The Project Gutenberg eBook of Réflexions sur Stendhal
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Title: Réflexions sur Stendhal
Author: René Boylesve
Release date: April 6, 2026 [eBook #78379]
Language: French
Original publication: France: le Divan
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78379
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉFLEXIONS SUR STENDHAL ***
RENÉ BOYLESVE
RÉFLEXIONS
SUR
STENDHAL
PARIS
LE DIVAN
37, rue Bonaparte, 37
1929
Cet ouvrage a été tiré
à neuf exemplaires sur vélin de Rives jonquille,
hors commerce, et trois cents exemplaires sur
pur fil Lafuma.
AVANT-PROPOS
Les feuillets de René Boylesve, que l’on présente ici, ne forment pas
une étude suivie: ce ne sont que des notes, comme il avait l’habitude
d’en prendre sur maint sujet; mais leur abondance, sur le sujet de
Stendhal, révèle le projet d’une étude.
Il les écrivit, presque toutes, dans la seconde moitié de 1914 et au
commencement de 1915, à propos du livre de Léon Blum: _Stendhal et le
beylisme_, qui parut chez Ollendorff à la veille de la guerre. Cette
lecture l’entraîna à relire du Stendhal, ainsi que les pages à lui
consacrées par Sainte-Beuve, Taine et Bourget. Un plan fut ébauché par
René Boylesve; quelques alinéas, rédigés; mais la chose en resta là.
La date de 1914 étonne d’abord. Comment, lui dont la pensée toujours
soucieuse fut irrémédiablement ravagée par la guerre et dès son début,
comment a-t-il pu s’abstraire du drame à ce point, ne fût-ce qu’une
heure, et s’attacher à un sujet qui n’y avait aucun rapport visible ou
urgent? Ce fut l’instinct de conservation morale qui lui inspira cette
discipline de sereine apparence et de fond pathétique; ce fut le besoin
de sauvegarder son meilleur esprit, justement pour pouvoir l’appliquer
au terrible drame. Et comme l’époque l’anéantissait d’autant mieux
qu’elle le maintenait éloigné de l’action, c’est en dehors du drame
qu’il pouvait trouver l’indispensable point d’appui: à savoir dans son
propre sol, et dans la permanence du sol français représenté pour lui,
dans ces circonstances où tout vacillait, par les Lettres. Stendhal ne
fut d’ailleurs pas son seul recours en ce genre. René Boylesve relut
dans le même temps Montaigne, Marc-Aurèle, et les annota aussi.
On ne peut se défendre d’un scrupule: en publiant, si savoureuses
soient-elles, ces notes de premier jet où plus d’une phrase n’achève
même pas son déroulement grammatical, ne blesse-t-on pas indiscrètement
le souvenir de René Boylesve, qui aimait les choses finies? On ne réfute
certaines objections que par l’argument _ad hominem_; et vous-même,
Boylesve, n’auriez-vous pas regretté qu’on ne publiât point certaines
pages inachevées de Stendhal? Pourquoi, en l’honneur de Stendhal, ne
vous ferait-on pas ouvertement honneur des lignes que vous lui avez
consacrées?
Disons enfin qu’on n’a pas hésité à reproduire les citations nombreuses
auxquelles René Boylesve a accroché ses adhésions, ses objections, ou
ses additions,--ceci était indispensable pour l’intelligence de son
texte--, et même des citations non commentées, parce qu’un simple choix
d’extraits peut fournir une précieuse indication sur l’esprit qui s’y
exerça.
G. G.
RÉFLEXIONS SUR STENDHAL
I
NOTES POUR UNE ÉTUDE
1º Gloire paradoxale, pourquoi? (non prévue, non cherchée). Pourquoi?
parce qu’il représente exactement le contraire de ce que semblent chérir
nos mœurs contemporaines.
α. Il est avant tout psychologue; et l’élite que la psychologie
intéresse, n’est certes pas plus étendue [aujourd’hui] que du temps de
Stendhal.
β. Il est «trop différent» pour plaire. Nous faisons parfois des succès
à l’originalité, nous croyons même n’aimer que l’originalité; en fait,
nous appelons original ce qui est conforme à un certain mouvement encore
en opposition avec la masse énorme du public, mais dûment adopté dans
des milieux agités et puissants, souvent sanctionnés par les pouvoirs
publics qui sont partisans de l’originalité.
γ. Son originalité véritable consiste à ne rien faire pour la Société.
Or nous sommes éminemment au service de la Société. A de rares
exceptions près, tous nos farouches indépendants parlent ou voudraient
parler au public; conservateurs ou révolutionnaires tiennent au fond le
même langage: ils se piquent de toucher l’intérêt commun.
Toute la littérature française, depuis le XVIIe siècle, comme disait
Brunetière, est «fonction de la Société». Stendhal est, depuis
Montaigne, le premier écrivain français qui n’exprime que soi-même ou
que sa vision absolument désintéressée des hommes.
Il conviendrait de rapprocher de lui La Bruyère et La Rochefoucauld,
qui, toutefois, veulent être lus et, malgré leur audace extrême,
approuvés. Au sommet de notre littérature, Pascal, si haut et si libre,
n’est cependant pas seul; il a en face de lui Dieu, et il écrit ses
pensées dans une intention d’apologétique. Rousseau, indépendant, est un
moraliste, un apôtre.
Stendhal, comme Claude Bernard devant la vérité scientifique, ne connaît
que ce que sa géniale intuition lui fait découvrir de soi-même, des
caractères étrangers, et de la Société; et il n’est pas soupçonnable
d’avoir une autre fin, en le disant, que d’exprimer ce qui lui paraît
évident. Il convient d’ajouter que c’est à tort que de pareils écrivains
semblent ne pas jouer leur rôle dans le concert social: ils servent la
connaissance de l’homme, qui sert à toute la collectivité; ils servent
la littérature plus que tous les autres, par quoi ils contribuent à la
gloire nationale en même temps qu’à celle de l’humanité; et ils ont une
plus grande chance de durée que ceux qui emploient leur talent à des
utilités immédiates.
* * * * *
La gloire de Stendhal est à son comble. Je veux dire: la gloire telle
que nous l’entendons communément, celle qui est proclamée par la
Renommée aux cent bouches.
En réalité, la gloire véritable n’a rien de commun avec celle-ci qu’on
dirait être le résultat du suffrage universel. La gloire véritable est
d’occuper la ferveur d’une élite d’esprits si éminents qu’il y ait
chance d’abord qu’ils se trompent peu et secondement que leur autorité
transmettra votre nom plus sûrement que la foule oublieuse. Tout autre
sorte de gloire peut intéresser, amuser, étourdir--et corrompre--un
écrivain, mais ne saurait contenter intimement et profondément une
grande âme.
J’imagine que, des Champs-Élysées où son incomparable esprit repose,
Stendhal fut aussi satisfait lorsque les élèves de M. Jacquinet, à
l’École Normale, instituaient, avec raisons à l’appui, son culte[1],
qu’il le peut être aujourd’hui où son nom fait branler presque toutes
les têtes et allume un regard d’un si étrange malaise dans les yeux de
malheureux, qui, sans le comprendre, se croient tenus de l’admirer.
[1] Jacquinet est ce jeune professeur à l’École Normale qui révéla
Stendhal à Taine et à ceux de la célèbre promotion.
* * * * *
Lorsqu’on s’apprête à dire ne fût-ce que quelques mots sur Stendhal, il
faudrait honnêtement avertir son public et lui demander: «L’homme, tel
que Dieu et les circonstances de la vie l’ont fait, est-il pour vous
sujet intéressant et que vous désiriez connaître? ou bien ne vous
attachez-vous qu’aux idées que la littérature vous habille plus ou moins
heureusement en hommes?» On pourrait inviter ces derniers à ne point
écouter.
II
NOTES DE LECTURE
SUR
_VIE DE HENRI BRULARD_
Stendhal comme maître, à cause de son horreur de l’emphase, des grands
mots. Se souvenir qu’il dit, dans la _Vie de Henri Brulard_, que son
grand-père ne tolérait pas qu’on prononçât un mot qui sentît la
grandiloquence et que cependant il ne tolérait pas un mot bas. Stendhal
s’est accoutumé dès son plus jeune âge à l’expression juste. L’horreur
du style de Chateaubriand et des principes de M. Villemain ont fait le
reste.
