Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille

By Prosper Mérimée

The Project Gutenberg eBook of Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille

Author: Prosper Mérimée


        
Release date: September 29, 2026 [eBook #79676]

Language: French

Original publication: Paris: Charpentier, Libraire-Éditeur, 1848

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79676

Credits: Ramón Pajares Box. (This file was produced from images generously made available by Gallica, Bibliothèque Nationale de France.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DON PÈDRE IER, ROI DE CASTILLE ***

NOTE DE TRANSCRIPTION

  * Le texte en italiques est représenté _entre tirets bas_ et le texte
    en petites capitales, en MAJUSCULES.

  * Les erreurs introduites par le typographe ont été corrigées. — Au
    contraire, les possibles erreurs introduites par l'auteur ont été
    conservées.

  * L’orthographe originale a été conservée.

  * Les notes de bas de page ont été placées à la fin du volume après
    numérotage en une seule serie.

  * Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.

  * Au chapitre III, page 60, le sous-titre imprimé « II. » a été changé
    en « III. » pour éviter deux sections avec un même numéro dans le
    même chapitre. — Aussi, et pour la même raison, au chapitre XXII,
    page 527, le sous-titre « III. », en origine, a été renommé comme
    « IV. ». — Autres erreurs dans le numérotage des sous-titres n'ont
    pas été corrigées.

  * Possibles erreurs introduites par l'auteur: au chapitre VIII, VII,
    page 174: « En passant devant les murs de Zamora », la logique du
    texte et la source (Ayala) demandent qu’au lieu de  « Zamora » on
    lise « Toro ». — Au chapitre XXII, I, page 513: « Le premier se
    plaignait... Le second... ». La cohérence du récit semble demander
    une inversion, et on devrait lire: « Le second se plaignait... Le
    premier... ».




  HISTOIRE

  DE

  DON PÈDRE Ier

  ROI DE CASTILLE




IMPRIMERIE DE GERDÈS, 10, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.




  HISTOIRE
  DE
  DON PÈDRE Ier

  ROI DE CASTILLE

  PAR PROSPER MÉRIMÉE
  (DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE)


  PARIS
  CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  17, RUE DE LILLE
  —
  1848




  A MADAME LA COMTESSE DE MONTIJO,

  DUCHESSE DE PEÑARANDA,

  etc., etc., etc.,

  CAMARERA MAYOR DE S. M. C.


  CE LIVRE EST DÉDIÉ PAR L’AUTEUR
  COMME UN TÉMOIGNAGE DE SON RESPECT ET DE SON AMITIÉ.




AVANT-PROPOS.


Pero Lopez de Ayala nous a transmis les renseignements les plus
intéressants et les plus circonstanciés que nous possédions sur le
règne de don Pèdre. Contemporain de ce prince, placé par sa naissance
et par les emplois importants qu’il remplit à portée de voir et
d’étudier de près les événements, doué d’un esprit d’observation
remarquable, mûri par l’expérience des affaires, et préparé par la
culture des lettres, Ayala semble avoir réuni toutes les conditions
qui puissent rendre le témoignage d’un historien particulièrement
recommandable. Cependant il a été accusé par des auteurs modernes,
non-seulement de partialité, mais encore de mauvaise foi. Je vais
essayer de montrer l’injustice de cette imputation. Si je parviens à
prouver la véracité de l’auteur que j’ai le plus souvent pris pour
guide, j’aurai peut-être inspiré quelque confiance dans mon propre
travail.

La vie d’Ayala est fort imparfaitement connue, et seulement par
quelques passages de ses propres écrits. Son père, don Fernand Perez
de Ayala, adelantade[1] du royaume de Murcie, était ami ou client de
don Juan d’Alburquerque, ministre tout puissant en Castille pendant les
premières années du règne de don Pèdre. Pero Lopez était page de ce
roi en 1353.[2] En 1354, à la conférence de Tejadillo, Fernand Perez
fut l’orateur des riches-hommes révoltés, et son fils assista à la
même entrevue, comme page ou écuyer de l’infant don Fernand d’Aragon,
un des principaux chefs des rebelles.[3] Quelques années après la
guerre civile, en 1359, on trouve Pero Lopez capitaine dans la flotte
castillanne dirigée contre les côtes d’Aragon, et embarqué à bord de la
galère royale, d’où l’on peut inférer qu’il avait dès-lors une charge
dans la maison de don Pèdre.[4]

Il le servit fidèlement jusqu’en 1366. Alors, voyant son souverain
abandonner l’Espagne et chercher un refuge en Guyenne, Pero Lopez
se crut dégagé de ses serments et vint offrir son épée à don Henri
de Trastamare, l’heureux usurpateur de la couronne de Castille. Il
combattit sous ses ordres à la bataille de Navarette, et fut fait
prisonnier par les Anglais. Ayant racheté sa liberté par une rançon
considérable, il rejoignit don Henri, probablement avant son entrée
en Espagne,[5] et fut toujours traité par ce prince, de même que par
ses successeurs, avec une bienveillance particulière. Sous le règne
de don Juan Ier, Pero de Ayala, alferez mayor, ou porte-bannière de
l’ordre de l’Écharpe, fut encore une fois fait prisonnier à la bataille
d’Aljubarrota. Depuis, il exerça les fonctions de grand-chancelier de
Castille. Il mourut dans un âge très avancé, au commencement du XVe
siècle.

Ayala a laissé de nombreux ouvrages ; les plus importants, et, à ma
connaissance, les seuls qui aient été imprimés, sont ses chroniques de
Castille, comprenant les règnes de don Pèdre, don Henri II, don Juan
Ier, et une partie du règne de don Henri III.[6] Il traduisit quelques
auteurs latins, notamment Tite-Live, qu’il essaya d’imiter, en écrivant
l’histoire contemporaine, dans le castillan grossier de son époque.
On possède encore de lui un traité de fauconnerie fort estimé, car il
réunissait au savoir d’un clerc les connaissances mondaines dont se
piquaient alors les grands seigneurs. Son expérience dans le noble art
de la chasse ne contribua pas peu, dit-on, à lui concilier les bonnes
graces des quatre rois sous lesquels il vécut.[7]

Cette faveur constante d’Ayala sous Henri II et ses successeurs est,
à vrai dire, le seul motif qu’on allègue pour l’accuser de calomnie
à l’égard de don Pèdre. En effet, personne n’a pu le convaincre
d’avoir falsifié la vérité dans ses écrits sciemment et à maligne
intention ; au contraire, les auteurs mêmes qui l’ont combattu se sont
servis de son ouvrage, et, pour n’en citer qu’un seul, le principal
apologiste de don Pèdre, le comte de la Rota, l’a copié sans cesse,
tout en l’accusant de mensonge. J’examinerai tout à l’heure l’absurde
compilation qu’on a opposée à l’histoire d’Ayala, et pour le moment je
ne m’occuperai que de répondre à l’accusation générale de partialité
par laquelle on a prétendu mettre en suspicion notre chroniqueur.

Un reproche qui ne se fonde sur aucun fait précis est, par son vague
même, difficile à réfuter. Sans doute Ayala, spectateur et acteur dans
une grande révolution, proscrit par don Pèdre, traité par don Henri
avec faveur, n’a pu toujours s’empêcher de laisser voir de quel côté
étaient ses affections ; mais a-t-il jamais tenté de déguiser les
fautes ou les crimes du prince pour lequel il combattit ? Les écrivains
qui ont porté le jugement le plus sévère sur don Henri ont-ils eu
besoin de chercher leurs arguments et leurs preuves ailleurs que dans
la chronique même d’Ayala ? Il écrivit l’histoire comme on l’écrivait
au XIVe siècle ; il raconta, sans prétendre juger les hommes. Au
milieu de ses récits, il est bien rare que l’opinion personnelle de
l’auteur se fasse jour, et s’il se laisse entraîner parfois à quelques
courtes réflexions, j’en appelle à tout lecteur impartial, le sentiment
qu’il exprime est toujours celui d’un honnête homme. Je ne disconviens
pas qu’on ne puisse le reprendre de s’être rendu l’écho de rumeurs
accréditées de son temps, et pour nous à bon droit suspectes, mais on
remarquera que, dans de telles occasions, il n’affirme point, et qu’il
cite ses autorités, si l’on peut donner ce nom à des bruits populaires.
D’ailleurs, faut-il s’étonner que la vérité s’altère en pénétrant dans
un camp ennemi ? A mon sentiment, on doit plutôt admirer qu’il ait pris
tant de soins pour la découvrir, et que dans son ouvrage les passions
de son époque et de son parti aient laissé si peu de traces.

C’est peut-être ici le lieu d’indiquer quelques variantes remarquables
qui existent entre les différentes éditions, ou plutôt entre les
manuscrits de la chronique d’Ayala. On en connaît deux copies
principales, que je désignerai, d’après les auteurs espagnols, par
les noms de _Vulgaire_ et d’_Abrégée_. Malgré son titre, l’_Abrégée_
paraît être la plus ancienne, et, suivant toute probabilité, elle nous
offre la première rédaction d’Ayala. On y trouve plusieurs passages,
supprimés dans la _Vulgaire_ évidemment avec une intention politique.
Que ces suppressions soient l’œuvre d’Ayala lui-même, ou, comme
cela est plus vraisemblable, qu’il faille les attribuer à quelque
copiste courtisan, elles ont leur importance en ce qu’elles montrent
jusqu’où pourrait aller, au XIVe siècle, la liberté d’écrire,
puisqu’un si petit nombre de changements, qui d’ailleurs n’altèrent
pas d’une manière matérielle les faits principaux, ont satisfait la
susceptibilité d’un usurpateur. Que si Ayala lui-même a retouché sa
première rédaction par esprit de flatterie, on conviendra que le métier
de courtisan était beaucoup plus facile au moyen-âge qu’il n’est devenu
depuis.

Les réproches adressés au chroniqueur s’expliqueront, je pense, si l’on
remarque qu’ils portent moins sur de prétendues inexactitudes dans ses
narrations, que sur l’opinion qu’il donne du caractère de don Pèdre au
lecteur moderne. Ainsi un livre, écrit avec bonne foi, pourrait avoir
produit un effet imprévu pour l’auteur lui-même. Une longue série
de meurtres impitoyablement additionnés, voilà ce que bien des gens
trouveront dans la _Chronique de don Pèdre_, et c’est plus qu’il n’en
faut pour que, jugeant ce prince avec les idées de notre temps, on
le range parmi les plus cruels tyrans qui aient affligé l’humanité.
Dans les légendes populaires, encore si vivantes en Andalousie, dans
les poètes, ces éloquents orateurs du peuple, d’où vient que les mêmes
meurtres, les mêmes crimes, soient racontés, et que cependant don
Pèdre y paraisse sous un tout autre jour, jusqu’au point d’inspirer
un intérêt véritable ? D’accord sur les événements, la légende et la
chronique laissent néanmoins l’impression la plus différente. La cause
de cette variété existe, ce me semble, dans le caractère particulier
de ces deux genres de compositions. L’historien du moyen-âge, assez
insouciant du bien comme du mal, souvent sec dans sa concision,
toujours froidement exact, a raconté, pour les hommes de son temps, des
actions qui sont appréciées par un autre âge. Au contraire, la légende
populaire, partiale et passionnée, juge d’abord, et raconte ensuite
pour justifier ses jugements. Elle entraîne par son merveilleux, elle
séduit par ses couleurs romanesques. Le peuple de Castille, avec
un singulier instinct de ses intérêts, apprécia les efforts de don
Pèdre pour combattre l’anarchie féodale. Il lui sut gré d’avoir voulu
substituer l’ordre d’un despotisme éclairé à la tyrannie turbulente
et sans système des riches-hommes. Ayala, qui appartenait à la caste
dominatrice, ne vit dans don Pèdre que le destructeur des priviléges de
la noblesse ; le peuple le prit un instant pour son libérateur.

En résumé, le témoignage d’Ayala doit être accepté par l’histoire ;
mais le témoignage le plus sincère a besoin d’être pesé par elle
avec une certaine réserve. Il nous a fait connaître fidèlement les
actions de don Pèdre ; il nous reste à les expliquer. Aujourd’hui nous
avons à tenir compte des mœurs de son temps et des difficultés qu’il
rencontra. Nous devons apprécier ses intentions et les projets de ses
adversaires. Tel est l’examen auquel il faut se livrer avant de porter
un jugement ; tel est le but du travail que j’ai entrepris.

L’autorité d’Ayala paraît avoir été attaquée publiquement pour la
première fois, en Espagne, sous le règne des Rois Catholiques. Déjà
la civilisation avait fait un grand pas. Le principe qui avait
succombé avec don Pèdre triomphait avec Isabelle et Ferdinand. Cette
indépendance des seigneurs féodaux, chérie par un chroniqueur-chevalier
du XIVe siècle, commençait à être vue sous un tout autre jour par des
rois qui venaient de détruire l’anarchie féodale. A la cour de Tolède,
on ne disait plus don Pèdre-le-Cruel, mais don Pèdre-le-Justicier.
C’est alors que _Pierre de Gratia Dei_, héraut d’armes des Rois
Catholiques, composa une vie de don Pèdre, ou plutôt une réfutation
d’Ayala. Il suffit de jeter les yeux sur cette compilation indigeste[8]
pour voir combien son auteur méritait le reproche d’ignorance que
lui adresse le savant Argote de Molina. Autant qu’on en peut juger
aujourd’hui, Gratia Dei avait un double but en composant son œuvre :
d’abord de complaire à ses maîtres en justifiant don Pèdre, puis de
flatter l’orgueil de quelques grandes maisons, en rattachant leur
généalogie à celle d’un roi de Castille. En effet, la plus grande
partie de son livre est consacrée à suivre, il ne dit pas d’après
quelles autorités, la descendance de don Pèdre. Quant aux événements
qu’il raconte très brièvement, il a pris pour guide une obscure
chronique du XVe siècle, que le marquis de Mondejar attribue à
Juan Rodriguez de Cuenca, et connue sous le nom de _Sommaire des rois
d’Espagne, par le maître d’hôtel de la reine Léonor, femme de Juan
Ier_. Quel que soit l’auteur de cet abrégé, il n’aurait pu fournir à
Gratia Dei les arguments qu’il cherchait, si un interpolateur anonyme
n’eût refait certaines parties de l’histoire de Juan Rodriguez,
notamment tout le règne de don Pèdre. Ici encore il est probable que
la vanité de quelques familles nobles aura dicté ces altérations.
L’ignorance profonde de leur auteur, sa crédulité ou son amour pour le
merveilleux, achevèrent d’y introduire les contes les plus absurdes.
S’imaginant sans doute qu’il n’existait sur le règne de don Pèdre
aucune charte, aucun document historique, il a outragé grossièrement
la chronologie et l’histoire. C’est ainsi qu’il fait durer trois ans
la captivité de don Pèdre à Toro, et trois autres années son exil
en Angleterre. Ces deux bévues suffisent à montrer ce qu’on doit
penser de cette informe rapsodie. Elle contient cependant un passage
dont les apologistes de don Pèdre ont prétendu tirer un grand parti.
« Il existe deux chroniques de don Pèdre, dit l’interpolateur, une
vraie et une fausse, la dernière composée tout exprès pour justifier
son meurtrier. » Un glossateur de Gratia Dei, nommé don Diego de
Castilla, suivant quelques érudits, doyen de Tolède, et peut-être se
disant arrière-bâtard de don Pèdre, a commenté cette phrase. A l’en
croire, l’auteur de la chronique véritable serait un don Juan de
Castro, d’abord évêque de Jaen, puis de Palencia, lequel, de peur de
se compromettre, aurait tenu son histoire secrète ; mais pourtant le
maître d’hôtel de la reine Léonor en aurait eu connaissance. Ensuite
un seigneur Carvajal, conseiller de Philippe V, aurait découvert
le manuscrit de Juan de Castro dans le monastère de Guadalupe, et
l’aurait emprunté sans vouloir le rendre. A sa mort, les moines
s’étant avisés de redemander leur manuscrit, les héritiers de Carvajal
leur en auraient renvoyé un autre, le premier étant détruit, à ce
qu’on suppose.[9] Le comte de la Roca ajoute encore quelques traits
de sa façon à ce récit merveilleux. Suivant cet auteur, l’évêque de
Jaen ou de Palencia, qu’il nomme don Juan Rodriguez et qu’il paraît
confondre avec le maître d’hôtel de la reine Léonor, aurait écrit deux
chroniques, l’une vraie, l’autre fausse, travaillant ainsi pour tous
les goûts, à l’exemple de Procope, qui, après avoir fait un panégyrique
de Justinien, composa contre lui une satire. Mais qui jamais a vu
cette _chronique véritable_, à moins qu’on ne donne ce nom à l’absurde
interpolation que je viens de citer ? Et en admettant même qu’elle ait
jamais existé, quelle confiance devrait-on avoir dans un auteur qui
écrit tour à tour le vrai et le faux, suivant le profit ? Une dernière
considération fera justice de ces prétendus documents, dont l’existence
même est incertaine et l’autorité inadmissible, en présence d’un
monument comme la chronique d’Ayala, confirmé par tant de témoignages
authentiques. Moins de vingt ans après la mort de don Pèdre, doña
Catalina, sa petite-fille, épousa le petit-fils de Henri de Trastamare.
Ce mariage réunissait les rejetons des deux branches rivales et faisait
cesser légalement l’usurpation. A cette époque, rien n’empêchait
qu’on ne rendît justice à don Pèdre. Bientôt après, une de ses
petites-filles, doña Costanza, lui faisait élever à Madrid un tombeau
magnifique ; un autre de ses descendants, don Francisco de Castilla,
faisait publiquement son éloge dans de mauvais vers adressés à l’évêque
de Calahorra, également arrière-petit-fils de don Pèdre.[10] Si une
chronique honorable pour sa mémoire eût réellement existé, n’eût-elle
pas été conservée avec soin ? n’eût-elle pas été publiée ? et l’évêque
de Palencia ou ses héritiers, quelque prudence qu’on leur suppose,
auraient-ils couru le moindre risque à faire paraître une justification
du grand-père de leur souveraine ?

Je n’ai que quelques mots à dire de deux apologistes modernes de don
Pèdre. Le premier, le comte de la Roca, composa en 1648 un petit volume
intitulé _El rey don Pedro defendido_. Ce n’est, à vrai dire, qu’un
extrait d’Ayala, écrit en style cavalier et accompagné de réflexions
assez niaises. A l’occasion de la mort de don Fadrique et de celle de
la reine Blanche, il dit de son héros : « Il y a des honneurs tellement
susceptibles, qu’en cas de procès, ils ne lâchent pas leur partie,
même innocente.[11] » Et voilà le roi justifié : « Eh quoi ! manger
moutons, canaille, sotte espèce... — Vous leur fîtes, seigneur, en
les croquant, beaucoup d’honneur. » Tels sont les arguments favoris du
comte de la Roca, exprimés en assez mauvais termes et fort entortillés
à la manière du temps où il écrivait.

Après le gentilhomme vient le docteur, je veux dire le licencié don
Josef Ledo del Pozo, professeur de philosophie à Valladolid, auteur
d’un livre intitulé : _Apologia del rey don Pedro, conforme à la
crónica de don Pero Lopez de Ayala_. Cet ouvrage parut à la fin du
siècle dernier.[12] Le licencié, comme on le voit par le titre de
son livre, n’attaque point la véracité d’Ayala. Il interprète les
actions de don Pèdre, et arrive à cette conclusion : « Qu’il fut un
législateur intègre, un vaillant capitaine, un parfait chrétien, un
juge austère, un père tendre, un monarque désirable (_apetecible_), un
roi qui ne le cède à aucun autre, digne des surnoms de Bon, Prudent et
Justicier.[13] »

En trois mots, on peut analyser le volumineux plaidoyer de don Josef
Ledo : « Un roi ne saurait faire mal ; quiconque lui déplaît est
coupable. » Il y a, dit-on, une explication à cette énorme et lourde
apologie. Le seigneur licencié avait eu le malheur de déplaire soit à
l’inquisition, soit aux ministres de sa Majesté Catholique. Suspect
d’opinions voltairiennes et philosophiques, il était menacé de perdre
sa chaire. Pour conjurer l’orage, il fit ses preuves de servilité ;
j’ignore s’il réussit.

Pour moi, je n’ai point entrepris de défendre don Pèdre ; mais il m’a
semblé que son caractère et ses actions méritaient d’être mieux connus,
et que la lutte d’un génie énergique comme le sien contre les mœurs du
XIVe siècle était digne d’une étude historique.

J’ai cité avec soin les ouvrages qui m’ont servi principalement
pour mon travail. J’espérais trouver des documents précieux dans
la bibliothèque de l’Académie de l’Histoire à Madrid, notamment
l’appendice annoncé par M. Llaguno, éditeur d’Ayala, et qui n’a jamais
été imprimé. Il m’a été impossible de découvrir ce recueil qui,
d’après le profond savoir de son auteur, devait être du plus haut
intérêt. J’ai indiqué dans mes notes le petit nombre de pièces que
j’ai trouvées dans la bibliothèque de l’Académie, dont l’accès m’a
été ouvert avec la plus grande libéralité. J’ai été plus heureux à
Barcelone en 1846, et, pendant mon séjour dans cette ville, j’ai pu
prendre connaissance d’un grand nombre de pièces fort importantes,
quelques-unes analysées par Zurita, d’autres complétement inédites,
à ce que je pense. Qu’il me soit permis de témoigner ici toute ma
reconnaissance à M. l’archiviste de la couronne d’Aragon, don Próspero
de Bofarull. Les archives de Barcelone renferment une quantité vraiment
innombrable de chartes et de manuscrits classés dans un ordre parfait
par les soins du savant modeste qui, depuis plus de trente années,
dirige cet établissement ; mais la richesse même de ce dépôt eût été
pour moi une cause d’embarras, si don Próspero et son fils don Manuel,
archiviste adjoint, ne m’eussent dirigé dans mes recherches avec une
complaisance que je n’oublierai jamais. Je leur dois l’indication de
tous les registres et de tous les parchemins qui pouvaient m’offrir
des renseignements utiles. Ce n’était pas tout ; il fallait encore
déchiffrer ces registres. Avec une patience qu’on appréciera chez
des hommes qui savent faire un aussi bon usage de leur temps, MM.
de Bofarull ont bien voulu me donner des leçons et de paléographie
aragonaise et de langue catalane. Sous des maîtres aussi habiles, mes
progrès devaient être rapides. Si cette histoire a le mérite de quelque
discernement dans le choix des documents originaux et de quelque
exactitude dans leur emploi, je dois le rapporter surtout à MM. don
Próspero et don Manuel de Bofarull.




Éditions des principaux auteurs espagnols cités dans cet Ouvrage.


_Cronica del rey don Pedro. — Cronica del rey don Enrique II_, por
don Pedro Lopez de Ayala, con las enmiendas de Zurita y las notas y
correcciones de don Eugenio de Llaguno Amirola. Madrid, 1779 et 1780.

_Sumario de los reges de España_, por el Despensero mayor de la reyna
doña Leonor, muger del rey don Juan I, con las alteraciones y adiciones
de un anónimo, publicado por don E. de Llaguno. Madrid, 1781.

_Chroniques de España_, compiladas por don Miguel Carbonell. 1547 (sans
indication de lieu). On sait que Carbonell a publié dans cet ouvrage
les mémoires de Pierre IV, roi d’Aragon, contemporain de don Pèdre de
Castille.

Zurita. _Anales de Aragon_, tome II. Saragosse, 1568.

Cascales. _Discursos históricos de Murcia y su reyno_. Murcia, 1775.

Rades y Andrada. _Chronicas de las tres órdenes y caballerias de
Sanctiago, Calatrava y Alcántara_. Tolède, 1572.

Frey Alonso Torres y Tapia. _Cronica de Alcántara_. Madrid, 1763.

Zúñiga. _Anales eclesiasticos y seculares de Sevilla_, ilustradas y
corregidas por don Antonio Maria Espinosa y Carzel. Madrid, 1795.

Don José Yanguas y Miranda. _Diccionario de las Antigüedades de
Navarra_. Pamplona, 1840.

_Coleccion de cortes de los reinos de Leon y Castilla. — Cortes
de Valladolid. — Ordenamiento de menestrales. — Ordenamiento de
fijosdalgo. — Ordenamiento de prelados_. Madrid, nos 34, 35 et 36 de
la collection.

_El Fuero viejo de Castilla_, publicado con notas por los doctores don
Ignacio Jordan de Asso y del Rio, y don Miguel de Manuel y Rodriguez.
Madrid, 1847.

Don José Antonio Conde. _Historia de la dominacion de los Arabes en
España_. Paris, 1840.

Don Duarte Nunez do Liao. _Chronicas dos reis de Portugal_, tome II.
Lisboa, 1774.

Le commandeur de Santarem. _Quadro Elementar das relaçôes politicas e
diplomaticas de Portugal_. Paris, 1842 et 1845.

Suarez. _Historia de Guadix_. Madrid, 1696.

Feliù. _Anales de Cataluña_. Barcelone, 1709.

Valladares, _Semanario erudito_, tomes XXVII et XXVIII. Madrid, 1790.




HISTOIRE

DE DON PÈDRE Ier.

I.

SITUATION DE L’ESPAGNE A L’AVÉNEMENT DE DON PÈDRE. — 1350.


I.

Vers le milieu du XIVe siècle, au moment où don Pèdre monta sur
le trône de Castille, la Péninsule ibérique se divisait en cinq
monarchies : c’étaient les royaumes de Castille, d’Aragon, de Navarre,
de Portugal et de Grenade.

Le plus vaste de tous, le royaume de Castille, eut une humble origine ;
long-temps la province qui lui donna son nom avait appartenu aux
Arabes. Après avoir péniblement défendu leur indépendance contre
l’invasion musulmane, les chrétiens des Asturies étaient sortis de
leurs rochers inaccessibles pour conquérir pied à pied un riche
territoire au centre de l’Espagne. Des guerres heureuses, des alliances
plus heureuses encore, avaient réuni successivement, sous la domination
des princes asturiens, Léon, la Galice, les provinces basques, les
deux Castilles, Murcie, l’Estramadure, enfin une grande partie de
l’Andalousie. Les rois de Castille possédaient toute la côte nord de
l’Espagne. Au sud, ils s’étendaient depuis l’embouchure de la Guadiana
jusqu’à Tarifa, la ville la plus méridionale de l’Europe. Maîtres de
Jaen et de Murcie, ils enveloppaient presque entièrement le royaume
musulman de Grenade, comme une proie qui ne pouvait leur échapper.

Depuis la réunion de Murcie à la Castille, les rois d’Aragon,
possesseurs de belles et fertiles provinces dans l’est de la Péninsule,
avaient perdu l’espérance d’accroître leurs domaines aux dépens des
Arabes ; mais l’étendue de leurs côtes, leurs ports excellents,
surtout le caractère aventureux de leurs sujets, catalans, valenciens
et baléares, ouvraient un large champ à leur ambition. Tour à tour
guerriers et marchands, leurs marins se montraient partout sur la
Méditerranée. Ils avaient conquis la Sardaigne, la Sicile, la Morée ;
ils faisaient trembler les empereurs grecs et disputaient l’empire de
la mer aux Vénitiens et aux Génois.

Malgré le peu d’étendue de son territoire et la faiblesse de sa
population, le royaume de Navarre avait cependant une importance
considérable, parce qu’il commandait les _ports_, ou les principaux
passages des Pyrénées. Protégé par ses âpres montagnes et par sa
pauvreté même, le Navarrois, tenant pour ainsi dire les clés de
l’Espagne entre ses mains, voyait son alliance recherchée par la
Castille et l’Aragon, qu’il pouvait ouvrir aux armées de la France ou
de l’Angleterre.

Le Portugal avait, au XIVe siècle, les mêmes limites à peu près
que celles qui le séparent aujourd’hui de l’Espagne. Sa marine était
encore bien loin d’avoir acquis cette audace et cette habileté qui
l’illustrèrent dans la suite. Une longue frontière, vulnérable sur
presque tous les points, exposait le Portugal aux entreprises des
souverains castillans ; aussi voit-on ses rois chercher de bonne
heure dans des alliances étrangères une protection contre des voisins
dangereux.

Les Maures, chassés successivement de toutes les provinces de la
Péninsule, tenaient ferme encore au sud-est de l’Andalousie. Grenade
était la capitale d’un empire qui, après s’être étendu jusqu’au-delà
des Pyrénées, s’abritait à peine maintenant sous la haute barrière
des Alpuxarres et de la Sierra-Nevada. Le voisinage de l’Afrique, les
secours que les musulmans andalousiens demandaient aux populations
guerrières des côtes de Barbarie, leur permettaient de soutenir quelque
temps encore une lutte inégale ; mais déjà un découragement fatal
s’était emparé des princes grenadins. Ils semblaient prévoir leur sort
et s’y résigner comme à un arrêt du ciel. Plusieurs avaient essayé de
désarmer les rois de Castille en reconnaissant leur suzeraineté et
en leur payant un tribut. Pour les soustraire à ce joug humiliant,
il fallait que de nouveaux aventuriers, accourant des rivages de
l’Afrique, poussés par le fanatisme et l’espoir du butin, vinssent
proclamer la guerre sainte et rallumer quelques étincelles d’une ardeur
étouffée par de longs revers.


II.

Les institutions politiques des quatre royaumes chrétiens offraient
entre elles une grande analogie. L’autorité royale y était tempérée
d’abord par la puissance des grands vassaux, puis par celle des
communes ou conseils de villes (_concejos_). Les rois n’avaient
d’autres revenus que leur apanage propre et les contributions librement
votées par les villes pour un objet déterminé.[14] En Espagne, comme
dans tout le reste de l’Europe, les grands vassaux ou les riches-hommes
(_ricos omes_) étaient exempts de la plupart des impôts,[15] mais ils
devaient au roi un service militaire. Dans toutes les circonstances
importantes, le roi réunissait en assemblée nationale les différents
ordres de l’état pour leur exposer ses projets et leur demander les
moyens de les mettre à exécution. C’était alors que les membres
de chaque ordre lui exprimaient leurs vœux et lui remettaient des
cahiers contenant leurs plaintes ou leurs demandes. La réponse du roi,
lorsqu’elle était conforme au vœu manifesté, devenait loi de l’état.
Dans ces grandes assemblées nationales, nommées cours (_cortes_),
les riches-hommes et les membres principaux du clergé, en personne
ou par leurs mandataires,[16] furent d’abord les seuls conseillers
du monarque. Bientôt les députés des villes y furent appelés à leur
tour ; dès qu’ils y parurent une fois, ils y jouèrent le rôle le plus
considérable, et leur présence fut regardée comme essentielle à la
validité de ces grandes réunions. Désormais, les affaires d’état ne
se traitèrent plus sans leur concours ; bien plus, ce fut presque
uniquement entre eux et les rois qu’elles se discutèrent.[17] En
Castille, l’intervention des riches-hommes et des prélats n’était pas
regardée comme absolument indispensable à la constitution régulière des
cortès.[18] Ordinairement même ils n’y prenaient place que sur l’ordre
exprès du souverain, cependant ils conservaient le droit d’y porter
leurs réclamations particulières et d’en suivre la discussion. Il n’en
était pas de même pour les députés des communes, qui, représentant la
partie de la nation sujette à l’impôt, devaient et pouvaient seuls
en autoriser le prélèvement et fournir des ressources nouvelles
dans les nécessités publiques. Aux trois ordres, mais surtout aux
communes, appartenait l’examen des droits de succession à la couronne,
et, d’après un usage qui se perd dans la nuit des temps, les rois
désignaient leur héritier dans les cortès, et demandaient aux ordres
réunis de le reconnaître en cette qualité.

L’importance politique acquise de bonne heure par les villes en Espagne
s’explique naturellement par l’histoire du pays. Lorsque les chrétiens,
refoulés par les Maures dans les montagnes des Asturies, se sentirent
assez forts pour prendre l’offensive, ils commencèrent cette lente
suite de conquêtes qui ne devait se terminer qu’à l’expulsion complète
des musulmans. La lutte fut acharnée, et chaque pied de terre fut
acheté par un combat. Alors les princes, ou plutôt les capitaines
chrétiens, n’avaient, pour récompenser leurs soldats, que cette terre
enlevée à l’ennemi. Victorieuses, les bandes espagnoles chassaient
devant elles la population musulmane et s’établissaient dans des villes
désertes. Aussi les mots de conquête et de colonisation (_poblacion_)
sont-ils synonymes pour les anciens auteurs. Domiciliés dans les villes
prises sur les Arabes, les nouveaux colons ne cessaient point d’être
soldats et conservaient leurs habitudes militaires. Ils devaient
protéger la frontière (_extremadura_) qui reculait de jour en jour ;
ils allaient même chercher au loin l’ennemi, conduits par des chefs
qu’ils se donnaient eux-mêmes. Souvent il y avait des alliances de
ville à ville, des associations ou confraternités (_hermandades_),
par lesquelles plusieurs communes se confédéraient pour se garantir
réciproquement leur indépendance.[19] Il ne s’agissait d’abord que de
se réunir pour repousser les Arabes ; dans la suite, ces alliances
eurent pour but de défendre les libertés et les priviléges communaux
contre tout oppresseur, quel qu’il fût. Toujours armée, la bourgeoisie
espagnole formait nécessairement un pouvoir considérable dans l’état,
et d’autant plus facilement respecté par les rois, que leur intérêt
manifeste était de ménager des hommes qui n’avaient ni l’ambition ni
les exigences de la haute noblesse et du clergé.

L’élection des députés aux cortès n’était point directe. Ils étaient
nommés par les conseils ou municipalités des villes, dont les membres
eux-mêmes étaient choisis par le suffrage des bourgeois.[20] Dans
l’origine, il ne paraît pas que le privilége d’un vote dans l’assemblée
nationale dépendît de la volonté du souverain ; on a lieu de croire
au contraire que toute commune, c’est-à-dire toute ville indépendante
d’un seigneur temporel ou ecclésiastique, pouvait envoyer ses députés
aux cortès, y porter son vote ou plutôt y exprimer ses vœux, consentir
enfin ou se refuser aux demandes des princes. Mais toutes les villes
n’appréciaient pas également les avantages d’une telle représentation,
et les dépenses qu’entraînaient l’envoi et l’entretien des députés
semblaient à beaucoup de conseils une lourde charge que ne compensait
pas la gloire de participer aux grandes délibérations politiques.[21]
Ils remettaient leurs cahiers à la députation d’une autre ville et la
chargeaient de défendre leurs intérêts, en sorte que telle commune,
qui n’avait qu’un vote aux cortès, y portait cependant les vœux
de plusieurs autres communes. Les rois, obligés d’abord de sommer
les villes d’envoyer leurs mandataires aux cortès, prétendirent au
droit de désigner celles qui jouiraient de ce privilége, dès qu’il
commença d’être estimé à sa juste valeur. De là une représentation
irrégulière de la bourgeoisie, fondée sur des précédents plus ou moins
contestables, et souvent sans aucun égard pour la population, les
richesses, en un mot, l’importance relative des différentes villes.


III.

Quelque opposées que fussent les prétentions des communes et les
exigences des rois, un danger commun les réunissait fréquemment.
L’humeur turbulente des riches-hommes effrayait à bon droit les
conseils des villes, en même temps qu’elle insultait l’autorité royale.
Il faut se représenter les seigneurs de cette époque comme autant de
petits despotes, à peu près indépendants, toujours prêts à envahir le
territoire des villes de leur voisinage, à troubler leur commerce,
à rançonner leurs marchands, d’ailleurs n’obéissant au souverain
qu’autant qu’ils y trouvaient quelque avantage.

On peut apprécier cette indépendance par la timidité des mesures prises
pour la réprimer. Les anciennes lois de Castille défendent aux nobles
de piller, maltraiter ou tuer leurs ennemis personnels, _avant_ de
leur avoir déclaré la guerre. Neuf jours après cette déclaration, tout
acte d’hostilité devient légitime.[22] Ainsi, le droit de paix et de
guerre, long-temps privilége exclusif de la monarchie, appartenait
alors à tout seigneur féodal. Et qu’on ne s’étonne point de ces
concessions arrachées à la faiblesse des souverains. Pour l’antiquité
de leur origine, leur puissance et leurs richesses, il y avait beaucoup
de riches-hommes qui pouvaient le disputer aux rois. Quelques-uns
possédaient des terres considérables dans différents royaumes de la
Péninsule, et, nominalement sujets de plusieurs princes, ils n’étaient
en réalité les vassaux de personne. Des châteaux situés sur des rochers
inaccessibles,[23] fortifiés avec soin, toujours approvisionnés pour un
long siége et gardés par des bandes de mercenaires exercés aux armes,
leur permettaient de braver le ressentiment d’un de leurs suzerains,
tandis qu’ils réclamaient la protection d’un autre prince. Les moyens
dont un roi d’Espagne disposait pour gagner ses grands vassaux étaient
aussi insuffisants que ses forces matérielles. Ils se réduisaient à
la distribution de quelques charges de cour plus ou moins lucratives,
et au partage de terres provenant soit de leurs conquêtes, soit de
confiscations, soit enfin du domaine royal.

Rien de plus obscur, de plus difficile à définir que les relations de
suzeraineté et de vasselage entre les rois et les riches-hommes. Il y
avait une suzeraineté _naturelle_ et une suzeraineté _par hommage_.
Le hasard de la naissance donnait un seigneur naturel ; un _hommage
rendu_, c’est-à-dire un contrat librement consenti, engageait, en
qualité de vassal, celui qui acceptait un domaine ou un office octroyé
par un roi ou par un seigneur. La plupart des nobles reconnaissaient
ainsi plusieurs suzerains : d’abord le roi dans les états duquel ils
étaient nés, puis les seigneurs dont ils tenaient à fief quelque
domaine. Souvent c’était une question difficile à résoudre, que celle
de savoir à laquelle de ces différentes autorités on devait obéir
de préférence. Les riches-hommes élevaient la prétention de n’être
engagés au roi que par un lien volontaire, essentiellement révocable.
Ce n’était pas assez de rompre à leur gré le traité d’hommage, ils
croyaient encore pouvoir se dégager de leurs devoirs envers leur
pays natal, et cela par l’accomplissement de quelques cérémonies
frivoles. Le droit du moyen-âge était fécond en formes symboliques.
Le roi faisait un riche-homme en lui remettant un _étendard_ et
un _chaudron_,[24] l’un pour guider ses soldats, l’autre pour les
nourrir. Le riche-homme changeait de patrie en demeurant neuf jours
sur une terre étrangère, et en se faisant délivrer par quelque notaire
un acte constatant qu’il renonçait à son premier suzerain. Cette
action, fréquente au XIVe siècle, s’exprimait par le mot bizarre de
_dénaturalisation_, comme si en effet le noble mécontent changeait de
nature suivant son caprice.[25]

Parmi les grands vassaux, les plus puissants par l’étendue de leurs
domaines et la force militaire dont ils disposaient étaient les chefs
ou _Maîtres_ des ordres de chevalerie établis en Espagne vers le
milieu du XIIe siècle comme une milice permanente toujours prête à
entrer en campagne contre les ennemis de la foi. Depuis long-temps
ils avaient appris à se battre contre les chrétiens. A ces ordres
appartenaient quantité de châteaux et de villes. Ils possédaient
d’immenses richesses et une clientelle fort étendue, la plupart des
familles nobles ayant quelques membres affiliés. Un _Maître_ exerçait
sur les frères de son ordre une autorité plus absolue que tout autre
chef militaire, car l’esprit de corps et des serments prononcés au
pied des autels lui assuraient l’obéissance passive d’une nombreuse
association, unie d’ailleurs par une communauté d’intérêts. La
puissance de ces _chevaleries_, ainsi les nommait-on, était encore
augmentée par les alliances qu’elles faisaient entre elles. A l’exemple
des villes, les différents ordres militaires s’engageaient par des
serments solennels à se prêter secours et à réunir toutes leurs forces
pour assurer le maintien de leurs priviléges et la conservation de
leurs riches apanages.[26] D’après le texte de leur constitution, les
chevaliers devaient élire librement leurs maîtres ; mais de bonne heure
les rois cherchèrent à exercer une influence sur ces nominations ;
de là des schismes, des divisions intestines dans les ordres, enfin
la guerre civile, conclusion ordinaire au moyen-âge de toutes les
difficultés inhérentes à des institutions défectueuses.[27] Il y avait
des chevaleries particulières à chaque royaume de l’Espagne. Les
plus célèbres, Saint-Jacques, Calatrava et Alcántara, avaient leur
chef-lieu en Castille et pouvaient être considérées comme sujettes de
cette couronne ; cependant elles avaient dans d’autres royaumes des
possessions souvent très considérables. A l’ordre de Saint-Jacques,
par exemple, appartenaient plusieurs commanderies fort importantes en
Aragon, principalement dans le royaume de Valence. Quand la bannière
de l’ordre marchait contre les infidèles, tous les chevaliers, quelle
que fût leur patrie, devaient monter à cheval sur l’appel de leur
maître ; mais le cas de guerre entre princes chrétiens n’avait pas
été prévu par les statuts de fondation. Alors, pour quelques-uns des
frères, il fallait opter entre la fidélité due au roi dont ils étaient
les sujets et l’obéissance dont ils avaient prêté le serment au chef
de leur ordre. En tout temps, chaque élection à ces commanderies
étrangères devenait le motif de vives contestations entre les couronnes
intéressées, et menaçait d’exciter les conflits les plus sérieux.

Auprès des riches-hommes, les _fidalgos_ ou gentilshommes tenaient un
rang analogue à celui des premiers auprès des rois. Chaque seigneur
avait dans sa dépendance un certain nombre de gentilshommes qui lui
rendaient hommage et tenaient de lui des terres à fief. A leur tour,
ces gentilshommes avaient des vassaux, en sorte que le laboureur avait
plusieurs suzerains, dont souvent les ordres étaient contradictoires.
On voit que les institutions du moyen-âge donnaient lieu à d’étranges
complications dont la violence seule amenait le dénoûment. Néanmoins
les lois et les usages nationaux prescrivaient au vassal, quelle que
fût sa condition, d’obéir avant tout à son seigneur immédiat. Ainsi un
simple chevalier n’encourait pas la peine de trahison, s’il s’armait
contre le roi sur l’ordre du riche-homme auquel il rendait hommage.
En 1333, le roi don Alphonse de Castille fit juger un écuyer accusé
de félonie par une espèce de jury composé de riches-hommes, de
chevaliers et de docteurs instruits dans les lois et les priviléges du
royaume. L’écuyer, gouverneur d’un château qu’il tenait de son seigneur
immédiat, avait refusé d’en ouvrir les portes au roi. Sur son aveu que
ce seigneur ne lui avait pas donné d’ordres exprès pour agir de la
sorte, il fut condamné à mort. Ce jugement, dit un chroniqueur, eut
pour effet d’obliger les gouverneurs de châteaux à se faire autoriser
par leurs seigneurs à recevoir le roi toutes les fois qu’il se
présenterait.[28] Il est curieux d’opposer à ce jugement, rendu comme
il semble avec une solennité extraordinaire, un trait de la vie du
même prince qui se rapporte également au point délicat de l’obéissance
féodale. Alphonse se préparait, en 1334, à réduire un de ses grands
vassaux révolté et à l’assiéger dans sa ville de Lerma ; Garcia de
Padilla, chevalier attaché au rebelle, voyant tout accommodement
impossible, demanda hardiment à don Alphonse un cheval et une armure
pour aller le combattre sous la bannière de son seigneur. Sur-le-champ
le prince lui fit délivrer armes et cheval, l’avertissant toutefois
que, s’il était pris, il paierait de sa tête sa fidélité au seigneur
de Lerma.[29] Il me semble voir dans l’action et les paroles de don
Alphonse le contraste du chevalier et du roi réunis dans le même homme.
L’un cède par entraînement à ses préjugés d’honneur chevaleresque,
l’autre veut faire respecter les droits de sa couronne. Les mœurs et la
politique se combattaient dans le cœur du généreux monarque.


IV.

Au XIVe siècle, la féodalité n’avait pas en Espagne le caractère
qu’on lui voit à la même époque dans le reste de l’Europe. Les causes
qui avaient donné de bonne heure aux grandes villes des institutions
municipales et une importance politique avaient établi entre les
nobles et les vilains des relations plus douces et plus faciles qu’en
aucun autre pays.[30] Pour s’expliquer les coutumes de la Péninsule,
il faut toujours se reporter aux premiers temps de la conquête des
provinces occupées par les Arabes. Noble ou vilain, riche ou pauvre,
tous les Espagnols qui s’étaient établis sur le territoire délivré du
joug musulman étaient des soldats de la même race, conquérants d’une
terre dépeuplée. Entre les plus puissants et les plus misérables de
ces colons, il y avait sans doute ces rapports de subordination que
l’inégalité des fortunes marque dans toutes les sociétés. Le nom de
riche-homme indique une supériorité toute matérielle. En Espagne, on
ne trouvait pas en présence deux peuples ennemis, l’un abusant de
sa victoire, l’autre frémissant de sa défaite. Pour son vassal, le
riche-homme était ce qu’est un capitaine pour un soldat. Compagnons
d’armes, l’un commande, l’autre obéit ; mais ils se respectent, sentant
qu’ils ont besoin l’un de l’autre. L’affabilité des grands, la liberté
de langage ordinaire aux gens du peuple, et surprenante pour les
étrangers qui voyagent en Espagne, n’est point nouvelle en ce pays. Ces
relations datent d’un temps immémorial. A l’époque où commence notre
récit, les nobles possédaient, il est vrai, la plus grande partie des
terres, mais ils devaient un salaire aux hommes qui les cultivaient,
et la condition de ces derniers paraît avoir été celle de métayers
jouissant à charge de redevance du produit qu’ils tirent des champs
labourés par leurs mains, libres d’ailleurs de rompre le contrat
lorsqu’ils en trouvent les conditions onéreuses.[31] Il existait en
Castille des institutions fort anciennes et qui semblent fondées en
opposition directe avec celles de la féodalité, telle qu’elle nous
apparaît dans le nord de l’Europe. Dans un certain nombre de districts
nommés _Behetrias_, la terre appartenait aux paysans ; mais, comme on
ne concevait pas alors qu’un village pût exister sans seigneur, les
habitants des _Behetrias_ s’en choisissaient un, et, pour prix de sa
protection, lui rendaient une redevance, qui, en général, ne consistait
que dans la prestation de quelques denrées ; on le défrayait lorsqu’il
visitait son village, et seulement pendant un petit nombre de jours
chaque année. Quelques-uns de ces domaines étaient même exempts de
cette faible preuve de leur vassalité, ou bien leur redevance était
tout-à-fait illusoire. La plupart des _Behetrias_ avaient le droit de
changer de seigneur quand bon leur semblait, _sept fois par jour_,
suivant le texte poétique de leurs vieilles chartes.[32] Quelques-unes
devaient le choisir dans certaines familles nobles du pays, d’autres
pouvaient le chercher _d’une mer à l’autre_, c’est-à-dire dans
toute la Castille. On sent que dans un pays où existaient de telles
institutions, il eût été difficile d’arrêter la contagion de l’exemple
parmi les provinces moins favorisées, si le régime féodal n’eût été
fort doux. D’un autre côté, le caractère de la nation espagnole,
fière, susceptible, impatiente des injures, contribuait encore plus
à maintenir entre le seigneur et le vassal les égards naturels à des
hommes qui s’estiment mutuellement.


V.

Bien que les codes autorisassent l’esclavage en Espagne et qu’ils
en fissent même la peine de certains crimes,[33] il n’y avait guère
d’autres esclaves que des musulmans, prisonniers de guerre, employés au
service domestique, protégés d’ailleurs par des lois fort anciennes,
plus humaines peut-être que celles qui régissent aujourd’hui plusieurs
colonies européennes.

