une légère cantilène d’accent
étranger;--oui, puisqu’_ils_ seront contents.
--Qui, _ils_?
--Vous le demandez? Ceux pour qui nous travaillons; ceux dont la peine
fait votre force, ceux pour qui et en qui je vous...
Elle n’acheva pas. Une flamme qui passa dans ses yeux dit le mot qu’elle
avait retenu.
--Et pourtant, reprit Bayonne, vos lèvres viennent de me refuser la
parole qui me payerait de tout. Dites qu’elle ressortira de ces lèvres,
ce soir, chez la baronne.
--Venez, et vous verrez.
--Vous y serez de bonne heure?
--J’y dîne. Et vous?
--Le temps de jeter un coup d’œil sur mes épreuves, et j’y cours. Vous
serez dans la rotonde des palmiers, n’est-ce pas, sous le grand Ruysdaël
où il y a des blés de soleil, comme vos cheveux? Vous ne regarderez
personne autre, Daria? Gardez-moi d’ici là toute votre âme, que je la
prenne toute dans votre premier regard, ce soir.
En échangeant ces quelques mots, ils étaient arrivés à l’extrémité du
corridor, dans le vestibule où dévalait le public des galeries
supérieures.
--Adieu, dit en souriant la jeune femme. Voyez comme tout le monde vous
regarde, vous! C’est intimidant, je me sauve.
Elle s’éloigna par le trottoir de la petite cour, vers la grille ouverte
sur le quai. Immobile sur le seuil, Bayonne suivait des yeux la svelte
casaque de loutre qui serpentait entre les gardiens de la paix et les
camelots. Du flot d’allants et venants répandus sur le perron central, à
côté de lui, des appels, des saluts familiers arrivaient par bordées.
--Voilà le triomphateur! Bravo, Bayonne! Superbe! Incomparable!
Il ne semblait pas entendre. Plus rien du Parlement, de ses fièvres et
de son absorption tyrannique, n’existait à cette minute pour celui
qu’Aristide venait d’appeler «le mélodieux stercoraire».
Ce mot nécessite quelques explications.
CHAPITRE II
AU FUMIER DE JOB
Sur les terrains qui portent aujourd’hui les élégants hôtels de la
plaine Monceau, les vieux Parisiens ont vu des enclos de plates-bandes
maraîchères, des vacheries, des étables attenantes à de sordides
cahutes, tout un quartier mi-urbain, mi-rural, où les travaux des champs
se mêlaient aux industries de la ville. La noble et paisible culture de
la terre venait mourir là, déjà défigurée et empoisonnée par l’haleine
de Paris, comme meurent sur un fond de tourbières les dernières lames du
large, à la limite indécise où la grande mer se change en un petit
marais, stagnant, chargé d’impuretés. Quelques maisons de pierre ou de
brique alternaient avec des masures de bois à un seul étage, dissimulées
derrière les murs de clôture. Ces logis donnaient sur des jardinets, sur
des cours où vaguaient les poules et les veaux; ils abritaient une
population chétive: nourrisseurs, fruitiers, laitiers, éleveurs de
volaille, petits commissionnaires en denrées.
Le plus misérable de ces établissements était sans conteste celui du
père Bayonne. Il occupait une cour irrégulière de quelques mètres carrés
enclavée entre un chantier de bois et la haute muraille latérale d’une
distillerie, au point où la rue d’Héliopolis débouche actuellement dans
la rue Guillaume-Tell. Au fond de cette cour, dans l’angle de gauche,
une cage de vieilles planches, coiffée d’un toit en auvent, faisait
saillie sur un rez-de-chaussée, où elle s’appuyait par quatre étançons.
Une cloison divisait la cage en deux chambres; de l’unique pièce du
rez-de-chaussée, qui formait une assez vaste cuisine, on accédait à ce
galetas par une échelle de meunier. Dans l’angle opposé de la cour, une
autre cabane de lattes, aménagée en étable, hébergeait deux vaches et un
cheval. Une étrange muraille, maçonnée avec des matériaux de toute
provenance, fragments de pierres meulières, tessons de poteries, tuiles
et ardoises noyées dans le mortier, montait assez haut pour dérober aux
passants la vue de la maison ratatinée et de l’étable; cette
fortification, en alignement sur une ruelle, était percée d’une espèce
de porte charretière qui donnait un lointain air de ferme à la
«propriété». Sur le linteau de la porte, un cadre de bois formant
enseigne se balançait au vent. La peinture, quoique d’un goût
romantique, ne devait évidemment rien au pinceau d’Eugène Delacroix: on
y distinguait vaguement un vieillard respectable, nu et barbu, couché
sur un monceau de choses indéfinissables, devisant avec trois
personnages en costumes bibliques. Au-dessous de ce groupe, un
calligraphe inexpérimenté avait tracé, en gros caractères rouges, ces
mots:
AU FUMIÉ DE JOB
L’enseigne parlante était expliquée aux passants de la ruelle par le
large tas de fumier qu’ils apercevaient dans la cour, à travers les
vantaux déjetés de la porte charretière.
Là s’approvisionnèrent d’engrais, pendant plus de quarante ans, les
petits maraîchers de la plaine Monceau et des alentours. Le fondateur de
cette industrie, le père Bayonne, était arrivé en France à la suite des
alliés, en 1814. Nous disons «arrivé» pour nous conformer à la tradition
du quartier; mais le mot n’est pas exact, appliqué à un émigré qui
rentrait sur le sol où il avait connu des jours plus prospères.
Descendant de Siméon Lévy, l’un de ces marranes espagnols qui vinrent de
Tolède à Bayonne après l’édit de tolérance d’Henri II, vers l’an 1550,
Rodrigues Lévy, dit Bayonne, était frère cadet d’Abel, le munitionnaire
des armées de la République et de l’Empire. Associé à son aîné dans les
opérations de courtage sur les blés, quand la Révolution éclata,
Rodrigues fut victime des guerres qui ouvraient à Abel Bayonne une
source de profits. Tandis que celui-ci accompagnait en Suisse le
commissaire Rapinat et imitait cet illustre modèle en prélevant une
grosse dîme sur les dépouilles des Bernois, la course maritime
paralysait les affaires où Rodrigues s’obstinait, à Bordeaux d’abord,
puis à Marseille. Le blocus continental ayant complètement arrêté les
transactions avec l’Angleterre, le courtier s’embarqua pour Odessa. Il y
végéta misérablement, jusqu’au jour où le reflux de l’Europe nous ramena
cette épave avec tant d’autres. En voyant partir la sotnia de Cosaques à
laquelle il fournissait de l’eau-de-vie, Rodrigues Bayonne avait chargé
sur sa petite charrette de cantinier la jeune femme qu’il venait
d’épouser, Séphora Minskaïa, et son enfant nouveau-né. Roulée par le
torrent des convoyeurs russes jusqu’à Paris, la pauvre famille s’était
échouée dans la masure abandonnée de la plaine Monceau. On radouba la
cage avariée; une palissade d’abord, et ensuite la muraille composite
élevée par les mains du nouvel occupant, assurèrent aux Bayonne la
possession du terrain vague attenant à la maison. L’étable y surgit,
deux vaches y rejoignirent le petit cheval qui avait traîné les nomades
d’Odessa à Paris. Un jardinier voisin s’étant proposé pour acheter
chaque semaine au nourrisseur la litière de ces animaux, Bayonne comprit
qu’il y avait une lacune dans la vie industrielle du quartier.
Il fit cette découverte sur la fin de la Restauration, déjà trop vieux
et trop recru de misère pour en tirer tout le parti qu’elle eût offert à
un inventeur plus actif. Néanmoins, on vit dès lors le père Bayonne
sortir chaque jour, à l’aube, avec la charrette remisée depuis l’exode
de Russie; il la ramenait le soir, emplie des fumiers et des détritus
ramassés sur les routes ou achetés à bas prix dans la banlieue pour être
revendus aux maraîchers du voisinage. Ceux-ci prirent l’habitude de se
fournir au tas qui se reformait tous les matins dans la cour du père
Bayonne. Prévenant et ponctuel en affaires, il s’attachait les clients,
il les apitoyait sur ses longues tribulations. Le «vieux Cosaque», comme
l’appelaient les bonnes femmes, bénéficiait de l’inclination naturelle
aux citadins pour les types originaux de leur quartier. Les enfants
s’amusaient de sa lévite jaune fourrée de renard et du haut bonnet de
même poil d’où s’échappaient des tire-bouchons de boucles blanches; ils
faisaient cercle pour entendre conter au père Bayonne les histoires de
Bautzen et de Lutzen, ils regardaient avec respect le maigre roussin qui
avait trotté sous le feu du canon.--«C’est un homme au-dessus de son
état», disaient les fruitières. État peu relevé; mais le père Bayonne
avait frappé un coup habile sur les imaginations en tirant de la sienne
l’enseigne peinte au-dessus de sa porte. L’évocation de Job ennoblissait
la marchandise amoncelée dans la cour, un rapprochement involontaire se
faisait dans les esprits entre le malheureux patriarche et ce petit
vieillard biblique, si éprouvé, si digne devant son tas de paille
pourrie: on en concevait de la considération pour le revendeur
d’engrais.
Quand il mourut, en 1840, rien ne changea au train de vie accoutumé.
Ferdinand Bayonne remplaça le père dans la petite charrette, son berceau
ambulant de 1814. La clientèle lui resta fidèle; sous la direction de sa
mère Séphora, il continua d’administrer le tas renouvelé chaque jour par
ce travail de fourmi. Ferdinand n’avait qu’un génie régulier, dépourvu
de ressort et d’invention. Un quart de siècle passa sur sa tête; il
devint à son tour le père Bayonne. A deux pas du Paris bouleversé par M.
Haussmann, cour et masure gardaient leur physionomie de la Restauration,
leur air de misère vieillotte, leurs pratiques commerciales sans
horizon. La première femme du second Bayonne, Anna Lion-Meyer, ne lui
donna pas cette impulsion conjugale qui réveille parfois une industrie
sommeillante: créature malingre et d’échine ployée sous la malechance,
Anna traîna son étisie dans le galetas sans y laisser d’enfants. La
secousse excitatrice allait venir au _Fumier de Job_ de la deuxième
femme du patron, Rachel Heymann, des Heymann de Mayence.
Cette personne de tête doit être considérée comme la véritable créatrice
de la grande maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie. Ferdinand
convola sur le tard, en 1862. A peine installée dans le fief des
Bayonne, et nonobstant l’arrivée rapide de deux marmots, Elzéar et
Nathalie, Rachel y manifesta un puissant esprit d’innovation et de
métamorphose. Le nombre des vaches s’accrut dans l’étable agrandie; les
marchés passés avec quelques usines qui donnaient des déchets
industriels firent affluer dans la cour des charretées de détritus
bizarres, soumis aussitôt à de savants triages, classés en catégories
tarifiées selon de nouvelles échelles de prix. Ce n’était pourtant là
qu’un prélude aux grands projets que méditait Rachel. A défaut d’une
instruction absente, un sûr instinct commercial lui fit deviner
l’importance de la révolution agricole qui s’accomplissait à ce moment,
l’avenir des nouvelles méthodes qui saturaient la terre d’engrais
exotiques ou artificiels. Chacun rêve à hauteur de son horizon: devant
la litière de ses vaches, Rachel rêvait aux gisements de guano du Pérou.
Elle s’assura le concours d’un jeune chimiste polonais, qui mourait de
faim dans une mansarde de la rue d’Héliopolis; il lui prêta sa science
en échange d’un morceau de pain. Le même instinct infaillible révéla à
Mme Bayonne l’expansion imminente de Paris sur la plaine Monceau, et la
plus-value prochaine des terrains environnants. Elle acquit alors, par
de bons contrats, les meilleurs lots de ces terrains, qui valaient de
vingt à trente sous le mètre, qui atteignirent, cinq ou six ans plus
tard, lorsqu’elle les revendit, cinquante, soixante francs et
plus.--Avait-elle trouvé quelques épargnes de son beau-père dans
l’armoire du galetas? Sut-elle intéresser à son entreprise un bailleur
de fonds? On le présuma, quand on lui vit entre les mains du papier de
la maison Nathan et Salcedo, inféodée aux Bayonne de la branche aînée et
fortunée.
Cette branche est assez connue pour qu’il suffise d’en rappeler ici
l’existence. Abel Bayonne, le munitionnaire des années du Directoire, le
bras droit du fameux Rapinat, avait laissé deux enfants: une fille,
Élisabeth, mariée en 1826 à Luis Salcedo, l’un des fondateurs de la
puissante maison de banque Nathan et Salcedo; un fils, l’éminent
philologue David Bayonne, entré en 1830 dans l’Université, signalé de
bonne heure aux orientalistes par ses travaux sur la grammaire comparée
des langues sémitiques, appelé en 1872 à l’Académie des Inscriptions,
qui le nomma secrétaire perpétuel peu de temps avant de le perdre. La
femme de David, Eudoxie Müller, des Müller de Colmar, les riches
manufacturiers, lui donna trois fils. Alphonse, né en 1848, et qui dut
son prénom à l’enthousiasme du savant pour M. de Lamartine, a suivi la
carrière paternelle: proviseur au lycée de Montauban, sa compétence dans
les questions d’enseignement l’a désigné pour une inspection générale.
Louis-Napoléon, venu au monde quelques mois après le Prince impérial et
ainsi nommé en témoignage de l’attachement de sa famille à la dynastie
régnante, a été placé par la protection de sa tante Élisabeth dans la
banque Nathan et Salcedo; d’employé, il y est devenu rapidement associé,
avec la signature. Joseph, le dernier né des trois frères, mérita tout
jeune la confiance de Gambetta; préfet de la Basse-Gironde, il compte
parmi nos administrateurs les plus appréciés.
Ces hommes considérables auraient toujours ignoré leurs humbles cousins
du _Fumier de Job_, si l’on eût écouté la vieille Séphora; aux heures
les plus critiques, la veuve de Rodrigues s’était refusée à toute
sollicitation, à toute tentative de rapprochement avec le fils et les
petits-fils de son beau-frère Abel, moitié par timidité de parente
pauvre et par crainte des rebuffades, moitié par aversion pour ces
renégats, ces marranes, comme elle les appelait, oublieux de la foi des
ancêtres. Grâce à l’indifférence du philologue David, Eudoxie Müller
avait élevé ses fils dans les idées et les pratiques de son milieu
luthérien de Colmar; on les disait protestants, ils l’étaient peut-être
ou l’avaient été; l’inspecteur et le préfet se laissaient volontiers
classer dans cette confession.--Rachel, personne positive et dépourvue
de préjugés, passa-t-elle outre aux scrupules de la mère Séphora? En ce
cas, les acquisitions de terrains semblaient prouver qu’une Bayonne,
même indigente et inconnue, ne frappait pas en vain à la porte de la
maison Nathan et Salcedo.
La crue d’un fleuve ravage ou emporte les terres sans consistance; elle
fertilise les parties solides qui ont résisté. Ainsi fait la crue d’une
grande cité. Quand Paris descendit sur la plaine Monceau, avec ses rues
régulières et ses constructions cossues, la Ville refoula hors barrières
le menu fretin des nourrisseurs, maraîchers, étalagistes. Quelques
industries plus vivaces tinrent bon en se transformant. Le _Fumier de
Job_ fut de celles-là. Un beau jour, au lendemain de la guerre, les
échafaudages des maçons se dressèrent dans la cour du père Bayonne.
L’année suivante, sur l’emplacement qu’avait si longtemps occupé le
désordre pittoresque et sordide de la cour, de la masure, de l’étable,
une grande maison froide, décente, s’élevait dans l’alignement de ses
riches voisines. Une de ces maisons au visage muet, aux yeux ternes,
dont la physionomie discrète tient de la banque et du couvent; on devine
des bureaux dans leurs entrailles, derrière les fenêtres grillées du
rez-de-chaussée, un luxe bourgeois derrière les tentures rigides du
premier étage, un cerveau exact et minutieux au sommet, derrière les
rideaux blancs des chambres d’habitation. Cette maison avait une annexe
suburbaine à Levallois-Perret, vaste cour entourée de hangars et de
magasins, où des camions chargeaient les guanos, les phosphates, les
nitrates. Mais dans les bureaux proprets de la rue d’Héliopolis, rien ne
décelait la nature des opérations traitées par ces employés corrects,
qui recevaient les clients et tenaient les écritures sous le regard
sévère de la patronne;--une administration quelconque, eût dit le
passant inattentif à la plaque de marbre noir encastrée dans un des
montants de la porte.
Cette plaque avait suscité des scènes orageuses dans la famille Bayonne.
La vieille Séphora et son fils Ferdinand gardaient un attachement
superstitieux à la vénérable enseigne qui mettait leur commerce sous la
protection du patriarche. Rachel leur avait fait comprendre à
grand’peine que cette imagerie ne convenait plus. On s’était arrêté à
une transaction. Au sommet de la plaque de marbre, une ligne en lettres
gothiques, peu lisibles, conservait la raison sociale chère aux vieilles
gens:
AU FUMIER DE JOB
Sous cet en-tête accordé à la fantaisie, des romaines dorées, sérieuses
et pratiques, disaient:
Maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie
Guanos, Phosphates, Nitrates,
Kaïnite moulue, Scories de déphosphoration.
Commission pour la Province et pour tous Pays.
Ainsi, obéissant à la loi commune qui régit toutes les transformations
de notre temps, le tas de paille et de bouse du père Bayonne, naturel,
naïf, pauvre, étalé cyniquement et honnêtement au plein jour, s’était
métamorphosé en produits similaires, artificiels et concentrés,
puissants et riches, reculés loin des regards, masqués derrière une
façade austère et sous des mots savants, représentés par des chèques et
des traites; reconnaissables néanmoins, pour qui cherche le permanent
sous les apparences changeantes; plus fétides, d’ailleurs, et d’une
pestilence plus subtile que le bon vieux tas qui fumait au soleil,
égayait les yeux qu’il choquait, dispensait la santé aux enfants grandis
dans ses émanations salubres.
On pardonnera ces détails rétrospectifs, utiles peut-être pour éclairer
les antécédents héréditaires d’un de ces enfants, et justifiés par le
rôle brillant qu’il joua un moment dans notre pays. Né en 1864, un an
avant sa sœur Nathalie, le petit Elzéar avait connu l’ancien _Fumier de
Job_. Ses plus lointains souvenirs lui remontraient les maigres vaches
au poil roux dans la cour pentueuse, les retours de son père, le soir,
sur la charrette aux essieux criards, la haute meule de paille souillée
autour de laquelle les deux marmots jouaient à cache-cache et glanaient
les fleurettes hâtives qu’ils portaient à la grand’maman Séphora. La
vieille aïeule avait été la première éducatrice du bambin. Restée fidèle
aux observances minutieuses de sa communauté lithuanienne, elle lui en
expliquait le sens; dès qu’Elzéar put épeler ses lettres, elle lui
apprit à lire dans la Bible.
L’imagination ardente de l’enfant s’éveilla sur le Livre qui racontait
le prodigieux roman de sa race. Du seuil de la masure où il dévorait les
pages relues cent fois, il voyait, derrière la meule d’immondices qui
fermait son horizon, se lever l’armée des puissants et des forts,
misérables d’abord, puis maîtres du monde, dans tous les empires, dans
tous les siècles: l’esclave Joseph, devenu le vizir du Pharaon et le
dispensateur des richesses de l’Égypte; le berger Moïse, conduisant son
peuple dans la Terre Promise; le pieux Daniel, prince des satrapes de
Darius; le mendiant Mardochée, enrichi des dépouilles d’Aman et comblé
d’honneurs par Assuérus. Les récits merveilleux se succédaient,
confirmant la promesse divine, illustrant la parole du Livre qui
consolait de tous les exodes: «Les fils d’Israël crûrent, et ils se
multiplièrent comme les grains qui germent; ils devinrent très forts et
emplirent la terre... Plus on les opprimait, plus ils se multipliaient.»
Séphora achevait les enseignements du Livre; à la veillée, tout en
brûlant les herbes amères comme il est prescrit par le rituel, elle
racontait à son petit-fils l’histoire des élus dans les temps
douloureux, elle montrait la continuation de la promesse jusqu’à nos
jours. Fille d’un pauvre et savant talmudiste de Minsk, elle avait
entendu toute jeune les entretiens des hassidim dans la maison
paternelle, elle y avait recueilli les leçons du fameux Nachman
Krochmal, le hakkam de Tarnopol, qui venait faire aux frères de Minsk
l’aumône de son vaste savoir. De quelles oreilles avides les enfants
écoutaient l’aïeule, quand elle disait les prodiges accomplis par tant
d’hommes mémorables!
C’était David Reubeni, le mystérieux envoyé des tribus d’Orient, frère
et ambassadeur du Sultan juif d’Arabie, accueilli avec des honneurs
princiers par le pape Clément VII, le roi de Portugal, l’empereur
d’Autriche, parcourant l’Europe sur son destrier blanc, entraînant sous
sa bannière de soie brodée les misérables qu’il venait délivrer, semant
l’or à pleines mains sur le peuple qui l’acclamait, dans Rome et dans
Lisbonne. C’était le beau Salomon Molcho, le prophète dont les
prédictions vérifiées intimidaient les rois et les papes, dont
l’éloquence transportait les foules accourues pour l’entendre, de Cadix
à Constantinople; invulnérable, protégé d’en haut, il passait comme les
jeunes gens de Babylone à travers les flammes; le lendemain du jour où
le Saint-Office l’avait fait brûler publiquement, on le rencontra dans
les salles du Vatican, aux côtés du pape Clément, qui lui avait
substitué secrètement une autre victime; la seconde fois qu’il fut
conduit au bûcher, dans Mantoue, on avait dû le bâillonner, tant on
craignait l’effet magique de sa parole sur la foule; et cette fois
encore il avait vaincu le feu, assuraient les fidèles qui le virent plus
tard près de sa fiancée, à Saphed en Palestine. Séphora rappelait encore
la haute fortune de Joseph Nassi, duc de Naxos, favori du sultan
Soliman, l’égal des vizirs en pouvoir et en richesse, qui avait rebâti
de ses deniers Tibériade de Galilée. Elle proposait en exemple Baruch
Spinoza, le glorieux sage auquel les infidèles eux-mêmes dressaient des
statues. Elle disait enfin le plus prodigieux de tous, Sabbataï Cevi, le
Messie proclamé à Smyrne au son des trompettes, l’inspiré qui faisait
délirer d’enthousiasme tous les dispersés du peuple élu; au bruit
lointain de ce nom, le vénérable Manoël Texeira dansait de joie dans la
synagogue d’Amsterdam en serrant sur son cœur le rouleau de la Loi; des
caravanes se formaient à Londres, à Hambourg, à Avignon, pour suivre à
Jérusalem le nouveau roi qu’on allait y sacrer: Sabbataï l’oint du
Seigneur, qui refusa de connaître la femme et répudia ses épouses
jusqu’au jour où une vision lui révéla, au Caire, l’apparition en
Pologne de sa fiancée prédestinée, l’orpheline inconnue trouvée en
chemise dans un cimetière, l’enchanteresse Sarah dont les poètes
d’Égypte célébrèrent la beauté; Sabbataï, si puissant à Smyrne et dans
Alep que des millions de piastres lui arrivaient en offrande, au château
des Dardanelles où la jalousie du Khalife l’avait enfermé, où il tenait
une cour princière, entouré de ses partisans, révéré par les disciples
qui continuèrent de prier en son nom, longtemps après sa mort, dans
toutes les communautés d’Europe et d’Asie.
Le petit Elzéar s’absorbait dans ces histoires attrayantes. Elles
avaient pour lui le prix d’un trésor intime, personnel, bien préférable
à l’histoire vulgaire qu’on enseignait dans l’école du quartier, avec
les héros de tout le monde, Charlemagne, Bayard, Turenne, Napoléon.
Elles continuaient, dans une sphère supérieure à celle des grands hommes
scolaires, la tradition auguste des personnages bibliques. Ces royaumes
étrangers, ce fabuleux Orient, qui n’étaient pour ses voisins de classe
que d’obscures expressions géographiques, Elzéar les sentait siens, au
même titre que l’enclos de la plaine Monceau; fils d’une famille
universelle, citoyen du monde où son imagination volait d’un mouvement
aisé, il en concevait un secret orgueil, et quelque mépris pour ces
gamins attachés au pavé de la rue, astreints à un pénible effort
d’attention lorsqu’il leur fallait suivre la leçon de l’instituteur en
Afrique ou en Asie. L’enfant grandissait dans ce rêve d’une élection
miraculeuse, toujours possible, toujours renouvelée; il sentait
confusément en lui toutes les âmes de ceux qui sont sortis de la cuisse
de Jacob; dans l’attente vague et magnifique qui berçait sa sensibilité,
il bandait sa volonté naissante pour toutes les ambitions.
A l’école primaire du quartier, où sa mère l’envoya de bonne heure,
l’élève Bayonne distança facilement ses camarades. Boursier au lycée
Louis-le-Grand,--la bourse était due sans doute à quelque sollicitation
discrète de Rachel auprès du vieux cousin David, le dignitaire de
l’Université, membre de l’institut,--Elzéar y retrouva les mêmes succès.
Son entrée dans cet établissement coïncida avec la transformation du
_Fumier de Job_. Une vie nouvelle commençait pour l’écolier avec les
études et les fréquentations plus relevées du lycée Louis-le-Grand, avec
l’installation aisée et décente dans la maison bourgeoise. La mort de la
grand’mère Séphora brisa le dernier anneau de la chaîne qui le
rattachait à son passé de misère et de rêves. La meule et la soupente
des jeux enfantins, le monde merveilleux de la Bible et des récits de
l’aïeule, toute cette formation première descendit lentement dans les
profondeurs du souvenir; mais le jeune esprit en gardait une empreinte
indélébile: à son insu, il continua de recevoir son principe d’action
des choses dont il ne vivait plus.
Qui l’eût reconnu, le petit vagabond de la cour du père Bayonne, dans ce
rhétoricien brillant, ouvert à toutes les idées, épris des littératures
à la mode, promenant déjà sur Paris ce regard d’âpre conquête qu’ils ont
de si bonne heure aujourd’hui? Le collégien philosophe, frotté de
positivisme, vite imprégné de l’incrédulité ambiante, eût plaisanté de
bien haut ceux qui lui auraient rappelé les prescriptions de la Thora.
Ces vieilleries méritaient le même sourire indulgent que le catéchisme
oublié des camarades. Nulle différence entre eux et lui, esprits
également émancipés, également modernes. S’il rouvrait parfois la Bible
massive où il avait appris à lire, c’était pour y vérifier les
explications fournies par l’exégèse contemporaine, les interprétations
ingénieuses rencontrées dans un volume de Renan. Pure satisfaction de
curiosité intellectuelle, croyait-il; cependant, le livre fermé, il se
surprenait à songer aux fortunes inopinées de l’ânier Saül, du berger
David. Mythes ou réalités, ces hommes subtils et volontaires, qui
avaient conquis pouvoir et richesse, lui apparaissaient comme
d’excellents maîtres de conduite; leur séduction rajeunissait, aussi
proche, aussi tentante pour lui que celle du lieutenant Bonaparte,
l’idole et le modèle de ses camarades à l’âge heureux où chacun se dit:
Il faut être Napoléon.
Dès qu’Elzéar eut obtenu son diplôme de bachelier, Rachel le mit en
apprentissage dans les bureaux de la rue d’Héliopolis, avec promesse de
l’associer prochainement à la direction de la maison. Après quelques
mois de cette épreuve, le jeune homme ne put surmonter son dégoût pour
un emploi de ses facultés trop inférieur à ce qu’il attendait de
lui-même et de la vie. Tous ses rêves s’insurgeaient contre la
médiocrité de cet horizon commercial, contre la nature même de
l’industrie paternelle, qui lui avait déjà valu au collège les allusions
humiliantes des camarades informés. Il déclara à sa mère qu’il se
sentait invinciblement sollicité vers une carrière libérale; il
abandonnerait de grand cœur au mari qu’on cherchait alors pour sa sœur
Nathalie les fructueuses perspectives ouvertes par la prospérité
croissante du _Fumier de Job_. Rachel le fouilla dans les yeux, de son
clair regard de femme pratique, et dit simplement:
--Es-tu sûr de ta volonté, quoi que tu entreprennes?
--Je suis sûr de l’irrésolution des autres. J’y ai regardé: ils ne
tiennent jamais le coup qu’on leur propose hardiment.
Satisfaite d’une réponse où elle reconnaissait le fils de ses
entrailles, la veuve Bayonne lui assigna une pension honorable et le
laissa s’envoler vers l’École de Droit.
CHAPITRE III
L’ASCENSION D’ELZÉAR
Il étudia la législation, l’économie politique, l’histoire. Assidu aux
parlotes où se forment les orateurs, il y acquit une réputation
d’éloquence. Elle l’avait précédé au Palais, lorsqu’il se fit inscrire
au barreau. Cependant des années passèrent sans justifier les espérances
que ses camarades avaient fondées sur son talent précoce. L’ambition
échauffée qu’ils lui avaient connue au sortir du collège parut amortie
par la vie de plaisir. Elzéar s’y était jeté avec un emportement où il y
avait de la fougue naturelle et de l’ostentation. Il ne s’attarda guère
aux aventures banales du quartier Latin: quelques bonnes fortunes
bruyantes dans le monde du théâtre lui eurent vite révélé le pouvoir
qu’exerçaient sur les femmes sa beauté grave et sa conversation
passionnée. Elles lui ouvrirent l’un après l’autre ces mondes aux
frontières imprécises qui voisinent et se pénètrent de plus en plus à
Paris: échelle de Jacob où un jeune homme spirituel et avantageux, porté
par le succès, grimpe si facilement de salons en salons, d’alcôves en
alcôves, de la pianiste séduite à la femme de lettres divorcée, de
celle-ci à l’étrangère curieuse, à la coquette de finance, à la baronne
légère, à la marquise authentique.
Bayonne sut plaire par ses dons naturels et par le ragoût de scandale
que ses idées apportaient dans les salons élégants où il eut accès. Il y
développait audacieusement des thèses socialistes; on écoutait avec une
indulgence amusée ces propos incendiaires, qui eussent fait jeter à la
porte un homme moins correct, moins bien habillé, moins soumis pour tout
le reste au code des bienséances mondaines. Elzéar avait traversé les
milieux d’étudiants durant ces années où un vent de socialisme soufflait
sur le quartier des Écoles. Il épousa d’abord les doctrines à la mode
par esprit d’imitation, il s’y affermit par un sincère entraînement du
cœur et par un calcul réfléchi de la volonté. Cette orientation de son
intelligence avait des causes complexes; il les définissait souvent dans
ses longues causeries avec le plus cher de ses amis de collège, ce
Jacques Andarran qu’il devait retrouver sur les bancs de la Chambre. Les
deux jeunes gens différaient de complexion et d’idées. Jacques était
méditatif, indécis et flottant dans son besoin de compréhension
universelle; Elzéar épanchait sur lui ses périodes familières et
grandiloquentes, avec cette tyrannie de l’orateur-né pour qui tout homme
est un public.
--Quelle mouche te pique? disait Andarran. Toi, socialiste! Toi,
l’aristocrate jusqu’aux moelles, toi qui ne rêves que raffinements de
luxe, haute fortune et bonnes fortunes! Mais c’est idiot! Et tu trahis
toute ta race, tu vas te la mettre tout entière à dos. Elle est par
définition du côté de la richesse, où elle prend sa force. Tu me fais
l’effet d’un officier d’état-major qui passerait à l’émeute au moment
d’une promotion en grade.
--Laisse-moi donc tranquille avec ma race! Toujours cette sottise, comme
s’il y avait encore des races, en un pays et en un temps où il n’y a que
des individus. Tu n’as pas honte de ramasser ce vieux cliché d’école et
de sacristie, forgé par des pions, exploité par les curés? Mais je veux
bien me placer pour un instant à ton point de vue: s’il y a vraiment des
survivances de race, quelle pauvre idée te fais-tu de celle où tu me
classes? Où prends-tu le droit de la ramener à cette unité factice?
toute son histoire te montre deux courants opposés, l’un d’âpres
convoitises terrestres et de satisfactions matérielles, l’autre de
protestation idéaliste, révolutionnaire. Nos vieux prophètes ne sont-ils
pas les premiers socialistes? Quel compagnon de réunions publiques
égalera jamais leur idéalisme, leurs violences? La vieille plainte
humaine du misérable et de l’opprimé, dans quels cœurs est-elle
héréditaire? Qui la dira mieux que nous, avec les mots où elle gémit et
menace depuis les premiers jours de l’histoire, avec les imprécations
rituelles apprises au berceau? Suis les grands procès politiques en
Europe: partout tu trouveras quelques fils des prophètes au banc des
révoltés sociaux, à l’avant-garde de la protestation révolutionnaire,
socialiste, anarchiste, nihiliste. Je t’accorde si tu y tiens--et c’est
peut-être vrai--que l’âme de ces anciens bonshommes, l’âme juste et
rageuse d’un Amos ou d’un Michée est pour quelque chose dans le dégoût
que m’inspire votre stupide société, dans le désir que je ressens de la
culbuter, ne fût-ce que pour déplacer le poids de misère et de
souffrance. Si, comme je le crains, on ne peut réussir à diminuer ce
poids, il faut au moins changer de temps à autre les épaules qui le
portent. La justice, vois-tu, ce n’est peut-être qu’un roulement mieux
ordonné de l’inextirpable souffrance. Tâchons de l’établir dans une
société meilleure. Cette conviction, je l’ai au fond du cœur, qu’elle me
vienne de la réflexion personnelle ou de l’atavisme que tu me lances à
la tête et dont tu n’aperçois que le vilain côté.
--C’est pourtant vrai: avant d’avoir des barons, vous aviez des
prophètes; et tu en es un. Mais, insistait Andarran, comment
concilies-tu ton dégoût pour cette société avec l’intention où je te
vois de déguster ce qu’elle a de plus exquis?
--Parbleu! faisait Elzéar en s’animant, je compte bien en jouir; comme
on jouit d’une catin qu’on jettera dans l’escalier un quart d’heure
après; comme un conquérant savoure le bon souper qu’il a trouvé tout
servi dans la maison conquise, avant de renverser la table dans la salle
à manger où il fera camper ses soldats. Et pour être ce conquérant, que
faut-il? Laissons là mes prétendus ancêtres les prophètes; revenons sur
le terrain des réalités, à Paris. Quoi que tu en dises, je ne suis qu’un
Parisien de Paris, comme toi, comme les camarades, et pas autre chose.
Me vois-tu, moi, pauvre hère inconnu, sans relations, avec les origines
que tu sais, avec un saint-frusquin acceptable, sans doute, mais très
insuffisant pour éblouir les populations,--me vois-tu trimant quinze ou
vingt ans sur les marches des escaliers de service où s’écrasent nos
grimpeurs? Tu me voudrais peut-être fleuri d’œillets bien pensants,
arrivant benoîtement par les cercles cléricaux et monarchiques, après un
long stage dans les bureaux d’œuvres et les salles de conférences, tout
cet ennui pour être enfin toléré aux tralalas de quelques douairières,
sous un nom allongé par de ridicules additions, au milieu de gens qui
tendraient à peine une main dédaigneuse au fils du marchand de guano!
Sans parler de ces ineptes préjugés de race qui recommencent à
empoisonner l’air, qui me barreraient la route de ce côté et me rendront
toutes les autres doublement difficiles. Me préférerais-tu à la queue de
la grande armée opportuniste, petit jeune bien correct de l’Association
générale d’abord, puis attaché dans quelque cabinet de politicien, me
faisant décrasser par les belles madames ministérielles, afin de les
lâcher un jour et de parvenir jusqu’aux autres, aux vraies, aux
savoureuses, quand j’aurai des cheveux gris?
Allons donc! Il veut être attaqué de front, emporté de haute lutte, ce
Paris gobeur et poltron, dur aux timides, tendre aux violents. Pour un
homme de ma condition, le socialisme est un tremplin indiqué: le seul
élastique, neuf, riche d’avenir. Tous les autres partis sont de vieux
citrons exprimés. Socialiste! Il y a beau temps que cette étiquette a
cessé d’être un épouvantail, une marque flétrissante sur l’épaule d’un
paria. Tiens, l’autre jour, à la dernière réception de l’Académie, notre
camarade Evayren m’avait gratifié d’une carte de tribune: tu sais,
Nordomus Evayren, le petit poète du _Midi fédéral_ qui va toujours
frétiller chez les habits verts. Qui crois-tu qu’il me montre, en belle
place, dans la corbeille? Un des grands orateurs socialistes, entre
trois tabourets de duchesses qui lui comprimaient les genoux. Elles
n’avaient d’yeux que pour lui, on devinait qu’elles se seraient pâmées
de joie si quelqu’un leur eût présenté le monstre; et l’une d’elles
l’aurait invité à déjeuner le lendemain pour faire crever de dépit les
deux autres! Je te dis qu’elle est là, et là seulement, la grande route
d’avenir, facile, rapide. A la condition, bien entendu, de n’y pas
traîner comme un loqueteux, de ne pas se confiner au cabaret, comme tous
ces imbéciles, avec la dégaine, le langage et la barbe d’un vieux
chemineau de 1848. Étonner, subjuguer cette fille qu’est Paris, simple
jeu, mon cher, pour le socialiste qui saura allier toutes les élégances
à toutes les audaces, mener avec la même désinvolture un cotillon et une
émeute, passer avec aisance des faubourgs populaires où se fait le
souverain aux faubourgs mondains où on le sacre. Il lui suffira d’imiter
le Maître: son évangile n’est-il pas écrit là?
Et Bayonne montrait à Andarran une pile de volumes allemands, français,
écroulée sur le bureau: _Ferdinand Lassalle’s Reden und Schriften_, le
_Journal de Ferdinand Lassalle_, _Une page d’amour de F. Lassalle_. Il
feuilletait d’une main caressante les nombreux biographes de son héros,
Brandès, Max Kegel, Seillière...
--Ah! je l’ai pioché, l’incomparable modèle! Retardent-ils assez, nos
jeunes bourgeois qui en sont encore à copier leur puant Julien Sorel?
Ferdinand Lassalle, voilà le guide qui enseigne la vraie voie à ses
frères. Dis que tu l’admires, le petit Juif de Breslau, le fils du
marchand d’indiennes, évincé par sa naissance de tous les emplois, et
qui fonde le socialisme allemand, qui devient l’idole des foules, le don
Juan des salons, le protégé de la comtesse Hatzfeld, l’ami de Bismarck,
l’arbitre des élégances, le plus fin gourmet et le dandy le mieux mis de
Berlin,--ce qui n’est peut-être pas beaucoup dire! Te rappelles-tu cette
soirée où il enleva Hélène de Dönniges, la fille de l’ambassadeur, une
heure après la première présentation, et comme il emportait la belle
proie sur ses bras, dans l’escalier, sous les yeux de tous ces
philistins ahuris qui l’en admiraient davantage? Dame, il n’a pas été
fort jusqu’au bout, il s’est laissé rouler par son Hélène, il s’est fait
tuer dans un accès de rage. Ne jamais se laisser rouler par une femme,
tout est là. Le reste est facile; combien plus facile dans notre société
démantelée que dans la raide forteresse prussienne du vieux Berlin! Elle
capitula pourtant devant le magicien. Paris!--Quel bouillon de culture
pour un Lassalle! Écoute, vil libéral, écoute les conseils du Maître:
«Si j’étais né prince souverain, j’aurais été aristocrate de corps et
d’âme, mais comme je ne suis qu’un simple fils de bourgeois, je serai
démocrate à mon heure... Je m’habillerai toujours dans l’avenir avec le
plus grand soin: l’habit fait l’homme, c’est l’opinion de notre
siècle... Es-tu ambitieuse? Que dirait ma blonde enfant, si je l’amenais
un jour à Berlin, traînée par six cheveux blancs, devenue la première
femme de l’Allemagne?... Ferdinand, l’élu du Peuple, n’est-ce pas un nom
imposant?...»
Quand il était lancé sur ce thème, Bayonne ne s’arrêtait plus. Il
déclamait à son ami les pages qui le grisaient, il s’appropriait avec
une égale sincérité les tirades enflammées du tribun sur la rédemption
des masses populaires, les effusions intimes où l’ambitieux confessait
sa passion de vanité, de plaisir, de pouvoir. Et cet homme qui venait de
mettre en doute sa dépendance de la race accusait fortement le caractère
ethnique: une sagacité d’argentier dans le choix de la meilleure monnaie
de change, un sûr discernement de la valeur qui ferait prime sur le
marché politique.
Elzéar s’était organisé une existence conforme à son programme, partagée
entre les heures studieuses et les heures dissipées. Ce double aspect se
reflétait fidèlement dans la physionomie de l’appartement qu’il
occupait, avenue Bosquet. Un cabinet sévère, encombré de livres et de
documents statistiques, attestait les matinées laborieuses; cette pièce
s’ouvrait libéralement à l’artisan, au petit commerçant du quartier, en
quête d’un conseil gratuit chez le jeune avocat. Dans le salon pimpant,
dans la chambre coquette, tout était médité pour l’agrément des visites
galantes, tout quémandait l’approbation des hommes de club et de sport
qui venaient fumer un cigare chez l’aimable causeur. Cette vie assez
large, grevée par les recherches de toilette, par les dîners offerts à
d’utiles parasites, nécessitait des appels réitérés aux capitaux de
Rachel. Les années fuyaient sans que la veuve entendît parler d’une
plaidoirie fructueuse, d’un succès pratique et rassurant pour l’avenir
de son fils. Elle se reprochait sa faiblesse maternelle, elle menaçait
sérieusement d’y mettre un terme, quand éclata l’affaire Evayren.
On se souvient du procès retentissant qui passionna Paris pendant toute
une semaine. Nordomus Evayren, le poète incompris, avait évolué du
symbolisme à l’anarchisme: fasciné par la tentation du beau geste, il y
était allé de sa bombe, dans la salle d’un limonadier universitaire où
l’engin avait grillé les redingotes de quelques répétiteurs. Le criminel
réclama l’assistance de son ancien camarade Bayonne. Elzéar accepta:
arrivé à l’audience inconnu, il en sortit célèbre. Nous l’avons tous
présent à la mémoire, ce plaidoyer fameux: la défense habile d’un
malheureux, exaspéré contre ses maîtres, créancier qui demandait compte
à l’_Alma Mater_ de toutes les promesses illusoires, de la faillite
morale où elle l’avait jeté, déclassé, sans pain, sans âme, sans foi;
l’attaque véhémente contre une société responsable du trouble cérébral
de la jeunesse, le tableau sobre et précis des effondrements successifs
qui avaient désolé une génération sacrifiée; enfin la péroraison
saisissante, la peinture modernisée de la danse macabre, les masques
arrachés aux personnages sociaux, leur néant découvert avec une ironie
aiguë, et le salut ému au jeune ressuscité, au peuple qui allait surgir
dans une lumière d’aube, hors du sépulcre où tous ces morts l’écrasaient
sous leurs mensonges.
--Le procès Baudin! Un nouveau Gambetta!
Ce fut le cri spontané du Palais. La presse avancée exaltait le
redoutable tribun qui venait de se révéler. Quelques semaines plus tard,
le quartier du Gros-Caillou l’envoyait au Conseil municipal; les comités
électoraux l’adjuraient d’accepter, aux prochaines élections
législatives, le siège d’un vieux médecin usé dans l’arrondissement.
Réveillé par le succès, porté par ce grand vent de popularité, Bayonne
multipliait les réunions, sa parole soulevait les auditoires. Au début,
l’habit à revers de soie et les bottes vernies avaient provoqué des
grognements, des lazzi.
--Citoyens, s’était-il écrié, les serviteurs du peuple laisseront-ils
toujours à ses maîtres les dehors décents que notre civilisation
égalitaire doit donner à tous? Le temps est venu d’effacer les
distinctions humiliantes, ignorées dans cette libre Amérique où la
démocratie n’est pas un vain mot; et puisqu’on juge les hommes sur
l’habit, c’est à nous, c’est aux vôtres de rendre visible aux yeux du
monde ce que vous êtes en réalité, la conscience profonde et l’émanation
méconnue de notre France artiste; c’est à vous de faire désormais la loi
du goût, comme vous ferez toutes les autres.
Les ménagères, flattées, avaient donné raison à ce bel homme si bien
mis; elles avaient vite dissipé les défiances de leurs maris. Aux
élections générales, une majorité écrasante avait fait d’Elzéar, à
trente ans, un député de Paris.
A la Chambre, il s’était institué dès le premier jour, du droit de
l’éloquence, le porte-parole autorisé des groupes socialistes. La
majorité se laissait entraîner insensiblement à applaudir une lyre qui
la charmait sans la convaincre. Au dehors, dans les salons qui
s’entr’ouvraient naguère à l’esprit et à la bonne grâce du jeune
inconnu, l’orateur acclamé était maintenant accueilli comme une
glorieuse création de la maison, une parure qu’il fallait disputer aux
rivales prêtes à l’accaparer. On lui faisait parfois une petite moue de
commande, quand il avait par trop scandalisé les conservateurs; il
l’essuyait avec un sourire amusé, en homme sûr de son pouvoir; il
désarmait les plus effarouchés avec ce scepticisme de la soirée
parisienne, où chaque acteur plaisante le personnage qu’il a joué dans
la bataille du jour. Autour de la table à thé, le tribun rentrait ses
griffes, et l’on feignait de les croire inoffensives; la maîtresse de
maison présentait en minaudant son socialiste-amateur; un ambitieux
pressé qui avait pris par le plus court: il se rangerait en arrivant au
pouvoir, «il serait bientôt des nôtres», comme il convenait à un fils de
bonne famille, au riche héritier d’un grand commanditaire de produits
chimiques.
Effet habituel de ces brusques mises en lumière: elles reculent à mille
lieues, dans une nuit épaisse, les origines du grand homme; sources
incertaines du Nil que nul n’a le temps ni le souci de vérifier. Elzéar
se sentait chaque jour plus loin de la rue d’Héliopolis et de tout ce
qu’elle rappelait: sa race, son culte nominal, la provenance de sa
fortune, gênes vagues et lointaines, ignorées du gros de ses
admirateurs, soupçonnées seulement par quelques furets professionnels
comme Asserme. Le triomphateur les oubliait volontiers lui-même.
Si quelque naïf eût insisté pour savoir qui il était, le soir du jour où
commence ce récit, tandis qu’il sortait du Palais-Bourbon après une
rapide correction d’épreuves et se dirigeait vers le parc Monceau,
Bayonne aurait enchéri avec une magnifique sécurité sur sa réponse de
jadis à Jacques Andarran: Un Parisien comme les autres, plus en vedette
que les autres.--Déclaration d’état-civil, religieux et social bien
suffisante, quand elle tombe des cimes escaladées. Serait-il assez
lourdaud, assez de sa province, le questionneur indiscret qui ne s’en
contenterait pas?
CHAPITRE IV
A L’HÔTEL SINDA
Elzéar se fit déposer rue de Vigny, à la porte d’un des grands hôtels
dont les façades se développent en bordure sur le parc Monceau. La
baronne Sinda donnait à dîner le jeudi et recevait ensuite l’univers.
Gédéon Sinda, le banquier de Trieste, avait épousé la belle Brésilienne
au cours d’un voyage d’affaires qu’il faisait à Rio. Établi à Paris
depuis une dizaine d’années, le Triestin manœuvrait à la Bourse avec des
hauts et des bas, heureux souvent, audacieux toujours. Sa femme
entendait la mise en scène de la richesse; agréable encore dans sa
maturité un peu grasse, elle savait se prodiguer aux insignifiants pour
retenir et grossir le courant qui apporte des hôtes utiles. Gédéon
tenait par diverses attaches beaucoup de gens, et il offrait son luxe à
tous. Aussi voyait-on chez lui ce défilé de cinématographe que les
journaux à sa dévotion proclamaient «une réunion très _select_»: des
étrangers, des diplomates, des Parisiens, mondains, artistes, hommes
politiques. Les compatriotes du Sud-Amérique avaient d’abord prédominé
dans le cercle de la baronne Dolorès; ils étaient progressivement
refoulés par le personnel politique, depuis que le banquier s’occupait
de grosses affaires qui intéressaient directement l’État français. Les
jeunes attachés du quai d’Orsay, venus chez les Sinda à la poursuite
d’un flirt ou d’une dot, avaient baptisé leur salon: le Contesté
franco-brésilien.
Bayonne aimait cette maison, l’une des premières où il s’était fait
paraître. Débutant inexpérimenté, il y avait tâté le monde et appris à
connaître ce mobile kaléidoscope de vanités, d’intrigues, de
galanteries, de riches ennuis et d’ambitions besogneuses. Il y rentrait
toujours avec l’alacrité joyeuse de l’alpiniste qui se retourne sur le
sommet atteint et regarde en bas le point de départ. Il aimait ce
quartier, ces demeures fastueuses étagées sur les pentes de l’ancienne
plaine Monceau; il aimait en elles les solides monuments de la conquête,
érigés triomphalement par ses pareils sur les lieux où sa chétive
enfance avait peiné, d’où plus d’un peut-être s’était élancé comme lui;
il se sentait en famille dans ce camp des vainqueurs, dressé au-dessus
de Paris à l’endroit même où leur colonne avait fait brèche. Son esprit
d’observation s’amusait à l’étude de cette société composite, au travail
de fusion qui faisait de tous ces disparates une agglomération chaque
jour plus cohérente: faune nouvelle en harmonie avec la flore du jardin
qu’on apercevait sous les fenêtres, avec ces massifs d’arbustes
indigènes et d’essences exotiques où l’œil accoutumé ne distingue plus
les espèces acclimatées des aborigènes. Le cadre même où se mouvaient
ces cosmopolites semblait reculer leur cosmopolitisme jusque dans le
passé; au milieu du luxueux pêle-mêle des salons, chacun se retrouvait
chez soi et reconnaissait ses ancêtres dans quelque bibelot, vieux
meubles français, étoffes orientales, japonaiseries, argenteries
anglaises, figurines grecques, bouddhas laqués en contemplation devant
une Vierge préraphaélite ou une icône russe.--Les dépouilles de toutes
les Égyptes, songeait fièrement Bayonne.
Ce soir-là, pourtant, les impressions coutumières sous le porche de
l’hôtel Sinda n’avaient plus de prise sur lui. Absorbé dans une pensée
unique, il se hâtait vers le but où elle le tirait. A peine s’il s’en
laissa distraire un instant par la caresse, toujours si douce, de cette
attention curieuse qui se peignait sur les figures et suspendait les
propos à son passage au travers des groupes. Le baron Gédéon vint à lui,
avec son air somnolent de grand fauve repu; le banquier tendit la main
au député, de ce lent mouvement de balance qui semblait soupeser la
valeur intrinsèque de chaque main serrée.
--Ce cher Bayonne! On dit qu’aujourd’hui encore vous avez été admirable
à nos dépens. Combien de jours de grâce accorderez-vous à vos pauvres
amis capitalistes?
--Eh! mon cher hôte, que cela importe peu à ceux qui ont comme vous le
sens des transformations nécessaires! Quelles que soient les évolutions
sociales, n’y retrouveront-ils pas toujours leur place, la première?
--Ah! votre damnée politique! Quand comprendrez-vous qu’elle tue le
travail fécond, la vraie force de ce pays?
--Bah! la politique a des revenants-bons pour les travailleurs
intelligents. Nous la parlons, vous la faites. Et puis, n’est-il pas
convenu qu’on doit l’oublier ici, entre toutes ces belles épaules, la
vilaine maîtresse de nos matinées? Concentration devant la beauté,
n’est-ce pas la formule qui nous met tous d’accord, mon vieil ami?
Dans ce «mon vieil ami», il y avait de jolies nuances de familiarité,
presque de protection, et de revanche pour les «mon jeune ami» si
souvent entendus naguère. Les deux hommes se quittèrent avec un sourire
d’intelligence.
Elzéar s’approcha de la baronne. Il craignait d’être accaparé par
l’amabilité complimenteuse de Dolorès; cette contrariété lui fut
épargnée. La maîtresse de la maison faisait admirer au nonce une crosse
épiscopale de travail italien; toute fondue en grâces devant le prélat,
elle laissa échapper le député. Tandis qu’il la saluait, ses yeux
rencontrèrent le regard romain: ce regard patient l’enveloppait comme le
fer tranquille d’un vieux maître d’armes, qui tâte le jeu de
l’adversaire, cherche la place mal couverte, marque d’avance
l’infaillible coup de bouton. Bayonne traversa deux pièces en esquivant
les fâcheux; il se déroba aux appels pressants qu’une vieille dame lui
envoyait de son face-à-main; il évita par d’habiles manœuvres la traîne
d’une de ses maîtresses de l’autre année qui évoluait pour lui barrer la
route, l’embûche d’un ministre qui guettait visiblement l’occasion d’un
de ces entretiens conciliants où «l’on remet les choses au point». Il
aperçut dans l’embrasure d’une fenêtre le petit crâne blanc et pointu du
président Duputel, en conférence avec le fondé de pouvoirs de la Société
des chemins de fer balkaniques. Duputel provoqua le «cher collègue» d’un
signe de main amical; ce geste sous-entendait une gentille menace de
rappel à l’ordre pour l’enfant gâté, tandis que la mine futée du
Méridional exprimait la satisfaction d’un entrepreneur de ménagerie, au
moment où il exhibe son pensionnaire dangereux, favori du public. Elzéar
s’arrangea de façon à cerner dans la fenêtre un membre de l’institut; le
président briguait un fauteuil aux Sciences morales: il lâcha son tribun
pour s’emparer du savant. Quelques rapides poignées de main, quelques
sauts de tête aux collègues rencontrés çà et là, Pélussin, Asserme, le
vicomte de Félines, et Bayonne allait franchir le seuil du cabinet vers
lequel il se dirigeait, au fond de l’enfilade, quand une lourde poigne
s’abattit sur son bras.
C’était le gouverneur provisoire et honoraire de la Crète, le colonel
Van den Poker. De beaux états de service dans la guerre d’Atchin avaient
désigné le brave Hollandais au choix du concert européen; nommé à titre
provisoire, depuis dix-huit mois, sauf ratification ultérieure d’une
puissance hésitante, le colonel Van den Poker attendait sur l’asphalte
parisien une entrée en fonctions qu’on lui promettait chaque semaine. Il
promenait dans les cafés du boulevard sa bonne face émerillonnée sous
une tignasse en buisson, sa chaîne de breloques voyantes et bruyantes
comme un chapelet de calebasses. On le trouvait d’ordinaire à la
terrasse du Café Colonial, répartissant aux habitués les concessions et
les entreprises de travaux qu’il accorderait dans son île. Le soir, il
ornait les tables hospitalières, dans les maisons où l’on prisait
l’honneur d’entendre annoncer: Son Excellence le Gouverneur de la Crète.
Le meilleur garçon du monde, au demeurant, n’abusant pas du crédit que
lui faisaient des fournisseurs éblouis, ni du goût vif et respectueux
qu’il inspirait aux filles chez lesquelles il s’oubliait volontiers;
mais raseur funeste, lorsqu’il entamait le récit de ses campagnes à
Sumatra.
--Monsieur le député, un mot, de grâce. Vous savez que la dernière note
des puissances fixe au sultan un délai de quinze jours pour mon
installation à la Canée. Vous qui avez à cœur les intérêts de la France,
vous comprenez l’urgence d’une solution... Ma situation devient
intolérable, elle affaiblit le prestige si nécessaire au mandataire de
l’Europe...
--Je ne sais, colonel... j’ignorais, monsieur le gouverneur. Nous ne
sommes pas dans le secret des dieux, nous autres!
--Oh! le cabinet n’a rien à vous refuser! Le renseignement me vient de
la meilleure source: je le tiens d’un Portugais qui a dîné hier chez le
ministre.
--Je ne sais, en vérité, je ne sais...
Bayonne jetait sur les groupes voisins des regards anxieux, en quête
d’un sauveur. Il aperçut Mme Pélussin, forte personne qui promenait des
appas hardis dans une toilette tapageuse. Le sous-secrétaire d’État
devait de légitimer avec elle une liaison anténuptiale, il la remorquait
d’un air ennuyé dans les salons où elle cherchait de belles relations.
--Ah! voici justement M. le sous-secrétaire d’État Pélussin et sa femme:
adressez-vous à eux, colonel, ils ont les informations de première main.
Vous les connaissez?
--Vaguement; je serais enchanté de leur être représenté. Son Excellence
comprendra comme vous combien les intérêts de la France... Ma situation
devient intolérable, dangereuse pour le prestige que...
Bayonne obliqua, poussa le Hollandais dans les jambes de Pélussin. Le
visage de la femme s’éclaira, lorsqu’elle entendit nommer un personnage
aussi décoratif que le gouverneur de la Crète; l’homme dissimula mal une
grimace, tandis que son collègue s’éclipsait après une brusque
présentation.
Libre enfin, Elzéar descendit les quelques degrés qui donnaient accès à
un cabinet en rotonde: cette pièce prolongeait dans le rez-de-chaussée
de l’hôtel une serre aménagée sous la véranda vitrée du perron. La
véranda ouvrait sur le parc Monceau; on apercevait les noirs massifs et
les pelouses pâles sous les réverbères, à travers les dattiers du jardin
d’hiver, qui projetaient leurs longues palmes retombantes dans la
rotonde. Le petit cabinet était à peu près désert, les visiteurs y
passaient sans s’arrêter; c’était le salon qu’un accord tacite réserve,
dans toutes les réceptions bien agencées, aux couples en quête de
solitude et d’intimité. Un divan régnait au fond du réduit, sous un
grand paysage de Ruysdaël. Une lampe électrique, invisible, masquée par
une saillie de boiserie formant réflecteur, envoyait de bas en haut sa
clarté au tableau: elle faisait valoir ce coup de lumière orageuse sur
un champ de blé que le maître de Haarlem aimait à reproduire.
* * * * *
Deux femmes causaient, assises sur le divan. L’une d’elles était la
personne qui avait échangé avec Bayonne, au Palais-Bourbon, les quelques
paroles rapportées plus haut. Fleur de vie triomphante, demi-close
tantôt dans sa sombre toilette du jour, épanouie ce soir en son plein
éclat. Cet éclat rayonnait de tout l’être: du jeune corps sculpté dans
la blancheur d’un fourreau de moire ivoire; des lignes harmonieuses du
buste, cambré sur une taille mince et flexible comme le stipe du palmier
voisin; de cette gorge et de ces épaules où la blanche étoffe semblait
continuée en chair vivante. Il rayonnait du visage aux tons rosés, nimbé
par la clarté électrique dont le foyer se cachait derrière la nuque. Le
retroussis des épais cheveux blonds, pris en dessous par cette lumière,
s’avivait des teintes claires de safran qu’on voit parfois aux flocons
de nuées, dans le ciel du couchant, après la chute du soleil sous
l’horizon; et, comme les crêtes de ces nuées gagnées par l’ombre, la
masse fauve des cheveux s’assombrissait en haut, ramenée sur le front.
Ce petit front volontaire, le pli impérieux de la lèvre supérieure et
l’arc relevé des cils noirs donnaient au gracieux visage une fierté
souveraine, un peu dure par moments, quand la tête se redressait d’un
geste familier sur la longue attache du col; quand des flammes courtes
passaient dans ces yeux d’aigue-marine, qui erraient d’habitude,
distraits, perdus, comme s’ils regardaient des choses à eux et
dédaignaient de se poser sur les choses de tous.
L’autre personne, insignifiante, quelque amie retenue là en manière de
contenance, se leva discrètement, s’éloigna sans affectation, dès que
Bayonne eut salué et se fut assis sur le divan.
--Enfin! dit-il, en se penchant sur sa voisine une ardeur de joie
désireuse aux yeux et aux lèvres,--enfin! j’ai pu me débarrasser de tous
ces importuns! Que me veulent-ils, et qu’ai-je à faire d’eux, tous ces
êtres qui ne sont pas l’aimée? Dites que vous m’attendiez, Daria.
--Vous le voyez bien. Et votre discours? Corrigé?
--Oh! revu par acquit de conscience. Après l’excitation momentanée de la
bataille, je ne suis plus capable d’aucun travail. J’essaye inutilement
de fixer ma pensée sur les papiers: je ne vois que vous qui passez sans
cesse, obsédante, entre ma pensée et moi.
--Vous avez tort. C’est ma volonté qu’il faudrait voir. Elle attend de
vous toujours plus, pour notre cause. Votre discours était bien. Il leur
ménageait encore trop les vérités, à mon gré. A votre place, je ferais
claquer le fouet sur leurs épaules jusqu’au sang. Ce sang retomberait en
rosée libératrice sur les humiliés et les offensés.--A propos, vous avez
lu le livre que je vous ai donné, sous ce titre?
--Oui, et je l’ai trouvé beau parce que vous l’aimez. Vous rêvez
l’absolu, Daria; cela vous sied, vous qui êtes l’absolu.
--Ami, je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes. Aidez-moi.
--Rien ne me sera difficile, si je puis vous faire rêver le mien.
Aidez-moi, vous aussi. Donnez-moi un peu de bonheur, et je vous jure de
le rendre à tous en votre nom.
--Le bonheur! c’est le grand absent dont chacun parle comme s’il le
connaissait de vue!
Elle se tut. Son regard errant, chercheur, s’en alla vers les fonds de
ténèbres du parc.
--Daria, pourquoi vos yeux cherchent-ils si loin ce qui est près de
vous?
Elzéar s’empara de la petite main abandonnée qui mettait sa tiédeur sur
le coussin du divan, appelait les lèvres toutes proches.
--Prenez garde, fit la jeune femme d’une voix rieuse, soudain changée,
prenez garde:--voilà les gendarmes!
* * * * *
Un couple entrait dans la rotonde. C’était Mrs Ormond, la jolie
Américaine, au bras du sémillant vicomte de Félines, son attentif de
cette saison. Quand il vit le réduit occupé, Olivier réprima un geste de
contrariété; il salua et entraîna Mrs Ormond dans la serre.
--On s’est levé plus matin, murmura-t-il. Ne dérangeons pas Bayonne et
son Égérie: les voici en train de confectionner une humanité meilleure!
--Taisez-vous, mauvaise langue!
--Oh! honni soit qui mal y pense. Ils n’en sont peut-être encore qu’à
amalgamer leurs théories. La pratique viendra ensuite.
--Comment? Le socialiste et la princesse Véraguine?
--Faites donc celle qui ne sait pas la grande nouvelle: la dernière
conquête du bel Elzéar, le dernier caprice de cette fantasque Daria...
--Mais non. Je ne sais rien, je vous jure. Marchez, allez-y de votre
petit potin. Un de plus!...
--J’y vais de mon récit véridique. J’en puis parler savamment, j’ai été
témoin de la conjonction de ces astres. C’était il y a quinze jours, à
Nice. Bayonne y passait le congé de carnaval. Oh! notre socialiste ne
néglige rien, il soigne sa Corniche. Une après-midi, il arrive chez
Rumpelmayer, s’asseoit à une table. La princesse Véraguine trônait à la
table voisine, entourée de ses adorateurs, et d’un des vôtres, le
soussigné Olivier. Elle attendait le retour de sa vieille folle de mère,
qui s’attardait à Monte-Carlo, naturellement.
--Cette toquée de comtesse Lourieff? Est-ce qu’elle traîne toujours au
casino sa smala, ses trois terriers écossais, son jeune médecin
polonais, sa bande de spirites?
--Toujours. Le médecin garde les chiens à la porte, les spirites placent
sur la roulette les écus de la comtesse, et elle se visse à la table de
trente et quarante, avec son vieux sac à ouvrage d’où sortent des
liasses de billets chiffonnés...
--Oui, je me rappelle la comédie qu’elle nous donna, l’an dernier. Elle
s’était mis en tête d’essayer le fluide de ses médiums sur une des
tables de roulette, avec la persuasion que leurs passes magnétiques
feraient tourner la bille. Elle se démena tout un matin comme une
enragée, pour qu’on leur permît d’entrer dans la salle et de tenter
l’expérience avant l’ouverture des jeux. Les croupiers eurent toutes les
peines du monde à défendre leur sanctuaire, avec les égards qu’ils
devaient à une aussi bonne cliente.
--Soyez certaine qu’elle avait ce jour-là le spiritisme très rosse. La
Lourieff comptait sûrement que les esprits lui désigneraient ainsi des
numéros de tout repos.--Mais revenons à sa fille et à mon Bayonne.--
Donc, il s’installe à la terrasse du glacier, remarque la belle Daria:
ses yeux s’écarquillent, hypnose, coup de foudre. Après un quart d’heure
de contemplation extatique, nous le voyons qui appelle les petites
bouquetières en ballade par là, deux, trois, quatre; il leur donne une
indication, des poignées de monnaie; et voilà ces gamines qui viennent
toutes ensemble vider leurs corbeilles sur la table de Daria, une
avalanche de roses, de camélias, d’œillets... La princesse nous regarde,
ne sachant si elle doit rire ou se fâcher; nous prenons des airs de
matamores, prêts à châtier l’insolent; un grand diable de Russe, un
chevalier-garde, je crois, se dresse déjà à demi, comme un coq en colère
qui va foncer. Daria lui fait signe de se rasseoir et prend décidément
le parti d’éclater de rire. Alors Bayonne se lève, s’approche; très
grave, très fatal, avec l’aplomb d’enfer que vous lui connaissez, il
s’incline profondément; et de sa voix de tribune, sa voix de tristesse
passionnée:
--Daignez me pardonner, madame. Vous savez qui je suis. Je suis celui
qui doit arracher les fleurs du vieux monde pour en replanter de
nouvelles. Ces fleurs condamnées, j’ai voulu en déposer une gerbe à vos
pieds; parce que le monde nouveau mettra longtemps, hélas! avant de
produire une merveille comme celle que je vois devant moi.
Un peu interloquée d’abord, Daria se remet à rire de plus belle, avec sa
mine de déesse méprisante:
--Eh! que savez-vous, monsieur, si d’autres ne les ont pas arrachées de
leur cœur bien avant vous? Enchantée de cette présentation sommaire!
Faites-moi le plaisir de vous asseoir là, et développez-nous votre petit
socialisme, bien timide, bien bourgeois, autant que j’en ai pu juger.
Cela m’amusera toujours autant que le golf où voulaient m’entraîner ces
messieurs!
Ce fut au tour de Bayonne d’être démonté un instant. Mais cet animal
retrouverait son équilibre et son bagout sur la pointe de l’Obélisque.
Moitié sérieux, moitié enjoué, il se mit à causer communisme, marxisme,
tous leurs attrape-nigauds, enfin. La princesse lui renvoyait la balle,
le collait; si vous l’aviez entendue, une vraie petite anarchiste! Vous
savez qu’elle est effroyablement avancée; je crois même qu’on l’a priée
de ne pas revenir dans son pays; elle y fondait des écoles, paraît-il,
où elle faisait une propagande incendiaire. Nous nous défilions l’un
après l’autre: c’était l’heure de la partie au cercle Masséna. Nous
n’existions plus pour Daria, je dois l’avouer. Elle resta sur la
terrasse à argumenter avec le Bayonne, en tête à tête. Le lendemain, on
les retrouvait en conférence sur la Promenade des Anglais. Le
surlendemain, retour à Paris dans le même rapide. Et, depuis huit jours,
on les rencontre partout, inséparables: au Louvre, dans les allées du
Bois, le matin; le soir à l’Opéra, ou ici, dans la boîte Sinda. Bayonne
se fait rare à la Chambre, il n’y est venu aujourd’hui que pour parler.
Regardez-le, il est chauffé à blanc. Elle, très intéressée, c’est
visible, en attendant mieux, ou pis...
--Alors, votre pronostic? fit Mrs Ormond.--Flirt, ou entreprise
conjugale du politicien?
--L’un et l’autre, au petit bonheur. Mon cher collègue ne doute de rien,
il est bien capable de rêver ce coup de fortune abracadabrant: Mme
Bayonne, la fière princesse! Mais, à défaut du définitif, il n’est pas
homme à dédaigner le momentané. Quant à elle, trop courtes pour ces
mers-là, nos sondes! Je ne serais pas étonné, vous ne le seriez pas plus
que moi, convenez-en, si l’on nous disait qu’on a trouvé ce matin la
princesse sous les courtines de Bayonne; et nous ne nous étonnerions pas
davantage si l’on nous garantissait qu’elle ne lui a jamais abandonné et
ne lui abandonnera jamais le bout du petit doigt. Qui peut savoir, avec
cette énigmatique Daria?
--Oh! énigmatique! Vous voilà bien, avec vos emballements sur ces femmes
du Nord! Des blocs de neige, cher; un rouge rayon de soleil les colore,
vous croyez que tout flambe, et ce n’est toujours qu’un bloc de neige,
sous ce mirage d’incendie.
--Celle-ci a fait ses preuves, pourtant. Veuve à vingt ans d’un mari
qu’elle avait expédié en dix-huit mois dans l’autre monde...
--Félines, il faut rentrer ce renseignement-là. Des Russes très informés
du ménage m’ont dit tout le contraire. Quand le Véraguine s’est abattu
sur la jolie fille et sur l’immense fortune des Lourieff, il n’était
déjà plus qu’un cadavre décomposé par l’ivrognerie et... le reste.
Depuis qu’elle est débarrassée de lui, des coquetteries, les apparences
et la hardiesse d’un oiseau de proie, mais pas ça de prouvé. On m’a même
affirmé, et je le parierais... Comment vous dire?... Si Bayonne
entreprend l’éducation de la jeune veuve, il devra tout enseigner à la
très rouée et très innocente enfant.
--Allons, tant mieux pour lui! En attendant, ils ne démarrent pas.
Pauvre moi! gémit Olivier d’une voix contrite.
--Et ma sœur Dolly qui m’attend pour aller à ce bal! Ramenez-moi au
salon, s’il vous plaît, et même s’il ne vous plaît pas.
Ils retraversèrent la rotonde. Bayonne et Daria Véraguine restèrent
seuls.
CHAPITRE V
DARIA VÉRAGUINE
Leur conversation continuait, hachée et difficile; chacun d’eux la
ramenait à sa préoccupation dominante. L’homme, après une dure journée
de pensée et d’action, s’abandonnait tout entier aux sentiments qui le
transportaient à cette heure. La femme, poursuivie depuis le matin par
les futiles exigences et les fades galanteries de la vie mondaine,
revenait obstinément aux idées qui passionnaient son esprit.
L’impatience d’Elzéar eût été moins vive devant une résistance à
vaincre; rien de tel: on ne repoussait pas son amour, on l’éludait.
Daria semblait dire par toute sa manière d’être: c’est entendu, je suis
vôtre, cela est de peu de conséquence; venons-en vite aux intérêts
supérieurs de notre association sentimentale.--Elle se donnait du
cerveau, voulait être prise ainsi. Cependant, à l’instant même où sa
force de persuasion paraissait concentrée dans ce cerveau, un geste
négligent des doigts à l’échancrure du corsage, un battement du petit
pied contre les valenciennes de la jupe, une molle détente sous la robe
des lignes sinueuses de ce beau corps, toutes les secrètes séductions en
mouvement attisaient le désir. Était-ce coquetterie calculée, ou
fonction mécanique, inconsciente, de l’être féminin, exerçant son
pouvoir de volupté comme la tubéreuse exhale son parfum? Elzéar se le
demandait, incertain, mordu par des soupçons qu’il se reprochait
aussitôt, irrité surtout par la fuite perpétuelle de ce regard, toujours
perdu loin de lui, alors même qu’une parole plus tendre ou une main
abandonnée lui livraient la demi-absente.
--Daria, disait-il avec un enjouement feint où tremblait l’amertume de
la passion insatisfaite,--Daria, pourquoi pensé-je toujours près de vous
à ce trait d’observation que j’ai lu quelque part: «Lorsqu’un chat vous
caresse, il ne vous regarde jamais; son cœur semble être dans son dos et
dans ses pattes, non dans ses yeux?»
La jeune femme le regarda, bien en face, cette fois; et pourtant de si
haut, semblait-il, qu’elle mettait une distance infinie entre elle et le
visage où ce regard se posait.
--De quoi vous plaignez-vous, si je vous vois ailleurs, en avant de mon
rêve, marchant et triomphant dans l’œuvre pour laquelle je vous ai élu?
Si je vous associe à ce que j’ai toujours regardé? N’accusez pas mes
yeux, vagues et troubles, peut-être, parce qu’ils sont faits à l’image
de l’eau si longtemps contemplée, faits des images recueillies dans
l’eau dormante de l’étang; vous savez, je vous l’ai peint déjà en vous
contant mon enfance, là-bas, à Briansk, au fond des bois, l’étang qui
est comme l’âme triste de nos maisons russes, glauque sous les roseaux
et les saules; notre _proud_, mot intraduisible avec vos mots; le pâle
coin de ciel renversé d’où sortent et où se transfigurent les songes de
l’enfant. La vie m’est apparue là, elle a pris forme là, je l’ai vue
dans ce miroir autrement que ne la voyaient ceux d’avant moi; et il me
semble parfois qu’elle coule au plus intime de mon être, cette eau
natale, l’eau du _rodnoï proud_... Ah! tenez, je la sais, votre langue,
mais elle me manque pour les mots du profond du cœur, pour ceux qui
expriment les choses de l’enfance. Étonnez-vous donc, si mes yeux
reflètent les visions où ils retournent sans cesse... Mais si je vous
aime, malheureux, c’est avec les forces et les folies que j’ai amassées
là!
Et elle lui prit les deux mains, elle les tordit jusqu’à lui donner une
sensation de douleur physique, dans la joie d’amour où il se sentit
soudain baigner.
--Oh! parlez encore!--s’écria-t-il, avec un besoin furieux d’étreindre
l’insaisissable, le passé de la femme aimée, cet irrévocable passé qu’on
se désole de ne pouvoir posséder, alors qu’elle donne le présent et
promet l’avenir.--Parlez-moi de cet autrefois d’où vous êtes sortie pour
mon bonheur!
--Ne vous ai-je pas dit déjà tout ce qui peut expliquer ma vocation, mes
idées, les contradictions apparentes de ma vie? Vous savez qui je suis,
une herbe sauvage poussée dans la solitude, sans autre règle que ma
volonté. J’ai été élevée par ceux de la vieille génération, dans le luxe
et la satisfaction immédiate de toutes les fantaisies, avec l’idée que
tout devait plier sous le caprice seigneurial. Vous autres, dans vos
pays où le luxe a du prix parce qu’il faut le gagner, vous ne pouvez pas
imaginer combien cette large façon de vivre m’est naturelle,
indifférente comme l’air que je respire. Voyez ma pauvre maman: elle
croit sincèrement que la terre et les hommes qui la travaillent ont été
créés uniquement pour produire des sacs de roubles au service de ses
lubies. Moi, je suis venue au moment où des vents nouveaux soufflaient,
au lendemain de l’émancipation. J’ai lu de bonne heure, avec une
curiosité jamais assouvie, les livres, les journaux qui nous parlaient
alors de l’âge d’or commençant, du paradis de justice où l’on allait
entrer. Ceux et celles de mon âge furent ivres d’idéalisme, durant ces
années. Je regardais, et je voyais autour de moi les bêtes de somme, les
serfs de la veille, nominalement libres, encore accablés sous leur poids
de misère matérielle et morale. Oh! la Siclétia, la vieille servante
estropiée de coups, recueillie chez mes parents au temps du servage,
après sa fuite de chez un de nos voisins! Elle me contait comment on
l’avait forcée à manger ses nattes de cheveux, coupées dans sa soupe de
citrouilles pourries, et vingt supplices pareils inventés par le maître
dont elle ne faisait pas assez docilement les volontés. Elle contait
cela avec résignation, comme un accident fatal dans la vie de l’esclave;
et ce qui m’épouvantait le plus, ce n’étaient point les histoires de la
Siclétia, c’était de sentir en moi un instinct qui ne s’indignait pas
avec ma raison, une propension naturelle à agir comme ce tyran, dans une
heure d’emportement, si un inférieur m’eût résisté. Monstruosités du
passé, me disais-je; tout va renaître à l’espérance. Je guettais les
changements attendus: des lois, des papiers, des mots; les habitudes
invétérées étaient plus fortes, rien ne changeait dans la condition des
opprimés; ignorance et crainte servile en bas, exactions et arbitraire
en haut; pour les intelligences vigoureuses qui se hâtaient trop de
penser et d’agir, des répressions sourdes, féroces; notre pauvre peuple
sans défense, grugé par des fonctionnaires pires que les anciens
seigneurs, grugé par les juifs qui suçaient sa moelle...
--Mais, interrompit vivement Bayonne, ceux-ci du moins apportaient des
idées, un peu de lumière et de mouvement humain dans ces ténèbres dont
vous parlez...