Personnellement, rien ne m’est plus odieux qu’un mot plus grand que ce
qu’il signifie. Je le préfère pauvre, insuffisant, et que l’idée qu’il
contient le fasse éclater.
* * * * *
«_L’exaltation espagnole à laquelle j’eus le malheur d’être sujet toute
ma vie._» _Vie de H. B._, II, 71. (Édition Champion, 1913.)
Qu’il est toujours, avant tout, un homme passionné. Il dit quelque part
qu’il a la peau et la surface extérieure d’une femme; il n’en a pas que
cela; il juge presque toujours par passion; il n’a pas aimé les curés ni
les rois par horreur de son père et de sa tante Séraphie; il a horreur
de Chrysale et de la comédie bourgeoise, même chez Molière, par haine de
la vie bourgeoise de Grenoble; il a horreur de Grenoble à cause des
promenades à Claix; et quand il arrive à Paris, il prend la ville en
dégoût, parce qu’elle n’a pas de montagnes! parce qu’elle n’a pas de
montagnes comme en avait Grenoble qu’il détestait!...
«_Dans le fait, je n’avais aimé Paris que par dégoût profond pour
Grenoble._» _Vie de H. B._, II, 82.
* * * * *
«_Je n’ai jamais cru que la Société me dût la moindre chose. Helvétius
me sauva de cette énorme sottise. LA SOCIÉTÉ PAIE LES SERVICES QU’ELLE
VOIT._» _Vie de H. B._, II, 89.
«_Le Tasse [qui espérait que toute l’Italie ferait à son poète une
pension de deux cents sequins] ne voyait pas, faute d’Helvétius, que les
cent hommes, qui sur dix millions comprennent LE BEAU qui n’est pas
imitation ou perfectionnement du BEAU déjà compris par le vulgaire, ont
besoin de vingt ou trente ans pour persuader aux vingt mille âmes les
plus sensibles après les leurs que ce nouveau beau est réellement
beau._» _Vie de H. B._, II, 90.
* * * * *
Son goût pour l’Italie lui vient de la passion pour la vérité, lui vient
de son jugement _désintéressé_, puis de sa croyance à l’excellence des
individualités exceptionnelles plutôt qu’à l’excellence d’une société
ordonnée comme le fut la française.
Son goût pour les «brigands» qu’il avoue au début de l’_Abbesse de
Castro_. Il admire l’individu énergique et en cela il est avec l’âme
populaire, ce qui probablement lui fait écrire: «la fibre artiste qui
vit toujours _dans les basses classes_». (C’est lui qui souligne.)
Vérité plus profonde qu’il ne l’a pensé peut-être, car il ne les croyait
artistes que parce qu’elles aiment l’énergie ou l’individualisme
héroïque contre le pouvoir; et elles sont artistes parce qu’elles
contiennent l’inépuisable réserve de bon sens et de sensibilité à l’état
naissant, qui fait inévitablement défaut aux classes supérieures
déformées et usées par les conventions.
Sa manière d’opposer les brigands italiens à la Société, et les motifs
qu’il donne de les admirer fait penser qu’il serait aujourd’hui partisan
des forbans modernes, des grands escrocs comme Deperdussin[2] qui volent
trente-deux millions, mais avec cela font marcher les industries et
avancer l’aviation par exemple, que les timides gens sages laisseraient
volontiers inertes.
[2] Industriel fameux qui rendit des services à l’aviation dans les
années d’avant-guerre, mais que ses procédés conduisirent à une
faillite retentissante.
* * * * *
Le romanesque chez Stendhal.
Non seulement son «espagnolisme» auquel il fait de si fréquentes
allusions; mais se rappeler ce qu’il dit de sa conception de l’homme, la
première année qu’il a vécu à Paris:
«_Un homme devait être, selon moi, amoureux passionné, et, en même
temps, portant la joie et le mouvement dans toutes les sociétés où il se
trouvait._
«_Et encore cette joie universelle, cet art de plaire à tous, ne
devaient pas être fondés sur l’art de flatter les goûts et les
faiblesses de tous. Je ne me doutais pas de ce côté de l’art de plaire,
qui m’eût probablement révolté; l’amabilité que je voulais, était la
joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l’amabilité qui règne à la
cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes._» _Vie de H. B._, II, 111.
* * * * *
Stendhal manque du sens réaliste; il ne l’a acquis, à un degré
prodigieux, que par dépit et par rage; son réalisme est le résultat d’un
romantisme ou, si l’on veut, d’un idéalisme froissé.
Après avoir écrit ceci, je trouve:
«_La sagacité, qui n’a jamais été mon fort, me manquait tout à fait.
J’étais comme un cheval ombrageux qui ne voit pas ce qui est, mais des
obstacles petits ou imaginaires._» _Vie de H. B._, II, 115.
* * * * *
«_Quelle différence si M. Daru ou Mme Cambon m’avait dit, en janvier
1800: Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la
société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de
vous._» _Ibid._, II, 120.
* * * * *
«_Virgile me faisait horreur, comme protégé par les prêtres qui venaient
dire la messe et me parler de latin chez mes parents._» II, 132.
* * * * *
«_Je crois voir que ce qui me défendait du mauvais goût d’admirer la
CLÉOPÉDIE du comte Daru et, bientôt après, l’abbé Delille, c’était cette
doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir profond,
réfléchi, allant jusqu’au BONHEUR, que m’avaient donné Cervantès,
Shakespeare, Corneille, Arioste, et une haine pour le puéril de Voltaire
et de son école._» II, 133.
Très important!
* * * * *
«_L’expérience m’a appris que la majorité laisse diriger la sensibilité
aux arts, qu’elle peut avoir naturellement, par l’auteur à la mode:
c’était Voltaire en 1798, Walter Scott en 1828._»
* * * * *
Il dit que son admiration ancienne pour l’Arioste venait de ce qu’il
prenait tout à fait au sérieux les passages tendres et romanesques. Et
il ajoute:
«_Ils frayèrent, à mon insu, le seul chemin par lequel l’émotion puisse
arriver à mon âme. Je ne puis être touché jusqu’à l’attendrissement
QU’APRÈS UN PASSAGE COMIQUE._» P. 135.
III
NOTES DE LECTURE
SUR
_STENDHAL ET LE BEYLISME_
DE LÉON BLUM
Léon Blum signale une vérité:
«_Comme tous les artistes entièrement sincères, et qui n’ont jamais été
prisonniers d’une école, d’une manière, ni même d’un succès, il est
mobile, versatile, contradictoire._» P. 2.
Je crois que c’est le propre de la nature humaine d’être ainsi; et
qu’elle est d’une façon générale ainsi, quand elle n’est pas canalisée,
endiguée par une des trois choses que signale Blum. Et c’est ainsi
qu’est Montaigne, etc. Insister là-dessus: l’homme est naturellement
«ondoyant et divers»; l’unité ne lui est fournie que par des occasions
extérieures.
* * * * *
Il a l’intelligence de ne point songer à obtenir une physionomie _une_
de Stendhal, ce qui serait (c’est moi qui dis cela) appliquer à son
ombre la geôle d’un succès qu’il ignora étant vivant.
«_Il faut procéder_, dit Blum, _à la manière des romanciers, et pour
faire saillir le personnage, l’engager dans des épreuves ou dans des
péripéties réitérées._»
* * * * *
P. 3. Son but n’est pas d’apporter des nouveautés, ni de «présenter une
théorie forte: c’est seulement de faire revivre un personnage réel.»
Il s’agit donc simplement de pénétrer avec un lecteur très intelligent
dans l’œuvre de Stendhal et d’essayer de nous figurer l’homme qu’il a
été. C’est, en somme, un peu se conformer à la méthode sorbonienne tant
critiquée ces dernières années: étant donné un homme dont la gloire est
incontestée, connaissons-le, sans plus.