Les Maures et les Juifs, lorsqu’ils avaient obtenu de leurs vainqueurs
la permission de résider dans le pays qui leur avait donné naissance,
étaient considérés légalement plutôt comme des étrangers que comme
des serfs. Sauf quelques faibles restrictions, ils jouissaient du
libre exercice de leur culte ; ils pouvaient posséder des terres ; ils
nommaient leurs magistrats, et même le juge castillan par devant lequel
ils plaidaient dans leurs contestations avec des chrétiens.[34] Les
premiers rois espagnols, chassant devant eux la population musulmane,
l’avaient entièrement dépouillée. Mieux éclairés sur leurs véritables
intérêts, leurs successeurs permirent aux infidèles de devenir leurs
sujets et souvent prirent soin de leur garantir de la manière la plus
formelle la complète jouissance de leurs propriétés.[35]

On se tromperait grandement à prêter à l’Espagne du XIVe siècle
les passions religieuses et l’intolérance qui l’animèrent au XVIe.
Dans les guerres continuelles entre les Maures et les chrétiens, la
politique avait depuis long-temps plus de part que le fanatisme. Déjà
notoirement en décadence, l’islamisme ne faisait plus de prosélytes,
et son extinction définitive dans la Péninsule pouvait être prévue et,
pour ainsi dire, calculée avec exactitude. On ne hait plus des ennemis
trop faibles pour se faire craindre, et les batailles de las Navas et
du Rio-Salado avaient assouvi la soif de vengeance qu’avait excitée
jadis la défaite de Xerez. Les rapports de commerce, les nécessités
de la politique établissant un contact intime entre les deux peuples,
avaient rapproché leurs mœurs. Les Maures andalousiens laissaient à
leurs femmes une liberté inconnue dans les autres pays musulmans.
Il y avait quelque chose d’africain dans la jalousie des Espagnols.
Amusements, exercices guerriers[36] étaient communs aux deux nations.
Toujours irrésistible sous un ciel ardent, l’amour triomphait des
préjugés religieux. Plus d’un chevalier castillan portait les couleurs
d’une dame musulmane, et les fières beautés de Séville et de Cordoue
n’étaient pas insensibles aux hommages des jeunes émirs grenadins.
La langue et la littérature arabe étaient cultivées dans des écoles
fondées sous le patronage ecclésiastique. Sur la frontière, le mélange
des deux idiomes avait formé un patois fort répandu et qui favorisait
les communications.[37] Les rois chrétiens attiraient à leur cour des
médecins, des géomètres, des astrologues arabes, qui jouissaient de
toute la considération que le savoir pouvait s’attirer dans un temps
grossier. La noblesse castillanne ne faisait point de difficulté
pour accorder le _don_ aux cavaliers maures. Les riches banquiers
juifs obtenaient même cette distinction, encore fort rare à cette
époque.[38] Partout les mœurs et les idées chevaleresques triomphaient
des passions religieuses et politiques. Il n’était pas rare que des
guerriers arabes se fissent donner l’accolade qui conférait le titre de
chevalier, par un Espagnol avec lequel il venait de rompre des lances
sur un champ de bataille.[39] En guerre, on se piquait de courtoisie ;
en paix, des relations d’hospitalité et même d’amitié véritable
unissaient des familles nobles des deux religions. Lorsque les rois
chrétiens se brouillaient entre eux, l’alliance du souverain de Grenade
était recherchée sans scrupule ; souvent des riches-hommes mécontents,
ou même des princes de sang royal trouvaient un asile dans les murs
de l’Alhambra, tandis que des walis rebelles étaient accueillis à la
cour de Tolède. En 1324, on vit un infant de Castille révolté contre
son souverain combattre ses compatriotes sous la bannière d’un roi
maure, tandis qu’un prince grenadin joignait ses armes à celles de don
Alphonse.[40] On n’aperçoit chez les chroniqueurs contemporains ni
surprise, ni indignation contre de pareilles alliances, ou, si quelque
blâme est exprimé, c’est seulement la déloyauté qu’on accuse et non
l’irréligion.

Il y avait pourtant plus d’un siècle que l’inquisition était établie en
Espagne, mais son pouvoir était loin d’être alors ce qu’il devint dans
la suite. A peine découvre-t-on quelques traces de son existence. Dans
le royaume d’Aragon, on trouve, il est vrai, des tribunaux spécialement
institués pour connaître du crime d’hérésie. Probablement depuis
qu’un roi d’Aragon avait pris les armes en faveur des Albigeois, ce
pays était devenu suspect au saint-siége. Néanmoins les procès, comme
il semble, y étaient fort rares et presque uniquement intentés à des
réformateurs, enthousiastes furieux, qui voulaient faire des prosélytes
ou plutôt troubler le culte de leurs concitoyens. Quant aux Juifs et
aux Maures, loin d’être l’objet d’aucune persécution, ils ne devenaient
justiciables du saint-office que lorsque, par leurs paroles ou leurs
écrits, ils cherchaient à détourner les chrétiens de la foi de leurs
pères ; encore fallait-il que les rois autorisassent formellement les
poursuites. Or, ils se montraient en général si peu disposés à laisser
prendre au clergé une influence dominatrice, que l’on voit, en 1350,
Pierre IV, roi d’Aragon, interdire rigoureusement aux ecclésiastiques
d’empiéter sur la juridiction séculière.[41] La Castille, demeurée
complétement exempte de l’hérésie albigeoise, n’eut des inquisiteurs
que de nom. Les hérétiques, s’il s’en trouvait dans ce royaume, avaient
pour juges des évêques procédant selon le droit canonique, et non des
moines dominicains comme en Aragon.[42] Au reste, dans toute l’Espagne,
il ne paraît pas que la conversion des infidèles fût chaudement
poursuivie, soit par des mesures de rigueur, soit par la persuasion.
Quel intérêt auraient eu les rois à favoriser le zèle apostolique qui
tendait à diminuer leurs revenus ? car les Maures et les Juifs payaient
une taxe un peu plus forte que les chrétiens.

Si la foi n’était pas ardente en Espagne, la religion n’y avait pas de
contradicteurs déclarés. Peut-être doit-on attribuer à cette tiédeur
générale le rôle très secondaire du clergé dans tous les débats
politiques du XIVe siècle. Il faut, en outre, observer que les hauts
dignitaires ecclésiastiques, appartenant à l’ordre de la noblesse,
propriétaires, comme les riches-hommes, de villes et de châteaux,
avaient les mêmes intérêts, les mêmes passions, et par conséquent
étaient mal qualifiés pour prétendre au rôle d’arbitres dans les
démêlés si fréquents entre les rois et leurs grands vassaux. Le clergé
inférieur, vivant et se recrutant parmi le peuple, partageait son
ignorance et sa grossièreté. Tel était le déréglement des mœurs qu’un
très grand nombre de prêtres entretenaient des concubines, qui tiraient
vanité du caractère de leurs amants et prétendaient à des distinctions
particulières. La conduite de ces ecclésiastiques ne causait point de
scandale, mais parfois le luxe affiché par leurs maîtresses excitait
l’envie des riches bourgeois et même des dames nobles. A plusieurs
reprises, et toujours inutilement, les cortès lancèrent des décrets
pour réprimer l’insolence des _damoiselles de prêtres_ (_barraganas de
clérigos_). Elles formaient comme une caste à part ayant ses priviléges
et assez nombreuse pour qu’il fallût inventer pour elles des lois
spéciales.[43]

Malgré la retraite où l’on condamnait les femmes, le relâchement
des mœurs était extrême dans toutes les classes de la société. Les
séductions étaient faciles pour les rois, les riches-hommes et les
prélats, toujours entourés de vassaux intéressés à les corrompre.
Souvent la maîtresse d’un grand vivait sous le même toit que sa femme
légitime, et les enfants de l’une et de l’autre, élevés ensemble,
n’étaient pas distingués par l’opinion publique. Le titre de bâtard,
loin d’être un opprobre, était porté fièrement. Il ne fermait
aucune carrière, et on le voit figurer dans un grand nombre d’actes
publics.[44]

S’il fallait caractériser le XIVe siècle en Espagne par le vice le
plus général, je crois qu’on ne devrait citer ni la brutalité des
mœurs, ni la rapacité, ni les habitudes de violence invétérées chez
quiconque se sentait de la force. A mon avis, le trait le plus saillant
de cette triste période, c’est la fausseté, la fourberie. Jamais, en
effet, l’histoire n’enregistra tant de trahisons, tant de perfidies.
Ce siècle, si grossier en tout, ne se montre ingénieux que dans l’art
de tromper. Il se joue dans les subtilités. Dans tous les engagements,
et jusque dans le code de l’honneur chevaleresque, il cache des
équivoques que l’intérêt sait habilement exploiter. Les serments
prodigués dans toutes les transactions, accompagnés des cérémonies les
plus solennelles, ne sont plus que de vaines formalités consacrées par
l’habitude. Celui qui donne sa foi, la main sur les saints Évangiles,
ne sera cru de personne s’il ne livre en otage sa femme et ses enfants,
surtout s’il ne remet ses forteresses. Ce dernier gage est toujours
considéré comme le seul vraiment sûr. La méfiance est générale, et
chacun voit un ennemi dans son voisin. Les grands ne se hasardent
hors de leurs châteaux qu’entourés de nombreux hommes d’armes ; les
laboureurs vont aux champs la lance sur l’épaule,[45] car tout homme,
tout compatriote surtout, est justement suspect. Il faut craindre
celui qu’on a offensé, plus encore peut-être celui qu’on a comblé de
bienfaits. La prudence est la seule vertu qui se pratique. Les hommes
du XIVe siècle vivent isolés comme les animaux de proie, et cette
énergie, cette force de volonté que nous admirons trop aujourd’hui
en eux, ils la doivent peut-être à la conscience de leur propre
méchanceté, leur démontrant sans cesse qu’ils ne peuvent et ne doivent
compter que sur eux-mêmes.




II.

RÈGNE D’ALPHONSE, PÈRE DE DON PÈDRE. — 1308-1350.


I.

Don Alphonse de Castille, onzième du nom, père de don Pèdre, fut un
grand roi. Depuis la mort de saint Ferdinand, la Castille avait été
en proie à une anarchie continuelle ; des princes faibles, de longues
minorités, avaient accru au plus haut degré l’audace des riches-hommes.
Tandis qu’ils s’entrebattaient en se disputant le pouvoir, c’est-à-dire
le privilége exclusif de mettre le pays au pillage, le peuple des
villes et les paysans, exaspérés par l’excès de leurs maux, se
soulevaient de toutes parts et exerçaient de sanglantes représailles
contre leurs oppresseurs. Voici le tableau qu’un auteur contemporain
nous a laissé de la situation où se trouvait la Castille à l’avénement
de don Alphonse :

« Or, sachez qu’il y avait mainte cause et manière pourquoi les villes
du roi et les autres villes du royaume reçussent grand dommage et
fussent du tout détruites ; car riches-hommes et gentilshommes vivaient
de vols et pilleries qu’ils faisaient en la terre, et les tuteurs du
roi y donnaient la main, chacun pour les avoir à son aide. Que si
quelqu’un de ces riches-hommes ou gentilshommes renonçait à l’amitié
d’un des tuteurs, tout aussitôt celui-ci, se sentant abandonné, lui
détruisait villes et vassaux, disant qu’à bon droit lui donnait-il ce
loyer du mal que le traître avait fait alors qu’il était à ses gages.
Pensez que lorsqu’il était de ses privés, tout lui était permis et
licite. Et encore, les gens des villes étaient bandés en factions
ennemies, aussi bien dans les villes qui tenaient pour les tuteurs que
dans les villes qui leur étaient contraires. Ès-villes obéissantes
auxdits tuteurs, ceux qui plus pouvaient, opprimaient les autres,
tant pour se ménager les moyens de se rendre indépendants que pour
se défaire de leurs ennemis particuliers. Ès-villes qui ne voulaient
reconnaître lesdits tuteurs, ceux qui avaient l’autorité, prenaient les
rentes du roi, d’icelles entretenaient gens de guerre pour fouler le
pauvre peuple et le taxer sans merci. D’où advint qu’en telles villes
et pour les causes dessus dites se levèrent plusieurs gens de métiers,
au cri de _Commune !_ qui tuèrent ceux qui les foulaient et prirent et
exillèrent leur avoir. Or, en aucune partie du royaume ne rendait-on
la justice comme il est droit. Aussi les gens n’osaient sortir par les
chemins sinon trop bien armés, voire en grosses compagnies pour se
défendre contre les pillards. Aux lieux qui n’étaient pas bien enmurés
ne demeurait personne, et dans les lieux fermés la plupart ne vivaient
que de vols et pilleries, à quoi s’accordaient facilement plusieurs
hommes des villes, tant gens de métiers que gentilshommes ; et si
grand était le mal partout le pays, que nul rencontrant des hommes
morts par les chemins ne s’en ébahissait. Aussi peu s’étonnait-on des
vols, larcins, dommages et maux de toute sorte qui se faisaient dans
les villes et les campagnes. Encore les tuteurs mettaient chaque jour
taxes nouvelles et impôts trop pesants, par quoi vinrent les bonnes
villes à être désertes, ensemble les villes des riches-hommes et des
gentilshommes. »[46]

Tel était le triste état de la Castille lorsque don Alphonse
commença de gouverner par lui-même. Il se sentait du courage et de
l’intelligence, il voulut être roi. D’abord, n’ayant pas de parti, il
fut obligé de se jeter dans les bras d’une des factions qui déchiraient
son royaume. Elle lui prêta des forces pour détruire les autres. Puis,
lorsque les grands vassaux qui lui avaient fourni des armes pour faire
respecter son autorité exigèrent des récompenses au-dessus de leurs
services, il se trouvait assez fort déjà pour commander l’obéissance
au lieu de l’acheter. Unissant à propos la rigueur à la clémence, il
fit un exemple des plus factieux et se hâta de pardonner aux autres
dès qu’il leur eut prouvé sa supériorité et les eut réduits à demander
grace. Ses premiers succès ne l’aveuglèrent pas sur la gravité du mal
qu’il prétendait extirper. Il comprit qu’il fallait donner un cours
à l’humeur inquiète et perturbatrice de sa noblesse. Conspirateurs
incorrigibles pendant la paix, ses riches-hommes étaient des soldats
dociles pendant la guerre. Alphonse les poussa contre les Maures de
Grenade, et tourna au profit de sa gloire et de l’agrandissement de
son royaume des armes qui depuis long-temps ne s’étaient exercées que
dans les discordes civiles. A l’approche de la formidable tempête
qui allait fondre sur eux, les Maures andalousiens appelèrent à
leur secours leurs frères d’Afrique. Il y avait alors en Barbarie
un prince puissant, Abdul-Hassan, qui, après avoir soumis tous les
petits despotes musulmans ses voisins, songeait à porter ses armes
au-delà du détroit. Il envoya une armée africaine dans l’Andalousie
bien plus nombreuse que celle qui, cinq siècles auparavant, avait
subjugué toute la Péninsule. Alphonse se montra le digne successeur
de Pélage et de saint Ferdinand. Dans le péril général, le courage
et l’audace obtiennent l’obéissance la plus absolue. Les communes de
Castille, délivrées par leur roi de la guerre civile et des exactions
des riches-hommes, lui donnèrent leurs soldats et lui fournirent
généreusement toutes leurs ressources pour la terrible lutte qui allait
de nouveau décider du sort de l’Espagne. A l’exemple de Charles Martel,
Alphonse n’hésita pas à exiger du clergé des sacrifices qui, dans tout
autre temps, auraient compromis la tranquillité du royaume. Mais sa
cause était juste, il était aimé du peuple, vaillant, généreux ; pas
une voix ne s’éleva pour lui résister.[47] De ses voisins, les rois de
Portugal et d’Aragon, il n’obtint que de faibles secours, mais leurs
bannières suivant la sienne semblèrent lui rendre hommage comme ses
vassales et reconnaître la suprématie de la Castille. Le 29 octobre
1340, les deux armées se rencontrèrent non loin de Tarifa, sur les
bords du Rio-Salado, et la victoire se déclara pour les chrétiens.
Deux cent mille Africains, dit-on, restèrent sur le champ de bataille,
et l’Espagne fut pour jamais délivrée de la crainte d’une invasion
musulmane. Poursuivant le cours de ses succès, Alphonse attaqua et
prit, après un long siége, la forte place d’Algéziras. Il voulait
enlever aux infidèles Gibraltar, leur première conquête, qui assurait
leurs communications avec l’Afrique. Malheureusement, lorsqu’il se
croyait déjà maître de ce dernier boulevard de la puissance arabe, une
maladie épidémique, la fameuse _peste noire_, qui depuis plusieurs
années ravageait l’Europe,[48] se déclara dans son armée avec une
violence extraordinaire. Le roi de Castille, qui partageait toutes les
fatigues de ses soldats, fut atteint du fléau et y succomba au milieu
de son camp, à la fleur de l’âge, le vendredi saint, 27 mars 1350.
Sa mort plongea dans la désolation l’Espagne entière. Les musulmans
eux-mêmes firent éclater leur admiration pour leur redoutable ennemi ;
ils cessèrent toute hostilité contre l’armée, qui s’éloignait de
leurs remparts emportant le cercueil de son roi, et la terreur du nom
d’Alphonse sembla dicter la paix avantageuse aux chrétiens qui se
conclut presque aussitôt après la levée du siége de Gibraltar.[49]


II.

Pour apprécier les conséquences de cette mort, il est nécessaire de
connaître quels étaient les principaux personnages appelés à jouer un
rôle à l’occasion de ce grand événement. Alphonse ne laissait qu’un
fils légitime, don Pèdre, alors âgé de quinze ans et quelques mois,
dont la mère, doña Maria, était une infante de Portugal, fille du roi
Alphonse IV, surnommé _le Brave_. La politique seule avait formé
cette union, qui ne fut pas heureuse. Peu de temps après le mariage
du roi,[50] doña Léonor de Guzman, jeune veuve issue d’une famille
illustre de Séville, avait pris sur son esprit l’empire le plus absolu.
Dès que la reine doña Maria eut donné un héritier à la Castille,
en 1334, elle fut complétement négligée par son mari. Doña Léonor,
au contraire, était la confidente de tous les projets d’Alphonse ;
elle habitait publiquement avec lui. C’était en sa présence que
les officiers de justice et de chancellerie expédiaient toutes les
affaires, c’était à elle qu’ils en rendaient compte en l’absence du
roi. « Elle donnait sa main à baiser, dit un chroniqueur, comme si
elle eût été _dame propriétaire_ du royaume de Castille.[51] » Par
l’élévation de son esprit et la force de son caractère, la favorite ne
se montra pas indigne de sa haute position, et le roi dut peut-être
à ses sages conseils une partie de ses succès. Elle avait eu soin
de l’entourer de ses parents et de ses alliés, et les principales
charges de l’état étaient entre leurs mains. Pour elle-même, elle avait
obtenu des domaines immenses, maint château fortifié, de nombreux
vassaux. Depuis la mort de son frère, don Alonso Mendez, maître de
Saint-Jacques, elle disposait du sceau de l’ordre et en administrait
toutes les affaires.[52] Perez Ponce, un de ses parents, était maître
d’Alcántara. Elle avait ainsi deux petites armées toujours entre ses
mains.

Léonor avait eu dix enfants du roi, neuf garçons et une fille ; tous
furent richement apanagés. Don Henri, l’aîné de cette nombreuse lignée
de bâtards, né en 1332, fut élevé pour être le premier sujet du roi de
Castille. Tout enfant, il avait une maison princière, le magnifique
domaine de Trastamare[53] et portait le titre de comte, très rare
encore à cette époque, et réservé presque exclusivement aux membres
de la famille royale. Agé de dix ans à peine, le frère jumeau de don
Henri, don Fadrique, avait été nommé Maître de Saint-Jacques. En
arrachant cette élection aux chevaliers de l’ordre, don Alphonse avait
voulu tout à la fois assurer à son fils une situation élevée dans le
royaume et rattacher à sa couronne un ordre puissant, qui, dirigé par
un chef ambitieux, aurait pu lui porter ombrage.

Don Henri et don Fadrique accompagnaient leur père dans son expédition
contre Gibraltar et faisaient leurs premières armes sous ses yeux,
tandis que l’infant don Pèdre, l’héritier légitime du trône, demeurait
à Séville, loin du bruit des armes, témoin des humiliations dont sa
mère était abreuvée, négligé lui-même par les courtisans, toujours
empressés à régler leur conduite sur l’exemple du roi. On eût dit le
fils d’un de ces despotes orientaux destiné à passer tristement sa
jeunesse dans l’enceinte d’une prison dorée. Il voyait ses deux frères
couverts de brillantes cuirasses, suivis de leurs bannières et de
leurs hommes d’armes, prendre part aux travaux et aux gloires de la
guerre, tandis qu’il se consumait, oisif au milieu d’une cour déserte,
à pleurer les outrages de sa mère et les siens. Les impressions de
l’adolescence sont ineffaçables. Les premiers sentiments qu’éprouva
don Pèdre furent la jalousie et la haine. Nourri par une femme faible
et offensée, il ne reçut d’elle que des leçons de dissimulation et
n’apprit à former que des projets de vengeance.

L’âge de don Alphonse, sa vigueur, son tempérament endurci aux
fatigues, lui promettaient une longue vie. Sa mort, trompant tous
les calculs, réveilla soudain toutes les ambitions. D’après les lois
de la Castille, qui fixaient la majorité des rois à quinze ans, don
Pèdre succédait immédiatement à son père ; mais, encore incapable
de gouverner par lui-même, il ne pouvait manquer de donner à ses
conseillers l’autorité de véritables tuteurs. Dans quelles mains allait
tomber le pouvoir ? Quel serait l’heureux ministre destiné à régner sous
le nom du jeune prince ? Ces questions agitaient toute la noblesse,
qui, long-temps contenue par la fermeté de don Alphonse, se préparait
à secouer le joug, confiante maintenant dans la faiblesse de son
successeur.

Don Alphonse était trop prudent pour ne pas retenir auprès de lui,
surtout pendant ses expéditions militaires, les plus puissants,
c’est-à-dire les plus dangereux de ses riches-hommes ; aussi son camp
devant Gibraltar réunissait-il tous les personnages qui, par l’étendue
de leurs domaines et le nombre de leurs vassaux, tenaient le premier
rang parmi la noblesse castillanne, tous ceux, en un mot, que l’opinion
publique désignait pour prendre en main la direction des affaires. Les
principaux étaient don Juan Alonso d’Alburquerque et don Juan Nuñez de
Lara, seigneur de Biscaïe. Le premier, un de ces riches-hommes sans
patrie, parce qu’il avait des terres dans plusieurs royaumes, était
né en Portugal et apparenté à la maison régnante. De bonne heure, il
avait abandonné son pays et quitté le service de son suzerain naturel
pour offrir son épée et ses conseils à don Alphonse, au moment où ce
prince, déterminé à faire rentrer ses grands vassaux dans le devoir,
commençait par s’attaquer au plus puissant de tous, à don Juan Nuñez de
Lara. A cette époque, don Alphonse n’avait pas encore révélé son génie,
et la fortune semblait flotter incertaine entre le roi de Castille et
ses riches-hommes révoltés. Sans chercher si le choix d’Alburquerque
avait été déterminé par un motif généreux ou par un pressentiment
politique, don Alphonse n’oublia jamais le secours utile qu’il en avait
reçu ; il le combla de biens, le chargea de l’éducation de son héritier
présomptif et l’admit au nombre de ses plus intimes conseillers.
Devenu grand-chancelier et le principal ministre du roi de Castille,
le Portugais, avec une rare prudence, s’était toujours abstenu de
prendre parti ouvertement entre la reine et la favorite. Malgré
ses ménagements, il était considéré par Léonor comme un adversaire
dangereux ; mais, en déclinant d’entrer avec elle dans une lutte que
l’affection du roi eût rendue trop inégale, il avait su se faire
respecter, et, sans se compromettre, il jouait le rôle d’un protecteur
auprès de la reine délaissée, qui lui accordait toute sa confiance.

Don Juan Nuñez de Lara appartenait à la maison royale de Castille,
comme fils de l’infant don Fernand de la Cerda, petit-fils de don
Alphonse X.[54] De sa femme, fille d’un infant de Castille, il avait
reçu en dot la seigneurie de Biscaïe, province considérable, séparée du
reste du royaume par les mœurs, les lois et la langue de ses habitants.
D’abord il s’était mis à la tête de la noblesse révoltée contre don
Alphonse ; mais, depuis la sévère leçon qui punit cette tentative,[55]
il était devenu un sujet fidèle et semblait avoir perdu l’humeur
perturbatrice de sa jeunesse. Touché de la générosité avec laquelle le
roi usa de sa victoire, il s’était franchement attaché à sa personne.
La force avait abattu sa résistance, les vertus chevaleresques de
don Alphonse achevèrent sa défaite en le séduisant. Son dévouement
nouveau alla jusqu’à lui faire oublier l’orgueil de sa race, et il
avait consenti à fiancer sa nièce doña Juana de Villena à don Henri de
Trastamare, et sa fille aînée à don Tello, le troisième des fils de
doña Léonor.

A côté de ces deux seigneurs, déjà dans la maturité de l’âge, habiles
capitaines et profonds politiques, venait se placer un jeune homme
que sa haute naissance, beaucoup plus que son mérite personnel,
appelait à jouer un rôle dans les révolutions que l’on pouvait prévoir.
C’était don Fernand, infant d’Aragon, marquis de Tortose et seigneur
de l’Albarracin.[56] Il était fils de doña Léonor, sœur d’Alphonse
de Castille et seconde femme du feu roi d’Aragon, Alphonse IV. Après
quelques tentatives impuissantes pour se créer un parti en Aragon,
suspect à son frère, Pierre IV, le roi régnant, il s’était retiré en
Castille avec sa mère et un frère du même lit, nommé don Juan. En
1347, lorsque le royaume de Valence et quelques autres provinces se
soulevèrent contre Pierre IV,[57] don Fernand était venu s’offrir
pour chef aux rebelles. Vaincu à la bataille d’Épila, il avait eu le
bonheur d’être fait prisonnier par des Castillans auxiliaires de Pierre
IV, qui, au lieu de le livrer à son frère, le ramenèrent à la cour
de don Alphonse. Étranger à la Castille par sa naissance, à l’Aragon
par l’exil où il était condamné depuis ses entreprises impuissantes,
il demeurait cependant le prétendant éloigné à ces deux couronnes, et
pouvait se faire illusion sur son importance en voyant toutes les
factions disposées à se servir de son nom pour leurs propres intérêts.

L’avénement d’un roi de quinze ans[58] devait augmenter l’autorité
d’Alburquerque, qui gouvernait la reine-mère. Don Juan de Lara, éloigné
des provinces du nord, où se trouvait la majeure partie de ses domaines
et où s’exerçait particulièrement son influence politique, n’était
pas en mesure de lui disputer le pouvoir en Andalousie. D’ailleurs,
don Juan Nuñez était las de la guerre civile, et, certain que son
indépendance serait respectée par un gouvernement faible et entouré
de périls, il ne songeait nullement à susciter de nouveaux embarras
au fils d’un prince dont il était devenu l’admirateur et le sujet le
plus dévoué. Enfin Alburquerque recherchait ouvertement son alliance,
et lui offrait de partager avec lui l’autorité que la mort d’Alphonse
remettait entre ses mains.




III.

AVÉNEMENT DE DON PÈDRE. — 1350.


I.

Tous les partis, d’accord contre la favorite et sa famille, la
menaçaient des plus terribles réactions. A peine don Alphonse eut-il
rendu le dernier soupir, que doña Léonor, qui, probablement, l’avait
suivi au camp devant Gibraltar, dut songer à fuir la vengeance de la
reine-mère. Persuadée que don Juan d’Alburquerque se croirait désormais
dispensé de garder des ménagements à son égard, elle implora d’abord la
protection du seigneur de Lara. Mais elle en fut froidement accueillie,
et, pour seule marque d’intérêt, il lui conseilla de pourvoir à sa
sûreté personnelle en se retirant dans une des places fortes qu’elle
avait reçues du feu roi. Léonor courut aussitôt à Medina-Sidonia.
Pendant qu’elle s’enfermait dans le château, l’armée, qui ramenait de
Gibraltar à Séville le corps de don Alphonse, entrait dans la ville
basse. La favorite put mesurer alors le changement qu’un seul jour
apportait à sa fortune. Le gouverneur de Medina-Sidonia, qui, pour me
servir de l’expression consacrée au moyen-âge, _tenait_ la forteresse
pour doña Léonor sa parente,[59] lui demanda ou plutôt la somma
d’accepter sa renonciation à l’hommage qu’il lui devait comme à la
dame propriétaire de cette place. C’était lui annoncer clairement que
sa cause était désespérée. Le gouverneur de Medina-Sidonia, Alonso
Fernandez Coronel, était cependant un noble chevalier renommé pour
ses prouesses et sa loyauté ; d’ailleurs personnellement attaché à la
faction des Lara, Léonor essaya vainement de le retenir. Non-seulement
elle ne put le faire changer de résolution, mais encore, chose étrange,
parmi tant de riches-hommes et de chevaliers qui, du vivant de don
Alphonse, rivalisaient de dévouement pour elle, il ne s’en trouva
pas un seul qui voulût accepter le gouvernement de son château. En
même temps, de tous les côtés, on lui apportait les nouvelles les
plus alarmantes. Alburquerque allait faire arrêter ses deux fils, don
Henri et don Fadrique, pour les sacrifier peut-être à la haine de la
reine Marie. Quelques ennemis de la favorite l’accusaient même de
conspirer contre le nouveau roi et de revendiquer la couronne pour
son fils aîné, en vertu d’un prétendu mariage avec don Alphonse.[60]
Effrayée de son isolement subit, et tremblante pour ses enfants, doña
Léonor offrit de livrer son château à don Juan d’Alburquerque, se
bornant à demander, comme prix de sa soumission, un sauf-conduit pour
se rendre à Séville. Il lui fut accordé sur-le-champ, et, suivant son
désir, le seigneur de Lara se porta garant qu’il serait respecté.
Peut-être espérait-elle désarmer son ancienne rivale en s’humiliant à
ses pieds ; plus probablement elle voulait mettre en sûreté les sommes
d’argent et les riches pierreries qu’elle tenait de la générosité de
don Alphonse, et qui étaient déposées à Séville. Quant aux bâtards,
qui avaient accompagné le cortége funèbre depuis Gibraltar jusqu’à
Medina-Sidonia, saisis d’une terreur soudaine, ils quittèrent l’armée
en secret, et, suivis seulement de quelques clients dévoués, sans se
concerter avec leur mère, ils coururent se réfugier dans le château de
Moron, forteresse qui appartenait au maître d’Alcántara, Perez Ponce,
leur parent. De là, après une courte délibération, don Henri gagna
précipitamment Algéziras, dont le seigneur de Marchena, Pero Ponce,
frère du maître d’Alcántara, était gouverneur. En même temps, don
Fadrique partait pour Montanches, château de l’ordre de Saint-Jacques ;
en sa qualité de maître, il s’en fit ouvrir les portes.[61] Alvar de
Guzman, cousin de Léonor, s’enfermait dans Olvera, et Perez Ponce
réunissait ses chevaliers et ses vassaux à Moron pour y soutenir un
siége ou pour tenter de là quelque expédition. Tous les parents de la
favorite se fortifiaient à la hâte, rassemblaient leurs hommes d’armes
et se préparaient de leur mieux à la guerre civile. D’un autre côté,
Alburquerque et la reine Marie, après avoir célébré les obsèques de don
Alphonse, proclamèrent don Pèdre roi de Castille et s’empressèrent de
composer sa maison et de pourvoir aux charges de cour.[62]


II.

Il y eut d’abord peu de changements. A l’approche d’une guerre civile
qui semblait inévitable, il eût été dangereux de mécontenter la
noblesse, encore indécise, par un bouleversement général. La plupart
des grands offices furent donc conservés à leurs titulaires, et l’on
ne remplaça que ceux qui, par leur absence de Séville au moment des
funérailles du roi, rendaient leur loyauté justement suspecte. Les
faveurs furent assez également réparties entre les clients des maisons
d’Alburquerque et de Lara. On remarqua que l’ancien gouverneur de
Medina-Sidonia, Alonso Coronel, obtint la seigneurie d’Aguilar avec
le titre et les priviléges de riche-homme, récompense évidente de son
empressement à résigner l’hommage qu’il devait à doña Léonor.[63]
En lui conférant les insignes de sa dignité nouvelle, Alburquerque
prouvait à tous qu’il était d’accord avec don Juan Nuñez pour abaisser
la faction de la favorite déchue, et l’alliance politique des deux
plus puissants seigneurs de la Castille faisait facilement prévoir
la mauvaise issue de toutes les tentatives des mécontents. L’infant
d’Aragon ne fut pas oublié dans le partage des hauts emplois. Il reçut
le commandement de la frontière d’Andalousie, charge importante qui
mettait sous ses ordres un corps de troupes considérable. Sous le règne
de don Alphonse, elle appartenait nominalement à don Fadrique. Revêtu
de ses dépouilles, l’infant se déclara ouvertement contre la faction
des bâtards.

Tandis que de toutes parts la noblesse courait aux armes, le peuple,
se rappelant les malheurs de la guerre civile qui avait déchiré le
royaume pendant la minorité de don Alphonse, voyait avec indignation
les tentatives contre le maintien d’une paix naguère si chèrement
achetée ; aussi les fils de Léonor trouvèrent-ils peu de sympathie
dans les villes. Froidement accueilli par les habitans d’Algéziras,
don Henri chercha vainement à leur rendre suspectes les intentions
du nouveau souverain ou plutôt celles de son ministre. Il fallut
la terreur inspirée par les hommes d’armes qu’il menait à sa suite
pour obliger les bourgeois à faire quelques préparatifs de défense.
Cependant un écuyer du roi, parti de Séville, s’introduisit secrètement
dans Algéziras, et, trompant la vigilance des mercenaires amenés par le
comte de Trastamare, réussit à se concerter avec les principaux d’entre
les bourgeois et en obtint la promesse de se déclarer à la première
occasion. Toutes les portes de la ville étant gardées, il se laissa
glisser la nuit, au moyen d’une corde, le long des remparts, et revint
aussitôt à Séville, annonçant qu’il suffirait de déployer la bannière
royale devant les remparts d’Algéziras pour en chasser les rebelles.
Peu de jours après, quelques galères, commandées par Gutier Fernandez
de Tolède, parurent inopinément dans le port. Au cri de _Castille ! au
roi don Pèdre !_ poussé par les équipages, les bourgeois répondent avec
enthousiasme et sortent en armes dans les rues. Le comte de Trastamare
et ses soldats n’eurent que le temps de monter à cheval et de gagner la
campagne.[64] Déjà parmi ses partisans, quelques seigneurs, séduits par
les promesses d’Alburquerque, se rapprochaient de Séville pour traiter
de leurs capitulations particulières. Les ponts-levis des châteaux
s’abaissaient partout devant la bannière royale. Les fils de Léonor
reconnaissaient un peu tard que la guerre civile était impossible.
Après quelques jours d’hésitation, don Henri, don Fadrique et le maître
d’Alcántara, perdant tout espoir de se créer un parti, ne songèrent
plus qu’à obtenir leur pardon et à faire oublier leur imprudente prise
d’armes.

Alburquerque n’était pas encore assez puissant pour oser punir
rigoureusement les fils de son bienfaiteur, ou peut-être ne les crut-il
pas assez dangereux pour se montrer implacable. Sur les assurances
bienveillantes du ministre, don Henri et ses adhérents entrèrent à
Séville et furent admis sans peine à rendre leur hommage au nouveau
roi.[65] Don Fadrique envoya sa soumission, et fut autorisé à demeurer
provisoirement à Llerena, ville appartenant à son ordre. On promit aux
rebelles repentants d’oublier le passé ; on leur conserva même leurs
pensions et leurs emplois ; il n’y eut ni amendes ni confiscations.
Seulement Alburquerque exigea la remise de quelques châteaux, entre
autres celui de Moron, que le maître d’Alcántara fut obligé de céder
à un gouverneur séculier.[66] En outre, les chevaliers d’Alcántara
durent prêter le serment de ne recevoir leur maître Perez Ponce dans
les forteresses de leur ordre, qu’avec l’agrément exprès du roi.[67]
Alburquerque, méprisant la jeunesse de don Henri et de don Fadrique,
affectait de ne voir en eux que des étourdis qu’une réprimande
suffisait à châtier ; il réserva ses rigueurs contre leur mère,
doña Léonor. Au mépris du sauf-conduit qu’elle avait obtenu, elle
fut renfermée dans l’Alcazar de Séville et traitée en prisonnière
d’état. On lui permit cependant de communiquer avec ses fils. Auprès
d’elle se trouvait doña Juana de Villena, nièce de don Juan Nuñez,
déjà fiancée au comte de Trastamare. De ce mariage dépendait l’espoir
d’attacher irrévocablement la puissante maison de Lara à la fortune de
ses fils. Mais déjà le seigneur de Villena, neveu de don Juan Nuñez,
élevant ses prétentions, pensait à rompre l’alliance projetée sous
le dernier règne, et prétendait donner sa sœur soit à l’infant don
Fernand d’Aragon, soit au jeune roi lui-même. Du fond de sa prison,
Léonor, poursuivant toujours la grandeur de sa famille, eut l’art
de déjouer ces projets. Elle exerçait un empire absolu sur l’esprit
de la jeune héritière de Villena, depuis long-temps habituée à la
considérer comme une mère, et il ne lui fut pas difficile d’en obtenir
l’obéissance et le secret. Le mariage de don Henri et de doña Juana
fut célébré et consommé dans le palais même qui servait de prison
à Léonor, avant qu’aucune des parties intéressées à le prévenir en
fût instruite.[68] Quelques heures plus tard, la reine et don Juan
d’Alburquerque faisaient éclater leur colère en se voyant ainsi joués
par leur captive. On redoubla de rigueur contre doña Léonor ; on la
sépara de son fils pour la conduire dans le château de Carmona, où
elle fut étroitement resserrée. Quant au comte don Henri, il était sur
ses gardes et n’attendit pas la vengeance de ses ennemis : il sortit
secrètement de Séville, emportant quantité de pierreries que sa mère
était parvenue à mettre entre ses mains. Marchant à grandes journées,
suivi de deux cavaliers fidèles, Pero Carrillo et Men Rodriguez de
Senabria,[69] tous les trois le visage couvert de masques de cuir,
selon l’usage du temps, traversèrent toute l’Espagne sans être arrêtés
ni reconnus, et, après bien des fatigues, gagnèrent enfin les Asturies,
où ils se flattaient de trouver quelque sécurité au milieu de vassaux
dévoués.[70]


III.

La paix était rétablie dans la Castille, et l’impuissance des efforts
tentés par les bâtards semblait n’avoir eu d’autre résultat que de
l’affermir davantage, lorsqu’un événement inattendu faillit jeter de
nouveau le trouble dans le royaume et réveiller les rivalités des
factions qui se partageaient le pouvoir. Peu de semaines après son
avénement, le jeune roi fut atteint d’une maladie grave qui mit ses
jours en danger. L’attente de sa mort, regardée comme inévitable, le
défaut d’héritier direct de la couronne, l’incertitude ou l’obscurité
des lois et des usages relatifs à la succession royale, ouvraient la
carrière à bien des ambitions et faisaient présager des contestations
sanglantes. Déjà les riches-hommes et les communes se divisaient en
deux camps ; on se préparait ouvertement à la guerre. Un reste de
respect pour un roi mourant empêchait seul les partis d’en venir aux
mains.

Pendant toute la durée de la maladie de don Pèdre, il n’y eut pour
ainsi dire plus de gouvernement en Castille. Alburquerque et la
reine-mère ne songeaient qu’à rassembler des soldats et surtout à
amasser de l’argent pour les éventualités d’une lutte qui pouvait
éclater d’un instant à l’autre. Tous les traitements soldés sur la
cassette du roi étaient suspendus ; aussi nulle obéissance, nul respect
pour l’autorité. Les grands officiers de la couronne rançonnaient les
agents du fisc et s’emparaient des caisses publiques pour s’indemniser,
disaient-ils, des retenues qu’on leur faisait injustement subir.[71] Le
pillage était général. Il n’y avait pas encore d’armées en campagne,
mais partout des bandes de maraudeurs parcouraient le pays et se
livraient impunément aux plus criminelles violences.

Les prétendants avoués au trône de Castille étaient don Fernand,
infant d’Aragon, et don Juan Nuñez de Lara. Le premier alléguait les
droits de sa mère, doña Léonor, sœur aînée du feu roi don Alphonse,
solennellement reconnue par les cortès, avant la naissance de
ce dernier, comme héritière présomptive du trône de Castille. Du
chef de sa mère, il était en effet le premier héritier dans la
ligne collatérale. De son côté, don Juan de Lara, ressuscitant des
prétentions déjà condamnées par la fortune des armes et les décisions
des assemblées nationales, rappelait qu’il était l’arrière-petit-fils
du roi Alphonse X et le représentant légitime des infants de La Cerda,
descendants du fils aîné de ce prince et dépossédés par son puîné, don
Sanche, et les rois qui en étaient issus. A cette époque, le droit
politique n’était point fixé, et, bien que les coutumes gothiques
attribuassent aux seules cortès le droit de désigner l’héritier de la
couronne, l’opinion populaire commençait à s’établir qu’elle devait
se transmettre dans la ligne directe. L’infant et don Juan de Lara
briguaient tous les deux la main de la reine Marie, mère de don Pèdre,
car elle avait ses droits aussi à faire valoir, étant petite-fille de
don Sanche et arrière-petite-fille d’Alphonse X.[72] Par ce mariage,
don Fernand espérait s’assurer l’appui du roi de Portugal, père de la
reine ; le seigneur de Lara, en réunissant les deux rejetons de la
lignée d’Alphonse X, prétendait résoudre définitivement la question
de la légitimité des rois de Castille, question qui, longuement
débattue, demeurait pourtant encore indécise dans l’esprit des peuples
et subsistait toujours comme une cause permanente de révolutions
intestines. Quelque légitimes que parussent les droits de don Fernand
d’Aragon, qui se fondait sur une décision des cortès et la renonciation
des infants de La Cerda, sa qualité de prince étranger rendait sa cause
impopulaire ; mais elle était chaudement soutenue par Alburquerque,
jaloux du seigneur de Lara, intéressé d’ailleurs à mettre sur le trône
un prince faible, qu’il eût dirigé à son gré. Les provinces du nord
se montraient favorables aux prétentions de don Juan Nuñez. Burgos et
plusieurs grandes villes de la Castille-Vieille, autrefois attachées
au parti des infants de La Cerda, attendaient avec impatience le
moment de se déclarer pour l’héritier d’une maison qu’elles avaient
toujours chérie. Garci Laso de la Vega, adelantade de Castille, un
des riches-hommes les plus influents dans cette province, était dans
le nord l’agent le plus actif du seigneur de Lara, tandis que don
Alonso Coronel, en Andalousie et dans Séville même, se mettait à la
tête de ses partisans et lui recrutait ouvertement une armée. Pour le
nombre des seigneurs, l’importance des villes, la force des châteaux,
l’abondance des ressources en tout genre, le parti des Lara avait
incontestablement l’avantage, et il se préparait au combat comme à une
victoire assurée.

Le rétablissement inespéré de don Pèdre fit évanouir ces espérances ;
mais il n’eût peut-être pas empêché les deux factions ennemies de
vider leur querelle par les armes, si la mort subite de don Juan
Nuñez et celle de son neveu, le seigneur de Villena, n’eût privé en
même temps le parti des Lara de ses deux chefs reconnus. L’un et
l’autre succombèrent vraisemblablement à l’épidémie qui ravageait
alors la Péninsule.[73] En tout autre moment, la fin prématurée de
ces deux hommes dans la force de l’âge eût fait planer sans doute
d’odieux soupçons sur leurs adversaires. Cependant je ne trouve dans
aucun auteur contemporain la moindre insinuation contre Alburquerque,
débarrassé ainsi dans un seul jour de l’obstacle qui pouvait arrêter
l’essor de son ambition. Ce respect général pour un personnage en butte
à tant de jalousies et de haines est un témoignage honorable qu’on
doit enregistrer comme une exception rare dans les mœurs du XIVe
siècle, et qu’il serait souverainement injuste de prétendre infirmer
aujourd’hui.

Délivré de don Juan Nuñez, dominant l’infant d’Aragon et la reine
Marie, Alburquerque put se croire désormais seul maître en Castille.
Le jeune roi ne prenait aucune part au gouvernement. Il ne connaissait
d’autre occupation que la chasse et passait des journées entières à
cheval suivant ses faucons et ses chiens, indifférent au bien comme au
mal que son ministre pouvait faire sous son nom. Personne encore ne
connaissait son caractère, et sans doute il s’ignorait lui-même. Élevé
dans la retraite, on ne lui connaissait aucune passion, aucun goût
décidé, si ce n’est celui des exercices violents, ordinaire à son âge.
Il avait à peine seize ans.




IV.

GOUVERNEMENT D’ALBURQUERQUE. — 1350-1351.


I.

D’après un usage antique devenu loi de l’état, les cortès devaient
se réunir au commencement de chaque règne. Le nouveau roi, qui les
présidait, apprenait, par les cahiers soumis à son examen, les abus qui
s’étaient introduits sous son prédécesseur et les besoins des peuples
qu’il allait gouverner. Dès que don Pèdre fut rétabli, les cortès
générales furent convoquées à Valladolid. Ce n’était pas sans intention
qu’Alburquerque avait désigné cette ville pour y tenir l’assemblée
nationale. En s’y rendant, le roi aurait à traverser les provinces
signalées par leur attachement à don Juan Nuñez de Lara. Il importait
au ministre de s’y montrer accompagné de son souverain, pour y prouver
son autorité et pour la faire craindre. Peut-être encore avait-il
quelques vengeances particulières à y exercer. Enfin le voisinage des
Asturies, où le comte de Trastamare avait trouvé, disait-on, un grand
nombre de partisans, justifiait le déploiement de forces considérables
qui, d’après ses ordres, allait avoir lieu à l’occasion du voyage du
roi.

Parti de Séville au commencement du printemps de 1351, le roi
se dirigea d’abord vers l’Estramadure,[74] afin d’y recevoir
l’hommage-lige de son frère don Fadrique, qui n’avait point encore paru
à la cour, bien qu’il eût envoyé son acte d’allégeance en même temps
que don Henri venait en personne demander son pardon. L’entrevue eut
lieu à Llerena, une des principales commanderies de Saint-Jacques, où
les chevaliers, prévenus d’avance, s’étaient réunis en grand nombre
de toutes les parties du royaume. Le Maître reçut son frère avec les
plus grandes démonstrations de respect, et lui offrit la magnifique
hospitalité qu’on pouvait attendre de l’ordre puissant dont il était le
chef. A Llerena, on exigea des commandeurs de Saint-Jacques le serment
de fidélité et d’hommage prêté peu de mois auparavant, à Séville, par
les chevaliers d’Alcántara. Il contenait la même clause, nouvelle
encore à cette époque, c’est à savoir que le maître ne serait reçu dans
les forteresses de l’ordre qu’avec la permission du roi.[75] Déjà une
tendance monarchique commençait à modifier les institutions féodales,
et peu à peu le pouvoir des maîtres, autrefois sans contrôle, allait
se réduire à l’autorité frivole d’une charge de cour. Les chevaliers
avaient perdu le droit d’élire leurs maîtres, on voulait que ces
maîtres ne fussent plus que les lieutenants des rois.

Don Pèdre, ou plutôt Alburquerque en son nom, après avoir assuré don
Fadrique du retour de ses bonnes graces, le _dispensa_, ainsi parle
le chroniqueur, d’assister aux cortès convoquées à Valladolid.[76]
Que la décision royale soit attribuée au choix libre du maître de
Saint-Jacques, ou bien aux soupçons du ministre, on doit y voir une
preuve que la présence des chefs d’ordres militaires était d’usage dans
les cortès générales. On peut en inférer encore qu’elle dépendait, à
certains égards, de la volonté du souverain.

La reine Marie accompagnait le roi dans ce voyage, traînant à sa
suite la malheureuse doña Léonor. Don Fadrique, son fils, demanda et
obtint la permission de la voir. En présence des geôliers, la mère et
le fils, tous les deux si déchus de leur haute fortune, se jetèrent
dans les bras l’un de l’autre, et, pendant une heure qu’il leur fut
accordé de passer ensemble, ils pleurèrent sans se dire une parole.
Puis, un page vint annoncer à don Fadrique qu’il eût à se rendre chez
le roi. Après un dernier embrassement, il quitta sa mère pour ne plus
la revoir.[77] Le sort de l’infortunée avait été résolu. De Llerena,
par l’ordre d’Alburquerque, elle fut conduite au château de Talavera,
appartenant à la reine-mère, et gardé par Gutier Fernandez de Tolède,
un de ses hommes-liges. Léonor n’y languit pas long-temps. Peu de
jours après son arrivée, un clerc de la reine remit au gouverneur un
ordre de mort. L’exécution eut lieu avec mystère, et il est certain
que don Pèdre y fut complétement étranger. Sans doute la reine avait
exigé d’Alburquerque le sacrifice de sa rivale, que ne protégeait
plus la pitié de don Juan Nuñez de Lara. Elle obtint ses dépouilles
de la faiblesse du roi, et les immenses domaines que don Alphonse
avait donnés à sa maîtresse furent dévolus à celle qui venait de
prononcer son arrêt de mort. « Plusieurs dans le royaume, dit Ayala,
en furent marris, prévoyant que, d’un tel fait, naîtraient guerres et
scandales, pour tant que Léonor avait fils déjà grands et trop bien
apparentés.[78] » Mais l’heure de la vengeance n’était pas venue, et
les fils de Léonor courbaient le front devant ses assassins.

Don Pèdre, poursuivant sa route avec rapidité, avait prévenu à
Valladolid l’arrivée des députés des villes. Sous prétexte de leur
laisser le temps de se réunir, Alburquerque conduisit son pupille avec
une petite armée dans plusieurs provinces de ses états. D’abord il
se rendit à Palencia, dans le royaume de Léon, se rapprochant ainsi
de don Tello, le troisième fils de Léonor, enfant de quinze ans à
peine, qui, à l’exemple de ses aînés, se tenait éloigné de la cour,
enfermé dans le château de Palenzuela. On semblait craindre qu’il ne
fît quelque résistance, et, pour la prévenir, on lui envoya don Juan
Garcia Manrique, riche-homme de Castille, chargé tout à la fois de le
rassurer sur les dispositions de don Pèdre et de gagner les chevaliers
qui le dirigeaient. Manrique réussit dans sa mission et ramena don
Tello à Palencia. Instruit par son guide, don Tello courut baiser la
main de son frère. — « Don Tello, lui demanda le roi, savez-vous
que votre mère, doña Léonor, est morte ? — Sire, répondit l’enfant
déjà courtisan, je n’ai d’autre mère ni d’autre père que vos bonnes
graces.[79] »


II.

