The Project Gutenberg eBook of L'État juif
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Title: L'État juif
Author: Theodor Herzl
Author of introduction, etc.: Baruch Hagani
Release date: April 17, 2026 [eBook #78478]
Language: French
Original publication: Paris: Librairie Lipschutz, 1926
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78478
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTAT JUIF ***
THÉODORE HERZL
L’ÉTAT JUIF
Essai d’une solution de la question juive
ÉDITION AUGMENTÉE
D’UNE INTRODUCTION
PAR
BARUCH HAGANI
ET ORNÉE D’UN PORTRAIT DE L’AUTEUR
PARIS
LIBRAIRIE LIPSCHUTZ
28, RUE LAMARTINE (IXe)
5686--1926
OUVRAGES DE BARUCH HAGANI:
Le Sionisme politique et son fondateur: Théodore Herzl (1860-1904).
Paris, Payot, 1918, un vol. in-16. 5 francs.
Bernard Lazare (1865-1903). Avec un portrait gravé sur bois par Ivan
Lebedeff. Paris, Librairie d’action d’art de la Ghilde «_Les
Forgerons_», 1919, une plaquette in-16. 3 francs.
Vita di Teodoro Herzl. Con prefazione di Francesco Ruffini. Roma, La
Voce, 1919, in vol. in-16. 4 lires.
Le Sionisme politique. Précurseurs et Militants: Le Prince de Ligne.
Paris, Beresniak, 1920, une plaquette in-16. 3 francs.
IL A ÉTÉ TIRÉ, DE CET OUVRAGE, DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU
JAPON, NUMÉROTÉS DE I à X; CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE
HOLLANDE VAN GELDER, NUMÉROTÉS DE XI à LX; DEUX CENTS EXEMPLAIRES SUR
VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, NUMÉROTÉS DE 1 à 200; ET DIX EXEMPLAIRES
HORS COMMERCE SUR PAPIER MADAGASCAR, MARQUÉS DE A à J.
EXEMPLAIRE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE
Nº
[Illustration: Théodore HERZL en 1896]
_INTRODUCTION_
PAR
BARUCH HAGANI
M. Lipschutz, le libraire bien connu, qui est la Providence de tous ceux
qui, en France, sont préoccupés, à des titres divers, par la question
juive, a eu l’heureuse idée de rééditer l’_État Juif_ de Théodore Herzl,
le fondateur du sionisme politique.
On parle beaucoup en France, depuis quelque temps, de Herzl et du
sionisme, mais rares sont encore ceux qui, dans le grand public, sont à
même de se renseigner sur ce mouvement par une documentation de première
main. La littérature sioniste en langue française est très pauvre et
l’_État Juif_, qui parut presque simultanément en allemand, en anglais
et en français[1], n’a pour ainsi dire guère été réimprimé depuis dans
cette dernière langue[2], alors qu’il a eu de nombreuses éditions dans
les deux autres.
[1] La version française parut d’abord dans la _Nouvelle Revue
Française Internationale_ (numéros de décembre 1896 et de janvier
1897) que dirigeait Mme Lœtitia de Rute. Il en a été fait un tirage
à part avec pagination spéciale. Ce tirage est épuisé depuis
longtemps.
Par un sentiment de piété que nos lecteurs comprendront, nous avons
respecté, malgré ses imperfections grammaticales, la langue de cette
version, qui est, sans doute aucun, celle que _Herzl_ fit lui-même,
ou qu’il fit faire sous ses yeux.
[2] Une seconde édition, également épuisée aujourd’hui, a été faite en
1923 par les soins du journal _Pro Israel_ de Salonique.
C’est cependant à Paris, où il était alors correspondant de la _Neue
Freie Presse_, que Herzl conçut et écrivit cet opuscule dont la parution
marque une date si importante dans l’histoire du sionisme et par
conséquent dans l’histoire du judaïsme contemporain.
* * * * *
Fils unique de parents aisés qui jamais ne le contrarièrent dans le
moindre de ses goûts, vivant de la vie élégante et facile qui était
alors celle de la capitale autrichienne, d’une séduction physique et
morale telle qu’elle ne laissait indifférents ni les hommes les plus
fiers, ni les femmes les moins sensibles, Herzl avait adopté sans effort
la philosophie courante de son époque. Il écrivit des poésies où
l’influence de Musset était relevée par celle de Heine, des feuilletons
où beaucoup de scepticisme se mêlait à une sentimentalité à fleur d’âme,
des pièces de théâtre, où «l’esprit parisien» se combinait agréablement
avec la «gemüthlichkeit» viennoise. Son rêve le plus audacieux se
haussait jusqu’à celui de devenir l’amuseur public et grassement
rétribué de cette insouciante bourgeoisie d’avant-guerre qui faisait la
loi dans les capitales occidentales. Il n’avait oublié qu’une chose:
c’est qu’il appartenait à un peuple tragique, dont la plus minime partie
seulement avait à peine conquis sa place au soleil et que, dans l’ombre
des boutiques, des sacristies et des bureaux de presse, on s’apprêtait à
ramasser les calomnies destinées à la lui ravir. La grandeur de Herzl
est précisément d’avoir saisi dans toute sa profondeur la signification
des évènements qui se préparaient et d’en avoir pris virilement son
parti. Le jour où, après mûres réflexions, il fut convaincu qu’il
faisait fausse route et que décidément la vie, pour un Juif de sa
trempe, ne pouvait décemment se présenter sous les espèces d’une comédie
amusante, il dépouilla résolument sa défroque de clown et, au grand
ébahissement de ceux qui croyaient le mieux le connaître, il fit
subitement figure de prophète...
«_L’État Juif, essai d’une solution moderne de la question juive_», fut
écrit dans les quelques mois qui précédèrent le retour de Herzl à
Vienne[3], où il venait d’être nommé directeur littéraire de son
journal, dans une véritable fièvre de création. Il y songeait la nuit,
le jour, au milieu des occupations les plus diverses, à la Chambre, à
l’Opéra, au bois de Boulogne, au Grand Prix, et, dès qu’il le pouvait,
il jetait sur le papier des notes, de brèves indications, des bouts de
phrases et des rudiments d’idées, sans s’inquiéter de leur forme ni de
leur valeur, afin de pouvoir poursuivre ses méditations, ne pas
interrompre le fil de sa pensée. «Je ne me souviens pas, dit-il, avoir
jamais rien écrit dans un tel état d’exaltation... Heine raconte qu’il
entendait sur sa tête le battement d’ailes d’un aigle lorsqu’il
composait certains de ses vers. Il me semblait aussi entendre au-dessus
de moi quelque chose d’assez semblable à un frémissement.» _L’État
Juif_, cependant, ne se ressent nullement de l’exaltation dans lequel il
a été composé. Le livre est écrit dans un langage sobre, nerveux, sans
trace aucune de mysticisme ni de déclamation. Il ne cherche ni à
apitoyer les lecteurs sur la situation présente des Juifs ni à les
enthousiasmer par un tableau idyllique de leur sort futur. «C’est
presque une affaire qu’il leur soumet» remarque quelqu’un...
[3] Mi-juillet 1895.
L’opuscule pourrait naturellement se diviser en deux parties d’inégale
longueur: dans la première, qui sert d’introduction, l’auteur trace une
esquisse rapide, mais combien pénétrante et vigoureuse, de l’état
présent de la question juive; dans la seconde, qui forme le corps de
l’ouvrage, il développe, avec force détails, la solution qu’il
préconise. Dans la première, il démontre la nécessité pour les Juifs de
reconstituer leur nationalité; dans la seconde, il indique les voies et
moyens propres à atteindre ce but.
«La question juive existe, dit Herzl, il serait puéril de le nier. Elle
existe partout où les Juifs vivent en nombre tant soit peu sensible. Là
où elle n’existe pas, elle est importée par les Juifs qui émigrent. Nous
nous dirigeons naturellement vers les pays où l’on ne nous persécute
pas, mais notre apparition provoque la persécution.»
Pour résoudre cette question, deux moyens ont été, jusqu’ici,
empiriquement employés: le premier est l’antisémitisme, le second
l’émancipation. Tous deux sont inefficaces. Par l’antisémitisme, on ne
fait que renforcer le particularisme des Juifs, réveiller leur
conscience ethnique; par l’émancipation, on donne libre jeu à leurs
facultés natives, on exagère l’anomalie de leur situation économique. La
concurrence sociale s’exerçant alors à leur avantage dans certaines
branches de l’activité humaine (commerce, finances, carrières libérales)
provoque à nouveau l’antisémitisme. C’est un cercle vicieux dont il est
impossible de sortir, même par la tangente de l’union mixte, seule
condition d’une assimilation véritable. Qui ne voit en effet que, pour
que le mariage mixte se généralisât, pour que le vieux préjugé contre
les Juifs fût surmonté, il leur faudrait acquérir au préalable une telle
puissance sociale qu’elle équivaudrait à leur domination économique: «Et
si la puissance actuelle des Juifs soulève de tels cris de rage et de
désespoir, à quels transports ne faudrait-il pas s’attendre à la suite
d’un nouvel accroissement de cette puissance!»
L’antisémitisme, d’ailleurs, est infiniment condamné à cette rage
impuissante. Non seulement l’ennemi ne viendra pas à bout de nous par la
persécution, mais il lui est impossible, dans l’état actuel des choses,
d’entreprendre contre nous rien qui nous atteigne réellement. Enlever
aux Juifs l’égalité des droits, là ou elle existe, cela les
précipiterait tous, riches ou pauvres, dans les partis révolutionnaires.
S’attaquer à leurs richesses? Comment le faire sans provoquer de graves
crises économiques qui ne se borneraient nullement aux Juifs, leurs
premières victimes? Quant à attendre au contraire la solution de la
question juive des progrès de la tolérance et de la bonté parmi les
hommes, c’est là un vain espoir dont les faits ont mille fois montré
l’inanité, «un pur radotage sentimental».
Telle est la question qui, depuis cent ans, fait le désespoir de tous
les peuples civilisés. C’est un «vestige du moyen âge» dont, avec la
meilleure volonté du monde, ils ne peuvent se débarrasser.
Ils le pourraient cependant, en plaçant la question sur son véritable
terrain, qui est le terrain politique international.
«La question juive n’est ni une question économique, ni une question
religieuse, quoiqu’elle prenne tour à tour les couleurs de l’une et de
l’autre. C’est une question nationale et pour la résoudre il nous faut,
avant tout, en faire une question mondiale, et la poser ainsi devant les
grandes puissances.»
L’oppression a fait de nous un groupe historique reconnaissable à son
homogénéité. Que nous le voulions ou non, nous sommes devenus un peuple,
«un peuple un». Que l’on donne à ce peuple la souveraineté d’un
territoire déterminé, en rapport avec ses légitimes besoins, et la
question juive sera résolue. Sans doute, quelques tentatives ont été
faites en ce sens et semblent avoir échoué. C’est que ces tentatives
étaient trop mesquines, leur point de départ trop précaire; c’est que
les hommes qui les dirigeaient n’ont pas su faire appel aux sentiments
profonds des masses juives, ont méconnu leurs besoins essentiels.
«Personne au monde n’est assez puissant ni assez riche pour transporter
un peuple d’un lieu à un autre. Seule une idée est capable de le faire.
«L’idée de l’État juif a sans doute un pareil pouvoir. Dans la longue
nuit de leur histoire, les Juifs n’ont cessé de rêver ce rêve royal:
_L’an prochain à Jérusalem!_ Tel est notre vieux mot. Il s’agit
maintenant de montrer que cet espoir peut se transformer en une
splendide réalité.»
Que de nouveaux États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions
ignorer. Des colonies se détachent de leur mère-patrie, des vassaux
s’arrachent à leur suzerain, des territoires nouvellement ouverts se
constituent aussitôt en États libres. Le peuple juif, il est vrai, n’a
pas encore de territoire qui lui soit propre. Mais ce ne sont pas les
étendues territoriales qui constituent l’État, ce sont les hommes réunis
par une souveraineté. Le peuple est la base personnelle de l’État, le
pays la base matérielle, et, de ces deux bases, la base personnelle est
la plus importante. S’il faut d’ailleurs fonder en droit le nouvel État
Juif, le vieux code romain ne nous en fournit-il pas la possibilité?
N’a-t-il pas institué la _Negotiorum gestio_ qui nous montre comment on
peut sauver les affaires d’un homme absent ou empêché? La _Negotiorum
gestio_ donne à chacun le droit d’intervenir, de prendre par pitié, par
amitié, la charge des biens d’autrui quand ils sont en danger. Il le
fait de son propre chef, sans mandat, en vertu d’une nécessité
supérieure. Les Juifs, dispersés sur la surface de la terre, incapables
de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires politiques, sont ce
propriétaire absent ou empêché! Il leur faut un _gestor_.
Ce _gestor_ ne sera pas un seul individu, mais une personne morale,
appelons-la _Society of Jews_ parce que c’est probablement dans la
sphère des Juifs anglais qu’elle se constituera et qu’il lui faudra, à
ses débuts, la protection d’une grande puissance résolument philosémite.
Cette institution, qui puisera son autorité dans la valeur morale de ses
membres et dans la libre adhésion des Juifs du monde entier, sera
reconnue par les gouvernements comme puissance politique constituante.
Aidée par eux, elle commencera par s’assurer, sur la base du droit
international, la souveraineté d’une étendue de territoire. Faudra-t-il
préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce qu’on lui
donnera, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion juive à
cet égard. L’Argentine est un pays très fertile et peu peuplé, mais
mille liens historiques nous rattachent à la Palestine.
«Si Sa Majesté le Sultan nous cédait la Palestine, nous pourrions nous
faire forts de régler complètement les finances de la Turquie... Nous
formerions un État neutre, en rapports constants avec l’Europe qui
garantirait notre existence... En ce qui concerne les Lieux Saints de la
chrétienté, on pourrait trouver une forme d’exterritorialité qui
sauvegarderait tous les intérêts. Nous formerions la garde d’honneur
autour des Saints Lieux et garantirions de notre existence
l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur serait pour nous
le grand symbole de la solution de la question juive après dix-huit
siècles de cruelles souffrances.»
Une fois le territoire obtenu, la _Society of Jews_ aurait à s’occuper
d’organiser, d’une part l’émigration des Juifs, d’autre part la prise de
possession de ce territoire. A cet effet, elle déléguerait une partie de
ses pouvoirs à une nouvelle institution, la _Jewish Company_, personne
juridique également placée sous la protection des lois anglaises, qui
aurait pour mission de liquider les intérêts matériels des émigrants et
de jeter dans le nouveau pays les bases de relations économiques
normales et scientifiques. Cette nouvelle institution serait conçue sur
le modèle des grandes compagnies territoriales. Ce serait une société
par actions au capital de un milliard de francs, par exemple, fondée par
un consortium de financiers ou, à défaut, par souscription publique. En
se substituant aux particuliers dans le transfert de leurs biens
immeubles, elle serait à même d’assurer à ses actionnaires des bénéfices
notables; mais surtout il lui serait possible d’agir lentement, avec
prudence, et d’éviter ainsi les crises économiques inséparables d’un
exode désordonné. Elle aurait également à cœur de faciliter peu à peu
aux non-Juifs la récupération des positions évacuées par les Juifs.
L’exode lui-même ne serait ni brutal ni obligatoire. «Ne s’en iront que
ceux qui sont sûrs d’améliorer par là leur situation économique. D’abord
les désespérés, ensuite les pauvres, ensuite les gens aisés, enfin les
riches.»
A la _Jewish Company_, surveillée par la _Society of Jews_, incomberait
également la charge d’organiser le travail des premiers arrivants qui
seraient probablement dans le plus grand dénuement. Elle adopterait la
pratique du _truck System_, bien que l’auteur la réprouve en principe.
Mais il la croit nécessaire dans les débuts de la colonisation. La
journée de travail serait limitée à sept heures, mais chaque ouvrier
pourrait poursuivre son labeur pendant trois heures supplémentaires, qui
seraient alors rétribuées, car il faut développer le goût de l’épargne
chez les nouveaux arrivants. L’organisation du travail serait toute
militaire avec des grades, de l’avancement et des retraites. Les
mendiants ne seraient pas tolérés; quiconque ne voudrait pas travailler
en liberté serait mis dans une maison de travail. Les travaux pénibles
seraient interdits aux femmes. Les maisons ouvrières ne ressembleraient
pas à des casernes, elles seraient confortables et plaisantes.
D’après un plan préalablement dressé, ces pionniers de la colonisation
juive construiraient des chemins de fer, des ponts, des routes,
établiraient des télégraphes, rectifieraient des rivières. «Leur travail
produirait la circulation des richesses, la circulation des marchés, et
les marchés attireraient de nouveaux colons.» Chacun viendrait
volontairement à ses risques et périls, mais les émigrants auraient
intérêt et plaisir à venir par groupes de familles, d’amis, de
concitoyens. Chaque groupe d’émigrants aurait à sa tête un rabbin; les
organisateurs devraient apporter tous leurs soins à ne pas jeter le
trouble dans les consciences, ni même dans les habitudes, si minimes
soient-elles.
Lorsque le noyau du futur État serait suffisamment consistant, la
_Society of Jews_ devrait s’occuper d’élaborer une constitution.
«Je tiens la Monarchie démocratique ou la République aristocratique pour
les meilleures formes de l’État. Il faudra éviter avec soin la
démagogie, les excès du parlementarisme et l’intrusion de la vilaine
catégorie de politiciens professionnels.»
La direction politique doit venir d’en haut. Cependant, dans l’État
juif, personne ne doit être asservi. Chaque Juif pourra et voudra
s’élever...
«C’est pourquoi je pense à une République aristocratique... Mainte
institution de Venise se présente à mon souvenir... Aurons-nous une
théocratie? Non, la croyance nous a réunis, mais la science nous
libère.»
Les prêtres resteraient au temple et les soldats à la caserne. Car il y
aurait des soldats, c’est-à-dire une armée de métier indispensable pour
maintenir l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur. Chacun serait libre de
ses croyances et de ses opinions, chacun garderait sa langue qui est «la
chère patrie de sa pensée.» Enfin les étrangers qui viendraient
s’établir dans l’État juif jouiraient de l’égalité des droits.
En Europe, cependant, une ère de prospérité s’ouvrirait pour les pays
délaissés, car, comme nous l’avons vu, il se produirait une immigration
interne des citoyens chrétiens qui réoccuperaient les positions
abandonnées par les Juifs, et le nouvel État, d’autre part,
constituerait pour ces pays un important débouché économique. Il serait
une nouvelle conquête sur la barbarie, un triomphe de plus à l’actif de
la civilisation.
Le projet qui vient d’être exposé n’est ni une utopie, ni un plan
définitif d’organisation. Si l’auteur, tout en restant sobre de détails
pittoresques, a dû minutieusement exposer certains ressorts du mouvement
qu’il préconise, c’est précisément pour montrer qu’il croit fermement à
sa possibilité: «Les Juifs qui le voudront auront leur État, et ils
l’auront mérité.»
* * * * *
Telle est la substance de _l’État Juif_. Il n’apportait au sionisme rien
de théoriquement essentiel. C’est notre avis et Herzl lui-même qui,
jusque-là, avait vécu absolument à l’écart des milieux juifs et ignorait
absolument qu’il avait eu des précurseurs, le reconnut plus tard.
«Peut-être, écrivit-il, n’aurais-je pas osé publier mon livre si j’avais
connu les travaux plus importants de l’Allemand Hess et du Russe
Pinsker.» Sans parler de Moses Hess, venu trop tôt et dont le livre
était encore trop imprégné, aux yeux de certains, de sentimentalité
messianique, Pinsker, en effet, avait analysé avec une vigueur et une
pénétration au moins égales à celles de Herzl la «psychose»
antisémitique. Nathan Birnbaum avait posé, trois ans avant Herzl, tous
les postulats du sionisme politique avec une clarté telle que le
programme de Bâle semble être la codification pure et simple de sa
brochure. Par contre, les idées les plus originales de Herzl en matière
de droit public et de colonisation, le gestor, la charte, la
transplantation en masse, se sont montrées irréalisables... Mais la
grandeur de Herzl est d’un autre ordre et dépasse infiniment toutes les
formules politiques et tactiques. Il a apporté au sionisme ce que ni
Hess, ni Pinsker, ni Birnbaum ne pouvaient lui donner: le facteur
personnel, la foi communicative, la suggestion féconde. Pour saisir sur
le vif le secret de cette influence, pour ainsi dire magnétique, exercée
par Herzl avant même qu’il ne se fût jeté dans la bataille sioniste, et
ne lui ait imprimé une allure décisive, il faut lire une lettre exquise
qu’Arthur Schnitzler, le dramaturge et romancier autrichien bien connu,
qui fut le condisciple de Herzl à l’Université de Vienne, lui adressa
vers 1892, et l’on reconnaîtra que Herzl était de toute éternité
prédestiné à devenir un «conducteur d’hommes[4]».
[4] Voir LÉON KELLNER. _Theodor Herzl’s Lehrjahre_. R. Löwit Verlag,
Wien-Leipzig, 1920, p. 108.
«Il présentait en quelque sorte dans sa personne l’image même de son
peuple», a écrit Graetz en parlant de Moses Mendelssohn. Petit,
contrefait, souffreteux, timide, bégayant, circonspect, Mendelssohn, en
effet, évoque parfaitement en notre esprit l’image du peuple juif
entr’ouvrant peureusement la porte du ghetto médiéval. Un siècle se
passe. A peine le soleil de la liberté a-t-il réchauffé les membres
engourdis du peuple éternel, voici que sa taille se redresse, que son
regard reprend de l’assurance, que son œil fixe à nouveau l’avenir. Ces
vertus passives, monacales, qui faisaient croire à Moses Mendelssohn que
son peuple n’aurait peut-être jamais l’énergie nécessaire pour
entreprendre la résurrection de sa patrie ancestrale, se muent en vertus
viriles, agissantes. Et c’est Théodore Herzl qui, désormais, apparaît
comme l’image même de ce peuple... la radieuse image qui depuis trente
ans fait rêver nos adolescents et leur insuffle le courage nécessaire à
l’accomplissement des grands desseins.
BARUCH HAGANI.
L’ÉTAT JUIF
PRÉFACE
L’idée de l’établissement d’un État juif, que je développe dans cet
écrit, est très ancienne. Longtemps assoupie, elle se réveille aux cris
contre les Juifs dont retentit le monde.
Je n’invente rien, c’est ce qu’on voudra bien, avant tout, ne pas perdre
de vue en suivant les différents points que j’ai exposés au cours de cet
ouvrage. Je n’invente ni les conditions historiques où se trouvent les
Juifs, ni les moyens de porter remède à la situation existante. Les
matériaux de l’édifice dont je dresse le plan existent dans la réalité,
sont palpables. Chacun peut s’en convaincre. De sorte que, si l’on veut
caractériser d’un mot cet essai d’une solution de la question juive, il
ne faut pas l’appeler une «fantaisie», mais tout au plus une
«combinaison».
Je dois tout d’abord défendre mon projet contre l’accusation d’utopie. A
vrai dire, je ne fais, par là, que mettre en garde les esprits
superficiels contre l’erreur qu’ils pourraient commettre en émettant un
jugement trop hâtif, car il n’y aurait nulle honte à avoir écrit une
utopie humanitaire. Je pourrais me ménager aussi un facile succès
littéraire en présentant aux lecteurs qui se veulent distraire, mon
projet sous la forme d’un récit romanesque irresponsable. Mais il ne
s’agit point ici d’une de ces utopies aimables comme en ont développées
de nombreux auteurs avant et après Thomas Morus, et je crois la
situation des Juifs dans différents pays assez grave pour rendre déplacé
tout préambule folâtre.
Pour faire ressortir la différence entre mon projet et une utopie, je
choisis un livre intéressant de ces dernières années: _Terre Libre_, du
docteur Théodore Hertzka. C’est une ingénieuse fantaisie imaginée par un
esprit profondément pénétré des modernes principes de l’économie
politique, et aussi éloignée de la vie réelle que le mont Équateur sur
lequel se trouve cet État chimérique. _Terre Libre_ est une machine
compliquée dans laquelle un grand nombre de roues dentées engrènent les
unes dans les autres; mais rien ne me prouve qu’elle puisse être mise en
mouvement. Et même, quand je verrais naître l’association de _Terre
Libre_, je ne pourrais me défendre de la regarder comme une
plaisanterie.
