The Project Gutenberg eBook of Secrets d'État
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Title: Secrets d'État
Author: Tristan Bernard
Release date: March 8, 2026 [eBook #78141]
Language: French
Original publication: Paris: Édition du Monde Illustré, 1908
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78141
Credits: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SECRETS D'ÉTAT ***
Tristan BERNARD
Secrets d’État
PARIS
ÉDITION DU “MONDE ILLUSTRÉ”
13, quai Voltaire, 13
1908
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Mémoires d’un Jeune Homme rangé (roman), bibliothèque Charpentier,
Eug. Fasquelle, éditeur.
Un Mari pacifique (roman), bibliothèque Charpentier, Eug. Fasquelle,
éditeur, 1 vol.
Vous m’en direz tant (nouvelles, avec Pierre Véber).
Contes de Pantruche et d’ailleurs (nouvelles), F. Juven, éditeur.
Sous toutes réserves (nouvelles).
Citoyens, Animaux, Phénomènes (nouvelles), E. Flammarion, éditeur.
Amants et Voleurs (nouvelles), bibliothèque Charpentier, Eug.
Fasquelle, éditeur.
Deux Amateurs de Femmes, Ollendorff, éditeur.
THÉATRE
Pièces détachées. Librairie théâtrale; Ollendorff; Calmann-Lévy.
1er Volume. Calmann-Lévy.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Published November 30, 1908. Privilege of copyright in the United States
reserved under the act approved March 3, 1905, by «Le Monde Illustré».
A Fernand VANDÉREM
--Il y a là ce monsieur qui est venu l’autre jour pour Monsieur, me dit
ma vieille nourrice, qui me tutoie, mais à qui j’ai demandé de me parler
le plus souvent qu’elle peut à la troisième personne. Et elle ajouta:
--Monsieur désire-t-il que je le fasse entrer dans ton cabinet?
--Monsieur, lui dis-je, désire que tu me fiches la paix!
--Bon! dit-elle, puisque tu le prends sur ce ton, Je vais le faire
entrer. Vous vous débrouillerez ensemble.
Je vis donc entrer, pour la deuxième fois, ce petit homme roux, d’âge
incertain, effronté comme un adolescent audacieux, ou décidé comme un
vieil homme d’expérience. Il s’assit en face de moi, s’empara de divers
objets de bureau: presse-papier, tampon-buvard, pot à colle, et, tout en
me parlant, entreprit, en prenant comme soutien l’_Annuaire des
Téléphones_, diverses petites constructions.
--Avez-vous lu les notes que je vous ai apportées la semaine dernière,
et pensez-vous, comme je vous l’ai demandé, pouvoir vous en servir pour
écrire un livre?
--Je les ai lues, lui répondis-je, et je dois dire qu’elles m’ont très
vivement intéressé. Ces notes, n’est-ce pas, vous ont bien été
communiquées par un jeune Français qui réside dans un état d’Allemagne?
--Oui, c’est un de mes camarades du quartier. Il me sait un peu tenace
et se doute très bien que je parviendrai à les placer. Si, avec sa
mollesse naturelle, il s’en occupait lui-même, ces notes risqueraient
fort de rester à jamais inédites. D’ailleurs, les exigences de mon ami
rendent l’affaire très faisable: il ne demande rien. Il lui plairait
seulement que les notes en question fussent coordonnées, mises en ordre
par un écrivain...
--Je suis très flatté d’avoir été choisi par votre ami pour accomplir ce
travail, mais... suis-je bien l’homme désigné? Je vous accorde que dans
cette histoire, la réalité paraît aussi capricieuse que de la
fantaisie,--mais tout de même y a-t-il matière là-dedans à un livre gai?
N’oubliez pas que celui à qui vous vous adressez aujourd’hui a la triste
réputation d’être un écrivain gai...
--Alors, dit le petit homme roux avec une autorité véhémente, parce
qu’on vous a enfermé dans un genre, vous n’en voulez pas sortir? Vous
êtes l’esclave de votre clientèle?
--Non, monsieur, non. Ne croyez pas ça. Les écrivains ne sont pas
esclaves de leur clientèle: ce ne sont pas eux qui la suivent, c’est
elle qui s’attache à leurs pas. Ils peuvent lui faire parcourir beaucoup
de chemin et suivre des routes non tracées, mais à la condition de ne
pas l’essouffler et la troubler par des à-coups brusques, par des bonds
imprévus qui les éloignent un peu trop, elle et lui, l’un de l’autre. Il
faut que, si l’écrivain s’égare un instant, on puisse le retrouver un
peu plus loin: «Ah! le voilà!» Vous voyez qu’il y a une imprudence assez
grave à changer de genre. Or, le livre que vous me demandez d’écrire
désorientera sans doute la petite troupe complaisante de mes fidèles
lecteurs. Il vaudrait mieux, je vous assure, vous adresser à quelqu’un
d’autre...
Mais j’avais affaire à un adversaire extrêmement endurant, et en parlant
trop, en lui donnant trop de raisons, j’engageais le fer avec
imprudence. Un seul bon argument vaut mieux que plusieurs arguments
meilleurs.
Au bout de cinq minutes, le petit homme roux me tenait devant lui, pieds
et poings liés... Le pis fut que, mon consentement acquis, il revint
tous les jours pour exiger que je me misse au travail. Je l’avais en
horreur! Il arriva presque à me faire détester la tâche qu’il
m’imposait.
Alors, pour me débarrasser de lui, j’écrivis un matin délibérément sur
la première page: Chapitre I, et pour ne pas m’ennuyer pendant trois
cents pages, je résolus de m’amuser le plus que je pourrais, et je me
mis à raconter cette histoire, ma foi! avec assez de plaisir...
I
Les événements singuliers que je me propose de relater ici sont à la
vérité trop graves et trop récents pour que je puisse donner des noms
réels aux personnages de cette histoire, et au pays où elle s’est
passée. Je dirai seulement que l’État dont il sera question ici--et que
nous appellerons la principauté de Bergensland--se trouve dans l’Europe
centrale; sa capitale--nommons-la Schoenburg--est une ville très
importante, dont la population dépasse de beaucoup le chiffre de deux
cent mille habitants. Je donne ici un nombre très au-dessous du nombre
réel, afin de ne pas fournir de trop claires indications.
Il est assez curieux que j’aie été amené à occuper dans cette ville une
situation élevée, moi qui avais végété au quartier latin en donnant des
leçons de français à un seul élève, un jeune homme borné et paresseux,
qu’une riche famille de snobs lançait de force dans le journalisme
mondain.
Chaque mois, mon élève me remettait dix louis sur les trois cents francs
que sa mère lui allouait pour ses leçons. Je lui libellais un reçu de
trois cents francs qu’il montrait à sa famille. J’avais commencé, par un
scrupule de conscience un peu hypocrite, par exiger qu’il vînt chez moi
trois ou quatre fois par semaine. Les premiers jours, j’avais essayé
consciencieusement de lui donner une leçon, mais, devant son air
rébarbatif, je pris le parti de lui lire à haute voix de bons auteurs,
de façon à perfectionner son style. Je feignais de ne pas voir qu’il
dormait, et je lisais pour moi, ce qui était assez agréable. Ainsi, je
touchais une faible somme qui m’aidait à vivre, je me perfectionnais
dans l’étude de nos classiques, et mon élève, tout en augmentant sa
pension de cent francs, se reposait de ses nuits de fatigues. Jamais
trois cents francs ne furent mieux employés.
Cependant j’aurais bien voulu trouver un autre emploi pour m’assurer une
existence moins étroite. J’avais toujours avec moi quelque compagne à
qui j’étais attaché par la faiblesse de l’habitude. Cent francs par
mois, ce n’est pas lourd pour un garçon de vingt-six ans qui aime les
femmes, et qui ne veut pas trop être aimé d’elles.
Je prenais mes repas dans un petit restaurant de la rue Saint-Jacques,
où la pension coûtait cinquante francs par mois. La nourriture n’y était
pas très bonne, mais je restais fidèle à cet établissement auquel me
retenait--je dois le dire--un arriéré continuel. J’ai longtemps maudit
cet arriéré... La Providence avait son idée. C’est, en effet, dans ce
restaurant que je fis la connaissance d’un petit tailleur allemand...
Il se nommait Karl Merck, il était de Carlsruhe. Après avoir séjourné
pendant trois ans dans le Bergensland, il était venu s’installer depuis
quelque temps à Paris. J’avais horreur de cet homme, je détestais son
empressement, ses amabilités, d’autant que je ne lui accordais aucune
importance sociale...
Ce fut pourtant ce personnage négligeable qui fut l’aiguilleur de mon
destin, et, de la voie de garage herbue où je végétais, me dirigea sur
la grande ligne où passe le rapide, et qui va loin.
Il avait des relations avec un secrétaire de l’ambassade, chez qui sa
sœur, je crois, était placée comme gouvernante. Le secrétaire, que son
gouvernement avait chargé de chercher un jeune Français pour tenir
là-bas un emploi de confiance, s’était adressé à lui, à tout hasard,
faute sans doute d’avoir des relations suffisantes en dehors du
ministère français des Affaires étrangères, à qui il valait mieux ne
rien demander. On leur aurait envoyé quelqu’un qu’ils auraient été
forcés de garder, même s’ils avaient été mécontents de ses services, ou
s’ils n’avaient pas été tout à fait sûrs de sa loyauté.
J’allai donc un matin en compagnie de Karl Merck à l’ambassade du
Bergensland. Je m’efforçais de n’être pas trop aimable avec le tailleur,
afin de ne pas trop m’apercevoir du contraste de mon attitude actuelle
avec ma froideur passée.
C’était très gênant de marcher dans la rue avec lui, parce qu’il était
extraordinairement petit, et qu’il avait la manie de se mettre toujours
au pas. Je me souviens que, pendant tout ce trajet, je fis mon possible,
sans en avoir l’air, pour contrarier cette manie...
Nous arrivâmes à l’ambassade, et sur un mot que tendit Karl Merck au
domestique, on nous introduisit auprès du secrétaire, qui me fit subir
un petit interrogatoire sur ma famille, et sur mon instruction. Puis il
m’accompagna chez «le patron».
Je me trouvai en présence d’un homme très grand, complètement rasé, qui
ressemblait à un énorme garçonnet. Le secrétaire lui répéta tous les
renseignements sur moi-même que je lui avais fournis. Le grand petit
garçon répétait sans cesse: «Oui, oui», en hochant la tête avec
nonchalance.
--Eh bien! dit-il, d’une voix condescendante et fatiguée, qu’on lui
donne trois. Oui, oui! faites-lui donner trois... Monsieur Humbert, me
dit-il, trois mille francs je vous fais remettre... Ceci, pour les frais
de votre départ... Puis il se leva et alla, sans mot dire, appuyer son
front contre la vitre de la haute croisée.
L’ambassade était installée dans un vieil hôtel du faubourg
Saint-Germain. Les pièces étaient très hautes et très austères. Quand
l’ambassadeur fut resté quelques instants à la fenêtre, il revint,
reprit place derrière son grand bureau, inclina la tête, les yeux
fermés, en faisant la grimace comme quelqu’un qui souffre des dents
pendant son sommeil; puis il me regarda, les yeux brusquement grands
ouverts:
--Cette mission que vous avez n’a pas un caractère secret... Non, non...
mais cependant, bien évidemment, monsieur Humbert, il vaudrait mieux, en
tout cas, ne pas parler à droite et à gauche...
Chaque fois qu’il disait: monsieur Humbert, il aspirait fortement l’_H_,
sans qu’on pût voir si c’était par mépris ou par politesse.
Puis il se mit à échanger quelques mots avec le secrétaire, qui lui
donnait le titre de «prince».
On me remit donc trois mille francs, sur lesquels je voulus laisser
trois cents francs au petit tailleur, mais il n’accepta rien. Je ne sais
pas s’il touchait quelque chose de l’ambassade, je ne le crois pas. Je
suis persuadé qu’il agissait ainsi par pure obligeance. Il aimait rendre
des services aux gens, mais il était d’un physique tellement peu avenant
qu’on ne lui en savait aucun gré.
Il y avait bien longtemps que je n’avais eu à ma disposition une somme
aussi importante. A la vérité, mon chiffre de dettes était presque aussi
élevé. Mais ces dettes criardes, aussitôt que je fus nanti du numéraire,
cessèrent de crier comme par enchantement.
J’écrivis à mes créanciers des lettres posées, par lesquelles je les
remettais paisiblement au semestre suivant pour un acompte. J’allai dans
un grand magasin, où j’achetai du linge, des habits et des chaussures,
afin de faire bonne figure à la Cour. Je trouvai au rayon de costumes
d’homme jusqu’à une culotte courte en drap blanc pour la tenue de gala.
Le secrétaire d’ambassade m’avait bien recommandé ce détail. Et
j’achetai dans un café de la rue de Vaugirard une épée qu’un garçon me
vendit. Il l’avait eue, je crois, d’un étudiant qui lui devait de
l’argent, et il affirmait que c’était la propre épée d’un homme illustre
dont le nom, à vrai dire, tel qu’il le prononçait, était inconnu, mais
pouvait bien être celui, passablement altéré, de M. de Talleyrand.
Le tailleur me confia un petit livre où j’appris quelques rudiments de
la langue de Bergensland, qui ressemblait d’ailleurs beaucoup à
l’allemand.
Après avoir fait mes adieux à ma petite amie actuelle, qui travaillait
dans les modes, et lui avoir remis une certaine somme, pas très
importante d’ailleurs (quatre-vingts francs), je pris le Nord-Express,
où mon voyage était payé.
II
Comment tout cela allait-il finir? Je me disais que c’était une aubaine
extraordinaire, mais je ne voulais pas trop y réfléchir: j’avais peur.
J’avais beau être tombé, avant ces événements, à une condition si humble
que tout changement d’existence ne pouvait être qu’avantageux, je me
sentais effrayé par l’aventure, par l’inconnu. J’ai toujours été un
jeune homme tranquille, et si je suis devenu un bohême, ce n’est certes
pas par goût: c’est plutôt parce que ma famille s’était trouvée ruinée
et que j’étais assez paresseux; mes penchants véritables me faisaient
désirer une existence régulière et calme où, très loin devant soi, on
aperçoit une route monotone, mais sûre.
J’avais été élevé dans la peur des tournants et de l’imprévu.
J’étais, depuis quelques heures, installé dans le train. Nous
approchions de la frontière d’Allemagne. Je m’étais levé à diverses
reprises pour regarder le pays que je ne connaissais pas. Ce n’était pas
précisément par curiosité, mais plutôt par un besoin raisonnable,
impérieux et légèrement fatigant, de ne pas laisser perdre un spectacle
nouveau pour moi. Mes yeux s’ingénièrent à admirer ces campagnes et à
leur trouver quelque différence avec d’autres points de vue que déjà, au
cours d’autres voyages, j’avais consciencieusement admirés.
Pendant un petit congé d’inattention que je m’accordais, je vis, en
regardant à mes côtés, un jeune homme qui semblait chercher à me parler.
Il était mince et de haute taille. Ses cheveux blonds pâle, presque
blancs, avaient la même couleur que sa peau, et s’en distinguaient
seulement par leur reflet soyeux. Le jeune monsieur me déclina ses nom,
titre et qualités: Henry, comte de Tolberg, troisième secrétaire
d’ambassade du Bergensland. Il m’avait aperçu à la légation, le matin où
j’y étais allé avec Merck. Il se rendait dans le Bergensland, où il
allait passer de petites vacances.
Le comte de Tolberg parlait le français avec un léger accent, mais de la
façon la plus correcte. Il mit la conversation sur les théâtres de
Paris, particulièrement sur les petits théâtres. Je lui répondis de mon
mieux. Je n’avais été dans aucun de ces endroits depuis plusieurs
années, mais je pouvais néanmoins en parler, d’après ce que j’avais lu
dans les journaux. Puis le jeune comte me donna des détails sur la Cour
du Bergensland. Il me parla du roi. Le roi du Bergensland, d’après le
comte de Tolberg, était un homme fort intelligent et un peu original. Il
se cloîtrait pendant des semaines dans un pavillon de chasse, se
contentant de voir ses ministres de temps à autre. Quelquefois il se
murait pendant des semaines, sans se montrer à une autre personne qu’à
Herner, son «premier».
--Le peuple, ajouta le comte de Tolberg, ne le voit jamais, mais ce
qu’il perd en affection, il le gagne en prestige. C’est un roi
mystérieux. On le vénère, on le craint un peu comme un personnage
légendaire.
Dès qu’il ne parlait plus de Paris et qu’il ne se croyait pas obligé
d’affecter la frivolité française, le jeune comte me paraissait un
esprit bien plus charmant et plus profond.
--Le «premier», ajouta-t-il, le baron de Herner, passe aux yeux de bien
des gens pour le véritable roi, et, au juste, c’est le roi qui fait de
lui tout ce qu’il peut être. Herner a la bride libre, mais on ne la lui
lâche pas. Et on peut très bien lui retirer la faveur royale.
D’ailleurs, Herner sait à quoi s’en tenir sur la haute valeur du roi. Ce
Herner, vous le verrez très souvent. Vous serez en rapport direct avec
lui. Grande puissance intellectuelle, mais peu de charme. Très peu de
ces qualités de sentiments qui rendent une intelligence agréable.
C’était vraiment un peu étonnant de voir ce jeune diplomate, qui me
connaissait depuis une heure, me parler avec autant de liberté des
choses de son pays et s’exprimer aussi franchement sur le compte du
premier ministre, personnage considérable que j’allais approcher et à
qui je pourrais--en savait-il quelque chose?--rapporter ses paroles.
Mais le comte de Tolberg avait très bien compris que je ne le trahirais
pas. Il avait eu en moi une confiance spontanée qui me rapprocha
singulièrement de lui.
--Vos fonctions, me dit-il encore, vous mettront également en rapport
avec deux fidèles de Herner: le ministre de l’Intérieur, Von Müllen, et
le ministre de la Guerre, le général de Fritz. Les trois ministres
semblent tenir entre leurs mains les destinées du Bergensland. Au fond,
c’est le «premier» tout seul qui compte pour quelque chose. Quant au
Parlement, dont la présence donne une allure de monarchie
constitutionnelle à notre gouvernement, il ne fait, dans la réalité
qu’accroître le pouvoir absolu du roi. Le roi semble dirigé par ses
députés et c’est lui qui gouverne par eux. Ce sont ses serviteurs
fidèles. Les députés chez nous sont décorables. On ne se prive donc pas
de les décorer et de les anoblir au fur et à mesure des besoins...
--C’est très curieux, me dit tout à coup le comte de Tolberg, énonçant
tout haut cette remarque que j’avais faite à part moi l’instant
d’auparavant, comment se fait-il que je vous dise tout cela? Tout à
l’heure, j’étais venu à vous simplement pour causer, et à mesure que
vous m’ayez écouté, je vous ai fait des confidences plus intimes et plus
graves. Dès que j’ai senti que vous n’étiez pas le premier venu, je me
suis mis à parler, à parler, et j’ai même trouvé des choses que je
n’avais pour ainsi dire jamais formulées. J’ai eu soudain des visions
sur les gens de «là-bas», qui ne m’étaient jamais apparues aussi
nettement.
Il dit encore, sans me regarder, comme se parlant à lui-même:
--Comme on est reconnaissant à ceux qui vous accroissent ainsi... La
jeune femme que j’aimerais entre toutes serait celle qui m’obligerait,
par son charme, par la façon dont elle m’écouterait, à être toujours
meilleur et toujours plus intelligent que je ne suis.
Au ton attendri du jeune diplomate, je vis bien que la jeune femme qu’il
aimerait entre toutes était peut-être celle qu’il aimait à l’heure
présente. On n’a pas un air charmé et aussi languissant quand on parle
d’une dame au conditionnel.
--J’ai connu... jadis... une femme comme cela, dit-il encore. (Déjà,
dans le besoin de parler de cette amie, il la rapprochait de lui et lui
faisait quitter le monde hypothétique pour ramener tout doucement dans
le passé réel...) Cette personne que j’ai connue, dit-il, avait de ces
beaux yeux qui vous forçaient à la sincérité absolue. Quand ils vous
regardaient, on ne pouvait même pas se mentir à soi-même... Et sa joie!
Et son rire! Quel rire impétueux, généreux!... Je vous semble incohérent
dans mes propos et j’ai l’air de vous dire cela pêle-mêle; mais dans mon
esprit, mes paroles ont un lien... J’ai fermé un instant les yeux; son
visage charmant m’est apparu; je l’ai vue sourire; je l’ai entendue
rire...
... Elle ne riait pas toujours... Pendant qu’elle était grave, son
visage d’un ovale merveilleux avait une douceur asiatique. Il était
comme ces visages de femmes japonaises brodés sur des étoffes
précieuses. Ils ressemblent à de grandes fleurs de soie.
--Pardonnez-moi, lui dis-je, mais ce qui me semble étrange, c’est que
vous puissiez me parler avec autant de plaisir d’un être qui n’est plus,
qui semble avoir disparu de votre vie. Il est étrange que vous ayez si
peu de tristesse en songeant à sa disparition.
Il me regarda.
--Vous avez bien compris, dit-il en souriant, que cet être existait
encore. C’est vraiment un peu tôt pour vous faire des confidences aussi
intimes, mais ma foi, tant pis! j’y arriverai fatalement, et comme j’ai
hâte d’y arriver et que je ne vous ai peut-être abordé que pour cela, je
vais tout de suite vous parler d’elle...
III
--Vous allez la voir à la Cour. Il est d’ailleurs probable qu’on vous
dira sur son compte et sur le mien toutes sortes d’histoires... des
choses qui ne sont pas. Il est bien évident que si ces choses étaient,
je vous dirais qu’elles ne sont pas. Je ne viens pas poser ici au galant
homme. Il m’est arrivé d’être au mieux avec une femme et de le dire à
des amis dont j’étais sûr, mais il se trouvait que la dame l’avait
toujours dit avant moi à des amies, car les femmes n’ont aucune
discrétion... Mais si jamais tout ce qu’on dit de moi et de cette
personne arrivait réellement, je crois très sincèrement que je ne le
révélerais pas à mon meilleur ami. Ce n’est pas par galanterie qu’on
tait ces choses-là, c’est par une sorte de pudeur. Le don qu’une femme
fait de soi-même est aux yeux de celui qui l’aime quelque chose de
grave, de digne de respect. Quand c’est une autre personne qui en parle,
cela paraît tout autre chose.
--Si je reviens à Schoenburg continua le jeune comte avec plus d’abandon
encore--car ces confidences nous rapprochaient de plus en plus--si je
reviens, vous pensez que c’est uniquement pour la revoir. Il y a cinq
mois que je ne l’ai vue. Bien entendu, nous nous écrivions tous les
jours.
Quand je vous ai parlé du premier ministre, je vous ai dit d’abord de
lui moins de mal que je n’en pensais, car j’ai tellement de raisons de
le détester que je fais tout mon possible pour le juger avec
bienveillance. D’ailleurs, il ne faut jamais être malveillant, je
considère que la malveillance empêche d’être clairvoyant et que perdre
sa clairvoyance, c’est le plus grand malheur qui puisse arriver à un
homme.
Le comte de Tolberg aimait assez mêler à son langage certains de ces
aphorismes qu’il énonçait avec hésitation, comme si c’étaient des idées
qui lui venaient à l’instant même et qu’il essayait de formuler. Mais je
pensais bien qu’il les avait trouvées déjà depuis longtemps et qu’il ne
les exprimait pas pour la première fois. Il forçait un peu les
transitions pour arriver à placer au bon endroit ces vérités ingénieuses
dont il savait l’intérêt. Il faisait visiblement des frais. Il sortait
en mon honneur toutes les richesses de son esprit. Cet empressement à me
plaire ne pouvait m’être antipathique; il était d’ailleurs assez ingénu
et très gracieux.
--J’ai toutes les raisons, me dit-il, de détester ce Herner. Bertha, la
personne dont je vous parle, a un mari, un malheureux enfermé depuis
quatre ans dans un asile d’aliénés. Elle voudrait divorcer, mais la
chose n’est pas très facile chez nous, surtout pour une personne de
l’entourage du roi. Herner fait tout son possible pour entraver les
projets de mon amie... Je ne crois pas qu’il l’aime, mais il lui a fait
la cour et il verrait un avantage positif à l’épouser. Or, il sait que
si elle divorce, ce sera plutôt moi qu’elle épousera. Il cherche donc
par tous les moyens à m’empêcher de revenir à Schoenburg; auparavant,
tous nos attachés voyageaient et rentraient chez eux à leur guise;
maintenant,--ceci a été fait en mon honneur,--il a voulu les obliger à
demander des congés réguliers. Heureusement qu’avec notre ambassadeur,
il a trouvé à qui parler... Vous l’avez vu à Paris, notre ambassadeur?
--Oui, ce grand garçon qui balance constamment la tête?
--Il a l’air nonchalant, n’est-ce pas? Mais je vous assure qu’il veut
bien ce qu’il veut... Comme il est prince et de famille presque royale,
Herner est obligé de le ménager. Heureusement que l’ambassadeur me
soutient, parce que j’ai dans le premier ministre un ennemi capable de
tout, et terrible, beaucoup trop terrible pour moi. Je ne manque pas de
courage, mais je ne peux en avoir qu’à l’occasion. Je ne suis pas
combatif, je crois que je donnerais très bien une minute d’héroïsme,
mais je ne suis pas un homme à lutter constamment... J’ai l’âme trop
faible... Je ne dis pas cela par veulerie ou par lâcheté. Je me
l’affirme de temps en temps parce que je ne suis pas fâché de m’en
rendre compte, et parce que je sais ainsi mieux ce que je peux attendre
de moi: une force rapide, presque indomptable... mais aucune
opiniâtreté. Je sais que, dans bien des cas, je ne peux pas compter sur
moi: c’est un grand avantage d’être renseigné là-dessus.
--Voulez-vous me permettre de vous dire, bien que ce soit un peu
prétentieux de ma part, que vous aurez un allié là-bas?
--Je vous remercie. Soyez persuadé que ce que vous dites n’a rien de
prétentieux. On vous donnera à Schoenburg un poste de confiance dont
l’importance doit dépendre de la valeur de l’homme qui l’occupera. Vous
pourrez me rendre de grands services... Je les accepterai, si je ne dois
pas gêner ainsi vos intérêts, et si je ne compromets pas votre situation
à la Cour. Je vous remercie donc, et croyez bien que lorsque je vous ai
abordé, je l’ai fait sans arrière-pensée... Ce n’était pas pour
m’assurer un allié...
--Vous n’avez pas besoin de me le dire. Quand je vous connaîtrais depuis
dix ans, je ne saurais pas mieux que maintenant à quel point vos
sentiments sont désintéressés...
Je m’arrêtai. Nous abandonnâmes, d’un accord tacite, ce sujet de
conversation. Il nous semblait que nous nous étions déjà dit pour ce
jour-là suffisamment de choses agréables.
IV
Il y avait près d’un jour que nous étions en route, et nous approchions
de Schoenburg. Mon compagnon et moi, nous avions passé des heures
charmantes... Mais à mesure que le train nous rapprochait de Bertha, je
sentais le comte plus distrait.
J’étais un peu ébloui par tout ce qu’il me racontait au sujet de
l’emploi que j’allais occuper à la Cour, et ce qui m’étonnait dans cette
fortune subite, c’était d’avoir été choisi, moi, un inconnu, pour une
fonction qui pouvait devenir très importante. J’allais jusqu’à me
demander si c’était bien là un effet unique du hasard, et si je n’avais
pas été appelé à ce poste pour une raison secrète. N’y avait-il pas
quelque mystère dans ma naissance, une aventure romanesque? Mais aussi
loin que je pouvais remonter dans ma famille, on n’avait jamais connu,
chez ces paisibles marchands de Mâcon, de landgraves, de ducs ou
d’archiducs en voyage.
Le comte de Tolberg m’expliqua pourquoi ces gens du Bergensland avaient
fait choix d’un étranger pour tenir l’emploi qui m’était destiné; c’est
parce qu’ils savent bien qu’un homme qui n’était pas de chez eux ne
pourrait jamais parvenir, quelle que fût son influence, aux plus hautes
fonctions officielles.
--D’ailleurs, ajouta-t-il il y a peu de personnes là-bas, en dehors du
roi, du premier ministre, de l’ambassadeur et de moi, qui sachent très
bien le français. Moi, je n’ai pas comme vous l’avantage d’être _barré_
d’avance pour les situations élevées. Si grand que devienne votre
pouvoir,--et il deviendra grand, j’en suis sûr,--vous ne serez jamais
qu’un fonctionnaire sans titre.
Cependant, nous arrivions à une gare qui se trouvait à une demi-heure de
Schoenburg, et nous aperçûmes sur le quai une grande jeune femme brune.
Tolberg tressaillit en l’apercevant. Elle le regardait avec un visage
faible, comme exsangue... Ses lèvres tremblaient; c’était une expression
si violente qu’on ne savait si elle était de joie ou de douleur.
Il sauta sur le quai, alla lui prendre la main, et l’attira doucement
jusqu’au wagon, enfantinement, comme un petit garçon va chercher une
petite fille. Ils se regardèrent en silence. Au bout d’un instant,
Tolberg me désigna de la main: «Un très bon ami.» On ne prononça aucun
nom; je m’inclinai et je m’éloignai dans le couloir, mais en évitant de
mettre, à les laisser seuls ensemble, une précipitation trop indiscrète.
V
Cependant il était temps de quitter mon ulster et ma casquette de voyage
et de remettre dans ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes
journaux.
Quelle émotion à la pensée que dans un instant on va se trouver en
présence d’une grande ville inconnue!... Puis c’est toujours une
déception. La ville nouvelle est pareille à d’autres: ces omnibus, ces
grelots, cet hôtel en face de la gare... Il y a trop peu de temps que
les chemins de fer existent; toutes les gares sont de la même époque;
c’est la même civilisation qui a édifié ces bâtiments, aménagé ce grand
espace vide devant la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel,
pour se servir de langues diverses, emploient toujours les mêmes
formules de racolage... Ils vous parlent un langage connu ou inconnu
avec la même expression de visage. Les gares les plus étrangères ont le
même costume, un uniforme banal et triste, pour accueillir le voyageur.
Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de vue le comte de Tolberg.
En passant dans le couloir qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas
de moi, et il eut le temps de me dire en souriant:
--N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître.
Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi, elle me regarda si
gentiment que mon cœur en battit, et que dans un élan intérieur je lui
vouai une de ces affections qui durent la vie entière...
Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de leur côté, et, malgré moi,
je suivais des yeux la jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture,
lorsque je m’entendis appeler par mon nom... J’avais devant moi un homme
à barbe grise, de petite taille, qui me regardait de tout son œil
gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel tombait une
paupière désemparée, comme un de ces stores à l’italienne qui ne
fonctionnent plus.
C’était le précepteur des neveux du roi. On l’avait dépêché à ma
rencontre parce qu’il savait un peu de français. Il parlait notre langue
avec plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait dans une
conversation française avec une audace que rien ne décourageait; les
obstacles ne le rebutaient pas; il en rencontrait à chaque mot; mais il
en triomphait en remuant le bras, en tapant du pied, à moins qu’il
n’abandonnât résolument sa phrase pour aborder la phrase suivante. A
défaut de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants, si
expressifs, qu’on finissait par le comprendre. Mais il valait mieux ne
faire aucune attention aux mots qu’il prononçait et qui, non seulement
ne servaient en rien à l’intelligence du texte, mais encore lui
nuisaient fortement; car il employait constamment des expressions les
unes pour les autres, supprimait les négations, en ajoutait
d’intempestives, et quand il se trouvait dans un encombrement
inextricable, raidissait tous les muscles de son visage, puis s’écriait:
«Voilà!» avec un air de triomphe...
Il me fit monter dans un landau, et je vis tout de suite, au ton qu’il
prit avec le cocher et le valet de pied, qu’il cherchait à se donner à
mes yeux une grande importance. Mais ses desseins n’étaient pas secondés
par les domestiques qui ne lui parlaient pas précisément comme à un
prince du sang.
Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas été long à me dire son
nom et ses titres, se mit à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des
gestes énormes, de tous les personnages de la Cour. C’était peut-être
parce qu’il savait que je me trouverais en relations avec ces
différentes personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion tout
le bien qu’il me disait d’elles. Il était assez capable de ces calculs
ingénus. Mais je crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même, il
n’avait aucune opinion précise sur les gens, et qu’il en adoptait au
hasard une quelconque, de préférence favorable, pour ne pas se
compromettre.
Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et j’avais déjà renoncé à
l’écouter. Je regardais à travers les vitres du landau la ville que nous
traversions. Le temps était froid et gris. Approchions-nous du palais?
Les chevaux trottaient à bonne allure le long d’un boulevard bordé de
petites maisons basses, qui avaient chacune devant elles un petit
jardin.
En me penchant un peu, j’apercevais au loin une vague place. Était-ce
là? Je ne voulais rien demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir la
surprise.
Oui, c’était certainement ce grand bâtiment carré où je voyais de loin
un soldat en faction. Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle
avait une certaine grandeur... J’étais tout de même déçu que ce fût
cela. J’attendais je ne sais pas quoi, mais autre chose...
Cependant, le landau passa devant le palais, sans y entrer. Le
factionnaire, reconnaissant la livrée royale, avait présenté les armes à
tout hasard.
Puis soudain, quelques minutes après, comme je ne m’y attendais plus,
comme j’y avais presque renoncé, nous arrivâmes... Le cocher tourna
brusquement sur une place, entra sans prévenir sous une grande porte, et
traversa la cour pavée du palais royal. La voiture s’arrêta devant un
perron très haut, et qui, bien que les marches fussent basses, devait
être dur à escalader par les grandes chaleurs.
Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée, et j’en eus, malgré
moi, une petite déception. Assurément, je ne pensais pas que le roi et
toute la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne!... J’avais
ressenti une sorte de vanité inconsciente de tout ce que m’avait dit mon
ami Tolberg, au sujet de l’importance possible de mes fonctions...
Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa avec autorité. Mais cet
appel resta sans effet, et si une grande femme âgée fit son apparition
l’instant d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat d’un hasard.
Cette femme avait des boucles de cheveux gris, comme un vieux portrait,
mais en quantité vraiment anormale. Elle me parla dans la langue du pays
comme si j’allais comprendre d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller
lui-même, quand il se lançait dans une conversation française. Bölmöller
me traduisit ses paroles avec sa bonne volonté ordinaire. Puis, de
guerre lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage, vers un petit
escalier, en me faisant signe de les suivre.
Ma chambre était au troisième. Le toit en était mansardé; il était assez
élevé en certaines parties; cette chambre était en somme une grande et
imposante mansarde. On l’avait meublée avec des vieux meubles qui
avaient sans doute une grande valeur; mais je ne m’y connaissais pas.
C’étaient des meubles étrangers, et des vieux meubles, c’est encore plus
étranger que les meubles neufs. Ils ont été mêlés à trop d’existences
inconnues. On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un ventre
énorme. Je pensais que je serais mal couché pendant une ou deux nuits.
Et cela m’attrista. A ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre
et à peu près tranquille.
La femme âgée nous avait quittés, et j’avais commencé à faire ma
toilette après avoir ouvert mon petit sac de voyage (ma malle était
restée à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec animation. Il
me parlait à propos de tout, de la forme d’une brosse, de l’eau du pays,
qui était très saine. Je ne l’écoutais pas; cependant j’avais pour lui
un petit attachement, un peu de l’affection de Robinson pour Vendredi.
Je sentais bien que je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux.
Mais, pour le moment, c’était le seul être que je connusse dans ce
palais inconnu.
Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif, quand on frappa à la porte.
Un grand domestique, plus dédaigneux encore que le cocher pour la
personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques mots que mon
interprète me traduisit d’une façon à peu près claire... Le premier
ministre me faisait demander.
Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de crainte, à l’idée que
j’allais comparaître devant quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme
pour un examen, et que peut-être je ne ferais pas l’affaire.
Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna jusqu’au premier
étage. Là, il me serra la main, en me disant: «Je n’entre pas», du ton
d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta qu’on se reverrait un peu plus
tard à la table de l’intendant.
