The Project Gutenberg eBook of Nationalisme
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Title: Nationalisme
Author: Rabindranath Tagore
Translator: Cecil Georges-Bazile
Release date: August 24, 2026 [eBook #79447]
Language: French
Original publication: Paris: André Delpeuch, 1924
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Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NATIONALISME ***
RABINDRANATH TAGORE
NATIONALISME
(Traduction de CECIL GEORGES-BAZILE)
PARIS
ANDRÉ DELPEUCH, ÉDITEUR
51, RUE DE BABYLONE, 51
1924
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
10 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ D’ARCHES
NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 10
EN GUISE DE PRÉFACE ET DE DÉDICACE
Les trois Essais du grand philosophe--dirais-je: du grand Sage?--qu’est
Rabindranath Tagore, avant de paraître en librairie furent le thème de
conférences que leur auteur fit en Amérique et au Japon.
Pour les besoins de la publication, nous nous sommes permis de faire du
texte parlé un texte écrit, rendant ainsi la lecture plus facile au
public immense auquel s’adressent ces pages.
Présenter Rabindranath Tagore me semble inutile et vain. Il est trop
universellement connu. Je citerai seulement ces lignes de Pierre Hamp,
qui rappellent la visite de Rabindranath Tagore à Paris, en 1921:
«Le grand poète Hindou, un des premiers hommes du monde en notre temps,
fut reçu sans éclat par le Gouvernement français soucieux de ne pas
déplaire à l’Empire Britannique. Quelques esprits indépendants, comme il
s’en trouve toujours dans ces bagarres, firent de leur mieux pour
persuader Tagore que les Français l’estimaient beaucoup plus que leurs
ministres ne le donnaient à croire. Un jour pour l’amener à une réunion
de ses admirateurs, on le plaça dans une voiture automobile. Un Hindou
de sa suite dut se mettre sur le siège. Le chauffeur allongeant le pouce
par-dessus son épaule pour désigner à ce jeune homme le vieillard
hiératique en longue robe gris perle demanda:
«--Qu’est-ce que c’est que ce type-là?
«Le jeune Hindou savait assez de français pour réussir à faire entendre
en dix minutes, temps du trajet, que c’était Rabindranath Tagore, poète
de l’autre bout du monde, mais compatriote de tous les hommes de cœur.
«Le voiturier tira de sa poche le journal l’_Humanité_ qui avait le
matin publié un poème de Tagore et sa photographie:
«--C’est celui-là? Alors je fais la course pour rien.
«L’âme de la France était sauvée devant Rabindranath Tagore.
«Une aventure toute différente fut celle de cet attaché de cabinet du
temps où le poète Hindou obtint le Prix Nobel. Ayant mal entendu la
première dépêche, il alla voir au Collège de France un célèbre
hébraïsant juif qui devait connaître tous les rabbins du monde. Le
professeur l’écouta et réfléchit longtemps, car son esprit sérieux ne se
décidait pas vite à admettre tant d’absurdité. Enfin il demanda:
«--Ne serait-ce pas Rabindranath Tagore?
«--C’est cela même, dit l’attaché. Le nom exact nous manquait. Le rabbin
Dranate. Qu’est-ce que c’est que ce type-là?
«Il faut quelques attachés de cabinet. Tout le monde ne peut pas être
chauffeur.»
Ce n’est donc point aux attachés de cabinet, ni à leurs maîtres que
j’offrirai ces pages, à la traduction desquelles j’ai apporté un soin
pieux et dévoué, conscient de l’importance universelle de cette grande
Parole d’un Sage, Parole d’Accusation et d’Avertissement,--mais aux
Autres, à la foule des Autres, aux petits, aux modestes, aux hommes de
bonne volonté qui sont les Peuples et que grugea impitoyablement la
machine anthropophagique, goule effroyable et inconsciente du
Nationalisme.
A LA MÉMOIRE AIMÉE DE MON FRÈRE,
VICTIME DE LA MACHINE,
A MON PÈRE,
A TOUS LES HOMMES DE CŒUR,
Je dédie cette traduction.
CÉCIL GEORGES-BAZILE.
Ladis, printemps 1924.
NATIONALISME
I
LE NATIONALISME EN OCCIDENT
L’histoire de l’homme se modifie selon les difficultés qu’elle
rencontre. Ces difficultés nous ont posé des problèmes que nous devons
résoudre sous peine de mort ou de dégradation.
Elles ont été différentes chez les différents peuples de la terre et
c’est dans la façon dont nous les avons surmontées que se trouve notre
distinction.
Les Scythes de la période primitive de l’histoire asiatique eurent à
lutter contre le manque de ressources naturelles. La solution la plus
facile qu’ils imaginèrent fut d’organiser toute leur population: hommes,
femmes et enfants, en des bandes de voleurs. Et ceux qui étaient
principalement engagés dans l’œuvre constructive de la coopération
sociale ne leur purent résister.
Mais heureusement pour l’homme la voie la plus facile n’est pas sa voie
la plus droite. Si sa nature n’était pas aussi complexe, si elle était
aussi simple que celle d’une bande de loups affamés, il est évident
qu’aujourd’hui ces hordes de maraudeurs auraient subjugué le monde
entier. Mais l’homme, lorsqu’il se trouve confronté avec les
difficultés, doit reconnaître qu’il est un homme, qu’il a ses
responsabilités envers les facultés supérieures de sa nature, dont
l’ignorance peut lui accorder un succès immédiat, mais qui se changera
ultérieurement en un piège mortel. Car ce qui pour les créatures
inférieures est un obstacle, est une opportunité pour la vie supérieure
de l’homme.
Le problème de l’Inde s’est posé dès le commencement de l’histoire,
c’est le problème social. Des races ethnologiquement différentes sont
entrées en contact intime dans ce pays. Ce fait a été et continue d’être
le plus important de notre histoire. C’est notre mission d’y faire face
et de prouver notre humanité en le traitant avec la plus grande loyauté.
Tant que nous n’aurons pas rempli notre mission, tout autre bénéfice
nous sera refusé.
Il y a d’autres peuples au monde qui ont eu à surmonter des obstacles
dans leur environnement physique, ou la menace de leurs puissants
voisins. Ils ont organisé leur puissance au point d’être non seulement
raisonnablement affranchis de la tyrannie de la Nature et des voisins
humains, mais encore d’avoir entre les mains un surplus à employer
contre les autres. Dans l’Inde nos difficultés étant intérieures, notre
histoire a été l’histoire de l’ajustement social continuel et non celle
de la puissance organisée pour la défense et l’agression.
Ni l’incolore ruguesse du cosmopolitanisme, ni l’orgueilleuse idolâtrie
de soi du culte national ne sont le but de l’histoire humaine. Et l’Inde
a essayé d’accomplir sa tâche par une réglementation sociale des
différences, d’un côté, et la reconnaissance spirituelle, de l’autre.
Elle a fait de graves erreurs en élevant trop rigidement les murs
frontières entre les races, en perpétuant dans ses classifications les
résultats de l’infériorité; souvent elle a paralysé l’esprit de ses
enfants et limité leur vie afin de les adapter à ses formes sociales;
mais durant des siècles de nouvelles expériences ont été faites et des
torts redressés.
Sa mission a été celle d’une hôtesse qui doit veiller au confort de ses
nombreux hôtes, dont les habitudes et les besoins sont différents les
uns des autres. Ceci donne naissance à des complexités infinies dont la
solution dépend non seulement du tact mais de la sympathie et de la
vraie réalisation de l’unité de l’homme. C’est vers cette réalisation
qu’ont œuvré, depuis les temps primitifs des Upanishads jusqu’à nos
jours, une série de grands maîtres spirituels, dont le seul objet fut de
réduire à néant toutes les différences de l’homme par le débordement de
notre conscience de Dieu. En réalité, notre histoire n’est pas dans la
grandeur et la décadence des royaumes, dans les luttes pour la
suprématie politique. Les annales de ces jours ont été méprisées et
oubliées en notre pays, car elles ne représentent pas la vraie histoire
de notre peuple. Notre histoire est celle de notre vie sociale et de
notre connaissance des idéaux spirituels.
Mais nous sentons que notre tâche n’est pas encore accomplie. Le déluge
mondial a gagné notre pays, de nouveaux éléments ont été introduits et
de plus grands ajustements qui sont à faire attendent.
Nous sentons cela d’autant plus que l’enseignement et l’exemple de
l’Ouest se sont trouvé en contradiction entière de ce que nous pensions
être la mission de l’Inde.
En Occident, la machinerie nationale du commerce et de la politique
produit des balles proprement comprimées d’humanité qui ont leur utilité
et une grande valeur marchande; mais elles sont serrées en des cercles
de fer, étiquetées et séparées avec un soin et une précision
scientifique. De toute évidence Dieu fit l’homme pour être humain; mais
ce produit moderne a un fini si merveilleusement cubique, sentant
tellement la manufacture gigantesque, que le créateur aura de la peine à
le reconnaître comme une chose de l’esprit et une créature faite à sa
propre image divine.
Mais j’anticipe. Ce que je voulais dire, est ceci. De quelque esprit que
vous l’acceptiez, l’Inde est là, vieille de plus de cinquante siècles
qui essaie de vivre pacifiquement et de penser profondément, l’Inde
ignorante de toute politique, l’Inde qui n’est d’aucune nation, dont la
seule ambition a été de connaître ce monde comme le monde de l’âme, de
vivre ici tous les moments de la vie dans un humble esprit d’adoration,
dans une conscience joyeuse d’une relation éternelle et personnelle avec
lui. Ce fut sur cette portion retirée de l’humanité, enfantine dans ses
manières, possédant la sagesse du passé, que le nationalisme de
l’Occident s’est déversé.
Même au milieu des combats, des intrigues et des déceptions de son
histoire primitive, l’Inde était restée distante. Parce que ses foyers,
ses champs, ses temples d’adoration, ses écoles où ses maîtres et ses
étudiants vivaient ensemble dans l’atmosphère de la simplicité, de la
dévotion et du savoir, son village qui se gouvernait soi-même avec ses
lois simples et son administration pacifique, toutes ces choses lui
appartenaient vraiment. Mais ses trônes ne la regardaient point. Ils
passaient au-dessus de sa tête comme des nuages, parfois teintés d’une
écarlate somptuosité, parfois noirs de la menace du tonnerre. Souvent
ils amenèrent des dévastations à leur suite, mais c’était comme des
catastrophes de la nature dont les traces sont si vite oubliées.
Mais cette fois ce fut différent. Ce ne fut pas seulement un simple
passage à la surface de sa vie--passage de cavalerie et d’infanterie,
d’éléphants richement caparaçonnés de tentes et de dais blancs, de files
de chameaux patients portant les charges de la royauté, de joueurs de
timbale et de flûte, de dômes en marbre, de mosquées, de palais et de
tombes, tout cela qui n’était que bulles de vin mousseux de
l’extravagance; histoires de trahisons et de loyauté, de changements de
fortune, de dramatiques surprises du destin. Cette fois ce fut la Nation
de l’Ouest qui enfonçait profondément les tentacules de sa machinerie
dans notre sol.
C’est pourquoi je vous dis que c’est nous qui sommes appelés à témoigner
de ce que fut notre Nation envers l’Humanité. Nous avions connu les
hordes des Moghals et des Pathans qui envahirent l’Inde, mais nous les
avions connues comme des races humaines, avec leurs religions et leurs
coutumes, leurs goûts et leurs dégoûts--nous ne les avions jamais
connues comme nation. Nous les aimions et les haïssions, selon
l’occasion; nous combattîmes pour elles, nous leur parlâmes dans une
langue qui était la leur aussi bien que la nôtre, et nous participâmes
aux destinées de l’Empire dans lequel nous avions une part active. Mais
cette fois, nous eûmes à compter non avec des races, mais avec une
nation--nous qui, nous-mêmes, ne sommes aucune nation.
Or, selon notre propre expérience, répondons à la question: Qu’est cette
nation?
Une nation, dans le sens de l’union économique et politique d’un peuple,
est cet aspect que toute une population revêt lorsqu’elle est organisée
pour un but mécanique. La société comme telle n’a pas de but ultérieur.
Elle est une fin en elle-même. Elle est une expression de soi spontanée
de l’homme comme être social. Elle est une réglementation naturelle des
relations humaines, de sorte que les hommes puissent développer un idéal
de vie en coopération les uns avec les autres. Elle a aussi un côté
politique, mais c’est seulement dans un but spécial. C’est pour se
préserver. C’est simplement le côté de la force, non de l’idéal humain.
Dans les premiers jours sa place fut séparée dans la société, limitée
aux professionnels. Mais lorsque avec l’aide de la science et le
perfectionnement de l’organisation cette force commença à se développer
et à amener sa moisson de prospérité, elle sortit bientôt de ses limites
avec une surprenante rapidité. Les sociétés environnantes furent prises
du même besoin cupide de prospérité matérielle, une jalousie mutuelle
s’ensuivit et la crainte des unes et des autres se manifeste aujourd’hui
dans le déploiement des forces. Le temps approche où l’on ne pourra plus
s’arrêter; la concurrence devient plus âpre, l’organisation devient plus
vaste et l’égoïsme atteint la suprématie. L’industrie qui vit de la
cupidité et de la crainte de l’homme occupe de plus en plus de place
dans la société dont elle est devenue finalement sa force gouvernante.
Il est possible que par habitude, vous ne vous aperceviez plus que les
liens vivants de la société se brisent et cèdent la place à une simple
organisation mécanique. C’est à cause de cela que la guerre a été
déclarée entre l’homme et la femme. Le fil naturel qui les tient en
harmonie est rompu. L’homme est mené au professionnalisme, à produire de
la richesse pour lui et les autres, tournant continuellement la roue du
pouvoir soit pour lui, soit pour le fonctionnarisme universel, laissant
la femme se flétrir, mourir ou livrer sa propre bataille sans secours.
Et c’est ainsi que là où la coopération est naturelle la concurrence
s’est immiscée.
La psychologie même des hommes et des femmes dans leurs rapports mutuels
change et devient la psychologie des éléments primitifs, batailleurs,
plutôt que celle de l’humanité cherchant à se compléter dans l’union
basée sur un abandon naturel, car les éléments qui ont perdu leur lien
vivant de réalité ont perdu la signification de leur existence. Comme
des particules gazeuses enfermées dans un espace trop étroit, ils
entrent en conflit continuel entre eux jusqu’à ce qu’ils fassent éclater
l’arrangement même qui les tient en captivité.
Regardez les gens qui s’appellent anarchistes, qui se révoltent contre
l’imposition du pouvoir, sous quelque forme que ce soit, à l’individu.
Leur seule raison, c’est que le pouvoir est devenu trop abstrait--qu’il
est un produit scientifique, préparé dans le laboratoire de la Nation,
par la dissolution de l’humanité personnelle.
Et quelle est la signification de ces grèves dans le monde économique,
qui comme les épines sur un sol en friche repoussent avec une vigueur
renouvelée chaque fois qu’on les coupe? Quoi, sinon que le mécanisme
producteur de prospérité se développe sans cesse hors de proportion avec
tous les autres besoins de la société et que l’homme se trouve de plus
en plus écrasé sous son poids. Cet état de chose inévitable donne
naissance à des querelles éternelles entre les éléments affranchis de
l’intégrité et de la moralité des idéaux humains, et une guerre
interminable est déclarée entre le capital et le travail. La soif de
l’or et du pouvoir ne peut avoir de limite et la compression de
l’intérêt personnel ne peut jamais atteindre à l’esprit final de la
réconciliation. La jalousie et la suspicion continueront d’être
entretenues jusqu’à la fin--la fin qui ne viendra que dans quelque
catastrophe soudaine ou une renaissance spirituelle.
Quand cette organisation de politique et de commerce, dont l’autre nom
est Nation, sera devenue toute puissante aux dépens de l’harmonie de la
vie sociale supérieure, ce sera un mauvais jour pour l’humanité. Quand
un père se met à jouer et que ses obligations envers sa famille prennent
une place secondaire dans son esprit, ce n’est plus un homme, mais un
automate que mène le pouvoir de la cupidité. Il peut alors faire des
choses dont en son état d’esprit normal, il aurait honte. C’est la même
chose avec la société. Lorsqu’elle se laisse changer en une parfaite
organisation du pouvoir, il y a peu de crimes qu’elle ne puisse
perpétrer. Le succès est l’objet et la justification d’une machine,
alors que la beauté seule est le but et l’intention de l’homme. Quand
cette machine d’organisation commence à atteindre de vastes proportions,
englobant dans ses parties quiconque est mécanicien, l’homme personnel
sera éliminé au point de n’être plus qu’un fantôme, il n’y aura qu’une
révolution de politique que feront les parties humaines de la machine,
sans la moindre pitié ou responsabilité morale. Il pourra arriver que
même au travers de cet appareil, la nature morale de l’homme essaie de
s’affirmer, mais toutes les courroies et les poulies grinceront et
crieront, les forces du cœur humain se trouveront empêtrées dans les
forces de l’automate humain et ce ne sera qu’avec difficulté que
l’intention morale pourra se transmettre en une forme de résultat
quelconque et torturée.
Cet être abstrait, la Nation, gouverne les Indes. Nous avons vu dans
notre pays, une marque de viande en conserve annoncée comme entièrement
préparée et empaquetée «sans avoir été touchée par les mains». Cette
description s’applique au gouvernement des Indes, qui sont aussi peu
touchées par la main humaine que possible. Les gouverneurs n’ont pas
besoin de connaître notre langue, ils n’ont pas besoin d’entrer en
contact avec nous, si ce n’est comme fonctionnaires; ils peuvent aider
ou contrarier nos aspirations d’une dédaigneuse distance, ils peuvent
nous conduire dans une certaine voie politique puis nous faire reculer
par la simple manipulation de la bureaucratie; les journaux
d’Angleterre, dont les colonnes sont emplies, avec une pathétique
décence, des moindres incidents de la rue arrivés à Londres, ne portent
pas la plus petite attention aux calamités qui arrivent dans les Indes
sur des étendues de territoire parfois plus grandes que les Iles
britanniques.
Mais nous, qui sommes gouvernés, nous ne sommes pas une simple
abstraction. Nous, de notre côté, nous sommes des individus avec une
sensibilité vivante. Ce qui nous parvient sous la forme d’une simple
politique exsangue peut percer jusqu’au cœur de notre vie, peut menacer
tout le futur de notre peuple d’une perpétuelle impuissance et
d’émasculation et cependant ne jamais toucher à la corde de l’humanité
de l’autre côté, ou n’y toucher que de la façon la plus insuffisamment
faible. De tels actes généraux et universels de responsabilité
craintive, l’homme ne peut jamais les accomplir, à ce point
d’inadvertance systématique, tant qu’il reste un être humain individuel.
Ils ne deviennent possibles que si l’homme est représenté par un octopus
d’abstractions, allongeant et tortillant ses bras dans toutes les
directions de l’espace, puis fixant ses innombrables surgeons jusque
dans l’avenir le plus lointain. Sous ce règne de la nation, les
gouvernés sont poursuivis par la suspicion, et cette suspicion est celle
d’une masse formidable de cerveau et de muscles organisés. Les punitions
sont mesurées et laissent une traînée de misère sur la large voie
saignante du cœur humain; mais ces punitions sont dispensées par une
simple force abstraite, dans laquelle tout un peuple d’un pays lointain
a perdu sa personnalité humaine.
Je n’ai pas l’intention, cependant, de discuter la question telle
qu’elle affecte mon pays, mais bien telle qu’elle affecte l’avenir de
l’humanité. Ce n’est pas une question du Gouvernement Britannique plus
que d’un autre, mais d’un gouvernement par la Nation--la Nation qui est
l’intérêt égoïste organisé de tout un peuple, en ce qu’il a de moins
humain et de moins spirituel. Notre seule expérience intime de la Nation
est avec la Nation Britannique et en tant que gouvernement par la
Nation, il y a des raisons de croire que c’est un des meilleurs. Là
encore nous devons considérer que l’Occident est nécessaire à l’Orient.
Nous sommes complémentaires l’un de l’autre par nos différents aspects
de vérité. C’est pourquoi s’il est vrai que l’esprit de l’Occident s’est
abattu sur nos champs comme un orage, il sème néanmoins çà et là des
graines vivantes qui sont immortelles. Et quand dans l’Inde nous
deviendrons capables d’assimiler dans notre vie ce qui est permanent
dans la civilisation occidentale, nous serons en position pour amener
une réconciliation de ces deux grands mondes. Et ce sera alors la fin
d’une domination qui est blessante. En outre, nous devons reconnaître
que l’histoire de l’Inde n’appartient pas à une race particulière mais à
un processus de création auquel contribuèrent les diverses races du
monde--les Dravidiens et les Aryens, les anciens Grecs et les Perses,
les Mahométans de l’Occident et ceux de l’Asie centrale. Finalement est
venu le tour des Anglais de se conformer à cette histoire en lui
apportant le tribut de leur vie, et nous n’avons ni le droit, ni le
pouvoir d’exclure ce peuple de la formation de la destinée de l’Inde.
C’est pourquoi ce que je dis de la Nation s’applique davantage à
l’histoire de l’Homme que spécialement à celle de l’Inde.
