Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres

By Sophie Germain

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Title: Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres

Author: Sophie Germain

Editor: Armand-Jacques Lherbette


        
Release date: August 11, 2026 [eBook #79338]

Language: French

Original publication: Paris: Imprimerie de Lachevardière, 1833

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Credits: Laura Natal (Images generously made available by Hathi Trust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L'ÉTAT DES SCIENCES ET DES LETTRES ***





                        CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

                                  SUR

                          L’ÉTAT DES SCIENCES
                            ET DES LETTRES,

                Aux différentes époques de leur culture.


                      PAR M^{lle} SOPHIE GERMAIN.




                      IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE,
                        rue du colombier, № 30.
                                 1833.




                          TABLE DES MATIÈRES.

 Avis de l’éditeur.
 Notice sur Mlle Sophie Germain.
 Considérations générales sur l’état des sciences et des lettres,
   aux différentes époques de leur culture.
 Chapitre II.


                           AVIS DE L’ÉDITEUR.


Ces feuilles, trouvées dans les papiers de mademoiselle Germain,
n’étaient pas destinées à l’impression. Elle les avait écrites dans
les instans où les vives douleurs auxquelles elle a succombé ne lui
permettaient pas de se livrer à l’étude des sciences mathématiques, qui
l’ont illustrée. Uni à elle par les liens de l’affection, plus encore
que par ceux d’une proche parenté, nous avons cru, en publiant cet
opuscule, remplir un devoir pieux envers sa mémoire.

Il est à regretter que le temps lui ait manqué pour y mettre la
dernière main. Elle en eût fait disparaître des négligences de style et
quelques autres défauts, inséparables d’une production de premier jet.
Les proportions entre les différentes parties de l’ouvrage eussent été
mieux observées; et des divisions plus multipliées eussent offert des
points de repos à l’attention du lecteur.

Il était facile de corriger ces légères imperfections. Mais, à moins
que le besoin de clarté n’en fasse une loi impérieuse, l’éditeur doit
respecter non seulement la nature et l’ordre des idées, mais encore
jusqu’au plus simple arrangement de mots. Car les mots, pour qui sait
sentir, penser et s’exprimer, se placent naturellement suivant leurs
degrés d’importance: et, si une même phrase peut, indifféremment pour
le lecteur, être tournée de plusieurs manières, elle ne peut l’être que
d’une seule pour offrir le calque des impressions de l’auteur. Que sont
d’ailleurs de faibles taches dans une œuvre non moins remarquable par
la profondeur de la pensée que par le charme d’un style qui sait à la
fois revêtir d’élégance les déductions sévères de la logique et donner
une précision mathématique à des objets de goût?

L’auteur, développant les principes féconds de l’analogie entre toutes
les opérations de l’esprit, fait tomber la barrière élevée entre le
domaine de l’imagination et celui de la raison. Elle montre que, dans
nos conceptions les plus diverses, nous sommes toujours guidés par la
prévision de certains résultats, vers lesquels tendent tous efforts:
que dans tous les sujets d’étude, nos recherches, dirigées vers un
même but, se font par des procédés qui sont aussi les mêmes, d’après
une méthode constante: que toutes nos connaissances sont dominées par
un sentiment commun, celui d’ordre et de proportions, régulateur de
tout mouvement intellectuel, et s’enchaînent par des rapports, dont un
seul, bien constaté, en annonce nécessairement beaucoup d’autres. C’est
ainsi que, dans les lettres et les arts, se ressemblent les arrêts de
la raison et les oracles du goût. C’est ainsi encore que sont unis, par
les mêmes lois, l’ordre physique et l’ordre moral. De ce point de vue,
on distingue comment, par l’analogie, l’esprit humain a été conduit à
l’idée des dieux, de l’âme, des religions. Ses erreurs ont toujours
un fond de vérité: parce que, pour lui, l’ordre, les proportions,
la simplicité, ne cessent jamais d’être des nécessités; règles du
bien dans les choses morales, sources du vrai dans les choses
intellectuelles, caractères du beau dans les choses de pur agrément.
Des principes de l’auteur découle cette idée consolante que, toujours
et dans tout, les forces perturbatrices sont fonctions du temps, et
doivent, après un intervalle, généralement fort court, s’anéantir, pour
faire place à la régularité, qui tend à s’établir dans tout système, de
quelque nature qu’il soit. Alors la morale et la politique sont presque
des sciences exactes, et la vertu devient une vérité géométrique.

A ces aperçus philosophiques succèdent des réflexions littéraires, où
la justice, rendue à la tendance nouvelle, n’empêche pas d’apprécier
les formes aimables de nos devanciers, que, dans notre prédilection
pour le grave et l’exact, nous dédaignons trop aujourd’hui; oubliant
que la grâce a son positif, comme le positif a sa grâce.

Enfin quelques coups de pinceau, largement jetés dans ce tableau,
esquissent l’avenir de la littérature, où l’imagination, maîtrisée par
la science, et échauffée par la vérité, comme elle le fut autrefois
par l’erreur, au lieu de créer l’univers suivant les caprices de nos
volontés, déploiera la richesse de ses couleurs pour le peindre tel
qu’il est, dans sa réalité et dans son ensemble.

Cet opuscule est curieux aussi comme étude de la manière de l’auteur.
Il fera mieux sentir le mérite de la notice nécrologique insérée par
M. G. Libri dans le _Journal des Débats_ du 18 mai 1832, et que
nous avons cru devoir reproduire. Les pages où mademoiselle Germain
explique la marche du génie, qui s’élance au but en franchissant
les intermédiaires, et devine avant de pouvoir démontrer, sont le
tracé de l’itinéraire qu’elle-même a suivi dans ses travaux. Elles
sembleraient écrites de mémoire. Ainsi, dès que Chladni eut répété
à Paris ses célèbres expériences, dont la loi mathématique devint
aussitôt l’objet des recherches, elle s’écria, en se frappant le
front: «Je l’ai trouvée; mais je ne puis encore l’expliquer. Elle
est là; il ne s’agit plus que de l’en faire sortir.» Et il en sortit
effectivement une théorie, qui remporta le prix proposé par l’Institut.
A ce sujet, mademoiselle Germain disait, en riant, qu’elle savait les
mathématiques par sentiment, comme une autre avait su le grec. Mais
ce qui n’était qu’une plaisanterie pour un genre de connaissances
conventionnelles comme les langues, n’est pas sans vérité pour ce qui
tient au raisonnement. C’est que, dans le fait, le sentiment n’est
qu’un raisonnement non encore démêlé; c’est que le génie, quand il
paraît ne pas raisonner, a seulement raisonné trop vite pour être
suivi, trop vite pour se suivre lui-même; c’est que l’imagination et
le raisonnement ne sont, comme elle le pensait, que la même faculté
procédant avec plus ou moins de rapidité, et se rendant plus ou moins
compte de ses opérations.

                                                                  LH ...




                                 NOTICE

                                  SUR

                        M^{lle} SOPHIE GERMAIN.


Mademoiselle Sophie Germain, née à Paris le 1^{er} avril 1776, et
morte le 17 juin 1831, fut une de ces femmes destinées à montrer, par
des travaux sévères, que l’intelligence de leur sexe ne cède en rien à
celle du nôtre.

Dès sa plus tendre enfance, elle se voua à l’étude des mathématiques.
Le motif qui détermina sa vocation mérite d’être raconté. Encore
enfant, à l’âge de treize ans, mademoiselle Germain fut frappée des
approches d’une révolution, dont on l’entendit, dès le commencement,
prédire l’étendue, et vers laquelle ses idées étaient continuellement
ramenées par les conversations qui avaient lieu chez son père, membre
de l’Assemblée Constituante. Elle sentait qu’une occupation forte
et soutenue pourrait seule faire diversion à ses craintes, lorsque
le hasard mit sous ses yeux l’_Histoire des mathématiques_ de
Montcula, où elle lut la mort d’Archimède, que ni la prise de Syracuse,
ni le glaive levé du soldat ennemi, n’avaient pu distraire de ses
méditations géométriques. Aussitôt le choix de la jeune Sophie est
arrêté pour une science dont elle connaît à peine le nom. Sans maître,
sans autre guide qu’un Bezout trouvé dans la bibliothèque de son père;
surmontant tous les obstacles par lesquels sa famille essaya d’abord
d’entraver un goût extraordinaire pour son âge, non moins que pour son
sexe; se relevant la nuit par un froid tel que l’encre gela souvent
dans son écritoire; travaillant enveloppée de couvertures, et à la
lueur d’une lampe, quand, pour la forcer à reposer, on ôtait de sa
chambre le feu, les vêtements et les bougies; c’est ainsi qu’elle donna
la première preuve d’une passion qu’on eut dès lors la sagesse de ne
plus contrarier.

Nous l’avons souvent entendue parler du bonheur dont elle jouit,
lorsque, après de longs efforts, elle put se persuader qu’elle
comprenait le langage de l’analyse. Après Bezout, elle étudia le calcul
différentiel de Cousin. Ce fut absorbée dans ces travaux qu’elle
traversa la Terreur.

Lors de la création des Écoles normale et polytechnique, elle se
procura des cahiers des leçons de divers professeurs. La chimie de
Fourcroy et l’analyse de Lagrange fixèrent spécialement son attention.
A cette époque, les professeurs, à la fin de leurs cours, avaient
l’excellente habitude d’engager les élèves à leur présenter des
observations par écrit. Mademoiselle Germain, sous le nom d’un élève
de l’École polytechnique, envoya les siennes à Lagrange, qui en fit
l’éloge, et qui, ayant ensuite appris le véritable nom de l’auteur,
vint chez elle lui témoigner son étonnement dans les termes les plus
flatteurs.

L’apparition d’une jeune géomètre fit beaucoup de bruit; et
mademoiselle Germain ne tarda pas à voir venir chez elle des savans
d’un mérite supérieur, dont les conversations fournirent des alimens à
son esprit.

Depuis la publication de l’ouvrage de M. Legendre sur la _Théorie
des nombres_, en 1798, elle se livra avec une passion constante à
l’étude de cette théorie. Plus tard, quand parurent les _Recherches
arithmétiques_ de M. Gauss, frappée de l’originalité des œuvres du
célèbre professeur de Gœttingue, elle y trouva un nouveau stimulant
vers ce genre d’analyse. Après de nombreuses recherches sur ce sujet,
elle entra, encore sous le nom supposé d’un ancien élève de l’École
polytechnique, en correspondance avec l’auteur, qui répondit au
géomètre inconnu de la manière la plus honorable. Cette correspondance
se continuait ainsi depuis plusieurs années, lorsque survint une
circonstance qui fit découvrir la pseudonymie. Pendant la campagne
d’Iéna, mademoiselle Germain recommanda M. Gauss à un ami de sa
famille, M. le général Pernetty, qui commandait l’artillerie quand
les Français occupèrent la ville de Brunswick, où résidait l’illustre
auteur; et les explications qui s’ensuivirent entre le général et le
savant apprirent à ce dernier le nom et le sexe de son correspondant.
Nous avons vu la lettre que mademoiselle Germain reçut alors de
M. Gauss: elle contient l’expression de la reconnaissance et de
l’admiration la plus vive.

Jusque là mademoiselle Germain n’avait rien publié. Il se présenta une
occasion remarquable qui la fit connaître comme auteur. Un physicien
allemand, Chladni, vint à Paris répéter ses expériences curieuses sur
les vibrations des lames élastiques. Elles firent sensation. Napoléon,
devant qui elles eurent lieu, s’y intéressa vivement, regretta qu’elles
ne fussent point soumises au calcul, et fit proposer, à cet effet,
un prix extraordinaire à l’Institut. Mais les géomètres furent tous
découragés par un mot de Lagrange, qui avait dit qu’il faudrait, pour
la solution de cette question, un nouveau genre d’analyse. Mademoiselle
Germain, malgré l’imposante autorité du géomètre de Turin, ne désespéra
point du succès. Elle étudia les phénomènes de mille manières, y
appliqua l’analyse, et envoya au concours un Mémoire, où elle donnait
une équation du mouvement des surfaces élastiques.

Mais la manière dont elle avait appris l’analyse, en suivant son
seul instinct, sans faire jamais un cours régulier et complet, ne
lui permit pas, malgré toute sa sagacité, de résoudre complètement
la question. Cependant elle avait ouvert le champ aux recherches; et
Lagrange tira du mémoire de mademoiselle Germain l’équation exacte. La
classe reconnut que l’auteur (anonyme) avait fait preuve de beaucoup
de mérite; et, afin de l’encourager à tenter de nouveaux efforts,
on reproduisit la question pour le concours suivant. Cette fois,
mademoiselle Germain, sans remporter encore le prix, fut plus heureuse;
elle obtint la _mention honorable_. Enfin, un troisième concours
fut ouvert, où son Mémoire fut couronné, en 1816.

Ce fut un évènement important dans la science que la découverte des
équations qui expriment les vibrations des surfaces élastiques. En
1824, à l’instigation de MM. Fourrier et Legendre, mademoiselle Germain
publia les _Recherches sur la théorie des surfaces élastiques_,
où elle exposa les fondemens de son analyse. En 1826, elle donna un
nouveau Mémoire sur la nature, les bornes et l’étendue de la question
des mêmes surfaces. Poursuivant en même temps es travaux sur la
théorie des nombres, elle avait essayé de démontrer le _théorème
de Fermat_; et, à cette occasion, elle trouva de beaux théorèmes
numériques, qui ont mérité d’être insérés par M. Legendre dans un
supplément à la seconde édition de sa _Théorie des nombres_.

En 1828, elle inséra dans les _Annales de physique et de chimie_
un article où elle discutait les principes de son analyse sur les
surfaces élastiques.

Quand éclata la révolution de juillet, elle se réfugia dans son
cabinet, comme elle l’avait fait lors de celle de 89; et ce fut pendant
la semaine de la bataille que, reprenant d’anciennes idées, elle
composa son _Mémoire sur la courbure des surfaces_, qui parut dans
les _Annales_ de M. Crelle, à Berlin.

Mais elle avait déjà ressenti, depuis quelque, temps, les atteintes
d’un mal terrible, d’un cancer, qui devait la conduire au tombeau. Elle
attendit et supporta la mort avec une rare constance. Sa philosophie et
sa bonté ne se démentirent pas un seul instant, pendant cette longue
et affreuse maladie, dans l’intervalle des crises de laquelle elle se
livrait toujours à son étude chérie.

Mademoiselle Germain ne s’était pas seulement adonnée à la géométrie;
elle possédait encore une foule de connaissances qui eussent suffi
à la réputation d’une autre femme. Elle était très versée dans les
sciences naturelles. Elle avait, en outre, appris seule le latin; non
pas pour lui-même, car à ses yeux les langues n’étaient qu’instrumens
d’étude, mais afin de pouvoir entendre divers ouvrages, notamment ceux
de Newton et d’Euler. On a, en outre, trouvé dans ses papiers des
réflexions philosophiques très fines; car elle s’était fort occupée
de métaphysique: faisant, disait-elle, beaucoup de cas de l’esprit
métaphysique, et fort peu des divers systèmes, qu’elle nommait les
romans des intelligences supérieures.

Sa conversation avait un cachet tout particulier. Les caractères
frappans en étaient un tact sûr pour saisir à l’instant l’idée-mère, et
arriver à la conséquence finale, en franchissant les intermédiaires;
une plaisanterie, dont la forme gracieuse et légère voilait toujours
une pensée juste et profonde; une habitude, qui lui venait de la
variété de ses études, de rapprochemens constans entre l’ordre physique
et l’ordre moral, qu’elle regardait comme assujettis aux mêmes lois. Si
l’on y joint un sentiment continuel de bienveillance, qui la faisait
s’oublier toujours pour ne songer qu’aux autres, on sentira quel en
devait être le charme.

Cet oubli d’elle-même, elle le portait dans tout. Elle le portait dans
la science, qu’elle cultivait avec une entière abnégation personnelle,
sans songer aux avantages que procurent les succès; s’applaudissant
même de voir quelquefois ses idées fécondées par d’autres personnes,
qui s’en emparaient; répétant souvent que peu importe de qui vient une
idée mais seulement jusqu’où elle peut aller; et heureuse, dès que
les siennes donnaient leurs fruits pour la science, n’en retirât-elle
aucun pour la réputation, qu’elle dédaignait, et nommait plaisamment la
gloire des bourgeois, la petite place que nous occupons dans le cerveau
d’autrui.

Elle le portait aussi, ce caractère noble, dans ses actions, toujours
marquées au coin de la vertu, qu’elle aimait, disait-elle, comme une
vérité géométrique. Car elle ne concevait pas qu’on pût aimer les idées
d’ordre dans un genre sans les aimer dans un autre; et les idées de
justice, de vertu, étaient, suivant ses expressions, des idées d’ordre,
que l’esprit devrait adopter, même quand le cœur ne les ferait pas
chérir.

Telle fut cette femme supérieure, qui de toutes a poussé le plus loin
les études mathématiques: la seule, à notre avis, qui leur ait fait
faire des progrès réels. La théorie du son et l’analyse indéterminée
feront long-temps vivre son nom.

Étranger à son pays, mais non à son affection et aux objets de ses
travaux, j’ai cru devoir déposer sur la tombe de mademoiselle Germain
l’hommage de mes profonds regrets et de mon admiration.

                                                               G. LIBRI,
                                      Membre de l’Académie des sciences.





                        CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

                                  SUR

                          L’ÉTAT DES SCIENCES

                            ET DES LETTRES,

                AUX DIFFÉRENTES ÉPOQUES DE LEUR CULTURE.


                           CHAPITRE PREMIER.

 Comment les sciences et les lettres sont dominées par un sentiment qui
                            leur est commun.


Lorsqu’on envisage sous un point de vue général les divers travaux de
l’esprit humain, on est frappé de leur similitude. Partout de certaines
lois ont été observées: ou, si elles ne l’ont pas été, leur défaut
s’est fait sentir; et, dans ce dernier cas, soit que l’ouvrage renferme
un corps de doctrine, soit qu’il ait été destiné au simple amusement,
il n’a pas les conditions de la durée. A la première curiosité, bientôt
épuisée, succédera un entier oubli.

