The Project Gutenberg eBook of La fugitive
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Title: La fugitive
Author: Rabindranath Tagore
Translator: Renée de Brimont
Release date: January 25, 2026 [eBook #77770]
Language: French
Original publication: Paris: Gallimard, 1922
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FUGITIVE ***
RABINDRANATH TAGORE
LA FUGITIVE
TRADUCTION DE
RENÉE DE BRIMONT
ÉDITION ORIGINALE
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, RUE DE GRENELLE. 1922
IL A ÉTÉ TIRÉ APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT HUIT EXEMPLAIRES
IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA NAVARRE AU FILIGRANE DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE
A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE
FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES
SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT DIX HORS-COMMERCE, MARQUÉS
DE A A J, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION
ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS
COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780.
EXEMPLAIRE Nº
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
Y COMPRIS LA RUSSIE, COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1922.
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
Les poèmes qu’on va lire furent primitivement écrits en _bengali_.
L’auteur les a lui-même traduits en anglais, la seule langue européenne
qu’il connût, et c’est lors de son récent séjour à Paris qu’il voulut
bien me confier la traduction française.
Quelles images, quelles expressions rendraient la noblesse de cette
figure de prophète, l’atmosphère à la fois mystérieuse et sereine dont
elle est baignée? D’une voix juste, musicale, Tagore psalmodiait plutôt
qu’il ne chantait, sur des rythmes composés par lui, ses poèmes hindous
métrés et rimés comme la prosodie occidentale...
Il eut la grâce de m’en envoyer un certain nombre qui ne figurent pas
dans le recueil paru en Angleterre. De mon côté, pour des raisons de
dilection, je ne pris pas dans son entier l’ouvrage anglais: en sorte
que les lecteurs de celui-ci relisant en français _La Fugitive_, y
verront des dissemblances même quant au fond.
Pour la forme, je me suis moins attachée à rendre le mot à mot précis
qu’à retrouver la fraîcheur de sentiment, la balsamique senteur d’Asie
un moment respirée, quand j’écoutais Tagore au fil des strophes dont je
ne saisissais que l’expressive mélodie.
Si le traducteur ne se sert point des mots qui cheminent pas à pas c’est
que l’idée, à ce moment, est ailée. Des deux fidélités, celle qui suit
la pensée comme une esclave entravée et celle qui l’accompagne avec
d’autant plus d’amour et de piété qu’elle est libre, j’ai cru pouvoir
préférer la dernière.
L’ÉCHO DES HARMONIES
I
Vous glissez dans l’ombre, ô Fugitive dont l’immatérielle présence
laisse derrière elle un sillage lumineux!
Votre cœur est-il perdu pour l’Amant qui vous appelle à travers
d’infinies solitudes? Est-ce la rapidité de votre fuite qui répand ainsi
sur vos épaules le désordre orageux de vos tresses?
Vos pieds, en baisant la poussière de ce monde, y laissent une empreinte
de douceur; vous arrachez du fond des abîmes de la mort toute vie et
tout épanouissement, et si quelque lassitude vous arrêtait soudain,
l’univers cesserait d’exister.
Le rythme de ces pas invisibles m’émeut!... Le psaume des flots écoulés
vibre en moi! Vous m’entraînez de monde en monde, d’apparence en
apparence, et j’apprends des joies, des douleurs et des chants.
La marée est haute; le vent souffle; la barque danse comme le désir même
de mon âme...
J’abandonnerai sur la rive mon trésor et je voyagerai par des nuits
insondables jusqu’aux immortelles clartés!
II
La finissante journée s’embuait. Une première étoile parut, indécise,
aux confins des mornes solitudes du ciel.
Je me retournai pour contempler derrière moi la route tracée, songeant
comme le long des jours elle n’avait servi que pour un voyage unique et
pour n’être plus jamais parcourue de nouveau.
L’histoire de ma venue ici-bas gît-elle donc ainsi, muette, dans cette
traînée de sable? Va-t-elle de la colline matinale jusqu’à l’insondable
nuit?
Assis à l’écart je songe encore. La route parcourue est peut-être
semblable à une harpe; peut-être attend-elle pour chanter ce qui fut,
les doigts divins du Maître et l’ombre plus dense du crépuscule.
III
D’où vient ton inquiétude, Bien-Aimée? Laisse mon cœur toucher le tien
et que sous mes baisers s’efface ta douleur muette.
Des mystères de la nuit nous est venue cette heure, afin que l’amour s’y
crée un monde nouveau entre les portes closes, à la lueur de cette lampe
unique.
Nous n’avons pour toute mélodie qu’un roseau sur lequel nos lèvres se
poseront tour à tour; pour couronne nous n’avons qu’une guirlande dont
je parerai mon front après en avoir paré le tien.
Arrachant de ma poitrine ce voile, je préparerai sur le sol notre
couche; l’unisson des caresses et un sommeil de délices empliront notre
univers étroit et sans bornes.
IV
J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui, parce que mon corps voudrait
chanter.
Ce n’est pas assez de m’être à jamais donnée; du fond de mon amour il me
faut créer de nouveaux dons chaque matin. Et ne lui paraîtrai-je pas une
offrande nouvelle, vêtue de cette nouvelle robe?
Pareille au ciel vespéral mon âme se colore d’une allégresse infinie,
voilà pourquoi je changerai mes voiles afin qu’ils soient tantôt du vert
de la jeune herbe fraîche, tantôt nuancés comme un champ de riz en
hiver.
Aujourd’hui ma robe ressemble à l’azur pluvieux. Elle prête à mes
membres la teinte de l’illimité, le reflet des collines d’outre-mer.
Elle porte dans ses plis la joie des nuages d’été qui voyagent à travers
le ciel.
V
A toi je me suis entièrement donnée. Je n’ai conservé qu’un simple voile
de réserve.
Il est si mince que tu souris en secret et que j’en ressens un peu de
honte.
Les souffles printaniers le déplacent; le trouble même de mon cœur en
remue les plis comme une vague remue son écume.
Ne me blâme pas, mon amour, de m’être cachée sous les brumes de ce
voile.
Ma réserve n’est pas une feinte, c’est la tige frêle qui porte la fleur
de ma dévotion pour devant toi s’incliner avec des grâces réticentes.
VI
Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur; abandonne-le dans l’obscurité.
Qu’est-ce donc, si ses perfections ne viennent que de son corps, ses
charmes de son seul visage? Laisse-moi m’enivrer du simple éclat de ses
yeux!
Je ne veux pas savoir si c’est une maille illusoire dont ses bras m’ont
enlacé, car la maille elle-même est exquise et rare. Et du
désenchantement ne peut-on sourire pour l’oublier?
Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur. Demeure satisfait si la musique
est sincère malgré que les mots soient mensongers.
Jouis de ses grâces lorsqu’elles ondoient comme un nymphéa sur une
moiroitante et décevante surface, et quelle que soit la chose qui dort
au fond de l’eau!
VII
Dans une heure d’inconscience je suis venu. Mais toi, lève les yeux et
laisse-moi deviner si des fantômes s’y attardent encore, semblables à
ces nuées qui musent au zénith. Et puisque je suis là, tolère ma
présence.
Les roses du jardin boutonnent déjà; elles ignorent que nous négligerons
de les cueillir lorsqu’elles seront fleuries... L’étoile du matin
palpite; une lueur se mêle aux rameaux dont s’ombrage ta fenêtre, comme
en des jours passés.
Mais que ces jours soient passés je l’oublie durant une heure.
J’oublie si jamais tu m’as humilié en te détournant lorsque je t’ouvrais
mon âme. Il ne me souvient que des mots arrêtés sur tes lèvres
tremblantes, et d’avoir vu dans ton regard glisser les ombres de la
passion.
J’oublie que tu as oublié! me voici.
VIII
O que je sois pourvu d’un secret--tel dans un nuage d’été la pluie non
répandue--un secret enveloppé de silence avec lequel je pourrais flâner!
O que j’aie quelqu’un à qui murmurer des paroles d’amour, là-bas où les
ondes paresseuses s’étirent sous les arbres ensommeillés!
Cette heure semble attendre un avènement, et vous me demandez la cause
de mes larmes. Je ne puis vous la dire--c’est le secret qui ne m’est pas
encore révélé.
IX
Il me souvient du jour.
La lourde pluie fait trêve un instant, puis tombe à nouveau, serrée et
capricieuse et comme violentée par de brusques haleines.
J’ai pris ma harpe. Sans hâte, j’en frôle les cordes jusqu’à ce que la
musique inconsciente ait épousé de cette tempête les cadences folles.
Elle a quitté son ouvrage; elle s’est arrêtée à ma porte; elle repart
d’un pas mal assuré. Elle est revenue, et contre le mur appuyée elle
attend; enfin, lentement elle est entrée et s’est assise.
Tête basse elle coud sans parler; mais bientôt elle laisse là son
aiguille et regarde par la fenêtre, à travers la ligne brouillée des
arbres.
Cela seulement: une heure de crépuscule pluvieux; de l’ombre; un
chant... Du silence.
X
Mes chants sont des abeilles qui suivent ton sillage embaumé; autour de
tes grâces craintives elles bourdonnent et sont avides d’un butin
secret.
Quand la fleur du matin s’incline accablée, quand les torpeurs de midi
descendent sur la forêt muette, mes chants reviennent avec des ailes
plus languides--des ailes poudrées d’or!
