The Project Gutenberg eBook of La science mystérieuse des Pharaons
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Title: La science mystérieuse des Pharaons
Author: Théophile Moreux
Release date: August 30, 2026 [eBook #79474]
Language: French
Original publication: Paris: Gaston Doin, 1924
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79474
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SCIENCE MYSTÉRIEUSE DES PHARAONS ***
LA
Science Mystérieuse
DES
PHARAONS
PAR
l’Abbé Th. MOREUX
DIRECTEUR DE L’OBSERVATOIRE DE BOURGES
Avec figures dans le texte et 8 planches hors texte
PARIS
LIBRAIRIE OCTAVE DOIN
GASTON DOIN, ÉDITEUR
8, PLACE DE L’ODÉON, 8
1925
Tous droits réservés
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Copyright by Gaston DOIN, 1924
LA SCIENCE MYSTÉRIEUSE DES PHARAONS
CHAPITRE PREMIER
Le secret du Sphinx
Il peut paraître prétentieux de la part d’un astronome de venir opérer
sur un terrain réservé aux archéologues. L’Égyptologie, l’Assyriologie,
le déchiffrement des hiéroglyphes et des textes cunéiformes sont
maintenant véritables sciences et domaine réservé à de rares initiés.
Les profanes, dont nous sommes, n’ont pas le droit, semble-t-il, de
franchir la porte du temple. Soit, mais, en matière de critique ou
d’interprétation, le temps n’est plus où chacun se contentait du
_Magister dixit_. La Science, dans ses conclusions tout au moins,
appartient à tous, et tous nous éprouvons ce besoin de savoir et de
contrôler, bien caractéristique de notre époque sceptique et incrédule.
Autrefois, les mœurs, les coutumes, les hauts faits de rois antiques,
aussi bien que les récits de la Bible, passaient pour de belles
légendes; les Encyclopédistes les tenaient pour telles; les savants,
contemporains des Champollion, étaient du même avis; quant aux
philosophes, aux poètes et aux littérateurs, mettant à profit
l’ignorance commune pour «pêcher en eau trouble», un grand nombre
d’entre eux avaient imaginé des chronologies, des généalogies, des
histoires fantaisistes destinées à nous faire admettre l’antiquité
fabuleuse des Chinois et des Hindous. Dans ces contrées de rêve, presque
inconnues, avaient pris naissance, nous répétait-on, les dogmes de nos
religions modernes.
Or, la vérité vint précisément du côté où personne ne l’attendait:
l’Astronomie est la plus lointaine des sciences; tous les peuples l’ont
cultivée; dès l’origine, le ciel étoilé, le mouvement des astres, les
phénomènes relatifs au Soleil et à la Lune frappèrent l’imagination des
hommes; l’histoire du ciel fut enregistrée parallèlement à celle de la
Terre et, en dernière analyse, l’archéologue moderne se voit réduit à
consulter l’astronome pour fixer les dates des événements d’un lointain
passé.
C’est ainsi que les légendes chinoises ou hindoues se réclamant de
nombreux millénaires avant l’ère chrétienne, n’ont pu résister à une
critique serrée et sans pitié. Les éclipses non douteuses enregistrées
par les savants de la Chine, ne remontent certainement pas à plus de
4 400 ans; quant aux Tables astronomiques des Hindous, nous savons
maintenant qu’elles ont été formulées après coup et mal calculées; le
livre des Védas dont toutes les versions diffèrent et qu’on n’a pu
recueillir dans son intégrité, est postérieur à Moïse. Quant au recueil
scientifique _Surya-Siddantha_ que les brahmanes faisaient remonter à
des milliers d’années et qui aurait, en tout cas, constitué le plus
ancien manuscrit du monde, il paraît bien postérieur à l’introduction de
l’Astronomie grecque dans l’Inde et daterait tout au plus du XIe siècle
après J.-C. La légende même de _Christna_ n’est qu’un grossier pastiche
de l’_Évangile_, et ceux qui voient dans les livres sacrés de l’Inde la
source de notre morale ou de nos Livres saints, pourraient tout aussi
bien faire dériver ces derniers du célèbre Coran écrit par Mahomet!
A l’heure actuelle, personne ne le conteste, c’est du côté de l’Égypte
qu’il faut chercher, gravés sur la pierre les plus lointains témoignages
d’une pensée écrite.
Probablement vers l’an 4000 avant J.-C. cette partie de l’ancien Monde
fut envahie par des tribus errantes qui se fixèrent sur les bords du
Nil. D’où venaient les nouveaux arrivants? Bien des historiens, après
les Grecs, leur ont attribué une origine africaine, mais depuis les
travaux de Maspero, on leur accorderait plutôt une descendance sémite.
D’accord avec le récit biblique, la critique moderne les ferait donc
venir d’Asie, berceau des peuples primitifs; des descendants de Sem ont
en effet occupé l’Assyrie et auraient bien pu passer de là en Chaldée,
puis en Égypte. Cela nous expliquerait comment certaines traditions
astronomiques, sur lesquelles nous reviendrons, ont dû parvenir dans
l’empire des Pharaons.
Ajoutons toutefois que d’après les égyptologues les plus sérieux, les
races ayant peuplé primitivement l’Égypte résultaient déjà d’un certain
mélange. Aux Sémites s’étaient sans doute adjoints des Chamites venus
des côtes de l’Océan Indien et du territoire adjacent à la Babylonie. En
fait, la vallée du Nil était appelée _Chemi_ et les inscriptions
assyriennes nomment les égyptiens _Musri_, deux noms qui rappellent Cham
et son fils Misraïm.
* * * * *
Je m’excuse de donner ici tous ces détails; ils sont cependant
nécessaires pour comprendre la suite. Le grand public qui a paru
s’intéresser prodigieusement aux recherches récentes opérées dans la
vallée des Rois, confond souvent les Pharaons dont on lui parle; il
ignore généralement que les dynasties de ces grands d’autrefois
s’étagent sur près de 35 siècles!
Les dix premières dynasties, avec celle de Ménès en tête, régnèrent à
Memphis dans la basse Égypte; les dix suivantes à Thèbes, beaucoup plus
au sud. La Vallée des Rois dont on parle tant, fut la nécropole de la
19e dynastie; c’est là que Séti 1er eut son tombeau, trouée immense qui
s’enfonce à plus de cent mètres dans les flancs des rochers. L’empire
des Pharaons devait durer mille années encore et c’est seulement lors de
la 26e dynastie que Cambyse, roi des Perses, conquit l’Égypte (525 av.
J.-C).
On comprendra mieux maintenant pourquoi les vrais égyptologues réservent
toute leur attention aux tombes royales les plus antiques, celles
contemporaines d’une époque où la civilisation n’avait pas encore eu le
temps d’altérer les traditions primitives.
De Ménès[1], le premier Pharaon qui fit, prétendent les historiens,
l’unité de la nation égyptienne, nous ignorons à peu près tout;
l’intérêt ne commence qu’à l’arrivée des rois de la IVe Dynastie:
Khéops, Képhren et Mycérinus. C’est de cette époque lointaine, située
vers l’année 2500 avant l’ère chrétienne, que datent les Grandes
Pyramides.
[1] Ménès régna vers 3200 av. J.-C. Les découvertes récentes ont
beaucoup réduit les chiffres relatifs à l’antiquité des premières
dynasties. Cf. Dr CONTENAU, _La Civilisation Assyro-Babylonienne_,
Paris, 1922.
La plus grande, celle de Khéops, le Khouvou des inscriptions
hiéroglyphiques, attire immédiatement l’attention par ses proportions
fantastiques. Devant cet entassement colossal de blocs amoncelés par des
armées d’esclaves, l’esprit est saisi de terreur et l’on songe
involontairement au but que poursuivaient les Pharaons et les prêtres
égyptiens en accumulant ces énormes rochers taillés régulièrement sur
toutes leurs faces et disposés sous une forme géométrique définie.
[Illustration: Statue de NEFERT (IIIe Dynastie) (Musée de Boulaq). Cette
statue montre que l’art égyptien était déjà très développé avant
l’époque de la construction de la Grande Pyramide de Khéops.]
Les guides, qui ne manquent point dans la contrée, les livres que vous
pourrez consulter en la circonstance, les archéologues qui déchiffrent à
la loupe les inscriptions hiéroglyphiques, vous diront que les Pyramides
ne sont que les stèles funéraires, ou, mieux, les tombeaux des rois
puissants de ces époques lointaines. Que de luxe, que d’efforts, que de
vies d’hommes employés à perpétuer le souvenir des dynasties
égyptiennes!
On comprend les temples gigantesques élevés aux Bouddhas indiens, les
sanctuaires ruinés de Memphis et de Louqsor; ceux qui viendront après
nous, lorsque nos civilisations modernes auront disparu, comprendront
tout autant les restes de nos cathédrales gothiques élevant leurs forêts
de piliers vers le ciel. Il y a là un hommage rendu à la divinité,
l’expression d’un culte que nous retrouvons partout où l’homme a vécu, à
toutes les périodes de l’histoire et même de la préhistoire.
Mais qu’on entasse des milliers de mètres cubes de rocs géométriquement
taillés pour honorer un roi de la Terre, pour ensevelir une momie
ficelée, embaumée et desséchée, il semble qu’il y ait là un prodige
d’aberration de l’orgueil humain, et la raison, qui cherche la cause
véritable des grandes entreprises, ne se tient pas pour satisfaite
lorsqu’un archéologue, fût-il le plus érudit des savants, vient nous
affirmer que les Pyramides ne sont que les tombeaux des Pharaons.
Et cependant les faits paraissent donner à l’hypothèse une réelle
vraisemblance.
Chaque Pyramide comprenait des couloirs, des antichambres, des chambres
funéraires dont les entrées étaient habilement dissimulées par les
architectes: on assurait ainsi, pensait-on, jusqu’à un certain point,
l’inviolabilité du tombeau.
Le monument devait être orienté suivant les quatre points cardinaux,
mais, soit négligence, soit maladresse, cette orientation n’est pas plus
précise que celle de nos cathédrales et de nos sanctuaires actuels, dont
le chevet devrait par tradition être constamment tourné vers l’Est.
Des hiéroglyphes, déchiffrés par les Champollion, couvraient les
revêtements intérieurs des couloirs ou des chambres. C’étaient les
récits enthousiastes des hauts faits du défunt; tout en perpétuant sa
mémoire à travers les siècles à venir, ces glorieux récits du passé
devaient assurer à son double et à son âme une nourriture suffisante
pour la vie future.
Et, de fait, certaines Pyramides conservent encore dans leurs chambres
funèbres les momies royales déposées là depuis des siècles.
* * * * *
Mais ces Pyramides ont-elles été construites dans le but unique de
servir de tombeau? En l’affirmant, nos archéologues modernes pourraient
bien commettre une erreur aussi grossière que les savants qui, dans
soixante siècles, en fouillant les ruines et les cryptes de nos
cathédrales, découvriraient les tombeaux de nos évêques ou de nos rois,
et concluraient, de ces intéressantes trouvailles, que nos merveilleux
monuments avaient été élevés en l’honneur de leurs restes.
En bien des cas les Pyramides égyptiennes ont servi de lieu de
sépulture, mais une idée plus élevée a dû, selon nous, présider à leur
construction.
Au surplus, ce qui pourrait le démontrer, c’est précisément l’existence
de la plus grande d’entre elles, celle de Khéops, construite sous la
quatrième dynastie qui régna 2 500 ans environ avant l’ère chrétienne.
La construction en est extrêmement soignée, mais on n’y a découvert
presque aucune trace d’inscriptions.
Jusqu’à la conquête arabe, elle garda un revêtement de pierres de
couleurs diverses si habilement assemblées qu’on eût dit un seul bloc du
pied au sommet.
On mit longtemps à découvrir l’entrée des couloirs aboutissant aux
chambres intérieures. Ces chambres, au nombre de trois, ont reçu des
dénominations fantaisistes: chambre du roi, chambre de la reine, chambre
souterraine. Elles ne portent aucune trace de décoration, aucune
indication de nature à nous renseigner sur l’objet auquel on les
destinait.
A la place du sarcophage, dans la chambre du roi, se dresse une auge en
pierre merveilleusement taillée.
La Grande Pyramide n’est donc pas un tombeau. Alors dans quel but
l’a-t-on élevée? Mystère.
Les prêtres égyptiens, ces merveilleux savants de l’antiquité, ont-ils
voulu fixer en un monument impérissable les données précises qu’ils
avaient accumulées sur la science des astres, et les notions
scientifiques de leur époque? Pourquoi non?
[Illustration: Coupe de la Grande Pyramide de KÉOPS.]
Mais alors nous nous glorifions de découvertes connues depuis six mille
ans!
Autre question: Comment les savants de ces temps lointains étaient-ils
parvenus à connaître la forme de la Terre, à mesurer notre planète, à la
peser; quels moyens avaient-ils à leur disposition pour scruter les
profondeurs du ciel, pour avoir une idée de la distance du Soleil à la
Terre? Car, nous le verrons, toutes ces données paraissent résulter des
mensurations de la Grande Pyramide.
Et puis, le mécanisme importe peu; les faits sont là; devant les
constatations troublantes, devant les révélations numériques de cet
impérissable monument, devant les indications et les enseignements qu’il
nous donne sur la science égyptienne, on comprend l’attitude du Sphinx
monstrueux qui, les regards tournés vers le lointain horizon, devait
garder les secrets des prêtres antiques.
CHAPITRE II
Les révélations numériques de la Grande Pyramide
Les anciens considéraient la Grande Pyramide comme une des sept
merveilles du monde. Avec sa hauteur de près de 150 mètres, sa base de
plus de 5 hectares, il est certain qu’elle n’est comparable à aucun
édifice élevé par la main des hommes et c’est encore un étonnement pour
les architectes et les ingénieurs modernes de penser aux moyens employés
pour amonceler une telle montagne de pierres.
Il est extrêmement probable qu’au fur et à mesure de la construction, on
surélevait de larges chaussées aboutissant en pente inclinée jusqu’à la
hauteur où l’on travaillait. C’est du moins ce que l’on est en droit de
conclure des indications que le temps n’a pas encore détruites. «On
passa dix ans, rapporte Hérodote (II, 124) à construire la chaussée par
où l’on devait traîner les pierres. Cette chaussée est un ouvrage qui
n’est guère moins considérable, à mon avis, que la Pyramide, car elle a
925 mètres de long, sur 19 de large et 15 mètres de haut dans sa plus
grande élévation; elle est de pierres polies et ornée de figures
d’animaux.»
Les blocs qu’on amenait tout taillés sont considérables; certains
offrent près de 10 mètres de longueur. A. Moret cite un bloc de granit,
remarqué dans le temple funéraire précédant la Pyramide de Khéphren, qui
dépassait 170 mètres cubes et pesait plus de 470 000 kilogrammes. Détail
intéressant à noter, les pierres sont si exactement ajustées qu’on peut
promener une lame de canif sur leur surface sans découvrir le joint qui
les sépare, bien qu’elles ne soient pas assemblées au mortier. De nos
jours, ainsi que le faisait remarquer un des principaux entrepreneurs
carriers des États-Unis, nous ne possédons aucune machine assez
perfectionnée qui puisse réaliser deux surfaces de 10 mètres de long
s’assemblant aussi parfaitement que les pierres de la Grande Pyramide.
L’ensemble de la construction pèse environ 6 millions de tonnes;
c’est-à-dire qu’il faudrait 6 000 locomotives tirant chacune mille
tonnes pour la transporter; la richesse actuelle de l’Égypte ne
suffirait pas pour payer les ouvriers chargés de la démolir. Son
architecte, quel qu’il fut, avait donc en vue un monument durable.
En fait, comme je l’ai remarqué, l’altération de sa surface n’eut lieu
qu’après la conquête arabe; les dimensions en ont été forcément
altérées, mais il est facile de les rectifier, ainsi que l’a fait
Piazzi-Smith dans les temps modernes.
D’après cet astronome, auquel nous devons des travaux de premier ordre
sur cet antique monument, la Pyramide de Khéops avait pour base un carré
de 232 m. 805 de côté et une hauteur de 148 m. 208. Ne nous étonnons pas
des décimales exprimées en millièmes: le fait provient de ce que les
architectes de l’époque ont calculé toutes les dimensions avec leurs
unités de mesure, pouces et coudées.
Les premières révélations sur la Grande Pyramide remontent à la fin du
XVIIIe siècle.
Lorsque les savants de l’expédition de Bonaparte résolurent d’effectuer
la triangulation de l’Égypte, la Grande Pyramide leur servit de point de
départ d’un méridien central qu’ils prirent pour origine des longitudes
dans la région. Or quel ne fut pas leur étonnement lorsqu’ils
constatèrent que les diagonales prolongées du monument renferment très
exactement le Delta formé par le Nil à son embouchure; que le méridien,
c’est-à-dire la ligne Nord-Sud, passant par le sommet divise ce même
Delta en deux secteurs rigoureusement égaux.
Évidemment, ceci ne peut être dû au hasard; ce résultat est voulu et il
nous faut conclure que les constructeurs de cet immense monument étaient
des géomètres de première force.
Pure coïncidence, affirmera-t-on. Peut-être; avouez toutefois que la
constatation est assez troublante.
Nous avons déjà fait allusion à l’orientation des Pyramides dont les
faces devaient regarder les points cardinaux. Dans tous les cas--la
Pyramide de Khéops exceptée--cette condition est loin d’être réalisée:
c’est qu’il y a là une véritable difficulté à laquelle se sont de tout
temps heurtés les meilleurs architectes. Nous avons bien la boussole,
mais tout le monde sait que l’aiguille aimantée n’indique en réalité que
le Nord magnétique: pour chaque lieu et pour chaque année, pour chaque
jour même, nous devons user de corrections.
[Illustration: Les diagonales de la Grande Pyramide, prolongées,
renferment exactement le Delta du Nil et le méridien passant par le
sommet divise ce Delta en deux parties égales.]
Reste la méthode astronomique: le Nord indiqué par l’étoile polaire;
encore une donnée imprécise et voici pourquoi. L’étoile polaire, qui
suffit pour s’orienter pratiquement, n’occupe pas du tout le pôle
céleste; actuellement, elle décrit autour de ce point idéal, marquant
dans le ciel la trace de l’axe terrestre prolongé, une petite
circonférence de 1°8′ de rayon; ce qui veut dire en bon français
qu’entre la Polaire et le pôle vrai il y a place pour deux pleines
Lunes. De plus, l’étoile que nous décorons du nom de Polaire ne méritait
pas cette appellation il y a 4 000 ans. En raison du balancement de la
Terre, l’axe de notre globe pointe successivement vers des endroits
différents et il faut un intervalle de 25 800 ans pour le ramener à sa
même position. Dans 13 000 ans la polaire sera Véga, le beau soleil bleu
de la Lyre, et, à l’époque où la Grande Pyramide fut construite, la
qualité de Polaire revenait à une étoile de la constellation du Dragon.
Pour déterminer le pôle céleste, il faut donc recourir à d’autres
artifices. Or, les anciens astronomes étaient loin de posséder des
instruments aussi précis que les nôtres. Et c’est ainsi que le fameux
Tycho Brahé, lorsqu’il voulut orienter son célèbre Observatoire
d’Urianenbourg, malgré toutes ses précautions, n’en commit pas moins une
erreur de 18 minutes d’arc... et notez que cela se passait en 1577, il y
a trois siècles et demi à peine.
Soit négligence ou maladresse, l’Observatoire de Paris n’est pas mieux
orienté. Or quel ne fut pas encore le saisissement des astronomes
lorsqu’ils s’aperçurent que l’orientation de la Grande Pyramide était
exacte à moins de 5 minutes près, l’erreur étant de 4′35″ exactement.
Cette fois, le système des coïncidences paraît bien inadmissible et il
faut avouer que les constructeurs égyptiens, contemporains de la Grande
Pyramide, étaient beaucoup plus forts que Tycho Brahé.
[Illustration: Déplacement du pôle céleste en 26 000 années environ. Les
nombres indiquent les dates avant ou après l’ère chrétienne.]
Les méthodes de fixation du pôle céleste durent se perdre peu après, car
l’orientation des Pyramides postérieures est très mauvaise; les Grecs
eux-mêmes paraissent n’avoir pas été très renseignés à cet égard et ce
fut Pythéas de Marseille qui, l’an 339 avant notre ère, reconnut le
premier l’écart entre la Polaire et le pôle céleste.
Tout ce que nous venons de constater ne suppose que des observations sur
place. A la rigueur, on peut admettre que les architectes de la Grande
Pyramide avaient arpenté le Delta du Nil et en avaient fixé les
dimensions, mais la suite s’explique moins facilement.
Nous avons aujourd’hui parcouru la Terre dans tous les sens; les savants
de toutes les nations civilisées ont, depuis des siècles, rompu des
lances pour trouver un méridien origine des longitudes. Après avoir
longtemps hésité, notre choix s’est fixé sur celui de Paris où
s’effectuèrent pour la première fois les mesures d’un arc de _un_ degré;
l’Angleterre, toujours jalouse, nous en a dépouillé au profit du
méridien de Greenwich et voilà que maintenant nous nous apercevons, trop
tard hélas! qu’en fait, le méridien idéal est celui de la Grande
Pyramide.
Pourquoi ce privilège? Parce que tout d’abord il est celui qui traverse
le plus de continents et le moins de mers. Il est d’ailleurs
exclusivement océanique à partir du détroit de Behring et, circonstance
plus extraordinaire encore, si l’on calcule exactement l’étendue des
terres que l’homme peut habiter, il se trouve que ce fameux méridien les
partage en deux portions rigoureusement égales.
J’avais donc raison de le qualifier d’idéal, puisque c’est le seul qui
soit fondé sur la nature des choses, le seul par conséquent qui ait une
véritable raison d’être.
[Illustration: Le Méridien de la Grande Pyramide est celui qui traverse
le plus de continents: il divise aussi les terres émergées à l’Est et à
l’Ouest en deux parties de superficie égale.]
Les constructeurs de la Grande Pyramide auraient-ils donc parcouru la
Terre et dressé des cartes géographiques du globe?
Ce n’est pas tout: menons un parallèle par le 30e degré de latitude
Nord, que constatons-nous? Un examen même superficiel nous montre que ce
cercle tracé autour de la Terre est celui qui renferme le plus d’étendue
continentale. Or, c’est précisément sur ce parallèle qu’est construite
la Grande Pyramide.
La position du monument par rapport à ce 30e parallèle n’est, je dois le
dire, qu’approximative et quelques esprits timorés en sont revenus au
système des coïncidences. D’autres ont conclu à une petite erreur de
détermination; ces deux points de vue, à mon avis, ne tiennent pas
devant les faits; la position constatée de 29°58′51″, au lieu de 30°
exactement, me paraît voulue et en voici la preuve: Si l’architecte
avait calculé la place du monument de façon qu’un observateur placé au
pied de l’édifice vît le pôle du ciel à une hauteur de 30 degrés
exactement, il aurait dû précisément tenir compte d’un phénomène connu
sous le nom de réfraction atmosphérique. En raison de la densité des
couches d’air, un rayon lumineux entrant dans notre atmosphère est dévié
de sa route; nous ne le voyons donc pas à son emplacement réel. Or, dans
le cas qui nous occupe, le calcul montre que le milieu de la Pyramide
doit être théoriquement à 29°58′51″ et 22 centièmes.
Les deux chiffres sont donc absolument identiques à 22 centièmes de
seconde près; l’écart est insignifiant et la concordance ne peut être
plus parfaite.
En supposant que nous soyons en présence de coïncidences fortuites, il
faut avouer qu’elles sont du moins très remarquables, et nous sommes
loin de les avoir épuisées.
* * * * *
Si nous passons en effet à un autre ordre d’idées, toutes spéculatives
cette fois, nous allons faire d’aussi curieuses constatations.
Hérodote rapporte que les prêtres égyptiens lui avaient enseigné que les
proportions établies pour la Grande Pyramide entre le côté de la base et
la hauteur, étaient telles que _le carré construit sur la hauteur
verticale égalait exactement la surface de chacune des faces
triangulaires_ et c’est bien en effet ce qu’ont vérifié les mesures
modernes.
Cette indication montre au reste que de tout temps la Pyramide de Khéops
a passé pour être, non un tombeau, mais un monument dont les proportions
ont été calculées de manière à matérialiser pour ainsi dire, des notions
numériques et des rapports mathématiques dignes d’être conservés.
Tout, d’ailleurs, dans ce monument, rappelle des relations de nombre: la
Pyramide a 4 côtés à sa base (2 × 2); 4 arêtes à sa masse; 5 faces, 5
angles. Or ces nombres 2 et 5 deux fois répétés sont caractéristiques du
système décimal, qui est en effet le système numérique de la Pyramide.
On y trouve en outre que les nombres 3 et 7 y jouent un rôle assez
significatif.
Mais il y a mieux: tout le monde a entendu plus ou moins parler de la
_quadrature du cercle_ que cherchent encore quelques esprits saugrenus.
L’idée en est fort ancienne et vaut d’être précisée ici.
On apprend en Géométrie à construire des surfaces équivalentes, par
exemple, à transformer un rectangle en un triangle équivalent,
c’est-à-dire ayant même surface que le triangle; ou encore, on calcule
le côté du carré équivalent en surface à une figure donnée. Cela revient
donc, dans ce cas, à évaluer la surface de la figure et à en prendre la
racine carrée.
Or le problème se posa de bonne heure pour le cercle: Étant donné un
cercle quelconque, construire au moyen de la règle et du compas, un
carré de surface équivalente, en d’autres termes «quarrer un cercle» ou
«trouver sa quadrature» comme disaient les anciens.
La solution de ce problème suppose au préalable qu’on sait calculer la
surface du cercle; or celle-ci dépend de sa circonférence dont la valeur
est liée au diamètre. Quel rapport existe-t-il entre ces deux grandeurs?
Toute la question est là. Au premier abord, le problème paraît simple:
un fil enroulé autour d’un cylindre montre immédiatement que la longueur
de la circonférence vaut plus de 3 fois, tout en restant moindre que 4
fois, celle du diamètre, mais la difficulté apparaît dès qu’il s’agit de
préciser le nombre intermédiaire entre 3 et 4.
Tel quel, ce problème passionna toute l’antiquité. L’Histoire nous a
conservé les noms de ceux qui tentèrent la quadrature du cercle; et
parmi eux nous trouvons celui de Méton, l’auteur du fameux cycle connu
dans notre calendrier sous la dénomination de _Nombre d’or_. Il faut
croire que les calculs du savant attirèrent l’attention du public,
puisque nous voyons Aristophane lui-même transporter le mathématicien
sur la scène. Voici un fragment du dialogue entre Méton et un certain
Pisthétéros qui lui donne la réplique dans la Comédie des _Oiseaux_:
MÉTON
Je viens chez vous pour...
PISTHÉTÉROS
En voici d’un autre. Que venez-vous faire ici vous? Quel est votre
dessein?
MÉTON
Je veux mesurer le ciel et vous le partager en arpents.
PISTHÉTÉROS
Ohé, qui donc êtes-vous, de par tous les dieux?
MÉTON
Je suis le fameux Méton, connu dans toute la Grèce, comme à Colonne
même.
PISTHÉTÉROS
Mais dites-moi, quels instruments avez-vous là?
MÉTON
Ce sont des règles pour mesurer le ciel. Car vous saurez d’abord que
le ciel est absolument fait comme un four. C’est pourquoi, appliquant
par en haut cette règle courbe, puis posant le compas... Vous
comprenez bien?
PISTHÉTÉROS
Moi! je n’y entends goutte...
MÉTON
J’appliquerai une règle droite et je prendrai si bien mes dimensions
que _je ferai d’un cercle un carré_ et que je tracerai le Forum au
centre. A cette place aboutiront de toutes parts des rues droites
semblables aux rayons du Soleil (rayon du cercle) qui est rond
lui-même.
PISTHÉTÉROS
A ce que je vois, cet homme est un second Thalès. Méton...
MÉTON
Hé bien, qu’est-ce?
PISTHÉTÉROS
Vous saurez si je vous aime. Croyez-moi, retirez vous au plus vite.
Cela se passait dans la seconde moitié du Ve siècle avant l’ère
chrétienne. Deux siècles plus tard, Archimède fit faire un pas à la
question en démontrant que le rapport entre la circonférence et le
diamètre est compris entre
3 + 10/70 et 3 + 10/71.
En s’arrêtant à la première valeur, on trouve 3,1428 qui est exacte pour
les deux premières décimales.
Toutefois, le problème a perdu de son intérêt depuis que les
mathématiciens modernes ont démontré que le rapport de la circonférence
au diamètre (représenté par la lettre grecque π ou Pi) est
_incommensurable_[2], c’est-à-dire que les deux grandeurs ne peuvent
avoir de commune mesure. On peut aujourd’hui calculer ce nombre avec
autant de décimales que l’on désire et déjà, au XVIe siècle, Adrien
Romain[3] en donnait 15 exactes. Ainsi, la quadrature du cercle est
impossible, mais on peut admettre pour valeur très approchée du rapport
de la circonférence au diamètre: 3,1415926 et pratiquement 3,1416 qu’on
trouve dans toutes les Géométries. Les méthodes employées pour arriver à
ce résultat ont été inconnues de l’antiquité classique; elles reposent
sur des considérations toutes modernes; et cependant nous allons voir
que cette constante π cherchée pendant tant de siècles, se trouve
matérialisée pour ainsi dire dans la Grande Pyramide.
[2] La lettre grecque π, équivalant à P, a été adoptée pour désigner
le rapport constant de la circonférence au diamètre, parce qu’elle
est l’initiale de _périphéria_ qui signifie en grec, circonférence.
Voir dans: _Pour comprendre l’Algèbre_ et _Pour comprendre la
Géométrie plane_ (par l’abbé TH. MOREUX, Doin, éditeur, Paris) la
signification du mot _incommensurable_.
[3] VAN ROOMEN, connu sous le nom d’ADRIEN ROMAIN, est né en 1561, à
Louvain, où il enseigna les Mathématiques.
Additionnons en effet les quatre côtés de la base du monument dont la
valeur était primitivement de 232m,805; nous aurons pour le périmètre
931m,22:
Soit:
4 × 232,805 = 931,22.
Divisons maintenant la longueur de ce périmètre par 2 fois la hauteur de
la Pyramide qui était à l’époque de sa construction de 148m,208, nous
trouverons la valeur de π.
En effet:
931,22/(2 × 148,208) = 3,1416.
Notez que ce résultat ne saurait être accidentel, car d’après la loi
formulée par Hérodote et que nous avons mentionnée, l’angle des faces
aurait dû être de 51°49′; or, cet angle est en réalité de 51°51′ et il
en résulte que le rapport du périmètre ou de la somme des 4 côtés de la
base rectangulaire à la hauteur verticale est égal à 3,1416 × 2,
c’est-à-dire au rapport de la circonférence d’un cercle à son rayon; de
telle sorte que ce monument unique au monde est bien la consécration
matérielle d’une valeur importante pour laquelle l’esprit humain a
dépensé des efforts inimaginables.
A quelle source les constructeurs avaient-ils puisé cette notion?
Mystère toujours!
Au reste, depuis ces premières constatations on a trouvé que ce nombre
joue encore un rôle vraiment remarquable dans le tracé des tranchées
faites sous divers azimuts dans la masse de la montagne sur laquelle la
Pyramide est construite, pour assurer son orientation; et Saint-John
Vincent Day a fait remarquer aussi que l’aire de la section méridienne
de la Pyramide est à l’aire de sa base dans le rapport de 1 à π! Tout
cela est déconcertant et nous n’avons pas fini.
[Illustration: Position actuelle de l’aiguille aimantée par rapport au
Nord vrai, à Paris.]
CHAPITRE III
Les révélations géodésiques de la Grande Pyramide
«Que nul entre ici s’il n’est géomètre» avait écrit Platon sur le
péristyle de sa demeure. Nous pourrions paraphraser ici la sentence
platonicienne et écrire en tête de ce chapitre: «Que nul ne lise ces
pages s’il n’est astronome.» Heureusement, il est avec le ciel quelques
accommodements. Sans viser à faire un cours d’astronomie, j’espère
arriver à donner au lecteur une idée nette des questions que nous allons
aborder: ce sera mon excuse aux digressions étrangères en apparence aux
sujets traités.
Que certains peuples de l’antiquité aient été très avancés en
Astronomie, qu’ils aient eu des idées nettes sur la forme du globe
terrestre, c’est une question que nous examinerons plus tard, mais en ce
qui concerne les Égyptiens la réponse ne fait aucun doute; à en juger
par les inscriptions hiéroglyphiques, leur science était peu avancée; à
moins que les prêtres, caste privilégiée, n’aient tenu secrètes les
conclusions auxquelles ils étaient arrivés. L’hypothèse n’est évidemment
pas invraisemblable, mais elle se heurte à plus d’une difficulté.
Mesurer le globe terrestre, par exemple, suppose des voyages; or il
apparaît bien que, dans les anciennes dynasties, les Égyptiens ne
quittèrent point leur contrée.
La connaissance approfondie de notre planète en tant que forme et
dimensions est une conquête toute moderne, et dont les péripéties
fourniraient matière à plusieurs volumes. Contentons-nous d’en rappeler
ici les principales étapes.
Dès qu’on eut acquis la conviction que la Terre ressemblait à une boule
lancée dans l’espace, comme Mars, la Lune ou Jupiter, il vint à l’idée
des savants de mesurer une portion du globe pour en déduire sa grosseur
réelle.
Un méridien est un grand cercle passant par les pôles; il contient donc
360 degrés. Or, si nous avions la valeur de _un_ degré, une simple
multiplication nous dirait la longueur de la circonférence entière.
[Illustration: PLANCHE I Le Grand Sphinx, d’après une photographie.
Taillé dans un rocher de 20 mètres de hauteur sur 30 de largeur, le
Sphinx de Giseh est un des plus anciens spécimens de l’art égyptien.
(Cliché L. L.)]
Mais alors, comment savoir qu’on a parcouru un degré en allant du Nord
au Sud? Ici, l’astronome intervient: toutes les fois que nous montons
vers le Nord, un examen, même superficiel, de la voûte céleste indique à
l’observateur que son pôle monte dans le ciel. Dans les régions
septentrionales, l’étoile polaire est presque au-dessus de nos têtes,
et, tout compte fait, le pôle céleste monte de un degré dans le ciel
lorsque nous avons parcouru un degré sur la Terre.
Tel est le principe de la méthode. Les applications ne furent cependant
pas sans difficultés. Quelle était la marche à suivre pour mesurer un
degré?
Au XVIe siècle, un médecin nommé Fernel, s’était amusé à compter le
nombre de tours qu’avaient fait les roues de sa voiture en allant de
Paris à Amiens. Le procédé était au moins ingénieux, mais il ne pouvait
être susceptible d’une grande précision; et cependant Fernel était
arrivé ainsi à établir, pour la valeur du degré, 57 070 toises ou
111 532m,43, et ce n’était déjà pas si mal, ainsi que nous allons le
voir.
Peu après, on appliqua des méthodes plus scientifiques: on mesura
soigneusement la base d’un triangle, et au moyen d’instruments
ressemblant au graphomètre, on put trouver la distance de cette base à
un point éloigné; de proche en proche, on en vint à mesurer un arc de
méridien en différents endroits. Mais hélas! aucun d’eux ne concordait,
les résultats étaient de plus en plus disparates.
L’Académie des sciences, émue d’une telle discordance, chargea, vers la
fin du XVIIIe siècle, l’abbé Picard, célèbre géomètre français, de
mesurer le côté d’un triangle entre Malvoisine et Amiens. Et l’abbé
Picard, avec ses méthodes précises, trouva presque la même valeur que
Fernel avait obtenue avec sa voiture: l’arc de un degré différait de dix
toises seulement.
* * * * *
La science ne vécut pas longtemps sur les résultats de l’abbé Picard: on
s’aperçut bien vite d’un autre fait qui mettait les géodésiens dans
l’obligation de tout recommencer. La pesanteur qui fait marcher nos
balanciers de pendule, n’agissait pas sur toute la Terre avec la même
intensité.