Par contre, le projet que voici comporte l’utilisation d’une force
motrice existant dans la réalité. Je me borne à indiquer, en toute
modestie, vu mon insuffisance, les roues et les dents de la machine à
construire avec la confiance qu’il se rencontrera, pour l’exécution, de
meilleurs mécaniciens que moi.
Tout roule sur la force motrice. Et qu’est cette force? La détresse des
Juifs.
Qui oserait nier l’existence de cette force? Nous nous occuperons d’elle
dans le chapitre sur les causes de l’antisémitisme.
On connaissait déjà la force de la vapeur qui, produite dans la
bouilloire par réchauffement, soulève le couvercle de cette bouilloire.
Les tentatives sionistes et beaucoup d’autres formes de l’association
«pour la défense contre l’antisémitisme» sont analogues au phénomène de
la bouilloire.
Eh bien! je dis que cette force, rationnellement employée, est assez
puissante pour actionner une grande machine et transporter les hommes et
les choses. Peu importe la forme extérieure de la machine.
Je suis profondément convaincu que j’ai raison. J’ignore si, au cours de
ma vie, j’aurai gain de cause. Les premiers hommes qui commencent ce
mouvement verront sans doute à peine sa fin glorieuse. Mais déjà, au
début de leur entreprise, ils sentent qu’une haute fierté, intimement
unie au bonheur de la liberté intérieure, ennoblit leur existence.
En défendant le projet contre le soupçon d’utopie, je crois devoir être
sobre de descriptions pittoresques. Je m’attends d’ailleurs à ce qu’une
raillerie irréfléchie s’efforce de caricaturer mon ébauche afin
d’affaiblir la portée de l’œuvre conçue. Un Juif, au demeurant
intelligent, à qui j’ai exposé la chose, m’a dit: «Le détail futur,
représenté comme réel, est le propre de l’utopie.» Cela est inexact.
Tout ministre des Finances table, dans son évaluation budgétaire, sur
des chiffres futurs, et non seulement sur des chiffres qui lui sont
fournis par la moyenne des années antérieures ou par les dernières
recettes d’autres États, mais encore sur des chiffres sans précédents,
comme par exemple lors de l’introduction d’un nouvel impôt. Il faut ne
jamais avoir jeté les yeux sur un budget pour ignorer cette
particularité. Regarde-t-on pour cela un projet de loi de finances comme
une utopie, bien que l’on sache que l’évaluation ne peut jamais être
maintenue dans son intégralité?
Mais j’ai, vis-à-vis de mes lecteurs, des exigences encore plus dures.
Je veux que les hommes éclairés auxquels je m’adresse, réforment maintes
idées surannées. Et précisément, aux meilleurs des Juifs, à ceux qui se
sont employés activement à la solution de la question juive, je demande
de considérer les tentatives qu’ils ont faites comme manquées et
inefficaces.
Dans l’exposition de l’idée, j’ai à lutter contre un danger. Si je parle
avec réserve des choses de l’avenir, j’aurai l’air de ne pas croire
moi-même à leur possibilité. Si, par contre, j’annonce leur réalisation
sans aucune restriction, tout apparaîtra peut-être comme une rêverie.
C’est pourquoi, je le dis formellement, je crois à la possibilité
d’exécution, bien que je n’aie pas la présomption d’avoir trouvé la
forme définitive de l’idée. L’État juif est un besoin du monde: donc il
se constituera.
Si un particulier quelconque travaillait seul à son avènement, ce serait
une bien folle aventure, mais si beaucoup de Juifs l’acceptent en même
temps, la chose est tout à fait raisonnable et sa réalisation n’offre
pas de difficultés sérieuses. La réussite de l’idée ne dépend que du
nombre de ses partisans. Peut-être notre ambitieuse jeunesse, à laquelle
toutes les carrières sont déjà fermées, et qui verra ainsi s’ouvrir la
perspective ensoleillée de l’honneur, de la liberté et du bonheur,
s’emploiera-t-elle à répandre cette idée. Quant à moi, je considère ma
tâche comme achevée par la publication de cet écrit. Je ne reprendrai la
parole que si des attaques venant d’adversaires dignes d’attention m’y
obligent, ou s’il s’agit de réfuter des objections imprévues et de
détruire des erreurs. Et ce que je dis n’est-il pas vrai, encore
aujourd’hui? Suis-je en avance sur mon temps? Les souffrances des Juifs
ne sont-elles pas encore assez grandes? Nous verrons.
Il dépend donc des Juifs eux-mêmes que cet écrit politique ne soit,
provisoirement, qu’un roman politique. Si la génération actuelle est
encore trop bornée, une autre viendra, meilleure, supérieure. Les Juifs
qui le veulent auront leur État et le mériteront.
INTRODUCTION
Le sens de l’économie politique chez les hommes qui se trouvent plongés
dans la vie pratique est souvent étonnamment minime. C’est ainsi
seulement que l’on peut expliquer que des Juifs répètent crédulement,
eux aussi, le mot des antisémites: à savoir que nous vivrions aux dépens
des «peuples-hôtes», et que, si nous n’avions pas autour de nous un
«peuple-hôte», nous devrions mourir de faim. C’est là un des points à
propos desquels apparaît l’affaiblissement de notre propre conscience,
affaiblissement provoqué par des accusations injustes. En vérité, qu’y
a-t-il au fond de cette idée du «peuple-hôte»? En tant qu’elle n’est pas
l’expression de la vieille étroitesse d’esprit physiocratique, la
croyance que, dans la vie économique, ce sont toujours les mêmes objets
qui circulent, repose sur une erreur enfantine. Nous n’avons nullement
besoin, comme Rip van Winkle, de nous éveiller d’un sommeil séculaire
pour reconnaître que le monde se modifie par l’incessante production de
biens nouveaux. En notre temps merveilleux, grâce aux progrès
techniques, le plus pauvre d’esprit lui-même voit, à travers ses yeux à
demi-éteints, apparaître autour de lui des biens qui n’existaient pas
hier. C’est l’esprit d’entreprise qui les a créés.
Le travail sans esprit d’entreprise est le vieux travail stationnaire.
Le paysan, qui se trouve encore exactement au point où en étaient ses
ascendants il y a mille ans, nous en fournit un exemple typique. Il
n’est pas de bien-être qui n’ait été réalisé par des esprits
entreprenants. On a presque honte d’écrire de pareilles banalités.
Ainsi, même si nous étions exclusivement entreprenants--comme le prétend
la plus folle des exagérations--nous n’aurions besoin d’aucun
«peuple-hôte». Nous n’en sommes pas réduits à la constante circulation
des mêmes biens, parce que nous produisons nous-mêmes des biens
nouveaux. Nous avons des instruments de travail d’une force inouïe, dont
l’apparition dans le monde civilisé a constitué une concurrence mortelle
pour le travail manuel: ce sont les machines. Pour mettre les machines
en mouvement, les ouvriers, il est vrai, sont aussi nécessaires. Mais,
pour ces besoins, nous avons assez d’hommes, trop même. Celui-là seul
qui ne connaît pas la condition des Juifs dans beaucoup de contrées de
l’Europe orientale, osera prétendre qu’ils sont impropres ou
réfractaires au travail manuel.
Mais je n’entends pas entreprendre ici la défense des Juifs. Ce serait
inutile, car tout ce qui pouvait être dit à ce sujet, sous le rapport de
la raison et même du sentiment, l’a déjà été. Cependant, il ne suffit
pas de trouver les meilleurs arguments pour l’esprit et le cœur; il faut
tout d’abord que les auditeurs soient à même de comprendre, sinon l’on
prêche dans le désert. Les auditeurs sont-ils déjà suffisamment avancés,
suffisamment éclairés? alors tout sermon est superflu. Je crois à
l’ascension progressive de l’homme vers une civilisation toujours plus
élevée. Seulement, je considère cette ascension comme désespérément
lente. S’il nous fallait attendre que le sens moral même de la moyenne
des hommes s’épurât jusqu’à la tolérance dont Lessing faisait preuve en
écrivant _Nathan le Sage_, notre vie et celles de nos fils, de nos
petits-fils et de nos arrière-petits-fils n’y suffiraient pas. Mais
voici que l’esprit du siècle vient à notre secours par une autre voie.
Ce siècle nous a en effet apporté une magnifique renaissance par ses
acquisitions dans le domaine scientifique. Seul, le genre humain n’a pas
encore bénéficié de ce progrès fantastique. Les distances à la surface
de la terre sont franchies, et cependant nous sommes tourmentés par les
souffrances que cause l’étroitesse... Rapidement et sans danger, nous
parcourons sur des navires gigantesques des mers jadis inconnues; des
chemins de fer sûrs nous conduisent au sommet de montagnes dont nous
faisions autrefois, à pied, l’ascension effrayante. Les événements se
déroulant dans les pays qui n’étaient point encore découverts à l’époque
où l’Europe enfermait les Juifs dans le ghetto, nous sont connus dans
l’heure même qui les suit. C’est pour cela que la situation critique des
Juifs est un anachronisme, et non parce qu’il y eut déjà, il y a cent
ans, une époque de civilisation qui n’a existé en réalité que pour un
petit nombre d’élus.
Or, j’estime que la lumière électrique n’a point été inventée pour que
quelques snobs illuminent leurs salons, mais bien pour que, à sa clarté,
nous résolvions les questions qui préoccupent l’humanité. L’une de ces
questions, et non la moins importante, est la question juive. En la
résolvant, nous n’agissons pas seulement pour nous-mêmes, mais aussi
pour beaucoup d’autres, également fatigués et chargés.
La question juive existe. C’est un morceau de moyen âge égaré en notre
temps, et dont, avec la meilleure volonté du monde, les peuples
civilisés ne sauraient se débarrasser. Après tout, ils ont fait preuve
de générosité en nous émancipant. La question juive existe partout où
les Juifs vivent en nombre tant soit peu considérable. Là où elle
n’existait pas, elle est importée par les immigrants juifs. Nous allons
naturellement là où l’on ne nous persécute pas, et là encore la
persécution est la conséquence de notre apparition. Cela est vrai et
demeurera vrai partout, même dans les pays de civilisation avancée--la
France en est la preuve--aussi longtemps que la question juive ne sera
pas résolue politiquement. Les Juifs pauvres apportent maintenant avec
eux l’antisémitisme en Angleterre, après l’avoir apporté en Amérique.
Je crois comprendre l’antisémitisme, qui est un mouvement très complexe.
J’envisage ce mouvement en ma qualité de Juif, mais sans haine et sans
peur. Je crois reconnaître ce qui, dans l’antisémitisme, est
plaisanterie grossière, vulgaire jalousie de métier, préjugé
héréditaire, mais aussi ce qui peut être considéré comme un effet de la
légitime défense. Je ne considère la question juive ni comme une
question sociale, ni comme une question religieuse, quel que soit
d’ailleurs l’aspect particulier sous lequel elle se présente, suivant
les temps et les lieux. C’est une question nationale, et, pour la
résoudre, il nous faut, avant tout, en faire une question politique
universelle, qui devra être réglée dans les conseils des peuples
civilisés.
Nous sommes un peuple un.
Nous avons partout loyalement essayé d’entrer dans les collectivités
nationales qui nous environnent, en ne conservant que la foi de nos
pères. On ne l’admet pas. En vain sommes-nous de sincères patriotes,
voire même, dans différents endroits, d’exubérants patriotes; en vain
faisons-nous les mêmes sacrifices en argent et en sang que nos
concitoyens; en vain nous efforçons-nous de relever la gloire de nos
patries respectives, dans les arts et dans les sciences, et d’augmenter
leur richesse par le commerce et les transactions. Dans ces patries où
nous habitons déjà depuis des siècles, nous sommes décriés comme
étrangers, et, souvent, par ceux dont la race n’était pas encore dans le
pays alors que nos pères y souffraient déjà. La majorité peut décider
qui est l’étranger dans le pays. C’est là une question de puissance,
comme tout d’ailleurs dans les relations des peuples. En disant ceci
comme simple particulier sans mandat, je n’abandonne rien de notre bon
droit acquis. Dans l’état actuel du monde, et sans doute encore pour
longtemps, la force prime le droit. C’est donc en vain que nous sommes
partout de braves gens comme l’étaient les Huguenots, que l’on força à
émigrer. Ah! si l’on nous laissait tranquilles! Mais je crois que l’on
ne nous laissera pas tranquilles.
Par la pression et la persécution, nous ne saurions être exterminés.
Aucun peuple dans l’histoire n’a supporté des combats et des souffrances
semblables aux nôtres. La chasse aux Juifs n’a cependant jamais provoqué
que la défection des faibles. Les Juifs forts reviennent fièrement à
leur race lorsqu’éclatent les persécutions. On a pu le voir clairement à
l’époque qui suivit immédiatement l’émancipation. Les Juifs,
matériellement et intellectuellement supérieurs, avaient perdu tout à
fait le sentiment de leur solidarité de race. Par un bien-être politique
de quelque durée, nous nous assimilons partout, ce qui n’est pas, je
crois, en notre défaveur. L’homme d’État qui désire pour sa nation la
poignée de main de la race juive, devrait par conséquent s’occuper
d’assurer notre bien-être politique. Or, cela, un Bismarck même ne
pourrait le faire. Il y a en effet tout au fond de l’âme populaire de
vieux préjugés contre nous. Pour s’en rendre compte, il suffit de prêter
l’oreille à la voix du peuple qui s’exprime avec sincérité et
simplicité: les contes et les proverbes sont antisémites. Le peuple est
partout un grand enfant, que l’on peut assurément éduquer. Cependant
cette éducation exigerait, même dans les conditions les plus favorables,
un temps énorme. Or, ainsi que je l’ai déjà dit, nous pouvons arranger
les choses d’une autre façon et dans un délai infiniment plus court.
L’assimilation des Juifs--et j’entends par là non seulement certaines
marques extérieures relatives à l’habillement, aux habitudes de la vie,
aux usages et à la langue, mais encore une identification dans le fond
aussi bien que dans la forme--l’assimilation des Juifs, dis-je, ne
pourrait s’obtenir que par le mariage mixte. Mais celui-ci devrait être
considéré par la majorité comme un besoin, et il ne suffit point de
déclarer le mariage mixte comme légalement permis. Les libéraux
hongrois, qui viennent de le faire, ont commis une erreur remarquable.
Et ce mariage mixte, établi doctrinairement, vient d’être dûment
illustré par l’une de ses premières applications: un Juif baptisé a
épousé une Juive. Mais la lutte pour la forme actuelle de l’institution
du mariage a encore accru de différentes façons les dissidences qui
existent en Hongrie entre les Chrétiens et les Juifs, et, par là, a plus
nui que servi à la fusion des races. Il n’y a, pour l’homme qui désire
vivement assurer la disparition des Juifs par le croisement, qu’un moyen
de voir son désir se réaliser. Il faudrait que les Juifs acquissent au
préalable une puissance économique assez considérable pour leur
permettre de surmonter le vieux préjugé social. L’aristocratie, dans
laquelle les mariages mixtes sont relativement les plus fréquents, nous
en fournit l’exemple. La vieille noblesse redore son blason avec de
l’argent juif, et de cette façon, des familles juives se trouvent
absorbées.
Mais sous quelle forme se produirait ce phénomène dans les couches
moyennes, où la question juive a son siège principal, parce que les
juifs sont eux-mêmes un peuple moyen? L’acquisition, préalablement
nécessaire, de la puissance, équivaudrait à la domination économique des
Juifs, que l’on prétend faussement exister déjà à présent. Et si la
puissance actuelle des Juifs provoque déjà, de la part des antisémites,
les cris de colère et de détresse que l’on sait, quelles explosions ne
produirait pas le nouvel accroissement de cette puissance! Ce premier
degré de l’absorption ne saurait être atteint, car ce serait
l’asservissement de la majorité par une minorité, méprisée naguère
encore, et qui n’est point en possession du pouvoir militaire ou
administratif. C’est pourquoi je regarde comme invraisemblable
l’absorption des Juifs par la voie de la prospérité. Dans les pays
actuellement antisémites, on sera de mon sentiment.
Dans les autres, où les Juifs se trouvent bien présentement, mes
coreligionnaires contesteront vraisemblablement mes assertions de la
façon la plus vive. Ils ne me croiront que lorsqu’ils auront été à
nouveau l’objet de persécutions. Or, plus l’antisémitisme se fait
attendre, plus il éclatera avec véhémence. L’infiltration d’immigrants
juifs attirés par la sécurité apparente, d’une part, et le mouvement
ascendant des Juifs indigènes de l’autre, agissent alors de concert avec
violence et poussent à un écroulement. Rien n’est plus simple que ce
raisonnement. Mais l’avoir fait sans autre préoccupation que celle de la
vérité, me vaudra probablement l’opposition, voire l’hostilité des Juifs
vivant dans une position favorable. S’il ne s’agissait que d’intérêts
privés, dont les représentants, soit par étroitesse d’esprit, soit par
lâcheté, se sentent menacés, on pourrait passer outre avec un souriant
mépris. Mais la cause des pauvres et des opprimés est plus importante.
Toutefois, je tiens, dès le début, à ce qu’aucune idée inexacte ne
prenne naissance, notamment celle suivant laquelle, si jamais ce projet
se réalisait, les Juifs possédants seraient lésés dans leur avoir. C’est
pourquoi je veux m’expliquer longuement par rapport au droit des biens.
Si, par contre, ce projet ne sort point de la littérature, alors rien
n’est changé, et tout reste en l’état.
L’objection consistant à dire qu’en nous appelant un peuple un, je viens
en aide aux antisémites, que j’empêche l’assimilation des Juifs là où
elle veut s’accomplir, et que je la compromets après coup là où elle
s’est accomplie--si tant est qu’en ma qualité d’écrivain isolé, je
puisse empêcher ou compromettre quoi que ce soit--serait plus sérieuse.
Cette objection se produira notamment en France. Je l’attends aussi
d’autres endroits, mais je ne veux répondre d’avance qu’aux Juifs
français parce qu’ils sont l’exemple le plus typique que je puisse
prendre.
Quelque grand que soit mon respect pour la personnalité, pour la forte
individualité de l’homme d’État, de l’inventeur, de l’artiste, du
philosophe ou du général, aussi bien que pour la personnalité collective
d’un groupe historique d’hommes que nous appelons peuple, quelque grand,
dis-je, que soit mon respect pour la personnalité, je ne regrette
cependant pas sa disparition. Que celui qui peut, veut et doit
disparaître, disparaisse! Mais la personnalité du peuple Juif ne veut
pas, ne peut pas et ne doit pas disparaître. Elle ne le peut pas, parce
que des ennemis extérieurs contribuent à la maintenir. Elle ne le veut
pas, et cela, elle l’a prouvé durant deux mille ans, au milieu de
souffrances sans nom. Elle ne le doit pas, c’est ce que j’essaie de
démontrer dans cet écrit, après beaucoup d’autres Juifs qui n’ont point
désespéré. Des branches entières du judaïsme peuvent dépérir, se
détacher; l’arbre vit.
Si maintenant les Juifs français, en totalité ou en partie, protestent
contre le projet, parce que, soi-disant, ils seraient déjà «assimilés»,
eh bien! ma réponse est simple: la chose ne les regarde pas. Ce sont là
des Français israélites. C’est parfait! Tandis que ceci est une affaire
intérieure des Juifs. Toutefois, le mouvement politique constituant que
je préconise nuirait aussi peu aux Français israélites qu’aux assimilés
d’autres pays. Il leur serait au contraire très utile! Car, pour
employer le terme de Darwin, ils ne seraient plus troublés dans leur
«fonction chromatique». Ils pourraient continuer tranquillement leur
assimilation, parce que l’antisémitisme actuel serait pour toujours
réduit à l’inaction. Et on croirait d’autant mieux qu’ils sont assimilés
que le nouvel État juif, avec ses institutions toutes modernes, étant
devenu une réalité, ils continueraient néanmoins à rester là où ils
habitent présentement.
Les assimilés bénéficieraient encore plus de l’éloignement des Juifs
demeurés fidèles à leur race que les citoyens chrétiens. Car ils
seraient débarrassés de la concurrence inquiétante, incalculable et
inévitable du prolétariat juif poussé de pays en pays par l’oppression
politique et la misère économique, de ce prolétariat nomade qui pourrait
alors se fixer. Actuellement, beaucoup de citoyens chrétiens--on les
appelle antisémites--peuvent protester contre l’immigration de Juifs
étrangers: les citoyens israélites, eux, ne le peuvent pas, bien qu’ils
soient atteints beaucoup plus durement par cette immigration. Ils ont en
effet à supporter la concurrence d’individus qui se trouvent dans des
conditions économiques identiques aux leurs, et qui, par-dessus le
marché, importent encore l’antisémitisme ou renforcent celui qui existe.
C’est là, pour les assimilés, une douleur secrète qui se traduit par des
entreprises «bienfaisantes». Ils créent des associations d’émigration
pour les Juifs qui se disposent à retourner dans leur pays. Ce phénomène
constitue un contresens qu’on pourrait trouver comique, s’il ne
s’agissait d’hommes qui souffrent. Certaines de ces associations de
secours n’ont pas été créées _pour_, mais _contre_ les Juifs persécutés.
Il faut surtout que les plus pauvres soient transportés très rapidement
et très loin. Et c’est ainsi que, par une observation attentive, on
découvre que plus d’un ami des Juifs en apparence n’est en réalité qu’un
antisémite d’origine juive, déguisé en bienfaiteur.
Mais les tentatives de colonisation elles-mêmes, faites par des hommes
vraiment bien intentionnés, n’ont pas, jusqu’ici, donné les résultats
qu’on en attendait, quoiqu’elles aient constitué des expériences
intéressantes. Je ne crois pas que, pour tel ou tel, il ne se soit agi
que d’un sport, que tel ou tel ait fait émigrer de pauvres Juifs, comme
on fait courir des chevaux. La chose est tout de même trop triste et
trop sérieuse pour cela. Ces tentatives ont sollicité l’intérêt en tant
qu’elles ont représenté en petit les prodromes pratiques de l’idée de
l’État juif. Elles ont même été utiles en ce sens que des fautes y ont
été commises, qui pourront être évitées lors d’une réalisation en grand.
Sans doute, grâce à ces tentatives, des dommages ont aussi été causés;
toutefois, je regarde la propagande de l’antisémitisme dans de nouvelles
contrées, conséquence nécessaire d’une telle infiltration artificielle,
comme le moindre des désavantages. Ce qui est pire, c’est que les
résultats insuffisants ont fait naître chez les Juifs eux-mêmes des
doutes au sujet de la capacité du _matériel humain_ juif. Mais ces
doutes pourront être dissipés, chez les personnes judicieuses, par ce
simple raisonnement: ce qui est impraticable en petit peut parfaitement
être réalisable en grand. Dans les mêmes conditions, une petite
entreprise peut donner lieu à des pertes et une grande, produire des
bénéfices. Un ruisseau n’est même pas navigable avec un canot: la
rivière où il se jette porte de grands navires.
Personne n’est assez fort ou assez riche pour déplacer un peuple d’un
lieu d’habitation et le transférer dans un autre. Seule une idée peut
accomplir cette grande tâche. L’idée de l’État juif a sans doute un
pareil pouvoir. Dans la longue nuit de leur histoire, les Juifs n’ont
cessé de rêver ce rêve royal: «Dans un an d’ici, à Jérusalem!» Tel est
notre vieux mot. Il s’agit maintenant de montrer que le rêve peut se
transformer en une pensée lumineuse.