XI
Que faisiez-vous de vos chansons, mon oiseau, lorsque vous vous
blotissiez dans ce nid tiède? N’y trouviez-vous pas une joie complète?
Quelle nostalgie vous fait donc exhaler votre âme dans l’infini du ciel?
--Mon bonheur restait sans voix dans les tiédeurs du nid; dans l’infini
du ciel j’ai découvert que je savais chanter.
XII
Parce que l’air s’attendrit du parfum des _Bakulas_, et que les rayons
de la lune s’épandent sur les branches comme s’ils tombaient d’une coupe
renversée par des dieux ivres, vous cherchez en vain quelque prétexte
pour rappeler celui qui partit les yeux noyés de larmes.
Cette nuit-là aussi prodiguait ses fleurs; les ombres restaient
immobiles sur le gazon, les rayons de la lune semblaient attendre qu’un
mot de douceur sortît de vos lèvres. Mais vous n’avez pas parlé, et avec
l’aube il est parti. A présent c’est en vain que vous cherchez un
prétexte pour le rappeler...
La lune d’Avril promène encore ses rayons de corolle en corolle, mais
parce que cette nuit-là vous vous êtes injustement tue, l’instant plein
de trésors qu’elle vous offrait demeure à jamais perdu. Et maintenant
vous cherchez en vain un prétexte pour rappeler celui qui vous a
quittée, les yeux noyés de larmes!
XIII
Des amants s’approchent de vous, ma Reine; ils déposent orgueilleusement
leurs trésors à vos pieds, et mon tribut, à moi, n’est composé que de
chimères.
La tristesse s’est glissée au cœur de mon univers; ma meilleure part
s’est assombrie.
Alors que les heureux se rient de ma misère je vous demande de pleurer
sur elle et de la rendre ainsi précieuse.
Je vous apporte un instrument sans voix; j’en ai forcé les cordes pour
atteindre une note suprême, et les cordes se sont brisées.
Alors que des maîtres narguent ces cordes brisées je vous demande de
prendre dans vos mains ma lyre et d’emplir le silence avec votre chant.
XIV
Vous m’avez magnifié selon votre amour, moi qui suis un homme au milieu
des autres, plongé dans le courant vulgaire, balloté par la changeante
faveur du monde.
Vous m’avez fait place là où les poètes vont déposer leurs offrandes, là
où des amants aux noms illustres se saluent à travers les âges.
Des indifférents me croisent au marché; ils ignorent que mon corps est
devenu précieux sous vos caresses; ils ne savent pas qu’en moi je porte
votre baiser comme le soleil porte en lui ce sceau divin qui l’embrasa
d’une flamme inextinguible!
XV
Cette nuit j’ai composé une chanson, mais vous n’étiez pas là.
J’ai trouvé les mots que j’avais en vain cherchés tout le jour. Oui, du
sein de la paix nocturne ils se sont rythmés en musique, tandis que les
étoiles, une à une s’allumaient. Mais vous n’étiez pas là.
Je voulais, ce matin, vous chanter ma chanson; mais si je n’en ai pas
oublié la musique les mots rebelles m’échappent, à présent que vous êtes
là!
XVI
J’ai désiré tracer les mots de l’amour dans leur propre couleur; mais
comme ils se cachent au fond de mon être et comme nos larmes sont pâles!
Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans couleur?
J’ai désiré dire les mots de l’amour dans leur propre musique, mais
cette musique ne résonne que dans mon cœur et mes yeux sont chargés de
silence.
Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans musique?
XVII
Posez là votre lyre, mon amour; laissez à vos bras la liberté de
m’enlacer.
Que mon cœur au toucher de vos doigts atteigne les extrêmes bords du
sentiment.
Ne penchez pas la tête, ne la détournez pas; mais offrez-moi votre
baiser comme l’arôme longtemps contenu dans un calice.
N’étouffez pas cette minute avec de vaines paroles, mais qu’une grande
vague silencieuse nous entraîne vers des délices sans limites.
XVIII
Cette nostalgie des jeux de l’Amour, mon amour, n’est pas seulement
mienne mais vôtre.
Vos lèvres sourient, vos pipeaux chantent parce que mon amour les
inspire.
Votre désir s’impatiente aussi vivement que mon désir!
XIX
Moi, l’oiseau prisonnier, devant l’obscurité du ciel je t’interroge, bel
oiseau libre! Dis-moi, est-ce là le dernier jour du monde? Le soleil ne
viendra-t-il plus dorer les barreaux de ma cage?
Va donc, toi! Monte au-dessus de cette conspiration des nuées; cherche
l’illusion qui me manque... Chante! Chante pour moi la lumière
éternelle!
XX
Je crois t’avoir aperçue en songe avant de te connaître; telles sont les
presciences d’Avril avant les plénitudes du printemps.
La vision que j’eus de toi n’est-elle pas venue alors que toutes choses
s’imprégnaient du parfum des _Sals_ en fleurs, quand le scintillement
vespéral de la rivière ajoutait comme une frange à la blondeur des
sables, quand les rumeurs des jours d’été s’entremêlaient vaguement?
Oui, moqueuse et fuyante la vision que j’eus de ton visage en des heures
évadées!
XXI
Je suis pour toi comme la nuit. Je ne puis te donner que la paix et le
silence cachés dans l’ombre.
Lorsque dès l’aurore tu ouvriras les yeux, je te laisserai au
bourdonnement des abeilles et au chant des oiseaux.
Mon offrande ne sera qu’une larme versée sur ta jeunesse; tes sourires
en en sortiront plus frais; elle saura voiler la cruelle jubilation du
jour.
XXII
Nous sommes venus ici tous les deux, amie, et voilà qu’à ce carrefour je
m’arrête pour te dire adieu.
La route s’ouvre large et droite devant toi; mon but, à moi, ne peut
être atteint que par d’inconnus chemins de traverse.
Je suivrai le vent et les nuées; je suivrai les étoiles jusqu’au faîte
de la colline où l’on voit poindre l’aube; je suivrai les amants qui
tressent avec leurs paroles nombreuses une même guirlande.
XXIII
Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci pour visiter mon jardin,
alors que la pluie a passé sur mes roses et que sur les gazons
s’éparpillent des feuilles arrachées.
Je ne sais ce qui vous amena malgré le dépouillement des haies et les
rigoles qui sillonnent mes allées... Dissipée, la prodigue richesse du
printemps! Évanouis, les chants et les parfums d’hier!
Et pourtant demeurez un peu. Laissez-moi découvrir encore pour vous, et
bien que votre jupe n’en puisse être remplie, des fleurs oubliées. Le
temps presse, car les nuages s’amoncellent, et voilà de nouveau l’orage.
XXIV
Jadis, chaque matin, quand la rosée luisait dans l’herbe, vous veniez
balancer mon hamac. Mais, glissant des sourires aux larmes, je ne vous
reconnaissais pas.
Durant les somptueux midis d’Avril vous me parliez, je crois, de vous
suivre. Mais je cherchais votre visage, et voici qu’entre nous passaient
des processions fleuries, et des hommes et des femmes jetant leurs
chansons aux souffles du sud.
Sur la route je vous ai croisé sans vous reconnaître. Et puis, certains
jours plein du vague parfum des lauriers roses, plein du vent qui
s’obstinait parmi les gémissantes palmes, je vous ai longuement
considéré. Et je ne savais pas si vous m’aviez jamais été inconnu.
XXV
Des paroles vagues m’obsèdent, mais je laisserai le silence et la nuit
s’exprimer lentement en musique.
Ma vie est aujourd’hui comme un cloître où l’on fait pénitence et où le
printemps hésite à remuer et à murmurer.
Il n’est pas l’heure pour vous, mon amour, de franchir le pas de ma
porte. A la seule crainte d’entendre le cliquetis de vos bracelets
s’émeuvent les échos du jardin...
Les roses, pour embaumer, doivent patienter encore; ne donnez pas aux
corolles fermées l’inquiétude de s’épanouir avant le temps!
XXVI
Je suis heureux que votre regard de pitié ne s’attarde pas sur moi.
L’enchantement de la nuit et mes paroles d’adieu qui résonnaient avec
l’accent du désespoir ont seuls amené des pleurs au bord de mes
paupières. Mais le jour va poindre, mon cœur s’affermira et il n’y aura
plus de loisir pour les larmes.
Qui donc prétend que l’oubli est impossible?
La mort pitoyable ronge les moëlles de la vie pour mettre un terme à ses
folles entreprises; l’orageuse mer calmée retourne à son berceau; les
feux de la forêt s’assoupissent sur leur couche de cendres. Vous et moi
nous nous quittons, et la distance qui nous sépare disparaîtra bientôt
sous les herbes sauvages et sous les fleurs épanouies.
XXVII
Notre destin voyage sur une mer non traversée dont les vagues se
poursuivent dans un jeu de cache-cache incessant.
C’est l’inquiète mer du changement; elle perd et perd encore ses
troupeaux, et bat des mains contre le ciel immuable.
Au centre de cette mer éperdue, entre l’aube et la nuit, Amour, vous
êtes l’île verdoyante où le soleil baise l’ombre vaporeuse, où les
oiseaux sont les amants chanteurs du silence.
XXVIII
Le murmure magique du printemps, entrebaillant une porte secrète,
découvre la Princesse de beauté qui fit en moi sa demeure. Toujours elle
fut là, blottie au fond d’un berceau d’illusions, et le rythme de mon
cœur l’endormait. Aujourd’hui ses voiles se sont soulevés, les parfums
errants des jardins enchantés l’ont frôlée et l’ont réveillée. Elle
contemple avec surprise, reflétée dans un miroir poli, la marque
nuptiale peinte sur son front en des temps oubliés.