Les lois dont nous parlons ont régi la pensée de l’homme long-temps
avant qu’il ait eu le loisir de réfléchir. Le spectacle de l’univers
en était empreint; la mémoire les a reproduites; l’imagination, jusque
dans ses caprices, leur est demeurée assujétie; plus tard, elles ont
servi de guide à la raison.

S’il nous était donné de pénétrer la nature des choses; si les
observations, les réflexions, les théories, qui composent notre
richesse intellectuelle, n’étaient pas de l’homme, nous choisirions
avec certitude entre ces deux propositions: ou le type que nous
trouvons en nous-mêmes et dans les objets extérieurs nous révèle les
conditions de l’être; ou ce type, nous appartenant en propre à nous
seuls, atteste seulement la manière dont nous pouvons comprendre les
possibles.

Cette haute connaissance nous est à jamais interdite. Mais, en
nous bornant à chercher comment un sentiment profond d’ordre et de
proportions devient pour nous le caractère du vrai en toutes choses,
nous pourrons parvenir à voir que, dans les divers genres, nos études,
tournées vers un même but, emploient des procédés qui sont aussi les
mêmes.

En effet, s’agit-il du plan d’un ouvrage, de l’argument d’un poème?
l’esprit exige de la clarté; il veut que les parties soient liées
entre elles, avec assez d’art pour que leur rapport s’aperçoive d’un
coup d’œil; il demande un ordre facile à saisir; il aime la simplicité,
source de l’élégance. L’emploi du merveilleux est soumis aux mêmes
règles. L’imagination peut adopter d’ingénieuses fictions; mais alors
un certain module intellectuel remplace ce qui manque à la réalité des
objets. Les oracles du goût et les arrêts de la raison se ressemblent;
l’ordre, la proportion et la simplicité ne cessent pas d’être des
nécessités intellectuelles. Les sujets sont différens; mais le jugement
est constamment appuyé sur ce type universel, qui appartient également
et au beau et au vrai.

Voulons-nous étudier les êtres naturels? Nous les classons suivant nos
convenances; et la notion méthodique des genres et des espèces imprime
à l’histoire naturelle le cachet de l’esprit de l’homme.

A l’égard des sciences exactes, le sentiment d’ordre et de proportions,
qui partout ailleurs guide ou le goût ou la raison, fait place
à la connaissance certaine d’un ordre déterminé de proportions
connues et mesurables. On dirait que, munie d’un instrument nouveau,
l’intelligence humaine a renoncé à sa marche accoutumée. La
ressemblance à son modèle intérieur n’est plus pour elle le caractère
du vrai, qu’elle atteint de plus près; l’objet de ses études présente
au plus haut degré les conditions qu’elle poursuit partout ailleurs; et
l’attention, fixée sur cette heureuse réalisation, y est absorbée tout
entière.

Sans doute, l’impression produite par la lecture d’un ouvrage
d’imagination est autre que celle qui résulte de l’étude d’un traité
de géométrie. Sans doute aussi, certains esprits admirateurs des
riantes images, s’abandonnant uniquement à ce goût, deviendront
tout-à-fait incapables d’application; tandis que d’autres,
exclusivement livrés à la contemplation de la vérité démontrée,
demeureront distraits ou incertains lorsqu’ils ne rencontreront pas une
évidence complète. Ne nous pressons pourtant point de conclure qu’il
n’existe aucun lien commun entre des œuvres qui paraissent d’abord
si différentes. Assistons à leur création, et nous reconnaîtrons
bientôt que l’esprit humain est guidé dans toutes ses conceptions par
la prévision de certains résultats, vers lesquels tendent tous ses
efforts. Observons la manière dont il procède, et nous ne saurons
douter qu’il n’agisse toujours d’après une méthode constante. Suivons
les diverses époques de la composition, et il deviendra évident que la
littérature la plus élevée, comme les découvertes dont s’enrichit la
science, ont été inspirées par un sentiment d’ordre et de proportions
qui est le régulateur de tout mouvement intellectuel.

Ne nous en étonnons pas: l’esprit humain obéit à des lois; elles sont
celles de sa propre existence; elles lui fournissent une mesure commune
entre toutes les existences qu’il conçoit en dehors de la sienne; elles
deviennent nécessairement les mobiles de tous ses travaux, les sources
de tous ses plaisirs.

Un trait de génie, un trait d’éloquence, dans les sciences, dans les
beaux-arts, dans la littérature, nous plaisent, en effet, par une seule
et même raison: ils dévoilent à nos yeux une foule de rapports qui nous
avaient échappé. Nous nous trouvons tout d’un coup transportés dans
une haute région, d’où se découvre à nous un ordre inattendu d’idées ou
de sentimens. Le plaisir de la surprise émeut notre âme; elle rend un
hommage involontaire à son bienfaiteur; et cet hommage même est encore
pour elle un plaisir nouveau.

Voyons d’abord quel est le caractère des premiers essais.

Le sujet est choisi; les idées viennent en foule assaillir
l’imagination du poète; une multitude de ressorts semblent pouvoir
donner la vie à sa composition; le mécanisme se multiplie et s’entrave;
le poète hésite, s’arrête, revient sur ses pas. Du milieu de cette
lutte tumultueuse entre des projets contraires surgit enfin une idée
simple. Soit que déjà elle ait été entrevue, soit qu’elle se présente à
lui pour la première fois, l’auteur sent que cette idée est celle qu’il
avait poursuivie.

Une remarque, un fait imprévu, ouvre-t-il carrière à des recherches
nouvelles? Le géomètre, après avoir mûrement examiné tout ce qui, dans
la science déjà faite, peut lui prêter secours, circonscrit le sujet
qu’il va traiter. Bientôt il entrevoit des résultats qu’il ne peut
encore atteindre; son imagination s’élance, pour les saisir, dans les
routes qu’elle s’est frayées; il craint de s’être égaré, il rétrograde;
un grand nombre d’idées se sont jointes à celles qui furent les
premières; elles compliquent le sujet, et suspendent le jugement. Mais,
à travers ce chaos de pensées, le génie en distingue une simple; son
choix est irrévocablement fixé; il sait qu’elle sera féconde.

Vient ensuite l’exécution.

En traçant son plan, le poète ne perdra jamais de vue l’idée
principale. Elle donnera à son travail l’unité d’intérêt et d’action,
source de toute beauté véritable. Elle lui offre le moyen de satisfaire
au besoin d’ordre et de proportions qu’un sentiment universel a mis au
premier range entre les préceptes du goût et de la raison. Le poète se
complaira dans les développemens de cette idée-mère.

De son côté, le géomètre a toujours présente l’idée heureuse qui dirige
ses recherches. Toutes les forces de son intelligence seront employées
à dérouler la chaîne des vérités contenues dans cette vérité première;
et l’unité de composition ne sera nulle part ailleurs aussi sensible.
L’ordre de son travail est déterminé; il ne saurait l’intervertir.
L’évidence est pour lui la condition du succès; il prend la méthode
qu’il croit propre à l’y conduire, et entre ensuite avec joie dans la
carrière ouverte à ses espérances.

Les auteurs dont nous comparons les travaux ont surmonté les premières
difficultés; ils ont observé, entre les divisions adoptées, cette juste
proportion d’étendues respectives, qui, sans nuire au sentiment de la
continuité, permet et marque les repos.

Pour remplir ensuite les cadres qu’ils ont formés, ils s’abandonneront
encore une fois aux inspirations de leur génie. Mais, à présent que
les limites du sujet sont parfaitement arrêtées, ils n’auront plus à
craindre de se perdre: l’un, dans le champ immense d’une imagination
fertile en inventions; l’autre, dans cet océan des possibilités, d’où
l’on aborde avec tant de difficulté sur le terrain ferme de la vérité
démontrée. Souvent encore, dans le cours du travail, s’entrecroiseront
des idées qui, bien que nées du sujet, nuiraient cependant ou à la
rapidité ou à la clarté du développement. S’ils mettaient trop de soin
à éviter une telle surabondance d’invention, nos auteurs arrêteraient
l’élan de leurs pensées. Plus tard, ils reverront leurs premières
ébauches, et n’y conserveront plus que les traits nécessaires.
Changeant de rôle, ils se feront juges de leur propre ouvrage.

Ils examinent d’abord la marche des idées. Celles qui pourraient, d’un
côté, partager l’intérêt, de l’autre, suspendre l’attention et détruire
ainsi l’unité de composition, seront écartées. Elles iront enrichir
soit de gracieux épisodes, soit de savantes annotations; ou, si, trop
éloignées du sujet qui les a fortuitement amenées, elles ne peuvent se
placer convenablement dans l’ouvrage même, elles deviendront peut-être
l’origine d’une production nouvelle. Ainsi la branche développée dans
la saison actuelle offre quelquefois le rudiment d’une végétation
prochaine.

Les différentes parties du style seront l’objet d’un autre genre de
corrections. L’homme de lettres s’occupera du choix des mots, de leur
arrangement, de l’harmonie du vers, ou de celle de la phrase. Un
grand nombre de convenances, difficiles à concilier, seront soumises
au jugement du goût, tantôt si prompt à décider, tantôt si lent à
prononcer; dont les opérations nous échappent souvent, mais qui
pourtant agit toujours conformément aux règles de la raison, lors même
qu’il semble ne suivre d’autres lois que ses propres caprices.

La langue des calculs peut donner lieu à des corrections qui lui
sont propres; car elle a aussi son style, et tous les auteurs ne
l’écrivent pas avec le même degré de perfection. Au choix des mots
correspond celui des caractères. A la vérité, ceux-ci sont tellement
conventionnels, qu’il faut, dans chaque occasion, exprimer quelle
valeur on leur attribue: cependant leur emploi est astreint à certaines
convenances, qui ne tiennent pas uniquement aux habitudes consacrées.
Les formules remplacent la phrase; elles peuvent être plus ou moins
élégantes. L’analyse parle aux yeux. Ainsi, au lieu de l’harmonie de
l’accord entre les sons, elle doit présenter entre ses divers élémens
des rapports d’ordre et de simplicité. Les personnes initiées à ce
genre de discours trouvent bien certainement dans la contemplation des
formules une sorte de charme qui les entraîne vers l’étude. Et, si les
bons auteurs sont doués d’une finesse de tact, qui leur dit quelles,
entre ces formules, il faut écrire, et quelles seulement indiquer; si
leurs décisions sont tantôt spontanées, tantôt réfléchies, c’est que ce
tact n’est autre chose que le goût appliqué à des objets qu’on paraît
avoir crus étrangers à son empire.

Nous venons de voir combien les productions intellectuelles les
plus diverses ont entre elles de ressemblances véritables; comment
un sentiment d’ordre et de proportions, après avoir présidé aux
inspirations du génie, en dirige l’emploi, et se fait encore sentir
dans les dernières corrections de l’ouvrage.

Mais si la marche de l’esprit est partout la même, les objets qu’il
peut envisager sont d’une variété infinie. Au premier coup d’œil,
ce qui tient à cette variété doit plus frapper que l’identité des
rapports dont nous avons parlé. Aussi les opérations intellectuelles,
qui, au fond, sont les mêmes, ont-elles reçu divers noms, suivant la
nature des sujets qu’elles embrassent. La différence dans les mots,
différence d’autant plus naturelle que chacune des branches de nos
connaissances a été pendant long-temps, pour ainsi dire, exclusive de
toutes les autres, tend à perpétuer l’opinion d’une séparation réelle
entre les facultés de l’esprit: comme si, par exemple, l’allégorie
elle-même n’était pas assujétie aux préceptes de la raison, et comme
si la découverte d’une loi de la nature avait pu se passer du secours
de l’imagination. Sans doute, le poète ne nous rendra pas compte des
discussions pleines de finesse qui ont précédé l’adoption des emblèmes
pour lesquels il s’est décidé: et l’homme de génie qui a surpris un des
secrets de l’ordre naturel ne nous dira pas non plus combien de fois
son imagination s’est égarée autour de la vraie route. Chaque auteur a
mis, au contraire, tous ses soins à faire disparaître la trace de ses
premiers essais, pour ne conserver que les formes propres au sujet. Le
lecteur vient ensuite chercher, suivant ses dispositions personnelles,
soit un délassement agréable, soit une instruction solide. Le titre
du livre suffit pour qu’il soit certain de n’avoir à faire usage que
du degré d’attention qu’il veut accorder, et il est naturellement
porté à croire que les auteurs eux-mêmes ont écrit ou dans l’abandon
d’une imagination qui erre en liberté, ou avec l’austère méthode d’une
déduction qui ne permet aucun écart. De là cette séparation, jadis si
respectée, entre le domaine de l’imagination et celui de la raison.

Disons aussi que, dans un temps déjà éloigné, l’extrême division du
travail, nécessaire à la science naissante, avait dû accréditer l’idée
de spécialité dans les facultés de l’âme. Mais, aujourd’hui que les
bienfaits de l’imprimerie assurent à l’esprit humain la jouissance de
tout ce que les générations précédentes ont accumulé d’observations,
de comparaisons, de théories, de vérités incontestables, il n’aura
plus à refaire les premiers pas; ses forces réelles augmenteront
chaque jour; et déjà nous nous trouvons ramenés, par la voie d’une
instruction approfondie, vers ces idées de simplicité et d’unité qui
furent autrefois des révélations du génie, devinant sa propre nature,
et s’efforçant d’en étendre les lois sur l’univers entier.

Ah! n’en doutons plus, les sciences, les lettres et les beaux-arts
sont nés d’un seul et même sentiment. Ils ont reproduit, suivant les
moyens qui constituent l’essence de chacun d’eux, des copies sans cesse
renouvelées de ce modèle inné, type universel de vérité, si fortement
empreint dans les esprits supérieurs.

Un coup d’œil jeté sur l’histoire de l’esprit humain va maintenant nous
montrer comment, jusque dans ses écarts, et en vertu des lois de son
être, tous ses efforts ont été dirigés vers l’ordre, la simplicité et
l’unité de conception.





                              CHAPITRE II.

  Considérations générales sur l’état des sciences et des lettres, aux
                  différentes époques de leur culture.


Si nous remontons jusqu’à l’origine de la littérature, nous verrons
qu’elle a commencé la première fois que, sortant du cercle étroit des
intérêts personnels, l’homme a essayé de communiquer à ses semblables
des sentimens et des idées qui n’avaient aucun but usuel.

Le récit des évènemens remarquables, la peinture des grandes scènes de
la nature, n’étaient encore que de simples copies de choses existantes.

Lorsque, au lieu de s’astreindre à faire le récit de certains faits, ou
à dévoiler un certain état de choses, l’homme de génie est parvenu à
reproduire, à l’aide d’une action dont il avait imaginé les ressorts,
des impressions reçues d’ailleurs, il s’était déjà élevé jusqu’à la
notion abstraite de l’ordre, pour y puiser la première des règles de sa
composition. Il a voulu captiver l’attention des autres hommes; l’unité
d’action, l’unité d’intérêt, la clarté de l’exposition ont été pour
lui des moyens de succès, avant que l’esprit d’examen en eût fait des
préceptes de l’art.

Jeté sur la terre, au milieu de l’immensité des choses, frappé à la
fois par le spectacle d’une infinité de merveilles, l’homme n’a rien
trouvé au-dehors de lui de plus merveilleux que lui-même. Il a étendu
son existence sur tout ce qui l’environnait. Il a d’abord senti son
individualité: cherchant partout sa propre image, il a personnifié les
êtres inanimés, les êtres intellectuels, enfans de son imagination.
Ceux-ci ont présidé à tous les actes et à tous les phénomènes de
l’ordre naturel. Ainsi se manifestaient déjà, à cette première époque
de la culture intellectuelle, le sentiment profond d’un lien commun
entre tous les êtres, et celui d’un type universel, gravé dans
l’intelligence humaine, pour lui servir de modèle.

Les sciences n’existaient pas encore; mais le besoin d’expliquer
s’était fait sentir. La première des littératures fut poétique; et
ce qui tenait lieu des sciences physiques n’était pas moins poétique
que la littérature elle-même. Ou plutôt, ces deux branches du savoir,
tellement séparées aujourd’hui qu’il faut de la sagacité pour
remarquer ce qu’elles ont de commun, étaient, dans ces premiers temps,
entièrement confondues. Qu’importait, en effet, à l’égard du caractère
de la composition, que le sujet fût l’homme lui-même, ou quelqu’un des
dieux, demi-dieux, ou génies qu’il avait dotés de l’intelligence et des
passions humaines? Des êtres si pareils pouvaient même agir de concert,
sans nuire à l’homogénéité d’invention; le merveilleux les unissait.

Nous apercevons, dans ces premiers essais de la pensée, le goût des
idées générales et le sentiment d’analogie, qui se reproduiront,
dans la suite, sous les formes les plus variées. L’individualité et
l’intelligence de l’homme, en vertu desquelles ses actions sont
dirigées vers le but qu’il veut atteindre, lui ont été connues en même
temps que sa propre existence. Dès qu’il porte ses regards autour
de lui, qu’y cherche-t-il? ce qu’il a rencontré en lui-même. Il
remarque dans les actes de la nature un ordre et une succession qui
lui paraissent tendre vers un but déterminé; il ne suppose pas d’autre
cause que l’action d’une intelligence et d’une volonté; et cette
intelligence, cette volonté, il ne peut les concevoir sans en investir
un être quelconque. Il imagine des êtres invisibles, parce qu’en effet
n’en voit aucun. Ce sont, suivant l’importance des actes dont il les
suppose auteurs, des dieux, des demi-dieux, ou seulement des génies
subalternes. Ces êtres sont amis ou ennemis; ils combattent entre eux
ou ils unissent leurs forces: ils ont nos affections, nos haines, nos
passions, nos intérêts; ils sont faits à notre image. Et pourtant,
nous ne pouvons ni les voir, ni les entendre, ni les palper: ils sont
donc immatériels; ce sont des esprits. Fidèle à sa pensée constante,
l’homme n’a jamais cessé de regarder son existence propre comme le
type de toutes les autres existences. Après avoir dit: «Les esprits
existent, ils connaissent, ils veulent, ils agissent, et leurs actions
se manifestent par les changemens matériels qu’ils opèrent,» il devait
chercher en lui-même quelque chose de semblable. Nos connaissances, nos
volontés et le principe de nos actions ont donc été attribués à une
substance immatérielle, qui, suivant la diversité de ses opérations, a
reçu différens noms.