Pour cela, il faut avant tout faire dans les âmes table rase de maintes
idées surannées, _dépassées_, arriérées, confuses et étroites. Ainsi,
des esprits bornés prétendront tout d’abord que la migration, sortant de
la civilisation, devra s’en aller dans le désert. Point! La migration
s’effectue en pleine civilisation. On ne descend pas à un degré
inférieur, on s’élève au contraire. On n’occupe pas des huttes de terre
et de paille, mais de belles maisons modernes que l’on peut habiter sans
danger. On ne perd pas son bien acquis, mais on le fait valoir. On
n’abandonne son bon droit que contre un droit meilleur. On ne se sépare
pas de ses chères habitudes, on les retrouve. On ne quitte pas
l’ancienne maison avant que la nouvelle soit achevée. Ceux-là seuls s’en
vont qui sont sûrs d’améliorer leur situation. Ce sont d’abord les
désespérés, puis les pauvres, puis les aisés, enfin les riches. Les
premiers partis deviennent, dans leur nouvel établissement, la couche
supérieure, jusqu’à ce que viennent les rejoindre les représentants des
classes qui ont émigré après eux. La migration est en même temps un
mouvement ascensionnel de classes.
Et non seulement le départ des Juifs ne produit aucun trouble
économique, aucune crise, aucune persécution, mais une période de
prospérité commence pour les pays abandonnés par eux. Une migration
intérieure des citoyens chrétiens a lieu vers les positions évacuées par
les Juifs. L’écoulement est graduel, sans aucune secousse, et déjà son
commencement marque la fin de l’antisémitisme. Les Juifs quittent en
amis leurs anciens compatriotes chrétiens, et, si d’aucuns reviennent
ensuite, on les recevra dans les pays civilisés, et on les traitera avec
autant de bienveillance que les ressortissants des autres nations
étrangères. Cette migration n’est pas non plus une fuite, tant s’en
faut, mais une marche réglée sous le contrôle de l’opinion publique. Non
seulement le mouvement doit être dirigé par des moyens complètement
légaux, mais il ne peut même être conduit qu’avec le concours amical des
gouvernements intéressés, qui en retireront de notables avantages.
En vue de la pureté de l’idée et de la force indispensable à sa
réalisation, des garanties sont nécessaires qui ne peuvent être trouvées
que dans des personnes «morales» ou «juridiques». Je tiens à maintenir
séparées ces deux dénominations qui, dans le langage des jurisconsultes,
sont souvent confondues. Comme personne morale, étant l’objet de droits
en dehors de la sphère des liens privés, je mets en avant la _Society of
Jews_. A côté d’elle figure la personne juridique de la _Jewish
Company_, qui est une institution industrielle.
Le particulier qui ferait seulement semblant d’entreprendre une œuvre
aussi gigantesque, pourrait paraître un escroc ou un fou. La pureté de
la personne morale est garantie par le caractère de ses membres. La
force suffisante de la personne juridique est prouvée par son capital.
Par cet avant-propos, je n’ai voulu qu’écarter en toute hâte la première
volée d’objections que le seul mot d’«État Juif» doit provoquer.
Dorénavant, nous allons nous expliquer avec plus de calme, combattre
d’autres objections et développer plus à fond maints points de vue déjà
énoncés, bien que, dans l’intérêt de ce travail, il y ait intérêt à être
bref et rapide.
Si, à la place d’une vieille construction, je veux en élever une
nouvelle, je dois démolir avant de bâtir. Je suivrai donc cet ordre
rationnel. Tout d’abord, dans la partie générale, il y a lieu
d’éclaircir les notions, de fixer les conditions politiques et
économiques préliminaires et de développer le projet.
Dans la partie spéciale, qui se divise en trois chapitres principaux,
sont: la _Jewish Company_, ses groupes locaux et la _Society of Jews_.
La Société doit, il est vrai, être constituée d’abord, et la Compagnie
ensuite. Mais, dans le projet, c’est l’ordre inverse qui prévaut, parce
que c’est contre la possibilité d’exécution financière que l’on
soulèvera le plus de doutes, lesquels devront être réfutés tout d’abord.
Dans la conclusion, il y aura à faire un dernier effort pour combattre
les objections qui seront présumées devoir encore se produire. Que mes
lecteurs veuillent bien me suivre patiemment jusqu’à la fin. Chez plus
d’un d’entre eux, les objections naîtront dans un ordre différent de
celui que je suis pour les réfuter. Mais que celui dont les doutes sont
rationnellement dissipés n’hésite pas à se déclarer partisan de la
cause.
Toutefois, en m’adressant à la raison, je ne puis ignorer que la raison
seule ne suffit pas. Les vieux prisonniers ne quittent pas volontiers la
prison. Nous verrons si la jeunesse dont nous avons besoin nous est déjà
née, la jeunesse qui entraîne les vieux, les emporte dans ses bras
vigoureux et transforme en enthousiasme les motifs puisés dans la
raison.
CHAPITRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
LA QUESTION JUIVE
Personne ne niera la situation malheureuse des Juifs. Dans tous les pays
où ils vivent, si peu nombreux soient-ils, la persécution les atteint.
L’égalité de droit, bien qu’inscrite dans la loi, a été, en fait,
presque partout supprimée à leur détriment. Déjà les postes moyens dans
l’armée, dans l’administration, et les emplois particuliers leur sont
inaccessibles. On cherche à les déloger des affaires. «N’achetez pas
chez les Juifs!» Les attaques au sein des Parlements, des assemblées,
dans la presse, du haut de la chaire sacrée, dans la rue, en
voyage--exclusion faite pour certains hôtels, et même pour les endroits
d’amusement--se multiplient de jour en jour. Les persécutions ont un
caractère différent suivant les pays et les sphères sociales. En Russie,
on rançonne les villages juifs; en Roumanie, on assomme quelques hommes
de ci de là; en Allemagne, on leur donne, à l’occasion, une volée de
coups; en Autriche, les antisémites terrorisent toute la vie publique;
en Algérie, des prédicateurs ambulants fanatiques mènent la campagne
contre eux; à Paris, la bonne société les exclut et les cercles se
ferment à leur approche. Les nuances sont innombrables. Il ne s’agit
pas, du reste, de faire ici l’énumération mélancolique de tous les
griefs juifs. Nous ne saurions nous arrêter aux faits isolés, quelque
douloureux qu’ils soient.
Je n’ai pas l’intention de provoquer en notre faveur un attendrissement
de l’opinion. Ce serait oiseux et je manquerais de dignité. Je me
contente de demander aux Juifs s’il est vrai que, dans les pays où nous
habitons en nombre, la situation des avocats, des médecins, des
ingénieurs, des professeurs et des employés de toute espèce, appartenant
à notre race, devienne de plus en plus insupportable? S’il est vrai que
toute notre classe moyenne soit gravement menacée? S’il est vrai que
toutes les passions de la populace soient excitées contre nos riches?
S’il est vrai que notre prolétariat souffre plus durement que tout
autre?
Je crois que la pression est générale. Dans les couches sociales
supérieures des Juifs, elle produit un malaise; dans les couches
moyennes, c’est comme une pénible suffocation; dans les couches
inférieures, c’est le désespoir sans phrases. Il est de fait que la
situation est partout la même, et qu’elle se résume dans le classique
cri berlinois: «Que les Juifs décampent!» (_Juden raus!_)
J’énoncerai donc la question juive sous sa forme la plus concise: Nous
faut-il déjà «décamper»? Et où aller? Ou bien: Pouvons-nous encore
rester? Et combien de temps?
Résolvons tout d’abord cette seconde question. Pouvons-nous espérer des
temps meilleurs, prendre patience, attendre avec résignation que les
princes et les peuples de la terre reviennent à des dispositions plus
favorables à notre égard? Je dis que nous ne pouvons attendre aucun
revirement d’opinion. Pourquoi? Les princes--en admettant que leurs
sympathies nous soient acquises au même titre qu’elles le sont aux
autres citoyens--ne sauraient nous protéger, car ils endosseraient la
haine vouée aux Juifs, s’ils nous témoignaient trop de bienveillance.
_Trop de bienveillance_ veut dire naturellement _une bienveillance
moindre_ que celle à laquelle peut prétendre un citoyen d’une
nationalité quelconque.
Les peuples chez lesquels habitent des Juifs sont, sans exception,
ouvertement ou honteusement antisémites.
Le peuple n’a pas et ne peut pas avoir la compréhension historique. Il
ne sait pas que les nations européennes doivent payer à présent les
péchés du moyen âge. Nous sommes ce qu’on nous a faits dans le ghetto.
Nous avons sans aucun doute acquis une supériorité dans les affaires
d’argent, parce qu’on nous y a confinés au cours du moyen âge.
Maintenant, le même fait se reproduit. On nous pousse à nouveau au
trafic de l’argent, qui, présentement, s’appelle la Bourse, en nous
fermant toutes les autres branches d’industrie. Mais le fait d’être dans
la Bourse deviendra pour nous une nouvelle source de mépris. De plus,
nous produisons incessamment des intelligences moyennes qui demeurent
sans débouchés, et qui, par cela même, constituent un danger social, au
même titre que les fortunes grandissantes. Les Juifs cultivés et sans
fortune vont tous aujourd’hui naturellement vers le socialisme. La
bataille sociale devrait donc, en tout cas, être livrée sur notre dos,
puisque nous nous trouvons, aussi bien dans le camp capitaliste que dans
le camp socialiste, sur les points les plus exposés.
ESSAIS DE SOLUTION TENTÉS JUSQU’A CE JOUR
Les moyens artificiels employés jusqu’à présent pour mettre un terme à
la situation critique des Juifs ont été trop mesquins, comme les
différentes expériences de colonisation, ou erronés dans leur
conception, comme les tentatives de faire des Juifs des paysans dans
leur patrie actuelle. Suffit-il donc de transporter quelques milliers de
Juifs dans une autre contrée? De deux choses l’une: ou ils
prospèrent--et alors, avec leur fortune, naît l’antisémitisme--ou bien
ils échouent aussitôt. Nous nous sommes déjà occupés des efforts faits
jusqu’ici pour «dériver» sur d’autres pays les Juifs pauvres. Cette
«dérivation» est en tous les cas insuffisante et inutile, sinon tout à
fait contraire au but poursuivi. Par là, la solution n’en est
qu’ajournée, retardée et peut-être même rendue plus difficile.
Mais celui qui veut faire des Juifs cultivateurs se trouve dans une
étrange erreur. Le paysan est une catégorie historique. On reconnaît
cela surtout à son costume qui, dans la plupart des pays, est vieux de
plusieurs siècles, ainsi qu’à ses outils, qui sont exactement les mêmes
que du temps de ses premiers ancêtres. La charrue n’a pas changé, il
sème en prenant le blé dans son tablier, moissonne avec la faux
légendaire et bat le blé avec un fléau. Mais nous savons que, pour tout
cela, existent à présent des machines. Aussi bien la question agraire
n’est-elle qu’une question de machines. L’Amérique doit vaincre
l’Europe, de même que la grande propriété foncière anéantit la petite.
Le paysan est donc un type destiné à disparaître. Si l’on conserve le
paysan artificiellement, c’est à cause des intérêts politiques qu’il a à
servir. Vouloir faire de nouveaux paysans d’après la vieille recette,
c’est une entreprise impossible et folle. Il n’est au pouvoir de
personne de faire reculer violemment la civilisation. Déjà la seule
conservation d’un état de choses vieilli est une tâche énorme, pour
laquelle tous les moyens de gouvernement dont disposent même les pays
régis autocratiquement suffisent à peine.
Veut-on, par conséquent, demander au Juif qui est intelligent, de
devenir un paysan de la vieille roche? Ce serait exactement comme si on
lui disait: «Tiens! voilà une arbalète; pars pour la guerre.» Eh quoi?
avec une arbalète alors que les autres ont des fusils petit calibre et
des canons Krupp? Dans de pareilles conditions, les Juifs dont on veut
faire des paysans ont parfaitement raison de ne pas bouger. L’arbalète
est une belle arme qui me prédispose aux sentiments bucoliques, lorsque
j’ai des loisirs, mais sa place est dans un musée.
Il y a, certes, des contrées où les Juifs désespérés vont même aux
champs ou du moins voudraient y aller. Mais voilà, ces contrées--comme
l’enclave de Hesse, en Allemagne, et plus d’une province russe--sont
justement les principaux nids de l’antisémitisme.
Car les réformateurs à tous crins qui envoient les Juifs labourer la
terre, oublient une personne qui a beaucoup à dire dans l’affaire. C’est
le paysan. Le paysan a aussi, lui, complètement raison. Les impôts
fonciers, les risques de la récolte, la pression des grands
propriétaires, qui travaillent à meilleur compte, et, particulièrement,
la concurrence américaine, lui rendent la vie suffisamment difficile. A
cela il faut ajouter que les droits sur les blés ne peuvent pas
s’accroître indéfiniment. On ne peut cependant pas non plus laisser
mourir de faim l’ouvrier des fabriques. Il faut même, puisque son
influence politique est en hausse, avoir de plus en plus d’égards pour
lui. Toutes ces difficultés sont parfaitement connues, aussi n’en
fais-je mention qu’incidemment. Je voulais seulement indiquer combien
les essais de solution faits jusqu’ici, dans les intentions que l’on
sait--intentions louables dans la plupart des cas--avaient peu de
valeur. Ni la dérivation, ni la dépression artificielle du niveau
intellectuel dans notre prolétariat ne sauraient servir. Nous avons déjà
parlé du remède merveilleux de l’assimilation. Il est donc impossible
d’atteindre l’antisémitisme. Il ne peut être supprimé aussi longtemps
que ses causes existent. Sont-elles supprimables?
DES CAUSES DE L’ANTISÉMITISME
Nous ne parlons plus maintenant des raisons de sentiment--des vieux
préjugés et de l’étroitesse d’esprit--mais bien des raisons politiques
et économiques. L’antisémitisme d’aujourd’hui ne doit pas être confondu
avec la haine religieuse qu’on vouait aux Juifs autrefois, bien que,
dans certains pays, il ait encore actuellement une couleur
confessionnelle. Le caractère du grand mouvement antijuif de l’heure
présente est autre. Dans les principaux pays de l’antisémitisme,
celui-ci est la conséquence de l’émancipation des Juifs. Lorsque les
peuples civilisés s’aperçurent de l’inhumanité des lois d’exception et
nous donnèrent la liberté, cette mesure vint trop tard. Nous n’étions
plus légalement émancipables dans nos résidences d’alors. Chose
remarquable: par un lent développement, nous nous étions, peu à peu,
transformés en classe moyenne dans le ghetto, et, lorsque nous en
sortîmes, nous étions devenus une concurrence redoutable pour les
chrétiens de la même classe. De sorte que, après l’émancipation, nous
nous sommes subitement trouvés dans la sphère de la bourgeoisie, où nous
avons eu et avons de plus en plus à supporter une double pression, à
l’intérieur et à l’extérieur. La bourgeoisie chrétienne serait assez
disposée à nous jeter en pâture au socialisme. Ce qui, assurément, ne
servirait pas à grand’chose.
Cependant, là où la loi a établi l’égalité des droits pour les Juifs,
celle-ci ne saurait plus être supprimée. Non seulement parce que cela
serait contraire à la conscience moderne, mais aussi parce qu’une
pareille mesure jetterait aussitôt tous les Juifs, riches et pauvres,
dans le parti révolutionnaire.
A vrai dire, on ne peut rien entreprendre d’efficace contre nous. Jadis,
on enlevait aux Juifs leurs bijoux. Comment s’y prendrait-on aujourd’hui
pour saisir la fortune mobilière? Elle consiste en morceaux de papiers
imprimés, qui sont enfermés quelque part dans le monde, peut-être dans
des coffres-forts chrétiens. On peut sans doute par les impôts frapper
les actions et les obligations de chemins de fer, de banques,
d’entreprises industrielles de toutes natures, et dans les pays où
existe l’impôt progressif sur le revenu, l’ensemble de la fortune
mobilière peut être atteint. Mais de semblables mesures ne sauraient
uniquement être prises contre les Juifs, et là où, d’aventure, on les
prendrait, on verrait aussitôt se produire de graves crises économiques
qui ne se borneraient nullement aux Juifs--leurs premières victimes. Par
cette impossibilité d’atteindre les Juifs, la haine ne fait que se
renforcer et s’aigrir. Parmi les populations, l’antisémitisme grandit de
jour en jour, d’heure en heure, et doit continuer à grandir parce que
les causes continuent à exister et ne sauraient être supprimées. La
_causa remota_ est la perte de notre assimilabilité, survenue dans le
moyen âge; la _causa proxima_, notre surproduction en intelligences
moyennes, qui ne peuvent ni effectuer leur écoulement par en bas, ni
opérer leur mouvement ascensionnel par en haut--du moins de façon
normale. En bas, nous devenons révolutionnaires en nous _prolétarisant_
et nous formons les sous-officiers de tous les partis subversifs. En
même temps, grandit en haut notre redoutable puissance financière.
CONSÉQUENCES DE L’ANTISÉMITISME
La pression exercée sur nous ne nous rend pas meilleurs. Nous ne sommes
pas autrement que les autres hommes. Nous n’aimons pas nos ennemis, cela
est tout à fait exact. Mais celui qui peut se vaincre soi-même a seul le
droit de nous le reprocher. L’oppression produit naturellement chez nous
une hostilité contre nos oppresseurs, et notre hostilité augmente à
nouveau l’oppression. Sortir de ce cercle est chose impossible.
«Cependant, diront de doux rêveurs, cependant cela est possible. Il
suffit de faire appel à la bonté des hommes.»
Ai-je encore vraiment besoin de fournir la preuve que c’est là un pur
radotage sentimental? Celui qui voudrait fonder l’amélioration de l’état
de choses actuel sur la bonté de tous les hommes écrirait en effet une
utopie!
J’ai déjà parlé de notre «assimilation». Pas un seul instant je ne dis
que je la désire. Notre personnalité ethnique est historiquement trop
notoire, et, malgré toutes les humiliations, trop haute, pour que sa
disparition soit désirable. Peut-être pourrions-nous nous fondre
partout, sans laisser de traces, dans les peuples qui nous environnent,
si l’on nous laissait seulement tranquilles pendant deux générations.
Mais on ne nous laissera pas tranquilles. Après de courtes périodes de
tolérance, l’hostilité contre nous se réveille toujours et sans cesse.
Notre prospérité semble contenir quelque chose d’irritant, parce que le
monde était habitué depuis de nombreux siècles à voir en nous les plus
méprisables des pauvres. En outre, soit par ignorance, soit par
étroitesse d’esprit, on ne remarque pas que notre prospérité nous
affaiblit, en tant que Juifs, et nous fait perdre notre individualité.
L’oppression seule fait revivre en nous la conscience de notre origine.
Et la haine de notre entourage fait à nouveau de nous des étrangers.
Ainsi, nous sommes et restons, que nous le voulions ou non, un groupe
historique reconnaissable à son homogénéité.
Nous sommes un peuple--c’est l’ennemi qui, sans que notre volonté y
participe, nous rend tels, ainsi que cela a toujours eu lieu au cours de
l’histoire. Dans la détresse, nous restons unis, et alors nous
découvrons soudain notre force. Oui, nous avons la force de former un
État et même un État modèle. Nous avons tous les moyens humains et
_pragmatiques_ nécessaires à cet effet.
A vrai dire, le moment serait venu de parler ici de notre «matériel
humain», suivant l’expression quelque peu brutale aujourd’hui consacrée.
Mais il faut préalablement faire connaître les grandes lignes du projet,
auquel tout doit se rapporter.
LE PROJET
Le projet, dans sa forme originaire, est infiniment simple, et il faut
qu’il le soit puisqu’il doit être compris de tous.
Que l’on nous donne la souveraineté d’un morceau de la surface terrestre
en rapport avec nos légitimes besoins de peuple, et nous nous chargeons
nous-mêmes de tout le reste. La formation d’une nouvelle souveraineté
n’a rien de ridicule, ni d’impossible. Nous l’avons bien vue se
produire, de nos jours, chez des peuples qui ne sont pas, comme nous,
formés de classes moyennes, mais bien pauvres et incultes et, partant,
faibles. Les gouvernements des pays où sévit l’antisémitisme ont un vif
intérêt à nous procurer cette souveraineté.
En vue de l’accomplissement de la tâche, simple en théorie, compliquée
dans la pratique, deux grands organes seront créés: La _Society of
Jews_, et la _Jewish Company_.
Ce que la _Society of Jews_ a préparé scientifiquement et politiquement,
la _Jewish Company_ l’exécute pratiquement. La _Jewish Company_ s’occupe
de la liquidation de tous les intérêts matériels des Juifs qui se
retirent, et organise dans le nouveau pays les relations économiques.
On ne doit pas, ainsi que cela a déjà été dit, se représenter le départ
des Juifs comme soudain. Il s’effectuera successivement et durera une
dizaine d’années. Tout d’abord, partiront les plus pauvres pour
défricher le pays. D’après un plan préalablement dressé, ils
construiront des chemins, des ponts, des routes, établiront des
télégraphes, rectifieront des rivières et édifieront leurs propres
demeures. Leur travail produit la circulation; la circulation, les
marchés, et les marchés attirent de nouveaux colons. Car chacun vient
volontairement, à ses risques et périls. Le travail que nous enfonçons
dans la terre augmente la valeur du pays. Les Juifs ne tarderont pas à
s’apercevoir qu’un nouveau champ est ouvert en permanence à leur esprit
d’entreprise--jusqu’ici haï et détesté.
Aujourd’hui, si l’on veut créer un pays, il ne faut pas s’y prendre de
la manière qui eût été la seule possible il y a mille ans. Il est
insensé de vouloir faire retour à une civilisation vieillie, comme le
voudraient certains sionistes. Si, par exemple, nous nous trouvions en
situation de purger un pays des bêtes féroces, nous ne le ferions pas à
l’instar des Européens du Ve siècle. Nous ne marcherions pas isolés,
armés de javelots et de lances, contre les ours, mais nous organiserions
une grande et joyeuse chasse, rabattrions les bêtes, et jetterions parmi
elles une bombe de mélinite. Si nous voulons construire des édifices,
nous ne planterons pas au bord d’une mer des pilotis branlants, mais
nous construirons comme on le fait à présent. Nous construirons plus
hardiment et plus magnifiquement que cela n’a jamais été fait
auparavant. Car nous disposons de moyens qui n’existaient pas encore aux
temps historiques.
Nos couches sociales les plus infimes sont suivies «là-bas» par celles
qui viennent immédiatement après elles. Celles qui désespèrent,
présentement, partent les premières. Elles sont conduites par les
représentants de l’intelligence moyenne, partout persécutée et
anormalement nombreuse.
Par cet écrit, la question de la migration juive doit devenir l’objet
d’une discussion générale. Ceci ne veut pas dire qu’il faille procéder à
un vote, car si cela était, la cause serait perdue d’avance. Qui ne veut
pas venir peut rester. L’opposition d’individus isolés est indifférente.
Que celui qui veut être des nôtres suive notre drapeau et combatte pour
lui par la parole, par la plume, par l’action.
Les Juifs qui se déclarent partisans de notre idée de l’État se rallient
autour de la _Society of Jews_. Par là, celle-ci acquiert, à l’égard des
gouvernements, l’autorité nécessaire pour parler et pour traiter au nom
des Juifs. La Société est reconnue, pour m’exprimer par analogie avec le
droit international, comme puissance politique «constituante». Et de ce
fait, l’État juif pourrait aussi déjà être considéré comme formé. Si
maintenant les puissances se montrent disposées à accorder au peuple
juif la souveraineté d’un territoire neutre, la _Society of Jews_
délibérera au sujet du pays à acquérir. Deux territoires sont pris en
considération: la Palestine et l’Argentine. Des expériences de
colonisation juive dignes de remarque ont eu lieu sur ces deux points,
sans doute d’après le faux principe de l’infiltration successive.
L’infiltration doit toujours mal finir. Car, régulièrement, le moment
arrive où le gouvernement, sur l’instance des populations, qui se
sentent menacées, arrête l’affluence ultérieure des Juifs. Par
conséquent, l’émigration n’a vraiment de raison d’être que si elle a
pour base notre souveraineté assurée.