J’entends les échos d’une ballade dont je ne sais si elle dit faux ou
vrai, mais dont je sais qu’elle est étrange; mes pensées se sont enfuies
vers le pays des choses qui n’arrivent pas mais qui sont; dans l’île
aromatique qui repose au-delà des océans, des femmes tordent au soleil
leurs cheveux humides, ou s’étendent sous les branches remuées des bois
de santal... Et je courtise celles que je n’ai jamais vues et que jamais
je ne connaîtrai.
XXIX
Je suis la barque; vous êtes la mer et aussi le nautonier.
Vous m’entraînez dans les profondeurs, mais pourquoi m’inquièterais-je?
Vaut-il mieux atteindre le port que de se perdre avec vous?
XXX
J’ai rencontré de nombreuses vierges en de lointains pays. Les unes
m’abordaient pour me demander mon nom, d’autres baissaient les yeux et
demeuraient muettes. J’ai vu des sourires aigus comme des épées et des
sourires évoquant un abîme de larmes. Et j’allais toujours, attiré par
la distance qui renouvelle ses promesses incertaines comme ses
différents paysages.
C’est aux jours printaniers, avec les feuilles naissantes, que
j’atteignis le royaume enchanté du Sommeil. A travers une haie de
serviteurs endormis je franchis la porte d’un palais. Le long des longs
corridors vides je passai devant la chambre du Roi et la chambre de la
Reine, et puis j’arrivai à la chambre où, couchée sous les lueurs
adoucies du crépuscule, dormait la fille du Roi.
Son lit moëlleux était blanc comme un pétale de lotus. Ses tresses
répandues au bord de l’oreiller ressemblaient à une sombre cascade
immobile; son bras gauche était jeté sur le désordre de ses voiles et
son bras droit reposait sur sa poitrine remuée par un souffle égal. Dans
cet étrange domaine du Sommeil elle semblait en vérité l’image même du
Rêve!
Agenouillé devant elle, j’ai penché mon visage au-dessus du sien jusqu’à
ce que son haleine fît bondir mon sang; j’ai fixé longuement ses
paupières closes et je les ai baisées pour que mon baiser pénétrât
jusqu’à ses songes... Sur une feuille de bouleau je traçai mon nom et
j’ajoutai ces mots: «Dormeuse, je t’abandonne mon cœur.» Enfin, ayant
noué la feuille de bouleau à ma chaîne de perles et l’ayant jetée sur
ses cheveux épars, je m’enfuis.
... Mais l’enchantement se dissipe; le royaume dormant sort peu à peu de
sa torpeur. Au fond du silence vibrent des voix humaines; le Roi et la
Reine se sont réveillés, et les jeunes Princes s’émerveillent de voir la
terrasse nue envahie par des herbes déjà hautes. Dans la chambre où les
lampes se sont éteintes, où l’encens des cassolettes n’est plus qu’une
pincée de cendres, la fille du Roi assise sur sa couche contemple tour à
tour une feuille de bouleau et une chaîne de perles.
Pudiquement, d’une tunique elle revêt sa gorge nue; frissonnante elle
épie, elle cherche, et ne découvre nul mystérieux visiteur. Elle lit et
relit le message tracé sur la feuille de bouleau: elle prend son front
entre ses mains, et s’interroge, et s’interroge encore. Et longtemps
elle demeure incertaine.
Près d’elle les secrets de la nature sont murmurés par les feuillages du
jardin, mais elle sent que de pareils secrets accompagnent les
battements précipités de son cœur; les souffles du vent viennent de
temps à autre lui poser une impatiente question, et c’est la même
question qui hante son esprit troublé. La fille du Roi s’interroge: Qui
donc déposa sur sa chevelure un message amoureux et une chaîne de
perles?
Ainsi passent les jours. Le printemps disparaît, faisant place à l’été
pluvieux; ensuite vient l’automne dans la chaude lumière qui dore les
moissons mûres; l’hiver, avec ses brumes matinales, avec ses nuits
hostiles, succède à l’automne. Et voici que le nouveau printemps renaît
des saisons mortes. La fille du Roi est à sa fenêtre; parmi ses cheveux
défaits brille toujours une chaîne de perles...
MADÂNA
Aux premiers matins du monde, Madâna, dieu de l’Amour, vous rôdiez
ici-bas parmi les mortels. Votre frémissant oriflamme ralliait de jeunes
hommes qui s’élançaient à votre rencontre pour vous saluer. Et tandis
que l’air s’embaumait du parfum des vendanges, leurs pensées, comme de
chaudes roses, se couvraient d’une pourpre soudaine!
Des poètes, sur les marches de votre temple, vous présentaient leurs
chants; des gazelles en couples léchaient vos doigts divins; le tigre et
la tigresse se couchaient docilement à vos pieds. Chaque soir des
vierges allumaient la torche de votre sanctuaire et déposaient devant
vous les bourgeons acérés du _Champâ_ pour en façonner des javelots.
Celles-ci, les timides, vous suppliaient de les épargner lorsque,
soulevant votre arc, vous en étirez la corde; celles-là, les curieuses,
dérobant en secret une flèche de votre carquois en essayaient la pointe
sur leur sein. Quand vous dormiez las et languide, à l’ombre des forêts,
des fiancées passaient, repassaient devant vous et remuaient les
clochettes de leurs ceintures tout en vous épiant d’un regard sournois
et voilé.
L’une d’elles ne vint-elle pas au bord de la rivière? Ignorant encore
qu’elle serait votre victime et paresseusement étendue sur la berge
herbeuse, elle laissait sa cruche flotter dans le courant. Vous
approchiez... Votre rire éclatant surprit sa rêverie... Confuse elle se
leva et tenta vainement de vous punir en vous lançant de l’eau.
Retournez vers la terre, dieu de l’Amour! Les fleurs sauvages voudraient
se mêler au désordre de vos boucles; la lampe nuptiale, au fond du
silence nocturne, attend votre venue; la terre desséchée songe au baiser
de vos pas. Le cœur de l’homme, comme une coupe offerte, demande à
recevoir le vin de votre Paradis!
* * * * *
Le feu de ta colère, ô Shiva, divin Ascète, a réduit en cendres le corps
de Madâna pour délivrer son âme--ainsi s’est-elle répandue à travers les
éléments! Depuis lors, jour et nuit, son haleine trouble celle du vent;
le brouillard de ses larmes descend comme un voile sur le visage des
crépuscules; sa plainte semble émaner du sein même des choses, et son
chant assourdi, dans le silence des soirs d’Avril met en extase la
terre!
L’adolescent s’émerveille des sauvages ardeurs qui soudain vibrent en
lui avec le rythme de son sang; la vierge interroge les signes
mystérieux qui lui sont faits par la nature; les épaves d’un monde de
félicités semblent glisser sur les nuages d’Automne... Un message nous
est confié par ce tournesol épanoui sous le soleil du jour.
Le halo de la lune entre les branches ressemble à la robe lumineuse
d’une apparition déjà dissipée; la rougeur naissante de l’aube évoque un
sourire évasif derrière un masque à demi levé; là où des amants, jadis,
échangeaient leurs baisers, naissent aujourd’hui les fleurs de la
prairie. Ta colère, ô divin Ascète, n’a consumé le corps de Madâna que
pour immortaliser son fantôme dans l’âme de l’univers!
OURVASHI
Vous n’êtes ni mère ni fille, ni fiancée, Ourvashi! Vous êtes femme pour
avoir de telle sorte volé l’âme du Paradis!
Quand le soir fatigué s’en revient avec les troupeaux, vous ne préparez
point les lampes de la demeure; vous n’entrez pas avec un cœur ému, avec
un sourire tremblant, heureuse du secret nocturne, dans la couche
nuptiale. Comme l’aurore vous êtes sans voiles, Ourvashi, et sans honte.
Nul n’imaginerait le débordement de splendeur qui vous créa!
Sortie des flots dès le premier matin du premier printemps vous portiez
la coupe de la vie dans votre main droite et du poison dans votre main
gauche. L’orageux océan, apaisé comme un serpent qu’on charme, roulait
ses têtes innombrables à vos pieds. Votre grâce radieuse émergea des
écumes, nue et sans tache et pareille à la fleur du jasmin.
Fûtes-vous jamais enfantine ou timide, Ourvashi, jeunesse inaltérable?
Dormiez-vous, Fille des îles de corail, bercée au fond des nuits bleues
et fluides, parmi ces étranges reflets de gemmes que prennent les
coquillages, au milieu des monstres multiformes qui grouillaient ici-bas
avant la naissance du jour?
Vous êtes adorée des hommes de tous les temps, ô perpétuelle Merveille!
Le monde s’émeut d’une souffrance enchantée au seul regard de vos yeux.
Les ascètes vous abandonnent le fruit de leurs austérités, les chants
des poètes tournoient dans le parfum de votre présence. Vos pieds,
portés par une insouciante joie, sonnent sur les ailes du vent comme des
cloches d’or.
Vous dansez devant les dieux, lançant des rythmes nouveaux à travers
l’espace, Ourvashi!