La princesse Véraguine le regarda avec une expression d’étonnement
sincère:
--Des juifs, je vous dis. Que voulez-vous qu’ils apportent de bon?
Elzéar se tut. Son cœur, glacé d’un froid subit, se contracta comme si
une lame aiguë l’eût touché. Tandis que Daria revenait sur son enfance,
des lueurs anciennes remontaient dans l’esprit du jeune homme, lui
donnaient la divination des choses entendues, des lieux même qu’il
ignorait: les récits de la grand’mère Séphora, quand elle parlait aux
petits, elle aussi, d’un triste pays de marais, de neige, de nuit; quand
elle racontait la vie vagabonde des pauvres frères, les colporteurs
lithuaniens qui traînaient leur balle dans ces villages, aux portes de
ces maisons seigneuriales où de belles jeunes filles, comme Daria, les
appelaient sur la chaussée de l’étang. Il semblait à Elzéar qu’il eût
déjà vu, par les yeux de ceux d’en bas, l’envers grossier de la toile
étrangère où on lui montrait maintenant, de haut, des peintures
somptueuses et sombres.--Après l’exclamation de la princesse, il refoula
au plus profond de son âme ces souvenirs de Séphora; avec terreur, comme
une difformité que son amie aurait pu deviner.
--Je comparais, continua Daria, les promesses des livres et des paroles
aux navrantes réalités que j’avais sous les yeux. Désenchantement,
pitié, aspirations généreuses, tous les sentiments qui ont exalté et
désespéré ma génération me travaillaient le cœur. Je voulais savoir et
agir. J’ai failli m’échapper de la maison, à seize ans, pour aller me
faire inscrire parmi les étudiantes en médecine. La chaîne de l’habitude
m’a retenue. On me mena dans le monde, j’y fus courtisée, je n’étais pas
insensible aux hommages. Un jour, on me présenta un officier pâle,
distingué, bien pris dans son uniforme, qui me convenait tout à fait,
disait-on. Le prince Véraguine fit le siège de mon ignorance, et toute
ma famille le fit avec lui. Je me laissai marier, indifférente; puisque
c’était l’usage, et l’inévitable... Comprenez si vous pouvez: nos
volontés violentes, qui soulèveraient les montagnes à certaines heures,
se laissent surprendre l’instant d’après, et conduire par un enfant. On
va à l’abattoir en pensant à autre chose. Je n’aurais pas cédé sur une
de mes idées, au prix de ma vie; je cédai ma personne comme on donne une
vieille robe. Ah! ce fut complet! Quand je dis complet...
Daria éclata d’un rire nerveux, mauvais.
--L’oppression qui m’avait apitoyée sur les pauvres moujiks, je l’ai
connue alors sur mon misérable moi; l’oppression physique, ignoble,
entendez-vous? Plus torturée que la Siclétia, je me suis vue ravalée
au-dessous de la serve. Pouah! je sens encore l’odeur du vin qu’il
cuvait sur ma poitrine. Il m’apportait en présent de noces tous ses
vices. Heureusement, cette jolie compagnie l’a vite emmené. Que Dieu ait
son âme, si celui-là en avait une!... Assez. Ne me faites donc pas
parler de ça!
Ses mots tombaient précipités, âpres, adoucis pourtant par la cantilène
étrangère. Elle se tut un instant, les dents serrées, la bouche
contractée par le pli amer qui ensauvageait parfois le gracieux visage.
--Après cette expérience, poursuivit-elle, bonsoir la tendre pitié! Je
n’étais plus que révolte. J’en avais mon compte de ce qu’ils appellent
l’amour. Justice, liberté, pour moi, pour tous: j’étais jetée tout
entière à ce rêve farouche. Un moment, je voulais aller dans le peuple,
propager les idées dans les usines, dans les campagnes, comme tant
d’autres, mes pareilles. Puis, j’ai réfléchi; ayant en main les grands
moyens, l’argent, le pouvoir d’agir au sommet, c’était trop bête de
ramper avec les vers, sous terre, où le travail n’avance pas. Je le pris
de haut, j’ouvris des écoles dans mon district, j’y amenai des
professeurs qui firent scandale. Aussitôt, des mains lourdes,
silencieuses, s’abattirent sur mon œuvre et sur moi. On me signifia que
toutes mes fantaisies étaient charmantes, excepté celle-là. Rien à faire
chez nous, je le compris; pour remuer le monde, il fallait aller
chercher au dehors un champ de travail plus libre. Je suivis maman à
l’étranger, partout où elle promenait son ennui. En Angleterre, en
Suisse, ici, vous auriez pu me rencontrer le matin dans les bouges, dans
les réunions populaires où j’allais étudier l’éveil, la marche des
idées; et le soir dans les casinos, dans les salons, vivant ma vie lasse
et automatique de riche princesse adulée. Mais je ne fais rien, je
n’arrive à rien. Dans le joli monde que vous avez fabriqué, une
misérable femme ne peut rien, toute seule; il lui faut, je le vois bien,
un associé, un instrument, l’homme, qui peut tout. Je l’ai cherché. Il
n’y avait pas d’hommes. Il n’y a pas d’hommes!...
Elle se leva, comme mue par un ressort. Elle fit quelques pas, son
regard rencontra une glace. Elle éleva les bras, ramena des mèches
folles sur ses tempes. Le geste des beaux bras nus, dégageant le buste
élégant, semblait soulever les désirs autour d’elle. Revenue au divan,
debout, en face et tout près d’Elzéar, encore assis, elle reprit:
--Votre nom, votre rôle public attirèrent mon attention. Je vous ai
suivi, écouté. Je vous jugeais trop timide; mais vous l’êtes tous. Du
moins, j’ai cru voir en vous une conviction, des idées actives, quelque
chose de vrai et de fort qui vous distinguait de la tourbe des
politiciens. Et ceci me plaisait, que vous eussiez compris la nécessité
de vous faire une vie sociale supérieure pour servir votre œuvre
révolutionnaire. On peut labourer la terre avec des mains soignées. On
ne frappe fort que de très haut. Les imbéciles sourient quand ils nous
entendent parler d’émancipation du peuple sous les lustres d’une salle
de bal. C’est pourtant ainsi que l’on commença d’ébranler le vieux
monde, il y a cent ans. Inconséquence, disent ces nigauds! Pas plus
choquante que toutes celles dont notre existence est issue. L’autre
jour, vous vous êtes présenté à moi hardiment, insolemment; et ceci
aussi m’a plu. Vous l’avez bien vu, que vous me plaisiez, vous, le
premier. Qui êtes-vous? D’où venez-vous? Peu m’importe. Je sais que vous
venez du peuple, que vous vous êtes fait seul votre destin, avec vigueur
et audace. Bien, cela. Je n’en demande pas davantage. J’ai vite pris mon
parti, avouez-le. Je me suis dit: Voici peut-être l’associé, le
coopérateur pour une grande idée commune.--Ne froncez pas le sourcil; il
vous faut autre chose, pauvres hommes! Je me donne... Je me donnerai
sans marchander. Mais il y a des coins de votre âme que j’ignore encore.
Je suis défiante, payée pour l’être. Je veux des preuves, des
certitudes...
Elzéar écoutait; ses regards ravis montaient, lentement, des genoux au
visage de la jeune femme, droite devant lui; grisé, il sentait venir à
ses lèvres le goût délicieux de l’étoffe toute proche, animée sur les
membres qu’elle révélait. Ses mains saisirent les mains de Daria,
rampèrent, suppliantes, le long des bras:
--Vous aurez tout. Je lutterai, je ferai... nous ferons tout. Tout ce
que vous voulez. Mais ne me dites pas que je ne suis qu’un instrument de
combat pour vos idées... pour nos idées. Je veux ma part intime de vous.
Je vous veux. Je veux vous réconcilier avec l’amour, chère blessée!
Daria sourit, détendue. Elle redevint en une seconde l’enfant moqueuse:
--Ce sera difficile. Qui sait? Vous me réconcilierez peut-être avec
cette vilaine connaissance. Mais il ne faut pas donner trop d’importance
à ces arrangements personnels dans une existence vouée à l’intérêt
général. Travaillons. Nous reparlerons de ce détail... bientôt... oui,
bientôt.
Ses yeux indulgents disaient plus et mieux que ses paroles. Elzéar se
leva; gardant sous son bras la main qu’il tenait, il entraîna Daria dans
la serre, jusqu’à la porte vitrée qui donnait sur les massifs du parc.
L’air du dehors entrait par un carreau ouvert. Dans la fraîche nuit de
mars, des souffles apportaient l’arome des bourgeons prêts à partir.
C’était un de ces soirs d’hiver finissant où passent des pressentiments
physiques de l’avril prochain, bouffées tièdes, insolites, voyageuses en
avance, qui semblent arriver de très loin, du Sud, d’îles heureuses déjà
printanières.
--Regardez, sentez, murmura Elzéar très bas, avec un grave tremblement
dans la voix.--N’y a-t-il donc sur cette terre qu’hiver, douleur et
travail? La terre va aimer. La vie veut aussi qu’on l’écoute. Elle
vient. Elle est: en nous, en vous...
Sa parole finit sur l’épaule nue où sa bouche se posa, dans un long
baiser avide. Daria ne se déroba pas. Immobile, les yeux perdus dans le
noir, elle aspirait les souffles. Un frisson la secoua tout entière.
Elle se retourna lentement, sans quitter le bras passé sous le sien.
--Rentrons. J’ai froid, il est tard.
Ils revinrent vers les salons, déjà presque vides.
--Daria! Daria! glapit une voix au seuil de la rotonde, je te cherche
partout!
La comtesse Lourieff dévalait dans la petite pièce. Une marche rapide
imprimait un mouvement de roulis à tout le gréement de sa courte et
replète personne, au faux toupet, aux trois mentons, à la gorge
exubérante qui arborait fièrement ses vastes étendues, aux chaînes
d’énormes cabochons, rubis et saphirs, vrais câbles de pierreries qui
tressautaient sur cette gorge.
--Chérie, il est donc affreusement tard! Je ne sais que devenir. Des
gens qui reçoivent et n’ont pas même l’idée de mettre une table de whist
ou de bésigue! Tout le monde s’en va. N’oublie pas que nous devons aller
demain matin rue Daru, au service pour la pauvre défunte Apollonia
Nikiphorovna; puis au lunch de la grande-duchesse, et ensuite à la
conférence. N’est-ce pas que ce sera intéressant, monsieur Bayonne? Elle
vous a montré le programme?--Conférence de M. Homo, ancien professeur de
mathématiques, sur la vie universelle et éternelle, prouvée de quatre
manières par la doctrine de Jean-Baptiste de Tourreil.--Cher monsieur
Bayonne, soyez bon, demandez donc nos gens.
Daria enveloppa Elzéar d’un regard où le sourire se faisait compatissant
et le faisait complice. Il accompagna la princesse dans l’antichambre,
lui mit sur les épaules la blanche toison de chèvre du Thibet; elle y
disparut comme un grand cygne blotti sous ses ailes. Il la conduisit au
bas des degrés, attendit près d’elle l’arrivée de la voiture, entre les
groupes d’invités qui épiaient du coin de l’œil son manège. Insensible à
ces œillades sardoniques des mondains, il ne les voyait pas; dans
l’ivresse de cette minute, rien n’existait autour de lui, rien que la
soyeuse vision blanche qui s’engouffra dans le coupé, s’éloigna, éclaira
un moment encore les ténèbres du dehors, s’évanouit. Alors seulement il
s’éveilla du rêve, surprit les regards curieux, se hâta sous le porche
en allumant un cigare.
Sous les claires étoiles, de ce pas ferme et léger qui porte un bonheur,
Elzéar fit à pied le trajet du parc Monceau à l’avenue Bosquet. Avait-il
jamais caressé, s’était-il jamais avoué à lui-même l’espoir d’une union
triomphante avec la princesse!? Peut-être. Mais à cette heure son
imagination ravie ne précisait pas tout ce qu’il pouvait attendre de
Daria. Lui plaire davantage, achever sa conquête, posséder cette beauté
dont le parfum enivrait encore ses lèvres, il n’aspirait à rien de plus.
Pas une fois, durant ce trajet, il ne pensa à tout un côté habituel de
ses préoccupations: succès, ambition, échelons gravis, vanité
satisfaite; maintes fois, avec la sincérité retrouvée de ses premiers
élans d’adolescent, il pensa à l’œuvre libératrice que Daria voulait
accomplir, qu’il accomplirait avec elle. Ses regards errèrent sur le
grand Paris nocturne où veillent douleurs et misères; il voulut et crut
pouvoir les guérir. L’idée socialiste n’était plus pour lui la doctrine
accoutumée, fille de la théorie abstraite; elle redevenait, dans son
cœur gonflé de passion, un sentiment incorporé au sentiment qui
emplissait ce cœur. Son désir égoïste avait des prolongements de bonté
universelle. Il ferait le bonheur de tous les misérables, puisqu’il
était heureux, puisqu’elle l’aimait et le lui prouverait bientôt,
puisqu’il n’y aurait évidemment plus de place pour la souffrance dans un
monde où Elzéar Bayonne serait dieu par l’amour de Daria.
CHAPITRE VI
L’ÉLECTION D’EAUZE
Quelques jours après la soirée des Sinda, Bayonne reçut une dépêche de
son ami de jeunesse, Jacques Andarran, nommé député dans une élection
partielle, le dimanche précédent. Jacques annonçait son arrivée,
demandait au vieux camarade de piloter ses premiers pas dans l’enceinte
législative, lui donnait rendez-vous au Palais-Bourbon pour la matinée
du lendemain. Elzéar se rendit à la Chambre de bonne heure, avant la
séance.
La veille encore, il avait eu avec Daria une longue conversation,
toujours la même: de sa part à lui, supplications, effort perpétuel pour
ramener l’entretien aux exigences impatientes de son amour; chez elle,
effort pareil en sens contraire pour revenir aux idées, aux intérêts
généraux dont elle était occupée.--«Il était vraiment trop enfant: on
l’aimait, on était toute à lui d’avance, on le lui disait; son
impatience avait quelque chose d’incompréhensible, dans la sécurité où
son cœur aurait dû se reposer.»--Cette sécurité, Elzéar ne la ressentait
qu’à demi, quand son souvenir s’attardait sur chaque détail de leurs
entrevues, à la froide clarté de la réflexion. Il se travaillait, il se
torturait; c’était tantôt une rage sourde, devant un petit mur très bas,
qu’il ne savait comment franchir; tantôt la crainte angoissée d’un
danger obscur, inévitable, qu’il n’aurait pas su dire, et qu’il sentait
peser sur ses plus chères espérances. Aux premiers jours d’une passion
si facilement accueillie, il se surprenait parfois à regarder son amour
tristement, comme on regarde une eau de septembre où l’on croit voir
déjà la glace qui la figera en janvier. Mais ces mauvais pressentiments
se dissipaient vite dans l’enchantement de la présence aimée; Daria
avait toujours en le quittant quelques mots si bons, si réparateurs; et,
dans les yeux, dans l’accent de la voix, une promesse sous-entendue qui
semblait dire: «Aujourd’hui encore, j’ai voulu vous éprouver; la
prochaine fois... vous ferez de moi ce que vous voudrez.»
Tout entier aux douces pensées sur lesquelles il s’était endormi la
veille, Elzéar passa le seuil du Palais-Bourbon à contre-cœur, avec un
geste de lassitude. Il éprouvait l’hésitation lâche de l’homme qui va
sortir d’un bain tiède pour se remettre en marche, dans la rue, au
froid. Il traversa les salles, des collègues l’interpellèrent, des
obligations urgentes revinrent solliciter son attention: les passions et
les intérêts laissés entre ces murs le ressaisirent peu à peu; l’âcre
atmosphère du lieu l’avait repris, quand un huissier vint lui dire que
le député d’Eauze le cherchait.
Ces Andarran sont originaires du Bigorre. Vieille souche de cultivateurs
et de soldats, enracinés au sol provincial. Quelques charges locales
remplies avec distinction les tirèrent du pair au siècle passé. Marcel
Andarran du Fayard, intendant du bailliage de Vic, député de l’Assemblée
législative en 1791, a particulièrement marqué. Il était l’auteur de la
branche aînée, qui s’éteint de nos jours avec ses deux derniers
représentants: le père Joachim, des Pères de Bétharram, l’un des
premiers et plus zélés promoteurs de Notre-Dame de Lourdes; sa sœur
Agathe, en religion sœur Marie des Anges, cloîtrée aux Carmélites de
Toulouse. Jacques descend des Andarran de Luz, branche cadette fixée
dans l’Eauzan depuis la troisième génération; depuis le grand-père,
Henri Andarran, volontaire à seize ans, en 1797, dans les armées de la
République, lieutenant-colonel de la Garde impériale à Waterloo,
retraité en demi-solde après 1815. Ce héros oublié végétait dans la
misère, quand il épousa Dorothée Deshayes, fille d’un officier de la
bouche du comte d’Artois. Elle lui apporta en dot la petite terre de la
Bourdette, distraite des anciens domaines de l’évêché d’Eauze. Le vieux
soldat s’établit sur cette terre, cultiva le vignoble comme il avait vu
faire en Italie, y trouva à la longue de quoi rebâtir le manoir ruiné de
la Bourdette. Il le laissa en assez bon état à son fils, le capitaine de
chasseurs Régis Andarran.
Blessé grièvement sous Sébastopol, Régis dut quitter le service au
retour de Crimée. La culture des champs paternels absorba depuis lors
toute son énergie. Un ressentiment de sa blessure l’ayant conduit aux
eaux d’Amélie-les-Bains, il y rencontra cette douce et frêle Marguerite
de Sénauvert, la femme qui lui donna quelques années de bonheur. Jacques
ne se rappelait de sa mère qu’une figure de tendresse effrayée, toujours
penchée sur son petit lit, et un cercueil qu’on emportait, en même temps
que l’on plaçait dans la chambre des enfants un second berceau où
vagissait son frère Pierre. Il se rappelait, quatre ans plus tard, un
lugubre voyage au Mans, pour chercher les restes de son père au couvent
des Jésuites de Sainte-Croix. Aussitôt la guerre déclarée,
l’ex-capitaine de chasseurs avait réclamé sa place à la tête d’un des
bataillons de mobiles du Gers. Dirigés sur l’armée de la Loire, ces
bataillons coopérèrent à la défense du Mans. Le 11 janvier 1871, la
division Paris évacuait en désordre le plateau d’Auvours; Régis
s’entendit héler par un officier qu’il connaissait, le commandant de
Kermaheuc, des mobiles bretons: on demandait du monde à la colonne du
général Gougeard, disait cet envoyé, pour appuyer le mouvement des
volontaires de l’ouest et des zouaves pontificaux lancés à la reprise du
plateau. Andarran rallia la colonne Gougeard avec ses compagnies
reformées: ces braves gens firent volte-face, escaladèrent dans la neige
les pentes abruptes d’Auvours, réoccupèrent les crêtes, y tinrent
jusqu’à la nuit aux côtés des zouaves. Action honorable, qui sauva
l’armée de Chanzy. Elle coûta cher; huit officiers des mobiles du Gers
étaient couchés sur le lit de neige sanglante, et parmi eux le
commandant Andarran.
Dieu sait ce qui fût advenu des deux orphelins et de leur maigre
patrimoine, si la tante Sophie ne s’était pas trouvée là. Le vieux
colonel de la Garde disait souvent de sa fille aînée qu’il l’eût
volontiers nommée premier sergent de son régiment.--Ah! si j’avais dans
ma compagnie un fourrier comme la sœur! ajoutait le capitaine Régis. Et
l’on tombait d’accord que Mgr d’Eauze n’eût jamais cédé à l’armée celle
qu’il appelait son grand vicaire en jupons. La vaillante fille avait le
génie du gouvernement; quoique vieille fille, elle avait plus encore le
génie de la maternité. Jacques prétendait que tante Sophie ne s’était
pas mariée pour avoir plus d’enfants. La vraie raison était moins
plaisante: une grande passion trahie, disaient les personnes
d’imagination romanesque; simplement dédaignée, peut-être, par un homme
qui n’avait pas su découvrir les trésors cachés au fond de ces gros yeux
de brave chien, la beauté intime qui rayonnait sur ces traits
irréguliers, lorsqu’une flamme de dévouement les transfigurait. La
souffrance avait fait un bon labour dans ce cœur; sur un sol stérilisé
pour le bonheur égoïste, il ne croissait que des fleurs de sacrifice, de
tendresse et de pitié. On ne les eût pas discernées à la première
inspection: rien de l’héroïne sentimentale, chez tante Sophie; une
robuste gaieté, qui éclatait dans une langue assez verte, un esprit
pratique, autoritaire quand il le fallait. La vieille demoiselle logeait
la judiciaire d’un avoué dans l’âme d’une sœur de charité, elle tenait
tête au vigneron, et roulait au besoin le notaire. Elle eût tondu sur un
œuf et fait pousser du blé sur le rocher, non pour elle, mais pour
donner davantage à ceux qu’elle aimait.
Du vivant de son frère, alors que ses instincts de protectrice étaient
encore sans emploi plus proche, elle se faisait la main en adoptant les
enfants pauvres, les infirmes, tous les misérables à deux lieues à la
ronde; elle apprenait l’art du gouvernement aux dépens des chanoines; le
chapitre accusait tout bas la faiblesse de Monseigneur, qui confiait les
affaires épiscopales à ce coadjuteur envahissant. Mais, à partir du jour
où l’ordonnance de Régis apporta du Mans ces quelques mots, péniblement
tracés au crayon sur une feuille de calepin: «Je lègue mes fils à
Sophie... Elle les élèvera pour servir la France... en soldats...»--à
partir de ce jour, tante Sophie rassembla sur les deux petits et sur
leur héritage ses capacités de mère et de gouvernante. Il faut croire
pourtant qu’il lui en restait des réserves inemployées: quelques années
plus tard, elle s’offrit le luxe d’une fille; une nièce de sa défunte
belle-sœur, pauvre enfant à demi abandonnée par un père dissipateur, et
qui végétait seulette, livrée aux domestiques, dans cette morose maison
dont la façade glaciale attriste l’avenue Gornon. Tante Sophie entreprit
la tâche herculéenne de remettre un peu d’ordre dans les affaires de cet
étourneau de Sénauvert; elle attira la petite Marie à la Bourdette.
Nippée, éduquée par sa bienfaitrice, choyée par les grands cousins dont
elle partageait les jeux, la fillette s’épanouit au foyer où on lui
rendait une famille.
Jacques Andarran était tout du côté de sa mère, tout imagination et
sensibilité, avec de précoces curiosités d’intelligence. Il acheva ses
études à Paris, grâce aux miracles d’économie de tante Sophie. Elle
éprouva un cruel désappointement, quand le jeune homme déclara qu’il ne
se reconnaissait ni aptitude ni goût pour le métier militaire. Il
désirait suivre les cours de l’École des Chartes: Sophie lui en fournit
les moyens, sans comprendre, d’ailleurs, ce qu’allait faire, dans cette
mystérieuse école, son rêveur de neveu. Ce fut le temps où l’étudiant se
lia avec Bayonne et prit pied dans les cercles de la jeunesse
intellectuelle. Il voulut voyager; on vécut de privations à la
Bourdette, afin que Jacques pût voir Venise et Athènes, l’Égypte et la
Syrie. Tante Sophie ne rappela le vagabond qu’au moment où il fallut
faire feu des quatre pieds pour pousser son frère cadet à Saint-Cyr.
Celui-là était bien de la lignée des soldats: volontaire, appliqué,
taciturne, le portrait vivant de ces montagnards bruns et nerveux qui
avaient mis tant de fois le nom d’Andarran à l’ordre du jour des armées.
Sorti de Saint-Cyr en bon rang, Pierre choisit l’infanterie de marine,
partit pour le Soudan. Fières de leur beau sous-lieutenant, tante Sophie
et cousine Marie firent bonne contenance en prenant congé de lui sur
l’appontement de Pauillac: les grosses larmes qu’elles mêlèrent ensuite
disaient assez que les deux femmes perdaient leur Benjamin.
Jacques s’établit près d’elles à la Bourdette et reçut docilement les
leçons agricoles de la tante. Était-ce la vie des champs qui lui
plaisait, ou l’intimité quotidienne avec cette exquise cousine Marie?
Sous les cheveux cendrés de la gamine à laquelle il faisait jadis la
courte échelle aux cerisiers, Andarran retrouvait une sérieuse jeune
fille de dix-huit ans, au regard limpide et clair comme les eaux
printanières de la Gélise; un de ces regards de droiture et de bonté
sous lesquels le cœur de l’homme s’ouvre spontanément, tant paraît sûre
la promesse de guérison qu’ils apportent aux plus secrètes plaies. Mais,
depuis le départ de Pierre, il s’obscurcissait souvent dans les yeux de
Marie, le bleu pâle de la fleur de lin mouillée. Jacques ne pouvait se
méprendre aux indices qu’il constatait avec mélancolie, avec
résignation, car il aimait tendrement le petit frère, lui aussi.
Camarade affectueuse auprès de l’aîné, Marie ne montrait d’intérêt
passionné que pour ces rares et laconiques lettres du Soudan, qui
racontaient les explorations, les aventures, les hauts faits du cher
absent. La jeune fille, d’habitude si calme et si égale d’humeur,
devenait nerveuse quand le journal signalait l’entrée d’un paquebot en
Gironde; elle comptait les heures jusqu’à l’arrivée du courrier de
Saint-Louis.
Quelques années tranquilles passèrent sur les habitants de la Bourdette,
sans autres événements que deux congés du lieutenant. Pendant ces
courtes apparitions de Pierre, Marie de Sénauvert semblait vivre double;
on eût dit sur elle la lumière heureuse qui égaie les champs de genêts,
lorsque les grappes fleurissantes dorent les têtes des sombres buissons.
Tante Sophie échangeait avec l’aîné des regards d’intelligence:
--Cette fois encore, laissons-le retourner chez ses nègres; mais, au
prochain congé, s’il a gagné sa deuxième épaulette, nous les mènerons à
l’église, ou ils diront pourquoi!
Jacques,--Jacques le Fataliste, comme il s’appelait lui-même, avec une
conscience avisée de sa soumission dolente aux duretés de la
vie,--souriait courageusement, tristement. Puisqu’il n’y avait de place
à la Bourdette que pour un seul bonheur, il installerait son stoïcisme à
côté de ce bonheur, il doublerait Tom, le gros dogue des Pyrénées qui
gardait la maison; comme cet humble ami, il subsisterait des miettes
ramassées.
Le philosophe organisait ainsi son existence, quand une secousse
inattendue vint la bouleverser.
Le député d’Eauze s’était laissé mourir. Un matin, à l’ouverture de la
période électorale, on vit entrer dans la cour de la Bourdette une
délégation, petits boutiquiers de la ville et vieux paysans des
paroisses avoisinantes; habits endimanchés, mines solennelles,
contractées par un effort peu habituel sur des problèmes de l’ordre
abstrait.
--Monsieur Jacques, dit en substance l’orateur de la troupe, nous venons
vous trouver rapport à l’élection. Vous connaissez la situation: on va
être mangé par le loup. Ils disent à la ville que l’avocat de Toulouse,
ce charlatan qui tourne depuis deux ans dans nos cantons, passera pour
sûr s’il n’y a pas un bon candidat. Tous les mauvais sujets font pour
lui; les braves gens ont peur, on a souffert tant d’injustices de ceux
qui sont les maîtres! Nous n’avons trouvé personne; tous ces messieurs
refusent. Alors nous avons pensé à vous, monsieur Jacques. Vous avez
étudié, vous savez les lois, et toutes leurs manigances, à Paris. Vous
avez le bras long. Votre digne père nous a conduits contre les
Prussiens, dans le temps; c’est donc bien votre affaire de marcher
maintenant à notre tête contre les éhontés qui ont causé tant de misères
au pauvre monde. Bien sûr que vous n’êtes pas ambitieux, monsieur
Jacques, mais vous ne nous refuserez pas. Comme disait le commandant, on
sait qu’il y a de la bonne moelle dans les os des Andarran, depuis le
temps qu’ils se les font casser pour le pays.
L’assaut surprit Jacques et l’épouvanta. Il avait emporté de sa vie
parisienne un grand fonds de scepticisme politique: ses habitudes
d’esprit le rendaient fort indifférent sur ce chapitre, il se
connaissait impropre à l’action violente et aux passions rectilignes qui
la suscitent. Les querelles locales dont ses oreilles étaient chaque
jour rebattues n’éveillaient chez lui que dégoût; où prendrait-il le
courage de vaincre cette aversion? Où trouverait-il ce qui lui manquait,
la dose d’optimisme et de crédulité requise par l’effort qu’on lui
demandait, l’incessant et stérile effort du politique pour éterniser des
choses qui n’ont pas de durée?
Il se défendit pied à pied. La ténacité paysanne ne lâcha point prise;
elle l’ébranla sans le convaincre. Après une semaine de résistance, sa
conscience troublée devint un champ de bataille où s’entrechoquaient des
mobiles antagonistes: impératif du devoir social et de la tradition
paternelle, claire vue du service que seul il pouvait rendre à ces
pauvres gens, amour du repos, défiance de soi-même, horreur de tout ce
qu’il entrevoyait dans le bas métier de politicien. Et sous ces
arguments avouables, pour ou contre l’acceptation du mandat, de furtives
suggestions du cœur qu’il osait à peine s’avouer: un lâche désir de ne
pas quitter la maison où vivait Marie, de ne pas s’éloigner du foyer
allumé pour un autre, mais qui réchauffait par surcroît l’hôte assis
près de la flamme; une envie contradictoire de s’échapper, de chercher
dans un changement d’existence une diversion énergique au rêve sans
espoir. Avant de rendre une réponse définitive, Jacques tint un grand
conseil avec tante Sophie. La vieille demoiselle fourragea son bonnet de
dentelles noires, d’un geste de main coutumier qui semblait tirer de ces
coques la résolution de toutes les difficultés graves; elle prononça, de
ce ton qui n’admettait guère de réplique:
--Tu dois accepter, mon Jacquot. Rappelle-toi les dernières volontés de
Régis: «Pour servir... en soldats...» Tu n’as pas voulu être soldat:
tant pis pour toi, tu le seras d’une autre façon, moins propre, et plus
dure, à ce qu’on dit. Ton père n’aurait pas reculé; tu ne reculeras pas,
puisque c’est encore une bataille, ici contre nos garnements, là où l’on
t’envoie contre de vilaines bêtes, s’il faut croire tout ce qu’on lit
dans le journal. Allons, le vin est tiré, avale. Il ne sera pas dit
qu’un Andarran ait manqué à nos hommes, quand ils ont demandé assistance
à la Bourdette.
--J’ai d’autres devoirs près de vous, sur le domaine. Qui soignera nos
champs, nos vignes, celles de Pierre et de Marie?
--Voyez l’impertinent! La vieille tante n’est pas sous terre, que je
sache. Est-ce que la vigne a dépéri entre ses mains, quand tu ne te
mouchais pas encore tout seul?
--Mais il faut de l’argent pour une élection. Où le prendrai-je?
--Et le bois de la Gélise? Il n’est pas fait uniquement pour les pies,
j’imagine. C’était notre poire pour la soif: j’ai déjà refusé dix mille
francs de la coupe à un marchand d’Auch. S’il faut davantage, on fera
souscrire nos richards, ces fainéants; puisqu’ils veulent acheter leur
repos aux dépens de mon neveu, ils me le paieront le prix qu’il vaut.
Puis, j’écrirai à notre cousin, le Père Joachim: ils ont trop d’argent
qui dort, à Lourdes, ils peuvent bien le faire travailler une fois pour
la bonne cause.
Le bois de la Gélise était le dernier lopin qui appartînt en propre à
tante Sophie. Elle se révéla chef d’état-major éminent, agent électoral
incomparable. Ce fut elle qui mit en mouvement les grands ressorts:
l’évêché, le tribunal, la chambre de commerce; elle encore,
l’organisatrice et la véritable présidente des réunions, dans cette
salle à manger de l’hôtel Soubiran où une Jeanne d’Arc de bon augure
brandissait son oriflamme sur la tête du candidat. Assistée de Marie,
son aide de camp, la tante passait des nuits à libeller les adresses sur
les convocations, les paquets de bulletins, les ballots de circulaires;
pour un peu, elle aurait collé les affiches aux murailles de ses propres
mains.
Elle avait affaire à forte partie. Le clan adverse était composé
d’agitateurs alertes, bien entraînés, organisés de vieille date,
embusqués dans les loges où se distribuent les places et d’où part le
mot d’ordre aux petits fonctionnaires. Comme la plupart de nos districts
ruraux, l’Eauzan appartenait à cette minorité active qui courbe sous le
joug, par les faveurs et par la terreur, une majorité moutonnière.
Jacques, ancien chartiste, goûtait parfois une volupté d’historien
devant cette transformation moderne de la féodalité: elle lui rendait
intelligibles et présentes les époques où une poignée de gens de main,
bien soldée, habilement manœuvrée par un baron rapace, asservissait
facilement tout un pays.
Il se rappelait un exemple qui avait éclairé pour lui cette loi de
survivance. Au temps où il rédigeait sa thèse sur le vicomte Bernard
Aton, seigneur de Carcassonne au XIIe siècle, ses recherches l’avaient
retenu quelques jours dans la pittoresque cité. Au sommet de la colline
qui porte la relique restaurée par Viollet-le-Duc, entre les clochetons
et les courtines du merveilleux décor d’opéra, tout le moyen âge
apparaît aux yeux en grandes lignes simples. Deux édifices pour les deux
puissances: une belle maison pour Dieu, l’église; une forte maison pour
le seigneur, le château; une enceinte de remparts qui abrite les masures
du petit monde, réfugié sous la protection de ces deux puissances, leur
payant dîme et tribut afin de vivre en sûreté. Tandis que Jacques
admirait cette synthèse de pierre, son guide lui avait montré dans la
rue de la Barbacane, sous un figuier, une modeste maison blanche où
pendaient des panonceaux; et, sur le pas de la porte, un homme au profil
sarrazin, nez en bec d’aigle, moustache grise, cheveux en brosse,
vieille tête d’oiseau de proie camarguais. C’était le notaire Duputel;
ce même Duputel devenu depuis lors ministre, président du Conseil, une
des colonnes de la République; ce Duputel que Jacques allait retrouver
sur le fauteuil de la présidence au Palais-Bourbon.
A l’époque où le jeune homme l’avait aperçu, le notaire de Carcassonne
n’était encore que l’agent principal de l’ancien député opportuniste; il
était déjà le seigneur de la cité. Fort de la protection de son patron,
il tenait tout le petit monde d’alentour par le prêt hypothécaire et par
le Code. Lui aussi, il s’appuyait sur une église, sur un clergé: sur
l’école laïque, ouverte là-haut par ses soins; sur les instituteurs, qui
façonnaient les âmes aux idées les plus propres à maintenir le peuple en
son pouvoir. Quand l’opinion eut glissé sur la pente radicale où il la
conduisait insensiblement, Duputel subtilisa le mandat de son
protecteur, asservit à son ambition la clientèle électorale qu’il avait
formée pour un autre.--Sous des masques nouveaux, avec moins d’étalage
et de brutalité, Andarran avait reconnu le vieil équilibre féodal,
persistant dans la cité du passé. Duputel faisait dans cette enceinte de
remparts ce qu’avait fait au moyen âge le vicomte Bernard Aton; il y
dressait à son service des vassaux qu’il protégeait contre les exigences
de l’État central, moyennant tribut et parfaite soumission. La machine
moderne fonctionnait moins durement que l’ancienne, sans batailles ni
sièges, sans morts d’hommes ni pillages violents, avec des souffrances
muettes chez les porteurs du joug; mais c’était la même machine à
comprimer les faibles, au profit du plus fort, du plus adroit.
Ce souvenir revint à Andarran, au cours de la campagne où il recevait
sous les coups une nouvelle leçon d’histoire. Les comités qui tenaient à
fief la circonscription d’Eauze l’avaient d’abord confiée à un
opportuniste tranquille. Le défunt s’était révélé médiocre serviteur de
leurs intérêts; depuis deux ans, depuis que le législateur diabétique
donnait des espérances certaines, les comités avaient déféré sa
succession à un avocat de Toulouse, un certain Piollard, qui
s’étiquetait radical-socialiste. Ce Piollard, évincé naguère d’un
collège du Roussillon, était un compétiteur redoutable: professionnel
rompu au métier, fort en gueule, magnifique en promesses. Il possédait
quelque argent, les économies d’une chasublière du quartier
Saint-Cernin, qui s’était laissé séduire par cet homme éloquent et
venait de convoler avec lui. Il employait judicieusement les deniers de
la veuve. On le voyait souvent flâner dans les champs, au déclin du
jour; il accostait un paysan:
--Encore au travail, à cette heure! Quelle heure croyez-vous qu’il est,
mon brave?
--Je ne sais pas, répondait le journalier, je n’ai pas de montre.
--Est-ce possible? Pas de montre! Si ça ne fend pas le cœur, à une
époque où notre civilisation devrait répandre ses bienfaits sur tous!
Faites-moi le plaisir d’accepter la mienne, mon ami. Elle n’a aucun
prix, je m’en sers depuis longtemps; vous la garderez en souvenir de
moi. Pas de montre, un honnête travailleur, à notre époque!
C’était toujours _sa_ montre que le candidat donnait au paysan flatté.
Est-il besoin d’ajouter qu’il faisait venir de Besançon, à très bon
compte, un solde de rossignols pour ces largesses?
Le Toulousain avait promis un chemin de fer. Sur divers points du tracé
imaginaire qu’il assignait à sa ligne, on vit apparaître des équipes de
géomètres, ils dressaient les instruments d’arpentage, visaient les
mires, relevaient les cotes. Aux interrogations des paysans, ils
faisaient des réponses évasives et mystérieuses: les premières études de
la future ligne, évidemment! Il ne s’agissait, en réalité, que d’une
rectification de la route voiturière; la profitable équivoque était
entretenue par le conducteur des ponts et chaussées, affilié à la loge
de l’avocat.
Des tours de cette force, Piollard en avait par douzaines dans son sac.
Il avait surtout ce dont Jacques manquait le plus, l’incalculable
puissance accumulée dans un homme par la tension constante de tous les
désirs, pendant des années, vers un seul objet ardemment convoité. Et il
n’avait à aucun degré ce qui empêtrait Jacques à chaque pas, les
scrupules, les délicatesses. Du premier coup, Piollard s’était montré
supérieur dans le choix de la calomnie qui mord sur les imaginations
populaires, de l’amorce où elles se prennent. Il fouillait la vie de
tous les ascendants de son rival, il en exhumait des noirceurs
insoupçonnées. Les services mêmes de ces soldats lui fournissaient le
plus accablant des griefs; fils et petit-fils de prétoriens, M. Andarran
n’avait nécessairement qu’une idée: déchaîner le fléau de la guerre sur
nos paisibles populations. Voter pour M. Andarran, c’était voter pour la
guerre à courte échéance.--Accusation meurtrière entre toutes! Bref,
répétons-le, ce venimeux personnage était un rude compétiteur; et comme
on le jugeait facile à domestiquer, une fois pourvu, l’administration
s’employait pour lui.
Jacques avait commencé la campagne nonchalamment. Bientôt, la lutte
l’excita, le prit tout entier. Chasseur passionné, il retrouvait son
plaisir favori dans cette poursuite hasardeuse des suffrages. Il avait
le sentiment de partir chaque matin pour sa tournée avec une
carnassière, et de la rapporter le soir vide ou pleine, après une
journée de quête dans l’inconnu; parfois bredouille, lorsqu’un village
avait résisté à sa parole; parfois heureux, lorsqu’il sentait la
gibecière lourde des voix conquises dans une commune douteuse. Chasse
plus émouvante, plus dangereuse que l’autre. Fouetté par les outrages
des adversaires, exalté par les dévouements qu’il suscitait chez ses
fidèles, le candidat novice s’aguerrit, se mit à aimer cette vie de
surmenage physique et mental. Il se découvrit des facultés ignorées, une
aisance d’élocution et un don de repartie qui firent merveille aux
réunions contradictoires, sur le foirail d’Eauze, dans les auberges des
bourgades. Les granges des hameaux furent moins propices à son
éloquence: perchés dans le râtelier, les gamins éparpillaient sur la
tête de l’orateur des bottes de foin qui coupaient ses plus belles
périodes. Certains villages du haut pays, où il dut parler sur la place
publique, faute de local assez vaste pour contenir les électeurs, lui
laissèrent des souvenirs radieux: le soleil se levait en face sur les
chaînes neigeuses des Pyrénées, enflammant la parole qu’il jetait à ces
vastes horizons, réchauffant les cœurs des braves gens qui agitaient
leurs bérets, qui l’acclamaient sur la borne où il montrait du geste
cette aube pure des cimes, présage du renouveau qu’il voulait pour la
patrie.
Jacques se persuadait lui-même en développant son idéal, une République
purifiée, réformée, tolérante, respectueuse de tous les droits et de
toutes les consciences, maternelle à tous ses fils au dedans, fière au
dehors et formidable à tous ses ennemis. Il se persuadait lui-même plus
qu’il ne persuadait ses auditeurs, il en eut vite l’intuition. Au début,
Andarran s’était demandé consciencieusement sur quelles idées générales,
sur quelles solutions des problèmes politiques il convenait d’appuyer.
La vanité de ces recherches lui fut bientôt démontrée. C’était l’accent,
et non le sens du discours, qui agissait sur les paysans. Ils
applaudissaient de confiance; après la réunion, ils s’approchaient de
l’orateur, dans le café où l’on trinquait:
--Vous avez bien raison, monsieur Andarran, ça irait mieux comme vous
dites; vous êtes le candidat qu’il nous faut. Mais vous ne permettrez
pas qu’on nous empêche de brûler notre marc, n’est-ce pas? Vous
défendrez les bouilleurs de cru?
Ce fut la seule exigence qu’il rencontra, précise, obstinée, chez ceux
qui lui faisaient crédit pour toutes les questions de haute métaphysique
sociale. Ce point bien éclairci, on lui présentait les timides
suppliques individuelles; chacun sollicitait une petite place, le
redressement d’un arrêt de justice, la levée d’une amende infligée par
la Régie, l’exemption ou le rappel d’un fils pris par le service.
Jacques évitait de s’engager, il inscrivait les demandes sur un carnet
qui devenait déjà son remords, son épouvante, à mesure qu’il sentait
mieux la disproportion entre cette mendicité universelle et son pouvoir
prochain de la satisfaire.
Ses premiers contacts avec le peuple souverain l’avaient renseigné: la
rhétorique des journalistes, les classifications arbitraires où ils
rangeaient des partis nominaux, les prétendus courants d’opinion, toutes
ces inventions des citadins n’avaient aucune application réelle aux
masses rurales, en dehors de quelques meneurs. Conservatrices
d’instinct, avec une déférence passive pour le gouvernement quel qu’il
fût, attachées par tradition à des habitudes religieuses qu’il ne
fallait ni troubler ni imposer, en garde, d’autre part, contre
l’immixtion du curé dans leurs affaires, ces masses étaient surtout
avides de satisfactions réalistes, et toujours en quête d’un défenseur
contre leurs ennemis naturels, contre le fisc, le recrutement, les gens
de loi; capables néanmoins d’entraînements idéalistes, à la voix de
l’homme dont elles subissaient le magnétisme momentané.
Jacques aperçut clairement la naïveté ou l’hypocrisie de ceux qui
feignaient de demander des directions politiques à ces éternels dirigés.
Il reconnut l’âme gauloise, prête à tous les dévouements et à tous les
sacrifices sur un signe du chef qui savait capter sa confiance,
n’exigeant en retour de ce chef qu’une garantie de sécurité et de
protection après la lutte, quand les combattants licenciés retomberaient
dans leur apathie, dans leur impuissance à vouloir, à se concerter, à se
défendre eux-mêmes. Avec quel sourire désabusé il lisait maintenant les
feuilles où l’on attribuait tel succès électoral à l’excellence de telle
ligne politique! L’expérience quotidienne lui apprenait que le
coefficient personnel était tout, dans les élections rurales: le
troupeau ne choisissait pas entre deux doctrines, mais entre deux
bergers.
Durant la dernière semaine, Andarran se multiplia, volant de l’un à
l’autre bout de sa circonscription, parlant cinq et six fois par jour,
passant les nuits à écrire de vigoureux articles pour _le Réveil
d’Eauze_. Il réagissait contre les paniques de ses amis, mobiles dans
leurs pronostics comme les on-dit vrais ou faux qui circulaient dans
chaque estaminet, certains du succès un matin, consternés le lendemain.
Le soir du scrutin, tandis que les bicyclistes apportaient au quartier
général de l’hôtel Soubiran les résultats divergents des cantons, il
passa en quelques heures par toutes les émotions du chasseur, du joueur,
de l’amoureux; et ce fut enfin l’allégresse triomphante de l’hallali,
quand arrivèrent les derniers messages des communes lointaines, perdues
sur la rive droite de la Baïse: elles assuraient une majorité
respectable au candidat indépendant, Jacques Andarran.
Étourdi par les acclamations de ses partisans et par les huées furieuses
des vaincus, porté à bras d’hommes sur ce chemin de la Bourdette où on
le reconduisait aux flambeaux, ébloui par le feu de joie que tante
Sophie allumait dans la cour, grisé de bruit, de champagne, de fatigue
nerveuse, Jacques fut vraiment heureux, cette nuit-là. Jacques le
Fataliste crut un instant qu’il allait jouer un grand rôle dans une
France sauvée par son génie; l’onction populaire venait de le sacrer
pour relever la fortune nationale, pour conjurer les fatalités
accumulées sur la patrie, sur son pauvre cœur d’homme... Marie
paraissait si enchantée en applaudissant de ses petites mains le
vainqueur!
CHAPITRE VII
L’INITIATION
Ces fumées n’étaient pas entièrement dissipées, quelques jours après
l’élection, quand le député d’Eauze descendit de son wagon dans ce Paris
qu’il revenait conquérir. Un ami lui avait retenu un logement tranquille
au faîte de la vieille maison, aujourd’hui démolie, qui s’élevait à
l’angle de la petite place Saint-Thomas-d’Aquin, en face de l’église.
Andarran connaissait cet appartement, occupé pendant de longues années
par Xavier Marmier; introduit autrefois chez l’aimable conteur, il avait
souvent gravi le raide escalier et trouvé bon accueil sous les toits,
dans ce magasin de bouquiniste amoureusement empli de livres rares. Le
vieil homme et ses vieux livres avaient disparu; mais, de la pensée
éteinte et de la bibliothèque dispersée, il restait dans ces deux
chambres une atmosphère de recueillement. Elle serait propice, pensait
Jacques, à la méditation des hauts problèmes politiques où il allait
s’absorber.
Du logis reconnu, il ne fit qu’un saut au Palais-Bourbon. Ce ne fut pas
sans un léger battement de cœur qu’il entra dans la froide cour
d’honneur, qu’il franchit pour la première fois ce seuil derrière lequel
il pressentait tant de graves devoirs, tant de lourdes responsabilités.
On lui délivra à la caisse une médaille d’argent: sur l’avers, une
vierge au profil auguste, coiffée du bonnet phrygien, se dénommait
République Française; au revers, entre les branches de chêne, le nom de
Jacques Andarran s’inscrivait dans un cartouche, protégé et glorifié par
la banderole où on lisait: _Suffrage universel._ L’employé respectueux
lui remit en outre les insignes, le «baromètre» et l’écharpe tricolore à
glands d’or: Jacques se rappela dans la suite, avec une ironie un peu
honteuse, le sourire de plaisir que sa glace lui avait renvoyé, tandis
qu’il essayait cette écharpe en imaginant la prochaine occasion de
l’arborer dans les rues d’Eauze, à l’enterrement ou au mariage d’un
notable électeur. Il fut gratifié d’une carte de circulation sur tout le
réseau ferré de la République; et le caissier lui compta sept cent
trente-cinq francs, son indemnité du premier mois, défalcation faite
d’une retenue pour la buvette: la somme reluisait en billets neufs, en
pièces étincelantes du dernier coin et de la dernière frappe.
Ainsi comblé, salué très bas par les garçons de salle qui le guidaient,
dans le dédale de l’intérieur, jusqu’à la questure, Jacques se sentait
devenir souverain: un de ces potentats à la mine solennelle et affairée
qui se hâtaient, une grosse serviette de maroquin sous le bras, vers les
bureaux des commissions. Comme il donnait une signature dans le cabinet
des questeurs, un de ses co-souverains lut le nom, s’approcha:
--Mon cher collègue, heureux de souhaiter la bienvenue à un compatriote;
permettez-moi à ce titre de vous recommander ma candidature: Saccalaïs,
d’Aire-sur-l’Adour. On doit élire demain un titulaire pour la place
vacante de troisième questeur: je suis sur les rangs. Je n’ai pas à
rougir de mon humble situation de fortune. Sept enfants, une vie de
labeur au service de la République. Nous sommes logés si à l’étroit que
mon travail s’en ressent: je ne sais vraiment pas ce que j’ai griffonné
ce matin sur mon rapport à la commission des douanes; pendant que
j’écrivais, mon petit dernier battait du tambour dans mes oreilles.
Aussi n’ai-je pas le droit de refuser un logement au Palais-Bourbon,
puisque mes collègues ont pensé à moi. Tous ceux de votre département me
sont acquis. Vous m’en auriez voulu de ne pas vous prévenir, en bons
voisins de circonscription que nous sommes. Sept enfants! Je compte sur
vous demain, n’est-ce pas?
--Peste! on me demande déjà quelque chose, pensa Andarran.
Surpris, mais flatté, il s’efforça d’oublier sa nouvelle importance et
de reprendre un air dégagé, à l’appel de Bayonne, qui l’attendait dans
le salon de la Paix. Son camarade le félicita d’une voix railleuse.
--Toi aussi, mon pauvre vieux! Compliments. Mais que diable viens-tu
faire dans cette galère?
--Je viens essayer d’y faire un peu de bien, répondit sérieusement
Andarran.
--Tu as drôlement choisi l’endroit. Je vais t’introduire dans le cirque
où nous te dévorerons.
Les deux députés traversèrent la longue salle des Pas-Perdus, presque
vide à cette heure. Quelques reporters vaguaient devant le Laocoon; ils
toisèrent curieusement le «nouveau», s’empressèrent autour de Bayonne
comme des mouches sur un morceau de sucre. Le chef socialiste leur
émietta de menus renseignements et poussa la porte interdite aux
profanes. Jacques pénétra dans le sanctuaire avec le sentiment d’aise
glorieuse que donne l’initiation à un privilège. Devant lui s’étendait
la perspective des «Couloirs»; nom générique et fort impropre de ces
grands vestibules sévères dont les trois principaux prennent jour sur la
cour d’honneur par de larges baies vitrées. Cinq ou six promeneurs en
avance arpentaient les dalles.
--Ici tu feras, bon an mal an, des centaines de kilomètres, dit Elzéar.
C’est hygiénique et abrutissant.
Il mena son compagnon à la bibliothèque. Jacques admira les plafonds de
Delacroix et quelques beaux vieux livres sur les rayons. Ils avaient cet
air exilé, commun aux livres et aux femmes que personne n’aime ni ne
caresse.
--Je te recommande cette retraite paisible, c’est la seule dans tout le
bâtiment. On n’y vient que pour arranger tranquillement un duel, ou pour
écrire à cœur reposé des lettres d’amour, les jeunes; pour y sommeiller
mieux qu’en séance, les vieux. En voici précisément un qui digère, les
yeux clos sur un rapport, au fond de ce fauteuil confortable: M. Chasset
de la Marne, président du centre gauche, originaire de la Champagne,
qu’il représente, et de 1830, qu’il continue. Tu le cultiveras. C’est un
homme de bon conseil; il te donnera toujours celui de ne pas te
compromettre. C’est surtout un homme de conseils d’administration. Il
les collectionne avec l’adresse des chimpanzés, dont il a conservé le
facies. Beaucoup de talent, d’ailleurs: parle très bien, pour ne rien
dire; économiste, juriste, utile à feuilleter. Je ne te présente pas: un
passeport de ma main le préviendrait à jamais contre toi. Il estime que
je veux le dépouiller du capital qu’il n’a pas et de ce qui lui en tient
lieu, les quatre-vingt mille livres de rente que lui font les Sociétés
industrielles véreuses auxquelles il loue sa respectabilité. Penses-tu
qu’il ait raison de défendre un état social aussi nourrissant?
--Mène-moi à la salle des séances, interrompit Andarran; il faut que j’y
marque ma place.
--Oh! crois-tu que ce soit bien nécessaire? Tu y entreras si rarement!
Allons plutôt à la buvette.
--Ne plaisante pas. Je viens ici pour faire mon devoir, tout mon devoir.
--En ce cas, ton devoir est dans ces couloirs: on y décide les destinées
du pays. La tribune, c’est bon pour nous autres, les bavards, les partis
qui préparent l’avenir; ceux qui gouvernent le présent opèrent sur ce
grand marché d’hommes. Là-bas, on ne déplace jamais un bulletin de vote;
ici, on les maquignonne. Et il n’y a que les votes qui comptent. Les
discours s’envolent, les votes demeurent. Là-bas, c’est le théâtre, la
parade; ici, dans la coulisse, c’est la réalité des choses. Notre régime
de libre discussion--tu t’en convaincras chaque jour davantage--assure
le pouvoir effectif à quelques silencieux, aux puissances occultes qui
chuchotent le mot d’ordre derrière un de ces piliers. Ah! mon conscrit,
crois-en un orateur renseigné sur la vanité de ses succès; et regarde la
salle où nous entrons: à cette heure, dans son abandon matinal, ce
violon au repos ne te rappelle-t-il pas un vers fameux de Mallarmé?
Insolite vaisseau d’inanité sonore...
Dans le grand hémicycle désert suintait cette tristesse particulière aux
salles de théâtre, le matin, quand le vide et le silence y paraissent
lourds, presque inquiétants, par comparaison avec la foule, le bruit,
les lumières qu’on a coutume d’y retrouver. Andarran jeta un regard
circulaire sur les parois massives de l’amphithéâtre; une exclamation
involontaire lui échappa:
--Tiens, il n’y a pas de fenêtres!
Pas de fenêtres, pas de jours sur l’extérieur, aucune communication avec
l’air libre et le pays ambiant. Un four hermétiquement clos, une machine
à air comprimé qui devait favoriser la formation d’une atmosphère peu
renouvelable. Pour y voir plus clair, pensait Jacques, pour aérer, pour
recevoir les bruits du dehors et y répondre, il faudrait briser les
vitres de ce plafond, avare de la clarté qu’il tamise.--L’absence
d’ouvertures dans ces murailles de prison, les mœurs et les conventions
théâtrales imposées aux acteurs par la configuration d’un théâtre,
telles furent les impressions dominantes que cette première inspection
laissa au néophyte.
On lui avait donné à la questure le numéro d’un pupitre sans
propriétaire. Il alla marquer sa case, sur les gradins du centre qui
confinent à l’aile droite de l’hémicycle. Jacques avait choisi cette
place dans la travée où se groupaient quelques députés de sa région,
ceux dont le programme se rapprochait du sien. Ses voisins immédiats
étaient Louis Couilleau, du Rouergue, et Julien Rousseblaigue, de
l’Armagnac.
--Du fond de l’hémicycle, Bayonne l’interpella ironiquement:
--Au fait, c’est vrai: tu dois siéger par là; tu es un rallié!
--Elzéar! tu n’as pas honte? répliqua Andarran d’un ton piqué. C’est toi
qui ramasses cette médiocre plaisanterie, bonne tout au plus pour mes
adversaires du chef-lieu! Tu sais mon âge et mes sentiments; tu as lu en
moi depuis l’enfance: indifférent en politique jusqu’à ces dernières
semaines, je n’ai connu d’autre gouvernement que la République, je n’en
ai pas servi d’autre, je n’en vois pas d’autre possible. N’ayant jamais
été l’allié de personne, comment serais-je un rallié? Je viens dans la
maison commune au même titre que vous tous, pour essayer d’y faire
triompher mes idées.
--Voyez-vous ce monsieur, qui voudrait qu’on lui inventât une petite
étiquette pour lui tout seul! Apprends qu’ici, bon gré mal gré, chacun
doit rentrer dans une de nos classifications officielles. Rallié tu es,
rallié tu resteras.
--Allons donc! C’est idiot! s’écria Jacques avec humeur.--Tu connais
bien mes pensées intimes...
--Qui te parle de pensées? S’il fallait s’enquérir de la pensée des gens
pour les classer! On a le nez fait d’une certaine façon, on a certaine
provenance, certaines amitiés; on est étiqueté d’après ces signes
extérieurs. C’est bien plus commode, et plus vraiment philosophique, tu
le reconnaîtras un jour: la pensée change, le nez reste. En attendant,
vil rallié, compte sur nous tous, sur moi tout le premier, pour te
paralyser en te clouant au front cette épithète infamante.
--Mais c’est de la canaillerie!
--Non, c’est de la politique. Tu te rattraperas, d’ailleurs, en
injuriant le socialiste que je suis.
--Tu ne crois pas ce que tu dis, Elzéar. Je combattrai l’ensemble de tes
doctrines, je les tiens pour chimériques et dangereuses; mais je goûte
quelques-unes de tes idées, je te soutiendrai loyalement quand tu
tâcheras de les faire accepter.
--Mon pauvre ami! Avant que la cloche de Duputel ait sonné trois fois,
tu me renieras; tu hurleras avec ceux qui t’entourent, de confiance, dès
que j’ouvrirai la bouche, sans savoir ce que je vais dire.
--Jamais!
--Dès demain. Sur la porte de l’enfer où tu viens de pénétrer, il est
écrit: Vous qui entrez, laissez ici toute justice,--et même toute votre
personnalité.--Maintenant, en route pour la buvette: on y ment un peu
moins que sur ces tréteaux, on s’y invective avec plus de bonhomie et de
sincérité.
Dans la chambre carrée qui donne sur le jardin en terrasse, devant un
long comptoir tout pareil à celui des estaminets, une douzaine de
députés absorbaient diverses boissons. D’autres fumaient sur le divan,
au-dessous du tableau où les _Conscrits_ de Dagnan-Bouveret emboîtent le
pas au porte-drapeau. Tous socialistes, ces clients matineux de la
buvette: Jacques en fut averti par l’accueil familier qu’ils firent à
Bayonne, par quelque chose d’intransigeant dans l’air des visages, la
coupe des vêtements, le ton des paroles. Elzéar eut un regard de fierté
satisfaite, l’éclair aux yeux du général qui passe en revue de bons
soldats. Il prit à part son ami:
--Salue et tremble. Ce sont mes troupes. Tu surprends ici une des
raisons de leur force. A cette heure, il n’y a guère que des socialistes
dans ce palais d’où ils sortiront les derniers. Les imbéciles te diront
que nos gens accourent dès le matin pour déjeuner gratuitement d’un
bouillon et d’une sandwich. Sottise! Les socialistes savent ce qu’ils
font. Vos bons bourgeois du centre et de la droite s’attardent à leur
repas, à leurs affaires, à leurs plaisirs; ils viennent ensuite aux
séances comme à une corvée, pour quelques instants; ils ne sont députés
qu’à certaines heures. Les socialistes le sont toujours et ne sont que
cela. Ils ne _viennent_ pas à la Chambre, ils y _vivent_. C’est leur
cercle, leur maison, leur foyer. Ils font corps avec le bâtiment, ils se
sentent chez eux et à l’aise dans l’auberge où les autres sont de
passage. Etre de la maison, en être avec joie et continuité, voilà une
des forces qui compensent notre infériorité numérique et nous
constituent les maîtres de céans. Tu apercevras plus tard les autres
causes de cette maîtrise. Détaille-moi ces gaillards, observe leurs
mâchoires, leurs mains préhensiles, le feu de la résolution dans leurs
yeux, la combativité de tous leurs muscles. Quelle physiologie
d’attaque! Hein! ils sont beaux, mes loups maigres, et bons à lancer sur
le troupeau des moutons gras?
--D’accord, dit Andarran. Mais ne se méfient-ils pas, ces loups, du
compagnon qui fréquente dans les bergeries élégantes?
--Ils me subissent et me jalousent. Quelques-uns m’exècrent. Au fond,
ils ne me pardonnent pas mes redingotes, mes goûts, mes amis et mes
dîners de l’hôtel Sinda. J’en vois là qui ruminent déjà l’exécution du
traître, du renégat. Bah! le gros du parti me subira jusqu’au bout, ils
sont trop pauvres en hommes.--Deux heures, bientôt: allons voir
l’arrivée des moutons gras.
Elzéar et Jacques repassèrent dans le salon des Conférences. A l’une des
extrémités de la longue pièce, un Henri IV de marbre, cuirassé,
goguenard, se dresse en pied dans un faisceau de drapeaux espagnols; il
domine la table où s’amoncellent les journaux.
--Les drapeaux modernes, s’écria Bayonne;--ceux qui mènent à la victoire
et qu’il faut conquérir... ou acheter. Vois comme on se les arrache, ces
loques déchirées, froissées par des mains fiévreuses; vois comme nos
collègues brandissent les hampes de bois où elles pendent. Regarde, ils
arrivent: ils vont droit à la boussole, à la table des journaux;
officiers et passagers du navire consultent en montant sur le pont la
rose des vents, pour reconnaître la route du jour. Les chefs de groupe
interrogent les grands organes de la presse; les provinciaux scrutent
anxieusement les feuilles de leur région. L’électeur est-il satisfait?
Comment pense-t-il? Quelle palinodie exige-t-il encore? Chacun rectifie
ses positions, ses votes, d’après les indications capricieuses de la
boussole. Est-ce pour calmer leurs consciences qu’on a gravé sur le
socle de la statue ces paroles du roi Henri:--«La violente amour
que j’apporte à mes sujets m’a fait trouver tout aisé et
honorable?»--_Électeurs_, au lieu de _sujets_, lisent nos honorables; et
ils trouvent aisées toutes les capitulations.
--Il me paraît qu’on s’empresse surtout là, observa Jacques.
Il montrait l’immense table de fer à cheval, couverte d’écritoires et de
papiers aux majestueux en-têtes, qui remplit jusqu’à la cheminée
monumentale tout le reste du salon. Les arrivants s’installaient aux
rares places libres, déchargeaient sur le drap vert leurs serviettes
bourrées de paperasses.
--Oui. Tu vois ici le réfectoire du grand Ordre mendiant. De tous les
noms qui pourraient définir le Parlement, c’est encore celui qui
convient le mieux: l’Ordre mendiant du XIXe siècle. Fouille chacune de
ces serviettes, chacun de ces dossiers formés durant de longues stations
matinales dans les antichambres ministérielles; penche-toi sur ces
forçats de la correspondance: d’un bout du fer à cheval à l’autre, tu
retrouveras quatre type de lettres, toujours les mêmes. Lettre de
l’électeur ou du petit fonctionnaire, qui sollicite une place, un
passe-droit, un avancement. Lettre du député au ministre, pour
recommander instamment la demande désorganisatrice des services publics.
Réponse du ministre, câline et dilatoire: bonne note prise, examen
sérieux, promesse de faire droit à la première occasion favorable...
Réponse du député à l’électeur: une amplification de la vague promesse
ministérielle, un mensonge servile qui va enflammer les espérances,
là-bas, au village, et y propager la contagion chez les quémandeurs.
Nous tournons ainsi dans le cercle vicieux de la mendicité
parlementaire: l’électeur mendie des faveurs chez le député, qui les
mendie chez le ministre, lequel mendie les votes du député, qui mendie
les suffrages de l’électeur. Comment cette table ne croule-t-elle pas
sous le poids des millions de mensonges qu’elle a portés?
--Tu en parles à ton aise, risqua Jacques.--Vous ne mendiez pas, vous
autres socialistes; vous exigez, l’escopette au poing, et vous obtenez
davantage.
--Bon, fit en riant Bayonne, je vois que tu te formeras vite. Mais
j’aperçois Aristide Asserme: il achèvera ton éducation. Tu l’as connu au
café d’Harcourt, au temps où il ne faisait que de mauvais vers? Renoue
avec lui, il n’y a pas de meilleur pilote. Moi, je suis trop
compromettant, je te laisse; il ne faut pas qu’on te voie débuter à mes
trousses, on soupçonnerait quelque noir complot.
Elzéar ne disait pas toute la vérité. La princesse Véraguine lui avait
donné rendez-vous à l’exposition des aquarelles. Rejoindre Daria,
reprendre avec elle et pousser plus loin la conversation de la veille,
ce désir impatient ne lui permettait pas de tenir en place.
Andarran renouvela connaissance avec Asserme. Aristide nommait les
députés notoires. Instruit et amusé par les remarques malicieuses du
«Canaque», Jacques observait.
La ruche s’emplissait d’un bourdonnement caractéristique, colloques
discrets, éclats de voix, fusées de rires ou d’indignations bruyantes
dans les groupes où un orateur pérorait. Ces groupes se formaient un peu
partout, au salon des Conférences, à la buvette, dans les trois
vestibules. Un meneur en vue y disait les nouvelles, les pronostics de
la journée, il rétorquait les arguments d’un contradicteur. Les
auditeurs de toute nuance venaient aux écoutes, l’oreille tendue, avec
une curiosité inquiète dans les yeux, et, sur leurs figures badaudes ou
futées, les perplexités d’une irrésolution qui cherche à s’orienter. Des
couples faisaient les cent pas; un des deux interlocuteurs prenait
l’autre sous le bras ou lui jetait familièrement la main sur l’épaule:
il insinuait un avis, parlait bas, visiblement en train de convaincre un
esprit récalcitrant. On arrêtait au passage, on entourait les vétérans,
les anciens ministres, les «amis de Gambetta»; ces derniers paraissaient
investis d’une autorité particulière, nimbés de l’auréole des apôtres
qui survivent au dieu et gardent sa doctrine. D’autres constellations se
formaient autour des jeunes astres, les députés ministrables de la
nouvelle génération: ceux-ci semblaient protester par toutes leurs
façons contre l’exubérance et le débraillé des «amis de Gambetta».
Soignés de leur personne, gourmés, autoritaires, boutonnés dans leur
gravité précoce, de l’air du fossoyeur qui prend mesure d’un vieillard,
ces jeunes gens regardaient blanchir, incultes et démodées, les barbes
opportunistes. Dans les coins, à des places accoutumées, par paquets de
trois ou quatre, des augures conspiraient. D’autres, vautrés sur les
rares banquettes de ces salles démeublées, fumaient, baillaient; ils
avaient sur le visage le désœuvrement des habitués, dans un café où l’on
aurait méchamment enlevé cartes et dominos.
Ce désœuvrement était plus sensible dans la pièce de droite, le salon
Pujol. La correction des physionomies et des vêtements y révélait
l’opinion dominante. Les membres de la droite erraient de ce côté: on
eût dit des voyageurs étrangers, perdus dans le va-et-vient d’une gare
où ils attendent un train qui ne part jamais. A gauche, dans le salon
Delacroix, affairés et gesticulants, les radicaux se communiquaient des
renseignements, des articles de journaux, des projets de loi. Émissaires
et flâneurs de ces deux camps extrêmes venaient confluer dans le grand
courant central; il tournait sur lui-même, avec des remous, des
stagnations et des rapides, entre les murs de la salle Casimir-Périer,
plus vaste et plus fréquentée que ses deux annexes latérales. Les
péripatéticiens déambulaient sous le geste du _Mirabeau_ de Dalou, qui
dit son fait à M. de Brézé.--Un promenoir de prison,--ce fut l’image
suggérée à Jacques par le long manège aux murailles nues, où les mêmes
hommes arpentaient perpétuellement les mêmes dalles de ce même pas qui
ne conduit nulle part.
Un trait significatif le frappa. Assis ou ambulants, couplés pour un
entretien intime ou groupés dans une conversation générale, la plupart
de ces hommes écoutaient distraitement celui qui leur parlait; une
moitié de leur attention était visiblement aux aguets, tendues vers
quelque autre objet. Leurs regards dévisageaient les allants et venants,
s’épiaient mutuellement dans la défiance universelle. Chacun paraissait
tiraillé par une ou plusieurs préoccupations, recherche d’un
renseignement, choix du vote qu’il faudra émettre, attente d’un collègue
à consulter, affût du ministre qui va passer. Un membre du cabinet
traversait-il les salles, des solliciteurs de toute opinion fondaient
aussitôt sur lui, une grappe s’attachait à ses pas: les mendiants
mendiaient. Le plus diligent prenait affectueusement sous le bras
l’Excellence, il exposait longuement son affaire, tandis que les autres
guettaient, étudiaient les papiers qu’ils tiraient de leurs poches,
suivaient la piste comme des chacals. Le ministre louvoyait, gagnait une
issue, se débarrassait par d’habiles manœuvres d’une partie des
assaillants. Quelques-uns le quittaient en se frottant les mains.
--Enfin! j’ai mon juge de paix... j’ai mon percepteur... Enfin! j’ai
fait sauter mon substitut... soufflaient joyeusement à leurs amis les
gagnants de la tombola des fonctionnaires. Et ils couraient au bureau du
télégraphe, talonnés par la crainte d’être devancés dans l’envoi de la
nouvelle qui attesterait leur influence, satisferait les rancunes de
leurs partisans, consternerait leurs adversaires.
--Enfin! je tiens les palmes de mon dentiste! dit Rousseblaigue, qui
venait fusionner avec son futur voisin de stalle.--Un de mes agents les
plus dévoués! Figurez-vous qu’il était proposé depuis cinq ans pour les
palmes académiques, et toujours différé, parce qu’une note du dossier
l’accusait d’arracher des dents au couvent des Ursulines... des dents
cariées de cléricalisme! Trois ministres de l’instruction publique m’ont
lanterné, ils se léguaient le dossier, aucun d’eux n’osait passer outre
à la note marginale du préfet. Cela ne s’invente pas: j’ai vu le
dossier, et la note.
Les solliciteurs éconduits par le ministre s’éloignaient la menace aux
lèvres.
--Les misérables! grogna M. Cornille-Lalouze en serrant la main
d’Asserme,--ils se suicident; ils ne veulent pas me débarrasser de mon
sous-préfet, qui nous trahit!
Aristide tira Jacques par la manche.
--Fuyons, ce serait trop long. Chacun raconte ici l’histoire de son
sous-préfet aux collègues, qui n’écoutent pas et pensent au leur. Tas
de maladroits! On doit apprendre à extirper soi-même ces
parasites--Bonjour, Caqueville!
--Ancien greffier, Normand de pur sang, reprit Asserme derrière l’homme
maigre qui venait de passer, avec une dignité réfléchie dans la
démarche.--Tous les hivers, le ménage Caqueville donne deux ou trois
petits bals aux familles des collègues, aux connaissances parisiennes.
Le lendemain, chaque invité reçoit une lettre de quête des demoiselles
Caqueville: le généreux député fait passer les fonds qu’il recueille à
une œuvre de sa circonscription, comme don personnel. Tenez-vous pour
averti, si vous êtes prié.
--Fi! quelle indélicatesse!
--Non; c’est de la politique--Ah! ce bon Paulin Renard, dit «la Terreur
des poupons!» Le plus jovial des commis voyageurs. Il représente un de
ces départements voisins de Paris où l’une des grosses industries est le
nourrissage des enfants assistés de la Seine. Chaque paysan s’y fait des
rentes sur la Ville en élevant nos bâtards. Un électeur vote-t-il mal,
envoie-t-il son petit parisien à l’école des frères? Renard menace
aussitôt le délinquant du retrait de l’enfant, et l’on sait que ses
accointances avec la municipalité parisienne lui permettent de réaliser
sa menace. Il tient par là tout son arrondissement.
--Mais c’est une infamie! s’écria Jacques.
--Non; c’est de la politique, fit Asserme, avec une nuance de
considération involontaire pour un collègue aussi avisé.--Voilà le gros
Mirevault, qui revient de présider la commission des douanes. Sur
celui-là, rien à dire. Le type de ces grands bourgeois, honneur de la
République qu’ils ont fondée. Un homme d’œuvres, hautement estimé dans
le protestantisme français. Une jolie fortune, clairement gagnée dans la
fabrication des tissus. Un décorum parfait dans une belle vie
républicaine, toujours à l’avant-garde du parti, et conduite pourtant
avec une prudence qui n’abandonne rien au hasard. Mirevault n’a pas dit
son dernier mot. D’autres brillent plus et passent vite. Il attend en
magasin, terne et solide comme le drap noir qu’il fabrique. C’est une
des réserves de notre personnel politique.
Un bruit de crosses de fusil qui retombaient sur le pavé interrompit
Aristide. Majestueux, entre deux haies de soldats, le président
s’avançait vers la salle des séances. Jacques revit Duputel, son profil
sarrasin, sa tête blanche d’oiseau de proie; l’ancien notaire n’était
guère changé, depuis le jour lointain où le jeune homme l’avait aperçu,
au seuil de l’étude, dans la rue de la Barbacane, à Carcassonne.
--Singulier bonhomme, murmura Asserme;--et subtil mystérieux, il met
toute son adresse à glisser sur les hauteurs en dérobant ses voies, sans
laisser de traces ni de prises. Un lièvre alpestre. Quand il quitta la
présidence du Conseil, une affaire m’amena un jour chez lui, dans le
petit hôtel grisâtre qu’il occupe au fond d’un quartier retiré, aux
Ternes. La froide nudité de son cabinet de travail me frappa: un bureau
impersonnel d’ingénieur départemental, des cartonniers, des dossiers;
pas un bibelot d’art, pas une fantaisie. Sur la table où il écrivait, un
seul objet: un gros peloton de ficelle dans une soucoupe. Ce peloton de
ficelle, c’est tout Duputel. Durant ces sottes histoires du Panama, où
personne ne songeait à le mêler, j’eus occasion de repasser devant
l’hôtel: les soupiraux des caves étaient bouchés de frais, comme si le
propriétaire eût voulu rompre toutes communications avec l’air
extérieur, pendant la tourmente.
Jacques entra dans l’hémicycle. Seul de son espèce, il vit les
sténographes, les secrétaires et le président en face des banquettes
vides. Derrière le fauteuil présidentiel, contre un mur tout machiné
d’appareils, de téléphones, de tubes d’appel, le secrétaire général et
ses employés se tenaient sur la plate-forme de cet autel à plusieurs
étages qui constituait le bureau. Duputel se détachait là-haut sur un
bas-relief de style Louis-Philippe. Jacques s’étonna du symbolisme des
sujets: la France tendait une couronne de palmes à ce Dieu mal famé,
Mercure; un jeune guerrier en bonnet phrygien repoussait les Sciences et
les Arts, femmes qui laissaient tomber leurs luths. Le président,
debout, marmonnait à voix basse des projets de loi: on eût dit un prêtre
qui récitait machinalement les oraisons rituelles dans une église
déserte.
Un par un, quelques députés entrèrent, gagnèrent leurs places. Ils
causaient ou faisaient leur correspondance. Quand ils furent une
cinquantaine, l’un d’eux monta à la tribune. L’orateur, un Méridional
chevelu et grasseyant, entama sa harangue:
--Messieurs, les raisins secs sont l’épée de Damoclès suspendue sur la
viticulture française...
Andarran s’informa près de son voisin Couilleau. Celui-ci haussa les
épaules.
--Laissez dire. C’est la loi sur la réforme des boissons, sur la surtaxe
de l’alcool. Elle revient depuis dix ans, quand on n’a pas autre chose à
faire. On n’aboutira pas encore cette fois. Vous défendez comme nous les
bouilleurs de cru, n’est-ce pas? Eh bien! nous sommes les plus nombreux.
Lorsque la loi sera à peu près sur pied, nous la culbuterons à un
tournant. Use ta salive, mon bonhomme! Venez, allons fumer une cigarette
et savoir ce qu’on raconte dans les couloirs.
La plupart des députés présents s’évadaient de la salle. Jacques se
laissa entraîner par les déserteurs. Il se sentait déjà devenir une
goutte amorphe, involontaire, dans les remous capricieux de cette masse
fluide en mouvement.
CHAPITRE VIII
CEUX D’AUTREFOIS
Sur les degrés qui raccordent le parquet exhaussé de l’amphithéâtre au
plain-pied des couloirs, il se heurta contre Bayonne. Le socialiste
revenait du dehors, le chapeau sur la tête, l’air soucieux. Après
quelques instants d’entretien dans le vestibule de l’Exposition, Daria
l’avait renvoyé, avec des reproches sur son peu d’assiduité à la
Chambre.--Sa tâche était là, lui avait redit énergiquement la belle
passionnée de cerveau, et là le champ de bataille où elle voulait être
conquise. Ce n’était point par une cour mondaine, mais par des actes
pour la cause, qu’il devait prouver son amour. Elle s’inquiétait des
mauvais bruits, flottement dans les troupes socialistes, suspicion
naissante contre un chef qui oubliait d’être actif. Il fallait veiller:
chaque jour n’amenait-il pas une occasion? Hardiment saisie, l’une
d’elles pouvait hâter le triomphe.
