The Project Gutenberg eBook of Histoire maccaronique de Merlin Coccaie
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Title: Histoire maccaronique de Merlin Coccaie
Author: Teofilo Folengo
Editor: Pierre-Gustave Brunet
P. L. Jacob
Release date: September 20, 2026 [eBook #79618]
Language: French
Original publication: Paris: Garnier frères, 1876
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79618
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE ***
HISTOIRE MACCARONIQUE
DE
MERLIN COCCAIE
PROTOTYPE DE RABELAIS
OÙ EST TRAICTÉ
LES RUSES DE CINGAR, LES TOURS DE BOCCAL
LES ADVENTURES DE LÉONARD
LES FORCES DE FRACASSE, LES ENCHANTEMENS DE GELFORE ET PANDRAGUE
ET LES RENCONTRES HEUREUSES DE BALDE
AVEC DES NOTES ET UNE NOTICE
Par G. BRUNET
DE BORDEAUX
NOUVELLE ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE SUR L’ÉDITION DE 1606
Par P. L. JACOB
BIBLIOPHILE
PARIS
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
PRÉFACE DE L’ÉDITEUR.
L’ancienne traduction du poëme macaronique de Théophile Folengo nous a
paru digne de faire entrer ce poëme dans notre Collection des
_Classiques Français_, quoique l’original soit écrit en latin mêlé
d’italien et de patois mantouan. Cette traduction, dont l’auteur est
resté inconnu, appartient certainement à un des écrivains les plus
facétieux et les plus drôlatiques de la fin du seizième siècle. C’est à
ce titre, surtout, qu’elle mérite de figurer dans une collection de nos
vieux poëtes, de nos vieux conteurs et de nos vieilles facéties; car
Merlin Coccaie a été, pour ainsi dire, naturalisé Français, par le fait
de son traducteur anonyme.
Nous nous sommes demandé quel pouvait être ce traducteur, qui, sans
écrire toujours correctement, manie la langue française avec aisance et
y trouve une variété presque inépuisable de tours de phrase, de
locutions burlesques et de mots nouveaux, pour rendre les idées et les
images bouffonnes du créateur de la poésie macaronique. Nous avons pensé
d’abord à Gabriel Chappuis, traducteur des _Mondes célestes, terrestres
et infernaux_ de Doni; à Roland Brisset, sieur Du Jardin, traducteur de
la _Dieromène_, de Grotto, et de l’_Alcée_, d’Ongaro; à Jacques de
Fonteny, traducteur des _Bravacheries du capitaine Spavente_, de
François Andreini; à Pierre de Larivey, traducteur des _Nuicts de
Straparole_, enfin, à Noël du Fail, etc.; mais il nous a été impossible
d’asseoir nos suppositions errantes sur la moindre preuve.
Le privilége du roi, daté du 3 août 1605, lequel manque dans la plupart
des exemplaires de l’édition de 1606, est accordé à Gilles Robinot,
marchand libraire à Paris, avec permission d’imprimer ou faire imprimer
l’_Histoire macaronique_ de Merlin Coccaie. Mais Gilles Robinot céda ce
privilége à Pierre Pautonnier, libraire et imprimeur du roi, et à
Toussaint du Bray, et le livre fut imprimé sans doute par Pierre
Pautonnier. Au reste, tous les exemplaires que nous avons vus portent
l’un ou l’autre nom de libraire, Pautonnier ou du Bray; il n’y en a
aucun qui ait le nom de Gilles Robinot, quoique ce libraire ait exercé
jusqu’en 1627; on est donc autorisé à conclure de ce fait que Gilles
Robinot n’a pas voulu mettre son nom au livre qu’il devait publier et
qu’il laissa exploiter à ses deux cessionnaires.
Ce livre est intitulé: _Histoire macaronique de Merlin Coccaie,
prototype de Rablais_ (sic) _où est traicté les ruses de Cingar, les
tours de Boccal, les adventures de Leonard, les forces de Fracasse,
enchantemens de Gelfore et Pandrague, et les rencontres heureuses de
Balde, etc. Plus l’horrible Bataille advenue entre les Mousches et les
Fourmis._ C’est un volume petit in-12, de six feuilles préliminaires, y
compris le privilége, et de 901 pages; les deux derniers feuillets,
chiffrés 899, 900 et 901, sont en plus gros caractères que le reste du
volume, et paraissent avoir été réimprimés comme cartons. Il y a aussi,
dans le volume, plusieurs autres feuillets (voyez les pages 502 et 503),
qui sont évidemment des cartons destinés à supprimer quelques passages
du texte après l’impression. Cette traduction, dont les exemplaires bien
conservés sont fort rares et se trouvent presque tous divisés en deux
volumes, a été réimprimée une seule fois, sans notes et sans préface, en
1735, à Paris, 2 volumes in-12. Une partie des exemplaires porte la date
de 1606, comme l’édition originale. Nous croyons que l’édition de 1734 a
été faite par Urbain Coustelier, avec privilége tacite.
«L’auteur de cette traduction n’est pas connu, dit Viollet-Leduc dans la
deuxième partie de sa _Bibliothèque poétique_; elle m’a paru fort peu
exacte, autant que j’en ai pu juger, d’ailleurs, le patois de Mantoue
est très-difficile à comprendre. Cependant l’original contient une
petite pièce pastorale, intitulée _Zanitonella_, qui m’a paru un
véritable chef-d’œuvre de naïveté et de grâce: le traducteur l’a
entièrement passée sous silence.» Sans doute, cette traduction n’est pas
scrupuleusement littérale, mais elle se recommande aux études des
philologues, comme nous l’avons dit plus haut, par une prodigieuse
abondance de phrases, de proverbes et de mots qui appartiennent à la
langue comique et facétieuse. On doit s’étonner que Philibert-Joseph
Leroux n’ait pas mis à contribution cet ouvrage singulier dans son
_Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et
proverbial_.
S’il nous est permis de hasarder une conjecture sur l’auteur de cette
traduction, nous rappellerons que Gilles Robinot imprimait vers la même
époque le _Prélude poétique_ de Robert Angot, sieur de l’Esperonnière,
et que ce poëte normand, qui s’inspirait à la fois des poëtes classiques
de l’antiquité et des poëtes italiens, a mis dans ses poésies quelque
chose de l’originalité de Merlin Coccaie, et surtout un grand nombre des
expressions pittoresques qu’on remarque dans l’_Histoire macaronique_.
On pourra, d’ailleurs, apprécier ce que vaut notre conjecture en lisant
les _Nouveaux Satires et exercices gaillards du temps_, que le sieur de
l’Esperonnière a publiés dans sa vieillesse, en 1637, dix ans après la
mort de son premier éditeur, Gilles Robinot.
Nous avons réimprimé cette traduction en corrigeant le texte sur
l’édition de 1606, qui n’est pas exempte de fautes grossières. Nous nous
sommes borné à reproduire l’_Histoire macaronique_, qu’on peut regarder
comme une des sources principales où Rabelais a puisé non-seulement bien
des détails de son roman satirique, mais encore bien des inspirations de
son génie. Quant à la _Bataille des Mouches et des Fourmis_, nous
n’avons pas jugé utile de l’admettre dans cette nouvelle édition, qui
n’est pas destinée à réunir tous les ouvrages macaroniques de Folengo;
ce petit poëme, imité de la _Batrachomyomachie_ d’Homère, n’offre pas
d’ailleurs le même intérêt philologique et littéraire que la célèbre
macaronnée dont Balde est le héros, comme Gargantua et le Pantagruel
sont les héros du chef-d’œuvre de Rabelais. Ce qui distinguera notre
édition de celles qui l’ont précédée, c’est la scrupuleuse révision du
texte, ce sont les savantes notes de M. Gustave Brunet, de Bordeaux,
c’est surtout l’excellente notice que ce bibliographe a consacrée à
l’histoire de la poésie macaronique et à l’examen des écrits de
Théophile Folengo.
P. L. JACOB.
Bibliophile.
NOTICE
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
DE
THÉOPHILE FOLENGO
ET SUR
LA POÉSIE MACARONIQUE EN GÉNÉRAL.
L’art de la poésie macaronique consiste, on le sait, à entremêler au
latin des mots de l’idiome vulgaire plaisamment latinisés, et à donner
ainsi au style une tournure facétieuse ou grotesque. C’est ce qu’a su
faire, avec un rare bonheur, le poëte dont nous allons nous occuper.
Nous parlerons brièvement de sa vie, de ses écrits et des auteurs
appartenant à diverses nations qui se sont exercés dans cette langue
factice, constamment étrangère à tout sujet sérieux[1].
[1] Nous avons souvent fait usage dans notre travail de deux ouvrages
spéciaux relatifs à la littérature macaronique: _Histoire_ (en
allemand) _de la poésie macaronique_, par le docteur Genthe
(Leipzig, 1829), et _Macaronéana_, par M. O. Delepierre (Paris,
1852, in-8). Ce savant littérateur, revenant sur le même sujet, a
donné quelques détails nouveaux dans un mémoire imprimé à très-petit
nombre parmi les travaux d’une association d’amateurs à Londres, la
_Philobiblon Society_ (1855, in-8º, 79 pages). N’oublions pas
quelques pages spirituelles de l’académicien Ch. Nodier: _Du langage
factice appelé macaronique_, insérées dans le _Bulletin du
bibliophile_ (Paris, Techener, 1834).
§ 1er. VIE DE FOLENGO.
Théophile Folengo descendait d’une famille ancienne et distinguée qui
habitait à Cipada, village de la banlieue de Mantoue. Dans un de ses
écrits, il nous apprend qu’il naquit le 8 novembre 1491. Après avoir
commencé ses études à Ferrare, il alla les continuer à Bologne, sous la
direction du célèbre Pierre Pomponace, qui professait la philosophie
d’Aristote; mais, trop ami des plaisirs et trop enclin à la poésie, le
jeune Mantouan se livra fort peu à des lectures sérieuses. Des
espiègleries un peu vives le brouillèrent avec la justice et
l’obligèrent à quitter Bologne; il revint dans sa famille, et fut assez
mal accueilli par son père, qui n’avait pas sujet d’être très-satisfait
de lui. Il voulut alors embrasser la profession des armes; mais,
promptement rebuté à l’idée des fatigues et des périls auxquels il
s’exposait, il préféra entrer dans un couvent de Bénédictins, et, après
un noviciat de deux années, il fit profession, le 28 juin 1509, dans le
couvent de Sainte-Euphémie, à Brescia; il n’avait pas encore dix-huit
ans accomplis. Ce fut alors que, quittant le nom de Jérôme qu’il avait
reçu à sa naissance, il prit celui de Théophile.
A cette époque, la discipline était fort relâchée dans les monastères,
et les conteurs italiens, qui donnent une si mauvaise idée de la
conduite des moines, n’ont peut-être pas extrêmement chargé le tableau
qu’ils avaient sous les yeux. Folengo n’était pas homme à résister à
l’influence des mauvais exemples, surtout depuis que son monastère avait
perdu un chef, Jean Cornelius, qui l’avait dirigé avec habileté, mais
qui avait été remplacé par un ambitieux sans principe, Ignace
Squaccialupi[2]. Jetant le froc aux orties, Folengo s’enfuit en
compagnie d’une femme, Giroloma Dedia, dont il était éperdument épris,
et il se mit à parcourir l’Italie.
[2] Dans un de ses ouvrages, le _Chaos del Tri per Uno_, Folengo fait
le plus grand éloge de Cornelius, qu’il désigne sous le nom à peine
déguisé de Cornegianus. Par contre, dans son _Orlandino_, l’abbé
qu’il nomme Griffarosti, et qu’il dépeint sous de noires couleurs,
est sans doute le portrait de Squaccialupi.
On ne saurait le suivre dans la vie errante qu’il mena durant quelques
années. En 1522, il était à Venise; il y revint en 1526, après avoir
séjourné à Rome. Ce fut pendant cette période agitée qu’il composa son
épopée macaronique, accueillie par le public avec un vif empressement,
et qu’il écrivit un poëme badin sur l’enfance de Roland, qui eut moins
de succès.
Fatigué de courir le monde et d’être livré à la misère, qui l’avait
forcé momentanément à se faire soldat, il rentra dans son couvent en
1527; mais son humeur inquiète ne s’accommodait pas de la solitude du
cloître, et il se remit à voyager, toutefois d’une manière conforme à la
décence.
En 1553, il se trouvait à Naples, et bientôt il se rendit en Sicile, où
un des princes de la maison de Mantoue, Ferrante de Gonzaga, gouvernait
cette île en qualité de vice-roi et protégea notre poëte. Se repentant
de ses erreurs passées, il revit ses ouvrages; il en effaça les
hardiesses, et il en supprima ce qui était le plus propre à scandaliser
ses lecteurs; malheureusement ces éditions corrigées sont précisément
celles dont le public ne veut pas.
Après avoir séjourné quelque temps auprès de Palerme, Folengo, arrivé à
l’âge mûr et ayant des fautes nombreuses à déplorer, entra
définitivement dans un couvent, où il voulut terminer sa vie. Il ne fit
pas un long séjour à Santa-Croce di Campese, car, l’année suivante, une
fièvre maligne l’emporta, le 9 décembre 1544[3].
[3] On plaça sur sa tombe une inscription ainsi conçue:
«Hic cineres Theophili Monachi tantisper, dum reviviscat,
asservantur, et in Domino quievit felicissime die nonâ decembris
1544.»
Plus tard on lui érigea un autre mausolée sur lequel on plaça des
épitaphes en vers et en prose latine, en espagnol, en italien. (Voir
Genthe, p. 113.) Nous nous bornerons à citer deux distiques:
Mantua me genuit: Veneti rapuere: tenet nunc
Campesium; cecini ludicra, sacra, sales.
Hospes, siste gradum: manes venerare sepultos
Merlini. Corpus conditur hoc tumulo.
Il a trouvé un panégyriste fervent dans l’auteur d’un _Elogio di T.
Folengo_, imprimé à Venise en 1803, lequel n’hésite pas à dire que
Mantoue doit être aussi fière d’avoir produit le poëte macaronique que
le chantre d’Énée, et que celui-ci, grand philosophe, grand poëte et
grand homme, sera honoré tant que les lettres et le mérite recevront les
hommages qui leur sont dus[4].
[4] M. Delepierre, qui parle avec quelques détails de cet éloge, p. 99
et suiv., n’a pas connu l’auteur; il est appelé Angelo Dalmistro
dans un catalogue imprimé à Paris. (E. P., 1850, nº 124.)
Folengo s’était d’abord livré à la composition d’un poëme latin, dans
lequel il se proposait de surpasser Virgile; mais, reconnaissant que
cette prétention était excessive, il aima mieux occuper la première
place dans le genre badin qu’être réduit à un rang inférieur dans le
genre sérieux, et il écrivit ses poésies macaroniques, qu’il mit au jour
sous le nom de _Merlin Coccaie_[5]. Soit conviction de son propre
mérite, soit par une de ces plaisanteries qui fourmillent chez lui,
Folengo se décerne à lui-même des éloges éclatants:
Magna suo veniat Merlino parva Cipada,
Atque Cocajorum crescat casa bassa meorum;
Mantua Virgilio gaudet, Verona Catullo,
Dante suo florens urbs tusca, Cipada Cocajo.
Dicor ego superans alios levitate poetas,
Ut Maro medesimos superat gravitate poetas.
[5] Le nom de Merlin a été emprunté au célèbre enchanteur anglais qui
joue un si grand rôle dans ces romans de chevalerie dont Folengo
était le lecteur assidu, et qu’il imite en s’amusant. Un autre
anglais, Geddes, signa du nom de _Jodocus Coccaius, Merlini Coccaii
pronepos_, une ode ironique _pindarico-saphico-macaronica in
Guglielmi Pitti laudem_, qu’il publia en 1795. Ajoutons que Merlin
Coccaie a été mis sur le théâtre et qu’il fait usage de sa diction
macaronique dans une comédie de G. Ricci: _I Poeti rivali, drama
piacevole_, Roma, 1632. Quant au nom de Coccaie, on croit que notre
poëte le prit à un des maîtres qui avaient instruit son enfance,
Visago Coccaie.
Et ailleurs il s’écrie:
Nec Merlinus ego, laus, gloria, fama Cipadæ.
C’est à son épopée macaronique que Folengo doit la réputation qu’il a
conservée, et c’est elle qui doit nous occuper en ce moment, lorsque
nous aurons d’abord fait connaître ce qui distingue la langue factice
dont notre poëte ne fut pas l’inventeur, mais que personne, avant lui,
n’avait maniée avec autant de bonheur et appliquée à des productions
d’aussi longue haleine. Ch. Nodier a eu raison de dire qu’il y avait
dans les délicieuses macaronées de Folengo tout ce qu’il faut
d’imagination et d’esprit pour dérider le lecteur le plus morose.
§ 2. DE LA LANGUE MACARONIQUE.
La véritable diction macaronique consiste à ce que l’auteur prend les
mots dans sa langue maternelle, et qu’il y ajoute des terminaisons et
des flexions latines. Faute de s’être bien rendu compte de cette
particularité, des auteurs, fort estimables d’ailleurs, sont tombés dans
des erreurs complètes en confondant avec le macaronique le latin
corrompu à plaisir et des langages hybrides, enfants du caprice. Le
pédantesque, qui amusa un instant l’Italie, a été aussi l’objet d’une
confusion semblable, tandis qu’il est l’inverse du macaronique,
puisqu’il soumet le mot latin aux formes du langage vulgaire; la
macaronée, au contraire, assujettit le mot vulgaire à la phraséologie et
à la syntaxe latine.
Ces distinctions sont nécessaires à préciser, car pendant longtemps on a
employé, dans presque toute l’Europe, un genre de comique qui consistait
à créer un mélange hybride dépourvu de règles et fort éloigné de la
véritable macaronée. «Dans celle-ci (ainsi que l’a judicieusement
observé Ch. Nodier), c’est la langue vulgaire qui fournit le radical, et
la langue latine qui fournit les flexions, pour former une phrase latine
avec des expressions qui ne le sont pas, au contraire des langues
néo-latines usuelles, et c’est l’expression qui est latine dans une
phrase qui ne l’est point. L’italien est donc du latin soumis à la
syntaxe vulgaire ou aborigène, et la langue factice de Merlin Coccaie
est de l’italien latinisé.»
L’origine du mot _macaronique_ a donné lieu à des explications plus ou
moins ingénieuses et nécessairement contradictoires. Folengo, qui devait
savoir à quoi s’en tenir, donne à cet égard une explication fort nette
dans son _Apologetica in sui excusationem_, morceau placé à la tête de
plusieurs éditions de ses œuvres: _Ars ista poetica nuncupatur
macaronica, a macaronibus derivata, qui macarones sunt quodam pulmentum
farina, caseo, botiro compaginatum, grossum, rude et rusticanum, ideo
macaronices nil nisi grasseninem, ruditatem et vocabulazzos debet in se
continere... Fuit repertum Macaronicon causa ubique ridendi._
Le savant auteur du _Manuel du libraire_, M. Brunet, observe, dans sa
notice sur _Alione d’Asti_, l’un des plus anciens auteurs dans le genre
macaronique, que le principal personnage du _Carmen macaronicum_,
composé à la fin du quinzième siècle, est un fabricant de macaroni,
lequel, dès le début de l’ouvrage, est mis en scène dans ces deux vers:
Est unus in Padua natus speciale cusinus
In macharonea princeps bonus atque magister;
ce qui, selon l’illustre bibliographe, explique suffisamment et le titre
de _Macharonea_ que porte cette facétie, et le nom de _macaronique_
donné au genre de burlesque dont cette même facétie paraît avoir été le
modèle.
Adrien Baillet, dans ses _Jugements des savants_, t. IV, p. 64, apprécie
assez bien la poésie macaronique, lorsque, dans un style un peu trivial,
il l’appelle «un ragoût de diverses choses qui entrent dans sa
composition, mais d’une manière qu’on peut appeler paysanne. Il y a
pêle-mêle du latin, de l’italien ou de quelque autre langue vulgaire,
aux mots de laquelle on donnait une terminaison latine; on y ajoute du
grotesque de village, mais il faut que tout soit couvert et orné d’une
naïveté accompagnée de rencontres agréables, qu’il y ait un air enjoué
et toujours plaisant, qu’il y ait du sel partout, que le bon sens n’y
disparaisse jamais, et que la versification soit facile et correcte.»
On ne doit pas confondre la macaronée avec le latin de cuisine, qui
consiste dans une traduction littérale en latin de phrases de la langue
maternelle, lorsque les mots échappent à l’auteur. Quelques ouvrages que
nous aurons à mentionner, les _Epistolæ obscurorum virorum_,
l’_Anti-choppinus_, offrent des exemples de ce mauvais latin.
Le pédantesque est une autre langue factice qui n’a guère été cultivée
qu’en Italie, où elle reconnaît pour chef-d’œuvre les _Cantici di
Fidentio Glottogrysio ludimagistro_ (masque de Camillo Scrofa); il s’est
souvent montré dans les _Comédies_ du seizième siècle, qui mettent dans
la bouche de vieux et lourds docteurs une langue factice, composée de
mots latins et parfois grecs, soumis à la terminaison et à la flexion du
dialecte vulgaire. En voici un exemple:
Le tumidule genule, i nigerrimi
Occhi, il viso peralbo et candidissimo,
L’exigua bocca, il naso decentissimo,
Il mento che mi du dolori acerrimi;
Il lacteo collo, i crinuli, i dexterrimi
Membri, il bel corpo symmetriatissimo
Del mio Camillo, il lepor venustissimo
I costumi modesti et integerrimi:
D’hora in hora mi fan si Camilliphilo
Ch’ io non ho altro ben, altre letitie
Che la soave lor reminiscentia.
Un ingénieux philologue, qui fut bibliothécaire de Mazarin, Gabriel
Naudé, a donné une assez bonne définition de l’objet qui nous occupe.
«Macaroné, chez les Italiens, veut dire un homme grossier et lourdaut,
et d’autant que cette poésie, pour être composée de différens langages
et de paroles extravagantes, n’est pas si polie et coulante que celle de
Virgile, ils lui ont aussi donné le même nom.
«O macaroneam Musæ quæ funditis artem!
«Si toutefois ils n’eussent mieux aimé la nommer ainsi _à macaronibus_,
qui est une certaine pâte filée et cuisinée avec des ingrédients qui la
rendent l’un des agréables mets de leurs festins.»
Observons d’ailleurs que, chez les Italiens du siècle dernier,
l’habitude d’improviser, dans de joyeuses réunions, des vers
macaroniques, n’était pas absolument passée de mode. On lit, à cet
égard, un passage curieux dans les _Mémoires_ de Casanova, étrange
aventurier dont la biographie est souvent si scandaleuse:
«J’aperçois un café, j’y entre. Quelques instants après, un grand moine
Jacobin, borgne, que j’avais vu à Venise, vint et me dit que j’arrivais
à propos pour assister au piquenique que les académiciens macaroniques
faisaient le lendemain, après une séance de l’académie, où chaque membre
récitait un morceau de sa façon, il m’engagea à être de la partie, et à
honorer l’assemblée en lui faisant part d’une de mes productions.
J’acceptai, et, ayant lu les dix stances que j’avais faites pour
l’occasion, je fus reçu membre par acclamation. Je figurai encore mieux
à table qu’à la séance, où je mangeai tant de macaroni, qu’on me jugea
digne d’être nommé prince.»
Disons aussi que le macaronique, proprement dit, avait été précédé par
un autre genre de composition, lequel consistait à mettre à côté des
mots d’une langue des expressions empruntées à un autre idiome.
L’ancienne littérature française fournit de nombreux exemples de ce
mélange, surtout dans les écrits facétieux; nous nous contenterons de
signaler certains ouvrages imprimés au commencement du seizième siècle,
et depuis insérés dans quelques recueils.
DE PROFUNDIS DES AMOUREUX.
Apud eum qui m’est contraire
Ubi jacet presumptio
Cupido veille le diffaire
Sans nulle autre redemptio...
Sicut erat ainsy ferai
In principio vueille ou non,
Et nunc, et semper j’aimeray
In secula seculorum.
Amen.
LE SERMON FORT JOYEUX DE SAINT RAISIN.
Nous dirons tous d’entente fine
Une fois cum corda nostra
Vinum facit leticia,
Hoc bibe cum possis,
Si vivere sanus tu vis.
SERMON JOYEULX DE LA VIE DE SAINT ONGNON, COMMENT NABUZARDEN, LE MAÎTRE
CUISINIER, LE FIT MARTIRER, AVEC LES MIRACLES QU’IL FAIT CHAQUE JOUR.
Ad deliberandum Patris
Sit sanctorum Ongnonnaris,
Qui filius Syboularis;
In ortum sit sua vita.
Capitulum, m’entendez-vous?...
Je vous vueil sa vie racompter.
Droit au tiers feuillet du psaultier,
Trouverez en escript: _Credo
In superly constequansio
Creature Ongnonnaris_;
Dieu doit bien mettre en paradis
Saint Ongnon qui de mal eut tant.
LE SERMON DES FRAPPECULZ NOUVEAU ET FORT JOYEULX.
De quonatibus vilatis bragare
Bachelitatis prendare, andoillibus boutate
In coffinando, vel metate in coffino...
_Brondiare deffesarum cultare et ruate de pedibus._ Ces mots, que Jan
dict en dessus, sont escriptz VII, _Quoquardorum capitulo_.»
Nous terminerons ces citations en mentionnant le _Dialogue d’ung
Tavernier et d’ung Pyon_.
A côté du vers français est un autre vers en mauvais latin.
_Aperi tu mihi portas_;
Hoste, est-il jour présentement?
_Hec est vera fraternitas_
Qui a son goust tout prestement.
Se tu as, en ton tenement,
_Diversa dolia vini_.
On te dira joyeusement:
_Ubi possunt hec discerni?_
§ 3. HISTOIRE MACARONIQUE DE MERLIN COCCAIE. (Analyse de ce poëme;
particularités qu’il présente; jugements dont il a été l’objet.)
Religion, politique, littérature, science, papes, rois, princes, clergé,
peuple, l’auteur n’épargne rien dans cette parodie satirique des romans
chevaleresques qui amusaient alors l’Europe entière. Présentons ici une
analyse fort succincte de cette production ingénieuse; le lecteur verra
ainsi d’un coup d’œil le chemin qu’il doit parcourir.
Guy, descendant du fameux Renaud de Montauban, enlève Balduine, fille de
Charlemagne. Ces amants quittent la France et se réfugient en Italie,
déguisés en mendiants. Ils sont très-bien accueillis chez un paysan du
bourg de Cipade. Guy ne se résigne pas à une vie obscure; il s’éloigne
de sa femme, la laissant enceinte, et va à la conquête de quelque
principauté. Balduine meurt après avoir donné naissance à un enfant qui
reçoit le nom de Baldus. L’enfant grandit, ignorant son illustre
origine, et, dès sa première jeunesse, il promet, par son audace et par
sa force extraordinaire, de se placer au nombre des plus hardis
guerriers. Querelleur et tapageur, il s’associe divers compagnons, parmi
lesquels on distingue le géant Fracasse, descendant de Morgant, et
Cingar, dit le subtil, forceur de serrures, larron du tronc des églises,
personnage dépourvu de tout scrupule et qui semble avoir fourni à
Rabelais l’idée de son Panurge.
Après avoir rempli de troubles la ville de Mantoue, après avoir donné et
reçu une foule de coups, Balde est mis en prison: Cingar, déguisé en
cordelier, le visite dans son cachot sous prétexte de le confesser, et
lui fournit les moyens de s’évader. Passant alors d’un pays à l’autre,
courant sur terre et sur mer, Balde accomplit des prouesses dignes des
chevaliers errants: il détruit des corsaires, il extermine des sorcières
en relations suivies avec le diable, il retrouve son père qui s’était
fait ermite et qui meurt après lui avoir prédit de hautes destinées; il
va en Afrique, il arrive aux sources du Nil, il pénètre enfin dans les
enfers avec ses amis. Arrivé dans les contrées du mensonge et du
charlatanisme, où sont les astrologues, les nécromanciens et les poëtes,
Merlin Coccaie, jugeant que c’est sa place, y laisse Balde en lui
souhaitant bonne chance, et l’ouvrage finit.
Cette composition est parfois confuse; trop d’aventures y sont
accumulées, et Folengo n’a pas su réussir à donner à sa fable le tissu
serré qu’Arioste a si bien déroulé; mais les traits parfois excellents
qu’on y rencontre, la verve, la vivacité des tableaux, justifient
très-bien le plaisir que, depuis près de trois siècles et demi, il cause
à ses nombreux lecteurs.
Il n’est pas hors de propos de signaler quelques-uns des passages
mordants où Folengo donna carrière à son humeur belliqueuse et qui
contribuèrent beaucoup à la fortune de son livre. Un des héros
secondaires du poëme, Cingar, détrousse des cordeliers, prend leurs
habits et s’en revêt, et l’ex-ci-devant moine Folengo s’écrie:
Jam non is Cingar, sed sanctus nempè videtur;
Sub tunicis latitant sacris quàm sæpè ribaldi!
Dans la septième macaronnée, le poëte s’élève contre la multiplicité des
moines et des ordres monastiques. Nous ne rapporterons que l’un des
traits de sa longue satire:
Postquam gioccarunt nummos, tascasque vodarunt
Postquam pane caret cophinum, cœlaria vino,
In fratres properant, datur his extemplo capuzzus.
«Lorsqu’ils ont joué leurs écus et vidé leurs escarcelles, quand le
panier manque de pain et le cellier de vin, ils se précipitent dans le
cloître, on leur donne aussitôt le froc.»
Il rencontre et trouve partout des moines de toutes les couleurs, de
tous les ordres, soit qu’il voyage sur terre, soit qu’il aille sur mer,
et il craint que la chrétienté ne reste sans soldats, sans laboureurs,
sans artisans.
N’est-ce pas commenter l’Évangile d’une manière bouffonne et
irrespectueuse que d’expliquer, comme le fait Merlin Coccaie, le passage
de saint Mathieu (ch. IV, v. 4): _Non in solo pane vivit homo, sed in
omni verbo quod procedit ex ore Dei?_
Non homo, Cingar ait, solo de pane cibatur,
Sed bovis et pingui vervecis carne; probatur
Istud evangelio, quod nos vult pascere verbo;
Divide VER a BO, poter cognoscere sensum.
Le commentateur ajoute: En divisant _verbo_, vous avez VER _vex_,
brebis, mouton, et BOs, bœuf.
On trouve dans la vingtième macaronnée un épisode qui témoigne d’un
esprit assez peu révérencieux à l’égard de la religion. Le poëte, après
avoir conduit ses personnages dans l’enfer, les soumet à faire une
confession ridicule à Merlin, qui se désigne lui-même ainsi:
Nomine Merlinus dicor, de sanguine Mantus,
Est mihi cognomen Coccajus maccaronensis.
Et il leur donne tour à tour l’absolution, non sans rire.
Dans la vingt et unième macaronnée, Baldus rencontre Pasquin et
l’interroge. Pasquin répond que, dans l’espoir de faire fortune, il
avait établi à l’entrée du paradis une hôtellerie destinée à recevoir
les pieuses personnes qui y seraient appelées. «Or, vous saurez, dit la
vieille traduction française, que nous avons tenu nostre hostèlerie par
l’espace de quarante ans devant la porte du paradis, avec fort peu de
gaing, car les portes estoient toujours cadenacées et tourillées et
toutes moisies, pour n’estre souvent remuées: les aragnés y avoient
tendu leurs toiles. Si toutes fois aucun y venoit, c’estoit quelque
boiteux, quelque bossu, quelque borgne ou bicle. J’y ai vu fort rarement
des papes, des roys, des ducs, aussi peu de seigneurs, de marquis, de
barons, de ceux qui portent chappeaux houppez, des mitres et des chappes
cardinalesques. Si d’adventure j’y voyois arriver quelque procureur,
quelque juge, quelque avocat ou notaire, ne pouvant penser que ce
fussent de tels gens, soudain je m’escriois: ô le grand miracle!»
Le huitième chant renferme une description des vices des moines retracés
avec une hardiesse frappante. Le poëte exprime la crainte de faire un
tableau de leurs mœurs de porc, et de nuire ainsi aux bons religieux, ce
qui ne l’empêche pas de les montrer comme éhontés, lascifs, fainéants,
sans entendement, n’ayant toujours l’esprit tendu qu’au métier de
ruffinerie et de gueuserie.
L’épisode du couteau de saint Brancat, qui ressuscite les gens auxquels
il a servi pour couper la gorge, est une satire des fausses reliques, si
communes en Italie à cette époque.
En parcourant les enfers, Balde et ses amis arrivent dans un lieu où
voltigent les fantaisies, les vaines opinions des hommes, les fausses
sciences de _Paul_ et de _Pierre_, les rêveries de _Thomas_ et
d’_Albert_, sources permanentes de population pour les régions
infernales. C’est un trait qui ne se borne pas à frapper les études
scolastiques alors si florissantes; Folengo était d’ailleurs fort peu
fondé à ne voir que des rêveries dans les écrits d’Albert le Grand et de
saint Thomas; l’Académie des sciences morales et politiques, qui vient
de faire de l’appréciation de la philosophie de ce dernier l’objet d’un
concours brillant, a jugé cette question avec des vues plus hautes que
celles qu’on était en droit de demander à notre poëte macaronique.
Parfois aussi Merlin Coccaie a son côté moral; il déclame souvent contre
les vices de son époque; il se livre à une vive diatribe contre les
courtisanes et les entremetteuses, dont l’Italie était alors fort
abondamment pourvue:
Terra convertatur passim meretricibus istis
Quæ semper luxu, petulaque libidine jactæ,
Sinceras juvenum nequeuntes flectere mentes,
Ut sua continuo satietur aperta vorago.
Ast aliquam si forte volunt maculare puellam,
Aut niveam pueri de corde tirare columbam,
Quid faciunt istæ tigres, cagnæque rapaces?
Dum missæ celebrantur, amant cantonibus esse,
Postque tenebrosos mussant, chiachiarantque pilastros.
Ah! miserelle puer, dicunt, male nate, quod ullam
Non habes (ut juvenes bisognat habere), morosam!
Les attaques de Folengo contre les grands et contre le clergé,
très-communes alors chez les poëtes italiens, et qui n’excitaient point
la susceptibilité du pouvoir, ont inspiré à un critique moderne une
appréciation que nous ne saurions partager.
M. J. J. Arnoux a consacré à Folengo deux articles dans la _Revue du
Progrès_ (nºs du 15 septembre et du 1er octobre 1839), mais il nous
semble avoir grandement exagéré le but que se proposait notre poëte en
le désignant comme un fougueux révolutionnaire, animé d’une haine
implacable contre toutes les tyrannies. Témoin des châtiments qui
avaient frappé de généreux défenseurs de la liberté, il consentit à
faire rire les oppresseurs aux dépens des opprimés, à condition
d’envenimer dans le cœur de ceux-ci une haine qui tôt ou tard devait
porter ses fruits. Moins hardi que Rabelais, il n’écrivit pas dans le
langage vulgaire, mais il employa un mélange de diverses langues dont il
latinisa les mots seulement dans leurs syllabes finales.
Baldus est le type de l’injustice armée, du privilége inique contre
lequel sa victime ose à peine élever la voix. Zambelle est le peuple
qu’on opprime, dont on se moque, et qu’on représente comme stupide parce
qu’on l’abrutit et qu’on lui ôte les moyens de sortir de son
avilissement.
A la tyrannie de Balde qui est celle de la force armée, celle de la
violence brutale, succède l’oppression de Cingar et des moines, qui est
celle de la fourberie et de l’autorité fondée sur la superstition.
Parfois le poëte, comme l’Arioste, n’a d’autre but que de laisser dans
ses récits un champ libre à son imagination; mais bientôt sa pensée
satirique reparaît lorsqu’il attaque la corruption des mœurs et les abus
criants du clergé.
Tel est le point de vue auquel s’est placé M. Arnoux; il paraît fort
exagéré. De même que tant d’autres conteurs du commencement du seizième
siècle, Folengo n’avait, nous en sommes sûrs, aucune idée d’une réforme
politique et sociale; témoin des vices de son époque, vices qu’il avait
partagés, il les peignait en riant, sans grande malice, sans envie de
renverser les pouvoirs établis et sans la moindre préoccupation des
droits de l’homme.
Observons aussi que, dans d’autres écrits, Folengo s’est montré tout
aussi enclin à débiter des idées téméraires et sentant le fagot. Son
poëme sur le petit Roland (_Orlandino_), dont nous aurons occasion de
reparler, dut, sous bien des rapports, choquer vivement les lecteurs
orthodoxes. L’héroïne, s’adressant à Dieu, lui dit: «Je ne veux point
tomber dans la même erreur que cet imbécile vulgaire rempli de
superstition et de folie qui fait des vœux à un Gothard et à un Roch,
qui fait plus de cas d’eux que de toi[6], parce qu’un moine, souvent
adorateur de Moloch, a l’adresse de tirer de gros profits des sacrifices
offerts à la Vierge, reine des cieux. Sous une écorce de piété, ils font
d’abondantes moissons d’argent, et ce sont les autels de Marie qui
assouvissent l’impie avidité des prélats avares.» Vient ensuite un trait
acerbe dirigé contre les confesseurs[7]: «Mon Dieu, ajoute Berthe, si tu
daignes me sauver des flots irrités qui m’environnent, je fais vœu de ne
jamais ajouter foi à ceux qui accordent les indulgences pour de
l’argent[8].»
[6] Nè insieme voglio errar con volgo sciocco
Di soperstizia colmo e di matezza;
Che fà soi voti ad un Gotardo e Rocco,
E più di te non se qual Bevo apprezza, etc.
Nous employons, pour la traduction française, celle de Ginguené,
dans son _Histoire littéraire d’Italie_.
[7] E qui trovo ben spesso un confessore
Essere più ruffiano che dottore.
[8] Ti faccio voto non prestar mai fede
A chi indulgente per denar concede.
Pour faire excuser ses hardiesses, Folengo ajoute que son héroïne était
Allemande et qu’il ne faut donc pas s’étonner si elle fait des prières
pleines d’hérésie.
Plus loin, on voit Roland se prendre de querelle avec un gros prieur
goinfre et ivrogne auquel il dérobe un bel esturgeon. La bibliothèque de
ce dignitaire était composée de vins, de liqueurs, de pâtés, de jambons;
au fond de cet oratoire était sur un autel l’image d’un Bacchus gras et
vermeil: il n’y avait pas là d’autre objet de piété, d’autre crucifix
pour y faire ses dévotions[9].
[9] Nè altra pietade, nè allo crucifisso
Tien sull’ altare a far divozione.
Ces hardiesses n’étonnaient d’ailleurs personne, et en Italie, avant que
la réforme eût donné aux attaques contre l’Église une portée jusqu’alors
ignorée, on accordait aux poëtes de très-grands priviléges. C’est ainsi
que l’auteur de l’_Orlando nammorato_, Berni, reproche à Jésus-Christ et
à tous les saints de voir du haut du ciel ce qu’ont fait les quarante
lâches cardinaux qui ont nommé pour pape Adrien VI et de ne faire qu’en
rire.
O Cristo, o Santi, si che voi vedete
Dove ci han messo quaranta poltroni:
Estate in cielo, e si ve ne ridete!
Parmi les sonnets de Berni (et presque tous ont la _coda_, la queue, un
certain nombre de tercets, ajoutés aux deux qui terminent le sonnet
ordinaire), il y en a un des plus vifs contre les prêtres, dont
Jésus-Christ, dit-il, semble protéger les désordres et qu’il défend
également des Turcs et des conciles.
Godete preti, poich e ’l vostro Cristo
V’ ama cotanto, etc.
Le Mauro, mort en 1536, composait un _capitolo_ sur les moines dans
lequel il ne laissait échapper aucun détail de leur vie oisive et
licencieuse; ce n’est point avec colère ni avec amertume qu’il parle de
ces frères; c’est au contraire en chantant leurs louanges, en enviant
leur douce manière de passer le temps.
Nous n’avons pas besoin de rappeler les attaques que les conteurs
dirigeaient contre les ordres religieux, en mettant sans cesse en scène
des cordeliers, des capucins débauchés auxquels survenaient de fâcheuses
mésaventures, juste châtiment de leur incontinence.
Folengo se conforma à un usage répandu à l’époque où il écrivait, en
joignant à chacun des chants de son poëme un prologue et un épilogue
badins, où il se livre à la plaisanterie, parle de lui-même, se pose
franchement en gourmand. Rien n’était alors plus ordinaire qu’un tel
langage en semblable occasion, et la littérature du temps en présente
des exemples multipliés. Nous en signalerons quelques-uns. L’auteur du
poëme de _Buovo d’Antona_ imprimé à la fin du quinzième siècle,
interrompt un de ses récits en priant Dieu d’être favorable à ses
auditeurs ou à lui-même, et en disant qu’il est las de conter, que sa
voix s’affaiblit, qu’il dira le reste une autre fois, qu’il a besoin de
boire.
Hormai, signori, quivi harò lasciato;
Andate a bere, ch’ io son assetato.
Dans l’_Ancroia_, autre épopée imprimée vers 1480, chaque chant (et il y
en a trente-quatre) commence par une prière; le plus grand nombre est
adressé à la Vierge Marie, d’autres au Dieu suprême, au Père éternel, à
la Sainte Trinité, à la sagesse éternelle; l’exorde d’un chant est le
_Gloria in excelsis_, celui d’un autre, le psaume _Tu solus sanctus
Dominus_, etc., le tout pour que Dieu et la Vierge viennent en aide au
poëte lorsqu’il raconte les combats et les faits d’armes de ses
chevaliers et parfois des anecdotes fort peu décentes. Dans le
vingt-huitième chant, par exemple (et il débute par l’_Ave Maria_ en
toutes lettres), l’intrigue amoureuse de la reine Ancroia avec
l’enchanteur Maugis est narrée de la façon la plus libre.
Le Pulci, ayant trouvé établi l’usage de ces pieuses invocations et le
mélange bizarre du sacré au profane, le suivit dans l’idée d’amuser ses
lecteurs. Le premier chant du _Morgante_ commence par _In principio erat
Verbum_; le quatrième par le _Gloria in excelsis Deo_, le septième par
_Hosanna_, le dixième par le _Te Deum laudamus_, le dix-huitième par le
_Magnificat_, le vingt-troisième par _Deus in adjutorium meum intende_,
ce qui fait tout juste un vers endécasyllabe. Si l’on ne connaissait pas
tout ce que l’usage autorisait alors, on s’étonnerait de voir Pulci, un
chanoine âgé d’environ cinquante ans, invoquer à vingt-huit reprises
différentes ce qu’il y a de plus sacré pour écrire des folies, des
indécences et parfois des impiétés.
Dans le _Mambriano_ du Cieco d’Ascoli, un seul et même chant renferme
une prière fervente, une vision sainte, un miracle, deux conversions et
des récits d’une licence éhontée. Ce poëme est d’ailleurs le premier où
chaque chant commence, soit par une invocation poétique, soit par une
digression relative à l’action du poëme, et parfois aux circonstances
qui touchaient personnellement l’auteur ou dont il était environné.
C’est le premier modèle de ces agréables débuts de chant que l’Arioste
porta depuis à une haute perfection. Voltaire l’a imité, on sait avec
quelle verve spirituelle. Saint-Just, dans son poëme d’_Organt_, s’est
montré moins heureux. Bien d’autres poëtes ont marché dans cette voie,
mais tous n’ont pas réussi.
Afin de donner une idée du style de Folengo et de la diction
macaronique, dont il est resté le modèle, nous devons placer ici un
passage de quelque étendue emprunté à son livre, et nous choisirons
celui dans lequel après avoir exposé quel a été son projet, il invoque
les Muses.
Phantasia mihi quædam fantastica venit,
Historiam Baldi grossis cantare camœnis
Altisonam cujus famam nomenque gaiardum
Terra tremit, baratrumque metu se cagat ad ossum.
At prius altorium vestrum chiamare bisognat,
O Macaroneam, Musæ, quæ funditis artem.
Num passare maris poterat mea gundola scoios,
Ni recommendatam vester soccorsus habebit?
Jam nec Melpomene, Clio, nec magna Thalia,
Nec Phœbus grattando lyram mihi carmina dictent,
Qui tantos olim doctos facere poetas.
Verum cara mihi faveat solummodo Berta,
Gosaque, Togna simul, Mafelina, Pedrala, Comina,
Veridicæ Musæ sunt hæc doctæque sorellæ,
Quarum non multis habitatio nota poetis
Clauditur in quodam terræ cantone remoto.
Illic ad nebulas montagnæ culmen inalzant,
Quas smisurato si tu componis Olympo,
Collinam potius quam montem credis Olympum,
Nec sint de petris factæ scopulisque putato;
Verum de tenero duroque probavimus illas
Formaio factas, et Sole calente colantes,
Ad fundum quarum sunt brodi flumina grassi,
Undezzatque lacus niveo pro lacte biancus.
Omnia de fresco sunt littora facta botiro,
Supra quæ buliunt semper Caldaria centum,
Plena casoncellis, macaronibus, atque foiadis.
Stant ipsæ Musæ super altum montis acumen
Formaium gratulis durum retridando foratis.
Altera sollicitat digitis componere gnoccos,
Qui per formaium rigolantes fortes tridatum
Deventant grossi tanquam grossissima butta,
O quantum largas bisognat habere ganassas.
Si quis vult tano ventronem pascere gnocco.
Altera præterea pastam, squarzando, lavezzum
Implet lasagnis grasso scolante botiro.
Altera dum nimio caldarus brontolat igne
Trat retro stizzos prestum sopiando de dentrum.
Sæpe foco nimio saltat brodus extra pignattam
Una probat sorbens utrum bene broda salatur,
Una focum stizzat, stimulans cum mantice flammas,
Tandem quæque suam tendit compire menestram.
Cernis quapropter centum fumare caminos,
A centum buliunt caldaria fixa cadenis,
Ergo macaronicas illic acatavimus artes,
Et me grossiloquum vatem statuere sorores
Misterum facit hinc vostrum clamemus aiuttum,
Ac mea pinguiferis panza est implenda lasagnis.
Nous conviendrons, d’ailleurs, que tout le laisser-aller et tout
l’emportement dans les injures qui caractérisent si souvent la
littérature du seizième siècle, se retrouvent sous la plume de Folengo;
une seule citation suffira à ce sujet:
Un certain Scardaffus ayant donné une édition peu correcte des
_Macaroniques_, l’auteur exhala sa colère dans un sixain qu’il signa du
nom supposé de Jean Baricocolo, et que nous ne donnerons pas comme un
modèle d’urbanité. Après avoir dit que le nouvel éditeur Lodola a
purifié ses écrits des ordures que son prédécesseur y avait mises, il
fait un appel aux acheteurs.
Merdi loqui putrido Scardaffi stercore nuper
Omnibus in bandis imboazata fui.
Me tamen acquarii Lodolæ sguratio lavit
Sum quoque savono facta galanta suo.
Ergo me populi comprantes solvite bursas;
Si quis avaritia non emit, ille miser.
Jugé sévèrement par des critiques modernes, qui, presque toujours,
n’avaient pas pris la peine de le lire, Folengo a trouvé au delà des
Alpes des admirateurs zélés, des apologistes parmi lesquels il faut
distinguer un prince de l’Église, le cardinal Quirini. Ce savant prélat
n’a pas hésité à s’exprimer avec une indulgence des plus favorables au
sujet de notre poëte[10]; transcrivons ces paroles: «Opus novo discendi
genere insigne animi que festivitate ac lepore jucundissimum in quo
latinis ac italicis vocibus undique permixtis, servata metri harmonia,
amœnissimo carmine jocose ac facete, multorum sui temporis vitia
carpit.» _Specimen variæ literaturæ quæ in urbe Brixia florebat_, 1739,
4º, p. 315.
[10] Nous n’apprendrons rien à personne en disant qu’il serait bien
facile de citer des ouvrages composés par des ecclésiastiques
italiens et qui paraissent aujourd’hui fort peu en harmonie avec la
sévérité de leur état. Sans remonter aux temps du cardinal Bembo et
de l’évêque Bandello, qui composaient des nouvelles peu édifiantes,
nous mentionnerons seulement le _Ricciardetto_, composé il y a un
siècle par l’évêque Fortiguerri.
Un poëte célèbre, Tassoni, dans sa _Secchia rapita_ (chant VIII, stance
24), mentionne fort honorablement Folengo et n’hésite pas à dire que sa
gloire s’est étendue jusque dans les pays les plus lointains, et que sa
sépulture recevra des hommages égaux à ceux que l’on rend à la tombe de
Virgile:
Campese la cui fama a l’occidente
E a termini d’Irlanda e del Catajo
Stende il sepolcro di Merlin Coccajo.
Un autre poëte italien, Caporali, introduit dans son poëme des _Obsèques
de Mécène_ Merlin Coccaie, disputant au célèbre poëte Berni la palme du
genre facétieux. Il serait superflu d’accumuler des exemples de l’estime
que les contemporains de Folengo professèrent à son égard, mais nous ne
devons pas oublier l’hommage que lui rendit un prieur du couvent où il
était mort depuis près d’un siècle. Jean-Marie Fantassi, appartenant à
une famille noble de Vérone, fit en 1640 placer son buste avec cette
inscription: _Theophilo clara ex Folengorum stirpe, Monaco Cassiniensi,
agnomine Merlino Publio Virgilio Maroni, sicuti Patria, sic Musa
simillimo, D. Jo. Mar. Fantasti Mon. possuit_ A. D. MDCCXL.
Un distique achevait d’attester en termes pompeux la haute idée qu’on
avait de notre poëte.
Ossa cubant intus: facies splendescit et extra:
Merlini mentem sidera, mundus habent.
Le cardinal Mazarin faisait le plus grand cas des vers de Merlin
Coccaie; il en savait par cœur de longs passages et il les récitait
volontiers.
Mais ce qui reste comme un des plus beaux titres de Folengo, c’est qu’il
a inspiré souvent un des hommes les plus étonnants du seizième siècle.
Rabelais avait lu et relu l’épopée de Merlin Coccaie, il lui a emprunté
des traits nombreux, notamment l’épisode des moutons qui sautent l’un
après l’autre dans la mer. A deux reprises différentes, notre immortel
Homère bouffon a rendu indirectement hommage à l’écrivain dont il
s’était heureusement servi. Dans la généalogie de Pantagruel, il dit que
«Morgan engendra Fracassus duquel escript Merlin Coccaie» et dans le
répertoire des livres que le fils de Gargantua trouva dans la _fort
magnifique librairie_ de Saint-Victor, nous voyons: _Merlinus Coccaius,
de patria diabolorum_.
Fracassus paraît aussi avoir fourni à maître François quelques traits
pour l’image de Gargantua: «pour son déjeuner il mangeait un veau;
quatre-vingts pains à grand’peine pouvaient remplir ses tripes. Son
bouclier était le fond d’une chaudière en laquelle on brasse la bière,
où on fait bouillir le vin; son bâton était plus grand qu’un mât de
navire.»
M. Raynouard, dans un article inséré au _Journal des savants_ (décembre
1831) et consacré à l’analyse de l’_Histoire de la poésie macaronique_
de Genthe, a développé les rapprochements qui s’aperçoivent du premier
coup d’œil entre les deux conteurs.
«Folengo et Rabelais furent tous deux moines, tous deux quittèrent le
froc et écrivirent des plaisanteries piquantes, des satires facétieuses,
d’ingénieuses moqueries. L’Italien fit des attaques plus vives et plus
franches que l’auteur français, qui mit son esprit à se faire deviner.
Tous deux dénoncèrent surtout les vices du clergé et des moines, les
abus de la cour de Rome, etc. Rabelais, soit habileté, soit bonheur,
obtint auprès des papes et des princes de l’Église assez de protection
pour se faire absoudre du tort d’avoir déserté le cloître; Folengo, plus
sage ou moins heureux, y retourna de lui-même, reprit le froc et fit
pénitence de ses erreurs.
«Il avait écrit:
Est peccare hominis, nunquam emendare diabli est.
Il ne voulut pas rester diable, il fit pénitence. Rabelais crut sans
doute n’être aucunement coupable, et ne songea ni à s’amender ni à
expier ses fautes.»
§ 4. DÉTAILS BIBLIOGRAPHIQUES SUR LE POËME DE MERLIN COCCAIE.
Il serait superflu d’entrer ici dans des détails étendus au sujet des
diverses éditions du chef-d’œuvre de Folengo; la première fut publiée à
Venise en 1517, chez Alexandre Paganini. On en vit bientôt paraître
d’autres en 1520, 1521, 1522, 1530, 1552. De 1553 à 1613, on en compte
une quinzaine. Celle de Naples, sous la rubrique d’Amsterdam, 1692,
petit in-8, est bien exécutée, et les amateurs en recherchent surtout
les beaux exemplaires, quoiqu’elle soit remplie de fautes
typographiques. Une autre édition, donnée à Mantoue, en 1768 et de même
avec l’indication d’Amsterdam, est enrichie de notes utiles, ainsi que
d’un glossaire, mais elle n’a pas reproduit un bon texte. Elle renferme
d’ailleurs quelques épigrammes qui ne sont pas dans les éditions
précédentes et une dissertation _de Theophili Folengi vita, rebus gestis
et scriptis_.
Une version française, due à un écrivain resté anonyme, vit le jour à
Paris en 1606, 2 vol. in-12. Elle a reparu en 1734. C’est elle que nous
reproduisons. Son style facile nous a paru, dans sa couleur un peu
surannée, propre à donner une idée d’une composition qui n’est pas faite
pour étaler la correction sévère et l’élégante netteté du français
moderne[11]. Nous avons cru devoir ajouter quelques notes pour éclaircir
certains passages obscurs, mais nous avons été sobre à cet égard, car
Merlin Coccaie est un de ces auteurs auxquels il serait facile de
joindre un commentaire beaucoup plus étendu que le texte, chose qui
n’est pas du goût de tous les lecteurs.
[11] Nous conviendrons d’ailleurs qu’une traduction, quelque
ingénieuse qu’elle soit, de l’épopée de Merlin Coccaie, ne donnera
jamais une idée parfaite de l’original; c’est encore ce qu’a
très-bien démontré Nodier: «Dans la macaronée, le sel de
l’expression résulte principalement de la nouveauté singulière et
hardie d’une langue pour ainsi dire individuelle, qu’aucun peuple
n’a parlée, qu’aucun grammairien n’a écrite, qu’aucun lecteur n’a
entendue, et qu’il comprend toutefois sans peine, parce qu’elle est
faite par le même art et des mêmes matériaux que sa langue
naturelle. Le principal charme du style macaronique est dans le
plaisir studieux de cette traduction intime qui étonne l’esprit en
l’amusant.»
Landoni a donné de l’_Histoire macaronique_ une version italienne,
Milan, 1819; et dans la préface de l’édition de 1768, il est fait
mention d’une traduction en langue turque, publiée à Andrinople, l’an de
l’hégire 1125; assertion qu’il est très-permis de révoquer en doute,
tant l’invraisemblance est flagrante.
L’abbé Gerlini avait entrepris de traduire en dialecte vénitien
l’_Histoire macaronique_, mais il n’a donné que les deux premiers
chants, Bassano, 1806, 8º.
M. du Roure, dans son _Analectabiblion_ (Paris, 1838, 2 vol. in-8),
donne, t. I, pag. 265, une analyse, chant par chant, des vingt-cinq
fantaisies (_phantasiæ_) qui forment l’histoire des exploits de Baldus.
Quelques-uns des passages cités dans le cours de ce travail sont
traduits en vers français d’une façon élégante.
M. O. Delepierre a consacré une notice assez étendue à Folengo, dans le
curieux et savant volume qu’il a publié en 1852, sous le titre de
_Macaronéana_ (pag. 85-110); il passe en revue les principaux écrivains
qui ont parlé de notre poëte, et il transcrit, pag. 235 et suiv., deux
passages empruntés, l’un au seizième, l’autre au vingt-cinquième livre.
Genthe a réimprimé en entier, pag. 208-250, le premier et le
vingt-cinquième chant de Merlin Coccaie; il y a joint, pag. 250-284, les
trois livres de la _Moschea_.
Nous n’avons jamais eu l’idée de réimprimer le texte de la _Macaronea_;
c’est un plaisir qu’il faut laisser à quelque Italien instruit.
Les erreurs commises au sujet de Folengo et de ses écrits sont
nombreuses, et très-souvent elles ont été reproduites de livres en
livres sans examen et avec addition de méprises nouvelles. Citons-en
quelques exemples:
Watt, dans sa _Bibliotheca britannica_, prend Folengo et Merlin Coccaie
pour deux auteurs différents.
Brucker, dans son _Historia philosophiæ_, rencontrant sous sa plume le
nom de Folengo, prétend que cette _lepidissima satyra_ est le premier
ouvrage écrit en style macaronique.
Coupé, dans ses _Soirées littéraires_, t. VII, p. 112, range Merlin
Coccaie parmi les mauvais ouvrages français.
Sismonde de Sismondi, dans son _Histoire de la littérature du midi de
l’Europe_, après avoir répété l’erreur de Brucker, ajoute: «On ne
saurait dire si les poésies de Folengo sont italiennes ou latines.»
Freytag, dans ses _Analecta_, range l’_Orlandino_ parmi les ouvrages
composés en style macaronique.
Moreri, dans l’article qu’il a consacré à Folengo, tombe décidément dans
la niaiserie, il s’exprime en ces termes: «Cet auteur s’abandonne aux
saillies les plus bizarres, sans respect pour la langue latine. Comme il
était Italien, son style macaronique n’est pas comme chez nous du
français.»
Sallengre, dans ses _Mémoires de littérature_, t. I, pag. 139, signale
l’édition de 1521 comme la première.
Du reste, la poésie macaronique semble avoir porté malheur à bien des
bibliographes et à bien des écrivains qui se sont occupés de l’histoire
littéraire; nous nous bornerons à signaler un seul exemple, celui d’un
auteur qui n’est point d’ailleurs sans mérite, Thomas Hartwell Horne,
lequel, dans son _Introduction to the study of bibliography_, croit
qu’Arena et Théodore de Beze ne font qu’un seul et même personnage.
§ 5. ÉCRITS DIVERS DE FOLENGO.
Quelques mots au sujet des autres productions sorties de la plume de
Folengo ne seront point déplacés ici.
L’_Orlandino_, publié sous le pseudonyme de Limerno Pittoco, est un
poëme bouffon sur l’enfance de Roland. Il fut composé dans l’espace de
trois mois[12]. Il est facile de voir que Limerno est l’anagramme du nom
de Merlino; quant au mot _Pittoco_, qui signifie un gueux, un mendiant,
Folengo le prit comme allusion à l’état misérable où il était tombé.
L’_Orlandino_ est en octaves et il est partagé en huit _capitoli_ ou
chapitres, division contraire aux règles alors observées. Nous n’avons
pas ici à donner une analyse de cette épopée parfois licencieuse, mais
que recommande une originalité soutenue, entremêlée de digressions et
ornée de traits satiriques d’une vivacité piquante. Cette analyse a déjà
été faite et bien faite par Ginguené (_Histoire littéraire d’Italie_, t.
V, pag. 538). La première édition de l’_Orlandino_ est de Venise, 1526;
on en connaît plusieurs autres données au seizième siècle; celle que le
libraire Molini mit au jour à Paris en 1773 (sous la rubrique de
Londres) est soignée _ed arrichita di annotazioni_.
[12] C’est ce que l’auteur nous apprend dans quelques vers latins où
il explique en même temps pourquoi son livre a peu d’étendue, et où
il écarte l’idée défavorable que ses compositions pourraient donner
de ses mœurs:
Mensibus istud opus tribus indignatio fecit:
Da medium capiti, notior Autor erit.
Orlandum canimus parvum, parvum inde volumen;
Si quid turpe sonat pagina, vita proba est.
Nous avons rencontré une traduction française intitulée: _Orlandinet_ ou
le _Petit Roland_, Sirap (Paris), 1783, in-16.
Le _Chaos del Tri per Uno_, publié à Venise en 1526 et réimprimé en
1546, est resté oublié; c’est qu’en effet cet ouvrage, aussi obscur que
singulier, tantôt en vers, tantôt en prose, ne mérite guère de trouver
des lecteurs. Il est divisé en trois forêts (_selve_). On y rencontre
des passages en vers latins élégants et des tirades en dialecte
macaronique. Voici le commencement de deux petites tirades de ce genre,
contenues dans la seconde partie (_seconda selva_) de cette étrange
épopée; le premier de ces fragments, espèce de parodie du premier livre
de l’_Énéide_, se compose d’environ 400 vers:
Ille ego qui quondam formaio plenus et ovis,
Quique bottrivoro stipans ventrone lasagnas,
Arma valenthominis cantavi horrenda Baldi,
Quo non hectorior, quo non orlandior alter,
Grandisonem cujus phamam nomenque guiardum
Terra tremit baratrumque metu se cagat ad ossum.
At nunc Tortelii egressus gymnasia postquam
Tanta Menestarum smaltita est copia, Baldi
Gesta Maronisono cantemus digna stivallo...
Aspra, crudelis, manigolda, ladra,
Fezza Bordelli, mulier Diabli,
Vacca vaccarum, lupaque luparum
Porgat orecchiam.
Porgat uditam Mafelina pivæ
Liron o bliron coleramque nostri
Dentis ascoltet, crepet atque scoppiet
More vesighæ.
Illa Stendardum facie scoperta
Fert putanarum, petit et guadagnum
Illa marchettis cupiens duobus
Sæpe pagari.
C’est un singulier mélange que celui que présente cette composition
hétérogène; des lettres, des dialogues, des fables, des épigrammes, des
sonnets, des acrostiches, y sont mêlés. La description des trois âges de
l’homme semble avoir été le but principal que s’est proposé le poëte,
ainsi que l’indiquent les vers suivants:
Tres sumus ut vultus tum animæ, tum corporis, iste,
Nascitur, ille cadit, tertius erigitur.
Is legi paret naturæ, schismatis ille
Rebus, evangelico posterus imperio.
Nomine sub ficto Triperuni cogimur idem
Infans et juvenis virque, sed unus inest.
Le panégyriste de Folengo que nous avons déjà signalé a voulu montrer
que, sous le voile des allégories répandues dans cette épopée, il y
avait un sens très-profond.
Sous le nom d’Almafise, il faut reconnaître la Nature; Anchinia est le
symbole des arts industriels qui aident l’homme à supporter les misères
de la vie; la Sagesse, sous le nom de Technilla, corrige et tempère la
fougue d’Anchinia. La Discorde se glisse toutefois entre ces deux
personnages, mais la bonne Harmonie, sous le nom d’Omonia, intervient,
et, par ses douces paroles, elle amène la réconciliation des deux sœurs,
qui s’embrassent. Sous la direction de ces sages conseillères, le héros
(symbole de l’homme) arrive à l’âge d’or. On voit ensuite agir tour à
tour Aletea ou la Vérité, et Eleuteria ou la Liberté, qui le conduisent
vers des buts opposés.
Il est plus juste de dire que le titre du _Chaos del Tri per uno_ répond
à la bizarrerie du livre, et que Folengo s’est proposé de se dépeindre
lui-même dans son triple nom de Merlino, de Limerno et de Fulica; cette
dernière dénomination lui fut suggérée parce que sa famille avait dans
ses armes trois poules d’eau (_fulicæ_ ou _foliche_, _folinghe_). Il a
d’ailleurs pris la peine de s’expliquer là-dessus d’une manière qui ne
laisse subsister aucun doute[13].
[13] Un bel aviso quivi darti intendo, che totalmente sul ternario
numero siamosi per conveniente ragione fundati. Prima tu vedi lo
titolo del libro essere tre parole, Chaos del Triperuno. Seguono poi
le tre Folenghe over Foliche son dette, le quale sono antiquissima
Insegna di casa nostra in Mantoa. E sotto specie di loro succedono
le tre Donne di tre Etadi e di tre Fogge di parentela, da le quali
derivano li tre prolissi argomenti, ciascuno di loro in tre parti
diviso. Noi siamo poi di tre nomi, Merlino, Limerno, Fulica. Li
quali cominciando il nostro Chaos, in tre selve lo spartimo, con li
soi tre sentimenti.
Il a de plus fait une allusion très-claire à sa conversion, en disant
que le Christ se montra à lui au milieu de l’ignorance où il était
tombé, et que, conduit par une inspiration divine il revint à la voie
sincère de l’Évangile, qui lui avait été primitivement démontrée.
Au commencement de la troisième _selva_, l’auteur dit qu’il était dans
sa trentième année; mais cette assertion ne doit pas être prise au pied
de la lettre; car plus loin il avance qu’il avait atteint la moitié de
la carrière humaine, et comme, d’après l’Écriture, cette carrière est de
soixante-dix ans (Psaume 89), il aurait alors eu trente-cinq ans.
Sur le frontispice de la première édition de cette épopée, Folengo a
placé ces deux vers, qui ne donnent pas une idée fort claire du but
qu’il se propose:
Unus adest triplice mihi nomine vultus in orbe:
Tres dixere Chaos, numero Deus impare gaudet.
La _Humanita del figliuolo di Dio_ est un poëme pieux _in ottava rima_,
que Folengo, ainsi qu’il l’annonce dans un avertissement préliminaire,
composa pour expier le tort qu’il avait eu d’écrire ses Macaronées.
C’est ainsi que la Fontaine voulait, en célébrant la _Captivité de saint
Malc_, faire oublier le scandale causé par ses _Contes_. Malheureusement
les vers édifiants ne sont pas ceux qui provoquent le plus
d’empressement de la part des acheteurs, et l’ouvrage de Folengo, dédié
_alli valorosi campioni di Cristo_, mis au jour à Venise en 1533, in-4,
fut accueilli avec une grande froideur; il paraît cependant qu’il a été
réimprimé en 1548 et en 1578. Un panégyriste de notre poëte n’hésite pas
à qualifier d’Iliade des hommes et d’Odyssée des Chrétiens, cette
composition divisée en deux parties; la première est remplie par la
description des actions éclatantes et héroïques du Sauveur, l’autre
expose la doctrine de ses attributs divins: c’est le fruit d’une lecture
persévérante de l’Écriture sainte.
Un autre petit poëme de Folengo est plus connu, parce qu’il a été joint
aux diverses éditions de son Merlin Coccaie: c’est la _Moschea_ ou
_l’horrible bataille advenue entre les mouches et les fourmis_. Partagée
en trois livres, cette production a été traduite en français et insérée
dans les éditions de 1606 et de 1732, que nous avons déjà mentionnées.
On a tout lieu de voir dans le récit de cette guerre burlesque une
allusion aux discordes des petits souverains de l’Italie, bien mesquines
dans leurs causes, fort désastreuses dans leurs effets. Présentons ici
une analyse succincte de cette épopée, qui a du moins le mérite d’être
courte.
Sanguiléon, roi du pays de Mousquée, apprend que les fourmis retiennent
prisonnier le plus brave de ses généraux, Ranifuga. Il s’émeut et se met
en campagne, assisté du roi des papillons, du prince des moucherons, du
roi des taons, etc. Les armées se rassemblent avec grand fracas. Des
harangues sont prononcées pour animer les troupes qui s’embarquent, afin
d’attaquer le pays des fourmis. Le roi Machegrain s’est préparé à
repousser l’invasion; il a fait alliance avec les poux, les punaises,
les araignées et les puces; il s’est assuré de l’appui des blaireaux et
des chiens. Après avoir été assaillie par une tempête affreuse, la
flotte ennemie arrive; un débarquement s’opère, le siége est mis devant
la capitale de la contrée des puces, l’armée des fourmis avance pour la
dégager, il s’ensuit une bataille des plus acharnées; de part et d’autre
on se signale par d’admirables exploits. Les mouches sont enfin vaincues
et écrasées; l’escarbot Siccaroboneas reste le dernier sur le champ de
bataille; il combat en héros et périt accablé sous le nombre de ses
adversaires, mais non sans leur faire chèrement payer leur triomphe.
Voici en quels termes Folengo embouche la trompette pour chanter cette
guerre affreuse:
Grandia Muscarum formicarumque canamus
Prælia crudeles Marte stigante brigas.
Scurus Apollo suos abscondit Albora cavallos,
Non potuit tantum namque patire malum;
Omnis per circum Tellus sbatutta tremavit,
Parva super cœlos ne cagarola fuit.
Pochum mancavit quam mortus ad axe tomaret
Juppiter herculeum valde gridabat opem.
Pro bombardarum scappavit Luna rebombo,
Excusamque Jovi fecit abire foras,
Æquora tunc etiam sbigotentia signa dederunt
Atque spaventosas summa tulere faces.
Ce petit poëme, œuvre de la jeunesse de Folengo, est peut-être, sous le
rapport du mérite du style, supérieur au Merlin Coccaie.
Genthe a donné en 1846 une édition spéciale de la _Moschea_ (Eisleben,
63 pages in-8). Au bas des pages, chaque mot macaronique est accompagné
d’une double explication en italien et en allemand. Cinq pages de notes
à la fin de l’ouvrage fournissent quelques renseignements intéressants.
M. Brunet signale une traduction en vers italiens de la _Moscheide_, par
F. Antolini. Milan, 1807. Il en existe aussi une imitation en vers
siciliens, par Carlo Basili, Palerme, 1663, in-12. On en connaît
également de vieilles versions allemandes mises au jour en 1580, en 1600
et en 1612[14].
[14] Il n’est pas douteux que Folengo n’ait conçu l’idée de la
_Moschea_ en lisant la _Batrachyomachie_, attribuée à Homère; un
assez grand nombre de compositions tracées sous l’influence d’une
pareille inspiration existent dans diverses langues; les
bibliographes connaissent l’extrême rareté de l’édition originale,
faite vers 1494, de la _Galeomyomachia_ d’Aristobule Apostolius. La
victoire reste aux souris dans ce petit drame; une poutre tombe et
écrase leur antagoniste.
Grazzini, dit le Lasca, qui florissait peu de temps après Folengo,
chanta de même des guerres burlesques dans deux petits poëmes: la
_Nanea_ et la _Guerra di Mostri_ (Voir Ginguené, _Histoire
littéraire d’Italie_, t. V, p. 560 et suiv.). Lope de Vega a composé
une _Gatomaquia_, qui a été plusieurs fois réimprimée.
Folengo voulut s’exercer dans le genre pastoral, fort en vogue alors;
mais, l’envisageant sous un point de vue peu poétique, et qu’on
appellerait aujourd’hui réaliste, il écrivit la _Zanitonella quæ de
amore Tonelli erga Zaninam tractat; quæ constat ex tredecim sonolegiis,
septem ecclogis et una strambottolegia_. M. Du Roure a analysé en détail
ce poëme burlesque; il le représente comme d’une nature peu choisie sans
doute, mais original par l’intérêt suivi qu’il présente, et, quant à la
vérité, il est bien préférable, dans sa rusticité grotesque, aux idylles
musquées, poudrées et pommadées de Fontenelle, et même aux bergères
mélancoliques et penseuses de Racan, comme aux églogues élégantes de J.
B. Rousseau et de Gessner.
Parmi beaucoup de grossièretés et d’expressions du plus mauvais ton,
Folengo sait placer parfois de la grâce et du sentiment. Il y a de la
délicatesse et quelque charme dans le sonnet où Toncellus raconte
comment il est devenu amoureux.
Tempus erat, flores cum Primavera galantos
Spantegat, et freddas scolat Apollo brinas,
Sancta facit saltare foras Agnesa lusertas,
Capraque cum cupro, cum cane cagna coit.
Stalladizza novas Armenta Biolcus ad herbas
Menat, et ad Torum calda vedella fugit.
Boschicolæ frifola Rosignolæ gorga per umbras
Rognonesque; magis scaldat alhora Venus.
Ante meos oculos quando desgratia duxit
Te, dum pascebam, cara Zanina, capras.
Non appena tuas goltas vidique musinum,
Ballestram subitus discarigavit Amor.
Discarigavit Amor talem, mihi crede, verettam,
Quod pro te veluti pegola nigra brusor.
Le traducteur de 1606 a laissé de côté la _Zanitonella_, ainsi que trois
épîtres et sept épigrammes de Folengo, insérées dans les diverses
éditions de son poëme macaronique et qui n’offrent d’ailleurs rien de
remarquable.
Indépendamment de ses productions imprimées, notre auteur avait composé
plusieurs ouvrages demeurés inédits, entre autres un poëme latin en vers
hexamètres, intitulé: _Agiomachia_, où il célèbre le courage des
martyrs, et trois tragédies, la _Cecilia_, la _Cristina_, la _Catarina_,
qui furent mises en musique par un moine du Mont-Cassin, à la demande
d’Antonio Colonna, successeur de Ferrante Gonzaga; une comédie
intitulée: la _Pinta_ ou la _Palermita_, espèce de mystère _in terze
rime_, dont le sujet est la création du monde, la chute d’Adam, la
rédemption, et qui fut représentée dans une ancienne église, aujourd’hui
détruite, nommée _Pinta_. On lui attribue aussi un poëme sur la passion
de Jésus-Christ, un traité de métaphysique contre Platon, un _Orlando
inamorato rifatto_, un recueil d’épîtres et deux productions
macaroniques (_Il libro della gatta_ et les _Gratticcie_, satires); mais
l’existence de tous ces écrits n’est pas bien démontrée, et, en tous
cas, ils paraissent aujourd’hui perdus.
§ 6. LA POÉSIE MACARONIQUE CHEZ LES DIVERS PEUPLES DE L’EUROPE.
Notre notice sur Folengo et sur la poésie macaronique serait incomplète
si nous ne placions ici un aperçu rapide des principaux écrivains qui se
sont exercés en ce genre.
Les plus anciens de tous appartiennent à l’Italie et remontent au
quinzième siècle.
Signalons d’abord Bassano, né à Mantoue, et sur le compte duquel on ne
sait rien, si ce n’est qu’il était mort en 1448. On ne connaît qu’un
seul exemplaire de son livre; c’est celui de la bibliothèque Trivulzio,
à Milan; il a été l’objet d’une notice sortie de la plume d’un libraire
milanais fort instruit, M. Tosi, et il a pour titre, _Collectanee de
cose facetissime e piene di riso_; la première de ces _cose_ est une
_macherona nova_ composée par Bassano, elle est adressée _ad magnificus
dominus Gasparus Vescontus_; voici comment elle commence:
Unam volo tibi, Gaspar, contare novellam
Que te forte magno faciet pisare de risu.
Quidam Vercellis stat a la porta Botigliano
Omnes qui Sessiam facit pagare passantes;
Et si quis ter forte passaret in uno,
Ter pagare facit: quare spesse voltas eunti
Esset opus Medicis intratam habere Lorenzi
Hic semper datii passegiat ante botegam...
Tifus Odaxius ou Tisi Odassi, né à Padoue, vers 1450, et mort vers la
fin du quinzième siècle, composa un poëme satirique de sept cents vers
environ, dans lequel il attaque avec verve, souvent avec cynisme, des
Padouans soupçonnés de se livrer à la magie. Cet opuscule, intitulé la
_Macharonea_, est devenu extrêmement rare; on en connaît plusieurs
anciennes éditions, sans lieu ni date; trois sont décrites au _Manuel du
Libraire_, t. III, p. 549; d’autres ont été signalées par M. Tosi, qui
les a examinées dans des bibliothèques de Milan et de Parme (voir le
_Macaronéana_ de M. Delepierre, p. 126-128). Divers bibliographes,
confondant Odaxius avec d’autres auteurs, sont tombés en parlant de lui,
dans des méprises que M. Brunet et M. Delepierre ont relevées, mais dont
nous n’avons pas à nous occuper.
Le petit poëme d’Odaxius a été partiellement réimprimé en 1851 dans le
_Serapeum_, journal bibliographique qui voit le jour à Leipzig; il l’a
été en entier dans le mémoire de M. Delepierre sur la poésie macaronique
inséré parmi les travaux de la _Philobiblon Society_, et que nous avons
déjà cité. Une courte citation fera juger le style d’Odaxius.
DE CUSINE SPICIARIO.
Est unus in Padua notus speciale cusinus.
In macharonea princeps bonus atque magister
Discaleis pedibus propter mangiare polentam
Per fangum et nives caminare atque pedester
Hic ubi de vino facient merchata vilani
Cum San Hieronymo retinet signale botegam,
Non est in toto quisquam poltronior orbe
Sanguine fachinus perjurus atque bosarus,
De zucharo jurat fattos de melle syrupos,
De puteo toltam aquam jurat esse rosatam
Et quicquid vendit nihil est, mihi credite, bonum.
Giovan Giorgio Alioni, né à Asti, est plus connu que ses prédécesseurs,
grâce à la découverte récente de deux ou trois exemplaires de ses _Opera
jocunda metro macharronico materno et gallico composita_, Asti, 1521,
petit in-8º; une partie de ce très-rare volume est en français, une
autre partie en dialecte astesan; le surplus est en style macaronique.
Ces dernières compositions ont reparu à Asti en 1601 sous le titre
d’_Opera piacevole_ di Giorgio Alioni, mais la plus grande portion du
contenu du volume de 1521 a été retranchée.
Le savant auteur du _Manuel du Libraire_ a publié en 1836 une édition
des œuvres françaises d’Alioni, en y joignant une notice
très-intéressante de 51 pages. Ce volume, imprimé avec beaucoup de soin,
n’a été tiré qu’à 110 exemplaires[15].
[15] L’exemplaire dont s’est servi M. J.-Ch. Brunet avait été acquis
dans une vente publique de Londres au prix de dix-sept livres
sterling, cinq shillings. Depuis, un second exemplaire, plus
complet, s’est montré à la vente de M. Libri, faite en 1847 (nº
444); il a été adjugé au prix de dix-sept cent cinquante francs,
pour compte, assure-t-on, du grand-duc de Lucques. Ces deux
exemplaires et celui qui a figuré dans les cabinets de deux célèbres
bibliophiles du siècle dernier (Gaignat et le duc de la Vallière)
paraissent les seuls dont l’existence soit aujourd’hui connue.
M. Delepierre, dans son _Macaronéana_, a donné, pages 76-85, une analyse
rapide de la comédie, des _farsas_, des _frotulas_ et _cautiones_ en
dialecte astesan; il revient, p. 129-132, sur les particularités
bibliographiques qui concernent Alione, et il transcrit, p. 244-250, un
échantillon considérable des vers macaroniques de cet écrivain. Nous
nous bornerons à en donner un specimen d’une dimension peu redoutable.
Duos Lombardos etiam vidisse recordor
Hic ad tabernam; volentes edere saltim
Par ovum cuilibet sic, et passare caminum
Accidit ut unus primum ovum cum scapellasset,
Illum trovavit coeyzum cum polastrino;
Et cum vocaret famulum pro facere greusam,
Alter sagacior dixit illi: Tace brignone;
Sorbe, crede mihi, spagia travondere cito;
Hospes si intendet nobis dedisse polastros,
Per certum faciet cuilibet pagare tregrossos.
Guarinus Capella composa un petit poëme _in Calabrinum Gogamagogæ regem
composita, multum delectabilis ad legendum_, imprimé à Rimini en 1526,
petit in-8º, 28 feuillets[16]; ni Genthe ni M. Delepierre n’ont fait
connaître par quelque citation ce livre fort rare, dont le titre seul a
sans doute passé sous leurs yeux.
[16] Un exemplaire se trouvait à la vente Nodier en 1844; il a été
payé soixante et un francs. Un autre s’est rencontré dans un recueil
qui a figuré à la vente Renouard en 1854 (nº 2331).
Barthélemy Bolla vivait vers le milieu du seizième siècle, il se
qualifie lui-même de _vir ad risum natus_ et d’_alterus Coccaius_; on
connaît de lui deux productions fort rares l’une et l’autre; _Nova
novorum novissima, sive poemata stylo macaronico conscripta, quæ faciunt
crepare lectores et saltare capras ob nimium risum_, 1604, inséré en
1670 à la suite du poëme d’Arena _ad suos compagnones_, dont nous aurons
bientôt l’occasion de parler[17]: _Thesaurus proverbiorum
italo-bergamascorum rarissimorum et gabartissimorum in gratiam
melancholiam fugientium, Italicæ linguæ amantium, ad aperiendum oculos
editurum, à B. Bolla, viro incomparabili, et alegriam per mare et per
terram sectante_, Francofurti, 1605, in-12.
[17] M. Delepierre, p. 260, transcrit une quarantaine de vers de
Bolla.
Ce recueil est extrêmement rare; M. G. Duplessis convient, dans sa
_Bibliographie parémiologique_, p. 277, qu’il n’a jamais pu le
rencontrer; nous n’avons pas été plus heureux[18].
[18] Un savant et laborieux bibliographe allemand, M. Graesse, annonce
dans son _Trésor des livres rares et précieux_, 1858, p. 185, qu’il
possède un exemplaire de ce curieux volume, lequel est composé de 70
feuillets non chiffrés. Les proverbes, qui sont en partie
très-licencieux, sont dédiés au Landgrave Maurice de Hesse et placés
dans l’ordre alphabétique.
Un éloge du fromage composé par Bolla a été reproduit dans le recueil de
Dornaw: _Amphitheatrum sapientiæ socraticæ_, Hanau, 1609, t. I, p. 625.
Flogel, dans son _Histoire du burlesque_ (en allemand, Leipsick, 1794,
p. 130), transcrit une quarantaine de vers empruntés à un des écrits de
ce personnage, qui était un acteur jouant le rôle d’Arlequin: _Colbii
Neu schlosiani laudes_.
Plaçons ici un specimen fort court comme de raison du style de Bolla:
In isto loco est usanza
De qua non possum ridere a bastanza;
Hanc cum primo spectavi
De troppo rider quasi crepavi,
Et nunquam desit ridendi materia,
Quia hic non curant seria.
Qui primo huc venit peregrinus,
Etiamsi Cæsar esset Maximius,
Oportet colbum, seu mazzam grandissimam,
Et non omnibus portabilissimam,
Ex quodam certo loco tirare,
Et supra spallas circa castellum portare,
Postea ad ipsum locum ritornare
Et colbum ad quendam chiodam atacare,
In præsentia serenissimi, illustrissimorum
Et aliorum nobilium virorum.
Baiano, Zancalaio, Graseri, Affarosi et quelques autres Italiens se sont
exercés dans le genre macaronique, mais leurs productions sont très-peu
connues, et n’ont pas assez d’importance pour obtenir ici quelques
détails. On a parfois placé, mais à tort, parmi les écrivains
macaroniques, le moine François Columna (ou Colonna) qui écrivit, sous
le titre d’_Hypnerotomachia_, une sorte de roman métaphysique et
allégorique, fort obscur, mais où domine la passion qu’une femme, nommée
Polia, avait inspirée à ce religieux.
Ce livre est écrit d’un style bizarre qui se rapproche beaucoup du
pédantesque et qui renferme une multitude de superlatifs. Nodier est
allé trop loin en disant que les pages de l’_Hypnerotomachia_ se
composent de mots hébreux, chaldéens, syriaques, latins et grecs, brodés
sur un canevas d’italien corrompu, relevé d’archaïsmes oubliés et
d’idiotismes patois[19].
[19] La première édition de cet ouvrage vit le jour à Venise, chez
Alde Manuce, en 1499; une seconde sortit, en 1545, des mêmes
presses. J. Martin traduisit en français, en 1546, le _Discours du
songe de Poliphile déduisant comme amour de combat à l’occasion de
Polia_. Une autre version, mais abrégée et arrangée, due à J.-G. Le
Grand, a paru en 1804, chez Didot, 2 vol in-18.
Qu’il nous soit permis de reproduire quelques lignes, qui donneront une
idée exacte de cette diction singulière.
«Sopra de questo superbo et triumphale vectabulo, vidi uno bianchissimo
cycno, negli amorosi amplexi d’una inclyta nympha, filiola de Theseo,
d’incredibile bellecia formata, et cum el divino rostro obsculantise,
demisse le ale, tegeva le parte denudate della in genua Hera; et cum
divini et voluptici oblectamenti istavano de lectabilmente jucundissimi
ambi connexi, et il divino olore tra le delicate et nivee coxe
collocato. La quale commodamente sedeva sopra dui pulvini di panno doro
exquisitamente di mollicula lanuginc tomentati cum tutti gli sumptuosi
et ornanti correlarii opportuni.»
L’_Hypnerotomachia_ se termine ainsi:
«Cum non exiguo oblectamento degli cœliti spirituli, tanto inexperto
evosmo fumulo redolente, per laire risolventise, cum il delectoso somno
celeriuscula dagli ochii mei, et cum veloce fuga se tolse essa dicendo:
Poliphilo caro mio amante, vale.»
César Orsini, caché sous le nom de _Stopinus_, publia, en 1636, un
volume de _Capriccia macaronica_, qui a été réimprimé plusieurs fois, et
qui est une des bonnes productions en ce genre. On y remarque un traité
burlesque _De Arte robandi_, un petit poëme sur un sujet qui a souvent
occupé les poëtes italiens: _De Malitiis putanarum_, et les éloges de
l’ignorance, de la méchanceté, de la folie; nous emprunterons quelques
vers à ce dernier panégyrique; il forme la quatrième macaronée: _De
laudibus pazziæ._
Sunt etenim multi (nec tantum dico potentes
Divitiis opibusque, quibus moriendo bisognat
Heredes lassare suos, qui prædia et aurum
Possideant, magnas pro conservare casadas)
Sed poveri atque inopes qui toto tempore stentant,
Nec solo de pane queunt implere budellas,
Attamen uxores ducunt, capiuntque novizzas,
Esseque lætantur pazzia duce, maritos.
Sunt multæ pariter viduæ quas sæpe videmus
Pazziam Seguitare viri post funera morti;
Namque ista vivendo diu cum conjuge primo
Mille malas pasquas habuerunt, mille malannos,
Partibus inque suis probaverunt mortis afannos,
Non tamen absque viro patientur ducere vitam,
Nam sine compagno possunt dormire negottam,
Atque viduali nequeunt requiescere lecto;
Quin imo peccatum sic solæ vivere credunt;
Hinc ab eis conjux est primus apena sepultus,
Quod pensant alium sibi retrovare maritum:
Sic etenim regina illis Pazzia comandat.
Nous transcrirons quelques vers empruntés à Meno Beguoso, dont les
_Rasonamenti, canti, canzon, sonagiti et smerdagale_, forment un recueil
imprimé en 1773, composé de deux parties, et presque impossible à se
procurer.
BAPTALIA SORZORUM CUM RANIS.
O quæ montagnam colitis, mihi plurima, musæ
Carmina forte precor, date, grandem namque bataggiam
Inter homos cupio cantare in carmine sbrajans.
Ipse ergo sorzorum, ranellarumque criorem
Exponam, ad largum dixit quem Nona caminum,
Hinc crior iste scomenzat; nam sorzus fuit unus,
Qui gattam fugiens fermas gambettat ad undas,
Ut sibi lympha sitim cavet; imas illa buellas
Brusarat; fermis testam cazzavit in undis.
Occupons-nous maintenant des écrivains français qui se sont exercés dans
le genre macaronique.
Le plus remarquable est Antonius de Arena. On a dit et imprimé qu’il
s’appelait _du Sablon_; c’est une erreur fondée sur l’opinion où l’on
était qu’il avait latinisé son nom, à l’exemple des littérateurs qui, à
cette époque, masquaient et défiguraient leur nom par une traduction
latine. On avait pensé qu’il fallait reconnaître _du Sablon_ sous le mot
_Arena_, tout comme on reconnaissait _Du Chêne_ sous l’écorce de
Quercetanus.
Cette méprise figure dans la réimpression faite à Avignon des poëmes de
cet auteur, dont les dictionnaires biographiques ont à l’envi travesti
le nom. Il est appelé _Sablon_ dans Moréri, et du Sable dans le
_Dictionnaire_ de Chaudon et Delandine. La _Biographie universelle_,
renchérissant sur ces erreurs, prétend que sa famille était, dès le
treizième siècle, connue sous le nom de _la Sable_. Un historien
provençal, exact et presque contemporain du poëte qui nous occupe,
Honoré Bouche, dit expressément, dans sa _Chorographie de Provence_,
qu’il se nommait Antoine de Arena; son père, Nicolas d’Arena,
jurisconsulte habile, était venu de Naples à la suite du roi René.
Les pièces de vers composées par Arena peuvent se diviser en deux
classes; d’abord viennent les écrits qui remontent à la jeunesse de
l’auteur et qui sont inspirés par une morale facile. Le poëte veut
enseigner à ses compagnons l’art de bien danser et d’obtenir ainsi les
bonnes grâces du beau sexe.
Dedecus est malum tripudiare male...
Bellas garsetas dansa venire facit.
Il observe, judicieusement, qu’une fois mort on ne danse plus:
Dansa cum vivis, post mortem non choreabis,
Nam paradisus habet tempana nulla sacer.
Il se pose cette question: «Quid est Dansa?» Il répond: «Est una
grossissima consolatio quam prendunt bragardi homines cum bellis garsis
sive mulieribus, dansando, chorisando, fringando, balando, de corpore
gayo et frisco; quando menestrius, carlamuairus, flotairus, juglairus,
tamborinairus bassas et hautas dansas, tordiones, branlos, martingalas
et alias sautarellas tocat, siblat, carlamuat, fifrat, tamborinat,
harpat, rebecat, floutat, loudat, organat, cantat de gorgia, de
carlamusa clara, de carlamusa surda, etc.»
Quant aux mots _dansando cum bellis garsis_, le _doctor dansans_ les
explique de la manière suivante: «Intelligo quando dansamus a l’usansa
de Francia et de Provensa; nam in omnibus partibus Franciæ et Provenciæ,
homines dansant publicè in domibus et in plateis et per carrerias, simul
cum mulieribus, tenendo eas per manum. Sed in Hispania et Italia, ubi
sunt homines multum gilosi sive zylotepi, homines nunquam aut rarissimè
dansant cum mulieribus, sed homines soli cum hominibus dansant, imo,
quod est pejus, puellæ nobiles et de estoffa quæ non sunt maritatæ,
quasi nunquam exeunt extra domum.
«O beata Francia, ô bragardissima Provincia quæ est patria plena
bonitate, castitate, et sanctitate, et ideo plures sancti et sanctæ
voluerunt habitare in nostra Provincia.»
Arena expliqua ensuite pourquoi la danse est _una grossissima
consolatio_: «Non intelligas quòd homines capiant voluptatem et solatium
propter puellas, nec puellæ propter homines, cogitando ad incarnationem;
minimè! Sed intellige quod capiunt consolationem et gaudium, propter
alacritatem et allegrissimam sive melodiam soni, quem facit flouta et
carlamusa, quando tocantur et siblantur, nam quemadmodum bonum vinum
lætificat cor hominis, ita gaya dansa est alegra et lætificat corda
hominum.»
Sa _Gaya epistola ad falotissimam garsam, Janam Rosacam_, est d’une
originalité souvent piquante:
O mea plesansa! o mea mignonissima dama!
Dilige personam granditer, oro, meam.
Tu es mihi tam bella et bona bragardissima garsa
Quod vellem in camera te rigolare mea.
Semper ero felix, joyosus, friscus, alegrus,
Si possim gambas gratigolare tuas.
Impegolata meo cordi tu es, chara gogeta,
Spes mea, blanditiæ deliciæque meæ;
Ipse licet videam bragardas mille puellas,
Per Christum Dominum! tu mihi sola places.
Grandem perdonem gagnabis de paradiso
Si tu me facias corpus habere tuum,
Si de secreto vis plus parlemus, amica,
Nil mihil rescribas, attamen ipsa veni.
L’édition originale de l’ouvrage dont nous rendons compte parut à Lyon
vers 1527, sous le titre suivant: «Anthonius Arena de Bragardissima
villa de Soleris, ad suos compagnones studiantes qui sunt de persona
friantes, bassas dansas in gallanti stilo bisognatas... et epistola ad
falotissimam garsam pro passando lo tempus alagramen tum mandat.» On
connaît une douzaine de réimpressions faites au seizième siècle et au
commencement du dix-septième. La plus complète a vu le jour en 1670, _In
Stampatura stampatorum_. Celle de 1758, petit in-12, est soignée[20].
[20] M. Delepierre, dans son _Macarenéana_, p. 310, transcrit un
morceau en prose et un en vers d’Arena.
David Clément, dans sa _Bibliothèque curieuse_, t. II, M. Du Roure,
dans son _Analecta biblion_, t. I, p. 311, ont longuement parlé de
cet auteur.
D’autres ouvrages macaroniques d’Arena sont d’un genre plus sérieux; ils
offrent les récits de la guerre de Rome, de celle de Naples, de celle de
Gênes, et surtout de l’invasion que Charles-Quint fit en Provence l’an
1536. Ce dernier poëme contient des détails qui appartiennent à
l’histoire du pays. L’auteur le date du milieu des bois, et dit en prose
macaronique: _Scribatum estando cum galhardis paysanis por buscos,
montaubas_, etc. Reproduisant une assertion fort hasardée, l’auteur
avance que le Dauphin, fils aîné de François Ier, fut empoisonné, et, au
début de son œuvre, s’adressant à ce monarque, il s’écrie:
Pro vobis tantum non vos natura creavit,
Reges pro populo Christus in orbe facit.
La _Meygra entrepriza catoliqui imperatoris_ fut imprimée, pour la
première fois, à Avignon, en 1537[21]. Il en existe deux réimpressions,
l’une de Bruxelles, 1748, trop peu correcte; l’autre de Lyon, 1760. Ce
poëme contient en tout deux mille trois cent quatre-vingt-seize vers,
alternativement hexamètres et pentamètres. Une verve spirituelle l’anime
et le fait lire avec plaisir.
[21] Cette édition est très-rare; de beaux exemplaires ont été payés
cent soixante francs, vente Nodier, en 1844, et deux cent
quatre-vingt-dix-neuf francs, vente Renouard, en 1854. Ajoutons
qu’une pièce de quarante-quatre vers macaroniques, composée par
Arena, a été découverte récemment dans un livre de droit: _Articles
de le stil et instructions nouvellement faits par la souveraine
court du Parlement de Provence_, Lyon, 1542, in-4º. (Voir le
_Bulletin du Bibliophile_, 1843, p. 30 et 33.)
Jean Germain, jurisconsulte provençal qui marchait sur les traces
d’Arena, écrivit une relation de l’invasion de la Provence par
Charles-Quint: cette _Historia brevissima Caroli Quinti Imperatoriis à
provincialibus paysanis triomphanter fugati et desbifati_ a été imprimée
probablement en 1538 et avec la date erronée de 1536, sans indication de
lieu (à Lyon). C’est un livret de 18 feuillets, devenu extrêmement rare;
on l’avait plusieurs fois confondu avec l’ouvrage d’Arena, mais
l’académicien Charles Nodier, ayant eu l’avantage de s’en procurer un
exemplaire, constata la différence et signala dans le _Bulletin du
bibliophile_ de M. Techener (2me série, 1835, p. 323) le livret de
Germain[22].
[22] En 1844, à la vente de la bibliothèque Nodier, l’_Historia
brevissima_ fut adjugée au prix de quatre-vingt-onze francs. Il ne
paraît pas qu’on en connaisse d’autre exemplaire. Celui-ci s’est
montré derechef à la vente de M. Borluut, faite à Gand en 1858, où
il s’est élevé à deux cents francs. Ni M. Genthe, ni M. Delepierre
n’ont pu en présenter quelques citations, ce précieux opuscule
n’ayant jamais passé sous leurs yeux. Nodier le caractérise avec
raison comme étant, ainsi que le poëme d’Arena, des monuments
précieux de l’histoire nationale; ils contiennent une foule de
renseignements particuliers qu’on ne trouverait pas ailleurs, et une
bonne édition critique de l’un et de l’autre ouvrage serait une
œuvre utile et digne du meilleur accueil. Germain était avocat,
Arena était juge. «Les jurisconsultes de ce temps-là, observe
malignement Nodier, étaient plus facétieux que les nôtres. Ceux-ci
ont renoncé à la langue macaronique; ils ne s’en servent que
lorsqu’ils veulent faire du latin.»
Un des bons poëtes français du seizième siècle, Remy Belleau, s’est
essayé dans la poésie macaronique. Il a laissé un écrit dont les
troubles qui désolaient alors la France lui ont fourni le sujet, le
_Dictamen metrificum de bello hugonotico, et Reistrorum pigliamine ad
sodales_.
Cet opuscule a été réimprimé à la suite de quelques éditions de l’_École
de Salerne en vers burlesques_, Paris, 1649 et 1664, Leyde, 1651, ainsi
que dans l’Arena de 1670. Genthe, pages 303-308, l’a également donné en
entier. C’est ce que nous nous garderons bien de faire, mais notre revue
des productions macaroniques serait incomplète si nous ne faisions, par
une courte citation, connaître cette œuvre qui raconte gaiement des
choses très-peu risibles.
Tempus erat quo Mars rubicundam sanguine spadam
Ficcarat crocco, permutaratque botilla,
Ronflabatque super lardum, vacuando barillos,
Gaudebatque suum ad solem distendere ventrem,
Et pottæ horridulum Veneris gratare pilamen,
Vulcanique super pileum attaccare penachium;
Nam Jovis interea clochitans dum flumen aguisat,
Et resonare facit patatic patatacque sonantes
Enclumas, tornat candems dum forcipe ferrum,
Martellosque menat, celeres menat ille culatas
Et forgeronis forgat duo cornua fronti,
Sic tempus passabat, ouans cornando bon-homum,
Artes oblitus solis, divumque bravadas;
Non corcelletos, elmos, non amplius arma:
Nil nisi de bocca Veneris Mars basia curat,
Basia quæ Divos faciant penetrare cabassum,
Omnia ridebant securum, namque canailla
Frantopinorum spoliata, domumque reversa,
Agricolam aculeo tauros piccare sinebat,
Et cum musetta festis dansare diebus
In rondum, umbroso patulæ sub tegmine fagi.
Le poëte trace le tableau des excès et des pillages auxquels se
livraient les hordes indisciplinées qui se ruaient sur la France,
dévalisant avec une entière impartialité amis et ennemis:
Altaros, Christum spoliant, calicesque rapinant,
Eglisas sotosopra ruunt, murosque ruinant.
Petra super petram vix una, aut altra remansit.
Omnia sanctorum in piessas simulacra fracassant,
Incagant Pretris, monstrantque culamina Christo.
Omnia diripiunt, unglisque rapacibus ipsa
Condita de chassis brulant ossamina ruptis,
Aut pro caresmo canibus rodenda reliquunt;
Testiculos sacros Pretris Monachisque revellunt,
Deque illis faciunt andouillas atque bodinos,
Aut cervelassos pratico de more Milani,
Nil illis troppo calidum fredumve Diablis;
Omnia conjiciunt carretis atque cavallis,
Chaudrones, pintas, plattos, rezacalda, salieras,
Landieros, brochas, lichefrittas, pottaque pissos,
Cuncta volant, ventremque replent de carne salata,
Edocti plenis animam tirare botillis...
Nunquam visa fuit canailla brigandior illa.
Une autre production macaronique peu connue fut mise au jour à Paris
en 1588, 8º (onze feuillets), sous le titre de _Cagasanga
Reystro-Saysso-Lansquenatorum per magistrum Joan. Bapt. Lichiardum,
recatholicatum spatiporcinum poetam cum responso, per Joan. Kransfeltum,
Germanum_; elle a été attribuée, soit à Tabourot, le facétieux auteur
des _Bigarrures_, soit à J. B. Richard. Nous trouvons au catalogue de la
belle bibliothèque de M. Coste de Lyon, vendue en 1853, une édition en
quatre feuillets de cette macaronée; elle avait échappé aux recherches
des bibliographes et a été adjugée à 42 fr. (nº 729). M. Delepierre a
réimprimé la _Cagasanga_ et, d’après lui, nous en transcrirons quelques
vers:
Omnes incagant prestri, monarchique Reistros
Illis gambadas faciunt, vestamque panadas
Postico ad nasum, gamba pif pafque levata...
Ite, ite æternis et vos abscondite lustris,
Quos non damnosæ puduit mala turba catastæ,
Nec de Germano deinceps vos sanguine cretos
Jactate, ignotis eduxit cerva latebris.
Jean Cécile Frey, docteur en médecine et professeur de philosophie à
Paris, où il mourut à l’hôpital en 1631, quoiqu’il eût été médecin de
Marie de Médicis, a laissé divers ouvrages oubliés de nos jours; un
d’eux, le seul dont on se souvienne encore, appartient à la littérature
macaronique; il a pour titre: _Recitus veritabilis super terribili
esmeuta Païsanorum de Ruellio_, autore Samon Fraillyona, sans lieu ni
date, 8º, 8 pages. C’est le récit d’une émeute à Rueil, où des paysans
livrèrent combat à des archers, à cause d’un impôt nouveau établi sur le
vin.
Mos fuit ancienus de toto tempore semper
Gardatus (veluti mendusque bonæque racontant
Gentes, quique suæ jam sunt in limine fossæ
Viellardi) in pagis circum villam situatis,
In maisone sua cueillitum vendere vinum.
Nullus facheuso muyos menare chemino
Debuit at Grevam; sed lætus sponte Ruellam
Mercator veniens, bellâque bonâque monetâ
Cuvâ vendangis achetabat vina peractis.
Genthe, page 302, s’est borné à citer les quatre premiers vers de cet
opuscule, que Nodier a qualifié de «plaisanterie charmante;» il a été
réimprimé dans l’ouvrage de MM. Jacquin et Duesberg, _Rueil, le château
de Richelieu et la Malmaison_, 1846, in-8º, et dans le mémoire de M.
Delepierre que nous avons déjà cité comme ayant été inséré dans les
travaux de la _Philobiblon Society_, 1855.
Parmi les écrivains macaroniques, il ne faut pas oublier le zélé
défenseur des idées de Calvin, Théodore de Bèze; il employa l’arme du
ridicule, habilement maniée, pour combattre quelques-uns des ennemis les
plus redoutables des doctrines de la réforme, et il les voua au ridicule
dans deux pamphlets qui furent fort goûtés à l’époque de leur
apparition:
_Epistola magistri Benedicti Passavanti responsiva ad commissionem sibi
datam a venerabili D. Petro Lyseto_, 1554. On connaît d’autres éditions
1584, 1595.
_Harenga macaronica habita in monasterio cluniacensi ad M. card. de
Lotharingia. Rhemis in Campania_, 1566, in-8º. (On comprend que la
désignation de Reims, ville dont le cardinal de Lorraine était
archevêque, est une plaisanterie.)
Le premier de ces opuscules a été réimprimé dans les _Mémoires de
littérature_ de Sallengre, et à la suite de quelques éditions des
_Epistolæ obscurorum virorum_ (Londres, 1702 et 1742);
Le second, dans les _Mémoires de Condé_, tom. VI, p. 116, et M.
Delepierre, pages 284-291, en a cité d’assez longs passages.
Genthe, page 156, s’est borné à en donner le titre, et il n’a pas su
quel était l’auteur.
Nodier signale l’_Epistola Passavanti_ comme se réduisant à un petit
nombre de pages dont se compose ce que nous appelons maintenant un
pamphlet; mais c’est le diamant des pamphlets, et le seizième siècle ne
nous a pas laissé un ouvrage plus amusant à lire.
La _Harenga_ au cardinal de Lorraine se fait remarquer par la facilité
du vers, qui court sans fatigue, avec rapidité, et qui, bien mieux que
l’alexandrin, répond à ce que demande le style macaronique:
Domine illustrissime
Atque reverendissime,
Qui transis in peritia
Et occulta scientia
Magis magnos sapientes
Qui sunt inter omnes gentes,
Totus ordo devotorum
Quotquot sunt prædicatorum
Nos huc ad vos legaverunt
Et humiliter miserunt
Ad vestram Reverentiam:
Et quamvis bene sciamus
Quod jam scitis quod petimus
Vobis placebit attamen
Audire usque ad amen,
Quod habemus totaliter
Ad deducendum breviter.
Quelques autres opuscules en style macaronique, composés par des auteurs
français, ont trop peu d’importance pour être cités ailleurs que dans
une monographie spéciale; nous ne pouvons toutefois passer sous silence
Molière, qui a produit une excellente macaronée à base française, en
écrivant la scène du _Malade imaginaire_. Un savant plein de goût, M.
Charles Magnin, a exhumé d’une édition de cette comédie, datée de Rouen,
24 mars 1673, et qui était restée ignorée, cent cinquante vers[23]
macaroniques de plus qu’il ne s’en trouve dans le texte habituel de
Molière; il a fait connaître cette heureuse découverte, dans un article
publié dans la _Revue des Deux Mondes_ (1er juillet 1846), et il a cru
devoir retrancher un passage; mais M. Delepierre, _Macaronéana_, p.
271-283, a reproduit la pièce en son entier d’après l’exemplaire du
Musée britannique.
[23] Ces vers ont été reproduits dans la traduction italienne de
Molière, par Nic. de Castelli, Leipzig, 1697, 4 vol. in-12; mais, de
même que le livret imprimé à Rouen, cette version n’avait été connue
d’aucun des éditeurs de notre immortel auteur comique.
Des passages en latin macaronique se trouvent dans les _Epistolæ
obscurorum virorum_, généralement attribuées à Ulrich de Hutten,
pamphlet qui fut aussi terrible pour les théologiens scolastiques du
commencement du seizième siècle que les _Provinciales_ furent funestes
aux Jésuites[24].
[24] Nous n’avons pas ici à nous occuper de cette production
remarquable; nous renverrons ceux qui seraient curieux de
l’apprécier aux notices de MM. Du Roure (_Analecta biblion_, t. I,
p. 287-312) et de Reiffenberg (_Dictionnaire de la Conversation_).
Deux revues anglaises lui ont consacré de bons articles. (Voir le
_Retrospective Review_, t. V, p. 56-70, et l’_Edinburgh Review_,
mars 1831.)
Mentionnons la principale production macaronique qu’a produite
l’Allemagne:
_Floia cortum versicale de Flois, swartibus illis deiriculis, quæ
Minschos fere omnes, mannos, Weibras, jungfras_, etc., _behuppere et
spitzibus suis snafflis steckere et bitere solent_, autore Griphaldo
Knickkanackio ex Flolandia, 1593, et souvent réimprimée[25]. Une édition
de 1823, in-12, 56 pages, est accompagnée d’un _commentarius perpetuus
in quo, ut in omnibus hujusmodi commentariis, auctoribus græcis vel
latinis additis, fieri solet, difficiliora, ad exercendum lectoris
sagacitatem, haud explicata reperiuntur_.
[25] M. Delepierre en a transcrit quelques passages (p. 315-319).
Consulter aussi Genthe, p. 323.
On peut citer de petits écrits en vers sur les amusements des étudiants
(_de Lustitudine studentica_), sur les mérites du fromage (_de Casei
laudibus_), etc.
Ces plaisanteries germaniques un peu lourdes, trop prolongées et
incompréhensibles pour les personnes qui ne connaissent pas la langue
allemande, ont été réimprimées dans divers recueils, tels que les
_Facetiæ facetiarum_, les _Nugæ venales_, l’_Ars bibendi_ et l’_Ars
jocandi_, dus à Obsopæus et à Delius, etc.
Voici du reste deux échantillons de ce genre d’écrits; le premier
passage est emprunté à la _Floia_.
Angla floosque canam, qui wassunt pulvere swarto,
Ex watroque simul stoitenti, et blaside dicko,
Multipedes deiri, qui possunt huppere longe
Non aliter, quamsi floglos natura dedisset,
Illis sunt equidem, sunt inquam, corpora kleina...
La seconde citation, et elle ne sera pas longue, sera puisée dans le
poëme _de Lustitudine studentica_.
Ha, viva fratres, viva, precor esse corassi,
Nam vos ex animo lætor adesse meo,
Esse Corasse hodie mihi missa pecunia præsens
Tristitiamque tulit, lætitiamque dedit,
Vos famuli Kannis bacchum demergite tieffis,
Et date Rhenano pocula plena mero.
Nous ne croyons pas devoir nous arrêter à quelques écrivains anglais
tels que Drummond, Ruggle, William King, Geddes, qui se sont essayés
dans le genre macaronique et à l’égard desquels on peut consulter
l’ouvrage de M. Delepierre; nous y renvoyons de même pour un bien petit
nombre de tentatives semblables faites en Espagne ou en Portugal.
La rareté de la plupart des ouvrages macaroniques, le peu d’exactitude
des connaissances que l’on a en général au sujet des productions de ce
genre, tels sont les motifs qui nous ont engagé à entrer à cet égard
dans des détails qu’on trouvera trop développés peut-être; mais, nous
aimons à le croire, l’appel que nous faisons à l’indulgence de nos
lecteurs sera entendu.
G. B.
AVERTISSEMENT.
Ce n’est point aux cerveaux esventez que ceste Histoire est voüée, elle
est de trop long-temps promise à ceux qui, non moins doctes que curieux,
ont peu cognoistre par effect ce que je monstre par apparence. Je sçay
que c’est de se précipiter aujourd’huy devant ces esprits bigeares, qui
se faschent autant de vous relever, comme ils sont joyeux de vostre
cheute: et ne fais difficulté de croire qu’ils iront plustost après une
umbre imaginaire, que de courir au-devant du corps. Telles gens
mesprisent seulement ce qu’ils ne peuvent comprendre; et n’approuvent
que ce que leur jugement puéril peut penetrer. Je sçay bien qu’un
langage pointu et affecté les pourroit peut-estre arrester à la
superficie; mais j’aurois peur qu’après ils en gastassent le fonds, et
fissent accroire à ce Livre autre chose qu’il ne dit. On a fait dire
plusieurs fois à Homere ce qu’il n’a pas voulu, à Platon ce qu’il n’a
pas sçeu, et à Aristote ce qu’il n’a pas entendu. Car, entre ce qui est
attaché à la suitte de chasque sens, nous tirons une infinité
d’argumens, de consequences et de conclusions, à une explication fausse,
par la comparaison d’un point à l’autre, pour nous esloigner de
l’intention d’un Autheur: et bien que nostre jugement nous trompe, nous
soustenons plustost ces fantastiques interpretations que d’avoüer nostre
ignorance. Je dis cela, pour ce que le subject que je traicte semble
autant esloigné de la vérité, qu’il est difficile de croire; et n’estoit
que je me fie à l’aage de ce Livre, je craindrois qu’il fust souvent
desmenty. Aussi, pour ceste considération, sera-t-il tousjours espargné,
et en excusera-t-on le discours, qui n’a voulu changer le ramage de son
temps; d’ailleurs que l’antique réputation de ce grand cavalier Balde,
vivant encore en la bouche de ce Livre, estonnera ces Correcteurs
nouvellement erigez. Je ne veux pas dire qu’il n’y ait quelque chose de
fabuleux en la suitte de ceste Histoire; mais aussi ne veux-je pas nier
qu’il n’y ayt de la verité, et que ce ne soit une chose approuvée de la
representer sous la Fable, de laquelle nos Anciens se sont servis si à
propos. J’en demanderois volontiers quelque chose à ce grand docteur
Maistre François, et ce qu’il a voulu dire, et qu’il a voulu traicter
sous le couvert d’une infinité de plats maccaronesques. Il me respondra:
«Ceux que vous traictez sous _les ruses et subtilitez de Cingar_; sous
les _tours facetieux de Boccal_; sous _les revelations de Seraphe_; sous
la _conversion de Guy_; sous les _adventures de Leonard_; sous _la force
de Fracasse_; sous _les enchantements de Pandrague et de Gelfore_; sous
_les rencontres et galantises de Balde_; et bref, sous tant de pays de
fourmage, montagnes de soupes grasses, que ces guerriers inimitables ont
passez...» Car il ne peut estre que, par le moyen de leurs voyages, ils
ne l’ayent rencontré dans le ciel, sur la terre, dans la mer, et aux
enfers, et ne luy ayent faict cognoistre une partie de leurs adventures.
Mais c’est tout un, je m’en rapporte à ce qui en est, et me persuade
n’estre pas tant obscur, qu’il faille faire de cest Ouvrage, comme fist
S. Hierosme des Escripts de Perse:
Intellecturis ignibus ille dedit;
attendu que les histoires nous font foy (et peu de personnes l’ignorent)
que ce grand personnage, dont il est traicté, est descendu de Guy, et du
Paladin Renaud, jadis tant renommé. Que si on ne veut prendre pied à la
suitte, j’advertis les Lecteurs d’en considerer les despenses, et
s’arrester sur ce qu’ils cognoistront digne d’explication; ce pendant
que la trompette fera sortir en champ de bataille les Mousches et les
Fourmis, qui sont sur les termes de s’assaillir. Adieu.
L’IMPRIMEUR AU LECTEUR.
LECTEUR, voicy un Prototype de Rabelais (MERLIN COCCAIE), histoire de
belle invention, autant diversifiée d’allégorie et d’heureux rencontre,
que les esprits et les gouts les plus differens sçauroient desirer.
Ainsi qu’en une table bien couverte, chascun pourroit rechercher des
viandes à son appetit; le sujet est universel. C’est une Satyre
Françoise, si bien tissuë, qu’elle ne cede rien à l’antiquité. Son
offense licentiée, et sa picquante mordacité a souvente fois aussi esté
retenuë: mais ceste-cy, plus douce et plus industrieuse, ne sert que
d’aiguillon pour esveiller les plus rares esprits à denoncer ses
plaisantes énigmes. Si tu la touches du bord des levres seulement, la
lecture ne t’en sera moins utile que facetieuse; et si tu y prens
plaisir, ce sera le contentement et le salaire que j’espere de mon
travail. Adieu.
HISTOIRE MACCARONIQUE
DE
MERLIN COCCAIE
PROTOTYPE DE RABELAIS.
LIVRE PREMIER.
Une fantaisie plus que fantastique m’a prins d’escrire en mots moins
polis qu’un autre sujet requeroit, l’histoire de Balde; la haute
renommée et le nom vertueux duquel font trembler toute la Terre, et
contraignent l’Enfer de se conchier de peur. Mais, avant que commencer,
il est premierement besoing d’invocquer vostre aide (ô Muses) qui estes
authrices de l’art Maccaronesque, sans lequel il ne seroit possible à ma
gondole de passer les escueils de la mer. Je ne veux point que
Melpomène, ou ceste foible Thalie, ny Phœbus grattant son cythre, me
viennent fournir d’aucuns mots dorez[26]. Car, quand je pense aux
victuailles du ventre, toute ceste merdaillerie de Parnasse ne peut
apporter aucun secours à ma panse. Que les Muses, et doctes sœurs
pansefiques, Berte, Gose, Comine, Mafeline, Togne et Pedralle viennent
emboucher maccaronesquement leur nourrisson, et me donnent cinq ou huict
poisles de bouillie! Voilà les divines Nymphes grasses et coulantes; la
demeure, la region, et propre terroir desquelles est clos, et enfermé en
certain canton de ce monde reculé des autres, auquel les Caravelles
d’Espagne ne sont encore parvenues. En ce lieu y a une grande montaigne,
laquelle s’esleve jusques aux patins de la Lune, et laquelle si vous
vouliez parangonner au mont Olympe, iceluy seroit plustost estimé
colline que mont. En icelles ne se voient des cornes sterilles de
Caucase, ni l’eschine maigre de Marroch, ni des embrasemens sulphurez du
mont d’Ætna. Là la montaigne de Bergame ne donne des pierres rondes,
lesquelles servent de meules pour faire mouldre le bled. Mais, nous
allans en ce lieu, nous avons passé des Alpes faites de fromage mol, dur
et moien. Croiez, je vous prie, ce que je jure; car je ne pourrois, ni
voudrois dire une fourbe pour tous les thresors que la Terre tient
enclos. Là courent en bas certains fleuves de broüet, lesquels font un
lac de souppes et une mer de jus gras, et savouré. Sur ces eaux on void
mille bateaux, barques, et gondoles latines, fabriquées de la matière de
tourtes, par le moyen desquelles les Muses exercent, et mettent en usage
leurs laqs et rets, lesquels sont faits et cousus de saulcisses et
saulcissons, peschans avec iceux des rissoles et goudiveaux, et
cervellats[27]. La chose toutesfois est obscure, quand le lac est esmeu,
et arrouse le plan du ciel avec ses ondes grandement agitées. Le lac de
Menas, ou de la Garde, ne fait tant de bruit quand les vents s’esclatent
contre les maisons de Catulle. On void encore en ce lieu des cousteaux
fraiz, esquels se voient cent chaudrons fumans jusques aux nuës, pleins
de caillotins, pastez et jonchées. Ces Nymphes demeurent à la pointe de
la Montaigne, et grattent le fromage avec des rappes percées: les unes
se travaillent à former des tendres goudiveaux; autres avec le fromage
rappé frigolent et s’esbatent ensemble; et, se laissant couler du haut
de la montaigne à bas, paroissent comme grosses mottes avec l’enfleure
de leur ventre. O combien est necessaire d’estendre et eslargir ses
jouës, quant on veut remplir son ventre de tels goudiveaux! Autres,
maniant la paste, emplissent cinquante bassins de gras baignetz et
crespes, et les autres, voians la poisle boüillir par trop, s’occupent à
tirer hors les tisons, et soufflent dedans; car le trop grand feu fait
jetter le brouët hors le pot. En somme, toutes s’efforcent de venir à
bout de leur gallimafrée, tellement que vous y verrez mille cheminées
fumantes, et mille chauldrons attachez et pendus à des chesnes. En ce
lieu, j’ay pesché premierement l’art Maccaronique, et Mafeline m’a rendu
son poëte pansefique.
[26] Cette expression rappelle l’ouvrage plusieurs fois réimprimé dans
la première moitié du seizième siècle, et qui, sous le titre des
_Motz dorez du grant et saige Cathon_, offrent une traduction ou
plutôt une imitation des _Disticha moralia_.
[27] Le pays de Cocagne, tel qu’il est décrit dans un fabliau du
treizième siècle, renferme des rivières où coulent les meilleurs
vins de France; il s’y fait quatre vendanges par an; tous les jours
fêtes et dimanches. Citons quelques vers d’après le texte que donne
le _Recueil des Fabliaux_, publié par Méon, t. IV, p. 175:
De bars, de saumons et d’aloses
Sont toutes les mesons encloses;
Li chevrons i sont d’esturjons,
Les couvertures de bacons,
E les lattes sont de saussices;
Moult a le païs de délices...
Par les rues vont rostissant
Les crasses oies et tornant.
Il y a un lieu en France, prez les confins d’Espagne, nommé Montauban,
lequel a grand renom par le monde. Ce n’est point ville ou cité, mais un
chasteau très-fort, lequel est enfermé de triples murailles, construites
et baties de pierres vives, lesquelles ne redoutent la batterie de
grosses bombardes, non plus qu’un asne se soucie des mouches, ou une
vieille vache des taons. Ce chasteau est basti sur le plus haut dos de
la montagne, et en tel endroit que les chevres barbues n’y peuvent
monter. Ce Duc Renaud[28], ce paladin de France, ce dompteur de Magance,
cousin de Sguergi, la plus franche lance qui fust au monde, l’a
autresfois possedé, et tenoit tousjours en iceluy sept cens bannis,
lesquels il entretenoit en ceste forteresse à ses despens. Après longues
années, vint de sa race ce grand guerrier Guy, doüé d’une proüesse
merveilleuse. Guy estoit très-valeureux, et ne s’en trouvoit de plus
genereux que luy, soit en paix, soit en guerre. Le Roy de France
l’aimoit par sus toutes choses, et le tenoit tousjours auprès de soy,
comme fisché à son costé, pour l’insigne beauté d’iceluy, et pour son
regard gentil. La fille de ce roy, laquelle on nommoit Balduine, fut
prinse au piege, et receut le dard du Dieu Amour, fils bastard de Venus.
Il n’y avoit au reste du monde aucune qui fut plus belle qu’elle, et
estoit très-agréable à son père et à tout le royaume, estant venuë en
l’aage nubile. Sa beauté nonpareille la faisoit juger n’estre sortie
d’aucun humain lignage, et la croioit-on porter une face angelique.
C’estoit une Pallas pour son entendement, et son visage representoit une
autre Venus, et estoit fort gratieuse à un chacun, et liberale à tous
les sujets de son pere. Mais enfin elle se sentit si fort embrasée du
feu amoureux de son Guy, qu’elle ne pouvoit prendre aucun repos. D’autre
costé, Guy estoit ignorant d’une fureur si chaude, et sans aucun soupçon
tournoit le dos à l’Amour, et s’estoit tousjours mocqué de son arc.
Cependant le Roy feit publier par tout son royaume un tournoy et jouste
solemnelle laquelle se debvoit faire en plaine campagne. Ceste nouvelle
s’espand par toutes les provinces lointaines, et le bruit d’icelle
convie de loing force compagnies. Les Hirlandois, Escossois et Anglois
se preparent d’y venir, comme aussi plusieurs de la Picardie et de
Baviere. Ce mesme bruict, passant en Italie, excite à s’y acheminer les
Liguriens, Genevois, Savoysiens et Lombards, les plus courageux de l’une
et l’autre Sicile, de la Toscane, de la Romagne, de l’une et l’autre
Marque: des Senois, Romains, de la Pouille et de l’Abbruzzie, se mettent
en chemin, ayans entendu qu’en la ville de Paris se debvoit faire un si
magnifique tournoy. Ceste ville est le lieu du siege principal du Roy
des François, et qui se vante par tout estre si glorieuse, que depuis la
naissance de Ninus ne s’est veu ville pareille à elle en toutes les
parts du monde. Celle est fort recommandée pour les sciences, et encore
plus illustre pour les armes. Le peuple d’icelle s’addonne à l’escrime,
ou à disputer en l’une et l’autre part de toutes sortes de disciplines,
ou à faire bonne chere et reverer Bacchus. Aucuns s’emploient aux armes;
autres à fueilleter et apprendre les subtilitez de S. Thomas d’Aquin;
voulant chascun, par tels moyens, faire preuve de sa valeur. Or desjà
les Chevaliers, la lance sur la cuisse, venoient de toutes parts en
ceste grande ville, et de tous costez on voioit trouppes arriver,
lesquelles faisoit beau voir pour estre diversifiées selon l’usance
ancienne, de plusieurs et diverses livrées, ainsi que chascun vouloit
faire paroistre sa passion, ou son consentement. Mille charpentiers
estoient en ce lieu travaillans à faire et dresser barrieres en une
grande place, pour enclore le camp, et dressoient des eschaffaulx pour
donner commodité aux Seigneurs et aux Dames, de veoir plus à leur aise,
du haut d’iceux, les gentils combattans. On voioit d’autre part, çà et
là, les enseignes voleter au-dessus des tours: et les Palais et maisons
magnifiques espiées de longues banderolles, et guidons de toutes sortes
de couleurs.
[28] Renaud de Montauban, un des douze pairs de Charlemagne, joue un
grand rôle dans plusieurs romans du cycle carlovingien. Il était
neveu de Charlemagne. Les plus anciennes épopées italiennes gardent
le silence sur son compte; en revanche, il est un des héros de
plusieurs poëmes français, tels que les _Quatre fils Aymon_ et
_Maugis d’Aigremont_.
Son histoire a été racontée fort au long dans un volume espagnol
intitulé: _Libro del noble y esforçado cavallero Renaldos de
Montalvan_; mais ce livre, qui a fait partie de la bibliothèque de
Don Quichotte, est devenu aujourd’hui d’une rareté excessive, bien
qu’il ait eu diverses éditions et continuations signalées dans le
_Manuel du Libraire_, de M. J. Ch. Brunet, t. IV, p. 59.
Chascun fait dresser son pavillon et ses tentes, et s’employe à donner
habilement ordre à son faict. Toutes les ruës sont pleines de peuple.
Les uns preparent et accommodent leurs armes: autres font ferrer leurs
chevaux: autres se donnent du bon temps, rient, chantent, dansent. On
n’oit que fiffres et tabourins resonner par tout; mesmes les cloches ne
sont espargnées pour par leur son et carillonnement rendre ceste feste
plus gaillarde. Jour et nuict les portes de la ville sont ouvertes,
entrans par icelle continuellement des bandes de gendarmes. Enfin en peu
de temps l’amas se faict bien grand de toutes les parties de l’Europe,
remplissant tous les environs de Paris. On y void grand’bande
d’Allemans, d’Espagnols, et d’Italiens. Il ne peut avoir au monde tant
de canaille qu’il y avoit lors à Paris, de Seigneurs et Barons; et
estoit chose merveilleuse de veoir ensemble tant de chevaux. Les Palais,
les escuries, hosteleries et tavernes, estoient pleines. Les uns
gargoüillant à table, s’esclatoient de rire; autres, en leurs bouticques
et maisons, martelloient, aiguisoient, fourbissoient, et accommodoient
armes. Pendant qu’un chascun s’occupoit ainsi, Balduine, pour l’amour
qu’elle portoit à son ami Guy, attendoit de grande affection ceste
journée, ainsi que follement la Synagogue des Juifs attend encore le
Messias: car elle desiroit fort de veoir comme cet homme briseroit ses
lances; combien d’hommes il jetteroit par terre. Icelle, estant
accompagnée d’une belle et grande troupe de filles, de cent dames, et
cent Duchesses, se presenta sur son eschaffaut, vestue d’une robbe
brochée d’or, qui rehaussoit merveilleusement la beauté des tapisseries
riches, dont estoit tendu l’eschaffaut. Chascun soudain jette sa veuë
sur elle, et admiroit la beauté de sa face, laquelle, ressemblant en sa
couleur naturelle le lait et le vin meslez ensemble, n’estoit fardée
d’aucun blanchet, ni sa couleur augmentée d’aucun rouget. Et comme Diane
entre les claires estoilles resplendit, ainsi celle-cy paroissoit
excellente entre toutes les jeunes filles. Si elle estoit bien regardée,
icelle ne regardoit pas moins çà et là, promenant ses yeux le long et à
travers la place du camp, pour veoir si elle pourroit point d’avanture
apercevoir son amoureux. Incontinent Cupido, voletant legierement devant
elle, luy representa son Baron. Iceluy estoit monté sur un fort cheval;
et ne paroissoit en sa personne moins robuste que son grand pere Renaud.
Maniant les resnes de son cheval, la part qu’il voulut, luy fait faire
quatre bonds en l’air, remplissant le contour de sablon. Ce cheval
estoit d’Espagne, couvert d’un poil plus noir que charbon, ayant la
teste petite, les oreilles courtes tousjours mouvantes, au milieu du
front une estoile, et maschant tousjours avec la dent son mords, en
faisant sortir de sa bouche une escume blanche, et tenant les naseaux
ouverts, souflant et boursouflant sans cesse avec iceux; de son meufle
touchoit souvent son estomach. Il estoit court, et quelques fois se
ramassoit en si peu de place comme si il eust voulu passer par le trou
d’une coquille. Il estoit marqué de blanc aux trois pieds, portoit sa
queüe serrée entre les fesses unies, estant tousjours tremblant. Sa
crouppe étoit ronde: il couroit tant peu qu’on vouloit, galoppoit et se
tenoit soudain en arrest. Son harnois estoit tout couvert d’estoilles
d’or; les estriez estoient aussi d’or, la testière et chanffrain: toutes
les boucles estoient de mesme metail. Balduine, apercevant son ami,
s’estonne, s’echauffe, et comme un feu s’enflambe: la pauvre fortunée
lance ses yeux sur luy, et ses sens se trouvent prins attachez en luy.
Celle loüe son visage plein d’amour, et sa belle contenance, et enfin
desire de s’acoster avec un tel personnage. Iceluy peu à peu s’aproche
du lieu où elle estoit, marchant devant luy cent estafiers vestus de
velours ras: et, haussant sa face, salüe les Dames, et sans y penser et
à l’improviste jette sa veuë sur Balduine: et les yeux se rencontrans
les uns les autres, chascun tombe en la trappe, laschant Cupido ses
fleches tant sur l’un que sur l’autre: et alors l’eschec et mat fut
donné à Guy, lequel, à l’instant devenu comme estourdi, s’en retourna
tout droit en son logis, emportant avec soy un grand dueil. Il descend
de cheval, entre en sa chambre, et se jette sur un lict, se donne trois
et quatre coups de la main sur la poitrine, et avec une voix plantive
fait une telle lamentation: «Ah, jeune enfant, où me menes-tu! Ah,
combien de pertes et dommages je veoy menacer ma teste! Ha, malheureux
et infortuné Guy! Voicy un enfant qui te desrobe l’honneur autant que tu
en pouvois avoir acquis par tous les tournois où tu t’estois trouvé, et
qui comme un bufle te conduit par les nazeaux. Il y a bien de
l’apparence que, comme victorieux, tu puisses maintenant rompre tant de
lances ainsi qu’il le seroit besoin, et que tu peusses à la vérité
surmonter tant de braves Cavalliers, toy qui ores est vaincu si
laschement par un enfant aveugle! Ha! misérable, esteins ou amortis au
moins la flambe de ce boutefeu, avant que tu brusles comme une
fournaise, sans y pouvoir plus donner aucun remede, n’estant aucunement
extinguible par un million d’eaux de la riviere de Brente. Ta race n’est
de si grand lieu venue qu’une seule fille d’un Roy luy doibve donner une
seule miette de son amour. O quel visage elle a! O de quelle contenance
asseurée elle m’a frappé! O de quels yeux ce nouveau basilique m’a
œilladé! Il ne faut point que je jette la coulpe de ce mien mal sur moy:
mais c’est elle qui seule en est cause. Elle devoit lancer autre part
son ribaut regard. C’est à bon droict on doibt appeler les yeux ribauts,
puis qu’ils sont si hardis d’ainsi en un chemin et passage assassiner un
homme, et le laisser au moins touché de plusieurs playes. En vain, à ce
que je voy, les dards d’Amour avoient rebouché cy-devant sur moy, et
pour néant jusques à présent j’avois soutenu la force de son arc. Mais
iceluy s’advisant que la pointure de ses flesches ne pouvoit percer ma
poitrine d’acier, qui estoit aussi ferme contre les filles, que se
monstre asseurée la forteresse de Milan contre le canon, de la trousse
de la mort il a tiré un fer mortel, et m’en ayant atteint, a ouvert la
porte et soudain toute ma liberté a été ravie par ce Diable. Car Amour
n’est-il Diable? mais plustost huict Diables, qui contraint les hommes
sages tomber en tant de folies. Nostre cuirasse n’a eu aucun pouvoir
contre une telle blessure: jaçoit que souventefois elle soit demeurée
entiere contre les balles d’arquebuze. Si, pour y resister, Jupiter eust
opposé ces montagnes que la trouppe des Geants meit les unes sur les
autres, il eust follement perdu l’huille et son travail.» Pendant que ce
Chevalier avec ces folles parolles troubloit ainsi son entendement, le
bruit des armes et les fanfares des trompettes commencerent à se faire
ouïr. Car, s’estant un chascun farci d’un bon repas, soubdain on monta à
cheval, et enfin les joustes commencerent. Les trompettes et clairons
sonnent leur fariraram[29], et encouragent les plus vertueux. Les
chevaux, à ce son, grattans d’un pied la terre, ne peuvent se contenir,
se manient à voltes, hennissent, et du pied font voler le sable jusques
au ciel. Le fariran des trompettes[30] et le pon pon des tambours estoit
si violent, que l’on ne se pouvoit entendre l’un l’autre; encore qu’on
s’escriast le plus qu’on pouvoit. Desjà les Chevaliers, ayans couché
leurs lances en l’arrest, se choquent rudement, et void-on plus de cent
selles vuides de leurs chevaucheurs dès le premier assaut. Plus de mille
lances sont brisées dont les tronçons volent jusques aux nuës, et les
cris des combattans excitent de plus en plus leurs courages. Le Roy se
délectoit fort à veoir un si beau spectacle, la jouste se maniant avec
un plaisant et agreable succez. De dessus son eschaffaut, il notoit les
plus vaillans combattans, estant vestu d’une robe enrichie de pierres
precieuses, et ayant sur la chevelure bien peignée une couronne d’or. Le
seul Guy demeure couché en son logis: luy seul, et seulet estendu sur un
lict jouste contre soy-mesme. Enfin il oit les hennissemens des chevaux,
qui retentissoient par l’air: cecy le fait devenir fol, et fantasiant
divers discours en son esprit troublé, maintenant veut marcher,
s’appelant soy-mesme couard, tantost il se ravise grattant sa teste. Et
pendant qu’il se veautre parmi tels et tels pensemens, voicy venir vers
luy Sinibalde, qui estoit le plus grand amy qu’il eust. Iceluy, le
trouvant au lict malade: «Hola, dit-il, que fais-tu icy, compagnon?