Je traversai, précédé du valet de chambre, une salle d’attente, ornée de
grands tableaux fumeux. Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de
Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique, se leva d’une table
de travail et me tendit la main. C’était le premier ministre.
Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su depuis qu’il avait
quarante ans bien passés, mais il paraissait trente-cinq ans à peine. Il
avait une figure un peu longue, une moustache châtain clair, des cheveux
de même couleur un peu crépus. Mais je regardais surtout ses yeux bleus,
nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction que son regard ne me
gênait pas comme certains regards, même d’amis, que j’affronte avec une
certaine gêne.
Il parlait français avec des hésitations que, fort adroitement, il
masquait par des silences, qui semblaient être de songerie ou de
réflexion. Je le regardais pendant qu’il parlait et je me disais que
Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner n’était pas le mauvais homme
qu’il semblait dire, et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se
laissait influencer par ses rancunes dans le jugement qu’il portait sur
le premier ministre. Sans que la sympathie naturelle que j’avais
ressentie si vite pour mon compagnon de voyage diminuât, je commençais à
regretter de lui avoir promis mon aide; cette promesse me donnait déjà
un peu à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce Herner qui
m’accueillait si bien.
Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me donna l’impression d’un
homme que la satisfaction de commander ne satisfaisait pas complètement,
et qui s’ennuyait; et je fus flatté que ce grand de la terre songeât à
moi pour se distraire.
Je n’avais pas mon habit qui était resté dans ma malle. Mais le baron de
Herner me dit en souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien de
protocolaire. Puis il me tendit la main et me dit: «A sept heures.»
Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous à la table de
l’intendant. Où pourrais-je le prévenir?... Je le rencontrai sur le
palier du premier, où il se trouvait comme par hasard. Cette curiosité
me déplut. Je commençais déjà à me détacher de lui. Et je m’en aperçus
moi-même au ton un peu méchant de regret poli que je pris pour lui dire
que je ne dînerais pas le soir en sa compagnie. J’ajoutai, de l’air le
plus naturel du monde, que j’étais invité chez le premier ministre. Il
me répondit, du même air, qu’il n’y avait jamais dîné, qu’il ne savait
pas comme on y mangeait... Lui n’avait jamais mangé qu’à la table du
roi,--assez fréquemment, ajoutait-il, et la chère y était fort
remarquable. Ce petit Bölmöller n’était pas très fin; mais quand il
était piqué par l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses.
A partir de ce moment, il fut pour moi une manière d’ennemi ou tout au
moins de rival, un rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais
que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus souvent possible, tout
en me répétant que c’était un être sans importance, dont vraiment je
n’aurais pas dû m’occuper.
Je remontai dans ma chambre. Ma malle était arrivée, et je m’en aperçus
avec une certaine tristesse: car alors, je n’avais plus d’excuse pour
rester en costume de voyage. Il fallait mettre une redingote. Je déteste
m’habiller, et je suis toujours partagé entre la paresse de changer de
vêtements et même de me laver, et un cruel souci de convenance et de
propreté.
En même temps que ma malle, je trouvai le valet de chambre qui m’était
affecté, un suisse de mauvaise mine, qui paraissait plutôt «en dessous»;
la vérité est que je n’ai jamais rien eu à lui reprocher, mais il ne
m’inspirait pas confiance: il semblait animé d’une préoccupation secrète
et ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que je la découvris. Deux
ou trois fois des enveloppes de lettres se perdirent; et il me mentait
visiblement quand je l’interrogeais sur leur disparition.
Je m’aperçus un jour que c’était un innocent collectionneur de
timbres-poste...
VI
Pour aller chez le premier ministre, ainsi que le suisse me l’expliqua,
il fallait sortir du palais par le jardin, et suivre un petit canal
bordé d’arbres. Le jardin du palais, avec ses grandes pelouses
voluptueuses, ses arbres puissants et doux, était plus tiède que les
rues de la ville. Pourtant, le canal, très abrité, donnait la même
impression de climat indulgent et calme. C’était à cet endroit une
ancienne petite rivière, dont on avait régularisé le courant.
De vieilles maisons, d’un côté, descendaient jusque dans l’eau. De
l’autre côté, la berge était plantée d’arbres, et aussi de bancs peints
en vert, qui s’ornaient nécessairement de quelques vieillards bien
décrépits, agrémentés de pipes allemandes. Ils ressemblaient aux vieux
de tous les pays, quand ils sont si âgés qu’ils ne changent plus et
qu’ils ont l’air désormais d’être là pour toujours, jusqu’au moment où
le destin les balaie en passant, avec l’air de ne pas s’en apercevoir.
Sur l’autre rive, on voyait l’intérieur des maisons populaires. Le
couvert était mis dans des salles à manger modestes, et on allait encore
recommencer une soirée. Des ménagères allaient lentement remplir des
seaux. Un petit garçon, plein de conviction, montrait à un autre petit
garçon sa main pleine de billes.
A l’endroit où le canal tourne, m’avait dit le suisse, vous trouverez un
petit pont, que vous traverserez. Puis vous passerez sous une espèce
d’arche. De l’autre côté de cette arche, c’est la rue de la Paix, la
plus belle rue de Schoenburg. La place Neuve, où se trouve l’hôtel privé
du baron de Herner, est à une centaine de pas.
J’avais encore près d’un quart d’heure avant le dîner, et j’en profitai
pour regarder les magasins. Ils étaient très luxueux, et les vitrines
regorgeaient d’objets en cuir et en nickel. Je vis, comme à Bruxelles,
ces marchands de tabac grandioses, qui me donnaient envie de me remettre
à fumer, avec leurs longs cigares odorants rangés, comme les dos de
belles reliures, dans les boîtes enluminées.
Je croisai des officiers, élégants et pleins d’autorité, et je me
souvins avec satisfaction que j’étais «du gouvernement». Je ne fus pas
loin de me dire que ces officiers étaient «mes soldats».
Je vis encore un grand restaurant rempli déjà de dîneurs dont les âmes
s’exaltaient aux airs entraînants que jouait sans relâche un brillant
orchestre, composé d’une douzaine de dames de différents âges, qui
toutes laissaient pendre sur leur dos des cheveux dénoués, de la même
longueur et du même blond.
J’étais amusé par cette ville si brillante et qui s’animait si gaîment
vers le soir. Je regrettais presque d’être obligé d’aller passer la
soirée chez cet hôte de marque, qui m’honorait beaucoup, mais qui
m’obligeait à faire des frais. Je me promis bien de revenir en bon
paresseux jouisseur dans ce restaurant en fête, où m’arriverait
quelqu’une de ces aventures galantes et peu compliquées qu’on espère
toujours en arrivant dans une ville étrangère.
Cependant l’heure était venue. Sans enthousiasme, je gagnai la place
Neuve, et je trouvai bientôt la marque que l’on m’avait indiquée pour
reconnaître l’hôtel du baron: un haut-relief en pierre, au-dessus de la
porte, représentant un jeune guerrier avec des ailes, chevauchant un
cheval cabré... Je me dis même, tout en sonnant à la porte, que j’aurais
peut-être dû m’informer de la personnalité exacte de ce guerrier ailé;
c’était peut-être quelqu’un de très connu dans la mythologie, et qu’il
était de mauvais ton d’ignorer... Quand la porte se fut ouverte, je me
trouvai dans une petite cour assez simple. Une femme à boucles grises
(c’était décidément les boucles d’ordonnance dans ce pays-là), se tenait
sur le pas d’une porte vitrée. Elle me conduisit dans un salon plutôt
sévère, où je trouvai le premier ministre en compagnie de deux invités,
et de sa mère, la baronne de Herner, une dame pas trop âgée. Je reconnus
dans la figure de cette personne comme une épreuve antérieure de la
longue figure du baron, et les mêmes yeux bleus, mais plus durs. Elle
m’adressa en bon français quelques paroles auxquelles, me sembla-t-il,
je répondis d’une façon assez convenable et pas trop embarrassée... Mon
entrée dans le grand monde se faisait d’une façon plus aisée que je
n’aurais cru: ce fut, je crois, grâce à ce petit détail accidentel: en
me dirigeant du côté du salon, j’avais renversé quelque chose--je ne
savais pas trop au juste--qui se trouvait sur une table de
l’antichambre, et je me demandais, pendant les présentations: Est-ce un
bronze? ou est-ce un objet plus fragile? Ce qu’il y a de terrible, c’est
que je ne l’ai jamais su, et je me demande encore si ce n’est pas à
cette maladresse qu’il fallait attribuer la froideur que me témoigna
plus tard, au cours de certaines entrevues, la baronne de Herner.
J’examinais cependant les deux autres invités, un jeune officier aux
yeux fatigués et mielleux,--le neveu du ministre,--et un monsieur qui
était, paraît-il, le poète national du Bergensland. C’était un individu
d’un âge chimérique, entre trente et quatre-vingts ans, sans couleur
indicatrice de cheveux ou de barbe, car, privé même de sourcils, il
n’avait, en fait de poils, que de très longs cils blonds ou blancs. On
n’était pas sûr qu’il eût un grand talent, mais comme c’était le seul
poète bien élevé parmi ceux qui traitaient de sujets nobles, on l’avait,
à tout hasard, décoré de tous les ordres civils, et l’on attendait qu’il
eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner tous les ordres
militaires.
Ce poète, vivant seul au milieu de profanes, avait perdu l’habitude de
songer à la poésie. Il ne s’en occupait qu’une fois l’an, au moment de
son poème de circonstance pour la fête du roi, en dehors, bien entendu,
des occasions extraordinaires, telles que visites de souverains
étrangers ou désastres amenant une fête de charité et justifiant une
intervention lyrique.
Ce dîner, de hautes sphères officielles, ressembla beaucoup, pour les
sujets de conversations qui y furent traités, à des dîners de milieux
plus modestes. On y parla de la vitesse des automobiles qui commençaient
à envahir le pays, on m’interrogea naturellement sur Paris que tous les
convives connaissaient pour y être allés au moins une fois.
Le poète parlait assez passablement notre langue, à part un abus du mot
_Monsieur_ qui arrivait après chaque virgule. Il évoqua avec un sourire
attendri ce gai quartier latin où j’avais tiré une vie si pénible, cet
endiablé bal Bullier, où je n’avais jamais mis les pieds, et cet
admirable Collège de France, que je connaissais pour être passé devant.
L’officier, naturellement, parla des petits théâtres, avec des petits
rires sifflants qui se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il
raconta des scènes de pièces qui l’avaient réjoui au delà des prévisions
de l’auteur, et nous redit des mots qu’il répéta de telle sorte que je
fus seul à m’en amuser, parce que j’étais le seul à comprendre qu’ils ne
voulaient rien dire.
Le baron de Herner parlait peu. Je remarquai seulement qu’il mangeait
pas mal, mais sans trop faire attention à ce qu’il mangeait. Il ne me
faisait pas l’effet d’un jouisseur. Rien chez lui, d’ailleurs, n’était
luxueux.
Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait le pouvoir, c’était sans
doute pour la volupté froide d’être le maître, et non pour en tirer des
avantages matériels et des joies physiques. Il n’y avait pas à craindre
de lui les exactions où se laisse entraîner un débauché, mais il n’avait
pas non plus ces moments de générosité attendrie dont sont capables les
gens qui mangent bien.
Après tout, je ne savais pas si ce haut personnage était vraiment
l’homme que je dis et si certains de ses actes ne sont pas en
contradiction avec la définition de son caractère. Je me suis mis en
garde, depuis pas mal de temps déjà, contre le danger qu’il peut y avoir
à définir les gens trop tôt; car on est amené par la suite à examiner
leurs actes avec le parti pris d’un homme qui a classé, localisé un
sujet, et qui, sous aucun prétexte, ne veut avoir la peine de
recommencer son petit travail.
Quand le dîner fut terminé, nous passâmes au fumoir, où Mme de Herner,
que le cigare ne gênait pas, nous accompagna. Le baron de Herner me prit
à part et se mit à me parler avec assez d’abandon.
Je pensais, non sans satisfaction, que j’avais à ses yeux plus
d’importance que l’officier, et même que le poète national. Il me dit
que je serais attaché à sa personne et à la personne du roi, et que mon
travail consisterait à analyser tous les journaux et autres documents
français qui arrivaient à l’ambassade. Dès le lendemain, nous irions
ensemble voir le roi qui, bien que la saison fût un peu avancée, était
encore à la campagne, dans sa résidence d’été...
J’étais obligé de faire de grands efforts pour ramener mon attention.
Car, tout occupé à me dire: «Le ministre me parle!» j’avais peine à
écouter ce qu’il me disait.
Ce qui l’intéressait le plus dans les journaux français, ce n’était pas
seulement la politique extérieure de la France, mais le mouvement
socialiste... «Nous n’avons pas encore beaucoup de socialistes chez
nous, me dit-il. Nous avons, en revanche, pas mal de réfugiés russes,
qui réussissent à tromper la surveillance de notre police. Ils
complotent contre la famille impériale russe et, pour se faire la main,
contre notre bien-aimé roi. Nous avons surpris l’année dernière des
préparatifs d’attentat. Le hasard est venu en aide à nos policiers, qui
n’auraient certainement rien trouvé sans le secours du ciel.
«Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je ne me risque même pas à
leur reprocher leur manque d’initiative... Quand ils s’avisent d’en
avoir, ils sont encore plus dangereux.»
La soirée ne se prolongea pas très tard. Le premier ministre se levait
de très bonne heure. Je sortis avec le poète et le militaire, et nous
allâmes bourgeoisement prendre de la bière, dans ce grand café éclatant
de lumières où l’orchestre de dames continuait à faire rage. Le neveu du
baron se fit apporter du jambon, en disant qu’il mourait de faim, et que
c’était toujours ainsi chaque fois qu’il mangeait chez sa grand’tante.
Je vis bien, aux plaisanteries que le poète national fit à son tour sur
ce sujet, que c’était un thème familier aux invités du premier ministre.
Je leur offris un rire plus timide, plus prudent, juste ce qu’il fallait
pour n’avoir pas l’air de désapprouver leurs sarcasmes.
L’officier nous proposa de nous emmener chez une nommée Irma. Mais le
poète dit qu’il était fatigué. Je sus plus tard qu’il était le
prisonnier d’une gouvernante, une petite femme desséchée, d’une
cinquantaine d’années, dont on retrouvait les longs cheveux pâles dans
maint sonnet du maître...
Quant à moi, je refusai également l’invitation de l’officier. Je ne
voulais pas rentrer trop tard au palais pour le premier soir. Je revins,
accompagné de mes deux nouvelles connaissances, jusqu’à ma royale
demeure. Le chemin était un peu plus long qu’en venant, parce qu’à cette
heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le fond du jardin. Le
poète, en suivant ma route, ne se détournait pas trop de son chemin.
Quant à l’officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre à aller se
coucher, c’était la providence des gens qui ont peur de rentrer seuls le
soir. C’est en cette considération qu’on le tolérait l’après-midi, à des
heures plus claires de la journée, où sa présence n’avait pas cette
utilité tutélaire.
Les portiers des palais royaux dorment aussi lourdement que ceux de la
rue Saint-Jacques, où jadis, les yeux vers le prochain angle de rues, il
m’était arrivé souvent de me livrer à des constatations indignées sur la
profondeur spéciale du «premier sommeil»...
A Schoenburg, au moins, j’avais pour me rassurer le factionnaire de
garde, qui donnait des coups de crosse dans la porte, pendant que je
tirais sans espoir une sonnette argentine, trop faible pour troubler le
doux sommeil du concierge, capable seulement de compléter d’un léger
bruit de clochettes un songe de verdure et de bergerie.
Quand la porte, enfin condescendante, s’entre-bâilla, je pus me mettre
en campagne, au travers de la cour obscure, avec d’innombrables relais
d’allumettes. Grâce à cette course au flambeau à rebours (où c’est le
porteur qui change de torche, et non la torche de porteur), j’arrivai
jusqu’à ma chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible pour
mon premier soir, bien qu’en somme j’eusse une excuse, puisque je venais
de chez le premier ministre: c’était un service commandé.
Je pénétrai avec un peu d’angoisse dans ma grande chambre sombre. Je fis
le tour du grand lit à baldaquin, qui s’entourait de rideaux sinistres.
Je les secouai au passage pour faire tomber les guerriers armés. Il y
avait dans les recoins du plafond des ombres qui étaient peut-être des
trous, et où devaient nicher des araignées énormes et venimeuses. Je
constatai avec plaisir que les draps étaient en vieille toile très
douce. La servante âgée m’avait mis sur ma table une Bible, qui, avec sa
reliure de maroquin, me parut mieux faire que le marbre de la cheminée
pour supporter ma montre. Il y avait un sucrier, et de l’eau dans la
carafe. Mais était-ce de l’eau filtrée?
VII
Le lendemain, à dix heures, je montai en voiture, dans un landau
découvert, à côté du premier ministre. Nous allions voir le roi.
J’avais endossé cette fois la redingote officielle. Le baron de Herner
était dans le même costume. Je constatai avec un certain plaisir que mon
haut-de-forme, dont c’était d’ailleurs la première sortie, était plus
brillant que le sien.
J’étais un peu surpris de l’abandon avec lequel me parlait le premier
ministre. Il faut croire que j’inspirais vraiment de la confiance aux
gens. Le comte de Tolberg m’avait parlé avec la même liberté. Le hasard
m’avait amené à être le confident de ces deux ennemis. Comment tout cela
allait-il tourner? Pour le moment, je m’abandonnais à une quiétude
paresseuse. Le jour où un conflit se produirait, il serait peut-être
temps de s’en préoccuper. En prévision de complications, qui
n’arriveraient peut-être jamais, je n’allais pas gêner, par un air de
trop grande réserve, l’expansion dont ce grand personnage voulait bien
me favoriser...
Le landau traversa la ville, en passant sous une vieille tour qui
commandait une des entrées. C’était par là qu’avaient pénétré dans la
ville, à je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers de je ne
sais quelle nation... Toujours est-il qu’on s’était battu dans le
faubourg, qu’il était mort un grand nombre d’hommes, et que les cloches,
comme dans toutes les histoires de ce genre, n’avaient cessé de sonner.
La campagne était très paisible, coupée de canaux et de longues allées
d’arbres. De temps en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou un
grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou une voiture de maraîchers,
que traînaient trois chiens agiles. Le premier ministre me parlait du
roi et se réjouissait qu’il fût bien portant. Si, par malheur, il lui
arrivait un accident, le royaume passerait entre les mains de sa
belle-sœur, la femme de son frère défunt, qui gouvernerait au nom de son
fils aîné âgé pour l’instant de quatorze ans. Et cette princesse, qui
venait des États de l’Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle
de gens de son pays... Le baron de Herner me surprenait. Il dérangeait
fortement la conception que je m’étais faite des hommes d’État, que je
me représentais comme des personnages mystérieux et fermés, évitant
d’employer un langage simple et net pour parler des affaires publiques.
Celui-ci n’y allait pas par quatre chemins et me donnait carrément son
avis sur les hommes et sur les choses...
En sortant d’une allée d’arbres, j’aperçus tout à coup, sur une sorte de
monticule de verdure, un château d’architecture antique, mais qui était
un château reconstitué ainsi qu’en témoignait la blancheur de sa pierre.
C’était la résidence d’été. Je sentais toujours en moi beaucoup de
curiosité, mais aucune émotion: j’avais désormais ma petite habitude des
grands de ce monde. C’est curieux comme on prend vite pied dans les
grandeurs.
Nous étions entrés dans une cour d’honneur et nous allions gravir le
perron qui conduisait au salon de réception quand nous entendîmes un:
Hep! qui n’avait rien de protocolaire. C’était le roi qui nous appelait
d’une des salles du rez-de-chaussée, où il faisait de la photographie.
Je reconnus le visage du monarque, dont j’avais vu plusieurs portraits.
Il nous invita d’un geste à entrer dans son atelier. Il était vêtu d’une
culotte de drap beige, de molletières de cuir fauve et d’une chemise de
soie écrue, dont les manches étaient relevées jusqu’au coude. Sans la
moindre formule de bienvenue et en s’adressant à moi, comme s’il me
connaissait depuis longtemps, il nous montra des épreuves qu’il venait
de terminer, dont l’une représentait un coin de forêt, et l’autre un
cheval en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi, je regardais ces
épreuves avec une attention exagérée: mais je ne pensais qu’à examiner
Charles XVI, qui m’apparaissait comme un bon garçon enjoué.
Je crois que je n’aurais vu en lui rien d’autre si l’opinion favorable
que m’avait exprimée sur son compte le jeune Tolberg ne m’avait prévenu
en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme beaucoup plus de philosophie
que d’insouciance, ou plutôt c’était une insouciance naturelle
qu’encourageaient sa volonté et sa raison. Il pensait qu’il ne fallait
pas agir au delà du nécessaire, qu’il fallait plutôt surveiller les
événements que les provoquer. Il s’occupait des affaires de l’État juste
assez pour ne pas les négliger.
D’ailleurs il avait trouvé chez Herner une activité très précieuse, du
moment qu’il était là pour la réfréner.
Je ne sais pas s’il s’était fait toutes ces réflexions et s’il s’était
volontairement conformé à cette philosophie. Il me semble plutôt qu’il
l’avait instinctivement adoptée...
Je n’ai jamais vu un homme capable d’un travail aussi extraordinaire et
aussi rapide. Il lui est arrivé dans certains moments, où il y avait
intérêt à se renseigner rapidement sur la situation, de faire avec moi
l’analyse dont j’étais chargé et il me laissait littéralement en route,
moi qui ai pourtant le travail facile. Et cet homme, merveilleusement
doué pour accomplir en deux journées un travail surhumain, était capable
également de rester des mois entiers dans l’inaction, à vivre une vie
presque animale, sans songer à rien et sans avoir le moindre remords de
sa paresse.
Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets, remit tout seul une
veste de chasse qu’il avait posée sur une table. Herner, qui connaissait
ses habitudes, ne fit aucun mouvement pour l’aider à l’endosser. Puis
nous sortîmes tous les trois dans la cour. Il me regarda un instant, me
demanda comment je trouvais Schoenburg. Puis il s’éloigna avec son
ministre pour causer des affaires courantes. Je les regardais marcher
l’un à côté de l’autre. La marche du roi n’avait rien de vulgaire ni de
majestueux. On l’eût pris pour un propriétaire de campagne qui parlait
affaire avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et le notaire
«dégottaient» assez bien. Et tout à coup, au moment de prendre congé
après que cet homme en veston eut tendu la main à cet homme en
redingote, il y eut dans la simple différence des saluts, le salut
profond de celui-ci et une inclinaison de tête de celui-là, il y eut
quelque chose de barbare et d’antique, une subite inégalité, que leur
promenade côte à côte de tout à l’heure rendait étrange et inconcevable.
Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable d’aspect, et qui se
trouvait, en vertu de certaines conventions, un être surnaturel. Il
passa familièrement sous le mien son bras symbolique et m’entraîna vers
la salle à manger.
Ce fut pour moi une après-midi admirable, une de ces journées où l’on
fait feu des quatre pieds pour éblouir quelqu’un, avec l’angoisse de
tout gâter soudain par une parole inférieure. C’est une conquête que
l’on veut faire par des moyens loyaux et sans tricherie, pour avoir une
sorte de contrôle de sa propre valeur.
J’étais obligé, de temps en temps, de me répéter, pour ne pas l’oublier,
qu’il était un roi.
Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection: mais il y en avait
quelques-uns qu’il ne connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et
quand je lui récitai certains des passages que j’aimais, nous éprouvâmes
de ces émotions communes qui vous rapprochait tant.
J’étais très exalté et un peu inquiet. Je me disais que ce roi qui
s’ennuyait et qui paraissait se plaire en ma compagnie, me garderait
peut-être auprès de lui. Or c’était un compagnon un peu fatigant, à
cause des frais continuels qu’il fallait faire. J’avais peur de ne pas
pouvoir me soutenir et de lui plaire moins.
Après déjeuner, nous étions allés nous promener dans un jardin inculte,
dont le roi aimait beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue par
un habile jardinier. Nous y passâmes près de trois heures à dire des
vers et à raconter des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes dans la
maison, je vis qu’un petit tonneau de promenade était attelé dans la
cour.
--Je vais vous reconduire jusqu’aux portes de la ville, me dit Charles
XVI. Je n’entre pas à Schoenburg dans un tel équipage.
Comme nous allions monter en voiture, un homme d’une quarantaine
d’années, très distingué d’allures, entra dans la cour. Le roi alla à
lui avec empressement, et lui serra la main avec une vive amitié. Ils se
dirent quelques mots, et revinrent lentement vers la voiture. Le roi
était tout songeur... Il me présenta à son ami qu’il me nomma: le comte
de Herrenstein, lui dit: «A tout à l’heure», et monta en voiture avec
moi.
Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais me taire, ou s’il
fallait lui parler. Je lui fis remarquer que le paysage ressemblait bien
au cadre d’un roman dont nous avions évoqué certains passages. Il
approuva avec un peu trop de précipitation pour un homme qui s’intéresse
vraiment à ce qu’on lui dit.
Quand nous arrivâmes à une centaine de pas de la vieille porte de ville,
le roi arrêta la voiture et me dit qu’il me ferait chercher un de ces
jours prochains. Je le suivis un instant du regard; puis je vis qu’au
lieu de rentrer au château, il quittait la grande route, et prenait un
petit chemin sur la gauche. Où allait-il?... Alors, quoi? Charles XVI me
faisait déjà des cachotteries?
VIII
--Ce comte de Herrenstein, me dit le premier ministre qui m’avait
interrogé d’un ton adroitement aisé et naturel sur mon entrevue avec le
roi, ce comte de Herrenstein est une espèce de misanthrope sans ambition
apparente, qui est très lié avec Sa Majesté. Il est le confident de
certaines affaires sentimentales de sa vie... et d’une liaison que, cela
va sans dire, nous connaissons aussi. C’est une histoire qui remonte à
très loin. Le roi ne vous en parlera pas, même s’il vous accorde sa
confiance amicale comme il a l’air d’en prendre le chemin...
Je n’avais cependant pas trop insisté sur le plaisir que Sa Majesté
semblait avoir eu à me voir. Un secret instinct m’avertissait que cette
amitié du roi pouvait porter ombrage au premier ministre. Mais il savait
à quoi s’en tenir, et le ton simple et dégagé qu’il avait pris pour m’en
parler, ne voulait pas précisément dire qu’il n’attachait à ces marques
d’amitié aucune importance.
--Le roi, même s’il se lie avec vous, ne vous parlera pas de cette
histoire, que jadis, dans le feu de sa passion, il a racontée au comte
de Herrenstein. Il ne vous en dira rien, non par manque de confiance
mais parce que maintenant ce n’est plus qu’un devoir douloureux dont il
ne peut plus parler avec joie.
«Il a aimé pendant plusieurs années une femme attachée à lui. Cette
femme a vieilli... Mais le roi est bon: il ne peut pas supporter de voir
souffrir les gens. Il est beaucoup plus à elle maintenant qu’à l’époque
où elle était séduisante.
«Von Hölen, mon prédécesseur, qui était un peu mon maître (quoique je
sois peut-être moins dur que lui), me disait qu’il ne fallait pas faire
attention à des souffrances isolées. Il me disait qu’il y en avait
beaucoup sur la terre. Il disait encore qu’un homme d’État ne devait
jamais regarder autour de lui, trop près de lui... Von Hölen est mort
pauvre et détesté. Il avait une dureté inflexible. Il a refusé des
grâces qu’un Torquemada eût accordées. Le jour de sa mort, des habitants
de Schoenburg n’ont pas eu honte d’illuminer leurs maisons.
«Or, il laissait le royaume plus prospère que jamais, deux fois plus
riche qu’à la mort de son prédécesseur, le sage et indulgent Berzach.
«Au fond, continua M. de Herner, il est assez bon pour le roi qu’il ait
eu cette histoire dans sa vie. Il a été beaucoup mieux préservé des
aventures par la douce et puissante influence de cette femme, qu’il n’en
eût été détourné par le souci de la majesté royale. Il n’y a aucune pose
dans sa vie, ni la moindre affectation de fantaisie. C’est simplement un
esprit libre. Or, un esprit libre, qui agit simplement, s’expose à
commettre mille folies...
«Analysez-moi donc ce paquet de journaux. Il n’y a rien d’important ces
temps-ci. Mais ce sera pour vous comme un exercice, qui vous servira à
vous constituer pour l’avenir une méthode de travail rapide. Dans ces
derniers mois, comme je n’avais personne, j’avais eu recours à cet
imbécile de Bölmöller. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il m’a livré!
C’était un fatras, une confusion abominable. Des nouvelles sans intérêt
étaient _résumées_ en un texte deux fois plus long que le texte
français.
«Je vous ai fait allouer huit cents francs par mois, ajouta M. de
Herner. C’est un peu plus que ce qu’on a dû vous dire à Paris. Mais nous
ne vous connaissions pas. Et, d’autre part, j’ai pensé qu’il ne vous
serait pas toujours agréable de prendre vos repas au palais. Venez quand
il vous plaira à la table de l’intendant, où votre couvert sera toujours
mis. Mais ne vous privez pas du plaisir d’aller déjeuner ou dîner en
ville. Je ne suis d’ailleurs pas fâché que vous vous mêliez un peu à la
vie de Schoenburg. Vous êtes un homme discret. Je sais que rien de ce
qui se passe au palais devant vous ne sera divulgué dans la ville. Mais
il n’est pas mauvais que l’état d’esprit de la capitale soit pénétré par
quelqu’un du palais.»
Je remerciai le baron de Herner, comme je remercie les gens, en
balbutiant quelques paroles indécises. (Mais je sais aussi que ce genre
de confusion, que je n’affecte pas, que j’utilise peut-être, est aussi
apprécié que quelques phrases correctes et clichées.)
J’étais assez content que cette latitude me fût laissée d’aller prendre
mes repas à droite et à gauche: évidemment je me plairais mieux à la
table de l’intendant, du moment que l’on ne m’obligeait pas à y figurer.
Sans parler de la petite économie qui en résulterait pour moi. (Depuis
que j’étais un monsieur «à son aise», je me sentais devenir un peu plus
regardant.)
La veille, en revenant de chez le roi, j’avais dîné au palais. Je
m’étais présenté à sept heures dans la salle à manger de l’intendance,
encore vêtu, par paresse de me déshabiller, de la redingote neuve,
endossée pour aller chez le roi. J’étais prêt à m’excuser d’être venu en
tenue cérémonieuse... Mais je vis que tout le monde était en habit, et
je dus m’excuser de n’avoir pas eu le temps de me mettre en toilette de
soirée.
Bien que le roi ne fût pas au palais et qu’en son absence aucun
protocole n’ordonnât le frac, ces gentilshommes de chambre, et officiers
du palais, par goût de l’étiquette, persistaient à revêtir leur habit de
demi-gala.
Il y avait là l’intendant qui portait encore plusieurs titres surannés,
tels que «grand officier de bouche», un très haut vieillard incapable,
que secondait, heureusement pour lui, son épouse, Hedwige de
Brahmhausen, une grande femme aux cheveux très blancs, dont l’air de
race était un peu trop classique, et qui se montrait d’une âpreté sans
exemples avec les fournisseurs.
Le grand écuyer était célibataire. C’était un homme de quatre-vingt-deux
ans, long plutôt que haut, car une définitive courbature l’empêchait de
se redresser de toute sa taille. Il était arrivé à cette époque
critique, où un vieil homme, jadis blond, cesse de se teindre, de sorte
que pour exprimer la couleur de sa moustache, de ses favoris et de ses
longs cheveux du front qui arrivaient de très loin par derrière, il
était bon d’attendre patiemment que cette sorte de mue eût cessé.
Comme il avait la vue très basse, il ne montait plus à cheval, mais
c’était toujours lui qui examinait les chevaux qu’on amenait aux écuries
du roi, lui qui jugeait de leur silhouette en leur caressant la tête, en
leur tâtant le garrot et la croupe, et qui s’assurait, en leur palpant
les canons, que leurs membres étaient sains... A table, il mangeait les
yeux fermés, très lentement, sans un instant d’arrêt. Il buvait à tout
petits coups, les lèvres crispées au bord du verre, en sifflant; ce
petit sifflement était le seul bruit qui émanât de lui, car il ne
parlait jamais.
Le chevalier Finck, gentilhomme de chambre et grand majordome du
roi,--je me perdais dans leurs titres,--était un gros garçon blond et
rasé, dont les yeux, tout rapprochés, s’embusquaient derrière un tout
petit binocle sans monture. Il avait l’air d’un principal clerc affairé
et curieux. Il était particulièrement odieux à Sa Majesté, à cause de
ses prévenances excédantes, et du sourire écœurant avec lequel, à partir
d’un certain titre, il écoutait les gens. Aussitôt que le roi était de
retour, on violentait tous les usages pour envoyer ce gentilhomme de
chambre en voyage, investi de n’importe quelle mission.
Le grand écuyer et le chevalier Finck étaient célibataires. Le deuxième
gentilhomme de chambre était marié. Sa femme remplissait je ne sais quel
office auprès de Mme de Brahmhausen. Ce couple qui, avec Bölmöller (et
l’officier qui se trouvait commander le peloton de garde), complétait la
table de l’intendant, semblait chargé d’apporter «la note de jeunesse»
dans cette assemblée de vieilles gens.
Lui, fils d’un député récemment anobli, elle, fille d’un usinier des
environs de Schoenburg, ne se lassaient pas, depuis six mois, de la joie
de manger, et d’habiter au palais royal. Aussi remplissaient-ils en
conscience leur rôle d’oiseaux joyeux, et répondaient-ils avec une
grande bonne humeur, d’ailleurs peu communicative, à toutes les
questions qu’en leur posait.
Personne ne parlait français à cette table, en dehors de Bölmöller, et,
à cet égard, je savais ce qu’il fallait attendre du précepteur. Il ne me
parla pas moins avec volubilité, pour étonner, je crois, les autres, et
j’eus la condescendance d’avoir l’air de le comprendre. Le reste du
temps, je suivis la conversation animée des convives. Je crois,
d’ailleurs, que l’on se rend mieux compte du caractère des gens quand on
n’entend pas ce qu’ils disent, et qu’aucun verbe menteur ne vous induit
à vous tromper sur l’aloi de leur regard et la sincérité de leur
sourire.
Après le dîner, on allait prendre le café dans un petit salon indien.
L’intendant offrait aux fumeurs des cigares où un brin de paille était
piqué. Mme de Brahmhausen allumait, pour son usage personnel, une
cigarette de tabac jaune, fine et démesurément longue. Puis on arrivait
fatalement à conduire au piano la jeune personne, qui exhalait sa gaîté
en une demi-douzaine de valses hongroises. Il y avait longtemps à ce
moment qu’on avait couché le grand écuyer. Enfin on se disait bonsoir,
et l’on rentrait dans ses appartements.
Quand je ne dînais pas au palais, j’allais à ce grand restaurant de la
rue de la Paix, qui m’avait attiré dès le soir de mon arrivée, et qui
s’appelait la Grande-Taverne. Je n’avais toujours pas trouvé la petite
aventure sentimentale,--pas trop gênante et pas trop attachante,--que
j’attendais depuis mon arrivée à Schoenburg. Plus le temps passait, plus
je me sentais disposé à me montrer facile sur le charme et la classe
sociale de la personne inconnue en question.
Je n’avais rencontré en fait de jeune femme que la jeune mariée du
palais. Pas une minute, je ne songeai à troubler l’union du jeune
ménage. Il n’y avait pas de femme chez le premier ministre. Je n’avais
pas revu depuis mon arrivée le comte de Tolberg, et je n’étais pas
pressé de le revoir, parce que je sentais bien que c’était de ce côté-là
que viendraient certaines complications... Je pensais retrouver à la
taverne cet insupportable officier, neveu du ministre, qui m’avait parié
d’une nommée Irma, et qui devait avoir des amies. Mais il était en
permission, et s’était en allé pour quelques jours à la campagne. Ces
considérations me déterminèrent à choisir une table à la taverne, dans
les environs de l’orchestre des dames. Quelques-unes étaient encore
jeunes, et possédaient quelques charmes, abstraction faite, bien
entendu, de leurs blonds cheveux, qu’il valait mieux ne pas faire entrer
en ligne de compte dans la liste de leurs attraits naturels.