--Allez me mieux aimer en aimant ce que je veux,--lui avait-elle répété
en le congédiant, avec cette caresse tranquille d’un regard distant qui
l’enchantait et l’exaspérait, qui donnait tout d’avance à la condition
que l’on ne demandât rien. Elzéar rentrait, tenaillé par son désir,
enfiévré par cette beauté tentatrice qu’il avait tenue, là, si proche en
imagination, presque possédée, toujours fuyante.
--Tu rentres? dit Jacques.--Il n’y a personne. On n’écoute pas. On ne
fait rien.
--Oui, nous ne faisons rien. Nous ne savons plus vouloir, agir, vaincre
vite. Moi tout le premier. C’est peut-être que nous ne savons plus aimer
vraiment: comme on aime, en s’emparant par force d’amour de l’objet
subjugué.
Le jeune homme se parlait à lui-même, répondait à une pensée intime.
--Ah! si, reprit-il, et son visage s’éclaira d’un sourire;--il y a
pourtant celui-là. Celui-là n’a jamais vu, ne verra jamais ce qu’il
aime, mais il l’aime bien!
Il montrait un personnage étrange qui venait à lui. Ce haut et puissant
vieillard portait fièrement une tête aux traits accentués, surmontée
d’un feutre tyrolien très clair, très large, très bossué, couvre-chef
crânement campé de côté sur les longues boucles blanches qui battaient
le col de l’habit. Également blanche comme neige, une barbe de fleuve,
divisée en deux branches, descendait sur le gilet de velours noir à
fleurs grenat. Aux goussets pendaient deux chaînes, chargées de
breloques et de tiges de corail, tintinnabulantes sur le ventre. Le
grand corps était enveloppé dans les pans flottants d’un paletot
noisette, avec des revers et des parements de manche en astrakan noir;
un pantalon à la hussarde, de même nuance que le paletot, bouffait sur
les bottes. Dans le costume et la mine, dans la démarche victorieuse
encore sous l’alourdissement de l’âge, il y avait du capitan, du poète
romantique, du marchand d’orviétan. Et Jacques n’eut cependant pas envie
de rire, quand cet antédiluvien solennel dit à Bayonne avec emphase:
--Citoyen, je n’ai pas eu l’occasion de te féliciter sur ton dernier
discours. Bravo! J’ai cru réentendre le grand Lassalle. Courage, jeune
homme! Penché depuis soixante ans sur le berceau de la Liberté, je ne la
verrai pas triomphante; mais je m’en irai plein d’espoir, si je laisse
l’auguste enfant dans des mains comme les tiennes.
L’homme alla se commander un grog à la buvette. Un petit abbé l’arrêta,
lui demanda sa signature pour un projet de loi ouvrière; le vieillard
s’inclina poliment, il engagea une discussion cordiale avec le collègue
en soutane.
--Cantador,--murmura Bayonne redevenu gai;--Cantador, démocrate,--comme
il mettait jadis sur ses cartes.
--Eh! quoi? fit Andarran.--Cantador, le Cantador de 48, le chef des
gardes nationales à Düsseldorf?
--Lui-même: l’insurgé de Düsseldorf, de Venise, de partout, le compagnon
de Garibaldi dans l’expédition des Mille et dans la campagne de France,
le colonel de la Commune qui eut les plus flamboyants uniformes. Il
raconte volontiers, il a fini par croire lui-même, et c’est peut-être
vrai, qu’il a conspiré avec Mazzini, fraternisé avec Pie IX, assassiné
avec Orsini, enlevé la princesse Belgiojoso. Ce n’est pas un
révolutionnaire, c’est la Révolution faite homme; universelle et
éternelle, car nous ignorons tous son âge, à ce Joseph Balsamo de la
Révolution. Nul n’a jamais su de quel pays était Cantador, de quelle
Allemagne ou de quelle Italie. Possible même qu’il soit Français,
puisque le voilà député. Après la Commune, il est allé se terrer dans
une crique de la côte niçoise, il y a vécu quinze ans de sardines et
d’olives. Un beau jour, les comités radicaux l’on exhumé, pour faire une
niche au grand homme local qui avait cessé de plaire; sa truculence a
séduit des électeurs méridionaux, fleuristes paisibles, mais épris de
vibrations et de couleurs. Cet ancêtre n’entend goutte à nos doctrines:
quand on lui parle collectivisme et marxisme, il répond par des tirades
d’Hugo ou de Quinet. Ah! si j’en avais quelques douzaines comme lui! La
foi et l’amour brûlent ce vieux cœur. Seul, il m’est dévoué. Les autres
me subissent, je te l’ai dit; Cantador est le seul qui m’aime, qui se
ferait tuer pour moi.
Ragaillardi par cet effluve de vie chaude, Elzéar alla prendre langue
dans quelques groupes, conférer avec les journalistes du salon de la
Paix. L’âme du lieu se ranima en lui; un autre feu enflamma son esprit,
acharné à ses poursuites changeantes, perpétuellement ballotté entre ses
deux passions: la possession d’une femme, la domination sur ces hommes.
Andarran poussa une pointe dans le salon Pujol. A peine entré, il se
retourna à l’appel de son nom par une voix connue. Bien connue aussi,
gravée dans les ineffaçables souvenirs, la figure de l’homme qui avait
recueilli le dernier soupir de son père. Quoiqu’il eût passé la
soixantaine, le marquis de Kermaheuc restait vert et svelte dans ses
vêtements de coupe surannée, tels qu’en portaient les élégants du second
Empire; le visage hautain gardait entre les favoris grisonnants ses
belles arêtes fermes; le bleu de France était encore vif dans l’œil
clair, sous un rude buisson de sourcils.
--Bonjour, Jacques! Heureux de vous revoir à Paris, sinon ici, dit
posément le vieux gentilhomme en lui tendant avec dignité trois doigts
de la main.--Mais qu’avez-vous donc fait? Je vous croyais un honnête
homme?
--Plaît-il? balbutia Andarran, ahuri de l’accueil.
--Dame! Vous avez volé. Vous avez volé le siège qui appartenait
naturellement à un coquin. Il n’y a céans que deux catégories: les
coquins et les gens indélicats, dont nous sommes, puisque nous détenons
les places dévolues dans ce temps-ci aux coquins. Et par-dessus le
marché, vous voilà rallié, mon pauvre garçon!
--Vous aussi, monsieur, vous me jetez ce sobriquet immérité! Je vois que
vous conservez votre belle intransigeance. Elle sied à votre nom, à
toute votre vie; vous savez si je respecte cette noble fidélité. Mais
moi, ce n’est pas la même chose; je suis jeune, libre, je n’ai jamais
appartenu à ceux que vous servez...
--Je ne sers personne. Je ne sers que les morts.
--Souffrez que je travaille pour les vivants, pour l’avenir de notre
chef pays; comme vous faisiez vous-même quand vous vous battiez pour ce
pays.
--Oh! je me battais... je me battais... comme je chasse dans ma lande,
par routine, bien qu’il n’y ait plus de gibier. Leur régime a tout
détruit, jusqu’au gibier!
--Je sais que je gagnerai votre estime, monsieur, si je me fais une
place honorable dans notre République. Après les catastrophes que vous
n’avez pas pu conjurer, elle est née spontanément, nécessairement...
--Oui, comme la gangrène naît d’une plaie. Faites, mon jeune ami: je
m’amuserai à voir tomber vos illusions.
--N’est-ce pas vous qui m’avez transmis les dernières volontés de mon
père: «Servir la France...»?
--Vous allez voir de près ce qu’ils en ont fait, de la France. Nous ne
pensions pas de même, votre père et moi; mais nous défendions contre
l’étranger un fonds commun de traditions, d’espérances, de vieil
honneur. Mieux que l’étranger, ils l’ont détruite, cette France pour
laquelle le pauvre Régis s’est fait trouer la poitrine, au plateau
d’Auvours... Suffit. Je ne veux pas attrister votre lune de miel
parlementaire. La rousse viendra assez vite. Et vous savez, mon cher
enfant, qu’en tout état de cause vous pouvez compter sur votre vieil
ami. Va donc pour votre ralliement. J’ai bien failli moi-même me faire
républicain, en revenant de Goritz, après la mort du roi. Elle n’a pas
pu prendre, la greffe; ils m’ont trop dégoûté. Après tout, vous pourriez
faire pis, vous pourriez être orléaniste! Ça, c’est encore au-dessous du
rallié.
Le marquis Alain de Kermaheuc, de la branche des Kermaheuc de Morlaix,
était cousin de l’amiral. Seul du nom, depuis la mort du marin; dernier
représentant de cette rude lignée de gens de mer. Elle est ancienne au
pays de Léon. Un des ascendants du marquis, impliqué dans la
conspiration du comte de Chalais, eut la tête tranchée sur le même
billot que son seigneur. Des Kermaheuc furent tués aux côtés de Simon de
Montfort... Le premier qu’on remémore passa en Angleterre à la suite du
roi Jean, se rebella avec les barons de la Grande Charte, mourut
insoumis. Le père d’Alain, appelé à la Chambre haute par Charles X,
résigna la pairie en 1830; le jeune homme avait grandi en s’entendant
menacer de la malédiction paternelle s’il servait jamais un d’Orléans ou
un Bonaparte. Il ne sortit de sa lande qu’en 1870, avec son bataillon de
mobiles, pour faire tête à l’invasion. Aux élections de février 1871,
les Bretons qu’il avait conduits au feu l’envoyèrent à l’Assemblée
nationale.
M. de Kermaheuc se signala parmi les plus ardents des chevau-légers; il
s’employa à la restauration du trône, refusa tout compromis sur la
question du drapeau, ulcéré contre ses collègues orléanistes, auxquels
il imputait l’échec de la monarchie, il s’opposa jusqu’à la mort du roi
à toutes les tentatives de fusion. Le 3 septembre 1883, au couvent des
Franciscains de Goritz, ce fut lui qui ensevelit dans le caveau
l’étendard fleurdelisé de Vendée. Et toutes ses espérances se flétrirent
avec le rameau de lierre, rapporté de Goritz, qui encadrait le portrait
du comte de Chambord au chevet de son lit, dans son modeste appartement
de la rue de Monsieur. Depuis ce jour, M. de Kermaheuc s’était
désintéressé de la politique active. Du bord de la fosse royale où il
avait laissé son cœur, il contemplait les événements avec un scepticisme
hostile, également irrité contre ce qui essayait de naître et ce qui
achevait de mourir.
Il continuait de représenter sa circonscription, comme il faisait garder
son clos, uniquement pour qu’un maraudeur n’y vînt pas braconner. Le
renouvellement de son mandat n’était d’ailleurs qu’une simple formalité.
Jamais une visite électorale, jamais une réunion; huit jours avant le
scrutin, les anciens des paroisses se rendaient au manoir; on buvait
quelques pots de cidre, le marquis Alain disait:
--Tout va mal, et demain sera pire qu’aujourd’hui: défendons-nous
jusqu’à la fin.
Ses fidèles électeurs approuvaient, ils remettaient dans l’urne le
bulletin traditionnel. Aux dernières législatures, sa majorité avait
décru; la sape patiente des fonctionnaires entamait le granit breton. Un
excès de zèle leur fit reperdre le terrain gagné. Le sous-préfet s’avisa
de venir en personne laïciser l’école de Kermaheuc: campé en travers de
la porte, le marquis Alain esquissa un geste significatif de sa botte et
traita l’administrateur de fieffé imbécile. Au ministre qui montait à la
tribune pour saisir la Chambre d’une demande de poursuites, le député
répondit de sa place:
--Eh quoi! monsieur le ministre, votre sous-préfet vous a rapporté ce
propos? Il doit être à jamais disqualifié pour son manque de discrétion.
Je lui ai dit qu’il était un imbécile, c’est vrai; mais je le lui avais
dit confidentiellement.
--Et le geste, monsieur?
--Le geste aussi était confidentiel.
Le rire désarma la Chambre; l’acte énergique et impuni ramena les
transfuges: l’année suivante, M. de Kermaheuc retrouva ses voix
accoutumées.
Au Palais-Bourbon, il siégeait isolé, tout au haut de la travée
d’extrême droite. De relations courtoises, cordiales même avec les
hommes de son monde, il ne se mêlait pas à leurs conciliabules
politiques et restait muré dans son intransigeance. Jadis, à la tribune
de Versailles, il avait fait applaudir une parole facile, originale.
Retenue depuis dix ans, cette parole ne s’échappait plus qu’en
interruptions cinglantes; elles allaient fouailler le centre et la
gauche. On en riait, on les redoutait. On respectait le marquis. Les
jeunes de la gauche l’appelaient «le vieux toqué»; mais, quand il
daignait se laisser aborder, ces adversaires recouraient à lui de
préférence à tout autre pour arbitrer leurs affaires d’honneur. Il ne
cachait pas son faible pour les socialistes: «Vivant avec les morts, je
ne hais pas les fossoyeurs», disait-il.
M. de Kermaheuc était pauvre. Il menait une vie simple et méthodique.
Assidu aux séances, comme un habitué du Cirque qui ne se pardonnerait
pas d’être absent le jour où le dompteur sera dévoré, il ne sortait du
Palais-Bourbon que pour se rendre au cercle de _l’Union_. Son couvert
était mis, et sa bouteille de vin d’Anjou l’attendait à une petite
table, la même depuis quinze ans, dans l’angle de la salle à manger. Au
temps du Septennat, il y dînait habituellement avec son neveu d’Agrève,
l’aide de camp du Maréchal; depuis la disparition tragique du malheureux
officier, il mangeait seul, en parcourant _la Gazette_. Il s’emportait
contre «la feuille renégate, tombée dans l’orléanisme», lisait avec plus
de complaisance _l’Intransigeant_; puis, adossé à la cheminée du grand
salon, il faisait avec amertume, avec de singuliers bonheurs
d’expression, la satire des choses et des hommes qu’il avait vus le
matin dans «la cage aux écureuils». C’était sa façon de désigner le
Parlement. A neuf heures sonnantes, un valet de pied lui présentait sa
canne et son chapeau. Ceux qui savaient où allait le marquis
échangeaient des regards amusés.
M. de Kermaheuc parlait quelquefois à ses intimes d’une jeune personne
qu’il protégeait et qui mettait un dernier sourire dans sa vieillesse
morose: «Une brave enfant, disait-il avec attendrissement, sortie par
droiture d’âme d’une de ces écoles où l’on fabrique les institutrices de
la République; le besoin et la vocation artistique l’avaient conduite
dans un théâtre, elle y gagnait courageusement sa vie; mais son
honnêteté farouche empêchait qu’on ne rendît justice à un admirable
talent.»--Sentiment tout paternel, affirmaient les amis du marquis. Les
jeunes gens, renseignés sur le passé galant du chevau-léger, avaient un
sourire d’incrédulité. Jamais devant lui: il n’admettait pas la
plaisanterie sur ce sujet, et le vieux Breton tirait l’épée comme à
vingt ans. On le respectait, d’ailleurs, au cercle autant qu’à la
Chambre; et on l’aimait, ceux qui le connaissaient bien: on le savait
bon. Parfois sa table restait inoccupée pendant une semaine et plus: nul
n’ignorait la signification de ces absences. Des gens du Léonois, des
expatriés de cette misérable colonie bretonne qui peuple les usines de
Saint-Ouen et de Saint-Denis, étaient venus conter leurs peines au
député; il avait laissé tomber dans leurs mains son indemnité du dernier
mois. Reclus après cette saignée dans sa chambre de la rue de Monsieur,
il y vivait d’une tranche de jambon que son vieux valet de chambre
allait prendre à crédit.
--Monsieur le marquis, je suis votre serviteur!
Ce salut fut lancé par la basse-taille de Cantador, qui traversait la
salle.
--Bonjour, mon ancien. Toujours penché sur le berceau de la Liberté?
répondit ironiquement M. de Kermaheuc, en tendant deux doigts au
révolutionnaire.
--Comme vous sur la tombe du Roi. Nous sommes moins éloignés qu’on ne
pense. Ce sont deux droits divins.
Le marquis regardait s’éloigner le paletot noisette. Il fit un signe à
Jacques.
--Il a raison. Je l’aime, cette vieille bête. Il croit, il espère, il a
encore du combustible dans le cœur. Cela me repose de nos jeunes
intrigants à sang de poisson. Et il dure, comme durent les forts. Le
Père Éternel lui-même, qui veille pourtant sur toutes ses créatures,
dira, quand on lui amènera Cantador: Tiens, il n’était pas encore mort,
celui-là?--Au fait, il dira la même chose de moi!
--Heureusement, fit Jacques en riant, vous ne paraissez pas près de
partir pour cette émigration-là!
--Peuh! mon monde est failli, ma forme est vuidée, comme parlait le
vieux Montaigne. Il me semble parfois qu’on m’a transporté en rêve dans
une Chine fabuleuse. Quand je pense que ces messieurs s’intitulent
conservateurs! Que diable espèrent-ils conserver? Leur argent, tout au
plus, et encore!--L’argent des jacobins assagis, usés en moins de cent
ans, dont ils épousent les filles et dont les pères ont guillotiné les
leurs. Le peuple s’apprête à nous venger; au lieu d’assister impassibles
à ce juste retour des choses, nous montons la garde, la garde nationale,
devant les coffres-forts de ceux qui nous ont égorgés. Nous ne savons
même pas nous souvenir. Ils nous la baillent belle, les naïfs et les
farceurs qui nous exhortent gravement à combattre pour la bonne cause!
Qu’en reste-t-il, grand Dieu, de la bonne cause? Et quelle idée s’en
font ses prétendus défenseurs?
--Il reste la France, comme disait ce prince.
--Quelle France? Une caricature de la vraie. Tenez, ces jours derniers,
j’ai dû me rendre pour un conseil de famille chez le dernier parent que
je me connaisse, le petit duc de Jossé-Lauvreins. Je n’étais pas allé
chez Christian depuis qu’il a épousé son Américaine. J’aimais pourtant
ce beau château sur la Loire: j’y ai passé bien des mois de vacances,
lorsque j’étais gamin. On m’envoyait alors chez ma tante de Lauvreins;
la vieille duchesse perdait la vue, je devais lui faire chaque jour la
lecture de _l’Union_. Ma tante et son journal ne s’intéressaient qu’à
deux personnages dans le monde, M. le comte de Chambord, le pape Pie IX.
Moi-même, mon cher, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, je n’ai lu d’autre
gazette que _l’Union_; j’ai appris à connaître l’univers par les
jugements de trois hommes: MM. Laurentie, Poujoulat, de Riancey.
C’étaient d’honnêtes journalistes, ils écrivaient une langue pure et ne
tripotaient pas.--Donc, l’autre matin, dans la chambre Henri II du
château de Jossé, je sonne pour qu’on me monte le journal. Savez-vous ce
qu’on m’apporte? Le _New York Herald_. Je demande au maître d’hôtel s’il
se moque de moi: il me répond qu’il n’y a pas d’autre feuille dans la
maison.
--Et vous ne parlez pas l’anglais?
--Mon cher Jacques, un diplomate fit un jour cette question à mon vieil
ami le général Le Flô; il répliqua: Comment le saurais-je? Nous ne leur
avons jamais parlé qu’à coups de canon.--Au déjeuner, mon Américaine de
nièce arrive, jolie comme un cœur, il faut lui rendre cette justice,
mais fagotée! Une jupe de cycliste, des mocassins jaunes aux mollets, si
vous aviez vu!--Vous n’avez donc pas un journal français? lui
dis-je.--Aoh! répond-elle, le _Herald_ est si confortable: il me donne
des nouvelles de mon père, qui monte un wharf sur le Michigan; de mon
frère, qui prospecte dans le Bechuanaland; et les résultats des matches
de polo où sont engagées mes deux sœurs, à Cannes et à Pau; et aussi les
potins sensationnels de Paris, tout ce qu’il faut, enfin.--Elle me
débitait ce baragouin, la duchesse Peg de Jossé-Lauvreins; et je
revoyais, en fermant les yeux, ma tante Diane, tricotant les bas de ses
pauvres dans sa bergère au petit point: la bergère écussonnée du laurier
de sinople et des trois pierres de foudre de Lauvreins, avec la devise
de leur maison: _Fulmina si cessant me tamen urit amor._ Tout cela me
faisait l’effet d’un charivari exécuté par des singes sur le clavecin
assoupi de la tante Diane. Et ce fut bien un charivari, lorsque la jolie
fille du Michigan, sous prétexte de musique, me déchira le tympan avec
je ne sais quelle cacophonie allemande.--Mon cher enfant, vous
l’apprendrez un jour: quand les vieux airs que nous aimions sont
endormis au fond des pianos, il ne nous reste plus qu’à nous faire
emboîter comme eux; ce monde nous devient un logement trop vide.
L’obstiné Breton disait ces choses, un assombrissement de crépuscule sur
l’eau de mer fonça le bleu vif de ses yeux. Jacques y vit passer le
songe triste et candide de la race, tandis que le marquis ajoutait, se
parlant à lui-même:
--Il n’y a qu’une seule âme qui me chante encore la note juste...
--L’âme de Rose Esther,--souffla Félines à l’oreille d’Andarran.
Le vicomte Olivier, qui avait un lien de parenté avec les Sénauvert,
s’était emparé du jeune homme et l’emmenait. Il continua:
--_Sancta simplicitas!_ pauvre grand cœur naïf! Mais aussi un terrible
maniaque. Écoutez le tour qu’il vient de me jouer. J’étais empêtré d’un
ancien chasseur d’Afrique dans la misère, un certain Trentesaux, qui a
servi sous les ordres de mon père. Asserme m’en avait débarrassé une
première fois: cet Aristide est incomparable pour dénicher des places!
Il avait fait créer dans le temps un phare, sur un rocher des îles
Sanguinaires, pour y caser un Corse, son ancien agent électoral dans les
Alpes. Le Corse étant mort, Asserme eut l’obligeance de faire interner
mon soldat dans sa lanterne. La marine supprime le phare, l’homme me
retombe sur les bras. Justement, Sinda me dit qu’il cherche un portier,
bel homme et médaillé. Le baron Gédéon tenait à la médaille militaire.
Trentesaux a cinq pieds six pouces et la médaille. Je l’amène, il est
engagé sur l’heure. Avant-hier, je descendais la rue de Vigny avec
Kermaheuc, qui allait faire son pèlerinage quotidien rue Fortuny. En
approchant de l’hôtel Sinda, mon malheur veut que je raconte l’histoire
de Trentesaux au vieil entêté. Je le vois qui se met à bouillir: «Ah! il
faut à ce rastaquouère juif un soldat français qui se soit fait
authentiquement casser les os!»--Précisément, le suisse était sur la
porte, flambant dans sa livrée neuve; Sinda sortait à ce moment et lui
donnait un ordre. Que pensez-vous qu’ait fait mon Kermaheuc? Il entre
sous le porche, coudoie le baron comme s’il ne l’apercevait pas, tire
son grand coup de chapeau cérémonieux au portier:--Pardon, mon cher
camarade, on me dit que vous étiez près des nôtres à l’armée de la
Loire; vous pourrez peut-être me donner un renseignement sur un point où
mes souvenirs me font défaut. Vous permettez?--Il serre la main de
Trentesaux, entre dans la loge: flatté, le vieux soldat lui avance son
fauteuil, ils causent familièrement... Le baron vient à moi, furieux
comme un dindon: naturellement, il flanquait son suisse à la porte le
soir même, et je le garde pour compte.
--Pourtant, objecta Andarran, M. de Kermaheuc est la politesse en
personne. Est-ce qu’il ne connaît pas le baron Sinda?
--Oui et non. L’hiver dernier, dans une vente de charité, Gédéon s’est
fait présenter par une dame patronnesse. Il guignait le nom du marquis
pour son conseil d’administration de la _Banque d’Herzégovine_, une
affaire qui n’embaumait pas, à ce moment-là. Kermaheuc le laissa causer;
et, tout d’un coup, à haute voix, avec cette façon qu’il a de laisser
tomber certains mots de l’empyrée:--Si j’entends bien, monsieur, vous
désirez mon nom en échange de vos écus. Grand merci. Moi, je n’ai qu’un
petit écu: mais il porte d’azur aux hermines de Bretagne; c’est très
salissant. Serviteur.--Là-dessus, une pirouette devant toute la société;
et Sinda n’a jamais revu que le dos de notre don Quichotte.
Celui que Félines qualifiait de la sorte rappela les jeunes gens. Un
huissier venait de lui remettre un télégramme: sur le front du vieillard
monta l’ombre soudaine de la Mort, avec le saisissement qu’elle apporte
quand elle surgit ainsi, brusquement aperçue de très loin, révélée par
ces messages rapides et mystérieux comme elle.
--Encore un qui part! Un de mes fidèles, un de mes plus vieux
compagnons! Durant une longue vie de luttes, son cœur n’a faibli que
deux fois, jusqu’aux larmes. Je l’avais vu pleurer à côté de moi sur
deux ruines: le soir d’Auvours, lorsqu’il fallut abandonner la position;
le soir de Goritz, quand on referma le caveau.--On me réclame en
Bretagne, pour les funérailles. Je crois bien que j’irai!--Le marquis
regarda sa montre.--A revoir, mon cher Jacques: j’ai tout juste le temps
de boucler ma valise avant le départ du train; et il faut encore que je
m’arrête ici au téléphone, une diablesse d’invention dont je joue fort
mal; je ne sais jamais me faire entendre, c’est trop nouveau pour moi,
ces machines-là.
--Je vous y accompagne, dit Andarran;--je veux voir l’installation de ce
service.
Un va-et-vient fébrile emplissait d’agitation la salle des cabines
téléphoniques. Les demandes de communications se mêlaient, étrangement
dissemblables: avec les ministères, la Bourse, les théâtres; avec les
rédactions des journaux de combat, où les socialistes lançaient leurs
renseignements à haute voix, toutes portes ouvertes; avec les hôtels du
faubourg Saint-Germain, où les députés de la droite annonçaient
discrètement une visite. Sur le véhicule commun, les appels s’envolaient
de conserve:
--Allô! l’Intérieur!--_Le Radical!_--La Nonciature!--_Le comptoir
général des Colonies!_--La duchesse de Jossé-Lauvreins!--_La
Lanterne!_--Et les pensées discordantes se frôlaient, se croisaient dans
le circuit des ondes vibratoires: objurgations des journalistes, secrets
des agioteurs, passions haineuses des politiciens, tendres confidences
aux belles dames, interrogations anxieuses sur une chère santé.--Elles
auraient frémi, les femmes élégantes à qui s’adressaient quelques-uns de
ces messages, si elles eussent pu voir leurs personnes et leurs
sentiments profanés dans cette Babel, souillés dans la grossière
promiscuité du fil.
--Le numéro 900.80, murmura timidement M. de Kermaheuc au préposé, un
employé du personnel de la Chambre, digne et respectueux dans sa livrée
à chevrons rouges. Le Breton s’enferma dans une cabine, y resta
longtemps, sortit, prit congé de Jacques. Félines le croisa dans la
porte:
--Ainsi, vous partez irrévocablement ce soir?
--A l’instant: pour deux jours seulement.
Et le marquis s’éloigna.
Olivier requit aussitôt le préposé, qui écrivait à son bureau,
l’annuaire des téléphones sous la main.
--La communication avec Mlle Rose Esther, rue Fortuny, numéro 900.80, je
crois...
L’homme vérifia, se leva:
--Allô, Allô, le 900.80.
Asserme entrait à ce moment. Pressé, Aristide cria du seuil:
--Mlle Esther! rue Fortuny!
--Allô, allô, le 900.80!
Un instant après, Bayonne apparut, s’approcha du préposé qui reprenait
ses écritures.
--Voudriez-vous me chercher le numéro téléphonique de Mlle Rose Esther,
rue Fortuny?...
--900.80! dit l’employé sans lever la tête et sans toucher l’annuaire.
A cette réponse instantanée, automatique, donnée avec un sérieux
imperturbable par le fonctionnaire à collet rouge, Elzéar éclata de rire
en regardant Andarran, qui faisait de même. Au sortir de la cabine, il
retrouva son camarade planté là, avec une interrogation dans les yeux:
--Ah ça! que signifie? Qu’est-ce donc que cette Esther si demandée?
--Une étoile qui s’est levée hier au ciel de Paris. Il faudra que tu la
connaisses pour redevenir Parisien. Ce soir même je te conduirai à
l’étoile, puisqu’elle vient de s’annoncer visible. Et d’abord, je
t’emmène dîner. On ne fera plus rien ici, aujourd’hui. Allons dîner nous
deux, comme au vieux temps du quartier Latin: un peu mieux qu’alors, si
tu le veux bien, dans quelque cabaret du boulevard.
CHAPITRE IX
ROSE ESTHER
Les deux anciens camarades s’acheminaient vers la rue Fortuny. Leur
dîner avait été gai, généreusement arrosé de vin vieux, réjoui par les
souvenirs communs qui remontent entre deux hommes en pleine force, à
cette heure de la vie où le passé nous porte déjà et ne nous écrase pas
encore. Jacques devinait pourtant dans la gaieté de son ami quelque
chose de forcé, quelque irritation secrète qui fouettait la verve
d’Elzéar. Le tribun avait fait des allusions à son roman avec la
princesse; ces demi-confidences laissaient entrevoir des affaires plus
avancées que ne l’étaient en réalité les siennes. Andarran savait qu’il
en fallait rabattre; elle lui était connue de longue date, cette manie
d’étaler qui entrait pour moitié dans toutes les jouissances de Bayonne.
--C’est un orateur, pensait Jacques, il parle son plaisir et sa peine.
Aime-t-il vraiment sa belle étrangère? Il la désire violemment, comme il
désire tout: mais que désire-t-il d’elle? Sa personne seulement? Ou son
éclat, son titre, son luxe, sa fortune?
Lui qui avait au plus haut degré la pudeur de ses sentiments intimes, il
concevait mal cette sorte d’amour que l’aveu public n’épouvante pas.
Elzéar éprouvait au contraire le besoin de tromper sa déconvenue avec
des paroles. Gâté par les triomphes rapides et faciles, il était irrité
contre Daria, contre lui-même; cabré devant l’obstacle, il s’en voulait
de sa maladresse, il laissait s’allumer en lui les vagues fureurs de
vengeance, l’envie méchante d’humilier l’objet du désir, de punir celle
qui ne cédait pas assez vite à ce désir. Il ressentait tous les
mouvements habituels à l’égoïste vanité de l’amour masculin, exaspérés
ce soir-là par la chaleur du vin dans le sang, par la déception que
venait de lui apporter un billet de la princesse. En rentrant chez sa
mère, au sortir de l’Exposition, elle avait trouvé le jeune médecin
polonais en consultation avec un confrère parisien. Alitée depuis deux
jours, la comtesse Lourieff se plaignait de douleurs cruelles;
l’indisposition de la vieille femme prenait un caractère alarmant. Très
inquiète, Daria se dégageait d’un rendez-vous convenu pour le lendemain,
elle ne pouvait prévoir le moment où il lui serait permis de quitter la
malade.
Chemin faisant, Bayonne racontait à Jacques le peu qu’on savait de cette
Rose Esther chez laquelle ils allaient. Une échappée du professorat,
disait-on, une de ces jeunes victimes du brevet qui se lassent de
l’ingrate course au cachet et vont chercher fortune au théâtre.
Elle jouait depuis deux ou trois ans des bouts de rôle à la
Porte-Saint-Martin. On y avait remarqué sa beauté un peu froide:
personne ne s’était avisé de lui trouver du talent. Elle décourageait
d’ailleurs par sa vie tranquille la chronique bruyante qui tire une
actrice hors du pair. M. de Kermaheuc, son protecteur attitré, parlait
rarement d’elle; quand il la nommait, c’était avec le respect attendri
du bon chevalier de la Manche pour sa dame Dulcinée. Rose Esther ne
recevait qu’un petit nombre d’amis sûrs; ils vantaient son intelligence
cultivée, son esprit de conduite, son aimable sagesse. Soucieuse avant
tout, semblait-il, de se ménager l’appui honorable du marquis, elle
n’avait aucune attache avec le monde de la galanterie, elle frayait peu
avec ses camarades du théâtre. Ceux-ci se vengeaient en lui prêtant
d’autres liaisons, qui devaient être fort discrètes. On les supposait
tout au moins; il était trop difficile d’admettre la fidélité de la
jeune femme dans un attachement peut-être platonique, à coup sûr
désintéressé, tant la gêne du vieux gentilhomme était notoire. Il y
avait là un point obscur. Peu de gens cherchaient à l’éclaircir: Esther
n’avait pas piqué la curiosité des Œdipes qui font profession de
débrouiller ces énigmes parisiennes.
Ils s’en enquéraient depuis quelques jours; depuis la soirée triomphale
qui avait attiré les regards sur cette figure de pénombre, auréolée par
le brusque coup de lumière d’un grand succès au théâtre. Michel Trévoux,
le nouveau directeur de la Porte-Saint-Martin, avait reçu et monté avec
soin _les Hussites_, drame historique d’un jeune poète ami d’Esther,
Daniel Heilbronn. Embarrassés dans le choix d’une interprète pour le
principal rôle de femme, auteur et directeur avaient risqué la chance,
confié ce rôle à la pensionnaire effacée qui en paraissait éprise.
L’événement venait de justifier leur confiance. Adroitement construite,
pleine de péripéties émouvantes, écrite dans une langue pittoresque, la
pièce avait eu un succès à faire pleurer les bons camarades de l’auteur.
Le public de la première représentation s’était surtout engoué de
Martha, l’héroïne taborite qui marchait au supplice pour son amour et
pour sa foi. Belle de passion contenue sous son masque tragique, tour à
tour farouche et tendre, Esther avait révélé dans cette création des
qualités qu’on ne soupçonnait pas. Ce fut un déchaînement
d’enthousiasme, au dernier acte, quand Martha, traînée au bûcher avec
son amant, gravit les rampes du Hradschin en jetant ses malédictions sur
Prague; quand elle rendit par un jeu de scène expressif la lutte entre
la femme amoureuse qui suivait jusque dans la mort son apôtre, et la
mère qui se retournait vers son enfant, abandonné dans la ville maudite.
Au baisser du rideau, après des rappels frénétiques, la loge
habituellement déserte de l’actrice s’était emplie de tout l’essaim de
phalènes qui volent au feu du succès. On l’avait sacrée sur-le-champ
grande tragédienne, espérance de l’art français. Gens de lettres et de
théâtre, journalistes et mondains, c’était depuis quinze jours à qui
approcherait la célébrité nouvelle, forcerait l’intimité réservée de sa
vie. M. de Kermaheuc allait répétant à la Chambre et au cercle qu’il y
avait quelque chose de détraqué dans le gouvernement du monde,
puisqu’une fois par hasard on rendait justice au vrai talent. Il
ajoutait tout bas: au vrai génie. Le marquis ressentait une joie naïve
de ce rayon de soleil qui tombait enfin sur «la brave enfant»; et aussi
un vague effroi, devant cette irruption du torrent parisien dans sa
chère solitude de cœur: l’effroi qu’il aurait éprouvé, si la Seine eût
soudainement atteint et inondé son petit bois de Kermaheuc.
Quant à Esther, elle avait reçu sa gloire comme une visite longtemps
attendue, qui ne surprend pas et en annonce d’autres plus importantes.
Elle s’était montrée sensible aux éloges des critiques influents,
déférente à leurs conseils, circonspecte avec la foule des adulateurs,
très peu disposée à changer son existence retirée, à la laisser envahir
par les explorateurs d’étoiles. Parmi les hommes qui se faisaient
présenter le soir de la première, elle avait accueilli avec distinction
quelques personnages en vue dans la presse et dans la politique; avec
une bonne grâce particulière Elzéar Bayonne, qui accompagnait la
princesse Véraguine à la représentation des _Hussites_. Conquis par
cette attention marquée, il avait promis sa visite pour le surlendemain;
il s’était ensuite excusé dans un billet, Daria lui ayant assigné la
même heure. Le matin de l’arrivée d’Andarran, un petit-bleu très aimable
rappelait à Bayonne sa promesse et l’engageait à venir prendre une tasse
de thé: une représentation de charité à la Porte-Saint-Martin donnait un
soir de relâche aux interprètes du drame d’Heilbronn, l’actrice en
profitait pour réunir et remercier quelques amis. Comme Elzéar
s’excusait de nouveau par le téléphone, alléguant ses obligations envers
le camarade qui l’accaparerait ce même soir, Esther avait répondu
qu’amené par lui, cet ami serait le très bienvenu chez elle.
Tandis que Bayonne achevait ces explications, les deux députés
arrivaient devant un mur de clôture, surmonté d’une grille en fers de
lance, qui interrompait l’alignement des façades sur la rue Fortuny. Ce
mur et une avant-cour de quelques mètres carrés isolaient une maison
bâtie en retraite, étranglée entre les pans latéraux des deux hautes
constructions voisines. D’épais manteaux de lierre tombaient de ces
grands pans aveuglés, abritaient d’un double rideau le petit hôtel: nom
trop ambitieux, peut-être, pour cette vieille et très modeste
habitation, un seul étage à trois fenêtres sur rez-de-chaussée. Elle
semblait oubliée là, blottie entre les beaux immeubles neufs en bordure
sur la rue, comme une épave du passé, une dernière survivante de ces
maisons des champs disséminées autrefois sur la plaine Monceau. A peine
éclairé, retiré dans l’ombre sous les lierres, masqué par l’écran
rébarbatif du mur noir et de la grille de fer, ce logis vieillot, avec
sa mine muette et mystérieuse, évoqua dans l’esprit de Jacques le
souvenir des croquis que donnent les journaux illustrés, quand ils
reproduisent au cours d’une affaire criminelle la maison du drame.
Ils sonnèrent à la porte bâtarde percée au coin du mur. Sur le sable de
la petite cour, les pas ne faisaient aucun bruit. Une servante ouvrit,
introduisit les visiteurs dans le salon du rez-de-chaussée. Un mobilier
où dominait le style Louis XIV, sans luxe, révélait un goût sévère et
exercé; aux panneaux de toile de Jouy pendaient des estampes du grand
siècle; elles représentaient les galanteries mythologiques, dessinées
avec cette majesté froide qui conservait de la bienfaisance aux libertés
des dieux. Un piano à queue chargé de partitions occupait un angle de la
pièce. Des plantes vertes, peu de fleurs. On se serait cru chez une
maîtresse de musique à son aise, installée avec quelques recherches de
sobre élégance pour recevoir des élèves de bonne famille.
Bayonne trouva dans ce salon sept à huit hommes de connaissance. Deux
journalistes, de ceux qui font autorité, complimentaient Heilbronn:
l’heureux auteur des _Hussites_ était tout jeune, tout crépu sous une
toison embroussaillée de barbe et de cheveux roux, avec des petits yeux
de furet qui clignotaient le long d’un nez flaireur, intelligent. Un des
maîtres du théâtre contemporain, venu là pour reconnaître ces forces
neuves et voir quel profit il en pourrait extraire, disséquait _les
Hussites_ derrière le piano, en compagnie d’un vieil académicien,
philosophe aimable répandu dans tous les mondes. Le baron Sinda, «entré
pour un instant, en voisin», disait-il, Olivier de Félines et Aristide
Asserme, accablaient de leurs louanges la maîtresse de la maison.
Bayonne présenta son ami: les nouveaux arrivants furent accueillis comme
des habitués, avec cordialité, sans étonnement, avec une nuance exquise
dans le geste qui semblait désigner à Elzéar un fauteuil accoutumé, au
coin du foyer.
Rose Esther, mise très simplement, dans une robe de barège héliotrope à
peine échancrée, était assise sur une chaise longue. Le port de tête, le
buste droit, les mouvements rares, tout dans son attitude indiquait une
réserve voulue, le souci de rappeler les convenances à qui les
oublierait; sa personne décourageait les regards quêteurs par cette
chasteté de maintien où une femme ne donne rien de son corps sous les
plis du vêtement. Allongé, un peu grêle, ce corps ne gardait dans
l’immobilité aucune des séductions serpentines qu’il avait à la scène.
Tout le charme était sur le visage, un charme de figurine gothique. Des
bandeaux à la vierge modelaient sous les cheveux noirs le dessin délicat
de la tête; ils encadraient un ovale régulier où chaque trait était
parfait en soi, le front, les joues, l’oreille faite au tour, les
petites narines mobiles; la ligne mince des lèvres découvrait des dents
admirables. La pâleur nacrée du teint se réchauffait au feu des grands
yeux humides, modestement voilés sous les longs cils qui semblaient
s’appliquer à éteindre des flammes intérieures d’intelligence et de
volonté.
Attentive à la conversation qu’elle dirigeait avec tact, d’une voix
basse et mesurée où chaque mot avait son prix, Esther s’étudiait
visiblement à bannir de sa parole et de sa personne tout ressouvenir de
l’actrice, à paraître dame jusqu’au bout des ongles. Elle avait étonné
ses intimes par sa transfiguration dans le rôle de Martha, en y faisant
jaillir la fougue de passion qu’on attendait si peu de cette fine vierge
de missel.--«Tiens, tiens,--avait dit Asserme sur le palier de la
loge,--est-ce que notre douce colombe aurait été couvée par un
aigle?--Non: par un vautour!»--avait répondu avec un hochement de tête
Michel Trévoux, le sceptique impresario.
La causerie roulait sur l’art dramatique, sur la pièce nouvelle, sur ce
pays de Bohême d’où Heilbronn avait rapporté son drame. Andarran voulut
placer un souvenir de ses voyages:
--Ma plus vive émotion à Prague, dit-il, je l’ai ressentie dans le
cimetière israélite, au milieu de ces tombes errantes et désolées; je
revois encore un pieux pèlerin, vêtu de la souquenille des juifs
polonais: il déchiffrait les inscriptions hébraïques, il cherchait la
sépulture d’un rabbin vénéré en Pologne; quand il eut trouvé la dalle
exilée, il jeta les trois petites pierres rituelles d’un geste si
lamentable, si touchant...
Cette effusion poétique n’eut pas l’effet que s’en promettait le pauvre
Jacques. Il ne s’expliqua point l’instant de froid et de silence qui
suivit, comme s’il eût jeté lui-même ses trois pierres dans le salon. Le
vieil académicien regarda avec un sourire malicieux le poète Heilbronn,
les autres... Esther releva aussitôt la conversation en mettant les
députés sur le sujet où ils sont intarissables, leur cuisine
parlementaire. Quand ils se furent animés au récit des dernières
intrigues, elle demanda timidement:
--Est-il vrai,--excusez mon ignorance,--que nous soyons menacés d’une
crise ministérielle?
--Dans notre partie, on espère toujours une crise ministérielle,
prononça sentencieusement Asserme.--Je crois en effet que cet événement
heureux est très prochain.
Andarran manifesta sa surprise.
--Est-ce possible? Tous les députés du centre à qui j’ai été présenté
aujourd’hui paraissaient très confiants. Il n’y a, m’ont-ils dit, aucune
interpellation dangereuse à l’horizon.
--Cher collègue, reprit Asserme, on tombe rarement sur une
interpellation dangereuse; on glisse toujours sur une pelure d’orange,
au moment où l’on s’y attend le moins. Vous verrez cela. Et j’ai idée
que vous le verrez sous peu de jours. Ils ont trop duré. Ils ont
mécontenté beaucoup de monde. Il se fait un déplacement à gauche dans
l’opinion du pays.
--L’opinion du pays! Où prenez-vous cette bête fabuleuse? ricana l’un
des journalistes.
--Mais, cher confrère, dans vos colonnes, chez vous autres qui tenez cet
article.
--Merci. Dites l’opinion que vous désirez, flatteur, on vous la servira.
Tous les hommes éclatèrent d’un rire gouailleur.
--Et alors, continua Esther, ce serait M. Mirevault qui prendrait le
pouvoir?
Elle lança cette interrogation d’un air innocent. On devinait une suite
d’idées très arrêtée sous les phrases qu’elle laissait tomber
négligemment.
--Mirevault? Pourquoi ça, Mirevault? s’écrièrent en cœur les quatre
députés.
--Oh! je ne sais pas... Je vois que j’ai dit une sottise... J’avais
entendu faire cette supposition par mon directeur, M. Trévoux. Quand il
était dans l’industrie, il a eu de bons rapports avec M. Mirevault, qui
était alors ministre, paraît-il.
--Il a été ministre, Mirevault? Le gros fabricant de tissus?--Félines
cherchait dans ses souvenirs.--Quand donc? Vous rappelez-vous cela,
vous, Asserme?
--Attendez donc, répondit Aristide en réfléchissant;--oui, je crois bien
qu’il a été vaguement ministre du Commerce, au temps de Gambetta.
C’était un ami du cher grand homme. Il n’en reste plus beaucoup.
Mirevault est une relique, il la faut honorer.
--C’est une utilité, interrompit le journaliste,--un en-cas. Un Tirard
moins long, plus large.
--Ah! ah! très joli!--Le baron Sinda, toujours plein d’égards pour la
presse, crut devoir faire un succès à cette médiocre plaisanterie sur le
respectable homme d’État. Il la salua de ce rire qui lui était
particulier, qui ouvrait toute grande sa robuste mâchoire, avec le
mouvement d’un brochet en train de happer des goujons. Le Triestin se
leva, conclut par cet aphorisme:
--M. Mirevault est un homme pondéré, très pondéré. Son nom ferait une
excellente impression dans le monde des affaires.--Mais il faut que je
m’arrache: je dois aller ce soir à l’ambassade impériale, je suis venu
un instant, en voisin. Belle voisine, je vous renouvelle la prière de la
baronne: elle vous supplie de venir jeudi, pour dire à nos amis les
beaux vers de M. Heilbronn, votre adorable scène du Ve acte. Ma femme
sera si enchantée de faire votre connaissance.
--Veuillez présenter mes remerciements à Mme la baronne. Je ferai tous
mes efforts. Je n’ose m’engager ferme. M. de Kermaheuc reviendra
probablement ce jour-là de son triste pèlerinage, je me devrai à mon
vieil ami: son chagrin aura grand besoin des consolations de l’amitié.
--Brûlons un cierge au mort breton, murmura Asserme à l’oreille de
Bayonne:--Nous devons la petite débauche de ce soir à l’absence du vieux
dragon.--Il ajouta à haute voix:--Ce pauvre marquis! Il enterre donc
toujours? C’est le génie funéraire.
--Vous voulez dire le génie de la fidélité, interrompit sèchement
Esther. Elle lança un regard coupant à l’incorrigible Aristide; elle ne
tolérait jamais l’ombre d’une plaisanterie sur le marquis.
--Monsieur le baron, en vous en allant, faites-moi l’aumône d’un
conseil; il y a là dans l’antichambre une gravure de Robert Nanteuil,
une estampe du Cabinet du Roi; le marchand l’a laissée ici pour me
tenter, j’aimerais avoir votre avis de collectionneur.
Elle accompagna Sinda dans le vestibule, y resta un moment avec lui.
Félines profita de leur disparition pour replacer à ce nouvel auditoire
l’anecdote de Trentesaux et de M. de Kermaheuc.
--S’il était ici, nous n’aurions pas eu l’avantage de voir ce soir
Gédéon.
Esther rentra, elle entendit les derniers mots du récit d’Olivier. Un
geste d’impatience lui échappa.
--Vraiment, monsieur de Félines, vous brouilleriez l’univers. Tout cela
est fort exagéré. Je sais qu’il y a eu un malentendu entre ces
messieurs, je voudrais être assez heureuse pour le faire cesser. Ne
l’envenimez pas, de grâce.
Rose Esther était de ces personnes qui ne souffrent pas le bruit, les
bris de vitres, et qui ont l’art d’ouater la vie autour d’elles, afin
que tous y glissent discrètement.
Asserme vint prendre congé: un article à bâcler l’appelait à son
journal. Elle le retint une minute dans l’embrasure de la porte, le
temps de lui dire quelques mots, d’un ton bref et impératif qui
contrastait avec son parler habituel.
--Ainsi, vous croyez à une crise imminente?
--Oui, ou je n’y connais plus rien.
--En ce cas, tâchez de vous arranger pour que Mirevault ait la
présidence du prochain Cabinet.
--Quelle idée! D’où vient votre fantaisie pour cet empaillé?
--Fantaisie est mal dit. Je désire que Mirevault soit président du
Conseil. J’ai mes raisons. Vous m’entendez?
--Mais ce n’est pas possible! Nous avons des engagements avec
Boutevierge.
--Je ne sais pas si c’est possible, je sais que c’est indispensable.
Casez celui-là où vous voudrez. Il faut que la présidence revienne à
l’autre. J’en causais à l’instant avec le baron: il tient
essentiellement à cette combinaison. J’ai promis à Sinda votre secours
absolu.--A propos: il trouve fort sensée votre idée sur le
sous-secrétariat des Beaux-Arts; cela vous irait comme une bague au
doigt.--Faites-moi donc le plaisir de préparer sans retard le ministère
Mirevault, à la Chambre et dans vos journaux.
Elle fixa sur Aristide un regard direct, chargé de sous-entendus, qui
devait lui rappeler des obligations ou des espérances de plus d’une
sorte. Le député s’inclina silencieusement, en signe de soumission aux
ordres reçus. Il s’éloigna. Rose Esther revint à ses hôtes, souriante.
--Pardonnez-moi, cher monsieur de Félines, je vous ai brusqué. Mais
aussi, vous avez aujourd’hui votre esprit féroce des soirs de bataille.
Parions que vous venez encore d’en livrer une à votre abominable préfet.
--Je ne fais pas autre chose. Un affreux sectaire, qui démolit ma
circonscription!
--Il y en a cependant de gentils. M. Trévoux m’a présenté l’autre soir
un petit préfet qui avait de jolies manières, et des gants déchirés à
force de m’applaudir.--Au fait, il se réclamait de vous, dans ma loge;
il disait à M. Trévoux qu’il avait servi dans votre département, qu’il
espérait bien y être replacé, si leur ami M. Mirevault revenait aux
affaires. Comment donc me l’a-t-on nommé? Sallois, Sarrois...
--Sannois! un charmant garçon, un de ces républicains avec qui l’on peut
s’entendre. Il vous a dit cela?
--Oh! pas à moi. Mon Dieu, de quoi est-ce que je me mêle? A vous écouter
tous, on finirait par la gagner, votre vilaine rougeole politique!
Esther regarda la pendule, qui marquait onze heures et demie.
--Je suis confuse, mais il va falloir que je vous renvoie tous. Mon
médecin m’ordonne beaucoup de repos, ce rôle est si fatiguant à jouer;
et je dois répéter demain matin pour des raccords. Combien je vous suis
reconnaissante, messieurs, de m’avoir apporté vos encouragements et vos
conseils.
Les visiteurs se levèrent, gagnèrent la porte avec cette lenteur que
mettent les hommes à sortir de chez une jolie femme de théâtre, chacun
ayant le désir de partir le dernier, la fatuité d’espérer vaguement
qu’on le retiendra, peut-être... Esther témoigna sa déférence au vieil
académicien en le reconduisant.
--Cher maître, je réclame votre voix pour mon jeune poète, quand il ne
sera plus jeune.--Elle montrait Heilbronn, qui durant cette soirée avait
tout écouté, tout observé, sans souffler mot.
--Il en sera, il en sera, toussota le vieillard.--On mourra beaucoup
pour vous être agréable, belle dame. Patience, il en sera. Je vous
promets ma voix, jeune homme: pas cette fois; la bonne.
--Merci pour lui. Et si vous avez la bonté de m’amener M.
l’administrateur général, prévenez-moi d’avance: je suis si petite fille
que je me sens tout intimidée à la pensée de le recevoir.--Ah! j’allais
oublier... Monsieur Bayonne!
Elle rappela Elzéar, qui endossait son paletot dans l’antichambre.
--Pardon, monsieur Bayonne... Seriez-vous assez aimable pour me donner
encore une minute? J’ai un tout petit service à vous demander.
--Les autres hommes décochèrent au bénéficiaire de cet appel le mauvais
regard de jalousie qu’ils ont pour le gagnant du gros lot convoité par
tous. Ils sortirent.
--Décidément,--dit Félines à ses compagnons en traversant la petite
cour,--au théâtre comme à la Chambre, il n’y en a que pour ces
socialistes! Si Kermaheuc pouvait voir, du wagon où il roule, le Bayonne
dans son nid...
Le vicomte retint un instant Andarran sur le trottoir.
--Savez-vous, cher ami, que cette petite Esther est précieuse! Le
renseignement qu’elle m’a donné vaut pour moi son pesant d’or. Il me
faut ce Sannois, coûte que coûte. Ce serait le salut de mon département.
Un homme qui est avec nous, au fond de son cœur. Sa femme était toujours
fourrée chez l’évêque; elle a de la ligne, de belles épaules, et un
dégoût insurmontable pour les fonctionnaires républicains. On assurait
même que le préfet avait lâché la franc-maçonnerie, pour complaire à sa
préfète. Cela, j’en doute: avant d’avoir décroché sa première classe, ce
serait maladroit. Sannois est maintenant chez ce butor de
Cornille-Lalouze, qui l’accuse de trahison et demande sa tête. Qu’il me
la repasse, et je m’engage volontiers à voter pendant trois mois pour le
ministère qui me fera cadeau de ce phénix des préfets.--Dites donc, mais
Bayonne ne sort pas! Allons-nous-en, je crois que nous l’attendrions
longtemps. Pauvre marquis! «La seule âme qui lui chante la note
juste...» C’est beau, la foi!
Et Félines s’éloigna au bras de Jacques, en fredonnant dans la rue:
Un marquis sage
Est en voyage...
CHAPITRE X
EN FAMILLE
Quand la porte se fut refermée sur les partants, Elzéar s’informa avec
un empressement courtois:
--En quoi puis-je être assez heureux pour vous servir?
Esther réfléchissait. Elle fit attendre un instant sa réponse.
--Et vous? Croyez-vous aussi à une crise imminente?
--Oh! nous autres socialistes, vous savez, nous sommes fort indifférents
à ces accidents chroniques.
--Pourtant, s’il s’en produisait un, quelles seraient vos préférences?
M. Mirevault?
--Celui-là ou un autre, peu importe. Ils se valent tous. Mais,--ajouta
Bayonne avec un sourire,--vous allez me le rendre intéressant, ce
drapier huguenot. Comme vous le... protégez! Vous le connaissez
beaucoup?
--Je n’ai jamais vu M. Mirevault.
Ces mots furent suivis d’un long silence. Esther était venue s’asseoir
sur une chaise basse, tout près du jeune homme, devant la cheminée où
elle tisonnait. Dans cette action, toute sa personne secouée d’un petit
frisson de froid se déraidissait. Rigide tout à l’heure et défendu par
son immobilité, le corps de la femme réapparaissait, vivait, livrait
insouciamment quelque chose de ses mystères sous les plis changeants du
vêtement. Les jolis pieds se montraient sur les chenets, le buste
s’inclinait vers la flamme. Sans coquetterie grossière, sans
provocation; c’était plutôt la détente naturelle d’une jeune fille qui
reprend ses aises et ne se surveille plus, après le départ des
étrangers, lorsqu’elle se retrouve seule avec un membre de sa famille.
Elle releva enfin les yeux, fixés sur la braise ardente qui s’y mirait,
les tourna vers Elzéar, bien en face.
--Écoutez. Je ne veux pas jouer au plus fin avec vous. Je vais être
franche, comme je ne le fus peut-être jamais avec personne. Savez-vous
chez qui vous êtes?
--Mais... chez la plus charmante, la plus aimable des...
--Oh! pas de madrigal. Ma question est sérieuse. Répondez. Si vous
ignorez vraiment chez qui vous êtes, un instinct secret ne vous dit-il
pas que vous vous trouvez ici en sûreté... dans un air de famille...
comme dans votre famille?
--Qu’entendez-vous par là?--L’ignorance sincère d’Elzéar se peignait sur
son visage intrigué.
--J’entends ces mots dans leur sens littéral. Mais d’abord,
permettez-moi une question indiscrète. Est-ce que vous frayez avec vos
cousins éloignés, les fils du célèbre David Bayonne, les descendants de
votre grand-oncle Abel?
--Oh! la parenté est si lointaine! Ils ne s’en soucieraient guère,
d’ailleurs; je vois mal ces fonctionnaires prudents bras dessus bras
dessous avec un farouche socialiste. Il m’arrive même parfois de rire, à
la pensée de la gêne où mon nom les met.
--Vous pourriez vous tromper.--Vous ne connaissez pas Joseph Bayonne, le
préfet de la Basse-Gironde?
--Je l’ai croisé deux ou trois fois dans le salon de la Paix. Nous nous
saluons, nous échangeons quelques mots. Il est poli.
--Et son frère, Louis-Napoléon, le directeur de la banque Nathan et
Salcedo?
--Je le rencontre chez le baron Sinda. Il est plus rond, celui-là. Mais
nous ne sommes pas liés.
--Je ne vous parle pas d’Alphonse, l’inspecteur de l’Université. Il y a
des chances pour que vous ignoriez toujours ce savant timide, et pour
qu’il vous ignore. Savez-vous seulement qu’il avait épousé en premières
noces, lorsqu’il n’était encore que proviseur à Montauban, la fille de
l’entrepositaire des tabacs dans cette ville, Émilienne Buissonnet?
--J’avoue que mes notions sont un peu confuses de ce côté.--Mais
vous-même, quel intérêt?...
--Attendez. Émilienne Buissonnet lui donna une fille. Élevée dans un
milieu d’universitaires et de pasteurs, bardée de brevets à dix-huit
ans, la petite passait pour un prodige à Montauban. Le digne professeur
aurait inventé l’Université et la pédagogie, si elles n’existaient pas;
il ne concevait point d’autre carrière pour ses enfants. Il voulut
pousser son aînée aux sommets de la hiérarchie dans l’enseignement
féminin, il la fit entrer à l’École normale supérieure de
Fontenay-aux-Roses. Un beau jour, après deux années d’études où elle se
distingua, plongeon subit de l’élève modèle. On n’entendit plus parler
d’elle. Morte? Disparue? Enlevée par un mylord? Le problème ne
passionnait que de rares initiés. Alphonse Bayonne avait de son second
mariage assez d’enfants pour qu’on pût se perdre dans le nombre. A
l’École, où l’on savait, comme dans le cercle de la famille et des
proches, on fut discret, et pour cause. Quatre années passèrent, firent
l’oubli. En dehors de quelques intéressés, et peut-être de M. le préfet
de police, nul ne se doute que la fille de l’inspecteur général, l’élève
de Fontenay, la studieuse Esther Bayonne, est aujourd’hui dans la robe
de votre servante, Rose Esther de la Porte-Saint-Martin...
--Quoi! Vous seriez...
--Votre cousine indigne.--La jeune femme esquissa une révérence, avec un
rien d’espièglerie qui mettait une grâce inattendue sur cette figure
habituellement sérieuse.--Oh! une arrière-petite-cousine, dont le
véritable état civil restera à jamais enseveli sous le nom de théâtre
que le succès vient de consacrer. Cela vous fâche? ajouta-t-elle
gentiment.
--Comment donc? Cela me ravit! protesta Elzéar avec gaieté.
--Oui, vous n’avez pas de préjugés, vous me comprendrez, vous. Ce n’est
pas une aventure vulgaire qui m’a tirée de Fontenay: c’est une volonté
réfléchie. J’ai considéré devant moi la morne tâche de l’institutrice
d’État, médiocre, sans horizon; et, en regard, les perspectives
illimitées du théâtre, indépendance, fortune, gloire. Ai-je donc fait
autre chose que de prendre exemple sur nos frères les normaliens, quand
ils fuient la classe ingrate d’un lycée de province pour se jeter dans
le journalisme, dans le théâtre? Car c’est surtout au théâtre qu’on les
voit, dans nos coulisses, où les plus avisés édifient leur réputation,
leur fortune. Quelle différence, je vous prie? Comme eux, j’avais mon
plan, et des ambitions aussi hautes pour le moins que les leurs. Je
n’allais pas chercher sur la scène une vie facile, le désordre, l’argent
bassement gagné. J’en attends plus et mieux: le vrai trône des reines de
demain.--Mais si j’expliquais à fond ma pensée, vous me traiteriez de
bas bleu...
--Non, dites,--appuya Elzéar, très intéressé.
--A une fille qui a passé par Fontenay,--et je serai toujours
reconnaissante à mes maîtres de l’avance intellectuelle qu’ils m’ont
donnée sur les grues que je coudoie,--à un esprit qui a médité les
enseignements de cette forte éducation, vous accorderez peut-être le
droit de porter quelques, jugements sur l’histoire et sur les hommes. Il
ne reste dans ce Paris, n’est-il pas vrai, qu’une seule idée commune à
tous, le plaisir; partant, une seule institution solide, le théâtre; et
la femme de théâtre, pour peu qu’elle sorte du pair, est déjà
aujourd’hui la rivale, l’égale des femmes les plus enviées, les plus
respectées. A mesure que cette société achèvera de s’émietter, et en
attendant le coup final que vous lui porterez, l’effet nécessaire de
tant de causes s’accusera chaque jour davantage: encore un peu, et la
comédienne bien douée, belle, illustre, sera l’unique puissance
féminine, l’unique régulatrice de ce monde en décomposition; comme le
furent dans les sociétés semblables une Aspasie, une Imperia... Mais il
y a quelque chose de changé, à l’honneur de notre temps: une courtisane
dissolue ne suffirait plus à ce gouvernement social. Il y faudra de la
tenue, de la respectabilité, cette culture intellectuelle sans laquelle
ni l’homme ni la femme ne peuvent rien de grand. Seule, la comédienne
qui aura en main ces armes pourra relever la vraie citadelle française,
le salon dictatorial où tout se prépare, où tout se consomme.--Vous ne
riez pas, Elzéar.--Vous permettez, n’est-ce pas, que je vous appelle
ainsi: puisque nous devons cousiner!...--Ceci fut dit avec une câlinerie
charmante.--Vous ne riez pas: dans votre sphère d’homme, vous avez bâti
de même un grand avenir sur le rêve logique; oh! plus grand que le mien,
grand comme votre génie! Mais je sais beaucoup de vous, et je devine le
reste. Vous aussi, tout jeune, votre vision a refait le monde, votre
action le refera dans la réalité; avec l’audace du désir et la puissance
du vouloir qui marquent ceux de notre race pour le gouvernement de ce
monde.
Il écoutait, captivé, ému par cet écho de ses anciennes pensées, par les
souvenirs où elle le reportait. Elle touchait juste: il se
reconnaissait, il retrouvait sa formation première dans ce rêve
fraternel, ce rêve logique, comme elle disait. Certes, c’était bien une
Bayonne qui parlait ainsi, avec l’élan fougueux et raisonné, avec
l’intelligence et la volonté de leur race.
--Pour monter où je veux, reprit-elle, il y a un sacrement
indispensable: il faut être de la Maison; vous savez, la Maison
sacro-sainte, la Maison de Molière. Fille de Bohême partout ailleurs, là
seulement l’actrice devient une fonctionnaire, une personne imposée au
respect de ce peuple par le sceau administratif. Le sociétariat aux
Français! Première marche de ce trône où la comédienne de l’avenir
régnera officiellement sur Paris. J’y ai toujours pensé. J’ai déjà fait
quelques tentatives. Le bon M. de Kermaheuc, qui connaît mon désir,
s’était chargé de la première. Ce fut l’acte le plus héroïque de sa vie.
Lui qui ne met jamais les pieds dans un ministère, il est allé un matin
à l’instruction publique. Timidement, gauchement, le pauvre cher homme,
il pressentit le ministre; surpris et flatté par la démarche insolite du
hautain gentilhomme, le ministre fut tout miel, s’engagea presque. Par
malheur, M. de Kermaheuc avait alors un de ses curés privé de
traitement; il voulut du même coup soulager sa conscience, il parla de
son recteur. Coulant sur le décret de Moscou, le ministre redevint
intraitable sur le Concordat. Le naturel du marquis reprit vite le
dessus, il s’échauffa, rua dans le brancard, traita le grand maître de
l’Université comme le dernier des laquais. J’ai bien ri quand il me
conta la scène, le soir, en s’excusant. Je l’ai consolé, c’était
parfait. Je ne pouvais désirer un meilleur amorçage de l’affaire,
introduite de cette façon, par lui, de très haut: le souvenir en reste
cloué dans les mémoires bureaucratiques, c’est le principal. Maintenant,
après le succès retentissant des _Hussites_, la porte de la rue
Richelieu s’ouvrira facilement, il ne faut plus qu’un homme au pouvoir
pour donner la clef. C’est ici que nous revenons à Mirevault.
--Je saisis mal: puisque vous ne le connaissez pas!...
--Aussi n’est-ce pas de lui que je me soucie. On le dit ordinaire: un
piétiste borné, toujours conduit par la main qui sait le prendre, lui
attacher ses œillères. Et cette main est celle de mon oncle Joseph
Bayonne, le préfet. Chef de cabinet au Commerce, quand le bonhomme avait
ce département, Joseph y faisait tout. Il retrouverait le même rôle chez
son patron, à la présidence du Conseil. Qu’il s’implante là, seulement,
et je serai sociétaire avant six mois.
--Permettez-moi à mon tour, fit Elzéar, d’être amicalement indiscret.
D’après ce que vous venez de dire, la famille, votre père, vos oncles,
ne vous auraient pas tenu rigueur?
--Ah! fit-elle avec un soupir, mon père, c’est autre chose. Ce savant
est un juste, un simple. Il serait encore professeur à Montauban,
confiné dans ses devoirs et dans ses livres, si les vigoureux poignets
de ses frères ne l’avaient pas soulevé. Quand une vague impétueuse
monte, elle porte à la surface les algues molles qu’elle entraîne; ainsi
de nous, des Bayonne: on ne laisse personne en route; sans quoi mon
pauvre père y fût resté. Il consentira peut-être à me revoir, avec le
temps; il en faudra beaucoup avant que son cœur me pardonne ma fuite de
Fontenay, cette désertion du drapeau universitaire. Avec mes oncles,
rien de pareil à craindre. Ils sont pratiques. Lorsque j’ai débuté dans
la figuration, ils ont fait la grimace et le silence sur la morte. Mon
oncle Napoléon m’est revenu le premier: les financiers ne sont pas des
puritains. Depuis que le grand succès de l’autre soir m’a mise en
valeur, comme il dirait, cet aimable homme me comble, il me traite de
puissance à puissance. Un matin, il m’a amené le préfet: après le
succès, naturellement. Nous nous sommes compris, nous avons échangé des
paroles. Si j’ai besoin de lui pour le sociétariat, l’oncle Joseph a
encore plus besoin de moi pour se hisser dans la place où il me sera
utile.--Qui pensait à un ministère Mirevault? Le voici en bon train.
Asserme y est attelé; je le tiens par bien des côtés; c’est un lanceur
émérite, vous le savez. A la Chambre et dans les journaux, il va faire
le lit de Mirevault, créer cet état d’opinion où le nom d’un homme
politique devient possible, d’abord, puis obsédant, inévitable. Les deux
journalistes que vous avez vus ici achèveront la besogne. Félines a
mordu à l’hameçon, il amadouera la droite. Un officier de mes amis,
attaché à la maison du Président, préparera les voies en jetant le nom
dans les conversations de l’Élysée. Duputel viendra alors le proposer
avec son autorité parlementaire, d’après les indications de Sinda, qui a
barre sur ce vieux ficellier; et j’ai pu démontrer au banquier les
avantages que présentera pour lui, pour tout le monde des affaires, une
combinaison où mes oncles Bayonne joueront un rôle prépondérant.
D’autres encore s’en occupent. Je vous dis que c’est fait. Vous allez
rire: figurez-vous que l’austère Mirevault, excité par Joseph, voulait
venir me rendre une visite de cérémonie. Je l’en ai fait dissuader.
L’imbécile! Pourtant il sera ministre: il le faut, je le veux.
Une saccade nerveuse agita sa petite main. Elzéar la regardait, cette
main mignonne qui tapotait les pincettes; il pensait qu’elle avait ourdi
et jeté sur tout Paris, du fond de la maison silencieuse, le large filet
qui allait se refermer dans le marais parlementaire, en ramener le
ministère voulu. Il la regardait, cette menotte, il se prenait à en
aimer la grâce et la force.
Il était d’autant plus agacé par la piqûre d’une idée, devenue importune
depuis quelques instants.
--M’en voudrez-vous, dit-il, si je pousse plus loin l’indiscrétion? Que
pense de tout cela votre... votre ami, l’intraitable marquis?
La physionomie d’Esther, presque enjouée tandis qu’elle développait ses
grands desseins, reprit son masque grave, avec une ombre de douce
tristesse.
--De ce sujet aussi, je vous parlerai librement; mais vous me croirez
moins franche, c’est trop complexe! M. de Kermaheuc est le seul devoir
que ma conscience se reconnaisse, le seul attachement vrai que mon cœur
s’avoue. Il m’a ramassée, avec tendresse et respect, alors qu’au sortir
de Fontenay j’errais dans la rue, frappant vainement à la porte des
petits théâtres. Nous sommes d’une race loyale dans les comptes,
n’est-ce pas, et qui paie strictement son dû. Je dois à ce vieillard
l’honorabilité de ma vie; je lui dois l’unique affection solide qui
m’ait protégée. Affection paternelle... maintenant...; vous me croirez
si vous voulez. Je l’aime pour sa noblesse de sentiments; je l’aime,
c’est singulier à dire, pour tout ce que je sens en lui d’inaccessible à
ma nature, et de bon et de beau, pourtant. Je l’aime avec ma complexion
morale de Fontenay, avec cet idéalisme qu’on essayait de nous inculquer
là-bas. Et, d’autre part, je suis superstitieuse: M. de Kermaheuc est
mon fétiche; il me semble que si cette grande ombre d’un passé mort se
retirait de moi, rien ne me réussirait plus. J’ai fait bien des
sacrifices pour lui épargner un chagrin.--Ce qu’il pense des choses
temporelles dont nous parlions tout à l’heure? Il ne les voit pas, il
vit au-dessus. On ne trompe pas un homme en lui celant ce qui n’a pas
d’intérêt, ce qui n’existe pas pour lui. M. de Kermaheuc se croit
malheureux, et je ne sais pas d’être plus heureux, à mon sens: parce que
je ne connais à personne une pareille puissance d’illusion.
--Je continue à vous bourreler,--reprit Elzéar; il y avait de l’humeur
et du soupçon dans son accent.--Votre existence ne va-t-elle pas
changer, avec l’aisance qu’apportent les gros succès de théâtre?
--Questionnez donc franchement! Vous voulez dire que mes appointements
de comparse n’eussent pas suffi à me faire vivre, sans l’appui de M. de
Kermaheuc? Pauvre homme! Des fleurs, quelques menues gâteries, un bijou
ancien le jour de ma fête; ce qu’il ferait pour une nièce préférée. Je
n’ai pas reçu de lui autre chose, et ses moyens ne lui permettraient pas
davantage. La vieille maison où vous êtes représente la part d’héritage
qui m’est revenue de ma mère, morte peu après mon équipée, peut-être de
ce coup, hélas! Et s’il y a eu au début de ma carrière, cette terrible
carrière du théâtre, des nécessités cruelles, des... abdications,--je ne
cache rien, vous le voyez,--ne me faites pas souvenir de ces tristesses,
Elzéar, laissez-moi oublier les heures de torture. Depuis quinze jours,
les directeurs se pendent à la sonnette de la prestigieuse Martha:
désormais, je serai maîtresse de moi-même, libre de mon choix, si ce
cœur que je n’ai guère eu le loisir d’écouter devait parler quelque
jour. Il ne m’entraînera jamais, je veux l’espérer, à des faiblesses qui
jetteraient ouvertement le ridicule sur mon vieil ami, qui
compromettraient le nom vénéré dont je dois être la gardienne...
--Le nom dont vous devez être la gardienne?...
Esther mordit ses lèvres minces, comme pour rattraper un mot de trop.
--Sans doute; tout le monde connaît et je proclame hautement cette
espèce d’adoption affectueuse du bon marquis. C’est ce que je voulais
dire. Vous l’entendez assez. Vous ne me prêterez pas des idées absurdes
qui sont bien loin de mon esprit.
Elle s’inquiétait à tort. En ce moment, Elzéar ne s’attachait guère à
pénétrer les arrière-pensées ou les espérances cachées sous cette phrase
équivoque. Il était tout à l’agacement instinctif qui aiguillonne la
vanité d’un homme, dès qu’il voit se dresser brusquement, dans
l’intimité affectueuse de l’entretien avec une jolie femme, une de ces
barrières qu’elle élève d’un mot devant le désir possible, la chance
future, la tentation d’un instant... L’élevait-elle pour refréner ce
désir possible, ou pour le stimuler en lui donnant plus d’élan?...
Elzéar continua, presque méchamment:
--M. de Kermaheuc ignore-t-il vos origines? Elles doivent choquer
singulièrement ses préjugés.
--Il sait seulement que j’ai quitté une de ces écoles qu’il abomine. Il
porte cette belle action au crédit de mes scrupules de conscience.
Pourquoi le détromper, puisqu’il m’en aime mieux?
--Et vous pouvez prendre sur vous de flatter toutes ses rengaines
mérovingiennes, vous, la femme d’esprit libre et instruit?
--Je lui parle avec piété des choses mortes qu’il aime: je n’y ai pas de
peine, puisqu’elles sont belles. J’en ai moins encore à lui parler avec
dégoût des choses vivantes qu’il n’aime pas, puisqu’elles ne sont guère
propres. Ne pensez-vous point que les hommes se plaisent surtout à
entendre maudire ce qu’ils détestent, plus encore qu’à entendre louer ce
qu’ils chérissent? Enfin je cherche à lui plaire comme je peux, même si
je ne suis pas toujours bien convaincue. On est souple, n’est-ce pas?
Comme pour en donner la preuve, elle s’était levée avec une ondulation
harmonieuse de toute sa personne, elle vint jeter ce mot dans un sourire
ingénu à l’oreille du jeune homme. Il sentit passer, tout proche, le
parfum tiède de la gorge délicatement moulée sous le barège entr’ouvert.
Elle avait vu se former un nuage sur le front d’Elzéar, à ses dernières
reparties; elle le vit se fondre dans une sensation capiteuse. Elle se
rassit plus près de lui; penchée amicalement sur le bras du fauteuil
qu’il occupait, elle lui dit, changeant brusquement de sujet:
--Mais c’est assez parler de moi. Je vais être pressante à mon tour.
Pourquoi délaissez-vous votre mère, Elzéar? Rachel est de bon conseil,
elle vous aime. Afin d’enrichir le fils oublieux, un peu grisé par sa
vie de luttes, par sa gloire, la vieille mère travaille. Elle vient
d’entrer en affaires avec le baron Sinda, pour l’exploitation d’un vaste
gisement de kaïnite dans le duché d’Anhalt... Une opération très
fructueuse, au dire du baron. Rachel édifie la fortune de l’Enfant
prodigue.
--Vous êtes donc en relations avec ma mère?
--Je l’ai rencontrée quelquefois dans le quartier, nous sommes si
proches voisines! Je rencontre plus souvent votre sœur, chez une dame
qui nous donne à toutes deux des leçons de musique. On cause. Nathalie
monte en graine. Je soupçonne dans son imagination une idée fixe: elle
attend que cet étourdi de Félines ait croqué le dernier morceau de son
patrimoine, elle s’offrira alors pour arracher aux usuriers le château
de Crémeuse et remettre à flot le vicomte. Je crains qu’elle ne se
leurre d’une chimère. Félines ne l’a jamais vue, et le temps passe. Vous
devriez soigner un peu plus votre mère, mon ami; et vous devriez vous
rapprocher des autres Bayonne, vos parents.
--Y pensez-vous? que j’aille leur jeter dans les jambes un socialiste!
--Mon petit cousin, avec tout votre esprit, vous êtes un grand nigaud.