Pourquoy pleures-tu? ô chose nouvelle! ô Guy, quelle chere non
accoutumée me monstres-tu en ta face? Le Roy désireux de sçavoir
l’occasion de ton retardement, et qui t’empesche de venir aux joustes,
m’a envoyé vers toy. Chascun t’y appelle, tous t’y invitent, et te
prient de venir au tournoy, lequel sans toy ne sçauroit rien valoir, et
sera une chose tenuë à l’advenir pour goffre et sans aucune grâce, si tu
n’y compares. Tu souspires encore et de ces soupirs et de tant d’ennuy
que je remarque en toy en penses-tu celer la cause? Tu sçais la faveur
que j’ai du Roy, et comme il fait cas de moy? Partant, si tu penses que
je puisse quelque chose envers sa Majesté, qui est plus suffisant que
moy pour te délivrer de ces peines?» Guy, soupirant, jette une œillade
vers son amy, comme fait un pierreux ou graveleux estant en tourment,
pour ne pouvoir jetter son urine obstant quelque pierre, qui bouche le
conduict, quand il void le médecin, avec lequel il se reconforte un peu.
«O moy, dit-il, par-dessus tous les autres misérables, poussé çà et là
par un mauvais sort, et dont la fortune n’est encore contente!» Guy,
s’escriant en ceste façon, déclare enfin toute son affaire à son fidèle
Sinibalde; et pendant qu’il en fait le discours, cent sortes de couleurs
luy montent au visage. Sinibalde, d’apprehension, et de fascherie qu’il
prenoit de son amy, se ride tout le front, comme coustumierement il nous
advient pour quelque merveille inopinée; ne parle aucunement, et se
contient ainsi presque une heure. Enfin toutefois, tirant hors du
poulmon quelque voix, il commence à parler, et s’efforce de luy tirer
dehors telle bizarrerie, luy mettant au-devant plusieurs propos de
raison. Il luy remonstre la droite voye, et celle qui est oblique et
tortueuse, et comme la vie est tousjours accompagnée de cent perils. Il
luy propose en après mille beaux exemples, lesquels estoient suffisans
pour attendrir l’ame du cruel Neron. Mais, avec ces raisons, Sinibalde
pile de l’eau en un mortier, et escrit sur la glace pendant la chaleur
d’Apollon. «Ha, frere, mon amy, dit-il, ne te tue point toy mesme, ne te
casse point les jambes, ni te romps le col! Où est allée ta grande
vertu? Où est ta renommée gaillarde? Où est la grandeur de ton courage,
pour laquelle on te dit par le monde estre le champion de justice, la
lumiere de la guerre, le bouclier de la raison? Veux-tu en un moment
perdre des choses si rares, lesquelles Charlemagne n’a acquises en si
peu d’années? Tu pourrois meurement gouverner tout le monde, et
maintenant tu souffres qu’une femmelette te gouverne! O quelle sale et
vilaine vergogne efface ta splendeur! Laisse, je te prie, cet ennuy, et
reprens ta propre prudence. Pendant que la nouvelle playe s’enfle, il la
faut entamer avec le rasoir de raison. Aye devant tes yeux l’embrasement
de la miserable Troye, laquelle a esté abismée par les guerres de Grece,
de laquelle on ne pourroit veoir une seule bricque restée. Ce cheval
a-il esté cause de sa ruine, au ventre duquel estoient cachez des
soldats? Tant s’en faut: mais ç’a esté un visage lascif d’une
putain[31], au laz de laquelle ce putacier chevretier, ce Paris, prins,
par les jambes et les aisles, comme s’arreste l’oyseau sur la perche,
apasté par l’art et industrie d’un pippeur, a faict ce bel essay, que
d’une guerre de fuseaux il s’est rendu la foudre et la tempeste de son
pays.» Par telles remonstrances Sinibalde pressoit son compagnon, quand
en la mesme chambre vint entrer un autre compagnon de Guy, nommé Franc,
armé de belles et luisantes armes, auquel le Roy avait aussi commandé de
venir veoir quels empeschemens retenoient Guy au logis. Alors la honte
n’a peu retenir davantage Guy au lict: et se jettant iceluy en pieds,
demande ses armes. Ses serviteurs hastivement les lui apportent, et
arment leur maistre: et par-dessus le vestent d’une casacque, sur
laquelle estoit portraict un lyon barré: sa salade estoit couverte d’un
grand pennache, et au plus haut estoit enlevé un petit vieillard, lequel
avec le doigt monstroit ces vers qui estoient gravez sur icelle:
Rien ne court plustost que le temps,
Les heures ressemblent aux ans:
Si tost que voyons l’enfant naistre,
Aussi-tost se vieillist son estre.
Puis il monte tout armé sur un grand coursier et prend une forte lance
faite d’un chesne verd; et, comme fasché en soy-mesme, donne des
esperons à son cheval, et se presente au tournoy où les lances se
brisoient à outrance. Il ne faut de donner la premiere œillade là où
estoit Balduine: ce qui luy enflamba davantage son feu amoureux, et afin
qu’il luy peut plaire luy quadrupla sa force, la rendant pareille à
celle de Samson, avec laquelle, n’ayant en main qu’une machoire d’asne,
il renversa tant de milliers d’hommes. Il avance son cheval, et
outre-passe de grand vistesse les barrieres, et s’arrestant un petit
pour remarquer l’estour des combattans, soudain lasche les resnes, et
tenant la lance ferme en l’arrest, faict voler le sablon en l’air, et,
courant d’une course legiere, fait trembler tout le camp. Il fait
monstrer au soleil les semelles du premier; le second fut par luy
desarçonné; le troisiesme fut jetté au bas, donnant du cul en terre; le
quatriesme comme les autres fut renversé sur terre; le cinquiesme,
portant envie aux autres, les accompagna de mesme; le sixiesme, qui
estoit de cheval, se veit incontinent homme de pied; le septiesme
estendit ses fesses sur le sablon; le huictiesme s’aperceut incontinent
estre desmonté; le neufviesme fut contrainct ouvrir les genoux et
quitter la selle; le soleil se voulut cacher, quand le dixiesme, malgré
luy, luy monstra le talon à l’envers. Guy en jetta par ordre ainsi
plusieurs autres, et, courant ainsi çà et là, toujours se souvenoit de
Madame, et à chasque coup qu’il donnoit, avoit ce mot en la bouche, le
prononçant toutefois d’une basse voix. Le Roy fut grandement estonné
pour les faicts merveilleux que faisoit Guy, et dit ces mots: «Voilà Guy
la gloire de toute la nation Françoise! O combien il represente les
chevaleureux faits de nos ayeulx, à sçavoir du grand Roland, et du fort
Renaud! Il est sans doubte qu’il remportera chez soy la palme, et
l’honneur de ce tournoy.» Balduine aussi quelquefois disoit à ses
Damoiselles: «Si je ne me trompe, ce brave Baron, qui ainsi desmonte les
autres, est cet insigne Guy? O qu’il est vaillant! O comme il porte bien
sa lance! Voyez-vous comme fort à propos il manie les resnes de son
coursier, et avec quelle dextérité il assene ses coups sur le heaulme
des autres?» Elle n’avoit pas plustost achevé ces mots, monstrant, en
parlant et en riant d’aise, ses perles blanches avec son rouge coural,
qu’incontinent le son des trompettes fut ouy, comme on a accoustumé de
faire quand on veut finir la jouste, et faire la retraicte. Guy demeura
seul au milieu du camp, regardant autour de soy, ainsi que fait un
superbe victorieux. Mais toutefois n’est-il pas victorieux seul, estant
le vaincu d’Amour, portant les fers aux pieds, le carquant au col, et
les manottes aux poings. Le Roi, accompagné de tout son conseil, va
au-devant de luy: mais Guy, l’apercevant, soudain descend de dessus son
coursier, et, haussant sa visière, fait paroistre son visage tout baigné
de sueur, et baise le genouil du Roy. La majesté, luy commandant de
remonter à cheval, tire de son doigt un très-riche anneau, auquel estoit
un très-grand rubi luisant comme une estoille, et le donne à Guy pour
prix de la victoire, estant peut-estre comme arrhes des espouzailles de
sa fille. Et toutefois sa pensée ne tendoit aucunement à telle chose,
combien que tel present fut un advancement de nopces: nopces, dis-je,
malheureuses, et qui seront suivies d’une vilaine ruyne. Guy, humiliant
sa face, receut ce beau present, digne certes du travail qu’il avait
prins; et, en le prenant, baisa la main du Roy en s’inclinant fort bas.
Puis marchent vers le Palais, estant suivis d’une grand’trouppe de
personnes, les trompettes et les fiffres sonnans tousjours devant. Or le
soleil, las de son chemin journal, se cachoit desjà soubs les ondes pour
se reposer, et laissoit sa sœur enceinte de son amy; et cependant on
donne ordre au soupper Royal. On oit, par les cuisines, des
deschiquetis, des cliquetis de cousteaux, des tintamarres des chaudrons,
et poisles. Les entrées d’icelles, couvertes de portiques, se voient
rendre la fumée en dehors, et sont soüillées tousjours d’eaux, et de
graisses. De là sortent plusieurs odeurs de chairs rosties, et
boüillies, lesquels aiguisent l’appetit de ceux qui les sentent. Il y a
en icelles plus de cent serviteurs obeissans aux cuisiniers: une partie
d’iceux portent le bois, autres esgorgelent, autres font boüillir les
poisles et chauderons; l’un tue un cochon, l’autre des poulets,
cestuy-cy estrippe, l’autre escorche, un autre plume en eau chaude des
chappons; cestuy faict boüillir testes de veau avec la peau; autre
embroche des petits cochonnez, tirez encore quasi du ventre de la truye,
après estre lardez. Celuy qui commandoit en qualité de maistre
cuisinier, se nommoit Chambo, lequel estoit subtil et inventif à trouver
friandises de gueule, et plaisantes au palais. Iceluy, presidant en une
chaire, commandoit entierement à tous les cuisiniers, et quelques fois
battoit la canelle et pillait l’espice sur le dos des marmittons et
soüillons de cuisine. Il y en avoit un, qui fricassoit avec du lard les
foyes des poulailles: un autre, sur les fricassées, asperge du gyngembre
et du poivre: un autre fait une saulse jaune aux oyseaux de riviere. Un
autre tire dextremement les faisans, après avoir tasté du bout du doigt,
s’ils sont bien cuits. Cinq autres ne font que tourner le moulage de
cuisine, d’où coulent les amandes et saulses poivrées. Autres tirent du
four des pastez en pot, sur lesquels on jette de la canelle de Venise:
un autre tire de la marmite des chappons boüillis, lesquels il met en un
grand plat, et espand dessus des gouttes d’eau rose avec du sucre broyé
et le couvre d’un test plein de brasier. Mais à quoy m’amuse-je à
remplir ce discours de telles fadeseries! Enfin le soupper s’appreste,
lequel par sa délicatesse estoit assez suffisant pour ressusciter les
morts. On commence à apporter grande quantité de salades tant cuites que
cruës, que cent serviteurs et autant de pages apportent, lesquels sont
vestus d’une mesme couleur, à sçavoir d’un drap d’Angleterre teint en
bleu azuré semé de blanches fleurs de lys, par derrière et par devant.
Leur habillement est si proprement joint à l’Allemande, qu’à grand peine
se peut veoir la cousture de tels juppons. Arrivans prez la table, font
de grandes reverances, plians les jambes l’une après l’autre fort
legerement çà et là. Le Roy s’assied le premier, tenant le plus haut
lieu de la table, estant vestu d’un accoustrement broché d’or. A sa
dextre estoit assise la Royne, et à son costé gauche Guy, par le
commandement du Roy. Balduine, esprise d’Amour et aveuglée par cet
enfant aveugle, s’advance; et, ne se souciant de donner quelque tache à
son honneur sans aucun commandement, se sied promptement à costé de Guy,
et la pauvrette jette du bois dedans le feu ardent. Après, par un long
ordre, tous les Seigneurs et Barons prennent place. Chascun estoit
affamé, et desiroit de bien manier les jouës. Le travail et l’exercice
de la jouste avait fait digerer tous les précédents repas. Les pages,
par une longue suite, apportent les mets sur la table. Des
gentils-hommes servans marchent devant la viande, et avec un grand
silence mettent les plats sur la table, faisans aussi marcher les
laquays, comme est la belle usance d’une famille Royalle, et comme on a
accoustumé de faire devant les grands Seigneurs. On n’oit aucune parolle
sortir de leur bouche, s’il n’en est besoing, et ne se faict aucun
bruit, si ce n’est d’aventure, quand quelqu’un de ces gentils-hommes
servans donne un soufflet à un page, ou quelque coup de pied à un chien.
Il y a trente escuyers, qui ne cessent de trencher les viandes,
desmembrer des oyes, oysons, chappons, pieces de veau: decouppent les
saucissons, et mettent par rouelles, les tenans d’une main avec la
fourchette. Iceux toutesfois, en decouppant, retiennent pour eux les
meilleurs morceaux, et gardent pour eux les croppions des chapons.
L’Abruze avait envoyé à ce festin ses jambons fumez; Naples, ses
goudiveaux; Milan, ses souppes jaunes, et ses cervelats, qui
contraignent les biberons François de vuider souvent les bouteilles.
Après avoir mangé le boüilli, les gentils-hommes servans font
commandement d’apporter le rosti. Et aussi-tost jambons, faisans,
francolins, chevreaux, levraux sont apportez, tout autre espece
d’oyseaux, que le faucon et l’esprevier peuvent arrester avec leurs
serres, et que le gerfaut a accoustumé d’étriper. On appose pour
entremets des amandes, de la saulse verte, du jus de citron et d’orange,
de la moustarde. On presente après des tourtes, du blanc manger, composé
avec laict de vache, et des plats plains de rissoles toutes couvertes de
sucre et de canelle. Après s’estre un chacun bien repeu de ces viandes
grasses, et tant que leurs panses estoient pleines jusques au gosier,
qui contraignoit de lascher la ceinture; au seul signal des
gentils-hommes servans, promptement fut levé le reste de la mangeaille
de dessus la table.
[29] Onomatopée assez expressive. Il y en a d’autres et de nombreuses
dans Merlin Coccaie. Elles méritent d’être recueillies lorsqu’on
fera pour les onomatopées latines et macaroniques un travail
analogue au curieux volume publié par Charles Nodier. (_Dictionnaire
raisonné des onomatopées françaises_, deuxième édition, Paris, 1828,
in-8.)
[30] Trombette frifolant tararan.
[31] Ce mot, qui choque avec raison le lecteur du dix-neuvième siècle,
n’éveillait nullement la susceptibilité de nos ancêtres.
On le retrouve dans une foule de pièces de théâtre de la première
moitié du dix-septième siècle. La tragédie de François Perrin,
_Sichem ravisseur_ ou la _Circoncision des incirconcis_, Rouen,
1606, se termine par ces deux vers:
Quoi! voulez-vous laisser impuni le vilain,
Abusant de ma sœur comme d’une putain?
Il était même alors admis en chaire, et des prédicateurs réimprimant
leurs sermons avec approbation et privilége ne se croyaient
nullement tenus de l’effacer. On peut s’en convaincre en parcourant
les _Sermons_ du Père Bosquet, publiés à Arras au commencement du
règne de Louis XIII.
L’Italie offre dans ses poëmes et dans son théâtre maints exemples
analogues. Dans l’_Orlando innamorato_ de Berni, Charlemagne, irrité
contre Roland, promet de pendre de ses propres mains ce _figliuol
d’una puttana rinegato_.
Une comédie de Fedini, _I due Penilie_, Florence, 1583, représentée
solennellement en présence de la grande-duchesse de Toscane, nous
fait entendre cette exclamation:
O puttana de mi, ha gran potenza l’amor.
Un auteur comique assez fécond, François Loredano, plaçait, dès le
commencement de sa comédie de la _Malandrina_, Venise, 1587, in-8º,
ces paroles malsonnantes: _Voler che s’insegni l’arte del puttanezzo
à puttane avezze al bordello._
Puis, on apporta une grande quantité de tasses d’or et d’argent, et
enrichies de perles: dedans icelles estoient diverses confitures toutes
dignes d’un Roy, et la table en estoit si chargée, qu’il sembloit
qu’elle en plioit. On apporta morseletz, amandes, pignons, maschepains,
et cent autres deguisements de fruicts conficts; enfin on presente en
des grands vases la boisson fumante; et de tous les vins, la gloire est
donnée à la malvoisie, pour laquelle nos anciens disoient le feu
s’amortir par le feu. Il n’y avoit pas faulte de raisins de Somme, qui
est l’honneur du royaume de Naples, et la friandise de Rome, ce sont les
montagnes d’Orphée, et là se procrée le vin qu’on surnomme grec, lequel
fait descendre les compagnons soubs les treteaux. Les vins Mangiaguerre
et Vernacquie y furent entremeslez, et aussi ceux, desquels la Bresse se
vante, le vin Triboan, de Modene, ne fut pas mis en dernier rang, ni le
muscat de Peruse, qui en la teste des Allemans engendra cent sortes de
chimeres. Tant de sortes de vins ne se passerent pas sans celuy de la
belle vallée de Cesenne, ny sans les douces urines que Corse pisse: un
nombre infini de flacons et bouteilles estoient pleines de tels vins
excedans en bonté tous les autres. Desjà toute ceste brigade, ayant la
fumée du vin montée en teste, commençoit fort begayer, avec propos et
parolles mal liées ensemble. Chacun parle, et nul ne se taist, force
baveries, bourdes, menteries, mille propos de fusées, sans aucun arrest,
ny mesure, comme bien souvent il arrive après une longue et continuelle
beuverie. Par entr’eux y avoit personnes de tous pays: et, pour ceste
cause, le vin les poussoit à parler leur langage tous ensemble, en sorte
que le ciel n’ouit pas plus de diverses clameurs, lors qu’avec la tour
de Babel on pensoit surmonter les estoilles. Les Italiens contrefont les
François; les François veulent imiter les Allemans, tant est divine la
matiere et la forme qui est dedans le tonneau. Sur ces plaisans devis
viennent les chantres, qui estoient Flamens, et excellens en leur art.
Iceux, après avoir bien beu du bon piot, se mettent à chanter avec voix
tremblantes, lesquelles la gorge facilement envoye dehors, ayans tous
une poitrine ferme et robuste. A l’accord de telles voix, et à telle
melodie, tous ces causeurs se taisent, et toutes choses estans en repos,
ny pied, ny banc, ny rien quelconque entrerompt un si doux plaisir que
recevoit l’oreille. Après ces chantres, entrerent en la salle cinq
joüeurs de flustes, très-experts, lesquels après avoir joüé de leurs
flustes, s’esleverent avec un grand retentissement des joüeurs de
hautboys, et avec leurs tons merveilleux se font cognoistre par toute la
ville de Paris. En soufflant en leurs instruments, vous leur verriez les
joües grandement enflées, et iceux ne faillir jamais à boucher
dextrement les trous avec leurs doigts, les maniant legerement haut et
bas, avec une grande asseurance; et leur musique se diminue si
melodieusement, que, de huict personnes qu’ils estoient, vous eussiez
estimé iceux estre cinquante. Ces melodies servoient de fournaise pour
enflamber de plus en plus le cœur de Balduine. Guy en ses entrailles
n’estoit pas moins eschauffé. La prinse de tant de sortes de viandes, de
tant de sortes de vins avallez, qui entretiennent les uns et les autres
le regne de Venus et de Cupido: les chansons musicales, les doux luthz,
les harpes, les lyres, et autres instrumens de musique, avoient attaché
ces deux jeunes personnes à des lacz malaisez à rompre, les brulloient
au dedans, et les avoient despoüillez de raison. Amour avoit lasché sur
eux tant de flesches, qu’il en avoit vuidé cent carquoys, ensorte qu’il
ne leur restoit en leur corps aucune partie entiere, sur laquelle ce
bourreau d’Amour eust peu lancer encore aucun dard. Desjà Diane
commençoit avec un peu de clarté à se faire paroistre, montée sur son
rosaïque pallefroy. Les chantres, les hautboys, les dances, le bal, à
dieu s’en vont, ne retournans jamais les heures vers nous. C’est assez
joüé, c’est assez caquetté. On donne aux bouffons les livrées. La salle
se vuide, et s’en va-on dormir: chacun reprend son logis, et son
hostelerie, et expose en proye son corps à l’obscur sommeil. Le seul
Guy, esmeu comme la vache picquée d’un taon, allant çà et là, ne peut
tenir aucun droict chemin. Ha, comme l’Amour contrainct les sages de se
matter eux-mesmes! Qui est celuy, qui pourroit prendre un tel oyseau,
contre lequel nul filet, ny aucun tresbuchet a puissance? Cæsar, qui
subjugua le monde, estoit si vertueux; une femme vilaine le rangea soubs
le joug de l’Amour. Alcide, qui dessus ses fortes espaules relevoit, en
façon de pilastre, le plancher du ciel prest à tomber, se vestit d’une
chemise de femme, ayant quitté pour icelle sa peau de lyon; et, mettant
bas sa massuë, print entre ses mains le fuseau. Une vile putain a rasé
le poil au fort Sanson, lequel souloit à belles mains escarteler les
machoires d’un sanglier, d’un tygre, et d’un lyon. Voicy aussi Guy,
lequel, rejettant son honneur et celuy du Roy, et prestant l’oreille aux
blandices d’une tendre sienne fille, la ravit, et le pont du chasteau
abbaissé, s’eschappe, emportant comme un facquin sur son eschine une
pesante charge, laquelle il ne voulut jamais oster de dessus ses
espaules, jusques à ce qu’ils eussent, eux deux, passé les limites du
royaume de France. Mais nostre Comine a desjà soif, et demande le verre,
et ce premier livre a vuidé mon carnet d’ancre.
LIVRE SECOND.
Phebus avoit jà lasché hors de l’escurie de l’Ocean ses chevaux, et,
tenant en main les resnes, les faisoit monter vers le Ciel: les habitans
de la ville commencent lors à se lever, n’estans encore bien delivrez du
vin du soir. La plus part à leur lever baaillent, estant leur estomach
chargé de la crapule. Toutefois peu à peu chacun selon la coustume se
range à son affaire. La cloche appelle les Escholiers à l’étude: le
Courtisan, monté sur sa hacquenée, va au Palais du Roy: l’Advocat court
à l’Auditoire: le Medecin, trottant par la ville, va contempler les
urines[32]: le Notaire prend la plume pour escrire choses
Maccaronesques: les Boulangiers se rangent à leur four: les Mareschaux à
leurs forges: le Barbier commence à esguiser ses rasoirs. Mais le Roy
avec sa Court s’achemine vers l’Eglise, et fait ses prieres envers les
saincts et sainctes pour soy, et pour les siens, pendant qu’en peu
d’heure la Messe se dit. Icelle achevée, et s’en retournant au Palais,
on luy vint dire et annoncer cette triste nouvelle, et de laquelle il
n’avoit eu aucun soupçon premierement, et par dessus laquelle il n’eut
sceu recevoir un plus grand ennuy, en l’asseurant que Guy avoit emmené
sa douce fille. Sur quoy sa face soudain se tourna en semblance de
marbre blanc, et demeura en place comme une souche, si grande fut la
force de son estonnement. Quand toutefois il eut reprins son
entendement, il jugea bien que tel acte estoit lasche et vilain, commis
sans aucune occasion par un sien vassal plein d’ingratitude. Et, pensant
à une si enorme faute, l’ire et la cholere s’amassent en luy, et la
douleur qui luy pressoit le cœur ne faut à lui donner la volonté de se
venger. Incontinent donc il fait mettre aux champs huict bandes d’hommes
armez, pour par diverses voyes s’aller mettre aux passages, et aux
frontieres, et visiter les ports. Puis, par toutes les Villes,
Chasteaux, Bourgs, Bourgades, et par toute la France, faict publier des
Edits rigoureux, dont un chacun s’estone, et mesmes les amis de Guy,
ausquels n’eust pas fallu beaucoup d’estoupes pour leur boucher le cul.
Mais enfin tout le soing, tout le travail, et toute la diligence qu’on y
peut apporter, fut pour neant, et les uns et les autres s’en reviennent
rapportans la cornemuse au sac, comme dit le proverbe; car Guy ne se
peut retrouver. Il ne faut point dire comme le Roy mordoit sa chaine, et
rongeoit ses ongles avec les dents. Il envoye en Italie (soubs pretexte
d’autre chose) des espions, par l’Allemagne, par la Poulongne, par le
pays d’Hongrie, et par l’Espagne. Il commande aussi d’aller en
Angleterre. Mais tous enfin reviennent vers le Roy, sans avoir fait
aucune rencontre de ce qu’ils cherchoient. Sa Majesté, tombant en un
désespoir, se vouloit tuer, ou se couper la gorge, ou s’estrangler avec
un lacz. La fortune guidoit ces malheureux amans, et voulut bien les
porter couverts de son vestement. Iceux avoyent jà oultrepassé les
Alpes, sans estre retenus par aucune lassitude. Y a-il aucun travail,
qui puisse lasser Amour? Enfin ils entrent en l’heureux pays d’Italie,
estant fort mal vestus en façon de vestemens de gueux, de peur qu’un
espion descouvrit ces pauvres gens pour gagner le salaire promis à celuy
qui les descouvriroit, qui estoit de sept mille escus. Balduine, qui
n’agueres estoit portée en litiere dorée entre des Comtesses, Marquises,
et Duchesses, maintenant misérable, chemine de ses pieds delicats sur
les pierres et cailloux, ayant desjà sous la tendre plante de ses pieds
des empoules. En cet habit ils descendent en la plaine de Lombardie:
passent Milan, Parme, et la petite contrée de Resane, et entrent dans la
courtoise ville de Mantoüe: Mantoüe, dis-je, qui autrefois a été bastie
par les Diables Mantois. Icelle pour lors estoit languissante sous
l’inique tyran Gaïoffe, extraict et conchié d’une lasche famille.
L’entrée de cette ville est la porte qu’on surnomme de Lyonne. En icelle
se tenoit lors Sordelle, Prince de Goit, et Baron de Volte, et qui
possedoit tout le territoire de Caprian. Cestuy-cy avoit autrefois gagné
en duel et en plusieurs tournois mille prix, tant par les Gaules, par
les Allemagnes, par les Espagnes, que par tous les Royaumes des tyrans,
depuis le Rhin jusques à l’Empire du Sophi. Mais iceluy, pour lors
estant parvenu en un aage fort caduc pour le grand nombre d’années qu’il
avoit, et estant chastré, ne faisoit plus que donner conseil aux autres.
Guy, entrant avec sa pauvre femme, apperçoit Sordelle estant encor fort
membru, et se tenant lors debout devant la porte de son beau et haut
Palais, auquel autresfois les descendans de l’ancien Grignan avoient
fait leur demeure. Incontinent Guy recogneut son compagnon d’armes ayant
esté ensemble en plusieurs batailles contre les Turcs et les Mores: mais
toutefois, ne voulant se faire cognoistre à luy, se destourne, et,
baissant le visage, prend soudain la ruë, qui tire à la porte de S.
George, et par icelle sort de la ville. N’ayans faict gueres plus d’un
mille, ils se trouvent d’aventure près d’une grande ville, presque en
grandeur pareille au Cathay, et, pour le trafic des deniers et
marchandises, ressemblant à Milan; laquelle on appelle Cipade, pour
estre située au delà du Pade, autrement dit Po. Icelle, à l’occasion de
ses grands Paladins, fait retentir sa renommée jusques au ciel, traverse
tout le monde, et descend jusques au Royaume des Diables. Mais, combien
que d’icelle fussent sortis mille vaillans personnages, soit pour gagner
le prix des tournois, soit pour combattre à cheval, ou à pied, Cipade
neanmoins a tousjours esté douée de meschans. Veronne donne grande
quantité de laine de ses brebis et moutons; Bresse tire force fer de ses
montagnes; Bergame engendre des hommes avec la gorge grosse et pendante;
Pavie assouvist Milan de porreaux et de choux; Plaisance fournit tous
les pays de ses formages; Parme produit des grosses citroüilles et gros
melons; Resan nourrit de bons courtaux; Mantoüe nourrit des bonnetiers,
des carpes limoneuses. Si tu veux manger des poids et faseols, va à
Cremone; va à Cresme, si tu veux employer la fausse monnoye; Boulongne
engraisse les bœufs; Ferrare grossit les jambes; il n’y a Modenois, à
qui la teste ne soit fantasque; autant qu’il y a de mouches en la
Poüille, autant Venise a de barques et gondoles; le Piedmont brusle tous
les ans mille sorcieres; le Padouan engendre des paysans pires que les
diables; la belliqueuse Vincenze nous donne des chats allegres et dispos
à sauter et grimper; le Chiogeos est plus apte au gibet qu’au navire;
Ravenne a en soy des maisons vieilles, et anciennes murailles; et Cervie
sale par le monde un nombre infini de porcs; et toy, Cesonne, tu ne fais
pas peu de proffit avec ton soulphre; nulle peinture se peut égaler aux
escuelles de Fayence; la vallée de Commachie fournit de très-bonnes
salades confites; entre les Ceretans Florence porte ses vanteries; Rome
ne cherche que les morceaux frians, et qui facent lecher les plats;
autant qu’on voit de Barons par le Royaume de Naples safraniers, autant
la larronnesse Calabre luy fournit de larrons; autant d’enfans que
Gennes procrée, autant de testes aiguës façonne la sage-femme; Sienne a
tousjours eslevé de belles filles; Milan n’est jamais sans bruit en
toutes les ruës pour le martelage des artisans, pendant qu’ils forgent
des boucles pour des sangles, et qu’ils percent des esguilles; ceux qui
mettent des clous aux souliers, et rabillent des savattes: ceux qui
couvrent les maisons de chaume ou ramonnent les cheminées sont
Commaschiens ou Novarois: mais la très-renommée Cipade, de laquelle à
présent j’escris, a tousjours eu en abondance de la riche marchandise de
meschante canaille. En ce lieu donc Fortune guida les pauvres amans, et
ne voulut les conduire vers de semblables larrons; mais la premiere
rencontre qu’ils feirent, pour se loger en entrant, fut la maison de
Berthe, comme on dit surnommé Panade. Ce Berthe estoit un paysant et
venu d’un cuisinier, et estoit tant courtois, tant guay, et gaillard
qu’il n’y avoit aucun qui fut si gay, si courtois, et gaillard que luy;
et combien qu’il fut citoyen de ville, il n’avait eu femme, et n’en
avoit, et ne se soucioit pour lors d’en avoir, de peur que chassant les
mouches de sa teste il ne rencontrast des cornes, et qu’il luy fallut
porter et endurer un taon soubs la queuë, qui, le tourmentant par trop,
lui feit rompre le col. Toutes ses delices, et tous ses joyaux
n’estoient que son jardin, et neuf brebis, avec sept chevres, une vache,
un asne, un porc, une chatte, et une poule; de là dépendoit toute la
substance de son labeur, avec laquelle il cherissoit tous les bons
compagnons et les passagiers, d’une face tousjours riante. Guy voyant le
soleil s’aller coucher soubs les eaux, et loger ses chariots avec les
grenoüilles, une honte de demander à loger gratis luy rougist soudain le
visage. Mais cet ennuy luy apporta moins de douleur, d’autant qu’Apollo
s’esvanoüissant luy couvroit ceste honte par l’obscurité suivante.
S’encourageant ainsi soubs la brune, il entre hardiment en la court, qui
estoit fermée tout autour de murailles faites de terre et gazons meslez
avec de la paille. Le mastin du logis commence à abbayer, et avec son
baubau appelle son maistre, lequel avoit desjà fermé l’huis de sa petite
chaulmine. Iceluy sort dehors à l’abboy de son chien, tenant en sa main
droite une cuillere, et de la lumiere en la gauche; car lors il escumoit
le potage, qu’il preparoit pour son souper. «Ne voulez-vous pas, dit-il,
ce soir loger avec moi? Entrez, je vous prie, ce que j’ay est commun à
un chacun.» En disant ces mots, il les emmene au-dedans de son logis, et
referme la porte, et approche du feu deux sieges faits en forme de
trepié, sur lesquels il fait asseoir Guy et sa femme, les voyant fort
las. Pour lors il parle peu à eux; car le temps n’estoit pas de parler
beaucoup, et quand il voioit son hoste avoir faim ou baailler, il avoit
accoustumé entre autres propos de lui dire: «Mangez quand vous avez
faim, ou dormez quand vous baaillez: après que vous aurez remply votre
panse, ce sera à vous à causer, et quand vos yeux seront saouls de
dormir, estendez la peau; ce sont les preceptes que les asnes ont meslé
parmi leurs statuts.» Ainsi Berthe, comme s’il eust été muet, sans tenir
autres propos à ses hostes, donne ordre à leur préparer à soupper, et
faire tant qu’il en ait au moins pour trois. Il y avoit pendu à un clou
un panier à son bas plancher contre un soliveau. D’iceluy il prend six
œufs, desquels il y en avait trois, qui estoient frais. Il en met trois
sur la cendre près le feu, pour, après avoir iceux sué, les tirer encore
mollets, afin de les humer. Il casse les trois autres pour en faire une
omelette: ce fait, il sort, et ouvre une despense secrette, en laquelle
la chatte avoit accoustumé de se cacher, et se tenir là à l’aguet, pour
lecher et fripper quelque escuelle; de là il prend une poignée de petits
poissons, qui sont fort communs en la riviere de Mince, laquelle
environne la ville de Mantouë. Toutefois les grandes annales de Cipade
contiennent que Berthe n’avoit pas pour lors des ables et verons, mais
que c’estoient des gardons: avec iceux il mesle des grenoüilles qu’il
avoit peschées avec un apast. Balduine considerant que Berthe ne
pourroit accoustrer ensemble tant de viande, si elle ne luy aidoit,
estant de son naturel fort courtoise, elle se leve de devant le feu, et
non desdaigneuse de mettre la main à la paste, toute gentille, prend ces
petits poissons, œilladant joyeusement son Guy, comme si elle parloit à
luy par un seul signe, et lui disoit tels propos: «Et moi, qui suis
fille de Roy, que manie-je maintenant?» Elle se desgante, et rebrasse
ses blancs et delicats bras; elle prend le cousteau, et escaille ces
poissons, les vuide, et jette la panse; puis, escorche les grenoüilles,
comme si elle deschaussoit des brayes. Guy, la voyant ainsi embesongnée,
ne se peut tenir de rire, considerant une femme si illustre avoir si bon
cœur, et se monstrer si joyeuse contre la Fortune. Iceluy aussi, se
levant de son siege, fait pareille demonstration d’estre guay et
gaillard: et quittant tous les ennuis de si grans marrissons, qu’il
pouvoit avoir, il s’employe comme Balduine à donner ordre au souper.
[32] A l’époque où Folengo écrivait sa burlesque épopée, l’examen des
urines jouait un grand rôle dans la science médicale; de nombreux et
longs traités étaient composés à cet égard. Leurs titres
rempliraient ici un ou deux feuillets qu’on se dispenserait de lire.
Bornons-nous à mentionner le traité grec de Théophile, _de Urinis_,
dont il existe diverses éditions; les vers latins de Gilles de
Corbeil, _Carmina de urinarum judiciis_, publiés pour la première
fois en 1483, souvent réimprimés avec commentaires, et qu’un savant
docteur allemand a fait reparaître à Leipzig, en 1826, avec préface
et notes nouvelles.
M. Daremberg, dans ses _Notices et Extraits des manuscrits
médicaux_, 1843, signale comme inédits les ouvrages de Magnus, de
Tzetzes et de divers autres écrivains sur le même sujet.
Ajoutons que le _Fasciculus medicinæ_, de Jean de Ketham, plusieurs
fois réimprimé à la fin du quinzième siècle, renferme un traité
intitulé _Judicia urinarum_, et parmi les gravures en bois qui
décorent ce volume et qui sont dignes d’attention, comme étant les
premières qui aient représenté des sujets d’anatomie, on en trouve
d’abord une qui montre une foule de verres remplis d’urine.
Il amasse de la paille, qui çà et là dedans et dehors la maison estoit
espanduë, et rastelle quelques petits bouts de bois et esclats, qui
estoient soubs le cul du four, et les met au feu faisant une grande
flambe: de peur toutefois qu’un si grand feu ne se consomme trop tost,
il met dessus un poisle et fait boüillir de l’huille pour fricasser le
poisson. Balduine œillade avec une veüe basse son homme, et, estant
delivrée de melancholie, se prend à souzrire de tout ce qu’elle luy
voyoit faire, ne pouvant quasi retenir sa rate. Car, contemplant cet
homme, elle remarque combien il est mal propre à remuër telle poisle de
cuisine, lequel, malgré qu’il en eust, la fumée, la saleté de la
cheminée, le feu petillant, contraignoient de pleurer ses pechez.
Tantost il touche de sa main à son front, tantost à ses cuisses, et
autrefois il frotte ses yeux: car, pour l’ardeur du feu, le front luy
suoit à bon escient: il cache ses jambes l’une sur l’autre, y sentant le
feu trop aspre; et la fumée lui bouchoit les yeux: il mouche aussi son
nez, et est contraint maudire le bois verd, qui causoit telle fumée.
Balduine, riant davantage, voyant telle patience en son homme, y prenoit
grand plaisir. Guy, la voyant ainsi rire, luy dit ces mots: «Le sage
Socrates disoit qu’il y avoit trois choses qui chassoient l’homme et le
contraignoient sortir hors la maison: à sçavoir, le feu, la fumée et la
femme maligne.» Balduine soudain luy respond: «Ho, tu ne te soucies
toutefois d’oster ceste controverse?» Pendant telles joyeuses risées,
ils se brocardent l’un l’autre sans se mordre: Berthe se resjoüit aussi,
et approche du feu un petit banc à quatre pieds; il estend sur iceluy
une toüaille ou nappe faite de chanvre et d’estouppe, laquelle, selon le
parler de Cipade en matière de toile, on appelle trilise; sur icelle
pour une saliere il met une boëtte, en laquelle y avoit eu autrefois de
l’onguent pour la rongne, et pour chandelier, il accomode une rave
creusée par un bout, dedans laquelle il met une demie chandelle, qui en
bruslant perdoit une partie de son suif, se fondant et coulant le long
d’icelle. Il avoit aussi preparé une salade composée de plusieurs sortes
d’herbes, y jettant un peu de sel dessus et du vinaigre, et quelques
gouttes d’huille tirées du crezieu, lequel il reservoit pour seulement
rendre ses salades plus honorables pour ceux qui le venoient voir. Le
lict n’estoit pas loing de la table, et contre iceluy estoit un poinsson
de bon vin, qui ne sentoit aucunement le moisi. Il tire d’iceluy, et en
emplit une grosse bouteille, et la met sur la nappe: et, de peur
qu’icelle devint tachée de la rougeur du vin, il nettoye le cul de la
bouteille, et met dessoubs un tranchoir de bois. Puis il apporte du
pain, des noix, et un fromage frais, et met le tout sur la table. Enfin,
icelle se trouve garnie, et la barque est preste à sortir du port. Il ne
faut plus que mettre la main aux rames, prendre des cuilleres. Cela dit,
il fait un saut vers la cruche, avec laquelle un chacun lave ses mains,
et les essuyent avec le panneau d’un vieil rets et filet; et chassant et
envoyant à tous les diables leurs ennuys et soucis que ces amans
pouvoient avoir, ils s’assient eux trois à table, se gaudissant, et
raillant ensemble, et mangent promptement la salade; puis un chacun boit
dedans un escuelle, la vuidant entierement: car qu’y a-t-il plus
plaisant, qu’après avoir depesché une salade, exposer à la veuë des
estoiles le cul du verre? Cela expedié, dès la premiere rencontre, ces
vaillans hommes ruinent le reste en long et à travers: soudain à trois
coups les œufs sont humez. On ne sçait que deviennent les huit rosties
qui estoient en une escuelle; ils mettent en pieces cruellement les
dards ou gardons, et n’en veulent laisser un seul au plat, qui puisse en
renouveller la trace. Mais, ayans desjà le ventre mieux farci, pour
venir à l’omelette, ils laschent la boucle, et commencent à redoubler
leurs propos. Berthe enfin, avec une douce et amoureuse parolle,
commence et dit ces mots: «Tout ce que vostre Berthe a de bien en ce
monde, il l’emploie tousjours à la volonté des bons compagnons.
J’iucague les Roys, les Empereurs, les Papes, et Cardinaux, moyennant
que je puisse manger en paix mes petits appetits, et ciboules, et qu’il
me soit permis de donner à desjeuner du revenu de mes chevres à mes
compagnons. Je ne sçay qui vous estes, ny où vous allez, ny d’où vous
estes arrivez en ce gras et ample territoire de Cipade. Je ne veux point
m’enquerir, ni sçavoir les affaires d’autruy: Neantmoins vos habits,
vostre face, et votre langage, et ces parolles, ouy, tant bien, ma foy,
et autres semblables me demonstrent que vous estes estrangers. Mais, si
n’avez aucun bien, aucune maison, aucun fond, et si ne sçavez aucun
mestier, et n’avez aucune bouticque, et que Fortune vous aye rendu si
denuez de tous biens, tout ce que j’ay est à vous: vivez icy avec moi;
ma vache, mon asne seront à nous trois. Qui voudra manger, si je mange:
qui voudra tirer du laict, si en tire. J’ay cinq journaux de bonne
terre, desquels tous les ans je recueille quantité de divers fruicts,
des naveaux, des raves, des choux, des concombres, des citrouilles, des
porreaux, des febves nouvelles, des oignons, des aulx, des ciboules, et,
par sur tout, grande quantité de melons, dont je reçoy grand proffit,
aussi bien que de ma vache et de mon asne. Tout cela est au commandement
de vostre Berthe, mais pardonnez au mal parler de ma langue, je voulois
dire au commandement des bons compagnons, comme c’est raison. Entre les
gens de ce monde, il y a six mille sortes de volonté: l’un a peu de
bien, et encore ce qu’il en peut avoir, il l’abandonne à un chacun. Un
autre est avaricieux, ayant autant de revenu que Cosme de Medicis, ayant
aussi grand nombre d’écus que Augustin Ghisi. Il ne despend rien, il ne
donne rien, il espargne tout; mais, estant miserable et malotru, il
rapine, et vole ce qui appartient à autruy.
«Si j’eusse esté Roy, si Prince, si Duc, si Pape, quel contentement
d’esprit, quelle paix, et quel repos la Fortune m’eust-elle pu donner
plus grand que celuy que j’ay à present? Que pauvre homme est celuy, qui
estime le Turc, le Sophi, le Prete-Jan, le Soldan, Barberousse, le Pape,
le Roy, les Ducs, et telles riches personnes, estre plus alegres, plus
joyeux que moy, ny que les miens, ny que vous autres, et tels mendians!
Je mange en plus grande patience une gousse d’ail, que les Papes, ou
autres grands Seigneurs n’avallent leur coulis, et pressis de perdrix,
ou de chappons. Vous repaissez votre ventre affamé en plus grand repos
d’esprit d’un pain mendié, et beuvez d’un meilleur goust, par les huys,
mille restats de vin, que ne font aucuns, lesquels en esté, soubs leurs
bonnets de velours, et soubs leurs rouges chapeaux, boivent leurs bons
vins rafreschis en temps d’esté avec de la glace. La Caguesangue les
puisse emporter[33], le cancre les tuer, la foire les puisse tourmenter
de peur, et, doutans mourir pour avoir avalé de la poudre de diamant,
n’ayent le loisir et espace d’entrer dedans le ventre d’une mule fenduë!
Croyez que, si vous ne m’accordez ce contentement que je jouysse de
vous, comme de mon frere, et de vous, comme de ma sœur, je ne seray
aucunement content, et confesserez, qu’il n’y a aussi contentement plus
doux que cestuy-cy.» Guy fut longtemps estonné de voir une telle et si
grande courtoisie en cet homme; et à grande peine pouvoit-il croire ce
qu’il oyoit, et ne se peut persuader qu’iceluy fut descendu d’un paysan;
mais pense à ce qu’il doit faire, et gratte les resveries et pensées de
son suc; car, si la honte a souffert tant de belles offres, où
pense-t-il mieux pouvoir conduire son charriage? car Balduine estoit par
luy menée, comme une charrette, non seulement pour estre lassée d’un
long voyage, mais pour estre devenuë un gros et lourd bagage, estant
desjà icelle grosse d’enfant. S’il les accepte malgré luy, quelle plus
grande lascheté? Quelle tache plus noire, et qui par aucun savon ne se
peut effacer, que l’on voye le premier Baron de France, chef de tous
honneurs, et la gloire de tant de beaux-faicts, qui est le plus grand
Paladin du monde, prenne maintenant une trenche au lieu d’une espée, un
soc pour une masse? Pendant donc qu’il remue en son cerveau tels
discours, et qu’il ramasse, de-çà, de-là, plusieurs et diverses
fantasies; enfin ce qu’il jugea meilleur pour luy, et plus honeste, fut
par luy resolu, et arresté en son entendement. Sa volonté donc fut
d’aller seul chercher quelques pays à conquerir, ou par guerre, ou par
force, ou bien par quelques doux et paisibles moyens, et les gouverner
en telle sorte qu’il y peut establir seurement un Royaume pour soy, et
qu’alors il feroit à bon droit Balduine Marquise ou Duchesse, estant jà
née de sang Royal. Ayant aussi resvé après telles deliberations une
demie heure, il commença à parler ainsi: «Je suis, à la verité, tout
honteux, ô Berthe, et n’ay point l’esprit tel que je puisse trouver
aucuns propos propres pour vous declarer au moins la volonté bonne, que
j’ay de vous payer tant et si belle marchandise que vous m’offrez.
Regardez-nous, je vous prie, comme nous sommes mal chaussez, combien
deschirez, quels vous nous voyez à present, tels nous peignez; et ne
veuillez penser, que nous ayons autre terroir, que celuy que nous
trainons après nous attaché à nos souliers: et, toy, toutefois, qui
surpasses autant que Nature a créé d’hommes benings et courtois, et qui
as apporté du ventre de ta mere autant de gentillesse que d’amitié
envers les pauvres, tu chasses la faim d’avec nous, nous saoullant de
ton pain et de ton vin, et nous donnes tout ce que tu as, à nous,
dis-je, pauvres et miserables tout ensemble, qui n’avons pas un liard ni
denier, prests à nous voir mangez des poulx, et encore nous consoles par
tes douces parolles, si nous voulons demeurer maistres et de ta personne
et de ton bien. Que les Dieux, si aucun esgard ils ont envers ceux qui
donnent telles commoditez aux pauvres mendians, te veuillent recompenser
pour nous autres pauvretz! Pendant que le Pole menera autour du ciel les
huict spheres, et que Titan illuminera le monde empreignant les
estoilles, et sa sœur, pendant que la Mer engoulera tant d’ondes, et que
par ses vagues elle touchera au chariot de la Lune, la renommée de
Berthe Panade sera notoire à tout le monde. Partant, maintenant je te
jure, par tous les morceaux de pain, que les mendians ont mendié,
ausquels nous devons tous nos biens et Royaumes; que ainsi nous
puissions oublier quelquefois Berthe Panade, comme le Soleil oublie de
nous presenter tous les matins ses chevaux journaliers.» Ces parolles
courtoises et autres tels propos achevez, il se couche avec sa femme en
un lict de plume, et Berthe se va coucher au grenier au foin, ne
faillant aussi-tost de ronfler la bouche ouverte. Le jour jà approchoit,
et la lueur du matin, ensemble le coq desjuché chantoit par la place son
_quo quo quo_, et la poulle luy respondoit par son _que que que_, lors
Guy se leve, s’habille, et puis embrasse sa femme, jettant abondance de
larmes, et avec belles prieres la recommande à Berthe, jusques à ce
qu’il fut de retour par la grace de Dieu. Il veult, disoit-il, aller
visiter le S. Sepulchre, suivant un certain veu qu’il avoit fait: et,
ayant prins son manteau, son bourdon, et son chapeau, desloge. Ayant à
grande peine ouvert l’huys de la maison, Balduine tombe à l’envers
esvanouye, et devenue tout en glace, pour l’extremité de sa douleur,
semble comme morte, et vouloir jetter son ame dehors: Berthe soudain lui
deslasse le sein, mouille son visage avec de l’eau, et la remet en vie,
et peu à peu appaise son marrisson avec douces et gratieuses
remonstrances, et ne cesse de luy proferer aux oreilles mille parolles,
aussi douces que sucre. Balduine, estenduë sur le lict, le remercie
gracieusement, et le prie, et supplie ne luy vouloir desnier une seule
grace, s’il desire la conservation de son honneur, à sçavoir qu’il
veüille l’espouser, et qu’il ne desdaigne de recevoir d’elle un anneau.
«Ce sera le repos, dit-elle, de tous deux, et un doux soulagement;
m’espousant propre à enfanter des enfans, vous cognoistrez, que je ne
soüillerai point vostre honneur.» Les propos de ceste chaste Damoiselle
ne despleurent à Berthe, et s’y accorda, et promeit faire tout ce
qu’elle voudroit. Mais, voulant embarcquer une telle marchandise, il
pensoit en soy-mesme qu’il avoit besoing d’y employer premierement huict
jours au moins, et que c’estoit une matiere, laquelle meritoit estre
balancée et marquée au poids, et à laquelle il falloit s’acheminer par
posades, et avec pieds de plomb. Une chatte soudaine produit souvent des
chatons maigres et moribonds; qu’icelle, disoit-il, se repose cependant
cachée en la chambre; car, dit-il, il ne veut estre du nombre de ces
cornus, qui cherchent à engloutir de grands biens, la gueule bée;
plustost que de cognoistre les meurs de celle, qu’on leur veut donner
pour espouse, et lesquels ne se soucient aucunement, et ne font aucun
estat s’ils se lient par un neud marital à quelque diablesse, qui, par
ses bruits et clameurs, renverse sens dessus dessoubs toute la famille;
ou si, comme un autre Acteon, ils portent en teste un bonnet cornu.
Là-dessus il sort de la chambre, et va à l’estable, et deslie ses
chevres, son pourceau, son asne, sa vache, et ses brebis, et les meine
tous ensemble aux champs pasturer. Balduine demeure seule à la maison,
et ne peut appaiser ses larmes, son mary estant party, et soustenant
avec sa main sa teste toute pensive; voici arriver, que soudainement ses
boyaux commencent à se broüiller en son ventre avec une grande douleur:
car un accouchement la presse, et est contrainte de jetter hors de
haults cris; et Balde, non encore nay, luy tire, et jette de grands
espoinçonnemens, et eslancemens. Elle tremble fort, malgré qu’elle en
aye; tantost la pauvrette se jette d’un costé, tantost de l’autre, chose
qui estoit pitoyable à veoir. Elle n’a point de sage femme qui la puisse
secourir, comme est la coustume. Elle appelle pour neant ses servantes,
ausquelles elle souloit auparavant commander, ainsi que peut une fille
de Roi: mais elle les appelle en vain, et le chat veut bien respondre
_gnao_, mais non pas donner secours. Elle n’est point enfin tourmentée
sans raison, pendant que d’icelle veut naistre toute la force et
puissance des Barons. Tout ce qui doibt estre illustre, ou par lettres
et sciences, ou par Mars et par la guerre, ne sort pas aisement du
ventre de la mere: et, outre la coustume, vient au monde avec penible
tourment. Enfin naist de Balduine la force de toute proüesse, la fleur
de toute gentillesse, Balde, la foudre des batailles, la droicture de
l’espée, la vigueur du bouclier parmi les armes, parmi les batailles
briseur de lances, le brandon, et boutefeu cruel contre ses ennemis, et
une vraye bombarde poussée à travers plusieurs escadrons. La dureté
d’aucun rocher, ny l’acier, ny aucun grand rempart, ny aucun fossé d’une
grosse et forte muraille ne se pourront tenir fermes et asseurez contre
le marteau pesant de sa valeur. Ce Balde naist ainsi sans secours
d’aucune sage-femme, et, au contraire des petits enfans, ne feit aucun
cri. Balduine, jaçoit qu’elle eust tous les membres lasches, comme sont
les cercles d’un vieil tonneau, se leve, et, se soustenant d’un baston,
marche lentement, et fait chauffer de l’eau: puis lave son enfant, et
l’enveloppe de panneaux: se remet au lict, repose, donne la tette à son
fils, le baise souvent, et ne peut saouller son envie, luy leche les
yeux, le front, et la bouche. Cet enfant ne pleure aucunement mais
guigne sa mere d’un regard joyeux: et pendant qu’il s’efforce de parler,
la langue encore debile ne peut satisfaire à la volonté, mais seulement
barbotte ces mots, _tatta_, _mamam_, et _pappa_, combien que desjà il
eust grande cognoissance des choses, ayant un si petit enfançon une
estoille à sa naissance fort benigne. Cependant on oit le gaillard
Berthe approcher de sa maison, guidant ses chevres, et son troupeau avec
un flageolet, ou avec quelques belles chansons, le ramenant d’abreuver
du fleuve de Mince, et le range à l’estable: puis, entre en la chambre,
et avec une face joyeuse saluë ainsi Balduine: Qu’y a-t-il? bon jour:
est-il pas heure de boire?» Mais, ce disant, il advise que sa famille
est accrue. «O, dit-il, nos affaires commencent à se bien porter à ce
que je voy: tu as esté sage-femme à toy-même, tu t’es servie de
chambriere: cet enfant est-il masle? Tu ris: est-ce une fille?» Icelle
tenant la veuë basse, et estant un peu rougie: «C’est un fils, dit-elle,
lequel je vous prie recognoistre pour vostre nepveu.» Berthe luy dit
alors: «Je suis donc ton frere, et oncle de ton fils; mais je suis à
present la sage-femme et nourrice de l’enfant.» Cependant il lave ses
mains ordes de fumier, et s’en retourne au tect, où, prenant la chevre
par les cornes, et la tirant en arriere, et luy faisant eslargir les
cuisses, luy prend le pys, et en tire une pleine coupe de laict, en
laquelle il jette un morceau de pain; et pendant qu’iceluy trempe dedans
ce laict, il fait cuire des œufs prins au nid encore tout chaud. Avec
cela il se refait avec l’accouchée, remplit les veines, qui estoient
vuides de sang, et redonne la force aux os. Mais c’est assez pour ceste
heure, reserrez votre cornemuse, estuyez la sourdine, ô Muses,
remplissez le flaccon: si la teste est seche, donnez à boire à la teste
seche.
[33] Rabelais s’est sans doute souvenu de ce passage lorsqu’il a
écrit: «Que le maulubec vous trousque.» (Prologue de _Gargantua_.)
Ajoutons que semblables imprécations ne sont point rares dans les
écrits facétieux. L’auteur d’un livret fort singulier, imprimé en
1608 (_Premier acte du synode nocturne_), a imité ce passage et l’a
mis en dialecte languedocien: «Mal sainct Anthony bous rape, mal de
terre bous bire, lou maulaucis de Biterne bous trigosse.»
LIVRE III.
Balde, nonobstant les langes et les couches, avoit tiré ses bras dehors,
et avoit deslié toutes ses bandes: appeloit sa mere _Mamam_, et Berthe
_Tatta_: et commence à se tenir en place: et, s’essayant de marcher,
n’attend aucun soutien, ny secours de sa mere, et ne se veut ayder de
ces petits roulleaux qu’on baille aux enfans de son aage. Luy mesme
s’achemine où il luy plaist, allant çà et là. Mais, n’ayant encor les
jambes bien fortes ny les pieds bien asseurez, pendant qu’il s’efforce
de courir et de vouloir voler comme l’Oyseau, tout halebrené, tombe
souvent en terre, et gaigne de bonnes beignes au front, et fait souvent
emplastrer ses yeux pochez au beurre noir. Toutefois, pour cela, on ne
luy en void pas sortir une larme des yeux: combien qu’il voye son sang
sur la place, et soudain se leve, et, se tenant droit, va encor trotter
çà et là. Sans qu’aucun luy enseignast, il se fit un cheval d’une canne
creuse, et un autre d’un baston de saule et d’un roseau. Ce petit
diablotin court deçà delà, ne peut s’arrester en un lieu. Il n’aime se
tenir sur la robbe ny reposer sur les genoux de sa mere. Il prend un
esclat de bois qu’il attache à son costé en forme d’une espée, et d’une
longue canne il fait une lance; et autant qu’il en peut sçavoir avec son
espée il donne coups en l’air à droicte, à gauche, estocades,
estramassons, avec tous les coups d’escrimerie. Il court après les
mouches, lesquelles il feint estre ses ennemis. Contre les murailles il
poursuit les petites lesardes, et prend un grand plaisir, les voyans
escourtées de queuë, et néantmoins vivre encor et courir. Il commence
injurier pere et mere, suivant la nourriture du vulgaire. Estant parvenu
à six ans, qui consideroit sa force, ses ossemens, ses membres gros et
bien fournis, pouvoit juger qu’il en avoit douze. Mars luy avoit donné
les espaules larges, et les reins de mesme, pour soustenir la jouste, et
les jambes propres pour sauter, et en somme toute telle dexterité, qui
pourroit estre requise en un homme, soit à cheval ou à pied. Tantost il
pique des talons son cheval de bois, court tant qu’il peut, l’arreste
soudain, il rompt sa lance contre la muraille, ou la fiche dans le
ventre d’un chaumier. Tantost il ferre le baston qui lui servoit de
coursier, et contrefaict la Pie, le Chat et le Chien. Que diray-je de la
peau de son corps, qui estoit comme une escorce contre les injures du
temps? Les pluyes, la tempeste, la violence, et bourrasque des vents,
les neiges froides, les chaleurs brulantes, ne l’eussent sceu retenir
une demie heure à couvert. Comme il se couche, il s’endort, et ne dort
gueres; et le plus souvent son dormir est le jour sous le porche de la
maison, ou la nuit soubs le plancher des estoilles, et rarement se
couche avec sa mere. Pendant qu’elle dort quelques fois, il luy tire et
desrobbe sa quenouille, et met le feu à sa pouppée, ne pensant pas que
cette besongne soit pour luy, car sa mere lui filoit des chemises. La
plume ne luy est pas plus agreable pour se coucher que la terre. Il
endurcit ses costez sur la pierre, et change en nerfs forts et robustes
sa chair delicate, se couchant ainsi sur la dure. Berthe craint (mais
ceste crainte est meslée de joye) que trente boutiques de chausses ny
une milliasse de souliers, puissent fournir à cet enfant; tant il
trottoit de tous costez sans cesse. L’Hyver, le Printemps, l’Esté, et
l’Automne ne lui estoient non plus qu’à une pierre ou à un arbre. Quand
il avoit faim, il avaloit tout ce qu’il trouvoit devant luy, cuict, ou
non cuict, ou chair, ou oignons, du gland, des fraises, des noix, des
chastaignes, des nefles, des meures, des pommes, des cormes, des
prunelles, et des grateculs. Il devore tout, et son estomach comme celuy
d’une Austruche consommeroit l’acier. Tout ce qu’il beuvoit estoit ou
l’eau d’un baing, ou de quelque fosse, ou du vin doux, ou rude, selon
qu’il le rencontroit. Berthe avoit cependant espousé une femme nommée
Dine, de laquelle, l’ayant promptement engrossée, il avoit un fils nommé
Zambelle. Mais l’an d’après son accouchement, à grand peine estoit-il
accomply, qu’icelle mourut de maladie. Ce qui apporta à Balduine un
grand ennui. Ainsi Berthe demoura sans espouse, lequel Balde,
reconnoissoit tousjours pour son pere, et Zambelle pour son frere.
Berthe les envoioit tous deux ordinairement aux champs avec sa vache et
ses chevres: mais le sang, dont estoit sorti Balde, ne pouvoit porter
tels empeschemens. La conduite des chevres, ny la hantise du village, ne
luy plaisent point, et, au lieu de s’employer à tel exercice, dès le
matin il s’en alloit en la ville de Bianorée, laquelle luy plaisoit
tant, qu’il n’en pouvoit sortir. Bien souvent ne revenoit à la maison
que sur le soir, rapportant quelquesfois ses habillemens deschirez, et
des coups à la teste. Ce petit maling, ainsi qu’est la coustume des
enfans, maintenant à coups de pierre, maintenant à coups de poing, se
combattoit avec ses pareils, voire contre plus grands que soy, taschoit
d’en emporter l’honneur, et desiroit et s’efforçoit de se monstrer
devant un chacun estre le premier avant tous compagnons. Et ne faut pas
que vous pensiez qu’il fut le dernier à aller au combat; mais avec sa
voix puerile s’escrioit comme brave et hardi par dessus tous les autres,
les provoquant. Il avoit la dexterité de se guarantir de plus de cent
coups de pierre, et ne failloit gueres d’en donner autant sur la teste
de ses ennemis. Balduine cependant avoit acheté un petit livret pour luy
apprendre son A, B, C; mais avec iceluy Balde n’alloit jamais à
l’eschole que malgré soy, et ne falloit pas penser que la mere, ou autre
maistre d’eschole peust forcer un tel enfant. Ce neantmoins, en trois
ans on le veid tant avancé aux lettres, qu’il retenoit par cœur tous les
livres qu’il lisoit, et recita en un jour tout l’Æneide de Virgile
devant son maistre par cœur, tant les guerres descrites par cet autheur
luy plaisoient. Mais, après qu’il eut mis le nez dedans les gestes de
Roland, il quitte là incontinent les regles du Compost: il ne se soucia
plus des especes, des nombres, des cas, ny des figures: et ne feit plus
d’estat d’apprendre le Doctrinal[34], ni ces differences de _hinc_,
_illinc_, _hoc_, _illoc_, et autres telles sophistiqueries, ou
fanfrelucheries des Pedans. Il fait des torcheculs de son Donat[35], et
de son Perot, et de la couverture en fait cuire des saucisses sur le
gril. Rien ne luy plaist que les beaux gestes de Roland, de Renaud, par
la lecture desquels il eslevoit son courage à choses grandes. Il avoit
leu Ancroye, Trebisonde, les faits d’Ogier le Danois, Automine, Bayard,
Antiforre, et les Actes Royaux de France[36], l’amourachement de Carlon
et d’Aspremont, l’Espagne, Altobelle, les guerres et combats de Morgant
le Geant, les espreuves de Meschin[37], les entreprises du Chevalier de
l’Ours[38], le livre de celuy qui sans grand’louange a voulu chanter la
belle Leandre[39].
[34] Ce titre fut donné à divers ouvrages fort goûtés à cette époque.
Le _Doctrinal de Sapience_, de Guy de Roy, jouit longtemps d’une
grande réputation. On vit paraître en vers français le _Doctrinal
des bons serviteurs, des femmes, des filles, des femmes mariées_.
Michault composa le _Doctrinal du temps_. Un poëte resté ignoré
composa le _Doctrinal saulvaige_.
[35] Ælius Donatus, grammairien romain, vivait vers le milieu du
quatrième siècle. Il eut saint Jérôme pour élève. Il est l’auteur de
divers ouvrages de grammaire; l’un d’eux devint une petite syntaxe
latine à l’usage des écoliers, intitulée _de Octo partibus
orationis_, et réimprimée maintes fois au quinzième et au seizième
siècle. Le nom de Donat finit par signifier toutes sortes de leçons
et en général un traité élémentaire quelconque. Quant à Nicolas
Perot, né en 1430, il fut l’auteur des _Rudimenta grammatices_ dont
les éditions furent des plus nombreuses depuis l’origine de
l’imprimerie jusque vers l’an 1540, où l’on eut recours à des
ouvrages mieux rédigés.
[36] Il faut reconnaître sous ce nom un célèbre roman de chevalerie en
italien: _Li Reali de Franza_, dont la première édition parut à
Modène en 1491; elle fut suivie de plusieurs autres; le _Manuel du
Libraire_ en énumère dix-sept; les deux dernières sont celles de
Venise, 1694 et 1821; celle-ci est due aux soins de l’habile
bibliographe Gamba. Ginguené, dans son _Histoire littéraire
d’Italie_, t. IV, p. 165 et suiv., donne l’analyse de cette
composition.
Deux mots au sujet des autres romans signalés dans le même passage:
L’_Ancroie_ est le poëme intitulé _Libro della regina Ancroja_, dont
l’auteur n’est pas bien connu, et qui, de 1479 à 1589, a été
réimprimé au moins douze fois. Les premières éditions sont
extrêmement rares. Cette épopée a été appréciée par Ginguené,
_Histoire littéraire d’Italie_, t. IV, p. 200; il la trouve
ennuyeuse et d’une longueur excessive.
La _Trébisonde_ est le poëme de la _Trabisonda_, attribué peut-être
à tort à Fr. Tromba, et dont la première édition vit le jour en
1483; on en connaît quinze autres; la dernière porte la date de
1682.
Ogier le Danois est trop connu pour que nous nous y arrêtions; le
roman en prose qui raconte ses exploits, et dont la première édition
vit le jour à Paris, vers 1498, est tiré de deux poëmes français des
douzième et treizième siècles, lesquels avaient été précédés par une
relation latine. Le fond de ces récits est historique, mais
l’imagination des trouvères y a beaucoup ajouté. Voir l’_Histoire
littéraire de la France_, t. XXII, p. 643-659; les _Recherches_ de
M. Paulin Paris, sur Ogier, dans la _Bibliothèque de l’École des
Chartes_, t. III, p. 512, etc.
Au lieu de Bayard, nous lisons Boiardo, nom de l’auteur de cet
_Orlando innamorato_, si souvent réimprimé, et dont le savant
conservateur des imprimés du Musée britannique, M. A. Panizzi, a
donné, à Londres, une excellente édition à la suite du _Roland_ de
l’Arioste, 1830-1834, 7 vol. in-8.
On attend encore une bonne traduction française de ce poëme. Celles
de Le Sage et de Tressan ne sont que des extraits où l’on ne s’est
nullement piqué de fidélité.
Quant à l’_Antiforre_, c’est le nom d’un géant qui fut mis à mort
par Roland lorsque ce chevalier était banni de la cour de
Charlemagne. L’histoire d’_Antifor_ ou _Antafor de Barosio_ et des
exploits de son vainqueur, forme le sujet d’un poëme qui a été porté
à quarante-deux chants. La plus ancienne édition connue est celle de
Milan, 1498; la dernière porte la date de Venise, 1650; entre ces
deux dates on peut placer une dizaine de réimpressions.
[37] On reconnaîtra sous ce nom le célèbre roman de Guerin Meschin
(_Guerino Meschino_), appartenant, comme ceux dont il est ici
question, à l’histoire de Charlemagne et de ses paladins. La
première édition est de Parme, 1473; les réimpressions sont en
très-grand nombre; plusieurs ont vu le jour au dix-neuvième siècle.
Cette production a été traduite en espagnol et en français; la
_Bibliothèque des Romans_, janvier 1777, t. II, p. 5-52, en présente
l’analyse.
_L’Amourachement de Carlon et d’Aspremont_ signifie le poëme italien
connu sous le nom d’_Innamoramento di Carlo Magno_, publié pour la
première fois en 1481, et divisé en soixante-dix-sept chants,
heureusement assez courts; sept autres éditions attestèrent, jusqu’à
1856, le succès de cette épopée, _nel quale_ (selon les promesses du
titre) _si contiene varie e diverse battaglie d’arme e d’amore
d’Orlando, Rinaldo_, etc.
_Aspremont_ est un autre poëme de chevalerie où il s’agit surtout de
Roland et des paladins français; publié vers 1488, il a été
réimprimé sous le titre d’_Aspramonte_ huit ou dix fois, et en
dernier lieu à Venise en 1620. Guinguené (_Histoire littéraire
d’Italie_, t. IV, p. 550) en a fait connaître le sujet.
L’_Espagne_ ou la _Spagna_ jouit longtemps en Italie d’une grande
popularité, quoique ce soit une œuvre au-dessous du médiocre.
Composé au quatorzième siècle, mais retouché depuis, ce poëme doit
son titre à ce qu’il se propose de raconter les guerres de
Charlemagne en Espagne; il a été réimprimé au moins dix-huit fois et
même en 1783. Guinguené l’a analysé. (_Histoire littéraire
d’Italie_, t. IV, p. 86.)
L’_Altobelle_ est un autre poëme qui raconte _le battaglie delli
baroni di Francia sotto il nome de l’ardito et gagliardo giovene
Altobello_. Imprimé en 1476, cet ouvrage obtint, jusqu’à 1621, les
honneurs d’une vingtaine d’éditions différentes.
Nous n’avons pas besoin de dire que Morgant le géant est le héros du
fameux poëme de Pulci, maintes et maintes fois réimprimé depuis
1478, et dont plusieurs éditions ont été mutilées.
[38] On doit voir dans cet ouvrage l’_Historia dei due nobilissimi et
valorosi fratelli Valentino et Orsone, figliuoli del magno
imperatore di Constantinopoli et nepoti del re Pipino_. Plusieurs
fois réimprimée en Italie dans le cours du seizième siècle, cette
_historia_ est une traduction du roman français de _Valentin et
Orson_, publié pour la première fois à Lyon en 1489 et souvent
réimprimé depuis. Il ne faut d’ailleurs voir dans ce récit, traduit
également en anglais et en allemand, qu’une contrefaçon peu
ingénieuse du poëme de _Cleomades_, composé au douzième siècle par
Adenes. Le livre français a été analysé dans la _Bibliothèque des
Romans_, mai 1777, p. 160 à 215, et apprécié par M. Saint-Marc
Girardin, _Cours de littérature dramatique_, t. III, p. 213.
[39] Folengo désigne ici Pier Durante da Cocaldo, auteur resté ignoré
d’un poëme sans mérite intitulé: _Libro d’arme et d’amore chiamato
Leandra, nel quale se tratta delle battaglie et gran fatti delli
baroni di Francia et principalmente di Orlando et di Rinaldo._
Malgré sa médiocrité, cet ouvrage en vingt-cinq chants, publié en
1508, fut souvent réimprimé pendant le seizième siècle. Le titre
l’indique comme extrait de la véridique chronique de Turpin,
archevêque de Paris, et comme _opera bellissima et delettevole
quanto alcuna altra di battaglia con molti dignissimi detti et
elucidissime sententie_. Un littérateur français, tombé dans
l’oubli, de Nerveze, donna à Paris, en 1608, les _Aventures
guerrières et amoureuses de Léandre_; c’est une imitation en prose
du poëme italien.
Il print plaisir à lire comme Roland fut amoureux de la belle Angelique:
comme estant ou feignant estre devenu fol, il tiroit après soy une
jument morte: comme il touchoit devant soy un Asne chargé de bois, et
comme il s’envola en l’air ainsi qu’une Corneille. Par telles lectures
Balde s’excitoit grandement aux armes, mais se faschoit d’estre encore
de si petit corsage. Il portoit une petite espée attachée à sa ceinture,
de laquelle il faisoit peur aux plus braves; et jamais ne voulut endurer
un coup de fouët: et, pour se faire craindre à l’eschole, rompoit table
avec ses livres, et la teste à son maistre. C’est une usance quasi par
toutes villes, que les jeunes enfans se font la guerre les uns contre
les autres à coups de pierre; et de là bien souvent naissent des envies
les uns contre les autres, qui enfin engendrent de longues inimitiez.
Comme un paysan n’abbat point avec une gaule tant de gland pour le faire
paistre et manger à ses pourceaux, afin de les engraisser; ainsi un jour
voyoit-on autant ou plus de pierres tomber de part et d’autre, s’estant
des enfans bandez en deux bandes l’une contre l’autre, lesquelles ils
jettoient pour lors, bruiant ces pierres en l’air, tant elles estoient
poussées roidement par grand force, et la multitude d’icelles
obscurcissoit quasi le Soleil. Avec ce siflement de pierres le bruit de
voix de ces enfans estoit aussi merveilleux, tellement qu’un tonnerre
n’eust sceu faire un plus grand tintamarre. Là Balde ne faillit à se
trouver, et estre de l’une des parties, et s’advance fort avant devant
ses compagnons, et avec une fronde fait ronfler ses cailloux, donne
courage aux siens, et la meslée se fait si aspre, que la poussiere
obscurcit tout l’air; et, se mettant trop avant dedans ses ennemis, il
reçoit un mauvais coup sur la teste, comme il advient aux vaillans
Capitaines. Mais, pour cela, il ne se retire point, et prend davantage
courage, ayant veu son sang, et fait comme le poivre, qui tant plus est
pilé, plus renforce son odeur, ou comme la palme, laquelle s’esleve,
plus elle est chargée. Aussi, desire-il estre plustost enfouy dedans un
monceau de pierres, que tourner le dos à la semblance d’un couard.
Enfin, telle bataille finie, il s’en retourne au logis, tout baigné de
sang, se ruë sur les premiers œufs qu’il trouve, d’une partie desquels
il fait un retraintif sur sa playe, et de l’autre il appaise sa faim.
Mais sa mere, le voyant en tel equipage, s’attriste fort, et l’amitié
qu’elle luy portoit la fait desesperer de luy. «Mon fils, mon fils,
dit-elle, je te prie pourquoy te tourmentes-tu tant? Ha, pour l’amour de
Dieu, arreste-toy: laisse là ces pierres: quitte ces batteries! Il
semble à te voir que tu ayes une face de Diable, tant tu es deschiré, et
as la face toute plombée de coups.» Balde luy respond: «Voulez-vous, ma
mere, que je souffre qu’on me die que je suis bastard, un mulet, un
soüillon de cuisine, un fils de putain? Perdray-je ainsi notre commune
renommée? Y a-il un outrage pire que celuy-cy? Vous vous souciez trop
peu, ma mere, de l’honneur de nostre maison. Je me veux bien vanter que
je ne suis seulement si outrageux, que je n’aye bien aussi la puissance
de ronger le cœur à tous ceux, qui me voudront appeller bastard, ou dire
que vous estes putain. Mon pere Berthe est-il connu, pour l’honneur
duquel j’exposeray tousjours cent vies. Appaisez-vous, ma mere, je vous
prie: que vous sert de tant pleurer? Permettez que je m’exerce en ces
combats de fronde, afin que par cy après je m’exerce à choses plus
grandes. J’abbats autant de garçons, et les mets à l’envers, qu’il s’en
présente devant moy, n’ayant aucune force ny aucune reigle d’escrimerie
comme j’ay, et desjà on m’appelle Paladin, aucuns un Geant: car pas un
ne se peut parangonner à moy en la façon de guerroyer. Avant tous les
autres, je lance plus de mille cailloux: et neantmoins, ma mere, me
voilà sain et gaillard. Il se presente à moy des honnestes personnes,
qui prennent plaisir à m’apprendre, comme il faut que je me gouverne en
telles guerres, quand ils me voyent deliberé, et que je m’appreste de me
trouver à telles meslées pour faire à coup de pierres, de baston, ou de
poing. Et nous nous devons resjouir de cette bonne fortune plus que de
me voir mener des chevres aux champs, et vous, des oyes.» Balde parloit
à sa mere avec si bonne asseurance, qu’icelle pleuroit et rioit tout
ensemble.
Cependant un jour vint que la ville de Mantoüe estoit toute confite en
joye. Ce jour fut le premier de May, auquel dès le matin chacun fait
planter devant sa maison de hauts arbres et rameaux, lesquels on nomme
May, à cause du moys. Le peuple suit les charettes par les ruës,
chargées de tels rameaux, lesquels sont tirez çà et là par des bœufs
couronnez, et ornez de longs festons de roses. Au dessus d’icelles on
fait un haut amas de feuilles d’oranges, de myrte, de lauriers, de brins
de marjolaine, de rosmarin. On y void toute espece de peupliers,
d’ormeaux, de chesnes, de lierre. Du haut pendent mille petits floquets,
et autres petites gentillesses faites de papier, qui au vent sont
poussées çà et là. Au dessus de ceste mommerie on void Cupidon ailé, qui
est un enfant bandé par devant les yeux, lequel detache de son arc
plusieurs flesches d’un costé et d’autre. Une troupe de filles suivent
après, portans leurs cheveux tressez et couronnez de fleurs. Icelles
portent en des paniers des œufs, et vont chantant par la ville.
Balde, se meslant parmy telles bandes, chante comme les autres, et,
voyant qu’on partageoit ces rameaux, en voulut avoir sa part jusques à
un brin de fenoüil, et crie tout haut: «Vous me devez les premiers
honneurs; je veux estre de la premiere partie.» Et, après icelle, il
voulut encore estre de la seconde. Mais, arrivant de fortune près de
Sainct-Leonard, il entend plusieurs garçons faire un grand bruit pour
divers jeux à quoy ils s’esbattoient. Les uns avec des noix taschoient à
abattre une pièce d’argent, qui estoit assise sur le bout du manche d’un
cousteau fiché en terre: les autres jouoyent à la balle: aucuns avec un
foüet faisoyent tourner et promener le sabot: autres avec la course
sautoyent à trois pas et un saut. Balde jette incontinent son casaquin à
bas, et, estant en chemise, commence comme les autres à sauter. Mais il
feint ne pouvoir franchir la marque, et fait semblant de ne pouvoir
tenir son pied en l’air; et, ayant un peu serré la boucle de sa
ceinture, et osté ses souliers, et quitté son bonnet, ayant retenu le
cordon, lequel en façon de bande lui reserroit ses cheveux, commence à
prendre sa course si legerement, qu’à grand peine pouvait-on voir sur le
sablon aucun vestige de la plante de ses pieds; et asseurant fermement
le pied droict, et courbant le gauche, sembloit estre eslevé en l’air
comme un petit aigneau, ou comme un chevreau, qui à la sortie de
l’estable court, et fait mille bonds sur l’herbe. Du premier saut, il
s’advance de six brassées: le second est plus court, mais plus ferme: et
au troisieme, joignant les deux pieds ensemble, se lance en l’air et
outrepasse bien loing la marque. Les autres, voiant la marque advancée
si loin, ne veulent plus s’y efforcer: et les hommes, qui estoyent là
présens, admirerent fort la force de cet enfant, jugeant qu’en luy
estoit la dexterité et adresse d’un Paladin.
Autres, qui estoient plus grands, le defient au jeu de la bale, de ceste
bale, dis-je, qu’on a accoustumé d’enfler avec une seryngue. Balde assez
par force se met de la partie. On luy donne un brassart, il l’accommode
à son bras droict, et sur la main: il se presente à jouër: on fait
partie avec telles et telles pactions: et pour la victoire on accorde
une couronne de fleurs, qui seroit adjugée aux victorieux par le peuple,
qui estoit là present.
Toutesfois, chacun tend à tromper Balde, lequel de sa part y alloit d’un
grand courage et d’un cœur royal, et jamais ne trahit aucun. Car tous
les enfans de la paroisse de Sainct-Leonard ne pouvoient endurer qu’un
petit villageois et poltron de Cipade eust la victoire; et emportast
l’honneur du jeu par dessus les jeunes enfans de la ville, fils des
meilleures maisons, comme sont les Passarins, Arlotes, et Bonacourssi.
Alors un plus hardi que les autres luy dit: «Je faits ce marché, que tu
ne pourras, Balde, rechasser la bale, si premierement tu ne mets argent
sur le jeu.» Balde estoit pauvre, et de honte la rougeur luy montoit au
front; car il n’avoit pas en sa bourse trente deniers. Il se resolut de
vendre sur l’heure à un Juif tout ce qu’il avoit sur le dos. Il jette sa
veuë sur tout ce peuple, pour veoir, si, entre des bonnets rouges et
noirs, il n’en apercevroit pas de jaunes. Il n’en veid pas seulement un,
mais cinq, mais huict, mais plusieurs teints en ceste couleur. Car
Mantouë n’est point sans des Badanages et Patarins. A iceux il offre son
saye, sa cappe, et sa chemise. Plusieurs donnent à ces Juifs asseurance
pour luy. Balde commence le premier à joüer: il estend la main gauche,
et avec la droite serrant fort son brassard, en se mocquant, crie:
«Jouez!» Puis, courant au devant de son compagnon, qui rechassoit la
bale, et la recevant, la rejette en haut d’une telle force et adresse,
qu’on la voyoit pirouëter en l’air. Toutefois il la jette, ny trop haut,
ny trop bas, et ne la jette, comme on dit, au dessus du clocher. Ainsi
cette bale est poussée çà et là, et Balde la considere de l’œil venir à
soy; et se plante pour la recevoir, et la rechasse dextrement, gaignant
la premiere chasse, et aussi la seconde: et plus on la lui envoyoit plus
fort, et plus loing la renvoyoit, et sans cesse, et sans aucune relasche
ne falloit d’outrepasser le but prefix: et avant que Phœbus se fut aller
coucher en la mer, Balde meit de gaing en son escarcelle huict carlins
de cuivre et reprint son manteau, son bonnet, et s’en alloit gaillard
pour dire à son pere Berthe et à sa mere le gain qu’il avoit fait. Mais
un jeune garçon de bonne maison, qui estoit du pont d’Arlote, ou du pont
de Macere, estant impatient d’avoir perdu la meilleure partie de ses
deniers, se leve, et, prenant sept ou huit de ses compagnons, court
après Balde, et luy jure, en maugreant, qu’il luy ostera sa bourse; ou
que, s’il ne peut l’avoir, il luy enlevera son manteau; ou que, s’il ne
peut avoir ne l’un ne l’autre, il luy rompra le col et l’assommera à
coups de pierre. Balde avoit jà passé l’Hospital, et estoit prez la
porte de l’Evesché, qui est toujours ouverte, et estoit desjà en la
grand’place de Sainct-Pierre pour de là le long du Pont gagner Cipade.
Là, cet enfant d’Arlote attrappe Balde, et le prenant de la gauche par
la gorge, et tirant de la main droite une daguette: «Rends-moy, dit-il,
mes carlins que tu m’as prins frauduleusement?» En disant ces mots, il
presente devant ses yeux la pointe de sa dague. Mais Balde soudain se
demesle d’avec luy, et d’une mesme vistesse prend la poignée de sa
daguette, et la luy arrache, et lui donne un si grand souflet sur la
joue, que la main y estoit toute marquée.
Incontinent les autres garçons se tiennent ensemble, et amassent soubs
leurs habillemens de gros cailloux ronds. Balde, pour se garantir de
tels coups, tourne à l’entour du bras son manteau au lieu d’un bouclier.
Les pierres, les cailloux volent, et morceaux de tuilles sont jettez,
bruyans aussi fort comme si c’estoient harquebuzades.
Balde se retire, en combattant, soubs le porche de Saincte-Agnés, de
peur que ses ennemis le veinssent assaillir par derrière. Puis, il se
range en un coing d’où avec cent piques on ne l’eust sceu tirer. On luy
jetta là une gresle de pierre; mais, estant agile, tantost il saute à
gauche, tantost à droite, evitant par ce moyen avec son agilité toutes
ces pierres, comme le pilotte expert en son art en faisant son voyage
sur mer, voyant devant luy les ondes eslevées ainsi que montagnes,
n’abandonne pour cela le timon, ne perd son entendement; mais eguise son
esprit, et donne ordre par son art à fendre les ondes, faire tenir son
vaisseau ferme sur icelles: ou les éviter. Ainsi Balde, voyant ces
pierres venir droict à luy ou par haut, ou par bas, maintenant baisse la
teste à gauche, et à droite, maintenant ouvre les jambes, ou en leve
l’une, ou la met sur l’autre. Et, par ce moyen, il evite quelquesfois en
un instant plus de cent coups de pierre. Ce combat dura plus de trois
heures, et le peuple, qui voyoit cette querelle, s’en emerveilloit fort.
Or le Capitaine, et le chef de ces assaillans, ayant le cœur despit,
vouloit faire la sepulture de Balde entre ces tuilles et tuilleaux,
qu’on luy jettoit, et s’advance fort sur luy. Balde luy crie:
«Arreste-toy: si je te romps la teste, que sera-ce? Ce sera à ton dam,
je t’en avertis.» Mais ce poursuivant ne se soucie de ce qu’on luy dit,
et ne prend garde s’il estoit suivi de ses compagnons.
Alors Balde ne l’advertit plus de prendre garde à soy; et, sans se
soucier du saye et du bonnet de velours qu’avoit l’autre, prend une
grosse pierre, et luy lançant en l’estomach d’une violence aussi grande
que si elle eust esté jettée avec une fronde, le met par terre, et
pense-l’on soudain, qu’il soit mort; dont les autres garçons estonnez
monstrent aussi tost les talons.
Balde n’arreste gueres non plus en place, et se detraque par cy par là
jusques à ce qu’il se veid seul, et maistre de la campagne, où lors il
reprint haleine, et, marchant plus à loisir, tiroit droit à Cipade. Il
advint qu’un certain vassal, et subject de cet enfant qui avoit été
ainsi griefvement blessé, ouit ce bruit et clameur: ces vaultneans de
sergens l’appeloient Lancelot: mais ceux qui ont eu meilleure
connoissance de ce faict, le nomment Slandegnoque, qui veult dire
_lancebeignets_. Cet homme estoit d’une corpulence fort difforme et
ressembloit à Manbrin le geant, n’ayant qu’une petite teste de linotte
sur de grosses epaules: et eust-on dit que ce n’estoit point la sienne
propre, mais une qu’il eust emportée au gibet. Ce compagnon estonnoit
tout le monde par parolles, estoit un bravache, un mastin, un
tailletout, lorgnant tout de tort et de travers. Il monstre le poing,
puis desgaine sa dague, et entourne son manteau au bras. Cestuy-cy avec
ses braveries poursuit Balde, et en courant crie: «Prenez le larron,
qu’il n’eschappe! Prenez ce pendart, qui a rompu et cassé la teste au
conte Janorse!» A cette rumeur, le peuple, qui se trouvoit à la
rencontre, tasche à arrester Balde. Il est prins incontinent. Mais aussi
tost il se desveloppe d’eux, comme fait l’anguille qu’on ne peut pas
retenir aisement. Lancelot toutefois court tousjours après, comme fait
un mastin après un gentil lievre, ou comme un asne après un chevreuil,
ou bien comme un gras bœuf, qui tasche à course d’abatre le cerf. Balde,
estant sorti les portes de la ville, à un traict d’arc d’icelles,
rengaine son espée, et s’efforce de gagner le logis. Lancelot,
deplaisant au possible, à force de courir, met la main sur le dos de
Balde, comme le mastin, qui se jette laschement sur un petit chien.
Balde, se representant soudain les chevalereux faicts de Roland, roule
sa cappe à l’entour du bras gauche, et de la droite tire son estoc, et
en fourre la pointe dedans le nombril de Lancelot. J’ay veu autrefois
abbatre par le pied un grand arbre pour raison de son ombre, qui nuisoit
par trop aux bleds qu’on semoit auprès: mais iceluy ne faisoit pas plus
de bruict en tombant, comme feit cet homme grand debrideur de pain en
son vivant. A grand’peine Balde avoit-il peu tirer son espée du ventre
de Lancelot, qu’il void une bande de sergens accourir vers luy. Ce qui
luy fait redoubler le pas, et en galoppant gaigne enfin la maison de sa
mere. Balduine, voyant son enfant tout en sueur, et estant toujours en
crainte et en peur de son fils, autant que peut estre le lievre, une
couleur plombée luy venant au visage, s’écrie: «Où fuy-tu? D’où
viens-tu? Qui t’a fait ainsi courir? Di-moy, gentil danseur, dy, jeune
poulain? Pourquoy, malheureux, me fais-tu tous les jours mourir?» Balde
luy respond: «Voulez-vous que tousjours j’endure mille torts, qu’on me
fait? que je boive mille hontes, mille travaux, qu’on me donne? Suis-je
un asne pour ainsi exposer mon eschine à estre grattée par des polirons
et maroufles? Je ne me soucie gueres de parolles frivoles: parlent qui
voudront parler, je n’endureray jamais une seule chiquenaude, ny qu’on
me touche du seul ongle. Du dict au faict il n’y a pas grande distance
pour moy: que les hommes causent, babillent, fiantent, je ne les estime
pas plus que pulces: je ne crains pas les chiens, qui jappent et
abbayent de loing. La peau ne se deschire point par seules baveries.» La
mere luy dit derechef: «Mon fils, tu ne sçais pas le proverbe, tu ne
sçais pas que le grand poisson engloutit le petit. Ne va plus à la
ville, et ne vueille delaisser ta mere: car je t’asseure que si tu ne
laisses ces querelles, ces combats, ces batteries, que tu vivras peu.»
Balde luy respond: «On ne peut mourir qu’une fois, et n’y a moyen de
resister au destin: on n’y peut rien apposer au devant. Que sert de nous
rompre icy la teste après tant de raisons, puis qu’un chacun a son heure
bornée? Mais, je vous prie, ma mere, ne vous tourmentez tant: le Diable
n’est si laid comme on le figure.» Pendant ces propos, il regardoit
souvent derriere soy, dont la mere entre en soupçon de son faict, et se
travaille grandement en son ame. Voicy le Prevost accompagné de ses
sergens, qui entre en la court de Berthe, et commande de prendre Balde,
et le lier avec cordes pour mener devant le Juge, s’esmerveillant
grandement, et tenant à grand miracle qu’un aussi petit enfant avoit peu
tuer un geant. Berthe pour lors estoit absent de la maison, il y avoit
desjà un long-temps. Balde, ne se voulant laisser ainsi prendre, donne
de son espée en l’aine d’un sergent, coupe le bras gauche d’un autre; et
voulant un d’iceux s’advancer sur luy pour le saisir, il luy donna un
vilain revers. Ho! pensez quelle estoit sa pauvre et craintive mere, le
voyant entre tant de sergens, entre tant d’espées nuës! Elle le jugeoit
mort, et taillé en pieces; mais cette femme miserable et malheureuse
saisie de si grandes douleurs, le cœur luy refroidit si fort, qu’il
estoit en glace. «Ha!» s’escria-t-elle, par quatre fois, et appela à
haute voix Guy, donnant un suject de descrire sa fortune par une
histoire tragicque: laquelle, estant descenduë d’une si grande race,
perd ainsi miserablement la vie, sortant pour lors, de duëil et d’ennuy,
son ame hors de son corps: et voilà quelle fin donna l’Amour à une telle
Princesse. Cependant toute la bande de ces sergens, s’estant jettée
ensemble sur cet enfant, l’arresterent; et estant bien garotté, l’un
d’entr’eux le portoit sur son dos: mais ce garçon se secouë, se demene,
taschant à rompre, ou desnoüer ses cordes, se travaillant en vain: car
les cordes, qui pouvoyent arrester un taureau, estoient celles avec
lesquelles ils avoient lié cet enfant de sept ans. Or, estant la cholere
naturelle grande en luy, il prenoit avec les dents le col et les
oreilles de celuy qui le portoit. De fortune, à l’heure mesme, arriva là
le joyeux Sordelle, qui de Motelle revenoit à la ville. Iceluy, ses gens
marchant devant, estoit à cheval, estant desjà d’aage, non toutefois
encor debile pour sa vieillesse. Il n’avoit encor perdu aucune dent, il
ne crachoit point des huitres, ny ne jettoit des cailles par derrière.
Il advise cet enfant lié par les pieds et par les mains, lequel avec
tant de tumulte on menoit devant le Juge, en la forme et maniere que ces
malotrus de Troyens au temps passé trainoient Sinon au Roi Priam. Iceluy
arreste sa haquenée, et fait commandement à ceste trouppe de demeurer,
et à ces sergens, s’estonnant fort d’en voir d’iceux blessez, et
s’enquiert d’eux l’occasion, s’esmerveillant comme un enfant, à
grand’peine pouvant encor parler et cheminer, fut ainsi lié comme un
larron, et comme un meurtrier. Le Prevost luy compte tout le faict: mais
cet enfant, ayant tousjours un hardy courage et bonne parolle, parla à
Sordelle en cette sorte: «Mon gentilhomme, je vous prie, que vos
oreilles daignent ouyr en peu de mots la cause d’un pauvre orphelin.
Nostre differend ne sçauroit estre vuidé par devant un meilleur Juge. La
renommée de Sordelle est notoire à tout le monde, qui pour le zele de la
justice mesprise tout or et argent.
«Dictes-moy, Seigneur Baron, premierement si contre tout droit aucun
vous voulut enlever la bourse ou la cappe, la lairriez-vous ainsi aller?
Il y a bien plus fort, si aucun vous assailloit en pleine ruë, vous
menaçast, et, qui plus est, voulut vous mettre l’ame hors du corps,
voudriez-vous endurer ce faict, et retenir vos mains jointes
ensemblement par courtoisie, et faire d’icelles, comme moy enfant je
fais, quand je benis la table avant disner? Seriez-vous tel, qu’on vous
feit ainsi une barbe de foin? Il y avoit un facquin, auquel je n’avois
fait aucun desplaisir, et vous prie m’en croire, et ne luy en eusse
fait, s’il ne m’en eust donné le premier. Il n’a pas eu honte de me
poursuivre plus de trois mille pas, en intention de m’oster la tête de
dessus mes espaules. Pourquoy Nature donne-t-elle des pieds à l’homme,
un cœur, une main? Je m’eschappois de luy à courir; car les pieds ne
sont que pour cela. Mais, voyant que je ne pouvois eviter par ma course
sa rage, je m’asseure le courage, ainsi qu’avec iceluy nous surmontons
tout peril. La main, qui sert de ministre au cœur, que feroit-elle alors
en une necessité si urgente? Perdroit-elle le temps, sans gratter sa
rongne, et chercher au soleil des poulx en teste? Donnez-en jugement
selon vostre bonne equité: vous sçavez les ordonnances et statuts de la
Table Ronde. Si j’ay tort, qu’on me donne la peine: si aussi j’ay
raison, vous m’adjugerez le droit comme equitable Paladin.» Ce Baron fut
fort emerveillé des propos de ce jeune enfant, et soudain pourpensa en
luy-mesme qu’il seroit un jour un vaillant personnage. Puis, dit à ces
sergens: «Il n’y a soubs le ciel personne qui soit de moindre valeur que
vous. Quelle honte est-ce cy? Tost, à qui est-ce que je parle? Ostez ces
cordes à cet enfant, et ne vous en faites point dire deux fois la cause,
afin que n’appreniez, qui est Sordelle.» Le Prevost lui dit: «C’est
nostre charge d’obeyr au Senat, et ne faisons ne plus ne moins que
portent ses commandemens.» Pendant ceste controverse, au bruit d’icelle,
le peuple s’amasse de toutes parts. Sordelle voulant bien conserver son
honneur, et ne s’attaquer autrement avec cette canaille de sergens, il
se tourne vers aucuns citoyens là presens, et avec soubriz dedaigneux
tint ce langage: «Ces sergens-cy sont grands poltrons, et rien que
pouilleux: ce sont gens dignes de mourir avant que naistre, afin qu’ils
ne mangeassent point aussi le pain, et avallassent aussi le vin sans
l’avoir merité.
«La coustume de ces sergens n’est pas de combatre contre quelqu’un,
s’ils ne le voyent sans espée. Car, si aucun leur fait teste se
preparant à tirer l’espée, incontinent ces coquins se retirent comme
font les poulets voyant le Faulcon. Mais, si un pauvre homme va de nuict
par la ville, et porte avec soy, ainsi qu’est la coustume, quelque peu
de lumiere, que font ces larrons, et avaleurs de merde? Ils envoyent un
des leurs devant, pour tuer la lumiere de cet homme, et luy arracher sa
lanterne. Ce fait, ces vautneans tirent leurs espées de plomb, et
faisant sonner leurs boucliers, environnent ce pauvre homme degarni
d’armes, le despouillent, le volent, et luy lient les mains: mais, s’il
leur donne en tapinois ce qu’il a peu embourser de monnoye pour sa
journée, ils laissent aller ce misérable garni seulement de cholere, ne
luy demeurant aucun denier qu’il avoit gaigné tout le jour à battre la
laine, ou tirer de l’estain pour se sustenter, et sa petite famille. Le
Prevost, pour luy faire perdre manteau, chausses, et chemise, le menace
de le mettre entre les mains du bourreau. Telle faute vient des Juges,
lesquels doivent envoyer au gibet tels larrons, nettoyer les chemins des
assassinateurs, faire mourir et exposer par quartiers les voleurs et
guetteurs de chemins, y estant excitez par la voye de justice, et non
pour farcir leurs ventres et amasser de l’or.
«O combien voyons nous de pauvres personnes qui n’avoyent rien, et qui
n’avoyent un sol en bourse estre pendus au gibet! Nos ministres de
Justice n’ont point toutesfois à present cet esgard: car, pendant qu’ils
succent leurs bourses et espuisent les escarcelles, ils secondent les
malheureux deportemens de leurs ministres. Ils ostent l’espée à la
Justice, brisent ses balances, chient sur le Droict, et tournent le cul
aux loix. Ha! combien ceste canaille de sergens meriteroit mieux estre
menée au gibet, que ceux-là qu’ils y menent! He! pourquoy donne-on
permission à tels chiens de porter espée, estant defendu aux autres d’en
porter à leurs ceintures? Le Prevost, les sergens, portent seuls des
armes pour desgager et voler les personnes. Aussi, les vaillans hommes,
et ceux qui sont de bonne maison, ne veulent aujourd’huy porter espée à
leur costé, de peur qu’on les estime sergens. S’ils vont prendre quelque
malfaicteur, ce ne leur est assez de l’arrester, mais soudain le volent:
l’un prend le manteau, l’autre se saisit du bonnet, un autre le
casaquin, leur estant d’avis qu’à eux seuls le vol est permis. Il n’y a
au monde impieté plus cruelle. Ils sont instituez pour chastier les
meschans: mais, estant insatiables, ils tuent les hommes soubs le
manteau de justice: et avec le sang et la vie emportent le bien. Au
contraire, ceste canaille avaleuse de pain, quand la jeunesse courageuse
s’esbat de nuit allant çà et là cherchant compagnie, ou donnant quelques
aubades à leurs amoureuses avec le luth; ces sergens-cy, oyant le son
des cordes, et avec le chant un _frit frit_ de leurs armes; et voyant à
une petite lumiere reluire leurs jacques, ou cuirasses, ou rondaches,
incontinent ils se retirent à quartier, et courent comme beaux diables,
disans en eux-mesmes: Il n’y a rien ici à gagner pour nous.»
Sordelle, ayant fait ce discours, commanda derechef à ces satellites de
lascher Balde. Le Prevost soudain luy obeist, fait destacher les cordes,
et ne se le fait dire trois fois. Et puis se retire, n’aiant jamais eu
la hardiesse de faire recit au Senat de cet acte, de peur d’en estre
reprins. Balde ayant un gentil naturel, un cœur doux, et un bel esprit,
un courage asseuré, une bouche diserte, remercia ce Baron fort
courtoisement: et autant qu’il proferoit de parolles, c’estoient autant
de pierres precieuses. Sordelle le print en très grande amitié, et eust
promptement envers luy telle affection que sans s’en enquerir
d’avantage, il tourne le derriere de sa hacquenée, et commande à ses
varlets de le monter en croupe derriere luy pour l’emmener chez soy.
Mais Balde, prenant pour un courage vil qu’on le montast ainsi en croupe
avec l’ayde d’autruy, incontinent avec un saut, en ouvrant les jambes,
se jette assis sur ceste croupe, dont ce Baron fut encor plus esmeu
d’affection envers luy. Il l’emmene en sa maison, et le fait habiller
proprement, se servant de luy au lieu de page. Il n’en trouva point de
plus diligent, fut pour nettoyer de bonne heure au matin les robbes de
son maistre, ou pour verser à boire, ou aller par la ville faire mille
affaires. Or le soleil, pour se coucher, se laissant devaler du haut du
ciel, la nuit commençoit à apporter ses tenebres sur la terre, et Gose
endormie ronfle à bouche ouverte.
LIVRE IV.
Desjà la corpulence de Balde commençoit fort à s’accroistre, et ses
membres s’estendoyent grandement, tellement qu’il avoit cinq brasses de
haut, les espaules larges, et la poitrine relevée, le foye du corps
serré, les jambes nerveuses, le pied petit, les reins fermes, et estoit
droit au marcher; le pas si legier, qu’il n’eust pas esté bien aisé d’en
remarquer le vestige sur du sablon. Il avoit l’œil vif, et tousjours
prompt à regarder çà et là, brillant comme fait le soleil quand il donne
sur un miroir. Il n’avoit encores gueres de barbe, et n’en avoit le poil
rude; mais seulement avoit une moustache sur la levre de dessus
d’environ trente petits poils ressemblant à de la laine, ayant ceste
levre un peu plus eslevée que celle de dessoubs, qui le denotoit devoir
estre quelque jour plus sage. Or, parce qu’il n’avoit point en cet aage
aucun maistre pour l’instruire, il n’avoit pour compagnons que des
ruffiens, des bravaches, des coureurs, des guetteurs de chemins, et
certains bons vautneans, qu’on appelloit fendeurs de nazeaux, et
machefers. Avec telles gens Balde vivoit plus aise qu’un pourceau à
l’auge, l’aage transportant ceste jeunesse hors les bornes de raison,
comme un poulain qui n’a encore gousté en l’estable que c’est d’un
licol. Car ces poulains-cy desbauchez, pendant que le sang chaut bout
encore en eux, et que leur estomach est tousjours prest à digerer, ils
ne sçavent user d’huile, ou de sel en leurs affaires. Ils ne considerent
aucune chose la longueur de leur nez. On ne parle en la ville que de
Balde, qui avec une force demesurée abattoit tout le monde, ne se
soucioit des saincts, de Dieu, ny du diable. Mille pertuisanes, mille
espées, Sergens, ny Archers, ne le pouvoyent estonner; ny mesme Gaioffe,
premier Juge de la ville, ne pouvoit dompter son fier courage. Son nom,
et sa renommée estoit si grande, qu’il n’y avoit bras si fort, ny
eschine de geant si puissante, ny aucun regard pareil à celuy de Roland,
ny mille autres semblables à Renaud, qui n’embrenassent leurs chausses
de peur, oyant seulement parler de luy. Il portoit à son costé une
merveilleuse espée, qui estoit sortie de la boutique obscure de Vulcan,
et les ouvriers l’avoient trempée en la forgeant dedans le foudre de
Jupiter. Le boiteux Bront, le bigle Sterops, et le bossu Pyrazze[40]
l’avoyent battuë sur leur enclume. Il avoit en luy une telle legereté
corporelle, que la chatte sautant après la souri, ou la lionne après le
chevreuil, n’approchoient aucunement à ses saults, et en faisoit (sans
s’en donner aucune peine) autant et plus que pourroyent faire telles
bestes. Les Cipadiens, et les plus braves d’entr’eux, et qui avoyent
juré une fraternité ensemble en leurs ribleries, forcent Balde de faire
serment de vouloir estre leur Roy, et prendre le gouvernement des
compagnons, sans faire cas de leur vie, non plus que d’un oignon: Car,
disoient-ils, quand il y a faute d’un Roy, toutes affaires vont sans
dessus dessoubs. Entre iceux, Balde en avoit trois principaux, esquels
il se fioit le plus; la race desquels ne sera ennuyeux de mettre par
escrit. Le premier estoit le grand Fracasse, descendu des anciens geans;
la haulteur duquel, sans mentir, estoit de quarante brasses, et d’une
belle proportion. Sa teste estoit grosse à l’equipolent: un mouton
entier fust bien entré en sa bouche; on eust bien taillé huit bottes de
ses oreilles, et eussiez peu joüer aux detz sur son front. Il avoit les
espaules amples, et l’eschine large, les cuisses grosses, et les bras,
et un fessier gros et rebondi. Il n’y avait point au monde cheval aucun
qui le peut porter: il crevoit tous ceux sur lesquels il montoit. Il
prenoit un grand taureau par les cornes, et le tournoit fort facilement
à l’entour de sa teste, comme l’autruche se jouë d’un petit oiseau. Pour
son desjeuner, il mangeoit un veau; quatre-vingts pains à grand’peine
pouvoyent remplir ses trippes: telles murailles qu’on luy eust
monstrées, il les esbranloit de ses mains, et les jettoit par terre. Il
brisoit avec ses doigts les vieux chesnes, comme les paysans l’ail verd
et les porreaux: il marchoit avec un si grand bruit, et d’une telle
pesanteur, que la terre trembloit soubs ses pieds. Son bouclier estoit
le fond d’une grande chaudiere en laquelle on brasse la biere, ou on
fait boüillir le vin. Son baston estoit plus grand qu’un mast de navire.
Ses ayeux estoient descendus de Morgant, qui pour massuë souloit porter
un batail de cloche. L’autre compagnon de Balde estoit Cingart, Cingart
l’affineur, le subtil, et la vraye sausse du diable, un larron
très-accord, tousjours prest à tromper. Il avoit la face deliée, le
reste du corps en bon poinct, prompt à marcher, prompt à parler, et
prompt à faire: ayant tousjours la teste nuë, et rasée: expert à donner
soufflets, nasardes: à faire tromperie; tournant sa face en mille
sortes, et faisant diverses mines avec ses yeux bigles. Peu souvent
disoit verité, et servoit de mauvais guide sur les chemins aux passans;
car, quand on luy demandoit le droict chemin, il enseignoit tout le
rebours, et faisoit tomber les passans entre les griffes de ses
compagnons. Il portoit tousjours une certaine escarcelle pleine de
crochets, et limes sourdes, avec lesquelles il entroit de nuict és
boutiques des marchands, fournissant à ses compagnons des bonnes et
riches marchandises. Il depoüille les autels des Eglises, et entre
dedans la sacristie et revestiaire, et de là emporte le meilleur. O
qu’il sçavoit bien crocheter le tronc que le prestre montroit au peuple
pour y faire ses offrandes, en intention d’aider à parachever le
bastiment de l’Eglise, ou plustost pour acheter une bonne robbe à sa
chambriere! Par trois fois il avoit desjà monté en l’eschelle; et le
bourreau estant prest de luy donner le saut, avoit tousjours esté
secouru de Balde accompagné de sa suitte, et tiré par force d’entre tous
ces sergens embastonnez et armez. Mais, pour cela, il ne laissoit de
retourner aussi tost à son premier mestier, et estant prins par le
Prevost, et mené en la ville lié et garotté de cordons, entre mille
paysans armez de halebardes roüillées, et de pertuisanes, et estant
envisagé de tout le peuple, les marchans des bouticques crioient après
luy: «Voici ce diable, qui ne donne repos à personne: Il a volé, le
larron, l’Eglise des Cordeliers. Ha! le bourreau, il porte sur son dos
mille excommuniments! Il a desrobé aux moynes de S. Crestophle les deux
chandeliers, et une boëtte pleine de carolus. Il ne laisse aucun fruict
aux vergiers, ny aucuns choux aux jardins, ny aux poulalliers aucune
poule, ou chappon: il a donné sur la tonsure du Prestre, et l’a laissé
quasi mort, battu à coup de poing et a emmené sa jument.» Voilà les
beaux cris du peuple après Cingart; mais il ne se soucie gueres de tels
reproches, ny de telles clameurs. Or, pendant qu’il est en prison,
pendant qu’on luy prepare une potence, pour y estre le lendemain matin
pendu, il lime la nuict les barreaux, il rompt les pierres, perce la
prison, sort dehors, et va crocheter autres boutiques. Balde l’aimoit
par-dessus tous ses autres compagnons, parce qu’il estoit descendu de la
race de Margut[41]. Que dirai-je de toy, Falquet gemeau, qui pour Balde
as juré exposer ta vie tant de fois? Diray-je, mais en recitant, ce que
j’ay veu de mes propres yeux, il semblera que je seray un bailleur de
venuës, et forgeur de grandes menteries. J’ay veu Falquet nay avec deux
formes de corps. Il avoit jusques au cul la forme d’homme, et de là vers
le bas ressembloit à un levrier. Je ne sçay, ô lecteur mon amy, si tu
comprens bien cette chose? Je te le diray plus clairement: il mangeoit
des dents comme un homme, et rendoit par bas ses morceaux digerez comme
fait un mastin. Aussi estoit-il si legier à la course, qu’il attrapoit
chevreuls, lievres, daims, cerfs. Et par ce que ce gentil personnage
estoit ainsi moitié ressemblant aux chiens de Molosse, les Roys, les
Papes, et les grands Seigneurs luy vouloyent donner en leur court les
premieres places: mais, incaguant et les Papes, et toutes les faveurs
des Roys et Empereurs, il ne veult que dormir, boire et manger avec
Balde. Durant tel temps, Balde devint amoureux d’une belle et plaisante
fille nommée Berthe: iceluy l’enleva de force de chez son pere. Elle
surmontoit toutes les bourgeoises en beauté, et non seulement en beauté
de visage, mais aussi en contenance, au marcher, à son ris, à sa façon
et douceur de parler. Et, pour telles perfections, Balde, après avoir
prins l’advis de Sordelle, lequel avoit tousjours soing de luy,
l’espousa avec l’anneau nuptial. Et dès le premier assaut, elle devint
pleine, et toute gaillarde de ceste grossesse, meit au monde deux enfans
masles, dont l’un fut nommé Grillon, et l’autre Fanet; tous deux si
beaux de visage, si gaiz et si poupins, qu’on pouvoit bien dire qu’ils
n’estoient point d’autre que de Balde. Cependant Zambelle avoit atteint
une bonne aage. Zambelle, dis-je, fils de Berthe, et de sa mere Dine
Tonelle, lequel estoit estimé frere de Balde. Iceluy, aussi avoit
espousé une femme nommée Lene; Tognazze le barbet en avoit été cause,
comme nous dirons. Ce Zambelle avoit l’esprit plus rond qu’une boule, et
aussi aigu que le pilon dont on pile l’ail pour faire l’aillée. Tout ce
qu’il gagnoit avec sa beche et marre, Balde le despendoit en ses
buvettes, et aux tavernes. Pendant que Balde comme un magnifique vouloit
avoir à sa table des chevreaux, des cailles prinses avec l’espervier, et
des faisans prins avec l’autour; Zambelle ne mange que de l’ail, et à
peine quelques ciboules et oignons, et quelquefois est bien fier de
lescher les escuelles. Balde ne le laissoit dormir la nuit, et vouloit
que le long du jour il ne bougeast à travailler aux champs, ne trouvant,
après s’estre bien lassé à sa besongne, dequoy à grand’peine manger:
mais Balde, reposant à son aise, avoit la bourse et l’argent. Ce pauvre
homme voudroit bien se plaindre du tort qu’on luy faisoit; mais il
craint d’estre espousseté à l’accoustumée avec bons coups de bastons,
comme tous les soirs sa maigre eschine y estoit sujette. Estant un jour
seul aux champs, semant avec sa besche des favottes, lors que le soleil
commençoit à franchir les monts et Alpes de Vincence, Zambelle, à qui
les dents gresilloient d’envie de manger quelque chose, qui peut passant
par son estomach humecter un peu ses boyaux, et se promener en ses
tripes, ainsi que font des escrevisses en un panier: mais, voyant qu’en
sa besace penduë en un ormeau, il n’y avoit aucun morceau de chair, non
pas seulement une miette de fromage moisi; ni en son baril aucune eau
vinée, de laquelle il peut abbreuver sa bouche seche et altérée; jette
sa beche bien loing comme desesperé, et tire du profond de son estomach
des soupirs sortans par haut et par bas; et grattant d’une main sa
teste, et de l’autre son cul pour contenter ses ongles, puis qu’il ne
pouvoit saouler son ventre; marmonne en ses dents, et bredoüille des
mots en la bouche; et les faisans sonner, ainsi qu’on oyt boüillir des
raves en un pot, il despite, il jure, il injurie Balde. Enfin, plein
d’impatience, s’écrie en disant: O lasche de cœur! ô chien à vers! ha,
ho, mon ventre: ha, ma panse: ha, mes boyaux, me tairay-je tousjours
ainsi? Creveray-je ainsi d’une maigre famine? Estrangleray-je ainsi,
pauvre miserable que je suis, et cependant je ne cherche aucun secours?
Quelle plus grande disgrace me sçauroit arriver, quand je reciteray ces
miennes tristesses que j’ay au cœur? Et bien, ce bourreau et ribaud me
brisera l’eschine: ne me la rompra-il pas? et ne me la rompt-il pas tous
les jours toutesfois et quantes que je pense proferer une seule parolle?
Je trouveray enfin, qui me tirera du tout hors de tant d’ennuis; et qui
me fera sortir de tant de miseres et calamitez. Qui trouveras-tu enfin?
Certes, croy moy, on ne trouve personne qui veuille s’efforcer contre
des tyrans. Tu trouveras un gibet; qui sera veritablement la fin de tes
douleurs. Ha, chacun me chasse! chacun me refuit! car je ne suis vestu
que d’un meschant manteau rapetassé et pendant par lambeaux. Je n’ay pas
une pauvre coiffe pour couvrir la tigne de ma teste, et mes fesses sont
toutes nuës, n’ayant une meschante braye pour les couvrir. Je n’ay pas
seulement des guestres pour cacher mes jambes; mes orteils passent à
travers mes meschans souliers. Je n’ay pas en la bourse un chetif
denier, pour m’achepter un morceau de pain moisi, ou pour donner à un
barbier, qui me veuille abattre les poux, qui jour et nuit me rongent la
teste, n’ayant le moyen d’avoir un peu de savon pour les faire mourir,
en m’en lavant la teste. Je suis au peuple comme un vomissement: je sers
à tous de mocquerie, aux fols de marote, et tous nos Cipadiens
m’estiment moins qu’une savate. Il n’y a faute de personnes, qui comme
sages et advisez donnent conseil aux autres; mais je ne vois point
qu’aucun m’en veuille secourir. Tous sont medecins; mais chacun me denie
sa medecine. Tous sont compagnons, mais leur escuelle ne m’est compagne.
Je suis riche, personne ne veut exposer sa vie pour moy: je suis pauvre,
personne ne veut despendre pour moy un liard.» Comme Zambelle faisoit
telles complaintes, il voit de loing Tognazze passer, et l’estime venir
à propos pour luy dire ses pensées. Ce Tognazze est un vieillard pere de
la patrie, nay entierement pour chastier les desbauchez de Cipade. Il
avoit esté plusieurs fois Consul et Dictateur de Cipade: car, estant
grand praticien, il manioit les affaires du Senat, pour ce qui
despendoit des loix et ordonnances d’iceluy. Quiconque desiroit avoir un
conseil de Caton, alloit incontinent trouver Tognazze. Il portoit un
bonnet, lequel on appelle un bonnet de tailloir, du repli duquel
pendoient force papiers. C’est le propre à un Consul de porter quantité
de tels petits billetz, par le moyen desquels on s’asseure qu’il y a du
sçavoir, et de la prudence en la teste de celuy qui les porte. Il me
ressouvient avoir veu telle maniere de bonnets aux festes et
resjoüissances du carneval, et autres temps de folastreries, quand on
promene et fait-on jouer les beufles masquez. Au dessoubs de ce bonnet,
pendent les oreilles de Tognazze, de l’ordure desquelles on eust emply
plus d’une poisle. De son nez pendoient toujours de sales et vilaines
roupies, d’où sortoit une odeur ressemblant fort à celle d’une chaire
percée: de dessus ses espaules pendoit tousjours une meschante juppe
faite de plusieurs morceaux de velours, laquelle au temps passé on
portoit pour la reputation: avec icelle à grand’peine couvroit-il ses
fesses: comme il s’en estoit servi par long temps, aussi l’avoit-il par
usance toute pelée. Il n’avoit point d’esguillettes pour attacher ses
chausses, et luy suffisoit de les tenir avec deux boucles. Le vent
souflant luy decouvroit le cul. A la ceinture il portoit un petit
cousteau à demie gaine, avec lequel quelquefois il escorchoit des
anguilles, ou escorchoit des grenoüilles. En son marcher, il se tenoit
le plus droit qu’il pouvoit, encore qu’il fut bossu; et, en marchant,
avoit ses deux mains d’un costé et d’autre sur sa ceinture, et
ressembloit à un pot à deux anses. Se prelassant en ceste façon, se
manioit en quarré comme un oye. Aucunefois il tenoit ses mains cachées
en ses brayes, et c’estoit quand il faisoit froid, les eschauffant par
ce moyen.
[40] Noms de trois Cyclopes, compagnons de Vulcain.
[41] Margutte est le nom d’un géant qui joue un rôle considérable dans
le _Morgante_ de Pulci. Un extrait de ce poëme a été publié sous le
titre de _Marguttino_, vers la fin du quinzième siècle, et il a
obtenu d’assez nombreuses éditions. Margutte est d’ailleurs un franc
vaurien dont le caractère a fourni à Rabelais quelques-uns des
traits de la physionomie de Panurge. Il se vante lui-même de ses
vices; il en fait avec complaisance la très-prolixe énumération; il
les a tous, il a fait ses preuves et il est prêt à les recommencer.
C’est un libre penseur et un épicurien décidé; Morgant lui demande
s’il est chrétien ou sarrasin, s’il croit en Jésus-Christ ou en
Mahomet, et Margutte répond: «A te dire le vrai, je ne crois pas
plus au noir qu’au bleu, mais bien au chapon bouilli ou rôti. Je
crois encore quelquefois au beurre, à la biere, et, quand j’en ai,
au vin doux, mais j’ai foi, par-dessus tout, au bon vin, et je crois
que qui y croit est sauvé.
Ma soppra tutto nel buon vino ho fede
E credo che sia salvo chi gli crede.»
La mort de ce mécréant est digne de sa vie; à l’aspect des grimaces
d’un singe, il se met à rire d’abord un peu, puis davantage, puis
plus encore, et il crève enfin à force de rire.
Zambelle, l’appercevant, se resjouit, et va droit vers luy, et se haste
de l’attrapper, et s’escria: «Hola, Tognazze, hola, Tognazze, je veux
vous dire un mot?» Iceluy avec une gravité catonienne se tourne, et dit:
«Qui est-ce qui m’appelle? O Zambelle, je te cherchois, je songeois à
toy, et t’avois fiché dans mon entendement. Que fait-on? Je te voy tout
maigre, tout chétif! N’as-tu point encore desjeuné? n’as-tu point encore
beu, Zambelle mon amy? Il est temps que tu lasches la besongne, où est
la besace? Apporte!--Ha, ha! dit Zambelle en souspirant, ha, miserable,
je n’ay point de pain, je n’ay point de viande en mon bissac. Je n’ay
point de vin: voyez là mon baril vuide. Et à la mienne volonté, que
Balde n’eust non plus dejeuné que moy, et ceste Berthe qui mange tout ce
que j’ay! O malheureux, combien iceluy me fait-il tort! J’ay grand honte
de le dire à vous autres messieurs. Peut-estre ne seray-je plus nourry
par ce meurtrier. Je vous prie conseillez-moy, diray-je? L’accordes-tu?»
Tognazze, en toussant, et jettant dehors de grosses colles, luy respond:
«Je le veux bien, parle, et me demande tel conseil que tu voudras,
lequel tu eusses aussi bien receu de ta marre. O Maccaron, Maccaron,
quelle folie t’a prins? Qu’attens-tu cependant, pauvre gallefretier?
esperes-tu d’ailleurs la beschée? Dy, maroufle? Ce n’est point la
coustume de donner conseil aux paüvres sans salaire. Mais neantmoins
dis-moy ce que tu veux. Que fait ce ribaud, qui merite cent coups
d’estrapade, et estre tenaillé cent fois? Dis-moy, mon Zambelle: dis, or
sus ne pleure plus: déclare tousjours tes pensées à personnes qui soyent
d’un aage meur, lesquels ont l’experience de donner conseil au vray à
celuy qui est fasché et ennuyé comme toy. Ne sçais-tu pas bien comme nos
amitiez sont noüées ensemble?--Tu as bonne raison, dit Zambelle,
seigneur Tognazze: mais premierement je te prie de nous asseoir icy à
l’ombre, de peur que, par quelque malheur, ce meschant nous voye parler
ensemble, et qu’il estime que nous devisions en mal de ses actions, et
qu’il ne te rafrechisse de quelque bastonnades, sans avoir aucun respect
à ta qualité. Je ne parle point de moy: car je suis battu et rebattu de
ses folies, et contre les coups j’ay affermi les costes, et l’espine de
mes reins.»
Tognazze, tournant ses naseaux, avec une mine colerique: «Que jases-tu
tant? dit-il: penses-tu que je sois quelque homme de peu et un lasche
vilain? Toute la puissance de Balde ne sçauroit tourner le moindre
cheveu de ma barbe. Qu’il prenne garde à soy, et qu’il ne soit si hardy
d’approcher les pieds près de moy, ni de faire semblant de me regarder!
Et combien que ce breneux là batte et assomme plusieurs du simple
peuple, et qu’il taille et couppe ainsi un chacun, je te dy que je
n’estime point telle gens un champignon. Or, si je n’y puis mettre la
main, je les chargeray de parolles: dy hardiment que les chiens qui
abbayent à la lune sont coüards. Enfin tels bragards portent des espées
penduës à leur ceinture; mais, quand il est besoing de les desgainer,
ils escriment à coups de talon, et tournent les espaules au lieu de
l’estomach. Iceux se couvrent de bonnets, auxquels ils attachent des
hautes plumes qu’ils font trembler au vent pour faire peur aux mouches,
et les font pendre sur l’œil gauche ou droict. Ils font cent taillades à
leurs chausses autour de leurs cuisses et portent de petites capettes,
afin que le peuple voye par dessoubs le velours de leurs chausses; et
sur le derriere ont une courte dague attachée à un cordon de fil d’or.
Mais cependant ils n’ont morceau de pain pour manger en leur maison:
faisant les bragards, se fourrent en troupe dedans les cabarets et
tavernes, et donnent cruellement des assauts aux pintes et chopines,
renversent avec flacons et bouteilles le Grec et le Corse. Et de là
naissent ces mots de braveries qui se font retentir partout: _sacre
Dieu_, _putain_, _potte_, _je renie Dieu_, et plusieurs autres telles
parolles de ces bravaches, qui pourroient faire trembler le ciel. Je les
laisse maintenant là en arriere à l’escart; je feray digerer, à tels
galands sans bourse, leurs trippes et boyaux. Ce n’est point fables ce
que je te dis. Tu sçais ce que je porte en l’estomach.»
Zambelle, grattant la rongne dont il étoit farci à suffisance, commença
à dire: «Ha, mon Dieu, je voudrois estre mort! Ha, ha! il ne m’est temps
de faire ny d’ouyr tant de comptes. Je vous veux demander seulement une
chose, touchant ce qu’il me fait tous les jours, qui est assez pour
faire mourir de faim des petits enfans. Je suis tousjours attaché à ma
marre, et comme font les enfans je fais paistre nostre truye, je file:
mais rien ne me sert, ny ma marre, ny ma quenoüille, ny ma truye. Balde
devore tout: Berthe tire tout pour soy et pour ses enfants. Quand je
reviens à la maison, les bras pendans de lassitude, pensant prendre
quelque chose pour mon soupper, on me donne le bon soir avec un fort
baston noüailleux: je ne mange que des pensées, et de bons coups de
poing, et la patience me sert d’une estrange cueillere. Car ce meschand
ribaud me cogne et recogne: et, s’il se trouve las à me battre, Berthe
le seconde. «Pourquoy, dit-il, retournes-tu de si bonne heure à la
maison?» Et là dessus me battent derechef, me deschirent, m’assomment.
Voilà ma viande; voilà le soupper qu’on m’appreste, et n’ay point de
cognoissance d’autre chair. Lene ma femme, voyant le tort qu’on me
faict, s’égratigne le visage, se tire les cheveux, et se bat la
poitrine: mais ce meschant se jette sur elle comme un mastin sur un os,
et sur mon lict force ma femme. Secourez-moy, je demeureray tousjours
vostre esclave, et je desrobberay quelque petit fromage et quelque coing
de beurre, pour vous en faire present.» Tognazze luy fait response: «La
raison est entierement pour toy, et j’ay grande compassion de toy,
miserable. Laisse-moy seulement pour cet heure cest enragé; je feray que
tu ne seras plus à l’advenir si tourmenté de ce voleur.»
Ayans ainsi devisé ensemble, Zambelle retourne à sa besongne, et
Tognazze s’en va vers la ville, la bouche ouverte comme un sanglier que
le veneur a blessé de son espieu, lequel, traversant bois, bocages,
buissons, froisse tout par où il passe, escumant entre ses dents d’une
escume grosse et sanglante. Ainsi Tognazze s’encourt comme furieux à la
ville, montant droit au Palais, se presente devant le Podestat, et là
par bons argumens, et par le point de raison, et par plusieurs
tesmoings, prouve, que Balde est celuy, qui de droict, froid ou chaud,
doit estre pendu. Et, en après comptant sur ses doigts, il montre
clairement que Balde n’est point fils de Berthe: mais que, suivant le
rapport des plus vieils, il verifie que Berthe receut un jour en sa
maison un pauvre passant, las du chemin, lequel menoit avec soy une
vache à deux pieds estant empreinte, de laquelle il laissa Berthe chargé
et s’enfuit soudain. C’est celle qui a engendré Balde, mais plustost
engendré un diable, lequel avec sa croissance a tousjours depuis estimé
Berthe estre son père, et jusques à present a tenu Zambelle pour son
frere: mais, après que la mere en crevant par le fondement est morte, et
que Berthe avec sa femme a rendu l’esprit, ce gentil voleur s’est fait
seigneur par force de tout leur bien, lequel, comme il est tout notoire,
appartient à Zambelle. Balde, neantmoins, à tort ou à droict, en veut
avoir seul le gouvernement et consomme tout aux tavernes, et après les
putains. Cependant Zambelle tous les jours travaille avec sa trenche,
sans pain et sans vin, et, ne mangeant rien, se laisse manger aux poux.
Alors Gaioffe, qui estoit le Preteur et Podestat, assemble les plus
sages. Ce Gaioffe estoit un vray tyran de peuple. Il avoit eu une fois
et songé une telle vision: qu’un seigneur, venant à luy de la part de
Mars, et luy secoüant sa teste, l’avoit appellé second Franecator, un
autre Camille pour sa patrie, et pour le peuple: de là ce veillaque, ce
poltron devint cruel, et craignoit fort Balde, et ses amis, estant
jaloux de sa puissance. Jour et nuict il affinoit et aiguisoit son
entendement avec meschantes et malheureuses pensées. Il fabriquoit en
l’air plusieurs chasteaux, comme ont accoustumé de faire les tyrans, qui
n’ont aucun noble cœur, et avoit tout son soupçon sur Balde, lequel,
pour la grandeur de son courage, et pour sa vertu genereuse, s’estoit
rendu très agreable aux plus grands et au peuple. Ce Gaioffe, ayant peur
de perdre son authorité, imitant le vieil renard pelé, controuve mille
finesses, mille meschancetez, ramasse des occasions, suppose de faux
tesmoings: fait respandre parmy le peuple des menteries contre Balde,
faisant par ce moyen peu à peu grand tort à sa réputation: et rend ce
jeune homme si mal notté, qu’enfin par tout on parle fort mal de luy, et
est entre le peuple en mauvaise estime. Cest occasion se presentant
encor, Gaioffe assemble le Conseil, pensant bien faire mourir Balde.
Toute la troupe des Praticiens et Senateurs de Cipade s’assemble au
Senat. Ce lieu est un quarré, lequel maintenant on appelle Salle, grand,
et spatieux, pour contenir plusieurs bancs, le peuple et les Senateurs.
Au haut d’iceluy est le siege d’ivoire de Gaioffe, environné
d’estaffiers, et spadassins. Là se sied ce Juge à la face severe, ayant
tousjours soif du sang de quelque innocent. Il n’y a point faute autour
de luy d’accusateurs, ny de macquereaus, ny de flatteurs, ny de
plaisanteurs; et avec telles gens est meslée la discorde, remplissant
les oreilles de Gaioffe de mille menteries avec ses cent langues. Après
que tous ces illustres Senateurs eurent prins place, on fait retirer la
canaille, et fait-on fermer les portes. Et puis Gaioffe, faisant signe
de la teste, et de sa main, à ce qu’on eust à faire silence, commença
ainsi à parler: «Vous autres messieurs les Conseillers, et peres de la
patrie, qui estes assis icy autour, qui vous estes presentez en ce lieu
à la convocation de nostre bedeau et huissier, vous demandez pourquoy
nous vous avons icy appelez au son de la cloche? Vous sçavez, et n’estes
par vostre sçavoir ignorans, que je fais tout, que je dispose tousjours
de tout, que je traite et administre toutes choses: non pas que, par
aucune paction ou ordonnance, j’y sois obligé; mais la seule amitié, et
la seule estime que vous avez de moy qui suis vostre Roy et Preteur,
opere cecy en moy, comme estant et dependant du devoir d’amitié. J’ay
jusques à présent celé en mon cœur un meschant homme (comme souvent il
convient à la prudence d’un qui gouverne), mais sa miserable mere vous
l’a fait cognoistre n’estre qu’un teigneux, ainsi que l’experience vous
l’a montré. Car vous sçavez dès longtemps quelles et combien grandes
sont les meschancetez de Balde. En ses voleries et rapines, il n’y a
aucun but ny fin. Quand il est parvenu à l’aage virile, il a aussi tost
commencé à s’accompagner de couppe-bourses, de machefers, et de
taillepiliers, lesquels nous appellerons mieux à propos taille-bourses.
Il s’est fait chef d’iceux, surpassant en meschanceté tous les autres.
Et le soustiendray-je? l’endureray-je? Ce ribaud abusera-t-il ainsi de
ma bonté? Qui a-il que je ne souffre pour entretenir la paix, et le
repos de mes citoyens, encore que ce meschant semble estre nay à la
ruine de nostre ville, comme un nouveau Catiline? Nostre patience, ô
peres, a fait que ce ribaud est le plus grand voleur, qui se puisse
trouver. Il se moque de moy et de vous. A quelle fin verrons-nous au
reste cette sienne audace parvenir[42]? La gravité de vos personnes, ny
ma majesté, ne le peuvent dimouvoir, ny les gardes de nuict, ny les
archers, ny les sergens, ny mille diables le peuvent estonner, tant est
grande la hardiesse de ce larron. Ne connoist-il point que ses meurtres
sont tous manifestes au ciel, à la terre, et à l’enfer? Il a à sa
dévotion toute Cipade, qui a tousjours esté la retraicte des meurtriers,
afin qu’il puisse assommer mes citoyens, et mon peuple. C’est, dis-je,
un peuple, qui est nay pour destruire notre ville: Qui est, je vous
prie, mis en quartiers par l’ordonnance de nostre chaire? qui est
tenaillé? qui est marqué au front? qui est mis au carquant? qui est
attaché au gibet? N’est-ce pas des compagnons de Balde? N’est-ce pas
cette race maudite de Cipade? En icelle on tient eschole pour apprendre
à desrober, et la charge des escholiers est donnée à Balde. De là cette
jeunesse, ainsi bien instruite sous un tel precepteur, apprend dès la
premiere instruction à blasphemer le nom de Dieu, et puis se retirent
aux forests, et se tenans dedans les bois pour leurs domiciles, ces
voleurs ne s’employent qu’à voler, assiegent les chemins, assaillent les
passans, les tuent, et puis jettent leurs corps dedans les estangs et
rivieres, après les avoir despoüillez, pour en donner pasture aux
grenoüilles. Et si on les void ensemble, vous y verriez mille rondaches,
mille pertuisannes, picques, halebardes, langues de bœuf, bastons à deux
bouts, et delaschans leurs arquebuses faire _touf taf_. Leurs barbes
sont tousjours sales, et saulpoudrées de leur poudre à canon. Ils ont
les sourcils des yeux bruslez; ils ne regardent jamais aucun d’un droict
regard; mais jettent leur œil la part qu’ils pensent que vous serriez
vostre argent, ou en la poche de vostre saye, ou dedans la brayette. Au
siflet de leurs compagnons ils entendent soudain que le marchant est
près, lequel il faut voler; et, le mettant en blanc voire jusques à la
chemise, le laissent sur la place. Balde commande à telles gens: de luy
viennent tant de maux. Si Balde n’estoit au monde, que craindroit le
marchant? de qui auroient peur les passants? de qui se soucieroit ceste
ville? Il faut, ô peres, prendre garde au chef, lequel doit estre
rabbatu par l’espée de raison. Les membres n’ont plus de valeur, quand
on oste la teste de dessus les espaules. Coupez la teste du serpent, il
ne se lancera plus contre vous.»
[42] Tout ce passage est, on le reconnaît sans peine, une parodie de
la célèbre harangue dans laquelle Cicéron attaqua Catilina.
Il existe un opéra bouffon de Casti, fort original; Cicéron en est
le héros, la conjuration de Catilina le sujet. Cette pièce est fort
amusante; la grande _aria buffa_ du rôle de Cicéron est la
composition de sa célèbre harangue contre le conspirateur. Il
cherche dans sa tête, essaye plusieurs débuts, et il est au comble
de la joie lorsqu’il a trouvé son _quousque tandem_ qu’il va,
dit-il, improviser au sénat, _Alfine, alfin, l’ho ritrovato_, etc.
Le sénat est assemblé; on fait silence, après que les pères
conscrits ont chanté tous ensemble:
Or cominci l’orazione
Marco Tullio Cicerone.