La _Society of Jews_ négociera avec les autorités souveraines des
territoires en question et cela sous le protectorat des puissances
européennes, si la chose leur agrée. Nous pouvons accorder à l’autorité
souveraine du pays dont nous voulons faire l’acquisition des avantages
énormes, prendre à notre charge une partie de la dette publique,
construire des voies de grande communication, dont nous avons nous-mêmes
également besoin, et nombre d’autres choses encore. Cependant, les pays
voisins gagnent déjà par la formation de l’État juif, parce que, en
grand comme en petit, la civilisation d’une contrée quelconque augmente
la valeur des territoires qui l’environnent.
PALESTINE OU ARGENTINE?
Faut-il préférer la Palestine ou l’Argentine? La Société prendra ce
qu’on lui donne, tout en tenant compte des manifestations de l’opinion
publique juive à cet égard. Elle constatera l’un et l’autre.
L’Argentine est un des pays naturellement les plus riches de la terre,
d’une superficie colossale, avec une faible population et un climat
tempéré. La République Argentine aurait le plus grand intérêt à nous
céder un morceau de territoire. L’actuelle infiltration juive y a
produit, il est vrai, de la mauvaise humeur. Il faudrait donc expliquer
à la République Argentine la différence essentielle de la nouvelle
migration juive.
La Palestine est notre inoubliable patrie historique. Ce nom seul serait
un cri de ralliement puissamment empoignant pour notre peuple. Si Sa
Majesté le Sultan nous donnait la Palestine, nous pourrions nous faire
forts de régler complètement les finances de la Turquie. Pour l’Europe,
nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous
serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie.
Nous demeurerions, comme État neutre, en rapports constants avec toute
l’Europe, qui devrait garantir notre existence. En ce qui concerne les
Saints Lieux de la chrétienté, on pourrait trouver une forme
d’exterritorialité en harmonie avec le droit international. Nous
formerions la garde d’honneur autour des Saints Lieux et garantirions de
notre existence l’accomplissement de ce devoir. Cette garde d’honneur
serait pour nous le grand symbole de la solution de la question juive,
après dix-huit siècles de cruelles souffrances.
LE BESOIN, L’ORGANE, LES RELATIONS
Dans l’avant-dernier chapitre, j’ai dit: «La _Jewish Company_ organise
les relations économiques dans le nouveau pays.» A cela je crois devoir
ajouter quelques éclaircissements. Un projet comme le présent est menacé
dans sa base si les gens «pratiques» se prononcent contre lui. Or, les
gens pratiques ne sont, en général, que des routiniers, incapables de
sortir d’un cercle étroit d’idées surannées. Mais leur opposition est
d’un grand poids et peut beaucoup nuire au nouveau, tout au moins aussi
longtemps que le nouveau lui-même n’est pas assez fort pour jeter
par-dessus bord les «gens pratiques» avec leurs idées caduques.
Lorsque le temps des chemins de fer fut arrivé pour l’Europe, il se
trouva des «gens pratiques» qui dénoncèrent la construction de certaines
lignes comme insensée, «parce qu’il n’y avait pas même assez de
voyageurs pour la diligence». On ne connaissait pas encore, alors, cette
vérité qui aujourd’hui nous apparaît comme élémentaire: à savoir que ce
ne sont pas les voyageurs qui font surgir le chemin de fer; mais que
c’est, au contraire, le chemin de fer qui fait surgir les voyageurs, en
admettant sans doute comme reconnue l’existence du besoin qui sommeille.
Dans la catégorie de ces doutes «pratiques» qui précédèrent
l’établissement des chemins de fer, appartiendront les hésitations de
ceux qui ne peuvent pas se représenter comment, dans le nouveau pays,
encore à acquérir, à cultiver, doivent s’établir les relations
économiques parmi les nouveaux venus.
Un homme pratique dira à peu près ce qui suit:
«En admettant que la situation présente des Juifs soit, dans beaucoup
d’endroits, intenable et qu’elle doive empirer de plus en plus, en
admettant même que les Juifs émigrent dans le nouveau pays, comment y
gagneront-ils et qu’y gagneront-ils? De quoi vivront-ils? Les relations
économiques parmi beaucoup de gens ne se laissent cependant pas
organiser artificiellement du jour au lendemain.»
A cela je réponds: Il ne saurait être question de l’établissement
artificiel de relations économiques et encore moins d’un pareil
établissement s’effectuant du jour au lendemain. Mais s’il est vrai que
les relations économiques ne peuvent pas s’organiser, il y a cependant
moyen de les activer. Par quoi? Par l’organe d’un besoin. Le besoin veut
être reconnu, l’organe demande à être créé, après quoi les relations
s’établissent toutes seules.
Si le besoin qu’éprouvent les Juifs de se trouver dans une meilleure
situation est véritable, profond, si l’organe à créer de ce besoin, la
_Jewish Company_, est suffisamment puissant, les relations économiques
s’établiront en abondance dans le nouveau pays.
Cela se trouve sans doute dans l’avenir, de même que se trouvait dans
l’avenir, pour la génération de 1830, le développement des services de
chemins de fer. Les chemins de fer furent cependant construits. On a
heureusement passé par-dessus les doutes des hommes pratiques de la
diligence.
CHAPITRE II
LA JEWISH COMPANY
TRAITS PRINCIPAUX
La _Jewish Company_ est en partie conçue d’après le modèle des grandes
compagnies territoriales--une _Chartered Company_ juive, si l’on veut.
Seulement, elle ne jouit pas du droit de souveraineté et elle ne
poursuit pas seulement des buts coloniaux.
La _Jewish Company_ est constituée en société par actions sur la base
subjective du droit anglais, en conformité des lois et sous la
protection de l’Angleterre. Le siège principal est à Londres. Je ne
saurais dire, présentement, à combien doit se monter le capital social.
Nos nombreux spécialistes financiers en feront le calcul. Mais, pour ne
pas employer des expressions vagues, j’en fixe arbitrairement le chiffre
à un milliard de marks. Ce sera peut-être plus, peut-être moins. De la
forme de l’opération financière par laquelle les fonds seront
réunis--opération qui sera examinée plus loin--dépendra la fraction de
la grande somme devant être effectivement versée lors de la mise en
train.
La _Jewish Company_ est une institution de transition. Elle est une
entreprise purement industrielle, qui reste toujours soigneusement
distincte de la _Society of Jews_.
La _Jewish Company_ a tout d’abord la mission de liquider les biens
immobiliers des Juifs qui se retirent. La façon dont cela est fait
préserve des crises, assure à chacun ce qui lui appartient et rend
possible cette migration intérieure des concitoyens chrétiens qui a déjà
été indiquée.
AFFAIRES IMMOBILIÈRES
Les immeubles en question sont des maisons, des biens-fonds et la
clientèle locale des maisons de commerce. Tout d’abord la _Jewish
Company_ se déclarera seulement prête à servir d’intermédiaire pour la
vente de ces immeubles. Car, dans les premiers temps, les ventes des
Juifs auront lieu de gré à gré et sans une grande baisse dans les prix.
Les succursales de la Compagnie se transformeront dans chaque ville en
bureaux centraux pour la vente des biens juifs. Chaque succursale ne
prélèvera à cet effet que la commission nécessaire à son entretien.
Maintenant, il peut se faire que le développement de la situation
produise une dépression des prix, et que, par suite, survienne une
impossibilité de vente. Dans cette période, le rôle de la Compagnie, qui
n’avait d’abord consisté qu’à servir d’intermédiaire pour la vente des
biens, s’élargit. La Compagnie devient administratrice des immeubles
abandonnés et attend, pour reprendre leur vente, une époque plus
favorable.
Elle perçoit les loyers des immeubles, afferme les terres et institue
des gérants pour les maisons de commerce, autant que possible également
sous forme d’affermage, à cause des soins nécessités. La
Compagnie aura partout tendance à faciliter à ces fermiers--des
chrétiens--l’acquisition de la propriété. Elle pourvoira surtout
entièrement, peu à peu, ses établissements européens d’employés et de
représentants (avocats, etc.) chrétiens. Et ceux-ci ne devront
aucunement devenir les valets des Juifs. Ils serviront pour ainsi dire
de libre contrôle à la population chrétienne afin que tout s’y passe
correctement, qu’il soit agi honnêtement et de bonne foi, et que nulle
part ne se produise un ébranlement intentionnel dans le bien-être
public.
En même temps, la Compagnie figurera comme vendeuse de biens ou plutôt
comme échangeuse. Elle donnera une maison pour une maison, une terre
pour une terre, et cela «là-bas». Il faut, autant que possible, que tout
y soit transplanté comme si c’était «ici». Et, de ce fait, une source de
bénéfices considérables et licites s’ouvre pour la Compagnie. Elle
donnera «là-bas» de belles maisons modernes, pourvues de tout le
confort, et de bonnes terres, qui coûteront cependant beaucoup moins
cher, car elle aura acquis à bon marché le fonds et le tréfonds.
L’ACHAT DE LA TERRE
Le pays à assurer à la _Society of Jews_, sur la base du droit
international, peut naturellement aussi être acquis par la voie du droit
privé.
Les mesures à prendre par les particuliers en vue du déplacement
n’entrent pas dans ce travail. Mais la Compagnie a besoin de grandes
étendues de terre pour elle et pour nous. Elle s’assurera le sol
nécessaire par un achat considérable. Il s’agira principalement de faire
l’acquisition des biens domaniaux de l’actuelle autorité souveraine. Le
but est d’arriver, «là-bas», à entrer en possession de la terre sans
pousser les prix à une hauteur vertigineuse, de même qu’on vend «ici»
sans dépréciation des biens. Une élévation excessive des prix n’est
d’ailleurs pas à craindre, car la valeur de la terre, c’est d’abord la
Compagnie qui l’apporte, puisque c’est elle qui dirige la colonisation,
et cela, d’accord avec la _Society of Jews_, qui surveille.
La Compagnie cédera à ses employés des terrains à bâtir à bon marché,
leur accordera, pour la construction de leurs belles demeures, des prêts
amortissables, qu’elle déduira de leurs appointements ou qu’elle portera
en compte peu à peu comme augmentation. Ce sera là, à côté des honneurs
qu’ils attendent, une forme de récompense pour leurs services.
L’énorme bénéfice résultant de la spéculation de la terre devra revenir
tout entier à la Compagnie, parce qu’elle doit recevoir pour les risques
une prime indéterminée, comme tout autre entrepreneur. Là où il y a un
risque dans l’entreprise, il faut que le bénéfice de l’entrepreneur soit
généreusement favorisé. Mais aussi ce bénéfice excessif n’est-il
tolérable que là seulement. La corrélation de risque et prime renferme
la moralité financière.
LES CONSTRUCTIONS
La Compagnie échangera donc des maisons et des terres. Elle gagnera et
doit gagner sur les fonds et le tréfonds. Cela est clair pour quiconque
a observé, n’importe quand, l’augmentation de la valeur du sol par les
travaux de la civilisation.
Cela se voit surtout dans les enclaves entre les villes et la campagne.
Des terrains non cultivés augmentent de valeur par la couronne touffue
d’œuvres de toutes natures que va tressant, autour d’eux, le progrès
ascendant. Une spéculation de terrains géniale, dans sa simplicité, a
été celle des hommes qui ont agrandi Paris. Ils ne construisirent pas
dans le voisinage immédiat des dernières maisons de la ville. Mais,
après avoir acheté les terrains attenants, ils commencèrent à élever des
immeubles à la bordure extrême. Par cette façon inverse de bâtir, la
valeur des lots de terrain augmenta rapidement, et, au lieu de
construire toujours les dernières maisons de la ville, ils ne
construisirent plus, une fois la bordure terminée, qu’à l’intérieur,
c’est-à-dire sur des terrains de prix.
La Compagnie construira-t-elle elle-même ou donnera-t-elle ses ordres à
des architectes privés? Elle peut faire et fera l’un et l’autre. Elle a,
comme on le verra bientôt, une puissante réserve de forces actives--ne
devant absolument pas être exploitées d’après le système
capitaliste--qui se trouvent placées dans les heureuses et sereines
conditions de la vie, et qui, néanmoins, ne seront pas chères. Quant aux
matériaux de construction, nos géologues y ont pourvu en cherchant les
emplacements pour les villes.
Quel sera maintenant le principe qui prévaudra dans la construction?
HABITATIONS OUVRIÈRES
Les habitations ouvrières (j’entends par là les habitations de tous les
ouvriers) doivent être établies par les ouvriers eux-mêmes. Je ne pense
en aucune façon aux tristes casernes ouvrières des villes européennes,
ni aux misérables cabanes qui se trouvent rangées autour des fabriques.
Nos maisons ouvrières doivent, elles aussi, à la vérité, avoir l’air
uniformes parce que la Compagnie ne peut construire à bon marché que si
elle produit les matériaux par grandes masses. Mais ces maisons
individuelles avec leurs jardinets doivent, dans chaque endroit,
constituer, par leur réunion, de beaux corps d’ensemble. La nature de la
contrée stimulera l’heureux génie de nos jeunes architectes qui ne sont
point esclaves de la routine, et, même en admettant que le peuple ne
comprenne pas la grande inspiration qui domine le tout, il se sentira
néanmoins à son aise dans ce léger groupement. Le temple, qui surgira au
centre, y sera visible de loin, car ce n’est, en somme, que la vieille
foi qui nous conserve unis. Des écoles claires et saines, munies de tout
le matériel d’enseignement moderne, donneront l’instruction et
l’éducation à l’enfance. Puis, des écoles de perfectionnement
professionnel, qui, poursuivant des buts supérieurs, rendront le simple
ouvrier capable d’acquérir des connaissances technologiques et lui
permettront de se familiariser avec la mécanique. Enfin, il y aura des
maisons de récréation pour le peuple, que la _Society of Jews_ dirigera
d’en haut, en vue de la moralité.
Il ne s’agit, d’ailleurs, maintenant, que des bâtiments et non de ce qui
se passera en eux.
La Compagnie construira les demeures ouvrières à bon marché, dis-je. Non
seulement parce que tous les matériaux seront présents en quantité, non
seulement parce que le terrain appartiendra à la Compagnie, mais aussi
parce qu’elle n’aura pas a payer les ouvriers pour cela.
Les _farmers_, en Amérique, ont pour système de s’aider réciproquement
dans la construction de leurs maisons. Ce système bon enfant--lourd
comme les _block-houses_ qui en sont la conséquence--peut être amélioré
beaucoup.
LES OUVRIERS NON PROFESSIONNELS («UNSKILLED LABOURERS»)
Nos ouvriers non professionnels (c’est-à-dire les ouvriers qui n’ont
point fait d’apprentissage), lesquels viendront tout d’abord du grand
réservoir russo-roumain, devront, de même, se bâtir réciproquement leurs
maisons. Nous n’aurons pas, pour commencer, de fer à nous, et nous
devrons aussi construire avec du bois.
Cela changera plus tard, et les pauvres constructions de nécessité des
premiers temps seront alors remplacées par des constructions meilleures.
Nos _unskilled labourers_ se construiront tout d’abord réciproquement
des logis, en apprenant à le faire, au préalable. Cependant, par le
travail, ils acquerront la propriété des maisons--pas tout de suite,
sans doute, mais en se conduisant bien pendant une période de trois ans.
De la sorte, nous obtiendrons des hommes zélés, habiles. Et un homme qui
a travaillé trois années durant, en observant une bonne discipline, est
formé pour la vie.
Je viens de dire que la Compagnie n’aura pas besoin de payer ses
_unskilleds_. Oui, mais alors de quoi vivront-ils?
Je suis en général opposé au _truck-system_ (système du troc). Mais avec
nos premiers colons, il devrait cependant être employé. La Compagnie
s’occupera d’eux sous tant de rapports, qu’elle pourra bien aussi les
entretenir. Le _truck-system_ ne devra demeurer en vigueur que pendant
les premières années seulement. Il sera d’ailleurs un bienfait pour les
ouvriers, en ce sens qu’il empêchera leur exploitation par les
détaillants et les cabaretiers. Mais la Compagnie rend ainsi, d’avance,
impossible à nos petites gens la pratique du colportage, qu’ils
n’avaient du reste embrassé «ici» que forcés par les vicissitudes
historiques. Et elle tient dans sa main les ivrognes et les mauvais
garnements. Alors, dans les premiers temps de la prise de possession du
pays, il n’y aura donc pas de salaires?
Si fait: des _sursalaires_.
LA JOURNÉE DE SEPT HEURES
La journée de travail normale est la journée de sept heures! Cela ne
signifie pas que l’on coupe des arbres, que l’on creuse la terre, que
l’on transporte des pierres, bref que l’on fasse les innombrables
travaux qui sont à faire seulement pendant sept heures par jour. Non. On
travaillera quatorze heures. Mais les équipes d’ouvriers se relaieront
toutes les trois heures et demie. L’organisation sera toute militaire,
avec des grades, de l’avancement et des retraites. Il sera dit plus tard
où devra être pris l’argent pour les pensions.
En trois heures et demie, un homme sain peut fournir beaucoup de travail
concentré. Après une pause de trois heures et demie, qu’il consacre à
son repos, à sa famille, à son perfectionnement professionnel, il se
trouve de nouveau tout dispos. De telles forces actives peuvent faire
des miracles.
La journée de travail de sept heures! Elle rend possible quatorze heures
de travail ordinaire. C’est tout ce que peut contenir la journée.
J’ai du reste la conviction que la journée de sept heures est
complètement réalisable. On connaît les expériences qui ont été faites
en Belgique et en Angleterre. Certains sociologues avancés prétendent
que la journée de cinq heures serait tout à fait suffisante. La _Society
of Jews_ et la _Jewish Company_ feront à ce sujet de nouvelles et
abondantes expériences--qui profiteront aussi aux autres peuples--et
s’il est prouvé que la journée de sept heures est pratiquement possible,
notre futur État l’adoptera comme journée normale légale.
La Compagnie seule accordera constamment à son personnel la journée de
sept heures. Elle pourra aussi toujours le faire.
Mais nous avons besoin de la journée de sept heures comme cri de
ralliement universel pour nos gens qui, on le sait, doivent venir de
leur propre gré. Ce doit être vraiment la Terre Promise...
Celui donc qui travaillera plus de sept heures recevra un salaire
complémentaire en argent. Comme tous ses besoins sont couverts, et que
les invalides de sa famille sont pourvus par les établissements de
bienfaisance, centralisés par leur transfert dans le nouveau pays, il
peut par conséquent épargner quelque chose. Nous stimulerons l’instinct
de l’épargne, du reste déjà développé chez les gens de notre race, parce
qu’il facilite l’élévation de l’individu aux couches supérieures, et
parce que nous nous ménageons, par là, une énorme réserve de capitaux
pour de futurs emprunts.
Le surplus de la journée de sept heures ne doit pas dépasser trois
heures, et encore, il ne peut s’effectuer qu’après l’avis conforme de
médecins. Car, dans la vie nouvelle, nos gens aborderont courageusement
le travail, et le monde verra alors seulement quel peuple laborieux nous
sommes.
Je n’expose pas, quant à présent, le fonctionnement du _truck-system_
chez les premiers occupants (bons, etc.), pas plus d’ailleurs que je
n’expose nombre d’autres détails, pour ne pas troubler le lecteur.
Les femmes ne seront point admises aux lourds travaux et ne devront pas
faire d’heures supplémentaires.
Les femmes enceintes seront dispensées de tout travail et recevront du
_truck_ une nourriture très abondante. Car nous avons besoin, pour
l’avenir, de fortes générations.
Nous élèverons tout de suite les enfants dès le commencement, comme nous
l’entendons. Je ne m’étends pas là-dessus pour l’instant.
Ce que je viens de dire à propos des demeures ouvrières des _unskilleds_
et de leur manière de vivre est tout aussi peu une utopie que le reste.
Tout cela existe déjà dans la réalité, mais infiniment petit, inaperçu,
incompris. Pour la solution de la question juive, l’«Assistance par le
travail», que j’ai appris à connaître et à comprendre à Paris, m’a été
d’une grande utilité.
L’ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL
L’Assistance par le travail, comme elle existe actuellement à Paris et
dans différentes villes de France, en Angleterre, en Suisse et en
Amérique, est quelque chose de chétivement petit. Cependant, il est
possible d’en faire quelque chose de très grand.
Qu’est-ce que l’Assistance par le travail?
Le principe est que l’on donne du travail à tout _unskilled_ besogneux,
un travail facile, n’exigeant aucun apprentissage, comme par exemple
faire du petit bois, confectionner des «margotins» (lesquels dans les
ménages parisiens servent à allumer le feu). C’est une espèce de travail
de prisonniers avant le crime, c’est-à-dire sans l’infamie. Personne n’a
plus besoin de devenir criminel par nécessité, s’il veut travailler.
Aucun suicide ayant la faim pour cause ne doit plus être commis. C’est
là, d’ailleurs, l’un des pires stigmates d’une civilisation où, de la
table des riches, l’on jette aux chiens des friandises.
L’Assistance par le travail donne par conséquent du travail à chacun.
A-t-elle donc un débouché pour les produits? Non. Tout au moins, elle
n’a pas de débouché suffisant. Voilà le vice de l’organisation
existante. Cette assistance travaille toujours avec perte. Assurément,
elle s’y attend. Car c’est un établissement de bienfaisance. L’aumône se
présente comme la différence entre les frais avoués et le produit de la
vente. Au lieu de donner deux sous au mendiant, elle lui donne un
travail sur lequel elle perd deux sous. Mais le mendiant loqueteux, qui
est devenu un noble ouvrier, gagne 1 fr. 50. Pour 10 centimes, 150! Cela
s’appelle multiplier quinze fois une bienfaisance qui a cessé d’être
humiliante. Cela s’appelle faire d’un milliard quinze milliards.
Il est vrai que l’Assistance perd les 10 centimes, tandis que la _Jewish
Company_, elle, non seulement ne perdra pas le milliard, mais réalisera
des bénéfices gigantesques.
A cela, il faut ajouter le côté moral. Grâce à la petite Assistance,
telle qu’elle existe à l’heure présente, s’opère déjà le relèvement
moral par le travail, jusqu’à ce que l’homme sans occupation ait trouvé
un emploi conforme à ses capacités dans son ancienne profession ou dans
une nouvelle. Il a tous les jours quelques heures de libres pour
chercher. Et l’Assistance sert elle-même d’intermédiaire.
L’inconvénient de la petite institution existante est qu’il ne faut pas
faire de concurrence aux marchands de bois, etc. Les marchands de bois
sont électeurs, ils crieraient, et ils auraient raison! Il ne faut pas
davantage faire concurrence au travail des maisons de détention. L’État
doit occuper et entretenir ses criminels.
Il sera surtout difficile, dans une vieille société, de faire de la
place à l’Assistance par le travail.
Mais dans notre société nouvelle! Il nous faut avant tout une quantité
énorme d’_unskilled labourers_ pour nos travaux de prise de possession:
routes, déboisements, élévations de terrain, chemins de fer,
télégraphes, etc. Tout cela aura lieu en conformité d’un grand plan
préalablement établi.
LE MARCHÉ
En faisant passer le travail dans le nouveau pays, nous y apporterons en
même temps aussi le marché. Sans doute, pour commencer, seulement un
marché des premiers besoins de la vie, bétail, blé, vêtements
d’ouvriers, outils, armes, et ainsi de suite. Tout d’abord, nous ferons
nos emplettes dans les États voisins ou en Europe. Mais après, nous nous
rendrons le plus tôt possible indépendants. Les entrepreneurs juifs se
seront rapidement rendu compte des chances qui s’offrent à eux.
Peu à peu, par l’armée des employés de la Compagnie, des besoins plus
raffinés seront importés. (Au nombre des employés je compte aussi les
officiers des troupes de police, qui devront toujours représenter à peu
près la dixième partie des immigrés mâles. Ce qui sera suffisant pour
faire face aux mutineries des mauvais éléments, car l’immense majorité
est composée de gens paisibles.)
Les besoins raffinés des employés bien placés produiront de nouveau un
marché plus riche, qui ira en se développant. Dès qu’ils se seront créé
un chez eux, les hommes mariés feront venir leurs familles; les
célibataires, leurs parents et leurs frères et sœurs. Nous voyons
parfaitement ce mouvement chez les Juifs qui émigrent aux États-Unis.