Après trois soirs de patience, je fis la connaissance de la plus
agréable de ces dames, qui se trouvait être le chef d’orchestre
elle-même.
C’était une dame belge de trente-deux ans, qui avait beaucoup voyagé,
qui avait donné des leçons de piano, des leçons de français et fait
travailler des animaux dans les music-halls. Elle avait un bel
engagement pour diriger un orchestre dans une exposition d’appareils
agricoles. Elle allait quitter Schoenburg le mois d’après; ce qui me
décida à faire avec elle plus ample connaissance.
IX
Mon aventure avec le chef d’orchestre ne modifia pas ma vie. Il y avait
dix jours que j’avais vu le roi pour la première fois, et il ne m’avait
pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je faisais régulièrement,
à sa satisfaction, mon travail d’analyse. Mais j’avais trop vite réussi
dans mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie monotone... La suite
prouvera qu’il ne faut pas se lasser de sa tranquillité, ni demander au
destin un peu d’imprévu: il nous fait trop bonne mesure...
J’étais arrivé à Schoenburg un jeudi, et j’avais vu le roi le lendemain
de mon arrivée: il ne me fit demander qu’une dizaine de jours après,
c’est-à-dire le lundi, non de la semaine suivante, mais de la semaine
d’après; le petit tonneau, conduit par un jeune cocher anglais, vint me
chercher dans la matinée.
A ce moment, je me trouvais chez le premier ministre, et j’étais en
train de lui lire un résumé que je venais de terminer. Il y avait dans
son cabinet le secrétaire d’État de l’Intérieur, Von Müllen, un gros
homme en baudruche qui s’était élevé aux honneurs comme un énorme ballon
sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré d’épaules, arriva
l’instant d’après. Il avait la réputation d’un grand tacticien, avant
suivi pendant une dizaine d’années les manœuvres des armées étrangères.
Mais comme il n’avait jamais, à proprement parler, fait la guerre, il
était difficile de dire de lui que c’était un grand capitaine. On se
bornait donc à le traiter de «haute personnalité militaire».
Il venait apprendre à Herner l’exécution d’un soldat des garnisons du
sud, qui avait frappé un de ses chefs et dont la grâce, sur les
instances de Herner, avait été rejetée par le roi.
Quand j’arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté par son accueil,
très aimable, certes, mais pas aussi amical que j’avais pensé. Peut-être
après son amabilité de la dernière fois, s’était-il repris... Je me
demandais si j’avais fait quelque chose qui lui eût déplu... Peut-être
Herner m’avait-il desservi auprès de lui, et cette préoccupation
m’assombrit pendant une partie du repas.
Il y avait avec nous l’ami du roi, le comte de Herrenstein, un homme
très grand et mince, aux yeux tristes; je l’avais déjà entrevu à ma
dernière visite.
Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je me sentis rassuré. Si le
roi était de moins bonne humeur, c’était à cause d’une affaire qui ne me
regardait pas. Il pensait à l’exécution de ce soldat dont Herner, la
veille, après une longue discussion, lui avait arraché l’arrêt de mort.
Le premier ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et la
nécessité de faire un exemple dans cette garnison où l’état d’esprit
était très fâcheux.
--Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie la coquille d’un œuf
qu’il venait de gober; il a tort!
Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment. Il émit des idées
très modernes et très «civilisées», qui prenaient d’autant plus
d’importance qu’elles étaient exprimées par un roi.
--Aucune raison, affirmait-il avec énergie, ne doit prévaloir contre la
nécessité d’affirmer que la vie humaine est sacrée...
Le comte de Herrenstein, moins par conviction que pour calmer les
remords du roi, fit valoir les arguments les plus célèbres: la nécessité
pour la société de se défendre...
Mais le roi répondit que le premier devoir d’une société était de ne pas
donner l’exemple immoral du meurtre.
--La boutade bien connue: «Que messieurs les assassins commencent», est
une des paroles les plus misérables qu’on ait pu prononcer. Le plus
coupable n’est pas celui qui commence, mais celui qui continue, et la
société est beaucoup plus coupable que l’assassin, parce qu’il est
ignorant et corrompu, tandis qu’elle est savante et policée. En
attendant qu’elle veuille bien commencer à être civilisée, la société se
ravale au niveau de cet être barbare... Si la suppression de la peine de
mort augmente dans quelques années le nombre des crimes, tant pis: tout
vaut mieux que de propager pendant des temps infinis cette monstrueuse
idée que la société intelligente a le droit de tuer...
Puis il parla contre la guerre.
--Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il, on est traité de naïf
et d’utopiste. Il est peut-être vrai qu’actuellement ce soit encore une
utopie, mais c’est prolonger le règne de l’utopie que de la traiter
éternellement comme telle...
Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses et très levées. A
nous faire part de ses remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions
passés insensiblement des régions troubles de la vie dans le domaine
plus serein de la spéculation et de la littérature.
Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se mit au piano. Ce grand
homme mince, au visage un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très
bien. La musique qu’il jouait, avec beaucoup d’émotion sur le visage,
était d’une passion concentrée, coupée de silences profonds. Le morceau
finissait toujours lamentablement... Les mains du pianiste demeuraient
accablées et comme mortes sur les touches. Elles glissaient du clavier,
le comte de Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous regardait avec
un sourire triste...
J’aimais mieux être seul avec le roi. D’abord leur musique ne
m’intéressait pas. J’étais ému et transporté pendant une demi-minute.
Puis je me mettais à penser à autre chose qui n’avait aucun rapport avec
ce qu’on jouait. La fin du morceau arrivait subitement alors que j’étais
à mille lieues de là. Il fallait se composer tout de suite un visage
admiratif. Comme je n’avais pas pris part à leurs émotions, j’avais des
tendances à croire qu’elles étaient «chiquées». Puis je faisais un
retour sur moi-même... Quand je m’exaltais en compagnie du roi sur un
poème, c’était pourtant bien sincère. Et cependant les gens qui ne
comprenaient pas notre émotion pouvaient être portés à en nier le bon
aloi. Mais si l’émotion du roi et du comte de Herrenstein était sincère
aussi, il était un peu vexant pour moi d’en être exclu. Heureusement que
nous allâmes, l’instant d’après, dans le jardin sauvage, où Charles XVI
me pria de dire des vers. L’autorité du roi me dispensait de me faire
prier. Le comte de Herrenstein m’écouta les yeux fermés, en hochant de
temps en temps la tête d’un air meurtri.
Cependant le caractère de Charles XVI se précisait de plus en plus. Un
jour, plus tard, dans un moment d’emportement où il ne se surveillait
plus, le premier ministre s’oublia devant moi jusqu’à dire que son
maître était un gros paresseux. Il y avait du vrai dans ce jugement un
peu brutal. On pouvait discerner certainement beaucoup de paresse dans
cette habitude distinguée de rechercher sans grand choix des sensations
d’art. C’était par une paresse plus grave qu’il n’avait pas disputé à la
féroce autorité de Herner la vie du soldat condamné. Mais la faculté
qu’il avait d’appliquer ses principes libertaires diminuait la foi qu’il
avait en eux. Il se contentait de corriger légèrement le conservatisme
de ses prédécesseurs, représenté à la Cour par le baron de Herner.
Il devait d’autant plus se repentir d’avoir cédé à son premier ministre
que l’exécution du soldat Hassen fit très mauvais effet dans la ville où
le régiment était en garnison. Des bandes de manifestants parcoururent
les rues et allèrent jusqu’à pousser des cris de mort devant la maison
de l’officier qui avait présidé le conseil de guerre; des arrestations
furent faites par la police, et quelques-uns des manifestants étaient
sous les verrous. Il s’agissait de les déférer devant un tribunal.
Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement réclamaient la cour
d’assises. Mais le préfet du district,--représentant de Herner,--voulait
les envoyer devant des juges professionnels dont on avait quelques
raisons d’escompter la sévérité.
J’eus l’occasion de voir pendant cette période agitée un Herner que je
ne connaissais pas. Cette espèce de férocité autoritaire que je croyais
purement théorique, je la vis «sortir» sur son visage, comme sort une
maladie éruptive longtemps couvée. Un matin, j’étais allé le chercher
pour lui dire que le préfet en question était à Schoenburg et
l’attendait au palais. Je le trouvai chez lui en compagnie de sa mère,
et leur ressemblance me frappa encore plus vivement qu’au premier jour.
Mais la vieille dame avait encore quelque chose de plus âpre. Ces deux
êtres m’étonnaient beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais
pas qu’il existât des méchants qui fussent vraiment des méchants. Je
croyais qu’il y avait des envieux ou des maladroits, et que les gens qui
semblaient agir méchamment ne pensent pas dans le fond d’eux-mêmes être
vraiment méchants. A vrai dire, le baron de Herner avait toujours cette
excuse qu’il semblait agir pour le bien de son pays; mais il avait
vraiment un goût de la vengeance qui était monstrueux, quelque mauvaise
opinion qu’on pût avoir de l’humanité. Il aimait obliger les gens parce
que c’était une façon de leur manifester sa puissance. Mais il n’aimait
pas le goût de la joie d’autrui. Bien qu’il ne tînt pas au luxe ni à la
bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient s’offrir ces
jouissances, à cause du plaisir qu’ils en éprouvaient.
X
Un matin que j’étais en train de lire mes journaux français dans le
petit bureau que m’avait fait aménager, à côté du sien, le baron de
Herner, on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie eu le temps
de dire: «Entrez!»
Un jeune homme en vêtement clair se tenait devant moi, me souriant d’un
bon sourire. C’était Henry de Tolberg.
--Eh bien! monsieur le secrétaire particulier, il me semble que l’on
oublie ses amis une fois qu’on est dans les grandeurs! C’est moi qui
m’excuse, continua-t-il en souriant. Aussitôt mon arrivée... cette
personne que vous connaissez est allée passer quelque temps chez une
tante à elle qui habite un vieux château terrible à vingt lieues d’ici.
Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu dans la maison et que cette
tante a bien voulu m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé deux
heureuses semaines qui, malheureusement, sont passées... Mais ce qui
nous console, c’est que nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en
cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte de Herrenstein a dû
parler au roi lui-même, qui n’a encore rien dit mais qui, je crois, va
souscrire au divorce. Je ne crois pas que le premier ministre fasse une
forte résistance, étant donné les difficultés de l’heure actuelle, qui
doivent primer pour lui toute autre préoccupation. Et sans aller jusqu’à
prévoir sa disgrâce possible, nous sommes peut-être autorisés à penser
que, pour le moment, il cherche à ménager son crédit auprès de Charles
XVI, et qu’il ne se soucie pas de heurter la volonté royale pour une
affaire qui n’intéresse pas la chose publique... Je sais les arguments
dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier sa résistance. Il n’y
a eu que deux divorces à la Cour depuis la nouvelle loi... Et ces deux
divorces ont fait mauvais effet dans le public. L’un, c’est celui de la
princesse Breimingen, qui, après s’être séparée de son mari, parce qu’il
était infidèle, a trompé elle-même son second mari d’une façon encore
plus scandaleuse, de sorte que le tribunal ne sait que faire de leurs
petits enfants... L’autre divorce présente avec celui de mon amie une
analogie d’espèce un peu grossière, en ce sens que le mari de la
surintendante, avec qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon
amie, enfermé dans une maison de santé. On reproche à la surintendante
d’avoir épousé un homme très riche, alors que les affaires de son
premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas besoin de vous dire
qu’il n’y a rien de semblable dans le cas de mon amie. Son mari a une
fortune personnelle beaucoup plus considérable que la mienne. Cette
fortune retournera tout entière, en cas de divorce, à la famille du
malheureux interné. Le baron de Herner le sait bien; mais cela ne
l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux effet des deux
divorces précédents... Le roi ne se doute pas naturellement des
véritables raisons du premier ministre. Mais on les a dites au comte de
Herrenstein, et nous espérons bien que Sa Majesté en sera informée par
lui...
--Je pourrai peut-être lui en parler aussi, m’écriai-je, sans trop
penser à ce moment à la petite vanité de déceler mon intimité avec le
roi.
Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre le baron de Herner des
griefs personnels, je me sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop
différent de moi, avec son énergie presque brutale, son tempérament
vindicatif,--qui surtout offensait chez moi cette impuissance de
rancune, cette tendance à chercher et à comprendre les raisons de
l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui a besoin au contraire,
pour lutter, de toute la force de sa conviction.
Je savais très bien que le baron de Herner était un de ces êtres avec
qui, dans certains cas, on ne peut pas s’expliquer. Les relations ne
sont jamais sûres avec les hommes de ce genre. On est toujours sous la
menace d’une rupture possible. Ce sont ces gens dont le vulgaire dit
qu’ils ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse un camarade
plus âgé que moi, qui «se fâchait» pendant des mois pour un rien. Toute
discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais toujours qu’elle
se terminât par une de ces brouilles si longues, et si pénibles pour mon
cœur d’enfant.
Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais pris le sage parti de
fuir ces sortes d’amis.
Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg et le baron, d’autant
qu’il ne me semblait pas qu’il existât entre le baron et moi des liens
de reconnaissance assez puissants pour que la démarche que j’allais
faire auprès du roi, et qui contrecarrait les plans de Herner, pût être
considérée comme un acte de trahison envers un bienfaiteur.
D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur la conduite à tenir,
elle eût été dissipée le soir même, car j’eus l’occasion de revoir
Bertha.
C’était au bal du ministre de l’intérieur. J’avais reçu une invitation
et j’avais d’abord hésité à m’y rendre. C’était une des dernières
soirées que le chef d’orchestre passait à Schoenburg avant son départ
pour Vienne. Son engagement avec la Grande-Taverne avait pris fin.
L’orchestre de dames s’était dispersé, et avait fait place à des
Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux, de sept heures du
soir à une heure du matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une
soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller au théâtre de
Schoenburg, où l’on jouait ce soir-là un drame émouvant. Je n’ai
d’ailleurs jamais vu d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de
cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence avait vécu dans tant de
villes, et joué de divers instruments dans une cinquantaine de cafés,
sous des costumes les plus divers. Je lui expliquai en dînant avec elle
que les exigences de ma profession m’obligeaient à me rendre à un bal.
Elle avait une âme de fonctionnaire modèle, et comprit admirablement mes
raisons.
A dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de gala, et orné, Dieu me
pardonne! d’une épée au côté, je me rendis au ministère de l’intérieur.
Les réceptions de M. Von Müllen étaient justement renommées. Le ministre
avait une fortune colossale et Mme Von Müllen passait pour une personne
fort distinguée. C’était une grande blonde languissante, toujours un peu
malade, et qui, assise dans un fauteuil comme dans un palanquin, régnait
sur une foule d’invités dociles.
J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer Tolberg en présence du
baron de Herner. Mais le premier ministre ne fit qu’une apparition très
brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main en passant, et me dit:
«Nous irons demain chez le roi. Nous avons une lettre importante à
envoyer à Paris.»
Il me serra encore une fois la main, comme à son ordinaire, aimablement,
mais sans trop d’expansion. Ce fut assez cependant pour me donner
quelques remords.
Au moment où il sortait de la salle d’entrée,--je le suivais du
regard,--je le vis se croiser avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina
devant elle. Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit sans
se retourner. Le cœur me battit. Je crois qu’à cette rencontre, j’avais
eu plus d’émotion qu’eux-mêmes.
Je n’osai aller présenter mes hommages à la jeune femme avant l’arrivée
de Tolberg: c’était par un vague souci de convenance, mais surtout par
timidité. En attendant l’arrivée du jeune comte, je me promenai dans les
salons. La première impression de luxe qui m’avait ébloui en entrant, se
trouvait passablement modifiée quand on examinait en détail ces
fonctionnaires étriqués et ces industriels à la forte encolure. Quant à
l’aristocratie du Bergensland, elle n’était guère plus distinguée dans
la majeure partie de ses échantillons, dont la noblesse était pourtant
de vieille souche. Elle présentait cependant quelques beaux produits,
comme Bertha et le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, la femme du
banquier, qui était la fille d’un marchand de bois, avait un visage
extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et des attaches très fines.
Et le fils Kiéfer, dont le père avait débuté dans la vie en vendant des
journaux dans les gares, le fils Kiéfer, gagnant du Prix des
Habits-Rouges, au concours hippique, avait la noble dégaine d’un
gentilhomme de race.
Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une épée, ce qui me donna le
désir de retirer la mienne. La devanture de son œil droit tombait de
plus en plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil gauche
redoublait de lumière. Il s’était fait friser les cheveux, et onduler la
barbe; il avait emprisonné dans des bas de soie des mollets qui
n’étaient pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait dans les
environs du buffet, qu’il butinait inlassablement, telle une abeille
diligente.
J’eus également la satisfaction de voir le grand écuyer qui s’était
assis dans la salle de jeu, auprès d’une table de whist. On ne savait
toujours pas si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard glissait à
travers une mince rainure. Je ne l’avais jamais vu qu’à table; mais je
pus constater que, même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires
obstinées continuaient leur lent travail de mastication. Il avait mis
une culotte comme la plupart des invités; mais il n’avait pas cherché à
dissimuler sa noble et invraisemblable maigreur. Et ses longs canons
desséchés ne remplissaient point l’étui pourtant bien étroit de ses bas
de soie blancs. De temps en temps, il passait sur son crâne et sur son
visage sa longue main tremblante, claquait des dents deux ou trois fois,
et recommençait à ruminer.
Comme j’étais en train de regarder les joueurs, quelqu’un me frappa
l’épaule. Je vis, en me retournant, la figure souriante du jeune comte
de Tolberg.
--On vous demande par là-bas.
Puis il m’entraîna doucement jusque dans un salon voisin, où Bertha nous
attendait en compagnie d’une vieille parente. La jeune femme me sourit,
en me voyant, comme à un véritable ami. Quand elle me souriait ainsi,
aucune autre considération n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi
Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens de la plus
inextricable reconnaissance.
Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance. Il semblait qu’on
l’eût toujours connue... Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et
l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai seul avec l’amie de
mon ami. J’étais heureux, au fond, de penser qu’elle était à un autre.
Rien ne m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais donc l’aimer en
toute sécurité. Je m’abandonnais à la joie d’être séduit. Je l’écoutais
parler, et lui parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur mes
impressions de Schoenburg, et je lui contai avec une sincérité éperdue
et heureuse, comme à un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis
mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, du premier ministre, en
lui disant, ce qui me soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais
éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé de trahir mon maître,
même au profit d’un homme que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg.
Toute réticence avec elle était impossible. Il me semblait, quand je lui
parlais, que mon âme était de verre, et que rien ne lui eût échappé de
mes plus secrètes intentions.
Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, et elle ne fut jamais
plus charmante que pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus
souvent comme une personne très sage, très judicieuse et à d’autres
moments, elle avait dans le regard l’ingénuité d’une petite fille de
douze ans. Elle disait enfantinement: «N’est-ce pas? Je ne pouvais pas
faire autrement?» Elle n’avait jamais l’air sûre d’elle-même. Et
cependant elle ne donnait jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand
elle se trouverait en présence de certains devoirs... Je sais très bien
qu’on se fait de belles illusions sur les vertus d’une femme quand on la
voit pour la première fois, et qu’elle est très belle; mais je dois dire
que rien dans la suite n’est venu infirmer cette bonne opinion que
j’avais eue de Bertha.
Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille dans un lieu sûr,--à un
baccara, je crois,--on décida que l’on souperait tous les trois à la
même table. Ce n’était peut-être pas prudent à cause de Herner... Sans
doute il se trouverait quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour
mettre le premier ministre au courant de notre intimité. C’était
dangereux pour moi, et pour mon avenir à la Cour de Schoenburg. D’autre
part, en affichant mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me mettais en
moins bonne position pour les servir utilement à la Cour. Mais ni l’un
ni l’autre nous ne pûmes écouter les conseils de la prudence, tant nous
étions contents d’être ensemble. Ce qui pouvait nous arriver de pis,
semblait-il, c’eût été de nous quitter.
D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais passé la soirée avec son
ennemi, et la femme qu’il aimait. Il paraissait inévitable qu’il
l’apprît; nous fûmes aperçus par plus de cinquante personnes de son
entourage, et il ne sut jamais rien de cette sorte d’escapade. Il est
vrai que les événements graves qui se passèrent les jours suivants
eurent de quoi détourner son attention.
J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages à la maîtresse de
maison. Elle m’avait salué avec condescendance, comme on salue un vassal
ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une entrevue plus sérieuse par
son mari lui-même, le ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai
honte de dire que cet homme d’État qui suivait un régime très sévère
contre l’embonpoint, passait la soirée à conduire des dames au buffet,
pour s’alimenter lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la faveur
de cette fête, l’attention de sa femme et de son médecin.
M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français, mais au prix d’efforts
énormes, qui le mettaient littéralement en sueur. Sa femme savait
certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, d’après le long sourire
monotone qu’elle avait en vous écoutant, qu’elle ne comprenait
strictement rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation
était difficile entre nous. J’avais pris le parti de sourire comme elle,
sans rien dire. Mais je ne savais pas comment m’en aller. Une dame passa
en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi la ministresse, dans son besoin
de me quitter à tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne
grâce.
On soupait par tables de huit et de quatre couverts; Tolberg, après
s’être assuré une table de quatre, eut l’excellente idée de me procurer
une compagne de souper, qui n’était vraiment gênante pour personne.
C’était une jeune femme de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui
ne parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus être galant avec elle
à peu de frais, grâce à quelques épithètes aimables que j’avais apprises
durant les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées au collège.
Quand mes souvenirs me faisaient défaut pour distraire la dame
allemande, je me rattrapais en lui mettant le plus de victuailles
possibles sur son assiette.
Nous nous étions attablés dans un salon, qui n’était pas le salon
d’honneur, et où le personnel, composé d’extras, ne gênait pas les
invités; ceux-ci se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats froids,
qu’on avait posés et laissés à leur discrétion sur la table.
Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle avait eu des sourcils
moins larges et moins épais. Elle mangea beaucoup et but tout le
champagne. «Soyez sage en la reconduisant chez elle», me dit Bertha, en
regardant dans une autre direction, pour n’avoir pas l’air de parler
d’elle. «Son mari, qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque
jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne beaucoup à lui. Mais je
suis sûre qu’elle ne pense pas à avoir des amants. Elle travaille
constamment à des ouvrages de broderie. Elle ne sait pas ce que c’est de
s’ennuyer, ni de se distraire. Quand elle a fini de broder des taies
d’oreiller, elle commence un chemin de table. Ne la détournez pas de sa
vie tranquille.»
Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions pures. Et la vérité
est que je ne songeais pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de
cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à penser qu’il allait
peut-être se passer quelque chose dans la voiture. Et je versai un peu
de champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes joues rouges et les
yeux animés brillaient à l’envi. J’écoutai un peu distraitement ce que
me dirent mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à quand durerait
la fête... Je ne savais pas à quel hôtel était descendue cette dame.
Peut-être était-ce tout près du ministère... J’étais toujours très
distrait quand on se leva après souper. J’écoutai mal le rendez-vous que
me donna Tolberg. Bertha dit en allemand à son amie que j’allais la
reconduire. Puis elle me répéta en français: «Vous allez reconduire ma
cousine à son hôtel.» Je ne pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai
respectueusement.
J’allai chercher au vestiaire le manteau de soirée de la dame de Leipzig
et, avec beaucoup de trouble, je l’aidai à passer les manches.
Qu’allait-il arriver? Je préférais ne pas y penser, ne rien prévoir,
attendre tout du hasard. Au cas où l’aventure irait assez loin, ça
deviendrait tout de suite plus compliqué...
Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je n’avais pas de chambre en
ville. J’étais peu familiarisé avec les hôtels du pays. Descendre à son
hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y était sans doute
trop connue: c’était compromettant. Le mieux était de se fier au hasard.
Nous trouvâmes à la porte du ministère une de ces calèches de forme
surannée qui font à Schoenburg le service de nos voitures de remise. Je
donnai au cocher l’adresse de Münscher Hof, où la dame me dit qu’elle
habitait; je ne savais pas au juste si c’était loin ou près, et je
n’osai le demander au cocher, avec les quelques mots que je savais de la
langue du pays. Il fallait donc, dans le doute, ne pas perdre de temps,
et mettre tout de suite à profit les instants disponibles. Je pris la
main de ma compagne, et la lui serrai doucement. Puis je m’approchai
d’elle, et je lui dis: «Ich liebe Sie», sans autre préparation; mais ma
connaissance imparfaite de la langue allemande m’interdisait l’art
savant des gradations et des nuances. D’ailleurs cette façon de brusquer
les choses fut assez efficace, et je créai par cette prompte entrée en
matière un trouble que ma délicatesse française, avec ses ménagements
timides, n’aurait pas su provoquer. A la faveur de cette émotion, je
m’approchai plus près encore: ma compagne me rendit mes baisers en
soupirant.
J’avais passé mon bras derrière son dos quand elle se mit à sangloter.
Je voulus lui dire tendrement: Ne pleurez pas!... Mais je ne savais plus
du tout comment on dit; _pleurer_ en allemand. Je me bornai à répéter:
Nein!... Nein!... Elle commença à pleurer si fort que je la lâchai
décidément. Et je ne sus que lui tapoter doucement les mains pour la
calmer, en souhaitant désormais que le Münscher Hôtel fût très près de
là.
La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable de prendre cette dame
dans mes bras et de lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse et
de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand: «Je viendrai vous voir.»
Je la fis descendre de voiture avec les précautions dont on entoure une
personne très souffrante. J’attendis quelques instants que la porte fût
ouverte. Puis je baisai la main de la personne avec tout le tact et
toute la galanterie française.
Comme le cocher me ramenait au palais, je me pris à me demander si cette
crise de larmes était, comme je l’avais pensé, une révolte ou bien
simplement une manifestation nerveuse, qui n’atténuait en rien le
consentement qu’on avait semblé me donner.
Il me fut insupportable de penser que je m’étais trompé, et que ma
réserve discrète, au lieu de toucher cette dame, avait pu lui causer une
certaine déception. Agacé par cette idée, et ne pouvant terminer la
soirée sur cette impression fâcheuse, je donnai un contre-ordre au
cocher, et je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef d’orchestre.
XI
Il faisait grand jour depuis longtemps quand mon domestique suisse entra
dans ma chambre, et me dit en toute hâte que le premier ministre
m’attendait au bureau. J’étais rentré au palais à quatre heures passées:
je me levai précipitamment, très ému d’être en faute.
Je me débarbouillai aussi vite que je pus, pendant que le Suisse
emportait mon costume de gala pour le brosser. Cet homme usait les
vêtements en les brossant. Ce n’était pas par zèle, c’était par
distraction. Il rêvait à ses collections de timbres et continuait à
frotter avec ardeur. Rien ne lasse, au contraire, la patience comme de
penser à ce qu’on fait.
Le baron de Herner m’attendait dans son cabinet.
--Eh bien! me dit-il, sans mauvaise humeur, mais d’un air toujours
préoccupé, je pense que l’on s’est couché tard cette nuit? Cela vous
amuse à ce point les réceptions officielles? Moi, je ne peux pas m’y
voir. Il est vrai qu’en ce moment je ne suis guère disposé à m’amuser...
Nous aurons beaucoup à faire aujourd’hui. Les socialistes du royaume ont
reçu une adresse des socialistes français et des socialistes allemands.
Il faut que nous écrivions à nos ambassadeurs... Nous avons aussi à
écrire au gouvernement français pour une autre affaire de moindre
importance: un petit traité de commerce relatif à certains trafics entre
des possessions que nous avons en Afrique et des colonies françaises
avoisinantes. Notre ambassadeur à Paris doit rédiger le document; mais
je tiens à lui faire parvenir un projet tout préparé. Je ne suis pas
fâché de montrer à notre représentant qu’il y a une direction à
Schoenburg et qu’il n’est pas seul à mener nos affaires en France, comme
il a des tendances, ce digne prince, à se l’imaginer quelquefois...
Vraiment, je ne suis pas un homme de parti... J’ai toujours une telle
fidélité pour les gens avec qui je me trouve que je me sens devenir
infidèle à ceux que je viens de quitter. Étais-je assez loin du premier
ministre pendant cette soirée de la veille! Et maintenant que je me
trouvais avec lui, maintenant qu’il me parlait si librement, et vraiment
avec tout l’abandon dont il était capable, il me semblait de nouveau que
c’était une trahison que de servir mes amis en contrecarrant ses
volontés. C’est avec un cruel ennui que je pensais que, tout à l’heure,
il faudrait parler au roi du divorce de Bertha. En somme, je suis de ces
gens dont le vulgaire dit avec mépris qu’ils sont toujours de l’avis des
personnes avec qui ils sont...
Eh bien! puisque je suis de ces gens-là, je suis qualifié pour prendre
leur défense. Nous ne sommes peut-être pas si méprisables... Nous
souffrons d’être dans la nécessité de faire de la peine à autrui, non
pas à un autrui vague, mais à un autrui que nous avons approché. Et
vraiment cette impuissance à nuire à son prochain--qualifiée de
faiblesse honteuse par ceux qui s’en trouvent lésés--n’est pas un
sentiment si répréhensible. Et quand deux parties sont en différend,
nous avons des tendances à croire qu’il n’est pas forcé que l’une
d’elles ait nécessairement tort, et l’autre nécessairement raison.
--J’ai encore d’autres préoccupations très graves, dit le baron de
Herner. Je vous dirai cela en chemin, car il commence à se faire tard.
Il me fit prendre quelques papiers, et nous descendîmes à la hâte. Le
landau officiel nous attendait dans la cour.
Le baron de Herner pensait tout haut devant moi. C’étaient des propos
coupés de silences. Il suivait son idée obscurément. Puis, quand elle
était élucidée, il la formulait à haute voix:
--J’ai reçu des nouvelles inquiétantes, me dit-il au bout d’un
instant... des nouvelles incomplètes, naturellement, comme celles que
sont capables de me donner les braves gens qui font partie de ma police.
Il haussa les épaules, puis ajouta:
--Nous avons toujours eu peur d’employer de véritables crapules à ce
service-là. Alors, nous n’avons à notre disposition pour cette besogne
louche que des serviteurs loyaux, mais imbéciles.
--C’est bien scabreux, lui dis-je, d’employer des coquins.
--Pourquoi? dit-il. Moi, je supporte très bien d’avoir affaire à des
coquins intelligents.
--Mais c’est une méfiance continuelle...
--Eh bien! on se méfie, voilà tout! Il ne faut pas avoir peur de se
méfier... Je sais bien que les hommes d’État sont souvent lâches et
paresseux. C’est par paresse qu’ils veulent avoir à leur service des
gens sur qui ils peuvent se reposer, comme ils disent... Eh bien! on ne
doit pas se reposer; on doit se ménager tout au plus. On doit faire
faire par d’autres le travail qu’on n’est pas absolument obligé
d’exécuter soi-même. Ainsi on a plus de temps à soi. Mais il faut garder
pour soi le plus de responsabilités possibles, et il ne faut pas
craindre d’être sur le qui-vive. C’est, au contraire, une position qui
me plaît, dit-il avec un grand air de satisfaction.
«Quand je serai le maître un peu plus que je ne le suis, quand je serai
débarrassé des gens qui sont autour du roi, qui nuisent à mon crédit et
diminuent ma puissance, je crois que je saurai m’entourer d’aides
utiles, et d’aller dénicher n’importe où elle se trouve la vraie
capacité. Et les canailles que j’emploierai ne me trahiront pas, je vous
en réponds. Les gens n’ont pas le droit de se plaindre d’être trahis;
ils n’ont qu’à faire attention.»
Le premier ministre resta ensuite quelques instants sans rien dire, mais
il paraissait surexcité.
--Ah! je ferai de belles choses, si je continue à être le maître... Mais
il ne faut pas, dit-il en s’assombrissant, qu’il arrive malheur au roi.
C’est mon seul soutien. Nous avons parfois des dissentiments, mais il
sait, lui, ce que je vaux... Si le roi disparaissait,--j’ai peur d’y
penser,--ce serait un malheur pour moi et pour toute la politique que je
représente...
Le premier ministre revenait si souvent sur cette disparition du roi,
que je finis par lui demander si la santé de Charles XVI donnait des
inquiétudes.
--Sa santé? Non, me répondit-il. Dans cette famille de Tornhausen, dont
il est, ils sont forts comme des bêtes de somme. C’est là que d’autres
familles régnantes débilitées viennent chercher des princesses qui
soient des mères un peu solides, et qui revivifient les souches
appauvries. Non, ce qui m’inquiète pour le roi, ce n’est pas sa santé,
c’est son insouciance, la liberté imprudente de sa vie, son habitude de
s’en aller à droite, à gauche, sans vouloir être gardé... J’ai peur de
toutes ces affaires sentimentales dont il fait la confidence à son ami
Herrenstein... Il lui faut un confident, et c’est ce maudit
Herrenstein... Je ne dis pas cela par jalousie, car je ne le crains pas,
mais s’il ne s’était pas trouvé là, c’est peut-être à moi que le roi
aurait raconté toutes ses aventures, et je pourrais veiller au grain...
Tout ce que je sais, c’est qu’il y a encore du nouveau; mes policiers me
l’ont appris, ou plutôt fait deviner, car ces idiots sont capables de me
fournir tout au plus de vagues indices... Je crois que le roi a une
autre histoire en tête. On a vu sa voiture fermée ces jours-ci se
diriger du côté du château de Reinig, où habite la jeune sœur de son
amie! Oh! il est tellement compliqué!... C’est qu’il pourrait être
maintenant amoureux de celle-là! Il en est bien capable!... C’est la
seule femme qu’il voyait en dehors de sa maîtresse; c’était la seule
qu’elle lui laissait voir, et c’était probablement encore une de trop.
«Le danger,--car, moi, le reste, ça m’est égal, il peut bien faire ce
qui lui plaît,--le danger, c’est que, dans ses allées et venues, il est
toujours seul ou à peu près. Il ne veut pas de la surveillance de notre
police... Mais il a derrière lui une autre surveillance qui ne lui fait
pas défaut: c’est celle des anarchistes réfugiés... Tout ce que mes
limiers ont pu me dire, c’est qu’ils ont vu deux ou trois fois des
promeneurs un peu suspects sur la route que devait suivre le roi. Ces
anarchistes russes qui s’attachent à la piste du roi sont
malheureusement d’autres gaillards que mes gens de la police. Ce sont
des étudiants très instruits, pour la plupart assez fins, et surtout des
hommes qui ne craignent rien. S’ils prennent des précautions, ce n’est
pas pour garer leur vie, c’est pour préserver ce qu’ils appellent «leur
œuvre». Ils sont dangereux. Nous ne sommes pas suffisamment armés contre
ces gens-là.»
La voiture était maintenant à l’entrée de la très longue allée herbue
qui menait à l’entrée du château royal.
--Chaque fois que je rentre dans cette allée, me dit le ministre, je me
demande ce qui va m’arriver quand je serai au bout... ce que je vais
apprendre.
--Mais n’avez-vous aucune crainte pour vous? Car, en somme, le même
accident qui peut atteindre le roi menace également le premier
ministre...
Si j’avais eu affaire à une âme inquiète, je n’aurais sans doute jamais
posé cette question; mais, sans en savoir exactement les termes, j’étais
sûr d’avance de la réponse qui me serait faite. Et peut-être y eut-il de
ma part un peu de courtisanerie instinctive à fournir au premier
ministre l’occasion de prononcer de belles paroles courageuses.
--Si c’est moi qui reçois la bombe, me dit-il en souriant, ça sera tout
de suite fini, et je ne serai pas là pour voir ce qui se passera après.
Et puis le roi sera toujours là. Je ne veux pas faire de fausse
modestie, et dire qu’il me remplacera facilement; je ne le crois pas.