Cette histoire est arrivée à un point où l’homme moral, l’homme complet,
cède de plus en plus la place, presque sans le savoir, à l’homme
politique et commercial, l’homme aux intentions limitées. Ce processus,
aidé par les merveilleux progrès de la science, prend des proportions et
un pouvoir gigantesques, causant le renversement de l’équilibre moral de
l’homme, obscurcissant son côté humain sous l’ombre de l’organisation
sans âme. Nous avons senti sa poigne d’acier à la racine de notre vie,
et, pour la cause de l’humanité, nous devons dire que ce nationalisme
est une épidémie cruelle d’un mal qui se répand sur le monde humain du
siècle actuel, rongeant sa vitalité morale.
J’ai un amour profond et un grand respect pour la race britannique en
tant qu’êtres humains. Elle a produit des hommes de grand cœur, des
penseurs de grandes pensées, des auteurs de grands actes. Elle a donné
naissance à une grande littérature. Je sais que ces gens aiment la
justice et la liberté et haïssent le mensonge. Ils sont propres
d’esprit, francs de manières, loyaux dans leurs amitiés, dans leurs
rapports ils sont honnêtes et sûrs. L’expérience personnelle que j’ai eu
de leurs hommes de lettres a excité mon admiration non seulement à cause
de leur pouvoir de pensée ou d’expression, mais encore de leur humanité
chevaleresque. Nous avons senti la grandeur de ce peuple comme nous
sentons le soleil; mais en tant que Nation, c’est pour nous un épais
brouillard d’un genre étouffant et qui recouvre le soleil lui-même.
Ce gouvernement par la Nation n’est ni Britannique, ni autre chose;
c’est une science appliquée et par conséquent plus ou moins semblable
dans ses principes partout où elle est employée. C’est comme une presse
hydraulique dont la pression est impersonnelle et, par cela même, sans
défaillance. Le degré de sa force peut varier selon les différentes
machines. Certaines peuvent même être conduites à la main, permettant
ainsi une marge de relâchement confortable dans leur pression, mais en
esprit et en méthode leurs différences sont petites. Notre gouvernement
pourrait avoir été Hollandais, Français ou Portugais que ses
caractéristiques essentielles seraient restées les mêmes qu’elles sont
aujourd’hui. Seulement, peut-être, dans certains cas, l’organisation
aurait pu n’être pas si densément complète et quelques lambeaux
d’humanité auraient pu s’accrocher à l’épave, nous permettant d’entendre
quelque chose qui eût ressemblé aux palpitations de notre propre cœur.
Avant que la Nation vînt pour nous gouverner, nous eûmes d’autres
gouvernements qui étaient étrangers et, comme tous les gouvernements,
avaient en eux quelques éléments de la machine. Mais la différence entre
eux et le gouvernement par la Nation est comme la différence entre le
métier à main et le métier à vapeur. Dans les tissages du métier à main
la magie des doigts vivants de l’homme trouve son expression, et son
bruit de bourdon s’harmonise avec la musique de la vie. Mais le métier à
vapeur est inexorablement sans vie et sa production est correcte et
monotone.
Nous devons admettre que durant le gouvernement des premiers jours il y
eut des exemples de tyrannie, d’injustice et d’extorsion. Ils causèrent
des souffrances et des troubles dont nous sommes heureux d’être
délivrés. La protection de la loi n’est pas seulement un bienfait, mais
c’est une leçon importante pour nous. Elle nous enseigne la discipline
qui est nécessaire à la stabilité de la civilisation et à la
continuation du progrès. Nous comprenons, par elle, qu’il y a un étalon
universel de justice auquel tous les hommes, quelle que soit leur
couleur ou leur caste, ont un droit égal.
Ce règne de la loi dans le gouvernement actuel de l’Inde a établi
l’ordre dans ce vaste pays habité par des peuples différents par leurs
races et leurs coutumes. Il a permis à ces peuples d’entrer en un
contact étroit les uns avec les autres et d’entretenir de communes
aspirations.
Mais ce désir d’un bien commun de camaraderie entre les différentes
races de l’Inde a été l’œuvre de l’esprit de l’Occident, non celui de la
Nation Occidentale. Partout en Asie où le peuple a reçu la vraie leçon
de l’Occident, ce fut malgré la Nation Occidentale. Ce n’est que parce
que le Japon a pu résister à la domination de cette Nation Occidentale
qu’il a pu acquérir les avantages de la civilisation occidentale dans
leur pleine mesure. Quoique la Chine ait été empoisonnée à la source
même de sa vie morale et physique par cette Nation, ses efforts pour
recevoir les meilleures leçons de l’Occident peuvent encore réussir
s’ils ne sont pas contrariés par la Nation. Ce ne fut que tout récemment
que la Perse s’éveilla de son sommeil séculaire à l’appel de l’Occident
pour être instantanément foulée aux pieds et réduite à l’immobilité par
la Nation. Le même phénomène prévaut en notre pays aussi, où le peuple
est hospitalier, mais où la Nation s’est montrée tout autre en faisant
qu’un hôte oriental se sente devant un Occidental humilié d’appartenir à
l’humanité de sa propre terre natale.
Dans l’Inde nous souffrons de ce conflit entre l’esprit de l’Occident et
la Nation de l’Occident. Les avantages de la civilisation occidentale
nous sont parcimonieusement mesurés par la Nation, qui essaie de régler
le degré de nutrition aussi près que possible du point zéro de la
vitalité. La portion d’éducation qui nous est allouée est si
pitoyablement insuffisante qu’elle doit être un outrage au sentiment de
décence d’une humanité occidentale. Nous avons vu dans les pays
occidentaux comment le peuple est encouragé dans le sens de l’éducation,
quelles facilités on lui donne pour se destiner aux grands mouvements du
commerce et de l’industrie qui s’étendent sur le monde entier; tandis
que dans l’Inde la seule assistance que nous obtenions est si arriérée
qu’elle est la risée de la Nation. Tout en nous privant de nos occasions
d’apprendre et en réduisant notre éducation au minimum requis pour subir
un gouvernement étranger, cette Nation a pacifié sa conscience en nous
insultant, en donnant lâchement cours à cette idée d’un cynisme arrogant
que l’Est est l’est et l’Ouest est l’ouest et que jamais ces deux
peuples ne sauraient se rencontrer. Si nous devons croire le reproche de
notre maître d’école, qu’après deux siècles de tutelle l’Inde non
seulement reste incapable de se gouverner elle-même mais aussi de
montrer de l’originalité dans ses œuvres intellectuelles, devons-nous
l’attribuer à quelque chose de spécial dans la culture Occidentale et à
notre inhérente incapacité pour la recevoir ou à la lésinerie judicieuse
de la Nation qui s’est chargée de ce fardeau: la civilisation de
l’Orient par l’homme blanc? Que le peuple japonais ait des qualités qui
nous font défaut, nous le pouvons reconnaître, mais que notre
intelligence soit naturellement improductive comparée à la sienne, non,
nous ne pouvons l’accepter même de ceux qu’il est dangereux pour nous de
contredire.
La vérité c’est que l’esprit de conflit et de conquête est à l’origine
et au centre du nationalisme occidental, sa base n’est pas la
coopération sociale. Il a créé une organisation parfaite de puissance,
mais non d’idéalisme spirituel. C’est comme les bandes de pillards qui
veulent avoir leurs victimes. De tout son cœur il ne peut supporter la
vue de ses terrains de chasse convertis en terres cultivées. En réalité,
ces nations combattent entre elles pour l’augmentation de leurs victimes
et de leurs forêts réservées. C’est pourquoi la Nation occidentale est
la digue qui arrête le libre flot de la civilisation occidentale dans
les pays qui ne sont pas des nations. Parce que cette civilisation est
la civilisation de la puissance, elle fut exclusive et naturellement peu
disposée à ouvrir ses sources de puissances à ceux qu’elle a choisi pour
ses buts d’exploitation.
Mais la loi morale est la même loi pour toute l’humanité et la
civilisation exclusive qui tire sa prospérité de ceux-là mêmes auxquels
elle refuse la participation à ses avantages porte sa propre sentence de
mort dans ses limitations morales. L’esclavage auquel elle donne
naissance inconsciemment dessèche son amour de la liberté. L’insouciance
avec laquelle elle pèse sur son monde de victimes exerce sa force de
gravitation à tout moment sur la puissance qu’elle crée. Et la plus
grande partie du monde qui se trouve ainsi dépouillée par la Nation
d’une vie qui savait se suffire à elle-même deviendra le plus terrible
de tous ses fardeaux, prêt à la précipiter au fond de la destruction.
Chaque fois que la Force retire tous les obstacles qui encombrent sa
route, sa chevauchée triomphante s’achève dans le fracas ultime de la
mort. Son frein moral se relâche de jour en jour sans qu’elle le sache
et son chemin glissant du triomphe devient le chemin de la ruine.
De toutes les choses de la civilisation occidentale, celles que cette
Nation Occidentale nous a données le plus libéralement, c’est la loi et
l’ordre. Alors que les petits biberons de notre éducation sont presque à
sec et que l’hygiène suce son pouce de désespoir, l’organisation
militaire, les cabinets des magistrats, le Bureau des Enquêtes
judiciaires, la police, le système secret d’espionnage atteignent des
proportions anormales et occupent le moindre centimètre de notre pays.
C’est pour maintenir l’Ordre. Mais cet ordre n’est-il pas simplement un
bien négatif?
Est-ce pour donner à la vie du peuple de plus grandes facilités pour se
développer librement? Sa perfection est la perfection d’une coquille
d’œuf, dont la vraie valeur se trouve dans la sécurité qu’elle assure au
poulet et à sa nourriture et non dans la commodité qu’elle peut offrir à
la personne, assise à table pour déjeûner. La simple administration est
improductive, elle n’est pas créative, n’étant pas une chose vivante.
C’est un rouleau compresseur, formidable de poids et de puissance, ayant
son utilité, mais qui ne saurait aider le sol à devenir fertile.
Lorsqu’après son énorme travail, elle vient nous faire ses offres de
paix, nous ne pouvons que murmurer en nous-même que «la paix est bonne,
mais pas plus que la vie, qui est le grand don de Dieu».
D’un autre côté, nos précédents gouvernements manquaient déplorablement
d’un grand nombre d’avantages du gouvernement moderne. Mais parce que
ces gouvernements n’étaient pas des gouvernements par la Nation, leur
texture était mollement tissée, laissant de grands trous au travers
desquels notre vie pouvait lancer ses navettes et imposer ses dessins.
Je suis très sûr qu’en ces jours nous connûmes des choses qui nous
furent extrêmement désagréables. Mais nous savons que quand nous
marchons pieds nus sur un sol de gravier, nos pieds viennent
graduellement à s’adapter aux caprices d’une terre sans charité; alors
que si le plus petit morceau de gravier trouvait à se loger dans nos
chaussures nous ne pourrions jamais oublier ni pardonner son intrusion.
Et ces souliers sont le gouvernement par la Nation--il est étroit, il
règle nos pas, par un système fermé, dans lequel nos pieds n’ont que la
plus petite liberté de s’adapter selon leurs besoins. C’est pourquoi
lorsque vous produisez vos statistiques pour comparer le nombre de
graviers que vos pieds rencontraient jadis avec le peu qu’ils
rencontrent sous le présent régime, elles ne touchent en aucune façon
aux points réels. Ce n’est pas une question du nombre des obstacles
extérieurs, mais de la relative impuissance de l’individu à les
surmonter. Cette étroitesse de liberté est un mal qui est plus radical,
non par sa quantité mais par sa nature. Et nous ne pouvons que
reconnaître ce paradoxe: alors que l’esprit de l’Occident marche sous la
bannière de la liberté, la Nation de l’Occident forge ses chaînes de fer
de l’organisation qui sont les plus barbares et les plus résistantes qui
aient jamais été fabriquées dans toute l’histoire de l’homme.
Quand l’humanité de l’Inde n’était pas sous le gouvernement de
l’Organisation, l’élasticité du changement était assez grande pour
encourager les hommes de pouvoir et d’esprit à sentir qu’ils tenaient
leurs destinées dans leurs propres mains. L’espoir de l’inattendu
n’était jamais absent, et un jeu plus libre de l’imagination, de la part
à la fois du gouvernement et du gouverné, avait son effet sur le cours
de l’histoire. Nous n’étions pas confrontés par un avenir, qui est un
insensible mur blanc de blocs de granit limitant éternellement
l’expression et l’extension de nos propres pouvoirs, dont le caractère
désespéré réside dans la raison que ces pouvoirs s’atrophient à leurs
racines mêmes par le procédé scientifique de la paralysie. Tout individu
dans ce pays, qui n’est pas une Nation, est complètement entre les
griffes d’une nation tout entière,--dont la vigilance inlassable, la
vigilance d’une machine, n’a pas le pouvoir humain de voir et de
discerner. A la moindre pression de son bouton d’appel, la monstrueuse
organisation devient tout yeux, dont le laid regard d’inquisition ne
peut être évité par une seule personne dans l’immense multitude des
gouvernés. Au moindre tour de sa vis, quelques millimètres, l’étreinte
se resserre jusqu’au point de suffoquer tous les hommes, les femmes et
les enfants d’un vaste peuple et pour lesquels aucune évasion n’est
possible dans leur propre pays ou même dans tout autre pays.
C’est la pression insensible continuelle et formidable de cet inhumain
sur l’humain vivant sous laquelle gémit le monde entier. Non seulement
les races assujetties, mais vous qui vivez sous l’impression que vous
êtes libres, sacrifiez tous les jours votre liberté et votre humanité à
ce fétiche du nationalisme, vivant dans l’atmosphère dense et
empoisonnée de la suspicion mondiale, de la cupidité et de la panique.
J’ai vu au Japon la soumission volontaire de tout le peuple à
l’ajustement de son cerveau et à la diminution de sa liberté par son
gouvernement, lequel, au moyen de diverses agences éducationnelles,
réglemente les pensées de ce peuple, lui fabrique ses sentiments et
tombe suspicieusement en éveil lorsqu’il a tendance à incliner vers le
spirituel, s’employant soigneusement à le diriger par un chemin étroit
non vers ce qui est vrai, mais ce qui est nécessaire à un amalgame
complet en une masse uniforme selon sa propre conception. Le peuple
accepte cet esclavage mental qui pénètre tout avec joie et orgueil par
suite de son désir nerveux à se changer en une machine de force, appelée
la Nation, et à ressembler aux autres machines dans leur matérialisme
collectif.
Lorsqu’on le questionne sur la sagesse de son abdication le nouveau
converti fanatique du nationalisme répond que tant que les nations
seront rampantes en ce monde, nous n’aurons pas la libre faculté de
développer notre humanité supérieure. Nous devons employer tous les
moyens que nous possédons à résister au mal en nous en donnant
l’apparence au plus haut degré. Car la seule paternité possible dans le
monde moderne c’est la paternité du banditisme. La reconnaissance du
lien fraternel d’affection entre le Japon et la Russie[1], qui fut
célébrée au milieu des plus grandes réjouissances dans tout le Japon, ne
fut pas causée par quelque soudaine recrudescence de l’esprit du
Christianisme ou du Bouddhisme, mais ce fut un lien établi selon la
doctrine moderne afin de s’assurer contre la mutuelle menace de verser
le sang. Oui, on ne peut que reconnaître que ces faits sont les faits du
monde de la Nation; et la seule morale à en tirer, c’est que tous les
peuples de la terre doivent exercer leurs ressources morales, physiques
et intellectuelles au plus haut point pour se vaincre l’un l’autre dans
le match de la lutte pour le pouvoir. Dans les anciens jours Sparte
accordait toute son attention à devenir puissante; elle le devint en
mutilant l’humanité, mais elle mourut de l’amputation.
[1] Impérialiste, alors.
Mais ce ne nous est pas une consolation de savoir que l’affaiblissement
de l’humanité dont souffre l’âge présent n’est pas limité aux races
assujetties, et que ses ravages sont même plus radicaux, parce
qu’insidieux et volontaires, chez les peuples hypnotisés par la croyance
qu’ils sont libres. Cet échange de vos plus hautes aspirations de la vie
contre le profit et le pouvoir a été votre propre et libre choix et je
vous laisse, au coût de la ruine de votre âme, contempler votre
protubérante prospérité. Mais ne vous demandera-t-on jamais raison
d’avoir organisé jusqu’à la perfection les instincts d’agrandissements
de peuples entiers et d’avoir appelé cela: le bien? Je vous le demande,
quel désastre y a-t-il eu dans l’histoire de l’homme, à sa période la
plus sombre, qui puisse se comparer avec ce terrible désastre de la
Nation fixant ses crocs dans la chair nue du monde et prenant des
précautions permanentes contre un relâchement naturel?
Vous, les peuples d’Occident, qui avez fabriqué cette anormalité,
pouvez-vous vous imaginer le désespoir désolant de ce monde hanté
d’hommes qui souffrent sous le joug de cette horrible abstraction qu’est
l’homme qui organise? Pouvez-vous vous mettre dans la position des
peuples dont la propre humanité semble avoir été destinée à une
damnation éternelle et qui non seulement doivent souffrir de continuels
empiétements sur leur virilité, mais encore élever leurs voix en hymnes
de louanges pour la bénignité d’un appareil mécanique dans son
interminable parodie de la Providence?
N’avez-vous pas vu, depuis le début de l’existence de la Nation, que la
frayeur qu’elle a inspirée a été une frayeur-fantôme devant laquelle
tout le monde a tremblé? Partout où il y a un coin sombre, il y a le
soupçon de sa malveillance secrète, et les gens vivent en une
perpétuelle méfiance de son dos où elle n’a pas d’yeux. Le moindre
bruit, un pas, un mouvement à côté de soi, fait passer dans tout le
corps un frisson de terreur. Et cette terreur est parente de tout ce qui
est vil dans la nature de l’homme. Elle rend inhumain, presque
ouvertement et sans honte. Les mensonges habiles deviennent matière à
félicitations. Les promesses solennelles deviennent une farce, risibles
précisément par leur solennité. La Nation, avec tout son attirail de
puissance et de prospérité, ses hymnes pieuses, ses prières
blasphématoires dans les églises et les foudres littéraires ridicules de
ses patriotiques braillards, ne pourra cacher le fait que la Nation est
le plus grand mal pour la Nation, que toutes ses précautions sont contre
elle, et que toute nouvelle naissance d’une collègue dans le monde est
toujours suivie dans son esprit de la crainte d’un nouveau péril. Son
seul désir est de trafiquer sur la faiblesse du reste du monde, comme
certains insectes qui sont nés dans la chair paralysée de victimes
auxquelles on a laissé tout juste assez de vie pour être mangeables et
nutritives. Aussi est-elle prête à envoyer son fluide empoisonné dans
les parties vitales des autres peuples vivants qui, n’étant pas des
nations, sont inoffensifs.
C’est en Asie que la Nation a trouvé et trouve encore son plus riche
aliment. La Grande Chine, riche de son ancienne sagesse et de son
éthique sociale, de sa discipline industrielle et de son contrôle de
soi, est comme une baleine éveillant la passion du dépouillement dans le
cœur de la Nation. Elle porte déjà dans sa chair frissonnante les
harpons lancés d’une main sûre par la Nation, créature de la science et
de l’égoïsme. Ses essais pitoyables à se débarrasser de ses traditions
d’humanité, de ses idéaux sociaux, et à dépenser ses dernières
ressources épuisées à s’exercer au mouvement de la machinerie moderne,
sont contrariés chaque fois par la Nation. Celle-ci resserre ses cordes
financières autour de sa victime, s’efforçant de la traîner jusqu’au
rivage pour la couper en morceaux, puis aller ensuite publiquement
remercier Dieu d’avoir soutenu le mal existant et brisé la possibilité
d’un mal nouveau. Et pour tout cela, la Nation prétend à la gratitude de
l’histoire et à toute l’éternité pour son exploitation, ordonnant que la
fanfare de ses louanges résonne d’un bout à l’autre du monde, se
déclarant être le sel de la terre, la fleur de l’humanité, la
bénédiction de Dieu jetée de toute Sa force sur les crânes nus des pays
qui ne sont pas des Nations.
Je sais ce que sera votre conseil. Vous direz: formez-vous en une nation
et résistez à cet empiétement de la Nation. Mais est-ce là le bon
conseil? un conseil d’homme à homme? Pourquoi ceci serait-il une
nécessité? Je pourrais vous croire si vous aviez dit: Soyez meilleurs,
plus justes, plus sincères dans vos rapports avec l’homme, contenez
votre cupidité, rendez votre vie saine dans sa simplicité et que votre
conscience du divin dans l’humanité soit plus parfaite dans son
expression. Mais vous dites que ce n’est pas l’âme mais la machine qui
nous est de la plus grande valeur et que le salut de l’homme dépend de
son assujettissement parfait au rythme mort des roues et des volants?
que la machine doit être dressée contre la machine et la nation contre
la nation dans une perpétuelle lutte de politique?
Vous dites: ces machines viendront à s’accorder, pour leur protection
mutuelle, basée sur une conspiration de la peur. Mais cette fédération
de chaudières vous fournira-t-elle une âme, une âme qui ait sa
conscience et son Dieu? Qu’arrivera-t-il dans cette partie du monde, la
plus grande, où la peur n’aura pas le pouvoir de vous arrêter? Le peu de
sécurité dont ils jouissent aujourd’hui, ces pays qui ne sont pas des
Nations, en face de la licence déchaînée de la forge, du marteau et du
tournevis, résulte de la jalousie mutuelle des puissances. Mais quand,
au lieu d’être de nombreuses machines séparées, elles deviendront rivées
en un groupement organisé de gloutonnerie, commerciale et politique,
quelle chance lointaine d’espoir restera à ces autres pays, qui ont vécu
et souffert, ont aimé et adoré, ont pensé profondément et travaillé avec
patience, mais dont le seul crime fut de n’être pas organisés?