Dès que l’un d’eux a du pain à manger, il fait venir les siens. Les
liens de la famille sont si forts dans le judaïsme! La Société et la
Compagnie agiront de concert pour fortifier et élever encore davantage
la famille.
Je ne parle pas ici du côté moral, cela va de soi, mais du côté
matériel. Les employés auront une indemnité pour leurs femmes et leurs
enfants. Nous avons besoin de gens, de tous ceux qui sont là et de tous
ceux qui viendront après.
AUTRE CATÉGORIE D’HABITATIONS
J’ai abandonné le fil principal de cette explication de la construction
des demeures ouvrières par les ouvriers eux-mêmes. Je le reprends
maintenant pour parler d’autres catégories d’habitations. La Compagnie
fera aussi construire par ses architectes des maisons pour les petits
bourgeois, soit comme objet d’échange, soit pour de l’argent. Elle fera
établir et reproduire environ une centaine de types de maisons. Ces
jolis modèles constitueront en même temps une partie de la propagande.
Chaque maison aura son prix fixe. La bonté de l’exécution sera garantie
par la Compagnie, qui ne voudra réaliser aucun bénéfice sur la
construction. Oui, mais où seront placées ces maisons? C’est ce qui sera
indiqué dans les groupes locaux.
La Compagnie ne voulant rien gagner sur les travaux de construction et
se contentant des bénéfices qui résulteront pour elle de la vente du
fonds et du tréfonds, il sera à désirer que beaucoup d’architectes
privés construisent pour des particuliers. Par là, la propriété foncière
acquerra plus de valeur et le luxe arrivera dans le pays. Or, le luxe
est ce dont nous avons besoin sous différents rapports. Notamment en vue
de l’art, de l’industrie, et, dans un temps plus éloigné, de la
décadence des grandes fortunes.
Car les Juifs riches qui, maintenant, sont obligés de cacher
anxieusement leurs trésors et de donner leurs tristes fêtes, les rideaux
baissés, pourront, «là-bas», jouir en pleine liberté. Si cette
émigration s’effectue avec leur concours, le capital sera réhabilité
chez nous, dans le nouveau pays, attendu qu’il aura montré son utilité
dans une œuvre sans précédent. Si les Juifs les plus riches commencent à
construire «là-bas» leurs châteaux, que l’on regarde déjà d’un œil si
jaloux en Europe, il sera bientôt de mode d’aller y occuper de
somptueuses demeures.
DE QUELQUES FORMES DE LA LIQUIDATION
La _Jewish Company_ succède aux Juifs dans la possession ou
l’administration de leurs immeubles.
Cette tâche est facile à remplir lorsqu’il s’agit de maisons et de
biens-fonds. Mais comment faudra-t-il procéder avec les maisons de
commerce, les fabriques, etc.?
Il y faudra employer des formes variées et que l’on ne saurait par
avance énumérer. Et cependant cela n’offre pas de difficultés non plus.
Car, dans chaque cas particulier, le propriétaire d’une maison de
commerce, lorsqu’il se décide de plein gré à émigrer, s’entendra avec
les succursales de la Compagnie de son ressort relativement à la forme
de liquidation la plus favorable pour lui.
En ce qui concerne les plus petits commerces, dans l’exploitation
desquels l’action personnelle du propriétaire est le principal, et où
l’arrangement du peu de marchandises qui s’y trouvent est l’accessoire,
le transfert de la fortune s’effectue avec une grande facilité. La
Compagnie crée pour l’émigrant un champ d’activité assuré, et son
minuscule matériel peut être remplacé «là-bas» par un bien-fonds avec un
crédit pour l’acquisition de machines.
Nos gens, qui sont ingénieux, se seront bientôt mis au courant, car les
Juifs, on le sait, s’adaptent vite à toutes les espèces d’industries.
C’est ainsi que beaucoup de marchands peuvent devenir de petits
industriels agricoles. La Compagnie peut même consentir, avec des pertes
apparentes, à prendre à son compte l’avoir immobilier des plus pauvres,
pour obtenir la culture gratuite de certaines parcelles de terrain, ce
qui augmente la valeur de ses autres parcelles.
Dans les exploitations moyennes, où l’organisation spéciale est tout
aussi importante ou même déjà plus importante que l’action personnelle
du propriétaire, et où le crédit de celui-ci joue un rôle décisif, on
peut recourir à différentes formes de liquidation. C’est là aussi un des
principaux points qui intéressent la migration intérieure des chrétiens.
Le Juif qui se retire ne perd pas son crédit personnel, mais il
l’emporte et l’emploiera utilement «là-bas» à son établissement. La
Compagnie lui ouvre un compte courant. Il peut donc, à son choix, vendre
sa maison ou la confier à des gérants, sous la surveillance de la
Compagnie. Le gérant peut figurer comme fermier. Il peut aussi, par des
paiements partiels, préparer l’achat successif. La Compagnie assure par
ses inspecteurs et ses avocats la bonne administration de la maison de
commerce abandonnée et la régularité des paiements.
La Compagnie figure ici comme curatrice des absents. Mais, si un Juif ne
peut pas vendre sa maison de commerce, s’il ne la confie pas non plus à
un mandataire, et si, néanmoins, il ne veut pas l’abandonner, eh bien!
il reste dans son actuelle résidence. D’ailleurs, même ceux qui restent
n’empirent pas leur situation: ils sont allégés de la concurrence de
ceux qui se sont retirés, et l’antisémitisme, avec son sacramentel:
«N’achetez pas chez les Juifs!» a cessé d’exister.
Si le propriétaire d’un fonds de commerce, qui émigre, veut exploiter
«là-bas» le même commerce, il peut s’organiser d’avance à cet effet.
Démontrons cela par un exemple: La raison sociale X. est une importante
maison de modes. Son propriétaire veut émigrer. Il établit tout d’abord,
dans son futur lieu d’habitation, une succursale à laquelle il cède ses
marchandises de rebut. Les premiers émigrants pauvres constituent sa
première clientèle. Mais, peu à peu, des gens s’en vont là-bas qui
demandent des marchandises supérieures. Alors X. y envoie des articles
nouveaux, puis les plus nouveaux. Sa succursale devient déjà d’un bon
rapport pendant que la maison principale existe encore. X. possède enfin
deux maisons. Il vend l’ancienne ou il en confie la gérance à son
représentant chrétien, et lui-même s’en va là-bas dans sa nouvelle
maison.
Un exemple plus grand: Y. et fils ont un gros commerce de charbons,
comprenant des mines et des usines. Comment s’y prendre pour liquider
une affaire de cette importance? La mine de charbon, avec tout ce qui
s’y rattache, peut être tout d’abord achetée par l’État dans lequel elle
se trouve. Elle peut aussi être acquise par la _Jewish Company_, qui
paie le prix d’achat en partie avec des terres situées là-bas, en partie
en argent comptant. Une troisième possibilité serait la fondation d’une
Société par actions «Y. et fils». Une quatrième, la continuation de
l’exploitation sur la base actuelle. Seulement, les propriétaires
émigrés, même s’ils retournaient, à l’occasion, pour l’inspection de
leurs biens, seraient des étrangers, des étrangers jouissant comme tels,
dans les pays civilisés, de l’absolue protection des lois. Cela se voit
d’ailleurs tous les jours dans la vie. Il y a une cinquième possibilité
tout particulièrement féconde et grandiose, mais que je me borne à
indiquer parce qu’il n’existe encore en sa faveur que des exemples peu
nombreux et peu probants, quelque proche du reste qu’elle soit déjà de
notre conscience moderne. Y. et fils peuvent céder leur entreprise,
contre dédommagement, à l’ensemble de leurs employés actuels. Les
employés se constituent en société avec responsabilité limitée, et
peuvent peut-être arriver, à l’aide de la banque nationale qui ne prend
pas d’intérêt usuraire, à payer à Y. et fils le prix de rachat. Les
employés amortissent ensuite l’emprunt qui leur a été accordé par la
banque nationale, par la _Jewish Company_ ou par Y. et fils eux-mêmes.
La _Jewish Company_ liquide les plus petits comme les plus grands. Et
ce, pendant que les Juifs émigrent tranquillement, qu’ils créent la
nouvelle patrie, la Compagnie est là, qui, en sa qualité de grande
personne juridique, dirige le départ, garde les biens abandonnés, se
porte caution du bon ordre de la liquidation par sa fortune visible,
palpable, et répond d’une façon durable pour les émigrés.
LES GARANTIES DE LA COMPAGNIE
Sous quelle forme la Compagnie garantira-t-elle qu’il ne se produira,
dans les pays abandonnés, ni appauvrissements, ni crises économiques?
Il a déjà été dit que d’honnêtes antisémites devront être associés à
l’œuvre pour y exercer en quelque sorte un contrôle populaire, tout en
conservant leur entière liberté, précieuse pour nous.
Mais, de son côté, l’État a aussi des intérêts fiscaux qui peuvent être
lésés. Il perd une classe peu importante au point de vue civique, mais
très estimée comme contribuable. Il faut que, pour cela, une
compensation lui soit offerte. Nous la lui offrons indirectement--en
laissant dans le pays les maisons de commerce et les industries créées
par la sagacité et l’application propres à notre race, en facilitant aux
citoyens chrétiens l’occupation des positions par nous abandonnées, et
en rendant ainsi possible l’avènement au bien-être de masses
entières--ce qui est sans exemple par ce temps de paix.
La Révolution française avait montré en petit quelque chose de
semblable. Mais, pour cela, le sang avait dû couler à torrents sous la
guillotine, dans toutes les provinces du pays, et sur les champs de
bataille de l’Europe. Et, dans ce but, les droits hérités et acquis
avaient dû être brisés. Pourtant, par là, ne s’étaient enrichis que les
rusés acheteurs des biens nationaux. Dans sa sphère d’action, la _Jewish
Company_ procurera aux différents États des avantages directs. Partout
pourra être assurée aux gouvernements, aux conditions les plus
favorables, la vente des biens abandonnés par les Juifs. Les
gouvernements, à leur tour, pourraient employer en grandes masses ces
amiables expropriations à certaines améliorations sociales.
La _Jewish Company_ prêtera son concours aux gouvernements et aux
parlements qui voudront diriger la migration intérieure des citoyens
chrétiens, et elle paiera ainsi des taxes considérables.
Ainsi que cela a été dit, la Compagnie aura son siège social à Londres,
parce qu’elle doit être, par rapport au droit privé, sous la protection
d’une grande puissance actuellement non antisémite. Mais, si on l’appuie
officiellement et officieusement, la Compagnie fournira en tous pays une
vaste surface à l’impôt. Elle créera partout des succursales imposables.
En outre, elle offrira l’avantage d’une double inscription immobilière,
c’est-à-dire qu’elle paiera des droits doubles. Même là où elle ne
figure que comme agence immobilière, elle se donnera les apparences
passagères de l’acheteur. Et elle se trouvera un instant dans le Grand
Livre comme propriétaire, même si elle ne veut pas posséder.
Il est vrai maintenant que c’est là une pure affaire de calcul. Il
faudra examiner de proche en proche et décider jusqu’où la Compagnie
peut aller dans cette voie sans compromettre son existence. Elle
s’expliquera loyalement à ce sujet avec les ministres des Finances, qui,
voyant clairement sa bonne volonté, accorderont partout les facilités
nécessaires à la réalisation, dans des conditions favorables, de la
grande entreprise.
Une autre concession à obtenir directement est celle relative au
transport des marchandises et des personnes. Là où les chemins de fer
appartiennent à l’État, la chose ne souffrira aucun doute. Des chemins
de fer privés, la Compagnie obtiendra des faveurs comme tout grand
expéditeur. Elle devra naturellement faire voyager nos gens et
transporter leurs effets à aussi bon marché que possible, attendu que
chacun se rendra là-bas à ses propres frais. Pour les classes moyennes,
il y a le système Cook; pour les classes pauvres, existe le tarif
réduit. La Compagnie pourrait beaucoup gagner par la réduction obtenue
sur les voyageurs et sur les marchandises. Mais son principe doit être,
ici aussi, de ne retirer que les frais de son entretien.
L’industrie des transports est dans beaucoup d’endroits entre les mains
des Juifs. Les maisons d’expédition sont les premières dont la Compagnie
aura besoin et les premières qu’elle liquidera. Les propriétaires de ces
maisons entreront au service de la Compagnie ou s’établiront là-bas à
leur compte. Le lieu d’arrivée a besoin d’expéditeurs de réception. Or,
comme c’est là une excellente industrie, et que là-bas on peut et l’on
doit gagner aussitôt, les hommes entreprenants ne manqueront pas.
Il est inutile de nous étendre sur les détails purement commerciaux de
cette émigration en masse, lesquels veulent être rationnellement
appropriés au but qu’il s’agit d’atteindre. A la solution logique de
cette question doivent s’employer et s’emploieront beaucoup d’esprits
sagaces.
DE QUELQUES TRAVAUX DE LA COMPAGNIE
Plusieurs de ces travaux auront en quelque sorte un caractère
coopératif. Un seul exemple: successivement la Compagnie commencera à
produire au début, dans ses établissements, des articles industriels,
tout d’abord pour nos propres émigrants pauvres: vêtements, linges,
souliers, etc. Car, dans les lieux de départ européens, nos pauvres gens
seront habillés de neuf. On ne leur fera pas ainsi un cadeau, parce
qu’ils ne doivent pas être humiliés. On leur échangera seulement leurs
vieux effets contre des effets neufs. Si la Compagnie y perd quelque
chose, elle l’inscrira dans ses livres comme perte commerciale. Ceux qui
sont dénués de moyens seront, pour l’habillement, débiteurs de la
Compagnie, et la paieront là-bas par des heures de travail
supplémentaires, dont il leur sera fait remise pour leur bonne conduite.
Ici, les sociétés d’émigration existantes auront d’ailleurs l’occasion
d’intervenir secourablement. Tout ce qu’elles avaient l’habitude de
faire pour les Juifs émigrants, elles devront, à l’avenir, le faire pour
les colons de la _Jewish Company_. La forme de cette intervention sera
facile à trouver.
Déjà, dans le nouvel habillement des émigrants pauvres, il doit y avoir
quelque chose de symbolique: «Vous commencez à présent une nouvelle
existence!» La _Society of Jews_ prendra ses mesures pour que, longtemps
avant le départ et même en route, on entretienne un état d’âme sérieux
et grave par des prières, des conférences populaires, des leçons sur le
but de l’entreprise, des prescriptions hygiéniques pour les nouveaux
lieux d’habitation et des instructions relatives au travail futur. Car
la Terre Promise est la terre du travail. A leur arrivée, les émigrants
seront reçus solennellement par nos premières autorités, sans folle
joie, car la Terre Promise doit d’abord être conquise. Mais déjà, il
faut que ces pauvres gens voient qu’ils sont chez eux.
L’industrie du vêtement de la Compagnie ne produira pas au hasard. La
Compagnie devra apprendre en temps utile de la _Society of Jews_, qui en
sera informée par les groupes locaux, le nombre, le jour d’arrivée et
les besoins des émigrants. De la sorte il lui sera possible de procéder
avec prévoyance.
IMPULSION INDUSTRIELLE
La tâche de la _Jewish Company_ et celle de la _Society of Jews_ ne
peuvent, dans ce projet, être exposées tout à fait séparément. De fait,
ces deux grands organes devront incessamment agir de concert. La
Compagnie ne pourra se passer de l’autorité morale et de la protection
de la Société, de même que la Société ne pourra se dispenser du concours
matériel de la Compagnie. Dans la direction très méthodique du vêtement,
par exemple, se trouve déjà le faible commencement de l’expérience faite
en vue d’éviter les crises de la surproduction.
Et partout où la Compagnie se présentera comme industrielle, elle
procédera de la même façon.
Mais, en aucun cas, elle ne doit écraser de sa supériorité les
entreprises indépendantes. Nous ne sommes collectivistes que là où
l’exigent les énormes difficultés de la tâche. Pour le reste, nous
soignons et cultivons l’individu avec ses droits. La propriété privée
doit se développer chez nous, libre et respectée, comme la base
économique de l’indépendance. Aussi nous empressons-nous d’élever nos
premiers _unskilleds_ à la propriété privée.
Il faut que l’esprit d’entreprise soit secondé de toutes les manières.
L’établissement de nouvelles industries sera favorisé par une politique
douanière rationnelle, par l’obtention de matières premières à bon
marché et par un bureau de statistique industrielle publiant ses
travaux.
L’esprit d’entreprise peut être stimulé de saine façon. Les hardiesses
spéculatives sans méthode doivent être évitées. L’établissement de
nouvelles industries est rendu public en temps opportun, de sorte que
les entrepreneurs qui s’avisent, six mois plus tard, de se consacrer à
une industrie donnée, ne soient pas entraînés dans la crise, dans la
misère. Comme le but de tout nouvel établissement doit être porté à la
connaissance de la Société, la situation des affaires industrielles
peut, en tout temps, être exactement connue de chacun.
En outre, on procure aux entrepreneurs les bras ouvriers centralisés.
L’entrepreneur s’adresse au bureau central de placement, qui, pour ses
bons offices, ne percevra qu’un droit nécessaire à son propre entretien.
L’entrepreneur télégraphie: «J’ai besoin demain, pour trois jours, trois
semaines, ou trois mois, de cinq cents _unskilleds_». Et demain arrivent
à son exploitation agricole ou industrielle les 500 ouvriers demandés,
que le bureau central de placement réunit en les faisant venir de
partout où ils sont disponibles. Le primitif et lourd système de la
_Sachsengaengerei_[5] se transforme ici en une institution judicieuse,
militairement organisée. Il va sans dire qu’on ne fournit pas des
esclaves de travail, mais seulement des ouvriers travaillant sept heures
par jour, qui conservent leur organisation spéciale, et pour qui, même
lorsqu’ils changent de localité, le temps de service continue, avec ses
grades, avancement, et droit à la retraite. L’entrepreneur particulier a
aussi la faculté de se procurer ailleurs ses bras ouvriers, s’il le
veut. Mais il le pourra difficilement. La Société saura empêcher que
l’on attire dans le pays des esclaves de travail non Juifs par un
certain boycottage des industriels récalcitrants, par des difficultés
apportées à la circulation et autres de même nature. Il faudra donc
prendre des ouvriers de sept heures. Et c’est ainsi que nous nous
approchons presque sans effort de la journée normale de sept heures de
travail.
[5] Mot intraduisible qui signifie à peu près: les «allées et venues
des Saxons», et qui se dit par allusion au déplacement des ouvriers
agricoles saxons et elbiens qui vont annuellement faire les moissons
dans l’Allemagne du Sud.
LES ARTISANS
Inutile d’ajouter que ce qui est vrai des _unskilleds_ l’est aussi et à
plus forte raison des artisans. Les ouvriers des fabriques peuvent, eux
aussi, être compris dans la même catégorie. Le bureau central de
placement les procure également.
En ce qui concerne les artisans établis, les petits maîtres--que nous
cultiverons soigneusement en vue des futurs progrès de la technique, à
qui nous inculquerons des connaissances technologiques même lorsqu’ils
ne seront plus des jeunes gens, et à l’usage desquels des fils
électriques conduiront la force hydraulique et la lumière--ces ouvriers
indépendants devront également être cherchés et trouvés par le bureau
central de placement de la Société. Ici, le groupe local s’adresse au
bureau central: «Nous avons besoin de tant et tant de menuisiers, de
serruriers, de verriers, etc.» Le bureau publie cette indication. Les
hommes s’annoncent. Ils partent avec leurs familles pour la localité où
l’on a besoin d’eux et y restent à demeure, nullement écrasés par une
concurrence mal ordonnée. La patrie durable et bonne est née pour eux.
L’OPÉRATION FINANCIÈRE
On a supposé, comme capital social de la _Jewish Company_, une somme
fantastique. Le chiffre véritablement nécessaire devra être fixé par des
spécialistes financiers. Il sera, en tous les cas, énorme. Comment cette
somme peut-elle être réunie? Elle peut l’être par trois moyens
différents, que la Société aura à examiner. La Société, cette grande
personne morale, le _Gestor_ des Juifs, se compose de nos hommes les
plus purs, les meilleurs, qui ne peuvent ni ne doivent tirer aucun
profit matériel de l’affaire. Bien qu’au commencement la Société ne
dispose que d’une autorité morale, celle-ci suffira cependant pour
accréditer la _Jewish Company_ auprès du peuple juif. La _Jewish
Company_ n’aura vraiment des chances de réussite commerciale que
lorsqu’elle aura reçu en quelque sorte l’estampille de la Société. Pour
former la _Jewish Company_, il ne suffira donc pas qu’un groupe
quelconque de financiers se réunissent. La Société examinera, choisira,
décidera, et, avant de donner son approbation à la fondation, elle
s’entourera de toutes les garanties nécessaires à la réalisation
consciencieuse du projet. Il ne saurait être fait des expériences avec
des forces insuffisantes, car cette entreprise doit réussir du premier
coup. L’insuccès de la chose compromettrait l’idée pour des années et
peut-être la rendrait pour toujours impossible.
Les trois moyens par lesquels on peut réunir le capital social sont: 1º
la haute banque; 2º la banque intermédiaire; 3º une souscription
nationale.
La fondation par la haute banque serait la plus facile, la plus rapide
et la plus sûre. L’argent nécessaire peut être trouvé dans le plus bref
délai, au sein des grands groupes financiers existants, par simple
délibération. Cela aurait le grand avantage que le milliard--pour nous
en tenir à ce chiffre supposé--n’aurait pas besoin d’être versé
immédiatement en totalité. Il aurait en outre cet autre avantage que le
crédit de ces très importants groupes financiers serait acquis à
l’entreprise.
Dans la puissance financière juive sommeillent encore beaucoup de forces
politiques inutilisées. Cette puissance financière est représentée par
les ennemis du judaïsme, comme étant aussi active qu’elle pourrait être,
ce qu’elle n’est pas en réalité. Les Juifs pauvres n’éprouvent que la
haine que provoque cette puissance financière, mais le profit,
l’allègement de leurs maux qui pourrait en résulter, les Juifs pauvres
ne l’ont pas. Le crédit des grands Juifs de la finance devrait être mis
au service de l’idée nationale. Mais si ces messieurs, naturellement
très satisfaits de leur situation, n’éprouvent pas le besoin de faire
quelque chose pour leurs frères de race, que l’on rend, à tort,
responsables des grandes fortunes de quelques-uns, alors la réalisation
de ce projet offrira l’occasion d’effectuer une séparation marquée entre
eux et le reste du judaïsme.
La haute banque ne sera d’ailleurs nullement invitée à fournir, par
bienfaisance, une somme aussi énorme. Ce serait une folle prétention.
Les fondateurs et actionnaires de la _Jewish Company_ doivent bien
plutôt faire une bonne affaire, et ils pourront d’avance juger des
chances en perspective. Car la _Society of Jews_ sera en possession des
documents propres à leur permettre de se rendre un compte exact de
l’avenir réservé à la Compagnie. La _Society of Jews_ aura étudié avec
soin l’étendue du nouveau mouvement juif et sera à même de faire
connaître d’une façon absolument sûre aux fondateurs de la Compagnie
quelle sera la participation sur laquelle celle-ci pourra compter. Par
l’établissement de la nouvelle statistique universelle des Juifs, la
Société accomplira pour la Compagnie des travaux analogues à ceux que
les «Sociétés d’études» ont l’habitude d’exécuter en France, avant que
l’on passe à l’opération financière d’une grande entreprise.
Néanmoins, la chose n’aura peut-être pas le précieux suffrage des
magnats de la finance juive. Ceux-ci essaieront peut-être même, par
leurs valets et leurs agents secrets, d’engager la lutte contre notre
mouvement. Une pareille lutte, nous la soutiendrions, comme toutes
celles qui pourraient nous être imposées, avec une âpreté exempte de
tout ménagement.
Les magnats de la finance se contenteront peut-être aussi d’expédier
l’affaire par un sourire d’excuse.