Un socialiste tel que vous, chef de parti, remueur d’idées, terreur des
ministères, et qui sait mener de front une vie élégante, conserver de
belles relations, le Lassalle parisien, comme on vous nomme, ce n’est
plus un épouvantail, c’est un allié précieux. Quand vous vous êtes lancé
dans le mouvement, les grands Bayonne ont gémi, sans doute, comme ils
l’ont fait sur mon entrée au théâtre. S’ils pardonnent aujourd’hui à mon
succès, combien plus ils triomphent du vôtre! Ils voudraient seulement
que vous le missiez au fonds commun de la famille, et vous l’y devez
mettre, Elzéar. Que deviendrons-nous, Seigneur! avec les mauvais
desseins qu’on voit déjà se former contre nous, si nous ne faisons pas
corps, solidement? Unis, nous sommes invincibles, d’autant plus forts
que nous avons un pied dans tous les camps. Mes oncles le comprennent à
merveille. Ils ne m’en veulent plus d’être au théâtre, dans le seul lieu
d’asile où ce peuple absurde et galant oublie ses velléités d’ostracisme
en applaudissant ses favorites: comme Assuérus, il écoutera toujours
Esther, et les sœurs d’Esther; car elles sont nos sœurs, presque toutes
celles qui ont du talent. De même, mes oncles inventeraient un
socialisme tel que le vôtre, si vous ne leur aviez épargné cette
habileté. Je sais qu’ils vous guettent, qu’ils vous attendent, très
renseignés sur vous. Dès que Joseph, sous le couvert de Mirevault, aura
le gouvernement dans sa main, il ne demandera qu’à vous y ménager un
accès facile.--Ainsi, ajouta-t-elle avec une moue de badinage
persuasif,--vous allez ouvrir l’aiguille sur la voie où vous êtes posté,
et livrer passage au train Mirevault-Bayonne, qui est signalé; d’abord,
pour obliger votre petite cousine; ensuite, pour hâter votre propre
arrivée aux affaires.
--Mais ce n’est pas sérieux! Il y a un abîme entre le pouvoir et nous.
--Ne dites donc pas _nous_, mais _moi_, vous qui êtes le seul homme de
votre parti! Il n’y a pas d’abîme: à peine un fossé, qui se comble
chaque jour. La force des choses pousse de votre côté ces gens-là: pour
que la soudure se fasse, vous n’aurez qu’à marquer le pas sur place, à
vous délester de quelques utopies.
--Vous me connaissez mal. Sous les dehors sceptiques que je porte dans
le monde, je crois à mes idées. Je n’en sacrifierai aucune.
--Je connais votre idéalisme, je l’aime. On ne fait rien sans cette
paire d’ailes. Mais il faut que l’idéalisme sache devenir pratique;
c’est par là que nous sommes supérieurs, nous autres, et que vous le
serez. Vos idées resteront stériles, si l’amour du pouvoir ne les
féconde pas. Qu’est-ce que des idées qu’on n’applique jamais? Cela
s’appelle des rêves.
--Peut-être. Je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes.
Cette phrase que Daria lui avait dite, un jour, Elzéar la prononça plus
faiblement, comme une leçon qu’il répétait, comme l’écho mourant d’une
autre voix qui l’aurait poursuivi. Esther s’en rendit compte, ses yeux
attentifs lisaient dans ce cœur combattu. Elle se renversa sur son siège
avec un geste de découragement.
--C’est vrai, j’ai tort. J’ai affaire à trop forte partie. Folle que
j’étais, de croire que ma voix pourrait prévaloir contre celle... celle
qui parle en vous.
Il sentait approcher l’assaut. Il se raidit, répliqua durement:
--A quelle voix faites-vous allusion?
De nouveau, elle se rejeta en avant, lui prit affectueusement les mains,
avec de fréquentes hésitations dans les mots craintifs, très doux:
--Ne m’en veuillez pas, Elzéar. Une sympathie irréfléchie m’entraîne; je
n’ai aucun droit à vos confidences. Ne craignez rien: ce n’est pas cette
main qui fera saigner votre cœur.--Et la petite main marquait sur sa
poitrine la place du cœur.--Rachel, votre mère, pourrait seule faire
écouter les paroles que voudraient vous dire tous ceux qui vous aiment.
Je sais par elle, et par mes oncles, très informés, ce qui est su de
tout Paris, ce que vous ne cherchez pas à dissimuler. Au début, tous les
vôtres se sont réjouis des belles perspectives ouvertes devant vous: une
haute alliance, une immense fortune, une destinée égale à votre
mérite... Mais votre mère et les autres parents se sont enquis; leur
satisfaction s’est changée en crainte. On ne peut faire fonds,
disent-ils, sur un caprice altier; cette fantaisie n’ira jamais jusqu’à
consentir au projet d’union que vous formez sûrement; le préjugé contre
notre race est si fort dans ces pays barbares! Il sera invincible, plus
puissant même que la passion. Les vôtres s’inquiètent d’autre part; on
leur signale chez... chez cette noble personne... une frénésie dans
l’absolu des idées que ne tempérerait aucun sens pratique... c’est eux
qui le disent! Ils vous imaginent déjà poussé par cette influence aux
extrêmes, sombrant dans les apostolats chimériques, et retombant meurtri
du haut de votre rêve, ayant tout perdu dans ce désastre, le grand
bonheur que vous attendez d’une autre, la situation riche de promesses
que votre talent vous avait faite, tout enfin!
Elle se tut, sans le quitter des yeux. Le visage altéré disait ce qu’il
souffrait. Un chirurgien débridait ses plaies cachées, mettait à nu ses
pensées inavouées. Oui, il les avait formés, ces projets; sans les
regarder en face, sans y consentir expressément: on les lui montrait,
vivaces. Oui, il les ressentait, ces craintes: tous les mirages
s’évanouiraient à la fois, ceux de la passion, ceux de l’ambition; au
lieu du pouvoir qu’on venait de lui faire palper comme un fruit mûr, il
ne resterait dans sa main qu’un grelot de chimère, secoué derrière une
agitée; tant d’espoirs accumulés s’écrouleraient dans quelque
catastrophe tragique. Tout ce que lui avait déjà murmuré sa claire
raison, aux intervalles de l’ivresse, Esther venait de le préciser à
haute voix. Il lui semblait qu’elle ne parlât pas du dehors, cette
femme, mais au fond de lui-même, comme une conscience; et il l’aurait
battue, comme on voudrait parfois battre sa conscience.
Elle attendait cet effet du coup hardiment frappé; elle eut peur d’être
allée trop loin.
--Oh! pardonnez, Elzéar, c’est eux qui parlent de la sorte; des
politiques, des calculateurs. Moi, femme, je ne juge pas si vite. Je
sais qu’elle est belle, je sens qu’elle est très haute, digne de vous;
je vous comprends, je l’envie. N’écoutez que votre cœur, cherchez le
bonheur, c’est déjà le tenir que de le chercher ainsi.--Il y a des
créatures déshéritées qui n’auront même pas connu les joies de cette
recherche!
Il fallait attendre, elle le devinait, avant de recoudre la plaie trop
cuisante. Elle s’absorba dans la contemplation du foyer. Après une pause
d’un silence irrité, d’abord, honteux ensuite, il dit machinalement,
pour dire quelque chose, pour échapper à sa propre pensée, plus que par
intérêt vrai:
--Vos derniers mots ressemblent à une plainte. Vous n’êtes donc pas
heureuse?
Les petites épaules se haussèrent.
--Quelle question? Si l’action et le travail ne vous suffisent pas, à
vous, un homme, pensez-vous qu’une pauvre femme s’en contente? Ces
sources de la vie, où tous veulent boire, croyez-vous qu’on les épuise
avec l’attachement paternel d’un vieillard, avec les vaines couronnes de
théâtre qu’on aimerait rapporter à un maître élu, beau, éloquent,
supérieur aux autres hommes? L’équilibre et la santé du cœur, à défaut
de mieux, je n’ai ressenti ce bienfait qu’à Fontenay, durant la courte
période où je me suis donnée à un maître.
Elle se leva, elle alla ouvrir un bonheur du jour, en retira une liasse
de cahiers d’écolière.
--Ce sont mes cahiers de l’école, les notes recueillies aux conférences
du bon M. Pécaut. Mes compagnes et moi, nous l’avons aimé. Il croyait,
l’excellent homme, nous croyions nous-mêmes que nous prenions intérêt à
son prêche; non, je l’ai compris plus tard; nous aimions le doux rêveur,
comme les petites filles de cet âge aiment leur directeur spirituel,
quel qu’il soit. Je retrouve ici, j’y relis de temps à autre les
formules sonores qui nous emballaient: «L’idéal moral contemporain... la
dignité de la personne humaine... le mystère de liberté que l’âme porte
en elle... l’issue ouverte vers la vie éternelle...» Ce fut une sorte de
haschisch intellectuel, reçu des mains d’un prophète en qui nous avions
foi. Pourquoi m’en suis-je si vite dégoûtée? A la réflexion je me suis
rendu compte. Il y a dans l’esprit ardent et précis de notre race comme
un feu qui brûle la paille de tous ces mots creux. On applique sur nous,
pour un instant, le léger vernis de calvinisme; il s’écaille bientôt, le
véritable esprit de nos pères reparaît. Le mien n’a pas moisi dans ce
sirop de religion laïque que notre maître agitait pour nous; j’ai pris
mesure du bonhomme et mon enthousiasme s’en est allé avec sa puissance
de persuasion. Alors, j’ai quitté l’école, comme je vous le disais, je
suis venue chercher des applications pratiques de ma force de vie dans
la réalité terrestre, là où nous les chercherons toujours, nous
autres.--C’est égal: je me reporte parfois à ce temps, à ma brève
griserie d’âme, et je me dis que ce furent de bons jours, les seuls où
l’illusion féconde ait habité dans mon sein. Parfois aussi, j’envie mes
anciennes compagnes, celles qui ont suivi simplement l’âpre chemin du
devoir enseigné, avec un cœur résigné à leur sort modeste, un esprit
docile à la grave parole du maître... Tenez, écoutez comme c’est joli,
ce qu’il nous disait, quand on ne creuse pas.
Elle lut à Elzéar quelques extraits du sermonnaire philosophique.--Lui
donner le temps de se remettre, le bercer avec des paroles quelconques,
comme on berce un enfant blessé, elle obéissait à cette juste intuition
en prolongeant sa lecture.
Il se remettait, il la regardait, il ne lui en voulait plus; il admirait
cette créature changeante, multiforme, qui avait à sa harpe intérieure
tant de cordes diverses, douces ou fortes. Il l’interrompit, cette fois
avec un élan d’intérêt sincère:
--Ainsi, vous n’êtes pas heureuse, Esther?
Elle referma les cahiers, qu’elle continua de balancer dans sa main.
--Je vous répondrai par un passage des _Hussites_ où vous m’avez trouvée
bonne; sans doute parce que la femme parlait sous le masque de la
comédienne, avec les souvenirs de prime jeunesse où je m’égarais tout à
l’heure. Vous vous rappelez la scène? quand l’Apôtre entre dans la
chambre où Martha travaille, pour imposer un nouveau sacrifice à la
jeune fille éprise de lui...
Elle se leva; debout devant Elzéar, elle récita lentement, de sa chaude
voix de théâtre:
C’est beaucoup demander à votre faible sœur
Que lui vouloir toujours des vertus sans douceur,
Un cœur rude au combat, un front lourd de pensée.
Je ne suis qu’une femme, ô Maître; et quand, lassée
Par l’accablant effort de mon travail du jour,
J’entends passer les chants de nos filles d’amour,
Je cours à ma fenêtre; et je l’ouvre, et j’écoute...
O honte! Sur leurs pas mon âme s’en va toute
Au pays inconnu du tendre enchantement.
Là je n’irai jamais! Jamais un mot aimant,
Espoir ou souvenir qui met dans l’humble chambre
Une fleur en avril, une flamme en décembre!
Ils demeurèrent un instant silencieux. Elzéar montra du doigt le piano:
--Esther, voudriez-vous me faire d’autre musique? On dit que là aussi
vous avez beaucoup de talent.
D’un signe de tête, elle indiqua la pendule; son visage exprima la
surprise de l’heure avancée, l’irrésolution, une incertitude triste.
--Une autre fois... Voyez comme il est tard!
A ce rappel, qui signifiait la fin de leur tiède intimité, à l’idée de
se retrouver dans la rue froide et noire, en solitude avec son chagrin,
loin de ce foyer, loin de cette robe où il laissait quelque chose de
lui-même, des parcelles de sa vie déjà prises,--Elzéar se sentit envahi
par une immense lâcheté. Elle le désarma contre les instincts obscurs
émus au fond de son être.--Qui les analysera, qui les expliquera, ces
chocs soudains, contraires, des pensées et des désirs? Ce fut lui, cette
fois, qui se pencha, prit les mains de la jeune femme, brusquement, en
tremblant:
--Esther, chère Esther, grande petite Esther, soyez heureuse. Je le
veux. Que faut-il pour cela, dites!
Un ravissement ineffable transfigura le front sérieux, les grands yeux
humides. De la gorge précipitamment soulevée, les paroles sortirent,
enivrées, pressées dans une hâte heureuse:
--Oh! rien, ce mot! Je l’aurai eu, le mot aimant, ma fleur d’avril, ma
flamme de décembre. Ne le deviniez-vous pas, que vous étiez l’attendu,
l’espéré, depuis longtemps, vous si beau, si grand, vous l’orgueil de ma
race!
Encore assez maître de ses sens pour regarder au dedans de lui-même,
Elzéar croyait y voir une forme blanche, un long cygne neigeux qui
s’enfuyait, s’évanouissait: fantôme qui tantôt l’appelait à sa suite,
douloureusement, tantôt le poussait furieusement sur cet autre sein,
palpitant devant lui. A cette dernière impulsion, il obéit; d’un geste
inconscient, il attira les mains qu’il serrait. Les cahiers qu’elles
tenaient leur échappèrent: tombés sur les carreaux du foyer, ils
flambèrent subitement au contact des braises.
--Oh! mes cahiers de Fontenay! Les cahiers du bon maître!
La physionomie mobile à miracle prit l’expression d’une fillette en
contemplation devant sa cruche cassée, l’air de confusion enfantine et
perverse qui devait ajouter une pointe de perversité au désir émané
d’elle. En un seul mouvement d’une grâce hardie elle tomba sur les
genoux, tenta d’arracher les feuillets aux flammes: trop tard, ses
doigts s’y brûlèrent; pivotant alors sur elle-même, légère, rapide, elle
se retrouva agenouillée tout contre Elzéar, souriante, les mains
tendues, murmurant à voix basse:
--Mes seules joies d’âme étaient là! Plus de passé. Remplace. Toute à
toi...
Il se baissait pour la saisir. Plus prompte, elle se redressa
d’elle-même; dans une détente lascive de tout l’être, elle s’abattit sur
lui, les bras noués autour de son cou, les yeux dans ses yeux, cherchant
ses lèvres avec des lèvres où montaient dans un râle, suppliantes,
impérieuses, ces paroles étouffées:
--Assez de lutte, assez de pensée! Je t’ai voulu. Je te veux...
Prends-moi...
CHAPITRE XI
LE BAIN DE HAINE
Andarran continuait son initiation. Il venait consciencieusement à la
Chambre. Le travail législatif n’avançait guère. La loi sur les
boissons, discutée par quelques spécialistes devant les banquettes
vides, marchait cahin-caha. Le nouveau député usait ses après-midi en
flâneries dans les couloirs. Il prenait contact avec ses collègues, il
réformait sur plus d’un point l’opinion toute faite qu’il avait d’eux.
Arrivé au Palais-Bourbon avec les préventions qu’un décri universel
entretient dans le public, Jacques pensait y fréquenter, à peu
d’exceptions près, les fantoches incapables et stupides stigmatisés
chaque jour par la presse. Ce lui fut une vraie surprise de trouver vif
intérêt et grand profit dans les conversations qu’il nouait, au hasard
des rencontres de couloir. Tel collègue sans notoriété particulière,
qu’il jugeait défavorablement sur ses opinions, sur ses votes, le
charmait dans l’entretien privé par l’étendue de ses connaissances, par
la modération et l’équité de ses aperçus. Avec les uns, il s’instruisait
sur des matières où la compétence de son interlocuteur lui faisait
mesurer sa propre ignorance; il se plaisait avec d’autres aux causeries
sur les idées générales. Journellement il découvrait d’obscurs
législateurs qui lui en imposaient par leur savoir ou par leur solide
expérience, qui le gagnaient par les agréments de l’esprit ou par une
bonhomie cordiale. Sensible aux supériorités de tout ordre et volontiers
défiant de lui-même, Jacques se demandait avec inquiétude s’il n’allait
point paraître très petit garçon, entre tant de capacités indiscutables.
Il se demandait surtout comment il devait concilier ces constatations
quotidiennes avec cet autre fait d’évidence, l’insuffisante et
déplorable gestion des affaires publiques par cette réunion de capacités
individuelles.
Une après-midi, dans la semaine qui suivit sa présentation rue Fortuny,
comme Andarran faisait les cent pas en discutant à fond la question des
sucres avec un grand agriculteur du Nord, Bayonne passa rapidement
devant eux, lui jeta ces mots:
--Tu feras aujourd’hui tes vrais débuts. Il y a de l’orage dans l’air.
Ça va chauffer.
--Ah! bah! On ne s’attendait à rien de particulier... Qu’est-ce qui te
fait croire?...
--Certains symptômes. Une houle de fond qui arrive du salon de la Paix.
Pressentiments de marin. Tu verras.
Il s’engouffra dans la salle. La sonnerie d’un timbre électrique vibra
le long des couloirs. Elle produisit l’effet d’une pierre dans une
fourmilière. Les groupes se dispersèrent, les députés se portèrent en
masse vers les deux tambours de droite et de gauche qui ouvrent sur
l’amphithéâtre.
Au moment de les suivre, Jacques s’arrêta sur le perron d’accès avec une
exclamation joyeuse:
--Ferroz!... Mon cher maître, quelle joie de vous voir ici!
Il venait de reconnaître le visage glabre aux lignes de médaille
antique, empreint d’une gravité méditative sous la couronne des cheveux
blancs. Un demi-siècle de labeur et de pensée n’avait pas ployé la forte
carrure du Savoyard. Ferroz montait les degrés de ce pas réfléchi qui
marque l’habitude de n’avancer qu’en terrain sûr. Ainsi avait marché, de
découvertes en découvertes, le praticien sans rival, oracle des
aliénistes de toutes les écoles, rénovateur de la thérapeutique des
affections nerveuses. Que faisait-il dans les assemblées, l’illustre
savant dont les travaux sont attendus par toute l’Europe?
Comme toujours, il y avait à cette question deux réponses: celle des
malveillants, celle des approbateurs.--Ferroz, disaient les premiers,
ambitionnait de finir en personnage curulaire, installé dans un fauteuil
du Luxembourg; il gravissait patiemment l’échelon inférieur, obligatoire
en un temps où le Sénat ne se recrute guère que parmi les stagiaires de
la Chambre basse.--Non, répliquaient les seconds; n’ayant plus rien à
apprendre dans les cliniques, l’éminent professeur avait voulu consommer
son expérience, étudier dans les assemblées certains phénomènes
collectifs de psychologie et de physiologie.--Comme toujours, il eût
fallu sans doute réunir les deux explications, pour fondre les parts de
vérité que devait contenir chacune d’elles.
Andarran avait approché Ferroz dans sa vie d’étudiant; il avait su
mériter l’attention bienveillante de ce puissant esprit.
--Oui, continua-t-il avec effusion, c’est une fortune inespérée de vous
retrouver ici. Vous me guiderez dans ce pays inconnu, cher maître; vous
savez combien j’ai foi dans votre diagnostic intellectuel et moral.
--Cher monsieur, répondit Ferroz, avec cette articulation lente et
mesurée que les internes de son service appelaient «un pèse-mots»,--cher
monsieur, je vous répéterai ce que j’ai toujours dit à mes élèves:
Observez les faits, qui sont nos véritables instituteurs; négligez les
mots reçus, pour respectables qu’ils soient; attachez-vous à la réalité
qu’ils déforment. Elle vous instruira plus vite et mieux que je ne
saurais faire.
--En séance, messieurs!--Ce cri des huissiers ramassa les derniers
retardataires. Dans les couloirs, grouillants quelques instants
auparavant, il n’y avait plus qu’un grand froid de vide et de silence.
--Si je ne me trompe, reprit Ferroz, la réalité vous prépare une
première leçon. Allons la recevoir. Nous en causerons après.
Jacques l’accompagna dans l’hémicycle.
La physionomie de la salle avait changé comme par enchantement: morte
l’instant d’avant, tragiquement vivante depuis que ce reflux humain y
ramenait la vie. Cinq cents têtes pressées, tendues vers la tribune,
garnissaient le pourtour des banquettes. Ce n’était point le silence
solennel qui se fait aux grands jours, sous la parole des grands
orateurs: c’était l’attention grondante des journées d’âpres querelles.
La réforme des boissons venait de trébucher sur un article où des
amendements contradictoires, acceptés par les mêmes votants, faisaient
entrer deux prescriptions inconciliables. On s’était empressé de
renvoyer la loi à la commission. L’ordre du jour appelait une
interpellation de Cyprien Boutevierge, l’un des chefs radicaux. La
Chambre avait décidé la discussion immédiate; telle une femme qui jette
au panier son fastidieux travail de tapisserie, à l’annonce d’un
visiteur amusant, impatiemment attendu. L’objet de l’interpellation
était de mince conséquence: une phrase imprudente dans un mandement
épiscopal. Boutevierge dénonçait ce crime aux foudres du pouvoir.
Bientôt, abandonnant le cas particulier de son évêque, il «donnait une
grande ampleur au débat»; expression usuelle dans la langue
parlementaire pour signifier une énumération copieuse de tous les ragots
propagés par la presse. Boutevierge poussait la charge à fond contre le
cléricalisme, contre un ministère prisonnier de la droite et complaisant
à l’éternel ennemi.
Incisive et captieuse, son argumentation portait. A gauche, à droite,
sur quelques bancs du centre, une contraction colérique déformait peu à
peu les visages; ils grimaçaient avec des expressions de joie méchante
ou de révolte indignée, le luisant de la haine passait dans tous les
yeux braqués. On eût dit que certains regards, à l’extrême gauche,
avaient la vertu du basilic, et qu’ils allaient poignarder les
ministres, les gens du centre. Ce fut pis encore quand le plafond
lumineux s’éclaira: dans l’air épais, sur ces figures terreuses,
fantomatiques, avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas
la source, il sembla qu’une pluie de fiel en dissolution s’épandît; elle
tremblait dans l’atmosphère vibrante, elle faisait saillir les masques
convulsés, plus terreux et plus jaunes, plus haineux sous le cerne de
lumière bilieuse.
Le ministre des cultes balbutia une réponse faible, équivoque. Bayonne
bondit après lui à la tribune: l’orateur socialiste ne trouva pas cette
fois les habiles envolées d’éloquence qui réunissaient pour un instant
tous ses auditeurs dans une même surprise d’admiration. La parole dure,
sans liant, trahissait une âcreté intime qui ne lui était pas
habituelle.
--Qu’a donc le bel Elzéar? se demandait-on:--lui qui semblait depuis
quelque temps se désintéresser de la lutte, le voilà plus féroce que
jamais contre le gouvernement, féroce jusqu’à la maladresse.
Il eut pourtant sur la liberté d’association, seule efficace pour
conjurer le péril clérical par le droit commun, une digression où
Jacques se sentit d’accord avec lui. Le député d’Eauze fit machinalement
le geste d’applaudir: au bruit scandaleux de cet applaudissement isolé,
aux regards épouvantés que lancèrent Couilleau, Rousseblaigue, à
l’effarement des têtes qui se retournaient sur les banquettes
inférieures, Andarran s’arrêta, interdit, comme un enfant qui aurait
laissé échapper une incongruité.
Bayonne conclut en déposant un ordre du jour sur ce thème de la liberté
d’association. Jacques n’en saisit pas le dispositif, dans le brouhaha
des clameurs hostiles.
--Attends, je vas lui faire un sort, à ton ordre du jour! s’écria
Rousseblaigue en tirant la boîte à bulletins du groupe.
--Mais que dit-il au juste? demanda Jacques.
--Je n’en sais rien. Ça vient de ce socialiste. Suffit, n’est-ce pas?
D’une main hésitante, Jacques voulut retenir le bulletin à son nom,
s’abstenir, tout au moins: un murmure scandalisé s’éleva autour de lui,
une réprobation triste se peignit dans les yeux de tous ses voisins,
très honnêtes gens, très bien pensants, politiques expérimentés, anciens
au Parlement. Il laissa faire, comprenant qu’il n’était plus un homme
raisonnable et libre, mais une cellule passive dans un organisme, dans
le groupe où on l’avait inscrit. Et il courba la tête en se rappelant la
prédiction de Bayonne, le premier matin.
Boutevierge revint à l’assaut, d’autres après lui. Le baron Lebrun,
député monarchiste et catholique, prit la défense de l’évêque incriminé.
Cet avocat compromettant, écouté avec faveur par l’extrême gauche,
embarrassait le ministre à l’égal des adversaires déclarés. Il parut à
Andarran que Lebrun faisait insidieusement le jeu de ces derniers. D’une
façon générale, Jacques avait peine à comprendre la partie qui se
jouait: toutes ces graves questions étaient attaquées de biais, posées
en porte-à-faux, avec des intentions cachées sous les attitudes
apparentes. Deux ou trois fois, il fut violemment tenté d’intervenir, de
redresser le débat qui s’égarait. Un instinct secret le prémunit contre
ce prurit de néophyte: la voix du bon sens, il le devinait, n’aurait
aucune chance de se faire écouter; il contreviendrait à la règle d’un
jeu qu’il ignorait, sur un échiquier où toutes les pièces se mouvaient
suivant la marche oblique du cavalier.
Après Lebrun, le président du Conseil donna de sa personne. Il louvoya
cauteleusement, parla du Concordat avec respect, du clergé sur un ton
rogue et comminatoire; il fit tête à l’extrême gauche tout en détachant
des ruades à droite. Un épisode de chasse revint à la mémoire
d’Andarran, un renard qu’il avait traqué certain jour, au fond d’une
gorge, entre deux crêtes couronnées par les tireurs: l’animal subtil
avait réussi à se défiler, tout le long de la gorge, sous un étroit
couvert où il échappait aux coups de fusil des deux pelotons opposés.
Quelques officieux du Cabinet proposèrent l’ordre du jour pur et simple.
Lebrun et ses amis de la droite l’appuyèrent bruyamment: leur
intervention provoqua un mouvement de mauvaise humeur à l’aile gauche du
centre. On vit là des bulletins blancs préparés sur les pupitres se
changer aussitôt en bulletins bleus. Les scrutateurs se consultèrent
longtemps, avec des airs mystérieux, au-dessus des corbeilles où les
huissiers vidaient leurs urnes. D’une voix légèrement émue, Duputel
annonça «qu’il y avait lieu à l’opération du pointage». A ces mots
fatidiques, une secousse électrique se propagea sur tous les bancs; les
applaudissements éclatèrent à l’extrême gauche. Des huées, des regards
insolents, rechargés de haine par ce demi-succès, défiaient les mornes
bataillons du centre; ceux-ci invectivaient rageusement la maladresse
des droitiers, qui ricanaient, narguaient les ministres. Le pointage
nécessitait une suspension de séance: on se précipita dans les couloirs,
autour des tables où les scrutateurs déployaient les feuilles
d’émargement. La ruche s’emplit à nouveau d’un affolement tumultueux:
pronostics passionnés, commentaires des discours, aigres discussions
dans les groupes.
Andarran croisa à la sortie un socialiste, ancien professeur d’algèbre
que son frère Pierre avait eu pour répétiteur au lycée. Esprit
chimérique, cœur foncièrement droit et honnête, cet homme lui avait
toujours inspiré une sincère estime.
--Je vous plains, fit le mathématicien avec un hoquet de dégoût. Ah! ne
jamais revenir ici! On s’y empoisonne la raison et le cœur. Au dehors de
cette enceinte, je ne déteste personne; dès que j’y rentre, je sens en
moi une bête féroce; chaque après-midi, il me semble que je me replonge
dans un bain de haine.
Jacques se répétait encore ce dernier mot, qui traduisait si bien ses
impressions de séance, lorsqu’il rejoignit Ferroz.
--Cher maître, je ne comprends rien à ces logogriphes: je ne vous
demande pas de m’expliquer tout, ce serait trop long; mais, de grâce,
éclairez-moi sur un point. Voilà de bons garçons, pour la plupart, qui
causaient familièrement dans ces couloirs, tout à l’heure, qui se
racontaient des histoires drôles; sceptiques, comme nous le sommes tous
aujourd’hui; faisant bon marché de leurs étiquettes politiques, à telles
enseignes que je suis tombé de mon haut, ce matin, en entendant bafouer
la République par des républicains avérés, les princes par des
monarchistes notoires. Cette porte franchie, ils se transforment en
ogres, on croirait qu’ils vont s’entre-dévorer; ils se replongent dans
le bain de haine, me disait l’un d’eux. Est-ce pure comédie, effet de la
galerie sur l’acteur qui rentre dans la peau de son personnage sous les
yeux du public? Non, car je l’ai sentie, cette puanteur de haine: elle
m’envahissait moi-même, je me surprenais à haïr je ne sais qui, par
contagion...
Ferroz ébaucha son geste professoral, de l’index qui marque les points
de démonstration sur un cadavre.
--D’abord, ce ne sont pas les mêmes hommes que vous avez vus dans
l’hémicycle. Vous y avez vu leur addition en une personne collective,
l’assemblée: monstre nouveau, très différent des unités qu’il totalise.
Il sent, pense, agit autrement que ses composantes. Nos contemporains
ont sans cesse à la bouche ce grand mot: la Science, et ils continuent
de se gouverner au mépris des découvertes scientifiques les mieux
établies. Chacun sait aujourd’hui qu’il se crée dans tout auditoire, au
Parlement comme au théâtre, une mentalité collective et temporaire; elle
a ses mouvements, son niveau, presque toujours médiocres; rarement elle
s’élève à hauteur des meilleurs, le plus souvent elle rabaisse ceux-ci à
l’étiage des pires, des moins intelligents et des plus méchants. Cette
queue règle les impulsions de tout le corps.
--Pourtant, dans un théâtre, le public a une âme sensible, prompte aux
sentiments généreux...
--Dans un théâtre, les intérêts ne sont pas en jeu: ici se joue le drame
des convoitises réelles. L’_âme_, comme vous dites,--n’ayant jamais vu
d’âme, j’ignore ce que c’est,--le déséquilibre nerveux d’un public de
théâtre, nous en avons tous les inconvénients, sans les bénéfices. Ici,
vous l’avez bien deviné, les étiquettes verbales ne sont pour rien dans
nos fureurs: monarchistes, opportunistes, radicaux, socialistes, bonnes
plaisanteries! Nombre de ceux qui les font n’y croient guère; et ceux
qui y croient sont leurs propres dupes. Mais sous ces étiquettes, il y a
des intérêts et des vanités, imprescriptibles facteurs des dissensions
humaines. Il y a des inégalités sociales, plus douloureuses dans un pays
fou d’égalité. Sous ces vains mots, il y a des hommes, séparés par
l’éducation, les fortunes, les castes, les classes, les privilèges...
--Oh! cher maître! ne faites pas intervenir des distinctions abolies...
--Et toujours renaissantes. Quand vous coupez une futaie, les jeunes
plants repoussent-ils moins inégaux que n’étaient les vieux arbres? Il y
a des hommes, vous dis-je, des hommes de traditions opposées, de
provenances antagonistes, de différents mondes, suivant leur plaisante
expression; et, derrière les hommes, il y a des femmes, ces éternelles
blessées de vanité. Elles se jalousent, elles s’envient, par-dessus les
barrières qui les séparent. Vous verrez se former des coalitions
éphémères, entre droitiers et républicains conservateurs, par exemple;
ils ont mêmes intérêts à défendre contre l’assaut révolutionnaire;
cependant le pacte ne tient jamais: leurs femmes ne se reçoivent pas, ne
fusionnent pas. Par ce fait seul, il n’y a entre ces hommes qu’un frêle
lien politique: il n’y a pas adhérence sociale. Cherchez là, au fond des
cœurs, les véritables raisons des opinions, telles qu’elles se créent ou
se modifient au foyer de famille, à toute minute, par les prétentions,
les déboires ou les triomphes de la femme, des enfants, des proches...
Cherchez là les mobiles secrets, constants, qui classent et déclassent
les partis, attisent les haines que vous avez vues flamber.
--Soit, fit Andarran. Mais me direz-vous pourquoi ces haines éclatent
dans l’occasion où on les attendait le moins, sur le propos des
questions religieuses? S’il existe un sentiment commun entre ces hommes
divisés par tant d’intérêts, c’est à coup sûr l’indifférence en matière
religieuse. Il n’y a pas ici cinquante personnes qui aillent à la messe.
Parmi ces messieurs de la droite que le bon ton y retient, il n’y en a
peut-être pas dix qui l’entendent avec une foi assurée. De l’autre côté,
nous ne trouverions pas trois individus fortement attachés à un système
philosophique; et, hormis quelques vieillards, l’âge de nos collègues
les libère de certains souvenirs irritants, des rancunes que
nourrissaient naguère ceux qui avaient traversé les périodes où le
clergé était puissant et tracassier. Est-il possible que tous ces
sceptiques se passionnent pour ou contre les choses d’Église? Tant de
fiel entre-t-il dans l’âme des indévôts?
--C’est où vous voyez mal, repartit énergiquement Ferroz. Si vous voulez
démêler le nœud de toutes leurs querelles, pénétrez-vous de cet axiome:
il n’y a ici qu’une question, la question religieuse. Elle apparaissait
à nu dans le débat de ce jour, elle se cache d’habitude sous d’autres
enseignes; mais elle est toujours au fond de nos rivalités. C’est elle
qui anime au combat ces indifférents, ces sceptiques. Vous ne comprenez
pas? Venez, je vous rafraîchirai la mémoire.
Les deux hommes causaient en marchant dans le vestibule de la
bibliothèque, moins envahi. Ferroz poussa la porte, choisit sur les
rayons un volume de Bossuet, l’ouvrit au Sermon pour la profession de
Mme de la Vallière.
--Lisez, dit-il en mettant le doigt sur le haut d’une page.
Jacques lut ce passage: «Les sentiments de religion sont la dernière
chose qui s’efface en l’homme et la dernière que l’homme consulte: rien
n’excite de plus grands tumultes parmi les hommes, rien ne les remue
davantage, et rien en même temps ne les remue moins.»
--Ce mauvais historien, reprit Ferroz, l’a très bien vue, et bien
précisée, la contradiction dont vous vous étonnez. Voici tantôt quinze
ans que tous mes élèves m’ont ri au nez, un jour, dans mon service de la
Salpêtrière: je leur disais, en citant cette phrase, que notre siècle
finirait par des guerres de religion. Je ne me trompais qu’en reculant
trop l’échéance. Le siècle n’est pas à sa fin, et ces guerres
commencent; les paroles et l’encre coulent d’abord: vous verrez couler
le sang, comptez-y.
--Eh quoi! s’écria Jacques, c’est vous qui parlez ainsi! Vous, le savant
détaché, vous l’athée! Car on vous l’a assez reproché, votre athéisme.
Ferroz haussa les épaules.
--Si j’avais absorbé tous les toxiques dont j’ai étudié l’action sur
autrui!... Un œil bien organisé est fait pour percevoir les images des
objets extérieurs; non pour rendre les images internes que crée la
fantaisie. Peu importe ce que je pense, si je pense, pourvu que mon œil
observe bien l’objet de son étude.--Athée ou non, je constate ici ce
phénomène: les grands tumultes excités par les sentiments de religion
chez des hommes qui n’ont pas de religion.
--Mais comment l’expliquez-vous?
--Comme il faut tout expliquer, ici et ailleurs.--Ah! mon ami, vous
croyez voir les gestes, entendre les paroles de cinq cent quatre-vingts
contemporains, sans plus, conscients et responsables de ce qu’ils disent
et font? Détrompez-vous. Vous voyez, vous entendez quelques mannequins,
passants d’un instant sur la scène du monde, qui font des mouvements
réflexes, qui sont les échos d’autres voix. Regardez, derrière eux, une
foule innombrable, les myriades de morts qui poussent ces hommes,
commandent leurs gestes, dictent leurs paroles. Nous croyons marcher sur
la cendre inerte des morts: en réalité, ils nous enveloppent; ils nous
oppriment; nous étouffons sous leur poids ils sont dans nos os, dans
notre sang, dans la pulpe de notre cervelle; et surtout quand les
grandes idées, les grandes passions entrent en jeu, écoutez bien la
voix: ce sont les morts qui parlent.
--La peste soit d’eux, dit en riant Andarran,--ils faisaient tout à
l’heure un fier charivari.
--Le même qu’ils ont fait dans l’histoire.
--Eux, du moins, ils avaient des convictions sincères, ardentes.
--Précisément. Ils continuent de nous les faire proclamer, à nous qui
n’en avons plus. Avez-vous observé Félines, le joyeux viveur? Il
écumait. S’il eût tenu Boutevierge sur un bûcher, il aurait mis le feu
au fagot; et Boutevierge lui eût certainement rendu la pareille. Dans
les muscles énervés de Félines, c’étaient de longues générations
d’ancêtres, gentilshommes croyants et combatifs, qui se démenaient,
s’escrimaient pour leur Dieu. Dans ceux du robin Boutevierge,
l’ex-procureur impérial, c’étaient tous les vieux procureurs qui ont
lutté contre l’Église, de Philippe le Bel à la Convention. Quant à
Bayonne, inutile d’insister, n’est-ce pas? Tout au fond de ce Parisien,
qui veut faire oublier ses origines et tâche à les oublier lui-même, la
voix immémoriale d’Israël clamait son farouche anathème aux Gentils,
elle poursuivait la revanche de l’affront millénaire. Cet intrigant de
baron Lebrun retrouvait la piété des bourgeois ses pères, austères
jansénistes du Marais. D’autres, les plus nombreux, prolongeaient la
vieille hargne de nos paysans tourangeaux, picards, champenois, du
manant toujours geignant sous la dîme abbatiale, toujours enclin à se
gausser du clerc, avec une peur atroce de l’enfer. Et Mirevault, le
riche fabricant de tissus, cet esprit libéral et commercial, si prudent,
si réservé dans l’habitude de la vie, avez-vous vu comme elle lui
remontait au visage, la flamme des passions calvinistes? Mirevault et
ses coreligionnaires se sont taillé la part du lion dans le gouvernement
de ce pays; pourtant, quand il passe sous le balcon du Louvre, Mirevault
lève une tête inquiète et croit apercevoir l’arquebuse du roi Charles;
il craint d’entendre à ses trousses le pas des dragons de Villars.
--Bah! c’est une feinte connue: crier à la persécution pour mieux
dominer.
--Pas toujours. Cette peur atavique est souvent sincère: lorsqu’elle les
reprend, la haine contre vous se rallume en leur cœur.
Jacques secoua tristement la tête:
--Ainsi, non seulement les morts parleraient, mais ils combattraient,
ils haïraient!
--Oui; et c’est le problème insoluble de notre vie nationale. Vous savez
comment les terres vierges suent la fièvre et tuent les premiers
défricheurs qui les éventrent. Notre vieille terre, faite de la
poussière des morts, est autrement empoisonnée; nous l’avons remuée de
fond en comble pour y bâtir à neuf: elle exhale les miasmes accumulés
par nos divisions séculaires, nous mourons de cette malaria.
--Ah! cher maître, laissez-moi croire que votre théorie retarde. Des
vents nouveaux ont soufflé qui dissipent ces miasmes. Liberté, science,
progrès, nobles efforts intellectuels, gloires acquises et souffrances
supportées en commun, que faites-vous de ces révolutions où ont fusionné
les éléments réfractaires, de ces forces généreuses qui nous
transforment sans cesse et nous acheminent vers un avenir meilleur?
--Il y a en effet des forces antagonistes. Elles agissent sur les
peuples sains, qui ne remuent pas trop profondément leur vieux sol, qui
savent faire un choix judicieux dans les traditions du passé. Le passé
nous abrite et se prête à nos évolutions, quand on le respecte; il se
venge et nous écrase sous ses pires débris, quand on le démolit
aveuglément.--Mais nous recauserons de cela. On rentre, allons assister
au dernier acte de la tragi-comédie.
* * * * *
On était rentré. Le président communiqua le résultat du pointage:
l’ordre du jour pur et simple, préféré par le ministère, était repoussé
à quelques voix de majorité. Les ministres parurent se consulter; de
leur banc aux gradins du centre, des conseillers officieux allaient et
venaient. Il fallait un vote de confiance pour détruire l’effet de ce
petit échec moral; et on ne pouvait l’obtenir que par un coup de barre à
gauche. Deux mameluks du Cabinet rédigèrent hâtivement une formule
qu’ils portèrent au bureau:
«La Chambre, confiante dans le gouvernement pour faire respecter les
droits de la société laïque, passe à l’ordre du jour.»
Boutevierge demanda la division, qui est de droit. On vota sur le
premier tronçon de phrase; il fut adopté. On allait voter le second,
quand un vieux renard auvergnat, l’ancien avoué Bourgne, réclama
l’addition de ce simple mot:--«A l’avenir.» On se chamailla vingt
minutes sur la procédure. Le tumulte empêchait d’entendre les
explications; plusieurs députés, ahuris, demandaient où se placerait le
mot.
--«Pour faire respecter à l’avenir les droits de la société laïque»,
criait-on à gauche.--Cette intercalation était-elle, régulière? Non,
décida le président. On scrutina sur la rédaction primitive des
mameluks: elle passa à une faible majorité. Jacques entendit M.
Cornille-Lalouze, le même qui avait traité les ministres de
«misérables», s’écrier avec un soupir de soulagement:
--L’affaire est dans le sac, le ministère est sauvé!
--L’orage a passé, Bibi va dîner,--chantonna gaiement Couilleau en se
levant. Un certain nombre de gens du centre, affamés, sortirent comme
lui. Le scrutin sur l’ensemble ne serait plus qu’une formalité,
pensaient-ils. A ce moment, on vit descendre dans l’hémicycle Aristide
Asserme, qui venait d’échanger quelques signes avec Mirevault et
d’autres collègues en mouvement, le long de la travée des caméléons,
entre gauche pure et centre. Le député de la Nouvelle proposa
négligemment, «pour mettre d’accord tous les républicains», l’addition
du mot «à l’avenir» en queue de l’ordre du jour accepté: «... De la
société laïque--à l’avenir.» Des voix découragées protestèrent:
--Ce n’est pas français! Ça ne veut rien dire!
Nouvelle discussion confuse où l’on invoqua des précédents, pour et
contre les appendices aux ordres du jour déjà votés. L’intervention de
l’ondoyant Aristide décelait des fluctuations dans les travées
douteuses: les fronts se rembrunirent au centre et sur le banc
ministériel. Le président du conseil coula un regard à l’aile gauche de
sa majorité, visiblement ébranlée; un autre regard à droite, où l’on
protestait bruyamment; le vieux stratège fit mentalement son calcul,
secoua la tête comme un taureau qui chasse une mouche, se leva, jeta aux
socialistes,--ils n’avaient rien proposé,--ces mots qu’il feignait de
n’adresser qu’à eux seuls:
--Notre dignité ne nous permet pas d’accepter votre addition, qui
impliquerait un blâme pour le passé fermement républicain du cabinet; si
elle était votée par la Chambre, le gouvernement saurait ce qui lui
reste à faire.
La droite applaudit. Une fraction de la gauche ministérielle se cabra
sous le coup de fouet de cet applaudissement intempestif. Sur ces bancs,
autour de Mirevault et d’Asserme, on tenait des conciliabules animés,
les meneurs se levaient, circulaient, répandaient le mot d’ordre. Des
émissaires se détachaient, allaient pratiquer quelques amis au cœur même
des travées du centre. D’autres se précipitaient sur les ministres, les
adjuraient de céder. Deux ou trois membres du Cabinet, le visage
renversé, parlaient à voix basse au président du Conseil, paraissaient
en désaccord avec lui. On épiait ces craquements du navire battu par la
tempête; ils propageaient la consternation dans l’équipage indécis.
Les urnes passèrent. Des figures hésitaient, crucifiées par le doute;
des mains soupesaient, irrésolues, un bulletin blanc et un bulletin
bleu.
--Que faites-vous? soufflèrent timidement à leurs voisins quelques
députés, sur les gradins supérieurs.
--Si l’on s’abstenait? risqua l’un d’eux.
--Ils se butent, grogna M. Cornille-Lalouze; nos comités nous
reprocheront le rejet de ce mot comme une concession au cléricalisme, à
la droite; j’ai envie de m’abstenir.--Il mit pourtant dans l’urne un
bulletin négatif; puis un blanc approbatif, pour annuler l’autre.
--Si l’on avait le temps de se consulter! gémirent d’autres voix.--Le
groupe ne se concerte jamais!
Jacques ne put s’empêcher de sourire: le groupe des libéraux de
gouvernement avait tenu le matin même une réunion de deux heures,
entendu de belles harangues, voté à l’unanimité une motion qui affirmait
«la cohésion inébranlable du groupe et sa ferme volonté de poursuivre
une politique de progrès républicain, pourvu qu’elle soit loyalement
pratiquée».--Si peu exercé qu’il fût à reconnaître ces symptômes de
défection, Andarran sentit le vent de panique sur les troupes
ministérielles, il devina les tiraillements intimes entre la consigne
parlementaire et la terreur du soupçon électoral. Duputel donna le
résultat du dépouillement: il y avait lieu derechef à l’opération du
pointage. Des hurlements de joie saluèrent à gauche l’espérance du
carnage. L’essaim bourdonnant se précipita dans les couloirs.
L’horloge marquait huit heures et demie. Méphitique et brûlante,
l’atmosphère enfiellée par tant d’haleines haineuses congestionnait tous
les visages. Énervé par la fièvre ambiante, l’estomac creux, la tête
lourde d’un commencement de migraine, Jacques s’évertuait vainement à
débrouiller les chinoiseries de la procédure parlementaire, le dessein
sournois des manœuvres obliques. Que signifiaient cet orage subit dans
un ciel serein, ces oscillations, ces brusques renverses de majorité?
Accès convulsifs d’une assemblée surmenée, surchauffée, livrée aux
impulsions de ses nerfs? Il y avait de cela, sans doute; cependant,
Jacques pressentait des trames concertées, des préparations occultes du
coup de théâtre. Quoi? Qui? Il ignorait, tâtonnait en pleines ténèbres.
Des gens marchaient dans le mur sans fenêtres, des meneurs qui le
conduisaient, lui et les autres, il ne savait pas où. Quant à son
bulletin de vote, il ne songeait même plus à en peser la valeur dans ces
balances de toiles d’araignée. Blanches ou bleues, les cartes de
prestidigitation filaient entre les doigts de Rousseblaigue, gardien de
la boîte du groupe.
Tandis qu’il stationnait au pied de la tribune, hébété, cherchant à
s’éclairer, un attaché de cabinet vint glisser un papier au ministre des
Affaires étrangères. Le ministre se leva, murmura quelques paroles à
l’oreille d’un confident, sortit. On l’entendit qui se soulageait avec
cette exclamation:
«Allez donc faire de la politique étrangère dans une démocratie!»
Frais émoulu d’un barreau du Limousin, nommé sur un programme de
réformes démocratiques, tout neuf aux fonctions où un coup de hasard
l’avait porté, ce ministre émit son opinion découragée avec le dédain
autoritaire d’un Talleyrand ou d’un Metternich.
L’homme qu’il avait renseigné dit aussitôt à voix haute:
--Voilà qui est sérieux. Une dépêche de Berlin, au sujet de l’incident
de frontières. Ça ne s’arrange pas. Le Cabinet aura une décision
délicate à prendre au conseil de demain.
Le propos tomba dans l’indifférence générale, à peine remarqué par les
collègues qui discutaient avec animation les probabilités du scrutin.
Deux rapporteurs montèrent à la tribune; afin d’économiser le temps
précieux de la Chambre, on avait autorisé le dépôt de leurs rapports
pendant les longues formalités du pointage. L’un d’eux réclamait un tour
d’urgence pour le projet de loi qui devait enfin créer une armée
coloniale: l’autre faisait même demande pour la constitution d’un fonds
de retraite aux vieux travailleurs infirmes. On ne les écoutait pas.
--Que disent-ils? demanda Jacques dans le bruit.
--Dieu sait! Ils ont bien choisi leur moment. Attention! Duputel remonte
au fauteuil.
La physionomie grave du président annonçait d’avance ce qu’il allait
lire: quatre voix de majorité pour l’adoption de la petite queue
empoisonnée, repoussée par le cabinet, «à l’avenir».
Ce fut à gauche une explosion de bravos frénétiques, trépignement, cris
d’hyènes:
--Démission! Démission!
A droite, des ricanements tempérés par une expression d’inquiétude; sur
les bancs du centre, un silence stupide, l’abattement des proches dans
la chambre mortuaire à l’instant où l’appariteur appelle: «Messieurs de
la famille.» Chacun supputait intérieurement le bilan de ses pertes: le
substitut, le juge de paix, le sous-préfet dont les nominations avaient
été jurées pour la fin de la semaine, autant de promesses envolées. On
percevait distinctement, dans les âmes des Perrettes parlementaires, un
bruit sourd de pots au lait qui se brisaient. Et Jacques vit alors la
cérémonie funèbre à laquelle il devait assister plus d’une fois. Les
onze condamnés se levèrent, leurs portefeuilles sous le bras, quittèrent
le banc ministériel, se dirigèrent en file indienne vers la porte de
gauche, sous les huées des socialistes. L’atroce joie redoubla, joie
d’Apaches qui poussent des vaincus au poteau de torture, quand le
Commerce, vieux et obèse, trébucha contre un banc, laissa choir son
portefeuille. Un par un, derrière le battant automatique du tambour qui
les happait, ils s’évanouirent: des ombres, plus rien. Pas une main ne
se tendit vers ces hommes que Jacques avait vus ruser, quelques heures
auparavant, pour échapper aux grappes de courtisans obséquieusement
pendues à leurs basques.
Un nouvel étonnement lui était réservé. Après la disparition des
ministres et l’ajournement à huitaine, dans la cohue qui dévalait des
gradins, la stupeur des premières minutes fit bientôt place à une
ivresse capiteuse; elle gagnait de proche en proche, elle pétilla
gaiement dans les couloirs. Il semblait que les onze victimes
expiatoires eussent résorbé toute la haine en suspension dans l’air, on
ne voyait que figures détendues, on n’entendait qu’interjections
facétieuses, reparties des loustics. Les combattants de tous les camps
fusionnaient, faisaient assaut de plaisanteries. C’était, pour les
ministériels, la satisfaction de dauber sur des ingrats qu’on avait bien
servis et qui récompensaient si mal; c’était pour tous la joie perverse
d’enfants qui ont cassé leur joujou; et c’était aussi la bonne humeur
d’ouvriers qui ont loyalement gagné leur journée. La Chambre venait de
faire son travail essentiel, de briser un ministère; elle en avait
conscience et en tirait vanité. On jouissait d’avance de la période
intéressante qui allait s’ouvrir: une crise, le jeu passionnant des
combinaisons, la fièvre d’intrigues, l’attrait du nouveau, et enfin le
tirage de la grande loterie, avec des chances de gain pour toutes les
convoitises, des consolations possibles pour tous les déboires.
D’ailleurs, ils duraient depuis trop longtemps, ceux-là. Ouf! Et on
allait dîner, à neuf heures et demie, avec quel appétit! On allait se
hausser à la table de famille sur ce monceau de cadavres, chacun
peindrait la bataille, la part qu’il y avait prise, lui, député modeste,
mais qui pouvait d’un coup de bulletin faucher onze ministres.
Jacques aperçut M. de Kermaheuc dans le salon des Conférences. Le vieux
gentilhomme avait tiré de sa poche un porte-crayon d’or et un calepin où
il inscrivait tranquillement une date, un chiffre.
--Trente-sept!--fit-il avec l’orgueil allègre d’un veneur qui énumère
ses prises. Vous voyez là mon livre de chasse: il est à jour depuis mon
entrée à l’Assemblée nationale, depuis que je suis la meute
parlementaire; c’est le trente-septième cabinet porté par terre après le
lancé. Si j’arrive à cent, je ferai une croix, et je pourrai aller
reposer sous la mienne. Ils se seront tous entre-dévorés, les coquins!
Si pressante que fût la fringale des estomacs, on avait encore plus faim
de parler. Dans les rassemblements excités où l’on ne pouvait se
résoudre à clore les discussions rétrospectives, devant les armoires où
des colloques continuaient entre gens qui endossaient leurs pardessus,
les premières prévisions des augures s’ébruitaient, colportées aussitôt
par les badauds. Les conducteurs du troupeau jetaient au hasard des
noms, ballons d’essai qui crevaient ou montaient.
--Boutevierge!... Duputel!... Non... Si... Pas possible!
--Bourgne!... Il y a toujours dans un Auvergnat l’étoffe d’un ministre!
--Mirevault! lança résolument dans un coin de salle un jeune attaché de
cabinet, familier de l’hôtel Sinda. Il essayait ce cri, comme un enfant
qui cherche un écho sous l’arche d’un pont.
--Il a dit le mot de la situation! Je parie pour Mirevault!--clamait
Asserme, gouailleur, affairé, courant de groupe en groupe.
--Allons donc! La bonne plaisanterie!
--Vous verrez. Duputel veut se réserver au fauteuil, jusqu’au prochain
Congrès. Boutevierge sera usé après sa première journée de fiacre. Avant
la fin de la semaine, ce bon et respectable Mirevault fera trotter les
urbaines.
--Mirevault!--ricanait Bayonne:--probable, en attendant mieux
ou pis.--Faisons notre jeu en leur laissant essayer cet
imbécile,--disait-il négligemment à ses hommes.
M. Chasset de la Marne approuvait.
--Ce serait le moindre mal pour les principes libéraux, si gravement
atteints aujourd’hui; et pour les intérêts, que ce nom rassurerait.
--Quoi? Ce sectaire!--geignaient les droitiers en levant au ciel des
bras consternés.
--Mes chers amis, croyez-moi, insistait Félines: celui-là sait manier le
personnel administratif; nous aurions avec lui des préfets tolérables.
--Vous n’avez pas vu M. Mirevault?--demandait partout M.
Cornille-Lalouze en agitant un journal;--l’édition spéciale du _Courrier
Parisien_ qui donne notre vote prononce déjà son nom; on dit qu’il aura
des chances sérieuses; je voudrais lui toucher un mot de mon préfet, on
ne saurait prévenir trop tôt les futurs gardiens de l’ordre républicain
contre les adversaires cachés qui désorganisent l’administration.
--Qui diable pensait à ce revenant?--grognaient çà et là des
radicaux.--Au fait, pourquoi pas? Une utilité, une pierre d’attente,
tout ce qu’on peut espérer du tempérament de la Chambre.
--Un Tirard moins long, plus large!
Andarran cherchait à se rappeler: ce nom, ces propos, il les avait déjà
entendus quelque part, discrets, timides; ils se répercutaient là,
depuis un instant, grossis par les rumeurs de cette foule, enflés par
les résonances de ces voûtes, avec la multiplication acoustique d’une
amorce de pistolet brûlée à l’entrée d’une cave.
Vainqueurs et vaincus dégorgèrent enfin, pêle-mêle, guillerets ou
grondants, par toutes les issues. Leur marée houleuse porta Jacques au
dehors. Sur le quai, il respira avec délices l’air du fleuve, si salubre
au sortir de la fournaise. Il vit des passants tranquilles, bons
vivants, qui allaient à leurs affaires, à leurs plaisirs. Plus d’odeur
de haine dans la nuit pacifique. Une libération tombait du ciel vaste.
Il se retourna vers le Palais, vers ces grilles, franchies quelques
jours auparavant avec tant d’espoir et de fierté puérile; la lourde
masse trapue, où luisaient des clartés jaunes, lui apparut dans les
ténèbres comme un catafalque éclairé par des cierges. Les ombres qu’il
voyait glisser derrière les baies lumineuses, c’étaient les morts qui
parlaient, faces bilieuses des fantômes entrevus dans le bain de haine,
durant le cauchemar de cette longue soirée. Les clartés s’éteignirent,
les grilles se fermèrent: close dans la nuit et le silence, la maison
abandonnée prit davantage encore la figure d’un colossal tombeau,
sépulcre où se décomposait la vie nationale.
Harassé, la tête brûlante, le cœur brouillé de fatigue physique et de
dégoût moral, Jacques regagna son logis avec le remords d’avoir fait
déjà, au hasard des mouvements réflexes, comme disait Ferroz, sa petite
part inconsciente de besogne absurde et de destruction méchante.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE XII
UN CŒUR IRRÉSOLU
Le cabinet Mirevault, constitué après une semaine de négociations
laborieuses, gouvernait depuis onze mois. Les modérés lui reprochaient
son radicalisme, et l’avant-garde de sa majorité l’accusait de
modérantisme. Rien n’était changé par ailleurs. Les bureaux
administraient les mêmes foules soumises, avec le même système, appliqué
par le même personnel. Les percepteurs percevaient les mêmes impôts, les
juges jugeaient selon le même code, les rentiers touchaient les mêmes
rentes, les hommes de peine peinaient sur les mêmes travaux. Les
parleurs parlaient le même langage.
Les projets financiers énumérés dans la déclaration ministérielle, et
dont quelques-uns menaçaient la richesse acquise, étaient rentrés dans
les portefeuilles pour n’en plus sortir. On discutait à temps perdu le
budget traditionnel, «les quatre vieilles». Des combinaisons ingénieuses
y faisaient apparaître les recettes correspondantes à de nouvelles
majorations de dépenses. On avait créé des places supplémentaires pour
caser les épaves du précédent gouvernement et les créatures du nouveau.
Les députés du centre grognaient et ils marchaient toujours: ces bons
chiens de garde continuaient le dévouement d’habitude à la maison
occupée par un autre maître; ils se résignaient au collier plus serré, à
la pâtée moins copieuse. Le «premier Paris» des grands journaux
officieux ne différait pas de celui qu’on lisait, douze mois auparavant,
dans ces graves organes du bon sens et des intérêts dirigeants: des
avertissements sages s’y glissaient, tempérés par une nuance de vive
sympathie pour la personne de Mirevault. Le ministère ayant une
étiquette semi-radicale, les droitiers entendaient tomber de la tribune
des propos plus désobligeants pour eux: ils trouvaient chez les
ministres plus d’obligeance à les satisfaire dans les questions de
détail, un sourire plus avenant, des complaisances moins épouvantées par
le qu’en-dira-t-on. La religion était plus maltraitée dans les harangues
officielles, le clergé moins houspillé dans la pratique courante.
L’exacte tolérance du gouvernement se manifestait, le 1er janvier et le
14 juillet, par les trois croix qui tombaient automatiquement, à la même
heure, sur les trois poitrines d’un évêque, d’un pasteur, d’un rabbin.
Les augures chagrins avaient pronostiqué au ministère semi-radical une
tension des rapports diplomatiques, un refroidissement des puissances
amies. L’événement confondait leurs prévisions. Amère déconvenue pour le
centre gauche, les ralliés, la droite; une pudeur patriotique empêchait
ces groupes d’en faire l’aveu. M. de Kermaheuc se frottait les mains:
dès le premier jour, il avait prédit à Andarran le bon accueil que le
Cabinet rencontrerait au dehors.
--Vous n’avez donc jamais éprouvé l’obéissance des nouveaux serviteurs?
Pour se faire agréer dans la maison, ils sont plus souples que les
anciens, ils reçoivent avec plus de soumission les ordres et les
reproches. Aussi les étrangers ont-ils un faible pour les Jacobins,
quand ils les savent inoffensifs et les présument obséquieux. Ils les
aiment tout neufs, ils les préfèrent très foncés, partant plus empressés
à tout sacrifier afin d’obtenir vite la savonnette impériale ou royale.
Jacques objectait au vieux chouan l’intimité cordiale de nos hommes
d’État avec d’augustes personnages.
--Soit, répondait-il; mais pourvu qu’ils ne se fassent pas saigner!
--Qu’entendez-vous par là?
--Vous ne vous rappelez pas Bernadotte? Son chirurgien n’obtint jamais
la permission de le saigner, parce que le roi avait sur le bras un
tatouage: un bonnet phrygien avec la devise: «Mort aux Rois!» Nos
maîtres ont ce même tatouage; ils y pensent toujours avec gêne devant
leurs grands amis, et ils saluent trop bas. J’aimais mieux ceux de
quatre-vingt-douze; c’étaient des brigands; mais ils retroussaient leurs
manches, montraient fièrement le tatouage, et forçaient l’Europe vaincue
à les saluer.
Plus juste que cet homme emporté par ses rancunes, la nation savait bon
gré à un ministère qui flattait son amour-propre et rassurait ses
inquiétudes. Elle jouissait des bienfaits de la paix en applaudissant
les sociétés belliqueuses qui allaient suspendre des couronnes à la
statue voilée. Elle avait des sujets de fierté. Notre empire colonial
s’agrandissait: à chaque édition nouvelle des atlas scolaires, le rose
pâle de France couvrait une plus vaste étendue de déserts africains. On
savait d’ailleurs--les journaux l’avaient dit--qu’un article sanglant
d’un de nos meilleurs chroniqueurs venait d’humilier cruellement le
souverain d’un empire hostile; tandis que les couplets malicieux d’un
chansonnier de Montmartre avaient fait une piqûre cuisante à l’orgueil
britannique. Ces victoires morales de l’esprit français relevaient les
cœurs bien placés. Au Parlement, on ne discutait presque jamais les
questions extérieures, ou on les vidait en quelques mots, dans une
interpellation convenue d’avance. D’un consentement tacite, les députés
se déchargeaient de ces responsabilités délicates sur les ministres
spéciaux, sauf à les juguler après coup, si quelque accroc venait
compromettre la paix glorieuse promise aux électeurs.
Il semblait que la main d’une bonne fée eût feutré la route où Mirevault
avançait sans bruit, sans cahots trop rudes, entre des oppositions
amorties avec la connivence indulgente des hommes et des choses. A voir
la mollesse des attaques, chez les grands lutteurs de presse ou de
tribune qui harcelaient précédemment tous les pouvoirs, on était tenté
de croire que leur virilité oublieuse de la lutte s’usait ailleurs, dans
les enchantements d’une Circé. La pensée intelligente de Mirevault--la
sienne ou quelque autre--détournait toutes les activités vers les
préparatifs de la future exposition décennale. On y travaillait déjà.
Cet incomparable instrument de règne faisait son office de dérivatif. Il
comprimait toutes les turbulences sous le poids des intérêts coalisés
pour la réussite de la grande entreprise. Il donnait du travail aux
ouvriers en chômage, de la patience aux commerçants découragés, des
espérances de gain ou de plaisir aux mécontents; et c’était un douzième
ministère qui offrait aux disponibles et aux faméliques ce qu’ils ne
trouvaient plus dans l’encombrement des onze autres, une réserve
inépuisable de fonctions, de traitements, de décorations en perspective.
Les affaires allaient bien. La balance du commerce se relevait en notre
faveur, sur les tableaux dressés par d’agiles manieurs de chiffres. Tous
les grands services publics prenaient un essor parallèle: on constatait
l’accroissement proportionnel des maisons d’école et des licences de
cabaretiers, des bourses de lycée et des crimes juvéniles, des chaires
de facultés et des cafés-concerts; même progression rapide pour les
dépôts aux caisses d’épargne et pour les recettes du pari mutuel. Le
ministère Mirevault avait inauguré, à Paris seulement, deux prisons
modèles, un musée des Arts de la femme,--création d’Aristide
Asserme,--un vaste hôpital pour les alcooliques, un second pour les
syphilitiques, et plusieurs monuments commémoratifs de nos gloires
républicaines. La province suivait ce mouvement ascensionnel. Le réseau
des chemins de fer d’intérêt électoral s’étendait sur nos régions les
plus déshéritées. Les grands bazars se multipliaient, activaient les
transactions qu’ils arrachaient à la routine du petit commerce. Les
anciens boutiquiers, ruinés, demandaient au député local de leur
procurer «quelque chose à Paris», gérance d’immeubles, courtage
d’assurances, loge de concierge. Les enfants s’obstinaient à ne pas
naître, mais les vieillards s’acharnaient à ne pas mourir, et leur
longévité compensait dans les statistiques l’indigence de la natalité.
Quelques moralistes grognons répétaient leur antienne habituelle sur
l’alcoolisme, la dépopulation, l’augmentation des divorces et de la
criminalité; on les laissait dire: les valeurs sud-africaines étaient
fermes, la Tharsis et le Rio-Tinto montaient; l’ordre matériel n’avait
jamais paru mieux assuré.
On en rapportait le mérite au Directeur de la sûreté générale,
l’ex-préfet Joseph Bayonne, qui avait quitté le cabinet du ministre pour
réorganiser cet important service. Il y faisait sentir un doigté
universellement apprécié. Son frère Louis-Napoléon avait eu l’honneur de
mener à bien la souscription au grand emprunt sibérien, pris ferme par
la maison Nathan et Salcedo, couvert cinquante-quatre fois. Le baron
Sinda n’avait pas été moins heureux dans le placement du petit emprunt
néo-calédonien. Les journaux sérieux enregistraient avec une
satisfaction patriotique ces signes indiscutables de la prospérité
nationale. La prospérité particulière d’Aristide Asserme s’étalait,
depuis le succès de l’emprunt calédonien, dans la victoria attelée d’un
cheval de prix qui le conduisait aux cimetières: le sous-secrétaire
d’État des Beaux-Arts y parlait éloquemment sur les gens de talent qui
n’étaient plus.
Rose Esther avait fait à la Comédie-Française un premier début honorable
dans _le Lion amoureux_ de Ponsard; pour son second début, elle avait
composé avec intelligence le rôle de Chimène; une acclamation unanime
saluait depuis lors la grande tragédienne dans le nouveau drame de
Daniel Heilbronn, _la Chaldéenne_. Avec cette œuvre, où passaient toutes
les somptuosités et tous les mystères du vieil Orient, l’auteur et son
interprète s’étaient emparés de notre première scène. Les personnages de
marque se disputaient les invitations, d’ailleurs rares et discrètes,
qui réunissaient de loin en loin l’élite du Paris littéraire et
politique dans le modeste salon de la rue Fortuny. On y admirait la
douce autorité, l’influence pacifiante de cette femme distinguée; elle
devinait avec un tact miraculeux, elle indiquait d’un mot gracieux à
chacun de ses amis la voie utile où il pourrait faire le plus de bien,
recueillir le plus d’avantages particuliers. Par une dérogation
exceptionnelle au décret de Moscou, Esther venait d’être autorisée à
accepter en Angleterre une invitation du prince héritier de la couronne.
«Accueillie à Londres comme une reine, écrivait notre ambassadeur dans
sa dernière dépêche, l’artiste a su donner à son immense succès
personnel le caractère vraiment imposant d’un triomphe national.»
M. Cornille-Lalouze était satisfait: on avait envoyé dans son
département le préfet radical qui chagrinait depuis si longtemps le
vicomte de Félines; et le vicomte se félicitait de ses rapports avec son
nouvel administrateur, ce Sannois qui «trahissait» chez M.
Cornille-Lalouze. Le rapprochement passait la mesure permise, à en
croire les paroles consternées avec lesquelles le baron Lebrun aborda un
jour M. de Kermaheuc:
--Où allons-nous? Voilà Olivier de Félines qui se rallie, lui aussi!
Vous savez qu’il a invité son préfet au château de Crémeuse, et qu’il
l’a promené de commune en commune, dans son phaéton?
--Pourquoi pas? ricana le marquis.--Il avait besoin d’une réclame
électorale, il s’est procuré une alliance russe dans ses moyens: la
visite d’un personnage prestigieux avec lequel il n’a pas une idée en
commun. Le préfet, c’est le tsar du pauvre--du pauvre député. On le
racole, on s’arbore deux heures à ses côtés, et l’on est sacré aux yeux
des populations.
--Félines n’a pas un génie assez subtil pour avoir machiné cela tout
seul!
--Bah! Il y en a tout là-haut qui ne sont pas plus malins que lui et qui
ont inventé le procédé. Il imite, ce singe.
--Que diront les Princes? gémit le baron Lebrun.
M. de Kermaheuc sourit.
--Dites donc, mon cher Lebrun, il est trois heures. Les Princes vous
font savoir qu’ils arriveront sur les cinq heures, à la barrière de
Clichy, et qu’il est expédient d’aller vous y faire tuer. Vous irez?
--Mais...--le député se rebiffa, très digne, un peu
interloqué.--Pouvez-vous douter?...
--Oh! non. Je ne doute pas. Au contraire.
--Vous-même, mon cher marquis, ne nous montreriez-vous pas le chemin?
--Jamais de la vie! C’est même toute la différence des temps. Si notre
Roi l’eût ordonné, nous aurions été encore quelques centaines de vieux
serins prêts à nous faire tuer pour lui avec joie. Quelques centaines
d’hommes prêts à mourir, cela fait beaucoup de monde: beaucoup plus que
ne croit l’arithmétique. Mais nous étions de vieux serins. Vous, mon
cher Lebrun, vous n’êtes pas un serin, loin de là; vous êtes très fort,
vous trouveriez quelque combinaison savante pour réussir, sans risquer
ces fâcheuses extrémités. Votre combinaison raterait. Vous en
chercheriez une autre. Elle raterait de même.--Et voilà pourquoi votre
fille est muette.--Sans rancune, mon bon Lebrun?
M. de Kermaheuc serra la main de son collègue.
--Vieil intransigeant! Esprit impolitique!--murmura celui-ci en
s’éloignant d’un air maussade. Sa mauvaise humeur redoubla quand il vit,
sur le divan de la buvette, Olivier de Félines en conférence avec
Asserme.
--Mon cher collègue, disait Aristide, vous savez que je suis prêt à tout
pour vous obliger. Mais vous me demandez vraiment l’impossible.
Coryphée, cette petite Judith! Un pareil avancement du premier coup, à
l’Opéra! Y pensez-vous? Elle n’a eu qu’un accessit dans la classe de
danse, et encore voulait-on vous être agréable. Nous n’avons qu’une
place à pourvoir: je l’ai promise à Pélussin pour la jeune Sarah Calmer,
une ballerine du premier quadrille; à Paulin Renard pour une autre, à un
sénateur pour une troisième. On me mettra bientôt sur les bras toute la
classe de Mme Théodore, et je dois compter avec tous les groupes de la
Chambre. Soyez juste: donner la préférence à votre protégée, ce serait
le monde renversé!
--Il est renversé, affirma gaiement Félines. Ne dit-on pas que nous
verrons sous peu le citoyen Bayonne orné d’un portefeuille?
--Oh! comme vous vous avancez...
--Moins vite qu’il ne recule. Allons, ne faites pas l’étonné. Nous
voyons tous le jeu d’Elzéar, depuis quelques mois. Il évolue, il ménage
votre ministère, il a calmé cette grève d’accord avec vous. On parle
déjà de lui comme d’un ministrable. On précise: les Colonies...
--Mon Dieu! je puis bien vous confier que Mirevault a une idée...
--C’est invraisemblable! s’écria Olivier.
--Mettons, si vous aimez mieux, qu’on l’a eue autour de lui, fit à
demi-voix, avec un clignement d’yeux, le sous-secrétaire d’État. Bayonne
travaille les questions coloniales, il en a parlé avec autorité, ses
vues nouvelles ont fait impression sur la Chambre. L’opinion
comprendrait qu’un champ d’expériences limité fût ouvert, prudemment, en
pays neuf, aux hardiesses socialistes; ne fût-ce que pour en démontrer
l’inanité. Une mission temporaire dans une de nos possessions
d’outre-mer achèverait d’assagir Elzéar. S’il y réussissait, pourquoi
lui serait-il interdit, plus tard, de coordonner au pavillon de Flore
certaines méthodes sanctionnées par une première épreuve? Mais ce ne
sont là que des conjectures, à lointaine échéance.
--Ah! fit Olivier, vous ne lui reprocherez pas, à celui-là, de n’avoir
qu’un accessit de danse! Le premier prix, c’est justice.--En attendant,
gare à vous, si vous me jetez cette grande bringue de Sarah Calmer dans
les jambes de la petite Judith, qui est si gentille.
--Elles le sont toutes, dit en riant Aristide; et nous sommes tous comme
les officiers d’Holopherne devant la terrible patronne de Mlle Judith:
«Qui pourrait mépriser ce peuple hébreu, qui a de si jolies femmes?»
--Cet Aristide ne sera jamais sérieux!
L’exclamation joviale venait de Paulin Renard, qui s’approchait pour
circonvenir le sous-secrétaire d’État.
--Pardon, répliqua le créole: je citais la Sainte Écriture.
Et il échappa au solliciteur en se hâtant vers la salle des séances, où
il devait défendre un supplément de crédit demandé par l’Observatoire.
--Je m’adresse, dit-il solennellement en prenant la parole, à une
assemblée qui ne recule devant aucun sacrifice budgétaire pour améliorer
le sort de nos fonctionnaires; elle ne repoussera pas la légère
allocation que je lui demande pour le service des astres, ces
fonctionnaires de l’infini...
* * * * *
Ce même jour, dans le silence de la bibliothèque, assis en face l’un de
l’autre à une table, Elzéar Bayonne et Jacques Andarran écrivaient. Un
coup d’œil jeté sur leur correspondance nous apprendra comment l’année
révolue avait passé sur ces deux hommes.
Avant de prendre la plume, Elzéar tira de son portefeuille et relut
lentement une lettre timbrée de l’étranger.
M. Elzéar Bayonne,
député, à Paris.
Krasnoï Rok, près Briansk,
Gouvernement de Tchernigoff, mars 18..
«Vos lettres se font rares, mon ami. Ne savez-vous pas avec quel
intérêt j’attends des nouvelles de votre action, de votre travail,--de
vous, enfin, tout court? Un an, bientôt, un an que ma vie est comme
suspendue, dans cette solitude où je pense sans agir. Et ma pensée se
reporte souvent à notre brusque séparation, à ces dernières journées
si tristement pleines: la courte maladie, la fin rapide de ma bonne
vieille mère, mon départ précipité pour ramener ici ce pauvre corps;
votre adieu singulier, presque distrait, tant vous paraissiez affairé
de cette crise ministérielle, absent de mon chagrin, préoccupé par le
misérable événement parlementaire. Oui, je vous redis encore une fois
mon grief: j’ai pu croire que votre cœur se dérobait, au moment même
où le mien était frappé. Moi qui vous reprochais, la veille encore, de
trop sacrifier votre haute mission à vos sentiments intimes, j’étais
tentée de vous adresser le reproche contraire, ce jour où l’intrigue
d’un Mirevault vous faisait négliger l’amie qui partait, avec une
vraie peine, pour un long temps. Je n’ai pas compris. Vous aviez aussi
vos griefs, sans doute: vous ne me pardonniez pas ce que vous appeliez
ma cruauté, ce qu’il fallait appeler ma défiance sauvage: elle luttait
contre l’empire que vous preniez sur moi, si vite. M’en voudriez-vous
encore de cette défense bien naturelle? Etes-vous certain qu’elle
m’ait été facile?
«Je cherche à vous suivre, avec les maigres indications de mon
journal. J’ai peine à démêler votre rôle, vos idées, votre but, dans
l’assoupissement où il semble que ce ministère ait chloroformé la vie
politique. Vous dormez donc tous à Paris? L’heure presse, pourtant:
les peuples attendent un cri de délivrance; partout le monde
tressaille, partout s’accumulent les forces de destruction et
d’enfantement. Elles appellent l’homme qui saura les utiliser. Ah! si
vous pouviez voir ce que je vois ici! Ici, je me révolte, garrottée
devant la tâche tentatrice et impossible. Sujet dangereux à traiter
par lettre: je vous raconterai. C’est chez vous, dans votre Paris, que
le cri libérateur doit retentir. Là sont les ouvriers de l’œuvre
universelle; et vous êtes le premier d’entre eux, celui en qui j’ai
foi pour cette mission rédemptrice, ne l’oubliez pas, Elzéar. Nous
allons la reprendre ensemble, n’est-ce pas?
«J’ai hâte de rentrer dans ce Paris où l’on vit, où vous vivez. Ces
interminables affaires m’ont trop longtemps retenue dans mon ermitage.
Tout est si lent sur notre terre où nul ne compte avec le temps!
J’aime mes forêts, et de loin je les regrette; j’y ronge mon frein,
quand j’y suis emprisonnée. J’en ai fini avec ma laborieuse besogne,
le règlement de la situation embarrassée que laissait ma pauvre mère.
Il se trouve qu’en dépit de sa gestion insouciante, je suis encore
sottement, follement riche. A quoi bon, grand Dieu, si cette arme doit
rester inutile dans mes mains? Mais il n’en sera pas ainsi. Je sens en
moi un afflux de force et de vie, après ce long repliement intérieur.