Mais c’est un homme de grande valeur, et s’il n’a personne pour le
seconder, eh bien! il gouvernera tout seul. Et même, ajouta le baron de
Herner en souriant, ce ne sera pas peut-être un monarque aussi tolérant
qu’on pourrait le croire. Il sait très bien que tant que je serai là, il
ne risque rien à être tolérant... et que mon autoritarisme corrigera son
indulgence excessive. Mais une fois qu’il sera seul, il ne se laissera
plus aller à être aussi facilement débonnaire. Non, répéta Herner, pour
beaucoup de raisons, il vaut mieux que ce soit moi qui m’en aille, si
l’un de nous deux doit disparaître. D’abord, ajouta-t-il, avec cette
expression de méchanceté soudaine cette sauvagerie originelle, qui
faisait parfois irruption en lui, l’idée que cette...--il eut la force
de retenir le mot violent qui venait à ses lèvres,--... que cette
princesse Elsa peut venir au pouvoir avec sa tourbe de Bavarois, l’idée
que tout ce que j’ai fait sera défait en un instant par une bêtise du
sort... que je n’aurai pas fait voter ma loi de justice qui réglera une
fois pour toutes la jurisprudence de nos procès politiques, et ne nous
exposera plus à laisser juger des manifestants par des jurés stupides ou
poltrons, l’idée que ces gens qui n’étaient rien seront les maîtres, et
mes maîtres, je crois que je serais capable de me faire anarchiste à mon
tour...
Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa canne dans sa main crispée, et
tapait avec violence le fond de la voiture... Il se calma un peu
l’instant d’après.
--Vous voyez, me dit-il, avec un sourire un peu forcé, ce que c’est que
la passion du pouvoir. J’en suis possédé, et je trouve, en dépit des
philosophes, que je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut connaître ces
choses-là pour s’en rendre compte. On n’en jouit pas, mais on y tient.
On y tient d’autant plus violemment qu’on n’en jouit pas, et que l’on
sait bien qu’une fois parti du pouvoir, on n’en gardera aucun bon
souvenir. Quand on est au pouvoir on méprise la considération des gens.
Mais aussitôt qu’on est déchu, et qu’elle vous fait défaut, on souffre
de ne plus sentir autour de soi cette estime, cette déférence, cette
crainte...
Nous étions arrivés dans la cour et le ministre avait jeté un regard
inquiet autour de nous. Il ne semblait pas que le roi fût au château. Au
bout d’un instant la porte du perron s’ouvrit, et nous vîmes s’avancer
jusqu’à nous le valet de chambre du roi, celui qui était spécialement
attaché à sa personne et le suivait dans tous ses déplacements. C’était
un petit bonhomme qui n’avait ni la solennité ni le style d’un
domestique d’apparat. Avec ses cheveux courts mal plantés, sa petite
moustache et de rares poils de barbe sur les joues, il ressemblait
plutôt, dans son veston noir, à un cireur de bottes endimanché. Il vint
dire au baron de Herner, d’un grand air de discrétion, que Sa Majesté
n’était pas rentrée depuis la veille... Le fait en lui-même n’avait rien
d’inquiétant; mais ce qu’il ajouta parut alarmer le ministre, déjà si
disposé à l’inquiétude. Le roi, même dans ses fugues, gardait
généralement quelques précautions d’homme rangé, et quand il s’absentait
ainsi, prévenait son domestique qu’il rentrerait ou ne rentrerait pas.
Mais cette fois, il n’avait rien dit en partant, et quand il ne disait
rien, c’était qu’il avait l’intention de rentrer.
Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Le petit valet de chambre ajouta
cependant ce détail qui calma un peu l’anxiété du ministre, c’est que le
roi, il s’en souvenait maintenant, était parti en voiture après l’avoir
envoyé en course à la ville. Il était donc possible que Sa Majesté eût
décidé qu’elle passerait la nuit dehors, changeant ainsi d’avis pendant
le temps qui s’était écoulé entre le départ du domestique et son propre
départ du château... Cette hypothèse ne tranquillisa pas le baron.
--Il y a là quelque chose de pas naturel, me dit-il quand le domestique
se fut éloigné... Il a dû se passer un événement anormal. Comment
expliquez-vous que le roi ne m’ait rien fait dire à moi? Nous avions
aujourd’hui des décisions très graves à prendre ensemble... Humbert, me
dit-il d’un ton énervé, il ne s’agit pas de chercher à me rassurer.
Demandez-vous avec moi, sans avoir peur d’envisager les éventualités les
plus graves, quelles sont les possibilités... Mon avis est que nous ne
perdions pas notre temps à rester là; il est certainement allé au
château de Reinig ou au château de Kreuzach où habite sa maîtresse.
C’est sur la même route. Il faut aller le chercher là.
Je fis cette timide objection que l’on risquait de mécontenter le roi,
en allant ainsi à sa recherche. Mais le baron ne s’y arrêta pas. Il ne
craignait jamais de mécontenter les gens. C’était sa force. Il préférait
agir d’abord, quitte à s’excuser après. Mais il ne voulait pas être
entravé dans ses actions par des craintes de ce genre, qui pouvaient
d’ailleurs être chimériques. «Ce n’est pas pour mon plaisir ou pour
satisfaire une vaine curiosité que je vais à sa recherche. Le roi le
sait bien.»
Il appela le cocher qui nous avait amenés et qui attendait des ordres
pour savoir s’il devait dételer ou retourner à la ville... Puis il
changea d’avis et fit atteler le petit tonneau. Je compris qu’il aimait
mieux ne pas emmener de domestique avec nous.
XII
Nous partîmes donc tous les deux dans la campagne, par une route
encaissée et sombre qui devait plaire au roi; car, avec plus de naturel,
elle était un peu dans le goût de son jardin sauvage. Parfois les deux
talus de verdure qui bordaient ce chemin comme deux murailles
s’abaissaient tout à coup et nous traversions une carrière abandonnée.
--Quand je pense, disait le ministre, qu’il passe sa vie à s’en aller
tout seul dans ces chemins et qu’on peut si facilement l’attendre dans
une de ces carrières!
--Mais hier, il n’est pas sorti seul?
--C’est ce qui me rassure un peu. Je suis assez tranquille sur le compte
du cocher. C’est un «serviteur loyal», comme tous nos gens... Pourtant,
quand j’y réfléchis, cette circonstance, qu’il n’était pas seul dans sa
voiture, m’inquiète maintenant au lieu de me rassurer. Je suis très
étonné qu’il n’ait pas envoyé son cocher au château pour me prévenir,
puisqu’il l’avait sous la main.
Le baron était décidément très énervé. Il avait poussé un peu trop le
double poney qui nous emmenait, si bien que l’animal, à une montée,
donna des signes de fatigue. Il était plus sage de nous arrêter quelques
instants à une auberge qui se trouvait à mi-côte. Pendant que le cheval
soufflait un peu, le baron nous fit servir du fromage et du pain. J’en
mangeai avec un bonheur véritable. J’étais parti le matin sans prendre
le café au lait qui était si bien servi au palais, où l’on avait de
bonnes habitudes allemandes.
Il y avait longtemps que midi avait sonné, et en présence des graves
occupations qui agitaient le gouvernement du Bergensland, je n’avais pas
osé parler de déjeuner. Le premier ministre, plus absorbé, fit moins
honneur à ce frugal repas. Il parlait à une vieille paysanne, qui tenait
l’auberge. Je ne connaissais pas encore suffisamment la langue du pays
pour comprendre tous les termes de la conversation. Mais je devinais,
d’après les gestes du baron de Herner, qui lui montrait alternativement
les deux directions de la route, qu’il lui demandait si elle n’avait pas
vu passer la voiture du roi. Cet interrogatoire ne paraissait donner
aucun résultat. L’air paisible et la tête oscillante, elle se tenait
sans rien dire devant le baron, qui, de guerre lasse, s’était mis à
manger, visiblement aussi préoccupé qu’auparavant.
Puis soudain la vieille femme toujours avec son air paisible, se mit à
dire quelque chose que je ne compris pas. Mais je vis le baron de Herner
lever brusquement la tête, son visage pâlir, les yeux largement ouverts.
Je le vis interroger la paysanne avec véhémence; puis il me dit:
Venez...
Je lui demandai avec une curiosité ardente, et sans y mettre de formes:
--Qu’est-ce qu’elle vous a dit?...
Il paraissait ne pas m’entendre, et je n’osai pas répéter ma question.
Il poussait maintenant à grands coups de fouet le petit cheval, qui
montait au galop la côte...
--Ce qu’elle m’a dit?... Vous voulez le savoir?... Elle m’a dit
simplement, sans se douter de l’effet qu’elle allait me faire:
«Qu’est-ce que c’était donc que ce bruit qu’on a entendu hier soir par
là-haut? Ça a tonné comme un gros coup de canon. On aurait dit que les
rochers allaient crouler... et j’en suis restée sourde pendant un grand
quart d’heure!»... Voilà ce qu’elle m’a dit.
Je hasardai cette hypothèse qu’il s’agissait peut-être de travaux de
mine, de rochers qu’on faisait sauter dans les carrières...
Mais le baron me répondit d’une voix altérée que les carrières étaient
abandonnées depuis longtemps dans toute la région.
--C’est de ce côté qu’elle a entendu le bruit... Hier soir, à neuf
heures, à l’heure où la voiture, dit-il en baissant la voix, devait
passer par ici pour rentrer au palais.
Depuis que les carrières n’étaient plus exploitées, cette route était
absolument déserte. Elle conduisait de Schoenburg au village de
Simstadt, une petite ville ancienne dont le commerce était tombé. Et les
rares transactions qui se faisaient entre cette localité et la capitale
utilisaient plutôt une autre route plus commode et plus courte, qui
suivait le cours du canal.
Nous étions arrivés au haut de la côte. Et la route continuait pendant
un demi-kilomètre jusqu’à un nouveau tournant... Le baron me le désigna
de l’extrémité de son fouet, qui tremblait au bout de son bras.
--Il y a là une autre carrière...
Et il cessa de fouetter le cheval; on eût dit qu’il craignait d’arriver
trop vite à cet endroit... Le coude était très brusque. Comme nous
allions tourner une arête de rocher, le poney stoppa, et fit un écart.
Je sautai à terre, et j’allai le prendre à la bride. Mais en passant
devant la voiture, j’aperçus toute l’étendue de la carrière, et je vis
qu’elle était pleine de corbeaux qui couvraient le sol, comme un tapis
funéraire.
--Des corbeaux...
A son tour, le ministre sauta en bas de la voiture...
--Attachez le cheval...
J’attachai le cheval à un arbuste qui avait poussé sur le talus, entre
deux rochers.
Le ministre, le fouet à la main, s’avançait vers les corbeaux, qui
formaient un tas plus serré au milieu de la route. Il brandit son fouet.
Des oiseaux s’envolèrent, et pendant un instant, l’air s’obscurcit de
leurs ailes, comme si le crépuscule était venu tout à coup. Puis nous
vîmes, épars sur le sol, une roue de voiture, presque intacte, la tête
et l’avant-main d’un cheval, à l’état de squelette, des morceaux de bois
peints en bleu, à la couleur des carrosses royaux.
Le baron de Herner allait et venait au milieu de la route, regardait et
inventoriait tous ces débris avec un calme effrayant. En dehors du
chemin, sur le sol de la carrière, nous aperçûmes d’autres débris encore
plus impressionnants. C’étaient cette fois des morceaux de squelettes
humains.
L’explosion avait dû être terrible. Elle avait emporté très loin le
corps des deux hommes, et il ne restait plus des chevaux qu’une moitié
de carcasse complètement dénudée. Il était facile de retrouver, entre
les deux squelettes humains, quel était celui du roi. Le cocher Hofman,
avec qui il était parti la veille, était de petite taille, et bien qu’il
eût la moitié des jambes emportée, nous pûmes voir facilement, en
comparant la longueur des épines dorsales, que cet autre assemblage d’os
qui se trouvait plus près de la route, presque sur le bord, était tout
ce qui restait du roi.
Il n’avait pas été, semblait-il, atteint par un projectile, mais la
commotion l’avait tué. Il était tombé couché sur le côté. Un des bras
déchiqueté, avait une position anormale et contournée. Il est probable
que dans leur besogne immonde les corbeaux avaient changé la position
des membres.
Nous revenions en silence auprès de notre voiture, quand le baron
aperçut autre chose. Il quitta la route, et se dirigea vers un
renfoncement de la carrière. Arrivé là, il me fit signe de la main... Il
était arrêté devant un troisième corps, plus affreux à voir que les
autres, parce que les corbeaux ne l’avaient pas encore achevé... Les os
de la tête étaient déjà dénudés. Le corps était encore couvert de ses
vêtements, et nous vîmes qu’il était vêtu à la russe, avec des bottes et
des culottes bouffantes. La plupart des réfugiés étaient habillés de la
sorte. Ils arrivaient d’ordinaire, même les étudiants, avec des costumes
de moujiks, et trouvaient ainsi moyen, faute d’autres ressources de se
faire embaucher pour les travaux des champs.
Nous étions certainement en présence de l’homme qui avait lancé la
bombe. Il avait dû être blessé mortellement par quelque projectile. Il
était mort plus tard que les autres. C’est ce qui expliquait que les
corbeaux ne se fussent approchés de lui que quelques heures après.
Il ne nous restait plus qu’à reprendre le chemin de la ville, à prévenir
les magistrats et à faire faire les constatations officielles, j’allai
détacher le cheval, et, le baron et moi, nous reprîmes place dans la
voiture.
Le ministre ne disait rien. Il avait posé le fouet dans le porte-fouet,
et laissait le petit cheval aller à sa guise. Nous descendîmes la côte,
et nous repassâmes devant la petite auberge. Le baron de Herner
paraissait de plus en plus absorbé. Deux ou trois fois, la voiture
s’arrêta. A ce moment il avait un sursaut, comme un cocher qui
s’éveille, et remettait le cheval en mouvement, en secouant nerveusement
les rênes.
Tout à coup, il arrêta le poney de son plein gré, se tourna de mon côté,
et se mit à me regarder dans les yeux. Puis il me dit:
--Descendons.
Il attacha lui-même le cheval à une branche d’arbre. Ensuite il me prit
le bras, et me fit marcher à ses côtés. Il était dans un état de
surexcitation extraordinaire. Il avait les larmes aux yeux et ne pouvait
parler.
Nous marchâmes quelques instants en silence. Il me serrait fébrilement
le bras. Puis il se mit à me regarder comme l’instant d’avant, à me
regarder profondément.
--Humbert, me dit-il, les dents serrées, Humbert, je ne veux pas quitter
le pouvoir! Je ne veux pas m’en aller bêtement et stupidement parce que
le sort me force à m’en aller... Je ne veux pas céder la place à ces
gens. Je veux rester le maître... Vous m’entendez?
Il me prit le bras et nous marchâmes de nouveau en silence.
--Il n’y a que nous qui ayons vu... ce que nous avons vu... Il n’y a
encore que nous qui sachions ce que nous savons. Tout le monde ignore
que la succession du royaume est ouverte: quand on la proclamera
ouverte, c’est parce que nous l’aurons dit...
Il est déjà arrivé, continua-t-il, que le roi s’absente pendant
plusieurs semaines pour une destination mystérieuse. Dans ces cas-là, il
ne prévenait que moi. Et c’était moi qui disais simplement aux
ministres: «Sa Majesté est partie pour quelque temps.» Et je n’avais
d’autres comptes à rendre à personne...
«Nous sommes les seuls témoins de la disparition du roi... Il n’y avait
là que l’assassin, et il ne parlera plus. J’ai tout lieu de croire qu’il
n’y a pas eu de complot. Les crimes anarchistes ont souvent ceci
d’effrayant que, comme un crime de droit commun, ils sont conçus et
exécutés par un seul être, qui ne s’en ouvre à personne. Et l’assassin
anarchiste est d’autant plus difficile à retrouver que nul lien connu,
comme dans les crimes passionnels, ne le rattache à la victime, et qu’il
n’est pas dénoncé, comme le voleur, par le produit d’un vol, dont il
sèmerait des traces derrière lui... En admettant que cette fois le
criminel ait des complices, ils croiront que le coup est manqué.
«... Nous allons remonter là-haut pour plus de sûreté, dit le baron.»
Je commençais à deviner ce qu’il avait l’intention de faire. Nous
revînmes à la terrible carrière, d’où nous ne nous étions pas trop
éloignés. Il poussait de nouveau fortement le malheureux petit cheval,
pour qui c’était décidément une rude journée. Il fallait maintenant ne
pas perdre de temps... Il ne passait d’ordinaire personne sur la route;
mais il pouvait passer quelqu’un ce jour-là. Et justement, comme nous
arrivions à la carrière, nous vîmes un chemineau en arrêt auprès de la
voiture royale. Le baron me fit signe de ne pas descendre du petit
tonneau. Il mit simplement son cheval au pas, l’arrêta en arrivant près
du chemineau, et regarda d’un air indifférent tous ces os et ces
morceaux de bois.
Le chemineau lui dit quelques mots que je ne compris pas, mais dont je
pus, grâce à des gestes de l’homme, reconstituer le sens. Il agita les
deux poings avec la prétention visible d’imiter le galop d’un cheval.
Puis il tourna les mains l’une autour de l’autre, pour donner
l’impression d’une chute finale. Il fit une sorte de moue philosophique
et prit sans transition un ton beaucoup plus apitoyé pour parler de ses
affaires personnelles et de ses embarras financiers, que le baron
soulagea avec empressement par l’offre d’une large pièce blanche.
Puis nous feignîmes de continuer notre route, au pas, comme des gens qui
font souffler leur cheval. Ce damné chemineau ne s’en allait pas. Il
marchait avec une lenteur!
Enfin nous le vîmes tourner le coin de la route...
Notre tâche, assez pénible, allait commencer.
XIII
Nous prîmes d’abord les débris de bois et nous les portâmes dans un
recoin de la carrière, derrière un tas de pierres, qui les dérobait à la
vue des passants.
Nous roulâmes jusqu’à cet endroit la seule roue qui restât du carrosse
royal.
Puis il fallut emporter les ossements; il fallut abandonner dans ce coin
de carrière ce qui restait du malheureux roi. Nous n’avions aucun outil
et la terre était trop dure pour que nous puissions donner à ces
misérables restes une sépulture même improvisée. Mais le baron de Herner
n’était pas sentimental. Il avait aimé le roi; ce fut cependant sans
émotion apparente qu’il mania avec moi ces ossements. D’ailleurs,
moi-même qui avais approché le roi, et qui avais été tellement séduit
par lui, j’exécutai ce travail macabre sans autre émotion que celle d’un
dégoût physique, car il restait encore après ces os quelques rognures de
chair que les corbeaux avaient laissées.
Le baron était désormais d’une tranquillité parfaite. Cette tranquillité
me surprenait. Il ne suffisait pas d’avoir pris l’audacieuse résolution
qu’il avait adoptée. Il me semblait que ce plan téméraire était
difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait durer deux mois, six mois,
mais il arriverait bien un moment où l’on s’étonnerait de cette absence
prolongée... Il voulait d’abord rester au pouvoir suffisamment de temps
pour consolider son œuvre. Après, il s’occuperait de la suite. Je crois
qu’il pensait qu’il serait toujours temps de faire mourir le roi
_officiellement_... Un souverain, comme jadis Louis II de Bavière,
pouvait trouver la mort dans une partie de bateau... Mais d’ici là, le
baron de Herner, seul maître du pouvoir, aurait dicté au Parlement les
lois nécessaires, les lois de justice, les organisations militaires
nouvelles. Il pourrait même modifier la constitution du Bergensland en
ce qui concernait les familles régnantes, prévoir l’éventualité d’une
régence, et l’interdire par avance aux princesses de famille étrangère,
de façon à écarter définitivement du pouvoir cette princesse bavaroise
et la séquelle ennemie qui l’entourait.
Le baron était tout entier à cette confiance exagérée que l’on éprouve
quand on a échappé par son propre effort à un danger qui vous avait
fortement effrayé. Il n’était pas loin de se croire invincible et
invulnérable.
Nous étions remontés en voiture. Il fouettait le cheval et le stimulait
de la voix avec bonne humeur. Et vraiment les gens qui nous auraient
rencontrés n’auraient pas pu, en nous voyant, soupçonner ce que nous
venions de faire. Nous avions l’air de deux bons amis en promenade
d’agrément.
Comme nous passions devant l’auberge, le baron se sentit pris d’une
belle fringale. Il mit pied à terre et se fit servir tout ce qu’on put
trouver dans la cuisine, du saucisson et une omelette au lard.
XIV
Par bonheur, le cocher Hofman, célibataire, ne laissait pas après lui
une famille que sa disparition pût inquiéter. On prévint tout de suite
les gens du château que Sa Majesté serait absente pour un long mois. Le
ministre laissa entendre à ses collègues du cabinet qu’il connaissait la
retraite du roi, que Sa Majesté lui avait à lui seul révélée... Il
voulait se réserver, au cas où surgirait une difficulté inopinée, la
faculté de pouvoir aller, soi-disant, trouver le roi dans cette retraite
mystérieuse, et de rapporter sa décision. Il avait pour les cas graves
quelques blancs-seings du roi dont il pouvait faire usage; je crois
d’ailleurs qu’au point où il en était arrivé, la perspective de
commettre un faux ne l’eût pas effrayé.
Dès le soir même, il me fit venir chez lui et travailla avec moi à cette
loi de procédure qu’il était très pressé de faire voter par le
Parlement. C’était une simple question de travail matériel et de
formalités, car les représentants du peuple, pour une forte majorité,
étaient entièrement au service de Herner.
Nous travaillâmes jusqu’à une heure assez avancée. Ma nuit précédente et
ma journée avaient été très dures; mais je ne sentais aucune fatigue.
J’étais trop surexcité pour dormir; ce travail que nous fîmes ensemble
nous calma tous les deux. Ce fut lui le premier qui se sentit las. Il me
dit d’aller me coucher. Au moment de nous quitter, il me serra la main
comme à son ordinaire. Puis il parut se souvenir des événements de la
journée, et il me donna sur l’épaule une tape plus amicale... mais qui
n’était pas spontanée, et je sentis que cette forte association,
qu’avait créée entre nous cette grave journée, n’était peut-être pas une
union véritable; nous ne nous quittions pas comme des amis, mais comme
des complices.
Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui voulait savoir si
j’avais parlé au roi. Je lui dis, sans trop de gêne, que le roi était
parti pour un temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge assez
facile, c’est que j’y étais absolument obligé.
--Alors je n’ai plus aucun espoir, dit Tolberg, d’un air de détresse. La
demande de divorce doit passer d’ici très peu de temps au tribunal
suprême. Si elle n’y arrive pas avec un avis favorable du roi, elle sera
rejetée; le ministre leur fera connaître l’avis du gouvernement, et si
même, par esprit de justice, ils passaient outre et l’acceptaient,
Herner ferait agir le prêtre. Il n’y a plus aucun espoir d’arriver à
notre but en suivant les formes régulières. Perdu pour perdu,
j’essaierai d’autres moyens... Vous savez que tout un parti s’est formé
contre le premier ministre. Ce parti s’était flatté d’agir sur l’esprit
du roi et de ruiner la faveur de Herner. Mais notre souverain ne
gouverne plus. Vous voyez qu’il choisit le moment où la situation est
très critique à l’intérieur pour disparaître tout à coup. Puisque nous
ne pouvons plus compter sur lui pour défendre le droit, nous compterons
désormais sur nous-mêmes...
Je ne demandais qu’à ne pas recevoir les confidences de Tolberg. Ma
situation était déjà compliquée. Mais les gens avaient décidément en moi
une confiance intarissable.
--On conspire sérieusement contre Herner, me dit Tolberg en baissant la
voix. Nous avons déjà avec nous plusieurs officiers de la garnison de
Schoenburg. Le départ du roi peut très bien activer les choses. Il nous
permettra de dissiper les hésitations de quelques personnes
d’importance, qui voulaient bien marcher contre le premier ministre, et
qui n’auraient jamais pris les armes contre le roi. Car vous ne vous y
trompez pas, Humbert, l’absence du roi dans les circonstances présentes
produira certainement un très mauvais effet.
Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses indiscrétions, et lui dire
que le fait de savoir tout ce dont il m’instruisait allait rendre assez
fausse ma situation auprès du premier ministre. Je ne devais ni ne
pouvais révéler les liens d’intimité forcée qui existaient entre Herner
et moi. Je laissai donc parler le jeune diplomate, en me disant que je
me souviendrais le moins possible de tout ce qu’il me racontait là.
--Nous aurons avec nous la princesse Elsa, continua Tolberg. Elle est
assez populaire à Schoenburg. Le prince Henry, son défunt mari, le frère
du roi, était très aimé du peuple, et l’on sait qu’elle a très bien
élevé ses deux enfants... Mais j’allais oublier de vous dire pourquoi
surtout j’étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée chez
elle. Elle veut que, toute affaire cessante, vous veniez dîner ce soir
avec nous.
Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant, et je promis à
Tolberg de venir, tout en me disant à part moi que j’enverrais un
contre-ordre.
Je considérais toujours que mon intimité avec ce couple était une sorte
de trahison à l’égard de Herner. N’avais-je pas encore moins le droit de
le trahir, depuis qu’il m’avait associé à son terrible secret? Agacé de
ces complications, j’eus presque envie d’envoyer tout le monde promener,
et de retourner à Paris... Ce n’étaient pas des velléités bien
sérieuses. Non seulement je n’en fis rien, mais je n’envoyai même pas de
contre-ordre à Bertha, et je me rendis tout de même chez elle, au mépris
de toute autre considération, simplement parce que je m’ennuyais et que
c’était un plaisir pour moi de dîner en compagnie de mon ami et de cette
jolie femme.
J’avais revu le baron de Herner dans la matinée. Il paraissait fatigué
cette fois. L’après-midi, il ne vint pas au palais. Il avait fait venir
chez lui deux magistrats avec qui il rédigeait en termes juridiques son
fameux projet de loi. Moi, mon travail d’analyse terminé, j’étais allé
me promener au Jardin des Plantes. Je m’ennuyais. Le chef d’orchestre
était parti la veille pour Vienne. Peut-être la dame de Leipzig
était-elle à son hôtel. Je m’y rendis, en me répétant que c’était
absurde, que j’allais encore me lancer dans une histoire stupide, que le
meilleur qui pouvait m’arriver était qu’elle ne fût plus là. Elle
n’était plus là, hélas! et je n’eus pas la force de m’en féliciter.
Après une heure passée au Jardin des Plantes, je revins me promener dans
la rue de la Paix, avec l’espoir secret de retrouver le capitaine de
Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui connaissait une nommée
Irma. Mais le capitaine ne devait pas être revenu de permission. Il
n’était pas à la terrasse de la Grande-Taverne, ni au café Grinzel où se
réunissaient habituellement les officiers.
Il y avait au palais une magnifique bibliothèque remplie de ces
chefs-d’œuvre des temps passés que je connaissais si mal. Je m’étais dit
bien des fois: «Si j’ai une journée de libre, je viendrai me plonger là
dedans.» Je fis quelques pas timides vers le palais, puis je
m’arrêtai... «Non, ça ne vaut plus la peine, il est trop tard.»
Mon maître, le baron de Herner, était le véritable roi de Schoenburg, et
je détenais en somme une partie de sa puissance, puisque je connaissais
son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources morales dans les
rues de cette ville que je pouvais considérer comme m’appartenant un
peu. C’est ce jour-là que je me blasai pour jamais sur les charmes du
pouvoir.
Je vis enfin qu’il était six heures et demie et que je pouvais me
rendre, en marchant doucement, chez Bertha, où l’on m’attendait vers
sept heures. Il fallait traverser la longue promenade publique, où trois
fois par semaine la musique de la garde venait jouir à cinq heures. La
musique était partie; mais on n’avait pas encore retiré les chaises. Des
enfants s’y étaient installés et imitaient les musiciens en jouant de la
trompette dans leurs poings, pendant qu’un autre enfant, debout au
milieu du cercle, battait la mesure avec un bâton de cerceau. Je les
regardai un instant avec l’intérêt lassé que j’étais disposé à accorder
ce jour-là à n’importe quel spectacle, quand je sentis qu’on me touchait
le bras... Je vis alors une femme, aux traits fatigués, mais dont le
regard profond m’impressionna.
--C’est bien monsieur Humbert? me dit-elle... Cet enfant que voici, le
fils de la concierge du palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche
depuis trois heures et je désespérais de vous trouver.
Elle me fit signe de venir un peu à l’écart.
--Excusez-moi d’arriver brusquement ainsi. Vous ne me connaissez pas,
mais moi je sais qui vous êtes... Le roi m’a souvent parlé de vous... Je
suis affolée depuis hier. J’attendais le roi hier à déjeuner, et il
n’est pas venu. J’ai passé une journée abominable... sans personne à qui
me confier. Ma jeune sœur, qui habite le château de Reinig, est partie
précisément en Angleterre avant-hier avec le Comte de Herrenstein, le
seul ami que j’aie en dehors du roi. Je leur ai envoyé une dépêche. Mais
je n’étais pas sûre de leur itinéraire et je n’ai reçu aucune réponse.
Ce matin je n’ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une folle au
château royal. Le gardien m’a dit que le roi était parti pour un mois...
deux mois... parti sans me prévenir! Je me suis permis de venir vous
trouver... pardonnez-moi... je suis seule... je me suis permis de venir
vous demander si vous saviez quelque chose... Le roi vous aime beaucoup,
monsieur: peut-être vous a-t-il fait part de ses projets?...
Je répondis que je ne savais rien et que je croyais que le roi avait dû
s’absenter pour une raison politique, une raison que connaissait sans
doute le premier ministre.
--Je n’ose pas aller lui parler, dit cette pauvre femme avec angoisse.
--Je ne pense pas qu’il puisse vous dire quoi que ce soit... C’est
sûrement un motif grave qui a déterminé le roi à s’absenter si vite...
--Et sans me prévenir! Non, je ne puis concevoir qu’il ne m’ait pas
prévenue!
--Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous faire dire quelque chose;
et le ministre, qui, je le sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de
s’acquitter tout de suite de la commission...
Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je lui conseillai d’aller
même voir le ministre au palais le lendemain. D’ici là, je me proposai
de prévenir le baron de Herner, qui saurait bien imaginer un faux
message du roi pour la rassurer, et arrêter en même temps ses
investigations. Car il semblait impossible à cette pauvre femme que le
roi pût la quitter ainsi, et la première idée qui lui était venue, en ne
le voyant plus, fut qu’il avait été victime d’un accident. Il valait
mieux que son esprit ne s’arrêtât pas plus longtemps à une telle
hypothèse.
--Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas pouvoir rester avec vous;
mais je suis attendu. Est-ce que vous allez de ce côté?
Elle me répondit qu’elle allait n’importe où, qu’elle passerait la nuit
dans un hôtel quelconque, et qu’elle attendrait fiévreusement le
lendemain et l’heure d’aller voir le ministre.
Je connaissais à peine cette femme; mais je la connaissais assez pour
que l’idée qu’elle allait passer une nuit d’angoisse me fût
insupportable.
--Le roi a chargé le ministre de vous prévenir, lui dis-je. Je puis vous
le dire tout de suite. Le ministre m’en avait parlé à moi, et c’est moi,
sans doute, qu’il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas vous dire cela;
mais je vous vois si anxieuse que je crois pouvoir prendre sur moi de
devancer l’ordre qu’on me donnera...
Elle me remercia et je sentis qu’elle était un peu soulagée. Mais quel
soulagement passager! Et je me disais qu’avant trois mois celui qu’elle
aimait _mourrait_ pour elle et pour les autres.
Comme elle était exténuée, je lui offris mon bras. Je la regardai à la
dérobée. C’était presque une vieille femme. Son visage n’avait plus
d’éclat, mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait dans
l’expression de cette figure fine une telle douceur, une faiblesse si
éternelle, que l’idée qu’elle pût souffrir vous était tout de suite
intolérable.
Elle me dit qu’elle connaissait quelques personnes à Schoenburg, mais
qu’elle n’irait certainement pas les voir. Elle me parlait avec un
parfait abandon, comme si nous nous étions toujours connus.
Elle me dit encore qu’elle me reverrait le lendemain au palais, et me
fit promettre d’aller la voir chez elle, à son château de Kreuzach.
J’étais arrivé devant chez Bertha; mais je fis encore quelques pas avec
la maîtresse du roi pour la mettre sur le chemin du Grand-Quai, où il y
avait des hôtels convenables.
XV
Quand j’arrivai chez Bertha, je la trouvai avec Tolberg et un monsieur
pesant qui ressemblait beaucoup à certain gros vieillard que j’avais eu
jadis comme professeur de mathématiques. Ce monsieur, qui marchait avec
une certaine difficulté, était un colonel de chevau-légers, en garnison
à Schoenburg. Je compris tout de suite qu’il faisait partie de la
conspiration. Tolberg se hâta de me présenter comme un homme sûr. Il dit
que j’étais secrétaire du premier ministre, mais que l’on pouvait se
fier à moi. Très gêné, je crus nécessaire de faire une déclaration un
peu émue, où je disais que mon ami Tolberg me connaissait assez pour
savoir que je ne les trahirais point, mais qu’en aucun cas je ne pouvais
les seconder. Ma qualité d’étranger... et je ne voulais pas non plus
jouer un rôle de traître. Et puis le premier ministre n’avait jamais eu
à mon égard de mauvais procédés.
Cette déclaration produisit un certain froid. Au bout d’un instant
Bertha dit: «C’est très compréhensible.» Tolberg balbutia quelques mots
dans le même sens. Quant au colonel, il finit aussi par approuver après
quelques instants, en donnant toutefois à mes paroles un sens un peu
moins noble que celui que je désirais leur voir attribuer.
--Oui, c’est bien naturel, un étranger n’a pas besoin de courir tous les
risques qui nous menacent, pour une affaire qui naturellement ne lui
tient pas à cœur comme à nous.
Tolberg m’en voulait de s’être lui-même un peu trop avancé, en
promettant à la conjuration mon concours. Seulement, il n’était pas
homme «à bouder». Il détestait être en froid avec ses amis. Et sa bonne
humeur un peu forcée devint au bout d’un instant une cordialité
véritable. Bertha, avec plus de grâce encore, s’ingénia à être aimable
et y réussit si bien que, bientôt à nouveau conquis par elle, je
m’efforçais de noircir dans mon esprit la figure de Herner, et je me
demandais si vraiment il n’y aurait pas à le trahir une raison de
justice. Mais je commençais à me connaître, et je savais bien que ces
idées disparaîtraient aussitôt que je me retrouverais en présence du
baron.
Le colonel, qui n’était pas attaché à moi par les mêmes liens d’amitié,
garda vis-à-vis de moi une grande réserve; il ne fut pas question de la
conspiration et l’on s’abstint de prononcer le nom du premier ministre.
Mais le colonel avait une passion, sa haine du ministre de la Guerre. Il
ne put s’empêcher de parler de M. de Fritz, et je vis clairement quel
mobile l’avait poussé à se mettre du complot. Le général de Fritz était
son camarade de promotion. Une âpre rivalité les avait enfiévrés pendant
toute leur carrière. Un moment, le colonel avait dépassé son émule. Il
avait été attaché à l’ambassade de France. Mais pendant le long séjour
que le colonel avait fait à Paris, de Fritz avait intrigué. Il s’était
fait désigner plusieurs fois pour suivre les manœuvres françaises...
Tous deux avaient écrit des ouvrages de tactique, qu’ils réfutaient
mutuellement dans des revues avec tant de férocité qu’ils risquaient de
se démolir l’un l’autre et de ruiner mutuellement leur autorité.
Heureusement, ces articles n’étaient lus que par eux.
J’écoutai avec tant de bonne volonté les diatribes du colonel et les
histoires interminables destinées à illustrer l’incapacité du ministre
de la Guerre, je prêtai une oreille si complaisante à d’oiseuses
anecdotes qu’il avait rapportées de son séjour à Paris, que l’attitude
du gros homme à mon égard changea beaucoup vers la fin du repas.
D’autant que pour suivre un régime spécial, il buvait sans arrêt un thé
très fort, additionné d’un rhum qui augmentait à vue d’œil son animation
et son expansivité.
Après le dîner, on passa dans un petit fumoir. Tolberg et le tacticien
se mirent un peu à l’écart, et je pus causer avec Bertha, qui me parla
de Herner.