Cette ébauche de nos connaissances nous montre l’origine de la plupart
des idées qui ont été reproduites depuis. La littérature a conservé
les fictions qui furent regardées autrefois comme des réalités; les
sciences physiques ont recueilli les observations que ces fictions
expliquaient; la philosophie y a puisé ses systèmes; et les religions y
ont pris les élémens de leurs croyances.


Sans nous astreindre à aucun ordre historique, suivons la marche de
l’esprit humain.

Les observations se sont multipliées. La régularité des mouvemens
célestes et la constance des phénomènes sublunaires ont décelé des
lois immuables. Les volontés d’une multitude de personnes n’ont pas
ce caractère. Un seul homme peut avoir des volontés relatives à des
objets différens; et, s’il était chargé de diriger à la fois plusieurs
genres d’actions, il établirait un ordre constant, qui le dispenserait
d’une attention de détail. A cet égard, l’état de société présente des
exemples. L’homme a dit alors: «Un seul être a voulu l’univers, et il
le gouverne; ses volontés sont immuables.»

Nous voyons naître nos semblables; nous avons commencé: l’univers a
donc eu aussi un commencement.

Nous avons une âme immatérielle; elle est la force motrice qui produit
nos actions. L’Être des êtres est immatériel; il a créé toutes choses,
et il agit sur elles.

Il a créé l’univers; il existait donc avant cet univers.

L’esprit humain était arrivé aux limites des analogies. Au-delà, il
n’avait plus aucune idée de l’être, car il manquait de modèle. Cette
négation d’idée, cette limite de la pensée a été exprimée; l’infini
est son nom: s’il s’agit de la durée, c’est l’éternité. Le Créateur de
l’univers n’a pas commencé; il ne doit pas finir: il est éternel.

Dans ce qui précède, on ne voit pas clairement comment on a été conduit
à cette dernière partie de la proposition: «il ne doit pas finir.»
Le voici. Nous assistons au commencement et à la fin d’existences
pareilles à la nôtre: ces deux époques sont les limites de la vie. En
deçà et au-delà nous trouvons le temps, qui ne leur appartient pas;
mais nous voyons que d’autres existences en jouissent: ce genre de
limites est donc relatif. Ainsi la durée de notre vie est comprise
entre deux limites de même genre. L’analogie voulait que l’existence
dont on avait reculé l’origine jusqu’à la limite absolue fût aussi
comprise entre deux limites de même genre: elle ne devait pas finir,
puisqu’elle n’avait pas commencé. L’intelligence humaine s’était déjà
approprié la spiritualité; elle devait prendre aussi possession de
l’éternité; car, nous l’avons déjà dit, sa méthode habituelle est
de transporter hors d’elle-même les lois de sa propre existence; de
chercher dans les analogies ce qui manque encore à ses nécessités
intellectuelles, et de reporter ensuite vers elle-même les supplémens
dont les objets extérieurs lui ont donné l’idée. Elle était donc
naturellement conduite à l’éternité de l’âme. On sait qu’en effet cette
opinion, présentée sous différentes formes, a eu de nombreux partisans.
Cependant l’idée, moins analogique, de la simple immortalité a prévalu.

Ajoutons encore quelques observations.

Lorsque l’individualité multipliée des êtres invisibles satisfaisait
son imagination, l’homme n’avait pas encore pratiqué les différens
arts en vertu desquels il assigne aux ouvrages de ses mains une
destination conforme à ses volontés. Les procédés mécaniques lui
apprirent que, après avoir transformé les agens naturels, il pouvait
aussi leur communiquer un mouvement plus ou moins durable; l’analogie
lui fit ainsi penser que l’être unique qui gouvernait le monde en était
l’architecte.

On avait été mené directement à dire que le Créateur de l’univers
n’avait pas commencé; l’idée qu’il ne doit pas finir est presque
symétrique de la première. Eh bien! en s’appropriant le genre de
limites que son esprit avait atteint, l’homme ne l’adopte plus pour
origine; mais il en fait le terme de son existence immatérielle. Cette
espèce de paradoxe s’expliquera lorsque nous nous occuperons de la
liaison établie entre la morale et les croyances.

Nous venons de tracer la marche la plus simple que l’intelligence
humaine ait pu suivre. Témoin des merveilles de la nature; voulant,
parce que le besoin s’en faisait sentir à elle, la simplicité, l’ordre
et les proportions dans ses propres ouvrages, elle attribue, et
l’unité, et l’ordre, et les proportions qu’elle remarque dans l’univers
à la volonté du Créateur. Mais l’esprit philosophique ne pouvait se
contenter d’une explication également applicable aux faits les plus
contraires. Par son essence, la volonté est plus ou moins arbitraire:
il fallait à l’esprit philosophique un plus ferme appui; il lui fallait
partout les lois de la nécessité. Tantôt la toute-puissance divine fut
soumise à ces lois; tantôt la matière elle-même et ses accidens furent
regardés comme nécessaires.

Pressé de trouver au dehors les ressemblances à son modèle intérieur;
encore peu informé des vérités de la nature; ignorant et la quantité de
chaque phénomène et leurs rapports entre eux, l’homme de génie, inspiré
par le sentiment profond des conditions de l’être, était entraîné vers
la recherche d’une dépendance mutuelle entre les faits dont il était
le témoin. Il les coordonnait suivant ses convenances intellectuelles,
et demandait aux analogies ce qui manquait encore à ses connaissances
positives. L’esprit de système devait sans doute égarer l’intelligence
humaine: c’était l’effet inévitable de son penchant à mettre à la place
des certitudes, qui n’étaient pas acquises, mille conjectures hardies,
qui, démenties ensuite par des observations nouvelles, léguaient aux
générations suivantes de véritables préjugés à l’égard des faits encore
inconnus. Il est pourtant certain que cet esprit n’a jamais cessé
d’être guidé par la prévision de la vérité.

Dans ces derniers temps, on a voulu recueillir en un seul faisceau
les différentes branches de la science. L’auteur de la préface de
l’Encyclopédie dit, en la terminant: «L’univers, pour qui saurait
l’embrasser» d’un seul coup d’œil, serait un fait unique, une «grande
vérité.» Ces paroles remarquables renferment le secret des efforts de
l’esprit humain.

Chacun des systèmes qu’il a enfantés avait pour but de concentrer en un
fait unique les faits alors connus. On établissait entre ces faits la
relation de cause à effet: on voulait une raison pour qu’ils fussent.
On cherchait une unité, des rapports, un ordre, des proportions, parce
que ces conditions sont le caractère du vrai. On n’était pas en état de
leur donner un appui solide; mais on généralisait, avec plus ou moins
de bonheur, les résultats dont on avait acquis la certitude. Une vérité
découverte prêtait son caractère propre à un vaste système; et mille
suppositions comblaient ensuite l’intervalle entre elle et celles qui,
placées dans un rang secondaire, semblaient devoir s’y lier.

Une idée dominante se retrouve partout; l’homme s’est cru le modèle de
tous les êtres, le but vers lequel ils tendent, le centre de l’univers.
Non seulement ses convenances intellectuelles devaient être réalisées
en toutes choses; mais encore ses moindres convenances usuelles étaient
la cause finale des êtres les plus éloignés de lui. Ainsi le soleil,
la lune, les étoiles sans nombre et presque invisibles, sont là tout
exprès pour fertiliser ses champs et éclairer ses veilles. Le moindre
brin d’herbe développé sans culture, l’animal du désert, le coquillage
qui habite le fond des mers, ont leur utilité, ou, en d’autres termes,
ils sont faits pour l’homme. On poursuivait l’unité et l’ordre; on les
concevait dans des relations imaginaires. Il y eut d’abord erreur du
jugement; mais l’amour-propre sanctionna bientôt cette erreur, et les
religions la consacrèrent.

Nous voyons encore aujourd’hui la trace des opinions qui rapportent
toute autre existence à celle de l’homme.

Nous appelons cependant fausses sciences deux branches de l’ancien
savoir, qui, sous les noms d’_alchimie_ et d’_astrologie
judiciaire_, ont joui pendant long-temps de la plus haute estime.

La première enseignait que le corps humain est l’abrégé de l’univers.
Les diverses substances qu’elle soumettait à ses opérations avaient
reçu les noms des divers organes avec lesquels elles avaient des
ressemblances prétendues. Le foie de soufre, par exemple, est encore
connu dans le langage vulgaire. Cette science voulait aussi l’unité:
car ses investigations avaient pour buts la panacée, ou le remède
universel, et l’alkoës, ou le dissolvant général, par lequel toutes
les autres substances devaient finir par être réduites en un seul
élément, qui était l’eau. Les métaux étaient l’objet de mille doctrines
singulières: on établissait des rapports entre eux et les planètes,
dont on leur avait donné les noms.

L’astronomie judiciaire apprenait l’influence des astres sur le sort de
chaque individu. L’homme, persuadé de son importance, s’imaginait qu’il
était menacé par l’apparition des comètes. Les grands de la terre,
renchérissant sur cet amour-propre, ne concevaient pas d’évènement plus
remarquable que leur propre mort: aussi ne doutaient-ils pas qu’elle ne
fût annoncée par ces astres vagabonds, qui bien certainement n’auraient
pas pris la peine de visiter la terre s’ils n’eussent été chargés
d’avertir ses habitans d’un tel malheur.

Si nous avons renoncé à ces antiques erreurs, nous conservons encore,
dans nos argumentations, l’invincible habitude de juger de la nature
des choses par la possibilité de nous en former une idée; et une
proposition est affirmée ou niée suivant que nous pouvons ou ne
pouvons pas en concevoir l’existence. Ainsi nous disons hardiment que
la matière est divisible à l’infini; parce qu’il nous est facile de
continuer à l’infini l’opération arithmétique de la division. Nous
disons que la matière ne peut penser; parce qu’elle est divisible à
l’infini, et que l’unité de nos opérations intellectuelles répugne à
l’idée de la divisibilité. Nous ne savons néanmoins toutes ces choses
ni à posteriori, puisque l’expérience ne peut les atteindre; ni à
priori, puisque, la matière ne nous étant connue que par de simples
perceptions, nous en ignorons complètement l’essence. On croirait,
à voir notre assurance, que, à l’exemple du géomètre, nous sommes
parvenus à exprimer la nature du sujet avec une telle précision que
toutes ses propriétés sont renfermées dans notre définition. Mais
combien est grande la différence! Au lieu d’une équation absolue
qui renferme l’objet de nos recherches tout entier, en sorte que
rien de ce qui lui appartient ne puisse être étranger à cette espère
de définition caractéristique, nous connaissons seulement quelques
propriétés relatives à nos sens. Que penser de la singulière assurance
avec laquelle, lorsque nous avons à balancer les probabilités dans
des questions qui ont si peu de prise, nous n’hésitons pourtant pas à
nous écrier: «Il est évident; il est absurde; il faut être de mauvaise
foi pour ne pas convenir,etc.» Avouons-le: la philosophie a fait des
progrès réels; mais elle doit encore subir de grands changemens, si
elle peut espérer d’arriver à l’exactitude.

Nous avons déjà remarqué qu’il existe en nous un sentiment profond
d’unité, d’ordre et de proportions, qui sert de guide à tous nos
jugemens. Nous y trouvons dans les choses morales la règle du bien;
dans les choses intellectuelles, la connaissance du vrai; dans les
choses de pur agrément, le caractère du beau.

Il nous est difficile de savoir si les conditions qui sont imposées à
notre approbation en toutes choses sont le résultat immédiat des lois
de l’être, ou si elles dérivent seulement d’un rapport entre toute
autre réalité et celle de notre existence.

Plusieurs philosophes paraissent s’être proposé, plus ou moins
directement, les questions que ce doute pourrait faire naître. Les uns
ont vu dans les causes occasionnelles de nos sensations des qualités
correspondantes à ces causes; d’autres ont prétendu nier l’existence
des objets qui nous sont extérieurs.

De nos jours, Kant a discuté une question de ce genre. Sa remarque
expresse porte sur ce que les argumens les plus concluans peuvent
être attribués ou à des rapports nécessaires, ou aux formes de notre
entendement: en sorte que, à cet égard, toute décision rationnelle
parait nous être interdite.

Quant au raisonnement _à priori_, on ne saurait nier, en effet,
la légitimité du doute philosophique: car ce doute est fondé sur
l’impossibilité de comparer aucun autre jugement avec celui de l’homme.
Cependant l’opinion qui attribuerait à l’être, considéré en lui même,
l’unité, l’ordre et les proportions, que nous poursuivons dans tous
les objets, aurait en sa faveur certaines inductions, qu’il n’est
peut-être pas inutile de développer. Nous allons essayer d’exposer
clairement la nature de ces inductions; il sera facile d’apprécier
ensuite quel degré de confiance il convient de leur accorder.

Notre logique se compose de règles dictées par la raison universelle.
Ces règles ne seraient pas moins certaines pour nous lors même qu’on
voudrait qu’elles enseignassent seulement à former et à reconnaître
les jugemens que tout homme de bon sens ne saurait contester. Si nous
adoptons, pour un instant, l’hypothèse de l’entier isolement de la
raison, c’est-à-dire, si nous supposons qu’aucun objet extérieur à
l’esprit de l’homme ne soit venu à sa connaissance, et que, livré
uniquement à ses propres pensées et à celles qu’il doit aux sociétés
humaines, il ait voulu rassembler en un corps de doctrines les vérités
de son être, celles qui naissent de ses rapports sociaux, de ses
affections et de ses devoirs, nous y trouverons les idées du bien, du
vrai et du beau, telles que nous les avons actuellement. Notre morale,
notre logique et nos règles du goût ne seraient pas changées: car les
récits animés, la peinture des passions, l’invention d’une action
poétique, fourniraient encore des sujets à l’art d’embellir et de
plaire; et la littérature, bien qu’appauvrie, ne serait pourtant pas
anéantie.

Dans cette position hypothétique, la question de savoir si les
rapports entre les diverses parties d’un sujet sont nécessaires
en eux-mêmes, ou s’ils nous semblent tels uniquement en vertu de
nos formes intellectuelles, ne se serait pas présentée à l’esprit
des philosophes. Peut-être même, uniquement environnés des choses
humaines, eussent-ils été dans l’impossibilité de comprendre le
sens de cette question. Comment, en effet, auraient-ils songé à la
notion abstraite de l’être, lorsqu’un seul mode d’existence leur eût
été connu? Leur logique eût pu être la nôtre; mais leurs opinions
dogmatiques eussent été fort différentes de celles qui ont crédit parmi
nous.

Arrêtons un instant notre attention sur l’objet du doute philosophique,
et tâchons d’en bien définir la nature.

La question qui a été proposée par Kant tend à saper dans ses fondemens
la réalité absolue de toutes les certitudes que nous pouvons obtenir.
Elle réduit à n’être que des vérités relatives celles même dont nous
possédons les plus claires démonstrations. Le doute que ce philosophe a
élevé attaquerait principalement ce que nous avons admis concernant les
attributs de l’être. Ainsi le type intérieur qui nous sert à distinguer
le bien, le vrai et le beau, serait bien en effet celui qui convient à
notre manière de sentir, mais n’aurait en dehors de nous aucune réalité
dont nous pussions obtenir l’assurance.

L’auteur, après avoir dénié la preuve de l’existence de Dieu, fondée
sur la nécessité d’une cause première à celle de l’univers, demande au
sentiment de suppléer à l’insuffisance du raisonnement. Mais il est
facile de voir que cette concession en faveur des idées morales est
purement arbitraire, et seulement destinée à servir de sauve-garde au
système des formes intellectuelles.

Nous l’avons déjà dit, et cette proposition est fondamentale: il
n’existe qu’un seul modèle du vrai: mais ses copies diffèrent entre
elles, comme les objets qui en reçoivent l’empreinte. Dans la morale,
dans la science, dans la littérature, dans les beaux-arts, nous
poursuivons toujours l’unité d’existence, l’ordre et les proportions
entre les parties d’un même tout.

La question qui se présente est celle-ci: le modèle du vrai,
ce type de l’être, le devons-nous au fait de notre existence,
considéré abstractivement; c’est-à-dire, suffit-il qu’il existe un
être intelligent pour qu’il trouve en lui-même les conditions sans
lesquelles aucune existence n’est possible? Ou bien est-ce au mode
particulier de notre être qu’appartiennent les conditions. qui sont
pour nous le caractère du vrai?

Notre question comprend celle de Kant, qui pourrait être ainsi rendue:
Notre logique est-elle celle de la raison absolue, ou convient-elle
uniquement à la raison humaine?

A l’égard de ce que ce philosophe remarque touchant notre tendance
intellectuelle à chercher les causes de tout objet qui frappe notre
attention, cette tendance, en adoptant notre manière d’envisager les
choses, me paraîtrait indiquer que nous n’apercevons pas l’objet dans
son entier. Il s’offre à nous avec le caractère fractionnaire; nous
demandons quelle en est l’unité. Nous le voyons comme étant une partie;
nous voulons connaître le tout auquel cette partie appartient.

Prenons un exemple. Supposons que, au lieu d’envisager l’équation du
cercle, nous soyons frappés d’une des propriétés des sinus et cosinus.
Nous pourrions bien demander pourquoi cette propriété a lieu en effet;
car alors nous n’aurions sous les yeux qu’une partie du sujet. Mais,
si nous remontons jusqu’à la première expression de la courbe, notre
curiosité est pleinement satisfaite; nous avons défini l’essence; nous
voyons une existence complète; et cet être absolu et nécessaire serait
certainement compris de la même manière par les intelligences les plus
diverses que nous puissions imaginer.