La terre alors sent frissonner ses herbes et ses feuillages, les
moissons d’automne se balancent, les mers se soulèvent de toutes leurs
furieuses vagues cadencées; les astres, perles passées à la chaîne qui
saute sur votre gorge et qui se brise, les astres tombent du firmament,
et les cœurs humains palpitent d’une ardeur renouvelée.
La première, Ourvashi, vous avez rompu le sommeil des âges et fait
vibrer les airs d’un frémissement d’inquiétude.
L’univers vous baigne de ses larmes; vos pieds sont rougis du sang de
son cœur; légère, vous cherchez votre équilibre sur l’instable corolle
de lotus du désir, et vous jouez sans fin dans cette intelligence sans
limites où Dieu compose ses rêves tumultueux!
L’ÂME DES PAYSAGES
Quelques-uns des poèmes qui vont suivre furent inspirés à Tagore par les
chants des Bauls, secte errante et mendiante de l’Inde.
I
Si j’avais vécu dans Ujjain, la ville royale, à l’époque où Kalidâsa fut
poète du roi, j’aurais connu quelque fille de Malva et ma pensée se
serait émue des musiques de son nom.
Elle m’eût, à travers l’ombre oblique de ses cils, effrontément regardé;
elle eût prétexté d’accrocher son voile aux rameaux d’un jasmin pour
s’attarder auprès de moi.
De telles choses advinrent en des jours passés dont l’empreinte
disparaît sous les feuilles mortes, et les étudiants d’aujourd’hui se
querellent sur des dates qui jouent à cache-cache.
Ces âges enfuis, je ne les pleurerai point; mais hélas! et encore hélas!
que les filles de Malva s’en soient allées à leur suite... En quelles
sphères divines ont-elles donc porté leurs corbeilles débordantes de
roses?
Je m’attriste, ce matin, d’être né trop tard pour rencontrer celles que
j’aurais dû connaître; et pourtant Avril porte les mêmes fleurs dont
elles tressaient leurs cheveux.
La même brise du sud qui remuait leurs voiles balance les roses d’à
présent, et nulle joie ne manque à ce printemps que Kalidâsa n’est plus
là pour chanter.
Mais je sais bien que s’il me voit du Paradis des poètes il a des
raisons d’être jaloux!
II
Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant. Si quelque jour elle doit
tomber en des mains étrangères, qu’il la jette au loin!
La flûte de mon amant lui est chère. Si jamais une autre haleine en veut
tirer des sons d’un autre mode, qu’il jonche le sol de ses débris!
III
Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers, Dame aux
multiples magnificences!
Votre route est semée de lumières, votre attouchement fait naître des
fleurs, la traîne de votre robe balaye une danse d’étoiles, et vos
musiques aux notes diverses trouvent leur écho parmi des mondes
innombrables!
Mais unique dans l’inconnaissable mystère de l’âme, ô Dame du silence et
de la solitude, vous voici corolle de lotus sur la tige de l’Amour...
IV
Quand le destin nous devient avare et que les mondes de l’amour
s’évanouissent; quand les caresses, quand les sourires nous sont comptés
ou refusés; quand les amis d’hier nous négligent et que nos débiteurs
nous fuient, alors il est temps pour vous, Poète, fermant au cadenas
votre porte, d’unir les mots aux mots et les rythmes aux rythmes.
Quand le destin d’humeur changeante nous accorde des faveurs nouvelles;
quand le fleuve des plaisirs, naguère desséché, inonde soudain notre
vie; quand les amis frappent à notre porte et que les ennemis font
trêve; quand des yeux tendres nous contemplent et que des sourires nous
envoient leurs messages, alors il est temps pour vous, Poète, de livrer
vos rythmes au vent, d’unir votre cœur à un cœur et vos lèvres à
d’autres lèvres.
V
Tu te donnes à moi comme une fleur qui ne s’épanouit qu’aux approches du
soir et dont la présence se trahit par les senteurs qu’elle dégage dans
l’ombre. Ainsi vient à pas sourds le printemps, quand ses bourgeons
gonflent les écorces.
Tu t’imposes à mon esprit comme les hautes vagues de la marée montante,
et mon cœur se noie sous des chants houleux.
Je pressentais ta venue comme la nuit pressent l’aube. A travers des
nuages qui s’empourprent un ciel nouveau m’est révélé.
VI
O Sakhi[1], ma peine est sans bornes. Août s’en vient chargé de lourds
nuages et ma demeure reste solitaire.
[1] Amie.
L’orage menace, le sol détrempé se ravine; mon amour s’attarde au
loin... Mon âme est défaillante d’angoisse.
J’entends le cri des paons et le coassement des grenouilles. L’ombre, à
présent, m’envahit toute!
Vidyapati[2] demande: «Jeune femme, comment passeras-tu tes jours et tes
nuits sans ton Seigneur?»
[2] Le nom du poète.
VII
Je vous tiendrai caché dans mes yeux, mon amour; j’enchâsserai votre
image comme un joyau pour la porter sur ma poitrine.
Vous fûtes en moi dès l’enfance, à travers ma jeunesse, à travers ma vie
entière, à travers mes rêves!
Je vous retrouve ainsi lorsque je m’éveille comme lorsque je m’endors.
J’ai songé et songé encore, et je sais que votre amour est mon trésor
unique.
Chandidadas[3] dit: «Soyez tendre à celle qui vous aime dans la vie et
dans la mort.»
[3] Le nom du poète.
VIII
Je me sens mêlée à la poussière sur laquelle marche mon Bien-Aimé, à
l’eau des lacs dans lesquels il se baigne.
O Sakhi! mon amour passe les bornes de la mort pour s’élancer à sa
rencontre!
Je suis une avec le miroir qui double son image, une avec l’air qui le
frôle lorsqu’il remue son éventail.
Govindadas[4] dit: «Vous êtes la bague d’or, jeune femme; il est
l’émeraude.»
[4] Le nom du poète.
IX
Heureux fut mon réveil, ce matin, car j’ai vu mon Bien-Aimé. L’infini
n’est qu’une joie et ma jeunesse connaît sa plénitude.
Mes doutes et mes angoisses se dissipent; c’est aujourd’hui que ma
demeure est vraiment ma demeure, que mon corps devient vraiment mon
corps.
Oiseaux, chantez vos chants les plus purs! Soleil, brillez de votre plus
douce lumière! Laissez voler vos flèches, ô dieu de l’Amour!
J’attends l’heure où je frémirai toute sous ses caresses... Vidyapati
dit: «Votre bonheur est grand, femme, béni soit votre amour.»
X
Lorsque je t’ai rencontré par une nuit sans étoiles, perdu dans un
labyrinthe obscur, mon désir fut de te guider avec ma lanterne. Mais tu
ne désirais pas mon désir.
Quand je t’ai vu passer sur le chemin de l’insulte, lançant tes chansons
à la poussière, mon désir fut de te couronner avec des fleurs fraîches.
Mais tu ne désirais pas mon désir.
Quand tes serviteurs pleuraient ou menaçaient, réclamant un salaire
indû, mon désir fut de m’offrir à toi pour rien. Mais tu ne désirais pas
mon désir...
XI
Je me suis arrêtée au bord de la route; si ma présence ne t’est pas
douce je n’irai pas plus avant.
Si tu n’as pas besoin de mon amour laisse-moi te quitter ici. Je ne
mendierai plus un seul de tes regards, si les miens t’importunent.
La poussière et la lumière crue de midi m’aveuglent, mais au bord de la
route j’attendrai que ton cœur, peut-être, revienne chercher le mien.
XII
Par votre haleine je m’exhale en vivantes notes de joie ou de douleur.
Je suis une avec votre chant, qu’il soit matinal ou nocturne, qu’il se
glisse parmi les rayons du soleil ou parmi les ombres du soir.
Si je devais me perdre toute dans l’envol de ce chant je n’en
ressentirais nulle peine tant cette mélodie m’est chère!
XIII
Cède, ô bourgeon, cède! Laisse ton cœur éclater enfin!
L’esprit de l’épanouissement sur toi s’est rué. Peux-tu rester bourgeon
encore?
XIV
Amant téméraire de la nature, ô Printemps, fais haleter le cœur des
forêts dans son effort pour s’exprimer!
Viens en souffles d’inquiétude là où des fleurs s’épanouissent parmi des
feuilles nouvelles! Romps comme une révolte lumineuse la vigile
nocturne, et sous la terre même annonce leur liberté prochaine aux
semences emprisonnées!
Comme l’éclair, comme l’orage, va, pénètre soudain dans la ville
nombreuse. Délivre le verbe figé; dirige la lutte inconsciente; ranime
l’ardeur qui faiblit... Vaincs la mort!
XV
Le bac glisse entre les deux villages qui se regardent à travers
l’étroit courant.
L’eau n’est pas profonde. C’est une simple interruption dans les petites
aventures quotidiennes, comme celle qui se ferait dans les paroles d’un
chant alors que sa mélodie continue...
Ils se considèrent, les deux villages, à travers l’eau babillarde, et le
bac glisse entre eux d’âge en âge, et du temps des semences au temps des
moissons.
XVI
Quand, pareil à une épée luisante, le torrent de la colline a été
replacé par le soir dans son fourreau d’ombre, une bande d’oiseaux passe
avec de frissonnantes rumeurs d’ailes.
Cette fuite parmi les choses immobiles y ranime le désir soudain du
mouvement; elle déchire les réseaux du silence; elle se révèle comme un
grand émoi!
J’imagine les monts et les forêts volant à travers les âges; j’imagine
que de la nuit renaît la lumière à chaque rencontre d’étoile...