Il prononce sa harangue, interrompue vingt fois par des _vivat_ et
des _bravo_; cette furieuse séance est ainsi extrêmement comique.
Gaioffe, en finissant cette remontrance, montra en ses gestes qu’il
couvait au cœur une grande cholere et desdaing. Tous les assistans
murmurent ensemble, pour le moins ceux qui estoient ennemis formez de
Balde, et ceux aussi qui avoient esté esmeus par les paroles du
Presteur: et, levans la face et les mains, crient justice. «Quoy,
disent-ils, ceste meschante beste vit-elle encor? Quoy, seigneur
Podestat, que peut-on jamais esperer d’un larron, que des pertes, des
ruines, des voleries, et des homicides? Il faut pendre ces larrons. Il
faut bruler ceste Cipade, et que cest ennemy du ciel, de la terre, et de
la mer, soit mis en quatre quartiers pour servir d’exemple à tous ses
autres ribauds.»
Aucuns toutesfois de la compagnie, tenans leur bouche close, et se
serrant la lèvre avec le doigt, se plaignoyent en eux-mesmes de telle
resolution. Du nombre de ceux-cy estoit Sordelle, lequel poür ce qui
concernoit la justice estoit fort hardy, et se sçavoit bien aider de sa
langue, et de l’espée. Iceluy, considerant qu’un chacun jettoit sa veüe
sur luy, se retient un peu, et puis, se tenant debout de son siege,
commence ainsi à parler: «O serenissime Podestat, et vous autres, qui
luy assistez, et vous aussi Peres, qui devez conserver l’honneur de
cette ville, ce lieu requiert qu’un chacun y aye la bouche ouverte, et
que la langue puisse proferer ce que bon luy semble sans vengeance. Pour
ceste cause, afin que la faute, que je commettrois en me taisant, ne
tourmente ma conscience, je diray cecy avec raison: c’est que j’ay
cogneu l’esprit de Balde, et sa valeur, dès ses jeunes ans, et dès son
enfance. L’esprit de l’homme est tel, que facilement il se laisse aller
au chemin des vices en la delicatesse de son jeune aage, s’il n’est
retenu par un escuyer et par une bride; car lors il est transporté çà et
là comme la volupté, qui n’est retenuë par aucun mords. Aussi l’enfant
qui est bien nay, combien qu’il suive les appasts des delices de ce
monde, ne sçachant encore que c’est des resnes de raison; si d’aventure
il rencontre un personnage meur de conseil, qui l’advertisse de ses
fautes, et que par crainte de la verge il escoute volontiers un tel
homme; il est certain qu’abandonnant peu à peu ceste liberté, qui le
rendoit farouche, se laissera conduire à de bons enseignements, et se
rendra enfin tel, que par une modestie humaine on le verra destourné de
tout vice, et se rangera du tout à ce qui est de droict, y demeurant
attaché, et comme collé. Nous voyons les forts et robustes taureaux se
soubmettre soubs le joug, estant leur fierté domptée par le chartier.
Tousjours seroit indompté le poulain, s’il n’avoit un escuyer, qui le
domptast. L’espervier s’apprend à revenir sur le poing, avec un petit
poulet. Ainsi seroit de Balde, lequel est venu d’une très-noble lignée.
Mais j’en voy plusieurs de vous autres secouer la teste, et tourner le
nez de costé. Je cognois bien maintenant les pensées, qui sont en vostre
courage. Je ne veux point jetter davantage mes paroles au vent. Ha! que
suis marry de ce que comme à vieil bœuf le pennon me pend si bas
maintenant pour l’aage que j’ay! Je n’ay point faute de courage, je le
confesse: mais ma force s’en est volée.» Ayant mis fin ainsi à son dire,
il se retira tout furieux en sa maison, et au bout de trois jours,
estant outré de trop ennuy, rendit l’esprit. Aucuns ont eu soupçon que,
par menée de Gaioffe, il fut empoisonné par le Médecin, qui le
medicamentoit. Or reposons-nous un peu, ma Gose, avant que ce qui
s’ensuit me fasse suer en chemise.
LIVRE V.
Cependant Gaioffe assemble en une Chambre du Palais ceux qui se
laissoient aller à sa dévotion, et lesquels il estimoit estre les plus
advisez. Là, chacun prestant le serment de ne rien reveler de ce qui
seroit resolu par entr’eux, la conclusion fut de prendre ce Balde, si on
peut, par force, ou par quelque ruse ou finesse. Ils n’y veulent
employer la bande des Sergens Prevostaires: car ils sçavoient bien, et
le tenoient pour certain, et l’avoyent souvent esprouvé, que Balde, en
trois coups, les tailleroit tous en pièces. Que font-ils donc? Ce
Preteur, ou ce Roy, Gaioffe mande promptement vers luy un Appariteur, ou
Sergent du Palais, du nombre de ceux, qui pour un liard presenteroyent
le dos à endurer bastonnades et estafilades. On lui commande d’aller
trouver Balde, et luy presenter une lettre de la part du Senat,
cachettée du cachet, auquel est engravée l’image de Liberté et de
Justice, afin que, ce scel estant recogneu, Balde y adjoustast plus de
foy, et que par ce moyen la petite mouche se vint jetter dedans la toile
de l’araignée.
Cet appariteur, qui se nommoit Spingard, s’accommode entièrement en
forme de courrier, prend un chappeau sur sa teste, un foüet en la main,
et met sur ses espaules un petit gaban brodé de crotte. A son costé
droit pend un cornet, et au gauche a une escarcelle ou faulconniere; et,
estant monté sur sa maigre jument, galloppe en diligence. Resvant
toutesfois souvent, ce pauvre malotru, au lieu où il alloit, se retient
quelquefois, et non sans trembler de peur: et, se repentant desjà de sa
folie, eust bien voulu avoir refusé telle commission, sçachant bien,
pour l’avoir luy-mesme autrefois esprouvé, comme la main de Balde est
propre à descoudre leurs casaquins. Cependant il l’advise de loing,
tenant pour lors d’aventure avec la laisse de son chien nommé Lassé, et
ayant des bracques et autres petits chiens autour de luy. Avec iceux,
accompagné de Falquet, Cingar, et autres, tantost prenoit le lievre,
tantost donnoit la chasse au renard, et autrefois embrochoit des
tessons. Spingard l’apercevant, soudain sa peur se redoubla avec une
telle frayeur, qu’il lascha sans remede en ses chausses tout ce qu’il
avoit en ses boyaux. Toutesfois il s’encourage, donnant de l’esperon à
sa jument. Balde, le voyant, se presente à luy, estant desireux de
sçavoir quelque chose de nouveau. Cingar, d’autre part, dresse ses
esprits, pour enlever sa monture.
Spingard, estant près de Balde, met pied à terre, et fouille à sa
faulconniere, d’où entre plusieurs autres papiers il tire la lettre, et
baisant, comme il est coustume, le cachet, la baille à Balde, et feint
de vouloir passer outre en suivant son chemin. Balde luy dit: «Quelle
presse te haste tant? Boy un coup, et rafraischis un peu ta cavalle.»
L’autre luy respond qu’il avoit commandement d’estre à Milan en trois
heures. «Toutesfois, pendant que vostre Seigneurie lira la teneur de
cette lettre, j’attendray un peu, puisqu’il vous plaist.» Balde appelle
ses compagnons, et leur fait lire ceste missive, de laquelle la teneur
estoit telle: «Le bon jour vous soit donné, ô gentil Baron, qui estes la
seule esperance en laquelle maintenant nostre ville se repose. Nous
avons esté nagueres advertis, et encore de present, par les magnifiques
Seigneurs de Venise, et par les sages et très-advisez de Sainct-Marc,
comme ce mastin Can el Martino de l’Escalle, premier de Veronne, Can
furieux, et meschant tyran, a desjà assemblé dix-huict mille Allemans,
pour massacrer toutes nos gens, bouleverser les maisons, bruler les
bleds, et faire tout degast. Et parce que nous avons donné secours à
ceux de Sainct-Marc, par plusieurs fois, quand Veronne fut prinse, en
laquelle commandoit ce mastin de l’Escalle[43], cestuy-cy se prepare de
vomir toute sa cholere contre nous. Il a quatre-vingtz enseignes en son
armée. Si Dieu ne destourne ce mal’heur, peut-estre que dans trois jours
nous serons mis à sac. Nous avons assemblé le Conseil, avons resolu de
prendre les armes, et nous vous avons eslu pour Capitaine. Sordelle vous
a choisi et nommé pour une telle conduite, et pour adviser à tout, soit
pour fournir les murailles de canons et bombardes, de lever de gros
bastions, de faire tranchées et retranchements, ou d’aller à Boulongne,
et d’icelle, et de toute la Romagne, tirer des soldats, desquels la
vaillantise vous est cogneue: mais toutesfois nous voulons que ceci soit
secret; car, quand l’affaire est secrete, les espies ne sçavent où ils
en sont. Partant, incontinent après avoir veu la presente, venez nous
trouver, mais seul, et ne declarez à aucun ce faict.»
[43] L’Escale signifie La Scala, famille puissante qui gouverna Vérone
pendant près de deux siècles. Pendant les débats qui surgirent entre
les enfants de Guillaume de La Scala, mort en 1404, les Vénitiens se
rendirent maîtres de Vérone et en conservèrent la possession jusqu’à
la chute de leur république.
Balde, après la lecture de ceste lettre, s’esmerveille grandement du
contenu d’icelle: et, s’arrestant, ne dit mot, gratte sa teste, et
rumine beaucoup de choses en son esprit. Cingar, plus rusé qu’aucun fin
renard, y pense soudain de la tromperie, et regardant attentivement la
face de Spingard, luy dit: «Hen? dis-moy? Que fait-on maintenant en la
ville?» Spingard, avec un faux semblant, couvrant le mieux qu’il pouvoit
sa peur, luy respond: «Nostre Preteur est après les armes, et a ordonné
une bonne paye à tous les soldats, qui viennent à la foule se faire
enrooller. On canonne incessamment le chasteau de Goiti[44], comme vous
pouvez peut-estre avoir oüi ce matin le redoublement du bruit des
canons. Ces yvrongnes d’Allemans ont desjà descendu le pas de Trente, et
ont outre-passé le haut mont de Balde, et traversé le lac, et sont venus
à Saloie, ayans eu des basteaux à commandement: aucuns toutesfois sont
demeurez noyez en l’eau. Tout le pays d’allentour, monts, palus, lacz,
sont couverts d’armes. De là se sont advancez six mille hommes, qui
brulent tout, passant le lac de la Garde, sans qu’aucun s’y oppose, et
la forteresse de Malherbe ne leur a donné aucun empeschement, laquelle,
avec ses canons, pouvoit tout autour chasser d’auprès d’elle tels taons;
mais, comme lasche et couarde, n’a fait que baver, et, tremblant de
peur, a fait semblant d’avoir autre affaire; et, quand elle eust pu
mettre à fonds tous les vaisseaux de ces Allemans, elle s’est retenuë,
la teste en un sac, en se grattant le ventre. Sirmie se couche contre
terre, comme la caille, quand elle entend les sonnettes de l’espervier.
Et combien que ceste isle soit environnée de plusieurs rochers,
neantmoins la peur breneuse l’a renduë faitneante et de nulle valeur.
Ceux de Desenzan de Revoltelle n’ont aussi aucunement tiré; et de mesme
Pesquiere, d’où sourd et vient le fleuve de Mince Mantouan. L’artillerie
de la forteresse de Monicque s’est contenue en sa roüille. Padenghe n’a
voulu venir aux mains avec telles gens. Les murailles de la ville
ancienne de Lonat ont tremblé de peur; mais Solpharin, situé sur une
haute montagne, trop audacieux en ses injures, voulant s’opposer aux
ennemis, s’en est repenti, et en a porté la peine cruellement: ceux qui
estoyent dedans, pour empescher que ces Lansquenets montassent,
jettoient du haut à bas de grosses pierres. Enfin, estant forcez, il ont
esté passez au fil de l’espée, et ce chasteau a esté brulé, lequel à
ceste cause nous pouvons bien encore appeller Solpharin; car il a esté
consommé ainsi que le souphre, et a servi, à toute la campagne des
environs, d’un haut falot. La gentille Capriane a fait un beau traict,
pour se garentir; car elle envoya trente barils de bon vin pour enyvrer
ces Alemans: et par ce moyen elle a appaisé leur furie. La ville de
Gody, y commandant ce vertueux Sordelle, ne veut donner passage à ces
trouppes. Mais estant bien munie d’hommes et de vivres, jour et nuict
faict vomir feu à ses canons.»
[44] Donnons quelques explications sur les noms des lieux mentionnés
ici:
Goiti ou Goito, bourg sur la rive droite du Mincio, à vingt
kilomètres de Mantoue.
Salvi ou Salo, petite ville sur le bord occidental du lac de Garda,
au fond du golfe du même nom.
Desenzan ou Dezensano, petite ville sur la rive sud-ouest du lac de
Garda, dans la province de Brescia.
Pesquiere ou Peschiera, ville forte, à trente kilomètres de Mantoue;
elle est en effet située à l’endroit où le Mincio sort de
l’extrémité sud du lac de Garda.
Lonat ou Lonato, petite ville de la province de Brescia, sur le
sommet du mont Della Rova, à quatre kilomètres sud-ouest du lac de
Garda.
Les autres noms cités dans ce passage désignent des bourgs de la
Lombardie trop obscurs pour avoir obtenu les honneurs d’une mention
dans les dictionnaires géographiques.
Comme Spingard faisoit ces comptes, Cingar, avec un soubris, accompagné
de cholere: «Ha, dit-il, combien une mensonge a de peine à se couvrir!»
Et puis, se tournant vers Balde, lui dit: «Ne va point, crois-moy, à ces
trompeurs: ils tendent, et n’en doute, ils tendent des rets pour prendre
les mouches.» Fracasse, rompant le propos de Cingar, secoüant la teste,
et comme dépité: «O Cingar, dit-il, les grosses mousches passent à
travers les toiles des araignées. Que musons-nous? Allons tout de ce pas
à la ville. Si les araignées filent leurs laqs et toiles, nous passerons
à travers, ainsi que les taons.» Là-dessus Balde, qui ne fut jamais
retenu pour aucune peur, ne voulut retenir davantage ce courrier, et luy
donnant congé, luy dit: «Va-t’en à Milan, et saluë Sforce de ma part.»
Puis il dit à ses compagnons: «Je vous prie, demeurez icy, et qu’aucun
de vous autres ne vienne à la ville, si desirez conserver l’honneur de
Balde. Je m’y en va seul dès-à-présent, ou demain matin, afin que je me
perde seul, s’il y a de la trahison.» Mais tous ne veulent acquiescer à
ses prieres, et y repugnent. «Allez, dit-il, allez-vous-en ailleurs, et
n’ayez peur de moy.»
Tous demeurent, et Balde s’en va à la ville, où, après que la resolution
du Conseil fut faite, Barbe Tognazze avoit amassé une bande de Sergens
Prevostaires en un canton de la ville, lesquels, estans bien garnis de
rondaches, d’espieux et d’arbalestes, avoient tous bon courage, comme
vaillans hommes, d’assaillir Balde par derriere. Tognazze s’estoit fait
leur Capitaine, et, comme brave et hardi, leur monstre l’ordre qu’ils
devoient tenir, et leur disoit souvent: «Or sus, soyez vertueux, et ne
craignez rien. Tu te tiendras là, toy, et toy ici, et cestui-cy en ce
lieu, et un autre en cet endroit. Tant que vous me sentirez près de
vous, montrez-vous vaillans: je seray celuy qui le premier assailliray
Balde.» Et en leur tenant tel langage, il se persuadoit desjà de pouvoir
subjuguer tout le monde.
Le Baron Balde approchoit desjà, quand sa seule presence feit trembler
un chacun. Il marchoit seul, n’estant accompagné que d’un lacquais. Il
monte les degrez du Palais, et entre en la salle, en laquelle y avoit
beaucoup de peuple. Là ordinairement se fait un bruit et murmure qui
estonne les oreilles, et les fait devenir sourdes. Car en icelle se
traitent toutes les affaires des habitans et d’autres. Il y a bien trois
cent bancs, qui sont à des procureurs, lesquels ne font que barboüiller
le papier avec leur ancre, et dressent des adjournemens, et citations
fascheuses et cruelles, et vuident les bourses à ces pauvres malheureux,
qui, plaidans les uns contre les autres, esperent obtenir tousjours gain
de cause: mais ceste esperance fiebvreuse ne vient jamais à bout. En ce
lieu, on void diversitez de personnes s’y amassans pour leurs affaires
particulières, des taverniers, des hosteliers, des Juifs, des paysans
contraints d’y venir, des sergens, des fermiers, des leveurs de daces,
des solliciteurs, des gentilshommes, des rufiens et putaciers. Le siege
du Juge est entouré de tels marchands. Les plaideurs, avec leurs
crieries, font esclatter le plancher. Ils n’alleguent en cholere que
Jason, Imola, Bartole[45], et autres, et semblent avec leurs parolles
picquantes se vouloir percer l’un l’autre. Sans aucun respect, ils se
disent mille vilenies: mais telles parolles ne sont ny fleches ny
balles: car après ils sont amis plus qu’auparavant, et pour recompense
ils font bonne chere ensemble. Les sergens vont desgager les paysans, et
bien souvent sont garnis de bonnes bastonnades, au lieu d’autre chose.
Ces paysans, laissans leur marre à la maison, s’en viennent au matin en
la place avec leurs adjournemens ou libelles. L’un a accusé cestuy-cy,
un autre est adjourné et cité, l’autre est arresté prisonnier: ils
s’efforcent les uns et les autres de mettre hors de leurs bourses ce peu
de deniers qu’ils y ont; ou, s’ils ne desboursent, incontinent on les
meine en prison. En tout ce lieu, on ne tend qu’à l’appast de la bourse,
car tous sont poussez d’une envie desbordée de gagner.
[45] Ces noms sont ceux de trois des plus illustres jurisconsultes de
l’Italie au moyen âge. Bartole, mort en 1356, après avoir professé
le droit à Pise et à Perouse, a conservé une célébrité qui dure
encore: son nom est parfois cité; il est vrai que ses ouvrages,
recueillis en onze volumes in-folio, ne sont jamais ouverts.
Ambroise Jason de Maino, né à Pesaro en 1435, mort en 1509 à Pavie,
où il avait professé le droit avec le plus grand éclat, a laissé une
foule d’écrits qui ont été publiés séparément et dont on a pris la
peine de réunir une partie à Venise, en 1590, en neuf volumes
in-folio.
Balde, estant en ce lieu et representant la personne courageuse de
Renaud, fait branler tout le Palais. Passant par la ville, il l’avoit
veuë quasi remplie de grand nombre de soldats. Cela luy donna à penser
qu’il avoit esté déceu, ou qu’on le vouloit faire Capitaine et
conducteur d’iceux, ainsi que le Senat lui avoit escrit; il prend garde
à soy sur ce doute. Ha, combien les trahisons apportent de nuisance et
de dommage à un maistre et brave guerrier! Celuy qui d’une seule
rencontre renverse plusieurs esquadrons est neantmoins aucunefois
attrappé par la trahison d’un seul. Ainsi le lion, qui de sa dent
deschire sangliers et ours, est quelquefois tué par la dent d’une
belette. Il y avait un soldat caché derriere un gros pillier, et, ayant
tousjours l’œil sur Balde, se contenoit le plus qu’il pouvoit. Le
Presteur Gaioffe avoit ourdi ceste trame, et pour icelle avoit accordé à
ce soldat une grande couppe pour boire. Iceluy, ayant veu Balde passer
la porte, le suyvit pas à pas, sans faire aucun semblant, et sans bruit,
comme fait la nuit le larron avec ses souliers semelez de feutre. Il
marchait sur le bout des pieds; passant à costé gauche de Balde, il
advise soudain la garde de son espée estre descouverte, et s’advancer un
peu, assez pour estre saisie. Ce compagnon l’agraffe, aussi soudain que
le chat grippe la souris avec ses ongles, et la tire hors du fourreau.
Mais la fortune d’un traistre est tousjours brefve, et l’heur d’un
meschant ne dure gueres; car cet homme saisi d’un si bon gage et
s’encourant bien viste avec iceluy, pendant qu’il pense estre jà sauvé,
Balde, prenant sa course, joint ce ribaud et luy baille du pied si grand
coup par le cul, qu’il le fait tomber plus de cent pieds de haut par une
fenestre, qui d’adventure estoit ouverte, et là fust brisé contre le
pavé et estendu aussi plat qu’un tourteau. Mais, toutesfois, peu profita
à Balde la mort de cestui-cy, car, en le perdant, il perdit aussi son
espée. Alors un petit sergenteau se presente devant luy et ose assaillir
ce brave guerrier; mais Balde, sautant en arrière et puis s’advançant,
luy donna si grand coup sur l’oreille, qu’il luy feit tomber de la
bouche toutes les dents, et le jetta du coup si rudement contre bas,
qu’il se rompit la teste sur le pavé. Soudain toute ceste canaille
s’esleva, et les embusches se descouvrirent, la ruse fut toute notoire;
on s’escrie de toutes part: «Là, là, prenez garde cy, gardez là,
retirez-vous; la vieille corneille est enfin prinse au nid, la souris
est attrapée. Demeure, pendart, demeure! car nous te voulons enchaisner
comme un larron.» Faisans tous une telle clameur, chargent tous
lourdement cependant sur le dos de Balde, avec perches, bastons,
fourgons. Le pauvre Balde se void sans aide, et, de bonne fortune, il
tenoit en main une grosse baguette, laquelle il souloit porter, et avec
icelle il relevoit leurs coups, et, se jettant legerement çà et là,
resiste le mieux qu’il peut; et, pendant qu’il saute ainsi en l’air, il
meine rudement ces lourdauts; et la rage et despit l’avoient tellement
saisi, qu’on lui voyoit sortir de la bouche une bave toute pleine de
sang. En se remuant en ceste sorte, il avoit renversé tous les bancs de
ces procureurs et avoit rompu la teste à plusieurs avec leurs grosses
escritoires de bois.
Tognazze, qui avoit tousjours l’oreille tenduë au bruit qu’il oiroit,
entre en la salle, suivy de sa bande de sergens. Incontinent on voit
mille espées desgainées autour de Balde, lequel ils enserrent de près,
mais iceluy, faisant un saut, se dépatroüille d’entr’eux. Tognazze
approche le premier avec sa daguasse, et assaut aussi le premier de sa
bande Balde, s’escriant: «Demeure ferme; tu es maintenant où tu ne
pensois pas estre; il faut que tu sois mon prisonnier, larron; demeure,
dis-je, ribaut, rends-toy à moy! Veux-tu encore icy braver, meschante
beste? Rends-toy à moy, sinon je te tire une estocade.» Balde, oyant ces
mots, escumoit de rage une bave noire, et renflamble en son courage sa
cholere, et se jette contre un texier, lequel, avec un coup de poing, il
fait tomber tout estourdi en terre, et luy arrache des mains un gros
baston de chesne, et, avec iceluy, se sentant plus fort, il s’advance,
enfonçant de sa main gauche, jusques sur le front, un pot ou callotte de
fer, lequel il souloit porter caché dedans son bonnet; et tenant ferme
en l’autre son tribal, et escumant toujours comme un verrat, commence à
chasser d’autour de soy ces mouches; et petit à petit se fortifie et
s’asseure en un coing, comme fait l’ours, quand il est poursuivy de gros
dogues de Corse, et qu’il voit les espieux près de soy, lequel
incontinent se fourre en un coing comme en un port seur, et de force se
garde, advançant ses griffes sur l’un sur l’autre, en s’eslevant tout
droit, et ne veut jamais quitter ceste retraitte. Ainsi ce brave
guerrier, très expert aux armes, se comportoit de mesme en ceste
necessité, lequel toutesfois ces gens icy eussent bien rendu mort sur la
place avec leurs arquebuzes et arbalestes. Mais le Preteur le vouloit
avoir vif entre ses mains, afin de le tourmenter par cent sortes de
morts soubs la tour de Predelle. Tognazze s’escrie de rechef: «A quoy
t’enorgueillis-tu encor’, bourreau? voicy le licol de la potence, qui
t’est préparé: la force de Fracasse ny les ruses de Cingar ne t’ayderont
pas, ny toute la puissance de ta race.» En ce disant, il remuoit en
l’air sa daguasse de toute sa force, avec laquelle il n’eust sçeu faire
mourir une puce. Balde, avec son baston, la destourne. L’autre redouble
ses taillades et revers. Mais Balde qui sçavoit mieux les traits de
l’escrime que luy, pendant que Tognazze remuë ainsi çà et là sa grande
dague, il luy lasche un si grand revers, qu’il met ceste daguasse en
cent pièces. Ce que voyant, Tognazze soudain tourne le dos, et Balde luy
gratte à bon escient sa bosse avec son baston. Tognazze, en fuyant, crie
tant qu’il peut: «Ha, ha, secourez-moy vistement; ha, ma teste; ha, mes
épaules; ah, mon eschine, comme elle est renettie!» Mais Balde en
cholere sans mesure frappe, et ne tend qu’à Tognazze, lequel fuyant et
voulant descendre les degrez, Balde, le suyvant, luy baille si grand
coup de pied sur sa bosse, qu’il le renverse sur le premier degré et le
fait rouller jusques à bas comme une boule. De ceste cheute, Tognazze
eut la maistresse coste de sa poitrine rompuë. De peur que Balde
s’eschappast, tous se meirent à le suyvre, et, se tournant vers eux,
prend son tribal à deux mains, et, comme le paysan après avoir beu
plusieurs fois à sa bouteille pour se rafreschir contre la chaleur de
l’esté, et se sentant plus vigoureux ayant beu et reinsié ainsi sa
bouche, avec ses forts bras prend le fleau pour battre et faire sortir
le bled hors de sa bale; ainsi Balde, tenant son baston avec ses deux
mains, rompt les espaules à l’un, respand le cerveau de l’autre, casse
bras et jambes, et fait voler en l’air les tronçons de leurs bastons
ferrez, lesquels, tombans sur les tables et bancs de la salle, resonnent
de leur cheute sur iceux avec leurs retentissans _tic tac_. Il saute, il
frappe, il pousse, il abbat au milieu de cet amas de peuple une
infinité, et se contourne comme une rouë de moulin. Enfin, plus grand
nombre d’hommes s’y amasse, et l’on commence à luy jetter plus de coups,
et presser de plus près ce pauvre homme tout désarmé. Ha! quelle force
et vertu peut estre en un homme tout las! Il luy restoit peu d’esperance
de pouvoir eschapper. Son courage tousjours demeure invaincu, et ne se
peut perdre pour quelque estonnement de la mort, tant espouvantable
puisse-elle estre; moyennant que la vie s’en aille par acte vertueux et
honorable et avec une loüange éternelle. C’est le propre à un larron
d’avoir le col attaché à un gibet; à un battelier ou marinier, d’estre
un jour noyé en l’eau, et servir de pasture aux poissons; c’est au
marchant de perdre la vie, après la bourse, allant par pays; c’est aux
Prelats d’estre empoisonnez par la poudre de diamant[46]; c’est aux
poltrons et aux fait-neants de servir de pasture aux poulx; ainsi,
aussi, c’est une loüange et une renommée grande aux braves soldats, non
de mourir au jeu, entre les bouteilles, ny de pourrir entre vilaines
putains, mais d’exposer, pour l’honneur, cent vies, si faire se pouvoit,
entre mille picques, ou à la guerre, ou en juste querelle. Voicy Balde,
qui, en se combattant courageusement, a le corps percé en beaucoup de
lieux de coups d’espée et de longs bois, le sang coulant de son corps
comme fait l’eau d’une fontaine. L’haleine commençoit à abandonner sa
force, comme une chandelle s’esteint estant le suif consommé jusques au
bout. Toutefois, maniant encor’ son tribal, abbatoit tousjours quelqu’un
par terre, et sur les morts en faisoit culbuter d’autres prests à
mourir.
[46] Allusion aux empoisonnements dont divers cardinaux et évêques
passerent à tort ou à raison pour avoir été victimes. Un poëte
français, Andrieux, appelle cette façon italienne de se défaire des
gens
Un procédé que l’usage autorise.
Voir le conte intitulé la _Bulle d’Alexandre VI_, imitation plus
spirituelle que décente d’un récit de Casti, et qui, imprimée en
1802, n’a point été reproduite dans les _Œuvres_ d’Andrieux, 1818, 4
vol. in-8, ou 6 vol. in-18.
Ceste meslée avoit jà duré plus de six heures. Le courage néantmoins
avec le temps s’augmentoit en Balde: et tous fuyent les coups orbes de
son baston; et leur est advis qu’ils ont plusieurs chiens à leur queuë.
Ce fust une chose merveilleuse, comme, durant un si grand travail, son
bras peut conserver sa force. Mais, comme une corde, pour estre trop
longuement tenduë, se rompt, ainsi son tribal ne peut plus donner, ny
supporter tant de coups. Car, voulant Balde donner de grand’force sur le
haut de la teste d’un audacieux villain, il l’applatit à terre, comme
l’on feroit une tarte; mais le tribal en vola en pieces: ce qu’estant
apperceu d’un chacun, aussitost tous se ruent sur luy, et, le voyant
sans armes et tout blessé, le veulent tuer. Autres jettent sur luy des
cordes, des chaisnes et des liens, le voulans garotter, ainsi qu’un
fagot. Le Preteur et plusieurs de la compagnie des Senateurs encouragent
les sergens: «Prenez-le en vie, s’escrient-ils tous, qu’il soit gardé
vif, qu’il soit mis vif en prison, qu’il soit vif escartelé, qu’il soit
vif brulé!» Mais Balde, atteint de grand despit, ainsi qu’il
apparoissoit assez en son visage, ne tendoit ailleurs, ny tournoit sa
veuë en autre part, qu’à tascher, avec les dents et avec les ongles, à
rompre les liens desquels il se voyoit garroté. Enfin, un le prend par
une jambe et un autre par l’autre, en la façon que font les mareschaux,
quand ils veulent coucher par terre un cheval, qui ne veut se laisser
manier aisement, luy liant les membres avec cordes qu’ils se baillent
l’un à l’autre pour serrer les nœuds, ne pouvant plus ce cheval
regimber, ny mordre.
Ainsi est arresté Balde, l’un luy prenant le pied par derriere, et un
autre l’autre pied, et luy jettent plus de cent liens sur les espaules,
sur les bras, en sorte que depuis le col jusques au talon il est bien
garroté.
Ha, infortuné Balde! ha, lumiere invaincuë de toute noblesse! est-ce toy
qui es ainsi chargé maintenant de fers? Es-tu à présent comme la brebis,
quand on luy tond la laine? Et, toy, Mantouë, qui as mis en lumiere le
premier Poëte, es-tu devenuë si folle et si grossiere? N’as-tu point
cogneu les dons que les feux celestes t’ont donnés si souvent, en sorte
que tu pouvois acquerir le renom d’une autre Rome? Tu te trompes
toy-mesme, tu te perds, Mantouë, tu t’es renduë pauvre et malotruë.
As-tu peu voir que Balde, l’honneur de toute chevalerie, l’estendard de
Mars, fut ainsi par les tiens lié et enchaisné, et qu’en eux on ne veid
aucune pitié? Mais il viendra un temps, et bientost, croy hardiment à
Coccaie, que l’illustre maison de Gonzague, chantée par tout le monde,
et descendue du sang imperial, domptera ce peuple Gaiofficque, qui n’est
nay que pour mascher du pain, et chassera bien loing de toy ceste
canaille; autres loix seront establies sur toy, et autres ordonnances,
et en ton sein se nourrira une autre race: race gentille, courtoise,
affable, et unie soubs le Prince François de Gonzague[47], qui sera
nommé la Lance brusque; qui, par son bon sens, entendement et avec sa
force fera trembler tout le pays, et qui par les guerres acquerra mille
honneurs. Iceluy sera très-expert à rompre gaillardement une lance,
expert à l’espée et à la masse, expert à bien manier chevaux et genets
d’Espagne, expert au maniement et gouvernement des canons et bombardes.
Combien est à estimer le haraz de ses chevaux! Rome le sçait, aussi fait
Florence, Parme, Boulongne et plusieurs autres villes, qui ordonnent un
prix aux plus braves coureurs. Nostre ville de Mantouë produira lors de
grands guerriers, fournira d’autres Rolands, et d’autres personnes aussi
sages et prudentes que Caton. La famille basse de mes Coccaies se
relevera en icelle: basse, dis-je, pour le bien; mais grande pour ses
anciennes prouësses. Les marques anciennes de nostre famille se voyent
ès papiers, ès murailles, et aux sepulchres. Le bouclier de Folengazze,
percé de cent coups, pend encor’ en la muraille, et aussi l’arbaleste
que Nicolas Picinin luy envoya en present, lors que seul il terrassa
soubs les murs de Curtaton par force ceste chatte miellée qui lors au
lieu d’un vray sceptre tenoit en main la cornemuse du sac Padouan. Mais
que faut-il dire davantage? Pizzanfare, miserable à tout le monde, en a
assez décrit les guerres. Quant à moy, je ne doute que la renommée ne me
porte par tout l’univers, et la grande Cipade croistra et s’augmentera
pour son Coccaie; mais ma Gose tresbuche un peu de son but, et, pensant
tourner un pain, elle fait une foüace. Gose, reviens! où tires-tu ainsi
enyvrée sans moy?
[47] Il s’agit de Jean-François II de Gonzague, marquis de Mantoue, né
en 1466, mort en 1519; il prit une part active aux guerres dont
l’Italie fut le théâtre à cette époque, et se montra tantôt l’ennemi
des Français, tantôt leur auxiliaire. Il cultiva les lettres avec
zèle et composa lui-même des poésies.
Or la ville fut longtemps comme tournée sens dessus dessoubs pour ceste
grande rumeur. Le peuple et ceste menuë canaille remuoyent qui çà qui
là, et avec une peur estoient en armes, ne sçachant la cause d’un tel
tumulte. Cependant les sergens bravachent au possible, pour avoir eu à
ce coup la raison de Balde, et le menent lié devant les Seigneurs. Alors
Gaioffe dit: «Tu es bien mal arrivé, meschant; autant qu’il faut de
cordage à un navire Genevois[48], autant en a-t-il fallu pour te
dompter. Voicy le temps venu auquel il faut que tu payes ton escot, et
que tu estendes le col soubs un gibet.» Balde ne daigne faire aucune
responce à ce tyran, ne voulant, luy magnanime et courageux, respondre à
un villain; mais se ronge en son cœur, et cependant ses playes rendent
une grande abondance de sang, et n’y a de tous ces poltrons aucun qui en
aye pitié, et qui veuille lier ses veines jà vuides de sang, ny qui
veuille y appeller quelque bon Chirurgien.
[48] Il faut lire: Gênois; le vieux traducteur français a suivi de
trop près le mot italien _Genova_, Gênes.
Là-dessus Tognazze revient, bruyant et estant tout en sueur, ayant la
teste nuë et estant mal mené, et souvent avec sa main frottoit sa bosse,
qui avoit esté si bien grattée. Il parle haut, et s’escrie pour se faire
ouyr, demandant qu’à l’heure presente on chastiast ce ribaud, et
meschant garnement, et que tout chaut on le pendist au plus haut du
gibet, afin que ce très-insigne voleur servist d’un bel exemple aux
larrons. Un chacun commença à s’esclater de rire, voyant ce vieillard
bossu, et tout crevé, se presenter, comme l’on void, quand on represente
une comedie, où, pour un entremets, on represente quelque chose pour
faire rire le peuple. Iceluy de sa chemise pendante s’essuye le visage,
et s’accostant de la muraille, frotte contre icelle son eschine, ainsi
que fait un asne. Il ne veut point encore approcher de Balde, ayant
peur, que nonobstant qu’il soit bien lié, il revisite encore ses
espaules. Monsieur le Preteur commande de donner les manottes et les
fers aux pieds et aux mains de Balde, et de le mettre au fonds de la
grosse tour, lequel enfin, tenant la veuë basse, est mené ainsi
enchaisné, et à l’entour de luy le suivent de près une grande multitude
d’hommes armez et embastonnez, n’estans asseurez que la capture d’un si
grand et vertueux personnage n’esmeut entierement toute la ville de
Cipade, et tous les habitants de Burbasse, et le peuple de Garolde; et
ce qui est davantage, c’est qu’ils estoient en grand doubte de la
puissance de Fracasse, qui commande à toute la campagne de Pollette. On
reclust Balde au fonds de la terre soubs le cul du Diable, et ne luy
ottroye-on point une seule dragme de jour ou de lumiere, et la detresse
de la prison est telle, que ce n’est point prison, mais la vraye forme
d’un puant sepulchre. En icelle il n’a autre compagnie que de vers, de
souris, de crapaults et de scorpions: ce sont ceux avec qui il mange,
avec qui il dort. Jà, Valtropie, avec sa grosse gorge, rappelle ma Muse.
Elle m’a assez departi de ses fleurs, et ma panse a consommé à bon
escient beaucoup de ses tartes. Nous sommes venus à la fin de la
mangeaille. Tout se gouverne avec le ventre plein. Vous autres, leschez
les escuelles!
LIVRE VI.
Or voicy Comine, qui se presente pour vous declarer une entreprinse
merveilleuse, et vient donner secours et aide à son Merlin. Gose, qui
est sçavante à bien preparer des trippes Milanoises, a assez chanté dès
son commencement l’origine de Balde, sa naissance, son enfance et sa
jeunesse. Holà! çà, icy, vous, Berthuzze, mere de Gonelle, qui sçauriez
bien faire à un diable subtil une sausse maligne, Cingar le delié vous
servira d’une matiere ample. Commencez à reciter les larrecins, les
voleries, les piperies, et toutes sortes de tromperies de Cingar, et les
déchifrez au long à toute la compagnie. Je vous en prie, par la teste de
veau cuite avec sa peau, qu’autrefois vous desrobastes subtilement à
Follet soubs son lict, quand luy seul se preparoit pour aller soupper
avec Morgane[49] la Fée et remplir à profit de mesnage ses flancs de bon
rosti. Et, en récompense, je desire que la selle de mon mulet te soit
agreable, quand les jeudis tu galloppes dessus iceluy à travers les
nuës, après t’estre frottée de certain onguent. Chante; et, pendant que
tu chanteras les subtilitez de Cingar, embouchant ma sourdine et
soufflant en icelle, je sonneray _tire lire lire liret_.
[49] Cette fée est une de celles qui jouent un grand rôle dans les
romans de chevalerie. Rabelais en fait mention sous le nom de Morgue
au chap. XXIII de son second livre, et ce passage présente, dans les
éditions originales, une variante remarquable que nous avons, ce
nous semble, signalée les premiers en 1844 (_Notice sur une édition
inconnue du Pantagruel_). Au lieu de la leçon donnée dans toutes les
éditions connues jusqu’alors: «Pantagruel ouyt nouvelles que son
père Gargantua avoit esté translaté au pays des phées par Morgue
comme feut jadis Ogier et Artus», maître François avait d’abord
écrit: «Comme feut jadis Enoch et Elie», mais cette saillie, d’une
témérité irréligieuse, disparut aussitôt dans toutes les
réimpressions.
Desjà un grand bruit s’estoit espandu par le monde, comme la ville de
Mantoue se mettoit d’elle-mesme en pieces, et que Balde estoit acculé au
plus creux de la grosse tour, et qu’il n’avoit aucune esperance de
vivre. Fracasse, ne musant aucunement, s’avance d’aller en la ville,
esperant tirer Balde hors de prison, ou de briser toute la ville avec
son grand tribal; mais Cingar advisé, et plus rusé que pas un autre,
court après, et rappelle ce geant. «Je te prie, n’y vas point, lui
dit-il, mais pense à l’advenir: pense quel malheur nous pourroit
arriver: je t’asseure que, si tu fais quelque esmotion, ils tailleront
la teste à Balde en prison, et tu seras par ton imprudence la seule
occasion de notre ruine; car, dis-moy, quel dommage, quelle plus grande
perte nous sçauroit venir, que de perdre le soleil du monde? Fais
plutost ce que la raison te conseille: dépouille-toy de ceste fureur,
donne repos à ton courage, et alors tu dompteras tout, tu briseras tout
avec le baston de la raison. Ne te fasche, Fracasse, de te ranger à
nostre advis, lequel n’est fondé que sur une bonne raison. Prens avec
toy pour compagnons deux de nos Cipadiens, que tu cognois ne pouvoir
estre mattez par aucune peur: prenez courage ensemble, et entreprenez un
long voyage en passant la mer du port de Gennes, et vous en allez au
Royaume de Guras le Soldan, où sont les Mamelucs, gens fort endurcis à
la guerre. Essayez à tort et à travers, si vous pourrez convertir ceste
nation; je ne dis pas à la foy de Jesus-Christ, puisque vous n’estes bon
prescheur; mais pour leur persuader à venir par deça ruiner ce peuple en
façon qu’il ne reste aucune pierre de ceste ville. Et si d’aventure ils
veulent que vous reniez cresme et baptesme, pourquoy non? Nous nous
ferons tous Mahometistes, moyennant que nous nous vengions pour nostre
compagnon et Capitaine. En ces quartiers-là, la renommée de tes faicts
chevaleureux bruit encore, et ne sera jamais obscurcie par aucune
antiquité, quand tu portois l’enseigne Royale, soubs le Sophi Roy des
Parthes, à l’encontre de ces marroufles de Turcs. Cependant, par force
ou par ruse, je tireray hors Balde, et n’en fais aucun doute: j’auray
Balde, asseure-toy. Va, je t’en prie, aussi avec toy, Falquet et
Mouchin; car iceluy est un pilote très-expert sur la mer: va; je te dis,
ne dors point: va, je te prie, et chemine.--Ha! dit Fracasse,
laisseray-je Balde?» Neantmoins il entreprend ce voyage, et ne fait
aucun doute qu’il n’ameine Guraz le Soldan, avec toute la force de ses
Mamelucs.
En mesme instant, par le commandement de Monsieur le Preteur, Tognazze
estoit venu en la ville de Cipade, se trainant comme un renard pelé,
lequel, après avoir donné la chasse aux poulles, et s’estre repeu de
quelque une, se retire gayement le long des hayes, et à couvert,
laissant le long de son chemin de repaire, en vuidant et deschargeant
son ventre. Ce Tognazze enleve Zambelle, et le meine avec soy en la
ville de Mantouë, luy remonstrant, par le chemin, qu’il se doit à
present tenir joyeux, et asseuré contre celuy, lequel il rendra en peu
d’heure escartelé, et duquel il luy fera manger le foye. Puis, il luy
enseigne, en forme de Pedant et de Magister, quelle reverence et
inclinabos il devra faire, et de quels mots il usera en parlant devant
ces sages Messers; il l’advertit de tenir son nez bien mouché, de
n’estre si hardy de gratter sa teste pour en chasser ses poulx.
Zambelle n’avoit jamais veu de ville si remplie de bruit, combien que
Cipade ne soit gueres esloignée de Mantoue, et partant il luy sembloit
voir tout le monde, considerant de loing tant de monceaux de maisons.
Ils arrivent ensemble à la porte de S. George: il faut là passer cinq
pont-levis. Zambelle les passe à grand’peine; car, voyant tant de
cheminées fumer, et oyant tant de cloches sonner (parce que lors le
tonnerre[50] esclatoit furieusement sur la ville), il se retiroit en
arriere, se defiant que le monde allast renverser, à cause d’un tel
tintamarre de cloches, et de tonnerre bruyant ensemble à l’envy. Mais
Tognazze, le prenant par la ceinture, l’attiroit au-dedans, comme on
tire un veau, quand il ne veut entrer à l’escorcherie. Estant entré et
venu jusques en la place, il hurte à un bois, et se fait une beigne au
front, tombe, et donne du cul en terre. Le peuple s’approche de luy,
pensant que ce fut un fol. «Pourquoy, luy dit Tognazze, t’amuses-tu? Que
ne t’advances-tu? A ce que je voy, il te faut conduire, comme on meine
un ours à Modene.» Zambelle ne dit mot, ayant plusieurs contemplations
en sa teste, autant et plus que l’on void de lignes tirées sur un papier
pour escrire. S’acheminant toutesfois marchoit à petit pas, allant çà et
là, ainsi qu’on void aller une beste folle. Il s’estonne de voir tant de
maisons ensemble, tant de rues, tant de portes, tant de fenestres, tant
de chiens, tant d’hommes, tant de mules, et de chevaux, par la ville; et
regardant en haut, il donne tantost de l’espaule contre une muraille, il
choque contre les premiers qui se trouvent à sa rencontre, donnant du
pied contre une pierre, il se laisse tomber, il s’esmerveille grandement
de voir un cheval courir, et les chiens après luy pour le prendre à la
queuë. Tognazze luy dit: «O Zambelle, de quoy t’estonnes-tu tant?
N’as-tu jamais veu telles choses?» Iceluy s’arrestant tout court, comme
s’il étoit aux champs à sa besongne, appuyé sur le manche de sa marre,
luy respond: «Potte de ma mere, que voicy une grande chose: Ho,
Tognazze, je vous prie, laissez-moy un peu veoir tant de belles maisons:
je n’ay point veu de si belles chaumines, depuis que je suis sorti du
ventre de ma mere. O, combien ces gens icy peuvent loger de foin, et de
paille en tels fenils, pour engresser leurs vaches! Pourquoy, Tognazze,
ne m’y avez-vous mené plustost?» En braillant tels mots, il advise, au
haut des fenestres, de belles dames, non pas belles de leur naturel,
mais par artifice, regardans en la rue pour la voix de Zambelle,
qu’elles avoient entenduë, et s’estoyent soudain descouvertes, ainsi
qu’est la coustume des galantes dames, de mettre la teste dehors à
quelque bruit que ce puisse estre. Zambelle s’amuse à les regarder, et
les monstre avec le doigt l’eslevant en haut, et se rit: «Ho, ho,
Angonaie, voyez-vous ces femmes, Tognazze?» Tognazze luy dit tout bas:
«Le cancre te vienne! Que cries-tu maroufle?» En disant cela, il luy
donne un coup de poing soubs les costes. L’autre crie plus fort et
hausse encore plus haut son doigt, et dit: «Hi hi ho, tu ne voys pas,
Tognazze, ces belles roines? Pourquoy reluisent-elles ainsi? Fi des
estoiles!--Si tu regardes nos femmes, autant vaut que tu regardes le cul
d’une poisle.» Ce vieux bossu, n’esperant quasi plus faire quelque chose
de bon de cet homme, le destourne en autre ruë, et là, luy dit: «Ferme
ta bouche si tu ne veux estre bastonné. Penses-tu, sot, estre au milieu
d’un bois?» Et de là le meine au Palais.
[50] L’usage de sonner les cloches, lors des orages, dans le but
d’écarter la foudre, s’est conservé très-longtemps dans toute
l’Europe, et il subsiste encore au fond de quelques campagnes.
Zambelle, arrivant devant le Podestat, appresta soudain et de loing à
rire à tous les assistans; car il estoit tout basti pour cet effect. Il
avoit l’entendement tout lourd; il estoit halé du soleil, et demy cuict,
ayant la couleur noire, tout deschiré, ses habillemens renoüez, et
sembloit n’avoir jamais dormi ailleurs que sur le foin: ses cheveux
estoient tous herissez, comme un aspergez, entrelardez de festus de
paille, et de brins de chaulme. Le peigne n’y avoit jamais passé, mais
bien quelquefois l’estrille de ses bœufs. Aussi, estoit-il teigneux, et
avoit tousjours ses ongles en ses cheveux, parce qu’il estoit fort
tourmenté de ces grands poux d’Esclavonie. Il portoit un petit sayon de
gros bureau, tout deschiré, lequel vous n’eussiez sçeu juger s’il estoit
à l’endroit, ou à l’envers: dessoubs iceluy, il avoit une chemise de
gros canevas, laquelle il ne blanchissoit qu’une fois l’an. Approchant
devant le Preteur, il s’esmerveille de ce qu’une si grande compagnie se
rangeoit près de luy pour le regarder. «O mon amy, dit-il alors, Barbe
Tognazze, où m’as tu amené! Je ne veux plus, Tognazze, demeurer
davantage en ce fenil: ramenes-moy à la maison; car l’envie d’aller à
mes affaires me presse.--Qu’as-tu à braire, dit Tognazze, quand tu vois
Monsieur estre present? Va, or sus, maraut, advances-toy plus avant, va
là! Que t’amuses-tu? A qui parle-je? va là, diable: touche la main de
Monsieur; fais le petit, plie le genouil, et dis: Bon soir vous soit
donné, Monsieur le Podestat!» Zambelle veut bien faire comme Tognazze
luy monstre. Mais, estant courtisan, peu pratiqué en la court, n’ayant
hanté que les porceaux, il advint qu’estant le siege du Podestat, lequel
les anciens ont nommé _chaire_, fort haut eslevé, il falloit monter
huict marches pour en approcher. Zambelle, s’y acheminant, jette sa veuë
sur le preteur, et tenoit tousjours ses yeux fichez sur luy, ne se
souvenant point de hausser les pieds, et, ne regardant à bas, heurte
bien rudement contre la premiere marche, et tombe à la renverse, et
cheant sur l’eschine, il se demole la cheville du pied, et se rompt le
cropion. Je vous laisse à penser si plus d’une centaine, qui estoyent là
presens, ne s’éclatterent pas bien à force de rire. Chacun, de plaisir
qu’il en prenoit, frappoit en ses mains, faisant tous en ceste sale un
grand applaudissement. Tognazze se leve en cholere, et prend un baston,
avec lequel il avoit envie d’aplanir un peu les espaules de Zambelle, et
les charger de bois, et luy dit: «T’ay-je ainsi apprins? tay-je enseigné
la façon de parler ainsi, beste que tu es? Dy, pendard? As-tu si-tost
oublié ce que t’ay apprins ce matin? Ne t’ay-je pas monstré, gros
buttier, comme tu devois faire des belles reverences devant Monsieur, et
que tu devois avoir ton nez bien mouché, et que tu luy devois dire,
Bonne vie, Monsieur!» Et, ce dit, voulant encore instruire ce vilain à
bien et dextrement plier le genouil, Zambelle, laschant du derriere un
gros pet, s’en voulut en aller; car il pensoit que ce tonnerre eust
amené une pluye, qui eust ensafrané sa chemise. Une odeur en print aux
nez des assistans, non telle, qu’est celle, qui procede de la poudre à
canon faicte avec eau vive, salpetre, et autres drogues inventées pour
faire ceste marchandise diabolique: mais elle tenoit de la senteur des
aulx, eschalotes, oignons, ciboulles, et pourreaux. Alors fut encore
plus manifeste la sottise de Tognazze. Vous-mesme pensez si la risée
n’en fut pas grande, chacun se bouchant le nez à belles mains? Tognazze
excuse l’autre, et allegue que ce bruit, qu’ils ont prins pour un pet,
n’est venu que de la rupture de la boucle de sa ceinture. Mais sa face
demonstra la faute. Il tire neantmoins Zambelle, l’appelle faineant,
idiot, le pousse, le picque, pensant par ce moyen couvrir sa honte.
Zambelle nullement exercé en tel art, pendant qu’il veut mettre à effect
les enseignemens de son precepteur, il fait une reverence si belle, et
si legiere, qu’avec le genouil il rompt une des marches, et estendant la
main, le Podestat la prenant, luy dit: «Soit bien venuë la premiere et
plus recommandée loüange de Cipade!» Puis le feit asseoir à sa dextre;
et là, ce bel orateur, qui estoit plus Ciceronian qu’aucun autre,
commença à compter de ses ennuys, ayant par ses estudes acquis une aussi
grande abondance de bien dire, qu’un bœuf en sçauroit apprendre en se
lechant les fesses. La harangue de Zambelle esmeut fort les Senateurs,
sçachant dextrement embrocher tout ce qui est requis pour une vraye
persuasion. Et la plus grande loüange qu’on luy donnoit estoit qu’en
discourant de son faict, il sautoit souvent, comme un subtil docteur du
coq à l’asne, et quand il deschiffroit ses plaintes pour les
meschancetez de Balde, il entremesloit souvent que sa vache avoit faict
un veau, et qu’il vouloit en donner un caillotin à Monsieur le Podestat
tout frais. Et combien que ses propos fussent obscurs, neantmoins la
grande prudence de Gaioffe entendoit bien tout. Et là-dessus on donne
jugement contre Balde, par lequel il est dit qu’il tiendra prison
perpetuelle jusques à la mort, et que Zambelle sera mis en possession de
tous les biens par luy pretendus.
Tognazze le bossu, ne voulant remettre ce negoce, prend incontinent une
grande bande du Sergens; et, par l’ordonnance du Senat et commandement
de Podestat, s’achemine vers Cipade, pour mettre à sac toutes les
maisons d’icelle, qui estoyent à la devotion de Balde. L’intention de
Gaioffe n’estoit autre, que, après avoir seurement reserré Balde en
prison, et sçeu pour le certain que Fracasse le Geant s’en estoit allé,
de renverser toutes les maisons de Cipade, laquelle avoit accoustumé de
gratter Bresse, de peigner Cremone, de faire aller Ferrare avec le
bissac vuide, et de faire Veronne conchier en se brayes, la renommée de
laquelle n’estonne pas seulement Milan, Rome, Gennes, les Venitiens;
mais aussi l’Empire, et les peuples et Royaumes de Baccan.
Or Cingar, ayant entendu ceste résolution, se retire en soy-mesme, et
amasse tous ses esprits, voulant de bon cœur souffrir toutes choses pour
son amy Balde: et cependant qu’on saccage Cipade, et que tout est mis au
butin, sa maison fut plus nette qu’un bassin de barbier. Il ne l’ignore
pas. Toutesfois il se presente devant les Sergens, et devant Tognazze.
Il jure, et fait de grands sermens, et dit n’avoir jamais eu compagnie
avec ce larron de Balde, et, tant qu’il peut, se feint estre amy de
Tognazze. Enfin la ville de Cipade pillée et mise à sac, tous ces
Sergens s’en revont à la ville de Mantoue, chargez de butin, emportans
sur leur dos plusieurs hardes, et touchans devant eux quantité de
bestial.
Cependant la femme de Balde, qui s’appelloit Berthe, ayant perdu son
mary, et devenue miserable, n’ayant pas à grand’peine un corset pour se
vestir, est chassée hors de la maison. Car, suyvant le jugement, il
avoit esté ordonné que la possession des biens de feu Berthe seroit
baillée à Zambelle. Mais Cingar ne la veut ainsi delaisser mal-heureuse,
ayant si peu dequoy se sustenter, de peur que, se tenant sur un siege,
comme on expose la marchandise, de laquelle on espere tirer du proffit,
elle tînt bouticque ouverte, si Cingar, par bon conseil et par effect,
ne la secouroit. Icelle allaictoit deux fils gemeaux en la maison de son
pere, et filoit, et gaignoit sa despense. Mais, un jour, la cholere et
l’esprit s’augmentant en elle, jette son fuseau en terre, et arrache sa
quenouille de son costé, prend une perche, et s’encourt à la maison de
Zambelle, jurant de luy donner plus de coups de baston que ne font les
paysans quand ils battent la paille.
O quelle misere à toy, Zambelle, si elle te trouve à la maison! malheur
à tes espaules et à ton eschine: voicy la tempeste, ô pauvre diable, qui
te va porter une ruine toute evidente! O! le grand bien pour toy de ce
que pour lors tu te trouvas absent du logis! Mais ta femme Lene, ta
femme, dis-je, galante, qui se resjouit de t’avoir mari un peu meur,
voyant ceste beste furieuse Berthe accourir à elle, et, en s’escriant
tant qu’elle pouvoit, luy dire desjà mille vilennies, et laquelle
vouloit, en fichant le clou, battre la selle, puisqu’elle ne pouvoit
bastonner le cheval; Lene, voyant que ce pacquet s’adressoit à elle,
bien advisée tire aussi de son costé sa quenouille, à laquelle elle ne
faisoit que de mettre une grosse poupée d’estouppes, et voulant oster
ceste pouppée, et combattre avec sa quenouille, Berthe commence à remuer
sa perche. Lene ne se sentant assez forte avec sa quenouille, et n’ayant
promptement autres armes, elle s’en va au feu, et y allume sa quenouille
et pouppée, à laquelle, pour estre une matiere seche, la flambe print
aussi soudain qu’une coulevrine se delasche contre le mur, quand on y
appose le feu. Berthe, voyant ce falot allumé contre elle, tournant le
dos, s’en va, galloppe, et s’envolle aussi viste qu’un oyseau; car c’est
grand’folie que de combattre contre le feu. Lene, qui remet en memoire
tant d’offenses qu’elle avoit receuës d’elle, la talonne d’aussi près,
que faict un espervier la caille, et qu’une aloüette fuit l’esmerillon;
elle tasche de luy mettre le feu aux cheveux. Berthe s’escrie: «Ma douce
sœur, ma bonne cousine, pardonnez-moy: pardonnez, ma sœur, à moy
miserable!» Lene la laisse crier, et ne s’esmeut de ses prieres
aucunement, ses oreilles ressemblans à celles d’un marchant. De la main
droite, elle tient haut eslevée sa quenoüille bruslante, et de l’autre,
pendant qu’elle court, tasche à attrapper Berthe par les cheveux,
lesquels pendoyent contre bas, ayant perdu sa coiffe, qui estoit tombée;
ou bien par la robbe que le vent faisoit voletter. Berthe tant plus fort
advance le pas, et desjà sentoit quelques estincelles tomber sur le
derriere de sa teste, et le feu estoit si près, que, voulant se tourner
pour souffler le feu, qui jà tenoit en ses cheveux, la flambe la print
par le nez, et estant de ce fort estonnée, court deçà, court delà, comme
fait un chat, à la queue duquel on a attaché une vessie de pourceau, en
laquelle on a mis cinq ou six pois ou febves: iceluy fuit, oyant ces
poix sonner, et faire bruit: tant plus il court, de plus près la vessie
le suit, et estime que ce soit une personne, qui court après luy.
Berthe, s’approchant enfin d’une maison, crie au secours; et voulant
passer par-dessus une haye qui estoit forte, et bien liée, et pleine de
ronces, comme elle se vouloit jetter de l’autre costé, sa robbe
s’accrochant aux espines, elle tombe la teste en bas, les pieds
contre-mont, demeurant là empestrée; et, descouvrant par ce moyen son
quadran, elle feit obscurcir le Soleil et la Lune, et contre nature
teint le dessus pour ce coup. Mais ce ne fut pas pour neant; car Lene
fourra en ceste eclypse sa quenouille ardente. Quand la bonne femme
sentit le feu petillant entre ses cuisses, de douleur qu’elle sentoit,
elle jetta une gallimafrée du derriere avec sa cholere, qui saillit
aussi de l’autre bouche, laquelle esteignit soudain le feu; et se
développe de là, et, estant plus encouragée qu’auparavant, prend une
pierre, et la jette de toute sa force contre sa cousine. Mais Lene
habilement evite le coup, et, prenant la mesme pierre, la rejette d’où
elle étoit venue. Entr’elles deux y avoit un gros buisson: Berthe d’un
saut se lance par-dessus, et se joint à Lene. Là, elles deux se prennent
par les cheveux à beaux ongles, se choquent, se mordent, se tirent çà,
et là, se pelent la teste sans ciseaux.
J’ay veu autrefois des poules couvans des œufs, ou menans une bande de
poulets, s’attaquer ainsi les unes les autres par envie, et se combattre
fort cruellement avec le bec et les ergots, et tant, et si longuement,
que leurs corps estoyent descouvers de plumes à force de se becqueter et
griffer l’une l’autre, Berthe et Lene se secoüoient de mesme. A ce
bruit, les voisins y accourent, et trouvent ces femmes à demy-mortes,
couchées l’une deçà, l’autre delà. Le vieillard Jambon les reconcilia
pour lors avec une paix de chien. Tognazze y vint aussi, Cingar aussi
s’y trouva; et ce bon marchant, feignant de défendre Lene, donnoit tort
à Berthe; et, faisant semblant d’estre bien courroucé contre elle, la
menaçoit, et mesme, levant la main, feignoit luy vouloir donner un beau
soufflet. Mais Tognazze le reprint, et en le reprenant, luy dit: «Que
fais-tu, ô Cingar? Quel honneur y acquererions-nous? Ce n’est pas aux
hommes de buffeter les femmes. Ne te souvient-il pas ce que te dit le
petit Doctrinal:
La femme n’est que peine,
Et beau renom n’ameine:
Si d’elle avons victoire,
C’est une lasche gloire.
J’aimerois mieux combattre le diable, que contre une femme, qui est pire
que trente diables. Tant plus que droleras ses espaules et son eschine
avec un lourd baston, tant plus elle vomira contre toy d’injures et de
vilenies. La cholere d’un diable n’est rien au-dessus de la sienne. Si
tu la blesses (encore que tu ne le vueilles, et que ta volonté ne fut
telle) tant soit peu, et moins que ne se monstre ceste petite lettre
_i_, et non plus qu’un poux, ou une puce, sçauroient laisser de marque
de leur fiante sur ta chemise, ha, ha, prens garde à toy, et sois advisé
à ton faict; car la Sinonne a deux faces, et Gnatonne avec ses trois
langues: quand en une mesme table elle mange son pain avec toy, ou
qu’elle couchera avec toy en un mesme lict, ou qu’elle soit debout, ou
assise, ou qu’elle aille, ou qu’elle remuë en son mesnage, ou qu’estant
à genoux elle die ses patinostres, elle machine tousjours en son cerveau
quelque chose, elle travaille son entendement, son esprit forge quelque
ruse, elle couve en son cœur, elle minutte plusieurs choses, qu’il faut
qu’elle face en esprit, ou avec un bruit en la maison, pour, par quelque
moyen, et maniere que ce soit, prendre de toy, miserable, une entiere
vengeance. O! malheureux, miserables, et fols maris! donnez plustost les
poules au gouvernement des renards, ou les brebis aux loups, les
perdreaux aux esperviers, que d’adjouster une miette de foy à vos
femmes. Une femme seul peut destruire tout un pays, tant elle sçait bien
composer de fraudes par son malin esprit. Elle a une teste de bronze, et
si dure, que toute l’artillerie du chasteau de Milan, toute celle qu’a
le Duc de Ferrare d’un costé et d’autre, ne sçauroyent esbranler un seul
petit poil de son nez. Icelle, aristotelizant en sa caboche à tort et à
travers, veut que son advis soit receu. Ce qu’elle pense, elle veut que
ce soit Évangile; et ce qu’elle dict, elle veut que ce soit comme un
cheval fougueux et opiniastre, qui se tient retif contre l’esperon, ne
voulant aucunement s’advancer. Mais à quoy approche-je la lumiere d’une
chandelle au Soleil? Mais à quel propos pense-je donner conseil au sage?
Tu sçais mieux ce que ç’en est, ô Cingar! Tu l’as souvent esprouvé,
lorsque ta premiere femme, avant que le diable l’eust emportée, estoit
maistresse de toy. Dis-nous, je te prie, avec quels liens la mort la
tirée à soy: car le bruit est que tu luy as fait perdre le pain. Mais on
ne sçait par quel ferrement, en quelle riviere, ou avec quel laqs, ou
cordeau elle soit morte. Ne t’ennuyes donc point, Cingar, de nous dire
le tout, pendant que ce jour de feste nous donne repos. Commences, et
toy, Jambon, assiez-toy, je te prie, et tous vous autres soyez assis.»
Le rusé Cingar, qui de longue main avoit en l’esprit entierement tout
l’art de tromperie, et les subtilitez de la S. Cité, se tient un peu en
cervelle, et pense quelque stratageme, avec lequel il peut prendre au
piege Tognazze, comme au glu on attrappe l’oye sauvage. Car il n’avoit
envie de compter autre chose de sa feuë femme, laquelle, à dire vérité,
il avoit enterrée toute vive, l’ayant trouvée tournant autour des
fuseaux torts: et n’estimant point que ce fait fut encor notoire, il
aimoit mieux demeurer sur le point de droict, que de venir sur le faict.
Mais au lieu se vestit de la robbe d’un flatteur, en commençant ce
propos, «O Tognazze, dit-il, nous experimentons tous les jours combien
tes parolles sont pleines de bon conseil, estans semblables aux
sentences de Salomon; aussi, n’est-il loüable de croire à autres, qu’aux
anciens experimentez, et practiquez ez affaires de ce monde.» En
achevant ces mots il donne une œillade à Berthe, et, en luy faisant
signe, tacitement il s’excuse envers elle de ce qu’il a loué le discours
de Tognazze, et qu’il a dit qu’il estoit digne d’estre gravé en marbre
pour instruction perpetuelle avec lettres d’or. Car, par telles
flateries, il veut pipper ce fol de vieillard. Berthe, remarquant toute
les ruses de Cingar, et laquelle n’estoit pas moins que luy pleine de
tromperies, se tourne vers Tognazze, et parle ainsi doucement à luy:
«Barbe Tognazze, la renommée de Cipade vole depuis le Royaume de
Castille jusques à celuy des Mores, non point pour confesser ce qui est
vray par la vertu de mon mary, non point pource qu’en ce pays des
Paladins y fassent residence; mais vostre sagesse, et prudence pleine
d’un grand tresor, nourrit ainsi Cipade, et autres villes comme fait la
truye ses cochons, ou une chienne ses petits. Et si Cipade est maintenuë
en pied par le conseil de Tognazze; par le mesme conseil, elle pourroit
aussi entierement se perdre. Toutesfois, vostre reverence se trompe en
cela, en ce que vous donnez si rudement sur la race des femmes. Mais la
doctrine d’un homme sage quelquefois s’abuse. Vous qui estes le grand
Conseiller, vous qui estes le Roy, vous qui estes le Pape de Cipade, en
la main duquel on laisse la bride d’un si grand cheval, ceste mauvaise
opinion que vous avez de nous, renverse-elle ainsi vostre cerveau? Ha!
mon amy Barbe, qui mange trop, creve à la fin: une maison n’a point de
consolation, et est pleine de querelles, en laquelle la femme n’a
puissance sur le bien. Si la femme ne permettoit à l’homme l’entrée,
comme elle doit, que seroit-ce du monde sans gens? L’estable ne
seroit-elle pas sans asnes, et sans porcs? L’homme n’endure point les
apprehensions de la mort en accouchant: il est sans soucy de ses enfans,
et mesme de sa femme, de soy-mesme, et de sa famille: et ne fait que se
donner du plaisir, allant çà et là comme un vray faitneant. Si la femme
fault quelquefois, et tombe à la renverse, quelle merveille? Elle ne
peut pas tousjours se soustenir debout sur un talon rond, elle qui de sa
nature est mobile, tendre, et très-facile à se laisser tomber par terre.
Mais l’homme, qui s’estime estre une certaine espece bien esprouvée,
bien meure et ferme, et pleine de raison, de la grande coste duquel la
femme est sortie, mon Dieu, combien fait-il des entreprinses, qui sont
lourdes? Un bœuf, un asne, ny toute autre beste sans entendement, ne
voudroit faire pour mille picotins d’avoine ce que l’homme fait.
Dites-moy, par vostre foy, les larrons qu’on pend par tout le monde, les
boucheries qu’on dresse de langues, des yeux, et d’oreilles, ne sont-ils
pas d’hommes meschans condamnez par jugement? Parmy eux y trouve-t-on
une seule femme? S’il y en a aucunes, vous les pourrez donc compter du
nez, et non de la bouche. La femme ne renie point Dieu, n’invocque point
le diable comme fait l’homme, quand au jeu de prime, ou du tarot, il
perd durant la nuit son argent, sa robbe, son manteau, sa chemise, sa
braiette. La femme ne se retire point aux bois et forests, pour voler,
et tuer les passans; elle ne frequente point le Palais, pire que les
bois, pour dérobber, estrangler, escorcher les petits orphelins, les
pauvres, et les miserables vefves. La femme n’appaste point les pippeurs
friants de chair, ne donne sa souppe à des bracques, ne donne le pain
blanc à des levriers. Quand elle oit un mendiant frapper à sa porte, ou
un pauvre gueux demandant un petit morceau de pain, elle ne luy dit
point: «Dieu te donne patience, et ne t’amuse ainsi à rompre ma porte!»
La femme ne corrompt les garçons, ne viole les filles, ne donne point à
usure, n’eschelle point de nuit les fenestres, ne fait point de fausse
Alchimie, ne rongne point la monnoye; en suivant un camp, elle ne rapine
le bien d’autruy: mais tous ces actes sont beaux et saincts à l’endroit
de l’homme, auquel seul Dieu a donné un cœur haut, une subtilité
d’esprit, une prudence grande, et une ferme et solide raison. O
impudens! ô lourde semence! Allez, loups, pourceaux, chiens, asnes, et
chevaux: car il n’est point seant de vous appeler hommes; mais plustost
loups, pourceaux, chiens, asnes, et chevaux. Et si nous tournons le
feuillet, la seule femme est bonne et vertueuse, laquelle a accoustumé
de ne bouger de la maison, et là depesche en une heure mille affaires.
Pendant qu’elle fait le lict, elle fait boüillir le pot, berce l’enfant,
donne la mamelle à un autre, au plus grandet elle donne une crouste de
pain à ronger: elle entend au porc qui grongne, au coq qui chante, à la
poule qui cacquette, et qui clocque en gardant et promenant ses poulets,
et qui bruit en les défendant du milan, contre lequel il n’y a autre
qu’elle, qui crie _hua, hua_. Ainsi, quand il est besoing, je depesche
mille besongnes; si le pot bout trop fort, je retire du feu les tisons,
je mets la saveur au pot; j’appaise mon enfant en luy donnant à teter et
lave ses drappeaux breneux: je donne du pain au plus grand, et en mesme
temps, en criant _pipi, pipi_, les poules viennent, comme de coustume, à
la mangeaille. Voyla les œuvres d’une bonne femme. Qui éplucheroit, ô
Tognazze, les poux de vostre teste? Qui laveroit, et nettoieroit vos
ordures? Qui espuceteroit au matin vostre chemise, si vous n’aviez
aucune femme, ou épouze, qui vous servit d’une bonne fourrure pour vous
eschauffer au lict? Ne blasmez donc plus, ô Tognazze, nostre race. Car,
depuis que nous enterrasmes Bertoline vostre femme, qui vous servit
longtemps, il n’y a plus personne qui vous face beau, coinct, et joly.»
Tognazze alors jetta un grand soupir, disant: «O Berthe, tu m’as donné
un grand coup au cœur, quand tu m’as ainsi remis en memoire le nom de ma
femme bien aymée: j’eusse mieux aymé perdre toutes mes vasches que
Bertoline, laquelle les excedoit en tout. Il y a cinq ans passez ou
peut-estre six, que j’épousay Bertoline au mois de Novembre. Ha! ha! qui
pourroit reciter ses bonnes coustumes, et qui voudroit nier qu’icelles
fussent dignes des femmes d’un Roy, et d’aucun Prince? Certes elle eust
abbreuvé mille brebis en une demye heure. Elle sçavoit fort dextrement
composer des gogues, des tourtes, des tartes, des crespes, de la
boüillie. Je ne perdray jamais la memoire, tant que seray en vie, de sa
luysante peau, et de ses doigts polis: et, si je voulois compter tout,
ce seroit un trop grand’ennuy. Quand il m’en ressouvient, je me sens au
dedans tout rompu. Enfin, autant qu’elle avoit de cheveux elle estoit
douée de bonnes façons.» Cingar, escoutant ces beaux discours, ne
pouvoit qu’à grand peyne retenir sa ratte d’esclatter. «A dire vérité,
dit-il, ô Tognazze, c’est un grand crevecueur pour tes affaires d’avoir
perdu une telle femme. Car ta maison, tes biens, vont sans dessus
dessous, depuis que tu l’as perduë, elle qui estoit Dame et gouvernante
de toutes tes affaires; mais elle est morte, qu’as-tu besoin de tant
t’en soucier? Prens-en une autre jeune, mon bon homme, qui te puisse
eschauffer? Ne doute point que tu n’en trouves. Nous demeurons tous deux
en un endroit où il y a abondance de tel bestial: à la mienne volonté
que la cherté fust compensée en autant d’abondance de pain, qu’il y a de
femmes par le monde.» Et, en disant cecy, il feit signe de l’œil à
Berthe à ce qu’elle eust à se retirer, parce qu’il vouloit seul demeurer
avec Tognazze. Berthe, fine, sçachant ce que Cingar trainoit, prend
congé de Tognazze en luy faisant une grande reverence, et luy donnant
une œillade aspre et picquante. Et, toy, Comine, tu as assez chanté.
Voicy Gose, qui a preparé le gouster pour toy et pour moy. Il y a desjà
long-temps que le pot bout, plein de bon potage.
LIVRE VII.
Que la presence et grande authorité de nos peres se repose icy
presentement, lesquels pensent avoir seuls mangé Minerve, et neantmoins
sont plus fols que cent mille poulains: je prie iceux ne vouloir
desdaigner d’escouter nostre Comine; laquelle, jurant avoir eu un vieil
mary, et l’avoir de jaloux rendu tout capricieux, ayant devant soy à
present pleine table d’escuelles remplies de crespes et beignetz,
commence en ceste sorte.
Cingar ayant par sur tout, devant les yeux, l’amitié qu’il portoit à
Balde, developpe entierement toutes les subtilitez de son esprit, encor’
qu’il y deut perdre son bien, ou y laisser la teste, voulant trouver les
moyens de l’oster hors des fers. Il feint de se rendre ami à Tognazze,
avec une ruse de renard: avec lequel, discourant de diverses choses,
enfin vint tomber sur la cause de Balde, duquel il commence à dire mille
maux, le blasmant de larcin, le nommant voleur, guetteur de chemins, un
ribaud, un pendard, un meurtrier de gens, un maudit, qui sur ses
espaules portoit mille diables, mille satans, qui meritoit cent morts,
voire mille, huit mille, et cent centaines de millions. Puis, le fin
compagnon, tournant sa parolle, d’autre costé, vient sur le fait de
Berthe, laquelle, privée de mary, qui estoit enfermé et confiné en une
prison perpetuelle, estant toutes choses desesperées, desjà mortes, et
desjà enterrées, desire un nouveau compagnon de lict. Et cecy dit, il
arreste un peu sa parolle, puis recommence: «J’ay un secret, Barbe
Tognazze mon amy, que je te veux dire, moyennant que tu te tiennes muet,
et que tu ne veuilles le reveler à personne. Ceste affaire n’est pas de
petite importance, et la faut tenir sous le nœud de confession. Jure-moy
que le diable te puisse emporter, si tu fais à autruy quelque moindre
demonstration que ce soit de ceste affaire? Dis, respond Tognazze, je te
promets, je te jure, et feray mille sermens que je n’en diray rien à
personne.» Cingar soupire, et puis dit: «Celuy n’est point vray amy, qui
cele quelque chose à son amy. Ma coustume a tousjours esté de servir un
chacun fort volontiers, moyennant toutefois que mon honneur n’y fust
interessé, sans avoir aucun respect, ny considerer aucun proffit. A quel
propos cecy, me direz-vous? Car, par avanture, Barbe Tognazze, pour les
choses que je vous veux declarer, vous aurez opinion de moy que je suis
un Jean qui se mesle de tout, et qui se fourre par tout, et qui
entreprend d’accorder les amoureux. Mais toutesfois, à cause que ce que
je vous veux dire n’est que très-raisonnable, estant suivy d’un sainct
lien de mariage, jamais personne ne me destournera d’un si bon office.
Berthe, cy-devant femme de Balde, et maintenant déliée du lien de
mariage, est tourmentée à present d’un grand embrasement de vostre
amour. Elle me desgorge de son estomach ses pensées: un crible en son
fonds, ny une rappe, dont on gratte le dur fromage, n’ont point tant de
trous, qu’icelle a de pensées de vous en son ventre percé. Elle vous
appelle tousjours, elle ne pense qu’à vous, tousjours soupire, se plaint
contre son estomach, et a grand’ peur qu’en vous montrant ingrat, vous
refusiez son cœur. «O mon bel amy, s’escrie-elle souvent, pourquoy, mon
beau Tognazze, ne sçais-tu que je t’ayme et que je brule pour toy, mon
beau Tognazze? Vien, mon Narcisse; vien, mon Ganimede: chemine, ne me
desprise point, ne me refuse ta bouche emmiellée.» Ainsi la pauvrette
crie, transportée hors les bornes de raison, pour le trop grand
embrasement, qui la tourmente jour et nuict; elle pense après vous, et
sur vostre petite bouche, laquelle, elle croit surpasser en douceur le
succre. Et l’ennuy se redouble si fort en elle, et abreuve tellement ses
nerfs, que vous diriez: Ha! la pauvre femme s’en va mourir! Quant à moy,
je cherche les moyens pour la destourner de telles fantasies; mais je
trouve que je n’y fais rien: partant, je suis venu vers vous de sa part,
pour vous annoncer ceste nouvelle, pour sçavoir de vous si vous la
daignez prendre pour vostre espouse, et coucher avec elle, moyennant que
cecy se face encor en secret, sous contract toutesfois de mariage.»
Cingar lave les pieds de Tognazze avec telle eau, afin qu’abbreuvé
d’icelle, il croisse plus haut. Et ne pensez pas qu’il luy rie au bec,
comme on dict, en prononçant telles parolles, lesquelles il proferoit
avec telle grace, que Tognazze y eust adjousté foy plus qu’en cent
Freres-presches de Robert[51]. Ainsi que la raye s’enveloppe dans le
filet, d’une soudaineté grande, et la grenoüille gouluë sur le morceau
qu’on luy presente, et que la mouche se laisse prendre en la toile de
l’araignée; ainsi, aussi, Tognazze s’engluë en l’amour de Berthe, lequel
aussi tost commence à alonger son eschine, et se tenir plus droit, et
avec le doigt essuyer la bave, qui luy couloit des levres. Puis,
embrassant trois fois Cingar, et trois fois le baisant, luy dit: Est-il
possible? Ma Berthe me desire-elle pour mari? Rien ne me sçauroit estre
plus cher, que cette affaire; j’en suis content, je l’accorde, il faut
qu’il se face. Si icelle me veut parangonner à aucun, elle confessera
que Balde n’est qu’un poltron, qu’un faitneant, et homme de peu: et
m’assure qu’elle voudroit que luy et tel maris fussent morts. Que
d’ailleurs, Cingar mon amy, ma Berthole ne pense point à ma petite
bosse, et à ma teste, qui a des poils blancs: crois-moy, la vieillesse
ne me les a point blanchis: ceste dent-là de devant que j’ay perduë,
elle n’est point tombée par mes vieux ans; mais les fatigues et ennuis
que me donne la Republique en sont cause. Car, je te puis jurer, et le
cancre me tuë, si j’ay plus de quarante et deux ans. Et elle peut croire
que Tognazze est un vieillard rajeuny, et semblable à cet ancien
Mathusalem. Qu’elle se souvienne de la sentence de Gonette[52], qui
disoit que la force est au jeune, et la dexterité au vert vieillard. Je
suis beau, riche, je suis prudent et gaillard: j’ay une bonne terre, et
une vallée grasse et opulente: une vallée, dis-je, où les grenoüilles ne
coüacquent point, et où les moucherons ne s’engendrent par une
corruption d’air, importunant nos oreilles par leurs malplaisantes
chansons de _zimt_: mais le vin y croist en abondance, qui est doux,
fort, et qui fait rougir la face. J’ay trois vaches, une chevre, et une
noire Gode, lesquelles en tout temps me font des caillotins: et de leur
laict je reçois tous les jours de bon argent. Ma maison n’est point
faite de bousillage, ny couverte de roseaux, qu’un petit vent puisse
emporter: mais elle est bastie de bricques et couverte de tuilles
neuves, et y en a vingt-cinq pour rang. En après, j’ay tout ce qui est
necessaire pour le labourage, et pour la cuisine; des pics, des
rasteaux, des scies, des marres, des socs, des coignées, des paisles
basses, et des haches, avec lesquelles j’ay accoustumé de fendre les
gros tisons. J’ay des cloux, des marteaux, des vilbrequins, des
tarieres, des mets pour la farine, des saas, des blutteaux, et autres
mille choses que je serois trop long à reciter, et en ennuyerois le
monde. Tout cela est au commandement de ma chere Berthe. Je suis docteur
en l’art de labourer: je suis docteur pour sçavoir bien tirer le fumier
de l’estable. Tous les soirs je sçays bien traire les vaches, et faire
les petits fromages en leurs faiscelles: je ne porte envie aux
Plaisantins, et aux Malghesins. Je sçay bien battre le beurre; je sçay
fort bien comme il faut faucher, aplanir les mottes de terre, lever des
fossez autour des champs, et dresser les bœufs sous le joug, et dompter
les jeunes taureaux. J’ay trois tects à pors, couverts de lambrusses
verdes, et en ma court j’ay mon four, auquel toute la ville de Cipade
vient cuire son pain. Enfin je suis Tognazze: je suis celuy qui conserve
Cipade: je suis le Prince de la Synagogue et l’Archivillain. On ne
parle, par toutes les villes, que de Tognazze; personne n’abonde en
toutes choses que Tognazze; je suis advisé et ay une teste sage: je
suis, dis-je, Tognazze. Les choses qui se font sans le conseil du grand
Tognazze deviennent, crois-moy, enfin miserables; mais celles qui sont
bien masticquées avec son conseil, crois-moy qu’elles sont tousjours
bonnes, et n’y a faute d’un iota. Quand la bouche de Tognazze parle,
c’est Évangile. Mais pourquoy jette-je le temps au vent en racomptant
tant de choses? Tu sçais ce qu’il en est, ô Cingar, tu le sçais, et tu
l’as assez esprouvé. Va-t’en: va trouver Berthe, et lui dis ainsi:
«Tognazze, ô Berthe, vous envoye autant de bons jours que je verray à ce
soir d’estoilles au ciel, autant que les forests poussent de fueilles,
autant que Milan vend de souppes bien grasses, autant qu’entre les
Venitiens la canaille despend de vesses, autant que Rome monstre aux
pelerins de sainctes reliques, autant que le pays de Piedmont brule
sorcieres, autant que les refectoires des Moines consomment de
tourteaux, autant qu’à Naples le peuple jette d’oranges, autant que
Cipade fait pendre de larrons, autant que les espiciers vendent de
drogues esventées, autant que les larrons de sergens, les Novarois, les
gabeleurs, et mesureurs desrobent, et les hostelliers pillent. Ainsi je
donne ma ratte, et tout mon cœur, et me donne moy-mesme à Berthe avec ma
jeune vache.» Puis, il embrasse Cingar estroitement, et jette un grand
soupir du profond du poulmon. Cingar luy promet d’y employer toute sa
force, et faire tant, que le mariage se fera: et là-dessus s’en va
trouver Berthe.
[51] Il s’agit de Robert de Litio, prédicateur célèbre à la fin du
quinzième siècle et dont il sera encore question au neuvième livre
de cette histoire.
[52] Il faut lire Gonelle, nom d’un bouffon célèbre en Italie, et dont
la mémoire est restée populaire. On trouve d’amples détails à son
égard dans le curieux ouvrage de Domenico Manni, _Le Veglie
piacevole, ovverso Notizie de’ più bizzarri e giocondi homini
toscani_, troisième édition, Florence, 1815.
Un volume d’une extrême rareté et que nous avons signalé dans notre
introduction comme renfermant la macaronée de Bassano, les
_Collectanee de cose facetissime_, renferme les _Facecie
joccondissime del Gonella_. Nombre de _buffoneries_ de ce personnage
ont été insérées dans divers recueils, notamment dans la _Scelta di
facezie, tratti, motti e burle_, dont il existe de nombreuses
éditions. Florence, 1580; Vérone, 1586, etc.
Tognazze demeure; ne pouvant néantmoins demeurer sur pied, il crache en
ses mains, et tire ses chausses contremont, qui pendoyent contre bas
pour la sangle qui n’estoit serrée; puis, avec les doigts il pinsse
toutes les petites ordures, qui estoyent dessus, et tire au jour de son
col le collet de sa chemise blanche; avec la main, il tourne, et tire
ses cheveux gris, lesquels toutesfois, par la force de l’amour, il se
persuade estre blonds. Il tasche à estendre les rides de son front, et
avec du savon il applanist les plis de son visage. Il nettoye, pour
l’amour de Berthe, ses yeux chassieux, lesquels par tout le passé il
n’avait aucunement lavez. Il gratte à beaux ongles son nez sale et
villain, lequel couloit tousjours des roupies, et qui cornoit bien fort,
et avoit au dessus des verruës. Sa bouche estoit grosse, et de longues
baves lui pendoyent le long de la poitrine, telles que vous voyez sortir
de la gueule d’un vieux bœuf. Il n’avoit point de miroir, pour se faire
beau, et, à ce défaut, il s’en alloit à l’auge, où il avoit accoustumé
abreuver ses vaches, quand elles estoient pleines: en icelle il se
contemple comme un galand Narcisse; et encor’ qu’il se voye avoir le nez
pendant quasi jusque sur le menton, et ses yeux esraillez de chassie, et
ses gencives dégarnies de dents, néantmoins esprins d’un grand amour, il
se trouve le plus beau du monde. Sur sa teste ronde il prend un bonnet
moisi, et sur le bord gras il attache une rose blanche. Son cousteau à
trancher pain estoit pendu à son costé, ayant le manche garni de corne
de bufle, et doré de letton, estant la gaine attachée à une petite
courroye rouge: de l’autre costé, pendoit son escarcelle faite à trois
plis: icelle estoit pleine de deniers et de liards.
Cependant Cingar avertit Berthe comme elle se devoit comporter, et faire
la rusée. Icelle se vest incontinent d’une robbe blanche de futaine: et,
pour se faire bien galante, elle se farde, elle peigne ses cheveux, et
en fait trois cordons, et avec fers chauds en frise une partie. Puis
avec une coiffe couvre sa teste, et accommode fort proprement une bande
au dessus de son front, pour tenir les cheveux sur ses espaules; elle
met un voile jaune, et delié, duquel les deux bouts pendans sur la
poitrine estoient accouplez avec une coquille et nacre de perle. De
bonne fortune, pour lors ils estoit feste, durant laquelle les paysans
avoient accoustumé de venir danser soubs un grand ormeau, au son de la
cornemuse, à tel jour.
Cingar ne faut de venir en ce lieu, et Berthe tout à propos s’y trouva
aussi. Là, les paysans dansoient déjà, et avec un tel bruit, que la
terre en trembloit. L’un fait un saut droit pour l’amour de s’amie; un
autre une cabriole en l’air avec un tour legier: cestuy-cy se jette en
l’air en tournant le corps: un autre, trois et quatre fois, piroüette
sur un pied: un autre ne fait que tourner à gauche, et à droite,
essayant à lasser la fille. Un autre crie tout haut en braillant: «Sonne
cornemuseur la Pavanne!» Autres demandent la Milanoise, la basse-danse,
les Matassins, l’Espagnole, la gaillarde. Plusieurs, estans las de la
danse, et suans à grosses gouttes, se retirent aux prochaines tavernes,
et là remuënt les verres. Les cornemuseurs, par le moyen de la
bouteille, redoublent le vent, et avec la langue fresche font plus dru
frisoler le flageolet.
Cependant, comme est la coustume, le bal avoit lasché: et les joueurs
attendoyent pour veoir, qui recommenceroit la danse: et toutes les
femmes s’estoyent retirées à l’escart pour s’asseoir, et les hommes avec
leurs mouchoirs essuyoient la sueur de leurs visages. Cingar, qui estoit
là, tenoit un voulge en main, et sur le cul avoit une large dague,
faisant bien le brusc avec un grand pennache, qui voltigeoit sur son
bonnet, et ne regardoit çà et là que de travers. Iceluy plante son
voulge en terre, et oste sa mandille: il tire sa bourse de sa brayette,
et y prend quelques grands blancs qui estoient faux et les jette aux
cornemuseurs: car jamais sa bourse ne fut garnie d’autre monnoye, et, en
passant pardevant Berthe, luy fait une grande reverence, pliant le
genoüil assez bas; puis prend le premier celle villageoise qui lui
sembloit la plus galante, et toutes les autres filles suivent.
Or, parce que Cingar s’estoit dépoüillé et s’estoit mis en pourpoint, il
se monstroit fort dispos et legier, et il emportoit le prix de la danse.
Il ne passoit pas un point de la cadence de l’instrument, et d’une voix
hardie commande à tous les autres de se mettre au bransle. Il
ressembloit au chevreau, quand au matin il sort de l’estable, et,
laissant sa mere çà et là, court, tourne, et fait le saut en l’air. Tel
estoit Cingar: en un saut s’eslevoit en haut de trois brasses: tantost
faisoit la piroüette tout droit: tantost courbé: et tantost eslevé. Tous
s’esmerveilloient de luy, et pensoyent que ce fut un chat. Voicy
Tognazze qui arrive, ayant les deux mains posées sur ses deux costez, et
se portoit si droit, qu’il sembloit avoir perdu sa bosse. Il avoit les
jambes bien tirées, et marchoit si doucement, qu’à grand’ peine
voyait-on en terre le vestige de son pied. Il se plante vis-à-vis de
Berthe, escarquillant ses jambes; et ce pesant et sommier vieillard
œillade ceste jeune femme. Cingar remarque soudain la contenance de cet
homme, et resserrant la paupiere et cil de ses yeux, faisoit signe à
Berthe, comme est la coustume des pippeurs. Berthe, qui entendoit assez
les ruses de Cingar, se tient quoye, comme fait une espousée quand on la
veut espouser avec son accordé: mais toutesfois elle levoit un peu ses
yeux, et les dardoit de costé vers le vieillard: et avec un petit
souzris lançoit un regard bien aigu et perçant. Ho! vous pouvez penser
quelles esmotions et quels saisissemens Tognazze sentoit lors en son
cœur. Il soupire, et, en soupirant, jette des colles plus grandes que
huitres, ou medailles antiques. Maintenant il se tient sur le pied
droit: maintenant sur le gauche: souvent gratte sa teste, et ne se peut
tenir ferme en une sorte, se remuant en mille façons. «O, disoit-il en
soy-mesme, ô sang suë! O Berthe, veux-tu, ainsi qu’une truye, avaller
mon barbet?» Cingar avoit instruit auparavant certains rusez, et bons
galants, qui estoyent de ses compagnons, à ce qu’ils eussent à prendre
garde aux actions de ce vieillard cornu. Il sembloit qu’un chacun eut
mangé une platelée de ris, tant les uns et les autres esclatoient de
rire. Mais Tognazze ne pensoit pas que ceste risée vint pour luy, et
œilladoit de plus en plus Berthe, et Berthe luy rendoit de mesme. Et
pendant que Cingar danse, passant par devant Tognazze, faisant le
compagnon avec luy, lui dit à l’oreille: «Que musez-vous? elle a envie
de danser avec vous plus de trois heures.» Et, passant outre, fait
semblant de ne luy avoir rien dit. Ce vieillard ne le se fait dire deux
fois, il s’en va à Berthe et luy demande si elle veut pas danser.
Icelle, faisant la petite bouche et le petit musequin, baissant la
teste, et s’inclinant bas promptement, luy presente la main gauche: et,
se tenans ensemble par la main, commencent à danser. Alors une grande
risée s’esmeut parmy tous ceux, qui estoyent là presens: et Cingar donne
ordre le plus qu’il peut, çà et là, à faire taire un chacun, car il
avoit peur que ce ris fit rompre son entreprinse. Auprès du bal estoyent
quelques Bonnetiers, compagnons de Cingar, Brunel, Ganbe, Sguerze,
Schiamine, et Lanfranc, lesquels estans bons frelaux, avoient accoustumé
de se railler des personnes avec leurs belles parolles. Iceux, parlans
l’un à l’autre bas, veulent aussi se railler de Tognazze: mais ils ne
parloient pas si bas, qu’il ne les entendit bien. Sguerze dit, comme
Tognazze passoit auprès de luy: «O qu’il monstre une grande habilité de
son corps?--Voyez, dit Schiamine, combien il balance bien, et proprement
son eschine?» Gambe respond: «Aussi, est-il legier et dispos: je jure
Dieu qu’il ne casseroit pas un œuf en sautant.» Brunel ajouste: «C’est
merveille du saut qu’il fait: toutesfois il pourroit aller encor plus
haut, s’il avoit osté son casaquin.--Tu dis fort bien, respondit
Lanfranc: car, en ce faisant, il monstrera à son amie Berthe la
galanterie de sa personne.» Tognazze entend bien tout ce qu’ils disoient
de luy: ce qui l’incite à danser davantage, et jette les tallons
gaillardement le plus haut qu’il peut, et lui est advis qu’il touche au
ciel. Il croit que ce soit Evangile tout ce que ces bons raillarts
disoyent de luy. Il despoüille incontinent son casaquin, et lasche la
boucle de sa ceinture, et, tendant le bras à Berthe, il luy commande de
luy tirer le pourpoint, ainsi que nous avons accoustumé de demander
secours à nostre voisin. Icelle, en tirant ceste manche tire quant et
quant la manche de la chemise, le faisant exprès, et, tenant bien ferme,
tire tout ensemble. Tognazze bon homenas, sentant que la chemise s’en
alloit avec le pourpoint, se laissoit aller. Mais Berthe tiroit
tousjours plus fort, et feit tant qu’elle lui enveloppe la teste au
dedans de sa chemise et pourpoint tirez desjà à demy: et le bon homme
crioit: «Laisse la chemise, m’amie; c’est assez de tirer le pourpoint.»
Mais cependant l’autre tiroit tousjours, et le vieillard ne se voioit,
ni autruy, ayant la teste toute embroüillée en sa chemise. Estant à demy
despouillé, il montroit desjà son cul quasi tout à nud, quand Cingar,
feignant le bon valet, y accourut, et lascha du tout l’esguillette de
ses chausses, en sorte que Tognazze demeura tout nud, tombans ses brayes
jusques sur les talons.
Toute l’assemblée se print si fort à rire qu’on eut dit que là estoyent
plus de cent singes et magots. Voulant escamper ainsi sans vestemens, et
chercher quelque lieu pour se retirer et cacher sa honte, voulant
courir, il se laissa tomber de si haut, que, donnant de sa panse contre
terre, il feit un son, comme ci c’eust esté un tambourin. Et ce qui le
feit choir fut, à raison que, ses chausses estans tombées jusques sur
ses tallons, il s’enveloppa tellement les pieds, qu’il ne luy fut
possible de se retenir, ne pouvant marcher autrement que comme fait un
petit poulet, qui s’est empestré avec de l’estouppe, ou filace. Tous ces
paysans accourent avec risée, pour voir cet homme. «Ha, ha, ha,
disoient-ils, voicy de quoy rire.» Les femmes, et les filles tournent la
teste d’un autre costé, ne voulant voir de jour ce qu’elles pouvoient
sentir la nuict. Ce premier des Senateurs, et Consul de Cipade, tenoit
les mains sur sa bourse, et monnoye, monstrant le tablier de derrière
tout à l’ouvert. Ceste honte luy feit esteindre le feu d’amour.
Tout est surmonté par Amour,
Mais honte le dompte à son tour.
Enfin, ayant développé ses jambes en quittant là ses brayes, comme fait
le Castor ses coüillons à celuy qui le poursuit à dent de chien,
s’encourt le plus vistement qu’il peut. Je n’ai point veu chat, tombant
du fest d’une maison, courir plus fort. Estant venu en lieu, où il se
pouvoit couvrir, la honte luy fait baisser sa teste grise, n’osant
eslever la face: et disoit en soy-mesme comme s’il eust parlé à un
autre: «O vieil Tognazze, quelle disgrace t’a saisi? ne recognois-tu
point, ô pauvre malotru, ta honte? Nagueres je pensois que la femme
n’est qu’une vraye ribaude, et que nous devrions plustost croire à ce
larron de Mahomet, qu’aux fausses langues des femmes; et maintenant je
voy que Berthe m’a prins au piege. Ha! je m’estimois le plus heureux de
tout le monde; mais à présent chacun se moque de moy comme d’un
malheureux. Je sçay bien conseiller les autres, et ne me sçaurois
conseiller moy-mesme. La coulpe, quand tout est dit, n’en doit estre
rejettée que sur moy, pauvre sot!
Le conseil, ce n’est rien quand on n’en veut user,
Et cil conseille mal, qui le veut refuser.
J’ay honte de m’estre trompé moy-mesme. Et, pour un fol amour, je n’ay
point recogneu la faute jusques à ce que la vergogne m’aye osté le
bonnet, et fait tomber le masque de mon visage. Après le dommage, on se
repent, crois-moy, de l’entreprinse.»
Pendant que Tognazze se desprisoit ainsi, Zambelle arrive, lequel le
vest de ses habillemens, et s’en vont ensemble. Il se tint trois jours
entiers caché, ne voulant se montrer à aucun: et rongeoit cependant son
mords, se disposant à la vengeance, ne voulant laisser tomber à terre
l’injure honteuse qu’il avoit receuë de Cingar et de Berthe. Par ce
moyen, l’honneur et reverence qu’on souloit porter à Tognazze, qui
estoit en réputation d’estre le premier de la ville, furent fort
amoindris, et le moulin de Cingar en mouloit mieux.
Je, Comine, escris cecy pour servir de miroir aux vieilles personnes:
non pas que je sois si folle et temeraire de l’escrire aux sages
vieillards, desquels la jeunesse doit aprendre le droict chemin. Mais je
parle à vous, vieils moisis et galeux, lesquels l’Escriture appelle
enfans de cent ans. O vieil, que resves-tu? Où est-ce que ta bestise te
meine? Ne portes-tu pas tousjours sur ton dos la maison des morts?
T’estimes-tu sage pour porter une callotte fourrée, et avoir le front
tout plié, comme si la sagesse residoit seulement aux rides et au poil
blanc? Tu ne fais à present que ronger, et blasmer les jeunes personnes:
comme la teigne se coule sur un doux velours. Et que jases-tu? que
quaquetes-tu, pauvre podagre, en disant que le Magistrat est maintenant
entre des mains pueriles; que les grandes affaires, et choses serieuses
du public, sont administrées par personnes qui sont sans experience; que
les jeunes se font croistre la barbe, et se font frotter le visage pour
y faire monter le sang, afin qu’ils semblent à des aveugles estre desjà
bien âgez, et, après avoir fait passer le rasoir sur leur menton, estre
plus dignes à manier les offices honorables, et estre assis aux plus
hautes chaires pour rendre le droict à un chacun? Tous ces propos que tu
allegues ainsi, ô vieillard moisi, ne partent que de l’ordure d’envie,
mais quand tels vieux peons se regardent en un miroir, ils ont honte
quand ils voyent leur face amaigrie, et qu’aucune beauté n’embellist
leur personne. Leur visage argentin se voit changé en couleur d’or; de
leur bouche tombe la bave; le fer a arraché les dents; les oreilles
leurs cornent tousjours; la roupie leur pend au nez: ne font que cracher
des huitres: et de leurs yeux chassieux coule sur leur poitrine une eau
jaune, comme leurs levres s’abreuvent de ce qui descend de leur nez.
Pendant qu’ils se remarquent estre devenus tels, et s’estimant alors
miserables, ils s’attristent et se deschirent au dedans avec aspres et
rudes morsures d’une maligne envie. Ils se ressouviennent des festes
passées en leur jeunesse, quand, bien esguilletez et bien attachez, ils
se marchoient avec un pas gaillard: quand, se trouvant aux tournois, ils
rompoient dextrement leurs lances: quand ils manioient et faisoient
voltiger les genets d’Espagne: quand ils menoient le bal, au son et à la
cadence des instruments: quand ils donnoient des œillades à leurs
amoureuses. Mais, pendant que ces vieillards rememorent ces choses, se
sont autant de tourmens qu’ils sentent, et tels que sont ceux de
Promethée attaché au fond d’enfer, quand l’Oiseau luy vient tousjours
arracher le foye renaissant.
Cingar ayant ainsi reprimé Barbe Tognazze, il tache de gagner l’amitié
de Zambelle, afin aussi de lui faire rompre le col. Cestuy-cy, se voyant
à present possesseur de tout le bien de feu son pere, ne pouvoit se
contenir, pour la trop grande allegresse dont il estoit plein. Il se
delibere de bien ordonner de ses affaires et d’enrichir sa maison à bon
escient. Un jour, il appelle sa femme Lene, et la tire à soy, et luy
donne un baiser: puis, luy dit: «Nous avons maintenant du bien pour
substenter nostre corps autant qu’il nous en faut, et Balde ne nous fera
plus passer nostre vie avec peine et travail: veux-tu que nous demenions
ensemble le trafic de marchandise? J’iray tous les jours à la ville
trafiquer, et, toy, cependant, avec ta quenouille et fuseau, fileras à
la maison. J’espere qu’en peu de temps nous deviendrons riches, et ne me
soucie beaucoup si je porte des cornes. Il faut mettre tout en œuvre
pour gagner.» Lene luy respond: «Je feray tout cela volontiers. Ne
sçais-tu pas que Berthe m’a voulu battre avec un gros baston? je ne
sçauroy mettre en oubly telle offense. Mon cher mary, je vous prie que
vous me veüilliez oster de cest ennuy: fais que la vengeance se face de
ceste vache. Ne t’estimera-t-on un cheval, si laisses ainsi nostre
honneur.» Zambelle luy respond: «Tu as raison, ma Lene: Berthe a
tousjours esté ennemie de nos espaules; il la faut incaguer, et à plein
ventre.» Et là dessus machinent une grande entreprinse, avec laquelle, ô
chose merveilleuse, ils puissent faire une grande vergongne à Berthe.
Ils se levoient de nuict, à cinq heures, et tous deux devant la porte de
Berthe alloyent descharger leur ventre. Pardonnes-moy, Lecteur, si ce
que je t’escriray maintenant te puira. Berthe, se levant de son lict de
bon matin, trouvoit sur le seuil de son huis ces belles cailles
Lombardes. Cingar, ayant une queuë pelée de renard, se douta bien
incontinent que c’estoit là une des prouesses de Zambelle. Que fait le
compagnon? il s’arme l’estomach de bon vin, et tous les jours alloit
enlever ceste bonne marchandise, laquelle il gardoit en un pot jusques à
ce qu’il fut plein. Berthe s’estonnoit de ceste reserve, et luy
demandoit ce qu’il vouloit en faire. Mais Cingar, sçachant qu’une femme
n’a jamais de fonds: «Tu en cognoistras, dit-il, un de ces matins, la
cause.» Dessus cette bonne drogue il verse une potée de doux miel, afin
qu’on estimast que tout ce qui estoit au post fust de mesme. Il le
charge sur son espaule en un bissac et s’en va vers la ville en habit
déguisé: car, autrement, il n’estoit que trop cogneu. En s’acheminant,
il apperçoit Zambelle; soudain l’appelle, et se declare à luy, qui il
estoit: «O Zambelle, dit-il, ô mon amy Zambelle, attens, je te prie: tu
ne me cognois pas? Je suis ton bon compagnon Cingar, qui t’ay porté, et
qui te porte, et qui te porteray tousjours bonne amité. Comment te va?
et comment se porte Lene ta femme? Touches-là la main: tu me sembles
gaillard, et ton visage monstre une bonne chere.--Je suis, dit Zambelle,
sain, gaillard, et Lene assez saine, et non moins gaillarde. Mais,
dis-moy, que portes-tu en ce bissac? Veux-tu que je t’ayde? Je le
porteray volontiers pour te faire plaisir.»
Lors Cingar, feignant estre las, luy dit: «Aydes-moy donc, aydes-moy, je
te prie, à mettre bas ce fardeau?» Zambelle, y mettant la main le
descharge, et luy demande ce qu’il y avoit dedans. Mais Cingar, encore
qu’aucune sueur ne fut sur son front, si ne laissoit-il à s’essuyer avec
son mouchoir, faisant bien le lassé, et luy respond, comme descouvrant
son secret à son compagnon: «Veux-tu, mon cher Zambelle, que je te die
la vérité d’une chose, que peut-estre vous croirez estre fausse; veux-tu
que je te le die? Il ne faut celer à son compagnon quelque entreprinse
que ce soit. Berthe te remercie avec tous les remerciemens qu’il est
possible: laquelle toutesfois tu n’estimes digne d’aucun present; elle
pensoit cy-devant que tu luy fusses ennemy; mais, depuis, elle a cogneu,
par espreuve que tu luy es amy, et sur ceste bonne opinion, voicy en ce
vaisseau tout ce que vous avez lasché toutes les nuicts devant sa porte,
et j’espere aujourd’huy en faire de bon argent.» Zambelle, estonné: «Que
dis-tu, mon amy? Pourras-tu bien exposer ma fiente en vente sur une
bouticque? Tu me ferois bien chevreter, si tu pouvois me faire accroire
que tu peusses vendre ce qui sort de mon ventre. Vas, tu me vens, ou
veux vendre des vessies, lesquelles je n’acheteray pas volontiers de
Cingar.» Cingar luy respond: «Pourquoy non? Ha, ne penses cela de ton
fidelle amy; mais plustost de ton parent. Ne sçais-tu pas que le Panade
Berthe estoit frere de Jean le Mignot, de qui ma mere Catherine m’a
engendré, et ensemble ma sœur, tellement que nous sommes cousins? Mais
que servent tant de propos? La preuve jugera le tout.» En disant ces
mots, il tire un petit baston d’espine, qui bouchoit un trou, lequel
estoit au bas du vaisseau, et soudain sort une claire matiere, qui les
prend au nez. «Sens-tu, dit Cingar, l’eau rose, et l’ambre de chien?
T’est-il advis maintenant que je suis un vendeur de vessies?» Zambelle,
bouchant son nez, commence à crier: «O sangsuë! Qu’est-ce que cela?
estouppe le trou, Cingar, je te prie. Ha! c’est de la merde, qui put
trop. Mais qui est l’estourdi, et qui aye l’entendement si grossier, qui
veuille bailler un meschant chetif denier faux, ou rongné, pour une
telle marchandise?» Cingar lui dit: «Viens avec moi, tu verras le profit
que j’en feray. Toutesfois, te souvienne de ne descouvrir ce secret à
personne.» Puis, haussant ce vaisseau, il le met sur l’espaule de
Zambelle, et, marchant devant, ne se pouvoit tenir de rire. Ils viennent
à la place du marché. Cingar, sans faire semblant de rien, ameine
Zambelle devant la bouticque d’un Apoticaire, et, le laissant dehors, il
entre dedans, demandant en ces mots à cet Apoticaire: «O maistre,
voulez-vous acheter merde de mouches à miel?» Zambelle n’ouyt que ce mot
de merde, et non de mouches, et fut bien estonné, entendant qu’on
faisoit trafic de telle noble marchandise. L’Apoticaire se print
incontinent à rire de ceste nouvelle appellation, et jugeoit que le
vendeur devoit estre quelque bon bouffon, qu’ainsi appeloit merde du
miel; et soudain meit le doigt dedans le dessus du pot, pour taster s’il
estoit bon, comme telles gens ont accoustumé; et ne touchant qu’au miel,
qui couvroit ce qui estoit de plus précieux au fonds, et le trouvant
fort doux, ne pensa plus que ce fut quelque pipperie. Ils font prix
ensemble, et Cingar en tira de bons escus trebuchants: et neantmoins ce
bon gaudisseur se plaignoit de laisser sa marchandise pour si petit
prix. L’Apoticaire vouloit vuider le vaisseau de Cingar dedans le sien
pour luy rendre, ce qui eust descouvert toute la fourbe. Cingar,
craignant cela: «O, maistre, ne vous hastez point pour cette heure,
retenez mon baril, je viendray tantost: je vay achetter de petites
choses dont j’ay affaire, puis reprendray mon vaisseau en passant.» Il
appelle Zambelle et s’en vont bien viste, laissant-là leur Apoticaire
bien garni et bien trompé. Voila comment les vieux renards sont
quelquefois afinez: la Fortune permettant à bon droict cela arriver,
afin que ceux, qui à tort et à travers amassent des deniers en grande
quantité, pour de la casse, pour des petites pillules, pour des syrops,
remplissans leurs escuelles, en faisant bien souvent au monde vuider la
vie avec la merde, se voyent aussi deceuz et trompez en mesme matiere:
et que, comme telle drogue leur fait venir des escus, aussi la mesme
matiere face sortir de leur bourse mesmes escus.
Là-dessus, Zambelle se propose beaucoup de chose en l’esprit, et se
resoult de faire trafic de telles puanteurs: et estant de retour chez
luy, va le long des rues amasser un grand plein baril de cette fine
drogue, et, le chargeant un jour sur son espaule, trotte à la ville, et
droit à la place, et s’en va le long d’icelle par les bouticques,
criant: «J’apporte de la merde à vendre: Qui en veut? je le demande, à
la vérité; car elle est bonne et fresche.» Si chacun rioit de ceste
sottise, vous le pouvez croire. Mais un malheur suivoit le pauvre
Zambelle. Car, se promenant avec sa marchandise, il arriva devant la
boutique de cet Apoticaire embrené, que Cingar avoit si bien pippé.
Aussitost qu’iceluy apperceut Zambelle avec son fardeau, laissant là son
pillon, prend un gros baston, et allant pas à pas après le bon homme,
crachant en ses mains pour mieux tenir son baston, donne un si grand
coup sur ce baril, qu’il le defonce, et fait voler les cercles. Tout le
bran s’escoule par tout sur le vilain, au visage, au-devant, sur le
derrière, estant tout couvert de ce brouet intestinal. Le compagnon
court tant qu’il peut deçà et là. «Ha! disoit-il, mes espaules! ha, mon
dos! Ha, mes rongnons!» L’Apoticaire, ne luy laissant prendre haleine,
le poursuit, et ne donne repos à son tribal. L’autre se jette en une
boutique, et tantost en une autre, implorant secours et ayde: mais
chacun le chasse pour la puanteur, qui estoit sur luy, et pas un ne luy
donne secours. Les enfans courent après luy, lui jettent des pierres, de
la bouë, et telle villenie. Les Bonnetiers y accourent, tousjours prestz
à railler. Les Dames mettent la teste à la fenestre. Le Prevost y arrive
avec ses Sergens, et avec une voix forte demande quelle rumeur c’estoit.
L’Apoticaire devant le peuple, accuse Zambelle, de ce qu’il luy avoit
vendu de la merde soubs couverture de miel. Zambelle, pleurant, le nie,
et veut monstrer que c’est une menterie, braille, et s’escrie fort et
ferme: «Je ne suis pas celuy-là, dit-il: Monsieur, ça esté Cingar, le
pendard, comme on l’appelle, lequel le Podestat a voulu tant de fois
faire mettre en quatre quartiers.» Le Prevost, sentant, et voyant la
puanteur qui estoit encore sur cet homme, le fait prendre, et luy lier
les mains derriere le cul, et l’envoye en la prison commune.
Cingar, ayant entendu ce faict, aussitost, comme un rusé paillard, s’en
va trouver Lene, femme de Zambelle en sa maison, laquelle estoit assise
sur un botteau de paille, fort en cholere, et, soustenant sa teste
dedans la paulme de sa main, pleuroit amerement; car elle avoit jà
entendu la prinse de son mary, et ne sçavoit quel party, ny moyen
prendre, et n’avoit aucun conseil pour tirer son mary de là. Cingar,
soupirant, entre, et avec son mouchoir essuyoit ses yeux, qu’il avoit
auparavant moüillez de sa salive: fait semblant de pleurer l’infortune
de Zambelle son bon compagnon, et la reconforte autant qu’eust peu faire
un sien frere, et usoit envers elle de parolles plus douces que succre,
et la prie de vouloir donner patience à son esprit, si d’aventure il
arrive que la potence separe son mary d’avec elle. Car le bruit de la
ville estoit que Zambelle le larron s’en alloit en Picardie, pour estre
picqué au gibet. «Ha! miserable que je suis, s’écria Lene, je mourray
bien-tost! Que dites-vous, Cingar? on prepare une potence pour
Zambelle?» Et ce disant, elle se frappe les mains, elle arrache ses
cheveux. La pauvre sotte implore à jointes mains l’ayde de Cingar. Mais
Cingar, en pleurant, lui dit: «Ma sœur, m’amie, que voulez-vous
davantage de moy? Il n’y a aucune esperance? Il a passé le Pau en merde,
et a foiré sa vie. Toutesfois, afin que vous cognoissiez, et toute la
ville de Cipade, combien je vous estime, et Zambelle, et tous les
vostres, je m’efforceray de vous rendre vostre bon homme. Mais
l’ordonnance rigoureuse du Palais rend la chose bien difficile, parce
qu’elle veut qu’aucun ne sorte de prison, que premierement il
n’apparoisse sa bourse estre vuidée: c’est la pratique de Messieurs,
mais plustost des larrons. Voicy, je vous fais offre de ma bourse, et de
moy-mesme, afin que plus promptement nous tirions Zambelle de là où il
est. Aussi, si vous avez quelque argent il faut le debourser, car, avec
vostre argent et le mien, et la faveur du peuple, ne doutez point que ne
le garentissions du gibet, nonobstant le bruit qui court, qu’on le doive
faire mourir.» Lene, adjoustant encore plus de foy à telles parolles,
redouble ses plaintes, rompt la porte de son logis, et prend son tresor,
qui estoit de quelques carolus qu’elle gardoit en un panier, et les
presente à Cingar, qui aussitost le serre sans compter, et met avec
quelques autres pieces de cuivre qu’il avoit fait luy-mesme en la tour
de Cipade; asseurant avec serment qu’il despendroit tout, et son propre
sang, pour tirer Zambelle hors du danger de la potence. Aussi-tost il va
à la ville, et de propos deliberé passe pardevant la boutique de son
Apoticaire, qui avoit acheté de luy une si precieuse marchandise, et qui
pour ceste cause avoir fait mettre Zambelle en prison. Cestuy-cy, ayant
apperceu Cingar, ne faut de sortir soudain en la ruë, et, le
poursuivant, s’escrie contre luy de loing: «Demeure, pendard, demeure,
bourreau: rends-moy mon argent, larron: tu m’as vendu de la merde pour
du miel, coquin!» Cingar, qui oyt cette clameur après soy, s’advance, et
appelle les plus proches à tesmoings: «N’oyez-vous pas ce que cestuy
dit? Je vous prie, dit-il, vous en souvenir, vous en serez tesmoings,
s’il vous plaist, mes Freres. Ce larron-cy, et trompeur, confesse
n’avoir pas achepté de Zambelle ceste merde dont il se plaint, pourquoy
donc Zambelle est-il prisonnier? Penses-tu, traistre, ainsi prandre au
trebuchet un bon homme? Penses-tu ainsi vendre ton fenoüil à tes
citoyens? Mais j’ay trop tenu couvertes tes meschancetez. Ne sçais-je
pas bien (et en ay des tesmoings assez) que tu as falsifié tes poids et
mesures, et que tes balances ne sont justes? Ne vends-tu pas, meschant,
des crottes de chien, et de chevre, au lieu de diaculon, et au lieu de
pillule de tribus? Au lieu de bonnes drogues, tu n’en vends que de
meschantes. Je m’en vais au Palais, je te feray soudain adjourner, et te
prepare de respondre à plus de cent tesmoings, qui meritent aussi bien
que moy qu’on leur adjouste foy. Corps D... mais je ne veux pas
blasphemer. Enfin je feray saccager ta boutique, poltron, et marouffle
que tu es! As-tu ainsi pensé à t’enrichir aux despens d’un pauvre
homme?» Pendant que Cingar tenoit tels propos, tout le monde
s’assembloit autour d’eux, et puis feint de s’en aller droit au Palais.
Mais une peur chiarde prend incontinent l’Apoticaire, et plus viste que
sa scammonée n’opere en un paysan, il ne sçait ce qu’il doit faire, il
se voit perdu s’il n’y donne ordre de bonne heure. Il s’asseure bien de
n’avoir jamais eu de fausses balances; toutesfois, il est en grand
esmoy, et le soucy luy ouvre l’entendement. Il va après Cingar et
l’appelle ainsi: «Attends un peu, je te prie, ô compagnon!» Mais Cingar
fait l’oreille de marchant. L’Apoticaire crie plus fort: «Hola, frere,
demeure, que je te die seulement, je te prie, trois mots!» Cingar se
tourne et luy demande ce qu’il veut. L’autre, faisant la chattemitte, le
prie, et supplie et luy dit: «Hé quoy! mon compagnon, mon amy, que
pensez-vous gaigner, quand vous m’aurez fait perdre mon bien et ma vie?
Ha! pour l’amour de Dieu, et que la Fortune vous sauve et garde, ne
veüillez m’accuser de telles choses, et principalement en ce temps,
auquel vous voyez tant de loups, ayans la gueule ouverte pour devorer un
chacun miserablement. Je te donneray quelque argent, et ne poursuivray
plus le paysant touchant sa merde couverte de miel; au contraire, je te
jure et promets que je le feray sortir de prison.» Cingar luy respond:
«Certes, tu t’es eschappé d’un grand peril; car, de droit, tu eusses
perdu toute ta boutique, et peut-estre que le juge t’eust condamné à la
mort. Je te remets toutesfois ceste faute, moyennant que tu gardes ta
promesse que tu me viens de faire, et qu’à tes despens tu tires le bon
homme hors de prison.--J’en suis content, dit l’Apoticaire.» Et
là-dessus, ce pauvre lourdeau met la main à la bourse, et la vuide de
tout ce qui estoit dedans, le baillant à Cingar, qui le prend très-bien,
en le refusant quelque peu, après l’avoir en sa main, à la façon des
medecins[53]; et s’en vont ensemble à la prison commune, et non celle de
la tour. Zambelle, advisant Cingar, soudain accourt, et tout joyeux s’en
vient aux grilles de la fenestre, et l’appelle, le priant le vouloir
aider. Cingar lui dit: «Tais toy, tais toy, parle bas, fol, et te tiens
joyeux. Car, tout à ceste heure, moy seul, te feray sortir de là, et je
ne crains point de despendre mon argent pour toy, et en ay desjà
beaucoup deboursé. Cet homme qui est icy venu avec moy, et qui t’a battu
à tort, affermera et jurera devant le monde avoir usé d’une menterie,
quand il a dit que des bouges de vache, qu’il avoit achetées pour
quelque peu de deniers, estoient de la fiante humaine.--Mais, dit
Zambelle, telle purgation intestinale nous apporte bien de
l’incommodité; toutefois je voudrois estre payé de celle qu’il m’a fait
perdre. Dis-moy, Cingar, porteray-je encore cette grand’perte?» Cingar
lui respond: «Repose-toy sur moy pour telle chose; je te promets que tu
en auras quatre barils bien pleins. Adieu, je m’en vais, tu sortiras
maintenant. O, Apoticaire, allons à l’auditoire!» Ainsi s’en vont, et
ayant eu audience, Cingar prouve tout ce qu’il veut, jure, afferme et
allegue cent mille menteries, et fait tant qu’il fait sortir Zambelle,
et le rameine à sa maison, emportant en sa bourse l’argent que Lene luy
avoit baillé, et ensemble ce qu’il avoit receu du miserable Apoticaire.
Mais, pour telle drogue puante, je voy que la compagnie est en cholere,
pendant que mes Muses m’ont tenu le nez bouché. Pardonnez-moy si nous
avons remply vos oreilles de choses si grandes. Il vaut mieux en ouyr
parler que d’en taster. Je me recommande.
[53] Rabelais s’est inspiré de ce passage lorsque, au troisième livre
de _Pantagruel_, XXXV, il montre Panurge s’approchant du docteur
Rondibilis, et lui mettant en main, sans mot dire, quatre nobles à
la rose. «Rondibilis les print très-bien, puys luy dit en effroy
comme indigné: Hé, hé, hé, monsieu, il ne failloyt rien.» Nous
n’avons pas besoin de rappeler que Molière prête un trait semblable
à Sganarelle dans le _Médecin malgré lui_ (scène VIII).
LIVRE VIII.
Ja la bonne femme de Zambelle avoit receu son mary de retour de la
prison et le caressoit d’estranges manieres. Comment? Estoit-ce avec
baisers? Estoit-ce avec embrassemens joyeux, comme fait la femme
finette, quand elle veut tirer quelque chose de son mary? tant s’en
faut. Mais le receut avec un gros baston, avec lequel elle lui
affermissoit les coutures de son casaquin. Voilà le repos qu’on donnoit
à Zambelle après une prison. Et, trois jours après, Lene veut employer
son mary en quelques affaires, afin que la pauvrette peut recouvrer ce
qu’elle avoit perdu; car Cingar avoit entièrement espuisé sa bourse, et
ces misérables n’avoient un morceau de pain en la corbeille. Partant,
Lene, advisant à son faict commande à Zambelle de s’en aller à la ville
y menant leur vache pour la vendre.
C’est ceste vache, des plus illustres et plus renommées qui soient au
demeurant du monde, de laquelle Cipade estoit ordinairement garnie de
ses fromages, de la laquelle tous les jours on tiroit une grande
chaudronnée de laict, et la ville estoit fournie en tout temps de son
beurre et de caillotins. Et comme les anciens ont laissé à leurs
petits-fils, icelle fut nommée par le Pannade Berthe, Chiarine.
Zambelle, pour s’acheminer, se fait un aiguillon que Calpin[54] nomme
_Stimulum_, et nostre Comine l’appelle Gaiole; et picquant avec ceste
verge sa vache: «Va là, disoit-il, Chiarine!» et icelle rendoit une voix
qu’il n’est pas possible de mettre par escrit. Mais, parce qu’il n’avoit
pas bien apprins à compter et à calculer, et ne sçavoit escrire un
compte sur tablettes; pour ceste cause, Lene luy commande de vendre sa
vache et n’en recevoir pour lors l’argent; mais bien qu’il prenne ce que
l’on luy voudroit donner en son pannier, et qu’il face sa vente en
presence de tesmoings, et que celuy qui l’acheteroit de luy, luy
baillast une scedule payable à samedy prochain, auquel jour elle iroit à
la ville recevoir elle-mesme le contenu de la scedule. «Je ferai ainsi,
luy respond Zambelle, et vous tenez cependant en repos.» Puis, touchant
sa vache, parloit à elle en Mantoüan: «Çà, mamao, tournes-ci?» et
subloit comme fait le bouvier à ses bœufs.
[54] Ambroise Calepino, né en 1435, à Bergame, mort en 1511. Il entra
dans l’ordre des Augustins et se rendit célèbre par son grand
_Dictionnaire des langues latine, italienne_, etc., qu’il publia
pour la première fois à Reggio en 1502 et qu’il ne cessa, jusqu’à
son dernier jour, de revoir, d’accroître et de corriger. Après la
mort de ce savant, d’autres érudits, tels que Passerat, La Cerna, L.
Chifflet, augmentèrent ce vocabulaire polyglotte qui a été porté
successivement jusqu’à onze langues diverses et qui a obtenu plus de
vingt éditions différentes. Les deux dernières ont vu le jour à
Padoue en 1758 et en 1772, 2 vol. in folio. Aujourd’hui il ne reste
rien du lexique de Calepin, si ce n’est un nom qui s’emploie
proverbialement et souvent sans qu’on sache si c’est le nom d’un
livre, d’un meuble ou d’un homme. D’habitude on s’en sert pour
exprimer un recueil de notes et d’extraits. Tout le monde connaît
les vers de Boileau (satire I):
Que Jacquin vive ici...
Qui de ses revenus écrits par alphabet
Peut fournir aisément un calepin complet.
Cingar, ayant entendu de Berthe ce marché, que fait-il? Il ne demeure à
quartier, il se haste d’aller après, disant en soy-mesme: «Qui tarde
trop jamais ne mange rosti chaud, et jamais n’est bien logé qui trop
tard arrive: aussi, la limace, tardant trop, perdit de bons morceaux.»
Pensant à tels inconvéniens, chemine hastivement, et, arrivant d’heure à
la ville, il espere acheter la vache Chiarine. Il s’en va droit en une
boutique, garnie de force hardes, laquelle appartenoit à un Juif nommé
Sadoche, lequel avec sa circoncision, estoit doüé de trois beaux presens
et bien marqué de Dieu, afin qu’il ne fut incogneu au monde. Il estoit
bigle, boiteux et bossu, et qui par usure avoit rendu miserables plus de
cent personnes. En sa boutique pendoient plusieurs sortes de vestemens,
des cappes, des jupons, des chausses, des fourrures, des sayes, des
cottes, des cotillons, des robbes. Cingar, donnant gage à ce Juif, prend
une manteline deschirée et toute usée et un bonnet jaune, et enfin se
vest de tels habillemens, qu’on l’eust creu estre le Juif Sadoche. Il
s’en vient ainsi habillé en la place; on l’estime estre Baganaie. Il
void loing de luy Chiarine, et son bouvier. Aussi-tost, clopinant, s’en
va vers cil, et, fermant un peu l’œil droit, contrefaisoit le bigle, et
se faisoit paroistre bossu en tournant un costé: de pas en pas, il
marmonnoit quelques mots hebreux. Zambelle crie le plus haut qu’il peut:
«Qui veut acheter ceste belle vache?» Cingar, l’oyant ainsi crier, ne se
pouvoit quasi tenir de rire. Approchant toutesfois de luy, tenant les
yeux à demy fermez et les jambes tortes, se contrefaisoit si bien avec
ces habits, que Zambelle, le bon homenas, ne le cognoissoit aucunement.
«O bon homme, dit-il, j’acheteray ta vache. Que veux-tu? A quel prix
est-elle? Ne demande, je te prie, que le vray prix, que tu en veux
avoir.» Zambelle luy respond: «Si tu veux acheter Chiarine, voici, je te
la vendrai, accordons-en: je ne veux, pour le present, en toucher
l’argent; mais, pour mon vin, tu mettras au panier ce que tu voudras, et
ne me bailleras qu’une scedule, et Lene viendra samedy prochain querir
le contenu d’icelle en te la rendant.» Cingar luy dit: «Qu’elle vienne,
je la payeray bien; mais ameine la vache avec toy. Es-tu si fol? Viens,
laisses-tu Chiarine derriere?--O, dit Zambelle, je ne le suis pas! Çà
icy, va là, chemine.» Ils entrent ensemble en l’ouvroir du vendeur de
paniers, et Cingar en achete un et met dedans trois barbeaux, lesquels
ont au ventre des œufs de telles vertu, que, si vous en mangez, vous
aurez le flux de ventre à bon escient. Puis, prend une estoire et du
papier en presence de tesmoings, et escrit en iceluy à rebours, à la
mode des Hebreux, ceste scedule: «Zambelle, fils de Berthe Pannade, a
vendu à Sadoche, Juif, une vache, pour laquelle il promet payer samedy
prochain huict florins de Rhin, presens Caroie, Bergnacque, Mango, et
Hierosme, Prestre. En signe j’ay apposé mon nom: SADOCHE.» Cela fait, il
plie un papier et y met son scel. Et met sur l’espaule de Zambelle le
panier et le renvoye chez soy, en retenant Chiarine et la scedule.
Zambelle, pour la pesanteur de son panier, suë d’ahan, chemine
toutesfois joyeux, pensant avoir faict un grand gaing. Cingar s’en
retourne vers son Juif, et luy rend ses vestemens en reprenant son gage,
et, qui plus est, il luy vend Chiarine, pour laquelle il tire de luy
huict ducats, luy remonstrant qu’icelle estoit pleine et devoit
bien-tost avoir son veau.
Ayant receu son argent, il s’achemine vers Cipade et advance par le
chemin Zambelle, prenant les petits destours qu’il congnoissoit, et
rencontre Zambelle tout sueux sous sa charge et soufflant en assez bonne
mesure; mais ce travail n’est point ennuyeux à un cœur alegre. Cingar,
passant outre, ne fait semblant de l’envisager; mais Zambelle,
l’advisant, s’arreste soubs son fardeau et l’appelle: «O Cingar, où
vas-tu? Arreste un peu!» Cingar se tourne: «Qui est-ce qui m’appelle?
dit-il. Ha, certes, gentil Zambelle, je ne te recognoissois point soubs
ce panier. Qu’as-tu dedans?» Zambelle luy respond: «Il est besoing que
je trafique de mon bien. Je suis marchand, je vends, j’achète de tout;
mais te souviennes des quatre barils de merde que tu m’a promis.--N’en
fais point de doute, dit Cingar, on tiendra promesse. Qui sera plus
riche que toy avec telle matière? Je ne te voudrois pas tromper, mon
cher Zambelle Pannade: asseures-toy d’avoir ce que je t’ay promis une
fois. Penses-tu que je t’eusses tiré de la prison, où tu estois, prest à
estre pendu, si Cingar n’eust esté ton amy? Sois certain que tu l’as et
auras à jamais pour amy. Ce sont véritablement parolles; mais tu en as
fait l’épreuve. Or, dis-moy, que portes-tu? Quelle marchandise as-tu
trouvée?» Zambelle luy dit: «Mon panier a prins des poissons, lesquels
ma femme mangera, comme elle en a envie, estant grosse d’un petit
enfant, pour laquelle je laisserois toute besongne, afin de luy trouver
ce qu’elle desire de manger; autrement, elle perdroit le fruict de sa
grossesse.--Tu fais, dit Cingar, une bonne œuvre; car tu dois secourir
ta femme, principalement quand elle est grosse; car, estant en tel
estat, elle est excusée de mettre la main à la paste pour s’apprester à
manger, parce qu’elle en pourroit avorter, et jetteroit son enfant mort
comme un abortif.» Zambelle, pour ce mot _abortif_, pensoit que Cingar
eust dit _boutir_, qui signifie _beurrée_: «O, dit Zambelle, lors elle
ne fera plus de beurre; car elle a vendu sa vache Chiarine: le bigle
Sadoche la vient d’acheter. Adieu cependant, Cingar, jusques au revoir.»
Il arrive, bien las, à la maison, en laquelle il ne trouve pour lors sa
femme, qui estoit allée à l’Eglise à confesse, ou faire autre chose, et
avoit emporté la clef du logis et bien fermé ses huys, de peur des
larrons. Zambelle se descharge et avoit grande envie de fricasser en la
poisle ses poissons; mais, ne pouvant entrer, ni par la porte, ni par la
fenestre, il se gratte la teste, il se fasche et se met à demy en
cholere. Et, à force de se gratter, il resveilla si bien son cerveau,
qu’il trouva un moyen d’entrer; et, pour cet effect, il prend une
eschelle, avec laquelle il monte sur la couverture de son magnifique
logis et met le pourpoint bas, et commence à oster les tuiles pour se
laisser couler dedans. Cependant arrive la femme, qui venoit de se bien
confesser à un Jacobin. Icelle, voyant sa maison découverte et les
chevrons remuez de leur place, et entrant dedans, cherche partout, et
trouvant son homme: «O Dieu! quel degast est cecy? Ha bourreau!
s’escrie-elle, ha! malheureuse beste! A la mienne volonté que je te
veisse maintenant rompre le col! Que fais-tu là? Dis, poltron,
faitneant, quel diable te pousse? O Dieu! à quel mary ay-je esté mariée!
Que n’ay-je esté plustost mariée au grand diable! Ha! que maudit soit le
jour, auquel ma mere Agnez me dit: «Tu auras, ma fille, Zambelle pour
mari.» Que fais-tu là? veux-tu laisser cela, meschante beste que tu es?
Tu descouvres encore ma maison! Ha! malheureuse que je suis! Descend
vistement, descend, lourdaut!» Zambelle fut bien estonné et s’attendoit
d’estre frotté à bon escient à coups de baston: et, en descendant de
l’eschelle, disoit: «Ha! Lene, pardonnez à vostre mary: l’envie que
j’avois de faire cuire ces poissons a esté cause de faire cecy.» Mais
icelle, toute transportée de furie, ne prenant pied aux parolles de ce
miserable, pousse de sa force l’eschelle contre bas, tellement que
l’autre descendit plus tost qu’il ne pensoit, et donna du cul en terre
sur des pierres fort rudement. «Ha ha, crie-il, ha, mon Dieu,
pardonnez-moy! je vous prie, ma seur, tuez-moy, j’en suis content, si je
fais plus telles choses: pardonnez-moy!» Mais estant ainsi tombé, Lene
avoit sauté sur son ventre et luy fouloit bien la trippe, et le coignoit
durement et de poings et de pieds. Les voisins viennent et accourent au
bruit, et trouvent encore le pauvre Zambelle soubs les pieds de ceste
diablesse.