La tâche de la plupart des critiques, reconnaissons-le, consiste à se
substituer à l’auteur même qu’ils étudient. Ils voient la réalité, comme
la plupart des hommes et même des artistes, sans respecter son
intégrité; ils la voient pour leur plaisir, c’est-à-dire, la plupart du
temps, pour le plaisir de se substituer à elle, de se réaliser eux-mêmes
à l’occasion d’une réalité objective. Cette soumission à l’objet que
nous trouvons ici, doit tout d’abord être louée.
* * * * *
P. 5. Il se demande avec raison si la lecture de _Rouge et Noir_ et de
la _Chartreuse_ fut vraiment, comme on l’a dit, une leçon d’énergie (et
voici une marque de l’interprétation des meilleurs critiques), et si
elle ne fut pas, au contraire, agissant à l’inverse de l’action.
«_L’avenir jugera_, dit-il, _d’après les résultats acquis, s’il faut la
tenir pour un tonique ou pour un toxique._»
* * * * *
P. 6. Il a encore bien raison de ne vouloir pas admettre, comme l’a fait
Sainte-Beuve, que le vrai Stendhal est celui qu’ont connu vers 1821
Mérimée, Ampère, ou Jacquemont, c’est-à-dire à l’âge de quarante ans,
c’est-à-dire au moment où, familiarisé avec le monde, il est en pleine
possession de savoir se dissimuler.
«_Le vrai Stendhal_, dit-il, _c’est celui de l’éveil à la vie..., celui
que nous ne connaîtrions par personne si nous ne le connaissions par
lui-même. L’intérêt essentiel du JOURNAL révélé par Stryienski et M. de
Nion, de la CORRESPONDANCE, et surtout des lettres publiées par M. Paupe
d’après les autographes Chéramy, est de démontrer, pour qui sait lire,
cette vérité primordiale..._»
Le _Rouge_, écrit à quarante-sept ans, et la _Chartreuse_, à
cinquante-six ans, ne sont que le développement réfléchi et la mise en
œuvre romanesque de ces premiers écrits.
Comme tous les hommes qui demeurent entièrement eux-mêmes, et que ne
gouvernent ni ne façonnent les circonstances extérieures, Stendhal est
resté l’homme du temps de son enfance.
Méfions-nous des hommes qui se plaignent des misères de leur enfance.
Ils n’ont jamais rien tant aimé que de se plaindre. Leurs malheurs sont
aussi chimériques que leurs joies; quand ils décrivent celles-ci, ce ne
sont pas les réelles, mais celles qu’ils s’imaginent désirer.
Blum lui-même signale que dans la période de 1809 à 1812 Stendhal ne
nous donne pas de renseignements, «sans doute parce qu’il s’y sentit à
peu près heureux, et que le bonheur ne se confesse pas». Fuyons donc le
bonheur! Le bonheur est l’ennemi de la littérature. Stendhal ne dit-il
pas lui-même: «Aurai-je le courage de parler des années 1818, 1819,
1820, 1821...? Je craindrais de déflorer les moments heureux en les
décrivant, en les anatomisant... C’est ce que je ne ferai point, _je
sauterai le bonheur..._» Paul Bourget ajoute: «Si ce bonheur avait été
plus complet encore, nous n’aurions pas eu ce livre (_Les souvenirs_) ni
probablement le _Rouge_ et la _Chartreuse_.»
Stendhal lui-même a reconnu qu’avec un peu plus de tendresse on eût fait
de lui «un niais comme tant d’autres». Est-ce bien vrai? n’est-ce pas
ici faire à l’éducation la part trop belle? Certes elle intervient dans
la formation d’un caractère; mais sont-ce bien les circonstances qui,
seules, font les réfractaires? L’état de réfractaire est une passion;
c’est un état très cher à celui qui dit en souffrir, et qu’il préfère
même au bonheur commun. Ne sentez-vous pas avec quel mépris Stendhal dit
«un niais comme tant d’autres»?
* * * * *
P. 10. «_La société de la Restauration où tant de critiques s’obstinent
à le situer, ne fut pour lui qu’un milieu étranger, inerte,... et qu’il
jugea toujours en homme de parti._»
Paul Bourget l’avait fort bien dit: «_Depuis sa dix-huitième année il
n’a rien acquis, sinon plus d’ampleur de ses tendances premières._»
* * * * *
P. 13. «_Pour le développement d’un Stendhal, cet état d’incohérence
était le milieu choisi_», etc.
* * * * *
Pp. 14-15. «_Il a la mémoire affective et la mémoire visuelle... Il n’a
la mémoire ni des événements ni des dates._»
* * * * *
P. 21. Le fait «qu’un peu d’entraînement corporel, de ce qu’on appelle
aujourd’hui culture physique, aurait pu, comme le dit Léon Blum, faire
contre-poids à cette sensibilité anormale», donne à songer... C’est
vrai, je le crois. Et aussi la même culture qui aurait détruit Stendhal,
aurait arraché toute sa vigueur morale à Pascal! Et Rousseau, qu’eût-il
été avec une jeunesse sportive?
En lisant cette biographie de Stendhal, en étant témoin de
l’«oppression» dont il est victime de la part de ses parents, en
reconnaissant que ce sont ces souffrances d’enfant qui ont développé [en
lui] le goût de la méditation solitaire, l’indépendance de l’esprit, qui
lui ont conservé «les nerfs délicats, la peau d’une femme», on se
demande s’il y a à regretter quelque chose. Et que serait _Le rouge et
le noir_ sans toutes ces particularités?
Une éducation sportive aurait-elle permis cette émotion du jeune Beyle,
à quatorze ans, en présence de Mlle Kably: «Si quelqu’un la nommait
devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur: j’étais sur
le point de tomber.»
* * * * *
N’est-il pas étrange que la renommée éclatante de Stendhal se produise à
l’époque la moins apte à former des Stendhals, et où toute sa
sensibilité excessive est la chose la plus étrangère?
* * * * *
D’après Léon Blum, «_son idée de l’amour_ (à Stendhal), _toute fictive,
ne pouvait s’étendre librement que dans le domaine de la fiction...
C’est que, chez lui, l’avidité amoureuse, formée ou forcée par la
lecture, alimentée par la rêverie, dépendait de l’imagination seule._»
Mais n’en est-il pas de même de tous les amours qui ont laissé une trace
dans les écrits des hommes? et n’est-ce pas cela seulement qui mérite le
nom d’amour? Celui qui résiste à la réalité, nous savons bien ce qu’il
est s’il prend un caractère passionné, et je ne crois pas que ses
chantres trouvent jamais chez les hommes un intérêt durable; ou bien il
est la bonne entente ménagère. Qu’est-ce qu’un amour où l’imagination ne
règne pas?
* * * * *
P. 27. «_La même influence éducative, qui déterminait son idée de
l’amour, fixait dans un sens analogue sa conception du monde et de la
fortune. Sur les données des romanciers et des poètes..., il
construisait complaisamment des destinées imaginaires et une société
illusoire._»
J’aime bien cette critique de la part de Blum, réformateur social. De
deux choses l’une: ou il faut supprimer l’imagination dans l’éducation
et l’on fera des hommes peu amoureux et peu utopiques, c’est-à-dire
d’affreux réalistes dans les choses de l’amour et de cyniques profiteurs
en politique...
* * * * *
Ne voit-on pas partout que les gens les plus mécontents, les plus
fielleux, sont ceux qui se trouvent logés dans l’entre-deux, à mi-chemin
des heureux du monde ou [des] trop gros privilégiés qui n’osent pas
gémir, et des vrais malheureux qui ou bien ont autre chose à faire que
crier, ou bien puisent dans leur détresse vraie ce certain orgueil,
antidote fourni par la nature et qui nous sauve dans les plus grands
maux,--la fierté muette de souffrir,--qui ne se différencie que d’un
degré de la fierté loquace de n’être pas aussi heureux qu’on veut y
avoir droit.