Lorsque votre horloge retarde, vous savez qu’il vous suffit de
raccourcir son balancier; vous obtiendrez le même résultat en le
transportant vers les pôles. C’est ainsi qu’un pendule battant la
seconde à Paris retarde par jour de 2 minutes 28 secondes si nous le
transportons à l’équateur.
Or, ce simple fait prouvait que les pôles et l’équateur n’étaient pas à
la même distance du centre de la Terre, qui, en réalité, attire le
pendule. Donc, la Terre était aplatie au pôles[4].
[4] Il est bon d’ajouter que la force centrifuge due à la rotation de
la Terre, entre pour une part dans la diminution de la pesanteur à
l’équateur.
On se remit au travail, et des missions furent envoyées un peu partout.
Et l’on trouva, en effet, que les arcs de méridien différaient entre
eux; mais hélas! les résultats n’étaient pas du tout ceux qu’on
attendait: ils prouvaient que la Terre était aplatie à l’équateur!
Les savants se divisèrent alors en deux camps, et la lutte fut chaude.
Cette fois, on prit des précautions minutieuses, et la victoire fut du
côté de la théorie. La Terre était bel et bien aplatie aux pôles et
renflée à l’équateur; depuis, la formule n’a pas varié.
Survint la Révolution; on rêva d’égalité et d’unité, et on résolut de
changer le système des poids et mesures. En 1790, l’Assemblée
Constituante décréta que l’Académie des sciences serait chargée de
chercher une unité de mesure fondamentale naturelle qui serait
invariable et toujours facile à trouver.
Ce fut alors qu’on décida d’adopter le _mètre_, qui représentait la
dix-millionnième partie du quart du méridien; il valait en toises: 0
toise, 513 074.
Mais les savants continuaient toujours leurs travaux, et en 1841, on
s’aperçut que notre mètre était trop court de deux dixièmes de
millimètre environ.
Fallait-il changer la base du système métrique? Non, et voici pourquoi.
Nous sommes sûrs maintenant d’un résultat extrêmement important; c’est
que la prétention de la Révolution française est irréalisable. La Terre
n’est pas du tout régulière. Chaque méridien a pour ainsi dire sa forme
spéciale. Alors, lequel choisir?
L’équateur lui-même n’est pas régulier, et les résultats seront
autrement discordants lorsqu’on aura fait des mesures dans l’hémisphère
austral, au pôle Sud en particulier. Cependant, à chaque instant, les
astronomes ont besoin du rayon terrestre pour leurs calculs; ce rayon
leur sert, en effet, d’unité de mesure; il a donc fallu tabler sur des
moyennes, et c’est leur valeur qui, récemment établie, sera utilisée
désormais.
Il résulte, en effet, de toutes les discussions récentes, qu’on ne
commet pas une grosse erreur en adoptant comme distance du pôle au
centre de la Terre le chiffre de
6 356 700 mètres;
et pour rayon équatorial, le nombre de
6 378 300 mètres.
Tout cela est parfait mais ne nous donne pas une unité de mesure. Nous
venons de voir qu’en fait, notre mètre reste encore une unité de pure
convention fondée sur un principe manifestement faux. Puisque tous les
méridiens diffèrent entre eux, il est bien évident qu’une unité de
longueur ne peut être basée sur leur grandeur variable elle-même.
Il y aurait eu un moyen de mettre tout le monde d’accord; mais personne
n’y a songé et ce moyen le voici: prendre comme grandeur linéaire l’axe
terrestre lui-même, ce fameux rayon polaire qui, lui, est invariable,
tout au moins pendant des millions d’années. Il est vrai qu’au temps de
la Révolution, nul savant n’était à même de déterminer la valeur du
rayon polaire de notre globe, constante qui dépend de l’aplatissement du
sphéroïde terrestre.
Au XIXe siècle, cet aplatissement était évalué à 1/292; plus tard,
l’astronome Clarke montra qu’il fallait le porter à 1/298,3; cela
donnait pour le rayon polaire 6 356 521 mètres; mais de nouvelles
déterminations ont indiqué un aplatissement compris entre 1/297 et 1/298
et le rayon polaire serait très voisin de 6 356 700 mètres. En tout cas,
tout le monde est d’accord sur les 4 premiers chiffres, c’est-à-dire sur
les kilomètres.
Conclusion: à l’heure actuelle nous pourrions posséder une unité de
longueur précise et invariable, basée sur la valeur du rayon polaire.
Eh bien, cette unité, nous la trouvons à la base même de la construction
de la Grande Pyramide et nous allons voir comment.
Les Égyptiens comptaient les longueurs en pouces et en coudées, mais il
y avait deux systèmes de mesure; les mesures ordinaires pour le peuple
et les mesures sacrées, employées seulement par les prêtres. C’est la
coudée sacrée qui a servi aux constructeurs de la Pyramide de Khéops; on
la désigne souvent aussi sous le nom de _coudée pyramidale_ et l’on sait
qu’elle était divisée elle-même en 25 pouces pyramidaux.
Or, chose étrange, le pouce pyramidal était très voisin du pouce
anglais, puisqu’il faut 999 pouces pyramidaux pour faire 1 000 pouces
anglais. Ceci nous donne pour le pouce pyramidal: 25mm,4264 et pour la
coudée pyramidale ou sacrée:
25,4264 × 25 = 0m,635660.
La coudée sacrée qui a servi aux architectes égyptiens dans la
construction de la Grande Pyramide valait donc 635mm,660.
Multipliez maintenant cette coudée par 10 millions et vous trouverez
6 356 600 mètres: c’est précisément la valeur que notre science actuelle
assigne à la longueur du rayon polaire de la Terre; le nombre des
kilomètres est exact; l’écart ne porte que sur le chiffre suivant 6 au
lieu de 7, mais nos mesures actuelles comportent encore une incertitude
du même ordre de grandeur.
* * * * *
Ainsi, la coudée sacrée représenterait la dix-millionième partie du
rayon polaire de la Terre et cela avec une valeur exacte à un centième
de millimètre près!
* * * * *
Appeler à son aide toutes les sciences, dépenser pendant une longue
série de siècles une somme de travaux et d’efforts convergents;
améliorer sans cesse nos méthodes d’observation; perfectionner notre
technique; continuer avec une lente persévérance la tâche de nos
devanciers; pousser à un point inimaginable la précision des calculs et
aboutir finalement à une découverte vieille de 4 000 ans, n’est-ce pas
la plus décevante pensée qui puisse hanter l’esprit d’un homme de
science?
Et cependant, aussi incroyable que cela nous apparaisse, le résultat est
là sous nos yeux, tangible, brutal comme un fait, tellement évident
qu’il faudrait être frappé d’aveuglement pour ne le point apercevoir.
Cette fois, plus de rapports cachés, rien d’hypothétique ni
d’artificiel, le fait seul exposé au grand jour, mis en pleine lumière.
Passons maintenant aux données relatives au calendrier, nous allons
faire d’aussi intéressantes constatations.
Nous savons par la mesure des degrés du méridien et par les oscillations
du pendule que la Terre est aplatie aux pôles et renflée à l’équateur,
et notre planète offre un axe penché sur le plan de notre orbite; cette
inclinaison qui se transmet à l’équateur terrestre, fait que le
bourrelet équatorial de la Terre se présente obliquement au Soleil. Ce
dernier tend donc sans cesse à incliner ce renflement de son côté et le
résultat final se traduit par un déplacement continu de l’axe terrestre
qui oscille autour d’une position moyenne, et décrit, semblable à une
toupie gigantesque, un cône dans l’espace: tel est en gros le phénomène
de la précession dont nous avons déjà parlé.
Le déplacement est extrêmement lent, de 50″,25 suivant Newcomb qui l’a
calculé d’après toutes les données récentes. Un tel mouvement quoique
faible, s’accumule avec les années, si bien qu’en 25 800 ans à peu près,
le pôle céleste revient à la même place dans le ciel, ou plutôt l’axe de
la Terre pointe au même endroit.
Ce phénomène a été découvert par Hipparque vers 130 avant J.-C.; les
historiens sont unanimes à le reconnaître. Eh bien! le nombre des années
de la précession se trouve implicitement dans la Grande Pyramide. Pour
l’obtenir il suffit d’additionner le nombre de pouces pyramidaux
contenus dans les deux diagonales de la base: le calcul donne 25 800
avec une approximation aussi grande que celle résultant de nos
recherches actuelles.
Au temps d’Hipparque, le Soleil apparaissait à l’équinoxe de printemps
dans la constellation du Bélier, tandis qu’il coïncide aujourd’hui avec
celle des Poissons. L’équinoxe de printemps s’est donc déplacé en
avançant en sens contraire du mouvement annuel du Soleil, d’environ 27°
depuis Hipparque, soit de 50″ par an, c’est-à-dire en rétrogradant:
c’est la rétrogradation des équinoxes, conséquence nécessaire de la
précession qui déplace l’équateur terrestre aussi bien que le pôle. Mais
ici le résultat est plus grave; il raccourcit un peu notre année, en ce
sens qu’entre deux équinoxes de printemps consécutifs (année tropique)
l’intervalle n’est pas le même qu’entre deux retours du Soleil devant la
même étoile, temps de révolution de la Terre sur son orbite (année
sidérale).
L’année tropique seule peut servir pour le calendrier, puisque notre
année doit être telle qu’elle ramène les mêmes saisons aux mêmes jours.
L’antiquité a-t-elle connu cette durée autrement que d’une manière
approximative? C’est ce que nous discuterons plus tard. En tout cas, si
nous multiplions par 3,1416 la longueur de l’antichambre précédant la
Chambre du roi dans la Grande Pyramide, après l’avoir évaluée en pouces
pyramidaux, nous trouvons 365,242 nombre des jours fixant très
exactement la durée de l’année, que ni les Grecs, ni les Romains
n’avaient su calculer. Quant à la longueur de l’année bissextile, nous
la retrouvons dans chaque côté de la base du monument, où elle est
exprimée en coudées pyramidales ou sacrées.
Calculons maintenant le volume de la Pyramide et multiplions-le par 2,06
densité moyenne des pierres qui la composent: les 3 premiers chiffres
nous donnent la densité de la Terre que des expériences récentes portent
à 5,52. Si maintenant nous prenons comme unité de poids, celui d’une
coudée cube ayant la densité moyenne de la Terre, nous trouvons que le
poids de la Pyramide, dans ce cas, serait au poids entier du globe
terrestre dans le rapport très simple de 1 à 10 puissance 15 ou 1 à 10
puissance 3.5, encore une coïncidence étrange.
Piazzi-Smith s’est aussi demandé s’il n’y aurait pas un rapport simple
entre la température moyenne annuelle de l’intérieur de la Grande
Pyramide, température d’ailleurs assez constante, et la température du
parallèle de 30° sur lequel elle est bâtie; le calcul indiqua d’abord
pour la Grande Pyramide un chiffre trop élevé de 4° centigrades, mais
une discussion plus approfondie a réduit à moins de 1° la différence
entre la température réelle et la température théorique: toutes deux
seraient de 20° centigrades!
Nous avons vu qu’au centre de la masse de la Grande Pyramide se trouve
une pièce assez vaste appelée Chambre du roi; c’est là que les
constructeurs ont déposé ce qui, suivant certains auteurs, constituait
le Tombeau du Pharaon. Étrange sarcophage d’ailleurs, et qui ne
ressemble en rien à ceux que l’on a exhumés. Imaginez une auge en granit
rouge merveilleusement poli et taillé à angles droits, sorte de coffre
sans couvercle, sonore comme une cloche et vous aurez une idée de ce
singulier tombeau, n’ayant jamais reçu de restes humains! Alors comment
expliquer sa présence? Ceux qui l’ont étudié y voient non sans raison
peut-être une œuvre de géométrie et de science avancée.
Le parallélépipède rectangle formant l’intérieur offre environ 1m,97 de
long sur 0m,68 de large avec une profondeur de 0m,85. Si c’était un
sarcophage, il serait de beaucoup le plus profond que nous connaissions.
Détail remarquable et certainement intentionnel, le volume extérieur est
exactement le double de la capacité intérieure. Plein et fermé, il
n’aurait pu être introduit dans la chambre royale parce que l’entrée de
la Grande Pyramide étant certainement trop basse. Il a donc été mis en
place, vide et sans couvercle et rien n’indique qu’il ait servi de
sépulcre. Tout, au contraire, tend à montrer qu’il est essentiellement
géométrique et métrique. Son volume intérieur est sensiblement égal à
69 000 pouces cubes pyramidaux. Or si nous prenons pour densité moyenne
de la Terre 5,52, l’unité de poids étant celui de l’eau à 20°C., que
nous prenions le cube de 50 pouces pyramidaux, soit une fraction de
l’axe entier de la Terre, représenté par 1/10 puissance 7, nous trouvons
que le contenu entier du coffre est donné par cette égalité:
50² × 5,52 / 10 = 69 000.
Ce volume intérieur du coffre serait donc une mesure de capacité
intentionnelle. Le poids de son volume d’eau, à 20°C. et à la pression
barométrique de 760 millimètres représenterait l’unité de poids dans
l’échelle de la Grande Pyramide le quotient de 69 000 par la densité
moyenne de la Terre, ou 12 500, serait le nombre de pouces cubes
pyramidaux de matière égale en densité à celui de la masse entière de la
Terre; et ces 12 500 pouces cubes pèseraient autant que le contenu du
coffre en eau.
Divisons maintenant le grand étalon de poids de la Pyramide en 2 500
parties, nous restons toujours dans le système des nombres pyramidaux, 2
et 5; qu’obtenons-nous? A très peu de chose près, la livre anglaise
ordinaire qui pèse 453 gr. 59. Faut-il encore ne voir là qu’une
coïncidence ou bien la livre anglaise serait-elle dérivée
traditionnellement de la grande unité de poids de la Pyramide? Quelque
conclusion qu’on adopte, il est certain que cette dernière fondée à la
fois sur la densité du globe et sur une fraction de l’axe polaire
terrestre constitue le meilleur prototype international qu’on puisse
proposer aux peuples civilisés.
Enfin, dernière et curieuse remarque, si l’on prend le quart du volume
du coffre intérieur, on retrouve de nouveau une mesure anglaise, celle
de capacité nommée _quarter_ et qui vaut 2 hect. 90.
Voilà qui est de nature à enchanter nos anciens alliés et... à nous
plonger dans un abîme de réflexions.
CHAPITRE IV
Les révélations astronomiques de la Grande Pyramide
L’évaluation précise de la distance de la Terre au Soleil constitue, à
vrai dire, le problème capital de toute l’astronomie moderne. Son
importance apparaîtra sous son vrai jour, si nous disons que de sa
solution dépendent non seulement les vraies dimensions du système
solaire, mais encore celle de l’Univers que nous connaissons.
La distance du Soleil à la Terre sert en effet à l’astronome d’unité de
mesure, si bien qu’une erreur dans l’évaluation de cette grandeur se
transmet dans toutes les directions, affectant aussi bien les distances
qui nous séparent des planètes de notre propre système que celles des
astres les plus voisins, ou celles des étoiles composant les plages
étincelantes de la Voie lactée.
Il n’est pas jusqu’au calcul des masses qui ne soit affecté par cette
évaluation: la quantité de matière contenue dans un corps céleste est
déterminée effectivement à l’aide de la distance, d’après les
immortelles lois de Newton, et comme la distance entre généralement dans
les équations à la troisième puissance, la moindre erreur de l’unité
linéaire vient troubler les résultats d’une quantité très forte.
Cette unité fondamentale mieux connue nous permettrait aussi une
évaluation plus certaine et plus précise du moment de tel ou tel
phénomène astronomique.
* * * * *
Ces quelques considérations suffiront pour justifier l’opinion du grand
astronome Airy qui soutenait que la distance du Soleil à la Terre est
«le plus important problème astronomique[5]».
[5] AIRY, _Monthly Notices_, vol. XVII, p. 210.
Mais c’est aussi l’un des plus difficiles, car les quantités qui entrent
dans les données sont si faibles, que leur détermination exacte exige
toutes les ressources de la science moderne.
* * * * *
Au fond, la solution du problème repose entièrement sur la détermination
de la _parallaxe_ du Soleil, c’est-à-dire sur l’évaluation du
demi-diamètre angulaire de la Terre vue du Soleil.
[Illustration: PLANCHE II Passage d’Entrée de la Grande Pyramide (Dessin
de l’abbé Moreux)]
Imaginez un triangle ayant pour base un rayon terrestre et pour sommet
le centre du disque solaire: l’angle au sommet sera ce que les
astronomes appellent la parallaxe du Soleil.
Au premier abord, la mesure de cet angle ne semble pas d’une difficulté
insurmontable. On imagine aisément deux observateurs placés aux deux
extrémités d’un rayon terrestre, cette dernière grandeur ayant été
plusieurs fois déterminée très exactement. Si les deux observateurs
visent le centre du Soleil en même temps, ils pourront, chacun
séparément, déterminer la valeur des angles à la base de notre triangle.
L’angle au sommet s’en déduira par là même--ainsi que la distance--et le
problème sera réduit à une simple question de trigonométrie élémentaire.
Pratiquement, la somme des deux angles ainsi déterminés égale de bien
près deux angles droits et on trouve que l’angle au sommet (parallaxe)
est très faible et voisin de neuf secondes d’arc! Ce qui signifie que la
base est très petite comparée à la hauteur du triangle.
Quand un géomètre sur la Terre veut mesurer la distance d’un point à un
autre inaccessible, il choisit aussi une base mesurée soigneusement et
il s’estime bien peu favorisé si cette base n’est que le dixième de la
distance totale. Or l’astronome se trouve dans une position autrement
critique et difficile, car sa base d’opérations est comprise entre le
1/11 000 et le 1/12 000 de la distance à mesurer.
[Illustration: L’angle qui, du Soleil, sous-tend le diamètre terrestre,
est la _double_ parallaxe du Soleil. La parallaxe solaire vaut donc la
moitié de cet angle, soit 8″,806.]
Notre astronome est en tout point comparable à un arpenteur qui
chercherait la distance d’un point éloigné de 16 000 mètres avec une
base d’opération de 1 m. 50 environ.
Pour donner une idée de l’erreur introduite dans les mesures, disons que
le moindre écart, ne fût-ce que de un dixième de seconde, fausse la
distance de un centième en plus ou en moins; or un dixième de seconde
est l’arc sous-tendu par un cheveu vu à 240 mètres!
En supposant la parallaxe égale à 8″,80, ce qui est très près de la
vérité, on trouve pour la distance du Soleil: 149 741 000 kilomètres; et
cependant une variation de 1/20 de seconde donnera une différence de un
millier de kilomètres.
On voit qu’il importerait d’obtenir le centième de seconde, mais la
méthode directe est loin d’offrir un si beau résultat.
Aussi le problème a-t-il de tout temps été abordé indirectement.
C’est l’histoire de ces méthodes indirectes de détermination, la plupart
très élégantes, que nous allons retracer brièvement.
Avant l’ère chrétienne, Aristarque de Samos avait imaginé une méthode si
ingénieuse et si jolie, qu’elle était digne de réussir. Mais les
observations, fondées sur l’examen des phases de la Lune, ne
comportaient pas une grande précision, surtout à cette époque.
Aristarque avait, en effet, conclu que le Soleil est environ 19 fois
plus éloigné que la Lune.
Le nombre qu’il admettait--8 millions de kilomètres--fut jugé exact par
Ptolémée, Copernic et aussi Tycho Brahé. Képler porta cette distance à
58 millions. Il était loin de la vérité! Mais on doit à ce savant la
découverte des lois qui portent encore son nom et qui devaient nous
donner des méthodes indirectes pour aborder avec fruit le fameux
problème de la distance du Soleil.
Grâce à Képler, on parvint en effet à donner le plan exact du système
solaire; l’échelle manquait pour apprécier les grandeurs, mais désormais
il suffisait de connaître l’intervalle séparant la Terre d’une planète
quelconque pour fixer toutes les autres dimensions, donc la distance du
Soleil.
Pour la première fois la méthode fut employée par Cassini à Paris de
concert avec Richer opérant à Cayenne. Mars servit de point de repère et
le résultat fut de placer le Soleil à 138 millions de kilomètres (1672).
Flamsteed à la même époque et par un procédé identique arriva à 130
millions.
Ces chiffres assez concordants ne réunirent cependant pas tous les
suffrages. L’Abbé Picard réduisait ces distances à 66 millions de
kilomètres, tandis que La Hire les portait à 219 millions, si bien que
l’incertitude continuait à être comprise entre d’énormes limites.
C’est alors que Halley, en 1676, entrevit l’utilité des planètes Mercure
et Vénus pour la solution tant désirée. Ces planètes inférieures passent
en effet de temps en temps, mais à d’assez rares intervalles, entre le
Soleil et la Terre; elles se projettent alors comme un point noir sur le
disque solaire et leur position se prête à des mesures astronomiques. Un
premier passage de Mercure en 1677, donna un résultat si proche de la
vraie valeur que Halley fonda de belles espérances sur une méthode plus
ingénieuse que précise, l’indiquant pour les prochains passages de Vénus
en 1761 et en 1769, avec prière à la postérité de se souvenir que l’idée
venait d’un Anglais: toujours pratiques nos bons voisins!
Entre temps [1752] Lacaille fixait la distance du Soleil à 132 millions
de kilomètres. Il semblait qu’on approchât du but. Hélas! il n’en était
rien!
L’année 1761 approchait: on allait pouvoir reprendre la méthode de
Halley. De fait, rien ne fut négligé pour la réussite de la campagne.
Poussés par cet héroïque dévouement dont les hommes de science avaient
tant de fois donné l’exemple, les astronomes s’étaient répandus sur
toute la Terre. L’un d’eux, entre autres, Le Gentil de la Galaissière,
parti pour l’Inde au mois de mars 1760 et empêché par la guerre que nous
soutenions avec les Anglais, ne put débarquer et eut le courage
d’attendre pendant huit années, à Pondichéry, le passage de 1769,
perdant ainsi sa position officielle à l’Académie des sciences, où,
faute de nouvelles sur son compte, on avait fini par le remplacer;
risquant aussi son patrimoine qu’il avait déposé entre des mains
infidèles, trouvant, paraît-il, sa femme remariée et pour comble de
malheur, manquant le but de son voyage. Lors du passage de Vénus en
1761, il n’avait pu en effet que contrôler le phénomène du pont de son
navire, sans pouvoir l’observer, et en 1769 un ciel chargé de nuages
avait rendu impossible toute observation.
Cependant d’autres astronomes avaient été plus heureux, mais lorsque la
réduction de tous les travaux fut terminée, il fallut s’avouer que la
question n’avait pas avancé: le procédé comportait des sources d’erreurs
considérables et l’on trouva pour la distance cherchée, toutes les
valeurs comprises entre 170 et 140 millions de kilomètres.
Ce fut en vain qu’on prôna des méthodes nouvelles; même après le passage
de Vénus en 1874, il fallut s’avouer que la grande unité astronomique
n’avait rien gagné en certitude par l’effort combiné des astronomes.
Tout ce que l’on pouvait affirmer c’est que la distance du Soleil était
voisine de 148 600 000 kilomètres, avec un écart possible de plus de 2
millions et demi de kilomètres.
Il fallait en revenir à la détermination de la distance d’une planète
extérieure à la Terre et c’est alors qu’en 1898, on résolut d’employer à
cet effet un des astéroïdes circulant dans le voisinage de Mars. En
1900, dix-huit observatoires prirent part à la nouvelle campagne, on
multiplia les clichés photographiques et pour la première fois enfin, on
put fixer avec une très grande approximation cette fameuse distance du
Soleil à la Terre pour laquelle les savants avaient dépensé tant
d’efforts antérieurs.
A l’heure actuelle, on admet pour cette distance le nombre rond de
149 400 000 kilomètres avec une incertitude de l’ordre de 70 000
kilomètres seulement, soit dix fois le rayon du globe terrestre.
Eh bien, en multipliant la hauteur de la Grande Pyramide par un million,
on trouve la distance du Soleil à la Terre en kilomètres, soit
148 208 000 kilomètres. Cette mesure n’est évidemment qu’approchée, mais
le chiffre obtenu constitue une approximation bien supérieure à celle
que présentait la valeur officielle de cette distance avant 1860 et qui
était d’un peu plus de 154 millions de kilomètres.
Ainsi, alors que, pendant des siècles, les nations civilisées
dépensaient des sommes fabuleuses, que des savants n’hésitaient pas à
risquer leur vie dans des expéditions lointaines pour résoudre «le plus
important problème astronomique», n’est-il pas extraordinaire de penser
que cette solution était symbolisée et monumentalisée pour ainsi dire
dans la Grande Pyramide depuis des milliers d’années; qu’il eût suffi à
nos astronomes modernes de savoir lire les symboles cachés dans ces
dimensions et que les constructeurs de ce grand édifice étaient arrivés
à une approximation dont nous aurions été fiers à bon droit à la fin du
XIXe siècle!
Les astronomes égyptiens ne paraissent pas avoir borné là leurs calculs.
Si nous multiplions, en effet, le pouce pyramidal par 100 milliards,
nous obtenons la longueur du parcours de la Terre sur son orbite en un
jour de 24 heures et cela avec une approximation plus grande que ne
pourraient le permettre nos unités actuelles, le yard ou le mètre
français.
Enfin, dernière constatation à laquelle je suis arrivé en reprenant
récemment tous les calculs, si l’on exprime en coudées pyramidales cet
arc décrit par notre planète en un jour de 24 heures solaires moyennes,
on trouve un nombre qui est un multiple de 3,1416 ou mieux de 2π,
expression qui joue un rôle si important en mathématiques.
Qu’on ne dise pas encore une fois que tout cela est dû au hasard; que
les Égyptiens étaient ignorants des conquêtes de l’Astronomie, les faits
seraient là pour indiquer le contraire.
C’est ainsi que le passage d’entrée de la Grande Pyramide regardait
l’étoile polaire de l’époque dont on pouvait suivre les digressions à
n’importe quelle heure de la journée. Les travaux de Sir John Herschel
et de Piazzi-Smith ne laissent aucun doute à cet égard: les
constatations de ces deux astronomes sont un peu trop techniques pour
que je les rapporte ici, mais elles sont presque aussi troublantes que
les coïncidences énoncées au cours de ces pages.
Quoi qu’il soit, ces révélations sont d’autant plus mystérieuses que
jusqu’ici les historiens sont unanimes dans l’affirmation des faits
suivants:
Les anciens Égyptiens n’ont fait aucune allusion au rapport de la
circonférence au diamètre, ni au nombre π; on ne voit nulle part qu’ils
aient fait un usage exclusif, comme multiplication ou comme division des
nombres 2, 3, 5, 7 essentiellement pyramidaux; rien ne nous laisse
supposer qu’ils connaissaient les rapports de la latitude avec la
hauteur du pôle, ni qu’ils aient eu une idée nette de la réfraction due
aux couches d’air; ils ignoraient sans doute la grosseur de la Terre;
ils n’employaient pas habituellement la coudée sacrée et ils étaient
loin de penser peut-être que cette coudée représente une fraction exacte
du rayon polaire de notre globe; à plus forte raison n’avaient-ils pu
évaluer en coudées pyramidales le chemin parcouru par la Terre dans sa
révolution autour du Soleil; ils n’avaient pas arpenté le sphéroïde
terrestre ni mesuré la distance de la Terre au Soleil; le poids de la
Terre et de sa température moyenne étaient en dehors de leur pensée;
leurs mesures de capacité et de poids n’avaient pas été déduites des
données pyramidales; ils ne font jamais mention de la Polaire ni des
années de la précession, etc., etc.
Or, que toutes ces conquêtes de la science moderne soient dans la Grande
Pyramide, à l’état de grandeurs naturelles, mesurées et toujours
mesurables, ayant seulement besoin, pour se montrer au grand jour, de la
signification métrique qu’elles portent avec elles, c’est évidemment
inexplicable d’après nos données sur la civilisation antique, mais c’est
un fait qu’on n’essayerait vainement de révoquer en doute et qui plonge
les savants actuels dans la plus grande stupéfaction.
CHAPITRE V
A travers la Science antique
Il y a quelque quarante ans, on trouvait beaucoup d’hommes de science
enclins à enseigner la descendance animale de l’homme: nos ancêtres se
seraient rapprochés des singes aux périodes antérieures de la
préhistoire. On était alors sous l’influence des idées de Darwin et de
Lamarck. L’Allemand Ernest Hæckel ne contribua pas peu à répandre et à
vulgariser cette étrange doctrine en des livres qui s’imprimèrent à des
millions d’exemplaires. Succès bien éphémère d’ailleurs. La théorie de
la descendance simienne a subi le sort de toutes les hypothèses; car
c’est un fait, et on peut le vérifier en étudiant l’histoire de nos
acquisitions, qu’une théorie scientifique ne tient guère la science
pendant plus d’un demi-siècle.
Aujourd’hui, tout est changé: il est évident que depuis les premiers
âges de la Terre, nous constatons dans les organismes un véritable
progrès; il y a évolution, mais le mécanisme de cette évolution nous
échappe et ses plus farouches partisans ne sont pas loin de renier les
idées chères à Darwin et aux transformistes; on se rallie de plus en
plus à la doctrine des mutations, c’est-à-dire des changements brusques.
Appliquée à l’homme, la nouvelle théorie est simplement la négation de
la descendance simienne et scientifiquement parlant, l’origine de
l’espèce humaine nous apparaît de plus en plus mystérieuse.
* * * * *
Les recherches des géologues et des préhistoriens ont été impuissantes
jusqu’à ce moment à élucider le mot de l’énigme. Sans doute a-t-on
exhumé çà et là des crânes aux caractéristiques extraordinaires, mais le
Pithécanthrope dont on annonce périodiquement la découverte, semble de
plus en plus un mythe fabuleux, hochet qu’on agite devant la foule
naïve, pour lui faire croire à l’infaillibilité de la Science.
Ce n’est pas le lieu d’engager un débat sur ces passionnants sujets,
mais avant d’aborder la question de la science antique, je voudrais
énoncer ici quelques pensées dont ne tiennent pas toujours compte nos
modernes préhistoriens.
Aussi loin que nous remontions dans le passé, l’homme nous apparaît
toujours avec le même degré d’intelligence et de religiosité. Sans
doute, encore une fois, nous sommes en progrès sur l’époque de l’homme
des cavernes, mais le progrès pourrait bien ne porter que sur les
acquisitions intellectuelles, matérielles et industrielles. Je
m’explique: il faut distinguer entre la puissance et l’acte, entre
l’intelligence et l’application que nous en faisons. La première est une
faculté de fait, la seconde n’est que la manifestation de cette
puissance, le résultat de son entraînement. Un rustre ignorant est
souvent plus intelligent qu’un savant; en tout cas _instruit_ et
_intelligent_ n’ont jamais, que je sache, été synonymes.
Que des hommes livrés à eux-mêmes, obligés à lutter pour leur vie
matérielle contre une nature hostile, aient pu former ces peuplades dont
nous voyons les restes au seuil des cavernes préhistoriques; qu’ils nous
aient laissé les traces d’une industrie et d’une science rudimentaire,
cela ne prouve absolument rien pour ou contre leur intelligence. Mais
d’autre part nous sommes assurés que la capacité cranienne de ces races
inférieures n’a rien à envier à la nôtre; qu’à ces époques reculées, ces
types rappelant les sauvages actuels de la Mélanésie, possédaient parmi
eux des artistes ne le cédant aucunement à ceux que nous rencontrons
dans nos écoles modernes: dessins habilement exécutés, statuettes
finement modelées sont là pour attester la véracité de mes assertions.
Alors, de deux choses l’une: ou bien les hommes se sont élevés de l’état
sauvage à la civilisation; ou bien nous avons affaire à des races
dégradées.
De ce dilemme dont on ne saurait sortir, la plupart de nos historiens
choisissent le premier terme. Pourquoi? Parce que bien peu de savants
sont en même temps des philosophes, et que d’une façon générale, en
science comme ailleurs, en vertu de la loi du moindre effort, chacun
tend à répéter une leçon apprise. Les modernes se rient des anciens qui
ne juraient que par Aristote, mais si nous regardons de près, la mode
n’est point changée.
Reste à se demander pourquoi les préhistoriens d’autrefois ont aiguillé
leur science vers le premier terme de notre dilemme, au lieu de choisir
le second. Oh! la réponse est très simple: parce que depuis les
Encyclopédistes, il a été de bon ton d’opposer ce que l’on appelle la
Science (avec une majuscule) à la croyance religieuse.
Toutes les religions dérivées du Christianisme, y compris la religion
Judaïque, ont enseigné que l’homme avait été créé par Dieu dans un état
de perfection, donc de civilisation avancée; prendre en défaut cet
enseignement traditionnel et doctrinal a toujours paru à certains
_scientistes_ une tâche digne de leurs efforts.
Ainsi, au lieu de se borner à rechercher les faits et leurs causes, la
Science abandonnant son vrai rôle, est devenue l’appui de vaines
hypothèses et de doctrines préconçues.
Toute question de foi mise à part, il paraît aussi naturel de considérer
les hommes de l’âge de pierre comme de véritables dégradés que de croire
à leur état sauvage primitif. Une science qui se respecte devrait tenir
_a priori_ pour aussi vraisemblables l’une et l’autre hypothèse, mais à
mon avis, la seconde ne résiste pas devant les faits. Un exemple va
préciser ma pensée: nous connaissons des peuplades de la Polynésie qui
n’offrent pas un état plus avancé que les races de Cro-magnon ou des
Eyzies. C’est même là-bas que nos préhistoriens ont pu se documenter sur
la façon dont l’homme des cavernes utilisait ses silex variés: outillage
rudimentaire identique, mêmes moyens de défense, même signes plus ou
moins atrophiés de religiosité, de superstition, de sorcellerie, de
magie... et de coquetterie. Or en plus d’un cas, géographes et
historiens ont pu rétablir pour ces peuples, le passé de leurs
migrations. Détachés par hasard de la souche originelle, ces anciens
civilisés sont tombés peu à peu dans la dégradation.
L’âge de pierre est donc de toutes les époques et l’on voit à quelles
erreurs se trouveront exposés les préhistoriens qui, dans quelques
millénaires, iront fouiller ces îles lointaines, en exhumeront leurs
restes et concluront, non sans quelque apparence de raison, que l’homme
n’a pas évolué depuis l’époque chélléenne jusqu’à la fin de la période
quaternaire, celle dans laquelle nous vivons.
Voilà le genre de sottises que commettent certains hommes de science
lorsqu’ils sortent de leur rôle. La préhistoire est encore dans
l’enfance: ses recherches sont de date récente; elles n’ont porté, au
surplus, que sur une petite portion des terres émergées; nous
connaissons à peu près rien des lois qui amènent les modifications du
squelette, les variations lentes ou brusques des races: souvent la
climatologie ancienne des contrées étudiées nous échappe; le
parallélisme des stratifications opérées en des endroits différents
demeure presque toujours un problème insoluble; nous ne possédons aucun
chronomètre de nature à nous révéler la soudaineté ou la lenteur des
sédimentations et avec ce peu de données nous aurions la prétention
d’édifier une histoire authentique de l’espèce humaine répandue à la
surface de notre planète! Ce serait là une amère plaisanterie et si les
naïfs se laissent prendre à ces puérilités, il est du devoir de tout
esprit sérieux de réagir énergiquement contre de tels procédés, dignes
tout au plus de défrayer la chronique des journaux yankees, toujours en
quête de nouvelles sensationnelles.
[Illustration: PLANCHE III Statue monumentale de Képhren Képhren
appartenait à la IVe dynastie; on lui doit la construction d’une des
grandes pyramides. (Musée de Boulaq) (Cliché Giraudon)]
Au moment où j’écris ces lignes, me parvient le résumé d’un rapport,
présenté à la Société Géologique de Londres le 10 janvier 1922. Ce
travail porte sur les variations du niveau des mers pendant la période
quaternaire; il s’appuie en grande partie sur les travaux du Prof.