Je sens en moi-même l’essor d’un oiseau migrateur; il se fraye une route
par-delà la vie et la mort, tandis que notre monde inquiet voyage sans
repos dans l’infini sans bornes.
XVII
Mes yeux ne voient que la terre, mais mon cœur aime et devine, et il
connaît la joie.
Des plaisirs fleurissent autour de moi, prenant mille formes. Mais où
donc est le fil secret de votre cœur qui les reliera en guirlandes?
La flûte du Maître chante à travers toutes choses; j’écoute, et je suis
dans sa demeure.
Il est la mer, et la rivière qui mène à la mer, et il est aussi la rive.
XVIII
En amour le but n’est pas douleur ou joie, mais amour!
Le libre amour unit; il s’allume par l’amour comme la flamme par la
flamme. Mais d’où vint la première flamme?
Quand la flamme secrète apparaît, elle fait du dedans et du dehors un
seul foyer, et toutes les barrières tombent en cendres.
Le poète dit: «Qui donc possède l’amour sans le payer son prix? Quand
vous refusez le don de vous-même l’univers tout entier vous devient
avare.»
XIX
Mon hôte a d’étranges façons. Il arrive aux heures où je ne l’attendais
pas; et pourtant, comment refuser de l’accueillir?
Je l’espère parfois toute une nuit durant, auprès de ma lampe allumée;
or il demeure absent, et c’est lorsque ma lampe s’éteint qu’il arrive,
réclamant sa place. Puis-je le laisser à la porte?
Je ris et je danse avec mes compagnes lorsqu’il passe soudain vêtu de
deuil; alors il m’apparaît que ma joie était vaine.
J’ai vu souvent un sourire sur ses lèvres quand mon cœur souffrait, et
j’ai découvert que ma peine n’était point réelle.
Et j’accepte de ne pas toujours le comprendre.
XX
Dès l’enfance du monde, Himalaya, sortant du sein déchiré de la terre,
vous érigiez de cîme en cîme votre défi au soleil. Puis vint le temps où
vous dîtes en vous-même: «Pas plus haut!» Et votre ardeur éprise des
fuyants nuages trouva sa limite et s’arrêta pour saluer l’infini.
C’est alors que la beauté, libre en ses jeux, vous décora de fleurs et
d’oiseaux.
Vous demeurez dans votre solitude comme un savant sur les genoux duquel
est ouvert quelque livre très ancien aux innombrables pages de pierre.
Je ne sais quelle histoire y fut tracée. Est-ce l’histoire de
l’éternelle union de Shiva, le divin ascète, avec Bhavâni, le divin
amour? Est-ce le drame de la Puissance unie à la Fragilité?
XXI
Un martin-pêcheur s’est posé sur la barque vide, tandis qu’au bord du
fleuve un buffle couché, les yeux mi-clos, savoure le luxe de la boue
fraîche.
Le chien du village aboie; une vache broute dans la prairie, suivie par
une bande de _Saliks_ en quête d’insectes.
A l’ombre des tamariniers, au fond du bocage paisible, se rassemblent
les bruits de la nature: le pépiement des oiselets, l’appel aigu d’un
milan, le cri des cigales, le plongeon d’un poisson dans l’eau.
Je découvre ainsi les limbes de la nature, et que la Terre maternelle
tressaille à la première vivante étreinte contre sa poitrine!
XXII
Le soir me fait signe, et volontiers j’eusse suivi les voyageurs du
dernier bac pour traverser l’ombre.
Certains regagnaient leur demeure; d’autres partaient pour de lointaines
contrées; tous risquaient l’aventure.
Mais je demeure sur la rive; l’été s’éloigne et l’hiver ne me donnera
point de moissons.
J’attends un amour dont les déceptions et les larmes, semées dans la
terre obscure, s’épanouiront en fleurs et en fruits quand renaîtra
l’aurore.
XXIII
Mes yeux reçoivent la quiétude du firmament, et voici que je sens passer
en moi ce que sent un arbre dont les feuilles entr’ouvertes comme des
coupes, débordent de lumière.
Une pensée hante mon esprit comme ces buées qui rasent les prairies;
elle se mêle aux murmures de l’eau, aux soupirs lassés des brises.
J’imagine avoir déjà vécu dans l’infini des choses de ce monde, et qu’à
cet infini j’ai donné mes amours et mes douleurs!
XXIV
Que de fois, vaste Terre, j’ai désiré m’unir à vous et partager
l’allégresse de chacune de vos tiges érigées vers le ciel!
Je crois vous avoir appartenu en des âges lointains, longtemps avant ma
naissance. Est-ce pourquoi, quand les lueurs automnales glissent sur les
champs de riz, il me souvient de notre intime communion? Est-ce pourquoi
j’entends encore l’écho des voix amicales qui me répondent du seuil d’un
passé mystérieux?
Aux heures vespérales, quand les troupeaux s’en retournent vers l’étable
le long des sentiers herbeux, sous la lune plus haute que les fumées du
village, je songe à cette grande séparation qui se fit lors du premier
matin de mon être!
XXV
Avec des adolescents venus de toutes parts j’allais vers la cour de la
Reine en criant: «Reine, je viderai ta cassette; je recevrai de tes
mains la couronne de la victoire!»
Seul parmi nous il conservait un visage serein comme la lumière du
temple. Ses yeux ressemblaient aux étoiles qui s’évanouissent dans les
abîmes de l’aube.
Il se tenait immobile au bord du chemin. Quand nous lui demandions s’il
espérait triompher il souriait et répondait: «Mon but n’est pas la
victoire.» Et nous nous moquions de ses paroles.
La Reine était assise sur son trône. Alors des sons montèrent de ma
harpe, tantôt pareils à une averse d’astres, tantôt pareils à un orage
d’été.
Les saisons se succédèrent et la dernière fleur de _Shiuli_ fut lancée
sur la dépouille de l’automne. J’avais pendant les mois écoulés
diversifié mes chants, et c’est mon front qui reçut la couronne de la
victoire.
Puis la lumière du jour s’éteignit, la foule envieuse se dispersa. A
celui qui restait aux pieds de la Reine je dis: «Il est l’heure
d’allumer les lampes, pourquoi ne t’éloignes-tu pas?»
«Mon service auprès de la Reine n’aura jamais de fin, répondit-il, car
c’est pour sacrifier à la Reine toute victoire et toute couronne que je
suis venu.»
XXVI
Je ne réclame nul salaire pour les airs que je vous ai chantés.
Je serai satisfaite s’ils ne vivent qu’une nuit durant et disparaissent
dès l’aube comme les étoiles, l’obéissant troupeau qu’une bergère
effrayée préserve du soleil.
Mais vous, ô mon Poète, qui parfois aussi m’avez chanté vos chants,
souvenez-vous qu’à les entendre, j’ai pour toujours perdu mon âme!
XXVII
Il me semble ce soir, mon amie, qu’à travers les mondes innombrables où
déjà nous vécûmes, nous avons, vous et moi, laissé le souvenir de notre
union. Quand je lis des légendes anciennes inspirées par des passions
éteintes aujourd’hui, il me semble que jadis nous ne fîmes qu’un, vous
et moi, et que la mémoire nous en revient avec la mémoire des temps...
J’imagine que le matin qui transfigurait la terre en des siècles abolis
a glissé quelques rayons encore dans votre cœur comme dans le mien. Car
nos cœurs restent éternellement jeunes dans la vieillesse des âges, et
l’univers entier devient ainsi témoin de notre amour!
XXVIII
C’est au déclin du jour que je l’interrogeai: «En quel étrange pays
suis-je venu?» Elle baissa seulement les yeux, et comme elle s’éloignait
j’entendis son bracelet tinter contre sa jarre.
Les bambous s’inclinaient mollement au bord de la rivière et les choses
semblaient appartenir au passé. Non loin j’entendais encore un bracelet
tinter contre une jarre...
Cesse de ramer. Fixe notre barque!... L’étoile du soir s’est cachée
derrière le dôme du temple et la pâleur des degrés de marbre hante les
sombres eaux.
Des voyageurs attardés soupirent; les lueurs des fenêtres lointaines
s’insinuent à travers le feuillage. Et toujours un bracelet tinte contre
une jarre, et j’entends des pas dans la ruelle jonchée de feuilles.
La nuit tombe; les tours du palais ont l’air de fantômes; la cité lasse
bourdonne. Ne rame plus; fixe notre barque.
Laisse-moi prendre mon repos au seuil de cette terre alanguie sous les
astres, car c’est là que dans l’ombre tinte un bracelet contre l’anse
d’une jarre.
XXIX
Je songe en voyant vos deux pieds nus et frêles que les fleurs sont
l’empreinte des pas de l’été.
Les vôtres marquent légèrement sur le sable l’histoire de leurs
aventures--une histoire qu’en passant la brise efface.
Venez! Glissez dans mon cœur ces tendres pieds! Laissez une empreinte
durable sur la route du pays de mes rêves.
XXX
Ce paysage, je l’ai contemplé durant plus d’un mois de Mars, au moment
où s’épanouissent les fleurs de la moutarde.
Je connais la paresseuse ligne de l’eau, la tache grisâtre que plaque
au-delà le sable, et le sentier qui mène à travers champs jusqu’au
village.
J’ai tenté d’emprisonner en vers l’oisive mélodie du vent et le
battement des rames de telle barque passagère.