Elle est réglée par cela?
Non pas!
Alors on a recours, pour réunir le capital social, au second moyen,
c’est-à-dire aux Juifs de fortune intermédiaire. La banque juive
intermédiaire devrait être rassemblée, au nom de l’idée nationale,
contre la haute banque, en une seconde et formidable puissance
financière. Ce qui aurait l’inconvénient de ne constituer, tout d’abord,
qu’une affaire financière, attendu que le milliard devrait être versé
intégralement--autrement on ne doit pas commencer--et, comme cet argent
n’aurait d’utilisation que lentement, il se produirait, pendant les
premières années, toutes sortes d’affaires de banque et de crédit. Et il
ne serait pas impossible que le but primitif tombât ainsi peu à peu dans
l’oubli. Les Juifs de fortune intermédiaire auraient de la sorte trouvé
une nouvelle grande affaire, et la migration juive s’enliserait.
L’idée de cette réunion de capitaux n’est nullement fantastique. A
différentes reprises, on a essayé de réunir l’argent catholique contre
la haute banque juive. Qu’on puisse aussi la combattre avec de l’argent
juif, c’est ce à quoi l’on n’a pas pensé jusqu’à présent.
Mais que de crises tout cela aurait pour conséquence! Que de préjudices
éprouveraient les pays où se produiraient de pareilles luttes
financières! Et combien de progrès y ferait l’antisémitisme!
Cette façon de procéder ne m’est donc pas sympathique. Et, si j’en fais
mention, c’est simplement parce qu’elle est dans le développement
logique de l’idée.
J’ignore d’ailleurs si les banques intermédiaires saisiront la balle au
bond.
En tous les cas, l’affaire n’est pas terminée non plus par le refus des
riches intermédiaires. C’est, au contraire, alors qu’elle s’affirme avec
force.
Car la _Society of Jews_, qui n’est pas composée de gens d’affaires,
peut en ce cas essayer la fondation de la Compagnie en faisant appel aux
éléments nationaux.
Le capital social de la Compagnie peut être trouvé, sans le concours de
la haute banque ou du syndicat de la banque intermédiaire, par une
souscription immédiate. Non seulement les pauvres petits Juifs, mais
encore les chrétiens qui veulent se débarrasser des Juifs, souscriront à
cet emprunt, divisé en très petites parts. Ce serait une forme
caractéristique et nouvelle du plébiscite, par laquelle quiconque veut
se prononcer pour cette solution de la question juive, pourrait exprimer
son opinion par une souscription conditionnelle. Dans la condition se
trouve la bonne sûreté. Le versement intégral serait à effectuer si
toute la somme est souscrite; dans le cas contraire, le premier acompte
serait rendu.
Mais, si la somme nécessaire est couverte dans le monde entier par
l’imposition nationale, alors chacune des petites sommes est garantie
par les innombrables autres petites sommes.
A cet effet l’appui formel et décisif des gouvernements intéressés
serait naturellement nécessaire.
LES GROUPES LOCAUX
Transplantation.
Je me suis borné jusqu’ici à faire voir comment l’émigration peut
s’effectuer sans secousse économique. Cependant une pareille émigration
ne va pas sans beaucoup de fortes et profondes émotions. Il y a de
vieilles habitudes, des souvenirs qui nous attachent aux lieux, car nous
sommes des hommes. Nous avons des berceaux, nous avons des tombes, et
l’on sait ce que sont les tombes au cœur juif. Les berceaux, nous les
emportons avec nous--en eux sommeille, rose et souriant, notre avenir.
Nos chères tombes, il nous faut les abandonner; je crois que c’est
d’elles que--peuple avide--nous nous séparerons le plus difficilement.
Mais il le faut.
Déjà nous éloignent de nos lieux d’habitation et de nos tombes la
nécessité économique, la haine et la pression politique. Déjà,
présentement, les Juifs passent à chaque instant d’un pays dans l’autre.
Il se produit même un fort mouvement d’émigration par delà l’Océan,
jusqu’aux États-Unis--où, non plus, l’on ne nous aime pas. Où nous
aimera-t-on, aussi longtemps que nous n’aurons pas de patrie qui nous
soit propre?
Mais nous voulons donner aux Juifs une patrie. Non pas en les arrachant
violemment de leur sol. Non, mais en les enlevant prudemment avec toutes
leurs racines et en les transplantant dans un sol meilleur. Car, si nous
voulons, dans la vie politique et économique, créer des conditions
nouvelles, nous entendons, par contre, dans la vie du sentiment,
conserver religieusement tout un passé auquel nous sommes si
profondément attachés. Je ne veux donner à ce sujet que peu
d’indications. Car, ici, le projet court le plus grand danger d’être
considéré comme un rêve mystique.
Et cependant cela aussi est possible et vrai. Seulement, dans la
réalité, cela apparaît comme quelque chose d’un peu confus et vague, que
l’on peut cependant, par l’organisation, rendre rationnel.
LA MIGRATION PAR GROUPES
Nos gens doivent émigrer par groupes, par groupes de familles et d’amis.
Personne n’est obligé de se joindre au groupe de son lieu d’habitation.
Chacun peut, après avoir liquidé ses affaires, partir et voyager comme
il l’entend. Chacun voyageant à ses propres frais, peut choisir, en
chemin de fer et en bateau, la classe qui lui convient. Nos trains de
chemins de fer et nos bateaux n’auront d’ailleurs peut-être qu’une
classe. Car, au cours d’un si long voyage, la différence de possession
constitue pour les pauvres quelque chose de pénible à supporter. Et,
bien que nous ne conduisions pas nos gens à un amusement, nous ne
voulons pas, cependant, gâter leur bonne humeur.
Personne ne voyagera dans la misère. Par contre, l’agrément et
l’élégance ne perdent point leurs droits. On s’entendra déjà longtemps à
l’avance, car il se passera sans doute encore des années, même dans le
cas le plus favorable, avant que le mouvement gagne les différentes
classes possédantes. Les personnes aisées se réuniront en sociétés de
voyage. On emmènera avec soi toutes ses relations personnelles. Nous
savons que, les plus riches exceptés, les juifs n’ont presque pas de
relations avec les chrétiens. Dans certains pays, la situation est telle
que le Juif qui n’entretient pas quelques couples de parasites, mangeant
à sa table et lui empruntant à fonds perdus,--et qu’il considère
d’ailleurs comme des valets--ne connaît point de chrétien.
Dans les classes moyennes, on se préparera longuement et soigneusement
au voyage. Chaque localité formera un groupe. Dans les grandes villes,
plusieurs groupes se constitueront d’après les quartiers et
entretiendront les uns avec les autres des relations par l’intermédiaire
de représentants élus. Cette division par quartiers n’a rien
d’obligatoire. Elle n’est imaginée, à vrai dire, que comme une facilité
en vue des moins fortunés, et aussi pour empêcher que, pendant le
voyage, aucun malaise, aucune nostalgie ne se produisent. Chacun sera
libre de voyager seul, ou de se joindre au groupe qui lui plaira. Les
conditions--divisées par classes--sont égales pour tous. Si une société
se réunit suffisamment nombreuse, elle obtient de la Compagnie, d’abord
tout un train, puis tout un bateau. Le service des logements de la
Compagnie aura procuré un abri convenable aux plus pauvres. A l’époque
ultérieure où émigreront les classes aisées, le besoin reconnu, parce
que facile à prévoir, aura déjà donné lieu à la construction d’hôtels de
la part d’entrepreneurs particuliers. Et puis, les émigrants fortunés
auront sans doute déjà bâti leurs habitations, de sorte qu’en quittant
leur vieille maison, ils n’auront qu’à s’installer dans la nouvelle.
Nous n’avons pas besoin de rappeler leur devoir à nos classes cultivées.
Quiconque s’associe à la pensée nationale saura de quelle façon il devra
agir sur les gens qui l’environnent, en vue de sa propagation et de sa
mise en action. Nous faisons principalement appel au concours de nos
pasteurs.
NOS PASTEURS
Chaque groupe a son rabbin, qui marche à la tête de sa communauté. Tous
s’assemblent naturellement. Le groupe local se forme autour du rabbin.
Autant de rabbins, autant de groupes. Les rabbins seront ainsi les
premiers à nous comprendre, à s’enthousiasmer pour la cause, et à
communiquer leur enthousiasme aux autres du haut de la chaire. Point
n’est besoin, à cet effet, de convoquer des assemblées bavardes. On
intercalera ce que l’on aura à dire dans le service divin. Et il faut
qu’il en soit ainsi. Nous ne reconnaissons notre nationalité qu’à la foi
de nos pères, car nous nous sommes depuis longtemps assimilé de façon
indélébile les langues de différentes nations.
Les rabbins recevront régulièrement les communications de la Société et
de la Compagnie et les porteront à la connaissance de leurs communautés
en les expliquant. Israël priera pour nous et pour lui-même.
LES HOMMES DE CONFIANCE DES GROUPES LOCAUX
Les groupes locaux constitueront de petites commissions d’hommes de
confiance, sous la présidence du rabbin. Dans ces commissions seront
discutées et résolues toutes les questions d’ordre pratique.
Les établissements de bienfaisance seront transférés librement par les
groupes locaux. Les fondations continueront, là-bas, à demeurer au
milieu des anciens groupes. Cependant, d’après mon avis, les édifices ne
devront pas être vendus mais consacrés aux indigents chrétiens des
villes abandonnées. Dans le partage des terres, là-bas, on en tiendra
compte aux groupes en leur accordant gratuitement des terrains à bâtir,
et toutes les facilités de construction. A propos du transfert des
établissements de bienfaisance, l’occasion s’offre de nouveau comme elle
s’est offerte dans maints autres endroits de ce projet de faire une
expérience en vue du bien général de l’humanité. Notre actuelle
bienfaisance privée, mal ordonnée, accomplit fort peu de bien par
rapport aux dépenses faites. Les établissements de bienfaisance peuvent
et doivent être systématisés de façon à se compléter réciproquement.
Dans une société nouvelle, ces institutions peuvent être organisées
conformément aux exigences de la conscience moderne, avec l’utilisation
de toutes les expériences sociologiques faites jusqu’à ce jour. La chose
est pour nous très importante, parce que nous avons beaucoup de
mendiants. Étant donné la pression intérieure, qui les décourage, et la
bienfaisance attendrie de nos riches, qui les gâte, les natures faibles
parmi nous se laissent facilement aller à la mendicité.
Appuyée par les groupes locaux, la Société consacrera, sous ce rapport,
à l’éducation populaire, la plus grande attention. Et par là sera ouvert
un champ fertile à beaucoup de forces qui, maintenant, s’étiolent
inutilisées. Quiconque est animé de bonne volonté doit être
convenablement employé. Celui qui, comme homme libre, ne veut rien
faire, sera mis à la maison de travail.
Par contre, nous ne reléguerons pas les vieux à l’hospice des
incurables. L’hospice des incurables est un des bienfaits les plus
cruels qu’ait inventés notre sotte bonté d’âme. A l’hospice, le
vieillard meurt de honte et de mortification. A vrai dire, il est déjà
enterré. Mais nous voulons garder jusqu’à la fin la consolante illusion
de leur utilité même à ceux qui se trouvent placés aux derniers échelons
de l’intelligence. A ceux qui sont inaptes aux gros travaux, il sera
assigné des besognes faciles. Il nous faut compter avec les pauvres
atrophiés d’une génération en décrépitude. Mais les générations qui
suivront devront être élevées autrement, dans la liberté, par la
liberté.
Nous chercherons pour tous les âges, pour tous les degrés de la vie, le
bonheur dans le travail. C’est ainsi que notre peuple retrouvera sa
vigueur dans le pays de la journée de sept heures.
LES PLANS DES VILLES
Les groupes locaux enverront leurs représentants pour faire le choix des
lieux. Dans le partage des terres, on fera le nécessaire afin qu’une
transplantation douce et la conservation de tout ce qui veut être
conservé puissent s’effectuer.
Dans le local des groupes, se trouveront exposés les plans des villes.
Nos gens sauront d’avance où ils vont, dans quelles villes, dans quelles
maisons ils habiteront. Il a déjà été parlé des plans de construction,
ainsi que des figures facilement intelligibles qui devront être
distribuées aux groupes.
A l’inverse de l’administration, qui est fortement centralisée, le
principe des groupes locaux est l’absolue autonomie. Ce n’est que de
cette façon que la transplantation peut s’effectuer sans douleur.
Je ne me présente pas la chose plus facile qu’elle ne l’est; il ne faut
pas non plus se la représenter plus difficile.
L’ÉMIGRATION DES CLASSES MOYENNES
La bourgeoisie sera involontairement entraînée dans le nouveau pays par
le mouvement. Les uns auront là-bas leurs fils comme fonctionnaires de
la Société ou employés de la Compagnie. Les jurisconsultes, les
médecins, les ingénieurs de toutes branches, les jeunes marchands, tous
les Juifs, chercheurs de chemins, qui, maintenant, fuyant les
tribulations qui sont leur lot dans leurs patries, s’en iront gagner
leur vie sur d’autres continents et se réuniront sur ce sol plein
d’espérances. D’autres auront marié leurs filles à des hommes désireux
d’améliorer leur situation, d’arriver. Alors, nos jeunes gens feront
venir, qui sa fiancée, qui ses parents, ses frères et sœurs. Dans les
pays neufs, on se marie de bonne heure. Ce qui ne peut que favoriser la
moralité. Nous obtiendrons ainsi de vigoureux rejetons, et non ces
faibles enfants de pères mariés sur le tard, qui ont d’abord usé leur
énergie dans la lutte pour la vie.
Dans la bourgeoisie, chacun de nos émigrants en attirera d’autres après
lui.
Aux plus vaillants appartiendra naturellement ce qu’il y aura de
meilleur dans le nouveau monde. Il semble, il est vrai, que ce soit ici
la grande difficulté du projet.
Même si nous réussissons à mettre sérieusement la question juive à
l’ordre du jour de la discussion universelle; même si de cette
discussion il résulte d’une façon précise que l’État Juif est un besoin
du monde; même si nous arrivons, par l’appui des puissances, à obtenir
un territoire; comment parviendrons-nous, sans contrainte, à emmener les
masses juives de leurs lieux d’habitation actuels dans le nouveau pays?
Car l’émigration est bien toujours considérée comme volontaire.
LE PHÉNOMÈNE DE LA FOULE
Il sera à peine utile de faire de grands efforts pour activer le
mouvement. Les antisémites s’en chargent. Ils n’ont besoin que de
continuer à agir comme ils l’ont fait jusqu’à présent; le goût de
l’émigration chez les Juifs naîtra là où il n’existe pas encore et se
fortifiera là où il existe déjà. Si à présent les Juifs restent dans les
pays antisémites, c’est pour cette raison que, même ceux d’entre eux qui
n’ont que d’imparfaites connaissances historiques, savent que, par nos
nombreux changements de lieux, à travers les siècles, nous ne sommes
jamais parvenus, à la longue, à améliorer notre situation. S’il y avait
aujourd’hui un pays où les Juifs fussent les bienvenus--même si ce pays
ne leur offrait que des avantages de beaucoup inférieurs à ceux que leur
offre l’État juif--il s’y produirait immédiatement une immigration
juive. Les plus pauvres, ceux qui n’ont rien à perdre, s’y
précipiteraient. Mais je prétends, et chacun n’aura qu’à s’interroger
pour savoir si je dis vrai, qu’à cause de l’oppression dont nous sommes
l’objet, le goût de l’émigration existe chez nous, même dans les classes
aisées. Déjà les plus pauvres suffiraient à la fondation d’un État. Ils
sont même le meilleur «matériel humain» pour l’occupation d’un pays, et
cela parce que, pour les grandes entreprises, il faut toujours avoir en
soi un petit peu de désespoir.
Mais, en même temps que, par leur apparition, par leur travail, nos
_desperados_ augmenteront la valeur du pays, ils feront naître aussi,
pour ceux qui possèdent, la tentation de les suivre. Des couches de plus
en plus élevées auront intérêt à aller là-bas. La migration des
premiers, des plus pauvres, sera dirigée de concert par la Société et la
Compagnie, avec, vraisemblablement aussi, l’appui des associations
d’émigration et des associations sionistes déjà existantes.
Comment une foule peut-elle être dirigée, sans commandement, sur un
point déterminé?
Il y a certains bienfaiteurs juifs de grand style qui veulent alléger
les souffrances des Juifs par des expériences sionistes. Ces
bienfaiteurs ont déjà eu à s’occuper de la question, et ils ont cru la
résoudre en donnant aux émigrants de l’argent ou du travail. Le
bienfaiteur dirait donc: «Je paie les gens afin qu’ils y aillent.»
Cela est radicalement faux, et, avec tout l’argent du monde, impossible
à obtenir.
La Compagnie dira au contraire: «Nous ne les payons pas, nous les
laissons payer. Seulement, nous leur proposons quelque chose.»
Je vais vous rendre le fait sensible par un exemple plaisant. Un de ces
bienfaiteurs, que nous appellerons le baron, et moi, nous voudrions
avoir, par une chaude après-midi de dimanche, une foule dans la plaine
de Longchamp, près Paris. En promettant à chacun 10 francs, le baron
emmènera pour 200.000 francs vingt mille malheureux individus en
transpiration, qui le maudiront de leur imposer ce tourment.
Moi, par contre, avec ces 200.000 francs, j’institue un prix pour le
cheval le plus rapide. Après quoi, je tiendrai les gens éloignés de
Longchamp par des barrières. Qui veut entrer doit payer: 1 franc, 5
francs, 20 francs.
Le résultat sera que j’y conduirai un demi-million de personnes. Le
Président de la République s’y rendra en attelage à la daumont, la foule
éprouvera du plaisir et se divertira par elle-même. Ce sera là pour la
plupart, malgré le soleil ardent et la poussière, un agréable exercice
en plein air. Et moi, pour ces 200.000 francs, j’aurai fait, tant comme
prix d’entrée que comme droit de jeu, un million de recettes. J’aurai,
quand je voudrai, les mêmes gens à Longchamp et le baron ne les aura
pour rien au monde.
Je veux, d’ailleurs, montrer aussitôt d’une façon plus sérieuse le
phénomène de la foule dans la question du gagne-pain. Que l’on essaie
une fois de faire crier dans les rues d’une ville: «Celui qui restera
toute la journée debout dans une halle de fer isolée, en hiver, par un
froid horrible, en été, par une chaleur étouffante, et qui adressera la
parole à tous les passants en leur offrant de la triperie, des poissons
ou des fruits, recevra 2 florins ou 4 francs, ou plus encore.» Combien
de gens peut-on bien y recevoir? Et si la faim les y pousse, combien de
jours résisteront-ils? Et s’ils résistent, quel sera le zèle avec lequel
ils essaieront de décider les passants à acheter des fruits, des
poissons et de la triperie?
Nous nous y prenons autrement. Sur les points où se dessine un grand
mouvement--et ces points, nous pouvons les trouver d’autant plus
facilement que c’est nous-mêmes qui dirigeons le mouvement où nous
voulons--sur ces points nous érigeons de grandes halles, que nous
appelons marchés. Nous pourrions construire nos halles plus mal encore
et moins hygiéniquement que celles dont je viens de parler. Et cependant
les gens y afflueraient. Mais nous les construirons plus belles et
meilleures, avec toute notre sollicitude. Et ces gens, à qui nous
n’avons rien promis, parce que, à moins d’être des trompeurs, nous ne
pouvons rien promettre, ces braves gens, qui aiment le commerce,
effectueront en plaisantant une vente très animée.
Ils feront incessamment valoir leurs marchandises avec intelligence, et,
bien que constamment sur pied, ils sentiront à peine la fatigue. Non
seulement ils y accourront journellement, de façon à être des premiers,
mais ils formeront encore entre eux des associations, des unions et
nombre d’autres choses analogues pour pouvoir seulement continuer, sans
être troublés, ce genre de métier. Et si, d’aventure, il résulte le
samedi que, malgré leur peine, ils n’ont gagné que 1 florin 50 ou 3
francs, ou moins encore, eh bien! ils attendront cependant avec espoir
le jour prochain, qui peut-être sera meilleur.
Nous leur avons donné l’espérance.
Veut-on savoir où nous prendrons les besoins qui nous sont
indispensables pour le développement des marchés? Faut-il vraiment
encore que cela soit dit?
J’ai fait voir précédemment que, grâce à l’assistance par le travail, le
gain se trouve multiplié quinze fois. Pour un million, quinze millions;
pour un milliard, quinze milliards.
Parfaitement; mais est-ce aussi exact en grand qu’en petit? Le produit
du capital n’a-t-il pas une progression décroissante? Oui, celui du
capital dormant, lâchement enfoui, non celui du capital en travail. Le
capital en travail a même, en hauteur, une redoutable force de
production. Et c’est là que gît la question sociale.
Ce que je dis est-il exact?
J’en appelle aux Juifs les plus riches. Pourquoi exploitent-ils tant
d’industries? Pourquoi envoient-ils, pour un maigre salaire, au milieu
d’effroyables dangers, des gens sous la terre dans le but d’en extraire
du charbon? Je m’imagine que cela n’est pas agréable, pas même pour les
propriétaires des mines. Je ne crois pas à la dureté de cœur des
capitalistes et je ne fais pas semblant d’y croire. Je ne veux pas
exciter, mais concilier.
Ai-je besoin d’expliquer le phénomène à la foule, et comment on
l’attire, sur les points que l’on veut, vers de pieux pèlerinages?
Je ne voudrais blesser les sentiments religieux de personne par des
paroles qui pourraient être faussement interprétées. Je me borne à
indiquer ce qu’est, dans le monde mahométan, le pèlerinage de la Mecque,
ce que sont, dans le monde catholique, Lourdes et d’innombrables autres
points, d’où des hommes, grâce à leur foi, reviennent consolés, ainsi
que d’avoir contemplé la sainte tunique de Trêves. Et nous donnerons,
nous aussi, des objectifs au profond besoin religieux de notre peuple.
Nos prêtres seront certes les premiers à nous comprendre et à marcher
avec nous.
Nous laisserons, là-bas, chacun faire son salut à sa façon, aussi et
avant tout nos chers libres esprits--notre immortelle légion, qui ne
cesse de conquérir de nouveaux domaines à l’humanité.
Il ne doit être imposé à personne d’autre contrainte que celle
indispensable à la conservation de l’État et au maintien de l’ordre. Et
ce minimum nécessaire ne sera point déterminé alternativement par le bon
plaisir d’une ou de plusieurs personnes, mais il sera basé sur des lois
d’airain. Veut-on, maintenant, justement conclure des exemples choisis
par moi que la foule ne peut être attirée que passagèrement vers ses
objectifs de foi, de profession ou de plaisir? Eh bien, la réfutation de
cette objection est simple. Un pareil objectif ne peut qu’attirer les
masses. Tous ces points d’attraction à la fois sont propres à les fixer
et à les satisfaire de façon durable. Car ces points d’attraction réunis
forment une grande unité longtemps cherchée, après laquelle notre peuple
n’a jamais cessé de soupirer, pour laquelle il s’est conservé et a été
conservé par l’oppression: la patrie libre! Lorsque le mouvement se
produira, nous attirerons les uns et nous nous ferons suivre par les
autres, les troisièmes seront entraînés avec violence dans notre course
et les quatrièmes seront poussés derrière nous.
Ces derniers, les ultimes traînards, seront dans la posture la plus
fâcheuse, ici comme là-bas.
Mais les premiers, ceux qui s’en iront pleins d’enthousiasme et de
vaillance, auront les meilleures places.