Depéret de Lyon et du Prof. Gignoux son élève.
«L’âge quaternaire a été loin d’être aussi calme qu’on l’a généralement
admis: il a présenté des mouvements de la croûte terrestre ayant affecté
de grandes étendues sur une vaste échelle; et ceci résulte des travaux
récents de Bosworth au Pérou et de Molengraaff dans l’Inde orientale.»
«Cette constatation complique énormément les problèmes (relatifs à
l’histoire de l’homme) que le Prof. Depéret a esquissés d’une manière
remarquablement hardie. Mettre les choses au point constitue une tâche
difficile et qui demandera les travaux de quelques générations de
géologues.»
Qu’une déformation générale du globe se soit produite et ait progressé
durant le Tertiaire et le Quaternaire, cela résulte vraisemblablement
des travaux entrepris sur les niveaux côtiers au nord et au sud de
l’équateur, où l’on a constaté des dénivellations périodiques avec une
amplitude de plus en plus restreinte, comprise entre 300 et 18 mètres et
il apparaît nettement «que la contraction de la Terre s’est accomplie
par de véritables pulsations», par des sortes d’à-coups brusques. En
Géologie, comme ailleurs, c’est la doctrine des mutations qui se
substitue à celle de l’évolution lente et continue[6].
[6] Cf. TH. MOREUX: _Vues nouvelles sur l’Évolution planétaire_ dans
_Rev. du Ciel_, Av. 1921.
Après avoir décrit les différentes phases de la chronologie de l’homme,
depuis le Red Crag (tertiaire supérieur) où M. Red Moir pense avoir
trouvé des traces d’industrie humaine, jusqu’aux terrains franchement
récents, l’auteur ajoute cette réflexion qui corrobore ce que j’ai
avancé à maintes reprises: «L’interprétation (que nous en donnons)
semble représenter l’état actuel de nos recherches, mais elle ne va pas
sans difficultés.» Les alternatives de chaud et de froid dans le climat
de nos contrées aux époques contemporaines de l’homme restent encore un
grand sujet de perplexité pour nos géologues. Ces changements ont dû
amener des précipitations atmosphériques d’une telle ampleur que nous ne
pouvons évaluer la durée nécessaire pour opérer les variations
constatées sur les continents pendant ces périodes.
Non, mille fois non! et je le répète à dessein, la préhistoire, à
l’heure actuelle ne peut dater d’une façon absolue aucune de ses
découvertes: il faut attendre[7]; pas davantage elle est à même de nous
renseigner sur nos origines, sur l’état social de l’homme à son
apparition sur la Terre.
[7] Cf. CH. DEPÉRET: Classification des temps quaternaires, dans la
Rev. Gén. des Sc. 15 mars 1923.
Ce long préambule était nécessaire pour comprendre l’état d’esprit dans
lequel se sont trouvés ceux qui jadis étudièrent la Pyramide de Khéops.
L’un d’eux, le célèbre astronome Piazzi-Smith, qui lui a consacré une
partie de sa vie, en était arrivé aux conclusions suivantes: ou bien les
constructeurs de ce monument unique au monde possédaient une science
aussi avancée que la nôtre, ce qui est extravagant et presque
incroyable; ou bien, gardiens d’une tradition remontant aux premiers
âges, ils avaient voulu fixer sur la pierre, des données déposées par la
Révélation dans l’esprit du premier homme; et je dois ajouter que
Piazzi-Smith, croyant à la Bible en sa qualité de protestant convaincu,
penchait pour la dernière hypothèse.
Ainsi s’expliquerait, pensait-il, comment les secrets relatifs à des
données scientifiques brutes se seraient transmis d’âge en âge, au moyen
de castes privilégiées. Telle serait l’origine, par l’intermédiaire des
prêtres égyptiens, de ce que j’ai appelé «la science mystérieuse des
Pharaons».
Si tout s’était passé comme l’imaginait Piazzi-Smith, il ne serait pas
invraisemblable de croire qu’une partie tout au moins de cette science
hiératique ait transsudé dans les inscriptions hiéroglyphiques de ces
époques lointaines.
En Égypte comme en Chaldée, l’Astronomie tenait une place d’honneur
parmi les acquisitions intellectuelles; Mages et prêtres la cultivaient
pour les besoins de la nation. A défaut du mécanisme des calculs
auxquels se livraient les adeptes de la science, peut-être les résultats
gravés sur le granit ou sur les briques trouvées par centaines seraient
de nature à nous renseigner. La question vaut la peine d’être étudiée:
de sa solution dépend notre choix entre les deux termes du dilemme
précédemment posé.
Les plus anciens monuments du monde ont été jusqu’à présent découverts
en Égypte; ils sont antérieurs à la première dynastie et datent
d’environ 4 000 ans avant J.-C.[8]; malheureusement nous n’y trouvons
aucune allusion à des faits scientifiques; ceux de Chaldée sont plus
récents relativement et nous reportent sans doute à 3800 ans avant J.-C.
A partir de cette époque, nous sommes renseignés sur beaucoup de points
intéressants, aussi bien pour l’Égypte que pour la Chaldée.
[8] Tous les chiffres au delà de 3 000 ans av. J.-C. sont très
contestables; ils ne sont mis dans le texte que pour fixer les
idées.
[Illustration: SPÉCIMEN D’ÉCRITURE HIÉROGLYPHIQUE Chaque image
correspond à la lettre initiale de l’objet représenté. Ici: I ou JE = 2
feuilles de roseau; OU = l’oiseau; D = main ouverte. Les 5 caractères du
bas disent HAMLK, ce qui nous donne: Ioud hamlk, Juda le roi (Figure
extraite de _La Bible et les découvertes modernes_, par F. VIGOUROUX.)]
D’après la Bible, Chaldéens et Égyptiens auraient une commune origine et
cette assertion, mise en doute autrefois par les archéologues, est
plutôt confirmée par les recherches modernes. Cependant, à en juger par
les textes cunéiformes et les hiéroglyphes, l’Astronomie des Chaldéens
auraient été beaucoup plus avancée que celle des Égyptiens; tout au
moins pendant les dynasties postérieures à celle de Khéops. Des notions
communes aux uns et aux autres ont pu subir des régressions chez les
deux peuples que nous étudierons simultanément[9].
[9] Beaucoup d’auteurs emploient sans distinction les termes Chaldéens
ou Babyloniens, bien que les premiers désignent plus
particulièrement les populations habitant la région arrosée par le
Tigre et l’Euphrate.
[Illustration: SPÉCIMEN D’ÉCRITURE CUNÉIFORME
Kiru Mah-hu tam-sil Ha-ma-ni sa-gi-mir hi-bi Nemus variegatum sicut mons
Amanus qui (continet) omnes arbores
is-ti hat-ti Puluk sade naphar-su un Ki-rib-su hu-ru-su va ab-ta Syriæ
plantas montium universas in ea plantatum fuit et
ni i-ta-tus. confeci superficiem ejus.
Au début l’écriture cunéiforme fut hiéroglyphique, mais peu à peu on
simplifia l’image dont les traits principaux furent indiqués sur la
brique à l’aide d’un stylet en forme de coin (_cuneus_). La traduction
du texte ci-dessus est donnée en latin.]
* * * * *
Nous avons vu que les Pyramides d’Égypte étaient orientées; il en est de
même des monuments de la Basse-Chaldée, mais ici ce sont les angles qui
regardent les points cardinaux. C’est ce que l’on peut voir encore en
examinant les ruines, fouillées récemment, du temple d’Éridou, dédié au
dieu-poisson En-Ki et dont la construction remonte au delà de l’an 3000
avant J.-C. Orientation identique au palais de Lagash datant de la même
époque; à Ourouk, dont les monuments furent l’œuvre des Sumériens[10].
Cette pratique remonte encore plus haut, puisque nous trouvons les 4
points cardinaux mentionnés dans un traité d’astrologie dont la
compilation date de Sargon 1er (3800 av. J.-C. environ.) Déjà, à cette
époque, le pôle céleste était donc connu et pouvait servir aux voyageurs
dans leurs déplacements.
[10] Sumériens, race non Sémite, habitant la Mésopotamie en même temps
que les Sémites.
* * * * *
Cette orientation exacte avait aussi un autre usage, probablement; elle
devait servir à la détermination des points équinoxiaux, si nécessaire à
celle de l’année. En fait, malgré l’état de détérioration de la Grande
Pyramide, Mariette, suivant les conseils de Biot, put, à l’aide de l’une
des faces du monument, déterminer à 30 heures près, le moment de
l’équinoxe de printemps de l’année 1853.
Cependant les Égyptiens ne paraissent pas avoir employé ce moyen pour
calculer le nombre de jours de l’année. Chez eux, années civiles et
religieuses étaient officiellement de 360 jours, mais il n’y a aucun
doute qu’ils n’aient connu la valeur de l’année d’une façon plus exacte
au moyen du lever de Sirius appelé Sothis. Aussi, de très bonne heure
ajoutèrent-ils 5 jours supplémentaires, comme on a pu le constater
d’après des documents datant de la XIIe dynastie, soit environ 2 000 ans
av. J.-C.
Toutefois, l’année n’est pas de 365 jours 1/4 exactement; en lui donnant
cette valeur, on tombe dans l’erreur du calendrier Julien; on la fait
trop longue de 11 minutes à peu près, ce qui au bout d’un certain nombre
d’années amène un décalage dans les saisons. Or, ni les Égyptiens, ni
les Chaldéens ne paraissent avoir eu connaissance d’une telle
particularité; pour les premiers, le lever _héliaque_, c’est-à-dire par
rapport au soleil, d’étoiles déterminées, leur servaient à diviser les
mois en décades de dix jours. Quant aux Chaldéens, ils avaient adopté un
calendrier luni-solaire; leur année comprenait 12 lunaisons, ce qui
donnait 354 jours auxquels on ajoutait, s’il y avait lieu, une 13e lune
intercalaire notifiée par un décret royal. Les textes cunéiformes nous
ont transmis une ordonnance de cette sorte prise par Hammourabi (vers
2000 av. J.-C.). Évidemment, le roi consultait les astrologues de la
cour qui recevaient pour mission de calculer à l’avance s’il y avait
lieu de faire intervenir cette 13e lunaison.
Les règles sur lesquelles on se basait nous sont connues par des
tablettes de l’époque.
«Lorsque le premier jour de Nisannu, lisons-nous sur l’une d’elles, la
constellation Mulmul (les Pléïades) et la Lune se trouvent ensemble,
l’année sera commune. Lorsque le troisième jour de Nisannu, Mulmul et la
Lune seront ensemble, l’année sera pleine.»
Et la méthode était d’une exactitude très suffisante.
Les planètes furent connues des Chaldéens beaucoup mieux que des
premiers Grecs et même des Romains. Il est vrai que le ciel de Babylone
et des régions avoisinantes était d’une pureté remarquable et attirait
l’attention des observateurs. On reconnut donc très vite que parmi les
astres illuminant la voûte céleste, certains d’entre eux, au lieu de
conserver leurs positions relatives, changeaient constamment de place
dans le ciel, les uns par rapport aux autres: c’étaient des étoiles
_errantes_ et non _fixes_, en un mot des _planètes_[11].
[11] Le mot _planète_ vient du grec _planètès_ qui signifie astre
errant.
Celles visibles à l’œil nu sont au nombre de cinq: Mercure, Vénus, Mars,
Jupiter et Saturne. Beaucoup de peuples anciens en comptaient sept, car
Mercure et Vénus, tantôt astres du matin, tantôt astres du soir, furent
pris pendant longtemps pour des astres distincts. En fait, les monuments
Chaldéens donnent en bien des cas l’image de 7 planètes, mais il est
vraisemblable que les astronomes de cette époque ne s’y trompaient pas,
car souvent, comme dans un bas-relief d’Assar-Haddon, les 7 astres
mineurs sculptés d’abord sont réduits à 5.
On sait que la marche des _planètes_ vue de la Terre est assez
compliquée pour cette raison que notre habitat tourne également autour
du Soleil: les Chaldéens avaient fort bien remarqué cette particularité
et ils comparaient ces astres à des moutons capricieux échappés de
l’immense troupeau des étoiles pour aller paître dans une large prairie
dont ils n’avaient garde d’ailleurs de s’écarter. La prairie, c’était la
zone zodiacale où nous sommes toujours assurés de les rencontrer. Au
reste, malgré des randonnées dictées par leur apparente humeur
vagabonde, les planètes n’échappaient pas à l’œil vigilant de leurs
pasteurs et les Chaldéens prédisaient exactement, semble-t-il, la route
de ces astres et leurs méandres capricieux.
«Mars à sa plus grande puissance, devint splendide et resta ainsi
plusieurs semaines successives: puis, pendant autant de semaines, il
devint rétrograde pour reprendre son cours habituel et il parcourut
ainsi deux ou trois fois la même route. La grandeur de la rétrogradation
ainsi parcourue trois fois (deux dans un sens et une dans l’autre) fut
de 20 _Kasbu_ (20 degrés).»
Si le mot _Kasbu_ n’était arrivé d’une manière très opportune à la fin
de la phrase, je gage que plus d’un lecteur aurait vu dans ce passage,
la copie d’un Annuaire astronomique moderne; et cependant ces lignes ont
été écrites par un astrologue vivant bien avant la chute de Ninive, sur
une tablette que vous pouvez admirer au _British Museum_ de Londres; et
ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ce récit donne la
traduction très exacte des faits.
* * * * *
A chaque instant nous nous glorifions de notre civilisation, de nos
acquisitions intellectuelles, de nos progrès scientifiques, et cependant
je suis certain de n’être pas au dessous de la vérité en affirmant que
sur mille personnes instruites: magistrats, ecclésiastiques, docteurs en
médecine, professeurs et docteurs en droit, il n’en existe pas cinquante
pouvant assurer avoir vu Mars ou Saturne dans le ciel; encore moins qui
soient à même de comprendre le mécanisme de la rétrogradation, des
stations et des mouvements divers des planètes décrit par l’astronome
chaldéen! Il est vrai, si l’on en croit la légende, que Copernic
lui-même, le grand Copernic n’aurait jamais aperçu Mercure; ajoutons
toutefois pour sa défense que ce savant observait sous le ciel embrumé
des bords de la Vistule.
Nous savons par les tablettes écrites en caractères cunéiformes que les
moindres détails de l’atmosphère et du firmament étaient notés par les
Chaldéens; halos ou conjonctions de planètes étaient matière à
pronostics et fournissaient des thèmes aux astrologues. Les éclipses
durent donc de bonne heure attirer leur attention, et en fait, ces
phénomènes étaient prédits avec une assez grande précision.
[Illustration: Trajectoire apparente d’une planète dans le ciel,
montrant les stations et les rétrogradations.]
Voici quelques exemples de textes intéressants:
«Une éclipse de Lune aura lieu le 14 Addaru. Quand le 14 Adarru la Lune
s’éclipse dans la première heure de la nuit, une décision sera prise.
Malheur au pays d’Élam et de Syrie, mais félicité au roi. Le roi sera
tranquille, Vénus ne sera pas visible, mais je dis à mon maître qu’il y
aura une éclipse.»
«_Irrasilu l’ancien, serviteur du roi!_»
«Au roi, mon maître, j’ai écrit: une éclipse aura lieu. Maintenant elle
a eu lieu en effet. C’est un signe de paix pour le roi mon maître...»
Comment et par quels procédés, les astronomes de cette époque
parvenaient-ils à calculer les éclipses? On a fait à ce sujet beaucoup
d’hypothèses, mais en réalité nous ignorons à peu près tout des moyens
employés. Suivant une habitude chère aux Chaldéens et aux prêtres
Égyptiens, les tablettes ne contiennent que les résultats bruts et le
mécanisme nous échappe. A mon avis, les savants de ces époques
lointaines, devaient garder jalousement leurs méthodes et celles-ci
n’étaient transmises qu’au moyen d’enseignements oraux se perpétuant
d’âge en âge au sein de castes privilégiées.
Sous ce rapport l’Astrologie dut faire faire de très grands progrès à
l’Astronomie et l’on sait que les Chaldéens étaient si bien passés
maîtres dans la science des horoscopes que plus tard, en Grèce,
l’épithète de Chaldéen était synonyme d’Astrologue.
* * * * *
Ainsi, plus de 2000 ans avant l’ère chrétienne, les devins et les
«diseurs de bonne aventure» exploitaient déjà la crédulité publique;
croyaient-ils à une correspondance mystérieuse entre la vie des mortels
et le cours des astres? Il est permis d’en douter; j’inclinerais plutôt
à penser qu’il y avait là pour eux un moyen efficace de se faire
respecter et de se livrer à leurs études favorites.
Qu’on ne se récrie pas sur une supposition aussi vraisemblable; il n’y a
rien de nouveau sous le soleil; la plupart des hommes n’estiment la
science qu’à proportion des services qu’elle est censée leur rendre. Il
a fallu la guerre de 1914 pour décider l’État français à organiser chez
nous un service météorologique, et si l’on ne fait rien (ou à peu près)
en France pour la Chimie, par contre, cette science a pris depuis
longtemps, chez nos voisins d’outre-Rhin, un développement considérable.
En tout cas, en Allemagne comme ici, l’Astronomie n’a jamais préoccupé
les gouvernants et les Observatoires se meurent dans une indigence
voisine de la misère.
Il en a toujours été ainsi, mais autrefois, les grands de ce monde
croyaient à l’Astrologie et l’Astronomie savait en tirer parti, témoin
la conduite de Képler, l’un des plus grands génies du XVIIe siècle.
L’auteur des lois immortelles qui portent son nom avait grand peine à
vivre; la pension promise par le roi tombait rarement dans son
escarcelle, si bien que le savant en était réduit pour nourrir sa
famille, à tirer des horoscopes. On le lui reprocha plus d’une fois:
«Mais de quoi vous plaignez-vous, philosophes délicats, répliquait-il,
si une fille que vous jugez folle (l’Astrologie) soutient une mère sage
mais pauvre (l’Astronomie); si cette mère n’est soufferte parmi les
hommes plus fous encore qu’en considération de ces mêmes folies? Si l’on
n’avait eu le crédule espoir de lire l’avenir dans le ciel, auriez-vous
jamais été assez sages pour étudier l’Astronomie pour elle-même.»
Ainsi en était-il, probablement, il y a cinquante siècles! Quoi qu’il en
soit, la pratique de l’Astrologie, qui réclame des précisions sur la
position future des planètes, dut inciter les Chaldéens à perfectionner
leurs méthodes. Ceux-ci, nous le savons par leurs tablettes, eurent à
résoudre plusieurs problèmes délicats et que se posent encore nos
modernes astronomes. Ne pouvant insister sur ce sujet difficile, qu’il
me soit néanmoins permis de citer un exemple.
[Illustration: PLANCHE IV Stèle montrant un beau spécimen d’écriture
hiéroglyphique. (Musée Borély, de Marseille) (Cliché Giraudon)]
Le calcul des éclipses suppose connus avec une assez grande
approximation, les diamètres apparents de la Lune et du Soleil. Or, en
1915, ayant eu besoin pour mes calculs de posséder les diamètres
apparents maxima et minima de la Lune, et trouvant dans la plupart des
publications techniques, des données contradictoires, je m’adressai à
plusieurs collègues pour obtenir quelques références supplémentaires.
Les chiffres fournis furent des plus discordants. En désespoir de cause,
je m’armai de patience et je m’astreignis à consulter jour par jour les
pages de la «Connaissance des Temps» qui donne depuis près de deux
siècles les diamètres de notre satellite.
[Illustration: Tablette avec caractères cunéiformes du palais de Sargon,
à Khorsabad.]
Et devinez-vous les résultats de mon enquête? Eh bien, les nombres ainsi
déterminés se trouvaient plus près de ceux qui nous sont donnés par les
Chaldéens que les diamètres admis par les auteurs dans nos modernes
Traités d’Astronomie.
Les dimensions apparentes du disque lunaire sont comprises _sûrement_
entre
33′34″ et 29′22″ d’arc
alors que les Babyloniens admettaient
34′16″ et 29′30″.
L’écart de 8″ seulement pour le diamètre minima est insignifiant et l’on
ne peut retenir son étonnement en constatant un tel résultat.
Cet étonnement se changerait pour vous en stupéfaction, si vous aviez
une idée de la difficulté que nous éprouvons, même à l’heure actuelle,
pour évaluer le diamètre apparent d’un astre quelconque. L’antiquité
aurait-elle donc connu nos instruments d’optique? La question vaut la
peine d’être étudiée: et c’est précisément ce que nous allons faire.
[Illustration: Fac similé d’Éphémérides éditées en 1609 et servant à
dresser les Horoscopes.]
CHAPITRE VI
L’Optique des anciens
Il n’est pas rare d’entendre tel ou tel savant parler de la science
antique d’une façon irrévérencieuse. A croire certains hommes instruits,
notre siècle a tout inventé. Et cependant, je l’ai déjà fait remarquer,
il ne faudrait pas confondre la science avec ses applications. Chaque
jour ces dernières deviennent de plus en plus nombreuses, mais souvent,
hélas! c’est au détriment du bonheur des peuples.
Et je n’en veux pour preuve que la guerre récente imposée à l’Europe--je
devrais dire au monde entier--par les Allemands. Entre les mains de nos
ennemis, les acquisitions scientifiques devinrent armes redoutables: de
longue date, l’esprit teuton qui n’a guère varié depuis deux mille ans,
préparait la guerre des gaz asphyxiants et nous savons aujourd’hui que
les obus chargés de matières toxiques, étaient en fabrication de l’autre
côté du Rhin, bien avant les hostilités. Ce sont encore les Allemands
qui, au mépris des lois internationales, usèrent des avions les
premiers, pour venir bombarder des populations sans défense; maintenant,
la guerre a pris fin et que lisons-nous quotidiennement dans leurs
journaux: des suggestions pour une revanche future, au cours de laquelle
seront employés tous les moyens nuisibles qu’une science avancée peut
mettre à la disposition d’un peuple de brutes: gaz terribles, microbes
répandus à profusion, explosifs terrifiants, ondes hertziennes dirigées
à distance, bref, tout l’arsenal effrayant que nos ancêtres étaient loin
de soupçonner.
Nous frémissons à la lecture de l’histoire ancienne, où nous voyons des
rois Assyriens crevant eux-mêmes les yeux des captifs, les faisant
mourir à petit feu, assistant à des supplices inouïs que seul un être
doué d’intelligence peut inventer et nous qualifions de barbares ces
hommes d’autre âge, mais nous n’imaginons point que la barbarie est de
tous les temps. La religion chrétienne, cette doctrine de charité
inconnue des païens, est enseignée chez presque tous les peuples
civilisés, mais son esprit ne semble pas avoir profondément pénétré
certaines races, même européennes... témoins les balles _doum-doum_ qui
n’ont pas été inventées par les Allemands!
* * * * *
Il n’y a donc pas antithèse entre science et barbarie, puisque cette
dernière peut faire servir la première à ses desseins. La science, je
l’admets volontiers, doit améliorer les conditions matérielles de
l’humanité, mais elle est impuissante par elle-même à en assurer le
progrès moral, le seul qui marque vraiment l’étiage de toute
civilisation.
Il y a mieux, lorsqu’un peuple délaisse le droit pour la force, la
barbarie, toujours latente, reprend peu à peu son empire et quelques
siècles suffisent alors pour faire table rase des notions scientifiques
et intellectuelles péniblement acquises. Du train dont va l’Europe à
l’heure actuelle, il n’est pas besoin d’être fort perspicace pour
prédire que dans deux mille ans, ceux qui habiteront notre continent
subiront une régression analogue à celle des anciens peuples orientaux
dont la grandeur et le luxe confondent encore notre imagination.
Tout ceci pour montrer que nous avons le droit de nous demander si
l’antiquité a connu une science avancée incompatible en aucune façon
avec l’état des mœurs et de la civilisation de ces époques lointaines.
Mais ici, je le devine, mon lecteur m’arrête et me pose sérieusement la
question suivante: Alors comment pouvez-vous supposer un seul instant
que nous ne retrouvions aucune trace des instruments scientifiques ayant
servi à nos ancêtres; pourquoi leurs inscriptions n’en font-elles jamais
mention? Évidemment, l’objection vaut la peine d’être discutée, mais au
fond, je la crois plus spécieuse que réelle.
* * * * *
Raisonnons par analogie: Six mille années tout au plus nous séparent des
monuments chaldéens et pharaoniques; or, que seront devenues nos
civilisations européennes dans 60 siècles? Pour peu que les centres
intellectuels se déplacent sur notre globe, ce qui paraît fatal à en
juger par l’Histoire, que restera-t-il de Paris ou de Londres? Des
ruines au sein desquelles les archéologues de l’époque seront bien
empêchés d’exhumer des traces de nos acquisitions scientifiques. Nos
bibliothèques nationales ne seront qu’amas de décombres, archives
éphémères réduites en poussière par le temps; la pierre calcaire de nos
monuments ne sera elle-même que bouillie informe; seul, le granit de nos
pierres tombales, avec leurs inscriptions souvent grotesques, en tout
cas peu scientifiques, offrira aux savants quelques spécimens de notre
langue et de notre écriture; sans compter que des obélisques comme celui
de la Concorde, avec ses hyéroglyphes, seront bien de nature à
compliquer les recherches et à désorienter les plus habiles. Œuvres
immortelles (?) des Képler, des Newton, des Laplace, des Le Verrier, des
Pasteur, où serez-vous alors? Vous n’aurez même pas l’avantage d’avoir
été écrites sur la dure argile cuite des tablettes cunéiformes ayant
bravé les injures des siècles!
* * * * *
Que si l’on insiste sur l’absence complète des méthodes scientifiques
parmi les nombreux documents chaldéens ou égyptiens mis à notre
disposition, je répondrai que cela prouve à peu près rien.
* * * * *
«L’étude des Mathématiques avait été poussée par les Mésopotamiens à un
haut degré de perfection, mais nous ne trouvons jamais chez eux, en
quelque branche de l’activité scientifique que ce soit, un traité
didactique avec explications; c’est toujours une consignation sèche des
conclusions avec parfois une allusion à ce qui y conduit; un grand
enseignement oral devait accompagner forcément ces écrits. C’est ainsi
que nous avons de nombreux documents mathématiques, sortes de barèmes
donnant mille combinaisons de chiffres, opérations toutes faites dont le
lecteur n’avait qu’à utiliser les résultats»[12].
[12] Cf. Dr CONTENAU, _op. j. cit._, p. 188.
De même, à des époques plus récentes, nous voyons apparaître, consignées
sur les tablettes, de véritables _Éphémérides perpétuelles_ destinées à
prévoir le mouvement des planètes dans le ciel.
La conclusion s’impose: le silence sur les méthodes employées était
voulu; on y suppléait par les explications orales et celles-ci n’étaient
données qu’aux seuls initiés; par là même on évitait de répandre dans le
public une science qui réservait à une caste, respect, gloire et profit.
Notre terrain étant ainsi déblayé, nous pouvons aborder le sujet
qu’annonce le titre de ce Chapitre: l’Optique fut-elle connue des
anciens?
Procédons par étapes et avançons prudemment dans ce domaine à peine
exploré. Tout d’abord, il est certain que les Anciens connaissaient le
verre et, qui plus est, savaient le travailler.
Dans un passage de ses écrits, Aristophane rapporte que de son temps on
vendait des boules de verre chez les épiciers d’Athènes. Plus tard,
Pline raconte que l’immense théâtre élevé à Rome par Scaurus, gendre de
Sylla, et qui pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs, possédait
trois étages, dont le second était entièrement incrusté d’une mosaïque
de verre.
Au VIIe Livre des _Recognitions_ le pseudo Clément rapporte que saint
Pierre étant allé dans l’île d’Aradus, y vit un temple dont les colonnes
tout en verre, d’une grandeur et d’une grosseur extraordinaires,
excitèrent encore plus son admiration que les belles statues de Phidias,
dont ce temple était orné.
Sénèque, dans ses _Questions naturelles_ parle des phénomènes de
coloration qu’on aperçoit en regardant à travers des angles saillants de
verre. Dès cette époque, on connaissait donc le prisme et la réfraction.
* * * * *
Sous le règne de Néron, on se servait de coupes de verre blanc, qui, au
dire de Pline, le disputaient en limpidité aux coupes de cristal de
roche taillé. Les urnes lacrymales trouvées dans les tombeaux sont aussi
en verre, et c’était sur des globes de verre qu’à la même époque, on
traçait les sphères célestes et les constellations.
Dans son _Optique_, Ptolémée a inséré une _Table des réfractions_
qu’éprouve un rayon lumineux en traversant le verre; or les indices de
réfraction donnés par nos Physiques modernes s’en rapprochent tellement
qu’il faut conclure que le verre de cette époque différait très peu de
celui que nous fabriquons aujourd’hui.
Tous ces faits sont certains; ils ne prouvent pas, dira-t-on, que les
savants antiques connaissaient les propriétés des lentilles.
Sans doute, mais voici d’autres témoignages.
L’émeraude à travers laquelle Néron regardait les objets est devenue
légendaire. Ce chaton de bague lui servait de monocle, mais Pline n’est
pas très explicite à ce sujet. On peut croire légitimement que ce verre
était taillé en forme de lentille concave.
Cependant, bien avant lui, au Ve siècle avant notre ère, Aristophane
dans sa comédie des _Nuées_, rapporte une singulière plaisanterie:
Strepsiade explique à Socrate la propriété qu’ont les boules de verre
exposées au soleil d’allumer les corps combustibles. Par ce moyen,
l’ingénieux personnage entrevoit la façon, dit-il, de se dispenser de
payer ses dettes, en détruisant de loin toute espèce d’assignation dans
les mains de ses créanciers sans qu’ils puissent s’en apercevoir.
Les Romains, héritiers de la science des Grecs, employaient pour
cautériser les chairs, à défaut de la pierre infernale, des boules de
verre exposées au soleil. Et lorsque les Vestales, par négligence,
laissaient s’éteindre le feu sacré, on devait le rallumer au moyen de la
chaleur du soleil concentrée par des sphérules de verre.
Les anciens connaissaient donc la propriété des lentilles sphériques
concentrant les rayons lumineux en un seul foyer; mais des appareils de
cette sorte sont bien mauvais en tant qu’instruments d’optique.
Toutefois, habitués à travailler le verre, les ouvriers de l’époque ont
dû être acheminés forcément à fabriquer des demi-sphères rappelant nos
lentilles pour les horlogers ou mêmes nos oculaires achromatiques de
lunettes et de microscopes.
Pure hypothèse, direz-vous, mais nécessaire cependant pour expliquer des
faits nombreux qu’on ignore généralement.
Savez-vous qu’il existe dans notre Cabinet des Médailles un cachet dit
de Michel-Ange, dont l’exécution remonte à une époque très reculée et
sur lequel 15 figures ont été gravées dans un espace circulaire de 7
millimètres de rayon. Or ces figures ne sont pas toutes visibles à l’œil
nu[13].
[13] Cf. DUTENS, t. II, p. 223.
Cicéron parle d’une _Iliade_ d’Homère écrite sur un parchemin léger qui
tenait en entier dans une coquille de noix[14]; Pline raconte que
«Mymécide avait sculpté sur l’ivoire, un quadrige qu’une mouche couvrait
de ses ailes»[15].
[14] PLINE, _Hist. natur._, L. VII, Ch. XXI.
[15] PLINE, _op. j. cit._ VII, XXI; Cf. it. ELIEN, _Hist._, L. I, Ch.
XVII.
«A moins de prétendre, dit Arago, que la vue de nos ancêtres surpassait
en puissance celle des artistes modernes les plus exercés, ce qui serait
démenti par bien des observations astronomiques, ces faits établissent
que l’on connaissait en Grèce et à Rome, il y a près de vingt siècles,
la propriété amplificative dont jouissent les loupes[16].»
[16] ARAGO, _Astr. pop._, t. I, p. 166.
On a également à l’appui de cette thèse fait valoir que Dutens a vu au
musée de Portici, des loupes anciennes qui n’avaient que 9 millimètres
de foyer; lui-même en possédait une moins forte provenant des fouilles
d’Herculanum. Mais la vérité exige d’avouer qu’il s’agissait là de
petites boules de verroterie employées pour leur parure, par les femmes
peu opulentes.
Le mieux, pour clore le débat, serait d’avoir entre les mains une vraie
loupe dont se sont servis les artistes d’autrefois pour écrire ou
sculpter les petits chefs-d’œuvre dont j’ai parlé. Eh bien, ce vœu a été
réalisé et, à ce propos, on me permettra de citer une anecdote toute
personnelle.
C’était en 1905, au cours d’une mission dont m’avait chargé le
Gouvernement pour étudier une éclipse totale de Soleil, visible à Sfax.
L’éclipse terminée, nous résolûmes, mes compagnons et moi, de profiter
de l’occasion bien tentante pour visiter la Tunisie. Au retour, avant de
reprendre le bateau qui devait nous ramener en France, un pèlerinage à
Carthage, si célèbre dans l’Histoire, s’imposait à notre curiosité.
De l’ancienne nécropole, il ne reste plus rien d’ailleurs qu’un village
de blanches demeures, assis devant l’emplacement de ce qui fut autrefois
le port abritant les terribles vaisseaux carthaginois. C’est là que les
Pères blancs ont établi leur séminaire et bâti la belle cathédrale dont
les murs ensoleillés se détachent en tons crus sur le fond bleu du ciel.
La vieille Carthage n’existe plus, mais des mains pieuses pour tout ce
qui regarde l’antique civilisation disparue ont entrepris des fouilles
et ressuscité ces temps de la lointaine histoire.
Le Père Delattre nous fit les honneurs de son merveilleux musée et
j’avoue que cette visite a été pour nous tous une véritable révélation.
Comme je m’extasiais devant un camée finement gravé et qui représentait
un cheval se grattant l’oreille, je ne pus m’empêcher de faire tout haut
cette réflexion:
--Les graveurs de cette époque ne pouvaient avoir des yeux meilleurs que
les nôtres; alors comment dans un si petit espace a-t-on pu représenter
tant de détails, donnez-moi une loupe pour examiner cette crinière...
Et tout le monde fut forcé d’admettre que, même à cette époque, on
connaissait le travail du verre et les propriétés des lentilles.
--N’avez-vous jamais trouvé, ajoutai-je en me tournant vers le Père
Delattre, quelque objet rappelant les loupes de nos horlogers?
Mais déjà le religieux avait compris et, une minute après il tenait à la
main, une véritable loupe, plan-convexe, de la grandeur d’un bouton de
pardessus. Malheureusement, la lentille était opaque: recueillie dans un
tombeau, après des siècles de séjour, il n’y avait rien d’étonnant qu’un
lent travail se fût effectué pour opaliser ce verre, autrefois
transparent peut-être.
L’objection eût été sérieuse cependant, si le Père Delattre ne nous eût
montré une pièce du même genre, en cristal de roche cette fois, taillée
d’une façon parfaite. Et ce fut la loupe dont nous nous servîmes pour
étudier le camée.
J’avais donc eu en mains pour la première fois--du moins je le
pensais--la preuve que les anciens connaissaient les lentilles et leurs
propriétés. Tout heureux de ma trouvaille, j’en fis part, dès mon
retour, à quelques savants et quelle ne fut pas ma stupéfaction
d’apprendre qu’en 1852, au cours d’une réunion de l’Association
britannique tenue à Bedford, Sir David Brewster, le célèbre physicien
anglais, avait montré une lame de cristal de roche façonnée en forme de
lentille et qu’on venait de trouver dans les fouilles de... Ninive!
Tant de faits convergents ne laissèrent aucun doute dans mon esprit; les
peuples antiques ont donc pu connaître les lunettes; car, remarquez-le
bien, une lunette astronomique n’est que l’assemblage de deux lentilles
convexes: l’une, la plus grande, nommée _objectif_ et qui est tournée
vers l’objet dont elle forme une image derrière elle; l’autre,
l’_oculaire_, employée comme une loupe pour grossir l’image fournie par
la première.