L’amour du premier ministre était surtout fait de dépit. Cet homme
puissant s’était exaspéré parce qu’on lui résistait. C’était du moins
l’impression qu’elle avait eue, et qui me semblait assez juste, étant
donné le caractère du premier ministre, qui ne m’avait jamais paru
troublé par le souvenir d’une femme.
Bertha occupait à Schoenburg une sorte de pied-à-terre. Elle habitait
d’ordinaire dans le château de son mari. Et ses façons discrètes et
familières avec Tolberg, l’espèce de tranquillité confiante qui les
unissait, me faisaient croire qu’il y avait entre eux une intimité
complète.
Nous autres Français, nous nous posons toujours ces questions, avec nos
habitudes de curiosité libertine. Mais il est rare que nous sachions à
quoi nous en tenir, parce que nous n’examinons pas avec assez de
désintéressement les sujets ainsi mis en observation. Exemple: le désir
de voir un mari trompé nous fait désirer que «cela soit». Et nous
souhaitons, par contre, que cela ne soit pas, par la crainte jalouse de
savoir un amant heureux.
Moi, j’étais très content de penser que Bertha et Henry «étaient bien
ensemble», parce que je les aimais beaucoup tous les deux, et parce que
je me disais qu’ils étaient heureux. Et, en même temps, je regrettais
moins de ne pas pouvoir leur venir en aide, en avançant leur mariage; je
pensais en effet que, tout réduit qu’il était par cette contrainte où
ils vivaient, leur bonheur n’en était pas moins considérable. Je
trouvais le jeune homme bien imprudent d’engager sa vie dans une
conspiration qui me paraissait pleine de périls.
J’entendis bientôt que Bertha partageait mes angoisses, et qu’elle
s’était efforcée de le détourner de ce projet dangereux. Et pourtant
elle se désespérait de ne pas vivre constamment avec lui.
--Vous ne m’avez jamais vue qu’en sa présence, me dit-elle en souriant.
Il faut me voir quand il n’est pas là. Ce n’est pas une vie. Tout
m’affole, au point que, moi qui l’aime tant, qui sais ce qu’il vaut, qui
connais sa loyauté d’homme et sa fidélité... d’ami, je vais jusqu’à le
soupçonner des trahisons les plus invraisemblables... Mais quand il
n’est pas là, je n’ai pas mon bon sens, je mène une vie absurde, une vie
de cauchemar.
«... Non, je ne peux plus vivre ainsi. Il m’a souvent proposé de nous en
aller ensemble. Mais de quoi vivrions-nous? Il n’a de ressources que ce
que lui donne sa famille, des gens terribles, d’un rigorisme de vie
indomptable, et qui ne lui enverraient plus rien s’il arrivait un
scandale pareil. Et puis je me dis aussi qu’il ne peut pas sacrifier son
avenir. Vous me répondrez qu’il risque autant en conspirant; je le lui
ai répété maintes fois. Mais il me dit alors que c’est un jeu où il peut
gagner... En somme, quand il n’est pas là, je souffre tant d’être
séparée de lui que je me sens prête à jouer le terrible jeu dont il
parle. Mais quand je l’ai là, près de moi, continua Bertha, je tremble
de peur à l’idée que je peux le perdre...»
La soirée tirait à sa fin. Le chef militaire de la conspiration n’aimait
pas à se coucher tard. Au moment où il s’en allait, Bertha et Tolberg me
dirent: «Restez encore, vous n’êtes pas pressé...» Tolberg avait d’abord
fait mine de s’en aller avec nous. Je me dis que ma présence lui
fournissait peut-être, vis-à-vis du colonel, un bon prétexte pour rester
encore.
--Vous voyez, Henry, dit Bertha, votre ami Humbert est de mon avis. Il
pense que c’est une folie de se lancer dans cette conspiration...
--Mais non, dit Tolberg, ça ne sera pas si dangereux... Nous avons à peu
près renoncé à l’idée d’un coup de force. Nous ne sommes pas assez sûrs
des militaires. Nous nous exposerions à faire battre nos soldats les uns
contre les autres. Une pareille révolution serait très impopulaire. Nous
vivons dans un pays de commerçants tranquilles et d’industriels timorés.
En admettant que nous triomphions, jamais ces gens-là ne seraient de
bons soutiens pour un gouvernement qui les aurait terrorisés...
«... En somme, l’homme que nous visons, c’est le premier ministre seul.
Celui-là, l’idée de le tuer ne nous effraie pas. Mais il nous semble
inutile, pour l’atteindre et pour le jeter à bas du pouvoir, de
sacrifier la vie d’un tas de braves gens qui n’en peuvent mais.
«On va tâcher de s’en débarrasser avec une simplicité tout orientale...
J’ai l’air d’être un sauvage, parce que je parle de ces projets de mort
avec une apparence de légèreté. Si j’en parle ainsi, c’est qu’en vérité,
je ne peux pas croire à la réalisation de ces choses barbares et
anormales. Dans les conseils que nous tenons, j’ai toujours, au moment
où ces questions viennent sur le tapis, un petit air détaché, qui, à la
longue, va me faire une réputation de férocité froide.
--Un beau barbare, dit Bertha, un terrible justicier! Non, je ne crois
pas non plus que vous soyez fait pour conspirer. Vous avez trop de
sagesse.
--J’ai ce que beaucoup d’autres conjurés n’ont pas, dit Tolberg; j’ai
une conviction... Oui, je crois fermement que la réussite du complot
vous rendra heureuse... Et voilà qui me fournit une bonne raison d’agir,
la meilleure.
Il s’approcha d’elle si tendrement que je m’avisai tout à coup qu’il
était tard. Je m’apprêtai à prendre congé d’eux...
--Attendez, je vais avec vous, dit Tolberg, avec un peu d’embarras.
--Mais non, mon cher. Nous n’allons pas du même côté.
--Ah! ce Humbert, dit-il en riant, qui ne veut pas être vu en compagnie
d’un conspirateur.
--C’est vrai que ce n’est pas prudent, dis-je en feignant d’adopter
cette idée.
--Si vous n’êtes pas trop fatiguée, chère Bertha, nous allons bavarder
un peu.
--Un quart d’heure, dit Bertha.
--Pas plus, dit Tolberg.
Petite comédie charmante, qui ne trompait personne. Mais nous restions
ainsi des gens bien élevés et de bonne tenue.
XVI
Le lendemain, de grand matin, j’attendais le ministre au palais et je le
mettais au courant de mon entrevue avec la maîtresse du roi.
--Vous la recevrez vous-même, me dit-il, et de ma part, officiellement,
vous lui confirmerez ce que vous lui avez dit hier. Je préfère ne pas la
voir. Elle m’interrogerait. Il lui faudrait des détails complémentaires:
avec moi, elle insisterait. Vous ne saurez, vous, que ce que je vous ai
dit: «Le roi est parti, et des raisons politiques très graves obligent
le premier ministre à taire la raison de son absence.» Ce n’est pas
absolument vraisemblable. Mais nous n’avons pas le choix. Et vous, au
moins, vous n’avez pas d’explications à donner...
--Vous savez, ajouta Herner avec entrain, que mon projet de loi va très
bien, qu’il est entièrement rédigé, et qu’il sera soumis au Parlement
d’ici quelques jours!
La maîtresse du roi arriva quelques instants après. Elle fut très déçue
de ne pas voir le premier ministre, de qui elle espérait évidemment
recevoir des détails plus circonstanciés sur l’absence du roi. Elle dut
se contenter de ce que je lui répétai. Je lui promis d’aller la voir le
plus tôt que je pourrais à Kreuzach, et de la mettre au courant de tout
ce que j’aurais appris.
--Peut-être vais-je trouver une lettre en rentrant, me dit-elle.
--C’est possible... Mais n’ayez pas de déception si vous n’en avez pas.
Car j’ai bien l’impression que les intérêts auxquels le roi obéit sont
supérieurs aux siens propres, et à toute considération. Il faut
évidemment qu’il garde un silence absolu sur tout ce qui concerne ce
voyage. Il ne veut pas qu’on sache où il se trouve, et même la poste
n’est pas tout à fait sûre. Il est donc infiniment probable que toutes
les nouvelles du roi vous arriveront par l’intermédiaire du premier
ministre. Comme il ne m’a rien remis pour vous ce matin, il est à peu
près certain qu’il n’est rien arrivé entre ses mains; il faut donc
encore prendre patience. Soyez certaine que s’il arrive quelque chose,
je ne serai pas long à vous en avertir.
Elle partit sur ces mots. Quelques instants après, comme je rêvais, le
front appuyé contre la fenêtre, je la regardai traverser la cour. Je me
rendis compte, bien que je ne l’eusse pas connue avant, qu’elle avait
vieilli considérablement depuis le départ du roi.
Ce n’était pas seulement la souffrance; c’était qu’elle n’était plus
soutenue, maintenant qu’il n’était plus là, par cette surveillance
désespérée d’une femme qui ne veut pas changer. Lui parti, elle s’était
affaissée tout à coup. Et, toute en noir au milieu de la cour, elle
avait plutôt l’air de porter le deuil d’un fils que celui d’un amant.
J’allai rendre compte au baron de tout ce qui s’était dit dans cette
visite. Il m’écouta avec une espèce d’air méchant qu’il avait
quelquefois, et qui m’était odieux. C’est dans ces moments que je me
disais: «Je vais, sans me presser, prendre mes dispositions pour rentrer
à Paris. Je ne veux plus lier partie avec cet homme-là.»
Depuis la mort du roi, je n’étais pas retourné à la table de
l’intendant. La vie du palais, une petite vie paisible et bien réglée,
s’y poursuivait avec les mêmes rites. Ce jour-là, cependant, il y avait
deux convives supplémentaires, et deux convives de marque. C’étaient les
deux élèves de Bölmöller, les deux neveux du roi, et je me pris à penser
que l’aîné, âgé de quatorze ans, était, sans qu’aucun de ces gens s’en
doutât, le véritable roi du pays.
Je n’avais jamais vu les deux jeunes princes, ni la fameuse princesse
Elsa qui habitait d’ailleurs en dehors de Schoenburg, à deux lieues de
la ville. Les deux enfants étaient pâles et blonds. Ils étaient habillés
à la mode anglaise, avec de grands cols blancs, de courtes vestes noires
et des pantalons gris. Je crus comprendre qu’on avait dû d’abord les
servir à une table séparée, mais qu’ils avaient demandé à manger avec
tout le monde; ce qui avait amené un bouleversement dans le placement
des convives. Du coup, la femme du second gentilhomme de chambre, la
fille de l’usinier, en était devenue muette. Le chevalier Finck
déployait toutes ses grâces pour éblouir les petits garçons. Quant au
vieil écuyer, dont les aïeux, depuis plusieurs siècles, avaient mis en
selle tous les princes du sang, il était tout ragaillardi par la
présence de ces Altesses royales. Il était malheureusement le dernier de
cette lignée de cavaliers, et il s’abstenait de parler d’un fils indigne
établi pharmacien à Varsovie. Mais il recevait cependant par la poste
des paquets mystérieux, et des poches profondes de sa culotte de peau de
daim, il tirait, pour en faire hommage aux chevaux du roi,
d’inépuisables réserves de boules de gomme.
Bölmöller ne manquait pas, pour affirmer son autorité de précepteur, de
dire à ses nobles élèves: «Cet après-midi, il faut que nous fassions
ceci... ou que nous allions là...» Mais les jeunes princes, complètement
indifférents à ses paroles, semblaient ne pas se douter qu’il existât de
par le monde un individu du nom de Bölmöller.
Les deux jeunes gens, après le déjeuner, s’approchèrent de moi, et
entamèrent une conversation. Ils parlaient le français difficilement;
mais je connaissais assez leur professeur pour les excuser d’avance.
Ils me posèrent des quantités de questions sur la tour Eiffel, sur la
vitesse des automobiles, sur les différents uniformes de l’armée
française.
Le plus jeune, le prince Frédéric-Georges, me demanda si j’avais des
timbres français de l’Empire. Il avait la même passion que mon valet de
chambre. Puis le prince Frédéric, l’aîné, après s’être recueilli comme
pour un grand effort, me dit, tout d’une traite, cette longue phrase:
«Vous nous ferez l’amitié de venir déjeuner au château. La princesse,
notre mère, aura plaisir à faire votre connaissance...» Puis il
s’arrêta, tout essoufflé.
Je les remerciai et promis d’aller les voir. Ensuite, après avoir
recueilli protocolairement les salutations des personnes qui se
trouvaient là, ils sortirent, et je les vis traverser la cour l’instant
d’après, à grandes enjambées athlétiques, tandis que Bölmöller, qui
trottait derrière eux à petits pas, se donnait l’allure d’un homme
pressé, pour ne pas avoir l’air de leur courir après.
Je pris l’habitude, tous ces jours-là, de revenir à la table de
l’intendant, où je trouvais une bonne petite tranquillité de pension de
famille. J’entendais parler ces gens sans trop les comprendre. C’était
distrayant et ce n’était pas fatigant. Ma vie était confortable. Je
passais mes matinées dans un bureau clair qui donnait sur la cour et qui
était attenant à une spacieuse bibliothèque, dont les grandes fenêtres
ouvraient sur le magnifique parc du château. Si l’on m’avait décrit à
Paris cette existence et ce décor, j’en aurais été enthousiasmé, et je
n’eusse rien rêvé de plus tentant qu’une telle vie, au milieu de
richesses intellectuelles admirables et d’une somptueuse verdure. Or, je
m’ennuyais mortellement. Mes journées étaient interminables. J’avais
cru, au moment de la mort du roi, et du mensonge de Herner, que mon
existence allait être bouleversée. Et maintenant, il me semblait que
rien ne s’était passé. Et je n’avais même plus l’impression que le roi
était mort. La fiction créée par Herner avait pris pour moi tout
l’aspect d’une réalité.
Un matin, j’étais dans mon cabinet en train de parcourir les journaux de
Paris et je songeais, tout en lisant, que j’étais malheureux sans avoir,
en réalité, de sérieuses raisons de l’être. Or, je l’avais déjà
constaté, le sort n’aime pas que nous nous attristions pour des choses
aussi imprécises. Il nous envoie dans ce cas un bon sujet d’alarmes,
bien positif et bien sérieux pour que nous ne perdions pas notre temps à
être ennuyés pour rien.
XVII
Tolberg entra, presque sans frapper. Il était affairé, plutôt que
soucieux. Il s’assit près de mon bureau, me tendit la main, et me dit
sans préambule:
--J’ai quelque chose de très grave à vous confier. Les événements ont
marché depuis que nous nous sommes vus. L’attentat contre... est décidé.
C’est aujourd’hui, ce soir, qu’il doit se produire. Nous avons pensé
qu’il fallait profiter de la présence des réfugiés russes à Schoenburg
pour exécuter ce que nous avons projeté. On mettra cette histoire sur
leur compte, et les gens du complot ne seront pas inquiétés. Cette
combinaison manque un peu d’élégance. Elle n’en a pas moins été adoptée
par nos conjurés, qui ne sont pas tous courageux.
«Il se peut très bien que je sois désigné pour lancer la bombe. Le
tirage au sort a lieu tout à l’heure et nous ne sommes que six qui
tirons. Il s’agit de savoir qui se postera sur la route de Boern. C’est
là que le ministre passera vers sept heures. Dans l’hypothèse où ce
serait moi qui serais désigné, j’ai voulu vous prévenir et vous remettre
cette lettre fermée, où vous verrez quelques instructions...
--Ainsi, c’est donc vrai? lui dis-je. Ces résolutions barbares
auxquelles vous ne pouviez croire...
--J’y crois encore à peine maintenant. Pourtant j’ai pas mal de chances
d’être choisi. Un numéro sur six. Aux petits chevaux, où j’ai souvent
joué, j’avais une chance sur neuf de gagner, en misant sur les numéros
pleins. Et il m’est arrivé quatre ou cinq fois de gagner du premier coup
en entrant dans la salle de jeu. Ici, mes chances sont encore plus
fortes... Une chance sur six d’être chargé de tuer quelqu’un... Et
pourtant je n’y crois toujours pas. C’est par un effort de raison que
j’ai pris ces quelques dispositions que je suis venu vous communiquer.
«S’il m’arrive malheur, je vous prie d’ouvrir cette lettre... Vous
voyez, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de rire, en vous disant
ces choses graves, et dont la solennité, malgré moi, me paraît absurde
et enfantine.
--Et à quelle heure saurez-vous si vous êtes désigné?
--Tout de suite; mais vous avez l’air, vous, de croire que «c’est
arrivé»?
--Prévenez-moi aussitôt que vous le saurez, pour que je sache à quoi
m’en tenir. Je rirai plus volontiers avec vous si vous n’êtes plus en
jeu.
--Une fois que je ne serai plus en jeu, dit Tolberg, je serai plus
sérieux. Car, au fond, que ce soit moi ou un autre qui agisse, à ce
moment, l’assassinat sera en train... Quelque noble nom qu’on donne à de
tels actes, il s’agit d’un assassinat... Et, c’est ce qui fait que j’ai
tout de même une petite peur d’être choisi. N’y pensons pas, et allons
tirer au sort.
Le baron de Herner ne devait pas venir ce matin-là. Il y avait conseil
de cabinet, et les ministres s’étaient réunis chez Von Müllen, qui
souffrait d’une attaque de goutte. Je pus donc sortir de mon bureau avec
Tolberg, et traverser la cour avec lui. Je l’accompagnai jusqu’à la
porte d’entrée, et je lui fis promettre de venir me prévenir tout de
suite, aussitôt qu’il saurait à quoi s’en tenir. Puis je remontai dans
ma chambre, pour mettre en lieu sûr, dans un petit coffret que j’avais,
le pli que le jeune comte m’avait confié.
Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de la Grande-Taverne. Il fut
convenu que Tolberg, dès qu’il aurait du nouveau viendrait me le dire en
passant. J’étais installé devant ma table depuis un quart d’heure, et
mon déjeuner tirait à sa fin, quand j’aperçus la tête fine et blonde de
mon ami. Il fut quelque temps sans me voir, et il me sembla tout de
suite, d’après son air, qu’il n’avait rien à m’annoncer de ce que je
craignais. Pourtant je pouvais me tromper et précisément cet air-là... A
ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens et il me fit tout de suite
de la tête un petit _non_ rassurant.
Puis il vint jusqu’à ma table. Je n’avais pas de voisins immédiats, et
il n’était pas obligé de me parler tout bas.
--Eh bien! Voilà! ce n’est pas moi! et je n’en suis pas fâché... J’ai eu
une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau pour tirer le
nom. Mais je n’étais pas le plus ému. Il me restait assez de sang-froid
pour regarder les autres. A part un préparateur de chimie, qui a
fabriqué l’engin, et qui est une espèce d’illuminé, mes compagnons
montraient des pâleurs impressionnantes, ou des sourires forcés qui
n’étaient pas beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était
précisément un de ceux qui souriaient ainsi. Quand on a dit son nom, il
nous a regardés d’un air égaré, en souriant davantage... Je ne crois pas
que l’engin soit en de bonnes mains. Sur ces six hommes, il y en avait
au moins trois qui n’étaient pas courageux, et qui sont venus là avec
une confiance de joueurs, en comptant que le sort ne les désignerait
pas.
--Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je puis vous rendre le pli que
vous m’avez confié. Mais je l’ai mis dans ma chambre en lieu sûr. J’irai
vous le rapporter cet après-midi.
--Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là ne sont pas
finies. Le coup d’aujourd’hui manquera peut-être. Et je peux être
désigné demain pour une autre affaire. Si je suis désigné à
l’improviste, je pourrais très bien n’avoir pas le temps nécessaire pour
vous porter ça. Et je suis plus tranquille de le savoir ainsi entre vos
mains. Sur ce je vais aller faire une surprise à mon amie qui ne
m’attendait pas à déjeuner. Bien entendu, elle ne savait rien de tout ce
qui se passait ce matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon
courage, j’avais prévu l’éventualité où je serais désigné, et je ne
voulais pas être obligé d’aller déjeuner avec elle avec ce petit secret
sur le cœur.
Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement mon déjeuner, et je
rentrai au palais, où m’attendait mon travail d’analyse, que la visite
de Tolberg m’avait empêché de finir le matin.
En rentrant, je trouvai sur la table un mot du premier ministre. Il
avait reçu des nouvelles de France, au sujet de la petite affaire
coloniale qui divisait le Bergensland et le gouvernement français. Il y
avait une réponse à préparer, et le ministre me recommandait de
l’attendre au palais dans l’après-midi. Alors je pensai à ce que m’avait
appris Tolberg. Jusqu’à ce moment, je n’avais été préoccupé que du sort
de mon ami. Maintenant que le tirage au sort l’avait mis hors d’affaire,
je pensai tout à coup que la vie de Herner était menacée, que je le
savais, que j’allais passer l’après-midi avec cet homme, et que je ne
lui dirais rien...
Je n’avais pas le droit de parler, la confiance de Tolberg m’avais mis
en possession de ce secret: il fallait le garder pour moi comme un
confesseur.
Et, d’autre part, c’était un peu ma faute si Tolberg avait eu la
légèreté de me le confier. Je ne lui avais jamais dit exactement quels
étaient mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours parlé en
termes défavorables de son ennemi... Ce n’était pas par duplicité; mais
vraiment, quand je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais
toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal de Herner.
Après tout, mon devoir était bien simple et ne souffrait pas la
discussion. Il m’était interdit de parler; je n’avais rien entendu; je
ne savais rien... C’était une dure épreuve à passer, mais il fallait la
subir.
Si je parlais, Tolberg avait, de mon fait, les torts les plus graves
envers son parti. En se confiant à moi, il avait commis une imprudence
qui était presque une trahison. Cette imprudence, c’est moi qui l’avais
provoquée. Mon ami, à mes yeux, pour moi qui savais bien ce qui s’était
passé, n’avait eu d’autre tort que d’avoir en moi une confiance
excessive. Est-ce que je pouvais trahir cette confiance.
Quand Herner arriva, la paix s’était faite en moi. Je n’avais plus
aucune hésitation sur la conduite à tenir. Un événement fortuit m’avait
mis en possession d’un secret que, sous aucun prétexte, je n’avais le
droit de livrer. De même, quelque temps auparavant, le ministre lui-même
m’avait confié un secret très grave, et je savais bien que ce secret
était en sûreté absolue!... Tant pis pour cet homme, après tout! C’était
dans la vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux. Il avait
une politique dangereuse, dont il subissait tous les risques. Et puis,
toutes ces affaires-là ne me regardaient pas. J’étais un étranger, je
n’avais qu’à laisser ces gens s’égorger entre eux, et à ne pas m’en
mêler.
Herner était assis à son bureau. Il m’avait dit: «Je vais, au sujet de
cette réponse, jeter sur le papier quelques idées qui me sont venues en
route. Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons s’il y a quelque
chose à en tirer.»
Je le regardai écrire. Je pensais qu’il allait mourir, que je le savais
et que je ne ferais rien pour empêcher cela. Jamais il ne m’avait paru
si intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il s’arrêtait par
moments d’écrire et regardait fixement devant lui. Et je sentais en lui
une puissance exceptionnelle de réflexion. Il donnait l’impression d’une
vitalité d’esprit intense. Et je pensais: «Tout cela va s’arrêter, va
être détruit. Cette chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d’on ne
sait où, nous allons la supprimer, et en faire nous ne savons quoi.»
Je me dis avec beaucoup de force: «Cet homme de valeur est un homme
malfaisant. Il gêne d’autres êtres: il fera périr d’autres êtres; c’est
lui qui a tué le soldat Hassen, en somme... puisque le roi voulait le
gracier, et que lui, Herner, n’a pas voulu.
«Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait pas. Il n’avait contre lui
aucune haine personnelle. S’il l’a tué, c’est qu’il pensait que sa mort
était nécessaire.
«Moi, je pense que l’on n’a pas le droit de tuer--pour quelque raison
que ce soit.
«Oui, mais si l’on n’a pas le droit de tuer le soldat Hassen, on n’a pas
non plus le droit de tuer le ministre Herner.
«Le ministre Herner, qui est un homme dont je connais la haute valeur, a
pris sur lui de laisser tuer le soldat Hassen, et je l’ai désapprouvé.
Aujourd’hui, c’est moi qui vais laisser tuer le ministre Herner. Et par
qui est-il condamné?
«Par une bande de mécontents, par ce faible et charmant Tolberg, qui
s’est laissé entraîner dans cette affaire, et qui d’ailleurs poursuit la
ruine du ministre pour la satisfaction d’intérêts privés. Herner est
condamné par ce gros professeur de stratégie, cette solennelle nullité,
que son ambition déçue et sa haine personnelle du ministre de Fritz ont
amené à conspirer.»
Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches, qui tiraient au sort
dans un chapeau. C’était de ces gens-là que j’étais le complice, puisque
je laissais leur crime s’accomplir...
Mais je pensais aussi à ce chimiste ardent dont m’avait parlé Tolberg.
Celui-là n’était pas poussé par un bas intérêt, et il y avait sans doute
encore dans le parti d’autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient
jugé, dans leur conscience, que la mort de ce ministre autoritaire était
utile à l’État et à l’humanité, que cette mort servirait d’exemple à
d’autres despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain, nécessaire, on
éviterait à beaucoup d’autres malheureux le sort du soldat Hassen.
En somme, ce n’était pas seulement quelques mécontents médiocres que je
trahirais, c’étaient ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que
je ne connaissais pas, et que je n’avais pas à connaître, avaient décidé
la mort du ministre Herner.
Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. Je ne pouvais pas trahir mon ami
Tolberg... Ces raisonnements me semblaient irréfutables. Cependant,
quand le ministre se leva et me dit: «Je vois que cette réponse est plus
difficile que je ne pensais. Nous l’écrirons demain; il se fait tard; il
faut que j’aille dîner à la campagne, chez ma mère», quand il se dirigea
vers la porte, je me levai aussi, déterminé à sauver cet homme, en dépit
de tous les raisonnements et de tous les devoirs, simplement parce que
j’avais sa vie entre les mains, et que je ne voulais pas le laisser
mourir.
XVIII
Il fallait empêcher Herner de s’en aller sur cette route où l’attendait
l’assassin. Mais quel moyen employer? Je ne savais qu’inventer, et le
temps pressait; la voiture du ministre était dans la cour. Allons!
Allons! il n’y avait pas à chercher de petites ruses, à lui demander,
par exemple, de prendre un autre chemin pour me conduire à tel endroit
où soi-disant j’étais obligé d’aller. Je ne connaissais pas assez la
topographie du pays pour trouver sur-le-champ ce prétexte, d’ailleurs
bien misérable. Et puis, à supposer que le ministre évitât la mort à
l’aller, il était probable que l’homme embusqué l’attendrait au
retour... Ou bien le coup recommencerait le lendemain... Non, puisque
j’avais décidé de le sauver, il fallait le sauver tout à fait.
Pourquoi avais-je trahi les conjurés? Car, en somme, je les trahissais.
Était-ce pour m’épargner un moment douloureux? Non, c’était pour sauver
la vie d’un homme. Je me répétais donc qu’il fallait le sauver tout à
fait.
Je descendais l’escalier avec lui, affolé de ne rien trouver pour le
retenir. C’est ce désarroi qui me fit brusquer les choses et m’amena à
en dire plus que je n’aurais voulu.
Comme il arrivait dans le vestibule d’entrée, je lui touchai le bras...
--Monsieur le ministre...
Il s’arrêta, étonné.
--Monsieur le ministre, j’ai besoin de vous parler... Dans une
circonstance que je n’ai pas besoin de rappeler, vous avez fait
appel à ma discrétion,--qui, d’ailleurs, vous était due et
acquise,--m’empressai-je de dire. Aujourd’hui, il se passe quelque
chose... quelque chose de très grave... Je sais que votre vie est en
danger... Je vous prie de ne pas chercher à savoir comment je le sais...
Il m’avait écouté avec ce visage hautain de ces hommes autoritaires qui
veulent bien, de leur plein gré, vous parler comme à un égal et vous
demander des services, mais voient avec humeur qu’on leur rende un
service qu’ils n’ont pas demandé.
--Il ne faut pas que vous alliez ce soir où vous comptiez aller. C’est
tout ce que je puis vous dire.
--Alors vous me défendez de vous interroger? Vous oubliez qu’un complot
dirigé contre moi intéresse la sûreté de l’État, et que j’ai le devoir
de me renseigner...
Il avait dit ces quelques mots avec cet air mauvais qu’il avait
quelquefois, et qui m’éloignait tant de lui.
--Au fait, reprit-il, si vous ne voulez pas parler, c’est votre
affaire... Et je vous remercie, ajouta-t-il, comme avec un effort... Je
vous remercie, répéta-t-il encore en me serrant la main.
... Rien au monde ne donnerait à nos relations cette cordialité
naturelle qui leur avait toujours manqué. Mais cela, je le savais déjà,
je ne m’attendais à rien d’autre. Et je n’avais jamais songé à gagner le
cœur étranger de Herner. S’il y eut une surprise pour moi, ce fut au
contraire de trouver chez lui des marques de gratitude plus répétées que
je n’aurais cru. Et je dois dire même que j’en fus un peu inquiet,
d’autant qu’il ne me dit rien des mesures qu’il comptait prendre pour
assurer sa sécurité. Il m’était venu le soupçon terrible qu’il
connaissait mes relations avec Tolberg, et qu’il pouvait deviner que mon
ami était du complot. Il quitta le palais l’instant d’après, et me
laissa en proie à l’inquiétude et à un remords grandissant.
J’évitai ce soir-là de sortir du palais et d’aller dîner au restaurant.
J’aurais pu rencontrer Tolberg, et je ne me sentais pas le courage
d’affronter sa vue. J’aime beaucoup les gens qui disent: «Il faut avoir
le courage de ses actes et en accepter la responsabilité.» Je n’ai pas
autant de confiance en moi, et je n’ai pas, comme ces gens, la hardiesse
de penser que le parti que j’ai choisi est nécessairement le seul auquel
il fallait s’arrêter.
Je dînai donc à la table de l’intendant. Mais ce soir-là, les convives
ne m’égayèrent pas. Quand le dîner fut terminé, j’eus hâte de m’en aller
dans la ville, pour apprendre quelque chose. Au palais, au siège du
gouvernement, on ne savait rien de rien; les fonctionnaires royaux
vivaient à mille lieues de la ville et à mille ans en deçà de leur
époque.
Je me promenai dans cette rue de la Paix, que j’avais foulée, quelque
temps auparavant, avec tant d’indépendance et de tranquillité. Et dans
quels événements n’avais-je pas été jeté! J’étais comme un promeneur
innocent et rêveur que le hasard conduit au milieu d’un terrible jeu de
quilles.
Dans la rue de la Paix, qui est comme «le boulevard» de Schoenburg,
c’était, ainsi que tous les soirs, une animation tranquille. Les crieurs
vendaient des journaux du soir; mais ces journaux n’annonçaient rien.
Ils ne pouvaient rien annoncer encore. Peut-être, si j’avais pu aller
dans un bureau de rédaction, eussé-je appris quelques nouvelles. Mais à
part un courriériste de théâtre, vaguement critique, que j’avais
rencontré au café, je ne connaissais personne dans les journaux. J’eus
un moment l’idée d’aller chercher le courriériste aux bureaux de son
journal, _la Presse_ de Schoenburg, afin de tâcher d’entendre là, sans
avoir l’air de rien, si on ne parlait pas d’un complot éventé, de
mesures de police. Une timidité m’arrêta... Il y avait bien au palais un
employé chargé des rapports avec la presse. Mais je le connaissais très
peu; je savais d’ailleurs que toutes les communications sérieuses
étaient faites directement par Herner, et que cet employé était un homme
sans importance et qu’il n’avait que le titre de ses fonctions...
Décidément, je n’apprendrai rien avant le lendemain. J’étais partagé
entre l’idée de rentrer immédiatement, de tâcher de m’endormir le plus
tôt possible pour que cette nuit fût plus vite finie, et le besoin de ne
pas me retrouver seul, de rester longtemps dans cette ouïe
étourdissante, où pourtant je n’évitais rien des obsédantes idées qui
venaient me hanter tour à tour. Je pensais constamment à Tolberg, dont
j’avais, dans une circonstance si grave, trompé la confiance... Je
pensais à ces conjurés qui avaient patiemment préparé cette œuvre
essentielle, pour laquelle ils risquaient leur vie, et je voyais
surtout, comme en un rêve de malade, cette tête ardente de chimiste, que
m’avait décrite Tolberg, cette tête d’apôtre passionné.
... Je l’avais trahi, lui et les autres. Et je me disais que si j’avais
sauvé le ministre, c’était par faiblesse... Mais ce qui me calmait un
peu, c’est que je sentais bien que cet acte de faiblesse, je le
recommencerais encore, je le recommencerais toujours.
Cependant ma trahison n’allait-elle pas les atteindre d’une façon plus
grave? Peut-être avais-je commis un autre crime que de leur dérober leur
victime. Peut-être... certainement le ministre allait chercher à les
atteindre! Mais oui! Il ne pouvait pas faire autrement! C’était une
folie de penser qu’il s’en tiendrait là et que, mis en éveil, il
n’allait pas, pour la sûreté de l’État, pour sa sûreté personnelle,
faire disparaître ce danger permanent, en mettant la main sur les
coupables.
Il n’avait pas, comme moi, des raisons pour les ménager. Je me figurais
sans doute que, pour me faire plaisir, pour ne pas troubler mes
relations avec mes amis, il allait se priver de prendre contre les
conjurés les mesures nécessaires!
Voilà pourtant ce qu’oublient toujours les gens à qui l’on confie un
secret. Ils le répètent à une autre personne, qui a encore moins de
raisons qu’eux-mêmes d’être discrets. A mesure qu’un secret s’éloigne de
son origine, les raisons de ne pas le trahir s’affaiblissent...
J’étais malheureux de ne rien savoir, de n’être pas fixé sur la portée
de mon acte. J’étais comme un chasseur qui a tiré dans la nuit, qui a
cru entendre un cri humain et qui doit attendre jusqu’au jour pour
savoir s’il n’a pas blessé ou tué quelqu’un...
Déjà, dans la rue de la Paix, les passants se faisaient plus rares.
Encore une heure, et j’allais sentir la solitude autour de moi... Je me
dirigeai vers le palais, lorsque quelqu’un me toucha le bras. Je me
retournai brusquement. J’étais un peu troublé, et je ne reconnus pas
tout de suite le lieutenant, neveu de Herner, avec qui j’avais dîné chez
le premier ministre.
Il revenait de permission. Il était allé passer quelques jours avec sa
mère, et s’était, disait-il, tellement ennuyé à la campagne, qu’il
revenait avant l’expiration de sa permission. Il avait hâte de reprendre
pied à Schoenburg, où sa vie désœuvrée le réclamait.
--Mon cher! la campagne! me dit-il avec son accent extraordinaire.
Vraiment vous ne pouvez pas vous figurer! C’est la mort!
Il m’emmena dans un restaurant de nuit. Et je me laissai entraîner. Il
arrivait vraiment au bon moment. Je crois que, cette nuit-là, j’étais
disposé à lasser son noctambulisme, et à écouter ses propos oiseux
jusqu’au jour.
--Vous savez, mon cher, cette petite chanteuse, qui était à l’Alhambra
avant mon départ!... Ah! non! c’est vrai, vous ne l’avez pas connue. Ce
n’était pas avec vous... Elle chante... (il fit une moue dédaigneuse)...
la figure... (autre moue méprisante), mais enfin (geste d’acquiescement
résigné), c’est suffisant. Ici, mon cher, nous ne sommes pas gâtés. Je
pensais qu’elle avait dû quitter la ville, et je l’ai justement
rencontrée en descendant de la gare. Malheureusement, je n’avais pas la
veine, elle doit souper ce soir avec des camarades. Mais je crois que
peut-être elle sera chez elle vers une heure du matin, et que l’on
pourra prendre une tasse de thé. Mon cher, pourquoi vous ne prenez pas
de ce rosbif? Je vous assure; c’est vraiment très convenable. C’est
meilleur que chez mon oncle, ajouta-t-il en riant d’un gros rire...