Je me suis émerveillé de la simplicité de ce grand monde gisant devant
moi--de l’aisance tendre et familière avec laquelle mon cœur découvre
l’Éternelle Étrangère!
BANDI MATARAM
(Appel à la Patrie)
Berger des peuples, chef des destinées de l’Inde, en ton saint nom
s’éveillent le Pandjab, le Guzarat, le Sindh, le Bengale, Ceylan, les
états Mahrathes et les provinces Dravidiennes, les Vinahyas et les
Hymalayas, la Jamouna, le Gange et les vagues dressées de l’Océan!
Les terres et les eaux, implorant ta bénédiction, chantent l’hymne de
ton triomphe.
Victoire, ô Dispensateur de tous les biens! Victoire, ô Chef des
destinées de l’Inde!
Ton appel s’étend de proche en proche. Les Brahmes, les Bouddhistes et
les Sikhs, les Jaïns et les Parsis, les Chrétiens et les Musulmans, tous
s’unissent pour recevoir l’universel message!
Ils viennent de l’Orient comme de l’Occident tresser une guirlande
d’amour au bord de ton trône.
Victoire, ô Pacificateur des peuples! Victoire, ô Chef des destinées de
l’Inde!
Les chemins de l’Histoire sont montueux où des pélerins suivent la trace
des roues de ton char, divin Guide!
D’âge en âge, les nations s’élèvent et s’effondrent, et ta couche sacrée
vibre des échos tragiques de nos tourmentes.
Victoire, ô Libérateur du monde! Victoire, ô Chef des destinées de
l’Inde!
Du plus profond de l’ombre et de la nuit ta sollicitude toujours
inquiète s’est penchée sur les peuplades persécutées!
Telle une mère aimante, de tes yeux qui ne clignent point tu veillais;
tu nous protégeais des terreurs et des cauchemars.
Victoire, ô Guérisseur de toute souffrance! Victoire, ô Chef des
destinées de l’Inde!
Mais l’obscurité se dissipe avec la première lueur du jour sur les
collines orientales. Des oiseaux chantent, des brises apportent les
effluves d’une vie nouvelle!
La Patrie dormante ouvre ses yeux au pourpre reflet de ton amour; elle
s’incline, et son front touche la poussière de tes pieds.
Victoire, ô Roi des rois! Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde!
RETOUR
Les célestes fleurs de la guirlande que vous m’aviez donnée, Indra, dieu
des dieux, se sont flétries dans ma chevelure. Le temps est épuisé de la
suprême récompense. Et voici qu’il me faut vous quitter, vous tous,
dieux et déesses, pour retrouver un monde brisé par des naissances et
par des morts.
J’espérais voir une larme furtive mouiller vos paupières au moment de
notre séparation... Mais la douleur est bannie de vos fêtes. Et lorsque
nous qui venions de la terre pour les partager nous retournons à la
trouble poussière, vous sentez à peine ce que pourrait sentir un
_banyan_ séculaire perdant sa feuille la plus jaune.
Si jamais la virginale clarté qui vous baigne s’obscurcissait d’une
ombre, vos journées connaîtraient les haltes du soir; les pas dansants
de Menakâ, oubliant la perfection de leur cadence, s’égareraient en de
rougissantes erreurs; les pures notes de la _vîna_ qui repose sur les
seins d’Ourvashi se changeraient en accents passionnés...
Mais non! Vivez heureux dans l’éternelle paix souriante de votre
royaume, ô dieux, et laissez-nous la terre qui n’est point un paradis.
Sur son cœur, sanctuaire des larmes sacrées, elle serre de pauvres corps
las et souillés. Elle ouvre grands ses bras aux faibles, aux obscurs,
aux indignes.
Adieu donc, Apsaras! Vos âmes ne connaissent ni le désir des rencontres,
ni la tristesse des départs... Je sais, moi, que ma bien-aimée m’attend
sur la terre et me prépare un trésor de douceurs. Je sais aussi que le
souvenir du ciel me hantera vaguement lorsque, m’éveillant aux heures
lunaires, sous les brises parfumées de jasmins, je la regarderai dormir
à mes côtés avec un de ses bras reposant contre ma poitrine.
Aujourd’hui je réprime mes sanglots... Le Paradis que j’abandonne
s’efface comme une ombre... Toi seule tu demeures vraie, Terre patiente.
J’aperçois déjà des rives sablonneuses bordant une eau bleue, des neiges
au sommet d’une colline violacée, l’aube silencieuse qui se dévoile
au-dessus des arbres du village.
Les pleurs que tu répandis lors de notre dernier arrachement sont depuis
longtemps séchés, Terre maternelle, mais tu ne m’accueilleras pas moins
comme celui-là même qu’il te plaisait d’attendre. Tu veilleras sur moi,
tu prendras soin de moi, tu lèveras tes regards mélancoliques vers les
dieux lointains, et ton cœur palpitera de crainte de me perdre encore,
moi qui t’appartiens... et qui cependant ne t’appartiens pas!
PÉTALES SUR LA CENDRE
I
Je me suis réveillé ce matin-là, Dame de mon voyage, aux rumeurs de ta
barque quittant la rive; nous avons répondu au signal que nous faisaient
les vagues, et je t’ai demandé: «La moisson de notre espoir
mûrira-t-elle dans l’île qui repose plus loin que les horizons bleus?»
Le silence de ton sourire est tombé sur mon interrogation comme le
silence du soleil sur la mer.
Les jours passèrent à travers des orages tour à tour et des espaces
calmes. Les vents perplexes s’apaisaient pour un temps et les flots
gémissaient. Je t’ai demandé: «La tour du sommeil se trouve-t-elle
quelque part après le bûcher de cendres mourantes du jour consumé?»
Tu ne m’as pas répondu; seuls tes yeux ont brillé comme la frange des
nuées pourpres du couchant.
Ce soir ta silhouette s’embue dans les ténèbres, tes cheveux battus par
le vent frôlent ma joue et parfument ma tristesse. Je cherche à saisir
un pli de ta tunique et je demande: «Existe-t-il par delà l’infini, ô
Dame de mon voyage, un jardin des morts où mes chants s’épanouiront dans
ton silence?»
Tu souris, et ton sourire rayonne comme le halo d’or des étoiles à
minuit.
II
Amour, tu as coloré mes pensées et mes rêves avec les derniers reflets
de ta gloire, tu as transfiguré ma vie par la beauté prochaine de ma
mort. Comme le soleil couchant nous laisse entrevoir un peu du paradis,
tu as changé ma douleur en une extase suprême.
Par ta magie, Amour, la vie et la mort sont devenues pour moi un même
vaste émerveillement!
III
L’heure s’obscurcit et la flamme mourante de ma lampe vacille.
Je n’ai pas remarqué l’instant où le soir est entré dans la nuit, comme
la fille du village qui, après avoir rempli une dernière cruche à la
rivière, referme la porte de sa case.
Je te parlais, Bien-Aimée, avec un esprit conscient seulement de ma
propre voix. Dis-moi, mes paroles avaient-elles un sens? Ont-elles
apporté quelque message venu de plus loin que des rives de ce monde?
A présent que je me suis tu, je sens mieux la paix nocturne débordante
de pensées. Mais je contemple avec terreur l’abîme muet qui de ces
pensées me sépare!
IV
Tu désirais mon amour et cependant tu ne m’aimais pas. Désormais ma vie
se noua à la tienne comme une chaîne dont les anneaux t’enserrent plus
étroitement lorsque tu luttes pour t’évader.
Mon désespoir est un compagnon mortel qui s’exalte à la moindre de tes
faveurs et qui cherche à t’entraîner dans l’ombre et dans les larmes.
Tu brisas ma liberté, mais avec ses épaves s’est édifiée ta propre
geôle.
V
Pour une fois, voyageur, sois imprudent et détourne-toi de ton chemin.
Bien qu’éveillé, sois comme le jour captif d’un filet de brouillard.
N’évite pas le jardin des cœurs égarés, là-bas, au terme de la mauvaise
route; là-bas où l’herbe est jonchée de fleurs rouges poussant à
l’abandon, où des eaux mélancoliques sombrent dans la mer houleuse.
Longtemps, sans repos, tu as veillé sur le butin des années inutiles;
qu’il soit enfin dissipé! Il te restera le triomphe désespéré d’avoir
tout perdu.
VI
Nous étions ensemble lorsque le Printemps a frappé à notre porte en
criant: Laissez-moi entrer! Il nous offrait les secrets murmurés de sa
joie, le frisson des pousses nouvelles!
J’étais occupé de mes pensées, vous étiez assise à votre rouet... Il
s’éloigna, et soudain nous le vîmes disparaître avec les dernières
roses.
A présent que vous n’êtes plus là, Bien-Aimée, le Printemps frappe et
dit encore: Laisse-moi entrer! Il m’offre le frisson des feuilles
sèches, l’écho d’un roucoulement de colombe.
Je suis assis à la fenêtre et un fantôme, près de moi, file des songes
tristes... Et pour le Printemps qui n’a plus que de secrètes douleurs à
m’offrir toutes les portes se sont ouvertes!
VII
Ne reste pas devant ma demeure avec des yeux avides qui me demandent mon
secret. Ce n’est qu’une pierre menue striée de sang par la passion.
Quels dons m’apportent tes deux mains qui les veulent jeter devant moi
dans la poussière? Si j’accepte, je crains d’être chargé d’une dette
insolvable...
Ne reste pas devant ma fenêtre avec ta jeunesse et tes fleurs, elles
insultent à ma misère!