Alburquerque avait eu bon marché de ces jeunes princes ; maintenant il
allait essayer son pouvoir contre des adversaires plus redoutables.
C’était surtout la riche commune de Burgos que menaçait sa vengeance.
Les bourgeois de cette ville, la plus importante de toute la
Castille-Vieille, et les riches-hommes confédérés avec eux, ne
cachaient point leur haine contre son gouvernement. Lorsque la maladie
de don Pèdre avait révélé les sentiments de tout le royaume au sujet
des prétendants à la couronne, Burgos s’était ouvertement prononcé
pour don Juan Nuñez. En ce moment un des principaux adhérents de ce
chef regretté, don Garci Laso de la Vega, se trouvait à Burgos avec
une troupe nombreuse de vassaux et de clients. A l’approche du roi, il
sortit au devant de lui et vint le rencontrer à quatre lieues de la
ville, près d’un bourg nommé Celada. Dans son orgueil féodal, Garci
Laso marchait accompagné d’une escorte princière. Ses deux gendres,
Rui Gonzalez de Castañeda et Pero Ruiz Carrillo,[80] son petit-fils,
Gomez Carrillo, conduisaient à sa suite une multitude de chevaliers et
d’écuyers, la plupart parents pauvres vivant de sa large hospitalité,
toujours prêts en retour à épouser ses querelles, habitués à lui
obéir comme à un chef de guerre et un père de famille. On ne manqua
pas de faire remarquer au jeune roi cet appareil qui semblait destiné
plutôt à le braver qu’à lui faire honneur. Dès la première entrevue,
Manrique, créature d’Alburquerque, et l’ennemi particulier de Garci
Laso, échangea publiquement avec ce seigneur des paroles hautaines.
En présence même du roi une querelle bruyante s’engagea, prévue sans
doute et préparée par le ministre. Le roi imposa silence aux deux
adversaires qui, pour cette fois, voulurent bien obéir ; mais, le
lendemain, comme on se mettait en marche pour Burgos, Garci Laso et les
siens parurent en armes et plus nombreux que la veille. Déjà Manrique
et les cavaliers de sa suite revêtaient leurs armures à la hâte, les
deux troupes faisaient mine de vouloir se charger, lorsque le roi,
accourant en personne, prévint encore un conflit. On leur ordonna de
marcher en deux gros distincts assez éloignés l’un de l’autre pour
éviter toute occasion de désordre. Cependant les bourgeois de Burgos,
instruits de ces querelles, envoyèrent à Celada une députation pour
représenter au roi le danger que courrait la ville en recevant à la
fois les deux factions ennemies, et pour le supplier de n’y entrer
qu’avec une escorte peu considérable. On ajoutait que les habitants
verraient avec peine dans leurs murs la présence d’Alburquerque, dont
ils connaissaient les mauvaises dispositions à leur égard. Bien que
présentées avec toutes les formules de respect et d’humilité, ces
remontrances trop libres déplurent à un jeune prince ignorant les
priviléges et les franchises des communes, et instruit par sa mère
et son ministre à croire que tout devait plier devant ses volontés.
Alburquerque n’eut pas de peine à traduire en menaces factieuses le
message du conseil de Burgos. Il fallait, dit-il, donner une leçon à
ces bourgeois arrogants, et en faire un exemple pour intimider ceux
qui voudraient les imiter. Au nom du roi, il répondit à la députation
qu’il n’appartenait pas aux communes de régler l’escorte d’un roi de
Castille ; et sur-le-champ don Pèdre, avec sa petite armée, marcha
vers la ville, lances hautes et enseignes flottantes.

Manrique le précédait avec une avant-garde, et déjà s’était logé
militairement dans la Juiverie, quartier qui, séparé, suivant l’usage,
du reste de la ville par une forte muraille, formait comme une
citadelle intérieure. De la part des bourgeois, d’ailleurs, nulle
tentative de résistance ; seulement quelques-uns des plus compromis,
alarmés du grand nombre de soldats introduits dans leurs remparts,
profitèrent de la nuit pour chercher leur salut dans la fuite, et
se dispersèrent dans les environs. Garci Laso, confiant dans son
immense popularité et dans le dévouement de ses vassaux, voulut
demeurer dans Burgos, et se logea fort près du roi dans un des palais
de l’archevêque. Don Pèdre avec sa mère en occupaient un autre.
Alburquerque avait son quartier assigné ; Manrique tenait la Juiverie.
Ainsi on voyait quatre camps dans Burgos, et il semblait que toutes les
factions du royaume s’y fussent donné rendez-vous pour y vider leurs
différends.

La nuit même qui suivit l’entrée du roi, un écuyer de la reine-mère se
rendit secrètement au logis de Garci Laso, et lui porta, de la part
de cette princesse, un avertissement étrange : « Quelque invitation
qu’il reçût, il devait se garder de paraître devant le roi. » Le fier
Castillan ne tint aucun compte de cette révélation charitable, et,
loin de l’attribuer à un sentiment d’intérêt pour sa personne, il
se persuada que ses ennemis, redoutant une lutte ouverte, voulaient
l’éloigner pour l’accuser pendant son absence. De grand matin il
entra dans le palais, suivi de ses gendres, de son petit-fils et de
quelques gentilshommes ou bourgeois, cortége ordinaire des grands
seigneurs à cette époque. Les portes étaient occupées par une garde
nombreuse, et, dans tout le palais, on aurait pu remarquer un
mouvement extraordinaire et des préparatifs mystérieux. Dans la grande
salle, le roi l’attendait, assis sur son trône, entouré d’écuyers au
service d’Alburquerque, tous armés d’épées[81] et de poignards, et
portant des cottes de mailles sous leurs habits. A peine Garci Laso
parut-il en présence du roi, que la reine-mère toute troublée sortit
précipitamment, suivie de l’évêque de Palencia, son chancelier, comme
pour éviter le spectacle d’une scène de violence dont elle était
prévenue. Sa retraite fut comme un signal pour agir. Aussitôt quelques
hommes d’armes s’emparent de trois bourgeois venus avec Garci Laso
et les entraînent hors de la salle. En même temps, Alburquerque,
debout auprès du roi, s’adressant à un alcade de cour nommé Domingo
Juan : « Alcade, dit-il, vous savez ce que vous avez à faire ? » Alors
l’alcade, s’avançant vers le roi et lui parlant bas, mais toujours
observé par le ministre : « Sire, demanda-t-il, vous me le commandez ?
sans votre ordre, je ne puis. » Le roi, d’une voix troublée, comme
celui qui répétait une leçon apprise, s’écria : « Arbalétriers ! arrêtez
Garci Laso ! » Trois écuyers d’Alburquerque se saisirent du seigneur
de la Vega. Il vit que son sort était décidé, mais, trop fier pour
demander grace, il dit au roi : « Sire, que ce soit votre merci de me
donner un prêtre à qui je me puisse confesser. » Puis, se tournant
vers un des hommes qui le tenaient : « Rui Fernandez, mon ami, dit-il,
veuillez aller trouver doña Léonor ma femme, et lui demandez cette
indulgence du pape qu’elle conserve. » L’écuyer refusa de se charger
du message, mais on amena au prisonnier un prêtre qui se trouva dans
le palais. Tous les deux furent conduits par les arbalétriers de la
garde dans un passage étroit qui donnait sur la rue, et là le prêtre
reçut la dernière confession de ce vieux guerrier plein de vie qui
allait mourir. Au même moment, les gendres et le petit-fils de Garci
Laso étaient arrêtés et renfermés dans un appartement du palais.
Cependant Alburquerque comptait les instants qu’il laissait à sa
victime. Bientôt, impatient, il avertit le roi qu’il était temps de
donner les derniers ordres. Don Pèdre, habitué à répéter ceux de son
ministre, chargea deux des gentilshommes d’Alburquerque d’aller dire
aux gardes du prisonnier qu’ils le dépêchassent. Les arbalétriers,
exécuteurs aveugles des volontés du roi, doutèrent d’un ordre qui leur
était transmis par des serviteurs d’Alburquerque, et, comme l’alcade
Domingo, ils voulurent le recevoir de la bouche même de leur maître.
Un d’eux, s’étant détaché, alla lui demander ce qu’il fallait faire de
Garci Laso. « Qu’on le tue ! » répondit le roi. Bien averti cette fois,
l’arbalétrier courut au prisonnier et l’abattit d’un coup de masse
sur la tête. Ses camarades l’achevèrent à coups de dague. Le corps de
Garci Laso fut jeté sur la grande place, où l’on célébrait l’entrée du
roi, à la mode castillanne, par une course de taureaux. Ces animaux
piétinèrent le cadavre et l’enlevèrent plusieurs fois sur leurs cornes.
On le leur arracha pour l’exposer sur une estrade aux regards de la
foule. Il y demeura tout un jour. Enfin on le déposa dans une bière,
qui fut fixée sur le rempart de Comparanda. C’était le traitement
réservé aux restes des grands malfaiteurs.[82]

La même semaine, le roi, dînant avec Alburquerque, vit passer les
trois bourgeois arrêtés avec Garci Laso, et qu’on menait au supplice.
C’est ainsi qu’on apprenait à régner au malheureux don Pèdre. Le
ministre implacable fit encore jeter en prison doña Leonor de Cornago,
femme de Garci Laso, mais elle avait eu le temps de confier son fils
à quelques serviteurs fidèles, qui parvinrent à le conduire dans les
Asturies auprès du comte de Trastamare. La terreur régnait à Burgos,
et quiconque avait élevé la voix pour défendre les priviléges de la
commune ou pour soutenir les droits de don Juan Nuñez, ne croyait
pas pouvoir trouver de retraite assez sûre pour cacher sa tête. Don
Henri lui-même, effrayé, n’osa pas demeurer plus long-temps dans les
Asturies, et vint chercher un refuge sur le territoire portugais. Après
les exécutions vinrent les récompenses. Pour prix de son dévouement au
ministre, Manrique obtint la charge d’adelantade de Castille,[83] que
possédait Garci Laso.

Ce n’était pas assez pour Alburquerque d’abaisser et de dissiper la
faction des Lara, il voulait encore exterminer toute la race de son
ennemi. Don Juan Nuñez laissait deux filles, dont l’une, ainsi qu’on
l’a vu, était fiancée à don Tello, et un fils nommé don Nuño, alors âgé
de trois ans seulement. Confié aux soins de doña Mencia, dame d’une
famille considérable de Biscaïe, cet enfant était élevé à Paredes de
Nava, dans le royaume de Léon. Lorsque le bruit de l’assassinat de
Garci Laso se fut répandu dans la province, doña Mencia, comprenant
quels périls menaçaient l’héritier de son seigneur, s’empressa de le
dérober à ses ennemis. La Biscaïe, dont les habitants, jaloux de
leur indépendance, étaient fort attachés à la mémoire de leur ancien
chef, lui parut l’asile le plus assuré, et d’ailleurs son mari, Martin
Ruiz d’Avendaño, y avait exercé une influence considérable.[84] Elle
y conduisit son pupille le plus secrètement qu’il lui fut possible.
Mais déjà sur leurs traces couraient les émissaires d’Alburquerque,
et le roi lui-même, dont l’activité irréfléchie était toujours prête
à seconder les projets cruels de son ministre. Don Pèdre, poursuivant
le noble enfant avec l’ardeur d’un chasseur qui suit sa proie à la
piste, pensa l’atteindre au passage de l’Èbre. Heureusement les
fugitifs, ayant quelques heures d’avance, parvinrent à rompre un pont,
et dès-lors, sans inquiétude, ils gagnèrent le port de Bermeo, d’où,
en cas de nécessité, ils auraient pu s’embarquer pour la Guyenne ou
pour le royaume de France. Cependant les Biscaïens, émus de voir le
fils de leur ancien seigneur proscrit et persécuté, éclataient en
murmures. Un fils de doña Mencia, Juan de Avendaño, appelant aux armes
ses compatriotes, commença de se fortifier dans ces âpres montagnes,
citadelles imprenables des libertés de la Biscaïe. C’était une
entreprise grave, presque téméraire, même pour un roi de Castille,
que de s’attaquer à un peuple courageux, passionné pour son antique
indépendance, et toujours dévoué à ses chefs nationaux. Alburquerque
dut renoncer à suivre le jeune Nuño ; il ramena le roi en Castille,
remettant à don Lope de Rojas, avec le titre de _prestamero mayor_,[85]
le soin de négocier l’extradition ou l’éloignement de l’héritier des
Lara. En même temps quelques troupes levées sur les domaines du roi
voisins de la frontière s’avançaient pour appuyer les négociations.
Les montagnards répondirent fièrement ; il fallut en venir aux mains ;
pourtant ni d’une part ni de l’autre la guerre ne fut poussée avec
vigueur. La petite armée du roi occupa plusieurs châteaux que les
paysans insurgés essayèrent vainement de reprendre. Au bout de quelques
mois, après maintes escarmouches sans résultat, l’enfant, cause de
la guerre, mourut inopinément à Bermeo. Depuis longtemps les deux
filles de don Juan Nuñez étaient au pouvoir d’Alburquerque, et les
vastes domaines de Lara séquestrés au profit de la couronne. Dès-lors
les hostilités n’avaient plus de prétexte ni de but. Les Biscaïens
découragés déposèrent les armes et reconnurent l’autorité du roi.




V.

CORTÈS DE VALLADOLID. — 1351.


I.

Le soulèvement de la Biscaïe était encore loin d’être apaisé, lorsque
don Pèdre, de retour à Valladolid, ouvrit les cortès en personne. Les
transactions de cette assemblée, qui se prolongea jusqu’au-delà de
l’année 1351, ont été conservées en partie et forment un des monuments
les plus curieux pour l’histoire de cette époque. Suivant l’usage,
chaque ordre présenta ses cahiers, dont après la session il reçut une
expédition en forme accompagnée des décisions royales. Sous le titre de
règlement (_ordenamiento_), les vœux exprimés par les députés et les
réponses rendues au nom du souverain allaient prendre place parmi les
lois de l’état.

Les réformes réclamées par les trois ordres, les satisfactions ou les
promesses données par la couronne font connaître assez exactement
sans doute la situation de la Castille. A ce titre, j’entrerai dans
un examen sommaire des différents cahiers. Ils sont écrits en langue
castillanne, qui remplaçait le latin dans les actes publics depuis
les sages règlements d’Alphonse X ; mais, pour être rédigés dans
une langue vivante, ils ne laissent pas de conserver encore bien des
obscurités. Elles résultent quelquefois de l’emploi de termes dont la
signification exacte est maintenant mal connue, plus souvent du manque
de détails et de précision dans l’exposé des demandes présentées au
roi. En effet, la rédaction en est, en général, si sommaire et si
vague, qu’on doit regarder la pétition écrite comme le simple résumé
d’une représentation verbale, une espèce de _memorandum_ destiné à
rappeler un discours étendu ou même une discussion approfondie.[86]

Si ces documents nous sont parvenus dans leur intégrité, comme il y a
tout lieu de le croire, on sera d’abord surpris de n’y trouver aucune
allusion aux événements politiques qui venaient de marquer l’accession
au trône de don Pèdre. Le meurtre de Garci Laso, le séquestre des
domaines de Lara, la proscription de son fils, la guerre de Biscaïe,
ne paraissent pas avoir été l’objet d’aucune représentation de la
part des riches-hommes, et l’exécution des bourgeois de Burgos, la
violation de leurs libertés, n’attirent pas davantage les plaintes
des députés des communes. Je ne puis voir, en effet, qu’une formule
banale dans la demande de confirmer les anciennes franchises et les
priviléges existants, qui précède les cahiers de chaque ordre, et ce
serait y attacher une importance fort exagérée, que de la prendre
pour une protestation contre les derniers actes du gouvernement,
actes non-seulement contraires aux franchises de chacun des ordres,
mais encore à toutes les lois. Du silence étrange de l’assemblée,
il faut conclure, ce me semble, l’approbation tacite des mesures
violentes prises par Alburquerque, ou bien y reconnaître une preuve de
l’intimidation dont ce ministre était parvenu à frapper tout le parti
de Lara.[87]


II.

Les vœux exprimés par le clergé ne comprennent que vingt et un
articles, la plupart contenant des plaintes contre des usurpations
ou des exactions exercées soit par des riches-hommes, soit par
les officiers du fisc. Surtout les prélats réclament avec force
quelques-uns de leurs droits féodaux détournés au profit de la couronne
par le feu roi don Alphonse. On sait que l’invasion des Maures
africains l’avait obligé de faire servir aux nécessités de la guerre
une partie des revenus ecclésiastiques. Depuis la victoire du Rio
Salado, aucune restitution n’avait eu lieu. A ces réclamations, les
réponses du roi sont en général évasives ; quelquefois il oppose un
refus absolu fondé sur la pénurie du trésor. Il déclare, par exemple,
fort nettement qu’il entend garder les salines enlevées aux églises
et assimilées au domaine royal.[88] On remarquera que les pétitions
du clergé, à une seule exception près, sont toutes relatives à ses
intérêts temporels, comme si les ecclésiastiques ne siégeaient aux
cortès qu’en qualité de seigneurs féodaux. Lorsqu’ils parlent au nom
de la religion, c’est pour s’élever contre le scandale causé par les
Juifs et les Maures, qui travaillent publiquement le dimanche.[89] A
la modération singulière des termes dans lesquels cette représentation
est conçue, on peut juger de la tolérance religieuse qui régnait alors
en Castille.


III.

Les cahiers de la noblesse semblent également dictés par un intérêt
tout personnel. S’adressant à la merci du roi, elle le supplie de
lui accorder des exemptions, des pensions, des secours pécuniaires
en considération des grandes pertes que la dernière épidémie lui a
fait éprouver en lui enlevant les bras qui cultivaient la terre. Les
laboureurs, devenus rares, mettent leurs services à un prix exorbitant,
d’où il résulte que les gentilshommes, qui ne peuvent les payer, voient
leurs domaines changés en déserts. Probablement le tableau de ces
misères n’est point exagéré, car le gouvernement, prenant ces plaintes
en considération, promet d’appliquer tous ses efforts à soulager la
détresse des pauvres gentilshommes. Il les assure de sa protection,
leur fait espérer des secours d’argent, et, afin de pourvoir au plus
pressé, il fixe par une ordonnance spéciale le prix des salaires et
celui des objets d’un usage général.[90] Il est extrêmement difficile
aujourd’hui d’apprécier une pareille mesure. Juste ou injuste dans ses
détails, elle paraît avoir été commandée par une impérieuse nécessité.

J’ai fait connaître les désordres auxquels la maladie de don Pèdre
avait donné lieu, et notamment le pillage des deniers publics par les
nobles pensionnaires du roi. Pour tous les actes de violence commis à
cette époque, la noblesse demande une amnistie complète, protestant
surtout contre une enquête sur les droits de ceux qui, en saisissant
les caisses royales, avaient prétendu se payer des arriérés de leurs
traitements. Tout en accordant l’amnistie, le roi se réserve d’examiner
les titres de ces pensionnaires impatients et de poursuivre le
recouvrement des sommes prises sans créances légitimes.[91]

Une loi fort remarquable du dernier règne interdisait aux
ecclésiastiques de recevoir par testament des donations de terres,
et le considérant allégué était qu’entre autres graves abus, il
pourrait résulter de la liberté de tester en faveur des églises
l’appauvrissement des familles nobles. Il paraît que cette loi fut mal
observée, car on en réclame l’exécution avec de nouvelles instances.
Le roi promet de la remettre en vigueur, et cependant autorise la
répétition des terres aliénées au mépris des ordonnances de son
prédécesseur.[92]

L’existence des _Behetrias_, ces petites républiques dont le principal
privilége était de changer de seigneur suivant le choix de leurs
habitants, était pour la noblesse castillanne une occasion de querelles
incessantes. Dans un temps où la force seule était respectée, la
volonté de ces paysans privilégiés ne dépossédait réellement un
seigneur que lorsqu’elle était appuyée par les armes de celui qu’on
élisait pour lui succéder. De là des guerres et des combats continuels.
D’un autre côté, quand les seigneurs, possesseurs temporaires de
_behetrias_, comparaient le peu d’étendue de leurs droits et leur
incertitude avec la puissance plénière des propriétaires de fiefs
leurs voisins, ils éclataient en plaintes contre des institutions si
humiliantes pour leur orgueil ; ils en demandaient l’abolition ; ils
réclamaient le partage des _behetrias_ au nom de la paix du royaume,
avouant ainsi sans pudeur et leur avidité et leur humeur querelleuse.
Les débats auxquels donna lieu la question des _behetrias_ furent
longs et animés. Il ne paraît pas que les habitants de ces bourgades
eussent dans les cortès d’autres représentants que leurs seigneurs.
Consulter des paysans sur leurs intérêts ou même sur leur sort n’était
pas une idée que pussent concevoir les législateurs du XIVe siècle.
Alburquerque pressait le partage des _behetrias_ par un motif de
cupidité personnelle, ayant du chef de sa femme un grand patronage sur
ces territoires privilégiés. Mais d’autres seigneurs, propriétaires
comme lui, craignirent sa partialité dans la répartition des terres
et dans l’examen difficile des droits allégués par les nombreux
prétendants. Grace à leur opposition, les choses demeurèrent sur
l’ancien pied. Cette jalousie inquiète, particulière à la noblesse du
moyen-âge, obligeait les riches-hommes à sacrifier leurs avantages
personnels à la crainte de les voir partager par leurs voisins.
Cependant le ministre avait fait parler le roi. Au vœu exprimé par les
seigneurs intéressés à la suppression des _behetrias_, il avait répondu
en admettant la mesure en principe ; il s’engageait même à renoncer
au droit de justice, qui lui appartenait sur ces bourgs à l’exclusion
des seigneurs propriétaires. Toutefois la solution définitive dut être
ajournée jusqu’après une enquête sur les titres des intéressés. A cet
effet, on nomma des commissaires spéciaux ; mais il paraît qu’elle
n’eut aucun résultat, les rivalités des seigneurs ayant soulevé sans
doute des questions encore plus graves et plus difficiles à résoudre
que celle de leurs titres de suzeraineté tels qu’ils existaient dans la
constitution actuelle des _behetrias_.[93]

Deux articles des cahiers de la noblesse sont à noter comme indiquant
un accord des ordres entre eux. Le premier exprime le vœu qu’aucune
décision relative à l’un des trois ordres n’intervienne dans les cortès
en l’absence des représentants de l’ordre intéressé ;[94] le second
sollicite en faveur des députés des communes une indemnité pour leurs
frais de séjour pendant la durée des sessions.[95] On verra tout à
l’heure que les communes ne demeurent point en reste de bons procédés à
l’égard de la noblesse.


IV.

En examinant les pétitions adressées au roi par les députés des
villes, on reconnaît le rôle important qu’ils avaient alors dans les
assemblées nationales. C’est en effet dans leurs cahiers seulement
que se trouvent traitées les questions les plus élevées et les plus
intéressantes pour la prospérité du pays. Ils offrent le mélange,
naturel à l’époque où ils furent rédigés, d’idées grandes et généreuses
et de préjugés étroits. Tel est le moyen-âge, surtout en Espagne ; et,
si l’on compare les opinions exprimées dans les cortès de Valladolid
avec celles qui dominaient alors dans tout le reste de l’Europe, la
barbarie de certaines institutions de la Castille causera moins de
surprise que la sagesse de quelques autres n’excitera d’admiration. Qui
s’étonnera de voir, en 1351, les députés des communes demander pour
les débiteurs chrétiens l’autorisation de faire banqueroute à leurs
créanciers juifs,[96] ou bien vouloir interdire à ces derniers le droit
de posséder des terres, en leur accordant celui de prêter à usure ?[97]
Ce qui surprendra davantage, c’est que, dans la même assemblée, on
réclame et l’on obtienne l’abolition des maîtrises et la liberté la
plus complète dans l’exercice de toutes les professions ;[98] qu’on y
stipule l’inviolabilité des députés ;[99] qu’on y demande des garanties
pour la liberté individuelle ;[100] enfin, qu’on arrache à la couronne
la promesse de révoquer ces immunités scandaleuses qui, dispensant de
l’impôt quelques privilégiés, en rendaient le poids intolérable aux
autres citoyens.[101]

Environ la moitié des réclamations présentées par les communes a
pour objet la réforme des abus existant dans la répartition ou le
prélèvement des taxes. Au nombre et à la gravité des plaintes, on juge
quelle est l’étendue du désordre dans cette partie de l’administration.
Parmi les mesures provoquées par les cortès, il faut citer un nouveau
recensement général pour établir l’assiette de la capitation,
recensement devenu absolument nécessaire depuis le fléau qui venait
de ravager la Péninsule, et l’établissement d’une surveillance
particulière pour réprimer les exactions ordinaires alors aux officiers
du fisc. A certains égards, cette dernière institution rappelle celle
des _Missi dominici_ de Charlemagne.[102]

L’administration de la justice donne également lieu à de nombreuses
remontrances, mais où percent clairement les jalousies aveugles des
différentes provinces de la monarchie, trop nouvellement réunies pour
avoir encore oublié leurs vieilles antipathies, au point de former
un corps de nation. Chaque ville voudrait que ses magistrats fussent
choisis sur son territoire ; elle ne regarde pas comme un concitoyen,
elle croit presque un ennemi quiconque est né hors de ses murs.[103]

Une réclamation plus juste et plus éclairée obtient de la couronne
que nul ne sera soustrait à ses juges naturels ; que des commissaires
royaux surveilleront avec vigilance les officiers de justice ;[104]
enfin, comme dernière ressource contre la prévarication des magistrats,
que tout Castillan pourra venir porter ses plaintes par devant le roi
lui-même.[105]

L’audace des bandits qui infestaient les grandes routes, et qui
pillaient même les villages et les villes, appelait les mesures
les plus énergiques. Sur la demande des députés, le roi ordonne
l’institution d’une garde civique chargée de la police et
particulièrement de la poursuite des malfaiteurs. On devine la grandeur
du mal à l’énergie des remèdes employés pour le combattre. Toute la
population de la Castille est mise sous les armes. Dans chaque ville
ou village, un quart des habitants doit toujours être prêt à courir
sus aux brigands. On fixe la distance à laquelle la poursuite doit
s’étendre ; on dispose les hommes d’armes par relais, si je puis
m’exprimer ainsi, qui se succéderont les uns aux autres jusqu’à la
prise ou l’extermination des bandits. Mais ce n’est pas seulement
contre les voleurs de grands chemins que cette milice doit agir.
Elle est encore chargée de combattre les rebelles au gouvernement,
et ses services sont particulièrement requis pour la destruction des
_maisons fortes_ (_casas fuertes_) : c’est ainsi que sont désignées les
retraites de ces gentilshommes ennemis des lois, alors très nombreux
dans toute l’Espagne. Pour faire le siége de ces forteresses, les
lieutenants du roi pourront convoquer les milices de cinq lieues à la
ronde et emmener la moitié des hommes valides.[106] A ces dispositions
il faut encore ajouter des peines portées contre les mendiants et les
vagabonds, parmi lesquels se recrutent d’ordinaire les ennemis de la
tranquillité publique.[107]

Les relations de la Castille avec les royaumes voisins rentraient
dans la compétence des cortès générales. Les communes réclament
contre un tarif de douanes établi par la Navarre, et demandent la
révocation d’une convention commerciale entre la Castille et l’Aragon,
onéreuse à la première de ces deux puissances. On voit encore les
villes maritimes de la Biscaïe solliciter la ratification d’un traité
qu’elles ont conclu avec l’Angleterre, de leur propre autorité,
comme il semble.[108] Alors les cités commerçantes jouissaient d’une
indépendance singulière. On sait que, deux siècles après, le Portugal,
en paix avec le roi de France, avait une rude guerre à soutenir contre
un bourgeois de Dieppe.[109]

Pendant les voyages d’un roi de Castille, voyages fréquents à cette
époque où il n’y avait pas de résidence fixe pour la cour, les villes
et les ordres militaires étaient tenus de le défrayer ainsi que toute
sa suite. On lui devait ce que l’on appelait _la chère_ (_yantares_),
et la dépense était souvent fort considérable, d’autant plus qu’en de
telles occasions les officiers du roi l’augmentaient indéfiniment par
leurs exigences. Sur la réclamation des communes, un règlement fixa la
quotité de la dépense, la nature des prestations et jusqu’au menu des
repas offerts. Il fut stipulé que le roi et la reine seuls auraient
droit à exiger des frais de réception pendant leurs voyages.[110]

Parmi les nombreuses pétitions adressées au roi par les députés des
villes, on cherche en vain quelques plaintes contre les usurpations
ou les violences des riches-hommes. L’accord apparent des deux ordres
est remarquable dans un temps où les collisions étaient assurément
fréquentes entre la noblesse et les communes. Telle est leur
concorde dans les cortès de Valladolid, que les députés des villes
recommandent au roi les cahiers des deux autres ordres, et appellent
particulièrement son intérêt sur la situation des gentilshommes ruinés
par l’épidémie.[111] On en doit conclure qu’il existait des conférences
entre les différentes classes de députés, ou, comme l’on dirait
aujourd’hui, des communications des chambres entre elles. Sans doute
un certain nombre d’affaires discutées devant des commissions mixtes
n’étaient point portées devant le roi, lorsque les débats avaient fini
par un accommodement amiable. Je ne trouve qu’un seul article exprimant
une dissidence entre les communes et le clergé. Les premières supplient
le roi de réprimer les abus de l’excommunication lancée par les
ecclésiastiques et de limiter les amendes encourues par les personnes
frappées des foudres de l’église.[112]

Les intérêts de l’agriculture et du commerce n’ont point été négligés
par les cortès de Valladolid, et plusieurs articles remarquables
témoignent hautement de leur sollicitude. C’est ainsi que sont
réglées nombre de questions relatives au passage et au droit de
pâture des troupeaux nomades,[113] à l’exportation et au transit
des grains, des bestiaux, des chevaux, des bois de construction
et des métaux précieux.[114] D’autres ordonnances ont pour but de
prévenir la destruction des forêts, déjà redoutée en Castille au
XIVe siècle.[115] A ces règlements fort nombreux viennent encore
s’ajouter quelques lois somptuaires, la plupart renouvelées des règnes
précédents, et toujours destinées à demeurer sans exécution.[116]


V.

Par ce résumé très succinct, le lecteur peut se faire une idée des
travaux auxquels se livrèrent les cortès de Valladolid. Peut-être ne
sera-t-il pas hors de propos de dire ici quelques mots de la forme
dans laquelle les demandes de l’assemblée sont soumises au roi. Il
faut observer d’abord que la même formule sert aux trois ordres sans
distinction. Tous, s’adressant au souverain comme à un maître absolu,
le supplient _que ce soit son bon plaisir_[117] de remédier à tel abus,
de satisfaire à telle réclamation. Dans cette formule, qui peut-être
remonte à une haute antiquité, il ne faut point voir, ce me semble,
une habitude servile, mais plutôt au contraire comme un commencement
de cette fiction légale des gouvernements constitutionnels qui,
plaçant la responsabilité au pied du trône, élève la majesté royale
au-dessus de tout blâme. A l’appui de cette opinion, je pourrais citer
un article remarquable du cahier des communes qui, à le bien entendre,
n’est qu’une demande de garantie pour la liberté individuelle : « On
supplie le roi qu’il ne sorte de sa chancellerie aucun ordre pour tuer
ou appréhender aucun de ses sujets, ou pour confisquer ses biens ;
que, dans le cas où un ordre pareil serait expédié, il ne devienne
exécutoire qu’après avoir été représenté au roi lui-même et de nouveau
confirmé.[118] » Ainsi, l’on feint que le roi ne peut vouloir aucun
acte illégal, et c’est à lui qu’on en appelle des décrets surpris par
ses ministres.

En général, les réponses de la couronne sont courtes et précises :
_Je le tiens pour bon et l’ordonne_,[119] telle est la formule le
plus souvent reproduite. Si le roi oppose un refus aux demandes des
cortès, il faut reconnaître que c’est presque toujours à bon droit,
et pour repousser des prétentions injustes ou exorbitantes. En ce qui
concerne les Maures et les Juifs, par exemple, il refuse avec raison
de sanctionner les lois d’exception qu’on réclame contre eux,[120] et
lorsqu’il rejette les instances du clergé pour rentrer en possession
des revenus dont la couronne s’est emparée à son préjudice, c’est en
invoquant les nécessités du trésor et les lois librement votées dans
les cortès assemblées sous le règne précédent.[121] Quant aux promesses
royales pour l’observation de la justice, la diminution des impôts, le
respect de toutes les libertés, elles sont nombreuses et explicites,
telles, en un mot, qu’on peut les attendre d’un prince qui vient de
monter sur le trône. La suite de cette histoire montrera comment ces
promesses magnifiques furent gardées.




VI.

GOUVERNEMENT D’ALBURQUERQUE. — TRAITÉ AVEC L’ARAGON. — RÉBELLION
D’ALONSO CORONEL. — 1352-1353.


I.

La session des cortès se prolongea jusqu’au printemps de l’année 1352.
Vers la fin de mars, le roi quitta Valladolid pour se rapprocher de la
frontière de Portugal. Son grand-père, Alphonse IV, père de la reine
Marie, lui avait demandé une entrevue. Elle eut lieu à Ciudad Rodrigo,
avec de grandes démonstrations d’affection de part et d’autre. Le
roi de Portugal ayant prié son petit-fils de pardonner au comte de
Trastamare, alors réfugié dans ses états, don Pèdre s’empressa d’y
consentir, soit que, surpris en quelque sorte par une requête imprévue,
il n’eût pas le temps de consulter sa mère ou son ministre, soit que,
flatté d’une sollicitation auguste, il saisît avec joie l’occasion de
faire un acte d’autorité. Quoi qu’il en soit, et quelque sincère que
fût l’amnistie accordée à don Henri, celui-ci ne jugea pas à propos
de paraître encore devant son frère. Il retourna dans les Asturies,
n’ayant rien perdu de ses dispositions factieuses, car on l’y retrouve
bientôt recrutant des hommes d’armes et travaillant sans relâche à se
faire un parti. Grace à l’intervention du roi de Portugal, il venait
d’obtenir la levée du séquestre mis sur ses biens et ceux de sa femme
doña Juana de Villena.[122] Il se servit de ces nouvelles ressources
pour augmenter le nombre de ses créatures et pour essayer de fonder
dans les Asturies une suzeraineté indépendante. Probablement ses rêves
d’ambition n’allaient pas encore plus loin.

Alburquerque, méprisant les menées obscures de don Henri dans le nord,
surveillait non sans inquiétude les préparatifs plus menaçans de
quelques riches-hommes de la Castille, anciens partisans de la faction
des Lara. Depuis la mort tragique de Garci Laso, don Alonso Fernandez
Coronel aspirait à devenir le chef de ce parti vaincu, mais non point
détruit. On a vu ce seigneur abandonner doña Léonor aussitôt après
la mort du roi don Alphonse, et, pour prix de sa prompte défection,
obtenir les bonnes graces d’Alburquerque. Il en avait reçu, avec la
bannière et le chaudron de riche-homme, la vaste seigneurie et le fort
château d’Aguilar, produits d’une confiscation ordonnée par le feu roi.
A la vérité, Coronel prétendait qu’il avait payé assez chèrement ces
faveurs au ministre[123] pour être dispensé de toute reconnaissance.
De simple chevalier devenu riche-homme de nom et de fait, il s’était
attaché avec plus de zèle que jamais à la cause de don Juan Nuñez, et
pendant la maladie de don Pèdre, il s’était employé avec une ardeur
quelquefois imprudente à soutenir ses prétentions tant en Castille que
dans l’Andalousie. Le rétablissement du roi, la mort du seigneur de
Lara, avaient pour un moment déconcerté ses projets, et, déjà suspect
au nouveau gouvernement, il avait cru prudent de ne point paraître aux
cortès de Valladolid. Averti par le meurtre de Garci Laso du sort que
le ministre alors tout-puissant réservait à ses ennemis, il était bien
résolu à ne pas imiter la folle confiance de son frère d’armes, et se
préparait de longue main à une résistance vigoureuse. Tandis qu’il
mettait en état de défense ses châteaux de Castille et d’Andalousie,
il cherchait à ouvrir des relations avec don Henri et don Tello qui,
suspects comme lui à don Juan d’Alburquerque, lui semblaient des
alliés naturels. Peu scrupuleux sur le choix de ses protecteurs, il
essayait encore de traiter avec le roi maure de Grenade, et sollicitait
jusqu’aux Arabes d’outre-mer. Pour diriger ces négociations, le château
d’Aguilar, situé sur la frontière de Grenade, lui offrait de grandes
facilités. Il s’y était enfermé avec son gendre don Juan de La Cerda,
seigneur puissant de Castille, et tous les deux y avaient réuni les
plus dévoués de leurs vassaux. De cette forteresse, ils tendaient la
main à tous les mécontents et s’efforçaient de rallier les débris de
la faction de Lara.

Alburquerque ne se dissimulait ni la haine que lui avait suscitée sa
haute fortune, ni le nombre ni la force de ses ennemis. Sa résolution
naturelle, d’accord avec la politique, lui conseillait de s’adresser
d’abord au plus redoutable, sûr qu’un exemple terrible intimiderait
le reste des factieux. La perte d’Alonso Coronel fut jurée. Dans ce
dessein, il quitta Ciudad Rodrigo dès qu’il put prendre congé du roi
de Portugal et se hâta de conduire don Pèdre en Andalousie, espérant
par la rapidité de sa marche déconcerter les intrigues des rebelles.
En quelques jours, il réunit à Cordoue une petite armée autour de la
bannière royale et s’avança aussitôt contre le château d’Aguilar.
Gutier Fernandez de Tolède, grand chambellan, et Sancho de Rojas,
chef des arbalétriers de la garde, le précédaient chargés de sommer
Coronel d’ouvrir ses portes au roi. Coronel, qui vraisemblablement
ne s’attendait pas à être si tôt attaqué, répondit avec quelque
embarras qu’aux termes de sa charte d’investitute, octroyée par le
roi lui-même, il était dispensé d’héberger son souverain, surtout
lorsqu’il se présentait avec une suite si considérable.[124] Puis,
sa franchise militaire reprenant bientôt le dessus, il avoua que la
présence d’Alburquerque, son ennemi déclaré, l’empêchait seule de se
rendre à son devoir ; mais que, tant que ce ministre exercerait sa
domination tyrannique, il se verrait contraint à son grand regret, et
pour sa propre sûreté, de désobéir aux ordres de son roi. Cependant
nombre de chevaliers, ses amis secrets ou déclarés, étaient accourus
aux barrières dans l’espoir de ménager un accommodement. Tous, jusqu’à
ceux-là même qu’il regardait comme ses confédérés et ses complices,
lui conseillaient la soumission immédiate ; ils l’engageaient à se
réserver pour des temps plus heureux, et à ne pas précipiter sa ruine
par une résistance sans espoir. S’il consentait à livrer son château,
lui disait-on, il obtiendrait la permission de sortir du royaume,
et le roi, satisfait par un exil de quelques mois, lui accorderait
bientôt une amnistie complète et la levée du séquestre mis sur ses
domaines. Coronel, étonné d’entendre un pareil langage dans la bouche
de ceux dont il attendait des secours effectifs, ne perdit pourtant
rien de sa résolution et demeura inflexible. « Le roi, répondit-il,
est au pouvoir d’Alburquerque. Jamais je ne me livrerai, comme Garci
Laso, à mon ennemi mortel. » Pendant ces pourparlers, don Pèdre
s’approchait. Pour en finir, on déploya la bannière royale de Castille,
et quelques arbalétriers firent mine d’assaillir les barrières du
château. A cette démonstration qui n’avait pour but que de constater
la rébellion, la garnison d’Aguilar répondit par le cri de guerre de
son seigneur qu’elle accompagna d’une volée de flèches. Après quelques
traits échangés de part et d’autre, on sonna la retraite. Le chef des
arbalétriers vint montrer au roi la bannière de Castille déchirée
par des flèches lancées du château. A ce spectacle, l’indignation
fut générale, et les amis de Coronel, qui un instant auparavant
intercédaient pour lui, se turent et l’abandonnèrent à son sort. Le
jour même, il fut déclaré rebelle et traître, et l’on proclama ses
biens confisqués et dévolus à la couronne. Il restait à s’en rendre
maître. Aguilar était bien fortifié, bien pourvu de vivres et de
munitions, et l’armée royale, peu nombreuse d’ailleurs, n’avait point
de machines pour en faire le siége. Alburquerque, laissant un petit
corps de troupes en observation devant la place, emmena le roi en
Castille pour y faire la conquête plus facile des autres châteaux
appartenant au rebelle. Sa présence dans le nord était d’ailleurs
devenue nécessaire, car les alliés de Coronel commençaient à se montrer.

Dans les Asturies, le comte de Trastamare venait d’entrer par un coup
de main dans la ville de Gijon dont il paraissait vouloir faire sa
place d’armes. D’un autre côté, don Tello, son frère, âgé de seize ans
à peine, déployait son étendard et débutait par un de ces exploits
ordinaires aux héros de ce temps. Sortant d’Aranda de Duero, ville qui
faisait partie de son apanage, il avait détroussé non loin de Burgos
un grand convoi de marchandises en route pour la foire d’Alcalà de
Henares. Après ce coup, effrayé à la vue des milices accourant des
villes voisines, il gagna en toute hâte son château de Monteagudo
sur la frontière d’Aragon. Bientôt, ne s’y croyant pas en sûreté, il
implora la protection de Pierre IV, et se déclara son homme-lige,
s’engageant à ne faire ni paix ni trêve avec le roi de Castille sans
l’agrément de son nouveau suzerain.[125]

Le jeune roi, toujours guidé par Alburquerque, se dirigeait vers les
Asturies ; mais, chemin faisant, il s’empara de plusieurs châteaux
ou maisons fortifiées que Coronel possédait en Castille. La plupart
se rendirent sans faire de résistance sérieuse. Il n’y eut que le
châtelain de Burguillos qui soutint un assaut. C’était un brave écuyer,
homme-lige de Coronel, nommé Juan de Cañedo, que ni la présence du
roi, ni les promesses d’Alburquerque ne purent obliger à livrer la
place remise à sa garde. Après s’être battu en désespéré, il fut
pris vivant, et le vainqueur lui fit couper les deux mains. Laissant
les mécontents de la Castille méditer sur cet exemple terrible, la
petite armée royale entra dans les Asturies. A son approche, don Henri
abandonna Gijon et se jeta dans les montagnes avec quelques amis
dévoués. Tout en se dérobant avec soin aux poursuites de son frère, il
protestait de sa fidélité, et les gouverneurs de Gijon et de ses autres
châteaux s’engageaient par son ordre à ne pas guerroyer, pourvu que
le roi consentît à pardonner à leur seigneur. Une espèce de trêve fut
conclue. Alburquerque promettait de traiter don Henri avec douceur, et
acceptait le serment offert par ses lieutenants.[126] Cette expédition
fut une promenade, car nulle part on ne rencontra d’ennemis. Tranquille
de ce côté, le ministre ramena rapidement le roi en Castille pour
réduire les places occupées par les vassaux de don Tello. La plupart
furent prises presque sans combat. Monteagudo, la principale de ses
forteresses, pouvait faire une longue résistance ; mais le gouverneur
demanda et obtint une capitulation ou plutôt une suspension d’armes,
semblable à celle qui venait d’être accordée aux lieutenants de don
Henri, c’est-à-dire la promesse d’une amnistie pour son maître, à la
condition qu’il s’abstiendrait en attendant de toute hostilité.[127] Il
était évident que les mécontents des provinces du nord n’osaient rien
entreprendre avant d’avoir appris quel serait le succès de la levée de
boucliers tentée en Andalousie par Alonso Coronel. Éloignés les uns des
autres, divisés d’intérêts, les ennemis d’Alburquerque n’avaient pu se
concerter ; à peine se connaissaient-ils ; chacun croyait avoir affaire
à toutes les forces du roi, et, ne songeant qu’à sa sûreté personnelle,
faisait bon marché de ses confédérés. Quant à ces étranges conventions
entre un souverain et ses sujets rebelles, conventions exactement
observées de part et d’autre, comme il semble, elles constatent quelle
était alors l’opinion générale au sujet de l’obéissance due par un
vassal à son seigneur immédiat. Les gouverneurs de don Henri et de don
Tello conciliaient la fidélité jurée à leur seigneur et le respect de
la majesté du trône en stipulant une amnistie pour leur maître, et en
promettant d’un autre côté de ne point attaquer les troupes royales.
C’eût été trop exiger, sans doute, que de vouloir leur soumission pure
et simple. Des vassaux ne pouvaient être juges dans un différend entre
leur seigneur et le roi ; en attendant qu’un arrangement eût lieu,
leur neutralité semblait un hommage suffisant rendu à la couronne.
D’ailleurs, le dessein d’Alburquerque était d’isoler Coronel, contre
lequel il voulait porter toutes ses forces. Il atteignit son but par
ces conventions, et sans doute il se réservait le soin de châtier un
jour à loisir ses timides complices. Pour le moment, il affectait de
mettre une grande différence entre les bâtards coupables seulement de
trop de défiance à l’égard de leur roi, et le riche-homme d’Aguilar en
révolte ouverte, et déjà déclaré traître et rebelle. De là, sa facilité
à traiter avec les châtelains de Gijon ou de Monteagudo, et sa cruauté
envers celui de Burguillos.


II.

En se portant sur Monteagudo à l’extrémité de la Castille, Alburquerque
n’avait pas seulement en vue d’intimider don Tello et d’arrêter sa
prise d’armes. L’attitude du roi d’Aragon lui donnait quelque souci,
et il avait à cœur de connaître ses intentions avant de retourner en
Andalousie pour accabler Coronel. Bien que l’Aragon et la Castille
fussent en paix depuis longues années, les relations des deux pays
n’étaient rien moins qu’amicales. A la mort d’Alphonse IV, doña Léonor,
sa seconde femme, infante de Castille et tante paternelle de don Pèdre,
brouillée depuis long-temps avec Pierre IV, son beau-fils, avait quitté
l’Aragon aussitôt que ce prince était monté sur le trône. Retirée en
Castille, avec ses deux fils, les infants don Fernand et don Juan, elle
n’avait cessé d’entretenir des relations avec les ennemis déclarés
ou secrets du nouveau roi. Don Fernand avait été pendant quelques
mois reconnu pour le chef des rebelles dans le royaume de Valence, et
lorsque la ligue des seigneurs et des communes, qui prit le nom de
l’Union, tint un moment Pierre IV en sa puissance, elle l’avait obligé
de reconnaître pour son héritier présomptif ce frère qu’il haïssait. A
la vérité, la bataille d’Épila avait fait justice de ces prétentions
et contraint l’infant de retourner humilié en Castille. Le séquestre
de ses biens et de ceux de doña Léonor avait puni sa tentative ; mais
l’asile qu’il avait trouvé en Castille, le rang-élevé qu’il y occupait,
son alliance avec le ministre tout-puissant de don Pèdre, étaient
pour Pierre IV des sujets incessants d’inquiétudes et d’irritation.
L’accueil fait à don Tello, l’empressement du roi à accepter son
hommage était un acte de représaille. En couvrant de sa protection les
rebelles de Castille, Pierre voulait montrer qu’il pouvait dorénavant
combattre le Castillan à armes égales et lui rendre tout le mal qu’il
en avait à redouter. Ainsi, par un singulier hasard, les deux rois
trouvaient des alliés dans la famille l’un de l’autre, et chacun avait
à sa disposition les moyens d’allumer la guerre civile chez son voisin.
L’aigreur croissante entre les deux cours était encore irritée par
l’ambition inquiète de don Fernand, qui, après s’être cru un instant
roi de Castille, déchu de cette espérance, tournait maintenant ses vues
vers l’Aragon. On lui attribuait le dessein de renouveler la tentative
qui lui avait si mal réussi quelques années auparavant, et de fait il
errait sur la frontière, cherchant à réchauffer le vieux levain de
la ligue valencienne. De son côté, le roi d’Aragon, instruit de ces
menées, avait réuni dans le royaume de Valence un corps de troupes
considérable, prêt à repousser une attaque, résolu peut-être à la
prévenir. Telle était la situation des choses, lorsque Alburquerque
parut devant Monteagudo.