En somme, ne pourrait-on pas se demander si l’éducation la plus
cahotique et la plus dérisoire n’est pas la plus favorable à l’éclosion
de cette sorte de monstre qu’est l’homme de lettres? Ce qu’il ne faut
pas souhaiter pour les hommes qui ne sont pas destinés à trouver par
eux-mêmes l’harmonie finale, ou seulement à se trouver, est au contraire
désirable pour cette sorte d’aventurier qui doit tout tirer de son
expérience, et dont le propre est de jeter partout la sonde et de se
buter la tête contre les murailles afin de connaître quel est le degré
de résistance du crâne et du cerveau humain.
* * * * *
P. 33. «_Les hommes méfiants par système sont généralement les plus
exposés à l’erreur._»
* * * * *
P. 33. Blum dit très bien: «_Par-dessus tout, une grande opinion et une
constante préoccupation de soi-même, nées l’une et l’autre de la vie
contractée et solitaire..._»
L’«imperméable», le récalcitrant, selon Faguet.
On est si bien ce que l’on doit être, et nullement ce que l’on veut
être! Voyez Stendhal qui ne voit le monde qu’à travers Shakespeare: le
rappelle-t-il en quelque façon?
De quel effroyable repliement sur soi-même, de quelle vision surchauffée
du monde un tel aveu ne doit-il pas être le signe: «Quand j’aurai joui,
dit Stendhal, pendant six mois de six mille francs de rentes, je serai
assez fort pour oser être moi-même en amour»! Voilà un étau qui, plus
que l’éducation première, a dû produire cette chair contuse et aigrie,
cette âme exceptionnelle, cet appétit insatiable et romanesque
d’amour!...
Il n’y a point d’épreuve telle que d’être privé d’habit et du moyen de
payer un fiacre, quand on atteint l’âge de l’amour!
* * * * *
Pp. 59-60. Je ne serais pas de l’avis de Blum, lorsqu’il dit que la
cause profonde du malaise éprouvé par Stendhal dans le monde (malaise
selon moi sublime) «gît dans son ombrageuse et souffrante vanité». Qu’il
l’ait avoué lui-même, je ne m’en soucie pas: il l’a avoué par un reste
de pudeur devant le monde de ses futurs lecteurs, parce qu’il savait
bien qu’il n’y a pas d’excuse aux yeux des hommes à avoir paru sot dans
le monde. Mais il est paralysé dans le monde, comme le reconnaît M.
Blum, parce qu’il cherchait à y exprimer «des sentiments forts», à y
parler comme il le faisait avec lui-même. C’est le génie parmi les
badins, les baladins: Stendhal, dans le salon Daru, inaugurait l’humeur
hautaine des grands littérateurs de la seconde partie du XIXe siècle,
contempteurs du monde où l’on ne peut pas être soi-même, où l’on ne peut
pas réaliser la personnalité qu’ont formée et votre don premier et votre
méditation et votre travail, et qui répugnaient à se mettre au niveau
des gens qui n’ont pris que la peine de naître et d’être charmants.
«L’agrément mondain a pour principe le naturel», dit Léon Blum. S’il
disait l’aisance, je comprendrais. J’y opposerai l’aveu pathétique de
Stendhal: «Je sens bien que ma manière naturelle ne saurait leur plaire,
et que, cependant, je suis jaloux de leur plaire...» Conflit tragique
entre la Société et l’individu; préparation à la période de la vie
italienne où l’individu et le _naturel_ sont plus libres, plus
réalisables.
* * * * *
P. 63. Blum dit que l’état créé par le phénomène de _l’imagination
renversée_, que Stendhal appelle une erreur d’homme supérieur, est le
pire état, puisqu’il y manque la grande consolation de l’orgueil. Mais
non! Ce serait dire que le meilleur état est dans l’harmonie parfaite,
et non dans la lutte douloureuse. C’est toujours cette autre erreur
moderne qui consiste à opposer à la douleur féconde, à cette chère
douleur créée par le christianisme, l’état dionysiaque où l’on se
domine, où l’on domine tout, où l’on n’a plus qu’à chanter victoire. Il
n’y a rien de plus lassant et de plus vide à la fin que les chants de
triomphe. La loi de la vie est la contradiction, la lutte, la douleur.
* * * * *
Blum dit que, dans l’œuvre de Stendhal, «_jamais, au grand jamais, on
n’aperçoit le ton du réquisitoire, de la revendication sociale. S’il eût
été en situation d’en profiter mieux, cette vie ne lui eût même pas
déplu, et bien au contraire._» P. 68.
Certes, il avait la conception de la vie de société, brillante,
élégante; et rien de plus éloigné de lui que la revendication sociale.
Mais, s’il ne se plaisait pas dans cette société, c’est qu’il la
trouvait médiocre; s’il ne pouvait se plier à ses exigences, c’est qu’il
pensait et sentait fortement, et qu’il se trouvait, comme il le dit, au
milieu «d’un peuple de vaudevillistes».
Stendhal est atteint de l’hypertrophie du moi, qui a fait presque tous
les grands écrivains modernes. Et il vit à une époque où le goût vif et
l’habitude de la vie de société cause un conflit aigu, permanent, avec
cette maladie. Il est, avec ça, de son temps; il croit au monde, aux
salons; son ambition, à cet homme qui n’a écrit que pour le lecteur de
1880, est de plaire!
* * * * *
Stendhal a le naturel--assez détestable pour autrui--des hommes
sensibles qui n’ont pas dans la vie un but étranger à eux-mêmes. Il rêve
sans cesse d’_autre chose_: à Milan, même au fort de sa passion pour
Métilde, il rêve de notoriété parisienne; revenu à Paris, il a la
nostalgie de l’Italie et de sa vie facile. Il est possible que là où
cette sensitive souffrit le moins, ce fut au cours de ses campagnes de
Russie et de Saxe, ou quand il alla défendre le Dauphiné,--en fait:
quand il fut enrôlé dans une société dure, mais organisée.
Blum me fait bien sentir cette tragique histoire d’un homme qui fut
partout et toute sa vie étranger. Étranger dans la maison natale;
partout, depuis, sans domicile et sans meubles, sans famille depuis le
mariage de sa sœur Pauline en 1808, sans femme, sans enfant, à peu près
sans maîtresse; et aucun de ses amis ne semble l’avoir connu.
* * * * *
Blum constate avec justesse et la précocité intellectuelle et sensible
de Stendhal et la durée, indéfinie chez lui, des caractères de la
jeunesse: même appétit de bonheur, même capacité de souffrance. Il n’a
pas changé parce qu’il n’est pas sorti de lui-même.
Conséquence: les héros de ses romans sont de tout jeunes gens. Julien
Sorel, Lamiel, Lucien Leuwen, Octave de Malivert, Fabrice del Dongo,
n’atteignent pas trente ans. «Passé la jeunesse, Stendhal ne s’intéresse
plus à ses héros», p. 93. «Ses romans ne sont ainsi, dans leurs parties
essentielles, qu’une sorte d’autobiographie rétrospective», p. 94.
* * * * *
Sainte-Beuve lui a reproché le manque d’invention.
Un écrivain qui a trouvé, pour M. de Rénal qui vient de lire une lettre
anonyme et croit qu’il est trompé, cette consolation: il pense à sa
maison où le roi a couché, et à son château de Vergy dont la façade est
peinte en blanc et les fenêtres garnies de beaux volets verts. «_Il fut
un instant consolé par l’idée de cette magnificence._» Évidemment
Stendhal invente ce trait de psychologie humaine, il n’a rien éprouvé de
semblable. Voilà de l’imagination.
Blum le défend avec raison: «_Stendhal est dénué d’invention au sens où
Balzac en abonde, c’est-à-dire qu’il n’est pas inventeur de types (?),
d’actions, de péripéties... Le mode d’invention qu’on pourrait qualifier
de dramatique lui fait presque complètement défaut... Mais ce travail_
(de l’invention) _peut s’accomplir sur l’observation intime comme sur
l’observation extérieure... C’est sa propre sensibilité qu’il fait
rayonner en tous sens; il s’invente incessamment lui-même._»
Dire un mot sur ce malentendu, qui dure encore, touchant ce qu’on entend
par invention.