Mais à propos de mon oncle,--il changea de ton, il prit un air intéressé
qui fixa tout de suite mon attention, et me donna comme un petit
frisson,--à propos de mon oncle, vous ne me parlez pas des nouvelles de
ce soir? Il paraît que cet oncle vient d’échapper à un grand danger.
J’ai vu tout à l’heure l’officier qui est de garde à la prison
militaire. On a arrêté ce soir un des conspirateurs, qui se trouvait
porteur d’un engin. Oui, on l’a trouvé sur la route de Boern, que
suivait tous les soirs mon oncle pour aller voir la vieille
grand’tante... Mais ce conspirateur, vous ne devinerez jamais qui c’est?
C’est une connaissance à moi, mon cher, un garçon charmant, un de nos
attachés à l’ambassade de Paris. Hé parbleu! je crois que vous le
connaissez aussi, c’est le comte de Tolberg...
XIX
Quand j’essaie de me rendre compte à distance de l’impression que firent
ces paroles, je crois me souvenir que j’avais la tête comme vide, et que
ces mots «le comte de Tolberg» résonnèrent en moi, sans que je pusse en
saisir le sens. Je restai là, les yeux perdus et sans pensée, avec
l’impression vague qu’il était arrivé un grand malheur.
--Qui est-ce qui aurait pu se douter de cela? répétait l’officier. On
disait qu’il y avait entre les deux une rivalité de femme. Mais ce petit
Tolberg est fou de s’en aller faire des choses pareilles. Sans compter
que l’oncle n’est pas commode. Une histoire comme cela avec l’oncle,
mais on y laisse sûrement sa tête...
Comment? par quelle monstrueuse combinaison du hasard était-ce Tolberg
qui s’était trouvé sur la route de Boern et non l’homme que, le matin,
le sort avait désigné?
Tolberg m’avait-il menti? Était-ce lui dont le nom était sorti du
chapeau? Me l’avait-il caché pour ne pas m’alarmer, ou pour m’empêcher
de le détourner de son projet?
Mais non, ce n’était pas lui... Je revoyais très bien sa figure du
matin... ce n’était pas celle d’un homme qui ment.
--Vous savez qu’il faut nous dépêcher, si nous ne voulons pas arriver
trop tard chez la petite.
J’étais sur le point de m’excuser, de prétexter une fatigue subite, car
j’avais besoin maintenant de me retrouver seul. Mais le lieutenant
insista tellement que je l’accompagnai, peut-être parce que je craignais
qu’il ne devinât mes terribles soucis. Et je me disais aussi depuis un
instant que le lendemain il faudrait aller en personne, coûte que coûte,
voir Tolberg. Le lieutenant ne venait-il pas de me dire qu’il
connaissait l’officier de garde? C’était sans doute un moyen d’avoir un
accès auprès du prisonnier...
Je tenais à voir Tolberg parce que je voulais tout lui dire. Il fallait
qu’il sût de moi-même que c’était par ma faute qu’il avait été arrêté.
Ce n’était pas seulement chez moi un besoin éperdu de franchise: il ne
fallait pas qu’un autre que moi lui révélât qui l’avait trahi. D’autant
que moi, je pourrais plaider ma cause... Certes, j’étais un grand
coupable, mais j’avais des circonstances atténuantes. Je n’avais pas
trahi pour trahir ou parce que j’y avais un intérêt... Il fallait que
Tolberg se rendît compte de tout cela au moment même où il serait mis au
courant de ma trahison... Car, ces circonstances atténuantes, Tolberg ne
pouvait les imaginer lui-même... On n’excuse un ami que si on a
confiance en lui. Or, le fait de ma trahison devait lui faire perdre
toute espèce de confiance...
Voilà ce que je me disais pendant que l’officier égayait notre route par
toutes sortes de facéties, telles que de racler violemment avec son
sabre les devantures des boutiques, ou de lancer des pierres dans les
vitres des réverbères. Il accomplissait comme des rites ces
plaisanteries consacrées. Il sonna au passage à quelques portes. Mais
comme j’étais trop absorbé pour faire du succès à ces petites
manifestations, il y renonça, et marcha sagement à mes côtés, en
chantant toutefois un air en vogue pour entretenir sa gaîté et ne pas la
laisser s’éteindre.
Nous avions pris quelques rues étroites du vieux Schoenburg, et nous
arrivions sur la place où était l’Alhambra. Elle était, cette petite
place, toute changée, méconnaissable, maintenant que se trouvaient
éteintes les brillantes girandoles du café-concert. Les petites maisons
voisines reprenaient leur âge et leur aspect modeste.
--C’est par ici, dans la seconde rue, me dit l’officier. Vous voyez son
nom sur l’affiche.
A côté de l’affiche du concert, se trouvaient les affiches particulières
des différentes attractions. La chanteuse en question s’intitulait:
Mam’selle Jane; elle chantait en français, en allemand et en anglais...
Cette promenade nocturne, vers des logis inconnus, ressemblait à un
rêve. Je ne pensais plus à rien. Je suivais l’officier. Il frappait
maintenant à des volets. Je ne m’étais pas arrêté, croyant à une
nouvelle farce. Mais il paraît que nous étions arrivés. Au bout d’un
instant, une porte s’ouvrit, et la chanteuse elle-même nous fit entrer.
Elle avait gardé sa jupe courte, qu’elle mettait pour chanter ses
chansons polyglottes, et danser des danses de différents pays. Il
n’était pas aisé de dire à quelle nationalité elle pouvait appartenir.
Et son âge, la couleur de ses cheveux étaient également assez difficiles
à déterminer. Elle ne connaissait de la langue française que les paroles
de ses chansons, et je vis, d’après différents essais de conversation
qu’elle tenta avec le lieutenant, qu’elle parlait très mal l’allemand et
l’anglais. Elle finit par nous dire qu’elle était de New-York; mais nous
sentîmes que ce n’était pas absolument irrévocable.
Elle avait préparé du thé; mais elle n’avait que deux tasses, et
l’officier eut la faveur de boire dans la même tasse qu’elle. Je m’en
consolai en pensant que ma tasse ne servirait qu’à moi.
Mam’selle Jane était venue s’asseoir sur les genoux de mon compagnon,
qui riait d’un gros rire embarrassé, et la baisait sur ses cheveux
blonds ou roux, de provenance incertaine. Au bout d’un instant, il
voulut par politesse qu’elle vînt s’asseoir aussi sur moi, et je dus
m’appliquer à ne pas donner trop d’énergie à mon geste de dénégation.
Je ne sais pas ce que cet officier, dans son for intérieur, pensait de
Mam’selle Jane, mais il sentait bien qu’elle ne me plaisait pas outre
mesure, et son impression personnelle en fut influencée. Cinq minutes se
passèrent dans le silence et dans l’indécision, pour savoir dans quelle
langue on allait prendre congé.
Quand nous sortîmes de là, le lieutenant commença à se moquer de cette
chanteuse; ce qui me déplut un peu, bien qu’à ce moment je fusse assez
loin de ce qu’il me disait. Il semblait qu’il voulût rompre toute
attache avec cette femme, et ne pas garder vis-à-vis d’un «Parisien» la
responsabilité d’une telle présentation. Quand il m’eut reconduit
jusqu’à ma porte, il ne me quitta pas avant que nous ayons pris jour
pour souper avec des amies à lui.
Je compris qu’il allait remuer ciel et terre pour m’amener de jolies
personnes, afin d’effacer de mon esprit la fâcheuse impression qu’y
avait laissée sans doute cette chanteuse de l’Alhambra.
En traversant la cour du palais, je pensais à ce que serait ma journée
du lendemain. Mais j’étais un peu soulagé par la résolution que j’avais
prise d’aller trouver Tolberg, et de lui raconter tout ce qui s’était
passé. Je pensais avec plus d’appréhension à ce qu’il faudrait dire à
Bertha: si Tolberg était homme à me pardonner, malgré la faute que
j’avais commise, je savais bien qu’il n’y avait aucune miséricorde à
attendre de la jeune femme. J’avais perdu son amant; j’étais un être
exécrable, que rien à ses yeux ne pourrait absoudre... Soudain, je
pensai au pli que Tolberg m’avait confié... Étais-je encore qualifié
pour en prendre connaissance? A qui pourrais-je rendre ce dépôt?
Pourrais-je le faire parvenir à Tolberg? Il ne m’avait pas autorisé à le
remettre à Bertha. Le mieux était d’attendre d’avoir vu le prisonnier,
et de lui demander à lui-même qu’il fallait faire de cette lettre.
Oui, mais le jeune homme n’avait-il pas spécifié que je devais ouvrir
l’enveloppe s’il lui arrivait malheur ce soir-là? Ces instructions
concernaient peut-être des mesures à prendre sans retard. Il me semblait
que j’obéissais mieux à la volonté de mon ami, en m’assurant dès le soir
même de ce que pouvait contenir cette enveloppe.
Je ne veux pas par sévérité chercher à ma conduite des motifs trop bas,
mais je crois bien que dans cette lutte d’arguments, ma curiosité
intervint discrètement, et, sans avoir l’air, fit pencher la balance.
Aussitôt que j’eus décidé d’ouvrir la lettre, je montai à ma chambre
avec une certaine hâte. Je me dépêchai, une fois entré, d’allumer ma
bougie et j’allai jusqu’à mon armoire où j’avais enfermé mon coffret.
J’eus une commotion de surprise: l’armoire avait été ouverte, le petit
coffret avait été brisé, la lettre de Tolberg ne s’y trouvait plus...
XX
Vraiment, on n’avait pas idée d’une pareille audace. Et il n’y avait pas
de doute possible: Herner et sa police avaient passé par là.
Je demeurai d’abord comme accablé. Puis je me calmai au bout d’un
moment. Le ministre, par cet acte d’hostilité stupide, se mettait en
guerre contre moi. Vraiment ce n’était pas d’une habile politique.
C’était même un coup d’une imprudence stupéfiante... Il se mettait mal
avec moi, avec moi qui connaissais ses secrets et qui pouvais le perdre
d’un seul mot! Je lui parlerais le lendemain.
Je me couchai rapidement; mais, irrité et énervé, j’eus beaucoup de mal
à m’endormir.
Je recommençai dix fois mon entretien avec le ministre. Je lui parlai
avec une telle animation qu’à plusieurs reprises, incapable de rester au
lit, je me relevai pour parcourir la chambre à grands pas et pour
répéter à voix haute ma diatribe à l’adresse de Herner. Puis je fus pris
d’un grand mal de tête; j’essayai de m’endormir en faisant tous mes
efforts pour oublier mes agitantes préoccupations. Je ne les perdis pas
en trouvant le sommeil. Mes songes se passèrent à chercher Herner, et à
le manquer...
Je ne dormis que trois heures à peine, et je me réveillai sans courage,
effrayé du poids de la terrible journée qui commençait. La veille,
j’avais trop de choses à dire au premier ministre. Je me voyais lui
parlant d’abondance et l’écrasant sous des discours irréfutables. Et
maintenant, mal disposé et faible, je me demandais comment j’allais
commencer ce décisif entretien, si je n’allais pas tout compromettre en
m’y prenant mal, si, en lâchant tout de suite mon arme principale, je
n’allais pas me démunir dangereusement et me trouver sans moyens de
défense quand il s’agirait de sauver Tolberg... Pourtant il fallait
parler dès ce matin. A la vérité, j’avais eu un instant l’idée de ne
rien dire pour le moment. C’était bien toujours cette politique
d’attente--ou de paresse--que me conseillait ma lâcheté matinale.
Mais tout de même je ne pouvais pas ne pas m’être aperçu de la
perquisition--ou du cambriolage--que Herner avait eu l’audace de faire
pratiquer chez moi. Il fallait absolument que ce fût sur un ton
d’irritation ou de digne reproche, obtenir une explication.
Malgré mon indécision et ma crainte, j’avais une certaine hâte de me
retrouver en présence de Herner. C’était de la curiosité; c’était aussi
une satisfaction d’avoir de justes griefs contre quelqu’un.
Je descendis à mon cabinet d’assez bonne heure et j’attendis le ministre
avec une émotion impatiente. La petite pièce claire où je travaillais
était attenante à son bureau. La plupart du temps, la porte de
communication restait ouverte. C’était le baron qui la fermait quand il
recevait quelqu’un. Un moment, je guettai par la fenêtre; mais je
réfléchis qu’il arrivait quelquefois à pied par le jardin. Alors, pour
tromper l’ennui agacé de cette attente, je me mis à faire rapidement ma
besogne quotidienne, à dépouiller les journaux français, que je trouvais
chaque matin rangés sur ma table de travail par les soins du garçon de
bureau.
J’étais arrivé à faire ce travail assez vite. Au début, j’y mettais une
conscience exagérée. C’était complet et confus. Maintenant je me perdais
moins dans les détails. Mon résumé était plus clair et plus court. Les
premiers jours, j’éprouvais un véritable scrupule à ne pas mentionner
certaines nouvelles, qui me paraissaient d’abord sans intérêt et qui
toujours, à la réflexion, prenaient de l’importance.
C’est cette timidité de caractère qui vous empêche de vider un tiroir
rempli de vieilles lettres; on se dit toujours que précisément la lettre
que l’on a jugée insignifiante, et que l’on jette au panier, sera
justement, par la suite, celle que l’on regrettera d’avoir sacrifiée.
J’avais achevé la lecture des journaux, et je commençais à rédiger mon
rapport, quand j’entendis s’ouvrir la porte du cabinet à côté et le
ministre dit quelques mots au garçon de bureau... C’était le moment. Ce
cabinet à côté était effrayant comme un cabinet de dentiste où l’on va
entrer d’un instant à l’autre. Et c’était moi qui donnerais le signal.
Irais-je trouver Herner tout de suite ou un peu plus tard?... Soudain sa
voix se fit entendre.
--Humbert!
Je passai dans son bureau. Il continuait à écrire sans lever la tête.
Au bout d’un instant, il se renversa dans son fauteuil, me regarda
gravement et me dit:
--On s’est servi vis-à-vis de vous d’un procédé inqualifiable. J’avais
envoyé hier chez vous le chef de la police. Car, ainsi que je vous l’ai
dit hier, l’intérêt de l’État me commandait d’avoir des éclaircissements
complets. Cet animal--je vous ai déjà dit que je n’étais servi que par
des brutes--a pris sur lui de se livrer chez vous à une perquisition. Il
m’a rapporté triomphalement un pli qu’il avait trouvé dans un petit
coffret. Il l’avait ouvert et en avait pris connaissance. Ce qu’il
contient est assez grave, puisqu’il émane de l’homme arrêté, qui prend
des dispositions dernières, et qui donne ainsi la preuve que son crime
était prémédité. Je vous rends ce papier, qui était déjà dans les mains
du procureur, et je vous donne l’assurance que je ferai tout mon
possible pour qu’il n’en soit pas fait état dans le procès... Je voulais
vous dire également que j’avais beaucoup réfléchi depuis douze heures à
ce que je vous dois, et que les raisons que j’avais de vous vouloir du
bien ont encore augmenté depuis la journée d’hier. Je ne pourrai pas
l’oublier... Apportez-moi le résumé.
J’allai chercher le résumé sans répondre, et sans penser à quoi que ce
fût. Pendant qu’il parcourait sous mes yeux ma note analytique, je me
dis qu’il fallait tout de même lui parler de Tolberg.
--Monsieur le ministre, vous pensez bien qu’en faisant ce que j’ai fait
hier, j’ai agi sans arrière-pensée, et que je ne cherchais pas à obtenir
une récompense. Cependant il s’est passé cette chose effroyable que mon
acte a causé la perte d’un homme que j’aime beaucoup. Je sais très bien
qu’il vous serait difficile d’arracher cet homme à la rigueur des lois.
Mais je pense cependant avoir acquis le droit d’intercéder en sa
faveur...
--A l’heure qu’il est, me répondit Herner, il m’est impossible de faire
quoi que ce soit. Il est entre les mains de la justice. Et la justice ne
le lâchera pas. Mais je verrai s’il est en mon pouvoir de concilier la
nécessité politique d’un châtiment et le désir que j’ai de vous être
agréable. Terminez-moi ce résumé. Je vous reverrai avant mon départ.
Il m’accompagna jusqu’à ma porte, qu’il referma, ayant probablement du
monde à recevoir. Resté seul, je me mis à repasser dans mon esprit tout
ce qu’il m’avait dit. J’avais d’abord eu une impression de contentement,
en voyant que l’entretien ne prenait pas une tournure hostile. Ce n’est
pas que je redoute les «attrapages». Mais je m’y sens inférieur. Je les
conduis mal, sans aucune progression. Je lâche mes arguments principaux,
et si, même sans être réfutés, ils ne produisent pas sur l’adversaire
tout l’effet que j’attendais, je me sens tout à coup comme un soldat
désarmé, qui a brûlé toute sa poudre. J’étais donc assez heureux de cet
entretien pacifique, et qui semblait tout de concessions. Mais ceci
posé, et en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler que j’avais été
_roulé_.
Il eût fallu ne pas connaître le ministre pour croire un instant que
cette perquisition s’était faite, comme il le disait, sans son aveu. Je
savais fort bien qu’il n’était jamais arrêté dans ses projets par la
crainte de mécontenter les gens; son système, je m’en étais déjà aperçu,
était d’agir d’abord, et de s’excuser après... Il était évident qu’il
cherchait à me ménager, à cause du secret dont j’étais le détenteur.
Je n’avais aucune confiance dans les assurances qu’il m’avait données au
sujet de Tolberg. Il avait évité soigneusement les promesses formelles;
il m’avait parlé de cette affaire avec une prudence très habile, de
façon à me laisser le droit d’espérer, sans prendre aucune espèce
d’engagement.
Cependant, il m’avait laissé voir assez clairement le besoin qu’il avait
de me ménager. Mais si la connaissance de son secret m’était utile comme
une menace, je me demandais avec un peu d’effroi comment il faudrait m’y
prendre si j’avais besoin tout à coup de me servir de cette arme. A qui
devrais-je m’adresser, si l’attitude du ministre m’obligeait à le
trahir?
L’idée de me trouver subitement en lumière m’effrayait beaucoup. Je ne
suis pas dénué d’ambition. Et c’était sans appréhension que, dans mes
rêves de gloire, je me voyais arriver aux plus grands honneurs. Mais
alors j’y arrivais tout doucement, paisiblement, par la force de mon
mérite, et non brusquement par la volonté soudaine du hasard.
XXI
Je résolus, en attendant, de demander au ministre la permission d’aller
voir Tolberg en sa prison. La combinaison à laquelle j’avais songé tout
d’abord, et qui consistait à obtenir l’accès de cette prison par
l’intermédiaire de l’officier de garde, me parut à la réflexion trop
aléatoire. Non, le mieux était de profiter des bonnes dispositions
apparentes de Herner, et de m’adresser carrément à lui.
Je terminai rapidement mon résumé et je frappai à sa porte. Il était
seul dans son bureau. Vraiment, je m’illusionnais beaucoup quand je
m’imaginais dominer cet homme, parce que le hasard m’avais mis en
possession de son secret. Jamais je ne serais maître de lui. Je
l’abordais toujours avec la même timidité craintive. Je dus faire, comme
à l’ordinaire, un grand effort pour entamer la conversation. C’est à
peine si j’entendais les premières paroles que je lui disais. Une fois
que j’étais lancé, mon ton s’affermissait un peu.
--Monsieur le ministre...
Il me semblait que lorsque je lui disais: Monsieur le ministre, il avait
l’air de penser: Allons! qu’est-ce qu’il a encore?
L’idée d’être un importun, que l’on tolère par obligeance ou par
politesse, m’a toujours horriblement gêné.
--Monsieur le ministre, j’ai à vous demander une faveur...
J’essayais, par la façon dont je prononçais le mot faveur,--avec une
certaine fermeté,--d’indiquer que je n’étais pas un solliciteur, que
cette faveur était presque un droit, et que ce n’était que par politesse
que je consentais à employer cette expression... Mais quand j’y
réfléchis, je crois que ces nuances n’étaient perceptibles que pour
moi-même, et qu’elles eussent échappé au plus fin des auditeurs.
--Je ne veux pas vous cacher les liens d’amitié qui m’unissent à Henry
de Tolberg. Vous pouvez vous imaginer la peine que j’ai éprouvée quand
j’ai appris son arrestation. Je vous prie de m’autoriser à aller le voir
dans sa prison.
--Avant de vous accorder cette permission, me dit-il après un instant de
silence, je suis obligé de vous demander si cette visite est une simple
manifestation d’amitié, ou bien si vous avez quelque communication
spéciale à lui faire. Dans le premier cas, si c’est une visite purement
amicale, je vous demanderai de bien vouloir l’ajourner, et la remettre à
quarante-huit heures, afin que le juge ait terminé sa première enquête.
Vous savez qu’il est seul maître d’accorder des permis de visite, et je
ne voudrais pas empiéter sur ses attributions. D’ici deux jours, je
pourrai, sans avoir l’air de venir troubler de mon autorité
l’instruction de cette affaire, lui demander une carte d’accès auprès du
détenu... Maintenant, s’il s’agit d’une communication urgente au comte
de Tolberg, c’est une autre affaire. Vous comprendrez que je ne puis pas
vous laisser aller auprès de lui sans savoir en quoi consiste cette
communication. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai, dans cette affaire
politique, publique, le devoir de tout savoir.
--Je n’éprouve aucun embarras, monsieur le ministre, à vous exposer ce
que je compte dire au comte de Tolberg. Je veux qu’il sache à quoi s’en
tenir sur mon rôle dans cette affaire. Je veux qu’il sache que c’est moi
qui l’ai trahi. Mais je lui dirai pourquoi... C’est en somme une
confession que je veux lui faire. Je suis coupable envers lui. Je veux
qu’il le sache, et qu’il sache dans quelle mesure j’ai pu l’être. Je
serai très soulagé quand je lui aurai dit cela.
--Humbert! Humbert! me dit le baron, avec un accent familier et presque
affectueux. Quel garçon compliqué vous faites! A quoi cela servira-t-il
que vous alliez lui raconter cela? Il ne saura jamais que s’il a été
arrêté, c’est à la suite des révélations que vous m’avez faites. Vous ne
l’avez pas trahi pour le trahir. Vous avez fait votre devoir en me
prévenant du péril qui me menaçait. Et vous ne saviez pas que c’était
sur lui que ça retomberait. Vous n’avez rien à vous reprocher dans cette
affaire-là. Il est absurde d’aller lui faire cette confession...
... En lui disant que le coup est venu de vous, vous allez l’affliger
davantage.
... D’autre part, moi j’ai un intérêt politique sérieux à ce que ces
gens-là et tout le monde croient que ma police a tout découvert. Nous
savons à quoi nous en tenir, nous, sur l’imbécillité de ces limiers.
Mais je ne suis pas fâché de leur donner ainsi un peu de prestige, et de
laisser croire au peuple et aux fauteurs de troubles que le gouvernement
est bien gardé.
... Ah! mon ami, vous voulez vous soulager! Vous ne pouvez pas vivre
avec des remords? Savez-vous qui vous me rappelez? Vous me rappelez ce
pauvre roi que nous avons connu. Il aurait été un profond politique,
s’il avait eu un peu plus de force d’âme. Mais il ne pouvait pas vivre
avec un souci... Il ne faut pas être aussi douillet que ça pour sa
tranquillité d’esprit. On vit très bien avec des soucis. Le tout est
d’en prendre l’habitude. Que d’initiative et de temps on laisse perdre
quand on a peur des soucis et qu’on cherche à les éviter!
Je quittai le baron de Herner en me disant, résigné et presque
satisfait, que je n’étais qu’un enfant auprès de lui. Je me sentais
brisé et un peu lâche. J’avais depuis la veille trop discuté avec
moi-même. Je sentais le besoin de faire en moi un peu de trêve. La
pensée que j’avais trahi Tolberg, qu’il était en prison, qu’il serait
condamné et qu’il mourrait peut-être, cette pensée affreuse était comme
endormie... Je me disais aussi pour le moment, en suivant docilement
l’idée du ministre, qu’il valait mieux ne rien dire à Tolberg, et ne pas
l’affliger du récit de ma trahison.
En somme, Herner me l’avait clairement expliqué: son intérêt n’était pas
de dire à Tolberg que c’était moi qui l’avais dénoncé. Je pensais alors
à lire le pli que m’avait confié Tolberg, et qui avait passé par les
mains du chef de la police. Il ne contenait, heureusement, que des
choses insignifiantes: l’indication de quelques sommes d’argent à
recouvrer, les adresses où il fallait les faire parvenir...
Il me disait aussi de remettre à Bertha quelques objets, des bagues et
des chaînes d’or. Rien ne précisait, heureusement, les relations du
jeune homme et de la jeune femme... Pourtant, il fallait aller la voir.
C’était pour moi une terrible épreuve! J’allais la voir... moi, la cause
de son malheur! quelle figure allais-je faire auprès d’elle?...
Mais, puisqu’il le fallait... il le fallait! comme dit l’autre...
Je me rendis chez elle après déjeuner, et je la trouvai beaucoup plus
courageuse que je n’aurais pensé. Tolberg--je ne sais comment--lui avait
fait parvenir une lettre où il lui racontait en peu de mots qu’il était
pris... mais il ne paraissait pas découragé.
Que pouvait-il espérer, grand Dieu?... Et je reconnus chez Bertha une
confiance qui me fit mal, cette folle confiance que veulent avoir malgré
tout, ceux dont le malheur est irrémédiable.
Enfin Tolberg serait très probablement condamné à mort, et si je
réussissais à obtenir sa grâce, il ne s’en tirerait pas à moins d’une
détention perpétuelle... Lui et Bertha seraient séparés pour toujours;
ils ne semblaient s’en douter ni l’un ni l’autre.
Et c’était moi qui étais cause de tout cela! Cette pensée que je
chassais continuellement rentrait toujours en moi, au bout de quelque
temps, et j’avais toujours, en la retrouvant, la même impression de
détresse.
Oh! comme j’aurais été soulagé si j’avais pu faire ma confession à
Bertha!... me faire maudire par elle!...
Je n’avais pas l’énergie de mon maître, le baron de Herner, cette
tranquillité souveraine avec laquelle il vivait en plein mensonge: il
était aussi confortablement installé dans sa puissance royale que si
elle n’eût pas reposé sur une duperie.
Pourtant cette fiction aurait un terme. D’ici deux, trois ou six mois,
il faudrait agir. Mais Herner était de ceux qui emploient toute leur
force à ne songer qu’au présent... Et, moi, la confiance de Bertha dans
les événements me désespérait. Je ne me consolais pas en constatant en
elle cet état d’esprit. Au contraire, il redoublait ma détresse, car je
voyais à quel point ses espérances étaient précaires!
Elle me dit que Tolberg avait déjà fait choix d’un avocat, un de leurs
amis du barreau de Schoenburg, un jeune homme très écouté et très
avantageusement connu dans le parti libéral.
On connaissait assez son dévouement pour savoir qu’il plaiderait le
procès de Tolberg, et ne chercherait pas à faire une manifestation
politique, utile, sans doute, pour la propagande du parti, mais qui ne
manquerait pas d’être funeste à notre malheureux ami.
J’allais la quitter, et je finissais par être un peu rassuré malgré moi,
gagné par son besoin d’optimisme et par sa vaillance, quand elle me
parla du comte de Herrenstein, leur ami. Et je vis avec désespoir qu’un
des grands éléments de sa confiance était que ce comte de Herrenstein
intercéderait auprès du roi!
Ainsi donc, c’était dans le roi que cette pauvre femme espérait?...
--J’ai écrit, me dit-elle, au comte de Herrenstein... Malheureusement il
ne doit pas être ici en ce moment, car je n’ai reçu aucune réponse à une
lettre que je lui ai envoyée il y a cinq ou six jours et qui a dû le
suivre en voyage.
A ce moment il me vint une idée que je communiquai à Bertha. Je pourrais
peut-être, par une personne que je connaissais, savoir à peu près où se
trouvait Herrenstein. Le comte de Herrenstein était parti avec la sœur
de Mme de Linstein. Peut-être la maîtresse du roi connaissait-elle son
adresse actuelle. Je résolus d’aller la voir dès le lendemain... J’avais
pensé tout à coup que si la conduite de Herner me forçait à «manger le
morceau», c’était au comte de Herrenstein, à l’ami du roi défunt, que
j’irais d’abord tout raconter. Et cet homme, qui m’avait toujours paru
intelligent et réfléchi, me donnerait certainement le meilleur conseil.
XXII
Je n’avais pas revu Mme de Linstein depuis le matin où elle était venue
au palais. Ne recevant aucune nouvelle, elle m’avait écrit une lettre
désespérée que j’avais communiquée au premier ministre. Herner m’avait
alors chargé pour elle d’un faux message du roi, message verbal où Sa
Majesté indiquait pour son retour une date approximative, et
naturellement assez éloignée.
Je me rendis donc le lendemain, dans l’après-midi, au château de
Kreuzach. Il était situé à une lieue de la gare de Mizdagen qui se
trouvait elle-même à une demi-heure de Schoenburg. J’avais prévenu Mme
de Linstein de ma visite, mais comme je craignais qu’elle en conçût une
fausse joie, je lui avais dit en même temps que le message dont j’étais
porteur était à peu près semblable au précédent.
Le lendemain, à la première heure, je pris le train pour Mizdagen. Je me
souviens qu’il y avait dans le compartiment un gros homme blond, accablé
de chaleur. Il contemplait la campagne comme s’il ne devait plus jamais
la revoir, d’un regard profond et alangui de jeune captive. De temps en
temps, par désœuvrement, il empoignait un journal, tout plein, je le
devinais, de nouvelles du complot, et il le lisait, lui, citoyen du
Bergensland, avec une belle indifférence de matière gouvernable.
Quand le train entra en gare de Mizdagen, je vis de l’autre côté de la
barrière Mme de Linstein, qui m’attendait dans sa voiture, et j’eus, en
la voyant, un mouvement d’étonnement charmé. Ce n’était plus du tout la
femme vieillie et fatiguée que j’avais rencontrée à Schoenburg. Avec sa
claire robe d’été, son grand chapeau blanc, c’était une femme de trente
ans, svelte et souple. Peut-être lui fallait-il son cadre habituel, ce
pays de Kreuzach où elle ne sortait jamais? Il m’avait semblé déjà que
la robe qu’elle portait à Schoenburg était d’une coupe un peu ancienne,
tandis qu’à Kreuzach, je la retrouvais habillée avec un goût parfait.
C’était l’endroit où elle vivait; c’est à ce décor habituel que
s’accommodait instinctivement sa mise.
Elle me prévint tout de suite que je dînerais avec elle au château,
qu’il y avait un train à dix heures et demie du soir, et qu’au besoin,
elle me ferait reconduire à Schoenburg par sa voiture.
--J’étais heureuse, me dit-elle avec fougue, heureuse, heureuse, quand
j’ai reçu votre lettre. Je pensais, sans doute, que vous m’apportiez des
nouvelles du roi, mais j’étais aussi contente de vous revoir.
Elle n’était pas seulement jeune de visage et d’allures. Elle avait un
sourire et un abandon de petite fille, et ce n’était pas pénible comme
chez certaines dames âgées qui jouent au petit enfant: c’était d’une
ingénuité et d’une innocence éternelles.
Je n’eus pas besoin de lui demander le renseignement que j’étais venu
chercher; ce fut elle qui me le donna dans la conversation. Elle avait
précisément reçu des nouvelles de sa sœur et du comte de Herrenstein. Sa
sœur lui disait qu’ils étaient encore à Londres, mais qu’ils allaient
partir tout de suite pour l’Écosse ou pour l’Irlande; ce n’était pas
encore fixé.
--Monsieur de Herrenstein, me dit-elle, a un peu les goûts vagabonds du
roi, mais il est toutefois moins bohème... Je me souviens d’un voyage
que Charles XVI et moi nous avons fait en France. Il avait tellement
acheté de tableaux, de tapisseries et de vieux meubles, qu’il ne lui
restait pour ainsi dire plus d’argent, et comme nous ne voulions pas
écrire ici, nous avons voyagé en seconde classe, pour ménager, jusqu’au
retour, les quelques centaines de francs que nous avions encore... Le
roi, figurez-vous, avait pris le nom de comte de la Sourdière, un nom
qu’il avait trouvé dans un livre... Mais c’était encore un trop beau
pseudonyme pour le train que nous menions. A Avignon, nous avons entendu
un garçon d’hôtel dire à un de ses camarades: «Ça, un comte! Il est
comte comme moi!» Je le répétai au roi qui en rit beaucoup, et qui,
désespéré de ne pas avoir la noblesse d’allure nécessaire, prit
dorénavant le nom de Capionnet.
«Herrenstein, quoique plus terne est aussi un nomade, et elle doit être
bien désorientée, ma petite sœur, qui est une personne fort tranquille.
Elle a perdu, il y a deux ans, son mari, une espèce de gentilhomme
chasseur, un homme très laid, très rude, qui ne lui parlait jamais. Ce
qui ne l’a pas empêchée de le pleurer comme une pauvre petite bête
abandonnée.
«Aussitôt ses affaires de succession terminées, elle a vendu ses terres,
et nous lui avons trouvé ce château de Reinig qui est tout près d’ici.
Le roi avait beaucoup d’amitié pour elle. Quant au comte de Herrenstein,
il lui faisait une cour assez vive. Je ne pensais pas, toutefois, que
les choses iraient aussi vite, et quand j’ai appris qu’ils étaient
partis ensemble j’ai été stupéfaite et même un peu vexée. Marie est un
peu plus jeune que moi, beaucoup plus jeune, et ce départ ressemblait à
une petite trahison.»
Mme de Linstein continua de parler ainsi pendant le déjeuner, qui fut
fort agréable.
Ce château de Kreuzach était d’ailleurs une résidence d’un charme rare.
Le petit salon intime où nous déjeunions ne donnait pas sur le petit
jardin traditionnel et ennuyeux, orné comme des pantoufles en
tapisserie. Il prenait jour sur une espèce de cour de ferme où vivaient
des quantités de poules de races naines et de petits coqs dorés,
somptueux et gracieux comme des petits maîtres... Mme de Linstein aimait
beaucoup regarder les animaux, sans faire aucune réflexion, simplement
pour les voir remuer et vivre, pour jouir du caprice de leurs allées et
venues, de leurs arrêts soudains, de leurs effarements gratuits, de
leurs cris arbitraires.
--C’est le roi, me dit-elle, qui m’a donné ainsi ce goût des êtres
vivants. Quand nous voyageons ensemble, nous restons pendant des heures
entières à des terrasses de café, à voir passer les gens que nous ne
connaissons pas et dont nous imaginons la vie. Il me dit souvent qu’il
est un souverain dans le genre de Néron, aussi répréhensible aux yeux
des hommes d’État sérieux, mais, ajoute-t-il, plus pratique et, somme
toute, un peu moins bête. «Il n’est vraiment pas nécessaire de mettre le
feu à Rome, disait-il, pour voir dans la vie des choses intéressantes.»
Notre après-midi se passa à parler du roi. A force de dissimuler,
j’oubliais qu’il n’existait plus. Et puis je pensais moins au roi qu’à
Mme de Linstein. Je ressentais auprès d’elle la même impression
qu’auprès de Bertha. J’étais bien heureux qu’elle fût si attachée au
roi--ou à son souvenir--afin de n’être pas obligé de lui faire la cour.
Ainsi je pouvais subir son charme en toute tranquillité, sans avoir la
préoccupation de me dire: «Si je ne fais pas la cour à cette aimable
dame, que va-t-elle penser de moi?»