Il désirait la paix sincèrement, car il n’avait rien à gagner à la
guerre que l’agrandissement de l’infant d’Aragon, dont il se souciait
peu. Sa haine et son intérêt lui commandaient également de concentrer
tous ses efforts contre le dernier chef de la faction de Lara, et,
pour assouvir sûrement sa vengeance, il fallait qu’il fût délivré de
l’inquiétude d’une guerre étrangère. Son premier soin fut donc d’ouvrir
des négociations avec l’Aragonais, qui s’y prêta avec empressement. Le
ministre qui jouait alors auprès de Pierre IV le même rôle qu’avait
Alburquerque auprès de don Pèdre, don Bernal de Cabrera, était un
ennemi déclaré d’Alonso Coronel,[128] et le désir de perdre un homme
qu’il détestait ne contribua pas peu sans doute à presser l’accord
entre les deux couronnes. Ouvertes dans la ville d’Agreda, vers le
milieu de l’automne, les conférences se terminèrent promptement par un
traité d’alliance conclu au château d’Atienza, le 29 octobre 1352. Les
deux rois ayant les mêmes griefs, les mêmes appréhensions, faisaient
les mêmes sacrifices pour s’assurer une domination tranquille. Ils
se jurèrent de pardonner aux princes de leurs maisons en hostilité
déclarée ou secrète contre leurs gouvernements. Don Pèdre s’engagea
de recevoir à merci son frère bâtard don Tello et de lui rendre ses
biens ; Pierre IV accorda une amnistie aux deux infants ses frères
consanguins, et promit de leur restituer, ainsi qu’à la reine doña
Léonor leur mère, les domaines qu’il avait séquestrés. En même
temps, chacun des deux rois se portait garant auprès de son allié
pour la conduite de ceux dont il venait d’obtenir la grace. De part
et d’autre, sauf quelques exceptions, l’amnistie s’étendait aux
personnages subalternes, vassaux de don Tello ou des infants. Je dois
faire remarquer à cette occasion une clause singulière du traité.
Il fut stipulé que les adhérents des infants d’Aragon ne seraient
point recherchés pour leurs actes d’hostilité contre Pierre IV, à
moins qu’antérieurement à la convention d’Atienza, une sentence de
trahison n’eût été rendue contre eux ; que, dans ce cas néanmoins,
ils ne pourraient être poursuivis dans les villes faisant partie du
domaine personnel des infants.[129] Un article tout semblable réglait
le sort des partisans de don Tello. Ainsi, chaque roi, reconnaissant
l’indépendance d’une seigneurie relevant de la sienne, permettait
qu’il existât dans son royaume des places de sûreté contre ses propres
décrets. Tel était le régime féodal et l’impuissance de la royauté.
Toutefois, pendant que les deux ministres faisaient cette concession
éclatante aux exigences de la noblesse, ils ne négligeaient pas de
prendre quelques mesures pour restreindre ses priviléges à l’avenir.
A la suite du traité de paix, l’on arrêta les bases d’une convention
d’extradition, acte fort extraordinaire pour l’époque, d’après lequel
les deux rois devaient se livrer mutuellement les coupables de trahison
contre lesquels des sentences seraient prononcées postérieurement au
traité d’Atienza.[130] Il est fort probable que cette convention,
publiée solennellement par les deux rois, ne fut jamais rigoureusement
exécutée. Elle blessait trop ouvertement tous les préjugés de l’époque.
On peut y voir cependant une première tentative pour diminuer cette
indépendance dont les grands vassaux se montraient si jaloux.
Alburquerque et Cabrera, ministres absolus, cherchaient à augmenter
leur puissance en soutenant la cause de l’autorité royale. Ils crurent
ne travailler que pour eux-mêmes. Leurs maîtres seuls profitèrent de
leur politique.


III.

Rassuré sur les desseins de l’Aragonais, Alburquerque reprit avec
le jeune roi le chemin de l’Andalousie. Entre le ministre et les
riches-hommes factieux, la querelle allait se décider sous les murs
d’Aguilar. Cette fois, il ne s’agissait plus d’une reconnaissance ;
des troupes nombreuses, des machines de guerre et tout l’attirail d’un
siége se dirigeaient contre la place. Pendant l’absence d’Alburquerque,
Coronel, perçant au travers des faibles corps d’observation qui
l’entouraient, avait plusieurs fois poussé ses courses jusqu’aux portes
de Cordoue. Son gendre, don Juan de la Cerda, s’était rendu à Grenade
et de là en Afrique, se flattant d’en ramener des secours, mais ses
efforts avaient été sans résultats. L’opiniâtreté de Coronel ne servait
qu’à prouver sa faiblesse véritable et son isolement. Les villes
voisines, exaspérées par les pillages de ses hommes d’armes, envoyaient
à l’envi leurs bannières à l’armée royale. L’alliance du roi maure,
que sollicitait ouvertement le rebelle, indignait toute l’Andalousie,
souvent ravagée par les Arabes, et scandalisait le clergé, qui nommait
Alburquerque le défenseur de la religion et de la patrie. Enfin la
neutralité des deux bâtards, obtenue par une simple démonstration,
prouvait que les mécontents n’étaient point unis entre eux et qu’ils
agissaient sans plan arrêté. Il suffisait de comparer les forces des
deux partis pour présager l’issue de la lutte.

Dès que le roi parut devant Aguilar, les attaques furent poussées avec
vigueur. D’abord les assiégés se défendirent bravement. Il fallut
plusieurs mois pour s’emparer des ouvrages extérieurs, niveler le
terrain et faire avancer les machines au pied du rempart. On commença
à battre en brèche. Alors le découragement s’empara de la garnison.
Nul secours n’arrivait ; les Maures de Grenade renouvelaient leurs
protestations pacifiques au roi de Castille ; ceux d’outre-mer ne
montraient pas moins de répugnance à rompre les trêves. Les murs
allaient céder au bélier et à la sape ; on calculait le moment où
la brèche serait praticable. Tandis que les soldats mercenaires
de Coronel ne pensaient qu’à s’échapper d’une place impossible à
défendre, et que chaque jour de nombreux déserteurs imploraient la
merci des assaillants, Juan Fernandez de Cañedo, l’ancien gouverneur de
Burguillos, se présenta hardiment devant don Pèdre. A peine rétabli de
l’horrible mutilation qu’il avait subie, il venait avec une incroyable
audace demander au roi la permission d’entrer dans Aguilar, pour y
mourir auprès de son seigneur. Cette grace lui fut accordée, et sa
fidélité héroïque arracha l’admiration de ses ennemis mêmes. On enviait
à Coronel la gloire d’inspirer de pareils dévouements. Chacun attendait
avec anxiété les derniers instants d’un homme que toute la Castille
était habituée à regarder comme un modèle accompli du preux chevalier.

Tout était préparé pour l’assaut, les postes assignés, l’heure fixée
pour monter à la brèche. Pendant l’espèce de trêve tacite qui précède
un combat décisif, le chambellan du roi, Gutier Fernandez, ancien ami
du seigneur d’Aguilar, l’aperçut sur le rempart occupé à donner ses
derniers ordres. Il piqua vers lui, et dès qu’il fut à portée de la
voix : « Compère,[131] mon ami, lui cria-t-il, que je suis marri de
votre entêtement ! — Eh ! quel remède aujourd’hui ? répondit Coronel.
— Hélas ! reprit Gutier, au point où nous en sommes, de remède je n’en
vois aucun. » Alors Coronel, d’une voix grave : « Gutier, mon ami, vous
vous trompez. Pour moi une ressource reste encore : c’est de mourir en
bon chevalier. » Ils se séparèrent les larmes aux yeux. Coronel alla
revêtir un gambison[132] et une cotte de mailles ; puis il entra dans
la chapelle du château pour entendre la messe. Au milieu du sacrifice,
un écuyer se précipite dans la nef : « Que faites-vous, don Alonso ?
s’écrie-t-il. On entre par la brèche. Le commandeur d’Alcántara,
Pero Estebañez, est dans la ville et force gens d’armes avec lui ! —
Advienne que pourra ! dit Coronel tiré de sa pieuse rêverie. D’abord
je verrai Dieu. » Et il demeura immobile, à genoux, jusqu’après la
consécration. Alors il sortit de la chapelle, mais, trouvant les gens
du roi déjà maîtres des remparts, il se jeta dans le donjon, qui tenait
encore. De là, reconnaissant Diaz Gomez, chef des écuyers de la garde,
il l’appela et lui dit : « Diaz Gomez, mon ami, me mènerez-vous vivant
devant le roi mon seigneur ? — Je ne sais si je pourrai, répondit
Gomez ; mais comptez que j’y ferai mes efforts. — Conduisez-moi donc
vers lui, dit le vaincu en remettant son épée, et, je vous en supplie,
commandez à vos hommes qu’ils cherchent mes fils dans leur logement,
et, s’ils le peuvent, qu’ils gardent ces enfants de male aventure. »
Ce ne fut pas sans peine qu’au milieu d’une soldatesque furieuse on
le conduisit devant le roi. En apercevant son ennemi, Alburquerque
s’écria : « Eh quoi ! Coronel traître dans un royaume où on lui a fait
tant d’honneurs ! — Don Juan, dit Coronel, nous sommes fils de cette
Castille qui élève les hommes et les précipite. On ne peut vaincre sa
destinée.[133] La merci que je vous demande, c’est de me faire mourir
vite, comme, il y a quatorze ans aujourd’hui, je fis mourir le maître
d’Alcántara.[134] » Le roi, présent à cette entrevue et la visière
basse, écoutait ce dialogue sans se faire connaître, admirant sans
doute le sang-froid de Coronel ; mais, habitué à laisser faire son
ministre, il demeurait impassible et ne donnait aucun ordre. Sur un
signe d’Alburquerque, Coronel, conduit quelques pas plus loin, fut
décapité avec plusieurs chevaliers de sa suite, entre autres Alphonse
Carrillo, brave gentilhomme d’une famille dévouée aux Lara, autrefois
gouverneur, pour doña Leonor de Guzman, des châteaux de Lucena et de
Cabra. Compère et frère d’armes de Coronel, il était venu s’enfermer
dans Aguilar aussitôt qu’il avait su la situation désespérée de son
ami.[135]

Ainsi périt, après un siége de quatre mois, cette poignée de braves
gentilshommes dont l’héroïque résistance égala la témérité. Alonso
Coronel avait mal connu ses forces. Ce n’était point un soldat de
fortune comme lui, un _chevalier d’aventure_, ainsi disait-on alors,
que les riches-hommes, mécontents du gouvernement d’Alburquerque,
auraient consenti à prendre pour leur chef. Il manquait à la faction de
Lara un grand nom pour rallier ses débris. Henri de Trastamare, mari
de la nièce de don Juan Nuñez, n’avait que vingt ans, et l’Espagne
ignorait encore et son génie et son audace.




VII.

RÉCONCILIATION DE DON PÈDRE AVEC SES FRÈRES. — INFLUENCE DE DOÑA MARIA
DE PADILLA. — 1353-1354.


I.

Jusqu’à présent on a vu don Pèdre n’avoir d’autres volontés que celles
de son ministre : le moment approchait où cette domination allait
cesser. Alburquerque et la reine-mère, ayant résolu de marier le jeune
prince, avaient jeté les yeux sur la maison de France pour l’union
qu’ils projetaient. Pendant la session des cortès de Valladolid, des
ambassadeurs s’étaient rendus à Paris, chargés de demander au nom
de don Pèdre la main de Blanche, nièce du roi Jean et fille du duc
de Bourbon, alors âgée de quinze ans à peine. On vantait partout sa
beauté, sa douceur, sa grace naïve. La princesse, solennellement
fiancée au roi de Castille, n’attendait, pour passer en Espagne, que la
fin des troubles qui obligeaient don Pèdre à parcourir ses provinces à
la tête d’une armée. En même temps que le ministre traitait de cette
illustre alliance, il ne dédaignait pas de s’occuper en secret d’une
négociation moins honorable, mais dont le succès, selon ses calculs,
devait lui assurer la continuation de sa haute influence. Déjà,
plusieurs fois, l’humeur altière du jeune roi s’était révélée par
des velléités d’indépendance, rapides comme des éclairs, alarmantes
cependant pour un vieux politique accoutumé à lire dans le cœur de son
maître. Il s’apercevait que, pour le détourner de vouloir gouverner par
lui-même, il était temps de lui donner des distractions plus puissantes
que les plaisirs de la chasse. Le règne de don Alphonse avait prouvé
tout ce que peut une maîtresse, et le ministre prudent ne voulut pas
abandonner au hasard le choix de la femme destinée à jouer un si grand
rôle. Craignant une rivale, il voulut avoir une alliée ou plutôt une
esclave. Il choisit donc pour le roi et se trompa lourdement. Il crut
trouver la personne la plus propre à servir ses desseins dans doña
Maria de Padilla, jeune fille noble, élevée dans la maison de sa femme
doña Isabel de Meneses. Elle était orpheline, issue d’une famille
illustre, autrefois attachée à la faction de Lara et ruinée par les
dernières guerres civiles.[136] Son frère et son oncle, pauvres et
ambitieux, se prêtèrent, dit-on, à ce honteux marché. Persuadé que doña
Maria, nourrie dans sa maison, le regarderait toujours comme un maître,
Alburquerque attira sur elle l’attention de don Pèdre et ménagea
lui-même leur première entrevue, qui eut lieu pendant l’expédition des
Asturies.[137] Doña Maria de Padilla était petite de taille comme la
plupart des Espagnoles, jolie, vive, remplie de cette grace voluptueuse
particulière aux femmes du midi, et que notre langue ne sait exprimer
par aucun terme.[138] On ne connaissait encore son esprit que par son
enjouement, qui amusait la grande dame chez laquelle elle vivait dans
une situation presque servile. Plus âgée que le roi, elle avait sur lui
l’avantage d’avoir déjà pu étudier les hommes et d’avoir observé la
cour, mêlée parmi la foule. Elle montra bientôt qu’elle était digne de
régner.

On aime à croire qu’en se donnant à don Pèdre, cette jeune fille ne
céda pas uniquement à des calculs d’ambition. Le roi n’avait que
dix-huit ans ; il était bien fait, ardent, magnifique, véritablement
amoureux. Sans doute cette passion aurait suffi pour séduire doña
Maria, quand même elle n’eût pas été rehaussée par le prestige d’une
couronne. Ses protecteurs, sa famille, conspirèrent pour triompher de
ses scrupules. Elle se rendit bientôt, peut-être en exigeant du roi une
promesse de mariage, ou même, comme l’ont supposé quelques auteurs,
l’accomplissement des cérémonies religieuses, qui toutefois auraient
été célébrées dans le plus profond mystère.[139] Si ce mariage eut lieu
en effet, toute l’Espagne l’ignora d’abord, et doña Maria ne passa
long-temps que pour la maîtresse du roi. Son oncle, Juan Fernandez
de Hinestrosa, la conduisit lui-même à San Fagund où s’arrêta don
Pèdre à son retour des Asturies, et la mit, pour ainsi dire, entre ses
bras.[140] Cette complaisance fut royalement récompensée. Hinestrosa
et les autres parents de la favorite, sortant tout à coup de leur
obscurité, parurent à la cour et commencèrent à se mêler aux conseils
du jeune prince.

Aussitôt après la prise d’Aguilar, don Pèdre, séparé de sa maîtresse
pendant le siége, courut la retrouver à Cordoue. Elle venait de
lui donner une fille, dont la naissance fut célébrée par des fêtes
magnifiques. La plus grande partie des domaines d’Alonso Coronel
servit d’apanage à l’enfant ; le reste fut distribué entre les
officiers de la maison du roi. On remarqua que don Juan d’Alburquerque
n’eut cette fois aucune part aux dépouilles de son ennemi. Tout
en conservant les apparences, le roi commençait à le traiter avec
quelque froideur. Sa jeune maîtresse l’excitait en secret à se
débarrasser d’une tutelle importune et à prendre en main les rênes du
gouvernement. Flatté par les louanges d’une femme chérie, encouragé
par les conseils des Padilla, travaillé enfin par un vague besoin
de montrer son énergie et son caractère, il flottait encore dans
l’irrésolution, retenu par l’habitude de se laisser diriger, par son
ignorance des affaires, enfin par le respect ou même l’espèce de
crainte que lui inspirait un vieux serviteur de son père. N’osant
faire un coup d’autorité, le roi conspirait contre son ministre. Aidé
par les Padilla, il s’était engagé dans une négociation, conduite
avec une dissimulation profonde, qui ne tendait à rien moins qu’à
renverser tous les plans politiques d’Alburquerque. Il s’agissait
d’une complète et franche réconciliation avec ses frères, don Henri
et don Tello. Avec leur assistance et celle du parti de Lara, que le
comte de Trastamare devait entraîner à sa suite, don Pèdre ne doutait
pas qu’il ne pût commander en maître et plier tout à ses volontés.
C’était une conjuration d’écoliers contre leur pédagogue. Il y a lieu
de croire que le roi en conçut lui-même le projet, persuadé, dans son
inexpérience, qu’il ne pouvait trouver d’amis plus dévoués que ses
frères, ni de conseillers plus désintéressés que des jeunes gens de
son âge. On croira qu’un semblable complot ne se déroba pas long-temps
à la perspicacité du vieux ministre ; il n’en fut rien cependant. Le
secret fut admirablement gardé ; tout réussit à souhait à ces novices
conspirateurs. Alburquerque donna dans le premier piége qu’on lui
tendit, en acceptant une mission frivole auprès du roi de Portugal.
Quitter la cour, c’était laisser le champ libre à ses ennemis. Pendant
son absence, un gentilhomme, nommé Juan Gonzalez de Bazan, attaché à la
maison du comte don Henri, servit d’intermédiaire entre le roi et les
deux bâtards.[141] L’accord fut conclu avec le même secret qui avait
couvert les premières négociations.

Cependant Blanche de Bourbon était déjà en Castille avec un grand
nombre de seigneurs français et les ambassadeurs qui étaient allés la
demander au roi son oncle. La mère de don Pèdre et la reine doña Léonor
s’étaient avancées jusqu’à Valladolid pour recevoir la princesse.
C’était dans cette ville que le mariage devait se célébrer, et elles
y demeuraient depuis plusieurs mois sans que don Pèdre parût songer
à les rejoindre. Délivré de son ministre, séparé de sa mère, il se
croyait véritablement roi et s’était établi à Torrijos, près de Tolède,
donnant des fêtes et des tournois[142] à sa maîtresse, plus épris
d’elle que jamais. Enivré des divertissements et des flatteries de
sa jeune cour, il semblait avoir oublié l’alliance qu’il venait de
contracter et ne s’occupait qu’à inventer de nouveaux plaisirs. Au
milieu des pompes joyeuses de Torrijos parut tout à coup un visage
sévère ; c’était Alburquerque, rappelé à l’improviste par le scandale
public. Son langage fut triste et grave. Il représenta l’affront fait
à la maison de France et l’anxiété de toute la Castille, qui attendait
du mariage de son roi une garantie de tranquillité pour l’avenir. Aux
troubles qu’avait occasionnés sa maladie, la première année de son
règne, don Pèdre pouvait pressentir quelle serait la situation de tout
le royaume, si la mort venait à le surprendre avant qu’il eût laissé un
héritier direct. Le respect dû à un traité solennel, l’avenir du pays,
l’honneur de la couronne, l’obligeaient à se rendre sans plus de retard
auprès de la princesse sa fiancée. Don Pèdre, contraint par l’évidence
et subjugué par l’ascendant de son austère conseiller, consentit à
partir pour Valladolid. Vers le commencement de mai 1353, il laissa
Marie de Padilla dans le fort château de Montalvan, sous la garde d’un
frère bâtard qu’elle avait, nommé Juan Garcia de Villagera. Toutes les
mesures que l’amour put lui suggérer furent prises pour mettre cette
retraite à l’abri d’une attaque, et le roi ne cachait à personne que
tant de précautions lui paraissaient nécessaires contre le mauvais
vouloir d’Alburquerque. Enfin, triste et mal résigné, il s’achemina
vers Valladolid.


II.

Presque en même temps, don Henri et don Tello, avertis par Gonzalez de
Bazan, officiellement chargé de les convier aux noces du roi, et de
leur porter un sauf-conduit pour s’y rendre, s’étaient mis en marche
avec une suite si nombreuse, qu’on aurait pu la prendre pour une armée.
Arrivés à Cigales, à deux lieues de Valladolid, ils y campèrent avec
six cents lances et quinze cents hommes de pied asturiens, publiant
qu’ils venaient aux noces du roi, mais qu’ils n’entreraient pas dans la
ville, à moins qu’on n’y reçût leur escorte avec eux. Ils rappelaient
l’assassinat de Garci Laso de la Vega, et déclaraient qu’ils ne se
laisseraient pas surprendre comme lui aux fallacieuses promesses
d’Alburquerque.

Peu de jours après, le roi, accompagné de toute sa cour, fit son
entrée dans Valladolid. Dès le lendemain, le ministre en sortit avec
le roi et des troupes assez nombreuses, en intention d’aller attaquer
don Henri et don Tello à Cigales. A l’entendre, les deux bâtards ne
venaient pas sans mauvais desseins, suivis d’une si puissante escorte,
bardés de fer et bannières levées. Puisqu’ils osaient se montrer en
rase campagne, il fallait profiter de l’occasion pour les exterminer.
Bien que le roi sût mieux que son ministre les véritables desseins de
ses frères, il ne fit aucune difficulté pour marcher à leur rencontre.
Il s’avançait vers Cigales, lorsqu’il fut joint par un écuyer de don
Henri, armé de pied en cap, porteur d’un message de son maître. « Le
Comte, dit l’écuyer, vous baise les mains et s’empresse d’obéir à vos
ordres en venant à vos noces. Il vous supplie de ne pas vous étonner
s’il se présente si bien accompagné, sachant que son ennemi, don Juan
d’Alburquerque, ne l’est pas moins. Croyez d’ailleurs que mon maître
est prêt à se mettre à votre merci, dès que vous daignerez lui donner
des garanties contre les entreprises d’un homme dont il a tout lieu de
craindre la puissance et le ressentiment. » Le roi écouta froidement
ce discours, puis, soit dissimulation, soit habitude d’abandonner
toutes les décisions à son ministre, il se tourna vers lui, et lui dit
en souriant : « Vous avez entendu l’ambassadeur du Comte et de don
Tello. Cela vous regarde. » Aussitôt Alburquerque s’écria que le Comte
et son frère s’excusaient mal de leur audace à se présenter en armes
devant leur roi, comme s’ils doutaient qu’il sût maintenir l’ordre et
la paix dans sa cour ! N’avaient-ils pas reçu des lettres de sûreté !
Les regarder comme insuffisantes, c’était un acte de rébellion. A tant
d’insolence il reconnaissait les perfides conseils de Pero Ruiz de
Villegas, le confident des deux frères.[143] Don Pèdre alors renvoya
l’écuyer en le chargeant de dire au Comte qu’il eût à se rendre à
sa merci sur-le-champ et à congédier ses hommes d’armes. Il ajouta
quelques mots bienveillants pour assurer que ses frères n’avaient rien
à craindre auprès de lui.

Du côté de don Henri, le secret avait été aussi bien gardé que de
la part du roi, et toute sa suite ignorait encore les négociations
conduites par Gonzalez de Bazan. Les avis se partagèrent au retour
de l’écuyer, plusieurs conseillant une retraite immédiate, d’autres
proposant de s’en remettre à la clémence du roi. Tenter la fortune
des armes semblait à tous une folle témérité. Sans écouter personne,
don Henri rangea ses gens en bataille, et attendit immobile la petite
armée sortie de Valladolid. Bientôt elle fut en vue et prit position
en face des Asturiens. Entre les deux troupes coulait un ruisseau
encaissé qui eût été un obstacle difficile pour celui qui se serait
décidé le premier à prendre l’offensive ; mais ni le roi ni son frère
n’avaient la moindre envie d’en venir aux mains. Alburquerque seul
pressait d’engager le combat et promettait la victoire. Pendant que les
soldats du roi, fatigués d’une longue traite, reprenaient haleine, des
pourparlers s’engagèrent entre les deux partis. Sur l’ordre du roi,
Diego Garcia de Padilla, frère de sa maîtresse, et Juan de Hinestrosa,
allèrent parlementer avec le comte de Trastamare. Le choix de pareils
messagers prouvait bien que don Pèdre ne suivrait pas les conseils
belliqueux de son ministre.

Je ne puis m’empêcher de citer ici une anecdote qui peint la
pointilleuse étiquette et la courtoisie chevaleresque de l’époque.
Devant le front de bataille de don Henri, le roi aperçut un gentilhomme
portant sur son haubert une soubreveste écarlate et une écharpe dorée.
C’étaient les insignes d’un ordre de chevalerie très considéré alors,
institué par le feu roi don Alphonse. Les _chevaliers de l’Écharpe_ ne
devaient être choisis que parmi les vassaux du roi ou ceux de l’infant,
son héritier présomptif. Don Pèdre voulut savoir quel était ce
cavalier. On lui dit qu’il se nommait Pero Carrillo, serviteur dévoué
du comte de Trastamare, et parent de cet Alphonse Carrillo, décapité
avec Coronel à la prise d’Aguilar. Le roi lui dépêcha un de ses pages,
c’était Pero d’Ayala, auteur de la chronique que je transcris, pour lui
demander comment, n’étant pas son vassal, il osait porter l’écharpe
dorée. Pero Carrillo, à la vue des deux armées, s’en dépouilla
sur-le-champ, rappelant toutefois qu’il l’avait reçue du roi don
Alphonse pour avoir défendu contre les Maures la brèche de Tarifa.[144]
Il ajouta que, puisque le roi le voulait ainsi, il ne porterait plus
désormais l’écharpe sans son expresse permission. L’obéissance de
Carrillo plut à don Pèdre, plus sensible apparemment à l’usurpation
d’un insigne qu’à une rébellion à main armée.[145]

En dépit de l’impatience d’Alburquerque, les pourparlers continuaient.
Il avait beau représenter qu’il était déjà l’heure de vêpres, et
que le Comte n’attendait que la nuit pour s’échapper ; don Pèdre,
contenant ses soldats, attendait avec le plus grand calme l’issue des
négociations. Enfin, vers le déclin du jour, on vit s’avancer entre
les deux armées le comte don Henri, don Tello et une trentaine de
gentilshommes, tous à pied et sans armes. Ils venaient se remettre à la
merci du roi. Don Pèdre demeura à cheval avec sa suite, et ce fut au
milieu d’une haie d’hommes d’armes que les deux bâtards s’approchèrent
jusqu’à son étrier. Don Henri d’abord, puis don Tello, lui baisèrent
le pied et la main droite.[146] Alors le roi, sautant à terre, les
conduisit dans un petit ermitage, où il s’enferma quelque temps avec
eux et plusieurs seigneurs des deux partis. Là, le Comte, en son nom
et au nom des chevaliers qui suivaient sa bannière, protesta de sa
soumission, excusant sa conduite passée sur la crainte légitime que lui
inspiraient des ennemis puissants qui, dit-il, le calomniaient auprès
de son seigneur. « Comte, mon frère, répondit le roi, je suis content
de vous voir aujourd’hui vous confier à ma foi, ainsi que notre frère
don Tello. Soyez assuré que vous recevrez de moi telles faveurs, que
vous vous en tiendrez pour satisfait. » Les deux bâtards promirent
alors au roi de lui livrer toutes leurs forteresses, et sur-le-champ
ils remirent entre les mains de son alguacil mayor plusieurs otages
importants, entre autres le jeune fils de Garci Laso.[147] La présence
de cet enfant dans la troupe du comte de Trastamare prouvait assez que
son expédition avait été concertée d’avance avec don Pèdre, et devait
avoir une issue pacifique. Le peuple accueillit avec joie la nouvelle
de cette réconciliation. Alburquerque lui seul s’en montra chagrin,
voyant avec raison dans ce dénoûment une preuve du crédit des Padilla
et un échec humiliant pour son autorité. A son dépit se joignait la
honte d’avoir été joué, lui vieux politique, par des enfants qu’il
avait cru dominer.


III.

Le mariage de don Pèdre avec la princesse de France fut célébré le
3 juin, presque immédiatement après l’entrevue de Cigales. Autant
le roi avait montré d’abord d’irrésolution et de lenteur, autant
il témoignait à présent d’impatience pour en finir. Toutefois nul
ne pouvait attribuer ce changement à l’impression produite par les
charmes de Blanche. Le roi y paraissait toujours insensible ; il la
regardait à peine ; mais, convaincu que son mariage était un devoir
et une nécessité, il avait hâte de l’accomplir pour obtenir le
repos. Les deux fiancés furent menés en grande pompe à l’église de
Sainte-Marie-la-Neuve. L’ordre du cortége semblait avoir été réglé de
manière à prouver à tous les yeux que les discordes de la Castille
étaient à jamais terminées. Le comte de Trastamare, don Tello,
Alburquerque, les infants d’Aragon et la plupart des riches-hommes qui
avaient joué un rôle dans les derniers troubles, accompagnaient la
marche royale, surpris peut-être de se voir réunis ailleurs que sur un
champ de bataille. Venaient d’abord don Pèdre et Blanche de Bourbon,
montés sur des palefrois blancs et vêtus de robes de brocart d’or
fourrées d’hermine, costume alors réservé aux souverains. Alburquerque
était le parrain du roi, et la reine douairière d’Aragon, doña Léonor,
servait de mère à la jeune reine. On remarqua le choix de sa demoiselle
d’honneur, doña Margarita de Lara, sœur de don Juan Nuñez, et, comme
si Blanche eût ramené avec elle tous les proscrits, elle avait pour
écuyer le comte de Trastamare, qui tenait la bride de son cheval.
L’infant don Fernand conduisait le cheval de sa mère, doña Léonor,
et son frère don Juan remplissait le même office auprès de la reine
Marie. Ainsi, dans ce cortége, le bâtard don Henri avait le pas sur les
infants d’Aragon, honneur que quelques-uns trouvèrent excessif, et que
d’autres n’attribuaient qu’à la sincérité de la réconciliation entre
les fils de don Alphonse. Un tournoi, des courses de cannes, un combat
de taureaux, suivirent la cérémonie religieuse, et se renouvelèrent
le lendemain. Mais, au milieu de ces fêtes, tous les yeux se portaient
avec curiosité sur les nouveaux époux. Chacun lisait sur la contenance
du roi sa froideur et même son aversion pour sa jeune compagne, et,
comme l’on s’expliquait difficilement qu’un homme de son âge, ardent
et voluptueux, se montrât insensible aux attraits de la princesse
française, plusieurs murmuraient tout bas qu’il avait été fasciné
par Marie de Padilla, et que ses yeux, charmés par art magique, lui
montraient un objet repoussant au lieu de la jeune beauté qu’il venait
de conduire à l’autel.[148]

L’aversion, comme la sympathie, a ses mystères inexplicables, et
pourtant de graves auteurs, anciens et modernes, ont voulu trouver un
motif réel et plausible à l’éloignement de don Pèdre pour sa femme.
Les derniers n’ayant pas, comme leurs devanciers, la ressource commode
de la magie, ne se sont pas fait scrupule de ternir par une odieuse
calomnie le caractère de la jeune reine, que tous ses contemporains ont
respecté. On a prétendu que don Fadrique était un des ambassadeurs
chargés de demander au roi de France la main de sa nièce, et que,
pendant le voyage de Paris à Valladolid, Blanche aurait succombé aux
séductions de son beau-frère.[149] Ainsi ce serait à la jalousie qu’il
faudrait attribuer la répugnance du roi pour son épouse et sa haine
contre don Fadrique, dont j’aurai bientôt à raconter les effets. Je me
hâte de dire que toutes ces suppositions sont absolument fausses. Don
Fadrique ne fit point partie de l’ambassade castillanne et ne quitta
pas la Péninsule à l’époque des négociations entre la France et la cour
de Castille. Des chartes authentiques attestent son séjour dans le midi
de l’Espagne pendant les premiers mois de l’année 1353, et, à l’époque
du mariage du roi, il n’avait pas encore vu sa belle-sœur.[150] Ajoutez
que s’il eût existé quelque motif pour rompre ce mariage, quelque grief
réel ou seulement un prétexte qu’on pût alléguer contre Blanche, il est
à croire que don Pèdre eût saisi avec empressement l’occasion offerte,
alors que, débarrassé de la tutelle de son ministre, et subjugué
par l’amour de doña Maria, il ne cherchait qu’à faire preuve de son
autorité et de sa force.

Personne à Valladolid n’ignorait les sentiments du roi, et le bruit
s’était répandu qu’il allait prochainement en partir pour retourner
auprès de sa maîtresse. Le 5 juin, c’est-à-dire deux jours seulement
après la célébration de son mariage, don Pèdre étant seul à dîner[151]
dans son palais, sa mère et sa tante entrèrent tout en larmes et
demandèrent à lui parler en particulier. Aussitôt le roi quitta la
table et les conduisit dans un cabinet. « Sire, dit la reine-mère, on
nous annonce que vous voulez nous quitter pour retourner auprès de
doña Maria de Padilla. Nous venons vous conjurer de n’en rien faire,
et de considérer quel affront ce serait pour le roi de France, qui
vient de vous envoyer sa nièce avec tant d’honneurs. Pourriez-vous
ainsi la quitter, au moment où vous venez de vous unir en face des
saints autels, en présence de tous les grands de votre royaume ? Que
penseraient tous nos riches-hommes, venus de si loin pour vous faire
honneur, si vous vous éloigniez de la sorte, sans leur rendre grace,
sans leur adresser une parole de remercîment ?... » Le roi l’interrompit
en disant qu’il s’étonnait fort qu’elles ajoutassent foi à des bruits
frivoles, et il se hâta de les congédier, après leur avoir répété qu’il
ne songeait pas à quitter Valladolid. Une heure après, il demanda des
mules, annonçant qu’il allait rendre visite à sa mère ; mais, en effet,
il sortit de la ville accompagné seulement du frère de sa maîtresse,
Diego de Padilla, et de deux autres gentilshommes de ses plus privés.
Des relais étaient préparés de distance en distance, et il alla
coucher à seize grandes lieues de Valladolid. Le lendemain, il trouvait
à la Puebla de Montalvan doña Maria venue à sa rencontre.[152]

On prévoyait cet éclat ; cependant grande fut la surprise à Valladolid,
mais plutôt feinte que réelle de la part des deux bâtards, unis déjà
aux Padilla par une haine commune contre Alburquerque. Deux jours après
le départ du roi, don Henri et don Tello se rendirent à Montalvan,
suivis bientôt par les infants d’Aragon et par la plupart des jeunes
seigneurs, parmi lesquels on remarquait le gendre de Coronel, don Juan
de la Cerda, rappelé depuis peu de son exil.[153] La presse était
grande pour se tourner vers le soleil levant. Un petit nombre de
riches-hommes seulement annonçaient que ce scandale amènerait de grands
malheurs, et, au lieu de suivre la cour, allaient s’enfermer dans
leurs châteaux. Ainsi l’exigeait la prudence quand des troubles civils
étaient à craindre. En même temps la connivence des bâtards devenait
évidente, car, par l’ordre du roi, leurs otages étaient mis en liberté.
Le parti de Lara relevait la tête, annonçant avec ivresse que l’odieuse
domination d’Alburquerque avait cessé.


IV.

Après le premier moment de stupeur, Alburquerque se présenta devant
les trois reines désolées, accompagné du maître de Calatrava don Juan
Nuñez de Prado, son intime ami. Non moins irrité qu’elles, mais ayant
eu déjà le temps de reprendre son assurance et ses airs d’autorité,
il leur jura que leur cause était la sienne, et n’hésita pas à leur
promettre de ramener don Pèdre sous peu de jours après avoir châtié
les insolents aventuriers qui l’avaient empoisonné de leurs perfides
conseils. Incontinent il partit pour Tolède, où le roi s’était
déjà rendu avec les Padilla, ses frères et les infants d’Aragon.
Alburquerque sortit de Valladolid avec une suite de plus de quinze
cents cavaliers montés les uns sur des chevaux de bataille, les autres
sur des mules. A la troupe des gentilshommes de sa maison et à ses
clients ordinaires s’étaient joints un assez grand nombre de chevaliers
vassaux ou pensionnaires du roi, incertains encore s’ils iraient
grossir la jeune cour ou s’ils demeureraient fidèles au ministre, tous
désirant voir les choses de près et étudier par eux-mêmes la contenance
du roi et le pouvoir de ses nouveaux conseillers. L’historien Lopez
d’Ayala et son père étaient du voyage.

A peu de distance de Tolède, on rencontra le Juif don Simuel el Levi,
grand trésorier, alors fort avant dans les bonnes graces de doña Maria
de Padilla, et par elle devenu un des plus intimes conseillers du
roi. Il venait par l’ordre de son maître porter des paroles de paix
au ministre disgracié. « Le roi, disait don Simuel, fait toujours
le plus grand cas de votre vieille expérience, et maintenant comme
toujours il compte sur vos bons services. Vous pouvez vous présenter
en toute assurance devant lui ; mais il s’étonne que vous ameniez une
si nombreuse suite, et il vous invite à la congédier. » — Après avoir
ainsi parlé au nom du roi, le Juif ajouta quelque mots de la part des
Padilla. A l’entendre, ils ne demandaient pas mieux que d’entrer
en accommodement, et assuraient qu’une seule entrevue suffirait
pour amener une réconciliation sincère. Le trésorier de don Pèdre
n’était pas venu seul, et, pendant qu’il entretenait Alburquerque,
des chevaliers sortis de Tolède avec lui conversaient avec leurs
amis arrivant de Valladolid. Quelques-uns ne cachèrent pas qu’on
faisait à Tolède de grands préparatifs de guerre. Toutes les portes,
à l’exception d’une seule, étaient murées, et l’alguacil-mayor chargé
de la police de la ville venait d’être destitué et remplacé par une
créature des Padilla. Ces confidences troublèrent un peu l’assurance
d’Alburquerque. Il fit halte et tint conseil avec ses amis. Survint
un nouveau message du roi, pour le presser, avec une insistance qui
parut suspecte, de se rendre sans délai à l’Alcazar. D’autres avis,
envoyés par ses partisans secrets de Tolède, augmentèrent sa défiance
et lui firent craindre quelque guet-apens. Dès que son irrésolution
trahit ses alarmes, tous ses serviteurs, tremblant pour sa sûreté, le
conjurèrent de ne pas se livrer à la merci d’un prince faible, dominé
par une faction perfide. Alburquerque pouvait craindre de cruelles
représailles, et il avait appris à ses ennemis à se jouer des serments.
Il suivit les conseils de la prudence et rebroussa chemin, après avoir
dépêché au roi son majordome Rui Diaz Cabeza de Vaca, porteur de ce
message altier : « Sire, dit-il, don Juan Alonso vous baise les mains
et se recommande à votre merci. Il serait lui-même en ce moment en
votre présence, s’il n’eût appris que de méchants conseillers l’ont
calomnié auprès de vous. Vous savez, sire, tout ce que don Juan Alonso
a fait pour votre service et celui de la reine votre mère. Il a été
votre chancelier depuis votre naissance. Il vous a toujours loyalement
servi comme il avait servi le feu roi votre père. Pour vous il s’est
exposé à de grands périls, alors que doña Léonor de Guzman et sa
faction avaient tout pouvoir dans le royaume. Mon maître ignore encore
les crimes qu’on lui impute, faites-les-lui connaître, et aussitôt il
s’en purgera. Cependant, si quelque chevalier doute de son honneur
et de sa loyauté, moi, son vassal, me voici prêt à le défendre par
mon corps et les armes à la main. » Don Pèdre écouta froidement la
fière harangue de Cabeza de Vaca et le défi qui la terminait, puis
il répondit en peu de mots que, si Alburquerque ajoutait foi à de
vaines rumeurs, il était libre de se retirer où bon lui semblerait ;
que s’il était sage, il s’en remît à sa royale merci.[154] Aussitôt
il congédia le messager, cachant mal sa joie de se voir délivré d’un
censeur incommode. Peut-être, honteux de destituer le fidèle conseiller
de son père, voyait-il avec un vif plaisir qu’Alburquerque eût pris de
lui-même le parti de la retraite. Une fois qu’il le sut éloigné, il ne
garda plus de ménagements, et, retirant aux titulaires tous les offices
donnés pendant la faveur du ministre, il les distribua aux partisans
des Padilla. La réaction fut complète, et, pour encourir la disgrâce du
roi, il suffisait maintenant d’avoir été distingué par Alburquerque.

Ce dernier cependant, la rage dans le cœur, reprenait, avec son
escorte bien réduite, le chemin de Valladolid, après s’être arrêté
quelques moments à Ferradon pour se consulter avec son ami le maître de
Calatrava. Tous les deux tombèrent d’accord que, pour le présent, la
résistance ouverte était impossible ; qu’il fallait attendre patiemment
un retour de fortune, vivre loin de la cour et se tenir sur ses gardes,
l’un sur la frontière de Portugal, au milieu de ses vastes domaines,
l’autre dans un des châteaux de son ordre, entouré de ses chevaliers.
Avant de gagner son fort, Alburquerque voulut prendre congé des trois
reines et leur donner ses derniers conseils ; puis, rassemblant les
trésors qu’il faisait garder dans ses châteaux de Castille, il alla
s’enfermer dans la forteresse de Carvajales, assignée pour rendez-vous
à ses affidés. Outre les gens de sa maison qui l’accompagnaient
toujours, son escorte s’était grossie, pendant sa marche, d’un assez
grand nombre de gentilshommes résolus de s’attacher à sa fortune. Tous,
croyant la guerre civile allumée, pillaient et dévastaient le pays sur
leur passage.[155] Pour un seigneur féodal, c’était alors la manière
la plus usitée de témoigner son mécontentement. Alburquerque, s’il
n’encouragea pas ces excès, ne prit aucune mesure pour les réprimer,
satisfait sans doute de compromettre ses adhérents et de s’assurer leur
fidélité par la crainte des vengeances qu’ils s’attireraient à son
service.

Tout entier à ses amours, don Pèdre ne songeait nullement à poursuivre
le fugitif, et célébrait par des carrousels et des fêtes ce qu’il
appelait son véritable avénement au trône. Tandis que toute la jeune
cour s’égayait aux dépens du ministre disgracié, doña Maria de Padilla,
satisfaite d’avoir montré l’étendue de son pouvoir, donnait un exemple
de modération singulière dans sa position. Elle conseilla au roi de
retourner à Valladolid pour quelque temps, et de revoir sa femme, afin
d’éviter le scandale et de sauver les apparences. Assurée du cœur de
son amant, elle s’occupait de sa gloire, toutefois sans vouloir s’y
sacrifier. Don Pèdre, obéissant avec une répugnance marquée, reparut
à Valladolid, et demeura deux jours dans le même palais que sa femme.
Puis, comme lassé d’une comédie qu’il jouait mal, il revint aussitôt
auprès de sa maîtresse. Vainement les Padilla le supplièrent-ils
de prolonger son séjour à Valladolid, ils ne purent obtenir de son
impatience qu’il s’arrêtât une heure de plus. Ce fut la dernière
fois qu’il vit sa femme, et ce rapprochement si brusquement terminé
semblait n’être qu’un outrage de plus. Le vicomte de Narbonne et les
seigneurs français qui avaient accompagné la reine Blanche en Castille
s’éloignèrent indignés et sans prendre congé du roi. La reine-mère
conduisit l’épouse délaissée à Tordesillas, sur le Duero ;[156] c’était
la résidence ou plutôt l’exil que don Pèdre lui assignait.

C’est le rêve ordinaire des ministres disgraciés de croire qu’une
révolution suivra leur retraite. Enfermé dans son château de
Carvajales, Alburquerque voyait avec dépit l’indifférence de la
Castille. Bien que l’on blâmât généralement la conduite du roi à
l’égard de sa femme, on avait applaudi à son généreux dessein de
gouverner par lui-même ; on l’avait vu avec plaisir se réconcilier
avec ses frères, et surtout rendre sa faveur au parti des Lara,
dont le nom était toujours populaire dans la plupart des provinces.
Marie de Padilla se montrait douce et serviable, cherchant à cacher
sa puissance, ou ne la révélant que par des bienfaits ; ses parents
étaient habiles, et l’on convenait qu’ils servaient bien le roi.
Qu’importait aux communes et à la plus grande partie de la noblesse
que quelques charges de cour fussent occupées par les créatures
d’Alburquerque ou par les parents de la favorite ? Sauf un petit nombre
de riches-hommes personnellement intéressés à sa disgrâce, Alburquerque
se sentait abandonné du peuple comme de son roi. Désespérant déjà
de ressaisir le pouvoir, il commençait à craindre pour ses immenses
richesses. Ses vastes domaines excitaient de grandes tentations, et
les prétextes ne manquaient pas pour s’en emparer. De toutes parts
s’élevaient des plaintes contre les désordres commis par ses adhérents,
dont la conduite, aussi imprudente que coupable, pouvait donner à sa
retraite une couleur de rébellion. Il lui fallut songer sérieusement
à désarmer le courroux du roi. La mauvaise fortune avait vite abaissé
son orgueil, et il s’empressa d’accepter l’espèce de traité qu’on
lui offrit au nom de son souverain. Il consentit à livrer son fils
en otage et à donner caution pour la bonne conduite de ses vassaux.
En retour, le roi promit de lui conserver toutes les terres qu’il
possédait en Castille, et lui accorda la permission d’aller résider en
Portugal.[157] L’infant don Fernand d’Aragon fut investi de la charge
de grand chancelier.

Fier d’avoir humilié le plus puissant de ses grands vassaux, don
Pèdre ne voulut point l’accabler. Il respectait les longs services
d’Alburquerque sous le roi don Alphonse, et peut-être sa conscience lui
reprochait-elle de s’en être séparé dans un moment où il en recevait
les plus sages conseils. Mais, s’il excusait l’humeur du ministre
disgracié et même les brigandages de quelques vassaux indisciplinés,
il regardait comme une impardonnable trahison la conduite de certains
chevaliers qui, attachés par leurs charges à sa personne, au lieu de
le suivre à Tolède, s’étaient joints aux partisans d’Alburquerque,
et semblaient lui avoir offert leurs services contre leur maître. Don
Pèdre tenait de son père et d’Alburquerque lui-même que le plus grand
des crimes était la désobéissance à la double autorité de roi et de
seigneur féodal. Jeune, impérieux jusqu’à la dureté, il voulait se
faire craindre, surtout de ces riches-hommes placés si près du trône
qu’il croyait voir en eux autant de rivaux. Il annonçait hautement
l’intention de faire prompte et sévère justice.

Lorsque don Juan d’Alburquerque s’était retiré dans son château de
Carvajales, la plupart des chevaliers ou gentilshommes, vassaux
immédiats du roi, l’avaient abandonné pour revenir auprès de leur
maître ; d’autres en petit nombre s’étaient courageusement associés
à son exil volontaire et jusqu’alors lui avaient formé une espèce de
cour qui avait sa splendeur. Interdits par la soumission inattendue de
leur chef, ils n’avaient plus d’autre parti à prendre que d’implorer
à leur tour la clémence royale. Ils partirent de Carvajales avec le
fils d’Alburquerque, otage de la fidélité de son père ; mais, au lieu
de se rendre directement à Olmedo, où le roi se trouvait alors, ils
osèrent s’arrêter à Tordesillas et se présenter à la reine-mère et
à la princesse française, sa belle-fille. Là, sans doute, on leur
peignit le courroux de don Pèdre, son humeur implacable, ses menaces
et les échafauds qu’il faisait dresser. La plupart, effrayés de ces
confidences et désespérant d’obtenir leur pardon, ne songèrent plus
qu’à prendre la fuite. Deux chevaliers seulement, plus hardis ou plus
confiants que le reste, se hasardèrent à poursuivre leur route vers
Olmedo : c’étaient Alvar Gonzalez de Moran et Alvar Perez de Castro,
frère de cette Inez, maîtresse de l’infant Pierre de Portugal, si
fameuse depuis par sa mort cruelle et les honneurs que son amant
rendit à sa mémoire. Doña Maria de Padilla, naturellement humaine et
compatissante, voulut sauver ces deux braves gentilshommes, contre
lesquels le roi montrait une animosité particulière. Elle les fît
avertir qu’ils n’avaient pas un moment à perdre pour se dérober au
supplice qui déjà s’apprêtait. Venant d’une pareille source, l’avis
était trop sûr pour être dédaigné. Aussitôt Moran et Alvar de Castro
retournèrent sur leurs pas. A Medina del Campo, ils trouvèrent des
relais préparés par les soins de la reine Marie, et ce secours ne tarda
pas à leur être bien nécessaire. Alvar surtout, chaudement poursuivi,
ne dut son salut qu’à la vigueur extraordinaire de son cheval. Moins
heureux que lui, la plupart de ses compagnons, échappés de Tordesillas,
furent arrêtés par les officiers du roi et conduits à Olmedo la chaîne
au cou. On s’attendait à des supplices, mais la colère du roi ne
résista pas aux prières et aux larmes de sa maîtresse. Après quelques
jours de détention, tous ces malheureux furent rendus à la liberté.[158]

Sur ces entrefaites, le maître de Saint-Jacques, don Fadrique, qui,
depuis la mort de sa mère, doña Léonor de Guzman, n’avait pas revu le
roi, reparut à la cour et y fut accueilli à bras ouverts. On eût dit
que don Pèdre voulût réunir autour de lui tous ses frères pour les
associer à son gouvernement. A l’exemple de don Henri et de don Tello,
le jeune maître de Saint-Jacques rechercha l’amitié des parents de la
favorite. Sur une insinuation du roi, il retira la grande commanderie
de Castille à Rui Chacon et en pourvut Diego Garcia de Villagera,
frère bâtard de Maria de Padilla. Pour prix de cette complaisance, le
roi lui fit remise de quelques droits contestés à son ordre par la
couronne.[159] De son côté, don Tello, mettant à profit les bonnes
dispositions de son frère, obtint son agrément pour conclure un mariage
avantageux. Sous le règne du feu roi, il avait été fiancé, encore tout
enfant, à doña Juana de Lara, fille aînée de don Juan Nuñez, maintenant
héritière de la seigneurie de Biscaïe. La défiance d’Alburquerque
s’était toujours opposée à cette union. Il avait fait mettre le
séquestre sur les biens de doña Juana, et la Biscaïe était entrée dans
les domaines de la couronne. Comme s’il eût à cœur de prendre en tout
le contre-pied de la politique suivie par son ministre, don Pèdre
présida lui-même au mariage de l’héritière de Lara et lui restitua tous
ses apanages. Aussitôt après ses noces, qui furent célébrées en grande
pompe à Ségovie, don Tello se rendit en Biscaïe pour se mettre en
possession de la riche dot que lui apportait sa femme. C’était un petit
royaume. Quant au roi, quittant la Castille, il prit avec toute sa cour
le chemin de l’Andalousie, où il comptait passer le reste de l’automne
et l’hiver. Mais d’abord, irrité de la part que les deux reines avaient
prise à l’évasion d’Alvar de Castro, il sépara Blanche de Bourbon de la
reine Marie, auprès de laquelle elle avait toujours demeuré depuis son
arrivée en Castille. La jeune princesse, déjà traitée en prisonnière,
quoiqu’on lui eût conservé une petite cour et une maison royale, fut
conduite au château d’Arévalo et confiée à la surveillance de l’évêque
de Ségovie. La reine-mère reçut la permission, peut-être l’ordre,
d’aller résider en Portugal, auprès du roi son père.[160] Ces mesures
rigoureuses étaient accompagnées de nouvelles persécutions dirigées
contre les amis d’Alburquerque. Le roi ôta la charge de chambellan à
Gutier Fernandez de Tolède, pour en revêtir Diego de Padilla. Tous les
parents de Gutier Fernandez partagèrent sa disgrâce, et, destitués de
leurs offices, virent partager leurs dépouilles entre la famille de
la favorite et les clients des bâtards, maintenant comblés d’honneurs
comme au temps du feu roi. Perez Ponce, maître d’Alcántara, oncle de
doña Léonor de Guzman, avait encouru le séquestre de ses châteaux
d’Andalousie pour avoir le premier pris les armes à l’avénement de don
Pèdre. On lui rendit ses forteresses, et le roi lui-même l’en remit
solennellement en possession.[161] En un mot, il semblait prendre à
tâche d’effacer tous les souvenirs de l’administration d’Alburquerque ;
hommes et choses étaient impitoyablement changés.