J’ai repuisé de la vie dans l’eau natale dont je vous parlais naguère,
dans mon vivier ensommeillé sous les saules. Avant un mois, je serai à
Paris. Je la rapporte, cette vie, à qui voudra faire d’elle un grand
emploi. Le connaissez-vous, mon ami, celui sur qui j’aimerais me
décharger de ce fardeau?
«S’il n’en veut plus, j’irai me pendre aux belles breloques du jeune
Cantador: vous n’ignorez pas ma secrète passion pour ce volcan
neigeux.--Mais je préfère l’élu de ma pensée; si celui-là est demeuré
le même, c’est à lui que je dis: A bientôt,--à toujours!--Daria.»
Elzéar réfléchit un long moment sur cette lettre. Son imagination la
complétait par d’autres lignes que Mrs. Ormond lui avait malicieusement
fait voir, la veille, chez les Sinda. Il y avait lu ceci:
«... _My dear_ Arabella, soyez un amour; passez chez Redfern, dites-lui
que je le retiens pour moi seule, à la fin du mois prochain. Je n’ai
plus une nippe, j’arriverai toute nue, chérie. Prévenez-le que je veux
qu’on me fasse très belle... Daria.»
Bayonne répondit à la lettre qu’il venait de relire.
«Daria, chère Daria!--Vous permettez que je vous appelle encore du nom
qui vous donnait à moi, dans les premiers jours de l’enchantement,
quand mon audace fut agréée?--Daria, n’accusez pas mon silence. Vous
connaissez les exigences tyranniques de mes journées, passées sur la
brèche, dans la fièvre et le bruit de ce lieu; vous savez qu’elles ne
laissent aucun loisir pour l’expression de la plus chère pensée. Ne me
rappelez plus ce moment de torpeur douloureuse où je vous vis partir,
sortir de ma vie soudainement comme vous y étiez entrée. C’était
vous-même, me semblait-il, qu’on emportait dans ce cercueil. J’étais
bien persuadé à cette minute qu’elle s’évanouissait pour toujours,
l’apparition d’un instant. Qu’ai-je senti alors, et qu’ai-je
manifesté? Je ne sais plus. L’homme n’est pas toujours maître des
puissances de folie qui se déchaînent en lui. Elles me consternaient,
à l’heure où vous me quittiez. Elles vont m’exalter, puisque vous me
revenez. Rapportez-moi votre force pour réaliser l’idéal que vous me
montrez.
«Prenez garde de le mettre trop haut, chère âme révoltée. Laissez-moi
vous supplier de le rabattre jusqu’au point où la main du politique
peut en saisir quelque chose, pour le transformer en idées positives,
applicables à la réalité. Vous incriminez mon inaction, si je lis bien
entre vos lignes. Vous me jugerez moins sévèrement, quand je vous
expliquerai les faits, les conditions où je me meurs, et, s’il faut
les avouer, les raisons de ma lassitude. Je suis las de ma parole.
Elle les a secoués, d’abord; ils en ont pris l’habitude, elle ne les
effraye même plus. Ils ne compteront désormais, et nous n’avancerons
de quelques pas, qu’avec des actes pratiques. Ces actes, la
possibilité en est refusée au théoricien trop absolu. Il doit se
rapprocher des hommes, il doit se plier à leurs routines grossières,
pour leur faire malgré eux quelque bien. Les hommes ne se rendent
qu’aux forces matérialisées; elles ne se font reconnaître et subir que
dans les places d’où tombe le commandement coutumier. Les hommes n’ont
qu’indifférence et dédain pour les idées pures. Qu’est-ce que des
idées qu’on n’applique jamais? Cela s’appelle des rêves.--Je vous
entends frémir de colère: les vôtres sont si beaux!
«Ne me méprisez pas. Je n’ai rien dit. Je ne connaîtrai que vos rêves,
s’il vous plaît mieux ainsi. Dès que je reverrai, là, devant moi, vos
yeux inspirateurs de ce qu’il faut penser et faire, je ne penserai
plus de mon propre fonds, je penserai à travers vous. Venez. A
l’espoir que vous me rendez, je sens renaître un autre moi-même, aboli
pendant une année. J’ai pu m’égarer, loin de mon guide; j’ai pu
hésiter sur la direction de ma vie, alors que je la croyais rejetée,
précipitée du sommet où un miracle de bonté l’avait élevée. A peine si
j’ose croire au bonheur que vous faites réapparaître. J’ai peur. On
vous préviendra contre moi. Le monde, jaloux de ce bonheur, envenimera
des apparences; il ressuscitera de vieilles légendes; ses méchants
propos me peindront à vos yeux indigne de votre choix, infidèle à
votre souvenir, que sais-je encore? Vous ne les écouterez pas, Daria.
Vous reprendrez mon humble vie, qui ne s’est vraiment donnée qu’à
vous; vous descendrez jusqu’à elle, vous la ferez digne de vous en la
touchant de vos chères mains. Venez, je vous l’offre à genoux,
aimée!--Elzéar.»
Bayonne alla jeter cette lettre à la boîte, dans le salon des
Conférences. Des journaux traînaient sur la table. Ses yeux tombèrent
sur les colonnes élogieuses qui célébraient les triomphes de Rose Esther
à Windsor. Grandi par l’éloignement, le prestige de la comédienne
rayonnait à travers ces comptes rendus; sur la scène aristocratique où
elle s’exhaussait, dans l’éblouissement d’une rampe aux feux plus
intenses, elle apparaissait plus désirable de tous ces hommages, de tous
ces regards qui la nimbaient d’une brûlante auréole de désirs.
Le député rentra dans la Bibliothèque, se rassit devant le même buvard,
prit dans la même papeterie une feuille de même format; après une
seconde d’indécision, il en choisit une de plus petit modèle; il y traça
rapidement des lignes qui bientôt s’entrecroisèrent, envahirent les
marges, sur la page insuffisante.
«J’en crois volontiers les journaux, ma chère Esther, quand ils nous
disent que l’Angleterre est à vos pieds. On n’avait pas vu pareille
apothéose depuis Rachel. Je vous souhaite sa force de résistance.
Heureusement, je vous sais inlassable, organisée comme Rachel pour
suffire à l’adoration de tout un peuple.
«Vous m’aviez demandé de vous écrire quelques mots à Londres. Je
crains qu’ils ne passent inaperçus dans le courrier d’une souveraine
adulée. Je la saisis pourtant, cette occasion d’écrire: le papier
souffrira des choses que je ne résous jamais de vous dire en face.
Esther, mon cœur encore plus que ma fierté proteste contre le supplice
que vous m’infligez depuis quelques mois. Je ne me résigne pas à ces
bonheurs rares et furtifs. Vous savez ce que j’ai sacrifié avec
ivresse, le soir où votre volonté charmeuse m’a enlacé,--pour
toujours, disiez-vous: et je le croyais, alors! Rappelez-vous...
«Toute à toi...» Quelle ironie dans ce mot, dans ce souvenir, quand je
songe à ce qui a suivi, aux pauvres heures que j’ai dû mendier, à
votre inexplicable préférence pour un vieillard qui ne vous est rien,
dites-vous. Afin de ménager les susceptibilités de ce quinteux, vous
exigez une perpétuelle immolation de mon amour. Que dois-je penser? Si
du moins je ne rencontrais que lui entre vous et moi! J’y trouve la
terre entière. Toujours de mystérieux obstacles, d’inintelligibles
refus, je ne sais quelle conjuration de tous et de vous-même pour me
soustraire le meilleur de votre vie, de cette vie où je ne suis qu’un
misérable accessoire! Pardonnez-moi si les doutes qui me torturent se
font jour ici, brutalement. Que suis-je donc pour vous? Un caprice? Un
jouet? Un instrument qu’on néglige après l’avoir essayé? Hélas! j’ai
lieu de craindre que ce soit ma destinée, de n’être jamais qu’un
instrument dans les mains où je remets mon cœur!
«Esther, pardonnez-moi la franchise de ma plainte; mesurez-en
l’amertume à la force de la passion qui me l’arrache. Je voulais vous
écrire froidement, vous fuir courageusement... Et cet effort pour me
libérer me fait mieux constater votre fascination. Prenez-moi tout
entier, ou rejetez-moi, rendez-moi aux chimères sur lesquelles vous
avez cruellement soufflé! Je ne veux plus d’une indigne aumône. Je me
mépriserais, comme vous me méprisez sans doute, si les résolutions que
vous devinez devaient être encore vaincues par un de ces baisers qui
font tout oublier; tu le sais trop, ensorceleuse, tu sens trop bien
qu’ils auront toujours pouvoir sur moi, pour ma honte et ma
félicité... Ah! comme je t’aime, quand même!--Elzéar.»
Il se leva, il alla reprendre sa place dans l’hémicycle, où un de ses
lieutenants dénonçait «l’esclavage des travailleurs».--«Il y a plus dur
esclavage, celui des passions,» songeait Bayonne. Il retournait au
travail, comme y retourne le forçat qui traîne une double chaîne; tiré
alternativement d’un côté, de l’autre, il ne sait pas lui-même lequel
serre le plus, des deux anneaux de fer qui le meurtrissent, lequel fait
boiter davantage...
CHAPITRE XIII
LA SÉANCE CONTINUE
A la table de la Bibliothèque, Jacques s’attardait sur des feuillets
qu’il couvrait d’une écriture irrégulière, tantôt lâchée, tantôt serrée,
nerveuse.
AU LIEUTENANT PIERRE ANDARRAN,
_Colonne expéditionnaire du Soudan méridional._
«D’après mes calculs, mon bon Pierre, tu dois rallier bientôt le
Sénégal. Je ne t’ai pas écrit ces derniers temps: il y avait peu de
chances pour qu’une lettre te rejoignît dans tes vagabondages à
travers le Soudan. Je veux espérer que tu en rapporteras contentement
et santé intacte; mais ne te plains pas, s’il y a des jours où cette
vie sévère te pèse; pense à ton frère: il fait plus rude et plus sot
métier. Voici un an bien sonné que j’y suis attelé: un siècle! Ai-je
assez déchanté, depuis la matinée où j’apportais ici mes illusions, ma
bonne volonté?
«Je connais maintenant mon sort, et mon impuissance: pauvre petit
rouage entraîné dans le mouvement incohérent d’une énorme machine à ne
rien faire, ou à faire le mal! Se révolter, se mettre en travers,
disent-ils du dehors, ceux qui n’ont pas éprouvé le pouvoir
d’annihilation de la machine! Imagines-tu la chétive roue qui se
révolterait dans les engrenages d’une usine? Elle se brise, voilà
tout. C’est mon cas. Savoure le programme d’une de mes journées: elles
sont toutes pareilles.
«Le matin, notre vol de rapaces s’abat sur les ministères; écœurantes
stations dans les antichambres, sous le regard narquois du vieil
huissier: il nous reçoit avec mépris, comme des mendiants, que nous
sommes. Longue attente sur une chaise Empire, devant une pendule
Empire, où l’heure administrative est plus lente que sur les autres,
avec des sonneries ironiques, comme des bâillements. Pour tuer le
temps, on lit les journaux du département, qui vous outragent et vous
calomnient. Enfin la porte s’ouvre: un monsieur, qui a toujours l’air
de se croire là depuis cent ans, comme la chaise et la pendule, vous
écoute distraitement, en pensant à la façon dont il défendra son
portefeuille. Sourire de danseuse, promesses évasives. On les transmet
aux pauvres diables, avec le remords de les berner. Les premiers
temps, j’étais tout feu pour les justes réclamations, pour les cas
vraiment intéressants, pitoyables. Insensiblement, le cœur se
cuirasse, comme chez le médecin ou le croque-mort. Ces plaintes, ces
larmes humaines deviennent des dossiers qu’on expédie. Te rappelles-tu
les Grenaud, ces deux pauvres vieux, près de chez nous? Leur fils a
été condamné, pour je ne sais quelle frasque, aux compagnies de
discipline. La mère Grenaud attend et pleure chaque jour son garçon.
Je m’étais juré de le leur rendre. Il se conduit bien, m’écrivait le
colonel. Famille cléricale, a écrit le préfet. Rien à espérer encore.
Cependant, je leur envoyais hier un vague mot d’espoir, avec
détachement et ennui: _j’expédiais_ l’affaire Grenaud; et j’avais
honte de mon usure professionnelle.
«Deux heures. Ali-Baba va dans sa caverne. Croirais-tu que, chaque
fois, en mettant le pied sur la marche de ce seuil par où j’entre
d’habitude, rue de Bourgogne, je ressens la nausée du voyageur qui
monte à l’échelle d’un paquebot, avec la certitude d’avoir là-haut le
mal de mer?--Un tour dans la salle des séances. Du dehors, le public
aperçoit un simulacre d’activité, de travail; et des silhouettes qui
se détachent en relief, des orateurs, des chefs, un Boutevierge, un
Bourgne, un Duputel, un Bayonne... Au dedans, autre optique; après
quelques semaines d’accoutumance, on ne voit plus que ce broyeur
collectif, la Chambre, broyant à vide, broyant ses propres éléments, à
défaut d’autre substance. Mon œil habitué y distingue à peine les
individus: ils se fondent dans les grands tronçons où la physionomie
générique du groupe efface les différences individuelles.
«A droite, les nobles ruines d’un vieux château: une garnison décimée
se défend là sans espoir, pour l’honneur. On lui envoie encore
quelques boulets, c’est le tir traditionnel; on ne redoute plus ses
sorties. Les républicains divisés se menacent les uns les autres du
château fantôme, comme d’un épouvantail; parfois, ils y vont embaucher
nuitamment des auxiliaires, qu’ils ne payent jamais, et sur le dos
desquels ils se raccommodent.
«Au centre, un troupeau compact suit avec une résignation ovine les
bergers qui le mènent paître. Facile à conduire, mais sujet aux
paniques, prompt aux débandades, ce troupeau soutient mollement les
chefs, qu’il lâche aux tournants de la route. On a sur leurs bancs
l’horreur de toute innovation, de toute réforme, de toute idée
originale. Une bouche s’ouvre-t-elle pour émettre une motion
indépendante, vous êtes sûr d’entendre aussitôt l’exclamation
ironique: «Encore un bon esprit!» Ce grognement revient sans cesse et
juge un homme. Mon vieux maître Ferroz prétend que c’est bien ainsi,
et qu’un État menacé comme le nôtre ne dure que par la force d’inertie
d’un grand corps mort, immobile au centre des mouvements contraires.
Il a peut-être raison.
«Entre ce pâturage et la montagne socialiste, sous diverses étiquettes
de signification nulle, environ 150 francs-maçons, qui sont avant tout
des francs-maçons. Ce mot te les définit assez. Ils représentent les
25 ou 30,000 citoyens actifs, organisés, qui ont le goût et
l’intelligence de la politique violente, qui la font et en vivent dans
nos provinces; héritiers directs de la société des Jacobins, me disait
un historien, très bon républicain. Mêmes cadres, mêmes effectifs,
mêmes moyens d’action. Ils exploitent les mauvais souvenirs laissés
par les gens d’Église, ils flattent les humeurs défiantes de nos
masses populaires et satisfont les appétits individuels. Depuis cent
ans, pendant tous les intérims du pouvoir personnel, le pays est mené
par cette milice qui garde seule le sens de la discipline et de
l’autorité.
«Enfin, sur la montagne, la petite bande hurlante et menaçante des
loups maigres, comme les appelle leur chef, mon camarade Bayonne: les
socialistes, vrais maîtres de cette Chambre. Du premier coup d’œil, on
voit que la vie et le commandement sont là. On n’aperçoit qu’eux, on
n’entend qu’eux. Du talent, presque tous, et de la gueule à défaut de
talent; infatigables dans l’obstruction, audacieux dans l’attaque, ils
sont surtout admirables de cohésion. Leurs propositions ne passent
pas; leurs idées s’infiltrent, démolissent nos projets de lois,
paralysent les majorités intimidées. Ferroz explique d’un mot cette
domination: «Ils ont une physiologie; les autres n’en ont pas.» Leur
force réside surtout, à mon avis, dans l’assentiment secret qu’ils
nous arrachent, quand ils font la critique impitoyable d’un régime
usé. Nos intérêts leur résistent, nos consciences sont avec eux.
«Elles le taisent en séance; elles le chuchotent, elles le crient
parfois dans les couloirs.--Oh! l’abrutissante flânerie des couloirs,
les propos veules dans la fumée des cigarettes, la contagion du
désœuvrement et du découragement! Représente-toi un de nos grands
cafés de province, à l’heure de l’absinthe, lorsque les voyageurs de
commerce y révèlent les secrets d’État; élargis le cadre, décuple le
nombre des habitués: c’est l’intérieur du Palais-Bourbon. Je me dis
souvent que la plus efficace des réformes parlementaires serait de
mettre dans ces salles des billards, des dominos, des cartes; combien
de saignées et de blessures on épargnerait à la France, si on leur
rendait leur manille! A défaut de ces distractions, nous allons nous
lamentant sur notre paralysie congénitale, sur notre impuissance à
accoucher d’une loi, d’un acte, d’une réforme. La claire vue et le
dégoût de sa propre inutilité, sentiment odieux entre tous à une
réunion d’hommes! On s’exaspère contre le gouvernement absent, on
s’épouvante du lendemain. Il y a là, je te le répète, beaucoup de
braves gens, méconnaissables quand ils «refont le monstre» dans
l’hémicycle, perspicaces, patriotes et sincères dans les couloirs.
Esprits divisés sur tout, unanimes dans l’affirmation dont ils vous
assourdissent:--Ça ne peut plus aller!--Ça ne peut plus
durer!--Comment ça finira-t-il?--Il suffirait de quatre hommes et d’un
caporal!--Mais qui? Comment?--Le voyez-vous?
«Diatribes d’opposants, penses-tu. Détrompe-toi: tu les entendrais
sortir des bouches républicaines, des plus autorisées, des plus gavées
par le régime. Un de ses fondateurs, homme spirituel et considérable,
disait l’autre jour: «Nous marchons sur une planche pourrie au-dessus
des latrines.» Ils ne cachent plus la nausée qu’ils ont de leur œuvre.
Je les observe en séance; sais-tu ce qu’ils regardent? Ils regardent
obstinément les deux portes d’accès, le tambour de gauche, le tambour
de droite; tous cherchent à deviner: par laquelle entrera-t-_il_?
Crois-moi, je te le jure, ils l’appellent tous, à ces portes, le
libérateur, l’ordonnateur; on le voit venir dans leurs yeux, on
l’entend approcher dans leurs cœurs. Dans les couloirs, on ne parle
que de lui, l’inconnu. Chaque jour un peu plus, leur attente énervée
crée son objet, comme disait notre philosophe.
«Cependant, les plus laborieux essayent de mettre sur pied une loi
d’affaires. Elle s’effondre vers le soir, à l’heure des
chauves-souris. Asserme l’appelle ainsi, le coup de fièvre nerveuse
d’entre cinq et six; quand s’élèvent et tournoient d’un vol fou, sous
le lustre qui s’allume, les amendements incongrus, les motions
baroques. On les accepte pêle-mêle, par surprise. Aux jours de crise,
c’est l’heure où nos vespertilions agités cassent un ministère, une
institution épargnée, une pièce de la charpente sociale. On s’en va,
enfin, la gorge sèche, les mains moites, la tête vide, l’appétit
coupé, le cœur ulcéré contre les autres et contre soi-même. Je
m’évade, emportant sous le bras un ballot d’imprimés, «la
distribution»: élucubrations de toutes les cervelles parlementaires en
mal de projets, papiers fastidieux que personne ne lit, où passent des
centaines de mille francs. Ils encombraient mon appartement; une dame
charitable m’a offert de m’en débarrasser: elle porte ces paperasses
aux pauvres aveugles, ils en font des sacs qu’ils vendent aux
fruitiers. Touchant et beau symbolisme, les papiers de la Chambre qui
retournent aux aveugles!
«A deux ou trois reprises encore, j’ai tenté de parler sur les sujets
que je possède. On monte au comptoir, c’est le nom familier qu’ils
donnent à leur tribune, les jambes lourdes, le trac dans la poitrine,
ce même trac que tu dis avoir éprouvé, les premières fois que tu
allais au feu chez tes nègres. Après quelques minutes, ça va tout
seul; ça irait, du moins, si l’on pouvait dominer les clameurs
furibondes qui brisent le plus puissant organe; et surtout si l’on
pouvait dominer cette voix intérieure de la vérité, qui crie au dedans
de nous plus fort qu’eux tous. Pour se faire écouter, ici, il faut
mentir, flatter une des passions antagonistes, entrer dans le jeu
tortueux d’un des partis. Cherche-t-on la vérité vraie, celle qui fait
à tous les hommes, à toutes les idées, leur part de justice,
l’interruption classique hurle aussitôt: «_Distinguo! Distinguo!_»
Cette opération primordiale de l’esprit humain, comparer et
distinguer, elle est tenue à crime, ici. Il faut couvrir les siens,
frapper traîtreusement les autres, être injuste, volontairement
aveugle. Mon Dieu! Je reconnais que c’est la condition même de la
politique parlementaire. Mais je ne m’y ferai jamais, j’y renonce.
J’aurais trop de honte en pensant à ceux qui m’ont enseigné les
méthodes de discernement, le souci de l’équité intellectuelle. Il me
semblerait que mes vieux maîtres, Taine, Renan, tous les autres, se
relèvent dans la tombe pour me souffleter de leur mépris.
«Malheur à qui n’entre pas dans le mensonge conventionnel! On peut y
entrer par la droite, par la gauche, par le milieu; mais il y faut
entrer. Tiens, l’autre jour, je voulais rompre mon vœu de silence,
dénoncer une erreur de notre politique étrangère, l’abdication
française dans un pays que j’ai parcouru, que je connais bien. Le
ministre de la Guerre me prend sous le bras.
--«Y songez-vous? me dit le vieux guerrier, qui avait solennellement
affirmé la veille sa confiance dans notre vaillante armée.--Quand
cette question est venue au conseil, j’ai dû opposer mon veto aux
partisans de l’intervention. Ne savez-vous point que je n’ai pas un
homme disponible, et que toute démonstration militaire révélerait
notre faiblesse, aboutirait à un échec désastreux?
--«Mais alors, les milliards dépensés, notre puissance refaite, vos
propres paroles?...
--«Rien, vous dis-je. Dans deux ans, si je suis encore là, vous aurez
un instrument magnifique. Aujourd’hui, rien; le désastre, si nous
bougeons. Mais il ne faut pas le dire!
«Je me tus. Je croyais avoir reçu une confidence exceptionnelle.
L’instant d’après, dans les couloirs, j’apprenais que le même seau
d’eau glacée avait été versé à droite, à gauche, sur Lebrun, sur
Boutevierge, sur dix autres.
«Ah! le mensonge universel dont nous sommes complices, le déguisement
perpétuel du néant trop connu! Nous en souffrons autant que de notre
impuissance. Les sages disent bien que tout gouvernement doit cacher
son secret, que Louis XIV et Napoléon mentaient, comme Mirevault,
comme nous. C’est exact: mais c’est plus agaçant, aujourd’hui que tout
le monde gouverne; et l’on y réussit moins aisément, des bouts de
vérité fuient de toutes parts. Comment soutenir un mensonge qui est
partout, à la Chambre, dans les rédactions de journaux où je vais
flâner, où les grands publicistes démentent avec découragement,
preuves en mains, les assurances optimistes qu’ils viennent de faire
imprimer pour les masses?--Il n’y a plus rien, proclament aussi
ceux-là: mais il ne faut pas le dire, on ruinerait le régime, on
éclairerait l’étranger... L’étranger! il y voit plus clair que nous,
il sait toutes nos défaillances, il ne redoute qu’une chose, l’instant
où ce peuple averti se ressaisirait! N’importe: on doit l’endormir
dans le grand mensonge, ce peuple; le patriotisme veut, paraît-il
qu’on le berce d’illusions jusqu’au moment où il se réveillera au fond
de l’abîme.--Il ne faut pas le dire! Il faut comprimer à deux mains
son cœur, ce cœur où coule le sang de France, pourtant, qui n’est pas
fait pour le tremblement et le mensonge; on ne peut l’ouvrir qu’à son
frère, comme je fais, avec la crainte d’être entendu. Quel scandale,
si l’on disait tout haut, devant cinq cents personnes, ce que chacune
d’elles dit tout bas au voisin: Il n’y a plus rien, sous les mots de
parade!--Il ne faut pas le dire! Et l’on se tait, on se rassied, on
regarde plus anxieusement le tambour de gauche, le tambour de droite,
les deux portes: par laquelle entrera-t-il, celui qui dira et fera?
«Je n’en suis pas encore à l’appeler, moi, le libéral incorrigible
dont tu raillais toujours les utopies. Mais l’expérience, cette
faucheuse d’illusions, m’a contraint de reconnaître que le grand
médecin Ferroz a raison, lorsqu’il dit: La médecine anglaise n’est pas
faite pour le malade français; tonique au-delà du détroit, débilitante
en deçà.--Quand auront-ils le bon sens et le courage de confesser
cette vérité, tous ceux qui pensent comme moi? Ce jour-là, nous
renaîtrons.
«En attendant, j’écoute avec mélancolie la cloche de Duputel, qui
sonne le glas dans le vacarme; elle me reporte aux tintements si doux
de la cloche d’Eauze, égrenant ses bonnes heures, dans le bleu calme
du soir, sur nos deux chères femmes. Je ne te donne pas de leurs
nouvelles: tu dois être plus favorisé que moi. Tu as certainement de
longues lettres de Marie, qui m’écrit à peine quelques mots. Sous peu,
je te parlerai d’elle; voici les vacances de Pâques, je vais aller
enfin respirer un peu, à la Bourdette.
«Ouf! Ai-je bavardé! C’est mon état. Je t’ai retracé, tel que je le
vois ici, le tableau de la France; non, pas de la France: de ses
maîtres occasionnels. Frère, fais-en un autre, là-bas, un plus beau.
Je t’embrasse.
«Jacques.»
La semaine suivante, il écrivait de la Bourdette:
«Ah! mon bon Pierre, notre cher petit coin est empoisonné! Je ne le
reconnais plus, je ne m’y reconnais plus. Moi qui espérais y trouver
une détente! La méchante fée Politique a métamorphosé la terre natale.
Elle peut dessécher jusqu’aux fleurs des champs. Je l’avais déjà
pressenti, aux vacances dernières; je m’en convaincs, maintenant que
je me fais vieux député. Quand je ferme les yeux, quand je revois en
imagination ces campagnes que j’aimais tant, ces poétiques paysages où
je promenais mes rêves, ils m’apparaissent sous la figure d’un
échiquier électoral. La nature n’est plus pour moi qu’une
circonscription. Le village sur le coteau, bon; celui de la vallée, si
joli sous les peupliers, au bord de l’eau, mauvais. Ces vieilles
maisons qui me racontaient le passé, avec les millésimes gravés sur le
linteau de la porte,--1692, 1702,--ne me suggèrent aujourd’hui que ces
chiffres: trois voix pour, deux voix contre. Les braves paysans qui me
souriaient tous, quand j’allais, petit enfant, boire une jatte de lait
dans leurs fermes, ce sont des électeurs; hostiles, quelques-uns; des
ennemis, ces voisins qui ont servi avec notre père, reçu des mains de
notre mère les remèdes qu’elle leur portait. Si j’entre au presbytère
pour dire bonjour au vieux curé, c’est de la politique; de la
politique, le verre de vin que je bois au cabaret de Fourchon. Sous le
toit moussu de la mère Gironne, qui nous faisait de si bonnes crêpes,
des visages féroces me guettent; derrière le bois de la Gélise, où
nous allions cueillir les églantines pour Marie, les deux Laurent
veulent ma peau.
«Les amis sont fidèles; mais je les battrais, quand ils m’appellent
«Môssieu le Député», avec leur air finaud, à la fois servile et
autoritaire, qui sous-entend: «Monsieur notre domestique.» Ils vous
ont des euphémismes, pour faire comprendre qu’on est leur chose, que
les élections générales approchent, que le valet envié et méprisé doit
redoubler de zèle, afin de mériter le bulletin qui le réélira... Ah!
les pauvres gens, s’ils savaient avec quel soulagement voluptueux je
le brûlerais d’avance, ce bulletin de malheur qu’ils font chanter
comme un appeau!
«Il faut les défendre, pourtant, chaque jour, à chaque heure. Ils sont
traqués, fusillés comme des lapins. Certes, l’arbitraire de l’ancien
temps était dur, l’historien que j’ai tâché de devenir en sait quelque
chose; non moins odieuse est la tyrannie qui s’épanouit dans nos
villages, sous les murs où mentent les trois mots libérateurs. Les
gens de la Loge valent les gens du Roi. Un exemple, entre vingt. Je
dois te quitter pour aller voir la receveuse de notre bureau de poste;
tu la connais, cette brave fille qui soutient sa mère infirme,
octogénaire. Elle s’est refusée à renseigner mes adversaires sur ma
correspondance. Crime impardonnable! Un beau jour, à Paris, au cœur de
l’hiver, une dépêche de la receveuse m’apprend qu’elle est frappée
disciplinairement, envoyée en disgrâce à l’autre bout de la France; on
lui donnait quarante-huit heures pour remettre le service et détaler,
avant d’avoir vendu ses pauvres meubles; il y avait un pied de neige
sur les routes. C’était la ruine pour elle, la mort pour sa vieille
mère malade. Je cours au sous-secrétariat des Postes. Le collègue qui
a décroché cette demi-timbale fait l’innocent: il avait signé la
petite vilenie sans savoir, sur la foi des bureaux. Le bon apôtre me
propose une cote mal taillée; je me fâche tout rouge, je menace d’un
gros tapage; il rapporte provisoirement son arrêté; et il me démontre,
avec sa froide expérience du jeu de massacre, combien mal je sers mes
protégées: elles seront encore plus malheureuses, s’il les laisse à
leur poste, sans défense, entre les griffes des oiseaux de proie. Il
avait raison. On leur a rendu la vie impossible. Je viens d’obtenir
pour elles une recette équivalente, je vais de ce pas les conseiller
de partir, dans leur intérêt, et de céder la place à la surveillante
qu’on me destine. Je reprendrai ce soir ma lettre, plusieurs fois
interrompue par les doléances que m’apportaient d’autres victimes...»
Jacques revenait de cette course, il rentrait par le jardin, quand une
voix étranglée le héla du perron: folle de teneur, secouée par les
sanglots, Marie agitait un télégramme:
--Jacques! Viens vite!... Pierre... Pierre dangereusement blessé...
Mort, pour sûr!
Le colonel télégraphiait de Saint-Louis: «Lieutenant Andarran grièvement
blessé après action d’éclat. Rapatrié à Saint-Louis. Gardons bon espoir.
Donnerai nouvelles.»
--On nous trompe, il est mort!--répétaient Marie et tante Sophie. Les
deux femmes avaient déjà résolu de partir, sur l’heure, pour prendre le
paquebot du Sénégal, qui devait appareiller le lendemain. A grand’peine,
Jacques leur fit comprendre la folie de ce projet. Marie ne voulait rien
entendre.
--Qui le soignera comme moi? Ma place est près de lui quand il souffre!
S’il vit, je suis sûre qu’il m’appelle...
Elles se laissèrent enfin convaincre. Elles attendraient un nouveau
télégramme. Il partirait seul, ce même soir.
Il se mit en route, le cœur déchiré par les douleurs qu’il laissait
derrière lui, par l’imagination des souffrances, de l’agonie peut-être,
qui l’attendaient au terme du voyage.
CHAPITRE XIV
LES SOUDANAIS
Huit jours après son départ de Bordeaux, Jacques était à l’hôpital
militaire de Saint-Louis. Heureuse surprise! Il y trouvait son frère
hors de danger, en bonne voie de guérison.
--Le lieutenant l’a échappé belle, disait le chirurgien-major. Quelques
millimètres plus bas, ce morceau de plomb mâché que je lui ai cueilli
entre les côtes perforait le poumon. La balle a contourné les organes
essentiels; et nous avons eu cette chance que le paludisme n’ait pas
envenimé la fièvre. Maintenant, je réponds de mon gaillard: encore
quinze jours de repos, puis un bon bateau, une cure d’air de France et
vous aurez un frère réparé à neuf pour faire un capitaine.
Jacques apportait le plus efficace des cordiaux: une bouffée toute
chaude de cet air de France, l’atmosphère de la famille, de l’enfance,
lait nourricier qui réconforte l’homme dans l’épreuve; et les paroles
vivantes de Marie, les cadeaux choisis avant de connaître la cruelle
dépêche, friandises, cigares, livres préparés pour l’envoi habituel,
emballés par les mains de la jeune fille. Aux menus soins qu’elles
avaient pris, ces mains, avec l’inventif génie de l’amour, on les
devinait longtemps attardées sur chaque objet; à leur caresse présente
sur les choses, on les sentait désolées de ne pouvoir se poser sur la
plaie du cher blessé. L’aîné raconta les terreurs, les larmes, le
désespoir de Marie quand on l’avait empêchée de partir. Il administra ce
cordial, stoïquement; il s’arrachait du cœur le baume bienfaisant à un
autre, il eût eu moins de peine à tirer le sang de ses veines pour
l’infuser au frère qui allait vivre de son sacrifice.
Interrogé sur l’action où il avait failli périr, l’officier en parla
avec une sécheresse déconcertante pour la curiosité de Jacques. Celui-ci
connaissait depuis l’enfance le trait distinctif de son cadet, cette
froide retenue de parole sur tout ce qui le concernait; il dut renoncer
à obtenir de ce taciturne le beau récit de bataille qu’on attendait à la
Bourdette.
--C’est bien simple. J’étais détaché avec ma compagnie au poste de
Kankan. Samory prononça un mouvement offensif dans la direction de
Bissandougou. Ses gens construisirent un tata sur le Sankarani, un
ouvrage assez fort, protégé par une épaisse chemise de terre battue et
par un marigot de la rivière. Ils ont appris à remuer la terre. Je reçus
ordre de me porter sur eux et de les déloger. Ils étaient plus nombreux,
mieux armés que nous ne croyions. Quelques sofas tinrent ferme sur la
crête de leur fortin, tandis que nous escaladions la brèche ouverte de
notre mine. L’un d’eux, au moment où mon adjudant allait le sabrer, me
lâcha son coup de fusil, presque à bout portant, de haut en bas. Cela
t’explique le trajet bizarre du projectile dans mon individu. Il n’y a
pas eu de trouble chez les hommes, heureusement: ils ont pris le tata.
Mon transport jusqu’à Siguiri a été assez pénible. Là j’ai été bien
soigné, puis évacué sur Saint-Louis. Mais l’extraction de la balle n’a
été faite qu’ici.
Les camarades de Pierre complétèrent ce récit succinct. Un flottement
s’était produit dans la petite colonne d’assaut, à la vue du lieutenant
qui tombait. Avant de perdre connaissance, il se fit placer sur une
civière de branches, ordonna au clairon de sonner la charge, à quatre
hommes sûrs de le reporter, au milieu de la colonne, jusqu’au sommet de
la brèche d’où il venait d’être précipité.--«Sachez que je veux mourir
là-dedans, avait-il dit en montrant le fortin; faites-moi ce plaisir,
mes enfants!» D’un seul élan, ses hommes avaient franchi le mur, balayé
les sofas, porté dans la place leur chef sans connaissance. Comment il
n’était pas mort dans la misérable paillote où on l’avait déposé, sans
secours, à peine pansé, comment il avait résisté aux souffrances du
portage jusqu’à Siguiri, cela ne pouvait s’expliquer que par une énergie
égale dans sa constitution physique et dans son moral.
Les quinze jours que demandait le major, Jacques les passa près de son
frère, dans la société des officiers qui se relayaient chez leur
camarade. Après une semaine de vie commune, il était lié avec la plupart
d’entre eux. On sait combien se fait vite, en terre lointaine, cette
absorption intime du nouvel arrivant dans la petite famille française
qui l’adopte, lui impose ses préoccupations et ses intérêts. Initié
heure par heure aux idées, aux travaux, aux espérances des «Soudanais,»
Andarran découvrait avec admiration un monde inconnu. Vus de loin, du
Parlement, ces officiers coloniaux lui avaient toujours paru des
serviteurs méritants, un peu encombrants, auxquels il fallait sans cesse
allouer des crédits pour des entreprises aléatoires, sans profit avéré.
Sur place et au contact immédiat, il les jugeait autrement. Un trait
commun caractérisait ces hommes d’action et les différenciait des hommes
de parole parmi lesquels Jacques vivait: du sous-lieutenant à l’officier
supérieur, chacun d’eux avait porté au maximum de rendement sa valeur
individuelle; chacun s’était développé dans toutes les directions,
essayé contre toutes les difficultés qui trempent le caractère et
assouplissent l’intelligence. Dans chacun de ces jeunes hommes, les
nécessités multiples et changeantes de leur tâche exerçaient à la fois
un combattant, un explorateur, un diplomate, un administrateur, un
ingénieur, un planteur; un chef complet, en deux mots, prompt à la
décision, debout sous la responsabilité. Comme tous les militaires,
ceux-ci avaient la démangeaison de l’avancement; mais une autre passion
apparaissait chez eux au premier plan, elle primait l’aiguillon de
l’ambition personnelle: la passion du but qu’ils s’étaient assigné.
Chacun d’eux caressait une idée fixe, une conception particulière, plan
de campagne ou projet d’exploration auquel il eût tout sacrifié.
Jacques, devenu le confident de leurs projets, l’était aussi des
découragements que ces cœurs fervents rapportaient de Paris, quand ils
avaient tenté sans succès de faire agréer leurs vues dans les bureaux.
Entre tous, un petit capitaine lui laissa une impression profonde.
Celui-là venait de passer toute une année chez le roi Tiéba; il avait
vécu chez ce nègre comme Robinson, lui seul blanc, ne parlant que
l’idiome, ne mangeant que la nourriture de son hôte; il s’était astreint
aux duretés de cet exil avec l’espoir de gagner Tiéba à un vaste plan
d’opérations dans la boucle du Niger. Ce plan, qui paraissait rationnel,
le capitaine était allé le proposer en haut lieu, à Paris.
--On m’a fait bon accueil au Ministère, disait-il à Jacques; mais on
ajoutait aussitôt: «Patience, attendez, pas un mot de votre projet,
surtout; il faut conquérir d’abord des personnalités influentes du
Parlement et de la Presse, qui ont d’autres manières de voir.»--On me
citait messieurs... messieurs..., aidez-moi, je ne me rappelle pas bien
leurs noms...
Andarran les reconnaissait, les complétait, ces noms estropiés:
Boutevierge, Pélussin, Asserme; Nahasson, l’un des deux journalistes
qu’il avait rencontrés chez Esther, le terrible péager qui levait tribut
sur toutes les idées, à l’entrée de toutes les avenues du pouvoir. Il y
avait quelque chose de si drôle et de si triste dans l’étonnement
candide du soldat, ignorant de ces puissances parisiennes, intimidé
devant elles, et tout interloqué à la pensée qu’il fallût les prendre
pour intermédiaires entre ses chefs et lui.
--Qui sont ces messieurs? demandait-il. Puisque mes chefs jugent mon
projet opportun, exécutable avec les moyens dont ils disposent, pourquoi
ne passe-t-on pas à la réalisation?--Et il racontait ses démarches
inutiles, le retour au Soudan avec son illusion malade, brisée, vivace
quand même.
A chaque découverte nouvelle qu’il faisait dans cette élite, Jacques
questionnait son frère:
--En avez-vous beaucoup comme celui-là?
--Avec des aptitudes inégales, cela va sans dire, ils sont tous au
point, répondait Pierre; tous capables d’agir et de commander. En es-tu
donc si surpris? Rien là que de naturel. Ce sont des Français, placés
dans les conditions normales de leur développement, à l’école de
l’action et de la responsabilité. Autant que j’ai pu comparer avec nos
voisins, les Anglais et les Allemands des colonies limitrophes, nous
donnons de meilleurs sujets après un même dressage.
--Cependant, objectait Jacques, les colonies de ces voisins sont
productives, les nôtres onéreuses.
--Ça, c’est une autre question. Gagner de l’argent n’est pas notre
affaire, mais la vôtre, à vous les civils.--Une pépinière d’hommes,--ne
demande pas autre chose à nos colonies, jusqu’à ce que tu aies changé
nos systèmes et nos mœurs, réveillé chez nos compatriotes l’esprit
d’entreprise. Mes camarades l’ont retrouvé dans l’exercice de leur
profession.
--Pourtant, insistait Jacques, le seul but raisonnable de vos efforts
est la mise en valeur de cet immense empire. Comme nous tous, tu attends
certainement une rémunération prochaine de nos sacrifices.
--Pas un radis! Si rien ne change, les quelques kilos d’huile ou de café
que nous pourrons tirer de ce sol nous coûteront cent fois le prix que
tu les payes chez l’épicier de ton quartier.
--Mais, alors... Si votre œuvre ne doit rien produire!...
--Des hommes, je te le répète. Ne regrettez pas votre argent. On ne
payera jamais trop cher cette denrée-là. Tu te lamentes tout le jour sur
le manque d’hommes: nous en formons. Nous formons les cadres du
relèvement national. Quand vous aurez accumulé assez de ruines, vous
viendrez chercher dans nos rangs des réorganisateurs. Quand vous aurez
achevé de transformer en une garde nationale l’armée métropolitaine,
nous vous donnerons une armée auxiliaire: et je te réponds qu’elle fera
réfléchir nos adversaires européens. Si vous vouliez bien nous en
fournir les moyens, nous mettrions demain à votre disposition cent
mille, deux cent mille soldats incomparables, Sénégalais, Soudanais,
Haoussas; des baïonnettes qui ne raisonnent pas, ne reculent pas, ne
pardonnent pas; des forces dociles et barbares comme il en faudra
toujours pour gagner cette partie barbare et inévitable, la guerre.
L’Angleterre assujettit le monde avec quelques régiments de cipayes.
Nous vous façonnons les mêmes instruments pour un même service.
Les paroles de Pierre ouvraient à son frère des perspectives nouvelles.
Jacques avait subi à Paris l’entraînement général, il s’était associé
aux promoteurs des entreprises coloniales. Une fois de plus, les faits
lui démontraient l’éternelle infirmité des ouvriers aveugles que nous
sommes: ils manquent le résultat illusoire qu’ils se promettaient de
leur travail, ils en obtiennent un autre, inattendu, préférable; le
travail n’est pas perdu, c’est l’essentiel. Il avait cru semer à grands
frais, sur ces terres exotiques, la moisson future des richesses; rien
de pareil n’y pousserait avant un long temps; mais la semence coûteuse
donnerait d’abord des hommes. Tout ce que voyait Andarran, tout ce qu’il
entendait l’affermissait dans une conviction joyeuse: il y aura
désormais au delà des mers, depuis le Congo jusqu’à la Chine, un vaste
trésor humain d’intelligence, de dévouement, de résolution, où la France
pourrait puiser pour tous ses besoins. Aux époques les plus fécondes de
son histoire, alors même que le Premier Consul suscitait des instruments
à la mesure de ses desseins, la France avait eu aussi bien, elle n’avait
pas eu mieux que cette réserve de serviteurs, préparés en Afrique et en
Extrême-Orient aux plus difficiles, aux plus grandes tâches.
Qui donc le disait malsain et fiévreux, cet air du Sénégal? Jacques le
sentait réparateur. Autant et plus que son frère blessé, le Parisien
trouvait dans cet hôpital de Saint-Louis les bienfaits d’une
convalescence, la bonne sensation d’un afflux de vie dans un organisme
débilité. Les fièvres pernicieuses, il les avait laissées ailleurs, avec
cette saveur bilieuse du dégoût qu’il emportait chaque soir dans la
bouche, quand son pied las descendait les marches du Palais-Bourbon.
Très loin, là-bas, s’évanouissait le cauchemar habituel: la chose
croulante et pitoyable qui simulait un gouvernement, l’humiliation d’en
être, d’y traîner son impuissance avec l’effroi patriotique du
lendemain; le mouvement sans but, le vain bavardage, les morts qui
parlaient, leurs regards inquiets et veules, haineux et sournois... Il
ne rencontrait dans son nouvel entourage que des regards tranquilles, ce
regard de l’homme normal placé chaque jour en face de l’acte nécessaire,
du danger, de la mort. Avec irritation, avec pitié, il pensait aux
braves gens, riches d’intelligence et de cœur, qu’il coudoyait dans les
couloirs de la Chambre; comme lui, ils se déformaient sous la machine
absurde qui les broyait; comme les Soudanais, bons écoliers de leur
œuvre virile, ces braves gens mal employés feraient merveille, si on les
changeait de milieu; ils rendraient tout ce que rendent naturellement,
ainsi que le disait Pierre, des Français mis à l’école de l’action et de
la responsabilité.
Andarran s’expliquait mieux, à cette heure, les paniques
gouvernementales dont tout Paris s’amusait, les folles terreurs que les
maîtres du pouvoir ne savaient pas dissimuler, quand un de ces
officiers, désigné à l’attention par quelque exploit, rentrait en France
sans soupçonner l’épouvante qu’il semait devant lui. Le député
s’expliquait l’avortement de tous les projets d’armée coloniale:
demander cette création au Parlement, c’était exiger d’un condamné qu’il
forgeât la hache pour son supplice; un sûr pressentiment leur disait
qu’ils en mourraient. Tôt ou tard, dans quelque heurt accidentel, ce
coin de fer bien trempé toucherait un pan de la frêle façade qui
masquait le néant; il suffirait de cet attouchement pour qu’elle
s’effondrât, la chose croulante et pitoyable.
Comment elle tenait encore, Jacques s’en rendait compte lorsqu’il
essayait d’intéresser les officiers à ses doléances politiques. Il
constatait chez eux une parfaite indifférence pour tout ce qui le
passionnait. Les uns, comme le petit capitaine du roi Tiéba, ignoraient
ces noms, fameux à Paris, qui remplissaient la bouche du député: ceux-là
révéraient craintivement une puissance malfaisante qui leur apparaissait
de loin colossale, irrésistible. D’autres, mieux instruits, haussaient
les épaules et laissaient dire l’abstracteur de quintessences: pour eux,
le gouvernement parisien était une gêne dont il fallait s’accommoder; un
de ces vastes marais qu’ils rencontraient dans leurs explorations,
obstacles naturels qu’on apprenait à tourner avec la moindre perte de
temps, le moindre dommage pour l’œuvre poursuivie. Appliqués tout
entiers à cette œuvre, ils se souciaient peu de ce qui grouillait dans
le marais.
--Mon pauvre Jacques, disait Pierre, je n’ai pu m’empêcher de sourire,
en lisant ici ta dernière lettre. Tu ne t’en aperçois pas, mais tu es
emporté toi-même dans la danse épileptique dont tu te plains. Je ne
reconnais plus ta philosophie. Tu vois noir, c’est toujours un tort. Là
où tu te ronges le cœur, il doit y avoir du bon, comme partout, et des
occasions d’être utile.
--On est toujours gêné par quelqu’un, concluait l’officier. Si ce
n’étaient pas ces oiseaux-là, ce seraient d’autres. On fait quand même
ce qu’on doit faire.
Les forces du convalescent revenaient vite. Le médecin lui permit
quelques promenades au bras de son frère, sur cette Langue de Barbarie
où souffle l’haleine salubre du vent de mer. Les habitants de
Saint-Louis vont la respirer sous les beaux cocotiers qui ombragent leur
avenue. Là, au hasard des rencontres, Jacques acheva de passer en revue
l’État-major des Soudanais.
--Nous avons aussi nos ratés, dit un jour Pierre.--Regarde-moi celui-là,
avec sa mine de capitaine d’habillement tombé dans la graisse et dans le
malheur!
Jacques ne put retenir un sourire à la vue du vieil officier qui
passait. Court et bedonnant dans sa tunique, on eût dit une citrouille
plantée sur deux échalas tortueux. Il y a des cheveux malheureux. Elles
étaient faites de cheveux malheureux, les mèches plates, grisonnantes,
qui battaient ces joues poupines. Tout l’homme était gauche, harassé,
dans son allure de gros lièvre timide.
--Le capitaine Saccalaïs, un original qu’on nous envoie du Tonkin.
Petite cervelle, et peu meublée, sorti du rang, trente ans de services,
jamais de chance; du cœur à en revendre, pourtant. Le pauvre diable est
veuf, affligé de six enfants, des filles pour la plupart, déjà grandes.
Il n’a que sa solde, 6,084 francs; dans trois ans, la retraite: 2,900
francs. L’an dernier, comme on organisait à Hanoï un détachement pour
reprendre une pagode sur les pirates du Yen-Thé, il a sollicité un tour
de faveur: «Vous comprenez, mon colonel, si j’avais la chance d’attraper
la croix, ça serait une chose capitale, pour mes filles; capitale... 250
francs!»--Il y est allé, l’affaire a été dure, il a repris la pagode,
tel que tu le vois, trottinant sur son bourricot annamite; il y a eu le
bras fracassé. Mais le capitaine n’a pas de chance: il attend encore sa
croix. Voilà comme ils sont, nos ratés. Salue, très bas.--Et Pierre
porta respectueusement la main à son képi devant le gros homme qui
repassait près d’eux, avec son pauvre sourire d’humble malchanceux.
--Attends donc... Saccalaïs... Nous en avons un à la Chambre!
--Oui, fit Pierre, je crois qu’il a un frère député.
Jacques se rappela ses débuts au Palais-Bourbon, le collègue aux sept
enfants qui sollicitait des voix pour une place de questeur, ce même
jour. Il avait échoué, le bruit s’étant répandu que ce postulant
mentait, ne jouissait que d’un seul rejeton, s’attribuait indûment la
paternité de six neveux ou nièces, smala d’un frère militaire qu’il
avait sur les bras. Andarran regretta de tout son cœur que le subterfuge
du collègue n’eût pas réussi: pour une fois, la faveur eût été justice.
--Voici la contre-partie du capitaine, reprit Pierre; une tête bien
logée sur un bon et beau coffre, une volonté qui force la chance.--Il
montrait un colonel qui les dépassait au petit galop de son cheval.
L’homme était jeune encore, maigre et souple comme sa latte d’acier,
avec une assurance tranquille de toute la personne, et, dans les yeux,
ce regard de commandement qui descend, sûr de se faire obéir.--Un chef,
continua Pierre. Soudan et Congo, Madagascar et Tonkin, il a fait
partout les plus rudes étapes, sans trêve ni repos, depuis douze ans.
Partout il a frappé des coups justes et vigoureux, brisé ou tourné les
obstacles: partout il a laissé des peuplades pacifiées, des
établissements créés avec rien. Un responsable, pèse bien ce titre.
Quand il assigne un but, on y vole: on sait qu’on sera récompensé du
succès, couvert par lui en cas d’échec. Tout le maniement des hommes est
là-dedans. Il n’y a peut-être pas vingt personnes dans ton milieu qui
connaissent le nom de cet officier. Je te dis, moi, que vous pouvez lui
confier demain des armées, des provinces. Il s’est essayé à tout, il
s’est montré supérieur en tout. Il a fait obéir des Français, il a fait
travailler des nègres.
--Tant qu’il n’aura pas fait travailler des députés... interrompit
Jacques avec un rire sceptique.
--Il ne tente jamais l’impossible. Il les ferait peut-être obéir. Tout
le savoir et tout le pouvoir de la vie tiennent dans ce mot. Si nos
chefs savent commander, c’est qu’ils ont longtemps obéi. Les vôtres, où
ont-ils obéi, avant de commander à tous?
Le jour fixé pour le départ arriva. Jacques était partagé entre la joie
de ramener son frère au foyer de famille et le regret d’abandonner ce
coin de terre. Il lui semblait qu’il quittait la vraie France. Il avait
connu chez les Soudanais un sentiment inéprouvé; ces hommes lui avaient
rendu la part du patrimoine héréditaire qui manquait cruellement à sa
génération: cette confiance tranquille dans la primauté indiscutable et
dans l’avenir de la patrie, ce contentement ineffable qui sonnait jadis
dans la parole de son père, quand Régis disait «la France», avec un
accent d’orgueil et de sécurité perdu depuis ce temps. Longuement,
durant les journées de mer, sa pensée songeuse travailla sur l’antithèse
où elle s’attachait: les germes de recomposition qu’il laissait en
Afrique, les ferments de décomposition qu’il allait retrouver à Paris.
* * * * *
Avant d’y rentrer, dans ce Paris, Jacques s’accorda une prolongation de
vacances à la Bourdette; il voulait prendre sa part de la joie qui
réchauffait la maison familiale. Sa part de joie?... Il eût souri
amèrement d’entendre qualifier ainsi les mouvements contradictoires
qu’il découvrait dans le secret de son cœur. Heureux, il l’était sans
doute, comme le soldat mutilé qui rapporte un drapeau; il l’était du
bonheur de tous ces êtres chers; et, dans ce bonheur, il sentait mourir
les derniers espoirs inavoués où nos faiblesses se cramponnent, contre
toute vraisemblance, jusqu’à la consommation du sacrifice. Le premier
regard l’avait renseigné, sur ce quai du chemin de fer où Marie ne
voyait que Pierre: le frère n’était plus seulement le préféré, il était
et serait toujours le seul homme pour la jeune fille, dans un monde où
les autres ne comptaient pas. Elle avait gardé dans les yeux, de ces
semaines d’angoisses, une résolution trempée de larmes, la maturité
subite de l’enfant qui a vu pour la première fois passer la Mort.
Dans l’existence éparse et nombreuse des grandes villes modernes, dans
leur mouvement incessant où relations et impressions s’accumulent, se
précipitent, se détruisent, on conçoit malaisément la profondeur,
l’effrayante fixité des rares sentiments qui remplissent une vie
restreinte et uniforme: la vie que menaient les deux femmes blotties
sous ce vieux clocher d’Eauze, semeur d’heures lentes, vides, pareilles,
qui disaient toutes la même chose depuis l’enfance, qui enfonçaient
toutes la même pensée, au même endroit du cœur. Le plus mince intérêt
prend dans ces vies recluses les proportions d’une grande affaire, à
laquelle on pense et dont on parle toujours; une amourette de petite
fille y devient parfois la passion souveraine, incommutable, qui
suscitera des miracles d’énergie dans une volonté que rien ne divertit.
En dehors de Pierre Andarran, personne n’avait ému l’âme de Marie de
Sénauvert; eau pure et profonde du lac de montagne, qui n’a jamais porté
qu’une seule barque, reflété qu’une seule voile.
Avant d’aller recevoir les arrivants, tante Sophie avait chapitré sa
nièce:
--Écoute, petite. Je ne te demande rien, parce que je sais tout. Et
j’approuve, et je veux comme toi ce qui doit être. Mais pas
d’enfantillage, pas d’imprudence. Il lui faut des soins, du calme, à ce
garçon: sa blessure est à peine fermée. Ce n’est pas le moment de lui
donner des émotions. Patience, il ne t’échappera pas. Je voudrais bien
voir qu’il ne te dise pas ce que tu attends qu’il te dise! Pour le quart
d’heure, ne pensons qu’à le soigner. Quand il sera tout à fait
raccommodé, compte sur moi pour le secouer, si le paresseux ne se
décidait pas.
Comme elle faisait peu de fond sur la sagesse qu’elle réclamait, tante
Sophie complota avec Jacques un arrangement de haute raison. Pierre
avait trouvé en débarquant à Bordeaux son brevet de capitaine et sa
nomination à une vacance dans le régiment d’infanterie de marine caserné
à Paris; le député s’était entremis au ministère de la guerre afin que
son frère pût jouir en France d’une ou deux années de repos bien gagné.
L’officier reçut cette marque de la sollicitude fraternelle avec un
ennui mal dissimulé: il lui en coûtait de céder sa place au Soudan, de
renoncer à un projet longuement mûri, une exploration dans les royaumes
d’outre-Niger dont il avait arrêté le plan et les moyens d’exécution. Il
se promettait intérieurement de ne pas moisir sur le boulevard, après
son complet rétablissement. Mais la fatigue d’une traversée assez dure
avait déterminé quelques troubles organiques, consécutifs à sa blessure;
Jacques et tante Sophie insistèrent pour qu’il allât consulter sans
retard une sommité chirurgicale. On convint qu’il accompagnerait son
frère à Paris afin d’y chercher cette consultation et de se présenter à
son nouveau régiment; dès que le chirurgien ne jugerait plus nécessaire
de le garder en observation, Pierre reviendrait achever son congé à la
Bourdette.
--Et alors, concluait tante Sophie,--alors petite, feu de toutes tes
batteries: tu lui délieras la langue, à ce muet.
Muet! C’était bien là le chagrin de Marie. Qu’un penchant plus vif eût
remplacé la protection affectueuse du grand cousin, elle l’espérait,
elle croyait le deviner, avec l’infaillible seconde vue qui révèle aux
jeunes filles la chose du monde qu’elles ont le plus d’intérêt à savoir.
Pourquoi ne parlait-il pas? Certes, elle s’était promis de le ménager,
son Pierre; ayant tremblé pour lui si longtemps, elle était plutôt
portée à s’exagérer son cher devoir de garde-malade. Mais un mot, la
promesse qui engage, est-ce donc un si grand effort? Comment ne
tombait-il pas naturellement, ce mot, du cœur qu’il eût soulagé? Ah!
Marie pressentait trop bien ce qui le retenait. Elle avait une rivale
jalouse: cette Afrique où s’échappait sans cesse la pensée qu’elle
cherchait à ramener.
--Pierre, disait-elle en riant, avec une supplication timide,--c’est
déraisonnable; tu ne dois pas te fatiguer, et aujourd’hui encore tu as
passé ton Niger, tu as fait cent lieues de pays; tu ne dis rien, mais je
sais, je t’entends marcher, là-bas, si loin!
La pauvre enfant subissait l’éternelle torture qu’inflige aux tendresses
de la femme le besoin d’action de l’homme aimé. Celle qui fait tenir
toute sa vie dans un sentiment redoute et ne comprend pas la force
grossière qui tire loin d’elle celui qu’elle voudrait accaparer. Elle
aime instinctivement chez lui cette preuve de l’énergie mâle, elle en
maudit les effets cruels. L’amour ne leur suffit donc pas, à ces êtres
remuants, toujours emportés loin de lui par un démon ambitieux? Le grand
rêve vaillant du soldat, «sa fuite perpétuelle au désert», comme elle
disait, c’était l’ennemi qui emprisonnait au fond de ce cœur le mot par
lequel il eût abdiqué sa liberté. Elle se sentait impuissante à le
vaincre, elle l’admirait et le détestait.
Les premières journées de printemps étaient aigres et transies, cette
année-là. Tandis que Jacques et la tante vaquaient aux affaires de la
propriété,--aux affaires plus urgentes et plus nombreuses des
électeurs,--Marie s’efforçait de garder le convalescent devant la grande
cheminée où elle entassait les bûches. Tante Sophie, qui avait inculqué
à sa nièce ses habitudes d’économie sévère, lui marqua un matin son
étonnement.
--Ah çà! qu’est-ce qui te prend? Tu veux donc vider le bûcher en avril?
Marie s’excusa.--Il fait si mauvais! N’oublions pas qu’il arrive d’un
climat très chaud et qu’un refroidissement lui serait funeste.--Avec un
peu de rose aux joues et quelques hésitations, elle ajouta, plus bas:
--Et puis, voyez-vous, tante, j’ai mon idée. J’ai idée que si on les
éclaire bien, s’il les voit briller aux grandes flammes, les bêtes le
feront parler.
--Quelles bêtes? demanda la tante.
Marie montra les deux sphinx de cuivre poli, style expédition d’Égypte,
qui affrontaient leurs nez camus des deux côtés de la cheminée. Le
grand-père Andarran les avait brocantés à Paris et promus à la dignité
de chenets, dans son salon de la Bourdette; ils en faisaient le plus bel
ornement, à l’estime du vieux soldat qui avait suivi sa demi-brigade aux
Pyramides.
--Ne vous moquez pas de moi, tante: mais j’ai observé que nos idées, nos
rêvasseries, depuis notre petite enfance, s’emmagasinaient dans le dos
des sphinx, de préférence à tout autre objet; et qu’elles en
ressortaient, le soir, aux longues veillées, lorsqu’ils sont caressés
par les flammes, et qu’on regarde, en ne pensant à rien, les flammes,
les sphinx. Lui aussi, il a grandi devant ces bêtes, il retrouve dans
leur dos toutes ses pensées d’enfant; elles remontent les chenets, les
siennes, les miennes qui l’ont tant appelé, lorsque j’étais seule, et
qu’elles se posaient là, sur ce miroir où il avait tant laissé de son
regard. Elles le forceront à parler, devant les sphinx, j’en suis sûre;
un jour qu’ils rayonneront, bien brûlants, bien songeurs aux choses
d’autrefois, avec leur air grave, un air comme le sien.
Elle attendait toujours. Lui, il voyait sur les bêtes du rêve ce qu’y
voyait son grand-père, le mirage du pays lointain, des actions
ressouvenues ou espérées. La veille du jour fixé pour le départ des deux
frères, comme elle dépliait son ouvrage d’aiguille devant le foyer, à
côté du silencieux chercheur d’empires, Marie prit son grand courage et
dit:
--Pierre, n’y a-t-il jamais de femmes d’officiers qui accompagnent leurs
maris, dans vos explorations?
Il sourit à la question.--Dame, ce serait un peu encombrant. Elles
attendent qu’on ait fait des chemins de fer dans le Soudan.
--Pas une seule, jamais?
--Je crois que des Anglaises s’y sont risquées. Elles ont le diable au
corps. Mais je ne vois pas bien une petite Française s’allant promener
chez les Mandingues. Serait-elle assez malheureuse, si loin de France!
Marie releva la tête, comme devant une provocation:
--Avec celui qu’on aime, on fait partout de la France, on fait partout
du bonheur.
Elle eut honte d’en avoir trop dit, abaissa ses paupières. Trahis par
l’émotion, lourds de reproche, de défi, de prière, ils s’étaient
longuement posés sur Pierre, ces yeux où une larme refoulée troublait le
bleu de la fleur de lin.
Il ne répondit pas. Il continuait de regarder les sphinx; autrement,
semblait-il, d’un regard ramené. Tante Sophie entrait à ce moment. Elle
observa sa nièce, elle eut pitié; pour savoir combien il était gros de
chagrin, le cœur de la petite, et comme il devait battre
douloureusement, la vieille fille n’eut qu’à redescendre dans l’ancienne
souffrance de son propre cœur, qui avait battu de même, pour rien. Elle
alluma les bougeoirs.
--Les enfants, il faut aller se coucher. On se lèvera tôt, demain, pour
les préparatifs du départ. Venez dire bonsoir à la tante.
Et comme les jeunes gens lui tendaient leurs fronts, tante Sophie prit
brusquement les mains de Marie, les mit dans celles de Pierre.
--Allons, ne lui fais pas de peine, donne-lui un peu de joie. Elle n’en
a pas eu sa part. Je la connais, cette enfant, je te dis qu’elle vaut
tous les royaumes que tu as pris ou que tu prendras.
L’officier réfléchit une seconde: d’un geste lent, résolu, il porta à
ses lèvres la main qu’on venait de mettre dans la sienne, il y déposa un
long baiser. Il n’ajouta rien.
C’était assez: le premier baiser de l’amant, au lieu de l’étreinte
accoutumée du bon camarade. Marie le reconnut, ce premier baiser qu’elle
n’avait jamais reçu; elle entendit son langage, que nul ne lui avait
jamais appris. Ces lèvres chaudes lui disaient, au plus profond des
veines, qu’un homme l’appelait à connaître le trouble attendu des
félicités ignorées, tout le mystère de la vie, reçue, rendue, perpétuée.
Elles lui disaient que cet homme donnait une part de soi-même, ce qu’ils
en peuvent donner, et qu’il demandait en retour toute la femme, qu’il la
prenait avidement, comme ils la prennent, pour la meurtrir peut-être,
pour en faire sa chose heureuse ou souffrante. Joie infinie de celle qui
aspirait à être prise ainsi; joie de souffrir, s’il le fallait, par lui,
pour lui, toujours. Joie qui la jeta à genoux, dans sa chambre, devant
sa Vierge, et qui fit, de sa prière, ce soir-là, une hymne d’allégresse;
elle sentait dans son cœur l’éclosion de toutes les fleurs du printemps,
sur son front la couronne de toutes les étoiles du ciel, des amies
lumineuses si souvent invoquées à cette fenêtre où elles riaient,
indulgentes, cette nuit. Longtemps, dans la douce insomnie, les yeux
grands ouverts sur ces étoiles, elle trembla délicieusement sous
l’ineffaçable baiser qui l’environnait, l’envahissait, pénétrait son
âme, tout son être.
Le lendemain, Marie fut vaillante, confiante, presque gaie dans sa
peine, en disant adieu pour quelques jours, pour quelques semaines au
plus, à celui dont le regard calme et attendri signifiait,--elle le
traduisait ainsi:
--Tu es mienne. Attends-moi. Attends de moi tout ce qu’il peut y avoir
sur la terre de bonheur que tu rêves et ne sais pas.
CHAPITRE XV
LE PANAMA
Les deux frères avaient pris le rapide de Bordeaux qui arrive à Paris
dans la matinée. Jacques descendit à l’arrêt d’Étampes pour acheter les
feuilles du jour. La Ville vomissait en s’éveillant les sécrétions
nocturnes de ses presses. Tout autour d’elle, comme une fange d’écume,
cette marée de papier imprimé avançait, gagnait la province avec chaque
train, submergeait déjà la banlieue. Elle apportait aux champs paisibles
un peu de l’agitation du trouble océan. Elle venait au-devant des
milliers de voyageurs que les réseaux convergents jetaient à cette heure
sur la capitale; dans les cerveaux qui se reprenaient, las de leur
sommeil roulant, elle opérait une révulsion pareille à celle de la
première lame salée sur les baigneurs, lorsque la mer montante les
atteint. Docilement, tous ces hommes recevaient l’empreinte quotidienne
de la lettre d’imprimerie. A chaque portière du train, des bouches
réclamaient leur becquée de nouvelles. Seules, des Sœurs d’un ordre
charitable, qui emplissaient de leurs cornettes un compartiment,
paraissaient ignorer qu’il existât des journaux; leurs mains égrenaient
le rosaire, leurs lèvres murmuraient la prière matinale; avec le simple
instinct de l’alouette, ces humbles pensées remontaient à l’aube dans
leur ciel accoutumé, tandis que les autres se rabattaient sur les
curiosités, les intérêts, les passions de la terre.
Le député se mit à parcourir ses feuilles, lui aussi, pour rattraper le
fil des événements. Il l’avait perdu au Sénégal, à peine repris à la
Bourdette: il eut la surprise toute neuve des faits qu’annonçaient les
journaux. Faits terriblement dramatiques, à en croire les papiers. Des
en-têtes réclames, imprimés en caractères gras comme boue et noirs comme
suie, hurlaient ces menaces mystérieuses: «Nouvelles révélations sur le
Panama. Demandes de poursuites contre plusieurs députés. Séance
sensationnelle.»--Sous ces titres alléchants, les rédacteurs
s’efforçaient de communiquer au public le frisson de fièvre qui secouait
leur prose. On y sentait vibrer l’émotion convenable aux interprètes
d’un grand peuple, quand ils racontent une journée mémorable de son
histoire, une des batailles épiques où ce peuple engagea sa fortune et
son honneur.
Un des nombreux aigrefins qui avaient canalisé l’épargne nationale
venait d’être arrêté à l’étranger, extradé, interrogé par un de ces
juges d’instruction dont les noms fameux sonnent sans cesse à nos
oreilles, comme sonnaient à celles de nos pères les noms des grands
capitaines, des grands hommes d’État. L’inculpé avait fait des
révélations, disaient les informateurs judiciaires; on avait saisi des
carnets, déchiffré des hiéroglyphes, identifié des noms; et le garde des
sceaux devait déposer, à la séance du jour, une demande en autorisation
de poursuites contre un certain nombre de parlementaires. L’opinion
publique était profondément émue, ajoutaient ses enregistreurs patentés;
elle attendait, anxieuse, les résultats d’une journée qui aurait des
conséquences incalculables.
Jacques savait à quoi s’en tenir sur ces affirmations de style. Il
parcourut les autres pages; il y découvrit quelques nouvelles
intéressantes. Les échos mondains relataient le retour à Paris de la
princesse Véraguine, sa réinstallation dans le petit hôtel qu’elle avait
loué, rue Jean-Goujon. Le courrier des théâtres racontait l’ovation
faite la veille à Rose Esther par les habitués de la Comédie-Française,
qui fêtaient la rentrée de notre grande tragédienne après sa tournée
triomphale en Angleterre. Andarran sourit, en rapprochant ces
informations. Classé par la politique dans un camp opposé à celui de
Bayonne, ses relations avec son ancien camarade s’étaient espacées, et
refroidies; il le suivait d’assez près, néanmoins, pour soupçonner un
duel de sentiments dans le cœur d’Elzéar; il songea avec curiosité à la
crise probable que ces nouvelles faisaient conjecturer.
Il ne fut pas étonné de retrouver dans la ville «anxieuse» une foule
tranquille, indifférente. Les gens allaient à leurs affaires, les
boutiquiers vendaient dans leurs boutiques; deux minutes après le coup
d’œil d’habitude jeté sur le journal, personne ne pensait plus au
fait-divers de la politique; ceux-là seuls s’en préoccupaient qui
vivaient de cette industrie, journalistes et députés. Peu de monde aux
abords du Palais-Bourbon, peu d’animation dans les groupes, camelots,
flâneurs, curieux qui faisaient queue à la grille, en quête d’une carte
d’entrée. Sur les visages et dans les propos, le désintéressement
d’amateurs blasés. Seuls, deux abbés paraissaient échauffés; ils
déployaient leur journal, ils se gravaient dans la mémoire les noms et
les portraits des criminels qu’ils allaient être admis à contempler.
De l’autre côté de la grille, la température morale changeait. Pierre,
amené à la Chambre par son frère qui voulait lui donner le
divertissement d’une séance, retrouva là une sensation d’Afrique: le
brusque passage de la zone tempérée dans la zone torride. Jacques
l’introduisit dans le salon de la Paix.
--Ouvre l’œil, dit l’aîné. Une grande journée se prépare, de celles où
se conjouissent toutes les méchancetés et toutes les turpitudes
parlementaires. Tes nerfs n’ont pas l’expérience des miens, ils ne
sentent pas l’électricité qui charge déjà l’atmosphère, le
bouillonnement des passions dans la conque sonore placée au seuil du
Parlement. Toutes les rumeurs de Paris viennent s’y répercuter. Ce mince
tambour la sépare des cuisines législatives: chaque fois que le battant
capitonné s’entr’ouvre sur l’enceinte réservée, un coup de soufflet de
forge y chasse l’haleine brûlante de la ville. Dans cette salle, la
collaboration constante du Parlement et de la presse fait et défait les
gouvernements, fabrique les réputations, les scandales, les fortunes,
les duels, les mots spirituels, les articles retentissants. Publicistes,
préfets d’aujourd’hui et de demain, gens d’affaires, tous ceux qui
écument les eaux troubles de la politique s’assemblent et s’agitent dans
l’Œil-de-Bœuf républicain. Regarde leur image, là-haut. Horace Vernet
les a figurés d’avance dans ce caisson de la voûte où des poissons
monstrueux frétillent autour de cette dame nue, naufragée, tombée d’un
bateau en perdition dans les vagues...
--Qui donc est au centre de ce rassemblement, devant le socle du
Laocoon? demanda Pierre.--On s’y écrase littéralement!
--Ce grand journaliste qui pérore? c’est Nahasson. Il dit aux reporters
les noms des vendus, les chiffres des sommes que chacun d’eux a
touchées. Elles lui sont connues à un centime près, il le jure. Il
n’oublie que lui-même. Comment douter de ses dires? Les reporters
enflent les chiffres, brouillent les noms, téléphonent le tout à leur
journal. Ne semble-t-il pas qu’on entende les sifflements des serpents
enlacés à l’homme de bronze?--Tiens, un député pousse le battant qui
intercepte les bruits: comme le corbeau de l’arche, il vient aux
nouvelles du déluge. Ah! c’est Boutevierge!--Bonjour, monsieur
Boutevierge. Renseignez-moi: j’arrive de la campagne, je ne sais rien.
Combien y en a-t-il?
--Trois, seulement; et pas des bons!--Il y avait dans ces mots du chef
radical un découragement profond, la déconvenue du chasseur qui a levé
une belle compagnie de perdreaux et ne rapporte que trois pouillards.
--Oui, c’est maigre: du trois pour cent de coquins!--ricana M. de
Kermaheuc, qui venait serrer la main de Pierre.--Mais ne désespérons
pas: ce n’est que la première charrette!
Dès que le marquis se fut éloigné, Sinda s’approcha des deux jeunes
gens. Le baron Gédéon circulait à travers les groupes, offrant
libéralement de gros cigares qu’il tirait d’un étui monumental en peau
de crocodile.
--Monsieur Andarran, présentez-moi à ce héros. J’espère que vous nous
ferez l’honneur de nous l’amener, jeudi soir!
La présentation achevée, le Triestin s’écarta pour harponner un député.
Pierre s’informa auprès de son frère:
--Qu’est-ce qu’il fait, celui-là?
--Il refait... les autres. De même ce gros garçon souriant, à barbe
blonde en éventail, que tu vois là, dans l’embrasure de la fenêtre,
serrant chaleureusement les mains de mes collègues: Napoléon Bayonne, de
la maison Nathan et Salcedo, une puissance.--Une puissance pire, son
frère Joseph, le Directeur de la Sûreté, qui parle dans la porte
entre-bâillée à Cyprien Boutevierge. Il vient sans doute flairer le
vent, sonder les intentions cachées: qui faudra-t-il arrêter, qui
laisser filer, ce soir?--Mais l’affaire sera-t-elle sérieuse? J’en
doute, à voir l’air tranquille de ces Messieurs, qu’elle devrait toucher
de si près.
Jacques alla installer son frère dans une tribune, revint, poussa la
porte. Il avait hâte de satisfaire sa curiosité dans les couloirs; il
avait honte de cette hâte, de cette curiosité. Déjà rattaché, le collier
du troupeau, avec son gros grelot toujours tintant qui disperse la
pensée! Déjà perdu, le bénéfice de la cure morale faite en Afrique, le
calme d’une raison pacifiée, qui s’énervait de nouveau dans la
trépidation démente!
Ferroz était assis sur une banquette à l’entrée du corridor. Le médecin
écoutait, regardait, la tête inclinée, avec son mouvement habituel
lorsqu’il comptait les battements du pouls chez un fiévreux.
--Bonjour, cher maître! fit Andarran.--Que se passe-t-il?
--Rien. Le Parlement suppure.
--Mais il y a du nouveau, me dit-on?
--Non. Les gros continuent de manger les petits.
--Comment, non! J’apprends qu’on ressuscite le Panama!
--Oui; et l’on me rajeunit de quarante ans. Le spectacle que j’ai sous
les yeux me reporte à ma première mission scientifique, lorsqu’on
m’envoya étudier une épidémie de peste à Djedda. Vous n’avez jamais vu
un hôpital de pestiférés, vous? Regardez. Je vous garantis l’exacte
ressemblance.
Du premier coup d’œil, Jacques aperçut la vérité du mot. Bouleversée,
cette physionomie des couloirs qu’il connaissait si bien. Une attente
tragique glaçait l’atmosphère. Les plus loquaces parlaient à mi-voix;
beaucoup se taisaient, dans un recueillement inquiet. Des mains qu’on
serrait étaient froides. Certains regards fuyaient; les autres
convergeaient, avec des expressions de terreur ou de curiosité féroce,
vers quelques figures altérées. La Haine et la Peur, bêtes captives
d’habitude dans la salle des séances, s’étaient ruées dans le parloir
intime. Elles ravageaient les âmes, et les âmes apparaissaient sur les
visages: c’était hideux. Les «nouveaux», les deux cents députés
étrangers aux précédentes législatures, qui n’avaient jamais émis de
votes sur le Panama, s’aggloméraient à part, instinctivement. Ils
affectaient les mines pudiques et scandalisées de jeunes vierges égarées
dans un mauvais lieu. Leur réserve hautaine semblait dire aux anciens:
«Vous en êtes tous, nous n’en sommes pas.» Les anciens se réunissaient
pour chuchoter des noms, pour interroger les oracles, gros de secrets
qu’ils ne disaient pas.
--Avez-vous lu la liste du journal?--Pélussin y est-il?--Caqueville en
est. On l’assurait dans le salon de la Paix.--Non c’est Caucuste.--On a
vu hier Paulin Renard au Palais, chez le juge.--Je m’en étais toujours
douté!