NOTRE «MATÉRIEL HUMAIN»
Sur aucun peuple n’a été répandu autant d’erreurs que sur les Juifs. Et
nous avons été à tel point déprimés et découragés par nos souffrances
historiques, que nous répétons nous-même ces erreurs, auxquelles, à
l’exemple des autres, nous croyons. Une de ces fausses allégations est
celle suivant laquelle les Juifs auraient un goût immodéré pour le
commerce. Eh bien, on sait que partout où nous pouvons suivre le
mouvement ascensionnel des classes, nous nous éloignons précipitamment
du commerce. C’est de là que provient ce qu’on est convenu d’appeler la
«judaïsation» des professions libérales. Mais même dans les couches
pauvres, notre goût pour le commerce n’est pas aussi prononcé qu’on se
l’imagine. Dans les pays de l’Europe orientale, il y a de grandes masses
de Juifs qui ne sont point commerçants et qui ne reculent pas devant les
travaux pénibles. La _Society of Jews_ sera à même de préparer une
statistique scientifique exacte de nos forces humaines. Les nouvelles
tâches et les perspectives qui attendent nos gens dans le nouveau pays
satisferont tous ceux qui s’adonnent présentement aux travaux manuels et
feront des ouvriers de beaucoup d’actuels petits commerçants.
Un colporteur qui s’en va à travers la campagne avec son paquet sur le
dos ne s’estime pas aussi heureux que le croient ses persécuteurs. Par
la journée de sept heures, tous ces gens peuvent être transformés en
ouvriers. Ce sont de si braves gens, méconnus, et qui, maintenant,
souffrent peut-être le plus. D’ailleurs la _Society of Jews_ s’occupera,
dès le commencement, de leur éducation comme ouvriers. Le goût du gain
devra être sagement stimulé. Le Juif est économe, ingénieux et animé de
l’esprit de famille le plus fort. De pareils hommes sont propres à
toutes les industries. Et il suffira de rendre le petit commerce
improductif pour en éloigner même les actuels colporteurs. On
atteindrait ce but en favorisant, par exemple, la création de grands
magasins, dans lesquels on trouverait tout. Les grands magasins
étouffent déjà présentement le petit commerce dans les grandes villes.
Dans un pays neuf, ils en empêcheraient même la naissance. Leur
établissement aurait en même temps l’avantage de rendre le pays aussitôt
habitable pour des gens ayant des besoins supérieurs.
PETITES HABITUDES
Est-il compatible avec le sérieux de cet écrit, que je parle, ne fût-ce
qu’en passant, des petites habitudes et commodités de la vie
quotidienne? Je crois que oui. Cela est très important. Car ces petites
habitudes sont comme mille fils dont chacun, pris isolément, est mince
et faible; réunis, ils forment une corde incassable.
C’est là un point au sujet duquel il importe aussi de se débarrasser des
idées étroites. Quiconque a vu quelque chose du monde sait que, surtout,
les petites habitudes de tous les jours peuvent maintenant être
transplantées avec facilité. Oui, les acquisitions techniques de notre
temps, que ce projet voudrait utiliser en vue des besoins humains, ont
été, jusqu’à ce jour, principalement mises au service des petites
habitudes. Il y a des hôtels anglais en Égypte et au sommet des
montagnes de la Suisse, des cafés viennois dans l’Afrique du Sud, des
théâtres français en Russie, des opéras allemands en Amérique, et la
meilleure bière bavaroise à Paris. Si nous émigrons encore une fois de
Mizraïm, nous n’oublierons certes pas les marmites.
Dans chaque groupe local, chacun retrouvera ses petites habitudes,
seulement dans des conditions meilleures, plus belles, plus agréables.
CHAPITRE III
LA «SOCIETY OF JEWS» ET L’ÉTAT JUIF
«NEGOTIORUM GESTIO»
Cet écrit n’est pas destiné aux jurisconsultes de profession. C’est
pourquoi je ne puis qu’indiquer, comme je l’ai fait pour tant d’autres
choses, ma théorie de la base légale de l’État.
Cependant, je dois ajouter quelque importance à ma nouvelle théorie, qui
se peut sans doute soutenir même dans une discussion savante sur le
droit.
La conception déjà vieille de Rousseau donnait comme base à l’État un
contrat social. Rousseau dit: «Les clauses de ce contrat sont tellement
déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les
rendrait vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu’elles n’aient
peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout
tacitement admises et reconnues...»
La réfutation logique et historique de la théorie de Rousseau n’était
pas difficile et continue à ne pas l’être, quelle qu’ait été d’ailleurs
son action terrible et féconde. Pour les États constitutionnels
modernes, la question de savoir si, avant la constitution, a déjà existé
un contrat social avec des clauses «non formellement énoncées, mais
immuables», est sans intérêt pratique. En tous les cas, la relation
légale entre le gouvernement et les citoyens est réglée maintenant.
Mais avant l’établissement d’une constitution et à l’origine d’un nouvel
État, ces principes ont aussi une importance pratique. Que de nouveaux
États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions ignorer. Des
colonies se détachent de la mère patrie, des vassaux s’arrachent à leur
suzerain, des territoires nouvellement ouverts se constituent aussitôt
en États libres. L’État juif est conçu à la vérité comme une formation
nouvelle toute particulière sur un territoire encore indéterminé; mais
ce ne sont pas les étendues territoriales qui constituent l’État. Ce
sont les hommes réunis par une souveraineté.
Le peuple est la base personnelle de l’État; le pays, la base
matérielle. Et de ces deux bases, la base personnelle est la plus
importante. Il y a, par exemple, une souveraineté sans base matérielle,
et elle est la plus respectée: c’est la souveraineté du pape. Dans la
science politique domine actuellement la théorie de la nécessité de
raison. Cette théorie suffit à justifier la fondation de l’État et ne
peut pas être réfutée historiquement comme la théorie du contrat. En
tant qu’il s’agit de la fondation de l’État juif, je me trouve sur le
terrain de la théorie, de la nécessité de raison. Mais celle-ci évite la
base légale de l’État. La théorie de la fondation divine et celle de la
puissance supérieure, ainsi que la théorie patriarcale, patrimoniale et
contractuelle ne répondent point à l’idée moderne. La base légale de
l’État est tantôt trop cherchée dans l’homme (théorie patriarcale,
patrimoniale et contractuelle), tantôt purement au-dessus de l’homme
(fondation divine), tantôt au-dessous de l’homme (théorie patrimoniale
matérielle). La nécessité de raison laisse commodément ou prudemment la
question sans réponse. Cependant, une question dont se sont si
profondément occupés les philosophes de tous les temps, ne peut être
tout à fait oiseuse. En réalité, il y a dans l’État un mélange d’humain
et de surhumain. En vue de la situation, parfois difficile, où se
trouvent les gouvernés par rapport aux gouvernants, une base légale est
indispensable. Je crois qu’elle peut être trouvée dans la _negotiorum
gestio_, par laquelle il faut se représenter l’ensemble des citoyens
comme le _dominus negotiorum_, et le gouvernement comme le _gestor_.
L’admirable sentiment du droit qu’avaient les Romains a créé dans la
_negotiorum gestio_ un noble chef-d’œuvre. Si le bien d’une personne
empêchée est en danger, chacun a le droit d’intervenir pour le sauver.
C’est le _gestor_, celui qui prend en main les affaires d’autrui. Il n’a
pas mandat à cet effet, tout au moins il n’a pas mandat humain. Son
mandat lui a été donné par une nécessité supérieure. Cette nécessité
supérieure peut, pour l’État, être formulée de diverses façons, et elle
est aussi formulée différemment aux divers degrés de civilisation,
suivant l’entendement général de chacun. La _gestio_ est dirigée en vue
du bien du _dominus_, c’est-à-dire le peuple, auquel appartient
naturellement aussi le _gestor_ lui-même.
Le _gestor_ administre un bien dont il est le copropriétaire. Dans les
conditions de copropriété, il puise sans doute la connaissance de la
situation critique qui exige l’intervention, le commandement, en temps
de guerre et en temps de paix. Mais il ne se donne nullement, en sa
qualité de copropriétaire même, un mandat valable. Tout au plus peut-il
supposer comme acquis l’assentiment des autres innombrables
copropriétaires.
L’État prend naissance dans la lutte d’un peuple pour l’existence. Au
cours de cette lutte, il est impossible d’aller tout d’abord d’une façon
cérémonieuse demander un mandat en bonne et due forme. Toute entreprise
pour la communauté échouerait d’avance, même si l’on voulait obtenir au
préalable un vote régulier. Les divisions intérieures rendraient le
peuple impuissant contre le péril extérieur. On ne peut pas mettre
toutes les têtes sous un même chapeau, comme on dit vulgairement. Voilà
pourquoi le _gestor_ met simplement son chapeau à lui, et va de l’avant.
Le _gestor_ de l’État est suffisamment légitimé lorsque la chose
publique est en danger et que le _dominus_ est empêché, par l’incapacité
de volonté ou pour une autre raison, de se tirer d’embarras.
Mais, par son intervention, le _gestor_ s’oblige à l’égard du _dominus_
comme par un traité. _Quasi ex contractu._ C’est la position légale
préexistante ou, de façon plus exacte: la position légale qui se forme
concomitamment dans l’État.
Le _gestor_ doit alors répondre de toute négligence, ainsi que de la
non-exécution coupable des affaires dont il s’est chargé et de
l’omission de ce qui s’y rattache de manière essentielle, etc. Je ne
poursuivrai pas plus loin le développement de la _negotiorum gestio_ en
l’appliquant à l’État. Cela nous écarterait trop du sujet proprement
dit. Je ne veux ajouter que ceci: Par l’approbation, la gestion des
affaires pour le maître devient aussi efficace que si elle avait eu lieu
tout d’abord en conformité de son ordre.
Et que signifie tout ceci dans notre cas?
Le peuple juif est actuellement empêché, par l’éparpillement, de
s’occuper lui-même de ses affaires politiques. En outre, il se trouve
sur différents points dans une situation plus ou moins difficile. Il a
besoin avant tout d’un _gestor_.
Ce _gestor_ ne peut, cela va sans dire, être un seul individu. Un pareil
_gestor_ serait ridicule ou--parce qu’il pourrait paraître n’avoir en
vue que son propre avantage--méprisable.
Le _gestor_ des Juifs doit être, dans toute l’acception du mot, une
personne morale.
Et c’est la _Society of Jews_.
LE «GESTOR» DES JUIFS
Cet organe du mouvement national dont à présent seulement nous examinons
la nature et la tâche, se formera, en effet, avant tout autre. Sa
formation sera on ne peut plus simple. C’est dans la sphère des
vaillants Juifs anglais, auxquels j’ai communiqué le projet, à Londres,
que naîtra cette personne morale.
La _Society of Jews_ est le point central du mouvement juif à son début.
La Société a à remplir une mission scientifique et politique. La
fondation de l’État juif, telle que je l’imagine, implique l’existence
préalable d’un état de choses scientifique moderne. Si aujourd’hui nous
émigrions de Mizraïm, cela ne pourrait pas avoir lieu de la façon naïve
du temps jadis. Nous nous rendrions d’abord autrement compte de notre
nombre et de notre force. La _Society of Jews_ est le nouveau Moïse des
Juifs. L’entreprise du grand vieux _gestor_ des Juifs est à la nôtre ce
qu’est un superbe vieil opéra à un drame lyrique moderne. Nous jouons la
même mélodie avec infiniment plus de violons, de flûtes, de harpes, de
violes de gambe et de basses, de lumière électrique, de décorations, de
chœurs, de magnifiques ornements, et avec les premiers chanteurs.
Cet écrit doit ouvrir la discussion générale de la question juive. Amis
et ennemis y prendront part, et, je l’espère, non plus dans la forme
habituelle de défense sentimentale et d’insultes basses. La discussion
doit être approfondie, positive, sérieuse et politique.
La _Society of Jews_ réunira toutes les manifestations des hommes
d’État, des parlements, des communautés juives, des associations, qui se
produiront par la parole et par la plume, à la tribune, dans les
journaux et dans les livres.
De la sorte, la Société apprendra pour la première fois et constatera si
les Juifs veulent déjà et doivent émigrer dans la Terre promise. La
Société recevra des communautés juives du monde entier les matériaux
pour une vaste statistique des Juifs.
Les tâches ultérieures, les études savantes sur le nouveau pays, sur ses
ressources naturelles, le plan uniforme de la migration et de
l’établissement, les travaux préliminaires, la législation et
l’administration, tout cela devra être approprié au but.
A l’extérieur, la Société doit, ainsi que je l’ai dit au commencement,
dans la partie générale, essayer d’être reconnue comme puissance
politique constituante. Dans la libre adhésion de beaucoup de Juifs,
elle peut puiser l’autorité dont elle a besoin vis-à-vis des
gouvernements.
A l’intérieur, c’est-à-dire à l’égard des Juifs, la Société crée
l’organisation sommaire indispensable pour les premiers temps, la
cellule primordiale, pour employer un terme d’histoire naturelle, d’où
doit sortir plus tard l’organisme public de l’État juif.
Le premier but est, ainsi qu’il a déjà été dit, la souveraineté, assurée
sur la base du droit international, d’une étendue de territoire
suffisante à nos légitimes besoins.
Après cela, qu’est-ce qui doit être fait?
LA PRISE DE POSSESSION
Lorsque les peuples émigraient, dans les temps historiques, ils se
laissaient porter, pousser, jeter par le hasard. Comme des essaims de
sauterelles, ils allaient, dans leur migration inconsciente, s’arrêter
n’importe où. Car, aux temps historiques, on ne connaissait pas la
terre.
La nouvelle migration juive doit s’effectuer suivant des principes
scientifiques. Il y a environ quarante ans, les mines d’or étaient
encore exploitées d’une façon étonnamment naïve. Que d’étranges choses
se sont passées en Californie! Sur un simple bruit, les _desperados_
accouraient de toutes les parties du monde, dérobaient la terre, se
volaient l’or réciproquement et le jouaient ensuite tout aussi
rapacement.
Et aujourd’hui! Qu’on regarde l’exploitation des mines du Transvaal,
Plus de vagabonds romantiques. Des géologues et des ingénieurs réfléchis
y dirigent l’industrie de l’or. Des machines ingénieuses détachent l’or
de ce qui est reconnu comme pierre. Peu de chose est abandonné au
hasard.
De même, le nouvel État juif doit être exploré et occupé à l’aide de
tous les moyens modernes.
Aussitôt que le pays nous sera assuré, le vaisseau de prise de
possession appareillera pour s’y rendre.
Sur le vaisseau se trouvent les représentants de la Société et de la
Compagnie et des groupes locaux.
Les premiers occupants ont trois tâches à remplir: 1º l’étude exacte de
toutes les ressources naturelles du pays; 2º l’organisation d’une
administration rigoureusement centralisée; 3º le partage des terres. Ces
tâches se confondent et veulent être remplies d’une manière qui réponde
au but déjà suffisamment connu.
Une seule chose n’a pas encore été éclaircie: à savoir comment la prise
de possession pourra s’effectuer, en ce qui concerne les groupes locaux?
En Amérique, lorsqu’on ouvre un nouveau territoire, on procède à son
occupation de façon encore bien primitive. Les occupants se rassemblent
à la frontière et, à l’heure précise, ils se précipitent tous violemment
dessus en même temps.
Ce n’est pas ainsi qu’il faudra procéder dans le nouveau pays juif. Les
territoires des provinces et des villes seront vendus aux enchères, non
pas pour de l’argent, mais pour des travaux à faire. Il aura été établi,
d’après le plan général, quels sont les routes, les ponts, les
rectifications de rivières nécessaires aux communications. On réunira
cela par provinces. A l’intérieur des provinces, les emplacements des
villes seront vendus aux enchères de la même façon. Les groupes locaux
contracteront l’obligation d’exécuter le tout convenablement. Ils feront
face aux dépenses par des impôts autonomes. La Société sera d’ailleurs
en situation de savoir si les groupes locaux n’assument pas de trop
lourdes charges. Les collectivités importantes obtiendront de vastes
champs d’activité. Les grands sacrifices seront récompensés par
certaines faveurs: des universités, des écoles professionnelles, des
hautes écoles, des laboratoires, etc. Ceux des établissements de l’État
qui ne pourront pas être dans la capitale, seront disséminés à travers
le pays.
Le propre intérêt de l’acquéreur, et, au besoin, les impôts locaux,
répondront des engagements contractés. Car, de même que nous ne voulons
ni ne pouvons supprimer la différence entre les divers individus, de
même nous conserverons celle qui existe entre les groupes locaux. Tout
s’enchaîne naturellement. Tous les droits acquis seront protégés, tout
nouveau développement obtiendra l’espace qui lui permettra de
s’effectuer librement.
Nos gens connaîtront exactement toutes ces choses. Ne voulant surprendre
ni tromper personne, nous ne voulons pas non plus nous tromper
nous-mêmes.
Tout sera établi d’avance d’une façon méthodique. Nos plus vives
intelligences prendront part à l’élaboration de ce projet, que je ne
puis qu’ébaucher. Toutes les acquisitions sociologiques et techniques du
temps où nous vivons, et du temps de plus en plus avancé où écherra la
lente réalisation du projet, devront être employées dans ce but. Toutes
les découvertes heureuses, celles qui existent déjà et celles qui
viendront encore seront à utiliser. De sorte qu’il peut s’agir là d’une
prise de possession de pays et d’une formation d’État sans exemple dans
l’histoire, et avec des chances de succès comme il n’en a jamais existé.
LA CONSTITUTION
Une des grandes commissions devant être établies par la Société sera le
Conseil des jurisconsultes politiques. Ceux-ci devront parvenir à
rédiger une constitution moderne aussi bonne que faire se pourra. Je
crois qu’une bonne constitution doit être d’une élasticité modérée. Dans
un autre ouvrage, j’ai expliqué quelle est la forme d’État qui me paraît
la meilleure. Je considère la monarchie démocratique et la république
aristocratique comme les plus belles institutions politiques. La forme
de l’État et le principe de gouvernement doivent se trouver dans une
opposition médiatrice. Je suis un ami convaincu des institutions
monarchiques, parce qu’elles rendent possible une politique permanente
et représentent l’intérêt, lié à la conservation de l’État, d’une
famille historiquement illustre, née et élevée pour régner. Cependant,
notre histoire a été si longtemps interrompue, que nous ne pouvons plus
songer à renouer la chaîne de l’institution. La seule tentative
s’effondrerait sous le ridicule.
La démocratie, sans l’utile contrepoids d’un monarque, est sans mesure
dans l’approbation comme dans l’improbation, conduit au bavardage
parlementaire et à la vilaine catégorie des politiciens professionnels.
Et puis, les peuples actuels ne se prêtent pas à la démocratie absolue,
et je crois que, dans l’avenir, ils s’y prêteront de moins en moins. La
pure démocratie suppose notamment des mœurs très simples, et nos mœurs
se compliquent de plus en plus avec le développement des communications
et la marche du progrès. «Le ressort d’une démocratie est la vertu», a
dit le sage Montesquieu. Et où trouve-t-on cette vertu, je parle de la
vertu politique? Je ne crois pas à notre vertu politique, parce que nous
ne sommes pas autrement que les autres hommes modernes, et parce que,
dans la liberté, nous ne tarderions pas à lever la crête, comme on dit
vulgairement. Je considère le referendum comme absurde, car, en
politique, il n’y a pas de questions simples, qu’on puisse résoudre par
un oui ou par un non. D’ailleurs, les masses sont encore pires que les
parlements, accessibles à toutes les croyances erronées et toujours bien
disposées à l’égard de tous les braillards. Devant un peuple assemblé,
on ne peut faire ni politique extérieure, ni politique intérieure.
La politique doit être faite d’en haut. Mais, à cet effet, personne ne
doit être tyrannisé. Car chaque Juif peut monter, et chacun voudra
monter. De la sorte, il se formera, au sein de notre peuple, un puissant
courant ascendant. Chacun en particulier croira seulement s’élever
lui-même, et par là sera élevée la collectivité. L’ascension doit être
assujettie à une forme morale, utile à l’État et propre à servir l’idée
nationale.
Voilà pourquoi je songe à une République aristocratique. Cela répond
aussi à la disposition ambitieuse de notre peuple, laquelle, maintenant,
a dégénéré en folle vanité. Plus d’une ancienne institution de Venise
est présente à mes yeux. Mais tout ce par quoi Venise a péri doit être
évité. Nous nous instruirons aux fautes historiques des autres comme à
nos propres fautes. Car nous sommes un peuple moderne, et voulons
devenir le plus moderne. Notre peuple, auquel la Société apportera le
nouveau pays, acceptera aussi avec reconnaissance la constitution
qu’elle lui donnera. Mais là où des résistances se produiront, la
Société les brisera. Elle ne peut se laisser distraire de son œuvre par
des individus bornés ou mal intentionnés.
LA LANGUE
Quelqu’un pensera peut-être qu’il y aura une difficulté dans ce fait que
nous n’avons plus de langue commune. Nous ne pouvons cependant pas
parler hébreu entre nous. Qui de nous sait assez d’hébreu pour demander
en cette langue un billet de chemin de fer? Cela n’existe pas. Et
cependant la chose est très simple. Chacun garde sa langue, qui est la
chère patrie de sa pensée. En ce qui concerne la possibilité du
fédéralisme de langues, la Suisse nous offre un exemple décisif. Nous
resterons aussi là-bas ce que nous sommes à présent, et nous ne
cesserons jamais d’aimer avec une douce mélancolie nos patries, d’où
nous avons été écartés.
Les jargons rabougris et corrompus dont nous nous servons présentement,
ces langues de ghetto, nous nous en déshabituerons. C’étaient les
langues clandestines des prisonniers. Nos instituteurs consacreront à
cela leur attention. La langue la plus utile à la circulation générale
s’établira sans contrainte comme langue principale. Notre communauté
ethnique est particulière, unique; à vrai dire, nous ne nous
reconnaissons comme appartenant à la même race qu’à la foi de nos pères.
THÉOCRATIE
Aurons-nous donc à la fin une théocratie? Non! Si la foi nous maintient
unis, la science nous rend libres. Par conséquent, nous ne laisserons
point prendre racine aux velléités théocratiques de nos ecclésiastiques.
Nous saurons les maintenir dans leurs temples, de même que nous
maintiendrons dans leurs casernes nos soldats professionnels. L’armée et
le clergé doivent être aussi hautement honorés que leurs belles
fonctions l’exigent et le méritent. Dans l’État qui les distingue, ils
n’ont rien à dire, car autrement ils provoqueraient des difficultés
extérieures et intérieures.
Chacun est aussi complètement libre dans sa foi ou dans son incrédulité
que dans sa nationalité. Et s’il arrive que des fidèles d’une autre
confession, des membres d’une autre nationalité habitent aussi chez
nous, nous leur accorderons une protection honorable et l’égalité des
droits.
Nous avons appris la tolérance en Europe. Je ne dis même pas cela par
ironie. L’actuel antisémitisme ne peut passer que dans quelques lieux
isolés pour de la vieille intolérance religieuse. C’est le plus souvent,
chez les peuples civilisés, un mouvement par lequel ils voudraient
chasser le spectre de leur propre passé.
LES LOIS
Lorsqu’approchera la réalisation de l’idée de l’État, la _Society of
Jews_ fera faire, par une commission de jurisconsultes, des travaux
préliminaires de législation. Pour la période de transition, on peut
admettre le principe que chacun des Juifs immigrés devra être jugé
d’après les lois de son ancien pays. Bientôt, il faudra tendre à l’unité
de législation. Ce doivent être des lois modernes, et là aussi il faut
employer partout ce qu’il y a de meilleur, ce qui peut donner une
codification modèle, pénétrée de toutes les justes exigences sociales du
temps présent.
L’ARMÉE
L’État juif est conçu comme État neutre. Il n’a besoin que d’une armée
composée de professionnels--pourvue, à la vérité, de tous les moyens
modernes de la guerre--pour le maintien de l’ordre à l’intérieur comme à
l’extérieur.
LE DRAPEAU
Nous n’avons pas de drapeau. Il nous en faut un. Quand on veut conduire
beaucoup d’hommes, il faut élever un symbole au-dessus de leurs têtes.
J’imagine un drapeau blanc avec sept étoiles d’or. Le champ blanc
signifie la vie nouvelle et pure; les sept étoiles sont les sept heures
d’or de notre journée de travail. Car c’est sous le signe du travail que
les Juifs s’en vont dans le nouveau pays.