* * * * *
P. 104. «_La vérité des sentiments est la seule à laquelle puisse
prétendre un roman construit par de semblables procédés._»
* * * * *
P. 105. Il dit avec raison que _La Chartreuse_ n’est pas, comme on l’a
cru, une reconstitution de la Renaissance italienne, «un produit de
l’observation objective», mais que tout y est transposé dans l’âge
moderne, après avoir été puisé d’une chronique ancienne, «pour l’unique
vraisemblance du personnage principal».
* * * * *
P. 107. «_Pourvu qu’il s’y puisse situer sous un aspect nouveau, pourvu
qu’il y trouve un cadre, un éclairage aux émotions acquises et aux
actions possibles, toute aventure lui est bonne._»
Noter que le fait que tous les romans de Stendhal sont empruntés à des
chroniques historiques ou judiciaires ou même, comme Leuwen, un peu
dérobés à son prochain, prouve précisément la puissance d’invention chez
Stendhal, puisque tous les détails--et l’on sait de quelle valeur ils
sont--ne sauraient être empruntés, ne sont même pas fournis par des
souvenirs personnels, mais surgis de cet immense jet du _possible_ qui
caractérise précisément le romancier inventeur.
Au sujet de _Lucien Leuwen_ (v. p. 108) Blum exagère un peu sa thèse de
l’autobiographie dans les romans de Stendhal. Il y a dans ce
remarquable, cet exceptionnel roman de _Lucien Leuwen_, une partie
objective prédominante. Il ne semble pas que ce soit celle qui intéresse
le plus M. Blum. Cependant il me semble que Stendhal y a porté sur la
société française, et sur ce qui la constitue essentiellement, un
jugement d’une extraordinaire lucidité, et qu’il s’est surtout complu à
cette peinture sociale, non moins forte et beaucoup plus fine que chez
Balzac. _Leuwen_ est le roman balzacien de Stendhal, et la comparaison
un peu poussée des deux génies eût été bien intéressante.
* * * * *
P. 118 «_Savoir dans quelle mesure Stendhal a voulu se peindre en ce
personnage_ (Julien Sorel) _est la plus ancienne des controverses
stendhaliennes._»
Il faudrait ajouter que c’est une des plus puériles. Il faut bien
ignorer le fonctionnement du travail intime chez le romancier pour se
poser de pareilles questions. Je ne crois pas que le romancier doué du
moindre génie s’applique jamais ni à se peindre ni à peindre un
personnage vu; mais ce qu’il sait d’un personnage, et plus encore, bien
entendu, ce qu’il sait de soi-même, opère en lui la suggestion du
possible ou du vraisemblable. Pour le romancier, le vraisemblable seul
existe et prend le pas sur le vrai. Cela donne le change aux lecteurs,
et même aux critiques trop habitués à s’occuper d’écrivains de second
ordre pour lesquels le portrait ressemblant--qu’il soit d’un modèle ou
de l’auteur se mirant complaisamment--est en effet la grande et
habituelle ressource. Quand il s’agit d’un Stendhal, la confusion doit
être évitée.
Stendhal a dit à ses amis que Julien Sorel n’était autre que lui-même,
comme Flaubert a écrit: «Madame Bovary, c’est moi[3]!» Ce sont boutades
d’auteurs qui s’expriment un peu grossièrement, parlant aux hommes, et
qui n’expriment pas les nuances de leur conscience. Julien, c’est
Stendhal; Madame Bovary, c’est Flaubert, oui, sans doute; mais c’est
Stendhal et Flaubert en travail, et concevant, dans la mesure où leur
seul cerveau à eux le permet, le possible;--ce qui distend et altère
singulièrement la personne de Stendhal et de Flaubert.
[3] Dans une conférence qu’il fit aux _Annales_, René Boylesve a dit
de même: «Mademoiselle Cloque, c’est moi!»
* * * * *
P. 122. Blum fait remarquer que Charles Monselet s’indignait de voir en
Julien «la mauvaise jeunesse de Rousseau qui recommence»; que M. E.
Melchior de Vogüé le tient pour «une âme méchante».
Sur les scélératesses dont il arrive qu’un romancier aime à charger un
ou plusieurs de ses héros, ne concluons pas que l’écrivain, qui
visiblement a prêté plusieurs de ses propres traits à son personnage,
soit un monstre. Mais n’oublions pas que le véritable romancier,
c’est-à-dire celui qui est le miroir de la vie humaine, est à lui seul
un résumé de l’humanité, qu’il trouve en lui,--ce que ne conçoivent
heureusement pas la plupart des hommes,--tout le ramassis humain; il
contient toutes les possibilités humaines, et ce n’est pas qu’honnête
matière. Et s’il n’est pas, dans sa vie souvent paisible, s’il n’est pas
homme à exécuter ce qu’il conçoit, et s’il fait figure d’honnête homme,
et s’il force même la figure de l’honnête homme et en lui et en certains
de ses types, c’est par horreur de ce qu’il sent si proche du possible
en lui; il objective son monstre comme pour se débarrasser d’un
cauchemar.
«_La différence entre Julien et Stendhal_, dit Léon Blum, _est que
l’homme s’en est tenu le plus souvent au projet et au remords, tandis
que le personnage de roman s’exécute_», p. 125.
* * * * *
Pp. 132-133. Sur l’hypocrisie, grave débat. Léon Blum prend assez
justement la défense de Julien Sorel contre les austères moralistes qui
le condamnent comme «par trop odieux». (C’est le dernier jugement de
Taine.) Mais il fallait le défendre du point de vue psychologique
seulement, tandis qu’il veut le défendre du point de vue moral, et c’est
là que je l’abandonne. L’éloge de l’hypocrisie et sa confusion avec le
stoïcisme est inadmissible. Dans ce que nous entendons par hypocrisie,
il y a toujours dissimulation de son sentiment véritable, en vue d’une
fin, utilitaire ou par une lâche crainte de s’exposer; le masque stoïque
du visage qui cache sa douleur pour nier aux yeux des hommes son humaine
faiblesse et pour se raidir contre la peur, est moins dans un but de
conservation égoïste que dans celui de sauvegarder le sentiment de la
dignité humaine. Je ne conçois pas de rapprochement entre les deux
attitudes.
Julien Sorel, du point de vue moral, ne me paraît pas défendable; mais
je me garderai bien d’en amoindrir la valeur en tant que type
romanesque, à cause de cela. Il a bien un genre d’hypocrisie que nous ne
saurions innocenter, mais que nous reconnaissons comme très possible,
comme très humain, comme infiniment vraisemblable, et cela suffit.
* * * * *
Pp. 137-138. J’aime infiniment mieux Léon Blum lorsqu’il défend Julien
Sorel contre l’accusation d’être le prototype de ce que nous appelons
aujourd’hui «l’arriviste», contre cette «disposition, disait
Sainte-Beuve, à faire son chemin, qui semble désormais l’unique passion
sèche de la jeunesse instruite et pauvre». C’est une confusion que l’on
a faite, faute d’avoir sous la main, en littérature, un type d’un relief
égal, à rapprocher de l’ambitieux vulgaire de nos jours. Mais, comme le
dit très bien M. Blum, l’arrivisme ne connaît pas les imprudences
généreuses d’un Julien. «_Qu’est-ce qu’un ambitieux qui méconnaît son
avantage matériel, qui se rebelle contre les puissants, qui ne suit que
son penchant et sa sympathie?... Il ne se forme pas, comme de Marsay ou
de Trailles, comme Rastignac après les leçons de Vautrin, une idée toute
matérielle de la fortune._» Pour que Julien ne fût pas l’ambitieux, Léon
Blum trouve la véritable raison: «il était trop intolérant de l’ennui».
Toute cette partie de la défense de Julien est des meilleures du livre;
et il dit, en terminant, que c’est parce qu’il est vraiment jeune qu’il
demeure abrité des aboutissements naturels à quelques-unes de ses
tendances.
N’oublions pas que «l’espagnolisme» de Stendhal imprègne Julien. «Les
âmes à l’espagnole, dit très bien Léon Blum, ne savent pas faire les
frais qu’il faut.»