Toutesfois, ce n’estoit point merveille. Car la chose n’estoit point
nouvelle, ayant accoustumé d’épousseter tous les jours ce malostru, en
ceste façon, ainsi qu’on en voit plusieurs estre traitez comme luy,
lesquels je n’estime pas estre hommes, mais gros bufles. Les voisins
demandent la cause: Lene leur compte. Mais, quand Tognazze, qui estoit
là venu, et les autres aussi, eurent entendu de Zambelle le traffic
qu’il avoit fait du panier et de ce qui estoit dedans, ils plaignoient
fort le travail de Lene n’estre sans un grand ennui. Et, par les plus
sages, fut pleurée la perte de Chiarine. Mais, pour cela, Zambelle,
n’estant à grand’peine eschappé du baston, ne laisse de vouloir achever
ce qu’il avoit envie de faire et fait cuire ces barbeaux, et en mange
les œufs et nettoye tout, puis s’en va aux champs pour bescher des
naveaux: et cependant Cingar, par un autre chemin, vient à Lene, lequel
avoit desjà entendu toute ceste farce, et, en pleurant, feint estre
attristé de tout cecy. Il blasme Zambelle de ce qu’il est ainsi sans
gouvernement et de ce que la longueur du temps ne luy apporte aucun
jugement. Lene, pleurant plus fort, luy racompte ses grandes pertes, et,
comme pour une vache il n’a rapporté qu’un panier: et, qui est encore le
pis, il ne sçait à qui il l’a baillée. «Voila une mauvaise chose, dit
Cingar; mais ne bougez, Lene, j’espere que vous aurez ou la vache ou
l’argent. Je ne vous faudray à ce besoing, asseurez-vous-en sur moy.
J’iray à la ville et retrouveray Chiarine.»
Cela dict, et songeant à son vieux mestier, s’en va viste trouver
Zambelle à sa besongne. «O pauvret, dit-il, tu as fait le maraut. Tu as
perdu l’argent et la vache, fol que tu es: ce n’est là grand esprit: ce
n’est pas là un bon avis, gros marroufle. Je voy bien que tu n’as point
de sel en ta teste: quand auras-tu quelque sentiment? quand
aiguiseras-tu ton esprit, gros buttier, gros asne? Je suis las de
t’avoir tant de fois remontré comme il faut vivre. Mais, dis,
sçaurois-tu cognoistre l’homme, qui s’est mocqué ainsi de toy, en te
donnant un panier et retenant ta vache?--Ouy da, dit Zambelle, je
recognoistray bien la vache: car elle a deux cornes en teste, et deux
gentilles oreilles, et soubs le ventre elle a son pis.--Mais, dit
Cingar, l’acheteur de la vache Chiarine, le pourrois-tu cognoistre et me
le montrer, dis-moy?--Hem, dit Zambelle, mon amy, je ne vous avois bien
entendu. Je pourrois bien cognoistre le larron: il n’a point de cornes
en teste; mais quand il chemine il cloche, et, regardant, il tourne ses
yeux l’un d’un costé, et l’autre de l’autre, et a, comme Tognazze, une
grosse bosse sur l’eschine: et son bonnet est de couleur comme la foire
d’un enfant.--Je sçay, respond Cingar, qui est celui que tu veux dire.
Allons, par le corps sainct Pierre! il faudra qu’il te rende la vache,
ou je tueray le ribaut.--Laisse là ta marre, vien, allons viste à la
ville!»
Ils s’acheminent ensemble. Zambelle, courant, esmeut la trippe, et est
contraint mettre cul bas pour fumer la terre: parce que les œufs des
barbeaux qu’il avoit mangez broüilloient ses boyaux autant que s’il eut
avalé sept scrupules de Diagredi. Cingar se haste, et se fourre parmy le
peuple, cheminant hastivement, nonobstant la presse des uns et des
autres, qui estoient dedans les ruës, voulant aller vers la demeure des
Juifs, qui est en entrant la porte de la ville à main gauche.
Toutesfois, de propos délibéré, il print son chemin par une petite
ruelle à main droite tirant vers Saincte-Gade: puis, passa par
l’Hospital, et par l’eglise de Sainct-Leonard; et, en ces quartiers,
passe par plusieurs petites ruelles. De là il s’en vint au couvent des
Nonnains de Carette, et puis aux Cordeliers, et, outrepassant
Tous-les-Saincts, voulut voir Sainct-Marc, là où, en passant, il gagna
dévotement les pardons.
La foire pressoit jà cependant Zambelle; il pettoit, et roussinoit, et à
grand peine se pouvoit-il retenir, mais l’avarice l’empeschoit de jeter
dehors à pure perte telle marchandise, laquelle il pensoit estre son
bien. Il serre le pertuis tant qu’il peut, et ne peut neantmoins si bien
faire, que le vent de Siroc ne fasse passage, après lequel quelquefois
la pluye sort. Pour cela, Cingar ne l’arreste; mais tousjours le haste.
Il visite l’eglise de Sainct-Sebastien, et passe par un lieu fangeux
qu’on nomme Chantereine. Puis, viennent à la porte Tiresie, laquelle le
menu peuple surnomme de Ceresie, par laquelle les hommes ne passent sans
buletin. Zambelle passe sans contredit, portant derriere son buletin
bien ensaffrané: car de pas en pas le villain laschoit tousjours quelque
chose. Ils passent la place de la foire, et viennent enfin au pont
d’Arlot, ainsi que les Carmes l’appellent, puis se tournent vers la ruë
des Juifs, ayant Cingar fait en ceste façon un beau tour par la ville.
Zambelle arrive, après tant de destours, dedans la Synagogue, et ne
pouvant plus endurer l’oppression de son ventre, s’accroupissant, jette
tout dehors, et, se relevant, dit: «O Cingar, en quoy porterons-nous
ceste matiere-cy?--Advisons premierement, respond Cingar, à recouvrer
Chiarine, et puis nous achetterons un baril pour cet effet. Nous voilà
arrivez entre ceste canaille de Baganaie. Te souvienne de bien regarder,
entre ces bonnets jaunes, si tu pourras voir ton larron de vache?» Et,
ce disant, arrivent devant la bouticque de ce borgne Sadoche. «O mon amy
Cingar, dit lors Zambelle, voilà le galand: voilà le borgne, qui a
acheté Chiarine. C’est luy qui me bailla le panier.» Soudain Cingar,
avec une contenance brusque, et un visage asseuré, entre en ceste
bouticque, et tirant un poignard, en le tenant de la main droite, en
mettant l’autre main sur le collet de Sadoche, luy crie: «Larron,
patarin, patarin, ribaut, penses-tu ainsi pipper les bonnes gens, qui
sont chrestiens? Ce pauvre homme-cy t’a vendu une vache, et tu luy as
baillé en payement un panier et quelques meschans poissons, qui luy ont
quasi fait jetter tous les boyaux dehors. Il vouloit une scedule pour
son asseurance, et, au lieu, tu luy as seulement baillé un corbillon;
et, en le trompant ainsi, tu as gaigné pour peu la vache et le veau.
Rends-la vistement, sinon je te coupperay le col?»
Le Juif fut soudain si saisi de peur, qu’il ne pouvoit parler ny
respondre à telles menteries. Cingar ne le laisse en repos, le pousse,
gronde fort contre luy, et plusieurs s’amassent à ce bruit: on demande
la cause de ce debat. Cingar, au lieu de la verité, prouve tout ce qui
estoit faux: son eloquence surmonte le droict, et l’equité cede au fil
de la langue, et la cause du mieux disant est soustenuë. Mais, après que
Sadoche eut un peu reprins ses esprits, enfin il luy dit: «Je ne sçay
certes ce que vous dites: vous m’avez vendu une vache, et non ce paysan,
et vous en ay donnez huict ducats.--Il n’est pas vray, dit Zambelle, il
n’est pas ainsi. Ha! borgne de Diable, je te cognois: c’est toy-mesme
qui a ainsi le costé mal bati; qui as ainsi les yeux faits, et qui
portes une mesme bosse. Tu ne sçaurois le nier, celuy qui a vendu le
panier en pourra tesmoigner: qu’on le face venir!»
Cingar le fait appeler. «Hola, marchand, tesmoigne-nous icy, qui est
celuy, à qui tu as vendu un panier ce jour: n’est-ce pas à ce marroufle
de Juif? Dis verité! N’est-ce pas à ce boiteux ribaut? Dis ce qui en
est: n’est-ce pas à ce diable de bossu, n’est-il pas vray? Qu’en
dis-tu?» Le marchand respond: «Il est ainsi: le veut-il nier? O Dieu! il
se faut bien garder de bigles, de bossus et de boiteux.--Tu as bien dit,
maistre, respond Cingar; il n’y point de foy aux bossus, et moins aux
boiteux: et, si un borgne ou bigle est bon, il le faut mettre entre les
choses miraculeuses.» Sadoche assemble toute la Synagogue comme ils font
quand ils destachent l’Arche d’alliance, et barbottent entr’eux: «An ha
ay men ehey[55]», et font un bruit comme s’ils vouloient sacrifier une
oye en appelant le Messias. Si ne peurent-ils ces malotrus tant pour
lors marmonner, ny prendre tels avis de leurs Rabbins, et des maistres
de leur Synagogue, ny par leur bec circoncis et ny par leur cabale si
bien faire à Sadoche, que, à l’occasion des tesmoins et de la crierie de
Cingar, il ne fut condamné de desbourser encore huict ducats, ou de
rendre la vache. Icelle fut enfin renduë à Zambelle; et Cingar eut
quelque argent pour sa peine.
[55] On rencontre un passage du même genre dans une pièce d’Adriano
Banchieri, de Bologne, imprimée à Milan en 1600, intitulée: _Il
Studio diletterole_, et qui est un des premiers essais de l’opéra
buffa en Italie. Qu’on nous permette ici une citation extraite de ce
volume fort rare et très-peu connu.
A la fin du troisième acte, Zani, qui s’énonce en patois, voulant
mettre en gage son manteau, frappe à la porte de la synagogue, mais
il ne peut rien obtenir des juifs, attendu que c’est leur jour du
sabbat.
Tic, tac, tic, tac,
O Hebræorum gentibus,
Tic, tac, tic, tac,
Su prest auri, auri su prest,
Tic, tac, tic, tac,
Da hom du ben ch’ a butt zo buss.
QUI GLI HEBREI CANTANO IN SINAGOGA.
Ahui Baruchui Adonai Merdochai
An bilachan
Chett milotram la Baruchabà.
ZANI.
A non farò negott, negott,
Che i canta i sinagoga
O che’l Diavol ve affoga.
SEGUITA LA SINAGOGA.
Oth zorochott, oth zorochott,
Astach, mustach, Iochut, zorochott,
Calamala Balochott.
Voilà comment Zambelle recouvra sa vache, laquelle, comme on dit, de la
poisle tomba au feu. Icelle, estant arrachée de la griffe des Juifs,
aussi-tost fut dévorée par des moines enfroquez. Dis, je te prie,
Comine, la mort de ceste miserable Chiarine. Il y a un lieu à deux mille
pas de Cipade, lequel, selon que recite l’histoire, est nommé Motelle,
qui est un petit village pour le peu de maisons qui y sont; mais a un
beau et grand terroir. Là y a une vieille Eglise, ayant ses murailles à
demy rompuës, en laquelle font le service quelque sorte de moines, et
est par eux gouvernée comme est une taverne par des Brodes et Allemans.
Soubs quelle regle ils vivoient, je n’en suis certain: mais, ainsi,
qu’on pouvoit appercevoir avec de la lumiere, on trouvoit qu’un nommé
frere Stopin, qui pour lors sembloit estre la splendeur de l’Eglise,
avoit reformé le convent, et rempli de bons freres Frappars, desquels si
je voulois descrire les meurs porcins, je craindrois apporter un trop
grand scandale aux bons Religieux, ausquels pour la mauvaise vie des
autres pourroit advenir faute de pain et de vin, et de leur pitance
ordinaire, ne recevans plus rien des gens laicz. Iceluy enseigna à ses
moines les preceptes de bien cuisiner et les passa docteurs en l’art de
larderie. Or deux freres Stopins, de ceux qui demeuroient en ce convent,
puans tousjours le lard, ne sçay pour quel sujet, s’estoient mis lors
aux champs, trottans du pied sans aucune mesure, ayans la teste levée en
regardans tout autour, et ès environs d’où ils passoient, donnant un
très-mauvais exemple aux simples gens, estans eshontez, lascifs,
faitneans, sans entendement, n’ayans tousjours l’esprit tendu qu’au
mestier de ruffiennerie et gueuserie.
Pendant qu’ils alloient visiter les commeres, ils advisent de fort loing
Zambelle venir au devant d’eux, lequel touchoit l’infortunée Chiarine.
Le premier de ces deux freres, non pas en l’Ordre, mais qui estoit plus
sçavant que son compagnon en la science de cuisine, soudain se propose
de mettre à effet une brave entreprinse, et dit à son compagnon: «Frere
Baldrach, arreste-toy un peu: je veux gaigner ceste vache qu’ameine vers
nous ce paysan.» Baldrach respond: «Ainsi soit-il: je suis prest, frere
Roch, à faire ce que tu voudras. Si nostre marmite peut engloutir ceste
vache, les feries, precedentes nostre mardi gras, en seront meilleures,
et plus grasses.» Promptement frere Roch met le froc bas, et, estant en
pourpoint, sembloit un brave soldat. Si vous le consideriez ayant
despouillé ses habits monachaux, vous le jugeriez plustost digne de
porter la rondache, ou l’espieu Boulonnois, que non pas de porter une
croix, ou dire la Messe. Ostez-lui la couronne, c’estoit un vray soldat.
Baldrach se cache en un gros halier, comme ils advisent par entre eux.
Frere Roch, ainsi desguisé en homme lay, advance le pas au devant de
Zambelle, et luy dit: «Où vas-tu paysan, où meines-tu ceste chevre?»
Zambelle luy respond: «Chevre? Le cancre! c’est une vache, et non pas
une chevre.--Que dis-tu? luy replique Roch, c’est une chevre. Tu as trop
beu, vilain.--Mais, dit Zambelle, vous avez la veuë de travers, voulant
dire que ma vache Chiarine vous semble une chevre.» Frere Roch commence
à braver: «Que le cancre, dit-il, te vienne aux yeux! c’est une chevre,
je te le dis.» Zambelle luy dit: «Mettez vos lunettes à vos yeux, et
vous pourrez cognoistre une chevre, ou une vache: une chevre n’a point
de queuë; ceste-cy en a une bien longue: ceste-cy porte-elle une barbe
longue comme fait la chevre? chie-elle des crottes? ceste-cy ne crie
point _bai bai_, mais dit _bou_.» Frere Roch luy dit: «C’est une chevre,
qui porte cortes: tu luy as rasé la barbe, et luy as tiré, et allongé la
queuë par derriere.» Zambelle luy respond: «Je suis point barbier, et je
ne sçaurois raser le poil à ceste vache, mais bien luy tirer le
laict.--Dis plustost, réplicque Roch, chevre, et non pas vache.--Je ne
diray pas, respond Zambelle, une mensonge; c’est Chiarine ma vache.»
Frere Roch fait semblant de se mettre en colere, jure et dit: «Veux-tu
jouer ceste beste, que tu nommes vache, contre huit escus, laquelle je
dis estre une vraye chevre? Veux-tu accorder cela?--Ouy, dit Zambelle,
je le veux, desbourse argent: s’il se peut prouver que ma vache ne soit
vache, je ne seray plus Zambelle, ny Chiarine vache; et tu gaigneras la
chevre, si Chiarine est chevre.--Je suis content, dit frère Roch, mais
qui pourra vuider ce différend? Voicy un Religieux.» Sur ceste gageure,
que frere Baldrach oyoit de loing, frere Roch parlant haut tout exprès,
iceluy sort dehors son embuscade, et, faisant comme le vieux renard qui
se cache dedans le buisson pour gripper la poule, se leve doucement et
marche avec une gravité et sembloit un _sanctificetur_, ayant un panier
à son costé. Approchant près de ces gageurs, Roch l’appelle: «O mon
pere, je prie de venir un peu jusques à nous, et de vouloir user d’une
saincte charité en nostre endroit, si telle est en vous? Jugez-nous icy
d’un différend qui n’est pas petit entre nous deux: Cestuy-cy
s’opiniastre, ainsi qu’est la façon des paysans, en ce qu’il dit que ce
n’est pas une chevre qu’il meine, et jure que c’est une vache. Qu’en dit
votre Reverence?» Baldrach respond: «Il n’y a aucun doute que ce ne soit
une chevre: un aveugle le diroit. Et toy, pauvre homme, comment oses-tu
dire que ce soit une vache? Va, tu es un fol. As-tu fait gageure
d’adventure contre cestuy-cy?--Ouy, dit Roch, j’ay mis huict escus
contre la vache. Baldrach conclud: «La chevre donc perduë selon mon
jugement.» Et ainsi Zambelle se trouva desaisi de sa chere Chiarine,
laquelle les freres menerent au couvent de Motelle.
Cependant Cingar venoit tout seul de la ville, et trouvant Zambelle
pleurant comme un enfant: «Que fais-tu là, luy dit Cingar; que
pleures-tu? Où est ta vache Chiarine?» Zambelle luy respond, en faisant
une grande exclamation: «Ha! je suis mort! ha! je suis mort! je suis
mort tout à faict! Ma femme me tuëra, malheureux que je suis!» Cingar,
en riant, luy dit: «Où est demeurée ta vache?--Le cancre, respond
Zambelle, te puisse ronger le nez! Il n’y a plus de vache Chiarine: tu
m’as fait rendre une chevre pour une vache.--Qui est-ce, dit Cingar, qui
te faict accroire que Chiarine soit chevre?» Zambelle respond: «Un
Religieux me le vient d’asseurer tout maintenant. Il porte un cappuchon
et un bissac sur son dos, et de grosses patinostres de bois. Il a une
barbe de bouc et est ceint d’une sangle. Il tient un bréviaire en sa
main droite, et de l’autre il porte un panier. Iceluy a jugé que ma
vache n’estoit point vache et l’a nommée chevre: ce meschant borgne nous
a rendu une chevre et a retenu la vache. La chevre Chiarine nous a esté
baillée; mais la vache Chiarine a esté enlevée. Nous avons premierement
perdu une vache et secondement une chevre, et tu es seul cause de ma
perte.--Ha, ha, dit Cingar, pauvre miserable, tu crois donc à un Moine?
As-tu adjousté foy à un tel frere Lambin? qui, s’il est meschant, il n’y
a meschanceté au monde qu’il ne commette. Allons, le cancre me mange! je
te feray rendre la vache.» Car il pensoit bien que ceste tromperie
estoit venuë par le moyen de ces Moines, qui renient mille fois leurs
couronnes, lesquels il cognoissoit, soubs ceste cappe monachale, bien
aises de trouver nappe mise et de remplir le sac de leur ventre de bons
vivres. «A leur occasion, disoit-il, les gens de bien, les personnes
illustres, ceux qui sont sortis de noble sang et qui sont pleins de
bonnes lettres, et qui portent un mesme habit qu’eux, sont travaillez de
mocquerie, souffrent des hontes grandes, tellement que les Moines, les
freres et les bons Religieux ne sont maintenant que la fable du peuple
pour la faute des faitneans et poltrons.»
Pendant que Cingar degoisoit en cholere telles paroles, maistre Jacob se
presente, lequel autrefois avoit esté Chapelain d’Arene. Cestuy-cy se
vantoit qu’il ne sçavoit ny l’art, ny la façon de bien vivre, et le
montroit par effect. Il estoit prebstre d’une Eglise, laquelle vous
eussiez dit estre un cabret, si vous eussiez veu les murailles tant
dedans que dehors escrites de plusieurs devises et barboüillées de sales
et ordes figures, ainsi qu’on dit que la muraille blanche sert de papier
aux fols. Au dedans vous sentiez le pissat de chiens et de femmes, et à
l’entrée vous voyiez de belles cailles Lombardes. Je ne sçay qui estoit
le simple Evesque qui luy avoit donné les ordres et permis de célébrer
la Messe. Entre les autres vertus qu’avoit nostre messire Jacob, il
estoit plus sçavant qu’aucun mouton. Iceluy, allant à l’eschole, y avoit
passé beaucoup d’années sans pouvoir apprendre une seule lettre, et
fallut apprendre ce maroufle, en l’envoyant à Boulongne pour estudier
avec une telle dexterité: La première lettre de l’alphabet est A.
Icelle, comme capitainesse de toutes les autres, luy fut aussi enseignée
la premiere soubs la representation d’une esquierre ou d’un compas,
duquel se servent les Charpentiers, les Astrologues et Philosophes,
quand ils veulent tirer des lignes en rond, en long ou de travers, avec
lesquelles on marque toutes sortes de formes. Jacob, par ce moyen,
apprint ceste premiere lettre; mais il ne la pouvoit prononcer, et, pour
cet effet, on luy bailla un asne pour precepteur, lequel, à force de
braire _a a, a a_, luy apprint de la prononcer. La lettre d’après, qui
est B, et assez cogneuë aux Grecs, fut incontinent par luy apprinse et
sans peine, parce qu’elle ressemble à ces fers qu’on met aux pieds des
larrons, des meurtriers et meschans qu’on tient en prison, et luy-mesme
y avoit esté autrefois attaché pour avoir violé une fille; et, pour la
sçavoir bien dire, on luy faisoit feindre la voix d’un mouton, _bai,
bai_. Quant à C, il l’apprint en contemplant l’anse d’une seille ou d’un
chauderon, laquelle il cognoissoit assez pour avoir gardé les pourceaux,
et leur avoit faict et porté souvent des augées, et la prononçoit assez
aisément, parce que les Cipadiens disent _Ce, ce_, quand ils appellent
leurs porcs. D luy fut fort aisé à apprendre par cœur à raison qu’il
avoit accoustumé de blasphémer Dieu; et néantmoins on luy apprint encore
par un autre moyen, à sçavoir par le son des cloches quand elles sonnent
_din don_. La cinquiesme, qui est E, avoit esté figurée à Jacob sous la
ressemblance d’un arc bandé sur lequel est la fleche posée; et estant
fait clerc tonsuré, il apprint à la prononcer chantant _Kyrie_; par ce
que les clercs repetent souvent, cest E. Quant à F, il eut tousjours
peur de ceste lettre, parce que c’estoit le commencement de ce mot
_fourche_, que nous disons _gibet_, auquel il avoit merité monter
plusieurs fois, et autant de fois qu’il avoit forgé de faux liards avec
Cingar. Il ne peut apprendre à prononcer G, parce qu’il avoit la langue
grasse, et pour ceste cause il chantoit _Loria in excelsis_ et non pas
_Gloria_. Il ne se soucia point de H, à raison que, suivant le
Doctrinal, les Poëtes n’ont aucun esgard à icelle. Quant à l’I, pour le
retenir en son esprit, on luy proposa le clocher droit et haut de
Sainct-Marc, en la cime duquel y a un Ange qui tourne çà et là, selon le
vent qui le pousse; mais la prononciation luy fut apprinse par le
hennissement d’un cheval ou d’un poulain, quand il dit I, _i, i_. Pour
K, il le laissa là, parce qu’il ne le pouvoit non plus prononcer que le
G, et disoit qu’il le falloit laisser pour le derriere plustost que pour
le devant. Il apprint L, pour la semblance qu’elle a à la faux, avec
laquelle on faulche les prez, et comme est celle qu’on donne à la Mort,
quand on la dépeint sur les murailles. La flute luy en apprint la
prononciation, quand il se trouvoit souvent aux danses de village avec
les autres paysans, l’oyant chanter _lu lu_. M luy fut montrée par son
Magister avec une gentille façon; il luy démancha une fourche de fer à
trois dents, avec laquelle on charge le fumier. Quant à N, on luy
presenta, pour l’apprendre, deux fourches sans manches estans l’une
contre l’autre mises à l’envers. Et icelle, à quelque temps de là, mit
fin à l’estude de maistre Jacob: car il fut pendu entre trois beaux
piliers. La cause du sujet fut la lettre O, laquelle, estant ronde etoit
en grande recommandation à ce prebstre, s’employant souvent à forger sa
faulce monnoye. En après, il disoit ses Messes toutes d’une sorte; et
n’eust sçeu former le signe de la croix. Entre _Confiteor_ et _Amen_, il
n’y avoit pas grande distance, ne songeant qu’à la fin. Car il ne
faisoit que commencer _In nomine Patris_, qu’en trois sauts il estoit à
_Ite Missa est_. Si, au milieu de la Messe, il s’arrestoit quelquefois
au _Memento_, il n’estoit ravi qu’en pensant à l’oye qui se rostissoit,
craignant aussi que le chat meit la patte au plat. Il chantoit souvent
deux Messes le jour et emportoit pour soy l’offerte que faisoient les
paysans pour les trépassez, sans en rien laisser au Curé ou à son
Vicaire. Il vendoit tous les calices d’or et d’argent qu’il pouvoit
desrober, et despendoit son argent en rongnons de veau, dont il estoit
fort friand. Il n’eust pas reblanchi ou renouvellé en cent ans les
corporaux; aussi peu les serviettes et nappes de l’autel, lesquelles
estoient toutes rongées de souris et tachées de vin; il n’y avoit nappe
de cabaret qui ne fut plus blanche. La table, sur laquelle gouste une
bande de Lansquenets, est plus nette, quand ils exercent à l’envy leur
trinc et brindes. Il confessoit pour trois ou quatre deniers les
meurtriers, assassinateurs, larrons et tels meschans, et les absolvoit
de la peine et de la coulpe. Jamais ne voulut avoir de vieilles pour
chambrieres, disant que telles femmes avec leur bave ne font qu’abreuver
leur viande et ont tousjours les oreilles sourdes et le cul lasche;
mais, par sur tout, une jeune chambrière luy plaisoit, de laquelle il
avoit tiré huit garçons, disant qu’il avoit besoing de clers qui luy
pussent respondre _Kyrie_ et _Ora pro nobis_.
Or Cingar l’aperceut, et l’appella: «Holà! messire Jacob, où va ainsi si
vite vostre prudence?» Il respond: «Je m’en vay à Motelle; car les
saincts et beats peres m’ont invité d’aller souper à ce soir avec eux.»
Cingar luy demande: «Qu’ont-ils de bon pour souper?--Ils ont arresté par
entre eux, dit-il, de manger une vache toute entiere avec la peau.»
Incontinent Zambelle s’escrie: «Ha! cancre! seroit-ce bien, ô Cingar,
Chiarine?--Nous irons tout de ce pas, respond Cingar, et sçaurons si la
vache est devenuë chevre: car si Chiarine est redevenuë vache comme elle
estoit auparavant, il n’y a doute que tu ne sois aussi Zambelle; mais,
si Chiarine est chevre, tu seras un autre, et ne seras point une autre
vache.--Et qui seray-je, dit Zambelle, si Chiarine est chevre?--Qui
seras? respond Cingar; tu seras un bœuf, ou quelque gros sommier.» Ils
arrivent enfin aux portes de la saincte Abbaye, et n’estoit point
besoing de frapper à la porte: car l’entrée n’est defenduë à personne,
hommes et femmes y entrent et en sortent à toute heure, et ce convent
n’est jamais sans bons compagnons, mais les reçoit tous. Cingar,
Zambelle et messire Jacob entrent; et ne se presente aucun, qui dise:
«Hola, où allez-vous?» On ne voyoit, par tout le convent, et par les
cloistres, que mille ordures, avec une grande puanteur de merde, et les
araignées penduës et attachées par tout. En ce lieu il n’y a aucune
sobriété, nul silence, nulle discipline: mais la vie qui s’y meine est
semblable aux pourceaux, ou bien à la vache de Zambelle, laquelle pour
lors ces Motellois devoroient peau et tout.
Cingar les trouva en certain quartier reculé, estans en bonne troupe
tout autour de cette vache rostie, et estoient environ vingt ou trente
de ces freres. L’un tire à l’espaule, l’autre à la cuisse: un autre
tient un bon morceau du simier; un autre, de la poitrine: un friand
arrache les yeux de la teste: un aussi friand, après avoir avallé la
chair d’autour un os, en tire la mouëlle. Veistes-vous jamais une bande
de pourceaux se saouller plus salement autour de leur auge, pleine de
sale lavage? Cingar, entrant en ce beau refectoire, est soudain par eux
convié d’en venir manger sa part. Il s’approche et commence à mordre
comme les autres, et donne à Zambelle un os d’alloyau, qui estoit encore
assez garni de chair. Zambelle le prend, mange, et jure n’avoir jamais
mangé chair plus savoureuse. Personne n’entretient le caquet: on n’oit
qu’un brisement d’os, et un soufflement qu’aucuns faisoient sur leur
potage, estant une grande marmite pleine de trippes qui bouilloit sur le
feu. On oioit claquer leurs levres l’une contre l’autre, et le bouillon
leur coulait le long du menton. Ils mangent hastivement; car ainsi
l’Escriture le commande. La miserable Chiarine commence à perdre cuisses
et espaules, et le dedans du corps se découvre representant une grande
carcasse: tant plus ils mangent, et plus la vache devient à rien: et la
faim et la pauvre Chiarine s’en vont ensemble. Messire Jacob se jette
sur le lard et sur la gresse. Il ne veut point d’os. Il ne prend que la
chair grasse, et lappe comme les chiens le jus, qui est dedans les
escuelles, et luy sortent de la gorge de gros crots. Il est contraint
lascher la ceinture, sa panse tirant trop fort; et sur son ventre eut-on
bien joué du tabourin. Il ne travailloit gueres ses dents: car, ouvrant
grand le gosier, avaloit les morceaux entiers, et si les faisoit bien
gros. Frere Roch estoit là assis, Frere Baldrach et Antoch, Frere
Germain, Frere Marmot[56], Frere Schirate, Frere Panocher, Frere
Scapocchin, Frere Tafelle, Frere Agathon, Frere Scarpin, Frere Arofle,
Frere Bisbacche, Frere Enoch, Frere Rige, Frere Bragarotte, Frere Capon.
Voilà les principaux de la bande, qui tiennent eschole en l’art de
cuisine, et ont passé plusieurs maistres en la science de lechecasse. Le
ventre est leur Dieu: le potage est leur loy: la bouteille, leur saincte
Escriture. Desjà les ossemens bien nets de Chiarine estoient jettez sous
la table, et n’y a plus apparence de vache. Ces os sont si bien
renettis, que les chiens ne font point la presse. Les freres se mettent
à lescher les plats et assiettes, n’ayant point autre façon pour laver
les escuelles. Si le lard ou la graisse est figée, ils la grattent avec
leurs ongles, et aucuns avec la manche de leurs frocs, essuyent les
escuelles. Or, après avoir ainsi sabourré leur ventre, ils se levent
pour faire partie, et aller jouer aux cartes: après ce jeu, ils
s’esbattent à l’escrime: après l’escrime, ils goustent. Ainsi passent
leur vie heureusement ces gens ici devotieux. Ils se mocquent de ceux
qui s’échauffent en la chaire à force de bien prescher, qui vont aux
enterrements des morts, qui jeunent, qui se foüettent, qui vont pieds
nuds, qui estudient, qui font mille compositions pour l’Escot[57], et
contre l’Escot.
[56] Frère Marmetta, frère Scapocchia, frère Scapinus, frère Bisbacus,
sont heureusement nommés, et Rabelais ne les a pas oubliés.
[57] Il s’agit de Jean Duns Scott, célèbre théologien, né en Écosse,
et l’un des oracles de la philosophie scolastique. Il entra dans
l’ordre des Cordeliers et mourut en 1308 à Cologne. Ses nombreux
écrits ont été réunis à Lyon en 1639 en 13 vol. in-folio. On rend
depuis quelques années justice à ce docteur qui avait été enveloppé
dans l’injuste mépris longtemps professé pour la philosophie du
moyen âge, mais dans lequel on reconnaît un esprit ferme, un
logicien sévère, quoique subtil. On peut consulter à son égard le
_Dictionnaire des sciences philosophiques_, t. II, p. 165;
l’_Histoire de la philosophie du moyen âge_, par M. Rousselot, t.
III, p. 1-75; l’_Histoire de la philosophie scholastique_, par M.
Haureau, t. I, p. 112-130; t. II, p. 307-383.
Il estoit tard, et Cingar se vouloit retirer, ayant assez bien chargé
son vaisseau. Zambelle le tire par derriere, et le supplie de luy
vouloir faire rendre sa vache, luy monstrant avec le doigt le larron de
moine, qui la luy avoit prinse. Alors Cingar, en riant, se faict bailler
un sac, lequel il emplit des ossemens, qui estoient soubs la table, et,
le chargeant sur l’espaule de Zambelle, luy dit: «Allons-nous-en; car en
ce sac tu portes Chiarine: Zambelle, vien; nous l’enterrerons nous
deux.» Et prenant congé de tous ces bons compagnons, se met en chemin,
et Zambelle le suivoit, assez chargé des os de sa Chiarine. Quand ils
furent près la fosse de Cipade où les grenoüilles chantent
ordinairement, là mettent en repos les reliques de Chiarine, laquelle en
son temps a esté digne d’être celebrée par le grand Coccaie. Là se
trouverent les Satyres, et filles Dryades, lesquelles laissant flotter
leurs cheveux espars çà et là, pleurerent Chiarine: et le pere Seraphin,
s’y trouvant aussi, grava en un arbre ces vers:
De ce que j’ay esté venduë par deux fois
Par le malin Cingar avec fraude et astuce;
De ce que de ma chair se sont pour une fois
Saoullez jusqu’à crever des Moines sans capuzze:
Point du tout ne me deuls, mais seulement me plains
D’avoir en vie esté par un sot gouvernée.
Ainsi quand par malheur vous vous voyez contrains
Suivre un fol gouverneur, que votre âme bien née
Pleure plustost cela, ô vous pauvres humains,
Que pour se voir soudain de son corps separée!
LIVRE IX.
C’estoit la feste de sainct Brancat et sainct Ombre[58], lesquels, à la
priere et requeste de Buffamalque et de Nole, Beltrazze, Evesque de
Cipade, avoit canonisez, lors que les paysans s’assembloient desjà au
quarroi. Il n’y avoit aucun qui se souciast de sa besche: chacun avoit
quitté la charrue, et tous ne songeoient qu’à complaire à leurs
amoureuses. Ils prennent leurs beaux chapeaux de paille, s’accoustrent
proprement, se peignent, se bandent le front d’une bande bien blanche,
chaussent des chausses, ou des braies bien faites, lesquelles,
espargnées, pouvoient durer mille ans. Les jeunes gens plus et grands du
village, qui se sentoient plus fiers à cause de leur bien et plus
audacieux pour l’abondance de la récolte ordinaire de leurs fruicts,
portoient, à tels jours de feste, de belles chausses attachées tout
autour d’esguillettes, y pouvans ranger commodement leurs chemises
delicates, lesquelles leurs maistresses et amoureuses ont faites et
cousuës. Mais, avant, on sonne la cloche pour chanter la Messe; et
maistre Jacob s’appreste pour la dire. Cingar avoit prins le gaviot d’un
mouton, et l’ayant remply de sang, l’avoit accomodé subtilement contre
la gorge de Berthe, le couvrant si proprement de son collet blanc, selon
la coustume, que vous eussiez juré qu’il n’y avoit aucune pipperie, et
font leur complot ensemble de s’entendre l’un l’autre avec leurs
parolles.
[58] Ces deux saints sont de la famille de saint Gobelin, de saint
Quenet et autres bienheureux dont les noms se trouvent dans les
écrits de Rabelais et d’autres écrivains facétieux, mais qu’on
chercherait en vain sur le calendrier.
Cependant maistre Jacob, après avoir amassé tous les autres prebstres de
la paroisse, commençoit à gorge desployée à chanter la Messe, et les
autres le suivoient, et à grands cris; ils despeschent incontinent
l’Introit, tellement quellement, et viennent aux _Kyrie_, lesquels, avec
un bon ordre, ils contre-pointent autant, et aussi dextrement que si
Adrian[59], Constans[60], et Jacquet y estoient. La douceur du chant en
estoit si grande, et si plaisante, que les esprits des paysans se
sentoyent ravir, et transportez ailleurs, quand ils oyoient maistre
Jacob, vray musicien, descendre des quintes, et des tierces en une
octave, et tirer ces octaves avec une longue haleine. Il passe _Gloria
in excelsis_, et vient au _Credo_, lequel estoit si mignardement chanté,
que si Josquin[61], la splendeur de tous les chantres, y eust esté, il
eust apprins à mieux composer ses Messes musicales. D’autre costé, on
commençoit à préparer ce qui estoit nécessaire pour baler soubs l’orme.
Car pour la bonne envie qu’avoient aucuns des prebstres d’estre de la
danse, aussi bien que les autres, en brief y estoit venu de _Sanctus_ à
l’_Agnus_. Et quand on fut parvenu à la fin de la Messe, maistre Jacob
ouyt la cornemuse, et soudain marmonne à la haste le reste des menus
suffrages. Et aussitost tous les paysans sortent à la foule de l’Eglise,
comme si le feu estoit à la couverture d’icelle. Les jeunes garçons bien
esguilletez, et les filles bien fardées, et vestuës de leurs belles
cottes blanches, et de leurs coiffes, se rangent au quarroi. La
cornemuse, avec _lire lirette, lire liron_, commence à fredonner
plusieurs sortes de danses; et chacun laisse Dieu pour servir au diable.
Ne vous estonnez point, Lecteur, si après la celebration de la Messe
vous n’en voyez pas un retourner desjeuner en sa maison; car ils
penseroient commettre un grand sacrilege, s’ils alloient à la Messe les
boyaux vuides. Maistre Jacob et les autres prebstres ne musent gueres;
ils se despoüillent habilement de leurs aubes, de leurs amits, et de
leurs robbes, et s’en viennent premierement droit à la table. On leur
sert une oye, une longe de pourceau gras, et sept poulles. Ils mangent
tout, et à grand’peine laissent-ils les os aux chiens; car ils se
resouvenoient de l’ordonnance du Vieil Testament, qui commandoit de ne
laisser aucun morceau au lendemain.
[59] Serait-ce Adrian Villart, mentionné parmi les musiciens dont
parle Rabelais (nouveau prologue du livre IV)?
[60] Constantio Testi, nommé dans Rabelais ainsi que Jacquet Bercan.
[61] Josquin Des Prez, mort vers 1531, l’un des plus célèbres
musiciens du seizième siècle.
Après donc qu’ils eurent avallé toutes ces viandes, et jetté les os
soubs la table, ils se levent plus cuiets que cruds, estant leur pot
bien plein du boüillon de la bouteille: et s’en vont soubs la saussaye,
où la cornemuse invitoit chacun d’aller. Maistre Jacob, tenant en sa
main tous les deniers qu’il avoit receus à l’offerte, faisant baiser la
platine, les donne tous aux cornemuseurs, et leur commande de sonner la
pavane, et puis, prenant une belle fille, nommée Pasquiere, commence à
danser; mais à grand’peine pouvoit-il mouvoir son ventre plein. Cingar,
qui estoit là présent, ne se pouvoit tenir de rire voyant danser Maistre
Jacob. Un paysan, qu’une mouche avoit piqué soubs la queuë, s’en va vers
Berthe et luy demande si elle vouloit danser. Cingar, appercevant cela,
luy fait signe de l’œil, comme il estoit rusé en son mestier. Berthe,
qui sçavoit desjà bien ce que Cingar vouloit faire, accorde à l’autre,
et, luy tendant la main gauche, se leve et va danser avec luy. Cingar,
fermant un œil, estant fin et advisé, regarde Berthe et ce qu’elle
faisoit, ainsi qu’ils avoient convenu ensemble. Icelle commence à
frotter legierement la main du galant, comme on fait quand on veut faire
une secrete declaration d’amour. Ce gentil compagnon, sentant une
certaine allegresse s’estendre par tous ses membres, dansoit plus
legierement, avec les deux pieds joincts, faisoit en l’air des sauts de
bon courage, et n’eut voulu lors avoir le cul dans une ruche de mouches
à miel. Berthe, considerant ses gestes, jouë des orgues avec ses menus
doigts sur la main du compagnon, en la serrant quelquefois, et, la
frottant plus souvent, elle feint de souspirer. Le compagnon croit qu’il
y a de l’amour, tellement que, se sentant chatoüillé, il la chatoüille
aussi de ses doigts en sa main; et le pauvre malotru croit à la bonne
foy estre aimé. Ils se retirent enfin ensemble un peu loing de la
compagnie et disent l’un à l’autre cinq ou six parolles en parlant bas;
mais, après six, ils en ajoustent huict, et après huict, trente,
quarante, et après les quarante, le compagnon a envie d’une autre danse;
il la prend par la main, il la tire, elle le suit volontiers quelque
part qu’il la veut mener: va vers l’Eglise, pensant ce badin, en quelque
coing d’icelle ou derriere l’autel, ou dedans le clocher, jouir d’un si
bon butin.
Incontinent Cingar, jettant l’œil sur eux, s’advance avec un cousteau en
la main. Le peuple accourt de toutes parts, ne sçachant que c’estoit,
quel debat, quelle querelle il y avoit. Mais soudain fut cogneu ce que
c’estoit. Cingar, ayant monstré avec le doigt comme Berthe suivoit ce
paysan, ainsi qu’une villaine putain suit après son putacier, Cingar
l’attrape, la prend par les cheveux, la pousse et s’escrie: «Ha,
meschante, sera-il ainsi? Est-ce ainsi qu’il faut garder à son mary les
ordonnances et statuts de l’Eglise?» Et, en ce disant, avec son cousteau
trenchant, comme un rasoir, à la façon d’un bourreau ou d’un boucher,
couppe le gaviot de mouton qui estoit plein de sang, et semble avoir
couppé la gorge de Berthe. Icelle tombe en terre, fait la chatte morte
et se remuë après toute, comme si la vie s’en alloit de son corps, et,
feignant fort bien de rendre les derniers soupirs, battoit la terre avec
les pieds; et, tournant les yeux, et puis peu à peu les fermant,
sembloit estre entierement morte. A ce bruit, tous ces paysans, quittant
là les filles, accourent, prennent les armes et s’escrient
merveilleusement. Cingar ne faillit à se voir soudain environné de
telles gens et en eust enduré, s’il n’eust sauté legierement un fossé,
et en diligence ne se fust retiré en une maison, feignant fuir et
craindre ces paysans; et, avec les deux mains montant au haut du toict,
il se monstre courant sur iceluy, et se retire à couvert derrière la
cheminée, de peur d’estre touché de coups de bale ou de traict. S’estant
ainsi caché, il monstroit un peu la teste au-dessus du mur, et, avec une
parolle tremblante, disoit: «O bons compagnons, pourquoy me voulez-vous
tuer?--Parce que, respondirent-ils, tu ne souffres pas un de nous autres
vivre en repos, et tu broüilles et mets sans dessus dessous toutes les
affaires de Cipade, meschant larron que tu es! Tu fais tous les jours
cecy ou cela: et penses-tu que nostre republique veuille endurer tant de
maux, tant de pertes, tant de ruines? Nous ne nous soucions pas, si tu
as couppé la gorge à Berthe: ce ne seroit que bien fait, que tout tant
qu’il y en a au monde qui lui ressemblent en eussent autant. Mais nous
sommes marris de ce que tu broüilles ainsi la feste de sainct Brancat,
qui regit et garde nos murailles, nos assemblées, nos peres et nostre
Senat.» Cingar, faisant la Magdelaine croisée, leur dit: «Si vous voulez
me pardonner ce meschef, et si vous voulez jurer que vous ne me ferez
aucun mal, je guariray Berthe et la ressusciteray toute vive; et si je
n’en viens à bout, arrachez-moy le cœur et jettez aux chiens ma ratte.»
Iceux, estonnez, se regardent l’un l’autre, et s’esmerveillent de ce
qu’un homme si meschant et si malin ose promettre de remettre en essence
un corps mort. Il n’y a pas un qui ne soit bien aise de voir un tel
miracle. Et, partant, ils donnent leur foy, laquelle neantmoins est la
plus infidelle qui puisse estre, soit de paysans Padoüans ou de la
Romaigne. Il ne faut point du tout avoir foi aux parolles des paysans.
Cingar, toutefois, les croit, ou feint de croire à tels larrons, et
descend du haut de la maison à bas, et de là s’en va à l’Eglise. Tout le
peuple le suit, estant sa coustume de se precipiter pour veoir choses
nouvelles. Il s’en va au lieu où Berthe estoit tombée les yeux
renversez, et avoit fait les signes d’une personne morte. Mais messire
Jacob l’avoit transportée de là, sçachant bien les ruses et subtilitez
de Cingar, pour lesquelles seconder il avoit bien conduit la barque. Car
il avoit fait enlever de là Berthe, laquelle s’estoit laissée porter où
on avoit voulu, comme si ç’eust esté un corps mort, laissant ses jambes
pendre çà et là avec sa teste, ainsi, qu’une cornemuse non enflée. On la
met au milieu du revestiaire, comme est la coustume du pays, et messire
Jacob ne souffroit personne approcher d’elle, de peur qu’on apperçeust
qu’elle respiroit et prenoit vent. Souvent il l’encensoit, et avec le
guipillon l’aspergeoit d’eau beniste et chantoit le _Lazarum_. La cloche
sonnoit; on faisoit la fosse: une grande bande de femmes y accouroit,
criant et pleurant si asprement que les oreilles en estoient rompues à
un chacun. Cingar approchoit desjà, lors qu’on estoit à _In Paradisum_.
Après laquelle Antiphone, Berthe devoit estre jettée en la fosse.
Cingar, approchant, crioit: «Mon pere, messire Jacob, que vostre
reverence veuille un peu avoir patience! J’espere que pour neant vous
luy aurez donné les ensencemens de la mort.» Et, en ce disant, il entre
en l’Eglise, suivy de tout le peuple, et s’en va droit à l’autel, au
devant duquel il s’agenoüille, et, levant ses yeux au ciel, pria environ
une heure, puis, estant relevé avec une belle gravité, s’en retourne au
revestiaire vers Berthe, laquelle il promet remettre en vie, et puis il
tire de la gaine son cousteau, je dis le mesme couteau avec lequel il
sembloit avoir couppé la gorge à Berthe et l’avoir fait mourir. Il
esleva un peu ses yeux en haut, tous mouillez de larmes, et commença à
faire telles prieres avec une voix lamentable: «O mien cousteau, qui
m’es plus cher que tout le reste du monde, lequel ne pourroit estre
acheté par tous les thresors, quels qu’ils puissent estre, qui avez
desjà fait paroistre au monde tant de miracles, je vous prie, par la
vertu de saint Berthelemy, qui est encore rouge et ensanglanté de son
sang, lors que les Roversans luy arracherent la peau; si en ta devotion
je dis tous les jours, les genoux en terre, mon chappelet, si pour toy
je jeusne tous les Dimanches, si je t’ay derobbé et enlevé d’entre les
mains de ces chiens de Turcs; je te prie, je te supplie, et avec tous
vœus te reprie, que comme Berthe est morte par ta playe, ainsi, par le
mérite de ta vertu, elle puisse maintenant ressusciter!» Ce disant, il
feit deux ou trois fois le signe de la croix, prononçant entre ses dents
quelques psaumes, et soudain la morte feinte commença aussi-tost à se
mouvoir, et à ce mouvement le peuple s’escria merveilleusement; puis,
eslevant les yeux en haut, beaucoup de personnes furent si saisis de
peur, qu’ils eschapperent de là bien vistement. Et après se lève sur les
pieds, disant: «Helas! pourquoy m’as-tu tuée, ô Cingar?» Et celuy luy
feit response: «Pourquoy faisiez-vous ainsi des cornes à
Balde?--Pardonnez, dit Berthe, à un sexe si tendre et si fragile. La
femme est faicte du masle; la femme desire le masle: donnez-nous des
gardes, vous autres, si faire le pouvez. Une femme, qui est esloignée de
son mary, ne peut, en quelque sorte que ce soit, estre sans homme. Et,
si d’avanture il y en a aucune, c’est un grand miracle.» Alors tous les
paysans accouroient de toutes parts, crians tant qu’ils pouvoient, et
faisans retentir en l’air leurs cris et admirations, disans: «O, ô
miracle! ô le grand miracle! entre tous les cousteaux, il n’y a point
tel cousteau que cestuy-là. O! très-sainct Cingar, nous ne t’avions
jamais creu estre si devot et avoir avec toy un si riche thresor.»
Cingar meine lors Berthe en l’Eglise, et monte avec une grande apparence
dessus l’autel, et là avec belles parolles annonce au peuple le mérite
de son cousteau, disant: «O! gens devotieux, voyez le sainct cousteau:
voyez le cousteau, avec lequel la meschante forteresse de la Romagne, la
forteresse des Roversans, pleine de meschans paysans, a renversé cruelle
la peau de sainct Berthelemy, comme elle eust fait celle d’un veau ou
d’un chevreau. Voicy l’heureux cousteau. Voicy le beau thresor, qui n’a
point, et n’aura son semblable en l’Eglise de Sainct-Marc[62]. C’est
celuy, qui pourra guarir, et affermir vos playes; qui guarantira de male
peste vos malades: c’est celuy qui ressuscite les vifs et les morts.
Vous n’avez pas veu maintenant ressusciter Berthe? Ainsi pourra-il
rendre les morts sains et gaillards. Accourez: que regardez-vous là?
Accourez, ô peuple, accourez, dis-je, pour baiser ce sainct cousteau!» A
ceste exhortation, le peuple s’advance, et se presse, comme quand les
porcs courent tant qu’ils peuvent au clacquet du chauderon, et tiennent
leurs groings dedans l’auge pour humer le lavage. Ils se pressent les
uns les autres pour baiser ce cousteau, lequel Cingar leur presentoit,
et, comme font les prebstres, quand ils presentent la platine à baiser à
l’offerte, leur disoit _Pax tecum_, avec une contenance asseurée;
sentant en son cœur un grand contentement à cause des liards qu’il oyoit
sonner dedans le bassin, lequel messire Jacob avoit apporté pour
recevoir l’offrande; aussi, tenoit-il la coiffe de Berthe, en laquelle
ces paysans jettoient de bons grands blancs.
[62] La cathédrale de Venise; on y conservait beaucoup de reliques.
La predication de Cingar avoit duré environ une bonne heure, lequel on
eust pensé estre frere Robert[63]; car il alleguoit le Sexte[64], les
Decretales, le Decret[65], la Somme angelique, la Glose, la Bible, et
sainct Thomas. Il n’y avoit point eu, entre tous les moines estudians,
Bachelier, ou Regent, ou Scotiste, plus sçavant que luy. Il renversoit
sans dessus dessous toutes les subtilitez des _Utrum_: il faisoit des
argumens, il nioit d’un costé, il prouvoit de mesme ce qu’il vouloit.
Or, craignant que quelque fin et accort vinst sur le lieu, qui eust peu
à l’instant descouvrir son faict, il cache et resserre son cousteau, et
descend de dessus l’autel, et s’en retourna en son logis chargé de bon
argent. Berthe, sans parler à personne, le suivoit.
[63] Ce frère Robert est Robert Caraccioli de Licio, qui fut regardé
comme le Massillon ou le Bourdaloue du quatorzième siècle, et dont
les Sermons ont eu près de quatre-vingts éditions différentes de
1472 à 1500.
[64] Il s’agit du _liber sextus Decretalium_ de Boniface VIII, qui fut
imprimé pour la première fois à Mayence en 1468.
[65] Le _Decretum_ de Gratien, publié à Strasbourg en 1481, fut
longtemps le code de ce droit canon qui tenait dans la vie de nos
ancêtres une place bien plus considérable qu’à présent. Il a été
réimprimé maintes fois et notamment en 1726, à Rome, par les soins
de J. Fontanini (2 vol. in-folio).
Après que Cingar fut party, Messire Jacob appelle tous ses paroissiens
au _din don_ de la cloche, et tous les citoyens de Cipade. Là, les plus
sages s’assemblerent, et proposerent par entr’eux huict opinions dignes
d’un Caton: aussi, n’estoyent-ils pas que huict, ausquels on se
rapportoit de tout. Iceux furent Bertasse, Mengue, le Bossu, Gugnane,
Gurasse, Zanordin, Garabin et Lancefeuille. Ils font par entr’eux un
long discours sur ce sainct cousteau, à sçavoir: Si le peuple de Cipade
vouloit l’acheter à communs despens, et le mettre en la chasse de sainct
Brancat, afin que le peuple luy peut faire ses prieres. La conclusion
fut de l’acheter, et la charge d’en faire le marché fut donnée au Bossu
et Lancefeuille. Ce conseil parvint aux oreilles de Zambelle. Il eut
soudain ceste envie d’avoir luy seul cet honneur et ceste renommée, que
ce cousteau fut en sa possession, et qu’il en eut seul le profit. Il se
propose desjà qu’avec iceluy, il pourra ressusciter Chiarine,
s’estonnant fort d’avoir veu Berthe estre redevenuë en vie. Il s’estime
le plus heureux du monde, s’il peut obtenir la gloire qu’il se propose,
moyennant ce cousteau. Il parle à soy-mesme, et se belute tout le
cerveau, et dit: «O, si Cingar me vouloit vendre le cousteau, ma vache
ne pourroit-elle pas facilement reprendre vie? Ne pourrois-je pas
assommer ma Lene autant de fois qu’avec le baston elle me chatoüille les
reins? et puis, après l’avoir ainsi tuée, luy remettre la vie au corps,
comme auparavant? O quel gain je ferois avec ce cousteau! Cingar a
gaigné aujourd’huy plus de mille liards: ne me donnera-on pas des œufs,
des poullets, dont je deviendray riche en trois jours?»
Sur telle proposition, il s’en vient au logis de Cingar, et le tire à
part, disant qu’il luy vouloit dire un mot en l’oreille, de peur que ces
lourdaux de paysans entendissent le secret: et s’estans eux deux mis à
l’escart, Zambelle parla à luy en ceste sorte: «Mon amy Cingar
m’aymes-tu?--Plus que toy-mesme, respond Cingar, tu l’as assez
esprouvé.--Me veux-tu vendre, dit Zambelle, ton cousteau?--Non, respond
Cingar, et pardonne-moy, si je t’en refuse. Cela importe trop à tout le
monde, et mesmement à Milan.--He, he, dit Zambelle, je te prie, contente
ton amy et compagnon! Qui a-il à contenter, si nous ne contentons nos
amis? fais-moy ce service, et puis commande-moy ce que tu voudras. Car,
qu’une bosse me vienne au bout du nez, si je ne refuse mille paradis
pour toy. Vends-moy ce cousteau, je te bailleray ce que tu voudras,
demande!» Alors Cingar, jettant un grand soupir, se taist pour un peu,
prémeditant ce qu’il vouloit. Puis dit: «O frere, mon amy, j’acquiesce à
si grandes prieres. Ce m’est une chose bien dure et amere de vendre un
joyau, vendre les delices de ce monde, et le thresor du ciel. Mais que
feray-je? où me tourneray-je? puisque celuy, qui jour et nuict a pouvoir
de me commander me fait une telle demande? Je sçay bien que tu peux
beaucoup en toutes affaires. Mais il n’est point besoing de tant de
parolles. Le cousteau est tien, tout ce que j’ay est à toy: commande! Va
trouver Messire Jacob, et Briosse parle à eux, qu’ils facent, qu’ils
defacent, qu’ils dient et redient; tout ce que vous ferez ensemble soit
un Evangile!»
Zambelle saute çà et là, estant joyeux et allegre au possible, et s’en
va vers Messire Jacob, et puis vers Briosse. On fait un accord en lieu
secret, approuvé par les premiers docteurs et sages de la ville, et le
Bossu faict cet acte: «Soit, à tous habitans de Cipade, notoire, que à
present Cingar a vendu le cousteau de sainct Barthelemy à Zambelle, pour
le prix de trente ducats, avec telle condition toutesfois, que toutes et
quantes fois que Cipade voudra rendre ladite somme à Zambelle, iceluy
sera tenu rendre ledit cousteau, et ne retenir par-devers soy telle
relique, auquel appartient faire construire une belle chapelle en
l’Eglise en laquelle ardroit tousjours une lampe, et sur les murailles
de laquelle on peindroit les miracles advenus par son moyen, tant ceux
qui sont jà faits, que ceux qui se feront cy-après.» Zambelle cherche à
trouver deniers, veut vendre tout ce qu’il a, sa maison, sa femme Lene
et soy-mesme. Il n’a point faute d’acheteur, et le badaut vend ce qu’il
peut à Brunel et à Lanfranc. Schiamine acheta sa maison et les deux
autres acheterent le reste, les marres, les beches, les focz, les
rasteaux, les barils, les coqs et poules, les haches, avec mille
vetilleries de mesnage. Lene, au refus de tout autre paysan, fut engagée
pour neuf sols à Messire Jacob; et ayant Zambelle amassé de toutes parts
les trente ducats, il les baille à Cingar, lequel les met en sa bourse,
et, flechissant fort bas le genouil, luy baille le cousteau en la
presence de Briosse, qui en passa l’accord. Ce Briosse estoit Notaire,
bien entendu à derobber, et nay pour escorcher les paysans; car il avoit
tousjours en sa bourse sept ou huict faux tesmoings, qui de droit ne
demandoient que le feu, il y avoit longtemps. Si Nature luy eust donné
autant de mains que Mantouë nourrist de Juifs Baganaies, que la Romagne
pend tous les ans des larrons, on les eut toutes coupées à Briosse par
jugement: car il avoit falsifié autant d’instrumens, que la Marque
envoye et distribuë de figues par tout le monde. Zambelle happe soudain
ce cousteau, et aussi avidement que feroit un febricitant, de l’eau, ou
un affamé, un morceau de pain: mais le miserable se trouvera enfin avoir
prins une grand flesche, et avoir les mains pleines de freslons.
Quand il fut venu chez soy, il voulut faire l’espreuve de son cousteau.
La premiere qu’il en feit fut sur Lene, et la seconde sur Chiarine. En
presence de plusieurs, il prend à l’impourveu Lene et luy fourre ce
cousteau au milieu de la poitrine, et de son corps la vie s’envola à la
pure verité. Puis, il dit: «O mon cousteau! He, suscite et remets en vie
ma femme! Je t’en prie, par la vertu de sainct Barthelemy!» Mais
c’estoit autant comme s’il eust parlé à une muraille. Elle ne luy fait
aucun signe de vie. Aussi, estoit-elle toute roide morte. Zambelle
poursuit, baise le cousteau et puis dit: «O mon cousteau, je te prie:
He, pourquoy Lene ne revient-elle en vie, comme nagueres vous avez fait
ressusciter ceste poltronne de Berthe? J’ay employé tout ce que j’ay peu
pour t’acheter. Quoy donc? Quoy donc, mon cœur, que fais-tu? Ainsi me
tromperez-vous, mon cousteau? Mais ses veines et son poulx ne bat
aucunement!»
Alors un amas se fait de grand nombre de paysans, et s’assemblent
ensemble les plus sages. Le Bossu faisoit le Consul, n’en estant point
de plus caut que luy. Il estoit frere juré à Tognazze et n’eust rien
entrepris sans l’advis de Tognazze. Cestuy-cy assemble tous les
Cipadiens, et, s’estans tous assis devant Tognazze en grand nombre, au
signe du Bossu, chacun tint bouche clause. Tognazze estoit monté sur un
haut tronc d’arbre et commença ainsi à remuer les levres: «Il est vray,
Messieurs, qu’on nous a icy assemblez pour vous donner à cognoistre
toute ceste cause. Nous sommes icy cinq pilliers de Cipade, Bertazze,
Mengue, le Bossu, Cugnane, et moy Tognazze, qui sommes deliberez de
garder le dicton du Catonnet[66]: Combats pour la patrie, si tu veux
vivre sainement. Icy les femmes ny les petits enfans ne sont venus,
desquels nous avons pleines maisons; vous sçavez qu’ils sont moins
capables de conseil. Vous estes tous hommes dez longtemps masles: vous
êtes les defenseurs, vous estes la targe et bouclier, vous estes l’espée
de Cipade. Que vaut, je vous prie, Mantouë, sans nostre Cipade? Me voicy
present: je ne manqueray à la verité de ce qui est mien. De bouche, je
vous donnerai conseil, et, par effect, aide, voulant bien exposer ma vie
pour mes Citoyens. Partant, les Senateurs vous font sçavoir ce que
maintenant, comme par le passé, nous avons à questionner et debattre
avec les compagnons de Balde. Tousjours ces meurtriers, ces
assassinateurs, ces larrons, et ces gens de diable, ont cherché de
rompre le repos de Cipade. Que les craignons-nous? Quoy? dites: ne
tenons-nous pas en prison enchevestré la lie et l’escume de tous les
larrons, Balde? qui est le chef, qui est le Roy, qui est le Prince des
meschans, n’est-il pas à la Cadene par la vertu de Tognazze? Si la teste
est emportée, que craignons-nous les autres membres? Vous souvienne des
questions et des plaids de Carazze! Estant la force de Cugnane, si
grand’, qui est icy present, et vous ayans aussi esprouvé, qu’il ne fait
gueres bon gratter ma panse. Qui est ceste malheureuse sangsuë, qui est
ce ver à chiens, qui ose exciter ces diables à chatoüiller les mouches
guespes? Les Medecins vont-ils de leur bon gré chercher leurs malheurs?
Cherchent-ils de la brigue et de la controverse? Nous leur donnerons de
la brigue. Or sus, tenez-vous fermes, je vous prie, soyez constans, mes
freres: laissons-là le bien, laissons la vie et nos propres enfans,
laissons le pays, si aucun veut assassiner nostre honneur: s’aille faire
pendre qui n’a soing de l’honneur! Il y a long-temps, ô Peres, que vous
me cognoissiez estre Tognazze? Voicy present le Bossu, par la vertu
duquel Cipade a souvent triomphé de Mortelle et a touché jusques au
plancher du ciel. Qu’il aye soin des armées comme Consul, jusques à ce
que nous ayons reduit à neant les bravaches de Balde. Vous avez veu
comment le pauvre Zambelle est demeuré la nourriture des poux, achetant
le cousteau de ce ribaut de Cingar, et comme il ne luy est demeuré pas
seulement un cordeau pour se pendre. Il a perdu sa maison, il a tué sa
femme, il a vendu toutes ses terres, ses chevres et toute autre chose
qu’il avoit: et nous toutesfois (ô combien est grande la honte qu’en
souffre Cipade!), nous, dis-je, ayans éprouvé tant de fois les ruses de
Cingar, voilà, nous prestons encore l’oreille à ce meschant! Il fait
tous les jours cecy ou cela. Il derobbe icy, il derobbe là; il trompe un
chacun, il se mocque, il jure, il se parjure, et nous, pauvres gens,
nous ne croyons de rien moins à luy qu’à sainct Aloie, à sainct Beuf ou
sainct Belin, tant Cipade endure patiemment ce ribaut! Croyez-moy, ô
Peres conscripts, la victoire est à nous. Icy viendra Cingar; il se
mettra au filet, le meschant; il fuit le gibet, il recule en arriere; il
sera neantmoins prins au trebuchet, et, comme la traie, il se viendra
prendre à la glus. J’ai dit.»
[66] Recueil de sentences morales attribuées à Caton, et l’un des
livres les plus répandus au moyen âge. Son autorité est invoquée
plus d’une fois par Merlin Coccaie.
Lors Zanardin se leva de son siege, et, tenant ses deux mains sur ses
hanches, après avoir, comme sage, craché deux et trois fois, ainsi
parla: «O cancre! comme a bien dit Barbe Tognazze, estant un autre pere
Ciceron, et le grand Aristote, lequel avec beaux vers a chanté:
Escrire faut aux petits clercs.
Qui premier, de Troye aux bords verts,
S’en vint descendre en Italie.
Mais je croy que Cingar ne sera jamais prins au piege. Vous sçavez la
raison et n’est besoin que je la die. Il nous trompera et nous fera suër
d’ahan; car qui est le diable qui voulust s’opposer à luy? Il y a un
certain Venitien, Syre Pole, et iceluy n’est point du rang de pescheur,
ne de ce petit menu peuple de Mouran[67]; il n’est point barquerotier,
qui aille crier: «A la barque!» Mais est gentilhomme de la race de
Fasole, qui a tousjours tenu les premiers lieux du grand Conclave et a
fait pendre un millier de Caodefiens. Cingar, malin, subtil, a de si
longue main gaigné son amitié, qu’il obtient de luy tout ce qu’il veut
au moindre signe qu’il luy face, à sa simple parolle, et meine ce bon
homme par le nez, comme on fait un bufle. Pensons-nous d’advanture
combattre contre sainct Marc? J’ay dit mon advis, vous me pardonnerez.»
[67] Murano, petit port dans les lagunes de Venise, habité par des
pêcheurs.
Soudain Cugnane saillit en place, en cholere. «Quoy, dit-il? Que
baves-tu, Zanardin? Nostre Cipade n’estime pas Venise une figue, non pas
cinq cerises. Quelle braverie sçauroit faire sainct Marc contre Cipade,
encore qu’il aye l’espée nuë en la main, encore qu’il aye une longue
barbasse pendante jusques à l’estomach? Sainct Marc n’est point le
Bossu, n’est point Cugnane, qui porte et barbe et espée, mais plustost
il ressemble à un mastin, et à ces grands chiens, qui avec leurs regards
hideux espouvantent le peuple. Celuy qui porte une espée et une
grand’barbe blanche, si tu ne le sçais, on le nomme sainct Paul. Mais
c’est nostre folie: nous voulons mesler avec nos affaires les Saincts
bienheureux; ne veuilles escrimer avec les Saincts, dit le proverbe.»
Alors Gurron print la parolle. «Je ne louë point cecy, dit-il, et
n’endureray d’estre contraire aux compagnons de Balde aucunement, quand
toutes choses seront certes considerées grossement: ne pensez point
avoir aucun secours de moy.» Lancefeuille, se levant tout choleré, luy
respond: «Tu ne donneras point de secours? Que dis-tu? Penses-tu te
separer d’avec les autres! O, la grande perte! Nous laisserons ceste
entreprinse pour toy?» Gurron, impatient, luy replique: «Je croy,
dit-il, et tiens pour certain, que tu laisseras à grand’peine ceste
tienne entreprise. Tous les jours iras, reviendras, remueras plusieurs
affaires, et, pensant avoir tout fait, tu trouveras n’avoir rien fait,
et toute ceste peine ne sera que pour tirer profit, non pas pour ce que
tu veuilles défendre l’estat de Cipade; mais pour rapiner, et derobber
mille bons grands blancs à Cipade.»
Les Peres du Senat, émeus pour telles parolles, bourdonnoient ensemble,
et dirent: «Gurron, ta langue, tousjours sale et mal nette, parle trop!»
Gian, Pannade, Garofolol, et plusieurs autres excuserent Gurron: autant
en firent Girardet le Tanneur, Mengue, et Tonal. Enfin, il fut arresté
(Gurron en crevant de dépit) d’envoyer au Podestat le Bossu et Barbe
Tognazze, pour avoir de luy la permission de mener en armes les
compagnons; et ce fait chacun s’en retourna en son logis.
Cependant Cingar est adverti par Gurron de la resolution du Conseil,
fait et assemblé à la sollicitation du Bossu et de Tognazze; il s’en
rit, et amasse auprès de soy de bons et braves soldats: et, entre
autres, Brunel y vient, Gambe, Schiamine, Lanfranc; Americ brule du
desir de combattre, Galete aussi fait bien le brave: l’un porte une
arbaleste et l’autre une pistole: Pizzanocque tient un espieu: Scivalle
un voulge: Jambon porte sur son espaule une grand’coignée, forgée de bon
acier: Rigasse porte aussi une arquebuze bien chargée de poudre,
tousjours prest à mettre la mesche allumée en l’esmorche.
L’Aurore n’avoit pas encore chassé les tenebres de la nuict, quand
Cingar amassa tous ces gentils compagnons, et les feit marcher par le
milieu de la ville de Cipade, donnant grande terreur à un chacun; et le
Caporal, passant avec parolles hautes, fait bruit, et commande à tous
les autres de crier haut: «Sus, sus, qui veut se gratter avec nous
vienne en place! O villacques! ô porceaux! ô canailles! ô gens de peu! ô
faitneans! ô poltrons! ô gueux pleins de poulx! ô assommeurs de pain!
Sus, sus, qui veut se gratter avec nous vienne en place!» Bravans ainsi
tous avec telles parolles, faisoient à leurs ennemis avec la bouche des
petarrades; et Schiamine met le feu à sa pistole, et la poudre de
l’arquebuze de Rignazze fait un grand feu. Il se fait un grand bruit, et
_tuf tof_ raisonne partout. Bertazze oit ce tintamarre; aussi fait
Cugnane, Tognazze, et tous les autres. Ils se cachent, ils s’enferment,
et, verroüillans bien leurs huys, se tiennent ainsi en leurs maisons.
Ceci advint en la sorte, comme quand les veneurs, partie à pied, partie
à cheval, donnent ordre à leur chasse, et au son du cornet, ou de la
trompe, les chiens clabaudent _bau, bau_: l’un prend un espieu, l’autre
une laisse, l’un un cheval; un autre crie: «Hau, hau», et les chiens, à
ce cri, s’empoignent l’un l’autre, et s’entrepelaudans s’espoussetent
eux-mesmes avec le nez le cul. Les lievres et les renards escoutent
cependant ce bruit, se tiennent quoys en leurs buissons et ès bois, et
ne veulent mettre au vent pour tel bruit leurs pulces et tanes. Ainsi le
Consul le Bossu, Cugnane Tribun, et les autres Senateurs, et tout le
peuple de Cipade, se contiennent cachez en leurs logis.
Toutesfois le dictateur Barbe Tognazze reprend courage, et, confortant
les autres, s’en va seul à la ville. Cingar l’advise; il se recule de
ses compagnons, et, estant en armes, se va cacher en un bois, par lequel
on passe quand on va à la ville. Tognazze, cheminant, se fantasioit
beaucoup de choses en l’entendement, et se promet de renverser bien
toutes les ruses de Cingar, mais tu ne te souviens point de la fable
d’Æsope, ô Tognazze! en laquelle, la souri dressant embusche au morceau
de lard, le chat lui en dressoit de mesme. Cingar s’estoit mis en
embuscade: Tognazze vient; s’estant approché, Cingar sort, et le tourne
tout autour, et, ayant en main un bon baston fendu en quatre, torche à
bon escient la bosse de Tognazze; et pour ces coups tomba par terre la
forteresse de Cipade, celuy qui estoit le plus grand de tous les sages,
la reputation de Cipade, qui avoit esté six fois Consul, le plus grand
soustien de raison cheut par terre, et le pillastre fort et ferme fut
renversé sans dessus dessous. Puis Cingar s’en va au loing, ayant
premierement prins avec soy Berthe et les deux fils gemeaux de Berthe,
et se retire vers le quartier de Mantouë, s’allant cacher ès montagnes
de Bresse. Et toy, Lacquay, mets la selle sur mon mulet; car l’envie me
prend d’aller à la ville.
LIVRE X.
Cingar aymant de tout son cœur Balde, toute la nuict ne fait que resver
après luy, et, ayant bon courage, remuë tous les moyens en sa cervelle
pour tirer hors de prison celuy qui estoit fils de Mars; et dit à
Berthe: «Je tireray Balde hors de prison; ou bien je me feray tailler en
plus de mille quartiers.» Et puis, la laissant fournie et garnie de ce
qu’elle pouvoit avoir besoing, il s’en va par les bois, n’osant se
monstrer, pour voler ce qu’il pourroit trouver, et proposant en
soy-mesme mille inventions et subtilitez, pour mettre Balde hors du lieu
où il estoit.
Cheminant par une forest, il rencontre d’adventure et void de loing
venir vers luy en son chemin deux Cordeliers, lesquels se faisoient
assez entendre par le _tic toc_ de leurs galoches, qui coustumierement
leur mangent le dessus du pied, lequel ils tiennent nud. Iceux tiroient
par le licol après eux un asne chargé de pain, et ne se pouvoit bien
juger qui estoit d’entr’eux l’asne; parce que l’asne et le Cordelier
sont couverts de mesme poil. Cingar, les voyant près de soy, soudain
prend avec les deux mains son voulge, avec telle contenance, comme s’il
vouloit les tailler en quatre. Iceux promptement se laissent tomber sur
leurs genoulx, crians pardon, et faisans mille croix. Cingar leur fait
quitter l’habillement, ne leur laissant que le haut de chausses et le
breviaire pour dire leurs vespres; et, leur commandant de se retirer, il
demeure seul avec ces habits et l’asne. Que fait-il? En premier, il se
couppe la barbe avec des ciseaux, et par sur sa chemise accommode
dextremement la haire du beau pere general: puis, prend la grande robbe
grise, et, par dessus le capuchon, se ceint de la corde nouée; s’estant
deschaussé à nuds jambes et pieds, prend les galoches, et enfin il met
sur ses espaules le petit manteau du frater soubs lequel, au lieu d’un
panier il porte son escarcelle, où estoient ses tenailles et crochets,
avec lesquels il ouvroit les serrures, ou degondoit les huys, et avoit
aussi en icelle des autres ferremens qui lui servoient à forger de la
fausse monnoye. Il n’est plus Cingar, parce qu’il est vestu de saincts
habits: et toutesfois il est tousjours Cingar. Car la robbe, ou le froc,
ou le roquet ou le capuchon ne fait pas les personnes saincts. Ha! bien
souvent soubs de saincts habits sont cachez des meschans, et la laine
des brebis couvre quelquefois des loups.
Soubs tels vestemens Cingar espere tirer hors Balde, n’ayant aucune
autre esperance de ce faire. Il desmanche incontinent son voulge, et
cache le fer sous sa robbe; le manteau couvre tout. Prenant son asne,
nommé Rig, pour compagnon, monte dessus et le charge encor’ de ses
bissacées de pain. Il fait aller son asne par les monts et vallées, et
n’eut voulu avoir pour iceluy une hacquenée françoise, tant bien cet
asne alloit l’amble. Quiconque le rencontre luy fait grande reverence;
car il sembloit un sainct Macaire: et quand il eut blasphemé, vous
eussiez dit que c’estoyent vespres qu’il disoit, tant il se feignoit
estre un bon Religieux faisant le torticollis. Il va par les maisons, et
de porte en porte demande un morceau de pain en aumosne. Chacun luy
donne du pain, du vin, du salé; et l’asne en estoit enfin si chargé,
qu’à grand’peine pouvoit-il plus marcher. Alors Cingar, estant revenu de
sa queste et despouillé ses habits monachaux, retournoit comme devant en
son premier habit par les bois, et puis alloit à la ville vendre tout
son butin, et en tiroit de bon argent.
Enfin, voulant venir à Mantouë, il entre et passe si subtilement par les
portes de Cipade, qu’il n’est aucunement recogneu, et apperçoit Zambelle
dedans un champ, qui au soleil faisoit reveuë de ses poux, et en avait
jà fait une grande boucherie. Cingar talonne son asne, et s’en va droict
à luy, «O! dit-il, que fais-tu? Bonne vie! Quoy? hola, bon homme? Ne
sçaurois-tu point où est Zambelle? dis-moy? en sçais-tu rien?» Zambelle
respond: «J’estois Zambelle pendant que ma vache Chiarine estoit vache:
mais, après qu’elle est devenuë chevre Chiarine, je suis devenu autre,
et ne suis plus Zambelle.--Tu me comptes, dit Cingar, mon amy, une
grande chose, ô Zambelle, que tu ne sois plus par cy-après mon Zambelle,
mais un autre, comme autrefois a esté la vache Chiarine non chevre:
mais, encor’ que tu sois une souche, ou quelque vieux pot à pisser,
dis-moy pourquoy est-ce que je te vois ainsi tout dechiré?--Ainsi la
disgrace, respond Zambelle traite les miserables. Je suis desesperé, et
la caguesangue ne me sçauroit faire mourir: j’ay esté autrefois riche,
et maintenant la pauvreté me contraint d’aller par les portes demander
mon pain, et à grand’peine en trouve-je, soit pain, soit vin ou viande,
et un malheureux ribaut a esté seul cause de mon malheur, qui est un
Cingar, auquel le cancre puisse ronger le cœur. O si le Podestat pouvoit
faire brancher ce larron, il pourroit dire qu’il auroit signé un beau
jugement pour un si meschant subject.» Alors Cingar luy dit: «Benist
soit Dieu, beniste soit sa mere! Veux-tu, pauvre miserable, estre mon
compagnon? Je te donneray ceste robbe, soubs laquelle nous sommes
sauvez, et te bailleray le capuchon de sainct François. Veux-tu, dis-je,
servir à Dieu et estre fait religieux? Tu seras predicateur, tu
chanteras la Messe. L’Eglise nourrist autant de semblables à toy, que
mille galeres sçauroient tenir de forçats à la rame.» Zambelle se
reveillant un peu, luy respondit soudain: «Je suis content et
très-content d’estre votre petit frater. Je chanteray Messe nouvelle,
moyennant que me veuillez donner ceste robbe grise. Car mon pourpoint
s’en va tout en pieces, et je rempliray bien mes jouës de pain blanc,
lesquelles à grand’ peine se peuvent-elles saouler de pain noir. Combien
que je ne sois gueres lettré, toutesfois avec vous je pourray bien dire
vespres.» Cingar le depoüille et jette son habit poüilleux en un fossé,
puis le vest de celuy de sainct François; et, en le luy baillant,
marmonnoit quelques mots semblant dire quelques Pseaumes. Il le fait son
compagnon, et l’appelle Frere Herin; et luy se nomme Frere Quentin.
En après, ils s’en vont de Cipade, et comme vrais Moines cheminent avec
une grande gravité. Zambelle marche à pied, tirant après soy l’asne, sur
lequel estoit monté Cingar. Ils entrent en la ville de Mantoue avec un
pas mesuré: le peuple pensant que ce fussent saints Religieux. Ils
viennent d’adventure en la place, lorsqu’on sonnoit la trompette pour
assembler le peuple. Suivant la coustume, quand on publie quelque
ordonnance: au son de _tararan_, le peuple s’amasse, et chacun laisse la
boutique, courant pour aller ouyr la publication. Cingar ne sçavoit que
c’estoit. Il met pied à terre, et dit: O frere Herin, tenez-vous icy;
car je vay voir que veut dire cet amas de peuple. Et puis va se fourrer
parmy les autres. On publie qu’un nommé Cingar, meurtrier, voleur,
larron, et meschant, qui fait de la fausse monnoye, et rogne la bonne,
est banny du ressort de Mantouë, et que quiconque le tuëra aura cent
cinquante ducats. Cingar, oyant cecy, se conchioit de peur: toutesfois,
il estoit tout resolu de perdre la vie pour Balde. Que fait-il? ô la
force de courage! ô la prouësse nompareille! Haussant soudain sa voix,
commence ainsi à parler: «O peuple; ô je voy bien que vous ne sçavez
rien: car en peu de jours ceste ville sera brulée, si à present et si
soudainement vous ne trenchez la teste à Balde que vous tenez attaché en
prison. Je ne fais que venir de la Terre saincte, et du sainct
Sepulchre, et je vous apporte, mes amis, de mauvaises nouvelles. Car
j’ay veu là un grand geant, semblable à une tour, et fort terrible, tout
couvert de fer, lequel ameine de grandes troppes de Mores à pied et à
cheval. Il jure par les Saincts du ciel, et par tous les diables, qu’il
veut, en quelque sorte que ce soit, ravoir Balde, et veut du tout ruiner
ce pays. Jamais je ne vey de plus mechantes gens qu’ils sont. Que
sont-ce que Lombards, Bressians, Calabrois? Les Curces sont pourceaux;
mais les Mores, c’est la lie de tous maux. O Dieu, veuillez destourner
de ce peuple une telle ruine! Ils assomment les hommes, ils vollent et
forcent les filles, ils pillent les autels et desrobent les calices: les
larrons Espagnols ne sont rien au prix de cecy. Ils surmontent en
cruauté tous les plus meschans qui soyent. O quelle pitié! Ha quelle
compassion j’ay de nos cloistres! N’ont-ils pas ravi et emporté la
pitance des Moines de Malandrin! N’ont-ils pas jetté sans dessus
dessoubs le monastere! Il n’est pas demeuré pierre sur pierre, et ont
assommé beaucoup de Religieux. Car ce Fracasse (je ne voudrois pas dire
une menterie soubs ce sainct habit), ce Fracasse[68], dis-je, sans
aucune peine, jette des grosses pierres comme si c’estoient petits
cailloux: je l’ay veu lancer ainsi ces pierres plus de mille fois tout
de suite sans se lasser. Avec un morceau de brique il tua le pauvre
Prieur: et d’un coup de poing feit entrer en terre le cuisinier du
monastere, comme il accoustroit à manger pour les Religieux. Il y avoit
un vieillard bossu se soustenant à grand’ peine avec le baston;
cestuy-cy le print par le col et le luy tourna comme un faucon fait à un
poulet, et puis le lança au haut d’une montagne. Ils ont enlevé du
revestiaire, sans aucun respect, les platines, les aubes, les amits, et
tous tels vestemens: de la despense, ils ont emporté les pots, les
bouteilles, les plats, les escuelles, les paniers, les nappes: de la
cuisine, ils ont tiré les chauderons, les marmites, les bassins, mille
pots de terre, broches, poisles: de la cave, ils ont succé nostre vin:
ceste pourchaillerie a beu nostre vin, a enfoncé nos tonneaux, et des
saloirs ils ont fait des auges pour leurs chevaux. Mais ce seroit trop
si je voulois racompter toute chose: avec grande difficulté ay-je peu
m’eschapper de leur main avec mon compagnon. Prenez donc tous mon
conseil, mes amis; tirons ce Balde hors de prison, et luy faites
trencher la teste. Il faut arracher une si mauvaise plante: il faut
retrencher la maladie, de peur que de la puanteur d’icelle l’air
s’enpunaisisse. Pourquoy une si meschante beste est-elle si long-temps
sur terre? c’est un autre Pithon, un autre Polypheme, un autre Hydre,
une Carybde. Ostez de ce monde ceste rage de diable: rompez-luy la
teste, la cervelle ne remuera plus. Que Balde soit mort, la force de
Fracasse viendra à neant. Je ne veux pas toutesfois vous scandalizer,
pour quelque chose que ce soit, soubs ceste venerable robbe, et soubs ce
capuchon, comme si je voulois preparer et solliciter contre ces larrons
les vengeances de Gaioffe. Nostre esprit neantmoins, remuant çà et là,
souvent outrepasse le capuchon, et sommes soigneux de defendre l’estat
de l’Eglise. Mais toutesfois, parce que cet habit ne sent que la paix,
nous cherchons la paix avec les saincts, et avec les diables. Si la paix
ne sert, il faut s’aider de brigue.»
[68] Fracasse est le nom d’un géant qui joue un grand rôle dans les
anciennes épopées chevaleresques de l’Italie.
Cingar harangua ainsi le peuple qui lui avoit donné bonne audience, et,
feignant de pleurer, essuyoit ses yeux avec son mouchoir. Chacun
commença à avoir grand’peur, adjoustant foy au dire de Cingar. Le bruit
s’esmeut, et ceste canaille ignorante, comme folle, court par les ruës,
qui çà, qui là, et s’en vont à la maison du Podestat ou Preteur. Ils
apprestent leurs armes, ils levent desjà les ponts-levis: ferment les
boutiques: les artisans jettent leurs ferrements par terre, et prennent
leurs piques, arquebuzes, et espées Bolonoises. Le Preteur assemble les
plus illustres et le sage Senat. Ils font par entr’eux plusieurs
discours entrelardez de longues parolles inutiles sur ce que le Moine
avoit déclaré soubs sa robbe grise, croyans le tout estre aussi vray que
l’Evangile. Et ce qui plus aidoit à croire cecy, estoit que le bruit dès
un peu auparavant s’estoit espandu, que Fracasse estoit allé vers
Thunes[69] en intention d’amener des Turcs et des Mores. Là-dessus ils
donnent ordre pour mettre des sentinelles sur les murailles, et autres
pour les advertir toutes les nuicts à faire bonne garde. Aux tours, aux
moineaux et aux barbacanes, ils assient des bombardes, des coulevrines,
et des passevolans.
[69] Tunis.
Cependant la cloche brimballe _don don don_: au son de laquelle chacun
accourt au Palais, d’un grand courage: aucuns toutesfois s’en vont à
grand haste à la chaire percée, rompant leurs aiguillettes pour estre
trop pressez du ventre. Au _pon pon pon_ des tambours, et au _tararan_
des trompettes, tout le peuple armé fait un grand bruit. L’un porte la
picque, l’autre l’hallebarde, un autre la pertuisane, celuy-cy une
lance, cestuy-là un espieu, un autre un javelot et l’autre un dard. En
peu d’espace, se trouverent soudain autant de personnes qu’il en
faudroit pour remplir une bonne armée.
Cingar, après avoir ainsi esmeu ce peuple, s’en retourna vers Zambelle,
lequel il avoit laissé avec son asne chargé. Iceluy estoit demeuré là,
fort estonné par ce tumulte, et accommodoit desjà ses guestres pour
mieux fuir. Cingar l’appelle et lui commande de ne parler à personne,
disant que les Moines doivent garder silence. En après, il lie son asne
affamé en un coing, se souciant d’autre chose que de luy bailler à
manger; l’affaire de Balde luy estant de bien plus grande importance. Il
fait marcher après soy Zambelle, et, montant les hauts degrez du Palais,
marmonnoit entre ses dents quelques Psalmes qu’il ne sçavoit, mais qu’il
feignoit bien sçavoir. Il rencontre force peuple: chacun luy oste son
bonnet, et disoyent l’un à l’autre: «C’est cestuy-là qui vient du haut
ciel? Dieu l’a envoyé icy bien en temps pour nous advertir de bonne
heure avant la ruine de ce pays.» Cingar ne faisoit pas semblant de les
ouyr; et, marchant tousjours plus avant, faisoit sonner ses galoches sur
le pavé. Il entre en la salle et tient sa veuë contre bas, et, comme par
mesgard, repoussoit en arrière les grosses patinostres de bois qu’il
avoit pendues à sa ceinture, au son desquelles la devotion
coustumierement croit, et à l’occasion d’icelles on luy adjouste plus de
foy, et oste-t-on toute defiance. Le Preteur vient au devant de luy,
estant suivi de plusieurs, et le conduit avec soy sur les sieges, et luy
fait de grandes caresses: puis, par l’ordonnance des Peres et de tout le
Senat, on luy donne en aumosne cent soixante ducats, pour ce qu’il avoit
dit son monastere avoir esté ruiné par Fracasse, l’Eglise et les calices
pillez. Mais Cingar dextremement se retire en arriere, et finalement
fait semblant de n’en vouloir aucunement. Le Preteur le force, et par
force luy met le sac où estoit l’argent entre ses mains. Cingar le
remercie, et luy promet de chanter plusieurs Messes pour luy et pour sa
compagnie tant vivans que trepassez.
On avoit desjà dressé un eschaffaut au milieu de la place, et le
bourreau avoit dressé son pau horrible, sur lequel Balde devoit avoir la
teste tranchée. «Ha, dit Cingar au Preteur, que vostre seigneurie
permette à Balde de se confesser, afin qu’au moins il ne perde l’ame et
que le diable ne l’emporte? Quand le larron dit: _Memento mei_, il fut
incontinant sanctifié.» Le Preteur ne pensant point plus long, luy feit
response: «Vostre reverence le confesse! Je suis obligé à permettre
telle chose, et tant s’en faut que je le voulusse empescher, qu’au
contraire je vous prie de sauver ce malheureux. Ho! Prevost, menez ce
beau pere, et, vous, sergens, accompagnez-le, et luy faites ouverture de
la prison, afin que Balde soit par luy confessé; mais n’abandonnez la
porte, et, pendant qu’on le confessera, faites bonne garde!»
Cingar avoit sur soy de l’eau forte en une petite bouteille, et des
limes sourdes, qui ne font aucun bruit, quand on en lime le fer. Il
tenoit tout cecy caché soubs sa grande robbe. Il descend soubs terre en
des cachots, pour entrer au sepulcre de Balde. Iceluy oyoit remuer les
courroyes, les huis, et ouvrir les gros cadenats, et branler un pesant
trousseau de clefs. Il pense que pour le vray l’heure de mourir
arrivoit, et que bien tost il s’en alloit estre delivré d’un si grand
ennuy. Le pauvre homme estoit couché contre terre, pleurant amerement,
non pas pource qu’il eust peur de la mort, estant en cela tout résolu,
et fort constant; mais à raison de la souvenance qu’il avoit de ses
compagnons et de ses enfans: et s’ennuyoit fort pour une telle espece de
mort, qui par les armes n’avoit peu perdre la vie, après tant d’honneurs
acquis par icelles, et tant de despouilles gagnées. Et, par sur tout, la
conscience le tourmentoit fort, pour la consolation de laquelle on ne
luy permettoit aucun confesseur. Le Prevost avoit jà ouvert tous les
huys, et Cingar entre avec une gravité, et passant par entre ces
sergens, iceux luy faisoient de grandes reverences, mettant le genoüil
en terre. Zambelle ne vouloit suivre, et se retiroit en arriere, et en
toutes sortes ne vouloit entrer là dedans. Cingar l’appelle: «Venez,
venez, frere Herin; car il faut que nous soyons tousjours deux.»
Zambelle obeit; et, baissant la teste, passe le guichet, tastonnant avec
la main pour se guider en telles tenebres. Après qu’ils furent passez,
on referme la porte.
Balde, pour le long temps qu’il avoit esté prisonnier, portoit une barbe
si longue, qu’elle luy pendoit à la ceinture: Cingar marchoit le
premier, et puis Zambelle qui barbottoit des patenostres et des _Ave
Maria_, car ce vilain chastré s’imaginoit fermement estre Herin, et
qu’en bref il chanteroit la Messe. Cingar, approchant de Balde, ne le
pouvoit quasi veoir pour le peu de lumiere, qui venoit seulement d’une
petite et estroite fenestre, et laquelle lumiere ne vient pas mesme du
jour, mais d’une lampe allumée par le dehors. A ceste premiere abordée,
Cingar, en se contrefaisant, parle en ceste sorte à luy: «Que fais-tu,
bourreau, larron, meschante plante? Voicy: tu porteras maintenant la
peine que meritent tes pechez, tes voleries, tes larrecins. Toy qui es
digne de cent potences, tu serviras maintenant d’exemple, à ceux qui ont
si grande envie de voler! Fracasse, Mosequin, ny Cingar, ne te
secourront point. On a n’agueres mis en quatre quartiers Fracasse, et
donné ses trippes aux chiens: Cingar a esté estranglé avec un cordeau
doré en un gibet de trois bois: on a attaché à une meule de moulin
Falquet par le col, et jetté dedans les escluses du Gouvernol. Et
maintenant te faut presenter le col, pour estre trenché.» Balde,
haussant un peu les yeux et sa face ridée, s’estonne, oyant sortir d’un
sainct habit et d’une teste rase, si folles paroles. Et puis, rebaissant
le visage, ne regarde plus ce Moine, et ne daigne luy rendre aucune
response, jugeant que c’estoit un froc eshonté. Cingar, plus rusé, luy
en dit encor davantage: «Je suis confesseur, dit-il: confesse tes
pechez, meschant ribaut que tu es?» Balde, soulevant encor un peu les
yeux, soupire et dit: «Combien que tes parolles ne meritent aucune
response à toy qui parles et qui ne sçais que tu dis, meschant moine:
toutesfois, je te dis que tu t’en ailles, vilaine puanteur du diable. Si
ces liens de fer ne me tenoyent attaché, je te tordrois le col comme à
un poulet, beste que tu es. Toy qui devrois me consoler, par doux
propos, conforter mon ame pleurant pour la pesanteur de ses fautes, tu
te comportes maintenant en la sorte que tu me ferois plustost invoquer
le diable, pour mourir du tout, que non pas Dieu? Meschant Moine, tu as
en l’estomach mille pipperies: regarde-toy toy-mesme, reprens et arguë
tes mœurs vilaines et sales: va-t-en d’icy, devoreur de pain blanc; tu
portes tonsure, laquelle je m’asseure que tu as reniée plus de mille
fois. Ta vie n’a jamais tendu qu’à la soupe. Va-t-en d’icy, avalleur de
pain, qui seroit mieux employé à des mastins qu’à toy. Ha! que de
puanteurs sont couvées soubs ce capuchon! J’auray plus de pardons de la
misericorde supreme, que toy, qui dis la Messe, qui pense tenir par le
merite de ta ceinture cordelée nostre Seigneur Dieu en ton escarcelle!»
Alors Cingar, esmeu en son cœur de pitié, avec une voix basse commença à
parler autrement à luy: «O mon cher et doux amy Balde, ô mon doux amour,
ô mon cœur, ô mon soing, et ma fidelité! Je ne me veux plus celer à toy:
je suis ton Cingar: ne recognois-tu point ton bon amy, ne me
recognois-tu point, mon Balde? Regarde-moy en face, remarque les traicts
anciens de ma face: Je suis Cingar le premier de tes amours, le
principal de tes amis, qui jour et nuict ay pensé à toy, comme je pense
tous les jours, et penseray d’icy à mille ans. Il ne faut pas endurer, ô
Balde, que tu meures d’une mort si honteuse. Toute noblesse se plaint
sans toy: la courtoise vertu s’en va la teste baissée; la liberté
languit, et Mars tient ses armes roüillées, et a jetté son bouclier
comme inutile: la mer, la terre, l’air, ne te desirent pas mort, et ne
demandent que, par la mort d’un si grand personnage, toute bonne
reputation et tout l’honneur se voyent mis soubs les pieds.» En disant
ces mots, il le baise plus de cent fois, l’embrasse, le serre, pleure à
bon escient: «Je suis ce tien Cingar, dit-il en continuant; chasse de
toy toute peur: n’en doubte point, je suis Cingar: je suis Cingar,
garni, soubs ce manteau, de marteau et tenailles.»
Comme sont grandes les joyes d’une mere attristée et pleurante, quand,
pensant son fils estre mort, elle le reveoit sain et sauf, gaillard et
bien dispos, autant en sentit soudain en son ame Balde, ayant recogneu
Cingar: jettant ses yeux sur luy ouverts, comme s’il venoit de se
resveiller soudain, et le contemplant depuis la teste jusques aux pieds,
devient si fort ravi, que la grande joye qu’il en sentoit l’empeschoit
de pouvoir parler: et ce qu’il voyoit devant soy, il luy estoit advis
que c’estoit un songe. Zambelle, qui cognoissoit bien Balde, et le
craignoit encor, se retenoit en un coing sans branler, et se conchioit
de peur. Cingar dit à Balde: «Il n’est pas temps du faire longs
discours: pour trop muser, on pert souvent un bon morceau.» Et alors,
ostant son manteau de Cordelier, tire ses ferremens de son sachet: avec
l’eau forte il mollifie le fer, en l’abreuvant d’icelle: et puis, avec
ses limes, il met en deux les fers qui tenaient Balde par les pieds,
lequel en peu d’espace de temps se leve debout, mais ne peut à
grand’peine se soutenir, pour estre trop affoibly. Cingar luy donne sept
ou huit morceaux de maschepain fait de pignons, et un bon traict de
malvoisie qu’il avoit apporté exprès en une bouteille. Balde soudain se
fortifie et sent la vigueur s’estendre par les membres. Après, Cingar
appelle Zambelle, luy disant: «Frere Herin, approchez icy; car il faut
que nous prions Dieu ensemble. O Jesus-Christ! pourquoy, hola, frere
Herin, pourquoy ne respondez-vous? Dormez-vous? Hola? A qui enfin
parle-je? Que vostre fraternité vienne icy?» Zambelle ne respond
aucunement; car le pauvre petit bon homme eust voulu estre dehors, parce
qu’il cognoissoit bien Balde, et le voyoit desjà reprendre courage.
Cingar l’appelle derechef: «Venez, frere Herin.» Balde s’estonne: «Qui
appellez-vous? dit-il. Y a-il aucun icy, dites, je vous prie?» Cingar,
en souriant, luy compta en brief toute l’histoire. Balde s’esmerveilla
de l’artifice de Cingar, lequel s’en allant enfin vers ce frere Herin:
«Ha! pauvre homme, dit-il, je vous ay appellé plus de mille fois, et ne
voulez respondre à vostre maistre. Apprenez-vous ainsi à obeyr à vostre
pere le Prieur? Il faudroit vous donner une bonne penitence, ou une
discipline sur vos fesses, ou manger vostre soupe soubs la table avec
les chiens.» Zambelle luy respond: «Pardonnez-moy, je vous prie; car,
nous autres freres, devons garder silence. Vous m’avez donné, mon
reverend pere Quentin, ce premier precepte, quand me commandastes de ne
parler à personne.» Cingar n’avoit que luy respondre là dessus, se
voyant chastré par un chastré.
Cingar et Balde le prennent, le despoüillent, et l’enchaisnent, et au
lieu de Balde l’attachent avec les mesmes menottes et fers. Le Prevost,
fasché de tant attendre, ouvre la porte, et du dehors s’escrie: «Hola!
pere, que musez-vous tant? Il n’est pas encor confessé? Que vostre
prudence supplée à tout; car, s’il vouloit reciter par le menu toutes
ses meschancetez, un an n’y suffiroit pas.» Balde, oyant le Prevost
ainsi parler, eut bien voulu sortir dehors et luy rendre son change à
coups de poing. Cingar, le prenant par le bras, le retint, lui disant:
«Donne un peu de repos à ton cerveau: es-tu devenu furieux et enragé?»
Et puis respond au Prevost: «Attendez un peu; je despecheray tout à
present l’affaire, nous venons à la fin. Il estoit chargé de mille
excommuniemens. Le sac estoit plein: il puoit desjà comme estant pourry
de quatre jours. Je luy donne l’absolution. Et, vous, frere Herin, priez
cependant Dieu pour luy?» Puis commence le Psalme _Miserere mei Deus_:
mais, ne le pouvant achever il marmonnoit le reste entre ses dents
jusques à _Gloria Patri_; voulant par telles ruses alonger le temps, et
entretenir le Prevost. Cependant Balde se vest de la robbe grise, et
succede à Zambelle, pour un autre frere Herin. Cingar luy monstre comme
il doibt marcher, comme il faut qu’il contienne son regard, et qu’il
sublete des patinostres entre ses levres: et, pour le faire
mescognoistre, il luy rabat bas le capuchon, et luy coupe la barbe: ils
viennent ainsi desguisez à la porte. Cingar marchant devant, fort
devotieux, Balde le suit avec la teste baissée, auquel pas un ne prend
garde. Incontinent toute cette canaille de sergens, archers, Prevost, et
bourreau s’advance d’entrer: mais Cingar dit au Prevost: «Quelle
soubdaineté est cecy? Ha, ha, non, pour Dieu, donnez-luy un peu de
loisir pour achever sa penitence.» Cela dit il advance le pas, et
s’escoule avec Balde.
Mais où vas-tu, Cingar? Où est-ce que ta fuite te sauvera? On avoit
fermé toutes les portes de la ville, et n’estoit restée ouverte qu’une
poterne, à la garde de laquelle on avoit mis cent hommes. Le pauvre
Cingar, sçachant cela, minute en son cerveau plusieurs subtilitez. Il a
plus de soing de Balde que de soy-mesme, l’aymant uniquement. Estant en
telles pensées, il arrive à la porte, à laquelle le Preteur avoit commis
si bonne garde, qu’il n’y passoit point une mouche. Balde avoit grande
envie de mettre le froc bas, encor que par tout il rencontrast grand
nombre de peuple avec halebardes, espées, arquebuzes et arbalestes.
L’esprit luy fretilloit, ne se pouvant quasi contenir, que par force il
n’arrachast des poings de quelqu’un de ces gens une halebarde, ou autre
baston, pour avec iceluy mesler les mains avec telles gens, et leur
faire tomber la tripe bas. Cingar le retient et luy dit: «Laisse, fol,
laisse-moy penser un moyen pour nous eschapper.»
Marchans ainsi eux deux coste à coste, ils advisent passer auprès d’eux
un beau jeune homme, qui estoit suivy d’une bonne troupe de soldats. Ce
vaillant personnage se nommoit Leonard; sorti de sang illustre, car son
pere estoit Colonnois, et sa mere Ursine[70]. Cestuy-cy avoit autrefois
entendu la renommée grande de Balde, et estoit venu en ce lieu pour le
voir, et communiquer avec luy. Mais il trouva lors la ville toute
esmeuë, et les habitans en grande frayeur, prenant chacun les armes. Il
demande la cause; ils luy respondirent: «La guerre se prepare contre les
Mores et les Turcs que Fracasse conduit.» Oyant cela, il pense
rencontrer Balde, commandant à plusieurs trouppes, comme excellent
capitaine qu’il estoit. Il chevauchoit pour lors un grand et gros cheval
Frison bay, et avoit ceint à son costé l’espée de Balde, laquelle il
avoit achettée trente ducats à Rome, où quelqu’un l’avoit portée,
n’appartenant icelle qu’à un vaillant homme. Balde, tournant la veuë
vers ce jeune homme, recognoist son espée au pommeau, qui estoit doré,
et se resoult de l’avoir, quant il devroit en perdre la vie.
«Hastons-nous vistement, dit-il, ô Cingar, nous avons moyen d’eschapper:
en voilà un qui porte mon espée à sa ceinture, je la veux avoir: elle
est à moy de droict; suis-moy, chemine.» Mais Cingar retient dextrement
la furie de cet homme, et luy dit: «Va, sois asseuré que tu auras
l’espée.»
[70] Les Colonna et les Ursini, deux des plus illustres familles de
Rome au moyen âge.
Ils se mettent à suivre ce jeune homme, et regardent si d’adventure il
sortira de la ville, pour eschapper avec luy, et recouvrer l’espée. Mais
iceluy entra en une hostellerie avec tous ses gens. Cingar le suit, et,
donnant son manteau gris à l’hoste, le prie de luy vouloir bailler une
chambre et un lict. Leonard avoit trois beaux chevaux et Cingar prend
garde en quelle escurie ils estoient. Le premier estoit d’Espagne, nommé
Rochefort; le plus puissant et le plus membru estoit Frison, et le tiers
estoit Turc, et l’appelloit-on Parde. L’hoste accoustre incontinent le
souper, et Leonard commande de servir. Chacun s’assiet à table: au haut
bout d’icelle estoit Leonard, lequel après le souper se delibere de
chercher Balde. Les soldats avoient posé çà et là leurs armes, comme ils
ont de coustume, quand ils veulent bien remplir leur panse. Balde, qui
estoit en une chambre près celle où souppoit Leonard, regarde par la
fente d’une porte. O que la face de Leonard luy sembloit belle! Il ne
s’amuse pas le à regarder seulement, mais prestoit aussi l’oreille à
leurs propos.
Cependant Cingar peu à peu dérobboit de ces armes, et les apportoit en
sa chambre. Puis ils se dépoüillent de leurs habits de fratres, et
s’arment depuis les pieds jusques à la teste, comme un jeune cheval que
nous appellons poulain, après avoir esté nourry de son et d’orge,
voudroit bien sortir hors de sa triste estable en rompant son licol, ne
pouvant plus se contenir en icelle; ainsi estoit Balde, lequel, sorti
nagueres de prison, et se voyant à present armé de toutes pieces,
petilloit d’envie qu’il avoit pour sortir hors, et se fourrer à bon
escient par la ville, et, mettant par terre testes et boyaux, aller
jetter Jupiter hors de son siege, ruiner le pays infernal, et renverser
la maison Stygiale; mais, pour le respect de Cingar, il réprime la
puissance de son courage, et l’ardeur de sa cholere. Or le
retentissement de l’horrible bataille, qui se feit cy-après, n’est pas
une charge propre pour tes espaules, ô Comine; il faut un plus grand
secours; ferme le flascon; car tes vins me sentent le moisi.
LIVRE XI.
Il nous faut lever les voiles plus haut, et un mystere plus pesant nous
contrainct de roidir l’eschine plus fort. Jusques icy ma barque a vogué
seulement sur les eaux de Cipade, lesquelles ne se font entendre que par
la voix des grenouilles, qui y font ordinairement leur demeure, et, par
leur mauvaise odeur, qui rien ne sent qu’un pur lavage de pourceaux;
maintenant je veux passer la mer Pietole, laquelle est plus dangereuse
qu’aucune autre.
O Pere boiteux, tu as si soing de tes baliverneries, si ta viole attire
les faitneans aux pilliers de Saint Marc de Venize, et si ta cornemuse
gagne de bon argent, tourne vers moy tes cordes canines avec ta douce
voix, qui endort par tes plaisantes chansons les rameurs volontaires,
qui sont ès galeres de Venise, et qui, par sa douceur et belle harmonie,
attire à toi le peuple! Viens aussi vers moy, ô Lippe Mafeline, qui
coustumierement suis les bons morceaux, et qui es le soustien des bonnes
coustumes de Coccaie! Invite ton amy à soupper avec toy. Jusques icy,
Bertazze m’a fait porter mes houseaux rompus; jusques icy, Comine a
laissé pendre mes brayes jusqu’à mes talons; mais maintenant il faut que
ce que je veux à present desduire, soit attaché avec de belles
esguillettes, pour celebrer la force d’un vaillant Baron, par dessus
lequel il n’y a aucun qui se puisse comparer à Hector, ou à Roland, ou à
Sanson qui emportoit les portes sur ses espaules.
Desjà Zambelle avoit esté mis hors de la prison, et la subtilité de
Cingar estoit toute evidente à un chacun. Le Preteur Gaioffe, se voyant
pippé, jette hors de la faulconnerie Zambelle, lequel avoit servi
d’appast. La mocquerie s’épand par toutes les ruës de la ville: on
recognoist les ruses et les finesses de Cingar. Car le pendard estoit
bien versé en tels stratagemes, desquels il usoit souvent. Le peuple de
Mantouë, tout estourdi, s’assemble, et là Zambelle leur recite sur
l’ongle toute la farce; l’un luy donne un chappeau de fleurs, un autre
une autre chose. Gaioffe, bouffé, se cholere contre soy-mesme, se donne
au diable. Il fait dire à son de trompe par tous les carrefours que, si
aucun peut prendre ces deux Cordeliers, ou ces deux ribbauds couverts de
si saincte robbe, ou seulement descouvrir et declarer le lieu où ils se
sont retirez, il aura pour recompense mille ducats. A ce cry, plusieurs,
picquez d’un tel gaing, cherchent partout et ne s’ennuyent d’y
travailler: ils courent çà et là; ils remuent tout; ils ne laissent
tonneaux, coings, cavernes, maisons, eglises, palais, tours; ils
descendent jusques dans les privez, dans les puits; vont chercher et
remuer les matieres fecales des privez publics. Car telle canaille n’a
aucune honte, quand il est question d’argent; elle ne pardonneroit ny à
son pere, ny à son frere, ny à son amy; c’est une très-meschante nature
d’hommes, et une malheureuse race, qui tousjours n’ont l’esprit tendu
qu’à gagner à toute reste, tels que sont ces sergens, ces bourreaux de
collecteurs de peages, de daces, et de doüanne.
Le bon hoste, au logis duquel estoient Balde et Cingar, avoit entendu
ceste recherche. Le meschant s’en vient devant le Preteur et Podestat,
et declare que ces moines gris estoient logez en son hostelerie, et en
fait bonne, suffisante et prompte preuve, tellement qu’il tire le
salaire promis. Aussi-tost, par le commandement du Preteur, tout le
monde s’esleve; on prend les armes, et se hastent pour aller assaillir
cette hostelerie. Le trompette, qui marchoit devant, advise ce jeune
homme Léonard, ce Baron, dis-je, qui avait circui le monde pour voir
Balde à cause de sa grande renommée, et pour acquerir son amitié, et
lequel ne sçavoit rien de son entreprinse. Ce trompette l’advertit, et
le prie de desloger de ceste hostelerie. Cingar, voyant cecy, parle en
ceste sorte à Balde: «Ha, mon Balde, nous sommes contraincts mourir!
Voicy le danger tout eminent. Enfin le renard tombe en la trappe.» Balde
le regarde et luy respond: «Qui a-il, mon Cingar, qui me puisse arriver
de plus honorable que de perdre la vie en combattant? C’est la derniere
et souveraine loüange à un soldat de mourir en une bataille.» Cingar, à
la persuasion de Balde, se rasseura et perdit la peur, et par la
fenestre avec une corde se coule à bas, esperant enlever les chevaux de
Leonard; mais les valets d’estable, ayans jà mis sur eux les selles, les
accommodoient à cause que Leonard vouloit monter dessus. Balde demeure
seul en la chambre et se prepare aux armes, et une heure luy sembloit
mille ans.
Leonard, ignorant tout cecy, laisse la viande et commande à ses soldats
de descendre à bas. Ils vont à l’escurie pour monter à cheval. Comme
Leonard avoit desjà le pied en l’estrier, Cingar tout armé l’appelle,
et, approchant hardiment, prend la bride du cheval et luy dit:
«Demeurez-là! le Preteur et le Senat vous commandent de venir à pied, et
donner secours à ceux qui veulent prendre Balde, lequel est icy caché,
et on vous recompensera bien de vostre peine.» Leonard respond: «Mon
Balde est-il icy logé? Au contraire, je jure Dieu que j’exposeray ma vie
pour Balde. Suyvez-moy, tous mes gens et soldats! La mort me sera
maintenant douce et très-agreable.» Et soudain se met legierement en
selle. Cingar, joyeux au possible, lui descouvre tout, parlant à luy à
l’oreille, et, ne luy demandant autre aide que de leur vouloir prester
deux chevaux, avec lesquels Balde puisse éviter à ce danger. Alors
Leonard descend de cheval et baise Cingar avec demonstration de grande
amitié, et luy dit: Il ne nous faut pas demeurer icy longuement, et
n’est temps de deviser trop. Allez, je vous suivray, et mes soldats
viendront quant et nous: je suis resolu d’espandre ma vie pour Balde.»
Cingar ne demande que des chevaux. Leonard ne baille point seulement les
chevaux, mais aussi l’espée de Balde, laquelle Cingar prend et la met à
sa ceinture, et puis prie Leonard de s’en aller avec ses gens vers une
porte de la ville, feignant de la vouloir défendre et garder, si
d’adventure Balde la vouloit forcer et passer par icelle; et qu’estans
là ils soient advisez, que, si d’adventure eux deux se retirent en cet
endroit, ils leur facent passage, et soudain relevent le pont-levis. «Je
le feray ainsi!» respond Leonard, et soudain remonte sur un autre cheval
et se haste d’aller, estant suivy de tous les siens.
Or une grande trouppe de bragards, conduits par l’hoste, qui rapportoit
ses mille ducats, approchoit; desjà toute l’hostelerie estoit pleine
d’aussi grand nombre d’hommes, qu’il en sçauroit tenir au fort chasteau
de Milan. La sale en estoit pleine: un grand bruit s’eslève par tout,
ils braillent, ils crient: «Sortez, sortez, meschans!» L’hoste leur
montre la chambre ouverte, en laquelle estoit Balde, lequel voyant la
porte ouverte, et en icelle plusieurs pointes de picques tenduës contre
luy, du premier coup qu’il tira avec son javelot, il perça l’estomac du
Connestable, et le renversa mort, et, retirant son bois, en enfonce un
autre, qui tombe sur le ventre estendu comme une grenoüille. Sur le
seuil de l’huys, il se fait un grand abbatis, et les assaillans furent
contraincts se retirer à quartier. Cingar estoit cependant en certain
endroit, tenant les chevaux pretz si d’adventure Balde y venoit: durant
ce combat, Balde escumoit d’ire, et de cholere se mordoit les ongles,
et, pensant comment il pourroit eschapper, se met en furie. Cependant
une grande clameur s’esmeut, crians tous: «Prenez ce larron; tenez
ferme; prenez ce meschant; apportez du feu, des eschelles; entrez sus,
frappez, gardez bien!»
Balde, combattant, s’enflamme en la face, non moins que fait Vulcan,
quand avec les tenailles il tient une lame de fer dedans le feu, remuant
de l’autre main ses soufflets, et laquelle il bat après avec Bronce et
Sterops ses forgerons. Il se vire en l’air, comme un autre cerf; il ne
disoit aucune parolle; mais, quand il veid que ceste canaille de sergens
avoient peur et estoient espouvantez, il les agasse, il les provocque,
et les menace: que pensez-vous, dit-il, faire, meschans coquinailles? Je
vous tueray tous comme vaches. Je ne vous crains, je ne vous estime
rien, canaille!» En ce disant, frappoit tousjours sur eux et les mettoit
jambes contremont. Personne encor’ qu’il aye la rondache au bras, n’ose
passer le seuil de la porte tout abreuvé de sang; car, avec son javelot,
il perce tous leurs boucliers aussi facilement qu’une clisse à faire
fromage. Cependant il n’advise pas à pouvoir sortir dehors, et se
contente de combattre ainsi avec tant de personnes, desquels sept ou
huit pouvoient seulement venir aux mains. Les autres ne font que crier
et menacer de loing. Ils commencent à escheller tout autour, afin que
chacun y peut faire son devoir. Balde appercevant cette entreprinse, en
frappant il songe à ce qu’il doit faire, ou de sauter du haut de la
fenestre, ou de se fourrer au plus fort de ses ennemis, n’estimant sa
vie une cerise.
Pendant qu’il est ainsi empesché, une grande partie de la muraille
tombe, et le misérable Balde se trouve quasi enfouy dedans les pierres.
Incontinent chacun accourt comme font les Loups quand d’adventure ils
voyent un toreau par terre, pensant le manger s’ils peuvent estre
maistres de luy: mais, se levant, sans estre atteint d’aucune blessure,
et de cornes et de pieds les chasse au loing. Ainsi mille personnes
veulent assommer Balde, tombé sous mille pierres, mais il se
despatrouille habilement de dessoubs ce monceau de pierre, et,
s’arrachant de là, s’escrie. Mais, ô malheur! retirant son javelot
enfouy en ce debris, ne retira que la hampe, y demeurant le fer. Il la
prend avec les deux mains, et d’un saut se jetant au milieu de la
presse, chacun lui fait voye, en luy tournant les talons; personne n’y
veut aller foüiller avec son nez pour y chercher des trufles, et estime
plus grande louange en estre loing que de passer plus outre. Mais cet
amas de peuple se renforce davantage. Toute la ville y accourt. Gaioffe
le menace de le faire rostir tout vif et donner aux chiens ses boyaux.
Il est incontinent environné, et tant plus il se void pressé, plus luy
redoublent les forces, il pare çà, pare là aux coups. On luy donne par
les flancs, par derriere, par devant; autres le chargent, à droit, à
gauche, avec des revers; on crie après luy: «Demeure, larron, demeure,
pendard!» Le ciel, la mer, la terre, tout retentit des voix et bruit
merveilleux de ce peuple. Depuis le bas jusques en haut, ceste
hostelerie est remplie d’hommes, et neantmoins ce brave champion ne
s’estonne aucunement, estant asseuré contre telle canaille, tout ainsi
qu’est la tour de Cremone contre les vents, et devenoit plus robuste et
vaillant par le sang qu’il voyoit espandu autour de soy.
Cingar avoit l’oreille tenduë à ce grand tintamarre, et n’avoit aucune
esperance que, luy et Balde, peussent monter à cheval. Il se delibere
d’aller mourir avec Balde, et prend un espieu de ceux qu’il avoit
desrobbez à Leonard, et, montant en la montée, il rencontre l’hoste, qui
traitreusement avoit descouvert Balde. Il ne le feit point reculer, ny
luy dire: _Garde!_ mais, du premier coup, sans dire gare, luy fendit la
teste jusques à ses grandes oreilles, et, luy donnant un autre coup
dedans le ventre, luy fait sortir les trippes au vent.
Nous avons souvent experimenté que qui cherche à tromper autruy est avec
le temps trompé luy-mesme[71]; mais Cingar, n’oubliant ses bonnes et
anciennes coustumes, aussi tost qu’il veid cestuy-cy mort par terre, il
jette la griffe sur la bourse qui estoit bien pleine et pesante, et
laquelle, comme est l’usance de telles gens, estoit cachée en la
brayette. Cingar la fourre en sa manche, puis entre en la sale. Il
trouve là un horrible chamaillis; il voit Balde entre cent espées et
cent facquins, faisant merveilles avec son javelot, luy estant advis
qu’il voyoit un ours entre des mastins enragez, ou un aigle entre des
corbeaux. Cingar, approchant, luy dit: «Je suis Cingar! tiens ferme,
Balde, et ne lasche les armes, entre lesquelles mourons avec honneur
plustost que de servir de proye avec nostre honte à Gaioffe! Et, vous,
poltrons, marraus, race de couards, pourceaux, escampez d’icy, escampez,
marroufles! N’avez-vous honte d’estre tant contre un? Quelle loüange,
quelle reputation vous en adviendra-il?» Cingar, parlant ainsi à eux, se
fourre au milieu d’eux, et fait paroistre que les effects suivent
promptement les parolles. Il encourage Balde; il fait voir aux uns les
boyaux des autres; il pousse l’un du bout de la hampe de son espieu, et
avec le fer en met par terre un autre. Il se jette en l’air, il ne
repose aucunement sur ses pieds: il pare aux coups de toutes parts.
Balde, se voyant assisté du secours de Cingar, manie son javelot avec
une si grand’force, qu’il le rompt en cent mille pieces, et du coup
assomma plusieurs hommes. Ceste canaille, voyant son javelot brisé,
incontinent se précipite ensemble, pensant le prendre, et se rue sur luy
comme feroit une montagne, qui cherroit en bas. Balde n’avoit rien aux
mains que ses gants. Il combat des poings, des dents, et des pieds, et
ne donne coups à faute. Un tombe par terre; à un autre il donne un si
grand coup de pied dans le cul, qu’il le fait voler en haut comme une
corneille, et tombant sur le plancher, se rompt le col.
[71] Cet adage se retrouve parmi les _Proverbes communs_ du seizième
siècle:
Qui d’autruy tromper se met en peine,
Souvent lui advient la peine.
Cingar, ayant l’œil toujours sur son amy, se retournant vers luy, le
void sans baston en la main, et bien enserré. Ayant grand peur de luy,
il se ruë comme un porc sanglier sur ces gens, et s’approche de Balde;
et là, avec son espieu, tout autour de soy, il chasse ces mouches
bouvines, et de son long baston il leur perce le ventre. Alors, tirant
du fourreau l’espée de Balde qu’il avoit ceinte à son costé, la luy
baille, et luy dit tout haut: «Voilà ton espée, Balde, prens-la, et la
rougis comme coral au sang de tes ennemis!» Balde, joyeux au possible,
la prend, en faisant un saut, et, la prenant avec les deux mains,
commence furieusement à faire une cruelle boucherie, plus que n’en feit
Renaut à Roncevaux. Vous n’eussiez veu au plancher, que des bras, des
testes, et des jambes espanduës. Comme un toreau estant en amour d’une
jeune genisse se met en furie, quand il est harcelé de gros mastins, et
frappe les uns du pied, renverse les autres de la corne, fait voler en
l’air le sablon en rendant un horrible mugissement: ainsi ce brave et
valeureux Balde, eschauffé, tranche testes et jambes, bras et mains; et,
contournant ses yeux remplis de rage et de cholere, faisoit peur à ceux
qui pouvoient le regarder. Son corps enfin est tout souillé de sang.
Cingar est à son costé, et, soufflant de rage, combat cruellement,
donnant des coups orbes à droicte, à gauche, des revers, des montans; il
crie à Balde, chacun l’oyant: «O Balde, viens après moy, et me suis! Je
veux par force descendre à bas: qui est l’espée, ou la pertuisane, qui
m’en pourra empescher?» Et, en ce disant, avec son espieu tout
ensanglanté, rompt telle presse, et, se faisant ouverture, descend le
premier. Balde le suit, et soustient les coups qu’on eust donné par
derriere à Cingar, rendant à son amy le plaisir qu’il avoit reçeu.
Tout le peuple lançoit pierres, bricques; et de loing estoit jetée sur
eux une infinité de cailloux; et, qui est le pis, du haut de la
couverture ils jettoient en bas de l’eau bouillante, et estoient si
maladvisez, qu’ils ne prenoient pas garde s’ils jettoient sur leur amis
ou ennemis, tellement que ces gros beuffles baillerent la pelade à plus
de cent, comme la maladie dite Mal de Naple[72] a fait quitter le poil à
plus de mille putaciers renommez, et comme la teigne chasse les poux. Tu
ne fus pas exempt de cette eau chaude, Cingar, car plusieurs de tes
cheveux en tomberent, et chacun t’appeloit depuis: «O le pelé, ô le
pelé.» Autres jettoient du brasier tout ardent, et autres, des laz, des
cordes à nœud coulant, des chaisnes, pensant prendre et arrester avec
icelles Balde, comme ils avoient fait une autrefois; mais la souri, une
fois eschappée, ne se reprend plus à la mesme souriciere.
[72] Tout le monde sait quel est le mal ainsi désigné; il serait fort
superflu de rechercher l’étymologie de ce nom; nous signalerons
seulement ici à cet égard un opuscule curieux, les _Sept Marchands
de Naples_. C’est un dialogue en vers imprimé vers 1525 et qui est
extrêmement rare, quoiqu’il en existe plusieurs éditions. Il a été
réimprimé en 1838 dans une _Collection de poésies, romans_, etc.,
publiée en lettres gothiques par M. Silvestre, et il est compris
dans le t. II, p. 99-111, des _Anciennes poésies françaises_,
éditées par M. A. de Montaiglon pour la Bibliothèque elzévirienne de
M. Jannet.
Les Italiens, à l’époque où Folengo écrivait, plaisantaient
volontiers sur la nouvelle et terrible maladie qui était venue
frapper le genre humain. Nous ne citerons qu’un seul exemple de ces
joyeusetés: l’auteur d’un livret très-rare, imprimé à Mantoue en
1545 (_Cicalamenti del Grappa_), discutait la question de savoir si
la belle Laure n’avait pas donné à Pétrarque _il mal francese_. Il
annonçait dès le titre de sa composition qu’il faisait l’éloge de ce
mal (_cosa tanto buona, tanto utile, tanto salubre e a i desiderosi
della virtu tanto necessaria_), et il dédiait son œuvre à la signora
Antea, parce qu’elle avait répandu partout cette maladie et qu’on
lui devait une augmentation dans le prix du bois d’Inde,
c’est-à-dire du gaïac.
Cingar estoit jà descendu du degré jusques à bas, et Balde ne le perdoit
de veuë, et le suivoit pas à pas. Il y avoit en ceste hostelerie une
petite court, à travers laquelle on alloit à l’escuyrie, en laquelle
Cingar avoit accommodé les chevaux tous prests à monter dessus. Iceluy,
d’un coup de pied, enfonce la porte, et la jette par bas. Pendant qu’il
monteroit à cheval, il fait arrester Balde au devant de la porte, et là
se tenir ferme comme un pillier, pour en empescher l’entrée, laquelle
lors ny Mandigar, ny Sacripant[73], ny Rodomont[74] n’eusse peu forcer.
La meslée fut là si horrible, que des morts tombans les uns sur les
autres, il s’en feit une montagne. Et comme on void penser à sa
conscience un Suysse ou un Lansquenet, quand ils s’efforcent de gagner
la bresche faite à une ville qui seroit abandonnée au sac, ayant le
bruit d’estre fort riche; mais, pour entrer dedans et gagner le haut de
la muraille et des tours, c’est là où est la peine et le travail, et
bien souvent les chausses sont abreuvées d’une puante matiere, quand ils
voyent un gros canon bracqué au devant d’eux et jà prest à vomir une
grosse bale: ainsi ce peuple se retient, et prend pour le mieux de
reculer le pas, voyant ce diable de Balde foudroyer tout avec son espée,
et rompre et briser tout ce qui paraissoit devant luy, ainsi que feroit
une coulevrine.
[73] Géants qui jouent un rôle dans les anciens poëmes italiens
consacrés au récit des exploits des chevaliers errants.
[74] Rodomont tient une grande place dans l’_Orlando innamorato_ de
Boiardo; c’est le plus redoutable de tous les Sarrasins, mais il
trouve en Roger un vainqueur.
Cingar, comme est l’usance de la guerre, avoit bien equippé les chevaux,
leur avant mis les chanffrains au front, les bardes sur les flancs, et
la maille sur la poitrine. Il monte sur Rochefort, et prend une masse,
et en l’autre bras un rondache de fin acier. Il sort d’un saut hors la
porte de l’escurie, comme un foudre, et advertit Balde d’aller monter à
cheval, lequel entre dedans, ce pendant que Cingar soustient tout
l’effort. Balde monte d’un saut sur le Frison, qu’on nommoit
Brisechaisne. Ces deux Cavaliers, comme fait un torrent à travers les
bleds, quand Jupiter se courrouce, poussent leurs chevaux là où ils
voyent la plus grand’presse. Iceux, des pieds, renversent celuy-là:
courrans, heurtent cestui-cy: et, avec les dents, en prennent aucuns
par-dessus le col, les brisant entierement, et ensanglantans leurs
mords, et noyans leurs yeux en sang, et s’eslevans debout sur les pieds
de derriere, et soudain retombans sur ceux de devant, en donnant du
derriere de grands coups de pieds: vous eussiez veu voler en l’air des
corps tombans tout roides morts. Bayard[75] n’estoit à comparer à tels
chevaux, combien qu’il portast sur son dos sept diables. Rien ne peut
demeurer entier contre la force de leurs pieds: ils mettent tout en
poudre, et brisent tout aussi menu que chair à pasté. Balde est fort
aise d’avoir un tel cheval, un tel frison entre les jambes: la force
d’un cheval redouble le courage d’un guerrier.
[75] Ce cheval, qui portait les quatre fils Aimon, est fameux dans les
romans de chevalerie; Boileau en a fait mention (satire V):
Mais la postérité d’Alfane et de Bayard,
Quand ce n’est qu’une rosse, est vendue au hasard.
Ces assaillans s’augmentoient en nombre de toutes parts, et tant plus on
en tuoit, plus sembloit en renaistre, tellement que les monceaux des
morts croissoient si haut, qu’ils bouchoient quasi les entrées. Desjà
Cingar se lassoit, et Balde avoit receu cinq playes, bien qu’elles ne
fussent mortelles. Cingar lors dit: «Balde, jouons maintenant des
esperons, et gagnons le haut, pendant que ces chevaux nous en donnent la
commodité.» Balde, trouvant cet advis bon, suit Cingar; et,
escarmouchans à toutes mains, ouvrent tout ce gros esquadron, et sortent
hors de ceste hostelerie, et galloppent à coups d’esperon vers la porte
de la ville, et les chevaux couroient si legierement, que vous les
eussiez jugez voler. Et le peuple, courant après, crioit tant qu’il
pouvoit: «Prenez les larrons! A, a, a, prenez, arrestez!» Leonard, qui
les void venir vers luy, accourans à bride abbatuë avec l’estoc en la
main, tire soudain son espée du fourreau et en donne si grand coup sur
le col de celuy qui commandoit à la porte, qu’il luy oste la teste de
dessus les espaules. Lors ceux qui estoient en garde, voyans leur
Capitaine mort, mettent promptement la main aux armes, et environnent
Leonard, le pressant de si près, qu’incontinent il receut quelques
estoccades; mais, poussant son bon cheval, d’un saut il se delivra de
telle presse, et ce cheval le porta hors des lances, picques,
hallebardes, et javelines, qu’on tendoit contre luy. Tous les gens de
Leonard manient aussi les mains, voyans leur Capitaine en telle
destresse. Ils ne s’amusent à regarder voler en l’air les corbeaux, ou
les corneilles après le Milan, avec leur _cro, cro, cro_, mais, s’estans
unis et ralliez ensemble, secourent leur Seigneur. Ils n’estoient que
quarante, qui combattoient contre trois mille. Vous eussiez veu icy une
infinité d’espées rompre et casser des boucliers, des bras, des jambes,
et froisser des espaules. Ici oyoit-on les voix miserables de ceux qui
en grand nombre rendoient les abbois. Et ne s’en falloit point
esmerveiller; car la race Romaine, encor’ qu’elle fut petite, est celle
qui chasse les Arlots, et la gent de Marcere. C’est elle, à qui cent
Turcs, autant de Sophiens, et mille Soldans, ont autrefois fleschi le
genouil. C’est elle qui, avec peu de nombre, en a chassé et fait fuir
trois fois autant, leur faisant monstrer le derriere tout souillé de
fange. C’est elle qui, en sçavoir, a surmonté les Grecs, qui, en armes,
a excellé les Mores, et qui, en conseil, a suppedité les uns et les
autres. C’est elle qui a eu ce pouvoir de renverser autrefois par terre
les hauts couplets des montagnes, et d’embellir, et enrichir ses maisons
et Palais de grandes colomnes et gros pillastres, faisant toucher leurs
couvertures jusques au ciel, et enfumer les estoilles avec la fumée
sortant de leurs cheminées. C’est elle qui, suivant Leonard Romain, et
estant en petit nombre, fait autant et plus que ne feroient des Suysses,
et autre mille canaille. En cet estour, l’un crie: «Sainct Pierre!»
l’autre: «Sainte Marie!» un autre: «Ha, mon Dieu!» un autre crache son
ame dehors; un autre, tombé par terre, est foulé soubs les pieds des
chevaux; l’un fuit, tenant entre ses mains ses trippes sortant de son
ventre; l’un frappe; l’autre pare; l’un fuit; l’autre le suit.
Mais Cingar avec Balde approchant, voicy Zambelle, toute la gloire du
monde, lequel de loing se présente, et avec ses menaces et parolles
pense estonner et faire trembler le fleuve d’Acheron: «Demeurez,
meschans! crie-il tant qu’il peut; demeurez, larrons! Je suis maintenant
bourreau par le commandement de Monsieur. Il m’a donné charge de vous
pendre, et non sans occasion. Et combien que je ne sois fort habile à un
tel metier, la volonté que j’ay de me venger m’y fera maistre.» Puis il
se met au-devant, presentant une fourche fiere, voulant avec icelle
donner dedans le flanc d’un cheval. Balde, en passant, le prend par le
collet, et, avec la mesme soupplesse que le Milan et la Cresserelle
enlevent de terre un mulot qu’ils auront apperceu voletant par l’air,
luy fait perdre terre, et le met à travers l’arçon de sa selle, et de la
main droite luy serrant les jambes, et de la gauche luy saisissant le
col, comme fait une chambriere quand elle veut tuer une poulle,
estrangle ce pauvre miserable, et l’envoye chercher sa Chiarine. Toute
la compagnie de Leonard estoit jà morte, ayant eu affaire chacun d’eux
contre deux cens. Et là Leonard eust aussi trouvé sa sepulture, si
l’invincible puissance de Balde ne fust promptement arrivée; lequel,
voyant ce jeune homme ne se soucier de la mort pour soy et pour son
honneur entre tant de personnes armées, commence à tirer du profond de
son estomach une horrible voix, et, se fourrant au plus épais, donne de
cholere un si grand coup de son espée, qu’il avalle en une seule fois
sept testes de dessus les espaules des premiers qu’il rencontra. Puis,
il apperçoit à une hauste fenestre du Palais le Preteur Gaioffe, qui
brailloit tant qu’il pouvoit: «Or sus, disoit-il, mes vieux soldats,
prenez-moi ces larrons! Ruinez et perdez ceux qui sont nostre ruine!
Ostez de ce monde telle puanteur. Que tardez-vous tant? Comment, vous
qui estes mille, ne pouvez en prendre trois? Y a-il si grande coüardise
parmy nos guerriers? On ne sçaurait trouver au monde une telle
villacquerie et lascheté.» Ces parolles font ressouvenir soudain à Balde
les vieilles offenses qu’il avoit receues: il donne dedans le Palais à
travers mille espées, et, au pied de la montée, descend de dessus
Brisechaisne. Brisechaisne s’arreste, et ne se laisse prendre. Si
quelqu’un s’approche de luy, il chauvit les oreilles, et donne le reste
à celuy qui pense toucher à sa selle. Telle sagesse a esté souventefois
esprouvée ès chevaux. Balde estoit jà monté au haut du degré, avec
l’espée au poing toute barbouillée de sang et de cervelle. Et combien
que naturellement il fust fort et puissant, toutesfois la haine luy
augmentoit grandement la force. L’envie qu’il avoit de massacrer Gaioffe
n’estoit point tant pour se venger de ce qu’il avoit esté arresté
prisonnier par sa fraude, que parce qu’il estoit un mauvais tonneau pour
les bons citoyens et pour les gens de bien.
Il y avoit dix familles de la ville qui n’estoient point contraires à
Balde, lesquelles souloyent aller à la guerre soubs la charge de
Sordelle. Iceux estoient les Aguels, les Abbateens, les Caprians, les
Gornes, les Alebrands, les Tosabezzes, les Coppins, les Connegrans, les
Cappes et les Folengues. Ces nobles gens icy avoient, par leurs
prouesses, eslevé la ville de Mantouë en grand renom, dès les premiers
fondemens d’icelle.