Mais de pareils sujets sont en petit nombre; ils appartiennent aux
mathématiques pures. Nos raisonnemens logiques s’appliquent, au
contraire, à tous les sujets. Nous avons vu que la question de la
certitude absolue ou relative de ces raisonnemens serait insoluble
_à priori_; que, si elle pouvait s’offrir à l’homme, que nous
avons supposé privé de la notion des objets extérieurs et environné
uniquement des choses humaines, il n’hésiterait pas à regarder ses
nécessités intellectuelles comme ce qu’il y a de plus absolu. Sans
doute même il irait plus loin; et, à beaucoup d’égards, ses idées
seraient contraires aux nôtres.

Ainsi, par exemple, j’ai dit comment nous sommes parvenus à établir
que la matière ne pense pas l’homme, que je suppose ne connaître autre
chose que lui-même et ses semblables, n’aurait pu imaginer qu’il y eût
deux substances en lui. Aucune action extérieure ne l’eût fait songer à
des individualités invisibles et douées de volontés. Il n’eût pas douté
de l’unité de son existence; et, si, dans cette position hypothétique,
des corps inertes lui eussent été présentés, il n’eût pu manquer de
les croire jouissant de sentiment et de pensées. L’expérience seule
eût fini par réformer ce dogme que la matière ou l’étendue pense et
réfléchit, veut et agit. Les enfans, qu’on a soin de préserver du
contact de tout objet extérieur, attribuent l’intention de les frapper
au corps dont le choc vient à les blesser. La loi du talion, loi de
justice innée, les porte à rendre le coup qu’ils en ont reçu; et le
conseil de leur nourrice, qui les y invite, est suggéré par le désir
que l’enfant manifeste naturellement, d’être vengé d’une attaque qu’il
regarde comme volontaire. Les observateurs peu réfléchis croient alors
que l’enfant raisonne mal; tandis que ses idées dérivent immédiatement
du même sentiment d’analogie qui a entraîné l’homme, placé dans une
position différente, à des idées dogmatiques entièrement opposées.

Où trouverons-nous à présent la solution de la difficulté qui nous
occupe? Les raisonnemens à priori ne peuvent l’atteindre, puisqu’ils
sont tous formés par la raison, dont nous voulons juger la manière
d’agir; et, lorsque nous avons recours aux preuves extérieures, nous
voyons que, suivant la position de l’observateur, l’analogie le conduit
aux opinions les plus contraires.

Ah! si les conjectures de l’homme eussent toujours été réalisées;
si l’expérience eût sanctionné tous les systèmes qu’il a imaginés;
si, lorsqu’il avait jugé de l’impossibilité d’un fait, d’un ordre
quelconque de choses, contemporaines ou successives, l’observation
n’eut jamais démenti ses décisions théoriques, qui pourrait douter de
l’absolutisme de nos nécessités logiques? Les formes intellectuelles
de l’observateur auraient-elles donc le pouvoir de ployer à leur
convenance les sujets soumis à son examen?

Nous sommes loin de cette heureuse position. L’histoire des sciences
signale mille écarts; et il a fallu à l’esprit humain plus d’efforts
pour détruire ses propres ouvrages que pour en reconstruire de
nouveaux. Les systèmes satisfaisaient, à l’aide des suppositions les
plus hasardées, aux faits qu’ils devaient expliquer. Bientôt ces
systèmes devenaient insuffisans; mais leur influence sur l’esprit des
philosophes était alors un obstacle difficile à vaincre, pour arriver à
la connaissance de la vérité.


Si nous possédons en nous-mêmes le type du vrai, pourquoi avons-nous
commis tant de méprises?

Si notre logique n’est autre chose que le recueil’des principes de la
raison absolue, comment, malgré les secours d’un guide sûr, avons-nous
pu errer si long-temps dans la région nébuleuse des suppositions
gratuites?

L’examen de la première de ces questions met hors de doute que le type
du vrai n’a jamais cessé de se faire sentir au milieu des erreurs de
la raison. Chaque système a été inspiré par la connaissance d’une
vérité incontestable. L’homme de génie, frappé de l’importance de cette
vérité, et persuadé de l’unité de l’être, a voulu rapporter toutes les
choses à celle dont il avait acquis la certitude. Il a imaginé, il a
rempli, d’une manière plus ou moins heureuse, les nombreux intervalles
entre les points solidement établis. Mais cet esprit supérieur,
auteur d’un vaste système, n’a jamais confondu, dans sa conscience,
la certitude absolue, qui servait de base à son œuvre, avec la
probabilité, souvent bien faible à ses propres yeux, des suppositions
destinées à lier entre elles les diverses parties de sa doctrine.

C’est là, c’est dans la pensée des inventeurs qu’il faut étudier la
nature de l’intelligence humaine; et, à cet égard, l’histoire du
genre humain se réduit à celle d’un petit nombre d’hommes nés avec
l’honorable mission d’éclairer leurs semblables.

Sans doute le modèle du vrai, qui nous sert à reconnaître le bon et le
beau, n’est pas le partage exclusif de ces hommes privilégiés; mais
des esprits communs ne voient qu’autour d’eux-mêmes. Dans le cercle de
leurs affections et de leurs intérêts, ils sont juges éclairés: au-delà
il n’existe aucune certitude dont ils fassent cas; ils manqueraient
d’ailleurs de facultés pour l’apprécier.

Revêtues des formes séduisantes qu’une imagination élevée sait prêter
à ses conceptions, les doctrines systématiques ont été adoptées avec
enthousiasme par la curiosité publique. Les esprits cultivés en ont
fait leur pâture; et elles ont été enseignées dans les écoles. Il
s’agissait de les savoir, et non de les juger. On en suivait les
conséquences; on en multipliait les applications. Tout le monde parlait
d’après le maître; sa pensée était expliquée; et l’on faisait sur
ses écrits mille commentaires, qu’il n’eût certainement pas avoués.
La simplicité primitive disparaissait; une foule d’erreurs venaient
obscurcir le fond de vérité qui avait éclairé le premier auteur
du système. Et pourtant l’enseignement et le crédit y restaient
obstinément attachés; jusqu’à ce qu’une hypothèse plus en harmonie avec
les progrès de l’observation eût satisfait au besoin de savoir, qui a
devancé, pendant un temps si long, la création de la science véritable.

Ici revient naturellement la question relative aux certitudes logiques.
Comment, si elles sont absolues, l’esprit humain a-t-il pu tomber à
l’erreur?

Il est d’abord évident que tout faux raisonnement, dès lors qu’il peut
être jugé tel par la raison humaine, dérive d’une toute autre cause
que le défaut d’absolutisme dans nos nécessités intellectuelles. Il
n’y a plus donc à examiner que les déviations commises par l’homme de
bonne foi et de jugement éclairé, qui, partant d’un principe certain et
raisonnant avec la plus sévère exactitude, est cependant arrivé à des
conclusions démenties par les faits.

Nous observerons, en premier lieu, qu’il est extrêmement difficile
d’énoncer le principe certain, dont on veut suivre les conséquences,
d’une manière assez précise pour que sa définition l’exprime tout
entier, et, en même temps, n’exprime aucune idée qui ne serait pas
nécessairement renfermée dans ce principe.

Cette difficulté tient à la nature des langues. Elles doivent leur
origine à des communications usuelles. Dans les idées qui se rapportent
aux choses présentes ou à celles qui sont parfaitement connues,
elles ont toute l’exactitude désirable. Mais pour les appliquer à des
sujets philosophiques, il a fallu prendre au figuré des termes qui,
fort clairs dans leur signification propre, n’ont pu conserver leur
précision après l’altération du sens dans lequel on était accoutumé à
les entendre. Cet inconvénient a toujours été senti. On a cru l’éluder
en forgeant des mots nouveaux pour des idées nouvelles. Mais ces mots
eux-mêmes avaient besoin d’être définis, et ne remédiaient nullement
au défaut de précision. Loin de là, les expressions techniques ont été
interprétées de manières diverses par ceux qui cherchaient dans un
système accrédité un appui pour leurs idées particulières. Elles sont
ainsi devenues une des sources les plus fécondes de la divagation des
opinions philosophiques. Les expressions étaient les mêmes; mais chacun
avait une opinion différente de celle de son interlocuteur.

Dans un temps reculé, dont il est sans doute difficile d’assigner la
première époque, les propriétés générales des nombres, celles des
figures simples et des corps réguliers, avaient attiré l’attention
des hommes nés avec le génie des sciences exactes. Ici les idées sont
d’une extrême simplicité. On avait sous les yeux les figures et les
corps géométriques eux-mêmes; il était impossible de leur attribuer
des propriétés qu’ils n’avaient pas. Des remarques multipliées ont
conduit à la connaissance parfaite de ces objets; un grand nombre de
théorèmes curieux en ont été le fruit; et, lorsqu’on a voulu rendre ces
théorèmes et ceux qui concernent les nombres, quelques signes, dont la
signification ne pouvait être équivoque, ont suffi pour représenter
avec précision des idées d’une exactitude parfaite. Dès leur naissance,
les sciences mathématiques ont offert à l’esprit humain l’entière
réalisation de ce type du vrai, objet de ses plus chères affections.

Partout ailleurs il en poursuivait en vain les caractères sublimes.
Mille suppositions gratuites avaient été incorporées à un petit
nombre de vérités; et, malgré les formes absolues de l’enseignement
philosophique, l’homme doué d’un esprit juste sentait au fond de sa
conscience que l’étude ne pouvait le conduire à aucune certitude
véritable.

Les temps ne sont pas encore fort éloignés où les sciences physiques,
morales, religieuses, et politiques étaient surchargées d’une foule de
doctrines hypothétiques et mystérieuses. Aussi voyons nous qu’alors
la géométrie inspirait un enthousiasme qu’elle ne fait plus éprouver
au même degré. Quand, en effet, l’homme doué du sentiment profond des
conditions qui n’appartiennent qu’au vrai s’était astreint à étudier
avec application les divers systèmes qui composaient la science,
systèmes rendus plus obscurs encore par une foule de commentaires, dont
les auteurs étaient loin de la sagacité des premiers inventeurs, et se
contredisaient entre eux de cent manières diverses, comment n’aurait-il
pas été saisi d’une joie indicible, en rencontrant, portée au plus
haut degré, cette évidence de la vérité, dont la privation l’avait si
cruellement tourmenté?

Descartes osa douter publiquement des doctrines de l’école. Ce grand
homme n’eut pourtant pas le courage de renoncer à l’espérance, tant
de fois déçue, de réaliser enfin la copie fidèle du type de l’être.
Il reconstruisit l’univers sur un nouveau plan. Mais le noble exemple
qu’il avait donné servit bientôt à faire rejeter son propre système.
Descartes rendit ainsi à la raison un service immense: il créa pour
elle une époque nouvelle; elle lui doit son indépendance. L’hypothèse
ingénieuse des tourbillons semblait appartenir au temps qui venait de
finir: aussi en marqua-t-elle la dernière limite; et les efforts de
l’esprit humain changèrent-ils alors entièrement de direction.

Les sciences mathématiques étaient divisées en deux parties distinctes:
Descartes sut les réunir. Elles avaient déjà fait d’assez grands
progrès: l’application de l’algèbre à la géométrie leur imprima un
nouvel essor. Elles étaient isolées de toutes autres recherches: la
langue des calculs, déjà ployée à un usage nouveau, fut peu après
susceptible d’exprimer les grands faits du ciel. Ainsi le même homme
qui avait eu la gloire de renverser d’anciennes erreurs eut la gloire,
plus grande encore, d’ouvrir à ses successeurs une route dans laquelle
il était impossible de s’égarer.

Newton parut, armé d’un nouveau genre de calcul: et l’unité, l’ordre,
les proportions de l’univers, que le sentiment du vrai avait fait
chercher si long-temps, devinrent des vérités mathématiques. Son génie
avait reconnu la cause des mouvemens célestes: une analyse pleine de
finesse lui servit à les mesurer. L’optique fut aussi entre ses mains
une science nouvelle; et il devina, par rapport à la nature des corps
réfringens, des vérités, qu’il était réservé à la chimie de vérifier
beaucoup plus tard.

C’est de cette époque, à jamais mémorable, que doit dater l’alliance
entre les sciences mathématiques et les sciences physiques. La
mécanique et l’hydrodynamique n’avaient pas été ignorées des anciens.
De grands travaux et les livres d’Archimède attestent qu’ils en
savaient et la pratique et la théorie. Mais l’idée des quantités est
tellement inhérente à celle des forces, qu’on peut dire de ces deux
sciences qu’elles sont essentiellement mathématiques.

Leurs élémens, ceux de l’algèbre et ceux de la géométrie, composaient
tout le domaine des idées exactes. Partout ailleurs on ne retrouvait
plus que les vains efforts du génie pour arriver à la vérité, et les
erreurs sans nombre que les doctrines insuffisantes des premiers
inventeurs traînaient à leur suite. Le langage mystérieux employé par
les philosophes, langage plus obscur encore que les idées qu’il était
destiné à rendre, formait avec la langue précise et claire des sciences
exactes un contraste singulier. Dans un temps où les géomètres étaient
en petit nombre et vivaient isolés, ce contraste était connu d’eux
seuls; et son effet se bornait à leur inspirer le plus profond mépris
pour toutes les autres sciences. Mais, lorsque les phénomènes célestes,
objets de l’admiration et de la curiosité des hommes, se furent rangés
sous les lois du calcul, l’étude des mathématiques se généralisa;
et les bons esprits furent frappés d’une manière d’argumenter si
différente de celle de l’école.

L’astronomie physique remplaçait des hypothèses discréditées; et une
vive lumière succédait à l’assemblage des idées les plus obscures.
Cette révolution subite ébranla l’empire des préjugés; elle alarma les
hommes intéressés à en soutenir le règne. Ils craignaient les vérités,
même les plus étrangères à leurs doctrines; et aucune profession de
foi ne parut assez orthodoxe pour les rassurer. Semblables au peintre,
qui éloigne des regards du spectateur tout objet réel et palpable,
l’instinct d’une sorte de perspective morale les avait avertis du
danger des comparaisons.

Tandis que le système du monde présentait aux philosophes le spectacle
nouveau d’un mécanisme simple dans son principe et fécond dans ses
conséquences, la physique sublunaire était encore surchargée de mille
suppositions, nées du besoin d’expliquer les faits, dont la liaison
était inaperçue. Mais l’attachement aux vieilles routines, lorsqu’il
était exempt de l’envie d’imposer, ne pouvait lutter long-temps contre
le désir et l’espérance d’obtenir dans d’autres genres d’études des
succès, dont un grand exemple venait de révéler la possibilité. Les
sciences étaient un mélange confus d’erreurs et de vérités: on sentit
qu’il fallait tout refaire: Bacon en donna le conseil.

Les anciens, préoccupés de considérations métaphysiques, avaient peu
observé. On dirait qu’ils ont craint de rencontrer dans la réalité des
faits le démenti à leurs idées systématiques. A la renaissance des
lettres, on médita leurs écrits. Leur littérature offrait des modèles;
elle conquit, à juste titre, l’admiration universelle. Tous leurs
ouvrages furent également recherchés. On adopta leurs idées; et la
controverse ne roula que sur les diverses manières de les interpréter.
Si quelquefois on essaya des explications nouvelles, ce fut toujours,
à l’exemple des anciens, en s’efforçant de ployer les faits à des
explications vagues et hasardées.

Jusque là, on avait toujours cherché les causes des phénomènes; on
considéra les phénomènes en eux-mêmes. Au lieu du _pourquoi_,
on voulut savoir le _comment_ de chaque chose. Une foule
d’observateurs laborieux examinèrent la nature des faits. Ils
renoncèrent courageusement pour eux-mêmes à la satisfaction de les
expliquer, dans l’espoir de transmettre à leurs successeurs une
masse de connaissances positives, dont la liaison se dévoilerait
nécessairement à une époque plus éloignée.

Alors, et seulement alors, on commença à connaître la nature.
Auparavant, l’homme l’avait imaginée; il la vit pour la première fois.

On tenta de mesurer tout ce qui est mesurable. A la question du
_comment_ se joignit celle du _combien_. Les phénomènes,
mieux appréciés, furent calculables; et les plus simples d’entr’eux
présentèrent aux héritiers de Newton des objets d’études. De nos
jours, l’esprit mathématique a fait de tels progrès que la physique
dite particulière, c’est-à-dire la science des phénomènes naturels
qui n’appartiennent pas à l’histoire naturelle, a, pour ainsi dire,
disparu, et s’est transformée en une des branches les plus importantes
des sciences exactes.

En se prêtant aux usages nouveaux, la langue des calculs s’est enrichie
de plusieurs méthodes nouvelles: et ces méthodes ont ensuite fourni
le moyen de traiter des questions que, naguère encore, les sciences
exactes ne paraissaient pas devoir aborder.

De si grands progrès, des applications si nombreuses ont tourné tous
les esprits vers les sciences mathématiques. Il y a moins d’un siècle,
l’objet de ces sciences était circonscrit dans un petit nombre de
vérités abstraites; et les personnes les plus instruites regardaient
l’algèbre comme un langage barbare et indéchiffrable. Aujourd’hui, ses
élémens entrent dans l’éducation; son esprit en a pénétré dans la masse
des nations, et fortifié la raison publique.


Nous venons de voir comment l’esprit humain, après s’être épuisé en
vains efforts pour réaliser au-dehors de lui-même le modèle du vrai
empreint dans sa pensée, abandonna, changeant tout-à-coup de direction,
les espaces vagues d’une métaphysique ténébreuse; parcourut pas à
pas la route de l’observation; et, profitant avec art des ressources
offertes par les progrès d’une science où s’étaient réfugiées les
idées d’ordre et de rectitude, qui partout ailleurs étaient ensevelies
sous un amas confus de théories bizarres et hétérogènes, parvint à
soumettre aux lois du calcul des phénomènes dont la nature était restée
long-temps inconnue.

Reprenons les deux questions que nous nous sommes proposées. La
digression historique à laquelle nous nous sommes livrée nous fournira
le moyen d’y répondre avec plus de précision.