TRAITÉS DE RÉCIPROCITÉ ET D’EXTRADITION
Le nouvel État juif doit être fondé honnêtement, car nous songeons à
notre honneur futur dans le monde. C’est pourquoi toutes les obligations
contractées dans les anciens lieux d’habitation doivent être loyalement
remplies.
La _Society of Jews_ et la _Jewish Company_ n’accorderont de voyage à
bon marché et des faveurs relatives à l’établissement là-bas qu’à ceux
qui apporteront à leurs autorités un certificat disant: «Parti en bon
ordre.»
Toutes les demandes de droit privé qui datent encore des pays abandonnés
peuvent être plus facilement introduites devant les tribunaux de l’État
juif que partout ailleurs. Nous n’attendrons point de réciprocité. Nous
ne ferons cela que par égard pour notre honneur. De la sorte, nos
demandes trouveront aussi les tribunaux mieux disposés qu’ils ne le sont
peut-être parfois actuellement.
Il va de soi, d’après ce qui a été dit jusqu’ici, que nous livrerons
plus facilement les criminels juifs que tout autre État, jusqu’au moment
où nous exercerons le pouvoir judiciaire d’après les mêmes principes que
les autres peuples civilisés. Une période de transition est donc
supposée pendant laquelle nous n’admettrons nos criminels qu’après
qu’ils auront subi la peine. Mais, dès le moment qu’ils l’auront subie,
nous les admettrons sans restriction.
Même pour les criminels, une vie nouvelle doit commencer parmi nous.
C’est ainsi que, pour beaucoup de Juifs, l’émigration peut être
considérée comme la terminaison heureuse d’une crise. Les mauvaises
conditions extérieures, au sein desquelles plus d’un caractère s’est
corrompu, seront améliorées et des hommes perdus pourront être sauvés.
Je voudrais raconter ici succinctement une histoire que j’ai trouvée
dans un rapport sur les mines d’or de Witwatersrand. Un jour, un homme
arriva au Rand, s’y établit, essaya différentes affaires, sans s’occuper
toutefois de la recherche de l’or. Enfin, il fonda une fabrique de glace
qui prospéra, et il gagna bientôt, par son honnêteté, l’estime générale.
Alors, après des années, il fut subitement arrêté. Il avait commis à
Francfort, comme banquier, des tromperies, s’était enfui, et il avait
recommencé au delà des mers, sous un faux nom, une nouvelle existence.
Mais lorsqu’on l’emmena prisonnier, les hommes les plus considérables
vinrent à la gare, lui dirent cordialement adieu et au revoir! Car il
reviendra. Cette histoire est on ne peut plus instructive! Une nouvelle
existence peut améliorer même les criminels. Et pourtant nous avons
relativement très peu de criminels parmi nous. Qu’on lise à cet effet
une intéressante statistique: «La Criminalité des Juifs en Allemagne»,
par le docteur P. Nathan, de Berlin,--statistique qui a été établie à la
demande du Comité pour la défense contre les attaques antisémites--sur
des documents officiels. Mais il est vrai que ce travail bourré de
chiffres part, comme maintes autres «défenses», de l’erreur qui consiste
à croire que l’antisémitisme peut être réfuté à l’aide de la raison. Car
on nous hait vraisemblablement autant à cause de nos qualités que de nos
défauts.
LES AVANTAGES DE L’ÉMIGRATION JUIVE
J’imagine que les gouvernements, volontairement ou sous la pression des
antisémites, accorderont quelque attention à cet écrit, et peut-être
même, par-ci par-là, accueillera-t-on, dès le commencement, le projet
avec sympathie et en donnera-t-on aussi des preuves à la _Society of
Jews_.
Car, par l’émigration des Juifs, que j’ai en vue, on n’a à redouter
aucune crise économique. De pareilles crises qui devraient fatalement se
produire à la suite des persécutions contre les Juifs, seraient, au
contraire, empêchées par la réalisation de ce projet. Une grande période
de prospérité commencerait dans les pays actuellement antisémites. Ainsi
que je l’ai déjà dit souvent, une migration intérieure des citoyens
chrétiens aura lieu dans les positions des Juifs, lentement et
méthodiquement abandonnées. Si non seulement on nous laisse faire, mais
si encore on nous aide, le mouvement sera partout fécond en bons
résultats. C’est aussi une idée étroite, dont il faut se débarrasser,
que celle qui veut que le départ de beaucoup de Juifs ait pour
conséquence l’appauvrissement des pays abandonnés. Un départ par suite
de persécutions où, à la vérité, des biens sont détruits, tout comme
dans le désordre d’une guerre, et la retraite paisible et volontaire de
colons, dans laquelle tout peut se passer au grand jour, franchement et
ouvertement, avec le respect des droits acquis et en pleine légalité,
sous les yeux des autorités et sous le contrôle de l’opinion publique,
sont deux choses bien différentes. L’émigration de prolétaires chrétiens
dans d’autres parties du monde serait arrêtée par le mouvement juif.
Les États auraient en outre l’avantage que leur commerce d’exportation
s’accroîtrait puissamment, car, pour longtemps encore, les Juifs émigrés
là-bas en seraient réduits aux produits européens, et devraient
nécessairement se les procurer. Par les groupes locaux, un système de
compensation équitable serait créé, et, pendant de longues années, il
faudrait encore pourvoir aux besoins ordinaires dans les endroits
habituels.
L’un des plus grands avantages serait sans doute l’allègement social. Le
mécontentement social pourrait être apaisé pour un temps qui durerait
peut-être vingt ans, peut-être plus longtemps, mais qui, en tous les
cas, se maintiendrait pendant toute la durée de la migration juive.
Le développement, ou, pour mieux dire, la solution de la question
sociale, ne dépend que du progrès des moyens techniques. La vapeur a
rassemblé les hommes dans les fabriques, autour des machines, où ils
sont pressés les uns contre les autres et rendus malheureux les uns par
les autres. La production est énorme, sans choix, sans méthode,
conduisant à chaque instant à de graves crises, dans lesquelles, avec
les patrons, succombent aussi les ouvriers. La vapeur a comprimé les
hommes les uns contre les autres. L’application de l’électricité les
dispersera vraisemblablement à nouveau, et, peut-être, les placera dans
des conditions de travail plus heureuses. En tous les cas, les
inventeurs techniques, qui sont les vrais bienfaiteurs de l’humanité,
continueront à travailler, après comme avant le commencement de la
migration des Juifs, et, il faut l’espérer, à trouver des choses aussi
merveilleuses que jusqu’à présent, voire même de plus en plus
merveilleuses.
Déjà le mot «impossible» semble avoir disparu de la langue de la
technique. Si un homme du siècle dernier revenait, il trouverait toute
notre vie remplie d’inexplicables enchantements. Partout où nous
apparaissons, nous autres hommes modernes, avec nos moyens d’action,
nous transformons le désert en un jardin. Pour la création des villes,
des années nous suffisent là où, aux époques antérieures de l’histoire,
il fallait des siècles; l’Amérique nous en fournit des exemples
nombreux. Les distances ont cessé d’être un obstacle. Le trésor de
l’esprit moderne contient déjà des richesses inappréciables, que chaque
jour augmente. Cent mille cerveaux méditent, cherchent sur tous les
points de la terre, et ce que l’un a découvert appartient l’instant
d’après à tout le monde.
Nous-mêmes, nous voudrions, dans le pays des Juifs, utiliser, continuer
toutes les nouvelles expériences. Et comme, par la journée de sept
heures, nous en faisons une en vue du bien général des hommes, nous
entendons prendre les devants pour tout ce qui concerne les intérêts
humains, et représenter, comme pays neuf, un pays d’expérimentation, un
pays modèle.
Après le départ des Juifs, les établissements créés par eux resteront où
ils étaient. Et jusqu’à l’esprit d’entreprise des Juifs lui-même sera
présent là où il est bien vu. Le capital juif mobile cherchera,
également dans l’avenir, son placement là où la situation est bien
connue de ses possesseurs. Et, tandis qu’à présent, à cause de la
persécution, l’argent juif va joindre à l’étranger les entreprises les
plus lointaines, il contribuera alors, grâce à cette solution pacifique,
à l’essor ultérieur des pays qui ont été jusqu’ici les lieux
d’habitation des Juifs.
CONCLUSION
Dans cet écrit, que j’ai médité longuement et souvent remanié, beaucoup
de choses cependant ont été omises. On y rencontre encore toujours des
négligences nuisibles, des lacunes, et aussi des répétitions inutiles.
Le lecteur de bonne foi, assez avisé pour ne pas se borner à la lettre
qui tue, mais qui aura en vue l’esprit qui vivifie, ne se laissera pas
dégoûter par les lacunes. Il se sentira bien plutôt incité à consacrer
sa perspicacité et sa force à l’amélioration d’une œuvre qui n’est point
personnelle à un seul individu.
N’ai-je pas expliqué des choses qui s’entendent d’elles-mêmes et laissé
échapper des considérations importantes?
J’ai essayé de réfuter quelques objections, je n’ignore pas qu’il y en a
encore beaucoup d’autres, il y en a d’élevées et de terre à terre.
Au nombre des objections élevées se trouve celle d’après laquelle la
détresse des Juifs n’est point la seule qu’il y ait dans le monde. Mais
je pense cependant que nous devons toujours commencer à faire
disparaître un peu de misère, ne fût-ce que, provisoirement, notre
propre misère à nous.
On peut dire, en outre, que nous ne devrions pas créer de nouvelles
différences entre les hommes, qu’au lieu d’élever de nouvelles
frontières, nous devrions bien plutôt faire disparaître les anciennes,
j’estime que ceux qui pensent ainsi sont des rêveurs dignes d’amour,
mais que le vent aura déjà dispersé à jamais leurs os, sans en laisser
de traces, alors que les sentiments patriotiques fleuriront encore
toujours. La fraternité universelle n’est même pas un beau rêve.
L’ennemi est utile pour les suprêmes efforts de la personnalité.
Mais comment? Les Juifs n’auraient sans doute plus d’ennemis dans leur
propre État; or, comme ils s’affaiblissent dans la prospérité et
disparaissent, c’est surtout alors que le judaïsme périrait. Mon avis
est que, comme toutes les autres nations, les Juifs auront toujours
assez d’ennemis. Mais lorsqu’ils se trouveront sur leur propre sol, ils
ne pourront plus jamais être dispersés dans le monde. Aussi longtemps
que la civilisation ne s’écroulera pas, la dispersion des Juifs ne
pourra plus se répéter. Cette éventualité, un niais seul peut la
redouter. La civilisation actuelle a assez de puissance pour se
défendre.
Les objections terre à terre sont innombrables, de même qu’il y a aussi
plus d’hommes terre à terre que d’esprits élevés. J’essaie d’avoir
raison de quelques idées étroites. Celui qui veut se placer derrière le
drapeau blanc aux sept étoiles doit coopérer à cette lutte pour la
diffusion des lumières. Peut-être la lutte devra-t-elle être entreprise
tout d’abord contre certains Juifs méchants, bornés et sans générosité.
Ne dira-t-on pas que je fournis des armes aux antisémites? Pourquoi?
Parce que je conviens de ce qui est vrai? Parce que je ne prétends pas
que nous n’ayons que des hommes excellents parmi nous?
Ne dira-t-on pas que j’indique une voie par laquelle on pourrait nous
nuire? Je le conteste de la façon la plus absolue. Ce que je propose ne
peut s’exécuter que par le libre consentement de la majorité des Juifs.
On peut nuire à certains Juifs individuellement, même aux groupes des
Juifs actuellement les plus puissants, mais jamais plus, par l’État, à
tous les Juifs. On ne peut plus supprimer l’égalité des droits des Juifs
là où elle a été consacrée par la loi. Car la première tentative faite
dans ce but jetterait tous les Juifs, pauvres ou riches, dans les partis
révolutionnaires. Déjà, le commencement d’injustices officielles contre
les Juifs a partout comme conséquence des crises économiques. On ne peut
donc pas, à vrai dire, entreprendre grand’chose d’efficace contre nous,
si l’on ne veut pas se faire mal à soi-même. Par là, la haine ne cesse
de grandir. Les riches n’en éprouvent que peu d’effet. Mais nos pauvres!
Que l’on demande à nos pauvres, qui, depuis le renouvellement de
l’antisémitisme, ont été épouvantablement _prolétarisés_.
Quelques Juifs aisés penseront-ils que l’oppression n’est pas encore
assez grande pour émigrer, et que, même lors des expulsions violentes,
l’on a vu avec combien peu d’empressement nos gens s’en sont allés? Oui,
parce qu’ils ne savent où diriger leurs pas! Parce qu’ils ne sortent
d’une misère que pour se précipiter dans une autre. Mais nous leur
montrons le chemin de la Terre Promise. Et contre la terrible puissance
de l’habitude doit combattre la superbe puissance de l’enthousiasme.
Les persécutions ne sont plus aussi malignes qu’au moyen-âge. Oui, mais
notre sensibilité s’est accrue, de sorte que nous ne sentons pas la
diminution de la souffrance. La longue persécution a surexcité nos
nerfs.
Et, dira-t-on encore: l’entreprise est désespérée, même si nous obtenons
le pays et la souveraineté, parce que seuls les pauvres s’en iront? Eh!
mais ce sont justement ceux-là dont nous avons tout d’abord besoin! Les
_desperados_ seuls sont bons comme conquérants.
Quelqu’un dira-t-il: oui, si cela était possible on l’aurait déjà fait?
Autrefois ce n’était pas possible. Mais c’est possible maintenant. Il y
a encore cent ans, cinquante ans, c’eût été une rêvasserie. Aujourd’hui,
tout cela est la réalité. Les riches qui possèdent une si délicieuse vue
d’ensemble sur les acquisitions techniques, savent très bien tout ce qui
peut être fait avec de l’argent. Et c’est ainsi que cela se passera:
justement les pauvres et les simples, qui ne se doutent point du pouvoir
que l’homme a déjà sur les forces de la nature, croiront le plus
fortement au nouveau message. Car ils n’ont point perdu l’espérance en
la Terre Promise.
La voilà, Juifs! Pas de fable, pas de tromperie! Chacun peut s’en
convaincre, car chacun apporte là-bas un morceau de Terre Promise: l’un
dans sa tête, l’autre dans ses bras, l’autre enfin dans son bien acquis.
Maintenant, cela pourrait paraître comme une entreprise de lente
réalisation. Même dans le cas le plus favorable, le commencement de la
fondation de l’État se ferait encore attendre nombre d’années. Pendant
ce temps, les Juifs seront raillés, battus, écorchés, pillés et assommés
dans mille endroits à la fois. Non, il suffit seulement que nous
commencions à réaliser le projet, pour que l’antisémitisme cesse
aussitôt et partout. Car c’est la conclusion de la paix.
La nouvelle de la formation de la _Jewish Company_, lorsque cette
dernière pourra être considérée comme un fait accompli, sera portée en
un jour, par l’étincelle de nos fils, aux points les plus éloignés du
globe.
Et aussitôt, on sentira l’allègement. Sur l’heure, se produira, dans
notre bourgeoisie, l’écoulement de la surproduction en intelligences
moyennes. Cette surproduction s’en ira là-bas, dans notre organisation
initiale, former nos premiers ingénieurs, nos officiers, nos
professeurs, nos employés, nos avocats, nos médecins. Le mouvement se
continuera rapidement et cependant sans secousse. On priera dans les
temples pour la réussite de l’œuvre. Mais dans les églises aussi! C’est
la fin d’une vieille oppression sous laquelle tous ont souffert.
Mais, tout d’abord, il faut que la lumière se fasse dans les cerveaux.
Il faut que la pensée vole jusqu’aux derniers nids lamentables où
habitent les nôtres. Ils se réveilleront de leur rêve brumeux. Car pour
nous tous commencera une vie nouvelle--avec de nouvelles destinées. Il
suffit que chacun pense à soi, pour que le courant se développe,
impétueux.
Et quelle gloire attend les champions désintéressés de cette cause!
C’est pourquoi je crois qu’une génération de Juifs admirables sortira de
terre. Les Macchabées ressusciteront.
Je répète une fois encore le mot du commencement: «Les Juifs qui le
veulent auront leur État.»
Nous devons enfin vivre en hommes libres sur notre propre motte de terre
et mourir tranquilles dans notre propre patrie.
Le monde sera délivré par notre liberté, enrichi de nos richesses et
grandi de notre grandeur.
Et ce que nous tenterons là-bas en vue de notre prospérité particulière
agira puissamment et heureusement, au dehors, pour le bien de
l’humanité.
TABLE DES MATIÈRES
Portrait de Théodore Herzl Frontispice
Introduction, par Baruch Hagani 7
Préface 33
Introduction 41
CHAPITRE I.--Considérations générales 69
La question juive 71
Essais de solution tentés jusqu’à ce jour 76
Des causes de l’antisémitisme 81
Conséquences de l’antisémitisme 85
Le projet 88
Palestine ou Argentine? 94
Le besoin, l’organe, les relations 96
CHAPITRE II.--La Jewish Company 101
Traits principaux 103
Affaires immobilières 105
L’achat de la terre 108
Les constructions 110
Habitations ouvrières 112
Les ouvriers non professionnels (_unskilled labourers_) 115
La journée de sept heures 117
L’assistance par le travail 122
Le marché 125
Autre catégorie d’habitations 128
De quelques formes de la liquidation 130
Les garanties de la Compagnie 137
De quelques travaux de la Compagnie 142
Impulsion industrielle 145
Les artisans 149
L’opération financière 150
Les groupes locaux (_Transplantation_) 159
La migration par groupes 161
Nos Pasteurs 165
Les hommes de confiance des groupes locaux 166
Les plans des villes 169
L’émigration des classes moyennes 171
Le phénomène de la foule 173
Notre «matériel humain» 183
Petites habitudes 186
CHAPITRE III.--La «Society of Jews» et l’État juif 189
«Negotiorum Gestio» 191
Le «Gestor» des Juifs 199
La prise de possession 202
La constitution 207
La langue 211
Théocratie 213
Les lois 214
L’armée 215
Le drapeau 216
Traités de réciprocité et d’extradition 217
Les avantages de l’émigration juive 220
Conclusion 227
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 31 MAI 1926
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (SOMME).
LIBRAIRIE LIPSCHUTZ
28, Rue Lamartine, PARIS (IXe)
Téléph.: Trudaine 24-33 R. C. Seine 79.725
Extrait de notre Catalogue:
Benamozegh (Élie). Morale Juive et Morale Chrétienne. Un
beau volume in-8 de XVI-342 pages sur papier vélin à la
forme. Cartonné. 30 fr.
Les récents travaux de l’exégèse critique et historique
ont considérablement modifié le point de vue des savants
sur les origines chrétiennes. Ils ont éclairci d’un jour
tout nouveau la séparation opérée entre le Judaïsme et le
Christianisme et la position respective des deux
religions. L’œuvre d’_Élie Benamozegh_ représente la
contribution inappréciable d’un savant juif éminent et
elle projette une lumière décisive dans l’étude des
sources évangéliques. Jamais les influences qui ont agi
dans la rédaction des premiers documents du christianisme
et la constitution de sa morale et de sa théologie,
n’avaient été analysées d’une façon plus pénétrante.
L’apologie du Judaïsme qui s’en dégage est d’une solidité
incomparable. Au moment où le rôle de l’apôtre Paul se
trouve placé par les exégètes au premier rang des données
historiques certaines en ce qui concerne la fondation du
Christianisme, le volume de Benamozegh apporte sur les
doctrines pauliniennes, dans leurs rapports avec le
Judaïsme, une critique extrêmement serrée et d’une rare
originalité. Une étude sur l’Islamisme complète ce
remarquable ouvrage.
Danon (Abraham). Contribution à l’histoire des Sultans
Osman II et Mouçtafa Ier. Texte français, hébreu, arabe
et turc (ce dernier en caractères hébraïques). Un vol.
in-8, tiré sur les presses de l’Imprimerie Nationale. 12 fr.
Cet ouvrage du regretté Grand-Rabbin de Turquie raconte,
dans tous ses détails, et à l’aide de _documents inédits_
hébraïques, arabes et turcs, en prose et en vers, les
péripéties du premier assassinat commis en 1622 sur la
personne d’un sultan, et la substitution violente d’un
souverain à un autre. Cette date marque le véritable début
de la décadence de la Turquie. Les grands historiens
Hammer, Jorga, etc., qui pourtant ont rapporté ce
tragique épisode, n’ont pas connu les manuscrits sur
lesquels est basé cet ouvrage et qui, à tous les points de
vue, offrent un intérêt remarquable.
Elmaleh (Abraham). Nouveau dictionnaire hébreu-français
contenant:
1º La nomenclature et la traduction de tous les mots
hébreux et chaldéens contenus dans la Bible, la
littérature talmudique et post-talmudique, dans le Rituel
des Prières journalières, dans les littératures
hébraïques du moyen âge, moderne et contemporaine;
2º L’explication, suivant les commentaires les plus
accrédités, des passages bibliques présentant quelque
difficulté; etc., etc.
Grand volume in-8º de plus de 1700 pages, cartonné. 175 fr.
* * * * *
Fleg (Edmond). Le Mur des Pleurs 9 fr.
-- Le Psaume de la Terre Promise 3 fr.
Kompert (Léopold). Scènes du Ghetto. Contes juifs. 10 fr.
Meiss (Grand-Rabbin Honel). «Moschelich». Contes
d’avant-guerre. (Recueil savoureux de contes juifs
d’Alsace). 8 fr.
Bloch (Grand-Rabbin Isaac). Inscriptions tumulaires des
anciens cimetières d’Alger, recueillies, traduites,
commentées et accompagnées de notices biographiques. 20 fr.
-- Les Israélites d’Oran, de 1792 à 1815, d’après des
documents inédits 10 fr.
-- Petit Catéchisme Israélite 1.25
-- Le Judaïsme et la Femme 3.50
-- Les Fils de Samson. _Histoire juive_ 7 fr.
Clemenceau (Georges), ancien Président du Conseil. Au pied
du Sinaï. Contes juifs 6 fr.
Bloy (Léon). Le Salut par les Juifs 3 fr.
Jacobowski (L.). Werther le Juif. Roman 9 fr.
Arnaud (Camille). Essai sur la condition des Juifs en
Provence, au Moyen Age 5 fr.
Eizenstein (J. D.). Ozar Israel. Encyclopédie en hébreu de
toutes les matières concernant les Juifs et le Judaïsme.
Très important ouvrage embrassant tous les domaines de la
culture juive.
10 volumes petit in-40, formant un ensemble de 4.000
pages de texte à 2 colonnes, reliés toile pleine et livrés
dans un étui 650 fr.
Lewner (I. B.). Kol Agadoth Israel. Recueil de toutes les
Agadoth, depuis la création du Monde jusqu’aux temps
modernes. 5 tomes en 2 vol. rel. toile. Texte hébreu 80 fr.
Maïmonide. _Morê Nebu’him_. Le Guide des Égarés. Trad.
hébraïque du texte arabe par Rabbi J. Al-Harizi, avec
annotations critiques par le Dr Scheyer. Publié pour la
première fois d’après un ancien manuscrit de la
Bibliothèque Nationale de Paris. 3 volumes 100 fr.
Fridman (Grand-Rabbin L.). Méthode autodidactique de langue
hébraïque 6.50
Ventura (M.). Cours d’initiation à la Lecture Hébraïque,
d’après la méthode syncrétique. (Avec illustrations). 5 fr.
Karpeles (G.). Histoire de la littérature juive. Trad. p.
Isaac Bloch et Émile Lévy 60 fr
* * * * *
Vient de paraître:
LA BIBLE
EN TABLEAUX
Un monument de l’art moderne palestinien
GRAVURES EN COULEURS
(31 1/2 × 36 1/2 cm.)
reproduites en fac-similés d’après les dessins originaux de
ABEL PANN
de Jérusalem
1er volume paru:
DU DÉLUGE JUSQU’A LA DESTRUCTION DE SODOME ET GOMORRHE.
En souscription. Prix: $ 10.--
Édition de luxe, pleine reliure cuir. Prix: $ 50.--
Envoi franco d’une notice illustrée, sur simple demande.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉTAT JUIF ***
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