Or, Balde allant pour defaire un monstre si brutal, on luy jette de
toutes parts, avec grands cris, des pierres, des bois, de la cendre
chaude et du boüillon du pot. Toutesfois il s’eschappe et ne reçoit
aucune blessure, tant petite soit-elle. Arrivant au lieu où Gaioffe
n’avoit aucun moyen de s’evader, s’il ne veut sauter du haut de la
fenestre et se rompre mille testes, s’il en avoit autant, il luy tire de
sa flambante espée un revers; mais il ne l’assena pas. Pourquoy? Je ne
sçay; suffise que ce coup fut pour neant. Mais il n’en ira pas tousjours
ainsi. Cette forte espée rencontra une grande colomne, laquelle de ce
coup tomba en terre, se cassant en trois pieces. Et avec icelle tomba
aussi une partie de la muraille, qui tua entre ses pierres un grand
nombre de personnes. Pour cela, Balde ne laisse de courir après Gaioffe,
lequel crie et appelle du secours. Il se tourne quelquefois vers Balde,
et le supplie luy vouloir pardonner, et luy promet de luy donner son
thresor, si son plaisir est de luy vouloir remettre la vie. Mais Balde
le desdaigne tant, qu’il ne daigne luy faire aucune response. Tant plus
Gaioffe le prie, plus fait-il l’oreille sourde. Quand il eut peu luy
donner en present toute la banque de Gennes, et tous les ducats qui se
passent par le trafic de Florence, la generosité de ce brave guerrier ne
les eust voulu recevoir. Quiconque veut garder son honneur doit
mespriser or et argent. Enfin il le tire d’un coing, et rien n’y peuvent
faire les cris, les armes, les parolles outrageuses de tous qui estoient
là presens. Il passe par le milieu de toutes leurs espées, et emporte
soubs son bras ce miserable Gaioffe, et avec sa main droite ne laisse de
mesurer les membres de ceux qui s’opposoyent à luy. Il descend à bas, et
approche de son cheval, sur lequel d’un saut il monte sans toucher du
pied à l’estrier, tenant tousjours sa proye, enlevant ce Roy Arlotte par
la force de son bras, comme j’ay veu un agneau estre emporté par le
loup, ou une poulle par un renard, laquelle les mastins abbayans, et les
paysans courans et crians, ne peuvent sauver.
Cependant Cingar donnoit repos à son espée, et le pont-levis estoit
abbatu tellement que le chemin estoit tout ouvert pour se retirer hors
la ville. Ce que voyant Balde, il appelle Leonard, et eux trois prennent
la fuite, car, de tous les soldats de Leonard, il n’en estoit demeuré un
seul en vie. Eux trois, dis-je, galloppent, et ceste canaille, lassée au
possible, n’eut plus le cœur de les poursuivre; mais se contentoient
fort d’estre eschappez de la griffe de ces trois diables. Chacun
d’entr’eux retourne en sa maison. Plusieurs sont portez sur des
brancards morts ou blessez. L’un a perdu le bras, qui la jambe, qui
l’espaule; l’un cloche, ayant le genouil offensé; l’autre a la hanche
emportée; l’un cherche son nez et ne le peut trouver; un autre, n’ayant
plus d’ongles ny de doigts, ne peut gratter sa teste qui luy demange. Ce
fut lors que Scardasse, l’Herbolet, Aquare et ce Rigue, qui souvent
bailloit des clisteres d’eau froide, amasserent de bon bien, et
remplirent leurs escarcelles en pansant ces blessez, et en faisant
mourir beaucoup d’eux avec leurs appareils. Et en memoire de ce, ces
trois personnages que je viens de nommer, par les beaux livres,
remplirent le monde des loüanges de Balde; car la considération de
gaigner donne occasion de chanter. La bouche de Virgile n’eust eslevé
jusques aux estoilles la renommée d’Auguste, s’il n’eust tiré de sa
bourse de bon argent.
Or, Balde, Cingar et le jeune Leonard parveinrent enfin en treize mil,
au trot et au gallop, jusques en la plaine de Veronne, en laquelle
autrefois par trois jours il pleut des pierres. Ils descendent de leurs
chevaux, qui estoient bien las et harassez: et là lient Monsieur le
Podestat, et avec des osiers l’estrillerent cruellement. Cingar en
voulut prendre seul cette charge, pendant que Balde devisant avec
Leonard s’allerent promener; car, encore que ce fut sans raison, ils
eussent peu estre esmeus de pitié, voyans chastier devant leurs yeux un
homme, bien qu’il fust meschant. Mais Cingar estoit composé d’autre
humour. Il lie ce pauvre miserable, lui couppe les coüillons, et le
membre ribaut, lequel tant de fois avoit fait ouverture ès trous
defendus, et les luy fait manger et avaller en guise de foye. Ce
malheureux mange ses coüilles, comme faict le chat, quand en grondant il
masche des choux cuits; puis, avec des ciseaux, il luy couppe le tour du
nez; avec des tenailles, il luy arrache les dents, les yeux, et luy
couppe les oreilles. Et le laissant ainsi mal accoustré et maltraité,
demeura enfin pour pasture aux taons et mouches, rendant ainsi, ce
miserable, son ame et son esprit au diable.
Ils estoient remontez à cheval, et tiroyent par plusieurs et divers
chemins, quand Cingar se ressouvint de la bourse de l’hoste, laquelle il
tira de sa brayette, et la monstrant à ses compagnons: «Voilà, dit-il,
les gentils petits mille ducats de nostre venerable hoste, qui a eu et
receu bon prix de sa marchandise. O! combien sont vrais les preceptes de
Caton[76]! Qui mal seme, mal recueille. Ce nouveau Gannelon[77], pour ne
se rendre different des autres hosteliers, ayant ouy le cri publié pour
nostre mort, et que pour icelle y avoit prix de mille ducats, il nous a
descouverts, et pour son salaire, a tiré ce malheureux or, fraudant le
droit d’hospitalité, comme est l’usance de tels larrons. Entre tous les
fols, celuy doit estre estimé très-fol, lequel se veut fier ou bailler
en garde son bien à des hosteliers. Ne verray-je pas plustost des asnes
estre bons Geometriens, des chevaux estre Astrologues et mesurer le
ciel, et nombrer les estoilles, que de penser pouvoir trouver par tout
le monde un seul hoste qui soit homme de bien? Les hosteliers à leurs
hostes ne gardent aucune loyauté; mais plustost monstrent mieux les
enseignements comme il faut tuer et assommer, qui ceux qui sont cachez
et retirez aux forets, et volent les gens de bien. Comme quoy? Je vous
bailleray par exemple cecy. Un passager, soit de pied, soit de cheval,
estant las et affamé, desire de loger. Il void une hostelerie devant
luy: hors la fenestre sort une perche, laquelle on voit de loing
attachée avec un peu de corde; à icelle pend une escrevisse ou une espée
de bois. Quand l’hoste oyt un bat de chevaux, et bruit sur les pierres
ou pavé du chemin; ou, par le remuement des pieds des chevaux, quand il
oyt la fange et le limon gras de Lombardie rejaillir un tel patroüillage
en faisant bruit, ou que le cheval sentant l’avoine hennisse de loing,
incontinent Monsieur l’hoste, ceint d’une serviette en double, accourt
avec une face joyeuse, et vous oste son bonnet; et, combien que vous
n’ayez volonté de arrester en ceste hostelerie, toutesfois vous laissant
aller à cent mille caresses qu’il vous faict, il vient promptement
prendre vostre estrier, et vous prie de mettre pied à terre. Il fait
prieres icy, prieres là. Il vous conjure par des poullets, des chappons,
qu’il dit qu’il a, avec de bons hachis de veau, qu’il vient de faire
tout presentement, pour la bonté et la delicatesse desquels il vous
asseure que les morts en ressusciteroient s’ils en avoyent mangé. Il dit
n’avoir faute de tous bons morceaux et autres friandises de rosti, de
boüilli; qu’il vous presentera tout à l’heure trois sortes de gentil
vin, que vous choisirez le meilleur pour vostre estomach, ou pour
contenter vostre goust, s’il desire celuy qui est doux. Il vous donne
premierement celuy qui est doux, pour tremper du pain dedans, et puis il
vous baille du nouveau, lequel en le buvant rappe les boyaux. Ha! qu’y
a-il qu’iceluy ne vous promette? Qu’y a-il qu’il ne die? Il vous dit
qu’il a des beaux draps blancs, et qu’en ses licts il n’y a aucunes
puces, aucunes punaises; que l’escurye pour les chevaux est bien chaude,
et que dedans icelle y a bonne lictiere de paille fresche, et ce qui est
meilleur, que la bonne chere de l’hoste luy fera trouver le logis beau.
Mais quand vous serez entré, vous trouverez tout le contraire. O! pauvre
homme! tu penses entrer en une chappelle, ou en une sacristie ou
revestiaire, ou dedans quelque beau cimetiere, ou en la terre saincte,
ou dedans les Catacombes, ou bien dedans l’antre et caverne de Calixte,
tant il t’asseuroit par ses belles et fardées parolles; mais, au lieu de
ce, tu te voids en une tanniere, en une spelonque de larrons; tu t’es
mis en la garde d’un homme meurtrier, soubs la foy de Cacus, ou soubs la
belle paix de Recolle. Que te donne-il? Premierement il reschauffe ce
qui estoit demeuré de reste du soir precedent, et jure, par tous les
saincts qui sont vivans en Paradis, que tout presentement il vient de le
mettre cuire. Tout ce qu’il te presentera sentira le lard jaune, ou le
beurre chansi, ou la fumée ou les charbons. Ha! que manges-tu? Que
manies-tu, pauvre malotru? Si tu ne le sçais, l’hostesse sale et orde
t’a préparé telles viandes; l’hostesse galleuse et rogneuse les a
patinées et maniées; l’hostesse, après avoir essuyé de ses mains le cul
de son enfant, les a lardées et accoustrées. Tu cries: «O hoste, ô
l’hoste, vous n’oyez goutte? Dictes l’hoste, quel vin est cecy? De quel
vignoble est-il? Est-il Corse? De Mangeguerre? De sainct Severin? Est-il
Grec? Est-ce boitte du ciel?» Cet homme faict lors le sourd, et ne fait
pas semblant d’entendre, ayant perdu l’ouye en si peu de temps; ou, s’il
respond, il sçait trouver tant d’eschappatoires, qu’enfin il veut que
vous confessiez n’avoir raison. Ce que sera vraye lie, et bassiere
moisie, il n’aura honte de dire que ce sera succre et miel. Si
toutesfois votre impatience vous contraint de crier haut: «Messer
l’hoste», celuy vous respondra plus fierement que vous ne l’avez appelé
haut, et avec parolles si aigres, que par telle ruse il vous sera force
de manger vostre pain en patience. Mais gardez-vous bien de manger trop,
car chaque morceau est au poids de la livre, et est nombré sur le doigt;
prends garde à toy, et songe à ce que tu manges, et va doucement des
dents. Je t’advertis que ta bourse en patira. Pendant que tu t’efforces
à remplir ton ventre, ta bourse se vuide. En après il feint de te
bailler des draps et linceuls blancs, lesquels il avoit nagueres repliez
après les avoir tirez d’un lict, où un passant avoit couché la nuict
precedente, afin que par ces plis il entretienne le bon bruit de son
hostellerie. Si d’adventure tu as les veines opilées par trop grande
abondance de sang, asseure-toy que les punaises et les puces le
tireront. Penses-tu que des ventouses, ou les bains de Lucques, te
puissent mieux guarir, que sçauroient faire ces bestioles, qui habitent
ordinairement dedans tels licts?
[76] Nous avons déjà eu l’occasion (livre IX, v. 164) de parler des
distiques moraux de Caton.
[77] C’est le traître Mayençais qui amène par sa perfidie le désastre
de Roncevaux où Roland trouve la mort. Il joue un grand rôle dans
les épopées chevaleresques consacrées au récit des hauts faits de
Charlemagne et de ses paladins. Du reste, il reçoit le juste
châtiment de ses forfaits. Après avoir été exposé sur un chariot aux
insultes et à la fureur du peuple et des soldats, il est tenaillé et
écartelé.
Mais, après que tu auras compté toutes les heures de la nuict, cependant
que une bande de punaises te piquent par tout, tu te leveras au matin,
ayant les yeux plus rouges que brezil[78] ou qu’une escrevisse cuicte.
Tu vas en l’escurye voir ton cheval affamé, car on luy aura desrobbé dès
le soir son avoine, et du rastelier on aura retiré le foin ou la paille;
enfin, avec jurement et blasphesmes, tu t’en vas, et, en t’en allant, tu
trouves, miserable, que tu as esté desrobbé par un tel hoste.» Pendant
que Cingar tenoit ce beau discours, qui est veritable, et pendant qu’il
veut reprendre le fait d’autruy, il en fait de mesme.
[78] Bois de teinture importé du Brésil.
O, Mafeline, apporte-moy ce chappon rosty? Il y a moyen en toutes
choses, disoit le docteur Pizzanfare. En tirant trop la corde, l’arc se
rompt. Il y a temps de feüilleter les livres, et temps de manier
l’espieu. Nous pouvons maintenant nous aider de l’un et de l’autre, s’il
me souvient bien des enseignemens de l’escholier Scarpelle, lequel
faisait cuire ses saucisses avec les cartes de Paul le Venitien, au
temps que l’estude florissoit à Cipade.
LIVRE XII.
C’estoit lors quand le Soleil eschauffe les cornes du Toreau, lequel
porte sur son dos Europe parmy les senteurs odoriferantes du ciel, et
quand la terre, empreinte de la rosée, reçoit tout autour de soy sa
nouvelle cotte bordée de fleurs, les arbres recevans aussi un plaisant
ombrage par leurs feüilles nouvelles, faisans peu à peu les forêts
monter leurs brins et scions jusques au ciel. Le Rossignolt qui n’est
jamais las de chanter à pleine gorge jour et nuict _sol la fa_, excite
les personnes par son doux et plaisant chant à prendre repos, et
s’endormir dessus l’herbe ou à l’ombre. Apollo l’escuyer dompte ses
poullains pour les adextrer à son chariot; et Diane exprime durant la
nuict sa rosée: les fontaines vomissent leurs pleins ruisseaux, et avec
leurs petites ondes tremblantes abbreuvent les prairies, dont la Déesse
printanniere se resjoüist, et s’embellist avec telle diversité de
fleurs.
En ce temps, dis-je, Balde, Cingar, et le vaillant Leonard, descendirent
de leurs chevaux, non gueres loing de Chioze, et reposent leurs corps
sur la belle herbe à un certain ombrage. Là, y avoit un pin eslevant sa
cime fort haut en l’air, le feüillage duquel empeschoit l’ardeur du
soleil, et rendoit une ombre fort fresche. Ces trois cavaliers
descrochent leurs heaumes et habillemens de teste; detachent et
debouclent leurs cuirasses soubs ce bel arbre; et là se refrechissent
avec un doux vent de Zephire, qui souffloit. Là, avec doux et plaisans
discours, Leonard descouvre à Balde son amour, d’où nasquit par entr’eux
une societé inséparable. Et pendant qu’eux deux tenoient tels propos qui
leur estoyent fort agreable, Cingar deselle les chevaux, leur met en
teste les licols, et les laisse coucher et tourner sur la paille; et,
pendant qu’il les estable, il contrefait des pets de la bouche, _peit,
peit, peit_, pour les faire pisser.
La mer Adriatique n’est pas loing de là, laquelle on nomme le golfe de
Venise: vers icelle Cingar alloit pour guayer ses chevaux, et, y allant,
chantoit tout joyeux son _tire-lire_. Aussi-tost qu’il fut arrivé au
port de Chioze, ne faillit, comme estant bien accort et advisé, de tirer
de sa fauconniere sa bourse, de peur qu’on la luy couppast; car c’est là
des habitans du lieu un des plus beaux dons de nature, ou de vertu,
qu’ils ayent. Il void en ce port une grande caraque, qui portoit six
mille bottes. Icelle se preparoit pour aller en Turquie, après estre
chargée de plusieurs marchandises, quand elle auroit le temps à gré pour
desloger. Cingar appelle soudain le patron de ce vaisseau, et luy
demande s’il voudroit, en payant en bonne monnoye le passage, conduire
en Turquie, et au pays des Maures, trois compagnons, et autant de
chevaux. «Cela est difficile, respond le patron, et ne sçay quel moyen
je pourrois trouver pour vous satisfaire; car maintenant arriveront icy
trente marchands moutonniers du Tesin, marchands, dis-je, qui ont
tousjours grande abondance de laines, et qui sont saouls ordinairement
de pain de millet, et de grosse et espaisse bouillie. Iceux doivent
charger ceste caracque de moutons Tesinois.» Cingar luy replique: «Que
fait cela? Je te prie, patron, mon amy, reçois ces bons compagnons; je
te payeray à double. Nous ne sommes que trois, il ne nous faut pas
grand’place.» Enfin le patron le luy accorde, et le prie de venir
incontinent prendre leur place, avant que les Tesinois arrivent. «Je le
feray, respond Cingar.» Et aussi-tost tourne ses chevaux, et s’en va à
ses compagnons, lesquels, ayant le cœur joyeux, se deliberent d’aller
voir les pays estranges par mer et par terre. Ils s’en vont, trottant à
la façons Françoise, vers la mer, et arrivent au bord, où estoit ce
grand vaisseau, lequel ne sembloit point un navire, mais un fort
chasteau dedans la mer.
Là se voyent plusieurs Marchands Turcs et Allemans, travaillans à faire
emplir Muran de leurs marchandises: vous y voyez plus de mille facquins,
portans sur leurs dos pour un liard la charge d’un grand mulet, tant
l’appetit de gaigner estrangle ces pauvres fols. La plus grand part de
ces facquins sont Bergamasques: je ne parle pas des habitans de la
Bergame, la prudence desquels est par tout notoire; mais j’entends
seulement parler de ceux, qui, saouls de chastaignes et de panade,
sortent de la montagne de Cluson, et vont s’estendre par tout le monde.
Quand ils deslogent de chez eux, ils n’apportent rien sur eux; mais,
quand ils retournent, ha! combien ils portent sur leurs espaules de
nippes, s’en revenant gaillardement ainsi bien chargez. Ils sont
trappaux, refaits, gras, de large quarreure, l’estomach et la poitrine
toute couverte de poil. Une autruche ne pourroit pas tant digerer de
plomb, comme font ces facquins, de fer: chacun d’eux mange quatre-vingts
onces de gras fromage sans estre assis, disans que la nourriture de
fromage affermist l’eschine. Le fromage, dit Pizzanfare, engrossit le
teint: toutesfois ceste regle est fausse en nos facquins. Sont-ils rudes
à defendre leurs propres causes? Le Bergamasque, avec son dur langage, y
satisfera mieux, que ne sçauroit faire un Florentin, avec cent comptes
inutiles. Il n’y a pays, qui ne soit plein de facquins. Par tout vous
voyez mouches: par tout y a moines gallochers; vous ne verrez partout
pas moins de facquins. Pas une nation ne se ennuye du mestier de
facquinerie: les facquins sont extraits de la race Bergamasque. Ils
hantent les maisons des Nobles, et s’efforcent de complaire à Monsieur
et à Madame. Ces facquins donc travailloient lors à charger ce navire,
et portoient des fardeaux, qu’à grand’peine porteroit un chameau. Balde
s’embarque et aussi ses deux compagnons, et logent leurs chevaux en un
canton du vaisseau.
Voicy de loing arriver les Tesinois sublans souvent, ayans beaucoup de
bergers conduisans leur bercail, qui estoit en si grand nombre, que la
terre en sembloit couverte. Ils portoient sur leurs dos leurs
foüillouzes, et avoient leur gros mastins attachez à leur ceinture,
lesquels, quand il en est mestier, ils laschent pour se ruer sur les
loups et les tuer. Il y avoit plus de trois mille moutons, et avoient
tous la laine blanche, et estoient sans cornes. De la laine d’iceux se
font les bureaux et autres draps de grosse estoffe. On tire la premiere
par les oreilles dedans la navire: la quelle est incontinent suivie de
toutes les autres, sans avoir aucune peur; car Nature a donné ceste
faculté au bercail, de suivre tousjours la premiere, qui marche devant.
Mais quand ceste canaille de Tesinois eut veu Balde et ses compagnons
armez dedans le navir, et leurs chevaux occuper la meilleure place du
vaisseau: «O, dirent-ils, patron, pourquoy rompez-vous les accors faits
entre nous? Ne nous as-tu pas promis que tu n’en prendrois pas d’autres
en ce navire? Gardes-tu ainsi tes promesses? Oh! barquerolliers, vostre
foy est-elle ainsi entretenuë en son entier? O gens, à qui est propre de
donner des bourdes aux autres, et qui ne se soucient gueres de commettre
une fausseté! Tu es fol, et ne sçais, ô Chiozois, que tu fais, et tu ne
cognois point telle marchandise, et quel est ce meschant gain. Reçois-tu
des soldats et diables armez dans ton vaisseau? Jette ces François,
jette nos ennemis! Un paysan ne s’accorde jamais avec un gendarme, et ne
souffriroient manger leur viande ensemble. J’ay bonne envie de leur
rendre autant de bastonnades que nous en avons receu d’eux. Nous en
avons maintenant le moyen: il faut, dis-je, leur rendre le change, que
ces larrons s’en aillent hors d’icy, à leur faciende; il y a des forests
et des cavernes: en icelles font mieux leur demeure tels voleurs, que de
se venir mettre dedans des navires, et de se mesler icy parmy des gens
de bien. S’ils ne s’en vont, nous les jetterons en l’eau par force.»
Ainsi le plus grand paysan, et le plus audacieux, parla. Le patron ne
leur respondit rien, estouppe ses oreilles à une telle honte, laquelle
aucun masque ne pouvoit couvrir.
Or, Balde, entendant les parolles audacieuses de ce vilain moutonnier,
desgaine incontinent son espée, et met son bouclier au bras, et se
delibere d’attaquer ces braves marauts. Cingar le retient, et, en le
retenant, parle à luy en l’oreille, et le prie de luy laisser la charge
de faire ceste vengeance. «Cela, dit-il, mon Balde, n’est point seant à
vous, ny propre à vostre vertu naturelle; mais appartient plustost à la
subtilité de Cingar. Arreste-toy, je te prie: tu verras maintenant
merveilles; il ne faut point endurer l’orgueil d’un villain merdeux: les
uns riront; autres, croy-moy, pleureront.» Balde luy obeist, et rengaine
son espée.
Cependant le vent doucement s’enfle, et la mer commence à se cresper, et
faire branler ses ondes. Le vaisseau se sépare du bord, et peu à peu
s’avance au milieu, et laisse le rivage, lequel, en fuyant ainsi, semble
emporter avec soy les villes et pays. On ne void desjà plus les bois, on
ne voit que la mer et le ciel; et les mariniers, en chantant, se
reposent.
Cingar, cauteleux, voyant le temps proche, et propre pour mettre à
effect ce qu’il avoit en pensée, finement s’approche de l’un de ces
paysans, luy disant: «O, que voicy grande abondance de vivre! Veux-tu,
mon compagnon, me vendre un gras mouton?» Le marchant luy respond: «Moy!
trois, huict, quatorze, si un seul ne te suffit, moyennant que tu les
veüilles payer, et que tu m’en donnes au moins huict carlins pour
piece.» Alors Cingar, le marché arresté, et prenant son mouton, luy
compte de sa bourse huict carlins de cuivre, lesquels il avoit nagueres
forgez.
Les marchans estoient là presens; et toute la compagnie, riches et
pauvres, Lays, Moines et Prebstres, s’attendoient de manger chacun un
bon morceau de ce mouton; mais, Balde considerant la mocquerie, desjà se
prespare fort bien, et chuchette en l’oreille de Leonard. «Il sortira,
dit-il, tantost une belle farce: tais toy, je te prie, et t’appreste à
rire.» Cingar prend par les oreilles ce mouton qu’il avoit acheté en
presence de la compagnie, et le jette en la mer, du haut du navire.
Chose merveilleuse, et paradvanture malaisée à croire à la compagnie!
incontinent tout le troupeau à la file saute en la mer, et n’en demeura
une seule piece, qui ne sautast, et ne se jettast en l’eau[79]. Par ce
moyen, la mer fut toute couverte de poissons portelaines, et ces moutons
paissoient autre chose que de l’herbe. Les Tesinois s’efforçoient de les
retenir le plus qu’ils pouvoient; mais c’estoit pour neant; car enfin
tout ce bestail abandonna le vaisseau. Au temps du deluge, les poissons,
montez au haut sommet des montagnes, contemploient les forests, et se
promenoient joyeux par dessus les ormes et peupliers, regardans
au-dessous d’eux les prez et les fleurs; et maintenant le bercail paist
soubs les eaux l’algue, mange et boit ce qu’il ne veut, et se noye tout
à fait. Neptune lors feit un grand butin, s’esmerveillant d’où estoient
descendus tant de moutons: d’iceux il fait un festin aux Nymphes et
Barons de sa court, lesquels s’en farcirent à bon escient le ventre,
laissans soubs la table des ossemens pour les chats.
[79] Nous n’avons pas besoin de rappeler que Rabelais a reproduit
exactement ce trait (_Pantagruel_, liv. IV, ch. VII): «Tous les
aultres moutons, crians et bellans, commencèrent soy jetter et
saulter en mer après à la file. La foule estoit à qui premier y
saulteroit après leur compaignon.» Les commentateurs de maître
François ne signalent pas ce passage de Folengo; le docteur Regis
lui-même n’en parle point dans son volumineux commentaire sur
Pantagruel. La Fontaine s’est souvenu de ce trait lorsqu’il a parlé
«d’un mouton qui va dessus la foi d’autrui», et chacun a lu dans le
_Mariage de Figaro_ (acte IV, sc. VI): «La rage de sauter peut
gagner; voyez les moutons de Panurge.» Swift a de même parlé de
cette manie d’imitation chez la gent bêlante.
Balde creve de rire, Leonard en pette, et les autres en grongnent.
Cingar ne rit point; mais feint estre marri, et rapporte à mal’heur ce
qu’il avoit fait de guet à pend, et feignoit d’aller secourir ces
bestes; mais, au contraire, subtilement il les poussoit en la mer: et
vous eussiez dit à le voir bien embesongné, que les moutons estoient à
luy, tant il sçavoit bien accommoder sa mocquerie. Et parce que chaque
mouton, sautant ainsi, chantoit en prononçant _bai, bai_, sa miserable
mort, de là la prochaine ville fut nommée Bebba, et le peuple d’autour
fut par nos anciens appelé Bebbens. Iceux ont autrefois dompté les vieux
Poposses, et avoient sous leur domination les Malgariens.
Or, estant tout ce troupeau noyé et perdu, trente villains allerent aux
pertuisanes, et commencerent à s’escrier. Cingar incontinent prend sa
halebarde, appelle Balde et Leonard, lesquels aussi desgainent leurs
espées, et prennent leurs boucliers: dont ces paysans estonnez
retirerent le pied arriere, quand ils virent ces trois braves champions
en armes, et Cingar leur dit: «Osez-vous, villains, ainsi braver? Vous
vous en orgueillez, marauts? Dites-moy, poltrons maudits, dites-moy,
larrons, par quel droit pouvez-vous defendre votre cause? Est-ce
l’usance de vostre pays d’ainsi tuer les personnes? Ne puis-je pas
dependre mon bien comme je veux? Ce mouton-là estoit mien, ma bourse
l’avoit payé, et, vous, mangeurs de rabiolles, en avez tiré huict
carlins. Ne puis-je pas disposer du mien selon ma fantaisie? Que ces
gentils-hommes, ces mariniers, ces prebstres, ces beaux peres
confesseurs, qui ne voudroient dire une menterie pour tous les saincts
qui logent en paradis, en disent ce qu’il leur en semblera? Qu’ils
disent vérité, et qu’ils n’ayent respect à personne? Le fort gaste le
droit. Or sus, voilà les armes, qu’ils disent de quel costé est la
vérité, et que tout nostre differend depende de leur jugement? Si j’ay
tort, esperez en avoir la raison. Je suis assez suffisant pour payer un
monde de moutons: mettez aussi bas vos dagues roüillées; autrement, nous
vous monstrerons par effect, sans parolles, que c’est que d’un soldat en
armes. Ce nous est un sainct sacrifice, et agreable au ciel, et une
œuvre de charité d’escorcher villains. L’orgueil sied mal tousjours aux
nobles; mais c’est une meschanceté grande à des paysans d’estre superbes
et audacieux. La race de paysans est certes mal née: quiconque
favorisera et defendra les paysans soit pendu, et qu’aucun n’aye pitié
de luy que le paysan mesme! Quant à moy, je croy que les lievres et les
chiens, les loups et les brebis, les perdris et les cailles, avec
l’espervier, demeureront ensemble, plustost qu’on puisse trouver un
paysan, homme de bien. Veux-tu gagner un Citoyen? parle à luy avec
bonnes parolles; mais, envers un paysan, use seulement de baston. Les
grands Seigneurs sont vaincus par douces paroles, les filles par
presens, les enfans par la verge, les paysans avec le baston. Pais les
asnes de paille, les porceaux de gland, les chevaux et les bœufs de
foin, et les villains d’un tribal. Un villain fera cent mille sermens
pour une chose fausse; il tuera un homme pour un morceau de pain. Le
villain ne garde les status de l’Eglise, et dit qu’une beste ne differe
en rien de sa femme; il ne se soucie de mere, de fille, ne de sœur qu’il
aye. Il a si bon estomach, qu’il digere tout, et fait, comme l’on dit,
sa charge de toutes sortes d’herbes. Les poltrons ont toujours la
goutte, quand il faut travailler; mais, quand il dansent soubs le
chesne, ou soubs l’orme, ou soubs le peuplier verd, au son de la
cornemuse, et qu’ils trepignent des pieds sur la terre, lors vous diriez
que ce sont daims, chevres, et chevreulx, et blasphement le nom de Dieu,
les saincts et la Vierge Marie.»
Cingar, pendant ce sien discours, regardoit de travers comme un chien,
et tenoit son halebarde bas, toute preste à s’en servir, si ces villains
eussent voulu luy faire ennuy; mais ces lourdauts craintifs ne voulurent
assaillir le chat, n’ayans le temps lors propre pour eux, et le lieu ne
leur sembloit estre propre pour ce faire: mais retiennent leur trahison
pour un autre temps, et recelent leur cholere en leur cœur, demeurans
ainsi peureux et paisibles pour la présence de Balde.
Cependant Æole, Roy des vents, prenant en main son sceptre, monte au
haut de sa montaigne, et, de là estendant ses yeux par dessus la mer, il
ne voit à l’entour de soy aucun navire; car celuy auquel estoit Balde
estoit encore si loing, qu’il ne peut estre par luy apperceu sur la mer,
estant desjà devenu vieil, et ayant besoing de lunettes. Certainement,
s’il eut sçeu qu’un tel Baron eut esté sur mer, il eut retenu les vents
courroucez en prison. Ceste montagne est creuse, et de son sommet touche
le ciel, et le pied d’icelle est jusques au profond de la mer. Elle se
monstre très-aspre pour les grandes pierres et roches qui pendent autour
d’elle. En icelle n’y a aucunes forests; on n’y void aucunes herbes
verdoyer, là les prez n’engraissent le bercail. Au haut d’icelle, la
porte est barrée de grosses chaisnes, et icelle porte est toute de fer,
faite en la bouticque de Vulcan. Icelle ferme une grande caverne,
comprise soubs et au-dedans de ceste grande roche, en laquelle sont
enfermez les vents, comme en une prison: et là, estans cadenatez, crient
et heurlent avec divers soufflements, ainsi qu’on oyt des porcs gronder
en leurs porcheries, quand on est trop long-temps à apporter en leur
auge leur lavage et mangeaille. Là, dis-je, sont les vents de Note,
d’Auster, de Siroch, lesquels ne font que guetter à la porte pour sortir
dehors, et une heure leur dure mille ans, n’estant leur plaisir qu’à
tourmenter la mer: comme le veneur tient au chenil ses bracques,
levriers, et autres chiens, et ne leur donne beaucoup à manger, afin
qu’estans plus affamez, ils soient plus dispos à courir les chevreulx,
le jour et la nuict hurlent avec leurs voix importunes _bau, bau, bau_,
et ne laissent les voisins dormir à repos; car il y a aussi peu de
discretion en des chiens, qu’en ceux qui en veulent nourrir trois cens.
Le Roy Æole tient ces vents en ceste obscure caverne, afin que ceux qui
désirent avec voiles estendues passer les mers soient çà et là plus
cruellement tourmentez. O! miserable navire! et encore plus miserable le
patron, lequel est assailli à l’impourveu d’une bande de vents, lequel
est importuné, et tourmenté par le cruel Oest avec ses compagnons! O!
combien doit estre expérimenté en l’art de la marine, celuy qui combat
contre la troupe enragée des vents!
Æole donc, voulant donner plaisir à ses vents, ouvre les gros cadenats,
et fait ouverture des portes de fer, et entre dedans; les vents se
resjoüissent, et commencent à faire feste et ne se peuvent retenir,
qu’ils ne sautent de joye. Il les tance et les menace, et avec un baston
estrille leurs eschines; car ils font les fols, et taschent à rompre
leurs chaisnes, murmurans et desirans renverser et brouiller la mer, la
terre et le ciel. Entre iceux est Suest, le plus cruel de tous; les
autres sont Suroest, Nordoest, Oest, Sud, Nord ou Borrée, fils bastards
de la Tramontane. Nord-Oest, celuy qui jette de la bouche une bave
noire, et qui a les yeux bordez de rouge, comme si c’estoit chair salée:
il ne souffle point, qu’il ne hume et attire en son ventre cent mille
diables, renversant les estoilles et la mer ensemble. Mais, quand
Suroest fantastique agite la mer, s’il ne rencontre un contraire,
chemine tousjours avec pas mesurez. Le Nord ou la Tramontane, qui se
tient aux Trions glacez, laquelle a engendré Borée, estant engrossie par
le bouvier du ciel, qui meine sur son char Cynosure, par ses gelées nous
fait porter des fourrures, et à son occasion la laine des moutons nous
est de besoin. Borrée souffle vers nous, venant des Alpes d’Allemagne.
Ha! le miserable vaisseau, qui lors se trouve sur la mer, quand ce vent
rencontre un ennemy, et quand il est irrité par les autres! car lors il
dissipe, il rompt, il deschire et emporte tout. Le Sud apporte avec soy
tous les maux qui sont au monde, et, estant pestilentieux, infecte les
privez, latrines et cloacques, rend les personnes malades. Surest, le
pere de furie, et le parrain de cholere, lequel soufflant fait trembler
le plancher du monde: sa coustume est de souffler seulement du cul,
faisant par les nues des sons horribles, lesquels nous pensons estre les
tonnerres du ciel. Croyez-moy, ce ne sont à la vérité tonnerres du ciel;
mais son pet que Suest lasche à point. Nordest aime la division,
cherchant tousjours à combattre, et de troubler avec grand travail la
paix et repos; il amasse sous la nue flamboyante certains grains, qu’on
nomme tempeste et gresle. Ceste matiere ne tombe point en temps froid;
mais, lorsqu’Apollon brusle par trop la terre, qui est quand la chose
humide se lie et conjoinct avec le chaud, dont se fait une consolidation
de glace, laquelle apporte au nez une odeur sentant le soulphre et la
poudre à canon; et lors ce vent Nordest, comme espicier estranger,
l’ayant mise en un vaisseau, et la remuant souventefois sans dessus
dessous, forme de telle matiere de la coriandre, et la jette en terre
tout autour de soy, et lors fait que les paysans faitneants maudissent
le ciel, pour raison que telle tempeste gaste et ruine en une heure tout
le bled qu’on peut acquérir par un long temps. Il arrache les bourgeons
des vignes, rompt et égraine les raisins, et autant en fait des fromens
et seigles. Vous oirez ces meschants paysans blasphemer pour une telle
perte, et, eslevans les mains, faire la figue au ciel[80]. Est-Suest
vient du costé de l’Aurore avec une douce haleine; il appaise et adoucit
les chaleurs ardentes, quand Apollon passe. Les Novarois l’estiment et
l’appellent galant et bon compagnon, ne soufflant point comme Nort-Oest,
ou comme Sudoest, lesquels ont accoustumé de se mocquer, et pipper les
mariniers par un traistreux serain. Port-Noroest-Oest ne fait pas aussi
comme eux; mais va en liberté avec un soufflement doux et gracieux, soit
qu’il donne en pouppe, soit qu’il guide à orce; mais, s’il se sent battu
des autres, lors se courrouçant, il renverse la mer sans dessus dessous,
et donne tousjours advertissement de sa cholere aux Nautonniers, afin
qu’ils soient advisez et qu’ils se tiennent en cervelle. Il y a aussi
Oest, qui n’a point son pareil en douceur, lequel ne sçauroit esmouvoir
la mer la grosseur d’un petit poil. Ceux de Gennes l’appellent Maëstral.
Iceluy refait les Mariniers las et rompus, et met l’air en toute
serenité, et fait que le soleil revient, lequel s’estoit retiré pour
tempeste de Suroest.
[80] Cette expression se retrouve dans Rabelais (liv. IV, ch. XLIV):
«Un d’eux, voyant le portrait papal, lui feit la figue, qui est en
icelluy pays signe de contemnement et derision manifeste.»
Or Æole, ayant deschaisné tous ces vents, se tire à part, de peur qu’il
s’envolast avec eux; car peut-estre emporteroient-ils leur maistre par
l’air. La nuict au milieu du jour avoit espandu ses tenebres, et les
voiles s’embroüillans se remuoient en diverses façons. Le patron accort
avoit recogneu plusieurs signes, par lesquels il prevoyoit un temps
dangereux. «O, s’escria-il, moy miserable! Tantost Apollo bravoit, et
maintenant, comme mourant, il branle soubs une obscure nuage. Voyez
comme les Dauphins sautent avec leur courte eschine; regardez les Merges
sublans et voletans par-dessus les ondes, et l’aigle en tournoyant a
gagné le haut du ciel.» Et ce dit, il se prépare à résister aux vents.
Il commande aux Nautonniers plusieurs choses, et à l’un et à l’autre il
donne des charges. Les uns desnoüent des cordes, les autres les tirent;
autres les laschent, et vous oiriez cent sifflemens que ces cordes font
en les tirant et retirant; aussi le bruit se fait grand des uns et des
autres, en parlant et commandant.
Le noble Leonard estoit en un certain lieu du vaisseau, joüant aux
eschecs avec Balde, quand il s’esleva un grand bruit, non du ciel, mais
par la trahison de ces paysans, laquelle fut lors descouverte; car
Cingar estoit seul couché en un coing, lequel, estant bien endormi,
ronfloit comme un bœuf, n’entendant rien de cette tempeste, et dormant
si profondement, que des bombardes n’eussent sceu rompre son sommeil.
Ces paysans, à qui n’agueres Cingar avoit fait noyer tant de moutons,
l’assaillent pendant qu’il dort, et, le prenant en travers du corps, le
jettent en la mer, se vengeans enfin ainsi de leur perte, satisfaisant à
leur envie. Iceluy, quasi se noyant par ceste cheute, rompit son
sommeil, et ne s’en fallut gueres qu’il ne remplist d’eau ses chausses
au fond de la mer; mais, de bonne fortune pour luy, il avoit auparavant
osté et depoüillé ses armes, en sorte qu’il avoit les mains, les bras et
les jambes delivrées; aussi nageoit-il bien, et sembloit une grenoüille
ou un loir.
Cependant Balde avoit ouy ce bruit, et oyant comme Cingar demande
secours, en criant tant qu’il pouvoit, il luy jette des aiz en la mer,
et avec Leonard se tourmente fort, voyant son amy se noyer, par le bon
office duquel il avoit eschappé la mort; et, voyant que ces villains
jettoient des bois pour empescher que ce pauvre miserable s’attachast et
se print à quelque autre, il ne faut pas penser de quel diable il estoit
poussé, et, se tournant soudain en furie, dégaine, et du premier coup
fait sauter trois testes de ces villains en l’eau; et, pour ce coup, le
reste de cette porchaillerie tourne le dos, et ne veulent essayer un tel
tranchant. Balde les poursuit fuyans çà et là et aucuns se jettent dans
la mer plus tost que d’attendre le coup. Cingar, les voyant trepiller
dans la mer desjà rougie de leur sang, ne cesse en nageant de les
suivre, et, les prenant d’une main par le col, les jettoit au fond.
Leonard en avoit aussi fait trébucher plusieurs en mer, et, tendant une
picque, tira Cingar hors de l’eau. Et aussi tost qu’il l’eut tiré bien
trempé, et qu’il l’eust envoyé faire seicher ses habillemens, voicy
soudain arriver un tourbillon de vents, la Tramontane soufflant la
premiere, contre laquelle un vent du Sud pousse furieusement. Nort-Oest
y vient, renverse maisons, cheminées, fait voler la poussiere et esleve
au ciel les pailles et les buchettes, mais il est soustenu et repoussé
rudement par la violence du vent Nord-Oest, lequel, avec son dos courbé,
esleve des hautes montagnes d’eau. Sudest bruit et destache les
esguillettes de son fessier, et contrefait les tonnerres, fait trembler
le monde, et le ciel s’esbranle. Le Sud pestilent emplist la mer et
l’air de tenebres, et s’eslevent autres grandes montaignes d’eau par
telles esmotions de la mer, lesquelles baignent la supreme region de
l’air, et void-on les moutons paissans les ondes de la mer. Desjà les
cris et clameurs des hommes touchoient jusques aux abysmes du ciel; et
oyt-on un grand bruit des cordes, et toute la mer ne monstre que signes
de peur, faisant paroistre les couleurs de la mort. Les nues obscures
volent, poussées par des diables noirs. Le ciel flamboye par esclairs,
après lesquels Sudest retentist ses pets; puis agite plus fort les
vagues, jettant plus rudement ses bales. La Tramontane destache et
deslie ses froids cheveux, et, comme fole et lunatique, se fourre parmy
les ondes. Les Nautonniers en vain se travaillent de destacher les
voiles, car la grande violence des vents leur en donne empeschement.
Maintenant le Sud cruel a le dessus; maintenant le Nort est victorieux.
La mer mugle, et les astres sont lavez des vagues. La fortune menace
d’horrible mort les mariniers, lesquels pour n’avoir aucune esperance se
tourmentent à force de crier et se frappent la poitrine à coups de
poing; mais Balde n’avoit pour lors aucune peur de la mort, va çà et là,
exhortant tantost cestui-cy, tantost cestui-là; il donne secours au
Comite, aux Nautonniers, au patron; il excite un chacun, tourne et
dresse le timon; il ne s’espargne aucunement; il commande icy, il fait
cela; il conforte avec une voix hardie les couards; il lasche et roidist
les cordes, selon la volonté du patron: s’il ne les peut lascher, ils
les rompt. La tempeste, surmontant tout l’effort des Nautonniers,
renverse tout. Toutesfois Balde, n’ayant en teste ny bonnet, ny chapeau,
asseure les uns et les autres, et leur dit qu’il ne se soucie d’estre
noyé, moyennant que tous eschappent. Jà le Nord victorieux, ayant mis
ses compagnons sans dessus dessous, mugist, et luy seul offusque le
monde de tenebres, et excite par ses efforts des montaignes du profond
de la mer, jusques aux estoilles, descouvrant les maisons et palais de
l’enfer. Le navire desesperé gemit et pleure, et se rend las à la
tempeste son ennemie, demandant pardon. «Ostez, crioit le patron, ostez
la voile? Elle est trop moüillée, elle pese trop: l’arbre s’en ira à
l’orce, et se rompra à travers!» Incontinent tous se diligentent pour
obeir au commandement du patron; mais ils ne peuvent desmesler les
cordes, et chacun, tombant pour le grand vent, n’en pouvoit venir à
bout. Balde habilement prend sa halebarde, et d’un coup trenche neuf
cables, et les voiles tombent soudain à bas.
Cingar seul trembloit en un coing, et, pour la peur qu’il avoit de
mourir, lascha son ordure en ses chausses: les limes sourdes, les
crochets, les tenailles, ne luy servoient pour lors de rien, ny les
subtilitez d’un singe, ny les finesses d’un renard. La Mort le presse
partout; la Mort cruelle le menace de tous costez: il fait infinis vœux
à tous les saincts; il jure que le cancre lui vienne, s’il ne va tous
deschaux par le monde, et vestu seulement d’un sac; il dit qu’il ira
trouver Sainct Danes en Agrignan, lequel vit encore soubs la voute d’une
grande roche, et porte le cil de ses yeux pendant jusques sur les
genoux; il promet aller vers les sabots et galoches, lesquels Ascense
avoit autrefois portez, et lesquels furent prins en l’Isle de Taprobane
par les Portugais; et que là il fera dire des Messes par dix Moines, et,
en outre, qu’il leur offrira un cierge aussi grand et pesant, comme est
grand et pesant l’arbre du navire, s’il peut eschapper de ce danger: il
confesse avoir derobbé et volé plusieurs boutiques; avoir crochetté des
maisons, emmené des chevaux et poulains, et, s’en repentant, promet que,
s’il peut à present sortir de ce peril en liberté, il se rendra un
second sainct Macquaire, un autre Paul hermite, et, après avoir visité
le sainct Sepulchre, qu’il menera une vie pitoyable.
Pendant que Cingar en son cœur tremblant pensoit à telles choses, une
haute vague, surmontant la gabie, emporta avec soy plusieurs personnes
du navire, se tenant Balde contre icelle ferme comme un chesne. Cingar
pensoit estre lors depesché, et avoit à l’adventure embrassé une grosse
piece de bois. Ce fortunal s’aigrist de plus en plus, et ne sçait-on
plus quelle route tenir, ny en quel pays le vent emporte le vaisseau,
lequel tantost est eslevé jusque aux pieds de la lune, tantost donne du
fond contre les cornes des diables. Le patron, tout estonné, avoit perdu
l’escrime de son timon, et estant esperdu, crioit: «O! compagnons, nous
nous noyons! Avant qu’il soit trois heures nous irons souper avec les
morts! Toutesfois il semble qu’il y a encore un peu d’esperance, si nous
voulons descharger le vaisseau de tant de bales de marchandises. Or sus
donc, que regardez-vous? Preferez la vie aux biens? Qu’on donne aux
poissons ce qui pese le plus! Or sus, ayez courage de Roland, jettez-moy
ces males!» Lors chacun obeist au patron, et, comme sages et advisez,
donnent ordre à leur salut, et jettent tout ce qui pesoit le plus, comme
caisses de velours plein et de ras, de l’escarlate et autres draps, et
de pieces de tapisserie. Ils jettent tout en la mer, estimans en temps
de mort aussi peu ces choses que la neige en hiver. Les marchands
estonnez sembloient estre des statuës: «Ha! disoient-ils, à qui
avons-nous amassé ces richesses? Ha! en quelles miseres avons-nous passé
nostre vie?» Pleurans ainsi, et estans espris de miserable peur, sont
contraints de livrer à la mer leurs bales; car la vie leur plaist plus
que cent mille thresors. Le patron leur dit de rechef: «Ce qui vous pese
encore le plus, je vous dis que le jettiez au fond?» A ces mots, un
certain personnage, qui n’avoit pas grand bien, et n’avoit au vaisseau
aucune marchandise, et auprès duquel estoit assise sa femme, qui estoit
laide au possible, et qui estoit une diablesse envers son mari, la prend
et embrasse par le milieu du corps, et brusquement la lance dedans
l’eau, s’escriant: «Va, merde de diable, va! car je n’ay point ici
chargé plus pesante marchandise que toy.» Icelle s’en alla ainsi la
teste renversée sur les ondes, dessoubs lesquelles en peu d’heure elle
fut noyée. Ainsi s’en aillent toutes les laides, et qui ont mauvaise
teste. Ho! qu’ai-je dit? Mafeline l’a entendu, et ne veut plus m’en
conter; toutesfois nous l’apaiserons.
LIVRE XIII.
Neptune estoit assis en un haut siege, lequel au fond de la mer gouverne
son royaume, et au centre d’icelle a ses villes, chasteaux et palais. Il
tient là une court ouverte à tous ses peuples. Les uns vont et viennent
en ses palais, esquels logent les Nymphes et les Dieux humides, les
fleuves et lacs, venans tous au commandement de ce Roy. Là, dis-je,
estoit ce Dieu entre ces honorables Barons, ordonnant avec le conseil de
plusieurs affaires, quand Triton, fils de Neptune et d’Amphitrite, monté
sur un poisson, arrive en haste, donnant de l’esperon à sa monture.
Chacun luy fait place; on ne sait la cause de son voyage: chacun
s’approche pour sçavoir la nouvelle. Incontinent il descend de dessus le
dos courbé de son Dauphin, et, prenant son chappeau faict d’une dure
coquille, se presente devant les pieds de Neptune, luy faisant du
genouil grande reverence, et parla à luy ainsi: «O Roy du profond de la
mer, d’où vient ce nouveau tumulte? D’où est venu ce grand orgueil? Une
si grande présomption prend-elle telle audace soubs un cœur si vil? Veu
donc que tu es frere de Jupiter, et gouverneur de ceste haute mer, et
que tu as l’Empire sur tous les fleuves, endureras-tu que tes Royaumes
soient gastez et perdus par un faitneant, souillon et bourreau
poüilleux, et indigne, pour te dire vray, de lescher ton derriere? C’est
cest Æole mesme, duquel je vous parle, lequel par ce qu’il a eu cet
honneur d’espouser Deiopée, chambriere de Juno, du rang de celles qui
ont le soing et la charge de laver les pots et chauderons, et de bailler
l’augée aux pourceaux, leve la creste bien haut, et s’ingere souvent de
plusieurs affaires, lesquelles vous ne voudriez pas vous-mesme
entreprendre. C’est cest Æole, dis-je, qui se resjouist pour ce qu’il
possede je ne sçay quels rochers polis, nullement garnis d’herbes, et
sechez du soleil, et se paist de la fumée d’un rosti, et chastie ses
vents en façon de pedant ou Magister, et comme un escuyer donne la bride
et le mords pour dompter un poulain. Iceluy, ô Roy très-puissant, a
ouvert l’huis des grandes cavernes de la montagne des vents, sans ton
commandement, et ceste prison ouverte, et ayant deschaisné les pieds et
les mains de Nordoest, et de tous les autres vents, a lancé et jetté par
l’air tant d’eaux, tant d’ondes, tant de vagues, que les Dieux d’en haut
ont longtemps craint et craignent encore d’estre noyez; et ne s’en est
gueres fallu que Jupiter ne se soit osté de son siege, croyant que les
Geants voulussent encore lui enlever le royaume des Cieux, en mettant
montaigne sur montaigne. Il veut aussi à present entrer en nos maisons,
et ses vents ont ruinez et ruinent nos sales, nos jardins, nos estables,
nos logis, nos palais; et, si vous n’y pourvoyez, Sire, je vous avertis
pour le certain que vous et nous, avec tous les vostres, serons noyez.»
Neptune, oyant ce recit, s’emflambe tout de cholere, et par trois fois a
touché en terre de son trident, et commande de faire venir à soy son
trompette, lequel venu soudain il envoye à la montaigne Æolienne, et à
ce rocher pelé; et luy encharge d’aller trouver ce Roy tel quel, lequel
a receu cest office de Jupiter, d’estriller les vents et curer les
estables, et luy commande de luy dire de sa part toutes les injures
qu’appartiennent à gens de peu et faineants, et qui conviennent à un
gueux et à un lacquay piedau. Le trompette ne se fait faire ce
commandement deux fois; il s’en va incontinent et galoppe en poste. Il
porte sur son espaule en escharpe sa trompette, faite d’une dent de
baleine percée, et chemine en diligence par le fond de la campagne
marine; puis, dressant son chemin en haut, là part où les eaux se
bouleversoient davantage, et baignoient par leur hauteur les pieds de la
lune, et, cheminant ainsi sur ces vagues, dansoit par le branle des
ondes, comme fait une oye ou un merge agitez sur l’eau, quand elle est
esmeuë de quelques vents; et, sonnant de sa trompette, appelle de loing
le Roy Æole, lequel, oyant ceste voix, descend incontinent de sa
montaigne, du haut de laquelle il regardoit le jeu des ondes et des
vents, qui s’étoient attaquez l’un l’autre. Il loüoit tantost le Nord,
tantost le Sudest, tantost la puissance de la Tramontane, et la furie du
Nordest.
Le trompette estant près de luy, tout enflambé de cholere, fait son
ambassade pleine d’ire et de courroux. Æole, comme estant le plus petit
des Dieux, et un bouchon seulement d’iceux, a peur du Roy, qui commande
à la mer, et fait telle reponse au trompette: «Ne doubte point, dit-il,
que ce que je fais est par le commandement de Juno: je ne faudray tout à
present de renfermer mes vents en la prison de ceste montaigne. Va viste
et sonne deux ou trois fois par la mer, de ta trompette; ce pendant je
pourvoieray à tout.» Et, ayant dit cecy, remonte en haut de ce rocher,
et, entrant dedans, il destache ce vent, lequel plusieurs appellent
Oest, et plusieurs autres le nomment Maëstral, lequel peut oster et
chasser de la mer ses autres freres et la remettre en sa premiere
bonace. Ce Maëstral donc avec une face joyeuse se descouvre, ayant une
guirlande ou chappeau de fleurs sur la teste: par une douce parole
appaise ses freres; et leur grand débat cesse incontinent. Ils oyent
aussi le son aigu de la trompette, par lequel advertissement iceux
balient et nettoyent le pays.
Estant donc telle rage appaisée, voicy Balde, qui descouvre de loing un
rocher pointu, lequel pour sa hauteur portoit le fardeau du ciel comme
un second Atlas. Le patron tend à cet endroit, et tourne le timon de son
navire, si navire se doit maintenant appeller, lequel sembloit plustost
une tour ou bastion, contre lequel la furie des canons eust joüé. Sur
ceste roche ne s’y void aucune verdure, ny aucun arbre; personne n’y
paist brebis, ny bœufs: on n’y void que de grosses pierres pendantes,
soubs lesquelles airent les faucons, esperviers, aigles, esmerillons, et
laviers. En icelle neantmoins ce vaisseau quasi tout desarmé arrive,
afin que les mariniers, et ceux qui estoient dedans, peussent faire
secher leurs chemises aux rayons du soleil, et avec de la mousse et
estoupes boucher les ruptures du navire, qui estoit par les flancs
entr’ouvert. Cingar se jette le premier sur le bord, du haut de la
prouë: il se resjouist de se voir en terre, et se monstre gay et
gaillard, jettant derriere le dos tous les vœux, et promesses qu’il
avoit faictes. Balde le suit; aussi faict Leonard: et celuy qui
n’agueres avoit jetté sa laide femme en la mer, disant qu’il n’y avoit
fagot ny fardeau à l’homme plus fascheux, ny plus pesant que d’avoir une
femme attachée à son costé, laquelle eut un esprit d’oyson, et un visage
de ramonneur de cheminée. Iceluy estoit de Bergame, descendu de la race
des Marans, de laquelle nous avons honte de parler, et les femmes de la
nommer. Son nom estoit Boccal, et n’y avoit aucun qui fut plus sçavant
en l’art de bouffonnerie que luy. Tous les autres sortent aussi du
vaisseau, et chascun cherche place à l’escart, pour se despouiller, et
se revestir. Cingar, selon sa coustume, va cherchant partout, et vint en
une obscure caverne, en laquelle il craint d’entrer; mais ouvre les
oreilles pour escouter s’il oyroit là dedans quelque bruit. Comme par
les boutiques des artisans il se fait un bruit, les uns frappans du
marteau, autres joüans de la lime, autres soufflans les charbons avec
les soufflets et les rendans plus rouges qu’une escrevisse cuite, ainsi
qu’on oyt à Bresse ou à Milan: Cingar oyt resonner un pareil bruit: et,
voyant qu’aucune lumiere ne luisoit en ceste caverne, fait signe à ses
compagnons. Ils accourent: ils se déliberent d’entrer dedans: ils y vont
tous. Ceste maison sembloit toute noire de suye autant qu’ils en
pouvoient veoir par le moyen d’un tison que Boccal portoit. Tant plus
ils entroient avant, tant plus ils oyoient le _tic toc_ des marteaux, et
le _bouf bouf_ des soufflets.
Après avoir passé environ cent pas, ils trouvent une grande place
quarrée, laquelle en chaque costé avoit trente pas de long. Il y avoit
autour huict galeries soutenuës de colonnes formant en chasque costé un
cloistre admirable, lequel tourne en rond comme la sphere, qui tourne
autour des poles, ou comme on voit à Modene ou à Boulongne le rouët des
filandieres tourner et pirouëter, devidans mille boubines de soye.
Chacune de ces colonnes est double et est faite de bronze. Les arceaux
sont d’argent, et les voutes basties à la Mosaïque, esquelles se voyent
les beaux gestes des grands et vertueux personnages. Apelle, le plus
grand peintre de tous les peintres, avoit peint en icelles tout ce que
la Fée Manto luy avoit commandé. Ceste Manto estoit descenduë de
Tyresias, femme de Folet. On y voit la guerre tousjours memorable
faicte, quand Pompée feit sortir par force Barigasse hors du chasteau de
Cipade, et quand il rompit Alexandre le Grand ayant envoyé contre luy à
la haste plusieurs gens de guerre, et quand il meit en peine soubs le
capitaine Grandovie, près la ville de Nine, la canaille de Xerxes[81].
Là voit-on le guerrier Roland furieux, pendant qu’il defait le fort
Annibal, et jette par terre le soldat Achille, luy avalant la teste de
dessus la selle du grand cheval Bucephale. D’un autre costé, on voit
Cæsar, menant avec soy Renaud, rompre, et froisser aux Alpes près
Foligny de Ferrare une armée navale composée d’un grand nombre de
navires, galeres, fustes, et autres vaisseaux de mer, laquelle Darie,
prince du monde et de la moitié de Milan, avoit envoyée en bon equipage
pour destruire Cipade.
[81] Pompée combattant contre Alexandre et mettant en déroute les
bandes de Xerxès, Roland luttant contre Achille, César ayant Renaud
pour compagnon, voilà de ces anachronismes dont s’amusaient les
poëtes badins de l’Italie.
Telles et plusieurs autres choses avoit dépeint ce soustien des
peintres, ceste lumiere, Lune et Soleil, du pinceau. Au milieu de ce
cloistre est posé un grand coffre ou caisse sur huit piliers, au dessus
duquel est une voute de plomb: iceluy est long de dix brasses, et haut
de trente, s’eslevant en pointe et en forme de pyramide. Il est tout
taillé de sculpture en pur or, et s’y voyent plusieurs joyaux precieux
engravez en marbre poli, reluisans comme font les estoilles au ciel.
Chaque pilier est de cristal beau et luisant: et au dedans de chascun y
a un beau et grand rubi, qui reluit là dedans comme une lumiere fait
dans une lanterne. Les murailles sont enrichies de porphyre et
d’albastre blanc, de Calcidoine, et de coral. Là on oyt plusieurs tours
et contours de rouës, lesquelles sont guidées par contrepoids comme une
horloge: et, pour ceste cause, toute ceste machine tourne tousjours en
rond, comme fait un fuzeau quand une femme file. Le coffre seul demeure
immobile, ces luisans pilastres, pendu comme la Terre est entre les sept
ciels. Ces Seigneurs estoient fort estonnez de veoir tant de belles
choses, par la splendeur et clarté que leur rendoient les pierres
precieuses. Iceux aussi se rioient, se voyant tourner avec ceste
machine: mais, quand ils venoient au centre, où le coffre se tenoit
ferme, ils demeuroient arrestez, voyant devant eux toutes ces galeries
et portiques tourner à l’entour d’eux. Ils s’esmerveilloient davantage,
voyant les planchers tourner, comme fait toute la machine du monde,
estant iceux poussez et agitez par diverses rouës dentelées. Ils ne
voyent là aucun homme, ny aucune mouche, tant petite soit-elle, et
n’oyent qu’un bruit qui se fait à cause du contournement de cet’œuvre si
beau.
Balde veut aller vers le lieu d’où il entend venir le bruit des
marteaux: et rencontrant une montée, qui tournoit en forme de limace, il
monte par icelle, et neantmoins luy-mesme tourne, et se fait un double
tour: car toute ceste machine tourne tousjours en rond, et tire la
montée après soy, laquelle est suivie des degrez. Après avoir monté
plusieurs marches, ils trouverent une demeure, laquelle par plusieurs et
frequens tours environne ce coffre immobile. Il y a en icelle sept
spheres composées de diverses sortes de metail, desquelles la derniere
est plus petite que toutes les autres, et celle qui est la plus haute
est la plus spacieuse. La derniere est faite d’argent, et de souffre de
blanc fixe, meslé avec du mercure, s’accouplans ainsi par nature, et
lequel peut convertir l’estaing en fin argent. Là ils voyent fumer
plusieurs bouteilles pleines d’Athalac et de vinaigre, par laquelle
vapeur la matière d’argent perd sa blancheur, et se vest de couleur du
ciel, pour se monstrer plus agreable à la veuë des personnes.
Ceste machine, composée de pur argent, va ainsi tournant, et en icelle
est taillée la face cornuë de Diane. En après ils montent cinquante
marches, et là trouverent la sphere gelée de Mercure. Alphatar couleroit
instable et sans arrest, et n’opereroit rien, si avec iceluy n’estoit
meslé du Dragant, et du sel de Bocchus, et le tout distillé par
l’alambic. Et, par ce moyen, le serf fugitif se tourne en or, si la
medecine, comme il faut proportionnée, retient bien ses vapeurs. Tu ne
sçaurois muer les metaux sans Mercure: d’où vient que les Poëtes
chantent qu’il est le Messager des Dieux, sans lequel ne se peut faire
la guerre ou la paix. Ils montent derechef, et se trouvent au plancher
de la rouge Venus. Là le cuivre est enfin changé en or blond. Mais il y
faut despendre cent sacs de charbon, si on veut qu’iceluy acquiere la
nature de l’argent, et de l’or: toutesfois jamais iceluy ne reçoit leur
couleur, par le tesmoingnage de Gerber. Mais la despense sera moindre,
et le proffit plus grand de laisser le cuivre pour cuivre et en faire
des pots, ou chauderons, que de chercher de l’or en iceluy avec tant de
travaux, et tant de malheurs, et ne le pouvoir trouver qu’après plus de
trois mille folies. Du plancher de Venus, ils montent au cercle du
Soleil, et de l’or. Ce cercle est d’or, et semblable à Phœbus, lequel
après mille fatigues employées en vain, après beaucoup de temps perdu,
et plusieurs heures escoulées, a trouvé malheureux le vray art d’icelles
choses, et a trouvé la Pierre des Philosophes comprins en trois mots.
Ceste Pierre de plusieurs couleurs est composée des quatre elemens, du
feu, de l’air, de la terre, de l’eau; dont il est dit: Sec au dedans, et
chaud au dehors, humide et gelé, et a en soy quatre natures. Ceste
pierre est esprit, qui se change en un corps noble, brulant, et
semblablement volatil. Il ne s’enfuit point du feu, mais coule comme de
l’huille. Il multiplie, il affermit, et preserve par un long temps, et
peut rendre les morts à leur premiere vie. Ce present consiste en trois
mots, lequel est donné par Jupiter aux sages et bienheureux. Il
s’engrossist soy-mesme, conçoit de soy-mesme, il engendre de mesme, et
vit par soy-mesme, et se tuë en soy-mesme, il se ressuscite soy-mesme:
car ainsi Dieu l’a disposé. Ceste pierre est une teinture rouge, et une
blancheur vive concevant l’or, s’il est joint à la vapeur blanche.
Est-ce la pierre dicte Eliothropie, le diamant, la calamite, la
lipercole? Non: car icelle nage, soit qu’elle soit avec un corps, ou
sans corps[82]. Le diray-je enfin plus apertement? C’est la vie par
laquelle nous jouissons et acquerons le vray or. Ils viennent, puis
après, à la sphere de Mars, laquelle est toute de fer, et est affinée en
acier clair. Sans ceste matiere nos peines seroient inutiles, et partant
le fer est plus necessaire que l’estaing et le cuivre. Les marres sont
de fer, les rateaux, les faucilles, les faux, les tranches, et tous
autres tels instrumens avec lesquels on a pain et vin. Il n’y a rien
plus commode que le fer, ny plus propre. Aucun ouvrage d’Artisans ne
s’acheveroit sans le fer: les charpentiers travaillent après leurs bois
avec le fer; le bonnetier fait ses bonnets avec des aiguilles de fer;
les cordonniers font leurs souliers avec fer; un maçon maçonne avec le
fer ses murailles; un barbier ne rase la barbe sans un rasoir; et un
enguilmineur n’arrache les dents sans tenailles; un senneur ne chastre
les porcs sans fer.
[82] Le moyen âge attribua à des pierres précieuses souvent
imaginaires une foule de propriétés merveilleuses.
Après avoir contemplé ceste demeure de Mars, ils montent en la maison
blanche de Jupiter: blanche, dis-je, d’estaing, lequel blanchit les
corps noirs; mais peche en boüillant. Car il brise tous corps, excepté
celuy de Saturne et du Soleil, et de la Lune, avec lesquels il
s’affermist, et ne se retire plus d’avec eux. Laquelle faute (sçavoir
quand il brise ainsi les corps) quiconque la sçait corriger est heureux.
O trop heureux est celuy, qui pourroit incontinent changer en bel or ses
traveteaux, ses pierres, ses briques, et tout ce qu’il a! Mais, par ce
que ceste recepte naist avec l’homme, et ne se peut aisement apprendre,
heureux, heureux, qui sçait bien estamer ses poisles et ses pots, et qui
est excellent en l’art de pinterie! De ceste sphere d’estaing, ils vont
au plomb fluide de Saturne, et là trouverent deux cens artisans. Là se
presenta à eux, avec une face joyeuse, une belle, excellente, et grave
femme.
Balde, courtois, pliant le genoüil la saluë honnestement, puis la prie
de leur vouloir pardonner si avec telle hardiesse ils estoient entrez
dedans la saincte maison des Deesses. Ceste femme se sourit, disant
telles paroles: «Suis-je digne de veoir un si grand guerrier, qui est
reveré par le ciel, par la terre, par la mer, et par l’enfer? Je suis
ceste Manto, du nom de laquelle Mantouë a prins le sien, laquelle fut
bastie en l’eau par Ocnus au temps que le malheureux Cheval ruina Troye,
et ne vous estonnez aucunement si j’ay peu vivre jusques à ceste heure:
car, estant devenuë Fée, j’ay ce don de vivre tousjours jusques à ce que
le Juge supernel vienne briser le monde. Jusques à present Mantouë a
pâti et enduré soubs un cruel tyran, lequel luy a fait perdre toutes ses
honnestes meurs: mais maintenant est venue l’illustre, royalle, et
grande famille des Gonzagues, laquelle chasse partout les Aigles noires.
Ceste demeure, que vous voyez composée d’un si bel ouvrage, est toute
dediée à François de Gonzague; nous luy donnerons ce beau sepulchre,
après avoir acquis cent batailles, après avoir gagné mille trophées,
après plusieurs loüanges de sa belle vie, et après les ans du vieil
Nestor. Je preside et commande à ces richesses, et faits de maistres
Orfevres, et apprens et enseigne à faire l’or formé par la vertu de
trois mots, les noms desquels vous oyrez approchans vos oreilles. Et, en
disant cecy, la mere de Thebes et la nourrice de Cipade, en leur
chuchetant, leur dit plusieurs paroles en leurs oreilles, lesquelles ont
ceste vertu de faire toucher de la main les premieres origines des
choses, les vertus des herbes, les influences des estoilles, les divers
effets des pierres, et, en somme, leur donne advis pour avoir tousjours
la bourse pleine d’escuz: ce qui importe le plus, et qui acquiert un
plus haut honneur, qu’en estudiant en plusieurs livres, et contemplant
les astres perdre le jugement.
Cependant les nautonniers avoient bouché et raccommodé plusieurs fentes
du navire, et se preparent d’aller derechef tenter la malice des
diables. Balde avec ses compagnons se retire de la caverne de tels
orfevres, et se remet dedans le vaisseau, puis commande de mettre la
voile au vent. Les Zephires leur soufflent en pouppe, et laissent
derriere eux le sejour de la montaigne enchantée. Or, entre les
passagers, y avoit soubs le tillac un certain personnage ayant les yeux
vifs, la face plaisante, ort respectueux, tant séparé des autres, que
tout le long du voyage il ne dist pas huict paroles, estant, de sa
propre habitude et de son naturel, craintif et honteux: et, pour ceste
raison, se tenoit seulet à part. Son nom estoit Gilbert, lequel avec sa
voix et avec sa lyre estoit un second Orphée dans les bois, et un second
Arion entre les Dauphins. Il attiroit à soy l’ouye des rochers et des
forests. Balde l’envisageoit quelquesfois: mais iceluy ne pouvant
supporter la lumiere des yeux d’un si grand personnage, la rougeur luy
venoit au front et baissoit sa veuë. Balde, espris de cet homme, fust
mort alors, si aussi tost il n’eust sçeu qui il estoit, où il alloit, et
d’où il venoit, ce qu’il avoit envie de faire.
Ayant donc sceu qu’il estoit expert à jouer des instrumens de musique,
il le prie de vouloir recreer la compagnie, et avec sa douce voix
abreger la longueur du chemin. Cestuy-cy se resout d’obeyr à un tel
personnage, et d’autant plus qu’il se cognoissoit bon maistre en tel
art. Il tire d’un sac une viole, ou lyre pour dire mieux, laquelle il
manie avec l’archet, et par son chant rend tous les escoutans estonnez,
et comme esperdus d’esprit, tirant avec l’archet de longues et droites
cadennes: enfin commença à prononcer cette chanson, l’accordant avec sa
lyre:
A l’imprudent souvent
Plaist la mer infidelle,
Qui, avecques cautelle,
Luy présentant un vent,
Souëf, et gracieux
(Que nous nommons Zephire),
Cependant luy attire
L’Aquilon furieux:
Lequel, pour cest effet,
A tousjours auprès d’elle,
Pour se joüer, cruelle,
De nous, comme il luy plaist.
L’homme legierement
Sur elle se vient rendre,
Pour veoir et pour apprendre
Trop curieusement:
Pensant peut-estre veoir
S’y baigner les Deesses,
Et y peigner leurs tresses,
S’en servans de miroir:
Ou bien veoir le trident,
Et le char de Neptune,
Commandant à Fortune
Et à cet element.
Mais, quand bien loing de nous
Sont allez les rivages,
Et que mer et nuages
Seulement voyons-nous,
Et que la mer au ciel
De toutes parts s’assemble;
Lors avoir il nous semble
Dedans le cœur un fiel.
Pour vuider cet amer,
L’estomac se dégorge,
En rendant nostre gorge
Honteusement en mer:
Soüillant vilainement
Le sejour des Nereïdes,
Et leurs Palais humides,
Par tel vomissement.
Lors, sur un tel forfaict
Chaque vent en furie,
Pour venger son amie,
Se bande tout à fait:
Voyant un corps mortel
Estre si temeraire,
Et si hardy de faire
Aux Dieux esclandre tel,
Chacun se fourre en l’eau,
Pour nettoyer l’ordure,
Et, pour venger l’injure,
Se herisse la peau.
La barbe, leurs cheveux,
Se dressent, et leur face,
Malgré la froide glace,
S’enflambe toute en eux.
Et se haussant du fond
De la mer courroucée,
De mainte onde eslancée,
Enforment un haut mont.
Sur son dos enlevant
Le mal heureux Navire,
Lequel soudain se vire,
Aux Enfers s’abismant;
Par telle cruauté
Ils vengent les Phorcydes,
Avec les Nereïdes,
Esprins de leur beauté;
Fracassans le vaisseau
En pieces plus de mille,
Le donnans à la pille,
A tout poisson de l’eau.
O fols et insensez!
Le mal d’autruy n’enflamme
Le profond de vostre ame,
Et n’en estes poussez!
Avant que se mocquer
De Fortune legiere,
Et par audace fiere
Voulans sur mer voguer,
Sur vos predecesseurs
La tempeste eslancée
Devoit en la pensée
Vous rendre bien plus seurs,
Et non ores, au fort
De pareille tempeste
Menaçant vostre teste,
Desirer estre au bord.
Gilbert, durant qu’il chantoit ceste chanson, et pendant qu’il joüoit
ainsi de sa lyre, avoit tellement estourdi les oreilles d’un chascun,
que, si Boccal n’y eust promptement pourveu, le Navire n’eust point
porté des hommes, mais plustost des pots, des troncs, et des colonnes,
et pierres. Ce Boccal, comme nous avons dit cy-devant, estoit
Bergamasque. Iceluy, accourant incontinant, tire de sa sarcote quelques
pieces recousuës, et plus sales que le devantail d’un cuisinier. D’entre
ces drappeaux, il prend une gibeciere, laquelle soudain il met à sa
ceinture pendante au costé droict: puis, ayant rangé deux treteaux, met
une table dessus: et se tenant au devant d’elle, comme si un banquier
vouloit compter argent, il retrousse habilement la manche de son
pourpoint et de la chemise, et les rebrasse jusques au coude, comme fait
une lavandiere, quand elle veut laver la buée sur le bord de l’eau et
montrer ses grosses jambes aux barqueroliers. Gilbert resserre sa lyre
en son sac, s’assied près de Balde, prend garde à ce que vouloit faire
Boccal: lequel avoit jà tiré de sa besace trois ou cinq gobelets de
cuivre, et je ne sçay combien de petites pelottes plus grandes que
pilules, que Mesué[83] a declarées quand il a escrit: _Recipe pro
capite, una tria scrupula, fiat_. Il commence à joüer de son art de
passepasse, et si habilement, que Saramelle ne joüa jamais mieux devant
le Duc Borse[84]. C’estoit merveille comme il avoit la main subtile,
remuant si bien dessus dessous ces petites bales, que de trois en
paroissoient cinquante. Il met tantost un gobelet sur l’autre, tantost,
les renversant, les divise et separe le cul contremont, et sur iceluy il
met tantost trois, tantost cinq de ces petites pelotes, et une seule
tantost paroist. Ayant achevé ce jeu et mis à part ces gobelets, il
commence un plus beau mystere. Il se fait apporter une bouteille, non de
forte malvoisie, mais d’une douce: disant qu’il ne pouvoit autrement
faire ce qu’il avoit envie de leur montrer. Il la boit jusques au fond,
il jette le bouchon en la mer: puis, il ouvre la bouche, et monstre
qu’il n’y a rien dedans, et, grinçant les dents et les serrant, et les
couvrant de ses levres, souffle. Et, en soufflant, fait rire la
compagnie, leur estant advis qu’ils voyoient la nonne Bertuse, laquelle
avait une coiffe en teste, rechinoit des dents, et, avec une veuë
esgarée, grondoit en courant parmy le peuple. Mais qui croira ce que je
dis? Pendant que cestuy-cy souffle, voicy une farine qui luy sort de son
large gosier, laquelle souillant tous les assistans les contraint de
reculer. O! pensez quelle risée pouvoit estre entre les plus grossiers
d’esprit, qui estoient là presens! Toutesfois, cela n’esmeut point Balde
à rire davantage, sinon qu’en ce mesme temps il veid pendu au col de
Cingar le bouchon que Boccal avoit jetté en la mer, et luy mettant en la
bouche un morceau de pain, et luy commandant incontinent de cracher, et
le jetter hors de sa bouche, ô chose merveilleuse! voicy ce n’est plus
pain, mais crottes rondes de cheval. Cingar, selon sa coustume joyeuse,
et courtoise, endure tout, de peur qu’en se courrouçant, l’ennuy suive
le courroux. Que diray-je davantage? Devant les yeux d’un chascun, tira
les esguillettes de Leonard sans les rompre, et commanda à Gilbert de
les chercher au sein de Balde. De là, Gilbert tire l’un après l’autre (ô
combien! ô quelles choses!) à sçavoir, une bouteille, un miroir, une
escritoire, une sonnette, une semelle de soulier, une estrille, une
piece de verre, des cierges dont l’on use à l’Eglise. Balde s’estonne de
tout cela, et ne peut penser à quelle heure il a esté à la foire de
Lauzane, ou de Racanette, pour achetter telles choses, ne valans pas
cinq sols. Puis, Boccal commande à Gilbert de souffler du nez: ce
chantre ne refuse rien, il esternue deux, trois et quatre fois; soudain,
avec un grand bruit, luy sort du nez un taon, lequel est suivi d’un
grillon, et, après le grillon, trente poulx.
[83] Mesué est le nom que les occidentaux ont donné à un des plus
célèbres médecins arabes, Iahia, fils de Musoniah; il écrivait dans
le neuvième siècle, et il fut attaché à la personne du célèbre
calife Haroun-Al-Raschid. Il laissa de nombreux ouvrages fort
estimés dans l’Orient et qui, traduits en latin, firent longtemps
autorité dans les écoles de l’Europe; ils furent plusieurs fois
réimprimés pendant le quinzième et le seizième siècle.
[84] Le duc Borse, seigneur de Ferrare, vers la fin du quatorzième
siècle; fort amateur de la plaisanterie, il avait autour de lui
nombre de bouffons à l’égard desquels la tradition en Italie a
conservé le souvenir de maintes facéties, et on dit encore
proverbialement à quelqu’un qui veut rire en un moment inopportun:
_Non siamo più al tempo del Duca Borso_.
La fin de ces jeux advint, lors que Phebus estoit prest d’entrer en sa
maison, appellant à haute voix ses domestiques. Voicy Ptoe, Horie,
Pithie, Phos, Mitre, Mirine, qui se presentent pour descendre leur
maistre de son chariot. Les uns font tomber la fange des rouës, et les
nettoyent avec de l’eau; les autres meinent les chevaux à l’escuyrie,
les desbrident, et leur frottent avec paille fraische le dos suant, puis
les abbreuvent; et enfin leur baillent l’orge ordinaire.
LIVRE XIV.
Mennon, expedié de par sa mere Aurore, chassoit avec son fouët devant
soy le Chien, le Bouc et une infinité d’autres estoilles hors du chemin,
par lequel devoit passer le chariot de son pere. Et la Nuict jà
s’eschappoit, ayant apperceu la splendeur et lueur de l’Aube. Balde,
voyant les chevaux du Soleil sortir hors l’horison et tirer son char
enflambé, considerant cecy, dit lors à Cingar: «O! Cingar, je
m’esmerveille grandement de ce que je voy, et ne sçay comment ces
choses-cy peuvent estre! Ne voy-je pas le soleil, quand il naist, estre
plus large et plus rond, que quand nous le voyons au plus haut du ciel?
Et aussi je luy vois à present un visage si rouge, qu’il semble avoir
bien beu au baril.» Cingar luy respond: «Vous me demandez, ô Balde! de
grandes choses, pour lesquelles nous donner à entendre les Astrologues
se travaillent fort, car icelles excedent les sens humains. Un Grec,
grand personnage, qui se nomme Platon, si bien m’en souvient, et un
autre Astrologue qu’on appelle Ptolomée, et Jonas le Prophete, Solon,
Aristote, Melchisedech, Og et Magog en ont traicté amplement en leurs
livres.» Quand Leonard eut entendu Cingar user de ces gros mots d’Og et
Magog pour Philosophes, il se print si fort à rire, qu’estant couché à
terre, il sembloit qu’il deust crever. Balde, qui sçavoit par experience
les bonnes coustumes de Cingar, n’en feit que sourire, et luy dit:
«Cingar, es-tu Astrologue? Comptes-tu quelquefois les astres? Si j’eusse
sçeu que tu eusses estudié en telles choses, tu m’eusses rendu
peut-estre grand maistre en icelles.» Cingar n’en rit point, mais se
contenoit en telle gravité, qu’on eust dit que ç’eust esté un Pythagoras
en chaire. «O! combien de fois, dit-il, ô Balde! je t’ay trompé! ô
combien de fois je t’ay pippé! Tu pensois que je me levasse la nuict
pour dérobber, ou pour crocheter des huys, ou pour monter par des
fenestres: mais (le cancre me vienne si je vous dis menterie!) je m’en
allois monter sur les hautes tours ou clochers pour contempler le ciel
de plus près. Je considerois la Lune blanche, tachée au front de grandes
taches, chasser les tenebres de dessus la mer et la terre. Tantost elle
a les cornes pointuës et ressemble à une escorce de melon, et, ayant les
cornes remplies, elle prend la forme d’un demy trenchoir, et, quand les
deux cornes se touchent, elle semble à un cul de chauderon. Icelle ne
laisse les personnes qui sont legiers d’esprits se reposer long-temps et
se tenir en cervelle. Valence, qui nourrist en Espagne plusieurs
milliers de fols, la sent piccoter souvent le cerveau de ses Citoyens.
Les paysans, encore qu’ils soyent de gros esprit, cognoissent et
remarquent bien sa vertu, quand il faut abattre du bois; autrement, il y
vient souvent des vers, qui se concreent soubs l’escorce. Les Medecins y
ont aussi esgard, quand ils veulent bailler une medecine à un malade:
autrement, elle feroit jetter hors trippes et boyaux. Pendant qu’elle
luist, les sorciers et sorcieres se resjouissent et dansent: à la lueur
d’icelle, ils se dépoüillent tout nuds, et puis se frottent par tous les
membres de certains onguens diaboliques, et soudain toute ceste nuict
chevauchent sur le balay, sur des treteaux, escabelles, et chaires. La
Lune met les larrons en desespoir; car elle les fait descouvrir et
recognoistre. Quand elle a le visage rouge, elle pronosticque aux
mariniers la tempeste prochaine, et, quand elle l’a obscur et tenebreux,
c’est signe de pluye. Elle gouverne la plus basse partie du ciel, et est
enluminée la nuict par les chevaux de Phœbus. Quelques fois Pluton
l’attire à soy en enfer, aïant esté autresfois deceuë et trompée avec
des grains d’une pomme de grenade. Je te voy aussi, ô Mercure! quelques
fois, toy, qui es voleur et larron, et le premier d’entre tous les
larrons. Tu crains fort que, pendant que tu chemines par le ciel, la
vistesse du chariot de Apollo t’attrape, et qu’il ne te face rompre le
col. Tu as dressé ton logis au dessus de celuy de la Lune entre plus de
six cens brebis beslant _bai bai_, et plus de mille chevres, autant de
beufs et d’asnes sommiers, mille porcs et chameaux bossus. Tu aguetes le
monde deçà delà et en tires de bon butin que tu amasses en ta caverne.
Tu as sur ta teste tousjours un chapeau aislé; tu as aussi tes
brodequins aislez, et en ta main as tousjours ta verge fée, quand tu vas
faire les ambassades de ton pere en plusieurs lieux. Tu trafiques en
marchandise allant et venant. Tu chantes les choses à venir. La musicque
te plaist grandement. Tu mets la guerre, si tu veux, entre deux peuples
associez. Tu mets la paix, s’il te plaist, entre deux peuples ennemis. O
mon patron! je qui suis petit larronneau me recommande à toy, et je te
prie qu’un las ne me retienne en un gibet de trois pieces. Mais il faut
maintenant parler de Venus. Je la voïois suivre les pas de Phœbus, quand
iceluy se va ranger au Royaume de Neptune. O quantesfois ell’a planté
des cornes à son mari boiteux, et luy a mis au front des fuzeaux! Vulcan
est mari de Venus; mais ell’ est le mari du peuple. Cependant que Vulcan
forgeoit son fer en sa caverne, Mars secrettement venoit becher en son
jardin. O combien il y a de Vulcans! Combien de Mars! Combien de mules
hennissantes à l’avoine d’autruy! Icelle a son sejour au troisiesme
ciel, par lequel elle se promene accompagnée de plusieurs Nymphes
cueillans des roses et violettes fresches, de la menthe, de la giroflée,
du marrochenin, du basilic, et en font des ghirlandes, des chappeaux,
des courronnes, des bouquets, et chantent ensemble des chansons et
sonnets, joüent de divers instrumens, harpes, manicordions, espinettes,
luths; sautent, balent, dansent, et se baignent toutes nuës dedans de
belles fontaines. Là se voyent les plaisans feüillages des myrthes, qui
avec leur ombrage entretiennent en frescheur les fleurs et la verdure
des herbes, et donnent un grand contentement à la lassitude de ces
Nymphes. Il y a aussi grand’ abondance de Fouteaux, de Pins, de Cedres,
de Citronniers, de Neffliers, estendans leurs ombres pour servir de
pausade aux Nymphes. Elles vont quelques fois à la chasse, portans arcs
et flesches, et renversans souvent des daims, cerfs, chevreulx. Il n’y a
point faute de bois et beaux buissons pour la chasse, qui sont de Cedres
et d’Orengiers, de Myrthes, de Lauriers, de Lentisques et de Genievres.
En ce lieu, les païsans ne marrent la terre, et n’y void-on les vieilles
filer. On n’y plante point de raves, de porreaux, ny ciboules, ny de
l’ail ennemy de la teste, et qui neantmoins sert de theriaque aux
païsans. Il n’y a point, soubs des orties, espines et ronces, des
serpens, couleuvres et villains crapaux. Icy est tousjours le repos
gratieux; icy est la paix; icy se void la volupté entiere. On n’y void
que gentils esprits et cœurs gaillards. Et, pendant que la belle Venus
se resjouit avec tel maintien, ell’attend que le soleil veüille
s’acheminer par le monde, laquelle desirant preceder son chariot,
commande aux plus belles de sa compagnie de la suyvre. Icelles portans
en teste belles ghirlandes, et tenans en main de frais rameaux et des
roses fraisches, accompagnent leur dame en dansant et chantant. Icelle
va la première, recrée les poles, et, pleine de roses, s’en va veoir le
Royaume de l’Ocean, de l’escume duquel elle est née, son chariot estant
tiré par des blanches colombes; et, quand elle apperçoit Phœbus estre
fort proche d’elle, soudain couvre sa face de l’eau tremblante de la
mer, et oste son beau visage de la veuë des hommes, et chasse quant et
quant toutes les autres estoilles du ciel, et engendre une petite ombre
soubs une lueur mediocre. C’est assez parlé de Venus, venons au cercle
du Soleil, lequel gouverne son Royaume au milieu des autres cercles, et
a fondé et establi son Palais au quatriesme siege, tenant tousjours Cour
ouverte, n’ayant aucune crainte d’y entrer. Là demeure un vieil
barbasse, qu’on appelle le Temps, outre lequel ne se passe chose plus
prompte, tant il se dérobbe viste en peu d’heure, lequel tousjours fait
des actions diverses, et ne demeure jamais arresté en une pensée;
tantost veut cecy, tantost veut cela; tantost fait une chose, tantost
l’autre, comme un joüeur de tours de passe-passe, et est plus legier
qu’une paille, ou une feüille poussée par le vent. Iceluy tient sa
boutique à part, et fabrique des horloges de sable, et autres pleines de
petites roües. Il a pour sa femme une belle dame appelée Nature,
laquelle engendre plus de cent mille enfans, et ne tend à autre chose le
plus qu’à exciter son homme au lict pour procreer et faire sortir de son
ventre fecond des hommes, des moutons, des chevaux et autres choses.
Entre autres elle a eu deux filz et deux filles du Soleil, en faisant
des cornes à son mari, pensant toutesfois ce bon-homme tels enfans estre
à luy, desquels les noms sont tels: Primevere, l’Esté, l’Automne et
l’Hyver. La Primevere fut mariée au filz de Venus, lequel porte des
aisles à ses espaules, et se tient nud, ne couvrant aucunement ses
parties honteuses. Il porte tousjours un arc bandé et une trousse pleine
de flesches, et si subtiles et deliées, que des vers à soye ne filent
pas plus delié. Ses flesches sont diverses en effect, lesquelles ce
pippeur lance sur nous, espandant divers ennuis, et rompt par chascun an
plus de cent mille cordes, et le fer de ses flesches n’est tiré en vain.
L’une d’icelles a la pointe de plomb, qui est sujette à reboucher, et ne
peut percer le cœur, ny penetrer l’estomach, ne le voulant Cupidon: de
là vient que ceux qui sont nais soubs un astre penible se pendent ou se
tuent de quelque glaive. Car qui est l’homme, qui, desesperé, ne se
pende ou se rompe le col en se precipitant du haut en bas, s’il est si
miserable, si mal’heureux, que d’estre méprisé de celle, laquelle il
desire, il louë, il honore, à laquelle il ne fait que penser, et pour
laquelle il brule? Ceste disgrace vient de la flesche, qui est ainsi
garnie de plomb, estant, toy, pauvret, haï de celle mesme que tu aimes,
d’où par necessité il te faut pendre toy-mesme. L’autre sorte de flesche
reluist, pour estre garnie d’or, laquelle, estant descochée, entre dans
les yeux, penetre les remparts de l’esprit, rompt et abbat les murailles
de raison. Par le coup d’icelle, le courage d’une bonne volonté se
laisse tomber; par son coup, incontinent on lasche la bride à
l’entendement: par son coup, on jette derriere le dos les bons conseils:
par son coup, on refuit les bonnes compagnies: par son coup, Paris fut
la ruine de son pays: par son coup, Scylla couppa le poil à son pere:
par son coup, Hercules, laissant sa massuë, se meit à filer avec la
quenoüille: par son coup, Europe chevaucha sur Jupiter cornu, et Io,
vache feinte, devint vache tout à fait. De là viennent les courroux, les
choleres, les indignations, les desdaings, et tous les maux du diable.
La Primevere, estant une vraye bouillie feminine, ne regarde pas plus
loing que le bout de son nez, et est bien aise d’avoir Cupidon pour
mari, pour auquel plaire elle peigne tous les jours ses cheveux, et
frise ceux de devant, et se met sur la teste un beau chappeau de roses,
et de belles violettes avec lesquelles elle embellit ses tresses. Elle
se vest d’une robbe changeante, et d’un cotillon de soye, sur lesquels
sont attachées plusieurs fleurs et herbes odoriferantes. Elle porte
tousjours sur soy du musc, de la civette, et autres parfums et odeurs,
par lesquelles le bastard de Venus est alleché: et, en telles voluptez,
ce paillard s’afoiblit moins. Et, par ce qu’elle est belle, et plus
belle que toutes les autres, elle ne se soucie de tirer avec le fuseau
la fillace d’une quenoüille ny d’en devider le fil au roüet; mais se
delecte seulement soubs verdes ramées, ou se promene pour passer le
temps parmi les champs fleuris, estant suivie tousjours par une infinité
de plaisans oiseaux, lesquels ne font que chanter avec toute sorte de
melodie. Le rossignol n’y manque aucunement, lequel joyeux, avec son
chant, louë les meurs et la beauté de son amoureux, et gringuenotte cent
façons de chants. Le chardonneret y est aussi, lequel fait son nid
dedans l’arbre d’un bois, et est doux à l’ouye, mais plus doux et
plaisant à la veuë, et lequel, retrouvant ses petits enfermez en cage,
les nourrit. On y voit aussi des linottes, des gorges rouges, des
aloüettes, des perrocquets, lesquels sublent merveilleusement haut, et
s’efforcent d’imiter la voix humaine; là, les pies et les geais y
chantent. La Primevere est fort contente, se voyant ainsi joyeusement
accompagnée, et nourrit ce poltron, ce faitneant et ce personnage de
peu, nommé Soulas, et le paist de panade, de chappons escorchez, de
viandes delicates, et s’en fait enfin un gros et gras plaisanteur.
«L’autre fille de Nature, qui est certes bonne femme, est l’Esté. Icelle
aime à suer soubs le travail. Elle ne porte aucune robbe, mais est toute
nuë en chemise, de peur de bruler par la trop grande chaleur du Lion.
Icelle, en travaillant, remplit les greniers de fruit, et sans icelle
les hommes n’auroient du pain. Elle fait suer à bon escient les villains
poltrons, et toutesfois ce travail est agreable à tels marrouffles, car,
combien que l’eschine d’un asne se plaigne pour la charge ordinaire des
poches, et que la peau du larron vienne à s’estendre, toutesfois ils
endurent tout, se ressouvenans qu’au temps froid la neige ne donne point
de pain, et la glace ne leur apporte aucune foüace. Icelle travaille à
la chaleur d’Apollon, devenant toute haslée et noire, et appaise souvent
sa soif avec la bouteille, pendant que le soleil la brule, pendant
qu’elle abat les bleds avec la faucille, pendant qu’avec le fleau elle
bat les gerbes pleines de bled, et pendant que les cigales ne cessent de
chanter, estans perchées sur les verges des vignes. Lors le vent est
tousjours debile, et ne voit-on aucune feüille esbranlée par aucun vent,
tant petit soit-il; et les herbes ne se peuvent tenir droictes, n’ayans
aucune humeur qui les substente et abreuve. Nous avons assez dit du
temps et de la grand’chaleur: faut à présent parler du troisiesme filz
de Nature.
«Les anciens souloient appeler l’Automne Silence, la teste duquel ils
disent avoir esté par les taons picquée. Iceluy a la superintendance des
maisons et de toute la famille de Bacchus, lequel autrement nous
appelons Receveur, et plusieurs le nomment Procureur et Facteur. Et,
parce que le Soleil boit volontiers du vin doux, le voyant au matin
estre chargé de vin rouge, il aime Bacchus et son receveur. Ce Silence a
une certaine Nymphe pour sa femme, laquelle a la teste grande comme un
tonneau, et la panse grosse comme une cuve: tousjours sent le vin, dont
a esté dite Vendange. Tous deux sont si gras et si pleins, qu’un
pourceau mis à l’auge ne sçauroit devenir plus gras, et semblent devoir
crever, tant ils paroissent estre enflez de vents. Ils ont tousjours à
l’entour d’eux, devant, derriere et à costé, mille flascons, bouteilles
et barils sonnans, avec lesquels, marchans, sautans, dansans et
chantans, ils se recréent et emplissent leurs testes de plusieurs
fumées. Ils s’accoustument aussi à chanter plusieurs sonnets, et, à
chaque sonnet achevé, ils avalent une gorgée de vin; après avoir beu,
ils dansent; après la danse, ils vuident les pots, et continuans en
ceste façon, et renouvellans souvent ceste practique, ils s’enyvrent à
bride abbatuë, et lors ils volent environ les montagnes, sont
transportez en plusieurs maisons et païs; non pas qu’ils aillent ainsi
tournans, mais il leur est advis qu’icelles choses tournent et courent
si fort, qu’elles lasseroient des chevaux barbes. Ils ne cessent de
boire et trinquer, et ce jusques à ce qu’ils ayent mis toutes les
bouteilles renversées contre terre. Le sommeil enfin se presente, lequel
s’il ne lioit leurs membres, iceux, plus cuits que cruds, moiennant
qu’ils peussent s’aider des jambes, prendroient une partie du ciel. Sur
iceux nuds, mille enfans nuds font la garde, pendant qu’ils reposent
ronflans comme pourceaux. Ces jeunes enfans chantent, dansent, font
plusieurs moresques, estans grassets, propres et habiles à pastisser.
Chascun d’eux porte la teste droicte, la couronnent de pampre; chascun
tient en sa main des grappes de raisins; chascun a pendu à son costé un
petit flascon. Ils se delicatent, ils rient, ils celebrent en l’honneur
de leur pere la feste du vin, puis eux-mesmes s’enyvrent soubs les
treilles chargées de raisins. La mere est yvre, le pere est yvre, aussi
sont les enfans, et estans ainsi tous yvres, chascun ronfle à bouche
ouverte. Or Bacchus a un grand Palais à part, auquel y a cent tonneaux,
pippes, cuves, et autres vaisseaux arrangez soubs terre comme chevaux en
une escuyrie. Là vous voyez tousjours relier plusieurs grands tonneaux,
et resserrer de grandes cuves; et là se vuident, de vaisseaux en
vaisseaux, des vins dignes de la table des Dieux; car icy se viennent
charger les mulets d’iceux. Les formis ne vont et reviennent si souvent,
quand ils ont rencontré un monceau de mil, s’esmouvans fort et ferme à
porter de gros fardeaux pour remplir leurs greniers. Ainsi fait-on en ce
Palais de ce Roy porte-vin, y venans souvent plusieurs lacquais et
garçons avec pots vuides, s’en retournans chargez les uns sur le dos
avec hottes, autres sur leurs espaules avec barils pendus devant et
derriere, remplis de bons vins muscats, grecs et autres. Icy aucuns
mettent bas les charges, autres en remplissent les cuves, autres foulent
la vendange avec les pieds, et entonnent le vin pissant par la canelle
fort loing; puis, on pressure le marc sous la pesanteur du fust du
pressoir, pour en tirer le plus gros vin, lequel communement on vend aux
pauvres. L’Automne y est present, lequel, vestu de sa camisolle souillée
et marquée de taches de vin, commande à tout cet ouvrage, et tasche à
contenter les Dieux par le commandement du patron. Les Allemans disent
iceux estre leurs patrons, et les Lansquenets ne recognoissent point
d’autres Dieux. Si tu ne le veux croire, l’effect t’en monstrera la
preuve. Regarde, quand ils s’emploient à la table garnie de vivres,
comme ils vuident le verre à chaque morceau qu’ils mangent: lors tu
verras comme Mangeguerre se rue par les bouteilles et gobelets, et comme
il se fait un grand fracassement des vaisseaux pleins de bon vin. L’eau
ne s’apporte point à telles tables; laquelle, en estant bannie, ne sert
qu’à laver les pieds des saules, et est par entre eux un vieil proverbe:
Meschanceté est d’estrangler le vin. Après qu’ils ont vuidé le baril,
ils donnent furieusement sur iceluy coups de pieds et coups de poing, et
le mettent en tel estat, qu’il n’y a moyen de le racoustrer. Ils se
choquent l’un à l’autre le front du cul du verre, jettant de leurs
gorges des rots puans, et parlans sans cesse et plus qu’ils ne faisoient
avant boire: mais leur devis n’est que de vin; car l’Allemand ne songe
qu’après le vin et ne parle que d’iceluy, engage sa picque, son espée,
ses chausses, pour du vin, les vend, et soy-mesme aussi: et si, de
toutes ses armes il veut garder quelquechose, ce sera son morion pour
s’en servir de tasse à boire, pendant qu’ils font _trincq_. Se levant de
table pour s’en aller, ils ne peuvent, leur ayant esté mis par le vin
des fers aux piedz. Vous ne les verrez gueres abandonner les murailles:
ils se montrent semblables au soleil, quand il se leve le matin,
tournant les yeux flambans en la teste, et ont cent mille pensées au
cerveau. Et, combien qu’ils soient debout, ils ne peuvent remuer les
jambes: ils ne sont conduits par aucune raison, et vont tastonnans,
comme nous faisons, marchans de nuict; et, encore qu’il n’y ait en leur
chemin aucune pierre ny aucun bois, ils ne laissent neantmoins de
trebucher, et enfin se prennent des mains à la muraille, ou à un banc,
ou à un bois, ou à quelque pilier, jusques à ce qu’ils se soient couchez
sur de la paille, ou contre terre, ou dedans de la fange, se veautrans
comme pourceaux.
«Or maintenant voicy l’Hyver, le dernier fils de Nature, et, pendant que
je discourray d’iceluy, donne-moy, Boccal, ma robbe fourrée, car sans
doute la glace me galeroit à bon escient, moy qui suis maigre. L’hyver
est maigre, et le Caresme n’est plus maigre que luy: il n’a aucune
humeur en ses veines, et a un rasteau attaché à l’eschine; a les jouës
creuses et le col delié, et, depuis les pieds jusques à la tête, on luy
compteroit les os, comme Gonnelle faisoit à sa cavalle. Il a tousjours
les yeux humides cachez dans le front. Il est pasle et comme mort,
estropiat, et si mélancholique, qu’il semble tousjours pleurer. La glace
luy pend de son menton gelé, et les glaçons souvent pendent à ses
cheveux: sa chair maigre se hérisse par le trop grand froid, et luy sert
peu d’avoir deux fourrures. Si l’Esté et l’Automne ne luy donnoient,
l’un à manger, et l’autre à boire, le miserable mourroit de maigre faim.
Il est tousjours auprès du feu, estendant ses cuisses, et n’a l’esprit
de tirer après soy sa chaire: il attize le feu, et fait boüillir le pot;
il va en paresseux et bien ceint de sa ceinture. Quand il se met à
l’air, lors se tient si serré, qu’il pourroit passer par le trou d’une
aiguille. Sa maison est tousjours couverte de frimas blancs, et du bas
de la couverture pendent des chandelles de glace. Il ne prend gueres de
plaisir, sinon quand paresseux il gratte sa gale avec ses ongles
pointus. Toute la bande des oyseaux qui ont accoustumé de chanter
melodieusement le refuit, comme aussi fait tout ce qui depend de la
Primevere. Il est seulement accompagné des corneilles chantans _qua,
qua_, et des corbeaux avec leur _cro, cro_, et aussi des choucas. En ce
temps, le prevoïant formi ne sort de sa maison; le limace s’enferme en
sa coque et muraille son entrée; les abeilles ne bougent de leurs
ruches; vous n’y verrez promener les petites lezardes; les bergers
gardent leurs troupeaux reclus en leurs bergeries; seulement, se voyent
les gueux en ce temps froid, contrefaisans les tremblans, n’estans
couverts d’aucun habillement. Les heures toutesfois de l’Hyver sont
agreables aux escholiers ayant par le moyen d’icelles plus grand repos
durant si longues nuicts.
«La famille du Soleil s’exerce par ces quatre maisons, esquelles se fait
tous les ans grande despence pour tant de bouches qu’il faut contenter.
«Mais, ô Leonard! je voy, par tes yeux que le sommeil te veut venir: tu
as mal dormy ces trois nuicts; et toy, Balde, il semble que tu ayes une
teste de plomb? Reposons donc; je vois Boccal desjà ronfler.»
LIVRE XV.
Chascun avoit jà donné repos à son corps, lequel commençoit à estre plus
affamé qu’endormi, quand Boccal, par le commandement de Balde,
accoustroit la cuisine et préparoit un grand poisson, y faisant une
sausse d’Alleman: et lors Gilbert tire du sac sa viole, et accorde les
cordes d’icelle en tons propres. Car ce gentil personnage ne taschoit
qu’à complaire à ses compagnons, à fin qu’on luy donnast siege pour ouyr
les leçons de maistre Cingar preschant en chaire, et, après avoir
revisité toutes sortes d’Almanachs, devenir expert à dire les choses
passées. Davantage le naturel du plaisant Gilbert n’estoit point comme
aucuns chantres de ce temps, lesquels, estans bien musquez, peignez et
jolis, ne veulent chanter s’ils ne sont près d’un Roy ou grand Seigneur.
Nostre Gilbert, nostre nouveau Apollo, ne faisoit pas ainsi; car, si une
petite femmelette luy eust dit: «Chante!» il eust incontinent chanté, et
ne l’eust aucunement refusée. Ayant donc tendu ses cordes en tierces,
quintes, et octaves, commença en ceste sorte:
Ha! par combien de monstres effroyables
En ce gouffre mondain
Sommes poussez çà et là miserables
Sans un secours humain!
Ceste mer nostre
Est par un autre
Mal’heur suivie:
La langue hardie
L’esmeut par vents à tous impitoïables.
D’autre costé les vagues vagabondes
Des cynicques propos
S’enflans sur elle, ainsi que rudes ondes,
Ne luy donnent repos.
Raconteray-je,
Ou bien tairay-je
Les mers jazeuses
Les mers causeuses,
A mal parler du nom d’autruy fecondes?
Diray-je aussi les escueils de l’envie
Dessoubs la mer mussez?
Les chiens de Scylle, et Charybde alouvie
De cent vaisseaux froissez?
Qui a puissance
Et la science
De bien conduire
Le sien navire
Entre tels bancz, meine une heureuse vie.
Le long travail et la vertu maistresse,
La patience aussi,
Qui est tousjours des monstres dompteresse,
Vous a rendu ainsi
Aptes à fendre,
Sans perte prendre,
Les rudes ondes
Tant soyent profondes,
Hausser, baisser la voile chasseresse.
A grand’peine avoit-il achevé ceste chanson, que Boccal avoit dressé la
table, et chascun, après avoir lavé les mains, commençoit à disner.
Quatre s’assient à table, qui estoit quarrée, Balde, Leonard, Cingar, et
Boccal le maistre d’hostel: Gilbert, pour lors, n’avoit point encor
appetit. Balde, avec un semblant courtois, comme est la coustume
gentille, prie tous ceux qui estoient là de vouloir venir manger avec
eux. Chascun le remercie, fut par faute de civilité, ou fut à cause que
le vomissement les avoit desgoutez. On met au milieu de la table, en un
plat, un grand turbot, et eux quatre estoient autour d’iceluy. Cingar,
ayant un cousteau propre à bien trencher, divise ce poisson en trois
parts seulement à la guelfe, ne faisant que trois portions de tout: la
première vers la teste, la seconde estoit du corps, et la troisiesme
estoit de la queuë, quatre estoient assis où il n’en falloit que trois.
Cingar, donnant un clin de l’œil, fait signe à ses compagnons, qu’ils le
secondent au gentil traict qu’il vouloit faire. Iceux, bien advisez,
connoissent soudain l’intention de Cingar, qui estoit de tromper Boccal,
afin que le pauvre miserable ne mangeast point du tout de ce poisson,
combien qu’il eust servi de cuisinier, combien qu’il en eust fait la
sausse avec succre, orange et espice. Cingar commence le premier, et
tire sur son trenchoir la teste de ce turbot, disant à ses compagnons:
«L’Escriture dit: En la teste du livre, les prophetes ont escrit de moy;
ainsi ceste teste sera l’accomplissement de la saincte Loy.» Balde,
voyant cela, tourne son esprit vers les livres, et ne fut long temps à
prendre advis; il prend habillement, comme le chat, la seconde portion,
qui estoit le ventre du poisson, allegant le vers de Lucain: «Les
bienheureux ont choisi le milieu.» La queuë demeure seule en tout le
plat; le jeune Leonard ne perd temps, et la tire hors de la sausse, et
la met sur son assiette, y ayant desjà Boccal donné une œillade,
allegant Leonard Ovide: «La fin confirme l’action. Boccal pourra nager,
si bon luy semble, dedans les eaux, puis qu’il ne luy reste plus qu’une
mer de sausse et brouët.» Boccal, estonné, regarde çà et là. Que
fait-il, voyant qu’il n’y avoit rien pour luy, s’il ne vouloit, comme un
pourceau, se veautrer en telles sausses? Incontinent il prend le plat,
et, regardant au ciel, dit ces mots: «_Asperges me, Domine, et mundabor
hyssopo_;» et, en ce disant, il tourne, et en asperge le pain, et tous
les plus proches, souillant Balde et ses compagnons, de ceste eau
grasse, et leur en barboüille leur barbe. Qui n’eust ri? et qui n’eust
crevé de rire? Balde voit couler sa barbe, comme si elle eust esté
moüillée d’eau de pluye. Cingar essuye sa face avec sa serviette;
Gilbert en eust sa part, et aussi Leonard; chascun torche son visage,
son estomach et son sein. Ils se levent tous de table: le ris leur
empesche le manger. Balde, en riant, ne laisse d’approuver ce faict; car
il dit: «La sausse a eu raison de suivre le poisson: sans eau n’est
jamais le poisson, n’y l’eau sans poisson.--Nous mangerons donc, dit
Cingar, le poisson, puisque iceluy doit estre où l’eau abonde. Boccal
n’aura point du turbot; qu’il s’aille gratter le cul!» En ce disant, il
retourne à table, et fait moudre son moulin: autant en font les autres:
chacun mange son avoine.
Balde, toutesfois, en mangeant, disoit à Boccal: «Je m’esmerveille que,
pendant que nous nous esclattions de rire, ayant laissé là nostre
poisson, tu ne t’en saisissois, afin qu’au lieu de pain, il ne nous fust
resté que de la foüace.» Boccal luy respond: «Entre ses gentils
compagnons, il ne faut point faire une gaillardise et plaisanterie sans
grace: vous avez bien mocqué Boccal en partageant le poisson, passe; et
ceste mocquerie ne doit estre rompuë par aucune rumeur: aussi, moy je
vous ay bien baillé de l’aspergez, passe aussi cela, et qu’on le mette
aux chroniques. Toutes choses ont passé fort doucement, et celuy qui est
le moins saoul, fera l’oreille sourde.» Cingar luy dit: «Tu pourras
t’opposer à un tel danger; il est permis aux affamez de manger leur
cousteau avec leur pain.--J’en feray ainsi, respondit-il, pourveu que je
puisse attraper de bon pain, comme la mule de frere Stopin[85] fait
envers des chardons, quand elle en trouve.» Un certain pauvre homme, qui
estoit en ce Navire, esmeu de pitié, apporta je ne sçay quels petits
poissons enveloppez en du papier, et les donna à Boccal, lequel ne
refusa aucunement ce present, mais dit:
Un pauvre amy, quand un peu te presente,
Damet’ commente,
Que lentement Ulysse ores t’envoye.
[85] Ce nom fut adopté par un autre poëte macaronique, César Orsini,
de Ponzana, secrétaire du cardinal Bevilacqua, qui publia à Padoue,
en 1636, les _Cappricia macaronica magistri Stopini_; ce recueil fut
si bien accueilli du public, que des éditions augmentées se
succédèrent; le _Manuel du Libraire_ en indique douze, dont la
dernière est datée de Florence, 1818, et à cette liste nous pouvons
en ajouter quelques autres que nous avons rencontrées (Venise, 1651,
1716 et 1788; Milan, 1671).
Nous avons déjà dit qu’on trouvait des détails sur cet ouvrage dans
le curieux volume dû à M. Delapierre, _Macaroneana_, 1852; ajoutons
que quelques extraits de Stopinus ont été insérés dans
l’_Erotopægnion_, publié par Noël en 1798.
En ce disant, il les desveloppe, et les regarde de travers, comme fait
le chat le rosti: puis, il prend un de ces petits poissons par la queuë,
lequel il ne met en sa bouche, mais le fourre en son oreille: il en met
un autre de mesme en l’autre oreille; enfin, les prenant tous par la
queuë, il les attache à ses oreilles. Balde, voyant cela, dit à Cingar:
«A ce que je voy, un grand poisson se mange par la bouche, et le petit
par l’oreille, si je puis comprendre les enseignemens de Boccal.--Et que
sert cela? respond Cingar: qu’y a-il de commun entre les oreilles et les
poissons? Ce pauvre affamé se bouche les oreilles, et, estant d’esprit
subtil, il s’est fait des pendans d’oreilles avec des poissons, pour les
guarir de quelque surdité. Je n’y entends point autre raison;
toutesfois, s’il a quelque autre occasion de ce faire, en la forge de la
boutique de son entendement, qu’il la die, et qu’il mette ses amis hors
de doute?» Boccal leur dit: «Je vous osteray de ce doute. Il y a
aujourd’huy quatre sepmaines que j’envoyay en la mer ma femme, pour
apprendre à nager; maintenant j’ay une grande envie de sçavoir nouvelles
de son estat: et, pour ceste cause, j’esleve mes petits poissons à mes
oreilles, pour sçavoir d’eux si elle est du tout morte, ou si elle
s’esbat là bas avec ceux qui y sont; mais ils me respondent qu’ils sont
nais n’agueres, tellement qu’ils n’ont point de cognoissance dans ce
faict: mais ce turbot plus vieil, avec lequel ces trois compagnons
discourent avec la dent secretement, m’en pourroit mieux parler: et
partant je voudrois bien qu’il me fust permis d’en deviser un peu avec
luy.»
Chascun commença lors soudain à rire, et dire qu’il avoit raison, et que
sa demande n’estoit point inciville. Il faut à bon droit luy donner
ceste permission. La teste du poisson est celle qui seule peut parler,
le ventre ne peut dire mot, la queuë est muette; mais la teste en
pourroit discourir, la langue luy formant les parolles. Ainsi chascun
disoit, et tel estoit l’advis de Balde: et aussi-tost dit, aussi-tost
fait. On met la teste de ce turbot devant Boccal, laquelle Cingar avoit
prinse pour soy, et en estoit marri, et en rioit du bout des dents, et
disoit ces mots, en murmurant: «Et bien, on m’a osté la bouche de ce
turbot, la langue duquel peut accomplir le desir de Boccal? Soit, que la
bouche face l’office de parler. Mais pourquoy a-t-il des yeux, pourquoy
un front? pourquoy un derriere en la teste? On me fait un grand tort:
j’en appelle à Gilbert.--J’en suis content, dit Boccal. O mon cher
Gilbert! je prie, par ceste teste, que tu vueilles mettre fin à ce
différend.» Gilbert, avec une face joyeuse, entreprend cet affaire, et
s’assied; et, tous les autres escoutans, dit ainsi: «Du temps que la
grenoüille et la souris plaidoyent ensemble, le Milan appaisa ce procez,
comme j’appaiseray cestuy-cy.» Et, en disant ces mots, soudain gruppe
sur la table, et enleve ceste teste: toute la compagnie loüe ce faict,
en disant que c’estoit bien jugé selon les loix civiles.
Ils avoient mis fin à leur propos, et diferends joyeux, quand, après que
les tables et treteaux furent levez, Cingar, par le commandement,
retourna à ses discours d’Astrologues, auxquels Leonard prestoit
l’oreille attentivement. «Mars, dit Cingar, le tout puissant en armes,
demeure au cinquiesme ciel. Iceluy monstre tousjours un visage courroucé
et plein de menaces. Il regarde avec des yeux enflambez, de ses levres
tombe une bave sanglante. Il porte en teste un heaume accresté, et la
visiere fermée: il paroist tout couvert d’armes d’acier, ayant à droicte
une grande targe, et à gauche une espée, et a une masse penduë à
l’arçon, laquelle pese cent livres, et rien moins. Ce fort et vaillant
soustien des galans et vertueux jeunes hommes, Loüis de Gonzague[86] en
portoit une pareille, lequel aucuns maladvisez ont nommé Rodomont, et
l’eust-on mieux à propos surnommé Rogier, ou plustost Roland, s’il faut
accomparer la gaillardise du corps avec la vertu de l’esprit, et du
courage. Mars se fourre au milieu d’une presse, avec son gros cheval
gallopant, et apprend aux siens à dresser un camp, bastir des tours, des
casemates et eslever des remparts. Autour de luy, on ne sçauroit desirer
aucune sorte d’armes: là sont rondaches, halebardes, pertuisanes,
boucliers, morions, lances, picques, espées, dagues, corselets, heaumes,
chemises de maille, cuisseaux, gantelets, estendards, enseignes,
guidons, tabourins sonnans tousjours _pon, pon_, et les trompettes avec
leur _tara-tantare_. Là aussi ne manquent cornets à bouquin, fitres, et
haut-bois, et, en somme, tout ce qu’on a besoing en temps de guerre. En
telles choses Mars employe ordinairement tous ses pensemens: il ne se
delecte qu’à veoir des lambeaux de chair. Sa sœur est l’Homicide, sa
femme est la Contention, l’Ire est sa mere, l’Envie est son pere, la
Rage et la Cholere sont ses filles. Icy on n’oyt que cris et clameurs
d’hommes, et hannissemens de chevaux. On y voit toutes sortes de canons,
bombardes, passe-volans, sacres, basilics, coulevrines. Vous y voyez des
pavillons, des tentes, et cabannes. Les chevaux, avec leurs pieds,
eslevent en l’air de grosses nues de poudre. Les tronçons des lances
rompuës troublent le ciel: non pas qu’ils le troublent, mais semblent le
troubler. Vous voyez de gros esquadrons armez se choquer les uns les
autres sans aucun ordre, et, se poussans rudement, se donnent de grands
coups, brisans leurs jacques de maille avec masses, estocs, piques et
pertuisannes. Mars se resjouist de voir plusieurs morts renversez et
foulez soubs les pieds des chevaux.
[86] Louis de Gonzague, troisième fils de Frédéric II, cinquième
marquis et premier duc de Mantoue; il forma la branche des ducs de
Nevers. Folengo renouvellera plus loin (liv. XIX) l’éloge qu’il fait
des vertus guerrières de ce prince. Cieco d’Ascoli, l’auteur de
l’épopée romanesque de _Mambriano_, invoque également les Gonzague.
Au début de son troisième chant, il dit que, l’astre des Gonzague
(_il Gonzageno sole_) se levant plus brillant que jamais, il fait
produire des fleurs et des roses poétiques sous l’influence de ses
rayons.
«Le Roy de toutes les estoilles, Jupiter, fait sa résidence plus haut,
et a choisi le sixiesme ciel. Là, au milieu d’une campagne est une
grande et spatieuse ville, laquelle est environnée de murailles, dont
les pierres ont esté forgées et taillées sur l’enclume par les marteaux
de Sterops et Brontus avec un merveilleux artifice tiré de pyrotechnie.
Elle n’est point bastie de chaux et de pierre, comme Gennes, Naples,
Florence, Rome, et Milan: mais est faite de plusieurs et fins métaux,
ainsi qu’en Bresse on voit fondre des cloches. Les creneaux des
murailles sont de jaspe dur: et en chascun d’iceux s’y voit un beau
rubi. Il y a cent tours fort hautes, toutes de porphyres. Les fondemens
sont de bronze. Les frises et cordons sont tout autour de cristal; et
tout le haut qui est en accouldoir, de pur or, au-dessus duquel on voit
continuellement voleter des enseignes, esquelles sont brodées des Aigles
grifonnes. Là, vous verrez des colomnes d’argent soustenir des arceaux
elevez bien haut en l’air. Là se voient de beaux baings, et de grands
Palais, et de grandes et merveilleuses cuves. On y void des places à
courir et manier chevaux, plusieurs marchez, de grands Théâtres, lieux
propres à representer batailles navales, des conduits d’eau, des
colosses, des arcs, des pyramides, mille temples encrustez de marbre;
là, sont les maisons des Dieux, au dessus desquelles ont voit trois
cents mille cheminées tousjours fumantes à force de myrrhe et d’encens,
ayant leurs cuisines nettes, et parfumées de souëfves odeurs. Tous les
Dieux ont basti en ceste ville leur Palais, et au milieu d’iceux est
celuy de Jupiter. Icy Dedale, le premier Maçon, le premier Charpentier,
et le premier Architecte, a monstré parfaitement sa maistrise. Vous y
verrez cent fenestres çà et là tousjours ouvertes, par lesquelles ils
voyent tout ce qui vient de loing. Il y a une galerie qui tourne tout
autour du Palais, soutenuë de six cents piliers de bronze. En icelle on
void tousjours mille Dieux, autant de Deesses, et de braves Nymphes se
promenant en rond. La porte est superbe, laquelle ne se void jamais
fermée: et au devant d’elle est un large et spatieux porche, lequel est
fait et quarré sur huit pilastres. A l’entrée d’iceluy l’arceau est de
porphyre, et au milieu se voyent les trois foudres, qui sont fort à
craindre, lesquels servent d’armes propres seulement au grand Jupiter.
Le seüil et l’entrée sont jà cavez, et mangez pour les allées et venuës
des Dieux, combien qu’elles soit d’albastre fort dur. Les cadenats des
portes, les serrures, les cloux, les verroux sont d’argent doré.
Après avoir passé le porche, vous entrez dedans cent cloistres, lesquels
sont, de chasque costé, embellis de piliers faicts de diamants: et
chacun d’iceux est composé d’un arc très-excellent, lesquels Vulcan a
endurcis de son propre sang, les ayant premierement amollis avec sang de
bouc. La Sale du consistoire est très-ample, toute environnée de sieges
d’or, en laquelle les Dieux traictent de toutes affaires, des fatalitez
des hommes, des destinées, du brief temps, et de mille autres negoces.
Au haut bout de la sale est la chaire de Jupiter, plus eslevée que les
autres: laquelle le Dieu de l’argent, le Dieu de l’or, et l’inventeur et
rechercheur de toutes richesses, a fabriqué et y a employé tout ce qu’on
peut estimer riche et précieux abondamment, autant et plus qu’on ne
jette tous les ans d’ordures et immondices au canal de Venise. Pensez
donc combien telle chaire doit estre belle. Tous les Dieux et Deesses
viennent là recevoir les ordonnances de Jupiter, lequel leur pese le
destin et leur mesure la fatalité, et fait chevaucher la Fortune sur un
cheval tout folastre et fougueux. Les autres ne reçoivent aucune deité,
ny aucune puissance, si les briefs et les bulles (desquelles despend la
vraye et certaine raison pour disposer des affaires) ne sont signées du
consentement de Jupiter. Car iceluy est le supérieur de tous les Dieux,
auquel les Empereurs s’enclinent pour luy baiser les pieds, estant
autour de luy un troupeau de cent testes rouges. Il est courtisé tous
les jours par les Dieux, et les reçoit tous joyeusement, et ne sort de
luy jamais qu’une bonne chere, tant envers les pauvres, qu’envers les
riches. Quelquefois (et pourquoy non?) un Dieu est offensé par un autre.
Vulcan se plaint de Mars, et dit que Venus est une Ribaude. Juno regarde
de travers Ganimede. Cerès pleure sa fille ravie par Pluton, et chaque
Deesse accuse Priape de ce qu’il s’esbat avec les Nymphes tout nud.
Jupiter les escoute tous de l’une et l’autre oreille, et comme juge oit
l’une et l’autre cloche sonnant, entre lesquelles il prononce enfin un
jugement equitable. Si toutesfois il se trouve importuné de ces Dieux,
il commande d’apporter son foudre, et commande aux tonnerres de
bombarder, estonnant par ce moyen grandement les hommes, lesquels
estiment lors le ciel tomber. Mais, quand Ganimede se presente, et luy
baise le visage et le regarde d’yeux mignards, et qu’il luy presente sa
coupe d’or pleine de doux Nectar, incontinent sa cholere se passe, le
desdain s’enfuit de son cœur, il descharge le ciel de nues, le Soleil
paroist tout nouveau, et la fleur penchée par la pluye se redresse à la
clarté du Soleil. Ainsi quelquefois les grands personnages, les grands
maistres et Roys sont quelquefois plus esmeuz par la beauté d’une
jeunesse, que par le docte avis d’un sçavant Caton.
Il y a des degrez grands et magnifiques, montans jusques au haut, faits
de coral, et de marbre, et de jaspe. Chascun d’iceux a nonante marches,
par lesquelles montent et descendent, vont et reviennent les Dieux et
Déesses, passant par des chambres d’or et sales d’or: le plancher
desquelles n’est point fait de bois; mais les soliveaux et carreaux sont
d’or et d’argent, et y void-on reluire plusieurs Saphyrs. Çà et là les
serviteurs des Dieux et servantes des Deesses sement et couvrent de
diverses fleurs les licts bien accomodez, les garnissans de beaux
linceux blancs, et de riches couvertures tissuës, bordées et enrichies
par les Nymphes avec un merveilleux artifice. Car Minerve, née du
cerveau de Jupiter, tient là des escholieres pour apprendre le mestier
de l’aiguille et de la quenouille.
Il reste maintenant à parler de Saturne, qui est situé en la plus
loingtaine region. Iceluy a une femme, laquelle a eu trois enfans
ensemble, et tels, qu’il se plaignoit de les avoir engendrez. Car ils
coupperent à leur propre pere ses parties genitales, et luy enleverent
par force le sceptre de son Royaume. Iceluy est de corpulence fort
maigre, vieil, et bave tousjours, et a la roupie penduë au nez. O! qui
est plus maladif que luy? Qui est plus pourry que luy? Ses machoires
n’ont pas une seule dent, et avec sa mauvaise et puante haleine il
infecte un chascun. Sa barbe grise mal peignée est vilaine et pleine de
poux. Sa teste, avec le poil hérissé, est chargée de lendes. Il marche
tout vouté, s’appuyant sur un baston, comptant ses pas, et de pas en pas
ne fait que toussir et cracher de gros flegmes. Il a les yeux tous
chassieux, et l’ordure n’en bouge. Il se couvre le corps jusques aux
talons d’une grande robbe fourrée, et en tout temps est tousjours
tremblant. Sa maison basse pleure sans cesse d’une humidité facheuse:
les murailles y pleurent, les planchers y pleurent, tout ce qui est de
luy pleure, et n’y a rien plus Saturnien que luy. Toutes ses viandes
sont moisies; car en icelle Apollo n’envoye jamais ses beaux rayons. La
nuict y apporte tousjours ses noires tenebres. En icelle resident les
choüettes, les chat-huans, les chauves-souris, qui n’aiment que la
nuict, durant laquelle on y oit aussi les matoux chanter _gnao, gnao_.
La tristesse demeure avec luy, la maigreur, toute espece de maladie, le
mal de costé, la squinancie, la fiebvre quarte, l’epidemie, l’apostume,
le charbon, la male-peste, le flegme, l’apoplexie, l’hydropisie, les
vers, la colique, la pierre, le chancre, les glandes, les pustules, la
grosse verole, la cague-sangue, la petite verole, la foiblesse de
cerveau, la rage frenetique, la rage de chien, les cloux, la douleur des
dents, les escroüelles, les fistules, l’hernie enflée du coüillon
pendant, la teigne, la ladrerie, l’asthme, la goutte, les fiebvres
phthisiques. Je ne sçaurois nommer toutes les maladies, lesquelles sont
ordinairement avec Saturne, et lesquelles l’accompagnent et luy font
service, mais avec peu de fidélité, car elles vuident tous les jours sa
bourse, et c’est ce que les medecins aiment. Saturne donc commande au
plus haut ciel, duquel tombant il se puisse rompre le col. Nous avons
descrit les sept cieux, lesquels ont esté mal déchifrez par les anciens,
et plus mal par les modernes, soit Aristote, soit Higine, soit Macrobe.
Il reste que nous venions au huictiesme Cercle.
«Mais qu’est-ce que je voy? Vous ne voyez pas? Voyez là!» Comme Cingar
disoit ce mot, on crie du haut de la gabie: «Fustes!» Ce sont fustes.
Aussi-tost on court aux armes: l’Astrologue Cingar dit: «Il faut
autrement astrologuer à present, et ne s’amuser à contempler de nuict le
Chariot.» Et toy, Mafeline, tu as assez chanté, avec ton aloüette aux
Astrologues, les estoilles à eux longtemps cachées. Icelles maintenant
pourront mieux tromper la compagnie.
LIVRE XVI.
Pendant que Togne, chef du monde, et la lumiere de Cipade, veut chanter
combien maintenant elle est grande, et quelle elle a esté, et quelle
elle sera à l’advenir, comme on peut voir par la perte et ruine qu’elle
a fait de ses crespes et beignets, et pendant qu’elle se prepare à
sonner les horribles batailles, la voicy venir en furie, la voicy venir,
et boira tout à l’Allemande. Gardez-vous, bouteilles? Escampez, barils,
flascons? Estans en cholere, elle vous brisera, et mettra en piëces. Or
oyez donc, Messieurs, laissant là le discours que je pourrois faire des
premieres et secondes causes.
Voicy Cingar, qui void de loing trois fustes voguer bien roides, et les
monstroit du doigt à ses compagnons. Quand un chien a fait partir une
oye sauvage, le Faucon ne se jette point dessus si roide (tombant à
plomb) sur sa proie, que ces fustes sembloient voler contre le vaisseau
de Balde, n’ayans leurs petits vaisseaux que des rameurs volontaires. En
iceux estoient des pirates corsaires et voleurs, lesquels, ne croyans en
Jesus-Christ, ou l’ayant renié, crioient de loing: «Ho, ho! tost baissez
les voiles! Vous estes nos prisonniers, descendez du navire: il est
nostre.» A grand’ peine avoient-ils achevé ces mots, que l’une de ces
fustes, qui estoit une galere bastarde, et une autre, viennent après le
navire pour l’affronter. En icelles y commandoit un grand Capitaine, et
sollicitoit fort les rameurs autant que faisoit la presence de Turne. Il
n’y avoit point au monde chose plus cruelle que ce Capitaine. Ce
voleur-cy entre les voleurs estoit nommé Lyron. Son regard estoit de
fer, sa barbe estoit tousjours soüillée de quelque nouveau massacre, et
se repaissoit de chair humaine comme d’autre beste.
Ces trois fustes viennent donc avec une grande hardiesse pour mettre à
fond le navire, et, à force de ramer, laissoient après eux de grosses
vagues. Balde prend promptement les armes, degaine son espée, et met au
bras son rondache, baisse la visiere de son heaume. Leonard se serre
auprès de Balde avec son bouclier et son estoc. Le patron s’asseure,
voyant ces seigneurs bien deliberez, et, ne craignant rien, tourne son
timon contre ces fustes, et se prepare à un combat plus dangereux que
pas un autre. Les Chiozois et Sclavons, qui sont gens duits à la marine,
prennent les armes et encouragent tous les autres: ils chargent leurs
harquebuses, et bandent leurs arbalestes. Aucuns montent en la gabie,
autres demeurent à bas. La force à tous redouble par la presence de
Balde, sur lequel les marchands mettent toute leur esperance.
Desjà l’une de ces fustes commençoit à tourner autour du navire, quand
le patron, bien expérimenté, tourne son timon et le manie comme une
bride. J’ay veu François Marie de Feltre souvent (au corps duquel,
encore qu’il fut bien petit, on voyoit de grands dons du ciel) manier
légèrement un jeune cheval d’Espagne, tirant tantost avec une grande
adresse la bride, tantost la laschant, et peu à peu le rendant obeissant
à son vouloir, tellement qu’il le faisoit manier en rond, et tourner si
court et si habilement, qu’à grand’peine pouvoit-on discerner la teste
de la crouppe. Ce patron manioit de mesme ce grand navire, opposant
tousjours la proüe au-devant de l’ennemy: et aussi-tost on destacha
d’une part et d’autre plus de trois cens volées d’harquebuses, et
lascherent plus de mille garrots et ciseaux, personne n’en eut sçeu
compter le nombre: et les voix d’une part et d’autre estoient si grandes
du premier assaut, qu’elles retentissoient jusques au ciel. On jette
pierres, traveteaux et grosses perches enflambées avec un feu
artificiel, qui brusle hommes et armes. Alors le courageux Balde,
ressemblant un sanglier, saute du haut de la proüe dedans la fuste au
milieu des ennemis, ensanglantant du premier coup son espée. Cingar le
suit, estant couvert d’une grande targe, et avec son cimeterre abbat de
toutes parts. Leonard se jette aussi comme eux, tombant droit sur un de
ces corsaires, lequel il fait tomber en l’eau, et en blesse un autre de
son estoc. Balde, comme un hardi Capitaine, s’adresse du premier au
patron de la fuste, et, luy fourrant son espée comme une tariere, luy
tire les trippes hors du ventre. Ces corsaires, avec grands cris et
hurlements, environnent Balde tout autour, et ce Baron, entrant en sa
furie accoustumée, tant plus que la presse estoit grande, plus ne
laissoit à frapper sur eux courageusement, et mettoit en pieces les
plastrons et armes des ennemis, lesquels, voyans un tel eschec,
estonnez, luy feirent belle place. A l’un il arrache le morion, à
l’autre le bouclier, à l’autre le heaume, à un autre la maille; à l’un
il rompt les espaules, et le jette par bas; aux autres il découppe la
chair bien menu, et n’y a cuirasse, ny habillement de teste, qui
puissent demeurer entiers aux coups qu’il donnoit aussi rudement qu’eut
sceu faire Roland. Il donne aux poissons belle pasture de testes et de
corps; et comme la flambe court à travers les roseaux, quand la
tramontane souffle: Balde faisoit pareille ruine sur l’ennemy avec son
espée. Aucun ne se pouvoit eschapper de luy; car, ou il mouroit de coup
d’espée, ou estoit contrainct se précipiter et noyer en la mer. La furie
poussoit si violemment l’enflambé Balde, qu’il n’eut eu aucun respect à
sainct François. Cingar le suit de mesme courage, comme aussi fait
Leonard, et eux deux donnent de merveilleux coups. Ces trois compagnons
monstrent qu’ils sçavoient bien que c’estoit de frapper, et comme il
falloit donner à droit, de revers, d’estoc et de taille; ils
ensanglantent tout le tillac, et font peur aux diables.
Lyron, d’autre costé, estant sur la galere bastarde avec une halebarde
en la main, estoit plus grand que tous les autres; il ne representoit
pas seulement un homme, mais sembloit un gros pilastre. Iceluy commande
de tourner sa galere vers la pouppe du navire, pendant qu’icelle se
defendoit contre les deux autres. Assaillant ainsi par derriere ce
navire avec sa halebarde, donne un si grand coup de toute sa force,
qu’il trencha en deux le timon et gouvernail, dont le patron se pensa
estre depesché, n’ayant plus son cheval aucune bride, ny aucun mords.