Colloques sinistres par le mépris mutuel qu’ils se témoignaient, ces
hommes si prompts au soupçon; par la crainte ou l’espoir du déshonneur
qui allait passer, prenant l’un, l’autre...
On n’entendait dans les groupes que ces mots: «Chéquards... exécution...
nouvelle fournée... autre charrette... appel des condamnés...» Ce
vocabulaire flattait les oreilles auxquelles il rapportait un écho
dramatique de la Convention. A se voir parqués entre ces murailles nues,
sous les voûtes de ces grands vestibules si semblables à des geôles, les
chétifs politiciens avaient l’illusion d’un retour aux cachots de la
Terreur. Illusion aussitôt détruite par la petitesse du drame: des
enfants méchants qui jouaient à la «terrorette», avec une guillotine en
fer-blanc, dans une flaque de boue; nul sang expiatoire ne relèverait
l’ignoble parodie.
Les attitudes différaient chez chacun des suspects, des victimes
désignées. Les uns gesticulaient, péroraient, grimaçaient des rires de
défi: ils venaient s’expliquer dans les rassemblements; leur approche y
jetait un froid subit, les collègues se dispersaient. D’autres
arpentaient les dalles, silencieux, isolés: celui-ci affaissé, cherchant
un ami; celui-là dédaigneux, insouciant en apparence, sanglier qui
fonçait bravement sur la meute. C’étaient pour la plupart des vétérans,
très entourés à l’ordinaire, évités ce jour-là par leurs satellites
habituels. L’un d’eux, rapporteur d’une commission, pouvait seul fournir
au député d’Eauze un renseignement urgent, sur une affaire capitale pour
cette circonscription. Andarran s’était promis de le consulter sans
retard; il fit quelques pas vers cet homme, hésita, tourna court; il
s’en voulut de sa lâcheté, mais il ne sut pas vaincre l’épouvante
contagieuse qui faisait le vide autour du pestiféré.
Jacques avait rejoint un cercle où Boutevierge donnait des
éclaircissements. Aristide Asserme entra, en coup de vent, vint droit à
ce même groupe, avec une fausse assurance dans la démarche, une gaieté
fêlée dans sa parole fanfaronne. Tout d’une haleine, le créole débita ce
récit:
--Non! elle est trop bonne! Je viens du Palais, j’étais allé m’informer;
ça m’ennuyait, à la fin, ces potins de concierge! Savez-vous pourquoi
mon nom a été mêlé à toutes leurs histoires de brigands, pourquoi j’ai
failli être poursuivi? Oyez: le juge d’instruction a ri comme une petite
folle quand je lui ai conté la simple vérité.--En quatre-vingt-huit, un
soir de printemps, je sortais de la Chambre, pour aller manger ma part
du veau patriotique dans je ne sais plus quel banquet, à Saint-Mandé. Je
monte sur la plate-forme du tramway, porte Rapp-Bastille. A la station
de la rue du Bac, je reçois en pleine poitrine un voyageur pressé, qui
escalade la plate-forme avec un palmier, un gros palmier dans un pot. Un
peu plus, il m’éborgnait avec sa plante tropicale. Le monsieur s’excuse
poliment, la conversation s’engage. Je ne sais plus à propos de quoi,
l’homme au palmier se décèle un ancien tâcheron du Panama, revenu de
l’isthme avec des économies rondelettes. Il allait porter son végétal
chez un gros entrepreneur qui l’avait obligé dans le temps, à Colon, et
qui mariait une fille. Bonne occasion de se renseigner sur les travaux
du canal: je vide mon compagnon de route, tout le long du boulevard
Saint-Germain. Il s’emballe avec conviction, jure que l’affaire est
magnifique, l’achèvement prochain. Il raisonnait fort bien, ma parole,
il avait réponse à toutes les objections; en arrivant à la Bastille,
j’étais à demi persuadé, ce diable d’homme avait la foi
communicative.--«Le seul écueil, disait-il, ce serait un refus
d’autorisation opposé à la nouvelle émission par ces saligauds de la
Chambre, des tripoteurs engagés à la baisse, bien sûr! Qu’ils osent donc
arrêter la grande œuvre à la veille du succès final, et l’on verra
comment la France jugera ce crime de lèse-patrie!»--J’exprimais quelques
doutes sur l’opération financière.--«Ah! vous doutez, monsieur! moi qui
ai vu les choses sur les lieux, moi qui ne me paye pas des fumisteries
des journalistes, je mets là-dedans toute ma petite épargne, et ce sera
une fortune pour mes enfants. Écoutez: Voulez-vous me tenir un pari? Je
m’appelle...»--Collot, Collard, Collet... ma foi, j’ai oublié le nom!
Sur sa demande, je dus décliner le mien: Asserme, député.--«Eh bien!
monsieur le député, je vous parie... Ou plutôt non, faites mieux: prenez
une part dans le syndicat qui achève de se former, et vous m’en direz
des nouvelles, dans quelques semaines, dès que le public se jettera sur
les titres émis. Justement, mon entrepreneur a encore des parts à
placer; je vous mets en rapport avec lui: un homme charmant, tout rond,
une jolie femme et deux jolies filles; vous vous en rincerez l’œil, et
ce brave Coffigneux, dévoué de tout cœur à l’entreprise, sera heureux de
recruter un croyant de plus, fier d’inscrire dans le syndicat une haute
personnalité comme la vôtre...»--On descendait du tramway: je montrai au
palmifère l’horloge de la gare de Vincennes qui marquait l’heure de mon
train, et je le quittai en lui disant que je n’avais pas le temps
d’aller explorer chez les filles Coffigneux. Je le vois encore, me
rappelant avec de grands gestes de sa seule main libre:--«N’importe, je
me charge de la chose, si vous voulez bien, je vais, dire au patron
qu’il vous inscrive pour une petite part; de l’argent qui vous tombera
du ciel, et vous aurez par-dessus le marché la satisfaction d’avoir
servi la grande œuvre française. Il faut donner le bon exemple à tous
ces fouinards! C’est dit?»--J’éclatai de rire, il était si drôle, ce
bienfaiteur qui courait après moi avec son arbuste! Je ne sais pas
quelle blague je lui répondis, en me hâtant vers la gare. L’instant
d’après, je n’y pensais plus. Cette farce m’était si bien sortie de la
mémoire qu’il me fallut un effort pour comprendre, quand on vint me
chanter, au moment de la grande lessive, que je figurais sur la liste
Coffigneux, pour une part de syndicataire, une misère, deux ou trois
mille francs, je crois. Et voilà qu’on me ressort le coup du Coffigneux,
un gaillard que je n’ai jamais vu! Voilà tout ce qu’on a pu inventer de
plus malin pour démolir les vieux républicains! Elle est bien bonne,
n’est-ce pas?
Quelques amis d’Asserme esquissèrent un sourire gêné. Les autres
auditeurs demeuraient congelés dans le silence. Le «Canaque» pirouetta
sur ses talons, il alla porter son histoire et son indignation dans un
second groupe, dans un troisième, avec sa belle humeur qui baissait de
ton, chancelante sur cette croûte de glace qu’elle ne brisait plus.
De guerre lasse, il se rabattit sur Poujard’hieu. L’ancien ministre
marchait à l’écart, les mains croisées derrière le dos, cuirassé d’une
superbe indifférence contre les soupçons empoisonnés, les regards
hostiles qui lui fouillaient le cœur. Le robuste athlète, endurci par
tant de luttes, secouait cette averse de haine comme il eût fait d’une
giboulée de mars sur son manteau. Il semblait absorbé dans la méditation
du problème qui l’intéressait.
--Pourquoi diable ont-ils sorti le Panama? Que veulent-ils? Voyons,
Asserme, vous devez le savoir, vous, puisque vous êtes dans leur
boutique. Je ne comprends plus. Mirevault était bien tranquille, tout
marchait comme sur des roulettes, jamais ministère n’eut devant lui une
route aussi aplanie. Pourquoi ont-ils monté ce coup sans nécessité?
Énigme passionnante pour le sceptique Poujard’hieu, comme pour tous les
vieux routiers de la politique. Dans leur conception, fondée sur une
longue expérience, le Panama était une machine de guerre que les
gouvernements «sortaient» au moment opportun, pour faire diversion à
d’autres soucis, pour écraser un adversaire, pour étouffer dans l’œuf
une coalition dangereuse. La vieille affaire, avec ses dossiers qui
dormaient dans les cabinets des divers juges d’instruction, ressemblait
pour eux à un de ces tirs au pigeon où des trappes fermées reposent sur
des boîtes toujours garnies; de temps à autre, un cabinet de juge
s’ouvrait à l’improviste, comme ces couvercles mus par un fil caché qui
se relèvent brusquement, donnent la volée à l’oiseau souterrain, sur le
point où on ne l’attend pas, quand un tireur a envie de brûler quelques
charges de poudre. Mais encore fallait-il qu’il y eût un motif pour
brûler de la poudre, que diable!
--C’est pourtant vrai, répondait le sous-secrétaire d’État: je suis de
leur boutique, et je ne comprends pas plus que vous. Ils ne m’ont rien
dit. Pourquoi ressortent-ils le Panama? Que veut Mirevault? Ou plutôt
que veulent ses conseils? Des gens qui devraient être les premiers
compromis! C’est à se casser la tête. Si l’on ne savait pas, ce serait à
croire que ces choses-là arrivent sans que le gouvernement ait intérêt à
les permettre. Mais non, c’est impossible!
La sonnerie électrique vibra, appelant les députés en séance. Elle
retentit dans plus d’un cœur comme le déclic du couperet. En un clin
d’œil, chacun fut à son banc. Durant quelques minutes, un silence de
mort pesa sur l’assemblée: le silence des aubes pâles, à la Roquette,
quand l’agitation de la foule se fige devant la porte qui s’ouvre, le
condamné qui sort... Attente plus angoissée, dans la foule
parlementaire; les condamnés allaient être choisis au milieu de ses
rangs; lui, mon voisin... moi, peut-être... Des visages suaient
l’épouvante; d’autres brûlaient d’une fièvre de curiosité; l’émotion
comprimait tous les souffles, jusque dans les tribunes, où les yeux
féminins brillaient de la cruelle volupté qu’ils attendaient du
supplice.
Le garde des sceaux monta à la tribune, déposa trois demandes en
autorisation de poursuites.
A peine eut-il parlé, la détente se fit, soudaine: les respirations
s’échappèrent bruyamment des poitrines, les fronts se redressèrent,
comme ceux d’une troupe sous le feu, quand la décharge a passé, tirée
trop haut. Eh quoi! ce n’était que cela! Aux soupirs discrets de
soulagement, sur certains bancs, répondait sur beaucoup d’autres un
grondement désappointé. Trois boucs émissaires, seulement, des moins
dangereux, de ceux qui ne portaient ombrage à personne! Leurs
peccadilles, si peccadilles il y avait, apparaissaient insignifiantes,
excusables à tous égards. Ils vinrent successivement se disculper,
protester de leur innocence: leurs plaidoyers différaient comme leurs
tempéraments. L’un d’eux fut tragique, grandiloquent, il attesta le ciel
et la terre; un autre se fit petit, suppliant, son gémissement chétif
attendrissait; le troisième prit joyeusement l’aventure, plaisanta ses
accusateurs, égaya l’assemblée en présentant son cas comme une farce de
la justice. Tous trois demandaient à être poursuivis, sûrs de se
justifier. Il semblait bien que tout leur crime fût un emprunt
inconsidéré, dans un moment de gêne: quelques centaines de francs dus
aux écumeurs politiques qui avaient profité de leurs embarras. La
Chambre, retournée en leur faveur, les jugeait plus à plaindre qu’à
blâmer; sa colère rebondissait contre le gouvernement, qui donnait une
sotte comédie au lieu de la tragédie annoncée. Pièce d’autant plus
bouffonne que le garde des sceaux s’excusait de ne pouvoir communiquer
certains dossiers, parce qu’un greffier était allé passer la journée à
Charenton, emportant la clef des tiroirs du juge, et qu’on ne savait où
rejoindre ce greffier suburbain.
Bayonne s’empara de la tribune. Il dénonça le nouvel escamotage des
satisfactions réclamées par la conscience publique, l’iniquité d’une
justice qui ne s’abattait que sur les petits; il donna une voix à la
pitié commune qui amnistiait les négligeables accusés. On l’applaudit
lorsqu’il traduisit ce sentiment général; on l’applaudit plus encore
lorsqu’il flétrit les concussionnaires impunis: chacun voulait se mettre
en règle avec la vertu; des mains battaient frénétiquement qui
tremblaient tout à l’heure.
Asserme, tassé sur son siège derrière le banc des ministres, comprenait
de moins en moins. Mêmes perplexités chez tous ceux qui se croyaient
initiés au jeu secret de la politique: le socialiste revenait-il
brusquement à son ancienne intransigeance? Ou faisait-il sa partie dans
une manœuvre gouvernementale, qu’Aristide pressentait sans pouvoir se
l’expliquer?
Du regard, du geste, Bayonne foudroyait ceux qu’il appelait les vrais,
les grands coupables. Les allusions du tribun souffletaient des
personnages considérables, impassibles à leur banc. Allusions appuyées,
grossièrement éclairées par les interruptions de l’extrême gauche, par
les cris qui sifflaient comme des balles, allaient cingler les fronts
visés. Des poings se tendaient, menaçants: toutes les têtes se
tournaient, suivaient la direction de l’insulte, jusqu’à l’homme; ses
voisins immédiats se reculaient peureusement, regardaient de l’autre
côté. Il semblait que la clarté livide du gaz se concentrât, s’acharnât,
elle aussi, sur les trois ou quatre piloris où blêmissaient les
torturés.
Poujard’hieu, attaqué nominativement, demanda la parole.
Andarran crut un instant qu’elle allait se congeler, cette parole, tant
l’air se fit glacial, tant il y avait d’hostilité muette sur les
visages; tous les regards déchargeaient sur la victime expiatoire le
mépris haineux dont chacun redoutait une éclaboussure pour soi-même. La
haute stature de Poujard’hieu se dressa au-dessus de la tribune. Un col
de taureau, large et court, assurait sur la carrure des épaules une tête
osseuse, taillée à coups de serpe, où l’intelligence affinait la
rusticité native. Sur le masque rugueux du montagnard de la Lozère, tout
était immobile: les muscles commandés par la volonté, les yeux retraits
sous l’arcade sourcilière, la crinière fauve,--une perruque,
disait-on,--qui matelassait les tempes saillantes.
Sans phrases, sans mots à effet, avec une négligence dédaigneuse, avec
autant d’aisance que s’il eût entretenu quelques amis dans son bureau,
l’homme d’État repoussa du pied les ordures qu’il était las de balayer,
disait-il. On sentait qu’il méprisait plus fort, parce qu’il les
connaissait bien, ceux qui l’accablaient de leur mépris. L’émotion
domptée se laissa deviner,--tel le tremblement interne de la vapeur dans
une chaudière cerclée d’acier,--elle mit une note sourde dans la parole,
toujours égale et simple, lorsque Poujard’hieu raconta sa vie de
travail, sa rude ascension depuis la chaumière paternelle, ses luttes
pour la République, pour l’ordre et la raison qu’il y voulait maintenir.
La voix s’anima, s’éleva, quand il revendiqua hautement, pour lui seul,
les responsabilités et l’honneur des actes qui avaient préservé cette
République aux jours de crise: Oui, dans le péril de l’État, il avait
pris de l’argent où on en trouvait, insoucieux de la correction,
soucieux avant tout de la liberté, de la patrie, du salut de ces mêmes
républicains qui l’outrageaient, et qui ne seraient plus là, sur ces
bancs, s’il ne les avait pas sauvés au prix de l’incorrection qu’ils lui
reprochaient.
L’accent du langage était si juste, si émouvant dans sa simplicité,
l’homme était si beau de force calme qu’un frisson courut du haut en bas
des travées, dégela les figures, les cœurs. Les mains se joignirent pour
applaudir, d’un mouvement involontaire, d’abord; ce fut bientôt un
applaudissement chaleureux, presque unanime; et mieux que
l’applaudissement, des gorges étranglées par le sanglot de l’admiration,
des yeux qui se mouillaient, à cette soudaine et belle péripétie du
drame. Le troupeau reconnaissait et subissait un maître. L’éloquence de
Poujard’hieu résidait moins dans les mots, assemblés sans art, que dans
cette manifestation du maître, du mâle, de l’énergie superbe qui
dominait le grouillement de fureurs et de veuleries.
--Depuis trente ans que je suis dans les assemblées, dit M. Chasset de
la Marne, je n’ai jamais vu un pareil effet d’éloquence.
Poujard’hieu descendit de la tribune, et un autre effet se produisit,
que M. Chasset de la Marne n’avait jamais vu. Invariablement, quand
l’orateur gratifié de ces longues salves d’acclamations regagne sa
place, les mains n’arrêtent d’applaudir que pour se tendre vers lui,
pour étreindre les siennes. Poujard’hieu remonta à son banc, et, sur son
passage, pas une de ces mains qui scandaient sa péroraison, la minute
d’avant, n’osa prendre celle du lépreux; toutes se dissimulèrent dans
les poches, sous les pupitres, déjà regelées par la défiance,
l’irrésolution, la peur.
--Eh quoi! dit Andarran à Rousseblaigue, condamnée sans appel, cette
admirable force, perdue pour la France!
--Heu! Heu! fit le Gascon, le mâtin est très fort; mais, dame, on ne
sait pas...
Un doute cruel tenaillait Jacques, subjugué comme les autres par le
verbe souverain qui venait d’agir. Que devait-il croire? Était-il
vraiment dans la caverne de voleurs qu’on disait! Ce magnifique
exemplaire de l’énergie mâle, Poujard’hieu, et les autres suspects, un
cent et plus, assurait-on, n’était-ce qu’un vil ramassis de corrompus?
N’y avait-il au contraire, dans l’ancienne et furieuse clameur, qu’une
conjuration de la basse presse et de la tourbe parlementaire, l’éternel
hurlement des rages politiques, rancunes, jalousies, besoin d’égorger
pour parvenir? Incapable de résoudre, il jugeait à cette minute sous
l’impression récente. Si ces hommes avaient failli, il y avait dans les
sentiments déchaînés contre eux quelque chose de plus ignoble que leurs
fautes mêmes. Jacques préférait les accusés à leurs accusateurs
inhumains. Pourtant, ceux-là aussi étaient en majorité de braves gens;
ils se fussent empressés à secourir un malheureux dans la rue; ils
eussent offert résolument leur poitrine à l’épée d’un insulteur; et ils
s’acharnaient là, comme des hyènes, lâchement, sur les suppliciés!
Toujours l’action de l’horrible cuve sur les cœurs que ses poisons
infectaient! Envie, Lâcheté, Bêtise, Calomnie, blêmes Furies si
présentes ce jour-là qu’on croyait les voir dans l’hémicycle,
personnifiées au-dessus des hommes, tangibles comme les deux femmes
sculptées sur le bas-relief de la tribune, la dame avec la trompette, la
dame avec les tablettes...
Dans cette réaction de dégoût, Andarran voulut serrer la main de
Poujard’hieu. L’orateur applaudi et toujours pestiféré quittait la
salle, gagnait la porte de son pas indolent. Jacques le suivit; il
sentit que sa poignée de main aurait dû s’offrir devant tous, dans
l’hémicycle, qu’il préférait la donner furtivement, dans les couloirs,
et que c’était encore de la lâcheté, cette lâcheté qui collait comme une
glu sur toutes les consciences, sur les autres, sur la sienne... Il ne
rejoignit Poujard’hieu que dans le salon de la Paix. C’était déjà un
autre homme; le monstre oratoire avait disparu dans le politicien madré,
qui discutait avec deux directeurs de journaux les charges alléguées
contre lui; revenu bientôt au problème où il se butait, l’ancien
ministre interrogeait ces journalistes:
--Mais pourquoi diable ont-ils sorti le Panama? Que machine donc
Mirevault? Y voyez-vous clair, vous autres?
Le député d’Eauze fut bloqué contre une fenêtre par Van den Poker. Le
gouverneur de la Crète, assidu dans le salon de la Paix, paraissait fort
troublé.
--Monsieur le député, vous savez la grave nouvelle? Le Sultan a répondu
hier soir par un refus à l’ultimatum des ambassadeurs. Vous qui portez
tant d’intérêt aux affaires d’Orient, n’allez-vous pas intervenir,
réclamer des explications? C’est l’heure où se décide le sort de ma
pauvre île...--Le colonel disait toujours: «Ma pauvre île», en parlant
de cette Crète qu’il n’avait jamais vue.--Ma situation devient
intolérable, incompatible avec le prestige nécessaire au mandataire de
l’Europe...
Instruit à fuir le fâcheux gouverneur, Jacques s’échappa, alla consulter
le cadre où l’on affiche les dépêches. Le colonel avait dit vrai, cette
fois: la nouvelle était d’importance et faisait prévoir de sérieuses
complications. Andarran attira sur ce télégramme l’attention de quelques
collègues qui lisaient derrière son dos; ils y regardèrent
distraitement, reprirent la lecture d’un communiqué de l’Havas relatif à
des nominations de sous-préfets: ils épluchaient avec passion ce
mouvement administratif. Jacques fit signe à d’autres membres de son
groupe, qui passaient à proximité; une bourrasque de cris et de
trépignements arriva de la salle; on continuait de s’injurier derrière
ce mur, le Panama appelait; les collègues se précipitèrent dans la cage
du tambour, comme des moutons dans la bergerie à l’aboi des chiens qui
les rallie.
Avide d’une bouffée d’air pur, il poussa jusqu’à la terrasse du petit
jardin, s’accouda sur le parapet, au-dessus du quai. Le soir délicieux
des premiers jours de mai tombait sur Paris. Dans l’outremer lumineux du
ciel, des nuages roses semblaient refléter là-haut les corolles des
marronniers en fleurs. Les rayons du couchant, projetés en faisceaux
obliques, irisaient les eaux du fleuve. Les voitures revenaient du Bois,
pimpantes, ramenaient au Faubourg des femmes jolies sous leurs toilettes
claires, dans l’air fin et capiteux. Tout ce monde riait le printemps.
Tout ce monde respirait le charme délicat de ces heures douces, le léger
parfum d’amour qui flotte autour des Parisiennes, sous les arbres
élyséens, aux jeunes soirs de mai. Le torrent de vie roulait
allègrement, dans la joie et la lumière, il frôlait de son gai clapotis
les parois de la cuve infernale où des hommes agonisaient, martyrisés
par d’autres hommes.
Jacques s’entendit appeler; c’était son frère qui sortait de la Chambre,
gagnait le large.
--Tu en as assez? cria l’aîné.
--Oui. Ça me rappelle trop les palabres des Touareg, presque aussi
rusés, presque aussi féroces. Ce n’est pas propre, un endroit où coule
tant de haine et jamais de sang.
--Patiente un peu, fit Jacques: le sang finira bien par couler.
--Ma foi, tant mieux pour vous. Un peu de sang laverait peut-être tout
ce fiel. Bonsoir, je vais m’aérer.
Pierre allait enfiler le pont; il revint sur ses pas, à l’appel que lui
adressait de son ombrelle une des deux jeunes femmes assises dans
l’élégante victoria qui s’arrêtait contre le trottoir. C’était une sœur
de Félines, leur parente; elle avait aperçu le capitaine, elle
l’appelait gaîment pour le complimenter et lui souhaiter la bienvenue à
Paris. A côté d’elle, Jacques reconnut la princesse Véraguine, amenée
par cette amie à la Chambre, où elle voulait voir la fin de la séance.
Daria lui parut encore embellie, depuis le jour de l’autre année où il
avait fait sa connaissance chez les Sinda; sur son gracieux visage
rayonnait l’explosion de vie d’un enfant en pénitence qui revient au
plaisir. Elle s’inclina de son fier mouvement de cygne, quand son amie
lui présenta Pierre; elle descendit, disparut derrière la grille, dans
la petite cour où Bayonne l’attendait, pour la placer. Immobile sur
l’asphalte, l’officier la suivit d’un de ces longs regards où il entre
une surprise et presque un éblouissement. Jacques l’entendit qui disait
à leur parente, de sa voix grave:
--Dieu! que votre amie est belle!
L’aîné s’étonna; il savait son frère si distrait, si rétif aux
impressions subites.
Son attention fut détournée par trois ouvriers qui passaient, levaient
la tête de son côté, avec un rire gouailleur. Dans leurs propos il ne
put distinguer que ce mot: Panama! Le mépris de la rue montait au
député. N’était-il pas un de la maison maudite, un des fainéants et des
vendus? Humilié d’être là, d’y être vu, il se retira d’un haut-le-corps
honteux, s’éloigna, regagna la salle des séances.
A la Tribune, Mirevault délayait l’affaire, achevait de noyer les
poudres. Il s’opposait à l’enquête parlementaire réclamée par le chef
des socialistes, tout en s’associant aux sentiments qui avaient inspiré
cette demande. Il priait la Chambre de voter un ordre du jour vague et
vertueux, qui flétrissait en bloc des ombres insaisissables et affirmait
la résolution de faire toute la lumière sur les responsabilités
encourues.
--Autant de mots, autant de mensonges, pensait Andarran.--Les avait-il
assez souvent votées, ces flétrissures qui laissaient planer la
suspicion sur tous les parlementaires afin de n’en désigner aucun, ces
promesses d’une lumière qu’on n’avait ni la volonté ni le pouvoir de
faire, dans le dédale d’imputations sans preuves d’où elle ne se
dégagerait jamais!
--C’est idiot!--s’écriaient autour de lui Couilleau, Rousseblaigue,
vingt autres voix.--On nous demande de nous suicider, de jeter de la
boue en l’air pour qu’elle nous retombe à tous sur le nez!
Les deux cents nouveaux, les jeunes vierges, appuyaient bruyamment
l’ordre du jour. Ils avaient hâte de proclamer leur vertu immaculée, ils
goûtaient le malin plaisir qu’éprouvent les nouvelles promotions à
mettre dans le même sac tous les anciens. Quelques-uns de ceux-ci
regimbaient, apostrophaient les nouveaux:
--Nous vous valons bien!
Ils préparaient néanmoins leurs bulletins de vote, avec résignation: il
fallait être vertueux à l’unanimité.--C’est idiot!--répétait-on sur tous
les bancs; et on votait. Jacques savait par expérience combien de peurs
différentes entraient dans le dosage d’un scrutin sur le Panama: peur du
soupçon, peur de l’électeur, peur des journaux, surtout; peur de la
liste nominative des votants qui paraîtrait le lendemain dans les
feuilles de combat. Ses collègues n’avaient pas de qualificatifs assez
sévères pour «ces méprisables, ces immondes feuilles de chantage»; et au
fond de leurs cœurs, tandis que leurs mains choisissaient le bulletin,
il lisait l’angoisse qui les terrorisait:--Pourvu que je sois demain du
bon côté, du côté vertueux, et pas au pilori où des lettres grasses
cloueront les réprouvés!--Couilleau, Rousseblaigue, tant d’autres, ces
honnêtes gens au-dessus de tout soupçon, qui n’avaient rien à craindre,
qui auraient montré du courage devant un vrai danger, ils votaient la
formule imbécile qu’ils jugeaient telle, ils eussent voté l’ordre du
jour qui aurait exigé leurs propres têtes; ils s’effondraient une fois
de plus dans l’universelle lâcheté. Et Jacques vota comme eux, et il se
méprisa une fois de plus.
Il rejoignit Ferroz à la sortie. La séance avait traîné jusqu’à huit
heures. La nuit était venue. Les deux députés allaient dîner sur la rive
droite. Andarran interrogea le vieux praticien.
--Était-elle assez dégoûtante, cette séance?
--Enfantine, surtout, dit Ferroz. Nos contemporains ont fait de l’argent
le seul pouvoir, le seul régulateur des affaires humaines; et ils
s’étonnent que ce despote unique ait de fortes prises sur beaucoup
d’entre eux! Le plus amusant, c’est les distinctions qu’ils établissent
entre le licite et l’illicite. Mon voisin s’indignait de bonne foi
contre les vendus, et il vend ses votes au gouvernement afin d’obtenir
une place lucrative pour son gendre. Criminel, le billet de banque reçu
de certaines mains; innocente, la contrepartie de ce billet reçue d’une
autre main, en autre monnaie: faveurs, subventions, emplois, sinécures,
qui se traduisent en dernière analyse par un avantage pécuniaire. Seul,
l’argent des actionnaires du Panama est honteux; celui des actionnaires
de l’État, des contribuables à qui on fait suer l’impôt, ne l’est pas.
Et les parlementaires se pourchassent les uns les autres sous les coups
de fouet d’une presse gorgée de ce même argent. Tout cela est d’une
logique bien réjouissante pour le philosophe.
--Enfin, reprit Jacques, sommes-nous complices ou dupes? Que faut-il
abhorrer dans cette maison, la malpropreté ou la méchanceté? Y a-t-il eu
vraiment péculat parlementaire dans les proportions qu’on dit? N’y
a-t-il qu’un mirage créé par les fureurs politiques, par les basses
calomnies des partis?
Ferroz haussa les épaules.
--De tout temps, les oligarchies dirigeantes ont retiré du pouvoir
quelques bénéfices matériels; aujourd’hui comme jadis, sans doute, ni
plus ni moins. La crédulité publique ajoute des zéros à des chiffres
plus nombreux aujourd’hui, car il y a plus de numéraire qui roule, plus
de copartageants. Et une démocratie est plus regardante. La nôtre,
stimulée par une presse enragée, devient impitoyable aux faiblesses
humaines. Je crois pourtant que notre peuple les pardonnerait, s’il
n’avait pas le droit de se dire, avec une certaine justice faite de bon
sens: Ils ne m’en ont pas donné pour l’argent qu’ils m’ont pris.
--Oui, c’est cela, s’écria Jacques; c’est leur véritable crime aux yeux
du peuple. Ils n’ont rien donné à la France, ni gloire, ni prospérité;
rien, rien...
--Vous êtes toujours excessif, mon jeune ami. Je dis seulement: Ils n’en
ont pas donné à ce pays pour l’argent qu’on les accuse d’avoir
pris.--L’agitation est d’ailleurs superficielle, en dehors des
politiciens. Regardez cette ville, toute au labeur ou au plaisir; avec
son bon sens, avec son indifférence sceptique à notre endroit, elle se
dit: Baste! que nos députés aient croqué leur part du gâteau ou qu’ils
se vilipendent injustement les uns les autres, grand bien leur fasse, la
terre n’en tournera pas moins; travaillons et amusons-nous.--Les masses
populaires ne s’alarmeront sérieusement qu’à la dénonciation des autres
Panama.
--Qu’entendez-vous par là?
--Ce que m’enseigne la physiologie. Aucun organe ne reste longtemps
indemne, parfaitement sain, chez un sujet atteint de misère
physiologique, miné par une maladie constitutionnelle. Aucun membre du
corps social n’échappera aux accidents déterminés dans tout ce corps par
l’intoxication du sang, la dégénérescence musculaire, l’anémie nerveuse.
Si nos maux s’aggravent, tous les membres y passeront, ceux mêmes que
l’on croit protégés par une hygiène, un habit particulier. Après le
discrédit du Parlement, sous d’autres formes et pour d’autres causes
peut-être,--car il y a d’autres corruptions que celle de l’argent,--ne
verrons-nous pas ce discrédit gagner des organes plus essentiels,
judiciaires, militaires, religieux même? Alors les cœurs et les
consciences s’affoleront.
--Vous n’auriez pas ces craintes, cher maître, si vous aviez vu les
officiers que je viens d’admirer en Afrique, si vous aviez observé comme
moi notre irréprochable clergé rural.
--Qui vous parle des taillis encore drus? Je regarde aux cimes des
arbres. La frondaison n’y promet plus une vigoureuse défense
physiologique. C’est aux cimes de la forêt qu’on voit sa mort.
--La sève y remontera des racines, dit Andarran.
Il pose une main sur le bras de Ferroz; de l’autre, il lui montre un
fiacre arrêté dans un encombrement de voitures, au milieu du pont. Un
lamentable fiacre à galerie, traîné par une haridelle efflanquée, un de
ces maraudeurs qu’on trouve aux gares; sur le véhicule antédiluvien
ballottait une malle rustique, au couvercle garni de poil de chèvre. Une
lumière brillait à l’intérieur de la roulotte; un vieil ecclésiastique y
lisait son bréviaire, à la lueur du rat de cave enroulé sur le pouce
gauche. Quelque curé de campagne, jeté dans Paris par un train de
province, et qui achevait son office sans regarder ce Paris.
--J’en appelle ici à vos propres théories, dit Jacques. Selon vous, nous
ne valons que par la force accumulée des morts, par la continuité de
leur action en nous. Ce vieil homme continue la plus ancienne, la plus
invariable tradition; il a derrière lui d’innombrables générations de
morts; il dit, dans le même esprit, les mêmes paroles que tous ces morts
ont dites; toutes leurs âmes sont concentrées, conservées dans la
sienne. Où trouverez-vous une force comparable à celle-là?
--Nulle part. Je m’incline devant le fait, il est constant,--approuva
Ferroz.
--Et je ne parle pas, poursuivit Jacques, des forces mystérieuses où il
met sa confiance. Vous les ignorez, vous n’avez pas le droit de les
nier. Avez-vous calculé toutes les forces qui existent à notre insu dans
les espaces planétaires, qui agissent dans l’univers, sur notre globe,
sur chacun de nous? Elles sont, et vous ne les connaîtrez jamais.
--Peut-être!--fit le savant.--Et son large front pensif se leva vers les
étoiles, les pâles étoiles du ciel parisien, interceptées par le halo
lumineux de la ville, offusquées par les feux plus vifs et plus proches
dont l’éclat passager éblouit, divertit nos yeux de ces clartés
éternelles.
CHAPITRE XVI
LES BAYONNE AGISSENT
--Mais pourquoi ont-ils sorti le Panama? Que veulent-ils? Où mène-t-on
Mirevault?
Ce problème irritant, menaçant pour Asserme et pour quelques autres, fit
leur tourment durant les jours qui suivirent. Des lueurs apparaissaient.
On avait remarqué,--Andarran lui-même, si mal instruit des dessous, en
était frappé,--la tranquillité parfaite de Sinda, de Napoléon Bayonne,
tandis qu’ils évoluaient dans le salon de la Paix. Et pourtant on les
savait mêlés à toutes les négociations secrètes du Panama, ces deux
financiers! Joseph, le Directeur de la Sûreté, avait eu des paroles de
blâme discret contre les hommes qui compromettaient le bon renom de la
République. Des journaux faisaient prévoir, avec des allusions
transparentes aux personnages qu’ils ne nommaient pas, le débarquement
prochain de trois membres du cabinet. Or, la plus influente de ces
feuilles appartenait à la maison Nathan et Salcedo; une autre était
commanditée par le baron Gédéon. Ces mêmes journaux avaient entamé, à
mots couverts, une campagne perfide contre le Chef de l’État. Au
lendemain de la séance que nous venons de résumer, ils ouvrirent le feu.
On se rappelle le ténébreux scandale du chèque Orvieto et la crise qu’il
provoqua. Épargné jusqu’alors par la calomnie, le Nestor du parti
républicain personnifiait à l’Élysée les souvenirs de 1848, les luttes
épiques contre l’Empire, la majesté du long exil souffert pour la
défense du droit contre le fait. Durant dix-huit ans, sur ce rocher de
Glion d’où il datait ses pamphlets vengeurs, ses _Lettres de Burrhus_,
l’ancien tribun de Février, proscrit de 1852, avait fait pendant au
banni volontaire de Jersey. On avait même conçu quelque dépit, dans
l’entourage de Victor Hugo, contre ce sosie qui affectait sur le Léman
la pose du Maître en face de l’Océan, la même immobilité fatale de
statue du Commandeur.--«Il s’est installé un Pathmos en Suisse», aurait
dit le grand poète, ou l’un des spirituels familiers qui faisaient des
mots pour lui. Jalousie divinatrice! Le proscrit de Glion, qui n’avait
pas la tare du génie, devait ravir un jour la place rêvée peut-être par
celui de Jersey. Son attitude d’exil fut si farouche, si tenace, qu’il
lui en resta un prestige suffisant pour le conduire tout droit à
l’Élysée, après le triomphe définitif du parti.
Le malheur avait voulu qu’il rencontrât, vers la fin des années d’exil,
la Laura Orvieto, une Italienne établie dans le canton de Vaud, qu’il
l’aimât et eût d’elle un enfant. Peu après, au lit de mort de la Laura,
il avait écouté son cœur, légitimé l’enfant, une fille. Remarié en
France au lendemain de 1870, engagé dans la politique militante et mûr
pour les grands emplois, il s’était désintéressé de la fille adoptive
qu’il faisait élever en Suisse. Elle avait très mal tourné; on avait
obtenu d’elle, moyennant pension, qu’elle reprît le nom de sa mère pour
aller exercer son état de chanteuse légère le plus loin possible, à
Pesth, à Bucharest. Tombée dans les derniers bas-fonds, la petite gale
avait essayé plusieurs fois de se faufiler, à Paris. La vigilance de la
Sûreté décourageait ces tentatives. Aussi la stupeur de l’infortuné
Président fut-elle partagée par le public, quand se répandit, au moment
même où l’on «sortait» du Panama, la nouvelle de cette autre avanie: le
nom du premier magistrat de la République s’étalait en vedette sur
l’affiche d’une salle de café-concert, où la chanteuse débutait dans un
répertoire à faire rougir des singes. Le préfet de police intervint,
trop tard. Personne ne pouvait douter que cette arrivée furtive eût été
tolérée, provoquée même, disaient les plus indignés, par une trahison du
Directeur de la Sûreté. Le cas était difficile, d’ailleurs; la jeune
femme avait légalement droit au nom qu’elle reprenait; elle menaçait de
faire du tapage.
Et ce n’était là pour le Président que la première station du calvaire.
A la suite du grand débat sur le Panama, les journaux manœuvrés par des
mains invisibles servaient à leurs lecteurs le chèque Orvieto: le fameux
chèque de 300,000 francs, porté sur la liste Coffigneux, et qui aurait
été remis à la chanteuse à Bucharest, quelques mois avant l’élection de
son père à la Présidence. Une pareille somme, à cette misérable fille!
Le véritable destinataire était trop indiqué. Le scandale éclata sur
Paris comme un coup de tonnerre.
On sait aujourd’hui la vérité sur cette abominable machination. Un
travail consciencieux, dû à la collaboration d’un de nos jeunes
archivistes et d’un ancien préfet de police, a récemment élucidé ce
point d’histoire et vengé la mémoire de l’homme d’État. La comparaison
des feuillets du carnet Coffigneux a fait découvrir le faux du document
antidaté, la lumière a jailli sur l’intrigue scélérate qui ruina la
réputation du plus probe des vieux républicains. Le complot du chèque
Orvieto fera quelque jour l’objet d’un autre récit: revenons aux
événements qu’il précipita.
A l’époque, dans l’emportement de la crédulité publique, ces accusations
étaient reçues avec une foi aveugle. Les politiciens en admettaient
facilement le bien-fondé; mais pourquoi se produisaient-elles à ce
moment? Pourquoi ce branle-bas en pleine paix, quand aucun ennemi
n’inquiétait le ministère Mirevault? Les soupçons d’Asserme et des
autres intéressés se précisèrent, avec les incidents qui décelaient
chaque jour une action occulte, un plan savamment combiné. L’explosion
de la mine dirigée contre l’Élysée acheva de les éclairer. Plus de
doute: une ambition impatiente visait la Présidence; et, pour s’élancer
à ce faîte, elle avait choisi le tremplin de la vertu. Aux puritains de
l’opposition, à ce peuple énervé par un vent de scandale, on
sacrifierait en holocauste quelques suspects, des moindres, bien
entendu;--et il était d’autant plus humiliant pour Aristide de penser
qu’on le rangeait dans cette catégorie. Le Chef de l’État, illustre
victime, paierait pour les autres; on mettrait naturellement à sa place
le sacrificateur, l’homme austère qui aurait frappé ces grands coups
pour venger la vertu.
Eh quoi! était-ce donc un Mirevault qui avait conçu ce plan
machiavélique? Président, le gros Mirevault, ce Mirevault si court
d’esprit et de services? Cette folie des grandeurs était-elle spontanée
chez l’honnête drapier? Non, la suggestion venait évidemment de ses
inspirateurs habituels; on y reconnaissait leur marque de fabrique.
Ainsi, ce serait eux, les Bayonne, Sinda, tous ces hommes compromis au
premier chef dans les tripotages politico-financiers, tous ces
corrupteurs, qui se feraient les champions de la vertu, les exécuteurs
des malheureux qu’ils avaient jadis séduits! Le subtil Asserme et bien
d’autres avaient mis longtemps à comprendre: leur génie ordinaire ne
s’élevait pas jusqu’à ces coups d’audace, conceptions d’un cynisme
transcendantal. Ils se rendirent à l’évidence quand elle leur creva les
yeux. Le matin même où éclatait la bombe du chèque Orvieto, de sûrs
affidés prévenaient Aristide que son sort était réglé: il allait être
débarqué, lui et deux autres ministres, avant la fin de la semaine; il
se débrouillerait ensuite avec la justice. Effaré, le créole prit
aussitôt son parti: il sauta en voiture, se fit conduire chez Rose
Esther.
A mi-chemin, il ordonna au cocher de tourner vers le Palais-Royal. Une
idée ingénieuse lui était venue; le fait seul qu’il l’accueillît sans la
discuter montrait le désarroi d’une judiciaire troublée par la peur. Le
sous-secrétaire d’État entra chez le fournisseur du ministère qui tenait
boutique d’ordres et de rubans; il choisit un modèle coquet de petites
palmes académiques en argent, fit enchâsser le bijou dans un écrin qu’il
mit en poche, reprit sa route vers la rue Fortuny.
Rien n’avait changé dans la maison modeste et taciturne, retirée sous
ses rideaux de lierre, derrière son mur et sa grille en fers de lance. A
peine une note plus luxueuse dans les aménagements nécessités par la
situation grandissante et les relations plus étendues de Rose Esther.
Elle tenait à la sobre distinction de son intérieur, elle voulait que
rien n’y rappelât le faste tapageur et la mollesse galante d’un salon de
comédienne en vogue. Sévère aussi l’élégance du déshabillé de matin dans
lequel elle apparut, quand Aristide, après une assez longue attente, vit
la porte du boudoir s’ouvrir sur un visage impénétrable.
Il s’avança avec son plus aimable sourire, tira de sa poche le petit
écrin.
--Chère amie, j’ai tenu à vous apporter moi-même ce complément d’un
arrêté qui paraîtra demain à _l’Officiel_. Le gouvernement avait le
devoir de reconnaître par un témoignage public le service public que
vous avez rendu, dans ce voyage d’Angleterre qui fut vraiment un succès
national. Afin de donner à la chose un caractère exceptionnel, je n’ai
pas voulu attendre la fournée du 14 juillet...
D’un rire étonné, dédaigneux, Esther l’interrompit:
--Pourquoi n’avez-vous pas amené la fanfare du village, pour épingler
votre violette sur mon corsage aux accents de la _Marseillaise_? En
vérité, mon pauvre Asserme, vous me feriez croire que votre tact
accoutumé s’est perdu, et votre esprit aussi, dans le cabotinage que vos
fonctions vous imposent. Vous m’avez prise pour une autre. Je n’aime pas
les mauvaises plaisanteries, et je sais me garder de tous les ridicules.
Rentrez bien vite votre crachat; et retirez ce soir votre arrêté. Sachez
que je ne vous pardonnerais jamais si demain votre _Officiel_ prêtait à
rire à mes dépens.
Aristide eut la perception de l’impair qu’il venait de commettre et s’en
étonna lui-même. Décontenancé, il balbutia:
--Oh! bien entendu, ce n’était là qu’un acompte indigne de vous, en
attendant la croix que... qui devra récompenser prochainement... le plus
grand talent de notre époque.
--Je vous ai dit, reprit Esther, que je me garde de tous les ridicules:
des gros comme des petits. Je porte peu de bijoux, et seulement ceux de
mon sexe. Je vous prie donc de ne pas vous occuper de ma mise; je sais
seule ce qui sied au caractère de mes toilettes et comment elles doivent
se distinguer des autres.
Cette fois, Aristide ne comprenait plus; pas plus qu’il n’avait compris,
jusqu’à ce jour, le haut vol de l’esprit de domination chez les oncles
d’Esther. La force de l’effacement discret échappe à ces cabotins
étourdis par les parades politiques.--Désarçonné dans ses préparations
savantes, il alla droit au fait.
--N’en parlons plus, chère amie. Si je me suis trompé sur vos goûts,
c’était à bonne intention. Vous connaissez mon attachement dévoué; et je
sais combien je puis compter sur votre amitié. Aussi voulais-je vous
entretenir de mes inquiétudes, du souci que me donnent tous ces
événements...
Avec une franchise relative, il s’ouvrit de ses soupçons, de ses
craintes, il se plaignit amèrement de l’injuste abandon qu’il
pressentait. Esther le laissa achever, de l’air dont elle écoutait un
auteur qui lui apportait une pièce injouable.
--Je veux croire, dit-elle, que vous vous exagérez le danger. Sinon,
c’est en effet très fâcheux. Mais qu’y puis-je?
--Tout! s’écria le créole.--Vos conseils sont tout-puissants sur les
hommes qui vont commettre une faute politique irréparable!
Il s’échauffa, tour à tour véhément, attendri, cherchant à attendrir;
avec les mouvements maladroits d’un nageur qui coule à pic et se
raccroche à la branche qu’il sent lui manquer. Plus il s’animait, plus
la physionomie d’Esther se figeait dans une indifférence ennuyée.
--Je n’y puis rien, je vous assure; je suis étrangère à toutes ces
intrigues.
--Vous ne voulez pas m’entendre! reprit-il avec une sourde
irritation.--C’est pourtant vous qui l’avez désirée, cette satanée
combinaison, vous qui m’avez demandé de m’y entremettre. Souvenez-vous!
--Oh! fit-elle négligemment, j’ai pu m’amuser un jour à votre partie de
barres, quand j’avais moins à faire. Maintenant, je suis toute à mon
art, j’ignore ces misères; à peine si je lis les journaux.
Asserme se sentit perdu. Il lisait sa condamnation sur ce visage
glacial. Qu’elle fût l’âme des desseins concertés autour d’elle, il n’en
pouvait douter. Il continuait ses instances pour la fléchir, et
l’inutilité de cette humiliation lui apparaissait mieux à chaque mot.
Une colère bouillonnait en lui, avec le sentiment de son impuissance à
châtier la trahison: pas une arme, pas un papier avec quoi il pût se
venger de la femme habile dont l’action ne laissait jamais de traces.
A bout d’efforts, il se leva. Soudain, une illumination lui vint: il
avait trouvé son trait du Parthe.
--Pardon de vous avoir dérangée à cette heure. J’ai tant d’obligations,
aujourd’hui! Il faut avant tout que j’aille complimenter notre ami
Elzéar.
--De quoi? demanda Esther.
--Vous ne savez pas la grande nouvelle? Elzéar épouse enfin sa
princesse. Ah! ils ont mené les choses rondement! Revenue depuis
quelques jours, elle s’est brusquement décidée à sauter le pas. La
baronne Dolorès m’en a instruit en confidence, hier soir, au bal du
ministère: la princesse venait de lui écrire. On ne parlait que de cela,
ce sera officiel demain. Elzéar publie partout son bonheur, paraît-il;
on le dit au septième ciel!
Il regardait attentivement Esther. Pas un trait ne bougea sur le joli
masque indéchiffrable.
Elle dit tranquillement:
--Si M. Bayonne accepte les félicitations, je vous charge de lui porter
les miennes.
Et d’un geste de reine qui donne congé, elle tendit au sous-secrétaire
d’État une main froide, indifférente; la poignée de main qu’on octroie
au quémandeur fastidieux, en lui remettant une dernière pièce de cent
sous, avant de le consigner pour toujours à la porte.
Il eût tremblé, l’imprudent, s’il avait pu voir le regard qui le suivait
encore, après sa disparition. Il avait frappé juste, au seul endroit
sensible. La jeune femme se pelotonna sur sa chaise longue, le menton
dans les paumes, le front plissé par la méditation où elle s’absorba
longtemps.
--Permettre, ou ne pas permettre ce rapt?--C’était la question qu’elle
agitait. A cette heure, devant la menace subite de l’irrévocable, elle
sentait combien elle tenait à lui, son Elzéar si beau, si passionné, qui
était sa seule volupté, la seule part qu’elle eût jamais faite aux
frénésies intimes de sa nature. Certes, elle avait restreint cette part,
avec la rigoureuse discipline que son esprit ambitieux imposait à toute
fantaisie dangereuse. Elle ne lui accordait que de rares et courtes
échappées d’amour, dérèglements réglés d’une vie où tout était calculé,
où tous les emplois de son temps, de son intelligence, de sa personne,
étaient subordonnés à un dessein tenace. Jamais elle n’avait toléré une
imprudence qui pût donner l’alarme à M. de Kermaheuc; soit qu’elle eût
des vues d’avenir très définies sur l’affection touchante du marquis;
soit qu’elle cédât, comme elle le disait avec une réelle sincérité, à la
superstition qui l’attachait au fier vieillard, qui plaçait dans
l’estime de ce grand cœur le refuge inexpugnable, le rachat de toutes
les choses dégradantes qu’elle faisait en les jugeant, l’anoblissement
réclamé par les parties hautes de son âme. Car il y avait des parties
hautes dans l’âme complexe de cette femme, comme il y en avait de
cyniques et d’implacables. Ces dernières la conduisaient, quand elle se
soumettait froidement à tous les moyens pour atteindre son but, pour
acquérir un nouvel instrument de domination, pour amasser l’argent qui
est une force; quand elle nouait avec un Sinda, un Nahasson, avec tous
les potentats de la finance et de la politique, des relations qu’on
soupçonnait à peine tant elle y apportait de mystère et d’habileté.
Toutes ces surcharges de sa vie n’en laissaient pour Elzéar que des
miettes; elle y tenait d’autant plus, à ces miettes savoureuses. Elle
avait perdu ses illusions premières sur lui, en tant que rénovateur
social et maître futur d’un monde où il luttait mal. La femme voit vite
la faiblesse du dieu admiré de loin, quand elle avilit ce dieu dans sa
couche.
--Mon pauvre enfant, lui disait-elle parfois dans leurs heures
d’abandon, tu n’es pas fait de notre acier: Rachel t’a mal trempé. Tu ne
sais ni résoudre vite, ni frapper fort, comme mes oncles, comme nous
tous. Ton imagination fougueuse t’a porté d’abord, elle te jouera
quelque mauvais tour. Lorsque viendra pour toi la grande crise qui vient
pour tout homme, la tête te tournera, tu es de ceux qui sombrent en une
minute, je frémis d’y penser.--Et je t’aime ainsi, je t’aime peut-être
pour ta faiblesse dans ta beauté! Donne toutes tes lèvres, que j’y mette
de la force!--Elle disait cela, et elle l’épuisait au lieu de
l’accroître, cette force.
Oui, elle aimait peut-être en lui le maître physique dont l’âme est
moins virile que celle de la femme volontairement asservie. Elle aimait
en lui le seul homme que l’eût éveillée à la passion, le seul avec
lequel elle se sentît à l’aise, dans toute la liberté de ses
instincts,--«en famille», comme elle lui avait dit d’abord,--allégée de
cette surveillance d’elle-même qu’elle n’abdiquait jamais dans les bras
des autres. Et il allait être ravi à son amour, celui qui donnait ces
enivrantes relâches! Par qui? Par une folle, une rêveuse, cette femme
d’une race antagoniste, et qui se croyait insolemment plus noble!
L’orgueil d’Esther se révoltait devant le défi; son orgueil, et la
naturelle âpreté qui est leur force en même temps que leur faiblesse,
l’obstination à ne rien laisser perdre des biens possédés, à jouer
simultanément et jusqu’au bout toutes les parties engagées, à risquer le
million, s’il le faut, plutôt que d’abandonner le centime une fois
acquis.
* * * * *
Elle s’était levée, son pas de songerie foulait le tapis devant la
cheminée; à cette même place où elle avait arraché Elzéar, un soir, à
l’obsession de la rivale; à cette place où elle avait goûté sur ses
lèvres conquises, pour la première fois, le trouble délicieux qui
revenait à cette heure, poignant de tout le regret rapporté à celle qui
ne le connaîtrait plus. Et elle l’appelait, l’homme qu’elle aurait
peut-être éconduit, l’instant d’avant, si quelque arrangement profitable
avec un Sinda l’eût exigé. Elle l’appelait de tout son orgueil, de toute
sa passion fouettée par la lutte et le danger, de toutes les tendresses
enfantines qui survivaient dans un coin féminin de son cœur; elle le
voulait, de toutes les attaches secrètes qui s’étaient formées, pour et
par cet amant, au plus intime de la femme, de l’amante furieuse qu’elle
pouvait être sous ses baisers, uniquement sous ceux-là...
D’une brusque détente nerveuse, la petite main poussa violemment un
bouton de sonnerie. A la camériste qui entrait, la voix brève et
sifflante jeta ces mots:
--Ma robe de faille noire, ma capote de tulle et jais.--Et une voiture,
tout de suite.
Un quart d’heure après, le coupé de remise emportait Esther rue
Jean-Goujon, à l’hôtel occupé par la princesse Véraguine.
La princesse était chez elle. L’actrice tira une carte de visite où ne
figuraient que ces mots: _Rose Esther, de la Comédie-Française._ Elle
hésita, réfléchit quelques secondes; au moment de remettre la carte au
serviteur qui l’introduisait, elle la réintégra dans la pochette de
maroquin, demanda une feuille de papier et un crayon, écrivit:
Esther Bayonne
_de la Comédie-Française._
--Il le faut! pensa-t-elle.--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard,
tout le monde connaîtra la vérité, déjà sue ou soupçonnée par Asserme,
par tant d’autres. Et ce sera mieux ainsi.--Mes oncles?... Au point où
je suis montée, ils ne peuvent plus me renier; rentrons en ligne, de
pair avec eux.--Le marquis?... Je m’en charge, j’aurai réponse à tout.
Le serviteur porta ce papier à sa maîtresse.
Daria venait de fermer un volume d’Henry George, le socialiste
américain. Elle suivait sa pensée, ramenée par le livre vers l’homme
qu’elle voulait semblable à ces grands remueurs d’idées. Durant les
longs mois de solitude, cette pensée avait travaillé sur le héros idéal
dont elle se formait l’image: il prenait les traits du seul visage qui
eût fait une vive impression sur la jeune enthousiaste. Les velléités
irrésolues de l’autre année étaient devenues des projets fermement
arrêtés. Séduite à la première rencontre, elle avait été prompte à se
donner en paroles, par une sorte de forfanterie: manière de bravade
nihiliste où se complaisent ces natures exaltées. Mais la femme, la
vierge qu’elle était peut-être, s’était défendue instinctivement contre
une surprise des sens, avec les pudeurs, les méfiances, les alarmes du
cœur et de la chair qui parlaient plus fort que les mots fanfarons. Ces
tergiversations avaient affolé Elzéar pendant quelques semaines, elle le
savait, elle en jouissait un peu, elle s’en voulait beaucoup: droite de
caractère, pressée d’arriver au but supérieur qu’elle assignait à leur
association, elle ne se serait pas pardonné un simple manège de
coquetterie avec un homme de valeur. Elle y avait longuement songé, sous
ces bouleaux de Krasnoï-Rok où elle languissait: aiguillonnée par
l’ennui, par l’exaltation croissante des idées, par l’impatience de
sentir et d’agir, elle avait résolu de commencer enfin la vie de
sentiment et d’action. Elzéar, grandi par l’éloignement et le souvenir,
serait l’initiateur de cette vie. Daria revenait, prête à se rendre,
après quelque épreuve décisive qu’un reste de prudence exigeait encore;
loyalement prête à tout, jusqu’à l’abdication de sa liberté et de son
rang social;--toujours la bravade nihiliste, cette avidité de
l’immolation qui est leur marque spécifique! Aimait-elle vraiment l’élu
de son rêve? La réponse eût été embarrassante pour qui aurait vu clair
au fond de ce cœur. Elle n’aimait peut-être que le délire de sa propre
volonté; de cette volonté qu’une impression fortuite a mise en
mouvement, et qui va droit devant elle, se grise d’elle-même, périra
dans sa gageure plutôt que d’en avoir le démenti.
Les premières entrevues de Bayonne et de la princesse, au lendemain du
retour à Paris, n’avaient pas été ce qu’elle attendait. Après une longue
séparation entre deux êtres qu’une attraction violente a rapprochés un
instant, sans qu’il y ait eu fusion complète, les cœurs ne se rejoignent
pas au point précis où ils s’étaient quittés. Les cœurs ont cheminé par
des voies différentes. Le temps et la distance ont tissé un voile qu’il
faut d’abord déchirer. Daria ne retrouvait pas tout à fait dans Elzéar
l’homme que son imagination solitaire avait façonné, celui dont elle
croyait se souvenir et qu’elle se figurait avoir laissé à Paris, un an
auparavant. Elle devinait en lui quelque chose de contraint et de
dérobé; cette âme avait des retraites, des fuites, cet esprit jugeait
autrement des objets sur lesquels, autrefois, elle et lui pensaient en
commun.--Elle se reprocha ses doutes. Dès qu’elle eut raffermi son
empire, après les premières mésintelligences, elle le reconnut, toujours
passionné, ardent à la vouloir, docile dans l’instant aux suggestions
d’idées.
Le désir amorti par l’absence s’était vite réveillé chez Elzéar. Daria
donnait à tous l’impression éprouvée par Andarran sur la terrasse du
Palais-Bourbon: elle avait fait provision de beauté, comme il arrive aux
jeunes femmes après ces longues éclipses rurales, où il semble qu’elles
épargnent ce qu’elles ne dépensent pour aucun admirateur. Le charme
renouvelé qui émanait de toute sa personne, on l’eût dit emprunté aux
orchidées de la forêt russe que nul regard ne déflore, imprégné de leur
grâce sauvage et de leur chaste parfum. Il agissait sur le jeune homme,
bientôt ramené à ses transports d’antan. Le pouvoir intermittent
d’Esther était déjà oublié. Mais si la passion revenait, chaleureuse
comme aux premiers jours, elle n’était plus aussi exclusive de tout
calcul. Mûri par cette année d’expériences politiques, chaque jour plus
complaisant aux tentations d’intérêt et d’ambition qu’on faisait bruire
à ses oreilles, il avait modifié toutes ses idées dans un sens pratique;
moins pressé de réformer le monde, plus pressé de le posséder. Sur cette
pente, le cœur aussi devient plus pratique. Dans l’amour de Daria,
Bayonne apercevait ce qu’il s’était défendu d’y voir au début: des
avantages éblouissants, un merveilleux coup de fortune, si la maîtresse
désirée, obtenue, consentait à devenir la compagne, l’épouse.--De là
quelques différences dans ses empressements: il cherchait moins
follement auprès d’elle la surprise rapide qui n’eût donné que
l’ivresse; il voulait l’amener à une explication franche, complète, sur
la façon dont elle concevait l’avenir de leur liaison. Précisément,
l’avant-veille, après une longue causerie d’idées où elle avait combattu
ce qu’elle appelait «l’affreux positivisme d’un apôtre qu’on m’a
changé», Daria, interrompue par un visiteur, avait dit:
--La prochaine fois, nous parlerons sentiment. Nos cœurs se sont
rejoints, après quelques tâtonnements de ces frères séparés. Il faut
qu’ils s’ouvrent tout entiers. Je ne veux plus vous tourmenter, Elzéar,
vous serez content de moi.
Les cœurs s’étaient en effet rejoints, à la fin de cette causerie;
l’indéfinissable gêne des premiers entretiens s’était fondue dans la
chaleur d’une petite querelle de jalousie. Bayonne reprochait à la
princesse une conversation en _a parte_, chez les Sinda, avec le
capitaine Andarran, amené par son frère à cette soirée.
--Vous qui ne faites jamais attention à personne, vous m’avez négligé
pour ne vous occuper que de ce militaire!
--Il m’a amusée, je le confesse, répondait Daria.--C’est à grand’peine
qu’on lui tire quelques mots, et, derrière ces mots, on entrevoit tant
de pays étranges, tant d’action accumulée, une vie largement vécue et si
différente de la nôtre! J’ai cru sentir une force dans ce garçon. Oh!
une force grossière, inférieure; vous savez le cas que j’en fais! J’ai
péché comme Desdémone, j’ai écouté le More; mais pas jusqu’à l’aimer
pour les dangers qu’il a courus!
Elle riait. Elle n’ajoutait pas qu’en s’éloignant de Pierre elle avait
saisi, avec ce sixième sens que les femmes ont dans le dos, le regard
attaché sur elle; un long regard mesureur de déserts et d’horizons
infinis. Elle ne disait pas qu’un instant, si blasée qu’elle fût sur les
œillades mondaines, elle avait aimé l’hommage involontaire et subi le
pouvoir de ces yeux dominateurs.--Sensation légère, fugitive, de celles
que la plus sincère juge inutile d’avouer à l’homme dont elle dépend;
sensation vite oubliée, quand elle se retrouvait près d’Elzéar, quand
elle mûrissait la grande résolution de lui engager enfin sa vie. Et
c’était encore là le sujet de ses pensées, dans l’après-midi du jour
qu’elle s’était réservé pour la réflexion, avant l’explication promise
pour le lendemain,--lorsqu’on lui remit le papier d’Esther.
Elle lut, relut; la surprise se peignit sur son visage.
--Faites entrer, dit-elle.
Avenante et simple dans sa petite robe noire, l’actrice se présenta avec
la juste mesure d’aisance, avec la distinction accomplie d’une jeune
dame de charité introduite chez une personne de son rang.
--Vous me pardonnerez, princesse, la liberté que je prends, sous le
couvert de votre ambassade. Je viens solliciter votre charité pour une
de vos compatriotes, une pauvre artiste russe échouée à Paris, où elle
se trouve dans le dernier dénuement. La communauté israélite dont elle
fait partie s’était cotisée pour lui procurer quelques secours. Cela n’a
pas suffi. Nous organisons une représentation à son bénéfice, je me suis
chargée de placer des billets. On m’a dit à l’ambassade que nous
pourrions compter sur vos sentiments de générosité, on m’a encouragée à
vous importuner hardiment. Je ne me serais pas permis de vous écrire. Je
suis venue, sûre d’intéresser votre cœur à cette infortune.
Daria s’était levée, elle montrait gracieusement un fauteuil à la
solliciteuse.
--Certainement, mademoiselle. Veuillez vous asseoir, tandis que j’envoie
chercher ma bourse. Je profiterai avec joie de l’occasion pour vous
remercier des bonnes soirées que je vous dois, du nouveau plaisir d’art
que vous m’avez fait goûter, avant-hier encore, dans votre belle
interprétation de la _Chaldéenne_... Mais, si l’on pouvait oublier vos
traits quand on vous a vue en scène, j’aurais hésité... ce nom...--Elle
prit le papier posé sur un guéridon.--Nous ne vous avions pas encore
applaudie sous ce nom, n’est-il pas vrai?
--Oui, dit simplement Esther, je ne prends pas mon nom de famille au
théâtre.--J’ai des parents engagés dans cette terrible carrière de la
politique, où l’on se fait arme de tout, où l’on ne trouve aucun état
assez relevé, paraît-il.
Ceci fut dit avec un sourire spirituel, un soupçon de dédain qui la
plaçait d’emblée au-dessus de ces petitesses.
--Seriez-vous parente de M. Bayonne, le député? demanda la princesse,
visiblement surprise.
--Oh! très éloignée. Et je connais trop le cœur de mon ami Elzéar pour
ne pas le savoir au-dessus de ces minces préoccupations. Mais nous
avons, lui et moi, des proches dans l’administration, dans les affaires,
messieurs Bayonne... Vous les avez peut-être rencontrés, princesse?
Sous l’épaisse voilette, les yeux d’Esther scrutaient le visage de son
interlocutrice. L’étonnement qu’il exprimait n’était pas feint. Très
neuve à toutes les choses de France qui n’intéressaient pas son monde,
absente depuis que les Bayonne avaient pris tant de crédit, Daria les
ignorait. On lui avait présenté une fois, chez Sinda, le financier,
Louis-Napoléon; elle n’avait pas songé à établir une corrélation entre
son ami et ce porteur d’un nom que l’étrangère pouvait croire très
répandu. Par délicatesse de cœur, elle n’avait jamais interrogé Elzéar,
sur des origines qu’elle devinait humbles et obscures; elle attendait
des confidences qui n’étaient pas encore venues. Elle n’avait jamais été
renseignée par les informateurs mondains; leur malignité prudente se
contenait, devant la femme qui affichait d’une façon si provocante son
goût pour le socialiste.--Esther s’assura du premier coup d’œil que ses
prévisions ne l’avaient pas trompée: la princesse ne savait rien.
--Oui, continua-t-elle négligemment, nous sommes nombreux, dans toutes
les directions où l’on travaille; et très fiers de nous réclamer du
grand orateur. Ce pauvre Elzéar, qui l’eût dit? C’était le plus mal
partagé de nous tous par la fortune. Ses débuts furent pénibles, avant
que sa mère Rachel n’eût relevé leur maison industrielle. Il ne doit
rien qu’à son mérite; et nous serions tous si heureux de son élévation!
Il avait été un peu excessif dans ses idées, je crois; il devient
raisonnable, il me le disait encore l’autre soir,--il a toujours été si
bon pour moi,--tandis que nous le félicitions de sa prochaine entrée
dans le ministère.
--Ministre! Bayonne!--Cette exclamation échappa à Daria, comme si elle
se parlait à elle-même.
--Mais je ne voudrais pas trahir ses secrets, c’est peut-être
prématuré... Je reviens à cette malheureuse artiste, princesse...--Elle
jouait la confusion d’une personne qui s’est laissée aller trop loin,
sur un sujet d’ailleurs indifférent à ses auditeurs.
Daria n’écoutait plus, elle pensait. «--Ministre, Bayonne... parent
d’Esther... fils de Rachel... leur communauté...» Des jours se faisaient
de toute part, subitement, dans son cerveau; certaines particularités,
certains rapprochements, certaines réticences d’Elzéar qui l’avaient
intriguée plus d’une fois, sans l’arrêter autrement, revenaient à sa
mémoire, inondée de lumière; elle apercevait d’un seul coup toutes les
réalités qui devaient le plus meurtrir son idéal, dans le passé, dans le
présent, dans l’avenir. Devant cet écroulement, la Russe redevint celle
qui se jugeait si bien, lorsqu’elle disait à Bayonne, en lui contant
l’histoire de la Siclétia: «Ce qui m’épouvantait le plus, c’était de
sentir en moi une propension naturelle à agir comme ce tyran, dans une
heure d’emportement, si un inférieur m’eût résisté.»--D’un de ces
mouvements impulsifs qu’elle n’avait jamais su maîtriser, qui étaient
dans le sang, dans la race, dans l’orgueilleuse hérédité de
l’omnipotence seigneuriale, elle se leva, avança d’un pas vers Esther,
la colère aux yeux et à la bouche:
--Pourquoi me dites-vous tout cela, mademoiselle, pourquoi?
--Mais, fit l’actrice, avec un air d’étonnement calme, vous
m’interrogiez, princesse, j’ai répondu.--Je disais donc que ma pauvre
camarade...
--Non, commanda la voix irritée, pas de comédie, ici! Vous êtes venue
pour me dire tout cela, je le sens. Pourquoi?
Elle laissait s’épancher le bouillonnement intérieur, comme si elle eût
été seule, avec une superbe insouciance de la créature qui écoutait là,
devant elle. Celle-ci se leva à son tour.
--En vérité, madame, je ne comprends pas... Votre trouble... pour une
chose si simple! Je regrette de vous avoir indisposée. Il vaut mieux que
je me retire.
--Restez. Parlez. Vous saviez que cet homme m’est cher. Vous êtes venue
vous dresser entre lui et moi, pour me le rendre odieux. Pourquoi? De
quel droit? Que vous est-il?
--Je ne vous dois pas de confidences, madame.
--Dites donc tout! Je parle bien, moi! Vous craignez qu’on ne vous
l’enlève, ce parent... cet ami... plus, peut-être: cet amant? J’ai
deviné, ne mentez pas!
Les deux femmes étaient debout, devant la cheminée, face à face. Esther
se grandit, toujours très calme, appuya sur chaque syllabe:
--Je laisse le mensonge à d’autres, madame. Puisque vous tenez tant à le
savoir, il a été, il est encore ce que vous venez de dire.
Une crispation, un frémissement d’une seconde chez Daria, ce fut tout.
Le sentiment de sa dignité lui revint. Elle se rassit avec nonchalance,
toisa insolemment la comédienne, de bas en haut.
--C’est complet. Je vous remercie de vos renseignements, mademoiselle,
ils viennent à point. Veuillez remettre vos billets à mon maître
d’hôtel, il vous versera le montant de ma dette.
Esther s’inclina imperceptiblement, sortit, très pâle, mordant ses
lèvres sous l’affront. La porte de l’hôtel franchie, elle secoua
résolument la tête.
--Il le fallait, pensa-t-elle. C’est elle, la vaincue. Les apparences ne
sont rien, le fond des choses est tout. C’est elle, l’humiliée.
Elle remonta dans sa voiture avec la joie du triomphe. Elle venait de le
trancher, d’un coup décisif, ce lien irritant qu’un mensonge d’Asserme
lui avait représenté comme déjà formé. C’était fini, elle tenait sa
victoire.--Elle s’en fût tenue moins assurée, si elle avait fait la part
d’une chance d’erreur que les esprits de sa famille ne prévoient jamais.
Calculateurs très exacts de toutes les forces rationnelles, ces esprits
négligent ce que les astronomes appellent l’_astre troublant_: réaction
des forces incalculables, des folles générosités du cœur, illogisme du
sentiment toujours possible dans les natures d’une autre complexion
morale. Les aberrations de la volonté chez une Daria Véraguine, le
singulier mélange d’ascétisme et d’orgueil où cette volonté se retrempe
pour des actes déconcertants, voilà ce qu’une Esther Bayonne ne comprend
jamais.
Pas plus qu’elle n’eût compris le mot proféré avec un geste de bravade
par Daria, peu de temps après que la porte se fut refermée: cet
intraduisible «_nitchévo!_» qui résume, aux heures d’incertitude ou de
péril, tout le fatalisme d’une grande race, tout le défi altier qu’elle
jette au destin en s’abandonnant à lui. Daria le tira du plus profond
d’elle-même, ce mot, en se relevant après quelques instants
d’abattement. Et la femme qui hésitait depuis une année, sous l’empire
des vagues défiances, qui voulait s’accorder une dernière journée de
laborieuses réflexions, cette même femme, éclairée soudain sur des
indignités pires que ses craintes, prit aussitôt une décision. Elle
sortit, arrêta le premier fiacre qu’elle rencontra, se fit conduire
avenue Bosquet, au domicile d’Elzéar. Le député venait de s’absenter,
lui dit-on. Elle griffonna ces lignes sur une carte et la laissa sous
enveloppe:
«Venez dès que vous aurez lu ce mot. J’ai absolument besoin de vous
parler. Je ne sortirai pas. Je vous attendrai toute la journée. Venez.»
Elle rentra, attendit. Les heures passèrent. Il était plus de minuit,
quand on lui remit enfin ce billet:
«Je trouve votre mot, chère Daria. Je suis désolé. Les événements que
vous connaissez nous ont tous mis en désarroi, aujourd’hui. Je n’ai pu
rentrer chez moi, j’ai dû m’habiller chez un ami avec qui je dînais,
avant d’aller vous attendre à l’hôtel Sinda, où je viens de me morfondre
toute la soirée. Par quoi donc avez-vous été retenue de votre côté,
durant cette journée de coups de théâtre! Je suis navré. Et je ne
pourrai pas courir chez vous demain matin, vous le devinez. Il faudra
être de bonne heure à Versailles, pour une réunion préparatoire. Vous
voudrez certainement aller à Versailles. Faites-moi vite demander au
palais. Je ne vis pas jusque-là. Je vis près de vous.--Elzéar.»
--Quels événements? se demanda la jeune femme, qui n’avait reçu personne
depuis le départ d’Esther. On lui présenta à ce moment une lettre de
Félines, apportée par le chasseur d’un cercle:
«Princesse,
«Nous vous espérions ce soir chez les Sinda: on vient d’y organiser
pour demain une joyeuse partie à Versailles. J’emmènerai sur mon mail
la baronne, Mrs Ormond, quelques-uns des amis. Votre place est
réservée, naturellement; je compte que vous me ferez la grâce de
l’occuper. Rendez-vous demain à dix heures, sur la place Louis XV,
comme dit notre vieux Kermaheuc, sur la place de la Révolution, comme
lui répond Cantador. Ces dames vous conjurent d’être exacte, afin de
trouver encore une langouste aux Réservoirs. Je baise respectueusement
la main qui va me répondre un joli _oui_, je l’en supplie.--Olivier de
Félines.»
--C’est bien, dites que j’irai, se contenta de répondre la princesse.
Et elle passa dans sa chambre pour essayer d’y trouver le sommeil.
CHAPITRE XVII
A VERSAILLES
La matinée de mai était exquise, au Bois et le long des bords de la
Seine. Sur l’amphithéâtre des collines qui ceignent de leur aimable
couronne le paysage parisien, forêts, villages, maisons de plaisance
sortaient paresseusement de leur lit de brume, riaient au doux soleil
qui les illuminait. Des allées de Boulogne, sous les grappes blanches et
roses des acacias, les voitures débouchaient, se joignaient à
Saint-Cloud, au pont de Sèvres; elles emportaient sur la route de
Versailles, concurremment avec les trains bondés, tout ce qu’un Congrès
attire d’acteurs et de spectateurs, de curieux et de curieuses. Dans
tous ces véhicules, depuis les paulines des agences jusqu’aux luxueux
mails-coach qui envoyaient leurs volées de trompe aux bois de
Ville-d’Avray, une animation joyeuse égayait les visages; les yeux
brillaient, les propos et les rires s’égrenaient en fusées, dans le
plaisir d’un départ pour les courses, par un radieux matin de printemps.
Sur un de ces mails, conduit par Olivier de Félines, quelques habitués
du salon Sinda jabotaient, autour de la princesse Véraguine. Elle
écoutait, parlait peu. Elzéar Bayonne n’était point parmi eux; il avait
pris le train avec les députés de son parti.
--Vous n’avez pas prié Bayonne? demandait à Olivier la baronne Dolorès.
--Inutile, madame. Notre irrésistible Lassalle ne se compromet jamais
avec nous devant le front de ses troupes. Le décorum démocratique le lui
défend. Une fois rentré dans la zone parlementaire, il ne sort plus du
rang, il nous regarde de loin, avec envie, le pauvre! Aujourd’hui
surtout, il n’eût point fait ce pas de clerc; alors qu’il est
sérieusement question pour lui de piquer un portefeuille, dans l’étrange
bouillabaisse où nous barbotons depuis vingt-quatre heures.
--Vous aussi, vous pensez que la chose est possible? dit posément Daria.
--Tout est possible, avec le tourbillon qui nous emporte, on ne sait pas
où! Que d’événements, mes enfants! Je n’en suis pas encore remis, de
cette journée d’hier. Patatras, tout s’écroulait à la fois, le
ministère, le Président! En arrivant à la Chambre, on apprenait le petit
coup d’État, la signature du décret qui a paru à l’_Officiel_ de ce
matin, le débarquement de deux ministres et de ce pauvre diable
d’Asserme. Mirevault ne les trouvait plus assez vertueux, paraît-il,
pour les exigences actuelles de cette hermine, la presse. A quatre
heures, on nous apportait le message du Président démissionnaire. Très
bien, vous savez, le dernier papier du malheureux père de la demoiselle!
Triste et sévère, digne des _Lettres de Burrhus_! Ça sentait l’innocence
à plein nez; au jury, je crois que je l’aurais acquitté. Mais, dame!
cette terrible histoire du chèque Orvieto paraît trop claire; tout le
monde y croit, dur comme fer. On a balayé le vieux proscrit sans lui
faire l’aumône d’un pleur. Et le soir, nous recevions les convocations
pour le Congrès. On eût dit que tout cela était machiné d’avance, tant
les ressorts ont joué avec précision, dans le détraquement général des
cervelles.
--Comme ils joueront demain, et après, appuya Sinda. Tout a l’air de
craquer, et ça se remonte toujours. Merveilleuses d’élasticité, vos
institutions! Moi, d’abord, je suis optimiste.
--Il en a les moyens,--murmura Mrs Ormond.--Et pour qui dois-je parier
avec le baron, Félines?