* * * * *
P. 144. Blum a raison contre Barrès qui a fait de Stendhal un professeur
d’énergie. «_Stendhal_, dit-il, _professe l’énergie, mais l’énergie dans
l’émotion plutôt que dans l’action; et l’action elle-même n’est
énergique à son gré que lorsqu’elle est désintéressée, lorsqu’elle
traduit, sans nul espoir de récompense, une émotion pleine ou une
passion forte._»
* * * * *
P. 145. Opposition aussi avec Balzac, chez qui la volonté «n’est que la
volonté d’acquérir ou de dominer... Il (Stendhal) prêche le bonheur
solitaire et qui se suffit à lui-même», etc.
De là vient qu’il nous semble beaucoup plus aristocrate et «distingué»
que Balzac obsédé par l’idée sociale. Stendhal cultive l’individualisme
pur; il a, sans rien autre de chrétien, l’égoïsme hautain d’un monsieur
de Port-Royal qui travaille à son salut, entendez ici: au
perfectionnement de sa nature passionnelle, à l’intensité de plus en
plus grande de sa faculté d’éprouver.
* * * * *
Pp. 160 et ss. Caractère du Beylisme; c’est 1º «_La croyance à la
généralité de la méthode..., la conquête du bonheur peut s’opérer
suivant les mêmes règles que la recherche de la vérité_»;
2º «_Le second caractère du beylisme est de s’appliquer exclusivement à
une élite._»
* * * * *
P. 174. Blum signale ce caractère baroque du beylisme qui consiste à
chercher le Bonheur et, pour cela, à partir des principes qui faisaient
aux philosophes sensualistes du XVIIIe siècle chercher le _plaisir_
parfaitement convenable à des cœurs secs, à des ambitions positives.
Stendhal propose à des âmes passionnées le Bonheur, et il leur donne,
pour y parvenir, la pauvre mécanique du _plaisir_. Nul élément sensuel
ni matériel n’entre plus dans le Bonheur conçu par Stendhal; «_il
intéresse les énergies profondes de l’âme; il implique un élan, un
risque, un don où la personne entière s’engage; il est indépendant de
l’action et n’a rien de commun avec la fortune et le succès...; il est
une extase spirituelle où toute la médiocrité du réel s’abolit._» P.
175.
Ceci est le point culminant du livre de Blum.
C’est un des traits principaux de Stendhal, nostalgique, comme un
chrétien, d’un Bien absolu qui se confond avec un Beau absolu. Et le
contraste est choquant, des moyens par lesquels il pense y parvenir.
* * * * *
P. 176. Il signale que Stendhal avait, déjà tout jeune, pressenti le
défaut de son système quand il écrivait de son philosophe favori:
«Helvétius a peint vrai pour les cœurs froids, et très faux pour les
âmes ardentes.»
Stendhal a dit aussi que ce qui l’avait préservé, lors de ses débuts
parisiens, de la mesquinerie du milieu ou du mauvais goût d’aimer
Delille: «c’est cette doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir,
plaisir profond, réfléchi, allant jusqu’au bonheur, que m’avaient donné
Shakespeare et Corneille.»
* * * * *
P. 177. «_L’espagnolisme_, dit Blum, _c’est-à-dire ce sentiment altier
de la dignité intérieure qui écarte les récompenses mesquines et ne veut
pour l’âme que de grands objets._»
* * * * *
P. 178. Il rattache justement l’éthique passionnée de Stendhal à
Rousseau.
Mais quand Blum dit «qu’il n’y avait pas en France d’âmes ardentes avant
l’immortel Jean-Jacques et la Révolution», il faudrait spécifier que
c’est du XVIIIe siècle dont on parle, car cette assertion serait
singulièrement fausse du précédent. Encore faut-il songer que
Vauvenargues s’est à peine exprimé, qu’il y a Julie de Lespinasse, que
la veine de passion, qui depuis Pascal et Corneille[4] avait secoué le
siècle précédent, est seulement passée de mode, qu’elle existait
peut-être sans se traduire.
[4] René Boylesve n’avait d’abord écrit que «Pascal». Il a ajouté en
surcharge «Corneille», songeant au goût de Stendhal pour le grand
tragique.
* * * * *
Pp. 179-180. Il signale excellemment la contradiction qui est au cœur
même du beylisme: l’opposition entre la méthode mécanique, issue de la
volonté et de l’intelligence sèche, et cet aboutissement recherché au
bonheur, à «_un bonheur qui est un don, une grâce, quelque chose comme
un spasme extrême de la tendresse et du rêve? quel rapport entre les
démarches concertées de l’esprit ou de la volonté et cette extase
poétique et presque mystique du cœur?_»
Ne pourrait-on pas ici songer à une comparaison avec Barrès si appuyé
lui aussi sur la méthode et sur toute une discipline savante de la
volonté, et qui ne semble se réaliser pleinement que dans une large et
pleine effusion poétique? J’y verrais là, pour ma part, des natures qui
consciemment ou non sont trop riches, qui tendent instinctivement à la
dispersion, et qu’un instinct oblige à se canaliser étroitement. «Je
fais tous les efforts possibles pour être sec, écrit Stendhal. Je veux
imposer silence à mon cœur qui croit avoir beaucoup à dire.»
* * * * *
Pp. 184 et ss. «_Même contradiction de son esthétique: il tient les
procédés de l’artiste pour une technique définie et certaine,
c’est-à-dire pour une science...; mais, en même temps, l’inspiration
créatrice et l’extase de la contemplation devant le Beau lui
apparaissent comme la réalisation d’un mystère, comme une pure émanation
de la vie profonde, comme une sorte de révélation ineffable qui sourd
des plus secrètes régions du cœur... Stendhal dira tour à tour, ou tout
à la fois, que l’œuvre d’art est un produit quasi nécessaire, et que
l’expression, c’est-à-dire la vie spirituelle, est tout l’art._»
Et n’est-ce pas là l’étonnante, mais la stricte vérité?
«_La condition même de l’art_, dit très bien Blum, _est que l’opération
préalable s’absorbe dans son résultat. Il s’agit non plus d’expliquer
une émotion, mais d’en communiquer la qualité et la force; non plus de
cataloguer les mobiles d’un acte, mais d’en faire saillir le sens humain
ou l’accent dramatique; non plus de dénombrer les éléments d’un
caractère, mais d’en faire sentir la vie propre, l’individualité
spéciale. L’analyse échoue à cette tâche. La synthèse évocatrice dont la
poésie est le mode le plus parfait, peut seule nous faire entrer en
communication avec l’émotion pure, avec l’être vrai, avec les points
centraux de la vie._»
* * * * *
P. 197. «_Les plus grands maîtres de la psychologie amoureuse: La
Bruyère, Racine, ou Marivaux, avaient traité l’amour comme un sentiment
à forme unique... Stendhal a vu le premier que deux êtres pouvaient
éprouver l’un pour l’autre des sentiments exactement qualifiés d’amour,
bien que d’essence différente, et que cette illusion d’amour partagé
pouvait conduire aux plus aigus déchirements du cœur. Il a compris que
deux variétés d’amour pouvaient s’affronter aussi douloureusement que
l’amour et l’indifférence..._ «Rien n’ennuie l’amour-goût, écrit-il,
comme l’amour-passion chez son partenaire»... _Il ouvrait, au delà de la
tragédie racinienne, des avenues toutes neuves..._»
* * * * *
Pp. 205 et ss. Il croit que Stendhal n’a guère connu que l’amour de
tête, que toute la passion dont il parle et aime tant à parler est un
désir remonté au cerveau (se rappeler par comparaison ce qu’il appelle
son imagination renversée: tout revient au cerveau chez Stendhal), et il
ne croit pas que Stendhal ait guère connu l’amour où la possession, «du
moins chez la femme», dit-il, renverse les formes de l’amour.