On demande d’abord pourquoi nous avons commis tant de méprises, si
nous portons en nous-mêmes le type du vrai.

Il est clair que l’esprit humain, pressé de jouir, avait, jusqu’à nos
temps modernes, suivi un chemin où il ne devait rencontrer aucune
réalité effective. Instruits par l’expérience, il nous est même facile
de comprendre _à priori_ pourquoi les faits échappaient à chaque
instant aux divers systèmes enfantés par le génie de l’homme.

Et, en effet, le type du vrai, par sa nature, se compose d’idées
abstraites. Il nous avertit bien de ce qui répugne, c’est-à-dire des
propositions qui ne peuvent exister simultanément; mais il ne suffit
pas pour nous manifester des réalités particulières. Nous savons que
chaque chose a son essence; que cette essence est l’unité du sujet;
qu’elle est susceptible de division. Nous savons encore qu’il existe de
l’ordre et des proportions entre ses parties. Mais, dans un cas donné,
quels sont cette essence, cet ordre, ces proportions? Le modèle de
l’être ne nous en informe pas. Lorsque, étayé par un petit nombre de
connaissances certaines, l’homme de génie a essayé de suppléer, par des
suppositions gratuites, à ce qui lui manquait d’observations positives,
il a établi entre ces choses des relations purement fantastiques. Et
si, dans l’état actuel de nos connaissances, on demandait au géomètre
combien de fois la théorie des probabilités veut que des conjectures
ainsi formées soient réalisées, il rencontrerait bien certainement la
très petite fraction qui représente les succès obtenus pendant les
siècles qui ont précédé l’époque où les observations précises ont
remplacé les assertions dénuées de preuves.

A l’égard de l’objection que l’on veut, contre l’absolutisme des
nécessités logiques, tirer de démentis donnés par les faits à des
conséquences déduites d’un principe certain, nous avons dit comment
l’imperfection des langues introduisait inopinément des idées
étrangères au sujet; en sorte qu’on ne pouvait être sûr ni d’avoir fait
entrer tout entier ce sujet, ni de ne lui avoir adjoint aucun autre
objet, dans la définition qui sert de fondement aux raisonnemens.

Cette explication est aujourd’hui pleinement justifiée par les théories
mathématiques; et l’absolutisme des nécessités logiques semble ne
pouvoir plus être révoquée en doute.

Par une suite d’efforts, concentrés cependant entre un bien petit
nombre d’hommes, une langue précise, exacte, où la moindre erreur
deviendrait sensible, a été formée et enrichie. Cette langue est celle
de la raison dans toute sa pureté. Elle interdit la divagation, et
signale les erreurs involontaires. Il faudrait ne la pas connaître pour
tenter de la faire servir à l’imposture. Elle reproduit dans toutes
ses conséquences le principe qui lui a été confié. Elle peut servir à
prouver que l’unité d’essence, l’ordre et les proportions du sujet, qui
sont obstinément poursuivis par l’esprit humain dans tous les objets
de son attention, n’expriment pas seulement les conditions de notre
satisfaction intellectuelle, mais appartiennent réellement à l’être ou
à la vérité.

Lorsqu’on parvient, en effet, à rendre une question mathématique,
c’est-à-dire, lorsqu’on a eu l’art d’en saisir l’essence d’une manière
assez simple pour que l’analyse puisse s’en emparer, la nature, docile
à la voix de l’homme, sanctionne les oracles de la science. Un
fait connu, bien apprécié, s’était présenté à la pensée de l’homme,
comme une conséquence d’un ordre de choses encore inconnu: il a su
définir cet ordre; et bientôt l’expérience, abondante en circonstances
nouvelles, proclame et le génie qui l’a devinée et l’excellence de la
méthode qu’il a su employer.

Doutera-t-on que le type de l’être ait une réalité absolue, lorsqu’on
voit la langue des calculs faire jaillir d’une seule réalité qu’elle
a saisie toutes les réalités liées à la première par une essence
commune? Si de telles liaisons n’avaient en leur faveur que la faculté
de notre intelligence pour les concevoir, comment arriverait-il que
l’observation des faits vint, par une voie si différente, montrer, en
dehors de la pensée de l’homme, l’édifice semblable à celui dont il
trouve le modèle au dedans de lui-même?


Les préliminaires qu’on vient de lire nous ont paru nécessaires pour
bien entendre les idées que nous allons exposer. Ils en fixeront
le sens, et serviront peut-être à leur faire pardonner ce qu’elles
sembleront avoir de hardiesse et de nouveauté.

Dans l’état actuel de notre culture intellectuelle, nous avançons vers
la réalisation de ce qui fut un pressentiment chez les auteurs de tant
de systèmes prématurés.

Ils s’efforçaient de ramener toutes choses à une seule; de trouver
l’unité de l’être, dont la nécessité s’est toujours fait sentir aux
esprits supérieurs. Cette pensée constante des hommes qui forment, à
travers les siècles, la chaîne des idées successives du genre humain, a
été clairement exprimée par d’Alembert, lorsqu’il a écrit cette phrase,
déjà citée: «L’univers, pour qui saurait l’embrasser d’un seul coup
d’œil, serait un fait unique, une grande vérité.»

Ajoutons que, suivant notre conviction intime, ce fait unique doit être
nécessaire.

Nous désirons, en effet, savoir l’essence ou la nécessité de chaque
chose: et ces deux expressions sont équivalentes; car, lorsque nous
connaissons l’essence, nous voyons que l’être auquel elle appartient
ne saurait ni n’être pas ni être différent de ce qu’il est. Notre
esprit, satisfait, appuyé sur la nécessité, jouit alors d’une parfaite
quiétude. L’attrait des sciences exactes n’a pas d’autre cause. Les
sujets qu’elles embrassent sont connus dans leur essence; ils ont une
existence tellement nécessaire qu’on ne concevrait même pas qu’ils
pussent ne point exister. L’esprit se plaît à les considérer, parce
qu’il entre ainsi dans l’intime possession de l’être nécessaire ou de
la vérité pure.

Partout ailleurs nous n’observons plus que des êtres dépendans, des
vérités partielles. Nous cherchons l’origine de ces êtres, la vérité
nécessaire dont émanent ces vérités partielles. A l’égard des objets de
ce genre, nous n’éprouvons aucune répugnance à admettre qu’ils peuvent
ne pas exister: ou, ce qui est une idée semblable, nous accordons
aisément qu’ils pourraient être différens de ce qu’ils sont réellement.

Cette disposition de notre esprit tient uniquement à l’ignorance où
nous sommes touchant un tel ordre de choses. Aussi les progrès des
sciences, en nous montrant la liaison entre des faits que nous avions
crus isolés, nous forcent-ils, lorsque les uns sont constatés, à
regarder les autres comme nécessaires. C’est qu’alors nous envisageons
ces faits comme des parties diverses d’une même existence; tandis
qu’auparavant nous pensions qu’ils appartenaient à des unités
différentes.

Lorsqu’il s’agit de faits éventuels, l’analyse nous sert à calculer,
dans un cas donné, la probabilité que tel fait arrive plutôt que tel
autre. Notre réponse à la question de la possibilité du fait, quelle
que soit la nature de ce fait, est empirique. Sans se mettre en peine
des circonstances qui peuvent en opérer la réalisation, le géomètre
dit: «Il y a une cause pour que tel évènement ait lieu quelquefois; la
probabilité que cette cause amènera l’évènement est exprimée par telle
fraction.»

L’utilité d’une telle réponse est incontestable; mais elle atteste
notre ignorance. Par exemple, l’évaluation de la probabilité qu’une
certaine machine casse à un instant déterminé, est sans doute d’un
grand intérêt: mais il est clair que, si l’on était parfaitement
instruit de la force employée, des frottemens et des résistances, on
saurait que l’évènement est inévitable ou qu’il est impossible; et même
l’on verrait jusqu’à quel instant il est impossible, et à quel autre
instant précis il devient inévitable.

Dans des évènemens d’une nature plus compliquée, nous ne sommes même
pas en état de dire quelles sont les notions qu’il nous faudrait
pour acquérir la certitude. Mais, parce que nous ignorons qu’elles
sont les circonstances déterminantes, devons nous penser qu’elles
sont arbitraires, sans liaison, sans ordre, qu’elles manquent enfin
aux conditions que présentent toutes les réalités qui sont à notre
connaissance?

Concluons donc que la distinction entre les faits contingens et les
faits nécessaires est, quant au fond, la même qu’entre les faits dont
on ignore et ceux dont on sait la nature.

L’univers, ce fait unique dont l’existence tourmente depuis si
long-temps l’esprit des philosophes, s’il était mieux connu, paraîtrait
nécessaire. Cette opinion a été soutenue. Des distinctions entre
l’intelligence et la matière, distinctions dont nous avons signalé
l’origine, ont fait remonter la nécessité jusqu’à Dieu; et l’idée de
Dieu a été formée sur le modèle de notre intelligence. On a dit: «Dieu
est nécessaire; sa volonté est libre; il a voulu l’univers.» Mais,
en disant, «sa volonté est libre,» on a rompu la chaîne; car, s’il a
pu ne pas vouloir l’univers, l’univers n’émane plus de lui comme les
vérités secondaires émanent de l’unité nécessaire dont elles font
partie. Il est clair que le sentiment de liberté qui accompagne les
déterminations de notre volonté a été le modèle qu’on a suivi; et
pourtant ce sentiment lui-même ne peut nous empêcher de reconnaître
que notre volonté est souvent entraînée par les lois irrésistibles de
la nécessité. Il est vrai que nous délibérons très réellement: mais
nous nous décidons. Semblables à la balance dont les deux plateaux
sont chargés, nous oscillons; mais le poids le plus fort détermine la
situation où le système demeure en repos.

Il est naturel que la délibération nous donne le sentiment de notre
liberté, et nous distraie même de la prévision d’une détermination,
qui, bien que nécessaire, nous semble avoir été sur le point d’être
changée en une détermination contraire. Aussi une personne instruite à
la fois de la position et du caractère d’une autre ne se trompe-t-elle
pas sur le parti que prendra celle-ci, qui, étonnée de cette espèce de
prédiction, assure, et avec vérité, qu’il s’en est peu fallu qu’elle
n’ait agi d’une façon différente.

Plus on réfléchit, plus l’on voit que la nécessité gouverne le monde.
A chaque progrès nouveau des sciences, ce qui passait pour contingent
est reconnu nécessaire. Il se dévoile des liaisons multipliées entre
des branches qu’on avait jugées séparées; et des lois sont observées là
où l’on n’avait encore vu que des faits accidentels. Nous approchons de
plus en plus de l’unité d’être, qui fut le rêve de l’antiquité, et qui
a son modèle dans le sentiment de notre propre existence.

Tâchons enfin de fixer notre opinion à l’égard de ce modèle du vrai, de
ce type de l’ètre qui a souvent égaré la raison humaine, et qui, dans
nos temps modernes, sert à la guider d’une manière si heureuse que ses
progrès, d’abord concentrés entre un petit nombre d’hommes livrés à
l’étude, s’étendent aujourd’hui dans toutes les classes de la société,
éclairent à la fois les sciences morales et politiques, la physique,
les arts chimiques et mécaniques, et peuvent fournir aux lettres et aux
beaux-arts, des lumières nouvelles, des inspirations qu’ils n’ont pas
encore rencontrées.

L’homme, n’eût-il pas d’autre sujet d’étude que lui-même, connaîtrait
l’étendue: je ne pense pas qu’il puisse sérieusement douter de cette
propriété de la matière. Mais ce qu’il connaîtrait surtout avec la
dernière évidence, c’est sa propre existence.

Au milieu des divers systèmes où s’est aventuré l’esprit humain, il a
essayé du scepticisme. Il a pu soutenir que tout ce qui était au dehors
de l’existence de l’homme n’était que pure apparence; mais le fameux
argument: «_Je pense, donc je suis_,» a ramené l’homme vers la
réalité de son être.

Le sentiment de l’être est celui de la vérité. Il est inséparable de
notre existence; il précède toute autre idée. Le bon, le beau dérivent
du vrai; mais leur connaissance exige le secours des comparaisons.

Suivant qu’on a été plus ou moins frappé de l’une ou de l’autre
des parties de cette proposition, on a été porté, par l’esprit de
système, à soutenir ou que nos idées sont innées, ou qu’elles viennent
de nos sensations. L’une et l’autre opinions sont vraies, dans les
limites que nous avons posées. Le type du vrai, nous l’apportons
en naissant: notre être, dont la réalité est notre plus intime
connaissance, est inséparable de ce modèle inné. En ce sens, l’homme
est l’abrégé de l’univers; car l’être ou la vérité, partout où ils se
trouvent, remplissent certaines conditions, que l’attention découvrira
nécessairement dans tous les objets réels dont elle sera occupée.
Mais cette ressemblance abstraite est fort éloignée de celle qu’on a
cherchée. Elle peut cependant expliquer la cause d’une erreur qui a
séduit autrefois l’esprit humain.

De toutes nos idées, la plus abstraite est celle de l’être; car celle
du néant est toute négative. L’être nous appartient: il pénètre notre
intelligence et l’éclaire du flambeau de la vérité. Les idées du beau,
du bon, sont plus compliquées. Nous les devons à la comparaison entre
les connaissances acquises et notre modèle intérieur. D’autres idées
sont les produits plus immédiats de nos sensations. Ainsi, le grand,
le petit, le fort, le faible, expriment des comparaisons, qu’il serait
absurde de regarder comme innées. J’en dirai autant de ce que nous
appelons beauté ou bonté relatives: ces notions sont toutes acquises à
l’aide des sensations et de la réflexion.

C’est à l’uniformité des conditions de l’être qu’il faut rapporter
le sentiment d’analogie qui dirige toutes les opérations de notre
entendement.

L’histoire de l’esprit humain nous apprend que ce sentiment a enfanté
des erreurs grossières, aussi bien que d’heureuses pensées.

On peut demander comment une cause dont l’action est constante a
cependant produit des résultats si différens.

Nous allons voir que de telles différences devaient inévitablement
dériver des manières diverses dont on s’est efforcé de réaliser les
indications vers lesquelles nos tendances intellectuelles n’ont jamais
cessé de nous entraîner.

Par leur nature, les conditions de l’être sont abstraites; et, s’il en
était autrement, on ne concevrait pas qu’elles fussent universelles.
L’esprit de système consistait à prendre un fait connu, c’est-à-dire
une vérité particulière, pour base d’un ordre de faits. Ceux-ci, on
ne les considérait plus en eux-mêmes; on y étudiait seulement les
rapports, vrais ou supposés, qui les unissaient au premier. Ainsi, en
assemblant un certain nombre d’êtres particuliers, on attribuait à
l’un d’eux la domination sur les autres; en sorte que ces derniers,
dépouillés de leurs réalités individuelles, étaient revêtus de celle
qui convenait uniquement à la vérité dominante dont on avait fait choix.

Au lieu de chercher des analogies, on voulait trouver des identités;
parce qu’en effet des identités seraient plus simples, et, par
conséquent, plus satisfaisantes que des analogies. Le type du vrai,
l’unité de l’être, l’ordre, les proportions des parties, dont la
nécessité s’est toujours fait sentir, on croyait pouvoir les réaliser
arbitrairement, au gré d’une imagination capricieuse.

On devait s’égarer: et pourtant les erreurs de l’esprit humain, qui
sembleraient inépuisables, se sont toutes rapprochées de certaines
vérités, et n’ont pas été aussi nombreuses que le vice des procédés
pourrait le faire présumer. C’est que le sentiment du vrai n’a jamais
abandonné les auteurs de tous ces systèmes. Il n’a pas suffi pour les
préserver des suppositions arbitraires et forcées; mais il a retenu
leur imagination dans de certaines limites.

A l’esprit de système succèdent aujourd’hui les recherches
méthodiques. La généralité des conditions de l’être est mieux comprise
dans chaque sujet. On cherche leur réalisation; mais on ne les
confond plus avec les conditions particulières qui appartiennent en
propre à la vérité individuelle, dont la découverte fortuite a décelé
l’existence d’un ordre de phénomènes long-temps inaperçu. L’expérience
est consultée: on veut d’abord multiplier les faits, en variant les
circonstances dans lesquelles ils peuvent se manifester. Le sentiment
intime de l’analogie avertit de l’existence des lois qui n’apparaissent
pas encore: et l’on s’attache à séparer les circonstances qui
compliquent les résultats, en observant pour chacune d’elles les plus
grandes et les moins grandes influences. Alors les faits se classent;
ils offrent un enchaînement, un ordre; des lois dont l’existence
avait été pressentie se manifestent; et une branche nouvelle de la
science s’ajoute à des connaissances plus anciennes. A cette période,
on ne possède cependant que la partie expérimentale. La théorie est
créée lorsque, la nature des faits s’étant prêtée à une expression
analytique, on est parvenu à tirer de cette expression des conséquences
conformes à l’expérience. Les formules nées des premières observations
révèlent ensuite l’existence de faits encore ignorés.

Aujourd’hui que différentes branches de la physique sont entrées dans
le domaine des sciences mathématiques, on voit avec admiration les
mêmes intégrales, à l’aide des constantes fournies par plusieurs genres
de phénomènes, représenter des faits entre lesquels on n’aurait jamais
soupçonné la moindre analogie. Leur ressemblance est alors sensible;
elle est intellectuelle; elle dérive des lois de l’être. Et, ce qui
sut autrefois le rêve d’une imagination hardie, incertaine encore des
formes qu’elle osait revêtir, l’identité des rapports, de l’ordre et
des proportions dans les existences les plus diverses, apparaît aux
yeux, en même temps qu’à la pensée, avec l’évidence qui appartient aux
sciences exactes.

Mais les lois de l’être ne régissent pas seulement les faits qui
sont du domaine des sciences; elles s’appliquent également à l’ordre
intellectuel. C’est en s’approchant de plus en plus du type de l’être
ou du vrai, source de toutes nos connaissances réelles, que les
théories se perfectionnent, que la morale s’épure, que la politique
s’éclaire, que la métaphysique cesse de s’égarer, que la littérature et
les beaux-arts se rendent compte des règles qu’ils ont pratiquées et
des grands effets qu’ils produisent.