Lorsqu’au commencement du XVIIe siècle, John Lippersey inventa la
lunette que devaient perfectionner Galilée et ses contemporains, il ne
faisait que retrouver, probablement, un appareil connu depuis la plus
haute antiquité. Je dirai même que la lunette de Galilée, comparée à
celles des anciens, devait être de qualité bien inférieure; les
lentilles, vers l’an 1610, étaient toujours biconvexes alors que les
loupes anciennes, celles de Carthage et de Ninive, étaient
plan-convexes, ce qui leur assurait un certain achromatisme. L’hypothèse
est d’autant plus vraisemblable que si l’on refuse aux peuples de
l’antiquité cette connaissance intéressante, il devient impossible
d’expliquer bon nombre de leurs assertions; je me contenterai d’un
exemple emprunté à Démocrite. Ce philosophe affirmait que la Voie
lactée, si brillante dans la contrée qu’il habitait, est formée d’une
quantité innombrable d’étoiles; «c’est le mélange confus de leur
lumière, dit-il, qui est la cause de sa blancheur phosphorescente».
Un astronome moderne ne parlerait pas mieux. Comment Démocrite aurait-il
deviné pareille explication, s’il n’avait regardé dans une lunette,
alors que chez les nations de son temps, le peuple croyait encore à la
légende des gouttes de lait échappées du sein de Junon?
[Illustration: PLANCHE V Le Sphinx et les Pyramides de Giseh d’après une
lithographie exécutée par A. Dauzats en 1846.]
* * * * *
A moins que les anciens ne connussent le télescope, cet instrument formé
d’un miroir concave réfléchissant. Et cette supposition n’est pas plus
invraisemblable que la première.
Certains écrivains citent à l’appui de cette thèse, les miroirs ardents
qu’Archimède employa au siège de Syracuse pour brûler les vaisseaux de
Marcellus. Toutefois, il paraît bien démontré aujourd’hui que les
miroirs en question n’étaient pas concaves, ni d’une seule pièce, mais
formés d’un grand nombre de glaces renvoyant les rayons solaires au même
point.
Une telle disposition réalise la même concentration calorifique qu’un
miroir de télescope et, à l’aide de cent quarante-huit glaces, Buffon
réussit autrefois à enflammer une planche de sapin éloignée de
quarante-neuf mètres.
[Illustration: Figure schématique montrant la disposition des lentilles
dans la lunette dite de Galilée (Jumelle de théâtre).]
La critique toutefois s’est montrée plus prudente lorsqu’il s’est agi
d’expliquer un fait rapporté par des historiens sérieux au sujet de la
vision à l’aide d’un appareil inconnu. Ptolémée Évergète, frère du roi
Ptolémée Philadelphe, qui vivait au IIIe siècle avant J.-C., avait fait
établir, au sommet du phare d’Alexandrie, un instrument avec lequel on
découvrait de très loin les vaisseaux. Beaucoup d’auteurs se sont
demandé s’il ne s’agissait pas là d’un miroir concave.
La chose est très possible, mais je dois ajouter qu’un miroir de ce
genre ne suffirait pas sans le secours d’une lentille pour rapprocher
les objets, et rien ne s’opposait à cette époque à la réalisation d’un
tel système optique.
Cela ressort évidemment de tous les témoignages.
Quoi qu’il en soit, il est bien singulier de constater que les anciens,
d’après des textes dignes de foi, regardaient les astres à travers des
tubes. Ces derniers aidaient-ils les astronomes dans leurs moyens de
visée ou bien portaient-ils des lentilles, nous l’ignorons, mais le fait
est à rapprocher d’une trouvaille intéressante dont le récit vient à
point pour clore ce chapitre.
Au cours de fouilles opérées récemment dans l’ancienne cité royale de
Méroë, le Professeur John Garstang, de Liverpool, mit à jour les
fondations d’un monument qui n’était certainement ni un temple, ni une
habitation ordinaire. Un examen attentif révéla qu’on avait affaire à un
ancien Observatoire astronomique. Sur un fût de colonne, dont nous
donnons la représentation, sont tracées des droites en rapport avec la
position du Soleil à une certaine période de l’année et avec la latitude
de Méroë[17].
[17] Cf. _Revue du ciel_: Août 1917.
[Illustration: Alignements et lignes de visées tracés sur un fût de
colonne ayant appartenu à un observatoire de l’ancienne ville de Méroë.]
Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est le relevé des inscriptions ou
«graffitis» de l’époque: certaines pierres sont couvertes d’_équations_
numériques se rapportant à des phénomènes astronomiques ayant eu lieu
200 ans avant l’ère chrétienne; sur l’une des murailles démantelée, se
trouve un dessin encore plus suggestif, sorte de croquis fait à la hâte
et qui représente la silhouette grossière de deux personnages; l’un
d’eux, assis, paraît occupé à relever la position des astres au moyen
d’un «instrument des passages», rappelant tout à fait nos lunettes
méridiennes, avec cercle et appareil azimutal.
* * * * *
Et maintenant quelles conclusions allons-nous dégager de tout cet
ensemble? Rien d’absolument positif, mais une série de suggestions bien
propres à nous rendre prudents dès qu’il s’agit de juger la science des
anciens.
* * * * *
Dès les temps les plus reculés, l’Astronomie a été une science cultivée
et même très avancée. La mesure des diamètres de la Lune et du Soleil,
la prédiction des éclipses et d’autres phénomènes célestes, supposent
que les prêtres égyptiens ou les astronomes chaldéens possédaient des
instruments adaptés à ce genre de travaux.
* * * * *
En quoi consistaient leurs appareils? Nous ne possédons aucune donnée
positive pour répondre à cette question, mais il n’est pas
invraisemblable de penser que l’Optique y jouait un certain rôle.
[Illustration: Croquis au crayon relevé sur un pan de muraille ayant
appartenu à un observatoire de l’ancienne ville de Méroë.]
Toutefois, si la sphère céleste leur était familière, on n’en saurait
dire autant de la sphère terrestre. Sans doute, les voyages auraient pu
apprendre aux peuples antiques que la Terre était ronde et isolée dans
l’espace, mais rien ne permet de supposer que cette idée leur fût venue
à l’esprit.
Aussi loin que nous remontions, il faut arriver à Anaximandre (VIe
siècle avant J.-C.) pour voir surgir à ce sujet des propositions à peu
près exactes. Les Grecs, nous le savons, ont beaucoup emprunté aux
Égyptiens, mais ici, leur science paraît toute personnelle et ce sont
eux qui semblent avoir professé les premiers la sphéricité de la Terre.
Jusqu’à plus ample information, il apparaît bien que les constructeurs
de la Grande Pyramide n’avaient pu mesurer, même indirectement, le rayon
polaire du globe, encore moins fixer la distance du Soleil, la valeur de
la précession, ni même repérer leur position par rapport à la surface
entière de la Terre; et si tout cela est contenu dans la Pyramide de
Khéops, l’origine de ces données reste de plus en plus inexplicable.
Piazzi-Smith aurait-il donc eu raison et faudrait-il donc invoquer
d’antiques traditions? Avouez-le, nous sommes en plein mystère!
CHAPITRE VII
A la lueur des étoiles
Par certains exemples déjà donnés, nous avons vu que les astronomes de
l’antiquité faisaient un usage courant des constellations. On s’est donc
demandé quelle est la véritable origine de ces groupements
conventionnels d’étoiles.
Déjà, le poète Aratus, l’an 280 avant notre ère, nous donne une
description détaillée du ciel dans un poème intitulé: _Les Phénomènes et
les Signes_, mais l’auteur en avait tiré la substance, d’un ouvrage
composé par Eudoxe, un siècle avant lui.
Il faut donc remonter beaucoup plus avant et, ici, nous devons faire une
distinction entre ce que l’on appelle le Zodiaque et les constellations
éparses sur la voûte céleste. Ces dernières étaient, pour ainsi dire,
toutes spéculatives; à part les constellations voisines du pôle et qui
pouvaient servir aux voyageurs pour leur indiquer la direction du Nord,
les autres ne pouvaient être d’aucune utilité.
* * * * *
Il n’en était pas de même du Zodiaque, bande assez large dont le milieu
est occupé par l’écliptique, ce grand cercle de la sphère sur lequel a
lieu le mouvement annuel et apparent du Soleil; c’est là aussi que se
meuvent les planètes; les mouvements de ces astres s’écartent peu du
plan de notre orbite; il s’ensuit donc nécessairement que leurs
projections apparentes sur la sphère céleste sont toujours au voisinage
de l’écliptique.
La bande zodiacale a été divisée en douze constellations faisant le tour
entier du ciel, et comme le Soleil les parcourt en une année, soit 360
degrés en 365 jours, il en résulte que notre astre central effectue à
peu près 1 degré par jour dans le sens opposé au mouvement diurne de la
sphère, soit 30 degrés en un mois ou à peu près. Mais il s’en faut de
beaucoup que chaque constellation zodiacale ait une étendue exacte de 30
degrés; ce n’est donc que théoriquement que le Soleil entre chaque mois
dans une constellation différente. A l’heure actuelle, les
constellations du Zodiaque sont énoncées dans les deux vers latins
suivants, faciles à retenir:
_Sunt Aries, Taurus, Gemini, Cancer, Leo, Virgo,
Libraque, Scorpius, Arcitenens, Caper, Amphora, Pisces_;
ou, en français:
le Bélier, le Taureau, les Gémeaux, le Cancer,
♈︎ ♉︎ ♊︎ ♋︎
le Lion, la Vierge, la Balance, le Scorpion,
♌︎ ♍︎ ♎︎ ♏︎
le Sagittaire, le Capricorne, le Verseau, les Poissons.
♐︎ ♑︎ ♒︎ ♓︎
Les signes conventionnels que nous donnons doivent être connus de nos
lecteurs, car ils se trouvent dans tous les Almanachs.
Comme en vertu de la précession, l’intersection de l’équateur et de
l’écliptique, marquant l’équinoxe de printemps, se déplace dans le ciel,
on conçoit que la considération d’un Zodiaque ancien soit très précieuse
pour un archéologue; de son examen, on en peut déduire, en effet,
l’époque sous laquelle ce Zodiaque a été construit. On s’explique ainsi
l’enthousiasme qu’excita la trouvaille, en 1798, des Zodiaques égyptiens
de Dendérah et d’Esneh.
Ces Zodiaques placent en effet l’équinoxe de printemps loin de sa
position actuelle et leur découverte parut tout d’abord confirmer les
vues des astronomes Bailly et Dupuis, réclamant pour les Égyptiens une
antique connaissance des constellations zodiacales.
Malheureusement, nous savons aujourd’hui que ces représentations ont été
faites après coup, à l’époque romaine et ont été copiées sur les
Zodiaques grecs.
Tout nous prouve au contraire que les anciens Égyptiens n’ont pas fait
usage du Zodiaque; leurs 12 mois lunaires de 30 jours étaient bien
divisés en trois parties de 10 jours chacune, mais ces _décans_
n’étaient pas systématiquement rapportés à l’écliptique.
L’origine du Zodiaque est sans aucun doute chaldéenne. Des tablettes
très anciennes en mentionnent plusieurs constellations, mais la série
complète n’a pas encore été découverte. Quoi qu’il en soit, les
documents les plus antiques nous révèlent que 3 000 ans avant l’ère
chrétienne, les astronomes chaldéens avaient noté que le printemps
commençait au moment où le Soleil occupait le Taureau, symbole de
_Mardouk_ qui signifie _Soleil du printemps_. Par contre, le Scorpion
correspondait à l’équinoxe d’automne; puis venait l’hiver, avec ses
signes aquatiques: le Verseau et les Poissons, ainsi qu’il convenait
pour une saison pluvieuse.
Une autre tablette plus récente nous apprend qu’au temps d’Assurbanipal
(vers 650 avant J.-C.) le Zodiaque était sûrement complet; le document
cunéiforme est divisé en 12 secteurs égaux, un pour chaque mois dont le
commencement, ainsi que celui de chaque décade, est fixé par le lever
héliaque d’une étoile propre.
[Illustration: PARTIE DU ZODIAQUE DE DENDÉRAH L’ensemble forme un
véritable monument de pierre qu’on peut voir dans une de nos salles du
Musée du Louvre.]
Un siècle après, la pratique du Zodiaque est courante. Une tablette
datant de la septième année de Cambyse (522 avant J. C.) porte les noms
des 12 signes qui furent désormais employés jusqu’à notre ère, et ces
douze signes sont divisés en trois parties valant chacune 10 degrés. Le
premier signe y est désigné par la syllabe _Ku_ et comprenait le Bélier
ou _Dil-gan_.
Ainsi, non seulement nous sommes certains que l’origine du Zodiaque est
chaldéenne, mais nous avons l’explication d’un fait assez étrange au
premier abord: la division du cercle en 360 degrés, division calquée sur
la valeur approximative du déplacement du Soleil parmi les
constellations zodiacales. Peut-être est-ce là l’origine du système
duodécimal associé de bonne heure au système décimal qui prévalut dans
la suite pour les usages pratiques.
* * * * *
Si de patients archéologues n’étaient parvenus à déchiffrer les textes
de tablettes chaldéennes datant de 5 000 ans, nous en serions encore à
nous demander d’où vient cette curieuse manière de diviser les arcs et
les heures en degrés, minutes et secondes séxagésimales. Sans doute, on
avait bien pensé que ces subdivisions étaient conventionnelles, mais une
convention réside toujours sur un fait initial qui seul peut servir
d’explication.
Et cette constatation prouve encore ceci: c’est que des traditions même
scientifiques peuvent se transmettre à travers 50 siècles sans subir
d’altération, alors que le mécanisme des méthodes, au contraire,
s’efface très vite de la mémoire des hommes.
Cette considération est d’une importance capitale pour l’Histoire et
l’on ne saurait trop la mettre en relief, ne serait-ce que pour répondre
à toute une école de contemporains qui méprisent les traditions et sont
portés à ne voir en elles que les fluctuations de croyances populaires
s’altérant au cours des âges. Professer cette dernière opinion, c’est à
mon avis, méconnaître les lois les plus essentielles de la psychologie
et se mettre en désaccord avec toute l’histoire de la science.
Je n’insiste pas, car les considérations suivantes vont être de nature à
corroborer singulièrement mes affirmations.
Parmi les constellations modernes qui sont au nombre de 80 à 100 suivant
les notations, 48 d’entre elles figurent sur le plus ancien catalogue
connu: celui d’Hipparque dressé l’an 150 avant notre ère.
Mais Hipparque n’avait fait que fixer les positions des étoiles; les
noms avaient été empruntés à une nomenclature déjà connue de son temps
et qui semble s’être transmise de génération en génération. A cette
époque, la sphère d’Eudoxe était célèbre et elle datait déjà de deux
siècles et demi. Nul doute d’ailleurs que les Grecs n’aient emprunté la
plupart de leurs constellations aux peuples orientaux et surtout,
peut-être, aux Égyptiens. En tout cas, Homère, dans l’_Iliade_ et
l’_Odyssée_, mentionne Sirius la brillante étoile du Grand Chien, Orion,
les Hyades et les Pléïades; enfin l’Ourse que garde déjà le Bouvier.
Les Hébreux qui vécurent si longtemps chez les Égyptiens, connaissaient
nos constellations.
En parlant de la puissance de Dieu, Job s’écrie:
«Il commande au Soleil...
Il met un sceau sur les étoiles.
Seul, il étend les cieux,
Il marche sur les hauteurs de la mer.
Il a créé la Grande Ourse, Orion, les Pléïades
Et les régions du ciel austral»
(JOB, IX, 79)
Plus loin c’est le Créateur lui-même qui répond à Job (XXXVIII, 4, 31).
«Où étais-tu quand je posais les fondements de la Terre?
Qui en a déterminé les dimensions?
Sur quoi ses bases reposent-elles,
Ou qui en a posé la pierre angulaire,
Quand les astres du matin chantaient en chœur...?
Est-ce toi qui serres les liens des Pléïades,
Ou pourrais-tu relâcher les chaînes d’Orion?
Est-ce toi qui fais lever les constellations en leur temps,
Qui conduis l’Ourse avec ses petits?
Connais-tu les lois du Ciel?»
Dans _Amos_ (Chap. V, 8), le prophète donne de nouveaux avertissements à
Israël:
«Cherchez Jéhovah et vous vivrez...
Il a fait les Pléïades et Orion...»
Or, le merveilleux poème de Job à été écrit vers le Xe siècle avant
notre ère. Toutefois, et c’est la preuve que les Hébreux n’ont pas
emprunté toute leur science aux Égyptiens, les noms des constellations
en Égypte ne répondent pas à celles des peuples d’Israël.
L’identification des constellations mentionnées dans la Bible ne peut
être faite qu’avec celles des Chaldéens et ce sont ces dernières qui ont
prévalu plus tard chez les Grecs, comme chez nous.
Les tablettes chaldéennes postérieures au poème de Job mentionnent le
Taureau et les Hyades (_Gudanna_); le Lion, connu sous le nom d’_Ur-a_
dont fait partie notre Régulus et qui s’appelait déjà _Lugal_ ou _Sarru_
c’est-à-dire _le Roi_, etc.
En remontant plus avant, vers le XIIe siècle, nous retrouvons notre
constellation du Capricorne.
Tout s’explique lorsqu’on sait qu’Abraham, le père du peuple d’Israël,
était originaire de Ur, en Chaldée. Ainsi, nos constellations ont
sûrement une origine chaldéenne, peut-être babylonienne. Voilà ce que
nous dit l’Histoire, mais l’Astronomie peut aller plus loin et nous
renseigner sur l’état civil, lieu et date de naissance des astérismes
célestes.
Nous avons vu que contrairement aux Égyptiens, les astronomes chaldéens
rapportaient les positions des étoiles à l’écliptique, trajectoire
apparente du Soleil dans le ciel; de là était dérivé leur Zodiaque. Or,
à une époque reculée, on disposait déjà de 30 étoiles fondamentales
situées dans cette zone. Cela résulte des magnifiques travaux du P.
Epping sur la question et nous reporte vers l’an 3 000 avant notre ère.
Bien que plusieurs des étoiles ou des constellations n’aient pas encore
été identifiées sur les tablettes antiques, il y a tout lieu de croire
que ce sont aussi leurs noms qui ont servi, comme les autres, à
construire les globes et les sphères employés plus tard par les Grecs.
Cette hypothèse très plausible est en fait l’expression de la réalité.
Prenons en effet un globe céleste et reportons sur la sphère les 48
constellations indiquées par Eudoxe, nous allons faire immédiatement une
constatation de la plus haute importance. Toute une partie de notre
globe se trouve dépourvue d’indications. Rien d’étonnant puisque ce vide
correspond précisément au pôle austral visible seulement sous certaines
latitudes.
Les astronomes ayant construit des globes de cette sorte tenaient donc
leurs documents de peuples ayant habité une contrée située dans
l’hémisphère boréal et le calcul indique que la latitude des premiers
observateurs devait être comprise entre le 40e et le 46e parallèle Nord.
C’est là une remarque d’une importance capitale, car elle montre que nos
constellations ne sauraient provenir de l’Inde ou de l’Égypte, pas même
de Babylone dont la latitude était de 32° 1/2.
[Illustration: PLANCHE VI Sommet de l’Obélisque de Nimroud (Xe siècle
av. J.-C.) Les scènes représentent des ambassadeurs apportant des
tributs à Salmanasar II dont parle la Bible. (Spécimen d’écriture
cunéiforme. Musée du Louvre.) (Cliché Mansell)]
Si, d’autre part, on tient compte des déplacements du pôle, on arrive
encore à la date de 3 000 ans avant l’ère chrétienne.
Reste à fixer la longitude des observateurs qui ont désigné les
constellations anciennes.
La tâche ne paraît guère plus malaisée, car nous remarquerons
immédiatement l’absence, parmi les noms des astérismes, de l’éléphant,
du chameau, du tigre, du crocodile. Encore une fois, les constellations
ne nous viennent donc, ni de l’Inde, ni de l’Égypte, et nous sommes
amenés à conclure que ceux qui les ont inventées habitaient l’Asie
mineure et l’Arménie.
Le Zodiaque va nous fournir d’autres indications précieuses. Sous
Ptolémée, le Bélier était l’origine des Signes, mais il n’en était pas
ainsi lorsque les constellations prirent naissance. L’équinoxe de
printemps était proche d’Aldébaran, la belle étoile du Taureau; le
solstice d’été tombait dans le Lion, près de Régulus; l’équinoxe
d’automne voisinait avec Antarès, le beau soleil rouge du Scorpion; et
le solstice d’hiver coïncidait avec le Verseau, non loin de Fomalhaut.
En raison de leur importance relativement à la marche du Soleil, les
quatre étoiles que nous venons de nommer, étaient connues sous
l’appellation d’_Étoiles royales_. Or, tout ceci correspond encore à une
époque comprise entre 3 000 et 4 000 ans avant l’ère chrétienne.
Impossible d’assigner à nos constellations une plus lointaine, ni une
plus proche origine. En ces temps reculés, le Dragon occupait le pôle
céleste et ceci explique son importance dans les anciennes mythologies.
D’autre part, le peuple qui a inventé les constellations était déjà
avancé en civilisation: il avait domestiqué le mouton, la chèvre, le
chien, le bœuf, le cheval; il devait chasser l’ours, le lion, le lièvre,
etc., à l’aide de l’arc et de la flèche, puisque tous ces noms se
trouvent symbolisés dans son ciel.
Un tel peuple paraît avoir surtout séjourné vers la mer Caspienne, dans
la contrée voisine du cours supérieur de l’Euphrate et du Tigre.
La Géologie nous apprend que l’homme vivait depuis longtemps sur la
Terre avant les civilisations chaldéennes et égyptiennes, mais la
Préhistoire est une science trop peu avancée pour que nous puissions lui
demander des précisions. Les premiers âges de l’humanité n’auraient-ils
pas été séparés des périodes historiques par un grand cataclysme, comme
il s’en est sûrement produit au cours même de l’époque quaternaire?
D’aucuns le pensent, non sans raison, et invoquent un véritable déluge
qui aurait englouti une partie de l’humanité. Sur toutes ces questions,
la science reste à peu près muette et les traditions seules peuvent être
invoquées.
Quoi qu’il en soit, il paraît bien maintenant que les plus anciennes
notions astronomiques transmises par l’Histoire, nous viennent de la
haute Asie mineure; de là ces notions, avec l’exode des peuples,
seraient passées en Assyrie et en Chaldée, puis aux Mèdes, aux Perses,
aux Hindous, aux Égyptiens et aux Grecs qui nous les ont léguées.
Enfin, dernière remarque intéressante, lorsque les premiers navigateurs
abordèrent l’Amérique, qu’ils prirent pour les Indes, ils ne furent pas
peu surpris de voir des peuples de races fort différentes et qui
semblaient n’avoir eu aucune relation avec les hommes de l’Ancien
continent, désigner les signes célestes par les mêmes dénominations et
retrouver sous le ciel d’Amérique, la Mâchoire du Bœuf, les Petits de la
Poule (Poussinière ou Pléiades) etc... Il a donc existé une émigration
des Asiatiques à une époque relativement peu éloignée de l’ère
chrétienne[18].
[18] Le passage de l’Asie à l’Amérique a dû se faire assez facilement
par le chapelet des Iles Aléoutiennes et par le détroit de Behring.
Des affaissements de l’écorce terrestre sont très vraisemblables en
ces régions depuis la fin de la période tertiaire.
Ainsi, les sciences se prêtent un mutuel appui et peut-être le jour
n’est-il pas éloigné où le préhistorien découvrant, gravés sur la
pierre, des constellations et des zodiaques contemporains des hommes
primitifs, demandera à l’astronome de fixer les dates exactes de ces
représentations: ce serait, en tout cas, la meilleure manière de
résoudre un problème qui menace de s’éterniser.
* * * * *
Pour montrer toute la précision des procédés astronomiques dans ce genre
de solutions, je donnerai encore un exemple tiré de la Grande Pyramide.
Lorsque Sir John Herschel étudia pour la première fois le monument, non
seulement il fut frappé par l’orientation du passage d’entrée dans le
plan du méridien, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que l’axe de la
galerie vise un point placé _au-dessous_ du pôle céleste, de manière à
se prêter merveilleusement à l’observation du passage inférieur au
méridien d’une étoile circumpolaire, située à une distance déterminée du
pôle. A une certaine époque, qu’il considérait en 1838 comme étant la
date la plus probable de la construction de l’édifice, Herschel trouva
par le calcul qu’une étoile remarquable, _Alpha_ du Dragon était située
précisément à la distance angulaire indiquée par l’axe du passage
d’entrée.
De plus, dans les années où _Alpha_ du Dragon était vu au méridien
_au-dessous_ du pôle, à une hauteur angulaire de 26°16′, précisément
égale à l’angle que sous-tend l’axe du passage, une autre constellation
brillante, celle des Pléïades, passait en même temps au méridien, mais
_au-dessus_ du pôle céleste et ce méridien--ce qui n’avait eu lieu ou
n’aura lieu pour aucune des dix-mille années antérieures et
postérieures--coïncidait alors avec le cercle horaire passant par le
point équinoxial, origine à la fois du jour sidéral, du commencement de
l’année astronomique et enfin de tout calcul d’ascension droite sur la
sphère céleste.
Ainsi, par le seul choix de cet angle de 26°18′, voici que trois grands
phénomènes astronomiques dans le temps et dans l’espace--le passage
d’_Alpha_ du Dragon au méridien, sous ce même angle au-dessous du pôle,
celui de la célèbre constellation des Pléiades au-dessus et au même
moment et dans le méridien équinoxial--deviennent simultanés:
pouvait-on, pensait Sir John Herschel, imaginer une combinaison plus
propre à fixer à jamais une date mémorable en rapport intime avec la
Grande Pyramide? Et puisque ce triple phénomène s’est produit l’an 2170
avant l’ère chrétienne ne devons-nous pas en conclure que cette année
est l’année de fondation de la Grande Pyramide?
Cette coïncidence mystérieuse fournit en outre une méthode chronologique
incomparable de simplicité et de grandeur, s’étendant au passé comme à
l’avenir et dont l’élément principal est fourni par l’accroissement
annuel de la distance du groupe des Pléiades au point équinoxial,
accroissement égal, en ascension droite, à 3,5 secondes. En réalité, les
Pléïades soumises à la loi de la précession des équinoxes, qui leur fait
décrire leur mouvement cyclique en des milliers d’années, deviennent
comme l’horloge de la Grande Pyramide et cette horloge a commencé son
cours, c’est-à-dire que ses aiguilles marquaient 0h 0m 0s lorsque
_Alpha_ du Dragon passait pour la première fois au méridien, à la
distance du pôle marqué par le passage d’entrée de la Pyramide ou, comme
le voulait déjà Sir John Herschel, lorsque le monument fut bâti.
Voici donc comment les constructeurs ont signé leur œuvre: n’avais-je
pas raison d’affirmer que la Pyramide est un édifice métrique et
scientifique de premier ordre?
* * * * *
Oui, mais Herschel, Piazzi-Smith et quelques autres avaient compté sans
les archéologues. Ceux-ci s’emparèrent de l’Égypte, des textes qu’elle
contenait, et, de discussions en interprétations, décidèrent que la
Grande Pyramide, bâtie par Khéops ou sous son règne, datait de 4 000 ans
au moins avant l’ère chrétienne.
Tout le monde s’inclina devant des hommes assez instruits pour
en imposer au public et nous faire admettre qu’on pouvait
_scientifiquement_, déterminer l’âge d’un monument égyptien à quelques
siècles près, ce monument ne portât-il aucune inscription!
Au surplus, les astronomes se désintéressèrent de la question et le
jugement paraissait rendu sans appel.
Or, et c’est là le piquant de l’histoire, on vient tout récemment de
s’apercevoir qu’il fallait en rabattre sur l’antiquité des plus vieilles
dynasties contemporaines des Pyramides.
Écoutez plutôt le Dr Contenau, l’un des maîtres incontestés en matière
d’Assyriologie: «Si les découvertes épigraphiques et monumentales des
cinquante dernières années ont fait justice de l’antiquité fabuleuse que
les anciens attribuaient aux monarchies d’Assur et de Babylone nous
restons cependant en présence, en Mésopotamie, de monuments qu’on peut
dater de 3 000 ans avant notre ère. L’Égypte a vu, elle aussi, réduire
sa chronologie; on situe Ménès, premier roi des dynasties historiques,
vers 3200 ou 3400»[19]. Or, Khéops appartient à la IVe Dynastie et on
admettait qu’il s’était écoulé environ une douzaine de siècles entre
Ménès et Khéops.
[19] Dr CONTENAU, _op. j. cit._ Avant-propos (éd. de 1922).
Ménès étant rajeuni, Khéops doit l’être dans la même proportion, et...
nous retombons pour la construction de la Grande Pyramide exactement à
l’époque révélée par les déductions astronomiques.
Cette période coïncide à peu près avec celle qu’on assigne à la vocation
d’Abraham, c’est-à-dire quelques siècles seulement avant l’entrée
d’Israël en Égypte[20].
[20] Cf. FLINDERS PETRIE, _Egypt and Israel_, p. 38. L’auteur admet
pour l’entrée d’Israël en Égypte, la date de 1650 av. J.-C.
Si, à l’époque des Pyramides, des traditions étaient déjà passées de la
Mésopotamie en Égypte, il est évident que la descendance d’Abraham n’y
était pour rien. Comme, d’autre part, les constellations ont pris
naissance à l’Est de l’Égypte, il faut bien qu’aux temps les plus
reculés, il y ait eu communication de traditions nées loin du Delta du
Nil.
Quelles étaient ces traditions; quelles traces ont-elles laissées dans
tout l’Orient? C’est ce que nous allons chercher au chapitre suivant.
CHAPITRE VIII
Traditions philosophiques et historiques.
Pour qu’une tradition ne soit pas altérée, il faut qu’elle soit
accessible seulement à une élite et qu’elle ne soit pas répandue au sein
des masses populaires. La division de la circonférence en 360 degrés en
est un exemple déjà cité. Il y a cependant des exceptions: la tradition
peut rester intacte si elle est confiée à des initiés qui la
conserveront comme un dépôt sacré, ou même à des chefs ayant pour
mission de la transmettre.
L’Histoire est là pour mettre en évidence ces assertions. On a coutume
en effet d’appliquer à tous les cultes, à toutes les religions, les lois
d’évolution qui régissent les peuples, leurs langues, leurs
institutions, etc... C’est là une méthode absolument fausse, à mon avis,
et qui n’est valable que dans certaines conditions.
Le Brahmanisme, comme le protestantisme, par exemple, sont en
perpétuelle évolution. Pourquoi? Parce que personne n’a la charge de
garder l’ensemble de leurs dogmes ou la mission exclusive de les
interpréter. J’entends qu’on objecte au catholicisme les mêmes raisons,
mais ceux qui soutiennent cette thèse ignorent tout de notre théologie.
Tout d’abord, depuis Moïse, la religion judaïque n’a pas varié; elle
était consignée dans l’Ancien Testament, règle de foi et de conduite
pour les Israëlites. La religion chrétienne n’a fait que se greffer sur
la première et, depuis la venue du Christ, quoi qu’on dise, nos dogmes
sont restés tels quels; pour eux il n’y a pas eu et il n’y aura jamais
évolution. Quelques points de doctrine plus ou moins enveloppés peuvent
à certaines époques être précisés par le successeur de Pierre, qui seul
a ce pouvoir, mais cela n’ajoute ni ne retranche rien au dépôt primitif.
Prétendre le contraire, comme sont tentés de l’enseigner certains
philosophes ou historiens, c’est vouloir se mettre en contradiction avec
toute la tradition apostolique, donc renier la base même de notre foi.
Écoutez plutôt saint Paul s’adressant aux Galates: «Je m’étonne que vous
vous laissiez détourner si vite de celui qui vous a appelés en la grâce
du Christ pour passer à un autre Évangile[21]; non certes qu’il y ait un
autre Évangile; seulement il en est qui vous troublent et qui veulent
pervertir l’Évangile du Christ. Mais quand nous-mêmes, quand un ange
venu du ciel vous annoncerait un autre Évangile que nous avons annoncé,
qu’il soit anathème[22].» Et dans une Épitre à Timothée, le même apôtre
ajoute, après lui avoir rappelé les principaux devoirs attachés à la
charge pastorale: «O Timothée, _garde le dépôt_, en évitant les discours
vains et profanes, et tout ce qu’oppose une science qui n’en mérite pas
le nom; quelques-uns, pour en avoir fait profession, ont erré dans la
foi[23].»
[21] Allusion à la doctrine des Judaïsants.
[22] Ép. aux Galates, I, 6-8.
[23] Ire Ép. à Timothée, VI, 20-21.
Encore une citation extraite de la fin de l’Évangile de saint Mathieu.
Le Christ s’approche de ses disciples et leur dit: «Toute puissance m’a
été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes
les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit,
leur apprenant à garder _tout_ ce que je vous ai commandé: et voici que
je suis avec vous jusqu’à la fin du monde[24].»
[24] Év. saint Mathieu, XXVIII, 18-20.
Tous ces détails sont absolument nécessaires pour comprendre dans quels
dédales de contradictions se perdent des historiens ignorants de la
doctrine catholique, lorsqu’ils viennent nous affirmer que nos dogmes ne
sont que le développement naturel de croyances communes à d’autres
religions; que nous avons emprunté ces dogmes soit aux Égyptiens ou aux
Babyloniens, soit même aux écoles philosophiques si célèbres en Grèce.
Que nous trouvions dans les anciennes religions orientales, quelques
bribes éparses des vérités religieuses admises par les Hébreux et plus
tard par les chrétiens, cela ne prouve aucunement une dérivation des
unes par rapport aux autres, encore moins une évolution. Que diriez-vous
d’un géologue qui viendrait nous affirmer sérieusement que nos
mammifères dérivent des insectes sous prétexte que les uns et les autres
respirent, possèdent une tête et des pattes? Un tel raisonnement ne se
tient pas.
Il reste une autre solution: si, comme nous le croyons, la souche
humaine est unique--ce qui paraît de plus en plus confirmé par notre
science actuelle--certains enseignements religieux, aussi bien que les
faits historiques se rapportant à notre lointain passé, ont pu se
transmettre de génération en génération; beaucoup, avec l’exode des
peuples, se sont perdus en route, évidemment, se sont déformés au cours
des siècles; telles ces langues sœurs dont les radicaux seuls restent
les sûrs garants d’une même origine. Des notions communes à plusieurs
religions ne peuvent donc être invoquées comme marque de dérivation les
unes par rapport aux autres, mais seulement comme des indices d’une même
origine dans les temps les plus reculés.
Méconnaître ces principes, c’est s’exposer aux pires erreurs et aux
conclusions les plus hasardées; les appliquer, c’est entrevoir la
solution de problèmes qui intéressent au plus haut point toute
l’histoire de nos acquisitions dans les domaines les plus divers.
Jusqu’ici, rien ne nous autorisait à penser qu’à l’époque de la
construction des Pyramides, par exemple, certains esprits avaient pu
conserver intactes des vérités scientifiques peut-être révélées au
premier homme et transmises par tradition; mais des constatations
troublantes viennent jeter le doute en nos âmes et placer sous nos yeux
d’une façon plus impérieuse le fameux dilemme de Piazzi-Smith. Le Sphinx
garde jalousement ses secrets, mais Œdipe vit en chacun de nous: un jour
ou l’autre, nous aurons le mot de l’Énigme.
Résoudre le problème, dès maintenant et d’une façon directe, il n’y faut
pas songer; mais il n’est pas défendu d’en inspecter les abords et
d’encercler la citadelle par des travaux d’approche.
Nos efforts n’auront pas été vains si nous parvenons à faire saisir, au
moyen de quelques exemples, par quel mécanisme se transmettent les
traditions, parfois intactes, mais le plus souvent déformées.