Lyron, avec main, se prend au navire, pour monter en iceluy, et n’est
point trompé en son courage; car combien que les Chiozois luy jettent
pierres, traveteaux, torches sulphurées, et perches de pin allumées, il
ne laisse pour cela, estant suivi de ses compagnons, de monter en la
pouppe, et se jetter parmy ses ennemis, ausquels avec son cimeterre il
abbat bras et jambes, ne se souciant d’harquebuses, arbalestes et dards;
d’un coup il met bas la teste au patron. Imaginez-vous, lecteur, un qui
entreroit en une boutique, pleine de pots, bouteilles, et escuelles de
terre, et avec un gros baston frapperoit dessus tout autour: ô! combien
cestui-cy feroit de pieces et de morceaux! Ainsi faisoit Lyron,
taillant, tuant, étrippant, escartellant, et assommant tout ce qui se
trouvoit devant luy.
Boccal, qui d’adventure estoit caché en un coing, et lequel, ayant grand
peur, tenoit son derriere bien bouché, ne sçavoit, et n’avoit pas grand
envie de sçavoir quel estoit ce combat: il estoit-là quoy, attendant ce
que la Fortune envoyerait, ou si le navire seroit victorieux, ou la
fuste. Et qu’esperoit-il de là? Il esperoit gaigner la grace du
victorieux, par son art de bouffonnerie; mais quand il veit ce grand
géant dedans le navire, et faire un tel abbatis de testes, incontinent
il devint à demy mort, et, tout estourdi, fantasioit en son cerveau ce
qu’il devoit faire. Il advise d’adventure l’esquif près de luy, avec
lequel les mariniers vont et viennent ordinairement pour chercher
vivres: il le jette dedans la mer, avec l’ayde que luy feit Gilbert, et
eux deux se separerent de la flotte.
Balde n’avoit pas prins effect au malheur qui estoit arrivé pour la
perte du navire, lequel estoit en la possession de Lyron; mais,
continuant ses coups, estoit aussi enragé à frapper, comme seroit un
Lyon, qui se seroit deschainé; et fait tant, qu’il les laisse tous morts
ou blessez: et ceux qui craignoient son furieux regard, se jettoient en
l’eau, comme font les poissons qui sautent hors la poisle: il taille, il
couppe, il pousse deçà delà, estant tout soüillé de sang. Je ne sçaurois
raconter d’autre part la force et le pouvoir de Lyron, lequel ne
frappoit en lieu que les marques n’y demeurassent, déchiquetant ses
ennemis avec son hallebarde sanglante, et tous s’enfuyent de devant luy,
tombans de leurs corps leurs poulmons, leur ratte, leurs boyaux, leur
foye, et leurs trippes. On n’oit que des cris, et plaintes des mourans;
les uns appelloient Jesus-Christ; les autres, sainct Nicolas[87];
autres, le cornu Mahomet; et autres, le diable. Depuis que les oreilles
furent faites, on n’ouit jamais un tel cry, un tel grincement, un tel
chamaillis. D’autre costé, Balde, comme un torrent enragé, qui descend
des hautes montaignes se précipitant en la mer, fend l’eau marine, luy
entr’ouvrant l’eschine; ainsi Balde se fourre parmi les ennemis de
l’Evangile, jusques à ce qu’avec Cingar et Leonard, il eut tué tous
ceux, qui estoient en la fuste, la rendant plus nette d’eux, que n’est
le bassin d’un barbier. Desjà aussi Lyron s’estoit fait maistre de tout
le navire. O! combien il estoit aise d’avoir fait un tel gain, et,
s’eslevant soudain un vent de midy, il commande à tous ces pirates de
monter dedans le navire; et y accommodant un autre timon, commence à
singler, ayant le vent favorable, et les deux autres fustes en chantant
le suivent, pensant que toutes les trois deussent tenir le mesme chemin:
car la jouye souventefois aveugle nostre entendement.
[87] Rabelais s’est souvenu de ce passage lorsqu’il a montré les
assaillants de l’abbaye de Seuillé mis en déroute par le frère Jean
des Entommeures, et tombant sous les coups de ce _beau despecheur
d’heures_: «Les uns crioyent saincte Barbe, les autres sainct
George, les autres saincte Nitouche...»
Ils volent donc de plein vent, et chacun hennist après le butin; mais
Balde n’a aucun suject de penser à aucun gain qu’il peut avoir fait.
«Ha! dit Cingar, comment nous laissons-nous mocquer ainsi sans y penser?
L’envie de gaigner souvent nous trompe. Tu ne vois pas, Balde? Nostre
navire s’en va, on l’emmeine!» Balde, voyant cela, fait le signe de la
croix sur son visage renfrongné, et s’arreste sans parler, ne pouvant
dire un seul mot. Leonard se donnoit des coups de poings: «Ha!
disoit-il, meschante Fortune, tu nous es trop contraire: on emmeine mes
chevaux si beaux et si bons, que jamais ne s’en est veu de pareils,
lesquels si je ne trouve par eau, ou mesme aux abîmes, je jure tous les
Dieux, que je me feray mourir moy-mesme, et ne porteray jamais ceste
cuirasse sur le dos, jusques à ce que j’aye trouvé ces larrons, et ce
chef des voleurs, lequel je tueray, ou il me tuera.» Balde estoit
enragé, et brusloit de cholere; car il voyoit qu’il ne pouvoit suivre
ces corsaires. Il n’y avoit en ce vaisseau, où il estoit, aucuns qui
pussent manier la rame. Cingar luy dit: «Resjoüis-toy; j’espere
recouvrer les chevaux!» mais Cingar disoit cela pour reconforter
Leonard. Cependant il songeoit à autre chose, comment, et par quel moyen
ils pourroient sortir de ceste fuste, ou s’en aider, ne trouvans que
manger, ni que boire. Ils ne voyent aucuns rivages, ni aucune terre;
leurs yeux n’avoient aucun object que de la mer, et du ciel: et est
miserable qui n’a de quoy donner à digerer à ses boyaux. La faim les
prend, et la voudroient bien chasser; mais le soing de Cingar n’y peut
donner ordre.
Balde et Leonard ont un grand creve-cœur: toutesfois ils mettent à part
toute crainte, et esperent de regaigner autres chevaux, et qu’il se
pourroit trouver en ceste fuste quelque chose à manger. Ils ne furent
point desceuz: car Cingar, remuant partout en ceste fuste, trouve au
fond d’icelle plusieurs choses, qui premierement resjouirent leur
esprit, et puis consolerent leurs boyaux. Et pendant que Balde se
vouloit ressouvenir de ses compagnons, lesquels il estimoit perdus, il
voit venir vers eux le jeune Gilbert avec le bouffon Boccal, lesquels
avec l’aviron ramoient le plus qu’ils pouvoient; et la fuste voguant
plus viste, iceux s’escrierent: «Ho, ho, attendez-nous, mes freres!»
Balde et ses compagnons les attendent de bon cœur; car n’ayans aucuns
rameurs et des rames en abondance, que pensoient-ils faire seuls? Ayant
donc attiré ces deux avec leur esquif en leur fuste, Gilbert leur conte
avec quelle industrie ils sont eschappez; et pendant qu’ils discourent
des dangers passez, Cingar, furetant tousjours par tous les coings et
recoings du vaisseau, trouve enfin un jeune Jouvenceau, beau en visage,
qui dès le col jusques aux talons estoit lié et enchainé, et, pleurant,
prioit qu’on le detachast d’une si longue prison. Cingar, l’oyant ainsi
se plaindre, accourt à luy, et en pitié le regarde, et se ressouvient
avoir veu autrefois cet homme. Mais en quel bois, en quelle forest, en
quelle vallée, ni en quelle montaigne il ne sçait: et sur un tel doute
il recherche en son esprit ce qu’il en pourroit apprendre: «Dis-moy, luy
dit-il, qui tu es? De quel pays tu es? Et pourquoy tu es ainsi
enchainé?» Il luy respond: «Nous avons esté trois compagons, Falcquet,
le grand Fracasse, et moy qu’on nomme Moscquin, qui, avec six grandes
caracques chargées de Mores, venions avec bon vent en Italie; mais la
tempeste s’esleva si horriblement, que toute nostre armée en a esté
dissipée et fracassée, et une partie jettée à travers par tel malheur,
trois bons amis ont esté divisez; et après que le soleil nous eut rendu
la mer bonasse, ces vaisseaux de voleurs se sont presentez devant nous
et, en combattant, non sans leur perte, se sont faict maistres de mon
vaisseau, et moy qui en estois capitaine, m’ont ainsi lié, esperant
avoir une grande rançon de moy; les autres ont esté noyez, et mis à
fonds avec le navire. Je ne sçay où sont allez les autres Capitaines, ny
quelle route ils ont prins; mais je suis extremement marry de ce que
nous n’avons peu avoir la raison telle que nous l’esperions, pour venger
ce brave et illustre baron qu’on nomme Balde.»
Cingar, oyant cecy, se rejoüist, et se fasche: toutesfois il le
dissimule pour l’heure, et soudain tire de sa gibbetiere, laquelle luy
estoit fidelle compagne, des limes et tenailles, avec lesquelles il
détache incontinent ce prisonnier; puis il appelle Balde, lequel venu
avec Leonard ne sçavoient qu’on leur vouloit. Cingar leur presente
Moscquin, et, eslevant ses veux vers le ciel, parle à eux ainsi: «O la
louange! ô la gloire du monde! ô l’homme paladin, qui en ce temps
resplendist par dessus tous les autres! Ha! Balde, combien ta noblesse
t’acquiert de compagnons? quels personnages? quels Barons? lesquels, par
mer, par terre, çà et là te cherchent, t’estimans le miroir de
courtoisie, la force d’honneur, et lesquels n’ont craint les ondes de la
mer, ny Scylle, ny Charybde, ny les fustes des pirates, pour tascher à
te tirer hors de prison, ou bien mourir pour toy, qui es tant magnanime
et du tout Royal. Sans fraude aucune, je te dis, et te le replique,
deux, trois, quatre, voire huit fois, que trois compagnons te cherchent,
non point parmy les richesses de Crœsus, non parmy les délices du
pourceau Sardanapale, non colloqué en un haut siege; mais ces vrais
compagnons ne prennent ceste peine, que pour te delivrer d’une prison
obscure, ou de permettre au diable de leur faire perdre la vie. Ils
s’employent, par monts, par vaux, par mer, par terre, de toutes parts.
Penses-tu qu’ils se promeinent ainsi pour acquerir du bien, ou pour
obtenir de grandes faveurs des Papes et des Roys? Non, non; mais c’est
pour t’enlever de prison, ou emporter en l’air les seps et la tour: et
les voicy, pauvres miserables, enchainez, et mourans de faim! Qui
pourroit trouver tels amis? Si tu en trouvois de tels, tu les pourrois
compter avec le nez. On cognoit les vrais amis, quand on est tombé en
disgrace. Qu’y a-t-il plus heureux que l’amitié? Qui est plus agréable
au monde et au ciel, qu’elle? J’incague toutes choses, hormis les amis,
qui sont joyaux, et un thresor, qui peuvent achepter un cher compagnon,
et amy secret et fidele. Celuy-là est un faitneant, et non homme, mais
plustost beste, lequel a plus de soing de remplir son ventre, que de
chercher un homme, auquel il puisse dire ses pensées. Voicy, ô Balde,
ton Moscquin: doutez-vous à le recognoistre? Ha, Dieu! le temps
obscurcist le temps: la distance d’iceluy fait qu’on oublie les traicts
du visage.» Cingar, en disant cecy, pleuroit à bon escient, et faisoit
pleurer ses compagnons, et Balde embrasse Moscquin, luy disant: «Mon
Moscquin, est-ce toy? Est-ce toy, qui estois le repos et le doux secours
de tous mes ennuis?» Et, ne pouvant parler davantage, l’embrasse
estroitement, et baise ce jeune homme, auquel à grand’ peine la barbe
sortoit.
Enfin, après tant de larmes, Moscquin leur fait ample recit de la perte
de ses compagnons. Balde dit: «Je me delibere de retrouver mes freres;
mais qui nous ostera hors de ce vaisseau? Il n’y a ici personne qui
puisse lever les voiles.» Moscquin estoit expert en tel art, pour avoir
plus de mille fois vogué sur la mer de Pietole, et avoir passé le
destroit de sainct George, à Ceres[88], et leur dit: «Je fais peu de
compte de ceste mer, moy qui ay navigué le grand Ocean de Bugue, et le
golfe de Cipade, tant de fois: ne doutez! Pendant que le vent
d’Est-Suest nous souffle de devers l’Orient à souhait, nous irons a orce
par trente heures: partant, desployons les voiles: toy, Cingar, tire
ceste corde; Leonard, aide, et toy, hola, qui es icy, ô mon bon
compagnon, aides-moy à estendre ceste voile?» Auquel Boccal respond:
«Moy? Me voilà prest, soit fait!» Moscquin dit derechef: «Toy, Balde,
demeures icy au timon? Cingar, tire, tire, tire, Cingar, tire ainsi?
Leonard, ainsi donne secours? Gilbert, c’est assez accourci l’orce!
Pese, Balde, sur le timon! Ho, compagnon, assis-toy, tu es mal entendu à
ce mestier. Or sus, au nom de Dieu, Cingar, lasche un peu ceste corde?
Ha! compagnon, le vent nous dit bien. Et toy, Balde, assis-toy aussi,
laisse-moy estre au timon? J’ay les levres bien seiches! Où est ce
Boccal?» Boccal dit: «Me demandes-tu?» Les compagnons se prindrent fort
à rire; et par là Moscquin apprint que ce bon compagnon avoit nom
Boccal. Puis, il regarde le ciel: «O! combien, dit-il, l’Est-Suest donne
gaillardement dedans nostre voile! O sainct Nicolas, veuille nous estre
favorable, qui as tousjours soing des Nautonniers: et combien que ceste
fuste soit venuë des corsaires, toutesfois ne nous faillez au besoin;
mais nous delivrez de tout danger, et adressez nostre chemin!» Cingar
là-dessus luy dit: «Pourquoy appelles-tu tant sainct Nicolas? Pour te
donner bon vent? Pries-le plustost qu’il te donne du pain: car les
boyaux me crient au ventre pour la faim, et la face de Boccal semble une
maigre lanterne.» Boccal luy respond soudain: «Je ne vois point que la
graisse coule sur la tienne?» Cingar, selon sa coustume, cherchant
partout, trouve en un coing quelque biscuit caché, à demy moisi, et fait
du temps des grands-peres, ayant grande barbe moisie, et tout mangé de
teignes. Il trouve aussi un cacque d’eau douce, et un saloir plein de
lard tout jaune: tout cela neantmoins luy sembloit du laict, du succre
et miel, et juroient tous n’avoir jamais tasté de si bons morceaux. Ils
mangent tout, et ne demeure rien. Qui a faim, et a de quoy manger, s’il
parle, il perd temps.
[88] Pour comprendre ceci, il faut connaître la topographie de
Mantoue, entourée de divers lacs que séparent des digues.
Saint-Georges et Ceres sont des villages à l’extrémité de
quelques-unes de ces digues.
Après avoir consommé si bonnes viandes, Cingar, advisé, monte à la
gabie, rongeant un brin de fenoüil, jette sa veuë sur la mer, et
l’estend le plus loing qu’il peut, en reserrant le cil de l’œil, pour
mieux voir si en quelque endroit il pourroit descouvrir terre; mais il
ne void que de grandes plaines d’eau. Le vent estoit fort bon, et ceste
fuste tiroit grand pays. Moscquin ne songeoit qu’à gouverner son timon,
commandant souvent, tantost de roidir ceste corde, tantost de lascher
l’autre, à quoy Balde et Leonard s’employent dextrement. Cingar chantoit
des vilanesques, les fredonnant melodieusement de la langue, et en
chantant il advise de loin je ne sçay qui, tirant droit à leur fuste,
nageant par le milieu de l’eau. Au commencement, il pense que ce soit
quelque bois, puis un cheval; un autre dit que c’estoit un coffre, et
non autre chose; un autre estime que ce soit un bœuf. Enfin, voyant de
plus près, ils trouvent que ce n’est ny l’un ny l’autre; mais un homme
vif, et nageant sur l’eau.
Cestuy-cy, en nageant, ne gardoit point la commune usance de nager, à
sçavoir mener les jambes et les bras; il ne s’aidoit point des bras; il
ne souffloit l’eau; et, au contraire, tout le moule du pourpoint
paroissoit au-dessus de l’eau, et les ondes ne moüilloient point sa
barbe, ni ses cheveux. Il manie seulement les jambes, et des pieds seuls
nage, tenant en sa droite un dard, et un bouclier en la gauche, ayant
tout le reste de son corps en l’eau, laquelle il fendoit en deux, comme
fait une oye traversant le Pau, ou comme un canard se jouant au marez de
Conacque. Cet homme venoit contre la fuste, et, en approchant, menaçoit;
car il pensoit que ce fut un vaisseau d’aucuns pirates, qui lui avoient
n’agueres enlevé un gros butin. Balde s’estonna fort de ce qu’un homme
nageoit si aisément, sans s’aider aucunement des bras, estant mesme
chargé d’armes. Mais, après que Moscquin l’a envisagé, il s’escrie,
joyeux: «C’est Falcquet!» et, «ô Falcquet, viens! Balde, je dis, Balde
et ton amy Cingar sont icy. Hastes-toy, chemine.» Or pensez quand il
entendit ainsi nommer ses compagnons, desquels il pensoit aucuns estre
morsts, et autres encore prisonniers, quelle nouvelle ce luy fut? Il
quitte incontinent son bouclier et son dard, et se met à nager de ses
quatre jambes et de ses deux bras si roidement, qu’il sembloit voler,
estant moitié chien, moitié homme. Quand aussi Cingar veid Falcquet en
la mer, lequel pardessus tous les autres, excepté Balde, il avoit
tousjours aimé, aussi-tost il met la cuirasse bas, et sa chemise; et, se
bouchant le nez avec la main, se jette en l’eau, du mast, la teste la
premiere, descendant six brasses dedans l’eau, et puis soudain se
represente au-dessus, secouant les oreilles pleines d’eau, et repoussant
ceste eau salée en soufflant, et, battant avec la main et les pieds, il
fend l’eau, se portant sur sa poitrine. Ces deux amis enfin se joignent.
Cingar, le mieux qu’il peut, embrasse Falcquet, et viennent nageans et
devisans ensemble, et estans contre le vaisseau, Leonard, leur baillant
la main, les tire à soy. Ils se font mille caresses sans nombre. Ils
recitent les uns aux autres les fortunes et les perils passez, et les
miseres endurées haut et bas. Devisant ainsi, et se raillant, ils
descouvrent de loing la superficie d’une terre, y remarquant des forests
et hautes montaignes. Icelle estoit une Isle, laquelle verdoyoit de
pins, fouteaux et ormes. L’ayant tous apperceu, Cingar s’escria le
premier: «Terre, terre, ne la voyez-vous pas? La voilà!» Balde
promptement commande de tourner le timon vers ce quartier, et faire
surgir leur fuste au port.
On jette incontinent l’ancre en l’eau, et tous sautent en terre, de la
fuste, avec les armes: chascun est aise de se voir sur terre, et
maudissent la mer. Ils entrent en ces bois et cherchent de quoy manger,
se contentans avoir mangé du biscuit par trois jours, et d’avoir graissé
leur gorge de lard jaune. Il apperçoivent deux chevres sauvages, suivies
de deux chevreaux blancs, courants legierement, et, en faisans leurs
sauts, monstrer leur cul blanc. Falcquet se met à la course comme un
levrier, fait voler le sable avec les pieds à force de courir, et
soudain attrape les deux chevreaux, lesquels il estrangle et laisse à
terre: cependant il poursuit une de ces chevres, laquelle il prend,
l’autre s’eschappant et se sauvant. Il apporte, joyeux, la mere et les
deux enfans, et les escorche tous trois.
Boccal ne manque à luy ayder. Il fait cecy, il fait cela, il met le nez
partout, bouffonnant tousjours à sa mode accoustumée. Balde coupe une
branche d’un fresne, laquelle il cure des feüilles, l’aiguise par le
bout. Boccal la prend, et embroche en icelle, par quartiers, ces
chevreaux, pour les faire rostir. Leonard avoit apporté du vaisseau un
fuzil, avec lequel, frappant du carreau d’acier plusieurs coups, il fait
tomber quelques estincelles de feu, lesquelles se prennent à l’emorche,
et puis, avec un peu de souphre ou allumettes, il fait de la flambe avec
laquelle il allume le feu, ayant Moscquin dressé et ajancé du bois sec.
Cingar cependant apporte plusieurs instruments de cuisine. Il met les
trippes et fressures, lavées trois et quatre fois, en un pot, lequel il
avoit eschaudé avec eau chaude, et les fait cuire avec sel et huille,
pour en faire une bonne mangeaille. Boccal tourne la broche: le rosti
commence à fumer. Balde le flambe avec du lard. Cependant Gilbert
prepare une belle feüillée, sous laquelle ils peussent manger plus
joyeusement, et plus à leur aise, leur disner.
La Cigale commençoit à chanter, estant le mois de Juin lors venu avec
une grande chaleur: en somme, tous commencent à se refaire avec ce
rosti. Cingar fait le premier moudre son moulin. Boccal avoit jà devoré
la moitié de la chevre. Balde ne disoit mot (Qui parle perd temps): il
donne à Leonard et à Gilbert du meilleur endroit de la beste, lequel
Boccal souvent grippe. Moscquin rompt la viande, laissant son assiette
nette, laquelle il avoit fait du fond d’une boëtte. Chascun remplist
bien ses boyaux, et ne voyent Falcquet avec eux.
La faim souvent nous contraint tellement, que nous oublions quelquefois
nos amis. Balde toutesfois ne se laissoit transporter à un tel vice.
Mais tousjours songeoit à ses amis, et lors ainsi dit: «O compagnons,
Falcquet n’est point icy: où est-il allé? Certainement, c’est une honte
à nous: il a prins la chevre et les chevreaux, la plus grande et
meilleure part luy en est due, et nous mangeons le tout, iceluy n’y
estant point! Leve-toy, Cingar; Moscquin, prends une picque, vas par ces
bois, cherche nostre compagnon, chemine!» Cingar se leve, jette son
trenchoir, prends une picque et va en la forest. «Hola, crioit-il, ho,
Falcquet!» Mais «ho, Falcquet!» luy respondoit l’escho. Cependant le
jeune Leonard laisse aussi soudainement le disner, et, se ceingnant son
espée et prenant son bouclier, suit Cingar dans ce bois espais. Il
s’estoit fait un chappeau de feüilles, à cause de la chaleur. Cingar
marchoit fort loing de luy: ha! le miserable Leonard ne savoit suivre!
On peut bien dire miserable, à qui, en sa jeunesse paisible, pure, et
semblable à un rubi, on prepare une cruelle mort. Et qui a esté la cause
de sa mort? Une femme. Et eut esté merveille, si aucun autre monstre
qu’une femme eut peu rompre un entendement si sainct, si chaste et si
plaisant à Dieu. Ha! Dieu! combien la Terre est engraissée de tels
fumiers! et combien pleure-t-elle, estant oppressée de si grand nombre
de Louves! Or sus, Togne, qui es la puissance de mon flascon, dis, et
nous recite les pieges des rufiennes, et leurs rets araigneux, et le
putanisme de nostre chiarde Venus? Que cela ne te fasche de nous en dire
ce qui en est, encore que tu sois femme.
Car il faut te mettre à part, et celles qui te ressemblent.
Pardonnez-moy, Messieurs? La force de la cholere me transporte, et me
contraint de lascher quelques sales paroles. Ha! c’est une chose de trop
grande importance, en laissant perdre une si belle fleur. Ne croyez pas
moins à Togne, pour ce qu’elle se prépare de dire, que si elle,
répondant au prebstre, proferoit ce mot: _Amen_. La merde ne fasche
point tant le nez, ou une puante charongne, que fait une femme, qui se
veut embellir par une beauté fardée, et veut qu’on l’appelle Courtisanne
et aussi Signore. O! meschanceté sale, et vilaine, et qui ne peut estre
jamais blanchie par aucuns lavemens, n’y par mille savons! Hé, que font
ces Louves et ces Truyes? O jeunes gens, je vous prie, escoutez Togne,
laquelle, poussée par l’ardeur de sa bouteille, devine ce qui est vray,
et prophetize une chose assez cogneuë.
Il y a, à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Milan, à Gennes, à
Bresse, et à Boulogne, de si grands troupeaux de telles vaches, que
toute la mer, les fleuves, les estangs, les lacs, et toutes les bourses
sont espuisées par elles, et lesquelles par les sots sont appelées et
nommées en leurs escrits: Deesses, Dames, Maistresses, et Signores; et
leurs baillent telles appellations, les invitans par les fenestres, par
leurs madrigales, ou plustost merdigales. Ils chantent leur beauté, avec
leur voix, en joüant du Luth, et toutesfois icelles les méprisent, et se
mocquent de leurs flatteries, estimans peu leurs sonnets, leurs
chansons, par lesquelles neantmoins aucunes obstinées, comme mules, sont
enfin domptées. Mais l’amour des simples jouvençaux, et leur face
gentille et sincere, ressemblant à des purs aigneaux, et à des blanches
colombelles, fait enrager de grande concupiscence et luxure ces
chiennes. Ha! qui est celuy, qui, escoutant leurs menées et pratiques,
ne bouche son nez et ses oreilles? Estant donc ainsi icelles touchées au
vif, pour joüir de leurs amours, elles mettent la main à l’œuvre, et
cherchent çà et là, plusieurs et divers chemins, pour parvenir à leurs
desseins: tantost se servent de presens, tantost de sonnets, et telles
autres escrits. Enfin, ne pouvant fleschir ce à quoy elles prétendent,
et ne pouvant esbranler des tours si bien fondées, pour saouler leurs
abymes dévorant tout; elles vont à conseil à des vieilles pourries,
lesquelles ont accoustumé de donner des instructions de pipperie et de
sorcelerie. Icelles sont des beghines, lesquelles se vantent estre
bigames, et sont sœurs du troisiesme ordre, et se nomment sainctes,
dignes d’estre citées et honorées, sur leurs sepultures, de cinq
fuzeaus: ne faisans telles vieilles que lecher et gouster les bonnes
viandes. Je les voy courir, deçà, delà, par les Eglises, tenans des
chandelles allumées en leurs mains, pour estre mieux veues par le
peuple, marmonnant entre leurs dents telles quelles patinostres, et
baisent souvent la terre, et lechent les pierres: souvent frappent
rudement de la main leur estomach, et font sonner leur poitrine _don
don_, comme un tabourin, et, à force de frotter, font rougir leurs yeux,
et en tirent des larmes, lesquelles elles laissent seicher sur leurs
joues, et estendent leurs bras en haut, faisant le crucifix. Elles
remuent leur dentier barbu, comme font les chèvres, quand elles sont
après des chardons et gratteculs. Maintenant, elles entrent és Eglises
en public, se monstrans à un chacun, ne voulans faire leurs prieres en
quelque lieu obscur au commencement, afin que la chandelle donne clarté
au chandelier: puis, se vont retirer en quelques trous, tanieres, et
coings obscurs et reculez, ou derriere quelque pillier ou sepulture.
Estans-là, ces tigresses et vieilles mules se tiennent quoies, pendant
qu’on celebre la Messe. Et que font-elles là, ces poltronnes? Que
chuchent-elles? A quoi pensent ces vieilles moizies et pourries? Par
leurs nivelleries et menteries, elles cherchent à soüiller une belle
fille, qui est encore saine et entière, ou de corrompre un jeune garçon.
«Ha, disent-elles, mon fils ou ma fille mal-née, ne puis-je pas songer
pour vous, comme je fais souvent, vous voyant en tel estat, que vous
n’avez (suivant le bonne coustume), aucune amoureuse, ou que vous,
fille, n’avez aucun amoureux? Vous tenant ainsi comme sennée, vous vous
allongez au lict la nuict pour neant. Pensez que les hommes ont grand
soing de vous, si vous faictes ce que vous vous repentirez, puis après,
n’avoir fait: vous semblerez, avec le temps, plusieurs fois n’avoir esté
qu’une folle beste. Que vous sert ceste belle face? Quel contentement
vous revient de ce beau front de Calcedon? Que vous vient-il de la
beauté de vos yeux, lesquels tirent à eux les cœurs des personnages,
comme fait le gresset le moucheron en sa bouche? Que vous amenent ces
dents plus blanches que perles, et aussi ces petites lèvres coralines,
lesquelles il semble que Nature vous ayt donné en vain, et ensemble vos
jouës plus blanches, que neige entremeslée de rouge, tellement que
vostre face semble estre laict et vin vermeil, meslez ensemble? Pourquoy
te voyons-nous si beau, si galand en vain, et pour néant, sans en tirer
aucun profit? car, à ce que je voy, tu ne veux aimer les filles. Tu es
beau, pour plaire, pour aimer, pour estre aimé, pour enflamber, et aussi
pour estre bruslé, non pas dans les fournaises du mont d’Etna; mais
plustost sur une douce, emmielée, sucrée, et pleine de Nectar, poitrine
d’une belle et tendre Nymphe. Veux-tu en ta jeunesse perdre ta fleur,
sans en recevoir aucun fruict? Veux-tu te laisser tomber en une
melancholie fascheuse, sans joye? Mesprises-tu à aimer, mon fils? Sois
certain que tu aimeras, estant devenu vieil. Mesprises-tu, ma fille, à
aimer? Tu deviendras la mule du diable. Veux-tu te rendre moine
_Frater_, ou du nombre de ceux qui ne sont que gros bufles, et gens de
peu, lesquels, ou par desespoir, ou pour ne recevoir aucune pitié, se
laissent ainsi rendre moines et hermites? Tu te lasseras, pauvret,
d’estre ainsi enfermé entre de grosses murailles, et eslevées fort haut,
pourrissant sur la paille comme une neffle. Il n’y a personne de sainct
au monde? Les saincts sont en paradis. Nature nous a fait chair, afin
que joüyssions de la chair, et que remplissions nostre ventre de
voluptez charnelles. Dieu et Nature ensemble n’ont rien créé pour neant.
Les oiseaux, les poissons, les bestes sauvages ont esté faictes, afin
qu’il y eut des chasseurs et pescheurs, et afin de repaistre nostre
appetit de diverses viandes. On a planté des bois et forests, il y a des
roches de marbre et autres pierres, et c’est pour faire navires,
batteaux, maisons, et couvertures. La laine a esté baillée aux brebis,
la plume aux poulles et aux oyes, afin que nous eussions des licts plus
mols, et des vestemens plus chauds. Ainsi, aussi, ils ont fait de belles
et delicates filles, lesquelles vous autres jeunes garçons vous devez
aimer.» Voilà les enchantemens que font ces gouges mal-heureuses, par
les coings secrets et autres lieux à elles commodes pour gaigner, et
afin de prendre à la pipée ces jeunes garçons et fillettes, leur faisans
par ce moyen tomber souvent leur blanche rose avec leur haleine puante.
Et si elles ne peuvent abbattre leur jugement ferme et solide, et
qu’elles rencontrent estre fer, ce qu’elles pensoient estre plomb; elles
se retirent lors vers les arts magiques, et invoquent les diables. Elles
apprennent de Satan et de Bellial mille façons et mille voyes, pour
parvenir à leur but, ou pour gaster ces misérables par leurs
ensorcelemens, courant çà et là, cherchant secrettement de la cervelle
d’un chat, le cœur d’une taupe, la fiante d’un renard, de la terre de la
sepulture d’un mort, deux jambes de grenoüille, de la toilette d’un
enfant naissant. Mais je laisse pour briefveté plusieurs autres telles
fadeseries, ayant autres perles à enfiler: seulement reste cecy à dire,
qu’elles ont si grand’ envie de nuire, qu’elles cherchent du laict de
poulles, de la semence de champignon, du son de cloche[89], du
hannissement d’un asne, du talon d’une tanche, des costes d’un
moucheron, de l’urine d’oye, de l’oreille d’une gruë, du miel de taon.
[89] Des plaisanteries semblables se lisent dans d’autres auteurs
italiens. Dans les _Lettere facete_ de Cesar Rao (Venise, 1619, p.
48) on rencontre une recette contre la stérilité: _Recipere in prima
del polmone de pulci et delle code di ranocchi, il suon della
campana d’un convento, latte di cappone_, etc. Un auteur facétieux,
dans un recueil d’écrits plus piquants et plus singuliers
qu’édifiants, Vincenzo Belando (_Lettere facete e chiribizzose_,
Paris, 1588), indique (feuillet 78) un remède analogue contre le
même mal: _Recipe quattro uove de Finisse, quattro pié d’una
anguilla, un brazzo de silentio de donne_, etc., Bruscambille a
imité ces passages dans ses _Fantaisies_ (édit. de Lyon, 1634, p.
418): «Prenez à jeun la quintessence d’un poumon de puce, demi-aune
de queue de grenouille, le son d’une cloche de couvent, broyez le
tout dans une pantoufle.» Le _Nouveau Panurge_, attribué à Reboul,
1616, p. 284, indique de son côté une recette pour faire un
hérétique: «Prenez les os d’un ciron, la cervelle d’une enclume, les
plumes d’une chauve-souris, une douzaine de langues de limaçons, les
pieds de l’oiseau dit manusque et le poil d’un œuf.» Avant
l’impression du poëme de Folengo, on trouve des exemples de facéties
de ce genre; une pièce de vers, intitulée _Médecine pour les dents_,
publiée au commencement du seizième siècle à la suite du _Débat de
l’homme et de la femme_, s’exprime ainsi:
Prenez...
Le cinquiesme pied dung mouton
Avec de lhuylle de coton,
Le cry d’une corneille,
Puis me prenez dun caillou bis
Le sang, et le seing d’un vieulx huys,
Et les mettez ensemble
Détremper en un seul pertuis
Où le soleil raye de nuict.
Odde de Triors, dans ses _Joyeuses recherches de la langue
toulousaine_ (Toulouse, 1578), a dit de son côté:
«Le mot hestre se peut prendre pour le cerveau d’une mouche, pour
les dents d’une puce, pour le laict d’une pucelle, pour la virginité
d’une nourrice.»
Or, ma Togne, il faut que tu retournes à la maison, et que reprennes le
chemin que tu as laissé; nous avons assez et trop parlé de ces vaches.
La chambriere m’a desjà appellé de mon estude: «O maistre, laisses
soudain ta plume, ton escritoire, et ton papier; le soupper est prest,
la souppe se refroidist; les compagnons ont jà mangé la salade.» Ce
livre-cy prendra fin avec vous, Messieurs, et le soupper commencera pour
moy.
LIVRE XVII.
Leonard, qui estoit le vray rayon de toute honnesteté, cheminoit par le
séjour et demeure des bestes sauvages, où la mort violente le portoit.
Iceluy, estant entré dans le plus espais de la forest, avoit,
mal-heureux, perdu les marques de son droit chemin. Il appelle souvent
ses compagnons, et double, et redouble _ho, ho_, laquelle voix la
ribaude Fortune espandoit par l’air; et, tracassant ainsi, il arrive en
un pré couvert de belles et diverses fleurs, lesquelles estoient
esbranlées par un doux et petit vent. Au milieu d’iceluy y avoit une
fontaine, sortant d’une petite roche, laquelle abreuvoit par ses
ondelettes l’herbe du pré. Autour d’icelle sont lauriers et myrthes
verds, des limoniers et orangiers. Les oyseaux se voyent volettans par
les arbres, et chantans melodieusement, invitans tous les passans, par
la douceur de leurs chants, à arrester leurs pas, ou pour boire de ceste
eau claire et fresche, ou pour jouir en dormant de la frescheur de si
beaux ombrages, lesquels agreent merveilleusement aux passans, n’estant
jamais outre-percez des rayons du Soleil.
Estant donc Leonard, d’avanture, arrivé en ce beau lieu, il se tourne
droict vers ce ruisseau cristalin, et se couche sur l’herbe verte et se
met là en proye au sommeil, son corps estant tout estendu. Cependant
voicy venir une jeune femme, laquelle void ce beau jeune homme dormir
ainsi seul. Icelle eut envie d’assouvir sa double soif; elle estoit
venuë pour boire, mais une autre soif la saisit. Cette femme estoit
putain, et pleine de cent piperies, et sçavante à conjurer les diables
par ses mots magiques. Les rufiens l’appelloient Pandrague. Elle n’avoit
pas bien jugé quelle estoit la beauté de ce Baron, ni sa belle face, ni
son corps bien composé, ni ses lèvres, imitans le beau coral.
Incontinent, elle donna son cœur à ce sale amour, et luy permit de le
démembrer: mais elle ne sçait ce qu’elle doit faire; la crainte la
retient d’un costé, et l’amour la pousse de l’autre. La crainte
l’admoneste de ne le réveiller: ce qui la rend glacée et gelée; l’amour
la provoque de ne perdre tel plaisir dont elle brusle. Elle parle
souvent à soy, et dit: «Je suis, à la verité, bien folle: le temps ne
revient point, lequel se passe avec sourdes oreilles.» Puis, reprenant
ce courage, s’approche de la bouche de ce jeune homme, et n’ose
toutesfois le toucher, mais cependant brusle comme une chenevotte: elle
s’arreste à la seule veuë: elle voudrait bien luy donner un baiser; et
pendant qu’elle s’approche pour luy baiser sa petite bouche, elle se
retire de rechef, craignant de luy rompre son sommeil. S’enhardissant
davantage, elle commence à luy mettre la main sur le front. Iceluy n’en
sent rien, estant fort accablé de sommeil, à l’occasion de sa lassitude.
Cependant ceste Louve cueille des fleurs, qui estoient auprès d’icelle,
et les met dedans le sein de Leonard estant debouttonné. Ainsi, peu à
peu s’estant renduë plus courageuse, ne veut plus perdre temps, n’y que
l’heure se passe si legierement: elle s’assied près de luy, pour
contempler mieux cet angélique jouvenceau, et ceste perle si precieuse,
voulant soüiller de bourbe une si belle rose, et jetter du fumier en une
fontaine si claire. Leonard aussi-tost sentit ces attouchemens non
accoutumez. Son ame très-chaste resveille du dormir ses sens naturels,
et s’esmeut d’entre ces fleurs, comme le serpent esleve sa teste, de
terre, en sifflant, s’estant couché et caché soubs l’herbe pendant la
chaleur du Soleil, lors qu’il se sent pressé du pied d’un passant.
Ce Baron advisant ceste jeune femme estre sur luy, comme l’aigneau fuit
le loup, et le lievre devant le levrier, ainsi ce jeune homme fuit de
devant ceste sorciere, ainsi un Ange fuit de devant une Diablesse.
Pandrague, furieuse, davantage est piquée par le freslon de luxure,
ainsi qu’une vache est espoinçonnée par le taon. «Ha! disoit-elle, jeune
fol, me refuses-tu? O tendron, me fuis-tu? Demeure, arreste-toy: regarde
quelle est ma charneure, uses-en librement, pendant qu’aucun ne te le
peut empescher, pendant que la belle fortune t’est favorable.» Leonard
ne l’escoute aucunement, mais recule tousjours au loing; une femme luy
plaisant moins que trente diables, et pense le genre humain est
misérable de ce qu’il faut qu’il sorte du ventre d’une femme. Il
s’enfuit donc, et s’eschappe d’un feu, par lequel mille Troies bruslent,
et seront toujours brulées: et pendant qu’il fuit ainsi, parloit en
soy-mesme, et disoit:
Les brefs plaisirs, et delices mondaines
Que recevons en ce monde lascif,
Pendant qu’encor avons nostre corps vif,
Font oublier les voluptez certaines,
Font oublier les beautez souveraines,
Avec le lieu d’où l’esprit est natif,
En se rendant d’iceluy fugitif,
Pour trop cherir les blandices humaines.
O Pere, ô Roy, soubz qui tremblent les lieux
Qui sont là bas, et aussi les hauts cieux,
Fais-moy ce don, par ta bonté isnelle,
Qu’en moy un cœur se voye ferme et fort,
Pour amollir de tels plaisirs l’effort:
En un beau corps la chasteté excelle.
Mais Pandrague crie après luy, disant: «Attens-moy, qui ne suis qu’une
fille! je ne suis point tigre; je ne suis point une lionne, ni une
ourse: je ne suis point un Dragon, mon beau Narcisse: ha! que fuis-tu?
Voicy je te suis, et me romps mes tendres pieds en te suivant: et tu
endures, par un desdaing, qu’une fille delicate se blesse? Tu es par
trop impitoyable: veüilles au moins me regarder? Jette tes yeux sur
celle que tu fuis, et juge si je suis à fuir, ou si mon visage te puisse
faire peur? Ha! retiens ta fuite; ha! regarde quelle est ma face, quel
est mon aage pueril, et quelle est mon ardeur?» Leonard, à telle
poursuite, a le cœur plus dur qu’un diamant. Tant plus qu’elle
l’appelle, plus sont ses oreilles sourdes. Alors Venus la débauchée et
le bardache Cupidon s’enflent, et tous deux ensemble esmeuvent une
grande flambe dedans la poitrine de Pandrague: et là forgent une cruelle
hayne excitée avec les serpents de Megere. Pandrague fait un quarré
diabolique, et, tournant à elle, fait venir des Ours, et leur commande
de desmembrer ce miserable jeune homme. Iceluy, les voyant, ne fuit
plus, mais s’arreste, met son escu au bras, et tient son espée nuë au
poing, et fait teste à ces bestes. La premiere, furieuse au possible,
fait un saut, bugle, et se herisse le poil de son dos. Pandrague, voyant
le combat commencé, toute irritée, s’en va de là.
Or Cingar cherche cependant tousjours Falcquet, et l’appelle souvent: il
suble, il jure, il blaspheme, il se met en cholere. Balde, d’autre
costé, voyant que personne ne revenoit, entre aussi en la forest, ayant
sa grande targe au bras, commandant à Moscquin de garder leur fuste
contre les voleurs. Avec luy demeure Gilbert, et le bouffon Boccal,
lesquels trois, vaincus du sommeil, se mettent à ronfler. Ces sept
compagnons, au temps qu’il estoit mestier de demeurer plustost ensemble,
et ne se separer aucunement les uns des autres, ces miserables, par un
malheureux destin, s’escartent.
Phœbus peu à peu descendoit en autre region, et alloit esclairer aux
Antipodes. La Lune nous faisoit paroistre hors de la mer ses cornes, et
nous apportoit la lumiere qu’elle avoit empruntée de son frere: c’estoit
lors que Falcquet sentoit en son ventre ses boyaux estre vuides, et eust
à telle heure engoulé un veau tout entier avec la peau, estans ses
compagnons repeus seuls de la prinse qu’il avoit faite. Il n’avoit point
envie de chanter, pendant que son estomac crioit: un loup affamé ne
chante point. Alongeant donc ses jambes, comme un mastin quand la cherté
contraint le païsan, il voit de loin durant la nuit une petite lumiere,
et tire droit celle part. Il arrive en la maison où estoit ceste
lumiere: icelle n’estoit qu’une chaulmine faite de pierres seiches. Sans
frapper à la porte, ny sans dire qui est là, il entre, tenant son espée
et son bouclier. Il trouve là un homme se jouant avec une femme,
laquelle neantmoins mesprisoit les caresses de ce villain et laid
vieillard. Ce vieillard estoit veritablement fort laid, et n’y avoit
bourreau si villain que luy. Il avoit l’eschine de Daulphin, et la
couleur de son visage estoit jaulne comme safran, et en ses machoires
n’y avoit aucune dent, et son nez tousjours couloit, distillant comme un
alambic. Neantmoins, quelquefois ceste rusée supportoit ce vieillard
jaloux, et enduroit ses baisers baveux, et cette louve entretenoit par
parolles emmiellées ce vieillard cornu, lequel elle tiroit comme un
bufle par le nez. C’est ceste mesme Pandrague, malheureuse et meschante
par sur toutes, laquelle te plante des cornes au front mieux qu’il n’y
en a és testes des vaches.
Quand donc icelle eut apperceu Falcquet, incontinent le reçoit avec une
embrassade, ainsi qu’une femme a accoustumé de caresser son mary.
Falcquet fut tout estonné d’une telle reception: le pauvre homme ne
sçait pas encore quelles sont les viandes de cette truye. «Donnez-moy,
dit-il, Madame, je vous prie, à repaistre, ayant grand faim; il y a
trois jours que je porte le ventre vuide: je vous prie, s’il y a aucune
compassion és belles dames, donnez-moy un peu de pain, j’en demeureray
vostre esclave.» Le vieillard luy respond: «Tu as assez de raison pour
faire telle demande. O Pandrague, apporte-luy à manger: il faut secourir
ce pauvre homme.» Icelle, vestuë proprement d’une cotte blanche, se meut
avec gestes, ris, et contenances de putain; et, aprestant dequoy manger,
se travaille çà et là, et, n’ayant encore couvert la table des viandes
qu’elle y vouloit mettre, Falcquet, estant encor’ debout, prend un pain:
soudain il l’avale comme une pillule, et après cestuy-cy deux autres, et
puis trois, et ne fait aucune pausade jusques à ce qu’il en eut avalé
sept: et toutesfois l’envie de boire ne le prenoit point encor; mais
donna l’assaut à un plat avec une dent prompte, auquel il trouve plus de
mille ossemens, autant qu’il en sçauroit avoir en la vallée de Josaphat:
c’estoit des cols, cuisses, et ailes de chappon, et autre telles viandes
legieres. Falcquet, ne parlant point, devore tout: puis, ayant ainsi son
ventre bien rempli de bons morceaux, prend à deux mains une grande
bouteille de vin, en laquelle, nonobstant qu’il eut un verre, il beut
son saoul. Mais le miserable, avalant une telle opiathe, incontinent
tombe par terre, assommé de sommeil, demeurant, ainsi estendu comme s’il
estoit mort, et se formant en sa teste plusieurs et divers resveries. Le
vieillard, nommé Beltrasse, s’en rit, et en riant descouvre en sa bouche
ses machoires edentées: car ce meschant vieillard de saincte Suzanne
fait feste et se resjouit, quand il void les passans estre prins, et
pipez par l’art et subtilité de ceste putain. Iceluy certes estoit plus
fort que trente poulains. Il estoit fils d’Envie, et plus jaloux qu’un
coq, tant il estoit enragé et espris de l’amour de ceste vesse, et d’un
seul regard sembloit l’engloutir. Si d’adventure il voyoit sur la jouë
d’icelle ou sur son front une mouche, laquelle elle ne chassoit point,
incontinent, s’imaginant un adultere, chassoit luy-mesme cette mouche,
et, en la chassant, disoit: «Garde diable! ce n’est pas une mouche:
est-ce une femme, meschante ribaude? Je me doute que tu me veux mettre
des cornes au haut de la teste.» Et en disant ces mots, soudain il
taschoit à prendre la mouche ou la pulce, et cherchoit entre leurs
jambes s’il y congnoistroit la marque du masle. Luy-mesme donc lie avec
des chaines les membres de Falcquet, et ne veut que la dame face tel
office, de peur qu’elle commette adultere avec un endormi. Icelle, ayant
esprouvé dès long-temps les folies de son lourd mari, se rit, et par un
tel ris donne à entendre à ce vieil fol que la lune et la planette Diane
nagent au puis. Beltrasse y guigne, y guignant aussi sa femme. Quiconque
aime trop, quand son amoureuse rit, il rit aussi, et quand elle pleure,
il pleure semblablement, tant il est miserable. On leve une grande
pierre, soubs laquelle est cachée une caverne; en icelle, avec une
longue corde, ils descendent Falcquet, et, remettans la pierre, l’entrée
de ceste prison se referme, et jamais aucun n’est retiré de là, et ne
doit penser estre deslié ni voir le jour.
Or, cependant que ces choses se passent ainsi, à sçavoir que Falcquet
est vif enterré, et que Leonard est mort, sans estre encor’ inhumé, par
la fraude et malice de ceste femme, reprenons ce que nous disions de
luy, mettons au devant des Ours une brebis. Ceste Ourse, sortie de la
rage de la diabolicque Megere, tourmentoit fort Leonard, estant aidée
par le masle. Ce Leonard, vray defenseur de pudicité, ne craignoit
d’exposer pour elle mille vies, si tant il en avoit. Avec son bras
gauche il presente à ceste beste son rondache, et de la droite il luy
donne plusieurs estocades, tantost se baissant, tantost se haussant,
tantost remuant les jambes legierement. L’Ourse cruelle, et plus maligne
pour avoir laissé ses petits en son repaire, non encor’ formez, s’avance
contre luy, et Leonard luy voulant donner de la pointe dedans le ventre,
icelle, faisant un saut à costé, évite le coup, et puis se leve droite
sur les jambes de derriere, ouvrant ses pattes et sa gueule: mais le
Baron, luy donnant un revers sur le meufle, l’atteignit rudement, et luy
feit tomber une de ses machoires. Le masle s’enflambe, voyant sa
compagne blessée, du sang de laquelle l’herbe et les fleurs
rougissoient; et s’efforçant davantage contre Leonard, et, eslevant ses
ongles, les fourre en l’aine de Leonard. Toutesfois, ce personnage
courageux ne s’estonne pour telle playe, et donne derechef sur l’Ourse;
mais icelle, plus legiere qu’un chat, fait un saut à costé, et le coup
ne portant point sur elle, l’espée entra dans le sablon jusques aux
gardes. L’Ours, prenant ce temps, soudain avec les ongles prend le bord
du heaume, et le tire fort, et eut depesché ce jeune homme, s’il n’y eut
soudain remedié; car ce vaillant champion, se retirant un peu, et
baissant son estoc, le luy fourra en la panse; demeurant toutesfois la
teste nuë de son heaume. Ha! dieux! quand l’Ourse void son mari rendre
les abbois, ne se soucie plus de vivre, se jette à gauche, à droit,
tantost s’approche, tantost se recule, rouant les yeux en la teste,
sautant si legierement et si furieusement, qu’à peine la peut-on voir.
Il est vérité qu’elle n’a aucune esperance en ses dents, ne pouvans
icelle mordre à faute d’une machoire. Tout son espoir n’est qu’en ses
ongles: elle s’efforce avec ses ongles, se montre enragée par ses
ongles. Cependant Leonard jettoit du sang par trois playes, et
neantmoins tout l’enclos du Monde n’avoit point un courage si ferme et
si asseuré; il se void mort, et toutesfois son cœur nompareil ne diminuë
en rien; ni son entendement, ni sa conscience droite et entiere ne luy
peut empescher d’exposer sa belle vie. Ceste fiere beste avoit toujours
ses yeux fichez sur la teste nuë de Leonard. Sur icelle elle lance ses
griffes, dresse ses ongles: Leonard s’en défend avec son bouclier et son
espée. Enfin, ne voulant plus souffrir que ce combat durast plus
longuement, jette là son bouclier, et, prenant son espée avec les deux
mains, tourmente ceste beste avec horribles coups. Icelle se lance deçà,
delà, et, se remuant habilement, evite la pesanteur de tels coups, et
pendant que le sang coule des veines de ce pauvre guerrier, tant plus sa
vertu courageuse s’augmente en luy. Son espée, n’ayant accoustumé de se
voir en tel eschec, ha! faut à ce coup, et fait un mauvais tour à son
maistre: elle se rompt dans la poignée, tombant la lame en terre, et cet
infortuné jeune homme se void la main sans armes. Ces deux combatans
courent l’un contre l’autre, et s’embrassent d’une grande ardeur et
violence; l’un presse, et l’autre serre estroitement, et plus que ne
sçauroient des tenailles, et par ce moyen s’estouffent l’un l’autre, et,
tombans ensemblement, ainsi embrassez, finirent leurs vies par une mesme
mort: toutesfois le sort dernier de l’un et l’autre ne fut pareil,
demeurant l’une un corps sans ame estendu sur la terre, et l’esprit de
l’autre volant au Ciel.
Tu vois, Seigneur, combien ce jouvenceau,
En pureté ressemblant à l’aigneau,
Pour t’obeir, perd librement sa vie,
Par un forfaict, par une injure impie!
Tu vois, ô Dieu, ce jeune homme innocent,
En te servant bien et fidellement,
Souffrir pour toy une mort très-cruelle!
N’estoit-il pas, de la chasteté belle,
Le vray soustien, et le fort expulseur
Des fols attraits de ce diable abuseur,
Dit Cupidon, chassant Venus arriere,
Pour conserver le corps, et l’ame entiere?
Tu l’as creé, pour servir parmy nous
Du vray chemin que tenir doivent tous,
Et de lumiere, à laquelle il faut tendre;
Si nous voulons ceste couronne prendre,
Que pour la vie vous nous avez promis.
Ce beau present a-il esté transmis,
De vostre Ciel, çà bas entre nous autres,
Pour si peu estre au nombre et rang des nostres?
Heureux le temps, et bien-heureux seroit
Aussi la vie, en laquelle on verroit
Un tel present descendre du haut temple,
Pour luy servir de miroir et d’exemple!
Or, Cingar cependant avoit tracassé par la forest et appelloit son
Falcquet avec une voix jà toute enrouëe, et se trouva lors près une
maisonnette d’un sainct Hermite, et, frappant à sa petite porte,
demande: «Ho, qui est logé icy?» Une voix de dedans luy respond: «_Ave
maria_.» Cingar dit: «Icelle soit tousjours louëe de par nous.» Sur
ceste response, on ouvre la porte de ceste petite cellule, et à icelle
se presente un vieillard, tout blanc, la barbe lui pendant jusques au
bas de l’estomach et sembloit une personne de bonnes et sainctes mœurs.
Cingar luy dit: «O mon pere venerable, je vous prie, dites-moy, pourveu
que ma demande ne vous soit ennuieuse, avez-vous point veu un homme
moitié homme et moitié chien? Je le cherche par ceste forest:
l’avez-vous point d’aventure veu?» L’Hermite en souriant, luy respond:
«O brave Cingar, encore que je ne vous voye point, ayant perdu la veuë,
toutesfois je vous voy au dedans, et vous cognois apertement: je vous
dis que vous travaillez pour neant à chercher Falcquet.--Ha! moy
miserable! luy dit lors Cingar: que dites-vous, mon pere? Est-il
d’aventure mort? Je mourrois s’il n’estoit plus en vie.--Non, dit le
vieillard, il n’est pas mort; mais Beltrasse le tient enchaisné en une
obscure prison, non mort, mais fort desireux de mourir, luy ayant la
paillarde Pandrague donné un breuvage pour dormir. Il est là enchaisné,
et bien garrotté au milieu de la prison: d’où vous ne le tirerez que
premierement n’ayez lié d’une corde ceste truye, moyennant que ne soyez
attrapé par les blandices de ceste putain. Icelle, avec un doux parler,
crache une telle puanteur, qu’elle debilite, aussi soudainement que
feroit une peste, ceux qui ne s’en donnent garde.--Je vous prie, mon
pere, monstrez-moy le chemin par lequel je puisse aller vers ceste bonne
piece: si elle me trompe, elle pourra dire avoir trompé un diable. Mais,
je vous prie, mon pere, par vostre barbe et par vostre teste, et s’il y
a aucune charité à porter le panier, veuillez-moy dire vostre nom; car
c’est une chose merveilleuse, et à moy un grand estonnement de ce que
vous me cognoissez, mon compagnon, et toutes autres choses. Estes-vous
Balaam? ou si bonne mule de Balaam vit encore, et repose en vostre
estable?» Le vieillard respond: «Si voulez avoir cognoissance de mon
nom, lequel dort en ces pierres, amenez-moy icy premierement Balde; et
puis, à vous et à Balde, je dirai mon nom.» Cingar s’esmerveille
grandement de tout ce que luy disoit ce bon homme, en luy nommant Balde,
Falcquet et son nom. Il croit que ce soit quelque grand Prophete, et se
delibere de luy amener Balde. Et puis se met au chemin que luy avoit
enseigné cette saincte ame; et enfin parvint au lieu où demeuroit ceste
putain.
L’Aurore peu à peu faisoit esvanoüir la luisante splendeur de la Lune,
et Eoé amenoit jà avec soy le clair jour. Pandrague ayant descouvert
l’arrivée de Cingar, incontinent sort hors de sa case, et le vient
recevoir avec un visage riant, et salutations courtoises, courant au
devant de luy avec les bras estendus. Cingar, recoignoissant les yeux
amoureux et putaciers de ceste femme, feit soudain trois fois le signe
de la croix, comme s’il eut veu devant soy un Diable, et ne s’en fallut
gueres, et fort peu et si petit que rien plus, qu’il ne fut attrapé en
la chargeoire, comme un vieil renard: mais, ayant tousjours en memoire
l’amitié grande qu’il portait à Falcquet, en baissant la veuë, il se
retire en arriere soudainement, et luy baille une rude moustache, et,
redoublant, luy donne un si fort revers, qu’il luy fait tomber deux
dents de la bouche, et la jette par terre, et luy arrache les cheveux.
Icelle, comme une enragée, crie tant qu’elle peut, et en fait fendre les
pierres des roches voisines. A ce bruit, voicy ce crevé de Beltrasse qui
accourt, si courir peut une tortuë, ou une limace, qui porte sur soy sa
maison. De pas en pas, il tousse, il lasche le ventre en ses chausses,
il barbote, et avec un bruit s’escrie, ainsi qu’il pouvoit: «Ha Satan!»
Et, voyant son amie couchée soubs Cingar, lequel, avec poings et pieds,
prenoit sa mesure, et la chargeoit comme un asne de melons, ce vieillard
s’avance au-devant de son ennemy, trotinant comme un pourceau, et
grinçant les dents, dont il n’en avoit plus gueres, eut bien voulu
avaler Cingar en trois morceaux. Mais Cingar, le poussant rudement en
l’estomach, le jette par terre à la renverse, luy faisant rompre ses
hemorrhoïdes, et sortir par sa brayette les hernies, qui le
tourmentoient, et ce pauvre vieillard fait la combreselle. Cependant
ceste femme, comme une chienne enragée, se leve, et, comme un chat, à
beaux ongles se jette sur le visage de Cingar, et, le mordant à belles
dents, luy arrachoit du poil de la barbe; mais Cingar la print par les
cheveux, et la tire par les fanges et sur les cailloux, comme on voit un
larron trainé à la queuë d’un cheval. Beltrasse le poursuit: «Bourreau,
disoit-il, ha larron, veux-tu ainsi desmembrer ma fille! Que mille
caguesangues se puissent engendrer en ton ventre! O ma Pandrague! ô ma
beauté! Ha, comme les pierres cassent ta tendre teste! Je ne puis t’en
empescher, je ne puis te defendre! Ha! quel deuil et ennuy me presse
maintenant! Les ronces et espines deschiquettent tes blanches jouës; les
cailloux pochent tes beaux yeux. Demeure, larron cornu, demeure,
pendard. Ha! misérable que je suis! Ha! je suis mort; je suis perdu, et
je me voy sans secours: je suis las; ce voleur s’efforce de plus en
plus: ce Diable ne cesse. Ha! cruelles espines! ha! cruelles pierres,
rougissez-vous ainsi du sang d’une si belle femme?» Pendant qu’il jette
ainsi sa cholere, il est contraint de s’arrester, ne pouvant aller plus
avant; car son âge decrepit luy avoit accourci le pas, et les gouttes
luy avoient retiré les pieds.
Voicy, sur tel fait, se presenter la personne d’un geant estrange,
lequel à l’improviste sortoit de l’obscur ombrage, de la forest. Iceluy,
oyant les miserables cris de Pandrague ne scavoit encor’ ce que
c’estoit. En tout le monde, il n’y avoit beste plus mordante, et plus
rapace, ny mieux ressemblant à un asne. Il ne cachoit aucunement ses
parties honteuses, et estoient toutes descouvertes; cheminant il faisoit
mourir et assechoit les belles fleurs avec sa semence noire. Les anciens
ont appelé ce monstre Molocque, lequel est composé de la puanteur des
rufiens, et des louves villaines, desquels ensemble se fait une
corruption parmi l’air grossier d’où ce difforme animal naist. Il est
semblable à un homme autant qu’il se tient avec la face en haut, et
chemine droict: mais tout le reste tient de la beste brute. Il a les
dents comme un pourceau, il est velu comme un chien, et vomist par sa
bouche du venin, ainsi que le serpent; et, par le fondement, lasche des
vesses enflambées. Beltrasse, voyant de loin ce geant, se dresse à
peine, se pensant plus legier qu’un bœuf, et crie: «Ha, ha! mon cher
Molocque, secourez-moy; je vous recommande, mon cher Molocque, vostre
maistresse! Voyez comme ce pendard la traite, comme il la tourmente,
comme il l’estrangle, comme il la coigne?» Molocque, entendant ce cry,
accourt, et ouvrant la bouche jette dehors une haleine veneneuse, et
pousse du derriere une matiere enflambée. Cingar, affoibli par une si
grande puanteur, laisse ceste putain; et, tirant son espée, marche au
devant de ce monstre, à la teste duquel il n’eust sçeu toucher sans
eschelle; mais, comme on abbat un arbre par le pied, ainsi s’adresse-il
aux jambes, et, chamaillant sur icelles, l’autre fait tomber de sa
bouche si grande quantité de salive envenimée, que, pour l’odeur
d’icelle, Cingar tombe tout lourd en terre, et, comme mort, s’estend de
son long sur l’herbe. Ce mastin soudain l’enleve entre ses bras, et le
met legierement sur son espaule. Il s’en va, emmenant ceste proye, pour
la devorer et en lecher ses doigts. Cependant Beltrasse embrasse son
amie, et la pleure comme estant quasi morte, et, en la plorant, la
cherit: il luy baise la bouche, le front, et son blanc sein, et, comme
un enfant de cent ans, essaye ce qu’un vieillard de trente ans auroit
honte de faire.
Cingar, estant ainsi emporté sur l’espaule de ce geant comme est une
poule par un renard, n’en sçeut rien, à cause de la force du venin. Ce
miserable avoit perdu pour lors tout sentiment, et Molocque s’estoit
retenu en bon appetit, se deliberant bien de manger en trois coups sa
proye, ainsi qu’il avoit accoustumé d’avaler tous ceux qui tomboyent en
la fosse de Pandrague, laquelle les luy gardoit, et bien souvent en
remplissoit son ventre, si bien qu’il s’en saouloit, et en demeuroit
encor’ de reste pour assouvir mille loups, mille chiens et mille
corbeaux. Mais Molocque ne pouvoit aucunement la saouler de sa propre
chair, laquelle estoit presentée jour et nuict devant cette louve, qui
s’en lassoit bien, mais ne s’en saouloit jamais. Cingar estoit donc,
pour lors, depesché, soit qu’il eust servi de disner ou de souper à ce
geant, si aussi-tost, et au mesme instant, le Centaure ne l’eust
secouru. Ce Centaure est moitié homme, et moitié cheval, ainsi qu’estoit
Ignare, et le fort Tarrasse, qui furent vaincus par la Paladine Ancroye,
suivant ce qu’en a escrit Berose[90]. Iceluy porte en main deux dards et
une targe couverte d’acier, et garnie d’une peau de Dragon; à son costé
gauche, luy pend une massuë de fer, d’où on le nommoit Virmasse. Quand
iceluy veit Molocque, lequel il cognoissoit, passé long temps, et avoit
combattu contre luy plusieurs fois: «Lasche cet Aigneau, ô loup,
s’escrie-il, lasche ce poulet, vieil Renard! Ce n’est pas une viande
pour ton estomach, meschant renegat! Hola? à qui est-ce que je parle,
poltron? Ce soupper te sera vendu cher.» Et, en disant ces mots, il luy
lança un de ses dards, lequel donna droit de la pointe dedans le flanc
velu. Molocque feit un grand cri pour une telle playe, et, mettant
Cingar à terre, s’enflambe de cholere, et s’evertue contre le Centaure
avec ses armes accoustumées. Il jette du derriere une vilaine matiere
enflambée; il ne se soucie point de cracher sa puante salive, parce
qu’il sçavoit qu’icelle n’avoit pas grand’ vertu contre le Centaure,
lequel contre un si meschant venin se munissoit le nez, le pouls, les
temples, le cœur, d’un certain oignement, dont il avoit souvent esprouvé
la vertu, et lequel luy avoit esté donné par Seraphe, très-sçavant en la
medecine, lequel travaille tousjours à mettre par escrit les gestes des
Chevaliers Paladins. Le Centaure lance rudement son second dard, et le
pousse d’une telle violence, qu’en volant on diroit que ce seroit la
foudre et le tonnerre du Ciel. Le coup fut entre les deux espaules. Ce
geant tombe mourant, comme quand un païsan, entendu au labourage,
contemplant en son champ un vieil poirier sec ne portant plus que
dommage à ses bledz. Avec la hache, il assault cet arbre, et, en
l’abbattant, fait voler en l’air les copeaux. Iceluy enfin tombe par
terre, et ne porte plus aucune nuisance aux semences. Ainsi est-il de
notre beste conceuë d’un vilain fumier: elle tombe morte à bas, et, en
mourant, jette par le derriere toute sa meschanceté, comme il advient
quand on a pris un clistere: et de ceste vilaine ordure, une goutte
donna jusques à la barbe du Centaure.
[90] Folengo veut désigner l’ouvrage intitulé _Antiquitates variæ_,
publié en 1498 sous le nom de Berose, par Annius de Viterbe, et
souvent réimprimé au commencement du seizième siècle; c’est une
supposition qui aujourd’hui ne fait plus l’objet du moindre doute.
Ginguené a donné de longs détails à cet égard dans la _Biographie
universelle_, tom. II, et Eusèbe Salverte (_Essai sur les noms
propres_, t. II, p. 363) a défendu la bonne foi d’Annius.
Deux écrivains de l’antiquité ont porté le nom de Berose; l’un fut
un historien chaldéen qui paraît avoir vécu du temps d’Alexandre;
l’autre un astronome, prêtre de Bélus et mentionné par Vitruve.
On comprend d’ailleurs que c’est par raillerie que notre poëte
invoque l’autorité de Berose au sujet de l’histoire de la paladine
Ancroia, contemporaine de Charlemagne selon les romans de
chevalerie.
Cingar n’estoit point encor’ resveillé de son profond sommeil. Ce bon
Centaure le print et le meit sur son eschine de cheval, ayant
premierement ramassé ses dards; et puis s’en va chercher çà et là
quelque fontaine, pour, après s’estre lavé en icelle, s’en retourner
chez soy. Il arrive à un petit ruisseau, le long duquel y avoit une
belle plaine verdoyante, en laquelle gisoit l’infortuné Leonard et les
Ours. Le Centaure, tournant les yeux celle part, regarde et releve ses
sourcils contremont, comme font ceux qui s’estonnent de quelque chose,
et se ridde le front. Il contemple ce beau jeune homme ayant le gosier
tout deschiré et ouvert, lequel tenoit encore embrassée l’Ourse morte.
Il met à bas Cingar sur l’herbe près le bord de la fontaine, et s’amuse
à considerer la forme de ce beau garçon, et son âge: et s’estant
grandement estonné de ce qu’il voyoit, ne se peut tenir de pleurer. Il
l’embrasse, et le leve, desirant luy bailler sepulture, se resouvenant
avoir veu un ancien tombeau, et, le cherchant, va en plusieurs endroits
de la forest. Cependant le cœur revient peu à peu à Cingar, et jà estoit
comme celuy qui, esveillé de somme, ne se leve pas du premier coup; et,
à demy esveillé, se leve sur les pieds, et pense Molocque estre encor’
devant luy, et pensant aussi tenir en la main son espée, escrime çà et
là, ne frappant que du vent et semble un fol. Puis, revenant à
soy-mesme, regarde autour de soy, et ne void rien de Molocque, ny de
Pendrague, ny de Beltrasse, et ne peut deviner pourquoy: s’en allant à
la fontaine, il trouve l’espée de Leonard, et void auprès d’icelle deux
Ours morts. Soudain se pasme, quasi pense que c’est l’espée de Leonard à
la verité, et tantost pense que ce ne l’est pas, et, cherchant partout,
advise ces vers escripts au haut de la fontaine:
Cestuy est mort cruellement,
Pour ne vouloir villainement
Soüiller son corps, soüiller son ame.
O combien peut la chasteté,
En mesprisant la femme infame,
Pour se tenir en pureté!
Les Nymphes ont dit Seraphe avoir esté autheur de ces vers: lequel se
monstre avoir esté nourrisson de Phœbus et de Zoroastes, et lequel
embellist la renommée des anciens Barons. Je l’ay cy devant nommé, et le
nommeray souvent, comme estant grand vaticinateur de plusieurs choses à
venir, et ministre du Demon. Cingar ne doute plus et congnoist desjà
apertement la mort de Leonard, en donne toute la coulpe à ceste putain,
sçachant bien les mœurs et les arts de telles mal-heureuses. «Ha! Dieu,
s’escrie-il, Leonard est-il mort! La meschante Fortune l’a-t-elle ainsi
emporté? Ha! Balde mourra d’ennui et de cholere, pour l’amour de luy?
Ha! moy, miserable, que feray-je? Où me retireray-je? O! malheureux
compagnons, qui avons esté agitez par tant de malheurs, Leonard est-il
mort? A-t-il d’adventure servi de pasture aux bestes cruelles? Ne le
pouvons-nous voir au moins mort? Falcquet est-il detenu en obscure
prison. Je ne voy point Balde; Moscquin est loing. Les astres
donnent-ils si grand’force à ces meschantes? Les destins sont-ils si
propices et favorables à ces chiennes? Je ne te pardonne point,
villaine, non, non; je suis deliberé de m’exposer à tous perils; je
n’estime la mort un rave.»
Après telles plaintes, Cingar prend ceste espée, se met en la forest la
plus espaisse, et où estoit le repaire des lievres et autres bestes. De
pas en pas, il resve, ne faisant que songer à Leonard, et, le cherchant
par tout, il entr’oit de loing un terrible bruit au-dedans de ceste
forest: la terre en tremble. Cingar, n’ayant plus aucune peur en soy, et
desirant mourir, tire droit la part d’où il oyoit ce bruit, et espere
trouver là ceste ribaude. Mais il aperçoit approchant de là que
c’estoient deux Barons qui combattoient l’un contre l’autre à outrance.
L’un estoit Balde enragé de cholere, lequel, ayant rencontré le
Centaure, qui emportoit Leonard, pensoit qu’iceluy en estoit le
meurtrier, et pour cela manioit son espée avec une merveilleuse force,
ayant resolu de tuer le Centaure, et puis se faire mourir soy-mesme sur
le corps de Leonard; car, se voyant privé de la presence d’un tel
compagnon, il n’estimoit rien cent morts. Le Centaure donnoit bien de la
peine à Balde; toutesfois il avoit dardé contre luy en vain ses dards,
et sans aucun effect s’aydoit de sa masse; neantmoins il soustenoit d’un
grand courage l’effort de Balde. Le corps de Leonard estoit là posé en
terre, Balde le voyant avec un œil pleurant, tant de fois qu’il jettoit
sa veuë sur luy; puis s’efforçoit contre le Centaure, et sans cesse luy
tiroit de cruelles estocades. Cingar là-dessus arrive. Balde, le voyant,
jette du fond de la poitrine de grands soupirs, et, la douceur du cœur
le surmontant, il ne s’arreste pas; mais, comme la passion presse nos
sens, il se laisse tomber en terre comme demy mort, ne sentant plus
rien. Le Centaure, pour un tel accident estrange, se contient et
s’arreste, n’estimant, comme il estoit genereux, estre un bel œuvre de
blesser son ennemy cheu en terre. Cingar dresse ses yeux pleins de
larmes au Ciel, et dit: «O! Dieux de là haut, qui semblez n’avoir aucune
pitié, qu’il vous suffise de nous avoir ravi nostre cœur, et la perle de
toute vertu, et le tresor de toutes bonnes et honnestes mœurs!
Voulez-vous aussi perdre ce vaillant Balde? Estes-vous si cruels?
Aimez-vous tant la cruauté? Or sus, qu’attendez-vous? Que musez-vous
tant? Ostez-moy de ce monde, et Falcquet aussi! Qui vous retient? Que
votre rage s’assouvisse!» Puis, se tournant tout troublé vers le
Centaure, luy dit: «Quelle reputation, ô Centaure! Quelle gloire te fera
d’avoir tué un aigneau, qui n’avoit son pareil en douceur?» Le Centaure
luy respond: «Moy! tu te trompes, mon amy: la coulpe n’est point mienne;
mais la faut rejetter sur ceste ribaude Pandrague, comme tu pourras
sçavoir cela estre vray, à la fontaine, à laquelle t’ayant porté pour te
baigner en icelle, afin de laver le venin qui t’avoit empoisonné, j’ay
trouvé ce jeune homme mort, massacré cruellement, lequel pendant que je
m’apprestois à le mettre en un tombeau, ce nouveau Roland, ce nouveau
Hector (si par telles forces humaines je puis nommer sa puissance),
s’est icy renconstré.» Cingar, resvant, s’arreste un peu, et puis parle:
«O Centaure! quelle adventure m’a fait tomber entre vos mains?» Alors
Virmasse lui compta tout par ordre. Cingar, avec une affection
fraternelle, l’alla embrasser et luy donna plus de cent baisers en la
poitrine. «Ha! dit-il, par toy la vie m’est donnée, combien qu’icelle me
soit fort ennuyeuse, ne desirant autre chose que d’estre séparée de ces
miens ossemens, puisque nous sommes privez d’un tel amy. Ce vaillant
personnage, que l’ennuy a jetté par terre, est Balde. Je sçay que tu as
esprouvé sa proüesse, laquelle est cogneue par les Poles, par toute la
terre et par la mer profonde. Il n’est possible d’en trouver un
semblable par tout le monde, je dis, semblable en courage et en sage
gouvernement, et lequel je te rendray amy, frere, et compagnon fidelle.
Mais cependant, je te prie, pour lien de nostre nouvelle amitié, de me
faire un plaisir, et ne m’estime point, pour cela, villain.» Le Centaure
luy fait response: «Je feray tout ce que tu me commanderas: mande,
commande, dis-moy ce que tu voudras? estime que ce que tu auras dit sera
aussi-tost fait.» Cingar le prie de vouloir trouver incontinent le logis
de Pandrague, et faire en sorte qu’elle n’eschappe nos mains: «Je te
prie de la retenir pendant que je viendray et seray incontinent à
toy.--Je le feray ainsi!» respond le Centaure. Et aussi-tost s’en va à
travers la forest, et Cingar va vers Balde, lequel, avec une voix basse,
gemissoit; et ayant iceluy apperçeu Cingar, haussa sa voix avec plus de
pleurs, disant: «O, jeune Leonard! que me sert de vivre plus sans toy! ô
jeune Leonard! pourquoy la mort te retient sans moy! ô Leonard, je suis
seul cause de ta perte! ô Leonard, ta mort est cause de mon ennuy! ô
Leonard, ô Leonard! les destins iniques et meschans t’ont bien
bouleversé! ô Leonard, la vie est par trop odieuse à moy, malheureux et
miserable! La main cruelle qui t’a envoyé à la mort, icelle non moins
cruelle en mon endroit me face mourir!» Se levant soudainement sur ses
pieds, et prenant son espée à deux mains, pensant le Centaure estre
encore-là present, tiroit de grands coups; car la force et violence de
sa douleur luy faisoit perdre tout jugement, et manioit ainsi son espée,
comme feroit un paysan, qui avec sa coignée abattroit un vieil chesne,
lequel par un long temps auroit resisté aux efforts du vent Borrée.
Cingar, le voyant ainsi transporté, croit qu’il aye l’esprit perdu, et
luy dit pour le consoler: «O Balde! mon amy, Leonard estoit vassal de la
mort; aussi sommes-nous, aussi est cestuy-cy, et cestuy-là, un tiers, un
quart, Martin, Philippes. Si les larmes lui peuvent rendre la vie,
jettons des larmes abondamment, or sus, et ne nous-y espargnons.
Toutesfois tu n’ignores point que tout ce qui naist au monde ne demeure
vif, non plus que le bruit et murmur de ceste eau, qui tombe en temps de
pluye. Icelle incontinent se void, incontinent en tombant fait _buf,
baf_, et ce qui estoit d’elle en moins de rien ne se voit plus. La
poudre à canon allumée ne s’esvanoüist pas plus tost, que toutes choses
créées courent à la mort. La mort ne pardonne à personne; icelle
n’excepte personne; elle est si hardie qu’elle n’a respect à aucunes
personnes. Elle condamne un chascun, indifferemment tuë, prend, emporte
Papes, Empereurs, Roys, grands Seigneurs, faitneans, soüillons de
cuisines, sergens et autres telles canailles. La mort meine tout au
marché, et fait sa charge de toutes sortes d’herbes, ne se repose point,
n’estant jamais lasse. Ne pleures point les morts, mon amy Balde, car,
tesmoing Cocone, ce sont des pleurs jettez en vain. Nous ne sçaurions
éviter ce passage. Nous sommes obligez à la mort, et tout ce qui nous
appartient. La mort frappe d’un mesme pied les chasteaux des grands et
les petites bouticques des pauvres. Nos ans en ce monde ne sont
perpetuels: notre pays est estably là haut au ciel. Les larmes qui
maintenant sortent de tes yeux, ne peuvent estre agreables à Leonard.
Ces souspirs, poussez d’une poitrine gemissante, ne peuvent plaire à un
cœur joyeux. Pleurer est chose feminine: il faut que l’homme se monstre
viril, fort et robuste. La mort est la vie de Leonard, laquelle ne
mourra jamais: lequel pour n’obscurcir la clarté de son vierge soleil, a
receu la vie céleste et a tué la mort. Qu’il vous suffise maintenant de
ces raisons! Le Centaure, Balde, mon amy, n’a point tué ce jeune homme
comme vous pensez, et avez tort pour ceste opinion.» A ces mots, Cingar
adjousta tout du long comme tout ce faict s’estoit passé, luy declarant
comme Pandrague n’estoit qu’une meschante ribaude et le Centaure homme
de bien et bon amy.
Balde tenoit ses yeux fichés en terre, comme s’il eust esté une statuë
de cuivre ou de marbre, qui est et seroit mille ans sur un autel ou sur
un pilier. Le beau parler de Cingar penetra les oreilles de Balde et ne
perdit pas une once de ses parolles: et Balde par icelles s’appaisa un
peu; mais toutesfois, les pleurs revenans soudainement, il ne peut
dissimuler sa douleur; car qui est le visage franc et loyal, auquel on
ne voye les pensées du cœur imprimées? Et la voix, qui de honte estoit
auparavant retenuë, sortit enfin dehors, et ainsi Balde commença à dire:
«O cœur, qui es fait la seule et entiere veine de mes cruels ennuis, et
aussi de ces miennes larmes, jusques à ce que tout ce mien corps s’en
aille en pleurs! ô cœur perdu, pleure, pleure, et que jamais ne puisses
cesser de te plaindre! Ne cherchons plus les confins de la mer, les
dernieres colonnes de la terre: vivons-nous donc? vivons-nous, ayans
receu en vain la playe de la mort? Mon esperance, ma lumiere, ma gloire,
m’ont esté ravies: pleure, pleure, ô cœur, et que l’interieur de toy ne
cesse de pleurer! O malheureux compagnons, que sert de vivre, puisque la
mort meschante a emporté le soulagement de nostre vie? O Leonard, qui
estois mon honneur et repos, ne me responds-tu point? Je suis Balde; je
suis ce tien; je suis ce pauvre miserable coffre de toutes douleurs, le
Phlegethon des peines, le fleuve et la mer de pleurs! Ha, Dieux! quel
personnage vous avez voulu perdre! Ha, quel, ô Destin, vous avez tué!
Ha, douleur! ha, douleur! ha, quel ennuy!» Et là-dessus Balde, ce
faisant, avoit mis contre son estomac la pointe de son espée. Mais
Cingar, le prenant par les deux espaules, luy arrache soudain l’espée
d’entre les mains, et cependant icelui tombe par terre, luy venant au
visage une soudaine couleur pasle, ressemblant à la mort: mais,
s’endormant, son esprit print quelque repos.
LIVRE XVIII.
L’esprit de Balde, abbreuvé de la douce liqueur endormante, s’estoit
retiré là à part, où son bel astre clair et radieux l’avoit tiré,
s’estant joinct au beau Juppiter et à la benigne Venus, et l’avoit posé
au jardin secret de la Destinée. En ce lieu il apprint, entre autres
choses, combien estoit un travail inutile de s’attacher et appuyer à une
colonne branlante, qui est à dire, de fonder son espérance sur choses
caducques et transitoires. Pendant qu’il estoit ainsi endormi, il avoit
sa teste au giron de Cingar soubs un chesne, l’un veillant, l’autre
dormant. Cependant le Centaure, ayant bonne volonté d’exposer sa vie à
tous les perils pour l’amour de Cingar, chemine doucement et le plus
quoyement qu’il peut, pas à pas, vers la demeure de Pandrague, de peur
qu’elle entende sa venuë, et qu’elle s’enfuie pour éviter la mort qu’on
luy preparoit à cause du decez de Leonard. Comme nous voyons quelquefois
un chat allonger tout le corps, et se traîner baissé le long d’un
buisson ou d’une muraille, pour attrapper un petit oyseau, qu’il aurait
long-temps aguetté, se jouant et voltigeant sur des basses branches;
ainsi le Centaure s’advance peu à peu par ceste forest, et trouve (ô la
grande adventure!) ceste ribaude dormant, dormant, dis-je, auprès de son
jaloux Beltrasse. Il l’empongne soudainement et l’emporte avec une mesme
soudaineté, que feroit un loup quand il n’est chargé que d’une oye.
Mais, parce qu’icelle portoit tousjours un livre ensorcelé entre ses
mammelles et enveloppé de quelques linges de Molocque, le Centaure, qui
sçavoit bien cela, le cherche sur elle, remuant sans dessus dessous tous
ses habillemens. Enfin il le trouve caché entre ses cuisses, et, luy
ostant de là, icelle se prend à crier et enrage de plus belle. Virmasse,
avec un bouchon d’herbe, luy bouche le gosier, afin qu’elle ne peult
plus crier, craignant qu’elle appelast tous les diables à son ayde. Elle
s’estime desjà perdue; elle n’attend plus que le feu. Beltrasse la suit:
il se desespere, il laisse tomber ses brayes, il s’esgratigne le visage,
il s’arrache la barbe. Cingar oit ce bruit, et peu à peu il pose la
teste de Balde sur l’herbe, l’ostant de son giron. Il se leve, tire son
espée et regarde autour de soy. Il attend, pour voir l’occasion de tant
de bruit. Voicy le Centaure qui arrive vers luy, apportant sur son dos
Pandrague, comme feroit un espervier une caille entre ses ongles, ou
comme un renard emporte une poulle. Cingar va doucement au-devant de
luy, et luy fait signe d’approcher sans faire bruit, de peur d’esveiller
Balde. Mais Pandrague s’escrie, et se tourmente au possible. Cingar, luy
faisant par force ouvrir la bouche, la balongne avec un gros baston bien
lié, ensorte qu’elle ne pouvoit plus crier. Ils la despoüillent aussi
nuë que quand elle nasquit, et la veulent foüetter et bien revestir avec
un balay, comme on accoustre ordinairement telles putains. Pour faire
cet office, il n’y avoit alors aucun bourreau, si d’adventure ne se fut
là trouvé Boccal. «Voicy Boccal, dit Cingar, qui en fera gaillardement
l’office. O Centaure! si je ne vous suis envieux, je vous prie de
retourner vers le corps de Leonard et le portez à la maison de
Pandrague; et là, je vous prie de chercher partout, dessus, dessous,
afin de trouver une prison qui est dessous une grande pierre. Ouvrez-la
avec la clef, et, si vous ne pouvez en trouver la clef, faudra en rompre
la porte et hors d’icelle tirez un grand et vaillant personnage attaché
aux seps, lequel on nomme Falcquet: la figure duquel ressemble à la
vostre, sinon que le derriere est faict en forme de levrier, et non en
semblance de cheval, comme est le vostre: et en la mesme prison mettez
Leonard, de peur que les loups se repaissent d’un si noble corps.»
Virmasse reçoit cette charge de bonne affection, et s’en va où estoit
Leonard, lequel il enleve entre ses bras, et ne se peut tenir de
l’arrouser de ses pitoyables larmes.
Or Boccal, après que le Centaure s’en fut allé, faict un foüet d’osiers
et d’espines, et, se rebrassant le bras, commence, en cholere, à donner
de son foüet sur l’eschine de ceste bonne pièce, afin de purger le vieil
peché par une nouvelle penitence. Ainsi qu’un paysan, après avoir beu en
son baril, crache en ses deux mains pour mieux tenir son fleau, et
frapper plus fort sur ses gerbes estenduës en la place; Boccal de mesme
picque rudement avec sa poignée de verdes espines la cavalle de Satan,
et de toute sa force luy imprime sur la peau de belles marques. Icelle,
pour estre balongnée, ne peut faire sortir hors le gosier ses cris: dont
elle sent une plus grande douleur. Beltrasse enfin y arrive aussi avec
une grande peine. Cingar, le voyant de loing, se leve et commence à
courir vers ce vieillard: «O, dit-il, _Domine Pater_, comment vostre
jeunesse a-elle peu vous apporter si promptement jusques ici? Attendez,
j’ay beaucoup de choses à vous apprendre, et nous pourrons nous rendre
compte l’un à l’autre.» Cingar, en disant ces mots, le poursuivoit, et
l’autre taschoit à évader. Vous eussiez dit que c’estoit un cerf qui
couroit après un beuf. Cingar le prend en trois sauts par le col. Iceluy
luy demande pardon. Cingar luy fait l’oreille sourde et l’emmeine avec
soy, et dit: «O Boccal, je te recommande ce beau joyau! Il n’y a rien
mieux appartenant à l’office d’un bourreau, que de bien foüetter les
espaules des putains et les fesses des vieillards. Un vieillard aimant
les Dames d’un cœur trop amoureux ne mérite autre chastiement que de la
verge; car une vieille personne amoureuse et semblablement jalouse est
un enfant de cent ans, et qui ne demande qu’à estre monté sur un cheval
et avoir le foüet sur ses fesses nuës. Voicy, ô Boccal! un nouveau
escolier qui entre en ta nouvelle escole; il est tendre, il apprendra
incontinent toutes choses. Apprens luy les reigles du passif. Il n’y a
point si grande discordance, que cet enfant n’accorde au son de la
verge.» Boccal prend ceste charge, et est fait Pedant, Reformateur,
Pedagogue et Magister. Il se prepare d’endoctriner ce vieil barbasse et
ce lourdaut rajeuni, s’il y a aucune doctrine au foüet, et si une mere
peut apprendre quelque chose à son enfant, en luy donnant des verges sur
le cul.
Cependant le Centaure avoit osté de la bouche et entrée de la caverne
une grande pierre, et avoit tiré hors d’icelle avec une corde Falcquet.
Iceluy, voyant le corps mort de Leonard, se print à pleurer, et, ayant
entendu l’occasion de sa mort, se mordoit le doigt, estant tout en
cholere: «Que Pandrague, dit-il, prenne garde à soy! il faudra qu’elle
rende compte.» Or, ayans mis en ce lieu le corps de Leonard, jusques à
ce qu’on peult dresser un tombeau digne d’un si grand personnage, ils
s’en vont ensemble, et viennent trouver leurs compagnons. Phœbus
descendoit peu à peu du ciel, et à grand’peine restoient trois heures du
jour, lequel s’en alloit finir, quand ils arrivent au lieu où estoit
Boccal, s’employant fort et ferme après ceste louve, la battant et
rebattant à bon escient. Cingar, advisant Falcquet, court au-devant de
luy: ils s’embrassent l’un l’autre. Ils se serrent estroitement, et
pleurent Leonard. En après, Falcquet, pendant que Boccal foüettoit, dit:
«O! combien vous deviez l’escorcher, et luy arracher le poil un à un!»
Pandrague, engendrée de Satan, appelloit la mort, mais le Diable ne
daigne l’emporter.
Balde estoit encore endormi, fantasiant beaucoup de resveries: voicy un
homme sauvage, qui soudain se presente devant eux, lequel saulte par le
bois: sa barbe estoit de diable, de laquelle découloit du sang, et avoit
d’iceluy le mufle tout barboüillé, et portoit par les pieds Gilbert,
comme un chevreau, ou comme une vieille, qui porte au marché son oye
liée par les pieds. «Voilà, dit le Centaure, Farabosque: iceluy est
frere de Molocque. Ha dieux! quelle puanteur!» Virmasse n’avoit plustot
achevé ces mots, et prins ses armes, qu’il void Moscquin, qui le suivoit
de près, et décochoit de son arc turquois des fleches après luy, disant:
«Hola, renegat, lasche cet agneau! Ce n’est pas viande pour tes dents,
meschant loup!» Et s’escriant ainsi, il tiroit tousjours ses fleches: la
neufviesme donna, et passa à travers les deux oreilles de cet homme
sauvage, lequel tombant mort par terre, Gilbert saulta promptement sur
ses pieds, et remercia Dieu d’estre eschappé d’un tel hasard. Balde, en
cet instant, s’esveilla, et se leva. Cingar, Falcquet, et tous les
autres s’en viendrent vers luy, et se meirent autour de luy en rond,
parlant à eux en ceste sorte: «O mes amis! combien Dieu est à loüer,
lequel congnoissant que les douleurs que je portois pour la mort de
Leonard estoient plus que humaines, il m’envoya, durant ce dormir, du
haut du ciel, Leonard. O qu’il estoit bien autre en forme, en gestes et
en parolles! «Que pleures-tu, ô Balde, me dit-il, pourquoy pleures-tu?
Es-tu marri, et t’ennuie-t-il de ce que maintenant je suis en un lieu
celeste? Ha! reserre ces larmes humides, lesquelles tu respands
inutilement! Il n’est point seant de pleurer ce qui nous doibt resjoüir.
La plus belle palme qu’on peut acquerir en combattant, est de se
surmonter soy-mesme. Ceste putain s’est estudiée de violer ma pudicité,
et eust fait sa volonté de moy, nonobstant mon contredict, si la grace
de Dieu ne m’eust esté soudain envoyée, moyennant laquelle elle eust
plustost applani les hautes montagnes, que de me soüiller, tant peu que
c’eust esté, par son lubrique attouchement. Il n’y a rien plus vilain
que de se mesler parmy les putains.» Ayant ainsi parlé à moy, il m’est
advis qu’il m’a prins par la main, et qu’il m’a emporté par tout le
ciel, et par tous les cabinets d’iceluy, et m’a fait veoir des choses,
lesquelles je pourrois reciter si j’avois cent langues et une voix
d’acier. Les dernieres parolles, lesquelles enfin il m’a dites, ont esté
telles: «Cherche ton pere! il ne demeure pas loing d’icy: lequel tu
enterreras avec moy en un mesme tombeau.» Soyons donc, mes freres, et
avec une bonne concorde, servons ensemble d’une tour contre les efforts
de fortune, lesquels ceste bande d’amis pourra souffrir. Par terre, par
mer, et par les abysmes, nous irons visiter les cavernes des diables
noirs. Mais, avant, il faut que nous allions prendre les sages advis de
celuy qui m’a mis en ce monde. Il fault chercher mon pere. Cherchons-le
donc, combien qu’il ne nous apparoisse d’aucun signal pour le pouvoir
trouver.» Cingar, avec une face joyeuse, respond soudain à cela: «Je
pense, Balde, mon amy, avoir trouvé ton pere: suivez-moy!» Il
s’achemine, marchant devant tous les autres, et çà et là passe à travers
les buissons de la forest, et parviennent enfin à la petite loge, en
laquelle estoit seul ce sainct Hermite, vers lequel Cingar vouloit
amener Balde, et lequel il conjecturoit estre cet homme, et le pere que
Leonard avoit conseillé à Balde de chercher. Ils entrent dedans.
Aussi-tost se leve de son siege ceste grande barbe, lequel ressembloit à
sainct Paul, l’hermite, ou à sainct Antoine, ou bien à sainct Macaire.
Il embrasse fort tendrement Balde, et les larmes coulent abondamment de
ses yeux. Il fut un long temps sans pouvoir parler; Cingar, Falcquet, et
tous les autres ne se peuvent tenir de pleurer, voyans devant eux un
acte si pitoyable. On ne doute plus que ce ne soit là le pere, et icy le
fils. Ces deux, se tenans ainsi embrassez, eussent attendri les pierres,
et non pas seulement les cœurs bien affectionnez d’aucuns hommes. Le
pere, enfin, s’efforçant de parler, s’assied, et fait asseoir Balde, et
tous les autres, et puis leur dit: «O! que les ames sont contrefaites en
ce monde! ô combien les hommes sont de peu de valeur! Ha, comme notre
face humaine est soüillée par nous! Ne sommes-nous pas vrais chiens, à
cause de l’envie qui nous maistrise? Ne ressemblons-nous pas aux
pourceaux, par la graisse que l’oisiveté nous fournist? La tromperie ne
nous fait-elle pas ressembler les renards? Mordans autrui,
n’imitons-nous pas la cholere des ours? Ne sommes-nous pas loups pour la
gloutonnerie, et rage de manger, qui nous accompagne? Quelle difference
y a-t-il entre nous et les lions superbes et orgueilleux? La luxure nous
fait semblables aux cinges et aux chats. Il n’y a personne qui cherche
les vestiges du chemin droit: chascun suit à plein ventre sa seule
volonté. O! que ceux ont bon nez en ce monde, qui sçavent fuir les
choses vaines et perissables, et qui conduisent bien leur entendement,
delivrez de la glus de ce monde! Je sçay, quant à moy, ce que le ciel
nous rayonne, ce que la terre nous verdoye, ce que la mer nous ameine,
ce que l’enfer nous cache. Vous ne voyez point ces cheveux gris, ni ces
longs poils de barbe blanche estre en moy sans cause. J’ay essayé le
froid et le chaud: le martel que m’a donné en teste mon destin, m’a
rendu plus sage et advisé. J’ay esté autrefois ce Guy, la grand’gloire
des François, Guy, sorti de la race de Renaut de Montauban. La France me
servira de tesmoin, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne, l’Hongrie, en
quelles batailles, en quels tournois j’ay esté réclamé, par tout le
monde victorieux, et le premier de tous. Les Italiens ont congneu, comme
aussi ont faict les fortunez Grecs, les asnes de Mores, les chiens de
Turcs, quelle prudence de Capitaine a esté autrefois en moy, quelle
force j’ay fait paroistre par mes armes, et quels ont esté les
stratagesmes et ruses dont j’ay usé en guerre. Que diray-je davantage?
En somme, il y a eu tant de graces en moy, que la fille du Roy de
France, aussi-tost qu’elle m’a veu, aussi soudain s’est esprise de moy,
et m’a prins pour mary. Mais il vaut mieux laisser le reste soubs
silence. Il suffit d’alleguer ce peu, pour en donner à cognoistre le
surplus. Cette fureur de rage, laquelle communement on appelle Amour,
qui reduit en pierres les sages et advisez, et dispose haut et bas à son
desir de toutes choses, traite, manie et remue le monde comme il luy
plaist, nous a de magnificques rabaissé à estre pitaux, estre du nombre
de paysans, et servir de pasture aux poux; et ainsi nostre gloire et
orgueil nous a rendu poltrons et faitneants. Par là, on peut sçavoir ce
que c’est de l’homme; c’est une giroüette; c’est un joüet exposé au plus
petit vent. L’homme est l’estouppe près d’un feu, est une neige au
soleil, et une bruine et gelée à la chaleur, et non pas, comme il se
vante, un Cesar, un Roy, un Pape, ou l’un de ceux qui en Rome portent un
surplis ou rochet sur leur robbe. J’ay toutesfois ainsi passé ma
miserable vie gaillardement. Au commencement, je ne voulus pas mener
avec moy ma femme grosse, et lasse du chemin; aussi, n’eusse-je peu.
Berthe, homme plein de belles et vertueuses caresses, la receut en son
logis, comme en un port seur; et estant deliberé de conquerir par force
ou par amour quelque ville, ou pays, ou bien perdre la vie, je fus
incontinent adverty par l’excellent Seraphe, vray prophete, qu’il
m’estoit nay un bel enfant, avec tout bon augure. On ne sçauroit
imaginer quelle joye m’apporta ceste nouvelle, si on n’a esté autrefois
enflambé d’amour paternel. Mais la fermeté des biens de ce monde est
inconstante et fragile; après la malvoisie, bien souvent on boit de
l’arsenic. Voicy Seraphe, qui d’une voix fascheuse m’annonce ma femme
estre morte. Ha! quelles injures et reproches ne fey-je lors au ciel! O
mort! disois-je, ô mort, couratiere du Diable, et postillon de Satan,
plus viste qu’aucune autre chose, et qui maintenant me semble estre plus
longue qu’un Caresme! que tardes-tu! Qu’avec ta faulx ne me tires-tu un
revers, ou que ne me donnes-tu une corde, avec laquelle tout desesperé
je m’estrangle? Ayant donc ainsi perdu ma femme, je m’en allois çà et
là, comme un gueux et orphelin, passant ma vie à travers mille travaux
et perils. Mais la bonté divine, ayant pitié de la douleur que je
portois pour toy, Balde, orphelin, et pour ma femme, feit que mon desir
se changea en mieux. Je remarquay que ce monde n’estoit qu’une cage de
plusieurs fols; et que la plus grande vertu estoit de sçavoir bien
mourir; et puis me retiray en ce lieu, où vous m’avez trouvé seul, mon
fils, fuyant toutes compagnies des hommes: je me nourris de racines,
d’herbes, et de pure eau. Le vieil aage, les pleurs, les veilles, m’ont
fait perdre la veuë: la veuë, dis je, du corps, mais non les yeux de
l’esprit. Tant moins on veoit les choses terriennes, plus nostre
entendement penetre les astres. Seraphe m’a enseigné les secrets de
prophetiser, lesquels on n’apprend que par jeusnes, par longues prieres
et par veilles, et lors Dieu met et descouvre tout ce qui est du monde
devant les yeux de tels personnages. Ayant receu de Dieu un tel don,
j’ay tousjours eu devant mes yeux tous tes faicts, et ay congneu, mon
fils, tous tes ennuis. La ville de Mantouë t’a retenu en sa prison un
long temps. Par la violence des vents, tu as pasti sur la mer de grandes
tempestes, après lesquelles les corsaires t’ont fait la guerre, et
enfin, tu es venu aborder au sejour de ton pere. Ne vous estonnez point
de veoir icy de mocqueries de sorcieres. Croyez que ce sont, à la
verité, mocqueries; ce sont des bourdes et enseignes de sorcieres. Ce
n’est pas icy une Isle, laquelle neantmoins vous semble Isle. Ce n’est
point montagne, ni rocher; mais une longue eschine de balaine, laquelle
la sorciere Pandrague a ainsi affermie et arrestée par ses enchantemens
magicques; et dessus ses espaules et dos ample et spacieux, a fait venir
un terroir par art diabolicque, des montagnes, des campagnes, des bois,
des animaux, des fontaines. Quand j’estois seul en une caverne des
montagnes d’Armenie, je me sentois porté en l’air avec ma grotte, avec
la forest, et la montagne, le tout eslevé ensemble, et puis, estre posé
icy peu à peu aussi doucement qu’on mettroit bas un panier plein d’œufs,
ou plein de verres. Il y a trois pestes, par lesquelles l’air, la mer,
et tout le monde est infecté: trois sorcieres, trois diablesses. Cette
Pandrague en est une; Smirande l’autre; et la troisiesme est Gelfore,
qui est la pire lie de toutes les sorcieres. Icelles se vantent estre
Fées pour un temps perpetuel, Demogorgon leur donnant un breuvage, par
le moyen duquel ceste vie mortelle se peut passer exempte de la mort; et
disent Falerine et Medée, estre ainsi éternelles, et autant de
Dragontine, de Circé, et d’Alcine, seur de Morgane, En ce nombre, elles
mettent Sylvaine, qu’on dit avoir esté femme de Folet, et autres telles
mille sorcieres, qui ont merité le feu, lesquelles Seraphe combat
tousjours avec la vertu et puissance des Paladins, estans aussi
combattues par iceux, comme par Thesée, Roland, Jason, Tristan, et cet
Hector, qui portoit pour enseigne l’aigle noire; et Roger, qui portoit
l’aigle blanche, lesquels tous sont du nombre des Chevaliers de la Table
Ronde. Seraphe a prins plaisir à la peine qu’ont prins tous ceux-cy
après telles sorcieres. Seraphe est un sainct Demon, grand persecuteur
de ceste magie trompeuse, mais un vray rempart, et bastion de la vraye.
C’est ce Seraphe, auquel l’entendement souverain a donné le pouvoir de
vivre long-temps, auquel ont esté infuz d’en haut les secrets de la
prophetie, et divination approuvée, auquel a esté commis le soin de la
renommée des Paladins, estant aussi iceux prests à combattre pour luy,
comme c’est raison de rompre la lance, pour ce qui est de droict et
d’équité. Roland est mort, Ajax, Tristan et autres, lesquels j’ay
cy-dessus dit avoir esté vrais Chevaliers. Ainsi, aussi, maintenant je
seray couvert d’un habillement et pourpoint de bois, et m’en iray soubs
terre, laissant et abandonnant ce monde. Et parce que j’estois le
guerrier Baron, et champion de Seraphe, ceste œuvre demeurera à Balde.
Qu’il te soit permis, ô Balde, de defricher le pays de telles ribaudes
sorcieres! Il n’y a qu’une seule Manto, qui est l’entiere et vraye
Sibille de Seraphe, lequel ne se pourra monstrer à toy, jusques à ce que
je m’en sois allé de ce monde au ciel: icy tu le verras, icy tu seras
fait, entre les corps et simulachres des Barons, le champion de raison,
de justice, de foy, de la patrie, et de la Table Ronde: tu descouvriras
avec ton espée les Royaumes des sorcieres, mieux que six mille
inquisiteurs et maistres du Palais avec leurs cent massues. Sus donc,
prens courage, et ne crains point d’exposer ta teste à tous perils:
fourres-toy par feu, par eau, et à travers les armes, pour l’amour de la
vertu. Voilà tout ce que je puis te dire, pour l’heure presente, sentant
les forces de ce foible corps me defaillir, et, en mourant, je m’en vois
au ciel: adieu, mon fils!» Achevant ces mots, et se levant les mains
jointes, il demeura debout comme une statuë, et son ame s’envola en
l’air.
Il estoit nuict pour lors, et neantmoins une si grande lumiere fut veuë
autour de ce corps, aucun d’entr’eux dit que c’estoit une nuict sans
nuict. Tous furent bien estonnez, et regardoient Balde en visage,
lequel, revenant un peu à soy, profera ce peu de parolles: «O Pere
très-sainct! qu’au moins j’eusse peu vous dire pendant vostre vie ces
dernieres parolles!» Et, ayant ce dit, se courbant sur le corps de son
pere, le baisa par tous ses membres, le lavant avec ses larmes. Et de
quel embrassement serra-t-il pour lors son pere? Alors Gilbert chanta
avec un chant lugubre ces vers:
Nous naissons, et nous mourons,
Aussi-tost que nez nous sommes:
Un temps prefix est aux hommes.
Contre iceluy que ferons?
Cil meurt miserablement,
Et a fortune ennemie,
De qui le corps et la vie,
Se perd soubs un monument.
A peine eut-il achevé de chanter piteusement ces vers par quatre fois,
comme les manes et infernaux se delectent d’un nombre pair,
qu’aussi-tost tout le lieu se met à trembler par l’espace de demie
heure, et toutesfois l’endroit où se tenoit Balde ne trembla point,
tenant iceluy un regard asseuré. Tous les autres, ne pouvant imaginer la
raison de ce tremblement, se regardoient les uns les autres sans dire
mot, se monstrant fort estonnez. Ils oyent tous un petit guichet, en un
coing de la chambrette, où ils estoient, faire un bruit en s’ouvrant, ne
voyant aucune personne sortir par iceluy. Balde, voulant descouvrir ce
qui en estoit, entre par ceste porte tout seul, et soudain le
tremblement de terre cessa, et Balde se trouva enfermé, l’huis se
refermant de soy-mesme, demeurant tous ses compagnons avec le corps de
l’Hermite. Balde ne s’estonne point; mais se tient ferme sur ses pieds,
et avec une grande asseurance attend pour sçavoir si ce sont oracles, ou
songes, ou responces de Phœbus, regardant tout autour de soy. Ce lieu,
où il estoit ainsi enclos, estoit quarré, fait en forme d’une petite
sale, au milieu de laquelle pendoit une lampe ardente par la clarté de
laquelle on pouvoit remarquer les sieges, qui estoient autour: et y en
avoit trente, desquels un paroissoit plus haut eslevé. En iceluy il voit
Guy, ou plustost son simulachre, tout armé, lequel, après s’estre assis,
feit asseoir tous les autres Barons chacun en son siege. Guy estoit au
milieu, et tous ces guerriers à ses environs; ils estoient aussi tous
vestus de cuirasses, et devisoient ensemblement de plusieurs affaires.
Balde se tient de bout, et ne bouge aucunement le pied: s’il estoit
estonné, vous le pouvez penser, voyant son pere vivant et armé, lequel
il venoit de laisser mort entre ses compagnons, soubs un habit de
Hermite. Il contemple tout autour les corps des très-vaillans Capitaines
et Chevaliers, qui estoient la fleur de toute vaillantise et de
fidelité, lesquels ornoient leurs armes blanches de la seule vertu, et
faisoient reluire leurs semblances pour servir de miroüer à Balde: celui
d’entr’eux qui est encore plein de vie est fait leur Roy, non pas en
effect, mais par imagination de la chose. Comme quand Hector, ou Thesée,
ou Ferrand de Gonzague, vivoient encore en chair humaine, ils
guerroyoient veritablement avec leur corps vif, et n’advençoient aucunes
entreprises sans raison, et cependant leur image ou representation
estoit assise, comme Prince, et superieure, entre les simulachres et
images des Chevaliers illustres, lesquels combattent seulement pour
l’équitté et contre le tort. Jusques à present avoit ainsi regné la
representation de Guy: maintenant qu’il a fini ses jours et accompli
tous ses travaux, il faut qu’il descende de son haut siege et se mette
au rang des autres; et qu’un autre nouveau champion de droicture et
équité luy succede, selon qu’il sera choisi par l’advis et chois des
Paladins. Mais ce conte de balloter dépend seulement de l’entendement de
Seraphe, lequel leur en propose un, et iceluy obtient la principauté du
consentement de toutes ces heureuses ames, et tout ce qu’il trouve bon
est approuvé par elles.
Balde estoit entré en ce lieu, ne sçachant rien de toutes ces façons de
faire, y estant conduit par Seraphe invisiblement. Il contemple
attentivement cestui-cy, puis cestui-là, tantost l’un, tantost l’autre.
Là estoit Hector, large d’espaules, et les flancs serrez, ayant une
barbe forte et rouge. Il estoit assis le plus près de la haute chaire.
Ænée estoit auprès de luy, lequel a esté, est, et sera tousjours joyeux,
et content pour avoir merité la trompe de Virgile, qui n’a point encore
trouvé sa pareille. Thesée, Jason, et le fort Ajax, estoient assis l’un
après l’autre. Là se voyoit Torquat tenant en sa main une hache
tranchante, par laquelle le renom de justice durera éternellement. Brute
n’est pas loing de luy, triomphant avec une mesme loüange; lequel n’a
point tant fait perir les enfans degenerans de leurs peres, comme il a
donné exemple pour chasser les tirans, lesquels ne songent qu’à saouler
leur panse et contenter leurs paillardises en volant et pillant autrui.
Là aussi estoient Fabrice et Cincinnat, se resjouissans tous deux en
leur pauvreté, et ayant l’argent à contre-cœur, et lesquels se
contentent plus de porter un meschant manteau deschiré, et des guestres
rapetassées, et manger une rave cuite entre les cendres, que se vestir
de velours et manger à leur table des viandes exquises venans de loing.
Camille, gaillard et bon compagnon, estoit là aussi, lequel portoit les
aigles noires avec S. P. Q. R. Iceluy monstra aux Gaulois qu’il leur
estoit meilleur ne bouger delà les monts, que de passer deçà avec leur
perte et dommage. Les deux Catons le suivoient avec leur trongne
renfrongnée et austere, lesquels ne parloient jamais s’il n’en estoit
besoing. Corneille Scipion s’y voyoit aussi, haussant son enseigne
d’Espagne, devisant avec son frere tout bas. Fabie le Grand estoit là,
qui avec un visage ridé pesoit et contrepesoit toutes choses, et sous sa
targe couvroit Rome, Dame du Monde. Marcelle estoit à costé de luy,
tenant en main son espée nuë. Æmile le suivoit, mespriseur de la vie. On
y voyoit le premier de tous les Capitaines, ce jeune homme Scipion, qui,
poussant à grand’ peine ses premiers poils du menton, avoit despoüillé
toute l’Afrique, qui se vantoit avoir mis en blanc Rome, Dame de toutes
choses mondaines. Après cestui-cy, Pompée tient son siege, lequel a
cy-devant allegué, et alleguera tousjours pour son excuse, que les
Romains n’ont tourné la pointe de leurs armes contre eux-mesmes pour son
occasion particuliere; mais pour la seule ambition de Cesar. Aussi,
Cassie et Brute s’y veoyent, accusans de mesme la meschante volonté de
Cesar, qui renversa le Senat, et lesquels en recompense luy donnerent
vingt-trois coups de poignard. Là Tristan reluist, Lancelot flambe,
lesquels se plaignent de leur sort pour avoir eu faute en leur temps de
quelques escrivants habiles, qui comme ils manioient vaillamment leurs
lances et espées, iceux eussent peu manier leurs plumes en composant de
beaux livres de leurs vaillantises et actes genereux, espuisans, en ce
faisans, souvent leurs escritoires d’encre. O que nous lirions de belles
choses, si Renaut et Rolant eussent rencontré, du temps de Charlemagne,
un Plutarche, un Tite-Live, un Saluste! Iceux toutesfois ne laissent à
se monstrer icy avec une contenance haulte, ayans les espaules et les
reins couverts de longs pennaches d’autruche. Auprès d’eux est Ferrand
de Gonzague, et Roger d’Est, tous deux braves et vaillans Chevaliers,
lesquels l’Afrique redoutera tousjours soubs la bonne conduite de
Charles. Là aussi estoit assis Sordelle, le plus notable personnage de
la famille des Godiens, les admirables prouesses duquel sont cogneues
partout.
Or, estant ainsi present en ce lieu Balde, le vieil, le venerable
Seraphe entre en iceluy: il prend Balde, et l’assied au plus haut siege,
et Guy se met au-dessous de Sordelle. Balde, se voyant ainsi assis entre
ces honorables Seigneurs, combien qu’il cogneut que ce n’estoient point
personnages vifs, mais seulement des ombres, il se print neantmoins à
parler à eux, et harangua devant eux presque une heure, s’accusant de
n’estre digne d’un tel honneur. Aussi-tost qu’il eut mis fin à sa
harangue, ce lieu commença à trembler derechef, et ces ombres, et ces
sieges s’en vont soudain en fumée, emportans avec eux Balde, pour leur
Roy esleu, et creé, mais en image seulement; car le vray Balde demeure
entier au corps de Balde, n’estant qu’un Balde feint, qui s’envole soubs
l’image de Balde, lequel s’en revint à ses compagnons, et leur feit
recit de tout ce qu’il avoit veu, et se vantoit avoir veu les faces
luisantes de tant de braves Seigneurs et Chevaliers, et avoir porté par
entr’eux le spectre.
LIVRE XIX.
Pendant que moy couronné de laurier en Bergame, et en la bonne ville de
Cipade, je me prepare pour chanter au son du gril, les Diables, les
proüesses de Fracasse et les horribles faicts de la Baleine, donnez
secours, ô Muses, à votre Coccaye. Je ne veux point pescher en ces eaux
froides de Parnasse, comme ce badaut de Maro, qui n’eust jamais en
badauderie son pareil, pendant qu’il fourre en son corps ces eaux gelées
de Helicon, avec lesquelles il refroidist et glace son estomach en
refusant l’usage du vin: dont une douleur le prend en la teste, et se
rompt les veines de la poitrine. Et pour quoy? pour quatre sols
seulement, pendant qu’en l’ombre il chante: _Dis-moy, Damete_, et sa
brague tomboit. Que de la malvoisie vienne m’abreuver! il n’y a point
meilleure manne, ny meilleure Ambroisie, ny autre plus plaisant Nectar.
Apollo avoit esveillé ses chevaux, et amenoit avec soy un jour si beau
et si luisant, que de long-temps il n’en avoit présenté au monde de tel.
De peur donc qu’un jour si gratieux se passast avec quelques affaires
melancoliques, Boccal ameine devant les compagnons Beltrasse comme un
escolier, lequel trembloit et chyoit des estoupes devant son magister.
Car ce grossier d’entendement ne pouvoit jamais accorder le cas avec le
nombre. Boccal le tance premierement, et puis le fait monter à cheval.
Cingar estoit le cheval, et Beltrasse le chevaucheur. Mais, afin que les
coups de foüet qu’il luy donnoit ne fussent donnez en vain, il luy avoit
retroussé tout le derriere, et, le presentant en ceste sorte devant la
compagnie, ce ne fut pas sans rire à bon escient. Boccal, puis luy
disoit: «O galant Beltrasse, _Poëta quæ pars?_» Beltrasse respond:
«_Amen._--Ha! dit Boccal, si je chantois la Messe, tu me respondrois
bien.» En ce disant, il donne de l’esguillon: «Ce n’est pas _Amen_,
dit-il, mais _Arri l’asne[91], pru, prout, chemine, vieille rosse_.» Ce
pauvre malotru, tremblant, disoit: «Pardonnez-moy, Magister; je ne sçay
pas la Grammaire.» Boccal redouble. Balde se print à rire; aussi feirent
tous les autres, et se couchent tous sur l’herbe, cependant que Boccal
continuoit ses coups, et en donna plus de cent sur le quadran nud de ce
pauvre miserable; et estant ainsi bien escorché, on le lascha par le
commandement de Balde, et s’enfuist par la forest, sans qu’on ouist plus
nouvelles de luy.
[91] Une pièce de vers, composée par un ardent calviniste et imprimée
en 1562, est intitulée _Chanson nouvelle contenant la forme et
manière de dire la messe sur le chant de Hari, Hari l’asne, Hari
bourriquet_; elle a été insérée par M. Leroux de Lincy dans son
_Recueil de Chants historiques français_, deuxième série, p. 266, et
par M. de Montaiglon, dans les _Anciennes poésies françaises_.
Paris, annet, t. VII, p. 46.
Or, quant à Pandrague, estant sa meschante vie assez notoire, et
verifiée, on ne la détache pas ainsi: mais est reserrée plus
estroitement. Falcquet, avec ses armes en la main, en avoit la garde,
pendant que les autres compagnons se preparoyent pour aller inhumer les
deux corps de Guy et de Leonard, pour là eux deux demeurer jusques à ce
que la trompette du Jugement sonnast. Gilbert et Cingar marchoient avec
torches en la main; Balde demeure derriere, seul, et range en la biere
les ossemens de son Pere, y respandant dessus des violettes et des lis,
et tout autour; et sur sa teste, luy met une couronne de laurier, et en
sa main une branche de Palme, luy appartenant droitement telles marques
pour les victoires qu’il avoit obtenues en plusieurs batailles et
combats.
Le Centaure avoit retrouvé le tombeau de marbre plus blanc que le laict,
lequel estoit construit en une grande et spatieuse caverne. Entre toutes
les montagnes que la trouppe noire des Diables noirs, conjurée par les
parolles de Pandrague, avoit icy apportées, Metrapas est l’une des plus
hautes, soustenant sur sa cime la lune. Icelle, pour chapeau, est
tousjours couverte d’une nuë. Au fond d’icelle est une obscure tombe; à
l’entrée y a une grande pierre, en laquelle on void un tel Epigramme
gravé:
Dedans ceste grande sepulture
Molcaël subtil magicien,
Et Bariel astrologien,
Ont eu leurs corps sans pourriture.
Le Centaure, après avoir leu cet escrit, dit: «Voicy bonne rencontre!
Que serviroit cecy, si en l’urne il n’y a plus ni l’un ni l’autre?
Molcaël estoit disciple de Zoroastes au temps de Nine; depuis un si long
temps, ses os ne sont-ils pas pourris et devenus à neant? J’ay envie
d’en faire l’espreuve.» Et soudain prend les boucles de l’urne pour en
hausser le couvercle. Moscquin, qui avoit esté envoyé par Balde, luy
ayde, et font tant, que le couvercle, qui estoit grand et pesant, tombe
à costé. Il n’estoit pas à grand peine cheut, qu’aussitost voicy un
Diable noir qui sort et saute sur la crouppe du Centaure, et luy donne
de grands coups de poing sans aucune relasche. Moscquin le prend par les
cornes; mais ce Diable, remuant et secouant sa teste, s’eschappe d’entre
ses mains, et se retire legierement en l’air; puis, retournant, vient
encor’ tourmenter le Centaure, et luy commande de lascher le livre qu’il
avoit osté à Pandrague, s’il veut qu’il le laisse en repos. Le Centaure,
n’aimant point un combat contre les Diables, jette ce livre par terre,
et demande paix avec ce Diable, lequel se saisist soudain de ce livre,
et en fait grand feste, comme estant bien joyeux d’avoir en sa
possession ce qui l’avoit autrefois dompté, et pour l’amour duquel il
avoit receu tant de bastonnades. Les autres s’estonnent fort de le veoir
ainsi se resjoüir, et, s’arrestans avec un ferme courage, se resolvent
de veoir la fin de telles choses estranges.
Ce diable se plante sur une grand’ et haute pierre, avec ses legieres
ailes, lesquelles resemblent à celles de la chauve-souris. Il porte en
teste quatre grandes cornes, dont deux, faites et contournées comme
celles d’un Belier, couvrent ses oreilles: les deux autres se dressent
comme celles d’un toreau. Il a le mufle comme un chien: sortans de sa
gueule deux longues dens, l’un d’un costé, et l’autre de l’autre, le
rendant fort laid à veoir: un griphon n’a point le nez, ny une harpie le
bec si dur et si ferme que le sien, propre à percer cuirasses; sa barbe
de Bouc, tousjours grasse de sang, luy souille la poitrine, rendant bave
puante au possible. Il a les oreilles plus longues que celles d’un asne,
et de ses yeux enfoncez sortent deux charbons ardens, lesquels avec leur
regard obscurcissent le soleil, tant ils sont enflambez. Sa teste
eshontée resemble à celle d’un serpent trainant une queuë derriere soy;
ses jambes déliées sont soustenues par ses pieds faits comme les pattes
d’une oye, et jette par son fessier maigre une odeur sulphurée.
Virmasse dit lors à l’oreille de Moscquin, et le prie d’aller advertir
leurs compagnons de ceste nouveauté. Moscquin s’y en va; il trouve Balde
et luy racompte tout. Cingar estoit de retour alors, revenant de parer
Leonard. Gilbert aussi estoit revenu avec Cingar. On appelle Falcquet.
Ils s’en vont tous ensemble, bien resolus de veoir les diables, pour
sçavoir s’ils sont si laids comme communement on les peint. Ils entrent,
sans faire grand bruit, en ceste ample sepulture, ne trouvant l’entrée
bouchée de sa pierre. Le Centaure estoit là caché en un coing. Il se
leve, et, venant au-devant d’eux avec un pied legier, parla à eux fort
bas, leur disant: «Regardez, mes freres, regardez à main gauche; voylà
ce Diable noir.» Avec le doigt il leur monstre; et combien que ce soit
un esprit rusé et subtil, si ne pensoit-il point avoir esté apperceu de
Balde. Il fait gambades, il regarde, tourne sans dessus dessous ce livre
sacré de Pandrague, et le feüilletant bien, à grand’peine peut-il croire
que ce soit là ce livre tant redouté, par la vertu duquel le Roy Lucifer
et tout le peuple infernal soit lié, fait force tourdions et contrefait
une moresque. Les compagnons rient, maulgré qu’ils en ayent, et se
serrent les levres pour empescher le bruit de leurs ris. Balde avoit
bien de la peine pour leur imposer silence. Boccal ne rit gueres icy, et
a tousjours les yeux fichez sur Balde, retenant son vent le plus qu’il
pouvoit, et avoit le trou de son cul bien bouché.
Après tant de signes de resjouissance faits par ce Diable, en voicy
venir un autre, criant comme une corneille qui vient de se repaistre de
la chair d’un pendu; et parlant ainsi avec une voix raucque: «Que
fais-tu, dit-il, Rubican? Quelle entreprinse te retient icy? Esperes-tu
d’icy quelque chose à griffer!» Il luy repond: «Tu dis vray; viens,
gentil Libicocque: nous emporterons avec nous une ame, telle que nostre
chien n’en porta jamais de pareille. Voicy, vois-tu? C’est le livre
sacré, tant estimé des Nigromantiens, lequel cy-devant nous a donné tant
de peine. Tu ne sçais pas comment il en va; escoutte de grace, un peu.
Cinq vaillants chevaliers errans, qu’on dit de la Table Ronde, sont
arrivez en ces pays, et ont eu la puissance de rompre les ruses et
fraudes de nostre Pandrague. Icelle est maintenant fresche et a receu
trois mille poinçonades et coups de foüet toute nuë, en avancement de
paye; et la malheureuse aimeroit mieux estre bruslée, que d’estre ainsi
escorchée et dechiquetée par tout le corps. Elle a perdu ce livre, et,
pour ceste perte, elle se pense bien estre dépeschée: car nous
l’emporterons.» Alors Libicocque luy dit: «O Rubican, romps ce livre,
deschire-le, de peur que quelqu’autre Magicien le trouve, qui nous
feroit pâtir et endurer des travaux pires que les precedens.--Il ne faut
pas, dit Rubican, deschirer encor ce livre; mais il faut qu’avant le
rompre nous façions quelque galanterie. Je veux premierement conjurer
tous les diables d’enfer, ou, si nous ne les voulons tous avoir, qu’au
moins nous en ayons trente des principaux. O combien voicy de peintures!
Vois-tu combien d’images? Je t’en prie, regarde un peu, Libicocque, en
voicy plus de cent, plus de mille. Vois-tu, en ce premier feüillet, le
Pentagone de Salomon[92]? Vois-tu combien de petites lignes passées
dedans les autres? Combien de quarrez, de poincts, de nombres? Voilà
Zoroastes Persien, depeint au premier cayer, lequel premier enchevestra
l’enfer. Tu le sçais, je le sçay aussi, fait Pluton, et les diables,
lesquels tantost il a rangez soubs la baguette, et mis à la cadene,
tantost les a bastonnez, et rendus miserables. Voilà le magicien
Thebite, destructeur de nostre Royaume. Voicy la table grande de maistre
Piccatrix[93], par le moyen de laquelle avec certains nombres chascun
est contraint d’aimer. Tien, voilà l’ouvrage de Michelasse
l’Escossois[94], lequel, avec six faces de cire et une de plomb, se fait
soubs l’influence de Saturne et de Mars, et avec lequel on fait de si
grands miracles. Voicy le mesme Escossois, qui, estant à l’ombre d’un
arbre, feit, en un petit cercle, mille caracteres, appellant avec une
haute voix quatre grands diables: l’un vient de devers le Couchant;
l’autre, de la part du Levant; un autre, de Midy, et le quart, de
Septentrion. Il leur fait consacrer un mords, avec lequel il bride un
cheval noir, invisible à tous autres, sur lequel montant, puis après il
vole çà et là plus viste que n’est poussée en l’air une flesche
Turquoise. Voicy, d’autre part, ce mesme magicien, qui compose un navire
de telle sorte, qu’estant eslevé en l’air, le porte voguant par iceluy
avec huict rames, et en trois heures tourne tout le monde. Il fait un
parfum de la moüelle de l’espine de l’homme, et avec mots magiques il
consacre une cappe, et pendant ceste consecration, ceste vapeur
penetrant jusques à nous, on oit en l’air un grand murmure des Esprits.
Car lors, nous sommes forcez, et nous tire à luy avec une grande
violence que nous sentons. Quiconque, soit masle ou femelle, porte cette
cappe, manteau, ou gabon, sur soy, quelque part où il aille, n’est
aucunement visible. Voilà le cousteau d’Artault, qui arreste les
fleuves, deseche les prez et pastoureaux, fait tomber la gresle sur les
fruicts, et tous les oiseaux; il faict perdre la vertu à la calamite, ou
aimant, de se joindre au fer, et nouë en amour les personnes. Vois-tu
Apollone Thianée? Vois-tu, après, le Sarazin de Granate, grand
enchanteur, et puis Magondat, comme, ayant appelé à soy les diables, il
a ce qu’il demande? Voicy le Padoüan: le vois-tu? Voilà Pierre Aban[95],
sçavant en la Physicque, mais plus sçavant en la Magie. Cestui-cy, pour
son manger, et pour toutes autres choses, dont il a besoing, ne craint
de bailler force escus et ducats: car, estant de retour à la maison, il
fait revenir en sa bourse tout ce qui en est sorti, et le vendeur ne
trouve pas en la sienne un seul denier; et s’il pense tenir son argent
en sa main bien close et serrëe, en l’ouvrant, il n’y trouve que du
charbon, ou des buchettes, ou des mousches. Vois-tu tout cela depeint
avec de belles figures? Mais que muse-je davantage? Je voys commencer ma
conjuration.»
[92] Salomon passe encore chez les Musulmans pour avoir possédé des
connaissances très-étendues en sorcellerie.
[93] Rabelais, liv. III, ch. XXIII, fait mention du «reverend père en
dyable Picatris, recteur de la faculté dyabolologique.»
[94] Il s’agit de Michel Scott, théologien et astronome du treizième
siècle, soupçonné par ses contemporains et accusé dans les siècles
suivants d’être en relations avec les esprits infernaux. Dante le
nomme dans le XXe chant de l’_Inferno_:
Michele Scote fu che veramente
Delle magiche frode seppe il giuoco.
Boccace, dans son _Décameron_ (journée VIII, nov. IX); Pic de la
Mirandole, dans son _Traité contre les Astrologues_, le
représenterent sous le même aspect.
En revanche, Scott a trouvé des défenseurs. Il est un des _grands
hommes accusés de magie_ dont Naudé a composé l’_Apologie_. Quelques
observations de Bayle tendent au même but sans dissimuler le
penchant qui entraînait le docteur écossais, comme tant d’autres de
ses contemporains, à assigner à tous les effets réels ou chimériques
des causes surnaturelles. En 1739, un Allemand, J. G. Schmutzer,
regarda comme nécessaire de disculper sérieusement Michel Scott de
sortiléges et de maléfices, et il écrivit à cet égard une
dissertation spéciale: _De Michaele Scoto veneficii injuste
damnato._ Presque tous les anciens auteurs qui ont parlé de Scott
disent que ses livres de magie furent enterrés avec lui,
circonstance à laquelle un poëte célèbre, qui s’est représenté comme
un petit-neveu de l’illustre enchanteur, a fait allusion dans le
_Lai du dernier menestrel_. Consulter d’ailleurs sur Michel Scott
l’_Histoire littéraire de la France_, t. XX, p. 43 et suiv.
[95] Pierre de Abano, médecin et alchimiste italien, né en 1246, mort
vers 1320 dans les prisons de l’Inquisition, où il avait été jeté
comme sorcier. Son trépas le préserva du supplice du feu. Ses
nombreux ouvrages sur la physique et les sciences naturelles, fort
en réputation à l’époque où écrivait Folengo, sont aujourd’hui
complétement oubliés.
Il marque un cercle à la façon des magiciens, au milieu duquel il
commande à Libicocque de se mettre. Puis, ouvre son livre, lit et relit
en iceluy, et après fait plus de trois mille figures, et avec une
hardiesse, il invocque Semiphore: _Agla, ya, ya_: et fait toutes les
prieres accoustumees aux magiciens. Voicy un grand, et merveilleux bruit
qui se fait par les bois, et par la forest, rompant et fracassant tout,
la terre tremblant tout autour.
Barbarisse se presente lors le premier, avec Cagnasse, clabaudant: «Que
veux-tu? crient-ils. Que veux-tu maintenant, ô Pandrague?» Mais, se
voyans mocquez par Rubican, laschent soudain de villains vents de leur
cul: ce ne fut qu’une belle risée par entr’eux. Rubican poursuit à
feüilleter son livre. Voicy venir trois autres diables, avec un terrible
bruit. Calcabrin estoit le premier, lequel estoit suivy par Gambator, et
l’autre estoit Malatasque, qui jettoit du feu par les naseaux. «Que nous
veux-tu commander, Pandrague? disoyent-ils; que demandes-tu de nous?»
Uriel, et Futiel, avec de grands cris, y accourent. «Pourquoy nous
appelles-tu, Pandrague? Pourquoy faire, nous demandes-tu?» Voicy venir
Farfarel, et Draganisse, lesquels se voyans mocquez ne s’en feirent que
rire. Aussi-tost furent suivis par Malacod, dit la Ruine, et par le
furieux Marmot, et par Satan avec ses trois cornes. «Que demandes-tu,
Pandrague? Pourquoy nous tourmentes-tu, Pandrague?» Mais ne voyant point
Pandrague, ains seulement Rubican, faisant le maistre de Magie, or
pensez s’ils se rient, et se mocquent les uns des autres. Astarot y
accourt à grand haste, et aussi Belzebut, apportant en main un fourgon.
Malebosse le suivoit, et Graphican, tenant une fourche à trois dents.
«Que veux-tu savoir, Pandrague? A qui en veux-tu, Pandrague?» Voicy
Asmodée, Alchin, Molecan, Zaphe, Tarata, et Siriel. Tous ceux-cy
brailloyent ensemble: «Qui a-il de nouveau, Pandrague? Pourquoy nous
appelles-tu?» Stissafer, Melloniel, et Acheron, y viennent, et sont
suivis par Malabranc accompagné de Ciriat. Chascun, par l’air tenebreux,
s’escrie: «Que te faut-il, Pandrague? Qui te fasche, Pandrague?» Zaccar,
Scarmile, Paimon, Bombarde, Minos, achevent la feste, et chantent de
mesme: «Qu’as-tu à nous commander, Pandrague? Que veux-tu de nous?»
Ayans puis après cogneu la tromperie de Rubican, ils se prinrent tous à
faire telles risées, qu’il sembloit que la terre tremblast, et que le
tonnerre fust en l’air, et que le Ciel deust tomber.
Balde, oyant un tel tintamarre, se leve soudain, et avec un grand
courage, tenant l’espée nue au poing, se jette au milieu de ces diables.
Belzebut, comme Prince des autres, abboye en l’air comme un chien, et
ramasse les siens en un villain esquadron. Le bossu Garapel leur servoit
pour lors de tambour, et, au son d’iceluy, chascun crie: «Arme, arme!»
Belzebut, avec un seul son de son cornet, tire des tombes six cent
milles diables armez. Lucifer, ignorant la cause, cherche partout, et
veut sçavoir pourquoy on fait un si grand amas. On luy fait response
qu’il n’y a point autre occasion plus grande que celle-cy, qui puisse
faire amasser tant de diables ensemble, et faire un si grand tumulte.
«C’est ce brave et ce vaillant Balde, redouté de si longtemps çà bas, et
dont la memoire est assez cogneü par ces païs tenebreux. Iceluy, comme
la Parque nous en menace par les livres de Seraphe, doit par force
abbattre les murs d’enfers. Il faut maintenant par force le repousser de
tout l’enfer, et empescher qu’il ne descende çà bas, s’il trouve
d’aventure des eschelles pour descendre icy, où il nous ruineroit tous.»
Cependant Balde, avec son espée, hardi, et courageux, renversoit çà et
là ces diables et sergens d’enfer, crians, hurlans, braillans, et
tonnans. Iceux, avec fourches, fourgons, tenailles, crochets, grifes,
ongles, et cornes enflambées, donnent sur Balde. Incontinent le Centaure
se donne à soy-mesme un coup de foüet (car par le derriere il estoit
cheval, et par le devant un brave et vaillant Paladin), et s’advance
pour donner vistement secours à Balde, tenant en main un grand soliveau
pour baston. Falcquet y court, Cingar, et Moscquin; mais Gilbert se
haste d’aller autre part faire la garde à Pandrague, ayant ses cheveux
en teste tous dressez de peur. Boccal, despourveu de courage pour donner
secours à autruy, par une trop grande frayeur, avoit remply ses chausses
de musc; çà et là il cherche à se cacher, et ne peut trouver lieu assez
commode pour ce faire, et combien qu’il en trouvast, il luy estoit advis
qu’il estoit tousjours descouvert: de pas en pas, il faisoit sur soy
signes de la Croix; il eut bien voulu avoir de l’eau beniste, laquelle
chassast de loing ces diables: il barbottoit mille Patinostres, et
autant d’_Ave Maria_, et des _Salve Regina_; mais il ne sçavoit dire le
_Credo_.