Malgré l’extrême différence des genres, toutes ces choses ont entre
elles des rapports d’ordre et de proportions; et ces rapports frappent
d’autant plus qu’elles sont examinées de plus près. Si, par des
progrès qui semblent encore au-delà de toutes espérances raisonnables,
la langue des calculs devenait applicable à des questions morales,
politiques, métaphysiques, ou à celles qui, tenant davantage à notre
manière de sentir, composent le domaine du goût, alors la ressemblance
des formules rendrait évident que des objets si divers ont entre eux
la ressemblance que leur impriment les lois de l’être. Leur nature
spéciale serait représentée par des constantes; toutes les propositions
relatives à chaque sujet seraient exprimées par des fonctions, dont les
formes toujours reproduites fourniraient, par leur identité, la preuve
complète des ressemblances intellectuelles dont nous parlons.

Choisissons un exemple qui fasse mieux comprendre notre proposition.

Dans différens genres de phénomènes, la tendance à la régularité
se manifeste par les formules qui leur sont applicables: car les
termes qui expriment l’irrégularité renferment la durée, de manière à
montrer que, après un temps fort court, ils doivent disparaître. Eh
bien! le théorème relatif à la courte durée de l’action des causes
perturbatrices serait attesté, dans notre supposition, par les formes
du calcul.

On verrait, en morale, combien peu doivent durer les effets de la
fraude, du mensonge et de l’injustice. Il deviendrait sensible que le
vrai et le juste agissent constamment pour faire tomber les obstacles
qui s’opposent à leur manifestation.

En politique, on distinguerait, parmi les causes qui agissent sur
le système, quelles sont celles qui, dues à des forces toujours
croissantes, finiront par prédominer; tandis que d’autres,
accidentelles, dont l’effet est fort grand à un instant donné,
cesseront bientôt, au contraire, entièrement leur action.

Dans les sciences de raisonnement, on trouverait également que l’erreur
doit se dissiper.

En matière de goût, la mode est une cause perturbatrice: aussi son
empire n’est-il pas de longue durée.

Il est donc vrai que, dans tous les sujets, quelque divers qu’ils
soient, les actions qui troublent l’ordre naturel tendent à s’anéantir.

L’analogie qui se fait remarquer entre les différens objets dont
nous avons connaissance ne se borne pas à un seul point. On pourrait
affirmer, par exemple, que la mécanique rationnelle tout entière
présente, avec les sciences politiques, des ressemblances telles que
les théorèmes qui forment la première sont, par rapport aux secondes,
des propos. ions d’une vérité incontestable.

Ainsi, l’équilibre entre plusieurs forces résulte de ce que l’action
des unes est opposée de directions et égale en puissance à celle des
autres. Elles se composent et se décomposent; elles produisent alors
des résistances dans un sens qui n’est pas celui de leur action directe.

Il en est de même des forces qui naissent de l’état de société. Si
elles sont opposées de directions et égales en puissance, l’état
de repos se maintient de lui-mème. Il y a de l’art à changer, par
des obstacles indirects, le sens dans lequel elles agissent. Le
parallélogramme des forces pourrait servir d’emblème à ce genre
d’adresse.

Lorsqu’un système est en repos, cet état peut être dû à des conditions
essentiellement différentes. Si une cause extérieure vient à agir
sur le système, ou il tendra à reprendre sa position initiale, et
l’équilibre se rétablira au moyen d’oscillations, dont l’amplitude
diminuera à chaque instant; ou bien, le mouvement communiqué éloignera
de plus en plus le système de sa position initiale, et ce système ne
reviendra à l’état de repos qu’après avoir passé par une situation
entièrement différente.--Les deux cas d’équilibre stable et d’équilibre
non stable se font également remarquer dans l’état social. On voit
des causes propres à l’agiter produire tantôt de légers mouvemens,
qui s’arrêtent d’eux-mêmes; tantôt des révolutions complètes, qui ne
permettent à l’état de paix intérieure de renaître qu’après de grands
changemens dans l’ordre social.

Si l’on veut pousser plus loin la comparaison, l’analogie ne se
démentira pas.

L’équilibre est stable lorsque tous les points du système ont atteint
la situation qui convient à leur tendance naturelle.--La même
condition est requise à l’égard des membres de la société, pour que la
tranquillité y soit durable.

L’équilibre est non stable, quand il est établi sur un point où il ne
peut subsister qu’autant qu’il est à l’abri de tout choc; en sorte
que, le moindre dérangement rendant aux divers points la liberté
de se mouvoir dans la direction de leur tendance naturelle, l’état
initial doit finir par être changé en un état opposé, et le mouvement
ne pas cesser avant que ce nouvel état, qui n’est autre que celui qui
constitue l’équilibre stable, soit assuré.--Les Etats gouvernés sans
égard aux tendances sociales conservent la tranquillité intérieure
tant qu’aucun évènement ne vient agiter les esprits; mais la plus
légère circonstance suffit pour ébranler la société dans ses fondemens.
Chaque volonté individuelle reçoit une impulsion nouvelle, et les
mouvemens qui en sont la suite continuent jusqu’à ce que la société,
reconstituée sur des bases plus solides, offre à chacun les garanties
dont il avait senti le besoin.

Dans un système de points doués de pesanteur, chacun tend à se
placer aussi près que possible du centre de la terre. La situation
qu’ils atteignent n’est pas celle qu’ils obtiendraient s’ils étaient
libres; elle dépend à la fois de leur liaison et de leur tendance
individuelle.--Dans l’état social, chaque individu tend vers le
bien-être; et la première condition à remplir est que le bien-être de
chacun nuise le moins possible à celui des autres.

L’équilibre d’un système exige que le centre de gravité soit appuyé.
S’il se trouve placé le plus bas possible, l’équilibre est stable.--Le
repos d’un Etat serait impossible à maintenir si l’on n’avait aucun
égard à la tendance de l’époque, ou, ce qui est la même chose, à
l’opinion. Il faut ou lui opposer de puissans obstacles, ou savoir se
conformer à ses exigences. Ces deux manières d’envisager la question
conduisent à la tranquillité précaire ou à la tranquillité durable.

Considérons maintenant les effets de l’impulsion.

Si la direction du mouvement communiqué à un système de corps passe par
le centre de gravité de ce système, il sera mû comme si tous les points
qui le composent étaient réunis en un seul; et la force tout entière
sera employée à produire l’effet qu’on en attendait.--De même aussi,
lorsque l’action du gouvernement est dirigée dans le sens de l’opinion,
la société parait se mouvoir comme un seul individu, qui agirait
conformément à ses intérêts; et toutes les forces de l’état concourent
à la prospérité générale.

S’il arrivait que la direction du mouvement fût différente, la force
motrice serait décomposée en deux portions. L’une, celle dont la
direction passerait par le centre de gravité du système, opérerait
comme si elle était seule pour faire avancer le système dans la route
où l’on aurait voulu le pousser: tandis que l’autre, totalement perdue
par rapport à ce but, n’aurait d’autre effet que de faire tourner
le système autour de son centre de gravité. Enfin, si l’impulsion
avait été assez maladroite pour que la première portion de la force
motrice fût nulle, le système n’aurait aucun mouvement progressif;
la force de rotation subsisterait seule; et il serait dans la nature
de cette force de détruire la liaison entre les diverses parties du
système.--Nous voyons de même l’action des gouvernemens être en partie
favorable et en partie nuisible lorsqu’ils satisfont en quelques points
à l’opinion publique, qu’ils contrarient sous d’autres rapports.
S’il existait une administration assez mal avisée pour marcher en
toutes circonstances dans des directions opposées à l’opinion, ou,
ce qui est la même chose, à l’intérêt public, l’État éprouverait une
agitation intérieure qui tendrait à le dissoudre. Ainsi, par exemple,
il se pourrait que, à la première occasion, les provinces frontières
favorisassent les prétentions d’un Etat voisin, qui voudrait les
envahir; car, en politique, aussi bien qu’en mécanique, les points de
limites sont les plus agités dans les mouvemens dont nous parlons. Les
forces tangentielles sont nulles au centre du système; le désir de la
séparation serait absurde dans les capitales.

Les sociétés sont formées de trois élémens principaux: intérêts,
passions, inertie. Les individus réunissent quelquefois les trois
manières d’être correspondantes: mais l’une d’elles domine le plus
souvent; et elles forment autant de caractères différens. Ces trois
caractères présentent des ressemblances avec la manière dont se
comportent les corps durs, les corps élastiques et les corps mous.
Ainsi les hommes exclusivement occupés de leurs intérêts tiennent
obstinément au chemin qui les mène à leur but, et résistent à tout
mouvement contraire; en sorte que l’obstacle qu’ils rencontrent ne
les détermine à changer de direction que lorsqu’il a détruit toute
leur force. Les personnes mues par leurs passions prennent, au moindre
obstacle, un parti inattendu; elles se jettent dans une autre route,
et se conduisent d’une manière tout opposée à celle qu’elles avaient
d’abord adoptée. Enfin, les individus amis du repos souffrent des
lésions réelles, plutôt que de songer à réagir.

Dans les temps de tranquillité, les intérêts dominent; l’administration
doit les protéger, et le peut aisément; car il est dans leur nature
d’indiquer eux-mêmes les mesures qui leur sont favorables. Leur
direction est connue et invariable. Ils servent de base à l’opinion
publique.

Mais que le repos intérieur soit troublé, les passions, sans peine
maintenues durant l’état de paix, viennent augmenter le trouble. Elles
agissent dans mille directions à la fois; on ne sait où elles tendent;
et souvent l’on ne peut guère prévoir quel sera le résultat de leur
choc.

On n’a pas encore imaginé de faire une statistique des caractères.
Mais on peut être sûr qu’il y a un assez grand nombre d’hommes qui se
conduisent toujours conformément à leurs intérêts; peut-être plus de
cinquante sur cent: l’autre partie est partagée en deux portions. L’une
se compose des êtres irritables, aux yeux desquels les intérêts sont
toujours méprisables, comparativement à l’objet de leurs passions.
Suivant les âges et les positions, ces passions peuvent prendre des
caractères différens; mais l’amour-propre est la plus constante de
toutes. L’autre portion comprend les personnes qui, esclaves de leurs
habitudes, redoutent tout ce qui les en ferait sortir; elles ne
connaissent ni l’ambition des richesses ni celle de la gloire, ni les
affections vives des gens inertes.

Mais il n’existe dans la nature morte aucun corps parfaitement dur,
c’est-à-dire qui ne puisse changer de formes sous des efforts puissans
et répétés; aucun parfaitement élastique, c’est-à-dire qui ne retienne
rien de la direction dans laquelle on le pousse; aucun parfaitement
mou, c’est-à-dire que le choc ne fasse mouvoir de place, et qui
absorbe, par le seul changement de forme, toute la force employée. De
même, on ne voit pas non plus de gens tellement attachés à l’intérêt
que, en certains momens de leur vie, ils n’agissent par d’autres
motifs. Les hommes passionnés cèdent quelquefois à leurs intérêts: et
les personnes naturellement amies du repos peuvent rencontrer, dans les
choses et dans les personnes qui les environnent, matière à exciter en
elles le désir de la richesse, celui de la renommée ou de l’affection.
Les passions de ces dernières seront faibles; mais enfin elles peuvent
n’être pas absolument sans effets extérieurs.

Eh bien! le trouble d’un Etat rompt la balance habituelle entre
les trois nombres qui représentent ces caractères différens. Tous
les individus reçoivent une impulsion qui les transforme en gens
passionnés. Le mouvement se distribue sans doute inégalement entre eux;
mais l’évaluation de la force des masses composées d’élémens nouveaux
est un problème des plus compliqués. Les directions sont incertaines
et variables. L’agitation se manifeste surtout dans des actions
instantanées; et cette circonstance redouble la difficulté. En effet,
aux époques de paix et de tranquillité publique, ceux qui tiennent
les rênes ont tout le temps nécessaire pour le choix des mesures
convenables. Des lumières, de l’habitude des affaires, l’intention de
faire le bien avec le moins de mal possible, suffisent pour gouverner
avec habileté. Dans les momens de crise, c’est tout autre chose.
Les circonstances deviennent pressantes; il faut savoir se résoudre
promptement; on a souvent aussi besoin de courage, et le courage n’est
pas nécessairement joint aux qualités qui font l’homme habile. La
société court donc mille dangers, qu’il est aussi difficile d’éviter
que de prévoir.

Ajoutons que des individus doués de grandes forces par la nature
étaient, durant le calme, placés dans des positions qui annulaient ces
forces; tandis que, à la faveur du trouble, ils surgissent de tous
côtés, armés d’une énergie jusqu’alors inconnue. De tels individus
n’avaient pas prévu qu’ils sortiraient un jour de la nullité à laquelle
leur position sociale les avait condamnés: ils ne se sont livrés à
aucune étude spéciale, avant de prendre place parmi les hommes qui
influeront sur le sort de leurs semblables; et les partis violens sont
les seuls qu’ils puissent adopter, parce qu’ils y trouvent l’emploi de
leurs forces, et sont dispensés de l’adresse, fruit des connaissances
qui leur manquent.

L’égalité est une erreur; et la mécanique nous fournit encore ici une
analogie nouvelle. Deux masses de même poids peuvent avoir des forces
vives très différentes. Le plus petit poids placé au bout d’un levier
fera équilibre à une masse aussi forte qu’on le voudra; il ne s’agit
que d’établir l’égalité entre les forces virtuelles. La même chose a
lieu dans les sociétés: et les révolutions ne sont si dangereuses,
si incertaines dans leurs résultats, que parce qu’elles changent
tout-à-coup les rapports entre les forces vives des diverses classes
de la société. A la vérité, et nous l’avons dit plus haut, ce que les
révolutions ont de violent et d’irrégulier disparaît bientôt, en vertu
de ce théorème général qui montre que, en toutes choses, les forces
perturbatrices sont fonctions du temps, et que la régularité tend à
s’introduire dans tout système, de quelque nature qu’il soit.

Si nous voulons maintenant jeter un coup d’œil sur les ressemblances
qu’offrent entr’eux ce qu’on nomme les ordres physique, moral, et
intellectuel, nous verrons de nombreuses analogies.

Sans le secours de ces analogies, le langage figuré n’aurait pu
naître. Elles ont été senties dans tous les temps; et peut-être même
n’aurait-on rien d’essentiel à ajouter aux remarques de ce genre qu’a
suggérées l’examen des langues. Contentons-nous de faire observer
combien sont judicieuses ces applications du langage propre au langage
figuré.

La force morale et la force intellectuelle se comportent, en effet,
comme la force physique. Il y a de part et d’autre des compositions et
des décompositions analogues. Ainsi nos diverses facultés concourent
à un seul fait moral et intellectuel; comme il arrive à des forces de
natures et de directions différentes de donner une résultante qui, dans
sa valeur et dans sa direction, représente la véritable force motrice.

Mais cette justesse d’expressions est encore plus frappante lorsque,
fondée sur un premier rapport apparent et connu, elle se soutient à
l’égard des rapports qu’on n’avait pas eus d’abord en vue. Par exemple,
au physique, on appelle monstre un être difforme; et cette expression,
transportée au moral, s’applique aux êtres vicieux, parce que le vice
est une difformité morale. Quand la langue s’est formée, l’anatomie
n’existait pas. Cette science nous a appris que la monstruosité a
pour cause le développement extraordinaire de certains organes, qui,
attirant à eux toutes les forces de la vie, privent les autres organes
de la nourriture nécessaire à la croissance qu’ils acquièrent dans
l’état ordinaire. En examinant de plus près les êtres qui effraient
les sociétés par de grands attentats, ou même ceux qui les troublent
par des désordres habituels, nous découvrons que ce sont des qualités
hors de mesure qui les entraînent soit à des forfaits, soit seulement
à une infraction des lois des sociétés. De telles qualités absorbent
la moralité de ces individus: ils manquent d’autres qualités qui, dans
des hommes d’un naturel moins prononcé, moins énergique, entretiennent
l’amour de la justice et celui de l’ordre.

On pourrait citer d’autres exemples du même genre. Ils attestent cette
vérité fondamentale qu’un seul rapport bien constaté entre deux sujets
de genres différens en annonce un grand nombre d’autres.

Je ne sais si cette proposition, énoncée formellement, ne paraîtrait
pas bien hardie; chacun raisonne pourtant comme si elle était
indubitable. Elle renferme le principe de l’analogie: principe qu’un
de nos auteurs a appelé méthode d’invention, et qui, sans qu’on lui
refuse ce noble caractère, peut être regardé comme également propre
aux emplois les plus communs; car il dérive du sentiment des lois de
l’être, dont le caractère est partout semblable.

L’habitude de l’étude nous donne une grande facilité pour saisir les
analogies; et c’est en cela qu’elle nous sert à acquérir sans peine des
connaissances nouvelles. Au premier mot sur un sujet encore inconnu,
notre esprit cherche à en fixer la nature; c’est-à-dire qu’il cherche
à quel module nouveau il va appliquer les lois qui conviennent à tous.
Ce point étant fixé, nous avançons à grands pas dans la route qui
s’ouvre devant nous. A chaque instant, la règle de proportion rencontre
mille applications; et, si l’analogie est utile à l’invention, elle
ne l’est pas moins à l’étude des sciences déjà faites. C’est à tort
néanmoins qu’on lui applique le nom de méthode; car elle n’est pas
d’invention humaine; elle existe par elle-même. Notre esprit est
apte à la reconnaître: elle aide nos premiers efforts; elle instruit
l’enfant. Quelquefois aussi elle l’induit en erreur; et, quoiqu’il ne
s’agisse alors que des idées les plus communes, il est aisé de voir
que les déviations de nos premiers jugemens sont produites par la
même cause qui a enfanté les systèmes hasardés. Partout la tendance à
la généralisation, qui a pour cause première le sentiment intime de
l’unité de l’être, a précipité le jugement en avant de l’expérience,
dont il aurait dû attendre les données.