VIII
Je sais qu’elle fut l’étoile de mon matin et qu’elle est revenue pour
moi dans le ciel du soir, car je reconnais son sourire.
Je l’avais perdue pendant les lourdes heures de la journée; mais elle
s’est embarquée pour un voyage solitaire qui devait nous réunir au seuil
de la nuit.
Sa voix, jadis, troublait mon sang avec des tentations aventureuses;
parmi les ombres elle murmure à présent des choses que je ne comprends
pas.
Mais je sais qu’elle est toujours la même qui, sous des voiles
changeants, me demande encore une parole d’amour!
IX
J’allais la quitter. Elle ne parlait pas, mais je connaissais à sa
langueur qu’elle eût aimé me retenir.
Maintes fois j’avais cru deviner la supplication de ses mains, bien
qu’elle en fût inconsciente; ses bras hésitants eussent pu devenir une
guirlande de jeunesse autour de mon cou...
Tant de gestes craintifs reviennent à ma mémoire et me révèlent des
choses tenues secrètes jusque-là.
X
Derrière le grillage rouillé de la fenêtre une fille brune et laide est
assise, pareille à une barque échouée sur les sables.
Après le travail du jour je retourne dans ma demeure, et mes regards
sont attirés par elle.
Elle me fait songer à des lacs dont les eaux nocturnes seraient ourlées
par le clair de lune.
Elle n’a que sa fenêtre pour toute liberté; c’est par là que la lumière
du matin salue ses nostalgies; c’est par là que ses yeux sombres, comme
des astres perdus retournent à leur ciel.
XI
Nul n’accoste à cette rive. Les filles n’y viennent pas puiser de l’eau;
la côte est broussailleuse; des _Saliks_, par troupes bruyantes,
creusent leurs nids dans l’abrupte falaise hostile aux barques des
pêcheurs.
Tu choisis pour t’asseoir un banc d’algues sèches et l’heure avance. A
qui penses-tu? Elle me regarde et répond: «A personne.»
Nul bétail ne vient s’abreuver à cette rive. Seules quelques chèvres
égarées broutent l’herbe rare près de l’oblique _Peepal_ déraciné.
Tu es assise dans l’ombre avare et l’heure avance. Dis-moi, qui donc
attends-tu?--Elle me regarde et répond: «Personne.»
XII
Naguère, durant les languides heures de Mars, je t’attendais vainement.
Tu viens à présent avec la saison des pluies et tu fais dans mon cœur
vibrer la symphonie des orages et des vents fous!
En ces jours passés de Mars je croyais t’avoir aperçue glissant sur les
fleurs de la prairie et les entraînant dans les plis de ta jupe
flottante; je croyais avoir entendu le cliquetis de tes bracelets,
respiré ton haleine douce le long des allées du jardin...
Aujourd’hui je découvre ta présence dans toute la forêt; je vois tes
cheveux comme une ondée obscure se répandre à travers le ciel; tu
penches sur moi ton ombre magique, et j’entends les échos d’un grave
cérémonial.
Les parures légères que j’avais pour toi réunies sont une bien minime
offrande; je n’ai pas encore su faire chanter mon luth comme il convient
pour ta louange. Mais pouvais-je deviner, moi qui te préparais de
claires épousailles, qu’en t’approchant je deviendrais le serviteur d’un
culte?
XIII
Votre pensée m’accompagne sans cesse, Bien Aimée; puissiez-vous en
retour ne pas penser à moi seulement quand vous en avez le loisir. Ma
vie se passe à vous attendre; puissiez-vous ne pas venir à moi seulement
quand vous vous souvenez!
Sur ma couche solitaire je demeure des nuits entières à vous espérer. La
lueur de ma lampe pâlit enfin dans l’aube naissante, et mes yeux sont
las d’avoir longtemps veillé.
Couronnée de grâces vous marchez en chantant au milieu des heures
heureuses. Se peut-il qu’à ces heures heureuses j’aille mêler mes pas si
le hasard me les fait rencontrer?
XIV
Elle a vers moi tourné légèrement la tête et m’a lancé un furtif regard
d’adieu.
Ce fut son ultime don. Où pourrai-je dorénavant le préserver des heures
écrasantes?
Le soir doit-il vraiment effacer cette tendre lueur d’angoisse comme il
efface la dernière flamme du soleil couchant? Faut-il que l’orage
l’entraîne dans ses urnes, comme il entraîne le pollen dispersé des
fleurs?
Laissez à la mort la gloire des princes et la puissance des riches. A
moi les larmes et le souvenir d’un regard passionné!
Mon chant dit: «Je n’envie ni la gloire des princes ni la puissance des
riches, mais telles choses précieuses et secrètes m’appartiennent.»
XV
Elle m’a quitté à l’heure où la nuit déjà se dissipe.
Mon esprit cherchait sa consolation dans la pensée que tout est vanité.
«Et pourtant, disais-je, ce nom tracé qui fut le sien, cet éventail en
feuilles de palmier, par ses doigts brodé de soie pourpre, ne sont-ce
pas là des choses réelles?»
Comme un enfant inquiet qui blesse sa propre mère je renversais tout en
moi et hors de moi, et je murmurais avec rancune: «Notre monde est un
monde de trahison!»
Mais du firmament semé d’étoiles descendait un reproche; une voix
parlait à mon oreille: «Ingrat! apprends à combler le vide que j’ai
laissé par le souvenir vivant de mon passage!»
XVI
Le nom qu’elle avait coutume de me donner, pareil au jasmin fleurissant
embauma les années de notre amour. Les reflets qui tremblent avec les
feuillages, les senteurs de l’herbe dans la nuit pluvieuse, la paix des
heures qui terminent un soir paresseux, se mêlaient à son écho.
Celui qui répondait à ce nom n’était pas seulement une œuvre de Dieu;
_elle_ aussi le recréa pour elle au cours des années fugitives.
Depuis, les jours vagabonds ne se groupent plus dans le nom murmuré par
sa voix. Ils disent: «qui nous rassemblera désormais? nous cherchons
notre bergère...»
Comme les nuages du soir ils vont à la dérive; ils flottent dans
l’obscurité; ils se perdent dans l’éternel oubli.
XVII
Quand nous nous sommes rencontrés mon cœur s’exprimait en musique:
«Celle qui est à jamais loin de toi s’est à jamais rapprochée.»
Mon chant s’arrête, et j’en viens à croire ma Bien-Aimée toute proche,
oubliant en vérité qu’elle est loin, très loin de moi.
La musique comble l’infini qui sépare nos deux âmes. Or ceci nous était
caché jadis par le brumeux écran des choses quotidiennes.
Au sein des fugaces nuits d’été, lorsqu’une rumeur s’élève du silence,
je pleure l’absence de celle qui est près de moi. Je m’interroge: «Quand
donc pourrai-je murmurer à son oreille des mots qui portent en eux le
rythme de l’éternité?»
Sortez de vos langueurs, ô mes chants! A travers l’écran déchiré des
choses quotidiennes montez jusqu’à ma Bien-Aimée dans la surprise
éternelle des premières rencontres!
XVIII
Vous vous êtes baignée dans la sombre mer. Vous êtes vêtue de la robe
des fiancées; vous traversez l’arche de la Mort et vous attendez les
épousailles de l’âme.
Nul ne touche aux luths endormis; nul n’agace les tambourins; les foules
sont absentes, et sur la porte personne n’a suspendu de guirlandes.
Loin des lampes allumées, dans un rituel nouveau, les paroles que vous
ne prononcez pas vont au devant des miennes.
XIX
Sans doute m’arrêterai-je interdit si jamais nous nous retrouvons dans
une vie future, marchant à la lumière d’un autre monde lointain.
Je comprendrai que tes yeux pareils à des étoiles d’aube ont appartenu à
ce nocturne ciel oublié d’une existence abolie.
Oui, je comprendrai que la magie de ton visage se pare encore du
rayonnement passionné de mon regard lors d’une rencontre immémoriale, et
qu’à mon amour tu dois un mystère dont on ne sait plus d’où il vient.
XX
La rivière est glauque et les souffles du vent sont enrobés dans un
nuage de sable.
Matinée inquiète et sombre! Les oiseaux se taisent au fond de leurs nids
secoués; mon abandon murmure: «où peut-elle être?»
Jadis, assis côte à côte, nous laissions fuir le temps. Parmi nos jeux
et nos rires la majesté de l’amour ne trouvait pas à s’exprimer.
J’étais satisfait de choses minimes, elle gaspillait les heures en de
babillardes futilités.
Aujourd’hui c’est en vain que je la voudrais ici dans la mélancolie de
cette proche tempête, dans l’âme de cette solitude!
XXI
Mon cœur laissera un peu de ses nuances à tous vos aspects, ô Terre,
quand je vous aurai quittée.
Quelques échos de mon âme seront ajoutés à l’harmonie de vos saisons, ma
pensée viendra, méconnaissable, rôder dans le cycle de vos lumières et
de vos ombres.
En des jours futurs, quand l’été frappera au jardin des amants, ils ne
sauront pas que les fleurs de leurs bosquets empruntent une beauté plus
vive à mes chants, ni que leur amour pour ce monde s’accroît encore du
mien.
XXII
Avec vous sont parties nos fugitives heures d’amour, et je cherche à
savoir en quel lieu vous les préservez de la poussière amoncelée
lentement.