Or, est-il besoin que je descrive quelques coups de Balde, avec lesquels
il feit voler en haut plusieurs cornes des diables. Ce grand esquadron
d’iceux combattoit autour de luy: les uns frappent sur luy de costé,
autres devant, autres derriere. Mais il ne craint leurs ongles, leurs
dents, ny leurs grandes grifes, ny leurs fourches à trois cornes, ny
tous leurs engins, avec lesquels ils jettent leurs glifoirées
sulphureres, et leurs pots pleins d’une puante charongne, qui sont
forgez par Malebosse. La force de Balde s’augmente de plus en plus, et,
avec son espée donnant de taille, et de revers, et de toutes sortes de
traits accoustumez en guerre, et principalement de coups d’estoc,
perçant les bras et jambes de ces soldats infernaux, leur fait voler les
testes cornues en l’air, lesquelles, à ceux qui les voyent de loing,
semblent non testes, ny bras, ny jambes, mais corneillaux et noirs
corbeaux. Cagnasse, abboyant de sa grosse teste de Chien, voulant avec
les dens attrapper par derriere la ceinture de Balde; iceluy luy bailla,
en se tournant, un si grand revers, qu’il luy feit tomber avec le devant
du front deux cornes; et Malatasque, se rencontrant à ce coup, receut en
la teste une playe fort grande. Ces deux s’enfuient remplissans l’air de
cris. Barbarisse se presente devant Balde avec un grand fourgon, lequel
il luy lascha de loin, mais Balde le prend soudain de la main gausche,
et, le serrant bien estroit, le rompt en pieces, luy donnant quant et
quant un revers de son espée, et le faisant saigner grande abondance de
sang. Uriel et Futiel voulans escamper, Balde les attrappe, leur
taillant les jambes. Farfarel, les voulant venger, jette son crochet sur
la creste du heaulme de Balde, pensant le terrasser, ou au moins mettre
sa teste à nud. Balde luy donne un estocade à travers le ventre,
laquelle, passant outre la vessie, alla respondre jusques au boiau
culier.
Mais que fait Cingar? Que font Falcquet, Virmasse, et Moscquin? Iceux
n’avoyent si forte partie. Car Lucifer n’en vouloit par ses gens qu’à
celuy-là, lequel, s’il eschappoit, luy devoit bien donner de grandes
affaires. Cingar se collete avec Rubican: luitent longtemps ensemble, se
donnans l’un à l’autre le croc en jambe, et à force de reins, taschans à
mettre son compagnon dessous. Tous deux sont rusez, et de fine laine,
laquelle ne s’escarde (comme on dit) qu’avec pierres. Falcquet paist
Libicocque de bons oiseaux de bois, lequel, s’en sentant assez saoul,
veut faire retraite. Mais Falcquet ne luy en donne pas grande commodité,
le tenant de la gauche, et le sassant fort et ferme de la droite, et
avec un gros baston, luy faisant tomber la farine. Satan luy veut donner
secours; mais, voyant qu’on luy faisoit sortir la poudre hors le poil,
autant qu’il peut il se tient loing des coups. Zaphe attacque le
Centaure à beaux ongles; mais Virmasse n’estime pas une prune si deux
diables ne l’assaillent. Calcabin le prend par derriere en trahison, et
se saisist de sa queuë, laquelle il tient ferme, et non sans raison; car
pendant qu’on tire la queuë à un cheval, il ne peut ruer. Comme
ceslui-cy tenoit ainsi le Centaure, Zaphe l’assailloit par devant.
Gamberot y vint encor faire le tiers, ayant aux mains des tenailles,
avec lesquelles il tenailloit et pinçoit de tous endroits Virmasse.
Iceluy, pour se delivrer de telles mouches, pousse du derriere une
matiere assez puante, qui, prenant Calcabin par le nez bien asprement,
luy feit lascher prinse, et retirant sa queuë, et se tournant court, luy
donna un bon coup de baston, et prenant Zaphe par la corne, le jetta
fort rudement contre terre, restant seul celuy qui jouoit des tenailles.
Non loing de là, Moscquin combattoit contre Draganisse, avec grands
efforts d’une part et d’autre. Cependant Balde tuë Malatasque; lequel,
estant mort, court cy, court là, fuïant sans sa fressure, et portant en
main sa teste que Balde luy avoit avallée de dessus les espaules. Puis,
prend Malacod par la queuë, et le tournoit autour de soy comme un
plumail, et puis ouvrant la main, le laisse escamper à travers l’air, et
à huict mil de là, s’en alla tomber à bas; et, pour une telle cheute,
Marmot s’enfuit; aussi feit Astarot et Belzebut, qui le premier des
trois s’enfuit belle erre. Voicy Malebosse se presenter devant Balde,
estant chargé d’une bissachée de grosses balles de fer, luy lançant
cruellement telles noisettes de son bissac. Toutefois, ce bourreau n’ose
se tenir en place devant Balde, et se contente de le frapper, ou de le
tuer de loing: comme aujourd’huy on porte à la guerre des arquebuses et
mosquets, un coquin, un gueux, un pouilleux, un avaleur de miches,
estant caché derriere une muraille, et aguignant comme un chat, mirant
de loing, et serrant sa malheureuse main, et faisant un bruit, _tuf,
tof_, en l’air, percera luy seul le cœur[96], et fera mourir ou toy,
Jehannet de Medicis, le plus fort et robuste qu’on puisse trouver à
present au monde; ou toy, Bourbon, la gloire premiere des François, par
le conseil et par les armes duquel nostre aage fleurist; ou toy, Louys
de Gonzague, dont la magnanimité et la force leonine (d’icelle les
preuves sont plus que suffisantes, et comparables par dessus tous les
Rolands, et mesme par dessus tous ces Sansons, qui portent sur leurs
espaules des montagnes et des rochers), est assez congneue par Charles
et par ses Lieutenans, et mesme par le diable, auquel souvent en esprit
tu as envoyé le Cartel. Ainsi Malebosse, volant tantost haut, tantost
bas, lançoit d’un bras fort et roide ses bales de fer contre Balde,
aussi rudement que feroient des bombardes bracquées devant un chasteau.
Balde se voulant garantir d’un tel fol, et se preparant à en prendre la
vengeance, et se depestrer d’une telle peine, ce bourreau escampe, et,
en courant, monstre par mocquerie les jouës de son cul; puis, soudain
retournant, tire une bale de son bissac, la lance, et ne lasche jamais
coup en vain; mais donne tousjours sur la teste de Balde, tellement
qu’il ne luy donne loisir de dormir. Balde, pour eviter tels coups,
tantost saute en avant, en arriere, à costé, tantost se baisse, et se
repent bien de n’avoir apporté une rondache. Belzebut esperoit avoir la
victoire par ceste façon de combattre, et en estre bien tenu à
Malebosse. Balde advisé, voyant qu’il ne pourroit longtemps resister à
telles canonnades sans se remparer de quelque chose, se jette
habillement sur Belzebut, et avec la main gauche, le prend et retient de
toute sa force par le poil long de son petit ventre, et, l’eslevant en
l’air, s’en servoit d’un bon bouclier, et s’en paroit contre les balles
de Malebosse. Par ce moyen, Belzebut, le Prince de tous les capitaines
de Lucifer, et l’Archidiable, recevoit en l’eschine ou en la panse,
malgré qu’il en eust, tous les coups que laschoit Malebosse, les sentant
plus durs que pommes d’oranges. Soudain on commande à cet arquebuzier de
prendre garde à la personne d’un tel prince; mais Malebosse ne pense à
ce commandement, et, en continuant ses coups, prend la pomme avec
laquelle il avoit autrefois terrassé Adam, et la jette, non en la façon
que la jeunesse de Naples jette les uns contre les autres des oranges,
mais comme fait une coulevrine de Milan. Ceste pomme bruit en l’air, et
porte avec elle un grand feu. Belzebut reçoit ceste cerise, s’estant mis
au devant du coup, et le pauvre malheureux en eut deux costes rompues.
Ceste temerité en un simple capitaine sembla à tous les soldats ne
devoir estre endurée tellement que tous se bandent, et tournent leurs
armes contre Malebosse, et l’eussent desjà mis en cent mille morceaux si
Balde, prenant son party, ne luy eust donné secours. Balde, se voyant à
repos de Malebosse, remet son espée au fourreau, et prend Belzebut avec
les deux mains par les deux jambes pour s’en servir de massue. Tous donc
(à la belle feste et le plaisant jeu!) s’efforcent de mettre bas ce
capitaine des diables avec leurs cornes, leurs fourgons, leurs crochets,
et le dechirer à belles dents; mais Alchin, Siriel, Malebranc et Minos,
braves et vaillans capitaines, prennent les armes, et font armer leurs
soldats pour secourir Malebosse leur cousin: car il estoit cousin
germain à ces quatre. Plus de trente mille s’assemblent, crians: «Arme,
arme!» et en moins de rien, chascun se met en ordre, en sorte que toute
ceste armée diabolicque se divise en deux. Chascun se range soubs son
enseigne; chascun suit son caporal; chascun tient le party de son
capitaine. La renommée de telle esmotion court viste aux Enfers, et,
estant fort adeulee, se pleint aux oreilles de Lucifer, criant que ses
gens s’estoyent bandez les uns contre les autres, estans mesme les chefs
divisez.
[96] Un poëte français du dix-septième siècle avait dit: «Un peu de
plomb peut casser la plus belle tête du monde», pensée que Voltaire
a exprimée de son côté:
Et un plomb dans un tube entassé par un sot
Peut casser d’un seul coup la tête d’un héros.
Cervantes met dans la bouche de Sancho Panza une idée analogue à
celle qu’exprime ici notre poëte macaronique.
Lucifer monte promptement sur sa mule vieille de Nul-Temps, et eut tost
fait que dit, s’il s’acchemine; il oit de loing le son des tambours, des
trompettes et des cornets, troublant en haut l’air et en bas le fleuve
de Phlegeton. Cependant Asmodée, resemblant un sanglier, Melloniel à un
Ours, avec six mille loups Stygiens, et autant de cruels sangliers, s’en
viennent au combat d’une grande roideur, et commencent à joüer des
mains. Acheron, Paymon et leurs compagnons, les reçoivent courageusement
avec leurs becz de corbin, leurs faux et leurs groins dentelez, avec
lesquels ils rompent et brisent une infinité d’ossemens. Taratat, avec
ses hautes cornes, s’esleve plus que les autres, et s’advance demandant
hardiment à ses ennemis s’ils avoient envie de se venir gratter.
Stislafer ouvre bien cinq empans de sa bouche, et, en colere, vomist une
bave meslée d’un villain et infect sang. Molcan ne tarde gueres, ni
Zaccar, ny Graphican, et font haster leurs enseignes, estans suivies de
huit mille diables. Malabranc les assaut le premier, et est secondé par
Ciriat. Enfin vient Bombarde, faisant un terrible eschec. Il s’estoit
desjà fait une terrible meslée. On oit le _tron tron_ des cornets, le
grognement des pourceaux, le hennissement des chevaux, l’abboy des
mastins, le muglement des toreaux, le hurlement des loups, le sifflement
des tygres, le grincement des lyons, le sifflement des dragons: tous
tels bruits s’oioient entre ces Diables.
Balde s’estoit retiré un peu à part, aucun ne luy donnant empeschement,
ny par fourches ny par bales; car toute ceste querelle s’estoit divisée
en deux autres parts. Il ne tenoit plus rien en main: son espée se
reposoit, et ne vouloit sortir de sa gaine, et, s’estant servi une heure
de Belzebut au lieu d’une massuë, il l’avoit mis en cent septante mille
morceaux, ne luy estant resté en la main que le pied d’oye seulement, et
tous ses membres estoyent demeurez en partie pendus à des arbres, comme
la ratte, le cœur, les boyaux; partie avoient esté rompus et brisez par
la force de Balde, aspergeant la face noire de chasque diable de la
sanie et sang d’iceux, d’où le miserable alloit çà et là cherchant les
morceaux de ses membres. Certainement il avoit assez d’occasion de
pleurer sa perte; mais quels membres a-t-il pour faire telles plaintes?
Il n’a point d’yeux qui puissent baigner sa face de larmes pitoyables;
il n’a point de langue, qui avec grands cris puisse proferer _haâ_; il
n’a point de mains, avec lesquelles il puisse, en gemissant, frapper sa
poitrine. Cingar, avec ses compagnons, se retirent près Balde, et se
tiennent tous ensemble serrez, contemplans cette obscure bataille.
Comme quand, pour apprester le souper à des païsans affamez, on emplist
un chaudron de favottes de Cremone, ou quand on emplist un grand bassin
de febves le jour des Mors, et que le feu est allumé dessoubs, lors se
veoit un grand broüillement de ces favottes et de ces febves, tournans,
virans sans dessus dessous, les unes sur les autres. Ainsi, l’enfer
estant ouvert, durant ce combat diabolicque, on veoit une semblable
meslée; comme si estoient ensemble pesle mesle des renards sans queuë,
des ours avec des cornes, des mastins à trois pieds, des pourceaux et
truies à deux cornes, des toreaux à quatre cornes, des loups ayant leurs
gueules fichées derriere les espaules, des moutons et chevres maigres,
des guenons, des tartarins, des sagouins, des lions à demi griphons, des
aigles à demi dragons, des civetes, des barbazanes, des chathuans avec
bras de grenouilles, et des asnes ayant des cornes de bouc soubs les
oreilles[97]. Tous ces monstres de diables estoient embrouillez par
semblable meslange, et font par entre eux un tel son et retentissement,
que peut estre ne s’en est ouï de pareil par le passé, à present, et ne
s’en verra à l’advenir; et de six mille voix ne s’en fait qu’une; et, si
le Roy d’enfer et ce grand monarque infernal n’y venoit bien-tost, pour,
par sa presence, par sa majesté et par sa splendeur imperiale, amortir
ce feu, ce seroit fait de luy et des siens; sa Cour prendroit fin et son
empire, et la chose publique s’en iroit en ruine. Voicy donc venir ce
grand, ce haut de quarante mille pieds, cet horrible, ce sale et rude
Lucifer, qui fait courir la poste à sa mule, et huit des principaux
seigneurs de sa Cour gallopent après luy. Groindefer est un des
premiers, lequel avoit espousé la fille du Roy. Les autres sont Moscque,
Cutifer, Dragamas, Ursasse, et ces trois secretaires Calacrasse,
Cesmelie et Pophe. Ils entendoient bien l’horrible chamallis des
combattans, et, en s’y acheminant, ils se rencontrent où d’aventure
estoit Boccal, non gueres loing de la maisonnette de Guy, estant caché
soubs un gros fagot d’espines, tremblant fort et ferme au mois de Juin.
Et oyant un bruit nouveau derriere soy, comme il regardoit à travers ses
espines, il avise un grand diable, touchant de ses cornes jusques aux
estoiles, courir la poste sur une grande mule. Or, pensez où en estoit
ce pauvre Boccal, voyant un si grand monstre, si horrible, si hideux, si
diforme, sur une telle vieille mule si grande, si laide et si
epouvantable, laquelle en passant son amble advançoit si fort les pieds,
qu’il sembloit qu’elle les jettast sur son dos, et que de son ventre
elle essuyast la terre. Comme soudain se leve un levraut de sa forme,
quand il sent le bracque avec son _bau bau_ approcher près soy, et tout
estonné cherche à se perdre à travers les buissons, ainsi se leve
soudainement Boccal d’entre son fagot d’espines, et de malheur tiroit
après soy ces espines attachées à son manteau en fuïant, et ne pensoit
pas avoir loisir de se despatroüiller d’un tel embarassement, et faisoit
comme une fois il m’advint estant sur mon mulet, mal sanglé par la
lourderie de mon lacquais, et lequel avoit assez bien repeu de son
avoine, les serviteurs en sont coustumierement larges; quand je voulus
sauter un fossé en luy donnant de l’esperon, ceste meschante beste se
leva contre mont, et la selle se tourna soubs le ventre, et, tombant
contre terre, ma teste se meit en forme dedans la fange; mais cependant
le mulet, ayant son bas dessous soy, couroit tant plus viste qu’il se
sentoit estre ainsi embroüillé, et, alongeant le col, et tenant les
oreilles droites, couroit de toute sa force. Ainsi Boccal, tirant après
soy telle empestroire, s’embroüilloit de plus en plus, la peur luy
servant d’esperon, et cherche quelque lieu de retraite au privé, ne
craignant de s’y fourrer; il ne se soucie de se mettre dedans de la
civete intestinale, ou soubs de l’ambre de chien, moyennant qu’il puisse
descharger ses espaules d’une telle peur. Groindefer l’apercevant, donne
de l’esperon à son cheval, qui estoit sans teste et maigre comme un
haran soret, les flancs duquel se pouvoient coudre ensemble. Boccal
s’enferme dedans la chambrette, où estoit estendu mort le corps de Guy,
et ce fagot d’espines demeura dehors, ne pouvant passer par la porte.
Groindefer ne laisse d’entrer dedans. Boccal, se voyant surprins, prend
vistement le crucifix, qui estoit, selon la coustume, posé au pied de la
biere; non pas pour s’en vouloir defendre, mais je ne sçay quelle bonne
fortune donne sans y penser à un bon homme souvent quelque bon secours.
O Dieu! quelle plus grande merveille se peut presenter? Quelle chose
plus digne pour estre mise parmy les histoires? Quelle œuvre plus noble
se peut proposer aux graveurs, aux peintres et aux Poëtes? Groindefer,
aussi-tost qu’il eut veu la saincte representation qui estoit en ceste
croix du grand Dieu tout-puissant, qui perpetuellement le chastie, et
ses compagnons, en un feu eternel, tourne son cheval, et donne de
l’esperon tant qu’il peut, braillant avec une forte voix, et demandant
secours. Boccal, à qui la fortune se presentant à propos, avoit bien
reussi, tenant en main ce signe de la vraye croix, court après ce
Diable. Il rencontre Lucifer, lequel aussi tourne bride, et s’enfuit
avec une grande furie. Boccal le poursuit, et en criant le menace, et
chasse enfin le Roy d’enfer par le moyen d’enseigne et estendart de
Dieu. Ursasse picquant sa Giraphe cornuë, Moscque le suit tout
tremblant, donnant coups de baston à son herisson, sur lequel il estoit
monté. Cutifer talonne aussi le plus qu’il peut sa Chimere, et Minotore
emporte Calacrasse; Briarée, Esmilié, et Gerion porte Pophe; le dernier
est Dragamas, lequel foüette à bon escient son crocodile qu’il
chevauchoit. Ainsi tous s’enfuient à grand haste; et ces pauvres
malheureux aimeroyent plutost endurer tous les tourmens, que de veoir
Jesus-Christ. Boccal, les voyant ainsi bien fuir, ne cesse de courir
après, jusques à ce qu’ils arrivent au champ de bataille, auquel on
voyoit desjà de grands ruisseaux couler de sang noir. Mais les diables,
voyans de loing le Crucifix, aussi-tost et en un moment crians et
hurlans, s’en vont en fumée à plus de mille mil de là, et après eux
demeura une si grande puanteur, que rien ne servoit de boucher son nez.
Tous s’en vont à la mal-heure, et ne fut plus veu là aucun malin esprit,
par le bienfait de Boccal. Vive donc Boccal, vive la bouteille, et vive
l’insigne maison de l’ancienne Folengue!
[97] Ne dirait-on pas que Callot avait lu la description de ces
monstres lorsqu’il a retracé ceux qui figurent dans sa célèbre
_Tentation de saint Antoine_?
LIVRE XX.
Après que les Diables furent ainsi deschassez par le seul signe, et par
la seule presentation qui leur fut faite du Crucifix, et que Balde eust
proferé beaucoup de choses en la loüange de Boccal, et qu’il eut mis son
Pere au tombeau que le Centaure avoit trouvé, et avec luy mis aussi le
corps de Leonard, ils engraverent au devant ces vers:
Icy gist Guy, Pere de Balde grand:
Leur beau renom le reste vous aprend.
Cest Epitaphe fut brief: mais, après que les armes de Leonard furent
posées sur le tombeau, et autour d’iceluy, en signe d’un trophée,
Gilbert, à la priere de Balde, chanta ces vers, lesquels aussi-tost il
grava en la pierre:
Les armes que tu vois icy haut attachées,
Je te prie, ô Passant, les vouloir admirer,
D’un pitoyable pleur les vouloir honorer,
Et qu’au fond de ton cœur tu les tiennes fichées.
Leonard, le nompareil d’honneur, les a chargées,
Elles luy ont donné dequoy son los parer:
Ensemble on les a veu en vigueur s’asseurer;
Ore ensemble en ce lieu à repos sont couchées.
Que Rome martiale, à ses fils belliqueux
Se rende gratieuse, et s’employe pour ceux
Qui ornent d’un costé de grands tours sa richesse,
Par colonnes d’ailleurs appuient sa hautesse.
Toutes telles ceremonies lugubres et funebres s’acheverent par ces
barons au mieux qu’il leur fut pour lors possible. Autrement, je vous
prie, quelle convenance y a-t-il entre des tarantatare de trompettes et
des sons de cloches? Et des _Kyrie eleisons_ entre le maniement de
picques? ou la brave assiette de beaux bataillons, avec _Requiem
eternam_, _Miserere_, et _De profundis_? Vous suffise qu’au moins
faisant en grande devotion leurs prieres, chascun dit à genoux son
chapelet.
Or Pandrague restoit à estre payée de ses bien-faits, laquelle estoit
encor attachée à un arbre. Ils feirent un petit taudis de bois sec
couvert de coppeaux et autres buchetes pour brusler en iceluy ceste
sorciere comme en une cage. Toutesfois Balde, qui avoit le cœur
genereux, se recula loing d’un tel office, ne voulant veoir un spectacle
si miserable. Ce fut là la fin de ceste putain. Ainsi puissent finir
toutes les courratieres, et villaines louves, qui sont parmi le monde.
Ceste meschante ne fut pas plutost descendue aux enfers, qu’incontinent
ceste isle commença à flotter sur l’eau, estonnant les esprits des plus
asseurez. Ils remettent en memoire ce que Guy avoit recité à Balde et
aux autres, leur comptant que ceste isle n’estoit point isle, mais une
baleine[98], laquelle, après que ceste putain seroit allée en l’autre
monde, ne seroit plus estimée isle. Icelle donc flottoit sur les ondes
de la mer si legierement, qu’elle faisoit plus de chemin que ne feroit
une bale sortant de la bouche d’une grosse bombarde, et avoit en un clin
d’œil fait trente mil de chemin. Cingar, tout desesperé, s’escrie: «Que
trente diables est cecy?» Le Centaure s’estonne, ce qui ne luy estoit
point encor arrivé. Falcquet encourage tous les autres de n’avoir peur,
leur disant que c’estoit chose plus louable de veoir et apprendre
tousjours quelque nouveauté, aller par le monde, endurer plusieurs
travaux, que de gratter toujours son ventre en son pays, et ne vouloir
abandonner son pain. Mais Balde, ne disant mot, masche en soy-mesme une
telle nouveauté; et enfin commande à tous de se tenir sur le bord. Le
bouffon Boccal leur dit: «Il est besoing de se resjoüir, compagnons, et
cecy nous admoneste par un certain mystere que nous nous devons tenir
joyeux. Car la terre ne defaudra point à nos pieds. Quelle tempeste
marine nous pourroit donner de l’ennuy, puisque, passant la mer, nous
sommes sur terre?» Tous se regaillardirent sur ces paroles de Boccal.
Ils voyent les ours, les onces, les leopards, et les lions se lancer
hors des forests, lesquels, estonnez d’un tel remuement de terre non
accoustumé, se jettoient en la mer. Puis Virmasse leur monstre comme
derrière eux demeuroit le sepulchre de Guy ferme et stable sur un rocher
au milieu de la mer, et aussi leur fuste demeuroit à l’ancre seule en la
campagne marine. Ils apperçoivent de loing une autre plus grande
merveille, qui estoit d’un haut geant, lequel paroissoit sur une grosse
navire, et se tenoit droit comme le mas d’un vaisseau, et estendoit les
bras au lieu de voiles. Car l’arbre par l’impétuosité de la mer, et par
les vents, estoit tombé en l’eau. Je dis que ses bras servoient au lieu
d’antenne, et son corps servoit de mas plus ferme qu’une grosse tour.
Que les vents soufflent tant qu’ils pourront souffler, qu’ils facent
gambader les ondes et sauter et danser les escumes de la mer resemblans
de loing un troupeau de bergeail blanc, ils esmouveront neantmoins ce
grand et puissant geant, autant qu’un coup de pied d’une mousche
sçauroit esbranler la forteresse et les murs de Trevise! «Ho! Diable,
dit Cingar, qu’est-ce là que je veoy? Ne voyez-vous, compagnons, ce
grand geant? Ne voyez-vous pas comme tenant la voile il demeure ferme?»
A quoy respond Boccal: «_Amen_. O malheureuse taverne, en laquelle un
tel ventre se va loger! A grand’peine un beuf entier pourroit remplir un
de ses boyaux.»
[98] On trouve dans des écrits d’un genre fort différent de celui du
poëme de Folengo des exemples de baleines prises pour des îles. La
légende de saint Brandan, moine irlandais du neuvième siècle, auquel
on prête de longues pérégrinations à la recherche d’une île
imaginaire, contient un récit de cette espèce. Des auteurs
scandinaves assurent qu’un évêque officia sur le dos d’un _kraken_;
enfin, un volume peu commun, imprimé en 1621, contient, entre autres
gravures, une qui représente un missionnaire disant la messe sur le
dos d’un poisson. (_Nova typis transacta navigatio. Authore Honorio
Philipono._)
D’autre costé, ce geant, approchant, s’estonnoit grandement de ce que
ceste isle flottoit ainsi sur mer comme un navire. Iceux s’esmerveillent
de veoir cet homme haut comme un mas; et luy, d’autre part, admire ceste
terre n’agueres ferme courir à present sur l’eau. Enfin, se joignans les
uns les autres au milieu de la mer, comme il advient quand les vaisseaux
allans et revenans de Padouë sur le fleuve Brente, se saluent l’un
l’autre; ils commencent à s’envisager. Falcquet incontinent avec une
joyeuse parole dit: «O Dieu, resves-je? Est-ce là le phantosme de
Fracasse? Voicy, c’est Fracasse; c’est luy qui tient ceste voile
tenduë.» Mosquin confirme ce que dit Falcquet, et que c’est luy à la
vérité, disant: «Voilà sa propre personne: ô Dieu! en quelle sorte se
retrouvent les amis! Nous pourrons bien maintenant aller tous en enfer,
puisqu’avec nous est ceste montagne de geant.» Cingar, joyeux au
possible, l’appelle et le suble. Mais Fracasse, s’entendant nommer par
son nom, laschant sa voile, soudain saute du haut de son navire sur ce
terroir courant, et pour la pesanteur de son sauf, ceste isle de la
Baleine cuida estre abismée sous les ondes, et pour telle agitation elle
redoubla sa course; car ses costes furent froissées par un tel saut.
Aussi, ceste grosse navire Genevoise, de laquelle il avoit sauté, recula
en arriere bien cinq mil: car naturellement un batteau refuit derriere
soy, quand aucun de dessus son bord se jette en terre.
Aussi-tost Balde et Cingar l’embrassent, mais par les jambes, et à grand
peine par les genoux. Falcquet, Moscquin, et les autres en font autant,
et se font tous force caresses.
Boccal, estonné du tremblement de ceste terre advenu par le saut de
Fracasse, s’estoit allé cacher plus loing. Puis, il revient apportant
avec soy une longue eschelle. Les autres le voyans en rient, et ne
sçavent ce qu’il en vouloit faire. Estant venu devant eux, il va droit à
Fracasse, voulant dresser son eschelle contre ses espaules, n’y pouvant
monter sans eschelle. «Que veux-tu faire, dit Balde, ô gentil Boccal?
Veux-tu avec ceste eschelle escheller un chasteau?--Non, dit Boccal,
mais je luy veux dire un mot en l’oreille, et rien autre chose.» Le bon
Fracasse prend tout en patience, comme est la coustume entre compagnons
paisibles. Cependant, se ridant le front, s’estonne d’une chose si
merveilleuse, et y resve profondément en son esprit, et à grand’peine
peut-il croire ce qu’il veoit de ses propres yeux. Il desire de veoir la
cause d’une telle merveille, et veut mettre en effet son desir. Il se
despoüille tout nud, retenant seulement sa chemise, afin qu’il peust
nager plus librement s’il en estoit besoing. Ils sont tous en esmoy pour
sçavoir ce que veut faire Fracasse. Il les prie de se vouloir aussi tous
despouiller. Ce qu’un chascun volontiers fait, craignans aussi bien
d’estre noyez. Or Fracasse, grand et fort, et ne s’estimant pas moins
qu’Hercules, arrache de dessus le bord un vieil chesne, puis tire de sa
gaine un cousteau, duquel il avoit accoustumé coupper son pain, lequel
estoit long de cinq brasses. Avec iceluy il cure ce chesne de ses
branches et rameaux, et le rend comme est un osier, duquel on lie les
treilles, puis esguise le plus gros bout et le fiche contre le bord,
ainsi que l’oiseleur picque en terre ses estançons, quand il veut faire
la pipée, ou pour prendre perdrix, ou pour prendre cailles. «Ha! dit
Boccal, il est besoing de manger des porreaux.» Balde, avec les autres,
s’en rit: et Gilbert s’estonne fort de la force de ce geant.
La baleine s’efforce encor de singler plus fort, sentant ce pau entrer
par entre ses costes. Après cela, Fracasse couppe les rameaux à un
sapin, et puis l’arrache aussi aisement qu’on feroit une eschalotte d’un
jardin. Il l’accoustre en forme d’un grand aviron, et s’en veut servir
d’iceluy au lieu d’une rame, l’appuiant sur le chesne qui luy devoit
servir de fourchette. Or, affermant et asseurant bien ses pieds, et
estendant l’eschine, commence à ramer au contraire où voguoit la
baleine, et ne se repose la valeur d’une petite once, et s’efforce plus
en plus, remuant ses bras avec la fermeté de ses reins, en sorte qu’on
oyoit ses os cracquer le long de son corps nerveux, et de son visage
tomboit une grosse pluye de sa sueur: il confesse n’avoir jamais tant
travaillé. Balde, le voyant en telle peine, vouloit avec les autres luy
aider; mais Fracasse s’escrie: «Laisse, Balde, je te prie: ma fantasie
est à present d’ainsi conduire le monde: Je te prie, Balde mon ami,
recule-toy.» Balde se retient à la priere de Fracasse, lequel employe
toute sa force, et de bras, et de jambes, et de reins, suant
abondamment, et avec une merveilleuse respiration reprend haleine.
Par l’espace de trois heures, il ne peut alentir le cours de la baleine,
ny la destourner de son chemin, car, estant tourmentée, elle s’enforce
davantage en l’eau, et, se sentant forcée, plus tasche à s’advancer, et
ne peut estre retenuë. Ce que voyant, ce geant s’irrita fort, il donna
trois si grandes secousses de son aviron l’une après l’autre, qu’il meit
le nez en terre, tant il se baissoit et allongeoit. Enfin il parvint à
son attente, et selon son désir, tellement que la baleine s’arreste et
vogue à reculons. Chascun admira ceste grand force de Fracasse, ayant
esté assez puissant pour faire changer le chemin à un si grand poisson,
qui portoit sur soy un Royaume.
Ceste escrevisse allant ainsi en arrière, l’isle sembloit retourner d’où
elle venoit. Pour cela, Fracasse ne laisse tousjours de ramer, et en
dépit de nature veut demeurer victorieux: et, maniant son aviron,
bouleversoit la mer, faisant eslever de grandes et hautes ondes; mais la
baleine, impatiente pour se veoir contrainte de lascher son chemin, et
de ce que sa pouppe marchoit devant elle, fait sortir soudain sur l’eau
sa longue queue, et commence à la manier en battant l’eau avec des coups
si grands, si cruels et retentissans si haut, que ceste bataille
diabolicque n’avoit point fait un si grand bruit, et si la force du
geant n’y eust donné remede, nos barons n’eussent sçeu s’en sauver.
Ceste queuë (comme recitent nos annales de Cipade) estoit longue de
quatre cents brasses, et ne s’en falloit pas une. Elle la remue de costé
et d’autre, de droit et de travers, et la contourne en plusieurs nœuds,
comme quand un paysan prend un baston pointu, et assaut en trahison un
serpent endormi, luy pressant sur sa teste et avec son baston luy perce
la cervelle comme un œuf; et pendant qu’il tient ainsi son baston fiché,
ceste beste, ne pouvant retirer sa teste, demeine le reste du corps,
s’entortillant autour d’iceluy comme fait le lierre: ainsi ceste baleine
battoit l’eau, et avec sa queuë tiroit des revers terribles, abattant
des ormes et brisant des vieils ciprez, et le bruit s’en oit à plus de
octante mil de là.
D’autre costé, elle leve sa grosse teste du profond de l’eau et ouvre
une grande et enorme gueulle: Ho! que ses yeux estoient grands et ses
nazeaux larges! Sa teste sembloit une montagne, son front une campagne,
et ses dents sembloient en longueur à des hauts pins. Fracasse ne donne
cependant aucun repos à ses bras et se roidissoit davantage. Cingar
l’encourage, lui disant: «O gentil Fracasse, tu monstres bien que tu es
venu de la race de Morgant; sois ferme, ô vaillant Paladin!» Pendant que
Cingar l’encourageoit ainsi, ceste baleine vomit une grande quantité
d’eau, comme si c’eust esté un fleuve, et la lance d’une telle roideur,
qu’elle brise plus de trente Ciprez aussi facilement que des brins de
paille, et les tronçons verds en voloient en l’air. Ce mesme coup donna
sur les espaules de Fracasse qui luy feit chanceler l’ame en son grand
corps, et, quittant-là son aviron, prend incontinent ceste queuë, la
serrant bien estroit avec les mains, et la retient, luy donnant telles
secoüades, qu’il la contraint de bugler et de jetter de grands
vomissemens. «Retiens, dit Balde, tiens ferme ceste queuë, je te feray
veoir un beau coup.» En ce disant, donne dessus une grande taillade de
son espée, pensant la coupper net; mais il n’y feit aucun dommage,
l’espée rejalit en arriere, car icelle estoit couverte partout de dures
escailles. Soudain elle tourne sa teste et ouvre sa gueule creuse au
possible, et efforce d’attraper le geant, mais iceluy luy baille un si
grand coup de pied qu’il luy fait tomber trois dents de ses machoires.
Icelle, buglant estrangement, fait des cris si horribles, que l’Echo en
retentissoit jusques au ciel, et vomissant en haut des eaux en si grande
abondance que c’estoit chose merveillable, elle salit toutes les filles
de Juno. Derechef, sentant qu’on luy tenoit encor’ sa queuë, elle tourne
sa grosse teste pour engouler Fracasse; mais Virmasse, ayant le bras
levé et le dard au poing, soudain le luy lance, et le fiche en l’un de
ses yeux, et la pointe penetra jusques au fond de la cervelle. Cingar,
Falcquet et Moscquin amassent de toutes parts des festus, des pierres,
des tuilles, des fagots d’espines, des mottes de terre, se rians
ensemble d’une telle sorte d’armes et d’une telle guerre. J’ay veu
autrefois les païsans assaillir un loup, quand, poussé de faim, il
cherche quelqu’agneau pour se repaistre; il va traînant la queuë le long
des sillons ou le long d’une haie jusques à ce qu’il aye prins ce qu’il
demande: lors il fuit emportant sa proye, et ne craignant plus à se
monstrer. Les païsans, selon leur coutume, espars çà et là, font de
grandes huées, remplissent l’air de leurs cris effroyables, et avec
leurs fourches-fieres l’arrestent sur cul. Quel tintamarre ils font, et
courant et criant! Tel ces barons en font contre ce monstre marin,
s’esclattans de crier.
Balde avoit bonne envie de coupper en deux ceste queuë; mais tant plus
qu’il y touche et moins en vient-il à bout. Il jette de colere par dépit
son espée et se prepare pour quand ceste beste monstreroit sa teste.
Elle ne faillit de l’eslever derechef, pensant avaler tout d’un coup ce
geant. Mais Balde, qui estoit pour lors encor’ tout nud, saute soudain
en l’eau et luy prend un de ses oreillons avec les deux mains. Falcquet
saute aussi de l’autre costé, et se saisist de l’autre oreillon, estant
secouru et aidé par Moscquin. Icelle hurle tant qu’elle peut, et de son
cri estourdist le ciel et s’efforce de se retirer en l’eau; mais elle ne
peut à cause que Fracasse la retenoit par la queuë, et sa teste n’avoit
plus telle liberté qu’elle souloit. Elle tire en haut, elle tire à bas
iceux resistans entierement à ses efforts. Cecy vous sembleroit ne se
pouvoir faire; toutesfois les anciens registres contiennent cela estre
ainsi arrivé.
Comme Balde et ses compagnons estoient en ces entrefaites, voicy le
Pirate Lyron qui se presente. Iceluy, aussitost qu’il eut congneu avoir
perdu sa demie galere, laquelle Balde et ses compagnons luy avoyent
enlevée, il se meit à les chercher, jurant qu’il leur mangeroit le cœur.
Il avoit jà bien fait six cents lieuës de chemin par mer et passé le
destroit de Gibaltar, s’enhardissant de voguer sur le grand Ocean,
malgré les vents de midi, et tournant la prouë vers l’Afrique à main
gauche, il s’en vint sur ceste mer qui n’avoit jamais esté couruë par
aucun; à l’opposite de laquelle est une montagne seche et aduste,
laquelle est surnommée de Lune, parce que sur elle est fondé le plancher
d’icelle: elle est toute creuse. Sur ceste mer, Lyron flotte, cherchant
ses ennemis. Il maudit le ciel à l’occasion qu’il ne les peut trouver.
Il avoit avec soy trente vaisseaux armez, dedans lesquels il avoit mis à
la cadene mille Genevois qu’il avoit prins aux rives de Calicut,
lesquels Philoforne, Prince de Mutine, y avoit conduits, et par la
trahison d’iceux, leur chef avoit esté prins par ces pirates et avoit
païé sa rançon pour mille ducats qui estoyent de la forge de Prejan.
Lyron toutesfois se monstroit courtois envers luy, et esventoit
cruellement les autres avec un nerf de beuf. Il estoit accompagné de si
grand nombre de vaisseaux à l’occasion de son entreprise, qui n’estoit
pas de chercher seulement ses ennemis, mais aussi pour decouvrir
plusieurs contrées çà et là. Plusieurs Roys, avec un grand nombre de
deniers, taschoient à le prendre à la pippée en quelqu’endroit que ce
fust, car c’estoit un Diable ne laissant vivre aucun. Commandant donc à
ses galeriens de tourner les proues en ceste isle, il s’estonne voyant
une queuë si estrange et une teste si pleine d’effroy, et le merveilleux
corps et la force de Fracasse, lequel tenoit avec les mains ceste
demesurée queuë. L’envie le prend de veoir de plus près ce que c’en est.
Il descend le premier et commande aux autres de le suivre, et de luy
amener son cheval Brisechaine. Ce cheval avoit esté autrefois à Leonard
et l’avoit prins par combat naval à Balde. Il saute dedans la selle
legerement, sans mettre le pied à l’estrier, et sans esperon manioit ce
brave cheval à son plaisir. Cingar dit lors à Balde: «Il m’est advis que
je veois Brisechaine, le veois-tu, Balde? Est-ce songe ou chose
veritable? Voilà certes ce voleur, ce pirate, qui avoit emmené nostre
navire; voilà ce bourreau de Diable!» Balde, resolu contre tout peril et
impatient, soudain s’advance et arreste ce cheval par la bride, encor’
qu’il se veit nud. «Demeure, voleur! dit-il. Je ne te sçaurois nommer
autrement: tu es un voleur et digne d’un gibet: ce cheval cy n’est tien,
il est à moy! Mets pied à terre!» Lyron, voyant la bride de son cheval
ainsi saisie, s’estonne au commencement et pense un peu à soy,
s’esmerveillant de ce qu’un homme tout-nud entreprenoit une telle
braverie; enfin il donne lors de l’esperon à son cheval pour le faire
sauter des quatre pieds sur ce Paladin. Mais Balde, dispos comme un
chat, se tire à quartier en faisant un sault, et donne quant et quant un
estoccade en la poitrine de Lyron si rudement, qu’il luy feit perdre
l’haleine, ne la pouvant reprendre aisement. Là dessus plusieurs de ces
pirates se viennent à la foule jetter sur Balde; et devant eux marchoit
un Capitaine nommé Hippolite, qui estoit frere de Lyron et se meslant
d’un mesme mestier. Il estoit homme rusé, accort, et qui aimoit la
guerre et à faire parler de soy. Quand le Centaure veit le combat
eschauffé, s’arma incontinent de ses belles et luisantes armes, et s’en
alla vers les vaisseaux de ces corsaires, lesquels estoient desgarnis de
soldats qu’Hyppolite avoit amenez, exceptez cinquante. Fracasse,
songeant de plus loing, n’ose abandonner la queuë de la Baleine,
craignant que, comme l’oye, elle se meit entre deux eaux.
Balde s’estoit prins au fort Lyron, lequel il trouva rusé à combattre,
et rude guerrier. Il tourne tout autour comme fait le Lion, et, encor’
qu’il fust nud, si feit suer la chemise à l’autre, et bien que son corps
ne fust aucunement vestu, si ne perdoit-il courage: sa dextre n’estoit
nuë, mais estoit garnie de sa bonne espée, n’estimant rien le monde
soubs le garentage d’un tel baston. Cingar craint que quelque mal’heur
n’arrive par ce combat; il maudit la meschante fortune; mais Falcquet le
reprend, et luy remonstre que c’est un grand honneur de mourir en
bataille: et tout soudain s’estant bien armé, va vers ces voleurs, ne
les estimant pas mille oisillons, et se poussant ainsi de furie, crie:
«Tue, assomme! Retirez-vous maudits, qui n’estes que la merde du Diable:
moy seul, je ne vous prise pas un poil.» Et, lançant son dard, en
outreperce trois, puis il en jette un autre, et de ce coup en tue deux
autres, qui avec le sang vomissent leur ame. En après, prenant la
massue, avec laquelle il avoit accoustumé de combattre, il commença à
rompre les os, mettre la cervelle au vent, briser les heaumes, enfoncer
les cuirasses. Il se fourre où il voit ses ennemis en plus grand nombre
luy tendre leurs picques, lesquelles il met soudain en pieces. Personne
n’ose attendre la cheute de sa massue. Aucun ne veut recevoir ny se
baigner en telle rosée; personne n’a envie de telles nefles. Cingar se
joint avec luy, et font couler le sang sur la terre comme ruisseaux.
Moscquin n’est pas loing, et donne de terribles revers, ensanglantant
son espée jusques à la poignée.
Le Centaure, d’autre part, precipitoit en la mer ces miserables pirates,
et avoit vuidé trente vaisseaux de tels voleurs; non pas que luy seul
eust pu fournir à tel eschec; mais Philoforne, qui avoit esté
prisonnier, considerant la fortune pouvoir succéder bien pour soy et
pour les siens s’il donnoit aide à Balde et à ses compagnons, met
l’espée au poing, et donne courageusement sur ces voleurs, se declarant,
et de bouche et par effect, vray et fidelle compagnon du Centaure,
etripant et crevant ces meschans. Puis destache les Genevois et leur
oste les fers des pieds. Iceux, se voyant en liberté, crient: «Arme,
arme!» et se saisissans des bastons des morts ou noyez, assomment ces
larrons comme pourceaux. Car, se resouvenans des coups de latte et de
nerfs de beuf qu’ils avoient reçeu d’eux, ils leur rendoient bien la
pareille. Car Philoforne les avoit amenez en terre, et combattoient
mille Genevois contre mille autres.
Cingar avoit en main le fer de sa pertuisanne, lequel n’estoit garni de
sa hampe. Voyant ce secours venu à son party, s’encourage plus fort, et
avec son fer ouvroit le ventre à tous ceux qu’il rencontroit, et le
sang, rejalissant contre luy, l’avoit rendu tout rouge, et remet en
memoire les beaux faits et vaillantises par luy commises en sa Cipade.
Mais Boccal s’estoit caché en un creux, et, comme le lievre, s’estoit
couché contre terre, ayant ceste opinion que cestuy-là estoit un pauvre
malotru qui s’eschappoit de la mort, par quelque maniere que ce fut.
Hippolite avoit longuement consideré telle meslée, et s’esmerveilloit de
veoir des guerriers si braves et n’avoit voulu ce Capitaine desgainer
son espée, ny mettre sa rondache au bras. Car, en son cœur, il prenoit
grand plaisir, voyant Balde et ses compagnons combattre contre les siens
de si grand courage, et avec telle adresse, qu’ils sembloyent tous estre
des Rolands, ou des Renauds, tant ils avalloyent de testes, de bras, de
mains, faisans de terribles monceaux de corps morts, et sembloit toute
la campagne couverte d’iceux. Chascun fait preuve merveilleuse de sa
vaillantise, purgeant le monde miserable de telle ordure de larrons. Si
aucun eust veu tant de cuirasses, tant de heaulmes, morions, et telles
armeures esparses çà et là, en pieces, certainement il eut dit qu’il n’y
avoit rien au monde de plus horrible, non pas mesme les tremblemens de
terre, ny les foudres, ny les tonnerres. Hippolite cependant voyoit
qu’il tardoit trop: il pousse promptement son cheval Rochefort, et
tenant en main son espée, et son escu au bras, il sembloit un torrent
descendant de la montagne. Cingar le voyant venir: «Garde, Falcquet,
s’escria-il; voicy un lourd jouëur! Tien ferme, je ne te faudray point.»
Comme le pilote advisé, voyant la vague avec un grand bruit des vents
venir vers luy, la reçoit en lui mettant au devant la proue de son
vaisseau: ainsi Cingar, contre le furieux assaut d’Hippolite, se roidist
pour l’attendre: mais il ne peut eviter le coup d’Hippolite, lequel luy
donna sur la teste si rudement, qu’il oublia s’il estoit jour ou nuict.
Falcquet voyant son amy en tel hazard, s’enflambe de colere outre
mesure, et de sa massue donne sur le heaulme d’Hippolite, et redouble
derechef, donnant plus asprement qu’à la premiere fois, et luy fait
tomber le pennache à bas, et à la tierce, luy donne en mesme endroit un
tel coup, qu’il le contraint d’embrasser le col de son cheval. Le
mont-Gibel ne paroist si en feu comme Hippolite brusloit de colere. Il
bouffe de furie, et de despit, bruiant comme une tempeste, et, prenant
son espée avec les deux mains, vouloit fendre Falcquet en deux; mais
iceluy feit un saut à costé, evitant ce coup. L’autre ne cesse de
redoubler ses coups. Falcquet ne peut éviter ceste cerise, qui fut si
brusque, et si gaillarde, qu’il ne se peut tenir de tomber, estant sa
visiere emportée. Cingar, soudain tout furieux, s’advance, et donne un
grand coup sur le bras droit d’Hippolite, pour luy faire sortir du poing
son espée. Falcquet incontinent se releve, et, pendant qu’Hippolite
estoit empesché avec Cingar, Falcquet d’un autre costé luy donne un coup
de sa massue. Hippolite, laissant Cingar, et se revirant vers Falcquet
pour le charger, Cingar le reprend, et luy fait tomber une partie de son
harnois. Comme un lion se monstre terrible en combattant contre deux
Ours, se jettant tantost sur l’un avec ses pattes, tantost sur l’autre
avec la dent, n’ayant pas loisir de pouvoir reprendre haleine, recevant
un coup de dent de l’un, pendant qu’il s’amuse à l’autre: ainsi se
comportoit, entre ces deux, le vaillant Hippolite. Il estoit espris de
si grand’ rage, et d’une telle furie, que le feu, pour une telle colere,
luy sortoit de la teste. Pendant que Cingar s’advançoit trop devant luy,
il reçoit une telle taillade, non sur l’eschine, mais sur l’oreille,
qu’il luy semble oüir cent mille tintouïns, et tombe tout estourdi à
terre, alongeant les cuisses, et s’estandant tout à plat comme une
grenoüille. Le sang luy couloit des narines, de la bouche, et des
oreilles, abreuvant de sang la terre tout autour de soy. «Ha! voleur,
dit Falcquet, meschant ribaut, as-tu tué un si vaillant homme?» Et, en
se disant, il prend à deux mains sa massue, fait un saut en l’air, comme
feroit un Leopard, et donne sur le heaulme d’Hippolite avec telle
puissance, qu’il met en pieces son escu, lequel il avoit jetté sur sa
teste pour se garentir d’un tel coup, et neantmoins Hippolite ne peut si
bien s’en sauver, qu’il ne donnast, à la renverse, de la teste sur la
croppe de son cheval, lequel l’emportoit çà et là, estant demeuré en
selle, et les bras étendus et pendans.
Cependant tout le fort des ennemis s’approche, et Cingar estoit déjà
revenu à soy, et estoit sus bout. Un Lion rugissant, blecé par le
veneur, ne s’acharne point plus sur les dogues et mastins de Molosse ou
de Corse, deschirant les uns et les autres avec ses ongles, que faisoit
lors Cingar sur ses ennemis, estant accompagné de Falcquet, qui, d’un
costé et d’autre, donnoit des coups orbes avec sa massue. Ces deux, bien
serrez ensemble, faisoient fuïr de devant eux plusieurs personnes,
lesquels n’avoyent honte de leur montrer le dos.
Balde cependant donnoit bien des affaires à Lyron, et l’avoit mis en
blanc de ses armes: et si Fracasse se fut mis de ceste meslée, sans
doubte Lyron y eust fini la vie. Moscquin, le Centaure et Philoforne, se
tenans ensemble, font rougir la terre de sang, et font voler les trippes
en l’air à plusieurs. Personne pour lors n’estoit demeuré sur les
galeres et navires; tous, tant Mores que Genevois, combattoyent sur
terre: et le Centaure, ayant fait sauter en l’eau ceux qui y estoient
restez, estoit aussi venu donner secours aux siens. Gilbert, se
pourmenant sur le bord tout seul, s’en va vers les navires, entre
dedans, et n’y trouvant personne, se tient en l’une d’icelles, se
contentant de veoir de loing une telle et si furieuse escarmouche,
n’ayant aucune expertise de la guerre. Il a horreur de veoir tant de
tronçons de picques, et autres tels bastons de guerre voler en l’air, et
tant de voix lamentables retentir sur la mer, et tant de membres
retrenchez et laissez çà et là, tant de ruisseaux de sang, et tant de
monceaux de corps morts. Il luy sembloit que ce fust une boucherie,
voyant tant de poulmons, d’entrailles, de trippes, de fressures, de
panses, de rattes, pendre aux arbres et ensanglanter les herbes. O les
cruels coups! ô playes dignes d’un Renauld, et d’estre chantées par cent
doctes Virgiles! L’un frappe, l’autre pare; l’un taille, l’autre est
fendu; vous eussiez veu les mailles, les cuirasses, les plastrons, les
rondaches voler par pieces comme oiseaux. Les corneilles et corbeaux,
voyans tant de sang, estoyent en terre criant, et s’amassoient ensemble.
Les connils, lievres, quittoient d’effroy les bois. Les poissons
estonnez sauteloient sur l’eau. Ces pirates commencent à monstrer les
talons; les nostres les chassent vivement.
Cependant Fracasse ne lasche la queuë de la Baleine, et commande à ses
compagnons de se saisir des navires, qui estoyent vuides; parce qu’il
vouloit faire un beau trait, et digne d’une belle fin. Alors, tous
pensans qu’il ne pouvoit plus tenir ceste queuë, laquelle estoit
coulante comme est une anguille, se hastent, comme font des passagers,
qui, voulans aller à Padouë par le fleuve de Brente, viennent à la foule
se rendre à une barcque, de laquelle le barcquerolier crie: «Apave!»
Balde, toutesfois, ne se souciant de l’advertissement de Fracasse, ne
veut point quitter sa prinse, et, comme un hardi champion, et comme un
conquerant d’honneur, s’estoit resolu d’avoir la victoire de Lyron. Le
Geant tourne la queuë de ceste baleine avec si grande violence, que, de
douleur qu’elle sentoit, elle esleve derechef la teste contre luy,
pensant l’engloutir comme fait le levrier, le levraut. Il quitte la
queuë, et soudain se saisist de la teste, laquelle il tort comme on fait
le col d’une oye, et en quatre tours il l’arrache et la separe du corps.
Aussitost, peu à peu, les bords tout autour commencent à s’escouler au
fond de la mer, en sorte que ceste isle, qui estoit portée sur le dos de
ceste beste, se perd, et chascun sent la terre defaillir sous ses pieds,
et, de peur d’estre noyé en l’eau, desire avoir des aisles, se sentant
avoir desjà l’eau jusques aux fesses.
Desjà la baleine estoit au fond de la mer, et avoit attiré avec soy plus
de six mille journaux de bois, par dedans lesquels les poissons se
promenoyent, se resjouissans d’une telle nouveauté: aucuns estoient
perchez sur des arbres, et sur la sommité d’iceux mangeoient le gland,
s’esmerveillant de veoir tant de chevreuls, lievres et cerfs noyez, et
de rencontrer tant de corps et de membres humains, tant d’armes, tant de
merrain, tant de tables, de cloches et mille autres choses. Auparavant,
ces Barons avoyent gagné le dedans des vaisseaux de mer, et ce qui
estoit resté des Genevois. Iceux avoyent occupé tous ces vaisseaux,
ausquels comme ces miserables corsaires vouloyent à nage entrer,
demandans pitoyablement qu’ils fussent receus, on les repoussoit
cruellement, exceptez quelques-uns qu’on print pour fournir aux rames,
et ausquels on meit les fers aux pieds, leur apprenant à manier des
plumes mal taillées.
Fracasse, en nageant, remue les bras avec telle force, qu’il fait de
grosses ondes, pliant les jambes, et de la plante des pieds poussant
l’eau. Il ne faisoit tempester la mer moins que lorsque la Tramontane et
le Nord-Est sont repoussez par Nord-Ouest; et, comme il nageoit ainsi,
il rencontre de bonne fortune Boccal, qui n’avoit rien mangé, mais
beuvoit sans fin, et en avoit quasi pleine mesure. Il le prend et le met
sur sa teste, sur laquelle Boccal alors ne se trouva moins asseuré que
le Castelan de Musse ou de Salei. Hippolite estoit gaillardement porté
par son cheval. La mer portoit le cheval, et le cheval portoit le
maistre, qui n’avoit que les jambes en l’eau.
Cingar estoit au haut de la pouppe du plus grand vaisseau, et n’avoit
les yeux tendus que pour veoir Balde. «Ha! miserable que je suis!
s’escrie-il. Balde, seroit-il d’aventure soubs l’eau pour servir de
pasture aux poissons? Ha Dieux! qui guidez les destins, est-ce là vostre
justice? La destinée des hommes est-elle conduite avec telle raison?
J’incague les malheureuses estoiles: j’incague Mars, Phœbus et toute
telle canaille. Il me fasche que je ne puis escrire vos meschancetez,
j’en composerois un bien ample volume. Vous n’estes point Dieux, mais
plutost la merde et lie des diables. Le peuple qui vous adore est fol et
sans cervelle; vous, qui n’estes que coquins, rabioleux, yvrongnes,
homicides, rufiens et putaciers. Venus est-elle pas une vraye putain
publique de tout le monde? Juno, la sœur de Juppiter, n’est-elle pas
ennemie de Troye? et toutesfois Juppiter l’a prinse pour son espouse! De
mille filles cinquante ne pouvoyent suffire à Juppiter, voire cent,
voire trois cent. Ç’a esté une lourde beste, laquelle neantmoins à tort
Homere a tant loüée, et ce lasche gode de Virgile et toute la bande des
Poëtes. Je te fais la figue et t’embrene d’estrons. Que le cancre te
mange, et qu’il n’en demeure rien, qui as rempli le monde de tant
d’ordures! Dis-moy, ô Juppiter, merde puissante, pourquoy tout le peuple
t’a-il estimé autheur du ciel, veu que tu es un adultere, un avaricieux,
un violeur et bourreau des chastes filles? Tu as, voleur, couppé a ton
Pere ses sonettes, afin qu’il ne feit point plus de trois fils. Tu as,
puis après, bourreau, violé ta sœur: tu as forcé Alcmene pour forger un
Geant, qui emportast la palme de toutes grandes entreprinses, et
toutesfois une petite femmelette, par un simple regard, l’a renversé et
l’a contraint de filer et tirer à la quenouille. Toutes celles qui
plaisoyent à tes yeux, fussent tes parentes ou non, tu les corrompois en
asne desbasté. Si tu es encor’ en vie, que tu te puisses rompre le col,
puisque tu nous envoye des morts si cruelles, puisque la lumiere de
toute vertu, Balde, est esteinte!»
Pendant que Cingar mettoit au vent telles folles parolles et renioit son
baptesme, Fracasse, levant les yeux au Ciel, bravoit aussi de mesme: «Je
jure, dit-il, par ce saint Baptesme que je porte sur ma teste, par ce
ventre qui m’a mis au monde, je chercheray tant par monts et vallées,
par les cavernes, par les bois et forests, par terre et par eau, par les
manoirs obscurs de Diables, et, s’il est besoin, par les hautes demeures
du Ciel, que je trouveray mort, vif ou malade, Balde, avec lequel je
suis resolu de vivre au Ciel ou en enfer! Mais, avant cela, j’osteray à
ce marroufle de Pluton son Royaume, et luy jetteray à bas sa foible
couronne, et gouverneray sous mon sceptre toute ceste race de diables.»
Puis dit: «O compagnons, laissez cet ennui, vengeons Balde! il ne nous
reste plus que cela. Suivez-moy, je vous prie, et allons là bas à cet
enfer?» Il appelle tous les capitaines en la plus grande galere, et
commande à tous les autres de la suivre.
Enfin, ayant prins terre, Fracasse, avec son grand maz en la main, se
met en chemin. Moscquin le suit, Falcquet et tous les autres. Cingar
veut demeurer seul, pour prendre garde, si, entre les corps que la mer
pourroit jetter à bord, il y verroit point celuy de Balde. Le Centaure
demeure avec Cingar. Tous les autres vont après Fracasse, non sans
pleurer; chascun n’estimoit pas sa vie deux souppes. Là où le chemin
sembloit plus rude, tous le prennent, ne se soucians ni d’espines, ni de
ronces, ni de pierres, ni des tempestes, des pluyes, ni du froid, ni du
chaud. Les tigres, les lions, les sangliers, les serpens, les voleurs ne
leur font peur. Ils combattent tout ce qu’ils trouvent, ils mangent ce
qu’ils peuvent trouver; s’ils ne trouvent rien: «Patience!» disent-ils.
Enfin, ils arrivent au pied d’une montagne, au haut de laquelle à grand’
peine des chevres pouvoient-elles monter. Ils n’y montent point, mais,
sans aucune frayeur, entrent au commencement d’une caverne, et penetrent
dedans le creux de ceste montagne. Falcquet va le premier, sondant le
chemin, et apprend aux autres où il falloit qu’ils assisent leurs pieds.
Fracasse n’y pouvoit cheminer que tout vouté, car autrement il se fut
donné de bonnes lorgnes en la teste, contre le haut de la voute.
Cependant, Cingar, se promenant seul le long de la mer, et regardant à
ses pieds, pleuroit amerement son amy, sans lequel il n’esperoit pas
pouvoir vivre quatre heures. Il se fust souvent tué de son espée, s’il
n’eust esté empesché par la presence de Virmasse. Mais enfin, voicy
venir de loing un cheval, qui estoit le meilleur de tous: c’estoit
Brisechaine, lequel (qui ne diroit cecy estre menterie) portoit sur son
dos deux vaillans corps; à sçavoir, Balde en croppe, et Lyron en la
selle; car, Balde, quand il sentit l’eau croistre, et Lyron eut tourné
la bride de son cheval, ne l’un ne l’autre, ne se soucierent de mettre
fin à leur combat, ne voulans se noyer. Balde sauta en trousse derriere
Lyron, et l’embrassa, et Lyron luy bailla la main, usa envers luy de
parolles gratieuses, et luy donna courage, et, d’ennemis, se rendent
bons amis; car, un peril commun faict devenir freres ceux qui estoient
ennemis. Brisechaine nage le mieux qu’il peut, ne monstrant sur l’eau
que le nez, et au-dessus se voyoient seulement les testes de deux
hommes, et quelquefois font le plongeon, comme fait le canard, ou l’oye.
Balde avoit du pire, estant sur la croppe, et estoit contraint d’avaler
souvent des gorgées d’eau salée. Toutefois il prend courage, esperant le
secours divin. Cingar, appercevant de loing ce cheval, appelle son
compagnon, et luy monstre ce qu’il voyoit sur l’eau, ne sçachant à la
verité ce que c’estoit, parce que la veuë humaine ne peut penetrer si
longue espace d’air. Le Centaure se jette soudain en l’eau, nageant fort
bien, à cause qu’il estoit en partie cheval, et, s’estant advancé bien
avant en la mer, arrive près de Brisechaine, qui commençoit à perdre son
haleine, ayant sur soy une trop grande charge. Il prend incontinent
Balde, et le met sur son eschine de cheval, donnant, par ce moyen, grand
allegement au cheval de Lyron.
Cingar, qui voyoit cela, sent une joye couler par toutes ses moüelles,
comme une cire, qui font au feu; car il sent en soy une si grande
douceur, qu’il n’eut pas voulu avoir le derriere en des braisches de
miel. Enfin, ils parviennent tous à bord et prindrent terre. Là, se feit
soudain une nouvelle feste, force baisers, fort caresses plus douces que
sucre. Balde, avec une façon si courtoise et gratieuse, gagna tant
Lyron, qu’iceluy se resolut de suivre Balde partout. Hippolyte estoit
aussi arrivé à bon port sur son cheval Rochefort, qui l’avoit bien sceu
tirer du danger. Lyron le va trouver, l’embrasse, le prie de ne vouloir
plus apprehender aucun travail, et d’estre content de se soumettre comme
luy à ce brave chevalier Balde. «J’en suis content, respond Hippolyte,
et je feray tout ce que tu me commanderas.» Aussi-tost, les bras tendu,
s’en accourt à Balde, lequel le reçoit en grande alegresse, et avec un
bon lien d’amitié, s’unissent ensemble, comme vrais freres, reputans
leur force, ainsi unie, estre telle, qu’ils n’estimeroient pas tout le
monde une gousse d’ail. Hippolyte monte sur le cheval Parde; Balde, sur
Rochefort, et Lyron, sur Brisechaine. Philoforne, à la priere du
Centaure, monte sur sa croppe. Cingar, ne s’en souciant point, alloit à
pied comme un estaffier. Ils s’en alloient ainsi equippez, quand il leur
ressouvint des trente galeres et navires qu’ils avoient laissées. Balde
pria fort Lyron et son frere Hippolyte, de n’abandonner point tant de
vaisseaux, qui leur pourroient servir, et aux leurs; mais Lyron, ni
Hippolyte, n’y voulurent aucunement entendre. Philoforne en voulut aussi
peu prendre la charge, tant la calamite, et pierre aimantine, qui est
tousjours en une bonne compagnie, les tiroit à elle. Ils s’en vont donc,
et laissent leurs galeres et leurs gens, estimans que ce leur estoit une
trop grande importance de ne suivre Balde.
Le seul Cingar tenoit l’estrier, et marchoit à pied comme un lacquais,
jusques à ce qu’il veit un paysan, qui menoit deux asnes. Mais cest
asnier, appercevant ces soldats, incontinent prend un autre chemin, et
touche ses asnes dedans des buissons de la forest. Cingar crie après
luy: «Ho, demeure, escoute, villain, escoute un mot: arreste, te dis-je,
bon homme?» Iceluy respond: «Ba, ba, chiz, chiz, chiz, va là, hai.» En
disant ces mots, faisoit doubler le pas à ses asnes. «Où diable vas-tu?
dit lors Cingar: je te feray recognoistre maintenant ta folie.» Il court
après luy, criant: «Villain tangar, si tu ne mets pieds à terre, tu t’en
repentiras: descends, marouffle! Nostre loy nous commande, que quiconque
a deux casaquins ou manteaux, en doit donner l’un ou l’autre à celuy qui
n’en a point; autant est-il de celuy qui a deux asnes: il en doibt
bailler un à celuy qui va à pied.» Le Paysan s’escrie, et ne veut
descendre, et, feignant n’entendre rien, dit à ses asnes: «Euz, peut,
chiz, hai, ira-t-il.» Cingar, enfin, l’attrappe et le pousse si
rudement, qu’il le jette avec son asne en un fossé, et saute sur
l’autre, l’enjambant gaillardement, et le faisant marcher si doucement,
qu’il n’eust pas voulu avoir une hacquenée françoise, ni une mule de
Rome; car c’est asne embloit si legerement, qu’avec les pieds il
deschicquettoit menu les feüilles qui estoient par le chemin, ticque
ticque, ticque ticque, ticquetoc, resonnoient les pierres sous ses
pieds: jamais ne bronchoit, et ne luy falloit donner aucun coup
d’esperon; car lors, il ne failloit de ruer d’un pied et se fascher, car
c’est un grand miracle, si un asne, en luy donnant de l’esperon, ne tire
deux ou trois coups de pied. Ce ne fut pas un petit plaisir entre ces
Messieurs, voyant ceste petite beste ne faillir, quand Cingar le
talonnoit et luy bailloit de l’esperon, de se reserrer le ventre, et
mettre la teste entre les jambes en levant le derriere, en sorte que
Cingar, en faisant rire la compagnie, estoit contraint mettre main à
terre, et tomber plus rudement que s’il fut cheut de dessus un cheval.
Avec ce passe temps, tous ces compagnons arrivent au pied d’une haute
montagne: montagne, dis-je, si extremement haute, qu’elle sembloit
servir d’une colonne au pole, estant sa cime en la plus haute region de
l’air. Icelle est surnommée de la Lune; et au pied d’icelle, ils
rencontrent une grande caverne, laquelle, par plusieurs destours,
s’estend partout. Le Centaure y remarque les pas de Fracasse, dont un
chascun se resjoüit, et tous se deliberent de suivre ce train. Balde met
pied à terre: aussi, font Lyron et Hippolyte. Cingar, qui venoit après,
dit: «Qui demeurera derriere, ferme la porte, comme dit le proverbe.»
LIVRE XXI.
Nous venons enfin au port redoutable de Malamocque, lequel, au milieu de
la mer, a en soy cent mille diables, et menace d’engloutir ma petite
nacelle. C’est une grande folie de vouloir faire voguer sur mer son
esquif, quand il y a du bruit entre les ondes. Que feray-je donc? Il
vaux mieux abbattre la voile, et asseurer l’ancre avec plus fortes
cordes. Nous n’avons pas le courage d’outrepasser ce pas; ce pas,
dis-je, qui est si rude, si horrible, et si meschant, auquel souvent
plusieurs barques, plusieurs vaisseaux se perdent. Je n’ay point le cœur
si hardi, que je voulusse sonder un tel peril. Mon vaisseau est au fond
sans poix, est percé de toutes parts, perd sa bourre, et est
entr’ouvert. Que feray-je donc? M’en retourneray-je tout peureux? C’est
tousjours une chose difficile d’escorcher la queuë; mais, parce que je
ne recevrois pas une courte honte, ayant jà vogué plus de trois cent
mille mil, et n’ayant eu cy-devant peur des abbois de ceste chienne
Scylle, ni craint la rage enflée de Carybde, si maintenant je n’osois
essayer quels sont ces diables de Malamocque. Donne-moy courage, ma
sorciere Togne, et n’ayes aucunement frayeur. Certainement ce sera,
comme je le confesse, un grand travail à ton eschine, puis qu’il faut
alonger les bras contre des bestes. Il faut donc accompagner Balde soubs
les maisons infernales, ô Muses, et assaillir les peuples des sorcieres,
lesquelles Gelfore seul gouverne au fond de la mer.
Balde et ses compagnons cheminoient par l’obscurité de cette grande
caverne, et n’estoit de merveille, si souvent ils se congnoient la teste
contre les pierres, et choppoient des pieds contre les cailloux qu’ils
rencontroient: dont ils se rioient, et s’encourageoient les uns les
autres, prenant en gré et en patience tout ce qui leur arrivoit. Ceux
qui alloient après Fracasse n’estoient pas à deux traicts d’arbalestre,
que luy, qu’avoit la teste quasi rompue de coups qu’il se donnoit çà et
là, ouït le bat de quelques chevaux qui le suivoient. «Qu’est-là?
dit-il, hola, demeurez un peu; escoutez: j’oy le bat de quelques
chevaux: seroit-ce point le Centaure, qui a forme de cheval derriere
soy?» Comme il achevoit ces mots, Cingar, approchant, crioit: «O, ô
Falcquet! ô, ô, Fracasse, Boccal!» Gilbert, joyeux, dit: «Voilà la voix
de Cingar: attendons-le.» Tous alors s’arrestent; et s’amassent
ensemble, ne se pouvans congnoistre l’un l’autre. Fracasse voulant
donner une accolade à Balde, il se feit une grosse beigne au front,
contre une pierre de la voute. Aussi, Boccal voulant toucher Balde, il
luy cuida avec le doigt pocher un œil. Cingar dit: «Advancez-vous,
voyons cest abisme, et que Falcquet nous serve de guide?» Puis ils se
mettent quatre à chanter; car, comme quelquefois il arrive, ils se
trouverent quatre bons musiciens. Gilbert prend le dessus avec sa voix
douce et déliée; Philoforne prend la taille; Cingar, diminuant de sa
gorge les notes, chante la haute-contre; Balde est pour la basse-contre.
Ces quatre, marchans ensemble, gringuelotoyent divers motets, et, par
tels plaisans chants, adoucissoient la peine et le travail du chemin. La
gorge de Gilbert, imitant Phebus, triomphoit de chanter, et de ce _sol,
fa, ut_, montoit melodieusement jusques à _la_, diminuant legierement
les minimes crochues et demy-crochues, autant et aussi subtilement que
sçauroit faire Trinsant, de la main, sur son espinette. Philoforne fait
bien retentir les notes longues et brefves, et, relevant sa voix,
soustient avec icelle tout le chant. Aucune fois il attend quatre
pauses, huit, vingt, trente, comme est l’usage du Teneur; et pendant
qu’il se tait, la musicque ne se fait que de trois. Cingar ne chante pas
moins de la bouche, comme il est eloquent de la langue: tantost il va
avec sa voix trouver le Ciel; tantost il descend aux Enfers avec
l’eschelle d’Aré. La voix des autres n’est point si prompte, et n’y en a
point qui crible si menu que luy les minimes noires. Balde, de son
gosier tremblant, ameine de loing le bas, et vous diriez à l’ouir que ce
seroit un Flamand: car il forme son gosier, comme si c’estoit un gros
tuyau d’orgue. Ce ne luy est rien de chercher _ut_ en la game; mais
descend plus bas jusques au fond de la cave. Le dessus contente le plus
l’oreille des escoutans, et la taille est la conductrice des voix, et le
guide des chantres. La haute-contre orne la chanson, et la rend plus
melodieuse. La basse-contre nourrit les voix, les asseure, et les
augmente. Ils chantoient des chansons en langue Flamande, Italienne et
Allemande, passans ainsi le temps, qui autrement seroit inutile. Il y a
toutesfois quelques sots et lourdauts, ne representans rien qu’une
souche, et ne sentans que la fiente n’agueres mise en lumiere, lesquels
disent que cest art plein de doux accords n’est qu’une legereté et un
temps perdu, et veulent plustost estre chevaux ou asnes. Et neantmoins,
contrefaisans, avec leur front ridé, un Caton, et n’estimans rien que
leur folie, avec leur ventre plein, et les passages de la gueule bien
lardez, et ayant la face d’un bon biberon, veulent qu’on les estime de
grands Prelats, ne sçachans au reste comme il faut parler ou chanter:
ainsi qu’entre autres on voit un certain gros et gras beufle, nay tout
contrefait, excommunié, qui dès son premier laict a tous les diables en
sa bosse, un hypocrite, un flateur, et un vieil crevé. Cestuy-cy ne fait
que criailler sans cesse de cest art de Musique. La Musique est la
bouche des Dieux; la Musique, par une merveilleuse concorde, fait virer
le Ciel sur ses poles; la Musique lie ensemble les membres humains, avec
une belle concorde. Pourquoy les anciens Peres ont-ils ordonné ès
Eglises des Hymnes, des Pseaumes, des Cantiques? Pourquoy, dis-je, les
vieils Docteurs ont-ils orné et embelli leurs livres de Responds, de
Vers, d’Hymnes, de _Kyrie eleison_, d’Introite, et d’_Alleluia_? Allez,
race de pecore, ignares: allez, faitneants, qui, d’une dent cruelle et
sauvage, voulez mordre les Muses! Ils cesserent leurs chansons; car
l’asne de Cingar, avec une forte voix, commençoit sa chanson, voulant
monstrer qu’il n’avoit la voix moins bonne, ni la grace, ni la langue,
ni la gorge moins belle, qu’elle fut autrefois à Agricola et au grand
Bidon. La voix d’un asne est agreable aux asnes, et n’en pensent point
de plus douce, encore qu’elle fut de rossignol, gringuelottant à
l’ombrage.
Cependant ils oyent un grand bruit. «Oyez!» dit Falcquet. Lors chascun,
se taisant, ne bouge, et, ouvrant les oreilles, escoute. Cingar luy dit:
«Suis où le chemin te conduira? Peut-estre trouveras-tu la cause de ce
bruit.» Falcquet obeit à ce qu’on luy dit, et va tastonnant avec les
pieds; et, s’il choppe à quelque pierre, il en advertist ses compagnons.
«Mais quel chemin, dit Cingar, faut-il prendre?» Car quelquefois il en
trouve de faict comme un Y. Tant plus ils s’advancent, ils oyent de
mieux en mieux le retentissement de ce bruit: et desjà à grand’ peine
l’un pouvoit-il entendre son compagnon, tant ce bruit estourdissoit
leurs oreilles. Tous s’effroyent encore qu’ils eussent un courage franc,
et pensent estre parvenus jusques aux ombres du noir Pluton. Il leur
apparoist par une fente un feu clair, lequel avec peu de clarté leur
monstroit le chemin. Balde commande à tous de s’arrester, et eslevant
ses yeux autant que ceste lumiere luy pouvoit eclairer, il advise une
porte, laquelle estoit forgée de divers metaux. Tous accourent. L’envie
les prend d’y entrer. Fracasse avec le pied heurte contre icelle par
trois fois; mais on en n’oyoit rien dedans, pour le trop grand martelage
qui s’y faisoit. Fracasse, mal patient, la pousse si rudement avec son
eschine, que, rompant les courrois, il l’ouvre sans clef. Tous ceux qui
manioient ces marteaux se teurent tout à coup, tellement qu’on n’oit
plus _tic toc_ rejaillir de l’enclume. Il y a là dedans cent compagnons
forgerons, et autant de coquins qui portent sur leur dos des sacs pleins
de charbon, et autres maroufles, qui, avec des soufflets, allument le
charbon. Ces forgerons avec tenailles et marteaux accommodent le fer.
Alors on voit debout un gros homme, monstrant en soy une lentitude de
tortue, et qui, comme un vaisseau à succre, emplissoit bien sa panse. Il
avoit soubs la gorge trois mentons, qui luy devaloyent jusques à la
fourchette. On l’appeloit Baffel, et estoit le premier forgeron de la
bouticque. Il estoit sorty boiteux de la race de Vulcan le boiteux.
Balde entre avec une grande braverie, et tous les autres le suivent,
ainsi que font les soldats entrant dedans les maisons en temps de
guerre. Baffel luy dit: «O compagnons, vous estes trop hardi: osez-vous
ainsi entrer en ma forge?» Balde, le guignant, lui dit: «Hastez-vous,
Maistre, et nous accommodez de bonnes armes? Nous les achepterons.»
Baffel appelle ses gens. Iceux aussi-tost, estans tout nuds, commencent
les uns à donner sur le fer avec leurs marteaux; autres font joüer les
soufflets, et font voler les estincelles et bluettes; autres, avec le
charbon bien enflambé, rendent le fer tout rouge. Aucuns polissent des
heaulmes, autres s’employent sur des cuirasses; autres enlassent des
mailles, et autres forgent des fers pour les pieds des chevaux. A un tel
labeur, Baffel préside, et quelquefois leur donne bien estroict de son
baston. Tous ces gens sont noirs, enfumez, mal peignez, nuds, pleins de
poux. Baffel ne laisse chommer la bouteille; car tous forgerons ne
frappent guères un marteau sans icelle.
Pendant qu’ils sont ententifs à veoir faire cest ouvrage, et que
d’amour, ou par force, comme ils disent l’un à l’autre, ils se garniront
de ces plus fines armes, Balde oyt hennir son cheval, et Lyron, le sien,
lesquels ils avoyent attachez dehors. L’asne aussi par six fois avoit
repeté son _hin hen_. On ne sçait que c’est; ils courent pour veoir qui
en est la cause. Brisechaine hennit plus fort et gratte la terre.
Rochefort fait aussi un beau bruit, et le Parde avec le pied fait
retentir les pierres. Balde veut sortir dehors avant tous les autres;
mais aussi-tost qu’il eut mis le pied sur le seuil de l’huis, un grand
vent le repoussa au-dedans, dont tous s’esmerveillerent grandement. Il
veut derechef passer la porte, qui estoit ouverte; mais le vent, plus
fort que devant, le rejette encore, et renverse tous ses compagnons. Par
trois fois il feit cest essay, et par autant de fois il fut rebutté.
Alors Baffel leur dit: «Vostre disgrace est bien grande, ô malheureux!
Il faudra que vous mouriez! Avez-vous esté si temeraire d’entrer au
sacré cabinet des Dieux? Et n’avez eu crainte de vous fourrer ainsi dans
les manoirs des Déesses? Il n’est pas loisible que les humains apportent
icy leurs pieds, si la Deesse Smiralde ne le vous permet.» Fracasse luy
dit: «Quels Dieux? Quelle merdole? Quelle permission? Dieu est au ciel,
où la lumiere luist toujours sans tenebres. Vous estes plustost, vous
autres, villains diables et salles sorciers, qui fuyez les rayons du
jour, qui vivez tousjours en l’ombre et obscurité, comme les
chats-huants, chauve-souris, et vous vous appellez Dieux et Déesses! Je
te jure que je ne partiray point d’icy, jusques à ce que j’aye trouvé le
chemin, qui nous conduise en enfer. Je veux escorner Lucifer ton pere et
les diables tes freres et les laisser bien frottez. Dis-moy, quel est
ton nom?» L’autre luy respond: «Es-tu Tiphée? Es-tu Briarée? Penses-tu
me deposseder de la deité, dont je suis asseuré? Je suis celuy qui forge
les foudres au grand Dieu Jupiter, et je preside à ces cavernes-cy. Je
jure les Dieux, je vous feray repentir de vos folies. Sors d’icy
vistement! Que tardez-vous? Voulez-vous que je vous le die encore deux
fois? Sortez dehors! autrement, je vous changeray en porcs ou en
chevaux, comme les Dieux ont accoustumé de transformer les meschans en
choses salles et villaines.» Fracasse luy replicque: «Tu as grande
raison, je le confesse, moyennant que nous puissions trouver tout
presentement ceux qui la font. Toustefois, trouve des Dieux ou des
diables qui puissent te defendre, et ta cause; nous n’avons point, quant
à nous, autre droit ni autre divinité, qu’un cœur magnanime, une massue
et une espée bien trenchante. Que muse-je donc? Le grand parler
descouvre les couards. Donne des armes à mes compagnons? Pourquoy me
regardes-tu de travers? Donne vistement des armes?» Et, en disant cecy,
il lui donna un si grand coup de pied, qu’il le brisa comme un tendre
raifort, et se conchia par tout. Puis, un autre, voulant braver et
estonner ces Barons: «Sus, compagnons, dit-il, viste, prenez les armes
et chassons ces fols icy hors de nostre forge! Allez meschans aspics et
malheureuses personnes!» Et comme il achevoit de proferer de telles
parolles, il print un marteau, dont il donna un coup bien lourd sur la
teste de Balde. Les forgerons voyans qu’on venoit aux mains, chascun
prend en main quelque ferrement, des marteaux, des tenailles, de grosses
limes, de grands clous, des pieces de fer toutes rouges de feu: avec de
telles armes, ils prennent la hardiesse d’attaquer ceux qui estoyent
maistres guerriers. Balde s’en rioit, et ne daignoit tirer son espée du
fourreau, combien qu’il eust jà receu une nefle molle sur la teste.
Boccal soudain les assaut et se monstre vaillant entre personnes nues.
Mais en peu de temps tous ces forgerons perirent; car, estans nuds, on
les tailloit comme beurre frais, et n’en demeura un seul en vie.
Cependant Brisechaine entre par la porte, qui estoit ouverte, et la
longe de son licol rompu luy pendoit du col, et se tire à quartier avec
le Parde. Rochefort estoit encore dehors, lequel on oyoit se remuer
asprement sur les pierres, qui estoyent contre terre, souffloit et
hennissoit, comme font les chevaux quand ils se battent ensemble.
Fracasse, ayant envie de sçavoir à qui il en vouloit, ce cheval, et le
secourir si besoin estoit, veut sortir dehors. Mais un fort vent le
vient assaillir, qui le contraint de reculer. Balde dit: «Certes, ce
cheval là se gastera.» Cingar respond: «La Fortune nous est contraire;
que cherchons-nous davantage pour nous rompre la teste?» En disant cela,
la maison commence à tourner sans dessus dessous. Gilbert met des
charbons au fourneau, souffle le feu avec les soufflets, et, avec des
pieces de fer rouges, esclairoit çà et là. Lyron rencontre une grande
pierre de marbre, laquelle il leve, pensant avoir trouvé soubs icelle un
grand tresor. Voicy soudain un grand tremblement de terre qui se faict,
et toute ceste caverne retentist de toutes parts, dont ces Barons
s’estonnent merveilleusement. Lyron, embrassant ceste pierre, la jette
hors de la forge, et alors voicy un Dragon (j’ai horreur en recitant
cecy) qui estoit long à merveille, lequel entre, et tendoit à Lyron,
comme pour le desmembrer, pour avoir esté trop hardi de descouvrir ceste
grotte, où estoit caché le prix des grands personnages et la palme des
Duchesses. Alors on congneut pourquoy cy-devant ces trois chevaux
sautoient d’effroy, estans tourmentez par ce serpent, et, estans encore
eschauffez, s’adressoient à luy, et des dents et des pieds
l’assailloient courageusement. Le Dragon ne se deffendoit point contre
eux, mais ne taschoit qu’à terrasser Lyron avec sa dent veneneuse,
pendant qu’iceluy vouloit entrer en ceste grotte qu’il avoit
descouverte. Balde et Hippolyte luy donnent secours, mais cependant tout
le feu meurt, et s’esteint par la violence du vent, et la caverne devint
toute tenebreuse et sans aucune lumiere, et les compagnons ne se
pouvoient plus congnoistre en visage. Balde leur dit tout haut: «Sus,
sus, ne craignez rien, compagnons! Nostre vertu n’a aucune peur des arts
magiques, mais je vous prie, puisque nous ne voyons goutte, qu’aucun ne
manie son espée, afin que nous ne nous entreblessions point. Que le
combat demeure seul aux chevaux contre ce Dragon!» Et quant et quant
encourage avec sa voix les chevaux, comme on a accoustumé d’agacer les
chiens contre des pourceaux. Iceux, tantost mordant, tantost ruant,
donnoient bien des affaires au Dragon, combien qu’ils ne le peuvent
veoir. Ils le recherchent seulement en le flairant; car autrement les
chevaux, durant la nuit, ne peussent rien discerner. Le Parde à coups de
pieds faict son devoir, ne laissant de reprendre haleine. Rochefort est
au-devant de la porte, empeschant ce Dragon de sortir, et le retient
dedans par force. Iceluy, jettant et vomissant son noir venin, siffle
horriblement, et se tourne en plusieurs tours avec un ventre enflé.
Chascun avoit l’oreille bien ententive à luy, et quelquefois le
sentoient entre leurs jambes, et Fracasse d’un coup de pied le chassa
bien loing. Tous sont contraints de boucher bien leur nez, et n’ont le
loisir de pouvoir dire _pou pouf_. La puanteur les affaiblissoit tant,
qu’enfin Brisechaine ne peut plus retenir ce serpent, et le laissa
sortir. Les chevaux le suivent, l’un l’assaillant à ruades, l’autre à
belles dentées, et le tourmentent tant, que, sentant son haleine
s’engrossir, il se prend à voler avec ses ailes basses. Fracasse auroit
bonne envie de joüer de son baston, mais il craint de faire tort à ses
compagnons ou aux chevaux. Le Parde, ayant un courage furieux contre son
ennemy, et tirant un coup de pied, en donna à Cingar, le faisant tomber
par terre. Puis, leve le devant sur les espaules de Boccal, lequel
soudain s’escria: «Secourez-moi! Ce Dragon m’a jetté soubs luy!» et
pense plustost que ce soit un diable. Cingar luy respond: «Patience!
Contre vérité, contre ma volonté, la patience m’est une chere compagne.
Il m’a aussi tantost rompu le cropion.» Gilbert s’en rit. «Ris-tu, dit
Cingar, de ceste meslée icy? Je n’ay pas, quant à moy, grand envie à
present de ricaner. Je n’ay pas icy des ventoses et des ciroesnes pour
remedier à mon eschine.» Sur telles goguenardies, le serpent s’en va
hors de cette forge, siblant, lequel Rochefort ne peut empescher de
sortir avec ses ruades, et s’en va ainsi siblant par les destours de
ceste caverne, et, comme ces guerriers le vouloient suivre, les portes,
qui estoient ouvertes, se referment.
Lors, Fracasse, courant à cloche-pied, comme les Gascons, renverse tout
sens dessus dessous, et, avec une forte voix retentissant là-dedans
comme un tonnerre, dit à tous ses compagnons: «Suivez-moy! Où est allée
nostre force contre ces couards? Où diable est nostre prouesse?» Et,
disant cecy, il se signe, et se jette hors de ceste forge, n’en ayant
plus esté empesché par la violence du vent. Alors tous mettent leurs
boucliers au bras, desgainent leurs espées, et se presentent tous bien
armez. Les chevaux les suivent aussi avec l’oreille levée: ce serpent
pestiféré, s’escoulant par les tenebres de la caverne, remplist de ses
horribles sifflemens toutes les concavitez. Les compagnons vont
tousjours vers luy, et le cherchent par tout, desirans le rendre mort,
ou y perdre la vie. Lors il se leve un si grand bruit, et se fait un tel
tintamarre, qu’on eust jugé y estre plus de cent mille diables. On oyt
redonder de loing, et en lieux tenebreux, une voix confuse, laquelle peu
à peu s’approchoit d’eux, et s’augmentoit. C’est une concion et meslange
enragée de la voix de toutes sortes de bestes, comme proferant toutes
leurs voix, particulierement et ensemblement. Le lion rugist
horriblement; le loup hurle; le bœuf resonne _beu beu_; le mastin dit
_bau bau_; le cheval hennist, souffle des naseaux, et bat du pied en
terre; le chat miaulde, l’ours courroucé crie, la mule et le mulet
ensemble brayent, l’asne dit, _hin han, hin han_; en somme, toute beste
exerçoit la proprieté de sa voix.
Tous ces animaux se preparoient contre ces braves champions, sans qu’ils
y pensassent, et avec les pieds et les dents les assailloient. Mais
iceux n’osoient, sans grand danger, s’aider de leurs espées. Chascun
sentoit de cruelles dentées sur soy, et, pendant une telle obscurité, ne
sçavoient d’où icelles procedoient, oyans seulement, par les longs
destours et concavitez de ceste caverne, un grand retentissement de
leurs voix. Cingar avoit longtemps minuté en son esprit plusieurs moyens
pour lever quelque lumiere, qui leur peut esclairer tant soit peu.
Enfin, se grattant la teste, il s’advisa de prendre des cailloux en
terre, et les battre sur son espée, qui estoit de fin acier: de laquelle
estant une lame Espagnolle, il faisoit sortir des estincelles de feu,
qui esclairoyent, et rendoyent une lueur par ce lieu obscur, pour le
moins telles qu’ils pouvoient juger si leurs compagnons estoient devant
ou derriere les diables; car ces diables avoyent prins la forme et
figure de bestes. Balde se met au milieu d’iceux, et avec son espée nue
commence à les decouper. Fracasse, ayant laissé son baston, ne s’aidoit
que de ses mains, avec lesquelles il les serre, les estouffe, et à beaux
ongles, et avec les dents met en pieces ces ours enragez, et se
barboüille entierement en sang. Virmasse et Philoforne commencerent une
grande meslée contre deux taureaux. Cingar ne faisoit que battre son
espée avec des cailloux, pour tousjours en tirer du feu. Le Dragon
l’assaut par derriere, le voulant empescher de donner plus telle clarté
à ses compagnons. Cingar crie à l’aide: Moscquin le vient secourir, et,
laissant là son espée, il se met sur le dos de ce serpent, et le serrant
avec les mains par le col, se tenoit dessus luy comme s’il eust esté à
cheval. Ce Dragon l’emporte: Falcquet, l’appercevant, vient à luy pour
le secourir, et crie: «ô Moscquin, où est ce diable? Ce diable de dragon
t’emporte? Descens, miserable, car j’ay peur de toy: saute vistement à
bas.» Moscquin ne l’entend point, et ne faisoit que congner ce serpent
entre les deux oreilles à grands coups de poing. Falcquet, courant
legierement, se joint à Moscquin, et l’admoneste derechef de sauter à
bas. Moscquin, voyant son amy près de soy, doublant et quadruplant ses
forces, serre si fort le ventre de ceste beste, qu’icelle fut contrainte
s’estendre contre terre à faute d’haleine, Falcquet la prend par une
oreille, le tirant de costé et d’autre; Moscquin ne bouge de dessus luy,
et avec coups de pied, et à coups de poing le congne à bon escient. Mais
ce serpent se retire en soy, et ne fait compte de s’advancer: comme une
vache qu’un boucher traîne, plus recule en arriere, qu’on ne la sçauroit
faire aller devant, voyant de loing ses compagnes escorcher, et leurs
membres pendans à des crochets ensanglantez.
Cingar avoit fait à son espée plusieurs dents avec ses cailloux,
tellement qu’elle ne sembloit plus une espée, mais une scie: si ne
laissoit-il toutesfois de continuer ce fusil, et de donner un peu de
clarté à ses compagnons. Le Dragon, se sentant desjà mort, se change en
une autre forme; et, chose merveilleuse, ce qui estoit n’agueres serpent
se presente comme une belle jeune fille, et se nommoit Smiralde, de la
race des louves. Moscquin se trouve par terre, n’ayant plus entre ses
cuisses ceste longue eschine; Falcquet s’estonne grandement. Tous
admirent ceste femme vestuë de blanc depuis les pieds jusques à la
teste, et portoit en ses mains un livre, et marmonnoit quelques
parolles, et se cachoit, fuyant de peur d’estre prinse par ces Barons.
Falcquet toutesfois la print hastivement par la cotte; mais aussi-tost
elle luy eschappa. Il la prend derechef par les cheveux, et quant et
quant luy arrache du sein son livre. Cecy sembla à tous une chose
merveilleuse; car, aussi-tost que Falcquet l’eust ainsi arrestée, et luy
eut prins ce livre, chasque animal se perdit dedans ces tenebres, et
s’en vont tous à grand haste. Mais Smiralde crie, et se plaint
amerement, et prie et supplie Falcquet, le flattant, et le gagnant par
douces parolles: «Ha pitié! Ne me souciant de la compagnie des hommes,
je passe icy en ces grottes et cavernes ma vie en toute chasteté,
gardant ma virginité. Aye pitié de ta reputation, Falcquet, et ne pense
point que cette soit une belle louange d’offencer une tendre fillette!
Que feras-tu de moy, qui ne suis qu’une petite femmelete? de moy, qui
suis une des Nymphes de Pallas? Partant, je te prie que tu veuilles me
rendre le livre que tu m’as osté, et me permets de m’en aller mon
chemin?» Ceste truie, abusant par telles caresses Falcquet, luy print
avec les deux doigts la main, ainsi qu’est la coustume de prendre et
pipper les simples et idiots. Balde estoit là present Cingar, tous les
autres s’estonnans de la beauté de ceste fille, l’un dit: «Ce seroit une
grande meschanceté de tuer une si belle fille!» Un autre dit: «Est-ce
une meschanceté d’assommer une vilaine putain?» Pendant toutesfois que
Falcquet esmeu de pitié vouloit la laisser, et luy permettre d’aller où
elle voudroit, et qu’il souhaittoit de la tenir auprès de soy en quelque
autre lieu, voicy de loing une voix, qui tonne, et avec icelle apparoist
une lumiere, jettant de loing ses rayons, laquelle s’escrie: «Prenez
derechef, ô Barons, ceste orde et sale putain; car tout le monde est
ruiné par une telle peste.» Lyron la reprend soudain par le collet, et
la tient plus ferme que n’avoit fait Falcquet: et lors arriva un
barbasse de vieillard, qui en gravité ressembloit à Caton. Iceluy, avec
un joyeux regard, saluë tous ces compagnons; puis leur commande de luy
bailler ce livre magique. Icelle incontinent crie: «Ne donnez point mon
livre, ô Falcquet? Ce meschant vieillard a envie de vous tromper.» Ce
bonhomme, se tournant vers elle, luy dit: «O meschante sorciere, desjà
le temps s’approche, auquel tu doibs rendre compte de tant d’ames qui se
sont perdues en enfer pour l’amour de toy, et pour tes sembles, issus de
la race des sorcieres! Dis-moy, putain de Satan, dis-moy, concubine de
Chiapin, dis-moy maintenant, qui es-tu? Tu dis que tu es une des Nymphes
de Pallas; veu que tu es ceste vilaine truye Comasne de Milan, pour
laquelle tant de gens vont et reviennent si souvent. Ha! la vengeance
divine a trop patienté de toy, qui maintenant doibs estre punie, et qui
devrois desjà estre au fond de l’enfer! Jette le livre, ô Falcquet:
jette maintenant ceste peste, et ceste charongne de tout le monde, et
l’infection de l’air.» Falcquet regarde Balde, lequel luy fait signe
d’obeir à ce vieillard. Falcquet jette à terre ce livre, et aussi-tost
qu’il l’eust jetté, incontinent advint un grand bruit et tremblement de
terre, accourans tous les diables, pour gripper et enlever ceste
ribaude, laquelle miserable, en criant horriblement, fut entrainée en
enfer, et, avec six mille autres putains, à chaque heure sert de viandes
aux diables.
LIVRE XXII.
Il est besoin, ô ma mule, de charger maintenant ton bast d’un lourd
fardeau, lequel te fera suer et fienter, et en le portant te fera perdre
l’haleine et le poil. O Grugne, monte avec moy, afin que nous
chevauchions ensemble sur une mesme emble; car il faut que nous
achevions le voyage que nous avons en commencé. Encore que la corne des
pieds de devant de ma monture soit mal ferrée, si faut-il haster le pas
pour attrapper un Poëte, ce barbasse, ce vieillard, et ce gros et gras
Poëte, que tu nous as dit tantost s’estre presenté devant Balde et ses
compagnons. Mais, afin que d’un si excellent poëte, on aye pleine et
entière cognoissance, nous repeterons son histoire dès son commencement.
Il y a un lac en Italie, surnommé de la Garde, lequel fut chanté et
celebré par ma sœur Gose, au temps que Gardon faisoit le degast sur le
royaume de Monigue, et que le Pape Stinale presidoit à Rivoltelle. Du
milieu de ce lac sourd un fleuve, lequel, vers la forteresse de
Pesquiere, court viste par des pasturages et prez. Iceluy se nomme
Minze; et, abreuvant les murailles de Gode, vient puis après enclore les
murs de Mantouë, et ressemble lors à l’Océan, tant il se brave avec ses
grosses ondes. Passant ainsi autour et par le dedans de ceste ville, il
emmeine quant à soy les immondices et ordures de la ville: puis,
au-dessous, il se resserre, et de là s’encourt pour rencontrer la grande
forteresse de Governol. Avant toutesfois que de mer il se reduise en
forme de fleuve, il trouve deux pays ennemis, s’escoulant par entr’eux
deux, et les tient divisez et separez comme deux louves, qui voudroient
se prendre l’une l’autre à belles dents. Ainsi Hostie est divisée de
Revere par le fleuve du Pau. Ainsi Stellette est separée de Figarol par
ce fleuve. Entre ces deux terroirs, Minze conduit ses eaux, empeschant
par son cours, qu’iceux se ruinent entièrement, et qu’une furie
diabolique ne les excite, estans desjà assez mal disposez. L’un
s’appelle Pietole, qui est à droicte en la vallée; l’autre est à gauche,
situé en la montagne, et on la nomme Cipade. Le premier se monstre
superbe et hautain, comme Rome contre les autres pays; l’autre mesprise,
comme Carthage, l’orgueil du premier. Mais parce que Pietole avoit
autrefois produit le Poëte Virgile, et avoit pour sa renommée receu un
grand embellissement de son premier honneur; Cipade, qui, en toutes
entreprinses, ne vouloit ceder au monde, se sentant rongée en l’ame par
l’envie, et se courrouçant en soy-mesme pour ce seul faict, ne se voyant
garnie d’aucuns poëtes; que fait-elle? On eslit, par l’ordonnance du
Sénat, un Ambassadeur lettré, et de grand sçavoir, lequel, ayant acquis
le degré de Doctorat, sçavoit tout le Messel. Iceluy, partant du port de
Curtaton, vint au royaume des Grecs, prenant port en Negrepont.
Incontinent le peuple accourut, et en grand triomphe receurent ce
magnifique Ambassadeur de Cipade: puis, s’informent de luy du motif de
son voyage. Il leur demande un guide pour aller vers le mont de
Parnasse, et le conduire jusques au sommet d’iceluy, lequel penetre de
sa hauteur l’espesseur de la Lune, ayant charge de parler à Phœbus, et à
ses sœurs. En peu de temps, cest Ambassadeur fut conduit jusques aux
ondes de Bellerophon, et avec honneste reception, et mille caresses,
Phœbus receut l’Ambassade de Cipade, laquelle fut que, comme Pietole se
resjouït, à cause du Poëte Virgile, ainsi la grande et fameuse Cipade
eust un Poëte tel que, par la force de ses vers il peust non seulement
terrasser Virgile, mais aussi Homere et qu’iceux ne fussent pas dignes
de lui torcher le derriere. Phœbus, songeant bien meurement à ceste
affaire, donna enfin ceste responce: «Il y a divers metaux que j’ay
accoustumé de distribuer aux uns et aux autres Poëtes. A l’un je donne
de l’argent; à l’autre, de l’estain; à un autre, de l’or; à cestuy-cy,
du plomb, et à un autre, de la merde de fer. Nostre magazin est rempli
de telles matieres, hormis que la boëte de l’or a esté du tout espuisée
par Homere et par Virgile, et n’en est pas demeuré une miette, ayans ces
poltrons et calomniateurs devoré tout, n’en ayant rien laissé à ceux qui
devoient venir après eux. Si vous ne mettez en avant Pontan, Sannazare,
Fraccastor, Vida ou Marulle[99], croyez-moy, tout ce qu’ont escrit les
nouveaux, ce n’est qu’Alchemie. Partant, ne mesprisez mon conseil, si
vous voulez avoir honneur en vostre entreprinse. Allez-vous-en plustost
aux soüillons de cuisine, et trouvez les beaux et luisans Royaumes des
Crespes et Beignets, où on a accoustumé de mener ordinairement une vie
heureuse, et où est le vray Paradis des Oisons. Comme je sonne icy de ma
lire, et que les Muses dansent autour de moy à la cadance d’icelle ainsi
là Tiphis jouë de la Cornemuse entre les seurs, lesquelles avec de la
paste et farine se font des moresques en abondance. Allez-vous-en là
promptement, et ne retardez aucunement vostre chemin: il n’y a encore
aucun qui excelle en cest art nouveau. La premiere palme et le premier
honneur des Beignets et Maccarons attend Cipade.»
[99] Il s’agit de Michel Tarchaniota, dit Marullus, poëte du quinzième
siècle dont les _Hymni_ et les _Epigrammata_ furent souvent imprimés
à cette époque. Quant aux autres écrivains nommés ensuite, Pontan,
Sannazar, Fracastor, Vida, ils sont trop connus pour que nous
jugions utile de nous arrêter sur leur compte.
L’Ambassadeur, ayant bien comprins ce conseil, et fourré en son cerveau,
remercie Phœbus. Delà, outrepassant le destroit de Gibraltar, et fendant
l’Océan, cherche à gauche, à droict, requiert, demande de toutes parts
ce qu’il avoit envie de trouver. Enfin, il arrive au pied de certaines
montagnes, où les habitans lient les vignes avec des saucisses, et où
les arbres portent pour leur fruict des tourtes et tartes. Il parle là
au pere Tiphis, et à ses sœurs. Il luy fut donné fort bonne audience, et
lors Cipade reçut une nouvelle recepte, par le moyen de laquelle elle
peut acquerir quelque Poëte portetripe, auquel Virgile serviroit de
lacquais, et Homere de pallefrenier pour estriller sa mule. On eslit un
jeune enfant, de la race et famille illustre de Folengue, estans le
peuple et le Senat amassez pour faire ceste nomination. On le met au
milieu, et est ordonné que Cipade l’entretiendra aux despens du public,
et qu’aucun ne sera exempt de ceste taxe, parce que ce doit estre un
profit public, attendu que c’est un honneur commun à tous d’ainsi
nourrir un Poëte qui doit un jour chanter les hauts faits de Cipade.
Lors tout soudain fut veu à tout le monde un grand miracle, et tel qu’on
dit estre autrefois advenu à Platon, lequel fut nourri par un essein de
mouches à miel, estant encore au berceau: ainsi, aussi tous les jours,
un merle noir passoit le fleuve du Pau, portant en son bec la pasture à
cest enfant, dont le nom de Merlin luy fut donné, et le dire commun fut
longtemps en usage: Le _Merle traverse le Pau_ pour nourrir Coccaie.
On le baille puis après à un sage et sçavant Maistre, et, estant devenu
docte à composer en vers et en prose, il s’en alla avec plusieurs de ses
compagnons à Boulongne, pour estudier et veoir que c’estoit des
menteries de Peret Philosophastre, sur lesquelles il commença aussi-tost
à se tordre le nez: et cuisoit et faisoit rostir ses saucisses avec les
cartes de Pierre d’Espagne, et s’adonna du tout aux arts Maccaronesques,
ausquels il estoit voué dès son berceau, et dedié pour estre leur gras
Poëte. Pendant donc que Pomponasse Peret faisoit ses leçons, et qu’il
renversoit sans dessus dessous tous les gros livres d’Aristote, Merlin
en soy-mesme minutoit des vers Maccaronesques, et affermoit qu’il ne
trovoit point autre amusement plus plaisant que cestuy-là.
Or cestuy-cy, practiquant ainsi seulet par ces cavernes, il se presenta
à Balde, ainsi que nous avons dit, et commande aux diables d’emporter la
magicienne Smiralde. Puis, carressant Balde et ses compagnons, les
embrasse de grande affection, et les meine en la boutique des forgerons,
là où, les faisant asseoir sur des chaires, commença à parler ainsi à
eux: «Vous soyez maintenant les bien venus, mes amis! Il y a cent ans,
six mois, huit jours, et quatorze heures[100], que moy, Merlin, vous
attens en ces trous et grottes infernales. Le sort m’a esté fort
gratieux pour m’avoir réservé à tels Barons, qui avec la conduite du
grand Seraphe viennent destruire et mettre par terre les maisons
Gelforées, et escorner les diables. Il vous conviendra endurer de grands
travaux, tant que vous vous desespererez de votre vie; mais la grace et
faveur du Ciel, qui est tousjours avec vous, ne vous abandonnera point,
et la puissance du diable ne sçauroit vous offenser, quand le Createur
de toutes choses vous sera en aide. Or, suivant l’ancienne institution
de l’Eglise, je vous advertis qu’il est besoin que vous vous confessiez
à moy: car je suis Prestre sacré; je suis legitimement esleu pour une
telle chose, par le moyen de laquelle les pechez sont lavez: et n’ayez
point de honte de vous confesser; car la rougeur que la confession nous
apporte au visage nous administre aussi un bon merite.» Cingar,
l’écoutant ainsi parler, se reserre tout le corps. O! combien la
confession est une chose dure à un meschant homme! Mais Balde, qui avoit
toujours une volonté sincere et entiere, avec une joye, dit à Merlin:
«Vos propos me sont fort agreables: nous nous confeserons tous à vous, ô
Pere Merlin. Il y a long-temps que nous connaissons la clemence de
nostre Pere celeste, lequel ne mesure point les pechez que nous
commettons contre luy; mais, encore que nous soyons meschans, il nous
desire, il nous aime, il nous attire et nous sauve: mesme il nous a
esleus et nous a appellez pour estre les soldats et les Barons de sa
justice invaincue. Je luy promets et luy jure, par la vraye équité,
qu’il nous aura tousjours pour ses clercs fideles. Or sus donc,
compaignons, resjoüissez-vous en esprit: chascun maintenant de nous
autres belute et sasse ses vieilles fautes, et despoüille son vieil
manteau!»
[100] Nous pourrions citer divers exemples de ces nombres burlesques
répandus chez des auteurs facétieux qui, venant après Folengo, se
sont amusés à renchérir sur lui. C’est ainsi que l’auteur du _Moyen
de parvenir_ a dit: «D’ici à deux cent trois ans, dix mois, sept
jours, dix-neuf heures, quarante minutes et trois secondes
justement.» Reboul, à qui l’on doit le _Nouveau Panurge_, écrivait
de son côté: «Ce bon vieillard disoit avoir neuf cent nonante-neuf
ans, onze mois, vingt-neuf jours et vingt-trois heures et demie.» On
lit dans un pamphlet de 1614 (_Response d’un crocheteur de la
Samaritaine à Jacques Bonhomme_): «Je demeure sept demi-heures un
quart et deux minutes pour percer l’intelligence de ceste parole.»
Transcrivons aussi ces lignes que nous empruntons à une production
du dix-septième siècle, la _Nouvelle Fabrique des excellents traits
de vérité_, par Alcrippe: «Il répondit qu’il venoit d’une ville où
il avoit esté trois ans, trois mois, trois semaines, trois jours et
trois heures.»
Faut-il puiser dans des productions plus récentes? Dulaurens, dans
son _Arétin moderne_ (1777, t. II, p. 122), racontant à sa manière
l’histoire de la chaste Suzanne, parle ainsi des deux vieillards
dont la luxure fut justement punie: «L’aîné de ces robins se nommait
Gautier; il était âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, neuf mois,
vingt-huit jours, vingt-trois heures, quarante-neuf minutes et
vingt-quatre secondes; le cadet, Garguille, n’avait tout au plus que
quatre-vingt-dix-huit ans, vingt-trois mois, vingt-neuf jours,
cinquante-neuf minutes et vingt-trois secondes.»
Un spirituel académicien, Charles Nodier, dans son _Histoire du roi
de Bohême et de ses sept châteaux_, parle de vers tombés dans un
oubli total au bout de deux jours, cinq heures et quelques minutes.
Alors chascun se range à part en quelque coing, se grattant la teste et
remuant sa cervelle, et remettant en memoire les pechez qu’ils sçavoient
ou pouvoient sçavoir. Le pauvre Cingar a occasion de souspirer du
profond de son cœur plus que les autres: il ne sçait, entre tant de
montagnes et parmy une si grande mer de maux et pechez qu’il avoit
commis, en quel costé il doit tirer. Pendant qu’il en veut remettre en
memoire quelque partie, aussi-tost se leve une confusion de
meschancetez: et prenant cecy pour une faute, aussi-tost d’autre costé
il se dement. Balde se vient presenter le premier, oste son espée avec
la ceinture, et, la teste baissée, se met à genoux et commence avec un
bel ordre à reciter ses pechez. Falcquet se presenta après, lequel
confessa tout ce qu’il avoit fait de mal par sa partie de devant, comme
en sentant, goustant et voyant; mais ce qu’il avoit fait par sa partie
de derriere, qui estoit comme d’un chien, il s’en retint, et cela
demeura caché en ses boyaux, estant Falcquet, homme pour le devant, et
chien par le derriere. Quant à Fracasse, Merlin ne trouva pas grands
pechez en luy; car certainement il avoit tousjours esté un bon poulet.
Lyron se trouva assez chargé et aussi Hippolyte, parce que l’un avoit
esté corsaire et l’autre voleur. Moscquin suit et le chantre Gilbert, et
eux deux, par deffaut de pechez, dirent à leur confesseur des choses
frivoles et petites peccatilles, que l’eau beniste et le cœur contrit
peut effacer. La confession du Centaure ne fut pas longue; car, quant
aux fautes qui s’estoient commises par la partie chevaline, il n’y en
avoit aucun péché. Philoforne s’en expedia aussi comme il peut. Merlin
fut contraint de faire relever soudain Boccal de devant soy, car il ne
se pouvoit contenir de rire, quelque gravité qu’il eut. Tous les cas
qu’il alleguoit, toutes les censures dont il se souvenoit, estoient plus
longues que la Pisanelle, ny la somme Rosaire. Cingar estoit demeuré le
dernier; enfin on l’appelle. Il va, ce luy est advis, comme au gibet: il
porte une montagne sur le dos. En premier il ne sçavoit comme il falloit
faire le signe de la croix: en après, confondant pesle mesle tout ce qui
luy venoit à la bouche, il le crachoit, fermant les yeux. Balde advise
cela, entend les soupirs de Cingar, et parlant bas à ses compagnons, il
leur dit: «Hem, hem, le voilà fresque, le sac est plein.» Iceux ne se
peuvent empescher de rire, voyans comme Cingar, en se confessant, se
travailloit beaucoup, souspirant extremement et s’essuyant souvent le
visage. Ils contemplent le pauvre homme bien en peine, remuant tantost
un genoüil, tantost l’autre, tant ils luy faisoient mal. Enfin il fut
confés et absous avec une grande penitence, comme on peut croire. Cingar
promet tout; mais sera une chose merveilleuse, si de ses promesses il en
fait la moitié. Aussi-tost qu’il fut parti de devant son confesseur, il
promet à Dieu que par cy après, tant qu’il vivra, il ne prendra plus
tant de peine de se confesser, n’en estimant point une plus grande, ny
une plus ennuyeuse.
Toutes ces confessions expédiées, Merlin se leve et leur dit: «Or sus,
Chevaliers, que musez-vous? Il ne faut point tarder, quand le temps
propre se presente. Vous voilà tous mondes, nets et bien escurez. Qui
vous retient? seulement vous souviennent de ne pecher plus. Si vous
pechez derechef, une très-grande peine vous attend.» Cela dit, il met
sur la table du biscuit sans sucre, du salé jaulne et quelque peu de
noisettes, et les fait asseoir, s’excusant à eux pour si pauvre apprest.
Après avoir repeu et beu quelque eau vinée, il les meine au-dedans, et
commande de lever une grande pierre de moulin. Fracasse avec sa forte
eschine s’y emploie, et remue quasi une demie montagne, et apparoist
lors une grande ouverture en laquelle il leur est permis d’entrer.
Merlin leur dit: «Descendez par là et n’ayez aucun doute. Vous trouverez
là une grande adventure: allez!»
Balde va le premier, et descend mille marches; les autres le suivent:
Coccaye demeura seul. Au bas de la montée, ils trouvent une porte close,
laquelle Fracasse ouvrit incontinent, ayant rompu les gonds d’un coup de
pied. Ils entrent en une grande, haute et large maison, en laquelle il y
avoit une si belle lumiere et resplendissoit de telle lueur que vous
eussiez juré estre là le Palais du Soleil. Ceste lumiere procédoit d’une
pierre precieuse qu’on nomme escarboucle, laquelle estoit plus grande
qu’un œuf d’Austruche, et par sa splendeur commuoit la nuit sousterraine
en un vray jour. Balde soudain tire, à la clairté de ce grand rubi,
l’esclat merveilleux duquel luy troubloit la vuë. Tout autour de la
salle estoient attachées contre la muraille des armes très-belles, et
telles qu’il ne s’en voyoit de pareilles par le monde, dont tous
s’esmerveillent grandement, et reverent fort ces habillemens de guerre
des anciens et ont crainte de les toucher. Au haut de ceste salle
voyoit-on le heaume de Nembroth avec un long pennache. Balde lors dit
«Nembroth estoit de stature gigantale; toy Fracasse es de mesme
corpulence: estant donc geant, prens cet habillement de teste de geant?»
Fracasse faict ce que Balde luy dit, et prend ce heaume, faisant un saut
en l’air. Les armes d’Hector, marquées d’aigles noires, estoyent là
semblablement attachées à la muraille. Icelles estoyent d’or, d’argent,
et de fin acier composées, rendans une belle lueur. Rome a jouï
d’icelles autant d’espaces de temps qu’estant dame du monde elle a tenu
en main le sceptre imperial; mais, après que par son orgueil elle s’est
soy-mesme ruinée, ces armes retournerent soubs terre dedans l’antre et
forge de Bronte: et pour le present Balde les vestit. Icy aussi se
voyoient celles qui avoyent autrefois esté à Achille le Grec; comme
aussi y estoient pendues celles du fort Ajax, de Thesée, de ce brave
Pyrrhus, de Roland, de Regnaut, de Durastan, de Rodomont, de Gradasse,
de Jehan et Nicolas Picivin, de Gatte Melade, de Barthelemi qu’on a
surnommé Coione[101]. Aussi estoit penduë à un soliveau la cuirasse de
Goliath, et la machoire du geant Sanson, et la masse de Morgant pesant
plus de mille livres. Fracasse la print, laissant son baston, esperant
avec icelle rompre les cloches d’Enfer. «Il y a icy, dit Balde,
abondance de toutes sortes d’armes: quelle pusilanimité vous tient à
present, ou quelle reverence vous empestre, que ne preniez de ces bonnes
armes?» Alors tous les compagnons, se desarmans de leurs armes, vestent
de ces belles armes, et mettent à dos ces cuirasses, qui estoyent
enrichies d’or et de pierreries: puis, prennent et enlassent en leur
bras des escus, boucliers, targes et rondaches, et ne demandent plus
qu’à se mesler vistement avec les diables. Boccal ne pouvoit trouver
aucunes armes selon sa fantaisie: il remue tout, il cherche par tout et
ne prend rien de ce qu’il trouve. Enfin il avise une chose qui luy
pleut. C’estoit la Dague de Margut, autrefois chantée par Louys[102].
Elle estoit posée en un coin, sans fourreau, et paraissoit par l’or
qu’on pouvoit remarquer par entre la roüille. Il la prend de bonne
affection, la baise et la met à sa ceinture. Il blasme tous ses
compagnons, et les appelle porte-faix, n’ayans aucun esprit, ny aucune
raison, ne pouvans cheminer ainsi chargez, ayans sur leurs dos de
grosses charges de fer, et voulans user leurs espaules comme facquins
sous tels fardeaux. Balde l’oyant: «O Boccal, dit-il, pourquoy ne te
munis-tu d’armes? Regarde combien en voilà encore?» Il respond: «Nature
ne m’a point creé fer; je suis chair de chair, et ainsi demeureray en ma
chair.--Pourquoy, luy dit Balde, portes-tu donc la Dague de Margut?--Je
croy, respond Boccal, que toute ceste compagnée s’emploiera à pescher de
bonnes anguilles au fleuve de Phlegeton, et de grosses et grasses
grenouilles: si tu as faute là, pauvre homme, de vivres, que
mangeras-tu? En quelle façon penserois-tu escorcher ces anguilles et ces
grenouilles? Et, pour ce, ceste dague nous servira, qui sçaura bien les
despouiller de leur belle robbe. Il y a là des chaudrons pleins d’huile
boüillante, ainsi que nous ont dit Barillete et frere Robert en leurs
predications. Qui nous empeschera de fricasser là nos grenouilles et de
faire rostir nos anguilles?»
[101] Il y a là un mélange de paladins imaginaires et de braves
capitaines italiens.
[102] Il s’agit de Louis Pulci, dont nous avons déjà signalé le poëme
sur Margute.
Cependant que ces compagnons se donnoient ainsi du plaisir, soudain
Balde se lance en l’air, et, estant dispos et gaillard, desgaine son
espée, commence à escrimer et autour de soy combat les vents à grands
coups, sans leur faire mal. Cingar à l’instant oste son espée de son
costé, et, la tenant en main, se tient abbaissé et tout courbé soubs sa
rondache qu’il portoit sur son bras gauche: «Que braves-tu? dit-il. Tu
t’en repentiras possible. J’estime peu les braveries d’un rufien. Garde,
demeure.» Et, en ce disant, il donna trois coups d’un traict: il
s’advance pour donner une taillade; soudain tire une estocade, puis
Balde pare l’un et l’autre, et ne s’esbranle aucunement: il rit, et
tourne autour de Cingar, sans faire contenance de tirer aucun coup, et
prend garde seulement si Cingar advance un pied: ce que s’il fait, il
l’arrestera, comme il advint. Car Cingar advançant un pied, soudain
Balde y met le sien dessus, et Cingar ne faut de tomber, et donner du
cul en terre; car, pensant retirer son pied de dessoubs celuy de Balde
pour tirer un revers, il ne peut sitost, estant retenu plus ferme qu’il
ne pensoit, et Balde levant son pied promptement, l’autre, tirant encore
à soy pour ravoir son pied, tomba soudain à la renverse: dont tous se
prinrent fort à rire. Cingar se releve, et, regardant ses compagnons,
s’escrie à eux: «Or sus, freres, tost, que faites-vous là? Arrestez!
mettez l’espée au poing, et tous ensemble chargeons sur Balde.» Alors
tous, tirans incontinent leurs espées, assaillirent Balde. L’un le prent
à costé, l’autre devant, un autre derriere. Mais le fuseau d’une femme
quand elle file, ou une toupie, ou la meule d’un moulin, ne tourne point
si viste que faisoit Balde, tantost çà, tantost là: il chassoit avec son
espée ces mouches, et leur donna à tous une atteinte, sans qu’il en peut
recevoir une; remportant ainsi l’honneur de l’escrime. Alors Cingar
detache de la muraille ceste belle pierre precieuse, laquelle luisoit
comme le Soleil, et l’attache au haut du heaume de Balde: «Nous
t’offrons, dit-il, cest honneur comme au victorieux, et avec une telle
lumiere tu nous guideras par les manoirs d’Enfer.» Balde le consent, et
leur commande de monter à mont. Ils s’en viennent ainsi armez, et se
representent devant Merlin, lequel leur dit en peu de parolles: «O
Balde, tu seras le conducteur et le Pere de ces compagnons! Aucune
superstition ne te pourra vaincre, encor que tu sois seul: ainsi l’a
ordonné pour toy le sage Seraphe. Achevez vostre voyage, je vous laisse:
adieu.» Et, fermant ceste caverne, demeura seul en icelle.
Cingar chemine, allegre et dispos, et ne fait que sauter, ayant
deschargé ses espaules d’un lourd fardeau par sa confession. Il gausse,
il plaisante, il chante de sa tirelire, il tire l’oreille à Falcquet, le
nez à Boccal, lequel avoit derobbé à Merlin un demy jambon salé, encor
qu’il vint lors de confesse. Et, combien que leurs chevaux fussent
demeurez derriere, ausquels Merlin avoit promis donner du foin et de
l’avoine de Demogorgon, ou de l’orge de Pinfer; Boccal avoit bien voulu
amener son asne chargé de ce qui estoit besoing. Balde le tanse de ce
qu’il avoit desrobbé à ce bon hermite. Boccal luy respond: «Mange en
paix ton pain! Tu ne portes pas bien un moulin en ta bouche? Penses-tu
trouver un cabaret en enfer?» Mais Balde luy dit: «C’est assez d’avoir
la sacosse pleine de pain.--Ouy, respond Boccal; mais ne sçais-tu pas
bien que l’homme ne peut vivre au monde de seul pain? La chair ne
fait-elle pas de la chair, comme nous enseigne le Pedant doctrinal,
quand tu declines les noms de la tierce declinaison? J’ay eu le cul
assez foüetté, pour apprendre: _Rectis, as es a_: Qui naist fol jamais
n’en guerira, encor que Galien se mesle de le medeciner.» Avec telles
gaudisseries, les compagnons cheminoient joyeux par ces ombres: chascun
se donnoit du plaisir de Cingar et de Boccal; car tous deux estoient en
l’art de bouffonnerie aussi grands maistres que Bufamalque, Nele et
Symon. Ils racomptoient les uns aux autres mille folies, lesquelles leur
faisoient trouver plus court le chemin qui estoit bien long. Balde,
portant au haut de son habillement de teste cest escarboucle, chassoit
par la lueur d’iceluy les obscures tenebres.
Ils avoient desjà cheminé par plusieurs mils, quand ils entendirent
derriere eux un nouveau bruict. Balde s’arreste: aussi font tous les
autres et tiennent leurs oreilles ententives à ce bruit. Ils entendent
ces mots: «Demeure, garde, va, retourne!» ainsi que nous oyons, quand un
grand nombre de halebardiers et gentilshommes accompagnent le Roy,
faisans arrester le peuple d’un costé et d’autre, disans: «Place, place,
serrez-vous!» On oyoit pareilles voix approcher de Balde et de ses
compagnons, non pas venans au devant d’eux, mais les suivans. «Je
m’estonne fort, dit Balde, d’où vient ce nouveau bruit! Desgainez vos
espées et tenez le rondache au bras?» Puis, les fait separer des deux
costez du chemin. En ce faisant, ils font place à ceste trouppe
invisible, tenans la pointe de leurs espées tenduë vers le chemin,
prestes à la percer s’ils vouloyent passer outre, comme quand il faut
qu’un miserable Suisse ou Lansquenet passe les picques. Voicy enfin
arriver une foule de personnes nullement rangez soubs une enseigne, mais
se poussant à la Françoise pesle mesle. Ces gens, icy cheminans ainsi à
la foule, ne sont montez sur genestz, ni sur courtauts, ni sur roussins:
mais, le diray-je? Qui le croira? Pour leurs montures, ils chevauchent
des bancs, des escabelles, la naye du four, des saz, et bluteaux, des
pots, des coquilles, des toupies, des chaires, des quaisses, des
paniers, des corbeilles, des barils, des seilles, des balais, et tels
autres meubles. Ils font par le chemin contre les pierres un merveilleux
bruit, tirant après eux des tables, des ais, des coffres, et autres
telles choses. Ils passent ainsi, sans parler, entre ces compagnons.
Cingar le premier ne se peut plus tenir de rire; puis dit: «Quels gens
sont cecy? Hola! hola! Où allez-vous? Qui vous haste ainsi? Parlez à
nous?» Mais personne ne luy respond, et toujours passent. Tous les
compagnons se prennent aussi à rire; ils prennent toutesfois bien garde
à eux, se tenans prests à joüer des coustaux, si d’adventure on vouloit
faire quelque effort contre eux. Falcquet dit: «Voicy une longue suite:
je croy que c’est la tiritanteine des sorciers. Il est aujourd’huy jeudi
et font le triomphe de Juppiter; ils s’en vont veoir Demogorgon:
toutesfois ce n’est pas asseurance; demande-leur, Boccal?--Non feray,
respond Boccal. Demande-leur toy-mesme; souventes fois il arrive du mal
à ceux qui veulent tenter la fortune: quand un mastin dort, ne le faut
resveiller[103].» Le dernier qui passoit de ceste trouppe, postoit tant
qu’il pouvoit sur une maigre cavalle, à sçavoir sur le dos d’un grand et
gros tonneau. Cestuy-cy, passant entre ces espées nues, toucha le nez de
Cingar du bout du doigt: chose merveilleuse incontinent apparut; car le
nez de Cingar commença à s’enfler comme quand on souffle dedans une
vessie de pourceau, et descendoit desjà jusques sur le menton et
sembloit le nez d’un Alembic, avec lequel les Apoticquaires distillent
leurs eaux. Cingar est bien estonné, et ne sçait plus parler. Il pense
que ce soit quelque chose qui luy fasse ombre; le voulant reculer avec
la main, et y touchant, aussitost ce nez pend jusques à bas. «O
miserable que je suis, s’ecrie-t-il, quelle queuë! Quel boyau est cecy?
D’où m’est venu un si grand nez en si peu de temps? Voyez-vous,
compagnons, d’où vient ceste longueur de nez? De quel pays m’est venu ce
maistre-nez? Deviendray-je à la fin tout nez, croissant ainsi cestuy-cy
à veuë d’œil? Ha! pour l’amour de Dieu, ha! ne permettez point, mes
freres, qu’il faille que je me trouve chargé d’un si pesant nez.» Balde
ne se peut tenir de s’attrister de l’ennuy de son compagnon: «Ne crains
point, dit-il, ne pleure point? Nous l’osterons, et luy rendrons sa
premiere forme.» Boccal luy dit: «Tu ne sçais, fol que tu es, la
commodité qui t’en viendra; je te porte envie d’un tel present de nez
qu’on t’a faict: ne pourras-tu pas, estant tout debout, flairer les
melons au cul, et tu n’auras plus que faire de te baisser contrebas?»
Cingar fut encor contraint de rire, et dit: «Patience, tu me tireras
maintenant comme un beufle par le nez: mais, parce qu’il a desjà trente
pieds de long, et qu’il m’empesche de cheminer se broüillant par entre
mes jambes, je le veux entortiller à l’entour de mon col, et m’en faire
trois tours comme une belle chaine d’or.» Il le met ainsi autour de son
col: mais, parce que par la continuelle humeur il croissoit tousjours,
il l’incommodoit fort par la pesanteur, et ne le pouvoit plus porter sur
ses espaules sans aide. Falcquet, ayant compassion de son amy,
incontinent destourne ce nez d’autour le col de Cingar, et le charge sur
son espaule, chascun des compagnons prenant ceste fatigue l’un après
l’autre.
[103] C’est le proverbe italien. En français on substitue un chat au
mâtin, et ceci rappelle un singulier adage du seizième siècle: «Il
est esveillé comme un chat qu’on chastre.»
Cependant le pere Seraphe vient de loing amenant avec soy deux jeunes
garçons. L’un estoit mulet engendré d’un pere Grec et d’une mere
Calabroise: pensez, je vous prie, quelle meslange, quelle sausse et
quelle salade ce pouvoit estre: il estoit trompeur, pippeur, larron,
voleur, pendard, meschant. Quoy plus? il estoit Albanois: puis-je dire
pis? Mais, parce que usance Albanoise est d’escarmoucher et esbourrer la
meslée, et puis se retirer à quartier après avoir donné l’alarme, on
l’appelloit Resveilleguerre. Seraphe se servoit d’une telle espece
d’homme et meit à effet nouvelles entreprinses pour l’amour de luy.
L’autre estoit jeune, et Narcisse ne fut jamais plus beau que luy, ny
Josephe plus chaste. Cestuy-cy ne mange rien de tout: aussi, n’a-il
besoin de descharger aucunement son ventre; mais est tousjours sustenté
d’un heureux amour. Estant beau, il aime un beau et est aimé d’un bel
amant, et n’est jamais dechiré par les dents de jalousie: car, par une
bonne conjonction des estoilles, il est certain d’estre aimé, et telle
complexion est fort agreable à Seraphe et en fait de belles espreuves
selon le temps. Son nom estoit Rubin et son surnom Ubalde. Or, Seraphe
tira un livre de son sein, et, le lisant, soudain comparurent trois
grands cerfs. Ils estoyent bridez et sellez comme chevaux. Seraphe
commande à ces deux de monter avec luy dessus ces bestes; et, les
conduisans par les resnes et leur commandant de serrer les talons et
fermer la bouche, se mettent au trot par ces lieux tenebreux, et le trot
est si viste, qu’ils semblent voler estans ainsi portez sur le dos de
diables, et vont droict selon qu’ils guident leurs montures, et en un
clin d’œil viennent derriere Balde. Alors dit Seraphe: «Arrestez vos
cerfs; le heaume de Balde m’esclaircit ces cavernes.» Ils mettent pied à
terre, et Seraphe commande aux cerfs de s’en retourner. Puis, chascun
met en sa bouche des pierres merveilleuses marquées d’une puppe, et
soudain iceux ne se voyent plus et demeurent invisibles. Ils marchent
ensemble, pouvans comprendre les autres, mais ne peuvent estre aperceus
d’aucun. Ils entrent entre les compagnons de Balde, ne parlans, ne
faisans bruit et n’estans veus d’aucun. Ils commencent de manier les
mains et de jouer des poings. «Ha! crient-ils, quelle nouveauté est
cecy?» Seraphe, en se riant, tire l’oreille à Boccal: «Ha! dit-il, qui
est icy si mal advisé de me vouloir arracher les oreilles de la teste?»
Et, voulant dire qu’il vienne, on le picque en une fesse: «Ha, meschant,
dit-il, je ne sçaurois ainsi vivre. Le cancre te vienne, ô Balde! A quoy
m’as-tu icy amené?» Ce Resveilleguerre passe entre les jambes de Lyron
et le fait tomber par terre, et luy fait rompre le genoüil. Hippolyte
dit: «Que nous sert d’avoir icy une lumiere, veu qu’il y a autre chose
qui nous oste la vertu de veoir? Je suis icy, ô Balde, congné à coups de
poing, et neantmoins je ne voy rien du tout, mais je sens seulement les
coups: je croy que tu penses que je suis fol.» Entrant en colere,
pendant que Rubin le cognoit, il escrime des poings çà et là, ne faisant
que frapper le vent, et des pieds et des dents se defendoit, ne sçachant
contre qui. Fracasse manie ses jambes tantost haussant l’une, tantost
haussant l’autre, sentant qu’on les luy picquoit asprement; et sembloit
un païsan, lequel, ayant les jambes nues en esté, ne peut fournir à
chasser les mousches de dessus icelles et defendre sa peau. Seraphe
avoit osté le nez de Cingar de dessus les espaules de Falcquet et le
menoit comme un aveugle. Cingar crie: «On me meine par le nez comme un
beufle et ne sçay qui est celuy qui ainsi me conduit, ny où il me meine.
O quelle chose est cecy? Bien fols sont ceux qui telles choses
cherchent!» Moscquin, le voulant secourir, reçoit un grand coup au
costé, et, voulant s’en venger, estend la main comme pour bailler un
soufflet si rudement qu’il eust bien pensé avoir fait tomber avec
iceluy, trois dents de la bouche de tels esprits invisibles, mais il fut
payé de mesme et reçeut son salaire; car, de la colere et force qu’il y
alloit, il donna si asprement sur une pierre, qu’il fut contraint
soudain, pour la douleur, de souffler sur ses doigts, comme faict celuy
qui se haste de manger sa souppe encor’ trop chaude. Gilbert saute deçà,
saute delà, ainsi qu’il se sent picqué de costé et d’autre. Philoforne
n’en reçoit pas moins, et pendant qu’il sent d’estranges coups, il se
tourne de toutes parts. Enfin, après qu’ils se furent donné tels
passe-temps, l’un et l’autre, par le commandement de Seraphe, oste de sa
bouche sa pierre, et aussi-tost furent veus d’un chacun. Or, pensez
s’ils rioyent et s’ils ne se resjoüissoient pas ensemblement? Ils
recognoissent Seraphe, et Balde luy fait la reverence et embrasse
Resveilleguerre et le jeune Rubin. Puis, supplie Seraphe, s’il y a
aucune vertu és livres magicques contre les enchantemens des sorcieres,
de vouloir oster du visage de Cingar un si grand nez. Seraphique luy
dit: «Si je considere bien la chose, Cingar a tort et ne regarde point à
son proffit particulier, demandant qu’on luy oste son nez bien fourni:
s’il sçait bien retenir en sa cervelle tout ce qu’il fait, qu’il face
trois, quatre ou huict nœuds à son nez.» Cingar luy dit: «O Pere
Seraphe, je ne me soucie pas pour un liard, si je n’ay gueres de memoire
et si je monstre que j’ay une cervelle de chat, moiennant qu’on me
descharge de ce fardeau de nez; car qui est le Rinoceros qui ait le nez
plus grand que cestuy-cy? Je vous prie pour l’amour de Dieu, faisons
ceste paction ensemble: emportez avec vous ce nez et toute ma cervelle,
et que seulement me demeurent en la bouche les dents que j’ay, afin que
je puisse manger. Si je n’ay souvenance, et bien que m’en adviendra-il?»