Il nous reste à présenter quelques considérations sur l’état des
lettres aux diverses époques dont nous avons examiné les opinions
systématiques.

On sait que les anciens, si mal informés des phénomènes naturels, si
ignorans à l’égard des lois qui régissent les faits qu’ils ne pouvaient
pas ignorer, et si fertiles pourtant en généralités propres à embrasser
l’univers entier, avaient atteint la perfection dans tous les genres
d’écrire. Ne nous en étonnons pas. Le sentiment du beau était pris
dans les lois mêmes de la nature intellectuelle de l’homme; et les
observations n’avaient besoin ni du secours des instrumens inventés
par les modernes, ni de la constance et de la maturité de raison,
remplaçant, chez ces derniers, cette fraîcheur d’imagination, qui dut
peut-être à son entière indépendance ce qu’elle eut de force et de
grâce.

L’art d’émouvoir et celui de plaire n’exige que la connaissance
des choses humaines. Il était dans la nature de l’esprit humain de
se réfléchir d’abord vers lui-mème. S’il a pu errer en y cherchant
le modèle de l’univers, et le but, la cause finale, de toutes les
existences placées en dehors de la sienne, il ne pouvait se tromper par
rapport aux lois de son être. A cet égard, l’homme a été naturellement
placé dans la position qu’il n’a prise que fort tard par rapport aux
objets extérieurs. Il a observé les faits intellectuels; ils étaient
trop près de lui pour qu’il ne sût pas les bien voir.

Le génie, qui, à son gré, reproduit et transmet des impressions
profondes, ne pouvait manquer de manifester sa puissance aussitôt que
l’homme, dans l’état social, s’est trouvé environné de ses semblables.

Sans doute, le goût est le fruit d’un grand nombre d’observations; et
il n’a pu être fixé que long-temps après l’apparition des premiers
ouvrages qui en offraient le modèle. Mais enfin, quelle que soit la
variété des genres, un temps immense ne pouvait pourtant se passer
avant que les observations, les remarques, et les comparaisons fussent
assez multipliées pour avoir fourni à l’intelligence humaine tout ce
qu’elle est susceptible d’acquérir dans un genre d’études exempt,
par sa nature, des causes d’erreurs qui l’avaient égarée dans des
recherches où l’objet de ses études était en dehors d’elle.même.

Nous avons voulu imiter la littérature des anciens; et nous avons
adopté des fictions poétiques qui ne se rattachaient plus, pour nous,
à des croyances ou à des systèmes accrédités. Ces fictions, jadis si
riantes, se décoloraient en passant dans les écrits d’une nation qui
ne les avait pas imaginées. Leur signification, pleine de sens et de
vie entre les mains des inventeurs, était pour nous énigmatique et
conventionnelle. Dans un temps où l’imagination régnait sur toutes les
conceptions humaines, les emblèmes, dont nous nous efforçons de faire
revivre la grâce, prêtaient aux créations du poète un charme réel, et
à ses écrits un véritable secours. Ces formes de style ne sont plus
en harmonie avec notre caractère national. Aussi une école nouvelle
fait-elle mille efforts pour créer une littérature qui nous soit propre.

L’époque où nous vivons est remarquable par l’invasion des formes
mathématiques dans des ouvrages qui, par leur nature, sont loin de
pouvoir atteindre l’exactitude à laquelle de telles formes conviennent
spécialement. De l’emploi maladroit des termes qui expriment une
entière certitude, il résulte une sorte de déception intellectuelle,
dont se choquent également la raison et le goût.

Les personnes qui ne connaissent des sciences exactes que leurs
premiers élémens ont cru pouvoir reprocher aux géomètres une sécheresse
de style, qu’on a regardée comme inhérente au genre de leurs études.
Il est certain cependant que les ouvrages consacrés à l’exposition
des hautes théories mathématiques ont dans le style même un attrait
puissant. On y remarque une précision élégante, une extrême finesse,
l’art de rendre présentes à l’esprit une foule d’idées qui pourtant
ne sont pas textuellement énoncées. Tous ces avantages disparaissent
des grotesques copies qu’en donne aujourd’hui le langage commun. On
nous montre hardiment l’enveloppe sous laquelle sous sommes habitués
à trouver des pierres précieuses; et cette enveloppe contient des
choses de peu de valeur, que nous nous étonnons avec raison de voir
dépourvues des ornemens qui s’adapteraient au sujet. Pourquoi sont
elles astreintes aux apparences de la solidité, tandis que celles de la
légèreté seraient en harmonie avec leur nature futile?

Mais ce qu’il y a de plus vicieux, c’est l’emploi des chiffres là où
ils n’indiquent aucune valeur réelle. Ils usurpent le crédit dû aux
connaissances positives, et établissent l’erreur, en faisant prendre
le change aux amis de la vérité. Quand des personnes, se laissant
entraîner par l’amour des idées exactes, dont le besoin est plus
généralement senti qu’à aucune autre époque, renoncent aux genres de
lecture dont les formes, faciles, séduisantes, soutiennent l’attention,
et sont d’ailleurs conformes à leurs habitudes; quand elles consentent
à dévorer la sécheresse attachée aux études élémentaires, elles
mériteraient de rencontrer dans les auteurs qui leur servent de guides
cette conscience du vrai sans laquelle il est impossible d’atteindre à
aucun résultat important.

Les nation éprouvent aujourd’hui le sort des individus qui se livrent
pour la première fois aux travaux sérieux. Encore incapables de juger
les ouvrages qui en traitent, elles s’indemnisent de la peine qu’elles
prennent à les étudier par une confiance aveugle dans les doctrines
qu’ils renferment, et par un profond dédain pour les formes qu’avaient
autrefois adoptées les auteurs qui leur promettaient une instruction
moins solide.

Le pédantisme était jadis le défaut ordinaire des personnes adonnées
à l’étude; maintenant la plus obscure médiocrité, reléguée dans les
provinces éloignées du centre des mouvemens progressifs de la science,
laisse seule voir quelques traces de cet ancien défaut. Mais, en
revanche, ce sont des masses entières qui nous donnent le spectacle
d’une confiance illimitée dans leurs lumières et d’un mépris absolu
pour les personnes qui, fidèles à d’anciens documens, sont restées
étrangères à ce qu’on nomme les nouvelles idées.

La jeunesse surtout renchérit sur cette ridicule manie. Elle se croit
beaucoup trop instruite pour ne pas dédaigner le ton aimable de
plaisanterie, qui, chez notre nation, accompagnait une instruction
réelle et des opinions éclairées. La littérature, pour obtenir
l’attention de ces graves censeurs, a besoin du secours des idées
dominantes. Il n’est pas permis de faire rire, si ce n’est aux dépens
des personnes qui se montrent ennemies des innovations. La raillerie
est amère; elle a perdu la grâce, qui savait en amortir les traits.

Ne nous alarmons pas de ces symptômes: ils ne seront que transitoires.
Nous approchons de l’époque où le goût du public pour les idées exactes
déterminera le talent à s’occuper des théories politiques. Lors que la
vérité aura trouvé des organes dignes d’elle, elle paraîtra simple,
et il sera facile de la reconnaître. Elle répugne à l’emphase, qui
accompagne les doctrines sentencieuses de nos pédans. Bientôt la
politique, recueillant le petit nombre de vérités qui sont à son
usage, prendra les formes qui conviennent à sa nature. Agissant comme
toutes les sciences pour lesquelles les secours de l’expérience sont
nécessaires, elle craindra d’énoncer des théories générales avant de
s’être assuré de leur réalité.

On verra alors ces progrès immenses dont on fait tant de bruit se
réduire à n’être autre chose que le développement d’idées contenues
dans les ouvrages de nos prédécesseurs. Elles seront, à la vérité,
revêtues de formes nouvelles; mais il sera clair que ces formes sont
celles qu’ont adoptées les sciences modernes. Pendant un temps, une
partie des connaissances humaines se distinguait des autres branches
de la culture intellectuelle par une méthode sévère et exacte; tandis
qu’on remarquait partout ailleurs ce cachet des premiers essais de la
pensée, l’union des idées les plus heureuses aux conjectures les plus
hasardées. L’homogénéité, qui fut le caractère des travaux des anciens,
dominés dans tous les genres par l’imagination, finira par se retrouver
dans les travaux modernes, assujettis à la marche méthodique, qui doit
conduire à la connaissance certaine des vérités propres à chaque genre
d’études.

Les lettres ont perdu de leur éclat: elles n’attirent plus les
hommages des peuples; elles ne sont plus l’objet de l’enthousiasme de
la jeunesse. La poésie, si elle ne se rattache à quelques unes des
idées qui intéressent les discussions politiques, est généralement
délaissée. Comment, dans cette disposition des esprits, l’homme de
génie pourrait-il rencontrer d’heureuses inspirations?

Mais un jour plus pur ne tardera pas à briller. L’analogie exige que
toutes les branches du savoir humain reçoivent des développemens, pour
ainsi dire, parallèles. L’attention se tournera successivement vers
chacune d’elles, jusqu’à ce que, leurs progrès devenant comparables,
elles obtiennent toutes ensemble le degré d’intérêt dû à leurs valeurs
respectives.

Ainsi l’élève, occupé d’acquérir les connaissances diverses qui
composent l’éducation achevée, se dirige tantôt vers un genre d’études,
tantôt vers un autre tout différent du premier. Toutes les forces de
son esprit sont absorbées par chaque objet nouveau; on le croirait
sans souvenir de ce qu’il sait déjà, et sans aptitude pour aborder
des questions qui lui sont encore inconnues. Cependant arrive une
époque où chaque chose recouvre à ses yeux son importance véritable.
Il distingue alors des liaisons et des ressemblances là où il n’avait
d’abord aperçu que des divisions et des différences. L’esprit humain
touche à une période semblable. Bientôt le tableau des sciences, des
lettres et des arts présentera à l’observateur une symétrie méthodique,
qui permettra d’embrasser d’un seul coup d’œil l’œuvre de l’esprit
humain. L’analogie. qui a produit autrefois pour les sciences des
systèmes hasardés, et pour les lettres des allégories ingénieuses ou
des comparaisons pleines de grâce, prendra une force nouvelle. Elle
ne s’arrêtera plus à la superficie des choses, pour y chercher les
ressemblances visibles au premier coup d’œil; elle pénétrera dans leur
nature; et le type du vrai offrira, dans les sujets les plus divers, le
caractère général de toutes connaissances certaines.

Nous avons traité plus haut de la révolution qui s’est opérée dans la
manière dont on envisage les sciences physiques. Nous avons dit comment
les méthodes géométriques ont étendu leur empire, en introduisant la
certitude dans des régions qui furent long-temps le domaine des idées
systématiques. Peu d’années s’écouleront avant que les sciences
morales et politiques subissent la même transformation. Déjà l’opinion
publique s’attend à ce changement, et en devance même la réalisation
par un enthousiasme irréfléchi pour les doctrines qui en font naître
l’espérance. Mais les dangers de cet enthousiasme erroné ne seront pas
durables; et dans peu le goût dont il est le symptôme sera pleinement
satisfait. Les méthodes existent; une difficulté née de l’amour-propre
peut seule en reculer l’emploi. Les hommes capables de traiter de
pareilles questions ont peur de n’être pas estimés de leurs pairs, et
de ne pas avoir de juges éclairés dans les personnes non initiées aux
sciences. Un pareil obstacle ne peut subsister long-temps; et nous
pouvons, dès à présent, regarder les sciences morales et politiques
comme appartenantes au domaine des idées exactes.

Mais l’analogie se montrera dans tout son charme et dans toute sa
puissance lorsque l’esprit d’examen entreprendra de comparer la manière
d’agir des lettres et des arts; lorsque, portant ensuite ses regards
vers les modèles offerts par le spectacle de la nature, il verra de
tous côtés des copies sans cesse renouvelées de ce modèle du vrai
qui appartient à notre être, qui est la source de tous nos plaisirs
intellectuels, et qui, réfléchi autour de nous, devient la cause
des impressions que nous recevons des objets dont est frappée notre
imagination. Cette puissance d’exciter à son gré des émotions qui se
ressemblent et sont dues cependant à des causes qui diffèrent entre
elles comme les moyens constitutifs d’autant d’arts séparés, le génie
la doit au principe de l’imitation; et l’imitation dérive du sentiment
d’analogie. S’il n’existait pour nous aucun type commun entre les
divers objets dont l’impression nous arrive, les arts auraient pu
copier les objets extérieurs, et les lettres redire les évènemens
mémorables; mais ni les uns ni les autres n’auraient su, en employant
des moyens qui ne leur auraient pas été immédiatement fournis par le
sujet, reproduire une impression semblable à celle qui vient des choses
existantes.

Les lois de l’être établissent de certains rapports entre un module
donné et tout ce qui tient au sujet auquel ce module appartient. Ce
sont ces rapports qui agissent sur notre imagination; et l’âme peut
être affectée de la mème manière par l’entremise de sens différens,
parce qu’elle reçoit alors le même ordre d’idées.

Ainsi l’éloquence, l’art musical et la pantomime procèdent d’une
manière analogue. La peinture ne dispose que d’un seul instant; mais
elle sait le choisir de façon à rappeler ceux qui ont précédé, et à
faire pressentir la suite de l’action que le tableau représente.

Si l’on excepte un petit nombre de cas dans lesquels l’auditeur est
préparé, par les circonstances du moment, à prêter toute son attention
à l’orateur, celui-ci débute avec calme.--Le musicien, au commencement
de sa pièce, emploie de même une modulation simple, et réserve pour la
suite de l’action les mouvemens expressifs.

Dans le spectacle de la nature, nous retrouvons cette gradation. Le
lever du soleil est précédé d’un crépuscule, et un autre crépuscule
annonce la fin de l’apparition de cet astre. L’écrivain et l’orateur
terminent aussi leur oraison avec la même simplicité qu’elle a été
entamée. Une pensée d’éclat jetée à la fin d’un discours laisserait
l’auditeur dans une sorte d’éblouissement, qui serait fatigante. Le
goût, en s’épurant, a proscrit cette manière. L’influence de l’analogie
est tellement sympathique que le musicien renonce également à nous
faire entendre les bruyans accords par lesquels il était naguère
d’usage de terminer l’acte de cadence. Dans les morceaux modernes, les
dernières mesures préparent le repos absolu, non pas seulement par la
modulation qui doit amener la tonique, mais encore par la diminution
d’intensité des sons employés vers la fin du morceau.

Nous allons voir combien il existe de ressemblance entre les manières
pratiquées dans des arts qu’on a coutume de regarder comme entièrement
étrangers l’un à l’autre.

Ainsi, en comparant avec plus de détails les grands effets produits
d’un côté par le talent de l’orateur, et de l’autre par celui du
compositeur habile, nous aurons occasion de nous convaincre de
l’identité des rapports qui agissent sur notre imagination. Une seule
condition est nécessaire pour les apercevoir; c’est d’être familier
avec chacun des modules qui leur servent de mesure commune.

Les effets d’une grande puissance frappent à la vérité les hommes les
moins instruits; mais la finesse du tact a besoin d’exercice. Le goût,
l’oreille, sont susceptibles de se former; et, parfois, si l’on se
croit incapable d’apprécier l’harmonie, c’est uniquement à cause du
préjugé qui sépare la musique du domaine de l’intelligence. Personne,
au contraire, ne veut paraître insensible aux beautés littéraires; et
une éducation, à laquelle on attache une haute importance, prépare
l’homme du monde à porter des jugemens raisonnables, ou au moins à
savoir choisir les autorités qui doivent lui fournir les opinions qu’il
pourra émettre sans honte. A l’égard de la musique, les choses se
passent autrement. L’enfant qui n’éprouve pas une grande sensibilité
aux premiers accords qu’on lui fait entendre est regardé comme non
organisé pour cet art. Souvent l’enseignement est mauvais; le défaut
de progrès fait taxer l’élève d’incapacité, et l’argument tiré de
l’inutilité de l’art en lui même empêche de tenter de nouveaux efforts.
C’est ainsi que, à moins d’être assez heureusement né pour montrer, dès
les premiers essais, des dispositions remarquables, l’enfant, quand sa
famille n’a pas elle-même le goût de la musique, est privé des secours
qui l’auraient pu conduire à l’appréciation des beautés en ce genre. Il
est évident que, si l’on agissait de la même manière par rapport aux
lettres, les hommes doués d’une manière exquise de sentir seraient les
seuls qui acquerraient la connaissance des chefs-d’œuvre littéraires.
Il est également rare de voir l’enfant annoncer de grandes dispositions
dans l’un ou l’autre genre. Ce que nous avons dit de l’éducation et de
l’opinion explique la différence entre les nombres exprimant combien
il est d’hommes qui puissent bien juger en littérature, et combien qui
sachent estimer le mérite d’une composition musicale.

On croit avoir trouvé une objection fondamentale dans la nécessité
d’une disposition naturelle pour évaluer la justesse d’un son.
Mais, lors même qu’il ne serait pas certain quel’exercice apprend à
distinguer des sons entre lesquels l’oreille ne percevait d’abord
aucune différence, il resterait encore une foule de choses qui,
entièrement indépendantes du choix du module, pourraient être
appréciées par l’homme intelligent et accoutumé à étudier les effets de
la musique.