«Mais, dites-vous, qu’importe cela, l’inapte doit aller au mur--ils
_mourront_, c’est le progrès.»
Non, pour votre propre salut, je le dis, ils _vivront_, et c’est là la
vérité. C’est extrêmement prétentieux de ma part de parler ainsi, mais
j’affirme que le monde de l’homme est un monde moral, non parce que nous
nous entendons aveuglément pour le croire, mais parce qu’il est ainsi en
vérité, et ce serait dangereux pour nous de l’ignorer. Et cette nature
morale de l’homme ne peut être divisée en compartiments établis pour se
préserver. Vous ne pouvez vous la réserver pour votre consommation
individuelle par les murs des tarifs protecteurs, tout en la rendant,
dans ses rapports avec l’étranger, considérablement accommodante par son
libre-échange licencieux.
Cette vérité ne vous est-elle pas déjà venue à l’esprit quand cette
guerre cruelle a enfoncé ses griffes dans les parties vitales de
l’Europe? Quand sa réserve de richesse éclate en fumée et son humanité
est réduite en morceaux sur ses champs de bataille? Vous demandez, au
comble de l’étonnement, qu’a-t-elle fait pour mériter cela? La réponse,
c’est que l’Occident a systématiquement pétrifié sa nature morale afin
de donner une fondation solide à ses gigantesques abstractions du
pouvoir. Elle a tout du long détruit la vie de l’homme personnel au
profit du professionnel.
A l’âge médiéval en Europe, l’homme simple et naturel, avec toutes ses
passions violentes et ses désirs, s’efforçait de découvrir une
réconciliation entre la chair et l’esprit. Tout durant la turbulente
carrière de la vigoureuse jeunesse de l’Europe, les forces temporelles
et spirituelles agirent fortement toutes les deux sur sa nature et en
firent une personnalité morale. L’Europe doit toute sa grandeur dans
l’humanité à cette période de discipline--la discipline de l’homme dans
son intégrité humaine.
Puis vint l’âge de l’intellect, de la science. Nous savons tous que
l’intellect est impersonnel. Notre vie et notre cœur ne font qu’un avec
nous, mais notre cerveau peut se détacher de l’homme personnel et c’est
alors seulement qu’il peut se mouvoir librement dans son mode de
pensées. Notre intellect est un ascète qui ne porte pas de vêtements, ne
prend pas de nourriture, ne connaît pas le sommeil, n’a pas de désirs,
ne ressent ni amour, ni haine, ni pitié pour les limitations humaines,
mais seulement raisonne au milieu des vicissitudes de la vie. Il
emprunte aux racines des choses, parce qu’il n’a pas de rapports
personnels avec la chose elle-même. Le grammairien va droit, à travers
toute poésie, à la racine des mots sans obstruction, parce qu’il ne
cherche pas la réalité mais la loi. Quand il a trouvé la loi, il peut
enseigner aux gens comment former leurs mots. Ceci est un pouvoir, le
pouvoir qui répond à une utilité spéciale, à un besoin particulier de
l’homme.
La réalité est l’harmonie qui donne aux parties composantes d’une chose
l’équilibre du tout. Vous la brisez et vous avez dans vos mains des
atomes nomadiques, luttant l’un contre l’autre, par conséquent sans
signification. Ceux qui convoitent le pouvoir essaient de se rendre
maîtres de ces éléments combattants aboriginaux et par certains moyens,
les réduisent à quelque service violent pour des besoins particuliers de
l’homme.
Cette satisfaction des besoins de l’homme est une grande chose. Elle lui
donne la liberté dans le monde matériel. Elle lui confère le bénéfice
d’un temps et d’un espace plus vaste. Il peut faire des choses dans un
temps plus court et occuper un plus large espace avec plus d’avantage.
Il peut donc facilement dépasser ceux qui vivent dans un monde d’un
temps plus lent et d’un espace moins complètement occupé.
Ce progrès du pouvoir atteint un pas de plus en plus rapide. Et, pour la
raison qu’il est une partie détachée de l’homme, il dépassera bientôt
l’humanité complète. L’homme moral reste en arrière, parce qu’il lui
faut compter avec la réalité tout entière, et non seulement avec la loi
des choses qui est impersonnelle et par conséquent abstraite.
Ainsi, l’homme avec son pouvoir mental et matériel dépassant de beaucoup
sa force morale, sera comme une girafe exagérée dont la tête se
trouverait soudain projetée à des kilomètres du corps, rendant la
communication normale difficile à établir. Cette tête gourmande, avec sa
vaste organisation dentaire, aura mâché tout le feuillage supérieur du
monde, mais l’aliment atteindra trop tard les organes digestifs et le
cœur souffrira du manque de sang.
De cette présente désharmonie dans la nature de l’homme, l’Occident
semble avoir été joyeusement insouciant. L’énormité de son succès
matériel a détourné toute son attention et il ne s’est félicité que de
l’ensemble. L’optimisme de sa logique va jusqu’à baser les calculs de sa
bonne fortune sur la prolongation indéfinie de ses lignes de chemin de
fer vers l’éternité. Il est assez superficiel pour penser que tous les
demains ne sont que des aujourd’huis, auxquels se sont ajoutés des
vingt-quatre heures répétées. Il ne s’effraie point de la crevasse qui
s’élargit tous les jours, entre les magasins toujours plus grands de
l’homme et le vide de son humanité affamée. La logique ne sait pas que
sous le lit le plus bas de ses couches infinies de fortune et de
confort, des tremblements de terre n’attendent que le moment de
restaurer l’équilibre du monde moral, et un jour le gouffre baillant du
vide spirituel s’emplira de toutes ces choses qui ont un amour éternel
pour la poussière.
L’homme dans sa plénitude n’est pas puissant, mais parfait. Par
conséquent pour le changer en un simple pouvoir il vous faut rogner son
âme autant que possible. Quand nous sommes entièrement humains, nous ne
pouvons nous sauter à la gorge les uns des autres: notre instinct de vie
sociale, nos traditions d’idéal moral s’y opposent. Si vous voulez faire
de moi un boucher d’êtres humains, il vous faudra briser cette plénitude
de mon humanité par une discipline qui tuera ma volonté, assourdira mes
pensées, rendra mes mouvements automatiques, et alors de la dissociation
de l’homme personnel complexe sortira cette abstraction, cette force
destructive qui n’a pas de relation avec la vérité humaine et peut en
conséquence être facilement brutale ou mécanique.
Retirez l’homme de son entourage naturel, de la plénitude de sa vie
communale, avec toutes ses vivantes associations de beauté, d’amour et
d’obligations sociales et vous pouvez le changer en autant de fragments
de machine qu’il vous plaira pour la production de la richesse sur une
échelle gigantesque. Changez un arbre en une bûche et il brûlera pour
vous, mais il ne portera jamais de fleurs ni de fruits vivants.
Ce procédé de déshumanisation est employé dans le commerce et la
politique. Et des longues douleurs d’enfantement de l’énergie mécanique
est né cet appareil complètement développé, appareil de pouvoir
magnifique et d’appétit surprenant qu’en Occident on a baptisé: la
Nation. Ainsi que je l’ai dit auparavant, en sa qualité d’abstraction
elle a, avec la plus grande facilité, dépassé de loin l’homme moral
complet. Et, avec la confiance d’un fantôme et l’insensible perfection
d’un automate, elle a causé des désastres avec lesquels les dispositions
volcaniques de la jeune lune auraient honte d’être comparées. Le
résultat: le soupçon de l’homme pour l’homme pique tous les membres de
cette civilisation comme les poils de l’ortie. Chaque pays jette son
filet d’espionnage au fond de la bourbe des autres, pêchant leurs
secrets, ces traités perfides qui se développent dans les profondeurs
boueuses de la diplomatie. Et quel est ce service secret, si ce n’est le
trafic souterrain de la nation en enlèvements, assassinats et trahisons
et tous les vilains crimes engendrés dans les abîmes de la putréfaction?
Parce que chaque nation a sa propre histoire de vols, de mensonges et de
parjures, la jalousie et la suspicion internationale ne peuvent que se
développer, et la honte morale internationale s’anémie jusqu’au
ridicule. Les trompettes de la juste indignation nationale ont si
souvent changé d’air selon le temps et les changeants groupements
d’alliances diplomatiques, qu’elles sont devenues un numéro amusant du
music-hall politique.
Je reviens de visiter le Japon, après avoir exhorté cette jeune nation à
s’appuyer sur les idéaux les plus élevés de l’humanité et à ne jamais
suivre l’Occident dans son acceptation de l’égoïsme organisé du
Nationalisme comme sa religion, à ne jamais se laisser tenter à profiter
de la faiblesse de ses voisins, à ne jamais manquer de scrupules en
traitant avec les faibles, malgré que le contraire serait glorieusement
assuré de l’impunité, et à tendre la joue droite de son humanité la plus
noble au baiser d’admiration de ceux qui ont le pouvoir de la frapper.
Certains journaux louèrent mes paroles pour leurs qualités poétiques,
tout en ajoutant avec un sourire de mépris que c’était là la poésie d’un
peuple vaincu. Je sentis qu’ils avaient raison.
Le Japon a appris dans une école moderne comment devenir puissant.
L’éducation est faite et il n’a plus qu’à jouir des fruits de ces
leçons. L’Occident, par la voix de tonnerre de ses canons a dit à la
porte du Japon: Qu’une Nation soit--et une Nation fut.
Et maintenant qu’elle existe, pourquoi du fond de tout votre cœur,
Occidentaux, ne vous sentez-vous pas heureux et ne dites-vous pas que
c’est parfait? Pourquoi faut-il que j’aie vu dans un journal anglais
commenter amèrement un Japon qui se vantait de la supériorité de sa
civilisation--ce que les Anglais, de même que les autres nations, ont
fait depuis des siècles sans rougir? Parce que l’idéalisme de l’égoïsme
doit s’entretenir dans l’ivresse par une dose continuelle
d’auto-louanges. Mais les mêmes vices qui vous semblent si naturels et
inoffensifs dans votre propre vie, vous surprennent et vous contrarient
par leur caractère désagréable lorsque vous les voyez chez les autres.
Et c’est pourquoi, lorsque vous voyez la nation japonaise, créée à votre
image, se lancer dans sa carrière de vantardise nationale, vous secouez
la tête et dites: ça ne vaut rien. Cela n’a-t-il pas été l’une des
causes qui ont fait, sur certaine côte, réclamer la «préparation» à
opposer à une force du mal une plus grande force du mal?
Le Japon proteste qu’il a son _bushido_, qu’il ne saurait jamais être
traître à l’Amérique, à laquelle il doit sa gratitude. Mais l’Amérique a
de la peine à le croire, car la sagesse de la Nation n’est pas dans sa
foi dans l’humanité, mais dans sa défiance complète. Elle se dit que ce
n’est pas au Japon du _bushido_, le Japon à l’idéal moral, qu’elle a
affaire, c’est à l’abstraction d’égoïsme populaire, c’est à la Nation,
et une Nation ne peut se fier à une Nation que lorsque leurs intérêts
sont communs, ou tout au moins n’entrent pas en conflit. En réalité,
l’instinct américain lui dit que la venue d’un autre peuple dans l’arène
des nationalités est une addition nouvelle au mal qui contredit tout ce
qui est le plus élevé chez l’homme et prouve par son succès que le
manque de scrupule est le chemin de la prospérité--et que la bonté,
c’est bon pour le faible et que Dieu est la seule consolation qui reste
au vaincu.
Oui, c’est cela la logique de la Nation. Et elle ne prêtera jamais
l’oreille à la voix de la vérité et de la bonté. Elle continuera sa
danse en rond de corruption morale, reliant l’acier à l’acier et la
machine à la machine; foulant à ses pieds toutes les douces fleurs de la
foi simple et les idéaux vivants de l’homme.
Mais nous nous trompons nous-mêmes par cette pensée que l’humanité en
nos jours modernes est plus «avancée» que jamais auparavant. La raison
de ce leurre, c’est que l’homme a en plus grande proportion ce qui est
nécessaire à sa vie et ses maux physiques sont allégés avec plus
d’efficacité.
Mais la part principale de ceci est produite, non par le sacrifice
moral, mais par le pouvoir intellectuel. En quantité, c’est grand, mais
cela jaillit de la surface et se répand par-dessus. La science et ses
applications sont puissantes dans leurs effets extérieurs, mais elles
sont les servantes de l’homme et non l’homme lui-même. Leur service est
comme le service d’un hôtel où il est impeccable, mais l’hôte est
absent; c’est plus confortable qu’hospitalier.
C’est pourquoi nous ne devons pas oublier que les organisations
scientifiques qui s’étendent dans toutes les directions renforcent notre
pouvoir, mais non notre humanité. Avec le développement du pouvoir, se
développent aussi le culte et l’adoration égoïste de la Nation; et
l’individu permet volontiers à la Nation de faire sur son dos des
promenades à âne; et cette anomalie se produit qui doit avoir de si
dangereux effets: que l’individu adore un Dieu, auquel il sacrifie tout,
qui est moralement très inférieur à lui-même. Ceci n’aurait jamais été
possible si le dieu avait été aussi réel que l’individu.
Permettez-moi d’en donner un exemple. Dans certaines parties de l’Inde,
il a été enjoint aux veuves, comme un acte de grande piété, de se passer
d’eau et de nourriture un certain jour par quinzaine. Ceci conduit
souvent à une cruauté, inutile et inhumaine. Et cependant les hommes ne
sont pas, par nature, cruels à ce point. Mais cette piété étant une
simple abstraction irréelle, elle étouffe complètement le sens moral de
l’individu, de même que l’homme, qui ne ferait pas de mal inutilement à
un animal, cause d’horribles souffrances à un grand nombre d’innocentes
créatures quand il étouffe ses sentiments sous l’idée abstraite de la
«Chasse». Parce que ces idées sont la création de notre cerveau, parce
qu’elles sont des classifications logiques, c’est pour cela qu’elles
pourront si souvent cacher sous leur brume la personne réelle de
l’homme.
Et l’idée de la Nation est un des plus puissants anesthésiques que
l’homme ait inventés. Sous l’influence de ses pensées un peuple entier
peut exécuter son programme systématique d’égoïsme virulent sans
s’apercevoir le moins du monde de sa perversion morale--en réalité, se
fâchant dangereusement si on la lui fait remarquer.
Mais ceci peut-il continuer indéfiniment, qui fait de notre nature
vivante un désert d’insensibilité morale? La Nation peut-elle échapper à
jamais à sa «Nemesis»? Ce pouvoir géant d’organisation n’a-t-il point de
bornes en ce monde contre lesquelles il peut se briser d’autant plus
complètement que sa force et sa vélocité sont terribles? Croyez-vous que
le mal puisse être d’une façon permanente empêché d’agir par la
concurrence du mal? et qu’une conférence de la prudence peut garder, par
un accord mutuel, le diable enchaîné dans son semblant de cage?
La guerre européenne des Nations fut la guerre de la rétribution.
L’homme, la personne, doit protester pour sa vie même contre l’amas de
choses là où il devrait y avoir un cœur, de systèmes et de polices où
devrait couler le flot vivant des rapports humains. Les temps sont venus
où, pour le salut du monde entier outragé, l’Europe connut en sa propre
personne l’absurdité terrible de cette chose qu’on appelle la Nation.
La Nation a trafiqué longtemps de l’humanité mutilée. Les hommes, les
plus belles créations de Dieu, sortirent de l’usine nationale, en
multitudes de pantins, faiseurs de guerre et d’argent, comiquement vains
de leur pitoyable perfection mécanique. La société humaine devint de
plus en plus un spectacle de marionnettes de politiciens, de soldats,
d’usiniers et de bureaucrates, mus par les fils d’une merveilleuse et
puissante organisation.
Mais l’apothéose de l’égoïsme ne pourra jamais faire de son interminable
production de haine et de cupidité, de crainte et d’hypocrisie, de
suspicion et de tyrannie, une fin en elle-même? Ces monstres croissent
en monstrueuses formes mais jamais en harmonie. Et la Nation ne peut
prendre qu’une corpulence inimaginable, non d’un corps vivant, mais
d’acier, de vapeur et de bureaux, jusqu’à ce que sa difformité ne puisse
plus longtemps contenir cette laideur volumineuse, jusqu’à ce qu’elle
commence à craquer et à bâiller, à respirer le sang et le feu, jusqu’à
ce que sonne le tocsin dans le tonnerre de ses canons. En cette guerre
l’agonie de la Nation a commencé. Brusquement, tout son mécanisme
s’affolant, elle a commencé la danse des Furies, brisant ses propres
membres, éparpillant leur poussière. C’est le cinquième acte de la
tragédie de l’irréel.
Ceux qui ont quelque foi en l’Homme ne pourront qu’espérer avec ferveur
que la tyrannie de la Nation ne soit point rendue à ses crocs et à ses
griffes, à ses bras de fer si étendus et à son immense cavité
intérieure, tout estomac et point de cœur; que l’homme renaîtra, dans la
liberté de son individualité, du vague enveloppant de l’abstraction.
Le voile a été levé et dans cette guerre effroyable, l’Occident s’est
dressé face à face avec sa propre création, à laquelle il avait offert
son âme. Il doit aujourd’hui savoir ce qu’elle est vraiment.
Il ne s’était jamais permis de soupçonner quelle lente décomposition se
faisait dans sa nature morale, se manifestant souvent en doctrines de
scepticisme, mais plus souvent encore et d’une façon plus dangereusement
subtile dans son inconscience de la mutilation et de l’insulte qu’il
infligeait à une vaste partie du monde. Maintenant il doit reconnaître
la vérité; elle s’est rapprochée de lui.
Et alors de ses propres enfants naîtront ceux qui sauront se libérer de
l’esclavage de cette illusion, de cette perversion de fraternité fondée
sur l’égoïsme, ceux qui se diront les enfants de Dieu et non les
esclaves de la machinerie qui change les âmes en marchandise et la vie
en compartiments, qui, de ses griffes de fer, écorche le cœur du monde
et ne sait pas ce qu’elle fait.
Et nous, les sans-nation du monde, dont la tête a été courbée jusque
dans la poussière, nous saurons que cette poussière est plus sacrée que
les briques dont est construit l’orgueil du pouvoir. Car cette poussière
est fertile en vie, en beauté et en amour. Nous remercierons Dieu de
nous avoir fait attendre en silence dans la nuit du désespoir, d’avoir
eu à supporter l’insulte du fier et le fardeau du fort, et cependant,
tout cela durant, quoique nos cœurs tremblaient de doute et de crainte,
de n’avoir jamais pu croire aveuglement dans le salut offert par la
machinerie à l’homme, mais d’être resté fidèle à notre confiance en Dieu
et en la vérité de l’âme humaine.
Et nous pouvons encore caresser l’espoir que, lorsque le pouvoir aura
honte d’occuper son trône et sera prêt à céder sa place à l’amour,
lorsque le matin viendra nettoyer les traces sanglantes des pas de la
Nation sur la grand’route de l’humanité, on nous demandera d’apporter
notre vase d’eau sacrée--d’eau d’amour--pour adoucir et purifier
l’histoire de l’homme, et sous sa pluie, bénir et rendre fertile la
poussière piétinée des siècles.
II
LE NATIONALISME AU JAPON
I
La pire forme d’esclavage, c’est l’esclavage du découragement, qui tient
les hommes désespérément enchaînés à leur manque de foi en eux-mêmes. On
nous a dit à maintes reprises, et non sans raison, que l’Asie vit dans
le passé, qu’elle ressemble à un riche mausolée qui dépense toute sa
splendeur à essayer d’immortaliser les morts. On a dit de l’Asie qu’elle
ne pourra jamais avancer dans la voie du progrès, tant elle regarde
inévitablement derrière elle. Nous avons accepté cette accusation et
sommes arrivés à la croire. Dans l’Inde, je connais une grande section
de notre communauté qui, fatiguée de ressentir l’humiliation de cette
critique, s’efforce par tous les moyens qu’offre l’illusion de la
changer en une sorte de vantardise. Mais la vantardise n’est que la
honte masquée, elle ne croit pas vraiment en elle-même.
Tandis que les choses restaient ainsi et que nous autres, asiatiques,
nous hypnotisions nous-mêmes dans la croyance qu’il ne pouvait y avoir
de possibilités autrement, le Japon se réveillait de ses rêves et à pas
de géant laissait loin derrière lui ses siècles d’inaction, surprenant
les temps présents par l’avance de ses résultats. Ceci brisa le charme
sous lequel nous entretenions notre torpeur, que nous croyions être la
condition normale de certaines races habitant certaines limites
géographiques. Nous oubliions qu’en Asie furent fondés de grands
royaumes, que la philosophie, la science, la littérature et les arts y
furent florissants et que toutes les grandes religions du monde y eurent
leur berceau. Il est donc injuste de dire qu’il y a dans le sel et le
climat de l’Asie un caractère inhérent producteur d’inactivité mentale
et atrophiant les facultés qui poussent les hommes à aller de l’avant.