Alors Seraphe, ayant une grande gibbeciere, tire d’icelle, comme fait un
chirurgien, une boëte pleine d’un onguent fort merveilleux, avec lequel
il se frotte les deux mains, et puis avec icelles prend le nez de Cingar
et le presse legerement tirant contrebas, comme on tire le pis d’une
vache. Iceluy, peu à peu se perd, ainsi que fait une chandelle allumée;
et ce nez s’escoulant en ceste sorte goute à goutte et estant revenu à
son poinct, Cingar joyeux et gaillard s’eschappe des mains de Seraphe,
et n’y eut plus de moyen de toucher, puis après, à son nez, craignant de
tomber en tel danger, duquel il estoit sorti par le bienfaict de
Seraphe, auquel il rendit graces avec belles paroles. Seraphe prenant
congé de la compagnie s’en retourne en haut, et Balde descendit à bas.
LIVRE XXIII.
Ils avoyent desjà cheminé en ces ombres obscures et tenebreuses, par
l’espace de cinq journées, quand ils se veirent au bout et à l’extrémité
de la caverne, et ne peurent passer plus avant, obstant une pierre de
demesurée grandeur et qui traversoit le chemin, tellement qu’ils furent
contraints retourner sur leurs pas, et refaire le chemin qu’ils avoyent
jà fait avec grand travail. Ils se trouvent, par ce moyen, aussi
estonnez que sont les fourmis, quand, cheminans par leur route l’un
après l’autre, avec une longue suitte, sur une muraille, ou contremont
un vieil noyer, se baisans l’un l’autre, à la rencontre qu’ils font
montant et descendant, ils trouvent une ligne noire qu’on aura faicte de
charbon à travers leur chemin: lors ils s’arrestent tout court et
s’amassent en une trouppe reculans en arriere, et retournans sur leurs
pas. Balde advise sous ses pieds une pierre, laquelle il fait lever par
Fracasse. Iceluy, affermissant la plante de ses pieds contre terre et
roidissant les reins, l’enleve et trouve dessous un puits profond. Ils
prestent l’oreille pour sçavoir s’ils oiroyent quelque bruit venant du
fond d’iceluy. Ils entendent un bruit d’une eau coulant entre des
pierres. Mais ils n’y peuvent rien veoir. Cingar s’offre de descendre à
bas, comme de faict il y descend se tenant des mains et des pieds aux
pierres d’iceluy, et estant au bas, il trouve un lac ondoyant et entend
un ruisseau s’escouler à travers les feintes et fentes de la montagne.
Il appelle de là ses compagnons, tant qu’il peut crier, disant: «O
compagnons, descendez par ceste eschelle d’enfer?» Tous detachent leurs
ceintures, prennent le licol et les sangles de l’asne, et noüans tout
ensemble en font une longue corde, de laquelle ils s’aident pour
descendre à bas l’un après l’autre, et feirent devaler premierement
l’asne et puis Boccal. Enfin, tous se trouverent à bas avec Cingar.
Balde, par sa presence, rendit le lac notoire et aisé à veoir à un
chascun; car la pierre qui estoit en son heaume chassoit toutes
tenebres. Ce lac s’estend en un fort grand bassin, duquel sort un gros
fleuve, et ne s’en peut trouver un plus large, quand bien vous
mesureriez tous les fleuves du monde. Les compagnons commencerent à
cheminer le long du bord d’iceluy. Ils voyent au milieu de l’eau un
vieillard, la longue barbe duquel luy couvroit toute la poitrine, et
estoit assis sur le dos d’un long Crocodile, lequel estoit suivy de
trois autres, sur lesquels estoyent aussi assises de belles Nymphes.
Quand ce vieillard apperceut de loing une clarté, et ceste compagnie
s’esgaiant le long de l’eau, portant espées, rondaches et autres armes:
«Qu’est-ce que cela de nouveau? dit-il: je veux sçavoir que c’est et
d’où vient telle nouveauté.» Et commence à se stomacquer ainsi contre
Balde: «Qui a conduit icy vos pieds, ô fol et mal habile? Qui vous guide
si hardiment le long des rivages du Nil? Viste retournez arriere! Quelle
audace meine ces marrouffles-cy?» Balde luy respond: «Nous sommes
descendus du Ciel et allons en enfer: enseigne-nous le chemin?» Le
vieillard luy dit: «Il est aisé de descendre à bas; mais de retourner
arriere, cela ne se peut faire, sans bien suer d’un grand ahan, et
toutesfois tu te repentiras d’estre icy venu en nos quartiers; et si
vous ne vous hastez de vous en retourner d’icy, mon esprit me dit qu’il
vous en arrivera un grand malheur. Osez-vous, vous autres, qui n’estes
que la fiente des hommes, ainsi salir ce sainct pays? Retournez donc
d’où vous venez, poltrons que vous estes, et qui ne meritez que des
coups de baston? A qui est-ce que je parle maintenant? Voulez-vous que
je le vous die trois fois, asnes, pourceaux, gens pleins de poux?» Balde
endure tout et prend plaisir à ce vieillard, l’estimant comme revenu en
enfance. Mais Fracasse ne pouvoit plus retenir en l’estomac sa cholere,
et secouant sa teste et parlant haut: «Es-tu point Dieu? dit-il: ou, si
les dieux cornus font leur demeure en ces cavernes et lieux tenebreux,
tu dois estre plustost Archidiable et la charongne d’Enfer?» Ce
vieillard, parlant un peu plus doucement, dit lors: «La divine Gelfore
m’a donné le Royaume de ce fleuve et a mis ceste eau soubs ma puissance
pour tout jamais: on l’appelle Nil et se rend en la mer par sept bouches
ou canaux, et sa source est incogneue à Aristote, à Platon et à tous les
maistres és arts, combien qu’ils ayent rempli leurs gros livres
d’infinies barboüilleries, pensans en donner la cognoissance: mais, vous
autres, avec un esprit malin et mauvais cœur, avez trouvé son origine
qui est incogneue à ceux de lassus, et avec vos pieds mortels avez
souillé ces bords et rivages des dieux. Ceste belle compagnie de deesses
me sert et Gelfore m’a fait le haut Dieu de ce fleuve, laquelle s’est
establi au fond de la mer de grands Royaumes, et a distribué à ses
barons et vassaux, des fleuves, des estangs, des lacs, des fontaines et
des ruisseaux; et, entre le nombre des dieux, je suis nommé Rousseau.
Partant, comme Dieu et plein de la deïté des dieux, je commande,
j’excommunie, je jure, sur peine d’encourir mon indignation, ma
disgrace, et sur peine de la hart, qu’on m’oste ces bouchers, ces
chercutiers! Nettoyez-moy de ces villains icy! A qui est-ce que je le
dis? Sus, viste, allez, meschans!» Balde luy dit: «Tu es peut-estre Dieu
de quelque latrine emmerdée. Si toutesfois, comme tu causes, tu te puis
asseurer soubs ta deïté, garentis-toy, et tes putains, de ta ruine.» En
ce disant et se baissant, soudain prend une pierre, avec laquelle il
donne droit sur la teste du Crocodile et luy fait faire le plongeon en
l’eau. Le Rousseau est contraint se mettre à nage, mais, en se nayant,
il jouë des jambes pour neant. Il ne luy paroissoit plus hors l’eau que
le mufle, comme à une grenouille cachée en la bourbe. Les femelles
commencent à battre de leurs mains et s’enfuyent avec leurs Crocodiles.
Fracasse s’estoit fourré jusques au milieu du fleuve et tiroit le col au
Rousseau, comme à un poulet. Balde va plus avant, servant de
porte-flambeau aux autres, et devisent par entr’eux de la source du Nil
incogneue au monde; et pendant qu’ils passoyent le temps en tels
discours, ils rencontrent une obscure entrée de ceste montagne, laquelle
engouloit tout ce fleuve. Contre cette entrée defaillent les rivages du
fleuve, et ne se peut naviguer plus avant, passant l’eau à travers les
montagnes. Les compagnons s’arresterent là, ne leur estant possible de
cheminer plus outre, ne se presentant à eux aucun sentier, s’ils
n’avoyent des plumes pour voler ou pour nager. Ils n’ont aucun batteau,
ny aucun Dedale qui leur puisse attacher des aisles aux bras: aussi, n’y
a-il pas moïen de nager, à l’occasion de la pesanteur de leurs armes qui
les attireroit à fond. Fracasse se jette au milieu de l’eau, et,
gambadant en icelle, la faisoit remonter contremont plus de trois cent
brasses; et combien qu’il eust le corps d’un grand et haut hommasse,
neantmoins il estoit mouillé jusques au culot et remuant en l’eau ses
gros rongnons: «Ho! dit-il, compagnons, il y a tousjours remede à toutes
choses, moyennant que nous prenions advis: sautez tous sur mon dos, je
suis assez fort pour vous porter tous par ceste eau.» Balde, en riant,
luy dit: «Le pourras-tu, Fracasse? L’oses-tu bien?» Il respond: «Non pas
vous seulement qui ne pesez gueres, mais, s’il estoit besoing, je
porterois le peuple de Milan. On dit que ce geant d’Hercules porta la
chaire de Jupiter, sur laquelle estoit assise toute la famille des
Dieux: et, moy, qui ay un poulmon ferme et entier, ne supporterois pas
le faix de huict enfans, comme je vous estime au prix de ma force?» Tous
se jettent sur son dos et sur ses espaules, comme s’ils vouloyent
escaler une forteresse. Lyron se range à droit, et Hippolyte avec les
mains se tient auprès de luy. Balde prend le gauche, Gilbert le suit;
et, pour faire le contrepoix, n’estoit besoing y adjouster une pierre
comme on fait quelquefois aux sommiers et bestes de charge. Boccal se
prend à une des esguillettes des chausses de Fracasse. Philoforne monte
jusques à l’oreille, et Moscquin à l’autre, trouvant là de belles
chambres à se mettre. Cingar grimpe jusques au haut de la teste, se
mettant plus haut que les autres. Le centaure ne veut tant charger le
géant, comme aussi Falcquet: l’un se mettant à nager comme un chien et
l’autre comme un cheval. L’asne demeuroit derriere qui ricquanne et prie
qu’on ne le veuille laisser seul à la gueule aux loups. Il n’estoit
propre pour bien nager et n’avoit pas grande envie en aucune façon de
mouiller sa peau. Fracasse, en ayant pitié, le prend et le met soubs son
aisselle, le serrant assez asprement et tellement, qu’il le contraignoit
de petter comme une cornemuse, laquelle estant pleine de vent, pendant
que le cornemuseur la presse avec le coulde, rend les tons de sa musique
plus haut: ainsi cest asne triploit sa proportion. Fracasse, ainsi
chargé, jure que ceste charge ne luy est rien. Il tenoit en sa main
droite son grand baston, sur lequel il s’appuyoit, enjambant à grans pas
dedans ceste eau, et avec son bourdon faisoit grand bruit contre les
pierres, en rompant quelques-unes avec le bout d’iceluy. Or, après avoir
ainsi cheminé quelque temps, ils voyent de loing le jour et la fin de la
caverne; et lors ils commencent tous à chanter et à se resjouir: et
Balde leur commande de dire des joyeuses chansons et entre autres
celles-cy, qui ainsi se commencent: _Force l’Amant, de tous, d’un
autre_, et _Mer petite_. Mais Cingar chanta un tel motet: «Puisque nous
sommes hors de ceste obscure prison, chantons Turelure, sonnons la
chevre morte: _Que fait Ramancine? Que ne vient-elle à son mary?_
Chantons tarirariran: chantons tantare, tantare.» En somme, ils arrivent
à la clarté du jour, et là, tous descendent de dessus le dos de
Fracasse. Ils ne peurent toutesfois si tost veoir la lumiere; mais ils
feirent comme nous faisons, quand, ne voulans si tost sortir du lict au
matin, nous faisons les paresseux, et combien que le soleil aye desjà
espandu sa lumiere bien avant; mais la chambriere venant ouvrir les
fenestres, lors nous alongeons nos nerfs et cordes des jarrets, comme
font les asnes; et lors ne pouvons, du premier coup, endurer en nos yeux
la lueur du jour. Ainsi, ceux-cy sortis des tenebres, à grand peine,
peuvent-ils hausser leurs yeux vers la lumiere, estans aveugles de la
clarté et splendeur du Soleil; mais, estans incontinent asseurez, ils
s’esmerveillent comment il peut se faire jour soubs la terre, ou dedans
les entrailles d’icelle. Car, à la vérité, ils avoyent là trouvé un
nouveau monde, un nouveau Soleil, un nouveau siecle et nouvelles
habitations. Mais on dit toutes ces choses avoir esté faites soubs l’eau
par arts magiques, car ils ont bien recogneu avoir esté jusques au fond
de la mer, là où il y a une grande campagne sans aucuns arbres, et n’en
a point de plus grande, soit en long ou en large, fust-ce la vieille
campagne de Veronne, ou celle de laquelle ces pauvres Godiens se
vantent. Au milieu d’icelle y a un grand Palais et haut eslevé quasi
jusques au ciel, duquel ils voyent de loing mille cheminées fumer. En
iceluy, Gelfore avoit planté son siege et tenoit, ceste meschante
magicienne, tousjours-là une cour ouverte, et avoit, par tout son
Royaume, fait dresser des Theatres et de grands Colosses, comme nous en
voyons à Veronne. Elle a maintenant et tient en tout temps des vaches et
vilaines louves en ce lieu, afin que toute la ville soit toujours
renettie d’un tel fumier. Mais c’est une chose fort merveilleuse et
grandement admirable, de ce que le fond de la mer se tient en haut comme
une voute, et n’en distille à bas aucune eau, combien qu’elle soit
tourmentée et agitée par les vents, à travers laquelle le Soleil lance
ses rayons et penetre ceste humidité, comme on veoid une chandelle
allumée à travers un verre: et par là ce nouveau monde paroist, et une
nouvelle façon de vivre d’autres gens. Tous les compagnons
s’esmerveillent de veoir cecy, et Fracasse s’escrie: «Ha! diable,
auras-tu tant de puissance que tu puisses ainsi muer et changer les
dispositions naturelles? Assiez-tu en ceste sorte le fond de la mer en
haut, et par ta puissance les eaux se maintiennent-elles en haut sans
pesanteur, comme si elles estoyent d’air? Non, non, que faisons-nous?
Nous tardons trop.» Boccal respond: «Tu as raison, mon gros bedon; mais
nostre asne ne porte plus que manger.--J’ay faim!» dit Cingar. Moscquin
dit: «Comme un aveugle, je ne voy rien.» Le Centaure dit: «Ma panse
gronde de faim là dedans.» «Mangeons l’asne!» respond Fracasse.
Aussi-tost dit, aussi-tost fait. Il le prend par les pieds, et, luy
tirant le col, l’estrangle, comme fait la chambriere une poule. Cingar
commence à l’escorcher par les jambes. Boccal, avec sa dague de Margut,
luy fend la poitrine et luy tire du ventre les trippes, les rongnons, le
foie et toute la fressure. Balde, avec un caillou, fait sortir, de son
espée d’acier, des bluettes et scintilles de feu, lesquelles Hippolyte
reçoit sur de la paille menue, qu’il ajance: et Lyron, soufflant
doucement, fait flamber ceste paille et allume le feu. Philoforne
apporte de l’eau dedans leurs haumes et casques, et aussi Gilbert, et
lavent ensemble les pieces et quartiers de l’asne, lequel enfin ils
mangent partie rosty, partie boüilly. S’estant ainsi repeus, ils
s’acheminent vers le palais. Ils n’avoient gueres cheminez, qu’ils
rencontrerent un vieillard boiteux et une pelerine avec luy, ayant un
visage joyeux. Eux deux tenoient chascun en main un bourdon et un
chappeau en teste, et à leurs bourdons pendoient un petit escrit,
contenant le malheur qui leur avoit causé de voüer leur voyage. Ils
avoient sur leurs espaules des manteaux courts et le flasque à la
ceinture. Ils faisoient apparence d’estre las du chemin, et, pour ceste
cause, se meirent contre terre sur leurs manteaux estendus en une vallée
ombrageuse, pour se reposer. Les compagnons s’en viennent à eux et
eurent pitié d’eux; car ils sembloient bien avoir cent ans et qu’ils
avoient besoing de se reposer, plustost que de faire un long chemin.
Alors, ceste pelerine se range à l’ombrage, de peur de l’ardeur du
Soleil. Elle tient tousjours ses deux yeux contrebas, lesquels
neantmoins quelquesfois elle releve tout à propos et en darde des rayons
fort penetrans. Hippolyte, s’advançant, outre ses compagnons, l’œillade
le premier, et comme il y estoit sujet, il se laisse engluer. Balde,
avec un courtois semblant, salue ce vieillard et luy demande: «D’où
venez-vous? Où allez-vous? Comme vous appelez-vous?» Il respond: «Je
viens de devers Paradis et je vais en Enfer: on me nomme Pasquin[104].»
Balde luy dit: «Qui vous contraint de laisser Paradis? N’aviez-vous pas
là un bon et un brave temps? C’est un mauvais change de laisser les
bien-heureux pour aller aux damnez: je m’estonne quelle occasion vous
meut à ce faire.--Je suis, respond ce malin vieillard, la vraye pratique
du monde, et ceste barbe n’est point grisonnée, ni devenue si grande,
pour neant. Croyez-moy, qui en ay fait l’essay, vous vous trompez
vous-mesme, mon amy: l’homme se trompe, qui pense Paradis estre plein de
delices, d’allegresses et de joyeux passe-temps. Il y a cinquante ans,
que, moy, tenant hostellerie, je servois d’hostelier à Rome et estois si
cogneu à toute la ville, que ma renommée et mon nom y demeurera à
perpetuité, et m’ont les Peres honoré d’une statue, comme on a
accoustumé de faire à ceux qui sont dignes d’un renom, d’un honneur et
d’un beau triomphe. Ce ne te seroit pas une petite vertu d’acquerir une
louange par des choses que tu penserois estre agreables aux Rois, aux
Papes, à ceux qui portent mitres et bonnets rouges. Partant, j’ay trouvé
que tout nostre soing et estude ne doit estre qu’envers trois arts et
mestiers; à sçavoir l’art de cocquinerie, de bouffonnerie et de
ruffiennerie. Par les merites de tels mestiers, j’ay souvent gagné de
bons presens par Messieurs les porteurs de rochets, et ay receu d’eux
beaucoup de plaisirs: par telle pratique, ayant la cognoissance des
gestes, des prouesses, des actions, des vertus, des merites et du cours
de la vie de si grands personnages, je puis seul rendre bon compte de
tout le monde et en relever le secret. S’il faut adjouster foy aux
saincts Prophetes, croïez à Pasquin, sage et advisé Prophete. Tout ce
qu’il dit est aussi vray que le _Credo_, qu’on chante en l’Eglise.
Estant devenu tout decrepit, l’heure de ma mort s’approchoit, et toute
la ville de Rome s’attristoit fort pour moy. Elle supplia le Sainct Pere
de me vouloir envoyer au ciel, et me charger de forces bulles et briefs.
Le pape aussi-tost assembla le College, pour l’amour de moy. Là, après
un long discours sur ce que, par la perte d’un tel Citoyen, il
arriveroit un grand dommage aux jeunes courtisans et aux courtisanes, on
me donne enfin ceste indulgence, que je peusse tenir hostelerie devant
la porte du ciel, afin que quand les Preslats de l’Eglise, bien gras,
bien refaits, viendroient au Royaume de Paradis sur leurs mules, je
fusse prest à les recevoir en ma bonne hostelerie, ayans bien merité de
moy ce bon service et les loger en chambres garnies à l’Allemande. Mais
mon genie est tousjours à Rome soubs une effigie et statue de marbre,
par dessus laquelle, si on y pense bien, il n’y a chose si merveilleuse.
Tantost là je suis masle, tantost je suis femelle; maintenant on me
prend pour Religion; maintenant pour Victoire; je suis Pasquin tout nud
et sans chemise: ma face coulemerde n’a point de nez, à moy, estant de
pierre: ceste disgrace m’advient pour l’amour du Citoyen Marphore,
auquel je revele tous les secrets; et ne discourons ensemble que de
choses grandes, en plusieurs et diverses manieres, combien que les
pierres pueriles nous ayent osté la parolle. Or, vous sçaurez que nous
avons tenu nostre hostelerie par l’espace de trois ans devant la porte
de Paradis, avec fort peu de gaing; car les portes estoyent tousjours
cadenacées et courrillées et toutes moisies, pour n’estre souvent
remuées. Les aragnes y avoient tendu leurs toiles. Il se passoit bien
six jours, et telle fois huict, qu’aucun estranger, ou passant, ne
venoit en ce quartier. Si toutesfois aucun y venoit, c’estoit quelque
boiteux, quelque bossu, ou quelque borgne, ou bicle, ou bien quelqu’un
de ceux qui, ne se soucians des voleurs, ont la bouche plus pleine de
chansons que la bourse d’escus. Il n’y arrivoit aucun qui peut payer son
escot, qui voulut une chambre, qui demandast un lict, ou de l’avoine
pour sa monture. Il n’y venoit que ceux qui n’avoient pas un sol et qui
avoient accoustumé de coucher dedans des chaumiers, et d’aller quester
et se nourrir seulement de morceaux mendiez çà et là. J’y ay veu fort
rarement des Papes, des Roys, des Ducs; aussi peu, des Seigneurs, des
Marquis, des Barons, de ceux qui portent chappeaux houppez, des mitres
et des chappes cardinalesques, lesquels eussent peu tirer, de leurs
gibbecieres pleines d’escus, dequoy m’y enrichir, et qui eussent bien
voulu payer les chappons bouillis avec le potage saffrané et les tourtes
avec les bouteilles de divers vins doux et forts. Ce sont ceux-cy, qui
despendent et qui peuvent despendre leurs escus. Si d’adventure j’y vois
arriver quelque Procureur, quelque Juge, quelque Advocat ou Notaire, ne
pouvant penser que ce fussent de tels gens, soudain, je m’escriois: «O
le grand miracle!» Voilà qui a esté cause que je me suis osté de ce
quartier, mesme lors que l’abbé Demogorgon, qui n’aime que des rejettons
de choux, de sardines, des figues, des feves et des fraises, y vint sur
sa mule maigre et si ensorcelée, qu’on eust peu couldre ensemble ses
deux flancs. Il n’avoit pas en sa bource un pauvre liard, pour payer un
plat de bouillie chaude. Il vint enfin à la porte de Paradis, et pria
d’estre receu au dedans, et d’y estre fait citoyen bienheureux, ou
d’estre logé en quelque petit coing. Mais saint Pierre en cholere
repoussa de l’entrée ce miserable, et luy dit: «Va t’en, avaleur de
feves moulues! Tu n’es point et ne seras jamais digne d’entrer en ce
lieu, tant que ma Dame Simonne se tiendra entre les Clercs, laquelle
tant que Luscar permettra ainsi vivre parmi le monde, ni vous, ni toute
votre race ne pourrez entrer icy dedans. Va t’en, et ne frappe plus à la
porte, de peur que tu ne sois toy-mesme bien tabourdé!» Pendant que
telles choses se disoient, sortirent hors l’escole du ciel mille petits
enfans, les uns mal vestus, autres tous nuds, mal en poinct, mal
peignez, maigres et couverts de teigne; iceux entrerent en mon
hostelerie sans aucun contredit: «O! dis-je alors, quelle temerité
est-ce cecy, mes enfans?--Nous sommes, me respondirent-ils, jeunes
anges; donnez-nous à gouster.» Et soudain commencerent à remuer mes
pots, et me devorerent une fournée de pain frais et trois porcs, une
vache, trente chappons, autant de poules, six chevres avec le bouc,
huict flesches de lard, un plein saloir de salé. Que diray-je davantage?
le chat, l’asne, et ma maigre mule; et après telle mangeaille, ils
estoient encore affamez, et si je ne me fusse tout nud eschappé d’eux,
ils m’eussent, et ma fille aussi, fourré en leur ventre; pensez quelle
consolation reste après la mort.»
[104] Tout le monde sait que tel est le nom d’un groupe en marbre
exposé sur une place de Rome et longtemps confident indiscret de
mordantes satires lancées contre les grands. Pendant des siècles on
n’avait pu reconnaître le sujet de ce marbre profondément mutilé. Le
célèbre archéologue Visconti y a retrouvé Ménélas soulevant, au
milieu des guerriers troyens, le cadavre de Patrocle.
Quelques recueils des satires affichées à cette statue, publiés de
1510 à 1526, sont mentionnés au catalogue Libri (1847, nºs 2562 à
2566). Ils sont excessivement rares et souvent fort libres. Le
_Manuel du Libraire_ indique divers écrits du même genre. Les
_Pasquille_ et _Satiren_ en langue allemande, composés au seizième
siècle, ont été réunis par M. O. Schade, 1856, 2 vol. in-8.
Pendant que ce meschant vieillard babilloit ainsi, Hippolyte s’estoit
accosté de ceste jeune pelerine, et la vouloit emmener avec soy. Cingar,
rusé paillard, s’advançoit pour aider à l’entreprinse d’Hippolyte, luy
faisoit escorte, et guignoit Falcquet; mais enfin tous donnerent la main
à Hippolyte. Balde ne sçavoit rien de ce qu’ils vouloient faire, lequel
eust bien desiré que tous ces compagnons en tel temps se fussent portez
avec toute modestie et pudicité. Incontinent, toute la campagne se meit
à trembler tout autour, et ce trompeur vieillard disparut comme une
ombre. Les pieds de Balde et ses jambes ne se peurent tenir de trembler,
et ses cheveux de se herisser, quand il se veid seul, ne voyant devant
soy aucun de ses amis. Il resve à ce qu’il doit faire, et où il doit
aller. Il invocque Dieu en son esprit, et appelle Seraphe à son secours.
Enfin, il trouva pour son meilleur de s’acheminer vers le Palais de
Gelfore, ayant opinion d’y trouver ses compagnons en quelque ennuy.
Mais, comme il s’acheminoit assez lentement, et à pas comptez, voicy
venir vers luy de loing Resveilleguerre, qui couroit en façon d’un
Stradiot sur un genet, et portoit sur son espaule sa javeline. Balde le
recognoit, l’appelle: «O Resveilleguerre, es-tu point l’Ange Gabriel,
qui puisses apporter joyeuses nouvelles? Où est Seraphe tout nostre
espoir?» L’autre respond: «Je ne porte jamais, mon Baron, meschantes
nouvelles. Reçoy, en don de Seraphe, ceste pierre, qui a la vertu de
rendre invisible celuy qui la porte: on la nomme Opthalmie. La tenant en
ta bouche, tu ne seras veu de personne; et cependant tu entreras au
Palais, auquel Gelfore, presidente sur toutes les vaches et les louves,
fait sa demeure, gouvernant toutes leurs estables. Ce vieillard, qui
vous avoit dit estre Pasquin, n’est pas Pasquin; mais c’est Demogorgon,
lequel a accoustumé de battre de sa queue les vives Fées, et chevauche
les sorcieres en guise d’asnesses. Il ne venoit vers vous que pour vous
decevoir, et vos compagnons; mais vous estes demeuré seul exempt de ses
piperies, et vos compagnons portent la peine de leurs merites. Vous les
recouvrerez toutesfois enfin avec joye et contentement.» Ayant achevé
ces mots, soudain se disparut.
Balde met en sa bouche ceste pierre, qui le rend invisible, et s’en va
au Palais de Gelfore; il rencontre force trouppes de sorcieres, à
travers lesquelles il passe comme une ombre, et, pour se donner du
plaisir, en tire l’une et puis l’autre par leurs robbes, donne des coups
de pied à une, des soufflets à l’autre. Il entre dedans le Palais,
duquel les portes sont tousjours ouvertes: les entrées, les voultes, les
corniches, le tout n’est que d’or. Il voit une bande embastonnée de
longues picques: il estime que ce soit la garde de la Roine.
«Resjoüis-toi, ô mon espée, dit Balde, tu te repaistras en brief de
bonne viande, et laveras ta face en sang Aërien!» Il tire vers un
cloistre qui estoit fort ample et large, lequel estoit embelli de cent
cinquante colonnes. Tout y resplendissoit pour l’or et merveilleuses
richesses qu’on y voyoit. Les pilliers, les colonnes, les chapiteaux,
les pieds d’estals, les frises estoient d’or. O quelles façons de faire!
O quelles villanies Balde trouva-là! Quelles bordeleries? Quels actes
ords et infames! Si je le voulois descrire, il ne seroit utile ni
profittable pour la jeunesse de le voir escrit; car il ne faut
manifester toutes choses aux simples. Tout autour estoient plusieurs
chambres basties separement par certaines mesures, ayant leurs huis
tousjours ouverts, et le seuil fort usé, pour la frequence de ceux qui
sans cesse alloient et venoient, ainsi qu’on voit aux maisons des Roys.
Balde, sans se faire veoir, veut contempler par le menu toutes ces
choses. Il entre à la premiere porte qui estoit haute et large, en
laquelle plusieurs entroient et sortoient. Là dedans on oyoit tic-toc,
du bruit que faisoyent des mortiers de bronze; car c’estoit là
l’Apotiquairerie. Il entre plus avant, et revisitant tout, il s’estonne
d’y veoir une infinité de vieilles, assemblées ensemble, lesquelles
enseignent une infinité aussi d’hommes, ou plustost sorciers, à mille
choses meschantes. Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols, des
Allemans, des riches, des pauvres, des laïcs, des moines, des prestres,
des dames, des nonnes, et, en somme, de toutes sortes de gens. Iceux
sollicitent et procurent secretement diverses choses, et font, selon ce
qu’on leur apprend, des onguents, des ciroënes, des pastes, des
linimens, des emplastres, des pillules, des confections, des sirots. Ils
ouvrent et referment, tournent, remuent mille boëtes, mille pots,
flaccons de triacle, barils et bouteilles. Les uns pesent l’eau avec
balances, les autres pilent et concassent herbes et drogues, avec les
pilons dedans les mortiers, comme du taxe, du cambrossen, des squilles,
de l’aconit, de la ciguë. Autres emplissent des vaisseaux d’estain de
electuaires noirs, composez la nuit, à la clarté de la cinquiesme Lune,
avec de la salive de crapaut, de la chair de pendu, du poulmon d’un
asne, de la peau d’une grenouille verde, de la sanie de la matrice, de
soulphre tiré de l’argent vif, des corps morts par mort violente, de la
sueur d’un loup enragé, de la gresse de vipere, du fiel d’une puppu et
du lait d’une ceraste. Davantage, ils meslent les choses sacrées avec
les prophanes, et se servent de chandelles faites de la cire du cierge
Paschal, du cresme, du sel du baptême, autres telles choses que de
mauvais Prestres donnent à ces poltrons. Je pourrois bien d’adventure
descrire comme ils font telles compositions; mais je me defie que,
pensant reprendre les fautes d’autruy, je deviendrois precepteur et
instructeur d’icelles, tellement qu’on m’estimeroit digne de la mitre
d’un Thomiste, et me donneroit-on en main la queuë d’un asne en guise
d’une bride, recevant telles choses pour un si grand labeur. Car, pour
dire verité, tous les jeudis on y voit courir des Orateurs, des
Advocats, des Medecins, des Astrologues, des Poëtes, des Moines, des
Prestres et des Juges. Mais, parce que la raison cede au respect et que
les gros poissons ont accoustumé de manger les petits, il n’y a
seulement que quelques malheureuses vieilles qui servent de spectacle au
monde, quand on les promeine sur des asnes[105]. Icelles servent de
voile aux fautes des nobles, et espargnent aux Dames le feu qu’elles
meritent.
[105] Des femmes accusées de sorcellerie, des entremetteuses, étaient,
au moyen âge, promenées sur un âne, au milieu des huées de la
populace, et fouettées par le bourreau. Le dix-huitième siècle a
offert encore à Paris le spectacle de promenades de ce genre.
Balde se fourre partout, estant ainsi incongneu, regarde à tout, lit les
inscriptions des boëtes et des pots. Il ouvre les livres, et lit en
iceux: il n’y trouve rien que des receptes mortelles, à sçavoir: comme
les enfants sont ensorcelez par la seule haleine d’un marouffle; comme
il faut causer un dormir pour cependant jouir d’une fille; comme un mari
cognoistra quelles cornes sa femme luy fait, et pour trouver le ribaut
sur le faict; comme il faut contraindre les belles filles à aimer, et y
attirer de force leurs volontez encore saines et entieres; comme une
femme n’engrossira point, quelque coup de corne qu’on luy donne; comme
elle vuidera son enfant si elle se sent grosse; comme, à grand’peine
estant nay, on luy peut corrompre tous les membres; comme une femme
pourra faire desecher son mari qu’elle haïra; comme une villaine
sorciere ostera l’entendement à un enfant, ou la vie du corps[106]. Il y
a là, dis-je, des Beguines, vieilles puantes, qui vont et reviennent,
portent et rapportent telles drogues en de petits pots, en des boëtes,
et autres vaisseaux. Balde les suit, pour l’envie qu’il a de veoir tout.
Il s’y voit un autre lieu, long de trois cens brasses, large de deux
cens, autant spatieux qu’aucun autre, qui se puisse trouver. Là, les uns
sont enseignez, les autres enseignent autant de sorciers qu’il y a de
graine au sable de la mer, autant que la forest de Bacane jette de
feuilles, et autant que la seche et sterile Pouille engendre des meuches
noires. Là sont de vieilles édentées, vieilles guenippes, vieilles
chassieuses, lesquelles Gelfore a instituées pour estre maistresses
d’escole, et des premieres du Senat. Icelles, à la façon des Pedagogues,
sçavent fort bien dispenser leur science, donnans les preceptes de
sorcellerie, et pour operer avec onguens, et faire de telles bonnes
œuvres, comme d’esmouvoir les tonnerres du ciel, faire tomber la
tempeste sur les bleds et sur les vignes, attirer la Lune çà bas, et
faire retrograder les estoilles, remonter les fleuves contremont, et de
la mer faire retourner les fontaines à leur premiere source; comme il
faut changer les corps en diverses formes, muer les hommes en loups, en
ours, en chiens, et se tourner soy-mesme en chat, en chouette, en hibou,
chantans la nuict sur les couvertures pour tristes augures; et comme les
Prestres peuvent abuser par fascinations leurs commeres, et les meschans
Moines chevaucher sur les diablesses de mules. Balde oit d’un costé et
d’autre plusieurs preceptes de sorcelerie, et, regardant de près pour
veoir s’il en recognoistroit quelqu’une, il advise la femme de Cingar,
et Berthe servir de maistresses d’escoles à des petites filles: dont,
tout estonné, ne se peut quasi tenir de tirer son espée. Mais,
considerant qu’il y voyoit aussi plusieurs Madames, femmes de nobles
personnes, et autres, sortans de dessous de grands chappiers, vrayes
montures de Satan, se prostituer aux diables, il appaisa sa colere, se
teut et se tint encore ainsi invisible, se confortant en soy-mesme; et
se resout de prendre un jour telles bonnes pieces sur le faict, voyant
clairement que celles que nous pensons estre icy des Hersilies sont là
des Thaides: mais bien loüoit celles qui sçavoyent dextrement couvrir
leurs larrecins; car la coulpe est à demy pardonnée qui est couverte.
Les murailles, les planchers, les toicts sont de pur or. Les chaires
sont aussi de mesme matiere, couvertes de diverses couvertures et
carreaux. Les licts sont parez de toiles d’argent, de velours plein et
de velours raz, de taffetas changeant, de samis et autres draps de soye.
Il voit là des jeunes gens beaux, de belle face, agiles, dispos, legers,
tousjours prets à danser, se jouer avec de jeunes filles. Il croit
qu’iceux estoient diables deguisez, qui avoient ainsi prins forme
humaine, et s’estoient, comme les hommes, vestus de robes et habillemens
d’or, et bonnets de velours. Ils portoient aussi des chausses
d’escarlate et des chemises à collet ouvré, des anneaux en leurs doigts,
garnis de pierres pretieuses. Ils estoyent parfumez de musc, de civette,
d’eau de naphe, et tenoient à leur nez du storax, et un mouchoir trempé
en eau roze: ce Palais en estoit tout abbreuvé.
[106] Tous ces secrets et bien d’autres du même genre étaient
regardés, à l’époque où écrivait Folengo, comme chose facile à
accomplir lorsqu’on avait des relations avec les puissances
infernales.
Autour des murailles de porphire, y avoit des espailliers tousjours
verds et remplis de fleurs, auxquels on voit plusieurs miroirs attachez.
Là, de pauvres et miserables filles apprennent à devenir Dames, mettans
sur leurs joues, sur leur front, sur le sein, du blanchet, et du rouget
sur leurs levres, pour les faire paraître rouges comme coral; et
frisotans leurs cheveux avec le fer chaud ou avec la paille, et chanvre,
avec laquelle elles les tiennent liez la nuict; s’arrachent aussi le
poil de leurs sourcils, pour n’en laisser qu’un filet en forme d’un arc.
Elles s’élargissent les espaules, et se font enfler le sein et
mammelles, voulans par là ressembler à la vraye semblance de Pallas.
Mais ce n’est qu’un sac de paille, ou cet espouvantail qu’un Jardinier
pose en son jardin, pour faire peur aux oiseaux, et les chasser d’autour
de ses graines. Je laisse là à part les lires, les flustes, les cistres,
les luths, les espinettes, les danses, les moresques, les gans d’Espagne
et le bal de la torche. La magicienne Gelfore fournit de toutes ces
choses pour une telle volupté, estant assise au haut de la salle dedans
une chaire dorée.
Pendant que Balde contemploit cecy, il voit qu’on ameine, avec une
grande rumeur, Boccal enchaîné, en le traînant, et auquel les gueux et
la villaine canaille donnoient de grands coups de pied et de poing. Tout
le peuple y accouroit pour veoir ce que c’estoit, et pour tourmenter ce
pauvre homme; on le pousse, et de pieds et de poings, devant le trosne
de la Roine. Il crie, recrie, et demande souvent pardon, et jure la foi
qu’il doit à Dieu n’avoir rien fait. Gelfore, enflée de colere, demande
la cause de sa prinse. On luy respond que ce meschant goulu estoit
clandestinement entré en la cuisine pour desrober, et qu’il avoit jà
fait son petit pacquet de fromage et de beurre, et qu’il avoit estrillé,
avec un baston, deux marmitons d’icelle, n’estant enroolé au nombre des
serviteurs domestiques de la Cour de la Roine, ni tirant ce villain
bourreau aucun salaire de sa Majesté, et y avoit davantage, c’estoit
qu’il ne vouloit dire de quel quartier il estoit venu. Gelfore, tournant
le visage avec une façon desdaigneuse, et toussissant un bon coup, et
jettant un crachat hors de son estomach, parla en ceste sorte: «Hors
d’icy sus! hors, menez au loin ce maroufle! Sus, vite! Que tardez-vous?
Ce mastin me deplaît. O badauts que vous estes, combien a esté grande
vostre indiscretion d’avoir amené devant moy une telle charongne: allez
viste, et changez sa villaine figure!» Aussi-tost, à ce commandement, ce
pauvre malotru est emmené hors de là, et toute la trouppe suit après,
criant contre luy. On luy donne plus de coups que n’en porteroit un asne
paresseux. Balde se contient bien à force, et avoit mis la main sur son
espée deux, trois et quatre fois: toutesfois il a patience pour veoir la
fin, desirant avoir cognoissance certaine de plusieurs choses. Enfin, on
oint Boccal de je ne sçay quel onguent: aussitost ses oreilles croissent
merveilleusement et son muffle s’alonge en telle sorte qu’il touche
quasi à terre. Ses bras deviennent jambes, de façon qu’au lieu de deux
il en a quatre; et devient tout couvert de poil gris, En somme, celuy
qui estoit Boccal est faict asne. Il ne crie plus: «Ha Dieu!» mais ne
dit que «Hin han!» Il court çà et là, estant bastonné à outrance. Il
pense tirer des coups de pied outre sa coustume; mais soudain il tombe,
et, en tombant, se donne de bonnes taloches. Il s’estonne en soy-mesme
de ne se veoir plus Boccal, mais à veoir le corps d’un asne, n’en estant
de plus gris en Arcadie, pour bien ricquanner en portant le bled au
moulin; et, pendant qu’il se veautre l’eschine en la poudre, l’un le
tire par la queüe, un autre par les oreilles, et enfin le fait-on lever
à grands coups de tribal.
Balde, ne pouvant plus supporter un tel outrage, tire son espée du
fourreau, et commence à donner sur ceste trouppe sans estre apperçeu, à
cause de la vertu de sa pierre: et comme le faulcon met en pieces avec
ses ongles le canart, ainsi Balde couppe et detrenche ceste miserable
compagnie. Chascun voit l’un de ses membres tomber par terre, sans veoir
aucun fer, et cela les contraint de quitter Boccal, fuyans çà, fuyans
là, et se cachans par le Palais. Sur ce bruit, qui vint incontinent aux
oreilles de la Royne, elle changea de diverses couleurs au visage. Elle
pense que ce soit un magicien, Coclés ou Seraphe, lesquels elle avoit
tousjours esprouvé estre ses mortels ennemis. Elle se retire en un
secret cabinet, separé de toutes les autres chambres, où cette porcque
avoit accoustumé d’exercer ses enchantemens.
Balde, cependant, tout seul, avoit occis et meurtri tous ceux qui
estoyent autour de luy, et avoit rempli la salle de plusieurs corps
morts, tellement que tout le cloistre estoit vuide, et n’y estoit
demeuré personne, s’estant chascun retiré dedans les chambres, et fermé
les portes d’icelles. Balde s’en va, et, voulant amener avec soy cet
asne, le chassoit devant soy avec un baston pointu, disant: «Arri, arri,
rosse, pru, pru, arreste.» Et, estant ainsi devenu muletier, il fait
tant qu’il met l’asne hors du cloistre. Ceste beste de Boccal ne sçait
qui le guidoit par derriere, ne peut encore comprendre qui est le
musnier qui le touche. Il tourne souvent la teste, pensant en apprendre
quelque chose; il voit bien l’esguillon, mais non pas le bouvier. Estant
un peu esloignez, Balde oste sa pierre de sa bouche, par le moyen de
laquelle il avoit esté çà et là invisible, et monstre sa face à son cher
asne, lequel, encore qu’il fut couvert d’une peau grise, recognoissant
Balde incontinent, en eslevant ses jambes de devant, se dresse comme
fait un tel animal voulant saillir une jument, pour rompre son pucelage;
et, avec ses jambes, comme si ce fussent ses bras, se jette sur le col
de Balde, et, avec la discrétion telle qu’elle peut estre en un asne,
presente son muffle baveux à la bouche de Balde pour la baiser. Balde ne
se peut tenir de rire à bon escient, sentant un si grand fardeau sur ses
espaules; toutesfois, comme il estoit plus courtois qu’aucun autre, et
qui ne sentoit aucune incommodité pour sa courtoisie, et s’accommodoit à
un chascun, tant il estoit doux, gentil et gratieux; il endure les
embrassemens et les sales baisers de Boccal, et pleura par trois fois
son malheur, puis il lui demande nouvelles de ses compagnons, s’il en
sçavoit quelque chose. Mais iceluy avec sa bouche d’asne ne fait
qu’asnonner: Balde ne peut entendre son langage asinin.
Boccal ne pouvant, ny de la langue, ny de ses mains, rien exprimer, par
le mouvement de ses grandes oreilles donnoit au moins quelque
intelligence à Balde, à ce qu’il eust à le suivre la part où il iroit.
Ce que fait Balde; et non loing de là se presente devant eux derechef
ceste fille, laquelle nous avons cy-devant dit avoir esté en la
compagnie de celuy qui se disoit Pasquin. Icelle avoit pour lors lié
avec une corde six animaux: un toreau, un sanglier, un linx, un singe,
un renard et un cheval, et tiroit après autant d’agneaux. Or, Balde
approchant de ces bestes, icelles commencent incontinent, et de pieds,
et de cornes, et de dents, à s’efforcer pour rompre les cornes. Balde
s’esmerveille de ceste rencontre, et demande à ceste fille par quelle
vertu ou quelle finesse et ruse elle peut assujettir ces animaux. Ceste
magicienne ne respond rien, mais attache ses bestes à un arbre, et puis,
comme une villaine putain, accourt vers Balde, et luy dit: «Si tu es
sage, ô Baron, tu viendras avec moy en des baings qui sont tous prets?
Use de moy comme tu voudras. Regarde que je suis belle: j’ai les joues
blanches et les levres rouges. Tu es las, je ne suis point lasse: que
mon lit reschauffe nos membres attenuez de travail ensemble.» Et disant
cecy, ceste lascive femme ouvroit et decouvroit son sein, et vouloit
ceste putain baiser Balde; mais iceluy recogneut incontinent que
c’estoit ceste fille pelerine qu’il avoit cy-devant veuë avec le
pelerin, et se defie que c’estoit celle qui avoit transformez en bestes
ses compagnons, et partant la prent habilement par les cheveux, et, plus
legerement que ne fait un chat quand il se rue sur un petit oiseau; mais
il luy fasche de s’attaquer à un sexe fragile et se contente qu’elle
remette ses compagnons en leur premiere estre, et qu’elle s’en aille
puis après où elle voudra. Il la despoüille toute nue; mais, pendant
qu’on la despoüille, elle se change en une vieille edentée, chassieuse,
bossue. Balde, qui pensoit avoir prins un bel œillet, quand il se veit
entre les mains une telle carongne, incontinent, avec un grand mal de
cœur, laissa cette villaine. Icelle incontinent s’enfuit ainsi nue, et,
pendant que Balde regardoit où elle s’en alloit, aussi-tost se presenta
devant luy la venerable face de Seraphe, lequel, soudain exerçant son
art, avec vers magicques, figure plusieurs cercles en terre par certains
nombres, et puis incontinent l’enfer tremble et viennent les diables en
grande bande. Lors Seraphe commande, avec seules parolles, que ces porcs
et bestes soyent delivrées de leurs prestiges et fascinations, et que,
reprenans leurs vrayes formes, ils se representent à leur naturel, et se
monstrent tels qu’ils sont à la vérité. Cingar, en moins de rien, se
descharge de la figure de singe; Fracasse quitte sa forme de bœuf; Lyron
n’est plus linx; le sanglier devient Hippolyte; le Centaure, qui estoit
tout cheval, en perd la moitié; Falcquet reprend sa forme humaine, en se
despoüillant de celle de renard; Boccal se trouve devestu de sa peau
grise d’asne. Ils changerent tous le poil; mais quant aux coustumes, je
ne sçay.
Or, parce que la chandelle est bruslée jusques au bout, et que la lampe
vuide d’huile a consommé toute sa meche, j’en ay assez dit jusques icy;
à demain le demeurant.
LIVRE XXIV.
Gelfore avoit entendu le grand meurtre qui avoit esté fait des siens, et
en avoit veu une partie de ses propres yeux: dont elle estoit fort
estonnée; et, se voulant informer plus à plein d’où estoit procédée
ceste desconvenuë, ceste vieille arriva vers elle, estant encor toute
nuë, laquelle s’estoit eschappée des pattes de Balde, comme une vieille
renarde que les païsans auroyent poursuivie plus de six cens pas, crians
après elle: «Au renard, prenez, arrestez, courez, devant, à vous, icy,
là, de là!» laquelle ainsi mal menée fuit la queuë levée, fientant de
rage de peur villaines ordures, et pense avoir beaucoup fait pour elle
de pouvoir remporter sa peau entiere: elle s’escoule, tirant la langue
dehors un pied de long. Ains estoit de ceste vieille, de toutes les
vieilles la vraye ordure, la meurtriere, et empoisonneresse du peuple,
laquelle maintenant sembloit si belle, et à present hale tant qu’elle
peut, et haletant rapporte qu’elle venoit de veoir la face d’un bel
homme, ne pensant point qu’il y en eust un plus fort et robuste; et
qu’elle jugeoit que ce pouvoit estre quelqu’un de ces Chevaliers errans,
qui, comme un autre Roland, estoit venu pour destruire les Fées, et
qu’il avoit avec soy huict compagnons tous armez, qui de leur seul
regard pourroyent renverser le Ciel, et que toutesfois elle les avoit
changé en figure et forme de bestes, ayans voulu accomplir avec elle
leur lubricité; mais que les chastes meurs, et la bonne ame de ce gentil
Baron avoit esté cause de leur faire reprendre leur premiere forme;
qu’il ne luy avoit rien proffité d’avoir mis son sein à descouvert; car
aucune envie, ny aucune delicatesse fardée, ny aucune flaterie ne
l’avoient peu tromper. Peut-estre estoit-il conduit par Seraphe, lequel
a tousjours l’esprit tendu pour ruiner entierement le Royaume des
sorciers: et partant il estoit besoin de faire tel ordre, qu’on peut
faire repentir de leurs folies ceux qui ainsi presument assaillir les
dieux.
Gelfore, ayant ouy ce recit, incontinent fait approcher d’elle sa garde.
La rumeur s’esmeut grande. On oyt de tous costez le cliquetis des armes,
le _tarantatare_ des trompettes, le _din don_ des cloches: l’amas du
peuple se fait grand autour de la Royne. Mais mille trois cens legions
de Diables, qui avoyent accoustumé de vivre icy entre les miserables,
incontinent à ce bruit levent le siege, et vont chercher logis ailleurs:
peut-être avoyent-ils esprouvé auparavant la force de Balde. Iceluy,
ayant entendu ceste rumeur, commande à ses compagnons de le suivre, et
s’en va droit au Palais. Ceste Magicienne Gelfore, le voyant de loing
venir vers elle avec ses compagnons, s’esclatte de crier plus fort. Elle
estoit dedans un coche doré, qui l’emmenoit bien vistement, et estoit
suivie de cinq chariots pleins de ses nymphes. Il n’y eut jamais Royne
plus pompeuse ny plus magnifique que ceste-cy. Quatre beaux roussins
blancs couverts de draps d’or tiroyent son coche. Icelle tenoit en main
un sceptre, et avoit sur ses cheveux une couronne d’or. Cent estaffiers,
et cent autres de ses domesticques, ayant chascun l’espée au costé,
marchent devant elle, et après elle suit une autre grande trouppe de ses
gens, tous perfumez de musc et de civette. Iceux se disent Courtisans,
bien attifez et bien polis; les meurs et façons de faire desquels si
vous vouliez mesurer avec l’œil de raison, vous ne les jugeriez pas
estre hommes, mais les diriez estre putains. Le vray Courtisan estoit au
temps passé, quand ce bon Roy Artus tenoit sa Cour et sa Table ronde. On
sçait quels ont esté Tristan, Lancelot, Galvanes[107], et toute ceste
honorable bande, qui remplissoit la famille, le palais du Roy et de la
belle Genevre[108]. Alors Amour portoit sur le dos la cuirasse, et avec
coups d’espée acqueroit de l’honneur, auquel la sueur de son corps et la
poudre servoyent de musc, d’ambre et de storax de Levant. Alors la face
courtisanesque estoit apte pour appaiser et amollir le cœur d’une
rigoureuse dame la voyant lavée de la sueur qui procedoit de la charge
et pesanteur de leur salade et heaume, et hallée de l’ardeur du Soleil
et couverte de poussiere. Mais maintenant, ô Dieu, et en ce temps, on ne
voit que des perfums en telle gens, et diverses senteurs, les cheveux
bien peignez soubs leurs bonnets de velours, et sous leurs coëffes
tissues d’or avec plusieurs ouvrages et medailles, ayans mille façons
sur leurs chausses et sur leurs pourpoincts: et c’est là que nous
cherchons à present le sejour de l’Amour.
[107] Gauvain, neveu d’Arthur, joue un rôle important dans les épopées
chevaleresques de la Table ronde. Un ancien poëme anglais, dont il
est le héros (_Sir Gawayne_), a été publié en 1839 à Londres avec
une introduction et des notes par le savant conservateur des
manuscrits du Musée britannique, Frédéric Madden. On connaît aussi
un poëme allemand du quatorzième siècle, conservé en manuscrit à la
bibliothèque de la ville de Leipzig, et dont on vante la naïveté et
la gaieté. Quant à Tristan et à Lancelot, ils sont trop connus pour
que nous ayons besoin d’en parler ici.
[108] Cette épouse du roi Artus ne le rendit pas heureux en ménage;
ses galanteries sont l’objet de maint récit dans les épopées
chevaleresques de la Table ronde.
Cependant que Gelfore sollicite son cocher de haster ses chevaux, et que
cinq chariottées de telles louves la suivent, lesquelles font les
Nymphes, les Deesses et les Dames; les courtisans les suivent, les
accompagnent, et font des discours avec elles de je ne sçay quels songes
à eux advenus la nuict precedente, et se tenans près d’elles sur leurs
mules d’amble, vous les verriez par contenance manger leur baguette, et
faire des contes de choses qui ne furent jamais, recitans quelques
sonnets mal cousus et donnans mille menteries; et, pour entretenir leur
Amour, passeront le temps avec propos pleins de quenouilles et de
fuseaux. Balde, qui d’en haut voyoit tout cest attirail, en se riant,
disoit ainsi à ses amis: «Regardez, compagnons! De tant de personnes que
je voy là, je n’en voy pas un qui soit homme, qui puisse desgainer une
espée de bois: la barbe les fait juger estre hommes; mais le reste les
fait croire n’estre aptes ny idoines que pour manier la quenouille. Mais
je veux que nous facions aujourd’huy un beau fait: feignons, je vous
prie, que nous ayons peur de ceste putain, pour laquelle tout put, et
nous tenons cois pour veoir le mal qu’ils nous feront.»
Balde parlant ainsi avec ses compagnons, ceste Royne des Sorcieres
approche, et voyant ces Barons armez: «Hola, dit-elle, qu’est-ce que
cecy? Ho, voicy une chose qu’on n’avoit jamais icy veuë! Ne voyez-vous
pas une bande d’hommes? Quelle temerité? Qui sont ces porcs? Quelle
villaine race a-t-elle le courage si hardi que d’oser entrer dans mon
Royaume?» Elle fait advancer un sien Trompette, pour sçavoir d’où venoit
ceste bande de meschans hommes, qui ont prins la hardiesse d’entrer en
la maison des dieux. Cestuy-cy, galloppant, ne fait que sonner _tariran
tariraran_ avec sa trompette, jusques à ce qu’il arrive devant Balde et
ses compagnons, lesquels font contenance d’avoir peur; et, avec une voix
superbe, il leur dit: «O Poltrons, quelle fantaisie vous a prins d’ainsi
sans aucun respect venir au Palais des Dieux? Ignorez-vous que ce soit
icy leur sejour? Avez-vous eu si grande fiance sur vous autres,
canailles? Fuyez d’icy vistement, et escampez habilement! Venez-vous
icy, teigneux, bastardeaux, sales et villains, ainsi contaminer l’entrée
de la maison des Dieux? Ceste venerable femme (mais plustot, disoit
Cingar en soy-mesme, venerable Putain) m’a envoyé vers vous, laquelle a
soubs soy l’Empire de ceste contrée: elle vous commande de vous en aller
bien loing de ce quartier, ou que vous veniez vous prosterner devant
elle, estant fort courroucée contre vous: peut-estre meriterez-vous
d’estre employez pour faire de vous un sacrifice; car icelle s’appaise
par une effusion de sang humain.»
Lors Balde dit: «Ha, nous sommes icy mal arrivez! Pourquoi nos meres,
quand elles nous ont mis hors de leur ventre, n’ont-elles pas plustot
mis au monde quelques raves ou naveaux? Allons donc, miserables,
appaiser la sainte Deité, adorons la divinité du Ciel: car peut-estre
que la nature colerique des Dieux s’adoucira par prieres humaines.» Les
compagnons rioyent en leurs cœurs le plus du monde: toutesfois en leur
visage ils feignoyent sentir une grande douleur. Tous commencent à
marcher la teste basse, comme si, ayans les mains liées derriere le dos,
on les menoit au gibet pour y estre pendus. Alors le Trompette les
presente à la Royne, et luy dit: «Voicy ceux qui ont profané vostre
Royaume.» Gelfore eut peur de ce grand corps de Fracasse: elle luy
demande qui il est, et de quelle race. Il respond en tremblant: «On me
nomme Sturlon: je suis du pays de Bresse, et suis descendu de ces geants
qui voulurent une fois tirer Juppiter à bas hors de son siége, et
partager entr’eux le Royaume des Dieux.» Gelfore, oyant cecy, eut encor’
plus grand’peur. Puis, considérant la face belle de Balde, ses espaules
larges, et le fort du corps menu, incontinent elle se laisse se prendre
à la glus de Cupidon; et, monstrant une grande courtoisie, parle à luy
avec douces parolles: «Et, toy, qui semble avoir en toy quelque chose de
grand, dis-moy qui tu es, et ton nom, et la race et origine des tiens?»
Balde luy respond: «Je m’appelle Caposec, nay en adultere d’une nonnain
et de frere Capon, lesquels me forgerent derriere un pillier de
l’Eglise, puis me voüerent au Diable: je suis à luy et luy donne ma vie
en present. Je m’en voys chercher mon pere Capon; la mer, la terre, les
estoilles ne veulent point de moy: si je ne puis estre à Dieu, il faut
que je sois au diable.» La Royne s’estonna de telles paroles comme d’un
desesperé. «Or sus, Prestres, dit-elle, preparez le sacrifice et
remplissez mes autels de ces hosties, et en preparez autant que voicy
d’hommes: gardez-moy seulement ce bel homme là, lequel je veux estre le
premier Eunucque de ma Cour.» Elle disoit cecy, entendant du beau corps
de Balde. Tous les servans se mettent en devoir: on apporte du bois, et
on allume plusieurs feux. Les Prestres et les Moines, avec leurs
tuniques et leurs chappes, viennent chantans ensemble, avec plusieurs
voix: «Eu, oe, jach, jac, a, a, eu, oe, pi, ri, la, bu, ba.»
Le premier d’entr’eux avoit sur ses espaules un manteau long, et, avec
un encensoir, faisoit de grands perfums. Autour des autels les torches
flamboyent. Gelfore s’estoit fait monter sur le chapiteau d’une haute
colonne, comme on plante sur une grosse masse un grand colosse, se
faisant en ceste façon reverer ainsi qu’une deesse. Les trompettes
sonnoyent _farirarira, riran, tantare, tantare_; ce qui excitait
grandement le courage des compagnons à mettre l’espée au poing. Cayphe
le premier, et puis l’Evesque Annas, viennent ensemble, et se preparent
pour coupper la gorge à Fracasse, et recevoir son sang en un grand et
large vaisseau, pour le mesler avec le pain des sorciers. On luy
commande de plier les genoux, le voulant premierement assommer comme un
beuf avec une hache, et puis luy mettre le cousteau en la gorge. Mais
iceluy, n’en pouvant plus endurer, dit: «O Balde, c’est trop fait, nous
tardons!» Et, en disant ces mots, soudain se leve en pieds, et prend
avec la main cest Evesque, et, la serrant bien estroit, le fait crever,
et le jette contre terre, demeurant sa main teinte de sang, et de la
matiere de ses boyaux. Balde, voyant ce commencement, desgaine son
espée, encourageant ses compagnons, et va droit à ceste colonne où
Gelfore s’estoit perchée, et renverse ceste colonne, tombant Gelfore
quant et quant; et, la prenant par le collet, la trainoit, la faisant
bien crier, implorant icelle le secours des siens; lesquels y accourans,
Cingar et ses compagnons se fourrent parmi eux, et y font un tel eschec
que feroit la fouldre et le feu. Fracasse s’escrie: «Il est temps,
dit-il, voicy l’heure venuë, qu’il faut sacrifier à Dieu, et ces louves,
et ces vaches, et ces boucs!» Et, ce disant, il essaye la trempe de son
baston. «Ha! villaine porchaillerie, disoyent Falcquet et Hippolyte:
nous pensiez-vous estre quelques marouffles, ou que nous fussions des
aigneaux et brebis, pour ainsi nous tuer?» Mais, en disant ces parolles,
ils ne laissoient de bien dauber, et ne donnoient coup en vain, faisant
voler force testes. Sept mille vinrent environner Balde, s’efforçans de
recouvrer leur truye: mais le leger Falcquet, Cingar, Hippolyte,
Moscquin, et tous les autres luy vinrent donner secours, et en peu
d’heure feirent une haute montjoye de corps morts, et toutes ces
Nymphes, qui estoient en cinq chariots, les voïans briser, s’enfuirent
belle erre, et de despit rompoyent leur sein, et s’arrachoient les
cheveux. Le bon Boccal ne perd pas temps: il les suit, et, criant après
elles, leur dit: «Demeurez, ribauldes, demeurez, putanelles! Il est
besoing de vous estriller: et bien, où allez-vous? Demeurez, dis-je,
holà, attendez! Où fuïez-vous? Où pensez-vous eschapper? J’auray
maintenant ma vengeance: M’avez-vous pas nagueres ainsi fait, estant
devenu l’asne de votre vache, de vostre louve? M’avez-vous pas ainsi
estrillé l’eschine avec une estrille de bois?» Il avoit trouvé en chemin
une longue courroie, pareille à celle que j’ay veuë autrefois à Venise,
quand le bourreau foüette par le marché les putains, les faisant courir
devant soy en les foüettant. Il frappe ainsi outrageusement sur ces
pauvres miserables. Toutesfois il se feint, et donne plus legerement,
quand il se rencontre sur les plus jeunes, les plus blanches et les plus
belles. Mais, sur les vieilles riddées, lippues, et coureuses
d’esguillettes, ne se feint de leur donner de rudes estafilades, leur
faisant devenir leurs cuisses et les fesses pareilles aux jambons de la
Bresse. Elles ne gagnent rien de crier misericorde, ny de demander
pardon; car Boccal avait lors l’oreille de marchand.
Balde, d’autre costé, emportoit la Royne entre ses bras, et tous les
siens taschoyent à la ravoir: qui fut un travail bien grand à ces
Barons, pour le nombre infini de personnes, qui y venoyent à la file. Le
campagne retentissoit de toutes parts pour les grands cris et clameurs
de ces gens icy: tellement que les poissons de la mer venoyent sur terre
tous estourdis. Car icelle est au-dessus de ce Royaume, située comme un
plancher. Les hommes et personnes de ce monde (je ne voudrois pas dire
une menterie) entendirent de dessous la mer ce grand tintamarre. Balde
avoit, non sans en suer, enfin lié ceste sorciere, et sur ses espaules
l’avoit portée en un certain trou d’une caverne. Ces gens icy ne le
suivent plus, estant une partie d’iceux demeurez sur la place, une
partie estropiez, et le reste fuiant et cherchant à se cacher. Gelfore,
menée à un mauvais port, invocquoit les Diables pour venir emporter la
vie qu’elle leur avoit promise. Se tourmentant ainsi, elle est
incontinent saisie entre les griphes des Diables, qui vinrent à elle
avec grands hurlemens, et l’emporterent en corps et en ame au fond
d’enfer.
Fracasse, cependant, fracassoit et brisoit tout ce villain palais, pour
en descharger le monde. Il donna un coup contre un gros pillastre de
marbre si rudement, qu’il le meit en cent pieces, et par sa cheute se
feit un merveilleux bruit des poutres, soliveaux, et autres bois de
charpente des chambres, salles et retraites de ces sorcieres, tombans
toutes par terre, et le poussier, se levant contremont, rendoit une
grande obscurité: et redoublant ses coups, il brise toutes les colonnes;
et les murailles, qui estoient basties sur icelles, tomberent toutes par
terre, et voyait-on les planchers dorez en pieces, et meslez parmy les
pierres.
Pendant que ce geant estoit eschauffé à faire si beau mesnage, et
voulant assaillir une tour, Seraphe soudain s’en vient à luy, l’appelle
et crie: «Pardonne, Fracasse, à ceste tour, pardonne! La peine est assez
bien payée. Laisse, pour le present, ceste tour en son entier, laquelle,
quand elle tomberoit en ruine, incontinent tout le fondement de ceste
mer suspenduë là haut tomberoit aussi quant et quant, et vous seriez
tous noyez, et serviriez de pasture aux poissons. Si tu ne le sçais, je
te veux bien advertir qu’en icelle sont encloses sept statuës fées, six
de cire et une de plomb, lesquelles ont esté, soubs le mont Tonale en la
cinquiesme Lune, composées par sept sorcieres à sçavoir Madoge, Ladoge,
Stane, sa sœur, Birle, Sberliffe, Cantare et Dine. Aussi-tost que tu
aurois rompu ceste tour et brisé ces figures, tout ce lieu s’en iroit en
fumée, et vous beuveriez de l’eau plus que vous ne voudriez.» Balde,
après avoir fait si grand massacre, s’en estoit venu en ce lieu avec
tous ses compagnons. Là prennent advis ensemble de ce qu’il falloit
faire. Cingar est d’advis qu’il fault aller et descendre en ces manoirs
infernaux, lesquels Seraphe leur avoit dit n’estre loing de ce lieu, et
que seroit bien fait de laisser à Seraphe ce qui resteroit encor’ à
faire pour ruiner le Royaume de sorcelerie, pour abbatre ceste tour et
pour oster ces images fées. Chacun presta consentement à l’advis de
Cingar et loüerent tous son courage, l’estimant tel qu’ils ne pensoyent
point y en avoir de plus genereux au monde.
Gilbert demeura seul, par le commandement de Balde, avec Seraphe. La
deliberation donc, et la resolution est de descendre ès basses cavernes
de Phlegeton; et une petite heure sembloit desjà en durer à Balde cent,
s’estimant assez puissant pour assaillir derechef les forces des
Diables. Plus hardis donc et courageux qu’ils n’avoyent encor’ esté, ils
entrent dedans les obscurs cachots, et descendent au plus creux du
centre. Le rubi et escarboucle, que Balde portoit tousjours au haut de
son heaume, leur enseignoit par sa splendeur le chemin, et leur faisoit
éviter de grands dangers. Tousjours descendoient contrebas fort
aisement, Balde marchant tousjours devant avec sa lanterne: ils
recognoissent cent petits chemins, et cent petites sentes se rendans
toutes de divers endroits en un grand chemin, par quel estant large et
spacieux, on va au pays infernal. Comme nous voyons à Venise divers
canaux portans barcques se rendre tous en un grand et spatieux canal;
ainsi, voit-on icy des petites ruelles, des routes, des sentiers, plus
de mille s’assembler en un, et chascun a son esprit, par lequel on peut
sçavoir de quelle ville chasque chemin vient. Il y en a un qui vient de
Florence, autre de Rome, autre de Milan, de Gennes, de Naples, de
Venise, de Parme, de Boulongne, de Lyon, d’Avignon, de Paris, de Bude,
de Valence, de Constantinople, du Caire et de Cipade. En somme, il n’y a
pays, ville, chasteau, qui n’aye un chemin se rendant icy, et amenant
avec soy en Enfer ses meschantes ames, dont autant de mille remplissent
continuellement ce gouffre infernal, qu’en mille ans peuvent naistre au
monde de milliers de mouches. Tant plus qu’on descend, plus le chemin
s’eslargit, et reçoit une infinité de ces pauvres ames gemissantes.
Balde commande à tous ses compagnons de ne parler aucunement, et pendant
qu’iceux gardoient ce commandement à l’estroit, et tousjours
cheminoient, ils arrivent au bout du grand chemin, lequel s’estendoit et
s’eslargissoit en une horrible campagne toute couverte de cendre. En
icelle regnoient les vents souterrains par lequels adviennent les
tremblemens de terre que nous sentons: avec leur impetuosité ils
poussent çà et là ces cendres, esmouvant une grande tempeste avec
icelles, ayans une odeur de soulphre.
Balde se resjouit de se voir en une telle nouveauté. Il admoneste Lyron
et tous les autres de n’avoir aucune peur. «Quoy? dit Falcquet; pendant
que nous te verrons, Balde, toute la canaille des Diables qui sont en
Enfer ne nous estonnera point, ny tout tant qu’il y en a par l’air.» Et,
se montrant gaillard et dispos, se lance de là, se lance deçà, contre
ces terribles vents. Cingar le suit: et, se gaudissans ensemble, rient,
saultent, vont, reviennent çà et là, comme font de jeunes agneaux,
lesquels, laissant leur mere, sautent en l’air des quatre pieds, et font
des cabrioles; mais, quand ils oyent le loup près d’eux hurler, soudain
tous peureux se retirent soubs le pair de leur mere: le berger
s’approche, et appelle à soy son gros matin. Falcquet de mesme avec
Cingar se donnoient carriere à plaisir loing des autres; mais, s’ils
apprehendoient quelques hasards et perils, incontinent se retiroient
vers Balde, comme à un port, pour combattre plus hardiment soubs son
ombre: lequel, comme a de coustume un advisé Caporal, ne se soucioit
point de soy; mais regardoit seulement à ses amis.
Au bout de ceste campagne y avoit un bois obscur, et espais, non point
planté de mirtes, ny de lauriers, ny de platans, ny d’ormes, ny de
cyprès; mais estoit rempli de ifs, d’aconites, de cignes, estans aussi
hauts que les grands fouteaux qu’on voit au haut des Alpes: de l’escorce
de ces arbres coule un suc veneneux. Balde y entrant le premier, prend
plaisir à veoir de telles nouveautez, et ne craint de cheminer par ces
obscuritez veneneuses. Ils oyent de loing un grand bruit, et une rumeur
telle qu’on oit en l’air quand une tempeste de gresle nous menace; ou
bien au bruit que fait ordinairement la mer, quand irritée, elle bat le
sable et esleve ses ondes jusques au Ciel. A la fin du bois, ils
rencontrent une entrée d’une grande porte, laquelle n’est jamais fermée,
mais toujours ouverte, et par laquelle pourroyent passer de front trente
charrettes, et ces mots sont gravez au dessus d’elle en une pierre dure:
De Lucifer est la maison,
Où il tient en toute saison
A tous venans sa Court ouverte:
Pour entrer un chascun j’admets,
Mais d’en sortir point ne permets:
Ceste reigle vous soit aperte.
Fracasse, ayant leu ceste inscription, s’en rit. «Allons donc, dit-il,
soldats, nous n’aurons congé de retourner à ce que je voy.» Ils passent
ceste porte, et l’escarboucle de Balde à grand’peine peut-elle surmonter
les tenebres et ceste epaisse nuict. Ils oyent en ces obcurs Royaumes
retentir des plaintes horribles, et puis vient au devant un certain
hostelier avec sa grand’ barbe, et, les voyant encor vifs, admire que
c’est, et dit en soy-mesme: «Quelle nouveauté est cecy?» Et, en ce
disant, et tirant doucement avec sa main le long poil de sa barbe
contrebas demeure tout pensif, et remuë en sa cervelle s’il doit inviter
ces gens icy à prendre leur escot chez luy. Enfin, ceignant au devant de
soy une serviette grasse: «Voulez-vous, dit-il, compagnons, entrer en
ceste mienne hostelerie?» Boccal respond le premier: «Que cherchons-nous
autre chose? Avez-vous premierement bonne cave? Avez-vous des cailles,
du veau, du chevreau? Nous avons le ventre bien préparé pour y loger
tout, et la bourse pour vous payer.» L’hoste leur dit: «Venez avec moy.
Je n’ay point faute de perdrix, de faisans, de vin fort, et de vin doux
du Royaume.» Il rentre le premier, et commence à dresser la table: tous
les autres le suivent; Balde, toutesfois plus soigneux que tous ses
compagnons, prend garde à tout. L’hoste les mena en une salle grande
merveilleusement. En icelle, ils trouverent environ mille âmes assises à
table, et mangeans avidement ainsi que font des pourceaux. Elles
estoient fort maigres et noires; elles estoient borgnes, bossues,
éhanchées, et ne ressemblans qu’une vraye charongne pour la puanteur de
leurs maux et de leurs vices. Boccal tout gaillard s’en vint à leur
table, et voulant estendre ses griffes sur un plat, incontinent il se
retira en arriere, devenant tout palle au visage; car, pensant se saisir
d’avanture d’un chappon, il veid soudain que c’estoit un villain
crapaut. Balde, voulant recognoistre de plus près ce que c’en estoit,
approche, comme vous verriez un chat, quand, estant tombé en l’eau, on
le tire par la queuë, et estant retenu par autruy de force, se prend à
crier _gnao, gnao_, et se noye enfin. Ainsi, Balde contemple ces ames se
repaistre de chair de vipere, de crapaux, et de telles viandes, dont
s’ensuit une mort inevitable. Puis, beuvoient pleines coupes de sang
d’aspic, tournans les yeux hors du gobelet, comme fait le malade quand
on luy baille une potion de Hiera. Après cela, l’hoste avec un gros nerf
de beuf les va fouëttant tout autour de la table, en leur commandant de
se retirer, parce qu’il falloit en traiter d’autres. Icelles donc s’en
vont habilement, et soudain en voici une autre bande, lesquels il fait
asseoir à table puis dit à Balde, et à ses compagnons: «Asseez-vous,
mangez, ou ne mangez pas si vous voulez, il faudra neantmoins que vous
payez vostre escot.» Et, en ce disant, il hausse un foüet composé de
cinq escorgées et en donne sur Hippolyte, le faisant retentir _zif zaf_,
et en donne autant à son frere Lyron, les faisant tomber tous deux sur
l’eschine. «Voilà qui est à vous, dit Boccal, veus avez chascun vostre
picquotin: je n’ay point de besoing toutesfois de telle avoine.» Et, sur
cela, soudain escampe, et s’en va se cacher en un coing.
Balde, du premier plat qu’il rencontre, prend un dragon rosti, et en
donne rudement sur la face de l’hoste, en sorte que la marque y demeura,
et pour la saulse de ce rosti luy donne quant et quant un si grand’coup
de poing sur l’oreille droite, qu’il le renverse à terre sur l’autre.
Cingar, en riant, luy dit lors: «Nous n’avons pas encor mangé, ô Balde,
et neantmoins tu commences desjà à payer ton hoste.--Voilà comment,
respond Balde, je paye l’escot de Hippolite.»
Cependant Virmasse demande à ces ames pourquoy elles venoient ainsi
loger en ceste hostelerie, et pourquoy elles se repaissoient de ces
viandes veneneuses et beuvoient ainsi du sang. Celle qui estoit la plus
grande luy respond en soupirant et pleurant: «Toute ame, après avoir
quitté son corps, et qui doit estre tourmentée par les tourments
infernaux, quand elle vient descendre, avant qu’elle aille faire sa
demeure en ces cavernes infernales, est premierement invitée par cest
hoste, lequel est par les diables nommé Griffaroste; et nous ne pouvons
le refuser: autrement nous serions estrillées à coups de barre de fer;
et partant, autant d’ames qui descendent en Enfer, autant sont receuës
par cest hoste. Sur ce propos, Virmasse en voit arriver encor d’autres.
Balde, ennuyé de veoir telle pauvreté qui luy faisoit mal au cueur,
commande à ses compagnons de desloger de tel lieu. Tous se resolvent de
se tenir ensemble serrez, estans les tenebres si espaisses, qu’on les
eust peu coupper avec un cousteau, parmi lesquelles il estoit aisé de
s’esgarer l’un l’autre. Ils se tiennent, à ceste occasion, serrez comme
sont les soldats allant à l’escarmouche. Car les Stadiots, montez à la
legere, quand ils veulent faire une course sur l’ennemy, ne s’escartent
point comme fait ceste poltrone canaille: mais marchent serrez tous
ensemble, ne faisans aucun bruit, jusques à ce qu’ayant fait un bon
butin, ils jouent de l’esperon, et font à leurs cavalles legeres
prononcer avec les pieds: _pospodo, pospodo_.
Balde, marchant devant, portoit son espée nuë en la main. Boccal ne
s’esloignoit jamais de luy, et eust bien voulu, pendant qu’il se
conchioit tout de male peur, estre caché en ses entrailles, et faisoit
souvent sur son front force croix, disant: _Agnus Dei_. Ils oyent de
loing un grand bruit d’eaux, comme quand on lasche la porte d’un moulin.
Balde tourne ses pas vers ce bruit, et arrive sur le bord du fleuve noir
d’Acheron, lequel fume tousjours comme les baings de Porrete. Là, sur
leurs testes, voletoyent une infinité d’ames pleurantes, lesquelles
appelloyent Charon, qui les devoit passer à l’autre rive. Mais il y
avoit jà huit jours qu’elles ne l’avoyent veu. Cingar pour lors s’estoit
un peu reculé de ses compagnons: car Nature l’avoit contraint de poser
une borne, ou de planter un nouveau champignon, ou, pour mieux dire,
produire une caille Lombarde; et, avalant desjà ses braies, alloit
flairant avec le nez, comme fait le braque qui suit le lievre. Mais
Cingar ne rencontre ny lievre, ny chevreuil, ains un jeune homme mort,
lequel, sans l’apercevoir, il heurte avec une telle frayeur, qu’il n’y
eut poil en luy qui ne se dressast, et s’estant mis en un fossé, et
n’ayant pas bien avalé ses chausses, en se baissant, il se trouva enfin
bien perfumé. Car une peur soudaine haste souvent telle besongne
plustost qu’on ne voudroit. Aussi, a-elle plus de pouvoir de
desbrouiller les constipations de ventre, que ne feroit une seringue
pleine d’une decoction de mauves.
Cingar se retire, comme s’il eust donné du pied, sans y penser, sur un
serpent, et, estant fort estonné, contemple ce jeune homme, qui n’estoit
pas mort là, mais sembloit à la verité deguisé comme un mort, et avec
larmes avoit abreuvé la terre. «Ha Dieu! dit Cingar, quelle fortune t’a
conduit icy, mon enfant? et où vas-tu ainsi avec ton corps vif?» Ayant
dit cecy, il s’approche plus près de luy pour sonder s’il avoit encor
vie, et, destachant ses accoustrumens, luy met la main sur le cœur, et y
sentant encor un peu de chaleur, il s’asseure qu’il n’a point encor
rendu le dernier soupir, et qu’il n’estoit besoing de luy chanter
_Requiem eternam_. Mais il ne sçait par quel moyen il le pourroit faire
revenir. Il n’a point là d’eau fresche pour luy jetter au visage; il n’a
point d’eau odoriférante pour lui en frotter les veines; il n’y a point
de moyen de avoir de l’eau froide du fleuve, car Acheron brusle en ses
ondes veneneuses. Que fait-il donc? Il urine en sa main, et soudain,
estant l’urine encor chaude, il en humecte les veines, le pouls et les
tempes de cest enfant, lequel par le moyen de ceste eau commence peu à
peu à recouvrer ses forces, ouvrir les yeux, la couleur luy revenant
aussi au visage; et ayant aperceu Cingar, luy dit ces mots: «O quiconque
sois, heureux sois-tu, qui m’as donné un tel remede, estant demi mort!
Apollo, inventeur de la Medecine, n’eust pas trouvé si promptement ce
remede.» Cingar le leve de terre, et luy dit: «O bel enfant, quel
malheur a esté si grand, et quelle adventure t’a esté si contraire de
t’ameiner en ces lieux?» Cest enfant, avec une demonstration d’un grand
ennuy, luy respond: «J’ay une meschante mere de Cipade, laquelle ayant
entendu que mon Pere Balde estoit noyé, ceste louve a incontinent
espousé un autre mari, duquel aussi-tost ceste truie a eu trois enfans;
et depuis nous a tenu mon frere et moy en mespris, estans venus de
Balde, et nous a contraints d’abandonner nostre propre maison. On
m’appelle Grillon, et mon frere Fanet, et sommes tous deux sortis
gemeaux d’une ventrée. Nous avons circuy tout le monde, pour chercher
nostre pere: après avoir voyagé par mer, par terre, avec grand travail,
et eschappé à travers une infinité de voleurs et de meurtriers, et
autres tels pareils, à la desesperée, comme on dit, nous nous resolumes
tous deux de le chercher par les demeures infernales, faisans de nostre
vie moins de compte que de cinq poix. Mais, après que la Fortune nous a
conduits en ce lieu à demy morts par une trop longue lassitude, Charon
s’est offert à nous, qui est le nautonnier de ceste riviere, et qui a
charge de passer en son petit batteau les ames damnées; et le requerant
de nous vouloir passer, luy exposant la cause de nostre voyage fondé sur
la pieté, sur l’amitié et sur la foy que nous devions à nostre pere, ce
ribaut, ce superbe vieillard et ce trompeur asseuré, comme sont
volontiers tous nautonniers, nous promit bien de nous passer delà, mais
non pas ensemble, et que l’un passeroit après l’autre, alleguant que sa
gondole seroit en danger d’enfondrer, si elle estoit chargée de deux
avec luy. Mon frere, sur ceste raison, a passé le premier, et y a six
jours que la barque n’est revenuë; je ne sçaurois vivre seul sans mon
cher frere.»
Cingar, oyant tout ce discours, estoit quasi comme hors de soy-mesme, et
estoit comme ceux qui resvent la nuict: il tenoit ses yeux fichez sur la
face de cest enfant, et remarqua en luy les traicts pareils à Balde, et
aussi tost ses jouës furent abreuvées de larmes et donna cent baisers au
front de ce jeune adolescent. «Il faut laisser, luy dit-il, mon fils,
tout estonnement: il vous fault quitter là tout travail et l’ennuy
qu’avez au cœur: ne pleurez plus! La barque vous sera prospere et aurez
fait meilleur voyage que vous ne pensiez: je vous annonce que vostre
pere Balde n’est pas loing d’icy.» Et incontinent s’encourut vers les
rives d’Acheron pour advertir Balde d’un tel contentement. Il le trouva
criant après Charon, l’appellant avec une voix forte, et jure qu’il
l’estrenera de coups, s’il ne luy ameine incontinent sa gondole à bord,
estant là arrivez tant de nombre d’ames attendans à passer y avoit
long-temps. Mais il crie pour neant, et pour neant se courrouce; car
Charon estoit espris de l’amour d’une des Nymphes du Dieu d’Enfer,
laquelle on nommoit Tesiphone, et en estoit tout en feu, et ce pauvre
fol ne sçavoit encor ce qu’il en pouvoit esperer: mais, après luy avoir
fait present de Fanet, qui ne luy avoit rien cousté, elle luy avoit
accordé une nuict. Il estoit pour lors aux attentes, tout fol et
estourdi, preposant son plaisir charnel à choses serieuses, donnant son
profict, son revenu, et le gaing qu’il faisoit de son batteau avec
travail, et tout son salaire à sa bien aimée putain, comme est la
coustume.
Il arrivoit donc cependant tant d’ames de toutes les parties du monde,
que les espaules de Balde et de tous ses compagnons en estoient toutes
chargées: ne sçachans, ces pauvres miserables ames, sur quoy elles se
jettoient et perchoient, tellement qu’il y en avoit plus de mille sur
ces gens icy. Fracasse en avoit les oreilles toutes pleines, le nez, la
barbe et les cheveux, qui le contraignoient de secoüer souvent la teste
et d’esternuer. Mais, après l’esternuement, et tel secouement de teste,
elles rentrent derechef dedans son nez et se reperchent sur sa teste.
Luy, impatient, secouë ses espaules: neantmoins plus il secoue et plus
se trouve empesché, en sorte que sa teste ressemble à un essein de
mouches à miel, qui veut sortir hors de sa ruche, ou bien on eust dit
que Fracasse lors ressembloit à un vieil beuf chassieux et baveux,
lequel les mousches desjà assaillent pour le ronger, pour lesquelles
chasser il est contraint sans cesse de remuer souvent les oreilles;
mais, plus il se donne de peine, plus ces bestes reviennent à luy.
Cingar cependant avoit là ameiné Grillon, et le presentant à son pere,
il luy dit ainsi: «Recongnoissez, ô pere, vostre fils: vostre tige, ô
Balde, a produit ceste belle fleur: vostre plante a mis en lumiere ce
bel œillet: cueillez ce fruict de vostre arbre: voilà vostre fils, voilà
vostre Grillon, lequel vous aviez laissé encore petit.» Balde, estonné
au possible, contemploit cest enfant, et s’esmouvant en ses entrailles,
enfin ne douta plus que ce ne fust son fils, et soudain l’embrasse, et
en l’embrassant s’enquiert de son frère. Cingar là-dessus prend la
charge de luy reciter le tout; mais il ne luy voulut rien declarer de la
faute de sa femme Berthe.
Sur ces entrefaites, voicy venir Charon braillant, et en criant bravoit,
disant: «Prince Satan, ô Prince Satan, Beth, Ghimel, Aleph, Crac, crac,
Tif, taf, Noc, Sgne, Flut, Canat, Afra, Riogna.» il avoit une grande
barbe sale, et non peignée, qui luy couvroit tout le ventre et pendoit
jusques sur les genoux. Il n’avoit un seul poil sur le devant de la
teste, comme si, devant le peuple, avec la teste rase et de tout pelée,
il voulust tuer Gatuzze. Il avoit une longue souquenie, qui luy couvroit
le corps, laquelle ceste canaille de Chiozois appellent Salimbarcque. Il
se tenoit sur un pied au bord de sa gondole pointue, et sembloit devoir
tomber en l’eau: toutesfois, il n’avoit aucune peur d’y tomber, estant
expert en son art. J’ay veu souventesfois, à Venise, des barquerolliers
voguer de ceste façon par la ville: ils ont sur le bord de leur barque
un pied, et l’autre est en l’air, et si, ne rencontrans rien de leur
baston, le pied d’adventure leur faut, ils ne s’en soucient pour cela,
et, se jouans ainsi avec la mort, se retrouvent soudain sur leurs pieds;
soyent Sclavon, More ou Sarasin, ils sublent, ils crient: «A la barque!»
et ne leur manque de dire trois mille cancres le jour.
La chiche face[109] Charon jà approchoit de la rive, et par cruels
effrois estonnoit ces pauvres ames. Balde en furie l’appelle poltron, et
à grand’peine fut-elle arrivée à la fange du rivage, que ces ames
incontinent remplissent les trous et chargent les cordes de la barque.
Mais, quand Charon eut apperceu Balde et ses compagnons, il leur demanda
d’une haute voix: «Qui vous a ameiné en ce quartier icy? Hola, à qui
est-ce que je parle? Si vous voulez entrer en mon vaisseau, il faut
quitter là le corps et vous descharger de ceste chair? Vous ne passerez
autrement ce fleuve.» Balde luy respond: «Tais-toy, tais-toy, diable
escorné, si tu ne veux aller sous l’eau la teste contrebas. Tu n’a pas
passé Meschin, estant encore en corps? Et tu ne voudrois m’accorder un
passage commun à tous? A qui parle-je? n’est-ce pas à toy, menteur?
Approche icy ta gondole, tourne la peaultre: où tires-tu en large?
Ameine deçà!» Charon fait semblant de n’entendre rien; mais repousse son
vaisseau en arriere, et, estant chargé d’ames, reprend la traverse. Vous
pouvez penser comme Balde estoit en furie, ne se pouvant venger.
Fracasse, sans attendre autre chose, se délibere de sauter par delà le
fleuve, et soudain crachant entre ses mains, se reculle en arriere loing
de cinq ou six enjambées, puis avançant le pas, gallopant, et enfin
courant roidement, franchist le fleuve vers l’autre rive, et du saut
toute la campagne d’autour trembla, et tous les Barons s’estonnerent
d’un tel saut. Balde, criant tant qu’il peut, luy dit, qu’il arrache
poil à poil la barbe de ce villain battelier, et qu’il luy rompe la
cervelle, qu’il luy brise les os, et que puis il essaye de leur amener
la barque. Charon estonné, estant jà arrivé à bord avant que Fracasse
eust franchi le fleuve par son merveilleux saut, s’esmerveillant
grandement de la hardiesse de ce geant, licentie incontinent ces ames,
lesquelles malheureusement sautoyent en terre, et s’en alloyent à la
haste se confesser à Charon, afin qu’après estre confessées, elles s’en
allassent où il leur convenoit, soit en la chaudiere pleine de
poix-résine boüillante, soit dedans les fournaises de verre ou de plomb
fondu, soit au profond d’une glace, sur laquelle siffle Borée, ou bien
entre les flambes des Baselics et Dragons.
[109] Le nom de Chiche-Face et celui de Bigorne désignent deux
monstres fantastiques, dont il est fait mention dans les facéties
italiennes et qui passèrent de la France en Angleterre; Bigorne
dévore les maris qui obéissent à leurs femmes, Chiche-Face mange les
femmes soumises à leurs maris: aussi, est-il d’une maigreur extrême.
On peut consulter à l’égard de ces créatures bizarres une note
curieuse dans les _Anciennes poésies françaises_ de la Bibliothèque
Elzévirienne, t. II, p. 187-191.
Charon ne se haste pas d’aller querir Balde; mais tremble tant qu’il
peut, voyant reluire ses armes, se tenant caché parmi des cannes et
roseaux, qui estoyent sur le rivage du fleuve. Fracasse se traisne,
baissé, le long d’iceux, pour attrapper ce miserable Charon, lequel
faisant là l’empesché à rabiller ses guestres pour reculer le plus qu’il
pourroit à retourner à l’autre rive, Fracasse, se traînant le long du
fleuve, et s’approchant de Charon sans faire aucun bruit, et si
legerement, qu’à grande peine eust-on peu remarquer ses pas, le prend
soudainement par le collet, et luy fait faire trois ou quatre tours,
comme une autruche fait à une oye, et puis le jette rudement en l’air,
s’envolant comme une corneille; et si Dieu ne luy eust donné secours, il
se fust tout brisé en tombant. Mais, de bonne fortune, tombant dedans le
vuide du centre, fut garenti par la legereté, et demeura, par ce moyen,
sain et entier. Fracasse se delibere après de meiner ceste gondole, et
le bonhomme pensoit entrer dedans, et estre porté en un si petit
vaisseau; mais, n’y ayant gueres mis que le pied, il veid son esquif
prest d’estre au fond, ne pouvant soustenir un si gros pilastre, comme
si une puce pouvoit porter un gros roussin ou un fourmis un sac de bled
de Boulongne. Fracasse, voyant cest inconvenient, se retire en arriere,
et s’advise d’un autre moyen en grattant sa teste. Avec le pied, il
pousse si rudement ceste barque par derriere, qu’elle fut aussi-tost à
l’autre rive, autant que si le vent Sudest l’y eust poussée, et estoit
eslancée si brusquement, que s’ils n’eussent advancé leurs picques pour
la recevoir doucement, elle se fust brisée en cent pieces contre le
bord. Cingar la retient et l’aborde au rivage. Il monte dedans et
appelle ses compagnons, et, prenant en main l’aviron, leur commande
d’entrer; «car, dit-il, nous passerons bien sans Charon.» Ils entrent
tous soubs la conduite de Cingar; non pas toutesfois ensemble, car ils
eussent peu se noyer, mais l’un après l’autre, Cingar passa ce fleuve
sept fois, non sans la risée de Balde, qui disoit à ses compagnons:
«Voyez, freres, comme Cingar est habile à ce mestier de battelier?
Certainement, et de forme, et de dexterité, il n’est gueres esloigné de
Charon: voyez ses yeux terribles et sa face maigre. Qui le regarderoit,
et ne jugeroit qu’il fust un diable?--Il est ainsi, dit Boccal, c’est le
visage d’un Chiozois, par lequel si vouliez envoyer argent à Venise, ô
combien il seroit prest et diligent à recevoir ceste charge!» Cingar
respond: «Et toy, Boccal, en touchant des bœufs, tu ne ferois pas bien
le mestier de bouvier, en desrobant le lard et le salé gras, pour mettre
en ta gorge, pendant que tu ferois semblant d’en frotter et oindre le
fust de tes roues?» Balde les oyant, leur dit: «Ho! vous estes tous deux
la saincte Aumosne. Baisez ceste rive: puisque le fleuve est passé, le
sort est jetté, c’en est fait.» Mais, toy, Sorciere, laisse un peu ce
travail en repos.
LIVRE XXV.
Les Compagnons s’acheminoient le long du fleuve d’Acheron, vers la ville
de Pluton, par des champs sabloneux et steriles, quand ils ouirent de
loing un jeune adolescent, criant avec une voix pleine de larmes. Une
vieille le suivoit, et le picquoit avec esguillons pointus. Comme une
jeune tore, picquée par un cruel taon soubs la queue, se jette çà et là,
court d’un costé et d’autre à travers les buissons, et est quelquefois
secourue par son bouvier: ainsi ce jeune enfant court tantost deçà,
tantost delà, sentant ceste vieille courir après ses espaules. Icelle a
ses cheveux espars au vent, qui ne sont point cheveux, mais serpens
veneneux, et villaines cerastes, lesquelles se dressant contremont,
rendent des siflemens horribles. Elle tient en ses mains un fouet
composé de viperes, avec lequel elle deschire les flancs de cest enfant.
Grillon lors soudainement s’escrie: «O moy, misérable, je vous prie
tous, secourez mon pauvre frere! O mon père! souffrirez-vous veoir une
chose si cruelle? Voilà Fanet, votre fils, et mon frère: ha Dieu! voyez
comme il est tourmenté: c’est Fanet, à la verité, à qui ceste meschante
vieille donne tant d’affaires comme vous voyez!» Le pere fut picqué au
cœur, et, d’une course legere, court après Thesiphone. Icelle, voyant
Balde courir si furieusement après elle, quitte Fanet, et se fourre
entre les compagnons de Balde, et arrache de ses cheveux serpentins,
qu’elle jette parmy eux. Ha Dieu! quelle escarmouche soudain s’esleva
entr’eux! quels coups horribles ils se donnent du poing l’un à l’autre!
Cingar en donne un si grand à Falcquet, qu’il l’estend en terre tout
estourdi. Falquet, avec un hideux regard, avoit le visage tout enflambé
de cholere, et met la main à sa masse, avec laquelle il commence le
combat contre Cingar, en sorte que ceux, qui n’agueres eussent exposé
l’un pour l’autre trois cens vies, estoient à present disposez et
resolus de se manger la fressure l’un de l’autre. Moscquin regarde
Philoforne de travers: «Que me regardes-tu tant? dit Philoforne;
desgaine, villain!» Avec telles braveries, ces deux commencent un duel.
Le vaillant Hippolyte s’attacque à son frere Lyron, et se grattent la
teigne à bon escient. Fracasse prend à deux mains son rond baston ferré,
esperant paistrir une tourte du corps du Centaure; mais, ayant les nerfs
aussi durs que metail, telle matiere ne serait pas propre pour estre
fricassée en une poisle. Toutesfois le geant ne laisse de se mettre en
devoir, et lancer coups à gauche, à droite; mais souvent en vain, le
Centaure luy donnant de la foüace pour du pain. Grillon s’estoit prins
desjà à Fanet son frere, et ces deux, n’ayans point de baston, se
jettoient des pierres l’un à l’autre. Boccal, n’ayant personne à qui se
prendre, se donne à soy-mesme de grands soufflets, et avec ses ongles
s’efforce de se peler la teste. Toutesfois, sa folie ne fut si estrange,
qu’avant se prendre à soy mesme, il n’allast cacher en un coing sa
bouteille. Balde, voyant un tel changement entre ses compagnons, se
tenoit là immobile comme une pierre. Puis, voulut separer tous ces
combats: il tire son espée, et crie comme nous faisons, quand nous
voulons separer ces bravaches et machefers faisans friser leurs espées
l’une contre l’autre: «Demeurez, dit Balde, reculez-vous, de par le
diable! A qui est-ce que je parle? Garde! Or sus, arriere, je frapperay!
O Dieu certes, ceux-cy se tueront l’un l’autre!» Ainsi, Balde, parant
aux coups, se met parmy eux tantost d’un costé, tantost d’un autre, et,
toutesfois ne peut esteindre ce tumulte enflambé. Ils rompent leurs
jaques, leurs mailles, leurs cuisseaux, leurs brassarts, leurs
espauletes, et en font voler les morceaux. Cingar presse Falcquet; et
Falcquet, Cingar; Hippolyte ne pardonne à son frere Lyron, lequel aussi
ne le laisse gueres reprendre haleine. Ils sont tous deux nez d’une
mesme mere; mais néantmoins, oublians leur mere, ne veulent entretenir
paix ensemble. Fracasse mugle contre le Centaure de despit, et de toute
sa puissance escrime contre luy avec son grand baston; mais Virmasse
dispos evite les coups, et sans son habileté, il eust esté brisé en
mille pieces. Boccal ressemble déjà à une oye toute plumée, tant il
s’estoit soy-mesme deschiré, et s’estoit arraché les cheveux.
«Appaisez-vous, crioit Balde, appaisez-vous, freres! Dites-moy, quelle
occasion vous a ainsi excité l’un contre l’autre? Ne frappez plus,
Cingar; laissez reposer vostre massue, Falcquet: le lien d’amitié qui
estoit entre vous deux se rompt-il ainsi? Reculez, Virmasse, ne
combattez plus ainsi! Or sus, Lyron, demeurez: voulez-vous ainsi blesser
vostre frere Hippolyte? Estes-vous fol, ô Fanet; et toy, Grillon, quelle
furie te tient? Laissez-tous deux ces pierres! O Philoforne, qu’est-ce
que Moscquin t’a fait? Hola, Moscquin, pourquoy te coleres-tu ainsi
contre un si bon amy? Reculez tous, et rengainez vos espées!» Mais,
voyant que ces parolles n’avoyent aucun pouvoir, il met l’espée au
poing, pensant avec le plat demesler tels differends. Il les menace
souvent qu’il sera contraint de manier les mains, sans respect d’aucun.
Chascun estoit dejà assez las de se combattre, et toutesfois ils ne
vouloyent aucunement escouter Balde, qui tantost avec douces parolles
les prioit, tantost juroit, tantost les menaçoit: et considerant qu’il
n’en pouvoit venir à bout en quelque sorte que fust, il se tourne vers
Thesiphone, qui estoit là arrestée à les regarder: «Peut-estre, dit-il,
qu’ainsi ce tumulte s’appaisera.» Elle s’enfuit incontinent, et remplit
l’air de ses cris, et quelquefois, se tournant, menaçoit Balde, puis
grinçoit les dents, et soudain ouvroit la bouche, rendant une haleine
puante. N’avez-vous jamais veu un chien enragé courir, lequel, pendant
qu’on le chasse à coups de baston et huées que chacun fait après luy,
porte la queue entre les jambes, et tournant la teste derriere soy,
grince les dents, et redouble quelquefois bau bau? Ainsi ceste vieille
meschante et villaine fait à Balde, qui la suivoit derriere; et pensant
l’attraper incontinant, il la perd, estant icelle esprit, qui ne
s’accouple gueres à un corps. Elle s’en va vers une montagne, qui avoit
tout autour une grande et spatieuse vallée, et au-dessus vomissoit des
flammes sulphurées, et plus mal sentantes que privez et latrines. Ceste
vieille ribaude ne se soucioit de grimper au haut de ceste montagne, y
estant plus prompte que ne seroit une chevre. Balde la suit quelque part
qu’elle aille, et ne se soucie des ronces, des espines, des pierres et
des precipices, estant resolu de n’abandonner ses pas.
Pendant qu’il la poursuit si chaudement, il descend en un lieu desert où
le chemin estoit tel, qu’il n’y en avoit au monde de plus rude. Tantost
il descendoit bien bas; tantost il remontoit si haut, qu’il luy estoit
advis monter au ciel. Autour d’iceluy y avoit un marais plein de bourbe
noire et puante, dont l’odeur affoiblissoit le cœur de Balde.
Toutesfois, ne s’en souciant autrement, il saute dedans; mais ce ne fust
sans s’y veautrer à bon escient, maulgré qu’il en eust, et jamais
pourceau ne sortit plus beau fils d’un grand bourbier, comme Balde
sortit hors de cette fange, assez fasché, et non sans un grand travail.
Mais les peines, les fatigues et les travaux sont, aux Paladins, plus
chers et plus precieux que l’or. Davantage de grosses nuées pluvieuses
le suivoient, lesquelles pleines de gresle ruinoient et brisoient tout.
Ceste obscurité ténébreuse estoit tout autour par fois transpercée de
certains esclats de feu, après lesquels on oyoit bruire d’un costé et
d’autre des tonnerres merveilleux.
Avec telles peines et tels travaux, le Baron Balde s’eschappe, et sort
hors de tant de dangers. Enfin, ceste meschante vieille descend en un
palus obscur, autour duquel y a des bois tousjours pallissans et des
repaires de Dragons. Entre iceux ceste Nymphe de Charon se perdit, et
laissa Balde en defaut, ne la pouvant plus suivre. Icelle s’esquive, et
s’en va levant les oreilles, faisant comme le chevreuil, ou un vieil
lievre rusé, lequel, suivi d’un chien, qui le sent au train, ne cherche
pas à se sauver par la campagne, mais à travers les buissons, entre
lesquels il fait plusieurs tours et destours, rusant çà et là; et se
pensant estre hors des pattes du chien, s’arreste sur ses quatre pieds,
leve les oreilles, escoutant s’il est suivi, Et comme le chien, estant
lors aussi en defaut, s’arreste court, reprend le vent en haussant le
nez; ainsi Balde soudain se retient, ayant perdu ceste Furie, ne pouvant
rien recognoistre d’elle: et puis, entrant dedans le bois, queste çà et
là, et avec son baston bat tantost un buisson, tantost un autre.
Il n’oit cependant rien branler, et le vent ne fait mouvoir aucune
feuille. Il s’advance peu à peu, prestant l’oreille à tout. Enfin, il
apperçoit au milieu d’un vallon une maison couverte de demies tuilles
rompues. Il n’y trouve aucun gardien, et n’est besoing de frapper à la
porte. Il entre en icelle, tenant son espée nue à la main. Les murailles
à demy rompues estoyent couvertes d’une grosse humidité, et les
planchers estoient tous moisis, ainsi qu’on voit ès lieux ausquels le
jour ne donne point. Balde, cheminant en icelle, marchoit avec un pas
ferme, et escoutoit s’il s’y faisoit point quelque bruit. Il n’oit rien,
tellement qu’il croit que là le Silence faisoit sa demeure: marchant de
pas en pas, il faisoit avec le pied crever de gros crapaux enflez, et
escachoit des vers. Il rencontroit souvent des dragons, trainans un
ventre large contre terre, lesquels avec son espée il tailloit en deux.
Enfin, il trouva un College que la vieille de Charon avoit fait, et où
se tenoit le diforme Senat. Balde s’arreste à la premiere entrée, et
preste l’oreille attentive à ce qu’il pourroit ouïr, et oit ceste
ribaude parler au peuple. Ceste sale etoit grande et spatieuse, faite en
quarré. Autour d’icelle estoyent des sieges de bois tous pourris, comme
sont ces cercueils des morts qu’on tire de terre un long-temps après
qu’on les y a mis. Au milieu de la sale est une chaire plus grande que
les autres, faite de metail, et laquelle est environnée d’espées et
glaives sanglans. En ce siege sied Ambition, tenant le port d’un superbe
tyran, laquelle tasche par tous moyens de commander au ciel, à la terre
et à la mer. Toutesfois on voit une espée pendante sur sa teste, ne
tenant qu’à un petit filet et estant tousjours preste de tomber sur
elle. Non loing d’elle, cause et babille sans cesse Discorde avec cent
langues, meut, baille des bourdes, murmure, manie les mains, et avec
mille flatteries, tente l’oreille de la Royne, et ceste traistresse
jamais ne se depart de son costé. Les trois Furies luy obeissent et
portent ses ambassades par tout le monde, par le moyen desquelles
advient la ruine d’un chascun. Elles vont tous les jours çà et là, et
reviennent rapportans nouvelle à la Royne, et combien par leur industrie
elles attirent d’asmes en enfer et en font mourir par leurs ruses
accoustumées. L’Impiété sanglante se voit aussi en ce lieu, regardant de
travers et ensanglantant tout ce qu’elle touche. Icy aussi est la
Vengeance, fremissant de rage, et s’esguillonnant elle-mesme de ses
propres esguillons. La Royne l’envoye souvent parmy les compagnies, et
la salarie grandement, quand de son glaive elle sçait bien ensanglanter
quelques Royaumes, ne pardonnant le frere à son frere, ni la sœur à sa
sœur, ni la mere à son fils, ni la femme à son mary. La Sedition est
icy, tenant en sa possession une populace. Icy sont le Deuil, la Rage,
la Haine, la Crainte, l’Ire, le Travail, faisans tous le Concile d’Enfer
et le Senat de la mort. Ambition preside et ne veut seconder personne.
En sa presence, et devant tels monstres diformes, Thesiphone, Alecto et
leur sœur Megere plaidoient lors l’une contre l’autre, le Senat leur
donnant audience. Mais qu’avoyent à demesler ces truies, et ces
villaines et maigres louves? O vous, mortels! accourez pour ouyr ce que
c’estoit, et pleurez avec moy. Approchez toute sorte, toute condition,
toute race d’hommes, et veuillez ouyr les miserables follies de ce
monde, et cognoistre les causes de tels erreurs. Ambition avoit imposé
silence à tous, afin qu’un chascun peut mieux tenir ses oreilles
attentives.
La puante Megere, secouant sa chevelure serpentine, commença ainsi la
premiere son plaidoyé, et dit: «Oyez, Peres infernaux, et vous, Princes
et satrapes de Magog: je suis celle qui enseigne comme il fault mesler
et preparer le noir venin, et n’y a aucun teriacle qui puisse resister à
mon aconit. J’ay le soing du Siege de S. Pierre et de la tiare Papale,
et bien souvent je mets sans dessus dessous les chappeaux
cardinalesques. Regardez comme je porte la chevelure deschirée: de là,
je dois avoir la palme que merite un triomphe perpetuel. La grande
liberté que se donnent aucuns des Pontifes, c’est la grande ruine de
toutes choses, lors que je puis traîner ma queue et faire ensorte
qu’aucun ne soit eslevé à ce haut degré d’honneur par saintes prieres,
ni par le consentement de la sainte colombe. O que nous sommes
bienheureux! ô, comme nous sommes bien parvenus aux fins de nos doux et
plaisans souhaits, quand un pontife est forgé par nostre faveur! Car
nous sommes engraissez de la chair et du sang d’un troupeau sain et
entier, s’il est conduit par un pasteur aveugle. Le berger, mitré par
mon soing et sollicitude, tue et assomme les ouailles, et les laisse
pour viande au loup, s’enfuiant de peur: il pele ses brebis, il arrache
les plumes à ses oiseaux. A mon occasion, les autres se voyent sales et
villains parmi les temples à demi rompus, l’Eglise tombe et la Mere chet
du haut en bas: Mere, dis-je, qui nourrit les bastards, et qui enfin
sera mise soubs le joug de l’Alcoran, si elle n’est consolée par quelque
juste et sainct Evesque. Et lors seroit malheur à nous, et une pauvreté
et misere bien grande pour nous, si la chaire de Jesus-Christ estoit
octroyée à un tel personnage, qui ne voulust plus vendre les bonnets
rouges, qui ostast de dessus les espaules des hommes mille charges, qui
renouvelast les sainctes ordonnances de l’Eglise, desquelles nous avons
fait perdre l’usage, et qui voulust remettre en son vray poinct ce qui
est corrompu en icelle. Vous cognoissez, il y a long-temps, quels Peres
saincts l’Eglise a eu quelquefois; comme ils ont esté dignement sacrez;
comme ils sont bien pansez, combien ils sont jolis, comme ils sont
parez, comme ils sont vrays bufles d’entendement, comme ils sont sçavans
aux cartes, et comme ils sont coustumiers de nourrir et entretenir des
garces qu’ils appellent leurs sœurs, de nourrir des bastards qu’ils
nomment leurs nepveux, de se parfumer de bonnes odeurs, de porter cappes
à l’Espagnolle, et faire bouffer le velours à leurs chausses; nourrir
oiseaux de proye, des chiens, des esperviers, des braques! Et cependant
l’Eglise, deschirée et mal accommodée, pleure, ainsi qu’on peut veoir:
car, entrant en icelle, on n’y voit que toute ordure, ressemblant
plutost à un toict à porcs, qu’à un temple. La paille et ordure y sont
jusques au genoüil, et la pluye passe à travers les voultes, estans les
murailles parées de longues aragnées. Le crucifix aura faute d’un bras;
et au haut de sa teste, la souri, le rat, ou le chathuant, fera son nid
et rongera une si noble figure. La saincte Hostie, pour la laisser trop
envieillir, engendrera des vers, s’estant par humidité du lieu attachée
au verre ou au bois. Car des ciboires d’or ne sont gueres en usage, pour
estre sujets au larrecin. Il n’y a aucune lampe pleine d’huille pour
ardre en l’honneur de Dieu; car l’huille, ordonnée pour cet effect, est
tournée en usage de la poisle et sert plus à fricasser des lampreons
qu’à faire honneur au corps de Jesus-Christ. Il n’y a aucun tapis sur
l’autel, ou ce ne seront que lambeaux, qu’à grand’peine serviroient
d’une couverture de cheval. Le clocher sent l’urine des Prestres, et en
iceluy on fait venir les commeres pour les ouyr en confession. Bien
souvent il n’y a point de corde, ou icelle n’est composée que de longes
des licols de la mule nouez bout à bout. Que me servira de reciter tout?
Vous sçavez tous comme je suis habile et accorte à mes entreprinses.
Pour ces causes et considerations, je soustiens que je suis preferable à
mes sœurs, et qu’Alecto me doit ceder.»
Ceste-cy ayant achevé d’ainsi parler, soudain Alecto, putanesque de
malebouche, toute en cholere, se leve de sa chaire, se tient debout,
jette infinies ordures et puanteurs de sa bouche, puis retirant une
horrible haleine de l’estomach: «Je ne suis, dit-elle, pas moins digne
que toy pour estre eslevée en la chaire triomphale, avec
l’applaudissement de tout le peuple, ayant fait espandre parmy le monde
plus de sang que la mer ne reçoit d’eau en soy, et plus qu’il n’y a en
elle de sablon. J’ay cy-devant conceu, et esté grosse (estant la putain
du diable, Faulseté), et avois le ventre merveilleusement enflé, lors
qu’approchant le temps et mesme l’heure d’accoucher, la femme de
Lucifer, la mere de Lupasse, la putain de Satan, vindrent à moy pour me
secourir à mon accouchement et recevoir mon part. Pendant qu’elles
travailloyent par-devant à le recevoir, comme est la coustume, sortirent
par la villaine et sale bouche de mon derriere deux enfans avec une
très-puante odeur, lesquels, à grand’peine estans à demis sortis,
commencerent à se donner l’un à l’autre des coups de poing, et se
deschirer les joues avec leurs ongles. Je me resjouissois en moy-mesme,
je le confesse, de ce que ceste laide semence pronosticquoit desjà
devoir estre la ruine des Rois du monde. Je les ay tousjours nourris de
laict de serpens, et les ay faict succer les mammelles d’un baselic; et
lors ils combattoient l’un contre l’autre à qui auroit la droite ou la
gauche, se donnans de grands coups de pied; l’un se nommoit Guelphe et
l’autre Gibelin. Iceux, ayant atteint l’aage de douze ans, ne cessoient
jour et nuict de se quereller. Il advint, un jour, qu’ils se tindrent
aigrement à beaux ongles et avec belles dents de chien. Guelphe, avec
ses dents trenchantes, coupa net le pouce à Gibelin; et pour triomphe le
portait partout, pour en faire plus grand’honte à son frere. Mais
iceluy, se revenchant, coupa aussi avec les dents à Guelphe le doigt
d’auprès le pouce, et le devora, portant seulement la semblance
d’iceluy, pour marque de sa vengeance: dont vient que Guelphe, avec le
pouce de sa main droicte, tue les puces; et Gibelin leche et essuye les
mortiers avec le doigt d’auprès le pouce de sa main gauche. Avec tels
soldats j’ay renversé tout le monde, et par telles boucheries j’ay
infecté toute la terre de sang. Dites-moy, que vaudroit à present ceste
compagnie de Guelphes et Gibelins, si ce n’estoyent mes enfans, ayant
icelle tel pouvoir qu’elle rompt, qu’elle deschire, et qu’elle met sans
dessus dessous tant de villes et tant de pays? Le Guelphe veut porter
son pennache à droit; au contraire le Gibelin le veut porter à gauche.
L’un veut coupper en travers tout ce qu’il faut coupper; l’autre veut
tailler en long tout ce qui a besoing d’estre taillé. O gens fols et
insensez, et sans sçavoir! Ne voyez-vous pas bien comme je remplis
l’Enfer de telles ames perdues, mieux que vous? Et si a davantage; car
je ne laisse accroistre la Religion et foy de Jesus-Christ, laquelle
autrement se fust assujetti tout le monde, et eust ruiné les Turcs, si
cest assassinateur de Guelphe et ce voleur de Gibelin n’eussent espandu
parmy le monde ceste semence pestifere. C’est donc bien raison de nous
resjouyr, et faire feste avec toutes sortes de danses en cest Enfer
obscur, pour le moyen seur que j’ay trouvé, tendant enfin peu à peu à la
ruine du Christianisme; pendant que les Italiens, suffisans à suppediter
le monde, se divisent ensemble, et se rendent eux-mesmes serfs, vassaux
et vils serviteurs de ceux qui, au temps passé, estoyent leurs vassaux,
leurs serfs et leurs vils serviteurs, par leurs vertus et vaillances.»
Pendant qu’Alecto, toute enflambée de cholere, tenoit tels superbes
propos, Thesiphone, poussée d’un grand desdain, se leve en pieds, et
ainsi commence son discours, enterompant les dernieres paroles de sa
sœur: «Vous estes toujours trop arrogante, outrecuidée, temeraire et
babillarde, Alecto, et vous ne vous mesurez point en vos propos. Ce
seroit mieux pour vous, si dès longtemps je vous eusse coupé la langue
près le palais: nous aurions peut-estre de toy des propos plus
raisonnables; et non si fols, ny si legiers, ny si peu balancez.
Dis-moy, qu’est-ce qu’un peuple, une populace, un vulgaire, en
comparaison de gens sages illustres et pleins de bon gouvernement: il
n’y a rien plus leger qu’un peuple; il n’y a rien plus muable en tout le
monde, que le vulgaire. Quiconque se vante d’estre Guelphe ou Gibelin,
dites hardiment cestuy-là estre un villain, nay d’une infecte et puante
fiente, combien qu’il porte bonnet et escarpins de velours. S’il
s’ingere de suivre un parti, et regarde l’autre de travers, vous luy
pouvez dire qu’il n’est point de sang illustre, qu’il n’est ny Seigneur,
ny Duc, ny Marquis, ny Baron, ny Gentilhomme: car pas un d’iceux en cent
ans ne suivroit telles villaqueries. Voilà de belles conquestes, et
dignes de grandes louanges! Et tu t’oses vanter, par dessus mes
triomphes, de ce que tu as totalement ainsi mis le monde sans dessus
dessous, comme tu dis; et neantmoins voilà Cipade, qui s’est encor
garantie de tes serpens! Mais, moy seule, j’ay fait maintenant, et fais
qu’icelle s’est bandée cruellement contre soy-mesme, et s’est fourré
d’elle-mesme le couteau en son ventre: laquelle ny vous, ny ceste louve
de Megere n’avez peu aucunement desmembrer. Qui croit que j’aye peu
rompre par entr’eux la paix: la paix, dis-je, tant ferme, et le lien si
solide, qui retenoit en amitié ceste grande, illustre et venerable
Cipade, laquelle, après avoir rangé sous ses loix toutes les villes du
monde, est venuë ça bas pour deposseder Pluton de son Royaume. Balde,
Balde est icy, ce Heros Renaldicque, auquel, comme estant de cœur royal
et franc, autant plaist le parti des Guelphes que celuy des Gibelins,
pourveu que l’un et l’autre aiment la bonne et belle reputation, et
soyent affamez de l’honneur. Ceux qui osent dire le Roy de France estre
Guelphe, et l’Empereur Gibelin, n’ont pas grand entendement, pensant que
tels princes se lient à telles folies.»
Or Balde, ayant eu patience pour escouter tous ces beaux discours,
soudain prend son espée, rompt les portes et entre dedans. Le voyant
tous entrer en telle furie, incontinent toute ceste infâme assemblée se
depart, s’enfuit, quittant là chascun sa chaire. Comme quand l’Aurore,
reluisant avec ses belles rouges couleurs, se descouvre au matin et
vient revoir le monde, tous les chathuans se cachent, et font soudain
retraite, de peur de veoir la clarté du jour: ainsi ceste compagnie
infernale escampe à la veuë de Balde, et ne peut souffrir l’aspect et le
regard d’un si grand personnage. Il demeure là seul, voyant toutes les
chaires vuides; et, s’en courrouçant, brise et decouppe tout avec son
espée. Pendant qu’il s’amusoit à cela, il aperçoit la gratieuse personne
de Seraphe, qui souvent vient et revient voir Balde: les Compagnons
duquel il avoit jà trouvez comme ils estoient ainsi poussez en furie
l’un contre l’autre, et lesquels il avoit reduits et remis en bonne
cervelle, et les avoit là amenez bien rassis et paisibles; et puis
soudain disparut, et s’en retourna en haut.
Or les Compagnons recommencent à poursuivre leur chemin par ces lieux
tenebreux. Fracasse marche le premier, ayant un courage tel, qu’il
bouilloit d’envie d’arracher les cornes aux Diables; et ne parloyent
tous par entr’eux que de tels exploits. Boccal recite les follies
inventées par les Poëtes, lesquelles ils disent estre aux Enfers. Il
raconte ce qu’il avoit leu autrefois du guerrier Meschin; pendant
qu’aussi Cingar rapportoit à son amy Falcquet le sixiesme livre de
Virgile. O chose merveilleuse! qui la pourroit croire, si on ne l’avoit
veuë de ses propres yeux? Cingar demeure court au milieu de son conte,
sans pouvoir plus parler, et s’imagine tout autre chose que le contenu
de ce sixiesme livre, et ne se resouvient en avoir parlé.
Falcquet ne sçait aussi ce que Cingar luy avoit dit, et estoit tout
alourdi fantastique après toute autre chose, sans se resouvenir de ce
qu’il avoit entendu de ce sixiesme livre. Le Centaure brouille sa
cervelle de plusieurs choses, tantost veut celle-cy, tantost celle-là,
et ne sçait que choisir. Fracasse fait beaucoup de chasteaux en l’air.
Sa langue se taist autant comme si elle n’eust jamais parlé. Hippolyte
n’avoit plus de sel en la teste; son entendement embrouillé passe à
travers de plus de cent chimeres. Lyron, ravi de plusieurs imaginations,
tenoit ses yeux eslevez en haut, se riddant le front. Moscquin estoit
fol, et Philoforne plus fol: car le soing de plusieurs affaires fait
devenir les hommes fols. Fanet et Grillon marchoient ensemble, sans
parler l’un à l’autre, et se regardoient avec les yeux fichez l’un sur
l’autre. Boccal en humeur fantastique marchoit seul devant, remuant les
levres sans proferer aucun mot, et avec les deux mains joüoit à la morre
tout seul, s’escriant quelquefois, sans prononcer une parole. Mais
Balde, ayant la parole à commandement, blasmoit fort le silence qu’il
voyoit en ses compagnons, et, parlant à eux, il leur demandoit response:
mais iceux, estans devenus muets, le regardoient seulement pour toute
response. «Ho! dit-il, voicy une chose bien nouvelle: ô Cingar, que
veux-tu dire? ô Lyron? Hippolyte, vous ne parlez point? Et d’où vient
cela? Voulez-vous garder silence comme en un cloistre? Dites-moy quelque
chose, afin que le long chemin ne nous ennuye. Ne daignez-vous rendre
response à vostre Balde?» Iceluy usoit de tels mots à ses compagnons;
mais il eust plustost ouï parler des murailles. Partant, estant las de
leur faire tant de demandes, ne voulut plus essaïer à les faire parler.
Ainsi marchoient-ils à pas mal asseurez, comme font les Lansquenetz
quand ils ont en l’estomach du vin plus crud que cuict. Balde enfin veut
sçavoir la cause de cecy: il s’advance avant les autres, et trouve une
autre chose nouvelle; car il sent la terre manquer soubs ses pieds, et
ne luy semble plus veoir terre sur laquelle il puisse affermir ses pas,
et comme s’il estoit suspendu en l’air, manie les jambes, et ne sent
aucun travail à marcher. Il se tourne vers ses compagnons et les voit
marcher de mesme comme luy avec pareille legereté. Ils veulent bien
parler à luy, mais ils ne peuvent que remuer les levres, et, comme
muets, ne parlent que de l’œil et des mains. Chascun sent son corps se
porter legierement, et aller comme à nage, et se resjouissent de marcher
ainsi sans aucune peine. Cecy leur dura jusques à ce qu’un vent les
poussa dedans un creux. Là estoit le sejour de Fantasie, accompli d’un
murmure de silence, d’un mouvement permanent, et d’un bruit taisible,
par un ordre confus sans reigle, sans proportion et sans art. On y oit
les Fantasies volleter sans cesse: les estourdis esprits, les songes,
les pensers esmeus sans aucune raison, le soing nuisible à la teste, la
sollicitude fantastique, l’espece et image diverse de l’entendement.
Enfin, c’est la cage des fols; chascun en icelle se piccotte la
cervelle, et pesche des mousches en l’air. Du nombre de ces gens icy
sont les Grammairiens et la race des maistres-ès-arts. Là est le Nom et
aussi le Verbe, le Pronom, le Participe et toute leur sequelle, à
sçavoir: _là_, _icy_, _delà_, _deçà_, _en bas_, _en haut_, _à gauche_,
_à droit_, avec toute la bande de _qui_ et de _quels_. Les argumens
dialectiques y volent çà et là, mille sophismes, mille sottises, pour,
contre, en niant, en prouvant. La Matiere ne defaut point icy non plus
que la Forme. L’Homme, l’Ens, la Quiddité, l’Accident, la Substance avec
le Solecisme. Toute ceste bande assaillit les compagnons, ainsi que les
mousches donnent l’assaut à un coing de beurre, ou à un fromage frais.
Je me suis trouvé quelquesfois, je le confesse, estant bien repeu de
vin, et estant à cheval, pendant que le soleil estoit en sa vigueur,
lors que la cigale chante, que six mille moucherons volloyent autour de
ma teste, comme ils ont accoustumé de voler environ un pot de beurre et
un vaisseau de moust. Ainsi ces legeres fantasies et apprehensions
biserres assaillent ensemblement ces Compagnons et leur piccottent la
cervelle, et, entrans en leur teste, mettent sans dessus dessous le
silence.
Balde, n’estant point atteint de ce mal, les regarde, s’estonne, et
enfin s’en rit, voyant Cingar, lequel pendant que telles fantasies le
provoquoient tantost deçà, tantost delà, les poursuivoit, les prenoit
avec les mains; mais il n’avoit la dexterité de les retenir, et voïoit
qu’enfin il ne tenoit rien. Vous avez peu veoir autrefois des enfans
s’esbattre à prendre des mousches en la main, pour puis après les mettre
en prison en un coffret fait de papier plié en quatre. Ils en prennent
beaucoup, et les retiennent bien dedans le poing; mais quand ils
estendent les doigts, et les ouvrent un petit pour les prendre de
l’autre main, elles s’eschappent, perdans l’huille et le temps, comme on
dit. Cingar et ses compagnons estoyent ainsi, non sans apprester bien à
rire à Balde. Ils tendoient les mains, pensans prendre quelque chose,
mais enfin ils trouvoient que ce n’estoyent que comme des chauve-souris,
des chathuans, des chouettes qu’ils prenoient, et dont ils emplissoient
leurs poches. Cingar receut de Paul le Venitien et de Pierre l’Espagnol
mille fourbes, lesquelles soudain il avalla aussi doucement que si
c’eust esté de la coriandre confitte. Puis, s’en va contre Falcquet, et
tout de suite luy fait trente argumens; mais Falcquet, bon Logicien, luy
respond promptement: l’un crie, l’autre babille, et ne se pourroient
jamais accorder en cent ans. Lyron en fait autant; aussi font Hippolyte
et Boccal. En somme, tous avec si grand bruit remuent la Physicque,
l’Ethicque, l’Ame et cent telles nouvelles, que Balde tout estourdi fut
contraint de se boucher les oreilles. Philoforne trouva là l’estrille de
l’Escot, laquelle il print, et jura qu’il en estrilleroit bien les
livres de S. Thomas d’Aquin. Virmasse amasse les songes et resveries
d’Albert le Grand, et avec iceux il se veut rendre agreable à tous, et
predire l’advenir, oster la cervelle aux corneilles, prendre les
poissons à la main et ouvrir les serrures sans clef. Fracasse s’efforce
à prendre des grenouilles, sautant et pissant par derriere, et pendant
qu’il en tient une, l’autre s’enfuit bien loing. Boccal, sans grand
travail, prend je ne sçay combien de regles d’Epicure, les serre et les
met en son baril, de peur qu’elles s’enfuient, et bouche bien l’entrée
avec le bondon.
Entre telles bandes, on descouvre enfin une beste, laquelle avoit une
teste d’asne, le col de chameau, mille mains, mille pieds, et portoit
mille aisles pour voler, un ventre de beuf et les jambes de chevre. Si
icelle avoit une queuë de singe, avec laquelle elle pouvoit chasser
d’autour de soy les taons, elle toucheroit jusques au ciel et voudrait
avaler Minerve en un morceau: mais, parce que tout ce qu’elle fait n’est
qu’un bignet, à faute de queuë n’est rien estimée, et est appellée
Chimere, laquelle engendre de hautes montagnes, et naist d’icelle un
petit fagot. On voit aussi là un autre monstre à deux ventres, lequel
est seulement soustenu de deux jambes, comme la Carte de Tacun tient et
represente les deux jumeaux Castor et Pollux, voulant demonstrer les
signes de la Lune. Ainsi et en la mesme façon est là formé un homme avec
deux corps, ou bien deux hommes se joignans ensemble par l’aine
seulement. L’un s’appelle: A sçavoir mon, et l’autre s’appelle de mesme
nom, se donnans à soy-mesme de grands coups de poing. Et toute la forme
s’appelle: L’un ou l’autre: se combattant ainsi soy-mesme, l’un prouve,
l’autre nie: et enfin tous deux viennent en un.
Or, cependant les Compagnons sont emportez par un je ne sçay quel
mouvement, et se trouvent hors la caverne: et lors chascun commence à
marcher sur ses pieds; chascun chemine, et ne se souvient de ce qu’il a
nagueres veu. Les fantasies s’en vont, lesquelles ils avoient tantost
tousjours autour d’eux, et reviennent au lieu d’où ils estoient partis.
Iceux toutesfois sont, grand espace de temps, à demy fols et à demy
estourdis, et retournent enfin à leur maison. O! que pauvres gens sont,
et de peu d’esprit, ceux qui perdent le temps à telles choses vaines et
qui pensent employer le jour après icelles plus utilement qu’à mesurer,
et bien peser des mots et paroles Maccaronesques, et qu’à attacher et
coller des vers sur les espaules de Pasquin! Car icelles à la fin se
perdent avec leur legereté, et ceux-cy folastrent tousjours encore que
leurs ans durassent autant et plus que ceux de Nestor.
Ces Compagnons donc s’en vont; et Balde leur racompte tout ce qui
s’estoit passé entr’eux. Et n’estoient encor gueres loing, quand voicy
au devant d’eux se presenter un certain bouffon, et fol tout à faict:
car il chevauchoit une longue canne, comme font les petits enfans, et
levoit de sa main gauche la bride de son coursier, et avec la main
droite tenoit une longue chenevotte, au bout de laquelle y avoit un
petit moulinet, lequel, pendant que cest homme couroit, le vent faisoit
tourner tout autour. Il portoit deux oreilles droites faites de drap,
lesquelles il avoit attachées à son capuchon, auquel il avoit des
sonnettes cousuës: il saulte et contrefait des pieds et des mains la
moresque, et, presentant la main à Balde, commence à dancer. Balde, avec
un gracieux accueil, ne le refuse point, et se laisse aller dançant avec
luy, ainsi que ce fol le vouloit mener. Les Compagnons rient, et sont
envieux de veoir la fin de ce jeu, suivans eux tous ceste dance. Ce fol
ne dit mot: mais tombe souvent à terre. Balde le releve, et ne pense à
autre chose qu’à relever souvent ce bouffon.
Après quelque peu de temps, ils apperçoivent une grande machine, la
hauteur de laquelle surmontoit le mont Olympe. Et qu’estoit-ce ceste
grosse masse? C’estoit une coquille, ou, pour mieux dire, un test sec et
creux, lequel, quand il estoit encor frais, sain et entier, estoit
mangeable et eust peu fournir d’une bonne repeuë à tout le monde. A son
costé, il y avoit un trou, au lieu de porte: par iceluy entre le
bouffon, Balde, et les autres. C’est la demeure des Poëtes, des Chantres
et des Astrologues, qui inventent, feignent, chantent, predisent,
devinent plusieurs songes à un chascun, et qui ont rempli leurs levres
de nouvelles follies et vanitez. Mais quelles peines ils endurent!
Oyez-le maintenant, ô Poëtes, ô Astrologues, Chantres et Chyromantiens,
ne veuillez feindre tant de menteries, et avec un art de flaterie
complaire aux seigneurs, ausquels, comme à de pauvre moutons, et
despourveus d’entendement, vous comptez sur le doigt mille fadeseries de
vos estoilles; et ce que des facquins et portefaix peuvent dire par les
conjectures des choses passées qu’ils ont veu, vous le rapportez à
certaines conjonctions, et à des ascendans de Juppiter, en conjonctions
faites avec la Vierge et avec le Lyon. Ce test est leger, creux, dedans,
et semblable à une sonnette en laquelle y auroit un pois sec pour rendre
un son. Ce test, à la vérité, est la vraye maison et le séjour des
Astrologues, des Chantres et des Poëtes, et est comme une pierre qui,
jettée en haut, revient tousjours à bas, et comme un feu qui de soy
mesme tend tousjours en haut. Ainsi les choses legeres se meslent avec
les legeres; et les vaines et superflues avec celles qui sont de
pareille qualité. Il y a là trois mille barbiers fort experts: l’office
desquels n’est pas de faire et raser les barbes, mais d’arracher les
dents avec tenailles. Pluton les paye tous les ans de leur salaire.
Chasque Poëte, chasque Chantre et chasque Astrologue est suject à un de
ses barbiers, qui le fait souvent crier: ay, ay, pendant qu’il fait son
office sur une chaire et tient la teste de l’accusé entre ses cuisses,
et luy deschausse les dents, les luy maniant tout autour avec ses
ferremens jusques à ce qu’il les luy ait arrachées, qui est cause que là
vous oyez crier mille: helas! Car cest ouvrage ne prend jamais fin, par
ce qu’autant qu’ils ont par jour donné de menteries, autant à tous leur
arrache-l’on de dents: mais plus on en arrache, plus en renaist.
Partant, ô Crogne, la premiere de toutes mes seurs, si tu ne le sçais,
il faut que moy estant Poëte, je demeure icy. Il ne m’est moins
convenable de sejourner en ce test qu’à celui qui un jour proposa un
jeune Grec nommé Achiles à Hector, et qu’à cest autre qui mesprisa et
contemna l’insigne vaillantise de Turne, pour un Seigneur Ænée, lequel
par ses vers il louë pour une mitre et bonnet, qui luy couvroit la teste
jusques au menton, et pour ses cheveux oincts et frottez d’onguent. Ce
test est donc mon pays: en iceluy, il faut que je perde les dents autant
que j’ay inseré de mensonges en ce gros livre. Adieu, Balde: je te
laisse en la recommandation d’un autre, auquel peut-estre ma Pedrale
fera ceste faveur de pouvoir chanter comme tu auras destruict le royaume
de Lucifer, et de te ramener de là sain et sauf.
Arrive, ô navire, très-lasse, au port désiré: arrive, il est temps: car
je voy que j’ay perdu durant une si longue navigation mes rames. Ha!
miserable que je suis, j’ay amené le vent de Midy et d’Auster sur de
belles fleurs; et par mes porcs sales et villains, j’ay soüillé les
belles et claires fonteines.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
Préface de l’éditeur I
Notice sur la vie et les ouvrages de Théophile Folengo et sur la
poésie maccaronique en général V
Avertissement 1
L’Imprimeur au Lecteur 4
HISTOIRE MACCARONIQUE DE MERLIN COCCAIE
Livre premier 5
Livre deuxième 21
Livre troisième 34
Livre quatrième 51
Livre cinquième 66
Livre sixième 79
Livre septième 92
Livre huitième 111
Livre neuvième 128
Livre dixième 143
Livre onzième 156
Livre douzième 172
Livre treizième 186
Livre quatorzième 199
Livre quinzième 209
Livre seizième 219
Livre dix-septième 235
Livre dix-huitième 253
Livre dix-neuvième 265
Livre vingtième 281
Livre vingt et unième 299
Livre vingt-deuxième 310
Livre vingt-troisième 325
Livre vingt-quatrième 343
Livre vingt-cinquième 361
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
Paris.--Imp. PAUL DUPONT (THOUZELLIER Dr), 4, rue du Bouloi (Cl.).
14.2.1911
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