V.

C’est par de tels actes d’autorité que don Alphonse avait préludé à
son glorieux règne. Don Pèdre prétendait l’imiter en tout. Accusant
son ancien ministre de partialité et d’injustice, il annonçait, avec
un peu trop d’assurance peut-être, que, maintenant qu’il régnait seul,
ni le rang ni la faveur ne trouveraient accès auprès de lui. La mieux
tenue des promesses faites aux cortès de Valladolid fut celle d’écouter
toutes les plaintes portées au pied de son trône.[162] Affable avec
les petits, souvent dur et hautain avec les grands, il voulait être
instruit de tout, voir tout par lui-même. A l’exemple de ces califes
dont les légendes avaient sans doute amusé son enfance,[163] il se
plaisait à prendre des déguisements et à parcourir seul, la nuit, les
rues de Séville, soit pour surprendre les sentiments du peuple, soit
pour chercher des aventures et surveiller la police de cette grande
cité. Ces explorations mystérieuses ont fourni aux romanciers et aux
poètes espagnols le texte de mille récits dramatiques, la plupart peu
dignes de créance, remarquables pourtant parce qu’ils s’accordent
tous sur le caractère qu’ils donnent à don Pèdre, échos en cela de
la tradition populaire, qui pour l’historien n’est pas sans quelque
valeur. En effet, le peuple, s’il altère les faits, juge les hommes
avec exactitude. Pour lui, don Pèdre fut le protecteur des opprimés, le
redresseur des torts, l’ennemi ardent de toutes les iniquités du régime
féodal. Il est vrai que le peuple se contente de peu et tient compte
à ses maîtres de leurs bonnes intentions. La justice de don Pèdre,
demeurée proverbiale, fut celle des souverains musulmans, prompte,
terrible, presque toujours passionnée, souvent bizarre dans sa forme.

On me pardonnera de rapporter ici une anecdote singulière sur les
courses nocturnes du roi : consacrée par un monument encore existant
à Séville, admise par les auteurs les plus graves, elle ne doit pas,
je pense, être rejetée par la critique moderne pour les couleurs
romanesques qu’une longue tradition a pu lui donner.

On raconte qu’une nuit, le roi, passant seul et déguisé dans une rue
écartée de Séville, se prit de querelle avec un inconnu pour un motif
frivole.[164] Les épées furent tirées et le roi tua son adversaire.
A l’approche des officiers de justice, il prit la fuite et regagna
l’Alcazar, croyant n’avoir pas été reconnu. Une enquête eut lieu. Le
seul témoin du combat était une vieille femme, qui, à la lueur d’une
lampe, avait vu confusément la scène tragique. Suivant sa déposition,
les deux cavaliers avaient le visage caché sous leur manteau, selon la
coutume des galants de l’Andalousie ; mais l’un d’eux, le vainqueur,
faisait entendre en marchant un bruit étrange : ses genoux produisaient
un léger craquement ; or, tout le monde le savait à Séville, ce
craquement des genoux était particulier au roi, par suite d’un défaut
de conformation, qui, d’ailleurs, ne l’empêchait pas d’être agile et
adroit à tous les exercices du corps, Un peu confus de leur découverte,
les alguazils ne savaient s’ils devaient punir la vieille ou bien
acheter son silence. Le roi lui fit donner une somme d’argent et
s’avoua coupable. Restait à trouver une peine, chose difficile. La loi
était formelle : en pareil cas, le meurtrier devait être décapité et sa
tête était exposée sur le lieu du crime. Don Pèdre ordonna que sa tête
couronnée et taillée en pierre fût placée dans une niche, au milieu
de la rue théâtre du combat. Ce buste, malheureusement renouvelé au
XVIIe siècle, se voit encore aujourd’hui dans la rue du _Candilejo_ à
Séville.[165]

Cette subtilité, conforme d’ailleurs aux coutumes du moyen-âge,
atteste plutôt la fertilité d’imagination que l’impartialité du roi.
Le trait suivant donnera une meilleure idée de ses jugements. Un
prêtre pourvu d’un riche bénéfice avait fait une grave injure à un
cordonnier. Traduit devant un tribunal ecclésiastique, le seul dont il
fût justiciable, le prêtre fut pour ce délit suspendu de ses fonctions
sacerdotales pendant quelques mois. L’artisan, mal satisfait de la
sentence, se chargea lui-même de punir l’outrage ; il attendit son
ennemi, et lui infligea une rude correction manuelle. Aussitôt il fut
arrêté, jugé, condamné à mort. Il en appela au roi. La partialité
des juges ecclésiastiques avait produit quelque scandale. Don Pèdre
parodia leur sentence en condamnant le cordonnier à s’abstenir de
faire des souliers pendant une année. Quoique attestée par Zúñiga,
auteur prudent et respectable, cette anecdote sent peut-être un peu
trop sa légende populaire pour être acceptée par l’histoire. Cependant
elle reçoit une espèce de confirmation par une loi remarquable
ajoutée vers la même époque au _règlement_, ou code particulier de la
commune de Séville. « Considérant les nombreux outrages commis par
des ecclésiastiques (ainsi s’exprime le législateur), lesquels font
usage d’armes défendues, sans crainte de Dieu, ni révérence pour
leur caractère, d’où vient que les laïques se vengent par des moyens
semblables, et, pour tant que les juges ecclésiastiques ne punissent
pas les délinquants de leur ordre et n’en font pas exemple comme il
est droit, j’ordonne et j’établis, par la présente loi, qu’à l’avenir
tout laïque qui tuera, blessera, déshonorera un ecclésiastique, ou lui
fera tout autre mal dans sa personne ou ses biens, soit puni de la même
peine qu’encourrait l’ecclésiastique faisant la pareille à un laïque.
Je veux que mes alcades, devant qui l’affaire sera portée, appliquent
ladite peine et non point une autre.... Le tout, sans aller contre
les libertés de l’église et sans relever le laïque coupable du fait
de sacrilége ou du châtiment d’excommunication.[166] » On le voit,
l’anecdote du cordonnier a peut-être provoqué cette loi extraordinaire
pour l’époque où elle fut rendue ; mais il est possible aussi qu’elle
ne soit qu’un commentaire de la loi, une fiction populaire destinée à
perpétuer le souvenir de la justice de don Pèdre.

Ce mépris pour les immunités ecclésiastiques qui, dans ce temps,
pouvait passer pour de l’impiété, n’empêchait pas don Pèdre de méditer
une croisade, projet digne de son âge, et naturel chez un prince
espagnol. On rapporte qu’un certain Abdallah, roi de Tremecen, pressé
par les Beni-Merin de Fez, avait promis à don Alphonse, pendant le
siége de Gibraltar, d’embrasser la religion chrétienne et de lui faire
hommage de ses états, si on lui accordait quelques secours pour se
défendre contre ses voisins. Don Pèdre avait repris les négociations
commencées par son père, et demandait au pape Innocent VI un subside,
des indulgences et l’étendard de l’église pour entreprendre une
expédition en Barbarie.[167] Que la conversion du prince africain
fût réelle ou qu’elle servît seulement de prétexte pour obtenir
les subsides du saint-siége, don Pèdre s’amusa quelque temps à ces
préparatifs guerriers ; mais bientôt d’autres soins vinrent le
distraire, et il trouva trop d’occupations dans son royaume pour songer
à des conquêtes outre-mer.


VI.

Pendant le séjour du roi à Séville, plusieurs partisans d’Alburquerque,
qui lors de sa disgrâce étaient sortis du royaume, se hasardèrent à
reparaître en Castille, persuadés que quelques mois d’exil avaient
suffi pour les faire oublier. Le maître de Calatrava, don Juan Nuñez de
Prado, principal confident de l’ancien ministre, était allé chercher
un asile en Aragon, dans la commanderie d’Alcañiz, dépendant de
son ordre ; car alors, bien que la chevalerie de Calatrava eût son
chef-lieu et son maître en Castille, elle possédait néanmoins des
établissements considérables dans d’autres royaumes de la Péninsule.
Sous la protection de l’Aragonais, Nuñez de Prado aurait pu braver
le courroux de don Pèdre, ou tout au moins se ménager une amnistie
spéciale ; mais bientôt, reprenant confiance, trompé peut-être par
de perfides promesses,[168] après huit mois d’absence, il rentra en
Castille et s’arrêta dans la commanderie d’Almagro. Dès que le roi
en fut informé, il y courut précédé par don Juan de la Cerda, devenu
l’un de ses favoris depuis l’éloignement d’Alburquerque. La Cerda,
réunissant aux hommes d’armes qu’il amenait la milice bourgeoise de
Ciudad-Real, se hâta d’investir le château d’Almagro. Un des frères de
Calatrava, parent du maître, lui conseillait de sortir sur-le-champ
avec cent cinquante cavaliers qui se trouvaient réunis dans la
commanderie, et à la tête de cette petite troupe brave et dévouée de
se faire jour au travers des milices mal exercées de La Cerda. « Si
nous les battons, disait-il, la route d’Aragon nous est ouverte :
sinon nous mourrons les armes à la main comme des prud’hommes. » —
« Non, répondit Nuñez ; jamais on ne me reprochera d’avoir été déloyal
à mon souverain. Qu’il se présente lui-même, et je me mettrai à sa
merci. » A l’approche du roi, les portes du château s’ouvrirent, et le
maître vint lui-même apporter ses clés. Aussitôt il fut arrêté.[169]
Le roi le déposa et enjoignit aux chevaliers de l’ordre de lui donner
pour successeur Diego de Padilla. Il n’admettait aucune excuse, et le
semblant d’élection fut consommé sur l’heure même. Dès que Padilla eut
reçu le sceau de l’ordre et le serment des frères, le roi lui livra
le malheureux Nuñez de Prado, redevenu simple chevalier, et comme tel
justiciable du nouveau maître. Padilla le fit conduire dans le château
de Maqueda, où peu de jours après on le mit à mort. Le roi blâma,
dit-on, cette cruauté inutile, dont il paraît n’avoir été instruit que
lorsqu’il était trop tard pour s’y opposer.

Nuñez de Prado n’était ni aimé, ni estimé dans son ordre, et sa mort
fut considérée comme un juste châtiment de sa conduite passée. Par ses
intrigues et son insubordination, il avait enlevé la maîtrise à son
prédécesseur, don Garci Lopez de Padilla, qui lui avait donné l’habit
de Calatrava. A cette occasion, il avait encouru l’excommunication
d’un légat du pape chargé de mettre fin au schisme qui divisait les
chevaliers ;[170] mais, aux yeux de don Pèdre, son principal crime
était son attachement à don Juan d’Alburquerque ; le roi était encore
animé contre lui par Diego de Padilla,[171] qui, préparant sans doute
de longue main son élection, s’était ménagé un parti puissant dans
l’ordre de Calatrava, et, par son crédit, y avait fait entrer un grand
nombre de ses créatures.




VIII.

GUERRE CIVILE. — CAPTIVITÉ DE DON PÈDRE. — 1354.


I.

L’acharnement du roi contre les amis d’Alburquerque devait
nécessairement exciter une violente soif de vengeance dans l’ame
altière du riche-homme portugais ; il se contint pourtant, et rien
n’indique que de son exil il ait pris une part active aux affaires
de la Castille. Mais sa modération ne fut pas imitée par tous ses
clients. Les violences des Padilla amenèrent d’autres violences qui
fournirent au roi un prétexte pour rompre la convention qu’il venait
de conclure et pour s’attaquer au chef même de la faction, objet de
ses ressentiments. Au printemps de l’année 1354, don Pèdre se présenta
tout à coup avec une petite armée devant Medellin, ville d’Estramadure,
dont Alburquerque était le seigneur. Les habitants accueillirent le
roi avec empressement, mais les hommes d’armes demeurèrent fidèles
à leur maître et se retirèrent dans le château. Là, hors d’état de
se défendre long-temps, ils obtinrent une espèce de capitulation
fort usitée au moyen-âge : on leur permit de faire connaître à leur
seigneur l’extrémité où ils se trouvaient et de le mettre en demeure
de les secourir dans un délai convenu. A l’expiration de ce terme,
un vassal pouvait, sans enfreindre sa foi, rendre la place qui lui
était confiée. Alburquerque, ayant répondu qu’il ne pouvait entrer en
campagne, le château de Medellin fut remis au roi, qui le fit aussitôt
démanteler.[172]

Après ce succès, don Pèdre se porta rapidement contre la ville
d’Alburquerque, principale seigneurie de don Juan Alonso, qui en tirait
son surnom. Elle était bien approvisionnée et gardée par une garnison
nombreuse aux ordres d’un chevalier portugais nommé Botelho qui, en
ce moment, avait reçu dans sa forteresse comme un ami, peut-être
comme un auxiliaire utile, le commandeur de Calatrava, Pero Estebañez
Carpentero, neveu du dernier maître dont je viens de raconter la
fin tragique. Le roi, d’autant plus irrité de voir les préparatifs
d’une résistance vigoureuse qu’il n’avait pas une armée suffisante
pour emporter la place de vive force, fit rendre sentence de haute
trahison contre le gouverneur et contre Carpentero. Suivant le droit du
moyen-âge, l’arrêt était abusif ; car, d’un côté, Carpentero alléguait
qu’il était dans les murs d’Alburquerque comme réfugié ; pour se
soustraire aux mauvais desseins des ennemis de son oncle, et non comme
rebelle, en état d’hostilité contre son souverain ; d’un autre côté,
Botelho, avec encore plus de raison, soutenait que, sujet du roi de
Portugal et homme-lige d’Alburquerque, il ne devait point d’hommage
au roi de Castille, et par conséquent ne pouvait encourir le reproche
de félonie en résistant à ses armes. Au surplus, leur bon droit était
soutenu par de fortes murailles, et ils étaient gens à faire acheter
chèrement leur défaite. Le siége paraissant devoir tirer en longueur,
don Pèdre laissa devant le château ses deux frères don Henri et don
Fadrique avec Juan de Villagera, et se rendit en Castille après avoir
dépêché des ambassadeurs au roi de Portugal pour demander l’extradition
d’Alburquerque.

Alphonse IV, grand-père du roi de Castille, se trouvait alors à Evora
avec toute sa cour pour les noces de sa petite-fille, fiancée à don
Fernand, l’aîné des infants d’Aragon. Au milieu des fêtes célébrées
à l’occasion de ce mariage, les envoyés castillans obtinrent leur
audience ; mais avant qu’ils prissent la parole, Alburquerque,
connaissant l’objet de leur mission, supplia le roi de l’entendre.
Dans un discours rempli de fierté il exposa la conduite qu’il avait
tenue en Castille pendant qu’il était à la tête des affaires. Après
avoir rappelé avec adresse les nombreux services rendus par lui à
la reine Marie, fille de don Alphonse IV, sacrifiée par son époux à
une indigne rivale, il essaya de justifier en ces termes les actes
de son administration, ou plutôt il en fit ce magnifique éloge :
« J’ai délivré mon roi, dit-il, d’une faction redoutable, je lui ai
ménagé une alliance avantageuse avec la maison de Bourbon, alliance
que de perfides conseils s’efforcent de rompre aujourd’hui. J’ai
cimenté l’union de la Castille avec tous les royaumes chrétiens de
l’Espagne. Pour prix de mes services ; je n’ai voulu ni argent ni
terres. Le roi a disposé comme il lui a plu des biens de Garci Laso et
d’Alonso Coronel. J’ai refusé de profiter de ces confiscations.[173]
M’accuse-t-on d’avoir détourné quelque chose du trésor royal confié
à ma garde ? Qu’on examine mes comptes, et l’on verra quelle fut mon
intégrité. Je me fais cette gloire, que, pendant mon administration,
aucune taxe nouvelle n’a été imposée au peuple de Castille. Que si
quelqu’un prétend que j’ai été déloyal envers mon seigneur le roi, je
suis prêt à prouver mon innocence par mon corps, si vous le permettez,
sire, et me donnez le champ clos, car, en Castille, je n’aurais pas
sûreté. Si le comte don Henri et le maître de Saint-Jacques veulent
se porter demandeurs pour leur frère, j’accepte le combat, homme pour
homme, jusqu’à cent contre cent. Je répondrai au Comte, et don Gil de
Carvalho, maître de Saint-Jacques de Portugal, me secondera contre don
Fadrique.[174] »

A ce discours superbe, les envoyés de Castille répliquèrent avec
vivacité : qu’avant d’éclater en bravades Alburquerque avait à se
justifier devant son souverain, qui était son seul juge ; et, de la
part de leur maître, ils demandèrent au roi de Portugal de contraindre
l’accusé à se rendre en Castille. D’un côté, le maître portugais
de Saint-Jacques soutenait hautement Alburquerque, de l’autre,
les riches-hommes castillans venus aux noces de l’infant d’Aragon
prenaient parti pour les ambassadeurs de leur souverain. La querelle
s’échauffant, il y eut des injures et des provocations échangées,
et, sans la prudence du roi de Portugal, les deux partis en fussent
peut-être venus aux mains en sa présence. Alphonse, voulant gagner du
temps, répondit qu’Alburquerque se justifierait sans doute, et que,
quant à lui, il allait envoyer à son petit-fils le roi de Castille des
ambassadeurs qui ménageraient un accommodement.


II.

Pendant que les hostilités se poursuivaient mollement sur la frontière
de Portugal, don Pèdre, se reposant sur ses deux frères du soin de
presser le siége d’Alburquerque, oubliait son royaume et sa vengeance
pour un nouvel amour. Maintenant Marie de Padilla semblait avoir perdu
l’empire qu’elle exerçait naguère sur son cœur. Souffrante depuis
quelque temps et touchant au terme d’une grossesse pénible, elle
annonçait l’intention de quitter la cour et le monde pour se retirer
dans un cloître. On ignore, et il importe peu de savoir, quelles
querelles d’amants avaient provoqué cette résolution violente, mais il
est certain que don Pèdre, loin de s’opposer au projet de sa maîtresse,
en pressa l’exécution. Il écrivit même au pape pour solliciter les
autorisations nécessaires à la fondation d’un couvent de femmes
sous le vocable de Sainte-Claire, dont Marie de Padilla devait être
la supérieure et où elle aurait prononcé ses vœux.[175] La rupture
déclarée et publique paraissait irrévocable ; le roi était amoureux
de doña Juana, fille de don Pedro de Castro, surnommé _de la Guerra_,
et veuve de don Diego de Haro, descendant des anciens seigneurs de
Biscaïe.[176] Vertueuse autant que belle, doña Juana se montrait
insensible à toutes les séductions. La passion du roi s’irritant par
les obstacles mêmes, il parla de mariage et offrit sa main et sa
couronne à la jeune veuve. Quelque étrange que parût cette proposition,
les parents de doña Juana comprirent que d’un prince violent et
impétueux comme don Pèdre ils pouvaient tout attendre. Restait à
prouver qu’il était libre. Don Pèdre prétendit que son mariage avec
Blanche de Bourbon était nul, et, sur ce point délicat, donna des
explications qui sont demeurées inconnues, mais qui satisfirent Enrique
Enriquez, mari d’une tante de doña Juana, et Men Rodriguez de Senabria,
chevalier galicien, tous deux chargés, en qualité d’arbitres, de faire
une espèce d’enquête sur la position du roi. On devine les arguments
employés pour les convaincre, en voyant Enriquez obtenir, comme sûreté
pour l’exécution de la promesse de mariage faite par le roi, la remise
des châteaux de Jaen, de Dueñas et de Castrojeriz. Probablement la
complaisance de Men Rodriguez fut payée de la même manière. Fort de
leur approbation, don Pèdre se rendit aussitôt à Cuellar, résidence de
la belle Juana ; mais elle exigeait encore un témoignage pour vaincre
ses derniers scrupules. A sa prière, deux prélats, les évêques de
Salamanque et d’Avila, mandés par le roi et sommés d’attester qu’il
était libre de contracter mariage, n’hésitèrent point à confirmer la
déclaration des premiers arbitres, soit qu’ils cédassent à des menaces,
soit qu’ils se fussent laissé gagner par des présents. Doña Juana se
rendit alors, et le mariage fut aussitôt célébré dans l’église de
Cuellar, où l’évêque de Salamanque bénit les deux époux.

Quelque aveugles que puissent être les passions d’un roi de dix-huit
ans, on a peine à s’expliquer un fait de bigamie aussi scandaleux.
Admettra-t-on une erreur de don Pèdre lui-même au sujet de la validité
de son engagement avec Blanche de Bourbon ? L’historien Ayala, qui
fournit seul quelques renseignements sur ce fait étrange, rapporte
que le roi, pour prouver la nullité de son mariage avec la princesse
de France, aurait invoqué certaines protestations faites par lui à
Valladolid au moment de ses noces ; mais de ces protestations il
n’existe aucune trace, et plus tard elles ne furent jamais reproduites.
Quelle contrainte d’ailleurs pouvait y donner lieu ? A l’époque où don
Pèdre se rendit auprès de Blanche, l’autorité, ou, si l’on veut, la
domination d’Alburquerque venait de céder à l’ascendant de Marie de
Padilla, c’est-à-dire de la personne la plus intéressée à trouver des
arguments ou des prétextes contre ce mariage. Or, on a vu au contraire
Marie de Padilla intervenir pour opérer une sorte de réconciliation
entre son amant et la jeune reine. Quel moment plus favorable aurait
pu trouver don Pèdre, non pour protester contre son mariage, mais pour
le rompre, que celui de son arrivée à Valladolid, lorsque, soutenu par
les forces de don Henri et de don Tello, il venait de secouer le joug
de sa mère et de son ministre ? Malgré toutes ces considérations, je ne
pense pas que l’on doive absolument révoquer en doute la réalité d’une
protestation secrètement faite par le roi. Tout en cédant aux instances
de sa mère et d’une partie de ses conseillers, il voulut peut-être
se ménager pour un jour à venir les moyens d’invoquer la nullité
d’une union qu’il ne contractait qu’avec la plus grande répugnance.
Sans doute les réserves qu’il put faire alors ne devaient, selon ses
calculs, profiter qu’à Marie de Padilla. Maintenant il s’en servait
contre elle. Sa duplicité, à l’égard de doña Juana, devint bientôt
manifeste. Tout prouve que dans l’emportement d’un dépit amoureux
contre Marie de Padilla il aurait cherché à lui donner une rivale, ou
peut-être seulement à lui prouver qu’il pouvait aimer ailleurs. Charmé
un moment par la beauté de doña Juana, irrité par sa résistance, il
eut recours, pour triompher de ses scrupules, à une comédie sacrilége.
Rien ne lui coûte pour satisfaire sa passion. Il gagne les parents
de Juana, il corrompt ou intimide les évêques, il prononce tous les
serments qu’on exige de lui, enfin il va jusqu’à célébrer un mariage
impie. Mais à peine a-t-il possédé sa nouvelle conquête, qu’il lève le
masque. Dès le lendemain de ses noces on peut juger de sa bonne foi.
La remise des châteaux stipulée avec Enrique Enriquez est révoquée.
Le même jour il quitte doña Juana pour ne jamais la revoir, lui
laissant seulement le domaine de Dueñas, espèce d’indemnité qu’il ne
peut refuser à sa victime.[177] Le sacrilége du double mariage n’a
pas arrêté don Pèdre un seul instant. Il sait que tout l’odieux doit
retomber sur les évêques qui l’ont autorisé. L’âge du roi, son goût
effréné pour le plaisir, ne permettent guère de lui prêter en cette
circonstance les calculs d’une politique astucieuse. Cependant on l’a
vu à Séville humilier le clergé par ses décrets ; à Cuellar, peut-être
s’applaudissait-il de compromettre des prélats illustres, persuadé que
le scandale de leur complaisance rejaillirait sur toute l’église, dont
il conspirait l’abaissement.


III.

Le jour même du mariage de don Pèdre avec Juana de Castro, une nouvelle
fort inattendue vint le surprendre à Cuellar. Un des chevaliers de son
hôtel, arrivé en toute hâte de la frontière, lui annonça que le comte
de Trastamare et don Fadrique avaient levé l’étendard de la révolte, et
que, ligués maintenant avec don Juan d’Alburquerque, ils s’apprêtaient
à entrer en Castille.

On ne peut se défendre d’un sentiment pénible à voir de jeunes princes
de vingt ans, traités par leur frère avec la plus noble confiance,
feindre un dévouement sans bornes, flatter ses favoris, s’humilier aux
pieds de sa maîtresse, encourager la faiblesse et les désordres de leur
souverain, et, quelques jours plus tard, au mépris de leurs serments,
s’allier avec l’assassin de leur mère contre leur bienfaiteur ! Quel
contraste entre cette dissimulation précoce et la fierté chevaleresque
du vieux ministre, appelant les deux bâtards en champ clos devant
le roi de Portugal ! Pendant que du fond de son exil Alburquerque,
injustement attaqué, se préparait à une guerre ouverte contre les
jeunes princes de tout temps objets de sa haine, don Henri calculait
froidement les avantages de la loyauté et ceux de la trahison. Sans
doute il ne rêvait pas dès-lors d’arracher la couronne à son frère ;
mais, prévoyant dans une guerre civile son agrandissement personnel, il
voulut, pour rendre sa rébellion plus redoutable, se donner l’appui du
seul homme qui osât alors tenir tête à don Pèdre. Ayala, qu’on ne peut
soupçonner de calomnier un prince dont il servit la cause les armes à
la main, affirme sans réserve que la première pensée de cette alliance
fut conçue par le comte de Trastamare.[178]

Après le mariage de l’infant d’Aragon et son départ pour la Castille,
la cour de Portugal était à Estremoz, et don Juan d’Alburquerque l’y
avait suivie, lorsqu’il reçut inopinément un message du comte don
Henri, apporté par frère Diego de Ribadeneyra, confesseur du jeune
prince. C’était une alliance offensive et défensive que proposait ce
moine, d’abord en termes généraux, annonçant d’ailleurs de grands
desseins que don Henri et son frère se réservaient de communiquer
eux-mêmes à don Juan d’Alburquerque dès qu’ils auraient reçu sa
foi. Quelque surprise que dût éprouver Alburquerque à une semblable
ouverture, l’offre des deux bâtards servait trop bien ses projets de
vengeance pour qu’il ne s’empressât pas de l’accepter. On convint
aussitôt d’une entrevue, et, pour prouver la sincérité de leur
défection, don Henri et don Fadrique commencèrent par arrêter le frère
de Marie de Padilla, Juan de Villagera, qui commandait conjointement
avec eux les troupes réunies en Estramadure. Après ce coup, les
nouveaux confédérés se rencontrèrent à Riba de Cayo, village sur la
frontière de la Castille et du Portugal, et y scellèrent leur alliance
par les serments usités alors en de telles occasions. Sur-le-champ
Alburquerque compta aux deux bâtards une somme de 200,000 maravédis à
titre de subsides pour leurs hommes d’armes, et leur remit comme gages
de sa foi plusieurs de ses châteaux, entre autres celui-là même dont
ils étaient chargés par le roi de faire le siége. Dans cette première
conférence, don Henri exposa le plan qu’il avait conçu. Il s’agissait
de détrôner son frère, ou du moins de lui susciter un compétiteur
puissant, qui devait à son avis entraîner le roi de Portugal dans leur
coalition : c’était l’infant Pierre de Portugal que don Henri voulait
proclamer roi de Castille. Petit-fils de don Sanche par sa mère doña
Beatriz, l’infant était d’un degré plus près de la souche royale que
don Pèdre, fils d’Alphonse et arrière-petit-fils de don Sanche. A
cette époque où le droit de succession au trône, récemment disputé
par les armes, n’était pas encore fixé d’une manière irrévocable, la
transmission de la couronne à l’aîné de la souche royale, système
encore en vigueur de nos jours chez des peuples orientaux,[179] était
acceptée par les mœurs et sanctionnée par des précédents. L’exclusion
des infants de La Cerda et la reconnaissance de don Sanche par les
cortès autorisaient jusqu’à un certain point les prétentions du prince
portugais, et les confédérés pouvaient se flatter de les faire admettre
par de nouvelles cortès. Un tel plan devait plaire à l’orgueil des
nobles et des communes. Il était à croire en effet que la Castille,
parvenue à sa grandeur actuelle par la réunion de plusieurs couronnes
sur la même tête, accueillerait avec faveur un prétendant qui lui
apportait en dot un vaste royaume. Ce projet, aussitôt adopté par
Alburquerque et transmis à l’infant de Portugal par son favori Alvar
de Castro, ne put recevoir cependant même un commencement d’exécution,
grace à la résistance énergique qu’il rencontra de la part du roi don
Alphonse IV. Non-seulement il se hâta de le désavouer, mais encore
il éloigna de la frontière le prince son fils et lui défendit de
correspondre avec les conjurés dont les promesses l’avaient un instant
séduit.[180]

Au moment où se concluait l’alliance entre Alburquerque et les bâtards
de Castille, la reine Marie, mère de don Pèdre, quitta précipitamment
la cour de Portugal, voulant sans doute fuir le soupçon de complicité
avec les rebelles. Pour rentrer en Castille, elle fit un long détour,
comme si elle eût voulu éviter de les rencontrer sur son passage. S’il
faut en croire le chroniqueur, la longueur du voyage n’était pas sans
charmes pour elle. Martin Alphonse Telho, chevalier portugais, « tenait
la bride de sa monture par les chemins », et, tout occupée de l’amour
qu’elle lui avait inspiré, elle cherchait la solitude au lieu de
prendre part aux grands événements politiques qui se préparaient.[181]

A peine instruit de la trahison de ses frères, confirmée par Juan de
Villagera qui était parvenu à s’échapper, don Pèdre, dès le lendemain
de son mariage, quittant pour toujours doña Juana de Castro, courut à
Castrojeriz, qu’il assigna pour rendez-vous à ses vassaux immédiats.
Il y manda également ses cousins, les deux infants d’Aragon, déjà de
retour de leur voyage en Portugal. Cependant la conjuration des bâtards
s’étendait au-delà de l’Estramadure. En apprenant la rébellion de ses
frères, don Tello essaya d’insurger la Biscaïe et se mit à lever des
troupes sur les vastes domaines de sa femme, l’héritière des Lara.
C’était une nouvelle trahison, qui montrait à don Pèdre quels étaient
les hommes qu’il avait comblés de ses bienfaits. Dans l’espoir de
faire une diversion puissante en Biscaïe, le roi maria sur-le-champ
l’infant don Juan d’Aragon à doña Isabel de Lara, la seconde fille de
don Juan Nuñez ; et, déshéritant de son autorité privée l’aînée des
deux sœurs mariée à don Tello, il donna au prince aragonais le titre
de seigneur de Biscaïe et de Lara.[182] Il opposait ainsi les infants
d’Aragon aux bâtards, comptant sur une fidélité qu’il récompensait
d’avance magnifiquement. Trahi par ses frères, don Pèdre croyait encore
à la force des liens du sang. Maintenant c’était dans le dévouement de
ses cousins qu’il mettait sa confiance ; il était destiné à faire de
cruelles expériences avant de perdre ses jeunes illusions.

Au milieu des préparatifs de guerre auxquels il se livrait avec une
activité sans égale, il apprit que doña Maria de Padilla venait de le
rendre père pour la seconde fois. Sans doute les deux amants étaient
réconciliés, depuis que doña Juana était délaissée comme Blanche de
Bourbon. Le roi donna à sa fille le nom significatif de Constance. Il
me semble y voir une promesse faite à Marie de Padilla. Il la tint plus
fidèlement que les serments prêtés devant les autels.

Les confédérés ne lui laissèrent pas le temps de célébrer par des
fêtes la naissance de sa fille. Don Fadrique se mit le premier en
campagne. Partant de la ville d’Alburquerque, il entra en Castille
et se présenta successivement devant plusieurs châteaux appartenant
à l’ordre de Saint-Jacques, que les commandeurs ne firent aucune
difficulté de lui livrer. Un seul, Pero Ruiz de Sandoval, gouverneur
de Montiel, voulut concilier l’obéissance due à son grand-maître avec
le serment que naguère il avait prêté entre les mains du roi. On se
rappelle que les chevaliers de Saint-Jacques, réunis à Llerena deux
ans auparavant, avaient fait hommage au roi de leurs châteaux, et juré
de n’y recevoir le maître de leur ordre qu’avec sa permission. Lorsque
don Fadrique parut devant Montiel avec la bannière de Saint-Jacques,
Sandoval remit aussitôt le commandement de la place à un écuyer laïque,
après avoir pris son serment de la défendre et de ne la remettre
qu’au roi lui-même. Pour lui, sortant du château avec ses chevaliers,
il vint offrir son corps à don Fadrique, prêt à lui obéir en tout
comme au chef de son ordre. Alors cette distinction subtile entre le
religieux militaire et le gouverneur d’une forteresse devant hommage
au roi, parut le plus beau trait de l’honneur chevaleresque, et
devint un de ces précédents ou _fazañas_, qui faisaient autorité pour
l’avenir parmi ceux qui ambitionnaient le renom de _prud’hommes_.[182]
Malheureusement pour don Pèdre, les scrupules de Sandoval ne trouvèrent
pas d’imitateurs, et le serment de Llerena ne retint dans le devoir
aucun autre des commandeurs de Saint-Jacques.

Cependant le roi, à la tête de quelques troupes ramassées à la hâte,
guerroyait sur les domaines d’Alburquerque. D’abord il essaya de
surprendre Montealègre, place importante où don Henri et don Juan
Alonso avaient renfermé leurs femmes et leur caisse militaire ;
mais la ville était bien défendue, et après quelques escarmouches
aux barrières, don Pèdre fut contraint de s’éloigner pour chercher
des conquêtes plus faciles. Il s’empara successivement de plusieurs
châteaux ou maisons fortifiées dont la plupart se rendirent sans
opposer de résistance sérieuse.


IV.

Chaque jour révélait au roi la grandeur du plan formé par les bâtards
et leur connivence avec tous les mécontents de la Castille. Dans
le nord, un allié puissant se déclarait en leur faveur : c’était
don Fernand de Castro, frère de doña Juana, cette épouse d’un jour
que don Pèdre venait d’abandonner. Il avait de nombreux vassaux et
une clientelle presque royale en Galice. Déjà irrité par l’affront
fait à sa sœur, il avait encore un autre motif pour se joindre aux
factieux. Il aimait doña Juana, fille naturelle de don Alphonse et de
doña Léonor, et, pour prix de sa défection, le comte de Trastamare
lui faisait espérer la main de sa sœur. La vengeance et l’amour, les
deux grandes passions chevaleresques, le distinguaient du reste des
rebelles, mus seulement par l’ambition ou la cupidité. Fernand de
Castro n’était pas moins pointilleux que Sandoval en matière d’honneur,
et avant de prendre les armes il lui fallut mettre sa conscience en
repos. Le code féodal lui en fournissait les moyens. Pour se dégager
de l’hommage dû au roi, voici l’expédient qu’il employa. Il passa le
Miño, qui sépare la Castille du Portugal, et vint camper à Monzon sur
le territoire portugais. Chaque jour, après avoir entendu la messe,
il traversait à gué le Miño, et entrait à Salvatierra, premier bourg
de Castille qui s’offre au voyageur parti de Monzon. Là, devant un
notaire public, il prononçait ces paroles : « Je prends congé du
roi don Pèdre, roi de Castille et de Léon, et m’en _dénature_ pour
les causes suivantes : premièrement, parce que ledit roi a voulu
me faire mourir dans un tournoi à Valladolid, à l’époque de son
mariage avec Blanche ;[183] deuxièmement, parce qu’il a outragé ma
sœur, disant d’abord qu’il la prenait pour femme et pour reine, et la
quittant ensuite après l’avoir traitée avec mépris. » Après chacune
de ces déclarations, il en recevait un acte authentique délivré par
le notaire. Munis des neuf procès-verbaux, Fernand se crut délié du
serment d’allégeance, et cette fois, quittant le Portugal pour n’y plus
rentrer, il se hâta d’armer ses vassaux et de recruter des soldats.
Bientôt à la tête d’environ sept cents chevaux et douze cents hommes de
pied, il envahit le nord du royaume de Léon, s’empara de Pontferrada
et s’y établit pour attendre ses alliés déjà en pleine marche vers la
province de Salamanque.[184]

Alburquerque et don Henri, sans s’amuser à de vaines formalités,
avaient passé le Tage sur le pont d’Alcántara après avoir dévasté tous
les environs de Badajoz. Obligés de laisser des garnisons dans une
multitude de petites forteresses, ils n’avaient en campagne qu’un gros
de quatre cents cavaliers, mais ils ne trouvaient d’ennemis nulle part.
Avec ce faible détachement, ils se présentèrent devant Ciudad Rodrigo,
espérant entraîner dans leur parti le maître d’Alcántara, Perez Ponce,
qui y faisait sa résidence. A la vérité, le maître ne les accueillit
point, mais, oubliant les faveurs naguère reçues du roi, il ne fit
aucun mouvement pour s’opposer à leur marche, et, dans une complète
neutralité, attendit pour prendre un parti que la fortune se déclarât.

Trompés dans leur tentative sur Ciudad Rodrigo, Alburquerque et
le comte de Trastamare poursuivirent leur marche vers le nord, ne
rencontrant nulle part d’ennemis sur leur route. Ils passèrent la
Tormès non loin de Salamanque, sans que les infants d’Aragon, qui
occupaient cette ville pour le roi avec des forces considérables,
fissent la moindre démonstration pour attaquer leur petite troupe.
Suivant toute apparence, pour s’aventurer de la sorte, les deux chefs
connaissaient bien les dispositions secrètes des infants d’Aragon.
Certains qu’ils resteraient immobiles à Salamanque, ils continuèrent
à s’engager de plus en plus dans les provinces du nord. Alburquerque
fit sa jonction à Barrios de Salas avec Fernand de Castro. Le Comte
pénétra jusque dans les Asturies pour les soulever et y recruter des
soldats.[185] De son côté, don Fadrique poussait audacieusement sa
pointe. Traversant toute la Manche dans sa plus grande largeur, il
se dirigea sur Ségura de la Sierra, place très importante à cette
époque, située sur la limite des royaumes de Murcie et de Jaen, et
une des principales commanderies de Saint-Jacques. Ce mouvement hardi
interceptait les communications du roi avec l’Andalousie ; il allait
provoquer des soulèvements dans des provinces demeurées neutres ou
fidèles ; enfin il permettait aux confédérés de se mettre en relations
d’un côté avec l’Aragonais, de l’autre avec les Maures de Grenade.
Castillans ou étrangers, chrétiens ou musulmans, partout les rebelles
cherchaient des alliés.

Loin de soupçonner les motifs de l’inaction des princes aragonais,
don Pèdre, les croyant en mesure et en intention de s’opposer aux
progrès d’Alburquerque, avait tourné tous ses efforts du côté du midi,
et se portait en hâte vers Ségura pour empêcher que cette place ne
tombât au pouvoir de don Fadrique, ou du moins pour l’y assiéger s’il
ne parvenait à le prévenir. Avant de partir pour cette expédition,
il avait donné l’ordre de transférer la reine Blanche du château
d’Arévalo dans l’Alcazar de Tolède. Il craignait non sans raison
qu’une surprise ne la mît aux mains des révoltés, qui s’en seraient
fait un instrument dangereux. L’exécution de cet ordre fut confiée
à l’oncle de Marie de Padilla, Juan de Hinestrosa, qu’il venait de
nommer son chambellan.[186] A cette nouvelle, toute la noblesse de
Tolède s’émut d’indignation. Livrer la reine à l’oncle de la favorite,
c’était, disait-on, la condamner à mort. Personne ne doutait que le roi
n’eût contre elle les desseins les plus sinistres, et l’on regardait
déjà la malheureuse Blanche comme une victime dévouée. Lorsque
Hinestrosa parut aux portes de Tolède conduisant sa prisonnière, qu’il
s’efforçait de rassurer en l’entourant de marques de respect, tous
les cœurs se sentirent émus de colère et de pitié. Les dames surtout
se faisaient remarquer par leur exaltation, accusaient les hommes
de faiblesse, et, au nom de la chevalerie, demandaient des vengeurs
à leur reine outragée. On entra dans la ville au milieu d’une foule
serrée, qui tantôt saluait la princesse de ses acclamations, tantôt
faisait entendre des huées menaçantes contre son escorte. L’évêque
de Ségovie, qui accompagnait la prisonnière, demanda pour elle la
permission d’entrer dans la cathédrale, afin d’y prier devant la
fameuse pierre qui conserve l’empreinte du pied de la Vierge, objet
de vénération pour toute l’Espagne.[187] Hinestrosa était trop
courtois pour s’y refuser, et Blanche entra dans l’église, la plupart
des soldats demeurant en dehors entourés d’une foule bruyante qui
grossissait à chaque instant. Ennuyé d’une assez longue attente et
craignant quelque collision entre le peuple et ses gens, Hinestrosa
avertit respectueusement la reine qu’il était temps de se rendre au
logis qu’il lui avait fait préparer dans l’Alcazar ; mais alors elle
refusa de sortir du sanctuaire. Le clergé de Tolède l’environnait. La
multitude avait envahi la cathédrale, et le chambellan de don Pèdre,
mal accompagné, répugnant d’ailleurs au rôle de geôlier, n’osa pas
employer la violence pour arracher la reine à son asile. Après de
longs pourparlers avec les prélats et les principaux habitants, il
consentit à lui laisser prendre un logement dans l’enceinte de la
cathédrale jusqu’à ce que le roi en eût ordonné. Pour lui, réunissant
tous les cavaliers tolédans qui voulurent le suivre, il partit pour
aller joindre le roi devant Ségura, emportant l’espoir que la ville,
privée d’une partie de sa jeune noblesse, demeurerait soumise et
tranquille. Il n’en fut rien. Dans sa retraite, la reine était visitée
sans cesse par une foule de dames qui venaient s’apitoyer sur son
sort et lui faire des offres de services. Les femmes de sa suite, et
surtout sa camarera-mayor, doña Léonor de Saldaña, femme du seigneur
de Haro, imploraient la pitié de leurs hôtes et les suppliaient de
sauver l’innocente princesse. « Le roi, disait-elle, est trahi par de
perfides conseillers. L’Alcazar de Tolède sera le tombeau de notre
reine, et bientôt vous allez voir revenir l’oncle de la Padilla avec
des bourreaux qui la sacrifieront à la haine d’une indigne rivale. La
chevalerie de Tolède laissera-t-elle consommer un si lâche attentat ?
Assurément le roi, un jour désabusé sur le compte de ses misérables
favoris, remerciera les fidèles vassaux qui lui auront épargné un
crime. » Blanche ne faisait entendre aucune plainte ; mais ses terreurs
et ses larmes, au seul nom de son mari, parlaient assez éloquemment
pour elle. L’âge, la beauté de la reine, charmaient les jeunes nobles ;
sa douceur et sa piété touchaient le peuple ; tous juraient de la
protéger contre ses ennemis. Les bourgeois lui formaient une garde
dévouée et veillaient sans relâche autour du palais épiscopal de peur
de surprise. Tout à coup le bruit se répand que Hinestrosa revient
à Tolède. Aussitôt gentilshommes et artisans courent aux armes. On
tend les chaînes dans les rues ; en un moment la ville est soulevée.
L’alguazil-mayor et les alcades sont jetés en prison. Le peuple se
porte en masse à l’Alcazar, en enfonce les portes et en chasse la
garnison. Cette prison que lui destinait son mari va devenir son palais
et sa forteresse ; on l’y mène en triomphe avec les dames de sa suite.
Après la révolte, surviennent les inquiétudes. Il est trop tard pour
fléchir le roi : il faut se concerter avec les rebelles. On écrit à don
Fadrique pour lui demander du secours.[188]


V.

Don Pèdre cependant, retardé dans sa marche, avait été devancé à
Ségura par le maître de Saint-Jacques, qui s’était déjà fait remettre
la place. En arrivant aux pieds des remparts, le roi fit appeler le
gouverneur, don Lope de Bendaña, un des principaux commandeurs de
l’ordre, et le somma aux termes de ses serments de lui ouvrir ses
portes. La conscience du châtelain de Ségura était moins sévère que
celle du commandeur de Montiel ; mais il avait cependant ses scrupules,
et n’osait faire publiquement un acte de rébellion. Il s’avisa de cet
expédient qui peint les mœurs du moyen-âge. A la sommation du roi, don
Lope parut aux créneaux accompagné de quelques soldats et portant une
chaîne au cou. « Mon seigneur le maître, dit-il, est entré dans le
château en surprenant ma foi. Prisonnier par son ordre, je ne puis plus
accomplir mon serment et recevoir le roi dans cette forteresse comme
me le prescrit l’hommage que je lui ai prêté.[189] » Bien qu’il ne
fût pas la dupe de cette comédie, don Pèdre ne crut pas devoir rendre
une sentence de trahison contre ce commandeur. Après d’insignifiantes
escarmouches contre la garnison du château, averti par Hinestrosa que
la reine s’était échappée de ses mains, il laissa quelques troupes
devant Ségura, et partit aussitôt pour Tolède. Chemin faisant, il
réunit en chapitre à Ocaña les chevaliers de Saint-Jacques demeurés
fidèles, et les obligea de déposer don Fadrique pour le remplacer
aussitôt par Juan de Villagera, frère bâtard de sa maîtresse, bien que
ce cavalier fût marié, contrairement aux statuts de l’ordre. Cette
élection, toute vicieuse qu’elle fût, devint néanmoins un précédent qui
fit autorité dans la suite.[190]

L’insurrection de Tolède portait un coup funeste à la cause du
roi. A la nouvelle promptement répandue que la première ville du
royaume s’était soulevée, nombre de riches-hommes et de chevaliers
encore indécis se joignirent aux rebelles. Les infants d’Aragon, des
premiers, crurent le moment venu de lever le masque et déclarèrent
qu’ils faisaient alliance avec Alburquerque et le comte don Henri.
Bientôt leur mère, doña Léonor, tante du roi, les joignit à Cuenca de
Tamariz dont ils venaient de s’emparer. Dans cette ville se réunirent
la plupart des chefs, et ce fut là qu’ils se concertèrent entre eux
et scellèrent leur alliance. Jusqu’alors, chacun des rebelles avait
fait la guerre en son nom et pour son propre compte. Chacun avait ses
griefs dont il poursuivait le redressement. Alburquerque se plaignait
de l’injuste usurpation de ses domaines ; Fernand de Castro alléguait
l’outrage fait à sa maison ; les bourgeois de Tolède déclaraient
qu’ils s’étaient soulevés pour défendre leur reine ; et quant aux
bâtards et aux infants d’Aragon, il leur restait à instruire la
Castille des reproches qu’ils pouvaient faire à un roi prodigue, pour
eux, de ses faveurs. A Cuenca de Tamariz, sous la présidence de la
reine douairière d’Aragon, les confédérés se choisirent un drapeau et
rédigèrent leur manifeste. La sympathie du peuple, si vivement excitée
par les malheurs de Blanche, les avertissait qu’ils ne pouvaient mieux
faire que de donner son nom à leur cause. Ils se déclarèrent donc ses
protecteurs et envoyèrent au roi un héraut pour le sommer de congédier
sa maîtresse, de vivre en fidèle époux auprès de sa femme légitime,
enfin, de prendre d’autres conseillers. Déjà, en effet, ils étaient en
mesure de dicter des conditions à leur souverain. Les troupes laissées
en observation devant Ségura, composées en majeure partie de milices
tolédanes, avaient fait leur défection et amenaient don Fadrique comme
un libérateur dans la capitale de la Castille-Neuve. Les communes de
Cordoue, Jaen, Cuenca, Talavera, Ubeda, Baeza envoyaient des députés
à Tolède pour se confédérer avec ses habitants. Chaque jour, quelque
seigneur abandonnait le roi pour s’aller joindre aux rebelles. Presque
toutes les provinces du nord s’étaient insurgées ; Alburquerque
dominait dans le royaume de Léon ; Castro, dans la Galice ; le comte
de Trastamare, dans les Asturies. Don Tello, après avoir soulevé la
Biscaïe, avait amené des troupes aux infants d’Aragon, déjà maîtres
d’une partie de la Castille. Tous ensemble avaient écrit à la reine
Blanche pour l’assurer de leur dévouement, et, répandant partout le
feu de la révolte, prétendaient exécuter ses ordres. Réunies, leurs
troupes s’élevaient à six ou sept mille hommes d’armes, sans compter
l’infanterie.[191] Le roi conservait à peine autour de sa personne six
cents cavaliers complétement découragés par cette suite continuelle de
défections et de revers.