Pendant des siècles nous avons tenu les torches de la civilisation en
Orient, alors que l’Occident dormait dans les ténèbres, et ce n’est pas
là le signe d’un esprit apathique ou de vues étroites.
Puis tomba l’obscurité de la nuit sur toutes les terres orientales. Le
cours du temps parut s’arrêter d’un seul coup et l’Asie cessa de prendre
toute nourriture nouvelle, se nourrissant sur son passé, c’est-à-dire se
nourrissant sur elle-même. Le calme ressembla à la mort et la grande
voix se tut qui avait envoyé les messages de vérité éternelle, épargnant
la pollution à l’homme durant des générations, comme l’océan d’air
conserve la terre douce en la lavant de ses impuretés.
Mais la vie a son sommeil, ses périodes d’inactivité, et alors elle perd
ses mouvements, ne prend plus de nourriture et vit sur sa réserve du
passé. Elle devient impuissante, ses muscles se détendent et sa stupeur
prête à la moquerie. Dans le rythme de la vie, il doit y avoir des
pauses pour le renouvellement de la vie. La vie dans son activité se
dépense sans compter, brûlant tout son combustible. Cette extravagance
ne peut durer indéfiniment, mais est toujours suivie d’une période
passive; alors toute dépense est arrêtée et toute aventure abandonnée en
faveur du repos et d’une lente récupération.
La tendance de l’esprit est économique, il aime à se former des
habitudes et à se mouvoir sur des rails qui lui épargnent l’ennui de
penser à nouveau à chacun de ses pas. Une fois formés les idéaux rendent
le cerveau paresseux. Il a peur de risquer ses acquisitions en de
nouvelles entreprises. Il essaie de jouir de la sécurité complète en
renfermant ce qui lui appartient derrière les fortifications de
l’habitude. Mais, en même temps, il s’interdit réellement la complète
jouissance de ses possessions. C’est de l’avarice. Les idéaux vivants ne
doivent pas perdre contact avec la vie toujours croissante et
changeante. Leur liberté réelle n’est pas entre les bornes de la
sécurité, mais sur les grandes routes de l’aventure, remplies des
risques de nouvelles expériences.
Un matin le monde entier s’éveilla surpris: le Japon, durant la nuit,
avait renversé les murs de ses vieilles habitudes; et était sorti
triomphant. Ce fut fait en un temps si incroyablement court que cela
parut davantage comme un changement de costume que comme la construction
d’un édifice nouveau. On y voyait la force confiante de la maturité en
même temps que la fraîcheur et la potentialité infinie d’une vie
nouvelle. Cependant, on craignit que ce ne fut qu’un simple caprice de
l’histoire, un jeu du Temps, le gonflement d’une bulle de savon,
parfaite de rondeur et de coloris, mais le cœur creux et sans substance.
Le Japon a prouvé, de façon conclusive, que cette révélation soudaine de
son pouvoir n’était pas une merveille de courte vie, un produit
accidentel du temps et de la marée, projeté des profondeurs de
l’obscurité pour retomber, l’instant d’après, dans l’océan de l’oubli.
La vérité, c’est que le Japon est vieux et nouveau à la fois. Il a
hérité de l’ancienne culture de l’Orient,--la culture qui enjoint à
l’homme de rechercher sa vraie fortune et son vrai pouvoir dans son âme
intime, la culture qui donne la possession de soi en face de la perte et
du danger, le sacrifice de soi sans compter le coût ou l’espoir du gain,
le défi de la mort, l’acceptation des innombrables obligations sociales
que nous devons aux hommes en tant qu’êtres sociaux. En un mot, le Japon
moderne est sorti de l’Orient immémorial comme un lotus en fleurs, avec
une grâce aisée, mais conservant tout le temps de solides attaches dans
les profondeurs d’où il avait surgi.
Et le Japon, l’enfant de l’Ancien Orient, a courageusement lui aussi,
revendiqué pour lui-même tous les dons du siècle moderne. Il a fait
montre de son fier esprit en rompant avec les barrières de l’habitude,
l’accumulation inutile d’un cerveau paresseux, qui cherche la sécurité
dans son épargne, ses serrures et ses clefs. Il est ainsi entré en
contact avec les temps vivants et a accepté avec passion et aptitude les
responsabilités de la civilisation moderne.
C’est ce qui a donné un cœur au reste de l’Asie. Nous avons vu que la
vie et la force sont là, en nous; il suffit que l’écorce morte soit
retirée. Nous avons vu que s’abriter chez les morts, c’est la mort
elle-même, alors que courir tous les risques de la vie jusqu’au plus
haut point, c’est la vie.
Pour moi, je ne puis croire que le Japon soit devenu ce qu’il est en
imitant l’Occident. On ne peut imiter la vie, on ne peut longtemps
simuler la force, et même, ce qui est pire, une simple imitation est une
source de faiblesse. Car elle est une entrave à notre vraie nature et se
met toujours en travers de notre chemin. C’est comme si nous revêtions
notre squelette de la peau d’un autre homme, créant ainsi à tout instant
d’éternelles querelles entre la peau et les os.
La vérité réelle, c’est que la science n’est pas la nature de l’homme,
c’est simplement du savoir et de l’instruction. Parce que vous
connaissez les lois de l’univers matériel, vous ne changez pas votre
propre et profonde humanité. Vous pouvez emprunter aux autres du savoir,
vous ne pouvez leur emprunter du tempérament.
Mais dans la période imitative de notre éducation, nous ne pouvons
distinguer entre l’essentiel et le non-essentiel, entre ce qui est
transférable et ce qui ne l’est pas. C’est quelque chose comme la foi du
cerveau primitif dans les propriétés magiques des accidents de forme
extérieure qui accompagnent une vérité réelle. Nous avons peur de
laisser quelque chose de précieux et d’efficace en n’avalant pas
l’amande avec la coque. Mais alors que notre gourmandise se délecte
d’une appropriation globale, c’est la fonction de notre nature vitale
d’assimiler, ce qui est la seule vraie appropriation pour un organisme
vivant. Où il y a de la vie, elle est sûre de s’affirmer par son choix
d’acceptation et du refus selon ses besoins constitutionnels.
L’organisme vivant ne se permet pas de se développer en sa nourriture,
il transforme au contraire sa nourriture en son propre corps. Et ainsi
seulement il peut devenir fort et non pas par une simple accumulation ou
par l’abandon de son identité personnelle.
Le Japon a importé sa nourriture de l’Occident, mais non sa nature
vitale. Le Japon ne peut complètement se perdre et se fondre dans les
accessoires scientifiques qu’il a acquis de l’Occident et se changer en
une simple machine d’emprunt. Il a son âme propre, qui doit s’affirmer
dans tous ses besoins. Qu’il soit capable d’agir ainsi et que cette
opération d’assimilation soit en cours, cela a été amplement prouvé par
les symptômes de santé vigoureuse qu’il montre. Et j’espère sincèrement
que le Japon, dans l’orgueil de son acquisition étrangère, ne puisse
jamais perdre sa foi en son âme propre. Car cet orgueil même est une
humiliation qui conduit finalement à la pauvreté et à la faiblesse.
C’est l’orgueil de la coquette qui attache plus d’importance à sa
nouvelle coiffure qu’à sa tête elle-même.
Le monde entier est dans l’attente de ce que cette grande nation
orientale va faire des opportunités et des responsabilités qu’elle a
acceptée des mains des temps modernes. Si c’est une simple reproduction
de l’Occident, alors le grand espoir qu’elle a soulevé restera vain. Car
il y a de graves questions que la civilisation occidentale a présentées
devant le monde, mais auxquelles elle n’a pas répondu complètement. Le
conflit entre l’individu et l’état, le travail et le capital, l’homme et
la femme; le conflit entre la cupidité du gain matériel et la vie
spirituelle de l’homme, l’égoïsme organisé des nations et les grands
idéaux de l’humanité; le conflit entre toutes les laides complexités
inséparables des gigantesques organisations commerciales et
gouvernementales et les instincts naturels de l’homme criant après la
simplicité, la beauté et la plénitude du loisir--tous ces conflits ont à
être résolus d’une façon encore insoupçonnée.
Nous avons vu ce grand courant de civilisation s’engorger avec les
détritus que charriait ses innombrables canaux. Nous avons vu qu’avec
tout son amour tant vanté de l’humanité, elle s’est montrée la plus
grande menace envers l’Homme, pire--et de beaucoup--que les éclats
soudains de barbarie nomade dont les hommes souffrirent dans les
premiers âges de l’histoire. Nous avons vu, qu’en dépit de son amour
tant vanté de la liberté, elle a produit des formes d’esclavage pires
que celles qui étaient courantes dans les sociétés primitives--esclavage
dont les chaînes ne peuvent être rompues, soit qu’elles sont invisibles,
soit qu’elles assument les nom et apparence de la liberté. Nous avons
vu, sous l’influence de sa gigantesque mesquinerie, l’homme perdre sa
foi en tous les idéaux héroïques de la vie qui l’ont fait grand.
Le Japon ne peut, par conséquent, accepter d’un cœur léger la
civilisation moderne avec toutes ses tendances, ses méthodes et ses
formules, et rêver qu’elles sont inévitables. Il lui faut employer son
cerveau oriental, sa force spirituelle, son amour de la simplicité, sa
reconnaissance de l’obligation sociale, afin de percer une voie nouvelle
pour ce grand et pesant char du progrès, aux grincements bruyants. Il
devra réduire au minimum l’immense sacrifice de la vie et de la liberté
de l’homme que ce progrès réclame à mesure qu’il avance.
Des générations durant, le Japon a senti, a pensé, a travaillé, a adoré
à sa façon propre; et ceci ne peut être abandonné comme on abandonne de
vieux habits. C’est dans son sang, dans la moelle de ses os, dans la
texture de sa chair, dans le tissu de son cerveau; et ce doit modifier
tout ce qu’il touchera, sans qu’il le sache, même contre son désir. Une
fois qu’il aura résolu le problème de l’homme à sa satisfaction, il aura
obtenu sa philosophie de la vie et développé son art de vivre.
S’il applique tout ceci à la situation présente il en naîtra une
création nouvelle et non une simple répétition, une création que l’âme
de son peuple possédera en propre et offrira fièrement au monde comme
son tribut au bien-être de l’homme. De tous les pays d’Asie, le Japon a
le libre emploi selon son génie et ses besoins des matériaux recueillis
en Occident. Sa responsabilité n’en est que plus grande, car par sa voix
l’Asie répondra aux questions que l’Europe a soumises à la conférence de
l’Homme. C’est dans ce pays que seront faites ces expériences par
lesquelles l’Orient changera les aspects de la civilisation moderne, lui
infusant de la vie là où ce n’est qu’une machine, substituant le cœur
humain au froid expédient, se souciant moins du pouvoir et du succès que
du développement harmonieux et vivant de la vérité et de la beauté.
Je ne puis que rappeler ces jours où toute l’Asie Orientale, de Burma au
Japon, était unie à l’Inde par les liens d’amitié les plus serrés, les
seuls liens naturels qui peuvent exister entre les nations. Les cœurs
vibraient à l’unisson, s’adressant mutuellement des messages sur les
besoins les plus profonds de l’humanité. Nous ne nous craignions pas les
uns les autres, nous n’avions pas besoin de nous armer pour nous arrêter
mutuellement; nos rapports n’étaient pas ceux de l’intérêt personnel, de
l’exploration et de la spoliation des poches du prochain; nous
échangions des idées et des idéaux, nous nous faisions des dons de
l’amour le plus élevé; aucune différence de langue ou de coutume ne nous
empêchait de nous parler cœur à cœur; aucun orgueil de race ni aucune
conscience insolente de supériorité, physique ou mentale, ne gâtaient
nos rapports; nos arts et nos littératures produisaient des fleurs et
des feuilles nouvelles sous l’influence de ce soleil qu’étaient nos
cœurs unis; et des races appartenant à des histoires, des langues et des
pays différents reconnurent la plus haute unité de l’homme et le plus
profond lien d’amour. Ne pouvons-nous aussi nous rappeler que dans ces
jours de paix et de bonne volonté, d’hommes unis pour ces fins suprêmes
de la vie, la nature japonaise a conservé pour elle-même le baume
d’immortalité qui a aidé son peuple à renaître dans un nouvel âge, à
pouvoir survivre à ses vieilles formes usées, à sortir indemne du choc
de la plus merveilleuse révolution que le monde ait jamais vue?
La civilisation politique qui a surgi du sol de l’Europe et se répand
sur le monde entier, comme une herbe prolifique, est basée sur
l’exclusivité. Elle est constamment préoccupée de tenir les étrangers à
l’écart ou de les exterminer. Elle est carnivore et cannibale dans ses
tendances, elle s’alimente sur les ressources des autres peuples et
essaie d’avaler tout leur avenir. Elle a toujours peur que d’autres
races ne parviennent à l’éminence et ne la déclarent un péril, et elle
essaie de contrarier tous les symptômes de grandeur en dehors de ses
propres frontières, obligeant les races d’hommes qui sont plus faibles à
rester éternellement figées dans leur faiblesse.
Avant que cette civilisation devînt toute puissante et ouvrît ses
mâchoires affamées, assez larges pour engloutir les grands continents de
la terre, nous eûmes des guerres, des pillages, des changements de
monarchies et leurs misères conséquentes, mais jamais un tel tableau de
voracité apeurée et désespérée, de nations se nourrissant l’une sur
l’autre, de machines énormes transformant de grandes parties de la terre
en chair à pâté, de terribles jalousies avec toutes leurs dents et leurs
mâchoires affreuses prêtes à s’entredéchirer. Cette civilisation
politique est scientifique et non humaine. Elle est puissante, parce
qu’elle concentre toutes ses forces sur un but, comme un millionnaire
acquiert de l’argent au prix de son âme. Elle trahit sa confiance, elle
tisse impudemment ses réseaux de mensonges, elle élève des autels aux
idoles de la cupidité dans ses temples, tirant un grand orgueil des
cérémonies coûteuses de ce culte et appelant cela: patriotisme.
Et l’on peut prophétiser, sans crainte de se tromper, que cela ne peut
continuer, car il y a une loi morale dans ce monde qui s’applique à la
fois aux individus et aux corps d’hommes organisés. Vous ne pouvez
violer éternellement ces lois, au nom de votre nation, et cependant
jouir de leurs avantages en tant qu’individus. Cette sape publique des
idéaux éthiques réagit lentement sur chaque membre de la société,
engendrant peu à peu la faiblesse, où on ne la voit pas, et causant
cette méfiance cynique de toutes les choses sacrées dans la nature
humaine, qui est le vrai symptôme de la sénilité. Il faut nous rappeler
que cette civilisation politique, cette doctrine du patriotisme
national, n’a jamais été de longue durée. La lampe de la Grèce ancienne
est éteinte dans le pays où elle fut allumée, le pouvoir de Rome gît
ensevelit sous les ruines de son vaste empire. Mais la civilisation,
dont la base est la société et l’idéal spirituel de l’homme, est
toujours bien vivante en Chine et dans les Indes. Si faible et petite
qu’elle puisse paraître, si nous jugeons d’après le niveau de puissance
mécanique des jours modernes, elle contient toutefois de la vie, comme
les plus petites semences, et elle poussera, grandira et étendra ses
branches bienfaisantes, produisant des fleurs et des fruits lorsque son
heure viendra et que du ciel une pluie de grâce descendra sur elle. Mais
les ruines des _skyscrapers_ du pouvoir et la mécanique cassée de la
cupidité, la pluie de Dieu elle-même est impuissante à les relever; car
elles n’étaient pas faites de vie, mais se dressaient contre la vie en
général--elles sont les reliques de la rébellion qui se brisa en
morceaux contre l’éternel.
L’accusation portée contre nous, c’est que les idéaux que nous
entretenons en Orient sont statiques, qu’ils n’ont pas en eux de force
d’impulsion pour se mouvoir, pour ouvrir de nouvelles perspectives de
savoir et de pouvoir, que les systèmes de philosophie qui sont le grand
état des civilisations de l’Orient usées par le temps méprisent toutes
les preuves extérieures, se contentant stupidement de leur certitude
subjective. Ceci prouve que lorsque notre connaissance est vague nous
sommes portés à accuser l’objet même de notre connaissance d’être vague.
Pour un observateur occidental notre civilisation apparaît comme n’étant
que métaphysique, tout comme à un sourd le piano n’est que des
mouvements de doigts et non de la musique. Il ne peut penser que nous
avons trouvé une base profonde de réalité sur laquelle nous avons édifié
nos institutions.
Malheureusement toutes les preuves de réalité sont dans la réalisation.
La réalité du tableau qui est devant vous dépend seulement du fait que
vous pouvez voir, et il nous est difficile de prouver à un incrédule que
notre civilisation n’est pas un système nébuleux de spéculations
abstraites, qu’elle a accompli quelque chose qui est une vérité
positive--une vérité qui peut donner au cœur de l’homme abri et appui.
Elle a produit un sens intérieur,--un sens de la vision, la vision de la
réalité infinie dans toutes les choses finies.
Mais il dit: «Vous ne faites pas de progrès, il n’y a pas de mouvement
en vous». Je lui demande: «Comment le savez-vous? Vous devez juger le
progrès selon son but. Un train de chemin de fer progresse vers la
station terminus,--c’est du mouvement. Mais un arbre parvenu à son plein
développement n’a pas de mouvement défini de ce genre, son progrès est
le progrès intérieur de la vie. Il vit, avec ses aspirations vers la
lumière frémissant dans ses feuilles et coulant dans sa sève
silencieuse.»
Nous aussi, nous avons vécu durant des siècles, nous vivons encore et
nous aspirons à une réalité qui n’a pas de fin à sa réalisation,--une
réalité qui va au delà de la mort, lui donnant une signification qui
s’élève au-dessus de toutes les misères de la vie et porte en elle sa
paix et sa pureté, sa joyeuse renonciation de soi. Le produit de cette
vie intérieure est un produit vivant. Il sera nécessaire lorsque le
jeune homme reviendra à la maison fatigué et couvert de poussière,
lorsque le soldat sera blessé, lorsque la fortune sera gaspillée et
l’orgueil humilié, lorsque le cœur de l’homme réclamera la vérité dans
l’immensité des faits et l’harmonie dans la contradiction des tendances.
Sa valeur n’est pas dans sa multiplication des matériaux, mais dans son
accomplissement spirituel.
Il y a des choses qui ne peuvent attendre. Il vous faut vous précipiter,
courir et marcher si vous devez lutter ou prendre la première place sur
le marché. Vous tendez vos nerfs et restez en alerte lorsque vous
pourchassez des occasions qui sont toujours sur l’aile. Mais il est des
idéaux qui ne jouent pas à cache-cache avec notre vie; ils se
développent lentement de la graine jusqu’à la fleur, de la fleur au
fruit; ils réclament l’espace infini et la lumière du ciel pour arriver
à maturité et les fruits qu’il produisent peuvent survivre à des années
d’insulte et de mépris. L’Orient avec ses idéaux, dans le sein duquel
sont déposés des siècles de soleil et de silence étoilé, peut attendre
patiemment que l’Occident, dans sa course après l’expédient, perde
haleine et s’arrête. L’Europe, qui se hâte affairée à ses rendez-vous,
jette dédaigneusement son regard par la portière de la voiture sur le
moissonneur récoltant son blé dans les champs et, dans son intoxication
de vitesse, ne peut que le trouver lent et même rétrograde. Mais la
vitesse arrive à sa fin, le rendez-vous perd sa signification et le cœur
affamé réclame de la nourriture--c’est le retour final au lent
moissonneur qui moissonne dans le soleil. Car si le bureau ne peut
attendre, ou l’achat et la vente, ou le désir d’excitation, l’amour sait
attendre et la beauté, la sagesse de la souffrance, les fruits du
dévouement patient et la révérente humilité de la simple foi. Et ainsi
l’Orient attendra que vienne son temps.
Je ne dois pas hésiter à reconnaître en quoi l’Europe est grande, car
elle est grande, sans aucun doute. Nous ne pouvons nous empêcher de
l’aimer de tout notre cœur et de lui rendre le meilleur hommage de notre
admiration,--l’Europe qui, dans sa littérature et son art, se déverse en
une inépuisable cascade de beauté et de vérité fertilisant toutes les
contrées et tous les temps; l’Europe qui, d’un cerveau titanique dans
son pouvoir infatigable, atteint à la fois les sommets et les
profondeurs de l’univers, gagnant par son savoir l’hommage des
infiniment grands et des infiniment petits, appliquant toutes les
ressources de son grand intellect et de son grand cœur à guérir les
malades et à alléger ces misères de l’homme que jusqu’ici nous nous
sommes contentés d’accepter dans un esprit d’impuissante résignation;
l’Europe qui fait rendre à la terre plus de fruits qu’il ne semblait
possible, flattant et réduisant les grandes forces de la nature au
service de l’homme. Une telle vraie grandeur doit avoir sa force motrice
dans la force spirituelle. Car seulement l’esprit de l’homme peut défier
toutes les limitations, avoir foi dans son succès ultime, fouiller de sa
lumière au delà de l’immédiat de l’apparent, souffrir volontiers le
martyr pour des fins qui ne peuvent être achevées durant sa vie et
accepter l’échec sans reconnaître la défaite.