Eh bien! je serais tenté de croire qu’il y a deux sortes d’amour:
l’amour tel que l’entend M. Léon Blum, qui ne s’exprime pas en paroles,
qui n’est à peu près pas objet de littérature; et l’amour tel que l’ont
fait les cérébraux, précisément ceux de qui l’imagination est renversée,
autrement dit les poètes, et je pourrais ajouter: autrement dit les
chrétiens; qui a passé dans l’imagination des hommes, par la même voie
que tout ce qui est dans l’imagination des hommes et qui vient des
poètes; et que cet amour qui s’exprime, et que cet amour qui trouve des
accents sublimes, et que cet amour qui hausse l’homme au-dessus de
lui-même, ce n’est pas l’amour platonique, non certes, mais c’est un
amour où ces fameux contacts, auxquels Blum attache tant de prix, ne
sont pour ainsi dire qu’accessoires. La vue, la présence, la possession
d’une lettre, d’une mèche de cheveux--selon les règles de la suggestion
hypnotique--y opèrent plus sûrement que les plaisirs de l’étreinte.
C’est cet amour-là dont a surtout parlé Stendhal, parce que c’était
l’amour tel qu’on le concevait de son temps,--malgré les libertés du
XVIIIe siècle, si proches de lui par ailleurs, malgré les théories de
Sénancour, si proches de celles M. Léon Blum. J’ose ajouter que la sorte
d’aberration qui cause l’obsession amoureuse, si elle n’est point un
phénomène d’imagination, je ne la vois pas possible; et sans cette
aberration, essentiellement «de tête», que devient l’amour, sinon une
sorte de sport où l’on varie son partenaire comme on change aujourd’hui
d’appartement, selon le plus ou moins de confort qu’il vous offre?
* * * * *
P. 206. «_Il a très peu réussi auprès des femmes_», dit Léon Blum.
Mais un homme qui a réussi auprès d’un grand nombre de femmes, peut
n’avoir point du tout aimé, témoin don Juan. Et un tel vainqueur, aux
rameaux innombrables, que rapporte-t-il de sa randonnée, je vous le
demande? non pas un livre comme _De l’amour_, mais un sec chiffre qui
vous fait quelque horreur: «mille et trois!» Jamais on ne me fera
entendre que Valmont soit un amoureux. Gardons le mot «amour» à ce que
le christianisme nous a appris à considérer comme tel: une sorte
d’exaltation épurée du désir humain, et restons avec Stendhal, avec son
bel «espagnolisme» quand il nous parle de l’amour-passion. Admirons cet
homme, qui malgré ses velléités stratégiques--car il est toujours
tourmenté par le XVIIIe siècle--, «lorsqu’il se trouve en présence de
l’objet aimé, comme le reconnaît M. Blum, se sent étouffé par l’émoi et
par la crainte». Ou admettons, si vous préférez, ce mystérieux amour qui
tout à coup en impose aux plus habiles stratégistes et les vainc et les
écrase, comme une puissance céleste dont nous devons reconnaître la
grandeur.
* * * * *
P. 216. «_Dans son journal, quelques jours avant son départ pour
Marseille, il avait lui-même tiré son horoscope_: «Sublime dans tes
châteaux en Espagne extraordinaires, point bon dans le monde.»
* * * * *
P. 219. Je ne vois pas pourquoi Blum juge chez Beyle «_ROMANTIQUE la
notion d’une élite sentimentale, d’une aristocratie du cœur à qui sont
réservées les grandes passions et les grandes souffrances; romantique le
mépris des satisfactions modérées, du bon sens paisible, de l’équilibre
bourgeois_».
A ce compte, l’équilibre bourgeois, seul, ne serait pas romantique. De
même il considère comme une profession de pur romantisme ce mot d’une
lettre de jeunesse de Stendhal: «Je me trouve étrange dans le bonheur.»
A ce compte, il n’y aurait de non romantique que les satisfaits, les
âmes médiocres qui trouvent la vie excellente. Presque toute la
littérature est faite de nostalgie, alimentée d’un désir irréalisable;
et l’écrivain à qui l’homme accorde le nom divin de poète, est celui qui
constamment lui parle de ce qu’il ne peut ni voir, ni atteindre, souvent
pas même concevoir: le suprême besoin de l’homme est de regarder plus
haut que soi, de tendre à se surpasser. Ou je ne vois pas de romantisme
en cette attitude, ou je crois l’attitude romantique la plus naturelle,
la plus nécessaire, la plus humaine.
* * * * *
Souvenons-nous que la mort de Stendhal suscita, en tout et pour tout
dans la presse, une étude d’Auguste Bussière dans la _Revue des deux
Mondes_, deux chroniques du _National_ et du _Courrier français_, et une
notice dans la _Gazette du Dauphiné_.
* * * * *
P. 285. La part originale de Blum semble être d’avoir opposé violemment
les deux faces de Stendhal: le positivisme et l’espagnolisme. Taine
n’avait paru s’apercevoir que du premier.
* * * * *
P. 287. Il fait remarquer que Zola, par exemple, l’a peu compris, par le
fait qu’il attachait toute l’importance au monde extérieur.
«_Ils_ (les naturalistes) _tiendraient volontiers_, dit-il, _le
«sentiment» pour un signe de débilité, quand Stendhal y voit la forme
suprême de l’énergie._»
* * * * *
Si au temps de Th. Gautier, il a pu paraître exceptionnel qu’il
déclarât: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe», il
semble déjà d’une certaine rareté pour notre temps que Stendhal soit un
homme pour qui le monde _intérieur_ existe.
Insister sur ce point: l’erreur des littérateurs qui ne croient qu’au
monde physique. Stendhal, à un certain degré, rejoint l’état d’esprit
d’un Pascal avec sa haine des grandeurs de chair.
* * * * *
P. 300. J’aime assez cette constatation qu’il [en] fait et cette
approbation qu’il donne à ce qu’il appelle le «mélange stendhalien»,
c’est-à-dire à la coexistence chez des Taine ou des Barrès d’éléments
_contraires_ qui ne s’altèrent pas par le contact: les constructions
rigoureuses et les évocations passionnées, l’analyse méthodique et la
suggestion poétique. Remarque très profonde et très juste. Stendhal
renferme les contraires et les concilie, et par là il se hausse
au-dessus de la plupart des hommes. «En vérité, dit Julien, l’homme a
deux êtres en lui.»
* * * * *
P. 308. Je crois que Blum signale avec raison une erreur des
stendhaliens de 1885, qui ont «aiguillé la méthode stendhalienne vers le
succès pratique et la conquête, alors que Stendhal la dirige vers une
notion toute désintéressée du bonheur». Il ramène le dogme stendhalien à
la pensée originelle d’où il s’était évadé, comme beaucoup de religions.
IV
NOTES DE LECTURE
SUR LES ÉTUDES
DE PAUL BOURGET, DE SAINTE-BEUVE ET DE TAINE
«_Un tour d’esprit très original, et rendu plus original par une
éducation très personnelle, voulut que ce soldat de Napoléon traversât
son époque littéraire comme on traverse un pays étranger dont on ne
connaît pas la langue._»
Bourget, _Essais de psych. cont._, I, 211.
* * * * *
«_L’homme qui a pu écrire LE ROUGE ET LE NOIR, et inventer de toutes
pièces à plus de quarante ans, après avoir été soldat, commis
d’épicerie, auditeur au Conseil d’État, voyageur, homme de lettre, et
diplomate, cette forme de roman sans analogue, capable de contrebalancer
toute la COMÉDIE HUMAINE dans l’histoire de l’art de conter..._»
_Essais_, I, 262.
* * * * *
Bourget, lui aussi, voit très bien les défauts de Stendhal, «_et la
timidité souffrante qui se crispe en prétentions, et un naïf pédantisme
dans la rigueur des théories, et du cynisme, et parfois de l’attitude;
MAIS CELA NE VA PAS AU FOND._»
_Id., ib._, 251.