Les documents les plus anciens se réfèrent presque tous à la religion
qui jouait dans les sociétés antiques un rôle prépondérant. D’autre
part, il est remarquable de constater chez les anciens peuples un
sentiment unanime touchant les origines de leur culte: tous ont été
convaincus que leur religion est d’autant plus parfaite qu’on remonte
plus haut dans le passé. Il y a bien évolution, mais c’est une évolution
à rebours, exactement l’opposé de ce que prétendent certains
archéologues, plus soucieux de nous imposer leurs théories que de
chercher la vérité dans les faits. Et cependant, cette évolution
régressive, au fond, est bien naturelle; même à notre époque, si les
pasteurs du troupeau ne réagissaient pas, les masses populaires, nous le
voyons chaque jour, iraient vite aux superstitions. Cette constatation
nous explique l’idolatrie dans laquelle sont tombés la plupart des
peuples orientaux, je devrais dire tous les peuples, y compris les
Hébreux qu’une main ferme ne suffisait pas toujours à maintenir dans le
culte du vrai Dieu et qui ont tour à tour adoré les faux dieux des
nations avec lesquelles ils étaient en contact.
Le polythéisme n’est donc pas du tout la forme initiale des religions,
tant s’en faut. Sans doute, les Égyptiens, comme les Chaldéens, ont
adoré toutes sortes d’animaux, mais les textes les plus anciens
démontrent qu’au début, il n’en était pas ainsi.
Certaines inscriptions des Pyramides de la IIIe et de la IVe Dynastie,
mentionnent souvent «Dieu, le Dieu un, le Dieu unique». Le _Livre des
morts_, qui remonte à une haute antiquité et qui fit autorité pendant
plusieurs millénaires, était un recueil de prières, sorte de Rituel
funéraire divisé en 165 chapitres; la morale en est très élevée et la
théodicée beaucoup plus pure qu’aux âges plus récents. Voici, par
exemple, le genre d’invocations qu’une âme doit faire à son Juge
céleste, aussitôt après sa mort: «Hommage à toi, Dieu grand, Seigneur de
Vérité et de Justice! Je suis venu vers toi, ô mon Maître, je me
présente à toi pour contempler tes perfections.»
Malheureusement le culte des ancêtres fit peu à peu dégénérer ces
conceptions monothéistes et les Pharaons eux-mêmes devinrent autant de
dieux dérivés d’une sorte de _démiurge_ «fabricateur des dieux et des
hommes»; c’est du moins ce que nous apprend l’_Hymne à Khnoum_. Le
_Papyrus Prisse_, le plus ancien livre du monde, contient le même
enseignement et nous parle des rois-ancêtres divinisés sous le nom de
_Noutérou_. Le premier d’entre eux, comme l’indique un texte plus récent
de la Pyramide de Pépi Ier fut _Atoum_ (l’ancêtre) où il n’est pas très
difficile de reconnaître notre Adam de l’Écriture.
Mais déjà la vérité primitive est altérée, le mythe s’est substitué au
fait: l’Atoum des Égyptiens est devenu le père des dieux et des hommes;
sous la VIe dynastie, «_Atoum_, nous apprennent les inscriptions,
_existait quand il n’y avait pas de mort_».
Ce texte est à rapprocher de notre enseignement de la Bible, nous
présentant la mort comme un châtiment de la faute adamite.
Je sortirais du cadre de mon sujet en expliquant comment peu à peu les
Égyptiens en vinrent à adorer des animaux et par quel mécanisme assez
simple et quelque peu enfantin, ils imaginèrent la métempsycose que des
esprits naïfs tiennent encore de nos jours, pour une idée profonde et
admirable.
[Illustration: PLANCHE VII Ruines du Temple d’Ammon à Louqsor (Ancienne
Thèbes). Vue d’une des salles de 50 m. de largeur (plus grande que
Notre-Dame de Paris) avec des colonnes de 23 m. de hauteur et des
chapitaux évasés de 23 m. de tour. (Cliché Bonfils. Maison Giraudon)]
Si nous passons en Chaldée ou en Assyrie, contrées beaucoup plus
avancées en civilisation que l’Égypte à l’époque des Pyramides, nous
constatons aussi une tradition notablement altérée; Dieu est à la fois
un et multiple; de là, différents noms qui représenteront plus tard, aux
yeux du peuple, des divinités diverses; mais ce qui montre bien que nous
sommes en présence d’une déformation de l’unité divine, c’est que chaque
Dieu porte toujours l’attribut _El_, désignation de Dieu dans toutes les
langues sémitiques; et voilà qui explique, soit dit en passant, le nom
d’Élohim donné à Dieu par les Hébreux. _El_, en assyrien, devient
souvent _Ilu_, _Ilui_, _Ilani_, _Ilou_, associé à d’autres noms: l’_Ilu
Samas_ est le Soleil et l’_Ilu Sin_, la Lune; mais _Ilu_ seul est «le
père des dieux».
On a dit aussi que la religion primitive était surtout astrale; rien
n’autorise pareille assertion d’archéologues en chambre; le symbole
_dieu_ sur les hiéroglyphes n’est pas une étoile, mais un buste d’homme,
la main étendue tenant tantôt un cercle, tantôt un arc ou une fleur;
puis le buste disparut et il ne resta qu’un cercle orné des plumes de la
tête royale.
* * * * *
Mais revenons à notre sujet. Ainsi, plus nous remontons dans le passé,
plus nous sentons, comme le remarquait un éminent assyriologue, la
notion fondamentale de l’unité divine, dernier vestige de la révélation
primitive, mais défigurée par les superstitions populaires et par les
monstrueuses rêveries du paganisme.
De tous les peuples antiques, seuls, les Hébreux ont su conserver le
culte du vrai Dieu, et cela malgré des infidélités passagères que leur
ont reprochées vertement les Prophètes. On connaît l’histoire du _Veau
d’or_ que le peuple fit façonner et auquel il rendit des adorations en
l’absence de Moïse. Ne voilà-t-il pas la preuve, déclarent certains
auteurs, que le peuple d’Israël n’en vint que peu à peu au monothéisme?
Et l’un d’eux ajoute: «Yahvé dut être un taureau à l’origine.»
Il faut n’avoir jamais lu la Bible pour énoncer de pareilles
élucubrations: le récit biblique est formel et nous y voyons la
condamnation par Moïse d’un tel acte d’idolatrie.
La vérité est que d’Abraham à la venue du Messie, Jéhovah fut le Dieu
unique qu’on devait adorer: «Jéhovah est Dieu et il n’y a en pas d’autre
que lui», lisons-nous déjà dans le _Deutéronome_ écrit 15 siècles avant
notre ère. C’est d’ailleurs pour arracher le père des Israélites au
milieu idolâtre de la Chaldée que Dieu, nous dit l’Écriture, conduisit
Abraham dans la terre de Chanaan. Écoutez en effet le récit d’Achior,
chef des Ammonites: «Ce peuple (hébreu), dit-il à Holopherne, est de la
race des Chaldéens; il vint d’abord habiter en Mésopotamie parce qu’il
ne voulait pas suivre les dieux de ses pères qui étaient dans le pays
des Chaldéens. Ayant donc abandonné les rites de ses ancêtres
(immédiats) qui rendaient honneur à plusieurs dieux, il adora le seul
Dieu du ciel.» (_Jud._ V. 6-9).
Au reste, l’origine du nom de Yahveh (ou Yahvé) ne fait aucun doute et
n’a rien à voir avec une idole. Lorsque l’Éternel demande à Moïse
d’annoncer à son peuple qu’il le tirera de son esclavage vis-à-vis des
Pharaons, Moïse prévoit l’accueil réservé à ses ouvertures; «Le Dieu de
nos pères, lui objectera-t-on, quel est donc son nom?» Et c’est alors
que Dieu dit à Moïse: (_Exode._ III. 14, 15)
«_Je suis Celui qui suis._ C’est ainsi, que tu répondras aux enfants
d’Israël. _Il est_, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu
d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. C’est là mon nom pour
toujours.»
Ainsi Yahvé dont on a fait Jéhovah, prononciation toute de convention,
ne diffère pas de _Je suis_: lorsque Dieu parle de lui-même, il se nomme
_Je suis_ et lorsque l’homme parle de Dieu, il le nomme _Il est_.
Auparavant, Dieu s’était manifesté à son peuple comme _Schaddaï_,
c’est-à-dire en tant que _Tout-Puissant_ (Ex. VI, 3); désormais, il se
révélera à lui sous son vrai nom: _Je suis Celui qui suis_ c’est-à-dire
l’_Être_ simplement, sans aucune limitation ni restriction; l’Être dans
toute sa plénitude, le Nécessaire, l’Infini, l’Absolu. Pouvait-on
demander de Dieu une définition plus philosophique, plus vraie, plus
sublime? Dans aucune religion ancienne, nous ne saurions trouver une
doctrine aussi pure et aussi élevée. Eh bien! là encore il est évident
que Moïse n’a rien inventé. Élevé à la cour des Pharaons, le grand
prêtre d’Israël était sans doute au courant de toute la science
égyptienne, mais déjà les traditions philosophiques et religieuses
primitives s’y étaient altérées. A l’époque de Moïse, l’idolâtrie
régnait en maîtresse absolue dans la vallée du Nil; on y adorait des
animaux, on rendait un culte aux astres; la religion n’était qu’un amas
de superstitions grossières et ce n’était certes pas le contact avec les
Égyptiens qui pouvait élever l’âme des Hébreux, ni faire pénétrer en
leur esprit, la juste notion des éternelles vérités.
Nous venons de voir comment l’idée d’un Dieu unique s’est peu à peu
effacée chez les peuples idolâtres, alors qu’elle s’est conservée chez
les Hébreux au cours de toute leur histoire; c’est là un exemple d’une
tradition philosophique et religieuse. Nous allons maintenant passer à
l’examen de faits historiques décelant, eux aussi, de longues traditions
remontant aux origines.
Tout le monde connaît l’histoire du péché originel, racontée aux
premiers chapitres de la Genèse: l’arbre de vie, la tentation, la chute.
Or, tout cela se retrouve à l’état de déformation chez les anciens
peuples.
Faut-il rappeler les descriptions classiques de l’âge d’or, aux époques
de la Grèce ou de la Rome antique; «les douceurs de la paix que
goûtaient les nations tranquilles et sans armées, au temps où, ni le
hoyau, ni le soc n’avaient déchiré un sol exempt de tribut et qui
donnait tout de lui-même»[25]; les fleuves de lait et de nectar qui
arrosaient la terre?--Légendes, direz-vous; mais, remarquons-le, cette
appréciation ne tient pas lieu d’explication. Pourquoi retrouvons-nous
les mêmes traditions chez tous les peuples antiques?
[25] OVIDE, _Métam._, I, 3.
Dans l’Inde, c’est Brahma qui forme l’homme de la terre et le place dans
le pays de tout bien, où poussait un _arbre_ dont le fruit communiquait
l’_immortalité_. Les dieux mineurs découvrirent cet arbre, et mangèrent
de ses fruits pour ne pas mourir. Le _Serpent_, gardien jaloux de
l’arbre de vie, répandit alors son venin sur toute la terre, la
pervertit et toute âme vivante eût péri si le Dieu Siva, ayant pris
forme humaine, n’eût absorbé ce venin tout entier.
La «femme au serpent» se retrouve dans les monuments mexicains les plus
antiques; l’Égypte est à peu près muette sur le fait historique, mais
rappelons-nous que le Serpent y a toujours joué un rôle important; le
Dragon céleste placé parmi les constellations n’a sans doute pas d’autre
origine; en tout cas, l’_arbre de vie_ est représenté sur un grand
nombre de stèles funéraires. (_V. fig. à la fin du Chap._)
Mais c’est sur les monuments assyriens ou babyloniens que l’arbre sacré
est le plus souvent dessiné ou sculpté. De nombreux cylindres nous
montrent un arbre aux rameaux étendus horizontalement et d’où pendent de
gros fruits devant lesquels sont assis face à face deux personnages, un
homme et une femme; derrière celle-ci se dresse un serpent[26]. (V. la
planche ci-contre).
[26] Cf. F. VIGOUROUX, _La Bible et les découvertes modernes_.
Quelques gravures insérées dans ce volume ont été reproduites
d’après l’ouvrage remarquable de M. l’Abbé Vigouroux que nous
recommandons à nos lecteurs. Nous profitons de cette occasion pour
remercier MM. Berche et Tralin, les éditeurs, de leur gracieuse
autorisation concernant la reproduction de ces illustrations.
[Illustration: L’ARBRE SACRÉ D’APRÈS DES DOCUMENTS CHALDÉENS (Gravure
extraite de _La Bible et les découvertes modernes_ de F. VIGOUROUX.)]
L’arbre, qui a pris peu à peu des formes hiératiques et qui est associé
à une haute idée religieuse, paraît être l’_Asclepias acida_, la même
plante que le _Soma_ sacré des anciens Aryas.
Tradition analogue chez les Perses, les Iraniens, les Sabiens, etc... La
communauté d’origine ne peut être niée; nous sommes en présence d’une
tradition générale plus ou moins déformée suivant les peuples, les
régions, les climats et nous revenons à la même conclusion mystérieuse:
à la base de ces traditions, il y a un fait indéniable.
* * * * *
Toutefois, la tradition universelle par excellence est celle du
_Déluge_; nous la retrouvons partout: chez les Grecs, chez les Romains,
dans les Indes, où Noé devient Manou; en Chine où Na-Oua redresse le
ciel et Yao fait écouler l’inondation; le héros du déluge mexicain est
un certain Cox-Cox; aux Iles Fidji, un seul homme put échapper à la
destruction. En Égypte, le déluge revêt une autre forme, car
l’inondation y était regardée comme un bienfait; mais si la cause a
varié, l’effet reste le même.
C’est l’histoire chaldéenne du déluge qui se rapproche le plus de celle
de la Genèse. Pendant longtemps, nous n’avons eu qu’une seule version
chaldéenne du récit du déluge; elle était due à Bérose, l’historien
chaldéen bien connu et qui vivait au IVe siècle avant J.-C. Bérose nous
apprend qu’il a copié son texte sur des documents existant encore à son
époque dans les Bibliothèques de son pays; les tablettes indiquent,
d’après lui, que le fléau se produisit sous _Xisuthrus_, le dixième roi
antédiluvien. Ce dernier, sur l’ordre de Cronos, construit un navire, et
s’y enferme avec sa famille et ses amis les plus chers, etc... A la fin
du déluge, il lâche des oiseaux à plusieurs reprises, comme Noé. Puis,
le navire s’étant arrêté sur une montagne d’Arménie, il offre un
sacrifice aux dieux.
A part le motif du déluge qui n’est pas indiqué, tout le reste concorde
assez bien avec le récit de la Genèse; mais comme Bérose avait écrit
plus de mille ans après Moïse, on pouvait mettre en doute la provenance
de sa documentation et croire légitimement qu’il avait puisé dans la
Bible. Les découvertes assyriologiques ont prouvé depuis qu’il n’en
était rien.
En 1850, en effet, on découvrait dans les fouilles de Ninive, une de ces
bibliothèques ayant renfermé les originaux dont le récit de Bérose
n’était que la copie. Ces tablettes cunéiformes qu’on peut voir
maintenant au _British Museum_, ne datent en réalité que du temps
d’Assurbanipal, le Sardanapale de Bérose et des Grecs (VIIe siècle av.
J.-C.) mais elles sont elles-mêmes la reproduction de documents qui
remonteraient à une époque antérieure à celle de Moïse; Bérose n’avait
donc pas reproduit ce dernier.
Grâce aux travaux de M. Georges Smith, nous avons aujourd’hui le texte à
peu près complet du récit du déluge qui occupe 12 tablettes plus ou
moins mutilées, mais qu’on est parvenu peu à peu à reconstituer: C’est
l’une d’elles que nous reproduisons d’après M. Smith. Il y a là tout un
poème assyrien dont le principal héros, _Izdubar_, n’est autre
probablement que le fameux Nemrod.
[Illustration: Hasisadra racontant l’histoire du Déluge d’après un
cylindre babylonien.]
Izdubar, désirant éviter la mort, part à la recherche d’un pieux
personnage nommé _Hasisadra_, sauvé du déluge et qui avait obtenu
l’immortalité: il désire apprendre de lui la manière de devenir
immortel. Hasisadra--dont le nom n’est qu’une forme différente du
Xisuthrus de Bérose--lui fait alors le récit du déluge.
[Illustration: Reproduction d’une des tablettes cunéiformes contenant
l’Histoire du Déluge. (D’après _La Bible et les découvertes modernes_ de
F. VIGOUROUX.)]
Mes lecteurs me sauront gré de mettre sous leurs yeux quelques fragments
de ce poème écrit primitivement, il y a 3 600 ans pour le moins.
Je vais te révéler, Izdubar, l’histoire de ma conservation
Et le secret des dieux je te manifesterai.
La ville de Surippak, la cité que tu connais, placée sur l’Euphrate,
Était ancienne, et... les dieux... en elle... leur serviteur...
Anu, Bel, Ninip et le seigneur de l’_abîme_ leur volonté révéla;
Et j’écoutai sa volonté et il me parla ainsi:
«Fils d’Ubaratutu de Surippak, fais un grand vaisseau;
Je détruirai la semence de la vie.
Fais entrer la semence de toute vie au milieu du vaisseau.
Le vaisseau que tu construiras 600 coudées seront la mesure de sa
longueur
Et 60 coudées celle de sa largeur et de sa hauteur;
Lance-le sur l’abîme...»
Suivent les détails sur la construction et l’aménagement du vaisseau.
Izdubar s’y enferme avec sa famille, ses amis et les animaux qu’il doit
sauver; le texte continue[27].
[27] Cf. T. G. PINCHES. _The Old Test. in the light of the histor.
rec. of Assyr. and Babyl._, pp. 102-107.
Le dieu Samas arrêta l’époque--
Muir Kokki--: «Dans la nuit, je ferai pleuvoir une inondation.
Entre à l’intérieur du vaisseau et ferme ta porte.»
Je vis l’approche du jour:
Je fus effrayé de cet approche du jour.
J’entrai à l’intérieur du vaisseau et je fermai ma porte.
A l’apparition de l’aurore, dès le matin,
Il s’éleva de la base des cieux, un nuage noir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le premier jour, la tempête. Bin tonna et Nebo et Sarru marchèrent
devant.
Le puissant Nergal, l’ouragan il traîna après lui;
Ninip vint devant, il renversa (tout).
Les Annunaki (Génies) amenèrent la destruction;
Dans leur marche, ils balayèrent la terre et
Comme un combat contre le peuple, ils cherchèrent.
Le frère ne vit plus son frère;
Personne ne se reconnaissait. Dans le ciel,
Les dieux craignirent le déluge et
Ils cherchèrent un abri; ils montèrent jusqu’aux cieux d’Anu.
Alors les dieux de se tapir comme des chiens, blottis dans leurs
niches.
Istar criait comme une enfant...
«Le monde est redevenu de la boue...»
Les dieux se nichaient comme des chiens et étaient assis en pleurs;
Closes étaient leurs lèvres, dans les réunions.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Six jours et nuits,
Le vent souffla, le déluge et les flots submergèrent la terre;
Le septième jour, dès qu’il apparut, la tempête cessa, le flot
déchaîné,
Qui s’était comporté comme un cyclone,
S’apaisa; la mer baissa et le vent destructeur ainsi que le déluge
cessèrent.
Je remarquai que la mer faisait son bruit accoutumé
Et que toute l’humanité était devenue pourriture.
Comme des roseaux, les cadavres flottaient.
J’ouvris la fenêtre et la lumière brilla sur ma face.
Je fus saisi de tristesse, je m’assis et je pleurai;
Sur ma face coulèrent mes larmes.
Je regardai le pays, les bords de la mer.
La région élevée au-dessus de douze mesures.
Le vaisseau s’était arrêté au pays de Nisir;
La montagne de Nisir avait arrêté le vaisseau et il ne pourrait
passer au-dessus.
Le premier et le second jour, les montagnes de Nisir
Arrêtaient le vaisseau et il ne pourrait passer au-dessus.
Le troisième et le quatrième, la montagne de Nisir, la même;
Le cinquième, le sixième, la montagne de Nisir, la même;
Le septième jour, quand vint celui-ci,
Je lâchai une colombe et elle partit;
La colombe alla et tourna,
Mais il n’y avait aucune place de repos et elle revint.
Je lâchai une hirondelle, et elle partit;
L’hirondelle alla et tourna,
Mais il n’y avait aucune place de repos et elle revint.
Je lâchai un corbeau et il partit,
Le corbeau alla, la course précipitée des eaux, il vit;
Il mangea, il nagea, il croassa et ne revint pas.
J’envoyai aussi vers les quatre vents, je versai une libation,
J’offris un sacrifice sur le pic de la montagne,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les dieux flairèrent l’odeur;
Les dieux flairèrent une agréable odeur;
Les dieux vinrent en foule, comme des mouches, au-dessus du
sacrificateur.
Alors la déesse Sirtu, quand elle vint,
Montra les grandes amulettes qu’Anu avait faites à sa demande:
«Par les pierres précieuses de mon collier, que ces dieux ne
m’oublient pas!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Puisse les dieux venir à mon sacrifice,
Mais que le dieu Bel n’y vienne point,
Car il n’a pas pris conseil, et il a fait un déluge,
Et il a livré mon peuple à la destruction.
Alors Bel, quand il fut venu,
Aperçut le vaisseau. Et Bel se tint encore
Plein de colère contre les dieux et les esprits des cieux,
«Quoi, un homme a pu s’échapper?
Qu’aucun homme ne soit sauvé de la destruction.»
Ninip ouvrit la bouche et parla:
«Qui, si ce n’est Ao a fait connaître ce dessein?»
Ao ouvrit la bouche et parla;
Il dit au guerrier Bel:
«Toi, le plus sage des dieux, guerrier,
Vraiment, tu n’as pas pris conseil et tu as fait un déluge.
Le pécheur a commis son péché;
Celui qui fait le mal a commis son méfait.
Sois clément--qu’il ne soit pas retranché des humains--laisse-toi
fléchir et qu’il ne périsse pas.
Pourquoi as-tu fait un déluge?
Que le lion vienne plutôt, et que les hommes soient réduits...
Que la famine vienne et que le pays demeure;
Qu’Ura (la peste) arrive et que le pays demeure.
Ce n’est pas moi qui ai révélé le jugement des grands dieux.
Hasisadra a interprété un songe et le jugement des dieux, il a
compris.»
Voici que sa colère fut apaisée et monta Bel dans le vaisseau;
Il prit ma main et me fit lever;
Il fit lever et conduisit ma femme à mon côté.
Il se tourna vers nous et s’approcha debout:
«Jusqu’à présent Hasisadra a été un homme mortel, et
Voici que Hasisadra et sa femme, pour vivre comme sont les dieux
enlevés,
Et habitera Hasisadra, dans un lieu écarté à l’embouchure des
rivières.»
Malgré quelques divergences inévitables, et probablement malgré,
dirons-nous, des fautes de traduction dans le récit assyrien, les deux
textes, celui de la tablette cunéiforme et celui de la Genèse, dans la
Bible, se ressemblent étonnamment. Ils résultent évidemment d’une
tradition commune; ils ont voulu rappeler des faits analogues. Mais
relisez le récit du déluge d’après Moïse, vous sentirez aussitôt quel
abîme au point de vue philosophique le sépare du poème chaldéen. D’un
côté, un polythéisme grotesque où les dieux «sont tapis comme des
chiens», de l’autre un monothéisme sublime nous présentant un Dieu
juste, tout puissant, miséricordieux, tel qu’un de nos meilleurs
théologiens ne pourrait le désavouer; dans le récit assyrien, une
déformation de la divinité, une dégradation, un abaissement sans nom;
dans Moïse, une exaltation de l’idée de Dieu qui s’appelle Jéhovah «pour
toujours».
On a dit et répété, depuis un siècle et demi, que la narration de Moïse
manquait d’unité; que nous nous trouvions en présence de deux récits du
déluge, et on appuie ces assertions sur l’emploi successif ou alternatif
des mots Élohim et Jéhovah qui tous deux désignent Dieu, sans doute,
mais sous des formes différentes; et l’on en tire la conclusion que
Moïse, pour son récit, aurait puisé à deux sources distinctes.
Je n’aurai garde de m’immiscer dans cette querelle de mots, où je me
sentirais mal à l’aise; je préfère avouer immédiatement que la
distinction entre passages Élohistes et Jéhovistes me paraît maintenant
quelque peu surannée. Personne en effet, que je sache, parmi les
exégètes contemporains, n’a émis la prétention de nier que Moïse n’ait
pu avoir sous les yeux des documents multiples pour rédiger la Genèse.
Quel historien de nos jours ne s’honorerait d’en faire tout autant?
[Illustration: PLANCHE VIII Le petit Temple dans l’Ile de Philæ Avec ses
chapiteaux en forme de lotus, la sobre élégance du dessin, ce temple est
l’un des plus gracieux monuments de l’ancienne Égypte.]
Aussi, la critique, depuis les découvertes assyriologiques, s’est-elle
aiguillée sur un autre terrain. Après l’accusation portée contre Bérose
d’avoir copié Moïse, on a fait volte-face et l’on soupçonne l’auteur de
la Genèse d’avoir puisé aux sources babyloniennes: en d’autres termes,
outre le défaut d’unité qu’on reproche au récit biblique, ce dernier ne
serait, prétend-on, que la déformation ou la copie du déluge chaldéen.
Quoi d’étonnant? ajoute-t-on. Parmi les documents utilisés, pouvaient
figurer certaines traditions en honneur chez les Hébreux; or, Abraham
avait bien pu les apporter de Chaldée, son pays d’origine.
La question ainsi posée peut être résolue, à mon sens, sans avoir
recours à des considérations d’ordre linguistique ou grammatical.
Tout d’abord, les textes, à y regarder de près, sont assez
dissemblables; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que l’unité ne
fait pas défaut au poème chaldéen. Si donc, vous portez contre Moïse
l’accusation du manque d’unité, vous avouez par le fait même, qu’il n’a
pas copié la version assyrienne.
J’irai même plus loin et j’espère vous prouver que si l’auteur du récit
biblique a pu utiliser des sources diverses, ses documents ne pouvaient
être d’origine babylonienne: et c’est ici que l’Astronomie va
singulièrement nous aider.
Le récit du déluge dans les tablettes cunéiformes, on ne saurait trop
l’affirmer, n’est qu’un épisode d’un long poème chaldéen contenant toute
une mythologie astrale: les constellations y jouent un rôle
prépondérant, comme la Lune et le Soleil; le zodiaque intervient
également et la preuve c’est que la tablette consacrée au déluge est
précisément celle du _Verseau_, signe tout indiqué pour conter les
exploits du flot vengeur et du roi de l’abîme.
Or, vous aurez beau chercher, presser le texte, vous ne trouverez rien
de semblable dans la Genèse.
Au reste, pourquoi Moïse aurait-il utilisé cet amas de fables
mythologiques si différentes de ses conceptions? Si d’autre part, nous
admettons--ce qui est très vraisemblable--que l’auteur de la Genèse
connaissait ces légendes, ce dernier ne pouvait davantage ignorer que
déjà les Chaldéens, à l’époque d’Abraham, avaient singulièrement déformé
les faits historiques. Mais ce qui est plus fort, c’est qu’en fait les
déformations s’étaient opérées de façon inconsciente: les transcripteurs
du poème d’Izdubar n’avaient rien inventé, ils n’avaient fait que
répéter une leçon apprise. D’où leur venait-elle? D’une tradition
antique évidemment. Je l’accorde, mais aussi d’une tradition qui n’était
pas même babylonienne dans son origine; et je vais le démontrer.
Dans toute la suite du long poème chaldéen, il est, avons-nous dit,
question du Zodiaque; eh bien, aucun des Signes n’est à la place qu’il
occupait à l’époque des tablettes; il y a mieux, les constellations qui
y figurent sont celles d’un peuple habitant au-dessus du 40e parallèle
Nord, alors que la latitude de Babylone est de 4° plus basse environ.
Tout cela prouve que non seulement la version chaldéenne du déluge n’a
pas pris naissance en Chaldée, mais qu’elle a été arrangée dans son pays
d’origine au troisième millénaire avant J.-C. pour le moins.
Ainsi, 3 000 ans avant l’ère chrétienne, il existait une tradition du
déluge et cette tradition était déjà déformée et amalgamée à des mythes
astrologiques. Si donc l’on admet que Moïse ait puisé à des sources plus
pures, nous devons affirmer que ces documents devaient être bien
antérieurs aux légendes ayant inspiré les poèmes chaldéens les plus
antiques. Cette dernière hypothèse, avouons-le, dépasse toute
vraisemblance; la réalité apparaît beaucoup plus simple: Moïse se
trouvait en présence d’une tradition d’abord orale et qui s’était
transmise jusqu’à lui par les patriarches.
Mais si nous avons pris sur le fait, pour ainsi dire, la façon dont le
récit du déluge s’est déformé chez les différents peuples, il reste un
autre point à élucider: la naissance même de ce récit; et nous ne
pouvons échapper à cette conclusion qu’il y a là l’expression d’une
réalité indéniable, presque aussi embarrassante pour ceux qui nient
toute révélation, que les mystères dont s’enveloppent les problèmes
relatifs à nos origines.
[Illustration: L’ARBRE DE VIE d’après les monuments chaldéens.]
CHAPITRE IX
Les Traditions scientifiques
Nous sommes fort peu renseignés sur nombre de points relatifs à la
science des anciens, encore moins sur l’évolution des traditions
scientifiques. Cela tient probablement à une cause déjà alléguée au
cours des chapitres précédents: les faits scientifiques n’intéressaient
pas le vulgaire qui ne les eût pas compris; ces faits restèrent
longtemps, ainsi que les explications, l’apanage des initiés, des
prêtres, des astrologues, en un mot des savants de l’époque et l’on
conçoit que ces derniers n’avaient aucun intérêt à les écrire,
c’est-à-dire à les divulguer. Pour en assurer la transmission,
l’enseignement oral suffisait.
Nous avons donné un exemple de la division de la circonférence qui est
venue jusqu’à nous, mais des quantités de notions ont dû se perdre en
route avec la décadence des peuples. La meilleure preuve c’est que sur
beaucoup de points, les Grecs ont dû _refaire_ la science, retrouver des
formules déjà énoncées avant eux et souvent ils y sont parvenus avec
moins de bonheur que leurs devanciers.
La valeur de π, par exemple, rapport de la circonférence au diamètre,
mal connue des Grecs, avait certainement été calculée avec exactitude
dans l’antiquité. Il semble même qu’elle se précise à mesure que nous
remontons la série des âges.
Les Chinois admettaient pour π le nombre 3 au lieu de 3,1416, mais les
Japonais employaient 3,16 depuis longtemps[28]. Le _British Museum_
possède un document remontant vers l’an 2000 av. J.-C., le _Papyrus
Rhind_, qui prouve qu’à cette époque, la quadrature du cercle hantait
déjà les esprits. On y lit, en effet, que le côté d’un carré dont l’aire
est égale à celle d’un cercle de rayon donné, est égal à
(16/9)² ou 16²/9² = 256/81;
ceci correspond à un rapport de la circonférence au diamètre égale à
3,16: fort bonne approximation, en vérité, pour l’époque.
[28] Cf. MIKAMI, _Develop. Math. in China and Japon_ (Leipzig, 1912).
Les mesures de la Pyramide de Khéops nous font entendre qu’au moment de
sa construction, ce rapport devait être connu avec beaucoup plus
d’exactitude. La tradition se serait donc peu à peu altérée ou, dans
quelques cas isolés, conservée tant bien que mal.
L’histoire du peuple d’Israël va nous poser de nouveaux problèmes à ce
sujet.
Le Ier _Livre des Rois_, dans la Bible, nous donne des détails sur la
construction du Temple par Salomon, ce qui nous reporte à mille années
environ avant l’ère chrétienne. Nous y lisons, en particulier, que
Salomon fit venir de Tyr un nommé Hiram «rempli de sagesse,
d’intelligence et de savoir pour faire toutes sortes d’ouvrages
d’airain». Hiram exécuta entre autres constructions, la fameuse _Mer
d’airain_ à laquelle Arago fait allusion dans son _Astronomie
populaire_: «Il faut remarquer que la Bible, dit cet astronome, n’est
pas un livre de science, que le langage vulgaire a dû y remplacer
souvent le langage mathématique: ainsi on voit quelque part un passage
dans lequel il est question d’un vase circulaire qui a _un pied_ de
diamètre et _trois pieds_ de circonférence; or tout le monde sait qu’un
cercle d’un pied de diamètre a plus de trois pieds de circonférence;
ajoutons même que la circonférence du vase en question n’aurait pas pu
être assignée mathématiquement, alors même qu’on eût consenti à mettre
150 décimales à la suite du chiffre 3, puisqu’il n’existe pas de commune
mesure entre la longueur du diamètre d’un cercle et celle de la
circonférence qui le termine»[29].
[29] _Astronomie populaire_, t. III, p. 24.
Et Arago ajoute: «Ces vues sur les objections, tirées du texte de la
Bible, sont maintenant admises par les personnes les plus pieuses, même
dans la capitale du monde catholique.»
J’ai déjà eu maintes fois l’occasion de faire remarquer combien peu nous
devions nous fier à Arago lorsqu’il s’agit de références. Son
_Astronomie populaire_ est remplie de fautes, d’erreurs et
d’inexactitudes; à propos des chiffres qu’il donne, il faut toujours
aller aux sources.
Le passage de la Bible auquel il fait allusion est certainement celui du
fameux Vase de Salomon connu sous le nom de _Mer d’airain_. Et comment
Arago peut-il parler de _pieds_ à propos de la Bible: ce mot est
complètement inusité dans toute l’Écriture; nulle part, il n’y est fait
mention de _pied_.
L’unité employée est la coudée sacrée et non la coudée ancienne en usage
chez les Égyptiens, les Assyriens, les Phéniciens, les Samiens, etc...
voilà ce qu’a démontré autrefois Newton. Or, par une coïncidence
merveilleuse, il se trouve que cette coudée sacrée des Hébreux, coudée
qu’ils apportèrent en Égypte et qu’ils en remportèrent, coudée qu’ils
regardaient de temps immémorial comme un don de Dieu et qu’ils
réservaient exclusivement pour les usages sacrés, coudée différente de
la coudée profane des Égyptiens, des Babyloniens et de toutes les autres
nations, voilà, dis-je, que cette coudée était précisément la coudée
pyramidale dont nous avons si longuement parlé, celle qui avait servi à
construire la Grande Pyramide.
Si l’on n’admet pas l’origine divine de cette mesure qui est en rapport
avec la longueur de l’axe de la Terre, il faut expliquer comment les
constructeurs de la Grande Pyramide l’avaient trouvée; comment il se
fait que les Hébreux sont arrivés en Égypte munis de cette même unité de
longueur. De toute façon, on ne peut échapper à cette conclusion
qu’avant l’érection de la Grande Pyramide, il existait sur la Terre un
peuple qui possédait cette coudée dont il a transmis la valeur, et aux
constructeurs de cet unique monument, et aux ancêtres du peuple
d’Israël. Et alors revient la même question angoissante: Où ce peuple
inconnu avait-il puisé cette mesure à laquelle nos nations modernes
seront obligées de recourir parce qu’elle est _invariable_, comme le
faisait remarquer Callet, le savant auteur de nos Tables de Logarithmes?
Mais revenons à la _Mer d’airain_, le fameux vase auquel Arago a fait
allusion. Donnons d’abord le texte du Ier _Livre des Rois_ (Ch. VII,
23);
«(Hiram) fit la Mer d’airain fondu. Elle avait 10 coudées d’un bord à
l’autre, elle était entièrement ronde et haute de 5 coudées: un cordon
de 30 coudées mesurait sa circonférence... Son épaisseur était d’un
palme, et son bord était semblable au bord d’une coupe, à une fleur de
lis. Elle contenait 2 000 baths, avait 4 coudées de diamètre.» (v. 26 et
38).