Dans le cœur de l’Europe coule le flot le plus pur d’amour humain,
d’amour de la justice, d’esprit de sacrifice pour de nobles idéaux. La
culture chrétienne séculaire a pénétré profondément dans le cœur de sa
vie. En Europe nous avons vu de nobles cerveaux qui se sont toujours
dressés pour les droits de l’homme sans distinction de couleur ou de
doctrine; qui ont bravé la calomnie et l’insulte de leur propre peuple
en combattant pour la cause de l’humanité et en élevant leur voix contre
les folles orgies du militarisme, contre la rage de représailles
brutales et de rapacité qui s’empare parfois de tout un peuple; qui sont
toujours prêts à réparer des torts causés dans le passé par leur propre
nation et s’efforcent vainement de refouler la lâche injustice qui coule
non contenue parce que la résistance est faible et innocente de la part
de ceux qu’elle atteint. Il y a ces chevaliers errants de l’Europe
moderne qui n’ont pas perdu leur foi dans l’amour désintéressé de la
liberté, dans les idéaux qui ne possèdent point de frontières
géographiques ni d’intérêts nationaux. Ils sont là pour prouver que la
source de l’eau de la vie éternelle n’est pas encore tarie en Europe et
que celle-ci saura s’y retremper et renaître de temps en temps.
Là seulement, où l’Europe est trop consciemment affairée à édifier son
pouvoir, défier sa nature plus profonde et s’en moquer, elle entasse ses
iniquités jusqu’au ciel, appelant la vengeance de Dieu et répandant
l’infection de la laideur, physique et morale, sur la surface de la
terre par son commerce insensible qui est un outrage impudent au
sentiment humain du beau et du bon. L’Europe est suprêmement bonne dans
sa bienfaisance, lorsqu’elle tourne son visage vers toute l’humanité; et
l’Europe est suprêmement mauvaise dans sa méchanceté lorsqu’elle ne
tourne son visage que vers son propre intérêt, employant toute la
puissance de sa grandeur à des fins qui sont contre l’infini et
l’éternel dans l’Homme.
L’Asie orientale a poursuivi son chemin, laissant évoluer sa
civilisation, qui n’était pas politique mais sociale, pas vorace et
mécaniquement puissante mais spirituelle et basée sur tous les rapports
variés et profonds de l’humanité. La solution des problèmes de la vie
des peuples fut étudiée dans la solitude et exécutée derrière la
sécurité de la distance, où tous les changements dynastiques et les
invasions étrangères pouvaient difficilement l’atteindre. Mais
maintenant nous sommes envahis par le monde extérieur, notre solitude
est perdue à jamais. Cependant nous ne devons pas le regretter, pas plus
qu’une plante ne peut jamais regretter l’obscurité de la semence où elle
germa. Maintenant le temps est venu de faire du problème mondial notre
propre problème; nous devons mettre l’esprit de notre civilisation en
harmonie avec l’histoire de toutes les nations de la terre; nous ne
devons pas, par un sot orgueil, rester immobiles dans l’écorce de la
semence et la croûte de la terre qui protégèrent et nourrirent nos
idéaux; car cette écorce et cette croûte furent faites pour être
rompues, afin que la vie puisse jaillir dans toute sa vigueur et sa
beauté, apportant dans la pleine lumière du jour ses offrandes au monde.
Dans cette tâche de rompre la barrière et faire face au monde, le Japon
a été le premier en Orient. Il a infusé l’espoir dans le cœur de toute
l’Asie. Cet espoir fournit le feu caché qui est nécessaire à toute œuvre
de création. L’Asie sent maintenant qu’elle doit justifier sa vie en
produisant une œuvre vivante, elle ne doit pas rester passivement
endormie, ou imiter faiblement l’Occident, dans l’infatuation de la
crainte ou de la flatterie. Pour ceci nous offrons nos remerciements à
cette Terre du Soleil Levant et lui demandons solennellement de se
rappeler qu’elle a à remplir la mission de l’Orient.
C’est à elle qu’il appartient d’infuser la sève d’une plus complète
humanité dans le cœur de la civilisation moderne. Elle ne devra jamais
lui permettre de se laisser étouffer par les broussailles nuisibles,
mais la conduire vers la lumière et la liberté, vers l’air pur et le
vaste espace, où elle pourra recevoir, dans l’aube de son jour et les
ténèbres de sa nuit, l’inspiration du ciel. Que la grandeur de ses
idéaux devienne visible à tous les hommes comme son Fuji couronné de
neige s’élève du cœur du pays jusque dans les régions de l’infini,
suprêmement distinct de tout son entourage, beau comme une jeune fille
dans sa courbe magnifique, et cependant ferme et fort et sereinement
majestueux.
II
J’ai voyagé dans de nombreux pays et j’ai rencontré des hommes
appartenant à toutes les classes, mais jamais dans aucun voyage je n’ai
senti aussi distinctement la présence de l’humanité comme au Japon. Dans
les autres grands pays les signes du pouvoir de l’homme sont ostensibles
et j’ai vu de grandes organisations dont le succès couronnait toutes les
entreprises. Là, l’étalage et l’extravagance dans le vêtement, le
meuble, les distractions coûteuses surprennent. Il semble qu’on vous
repousse dans un coin, comme un pauvre intrus dans un festin; ou vous
devenez curieux, ou vous restez suffoqué d’étonnement. Dans ces pays,
vous n’avez pas l’impression que l’homme est suprême; vous vous trouvez
précipité dans une immensité de choses qui indispose. Mais au Japon ce
n’est pas l’étalage du pouvoir ou de la richesse qui est l’élément
dominant. Vous voyez partout des emblèmes d’amour et d’admiration et non
point d’ambition et de cupidité. Vous voyez un peuple dont le cœur s’est
manifesté et s’est répandu à profusion dans ses plus communs ustensiles
de la vie quotidienne, dans ses institutions sociales, dans ses manières
qui sont volontairement parfaites et dans ses rapports avec les choses
qui ne sont pas seulement adroits mais gracieux jusque dans le moindre
mouvement.
Ce qui m’a impressionné le plus dans ce pays, c’est la conviction que
les Japonais ont percé les secrets de la nature, non par des méthodes de
science analytique, mais par la sympathie. Ils ont appris son langage
des lignes, sa musique des couleurs, la symétrie de ses irrégularités et
la cadence dans la liberté de ses mouvements; ils ont vu comment elle
mène ses foules immenses des choses et sait éviter cependant les heurts;
comment les conflits eux-mêmes dans ses créations se résolvent en danse
et en musique; comment son exubérance a l’aspect d’un abandon complet de
soi et n’est point une simple dissipation d’étalage. Ils ont découvert
que la nature peut conserver son pouvoir sous les formes de la beauté;
et c’est cette beauté qui, comme une mère, nourrit à son sein toutes les
forces géantes, pour les entretenir en une vigueur active, bien qu’au
repos. Ils ont appris que les énergies de la nature s’épargnent l’usure
par le rythme d’une grâce parfaite et que, par la douceur de ses lignes
courbes, elle éloigne la fatigue des muscles du monde. J’ai senti que
les Japonais ont su s’assimiler ces secrets dans leur vie et la vérité
qui se trouve dans la beauté de toute chose a passé dans leurs âmes. On
peut en un temps relativement court avoir une simple connaissance des
choses, mais on ne peut acquérir leur esprit que par des siècles d’étude
et de contrôle sur soi. Dominer de l’extérieur la nature est une chose
beaucoup plus simple que de la faire sienne dans le charme de l’amour,
ce qui est un effet du vrai génie. La race japonaise a montré ce génie,
non en l’acquérant, mais en le créant; non par l’étalage des choses,
mais par la manifestation de son propre être intérieur. Ce pouvoir
créatif existe chez tous les peuples, et il emploie toujours son
activité à se saisir de la nature des hommes et à lui donner une forme
selon son idéal. Mais au Japon, il semble qu’il ait atteint son apogée,
qu’il se soit introduit profondément dans le cerveau de tous les hommes
pour pénétrer jusqu’à leurs muscles et leurs nerfs. Leurs instincts sont
devenus vrais, leurs sens se sont éveillés et leurs mains ont acquis une
adresse naturelle. Le génie de l’Europe a donné à son peuple le pouvoir
de l’organisation, qui s’est manifesté spécialement dans la politique et
le commerce et en coordonnant les connaissances scientifiques. Le génie
du Japon a donné aux Japonais la vision de la beauté dans la nature et
le pouvoir de la réaliser dans leur vie.
Toute civilisation particulière est l’interprétation de l’expérience
particulière humaine. L’Europe paraît avoir compris manifestement le
conflit des choses dans l’univers, conflit qu’on ne peut maîtriser que
par la conquête. C’est pourquoi elle est toujours prête à la lutte et la
meilleure partie de son attention est consacrée à organiser ses forces.
Le Japon, lui, a senti, dans son monde, une présence qui a évoqué en son
âme un sentiment de respectueuse adoration. Il ne se vante pas de
maîtriser la nature, mais il lui apporte avec une joie et un soin
infinis ses offrandes d’amour. Ses rapports avec le monde sont les
rapports les plus profonds du cœur. Il s’est établi un lien spirituel
d’amour avec les collines de son pays, avec la mer et les fleuves, avec
les forêts dans toutes leurs variétés florales et leurs diversités
sylvestres; son cœur s’est fait l’écho de tous les murmures et soupirs
frémissants des bois, de tous les sanglots des flots; il a étudié le
soleil et la lune dans toutes les modulations de leurs lumières et de
leurs ombres et il lui plaît de fermer ses boutiques pour aller saluer
les saisons dans ses vergers, ses jardins et ses champs.
Ce cœur qui s’ouvre à l’âme du monde n’est pas limité aux classes
privilégiées, c’est-à-dire à une seule section du Japon, mais il
appartient à tous les hommes et à toutes les femmes de toutes les
conditions. Cette expérience de l’âme japonaise, reconnaissant une
personnalité dans le cœur du monde, s’est trouvée incarnée dans sa
civilisation, qui est une civilisation des rapports humains. Les devoirs
des Japonais envers l’État ont naturellement revêtu le caractère de
devoirs filiaux, la nation ne fait qu’une famille avec son Empereur
comme chef. L’unité nationale n’est pas sortie de la camaraderie des
armes dans un but défensif ou offensif, ni de l’association en des
expéditions aventureuses, chaque membre ayant en partage les dangers et
les profits du vol; elle n’est pas née de la nécessité d’organisation
dans une intention ultérieure, mais elle est une extension de la famille
et des obligations du cœur dans un espace et un temps très vastes.
L’idéal de «maîtri» est à la base de sa culture--«maîtri» avec les
hommes et «maîtri» avec la Nature. Et la vraie expression de cet amour
est dans le langage de la beauté, qui abonde si généralement au Japon.
C’est la raison pour laquelle un étranger comme moi, au lieu de
ressentir de l’envie ou de l’humiliation devant ces manifestations de la
beauté, ces créations de l’amour, se sent prêt à prendre part à la joie
et à la splendeur de cette révélation du cœur humain.
Et c’est ceci qui m’a fait le plus craindre le changement qui menace la
civilisation japonaise, comme quelque chose qui menace une personne. Car
nulle part la formidable hétérogénéité des temps modernes, dont le seul
lien commun est l’utilitarisme, n’est plus misérablement manifeste que
devant la dignité et la force secrète de la beauté réticente comme au
Japon.
Mais le danger est en ceci, cette laideur organisée envahit le cerveau
et emporte la victoire Sous sa masse, par sa persistance agressive, par
la force de sa moquerie dirigée contre les plus profonds sentiments du
cœur. Son importunité gênante nous la rend visible par force, elle
subjugue nos sens--et nous sacrifions à son autel, comme un sauvage
devant le fétiche qui lui paraît puissant à cause de sa laideur. C’est
pour cela qu’il faut craindre sa rivalité avec des choses qui sont
modestes et profondes et ont la subtile délicatesse de la vie.
Je suis tout à fait sûr qu’il y a des hommes au Japon qui n’ont aucune
sympathie pour les idéaux dont ce pays a hérité; l’objet de ces hommes
est le gain, non le développement. Ils sont bruyants quand ils
prétendent que c’est eux qui ont modernisé le Japon. Tout en
reconnaissant avec eux que l’esprit de la race doit s’harmoniser avec
l’esprit du temps, je dois les prévenir que moderniser n’est qu’une
simple affectation de modernisme, tout comme poétiser est l’affectation
de la poésie. Ce n’est pas autre chose que de la mimique, avec cette
différence que l’affectation est plus bruyante que l’original et qu’elle
est trop littérale.
Il faut nous rappeler que quiconque possède le véritable esprit moderne
n’a point besoin de se moderniser, de même que celui qui est vraiment
brave n’a rien d’un fanfaron. Le modernisme n’est pas dans le vêtement
des Européens, ni dans les bâtisses hideuses, où sont enfermés leurs
enfants pour apprendre leurs leçons, ni dans les maisons carrées, aux
murs plats et droits, percés de lignes de fenêtres parallèles, où ces
gens sont encagés toute leur vie durant; le modernisme n’est
certainement pas dans les chapeaux de leurs femmes, surchargés de
fardeaux d’incongruités. Rien de ceci n’est moderne, c’est simplement
européen.
Le vrai modernisme, c’est la liberté de l’esprit et non l’esclavage du
goût. C’est l’indépendance de la pensée et de l’action et non la tutelle
de maîtres d’école européens. C’est la science, mais non sa fausse
application à la vie--simple imitation de nos professeurs de science qui
la réduisent à une superstition, invoquant absurdement son aide pour
tout, même ce qui est le plus impossible.
La vie basée seulement sur la science plaît à certains hommes parce
qu’elle a toutes les caractéristiques du sport; elle feint d’être
sérieuse, mais elle n’est pas profonde. Quand vous allez à la chasse,
moins vous avez de pitié, mieux cela vaut; car votre seul objet est de
chasser le gibier et de le tuer, afin de vous assurer que vous êtes
l’animal le plus grand et que votre méthode de destruction est parfaite
et scientifique. Et la vie de la science est cette vie superficielle.
Elle poursuit le succès avec adresse et perfection et ne tient aucun
compte de la nature supérieure de l’homme. Mais ceux-là, dont le cerveau
est assez vulgaire pour établir leur vie sur la supposition que l’homme
n’est qu’un chasseur et son paradis un paradis de sportsmen,
s’éveilleront brutalement au milieu de leurs trophées de squelettes et
de crânes.
Je ne veux pas un instant suggérer que le Japon doive négliger
l’acquisition d’armes modernes dans le but de se protéger. Mais jamais
ce souci ne devrait dépasser l’instinct de la protection. Le Japon doit
savoir que la force réelle n’est pas dans les armes elles-mêmes, mais
dans l’homme qui manie ces armes; et lorsque, dans sa passion du
pouvoir, il multiplie ces armes au péril de son âme, alors c’est lui qui
est en un danger plus grand encore que celui de ses ennemis.
Les choses qui vivent sont si faciles à blesser; c’est pourquoi elles
réclament protection. Dans la nature, la vie se protège elle-même dans
ses propres enveloppes, qui sont faites des matières mêmes de la vie.
Elles sont donc en harmonie avec la poussée de la vie, sinon le moment
venu, elles s’écartent d’elles-mêmes et tombent dans l’oubli. L’homme
vivant trouve sa véritable protection dans ses idéaux spirituels, qui
ont leur lien vital avec sa vie et grandissent comme lui. Mais,
malheureusement, toute son armure n’est pas vivante--une partie en est
faite d’acier, inerte et mécanique. Aussi, tout en en faisant usage,
l’homme doit-il faire attention à se protéger contre sa tyrannie. S’il
est faible assez pour devenir plus petit que son enveloppe, alors c’est
le suicide graduel par le rétrécissement de l’âme. Et il faut au Japon
la foi la plus ferme dans la loi morale de l’existence pour qu’il puisse
s’apercevoir que les nations occidentales suivent ce chemin du suicide,
dans lequel leur humanité est étouffée sous le poids immense de cette
organisation qui leur permet de se conserver en état de force et de
tenir les autres dans l’asservissement.
Ce qui est dangereux pour le Japon, c’est, non pas l’imitation des
traits extérieurs de l’Occident, mais l’acceptation comme sienne de la
force motrice du nationalisme occidental. Ses idéaux sociaux montrent
déjà des signes de soumission entre les mains de la politique. Je vois
sa devise, tirée de la science: «La Survivance du plus fort», écrite en
grandes lettres à l’entrée de son histoire contemporaine--la devise dont
la signification est: «Aide-toi et ne t’inquiète jamais de ce que cela
coûte au prochain»; la devise de l’aveugle qui ne croit que ce qu’il
peut toucher, parce qu’il ne peut pas voir. Mais ceux qui peuvent voir
savent que les hommes sont intimement liés les uns aux autres, que
lorsque vous frappez autrui le coup vous revient. La loi morale, qui est
la plus grande découverte de l’homme, c’est la découverte de cette
vérité merveilleuse que plus l’homme devient vrai, plus il se réalise
dans les autres. Cette vérité n’a pas seulement une valeur subjective,
mais elle se manifeste dans tous les départements de notre vie. Et les
nations qui assidûment cultivent l’aveuglement moral comme culte du
patriotisme finiront leur existence dans une mort soudaine et violente.
Jadis nous eûmes les invasions étrangères, mais elles ne touchèrent
jamais profondément à l’âme du peuple. Elles furent seulement le
résultat d’ambitions individuelles. Les peuples eux-mêmes, étant
affranchis des responsabilités du côté vil et haineux de ces aventures,
en tirèrent tout l’avantage d’une discipline héroïque et humaine. Ceci
développa leur loyauté inflexible, leur dévouement aveugle aux
obligations de l’honneur, leur faculté d’abandon complet et
d’acceptation de la mort et du danger sans la moindre frayeur. C’est
pourquoi les idéaux, dont les racines étaient aussi profondément ancrées
dans le cœur du peuple, ne subirent aucun changement sérieux sous
l’effet de politiques adoptées par les rois ou les généraux.
Mais maintenant, partout où domine l’esprit du nationalisme occidental,
le peuple n’apprend, depuis la jeunesse, qu’à cultiver ses haines et ses
ambitions par tous les moyens--par la fabrication de demi-vérités et de
contre-vérités historiques, en représentant continuellement les autres
races sous un faux jour et en entretenant contre elles les sentiments
les plus défavorables, en élevant des monuments en mémoire d’événements
très souvent faux et que pour l’amour de l’humanité, il serait
préférable d’oublier rapidement, couvant ainsi une menace perpétuelle
contre ses voisins et toutes les autres nations qui ne sont pas «sa
nation». Cela, c’est l’empoisonnement de la source même de l’humanité.
C’est discréditer les idéaux nés de la vie d’hommes qui furent nos plus
grands et nos meilleurs. C’est proclamer l’égoïsme gigantesque comme la
seule religion universelle pour toutes les nations du monde. Nous
pouvons tout accepter des mains de la science, mais pas cet élixir de
mort morale. Et ne croyez pas, même un instant, que la blessure que vous
infligez aux autres races ne vous infectera pas, ou que les inimitiés
que vous semez autour de vos foyers seront un mur de protection pour
tous les temps à venir.
Emplir l’esprit de tout un peuple d’une anormale vanité de sa propre
supériorité, lui enseigner à s’enorgueillir de sa laideur morale et de
sa richesse mal acquise, perpétuer l’humiliation des nations vaincues
par l’exhibition de trophées conquis à la guerre et se servir de ceux-ci
dans les écoles pour faire naître dans l’esprit des enfants le mépris du
prochain, c’est imiter l’Occident dans son mal le plus infectieux, dont
tous les symptômes sont ceux d’un cancer qui ronge sa vitalité.
Nos récoltes agricoles, nécessaires pour notre alimentation, sont le
produit de siècles de sélections et de soins. Mais la végétation, qui ne
sert pas à notre vie, n’a nul besoin des patientes recherches de
générations entières. Il n’est pas facile de se débarrasser des
mauvaises herbes; mais il est facile, par la négligence, de ruiner ses
récoltes et de les laisser retourner à leur état primitif de friche. Il
en va de même de la culture qui s’est adoptée au sol japonais--si intime
avec la vie, si humaine; il ne suffit pas qu’elle ait été bêchée et
sarclée dans le passé, mais elle réclame encore un travail attentif et
sérieux. Ce qui n’est que moderne--comme la science et les méthodes
d’organisation--peut se transplanter; mais ce qui est vitalement humain
a des fibres trop délicates et des racines trop nombreuses et trop
étendues pour ne pas mourir quand on le veut transplanter.
Et c’est pourquoi je m’inquiète de la lourde pression des idéaux
politiques de l’Occident sur les idéaux japonais. Dans la civilisation
politique, l’état est une abstraction et les relations entre les hommes
sont utilitaires. C’est parce que ses sentiments sont sans racines
qu’elle est si dangereuse à employer. Un demi-siècle a suffi au Japon
pour manier cette machine; et il est des Japonais dont la sympathie pour
elle dépasse leur amour pour les idéaux vivants, nés de la naissance de
leur nation et nourris par les siècles. C’est comme un enfant, qui, dans
l’énervement du jeu, s’imaginerait qu’il aime ses jouets mieux que sa
mère.
Lorsque l’homme atteint à son point maximum, il est inconscient. La
civilisation japonaise, dont le ressort principal est le lien entre les
rapports humains, s’est nourrie dans la profondeur d’une vie saine au
delà de l’atteinte de l’analyse de soi toujours aux aguets. Les simples
rapports politiques, au contraire, sont toute conscience; c’est une
inflammation éruptive d’agressivité. On l’impose de force à l’attention.