Dans ma solitude je ne retrouve que votre chant; il mourut sur vos
lèvres mais laissa d’impérissables échos.
Les soupirs de vos heures insatisfaites je les découvre dans la paix des
crépuscules d’automne; vos désirs mêmes reviennent hanter mon âme du
fond de votre passé. Immobile, j’écoute bruire leurs ailes...
XXIII
Révèle-toi, Passé sans commencement! Les siècles roulent vers ton sein
des vagues murmurantes, mais elles perdent tout sens et toute vibration
en sombrant dans ta noire immensité sans rides.
Tu n’es pas mort, Passé, mais tu restes secret. Et pourtant j’ai senti
dans mon être glisser tes pieds magiques, et je t’ai parfois deviné dans
l’âme de certaines heures.
Car tu ne perds rien de ce qui fut! Tu retraces l’histoire de nos
ancêtres sur les feuillets impondérables de nos vies; il te souvient des
noms oubliés; le Présent inquiet parle avec ta voix du seuil de ton
silence!
XXIV
Comme le pitoyable crépuscule abolit les stigmates du jour, laisse ma
douleur de t’avoir perdue, ô Bien-Aimée, jeter sur moi le voile parfait
du silence.
Laisse les ruines et les naufrages se mêler à l’immensité d’un soir
apaisé par ton souvenir, et plein d’une harmonie sereine de tristesse et
de paix!
XXV
C’est dans un sentier plein d’herbes hautes que j’entendis sa voix: «Me
connais-tu?»
Je me retournai, et l’ayant vue: «Il ne me souvient plus de ton nom»,
dis-je.
Elle répondit: «Je suis la première grande douleur de ta jeunesse», et
ses yeux ressemblaient au matin ruisselant de rosée.
«Est-il épuisé, le profond trésor de tes larmes?» repris-je.
Elle souriait et ne répondait pas. Je compris que ses larmes avaient eu
le temps d’apprendre un nouveau langage.
«Tu disais alors», murmura-t-elle, «que tu chérirais à jamais ta peine.»
Je rougis. «Oui, mais le temps a passé et l’homme oublie», dis-je.
Je pris dans la mienne sa main et j’ajoutai: «C’est toi qui as changé.»
«Ce qui fut jadis la douleur est devenu la paix», dit-elle.
XXVI
--Messager, le matin t’amena, d’or vêtu.
Après que le soleil se fut couché ton chant s’enveloppa d’une mélodie
grise comme la robe des ascètes. Puis vint la nuit.
Ton message alors s’inscrivit en lettres flamboyantes sur un fond de
ténèbres. Fallait-il donc cette magnificence pour ravir le cœur de celui
qui n’est rien?
--Splendide est la salle des fêtes où vous serez reçu, convive unique!
Voilà pourquoi mon message s’inscrit en lettres de feu d’un ciel à
l’autre.
Et moi, votre serviteur, je vous apporte ce message en grande cérémonie.
XXVII
J’ai passé des heures bruyantes sur des routes encombrées, mais le jour
s’est assombri et voici qu’arrive le soir. Une angoisse soudaine
surprend mon âme, car il me souvient de n’avoir pas encore franchi le
seuil de Ton temple, Maître! Je t’en conjure, sois indulgent à mon
oubli.
Quand les derniers oiseaux auront regagné leurs asiles nocturnes et que
régnera le silence, appelle-moi. J’irai jusqu’au sanctuaire où, pour
distinguer Ton visage, il me faudra soulever la flamme tremblante de ma
lampe, où pour accorder au Tien mon souffle il me faudra ce docile
roseau.
XXVIII
Viens, mon Amant, dans Ta splendeur prodigue! Bouscule tout sur Ton
passage, et que des torches ardentes se mêlent tumultueusement à travers
les ombres de minuit. Plus de rencontres secrètes parmi des lueurs
incertaines!
Prends ma main droite. Sauve-moi, Seigneur, des liens médiocres et des
rêves indolents. Et que tous les dormeurs s’éveillent pour me voir dans
mon impuissance triomphante devant Ta majesté muette!
XXIX
Donne-moi le suprême viatique de l’amour--c’est là ma prière--le
viatique qui me permettra de parler, d’agir, de souffrir selon Ta
volonté et d’abandonner toutes choses pour n’en être pas abandonné
moi-même. Fortifie-moi dans les dangers, honore-moi de souffrance,
aide-moi à gravir les chemins difficiles du sacrifice quotidien.
Donne-moi la suprême confiance de l’amour--c’est là ma prière--cette
confiance dans la vie qui défie la mort, qui change la faiblesse en
puissance, la défaite en victoire.
Élève-moi, afin que ma dignité, acceptant l’offense, dédaigne de la
rendre.
XXX
Je me sentais las d’avoir marché tout le long le jour. C’est alors que
j’ai tourné la tête vers Ta cour royale encore lointaine.
La nuit tombait. J’étais hanté de nostalgie. Quelles que fussent les
paroles de mon chant la douleur les traversait--car mes chants eux-mêmes
avaient soif, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré!
Quand l’heure sombra dans l’obscurité Ta main laissa choir le sceptre
pour prendre un luth et en pincer les cordes; et mon cœur palpitait, ô
mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré!
Mais quels sont les bras qui m’enlacent? J’abandonnerai ce que je dois
abandonner; ce que je dois porter je le porterai. Qu’on me laisse
seulement marcher près de Toi, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré!
Descends parfois de Ton trône et viens te mêler à nos plaisirs comme à
nos douleurs; cache-Toi dans toutes les formes, dans toutes les
jouissances, dans l’amour et dans mon âme--et là, chante! O mon Amant,
mon Bien-Aimé, mon Préféré!
TABLE
L’ÉCHO DES HARMONIES
Vous glissez dans l’ombre 11
La finissante journée s’embuait 13
D’où vient ton inquiétude 15
J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui 17
A toi je me suis entièrement donnée 19
Ne te soucie pas de son cœur 21
Dans une heure d’inconscience 23
O que je sois pourvu d’un secret 25
Il me souvient du jour 27
Mes chants sont des abeilles 29
Que faisiez-vous de vos chants 30
Parce que l’air s’attendrit du parfum 31
Des amants s’approchent de vous 33
Vous m’avez magnifié selon votre amour 35
Cette nuit j’ai composé une chanson 37
J’ai désiré tracer les mots de l’amour 39
Posez là votre lyre 41
Cette nostalgie des jeux de l’Amour 43
Moi, l’oiseau prisonnier 44
Je crois t’avoir aperçue en songe 45
Je suis pour toi comme la nuit 47
Nous sommes venus ici tous les deux 49
Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci 51
Jadis, chaque matin 53
Des paroles vagues m’obsèdent 55
Je suis heureux que votre regard 57
Notre destin voyage 59
Le murmure magique du printemps 61
Je suis la barque 63
J’ai rencontré de nombreuses vierges 64
MADÂNA 69
OURVASHI 77
L’ÂME DES PAYSAGES
Si j’avais vécu dans Ujjain 85
Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant 88
Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers 89
Quand le destin nous devient avare 91
Tu te donnes à moi comme une fleur 93
O Sakhi, ma peine est sans bornes 95
Je vous tiendrai caché dans mes yeux 97
Je me sens mêlée à la poussière 99
Heureux fut mon réveil 101
Lorsque je t’ai rencontré 103
Je me suis arrêtée au bord de la route 105
Par votre haleine je m’exhale 107
Cède, ô bourgeon, cède! 108
Amant téméraire de la nature 109
Le bac glisse entre les deux villages 111
Quand, pareil à une épée luisante 113
Mes yeux ne voient que la terre 115
En amour le but n’est pas douleur 117
Mon hôte a d’étranges façons 119
Dès l’enfance du monde 121
Un martin-pêcheur s’est posé 123
Le soir me fait signe 125
Mes yeux reçoivent la quiétude 127
Que de fois, vaste Terre 129
Avec des adolescents 131
Je ne réclame nul salaire 133
Il me semble ce soir, mon amie 135
C’est au déclin du jour que je l’interrogeai 137
Je songe en voyant vos deux pieds 139
Ce paysage 141
BANDI MATARAM 143
RETOUR 149
PÉTALES SUR LA CENDRE
Je me suis réveillé ce matin-là 157
Amour, tu as coloré mes pensées 160
L’heure s’obscurcit 161
Tu désirais mon amour 163
Pour une fois, voyageur 165
Nous étions ensemble 167
Ne reste pas devant ma demeure 169
Je sais qu’elle fut l’étoile 171
J’allais la quitter 173
Derrière le grillage rouillé 175
Nul n’accoste à cette rive 177
Naguère, durant les languides heures de Mars 179
Votre pensée m’accompagne sans cesse 181
Elle a vers moi tourné 183
Elle m’a quitté à l’heure 185
Le nom qu’elle avait coutume de me donner 187
Quand nous nous sommes 189
Vous vous êtes baignée dans la sombre mer 191
Sans doute m’arrêterai-je interdit 193
La rivière est glauque 195
Mon cœur laissera 197
Avec vous sont parties 199
Révèle toi 201
Comme le pitoyable crépuscule 203
C’est dans un sentier 204
--Messager, le matin t’amena 207
J’ai passé des heures bruyantes 209
Viens, mon Amant 211
Donne-moi le suprême viatique 213
Je me sentais las d’avoir marché 215
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 MAI 1922 PAR L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE A
BRUGES-BELGIQUE.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FUGITIVE ***
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assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.
Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg™,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.