J’admirais à quel point j’avais pu me tromper sur son compte. Dès notre
première entrevue, je l’avais jugée d’une tendresse très attachante,
mais d’une séduction périmée, et très impropre désormais à distraire un
esprit exigeant. J’ai été longtemps, comme beaucoup de gens, une victime
du besoin de juger. Je ne pouvais pas m’empêcher de donner une cote à
chaque personne avec qui j’entrais en relations. Il était urgent de me
former tout de suite une opinion sur son intelligence et sur sa valeur
morale. De même, quand on me demandait mon appréciation sur quelqu’un,
il m’eût semblé déshonorant de ne pas en fournir une sur l’heure,
complète et bien conditionnée. Jamais je n’aurais osé ruiner mon renom
de dégustateur rapide, en répondant que je ne connaissais pas
suffisamment cette personne, et que j’attendais de l’avoir vue une ou
deux fois avant de porter un jugement sur elle. Le pis est que ces
jugements hâtifs se réforment difficilement. L’important pour nous est
que, par la suite, les actes ou les paroles de la personne jugée ne
soient pas en désaccord avec notre verdict. Ou bien nous préférons ne
pas tenir compte de ces actes, pour ne pas risquer de nous démentir, ou
bien nous leur donnons une interprétation qui soit plus en conformité
avec le dossier de la personne incriminée. Rien n’égale notre hâte à
donner force de loi aux jugements que nous portons sur notre prochain,
surtout s’ils sont défavorables.
Je dois me rendre cette justice que je revenais assez facilement sur mes
appréciations quand je n’en avais pas fait part à quelqu’un d’autre qu’à
moi-même. En ce qui concernait Mme de Linstein, je n’eus aucune peine à
modifier ma première impression, et je la modérai même avec joie.
Elle me parlait avec un parfait abandon. Elle me disait même des choses
qu’elle ne s’était jamais dites à elle-même, qui gisaient confusément en
elle et que ma présence l’aidait à formuler.
--Je vois bien maintenant, disait-elle,--et je m’en suis
particulièrement rendu compte depuis qu’il n’est plus ici,--je vois à
quel point j’ai dû «embêter» le roi... Non, je ne vous demande pas de
geste de dénégation. Je sais très bien que je ne vous fais pas l’effet
d’une femme «embêtante». Mais lui, je l’ai embêté: le mot n’est pas trop
fort. C’est très délicat, vous savez, la garde d’un amant. C’est aussi
compliqué que la garde et l’éducation d’un enfant. Les hommes voudraient
nous persuader qu’il faut les laisser libres. Mais ce sont eux qui le
disent. «On est tout disposé à fuir, affirment-ils, la domination d’une
femme trop exigeante et trop jalouse, tandis qu’on ne trahit pas une
maîtresse, dont la confiance vous a touché.» La vérité est qu’on la
trahit avec toutes sortes de remords, mais qu’on ne s’en prive pas.
«Si j’aime le roi, me dit-elle encore, ce n’est pas parce qu’il est un
roi. Peut-être ai-je commencé à l’aimer pour cela. Après, je n’y ai plus
pensé, et je l’ai aimé «parce que c’était lui», et chaque jour
davantage. Je ne dis pas qu’à l’origine je n’aie pas rêvé de venir à la
Cour, d’être la Reine,--réelle ou effective,--mais au fur et à mesure
que je l’ai aimé, j’ai senti le besoin de l’avoir à moi davantage, et
j’ai pensé qu’il serait mieux à moi, si je n’allais pas à la Cour,
d’autant, ajouta-t-elle, avec son petit air d’enfant têtue, d’autant
qu’à la Cour il aurait vu «des femmes», et que ce n’était pas la peine».
Elle avait prononcé ce mot: _des femmes_, de la façon la plus amusante,
comme on parle d’êtres dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que
chez cette femme de grand sens et de sensibilité affinée, il y avait un
_autre_ petit être indomptable, qu’on ne changeait pas, avec qui on ne
discutait pas, et qui avait dû--non pas ennuyer--mais fortement embêter
le roi. Et je pensai que Mme de Linstein me mentait peut-être ou se
mentait quand elle me présentait comme un système réfléchi ce besoin de
possession continuelle et exclusive.
Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du complot. Comme je ne
pouvais tout lui dire, et lui révéler quelles armes j’avais contre le
premier ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet; il m’est
impossible d’entamer avec des amis un sujet de conversation sur lequel
je suis obligé à des réticences.
Une heure avant dîner, la voiture vint nous prendre pour nous faire
faire un tour dans une forêt fraîche et noire qui se trouvait près du
château. J’en rapportai une impression de tristesse, à la pensée que
Charles XVI était mort, que l’espoir de cette femme serait à jamais
trompé, et que jamais, comme elle en formait le projet, je ne pourrais
venir passer des journées, dans cette heureuse retraite, avec elle et ce
roi délicieux. Mais il n’y avait rien d’immédiat à craindre, et ce dont
je souffre surtout, c’est de l’approche du malheur, et de la nécessité
d’agir.
Après le dîner, Mme de Linstein vint me reconduire à la gare. Elle était
tout près de moi dans la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de
lui prendre la main. Je m’étais dit soudain que le roi était mort et que
cette femme n’était à personne. C’était aussi grossier que cela. Il y a
chez moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage. Heureusement pour
moi, il n’a pas beaucoup d’énergie... Je pris la main de Mme de
Linstein... Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment... Je me
penchai vers elle, et je vis son bon sourire amical. Nos deux êtres
sauvages ne s’étaient pas rencontrés.
XXIII
Ce petit incident, tout intime, me gâta ma journée,--pas longtemps
d’ailleurs,--car si je suis assez clairvoyant dans la façon de me juger,
je ne suis pas d’une sévérité extrême, et je me pardonne facilement.
D’ailleurs, d’autres préoccupations plus graves allaient m’assaillir,
car à Schoenburg les événements s’étaient précipités pendant le temps
qu’avait duré ma visite à Kreuzach.
En rentrant dans la capitale, je m’étais rendu dans la rue de la Paix,
où l’on devait me connaître, car je m’arrêtais tous les soirs à la
Grande-Taverne, après avoir stationné à la devanture du marchand de
tabac qui, maintenant que je le connaissais davantage, me paraissait
moins somptueux. Après avoir rêvé devant les boîtes de cigarettes
historiées et dorées, et devant les cigares à deux francs cinquante,
enfermés dans des tubes de verre, je me décidais, d’ordinaire, à faire
un tour, pour me dégourdir les jambes; mais j’avais à peine dépassé
d’une vingtaine de pas la devanture de la Grande-Taverne, que je
ressentais une petite fatigue qui m’obligeait à revenir sur mes pas et à
atterrir à la même table du coin, qui m’était toujours laissée libre,
peut-être par quelque superstition populaire.
Devant moi, un vieil homme boiteux passa, en criant les journaux du
soir. Je lui remis une pièce d’agent. Après un assez long calcul, et
après avoir fait séjourner dans sa bouche une autre pièce plus petite,
avec quelques sous, il me rendit toute cette monnaie humide. Puis il
reprit sa course, en boitant avec un entrain nouveau.
A la première page de la _Schoenburger Zeitung_, je vis une nouvelle
sensationnelle: le Parlement était convoqué pour la fin de la semaine,
et la Haute-Cour de justice devait juger Tolberg et ceux de ses
complices que l’enquête pourrait découvrir jusqu’au jour de la
convocation.
Je voyais bien le plan du ministre: le jugement que rendrait la
Haute-Cour serait sans appel, et la condamnation des conspirateurs
aurait ainsi plus d’importance. Elle contenait en soi, si elle était
sévère, une approbation de la politique ministérielle. Aussi Herner
ferait-il son possible pour qu’une condamnation capitale fût prononcée
contre mon malheureux ami.
Je ne devais pas soustraire une minute à l’accomplissement de ma tâche,
qui était de sauver celui que j’avais mis en péril. Certes, ma démarche
au château de Kreuzach, je l’avais faite pour Tolberg, mais il me
semblait que j’y avais pris trop de plaisir et consacré trop de temps.
Voilà comme je suis! Je passe des journées entières dans la nonchalance,
puis, tout à coup, le remords de ma paresse me saisit, et je suis pris
d’une activité fiévreuse, bousculée, et le plus souvent stérile...
Le ministre ne gracierait pas Tolberg, c’était certain. Sans doute, il
ne se mettrait pas en état d’hostilité ouverte avec moi. Il imaginerait
quelque subterfuge pour rendre la grâce impossible, ou ferait
sournoisement précipiter l’exécution, comme il avait fait pour le soldat
Hassen... Il s’arrangerait avec moi après. Il savait que j’étais de
composition assez facile...
Il me semblait toujours lire en lui le mépris qu’il avait de moi et de
ma valeur comme homme d’action.
Dès demain, je partirais pour l’Angleterre, et je retrouverais le comte
de Herrenstein. Je passerais par Ostende et Douvres: j’y serais en
quarante heures.
Je me levai pour rentrer chez moi, et j’avais déjà jeté au garçon la
petite pièce encore mouillée que m’avait remise le marchand de journaux,
et déjà le garçon avait sorti d’entre ses lèvres une autre pièce de
cuivre, que je préférai lui abandonner...
A ce moment se dressa devant moi un personnage très troublé et très
agité; c’était mon domestique suisse, le collectionneur de
timbres-poste. Il attendit que le garçon se fût éloigné, puis il me dit
à demi-voix:
--Il faut que je parle à Monsieur... tout de suite. Seulement, il
vaudrait mieux qu’on ne me voie pas avec Monsieur...
Je pensai que le meilleur endroit pour nous rencontrer était l’hôtel de
Vienne, où j’irais prendre une chambre pour la nuit. Je dis donc à mon
suisse de s’y rendre en tâchant de dépister les gens qui pouvaient le
suivre. Moi, de mon côté, avec les mêmes précautions, je gagnerais
l’hôtel par un chemin différent.
Il me dit encore avant de me quitter:
--Comme Monsieur ne rentrera probablement pas au palais après ce que je
lui dirai, il pourra emporter son petit coffret, que j’ai avec moi. J’ai
pris également ce portefeuille que Monsieur avait laissé dans son
veston.
Je remerciai le brave suisse de son zèle, d’ailleurs inutile; car,
depuis la fameuse perquisition si énergiquement désavouée par le baron
de Herner, je ne laissais plus rien d’intéressant dans le petit coffret.
J’avais pris sur moi la lettre qui contenait les dernières dispositions
de Tolberg. J’avais déposé deux mille francs dans une banque de
Schoenburg, qui m’avait remis un carnet de chèques. Je portais sur moi
le reste de mes économies, soit quatre ou cinq cents francs.
J’avais donc tout ce qu’il fallait pour prendre la fuite.
Je demandai rapidement au suisse:
--Dites-moi, en deux mots, de quoi il s’agit. Vous me donnerez des
explications plus détaillées quand nous serons à l’hôtel.
--On veut arrêter Monsieur, me répondit-il.
On a beau s’y attendre un peu, une pareille phrase est toujours
désagréable à entendre.
XXIV
Nous nous séparâmes. Il se rendit à l’hôtel en suivant les quais, et moi
je passai par la vieille ville dont les rues tortueuses convenaient
mieux à un homme traqué. Tout en marchant, je me disais que Herner avait
choisi en somme le meilleur parti, et en tout cas celui qui s’accordait
avec sa politique habituelle. Il me faisait emprisonner pour raison
d’État. Il reculait l’instant où je comparaîtrais devant le juge
d’instruction jusqu’au jour où le procès de Tolberg serait terminé, et
mon malheureux ami exécuté. A ce moment, il en serait quitte,
pensait-il, pour me faire des excuses, pour me raconter par exemple que
le juge lui avait forcé la main, en lui représentant que le fait de
détenir chez moi les dernières volontés de Tolberg, l’inculpé, faisait
de moi un homme suspect, qu’il valait mieux mettre en lieu sûr. Puis,
après s’être ainsi excusé, il me comblerait de présents compensateurs, à
moins que, pendant ma captivité, il ne trouvât un moyen définitif de me
réduire éternellement au silence.
J’avais souvent pensé que le baron de Herner était capable de tout, et
qu’il pouvait me faire disparaître pour toujours... J’étais un témoin
bien gênant pour lui, et vraiment c’était de sa part une bienveillance
surprenante que d’avoir toléré jusqu’à ce moment cette continuelle
menace suspendue au-dessus de son œuvre.
J’arrivai à l’hôtel sans avoir vu de figures suspectes sur mon passage.
D’ailleurs, il commençait à être très tard, et il n’y avait personne
dans les rues. Seule, une silhouette me fit tressaillir... J’avais
aperçu devant l’hôtel un homme qui marchait de long en large... Ce
n’était que mon brave suisse que je reconnaissais toujours assez mal au
premier abord... Je demandai au veilleur de nuit une chambre. Je
craignis d’abord de ne pas l’obtenir, parce que je n’avais pas de
bagages. Mais je m’aperçus que l’air méfiant de ce veilleur venait de
son ennui d’être réveillé. Il monta avec moi au deuxième; je lui donnai,
chemin faisant, toutes sortes d’explications pour justifier mon manque
de bagages. J’avais mon appartement en réparations, et j’étais obligé de
venir passer un jour ou deux à l’hôtel... Mais j’ai rarement rencontré
un confident d’une telle indifférence; c’en était presque blessant. Je
crus bien faire en demandant également une chambre pour mon suisse:
heureusement, il n’y en avait pas. C’était, en effet, une assez mauvaise
idée que de l’empêcher d’aller coucher au palais, où son absence,
coïncidant avec la mienne, eût sans doute été remarquée. Ce que j’en
disais, c’était pour que le veilleur ne s’étonnât pas de le voir rester
avec moi à conférer dans ma chambre. Mais ce veilleur ne s’étonnait et
même ne s’occupait de rien.
Depuis que nous avions causé à la taverne, et qu’il avait vu
l’importance que j’accordais à ses révélations, mon ami le suisse
s’était pénétré de l’intérêt de sa tâche. Il parlait avec un air de
grande perspicacité, en faisant de petits yeux fins.
--Vers trois heures, ou plutôt vers quelque chose comme trois heures
dix, il est venu au palais un homme de la police, qui a demandé après
Monsieur. C’était tout justement un des hommes qui s’étaient permis de
venir fouiller, l’avant-veille, dans les affaires de Monsieur. Il s’est
donc adressé à moi avec un air de rien, et m’a demandé où était
Monsieur, et si Monsieur était pour rentrer bientôt; moi, comme de
juste, j’ai dit que je n’en savais rien. Seulement cet homme de police
était allé dans les cuisines parce qu’il connaissait une fille qui est
par là, même qu’il plaisante un peu avec elle. La fille lui a donné à
boire et il s’est mis à bavarder.
Ce suisse avait habité Paris pendant quelques années; il avait été
employé dans un restaurant des Ternes. Aussi, son français, qu’il
parlait avec un fort accent allemand, se distinguait par de belles
tournures faubouriennes.
--Moi, j’avais bien vu où il s’en allait, et je l’avais pisté. De sorte
que la fille de cuisine, avec qui on est bien camarades tous les deux,
m’a dit tout ce qu’il a bavardé, et qu’il comptait revenir jusqu’à tant
qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait, et qu’il y aurait du nouveau dans
la maison.
«Alors moi, comme Monsieur pense, j’ai eu peur pour Monsieur. Je ne
savais pas du tout où prévenir Monsieur. J’ai été bien content que
Monsieur ne revienne pas dîner. Dans la soirée, comme l’homme est revenu
tournailler dans la cour, je suis sorti du palais. Je voulais rester par
là, aux alentours, pour empêcher Monsieur de rentrer. Mais j’ai vu
d’autres vilaines figures qui se promenaient dans les coins de rue. Je
me suis dit que si on me voyait guetter Monsieur, bien sûr qu’on me
soupçonnerait de quelque chose. C’est alors que j’ai eu l’idée que
Monsieur venait de temps en temps prendre le café à cette taverne, où je
l’avais vu bien des fois en passant. J’ai donc pu trouver Monsieur, et
je crois que ce n’était pas inutile...»
Je serrai la main de ce fidèle serviteur, et je le retins quelques
instants pour arrêter mon plan de campagne. Puis l’idée me vint de
prévenir Bertha de mon départ. J’envoyai donc le suisse chez elle, avec
un mot. Je savais qu’elle avait un concierge très dévoué et que nous ne
risquions pas d’être trahis. Et je recommandai à mon homme de venir tout
de suite me donner la réponse. Mes fenêtres donnaient sur la rue. Je
resterais en observation de façon qu’au cas où il n’aurait pas de
message important à me remettre de la part de Bertha, il n’eût pas
besoin de se faire ouvrir la porte de l’hôtel par ce veilleur avide de
sommeil.
Pendant son absence, j’examinai différents projets de fuite.
Le moyen le plus pratique était de prendre le train. Mais il était
évident que Herner aurait du monde à la gare pour ne pas laisser partir
ainsi son ami Humbert, et insister, par des moyens énergiques, pour le
faire rester dans le Bergensland.
M’en aller en voiture jusqu’à une petite station de la ligne, c’était
une grosse perte de temps; le train rapide en effet, ne s’arrêtait, une
fois Schoenburg passé, qu’assez loin de la capitale. Il faudrait
attendre le train omnibus qui mettrait très longtemps à me conduire
jusqu’à la prochaine gare importante.
Et puis, toutes ces combinaisons n’empêchaient pas l’arrêt forcé à la
gare frontière, et là, je trouverais mille dangers...
Partir à bicyclette jusqu’au pays voisin le plus proche était encore une
idée, mais il aurait fallu faire cinquante-cinq kilomètres après être
sorti de cette damnée capitale qui se trouvait dans une espèce de
bas-fond. De quelque côté que l’on franchît les remparts, il fallait
monter deux ou trois kilomètres de côte escarpée, et une fois là haut,
on n’était pas au bout de ses peines. Ce n’étaient que côtes abruptes et
descentes rapides. Je devrais faire les montées à pied pour ne pas
m’épuiser, et les descentes de même, pour ne pas me casser le cou...
Dans ces conditions, il était presque aussi pratique de ne pas se
charger d’une bicyclette et de s’en aller à pied... Mais cinquante-cinq
kilomètres... Je n’étais pas entraîné à ce genre d’exercice, n’ayant
rien de ces proscrits intrépides, dont la vie se passe en périlleuses
évasions et en fuites héroïques.
Le suisse revint quelque temps après, me rapporter un mot de Bertha où
elle me souhaitait bon courage. Puis je pris congé du fidèle serviteur.
Nos mains se joignirent avec une émotion un peu traditionnelle.
J’avais songé un instant à m’en aller avant le jour, mais il y avait
dans les rues des rondes d’agents qui me remarqueraient mieux à cette
heure trouble. D’autre part, je ne pouvais pas rester très longtemps à
l’hôtel, car je pensais que tous les hôtels et garnis seraient
certainement fouillés à la première heure... Pourtant je me résolus à
attendre. Je tombais d’ailleurs de fatigue et je m’étendis sur le lit,
simplement pour reposer mes membres, et décidé à ne pas m’endormir.
Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Je promenai des regards
égarés dans cette chambre inconnue. Puis je me rappelai brusquement que
j’étais traqué. J’avais sans doute perdu un temps précieux. La visite
des gens de Herner dans les hôtels avait dû commencer. Peut-être leur
avait-on signalé l’arrivée d’un voyageur suspect...
Je descendis avec précaution, et je vis que le vestibule était encombré
de gens, mais le bruit de leurs voix n’avait rien d’inquiétant. C’était
une bande de touristes qu’un employé d’agence menait comme un troupeau.
Si je me joignais à eux? On n’aurait sans doute pas l’idée d’aller me
chercher au milieu de cette compagnie. Ils s’apprêtaient à prendre le
train. Restait à s’enquérir de la direction qu’ils comptaient prendre et
à demander au conducteur de l’expédition s’il lui était possible
d’accepter un voyageur supplémentaire en cours de route.
Mais je vis tout de suite qu’il était assez difficile de parler à cet
homme considérable et fort affairé. Il était d’ailleurs d’une politesse
obséquieuse, vous écoutait quelques secondes avec une grande attention,
en caressant sa barbe blonde, puis, brusquement, s’excusait en gestes
désespérés d’être obligé de vous quitter un instant, un tout petit
instant... On croyait tenir, cet être brumeux et insaisissable: tout à
coup sa longue barbe fuyait loin de vous... Ce ne fut qu’à la cinquième
ou à la sixième reprise que je pus savoir de lui qu’il s’en allait avec
des Anglais du côté de la frontière nord. Il parlait un français
indigent, où le mot «certaiment, certaiment» revenait plusieurs fois par
phrase. Je crois qu’avec son air de ne pas comprendre, il avait
joyeusement adopté cette combinaison d’emmener, sans en référer à sa
Compagnie, ce touriste supplémentaire qui lui verserait directement les
frais de son voyage.
Quelques instants après, je montai dans le grand omnibus qui attendait
la bande pour la conduire à la gare.
Mais à peine le véhicule s’était-il mis en marche que je fus saisi d’une
crainte subite. Évidemment, à la gare, je serais protégé par les gens
qui m’entouraient, mais le succès n’était pas certain...
C’était précisément parce que les policiers de Herner n’étaient pas des
gaillards extrêmement malins, que le jeu avec eux était difficile et
incertain. Pouvait-on savoir d’avance ce que ces mauvais joueurs
s’aviseraient de prévoir ou de deviner?
Je fis arrêter l’omnibus, en expliquant hâtivement au chef de
l’expédition que j’avais oublié des papiers importants à l’hôtel, que
j’allais retourner les prendre avec une voiture, et que je les
retrouverais tous à la gare.
On me descendit place de l’Hôtel-de-Ville, et je fis au monsieur blond
un signe amical qui voulait dire pour lui: «Au revoir!» et pour moi:
«Adieu! Adieu!»
Ma fuite commençait donc par une fausse manœuvre, et j’étais un peu
humilié vis-à-vis de moi-même dans mon orgueil de tacticien. Je finis
par avouer qu’il était tout de même très bon d’avoir eu recours à cette
voiture d’agence pour sortir de l’hôtel.
Qui sait s’il n’y avait pas, dans la rue, quelque mouchard qui épiait ma
sortie et à qui ainsi j’avais pu échapper?
Cependant le problème de mon évasion restait entier. J’étais arrivé tout
doucement sur un pont, au point de la ville où j’étais certainement le
moins caché. Soudain mes regards tombèrent sur le fleuve où glissaient
constamment des trains de bateaux. Peut-être trouverais-je un bateau à
vapeur pour me conduire dans une grande ville de l’État voisin... Mais
si les embarcadères étaient surveillés...
C’est alors que l’idée me vint de m’embarquer sur un des longs radeaux
qui transportent des bois. Je descendrais le fleuve vers le nord jusqu’à
une des prochaines stations du bateau à vapeur. Et je prendrais le petit
steamer qui me conduirait assez rapidement jusqu’à Ruitz, la capitale de
l’État voisin, où je serais à l’abri des atteintes de Herner.
Cependant, avant de descendre sur la berge, je crus bon d’envoyer un mot
au premier ministre pour l’informer de mon départ qui ne devait pas,
jusqu’à nouvel ordre, ressembler à une fuite. J’entrai dans un bureau de
poste voisin et j’écrivis à Herner une de ces lettres à timbre double
qui sont en usage à Schoenburg, et qui correspondent à nos _petits
bleus_ de Paris.
Je dis au ministre que j’étais obligé de demander un congé de deux jours
pour une affaire privée d’une haute importance. Je m’excusai de n’avoir
pu l’attendre pour obtenir l’autorisation de m’absenter, mais le temps
m’avait pressé... A mon retour, je me réservais de lui donner par le
détail les raisons de ce départ précipité.
J’ajoutais que je reviendrais avant trois jours. Si j’avais indiqué un
laps de temps plus grand, ma lettre n’eût pas gardé le caractère de
«plausibilité» que je désirais lui conserver.
Les bateaux qui se trouvaient amarrés à la rive avaient l’air d’avoir
renoncé à la navigation et s’être fixés là pour toujours. Il semblait
que rien ne vécût dans cette cité marinière, honnis un homme peu vivant,
obèse sous sa casquette galonnée, et qui marchait lentement au bord du
fleuve... Je me méfiais des personnes qui, par des ramifications
quelconques, se rattachaient à l’administration du Bergensland. Et je me
dirigeais dans une autre direction, quand j’aperçus derrière des
tonneaux un tout petit enfant dont l’extrême jeunesse me parut
rassurante, et qui avait toute chance de ne pas être un suppôt de
Herner. Je demandai à ce petit, en langue du pays, si quelque bateau
devait quitter le port dans la matinée. Mais il répondit à mes questions
avec une prolixité qui m’accabla. Puis il me fit signe de le suivre
jusqu’à d’autres tonneaux, entre lesquels je découvris un homme d’un
grand âge, que l’on avait mis au sec à cet endroit. Ce vieillard, avec
beaucoup moins de paroles, arrivait à être tout aussi inintelligible que
son jeune compagnon.
Il fallut donc me rabattre, au mépris de toute prudence, sur l’homme à
casquette galonnée. Je lui demandai, d’un air détaché, s’il n’y aurait
pas moyen de faire une petite promenade sur le fleuve dans un de ces
bateaux marchands.
Il me répondit que j’aurais meilleur temps de prendre le bateau à
vapeur,--ce que je savais fort bien.
Très embarrassé, je dis: Oui! Oui...
Puis l’idée me vint de dire à ce brave douanier (ou garde-côtes, ou
employé de la Régie) que la fumée du bateau me donnait mal au cœur. Ce
qui le fit rire énormément. Il me conseilla de l’accompagner pour faire
un tour sur le port, où certainement nous trouverions un bateau en
partance.
Nous vîmes, en effet, tout près du pont, sur un bateau, deux sacs de
charbon remuer, s’animer peu à peu sur un tas d’autres sacs analogues.
Mon compagnon s’adressa à eux, malgré leur état quasi-léthargique. Ils
répondirent qu’ils attendaient un remorqueur et qu’ils seraient partis
d’ici dix minutes.
Le médium continua ses questions en leur demandant s’ils voulaient
emmener un monsieur qui désirait voir la rivière. L’un des sujets
répondit une petite phrase que je compris mal, mais où il était question
d’un litre.
Le médium me dit: «Ils veulent bien vous emmener, vous en serez quitte
pour leur payer la goutte.»
C’était, pour un homme traqué, s’en tirer à bon compte. Il me semblait
que tout le monde connaissait ma situation de fugitif, et que le moindre
secours devait se payer d’une bourse pleine d’or.
Quand je sus que je partirais dix minutes après, il me sembla que ce
court laps de temps me serait fatal et qu’il me paraîtrait interminable.
Comment l’occuper?
J’offris un verre au fonctionnaire. Une petite buvette s’apercevait
parmi les tonneaux. Je l’invitais à m’y accompagner, et je vis tout de
suite que dans ce modeste établissement il était loin d’être un inconnu.
Ces dix minutes me parurent non pas un siècle, mais simplement les trois
quarts d’heure qu’elles durèrent réellement. Nous étions entrés à la
buvette pour faire une petite collation, manger un morceau de fromage et
du pain; mais j’avais compté sans l’appétit du fonctionnaire. Il fit
sortir des flancs de cette humble construction toutes sortes de trésors
qu’on ne pouvait y soupçonner: de courtes saucisses froides, du poisson
frit, une boîte de thon mariné, de la graisse d’oie, du bœuf fumé... On
entendit le sifflet du remorqueur, mais il envoya un gamin pour dire que
l’on m’attende, et il me força à finir avec lui toutes ces provisions
indigestes. Je mangeai pour ma part le moins que je pus mais
suffisamment pour me donner des inquiétudes; ce n’était vraiment pas un
régime pour un proscrit en fuite, et qui ne doit pas être retardé dans
son expédition par des préoccupations de digestion.
Enfin j’arrivai à payer la patronne, et nous nous levâmes. Mais il
voulut à toute force me conduire jusqu’au bateau. Il marchait maintenant
encore plus lentement, soit qu’il fût un peu alourdi par ce repas, soit
qu’il tînt à me raconter avant mon embarquement l’histoire complète des
personnes qui tenaient la buvette, leurs parentés, leurs succès
commerciaux et leurs revers.
XXV
Je m’attendais à essuyer les reproches des deux hommes du bateau
charbonnier, pour retarder ainsi leur voyage. Mais leur vie n’était que
retards continuels, subis avec la plus grande patience. Je vis que
l’équipage s’était augmenté d’une femme du peuple aux cheveux jaunes, et
d’un petit garçon de quatre ans aux cheveux blancs. On avait sorti en
mon honneur deux chaises de paille qu’on avait placées auprès d’un tas
de charbon. Je remarquai avec désespoir que le bateau se trouvait
entouré de tous côtés par d’autres bateaux et je me demandai comment il
allait sortir de là. En écartant les uns, en repoussant les autres, on y
arriva cependant, et bientôt nous nous éloignâmes de la rive en glissant
sur l’eau si lentement que nous n’avions pas l’air de marcher, que nous
franchissions les ponts sans nous en apercevoir, et que nous nous
trouvâmes tout à coup dans la campagne sans avoir eu l’impression de
quitter Schoenburg.
C’est à partir de ce moment que je commençai à sentir un peu
d’agacement, parce que je n’avais rien à faire, aucune décision à
prendre pour le moment, et des résolutions assez graves à examiner pour
plus tard.
Je regardais la femme aux cheveux jaunes qui faisait du filet. L’un des
hommes était monté à bord du remorqueur; l’autre homme, à quelques pas
de moi, taillait un morceau de bois avec son couteau.
Je me dis tout à coup que les rives du fleuve devaient être fort belles,
je les regardai et les trouvai belles en effet. Pendant quelques
instants je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur un bateau
qui glissait lentement entre deux rives agréables.
Cependant il fallait se préoccuper de la suite. A quel endroit
pourrais-je prendre le bateau à vapeur? Avait-il déjà passé? ou s’il
n’avait pas passé, ne nous rattraperait-il pas avant le prochain
embarcadère? J’interrogeai l’homme du bateau. Il me dit posément:
--Le bateau a passé quand nous étions en train de quitter le pont.
Et comme je réfléchissais aux conséquences de ce retard, il interrogea
de loin sa femme.
--C’est-y que le bateau à vapeur a passé?
Elle répondit avec une grande sûreté:
--Mais non, qu’il n’a pas passé!
Il me regarda et me dit:
--C’est qu’il n’a pas passé...
Je lui demandai:
--Est-ce qu’il ne va pas passer devant nous avant le prochain
embarcadère?
Il me répondit:
--Oh! non, monsieur! Il ne nous passera pas. Il n’y a certes aucun
danger qu’il nous passe. Vous pouvez être tranquille, monsieur. Et il
ajouta:
--C’est suivant où que c’est, l’embarcadère...
Je poursuivis:
--Vous n’avez aucune idée de l’endroit où peut être l’embarcadère?
--Si, monsieur, répondit-il, je sais très bien. Et il cria à sa femme:
--Sais-tu où qu’c’est, la prochaine station du bateau à vapeur?
La femme fit: Non! de la tête.
--Non, monsieur, fit l’homme, je ne peux pas vous dire...
Cependant nous arrivions dans un de ces villages de grande banlieue qui
dressent au bord de l’eau quelques buvettes et des brasseries. Nous
aperçûmes deux pontons qui devaient bien servir à quelque chose. On fit
signe à un remorqueur de stopper. On héla une petite barque, et je pris
congé de l’homme au couteau en lui glissant une large pièce.
--Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du vapeur... Vous voyez
que j’avais raison! Nous arrivons juste!...
Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il avait raison. Je me dépêchai
de descendre dans la barque. Il me semblait que ce vapeur qui
s’approchait du ponton ne m’attendrait jamais. Mais je vis bientôt
qu’avec lui, comme avec les hommes du bateau charbonnier, on pouvait
prendre son temps.
A peine avait-il touché le ponton que je me précipitai à bord, en
bousculant presque des personnes qui débarquaient. Mais une fois que je
fus sur le pont, s’écoula un temps tellement long qu’il me sembla qu’il
n’était plus question de départ, et s’il n’était pas resté du monde sur
le bateau, j’aurais pensé que nous étions au point terminus.
J’étais énervé; les circonstances étaient mal choisies pour que je pusse
me faire à toutes les lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à
chaque instant que je n’étais pas en sûreté tant que nous touchions à la
rive, et je m’attendais à voir surgir des cavaliers qui feraient signe
au bateau de ne pas s’éloigner du bord.
Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand soulagement, et j’eus un peu
de tranquillité d’esprit pour regarder autour de moi. C’était un vapeur
de dimensions très modestes. Le personnel du bord se composait d’un
capitaine qui se tenait à la roue; d’un chauffeur invisible, et d’un
vieillard, le plus loup de mer de la bande, dont les fonctions ne
nécessitaient pas cependant une expérience navale considérable, car
elles consistaient simplement à poinçonner des billets.
J’étais le seul passager de la plate-forme réservée. A l’arrière, toute
une famille de touristes s’était endormie, accablée par la beauté des
rives. L’avant était assez bien garni. C’étaient surtout des gens de la
campagne: une paysanne avait à côté d’elle un panier qui gloussait. Ça
sentait bon les œufs crottés...
Au fur et à mesure que le bateau s’éloignait de la ville, les stations
s’espaçaient, les aspects du paysage variaient sous un ciel un peu
nuageux. Nous traversâmes un bourg amusant, dont les maisons avaient
l’air de petites vieilles curieuses accourues des deux côtés de la
rivière pour voir passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres
inutiles sur une eau, toujours la même, entre des plaines uniformes dont
on aurait pu, sans inconvénient, supprimer d’énormes morceaux.
Nous devions arriver vers quatre heures à Sinshausen, la ville
frontière. C’était du moins ce qu’indiquait un document placardé à bord
et qui s’intitulait de la façon la plus arbitraire: _Horaire du bateau_.
Il indiquait, pour les différents embarcadères de la route, des heures
de passage, en dehors de toute réalité, et des noms de stations
inconnues sur n’importe quelle ligne de bateaux du monde.
Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq heures. A cet endroit, le
fleuve, rigide comme un canal, s’en allait sans dévier pendant quelques
kilomètres, et j’aperçus, de très loin, le ponton de la ville-frontière.
Dès lors, je fus pris d’une angoisse terrible, et je me dis que j’aurais
dû descendre du bateau à la station d’avant, qui se trouvait à quatre
lieues de la frontière. J’aurais bien trouvé une carriole pour me
transporter en lieu sûr. Comment n’avais-je pas songé à cela? Mon
signalement n’était-il pas aux mains de ces personnes mystérieuses dont
je voyais la toute petite silhouette noire sur le ponton?
Je fus sur le point de faire une démarche imprudente auprès du timonier,
et de lui offrir de l’argent pour me déposer sur la rive avant notre
arrivée au ponton.
Heureusement, je fus arrêté par cette idée que les gens du ponton
pouvaient me voir opérer ce débarquement. Je fus donc un peu soulagé,
selon mon habitude, quand je fus bien persuadé que le mal était fait et
qu’il était trop tard pour y porter remède.
Cependant, le ponton approchait toujours, et les silhouettes se
précisaient. Mon inquiétude diminuait un peu en constatant que ces trois
personnes--elles étaient bien trois--semblaient remuer nonchalamment,
aller de droite à gauche.
Il me sembla que si elles m’avaient attendu, elles seraient figées sur
place, ainsi que j’étais, sur le bateau; elles auraient eu les yeux
fixés sur le vapeur qui s’approchait, comme mes yeux à moi restaient
fixés sur le ponton. Il est vrai que l’instant d’après je pensais
exactement le contraire, et je me dis que cette attitude paresseuse
était sans doute préméditée... Il était temps que le bateau arrivât...
Quand il fut à cent pas du ponton, je m’aperçus qu’une des silhouettes
incriminées était une vieille femme qui balayait le ponton et que les
deux autres étaient des employés de cette Compagnie de navigation, ainsi
que leur nonchalance inimitable aurait dû m’en avertir... Mais je n’en
avais pas fini avec mes angoisses. Bien qu’il n’y eût aucun voyageur à
embarquer dans cette petite station, le bateau s’y éternisait. Je fus
sur le point de descendre dans la ville et de gagner la frontière à
pied. Cependant aucune ombre inquiétante ne s’entrevoyait à l’horizon.
Ce fut seulement au moment où nous quittions la rive que j’eus une
alerte sérieuse. Des gens tournaient en courant le coin de la rue, en
faisant signe au capitaine d’arrêter... Mais il s’agissait tout
simplement d’un petit paquet dont une femme du pays voulait nous
charger.