Et le temps est venu, au Japon, où il lui faut se réveiller à une pleine
conscience de la vérité s’il ne veut pas être pris au dépourvu. Dieu a
donné son passé au Japon; c’est aux Japonais aujourd’hui à faire leur
choix.
Les questions qu’ils auront à se poser sont celles-ci:
«Avons-nous mal lu le monde et basé nos rapports avec lui sur une
ignorance de la nature humaine? L’Occident a-t-il raison lorsqu’il élève
sa prospérité nationale derrière la barricade d’une méfiance universelle
de l’humanité?»
Chaque fois que l’Occident a discuté la possibilité de développement
d’une race orientale, ç’a été avec un fort accent de peur dans la voix.
La raison en est que la force, à l’aide de laquelle il prospère est une
force du mal; aussi longtemps qu’il la conserve de son côté, il peut
être tranquille, mais le reste du monde tremble. L’ambition vitale de la
civilisation présente de l’Europe, c’est d’avoir la possession exclusive
du diable. Tous ses armements et sa diplomatie sont dirigés vers ce seul
but. Mais ces rites coûteux de l’invocation de l’esprit du mal
conduisent par un chemin de prospérité au bord du cataclysme. Les furies
de la Terreur que l’Occident a lâchées sur le monde de Dieu, reviennent
le menacer à son tour et le jeter dans des affres horribles. Il n’a plus
de repos, il oublie tout ce qui n’est pas les périls qu’il cause aux
autres et s’inflige à lui-même. A l’adoration de ce démon de la
politique, il sacrifie tous les autres pays en victimes. Il se nourrit
et s’engraisse de leur chair morte, tant que la carcasse reste
fraîche,--mais les carcasses pourriront finalement et les morts
prendront leur revanche, en répandant l’infection partout et en
empoisonnant le mangeur.
Le Japon avait toute la richesse de son humanité, l’harmonie de son
héroïsme et de sa beauté, la profondeur de son contrôle de soi et la
luxuriance de son expression intime; cependant l’Occident n’a eu de
respect pour le Japon que lorsque celui-ci lui prouva que les limiers de
Satan ne s’élèvent pas seulement dans les chenils d’Europe, mais qu’on
les peut aussi domestiquer au Japon et les y nourrir de la misère
humaine. Les Européens n’ont admis l’égalité du Japon avec eux que
lorsqu’ils ont su que le Japon possédait aussi la clef qui peut ouvrir
les écluses du feu infernal sur notre jolie terre, chaque fois qu’il lui
plaira, et qu’il pouvait danser avec eux en mesure, la danse infernale
du pillage, du meurtre et du viol des femmes innocentes au bruit des
ruines croulantes du monde.
Nous savons que, dans les premiers âges de l’immaturité morale de
l’homme, celui-ci n’avait de respect que pour le dieu dont il craignait
la malveillance. Mais est-ce là l’idéal humain vers lequel nous pouvons
lever les yeux avec orgueil? Après des siècles de civilisation, à la vue
de nations se craignant mutuellement comme les bêtes sauvages qui rôdent
dans la nuit; fermant leurs portes à l’hospitalité; ne combinant que des
projets d’agression ou de défense; cachant dans leurs trous leurs
secrets de commerce, leurs secrets d’état, leurs secrets d’armement;
faisant la paix avec tous les autres chiens qui aboient en leur offrant
de la viande qui ne leur appartient pas; maintenant à terre les races
tombées et qui luttent pour se remettre sur leurs pieds; dispensant la
religion aux faibles de la main droite et les volant de la main
gauche--y a-t-il là quelque chose qui nous puisse rendre envieux, nous,
Orientaux?
Devons-nous plier nos genoux devant l’esprit de ce Nationalisme, qui
sème partout, dans le monde entier la crainte, la cupidité, la
suspicion, les mensonges éhontés de sa diplomatie, les mensonges
onctueux de ses professions de foi pacifiques, de bienveillance et de
fraternité universelle de l’Homme? Pourrons-nous affranchir notre
cerveau du doute lorsque nous nous précipiterons au marché occidental
échanger ce produit étranger contre notre propre héritage? Je sais
combien il est difficile de se connaître, et l’homme intoxiqué nie
furieusement qu’il est ivre; l’Occident cependant songe anxieusement à
ses problèmes et à ses expériences épuisantes. Mais il est comme un
glouton qui n’a pas le courage d’abandonner son intempérance à table et
se raccroche éperdument à l’espoir qu’il pourra guérir son indigestion
et en empêcher les cauchemars par une médecine quelconque. L’Europe
n’est pas prête à abandonner son inhumanité politique, avec toutes les
passions les plus viles de l’homme qui l’accompagnent; elle ne croit que
dans la modification de systèmes et non dans le changement du cœur.
Nous voulons bien acheter ses systèmes fabriqués en série, non avec nos
cœurs, mais avec nos cerveaux. Nous les essaierons et leur construirons
des hangars, mais nous ne les enchâsserons pas dans nos foyers ni dans
nos temples. Il y a des races qui adorent les animaux qu’elles tuent;
nous pouvons leur acheter de la viande quand nous avons faim, mais non
l’adoration qui l’accompagne. Nous ne devons pas vicier l’esprit de nos
enfants par cette superstition que les affaires sont les affaires, la
guerre est la guerre, la politique est la politique. Il faut que nous
sachions que les affaires de l’homme doivent être davantage que de
simples affaires, et aussi sa guerre et sa politique. Le Japon avait sa
propre industrie; on peut voir combien elle était scrupuleusement
honnête et loyale, par ses produits, par leur grâce et leur force, le
souci du détail là même où l’on peut à peine le remarquer. Mais la vague
de fausseté a passé sur tout ce pays, venant de cette partie du monde où
les affaires sont les affaires et l’honnêteté n’est observée que comme
meilleur moyen. Quel Japonais ne s’est senti honteux de voir les
réclames commerciales, non seulement recouvrir les villes entières de
mensonges et d’exagérations, mais envahir les champs verts, où les
paysans font leur travail honnête, et les sommets des collines que
baisent les premières lueurs pures du matin? Il est si facile d’émousser
notre sens de l’honneur et notre délicatesse d’esprit par une irritation
constante, tandis que le mensonge se pavane à l’étranger d’un pas
orgueilleux au nom du commerce, de la politique et du patriotisme, que
toute protestation contre leur intrusion dans notre vie est considérée
comme du sentimentalisme, indigne d’une vraie virilité.
Et il est arrivé que les fils de ces héros qui sont restés fidèles à
leur parole jusque devant la mort, qui auraient dédaigné de tromper leur
prochain pour un profit vulgaire, qui même dans leurs combats auraient
préféré la défaite au déshonneur, il est arrivé, dis-je, que leurs fils
se sont habitués à la fréquentation des contrevérités et ne se sentent
pas humiliés d’en tirer avantage. Et ceci s’est trouvé effectué par le
charme du mot «moderne». Mais si l’utilité non diluée est moderne, la
beauté est de tous les âges; si l’égoïsme mesquin est moderne, les
idéaux humains ne sont pas des inventions nouvelles. Et nous pouvons
être sûrs que, si moderne que puisse être le progrès qui mutile l’homme
au nom de méthodes et de machines, il ne vivra pas longtemps.
Mais en essayant d’affranchir nos esprits des prétentions arrogantes de
l’Europe et de nous sortir des sables mouvants de l’infatuation,
gardons-nous de l’autre extrême: l’aveuglement derrière une suspicion
générale de l’Occident. La réaction d’une désillusion est tout aussi
irréelle que le premier choc de l’illusion. Nous devons nous efforcer de
parvenir à cet état normal d’esprit par lequel nous pourrons discerner
clairement notre propre danger et l’éviter sans être injustes envers la
source de ce danger.
Il y a toujours en nous, Orientaux, la tentation de rendre à l’Europe la
monnaie de sa pièce, et de retourner mépris pour mépris, mal pour mal.
Mais cela encore, ce serait imiter l’Europe en l’une de ses
caractéristiques les plus laides et qu’on remarque dans ses rapports
avec ces peuples qu’elle appelle jaunes ou rouges, bruns ou noirs. Et
c’est un point sur lequel nous autres, en Orient, devons reconnaître
notre culpabilité et avouer que notre péché a été aussi grand si non
plus grand lorsque nous insultâmes l’humanité en traitant avec le plus
profond dédain et la plus grande cruauté des hommes qui appartenaient à
une religion, une couleur ou une caste particulière.
C’est réellement parce que nous avons peur de notre propre faiblesse,
qui se laisse effrayer par la vue de la force, que nous essayons d’y
substituer une autre faiblesse qui veut être aveugle aux gloires de
l’Occident. Quand nous connaîtrons vraiment l’Europe, qui est grande et
bonne, nous pourrons sans difficultés échapper à l’Europe qui est
mesquine et avide. Il est facile d’être injuste dans son jugement, quand
on se trouve en face des misères humaines--et le pessimisme est le
résultat de théories constructives d’un esprit souffrant. Désespérer de
l’humanité n’est possible que si nous perdons foi en la vérité qui lui
donne la force au moment de sa plus grande défaite et fait surgir une
nouvelle vie des profondeurs de sa destruction.
Nous devons admettre qu’il y a dans l’Occident une âme vivante qui
lutte, inaperçue, contre la monstruosité des organisations sous
lesquelles hommes, femmes et enfants sont écrasés et dont les nécessités
mécaniques ignorent les lois qui sont spirituelles et humaines--une âme
dont la sensibilité refuse de se laisser étouffer complètement par de
dangereuses habitudes d’inattention dans ses rapports avec des races
pour lesquelles elle manque de sympathie naturelle.
L’Occident n’aurait jamais pu arriver à s’élever à l’éminence qu’il a
atteinte si sa force avait été simplement la force de la brute ou de la
machine. Le divin dans son cœur souffre des blessures que ses mains
infligèrent au monde et de cette douleur de sa nature supérieure découle
le baume secret qui cicatrisera ces blessures. Perpétuellement, l’Europe
a lutté contre elle-même, détachant les chaînes que ses propres mains
avaient serrées autour de membres impuissants; et quand elle eut enfoncé
le poison dans la gorge d’une grande nation à la pointe de l’épée par
esprit de lucre, elle se réveilla d’elle-même pour s’éloigner de son
crime et se laver les mains à nouveau. Ceci montre des ressorts
d’humanité cachés en des endroits qui paraissent morts et dénudés. Cela
prouve que la plus profonde vérité de sa nature, qui peut survivre à une
telle carrière de cruelle lâcheté, n’est pas la cupidité, mais le
respect d’idéaux désintéressés. Il serait complètement injuste, tant
envers nous, qu’envers l’Europe, de dire qu’elle a fasciné l’esprit
moderne oriental par la simple exhibition de sa force. Au travers de la
fumée des canons et de la poussière des marchés, la lumière de sa nature
morale a brillé et elle nous a apporté l’idéal de la liberté éthique,
dont les fondations sont plus profondes que les conventions sociales et
dont le champ d’activité est mondial.
L’Orient a senti instinctivement, même à travers son aversion, qu’il a
beaucoup à apprendre de l’Europe, non seulement en ce qui concerne les
matériaux de la force, mais aussi sa source intime, qui appartient à
l’esprit et à la nature morale de l’homme. L’Europe nous a appris à
mettre les nobles obligations du bien public au-dessus de celles de la
famille et du clan, ainsi que le caractère sacré de la loi, qui rend la
société indépendante du caprice individuel, lui assure une continuité de
progrès et garantit la justice à tous les hommes, quelle que soit leur
position dans la vie. Au-dessus de toute chose, l’Europe a tenu très
haut devant nos esprits la barrière de la liberté, durant des siècles de
martyre et d’accomplissements,--la liberté de conscience, la liberté de
pensée et d’action, la liberté en art et en littérature. Et c’est parce
que l’Europe a conquis notre profond respect qu’elle est devenue si
dangereuse pour nous, dans sa turbulence, sa faiblesse et sa
fausseté,--dangereuse comme le poison qu’on sert en même temps que nos
meilleurs aliments. Il est cependant pour nous une chance en laquelle
nous pouvons espérer, c’est que nous pouvons revendiquer l’Europe comme
notre alliée dans notre résistance à ses propres tentations et à ses
empiètements violents; car elle a toujours porté en elle-même son propre
étalon de perfection, par lequel nous pouvons juger ses chutes et
mesurer les degrés de ses échecs, par lequel nous pouvons la citer
devant son propre tribunal et l’amener à avoir honte--la honte qui est
le signe du véritable orgueil de la noblesse.
Mais notre crainte, c’est que le poison soit plus puissant que l’aliment
et que ce qui est la force en elle aujourd’hui ne soit pas un signe de
santé, mais le contraire; car ce peut être momentanément causé par le
renversement de la balance de la vie. Notre crainte, c’est que le mal
soit un charme fatal lorsqu’il assume des dimensions qui sont
colossales,--et bien que finalement il soit sûr de perdre son centre de
gravité par sa disproportion anormale, les méfaits qu’il crée avant sa
chute peuvent être absolument irréparables.
C’est pourquoi je demande aux Japonais d’avoir une foi assez forte et
assez de clarté d’esprit pour s’assurer que le lourd édifice du progrès
moderne, rivé par les boulons de fer de l’activité industrielle et monté
sur les roues de l’ambition, ne peut tenir longtemps assemblé. Des
collisions sont certaines d’arriver; car il lui faut voyager sur des
lignes organisées, il est trop lourd pour choisir sa propre voie
librement et une fois déraillé, son train interminable de véhicules sera
disloqué. Un jour viendra où il tombera en un tas de ruines et causera
une obstruction sérieuse au trafic du monde. N’en voyons-nous pas déjà
les signes dès maintenant? N’entendons-nous pas la voix qui nous
parvient, à travers le tumulte de la guerre, les cris de la haine, les
gémissements du désespoir, parmi les fétides odeurs des ordures
innommables accumulées pendant des siècles au fond de ce
nationalisme,--la voix qui crie à notre âme que la tour de l’égoïsme
national, qui porte le nom de patriotisme et a dressé sa bannière de
trahison contre le ciel, va chanceler et tomber, avec un craquement, son
drapeau baisant la poussière, sa lumière éteinte?
Mes frères, quand la lueur rouge de la conflagration lancera son
crépitement de rire vers les étoiles, gardez foi en ces étoiles et non
dans le feu de la destruction. Car lorsque la conflagration se consumera
et s’éteindra, laissant son souvenir en cendres, la lumière éternelle
brillera à nouveau en Orient,--l’Orient qui vit se lever l’aube de
l’histoire de l’homme. Et qui sait si ce jour n’est pas déjà levé et le
soleil monté à l’horizon le plus oriental de l’Asie? Et j’offre comme
firent mes ancêtres rishis, mon salut à ce lever de soleil de l’Orient,
qui est destiné une fois encore à illuminer le monde entier.
Je sais que ma voix est trop faible pour s’élever au-dessus du vacarme
de ces temps tumultueux et il sera facile à tout gavroche de me jeter
l’épithète: «rêveur». Elle collera à ma redingote pour n’en être jamais
enlevée, m’excluant inévitablement de la considération de toutes les
personnes respectables. Je sais quels risques on court de la part des
foules vigoureusement athlétiques d’être appelé idéaliste en ces jours
où les trônes ont perdu leur dignité et les prophètes sont devenus un
anachronisme, où le bruit qui noie toutes les voix est celui de la place
du marché.
Cependant un jour que, aux confins de la ville de Yokohama, étincelante
de son étalage de diversités modernes, je regardais le soleil se coucher
dans la mer du sud et remarquais sa paix et sa majesté au milieu des
collines couvertes de pins,--avec le grand Fujiyama qui s’estompait sur
l’horizon doré, comme un Dieu inondé par son propre rayonnement--la
musique de l’éternité sourdit dans le silence du soir et je sentis que
le ciel et la terre et le lyrisme de l’aube et de la chute du jour sont
pour les poètes et les idéalistes et non pour les gens du marché
robustement méprisants de tout sentiment,--je sentis que, après l’oubli
de sa propre divinité, l’homme se rappellera que le ciel est toujours en
contact avec son monde, et que celui-ci ne saurait jamais être
réellement abandonné aux loups déchaînés de l’ère moderne, qui flairent
le sang humain et hurlent aux cieux.
III
LE NATIONALISME DANS L’INDE
Notre problème réel dans l’Inde n’est pas politique. Il est social.
C’est une condition qui ne prévaut pas seulement dans l’Inde, mais dans
toutes les nations. Je ne crois pas en un intérêt purement politique. La
politique en Occident a dominé les idéaux occidentaux et nous, dans
l’Inde, nous essayons d’imiter l’Occident.
Nous devons nous rappeler qu’en Europe, où les peuples eurent leur unité
raciale dès le commencement et où les ressources naturelles étaient
insuffisantes pour les habitants, la civilisation a naturellement pris
un caractère d’agressivité politique et commerciale. Car, d’un côté, ils
n’avaient aucune complication à l’intérieur et, de l’autre, ils avaient
à faire face à des voisins forts et rapaces. Entretenir une combinaison
parfaite entre eux et une attitude vigilante d’animosité envers les
autres, ce fut accepté comme la meilleure solution de leurs problèmes.
Jadis, en Europe, on organisait et on pillait; de nos jours le même
esprit y continue--on y organise et on y exploite le monde entier.
Mais dès le début de l’histoire, l’Inde eut son propre problème
constamment devant elle--c’est le problème racial. Toute nation doit
avoir conscience de sa mission et nous autres, dans l’Inde, nous devons
comprendre que nous faisons piètre figure lorsque nous nous essayons à
la politique, simplement parce que nous n’avons pas encore pu accomplir
ce que notre providence avait mis devant nous.
Le problème de l’unité raciale, que nous essayons de résoudre depuis
tant d’années, est un de ceux qui doivent préoccuper aussi l’Amérique.
Beaucoup de gens m’y ont demandé ce que deviennent les distinctions de
castes dans l’Inde. Mais lorsque cette question m’était posée, c’était
presque toujours avec un air supérieur. Et j’étais tenté de répondre à
nos critiques américains par la même question, légèrement modifiée:
«Qu’avez-vous fait du Peau-Rouge et du Nègre?» Car les Américains n’ont
pas encore modifié leur attitude de caste envers eux. L’Amérique a
employé des méthodes violentes pour se tenir à l’écart des autres races,
mais tant qu’elle n’aura pas résolu chez elle la question, elle n’aura
aucun droit d’interroger l’Inde.
En dépit de nos grandes difficultés, cependant, l’Inde a fait quelque
chose. Elle a essayé d’«ajuster» entre elles les races, de reconnaître
les différences réelles entre elles lorsqu’il y en a et de rechercher
cependant une base d’unité. Cette base s’est trouvée dans nos saints,
comme Nanak, Kabir, Chaitnaya et les autres, qui prêchèrent un seul Dieu
à toutes les races de l’Inde.
Lorsque nous aurons trouvé la solution de notre problème, nous aurons,
en même temps, aidé à résoudre le problème mondial. Ce que l’Inde a été,
le monde entier l’est aujourd’hui. Le monde entier ne devient plus qu’un
seul pays par suite des facilités scientifiques. Et le moment est venu
où le monde entier devra trouver une base d’unité qui ne soit pas
politique. Si l’Inde peut offrir au monde sa solution, ce sera sa
contribution à l’humanité.
Il n’y a qu’une histoire--l’histoire de l’homme. Toutes les histoires
nationales ne sont que de simples chapitres de la plus grande.
Et nous sommes heureux, dans l’Inde, de souffrir pour une aussi grande
cause.
Tout individu a son amour-propre. C’est pourquoi son instinct de brute
le conduit à se battre avec son prochain, dans la seule poursuite de ses
intérêts personnels. Mais l’homme a aussi ses instincts plus élevés de
sympathie et d’aide mutuelle. Les gens auxquels fait défaut cette haute
faculté morale et qui, par conséquent, ne peuvent vivre en compagnie
avec leur prochain, doivent ou périr ou vivre en un état de dégradation.
Seuls ces peuples ont survécu et atteint la civilisation qui ont cet
esprit de coopération fortement enraciné en eux. Et c’est ainsi que nous
découvrons que, depuis le début de l’histoire, les hommes ont eu à
choisir entre ou se combattre les uns les autres ou s’allier les uns
avec les autres, ou entretenir leurs propres intérêts ou l’intérêt
commun de tous.
Dans notre histoire primitive, alors que les frontières géographiques de
chaque pays et aussi les facilités de communications étaient petites, ce
problème n’était que d’une dimension relativement minime. Il suffisait
aux hommes de développer leur sentiment de l’unité dans leur zone de
ségrégation. En ces jours, ils s’unissaient entre eux et combattaient
leurs voisins. Mais ce fut cet esprit moral d’union qui fut la vraie
base de leur grandeur et qui encouragea leur art, leur science et leur
religion. A cette époque primitive, le fait le plus important dont
l’homme dut tenir compte, ce fut le contact intime entre eux des membres
d’une race d’hommes particulière. Ceux qui, grâce à leur nature
supérieure, comprirent véritablement ce fait, trouvèrent place dans
l’histoire.