--Duputel... Boutevierge... Hier soir, on prenait Duputel à trois contre
deux. Même avec l’appoint de la gauche sénatoriale, pas de majorité
possible pour Boutevierge. Quant à Bourgne, ce n’est pas sérieux.
--Je parie contre vous, madame, pour l’outsider, dit Gédéon.
--Lequel? s’écria Olivier. On n’en voit pas, on ne dénichait personne,
hier, dans les réunions des groupes; et ce n’est pourtant pas l’envie
qui manque. Tout le monde a peur de ce vieux renard de Duputel. Mais je
vous mets au défi de me nommer un outsider vraisemblable.
--Vous le nommerez vous-même ce soir, répondit tranquillement Sinda. On
ne voit jamais ses couleurs au départ, on ne les distingue qu’au second
tournant; et il arrive au poteau.
--Arrivez d’abord aux Réservoirs, Féliens! Nous ne trouverons plus une
table, gémissaient les femmes.
La lourde caisse roulait sur le pavé de Versailles. Désenchantée pour
quelques heures, la royale morte s’éveillait au bruit de cette foule qui
violait sa sépulture; graves, muettes, les vieilles façades regardaient
avec étonnement, par les larges baies de leurs fenêtres décloses, la vie
tumultueuse qui rentrait dans le giron glacé des ombres.
Dans les salons des hôtels, transformés en bureaux parlementaires, les
groupes et sous-groupes confabulaient, discutaient les noms des
candidats, cherchaient vainement à s’entendre. Bientôt, tous confluaient
dans la salle à manger des Réservoirs, amusante et pittoresque Babel
d’affamés. Les hommes de tous les partis s’y disputaient un poulet,
comme ils eussent fait à d’autres jours un portefeuille. Les femmes de
tous les mondes voisinaient, coquetaient, Parisiennes qui trouvaient là
leur plaisir favori, la promiscuité d’un instant avec celles et ceux
dont elles entendent parler sans les connaître, avec la belle madame Une
telle qu’on leur montrait au bras de monsieur Un tel. Des sénateurs
solennels rapportaient triomphalement à leur famille une omelette
arrachée de haute lutte aux garçons affolés. Dans le babil joyeux des
sociétés qui se tassaient autour des couverts, les appels se croisaient,
les pronostics et les paris s’échangeaient d’une table à l’autre, les
journalistes arrêtés au passage rendaient leurs oracles.--Le buffet
assiégé d’un champ de courses,--eût certainement pensé un étranger non
prévenu.
Seul, M. de Kermaheuc était silencieux et triste, dans l’angle de la
salle où il déjeunait sans compagnons. Venu de bonne heure à Versailles,
il avait longtemps arpenté la rue des Réservoirs. Promenade mélancolique
dans l’allée des spectres, pour lui. Il n’y voyait pas cette foule des
«nouvelles couches», à ses yeux indifférente ou odieuse; il y revoyait
la génération parlementaire dont il demeurait l’un des derniers
survivants. Ils se relevaient autour de lui, avec les années lointaines,
de ce pavé foulé durant tant de journées pareilles, les grands figurants
de l’Assemblée nationale, chefs et soldats des troupes de M. Thiers, du
Maréchal; amis et adversaires,--adversaires d’alors, qu’une magie du
souvenir faisait plus amicaux au vieillard que les amis du présent. Les
orateurs de son parti reparlaient,--et comme ils parlaient bien!--dans
ce théâtre où le marquis avait failli entrer par ancienne habitude, au
lieu de se diriger vers la nouvelle salle. Il y parlait lui-même; là, il
avait combattu, espéré, triomphé à certaines heures, plein de force
encore et de confiance dans la victoire de sa cause. Là, avait partagé
les défaites et les éloquentes colères,--mais c’était quand même si gai,
alors!--de tous ces fantômes ambitieux, réconciliés depuis longtemps
dans le sommeil souterrain. Là, il avait aimé; elles repassaient sur ces
dalles où si souvent il avait guetté leur passage, entre Batbie et
Changarnier, Dufaure et Grévy, les robes démodées et les figures
aristocratiques des belles Égéries d’alors, grand’mères désabusées qui
ne montraient plus leurs cheveux gris aux tribunes des assemblées
nouvelles. Femmes disparues, hommes trépassés, elles étaient toutes plus
belles, ils étaient tous plus grands que les pygmées du jour, dans le
recul et la complaisance de la vieille mémoire qui les évoquait.--Et
c’était pourquoi M. de Kermaheuc grignotait sans faim, seul avec ces
ombres, un pâté qui datait peut-être, lui aussi, du Septennat.
Cependant le flot s’écoulait hors des Réservoirs, se précipitait vers le
Palais. On bataillait aux portes, on forçait les consignes à toutes les
issues, on se faufilait. Les femmes se casaient dans les tribunes,
regardaient, en attendant mieux, les députés du Tiers aux États
généraux. Les hommes s’entassaient dans la galerie des Tombeaux.
Religieuse galerie de cloître, avec son pavé de pierre de liais, sa
longue perspective d’arcades retombantes sur des cénotaphes et des
statues. Sous ces voûtes austères, l’imagination appelait des moines,
rassemblés pour l’élection d’un prieur; et c’était une mascarade
saugrenue que celle de la cohue politique, agitée et surchauffée, qui
promenait là son sans-gêne, ses intrigues, ses curiosités fébriles. Des
chapeaux à haute forme coiffaient les chefs héroïques de Lannes et de
Kléber; le large feutre mou de Cantador surmontait le casque romain du
général Dugommier; des brassées de paletots drapaient les tombeaux de
Ferdinand le Catholique et d’Isabelle de Castille. Dans le vestibule des
poètes, les corbeilles de bulletins offraient leur marchandise,--Duputel
ou Boutevierge,--entre Molière et Corneille, aux pieds du sardonique
Voltaire de Houdon.
Sénateurs, députés, journalistes de toute nuance fraternisaient, avec
des effusions de bonhomie et de jovialité que Jacques n’avait jamais
vues au Palais-Bourbon.
--Pourquoi donc un Congrès est-il si gai? demanda le jeune homme à
Ferroz.
--Quelque chose va commencer, ces enfants mécontents en attendent du
mieux, répondit le savant.
Le malheureux Asserme et ses collègues du débarquement exhibaient seuls
des faces convulsées.
--Ah! les requins!--rugissait Aristide à tout venant. Il annonçait son
départ pour la Norvège, où il allait oublier pendant quelques semaines
la haïssable politique: il était venu voter pour Boutevierge, «qui ne
passerait pas, l’imbécile», ajoutait rageusement le créole.
--Mais qui passera, selon vous? insistait Andarran.
--Parbleu, Joseph Arnoux!
--Arnoux? Où prenez-vous ça?
--Vous ne vous rappelez pas, celui qui nous enchantait jadis, dans
l’_Éducation sentimentale_?--Et Aristide déclama d’un ton emphatique la
prose de Flaubert! «Il était républicain; il avait voyagé, il
connaissait l’intérieur des théâtres, des restaurants, des journaux, et
tous les artistes célèbres, qu’il appelait familièrement par leurs
prénoms.»--Eh bien! quel que soit leur élu, ce sera toujours un Joseph
Arnoux qu’ils auront préféré.
Les candidats avoués promenaient des figures d’affûteurs, inquiètes sous
le sourire engageant. Leur poignée de main était pleine de promesses
mystérieuses, pour le droitier comme pour le socialiste; les «mon cher
collègue» n’avaient jamais eu des inflexions aussi variées, aussi
mielleuses sur les lèvres de Duputel, aussi rondes, aussi cordiales dans
la bouche de Boutevierge. Par moments, les visages de ces hommes
rappelaient l’inoubliable expression qu’on voit à ceux des joueurs,
penchés sur la roulette du Casino, tandis que la bille tourne, tourne,
va s’arrêter, tomber dans le numéro de gain ou de perte.
Elle tournait dans la salle du Congrès, la bille, avec ces votants qui
se succédaient à la tribune. Spectacle peu divertissant; l’attention du
public se lassait au monotone appel des noms, la curiosité ne se
réveillait qu’à l’apparition d’un politicien notoire, d’un type
original. Le sort avait désigné la lettre C pour le commencement de
l’appel nominal. Cantador monta l’un des premiers au «comptoir»; le
succès fut vif pour le paletot noisette à revers d’astrakan, le gilet à
fleurs, la barbe de fleuve, pour le creux de basse-taille d’où s’échappa
ce cri:
--Vive la République une et indivisible!
Peu après, le noir Caucuste et son «Vive la Commune!» égayèrent les
galeries. Les lettres suivantes furent moins fertiles. La plupart des
députés se présentaient d’un air avantageux, étrennaient des redingotes
neuves, s’attardaient devant l’urne comme Rousseblaigue, qui avait fait
entrer une cousine de l’Armagnac et coulait vers cette personne des
regards significatifs: «Révère-moi dans ma fonction auguste: je fais un
souverain.» Un bonapartiste intransigeant proclama son vote d’une voix
aiguë:
--Je vote pour le général dont le buste se dresse à la porte de cette
salle!
--Lequel? hurlèrent vingt bouches furieuses à l’extrême gauche.
--Pour le général Cambronne!
M. de Kermaheuc se leva à l’appel de son nom, dit de sa place:
--Je ne vote pas. A quoi bon? Celui que vous allez fabriquer ne fera pas
plus que les autres?
Après le contre-appel et le dépouillement, les résultats annoncés
donnèrent 312 voix à Duputel, 238 à Boutevierge, 114 à Bourgne, et de
nombreux «divers», en tête desquels arrivait Mirevault avec 40
suffrages.
--Les quelques voix de politesse qu’on accorde toujours au premier
ministre! s’écria Asserme.--Je craignais que son intrigue sourde n’eût
fait plus de ravages. Il est frit.
On vit pourtant apparaître sur la table du vestibule, avant le second
tour, de nouvelles corbeilles qui contenaient des bulletins imprimés au
nom de Mirevault. Ceci fit impression. Des mains soupesaient ces
bulletins. Le Directeur de la Sûreté promenait dans les groupes une mine
soucieuse, prenait à part ses intimes, des gens influents.
--Certes, murmurait Joseph, Duputel a toutes les qualités d’un bon
président. Pourquoi faut-il que ces ennuyeuses affaires menacent de
rejaillir sur lui? Non qu’il y soit compromis, à proprement parler...
Mais la presse exploite certaines accointances... Ah! c’est malheureux!
Et j’ai des appréhensions pour l’ordre public, si vous ne vous mettez
pas d’accords sur un nom absolument inattaquable, une personnification
vivante de l’honnêteté. Les rapports de mes agents sont unanimes:
agitation, mauvais esprit dans les faubourgs, dans les grandes villes de
province; exploitation de la crise morale par les socialistes... Tout
est à craindre. Ah! c’est malheureux!
Informations inquiétantes; venant d’un fonctionnaire si apprécié, elles
rembrunissaient les figures des opportunistes, des conservateurs. Ces
derniers entouraient le conseiller des Princes, un ancien magistrat dont
le visage bien en chair s’encadrait d’opulents favoris au poil grison.
Assis sur le tombeau de Charles le Téméraire, la main dans le gilet,
toute sa pose disait le sentiment qu’il avait de son importance. Les
jeunes gens le plaisantaient, cependant: présenté quelques jours
auparavant à Rose Esther, il avait passé une soirée entière rue Fortuny,
Félines s’en était assuré. Tout en souriant avec fatuité aux brocards de
ses amis, le conseiller des Princes appelait d’un signe de tête ceux qui
passaient, leur chuchotait mystérieusement à l’oreille:
--Je viens de recevoir les dernières instructions. Mirevault a pris des
engagements précis avec une personne sûre. Le comité directeur en est
informé. Réfléchissez, pesez vos votes.
Les socialistes, stylés le matin par Elzéar, communiquaient le mot
d’ordre.
--Il faut à tout prix faire échouer Duputel. Boutevierge ne gagnera plus
une voix. Rabattons-nous sur Mirevault, essayons de le pousser.
Mirevault circulait, l’œil vitreux, énigmatique, indifférent en
apparence.
Le second tour commençait. Jacques se mit à la recherche de son frère,
qu’il avait amené et perdu dans la galerie des Tombeaux. Quelqu’un lui
dit que le capitaine venait de gravir l’escalier du Musée. Le député
retrouva Pierre dans la grande galerie des Batailles, déserte et
silencieuse au-dessus de la fourmilière du rez-de-chaussée. L’officier
contemplait le déroulement des victoires autour de cette salle, depuis
Charles Martel à Tours, Charlemagne à Paderborn, jusqu’à Iéna,
Friedland, Wagram.
--Bon! s’écria l’aîné, pour une fois que les choses du jour sont
amusantes, te voilà enfoncé dans le passé, comme notre vieux Kermaheuc.
--Non, repartit Pierre.--Je regardais l’avenir qu’il faut tirer de ce
passé.
--Viens plutôt saluer ces dames, qui s’ennuient à lorgner le défilé des
torses parlementaires devant l’urne.
--Très volontiers! fit avec empressement le capitaine.
Lorsqu’ils entrèrent dans la petite tribune, Jacques crut voir une ombre
de déconvenue sur la physionomie de son frère. La place de la princesse
était vide.
--Daria se plaignait de la chaleur, dit Dolorès, elle nous a quittés
pour faire un tour dans le parc.
En réalité, elle avait adressé du regard à Bayonne, après qu’il eut
voté, l’invitation de la rejoindre au dehors.
Le socialiste gagna la terrasse. Du côté de l’Orangerie, des collègues
s’égaillaient entre les parterres et les boulingrins, fumaient sur les
marches de marbre rose. Il prit à droite, il aperçut, près du bassin de
Diane, entre les blanches déesses, la robe blanche qu’il cherchait.
Daria accepta son bras. Fermée, le regard au loin, sans un mot de
réponse aux questions, aux protestations d’Elzéar, elle le dirigea
insensiblement vers l’entrée du bosquet d’Apollon.
Ce lieu charmant et solitaire gardait sa paix intacte. Dérobé aux
indiscrets, protégé contre leur tapage par le haut rocher de la Grotte,
le bosquet continuait la songerie accoutumée du temps jadis. Tout y
était grâce et noblesse, dans les apprêts de la nature, dans ceux des
anciens hommes qui l’avaient contrainte à servir leur goût classique.
L’arome amer des buis flottait dans l’air frais, sur la vasque dormante.
Les ombres des ormeaux grandissaient déjà sur l’herbe de la clairière.
Tamisés par le dôme de feuillage, les rayons obliques doraient la roche,
le groupe et les chevaux d’Apollon. Nul autre bruit que l’appel des
mésanges, que les pleurs de l’eau, sous les pieds des Muses, dans le
bassin où la source tombait.
Daria s’arrêta au milieu de la pelouse, abandonna le bras d’Elzéar;
debout en face de lui, appuyée sur le pommeau de l’ombrelle que sa main
gauche enfonçait dans le gazon, rigide et froide comme les créatures de
marbre qui entouraient derrière elle le jeune dieu, elle parla:
--Pourquoi m’avez-vous menti?
--Moi? En quoi? demanda-t-il.--Conscient des brèches trop nombreuses où
il pouvait craindre l’assaut, il se rassembla pour le repousser, ne
sachant de quel côté il faudrait faire front.
--En tout.--Vos origines, d’abord, votre religion, votre race, dont vous
ne m’avez rien dit!
--M’aviez-vous jamais interrogé?
--Il y a des silences qui sont des mensonges.
--Et des reproches qui se retournent contre qui les fait. Ma religion!
Vous savez bien que ce mot n’a pas de sens pour le libre esprit que je
suis. Nous avons assez souvent causé métaphysique. Ma race! Un mot
d’école, sans réalité! Mais s’il en avait une, appuya Elzéar en relevant
la tête,--je me réclamerais fièrement de cette race, la plus noble, la
plus forte de toutes. Et si je n’ai gardé de ses traditions que la soif
de justice où vous avez cru retrouver votre propre idéal, par quel
préjugé indigne de votre esprit me la reprocheriez-vous, cette origine
d’où j’aurais peut-être tiré ce qui vous a plu en moi?
Daria éclata; un feu qu’elle ne contenait plus échauffait la voix,
assombrissait les yeux de la jeune femme.
--Vous ne croyez pas à la lâcheté que vous me prêtez! Ce n’est pas votre
race que je vous reproche; c’est votre manque de franchise, c’est la
méconnaissance de mon cœur dont il témoigne. Race, origines, vous ne
pouviez pas ignorer que ces accidents opposaient une difficulté de plus
à mon inclination; vous saviez que, pour aller à vous, je devrais
vaincre le préjugé, comme vous l’appelez, renverser la haute barrière
élevée par les siècles, par l’éducation, par les sentiments qu’on suce
avec le lait dans mon pays; rompre sans doute avec mes proches, avec
toutes les conventions sociales où je suis emprisonnée. Et ce sacrifice,
vous n’avez pas osé me le demander franchement; vous n’avez pas su la
deviner en moi, l’effrénée passion de sacrifice qui fait de chaque
obstacle un attrait de plus, quand j’aime!
Elzéar se reprenait, dans la joie de ces déclarations inattendues. Il
fit un pas vers Daria; elle l’arrêta du regard.
--Passons à votre maîtresse. Vos mots trompeurs me parlent d’amour; et
vous avez une maîtresse, une fille de théâtre!
--Je ne me défendrai pas, murmura-t-il tristement.--Loin de vous, ne me
sentant plus soutenu, croyant qu’il s’évanouissait pour toujours, mon
haut bonheur à peine entrevu, j’ai obéi aux suggestions des sens, aux
lâches habitudes de ma vie antérieure. Mais on m’a calomnié, je vous le
jure, si l’on vous a représenté comme un lien sérieux, et qui durerait
encore, cette... cette fantaisie... cette faiblesse; je l’ai oubliée,
détestée, à la première minute où je vous ai revue, où vous m’avez
rapporté l’espérance.
Il était véridique en parlant ainsi, il l’était du moins dans l’instant
qu’il parlait. Et il tremblait qu’elle ne voulût lui arracher une
confession plus détaillée, lui faire dire l’origine et le premier moment
de sa faute. Comme tous ses pareils en de telles occurrences, il se
préparait à mentir le moins mal possible; avec l’indifférence et le
sincère étonnement de l’homme, devant l’importance que la femme attache
à ces riens; avec le large pardon qu’il s’accordait, puisque, à cette
heure, il se croyait bien sûr de n’aimer qu’elle seule.
Un geste de la princesse le rassura; geste de hautain dégoût, qui
marquait la hâte d’écarter ces images, et aussi, peut-être, les
mensonges trop attendus.
--Enfin vous m’avez trompée, reprit-elle,--et c’est là votre pire
défaillance, le péché contre l’Esprit,--vous m’avez trompée en me
cachant vos compromissions dans leurs misérables intrigues, votre
consentement aux basses tentations du pouvoir: de ce qu’ils appellent le
pouvoir, ces niais! Un de leurs ministres, un de leurs valets, vous,
l’apôtre et le libérateur que j’avais mis si haut. Renégat de notre foi
commune, déserteur de votre mission, traître à la cause des
opprimés,--voilà quel vous m’apparaissez aujourd’hui, dans l’écroulement
de mon idéal. Voilà ce que je ne pardonnerai jamais!
--Eh quoi! fit-il d’une voix mal assurée,--vous me jugez, vous me
condamnez sur des propos de couloirs et de buvette! Répandre ces bruits
sur les adversaires, n’est-ce pas le jeu quotidien de la politique?
--Non. Je vous juge sur les aveux implicites de vos dernières lettres,
de vos conversations depuis mon retour; ils essayaient de m’accoutumer à
votre apostasie, je le comprends maintenant.
--Et moi, je ne vous comprends pas. Alors même qu’une occasion se
présenterait de leur arracher le pouvoir, abdiquerais-je pour cela ma
foi? Ne dois-je pas faire passer cette foi dans mes œuvres? Il faudra
bien pourtant en arriver là, un jour!
--Ah! taisez-vous! Ce n’est plus seulement à moi, c’est à vous-même que
vous mentez. Le jour n’est pas venu, vous le savez de reste. L’œuvre
n’est pas réalisable en leur compagnie. Ce qu’ils vous offrent, c’est un
anneau à leur mangeoire; ce qu’ils vous demandent, c’est d’échanger vos
principes contre une participation dans leurs intérêts. Aujourd’hui, qui
n’est pas un révolté ne peut être qu’un esclave. Soyez le leur si cela
vous plaît; mais n’espérez plus que je sois la vôtre!
Frémissante de sa passion idéale, le regard sombre comme cette eau
assombrie sous la roche, son pâle visage illuminé par les rayons pourpre
du couchant, elle était divinement belle, la Diane blessée qui palpitait
parmi ces marbres, dans ce cadre de forêt.--Lui, l’homme, un transport
de désir le prosternait devant cette beauté; et aussi un transport de
l’esprit par le cœur, une communion subite de sa pensée avec tout ce
qu’elle pensait, disait, voulait. Cet élan d’amour lui rendait des
imaginations sublimes, une émulation à la dépasser sur les sommets du
rêve.
Il tomba à genoux sur le gazon, les mains jointes, suppliantes:
--Daria, vous avez le droit de me juger, de me mépriser. Je ne vous
demande pas de me pardonner. Je vous demande de me mettre à l’épreuve,
une fois encore. Vous me rejetterez après, puisque vous ne pouvez plus
m’aimer. Ce sera du moins sans mépris, si vos yeux daignent encore me
suivre tandis que je me relèverai devant eux.
Elle hésita quelques instants, secouée par l’orage de la lutte
intérieure. Son regard exprimait le doute d’un Créateur qui va pétrir sa
boule de limon:--«Soufflerai-je la vie dans cette boue? Ou ne
sera-t-elle jamais que de la boue?
--Relevez-vous, dit-elle enfin, d’un ton où il n’y avait ni douceur ni
tendresse, seulement une âpre résolution.--Écoutez. Peu de mots
suffiront. Votre trahison avec cette fille, je n’y veux même plus
penser. Peut-on attendre autre chose de vous tous, tristes hommes! Que
m’importe? Je n’ai jamais compris cette basse infirmité, la jalousie. Ne
sais-je pas d’ailleurs,--elle eut un mouvement de coquetterie
souveraine,--que nulle autre femme n’existera pour celui à qui je me
serai une fois donnée?--Je puis tout pardonner, tout accepter dans ces
conditions de votre vie qui semblent creuser un abîme entre vous et
moi;--tout, sauf la trahison de mon idéal. L’épreuve que vous demandez
est prochaine, sans doute. Avant trois ou quatre jours, il y aura
nécessairement un grand débat où chacun devra prendre position, dire son
mot sur cette crise qui a tout ébranlé. L’heure est grave, décisive; la
crise ne fait peut-être que commencer. Il dépendra d’un homme qu’elle
précipite les révolutions espérées. Vous parlerez. Je serai là. Vous
confondrez ceux qui vous ont calomnié en vous prêtant de mesquines
ambitions. Si vous trouvez enfin le cri qui réveillera ce pays et tous
les autres, le cri que j’ai toujours et vainement attendu de votre
bouche,--que j’ai aimé d’avance dans cette bouche!--s’il sort de votre
cœur avec assez de puissance pour étouffer dans le mien tous les
reproches que j’avais droit de vous faire,--ils seront oubliés. Venez
l’instant d’après, vous prendrez votre bien: la compagne prête à vous
suivre pour accomplir avec vous notre tâche, notre mission, dans la foi
et dans l’amour.--Vôtre, Elzéar, si j’entends enfin ce cri; sinon, vous
aurez entendu aujourd’hui ma parole pour la dernière fois.
--Vous l’entendrez, je le jure! s’écria-t-il.--Je le sens là, dans mon
cœur, depuis que vous parlez!
Il se rapprocha, une imploration aux yeux:
--Rendez-moi la force d’où il sortira, Daria. Donnez-moi un gage, un
gage d’oubli du passé, d’espoir dans l’avenir!
Résolument, pour la première fois, elle posa ses lèvres sur les lèvres
qui la suppliaient.--Mais il n’y eut rien, dans ce baiser, de la
tendresse d’une femme vaincue par son trouble. C’était le sceau ardent
d’une volonté, qui marque un instrument pour l’acte qu’elle ordonne.
Des sons filtrèrent à travers le feuillage; six vibrations d’une cloche
lointaine, étrange d’accent.
Le timbre du Château sonnait d’une voix lasse, mourante, des heures
mortes, des heures d’autrefois.
--Le temps passe, dit Daria. Retournez à votre devoir. Vous avez ma
parole: tenez la vôtre.
Elle lui rendit son bras, regarda un instant, comme si elle les
découvrait enfin, les marbres, la vasque, la pelouse, le bosquet. Ils
remontèrent sur la terrasse, silencieux de nouveau. Elle, songeuse. Lui,
enivré, ne doutant plus d’elle ni de lui-même; porté au grand, au beau,
sur les ailes intérieures de la passion: comme ce soir de l’autre année
où il avait quitté l’hôtel Sinda, en rêvant de déverser sur Paris, sur
le monde, les trésors d’enthousiasme qu’elle lui avait mis au cœur.
* * * * *
Lorsque Bayonne rentra dans la galerie des Tombeaux, le second tour
était achevé, on en commençait un troisième. Mirevault avait gagné des
voix enlevées à Boutevierge, et plus encore à Duputel. Ces trois
concurrents étaient à peu près sur la même ligne, chacun avec deux cents
suffrages environ; Bourgne conservait ses cent voix du premier tour.
Dans l’angle du salon transformé en buvette où l’on dévorait les
dernières sandwichs, sous le _Bonaparte au pont de Lodi_ du baron Gros,
un entretien confidentiel se prolongeait entre l’Auvergnat et le
Directeur de la Sûreté. A la suite de ce colloque, une note manuscrite
fut affichée sur les genoux du _Voltaire_, une des corbeilles de
bulletins déposées à ses pieds disparut; la note annonçait le
désistement de Bourgne. Au même moment, Napoléon Bayonne et Sinda
remontaient du bureau télégraphique, communiquaient aux parlementaires
les dernières dépêches de Bourse.
--C’est curieux, significatif: les cours de clôture ont monté de cinq
points sur les deux cents voix de Mirevault!
--Si la Bourse se met à coter la vertu! grogna Aristide.
Pressés d’en finir, inquiets pour un dîner qui devenait problématique,
les congressistes expédiaient bon train ce troisième tour. Après le
dernier contre-appel, les huissiers emportèrent processionnellement les
corbeilles où l’on avait reversé de l’urne les suffrages exprimés; ils
les portaient avec une vénération sacerdotale, comme des vases sacrés.
Les scrutateurs revinrent avec les feuilles de dépouillement.
Jacques monta dans la tribune de ces dames pour prendre congé d’elles;
et aussi pour observer de ce poste élevé la scène finale, à l’instant
solennel. Le vieux président du Sénat se leva, digne, ému. Il dit:
--M. César Mirevault a obtenu 422 suffrages. Je proclame M. César
Mirevault président de la République française, pour sept années.
--C’est Mme Papillon qui va être contente!
Cette exclamation jaillit de la tribune voisine, où elle échappait à une
voix de femme, aiguë, fortement timbrée d’accent provençal. Le cri du
cœur partait si spontané, si imprévu, si énigmatique pour les occupants
de la tribune Sinda, qu’ils furent tous pris du fou rire. On s’informa,
plus tard: Mme Papillon était une nièce du nouvel élu, mariée à un
conservateur des hypothèques dans la Durance. Le cri de son amie resta
la note dominante du Congrès, pour toute la petite société qui l’avait
entendu. Longtemps après, on y continua d’appeler Mirevault «le
Président de Mme Papillon».
Dans l’hémicycle, les applaudissements, les vivats saluaient César. Ses
amis, et ceux qui n’en étaient point une heure auparavant, se ruaient
sur le gros homme, se disputaient une étreinte de ces mains d’où les
décrets allaient couler. Entraîné par le premier flot de courtisans,
balbutiant, chancelant dans le saisissement du triomphe, il sortit de la
salle, s’en fut recevoir dans le salon présidentiel les félicitations de
ses ministres.
Andarran descendit avec sa compagnie dans la cour des Princes; la foule
s’y pressait, en face de la porte vitrée qui ouvre sur la galerie des
Tombeaux. Après quelques minutes d’attente, le Président parut sur le
seuil; plus assuré déjà dans sa démarche, avec le port et la mine d’un
qui vient de s’habituer à l’idée d’être roi. Autour de lui, sur les
figures des fonctionnaires, des gens de service, un respect descendait,
comme la lumière du soleil levant sur les collines, au matin.
--Observez, dit Ferroz à Jacques: il y a dans tous ces regards des morts
qui parlent.
On y voyait en effet de longs siècles d’hérédité monarchique prosternés
devant Mirevault; devant le collègue, coudoyé tout à l’heure à la
buvette, dont une opération cabalistique venait de changer
l’essence.--Il prit place dans le landau, enlevé aussitôt au galop des
quatre chevaux d’artillerie.
La lourde voiture broya l’herbe du pavé rouillé, rangea le bronze
équestre de Louis le Grand, passa sous le bâton de commandement du Roi.
De tous les groupes qui emplissaient la Cour d’Honneur, partaient des
acclamations, des «Vive Mirevault!» Quelques femmes élégantes agitaient
des mouchoirs. On était gai, heureux, comme autour d’un berceau. A la
grille, l’escadron de cuirassiers se formait, sabre au clair. Le landau
s’encadra dans la masse épique; le tourbillon de soldats, de chevaux,
d’aciers, de lueurs, roula sur la place d’Armes, s’engouffra dans
l’avenue de Paris, disparut dans la poussière, sous les vieux ormes,
emportant l’heureux drapier à son destin obscur, vers ce Paris où
tombaient les ténèbres.
Appuyé contre le montant de la grille, un homme suivait du regard le
cortège. Dardé par des yeux glauques, secrets, ouverts sur tout, fermés
sur la pensée intime, ce regard rappelait celui du fauconnier arabe,
quand il suit et juge le premier vol de l’épervier qu’il a dressé. Ce
fauconnier était Joseph Bayonne, le Directeur de la Sûreté.
Le mail de Félines se rangea sur la place. Elzéar reconduisit Daria
jusqu’à la grille, prit congé d’elle. Comme il se retournait pour la
voir encore une fois, il aperçut Olivier qui se penchait vers quelqu’un,
en rassemblant les guides.
--Montez donc, Pierre; Sinda avait une affaire pressée à Paris, il nous
a quittés pour sauter dans le premier train; prenez sa place, nous vous
ramènerons!
Le capitaine escalada les marchepieds, s’assit à côté de la princesse
Véraguine. Un pli de mauvaise humeur contracta le front d’Elzéar.
--Bah! se dit-il, suis-je enfant! Après ce qu’elle vient de me dire!
Elle est à moi!
Et il se hâta vers la gare, pour rejoindre ses camarades socialistes et
les endoctriner, impatient de concerter avec eux les projets d’action
que l’amour faisait bouillonner dans son intelligence.
Comme lui, le torrent des congressistes et des curieux parisiens se
précipitait vers les gares. Le Palais, la Cour d’Honneur se vidaient.
Bientôt, il n’y eut plus un vivant dans le Château endormi, dans les
cours désertes où les masses architecturales dressaient leurs nobles
ordonnances, dans les vastes solitudes d’alentour, reconquises par le
silence, les souvenirs, la mort, la nuit.
Seule, une ombre errait encore sur les terrasses, au sommet de
l’escalier de Latone, en face de la trouée majestueuse qui s’ouvre sur
les étangs, entre les forêts, se continue à l’infini de l’horizon.
M. de Kermaheuc s’était oublié là. Il avait vu descendre devant lui le
soleil, entre les deux peupliers isolés au bout de la perspective:
hautes sentinelles de la percée royale, dont la nuit faisait à cette
heure des cyprès noircissants. Il regardait mourir, au ciel et sur les
eaux, les dernières lueurs roses. Sa pensée s’en allait le long du dais
sombre des vieux arbres, s’échappait entre les gardes noirs, fuyait plus
loin, là-bas, sur ces arrière-plans gris sans limites, si semblables à
ceux de sa Bretagne, si lointains qu’il croyait l’atteindre du regard,
cette Bretagne, et, plus loin encore, par delà, voir, entendre son
Océan. Là-bas, devant lui, tout ce qu’il aimait encore dans l’espace;
derrière lui, tout ce qu’il aimait dans le temps, le temps passé: Le
fier Château évocateur, le grand et beau siècle, les augustes mémoires;
ses véritables contemporains, qui revenaient timidement, au crépuscule,
sous les ifs taillés, sur leurs terrasses usurpées par d’autres.
Comme le matin, aux Réservoirs, plus que le matin, il était
mélancolique, le vieil homme. Il se sentait fini dans les choses
finies.--Son regard absorbé tomba sur une plate-bande, à ses pieds, y
fut retenu par une fleur, une rose.--Rose! Un faible sourire lui remonta
au visage. La dernière attache, et la suprême tristesse: que
garderait-il d’elle, bientôt, dans cette ascension splendide, naturelle,
bien méritée, sans doute, mais qui faisait chaque jour plus petite et
plus difficile la place du vieil ami?--Il s’inclina, cueillit la fleur,
la cacha sous la redingote avec un geste honteux de collégien. Et il
s’achemina, derrière tous, vers la gare, emportant sa rose de
Versailles, sa dernière illusion; content d’offrir sa pensée du jour
dans cette fleur à celle qui l’attendait, pour apprendre par lui les
événements.--A celle qui les apprenait au même instant, de la bouche du
baron Sinda, et qui récompensait comme il convenait les loyaux services,
l’agréable message de ce précieux allié.
CHAPITRE XVIII
RENVERSE
--La parole est à M. Elzéar Bayonne.
Une fois de plus, ces mots tombèrent du fauteuil présidentiel où Duputel
digérait sa déconvenue. Une fois de plus, ils produisirent sur la
Chambre les effets décrits au début de ce récit. Mais dans le
recueillement silencieux qui suivit l’apparition de l’orateur socialiste
à la tribune, il y avait cette fois autre chose que la curiosité
d’entendre une belle musique: il y avait l’attente d’un acte.
Boutevierge interpellait sur la politique générale un cabinet qui
n’existait plus que de nom. Amputé de quatre membres par les
débarquements et par l’élection de son chef à la Présidence, ce débris
de ministère, où un seul homme cumulait trois portefeuilles, était resté
quelques jours en fonction pour installer Mirevault. Les indications que
donnerait un grand débat parlementaire allaient permettre de choisir un
programme et un personnel de gouvernement; on espérait qu’il s’en
dégagerait une majorité favorable aux vues du nouveau Président. Des
gens disaient,--et ils le disaient sans rire,--que Mirevault avait
l’intention de gouverner. On lui prêtait le dessein d’élargir d’abord sa
base d’action; il voulait, assurait-on, couper en deux le parti
socialiste, se rattacher les éléments assimilables de ce parti; le pacte
serait scellé par le dépôt de quelques projets de loi démocratiques, par
des satisfactions de personnes qui amèneraient aux affaires le plus
qualifié des agitateurs réformistes.
Bayonne était assiégé de séductions. Des émissaires lui murmuraient à
l’oreille des paroles significatives. Ces suggestions s’étaient
précisées, la veille du jour fixé pour le débat qui devait orienter les
esprits. Le Directeur de la Sûreté avait abordé son parent, comme par
hasard, dans le couloir désert des commissions.
--Mon cher cousin, avait dit Joseph, il faut pourtant que nous causions
une fois à cœur ouvert. Nul ne vous admire plus que moi; et j’aurais
bien peu l’esprit de famille, si je ne trahissais pas pour votre
édification personnelle quelque chose des renseignements que j’ai
recueillis. Je sais positivement qu’_on_ désire vous faire une place
parmi les ouvriers de l’ère nouvelle. La réorganisation de notre système
colonial, l’essai sur ce terrain vierge de quelques principes
acceptables dans la doctrine socialiste, quelle tâche plus digne de vos
talents? Seul, vous pouvez la mener à bien; et ce ne serait là, pour un
véritable homme d’État, que la préface de cette grande œuvre urgente, la
réorganisation intérieure de la France. Si vous tenez demain un langage
qui rende l’accord possible, les intentions dont je vous fais confidence
se traduiront en actes immédiats. Je le sais positivement.--Et le regard
glauque souligna, amplifia le sens de ces graves déclarations.
Elles avaient jeté Elzéar dans un trouble mental qu’il ne dominait plus.
Le pouvoir! La faculté de pétrir enfin à son gré la glaise humaine! Avec
une superbe confiance dans ses forces, il laissait courir son
imagination sur les larges horizons ouverts par Joseph. Qu’il mît
seulement le pied au premier échelon, et l’ascension des autres ne
serait qu’un jeu; bientôt, au sommet, il se dresserait seul, maître,
tout-puissant modeleur qui donnerait à un grand peuple la figure de sa
pensée; l’un de ces illustres privilégiés dont le nom résume une époque
de l’histoire et s’établit à jamais dans l’admiration des hommes. Un mot
à dire,--le verbiage insignifiant qu’on lui demandait pour apprivoiser
les nigauds,--et les rêves de son enfance se réalisaient, il était un
des élus de la promesse, comme Moïse et Josué, David et Salomon.--Aux
heures des grandes ivresses imaginatives, il redevenait toujours le
petit songeur du _Fumier de Job_; c’était encore sous ces noms, à
travers le prisme de la formation première, indélébile, qu’il apercevait
les objets et les modèles de ses ambitions.
Entre le fruit si longtemps convoité, mûr enfin, et sa main qui allait
le cueillir, un seul obstacle: le caprice d’une femme. Certes, il la
voulait avant tout, l’adorable créature; ce désir exaspéré parlait plus
fort que les autres, dans ses sens enfiévrés, dans son imagination
éblouie par tout ce qu’il y avait de délirant autour de cette image: la
belle, la noble, l’opulente princesse dans ses bras, Daria devenue son
bien, sa chose, sa femme. Mais fallait-il donc opter entre les deux
rêves? Pouvait-elle demander sérieusement qu’il sacrifiât le second à
une fantaisie d’idéalisme mal compris?
Un caprice: il qualifiait ainsi, avec un peu d’humeur, les exigences du
bosquet d’Apollon; cet enthousiasme intransigeant qu’il avait d’abord
partagé, dans un élan de passion, qu’il jugeait mieux maintenant, à la
clarté de la réflexion. Et s’il passait outre, qu’en résulterait-il,
après tout? Un court malentendu, un mouvement de dépit qu’il apaiserait
vite avec la démonstration de cette vérité irréfutable; on sert mieux
ses idées par un acte sage que par un beau cri.--D’ailleurs, n’allait-il
pas se rapprocher d’elle en montant? La véritable barrière entre elle et
lui, n’était-ce pas l’humilité des origines, les tares sociales du petit
juif poussé sur le _Fumier de Job_? Nonobstant les déclarations qu’elle
avait faites, Elzéar demeurait persuadé de ce qu’il redoutait par-dessus
tout, mal guéri d’une terreur qui le paralysait depuis si longtemps.
Ministre demain, premier ministre bientôt, maître des hommes, le
Disraeli français, il deviendrait l’égal de la fière princesse; elle se
rendrait au prestige d’une aussi haute fortune.--Il prêtait à Daria sa
propre mesure de la grandeur humaine. Comme Esther naguère, comme les
autres, il retombait toujours dans leur erreur de calcul; il raisonnait
exactement sur les motifs raisonnables qui déterminent d’habitude les
intelligences et les cœurs; il ne tenait pas compte de l’_astre
troublant_, des forces du sentiment irraisonné dans certaines âmes.
Après son entretien avec Joseph, il avait passé la soirée et une moitié
de la nuit dans cette agitation cruelle, ballotté entre ses désirs, ses
craintes, prenant et rejetant des résolutions opposées, écrivant et
déchirant des canevas de discours contradictoires. L’angoisse de la
lutte intérieure avait continué pour lui toute la matinée, jusqu’au
moment d’aborder la tribune; il y montait, encore irrésolu, avec la
violente tension de toutes les forces vitales chez l’homme qui va jouer
la partie décisive de son existence.
Le coup d’œil circulaire qu’il jetait toujours sur son auditoire, coup
de sonde avant de mettre à la voile, lui montra sur toutes ces
physionomies l’attente de l’événement ébruité par les préparateurs de
l’opinion; l’attente et l’acceptation préalable. En face, dans la
tribune du président, Daria penchait sa jolie tête pour saisir chaque
parole.--Je serai là,--avait-elle dit. Elle y était, à sa place
habituelle, à cette place où les yeux de l’orateur avaient si souvent
cherché le prix de l’éloquence. Comme le premier jour qu’il avait parlé
pour elle, la princesse portait au corsage un petit bouquet de roses
pourpre; fleurs qu’Elzéar lui envoyait régulièrement, en souvenir de
cette première vision, au matin des séances où il devait prendre la
parole. En achevant son inspection du terrain de combat, il aperçut dans
la tribune militaire, debout, au premier rang, l’officier de service qui
venait d’y entrer. Il reconnut sous l’uniforme le capitaine Andarran. Le
poste du Palais était fourni ce jour-là par l’infanterie de marine,
l’ordre de marche avait désigné la compagnie que Pierre commandait.
Bayonne surprit le regard de l’officier, ardemment fixé sur la tribune
de Daria. Nerveux comme il l’était à ce moment, l’irritation qu’il
ressentit de cette petite découverte mit un léger tremblement dans sa
voix aux premiers mots qu’il prononça.
Il débuta par des généralités oratoires, préludes du musicien qui
cherche son inspiration sur le clavier. Cet exorde ne différait pas
sensiblement de sa manière accoutumée; on y retrouvait les griefs
habituels de la critique socialiste.--Les faits donnaient raison,
disait-il, à tant d’avertissements inutiles; la crise morale où le pays
se débattait révélait à tous les yeux l’usure d’un système qui avait
abouti à l’impuissance dans la corruption; l’heure était venue pour ce
pays de faire sur lui-même un rigoureux examen de conscience
et de prendre les résolutions viriles d’où sortirait son
relèvement.--L’orateur développait ce thème avec force, sans acrimonie,
avec un ascendant de parole qui ne s’était jamais manifesté plus
victorieusement. Sa démonstration philosophique ne soulevait aucune
protestation sur les bancs du centre; on y applaudissait des vérités
abstraites bien exprimées; elles correspondaient aux inquiétudes de ces
hommes, alarmés par la secousse récente, et nul ne se les appliquait en
son particulier. Bayonne devinait un autre sentiment chez ceux qui
l’écoutaient avec une faveur si marquée; ils espéraient de lui un peu
plus, l’offre d’un concours dans la détresse qu’il dépeignait, la
réconciliation momentanée qui permettrait à tous les républicains de
franchir ensemble le mauvais pas. C’était une de ces heures où les
assemblées sont prêtes pour les baisers Lamourette. Il y avait dans tous
ces esprits un grand vide dont ils s’effrayaient eux-mêmes; et l’orateur
penché sur ce vide en ressentait le vertige, il subissait l’attraction
du gouffre où il jetait sa parole; il se laissait envelopper par la
fascination de tous ces regards, chargés d’un appel muet: «Mais dis donc
enfin ce que nous attendons de toi!»
Cédant peu à peu à ce magnétisme, il rendit un hommage impartial aux
hommes qui avaient entendu le cri de révolte de l’honnêteté, il loua
leur premier effort pour libérer la conscience publique. Trois ou quatre
ministres, amis particuliers de Mirevault, indiqués pour survivre et
constituer le noyau du futur cabinet, applaudirent ostensiblement. Leur
adhésion significative continua quand Bayonne revint à sa thèse
favorite: l’urgence d’un essai loyal, dans notre œuvre colonisatrice,
des principes de sociologie où les vieux peuples découvriraient le
secret de leur propre régénération.
--Dites donc tout de suite que vous voulez coucher ce soir au pavillon
de Flore!--interrompit ironiquement la voix de M. de Kermaheuc, à
l’extrême droite.
A cette interruption, aux ricanements qui l’accompagnèrent du même côté,
répondirent sur toutes les travées de gauche des protestations, des
encouragements à l’adresse de l’orateur:--«Parlez! Parlez!»
--Je dédaigne ces insinuations, s’écria Bayonne: je remercie la majorité
républicaine qui m’a compris; malgré nos dissidences de doctrine, les
républicains ont reconnu la bonne volonté d’un des leurs, prêt à toutes
les abnégations dès qu’il voit la République en péril...
Une salve bruyante de bravos et de «Très bien!» accueillit ce gage. Plus
de doute, pour les politiques avisés qui suivaient avec intérêt cette
partie: Bayonne prenait officiellement possession de la majorité qui
l’applaudissait, sa majorité de demain, d’ores et déjà consentante à
rallier son enseigne, comme il ralliait lui-même le drapeau
gouvernemental.
--Il a pris par l’Afrique pour aller à Damas, mais il y arrive!
Asserme souffla sa malice sur les hauts gradins de l’amphithéâtre où il
s’était retranché: assez distinctement pour qu’elle montât aux tribunes
voisines, y fût recueillie par les journalistes, par les dames, qu’elle
fit sourire.
Alors, dans le concert d’approbation où il se laissait porter et
emporter, Elzéar perçut un léger bruit distinct, un petit mouvement
insolite: il les perçut avec ce sens intérieur qui est averti parfois
avant l’œil et l’oreille. Dans la tribune du président, une femme se
levait, quittait sa banquette, gagnait la porte; avant de sortir, elle
arracha de son corsage un bouquet, le jeta d’un geste méprisant sur le
plancher; sans se retourner, elle ouvrit la porte, disparut.
Il vit, il comprit. Il comprit tout, en une seconde. Un voile se déchira
subitement dans son cerveau lucide, obscurci l’instant d’avant par les
fumées de l’ambition. Il l’avait mal jugée, l’idéaliste irréductible
qu’elle était, qu’elle serait toujours. Elle venait de le juger, lui, de
le condamner; sans appel, sans pardon possible, une douleur atroce le
lui criait au fond du cœur. Et il sentait à cette même minute que rien
n’existait en dehors d’elle, qu’il la désirait plus que tout, qu’il
perdait toute raison de vivre en la perdant. D’un seul regard navré,
dans l’instant qui suffit à la pensée pour revivre des années, il revit
toutes les heures où elle était entrée en lui, toutes les images
d’enchantement et d’espoir, depuis la table du glacier de Nice jusqu’au
bosquet d’Apollon. Fini! Il aurait tout le reste, il n’aurait jamais ce
qu’il voulait le plus au monde, et tout le reste ne lui serait de rien.
Il lui sembla que cette salle où elle n’était plus s’écroulait, et tout
l’univers, dans l’abîme de désespérance où il s’engloutissait. Effaré,
stupide, il demeura sans voix à la tribune, les yeux rivés sur l’affreux
trou de la place où il la cherchait toujours, les mains pendantes, comme
foudroyé d’un coup de masse, arrêté net au milieu de la phrase
commencée.
On crut dans l’assemblée à une de ces indispositions fréquentes chez les
orateurs qui se surmènent.
--Reposez-vous! lui cria-t-on de toutes parts.
Duputel se pencha vers lui, insista, d’un ton paterne:
--Mon cher collègue, désirez-vous une suspension de séance?
Bayonne ne les écoutait pas, ne les voyait plus. Soudain, une commotion
nerveuse secoua tout son être, le sang lui revint au cœur, au cerveau;
d’un mouvement furieux de la pensée, du même mouvement qui eût précipité
son corps derrière Daria, sur cet escalier où elle descendait, pour
l’implorer, la retenir,--de la même voix désespérée dont il l’eût
suppliée, il reprit la parole. Par un de ces phénomènes de dédoublement
qui se produisent dans les grandes crises voisines de la folie, il la
suivait, il ne voyait qu’elle, ne parlait que pour elle, il n’entendait
dans sa propre voix que ces mots: «Reste, écoute, pardonne!» et
cependant d’autres phrases se dévidaient mécaniquement, sans qu’il les
gouvernât: violentes, mais ordonnées et magnifiques, elles tombaient sur
l’auditoire stupéfié par cette renverse du discours.
--... Prêt à toutes les abnégations, ai-je dit, si vous lui offriez
autre chose que la servitude dans les ruines! Vous n’avez rien d’autre à
offrir! Votre monde est mort, et vous voudriez qu’il créât de nouveaux
mondes! Mais regardez-le donc, ce charnier d’où vous prétendez tirer la
vie pour d’autres, regardez ce que vous en avez fait, regardez-vous!...
Et il s’acharna au noir tableau de ce monde qu’il vouait à la
destruction: non plus avec la sereine critique philosophique de son
exorde, mais avec une rage réaliste qui mettait à nu toutes les plaies,
étalait toutes les pourritures, souffletait insolemment tous les
pouvoirs; avec des ressouvenirs de son fameux plaidoyer dans l’affaire
Evayren, de cette danse macabre où sa jeune éloquence avait roulé dans
le même linceul tous les personnages sociaux qu’elle déshabillait.
On l’écouta d’abord sans comprendre, tant l’extraordinaire volte-face
ahurissait ses auditeurs.--Est-il fou? se demandait Poujard’hieu, M.
Chasset de la Marne, tous les vieux parlementaires qui avaient admiré la
courbe savante de son évolution, qui ne savaient plus que penser devant
ce suicide du futur ministre. Bientôt, l’assemblée bondit sous l’injure,
comme un cheval cravaché à l’improviste par la main qui le ramenait
doucement à l’écurie. Les vociférations éclatèrent, essayèrent de
couvrir le puissant organe du tribun. Des hurlements leur répondirent
sur les bancs socialistes: dépistée jusque-là par le chef qui battait en
retraite, la meute enfin découplée reconnaissait le langage qu’il avait
promis, donnait de la voix à son appel.
Il continuait, il ralliait au cri de guerre sociale les soldats de la
misère et de la justice, il montrait leurs colonnes profondes qui
montaient de l’usine et du chantier, de la mine et du sillon. Sa colère
retrouvait les formidables images et les imprécations des prophètes dans
sa mémoire nourrie de leurs livres. Il allait, sourd aux inutiles
rappels à l’ordre, inconscient de ce qu’il disait, n’entendant que son
imploration intime: «Reviens, écoute, je te le donne, le cri que tu
voulais!»
Sous l’intolérable défi, une moitié de l’assemblée se leva. Des pupitres
claquaient, les bouches vomissaient l’invective, les poings tendus
menaçaient l’insulteur. Des gradins du centre, les plus véhéments se
précipitèrent dans l’hémicycle, à l’assaut de la tribune. Caucuste,
Cantador, d’autres énergumènes socialistes s’élancèrent à la rencontre
des assaillants, les mains s’abattirent sur les figures, un pugilat
général mit aux prises les forcenés. Les huissiers saisissaient à
bras-le-corps les combattants, détournaient les horions. Sur le tumulte
assourdissant, la voix tonnante planait, luttait contre les rugissements
qui la coupaient, contre le carillon éperdu de la cloche présidentielle.
--A l’ordre!--Taisez-vous!--Misérable!--Retourne à ton fumier!--Dehors,
le vilain juif!
La voix devint rauque, se força pour un dernier éclat, fit encore
entendre ces mots:
--Juif, dites-vous! Oui, je suis le juif: mais pas celui qui vous
asservit sous le pouvoir de l’or, votre seul maître! Je suis celui qui
rapporte du fond des siècles notre vieux cri de justice, le cri de
délivrance pour vos frères opprimés et pour les miens! Je suis le juif
dont la main a gravé sur vos murs les trois mots fatidiques, les trois
mots que vous faites mentir depuis cent ans, et où vous n’avez pas su
lire, insensés, l’arrêt de mort de votre Babylone!...
--Couvrez-vous! Expulsez-le!--clamaient les boxeurs et les collègues
debout derrière eux, juchés sur les sièges.
--Je mets aux voix l’exclusion temporaire de la salle des séances! Je
vous retire la parole! glapit le fausset du président.
--On ne retire pas la parole à l’humanité! Je parle pour elle!
Et Bayonne se cramponna à la tribune.
Un des secrétaires se saisit du chapeau présidentiel, l’enfonça sur le
chef blanc de Duputel, entraîna au bas des marches le vieil homme, qui
oublia dans son trouble de lever la séance. Les députés se ruèrent
derrière lui hors de la salle, tandis que les huissiers faisaient
évacuer les tribunes publiques. En un instant, le grand vaisseau où
tourbillonnait la tempête se vida, un morne silence l’emplit. Seuls,
quelques-uns des plus déterminés socialistes tinrent bon, sur les
hauteurs de l’extrême gauche.
Alors, devant ce vide béant, Bayonne cessa de parler. Son énergie
surexcitée s’évanouit avec la provocation de ses adversaires. D’un pas
de somnambule, il descendit de la tribune, alla s’asseoir à son banc,
entre ses deux fidèles, le mulâtre Caucuste et le vieux Cantador. Il
s’abattit sur le pupitre, la tête affaissée sur les mains, le regard
atone, dans la prostration totale d’un épileptique après l’accès.
L’orage avait passé dans les couloirs. Sommé par cent voix indignées de
faire procéder à l’expulsion _manu militari_, le président envoya
chercher le poste. Les petits marsouins débouchèrent par l’escalier des
bureaux, alertes, tout ébaubis du spectacle et de la consigne qu’ils
exécutaient. Ils déposèrent leurs fusils, formèrent les faisceaux dans
la salle Casimir-Perier.
A leur entrée, le fond des cœurs apparut. Une véritable consternation se
peignit sur la figure de quelques parlementaires convaincus.
--C’est inouï!--Quel scandale!--Quel exemple!--La majesté du Parlement
violée!--Les soldats dans l’enceinte législative!
Ainsi gémissaient Duputel, M. Chasset de la Marne, M. Cornille-Lalouze,
d’autres députés, çà et là, qui affectaient la mine de gens accablés par
un sinistre.
Mais, pour une poignée d’affligés, on voyait sur la plupart des
physionomies l’expression d’une joie sauvage ou d’une douce gaîté.
Droitiers, vieux républicains aigris, jeunes républicains sceptiques,
combien de visages en fête à l’arrivée des soldats, autour des
faisceaux!
--Enfin, voilà la garde!--Ce n’est pas trop tôt!--On n’en sort qu’un,
cette fois, quel dommage?--Il y a commencement à tout!--La répétition
générale du coup de balai!--Nous les reverrons, les petits soldats!
Variantes du sentiment général qui voltigeaient sur les lèvres hilares.
Ces hommes exultaient devant la profanation du lieu qu’ils méprisaient
et où ils se méprisaient, devant la mise en scène du coup de force
auquel ils avaient si souvent pensé.
Avec la froide correction d’un officier commandé de corvée, le capitaine
Andarran vint prendre les ordres de Duputel. Il fit signe à une escouade
de se détacher et de le suivre, sans armes; il entra dans l’hémicycle
par le tambour de gauche, s’approcha du député récalcitrant, lui posa
légèrement un doigt sur l’épaule.
Toujours prostré, Bayonne releva des yeux éteints, qui semblaient ne pas
comprendre. Ils se dilatèrent subitement: une lueur de vie et
d’intelligence rentra dans ces prunelles, une épouvante y passa, puis
une fureur. Il avait reconnu Pierre.--C’était lui, l’homme qui le
touchait! L’homme qui la regardait insolemment tout à l’heure, qui
l’aimait, sans doute, qu’elle aimait, peut-être! La figure de funeste
présage qui le poursuivait depuis quelques jours, le rival pressenti qui
allait bénéficier de son malheur! Et on le livrait à cet homme comme un
criminel, pour subir de lui l’humiliation publique!--Secoué par un
dernier spasme de sa fièvre revenue, il se dressa à demi sur son banc,
avança un visage hagard, et, d’un geste convulsif, il leva la main sur
l’officier.
Pierre détourna le coup mal dirigé. La main de l’agresseur, déviée sur
l’épaulette, essaya de l’arracher, glissa le long de la manche, sans
force. Le capitaine pâlit, se contint; ses doigts s’abattirent de
nouveau, plus durement cette fois, sur le collet du député. Un seul mot
siffla entre ses dents:
--Sortez!
Épuisé, retombé dans l’inconscience, le socialiste obéit docilement,
comme un enfant. Soutenu par Caucuste et par Cantador, suivi par les
soldats, il sortit, apparut sur le seuil de la salle. Là, il s’arrêta;
il promena un regard vide sur les collègues qui l’attendaient, massés au
bas des degrés; d’une voix étranglée, il jeta un cri, répété aussitôt
par ses deux compagnons:
--Vive la République sociale!
Il n’y eut ni sourires ni protestations. La bonne humeur réveillée par
l’arrivée de la troupe faisait place à une horreur tragique, devant le
tableau qui s’encadrait dans la porte du tambour; ce visage livide,
égaré, si beau encore de sa beauté orientale sous la noire chevelure en
désordre; ces deux acolytes grotesques, les soldats qui les
poussaient,--chaque détail de la scène évoquait des réminiscences
grandioses et de hideux rapprochements, dans les imaginations frappées
par cette sinistre parodie de l’_Ecce homo_. La même impression
persista, quand le petit groupe descendit les marches, traversa les
rangs pressés, sous les regards hostiles; l’irritation tomba dans les
cœurs serrés, tant il donnait, ce malheureux, la vision d’un fou conduit
au supplice. La troupe qui se retirait l’enveloppa à l’extrémité du
couloir, il disparut.
On reprit la séance, pour la forme; on la leva aussitôt d’un commun
accord; l’oppression des esprits ne leur permit pas de poursuivre le
débat.
Jacques rejoignit son frère, qui formait sa compagnie avant de la
ramener au quartier.
--Mon pauvre ami, tu as reçu une jolie commission, pour ton début à
notre service! Quelle mouche a piqué mon misérable labadens? Est-il
devenu fou, comme on le dit? Moi qui le connais depuis l’enfance, je
crois que ses prophètes lui ont remonté au cerveau. J’avais toujours
pensé que ce brillant météore finirait ainsi.--Reviens-tu dîner avec
moi, quand tu auras reconduit tes hommes?
--Je ne te promets pas, répondit Pierre; il faut d’abord que je me mette
en quête de deux camarades.
Jacques fixa sur son frère un regard d’interrogation étonnée.
--Ah çà! es-tu devenu fou, toi aussi? Tu ne vas pas provoquer cet
aliéné? Tu arrêtais un factieux, dans tes fonctions d’officier de
police: le commissaire ne demande pas raison au malfaiteur qui regimbe.
--Je sais ce que j’ai à faire, repartit le capitaine.
--Mais c’est idiot! Ça ne soutient pas l’examen! Tu me ferais croire que
tu as autre chose contre lui!
--Épargne-moi les subtilités: ce bandit a levé la main sur moi; il a
prononcé sur lui-même sa condamnation, conclut sèchement l’officier en
prenant la tête de sa colonne.
L’aîné vit sur le front de Pierre une barre d’obstination qu’il
connaissait bien. Il le regarda s’éloigner, il cherchait à s’expliquer
une détermination si peu justifiée. Un doute entra dans son esprit, une
clarté se précisa.--Oui, le frère avait «autre chose» contre l’homme
qu’il voulait châtier. Ce n’était pas l’offense d’un insensé qui allait
armer sa main, c’était un autre sentiment. Et les réflexions de Jacques
s’appesantirent avec un effroi douloureux sur la voie où le mettait sa
découverte.
* * * * *
Le lendemain de ce jour, deux landaus s’arrêtaient dans une clairière
des bois de Meudon. Nid charmant de ramée et d’herbe fleurie; les
oiseaux pépiaient, le bourdonnement des insectes tremblait dans l’air
chaud du matin d’été. Le capitaine Andarran descendit d’une des voitures
avec deux officiers de son régiment: Bayonne sortit de l’autre, flanqué
de Caucuste et de Cantador. Il était plongé dans l’accablement stupide
que rien n’avait pu dissiper depuis la veille. Il avait laissé au vieux
révolutionnaire le soin de régler tous les arrangements nécessaires,
indifférent comme s’il se fût agi d’un autre, ne répondant pas aux
questions, aux conseils de ses amis. En présence des officiers, une
impression de gêne et d’ennui passa pour une seconde sur son visage,
tandis qu’il regardait ses deux témoins: une dernière révolte de ses
vanités d’homme élégant, à l’idée d’être assisté dans une affaire de
cette nature par ces deux ridicules personnages. Il retomba aussitôt
dans sa morne contemplation intérieure, parut étranger aux préparatifs
qu’on faisait. Avec des mouvements d’automate, il suivit les
prescriptions de Cantador, prit l’épée que son collègue lui assurait
dans la main.
Ses traits ne se ranimèrent qu’à l’instant où il vit, à deux pas devant
lui, la figure et la poitrine de Pierre. Comme la veille, un éclair de
fureur ralluma ses yeux éteints, un frisson le secoua de la tête aux
pieds. Avant même que le directeur du combat eût achevé de proférer les
paroles du signal, d’un élan de fauve qui se rue sur sa proie, il bondit
sur l’officier, l’épée haute. Le bond fut si rapide que Pierre eut à
peine le temps d’allonger le bras, de recevoir la masse qui s’abattait
de tout son poids sur l’arme tendue au bout de ce bras; les témoins de
Bayonne n’avaient pu faire un geste que déjà il s’affaissait entre eux,
battant l’air des deux mains.
Les médecins accoururent, déchirèrent la chemise, échangèrent des
regards consternés:
--Il est perdu! Le poumon traversé... Ce n’est plus qu’une question de
minutes!
Une écume sanglante coulait de ses lèvres, sur le gazon où on l’avait
couché; une taie vitreuse s’épaississait sur ses yeux. Il se souleva
péniblement, fit signe qu’il voulait parler. Cantador se pencha sur lui,
toujours emphatique et solennel:
--Et toi aussi, je t’aurai vu tomber pour la cause! Ami, grand citoyen,
verse dans le cœur de ton ami les paroles que tu veux léguer au monde:
dis-moi le vœu suprême que je transmettrai à tes vengeurs, à la
postérité!
Le blessé balbutia d’une voix faible, indistincte, comme une leçon
ressouvenue, récitée dans son égarement, ces mots:
--Ce ne sont ni les Titans qui l’ont frappé, ni les géants démesurés qui
se sont opposés à lui... Mais Judith, fille de Mérari, l’a renversé par
la beauté de son visage... Elle s’est parée d’une robe neuve pour le
tromper... Ses yeux ont été ravis par les sandales... Sa beauté... a
rendu son âme captive... elle a frappé à la tête... de son fer...
Le souffle lui manqua: la belle tête pâle retomba, inerte.
Ce furent les dernières paroles d’Elzéar Bayonne, le grand orateur.
CHAPITRE XIX
LES CHAGRINS DE JACQUES
Ces événements défrayèrent la chronique pendant la semaine d’attention
posthume que Paris accorde à ses comédiens ordinaires. Dans la presse,
dans les milieux parlementaires, dans le monde cosmopolite où Bayonne
fréquentait, on écrivit les articles émus, on échangea les vues
ingénieuses que ce beau thème comportait. La semaine suivante était
celle du Grand Prix: ils en furent d’autant plus vite effacés, les
cercles de rides légères qui signalent un moment, à la surface des eaux
parisiennes, la place où un corps a plongé dans ce profond puits
d’oubli.
Esther jugea pourtant que la princesse Véraguine ensevelissait bien vite
ceux qu’elle tuait, lorsqu’elle croisa la voiture de Daria au retour de
Longchamps. Experte au discernement de toutes les nuances féminines,
l’actrice observa sur l’étrangère un éclat triomphal de beauté ravivée,
la redoutable parure attachée au front d’une femme par le drame sanglant
qui a certifié son pouvoir: prestige fascinant, tout pareil à celui que
les grandes tueries mettent au front des conquérants. Renseignée mieux
que personne sur le cœur de l’homme qui avait payé de sa vie cette
parure, Esther avait peut-être été la seule à deviner le véritable
secret de l’inintelligible renverse, secret expliqué de tant de façons
par les psychologues et les politiciens. Durant la minute où cette
rencontre fortuite remit face à face les deux femmes, elles échangèrent
des regards qui accusaient différemment:--«C’est vous, disait celui de
l’actrice, vous qui l’avez perdu en voulant l’élever jusqu’à vos nuages
qu’il ne pouvait atteindre.»--«C’est vous, en le dégradant sur votre
terre où vous le rabattiez», disait celui de la princesse.--Elles
avaient toutes deux raison dans leurs reproches; elles avaient exaspéré,
eût dit Ferroz, les deux morts qui se battaient au fond de cet homme:
l’accapareur cupide et le justicier mystique.--Toutes deux, elles
passèrent outre, entraînées sur la pente de leurs jeunes vies; l’une,
avec sa résignation fataliste qui prenait vite son parti de
l’inévitable; l’autre, avec l’instinct pratique de l’araignée qui ne
compte pas les toiles déchirées, recommence aussitôt d’en ourdir de
nouvelles.
Chez la baronne Dolorès, dans un monde où les sentiments comme les
affaires sont des opérations à court terme, nul ne s’étonna de voir
entrer Daria, ce même soir du Grand Prix; un air de défi hautain rendait
sa beauté plus provocante.
--Regardez-la, disait Félines d’un ton de connaisseur: regardez ce
rythme des mouvements qui faisait dire au pauvre Elzéar qu’elle avait
une mazurka de Chopin cousue dans sa robe!
Si les mondains trouvaient le temps de se souvenir, les habitués du
salon auraient pu philosopher en observant la princesse auprès du
capitaine Andarran, sur ce même divan de la rotonde des palmiers où
Pierre occupait la place hantée par une ombre triste.
--Je m’ennuie, ce soir, avait dit la jeune femme à l’officier; j’ai vu
trop de civilisés imbéciles, aujourd’hui: venez me raconter vos
histoires de sauvages, où le pire sauvage, c’est peut-être vous!
Elle écoutait, avec un intérêt visible, ce qu’elle appelait des
histoires: les quelques mots brefs, avares, où Pierre condensait comme à
regret l’essentiel d’un pays, d’une action, d’une pensée. Elle écoutait
avec plus de plaisir encore, semblait-il, les longs silences où il
s’enfermait ensuite, le tumulte réprimé sous cette froide réserve. Elle
écoutait surtout le sourd travail d’une lâcheté qui dissolvait auprès de
sa robe la force de cet homme. Courber un chêne en le touchant de son
gant, laquelle résiste à cette tentation?
Lorsque Andarran se fut éloigné, Daria vit venir à elle Mrs Ormond.
L’Américaine était la seule amie avec qui elle eût de l’abandon, poussé
quelquefois jusqu’aux épanchements intimes: elle aimait, dans cette
nature si différente de la sienne, une vivacité primesautière, la
clarté, la témérité méthodique de l’esprit. Elle ne se déroba pas, quand
Mrs Ormond l’interrogea avec un sourire curieux:
--Alors, il s’apprivoise, votre sauvage? Mes compliments, chère; mais
permettez-moi d’être enfant terrible: vous pouvez trouver du plaisir à
flirter avec lui, _malgré_...
--_Parce que_, répondit hardiment Daria.--Comment vous dire? Vous
n’allez pas me comprendre, ou vous me regarderez comme un monstre:
j’aime sur ses mains l’odeur du sang de l’homme que j’ai aimé.
--Oh! la petite barbare!--Mrs Ormond réfléchit un instant.--Non:
simplement une femme, comme nous toutes. Voulez-vous que je dise mon
sentiment? Votre nouvel idéal se nomme la force, et il vient au bon
moment pour lui, ce héros. Vous avez été folle d’idées, chérie; la
poursuite d’une idée, la recherche de celui qui devait la représenter,
toutes ces imaginations ne vous ont pas donné ce que vous en attendiez;
maintenant, vous allez aimer la force, par rancune contre l’idée qui
vous a déçue.--Vous aimerez la force, Daria, elle nous attirera toujours
invinciblement, toutes tant que nous sommes. Vous l’aimiez déjà,
peut-être, sans vous en douter; vous vous obstiniez dans un amour de
volonté: votre cœur lui échappait, se donnait de lui-même au maître que
vous ne vouliez pas.
La princesse se consulta, comme pour vérifier si cette voix était bien
l’écho de sa propre songerie.
--J’aimerais la force, moi qui l’ai tant maudite? Je chercherais un
maître, moi aussi, en désespoir de cause, faute de trouver un
instrument? Le véritable idéal, ce serait la force, souveraine dans la
nature, créatrice de la vie, belle de sa puissance de création?--C’est
bien possible, après tout! Arabella, ce doit être enivrant de sentir la
force sur soi; de la dominer d’abord, puis d’être brisée par elle...
Arabella, je vous défends de penser des choses qui me font peur... et
qui m’attirent!
Jacques épiait avec une anxiété croissante les progrès de l’intimité
entre son frère et la princesse, de leur flirt, comme disait Mrs Ormond
dans sa langue. Il savait trop que ce mot n’aurait jamais de sens pour
Pierre, pour ce cœur qui mettrait toute son énergie combative dans une
passion, qui broierait tous les obstacles afin de satisfaire cette
passion. Attendu chaque jour à la Bourdette, l’officier s’attardait à
Paris sous divers prétextes, sans raison sérieuse, sauf celle qu’il ne
disait pas et que Jacques devinait trop sérieuse. De la vieille maison
où on languissait après l’absent, l’aîné recevait des lettres
pressantes, inquiètes d’abord sur les suites de cette blessure dont le
chirurgien devait mal augurer, puisqu’il retenait Pierre; épouvantées
ensuite à l’occasion de son duel incompréhensible, et, depuis, si
mélancoliques!
Compatissant aux peines de Marie, qui l’occupaient sans cesse, qui le
troublaient,--car il craignait de regarder dans son propre cœur,
lorsqu’il se laissait aller aux conjectures sur la passion naissante de
son frère pour Daria,--Jacques n’avait depuis quelque temps que des
sujets de chagrin.
Il n’était pas demeuré insensible à la catastrophe de ce Bayonne, séparé
de lui par les idées, mais auquel le rattachaient tous ses souvenirs de
jeunesse, la communion intellectuelle des bonnes années où les deux
étudiants rêvaient et bâtissaient leur avenir côte à côte. Disparu,
l’ancien camarade, et dans quel drame! Frappé près de lui, et par
quelles mains! Par les mains fraternelles. Une autre disparition allait
l’affliger plus vivement encore dans un de ses meilleurs attachements.
Deux semaines s’étaient écoulées sans que l’on vît M. de Kermaheuc à la
Chambre. Un déplacement le retenait en Bretagne, pensait Jacques. Une
après-midi, l’huissier remit au député d’Eauze le bulletin d’un
visiteur: c’était le vieux domestique du marquis.
--Ah! monsieur Andarran, lui dit cet homme. M. le marquis est bien mal!
Le médecin m’a déclaré que c’était fini, qu’il fallait prévenir les
parents. Mais M. le marquis n’a ici aucun parent. M. le duc de
Jossé-Lauvreins voyage dans des pays, en Asie. Alors, je suis venu vous
chercher.
Jacques accompagna, rue de Monsieur, le serviteur qu’il pressait de
questions. Plus fidèle qu’instruit, le brave Breton ne l’éclaira guère.
--On n’y comprend rien, monsieur Andarran. Le docteur lui a ordonné une
bronchite, ou quelque chose comme ça; mais il ne sait pas lui-même,
qu’il dit, comment ce petit mal a eu raison de M. le marquis, si
vigoureux.
Voici ce que le médecin ne savait pas.
Le soir de l’expulsion de Bayonne, comme les députés quittaient le
Palais-Bourbon après la mémorable séance, M. de Kermaheuc s’apprêtait à
sortir, enchanté de cette nouvelle avanie faite au parlementarisme. Il
prenait ses effets dans son armoire, voisine de celle du socialiste. La
porte de cette dernière était grande ouverte, le casier en désordre:
Caucuste était venu chercher le manteau et le chapeau de l’expulsé; dans
l’agitation de cette minute, il avait fait choir de l’étagère une liasse
d’imprimés, une serviette d’où s’échappaient des lettres, des papiers
répandus à terre. Tandis que M. de Kermaheuc classait sa propre
distribution, sous le bec de gaz du couloir, ses regards tombèrent sur
un petit-bleu qui traînait à ses pieds. Il venait de recevoir lui-même
un télégramme de ce modèle, il crut l’avoir laissé glisser de son
portefeuille; il se baissa, ramassa le papier. C’était bien l’écriture
de sa dépêche; il y jeta les yeux de confiance, lut quelques mots,
s’arrêta. Elles ne s’adressaient point à lui, les lignes tracées par la
plume familière, oublieuse de sa prudence habituelle: on conjurait
Elzéar de venir une fois encore, une dernière fois, pour recevoir les
conseils d’une tendresse en éveil; et la suite ne laissait pas de doutes
sur le caractère de cette tendresse,--La trahison, ignoble, avec cet
homme; avec le misérable que la Chambre elle-même venait de vomir!
Le marquis sortit, héla un fiacre, donna l’adresse de la rue Fortuny;
après quelques tours de roue, il fit arrêter, descendit, paya le cocher,
s’éloigna à pied dans une autre direction. Il marcha sur les quais,
perdu dans ses pensées, il s’accouda longtemps sur un parapet, regardant
couler l’eau noire. Il ne fut tiré de ses réflexions que par un frisson
aigu: le temps tournait à la pluie; au sortir de la fournaise qu’était
la Chambre ce jour-là, il avait été saisi par la fraîcheur humide du
soir. Il rentra, s’alita, avec le mal dans son vieux cœur et dans son
vieux corps.
--Ce n’est qu’un refroidissement, avait dit d’abord le docteur.--A la
seconde visite, il diagnostiqua une bronchite. Les jours suivants, comme
le mal empirait, ce médecin s’étonna:
--C’est singulier: le sujet est encore robuste, une physiologie de
lutteur; il devrait se défendre mieux contre cette atteinte légère.
--Le malade ne lutte pas contre son mal, avait-il dit enfin;
positivement, c’est un organisme qui s’abandonne, avec tous les moyens
de résister. Rien à faire dans ces cas-là.
Il n’y avait plus rien à faire; la fièvre minait le vieillard, on
devinait l’agonie prochaine, quand Jacques s’approcha du lit de son ami.
Le marquis lui sourit, avec un fier effort pour retrouver sa belle
humeur.
--Heureux de vous serrer encore la main, mon cher enfant. Le vieux loup
est sur ses fins. Que font-ils de méchant ou de bête, à la Chambre? Je
pensais vivre assez pour voir crouler la baraque. Je me suis trompé.
Tout nous trompe, et nous nous trompons nous-mêmes. Si vous voulez ne
pas souffrir et vieillir tranquille, Jacques, ne croyez à rien; d’abord
parce qu’il n’y a plus rien à quoi l’on puisse croire, en ce monde.
Andarran essaya de plaisanter le malade, de lui donner de bonnes
paroles:
--Bah! Vous durerez longtemps, très longtemps; assez pour voir revenir
la royauté!
--Non. C’est moi qui lui reviens. Il n’y a plus de roi que là-haut.
--Eh bien! il faudra vous résigner à rester dans notre république.
--Non, non, fit le marquis, la Mort seule ne trompe pas. Avant deux
jours, je serai au corps de garde.
--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme.
--Une idée. J’ai mes idées sur l’éternité. Voyez-vous, les gens comme
moi ne sont pas des saints, loin de là; ils ont trop aimé les belles
dames; et ils ont trop mauvaise tête pour obéir à qui que ce soit, même
à notre sainte mère l’Église. N’empêche que le bon Dieu, qui ne laisse
rien perdre, les enrôle pour les grandes occasions, comme le roi
enrôlait des reîtres, des Suisses: soldats indisciplinés, pillards et
paillards, mais qui ne boudaient pas au feu. Ainsi de nous autres: nous
lui faisons médiocre service en temps ordinaire, au bon Dieu; mais il
sait que nous sommes toujours prêts à foncer sur les crétins qui croient
tout savoir, ne savent rien, et nient son existence; sur les malandrins
qui détroussent son Église, la vieille mère qu’on chagrine parfois, et
qu’on aime, pourtant, parce qu’elle avait fait notre France. Aussi
doit-il avoir quelque part, à la porte de son paradis, une façon de
corps de garde pour les soldats de notre espèce. Oh! ce ne sera pas
magnifique comme le séjour des saintes gens, de ceux qui furent purs,
soumis, vertueux; mais ce sera tolérable, j’imagine. Le bon Dieu y
entrera de temps en temps, il nous dira:--Bon jour, mauvaise troupe!
Vous ne valiez pas cher, mais vous étiez toujours prêts à risquer votre
peau pour moi. Allons! je dirai à saint Pierre qu’il vous accorde
quelques petites douceurs.--Je ne suis pas ambitieux, Jacques, j’espère
une place dans ce quartier. Faites-moi donc l’amitié d’aller chercher à
la paroisse un vicaire que je connais, un petit maigre avec des verrues,
un blond, qui est du pays d’Auray; il n’y a qu’un Breton qui puisse
comprendre mes péchés, peut-être moins gros qu’ils n’en ont l’air.