Évidemment, on pourrait croire, comme le dit Arago, que l’écrivain sacré
s’est contenté de chiffres approximatifs: 10 coudées pour le diamètre,
30 pour la circonférence; mais comment supposer tout de même une erreur
aussi grossière de la part de savants de l’époque, très au courant des
sciences de leur temps, alors que nous voyons l’auteur du _Papyrus
Rhind_, chercher déjà une bonne approximation de la valeur de π, dix
siècles auparavant.
Je croirais plutôt à l’explication qu’en a donnée autrefois
Piazzi-Smith. Il s’agit simplement du diamètre extérieur et de la
circonférence intérieure d’un vase dont l’épaisseur n’était pas
négligeable, puisque l’écrivain sacré prend la peine de nous dire que
cette épaisseur était d’un _palme_, environ la largeur de la main. Dans
ces conditions, nous n’aurions plus le droit d’affirmer que l’auteur ne
connaissait pas la valeur de π.
Maintenant, écoutons Piazzi-Smith dissertant sur ce sujet, nous allons
voir surgir d’autres mystères.
«Ce vase fut fondu en bronze dans des conditions grandioses, sous une
forme et avec des dimensions (6 m. 30 de diamètre) qu’aucun fondeur n’a
osé aborder jusqu’ici. Le _Livre des Rois_ nous apprend que sa capacité
était de 2 000 baths; la Mer d’airain avait donc à elle seule 50 fois la
capacité des 10 bassins d’airain contenant chacun 40 baths[30].
[30] Au chap. III, v. 5 du livre I des Chron., le texte donne 3 000
baths pour capacité de la Mer d’airain; mais c’est là une erreur due
à un copiste.
«Cela posé on nous apprend que la Mer d’airain avait 10 coudées d’un
bord à l’autre, qu’elle était toute ronde, que sa hauteur était de 5
coudées, qu’un cordon de 30 coudées entourait son contour, et que son
épaisseur était égale à la largeur de la main. La première chose à
établir est la forme du vase. Quelques-uns l’ont fait cylindrique; le
plus grand nombre l’ont fait hémisphérique: cette seconde opinion a pour
elle, en outre, de ce que le vase est dit tout rond, le fait que la
profondeur est la moitié du diamètre et le témoignage de Josèphe,
l’historien du peuple Juif, qui en fait expressément un hémisphère.
«Nous avons déjà dit que les 30 coudées se rapportent à la circonférence
intérieure. Considérons donc un vase hémisphérique avec une
circonférence intérieure de 30 coudées pyramidales: son diamètre serait
de 238,73 pouces pyramidaux; il donnerait pour épaisseur 5,5 pouces,
espace que la main d’un homme robuste couvrirait à peu près.
«Dans ce cas, la capacité cubique d’un semblable hémisphère serait
3 562,07 pouces pyramidaux et ce nombre divisé par 50, nombre pyramidal
formé de 2 et de 5, donne 71,242 pouces cubes pyramidaux.
«Or, coïncidence étrange, ce dernier chiffre est _à un sept-millième_
près, la capacité de l’Arche d’alliance et du coffre de la Grande
Pyramide.»
Cette _Arche d’Alliance_ à laquelle il est fait ici allusion, est celle
que Moïse avait construite sous les ordres de Dieu pour y renfermer les
_Tables de la Loi_: c’était un coffre en bois de sitim et d’acacia,
richement orné, dont la Bible nous donne les mesures en coudées.
Certains égyptologues, comme M. Vernes dont nous avons rapporté les
élucubrations à propos du Veau d’or, et quelques autres auxquels
l’imagination ne fait jamais défaut, ont vu dans l’Arche renfermant le
Décalogue, condition de l’alliance de Jéhovah avec son peuple, une
reproduction, une réplique plutôt du _Naos_, petit monument en forme de
coffre que les Égyptiens avaient placé sur leur _Bari_ ou barque sacrée.
On leur a répondu avec juste raison que le _Naos_ renfermait de
véritables idoles, dieux, animaux sacrés, etc., alors que l’Arche des
Hébreux, ne contenant rien de semblable, était au contraire une
protestation éclatante contre les doctrines de l’idolâtrie. La
constatation de Piazzi-Smith vient à point pour réfuter la thèse
grotesque et invraisemblable d’une assimilation toute de fantaisie.
Il est certain que Moïse, quoiqu’il eût vécu longtemps en Égypte et
qu’il eût appris, au contact des prêtres, les secrets de leur science,
n’avait jamais--pas plus qu’aucun Égyptien de son époque--pénétré dans
l’intérieur de la Grande Pyramide, restée inviolée jusqu’à nos temps
modernes par un mode de fermeture qu’on brisait en l’ouvrant. Or, même
en admettant que l’Arche d’alliance n’ait été que la reproduction du
_Naos_ égyptien, il resterait à expliquer comment Moïse a pu être amené
humainement, à lui donner exactement la capacité d’un coffre enfermé dix
siècles avant lui sous des millions de tonnes de pierre.
Il y a plus: ce volume de 71 pouces cubes pyramidaux (exactement 71,242)
que nous avons obtenu en divisant la capacité de la Mer d’airain par 50,
est non seulement le volume de l’Arche d’alliance et du coffre de la
Grande Pyramide mais d’après le texte du _Livre des Rois_ déjà cité, il
correspond à la capacité de chacun des vases d’airain construits par
Hiram à la demande de Salomon, puisque chaque vase avait une contenance
de 40 baths.
Nous sommes donc en présence d’une mesure de capacité extraordinairement
remarquable et qui se répète le long des siècles, sans qu’on puisse en
apercevoir le mécanisme de transmission. Cette mesure d’ailleurs était
elle-même un sous-multiple d’une unité plus considérable; 50 fois 40
baths nous donnent 2 000 baths, contenance du Vase d’airain; or, cette
nouvelle mesure de capacité qui vaut 50 fois celle de l’Arche d’alliance
et du coffre pyramidal, nous la retrouvons dans la Chambre du Roi de la
Grande Pyramide, où elle est représentée par une masse que des joints
ménagés dans le lambris de granit lui servant de revêtement, limitent
d’une manière apparente.
Allons-nous dire que Salomon ou Hiram, son entrepreneur et architecte,
avaient visité l’intérieur de la Pyramide de Khéops et avaient pu
calculer la contenance de la Chambre du roi où était déposé le coffre,
et celle du coffre lui-même? L’assertion ne tiendrait pas debout.
Alors comment expliquer ces données métrologiques communes à ces trois
grands personnages: l’Architecte de la Grande Pyramide, Moïse et
Salomon: données impliquant, par leur coudée identique, une unité égale
à la dix-millionième partie de l’axe polaire de la Terre, c’est-à-dire
des rapports si profonds et si cachés avec les attributs cosmiques du
Globe qu’une science antique même très avancée, devait être totalement
impuissante à découvrir?
Et c’est là que Piazzi-Smith réapparaît avec son fameux dilemme dont il
écarte définitivement la première partie.
«La seule réponse possible, nous dit-il, ne serait-elle pas que le Dieu
d’Israël _qui vit pour toujours_, inspira dans ce but et le descendant
de Sem, architecte de la Grande Pyramide, et Moïse son prophète, et
Salomon son élu et son sage par excellence?»
Nous ne sommes pas obligés évidemment d’accepter les suggestions du
savant astronome anglais--je vous l’accorde bien volontiers--mais alors,
je vous ferai remarquer que le problème reste irrésolu; plus que jamais
persiste la question de l’origine de ces données mystérieuses.
* * * * *
Ce n’est pas sans raison que nos ancêtres ont désigné par le mot Bible
l’ensemble des Saintes-Écritures: même à ne les considérer que du côté
purement humain, celles-ci restent le _Livre_ par excellence
(_Biblione_). Par le style, par l’élévation de la pensée, par l’histoire
des peuples en contact avec Israël, elles sont pour le poète, pour le
littérateur, pour l’historien et le moraliste, une mine inépuisable.
C’est donc encore à la Bible que nous nous adresserons pour pénétrer
dans ce monde antique que les inscriptions hiéroglyphes et cunéiformes
ne suffisent pas toujours à évoquer.
Nous commencerons par un épisode de l’histoire si captivante de Joseph.
On se rappelle que Joseph, fils de Jacob et de Rachel, fut vendu par ses
frères à une caravane de marchands ismaëlites qui, de Galaad, allaient
en Égypte vendre leurs aromates. Après les péripéties que tout le monde
connaît, Joseph, jeté en prison, est appelé devant le Pharaon pour lui
expliquer deux songes que ce dernier avait eus la nuit précédente. La
scène se passe vers l’an 1960 avant J.-C.
«Dans mon songe, dit Pharaon à Joseph, je me tenais sur le bord du
fleuve et voici que montaient du fleuve sept vaches grasses et de belle
apparence, et elles se mirent à paître dans la verdure du rivage. Après
elles, montaient sept autres vaches, chétives, laides et décharnées; je
n’en ai pas vu de pareilles en laideur dans tout le pays d’Égypte. Les
vaches chétives et laides dévorèrent les sept premières, les grasses;
celles-ci entrèrent dans leur ventre sans qu’il parût qu’elles y fussent
entrées; leur aspect était aussi laid qu’auparavant. Et je m’éveillai.
«Je vis encore en songe sept épis qui s’élevaient sur une même tige,
pleins et beaux; puis sept épis chétifs, maigres et brûlés par le vent
d’orient, qui poussaient après ceux-là. Et les épis maigres engloutirent
les sept beaux épis. J’ai raconté cela aux scribes et aucun ne me
l’explique.»
«Joseph dit à Pharaon: «Le songe de Pharaon est un; Dieu a fait
connaître à Pharaon ce qu’il va faire. Les sept belles vaches sont sept
années, et les sept beaux épis sont sept années; c’est un seul songe.
Les sept vaches chétives et laides qui montaient après elles, sont sept
années et les sept épis vides brûlés par le vent d’orient seront sept
années de famine.»
«Ainsi que je l’ai dit à Pharaon, Dieu a fait voir à Pharaon ce qu’il va
faire. Sept années de grande abondance vont venir dans tout le pays
d’Égypte. Sept années de famine viendront ensuite, qui feront oublier
toute cette abondance dans le pays d’Égypte, et la famine consumera le
pays. On ne s’apercevra plus de l’abondance qui aura été dans le pays,
tant sera grande la famine qui suivra[31].»
[31] _Genèse_, XLI, 14-31.
C’est alors que Joseph conseille au Pharaon d’amasser du blé pendant les
sept années d’abondance, afin de subvenir aux besoins de tous pendant la
famine qui suivra, puis, le récit continue:
«Les sept années d’abondance qu’il y eut en Égypte étant achevées, les
sept années de famine commencèrent à venir, comme Joseph l’avait
annoncé. Il y eut famine dans tous les pays, tandis qu’il y avait du
pain dans tout le pays d’Égypte... De toute la terre on venait au pays
d’Égypte pour acheter du blé auprès de Joseph, car la famine s’était
aggravée sur toute la terre[32].»
[32] _Genèse_, XLI, 53-57.
Certains détails de l’histoire de Joseph qui n’avaient pu être donnés
que par un homme vivant au milieu des Égyptiens et à la cour des
Pharaons, avaient cependant été l’objet de vives critiques de la part
d’historiens toujours en quête de prendre en défaut le texte biblique;
les découvertes et la lecture des inscriptions ont fait maintenant table
rase de ces attaques injustifiées, mais il y a lieu d’insister ici sur
ces famines auxquelles l’écrivain sacré fait allusion.
* * * * *
Nous pouvons dire d’abord que cette sorte de fléau est de tous les
temps. Avant les facilités de communications, notre contrée a vu de ces
périodes où le sol, produisant des récoltes en quantité trop faible pour
nourrir ses habitants, la famine se faisait rudement sentir. Ceci
explique les déplacements de certaines tribus vers des contrées plus
riches. La vallée si fertile du Nil, peu sujette à ces disettes
périodiques, fut souvent le rendez-vous des peuples voisins. C’est ce
que nous montrent de nombreux documents égyptiens. Sur un tombeau de la
XIIe dynastie, par exemple, est représentée l’arrivée d’un chef nomade,
un sémite selon toute vraisemblance, accompagné de sa famille et de ses
serviteurs; ces étrangers, désignés sous le nom d’_Amu_, racontent les
inscriptions, viennent en Égypte poussés par la famine qui désole leur
pays et l’officier du Pharaon, Osortésen II, subvient aux besoins de
tous, en faisant cultiver les champs et en donnant de quoi se nourrir
aux plus nécessiteux[33].
[33] Cf. BRUGSON, _Histoire de l’Égypte_. L’auteur donne la
représentation de la scène dont il est question ici.
Les déplacements des Hyksos, qui amenèrent ces nomades de l’Arabie
septentrionale en Égypte n’eurent probablement d’autres causes que les
sécheresses prolongées. De même, c’est la famine au pays de Chanaan, qui
poussa ses habitants vers la vallée du Nil.
* * * * *
Toutefois, malgré le limon fertilisant apporté par son fleuve, l’Égypte
ne fut pas exempte de ces sortes de tribulations. La sécheresse en
Abyssinie amena souvent la famine sur la terre des Pharaons. Dans des
temps plus proches, quelques siècles après l’invasion arabe (640 ap.
J.-C.), des famines y sévirent à plusieurs reprises durant la période
qui s’étend de 900 à 1 300 après J.-C. La plus terrible, comme la plus
longue, dura sept années: de 1 065 à 1 072.
Joseph fut le ministre d’un roi-pasteur, car les Hyksos avaient déjà
envahi l’Égypte et la famine qui se fit sentir sous ce Pharaon de race
sémitique nous est confirmée par des documents où Joseph est désigné
sous le titre babylonien d’Abrek, Abarakhu étant à Babylone le nom d’un
des cinq grands officiers de l’état.
Maintenant une question se pose naturellement: Laissant de côté pour le
moment le texte si explicite de l’Écriture, Joseph pouvait-il,
scientifiquement, prévoir une période de famine?
Voyons tout d’abord ce que la science nous enseigne à l’heure actuelle
sur ce sujet. Tout le monde a entendu parler des taches solaires. Les
anciens les connaissaient fort bien, car un grand nombre d’entre elles
sont visibles à l’œil nu. Ovide ne nous raconte-t-il pas qu’à la mort de
César, le Soleil parut obscurci. En l’an 807 de notre ère, on croit voir
passer Mercure sur l’astre du jour; en 840, Vénus a le même honneur: or,
dans les deux cas, ces planètes sont invisibles sans instruments
grossissants; c’étaient donc des taches qu’on avait aperçues.
Les auteurs du Moyen-Age ont souvent signalé des _signes_ dans le
Soleil. Les écrivains sacrés emploient les mêmes expressions à propos de
la fin du monde; ce qui prouve que dans l’antiquité le phénomène des
taches était connu des observateurs. De fait, les Chinois avaient noté
la présence des taches bien longtemps probablement avant l’ère
chrétienne, mais leurs annales anciennes sont si sujettes à caution
qu’on ne saurait rien préciser sur ce point. Toutefois, en ce qui
concerne la réalité de ces formations, signalées par les observateurs de
l’Extrême-Orient, aucun doute ne peut subsister: dans leur littérature,
les taches sont comparées tantôt à un œuf, tantôt à une datte ou à une
prune. L’ouvrage de Ma-Twa-Lin contient un tableau remarquable de 45
observations de ce genre, faites entre 301 et 1205, c’est-à-dire dans un
intervalle de 904 années.
Toutefois, c’est seulement après 1610, date de l’invention des lunettes,
qu’on arrive à découvrir la périodicité du phénomène: tous les _onze
ans_ environ et en moyenne, il y a recrudescence de taches sur le
Soleil; c’est là pour ainsi dire une des formes de l’activité de notre
astre central, le maximum de taches correspondant, ainsi que je l’ai
démontré dès 1900, dans le _Problème solaire_, à une élévation de
température des enveloppes du Soleil.
Près d’un siècle avant moi, d’ailleurs, le fait avait été pressenti par
Sir William Herschel, au moyen de considérations extrêmement curieuses.
Après s’être demandé si les variations des taches ont quelque influence
sur la rigueur ou la douceur des saisons, cet astronome pense que nous
avons des éléments pour résoudre la question, indirectement tout au
moins, dans l’influence des rayons solaires sur la végétation et la
culture du froment en Angleterre: «N’y a-t-il pas là, écrit-il en 1801,
un critérium certain de la quantité de lumière et de chaleur émise par
le Soleil, puisque le prix du blé représente exactement la rareté ou
l’abondance de sa production absolue dans notre région?»
«En examinant la période comprise entre 1650 et 1713, il semble
probable, ajoute-t-il, d’après le cours normal du blé, qu’il se
produisait une rareté ou un défaut temporaire de la végétation en
général quand le Soleil _n’avait pas de taches_; ces apparences seraient
donc les symptômes d’une émission abondante de lumière et de
chaleur[34].»
[34] Cf. TH. MOREUX, _Les Énigmes de la Science_ (Doin éd., Paris).
Et il conclut que les conditions de sécheresse et d’humidité peuvent
fort bien dépendre de la quantité des rayons solaires qui nous sont
envoyés.
Au cours de mes travaux sur le Soleil, j’ai eu l’idée de vérifier les
vues intuitives d’Herschel, en tablant non plus sur une région
déterminée, mais sur la terre entière. Eh bien, vous pouvez voir sur le
tableau dressé par moi à la fin du siècle dernier, que la courbe de
production du blé dans le monde suit pas à pas celle de l’activité
solaire manifestée par les taches; les deux maxima coïncident à une
année près. (_Voir le diagramme_, page 169.)
A la quantité de chaleur reçue du Soleil, s’ajoute aussi le taux de
sécheresse et d’humidité. En fait, dans les régions tropicales où le
climat est plus régulier que chez nous, les alternances de pluie ou de
sécheresse sont régies par le cycle solaire de 11 ans, le maximum de
pluie coïncidant avez une recrudescence des taches.
A Bogota, à Ceylan, dans les Indes, c’est un fait bien connu que 5 ou 6
années de sécheresse alternent avec 5 ou 6 années d’humidité; et cette
distribution est calquée sur la variation du cycle solaire. C’est à tel
point qu’aux Indes, par exemple, la famine arrive à peu près tous les
_onze_ ans. Toutefois, il ne faut pas chercher dans l’allure des courbes
une régularité mathématique. On a observé en effet des minima éloignés
de 8 ans 2/10 et on en a signalé aussi dont l’intervalle était de près
15 ans, de 1 784,7 à 1 798,3 par exemple.
Pour les maxima, les différences sont encore plus accusées: nous
connaissons une période de 7 ans 3/10 seulement, une période de 13 et
une autre de plus de 16 ans (de 1 788,1 à 1 804,2).
Les 7 années d’abondance, suivies de 7 années de famine, annoncées par
Joseph et que la Bible nous assure s’être réalisées, sont donc tout à
fait vraisemblables; mais, en raison de l’irrégularité des périodes
solaires dont la cause nous échappe, aucun astronome actuel n’est en
mesure d’affirmer en quelle année tombera exactement tel ou tel maximum
de taches, de pluies, etc... A moins de supposer chez Joseph une science
humaine si extraordinaire qu’elle ait dépassé de beaucoup la nôtre, sa
prévision d’abondance et de disette _pour une année définie_, reste
donc, humainement parlant, l’un des faits les plus mystérieux et les
plus incompréhensibles que nous offrent l’Écriture.
[Illustration: La production du Blé, sur la Terre entière, suit
pas-à-pas la courbe des taches solaires. (Diagramme dressé par l’Abbé
MOREUX.)]
On pourrait alléguer, semble-t-il, que la prédiction pouvait n’être
qu’approximative et que le futur ministre du Pharaon avait fort bien pu
se baser sur une loi empirique, c’est-à-dire expérimentale et semblable
en tout point à celle que nous possédons, puisqu’il suffit d’observer un
grand nombre de cycles solaires et d’en déduire une moyenne. Joseph
aurait eu ainsi, à un ou deux ans près, l’époque d’un maximum de taches,
donc d’humidité et de sécheresse consécutive: les considérations que je
vais développer sommairement sont de nature à montrer la fragilité d’une
telle hypothèse.
L’alternance des périodes sèches et pluvieuses en corrélation avec le
cycle undécennal des taches solaires, cesse d’être nettement marquée en
dehors de la région tropicale. Les fluctuations de la pluie offrent
moins d’amplitude à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur et parfois on
rencontre des années très pluvieuses dans une période qui, à ne
considérer que la courbe des taches, devrait être sèche. Mais comme
l’activité solaire est sujette à des soubresauts qui renforcent certains
maxima, ces derniers finissent seuls par se traduire sur la courbe des
pluies.
En fait, il paraît à peu près prouvé aujourd’hui que ces à-coups se font
sentir toutes les trois périodes, c’est-à-dire que tous les 35 ans
environ, l’activité solaire augmentant, nous constatons une
recrudescence de pluies. Cette pluviosité s’accuse surtout par le niveau
des grands lacs qui est soumis à une oscillation périodique de même
durée que les phénomènes enregistrés à la surface du Soleil[35].
[35] Sur les rapports de la climatologie avec le Soleil, voyez TH.
MOREUX, _Où en est l’Astronomie?_ et les _Énigmes de la Science_; ou
encore: _Le Soleil et la Prévision des temps_.
Malheureusement, là encore, aucune régularité absolue dans l’amplitude:
tout se passe comme si, à côté des cycles de 11 ans et de 35 ans, il en
existait un troisième, séculaire celui-là, qui vient interférer avec les
deux premiers. Ceci expliquerait ces longues accalmies solaires où les
maxima sont peu accusés et ces grandes périodes caractérisées par de
larges variations.
Envisagée à la lueur de ces considérations, la climatologie de l’Égypte
nous apparaît extrêmement complexe. A ne considérer que la latitude, il
est évident que la pluviosité en Égypte et dans toute la région
avoisinante, doit refléter les cycles solaires de 11 ans et de 35 ans.
Les disettes auraient donc dû s’y faire sentir _à peu près_
périodiquement, sans qu’on puisse cependant les prédire exactement à
deux ou trois années près.
En réalité, l’Histoire nous apprend que les famines étaient assez
fréquentes dans les pays limitrophes de l’Égypte, mais il était loin
d’en être ainsi dans la vallée du Nil. C’est qu’en fait, cette vallée
assez étroite devait surtout sa fertilité, non aux pluies périodiques,
mais aux inondations de son fleuve.
Le mécanisme de ces crues était inconnu des anciens Égyptiens aux yeux
desquels le Nil n’apparaissait qu’entre Éléphantine et l’île de Philæ,
près de la cataracte de Syène. Nous sommes un peu mieux renseignés
aujourd’hui. Les «larmes d’Isis pleurant son époux» et amenant les
débordements du fleuve ont une double origine: d’abord, les pluies
annuelles qui s’abattent régulièrement sur la partie supérieure de son
cours, c’est-à-dire à 6 000 kilomètres de son embouchure, et qui
viennent grossir ses puissants affluents; puis, les eaux des grands lacs
Victoria et Albert-Nyanza auxquels il sert pour ainsi dire de déversoir
naturel.
[Illustration: Diagramme établi par l’Abbé MOREUX et montrant la
relation entre l’activité solaire et certains phénomènes terrestres
d’ordre surtout climatologique.]
Or, ces lacs sont dans la région équatoriale et leur niveau, mieux
encore que celui des lacs européens, reflète toutes les vicissitudes de
l’activité solaire.
Pour que la famine arrive en Égypte, il est donc surtout nécessaire que
le manque d’eau se fasse sentir de ce côté; cette circonstance, jointe à
des minima de pluie en rapport avec l’état du Soleil, peut seule amener
une disette marquée; tout cela est évidemment soumis à des lois, mais si
nous commençons à soupçonner ces dernières, nous sommes loin de les
avoir entièrement mises au jour.
Vous le voyez maintenant, la prédiction des famines pour l’Égypte, plus
encore que pour les autres contrées, offre d’inextricables difficultés.
Raison de plus pour nous émerveiller de l’interprétation exacte que
donna Joseph des songes du Pharaon. Nous ne pouvons supposer un instant
que les Égyptiens et les Hébreux soient arrivés par la seule observation
à concevoir le mécanisme des inondations du Nil, liées en partie aux
fluctuations de l’état physique du Soleil. Alors, d’où Joseph tenait-il
sa faculté de prédire exactement une période d’abondance suivie d’une
famine d’égale durée? Humainement, le fait est inexplicable et aussi
mystérieux que la valeur de la coudée sacrée.
L’histoire de Joseph n’est pas le seul exemple relatif à la science que
la Bible offre à nos méditations, mais il faut se borner sous peine
d’allonger indéfiniment ce chapitre. Toutefois, pour terminer, on me
permettra de citer un étrange calcul auquel s’est livré un astronome à
propos de deux passages de _Daniel_, dans la Bible.
On sait que Daniel enfant avait été emmené en captivité à Babylone par
Nabuchodonosor après la prise de Jérusalem (606 av. J.-C.) Le roi le fit
venir bientôt à la cour avec deux autres jeunes Hébreux, afin «qu’ils
apprissent la littérature et la langue des Chaldéens»[36] c’est-à-dire
l’étude des livres sacrés confiée aux prêtres et qui comprenaient outre
l’astrologie, l’astronomie et la météorologie de l’époque.
[36] DANIEL, I, 4.
Or, parmi les prophéties que Daniel fit plus tard, il en est une qui a
de tout temps exercé la sagacité des exégètes. Il y est question de deux
périodes de temps mystérieuses: la première, formée _d’un temps_, _d’un
demi-temps_ et de _deux temps_ est de 1 260 années; la seconde est de
2 300 soirs et matins, jours ou plutôt _années_, si l’on se réfère à
d’autres textes analogues où la longueur de la période est plus
clairement désignée[37]. A quoi se rapportent ces nombres? Il était
naturel qu’on cherchât du côté de l’Astronomie et voici l’interprétation
qu’en a donnée de Chéseaux.
[37] DANIEL, VIII, 12 et VIII, 14.
Ce savant est d’ailleurs bien connu; c’est lui qui, en mars 1744,
découvrit la belle comète qui porte son nom. Il l’aperçut pour la
première fois à Lausanne, en Suisse, où il exerçait l’Astronomie;
l’astre était composé de six appendices lumineux courbes, disposés en
éventail, particularité assez rare dans le domaine cométaire. Entre
autres études, de Chéseaux nous a laissé un ouvrage introuvable en
France aujourd’hui, mais qui a été conservé à la bibliothèque de
Lausanne; il est intitulé: _Remarques sur Daniel_.
Pour comprendre comment l’auteur a été amené à écrire sur un tel sujet,
il faut savoir que de Chéseaux avait découvert le cycle de 315 ans,
après lequel le Soleil et la Lune reviennent, à 7 ou 8 minutes d’arc
près, au même point du ciel d’où ils étaient partis. Or, ce nombre 315
est précisément le quart de 1 260, nombre de Daniel. De Chéseaux en
conclut que la période de 1 260 ans devait être, elle aussi, un cycle
luni-solaire.
En effet, après 1 260 années juliennes, le Soleil et la Lune reviennent
à 1/2 degré près au même point de l’écliptique.
Examiné de la même manière, converti en une période de 2 300 ans, le
second nombre de Daniel s’est montré un cycle aussi parfait; donc
l’erreur, dix fois moindre que celle du cycle de Callipe[38] était
exactement celle du cycle de 1 260 ans.
[38] Callipe vivait en Grèce au IVe siècle av. J.-C. Il avait
précédemment amélioré les calculs de ses devanciers, concernant les
cycles solaire, lunaire et planétaire.
Cette égalité d’erreur forçait à conclure que la différence entre les
deux cycles--soit 1 040 ans--devait être elle-même un cycle parfait, à
la fois solaire, lunaire et diurne, cycle longtemps cherché par les
astronomes qui avaient fini par le déclarer chimérique ou impossible.
Son accord avec les observations et les Tables astronomiques les plus
célèbres est extraordinaire. Les positions qu’il donne diffèrent moins
des positions réelles que celles des Tables ne diffèrent entre elles;
l’erreur commise est moyenne entre les erreurs des Tables: 0′,45 pour le
Soleil; 0′,26 pour la Lune.
Le Soleil fait 1 040 révolutions par rapport au premier point du Bélier,
en 379 852 jours; or, la Lune par rapport au Soleil, accomplit le même
nombre de révolutions complètes dans le même laps de temps. Le cycle de
Daniel donne pour la longueur de l’année tropique 365 jours 5 h. 48 m.
55 s. alors qu’on admet aujourd’hui la même valeur à 9 secondes près.
A ce résultat déjà extraordinaire pour l’époque, s’en ajoute un autre
signalé encore par de Chéseaux. Dans l’année 652, date très rapprochée
de la prophétie de Daniel, l’équinoxe de printemps, le solstice d’été et
l’équinoxe d’automne arrivèrent tous trois à la même heure, à midi, au
méridien de Jérusalem, ainsi que l’exige le mouvement qui résulte de la
période de 1 040 ans!
Qui donc, conclut de Chéseaux, a pu amener Daniel à faire allusion à des
périodes ayant des rapports si merveilleux avec le mouvement des astres?
Dans une lettre datée du 12 juin 1771, le savant astronome de Mairan
écrivait à ce sujet à de Chéseaux: «Il n’y a pas moyen de disconvenir de
ces vérités et de ces découvertes, mais je ne puis comprendre comment et
pourquoi elles sont ainsi réellement renfermées dans l’Écriture.»
Déjà, l’Académie des sciences, sur le rapport de Cassini, avait déclaré
toutes les méthodes suivies pour le calcul des mouvements du Soleil et
de la Lune, déduites du cycle de Daniel et de l’arrivée des équinoxes et
du solstice au méridien de Jérusalem, très démontrées et parfaitement
conformes à l’astronomie la plus exacte.
* * * * *
Depuis, la question a été étudiée par des astronomes modernes[39], Bell
Dawson, E. W. Maunder, le Docteur H. Grattan Guinness et tous ont conclu
que, quelle que soit la signification intrinsèque de la prophétie de
Daniel, les nombres mis en avant appartiennent à un cycle astronomique
extrêmement parfait. Ce cycle était certainement inconnu des Chaldéens,
aux yeux desquels Daniel passait effectivement pour un des plus grands
savants de l’époque.
[39] Cf. GR. GUINNESS, _Creation centred in Christ_, p. 344 et E. W.
MAUNDER, _Astronomy of the Bible_, p. 337.
* * * * *
Ainsi, la science dont a fait preuve le prophète hébreu est presque
aussi déconcertante que les faits incroyables de la Grande Pyramide.
D’un côté, une étude approfondie des mouvements célestes qui force même
actuellement notre admiration et dont les conclusions ne seront
retrouvées que longtemps après; de l’autre, un monument impérissable
venant ouvrir l’ère de l’architecture, non par un début insignifiant,
destiné à s’accroître à travers les siècles sous forme de progrès lents
et continus, mais par un élan de science, de majesté et d’excellence
incomparables, atteignant d’un seul coup un idéal que, peut-être,
l’humanité ne dépassera jamais.
[Illustration: Explication astrologique de la succession des noms des
jours dans notre semaine.]
CHAPITRE X
Science et Cosmogonie
Le problème de nos origines a de tout temps attiré l’attention des
penseurs: L’homme qui réfléchit veut savoir d’où il vient, et l’attrait
du mystère de son passé n’a d’égal que celui de sa destinée. Voilà
pourquoi les essais de Cosmogonie sont toujours d’actualité; pour le
savant, ils ont un autre avantage; ils marquent pour ainsi dire, les
étiages atteints au cours des siècles par le développement de la pensée;
toutes les cosmogonies sont en effet des œuvres de synthèse fixant les
progrès de l’esprit humain dans les domaines les plus divers.
Toutefois, mon but, en écrivant ce Chapitre, n’est pas précisément de
retracer les efforts de la science à travers les siècles, pour nous
fournir la solution de cette énigme sans cesse renaissante; je l’ai
essayé à différentes reprises et je renvoie le lecteur à mes travaux sur
ce sujet passionnant. Je voudrais aujourd’hui me placer à un autre point
de vue qu’aucun de mes prédécesseurs n’a encore envisagé.
Quand on étudie les anciennes cosmogonies, on ne peut se défendre d’un
sentiment qui s’impose malgré soi de la manière la plus impérieuse: à
côté de divergences de vues, de détails souvent enfantins, parfois
burlesques, on aperçoit des affirmations toujours identiques. D’où cela
peut-il provenir? Les peuples, pensera-t-on, ont pu se copier les uns
les autres. Cette raison, exacte tout au plus pour les Romains qui ont
imité les Grecs, pour ces derniers qui ont puisé chez les Égyptiens,
etc... ne saurait être valable pour certaines nations de l’antiquité,
fort éloignées les unes des autres. Il est douteux, par exemple, que les
Chinois aient copié les Hindous, les Égyptiens, etc... ou inversement.
Mais il reste une autre hypothèse: Tous les peuples n’auraient-ils pas
puisé primitivement à une tradition commune, transmise d’abord oralement
à travers la longue série des siècles, puis fixée irrévocablement à une
certaine époque à l’aide de l’écriture et cela dans chaque nation
particulière?
Cette théorie qui nous a donné les meilleurs résultats au cours de nos
précédentes investigations, est la seule qui puisse expliquer
divergences et points de contacts: les altérations inévitables ont amené
la diversité; les traits communs attestent l’unité d’origine.
C’est à ce point de vue quelque peu nouveau qu’il convient d’examiner
les cosmogonies anciennes et plus particulièrement celle de Moïse
consignée dans la _Genèse_.
Il y a quelque cinquante ans, nombre d’exégètes avaient cherché à
accorder le récit biblique avec les données de la science à leur époque:
l’idée ne manquait ni de hardiesse, ni de grandeur. Concordistes et
anticoncordistes croisèrent le fer en des joûtes savantes restées dans
toutes les mémoires. Depuis, le vent a tourné, et les idées se sont
orientées dans une tout autre direction.
Au reste, on a fait observer que la Bible n’a jamais eu la prétention
d’exposer une doctrine scientifique et l’on a eu raison; mais cependant,
les faits qu’elle énonce sont-ils exacts ou ne le sont-ils pas? Sont-ils
symboles ou réalités historiques?
Entre temps, des documents précieux émanés de l’autorité ecclésiastique
qui, seule, a mission de donner une interprétation vraie des Écritures,
sont venus à point pour éclairer la route. Dans son Encyclique du 18
novembre 1893, Léon XIII, faisant siennes les idées de saint Augustin,
nous rappelait les paroles du célèbre Docteur: «L’esprit de Dieu qui
parlait par la bouche des écrivains sacrés, n’a pas voulu enseigner aux
hommes ces vérités concernant la constitution intime des objets
visibles, parce qu’elles ne devaient leur servir de rien pour leur
salut[40].» «Ces auteurs, ajoute Léon XIII, décrivent les objets et en
parlent, ou par une sorte de métaphore, ou comme le comportait le
langage usité à cette époque. De même, dit-il encore, à propos de
l’interprétation des Écritures par les Pères de l’Église, il faut
distinguer avec soin dans leurs explications ce qu’ils donnent comme
concernant la foi ou comme lié avec elle, ce qu’ils affirment d’un
commun accord.»
[40] SAINT AUGUSTIN, _De Gen. ad. litt._, II, ch. IX, 20.
L’autre document émane de la Commission biblique dont les décisions ont
été ratifiées par le chef Suprême de l’Église. Après avoir constaté
l’historicité des trois premiers chapitres de la _Genèse_, cette
Commission officielle laisse libre chacun de nous d’interpréter, après
mûr examen, suivant sa propre opinion, les passages de ces chapitres que
les Pères et les Docteurs ont diversement compris sans rien enseigner de
certain, sauf réserve du jugement de l’Église et en se maintenant dans
les analogies de la foi.