Le fait le plus important de l’âge actuel, c’est que toutes les races
d’hommes différentes sont entrées en contact. Et nous nous trouvons à
nouveau en face de deux alternatives. Le problème c’est: ou les
différents groupes de peuples continueront de se battre les uns les
autres, ou ils trouveront une vraie base de réconciliation et d’aide
mutuelle; ou ce sera la concurrence interminable ou la coopération.
Je n’ai aucune hésitation à dire que ceux qui sont doués de la faculté
morale de l’amour et de la vision de l’unité spirituelle, qui ont le
plus petit sentiment d’inimitié contre les étrangers et la sympathique
intelligence de se placer eux-mêmes dans la position des autres, ceux-là
seront les mieux désignés pour prendre une place permanente dans l’âge
qui est devant nous, et ceux qui développent constamment leur instinct
de combat et d’intolérance envers les étrangers seront éliminés.
Car c’est là le problème auquel nous avons à faire face; et il nous
reste à prouver notre humanité en le résolvant par l’entremise de notre
nature supérieure. Les gigantesques organisations pour blesser le
prochain et parer ses coups, pour faire de l’argent en faisant reculer
son prochain, ne nous aideront pas. Au contraire, par leur poids
écrasant, leur coût énorme et leur effet mortel sur l’humanité vivante,
elles retarderont sérieusement notre liberté dans la vie plus large
d’une civilisation plus élevée.
Durant l’évolution de la Nation, la culture morale de la fraternité fut
limitée par des frontières géographiques, parce qu’à cette époque ces
frontières étaient réelles. Maintenant, elles sont devenues des lignes
imaginaires de tradition dépourvues des qualités d’obstacles réels.
Aussi le temps est-il venu où la nature morale de l’homme doit s’occuper
très sérieusement de ce grand fait ou périr. La première impulsion de ce
changement de circonstances, ç’a été le «barattement» des plus viles
passions humaines: la cupidité et la haine cruelle. Si ceci doit
persister indéfiniment, si les armements continuent à s’exagérer jusqu’à
un point d’absurdité inimaginable et les machines et les entrepôts à
envelopper cette belle terre de leur saleté, de leur fumée et de leur
laideur, tout cela finira dans une conflagration de suicide.
C’est pourquoi il faut que l’homme exerce toutes ses facultés d’amour et
de clarté de vision à faire un autre grand ajustement moral qui
comprendra le monde entier des hommes et non seulement les groupes
fractionnels d’une même nationalité. L’ordre a été donné à tout individu
de notre âge de se préparer, lui et son entourage, pour cette aube d’une
ère nouvelle, où l’homme découvrira son âme dans l’unité spirituelle de
tous les êtres humains.
S’il est vraiment donné à l’Occident de s’efforcer de nous tirer de
cette confusion de pentes basses pour atteindre le sommet spirituel de
l’humanité, je ne puis que penser que c’est la mission spéciale de
l’Amérique de remplir cet espoir de Dieu et de l’homme. L’Amérique est
le pays qui espère, qui désire quelque chose d’autre que ce qui est.
L’Europe a ses habitudes subtiles d’esprit et ses conventions. Mais
l’Amérique, jusqu’ici, n’est arrivée à aucune conclusion. Je sais
combien l’Amérique est affranchie des traditions du passé et j’ai pu
apprécier que l’expérimentalisme est une caractéristique de la jeunesse
américaine. Les fondations de sa gloire sont dans l’avenir plutôt que
dans le passé; et quiconque est doué de la faculté de clairvoyance
aimera l’Amérique qui sera.
L’Amérique est destinée à justifier la civilisation occidentale aux yeux
de l’Orient. L’Europe a perdu sa foi dans l’humanité et est devenue
méfiante et maladive. L’Amérique, de son côté, n’est ni pessimiste, ni
blasée. Les Américains savent, en tant que peuple, que le mieux et le
meilleur existent et c’est cette connaissance qui les pousse.
Il y a des habitudes qui ne sont pas seulement passives, mais d’une
arrogance agressive. L’Europe a cultivé soigneusement ces habitudes
pendant de longues années, jusqu’à ce qu’elles aient formé autour d’elle
une épaisse ceinture de haies fortes et élevées. Je ne veux pas
prétendre que ce soit déraisonnable. Mais l’orgueil sous toutes ses
formes rend finalement aveugle. Comme tous les stimulants artificiels,
son premier effet est d’élever la conscience, puis, à mesure qu’on
accroît la dose, il l’hébète et cause une exultation qui est dangereuse.
L’Europe s’est peu à peu endurcie dans son orgueil pour toutes ses
habitudes intérieures et extérieures. Non seulement elle ne peut oublier
qu’elle est Occidentale, mais elle s’empare de la moindre occasion pour
hurler ce fait au visage des autres, dans le but de les humilier. C’est
pourquoi elle devient de plus en plus incapable de transmettre à
l’Orient ce qu’il y a de meilleur en elle et d’accepter, dans un esprit
juste, la sagesse que l’Orient a conservée depuis des siècles.
En Amérique, les habitudes et les traditions nationales n’ont pas eu le
temps encore d’étendre leurs racines étouffantes autour des cœurs.
Constamment les Américains ont senti, et s’en sont plaint, leurs
désavantages, lorsqu’ils comparaient leur agitation de nomades avec les
traditions bien établies de l’Europe--l’Europe qui peut montrer sa
grandeur à son avantage parce qu’elle peut l’afficher sur le fond du
Passé. Mais en cet âge présent de transition, lorsqu’une ère nouvelle de
civilisation claironne son appel à tous les peuples de la terre
par-dessus un avenir illimité, cette liberté même de détachement
permettra à l’Amérique d’accepter l’invitation et d’atteindre le but
vers lequel l’Europe se mit en route, mais se perdit à mi-chemin, tentée
par son orgueil du pouvoir et son envie de la possession.
Non seulement l’affranchissement de l’Amérique des habitudes de l’esprit
chez les individus, mais aussi l’affranchissement de son histoire de
toute confusion malpropre, la désigne pour tenir la bannière de la
civilisation dans l’avenir. Toutes les grandes nations européennes ont
leurs victimes dans les autres parties du monde. Ceci n’affaiblit pas
seulement leur sympathie morale, mais aussi leur sympathie
intellectuelle, si nécessaire pour la compréhension des races qui nous
sont étrangères. Les Anglais ne pourront jamais comprendre vraiment
l’Inde, parce que leur esprit n’est pas assez désintéressé en ce qui
concerne ce pays. Si l’on compare l’Angleterre avec la France ou
l’Allemagne, on découvrira qu’elle a produit le plus petit nombre
d’intellectuels qui ont étudié la littérature indienne et la philosophie
indienne avec une certaine attention sympathique.
Cette attitude d’apathie et de mépris est naturelle là où les relations
sont anormales et basées sur l’égoïsme et l’orgueil national. Mais
l’histoire américaine a toujours été désintéressée et c’est pourquoi
l’Amérique a pu aider le Japon par ses leçons de civilisation
occidentale et c’est pourquoi la Chine peut tourner vers l’Amérique un
regard plein de confiance en cette période de grand danger.
En réalité, l’Amérique porte la responsabilité d’un grand avenir parce
qu’elle est affranchie de l’avarice enchaînante d’un passé. Voilà
pourquoi de tous les pays de la terre, l’Amérique doit avoir pleinement
conscience de cet avenir, sa vision ne doit pas être obscurcie et sa foi
dans l’humanité doit être forte, de la force de la jeunesse.
Un désir parallèle existe entre l’Amérique et l’Inde--c’est de fondre
ensemble, en un seul corps, diverses races.
Dans mon pays, nous avons cherché à trouver quelque chose de commun à
toutes les races pour prouver leur unité. Aucune nation, cherchant une
base d’unité simplement commerciale ou politique, ne trouvera une telle
solution suffisante. Les hommes de pensée et de pouvoir découvriront
l’unité spirituelle, la comprendront et la prêcheront.
L’Inde n’a jamais eu le sens réel du nationalisme. Même, bien qu’on
m’ait enseigné dès l’enfance que l’idolâtrie de la Nation est presque
meilleure que le respect de Dieu et de l’humanité, je crois qu’en
grandissant j’ai dépassé cet enseignement. Et c’est ma conviction que
mes concitoyens reconquerront vraiment leur Inde en combattant le
système d’éducation qui leur enseigne qu’un pays est plus grand que les
idéaux de l’humanité.
L’Indien instruit, de nos jours, essaie d’absorber certaines leçons de
l’histoire contraires aux leçons de nos ancêtres. L’Orient, en réalité,
essaie de s’adapter une histoire qui n’est pas le produit de sa propre
vie. Le Japon, par exemple, croit qu’il devient puissant en adoptant des
méthodes occidentales, mais, après qu’il aura épuisé son héritage, il ne
lui restera plus que les armes empruntées de la civilisation. Il ne se
sera pas développé intérieurement.
L’Europe a son passé. La force de l’Europe réside, par conséquent, dans
son histoire. Nous devons, nous autres, dans l’Inde, nous faire à l’idée
que nous ne pouvons emprunter l’histoire des autres peuples et que si
nous étouffons la nôtre, nous commettons un suicide. Lorsqu’on emprunte
des choses qui n’appartiennent pas à notre vie propre, elles ne servent
qu’à écraser cette vie.
Et c’est pourquoi je crois que l’Inde n’a rien à gagner à concurrencer
la civilisation occidentale sur son propre terrain, mais qu’au
contraire, nous trouverons plus qu’une compensation si, en dépit des
insultes entassées sur nous, nous suivons notre propre destinée.
Il y a des leçons qui procurent des renseignements sur les buts
intellectuels et y préparent notre cerveau. Les leçons sont simples et
peuvent être acquises et employées avec avantage. Mais il en est
d’autres qui heurtent notre nature plus profonde et changent la
direction de notre vie. Avant que nous les acceptions et que nous les
payons par la rente de notre propre héritage, nous devons nous arrêter
et réfléchir. Dans l’histoire de l’homme, il survient des âges de feux
d’artifice qui nous éblouissent par leur force et leur mouvement. Ils
rient non seulement de la modeste lampe de notre foyer, mais jusque des
étoiles éternelles. Mais que cette provocation ne nous pousse pas à
supprimer notre lampe. Supportons patiemment l’insulte et comprenons que
ces feux d’artifice ont de l’éclat, mais ne sont pas permanents, à cause
de l’explosivité extrême qui est la cause de leur force et aussi de leur
épuisement. Ils dépensent une somme fatale d’énergie et de substance en
comparaison de leur gain et de leur production.
Nos idéaux, sans doute, ont évolué au cours de notre histoire et, même
si nous le désirions, nous ne pourrions en faire que de bien piteux feux
d’artifice en comparaison avec les idéaux occidentaux, les matériaux et
le but moral étant profondément différents. Il serait aussi absurde pour
nous de caresser le désir d’acheter une nationalité politique que pour
la Suisse de risquer son existence sur l’ambition de construire une
marine assez puissante pour rivaliser avec celle de l’Angleterre.
L’erreur que nous faisons, c’est de penser que la grandeur de l’homme
n’est qu’une--celle qui s’est rendue désastreusement évidente pour
l’époque par la profondeur de son insolence.
Nous devons garder la certitude qu’il y a un avenir devant nous et que
l’avenir attend ceux qui sont riches en idéaux moraux et non en de
simples choses. Et c’est le privilège de l’homme de travailler pour
récolter des fruits qui sont au-delà de son atteinte immédiate et
d’ajuster Sa vie, non en une esclave conformité avec les exemples de
quelques succès présents ou même avec son propre passé prudent, mais
avec un avenir infini portant dans son cœur les idéaux de nos plus
hautes aspirations.
Nous devons reconnaître qu’il est providentiel que l’Occident soit venu
à l’Inde. Et cependant, il appartient encore à quelqu’un de montrer
l’Orient à l’Occident et de convaincre l’Occident que l’Orient peut
aussi fournir sa contribution à l’histoire de la civilisation. L’Inde ne
doit pas être considérée par l’Occident comme une mendiante; elle ne
l’est pas. Et même l’Occident dût-il croire qu’elle le fût, je ne suis
pas pour rejeter la civilisation occidentale et nous confiner dans notre
indépendance. Ayons entre nous une association profonde. Si la
providence veut que l’Angleterre soit le canal de cette communication,
de cette plus profonde association, je suis disposé à l’accepter en
toute humilité. J’ai la plus grande foi dans la nature humaine et je
crois que l’Occident reconnaîtra un jour sa vraie mission.
Je parle avec une certaine amertume de la civilisation occidentale
lorsque j’ai conscience qu’elle trahit sa tâche et dessert sa propre
intention. L’Occident ne doit pas se rendre insupportable au monde
entier en employant sa force au service de ses petits besoins égoïstes;
mais, en enseignant à l’ignorant et en aidant le faible, il se sauverait
du pire danger que le fort est susceptible de s’attirer en obligeant le
faible à acquérir une force suffisante pour résister à son intrusion. Et
il ne doit pas non plus faire de son matérialisme la chose finale, mais
doit comprendre qu’il rend un service en affranchissant l’être spirituel
de la tyrannie de la matière.
Je ne suis pas contre une nation en particulier, mais contre l’idée
générale de toutes les nations. Qu’est-ce que la Nation?
C’est l’aspect de tout un peuple comme puissance organisée. Cette
organisation entretient incessamment et avec insistance la population à
devenir forte et puissante. Mais cet effort continu à acquérir la force
et la puissance draine dans l’énergie de l’homme sa nature supérieure,
là où il est humain et créatif. Par cet effort, la faculté de sacrifice
de l’homme se trouve détournée de son but ultime, qui est moral, pour
maintenir cette organisation, qui est mécanique. Cependant, en ceci, il
ressent toute la satisfaction de l’exaltation morale et devient, par
cela même, suprêmement dangereux pour l’humanité. Il se sent débarrassé
de l’appel de sa conscience lorsqu’il peut transférer sa responsabilité
à cette machine qui est la création de son intelligence et non de sa
complète personnalité morale. Par ce moyen, les peuples qui aiment la
liberté perpétuent l’esclavage dans une grande partie du monde avec le
confortable sentiment d’orgueil d’avoir fait leur devoir; des hommes qui
sont naturellement justes peuvent être cruellement injustes tant dans
leurs actions que dans leurs pensées, qu’accompagne le sentiment qu’ils
aident le monde à recevoir ce qu’il mérite; des hommes qui sont honnêtes
peuvent continuer aveuglément à frustrer leur prochain de son droit
humain de s’agrandir personnellement, tout en injuriant celui qu’ils
lèsent ainsi pour ne pas mériter un meilleur traitement. Nous avons vu,
dans notre vie quotidienne, de petites organisations d’affaires causer
une dureté de sentiments chez des hommes qui ne sont pas naturellement
mauvais et nous pouvons facilement nous imaginer quel désastre moral est
causé dans un monde où des peuples entiers s’organisent furieusement
pour conquérir la richesse et la puissance.
Le Nationalisme est une grande menace. C’est la chose particulière qui,
depuis des années, se trouve au fond des troubles de l’Inde. Et étant
donné que nous avons été gouvernés et dominés par une nation qui est
strictement politique dans son attitude, nous avons essayé de développer
en nous, en dépit de notre héritage du passé, une croyance en notre
éventuelle destinée politique.
Il y a différents partis dans l’Inde, avec différents idéaux. Certains
luttent pour l’indépendance politique. D’autres pensent que l’heure n’a
pas encore sonné pour cela et, cependant, sont d’avis que l’Inde devrait
avoir les droits qu’ont les autres colonies anglaises. Ils veulent
conquérir l’autonomie autant que possible.
Au commencement de l’histoire de l’agitation politique dans l’Inde, il
n’y avait pas entre les partis le conflit qu’il y a aujourd’hui. A cette
époque, il y avait un parti connu sous le nom de Congrès Indien (_Indian
Congress_); il n’avait pas de programme réel. Ses membres avaient
quelques plaintes à formuler contre les autorités. Ils voulaient une
plus large représentation à la Chambre du Conseil et plus de liberté
dans le gouvernement municipal. Ils voulaient des lambeaux de choses,
mais ils n’avaient pas d’idéal constructif. C’est pourquoi je manquais
d’enthousiasme pour leurs méthodes. Ma conviction était que ce dont
l’Inde avait le plus besoin, c’était une œuvre constructive qui vînt
d’elle-même. Dans cette œuvre, nous devons courir tous les risques et
continuer d’accomplir les devoirs qui, par droit, sont les nôtres, quoi
qu’entre les mâchoires de la persécution, gagnant une victoire morale à
chaque pas, par nos échecs et nos souffrances. Nous devons montrer à
ceux qui sont sur nous que nous avons en nous-même la force du pouvoir
moral, le pouvoir de souffrir pour la vérité. Où nous n’avons rien à
montrer, il ne nous reste qu’à mendier. Il serait dangereux que les dons
que nous désirons nous soient accordés de suite et j’ai dit à mes
compatriotes, à plusieurs reprises, de s’unir pour créer des occasions
de donner libre cours à notre esprit de sacrifice et non pour mendier.
Le Congrès Indien, toutefois, perdit le pouvoir parce que le peuple
comprit bientôt combien la demi-politique qu’il avait adoptée était
futile. Le parti se divisa et arrivèrent les Extrémistes qui
professèrent l’indépendance d’action et repoussèrent la méthode du
«mendiant»--la méthode la plus facile de soulager son cerveau de toute
responsabilité en ce qui concerne son pays. Leurs idéaux étaient basés
sur l’histoire occidentale. Ils n’avaient aucune sympathie pour les
problèmes spéciaux de l’Inde. Ils ne reconnurent pas le fait patent
qu’il y avait dans notre organisation sociale des causes qui rendaient
l’Indien incapable de copier l’Étranger. Que ferions-nous si, pour une
raison ou une autre, l’Angleterre était chassée de chez nous? Nous
serions simplement les victimes d’autres nations. La même faiblesse
sociale prévaudrait. La chose à laquelle nous autres, Indiens, devons
penser, c’est à nous débarrasser de ces coutumes sociales et de ces
idéaux qui ont engendré chez nous un manque de dignité personnelle et
une dépendance complète de ceux au-dessus de nous,--un état de choses
qui a été causé entièrement par la domination dans l’Inde du système de
caste et l’habitude, aveugle et paresseuse, de compter sur l’autorité de
traditions qui sont des anachronismes incongrus à l’époque actuelle.
Une fois encore, j’attire l’attention du lecteur sur les difficultés que
l’Inde a dû rencontrer et la lutte qu’il lui a fallu livrer pour les
surmonter. Son problème était, en miniature, le problème du monde
entier. L’Inde est d’une étendue trop vaste et de races trop diverses.
Elle est un amas de pays nombreux entassés dans un même réceptacle
géographique. Elle est précisément l’opposé de ce qu’est vraiment
l’Europe, c’est-à-dire un seul pays fait de beaucoup. Ainsi l’Europe,
dans sa culture et son développement, a eu l’avantage de la force du
nombre en même temps que la force de l’unité. L’Inde, au contraire,
étant naturellement nombreuse, quoique éventuellement une, a tout le
temps souffert de sa diversité et de la faiblesse de son unité. Une
unité réelle est comme un globe rond, elle roule, portant facilement son
fardeau; mais la diversité est un poids à de nombreuses faces qu’il faut
tirer et pousser de toute sa force. Qu’il soit dit à l’honneur de l’Inde
que cette diversité ne fut pas créée par elle; elle dut l’accepter en
fait depuis le commencement de son histoire. En Amérique et en
Australie, l’Europe a simplifié son problème en exterminant presque
entièrement la population indigène. Même à l’époque actuelle encore, cet
esprit d’extermination se manifeste dans l’inhospitable exclusion des
étrangers par ceux qui eux-mêmes furent des étrangers dans les pays
qu’ils occupent maintenant. Mais l’Inde toléra les différences de races
dès le début et cet esprit de tolérance a agi tout au long de son
histoire.
Son système de caste est le résultat de cet esprit de tolérance. Car
l’Inde a toujours essayé de créer une unité sociale dans laquelle tous
les peuples différents pourraient être compris, tout en jouissant
entièrement de la liberté de conserver leurs propres différences. Le
lien a été aussi lâche que possible et cependant aussi serré que les
circonstances le permettaient. Ceci a produit quelque chose comme des
États-Unis d’une fédération sociale, dont le nom commun est
l’Hindouisme.
L’Inde a compris qu’il doit y avoir diversité de races, quel qu’en
puisse être le désavantage, et l’on ne peut réduire la nature aux
limites étroites de la commodité sans un jour avoir à le payer très
cher. En ceci, l’Inde eut raison; mais ce qu’elle ne comprit pas, ce fut
que, chez les êtres humains, les différences ne sont pas, comme les
barrières physiques des montagnes, fixées à jamais--elles sont fluides,
du flot de la vie; elles changent leur cours, leurs formes, leur volume.
C’est pourquoi dans ses réglementations de caste, l’Inde reconnut les
différences, mais non la mutabilité qui est la loi de la vie. En
essayant d’éviter des collisions, elle éleva des frontières de murs
immuables, donnant ainsi à ses nombreuses races le bénéfice négatif de
la paix et de l’ordre, mais non l’opportunité positive de l’expansion et
du mouvement. Elle acceptait la nature lorsqu’elle produisait la
diversité, mais elle l’ignorait lorsqu’elle employait cette diversité
pour son jeu mondial de permutations et de combinaisons infinies. Elle
respecta la vie diverse, mais insulta la vie mobile. En conséquence, la
Vie quitta ce système social et, à sa place, l’Inde adore avec le plus
grand cérémonial la cage magnifique aux compartiments innombrables
qu’elle a fabriquée.