Quand le bateau eut gagné le milieu du fleuve, je me sentis envahi d’un
bonheur incroyable. J’avais pu quitter le Bergensland!... J’aurais voulu
faire des folies, me promener voluptueusement sur le pont, avec un gros
cigare aux lèvres, moi qui ne fumais jamais!
A ce moment, je pensai que je devais avoir faim. Il n’y avait rien à
manger à bord. Le bateau allait s’arrêter dans une station très proche,
au ponton-frontière du pays où nous étions.
Je trouvai à cette station une petite buvette convenablement fournie en
bière, en pain et en jambon. Le bateau resta assez longtemps, mais cette
fois, il me sembla qu’il partait trop tôt, tant je goûtais la
tranquillité de cette halte exempte de périls.
Le nombre des passagers de la plate-forme réservée ne s’était pas
augmenté. J’étais toujours seul, n’ayant comme compagnon que le peu
loquace capitaine, qui, aux rares questions que j’essayais de lui poser,
répondait, sans me regarder, par des petites phrases courtes, que je ne
tentais pas de comprendre, n’ayant fait l’interrogation que par
sociabilité, et sans attacher le moindre intérêt à la réponse.
Il était près de huit heures quand le bateau arriva enfin à Ruitz, au
point terminus. Depuis longtemps, des chantiers de bois, des usines
annonçaient l’approche de la grande ville. Puis, ce fut la glissade
lente, presque solennelle, entre deux quais anciens, bordés de parapets
de pierre. Le bateau se mit à mugir. Une cloche lui répondit, sur la
rive, pour appeler les déchargeurs. Notre petit vapeur prenait tout de
suite une importance, et avait l’air de quelqu’un...
XXVI
Il est dans ma nature de ne pouvoir pas plus supporter la quiétude que
l’inquiétude. Je prends assez bien mon parti d’un gros ennui bien défini
et «arrivé»; mais les menaces de la destinée m’affolent; et aussitôt
qu’elles cessent, ce calme et ce silence m’effraient et je pense tout de
suite à ce qui pourrait survenir de nouveau. Aussitôt que je fus rassuré
sur le succès de ma fuite, je fus obligé de penser à Tolberg, et je me
dis qu’il ne fallait pas perdre un moment pour gagner Londres, faire mes
révélations au comte de Herrenstein, et mettre tout en œuvre pour
arrêter par un coup de théâtre le procès de mon ami.
Le comte de Herrenstein était vraiment la seule personne à qui je pusse
me confier. Je lui remettrais entre les mains le secret dont j’étais
porteur... Je trahissais maintenant Herner pour Tolberg, comme j’avais
trahi Tolberg pour Herner.
S’il était prouvé que Herner était un imposteur, la justice ne suivrait
pas son cours, dès qu’il serait établi que la convocation du Parlement
signée soi-disant du roi, émanait du premier ministre, toute la
procédure de la Haute-Cour serait, de ce fait, viciée. Il faudrait
recommencer le procès, et les juges, sans doute, auraient moins de
sévérité contre les ennemis d’un fourbe et d’un usurpateur qui,
lui-même, serait certainement traduit en justice.
La disgrâce de Herner, c’était l’arrivée au pouvoir de la princesse de
Bavière, c’est-à-dire du parti de Tolberg.
Après avoir quitté le bateau, j’errai pendant quelques instants, un peu
au hasard, dans les rues de Ruitz. Je n’avais pas dormi la nuit
précédente, et j’étais comme une loque. Et malgré moi je songeais avec
terreur à la nuit qu’il faudrait passer dans le train. Mais il se trouva
que le sort m’accorda le répit que je n’aurais pas voulu me donner. Le
rapide était passé une heure auparavant, et le prochain ne passerait que
le lendemain matin, à huit heures.
Une heure après je reposai dans une chambre confortable du Grand-Hôtel
de Ruitz.
Le lendemain, en partant à l’heure dite, par l’express qui devait trente
heures plus tard me déposer à Ostende, je trouvais que ça me manquait un
peu de n’avoir plus à mes trousses les limiers du baron de Herner.
J’avais hâte d’arriver à Londres, et je ne pensais qu’au terme du
voyage. Cette journée de chemin de fer qui serait suivie le lendemain
d’une journée de chemin de fer et de bateau, la pluie qui ne cessa de
tomber, le sommeil exaspérant d’un vieux monsieur qui était dans mon
compartiment, tout cela me faisait presque regretter mon petit bateau.
Puis, je pensais que ma vie de cour était sans doute terminée; que je
n’avais pas beaucoup d’argent devant moi, qu’il faudrait retourner à
Paris, que je me retrouverais seul dans la vie, que je n’avais pas de
compagne, et que,--c’était là le plus triste,--je ne tenais même pas à
en avoir une...
J’étais déjà allé à Londres. Je m’y étais plu beaucoup. Les théâtres,
les restaurants, la vie des rues m’amusaient. Je n’y avais pas fait un
long séjour, et je m’étais bien promis d’y retourner; mais les
ressources me manquaient pour cela. Maintenant le destin m’y renvoyait
dans des conditions vraiment désagréables, avec une tâche à accomplir.
Je ne jouirais pas de la ville. Il était probable qu’aussitôt les
révélations faites, je retournerais tout de suite avec Herrenstein à
proximité du Bergensland.
De nos jours, les voyages sont trop longs, parce qu’ils sont plus courts
que naguère. Jadis un voyage, c’était une partie de la vie.
Maintenant, un voyage en chemin de fer, qu’il dure dix heures ou deux
jours, est un entr’acte qui sépare deux phases de notre existence. C’est
de la vie qui ne compte pas, de la vie sacrifiée. Cette impression de la
longueur du voyage, on l’a bien davantage quand on se rend à un endroit
pour y accomplir une action précise. Il semble que l’on n’arrivera
jamais au bout de cette journée inoccupée, et si l’on a le malheur de
compter le temps, c’est interminable. Les heures ont soixante minutes,
dont chacune est aussi longue qu’une heure. On est pris de désespoir en
songeant à ce qui vous reste à «tirer», et il nous semble miraculeux que
cela puisse finir.
J’arrivai à Douvres le lendemain, vers deux heures, par une pluie
infatigable. Cette bonne pluie anglaise était allée chercher notre
bateau à Ostende et l’avait accompagné jusque sur les côtes
britanniques.
Le train de Londres était rangé contre un mur. On rencontrait deux ou
trois employés qui avaient l’air de ne s’occuper de rien, mais le
service se faisait tout de même. Et le train partit quand il le fallut,
avec quelques minutes de retard, afin de n’avoir pas l’air de raffiner
sur l’exactitude.
J’arrivai à Londres, et je quittai tout de suite la gare, léger comme un
voyageur sans bagages. Je n’avais qu’un petit sac de voyage. Un cab me
conduisit pour Easton Hôtel, où j’avais hâte d’arriver pour demander si
le comte de Herrenstein était toujours là.
Ce fut un grand soulagement quand on m’apprit qu’il n’avait pas quitté
Londres. Il était sorti pour le moment; il faisait une promenade en
voiture, mais il avait dit qu’il reviendrait pour le dîner. Il dînait
d’ordinaire vers huit heures et demie, dans ses appartements.
J’avais déjeuné d’assez bonne heure sur le bateau d’Ostende. J’allai
prendre mon repas du soir dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais
résolu de voir Herrenstein dès le soir même. J’allai me poster devant la
porte, pour voir le comte à sa descente de voiture.
Puis je réfléchis qu’il serait peut-être gêné d’être aperçu par moi,
s’il était en compagnie de quelque femme. Je dis donc à un jeune homme
pâle qui se tenait au bureau:
--Quand le comte de Herrenstein rentrera, vous me ferez prévenir dans ma
chambre.
--Mais, monsieur, me répondit-il, il doit être rentré.
Je lui fis alors passer ma carte avec un mot. Je m’excusai de le
déranger, et je l’avertissais que j’avais une communication très grave
et urgente à lui faire.
En somme, tout s’était passé sans encombre depuis mon départ de
Schoenburg. Je n’avais subi que des retards insignifiants, et j’avais la
chance de retrouver à Londres, sans avoir besoin de prolonger mon
voyage, l’homme que j’étais venu chercher...
Cependant, l’employé que j’avais envoyé chez le comte de Herrenstein ne
redescendait pas, et je commençais à être un peu étonné, car je
m’attendais à être reçu tout de suite et avec empressement...
Un quart d’heure se passa... Peut-être ne tenait-il pas à me voir?
Pourquoi donc? Par quel mystère que je ne soupçonnais pas?... Peut-être,
après tout, n’avait-on pas fait la commission... J’allais envoyer un
autre messager, quand l’employé redescendit et me fit une réponse bien
étonnante: le comte ne pouvait pas me recevoir ce soir, et il me
demandait de lui donner par écrit des détails complémentaires sur
l’objet de ma visite.
J’envoyai un bout de billet: je ne pouvais m’expliquer que de vive voix.
J’insistai sur le grand intérêt privé et politique qu’il y avait à me
recevoir au plus tôt. Si j’avais fait spécialement le voyage de
Schoenburg à Londres c’était--le comte le pensait bien--pour une affaire
des plus sérieuses.
Comme ce comte de Herrenstein se faisait prier! Pour qui me
prenait-il?... Je n’étais tout de même pas le premier venu, et j’avais
parlé à d’autres personnages!...
Peut-être l’avais-je jugé trop favorablement, et avais-je eu le tort de
le considérer comme un homme de confiance à qui je pouvais dévoiler des
secrets aussi capitaux... N’était-ce qu’un amateur d’art distingué,
légèrement snob?... Aurait-il un bon conseil à me donner dans cette
terrible affaire? Mais j’avais fait le voyage; il fallait lui parler
maintenant... D’ailleurs, c’était le seul salut qui me restait...
Cependant, l’employé apparut au haut de l’escalier, et me dit que je
pouvais monter.
Les appartements de cet hôtel étaient meublés avec une élégance
française un peu surannée. Le salon, où je fis encore une station assez
longue, et qui était attenant à la chambre du comte, s’ornait d’une
table de palissandre et de chaises en bois doré, capitonnées en satin
rouge. L’Hôtel Easton était un vieil hôtel cossu, et je comprenais assez
que le comte l’eût choisi pour un voyage clandestin.
Au bout d’un quart d’heure environ, la porte s’ouvrit et je vis paraître
une jeune femme en peignoir blanc, blonde, petite, assez grasse, et qui
ne ressemblait que d’une façon assez lointaine à Mme de Linstein.
Cette personne, qui s’exprimait en français avec une certaine
difficulté, avait un air poli, mais un peu hostile. Elle me dit que le
comte était très souffrant, et qu’il me priait, si c’était possible, de
lui confier à elle tout ce que j’avais à dire... Je répondis avec une
courtoisie un peu froide et légèrement impatientée, que les secrets que
j’apportais n’étaient pas les miens, et qu’il ne m’était possible de les
confier qu’au comte de Herrenstein. La dame garda un instant le silence,
puis elle disparut à nouveau dans la chambre à côté. Nouvelle attente
énervante. Je finissais par penser que je ne verrais jamais le comte de
Herrenstein.
La porte, au bout d’un instant assez long, se rouvrit. Je vis apparaître
une seconde fois la jeune femme. Elle avait un air embarrassé... Elle
allait m’introduire auprès du comte de Herrenstein. Puis elle ajouta,
d’un air plus gêné encore:
--Le comte est très souffrant. Il ne peut pas supporter la lumière... Il
vous prie de l’excuser s’il vous reçoit dans l’obscurité...
C’était vraiment un peu déconcertant, mais en somme cela pouvait
s’expliquer. Ce qui m’inquiéta le plus, ce fut le ton un peu bizarre de
la dame quand elle me posa ces conditions.
N’était-ce pas un faux comte de Herrenstein que j’allais rencontrer dans
cette chambre... Les imaginations les plus folles me passèrent par la
tête.
Je me laissai cependant conduire jusque dans la chambre, et je pris
place sur un fauteuil. Le comte était en face de moi, et je ne voyais
rien dans cette pièce parfaitement noire. La lumière du salon n’y
pénétrait pas, car les deux pièces n’étaient pas attenantes, comme je
l’avais cru: un petit cabinet les séparait.
N’était-ce pas imprudent de parler?... Avais-je vraiment devant moi le
comte de Herrenstein?... Je me lançai subitement dans mon récit, pour
faire cesser en moi toute indécision. Puis, le plus lentement que je
pus, je racontai ma visite au château royal le matin du jour où le
ministre et moi nous avions trouvé la maison vide. Je dis l’inquiétude
de Herner en voyant que Sa Majesté n’était pas rentrée, surtout après
les renseignements qu’il avait reçus sur les complots anarchistes. Puis,
j’arrivai à notre expédition pour retrouver le roi. J’eus un moment
d’hésitation, quand il fallut parler de notre horrible découverte, car
je m’étais souvenu à ce moment des liens d’amitié qui unissaient
Herrenstein au roi défunt, et je baissai la voix pour lui annoncer cette
vieille et affreuse nouvelle... Dès que je parlai des débris de la
voiture, il me sembla qu’il remuait et je sentis son attention aux
aguets dans les ténèbres. Je continuai d’une voix plus basse encore; je
parlai des ossements, de ce qui restait des deux hommes... Ses soupirs
oppressés devinrent des sanglots. J’entendis alors une phrase dont je ne
m’expliquai pas le sens; une voix désespérée répétait: «Herrenstein est
mort! Herrenstein est mort!»
Je me levai:
--Mais alors vous n’êtes pas?...
Il ne me répondit point, mais il tourna un bouton d’électricité, et
j’aperçus devant moi, sur un fauteuil, les traits décomposés, les yeux
malheureux, Sa Majesté Charles XVI, roi du Bergensland...
XXVII
Le jour où le roi s’était décidé à quitter son château et à disparaître
pour un temps indéterminé, sa liaison avec Marie, sœur de Mme de
Linstein, durait depuis longtemps déjà.
Le roi, je l’ai dit, était faible, et il aimait les femmes. Il eut un
moment de folie un soir qu’il la reconduisait de Kreuzach au château
voisin...
Marie n’avait jamais eu d’ami dans sa vie. Elle s’attacha imprudemment à
cet homme tendre, si riche d’esprit, si inventif dans la câlinerie, si
distrayant vraiment, et qui animait tant la vie d’une femme que les
heures passées loin de lui paraissaient vides et désolées. Ce fut
bientôt pour elle un besoin impérieux d’être toujours avec lui, de
l’avoir tout à elle. En somme, cette même maladie de jalousie qui
possédait sa sœur aînée,--sa sœur et tant d’autres,--une jalousie
sauvage et sans merci, s’éveilla dans son cœur. Mme de Linstein, pour
défendre son bien, faisait aux autres femmes une guerre farouche. Marie,
ennemie insoupçonnée, lui fit une guerre aussi âpre pour lui prendre son
amant et le garder tout à fait à elle. L’affection ancienne, le
sentiment familial très profond qu’elle avait pour Mme de Linstein, tout
cela fut réduit à rien. Elle combattit sa rivale avec d’autant plus de
succès que l’autre, ne se doutant de rien, se trouvait sans défense.
Pour détourner les soupçons de la maîtresse en titre, on avait imaginé
un flirt entre la jeune femme et le comte de Herrenstein qui, dans cette
affaire, n’était que le confident du roi. Chaque soir, Herrenstein
reconduisait Marie au château de Reinig. La jeune femme, en s’en allant,
embrassait sa sœur, et tendait la main au roi, et le sensible Charles
XVI était torturé, en voyant la détresse qu’exprimait le visage de
Marie, navrée de le laisser ainsi «avec une autre».
Depuis longtemps, chaque fois qu’ils pouvaient se trouver ensemble,
c’était entre eux des scènes déchirantes. Elle le suppliait de l’emmener
avec lui pendant quelques semaines, pour recommencer avec elle un de ces
voyages qu’il avait fait jadis avec Mme de Linstein et dont celle-ci,
avec une cruauté inconsciente, avait tant parlé à sa jeune sœur.
Le roi avait passé des heures abominables à refuser d’abord, à promettre
enfin, à souffrir du remords d’avoir promis.
Tout ceci se passait au moment où j’étais à Schoenburg et où j’avais été
présente au roi. Les paroles mystérieuses qui s’étaient échangées entre
Charles XVI et le comte de Herrenstein le jour de mon arrivée au
château, cet entretien secret, avaient trait à ces débats douloureux.
Puis comme il fallait en finir, comme il ne supportait plus cette vie, à
la suite d’une scène presque tragique qui s’était passée au château de
Reinig, il avait, excédé, décidé de partir brusquement, en chargeant
Herrenstein de deux messages: l’un pour Mme de Linstein, l’autre pour le
baron de Herner.
Le roi avait pris le train le même soir avec Marie, pendant que le
malheureux Herrenstein montait dans le landau royal que les nihilistes
attendaient au passage dans la carrière abandonnée.
L’explosion avait tout anéanti: le messager et les messages. La lettre
qu’il portait à Herner, celle qu’il devait remettre à Mme de Linstein,
et où le roi indiquait à sa maîtresse qu’une raison politique
mystérieuse l’obligeait à s’en aller. C’était en somme la même défaite
que nous avions trouvée, le ministre et moi, quand il s’était agi de
calmer les inquiétudes de Mme de Linstein. Il allait justement, au
moment où j’arrivais à Londres, écrire au ministre pour lui dire qu’il
prolongeait son voyage, et mes révélations, comme bien l’on pense,
modifièrent ses projets.
Le baron de Herner n’eut donc pas la surprise de recevoir la lettre d’un
mort... Mais il ne perdait rien pour attendre, et on lui ménageait
d’autres stupéfactions.
Quand le roi m’eut tout raconté, il fit venir son amie. Il l’avait priée
de le laisser seul avec moi, en lui disant qu’il se passait des
événements graves à Schoenburg. C’est pendant ces quelques instants
qu’il me fit toutes ces confidences, comme au seul ami qu’il eût au
monde. Je crois qu’il eut un grand soulagement de trouver un ami qui fût
un homme. Il avait eu pendant quelques semaines quelques moments très
malheureux, et il n’avait rien osé en laisser paraître pour ne pas gâter
chez Marie la joie de l’avoir à elle sans partage.
Mais lui ne supportait pas le remords d’abandonner ainsi Mme de
Linstein.
Il eût voulu prendre le temps de préparer la jeune femme à l’idée de son
retour à Schoenburg. Je sentis qu’il fallait être énergique à sa place.
Je lui représentai que Marie était déjà préparée par ma visite. Les
nouvelles que j’étais censé apporter fournissaient, pour justifier notre
retour immédiat, des raisons impérieuses, et que nous ne pourrions plus
retrouver les jours suivants.
On fit venir la jeune femme, et le roi lui dit devant moi que le
lendemain même il était obligé de retourner dans ses États.
Elle le connaissait, et savait bien que si même il était disposé à
rester avec elle, s’il retournait là-bas, il ne romprait pas tout de
suite avec Mme de Linstein. Elle se disait donc qu’au moins pendant
quelque temps, il lui faudrait se priver de vivre avec le roi... Elle
nous écouta sans mot dire, en hochant faiblement la tête. Puis elle
sortit de la chambre...
XXVIII
--Qu’est-ce que vous dites, Mossieu? me demanda avec un fort accent
allemand le baron de Gentz, qui représentait, à Londres, l’État du
Bergensland... Est-ce que vraiment c’est possible... Sa Majesté serait à
Londres?... Non, Mossieu, je ne puis croire...
Et il tournait dans ses courtes mains gantées de gris perle la lettre
que m’avait confiée le roi. Il se résigna enfin à l’ouvrir, et son nez
écrasé se mit à soupirer d’émotion dans la touffe de sa moustache et de
sa barbe...
--Oui, oui, il faut aller tout de suite au ministère des Affaires
étrangères... le ministre lui-même je dois voir pour cette affaire. Si
la jeune femme s’est tuée cette nuit, si la police est déjà prévenue, il
n’y a aucun temps à perdre, Mossieu, pour arrêter cela. Oui, oui,
Mossieu, nous l’arrêterons, dit-il en haussant les épaules, comme si
j’avais mis en doute sa puissance... Mais à la vérité, quelle surprise,
Mossieu, que le bien-aimé souverain soit à Londres!...
Il ajouta que certes il viendrait le voir avant une heure.
Je lui dis alors que le roi préférait ne recevoir aucune visite, qu’il
viendrait lui-même à l’ambassade dans le courant de l’après-midi. Mais
il priait l’ambassadeur de ne dire un mot à qui que ce fût de sa
présence à Londres, sauf au ministre anglais, si c’était nécessaire.
J’ajoutai que sous aucun prétexte il ne fallait en référer à Schoenburg.
A la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur, ne m’avait fait aucune de
ces observations, mais c’est moi qui avais pris cela sous ma
responsabilité. Je me formais peu à peu; je prenais de l’initiative;
j’acquérais des qualités d’homme d’État.
Quand je rentrai à l’hôtel, je trouvai le roi à la place où je l’avais
quitté, auprès du lit où gisait la jeune femme. Cette nuit même, au
moment où il me reconduisait après notre conversation, nous avions
entendu un coup de feu. Aussitôt qu’elle avait su qu’elle ne vivrait
plus avec le roi, Marie avait couru à la mort comme un prisonnier court
à une porte ouverte. Elle n’avait laissé sur sa table aucun mot d’écrit.
Elle savait très bien que l’on comprendrait.
Ce n’était pas une méchante femme, mais elle voulait être heureuse à
tout prix, et ce besoin avide, comme animal, d’être satisfaite, l’avait
rendue coupable de toutes les cruautés. Ainsi elle montra qu’elle
n’avait pas la force de renoncer au bonheur.
Ce qui sauva le roi, c’est qu’il était le roi. Mais si sa vie n’avait
pas été occupée par d’autres choses que par l’amour, je crois qu’il se
serait tué, lui aussi, plutôt que d’aller retrouver, auprès de Mme de
Linstein, un autre remords. Mais il n’était pas un amant autant que
Marie était une amante. Quand l’amour prend ces pauvres êtres désœuvrés,
il les prend tout entiers.
XXIX
La veille au soir, je n’avais pu que parler assez brièvement au roi. Il
avait lu dans les journaux les grands événements du Bergensland. Il
avait eu connaissance de la convocation du Parlement, et il s’était dit
que Herner agissait bien en poursuivant cette affaire avec rigueur.
Comme il laissait toujours à son premier ministre une grande initiative
et une grande liberté, il ne s’était pas étonné qu’il eût utilisé, pour
convoquer la Haute-Cour, les blancs-seings qu’il lui avait laissés.
A la vérité, il avait été un peu étonné de ne recevoir aucune nouvelle
du ministre, car dans le message qu’il avait chargé Herrenstein de
porter au château royal, il donnait deux adresses où des télégrammes
pouvaient lui être adressés par Herner, en cas de besoin urgent.
Il s’était dit cependant que le ministre avait dû agir avec rapidité et
n’avait pas eu le temps de prendre l’ordre du souverain, dans une
circonstance évidemment d’une haute gravité, mais où l’avis du roi
n’était pas douteux.
Herner était sûr, étant donné les idées de Charles XVI, esprit libéral,
mais monarque, en somme, assez ferme, que les mesures énergiques prises
par le Gouvernement seraient certainement approuvées par le roi.
Le silence de Herrenstein l’avait d’autant moins surpris que le comte,
d’après leurs conventions, ne devait écrire ou télégraphier que dans le
cas d’un gros ennui. L’absence de nouvelles signifiait: bonnes
nouvelles.
Le roi me donna l’assurance que la peine capitale qui serait
certainement prononcée contre Tolberg serait commuée en un bannissement
perpétuel. Il ajouta qu’il prendrait telles dispositions pour que Bertha
pût suivre son ami dans son exil.
J’emmenai le roi le plus tôt que je pus loin des tristes souvenirs de
l’hôtel Easton. Mais je comprenais bien qu’il ne pouvait pas rentrer
tout de suite à Schoenburg et retrouver Mme de Linstein à qui il
faudrait cacher toute sa douleur.
Nous restâmes quelques jours à Bruxelles. Charles XVI était dans un tel
état d’esprit qu’il n’eût pas toléré la vie des champs. Dans la vie des
villes, sa tristesse était moins accablante; il jouissait malgré lui de
tout ce qu’il voyait des hommes et des choses. Il avait une faculté
singulière pour reconstituer la vie des gens rien qu’en les voyant
passer... C’est cette faculté de profiter des êtres, de prendre plaisir
à leurs gestes, de saisir tout leur charme apparent ou caché, qui
faisait de lui un amant si attaché, si constant et si naturellement
infidèle. Sa passion était d’une clairvoyance admirable; il distinguait
en une femme toutes ses séductions qui le retenaient très sûrement à
elle. Mais il était sensible à d’autres charmes pour peu qu’il s’en
approchât. L’être aimé était aimé par lui mieux que par n’importe quel
amant, mais il n’était pas aimé exclusivement. Ses maîtresses avaient
peut-être raison de le garder aussi jalousement, comme un Turc garde ses
femmes.
Je me souviens qu’un soir où il avait été particulièrement triste, il
m’avait dit avec une sincérité profonde que jamais il ne goûterait plus
de joie dans la vie. Ce soir-là, nous nous rendîmes ensemble dans une
sorte de music-hall d’été. Une petite fille de seize ans qui vendait des
bouquets s’approcha du roi, dont la tristesse se fit tout de suite un
peu plus attendrie. Il la pria de s’asseoir à une table, dans le jardin.
Il la retint à causer avec lui pendant une heure, et je crois qu’il
l’aurait emmenée à l’hôtel; mais il n’osa pas, à cause de moi...
Je ne voulais pas trop le presser pour rentrer à Schoenburg. Mais je
pensais que le procès de Tolberg devait être commencé. Je craignais
qu’une fois la sentence rendue, Herner ne précipitât les choses. Qui
sait même si, pour se débarrasser de son ennemi, il n’était pas homme à
imaginer quelque suicide?... Mais le roi, à qui je fis part de mes
craintes, me répondit qu’elles étaient sans fondement.
--Vous ne connaissez pas Herner comme je le connais. Certainement c’est
un homme que rien n’arrête, mais il est incapable d’un crime inutile.
Ainsi, vous, par exemple, mon brave Humbert, il ne vous aurait jamais
tué parce qu’il avait la ressource de vous coffrer...
Rien ne l’avait tant égayé que l’histoire de ma fuite. Il répétait qu’il
aurait bien voulu voir Humbert en prisonnier, et que, d’ailleurs, il
s’offrirait un jour cette joie-là.
Enfin, une dizaine de jours après avoir quitté Londres, il me dit un
matin:
--Nous allons rentrer à Schoenburg.
Le rapide nous y amenait le lendemain au point du jour. Nous descendîmes
de la gare à pied. Le roi traversa sa bonne ville endormie. C’était la
première fois de sa vie qu’il la voyait à cette heure.
En passant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le roi, qui me tenait
familièrement par le bras s’arrêta. Il regarda autour de lui toutes ces
vieilles maisons silencieuses. Ce n’était pas uniquement le froid du
matin qui lui mouillait les paupières. Charles XVI aimait bien son vieux
Schoenburg...
La sentinelle du palais ne reconnut pas cet homme de forte taille, qui
rentrait à cette heure matinale, le col de son ulster relevé.
Nous montâmes jusqu’à ma chambre, qui était telle que je l’avais
laissée. Le roi trouva qu’on m’avait mal logé. Comme il restait de l’eau
dans le pot à eau, Sa Majesté se débarbouilla. Puis pendant que le
palais dormait encore, nous descendîmes tous les deux dans mon cabinet
dont je fermai soigneusement la porte.
C’est là que le roi, sans être vu, devait attendre l’arrivée de Herner.
Comme il était fatigué, il s’étendit sur un canapé où il sommeilla,
tandis que trop énervé pour dormir, je m’asseyais à mon bureau, et je
commençais machinalement à dépouiller les piles énormes de journaux qui,
en mon absence, s’étaient amoncelés sur ma table.
Vers six heures, j’entendis le bruit des garçons de bureau qui
arrivaient. L’un d’eux ouvrit la porte du cabinet de Herner, et s’en
vint jusqu’à la porte du mien. Mais je lui criai que je m’étais enfermé
pour travailler, et qu’il ferait le cabinet plus tard.
Vers neuf heures, je me mis à la fenêtre et je guettai impatiemment la
venue de Herner. Le roi s’était levé et s’était mis à mes côtés, et nous
vîmes ensemble le premier ministre qui traversait la cour et se
dirigeait vers le perron d’entrée, d’où il s’apprêtait à gagner
innocemment son cabinet... c’est là que l’attendait une surprise
considérable.
De Londres, j’avais écrit à Herner une seconde lettre où j’expliquais
que mon absence serait un peu plus longue que je n’avais prévu.
Je suis sûr que le ministre n’avait pas cru à mon histoire, et qu’il
était bien persuadé que j’avais voulu fuir...
J’avais laissé le roi dans mon petit bureau, et je m’installai dans le
cabinet du ministre. Quand il ouvrit la porte, il eut un sursaut
d’étonnement. Ma rentrée bouleversait évidemment toutes ses prévisions.
Il se remit assez promptement pour me dire:
--Ah! vous voilà de retour? et me tendre la main avec une parfaite
aisance.
--Monsieur le ministre, lui dis-je, avec une certaine émotion, je suis
revenu encore plus tôt que je ne pensais... C’est que je venais de
réclamer de vous l’exécution d’une promesse...
Il semblait m’écouter distraitement et classer des papiers avec
attention.
--J’ai vu, continuai-je, que le comte de Tolberg avait été jugé et
condamné. Vous m’avez dit que, pour le principe, vous teniez à avoir une
condamnation contre lui, mais vous m’avez promis qu’après la
condamnation, vous prendriez en sa faveur une mesure de démence...
Il sembla regarder avec une application scrupuleuse des papiers
quelconques qu’il était en train de ranger.
--Sans prendre aucun engagement, répondit-il au bout d’un instant. J’ai
dit et je répète que je ferai mon possible pour vous donner
satisfaction. Dès demain je réunirai les ministres, et nous verrons si
nous pouvons remettre le dossier à la compagnie des grâces. Je pense
qu’avec mon appui, ce sera chose faisable.
--Monsieur le ministre, lui dis-je, excusez-moi si je réclame de vous
une promesse plus formelle.
J’avais pris un ton ferme que je ne me connaissais pas. Ah! je n’avais
pas peur de parler à un ministre, quand j’avais un roi derrière moi!...
Il fut étonné de cette assurance. Il me regarda et me dit, avec une
certaine hauteur, que je n’avais qu’à me fier à lui. Et il se demandait
de quel droit...
Je répondis que ce droit, je le tenais de lui-même. Il avait bien voulu
m’honorer de sa confiance en me faisant le dépositaire d’un certain
secret...
Il y avait bien longtemps qu’il m’avait compris, mais il attendait pour
se mettre en colère que je me fusse expliqué nettement et sans
équivoque. Maintenant il était forcé de comprendre...
--C’est ce qu’on appelle du chantage, me dit-il.
Et je vis s’allumer dans ses yeux ce même éclair de sauvagerie et de
brutalité qui les faisait briller quand il parlait d’un de ses ennemis:
la princesse Elsa, par exemple. Il était maître de laisser ou de ne pas
laisser pénétrer la colère en lui, mais aussitôt qu’elle y entrait, il
en était saisi tout entier.
--Chantage ou non, répondis-je, je désire avoir de vous, monsieur le
ministre, la promesse que je vous ai demandée...
--Vous n’aurez rien, me dit-il; je ne cède pas aux menaces.
Je restai un moment sans rien dire. J’étais maître de mon coup de
théâtre. J’avais demandé au roi la lettre de grâce de Tolberg, et je
n’avais qu’à la tendre à Herner, il serait confondu, comme dans ces
mélodrames où le traître vaincu courbe la tête, et se jette ensuite dans
un précipice, en criant: «Vous ne m’aurez pas vivant!»
Mais la vérité, c’est que c’était assez de comédie, et que je sentis
malgré moi, à ce moment, une sorte de respect pour cet homme qui
méritait sans doute qu’on se vengeât, mais non qu’on se jouât de lui. Et
je sentis aussi qu’en apprenant que son souverain était encore en vie,
il allait éprouver une grave émotion.
De sorte que je ne lui dis plus rien des choses dramatiques que j’avais
préparées, et que les larmes me vinrent aux yeux, malgré moi. Je lui mis
la main sur l’épaule, et lui criai, la gorge serrée, le plus vite que je
pus:
--Le roi est vivant! Il est là!...
XXX
--Vous voilà, usurpateur! avait dit Sa Majesté.
Le ministre et son roi s’étaient regardés en silence, et j’avais compris
en les voyant quels liens profonds les unissaient auprès de ce
Bergensland, dont l’un avait la garde héréditaire et à qui l’autre
s’était consacré.
Le roi vivant, il ne restait de la culpabilité de Herner que l’histoire
de quelques faux, dont on ne parla point. Une personne de plus était
dans la confidence et connaissait la conduite audacieuse du premier
ministre. J’aimais mieux cela. Quand j’étais seul avec Herner à porter
ce secret, je trouvais qu’il pesait un peu lourd sur mes épaules.
Mme de Linstein apprit avec une grande douleur la mort de sa sœur et de
son ami Herrenstein, victimes d’un accident d’automobile en Angleterre.
Ainsi que le roi l’avait promis, la peine de Tolberg fut commuée en un
bannissement. On ne pouvait pas gracier complètement un homme dont la
culpabilité était aussi indéniable, mais la clémence royale n’avait pas
dit son dernier mot. Un jour d’oubli viendrait où l’on pourrait faire
mieux.
En attendant, Charles XVI fit connaître officieusement à la Chambre des
divorces qu’il était favorable au divorce de Bertha. Sa Majesté eut la
bonté de distraire de sa cassette privée une somme de vingt-cinq mille
livres, dont il me faisait soi-disant présent, et que je remettrais en
mon nom propre à Tolberg, pour l’aider à vivre à Paris jusqu’au jour où
sa famille s’humaniserait... Le roi connaissait à peine Tolberg et
s’intéressait d’une façon très superficielle aux malheurs de Bertha,
mais il se plaisait beaucoup à me faire plaisir.
Jamais banni ne s’embarqua si joyeusement pour l’exil que le comte de
Tolberg. Bertha ne prenait pas le train en même temps que lui, pour
ménager les apparences, mais elle devait le rejoindre à Erstadt, la
première station du rapide. Quand j’accompagnai mon ami à la gare, il
m’apprit comment il avait remplacé, au dernier moment, celui des
conjurés que le sort avait primitivement désigné, et qu’une maladie
avait rendu indisponible.
A quelques jours de là, je fus mandé au château de la princesse Elsa, et
je m’y rendis avec un certain frémissement... Je savais que c’était une
jeune femme. On m’avait bien dit qu’elle n’était pas très jolie; mais
c’était une princesse et j’avais fait souvent ce rêve fantaisiste et
inavoué qu’il se passerait quelque chose entre elle et moi!...
Mais elle était décidément trop courte, trop rouge de teint, et trop
duvetée sous les joues et dans le cou.
Elle me dit qu’elle avait causé avec le roi, et que je lui serais très
agréable si je voulais me charger de l’éducation des jeunes princes.
Bölmöller avait perdu toute espèce de prestige aux yeux de ses élèves.
On l’avait nommé je ne sais pas quoi, inspecteur général de quelque
chose d’insignifiant. L’éducation de l’héritier présomptif entre mes
mains, c’était une grande sécurité pour Herner, qui, ainsi, ne craignait
plus les menées des Bavarois.
Tout va désormais paisiblement à la Cour et chez Mme de Linstein. Le
roi, très assagi au point de vue sentimental, s’occupe un peu plus des
affaires publiques, et continue à guerroyer contre l’autoritarisme de
son premier ministre... Mais il prétend que Herner fera un jour un
libéral excellent; de même que les anciens libéraux font d’excellents
ministres autoritaires.
--Il est bon, me dit le roi, d’avoir pratiqué les deux opinions.
FIN
Imprimerie Oberthur, Rennes-Paris (3896-08).
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SECRETS D'ÉTAT ***
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