Jacques partit pour s’acquitter de la commission; il promit de revenir
le lendemain.
Il revint trop tard. Le domestique le reçut avec un sanglot:
--M. le marquis a passé, doucement.
Dans la chambre, deux ouvriers,--de ces gens du Léonois employés à
Saint-Ouen qui venaient solliciter leur subside accoutumé,--étaient
agenouillés au pied du lit: leurs doigts roulaient de gros chapelets,
ils récitaient des litanies. La sœur de garde arrangeait sur la table,
entre les flambeaux, le vase d’eau bénite; n’ayant pas trouvé le rameau
de buis qu’elle demandait, elle avait décroché du mur et mis dans ce
vase la touffe de lierre rapportée de Goritz. Le vieillard reposait sur
le lit. Sous ses paupières abaissées, les yeux voilés semblaient
chercher au fond de l’alcôve le portrait de M. le comte de Chambord. Les
mains seraient un ancien crucifix de fer; le crucifix conservé dans la
famille depuis le 19 août 1626, jour où Geoffroy de Kermaheuc l’avait
porté en marchant au supplice, derrière le comte de Chalais.
L’expression du visage était lasse, tranquille; on lisait sur les traits
l’assurance et le contentement de quelqu’un qui est rentré chez lui.
Andarran prit les dispositions qu’on lui demandait de régler, en
l’absence d’autres proches. Il assista à l’ouverture du testament, quand
le notaire du marquis se présenta. Cet acte était très bref: le défunt
laissait son domaine de Kermaheuc à l’hospice de Morlaix, et un petit
capital, reliquat de son bien, à Mlle Rose Esther. Quelques mots de
remerciement ému accompagnaient ce legs: «Ceci est mon dernier
témoignage d’affection et de gratitude à la chère enfant qui a entouré
de soins mes vieux jours et m’a consolé de durer.»
Ainsi, le courage avait manqué au vieillard pour déchirer et retoucher
ce testament. Il avait voulu respecter sa dernière illusion, même
perdue, et que les hommes la respectassent après lui.
Le marquis interdisait expressément tout envoi de faire-part. Jacques
trouva peu de monde rue de Monsieur, le surlendemain; quelques députés
de la droite qu’il avait prévenus, quelques membres âgés du cercle de
l’_Union_, un groupe des Bretons de Saint-Ouen. Quatre d’entre eux,
anciens mobiles, ne voulurent pas souffrir que le cercueil de leur
commandant fût chargé par d’autres mains; ils repoussèrent les lugubres
employés, ils l’emportèrent. Le petit cortège diminua encore avant
d’arriver à l’église Saint-François-Xavier. Il était si peu nombreux que
la messe des funérailles ressemblait plutôt à un bout de l’an. Vers la
fin de l’absoute, on aperçut, à l’entrée de la nef vide, le paletot
noisette et la barbe blanche de Cantador.
--C’était un adversaire, dit-il à Jacques, je l’ai combattu vivant. Mais
c’était un vieux comme moi, de l’autre temps. Il était fidèle à ce qu’il
aimait. Je le respecte. Je suis venu le saluer. Barbès eût fait ainsi.
Et ils allèrent jusqu’à la gare Montparnasse, les deux Andarran, le
révolutionnaire, les exilés bretons, prendre congé du voyageur qui s’en
retournait là-bas, au caveau des Kermaheuc; «à la maison, où ils
m’attendent, disait souvent le dernier de la lignée, où ils
s’impatientent, où ils se demandent ce que je peux bien faire encore
ici.»
--Faut pas le plaindre, il rentre chez lui,--murmurèrent les gars du
Léonois, tandis que leur vague regard nostalgique suivait le train de
Bretagne.
* * * * *
Ce même jour, Jacques reçut de sa cousine une lettre où palpitait la
détresse d’un cœur qui n’en peut plus. Pierre entra dans la chambre
l’instant d’après. Le capitaine partageait avec l’aîné le petit logement
de la place Saint-Thomas-d’Aquin. Il prévint son frère qu’il lui ferait
faux-bond pour une visite projetée en commun ce soir-là,--déclaration
qu’il faisait tous les soirs, depuis quelques jours. Jacques prit son
grand courage, jugeant que le moment de parler était venu.
--Vois, frère, une lettre de Marie. Elle se tourmente à la folie, la
pauvre petite. Elle ne veut pas croire aux assurances que nous lui
donnons, elle s’imagine que le chirurgien te retient parce que ton état
n’est pas satisfaisant. Dieu sait pourtant qu’il t’a signé depuis
longtemps un _exeat_ en forme, ce brave homme, avec le meilleur
certificat de belle santé. Dois-je annoncer dans ma réponse ton retour à
la Bourdette?
--Incessamment, quelques jours encore... dit le capitaine avec un peu de
gêne, et presque d’humeur.--Tu sais que j’ai des tracas de service; j’ai
commis la maladresse d’accepter l’intérim de ce camarade, qui ne revient
pas...
Jacques se leva, le regarda bravement dans les yeux:
--Écoute, Pierre. Tu m’as toujours permis de te parler comme ferait le
père, s’il était encore là. Pour la première fois, tu ne me dis pas
franchement la vraie raison d’un de tes actes. Cela te ressemble si peu!
--Que veux-tu dire? A qui en as-tu? fit l’officier. Et Jacques vit la
barre de volonté qui se marquait sur le front, hostile.
--Oh! tu vas m’en vouloir à mort! Tant pis. C’est moi le chirurgien, à
cette heure, et j’opère, pour ton bien. Penses-tu que je n’aie pas vu
ton cœur partir, à la suite de qui je sais? Il te mène à ta perte,
frère. Je n’ai rien à dire contre une personne que je respecte; mais
j’ai pu l’étudier à loisir, tu n’ignores pas pourquoi, et dans quelles
circonstances. Nature intéressante, admirable, si tu veux; mais
dangereuse, surtout pour toi; incompatible avec la tienne. Telle que je
la connais, tel que je te connais, il ne peut y avoir entre vous deux
qu’un choc violent, délicieux peut-être, mais rapide et meurtrier. Il ne
peut pas y avoir fusion. Ta froide volonté, sa volonté exaspérée,--il me
semble voir là, devant moi, deux substances qui ne se combineront que
pour une explosion.
--Merci de ta psychologie, et de ta morale, interrompit railleusement
Pierre.--Je vois plus simplement une personne comblée de dons et
d’attraits.
--Je ne suis pas un moraliste, frère. Tu aurais pris d’assaut un de tes
villages nègres, tu me dirais: Voilà cette superbe créature dont je
raffole,--je te répondrais: Passe ta fantaisie, et grand bien te fasse;
puis, reforme ta colonne, repars, sans regarder derrière toi. Mais il
n’est pas question de cela, ici. C’est ta vie qu’on te demandera, ta vie
que tu voudras donner. Le contrat sera éphémère, calamiteux, je le
pressens, et ta ferme raison le pressent comme la mienne. Sans garanties
de bonheur, tu seras détourné de ta vraie voie, arraché à la belle tâche
que tu aimes si passionnément, que tu préfères à tout, au fond de l’âme!
--Pourquoi? On dirait à t’entendre qu’on ne peut pas s’unir à une
étrangère?
--Ne me fais pas dire de sottises, reprit Jacques. La race et le pays
n’ont rien à voir dans votre affaire. Ne généralisons pas. Même en
allant aussi loin, tu pourrais tomber sur la compagne qu’il te faudrait:
quand une de ces femmes-là sait soumettre aux dures lois de la vie les
trésors de droiture et de courage qui leur ont été départis, c’est le
plus précieux don que le Ciel puisse faire à un homme. Mais tel n’est
pas le cas de celle que notre ami Ferroz appellerait,--ne te fâche
pas,--une excessive, une impulsive. D’abord, elle est trop riche pour
toi; son argent te pèserait terriblement, mon pauvre ami. Voyons,
l’imagines-tu te suivant à Lang-Son ou à Bafoulabé?--Pierre, une autre
t’y suivrait. Ah! laisse-moi en venir à ce que je voulais te rappeler,
avant tout! Lors même que cette personne aurait toutes les perfections
que ton désir lui prête, je ne m’occupe en vérité ni d’elle ni de toi;
je pense, et tu penses toi-même à une autre, à notre petite perle que tu
vas broyer. Tu n’es pas libre, tu le sais bien; tu es engagé avec la
chère malheureuse qui n’a que toi, qui n’a vécu que pour toi!
--Je n’ai jamais prononcé une parole qui m’engageât envers qui que ce
soit, répliqua l’officier, rudement, avec une sourde irritation,--contre
lui-même.
--Il y a des engagements sans paroles. Elle, du moins, elle les tient
pour assurés, depuis longtemps; Veux-tu la désespérer? N’auras-tu pas
pitié?
La barre qui attestait sur les traits de Pierre le combat intérieur se
creusa, presque méchante:
--Il y a des consolateurs. Tu joues la magnanimité, Jacques. Crois-tu
que je sois dupe du bel effort que tu fais? Ignorant de l’inclination
que tu as étouffée? Tu me remercierais peut-être de ne pas t’écouter.
Tout peut s’arranger, avec du contentement pour tous. Penses-y...
Le jeune homme tourna sur ses talons, rentra dans sa chambre.
Jacques recula, sous le coup brusquement asséné; il en demeura un
instant étourdi, écoutant battre son cœur, écoutant les choses lâches
que murmuraient en lui les échos de la voix qui venait de parler. Il fit
le geste instinctif, effrayé, qui écarte une vision de péril; il se
précipita sur les pas de son frère, lui posa sur les épaules deux mains
tremblantes:
--Tais-toi, Pierre! Pense de moi ce que tu veux! Encore une fois, il ne
s’agit ni de toi, ni de moi, il s’agit d’elle. Comme moi, mieux que moi,
tu le sais bien, nul autre homme que toi n’existe, n’existera jamais
pour elle. Cette lâche défaite ne servirait de rien. Elle ne
comprendrait même pas. Abandonnée par toi, son sort ne fait pas de
doute. Comme elle a vécu jusqu’ici d’un seul espoir, elle vieillira sous
le poids d’un seul chagrin, chaque jour aussi cruel; elle vieillira
comme tante Sophie, frappée à la même place, de la même plaie
inguérissable. Veux-tu ce meurtre moral, ce remords? Est-ce pour ce
martyre que nous l’avons recueillie tout enfant, choyée, formée à la
pensée qu’elle serait ta femme?--Frère, je te connais, tu es bon, tu es
droit; à cette minute, tu souffres autant que nous, plus que nous, du
mal que tu vas faire à l’innocente, à celle qui a mis en toi sa foi
angélique, à celle qui se courbera en adorant la main de son bourreau...
Frère, je te dis les choses rudes qu’eût dites le père, à ma place:
Soldat, tu vas jeter à l’ennemi le drapeau qu’on t’a confié, ce drapeau
est vivant, une âme!
Pierre ne protesta pas. Silencieux, concentré, ses doigts écrasaient sur
le marbre de la cheminée la cigarette qu’ils tenaient. D’un ton radouci,
il balbutia, lui, l’homme à la parole toujours si nette:
--Allons, c’est bon. J’irai là-bas. On verra, on s’expliquera... on
réfléchira... Dis-leur que j’irai la semaine prochaine.
--Pourquoi pas tout de suite?
--Je dois m’absenter quatre ou cinq jours. Un déplacement à Dieppe, un
pique-nique organisé depuis longtemps, avec ces dames, au chalet des
Sinda. J’ai promis de les accompagner.
--Dégage-toi, pars demain, ce soir, je t’en supplie.
--Impossible, j’ai promis. Ne me demande pas l’impossible, que diable!
Il prit son chapeau, sortit, comme un écolier qui se dérobe aux
remontrances.
Jacques repassa dans sa chambre. Un quart d’heure, il marcha en long et
en large, les yeux fixés sur les rosaces du tapis de moquette: fleurs
rouges et jaunes où il avait vu s’épanouir et se faner tant d’illusions,
tant de rêves, ambitions politiques, mirages de gloire, projets de
travail, imaginations involontaires de ce qui aurait pu être, si
Marie... Un instant, il lui sembla qu’elles refleurissaient, les pensées
attachées à ces arabesques familières; il se laissa bercer aux
suggestions diaboliques de son frère. Si c’était possible? S’il y avait
du bonheur pour tous!... Une voix claire, implacable, le rappela à la
réalité, à la vérité: il n’y aurait que malheur pour tous, s’il cessait
la lutte contre Pierre, contre lui-même, s’il essayait de se faire sa
part, s’il cédait à la décevante espérance. Et Jacques sourit
ironiquement de la folle tentation, de sa défaillance momentanée; il
s’assit à son bureau, écrivit:
Mademoiselle Sophie Andarran
A la Bourdette
«Chère tante Sophie, si vous n’avez pas d’argent, passez chez le
notaire, prenez en mon nom ce qu’il vous faut, et venez vite, avec
Marie. Pierre court un danger. Pas un danger physique, rassurez-vous;
un de ces dangers qui menacent toujours les hommes, du côté du cœur.
Vous seules, vous deux, pouvez le conjurer. Vous devinez? Vous
comprendrez, je vous expliquerai. Mais arrivez d’abord, sans perdre un
jour.
«Ne dites rien de tout ceci à Marie, inutile de l’effrayer. Dites-lui,
ce qui est vrai, que son père est repris d’une forte attaque de goutte
et ne pourra pas de sitôt se mettre en route pour Eauze. Je suis allé
relancer notre écervelé d’oncle Sénauvert; il baisse visiblement et
demande à revoir sa fille. Il est convenable que Marie se rende à ce
vœu. Amenez-la sous ce prétexte, vite, chère tante. Venez repêcher
votre Pierre, aider votre Jacquot.»
Il alla jeter cette lettre à la poste, il rentra plus confiant, plus
tranquille, comme on l’est quand on a fait acte de raison et de
sacrifice.
CHAPITRE XX
MARIE
Trois jours plus tard, Jacques recevait ses parentes à la descente du
train. En le voyant seul, Marie ouvrit de grands yeux effarés, comme si
elle eût trouvé l’énorme ville déserte, après l’engloutissement de tous
ses habitants.
--Pierre est en Normandie pour une affaire, dit l’aîné; une affaire de
service qu’il ne pouvait remettre. Vous le verrez accourir demain.
Il installa les deux femmes dans un hôtel de la rive gauche, près de son
logement. Tante Sophie conduisit aussitôt sa nièce chez le père
Sénauvert. Le vieux viveur allait habituellement passer la belle saison
à Eauze, auprès de sa fille; empêché cette année par ses infirmités, il
geignait, réclamait les soins de l’enfant dont il ne se rappelait
l’existence que pour l’utiliser comme garde-malade, lorsque une attaque
de goutte l’obligeait de dételer.
La tante revint en hâte, impatiente de confesser Jacques.
--Eh bien! Qu’y a-t-il? Un cotillon, si j’ai compris ta lettre?
--Pire, répondit le neveu: une magicienne, une vraie.--Et il exposa la
situation, avec tous les détails indispensables pour l’éclairer.
--Le bandit! tous les mêmes! Avoir un ange à ses pieds, et aller courir
après une sorcière, une cosaque!
--Tante, il ne faut pas être trop sévère pour Pierre. Pensez, une nature
comme la sienne, si ardente sous ses froids dehors... Après des années
au désert, la molle griserie de l’atmosphère parisienne, les avances
d’une enchanteresse, d’une des reines de ce Paris... La tête tournerait
à moins. Mais le frère est honnête, torturé lui-même par le mal qu’il va
faire à Marie. Rien n’est perdu. Je l’ai déjà ébranlé.
La vieille fille fourragea sa coiffe de dentelles, avec un soupir qui
remontait d’une expérience lointaine:
--J’ai bien peur que ce pierrot-là ne donne raison au proverbe: pierre
ébranlée au bord d’un précipice ne bouge que pour y tomber plus
vite.--Enfin, il faut batailler, s’il est encore temps. Il y va du
bonheur de la petiote.
La «petiote» ignorait les conciliabules dont elle était l’objet. Mais
elle pressentait un mystère, une menace, des forces obscures qui
s’assemblaient pour l’écraser dans cette ville inconnue. Tout y était
redoutable. Elle n’y trouvait nulle part cette protection des figures et
des choses accoutumées qui rassure contre les vagues terreurs. Marie se
voyait prise dans ce grand Paris comme un oiseau apeuré dans une forêt
sombre; elle avait froid à son âme dépaysée, entre les passants anonymes
de ces rues qui mènent où l’on ne sait pas, entre ces maisons dont les
façades n’ont jamais souri, compati, aux anciennes pensées joyeuses ou
tristes. Les églises elles-mêmes ne lui étaient pas maternelles,
secourables de toutes les consolations accumulées, depuis l’enfance, sur
le prie-Dieu familier où on les retrouve avec le livre d’heures. Le
lendemain de l’arrivée, tante Sophie la mena brûler un cierge à
Notre-Dame-des-Victoires. Au retour, comme elle repassait la Seine, la
matinée était si clémente, la lumière si jolie sur l’eau, qu’il lui
revint un peu de bravoure avec l’allégement apporté par cette douceur du
ciel, avec la sensation d’un air déjà respiré au bord de la Gélise.
Sur la porte de l’hôtel, Pierre attendait ses parentes.
Il s’efforça de redevenir le bon camarade d’autrefois, près de la petite
amie qu’il traitait en enfant; il eut des exagérations de familiarité
qui n’étaient pas dans son caractère: il ne réussit qu’à paraître gêné,
cérémonieux. Marie comprit aussitôt qu’il voulait revenir en arrière,
qu’il outrait la camaraderie pour se dispenser de tendresse. Elle marqua
d’autant plus la réserve digne où elle s’enveloppait, et qui dissimulait
mal, pourtant, les reproches muets de son regard, de son
attitude.--Pierre se repentait d’avoir faibli à la Bourdette,
pensa-t-elle d’abord: ses ambitions, ses idées d’Afrique l’avaient
ressaisi.--Était-ce seulement l’Afrique? Non, il y avait une autre cause
à ce retrait du cœur: Marie en eut vite l’intuition. Les entretiens se
succédèrent, si l’on peut donner ce nom aux pénibles silences à deux.
Elle prétexta les exigences de son père pour les raccourcir, les rendre
plus rares, afin de libérer Pierre,--elle sentait qu’elle le
libérait,--afin de s’épargner à elle-même un chagrin qu’augmentait
chacune de ces déceptions.
Tante Sophie avait espéré une explication d’où naîtrait la détente entre
les jeunes gens. Quand elle vit que la glace tenait, que le temps
passait et qu’il fallait agir, elle prit à part sa nièce; en quelques
mots obscurcis par d’affectueux ménagements, elle la mit sur le chemin
de la vérité. A peine eut-elle entamé ce qu’elle avait à dire que Marie
l’acheva: avec une terrible lucidité, la jeune fille compléta les
demi-ouvertures qu’on lui faisait, mesura toute l’étendue du désastre,
dit résolument:
--Il est perdu pour moi.
Les pauvres yeux atterrés se firent violence pour retenir leurs grosses
larmes. Elle reçut le coup sans broncher, avec une soumission
silencieuse; comme une enfant qui a connu de bonne heure la souffrance,
qui reconnaît le pas de la visiteuse, s’afflige et ne s’étonne point de
la voir rentrer.
--Pourvu qu’il trouve le bonheur là où il le cherche! dit-elle.--C’était
trop beau pour moi. Dieu a voulu m’éprouver: que sa volonté soit faite!
Repartons, tante.
--Restons, au contraire, petite bécasse! On défend son bien contre les
voleurs, sapristi! On se bat, avant de le leur abandonner.
Marie se redressa, d’un mouvement de fierté offensée.
--Oh! chère tante! Que je me mette en travers de son bonheur!
--Mais c’est en travers de son malheur que tu te mettras! Crois-moi,
crois-nous, consulte Jacques, qui a fait le tour de cette coquine. Il
faut le sauver des griffes où il périra. Si tu ne le fais pas pour toi,
fais-le pour lui.
Jacques comparut, fut sommé de témoigner: il appuya les dires de la
tante avec chaleur. Ce qu’il y avait de factice dans cette chaleur, dans
la conviction de l’avocat qui plaidait contre sa propre cause, Marie ne
le vit pas. Elle n’avait de pénétration que pour lire dans un seul cœur.
Elle finit par se rendre, de mauvaise grâce; elle essayerait, elle se
défendrait, puisqu’on assurait que c’était pour le bien de Pierre.--En
face de lui, elle se replia davantage encore, ne trouva rien à dire.
--Repartons, tante; c’est inutile.
On lui arracha à grand’peine la promesse d’un suprême effort.
--Soit, fit-elle; mais accordez-moi la satisfaction que je demande en
retour. Faites-moi voir cette femme, près de lui; je veux me rendre
compte, je saurai s’il a raison.
Elle voulait surtout souffrir l’épreuve qui attire irrésistiblement les
vaincues de l’amour.
--Qui sait? Peut-être est-elle bien inspirée, dit Jacques. Aller livrer
bataille à l’ennemi dans la place, ce serait crâne. Mais comment faire?
Une idée: cette semaine, les Sinda prélèvent sur le public leur tribut
annuel à la bienfaisance, une matinée-concert payante, pour une œuvre de
charité, dans leur hôtel. Je vous apporterai demain deux billets. On
sera là.
Marie se laissa traîner à cette matinée comme une victime au supplice.
Son cœur battait à se rompre, quand le fiacre les déposa devant le
portail de la rue de Vigny.
--Hum! ça sent l’argent de nos poches, ici! fit en entrant tante Sophie,
imbue des préventions provinciales contre les financiers parisiens.
Inattentive et indifférente au luxe qui l’entourait, la jeune fille
n’avait d’yeux que pour chercher une seule personne. Jacques la lui
montra d’un signe, au premier rang de chaises. Pierre causait avec
l’étrangère. Il vint dire à ses parentes un bonjour embarrassé. Devant
l’apparition de beauté, rehaussée par toutes les élégances de la
toilette, Marie se sentit condamnée, si chétive, à son propre jugement,
que toute velléité de lutte l’abandonna. Elle eut un regard navré sur
elle-même, dans la glace où elle se vit passer, avec sa pauvre petite
robe de chez Mme Lafargue, la bonne faiseuse avec sa coiffure accommodée
selon les principes d’Eauze, de M. Mamousse, le coiffeur de la
Grand-rue. Des artistes célèbres chantaient, pianotaient, monologuaient.
On eut même le régal d’entendre quelques vers d’Heilbronn, dits par Rose
Esther. La baronne Sinda tenait le département de la charité avec toute
l’ampleur qu’y doivent montrer les femmes de sa condition. Le concert
s’acheva dans l’atmosphère d’ennui spéciale à ces sortes d’assemblées;
le public payant s’écoula. Jacques s’approcha de la baronne, manifesta
le désir de lui présenter sa tante et sa cousine.
--Comment donc!--La sémillante Dolorès se précipita au-devant des
deux femmes, avec sa rage de protection et ses effusions de
sensibilité.--Cher monsieur Andarran, j’espère que vos parentes voudront
bien se considérer ici comme chez elles. Elles vont me faire la grâce de
rester pour notre petit lunch, entre intimes.--Oh! la ravissante enfant!
Elle ne connaît pas encore Paris, dites-vous? Mais il faut tout lui
montrer!--Venez, que je vous présente à nos amies, aux amies de vos
cousins, ma toute belle.
Daria toisa attentivement la jeune fille qu’on lui amenait, plus
tremblante qu’une fauvette jetée dans un nid d’éperviers. Elle dit à
Jacques, tandis que les présentations s’achevaient:
--Elle est très bien, votre cousine. Comment s’appelle-t-elle? Marie,
sans doute? Un Anglais prétendait que toutes les jeunes filles
françaises s’appellent Marie.
--Elle s’appellera bientôt Marie Andarran, répliqua sèchement le député.
--Votre fiancée? Tous mes compliments.
--Non, celle de mon frère.
--Ah! vraiment? fit la princesse.--Elle lui lança un regard de défi
ironique, se retourna, pria Pierre d’aller chercher pour elle un verre
d’une boisson quelconque:
--Celle que vous voudrez. Vous savez ce que j’aime.
On parla musique, on discuta le programme du concert.
--Très beau, conclut Félines; un peu sévère.--Pendant que les machines
d’Érard sont encore ouvertes, si vous nous jouiez une de vos chansons
tsiganes, princesse, pour nous détendre après toutes ces mortifications
charitables.
De l’air d’aisance royale qu’elle avait en toutes choses, Daria s’assit
devant l’instrument. Elle en tira quelques mesures de cette musique
passionnée, endiablée, avec la _furia_ que savent y mettre les filles de
la steppe. Mrs Ormond, priée à son tour, fredonna en s’accompagnant une
chanson des nègres de Virginie.
--Ces mélodies étrangères vous plaisent-elles? demanda obligeamment la
baronne à Marie.
--Je suis trop ignorante pour les apprécier, madame. Je ne connais un
peu que notre vieille musique française.
--Oh! fit inconsidérément Jacques, ma cousine est très bon juge;
musicienne elle-même, j’ose dire qu’elle a des doigts de fée sur le
piano.
--Vraiment? s’écria Dolorès. Je vous prends au mot. Chère petite,
donnez-lui raison: ce sera si gentil de vous entendre! Nous ne sommes
pas intimidantes, vous ne voudrez pas nous refuser.
Marie se recula, plus épouvantée que si on lui eût demandé de sauter par
la fenêtre.
--Vas-y, n’aie pas peur, souffla tante Sophie.--Tu sais bien ce qu’a dit
l’organiste de la cathédrale, qu’il n’y en a pas une comme toi dans tout
le département.
--Y pensez-vous, tante? Plutôt mourir.
--Vas-y donc!
La princesse Véraguine intervint:
--Nous vous en prions, mademoiselle. Ce sera si reposant, un peu de
musique française! _La Dame Blanche_, sans doute? ou _les Noces de
Jeannette_?
Marie ne saisit pas les sous-entendus de la raillerie; mais elle ne put
se méprendre sur le ton ironique, sur l’intention évidente de cette
femme: l’humilier, là, sous les yeux de Pierre...
Alors,--elle dit souvent dans la suite qu’elle n’avait jamais su
s’expliquer la révolution qui se fit en elle, le coup d’audace qui la
souleva,--la timide et vaillante créature se dressa, marcha sous le
fouet de ces paroles, de ces sourires hostiles, alla droit au piano,
s’assit, laissa tomber ses mains sur le clavier. Il lui sembla d’abord
que ses doigts glacés ne bougeraient pas sur ces touches immobiles: tout
tournait, le salon, les meubles, les figures étrangères. Elle rencontra
le regard de Pierre, debout en face d’elle, derrière le piano; un regard
intense qui la dévisageait. Elle lut sur ses traits une peine apitoyée,
la torture du remords, le déchirement honteux,--il l’avoua plus
tard--d’un officier passé à l’ennemi qui verrait sa vieille troupe en
perdition sous les coups de cet ennemi. Elle le revit soudain, calme,
devant les chenets de la Bourdette, écoutant le morceau de Glück qu’il
préférait et redemandait toujours, la plainte d’_Orphée_:
J’ai perdu mon Eurydice...
Ce souvenir l’illumina. Sans même préluder, elle attaqua les premières
mesures. En peu d’instants, les sourires amusés ou malicieux
s’évanouirent sur les physionomies; tous ces dilettantes affinés, riches
d’expériences musicales, se sentirent en présence de ce phénomène rare:
un être humain qui se donne à travers une expression d’art. Marie ne les
voyait plus; elle ne voyait que Pierre, la vieille maison provinciale,
le vieux piano son confident quotidien; elle y était, elle y exhalait sa
vie dans ce sanglot d’agonie. La pure et grave lamentation pleurait sous
ses doigts; ses doigts où descendait de son cœur, de son âme, tout ce
qui s’échappait en même temps par ses yeux, fixés sur lui, sans fierté
maintenant, sans honte, implorants, éperdus. Si elle avait pu revoir à
cette minute, dans la glace où elle se méprisait tout à l’heure, la tête
transfigurée qui sortait de la pauvre petite robe de Mme Lafargue, elle
eût été tranquillisée sur la séduction souveraine que lui prêtait la
douleur. Elle allait, se donnant toujours plus, avec des plaintes douces
sur les gammes mourantes, des sursauts de désespoir sur d’autres. Le
mouvement se ralentit, expira, avant les dernières notes, comme si la
vie eût passé tout entière dans ce don suprême, défaillante pour le
soupir final d’Orphée. Marie se renversa sur le tabouret toute
frémissante, toute blanche, fermant ses paupières sur le bleu pâle de
ses yeux, sur la fleur de lin brisée par l’orage trop rude.
--Pierre, dit tante Sophie avec sa voix d’autorité, ta cousine n’est pas
bien; fais-moi le plaisir de la ramener à notre voiture.
Il s’avança, prit le bras de Marie, l’emmena. Jacques se levait pour les
suivre; la tante le tira par la manche:
--Restons, nous; laissons-les aller.
La baronne s’empressait, proposait des sels.
--Merci, ce n’est rien, fit la vieille demoiselle. Elle est sujette à
ces faiblesses, il vaut mieux qu’elle rentre sans tarder.
Dolorès se répandait en louanges:
--Délicieuse; et quelle artiste! Elle n’a pas encore vu l’Opéra? Je la
veux demain, dans ma loge; j’irai la prendre après dîner.--Monsieur
Andarran, ces dames sont au Ritz?
--Non, madame; mes parentes sont à l’hôtel du Bon-Lafontaine.
--Oh! charmant! Quelle musicienne!
Pierre mit en voiture la jeune fille; elle se laissa tomber sur les
coussins comme une hallucinée. Là, devant cet inerte paquet de
souffrance l’honnête garçon ne contint plus d’irrésistibles mouvements
d’horreur pour lui-même, de pitié pour elle.
--Cousine, dit-il, tu n’es pas bien: permets-moi de te reconduire à
l’hôtel.
Il s’assit à côté de la petite silencieuse. Comme ils approchaient, il
lui prit la main, lui baisa longuement, à la même place, du même baiser
qui avait appelé l’enfant à une vie nouvelle.
Marie fondit en larmes.
A l’hôtel, les explications entre eux furent très brèves.
--Tu ne peux pas me pardonner, dit posément l’officier. Je n’ai plus
rien à faire ici, pour le moment. Le mieux est de m’en retourner le plus
vite possible là d’où je n’aurais jamais dû bouger, dans mon pays. Je
vais de ce pas solliciter une permutation avec quelque camarade fatigué
du Soudan.
Marie approuva faiblement, d’un signe de tête: elle n’éleva aucune
objection. Il sortit, avec son habituelle décision revenue, pour entamer
sur l’heure les démarches nécessaires; il pria Jacques de l’aider au
ministère.
Tante Sophie laissa faire pendant deux jours. Quand elle apprit que la
requête de Pierre avait chance d’aboutir, elle manda ses neveux et sa
nièce dans sa chambre.
--Avez-vous bientôt fini, dit-elle, avec vos enfantillages? Il faut
battre le fer pendant qu’il est chaud, les cœurs aussi. Vous irez chez
les sauvages si cela vous plaît, mais ensemble. Demande ton pardon,
grand nigaud, et prends ta femme. Le diable n’aurait qu’à repasser entre
vous, là-bas ou ailleurs!--Et se tournant vers Marie:--Pardonne-lui,
petite. Puisses-tu n’apprendre jamais qu’on peut encore s’estimer
heureuse, quand ils n’ont pas plus à se faire pardonner, ces criminels!
Marie hésitait, incrédule, avec une expression de dignité craintive.
--Je ne veux pas de ta pitié, Pierre...
--Ce n’est pas de la pitié! s’écria-t-il dans un élan sincère.--C’est de
l’amour, pour ton courage. Il a tout vaincu.
Un sourire étonné brilla dans les yeux humides:
--Du courage? j’ai eu bien peur, au contraire. Comme tu m’as dit que tu
avais eu peur en allant au feu, la première fois. J’ai fait comme toi;
j’ai ramassé mon cœur, j’ai marché. N’ai-je pas été élevée pour faire
une femme de soldat?
Elle lui tendit la main; il l’écarta, prit dans les siennes la petite
tête, l’amena passionnément à ses lèvres.
* * * * *
On s’entendit vite sur des arrangements qui semblaient arrêtés de tout
temps. Une grosse contrariété mit un nuage dans le ciel de Marie. Ils
eussent tous désiré s’enfuir à la Bourdette, recevoir la bénédiction
nuptiale dans la vieille église où la jeune fille l’avait toujours
attendue. Il n’y fallait pas songer. Le père Sénauvert était
intransportable; les convenances exigeaient que la noce se fît près de
lui, à Paris. On fixa une date aussi rapprochée que possible, la
mi-juillet. Les premiers bans furent publiés le dimanche suivant à
Saint-Thomas-d’Aquin.
Le lendemain au soir, Jacques reçut un petit paquet et un billet de la
princesse Véraguine.
«Cher monsieur, vous aviez donc raison, quand vous m’appreniez le nom
de votre cousine. Mais vous m’avez crue plus mauvaise que je ne le
suis. Si j’avais voulu lutter!... Je n’ai pas voulu. Je ne veux pas
faire de mal: j’ai compris que j’en faisais tant! Je ne veux pas
briser ce qui peut être un vrai bonheur; avec les morceaux, je n’en
referais jamais pour moi qu’un faux-semblant.--Vous avez d’ailleurs
là-dessus des idées très proches des miennes, si j’ai bien deviné.--Ne
craignez pas un retour offensif de votre ennemie. Je pars demain pour
Bayreuth. Je n’y entendrai rien de plus beau que la musique de l’autre
jour.
«Veuillez mettre dans la corbeille de votre cousine cette ancienne
turquoise, où sont gravés des mots persans. Une bohémienne me l’a
vendue comme un talisman infaillible. Qu’elle préserve Pierre de
retrouver ma pareille, c’est ce que je souhaite de tout cœur à votre
frère et à sa femme.--Daria Véraguine.»
--C’est pourtant vrai, pensa Jacques. Pas mauvaise, folle, seulement.
Impulsive pour le bien comme pour le mal. Et malheureuse; elle ne sait
pas ce qu’elle veut, elle le veut si violemment!
Il allait porter ce billet à son frère, lorsque tante Sophie entra,
s’informa du contenu.
--Halte-là, mon garçon, pas de bêtises. Inutile de souffler sur les
braises où la flamme peut se rallumer.
Elle lui prit des mains le papier, l’approcha d’une bougie.
--Oui, c’est mieux ainsi, dit Jacques. Il convient que nos belles
actions demeurent ignorées de ceux pour qui nous les faisons. Elles en
ont plus de prix; et le monde est plus à l’aise pour nous juger sur ce
que nous lui montrons, le pire de nous-mêmes.
Une seconde après, il ne restait qu’une pincée de cendres de la belle
action de Daria Véraguine.
CHAPITRE XXI
MORS ET VITA
Et Jacques retourna dans «la cage aux écureuils», où la roue continuait
les mêmes révolutions désordonnées, le même broiement à vide. Il y amena
un jour ses parentes, qui visitaient sous la conduite de Pierre les
curiosités de la capitale. La séance fut mouvementée. Tante Sophie
résuma ses impressions dans ce conseil:
--Mes enfants, quand vous aurez un bébé, n’envoyez pas ici votre
nourrice: c’est un endroit où le meilleur lait tournerait.
--Jacques, dit Marie, je te plains de vivre dans une compagnie où les
yeux sont si méchants. Ils m’ont fait peur.
--Cette innocente parle comme notre parent le père Joachim, observa le
député. Lors de son dernier passage à Paris, je lui ai donné un billet.
Vous savez s’il voit clair dans les consciences, ce vieux prêtre, ce
confesseur qui a le regard en coup de sonde des gens de son état.
Combien d’âmes troubles n’a-t-il pas fouillées dans sa vie! Il a regardé
dans les yeux quelques-uns de mes collègues; le vieux confesseur est
sorti de chez nous épouvanté, me disait-il.--Et cependant, il y a ici
tant de braves gens! Seulement, le diable entre en nous dès que nous
sommes en séance.
Pierre montrait à son frère les sténographes; le tacticien indiquait le
remède au mal parlementaire.
--Il faudrait avant tout remercier ces messieurs; elle ne pourrait plus
nuire, la trompette dont on boucherait le pavillon.
La Chambre achevait en hâte de boucler le budget, retardé jusqu’en fin
de session par l’expédient des douzièmes provisoires. La surenchère
électorale des relèvements de crédits faisait rage. Andarran rougissait
à part lui des votes qu’il se laissait arracher, toujours entraîné par
ce raisonnement: On ne peut pourtant pas être le seul à voter
contre!--Il s’abstenait parfois, quand le gaspillage était trop criant.
Couilleau, Rousseblaigue le considéraient avec stupeur:
--Mais vous n’avez donc pas un fonctionnaire parmi vos électeurs? Que
vont dire vos cantonniers, vos facteurs, vos gabelous?
--Moi, ajoutait avec orgueil Rousseblaigue, ma situation est
inattaquable, depuis que j’ai obtenu le crédit pour la délivrance des
clairons gratuits aux sapeurs-pompiers. Quand je suis revenu dans ma
circonscription, tous les pompiers de la région m’ont offert un apéritif
d’honneur au bar de l’Espérance.
Occupée tout entière à cette curée, la gent parlementaire était
relativement calme. Les nouveaux ministres appliquaient les vieilles
pratiques de leurs devanciers. On les avait choisis favorables aux
principes de Mirevault, qui étaient de n’en point avoir. Leur politique
oscillait dans les prudentes balances influencées par les Bayonne, par
les mains occultes qui pesaient discrètement sur le fléau. Ces adroits
prestidigitateurs avaient remisé le Panama, la dernière crise ayant fait
son office, porté les hommes qu’il fallait à la place de ceux qu’il ne
fallait plus. Tout s’était tassé. En dépit de ce calme, la sempiternelle
lamentation continuait dans les couloirs:
--Où allons-nous?--Ça ne peut plus durer!--Comment ça finira-t-il?
Tous ces hommes éprouvaient la sensation que Poujard’hieu définissait
ainsi:
--Nous nous enlizons dans un marais stagnant; très lentement; mais ça
monte, nous descendons; et chacun cherche un bras où se raccrocher,
avant que l’eau saumâtre ne vienne refouler dans les bouches bavardes
tous ces mots auxquels nous ne croyons plus.
Pélussin, le successeur d’Asserme, répondait avec bonhomie à ceux qui le
félicitaient sur ses derniers triomphes oratoires:
--Oui, mes enfants, c’est très joli; mais tout cela finira pour nous par
des conférences en Belgique!
--Et vous, mon maître, croyez-vous que ça puisse durer? demandait
Andarran à Ferroz.--Peut-on vivre sur rien? De quoi vivra désormais le
monde opportuniste, incapable de se créer par lui-même une idée
directrice? Après 1871, au sortir des brasseries républicaines, ce monde
a subi l’influence du réalisme scientifique de nos penseurs, du réalisme
politique de Bismarck et des autres Allemands. Sous les vocables
classiques du libéralisme, il a fait prévaloir le principe de la lutte
pour la vie; il a tenu les classes dirigeantes par la satisfaction des
intérêts; il a tenu les masses par la vision de paradis qui miroitait
dans ce beau mot, la République, par l’exploitation des aigreurs
anticléricales, par la religion de l’Alsace-Lorraine, dernier refuge de
l’idéalisme populaire. Ces trois instruments de règne sont usés. La
République longtemps pratiquée est apparue un gouvernement comme les
autres, que la raison peut préférer, mais qui n’a plus cette magie du
rêve, ce crédit d’espérances infinies par où la Vierge inconnue tuait
les autres régimes. Le clergé n’est plus menaçant. Quant à
l’Alsace-Lorraine... interrogez les jeunes gens!--De quoi vivront-ils à
l’avenir!
--Je pense qu’on s’inquiète bien vite, répondit Ferroz. Nous sommes dans
l’état que les physiciens appellent l’équilibre instable. On y peut
demeurer longtemps. Rappelez-vous ce que nous disait l’autre jour un des
meilleurs esprits du monde gouvernemental: «Personne en France ne
lèverait le petit doigt pour soutenir le régime, si on le voyait
s’écrouler; mais il ne croulera point, parce que personne ne lèvera le
petit doigt pour le renverser.»
--C’est vrai, dit Félines, qui intervint dans la conversation avec son
humeur accommodante de bon viveur.--Hier soir, au retour d’une partie à
Saint-Germain, je pensais à notre régime, en regardant la lune. Elle
montait dans un ciel gris. Elle avait le tort d’être une lune, d’abord,
un astre uniquement éclairé d’un reflet; et puis, c’était une lune
voilée, brouillée, flasque, veule. Elle faisait quand même son métier de
lune, elle tournait.--Notre régime est comme la lune.
--Un moment arrive pourtant, reprit Andarran, où l’impuissance de vivre
a une fin, qui s’appelle la mort.
--Erreur, objecta Ferroz. Une nation nombreuse ne meurt pas, elle se
déclasse. Elle descend d’un rang sur l’échelle comparative des grands
États.
--Et vous acceptez cette déchéance? s’écria Jacques.
--Nos petites familles unipares et nos distillateurs la rendent
inévitable.--D’ailleurs, je n’accepte ni ne refuse rien hors de la
portée de ma main. Vous savez bien que je regarde, fit tranquillement le
vieux médecin.--Les vivants agiront de moins en moins et les morts
continueront de parler.
--Ah! le boucan des morts!--Félines partit d’un éclat de rire.--Votre
aimable formule, docteur! Vous n’êtes pas gentil pour les collègues,
avec l’épithète dont vous nous avez gratifiés, les morts qui parlent!
--Je ne le disais pas dans ce sens, rectifia Ferroz.
Suivant la loi constante de déformation des idées, le propos
philosophique du savant, mal compris et simplifié, avait prêté à
l’équivoque en se répandant; de sa théorie sur les survivances du passé,
les députés n’avaient retenu qu’un sobriquet à leur usage.
Le baron Lebrun s’approcha du groupe; il amenait un collègue provincial,
petit agriculteur ruiné par la baisse des blés, fort acrimonieux depuis
cet accident. Le terrien cherchait des signatures pour un projet de loi
sur la naturalisation des étrangers: il se proposait de la restreindre;
il visait en réalité les Israélites. La clameur antisémite que nous
avons entendue croître trouvait à cette époque ses premiers échos dans
la Chambre.
--Contre les juifs! s’écria Félines: je signe des deux mains!--Le
vicomte Olivier, qui passait sa vie chez les Sinda, chez les autres
financiers israélites, n’avait pas son égal pour l’emportement des
discours contre eux.
--Que leur reprochez-vous donc? demanda Ferroz.
--Ils sont trop pour leur petit nombre.
--Et ils justifient, appuya Lebrun, la sentence de leur prophète Isaïe:
«Chaque parole de ce peuple est une conjuration.»
Andarran refusa de signer. Sa générosité native se révoltait contre
l’ostracisme.
--Votre loi serait insensée, dit-il; elle eût rayé la moitié des grands
hommes de notre histoire. Et quant aux juifs, il y en a de mauvais, il y
en a de bons. Tenez, l’autre jour, je devais recommander un jeune
candidat au baccalauréat,--un fils d’électeur, naturellement. Je suis
allé chez Alphonse Bayonne, l’universitaire, le frère des autres, des
intrigants. Cet homme m’a touché: il avait les larmes aux yeux en me
parlant d’un article cruel pour sa race. «Que nous veut-on, monsieur?
Mon père a honoré ce pays par des travaux dont la science française est
justement fière; je l’ai servi plus obscurément, dans ma laborieuse
carrière d’éducateur; un de mes fils débute dans l’Université, un autre
sert dans l’armée, il se fera tuer à côté de vos fils. Que veut-on de
plus?»--Que lui auriez-vous répondu? ajouta Andarran. Que voulez-vous de
plus?
--Etre les maîtres chez nous, répliqua l’agriculteur.
--Et c’est eux qui le sont! rugit Félines. Ils nous accablent de leur
supériorité. Ils évitent peut-être d’y penser d’une façon trop précise,
de peur qu’on ne les entende penser; mais c’est plus fort qu’eux, ils
nous la font sentir quand même.
--Voyons, Olivier, dit en souriant Jacques, vous ne voudriez pourtant
pas rétablir les lois du moyen âge: condamné au bûcher, le chrétien qui
avait obtenu les faveurs d’une juive...
--Bigre, non! se récria le vicomte.--Quel autodafé rue Fortuny, mes
amis!
--Et aucune loi n’empêchera que vous ne soyez certain de rencontrer,
dans toute réunion parisienne, hommes de plaisir ou savants, esprits
très distingués ou gens très riches, une forte proportion d’israélites.
--C’est bien là ce qu’on leur reproche, opina Ferroz: leur primauté dans
tous les ordres d’activité, par tous les moyens. Ils savent le grand
secret de la mécanique: ne rien perdre de la vapeur utilisable. La
meilleure part de la vôtre s’en va vers le ciel en jolies fumées bleues,
le soir, sur les toits, objets de rêve et de poésie. Eux, ils utilisent
toute leur vapeur dans la machine qui les porte et vous entraîne à sa
suite. Vous avez beau être le nombre, des milliers de vapeurs fuyantes
ne sont que de la fumée; un peu de vapeur comprimée, utilisée, fait plus
de besogne.
--Tout cela est bel et bon, interrompit l’agriculteur, mais vous ne
voyez donc pas que nous sommes mangés tout vifs?
--Si, je le vois, reprit le savant. C’est apparemment que vous êtes de
la chair comestible. Tout vifs, dites-vous? on ne mange pas un animal
vivant, qui se défend. Votre monde est-il sur ses fins, comme je
l’entends dire? En ce cas, le ferment juif y accomplira sa fonction
historique: dissolvant des sociétés épuisées, agent de décomposition qui
prépare une nouvelle unité, d’où il sera probablement exclu, pour aller
recommencer ailleurs son travail indéfectible; comme dans le monde
romain, comme dans les premiers empires.
--Isaac Laquedem, le grand mystère de l’histoire, prononça
sentencieusement le baron Lebrun: son aïeul a terrassé l’Ange, ne
l’oublions jamais, quand nous sommes tentés de mettre sa force en doute.
--Oui, continua Ferroz, c’est chez eux que parlent les plus anciens
morts, les plus actifs, les plus immuables.
--Mais ils changeront, dit Andarran, avec les conditions que leur fait
une civilisation plus humaine; ils se fondront dans la masse.
--C’est possible, on le dit beaucoup, rien ne nous autorise à le
préjuger. Nous ne pouvons raisonner que du passé. Tous les documents que
nous possédons sur eux, depuis la plus haute antiquité, nous montrent
leur action identique dans des circonstances identiques, à travers
toutes les civilisations, avec la même force, le même bonheur, les mêmes
moyens, les mêmes excès engendrant les mêmes défiances et les mêmes
réactions, sur le Nil, sur l’Euphrate, sur le Tibre, dans toute notre
Europe.
--Cher maître, vous avez une façon de les défendre qui ferait devenir
antisémite!
--Je ne défends ni n’attaque. J’examine le malade et ses maladies. Le
malade se cabre contre la fatalité. Notre peuple obéit à la loi
ethnique, à la loi zoologique de la conservation de l’espèce. Un
organisme tolère certaine proportion d’élément étrangers, il les
assimile, il en bénéficie. L’introduction de ces éléments devient-elle
surabondante? Il les élimine instinctivement. Je crains qu’il n’y ait
une antinomie irréductible entre cette loi naturelle et vos lois
morales. Celles-ci ordonnent de reconnaître toutes les supériorités, de
récompenser tous les efforts; l’autre a pourvu au rejet des corps
adventices par nos tissus, à l’expulsion automatique, parfois violente,
des substances qui les dénaturent. C’est un phénomène mécanique.
--Mais il faut préférer la loi morale! s’écria Jacques. Ces violences
seraient barbares, haïssables!
--Libre à vous de préférer, de qualifier, dit l’implacable savant. Je
n’aime ni ne hais un phénomène, je l’étudie.
--En tout cas, conclut Andarran, ce n’est pas un article de loi mal
digéré, contraire aux mœurs, qui remédiera à l’envahissement que je
déplore comme ces messieurs. Ce ne peut être que l’action modératrice
d’un gouvernement maître chez lui, maître de lui-même, qui ferait régir
la France par des Français, qui protégerait nos hôtes de toute
nationalité contre les fureurs de la basse envie.
--Oui, c’est bien cela, c’est un gouvernement qu’il nous faudrait!--Tous
les députés reprirent en chœur ce refrain dolent, conclusion habituelle
de chacun de leurs entretiens.
Jacques revint méditer l’insoluble problème dans l’hémicycle: on votait,
à l’instigation de Napoléon Bayonne, une convention qui assurait la
mainmise de ses associés sur un grand service public. Influencé par le
déterminisme de Ferroz, le jeune homme se laissa aller aux
décourageantes rêveries sur le _fatum_ ambiant, l’écoulement universel
des choses, le renouvellement de la vie indifférente, qui emporte les
petites pierres amassées pour bâtir le mur éphémère. Ces hommes agités,
sur ces bancs, lui apparaissaient comme les blés verts des champs au
bord de la route; matière à transformation, des blés à peine plus
vivants que les seigles balancés sous la brise. Il fut tiré de sa
méditation par un aigre colloque entre M. Cornille-Lalouze et Paulin
Renard. L’un vitupérait, l’autre défendait un commissaire de police qui
avait fait du zèle dans une élection. Il admira leur facilité à se
passionner pour ces misères. Et il envia cet imbécile. Et il envia
presque ce méchant.
Les séances se prolongeaient, par les chaudes après-midi de juillet,
dans la fournaise énervante. Jacques en sortait harassé, congestionné,
sans appétit, l’âme morose ou colérique. Il retrouvait la légère
atmosphère du bonheur autour des deux promis, absorbés par de graves
débats sur les moindres détails de leur future installation. Tante
Sophie les avait si bien chapitrés qu’on était convenu de surseoir à
l’exode en Afrique, de passer raisonnablement la première année en
France. Le régiment allait quitter Paris pour prendre garnison à
Cherbourg: le jeune ménage irait faire son établissement dans cette
ville aussitôt après la noce, regagnerait ensuite la Bourdette. La tante
comptait bien qu’au bout de cette année, un berceau viendrait se mettre
en travers des projets africains.
Les fiancés riaient chaque soir des mines déconfites que leur rapportait
le législateur.
--Mon pauvre ami, disait Pierre, je te reconnais de moins en moins. Ces
grands mots, le Parlement, le Gouvernement, ont tout juste l’importance
que tu leur donnes. Dis-toi donc que tu es dans un café où des Français
sociables et disputeurs ont leurs habitudes; il ne faut pas les laisser
empiéter sur la vraie vie. Elle n’est pas là. Moi, je la vois partout
ici, dans cette ville, où il y a tant d’intelligence et de travail, où
tant de gens laborieux poursuivent avec application leur tâche
technique. Si tous faisaient comme eux, ton Parlement bourdonnerait dans
l’inattention générale, frelon négligeable entre toutes ces abeilles
occupées dans leurs ruches. Retire ton âme de ce qui la fait souffrir,
et cela n’existera plus.
--Il a raison, pensait le député.--Jacques se rappelait la phrase de
Carlyle: «Les actes du Parlement, en somme, sont peu de chose,
nonobstant le bruit qu’ils font. Quel est l’acte du Parlement, quel est
le débat à Saint-Stephen’s, aux _hustings_ ou ailleurs, qui amena un
Shakespeare à l’être?»--Il s’endormait sur de belles résolutions:
reprise de ses travaux, de son _Histoire des Albigeois_, le livre rêvé
depuis sa sortie de l’École des Chartes. Il irait enfin l’écrire dans la
paix, à la Bourdette... Et, le lendemain, il retournait à son café, à la
Chambre, machinalement, comme on retourne à un vice, avec une révolte de
dégoût et une soumission lâche à la tyrannie de l’habitude.
* * * * *
Le mariage était fixé au 12 juillet. Cinq jours avant cette date, comme
Jacques arrivait au commencement de la séance, il vit au fauteuil le
vice-président Chasset de la Marne. Le Champenois annonçait, avec toute
l’émotion convenable, l’immense perte que venaient de faire le
Parlement, la République, la France: le vénéré président Duputel, malade
depuis une semaine, s’était éteint dans la nuit.--Président de la
Chambre, ancien président du Conseil, président honoraire de la Société
universelle des naphtes et pétroles, président effectif de l’Union
générale des fonctionnaires républicains, membre de l’institut, et le
reste, Duputel était un des grands aigles du régime. Les obsèques
nationales s’imposaient. On les vota, en maugréant, comme il est
d’usage; seuls, les radicaux votaient avec jubilation; ils comptaient
sur un de ces pompeux enterrements civils qui instruisent le peuple à
s’émanciper des superstitions et font enrager les cléricaux. Leur
espérance fut déçue: la vieille mère de Duputel arriva de Carcassonne;
elle réclama des prêtres, fit tête aux assauts des grands, ne voulut pas
démordre de son droit. Il fallut céder, avec le dépit d’avoir voté
l’inutile crédit.
Les obsèques furent célébrées le 12, à dix heures et demie, en l’église
de la Madeleine. Le mariage de Pierre était pour midi, à
Saint-Thomas-d’Aquin. Jacques avait le temps de faire un tour aux
funérailles de son président, il s’y rendit. Tout ce qui marque, remue,
enterre, dans le Paris de la politique, des affaires, des lettres,
gravissait les marches de la Madeleine: ascension continue de fourmis
noires qui s’engouffraient sous le portail béant, dans la nef tendue de
serges, où l’on apercevait du dehors une flambée de feux au fond des
ténèbres, le scintillement des cierges autour du catafalque. Bon nombre
de députés s’arrêtaient sur le perron, échangeaient des poignées de main
distraites, bavardaient et s’attardaient sous la caresse du clair
soleil, si douce aux vivants près d’un mort; en face, au bout de la
perspective, par-dessus les alignements de la troupe, ils contemplaient
leur maison, sabrée par la gigantesque écharpe de crêpe qui accusait
davantage la physionomie tumulaire du monument.
Asserme, revenu la veille de son voyage de Norvège, interrogeait les
collègues, pressait Félines de questions sur les derniers événements
parisiens.
--A la Chambre, rien de nouveau, me dites-vous. Je vous crois. Et chez
nos amis Sinda?
--Regardez le baron, qui vient pleurer Duputel: il prospère.
--La princesse Véraguine s’est-elle consolée du drame Bayonne?
--La princesse Daria? Elle a changé de musique. Elle s’éternise à
Bayreuth. On la dit très impressionnée par le ténor du _Parsifal_, le
fameux Hongrois. Il lui fait oublier notre pauvre ténor Elzéar.
Andarran survint à ce moment, releva le propos.
--On dit tant de choses, mon cher Olivier! La princesse vaut mieux que
sa réputation. Attendons avant de la juger. Elle fera peut-être des
folies héroïques; ce ne seront jamais, croyez-moi, les folies vulgaires
qui passent par la cervelle de nos petites dames, sur les degrés de la
Madeleine.
--Et Rose Esther? reprit Asserme; comment porte-t-elle le deuil de
Kermaheuc?
--Un poème: un deuil d’un goût irréprochable, un deuil de père qui ne
serait pas un père, un veuvage d’oncle, du noir discret, attendri, qui
devient mauve quand on le regarde. Gédéon paraît être le liquidateur de
la succession; avec le jeune Heilbronn, pour les soirs de vague à l’âme.
D’ailleurs, plus de talent, plus de succès que jamais. Elle a l’air de
ne toucher à rien, elle touche à tout. Chacun l’écoute, chacun fait ce
qu’elle veut et ne s’en aperçoit qu’après. Nous la verrons encore
monter, si nous vivons.
Jacques avait rejoint au fond de la nef la délégation de la Chambre.
Chacun de ces hommes, bercé par la musique de l’orgue laissait errer sa
pensée à la dérive, dans le désœuvrement de la cérémonie imposée. Si
l’on avait pu ouvrir leurs crânes et en faire sortir, visibles, ces
pensées divergentes, quelle Babel fût apparue dans le temple!
Les orateurs désignés pour pérorer l’instant d’après sur le défunt
polissaient les phrases de leurs discours. Les ministres, les chefs de
groupe, tous ceux qu’emportait le mouvement précipité de l’action
immédiate étaient mentalement absents de l’église: ils profitaient de
cette heure de relâche pour combiner le stratagème qu’il faudrait
employer, la harangue qu’il faudrait prononcer le lendemain. Ceux qui
n’étaient pas talonnés par ces nécessités pressantes, ceux que le choc
de la mort voisine faisait rentrer un moment en eux-mêmes, ceux-là
ébauchaient une méditation intérieure. Chacun d’eux était ressaisi par
les morts qui vivaient en lui. Tout à côté du catafalque, M.
Cornille-Lalouze écoutait les siens. Il avait dîné à l’Élysée, huit
jours auparavant, en face de Duputel. Les vieux paysans ses pères,
craintifs du suaire et de l’enfer, frissonnaient dans sa conscience,
s’attristaient de quitter leur lopin de terre, leur sac d’écus, leur
verre de bon vin. Au-dessous d’eux, trois générations de cours
rationalistes, révoltés contre l’Église, animaient M. Cornille-Lalouze
contre ces curés, contre leurs sornettes funèbres, contre l’immense et
sombre prise des âmes qui persistait là, infiniment plus puissante que
les prises terrestres du franc-maçon. Il se redressait, rogue,
méprisant, raidi dans sa peur et sa haine, fourbissant de sûrs
amendements pour grouper les majorités formidables qui écraseraient la
grande ennemie.
D’autres dévidaient leur pensée de mille façons, continuaient les
papotages commencés sur le parvis, discutaient les chances des candidats
à la succession de Duputel. Les ambitions, les brigues, les ruses
politiques chuchotaient, sourd murmure étouffé par les voix terribles
qui clamaient dans le chœur: _Solvet seclum in favillâ_. Les corps
constitués se groupaient, avec un souci vigilant des préséances. Çà et
là, un magistrat précautionné tirait de ses poches des biscuits, des
tablettes de chocolat dont il obligeait ses voisins. Félines, le regard
tendu vers les chapelles latérales où se massaient les femmes, guettait
Mrs Ormond, qui devait venir à la Madeleine en curieuse; il cherchait
l’éclat blond des cheveux sous la capote noire; il attendait
impatiemment la poignée de main significative qu’on échangerait à la
sortie. Pour lui, pour d’autres jeunes gens dans le même cas, les
obsèques de Duputel étaient une de ces réunions mondaines dont l’objet
est indifférent, qui ne comptent qu’autant qu’elles facilitent un
rapprochement avec la femme courtisée. Sous les torchères de ce
catafalque, dans leur orgueil triomphal de jeunesse et de vie stimulée
par la mort, ils avaient des visions souriantes de belles formes
convoitées; ils résumaient en eux, sous ces tentures noires, dans cette
odeur de cire, la protestation de la vie ambiante dont la rumeur
arrivait du dehors. Elle venait expirer dans la déchirante lamentation
où repassaient les noms de Jérusalem, de David; pleurs séculaires encore
pleurés, à quelques pas des camelots du boulevard, sur le passant de ce
boulevard, le léger parisien qui saute dans l’éternité.
Près du baron Lebrun, des membres âgés de la droite inclinaient leurs
têtes chenues sur les prie-Dieu, au tintement des sonnettes de
l’_Introïbo_. Jusqu’au fond de leurs consciences claires et calmes,
comme dans une chambre vide où il n’y aurait qu’un tableau de sainteté
sur le mur blanc, la foi héréditaire faisait son œuvre de soumission
pacifique, absolue; chaque jour, depuis le berceau, le balancier
frappait ces âmes à l’effigie ancienne de quelques vérités très simples,
qui avaient pris des formes matérielles aussi indiscutables que les
contours de l’autel, du calice, de l’hostie. Ils priaient pour tous les
leurs, pour la longue rangée de grands-parents qui dormaient à l’ombre
des châteaux, dans le petit cimetière du village, et dont les âmes
étaient à cet instant, à midi, le 12 juillet, réparties en purgatoire,
dans l’attente douloureuse, ou au ciel, dans la béatitude, selon les
décrets de la justice et de la miséricorde divines.
Jacques songeait, pénétré d’une tendresse respectueuse et triste par la
poésie, par la majesté des hymnes liturgiques. Il regardait avec pitié
l’obtus Cornille-Lalouze, debout devant lui, Paulin-Renard, Boutevierge,
tous ces nabots qui voulaient abattre de leurs mains débiles la grande
tente où l’humanité venait depuis si longtemps s’endormir. Il enviait
ces hommes de la droite, solides dans leur foi comme dans un théorème de
mathématiques. Il retrouvait ses plus lointaines ascendances dans la
vieille plainte latine, la plainte accumulée de tant de générations,
égale pour tous ces atomes qui s’écoulent dans le fleuve commun,
ignorante de leurs différences, tour à tour menaçante et consolatrice
sur les misérables créatures qu’elle confond dans le même néant, qu’elle
relève dans la même espérance. Une fois de plus, elle retentissait sous
ces voûtes, sur ces rebelles contraints de rendre hommage à son pouvoir;
elle enveloppait, roulait, entraînait comme des fétus tous les acteurs
de cette représentation funéraire, et l’acteur principal, le cadavre
qu’on apportait dans sa caisse de chêne, sur les bras des six hommes aux
chapeaux luisants, la pauvre chose qui avait été le grand Duputel,
président de la Chambre, ancien président du Conseil, président
honoraire de la Société universelle des naphtes et pétroles, président
effectif de l’Union générale des fonctionnaires républicains, membre de
l’institut, et le reste... dont il ne restait rien.
Andarran fut rappelé au sentiment de l’heure par l’obligation d’aller
prendre le jeune couple qu’il devait accompagner à Saint-Thomas-d’Aquin.
La cérémonie officielle commençait à peine, les discours séviraient
longtemps sur le parvis, avant qu’on ne reconduisît Duputel à la gare
d’Orléans; de là, il s’acheminerait vers Carcassonne, vers la rue de la
Barbacane; Jacques cherchait de mémoire l’emplacement où s’érigerait,
sur la colline féodale, la statue qui glorifierait le haut baron de la
nouvelle féodalité.
--Laissons les morts ensevelir leurs morts, allons retrouver les
vivants,--se disait le député en regagnant la rive gauche.
Le contraste était saisissant, entre l’église d’où il sortait et celle
où il pénétra derrière les mariés. Là-bas, le bruit et la pompe d’une
chute dans le néant; ici, la vie modeste, comme elle l’est d’ordinaire à
son apparition dans le monde. Modeste et familiale était la cérémonie;
Pierre n’y avait convié que ses camarades.
Jacques reconnut dans le nombre quelques-uns des Soudanais qui l’avaient
accueilli à Saint-Louis. Tous pareils, les autres officiers qui
composaient l’assistance; chercheurs et créateurs d’empires revenus de
loin, dont les pensées retournaient au loin, s’égrenaient sur le vaste
univers; voyageurs étrangers dans cette petite province parisienne que
le député avait laissée sur les degrés de la Madeleine. Un instant, il
put se croire au Sénégal; ses impressions d’alors lui revinrent, parmi
ces hommes qui les lui rendaient, toutes chaudes. Certes, leur petit
groupe eût passé inaperçu, dans la foule des notoriétés et des
puissances que Jacques venait de quitter; et pourtant cette poignée de
soldats représentait plus de force et de vie que tous les «corps
constitués» assemblés autour du cadavre présidentiel: ce coin de fer,
pensait-il de nouveau, n’aurait qu’à toucher les toiles peintes du grand
décor pour les crever. Il regardait les visages calmes et disciplinés:
ces esprits étaient ailleurs, indifférents au souci maladif qui hantait
le député comme il obsédait tous ses collègues, tous les politiciens. Il
fit alors réflexion que la force de ces soldats, invoquée ou redoutée
par tant de gens, résidait précisément dans leur indifférence pour ce
qui énervait les autres, dans leur ignorance de la crainte ou de
l’espoir qu’ils inspiraient aux agités. Il se souvint qu’un pôle de
cristallisation agit lentement, sûrement, par un travail d’agrégation
qui échappe à l’observateur.
Devant l’autel, abîmée dans le recueillement de son bonheur, Marie
recevait pieusement les paroles qui lui donnaient droit à ce bonheur. Là
aussi, dans les yeux extasiés de la jeune fille, dans le grave regard de
Pierre, la vie montait avec des lueurs d’aube, magnifique de jeunesse et
de foi en elle-même, prodigue de promesses fécondes sur la fleur
épanouie. Et, si résolu qu’il fût à ne pas entendre le dernier soupir
des tristesses étouffées au fond de son cœur, Jacques sentit que la vie
entrait toujours dans le monde en meurtrissant quelqu’un, quelque
chose... L’encouragement à s’oublier lui-même, il le trouvait en
contemplant tante Sophie. Sous le panache de plumes, d’une esthétique
discutable, qui remplaçait pour ce grand jour les coques du bonnet noir,
la vieille demoiselle montrait la fierté joyeuse d’un général
victorieux. Il devait pourtant y avoir dans cette âme, pensait le neveu,
une suprême remontée de mélancolie: elle donnait à une autre ce qu’elle
n’avait pas eu.
Les heureux qui faisaient leur joie avec ces immolations sortirent au
bras l’un de l’autre, pour la vie. Dans la sacristie, Jacques s’approcha
le premier de Marie, charmante sous ses voiles blancs. Elle vint à lui,
toute, d’un joli mouvement de gratitude et de tendre abandon.
--Merci, Jacques; je te dois une grosse part de mon bonheur!--Elle
haussa son front vers les lèvres de son beau-frère. Il fit semblant de
ne pas apercevoir le geste, lui prit les deux mains, les serra
fortement.
--Attendons quelque dix ans, petite sœur, et tu sauras mieux si tu dois
me remercier. Aujourd’hui, ne remercie que ton courage.
En disant ces mots, il plongeait dans les yeux de la jeune femme un
regard triste et doux, chargé d’affection, de résignation, d’adieu
intime à celle qui se rapprochait davantage.--Comprit-elle tout ce qu’il
y avait dans ce regard?--Elle ne le vit pas. Le bonheur ne voit pas
autour de lui.
Tandis qu’elle se prodiguait aux officiers, gracieuse et l’air si fier
d’entrer dans leur famille, Pierre embrassa son frère avec effusion.
--Le père n’est pas absent, puisque tu es là. Tu as été le père. Merci,
Jacques.
Dans l’accent filial et reconnaissant de ce «merci», dit par le
laconique jeune homme, il y avait un monde d’allusions émues. L’aîné se
sentit payé. Désireux de couper court aux rappels du passé, il aborda
brusquement des sujets moins émouvants, regarda sa montre:
--Tes camarades vous feront manquer le train de Cherbourg. Vous n’avez
plus qu’une heure!
--Je vais les expédier, courir à l’hôtel. Le temps pour Marie de changer
de robe, et nous filons sur Saint-Lazare. Tu accompagneras tante Sophie
à la gare?
--Non, je vous y rejoindrai. Je dois m’arrêter sur la route, au
Palais-Bourbon, pour dix minutes. A tout à l’heure.
Ferroz lui avait fait promettre, à la Madeleine, de passer un instant
dans le bureau d’une commission; le député d’Eauze était seul en mesure
de renseigner le scrupuleux savant sur des pièces dont celui-ci avait
besoin pour la rédaction d’un rapport urgent.
Il trouva son collègue dans ce bureau, communiqua les documents
demandés. Seuls dans le palais désert, les deux hommes retraversaient
les salles pour sortir; les sons amortis d’une marche funèbre arrivèrent
à leurs oreilles.
--Eh! mais, fit Jacques, ce doit être notre président qui repasse une
dernière fois devant sa maison! On l’aura arrosé d’éloquence pendant
deux heures, il repart pour Carcassonne. Allons le saluer au passage.
Ils gagnèrent la terrasse du jardin, au-dessus du carrefour où la rue de
Bourgogne débouche sur le boulevard Saint-Germain. Ils se penchèrent sur
les artichauts de fer dont Madier de Montjau arma le petit mur, pour
défendre le palais contre la colère du peuple.
Le peuple n’éprouvait aucune colère, ce jour-là. Il s’amusait. Le long
des deux haies de badauds, facilement contenus par les gardiens de la
paix, toutes les physionomies reflétaient la curiosité intelligente, la
cordiale sociabilité de ces admirables foules parisiennes, toujours au
diapason des cérémonies les plus diverses; figurants ingénieux à
composer les spectacles qu’ils aiment, dont leur sens artistique fait
toute la grandeur et toute la beauté. Ils recevaient avec résignation
les dernières gouttes de pluie d’un orage qui assombrissait encore le
ciel. Sous la rafale, l’immense écharpe de crêpe claquait lugubrement
contre les colonnes du palais. Les flammes du gaz, sinistres en plein
jour, tremblotaient dans les réverbères drapés de noir. Ferroz racontait
à Jacques comment il avait vu, de cette même terrasse, par un clair
midi, ce même peuple suivre avec des ovations frénétiques la calèche
d’un général; de l’_Imperator_ avorté que les parlementaires massés sur
le péristyle contemplaient avec stupeur, dans l’apothéose où l’emportait
une foule qui lui prêtait naïvement sa grande âme.
Le cortège apparut sur le pont, précédé par un essaim de gamins qui
couraient, se faufilaient le long du mur.
--Dépêchons-nous! criaient les premiers. A la rue du Bac! Nous
grimperons sur le télégraphe de Chappe, on verra bien!
--Non, opinaient les autres, y aura déjà trop de monde! Faut aller plus
loin, rejoindre Auguste: y m’a dit qu’y nous garderait des places sur
Danton!
Le corbillard empanaché passa, ployant sous les couronnes; mais il ne
semblait être qu’un accessoire de ce défilé de parade, où l’intérêt
s’attachait aux survivants. Accessoires aussi, dans une des berlines
noires qui suivaient, les surplis blancs des prêtres.
--Y a des curés; c’était pas encore un vrai! dit un ouvrier à son
camarade, sous le mur.
--Y en a pas de vrais! répliqua dogmatiquement le compagnon.
Derrière les voitures, marchait la grande famille de Duputel, le
Parlement. Pantalons retroussés, parapluies ruisselants sous l’averse,
quelques-uns avec des serviettes de chagrin sous l’aisselle, la théorie
jacassante se développait, prolongeant les discussions commencées à
l’église, les pronostics sur la succession. Troupeau sans berger,
débandés en désordre, ils pataugeaient dans les flaques de boue, se
hélaient sur les flancs de la colonne; ils promenaient avec eux le
tumulte, et l’on attendait que le président se relevât sur son char pour
un dernier rappel à l’ordre, un dernier glas de sa cloche machinalement
secouée. Au Parlement succédait le corps diplomatique, des ors, des
chamarrures, quelques costumes étranges, des Chinois, des Abyssins.
Aussitôt après, sous les plumes blanches, les figures martiales et
lasses des généraux.
Suivaient tous les bénéficiaires du décret de Messidor, innombrables
anneaux du boa fonctionnaire qui se déroulaient dans l’ordre rituel.
Puis venaient les couronnes, et l’interminable queue des délégations,
sociétés de mutualistes, cercles républicains de province, voyageurs de
commerce, gymnastes en tricot rayé, patriotes avec leurs bannières, et
des couronnes encore, des tricolores; les proscrits des diverses
proscriptions, les amnistiés des diverses amnisties, les Libres-Pensées
de la banlieue, et toujours des couronnes, des rouges; enfin les
vénérables des loges maçonniques, le ventre brillant d’insignes,
constellé de ferblanteries, sous les baudriers aux couleurs vives; parmi
eux, quelques belles vieilles têtes de modèles, des barbes hirsutes et
convaincues, plusieurs nègres, un Circassien en grand costume, avec son
buffet de cartouches sur la tunique galonnée d’argent. Il en venait
toujours, du fond de la Concorde, du fond de l’horizon, procession
imposante par le nombre, grotesque dans le détail, épique dans
l’ensemble, flot mystérieux où l’on sentait passer le souffle des
révolutions mortes, le souffle des révolutions latentes, prêt à se
déchaîner, à s’abattre, comme les rafales de l’orage sur le lit de la
Seine limoneuse. Duputel était déjà loin, qu’il entraînait encore,
roulées dans les plis de son drap mortuaire, ces forces qu’il avait
soulevées: la mer grondante refluait derrière le navire en partance.
Stridente, de l’Est, l’attaque des cuivres d’une fanfare arriva: la
marche de Sambre-et-Meuse, jouée par la musique d’un régiment qui
regagnait ses quartiers, le long des Tuileries. Toutes les têtes se
tournèrent, toutes les physionomies changèrent, curieuses l’instant
d’avant, maintenant émues, électrisées. Arraché des poitrines par ces
vibrations, le cœur de la foule avait passé le fleuve.
--Ce sont nos plus vieux morts qui chantent, les vrais, toujours
vivants! s’écria Jacques.--Ceux-là referont de la vie. Ah! mon cher
maître, en quelques jours, j’aurai vu mourir deux mondes, j’en aurai vu
naître un autre. Naguère, derrière l’humble convoi de mon ami Kermaheuc,
un monde achevait de disparaître, si lointain que tout y apparaît noble
et beau. Aujourd’hui, ne sombre-t-il pas avec ce cadavre, le monde d’un
présent qui est déjà le passé, trop proche encore, trop bruyant,
trouble, pénible, et dont les beautés cachées n’apparaîtront que plus
tard, sur ses ruines, dans le plein silence? Tout à l’heure enfin, près
d’ici, je voyais poindre le monde qui nous refera une grandeur, un
avenir; monde jeune et fier, riche d’énergie, d’amour. Oh! il sera beau,
celui-là!
--Il sera beau tant qu’il n’aura pas vécu, répondit le savant.
Andarran regarda le grand vieillard, presque avec épouvante: il crut
voir, incarné dans cet homme, le Siècle, tout son siècle, terrifiant
d’intelligence, ayant tout compris, tout mesuré, tout jugé, incapable
désormais de rien créer et résigné à son impuissance.
A ce moment, son attention fut attirée par un bruit de chevaux qui
s’ébrouaient au-dessous de lui, contre le trottoir. Il reconnut le
coupé, tout fleuri de gerbes et de grappes blanches, qui emportait à la
gare Pierre et Marie. Arrêtée au débouché de la rue de Bourgogne par la
queue du cortège, la voiture attendait que le passage fût libre.
Impatient du retard et voulant se rendre compte, l’officier mit la tête
à la portière, se pencha de tout le buste. Il était encore en tenue;
concession au fier enfantillage de sa jeune femme, qui voulait paraître
dans les trains et faire son entrée à Cherbourg au bras d’un authentique
capitaine. Jacques admira dans ce mouvement la svelte et robuste
élégance du torse, la bonne mine de son frère. Une fois encore, les
impressions de l’heure précédente, à Saint-Thomas-d’Aquin, du mois
d’avril, au Sénégal, revinrent avec force dans son âme exaltée par tant
d’émotions. Cédant à l’entraînement irréfléchi de la minute, il étendit
le bras vers la houle noire qui emplissait de ses remous le boulevard
Saint-Germain, deux mots lui échappèrent qu’il ne pouvait plus contenir.
--Pierre, balaye!
L’officier leva la tête, aperçut son frère, sourit de son grave sourire.
--Balaye, Pierre! reprit la voix échauffée, plus haut encore.
Avec le même sourire tranquille, de l’accent dont on calme un enfant
impatient, le capitaine répondit:
--Tu ne vois donc pas que cela s’en va tout seul!
Et il se rassit auprès de Marie, tendrement blottie contre lui.
Les derniers tronçons du cortège avaient passé. Les chevaux gagnèrent,
emportèrent la voiture sur le pont, dans le joyeux retour de lumière
d’un soleil qui brillait au ciel éclairci.
Jacques s’élança pour les rejoindre. Ferroz lui mit une main sur le
bras, montra du doigt le boulevard d’où arrivait une rumeur
décroissante, indistincte.
--Écoutez, dit-il; les morts que vous enterriez parlent encore...
--Non, fit Jacques en se dégageant, je ne veux plus les entendre: je
vais retrouver les vivants qui agissent... qui agiront!
Si Jacques Andarran disait vrai, c’est ce dont le lecteur jugera dans la
suite de ces récits, à mesure que s’y déroulera le fil des événements
dont nous avons entrepris de raconter l’histoire.
FIN.
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MORTS QUI PARLENT ***
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