La même chose se produisit lorsqu’elle essaya d’éviter les collisions
des intérêts commerciaux. Elle associa différents métiers et professions
avec différentes castes. Ceci eut pour effet d’apaiser l’interminable
jalousie et la haine de la concurrence--cette concurrence qui engendre
la cruauté et alourdit l’atmosphère de mensonges et de déceptions. En
ceci, aussi, l’Inde insista uniquement sur la loi de l’hérédité,
ignorant la loi de mutation et réduisit ainsi, graduellement, l’art à
l’habileté et le génie au talent.
Toutefois, ce que les observateurs occidentaux ne savent pas discerner,
c’est que dans son système de caste, l’Inde, très sérieusement, accepta
sa responsabilité de résoudre le problème racial de façon à éviter les
heurts et, cependant, à accorder à chaque race la liberté dans ses
frontières. Reconnaissons que l’Inde n’a pas, en ceci, atteint au succès
complet. Mais il faut aussi reconnaître que l’Occident, qui est plus
favorablement situé quant à l’homogénéité des races, n’a jamais accordé
la moindre attention à ce problème et, chaque fois qu’il s’est posé, a
essayé de l’éviter en l’ignorant totalement. Et c’est là la source de
ses agitations antiasiatiques, afin de priver les étrangers de leur
droit de gagner une vie honnête sur nos rives. Dans la plupart de ses
colonies, il ne les admet qu’à condition qu’ils acceptent la position
servile de scieurs de bois ou de puiseurs d’eau. Ou les Occidentaux
ferment leurs portes aux étrangers ou ils les réduisent à l’esclavage.
Et c’est leur façon de résoudre le problème du conflit racial. Quels que
puissent être les mérites de cette façon d’agir, il faut admettre
qu’elle ne jaillit pas des plus nobles impulsions de la civilisation,
mais des basses passions de la cupidité et de la haine. On dira: c’est
la nature humaine--et l’Inde aussi croyait qu’elle connaissait la nature
humaine, lorsqu’elle barricadait solidement ses distinctions de race
derrière les barrières fixes des gradations sociales. Mais nous avons
appris à nos dépens que la nature humaine n’est pas ce qu’elle semble,
mais ce qu’elle est en vérité; c’est-à-dire dans ses possibilités
infinies. Et lorsque dans notre aveuglement, nous insultons l’humanité
pour son apparence déguenillée, elle laisse tomber ses guenilles pour
nous montrer que c’est notre Dieu que nous avons insulté. La dégradation
que par orgueil ou par intérêt nous rejetions sur les autres, dégrade
notre propre humanité--et c’est le châtiment le plus terrible parce que
nous ne nous en apercevons que lorsqu’il est trop tard.
Non seulement dans leurs rapports avec les étrangers, mais même dans les
différentes sections de leur propre société, les Occidentaux n’ont pu
arriver à l’harmonie de la réconciliation. L’esprit de conflit et de
concurrence se voit accorder par eux la pleine liberté de sa carrière
insensée. Et parce que sa genèse est la cupidité de la richesse et de la
puissance, cet esprit ne peut arriver à une autre fin que la mort
violente. Dans l’Inde, la production des produits fut soumise à la loi
des ajustements sociaux. Sa base fut la coopération, ayant pour objet la
satisfaction parfaite des besoins sociaux. Mais en Occident, elle est
guidée par l’impulsion de la concurrence, dont le but est le gain de la
richesse pour les individus. Et l’individu est comme la ligne
géométrique: c’est de la longueur sans largeur. Il n’a pas la profondeur
qui lui permet de conserver quelque chose d’une façon permanente. En
conséquence, sa cupidité où ses gains ne peuvent jamais arriver à la
finalité. Dans son développement en longueur, il peut traverser d’autres
lignes et causer des confusions, mais il lui manquera toujours l’idéal
de la plénitude dans sa ténuité qui l’isole.
A tous nos appétits physiques, nous reconnaissons une limite. Nous
savons que dépasser cette limite, c’est dépasser la limite de la santé.
Mais ce besoin de richesse et de puissance n’a-t-il point de limites au
delà desquelles c’est le royaume de la mort? Dans ces carnavals
nationaux de matérialisme, les peuples occidentaux ne dépensent-ils pas
la plus grande partie de leur énergie vitale à produire simplement des
choses et à négliger la création d’idéaux? Et une civilisation peut-elle
ignorer la loi de la santé morale et risquer à l’infini l’indigestion en
se gorgeant de choses matérielles? L’homme dans ses idéaux sociaux
essaie naturellement de régler ses appétits, les subordonnant à
l’intention la plus noble de sa nature. Mais dans le monde économique,
nos appétits ne connaissent d’autres restrictions que celles de la
production et de la demande qui peuvent être artificiellement
alimentées, permettant des occasions individuelles de gloutonnerie sans
fin. Dans l’Inde nos instincts sociaux imposaient des restrictions à nos
appétits--il se peut que cela allât jusqu’à l’extrême répression--mais
en Occident l’esprit d’organisation économique sans aucun but moral
incite les gens à la poursuite perpétuelle de la richesse; mais cela
encore doit avoir une limite!
Les idéaux qui s’efforcent de prendre forme dans les institutions
sociales ont deux objets. L’un est de réglementer nos passions et nos
appétits pour le développement harmonieux de l’homme et l’autre est de
l’aider à cultiver l’amour désintéressé de son prochain. La société est
donc l’expression de ces aspirations morales et spirituelles de l’homme
qui appartiennent à sa nature supérieure.
Notre nourriture est créative, elle édifie notre corps; le vin ne l’est
pas, il stimule seulement. Nos idéaux sociaux créent le monde humain,
mais lorsque notre esprit en est détourné pour être orienté vers la
cupidité du pouvoir, alors dans cet état d’intoxication, nous vivons en
un monde anormal où notre force n’est pas la santé et où notre
affranchissement n’est pas la liberté. C’est pourquoi la liberté
politique ne nous donne pas la liberté, lorsque notre esprit n’est pas
libre. Une automobile ne crée pas la liberté du mouvement, parce qu’elle
n’est qu’une simple machine. Lorsque je suis libre moi-même, je puis
employer l’automobile pour servir ma liberté.
Nous ne devons jamais oublier, aujourd’hui, que ces peuples qui ont
obtenu leur liberté politique ne sont pas nécessairement libres, ils
sont simplement puissants. Les passions qui sont débridées chez eux
créent de formidables organisations d’esclavage sous le déguisement de
la liberté. Ceux qui ont fait du gain monétaire leur but le plus élevé
vendent inconsciemment leur vie et leur âme à des personnes riches ou à
des combinaisons qui représentent l’argent. Ceux qui sont amoureux de
leur puissance politique et jalousent les races étrangères, abandonnent
graduellement leur propre liberté et leur propre humanité aux
organisations nécessaires pour tenir les autres peuples en esclavage.
Dans les pays soi-disant libres, la majorité des gens ne sont pas
libres, ils sont conduits par la minorité vers un but qui n’est même pas
connu d’eux. Ceci n’est possible que parce que les gens ne reconnaissent
pas la liberté morale et spirituelle comme leur but. Ils créent de
formidables tourbillons par leurs passions et s’étourdissent et
s’enivrent de la simple vélocité de leur mouvement en rond prenant cela
pour de la liberté. Mais le destin qui les attend et les prendra à
l’improviste est aussi certain que la mort--car la vérité de l’homme est
la vérité morale et son émancipation est dans la vie spirituelle.
L’opinion générale de la majorité des nationalistes d’aujourd’hui dans
l’Inde, c’est que nous sommes arrivés à la plénitude finale de nos
idéaux sociaux et spirituels, la tâche constructive de la société ayant
été faite plusieurs milliers d’années avant que nous fussions nés, et
que maintenant nous sommes libres d’employer toute notre activité dans
le sens politique. Nous n’avons jamais rêvé de blâmer notre
disproportion sociale comme l’origine de notre impuissance présente, car
nous avons accepté, comme la doctrine de notre nationalisme, que ce
système social a été perfectionné pour tous les temps à venir par nos
ancêtres, qui eurent la vision surhumaine de toute l’éternité et le
pouvoir surnaturel de faire une provision infinie pour les âges futurs.
C’est la raison pour laquelle nous pensons que notre tâche est d’édifier
un miracle politique de liberté sur le sable mouvant de l’esclavage
social. En réalité, nous voulons endiguer le vrai cours de notre fleuve
historique et emprunter seulement le pouvoir aux sources de l’histoire
des autres peuples.
Ceux d’entre nous, dans l’Inde, qui n’ont pas l’illusion que la simple
liberté politique nous rendra libre, ont accepté les leçons de
l’Occident comme vérité d’évangile et perdu toute foi dans l’humanité.
Nous devons nous rappeler que la faiblesse, quelle qu’elle soit, que
nous entretenons dans notre société deviendra une source de danger en
politique. La même inertie, qui nous conduisit à notre idolâtrie des
formes mortes dans les institutions sociales, créera dans notre
politique des prisons aux murs immuables. L’étroitesse de sympathie qui
nous permet d’imposer sur une portion considérable de l’humanité le joug
douloureux de l’infériorité s’affirmera dans notre politique en créant
la tyrannie de l’injustice.
Lorsque nos nationalistes parlent d’idéaux, ils oublient que la base du
nationalisme fait défaut. Les peuples mêmes qui professent ces idéaux
sont eux-mêmes les plus conservateurs dans leur pratique sociale. Les
nationalistes nous diront, par exemple: regardez la Suisse où, en dépit
des différences de race, les peuples se sont solidifiés en une seule
nation. Cependant, rappelez-vous qu’en Suisse les races peuvent se
mélanger, elles peuvent se marier entre elles, parce qu’elles sont du
même sang. Dans l’Inde, il n’y a pas de patrimoine commun. Et lorsque
nous parlons de la Nationalité Occidentale, nous oublions que les
nations occidentales n’ont pas l’une pour l’autre cette répulsion
physique que nous avons entre nos différentes castes. Avons-nous un
exemple, dans le monde entier, qu’un peuple auquel on ne permet pas de
mélanger son sang verse ce sang pour un autre peuple, si ce n’est par
coercition ou dans une intention mercenaire? Et pouvons-nous jamais
espérer que ces barrières morales contre notre amalgamation de race ne
seront pas un obstacle à notre unité politique?
Nous devons aussi reconnaître pleinement ce fait que nos restrictions
sociales sont toujours tyranniques, à ce point qu’elles rendent les
hommes lâches. Si un homme vient me dire qu’il a des idées hétérodoxes,
mais qu’il ne peut les suivre parce qu’il serait frappé d’ostracisme par
la société, je l’excuse d’avoir à vivre une vie de mensonge, parce qu’il
faut vivre. L’état d’esprit social qui nous pousse à faire de la vie de
notre prochain un fardeau pour lui-même, s’il diffère de nous même dans
une chose aussi simple que le choix de la nourriture, est sûr de
persister dans notre organisation politique et de servir à créer des
machines de coercition pour écraser toute différence rationnelle qui est
le signe de la vie. Et la tyrannie n’ajoutera qu’aux mensonges
inévitables et à l’hypocrisie de notre vie politique. Le simple nom de
liberté est-il si précieux que nous soyons disposés à lui sacrifier
notre liberté morale?
L’intempérance de nos habitudes ne montre pas immédiatement ses effets
lorsque nous sommes dans la pleine vigueur de notre jeunesse. Mais elle
consume graduellement cette vigueur et lorsque s’avance la période du
déclin, nous devons régler nos comptes et payer nos dettes, ce qui nous
conduit à l’insolvabilité. Les Occidentaux peuvent encore porter la tête
haute, bien que leur humanité souffre à tout instant de leur manie du
pouvoir organisateur. L’Inde aussi, aux beaux jours de sa jeunesse,
pouvait porter dans ses organes vitaux le poids mort de ses
organisations sociales roidies jusqu’à la plus rigide perfection, mais
ce lui fut fatal et produisit une paralysie graduelle de sa nature
vivante. Et c’est la raison pour laquelle la communauté instruite de
l’Inde est devenue insensible à ses besoins sociaux. Elle prend
l’immobilité même de notre structure sociale pour le signe de sa
perfection, et parce que la saine sensation de douleur est morte dans
les membres de notre organisme social, ces gens s’induisent eux-mêmes en
erreur et croient à tort qu’il n’a pas besoin de remède. En conséquence,
ils se figurent que toute leur énergie n’a besoin que de s’ébattre dans
le champ politique. C’est comme un homme dont les jambes sont devenues
paralysées et inutiles qui essaierait de s’illusionner en disant que ces
membres sont devenus rigides parce qu’ils ont atteint leur salut ultime
et que ce qui le gêne c’est tout bonnement que ses béquilles sont trop
courtes.
Voilà où en est la régénération sociale et politique de l’Inde. Venons
maintenant à son industrie. On m’a souvent demandé s’il y a eu dans
l’Inde une régénération industrielle quelconque, depuis l’avènement du
Gouvernement Britannique. Il faut se rappeler qu’au commencement du
régime britannique dans l’Inde, nos industries furent supprimées et
depuis lors, nous n’avons rencontré aucun appui ou encouragement réel
qui nous permît de résister aux organisations commerciales monstres du
monde. Les nations ont décrété que nous devions rester un peuple
purement agricole, oubliant jusqu’à l’emploi des armes pour tous les
temps à venir. Ainsi l’Inde se trouve changée en tant de morceaux tout
mâchés, prêts à être avalés à tout moment par la première nation venue
qui n’a besoin que d’avoir dans sa bouche les dents les plus
rudimentaires.
L’Inde n’a donc qu’un très petit débouché pour son originalité
industrielle. Personnellement, je ne crois pas dans les énormes
organisations d’aujourd’hui. Le seul fait qu’elles sont laides montre
qu’elles sont en désaccord avec toute la création. Les vastes pouvoirs
de la nature ne révèlent pas leur vérité en hideur, mais en beauté. La
beauté est la signature que le Créateur appose sur celles de Ses œuvres
dont Il est satisfait. Tous nos produits qui ignorent insolemment les
lois de la perfection et n’ont pas honte de leur laideur portent le
poids perpétuel du déplaisir de Dieu. Tant que le commerce manquera de
beauté et de grâce, il sera faux. La Beauté et sa sœur jumelle, la
Vérité, réclament le loisir et la dignité pour se développer. Mais la
cupidité ne connaît ni temps ni limites à son pouvoir. Son seul objet
est de produire et de consommer. Elle n’a pitié ni de la belle nature ni
des êtres humains vivants. Elle est impitoyablement prête, sans un
moment d’hésitation, à leur enlever la beauté et la vie pour en faire de
l’argent.
C’est cette laide vulgarité du commerce qui s’attira la censure du
mépris dans nos premiers jours, alors que les hommes avaient encore une
vision sans nuage de la perfection dans l’humanité. Les hommes, en ces
temps-là, eurent honte, à juste titre, de cet instinct qui ne pousse
qu’à gagner de l’argent. Mais en ce siècle scientifique, l’argent, par
son volume anormal, a conquis son trône. Et lorsque de son éminence de
choses entassées, il insulte aux plus hauts instincts de l’homme,
bannissant la beauté et les nobles sentiments de son entourage, nous
nous soumettons. Car, dans notre lâcheté, nous avons accepté des cadeaux
de ses mains et notre imagination s’est vautrée dans la poussière devant
son immensité charnelle.
Mais sa lourdeur même et ses complexités infinies sont ses vrais signes
d’échec. Le nageur expert n’exhibe pas sa force musculaire par de
violents mouvements, mais il fait preuve d’une certaine faculté qui est
invisible et qui se montre dans une grâce et une souplesse parfaites. Ce
qui distingue réellement l’homme des animaux, c’est son pouvoir et sa
valeur qui sont--en lui--invisibles. De nos jours, la civilisation
commerciale de l’homme ne prend pas seulement trop de temps et de place,
mais elle détruit le temps et la place. Ses mouvements sont violents,
son bruit est discordant. Elle porte en elle sa propre damnation, car
elle foule et bouleverse l’humanité sur laquelle elle s’appuie
énergiquement, elle fait de l’argent aux dépens du bonheur. L’homme se
réduit lui-même à son minimum afin de pouvoir accorder une place
suffisante à ses organisations. Il rougit de ses sentiments humains,
parce qu’ils peuvent être un obstacle à ses machines.
Il y a dans notre mythologie, la légende de cet homme qui accomplit des
pénitences pour gagner l’immortalité et qui dut subir les tentations,
que lui envoya Indra, le dieu des Immortels. S’il s’était laissé tenter
par elles, il était perdu. L’Occident a lutté durant des siècles pour
l’immortalité. Indra lui a envoyé sa tentation. C’est la tentation
somptueuse de la richesse. Il l’a acceptée et sa civilisation d’humanité
a perdu sa route dans le désert de la machinerie.
Ce commercialisme avec sa barbarie de décorations affreuses est une
menace terrible à toute l’humanité, parce qu’il édifie l’idéal du
pouvoir sur celui de la perfection. Il fait triompher le culte de
l’égoïsme dans toute sa nudité éhontée. Nos nerfs sont plus délicats que
nos muscles. Les choses qui sont les plus précieuses en nous sont aussi
impuissantes que des bébés quand nous leur retirons la protection
attentive que leur préciosité même réclame de nous. C’est pourquoi,
lorsque la brutalité insensible du pouvoir est déchaînée sur le grand
chemin de l’humanité, elle effraie par sa grossièreté nos idéaux
entretenus par le martyr des siècles passés.
La tentation qui est fatale au fort l’est plus encore au faible. Et je
ne lui souhaite point la bienvenue dans notre vie indienne, même si elle
nous est envoyée par le dieu des Immortels. Que notre vie soit simple
dans son aspect extérieur et riche dans ses gains intimes. Que notre
civilisation s’établisse fermement sur sa base de coopération sociale et
non sur celle de l’exploitation économique et du conflit. Y parvenir,
sous le joug des vampires économiques qui sucent notre sang, c’est la
tâche qui s’adresse aux penseurs de toutes les nations orientales qui
ont foi en l’âme humaine.
C’est un signe de paresse et d’impuissance d’accepter les conditions que
nous imposent d’autres peuples qui ont d’autres idéaux que les nôtres.
Nous devrions, au contraire, essayer activement d’adapter les puissances
mondiales à notre histoire, afin qu’elles la guident vers sa fin
parfaite.
De ce qui précède, on saura que je ne suis pas un économiste. Je suis
prêt à reconnaître qu’il y a une loi de la demande et de la production
et un désir de l’homme pour plus de choses qu’il n’est bon pour lui. Et
cependant, je veux persister à croire qu’il existe une telle chose que
l’harmonie de la plénitude dans l’humanité, où la pauvreté n’enlève pas
à l’homme ses richesses, où la défaite peut le conduire à la victoire,
la mort à l’immortalité et où, dans la compensation de la Justice
Éternelle, ceux qui sont les derniers peuvent voir leurs insultes
changées en un triomphe radieux.
LE COUCHER DE SOLEIL DU SIÈCLE
(Poème écrit en Bengali le dernier jour du siècle dernier.)
1
Le dernier soleil du siècle se couche parmi les nuages rouges de sang de
l’Occident et dans le tourbillon de la haine.
La passion toute nue de l’amour égoïste des Nations, en son ivre délire
de cupidité, danse au cliquetis de l’acier et aux poèmes hurlant la
vengeance.
2
Le soi affamé de la Nation, en une violence furieuse, explosera de sa
propre nourriture éhontée.
Car elle a fait du monde sa nourriture,
Et le léchant, le mâchant et l’avalant en gros morceaux,
Elle enfle et gonfle
Jusqu’à ce qu’au milieu de son impur festin descende du ciel la flèche
soudaine qui percera son cœur grossièrement matériel.
3
La lueur écarlate à l’horizon n’est point la lumière de ton aube de
paix, ma mère patrie.
C’est l’éclat du bûcher où se consume en cendres la chair
énorme--l’amour égoïste de la Nation--morte de ses propres excès.
Ton matin attend derrière la nuit patiente de l’Orient,
Humble et silencieux.
4
Veille, Inde.
Apportez vos offrandes d’adoration à ce lever de soleil sacré.
Que le premier hymne de sa bienvenue résonne en votre voix et chantez.
«Viens, Paix, toi qui es fille de la grande souffrance de Dieu.
Viens avec tes trésors de contentement, l’épée de la force,
Et l’humilité couronnant ton front.»
5
N’ayez pas honte, mes frères, de vous dresser devant les fiers et les
puissants
En votre blanche robe de simplicité.
Que votre couronne soit d’humilité, votre liberté, la liberté de l’âme.
Édifiez quotidiennement le trône de Dieu sur la vaste nudité de votre
pauvreté.
Et sachez que ce qui est formidable n’est pas grand et que l’orgueil
n’est pas éternel.
TABLE
En Guise de Préface et de Dédicace V
Le Nationalisme en Occident 11
Le Nationalisme au Japon 63
Le Nationalisme dans l’Inde 117
Le Coucher de Soleil du Siècle 159
ÉVREUX.--HENRI DÉVÉ, IMPRIMEUR
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NATIONALISME ***
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