Dans cette extrémité, la première pensée de don Pèdre fut pour le
salut de sa maîtresse. Il s’empressa de la mener, ainsi que sa mère,
la reine Marie, dans le fort château de Tordesillas, situé au milieu
d’un pays difficile, où il se flattait de pouvoir résister long-temps
aux rebelles, s’ils poussaient l’audace jusqu’à l’y attaquer. Cette
forteresse, la grande ville de Toro et quelques places voisines sur
le Duero étaient les seules qui reconnussent encore son autorité. Il
fut bientôt suivi, quoique de loin, par les rebelles, renforcés par
une nouvelle défection, celle de don Juan de la Cerda, car la faction
de Lara elle-même abandonnait le roi pour se réunir à ses anciens
adversaires. La Cerda pactisait avec Alburquerque, oubliant la mort
de son beau-père Alonso Coronel, comme les bâtards oubliaient celle
de leur mère doña Léonor. Les confédérés travaillaient sans relâche
à rétrécir le cercle dont ils enveloppaient le roi, de même que des
chasseurs traquent et forcent une bête fauve. Tout en l’acculant
ainsi à ses dernières défenses, ils renouvelaient fréquemment leurs
protestations de fidélité, mais insistant chaque fois avec plus de
force sur les prétentions contenues dans leur manifeste. La reine
douairière d’Aragon vint elle-même porter au roi des propositions
d’accommodement, ou plutôt lui représenter à quelles conditions
désormais il pourrait conserver sa couronne : d’abord, l’exil de Marie
de Padilla dans un couvent de France ou d’Aragon, et l’éloignement
de ses parents ; puis on exigeait encore que le roi revînt auprès de
son épouse légitime, car, depuis l’insurrection de Tolède, la ligue
affectait de n’avoir pris les armes que pour venger les injures de
Blanche. A ce prix, disait doña Léonor, le roi ne trouvera plus que
des sujets soumis et empressés de lui obéir. Malgré sa mauvaise
fortune, don Pèdre se montra inflexible. Il répondit fièrement
qu’il ne traiterait jamais avec les confédérés, qu’au préalable ils
n’eussent posé les armes et demandé merci. En même temps il écrivit à
l’infant d’Aragon, En Pere, alors régent de ce royaume en l’absence
de Pierre IV,[192] pour lui demander des secours qu’il désespérait de
trouver dans ses propres états. Sa lettre, qui fait connaître le style
diplomatique de l’époque, révèle quelques traits du caractère du jeune
roi, et mérite à ce titre d’être rapportée :

« Don Pèdre, par la grace de Dieu roi de Castille, etc., à vous,
infant don Pèdre d’Aragon, salut, comme à celui que nous aimons et
estimons et à qui souhaitons heur et honneur. Nous vous faisons savoir
que les infants don Fernand et don Juan, nos cousins et frères du roi
d’Aragon, vivant avec nous et dans notre royaume, étant nos vassaux et
tenant de nous grandes charges en notre maison et dans notre royaume,
où l’infant don Fernand est grand adelantade de la frontière et grand
chancelier, et l’infant don Juan notre grand porte-enseigne, l’un
et l’autre tenant de nous trop grandes terres dont ils nous doivent
servir, recevant de plus solde de notre trésor pour nous aider dans la
guerre que nous avons contre le Comte[193] et don Fernand de Castro,
tandis que, n’entendant qu’à nous servir d’eux, les avions près de
nous, eux s’en sont départis en secret et sont allés se joindre audit
Comte, à don Juan Alonso[194] et à don Fernand. Ils ont emmené avec
eux don Tello,[195] et ont fait traité et pacte tous ensemble d’être
contre nous. De fait, incontinent, ont commencé tous et chacun à faire
maux sans nombre en ce pays et y mouvoir la guerre. Et combien qu’avec
la grace de Dieu, nous puissions remettre l’ordre et faire un exemple
de ceux qui ont eu part en cette grande méchanceté et abandon de leur
seigneur et roi, nous avons trouvé bon de vous en instruire, certain
que vous l’aurez à cœur, et nous aiderez contre lesdits infants.
C’est pourquoi nous vous prions d’être avec nous contre eux et leurs
adhérents, de leur faire tout mal et dommage en leurs terres, de leur
prendre ce qu’ils ont, tant qu’il ne leur reste plus ni moyen ni
pouvoir de nous desservir jamais, non plus que vous ou le roi d’Aragon.
Par quoi ferez ce que raison et ce que nous ferions pour vous, si, par
male fortune, vous trouviez en telle nécessité. De Tordesillas, le 28e
d’octobre, l’an de l’ère 1392 (1354).[196] » On le voit, cette lettre
est empreinte d’une fermeté calme qui n’est point sans grandeur. La
dernière injure est pour don Pèdre la plus sensible. Toute sa colère
se tourne contre les infants d’Aragon. Il oublie ses frères ; pas un
mot amer contre don Henri ; il ne parle pas de don Fadrique, et s’il
nomme don Tello, c’est pour l’excuser en quelque sorte, et rejeter sur
de perfides conseils la part qu’il prend à la rébellion. Ce caractère
énergique n’est point encore aigri par le malheur. Tant de trahisons
l’ont indigné, mais il n’a pas cette haine implacable que lui donnera
plus tard la triste expérience des hommes de son temps.

Aux termes du traité d’Atienza, la cour d’Aragon devait secourir le roi
de Castille, mais sans doute elle voyait alors avec un secret plaisir
les désordres de ce malheureux royaume et l’affaiblissement d’un voisin
redoutable. Sa réponse fut évasive, et elle abandonna son allié à sa
mauvaise fortune.


VI.

Malgré la supériorité de leurs forces, les confédérés n’osaient ni
livrer bataille au roi ni l’assiéger dans une des places qui lui
demeuraient fidèles. A l’exception de quelques chefs, la plupart des
riches-hommes respectaient encore la majesté du trône et répugnaient
à une violence ouverte. Surtout les communes, dont les milices
composaient en majeure partie l’armée de la ligue, inclinaient pour
la modération ; tous espéraient d’ailleurs que la lassitude et
l’épuisement de ses ressources réduiraient bientôt don Pèdre à subir
leurs conditions. Aussi, sans chercher à engager un combat dont l’issue
ne pouvait être douteuse, ils ne s’appliquaient qu’à séduire ses
soldats, à lui enlever l’une après l’autre les villes qui demeuraient
encore dans l’obéissance. La plupart, même les plus éloignées du
théâtre de la guerre, sur le bruit des derniers événements, transmirent
leur adhésion à la ligue ; quelques-unes, se renfermant dans une
neutralité prudente, n’envoyaient ni troupes ni subsides au roi, et
refusaient d’admettre les confédérés dans leurs murs. De ce nombre
furent Valladolid et Salamanque, dont les conseils affichaient des
prétentions d’indépendance. Dans l’anarchie générale, chaque province,
chaque ville se créait son administration à part, et voulait fonder
comme une petite république. Cette tendance à l’isolement fut toujours
fatale à l’Espagne et s’est reproduite dans toutes les révolutions de
ce pays.

Contraints de temporiser avec les communes puissantes, les confédérés
ne balançaient pas à employer la force ouverte pour réduire les villes
de moindre importance. Ils prirent d’assaut et livrèrent au pillage
Medina del Campo, qu’ils avaient sommée vainement de leur ouvrir ses
portes. Là, ils firent une perte irréparable. L’homme le plus propre
à maintenir l’union parmi cette foule de seigneurs animés d’intérêts
opposés, Alburquerque mourut presque subitement à Medina, peu de jours
après la prise de cette place, au commencement de l’automne de 1354.
On soupçonna son médecin, maître Paul, Italien attaché à la maison
de l’infant don Fernand, d’avoir mêlé un poison subtil au breuvage
qu’il lui prescrivit pour une indisposition légère en apparence.
Naturellement, l’accusation remonta jusqu’au roi, intéressé plus que
personne à la mort d’Alburquerque. Dans la suite, don Pèdre ne justifia
que trop les imputations de ses ennemis, en faisant à cet homme des
présents magnifiques, qui semblèrent moins la récompense du savoir
que le paiement d’un crime. A ses derniers moments, Alburquerque ne
démentit pas la fermeté de son caractère. Près d’expirer, il rassembla
ses vassaux, et leur fit jurer de ne faire ni paix ni trêve avec le
roi qu’ils n’eussent obtenu satisfaction pour ses griefs. Il commanda
que son corps fût porté à la tête de leur bataillon tant que durerait
la guerre, comme s’il eût voulu ne déposer sa haine et son autorité
qu’après le triomphe. Du fond de son cercueil, il semblait présider
encore les conseils de la ligue, et, chaque fois que l’on délibérait
sur les intérêts communs, on interrogeait son cadavre, et son
majordome, Cabeza de Vaca, répondait au nom de son maître qui n’était
plus.[197]

Peu après la mort d’Alburquerque, le maître de Saint-Jacques, don
Fadrique, rejoignit la principale armée de la ligue, amenant de Tolède
un corps de cinq à six cents chevaux et tout l’argent saisi dans
les coffres de don Simuel el Levi, le trésorier du roi, outre une
somme considérable que la reine Blanche lui avait remise elle-même.
Ce secours arrivait à propos pour retenir dans le devoir les bandes
de mercenaires sur lesquels les chefs des ligueurs fondaient leur
autorité. De part et d’autre on était résolu à tirer la guerre en
longueur, les bâtards parce qu’ils voyaient s’augmenter chaque jour
la détresse du roi ; don Pèdre parce que son unique espoir était de
diviser ses adversaires en traitant séparément avec quelques-uns
d’entre eux. En effet, les pourparlers étaient continuels ; les
chevaliers des deux camps s’y rencontraient avec une courtoisie qui
témoignait assez de leur indifférence pour la querelle de leurs
chefs. Un jour le roi, se trouvant à Toro, reçut deux envoyés de la
ligue. Avant d’écouter les propositions dont ils étaient porteurs, il
dut, suivant l’étiquette de l’époque, leur assigner un logement chez
un des seigneurs de sa cour. Alors cette hospitalité était tenue à
grand honneur. Fernand Alvarez de Tolède et Alphonse Jufre Tenorio
se disputèrent aigrement le privilége de loger les députés ennemis.
Des paroles injurieuses on en vint aux poignards, et chacun appelant
ses amis à son aide, sous les yeux mêmes du roi, une espèce de mêlée
s’engagea dans laquelle il y eut des morts et des blessés. Don Pèdre
avait témoigné quelque partialité pour Alvarez, sur quoi Tenorio, qui
jusqu’alors l’avait servi avec dévouement, se tint pour outragé, et
tout aussitôt quitta Toro avec tous ses clients pour passer dans le
camp des rebelles. Telle était la susceptibilité de cette noblesse
féodale, toujours prête à rompre avec le souverain pour les motifs les
plus frivoles.[198]

L’ambassade de la ligue, cause involontaire de cette scène déplorable,
était venue renouveler au roi les propositions déjà si souvent
reproduites. Cette fois, il parut les entendre avec moins d’impatience.
Il demanda du temps pour préparer sa réponse et offrit de conférer
lui-même avec les principaux chefs. On fixa un lieu pour une
entrevue, et, afin de prévenir toute trahison, il fut convenu qu’on
se rencontrerait en rase campagne, vingt cavaliers de chaque côté,
armés de toutes pièces, et qu’aucun ne porterait de lance,[199] sauf
le roi et l’infant d’Aragon, placé naturellement par sa naissance à la
tête des confédérés. Au jour fixé, les deux troupes se trouvèrent en
présence près de Tejadillo, village situé à égale distance de Toro,
qui tenait pour le roi, et de Morales, bourg occupé par l’armée de
la ligue. Tous les chefs des confédérés étaient présents, revêtus
par-dessus leurs armures de leurs soubrevestes blasonnées. A leur
tête, on voyait les deux-infants d’Aragon, le comte don Henri, don
Fadrique, don Tello, don Fernand de Castro et don Juan de la Cerda. Je
ne dois point oublier Fernand Perez d’Ayala, père du chroniqueur, et
ce dernier lui-même qui, fort jeune alors, servait de page à l’infant
et portait sa lance. Tous d’abord saluèrent le roi en lui baisant la
main suivant l’usage. Il est probable que don Pèdre, en proposant cette
entrevue, voulait essayer l’effet que produirait sa présence sur des
hommes habitués à le respecter ; mais, soit que son orgueil souffrît à
traiter d’égal à égal avec des sujets en armes contre lui, soit qu’il
se crût moins engagé par des promesses sorties d’une autre bouche que
la sienne, il chargea Gutier Fernandez de Tolède de porter la parole
en son nom. Celui-ci avait eu à se plaindre du roi qui l’avait privé
de sa charge de chambellan ; pourtant il lui demeurait fidèle, et,
en le choisissant pour son orateur, don Pèdre voulait peut-être le
donner en exemple aux révoltés. Gutier Fernandez commença par déplorer
l’aveuglement de tant de bons chevaliers qui, oubliant les bienfaits
de leur prince, affligeaient le royaume par leur désobéissance. Puis
il déclara « que, sous le vif intérêt qu’ils affichaient pour la reine
Blanche, le roi n’avait pas de peine à démêler leur jalousie contre les
parents de Marie de Padilla. Qu’ils l’avouassent ou non, c’était, il le
voyait clairement, la véritable cause de leur prise d’armes. Mais ils
devaient savoir que les rois sont libres de choisir leurs conseillers,
et qu’à eux seuls appartient de récompenser les services de leurs
vassaux. Qu’au surplus, le roi avait des faveurs pour tous ses sujets
fidèles, et, en nommant aux grands offices de sa couronne, il ferait
bien voir et sa munificence et son impartialité. Quant à la reine
Blanche, le roi s’engageait à la traiter avec honneur, comme sa femme,
et comme la reine de Castille. » Telles furent les seules promesses
ou plutôt les espérances que don Pèdre consentit à donner, encore
peut-être se réservait-il de les interpréter un jour à sa guise. Il
s’était flatté qu’elles satisferaient la majeure partie des confédérés,
ceux-là du moins qui n’avaient pas perdu tout respect pour l’autorité
royale. En terminant, Gutier Fernandez se tourna vers le roi et lui
demanda : « Sire, est-ce là tout ce que vous me commandez de dire ? »
Et le roi répondit affirmativement. Alors les chefs des confédérés
s’éloignèrent un moment pour délibérer entre eux. Ils s’étaient
attendus que le roi s’expliquerait lui-même ; surpris et piqués sans
doute de voir qu’il s’en était remis à un de ses chevaliers pour faire
connaître ses intentions, ils voulurent pareillement qu’un chevalier
de leur troupe se chargeât de leur réponse. Le choix tomba sur Fernand
Perez d’Ayala. Son discours, que son fils nous a conservé, prouve que
les confédérés n’avaient pas trop présumé du talent de leur orateur.
Tout en ménageant avec adresse l’orgueil du roi, Ayala s’efforce
de justifier la prise d’armes des ligueurs. Il évite à dessein de
s’expliquer sur le renvoi de la favorite et de ses parents, et, avec
encore plus de soin, passe sur les prétentions de ceux qui aspiraient
à remplacer les Padilla au timon des affaires. Mais il insiste avec
beaucoup de force sur l’affront fait à tant de riches-hommes convoqués
à Valladolid pour le mariage du roi, et qui, vis-à-vis de la France,
se sont en quelque sorte portés comme ses garants. Il rappelle la
déposition et la mort injuste du maître de Calatrava Nuñez de Prado,
l’agression sans motif contre Alburquerque, alors que par amour pour
la paix il avait consenti à livrer en otage son fils unique et à
s’exiler lui-même. Ce traitement de deux sujets fidèles, après tant
de services rendus au prince et au pays, a dû effrayer toute la
noblesse. Aujourd’hui elle craint son roi, ou plutôt les conseillers
qu’il s’est choisis. Que le roi daigne la rassurer, et il retrouvera
dans ses riches-hommes la loyauté et l’amour qu’ils lui conservent
toujours comme à leur seigneur naturel. Fernand d’Ayala conclut en
proposant de remettre la solution définitive du différend à l’arbitrage
de huit chevaliers nommés par les deux partis. Puis, à l’exemple de
l’orateur du roi, il demanda aux seigneurs qui l’entouraient s’il avait
fidèlement exprimé leur pensée. Tous répondirent qu’ils approuvaient
ses paroles et ratifiaient ses propositions. Don Pèdre, ayant promis
de nommer ses quatre arbitres, l’infant don Fernand et ses compagnons
prirent congé de lui avec les mêmes marques de respect qu’ils lui
avaient témoignées en arrivant.[200]

Ainsi se termina la solennelle entrevue de Tejadillo qui, comme on le
voit, n’apportait aucun changement à la situation. Vraisemblablement
le roi s’était imaginé que les rebelles, comme à Cigales, allaient
tomber à ses pieds et s’en remettre à sa merci. Déçu dans cet espoir,
il n’emporta de la conférence que des souvenirs amers et une haine
mortelle contre tous les hommes qu’il avait vus en armes lui donner
d’austères conseils et lui adresser de libres remontrances. Les noms
de ces vingt chevaliers, ses sujets, qui s’étaient rangés face à face
devant leur souverain, mettant des conditions à leur obéissance, ne
sortirent jamais de sa mémoire, et, dès ce jour peut-être, il fit le
serment d’en tirer une vengeance terrible. De retour à Toro, loin
de nommer des arbitres, comme il l’avait promis, il ne songea qu’à
poursuivre les négociations secrètes entamées déjà avec quelques-uns
des ligueurs. Cependant l’hiver approchait, et le roi se flattait qu’il
amènerait la dissolution de l’armée ennemie. Le pays était dévasté, et,
de part et d’autre, on était aussi peu disposé qu’auparavant à mettre
fin à cette guerre sans combats, qui ruinait la Castille autant qu’une
invasion étrangère.


VII.

La rigueur de la saison et le manque de vivres obligèrent les
confédérés à quitter leur position de Morales pour se porter du côté
de Zamora. Leur armée défila le long des remparts de Toro lentement et
en bon ordre, faisant montre du grand nombre de ses bannières, pendant
que le roi, en dehors des barrières avec un petit nombre de cavaliers,
l’observait et semblait en passer la revue. Le bataillon des vassaux
d’Alburquerque attirait tous les regards. Fidèles à leur serment,
ils portaient au milieu de leurs enseignes le corps de leur seigneur
dans un cercueil recouvert d’un drap d’or. En passant devant les murs
de Zamora, la plupart des chefs mirent pied à terre et portèrent ce
cercueil en pompe sur leurs épaules comme pour braver le roi par cet
honneur rendu aux restes de son ennemi. On disait que les vivants et
les morts même faisaient la guerre au roi. Dès que l’armée fut hors de
vue, don Pèdre, persuadé qu’il en était débarrassé pour long-temps,
galopa, avec une centaine de chevaux seulement, jusqu’au château
d’Urueña où il avait établi sa maîtresse ; car dans les circonstances
présentes, il évitait de se montrer publiquement avec elle dans une
grande ville. A Toro, il laissait son trésor et sa petite armée aux
ordres de sa mère qui, depuis son retour de Portugal, demeurait
auprès de lui. Le malheureux prince devait toujours voir sa confiance
trompée. La reine Marie traitait depuis quelque temps, à son insu,
avec les chefs de la ligue. A peine eut-elle appris son départ pour
Urueña qu’elle en informa les infants d’Aragon, les invitant à revenir
au plus vite, sous promesse de leur livrer la ville. C’était finir
la guerre ; car Toro renfermait les dernières ressources du roi. Les
ligueurs ne perdirent pas un moment, et une marche de nuit les ramena
devant la place, dont les portes leur furent aussitôt livrées. Dès-lors
don Pèdre, sans magasins, sans argent, n’avait plus pour armée qu’une
centaine de soldats, pour asile qu’un château qui ne pouvait soutenir
un siége de quelques jours. Les confédérés, pleins de confiance en
voyant la reine-mère se déclarer pour eux contre son propre fils,
renonçaient déjà à ces respects qu’ils avaient jusqu’alors affichés
dans leurs négociations avec le roi. Ils lui envoyèrent à Urueña non
plus des propositions d’accommodement, mais l’intimation de se rendre
sur-le-champ à Toro pour y régler les affaires du royaume.[201]

Accablé par cette dernière trahison et se voyant pour ainsi dire
livré par sa mère aux rebelles, don Pèdre tint conseil avec le petit
nombre de serviteurs qui ne l’avaient pas quitté : c’étaient don
Diego de Padilla, maître de Calatrava, frère de la favorite, Juan de
Hinestrosa, son oncle, et Gutier Fernandez de Tolède. Prolonger la
lutte semblait impossible. Presque tout le royaume était soulevé, et,
si quelques villes avaient encore différé leur adhésion à la ligue,
il était douteux qu’elles voulussent accueillir le roi se présentant
en fugitif devant leurs portes. Toutefois Padilla et Gutier Fernandez
lui conseillaient de tout tenter avant de se mettre à la merci des
ligueurs qui, dans l’ivresse de leur triomphe, pouvaient se porter
aux plus grands excès. L’un et l’autre refusaient d’ailleurs de le
suivre à Toro, le premier, parce qu’il aurait à répondre du meurtre
de Nuñez de Prado, son prédécesseur ; l’autre, parce qu’il craignait
que don Henri ne vengeât sur lui la mort de sa mère assassinée dans
le château de Talavera lorsqu’il en était le gouverneur. Hinestrosa
parla le dernier. « Les conseillers du roi, dit-il, ne pensent qu’à
eux-mêmes lorsqu’il s’agit du salut de notre maître à tous. Au point où
en sont les choses, tout est devenu possible aux révoltés. Le royaume
est à eux. Ils peuvent le donner à l’infant d’Aragon, et c’est le coup
qu’il faut prévenir à tout prix. Que le roi conserve sa couronne aux
conditions qu’on lui dictera et qu’il ne pense pas à nous. Sa présence
à Toro imposera peut-être aux rebelles, divisés d’ailleurs de vues
et d’intérêts. Qu’il essaie d’en gagner quelques-uns pour lui servir
d’appui contre le reste. Quant à moi, qui conseille au roi de se rendre
à Toro, je l’y accompagnerai, et, quelque péril qui menace l’oncle de
doña Maria de Padilla, il ne sera pas dit qu’il ait jamais balancé à
suivre son seigneur.[202] »

Don Pèdre loua sa générosité et se rendit à ce conseil. Après avoir
pourvu de son mieux à la sûreté de Marie de Padilla, il partit pour
Toro, accompagné seulement de Hinestrosa, de son trésorier Simuel Levi
et de son chancelier-privé Fernand Sanchez. Parmi tous les seigneurs
qui formaient la petite cour d’Urueña, ce furent les seuls qui
consentirent à le suivre. Une centaine d’officiers inférieurs ou de
valets composèrent son escorte, tous sans armes et montés sur des mules.

Instruits du départ de ce triste cortége, les chefs des confédérés
s’étaient portés assez loin à sa rencontre, bien montés et revêtus
d’habits magnifiques sous lesquels ils laissaient voir leurs
armures,[203] comme s’ils eussent voulu par cet appareil guerrier
contraster avec l’humble suite du roi vaincu. Après lui avoir baisé
la main, ils le conduisirent à la ville avec de grands cris de joie,
caracolant autour de lui, faisant des _fantasias_, et se poursuivant
les uns les autres en se lançant des cannes à la manière arabe.[204] On
dit que, lorsque don Henri s’approcha de son frère pour le saluer, le
malheureux monarque ne put retenir ses larmes. « Que Dieu vous fasse
merci ! s’écria-t-il. Pour moi, je vous pardonne.[205] » La reine-mère
et doña Léonor l’attendaient dans le monastère de Saint-Dominique ;
on l’y mena sur-le-champ sans lui faire traverser la ville, de peur
sans doute que le peuple ne s’émût au spectacle de son roi prisonnier.
Les deux reines l’accueillirent comme un enfant mutin qui rentre à la
maison paternelle, résigné à la correction qui attend sa désobéissance.
« Beau neveu, dit la reine d’Aragon, ainsi vous sied-il de vous montrer
au milieu de tous les grands de votre royaume, non plus comme naguère,
errant de château en château pour fuir votre femme légitime. Mais à
vous n’est pas la faute, jeune d’âge comme vous êtes ; elle est à
ces méchants qui s’étaient emparés de vous, à un Juan de Hinestrosa
que je vois ici, à un don Simuel Levi et autres, leurs pareils.
Maintenant on donnera bon ordre à les éloigner, et à placer auprès de
vous des gens de bien qui prennent soin de votre honneur et de vos
intérêts.[206] » Aussitôt le roi s’écria que Juan de Hinestrosa n’avait
aucun tort, et qu’il espérait bien qu’on traiterait avec égards un
homme qui venait sous sa sauvegarde. Ces protestations furent inutiles.
Sous les yeux mêmes de don Pèdre, on arrêta les serviteurs fidèles
à sa mauvaise fortune. Hinestrosa fut remis à l’infant don Fernand,
le Juif à don Tello. En même temps on signifiait à don Pèdre qu’on
avait pourvu à tous les offices de sa maison. Don Fernand d’Aragon
était grand-chancelier, et sur-le-champ on contraignit Sanchez de lui
livrer les sceaux du royaume ; l’infant don Juan reprit sa charge de
grand porte-enseigne de Castille, et se fit pareillement remettre les
bannières royales. On avait rendu le titre de grand majordome à don
Fernand de Castro, qui depuis quelque temps ne parlait plus des injures
de sa sœur doña Juana ; enfin don Fadrique eut la charge de chambellan,
ou plutôt celle de geôlier du roi. Jusqu’alors ces fonctions n’avaient
jamais été attribuées à un personnage de son rang, et, en les confiant
au maître de Saint-Jacques, les ligueurs montraient bien qu’ils
voulaient donner à leur captif un surveillant incorruptible. Après que
le roi eut été ainsi contraint d’assister au partage de ses propres
dépouilles, on le sépara des officiers ordinaires de sa maison, et on
le conduisit dans un palais de l’évêque de Zamora, où don Fadrique
commit à sa garde don Lope de Bendaña, ce commandeur de Saint-Jacques
qui refusait quelques mois auparavant de recevoir le roi dans le
château de Ségura. Un écuyer du Maître couchait toutes les nuits
dans la chambre de don Pèdre ; ses gardiens avaient ordre de ne pas
le perdre de vue un seul instant ; enfin personne n’était admis en sa
présence qu’avec l’autorisation de don Fadrique. Dès le jour même, tous
les emplois publics furent partagés entre les principaux ligueurs.
Chacun voulait une récompense et la demandait avec arrogance comme sa
part du butin. Don Fernand de Castro avait d’avance fait connaître la
sienne ; c’était la main de doña Juana, la fille naturelle du roi don
Alphonse et de Léonor de Guzman. Ce fut en vain que don Pèdre essaya
de protester contre cette union. L’orgueil des bâtards n’en souffrait
peut-être pas moins que celui du roi ; mais don Fernand de Castro
exerçait encore tant d’influence parmi les confédérés, qu’il eût été
dangereux de lui manquer de parole. Le comte de Trastamare, comme chef
de famille, disposa de sa sœur, et le mariage fut célébré sur-le-champ
en grande pompe dans la cathédrale de Toro. Presque aussitôt après,
eurent lieu avec la même magnificence les obsèques d’Alburquerque, dont
les mânes vengées pouvaient enfin trouver le repos après la victoire.
La reine douairière d’Aragon, don Tello et une foule de seigneurs
suivirent le funèbre cortége jusqu’au monastère de l’Épine désigné par
Alburquerque lui-même pour le lieu de sa sépulture.[207]




IX.

ÉVASION DE DON PÈDRE ; IL REPREND L’AUTORITÉ. — 1354-1356.


I.

La concorde qui avait subsisté entre les ligueurs tant qu’ils avaient
eu un ennemi à combattre ne pouvait durer longtemps lorsqu’il ne
s’agissait plus que de partager les fruits de la victoire. Quelque
soin qu’on mît à éloigner du roi les hommes qui lui conservaient un
attachement sincère, il avait bientôt trouvé le moyen de correspondre
en secret avec plusieurs de ses amis. Parmi les confédérés eux-mêmes,
il y en avait plus d’un qui, touché de pitié, ou se croyant mal
récompensé de sa rébellion, songeait à se prémunir contre un retour de
la fortune et à se faire un mérite de son repentir. Quelques-uns des
chefs, chagrins de voir leur autorité expirer avec la guerre civile,
s’apercevaient un peu tard qu’il était plus aisé et plus sûr d’obtenir
la seconde place sous un roi que la première parmi leurs égaux.
D’un autre côté, les communes, entraînées un moment dans la révolte
générale, reconnaissaient qu’elles n’avaient rien gagné à renverser
des favoris odieux. Le pouvoir n’avait fait que passer en des mains
plus avides. En se déclarant contre le roi, les communes avaient
augmenté la force des hommes qu’elles regardaient avec raison comme les
ennemis les plus dangereux de leurs antiques franchises. Elles allaient
se trouver sans protecteurs, exposées à l’insatiable ambition de la
noblesse féodale. Quant à la reine Blanche, dont le nom quelques jours
auparavant servait de cri de guerre, elle était oubliée maintenant par
tous ces preux chevaliers qui prétendaient ne s’être armés que pour
elle. Le peuple aurait voulu la voir paraître, la voir intercéder pour
son mari, regagner son amour et sa confiance. Mais Blanche demeurait
à Tolède. C’était un enfant qui ne répétait que des paroles apprises,
et personne ne se souciait de lui faire jouer un rôle aujourd’hui.
Seul au milieu de cette foule ambitieuse et cupide, le roi se montrait
calme et fier. Le malheur lui avait donné de la dignité. On commençait
à le plaindre tout haut, à regretter sa justice, à excuser ses erreurs
passées. Ainsi, à peine la cause royale semblait-elle irrévocablement
perdue, qu’elle reprenait son ascendant dans l’opinion publique.
Tous les partis tournaient leurs regards vers don Pèdre, et, bien
que captif, il exerçait un pouvoir qu’il n’avait jamais eu lorsqu’il
commandait encore à une armée fidèle.

La ligue s’était divisée en deux factions : dans l’une les infants
d’Aragon et leur mère, dans l’autre les trois bâtards et leur
beau-frère don Fernand de Castro. La reine-mère, incapable de
commander, n’était respectée par personne. Entre don Pèdre et ses
frères, le spectre de doña Leonor de Guzman élevait comme une barrière
à toute réconciliation. Du côté des princes aragonais, les mêmes
motifs de haine ne les éloignaient pas du roi. Ils voyaient d’un œil
jaloux la fortune croissante des bâtards ; don Juan surtout, marié à
la seconde fille de don Juan Nuñez, convoitait le riche héritage des
Lara, possédé par don Tello. Enfin, considérés un moment comme les
chefs de la ligue, tant qu’elle avait eu besoin d’opposer un grand nom
à celui du roi, ils n’étaient plus, depuis la paix, que des étrangers
qui voulaient s’enrichir aux dépens de la Castille. Tout engageait donc
le roi à tourner ses vues vers les infants d’Aragon, à chercher en eux
les instruments de sa délivrance. Aux premières ouvertures qu’il fit,
il les trouva disposés à se séparer de leurs alliés, et bientôt il ne
s’agit plus pour lui que de savoir le prix qu’ils mettaient à leur
défection. De temps en temps on permettait au roi de sortir de la ville
pour chasser au faucon, et, malgré la surveillance de ses gardes, le
désordre inséparable de ces amusements lui permettait de recevoir les
communications de ses partisans et les offres des seigneurs mécontents
de la ligue. Son trésorier Levi, durement rançonné par don Tello, en
avait obtenu à prix d’or la permission de revoir son maître et même
de l’accompagner dans ses parties de chasse. Les pierreries que le
Juif avait eu l’art de sauver, les trésors cachés qu’on lui supposait,
le rendaient un personnage important dans les négociations secrètes
qui se conduisaient à la cour de Toro. Simuel Levi ne manquait ni de
courage, ni d’adresse ; il était sincèrement attaché à don Pèdre, et
devint le plus habile et le plus actif de ses agents. Par ses soins,
dans les derniers jours de l’année 1354, un traité fut conclu entre
les infants d’Aragon, la reine Léonor et le roi prisonnier. Au prix
de maint château, de maint riche domaine, ils s’engagèrent à s’armer
contre les bâtards. Avant tout, il fallait mettre le roi en liberté.
Don Pèdre, profitant d’un épais brouillard, sortit de grand matin de
Toro, un faucon sur le poing, comme pour aller à la chasse, accompagné
de Levi et de son escorte ordinaire, c’est-à-dire de quelque deux
cents cavaliers. Soit que ses gardiens fussent gagnés, soit que le roi
imaginât quelque moyen pour les éloigner de sa personne, il se trouva
bientôt seul avec le Juif. Alors, courant à toute bride sur la route
de Ségovie, ils se trouvèrent en peu d’heures hors d’atteinte.[208] On
prétend que don Tello commandait ce jour-là l’escorte du prisonnier,
et qu’il favorisa son évasion, séduit par de magnifiques promesses.
Bien que cette version vienne d’une source justement suspecte, il est
probable qu’elle se fonde sur quelque tradition contemporaine, et
dans la suite la conduite de don Pèdre à l’égard de don Tello, qu’il
distingua toujours de ses frères, donne lieu de croire qu’il en reçut
de fait un signalé service.[209] Au reste, le nombre des seigneurs
gagnés par l’or du Juif et les promesses de don Pèdre était déjà grand,
et les bâtards, vaguement instruits de ces menées, ne savaient plus à
qui se fier désormais ; à peine osaient-ils se communiquer entre eux
leurs inquiétudes.

En mettant pied à terre dans l’Alcazar de Ségovie, où sans doute des
serviteurs fidèles l’attendaient, le roi écrivit à la reine-mère pour
redemander sa chancellerie et les sceaux du royaume qu’il avait été
forcé de remettre entre ses mains. Il ajoutait fièrement que, si
l’on refusait de les lui rendre, il avait de l’argent et du fer pour
en fabriquer de nouveaux.[210] La reine Marie n’osa pas désobéir.
D’ailleurs, l’alarme était grande à Toro. Chacun attribuait l’évasion
du roi à une trahison. Le traité conclu avec les infants d’Aragon était
encore un mystère ; mais tous les chefs se soupçonnaient les uns les
autres, et s’imputaient à l’envi les projets les plus perfides. Enfin,
ignorant les plans du roi, incertains de ses ressources, ils s’en
exagéraient l’importance et la grandeur.


II.

Les conditions du marché conclu entre don Pèdre et ses geôliers ne
tardèrent pas à se révéler à toute l’Espagne. Au commencement de
l’année 1355, la reine doña Léonor quitta brusquement Toro avec ses
fils pour se rendre à Roa, dont elle prit possession en vertu d’un
ordre royal. Les infants d’Aragon recevaient en même temps l’hommage
de plusieurs villes ou châteaux détachés du domaine de la couronne ;
c’était la rançon du roi qui leur était fidèlement payée. En retour,
ils cédèrent à don Pèdre les places d’Orihuela et d’Alicante dans
le royaume de Valence, cession en apparence purement nominale, car
depuis long-temps le roi d’Aragon inquiétait ses frères dans leur
droit de suzeraineté sur ces villes, si toutefois il leur permettait
de l’exercer.[211] Probablement les infants espéraient cacher par
cet échange prétendu leur honteux traité avec le roi de Castille ;
peut-être, par une singulière prévoyance, don Pèdre, encore errant et
fugitif dans ses propres états, rêvait-il déjà de les agrandir aux
dépens de ses voisins. On verra qu’il sut revendiquer plus tard cette
donation qui semblait alors dérisoire. Avec les princes aragonais, un
grand nombre de seigneurs castillans reçurent des fiefs, des châteaux,
de vastes domaines. Les mieux partagés furent ceux dont le roi avait
le plus à se plaindre. Juan de La Cerda et Alvar de Castro, frère de
don Fernand, obtinrent d’immenses donations. Tous ces riches-hommes,
déserteurs de la ligue, comme ils l’avaient été de la cause royale,
accouraient maintenant à Ségovie, les infants à leur tête, protestant
de leur fidélité et jurant d’obéir en tout à un prince si magnifique.
Mais ce n’était pas sur ces dévouements chèrement achetés que don Pèdre
fondait ses espérances ; il trouvait de plus puissants secours et de
plus généreux dans les communes ralliées franchement à leur souverain.
Peu de jours après son évasion, il convoquait à Burgos les députés
de la noblesse et du peuple. Accompagné des infants et des ligueurs
convertis, il se présenta dans cette assemblée, et, après s’être plaint
du traitement indigne que lui avaient fait éprouver les rebelles de
Toro, il demanda qu’on l’aidât d’hommes et d’argent pour réduire à
l’obéissance la reine sa mère, et les bâtards, qui troublaient par leur
rébellion la paix du royaume et qui avaient oser attenter à la liberté
de leur souverain.[212]

Un grand changement venait de s’opérer dans les esprits. Les malheurs
du roi, sa jeunesse, sa fermeté, prévenaient l’assemblée en sa faveur.
La plupart des Castillans avaient vu avec indignation la conduite des
confédérés, et leur gouvernement de quelques jours avait suffi pour
faire regretter celui des Padilla. Aussi les députés réunis à Burgos
se montrèrent-ils empressés d’accorder au roi toutes ses demandes ;
en retour, il est vraisemblable que les communes obtinrent de lui une
extension de leurs priviléges et de nouvelles franchises. Pouvait-il
se montrer moins généreux pour les villes de son royaume que pour ses
grands vassaux dont il avait tant à se plaindre ?

On cherche vainement quelques détails sur les transactions politiques
qui eurent lieu à Burgos, et je ne sais si cette réunion doit être
considérée comme une assemblée solennelle des cortès. Les députés
du clergé n’y parurent point. Au moment où, par un retour étrange
de l’opinion publique, le peuple se prononçait si hautement en
faveur de ce roi naguère honteusement abandonné, un légat du pape
arrivait en Espagne porteur d’un bref apostolique qui mettait la
Castille en interdit et prononçait l’excommunication contre don
Pèdre, Marie de Padilla et Juana de Castro, ainsi que contre les
fauteurs de leur commerce adultère.[213] Les évêques de Salamanque
et d’Avila, pour avoir sanctionné un mariage sacrilége, étaient
cités devant le saint-siége, où ils auraient à répondre de leur
conduite. L’excommunication, fulminée à Tolède le 19 janvier 1355,
ne paraît avoir altéré en rien la disposition du peuple à l’égard
du roi. Au contraire, elle excitait l’indignation, maintenant qu’il
était réconcilié avec ses sujets ; car, de tout temps, les Espagnols
ont vu avec répugnance des étrangers se mêler de leurs affaires.
D’ailleurs, le saint-siége, depuis sa translation à Avignon, avait
perdu beaucoup de son prestige aux yeux de l’Europe ; enfin ses foudres
n’avaient jamais été redoutées dans la Péninsule. La censure du pape
eut probablement pour résultat d’empêcher les prélats du royaume de
prendre part aux délibérations de Burgos, mais elle ne fit pas perdre
au roi un seul de ses partisans et ne diminua en rien le zèle nouveau
qui éclatait de toutes parts pour sa cause. Don Pèdre répondit à
l’excommunication en saisissant les biens du cardinal Gilles Albornoz
et ceux de quelques autres prélats ; et, rendant menace pour menace,
il annonça l’intention de confisquer les domaines des évêques qui
hésiteraient entre le pape et lui.[214]

La révolte des ligueurs, la guerre de trahisons qui s’en était suivie,
la courte captivité du roi et les moyens auxquels il avait dû avoir
recours pour obtenir sa liberté, ne pouvaient manquer d’exercer une
influence décisive sur son caractère. Les malheurs mûrissent les
hommes avant le temps. Le séjour de Toro valut à don Pèdre des années
d’expérience. Trahi par tous ses parents et par sa mère même, il devint
soupçonneux et méfiant pour tout le reste de sa vie. Il emportait de sa
prison de la haine et du mépris pour cette noblesse qui, après l’avoir
vaincu, s’était laissé acheter bassement les fruits de sa victoire ;
mais il avait appris à connaître la puissance de ses adversaires, et
toutes les armes lui furent bonnes pour les combattre. La ruse, la
perfidie, lui parurent des représailles. Jusqu’alors il s’était montré
violent et impétueux ; il apprit à se composer un visage, à feindre
l’oubli des injures, jusqu’au moment d’en tirer vengeance. Autrefois il
se piquait d’être loyal autant que juste ; maintenant il se crut tout
permis contre de grands coupables. Une forte conviction dans la bonté
de leur cause rend les hommes indifférents sur le choix des moyens pour
la faire triompher. Le roi prit bientôt sa haine pour de l’équité. La
férocité de mœurs du moyen-âge et l’éducation qu’il avait reçue au
milieu de la guerre civile avaient endurci ses nerfs au spectacle et à
l’idée de la douleur. Pourvu qu’il fût obéi et redouté, il se souciait
peu de gagner l’amour d’hommes qu’il méprisait. Détruire le pouvoir
des grands vassaux, élever son autorité sur les ruines de la tyrannie
féodale, tel fut le but qu’il se proposa désormais et qu’il poursuivit
avec une inflexible opiniâtreté.


III.

Les peuples semblent soumis, comme les individus, à des crises que la
prudence humaine peut prévoir, mais qu’elle ne saurait conjurer, et
l’histoire offre une reproduction si fréquente des mêmes événements,
des mêmes révolutions, qu’on est tenté d’y voir comme le résultat de
certaines lois fatales. Peu d’années s’étaient écoulées depuis que
le feu de la révolte s’était étendu avec une effrayante furie sur
tout le royaume d’Aragon. Les riches-hommes s’étaient coalisés avec
les communes contre leur jeune souverain. Pierre IV avait été, comme
don Pèdre, prisonnier de ses sujets, obligé comme lui de racheter sa
liberté à l’avarice de ses nobles. Échappé de sa prison, il avait en un
instant trouvé de nouvelles forces ; le triomphe éphémère des rebelles
fut suivi presque aussitôt de leur abaissement, et le pouvoir royal
s’accrut par cette terrible épreuve. La Castille offrait maintenant
un spectacle semblable. Les mêmes causes allaient produire les mêmes
effets, et les deux drames, qui, dans leurs péripéties, présentaient
tant de conformités, devaient avoir le même dénoûment.

Il y avait trois mois à peine que don Pèdre avait quitté Toro en
fugitif, accompagné d’un seul serviteur, et déjà il se voyait à la
tête d’une armée nombreuse et fidèle. Après avoir congédié les députés
réunis à Burgos, il prit le commandement de ses troupes et marcha droit
aux rebelles réduits maintenant à la faction des trois bâtards. A
Medina del Campo, il préluda à cette longue série de vengeances qu’il
avait sans doute méditée du fond de sa prison. Pendant la semaine des
Rameaux, dans ces jours que les chrétiens consacrent au repentir et à
la pénitence, deux riches-hommes qui avaient fait partie de la troupe
des ligueurs aux conférences de Tejadillo, Pero Ruiz de Villegas et
Sancho de Rojas furent arrêtés dans son palais à l’heure de la sieste
et massacrés aussitôt sans forme de procès. Quelques autres qui avaient
pris parti avec les rebelles, mais sans jouer un rôle important, furent
jetés en prison et dépouillés de leurs biens. Lançant cette déclaration
de guerre à sa noblesse factieuse, le roi s’avança contre la ville de
Toro et en fit attaquer les barrières. Là, il put s’apercevoir que
le cruel exemple qu’il venait de faire ne suffisait pas à détruire
des habitudes de désobéissance invétérées. Un des chevaliers de son
hôtel, Fernand Ruiz Giron, ayant été tué dans la première escarmouche,
Alphonso Tellez, frère du mort, réclama comme un héritage qui lui
était dû la charge de Fernand Ruiz. Mais le roi en avait déjà disposé.
Furieux de son refus, Tellez Giron déserta sur-le-champ et se jeta
avec ses gens dans la ville assiégée.[215]

Sur le bruit de la marche du roi, Juan de Hinestrosa, toujours
retenu prisonnier à Toro, avait offert à la reine Marie et au comte
de Trastamare son intervention auprès de son maître pour ménager un
accommodement. Il obtint de sortir de la ville, mais en laissant
plusieurs gentilshommes ses parents en otage. Une fois libre, et au
milieu de l’armée royale, il oublia sa promesse et ne songea plus qu’à
servir le ressentiment de son maître, sans se soucier des malheureux
qu’il laissait à la merci des ligueurs. La reine-mère se montra
généreuse, et les renvoya à son fils sans user contre eux des rigueurs
autorisées alors par le droit de la guerre.

Toro était trop bien fortifié pour succomber devant une brusque
attaque. Après quelques jours d’escarmouches sans résultats, le
roi, averti par ses affidés qu’une partie des bourgeois de Tolède
était prête à se déclarer en sa faveur, leva le siége inopinément
pour courir de ce côté avec le gros de ses forces. Il se flattait de
dérober le but de sa marche aux rebelles et d’arriver aux portes de
Tolède, tandis qu’on le croirait encore dans le royaume de Léon ; mais
don Henri, pénétrant le motif de cette retraite précipitée, s’était
aussitôt mis en campagne avec une centaine d’hommes d’armes. Trop
faible pour rien entreprendre contre l’armée du roi, il voulut d’abord
se joindre à don Fadrique qui occupait Talavera. Pour s’y rendre, il
avait à traverser les cols élevés de la chaîne de Guadarrama, passages
toujours difficiles, surtout au commencement de mai, à l’époque de
la fonte des neiges. Les montagnards lui tendirent une embuscade et
l’attaquèrent à l’improviste dans un défilé dangereux. Plusieurs de
ses chevaliers furent tués ou pris, et le Comte ne parvint qu’après un
rude combat à s’ouvrir un passage l’épée à la main. Dès le lendemain,
il prit sa revanche. Réuni aux chevaliers de Saint-Jacques, il surprit
et saccagea le bourg de Colmenar, dont les habitants l’avaient fort
maltraité dans l’engagement de la veille. Tous ces malheureux furent
impitoyablement passés au fil de l’épée, et les deux frères, en se
retirant, ne laissèrent qu’un monceau de cendres. Ainsi se vengeaient
les riches-hommes de pauvres paysans défendant leurs chaumières.[216]

Le roi d’un côté, don Henri et don Fadrique de l’autre, se dirigeaient
vers Tolède. Les bourgeois étaient divisés entre eux. Les uns
appelaient don Pèdre, les autres les bâtards, mais là grande majorité
des habitans prétendaient demeurer neutres et fermer leurs portes aux
deux partis. La reine Blanche, retirée dans l’Alcazar, voyait avec
terreur s’avancer son mari, et probablement favorisait de son influence
la faction dévouée à la ligue. Partis presque en même temps de Toro, le
roi et le comte de Trastamare se trouvèrent l’un et l’autre, dans les
premiers jours de mai, campés à peu de distance de Tolède ; le premier
à Torrijos, l’autre à Talavera. Chacun, épiant son adversaire, espérait
surprendre la place au moyen des intelligences qu’il y entretenait.