On ne comprend plus aujourd’hui ce que l’histoire nous rapporte sur
l’influence des différens modes. Et comment parviendrait-on à s’en
rendre compte, lorsqu’on s’obstine à ne regarder la musique que comme
l’art de flatter l’oreille? Réduite à cet unique usage, pourrait-elle
être l’objet d’une attention sérieuse? Aurait-elle produit les
merveilles que les anciens nous racontent? Mais ces merveilles
cesseront de nous étonner quand, en comparant les moyens usités en
musique à ceux que l’orateur met en œuvre, nous aurons fait ressortir
dans tout son jour cette vérité, reconnue seulement par un petit
nombre de personnes, qui craignent même de l’énoncer, que la musique
est une langue, et une langue énergique. Elle se sert des sons; mais
les sons ne la constituent pas. Elle a ses phrases, ses périodes, ses
règles, ses hardiesses. Ses beautés flattent l’oreille, mais ne s’y
arrêtent pas: elles pénètrent l’âme, et peuvent exercer sur elle un
véritable empire. Ainsi la poésie emploie des sons articulés agréables
à l’oreille; et l’on aurait néanmoins une idée fort incomplète du
charme qui s’y attache si l’on oubliait le sens des phrases, pour ne
considérer que leur nombre. La musique est toute métaphysique: ses
expressions sont générales; elle ne possède aucun nominatif. Elle
n’exprime que des sentimens; mais il est en sa puissance de produire
sur l’âme de l’auditeur le même effet qu’un récit positif d’une action
particulière.

Cette langue procède comme toutes les autres; elle fournit des
expressions de tous genres.

Le compositeur doit, comme l’orateur, avoir une idée dominante.
Il s’empare d’abord de l’auditeur en lui présentant des phrases
usitées, que personne ne soit surpris d’entendre. Elles conduiront au
développement du sujet; mais, à moins de circonstances particulières,
elles ne l’expliqueront pas en entier.

Si le littérateur veut entretenir son lecteur d’idées gracieuses et
maîtriser l’attention, sans exciter aucune impression qui trouble
le repos de l’âme, ses phrases auront de l’harmonie; il proscrira
toute expression ambitieuse; il sera constamment pur, et jamais
recherché.--Le compositeur animé du mème désir choisira des moyens
tout pareils. Sa composition sera toujours correcte et simple. Point
de phrases qui étonnent l’oreille; mais un charme soutenu qui fera
pénétrer dans l’âme le sentiment de la grâce.

L’homme de lettres compose-t-il un ouvrage propre à égayer le lecteur?
Il saura l’art d’amener les contrastes; mais, s’il craint de tomber
dans le burlesque, il évitera les tours de phrases et les expressions
qui conviendraient à la peinture d’un sujet tragique. L’orateur se
propose un but plus important que de placer l’âme de ses auditeurs
dans une situation douce et calme, ou de faire naître la gaieté autour
de lui; mais la conversation des personnes aimables n’a pas, pour nous
plaire, besoin d’autres effets. De telles conversations nous donneront
lieu de remarquer que la plupart des choses qui, dites d’une certaine
manière, ont le caractère de la grâce, prennent, au moyen de faibles
changemens et d’une autre manière de les dire, celui de la gaieté.--Ce
rapport entre la grâce et la gaieté n’est pas moins sensible dans les
compositions musicales. Les mêmes modes, les mêmes coupures de phrases,
y sont employées dans l’un et l’autre genres; et le changement dans
les mouvemens tient la place du changement dans les manières de dire.
Plus de vitesse suffit pour rendre gaie une composition qui, exécutée
plus lentement, eût été simplement gracieuse. Mais, en musique comme
en littérature, la grâce exclut les contrastes qui siéent à la gaieté:
comme la gaieté, sous peine de dégénérer en burlesque fuit le genre de
contrastes réservé à l’expression des grandes émotions.

Les rapports, que nous venons d’indiquer, entre deux situations de
l’âme où elle est dans un état de bien-être, existent également entre
celles où elle éprouve un sentiment de tristesse.

La mélancolie et le désespoir peuvent être occasionnés par une seule
et même cause; il arrive même que ces deux espèces d’affections se
succèdent, alternent, et se reproduisent chez le même sujet jusqu’à
ce que l’impression reçue, s’affaiblissant peu à peu, éloigne ou
même fasse disparaître l’accent du désespoir, pour ne plus conserver
que l’expression d’une tristesse susceptible de distraction. Alors la
mélancolie n’a plus le caractère de l’abattement; elle devient douce,
et quelquefois chère, aux personnes qui la ressentent.

Ces divers genres d’affections, liés entre eux par une origine
commune, inspirent à l’homme de lettres, au poète et à l’orateur des
compositions qui ont aussi entre elles des rapports sensibles et
pourtant des caractères différens.

La sombre mélancolie exprime les mêmes idées que le désespoir. Dans la
simple conversation, le passage de l’un à l’autre peut être marqué par
l’accélération ou par le ralentissement du discours. La même chose est
vraie quant aux compositions musicales de peu d’étendue. Une complainte
empreinte d’une sombre tristesse ferait, si l’on en précipitait le
mouvement, entendre les accens du désespoir.

En littérature, aussi bien que dans l’art musical, les choses se
passent autrement pour les compositions plus importantes. Les
caractères sont alors distincts: et une bonne composition dans un
des genres deviendrait ou faible ou tout-à-fait mauvaise si l’on se
contentait de changer la manière de les dire.

Il est facile de saisir la raison de cette différence de facture entre
les grandes compositions et les autres.

Les sentimens douloureux qui font naître les deux modes d’affections
dont nous examinons l’expression se manifestent par l’une et par
l’autre tour à tour. Notre manière de sentir ne nous permet pas de
demeurer long-temps dans le désespoir. Cette situation violente
fatigue, épuise; et, s’il n’en résulte pas une exaltation assez forte
pour bouleverser entièrement nos facultés intellectuelles, notre âme
sera obligée de prendre quelque repos. Ce genre de repos n’est pas
celui du bien-être: il approche de la stupidité; c’est l’abattement de
la douleur; c’est une noire mélancolie, une tristesse profonde.

Quel que soit le genre de compositions destiné à reproduire de telles
impressions, il doit se conformer aux besoins de notre sensibilité. Il
présentera donc alternativement la peinture du désespoir et celle de
l’extrême tristesse. Ainsi ces deux aspects différens d’un seul et même
sentiment se trouvent, pour ainsi dire, opposés l’un à l’autre, et dans
un tel degré de rapprochement que la comparaison en devient inévitable.
Il faut alors établir entre leurs expressions d’autres différences que
celles du mouvement.

La nature de ces affections en fournit le moyen.

Non seulement l’abattement s’énonce avec lenteur; mais il veut une
sorte de monotonie. Le poète, l’orateur, choisiront des syllabes
douces, faciles à prononcer, et dont l’émission semble exiger peu
d’efforts.--Le musicien aura recours à des notes de même valeur; en
sorte que les sons agiront sur l’âme à peu près comme le silence
absolu, silence qui produirait la préoccupation dont on doit nous faire
connaître l’existence.

L’attention à suivre ces règles a le double avantage d’augmenter
l’effet qu’occasionnerait le seul changement dans la manière de dire,
et de préparer une opposition plus frappante entre les accens de la
profonde mélancolie et ceux du désespoir.

De même aussi les affections violentes, lorsqu’elles devront se montrer
dans une même composition à côté de la sombre douleur, trouveront
d’autres nuances que celles qui résulteraient de la seule précipitation
du mouvement. Des expressions fortes et énergiques, des notes dures
à l’oreille, avertiront l’âme de l’exaltation nouvelle causée par le
sujet.

Le poète, l’orateur, l’auteur dramatique, littérateur ou musicien,
tirent leurs grands effets de l’art avec lequel ils savent amener
un mot, une note inattendus. L’âme de l’auditeur s’était identifiée
avec le développement d’une action, qui lui était, pour ainsi dire,
présente: tout-à-coup elle voit avec surprise un incident nouveau qui
en renforce l’impression; elle se trouble à la vue d’un surcroît de
malheur, dont elle ne peut plus mesurer l’étendue. Dans cette manière
de procéder, nos auteurs suivent l’ordre établi par la réalité des
évènemens qui peuvent affecter notre sensibilité. Il arrive, en effet,
tous les jours, qu’un détail nouveau, une circonstance imprévue, qui
accompagne un malheur déjà connu, en redoublent l’impression, au point
de nous jeter dans le désespoir.

La ressemblance de nos arts entr’eux et avec la nature des faits qui
nous émeuvent tient à l’identité de rapports, sans laquelle il n’y
aurait pour nous aucun sentiment vrai, aucune idée claire. Chaque
art, aussi bien que la réalité des évènemens, dont il imite les
impressions, a son module particulier; et c’est ce en quoi les arts
diffèrent les uns des autres. Mais, ce module une fois adopté, rien
ne reste plus arbitraire entre les diverses parties de l’action. Leur
liaison est tellement nécessaire que, si elle était intervertie, nous
n’apercevrions plus aucune suite d’action, et n’éprouverions plus
aucune gradation d’intérêt.

Lorsque les différentes parties d’une composition ont été coordonnées
avec art, l’âme se plaît à en parcourir le développement: la variété
des sentimens soutient l’attention et prévient la fatigue. Plus la
composition a de force et d’énergie, plus aussi il est nécessaire
de ne pas s’arrêter trop long-temps à l’expression d’une seule et
même impression. Celle de la tristesse, par exemple, deviendrait
assoupissante; et les accens du désespoir, s’ils étaient trop
multipliés, finiraient par n’être plus entendus.

La musique, pour qui comprend son langage, est de tous les genres
de discours qui ont les sentimens pour objets, celui qui demande le
plus la variété dans le style; parce qu’il est aussi celui dont les
impressions sont le plus pénétrantes.

Cette nécessité du changement d’expression est tellement impérieuse
dans l’art musical, qu’on est obligé, pour y satisfaire, d’introduire
dans le drame lyrique les incidens les plus invraisemblables, lorsqu’il
n’en est aucun, dans la suite naturelle de l’action, qui fournisse au
compositeur des sentimens de genres différens à mettre en scène.

La partie poétique d’un tel drame expose nécessairement une action
déterminée; tandis que sa partie musicale saisit l’occasion qui lui est
offerte pour rendre des sentimens généraux et abstraits, qu’amène le
récit du poète.

C’est de cette diversité d’actions que résulte celle des jugemens des
spectateurs.

Si un homme peu sensible au langage musical s’avise d’aller entendre un
des chefs-d’œuvre dramatiques qui excitent l’enthousiasme des amateurs,
il cherche, comme malgré lui, une distraction dans le sujet particulier
de la pièce contre les accords dont le mérite lui échappe. Il s’étonne
du peu de liaison entre les scènes. Il ne voit pas avec quel art on
a su ménager ces transitions nécessaires entre des genres de beautés
tellement énergiques que l’impression de chacune d’elles, si elle se
prolongeait, serait une horrible fatigue. Il sort s’imaginant avoir
jugé ce qu’il ne sait pas entendre; et croit avoir fait une critique
mordante en disant que le bon sens doit partout trouver place.

L’amateur, au contraire, est pleinement satisfait. Il n’a pas même
remarqué les défauts prétendus que l’on signale dans une composition,
dont il admire toutes les parties. L’âge, le sexe, la position sociale,
les connaissances les plus approfondies dans des sujets différens, ou
leur absence totale, n’occasionnent aucun dissentiment sur l’impression
actuelle ou récente causée par un bon ouvrage. Des personnes,
d’ailleurs, sans rapports entre elles de goûts et d’habitudes, se
réunissent dans une opinion qui leur est commune. A la vérité, cet
accord universel se trouble bientôt. C’est seulement tant qu’elle
dure encore que l’impression dicte à chacun des jugemens semblables.
On peut même observer une chose, qui paraîtrait inexplicable à tout
homme étranger aux impressions musicales: c’est que les discussions,
quelquefois très vives, sur le mérite des écoles, sur celui de tel
ou tel exécutant, cessent, ou ne sont plus soutenues qu’avec peine
et par pur entêtement, en présence de l’exécution. Cela vient de
ce que cette diversité est dans l’opinion; tandis que l’uniformité
d’impression vient de l’uniformité des facultés de sentir. La première
est une force constante; l’autre a besoin d’être mise en action pour
acquérir de la valeur. Le souvenir la reproduit imparfaitement; et son
effet, s’affaiblissant en raison de l’éloignement de la cause qui l’a
produite, finit par laisser à la première une prépondérance marquée.
C’est par ce même motif que l’amateur, quelles que soient d’ailleurs
la puissance de sa raison et la délicatesse de son goût littéraire,
n’est point choqué des invraisemblances et du peu de liaison entre
les scènes lyriques. Pénétré d’une vive émotion par ce qu’il entend
actuellement, il n’a pas le loisir d’apercevoir quel en est l’à-propos.
Le compositeur habile, semblable en cela aux grands orateurs, s’empare
de l’attention de ses auditeurs: leur âme est, pour ainsi dire, dans sa
main; il dispose de leurs sentimens. Après avoir jeté le trouble dans
leurs facultés, lorsqu’il sent que ce trouble ne peut plus croître, il
ne laisse pas affaiblir une impression, qui est son triomphe: il veut
qu’une impression différente la remplace, et conserve ainsi toute la
force à l’empire qu’il exerce sur nos âmes. Avec quel art il en ménage
les moyens! Il connaît, il mesure les sentimens qu’il fait naître; il
sait combien de temps nous pouvons en être possédés, et il se garde
d’atteindre la limite de nos facultés. La faculté de sentir a ses
bornes, et ce qui est extrême échappe à notre perception. Cela tient à
la nature de notre être. Un violent malheur, dans les premiers momens
de son apparition, n’est pas senti plus vivement qu’un malheur moindre;
mais les instans qui succèdent nous font reconnaître les différences.
Et la raison en est applicable à toutes choses, parce qu’elle est
vraie; et que la vérité est universelle, ou en d’autres termes, parce
que les lois de l’être sont partout les mêmes.

Cette raison, la voici. Nos jugemens, pour être éclairés, ont besoin de
la connaissance parfaite des choses qui en sont l’objet. Une impression
d’une force extrême nous bouleverse; notre âme devient incapable de
comparer, et, par conséquent d’apprécier l’intensité du malheur qu’elle
éprouve. Mais il est dans la nature des affections qui ont une cause
extérieure de tendre à s’affaiblir. Un chagrin cuisant semble devenir
de plus en plus poignant, parce que quand l’impression, qui d’abord
avait été assez profonde pour nous empêcher de mesurer l’étendue du mal
vient à diminuer réellement, elle laisse à la réflexion le pouvoir de
nous en montrer les diverses faces. Si la cause première a été moins
puissante, son effet aura été connu plus tôt et l’affaiblissement
de l’impression, loin d’augmenter notre chagrin, nous procurera, au
contraire, un soulagement sensible.

Les lettres, les arts, sont notre ouvrage; leur but est notre
bien-être. Leur première règle doit donc être de ne pas pousser leur
action jusqu’à ce degré extrême qui trouble notre jugement: ou, si de
grandes beautés peuvent résulter de ce genre d’impressions, il faut
qu’ils se hâtent de nous tirer d’une position pénible, en transportant
notre attention dans une région moins sombre.

On reproche à la littérature son épuisement, et au goût de l’exactitude
sa sécheresse. Il semble que l’imagination ait perdu sa puissance
lorsque la raison établit son empire. Nous reconnaissons qu’ils étaient
très favorables au développement de l’imagination les temps où des
hypothèses, plus ou moins heureuses, formaient toute la richesse
intellectuelle; où l’homme, par conséquent, au lieu de chercher l’appui
des vérités particulières, ou bien, ce qui est la même chose, celui de
la réalité des faits, trouvait en lui-même les convenances auxquelles
il assujettissait la nature entière. Alors il n’y avait point
contraste entre une foule de doctrines hasardées et ce qu’on nommait
la science. Les fictions poétiques étaient revêtues d’un charme,
qu’elles ne devaient pas seulement à leur grâce; une demi-croyance
permettait d’admettre qu’elles pouvaient avoir eu une sorte de réalité.
L’histoire et la fable se confondaient dans leurs limites. Ce que les
uns regardaient comme de simples allégories était, pour les autres, le
récit de faits merveilleux. Cette disposition des esprits donnait sans
doute à l’art de bien dire une importance, qu’il ne peut conserver au
même degré lorsque la principale condition à remplir est celle de dire
vrai. La faculté créatrice a disparu avec le crédit des fictions. Mais,
s’il est aujourd’hui dans le caractère de notre culture intellectuelle
d’attacher plus de prix à la solidité des doctrines qu’à leur brillant;
si nous voulons que la raison domine toutes les productions de
l’esprit; si même nous sentons le goût des recherches attiédir notre
imagination, ne désespérons pas d’arriver à une époque, plus heureuse,
où nous saurons unir toutes nos facultés dans des productions d’un
genre nouveau.

Nous l’avons dit, les nations éprouvent aujourd’hui l’impression
que recevrait un jeune homme qui, après s’être long-temps occupé
de littérature, serait porté, par le cours de ses études, vers les
connaissances sérieuses. Le charme de ses premières occupations
l’abandonnerait; une curiosité vive en prendrait la place; mais, après
l’éducation achevée, chaque chose recouvrerait à ses yeux sa véritable
importance.

Nous arriverons à une époque semblable. Et, comme l’éducation des
sociétés consiste moins à propager les connaissances déjà anciennes
qu’à en acquérir de nouvelles; comme nous marchons à grands pas vers
la création de théories fondées sur des vérités incontestables, nous
finirons par amener les différentes branches de notre savoir à une
harmonie, qu’elles dûrent autrefois à la seule imagination. Tant de
vérités de genres différens, groupées autour d’une vérité première, qui
est le fait principal du sujet, feront ressortir dans tout son jour
l’identité de rapports entre le module de chaque science, de chaque
art, et les diverses parties de cette science ou de cet art. Les lois
de l’être, les conditions du vrai, ainsi présentées à la fois sous
mille faces différentes, échaufferont l’imagination. Un enthousiasme
nouveau, fondé sur une base plus solide que celui qui sut embellir
d’agréables fictions, inspirera nos poètes et nos orateurs. Au lieu
de créer l’univers suivant les caprices de nos volontés, ils nous le
montreront tel qu’il est réellement; et, si jamais le génie entre dans
cette route nouvelle, il verra avec admiration que l’art de créer n’a
été que celui de copier, et de transporter en d’autres lieux de faibles
parties d’un tableau, qu’il lui sera donné de savoir peindre dans son
entier.


                                  FIN.



*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L'ÉTAT DES SCIENCES ET DES LETTRES ***


    

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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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