A la question suivante: «Faut-il régulièrement et toujours chercher dans
le premier chapitre de la _Genèse_ la propriété du langage
scientifique?» la Commission répond: _Non_.
«Dans la dénomination et la distinction des six jours dont parle la
_Genèse_ au chapitre premier, le mot hébreu _yôm_ (jour) peut-il être
pris, soit au sens propre pour un jour naturel, soit au sens impropre
pour un certain espace de temps, et cette question est-elle librement
ouverte aux discussions des exégètes?» A cette question finale, la
Commission biblique a répondu carrément: _Oui_.
On nous a souvent reproché, à nous hommes de science catholiques, de ne
pouvoir aborder certaines questions qu’à la condition d’abdiquer notre
jugement d’esprit raisonnable; c’est là une très grosse erreur encore
trop répandue malheureusement dans le grand public.
En ce qui concerne l’interprétation du premier chapitre de la _Genèse_,
les textes officiels, dont je viens de donner le résumé, nous mettent au
contraire tout à fait à l’aise. Voilà ce que nous devons proclamer très
haut et c’est la principale raison pour laquelle j’ai tenu à les
transcrire ici.
L’Église, en la circonstance, fait preuve de la plus grande sagesse. Le
système du _concordisme_ poussé à l’excès est un exercice dangereux: Le
texte biblique est en effet immuable, alors que la Science est en
perpétuel devenir; mais d’un autre côté la Bible est écrite dans une
langue beaucoup moins riche que la nôtre, et certaines expressions
resteront longtemps encore entourées d’obscurités. Dans ces conditions,
ne serait-il pas téméraire de vouloir tout expliquer?
Ces réserves admises, il faut dire aussi qu’à l’heure actuelle, quoi
qu’en pensent certains savants et quelques exégètes, la Cosmogonie est
devenue une véritable science avec ses principes et ses lois: d’un côté,
elle se rattache à l’Astronomie physique, à l’observation, et de l’autre
elle s’appuie sur les fondements de la Mécanique céleste, l’une des plus
belles conquêtes de la pensée humaine; elle est aussi tributaire de la
Géologie à laquelle elle peut demander une aide précieuse.
Sans doute, il reste encore bien des problèmes irrésolus; le mécanisme
du point de départ de nos origines nous échappe, mais sur beaucoup de
points, malgré la diversité apparente des systèmes, nous avons de bonnes
précisions.
Je n’étonnerai personne néanmoins, en disant que la plupart des exégètes
n’ont de la science cosmogonique que des aperçus de seconde main,
mauvaise posture, en vérité, pour situer à leur véritable place, les
notions acquises et les corollaires douteux, pour distinguer en un mot
le certain du probable.
L’hébreu que j’ai appris dans ma jeunesse, je l’ai acquis en vue
spécialement d’essayer de comprendre la _Genèse_, et depuis,
c’est-à-dire pendant vingt-cinq ans, je n’ai cessé de m’occuper de
Cosmogonie. Après avoir étudié tous les systèmes, je me suis laissé
aller à édifier à mon tour une théorie de l’origine et de la formation
du système solaire. Hypothèse évidemment, mais qui a au moins le mérite
d’être la dernière, de tirer profit, par conséquent, des progrès de mes
devanciers. D’ici cinquante ans, d’autres idées surgiront, mais ce qui
est acquis restera, comme demeurent certaines pierres de l’édifice
commencé il y a plus d’un siècle. (Voir _Origine et Formation des
Mondes_, par Th. Moreux).
J’ouvre ici une parenthèse et je demande à mes lecteurs de ne point voir
en ces détails personnels un amour-propre d’auteur; mieux que personne,
j’ai pu au cours de mes études, apprécier la vanité de la science
humaine qui nous montre le néant de notre intelligence vis-à-vis de
l’infini s’offrant sans cesse, mais se dérobant toujours à nos
investigations. Comme H. Fabre, l’éminent naturaliste de Sérignan, je
sais que plus j’apprends, mieux je comprends que je ne sais rien, et
cependant, si, en lisant le récit de la _Genèse_ écrit par Moïse, je
vois quelque accord avec ce que la science m’a appris de plus certain,
qui donc me déniera le droit de l’affirmer et de le publier?
Qui donc oserait me reprocher une telle manière d’agir en tout point si
conforme à la pure doctrine enseignée par Léon XIII: «Ainsi, nous dit
l’Encyclique _Providentissimus Deus_, la connaissance des faits naturels
sera-t-elle d’un secours efficace pour celui qui enseignera l’Écriture
sainte; grâce à elle, en effet, il pourra plus facilement découvrir et
réfuter les sophismes de toutes sortes dirigés contre les Livres
sacrés.»
«Aucun désaccord réel ne peut exister entre la Théologie et la Physique,
pourvu que toutes deux se maintiennent dans leurs limites, prennent
garde, suivant la parole de saint Augustin, de ne rien affirmer au
hasard et de ne pas prendre l’inconnu pour le connu[41].»
[41] _In Gen. op. imperf._, IX, 30.
Revenons maintenant à notre sujet.
Le récit de la Création par Moïse est placé au début de la _Genèse_.
Comme les versions qu’on trouve un peu partout sont parfois inexactes et
souvent paraphrasées, je crois bon de donner ici le texte traduit à peu
près mot à mot sur l’hébreu et rétabli dans son ordre primitif, en
tenant compte des différentes sources approuvées[42].
[42] Vulgate, Septante et Italique.
LA CRÉATION D’APRÈS LA _Genèse_
1) Au commencement Élohim créa les Cieux et la Terre.
2) Or, la Terre était invisible et sans forme;
Les ténèbres étaient à la surface de l’Abîme,
Et l’Esprit d’Élohim planait sur les eaux.
3) Élohim dit: «Qu’il y ait de la lumière»,
Et il y eut de la lumière.
4) Élohim vit que la lumière était bien.
Élohim sépara la lumière d’avec les ténèbres.
5) Et Élohim nomma la lumière jour, et les ténèbres nuit.
Il y eut soir, il y eut matin: un jour.
6) Élohim dit: «Qu’il y ait une expansion entre les eaux,
Et qu’il soit une séparation entre les eaux et les eaux.»
Et il en fut ainsi.
7) Élohim fit donc l’expansion[43].
Et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’expansion, des
eaux qui sont au-dessus de l’expansion.
8) Et Élohim nomma l’expansion ciel.
Élohim vit que l’expansion était bien.
Et il y eut soir, et il eut matin: second jour.
[43] Certains auteurs traduisent par _étendue_; nous verrons plus loin
que le vrai sens est _une expansion_.
Dans tout le morceau, les chiffres en regard du texte correspondent
aux versets du 1er chap. de la _Genèse_. Les coupures me sont
personnelles; je les ai introduites ici pour mieux faire ressortir
les diverses idées, mais elles n’existent pas dans le texte qui
n’est pas un poème.
9) Élohim dit: «Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent
en un seul lieu, et que le sec paraisse.»
Et il en fut ainsi.
Et les eaux qui sont sous le ciel se rassemblèrent en une même
masse, et le sec apparut.
10) Élohim nomma le sec terre et nomma mer le rassemblement des
eaux.
Et Élohim vit que cela était bien.
11) Élohim dit: «Que la terre produise la verdure,
De l’herbe portant semence selon son espèce,
Des arbres portant un fruit selon leur espèce, ayant en lui leur
semence sur la terre.»
Et il en fut ainsi.
12) Et la terre produisit de la verdure,
De l’herbe portant semence selon son espèce
Et des arbres donnant du fruit ayant en lui leur semence selon
leur espèce.
Et Élohim vit que cela était bien.
13) Il y eut soir et il y eut matin: troisième jour.
14) Élohim dit: «Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue des cieux
pour distinguer le jour d’avec la nuit.
Qu’ils servent de signes et pour les époques, et pour les jours,
et pour les années
15) Et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue des cieux pour
luire sur la terre.»
Et il en fut ainsi.
16) Élohim fit donc les deux grands luminaires:
Le plus grand luminaire pour présider au jour;
Le plus petit luminaire pour présider à la nuit;
Et aussi les étoiles.
17) Et Élohim les plaça dans l’étendue des cieux pour luire sur la
terre,
Et pour présider au jour et à la nuit,
18) Et pour distinguer la lumière des ténèbres.
Et Élohim vit que cela était bien.
19) Et il y eut soir, et il y eut matin: quatrième jour.
20) Élohim dit: «Que les eaux foisonnent d’une multitude d’êtres
animés,
Et que les volatiles volent au-dessus de la terre, sur la face
de l’étendue des cieux.»
Et il en fut ainsi.
21) Élohim créa donc les grands monstres marins,
Et toutes sortes d’êtres animés rampants dont pullulent les
eaux, et selon leurs espèces,
Et toutes sortes de volatiles ailés selon leurs espèces.
Et Élohim vit que cela était bien.
22) Élohim les bénit en disant: «Soyez féconds, multipliez-vous et
remplissez les eaux des mers,
Et que les volatiles se multiplient sur la terre.»
23) Et il y eut soir, et il y eut matin: cinquième jour.
24) Élohim dit: «Que la terre fasse sortir des êtres vivants selon
leurs espèces:
Bétail, êtres rampants et bêtes de la terre, selon leurs
espèces.»
Et il en fut ainsi.
25) Élohim fit donc les bêtes de la terre selon leurs espèces, du
bétail selon son espèce et tous les êtres qui rampent sur le
sol suivant leurs espèces.
Et Élohim vit que cela était bien.
26) Élohim dit: «Faisons l’homme à notre image, selon notre
ressemblance,
Et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les volatiles
des cieux, sur le bétail, sur toute bête de la terre et sur
tout être rampant qui rampe sur la terre.»
27) Élohim créa l’homme à son image;
A l’image d’Élohim, il le créa;
Mâle et femelle, il les créa.
28) Élohim les bénit et Élohim leur dit: «Soyez féconds,
multipliez-vous, remplissez la terre et l’assujettissez.
Dominez sur les poissons de la mer, sur les volatiles des cieux,
et sur toute bête de la terre et sur tout être rampant qui
rampe sur la terre.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
31) Et Élohim vit que tout ce qu’il avait fait était très bien.
Il y eut soir, et il y eut matin: sixième jour.
1) Alors furent achevés le ciel et la terre et toute leur
ordonnance[44].
2) Élohim acheva au sixième jour l’œuvre qu’il avait voulu faire,
Et au septième jour il se reposa de toute l’œuvre qu’il avait
voulu faire.
3) Élohim bénit le septième jour et le consacra,
Parce qu’en ce jour-là, il avait cessé l’œuvre entière de la
création.
4) Telles sont les origines du ciel et de la terre quand ils furent
créés.
[44] Ce verset commence le chap. II de la _Genèse_.
Nous reviendrons sur la haute portée morale et intellectuelle du récit
de Moïse, mais auparavant, voyons si pour sa rédaction, l’écrivain sacré
a puisé, comme on l’a prétendu, à des sources profanes.
Le peuple hébreu étant descendu d’Abraham, né lui-même à Ur, en Chaldée,
la narration de la _Genèse_ a dû contracter plus d’un emprunt, dit-on,
aux légendes assyrio-chaldéennes.
Avant la découverte des inscriptions cunéiformes, nous n’avions que de
vagues données sur les idées que pouvaient se faire de la création les
premiers habitants de la Mésopotamie; un récit de Bérose et un autre de
Damascius étaient bien insuffisants pour nous renseigner, lorsqu’en
1875, M. G. Smith exhuma de la bibliothèque de Ninive, des briques
contenant une cosmogonie chaldéenne. C’est un long poème composé de 12
tablettes, hélas! affreusement mutilées, mais dont les fragments, tels
quels, n’en sont pas moins fort intéressants. Ils ne datent à la vérité
que de l’an 670 avant J.-C.; toutefois les mythes astraux qu’ils
contiennent, prouvent, comme pour le poème d’Izdubar, que nous sommes en
présence de copies d’originaux remontant à vingt siècles en arrière pour
le moins. Ils sont donc bien antérieurs à Moïse, et Abraham a pu en
avoir connaissance.
Quelques extraits suffiront ici pour notre but: La première tablette
suppose le chaos et nous raconte la génération des dieux.
Autrefois ce qui est en haut ne s’appelait pas encore le ciel;
Et ce qui est en bas sur la terre n’avait pas de nom.
L’abîme infini fut leur origine.
La mer qui a tout engendré, était un chaos.
Les eaux furent rassemblées ensemble. Alors
C’était une obscurité profonde, sans aucune lueur, un vent d’orage
sans repos.
Autrefois les dieux n’existaient pas encore,
Aucun nom n’était donné, aucun destin déterminé.
Et furent faits les grands dieux;
Le dieu Lakmu, le dieu Lakamu existèrent seuls...
Un grand nombre de jours et un long temps s’écoula...
Le dieu Anu...
Les trois tablettes suivantes n’ont pas été retrouvées; un fragment de
la quatrième se rapporte au dessèchement de la terre.
La cinquième tablette correspond au quatrième jour de notre _Genèse_;
c’est la création des astres déjà divinisés. Les planètes y ont leurs
demeures; nous retrouvons les dieux Bel et Ae du poème d’Izdubar, ce qui
prouve que tout le récit est fondé sur une tradition antique née
ailleurs, dans une contrée plus septentrionale, comme pour le déluge.
Mais cette tradition s’est encore altérée en passant par l’imagination
panthéiste des Chaldéens. Jugez-en plutôt:
Il répartit les mansions[45], sept en nombre, pour les grands dieux,
Et désigna les étoiles qui seraient les demeures des sept
_lumasi_ (?)
Il créa la révolution de l’année et la divisa en décades.
Et pour chacun des douze mois, il fixa trois étoiles.
Il attribua sa mansion au dieu Nibir, pour que les jours se
renouvellent dans leurs limites...
Il mit à côté de celle-ci la mansion de Bel et de Ae...
Nannar (la Lune) fut chargé d’éclairer la nuit.
«Mensuellement, sans interruption, remplis ton disque...»
(_Description des phases de la Lune_)
«Lève-toi, couche-toi, selon les lois éternelles.»
[45] Mansion, _demeure_.
Sur la septième tablette nous relevons le passage suivant:
Quand les dieux dans leurs assemblées eurent créé...
Étaient satisfaisants les grands monstres (marins)...
Ils en firent des créatures vivantes...
Sur la tablette relative à la création de l’homme, malheureusement très
mutilée, M. Smith a relevé le nom de _Admi_ ou _Adami_, forme assyrienne
de l’hébreu _Adam_.
En lisant tous ces textes, il est impossible de ne pas être frappé par
des ressemblances entre les narrations chaldéennes et génésiaques, mais
la similitude n’est que de pure forme; elle n’existe que pour certaines
expressions: le chaos du début, l’Abîme primordial, c’est-à-dire les
eaux, l’océan du commencement des âges; les luminaires qui servent de
signes pour régler les années et les mois.
Quant au fond, tout est différent. Moïse a pu connaître, soit par la
tradition, soit par sa science--car il avait été élevé par les prêtres
égyptiens--les idées des Chaldéens, leur idolâtrie, leur Panthéon de
dieux ridicules, toutes les fables de leur Mythologie; il était au
courant de leur astrologie, mais rien de tout ceci n’a pu lui servir, et
si quelques expressions sont les mêmes dans les deux récits, cela prouve
tout simplement que les deux écrivains, l’israélite et le mésopotamien,
«nous ont transmis une même tradition qui a été commune à l’origine,
mais qui a pris des nuances diverses en passant par des canaux
distincts. Ainsi s’expliquent les divergences et les traits de
ressemblance»[46].
[46] F. VIGOUROUX, _La Bible et les découvertes modernes_, t. I, p.
191. (Berche et Tralin, éd., Paris).
* * * * *
On a dit aussi que Moïse avait colligé des documents de sources
différentes, les uns Jéhovistes, les autres Élohistes: thèse bien
insoutenable et sans portée après les découvertes de M. Smith.
Le récit des origines, d’après les documents assyriens, montre, je l’ai
déjà établi, que la tradition commune, la vraie source dont sont dérivés
et le récit mosaïque, et les narrations relatives à la création chez
beaucoup d’autres peuples, existait pour le moins au troisième
millénaire avant l’ère chrétienne.
* * * * *
Étudions maintenant d’un peu plus près le texte de la _Genèse_.
Celui qui lirait la _Bible_ comme un livre ordinaire, peut être assuré
de ne rien comprendre à son langage et de n’en tirer aucun profit. Les
Pères de l’Église l’ont fait remarquer depuis longtemps, l’Écriture
offre plusieurs sens; le premier est _symbolique_: il vise un
enseignement doctrinal; le second est _hébraïque_: il s’adresse à un
peuple défini auquel il doit se faire comprendre; et ces deux sens ne
doivent en aucune façon être opposés au troisième, le sens _littéral
historique_ qui constitue le fond des récits.
C’est ainsi que le premier chapitre de la _Genèse_ doit être interprété
et alors tout s’éclaire d’une lumière aveuglante.
Moïse devait insister sur les grandes vérités religieuses qu’Israël,
sans cesse en contact avec les nations païennes, avait trop tendance à
oublier: Dieu, _Créateur_ et non simple organisateur du monde; Dieu
créateur de l’Univers qu’il avait tiré du néant; Élohim avait fait _les
Cieux et la Terre_ et c’est ce que chantera le Psalmiste:
«Au commencement tu as fondé la Terre
Et les cieux sont l’ouvrage de tes mains (_Ps._ 102, 26.)
Louez Jahvé, invoquez son nom.
Faites connaître parmi les peuples ses hauts faits...
Car tous les dieux des peuples sont des idoles
Et Jahvé a fait les cieux (_Chron._, XVI, 8, 26)
Dieu, Providence et souverain Maître: il dicte à la nature ses lois: à
son mot d’ordre la lumière paraît, la mer se retire, la terre produit
ses fruits:
C’est d’après tes lois que tout subsiste jusqu’à ce jour
(_Ps._ 109, 91.)
C’est Dieu enfin qui a créé l’homme et l’a fait à son image:
Quand je contemple tes cieux, ouvrage de tes mains,
La Lune et les étoiles que tu as créées, je m’écrie:
Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui;
Tu l’as fait de peu inférieur à Dieu...
Tu lui as donné empire sur l’œuvre de tes mains (_Ps._ 8, 4, 7).
Et c’est pourquoi l’homme rendra à Dieu ses hommages au nom des
créatures:
Que la terre bénisse le Seigneur,
Qu’elle le loue et l’exalte à jamais. (_Dan._, III, 74)
De même, est-il évident que le but de l’écrivain sacré, en montrant
l’œuvre des «six jours de Dieu» et le repos de Jéhovah au septième jour,
est d’insister vis-à-vis des hommes sur la nécessité pour eux du repos
sabbatique. L’exemple vient de haut; l’origine de la semaine est divine:
«Ne manquez pas d’observer mes sabbats... Ce sera entre moi et vous un
signe à perpétuité; car en six jours Jéhovah a fait les cieux et la
terre et le septième jour, il a cessé son œuvre et il s’est reposé»
(_Ex._ XXXII, 13, 17).
Voilà qui répond à ces savants d’autrefois nous enseignant, sans
sourire, que la semaine tirait son origine des quartiers de la Lune.
C’était l’opinion de Bailly, de Montucla, de Laplace qui, faute de
références, n’hésitaient jamais à «imaginer» l’Histoire. Arago avait
donné cette explication d’une manière timide et en hésitant; mais ceux
qui l’ont paraphrasé dans la suite ont accepté l’hypothèse comme une
vérité démontrée et depuis, vous trouverez celle-ci dans toutes les
_Astronomies populaires_, et dans bon nombre de manuels classiques.
«Les peuples antiques, y lisons-nous, possédaient déjà notre semaine de
sept jours, calquée sur la durée des phases lunaires.» Allégations
toutes inexactes: si la révolution de la Lune peut très bien servir à
établir un calendrier avec des mois lunaires, il est impossible de
compter des périodes de jours entiers au moyen des phases de notre
satellite.
Aussi, et le fait est maintenant hors de doute, aucun peuple antique n’a
employé la semaine de sept jours[47]. Sous ce rapport les Hébreux font
tache, pour ainsi dire, parmi les nations; eux seuls ont pratiqué ce
système de comput, et encore cette division du temps était-elle
indépendante de leur mois et de leur année. L’origine de notre semaine
est donc bien d’ordre religieux et non astronomique.
[47] Cf. G. BIGOURDAN, _L’Astronomie, Évolution des idées et des
méthodes_, p. 60.
Tous les autres peuples avaient divisé leurs mois en trois parties de 10
jours chacun: c’étaient les _décans_ que nous retrouvons aussi bien chez
les Égyptiens que chez les Babyloniens et les Chinois.
Toutefois, la semaine des Hébreux a dû être la division admise
primitivement par l’humanité et ce qui le prouve, c’est précisément le
fameux poème chaldéen de la création, qui malgré les retouches à travers
les siècles, avait conservé intacte la tradition commune des _six
périodes_, mais avait oublié la septième purement idéale. Aux sept jours
de la semaine, les astrologues avaient peu à peu substitué les décades,
trois pour chaque mois, correspondant chacune à une étoile.
Cependant la tradition populaire, toujours lente à détruire, n’avait pas
tout oublié: d’une part, nous voyons que le nombre _sept_ était resté
aussi bien en honneur chez les Assyriens ou les Babyloniens que chez les
Hébreux, et d’autre part, détail plus typique, ce nombre avait servi de
base à des pratiques superstitieuses touchant certains jours multiples
de sept.
Chez les Babyloniens, par exemple, les 7, 14, 21, 28 de chaque mois
étaient considérés comme néfastes; il fallait ce jour-là s’abstenir de
certains actes bien définis: «Le pasteur des grands peuples (le roi),
lisons-nous sur une tablette, ne mangera, ni viande rôtie, ni pain
préparé avec du sel; il ne changera pas le vêtement de son corps; il
n’endossera pas un vêtement blanc et ne pourra faire de sacrifice. Il ne
montera pas sur son char et ne prononcera aucun décret. Le prophète ne
rendra pas d’oracle, le médecin ne posera pas la main sur le malade,
etc...»
Remarque identique pour les Égyptiens au sujet des mêmes jours du mois.
A ces époques néfastes, il ne fallait pas sortir, ne pas s’embarquer sur
le Nil, ne pas se baigner, ne pas travailler, ne pas manger de poisson,
ne pas manger du tout, etc...[48]
[48] PH. VIREY, _La Religion de l’ancienne Égypte_, p. 222.
Ne souriez pas, faites une enquête sur nos mœurs contemporaines, vous
serez édifiés sur l’influence du nombre 13 et du vendredi!
Le sens symbolique dans le premier chapitre de la _Genèse_ suffit, il me
semble, pour justifier l’emploi du mot _yôm_ qui signifie littéralement
_jour_, mais qui peut fort bien indiquer des périodes, des laps de temps
indéterminés.
On serait tenté de croire qu’une telle interprétation est toute moderne;
or, il suffit d’interroger la littérature ancienne pour voir qu’il n’en
est rien. Un bon nombre de Pères, entre autres saint Augustin,
remarquerons-nous avec M. Hamard, et toute l’école exégétique
d’Alexandrie, ont attribué à ce mot _jour_, un sens métaphorique;
d’autres avaient déjà entrevu le système des périodes.
En fait, le texte même des Écritures nous invite à accepter cette
interprétation. En dehors des _semaines d’années_, calquées sur la
semaine ordinaire, la _Bible_ ne connaît pas d’autre série que le _dôr_,
période assez vague qui est la durée de la vie humaine. Partout
ailleurs, il est question de _temps_, de _demi-temps_ comme dans
_Daniel_, où le système des _semaines d’années_ reparaît; l’_heure_ de
saint Jean dans sa première Épitre est un _temps_, remarque saint
Augustin[49]; les _mille années_ de l’Apocalypse désignent de même une
période.
[49] Cf. Lettre, 199.
Si nous étudions de plus près le commencement de la _Genèse_, nous
remarquerons avec beaucoup de Pères que le premier jour fut sans matin,
le dernier sans soir, et que trois de ces jours ont préexisté au Soleil.
De toute façon, il faut admettre le sens de période indéterminée pour le
septième jour qui dure encore, et nous pouvons conclure avec saint
Augustin qu’il faut entendre les jours de la _Genèse_ «non à la manière
des jours que nous mesurons et comptons par le cours du Soleil, mais
d’une autre manière» et le savant Docteur continue par une belle
dissertation sur la lumière de l’astre qui, à chaque instant, n’éclaire
qu’une partie de la Terre[50].
[50] _De Gen. ad. cess._, 10-26.--I, 19.
Au reste, si Moïse nous a donné la narration d’un fait dont l’origine
remonte à la souche primitive de l’humanité, nous pouvons espérer
trouver quelque indice de périodes, dans les traditions des autres
peuples, et c’est précisément ce que nous allons constater.
Les Chaldéens, les Perses, les Phéniciens, les Étrusques ont cru à la
division de la Création en _six périodes de longues durées_. Le récit de
Bérose, auteur toujours prolixe et bavard, nous l’apprend en ce qui
concerne la tradition chaldéenne: la division des jours y est bien
conservée avec leurs 12 heures, 6 pour le jour et autant pour la nuit,
mais l’auteur prend soin de nous avertir que ce sont des jours spéciaux,
des jours cosmiques dont les secondes représentent nos années
ordinaires; chaque minute y équivaut donc à 60 ans; chaque heure à 60
fois 60 années, soit 3 600 ans; et le jour entier à 12 fois cette
dernière valeur, soit 43 200 années ordinaires.
Où Bérose avait-il puisé d’aussi fantaisistes supputations? Nous
l’ignorerons toujours, évidemment, mais «la morale de l’histoire», c’est
la distinction entre jours et jours: ceux de la Création sont de
véritables périodes; et notez qu’en la circonstance, Bérose n’était que
l’interprète du sens traditionnel.
Reportez-vous aux tablettes chaldéennes, vous y trouverez énoncée,
quoique sans précision, une formule identique pour le fond à celle de la
_Genèse_. A la tablette où il est question de la génération des dieux,
nous lisons en effet: «Un grand nombre de jours et un long temps
s’écoula.» La tradition est donc formelle et tout porte à croire que les
jours mosaïques sont bien effectivement des _époques_.
Nous ne nous appesantirons guère sur le _sens hébraïque_ renfermé dans
la _Genèse_. Quoique certainement très instruit, Moïse, pour être
compris de la masse et afin d’atteindre complètement son but, ne devait
employer que des mots usuels, ceux du vocabulaire commun, et c’est en
grande partie à cette simplicité voulue que la narration doit sa sublime
grandeur.
Depuis longtemps, certains exégètes de valeur ont donné du texte
biblique une interprétation à tout le moins originale. Moïse nous
représenterait le monde comme un édifice à trois étages dont Jéhovah est
le créateur et l’architecte: chaque partie une fois terminée reçoit son
ornement, son ameublement, et toujours en vue de notre utilité. La
description commence, non par la base, mais par la voûte, le ciel où se
joue la lumière; l’auteur, explique-t-on, suit un ordre de beauté, de
dignité; l’étage intermédiaire est constitué par le firmament séparant
les eaux d’en haut des océans; puis vient la terre, fondement et support
de l’ensemble: telle est l’œuvre des trois premiers jours.
L’ornementation sera celle des trois jours suivants: la lumière du
premier jour sera localisée au quatrième dans le Soleil, la Lune et les
étoiles. Le firmament et les eaux inférieures du second jour seront
peuplés au cinquième par les oiseaux et les poissons; la terre soulevée
au-dessus des eaux dès le troisième jour, recevra au sixième les animaux
et l’homme.
Un tel parallélisme devait séduire les docteurs du Moyen-Age qui
n’eurent garde de l’oublier, mais, au fond, celui-ci n’est que de pure
forme; les plantes, par exemple, sont déjà l’ornementation de la terre
au troisième jour!
Légèrement modifié pour une présentation acceptable, ce système, auquel
on tend à revenir aujourd’hui, n’évite guère les difficultés. Comme tous
ceux qui nient une succession réelle dans les phases décrites, il
n’explique pas pourquoi, par exemple, Moïse continue un morceau censé
purement littéraire, par une description de faits chronologiquement
enchaînés: la création de l’homme, sa chute, sa descendance, etc...
«N’oublions pas non plus, dit à ce propos un critique, que la haute
portée du document tient au fait que l’homme couronne la création
terrestre et que tout dans son habitat a été ménagé pour lui. Or, si
l’homme n’a pas été réellement créé après toutes les espèces animales,
l’effet intentionnel du tableau ne répond pas exactement à la vérité, la
forme emporte le fond. On admettra en conséquence que le dernier
événement a été placé de propos délibéré à sa place historique[51].»
[51] Cf. A. T. DELATTRE, _Les jours du la Création_, Sc. Cath., 15
janv. 1892.
Mais alors, il n’y a plus de raison de considérer le récit de la
_Genèse_ comme une série de tableaux sans suite ordonnée: la création du
jour primordial sans soleil, celle des plantes avant la mention de notre
astre central, enfin l’apparition de ce dernier seulement au jour
suivant, tous événements antérieurs à la venue de l’homme, deviennent
inexplicables si l’on n’admet pas une succession réelle.
Moïse avait donc eu un motif sérieux d’annoncer les faits dans l’ordre
que nous constatons; en agissant ainsi, il ne faisait d’ailleurs que
nous transmettre une longue tradition et la preuve nous en est fournie
par le fond même des cosmogonies communes à d’autres peuples.
Notre terrain se trouve maintenant singulièrement déblayé: tout en
constatant dans la _Genèse_ un sens symbolique évident et une forme
singulièrement adaptée au but poursuivi; tout en admettant également un
genre de narration cadrant avec les notions admises par les Hébreux de
l’époque, notions qui s’étaient amalgamées avec celles du peuple
égyptien, nous sommes inéluctablement amenés à reconnaître dans le récit
biblique la présence d’un enseignement possédant un _sens historique_
indéniable.
En d’autres termes, Moïse nous raconte une série ordonnée de faits
réels, une _succession dans le temps_, soit d’actes divins, soit de
causes posées par le Créateur et dont il nous retrace les effets.
--Alors, me feront remarquer les exégètes et les savants, vous êtes
concordiste, c’est-à-dire que vous croyez à un accord entre le récit de
la _Genèse_ et les données de la Science?
--Attendez; la suite précisera ma position et ma réponse. Au reste,
telle quelle, la question me semble aussi mal posée qu’inopportune. Mais
ce que je veux affirmer dès maintenant, c’est que je n’ai ni la
prétention, ni la mission d’interpréter d’exacte façon le texte de la
_Genèse_.
En second lieu, je l’ai déjà fait observer, notre science est en
perpétuel devenir: à côté de résultats certains, combien de problèmes
posés et irrésolus; que de mystères soulevés à mesure que s’élargit
notre horizon!
Troisième remarque enfin: admettons par hypothèse que nos connaissances
en Géologie, en Physique, en Chimie, en Paléontologie, en Cosmogonie,
soient assez développées pour nous permettre de retracer les stades
parcourus depuis les origines du monde, comment allons-nous procéder,
quelle méthode d’exposition devons-nous adopter?
Décrire parallèlement les phases d’évolution du Globe, les
transformations de la flore, les développements successifs de la faune,
il n’y faut pas compter; semblable tâche est non seulement ardue, mais
impossible en fait; à chaque instant, nos descriptions risqueraient
d’empiéter les unes sur les autres et, le parallélisme étant constamment
rompu, nous risquerions d’encourir le reproche que l’on fait à Moïse, de
n’avoir pas observé strictement l’ordre chronologique. Les difficultés
seraient inextricables si, par surcroît, nous nous trouvions dans
l’obligation de résumer en une ou deux pages, une matière généralement
disséminée et traitée en plusieurs volumes séparés.
N’allons donc pas exiger de l’auteur de la _Genèse_ une œuvre
irréalisable et ne cherchons dans son récit que les grandes lignes du
sujet. Cette ossature une fois fixée, nous examinerons s’il existe, oui
ou non, un accord général entre la narration biblique et les conclusions
certaines que nous offre notre science actuelle.
Sans nous attarder aux détails, nous pouvons résumer ainsi toute l’œuvre
des six jours.
1er jour: Création de l’Univers matériel (les Cieux et la Terre).
La Lumière et les Eaux.
2e jour: Formation de l’expansion; séparation des eaux supérieures et
inférieures.
3e jour: Apparition de la terre ferme et formation des végétaux.
4e jour: Apparition des astres.
5e jour: Formation des animaux marins et des oiseaux.
6e jour: Formation de la faune terrestre et création de l’homme.
Un simple coup d’œil sur ce tableau nous montre à l’évidence que,
l’œuvre du premier jour mise à part, tout le reste se réfère à notre
planète. Le quatrième jour où il est question des astres, paraît de
prime abord faire exception, mais nous verrons que la difficulté n’est
qu’apparente. Celle-ci résolue, le problème se simplifie immédiatement;
car c’est à la Géologie et à la Paléontologie que nous aurons surtout
recours, et personne à l’heure actuelle n’oserait soutenir que ces deux
sciences connexes ne sauraient nous fournir autre chose que de vagues
indications.
Autre remarque capitale: La plupart des commentateurs anciens et
modernes qui ont essayé d’interpréter le texte de la _Genèse_, ont tous
cherché dans leur propre fonds, c’est-à-dire, somme toute, à l’aide de
leur imagination plus ou moins créatrice, la signification des mots
hébraïques employés par l’auteur du récit; c’est là, à mon avis, une
manière détestable de traduire un morceau. Une trentaine de versets ne
suffisent pas à nous donner la clef d’un vocabulaire. Moïse a voulu être
compris de ses contemporains; il a donc usé nécessairement de mots à
sens bien défini; mais, du fait qu’il a voulu vulgariser, il ne s’ensuit
pas qu’il nous ait donné des notions communément répandues parmi le
peuple. La tâche du vulgarisateur ne change pas suivant les époques:
elle consiste toujours à donner un enseignement sans user des termes
techniques qu’emploient les savants.
Il nous faut donc coûte que coûte trouver la signification des mots qui
sont _obscurs pour nous_, par la simple raison que la langue des Hébreux
est loin de nous être familière.
Il n’existe qu’un moyen de sortir de cette impasse, c’est de rapprocher
les termes de la _Genèse_ des mots analogues répandus à profusion dans
les _Livres_ suivants. On m’objectera que ces Livres ont été écrits par
différents auteurs et à diverses époques, mais par son esprit, par sa
tradition, par son but, la Bible est une, et personne, mieux que les
auteurs successifs des Livres-saints, n’est à même de nous fournir le
sens véritable des Écritures. Analysé à l’aide ces principes, vous le
verrez vous-même, le texte de Moïse est d’une clarté aveuglante.
«_Au commencement Dieu créa les Cieux et la Terre._»
Ainsi s’ouvre la _Genèse_. On a voulu voir dans cette phrase, sublime en
sa simplicité, le titre de toute la suite, une sorte de résumé du
premier chapitre. Mais alors il faut expliquer pourquoi l’auteur qui va
bientôt nous parler du _ciel_, emploie ici le mot _cieux_. C’est que
pour tous les écrivains sacrés, les _cieux_ indiquent l’Univers, le
monde entier et particulièrement _l’armée des étoiles_. Dans maints
passages, il est question de l’armée céleste qui obéit aux ordres de
Jéhovah, et le contexte ne fait aucun doute; le titre de _Dieu des
armées_ qu’on a reproché au Dieu d’Israël, n’a jamais voulu désigner un
général d’hommes armés[52].
[52] Les astres, avec les purs esprits, font partie de l’armée du
Seigneur, l’armée (_tsaba_) du ciel; d’où le nom _Élohé Tsebaoth_,
Dieu des armées, donné à Jéhovah.
Au commencement des temps, Dieu a créé la substance du monde, celle de
l’Univers entier, y compris la matière terrestre.