Tolède est entourée de trois côtés par le Tage, qui, fortement encaissé
au fond d’un ravin très profond, décrit une espèce de fer à cheval
autour de ses remparts. Deux ponts jetés sur le fleuve donnent accès
dans la ville ; à l’ouest le pont de Saint-Martin, à l’est celui
d’Alcántara, l’un et l’autre bâtis en pierre et surmontés de trois
hautes tours sous lesquelles il faut passer successivement pour
arriver aux portes principales de l’enceinte murée. Le comte et le
maître de Saint-Jacques, couverts par le Tage et dérobant leur marche
au roi à la faveur des ténèbres, se présentèrent à l’aube devant le
pont de Saint-Martin. Ils venaient, disaient-ils, pour défendre la
ville menacée par le roi. Il fallut parlementer avec les bourgeois
qui gardaient les tours. Après quelque hésitation, le conseil de la
commune, fidèle à sa politique, envoya des rafraîchissements aux deux
bâtards et à leur troupe, mais en refusant avec politesse de les
admettre dans la ville. Ils eurent beau protester que leur intention
était de protéger la reine Blanche contre les fureurs de son mari, le
conseil persistait à leur interdire l’entrée des remparts. — « La
reine n’a rien à craindre au milieu de nous, disaient les magistrats
de Tolède, nos murailles sont hautes et nous saurons bien les garder
seuls. D’ailleurs, ajoutaient-ils, nous avons envoyé des députés au
roi, et nous ne traiterons pas avec lui sans stipuler pour vous des
conditions honorables. » Ces pourparlers durèrent assez long-temps à la
tête du pont, et cependant plusieurs chevaliers tolédans de la suite
du Comte, s’abouchant avec des bourgeois de leur parti, complotaient
de surprendre la ville d’un autre côté. Le jour baissant, don Henri
fit mine de se retirer ; mais, tournant les remparts par un long
circuit et dans un profond silence, il alla s’embusquer à la Huerta
del Rey, devant le pont d’Alcántara, dont ses affidés avaient eu l’art
de se faire confier la garde. Le lendemain, 7 mai, à l’heure de la
sieste, lorsque la chaleur retenait presque tous les habitants dans
leurs maisons, les hommes d’armes du Comte se présentèrent à l’entrée
du pont d’Alcántara dont les tours leur furent aussitôt livrées. La
porte de la ville était ouverte ou si négligemment gardée, qu’elle fut
surprise en même temps. A l’exception des bourgeois dans le complot,
nul ne connut ce hardi coup de main que lorsque déjà les soldats des
deux bâtards se répandaient dans les rues, enseignes déployées et
poussant leur cri de guerre. Aussitôt s’élève un tumulte épouvantable.
Quelques bourgeois se joignent aux assaillants, d’autres se jettent
dans l’Alcazar ou se barricadent dans la Grande-Juiverie, séparée,
suivant l’usage, du reste de la ville par une haute muraille. Les
partisans du roi lui expédient en toute hâte des courriers à Torrijos
pour le presser de voler au secours de sa capitale menacée des plus
grands malheurs. Tolède présentait alors un étrange spectacle. Chacun
de ses quartiers était au pouvoir d’une faction. La reine Blanche,
éperdue dans l’Alcazar, n’osait donner aucun ordre et ne pouvait
d’ailleurs compter sur l’obéissance des habitants réfugiés auprès
d’elle et justement indignés de la surprise de leur ville. Les deux
bâtards essayaient vainement d’enlever les postes qui leur résistaient
encore. A peine entrés dans la ville, leurs soldats indisciplinés
s’étaient jetés dans l’Alcana, quartier habité par des marchands juifs,
si nombreux à Tolède qu’un seul faubourg ne pouvait les loger tous.
Les Juifs passaient pour être attachés au roi et favorisés par lui,
peut-être parce qu’il avait un trésorier de leur religion ; mais leur
plus grand crime, c’était d’être commerçants et d’avoir de l’argent et
des marchandises précieuses. Les mercenaires du Comte et du Maître,
conduits par la populace chrétienne, enfonçaient les boutiques et les
pillaient, massacrant tous ceux qui s’offraient à leur rage, sans
distinction d’âge ni de sexe. En quelques heures, douze cents Juifs
furent, dit-on, égorgés ainsi dans l’Alcana. Cependant ceux de la
Grande-Juiverie, aidés de quelques chevaliers ou bourgeois chrétiens,
tenaient ferme derrière leur muraille. Le reste du jour et toute la
nuit se passèrent au milieu d’un désordre effroyable.

Au premier avis de ses partisans, le roi quitte aussitôt Torrijos
avec sa petite armée. Marchant toute la nuit, après avoir passé le
Tage à gué, il arrive le 8 mai au point du jour devant le pont de
Saint-Martin, en face de la Grande-Juiverie. Ce pont était au pouvoir
des ligueurs, et, le danger ayant fait cesser le pillage, ils s’y
étaient déjà mis en défense. En ce moment, par suite d’une sécheresse
extraordinaire, les eaux du Tage étaient fort basses. La largeur du
fleuve était en outre diminuée par plusieurs machines disposées sur le
bord opposé à la ville et servant aux irrigations. Du haut de leurs
murailles, les Juifs jetaient des cordes aux soldats du roi, qui les
fixaient à ces machines, et en s’y accrochant passaient la rivière,
mais lentement et un à un. En même temps don Pèdre faisait attaquer
la tête du pont. Dès que la guette avait signalé l’approche du roi,
don Henri et don Fadrique s’étaient portés aux tours de Saint-Martin
et animaient leurs soldats par leur présence et leur exemple. Mais la
tour principale, n’ayant ni créneaux ni parapets, ne pouvait protéger
ses défenseurs contre les arbalétriers du roi, qui, en quelques
instants, balayèrent la plateforme. En vain les plus braves chevaliers
de Saint-Jacques et de Calatrava essayèrent de s’y maintenir sous
une grêle de flèches ; blessés pour la plupart, ils furent obligés
d’abandonner un poste si dangereux. Pendant qu’on s’acharnait contre la
tête du pont de Saint-Martin, trois cents hommes d’armes du roi avaient
passé le Tage à la file, et, reçus dans la Grande-Juiverie, faisaient
une brèche au rempart et se disposaient à prendre en queue la troupe
du Comte. Déjà ses soldats découragés commençaient à tourner le dos
et à chercher un asile dans les églises. Personne n’osait plus tenir
dans la tour ; la porte massive, contre laquelle les royalistes avaient
amassé des sarments et du bois sec, était en feu et allait leur livrer
passage. Alors, sur le point d’être forcés, les deux bâtards firent
sonner la retraite. A la tête d’environ huit cents cavaliers ralliés
à la hâte, ils sortirent de Tolède par la porte d’Alcántara au moment
même où le roi y pénétrait par le pont de Saint-Martin, avec environ
deux mille cinq cents hommes d’armes et six cents génétaires.[217] Il
voulait traverser rapidement la ville et accabler ses frères avant
que la nuit, qui approchait, ne couvrît leur retraite. Mais il n’y
avait pas plus de discipline dans son armée que parmi les rebelles.
Ses soldats se débandaient, forçaient les maisons, et s’amusaient à
piller au lieu de suivre les fuyards. Le roi, mal accompagné, cherchait
son ennemi dans les rues tortueuses de Tolède et voulait absolument
combattre.

Cependant les deux bâtards, longeant la rive gauche du Tage, se
retiraient sur Talavera, obligés de décrire autour de la ville un
demi-cercle qui les ramenait sur la route qu’avait tenue l’armée
royale. A l’entrée du pont de Saint-Martin, ils aperçurent les bagages
du roi encore en deçà des tours et mal gardés ; car on ne s’attendait
pas à voir l’ennemi paraître du côté où il venait d’être battu. Ils
se jetèrent hardiment sur cette masse confuse de chars et de bêtes
de somme, défirent l’escorte, et, après quelques moments donnés
au pillage, continuèrent leur retraite en toute hâte. Le roi les
poursuivit quelque temps et ne rentra qu’à la nuit close dans Tolède,
furieux de n’avoir pu les atteindre.[218]

Maître de la ville, car l’Alcazar s’était aussitôt déclaré pour lui,
don Pèdre se montra aussi impitoyable qu’il l’avait été à Medina del
Campo. Fernand Sanchez de Rojas, un des vingt ligueurs de l’entrevue
de Tejadillo, blessé à l’attaque du pont de Saint-Martin, et Alphonse
Gomez, commandeur de Calatrava, qui n’avait pu fuir de Tolède, furent
mis à mort dès qu’ils eurent été reconnus. On égorgea tous les blessés
que l’ennemi avait laissés dans les maisons. Plusieurs nobles de
Tolède furent envoyés captifs dans des châteaux éloignés, ainsi que
l’évêque de Sigüenza, don Pedro Barroso, dont le palais fut abandonné
au pillage. Tous les biens des prisonniers furent confisqués ; enfin
vingt-deux bourgeois eurent la tête tranchée publiquement comme
fauteurs de la rébellion. Au nombre des malheureux condamnés à mort se
trouvait un orfèvre âgé de plus de quatre-vingts ans. Son fils se jeta
aux pieds de don Pèdre en le suppliant de le faire mourir à la place de
son père. S’il en faut croire Ayala, cet horrible échange aurait été
accepté et par le roi et par le père lui-même.[219]

Les premiers ordres de don Pèdre avaient été pour faire occuper
l’Alcazar par ses soldats et pour s’assurer de la personne de la reine
Blanche. Il ne voulut pas la voir, et, comme s’il eût craint qu’un
hasard ne l’amenât en sa présence, il se logea dans une maison de la
ville. Peu de jours après, Hinestrosa conduisit la malheureuse Blanche
au château de Sigüenza, dont il était le seigneur, depuis que l’évêque
Barroso avait vu tous ses domaines confisqués et partagés entre les
favoris du roi. Tandis que la reine changeait de prison, don Pèdre
écrivait au saint-père pour l’informer du succès de ses armes ; il lui
mandait qu’il s’était rapproché de son épouse et qu’il la traitait
avec honneur. Cet impudent mensonge paraît avoir trompé le pape, qui
répondit par une lettre affectueuse en l’exhortant à continuer dans
cette bonne voie.[220] Pour donner plus d’apparence à la fourbe, le roi
mettait alors quelque soin à ne pas se montrer en public avec Marie de
Padilla. Elle ne le suivait pas dans ses expéditions, vivait retirée,
affectant une grande réserve, et, satisfaite de la réalité du pouvoir,
elle en cachait avec soin les dehors. Ainsi l’expérience précoce que
donnent les révolutions avait appris l’hypocrisie à ces jeunes gens de
vingt ans.

Battus à Tolède, don Henri et son frère ne se crurent pas en sûreté à
Talavera ; ils allèrent se renfermer dans les murs de Toro, appelés
d’ailleurs par la reine Marie, qui jugeait bien que le roi ne tarderait
pas à tourner ses armes de ce côté. « Je vous ai reçus dans ma ville
il y a quelques mois, leur écrivait la reine. Pour vous je me suis
perdue auprès de mon fils. Il est juste que maintenant vous veniez me
défendre. » En effet, don Pèdre, laissant Tolède épouvantée de ses
terribles vengeances, reprenait lentement la route de Toro avec des
forces considérables. Chemin faisant, il s’arrêta devant Cuenca, ville
de quelque importance, occupée par Alvar d’Albornoz, gouverneur de
don Sanche, fils naturel du feu roi don Alphonse et de doña Léonor.
C’était un enfant de quatorze ans. Le roi voulait qu’on le remît
entre ses mains ; mais après un siége de quinze jours, pressé par le
temps, il se contenta d’exiger d’Albornoz le serment de ne prendre
aucune part aux hostilités. Sur cette promesse, il continua sa marche
et reparut devant Toro vers le milieu de l’été. Les deux bâtards y
avaient concentré presque toutes leurs forces. Un assez grand nombre
de riches-hommes et de chevaliers s’y étaient donné rendez-vous de
toutes les parties du royaume qui tenaient encore pour la ligue. Parmi
les principaux on remarquait Rui Gonzalez de Castañeda, beau-frère de
Garci Laso de la Vega, chef de la faction de Lara ; Pero Estebañez
Carpentero, élu maître de Calatrava après la mort de Nuñez de Prado,
son oncle, par quelques chevaliers de l’ordre qui protestaient ainsi
contre la nomination de Diego de Padilla ; le Portugais Martin Telho,
qui passait pour l’amant heureux de la reine Marie ; enfin Alphonse
Tellez Giron, depuis peu déserteur de l’armée royale. Tous ceux qui se
trouvaient trop compromis pour espérer leur pardon du roi n’avaient
pas cru trouver de plus sûr asile. Leurs troupes réunies s’élevaient
à environ douze cents hommes d’armes, sans compter une nombreuse
infanterie et les bourgeois de la ville. La place était forte, couverte
par le Duero, qui en rend les approches difficiles, bien approvisionnée
enfin ; tout annonçait une résistance opiniâtre et prolongée.


IV.

A cette époque, il fallait beaucoup de temps et de dépenses pour
réunir le matériel nécessaire à un siége, c’est-à-dire des bois
pour les machines, des instruments de pionniers, des effets de
campement, des provisions de guerre et de bouche. Tout cela ne pouvait
s’improviser, surtout dans la situation des finances du roi. Suivant
les pratiques de la guerre au moyen-âge, il alla s’établir à Morales,
village peu éloigné de Toro, où naguère les confédérés avaient eu
leur quartier-général, lorsqu’ils bloquaient cette ville. De là il
envoyait ses chevaliers _faire armes_, c’est-à-dire escarmoucher aux
barrières de Toro ; souvent lui-même guidait de petites expéditions
contre les châteaux du voisinage occupés par les rebelles. Tantôt
vainqueur, tantôt repoussé, il trompait son impatience par ces courses
incessantes. Deux fois par semaine,[221] il venait déployer toutes
ses forces devant les murs de Toro ; on échangeait des flèches, on
rompait des lances pendant quelques heures ; à la nuit, on sonnait la
retraite des deux côtés ; cela s’appelait faire la guerre. D’ailleurs,
nulles mesures n’étaient prises pour resserrer les assiégés ou pour
intercepter leurs communications. Ils recevaient des recrues et
envoyaient des partis battre la campagne assez loin de leur fort. Don
Henri, pendant une absence momentanée du roi, partit pour la Galice,
où Fernand de Castro l’avait précédé depuis plusieurs mois. Ce dernier
paraissait fort refroidi pour la ligue et vivait en assez mauvaise
intelligence avec ses beaux-frères, qui, disait-il, voulaient faire
casser son mariage. Don Henri annonçait qu’il reviendrait bientôt
et ramènerait à ses alliés une armée nombreuse ; mais ceux qui
connaissaient la prudence précoce du jeune prince soupçonnaient que,
peu confiant dans les forces de son parti, il ne songeait qu’à lui-même
et ne voulait pas s’enfermer dans une place que les hasards de la
guerre pouvaient d’un moment à l’autre faire tomber entre les mains du
roi. Déjà, lorsque don Pèdre, en 1352, s’était disposé à l’attaquer
dans Gijon, le Comte, au lieu de l’y attendre, s’était retiré dans les
montagnes, soigneux de se tenir toujours une retraite assurée. Persuadé
qu’il n’y a pas de places imprenables, il s’était fait une loi de ne
jamais confier sa fortune à des murailles.

Tandis qu’on guerroyait autour de Toro, l’infant d’Aragon, don Juan,
attaquait don Tello en Biscaïe. Bien que l’infant fût personnellement
intéressé à la conquête de cette province, car, marié à la seconde
fille de don Juan Nuñez de Lara, il se flattait que la seigneurie de
Biscaïe lui serait dévolue s’il parvenait à en chasser don Tello,
les opérations militaires furent conduites mollement, et les troupes
royales n’obtinrent aucun succès. Composées en majeure partie de
cavalerie,[222] elles avaient un grand désavantage dans un pays de
montagnes dont les habitants, naturellement hardis et belliqueux,
deviennent invincibles lorsqu’ils combattent pour leurs foyers. Mais le
plus grand obstacle aux progrès du roi, c’était le mauvais état de ses
finances. Simuel el Levi eut l’art de créer de nouvelles ressources à
son maître, et, malgré le désordre général, il réussit à lui procurer
de l’argent et même à lui amasser un trésor, ce qui, à cette époque,
passait pour la plus grande preuve de génie dans un financier.
L’anecdote suivante, rapportée par Ayala, fera connaître les moyens
assez vulgaires employés par le Juif pour remplir les caisses du roi.

Don Pèdre, dans son quartier de Morales, s’amusait un jour à jouer
aux dés. Devant lui était exposée tout ouverte sa caisse militaire,
qui était aussi sa bourse de jeu. Elle contenait 20,000 doubles.
« Or et argent, dit le roi d’un ton mélancolique, voilà tout mon
avoir. » Le jeu fini, Simuel tira le prince à l’écart. — « Sire,
dit-il, aujourd’hui vous m’avez fait affront devant toute la cour.
En effet, étant votre trésorier, n’est-ce pas une honte pour moi que
mon maître ne soit pas plus riche ? Mais jusqu’à présent vos receveurs
ont trop compté sur votre indulgence et votre facilité. Maintenant
que vous êtes d’âge à régner par vous-même, que toute la Castille
vous aime et vous craint, il est temps de mettre fin au désordre.
Veuillez seulement m’autoriser à traiter avec vos gens de finance et
me confier deux de vos châteaux. Je vous garantis qu’avant peu vous
aurez dans chacun un trésor qui vaudra mieux que le contenu de cette
cassette. » On juge bien que le roi s’empressa de donner à Simuel ses
pleins-pouvoirs et les châteaux qu’il demandait, non sans raison, car
il fallait alors une forteresse bien enmurée pour garder un trésor.
Voici comment le Juif accomplit sa promesse. L’usage était de payer
les appointements des charges de cour et les pensions en mandats sur
les receveurs du roi. Or, ceux-ci ne soldaient d’ordinaire qu’une
partie de la somme, et, quand les réclamations pour obtenir le surplus
n’étaient pas appuyées par la force, elles étaient toujours vaines.
Simuel Levi, voulant compter avec les receveurs, commença par les
effrayer. Soutenu par son maître, ayant hommes d’armes, geôliers et
bourreaux à ses ordres, il exigea l’arriéré, n’admit aucune excuse,
et, par ruse ou menaces, parvint à se faire payer intégralement, plus
vite qu’on ne l’eût espéré. En même temps il mandait les créanciers
du roi et leur offrait la moitié de l’arriéré qui leur était dû, à
condition qu’ils donneraient quittance pour le reste. La plupart, qui
croyaient à jamais perdus les deniers que les receveurs avaient gardés
par devers eux, acceptaient avec joie le parti proposé, se tenant pour
fort heureux d’obtenir la moitié de leurs créances.[222] Ce procédé,
qu’on qualifierait aujourd’hui de banqueroute frauduleuse, mais dont
personne alors ne s’avisait de contester la loyauté, procura dans peu
de temps au roi des sommes considérables, et lui donna la plus haute
opinion de son trésorier. En outre, Simuel Levi sut rétablir l’ordre
dans l’administration. Il donna les charges de receveurs à des Juifs
intelligents, qui lui firent sur-le-champ de fortes avances. En peu de
temps les finances de don Pèdre furent remises sur un nouveau pied, et
il se vit le plus riche souverain de toute l’Espagne.


V.

Ce ne fut qu’au bout de deux mois et demi passés à Morales que, tous
les préparatifs étant enfin terminés, le roi put s’approcher de
Toro et commencer le siége. Ce délai ne lui avait pas été inutile.
La garnison était sensiblement diminuée, d’abord par la retraite du
comte don Henri, puis par des désertions continuelles. En outre, parmi
les riches-hommes renfermés dans la place, un assez grand nombre,
alarmés des progrès du roi, se montraient disposés à traiter de leur
capitulation particulière. Les choses étant en cet état, l’armée royale
vint s’établir sur la rive gauche du Duero, en face d’un pont fortifié
qui donnait accès dans la ville, et qui du côté de la campagne était
défendu par une grosse tour. Des bastides s’élevèrent rapidement pour
envelopper cet ouvrage avancé ; balistes, catapultes et bombardes,
toutes les machines de guerre en usage à cette époque furent mises en
batterie pour le réduire.

La guerre d’escarmouches continuait cependant, non-seulement autour
de Toro, mais en Biscaïe et en Estramadure, surtout aux environs de
Talavera, commanderie importante de Saint-Jacques, occupée par les
chevaliers qui obéissaient à don Fadrique, et attaquée par ceux qui
reconnaissaient Garcia de Villagera pour le chef de l’ordre. Ainsi
on voyait à la fois deux maîtres de Saint-Jacques et deux maîtres de
Calatrava. Ces ordres, divisés comme tout le royaume, se faisaient une
cruelle guerre.

Les armes du roi étaient rarement heureuses quand elles n’étaient pas
soutenues par sa présence. Juan Rodriguez de Sandoval, son lieutenant
devant Palenzuela, fut battu et tué dans une embuscade, et peu de
temps après Villagera perdit la vie dans un engagement contre Gonzalo
Mexia, devant Talavera. On remarqua que le roi ne voulut point lui
donner de successeur pour le moment. En laissant vacante la maîtrise
de Saint-Jacques, il semblait annoncer l’espoir de ramener son frère
à l’obéissance, et c’était en quelque sorte ouvrir la porte à un
accommodement que de ne pas disposer d’une charge objet de tant
d’ambitions. Don Pèdre d’ailleurs prétendait toujours exercer la même
influence dans les élections des ordres militaires. Au commencement de
l’automne de 1355, le maître d’Alcántara, Perez Ponce de Leon, étant
mort, il obligea les commandeurs à nommer Diego de Zavallos, parent de
Hinestrosa,[223] bien qu’il ne fût pas même chevalier de l’ordre. Deux
mois après pourtant, il se repentit de ce choix, et, sur le bruit que
Zavallos traitait avec les rebelles de Palenzuela, il le fit arrêter ;
l’élection ayant été cassée aussitôt, il lui donna pour successeur
Suero Martinez, porte-clé de la chevalerie d’Alcántara.[224]

Vers la fin de novembre 1355, au moment où les assiégeants pressaient
leurs travaux avec le plus d’activité, le cardinal Guillaume, diacre
de Sainte-Marie in Cosmedin, arriva au camp du roi avec les pleins
pouvoirs du saint-père, non-seulement pour opérer une réconciliation
entre le roi et sa femme, mais encore pour terminer, par une paix
durable, la guerre civile qui déchirait la Castille. Il venait en outre
réclamer la liberté de l’évêque de Sigüenza, détenu captif, depuis
la prise de Tolède, dans le château d’Aguilar. Reçu avec de grands
honneurs, le légat ne tarda pas à reconnaître que le roi, malgré toute
sa déférence affectée pour l’envoyé du saint-siége, était résolu à
n’admettre aucune intervention étrangère entre des sujets révoltés
et leur souverain. En même temps qu’il repoussait d’une manière
péremptoire les offres faites par le légat d’interposer son autorité
pour amener la soumission des rebelles, il se plaisait à témoigner
les plus grands égards pour son caractère et pour sa personne. Il
accorda sans difficultés l’élargissement de l’évêque de Sigüenza, mais
en lui intimant l’ordre de quitter le royaume ; en retour il obtint
du cardinal la levée de l’excommunication et de l’interdit fulminés
à Tolède.[225] D’ailleurs la présence du légat n’arrêta en rien les
opérations du siége, il semblait au contraire qu’on les pressât avec
plus de vigueur. Le 4 décembre, la tour qui défendait le pont du Duero,
ruinée par les engins de l’assaillant, fut emportée après un combat
acharné où se distingua don Diego de Padilla, qui, en escaladant
la brèche, eut le bras cassé d’une pierre, lancée, dit-on, par son
rival Estebañez Carpentero, soi-disant maître de Calatrava.[226]
La tour prise, les assiégés commencèrent à perdre courage. Les
soldats étrangers enfermés dans la ville étaient mal payés et mal
nourris. Les bourgeois, qui leur vendaient chèrement les provisions
amassées en abondance, murmuraient tout haut contre l’obstination des
seigneurs. Leur cupidité et leur ambition, disaient-ils, prolongeaient
une guerre désastreuse et ruinaient le pays. Parmi les chefs des
ligueurs, les uns, en petit nombre, insistaient pour prolonger la
résistance, d’autres opinaient pour implorer la clémence du roi.
Quelques-uns écrivaient secrètement à leurs amis ou à leurs parents
dans l’armée royale pour solliciter leur pardon, et promettaient de
se rendre aussitôt qu’ils seraient assurés d’une amnistie. Don Pèdre
accordait facilement des lettres de grace aux chevaliers et même aux
riches-hommes, mais toujours avec cette condition que l’on se mît
sur-le-champ à sa merci. De leur côté, les bourgeois de Toro, fatigués
du siége et craignant la furie du vainqueur, tâchaient de négocier
leur paix particulière à l’insu de la reine et des chefs de la ligue.
Un marchand, capitaine de la garde bourgeoise, nommé Garci Triguero,
offrit au roi de lui livrer une porte de la ville sous promesse
d’amnistie pour lui-même et pour ses concitoyens. La proposition fut
acceptée, et l’on n’attendait plus que le moment fixé par Triguero pour
l’exécution de son projet.

Bien que ces transactions demeurassent encore cachées à la reine et
à don Fadrique, le découragement de la garnison, les murmures des
habitants, l’abattement de la plupart des chefs, les remplissaient
d’inquiétudes. De vagues rumeurs leur faisaient craindre à chaque
instant qu’une trahison ne mît la ville au pouvoir de don Pèdre.
L’hiver n’avait pas interrompu les travaux des assiégeants. On était
au 24 janvier 1356. Ce jour-là même, Triguero prenait la garde
d’une des portes, et avait averti le roi qu’il était prêt à la lui
livrer. Le signal était convenu, les ordres donnés pour une surprise
nocturne. Quelques heures avant l’attaque projetée, vers le déclin
du jour, le roi, se promenant à cheval le long du Duero, aperçut,
dans une île du fleuve dont les assiégés étaient encore maîtres,
son frère don Fadrique accompagné de cinq ou six gentilshommes. Les
deux troupes se reconnurent. Aussitôt Juan de Hinestrosa, poussant
son cheval jusqu’au bord de l’eau, appela le maître de Saint-Jacques
et le conjura de s’avancer pour écouter ce qu’il avait à lui dire.
La rivière n’était pas assez large pour qu’il ne fût facile de se
parler d’une rive à l’autre. — « Sire Maître, dit Hinestrosa, quand
le feu roi don Alphonse votre père, à qui Dieu fasse miséricorde,
ordonna votre maison, avant que vous fussiez maître de Saint-Jacques,
il vous donna pour vassaux chevaliers et écuyers. Je fus du nombre,
et de vous j’obtins maintes faveurs. Aussi, hormis ce qui touche le
service du roi, mon seigneur, Dieu m’est témoin qu’il n’y a homme du
monde à qui je me tienne plus obligé qu’à vous. Pour vous témoigner
ma reconnaissance, il n’est rien que je ne fisse, sauf manquer à la
loyauté due au roi votre frère. Vous êtes en grand péril. Devant ces
chevaliers qui vous accompagnent, je vous adjure de suivre mon conseil,
afin que, si vous n’en faites cas, personne ne puisse dire que j’ai
contribué à votre perte. Désormais je suis quitte envers vous, et
j’ai rempli le devoir qui me touchait comme ayant été autrefois votre
vassal. »

Fort troublé de ces paroles mystérieuses auxquelles la haute faveur de
Hinestrosa donnait encore plus de poids, le Maître répondit aussitôt :
« Juan Fernandez, je vous ai toujours tenu pour bon chevalier, et tant
que vous fûtes à moi, vous m’avez toujours loyalement servi. Mais quel
conseil me donnez-vous là ? Puis-je abandonner madame la reine qui s’est
mise sous ma protection, ma sœur doña Juana, la femme de mon frère don
Henri, et tant de bons chevaliers et écuyers qui sont dans la ville ?
Sans eux, je ne saurais traiter ; mais votre devoir à vous, Hinestrosa,
serait de représenter à votre seigneur combien il importe à son service
de recevoir en sa grace et merci la reine et les gens de bien qui sont
auprès d’elle. — Sire Maître, répliqua Hinestrosa, je fais mon devoir.
Tenez-vous pour averti que, si à l’heure même vous ne criez merci au
roi, vous êtes en danger de mort. Je n’en puis dire davantage ; mais je
prends à témoin tous ceux qui m’entendent ! » Don Fadrique, de plus en
plus effrayé, lui demanda s’il pouvait l’assurer que le roi lui ferait
merci. Alors don Pèdre, d’une voix forte : « Mon frère, s’écria-t-il,
Hinestrosa vous conseille en prud’homme. Mettez-vous à merci, et je
pardonne à vous et aux chevaliers qui sont dans l’île avec vous. Mais
point de retard ! venez sur-le-champ ! » Don Fadrique n’hésita plus, et,
traversant la rivière, vint se jeter aux genoux du roi et lui baisa la
main.[227]

Du haut des remparts de Toro, une foule d’habitants suivait de l’œil
cette scène étrange sans pouvoir entendre les paroles échangées entre
les deux frères. Lorsqu’on vit don Fadrique tomber aux pieds du roi, un
cri s’éleva aussitôt dans toutes les rues : « Trahis ! trahis ![228] Le
Maître nous abandonne ! » La terreur et le tumulte étaient aussi grands
que si déjà l’armée ennemie eût donné l’assaut. La reine, la comtesse
de Trastamare et les principaux chefs coururent s’enfermer dans le
château, ne se croyant plus en sûreté dans l’intérieur de la ville.
Quelques-uns tentèrent de s’échapper dans la campagne ; mais toutes les
issues étaient gardées par les troupes royales. Personne ne donnait
plus d’ordres ; chacun ne songeait qu’à sa propre sûreté, ou plutôt
s’abandonnait au désespoir, ne sachant à quel parti se résoudre. La
nuit venue, don Pèdre fit prendre les armes à toutes ses troupes, et,
ayant passé le Duero dans le plus profond silence, se présenta devant
la porte de Sainte-Catherine où Triguero était de garde. Au signal
convenu, elle s’ouvrit ; les soldats du roi, entrant en bon ordre,
occupent les tours, les remparts, tous les postes, à l’exception du
château, dont les avenues furent investies.

Au point du jour, les habitants du château, déjà prévenus par le bruit
extraordinaire qu’ils avaient entendu dans la ville, aperçurent l’armée
royale en bataille devant leurs barrières et se préparant à donner
l’assaut. Personne ne parlait de résister ni même de demander une
capitulation ; il ne s’agissait plus que d’obtenir grace de la vie.
Mais de sortir pour implorer la clémence du roi, chacun s’en défendait,
craignant sa première furie. Tout à coup un chevalier navarrais nommé
Martin Abarca, qui, dans les derniers troubles, avait pris parti pour
les bâtards, se hasarde à une poterne, tenant entre ses bras un enfant
de douze à treize ans, fils naturel du roi Alphonse et de doña Léonor.
Il reconnaît le roi à ses armes, l’appelle et lui crie : « Sire !
faites-moi grace, et je cours me jeter à vos pieds et vous rendre
votre frère don Juan ! — Martin Abarca, dit le roi, je pardonne à mon
frère don Juan ; mais pour toi, point de grace ! — Eh bien ! dit le
Navarrais en traversant le fossé, faites de moi à votre plaisir ! » Et,
sans lâcher l’enfant, il vint se prosterner devant le roi. Don Pèdre,
touché de cette hardiesse du désespoir, lui fit grace de la vie aux
applaudissements de tous ses chevaliers.

Cependant la porte du château restait toujours fermée. Don Pèdre fit
avertir la reine, sa mère, qu’elle eût à paraître en sa présence.
D’abord elle répondit en demandant un sauf-conduit pour elle-même et
pour les seigneurs de sa suite. — « Qu’elle vienne sur-le-champ !
s’écria le roi avec impatience ; je sais ce que j’ai à faire. » On
hésitait encore à obéir. Rui Gonzalez de Castañeda, un des vingt
ligueurs de Tejadillo, avait demandé secrètement et obtenu quelques
jours auparavant une lettre d’amnistie. Il la montre à ses compagnons
et les presse de se rendre, les assurant qu’ils n’ont rien à craindre.
Sa confiance leur rend quelque espoir, et, la clémence du roi envers
Abarca paraissant d’un augure favorable, le pont-levis s’abaisse enfin,
et la reine se montre accompagnée de la comtesse de Trastamare et
des quatre chefs réfugiés avec elle : c’étaient le Portugais Martin
Telho, Estebañez Carpentero, maître _intrus_ de Calatrava, Gonzalez
de Castañeda, enfin Tellez Giron qui, peu de mois auparavant, avait
déserté la bannière royale. Carpentero et Castañeda soutenaient chacun
d’un côté la reine tremblante. Ce dernier élevait en l’air la lettre
d’amnistie toute déployée. Les autres se serraient autour des deux
femmes, qu’ils considéraient comme leur sauvegarde, et s’attachaient à
leurs vêtements. Tous cherchaient quelque seigneur de marque, quelque
chef de l’armée royale dont ils pussent implorer la protection. Pour
arriver jusqu’au roi, ce lugubre cortége avait à traverser une masse
compacte d’hommes d’armes qui les attendaient l’épée nue à la main sur
le revers du fossé. Il fallut passer le pont-levis et s’engager entre
deux haies de soldats. Castañeda, montrant le parchemin et le sceau
du roi, s’écriait qu’il avait sa grace, oubliant qu’il avait laissé
expirer le délai fixé pour sa soumission. On s’avançait lentement au
milieu des huées et des injures de la foule, et le roi ne paraissait
point. A quelques pas du pont-levis, un écuyer de Diego de Padilla,
reconnaissant Carpentero aux insignes de Calatrava, fend la presse
et lui assène sur la tête un coup de masse qui l’abat aux pieds de
la reine.[229] On l’achève à coups de poignard. Ce fut le signal du
massacre. En un instant Castañeda, Martin Telho et Tellez Giron tombent
percés de mille coups, et inondent de leur sang les vêtements des deux
femmes évanouies à cet horrible spectacle. En reprenant connaissance,
la reine, soutenue entre les bras de quelques soldats farouches, les
pieds dans une mare de sang, vit d’abord les quatre cadavres mutilés,
déjà dépouillés nus. Alors le désespoir et la fureur lui rendant
des forces, d’une voix entrecoupée par des cris et des sanglots,
elle maudit son fils et l’accusa de l’avoir à jamais déshonorée. On
l’entraîna dans son palais, où elle fut traitée avec ces respects
dérisoires que, l’année précédente, les ligueurs montraient à leur
royal captif. La comtesse de Trastamare, séparée aussitôt de la reine,
fut dès ce moment gardée avec la plus grande rigueur. L’habitude de don
Pèdre n’était pas de remettre au lendemain l’exécution de ses terribles
arrêts. Le même jour, quelques seigneurs, saisis dans le château ou
dans la ville, furent exécutés publiquement. Là s’arrêtèrent ses
vengeances. Satisfait par la mort des principaux chefs, le roi pardonna
aux gentilshommes obscurs qu’ils avaient entraînés. A l’égard des
bourgeois, il observa fidèlement la promesse faite à Triguero. La ville
ne fut point pillée et même ne perdit aucun de ses priviléges.[230]

On ne doit point juger cette sanglante exécution avec nos idées
modernes ; il faut se reporter aux mœurs du moyen-âge, non pour la
justifier, mais pour examiner si l’odieux de ce massacre doit retomber
sur le prince qui le commanda ou sur l’époque qui vit tant de scènes
semblables. Il n’est point douteux que, suivant les lois et les usages
de la Castille au XIVe siècle, des vassaux rebelles ne fussent
considérés comme des traîtres, que le premier sujet fidèle pouvait et
devait tuer en les reconnaissant. Sommés à plusieurs reprises de mettre
bas les armes et d’accepter l’amnistie de leur seigneur, ils s’étaient
opiniâtrés dans la révolte jusqu’au moment où la résistance cessa
d’être possible. Carpentero, en prenant le titre et les insignes de
maître de Calatrava, se mettait en hostilité contre son roi et contre
son ordre. Si l’on se rappelle qu’il fut tué par un écuyer du maître
légitime, Diego de Padilla, on peut supposer que ce fut en qualité de
frère insubordonné qu’il reçut la mort. Au crime de rébellion contre
son souverain, Tellez Giron joignait le crime de désertion à l’ennemi.
Castañeda paraît avoir joué le rôle odieux de traître à tous les
partis. Assistant au conseil des ligueurs, il traitait à leur insu avec
le roi ; il se faisait donner une amnistie personnelle, et prétendait
ne s’en servir que lorsqu’il aurait perdu tout espoir dans le succès
de ses compagnons. Quant à Martin Telho, sujet portugais et vassal de
la reine-mère, il ne pouvait être considéré comme coupable de haute
trahison ; mais le coup qui le frappa était dirigé contre la reine
elle-même, et c’est parce que don Pèdre ne pouvait punir sa mère qu’il
s’en prit à son conseiller, à son amant, selon le bruit public. Suivant
les mœurs du moyen-âge, sa vengeance était juste, car à lui appartenait
de châtier tout attentat à l’honneur de la maison dont il était le
chef. Deux siècles plus tard, cette tyrannie ou ce despotisme autorisé
du chef de famille existait encore en Espagne, et, pour obéir aux lois
de l’honneur, un gentilhomme devait poignarder sur la place tout homme
qu’il trouvait seul chez une de ses parentes. Assurément, en 1356,
personne n’eût contesté à don Pèdre le droit de tirer un châtiment
exemplaire des rebelles de Toro ; mais que penser de cette boucherie
de gens sans défense qui venaient, conduits par deux femmes, implorer
sa pitié ? Sans doute la clémence eût été approuvée par l’opinion
publique, qui loua don Pèdre pour avoir fait grace à Martin Abarca.
Cependant le crime des quatre riches-hommes était manifeste ; le mode
de châtiment employé contre eux était admis par les mœurs, et peut-être
aucun autre n’était alors possible. Devant quel tribunal, en effet,
juger un riche-homme, espèce de souverain indépendant, au-dessus des
lois comme le roi lui-même ? En de telles occasions, comme dans toutes
les questions politiques au moyen-âge, les précédents (_fazañas_)
faisaient autorité, et malheureusement les exemples ne manquaient pas
d’exécutions sans jugement. C’est ainsi que le roi don Alphonse avait
fait justice du maître d’Alcántara Gonzalo Martinez ; c’est ainsi que
don Juan d’Alburquerque avait fait décapiter Alonso Coronel. Alors ce
n’était pas une vaine formule, celle qui enjoignait à tous les sujets
loyaux de courir sus au rebelle et de le mettre à mort. De braves
gentilshommes ne se refusaient pas à faire le métier de bourreau, et
tuer un proscrit était à cette époque, comme aujourd’hui en Orient,
une action qui n’entraînait pas le déshonneur. Il y a quelques années
à peine que l’instrument du supplice n’était pas le même en Espagne
pour le noble et pour le roturier. Au XIVe siècle, un riche-homme
castillan abandonnait sa tête à la masse ou au glaive d’un chevalier
avec moins de regret qu’à la hache du bourreau.

Quant au résultat politique du massacre de Toro, l’événement prouva
que ce terrible exemple avait fait une salutaire impression sur cette
noblesse toujours ennemie des lois et de la tranquillité publique.
En apprenant la prise de leur plus fort boulevard, ce qui restait
de ligueurs dans la Castille, en Estramadure et dans le royaume de
Léon, se dispersa presque aussitôt. Gonzalo Mexia, commandeur de
Saint-Jacques, qui venait de battre les royalistes près de Talavera, se
hâta de quitter l’Espagne et se réfugia en France, puis en Aragon.[231]
Albornoz s’enfuit de Cuenca, emmenant avec lui, à Saragosse, le
jeune don Sanche, son pupille.[232] Après quelques jours de siége,
Palenzuela, que la reine Marie avait donnée au comte de Trastamare, se
rendit à discrétion.[233] Don Tello, qui jusqu’alors s’était maintenu
complétement indépendant en Biscaïe, envoya demander merci.[234] Enfin
don Henri lui-même, perdant tout espoir de prolonger une lutte trop
inégale, supplia le roi de lui accorder un sauf-conduit pour sortir
de Castille et passer en France, où il allait accepter la solde et la
condition de capitaine d’aventure.[235] Depuis les Pyrénées jusqu’au
détroit de Gibraltar, l’autorité de don Pèdre était reconnue. Cette
noblesse qui, naguère, le retenait captif, humiliait maintenant son
orgueil devant sa pleine puissance ; l’église, qui avait mis son
royaume en interdit, se contentait d’une satisfaction frivole ; enfin,
malgré une guerre ruineuse, le roi se trouvait possesseur d’un trésor
considérable, maître absolu dans ses états, et redouté par tous ses
voisins.


VI.

En rapportant les derniers événements de la guerre civile en Castille,
Ayala, dont j’hésite toujours à soupçonner la bonne foi, impute à don
Pèdre le projet d’une trahison dont il n’allègue aucune preuve et qui
paraît trop improbable pour être imputée au roi sur un seul témoignage,
quelque gravité qu’on lui accorde. Pendant le siége de Palenzuela, dit
le chroniqueur, don Pèdre vit réunis dans son camp les deux infants
d’Aragon, don Fadrique et don Juan de la Cerda, naguère les chefs
des ligueurs. Il avait résolu de s’en défaire, mais, pour rendre sa
vengeance plus complète, il voulait encore une autre victime. Déjà don
Tello avait envoyé sa soumission, et Juan de Avendaño, son principal
conseiller, et l’homme le plus influent en Biscaïe, gagné par l’or
du roi, promettait de déterminer le jeune prince à venir en personne
chercher le pardon de sa longue désobéissance. Le roi, s’ouvrant alors
à Juan de Hinestrosa, lui demanda de le conseiller sur la manière la
plus sûre de faire périr tous ses ennemis à la fois. En loyal chevalier
qu’il était, Hinestrosa eut horreur de cette perfidie, mais il
connaissait trop son maître pour s’opposer ouvertement à sa vengeance.
En outre, il avait ses desseins particuliers, et tenait surtout à
sauver deux braves écuyers qui se défendaient dans Palenzuela en hommes
qui ont déjà fait le sacrifice de leur vie. — « Sire, dit Hinestrosa,
faites merci pour le moment aux gens qui tiennent la ville. L’important
pour vous, c’est d’y entrer au plus tôt. Une fois que nous en serons
maîtres, donnez-moi le donjon à garder. Là, je feindrai d’être malade.
Vous viendrez me voir, et mènerez avec vous ces seigneurs vos ennemis,
sous couleur de jouer aux dés dans mon appartement. Entrés dans le
donjon avec petite compagnie, ils ne pourront vous échapper. » Ce plan
fut fort goûté par le roi, mais il manqua par la prudence de don Tello,
qu’on ne put décider à quitter la Biscaïe. « Le roi en fut marri, »
ajoute Ayala, que je continue à copier, « et dans la suite il conta
devant ses familiers comment, par telles pratiques, il cuida cette fois
affiner et faire mourir à la fois cinq, ses plus irréconciliables
ennemis.[236] »

Remarquons d’abord combien il y a peu d’apparence que, pour faire
donner quartier à deux gentilshommes obscurs, Hinestrosa fut obligé de
consentir ou de paraître consentir à un attentat si odieux. En outre,
est-il vraisemblable qu’au moment où, de l’aveu du roi, il venait de
sauver la vie à don Fadrique, ce prince le chargeât d’inventer un
projet de guet-apens pour le faire périr ? Que si l’on attribue à don
Pèdre le calcul de ne frapper ses ennemis qu’après les avoir réunis
tous, afin sans doute que la mort d’un d’entre eux ne servît point
d’avertissement aux autres, comment supposer qu’il n’ait pas fait les
plus grands efforts pour attirer au piége le comte de Trastamare, bien
plus dangereux que don Tello ? On suppose donc qu’il se serait contenté
de cinq têtes, et que quatre n’auraient pu le satisfaire. Quelle
précision, quelle mesure dans la vengeance ! Que don Pèdre, malgré ses
serments, ait conservé sa haine et ses soupçons contre les bâtards
et les riches-hommes qui l’avaient offensé, cela est malheureusement
trop probable ; mais le moyen de croire que, dans un moment où les
troubles du royaume n’étaient pas encore apaisés, il eût de gaieté de
cœur rallumé le feu de la guerre civile par un crime exécrable, crime
inutile d’ailleurs tant que vivrait don Henri ! Seul, il suffisait pour
rallier les mécontents, et serait devenu d’autant plus à craindre que
son autorité n’eût plus été partagée. Malgré tant d’invraisemblances,
je ne puis imputer au sage Ayala une calomnie gratuite. Probablement
don Pèdre, aigri par le malheur et se rappelant qu’un jour il avait
tenu ses plus mortels ennemis en sa puissance, témoigna publiquement
le regret de n’avoir pas profité de l’occasion offerte par la fortune.
De là peut-être l’origine de la fable que je viens de rapporter, et
dont j’ai montré, je crois, l’inconsistance. Ajoutons que don Tello,
instruit de la correspondance que son conseiller Avendaño entretenait
secrètement avec le roi, le fit assassiner peu de temps après la prise
de Palenzuela, « par quoi, dit notre chroniqueur, don Tello demeura
plus maître en Biscaïe qu’il n’était auparavant.[237] » On doit
supposer que le jeune prince, pour se justifier de ce meurtre, feignit
de croire Avendaño plus coupable qu’il n’était en réalité, et qu’il
accrédita les bruits de trahison méditée contre ses amis et contre
lui-même.

Je ne pense pas qu’il faille ajouter plus de créance à un autre projet
d’assassinat tramé vers le même temps contre le seul don Fadrique, qui,
suivant Ayala, devait être tué dans un tournoi célébré à Tordesillas
devant Marie de Padilla. « Mais, ajoute-t-il naïvement, le coup manqua,
le roi n’ayant pas voulu découvrir le secret à ceux qui devaient
faire l’œuvre.[238] » S’il faut chercher un sens à cette phrase, je
suppose qu’il s’agissait de donner aux adversaires du Maître quelque
arme discourtoise, comme le fleuret empoisonné dans le _Hamlet_ de
Shakespeare. Je ne sais si je dois m’arrêter à justifier don Pèdre d’un
crime qui ne fut point consommé, et le vague même de l’accusation rend
la défense difficile ; je me contenterai d’opposer à une imputation
si légèrement admise un fait cité par le même Ayala, et qui en
démontre toute l’invraisemblance. Immédiatement après le tournoi de
Tordesillas, deux hommes attachés à la personne de don Fadrique, l’un
bourgeois de Valladolid, l’autre de Tolède, furent arrêtés et mis à
mort par les alguazils de cour. Tous les deux avaient pris une part
active aux derniers troubles et s’étaient signalés entre les plus
factieux.[239] Si don Pèdre songeait alors réellement à faire périr le
maître de Saint-Jacques, il oubliait bien vite cette politique perfide
qu’on lui attribuait tout à l’heure, et, par le supplice de serviteurs
subalternes de son frère, il l’obligeait à craindre pour lui-même et
l’avertissait en quelque sorte de se tenir sur ses gardes. N’est-il pas
évident, au contraire, qu’en punissant des factieux obscurs, le roi
n’avait d’autre intention que de prouver sa puissance et de montrer aux
grands de son royaume, surtout à don Fadrique, le prix qu’il réservait
à la rébellion ? Don Pèdre aimait à se faire craindre, et don Fadrique
s’était rendu assez coupable pour mériter une leçon plus sévère encore
que celle qu’il recevait par le supplice de ses adhérents.

La Castille était pacifiée. La situation des provinces du nord
n’inspirait plus d’inquiétudes, cependant don Tello trouvait toujours
des prétextes pour demeurer en Biscaïe. Las de l’attendre, mais
satisfait ou feignant de l’être par les assurances réitérées de
soumission qu’il en recevait, le roi se rendit avec toute sa cour à
Séville, qui déjà, par son heureuse position et par l’industrie de ses
habitants, était devenue la ville la plus importante de son empire.
C’était sa résidence de prédilection, il se plaisait à l’embellir de
monuments magnifiques, à y donner des fêtes, à y déployer un luxe
encore inconnu aux souverains de la Castille. Marie de Padilla le
suivit à Séville, et vint occuper un appartement dans l’Alcazar. Depuis
la fin des troubles, don Pèdre avait jeté le masque. Il la traitait en
reine, et les peuples s’habituaient à respecter son choix.




X.

PREMIÈRE GUERRE D’ARAGON. — 1356-1358.


I.

Le traité d’Atienza, aussi mal observé par la Castille que par
l’Aragon, n’avait pu établir des relations amicales entre les deux
cours. Depuis la retraite d’Alburquerque, la froideur et la défiance
s’étaient augmentées. Entre deux rois voisins, tous les deux jeunes,
ambitieux, emportés, visant à une domination absolue, un conflit était
toujours imminent, et il aurait eu lieu plus tôt sans doute, si Pierre
IV n’eût été obligé de tourner son attention du côté de la Sardaigne
révoltée, tandis que la guerre civile occupait uniquement don Pèdre.
De part et d’autre les griefs étaient graves. L’Aragonais voyait avec
peine ses frères consanguins, don Fernand et don Juan, accueillis à
la cour de Castille et devenus puissants grace aux discordes civiles
de ce pays. La cession des places d’Alicante et d’Orihuela faite par
don Fernand à don Pèdre avait paru révéler des projets d’agression,
que Pierre IV s’était efforcé de détourner, en travaillant en secret
à détacher les infants du service de la Castille pour les attirer au
sien sous de grandes promesses.[240] En effet, la possession de deux
villes si importantes ouvrait au Castillan le royaume de Valence et
semblait l’inviter à en faire la conquête. De son côté, le roi don
Pèdre alléguait de plus sérieux sujets de plainte ; d’abord l’asile
accordé par Pierre IV aux seigneurs proscrits après la prise de Toro,
contrairement aux conventions annexées au traité d’Atienza ; puis
la commanderie d’Alcañiz, située dans le royaume de Valence, mais
propriété de l’ordre de Calatrava, et par conséquent relevant du
maître de Castille, avait été concédée par l’Aragonais à un chevalier
rebelle à son chef, ou du moins Pierre IV avait reconnu ce frère
insubordonné et lui accordait sa protection. Les mêmes réclamations
s’élevaient à l’égard de la commanderie de Montalvan, dépendant de
l’ordre de Saint-Jacques, et usurpée, malgré la défense expresse de
don Fadrique, depuis sa réconciliation avec son frère ; enfin, des
corsaires catalans, croisant sur les côtes d’Andalousie, avaient fait
éprouver de grandes pertes au commerce de cette province. Sous prétexte
de poursuivre les navires génois, ils avaient capturé ou pillé nombre
de vaisseaux chargés de grains, et l’on attribuait à leurs violences
la famine désastreuse qui avait ravagé le midi de la Péninsule.[241]
A ces griefs patents, et qui donnaient lieu à des communications
diplomatiques assez peu amicales, se joignait le soupçon des intrigues
secrètes entretenues par le roi d’Aragon avec tous les mécontents de
la Castille. Les tentatives récentes qu’il avait faites pour ramener
à son service don Fernand et don Juan, que don Pèdre considérait comme
ses vassaux, semblaient à ce dernier une séduction coupable. En effet,
en proposant une réconciliation à ses frères, Pierre IV ne visait qu’à
recouvrer les places d’Alicante et d’Orihuela, gages de la fidélité des
infants, si chèrement achetée par le roi de Castille. On n’ignorait
pas à Séville que l’Aragonais avait encore d’autres correspondances
mystérieuses avec don Tello, avec don Henri et les ligueurs réfugiés en
France. De part et d’autre la méfiance était extrême. On s’attribuait
les desseins les plus perfides. En un mot, la rupture était inévitable,
lorsqu’un événement fortuit vint la précipiter.