* * * * *
Remarquer que, tout cela, ce sont les défauts de cette _jeunesse_
persistante que constate Blum, et des défauts de solitaire; et que ce
sont les défauts de solitaire que Sainte-Beuve comprend le moins. Pour
lui, un roman ne se présente qu’avec une certaine tenue, comme un
monsieur, parlant dans ce temps-là en public, ne se présentait qu’en
habit. Stendhal, l’œuvre tout entière de Stendhal, c’est l’homme tout
cru, pour ne pas dire l’homme dépouillé, ce qui est encore un peu plus
effrayant. Auprès de lui, même Rousseau, mal mis sans doute, est
habillé. Rousseau n’écrit pas pour lui, mais pour le public; il consent
à le choquer, mais il l’aperçoit. Stendhal écrit réellement pour le
lecteur de 1880, époque où depuis beau temps il ne sera plus. Il est le
premier, dans la littérature française,--cet homme si amateur de
société--, qui, écrivant, n’ait pas eu le souci de la société. «Toutes
les fois, écrit Sainte-Beuve, que Beyle a eu une idée, il a donc pris un
morceau de papier, et il a écrit, sans s’inquiéter du qu’en dira-t-on,
et sans jamais mendier d’éloges: un vrai galant homme en cela.»
Sainte-Beuve dit encore que, lorsqu’il vient de lire les amours des
romans de Stendhal, il en revient à aimer l’amour à la française «où la
société n’est pas oubliée entièrement».
* * * * *
«_Chose étrange: cet homme, le moins descriptif des romanciers, fut sans
doute un de ceux que séduisit le plus le charme de la nature. Il est
vrai qu’il lui demandait surtout de le jeter dans un certain état
d’exaltation._»
Bourget, _Essais_, I, p. 253.
* * * * *
A confronter avec la jeunesse dont parle Blum:
«_On peut même affirmer_, dit Bourget après avoir lu _Henri Brulard_,
_que depuis sa dix-huitième année, il n’a rien acquis, sinon plus
d’ampleur de ses tendances premières._» P. 253.
* * * * *
«_... La plus complexe des âmes d’artiste, une âme effrénée et
raisonneuse, tendre jusqu’à la folie et ironique jusqu’à la cruauté,
énergique jusqu’au plus mâle courage et romanesque jusqu’au plus naïf
sentimentalisme, une âme de roué et d’enfant, de soldat et de poète, de
mondain et de solitaire, de libertin et d’amoureux..._» P. 261.
* * * * *
Se souvenir que Sainte-Beuve, parlant de Stendhal, ne connaissait ni les
_Souvenirs d’égotisme_, ni _Lamiel_, ni _Henri Brulard_ publié par
Stryienski, ni _Lucien Leuwen_ par M. de Mitty.
* * * * *
M. Bourget semble admettre qu’une des causes qui laissèrent Stendhal
méconnu serait que tous ses personnages sont des êtres supérieurs.
Est-ce bien exact? Le public ne fut et n’est jamais hostile aux
personnages supérieurs. Tout au contraire, c’est eux qu’il s’attend à
trouver en ouvrant un livre; la tragédie si longtemps florissante l’y a
habitué; outre cela, il est flatté de se trouver en si noble compagnie;
il n’exige pas de la comprendre; quelques bribes lui suffisent et il
emporte comme un souvenir de grandeur qui lui plaît.
* * * * *
Comme l’a dit Taine de Julien Sorel, on peut dire que Stendhal est
«supérieur, puisqu’il _invente_ sa conduite, et il choque la foule
moutonnière, qui ne sait qu’imiter». _Nouveaux essais_. P. 232.
* * * * *
«_Les idées habillées en homme, qui peuplent la littérature du XVIIe
siècle._» P. 238.
Il dit que des personnages comme Julien Sorel _s’opposent_ à ces idées.
Ce ne sont plus des idées, ce sont des hommes. Il ajoute qu’ils
s’opposent également «aux copies trop littérales que nous faisons
aujourd’hui de nos contemporains».
«_Ils_ (des caractères comme Julien) _sont réels; car ils sont
complexes, multiples, particuliers et originaux comme des êtres vivants.
A ce titre ils sont naturels et animés, et contentent le besoin que nous
avons de vérité et d’émotion._»
Rapprocher du passage de Bourget, dans _Le démon de midi_: «Ces esprits
français sont toute logique... etc.»
«_Corneille nous donnera des modèles; tel contemporain, des portraits;
l’un nous enseignera la morale; l’autre la vie. Au contraire, nous
n’imiterons ni ne rencontrerons les héros de Beyle; mais ils rempliront
et remueront notre entendement et notre curiosité de fond en comble, et
il n’y a pas de but plus élevé dans l’art._» P. 239.
* * * * *
«_Quand nous passons d’un sentiment à un autre, ordinairement c’est sans
savoir pourquoi, et par les causes les plus légères. L’âme est
changeante; et le même homme, dix fois par jour, se dément et ne se
reconnaît plus. On a tort de se figurer un héros comme toujours
héroïque, ou un poltron comme toujours lâche. Nos qualités et nos
défauts ne sont point des états de l’âme continuels, mais très
fréquents; et notre caractère est ce que nous sommes la plupart du
temps._» P. 242.
* * * * *
«_Il y a pourtant un accent dans cette voix indifférente: celui de la
supériorité, c’est-à-dire l’ironie, mais délicate et souvent
imperceptible._» P. 249.
V
QUELQUES NOTES
SUR
_LA CHARTREUSE_[5]
[5] Ces quelques notes sur _La Chartreuse_ sont de plusieurs années
antérieures à toutes celles qui précédent.
On prétend que Stendhal n’est pas pittoresque! Mais il est insupportable
à force de pittoresque, il est sans cesse à nous décrire mille détails
extérieurs.
* * * * *
_La Chartreuse_ est un roman d’intrigue. Plus qu’à peindre la réalité et
le détail des opérations de l’esprit (ce qui fait la valeur du livre),
l’auteur prend son plaisir à montrer les ressources infinies de tactique
dont son esprit est doué.
* * * * *
Le caractère de Fabrice est charmant. Son insouciance du danger. Sa
témérité joyeuse. Lorsqu’il parvient à enlever un morceau de
l’abat-jour, dans sa prison, pour voir Clélia: «ce moment fut le plus
beau de la vie de Fabrice, sans aucune comparaison».
* * * * *
Stendhal a la maladie du romanesque, il est hanté par le goût
romanesque: c’est une tentation perpétuelle chez lui. Il y succombe pour
se soulager.
* * * * *
_La Chartreuse_. Ce qui y domine, en somme, c’est le réalisme
sentimental, et c’est une application frénétique à atteindre le réalisme
dans les faits les plus romanesques.
Ce qu’il y a de choquant, c’est la disproportion entre l’importance des
vérités psychologiques, du sens sentimental qui est le cœur de ce livre,
et la puérilité de l’acharnement à enchevêtrer les événements
extraordinaires qui servent de support.
Il y a dans _La Chartreuse_ la genèse des grands romans policiers ou des
feuilletons mélodramatiques qui font encore aujourd’hui le bonheur de la
femme bourgeoise.
Et il y a un multiple roman psychologique et sentimental qui ne sera pas
dépassé, sinon par la forme.
* * * * *
Le jour où Fabrice, évadé de sa prison, manifeste à la duchesse qu’il
regrette sa prison, tout est dit: le roman est fini.
Lorsque je le vois retourner à sa prison, je cesse complètement d’y
croire: tout s’affadit. La révolution de cour, que nous apprend-elle?
* * * * *
C’est un des plus beaux cas sentimentaux, traité par un homme qui n’est
qu’intelligence. Il l’analyse et s’efforce de suppléer à son défaut de
sensibilité contagieuse, par une accumulation d’images, un éblouissement
de choses concrètes; mais il ne produit pas l’émotion. C’est un
spectacle sec. Il y a une glace entre l’épisode et nous, il y a la
lentille du microscope.
TABLE
AVANT-PROPOS 7
I. Notes pour une étude 11
II. Notes de lecture sur _La vie de Henri Brulard_ 19
III. Notes de lecture sur _Stendhal et le beylisme_, de
Léon Blum 31
IV. Notes de lecture sur les études de Paul Bourget, de
Sainte-Beuve et de Taine 81
V. Quelques notes sur _La Chartreuse_ 91
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉFLEXIONS SUR STENDHAL ***
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