Ouvrez le livre des _Proverbes_ et celui de la _Sagesse_, et vous
comprendrez le commencement de l’œuvre du premier jour:
La _Sagesse_ incréée, «souffle de la puissance de Dieu»[53], qui n’était
autre que le Verbe de Dieu, nous dit saint Paul[54], a présidé à la
création de l’Univers. Elle le dit elle-même par la bouche du Prophète:
[53] _Sagesse_, VII, 25, 26.
[54] _Ép. aux Héb._, I, 3.
Jéhovah m’a possédée au commencement de ses voies
Avant ses œuvres les plus anciennes.
J’ai été fondée dès l’éternité,
Avant l’origine de la Terre.
Lorsqu’il (Jéhovah) disposa les cieux, j’étais là[55].
[55] _Proverbes_, VIII, 22, 23, 27.
Non, les astres ne furent pas créés au quatrième jour, après la Terre,
ainsi qu’une lecture rapide de la narration de Moïse nous inciterait à
le croire. L’auteur du Livre de _Job_, interprète inspiré d’une longue
tradition, nous le dit expressément; Jéhovah s’adressant à l’homme, lui
parle en ces termes:
Où étais-tu quand je posais les fondements de la Terre?
Qui en a posé la pierre angulaire
Quand les astres du matin chantaient en chœur?[56]
[56] _Job_, XXXVIII, 4, 6, 7.
Les étoiles, soleils de l’espace, notre soleil lui-même, masse
volumineuse à l’origine, étendant son atmosphère jusqu’à l’orbite de
Vénus, certaines de nos planètes même, ont donc assisté à la naissance
de la Terre: _Tous étaient présents_, voilà le sens du début de ce
splendide poème sur la création.
Sur ce point particulier, l’Astronomie nous offre-t-elle des certitudes?
Assurément. Lorsque notre minuscule nébuleuse répartie autour de notre
astre central, voguait déjà dans les espaces célestes, d’autres genèses
de monde s’enfantaient dans les profondeurs éthérées. Nous appartenons à
un immense courant d’étoiles; au cours de notre long voyage céleste,
nous avons des compagnons de route que nous connaissons parfaitement; le
bel Antarès du Scorpion, des étoiles de Pégase, de Persée, une de
Cassiopée, une autre du Cygne, etc... Mais avant nous, d’autres systèmes
étaient nés, soleils déjà vieillis, soleils agonisants, astres morts
aussi, peuplant depuis des millions d’années les vastes cimetières du
ciel.
De tout cela, Moïse n’avait rien à nous dire: la _Genèse_, comme toute
la Bible, a été écrite pour l’homme; son but est de retracer pour ses
lecteurs, les phases de l’évolution de la Terre.
--Antropomorphisme, dira-t-on.
Et pourquoi non? Nos géologues, nos paléontologistes, nos botanistes,
s’occupent-ils des étoiles, des comètes ou des planètes telles qu’Uranus
ou Jupiter?
--D’accord; mais, objectera-t-on de nouveau, l’auteur de la _Genèse_
paraît donner à notre humble Terre une bien grande importance au sein de
la création.--Qu’en savez-vous? Connaissez-vous les idées, je ne dis pas
du peuple hébreu ou égyptien, mais des savants de ces temps lointains?
Les résultats exposés au cours des chapitres précédents sont bien faits
pour nous déconcerter; alors, de quel droit jugerons-nous à ce sujet,
l’auteur du premier Chapitre de la Bible? L’Écriture, nous l’avons vu,
n’est pas un livre de science, et cependant, ceux qui nous l’ont léguée
ont laissé parfois transparaître des conclusions que ne désavoueraient
pas nos modernes astronomes.
On a prêté à Moïse et aux auteurs sacrés les idées des Égyptiens sur
l’aurore; sur la constitution de la Terre qu’ils auraient supposée plane
et soutenue par des colonnes; sur la voûte céleste qu’ils auraient cru
solide; que sais-je encore? Mais les opinions répandues parmi le peuple
ne nous apprennent rien sur celles des savants. Or, les écrivains sacrés
étaient certes parmi les plus instruits des enfants d’Israël; et
savez-vous comment ils parlaient de l’Univers et de la Terre?
Par la parole de Jéhovah, les cieux ont été faits
Et _toute leur armée_ par le souffle de sa bouche.
Vois, Dieu est sublime dans sa puissance;
Il est puissant par la force de son intelligence[57].
Jéhovah! mon Dieu, tu es infiniment grand[58].
A toi sont les cieux...
Le monde et ce qu’il contient, c’est toi qui l’as fondé.
A toi aussi la Terre...
Tu as créé le Nord et le Midi[59].
Mon âme, bénis Jéhovah!
Car à Jéhovah sont les _gonds_ de la Terre
Et sur eux il a posé le _Globe_[60].
Il étend le Septentrion sur le vide,
Il suspend la Terre sur le _rien_[61].
C’est lui qui trône sur le globe de la Terre,
Et ses habitants sont pour lui comme des sauterelles[62].
[57] _Job_, XXXVI, 22.
[58] _Ps._ CIV, 1.
[59] _Ps._ LXXXIX, 12, 13.
[60] _Samuel_, II, 8.
[61] _Job_, XXVI, 7.
[62] _Isaïe_, XL, 22.
Ailleurs, le prophète Isaïe nous assure que l’humanité, représentant la
Terre, est comparable aux yeux de Jéhovah à la _goutte d’eau_ suspendue
au bord d’un vase qui déborde, ou à une _poussière_ qui détermine à
peine dans la balance la plus légère inclinaison[63].
[63] _Isaïe_, XL, 15.
Pourrait-on affirmer, je vous le demande, d’une façon plus nette l’idée
que la Terre est une portion infime de l’Univers?
Avant qu’on eût démontré scientifiquement l’isolement de la Terre, sa
petitesse relative, sa rondeur et sa rotation, ces textes ne laissaient
pas que d’embarrasser les commentateurs. Longtemps, on traduisit le mot
_globe_ par _cercle_, sous prétexte que les peuples de l’antiquité
croyaient à une Terre plane et circulaire, entourée d’eau de tous côtés,
mais les Grecs qui professèrent la sphéricité de la Terre, ne faisaient
peut-être que répéter une leçon apprise au contact des savants Juifs ou
Égyptiens. Ceci est d’autant plus vraisemblable que Platon lui-même a
puisé en Égypte la source d’un bon nombre de ses conceptions, la
métempsychose par exemple, et peut-être aussi l’idée d’un Médiateur,
idée qui, par les Hébreux, s’était largement répandue.
De même, le terme hébreu correspondant au mot _gond_ et qui s’appliquait
naturellement aux pôles du ciel, en latin _cardines cœli_, expression
très fréquente dans la Bible, pour désigner l’axe idéal autour duquel on
voyait tourner les étoiles, n’ayant aucun sens pour une Terre supposée
immobile, ce terme qui donnait _cardines terræ_, devenait le cauchemar
des traducteurs. On substituait à ces mots: _extrémités_ de la Terre,
_colonnes_ de la Terre, etc... Et cependant leur signification, ici,
n’est pas plus douteuse que dans les phrases précédentes; l’auteur des
_Proverbes_ compare le paresseux se retournant sur sa couche à «une
porte qui tourne sur ses gonds»[64] et c’est bien le même mot que les
écrivains sacrés emploient pour la Terre.
[64] _Proverbes_, XXVI, 14.
Même en admettant que les auteurs aient été inspirés dans ces passages
fort étrangers à la foi, il est invraisemblable de supposer qu’ils ne se
comprenaient pas eux-mêmes. Il y avait donc autrefois, tout comme
aujourd’hui, de très grands savants et il est décevant de penser qu’il
nous a fallu une longue suite d’efforts pour parvenir à retrouver des
notions scientifiques déjà courantes il y a quelques milliers d’années.
Mais revenons au texte de la _Genèse_. A part le mot _Cieux_ de la
première ligne, tout va maintenant se rapporter à la Terre en tant que
planète.
_Or la terre était invisible et sans forme; les ténèbres étaient à la
surface de l’Abîme._ Faute d’avoir eu le sens véritable du mot _Abîme_,
les commentateurs se sont épuisés à trouver la signification de cette
phrase pourtant très simple. On a voulu voir dans l’_Abîme_, la
désignation des espaces interstellaires plongés dans la nuit avant
l’apparition de la lumière, mais l’_Abîme_ dans les Écritures n’est
autre que la mer, les «eaux profondes»; c’est l’_abyssos_ des Grecs,
l’_abîme_ des tablettes cunéiformes que la cosmogonie chaldéenne suppose
sans fond, infini.
Après sa phase incandescente, après avoir brillé de son éclat propre, la
Terre fut peu à peu envahie par le froid. Une épaisse couche de vapeurs
brûlantes entoura notre planète; tel Jupiter apparaît aux yeux des
astronomes qui contemplent son disque nuageux rayé de bandes
multicolores, réfléchissant en partie la lumière du Soleil.
Au sein de cet amas, mélange des gaz les plus divers, une sélection
s’opérait lentement; sur une écorce à peine solidifiée, croûte sans
cesse disloquée par les éruptions des gaz sous-jacents, la condensation
déposait une première enveloppe liquide, océans sans rivages entourant
notre planète comme d’un obscur vêtement. Si le Soleil volumineux des
temps primordiaux illuminait déjà à cette époque, la partie supérieure
des nuages lourds entourant notre minuscule habitat, ses rayons étaient
impuissants à pénétrer cette enveloppe même gazeuse; à plus forte raison
ces mêmes rayons fécondants n’avaient-ils pas encore atteint la mince
pellicule solide destinée à former bientôt nos continents. Partout
c’était l’obscurité; les ténèbres étaient à la surface de l’abîme,
couvraient le grand océan; la terre, ce qui devait plus tard former le
sol, était invisible et sans forme définie.
Moïse est bref; il ne développe pas son sujet, mais ceux qui viendront
après lui, interprètes de son texte et fidèles gardiens de la tradition
orale, fixeront à jamais cet enseignement. Dans son hymne au Créateur,
le Psalmiste chantera, en parlant de Jéhovah:
«Il a affermi la Terre sur ces bases.»
Puis, aussitôt, s’adressant à Lui et parlant de la Terre:
«Tu l’avais _enveloppée_ de l’Abîme comme d’un _vêtement_[65].»
[65] _Ps._, CIV, 5, 6.
Remarquez ce mot «_enveloppée_», qui ne saurait s’appliquer à une Terre
plate; l’auteur sacré, bien qu’il parlât pour le peuple, n’épouse pas
ses idées sur la forme de la Terre; il ne dit pas: «Tu as jeté sur elle,
un voile, une couverture», mais «Tu l’avais _enveloppée_ par les eaux
_comme d’un vêtement_» qui fait le tour du corps.
Job entrera même dans des détails plus circonstanciés; il corrobore la
raison que j’ai donnée, pour laquelle la lumière ne pouvait atteindre
même la surface des océans:
«Qui a fermé la mer avec des portes,
Lorsqu’elle sortit impétueuse du sein maternel;
Quand je lui donnai _des nuages_ pour _vêtements_
Et pour _langes d’épais brouillards_[66]?»
[66] _Job_, XXXVIII, 9. Le mot _langes_ montre bien qu’il s’agit des
vêtements de la mer lorsque celle-ci venait de naître. Pour la
formation des planètes et de leurs satellites, voir mon volume:
_Origine et formation des Mondes_ (Doin, éd., 1922).
Or, je vous le demande, comment l’auteur des _Psaumes_, celui du Livre
de _Job_, et Moïse lui-même, ont-ils pu, à leur époque, se rendre compte
du passé de notre Globe; comment ont-ils pu savoir ce que notre science
actuelle nous enseigne de plus certain[67]?
[67] Au début, l’atmosphère de la Terre était dense et épaisse; elle
s’est raréfiée peu à peu surtout en raison de la force répulsive des
rayons solaires, agissant sur les molécules supérieures; voir ma
note à l’Acad. des Sc. (C. R., févr. 1923) et art. TH. MOREUX dans
_Rev. du Ciel_ (av. et mai 1923).
Admettre qu’ils eussent acquis ces connaissances par une voie
scientifique n’est pas soutenable; ils ne faisaient plutôt que fixer une
tradition remontant aux premiers âges de l’humanité, et la preuve c’est
que nous retrouvons des linéaments de cette même tradition dans toutes
les cosmogonies des peuples orientaux.
Le _tehom_ hébraïque, l’abîme primordial, devient en Chaldée, le
_tihamat_ qui offre le même sens, et qui se mue en la déesse _Tihavté_,
la _Thavat_ de Bérose.
Un temps fut où le monde entier n’était que ténèbres et eau,
nous raconte une ancienne inscription cunéiforme et c’est de la mer que
fut formé notre monde quand Bel, le démiurge, intervint.
Mêmes affirmations chez les Phéniciens qui enseignent qu’à l’origine,
«avant que l’esprit d’Amour ne se manifestât par son action, tout
consistait en un _air ténébreux_, _épais_ et agité et en un chaos pareil
à l’Érèbe».
Le _Rig-Védâ_, le plus ancien des livres védiques, s’exprime ainsi, au
sujet des origines: «Qu’était le profond abîme?... Il n’y avait que
ténèbres au commencement; enveloppé de ténèbres, tout était une mer
indiscernable.»
Le Livre des _Lois de Manou_, le _Vichnou-Pourana_, les textes _parsis_
nous présentent tous, des déformations de la cosmogonie biblique, mais
ils s’accordent avec elle pour nous enseigner que l’eau primordiale
était sombre d’abord, puis devint éclairée par la lumière du jour. Ce
dernier passage est très important: il fixe de façon définitive le sens
des paroles de Moïse au sujet de la lumière.
Jamais en effet passage de l’Écriture ne donna lieu peut-être, à autant
de discussions que le verset relatif à cette apparition. Les anciens
commentateurs ont tout imaginé pour montrer que la lumière pouvait
scientifiquement arriver avant le Soleil dont il n’est question qu’au
quatrième jour. Devant des explications bien sujettes à caution, on
comprend pourquoi les exégètes modernes, afin d’éviter aussi tout
conflit scientifique, se sont prudemment réfugiés dans le sens
historico-théologique. Pour ma part, je pense qu’un examen attentif du
texte biblique est de nature à préciser l’idée de Moïse. L’écrivain
sacré ne fait aucune allusion à la vraie création de la lumière, cet
agent physique, véritable protée qui se transforme en chaleur, en
électricité, en énergie de toute sorte; il ne dit pas davantage, comme
on l’a traduit pendant longtemps:
«Que la lumière soit et la lumière fut»
mais
«Qu’il y ait de la lumière et il y eut de la lumière.»
Nous avons vu que les cieux ont été créés avant la Terre; que les astres
ont présidé à la naissance de notre planète; il y avait donc, à cette
époque, de la lumière dans l’Univers, mais cette lumière n’avait pas
pénétré à travers l’atmosphère terrestre trop dense, elle n’avait pas
davantage illuminé la surface des grandes eaux, elle n’avait pas encore
atteint les continents enveloppés par l’_Abîme_; sous l’ordre d’Élohim,
tout ceci va s’accomplir.
A la parole du Créateur, l’atmosphère s’épure, les rayons du soleil
arrivent enfin, quoique encore diffus, à la surface proprement dite de
notre planète; surface toujours semi-liquide, mais peu importe; dès ce
moment, la _lumière_ chasse les _ténèbres_ et notre globe planétaire,
animé déjà d’un mouvement de rotation, va connaître les alternatives du
jour et de la nuit.
C’est alors que Dieu dit: «_Qu’il y ait une expansion entre les eaux_»,
c’est-à-dire un intervalle entre l’eau des océans et les vapeurs qui,
nées de la mer, viennent se condenser en nuages aqueux dans
l’atmosphère. Cette _expansion_, qui constitue pour nous l’apparence du
ciel, est désignée dans le texte hébreu par un mot que les Septante,
influencés par les idées cosmologiques de leur époque, ont traduit par
_stéréoma_, firmament, voûte solide; rien de tout cela dans la bouche de
Moïse: le mot hébreu _raquiah_ n’évoque que l’idée d’étendue et mieux
d’_expansion_.
Beaucoup d’exégètes modernes ont prêté aussi à l’auteur de la _Genèse_,
les idées du peuple égyptien sur le firmament que l’on considérait sous
la forme d’un fleuve parcouru par la barque du Soleil, etc... mais les
Hébreux connaissaient fort bien le mécanisme de la circulation
aéro-tellurique des eaux; les vapeurs s’élevant de la mer pour former
les nuages qui, à leur tour, se résolvaient en pluie[68].
[68] C’était aussi l’opinion du regretté Schiaparelli et c’est celle
qui a été développée depuis peu par M. Maunder, le célèbre astronome
de l’Observatoire de Greenwich.
On voudrait également nous faire croire que Moïse admettait la
conception égyptienne populaire de l’aurore, lumière supposée distincte
de celle du soleil, mais, encore une fois, toutes ces inepties, bonnes
pour le peuple, n’étaient certes pas professées par les savants de
l’époque. Rappelez-vous les astronomes chaldéens calculant les éclipses
et se rendant parfaitement compte du fait que la Lune passait alors
entre le Soleil et la Terre: le Soleil était donc plus éloigné de nous
que la Lune. Le même raisonnement leur avait montré que les étoiles
étaient bien au delà du Soleil et derrière la Lune qui parfois les
éclipsait; la voûte céleste n’était donc qu’une apparence et la fiction
des sphères de cristal n’était pas encore née[69].
[69] On n’en trouve des traces qu’au IIe siècle de l’ère chrétienne.
Continuons donc l’étude du récit biblique sans nous laisser influencer
par les commentateurs de toutes les époques qui n’en ont pas toujours
saisi le sens, faute de l’avoir comparé aux divers auteurs sacrés, comme
aux Cosmogonies anciennes nées de la même tradition cent fois séculaire
peut-être.
* * * * *
L’écorce de la Terre s’est ridée, des plis se sont dessinés à sa
surface, les mers ont envahi les fonds; collines et montagnes se sont
soulevées, le _sec_ est apparu. Et tout ceci, qui nous est enseigné par
la Géologie est également dans la Bible.
«_Jéhovah renferma les eaux supérieures dans les nuages et elles ne se
déchirèrent pas sous leur poids[70]._» Quant aux eaux inférieures (les
océans), «_elles s’enfuirent devant la menace de Jéhovah_», nous dit le
Psalmiste; et, interpellant directement le Créateur qui avait déjà
_affermi_ la terre:
[70] _Job_, XXVI, 8.
Les montagnes surgirent, les vallées se creusèrent,
Au lieu que tu leur avais assigné...
Elles ne reviendront plus recouvrir la terre[71].
[71] _Ps._ CIV, 5, 8.
Tel est le commencement de l’histoire géologique du globe terrestre; la
suite, d’après la _Genèse_, en est plus impressionnante. De même que le
troisième jour vit, au début, le rassemblement des eaux, la formation
des océans et des amorces des continents émergés, il présidera à la
naissance de la vie sur la Terre; et la vie végétale naquit. Voilà la
vraie caractéristique de la fin de cette époque envisagée par l’auteur
de la _Genèse_: le développement formidable de la cellule végétale,
depuis le simple microbe jusqu’à l’algue marine, depuis la mousse
terrestre jusqu’à la prêle géante et les hauts conifères qui, pendant la
période primaire, couvriront l’écorce solidifiée.
Interrogeons en effet la Géologie, que nous dira-t-elle? Pendant cette
période primitive, dans une atmosphère chaude et humide, tout imprégnée
de carbone, la flore se développe à profusion, les végétaux s’élancent
en forêts impénétrables. Ici, ce sont des plantes géantes analogues à
nos fougères, mais dont les dimensions nous effrayent; là des
lépidodendrons analogues à nos mousses avec des troncs de 30 mètres de
hauteur; des araucarias gigantesques, des champignons et des nénuphars
monstrueux. Et cette végétation exubérante, où la vie se dépense sans
compter, envahit toutes les régions de l’équateur aux pôles; immenses
forêts dont nos géologues trouveront partout la trace, jusque dans les
déserts actuellement glacés de la Sibérie.
Et ce merveilleux tableau a été tracé pour la première fois par un homme
qui a vécu des milliers d’années avant nos savants modernes, par
quelqu’un qui n’a pu recevoir des prêtres égyptiens ou des astronomes
chaldéens, aucune notion d’une science absolument neuve, création lente
des Cuvier, des Élie de Beaumont et des Suess.
C’est à la fin de la période primaire que l’atmosphère terrestre, encore
lourde de vapeurs, s’épure tout à fait et le Soleil paraît, non pas le
Soleil tel que nous le connaissons, mais une vaste sphère dont les
rayons avaient jusqu’ici enveloppé la Terre pour ainsi dire, astre géant
semblable à ceux que nos mesures récentes viennent de nous révéler;
noyau brillant entouré d’une enveloppe luminescente atteignant l’orbite
de Vénus[72].
[72] Cf. TH. MOREUX, _Soleils lilliputiens et Étoiles géantes_ (_Revue
du Ciel_, mars 1923).
Ses rayons viennent se jouer dans les couches aériennes tout imprégnées
encore d’humidité, et les paysages qu’il éclaire sont de féeriques
décors, où les tons rouges mettent une note d’incendie, où les nuages
passent déchiquetés par le vent; lambeaux tour à tour sombres et
brillants, aux teintes sanglantes de pourpre, aux couleurs cuivrées, aux
reflets d’émeraude et d’améthyste.
Et la nuit, à travers les grandes éclaircies, on voit surgir la lumière
orangée de la Lune et la clarté des étoiles tremblotantes.
Ainsi se réalisait la parole d’Élohim: _«Qu’il y ait des luminaires dans
les cieux...» Élohim fit donc les deux grands luminaires... et aussi les
étoiles._
Évidemment, il s’agit ici, non de la création du Soleil, de la Lune et
des étoiles qui, nous l’avons vu, date du premier jour, mais de
l’_apparition_ des astres sur la Terre elle-même dont l’atmosphère est
alors assez raréfiée pour laisser apercevoir les grands luminaires et
les étoiles. Jusqu’à ce moment d’ailleurs, ainsi que l’indique avec
certitude la Paléontologie, une lumière diffuse, quoique très brillante,
avait enveloppé la Terre, et les saisons n’étaient pas nées; pôles et
régions équatoriales jouissaient du même climat. Nulle part, on ne
voyait le ciel bleu, ni les astres qui s’y peignent en perspective.
Ce fut l’œuvre du quatrième jour de changer cet état de choses, de
laisser apercevoir le Soleil, la Lune et les étoiles qui, à partir de
cette période, vont servir de _signes_ pour les époques, les jours et
les années.
* * * * *
Au reste, remarquez que Moïse n’emploie plus le mot de _création_ qui ne
reviendra qu’à propos de l’Homme, et pour ce qui est des astres, on
pourrait même discuter sur le mot hébreu _âsâ_ qu’on a traduit par
_fit_, mais qui aurait plutôt le sens du verbe anglais _appointed_, sans
correspondant dans notre langue. Le verset signifierait, en somme:
Élohim «appointed», _nomma à charge de_ servir de signes le Soleil, la
Lune et les étoiles. Cette opinion, défendue autrefois par le Dr S.
Kinns, est tout à fait plausible et de nature à lever les dernières
difficultés[73].
[73] Cf. S. KINNS, _Moses and Geology_, p. 187.
Si l’œuvre du troisième jour correspondant à notre période primaire fut
caractérisée par le développement intensif de la vie végétale, celle du
cinquième jour va nous révéler des faits aussi dignes d’attention.
L’ère primaire est terminée et la Terre marche vers une nouvelle phase
de vie. Et parmi tous les animaux qui vont se disputer les lagunes, les
îlots émergés, les marécages, l’empire des airs et celui des océans, des
_reptiles gigantesques_ deviendront les rois de cette nature nouvelle.
Sans doute, notre planète a déjà vu la vie animale: Foraminifères,
insectes, araignées, ont peuplé les grandes forêts du carbonifère; les
eaux ont été habitées par des espèces ressemblant à nos poissons, mais
le développement de la faune était loin d’être comparable à celui de la
flore. Et voilà que tout à coup, cette faune encore sommeillante envahit
les eaux et l’atmosphère; et quelle faune! Des êtres monstrueux qui vont
porter à leur apogée les manifestations de la vie animale; mais, détail
caractéristique, c’est à la classe des _Reptiles_ qu’échoit cette tâche.
Interrogeons en effet les assises du Globe; que nous apprennent-elles?
Les mers jurassiques ont vu d’énormes sauriens dont les espèces sont
pour toujours disparues: le plésiosaure de 20 mètres de long; crocodile
par sa mâchoire emmanchée sur un cou de cygne, bête apocalyptique dont
le corps rappelle celui de la tortue; l’Icthyosaure, au mufle de
dauphin, aux yeux à facettes, gros comme la tête d’un homme; le
mosasaure dont les anneaux se déroulent sur la crête des vagues,
semblable aux anciens serpents de mer des légendes; le téléosaure, sorte
de glavial géant de 60 pieds de long. Dans les lagunes s’ébattent des
diplodocus pesant plus de vingt tonnes; des dinosauriens gigantesques,
sorte de lézards terribles aux formes irréelles: iguanodons,
brontosaures, diclonius, atlantosaures longs de 35 mètres.
L’exubérance de vie a de même envahi les airs. Là haut, sous les nuages
bas d’un jour d’orage, volent d’étranges créatures: Chauve-souris ou
oiseaux? Ni l’un ni l’autre; encore des reptiles, sauriens ailés, comme
les ptérodactyles aux mâchoires de caïmans, aussi longues que leur
corps; comme les ptéranodons, véritables aéroplanes vivants, aux ailes
de 8 mètres d’envergure.
Voilà ce que nous enseigne la Géologie et, remarque absolument
déconcertante, tel est également le tableau que nous retrace Moïse de la
surface de notre planète au cinquième jour. Relisez mot à mot les
versets correspondant à cette période géologique.
Élohim dit: _«Que les eaux foisonnent d’une multitude d’êtres animés, et
que les _volatiles_ volent au-dessus de la terre...» Élohim créa les
_grands monstres marins_ et toutes sortes d’êtres animés _rampants_..._
* * * * *
On a bien insinué que l’auteur de la _Genèse_, après avoir fait naître
la vie végétale, avait décrit suivant un ordre logique, la vie animale
dans les eaux, puis dans l’air et enfin sur la terre, mais cette
réflexion paraît bien pâle à côté du texte biblique et de l’enchaînement
du récit.
Tout d’abord, qui donc aurait enseigné à Moïse que la vie intense des
mers s’est développée parallèlement à celle des airs; pourquoi n’avoir
pas fait naître les mammifères avant les oiseaux ou en même temps
qu’eux? Et puis, le texte va plus loin: il nous apprend formellement
l’existence, avant celle des espèces qui nous sont familières, des
_grands monstres marins_ et des _reptiles_ (êtres rampants).
Évidemment, tout cet enchaînement est voulu, tous ces termes sont pesés,
ont une signification et vous avouerez avec moi qu’il est singulier
qu’un homme vivant il y a 3 500 ans, ait pu nous donner en un langage
aussi clair que le permettait son vocabulaire, un tableau exact des
grandes étapes parcourues par la faune, au cours de l’évolution de notre
planète.
Maintenant, quelle que soit la part faite à l’inspiration, il y a encore
autre chose: il faut expliquer comment et pourquoi toutes les
cosmogonies anciennes parlent de ces grands monstres marins qui semblent
avoir tenu dans les mythologies des peuples primitifs, une part si
importante?
Or, ces cosmogonies, je l’ai suffisamment démontré, n’étaient nées ni en
Égypte, ni en Chaldée; elles existaient deux mille ans pour le moins
avant Moïse; l’ensemble des faits que nous expose l’auteur de la
_Genèse_ reposait donc sur une longue tradition, altérée chez les
peuples idolâtres et conservée dans sa pureté par le peuple resté fidèle
au vrai Dieu; mythe d’un côté, vérité de l’autre. Et je pose de nouveau
la question: D’où venait cette tradition qui nous a transmis des
assertions cadrant avec notre science actuelle?
J’attends votre réponse; quelle qu’elle soit, vous n’échapperez pas à
cette conclusion, que les premiers hommes étaient loin d’être des
ignorants et des sauvages, et que de toute manière on ne peut échapper à
une Révélation primitive que nous suggère la Bible.
* * * * *
Mais continuons notre enquête et interrogeons de nouveau la science.
Depuis l’apparition de la vie sur le Globe, notre planète a bien
vieilli: lancée dans les espaces intersidéraux, la Terre s’est peu à peu
refroidie; les millions d’années ont succédé aux millions d’années; la
croûte du Globe chaque jour s’épaissit davantage; les continents se
soulèvent; le Soleil lui-même s’est retiré en deçà de l’orbite de
Mercure et les saisons apparaissent. A ces nouvelles conditions
d’existence, vont s’adapter des formes nouvelles plus rapprochées de
celles qui nous sont familières.
La période tertiaire commence.
Une flore tropicale ressemblant à la nôtre se mêle aux palmiers, aux
fougères et aux séquoias géants de l’ère précédente; puis viennent les
figuiers, les chênes, les érables; les prairies remplies de graminées où
s’ébattront des troupeaux de paléothériums au corps de cheval et à la
tête de tapir; des xiphodons, élancés comme des gazelles.
Les grands sauriens ont disparu et de nouveaux reptiles envahiront la
Terre. Peu à peu, les formes s’accentuent et s’affinent: les savanes des
forêts verront courir des antilopes et des girafes, et les oréadons
ruminants habiteront les bords des grands lacs; puis, voici des
mastodontes rappelant nos éléphants; des hipparions presque identiques à
nos chevaux; de grands singes, hôtes de forêts semblables aux nôtres.
La caractéristique de cette période est donc l’apparition et le
développement complet des mammifères, suivant la parole d’Élohim: «_Que
la terre fasse sortir des êtres vivants selon leur espèce: bétail, êtres
rampants et bêtes de la terre_.»
* * * * *
Et dans la grande nuit stellaire, faiblement illuminée par les soleils
lointains, notre soleil marche toujours, entraînant notre planète à sa
suite, distribuant pour nous les étés et les hivers, provoquant ici et
là, le classement de chaque espèce; à l’équateur, la faune des
tropiques; aux pôles, les animaux aux lainages touffus, aux blanches
toisons.
Et _Élohim vit que cela était bien_, mais le sixième jour n’était pas
fini. Après l’apparition des animaux domestiques, Élohim s’aperçut qu’il
manquait un chef pour dominer sur tous les animaux du Globe.
Sans doute, par leur présence, ainsi que le chantera plus tard le
Psalmiste, toutes ces créatures bénissaient le Seigneur; mais aucune
intelligence n’était là pour comprendre; personne pour contempler cette
œuvre merveilleuse et pour remonter à son Auteur; personne pour le
glorifier en toute connaissance de cause, pour jouir de la beauté de
cette nature créée, pour en reconnaître les lois, l’enchaînement et
l’harmonie; pour profiter sciemment de l’_œuvre_ d’Élohim _qui était
bien_ et c’est pourquoi, à la fin du sixième jour, Élohim dit: _«Faisons
l’homme à notre image selon notre ressemblance...» Et Élohim créa
l’homme à son image; à l’image d’Élohim il le créa_...
* * * * *
Ainsi finit cette magistrale épopée dont Moïse n’a pu évidemment que
retracer les grandes lignes.
Or, je vous le demande encore une fois, à vous qui avez suivi pas à pas
le texte sacré et qui l’avez comparé aux acquisitions les plus certaines
de la Géologie, comment Moïse a-t-il pu connaître ce qu’il nous
enseigne; comment a-t-il pu nous donner, même l’esquisse et surtout la
suite des œuvres de Dieu? Les Cieux fondés avant la Terre; notre planète
enveloppée des eaux primordiales et de langes épais de vapeurs, à
l’aurore de sa jeunesse; le voile de l’atmosphère déchiré et
l’apparition de la lumière chassant les ténèbres; la naissance de la vie
commençant par la flore; le développement prodigieux de la végétation,
alors que ni le Soleil, ni la Lune, ni les étoiles n’étaient encore
visibles du sol terrestre; l’apogée de la faune dans des monstres,
reptiles-sauriens du secondaire; l’atmosphère envahie par des
«volatiles» à la même époque, alors que les oiseaux n’étaient pas nés;
le règne des mammifères dans la suite des âges et, couronnant le tout,
la création de l’Homme, cette intelligence venant, après toutes les
créatures vivantes, prendre possession de son domaine.
Oui, quand on lit sans idée préconçue le premier Chapitre de la
_Genèse_, on ne peut que constater chez son auteur une science si
profonde qu’elle dépasse de cent coudées toutes les notions des savants
de son époque; une science même plus inexplicable, humainement, que
celle des constructeurs de la Grande Pyramide et en même temps une
divination incroyable des faits les plus certains et les plus
authentiques révélés par la Science.
Et si notre science varie, m’objectera-t-on? Évidemment, la science
évolue; mais, en l’occurrence, cette constatation n’infirme nullement
mes conclusions et voici pourquoi: Il faut distinguer dans la science,
l’acquis de ce qui est pure hypothèse; d’une part, les _faits_ sur
lesquels repose la science et d’autre part, les _théories_ qui cherchent
à les expliquer; donc, une base intangible qui peut s’accroître à la
vérité, mais qui demeure, et un échafaudage plus ou moins branlant que
les générations de savants édifient tour à tour.
Or, les faits dont nous avons besoin en Géologie et en Cosmogonie, pour
assurer une comparaison efficace avec le récit de Moïse, sont désormais
assez connus pour que nous ne puissions les mettre en doute. Nos
acquisitions futures n’y changeront rien, pas plus qu’une explication de
la gravité ne saurait modifier l’expression des lois de la pesanteur,
formulées pour la première fois par Galilée.
Toute divergence ne pourrait donc provenir que d’une interprétation
fausse donnée à certains mots du récit génésiaque. Ici, nous pouvons
facilement nous tromper, et la prudence est de règle; toutefois, sur un
grand nombre de points, et je le ferai remarquer à dessein, je me
rapproche des idées émises par saint Basile et d’autres Pères de
l’Église; je suis donc en bonne compagnie.
Et puisque nous parlons d’autorités, le lecteur me saura gré, je pense,
en terminant, de lui narrer encore une anecdote toute personnelle:
Pendant des années je fus lié de grande amitié avec un de mes
compatriotes, le regretté Albert de Lapparent, secrétaire perpétuel de
l’Académie, celui des savants modernes qui a le mieux embrassé toutes
les sciences se reliant à la Géologie et à la Paléontologie
contemporaines. Comme je demandais à l’éminent professeur ce qu’il
pensait du premier Chapitre de la Bible: «Si je devais, me répondit-il,
résumer en quarante lignes les acquisitions les plus authentiques de la
Géologie, je copierais le texte de la _Genèse_, c’est-à-dire l’histoire
de la création du monde, telle que l’a tracée Moïse.»
Et comme nous parlions de la science antique, le célèbre géologue crut
pouvoir me questionner à son tour:
--Et vous, me dit-il, que pensez-vous des mystères de la Grande Pyramide
que vous avez depuis longtemps étudiée?
--Ce que j’en pense, Maître... voilà une question bien embarrassante, et
m’est avis que Piazzi-Smith serait plus qualifié que moi pour vous
répondre.
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I.--Le secret du Sphinx 1
Chapitre II.--Les révélations numériques de la Grande Pyramide 13
Chapitre III.--Les révélations géodésiques de la Grande Pyramide 31
Chapitre IV.--Les révélations astronomiques de la Grande
Pyramide 47
Chapitre V.--A travers la Science antique 59
Chapitre VI.--L’optique des anciens 83
Chapitre VII.--A la lueur des étoiles 103
Chapitre VIII.--Traditions philosophiques et historiques 121
Chapitre IX.--Les Traditions scientifiques 149
Chapitre X.--Science et Cosmogonie 181
SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.
[Vignette: AD LUCEM]
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