Don Pèdre, s’étant embarqué à Séville, avait descendu le Guadalquivir
jusqu’à San-Lucar de Barrameda pour assister à la pêche des thons dans
la madrague. Au moment où il entrait dans le golfe, une escadre de
dix galères catalanes y arrivait venant de Barcelone. Ces vaisseaux,
commandés par un amiral célèbre, appelé Francès de Perellòs, étaient à
la solde du roi de France, qui, avec le consentement du roi d’Aragon,
les avait fait armer pour croiser contre les Anglais sur les côtes de
l’Océan. Perellòs, corsaire par goût et par habitude, bien que d’une
famille considérable et attaché à maison du roi d’Aragon,[242] donnait
la chasse à trois barques de Placencia[243] chargées d’huile, et les
avait suivies jusqu’en rade de San-Lucar. Bien qu’elles portassent
le pavillon castillan, qu’elles fussent dans un port ami et dans les
eaux mêmes de la galère montée par le roi de Castille, les Catalans
s’en emparèrent, prétendant qu’elles étaient chargées de marchandises
génoises et comme telles de bonne prise, le roi d’Aragon étant en
guerre avec la république de Gênes. Aussitôt don Pèdre envoya faire
des représentations à l’amiral aragonais, l’avertissant qu’il violait
les lois de la mer et qu’il manquait au respect dû à sa personne.
Perellòs répondit insolemment qu’il ne devait compte de sa conduite
qu’à son maître le roi d’Aragon. En ce moment don Pèdre, n’ayant pas un
seul vaisseau de guerre sur la rade, se trouvait hors d’état de faire
respecter son pavillon ; cependant il dépêcha de nouveau à Perellòs
pour lui signifier que, faute d’une satisfaction immédiate, il rendrait
responsables de son attentat les négociants catalans établis à Séville
et qu’il ferait séquestrer leurs biens. L’amiral, se sentant le plus
fort, refusa de lâcher sa proie, il vendit ses prises ; bien plus, il
osa remonter le Guadalquivir et commit quelques déprédations sur le
rivage ; puis, virant de bord, il rentra dans l’Océan et poursuivit sa
route vers les côtes de France.[244]

Transporté de fureur, don Pèdre courut à Séville, et, sans vouloir
écouter aucune représentation, il ordonna de mettre aux fers tous les
sujets catalans, fit saisir leurs propriétés, vider leurs magasins,
et vendre leurs marchandises. Le même jour, armant à la hâte sept
galères, il s’embarqua avec toute la jeune noblesse de Séville,[245]
et se mit à la poursuite de Perellòs. Arrivé à Tavira, dans les eaux
du Portugal, il apprit que les Catalans avaient trop d’avance pour
qu’il pût espérer de les atteindre. Force lui fut donc de revenir à
Séville sans avoir tiré vengeance de l’insulte faite à son pavillon.
Encore plus irrité par le mauvais succès de sa croisière, il envoya
des ambassadeurs à Barcelone pour porter ses plaintes, et en même
temps il fit partir quelques vaisseaux avec ordre de cingler vers les
Baléares et de capturer les navires catalans qu’ils rencontreraient
dans ces parages ;[246] en sorte que le roi d’Aragon devait apprendre
le commencement des hostilités avant l’attentat qui leur servait de
prétexte. Ayala suppose que le roi fut excité à ces violences par
les parents de Marie de Padilla, qui, sentant diminuer leur crédit,
voulurent, dit-il, se rendre nécessaires en poussant leur maître à une
guerre dangereuse ; mais le caractère altier de don Pèdre, ses anciens
griefs et l’insulte personnelle qu’il venait de recevoir suffisent, ce
me semble, pour expliquer sa conduite.[247]

Pendant que les galères castillannes insultaient les côtes des
Baléares, les ambassadeurs de don Pèdre arrivaient à Barcelone avec
les instructions suivantes : ils devaient demander la déposition des
commandeurs d’Alcañiz et de Montalvan ; le châtiment des corsaires qui
avaient troublé le commerce des villes d’Andalousie ; l’extradition
des Castillans réfugiés en Aragon, et nommément celle de l’évêque
de Sigüenza et de Peralonso Aljofrin, qui, lors de l’entrée de don
Fadrique à Tolède, s’était emparé des caisses royales ; enfin, ils
devaient exiger que Francès Perellòs fût livré au roi de Castille
pour recevoir tel châtiment qu’il lui plairait d’infliger. Que si
l’Aragonais refusait de faire droit à ces demandes, les ambassadeurs
avaient ordre de lui déclarer la guerre, _de le défier_, selon le
formulaire diplomatique du moyen-âge.

Pierre IV, qui voulait gagner du temps, répondit avec modération.
Il offrit de remettre la commanderie d’Alcañiz à la disposition du
maître de Calatrava dès qu’il serait en mesure de dédommager le
titulaire actuel par une indemnité suffisante. Quant à la commanderie
de Montalvan, c’était, disait-il, une affaire pendante devant la cour
d’Avignon, et au saint-père appartenait de prononcer entre le maître
et les chevaliers ; ces derniers alléguant d’ailleurs avec quelque
apparence de raison que leur élection était régulière et conforme aux
statuts de Saint-Jacques, car elle avait eu lieu pendant l’interdit
du royaume de Castille qui suspendait l’autorité des maîtres. Le roi
d’Aragon se montrait disposé à expulser de ses états les réfugiés
castillans, et même à livrer Peralonso Aljofrin, aux termes de la
convention d’Atienza, ce dernier ayant encouru sentence de trahison
pour avoir dérobé le trésor de son seigneur ; mais il se refusait à
faire arrêter l’évêque de Sigüenza, par des scrupules religieux, réels
ou feints qui contrastaient fort avec l’impiété notoire de don Pèdre.
Enfin, tout en exprimant un vif déplaisir de l’outrage commis par
Perellòs, il déclarait qu’en sa qualité de roi et de seigneur, il était
seul juge de son vassal ; qu’il examinerait l’affaire, et que, s’il le
trouvait coupable, il en ferait si bonne justice que le roi de Castille
s’en tînt pour satisfait.[248]

Sur cette réponse, les envoyés de Castille se retirèrent, non sans
laisser voir que leur maître ne s’en contenterait pas. Cependant
Pierre IV, comme pour témoigner de son amour pour la paix, fit
publiquement commander à Gonzalo Mexia et à Gomez Carrillo, amis connus
du comte de Trastamare et les plus illustres des réfugiés castillans,
qu’ils eussent à quitter immédiatement le royaume d’Aragon. En effet,
il les fit aussitôt partir pour la France ; mais, tout en affectant de
les traiter avec rigueur, il les chargeait de négocier avec don Henri
et de lui offrir du service dans ses états.[249] Don Pèdre n’était
point homme à se payer d’une si mince satisfaction. Il répliqua par
un message plus impérieux que le premier. Après avoir renouvelé ses
plaintes avec plus de hauteur que jamais, il écrivit au roi d’Aragon :
« Cherchez maintenant un autre ami ; j’ai cessé d’être le vôtre, et
par mes mains j’amenderai le tort qu’avez fait à mon honneur.[250] »
Avant même que cette lettre fût rendue, les hostilités commençaient sur
plusieurs points à la fois.

Les possessions des rois d’Aragon en Espagne se composaient de
l’Aragon proprement dit, de la Catalogne et du royaume de Valence,
trois provinces distinctes par leur administration, par les mœurs
et même par la langue de leurs habitants, mais réunies sous le même
sceptre depuis assez long-temps pour constituer un état politiquement
homogène. Limitrophe de la Navarre, des deux Castilles et du royaume
de Murcie, le territoire aragonais n’a pas de frontières nettement
tracées par la nature. Sa plus grande étendue est du nord au sud,
et l’on sait que les hautes chaînes de montagnes dans la Péninsule
la traversent de l’ouest à l’est ; telle est encore la direction des
principales rivières qui se jettent dans la Méditerranée. Trois grandes
chaînes sensiblement parallèles entre elles s’avancent de la Castille
en Aragon. Ce sont, en commençant par le nord, la sierra de Moncayo,
celle de Molina ou de l’Albarracin, enfin la sierra d’Albacete. On
peut les comparer à autant de barrières perpendiculaires aux limites
de l’Aragon et de la Castille ; mais, en-deçà et au-delà de ces
barrières, il y a de larges vallées qui ne sont séparées que par une
ligne idéale. Ce sont de grandes voies ouvertes aux Castillans et aux
Aragonais pour la guerre et le commerce. Au XIVe siècle, ces vastes
débouchés étaient défendus du côté de l’Aragon d’abord par Tarazona,
ville située au nord des montagnes de Moncayo, limitrophe à la fois de
la Castille et de la Navarre ; au sud de ces montagnes, Calatayud et
Daroca servaient de boulevard au Bas-Aragon ; entre la chaîne de Molina
et celle d’Albacete, le royaume de Valence, presque entièrement ouvert
aux incursions sur une longue frontière, n’offrait guère de place
importante que sa capitale et la forteresse de Murviedro. L’extrémité
méridionale de ce royaume, isolée par les montagnes d’Albacete, était
gardée par trois places considérées alors comme très fortes, Alicante,
Orihuela et Guardamar. Au moment où la guerre éclata, elles étaient
occupées par des garnisons castillannes ou par les vassaux particuliers
de l’infant don Fernand d’Aragon, dont elles étaient l’apanage.

Du côté de la Castille, une ligne semblable de villes fortifiées
protégeait l’espace intermédiaire entre les trois chaînes de
montagnes. Au nord, Agreda, sur l’extrême frontière, s’élevait opposée
à Tarazona. Venaient ensuite, en descendant vers le sud, Almazan
et Soria, placées dans l’angle rentrant de la sierra de Moncayo ;
Medina-Celi et Molina entre cette chaîne et les monts de l’Albarracin ;
Requena sur la limite occidentale du royaume de Valence ; enfin
Murcie et les villes de l’Infant au sud de la sierra d’Albacete. Je
n’indique de part et d’autre que les principales places d’armes, celles
qui pouvaient servir de base à de grandes opérations militaires, et
je néglige une foule de châteaux plus ou moins bien fortifiés qui
jalonnaient du nord au sud cette longue frontière.

Chacune des villes de Castille que je viens de nommer avait ou une
garnison ou des milices assez nombreuses et assez exercées aux armes
pour faire des incursions dans leur voisinage. Diego de Padilla, avec
les chevaliers de Calatrava et la bannière de Murcie, entra dans le
royaume de Valence,[251] où pénétraient en même temps de l’autre côté
des montagnes d’Albacete les milices de la Castille neuve sorties
de Requena. Au nord, Gutier Fernandez, parti de Molina, marchait
sur Daroca et Calatayud.[252] Sur leur passage ils mettaient tout à
feu et à sang. Les bandes castillannes, sans discipline, appelées
tumultuairement aux armes par leurs seigneurs, ravageaient le
territoire ennemi avec cette animosité qu’on remarque presque toujours
chez les habitants des frontières contre leurs voisins étrangers.
Surpris par cette brusque attaque, le roi d’Aragon se hâta de se mettre
en défense. Son premier soin fut de réparer les fortifications de
Valence et d’y jeter une garnison considérable ; il appela sa noblesse
aux armes, et demanda même l’assistance de ses vassaux étrangers, du
comte de Foix et de l’infant Louis de Navarre. Bientôt des incursions
dévastatrices répondirent aux courses des Castillans. Sur toute la
frontière, on ne voyait que pillages et incendies. Malheur aux hameaux
et aux villes sans murailles ! les guerriers du moyen-âge ne laissaient
que des cendres sur leurs traces.


II.

Les seigneurs castillans expulsés de l’Aragon, ou plutôt députés à don
Henri, le trouvèrent déjà aux gages du roi de France, près de quitter
Paris pour joindre la nombreuse armée qui peu de temps après allait
être détruite dans les plaines du Poitou. Les offres du roi d’Aragon
changèrent aussitôt les projets du Comte, empressé de renoncer au rôle
de capitaine d’aventure pour devenir le chef des mécontents de la
Castille. Acceptant sans hésiter les conditions qu’on lui présentait,
il quitta la France et parut bientôt sur le théâtre de la guerre avec
une suite nombreuse de bannis qui s’étaient attachés à sa personne. Aux
termes du traité qu’il conclut à Pina avec Pierre IV, dès son entrée en
Aragon,[253] il lui rendit hommage et s’engagea à le servir fidèlement
comme son seigneur naturel. En retour, il devait recevoir l’investiture
de tous les domaines appartenant aux infants d’Aragon actuellement
au service du roi de Castille, sauf la seigneurie d’Albarracin que
Pierre IV se réservait expressément. Outre ces possessions immenses,
mais qu’il fallait conquérir, don Henri obtint immédiatement plusieurs
châteaux dans les états du roi,[254] ainsi que la plupart des terres
confisquées par ce prince sur sa belle-mère doña Léonor, toutefois
avec cette clause remarquable, que, _content_ ou _mécontent_,[255] il
fût toujours tenu d’y recevoir son nouveau suzerain le roi d’Aragon.
A ces dons magnifiques fut ajouté un traitement annuel de 130,000
sous barcelonais,[256] sans compter la solde de 600 hommes d’armes et
d’autant de génétaires[257] dont il aurait le commandement particulier,
à raison de sept sous par jour et par homme pour les premiers et
de cinq sous pour les seconds. Pierre IV s’engageait encore à ne
jamais conclure de paix ou de trêve avec le roi de Castille sans le
consentement du comte de Trastamare. Je ne dois point oublier un
article du traité de Pina qui indique assez clairement de quelles armes
les nouveaux alliés comptaient faire usage. Il stipulait que, si don
Fadrique passait au service du roi d’Aragon et lui faisait hommage,
il aurait l’investiture de tous les biens appartenant à l’ordre de
Saint-Jacques et dépendant de cette couronne.[258] Il est impossible
de savoir si cette clause fut introduite avec le consentement ou à
l’insu de don Fadrique, mais il y a grande apparence que les relations
entre les deux frères n’avaient jamais été complétement interrompues.
Quoi qu’il en soit, si cet article vint à la connaissance de don Pèdre,
il dut accroître sa méfiance et ses soupçons contre le maître de
Saint-Jacques qu’il crut d’intelligence avec ses ennemis.

Tandis que Pierre IV attirait à son service les émigrés castillans, la
fidélité de ses sujets était mise à l’épreuve. Vers la fin de 1356, don
Pèdre envoya dans le royaume de Valence l’infant don Fernand qui venait
de se _dénaturer_, c’est-à-dire de renoncer solennellement à l’hommage
qu’il devait au roi d’Aragon comme à son seigneur naturel.[259] Don
Pèdre espérait que l’infant allait rallier les restes des confédérés
de l’Union. Mais les temps étaient bien changés ; nul vestige de
ces passions si violentes qui avaient agité le pays neuf années
auparavant. L’infant était oublié ainsi que l’Union. Pas une seule
ville ne se déclara pour lui, pas un chevalier ne joignit sa bannière
à la sienne. Après quelques escarmouches insignifiantes, il fut obligé
de se replier honteusement sur Murcie devant les troupes conduites
par don Pèdre d’Exerica et le comte de Denia. Il semblait n’être
entré dans le royaume de Valence que pour faire éclater la fidélité
du peuple qu’il prétendait corrompre. Alicante, la plus forte de ses
places, chassa la garnison castillanne qui l’occupait depuis la cession
faite par l’infant à don Pèdre ; aussitôt les Aragonais s’empressèrent
d’en augmenter les fortifications et de la mettre à l’abri de toute
insulte.[260]

La guerre, qui jusqu’alors n’avait été qu’une suite de rapides
incursions ou plutôt de pillages, semblait devoir prendre une face
nouvelle au commencement de l’année 1357. De part et d’autre on avait
employé l’hiver à de grands préparatifs. Don Pèdre, pour se procurer
de l’argent, avait eu recours aux négociants de Séville, qui lui
firent des avances considérables. Il ne craignit point, pour augmenter
ses ressources, de s’emparer des riches ornements qui décoraient les
tombeaux de saint Ferdinand, de la reine Beatriz et de leur fils don
Alphonse X.[261] Ces objets, beaucoup plus précieux par le travail
que par la matière, disparurent dès-lors sans que le clergé osât y
mettre obstacle ; le roi publiait qu’il ne fallait pas laisser tant de
richesses exposées à la cupidité des voleurs dans un lieu mal gardé.
Tel fut le prétexte frivole de ce sacrilége que les arts déplorent
aujourd’hui.

Vers la même époque, c’est-à-dire dans les premiers jours de janvier
1357, la reine Marie, mère de don Pèdre, mourut à Evora après une
courte maladie. On a vu qu’elle avait quitté la Castille peu après la
prise de Toro et qu’elle s’était réfugiée en Portugal. Elle y vécut
quelque temps, en apparence étrangère à toute intrigue politique, plus
occupée, comme il semble, de donner un successeur à Martin Telho qu’à
disputer le pouvoir à son fils. Suivant le bruit public, le poison
abrégea ses jours.[262] Des écrivains modernes ont accusé don Pèdre
d’avoir puni par un parricide la partialité que la reine avait montrée
pour la cause des ligueurs. Je crois inutile de le justifier d’une
accusation qui ne repose sur aucun fondement et que ne confirme nul
témoignage contemporain. La reine Marie était trop universellement
méprisée pour rallier aucune des factions qui divisaient la Castille.
On la savait incapable de jouer un rôle politique ; le hasard seul
avait mis un instant entre ses mains les destinées du royaume, lorsque
pendant l’absence de son fils elle livra Toro aux confédérés. Il faut,
de parti pris, attribuer à don Pèdre les actions les plus atroces pour
lui imputer jusqu’à des crimes complétement inutiles. Si la mort de la
reine Marie ne fut pas naturelle, l’opinion des plus graves auteurs
contemporains en fait retomber la responsabilité sur le roi de Portugal
son père, irrité, dit-on, du scandale de ses nouvelles amours. Ayala,
en rapportant le fait comme accrédité de son temps, n’exprime ni pitié
pour la victime, ni blâme pour son bourreau. Roi et père, Alphonse de
Portugal, en vengeant l’honneur de sa maison, usait d’un droit, et,
dans les idées du moyen-âge, remplissait presque un devoir.[263]

L’hiver durait encore quand don Pèdre quitta Séville pour aller
prendre à Molina le commandement des troupes qu’il y rassemblait de
toutes parts. Mais, avant de mettre le pied sur le territoire ennemi,
une nouvelle défection vint le surprendre et l’alarmer au milieu de
ses projets de conquête. Pendant son séjour à Séville, le roi avait
paru touché de la rare beauté de doña Aldonza, fille du fameux Alonso
Coronel, et femme de don Alvar Perez de Guzman. Les attentions d’un
roi de vingt-trois ans, déjà connu par l’emportement de ses passions,
devaient effrayer le mari de doña Aldonza. Elles n’avaient pas moins
causé d’inquiétude aux parents de Marie de Padilla, et j’ai rapporté
qu’on avait attribué leurs conseils belliqueux au désir d’éloigner
le roi de Séville. La guerre déclarée, don Alvar reçut l’ordre de
partir pour la frontière d’Aragon avec son beau-frère, don Juan de
La Cerda ; il devait commander un petit corps de troupes cantonné à
Seron. Là, des bruits alarmants pour son honneur vinrent le remplir
d’indignation et de désespoir. Persuadés que le roi voulait profiter
de leur absence pour leur faire le plus sanglant outrage, les deux
beaux-frères quittèrent précipitamment le poste qui leur était confié.
Don Alvar, ayant mandé sa femme auprès de lui, passa la frontière et
offrit ses services à l’Aragonais, tandis que don Juan de La Cerda,
plus hardi, se jeta dans le château de Gibraleon, dont il avait reçu
l’investiture par le traité secret conclu à Toro entre les ligueurs
et le roi prisonnier. Maître de cette forteresse, héritier des
biens et des clients d’Alonso Coronel, il se flattait de faire une
puissante diversion et même d’exciter la guerre civile au sein de
l’Andalousie.[264] A la nouvelle de ces mouvements, le roi hésita
quelque temps sur le parti qu’il devait prendre. Un moment, il fut
sur le point de retourner à Séville, mais bientôt, mieux instruit des
dispositions manifestées par les riches-hommes et les communes au bruit
de cette levée de boucliers, il se détermina à pousser sa pointe et à
pénétrer en Aragon.


III.

Cependant le cardinal Guillaume, accouru sur le théâtre de la guerre
avec la mission d’interposer l’autorité du saint-siége entre les deux
princes rivaux, avait profité de la première impression produite sur
don Pèdre par la rébellion de La Cerda pour en obtenir une trêve de
quinze jours. Elle avait été signée à Deza, et le cardinal employait
ce délai en négociations, s’offrant comme arbitre aux deux rois, et
les conjurant de remettre leur querelle à la décision du saint-père.
La trêve n’était pas encore expirée que don Pèdre, rassuré sur la
situation de l’Andalousie, franchit brusquement la frontière et se
porta sur Tarazona, ville riche à cette époque, mais médiocrement
fortifiée. Dès qu’il en eut reconnu l’enceinte, il fit donner
l’assaut au quartier maure, où les murailles étaient moins élevées,
par les chevaliers de Saint-Jacques, sous les ordres de leur maître
don Fadrique. Après un combat assez court, quoique sanglant, ils
pénétrèrent dans la ville. Mais une partie de la garnison parvint à
se réfugier dans un autre quartier nommé l’Azuda, qui, entouré d’un
rempart, formail comme une ville distincte, car l’Azuda avait son
seigneur féodal, Guillaume de Lorriz, conseiller du roi d’Aragon et
gouverneur de Valence. Il était absent en ce moment, et sa femme,
tremblante dans son donjon, n’avait ni l’énergie ni le pouvoir
nécessaire pour prolonger la résistance. La nuit avait interrompu
l’attaque. Dès le lendemain, les assiégés de l’Azuda se rendirent
par une capitulation qui mérite d’être rapportée, car elle montre ce
qu’était à cette époque le droit de la guerre. Il fut convenu que tous
les habitants de Tarazona sortiraient de la ville _avec leurs corps_
et ce qu’ils pourraient emporter sur leurs épaules, le vainqueur leur
accordant un sauf-conduit et une escorte pour les conduire à Tudela en
Navarre, éloignée de quatre lieues. Les maisons et tous les immeubles
devaient appartenir au roi de Castille.[265] Ainsi, au XIVe siècle,
en Espagne, la guerre se faisait entre chrétiens comme à l’époque de
l’expulsion des Arabes, ou comme en Italie aux premiers temps de Rome.
On chassait les habitants de leurs demeures et la terre était partagée
entre les soldats de l’armée victorieuse, à la charge de la cultiver et
de la défendre.

Maître de Tarazona, don Pèdre assiégea et prit rapidement plusieurs
petites places du voisinage. Dans le château de Los Fayos, il se
retrouva en présence de ce Martin Abarca, épargné par lui à la prise
de Toro ; mais il ne fallait pas implorer deux fois sa clémence, et
Abarca fut aussitôt mis à mort. Les succès du roi et le partage du
territoire de Tarazona excitèrent un vif enthousiasme en Castille ;
toute la noblesse, vassaux fidèles ou ligueurs repentants, accouraient
sous la bannière royale. L’infant don Juan d’Aragon et don Fernand
de Castro, mortellement brouillés avec les bâtards, amenèrent de
nombreux renforts. Don Tello lui-même, se déterminant enfin à quitter
la Biscaïe, arrivait au camp du roi avec ses vassaux et beaucoup
d’infanterie légère. Des étrangers venaient offrir leurs services.
Le sire d’Albret, apprenant que son ennemi particulier, le comte
de Foix, était à la solde du roi d’Aragon, passa les Pyrénées pour
se mettre aux ordres de don Pèdre avec une troupe d’hommes d’armes
aguerris par leurs longues campagnes en France.[266] C’est qu’alors la
guerre était un métier lucratif et l’occasion de grandes fortunes. Le
riche-homme espérait y gagner des terres et des châteaux ; le simple
écuyer comptait que sa bonne lance lui vaudrait maint chevalier à
mettre à rançon, mainte belle armure, maint cheval de bataille. Tous
rêvaient le pillage des villes sans défense. Peu de jours après la
prise de Tarazona, don Pèdre se vit à la tête de 7,000 hommes d’armes
et de 2,000 génétaires, sans compter l’infanterie, alors trop peu
estimée pour que les auteurs du moyen-âge prennent la peine d’en
rapporter le nombre.[267] Les Aragonais étaient fort inférieurs en
forces, même depuis l’arrivée de leurs auxiliaires d’au-delà des
monts, et celle des cavaliers de don Henri ; cependant, animés par la
présence de leur roi, ils s’avancèrent hardiment jusqu’à Borja, à
quatre lieues seulement du gros de l’ennemi. Plein de confiance, don
Pèdre vint aussitôt offrir la bataille, mais l’Aragonais était trop
prudent pour l’accepter, et il se tint immobile au pied des remparts
de Borja, satisfait de couvrir cette place importante et d’empêcher
le Castillan d’en former le siége. Alors la stratégie était un art
oublié. Un général croyait en avoir fait assez pour sa gloire quand
il avait présenté le combat en rase campagne, ne soupçonnant pas
que, par des manœuvres, il pût y contraindre son adversaire. Pendant
quelques heures, les deux armées furent en présence, témoins immobiles
d’escarmouches insignifiantes que la chaleur accablante termina
bientôt. De part et d’autre, plusieurs soldats tombèrent morts de soif
ou frappés de coups de soleil.[268] Dès qu’il fut constaté que les
Aragonais ne se hasarderaient pas en plaine, et que les Castillans
ne les attaqueraient pas à l’abri des remparts de Borja, la retraite
fut sonnée, et les deux rois crurent avoir fait une campagne. Don
Pèdre revint à Tarazona, et Pierre IV à Saragosse. C’était laisser le
champ libre au légat, qui renouvela avec plus de force que jamais ses
instances pour un accommodement.


IV.

Soit que l’orgueil de don Pèdre, satisfait par le succès de cette
courte expédition, fût devenu plus traitable, soit, comme on peut le
présumer, que sa méfiance lui montrât à l’intérieur de son royaume
des dangers dont il avait seul le secret, il parut accepter cette
fois avec plaisir la médiation du saint-siége, et à l’exemple du roi
d’Aragon s’empressa de nommer des plénipotentiaires pour traiter de
la paix. Une ville neutre, Tudela en Navarre, fut désignée pour les
conférences que devait présider le cardinal-légat. La Castille était
représentée par Juan de Hinestrosa, Juan de Benavides et Iñigo Lopez
de Orozco ; l’Aragon par Bernal de Cabrera, Pedro de Exerica et Alvar
Garcia d’Albornoz.[269] Ce dernier, sujet castillan, avait été choisi
sans doute pour soutenir les intérêts du comte de Trastamare et des
autres bannis. Le 10 mars 1357, on se réunit en plein air, suivant un
ancien usage espagnol, sous un orme, hors des portes de Tudela.[270] Le
cardinal, qui voulait surtout éviter l’effusion du sang, insista pour
qu’une trêve fût établie entre les deux puissances belligérantes, d’une
assez longue durée pour permettre de résoudre par des négociations
les nombreuses difficultés qu’il prévoyait. Il faut se rappeler que
chacun des deux rois avait des alliés compromis dans sa querelle,
vassaux puissants dont il s’était engagé à soutenir les prétentions
particulières. Le roi d’Aragon était lié envers don Henri par les
conventions de Pina et de Saragosse qui lui interdisaient de traiter
sans son consentement avec le roi de Castille ; en revanche, ce dernier
devait prendre en considération les intérêts de la reine douairière
d’Aragon, sa tante, des deux infants ses cousins, enfin des bannis
aragonais qui s’étaient placés sous sa protection.

Après quelques débats, il fut stipulé que le roi de Castille lèverait
le séquestre mis sur les biens de don Henri et de adhérents, et qu’il
accorderait une amnistie à tous les émigrés ses sujets, excepté
ceux qui sous le règne précédent auraient encouru sentence de haute
trahison. De son côté, le roi d’Aragon devait rendre à sa belle-mère
doña Léonor, aux enfants de cette princesse et à leurs partisans les
domaines dont il s’était emparé, enfin publier une amnistie sous des
réserves analogues aux précédentes. Les deux rois, chacun dans ses
contestations avec les membres de sa famille, devaient recourir à
l’arbitrage du légat.

On convint pareillement que dans le délai d’un mois le légat recevrait,
à titre de dépôt, les villes dont les rois de Castille et d’Aragon
se disputaient la possession, c’est-à-dire d’un côté Tarazona, de
l’autre Alicante et quelques châteaux sur la frontière de Murcie. Les
plénipotentiaires, depuis le jour de la signature du traité jusqu’à
Noël, devaient produire les titre de leurs maîtres et faire valoir
leurs droits. Passé ce terme et faute d’accord amiable entre eux, au
légat appartenait de prononcer en dernier ressort. On lui accordait
un nouveau délai de six mois pour préparer sa sentence. Son jugement
rendu, si les deux rois ne le ratifiaient point, les hostilités ne
pouvaient cependant être reprises qu’au bout d’un an. Ainsi la trêve
devait durer deux années et quelques mois de plus. A ces articles
furent ajoutées des clauses pénales contre les infractions ; c’étaient
d’abord l’excommunication et l’interdit, puis une amende de cent mille
marcs d’argent, dont moitié pour la cour apostolique et moitié pour la
partie qui demeurerait fidèle aux conventions ci-dessus.[271]

Malgré l’égalité apparente de ces stipulations, la trêve était en
réalité au désavantage du roi de Castille, qu’elle obligeait de
s’arrêter au milieu de ses succès, à la tête d’une armée nombreuse,
et déjà établi en force sur le pays ennemi. En outre, il n’avait
nullement le désir de se réconcilier avec son frère, tandis que le roi
d’Aragon, ainsi qu’on l’a dit plus haut, en traitant avec les infants,
continuait publiquement des négociations commencées en secret pour
le même résultat. Sans désavouer ses plénipotentiaires, don Pèdre ne
voulut pas ratifier les conventions signées par eux. Quant à Tarazona,
il prétendait qu’elle devait lui appartenir à titre de conquête, et
qu’il n’y avait aucune parité entre ses droits sur cette place et ceux
que le roi d’Aragon alléguait sur Alicante. Par une subtilité digne
du temps, il soutenait que Tarazona, attaquée il est vrai pendant la
trêve précédente de quinze jours, avait été prise cependant après
l’expiration de cette même trêve et dès-lors légitimement gagnée.[272]
Au reste, pour prouver ses intentions irrévocables à ce sujet, il nomma
Juan de Hinestrosa gouverneur de la ville, et le chargea d’y établir
une espèce de colonie militaire. Le territoire et les maisons de
Tarazona furent partagés à trois cents gentilshommes castillans.[273]

Comme on peut le penser, le légat se plaignit vivement de ce manque
de foi. Après trois mois de réclamations inutiles, ayant épuisé
les menaces et les prières, il lança contre don Pèdre une sentence
d’excommunication, et mit l’interdit sur son royaume.[274] Mais don
Pèdre était aguerri contre les foudres du saint-siége ; il se sentait
fort, et ses sujets avaient appris à craindre sa colère plus que les
censures apostoliques. De fait, aucun symptôme alarmant pour son
autorité ne suivit la sentence du légat. La convention de Tudela ne fut
exécutée qu’en un seul point ; les hostilités demeurèrent suspendues.

Mais le roi d’Aragon profitait de cet instant de relâche pour susciter
de nouveaux ennemis à don Pèdre et pour recruter des auxiliaires
jusque dans son camp. Depuis plusieurs mois, Pierre IV avait entamé
une correspondance secrète avec l’infant d’Aragon son frère, et ce
prince, toujours mobile et inconstant, s’était laissé gagner à ses
promesses. Au mois de décembre 1357, don Fernand parut tout à coup
dans le royaume de Valence, et, après s’être dénaturé solennellement
peur la seconde fois, par une de ces comédies si fréquentes alors, il
remit à l’Aragonais Orihuela et les autres châteaux qu’il possédait
dans cette province, et pour lesquels il avait déjà fait hommage au
roi de Castille.[275] Nommé aussitôt procurateur-général du royaume,
il arma ses vassaux aragonais et y joignit une troupe assez nombreuse
de Castillans attachés à sa personne. Par un traité de paix et de
réconciliation qui fut signé à la Cañada del Pozuelo, le 7 décembre
1357, Pierre IV s’obligea de lui rendre tous ses domaines, de solder
les Castillans qu’il pourrait attirer à son service, enfin, de ne
faire ni paix ni trêve avec don Pèdre sans son assentiment.[276] Cette
dernière condition devenait, comme on le voit, une formule banale de
tous les traités conclus avec les transfuges. Pour l’infant don Juan,
brouillé depuis long-temps avec son frère, ennemi des bâtards à cause
de ses prétentions sur la seigneurie de Biscaïe, il demeura auprès de
don Pèdre, traité en apparence avec la même faveur, mais, en réalité,
objet de méfiance et d’aversion pour tous les partis.

Vers le même temps, la comtesse de Trastamare, retenue prisonnière
depuis plus d’une année à la suite de la prise de Toro, parvint à
s’échapper et à gagner l’Aragon. Gomez Carrillo, majordome de don
Henri, peu après la proclamation de la trêve de Tudela, avait adressé
au roi de Castille des offres de soumission qui furent acceptées. Il
revint à la cour, fut bien accueilli, et obtint même l’investiture
de la ville de Tamariz, pour laquelle il se reconnut homme-lige du
roi. Mais sa défection était feinte et n’avait d’autre but que de le
rapprocher de la comtesse de Trastamare. Pendant qu’il affectait le
plus grand zèle pour son nouveau maître, il préparait dans un profond
secret la fuite de la captive, qu’il avait trouvé moyen d’instruire de
ses véritables intentions. Dès qu’une occasion favorable se présenta,
il disparut avec la Comtesse, enlevant ainsi au roi le plus important
de ses otages et le plus compromis depuis l’alliance déclarée entre don
Henri et Pierre IV.[277]


V.

Le récit des événements qui suivirent l’expédition de don Pèdre en
Aragon ne m’a pas permis de rapporter à leur date ceux qui se passaient
en même temps en Andalousie. Nous avons laissé cette province agitée
par l’insurrection de Juan de La Cerda. Le roi avait bien jugé la
situation du pays en l’abandonnant à ses propres forces contre la levée
de boucliers tentée par ce chef audacieux. Après quelques ravages
exercés dans les environs de Gibraleon, sa place d’armes, La Cerda
livra bataille aux milices de Séville, soutenues par les hommes d’armes
de Perez Ponce, seigneur de Marchena, du Génois Gil de Boccanegra,
amiral de Castille, et de quelques riches-hommes andalous. Les rebelles
furent taillés en pièces, leur chef fut conduit prisonnier à Séville
et enfermé dans la tour del Oro. En annonçant cette victoire à don
Pèdre, on lui mandait de faire connaître ses intentions à l’égard du
captif. La réponse ne se fit pas attendre. Un arbalétrier de la garde
partit sur-le-champ de Tarazona pour Séville avec ordre de se faire
livrer Juan de La Cerda et de le mettre à mort. Presque en même temps,
la femme de ce seigneur, doña Maria Coronel, jeune dame aussi célèbre
par sa vertu que par sa rare beauté, accourait de Séville au camp du
roi, et se jetait à ses pieds demandant la grace du coupable. Touché
de ses larmes, don Pèdre lui accorda des lettres de pardon, incertain
toutefois si elles pourraient lui servir. En effet, quelque diligence
que fit l’infortunée, elle n’arriva à Séville que huit jours après
l’exécution de son mari.[278] On accusa le roi de n’avoir accordé la
grace du rebelle que parce qu’il savait qu’elle ne pouvait être connue
à Séville assez à temps pour prévenir sa mort. A mon sentiment, cette
supposition est injuste. La condamnation de Juan de La Cerda était
rigoureuse peut-être, mais assurément légale. Pris les armes à la main
et rebelle pour la seconde fois, pouvait-il espérer son pardon d’un
prince qui l’avait comblé de ses bienfaits ? Il n’avait pas même, pour
excuser sa révolte, le prétexte de la jalousie qui avait déterminé
la défection de don Alvar de Guzman, son beau-frère. L’arrêt de mort
expédié, le roi vit à ses genoux la malheureuse doña Maria, et n’eut
pas le courage de résister à ses supplications. Dès-lors, les deux
ordres contradictoires étant donnés presque en même temps, le sort du
prisonnier ne dépendait plus que d’une espèce de hasard, et le roi ne
pouvait retirer le peu d’heures d’avance qu’avait son arbalétrier sur
doña Maria Coronel. Au moins quelques jours d’espoir furent accordés
à la suppliante, et il est souverainement injuste de changer en un
raffinement de cruauté ce qui ne fut sans doute qu’un mouvement
généreux de compassion et de clémence. Veuve à vingt ans, doña Maria
se retira dans le couvent de Sainte-Claire à Séville, où elle fit
profession. Elle n’en sortit qu’en 1374 pour fonder le monastère de
Sainte-Inès dans la même ville, et c’est là qu’elle mourut vénérée
comme une sainte.

La tradition populaire en Espagne, et surtout en Andalousie, a conservé
le nom de Maria Coronel, et l’associe dans maint récit tragique à
celui de don Pèdre. Par une de ces confusions si fréquentes dans les
légendes héroïques, qui, transmises de bouche en bouche, s’embellissent
sans cesse par des additions romanesques, l’amour du roi pour Aldonza
Coronel, femme d’Alvar Perez de Guzman, a été transporté à sa sœur,
doña Maria, veuve de don Juan de La Cerda. Suivant une légende, qui
est devenue de l’histoire pour les habitants de Séville, doña Maria,
chaste autant que belle, repousse toujours avec indignation les
hommages de don Pèdre. C’est en vain qu’elle oppose les grilles du
couvent de Sainte-Claire, comme un rempart, à la passion impétueuse du
tyran. Avertie que ses satellites se disposent à l’arracher du saint
lieu, elle fait creuser à la hâte, dans le jardin du monastère, une
large fosse, dans laquelle elle se couche, et que par son ordre on
recouvre de branchages et de terre. Mais cette terre fraîchement remuée
la trahirait sans doute, quand un miracle survient fort à propos. A
peine est-elle descendue dans cette espèce de tombeau, que la fosse se
couvre d’herbes et de fleurs, et rien ne la distingue plus du gazon
d’alentour. Cependant l’amour du roi s’irrite par les obstacles. Il
soupçonne que la belle veuve a trompé la vigilance de ses ministres ;
il vient lui-même au couvent de Sainte-Claire pour l’enlever. Cette
fois, ce n’est plus un miracle, mais un stratagème héroïque qui
sauve la noble matrone. Détestant cette fatale beauté, qui l’expose
à d’indignes outrages, elle saisit d’une main assurée un vase rempli
d’huile bouillante, et le verse sur son visage et sur sa gorge ; puis,
couverte d’horribles brûlures, elle se présente au roi, et le fait fuir
épouvanté en lui déclarant qu’elle est atteinte de la lèpre. « Sur son
corps miraculeusement conservé, dit Zúñiga, on voit encore les traces
du liquide brûlant, et l’on peut à bon droit le tenir pour un corps
saint.[279] » J’ai rapporté longuement cette légende, inconnue aux
auteurs contemporains, pour donner une idée des transformations que
l’histoire de don Pèdre a subies par la tradition, et des couleurs
poétiques que lui a données la vive imagination du peuple espagnol.
Après le récit merveilleux, vient la simple vérité de l’histoire.

Aussitôt après la conclusion de la trêve avec l’Aragonais, don Pèdre
revint à Séville pour presser la construction et l’armement d’une
puissante flotte. Les insultes des corsaires catalans lui avaient fait
amèrement sentir l’infériorité de sa marine, et son esprit, toujours
séduit par les projets audacieux et gigantesques, aspirait à la gloire
de vaincre son ennemi sur un élément où jusqu’alors il dominait sans
rival. Il se proposait de porter la guerre au centre même des provinces
aragonaises, d’assiéger leur capitale aussitôt qu’il lui serait permis
de reprendre les hostilités. En même temps il essayait d’entraîner
le prince Louis de Navarre dans une coalition contre Pierre IV, lui
promettant en retour de _défier_ le roi de France, son ennemi, et
d’aller porter la guerre au-delà des Pyrénées.[280] Au milieu de ces
préparatifs et de ces négociations, c’est-à-dire au commencement de
l’année 1358, doña Aldonza Coronel vint à Séville pour demander, comme
avait fait sa sœur, la grace de son mari, Alvar de Guzman, réfugié en
Aragon.[281] D’abord elle demeura auprès de doña Maria dans le couvent
de Sainte-Claire, et quelque temps parut insensible aux marques d’amour
que lui donnait don Pèdre. Vaincue à la fin, elle quitta volontairement
le monastère, et accepta un logis préparé pour elle par le roi dans
la tour del Oro, située au bord du Guadalquivir. Là elle eut bientôt
une maison royale, une espèce de garde ; chevaliers, écuyers pour la
défendre au besoin ; en un mot elle devint à tous les yeux la maîtresse
préférée du roi de Castille. Ayala rapporte que don Pèdre, toujours
excessif dans ses amours, avait commandé à l’alguazil-mayor de Séville
d’obéir, comme à lui-même, aux ordres donnés pendant son absence par
doña Aldonza, et transmis par les chevaliers commis à sa garde ; car,
suivant toute apparence, la favorite était invisible comme une sultane
de l’Orient. Cependant Marie de Padilla occupait toujours dans la
même ville l’Alcazar ou le château royal ; elle avait sa maison de
reine, sa cour, sa garde de chevaliers. Imitateur du despotisme des
princes musulmans, don Pèdre tenait peut-être à honneur d’avoir, comme
eux, plusieurs femmes rivales de puissance et de faste. Tandis que
l’ancienne et la nouvelle maîtresse, chacune dans son château fort,
semblaient se défier, les fréquentes absences du roi, que son goût
pour la chasse éloignait de Séville, souvent pour plusieurs jours,
pouvaient donner lieu à de graves conflits entre ces femmes jalouses
qui partageaient la cour en deux camps ennemis.

Pendant une de ces absences du roi, Juan de Hinestrosa vint à Séville,
de retour d’une mission en Portugal, apportant la promesse d’Alphonse
IV de coopérer par l’envoi d’une escadre à l’expédition qui se
préparait contre l’Aragon. Don Pèdre, qui chassait aux environs de
Carmona, venait de mander auprès de lui doña Aldonza. Cette marque
de préférence fut aussitôt interprétée comme le signal de la complète
disgrâce de Marie de Padilla. Hinestrosa son oncle, considéré comme
le chef de sa famille, était haï par une partie de la cour. Confiants
dans la faveur éclatante d’Aldonza Coronel, les ennemis des Padilla
crurent sans doute prévenir les secrets desseins du prince en portant
un premier coup au ministre, parent de la maîtresse délaissée. Le
gouverneur de la tour del Oro, sans doute à l’instigation d’Aldonza,
complice peut-être ou instrument d’une intrigue de cour, montra le
blanc seing du roi à l’alguazil-mayor et le somma de faire arrêter
Juan de Hinestrosa. Sur-le-champ l’ordre fut exécuté, et le même
jour Diego de Padilla fut également jeté en prison. A la facilité
avec laquelle ces deux hommes, naguère si puissants, tombaient du
faîte des grandeurs dans un cachot, sans qu’une voix s’élevât pour
les défendre, à l’obéissance aveugle que trouvaient les ordres les
plus extraordinaires donnés au nom du roi, on reconnaît combien les
Padilla étaient détestés, et surtout combien don Pèdre était absolu et
redouté dans ses états, où deux ans auparavant il ne trouvait que des
rebelles. Mais, si Marie de Padilla ne pouvait prévenir les infidélités
de son amant, on vit bientôt que seule elle avait sa confiance, et
qu’il était dangereux de provoquer cette reine indulgente. Instruit
par elle de l’arrestation de Juan de Hinestrosa et de son neveu, le
roi fit éclater son indignation. Il s’empressa de retourner à Séville
auprès de Marie de Padilla et s’efforça de rassurer ses parents par
de nouvelles faveurs. Quant à doña Aldonza, brusquement abandonnée
à Carmona, elle fut bientôt obligée d’aller cacher sa honte dans le
couvent de Sainte-Claire, où sa vie s’acheva, dit-on, dans le repentir.
Il ne paraît pas que l’alguazil-mayor ait ressenti quelque effet de la
colère du roi. Il n’était coupable que par l’excès de son obéissance,
et c’est une faute que les despotes pardonnent facilement.[282]




XI.

VENGEANCES DE DON PÈDRE. — 1358.


I.

A la haine implacable que don Pèdre renfermait dans son cœur contre les
riches-hommes qui avaient joué un rôle dans la ligue, se joignaient
des soupçons incessants contre tout ce qui l’entourait, méfiance
excusable, trop bien justifiée peut-être après une si triste épreuve
de l’inconstance de ses sujets. Le traité conclu à Pina entre le roi
d’Aragon et don Henri, surtout la clause qui prévoyait et supposait en
quelque sorte la trahison de don Fadrique, n’avaient pu lui demeurer
longtemps inconnus. D’un autre côté, la récente défection de l’infant
don Fernand, celle de Gomez Carrillo, la rébellion de don Juan de La
Cerda et d’Alvar de Guzman, lui semblaient autant de preuves d’une
immense conjuration ourdie contre son autorité et sa vie même par
des ennemis que ses bienfaits n’avaient pu séduire, ni ses rigueurs
intimider. Un instant, dans la dernière campagne d’Aragon, il avait
vu réunis autour de sa bannière don Fadrique, don Tello et l’infant
don Juan. On dit que dès-lors il avait conçu le projet de les faire
périr tous les trois ;[283] mais le voisinage de l’armée aragonaise,
et le grand nombre de vassaux dévoués que les jeunes princes menaient
à leur suite, l’avaient obligé d’ajourner l’exécution de ses desseins
sinistres. Cependant ces hommes qu’il abhorrait venaient de faire
preuve de zèle à son service. Don Fadrique s’était signalé à l’assaut
de Tarazona ; mais en présence des chevaliers de son ordre, placé
entre la crainte de passer pour un lâche et la nécessité de se montrer
soldat fidèle, il n’avait pu se dispenser de combattre, et sa bravoure
ne paraissait qu’un calcul pour préparer sa défection. Don Tello
avait amené de puissants renforts à l’armée castillanne ; mais à son
affectation de ne paraître qu’entouré de ses fidèles Biscaïens, à
la défiance injurieuse qu’il ne prenait pas la peine de cacher, le
roi croyait surprendre l’aveu de projets coupables, et attribuait
son arrivée sur le théâtre de la guerre plutôt au désir d’épier une
occasion pour le trahir qu’à un dévouement sincère pour sa personne.
D’ailleurs, don Tello n’avait-il pas fait assassiner tout récemment
Juan de Avendaño, émissaire secret de don Pèdre en Biscaïe ? N’avait-il
pas, ainsi que don Fadrique, conseillé de rendre Tarazona au roi
d’Aragon ? Comment espérer que les fils de Léonor se feraient la
guerre entre eux, ou qu’ils oublieraient leur mère assassinée, leurs
amis massacrés à Toro ? En un mot, que ses frères fussent animés de
sentiments généreux ou entraînés par une ambition coupable, don Pèdre
ne voyait en eux que des ennemis. Sa propre haine lui révélait celle
qu’il devait leur inspirer.

Cependant, fidèle à ses habitudes de dissimulation, il leur cachait
avec soin ses inquiétudes, et don Fadrique particulièrement semblait
jouir auprès de lui de la plus haute faveur. Il avait un commandement
très important sur la frontière de Murcie, et le roi lui avait laissé
ses pleins pouvoirs pour la solution des difficultés pendantes entre
la Castille et l’Aragon au sujet de la fixation des limites. De son
côté, don Fadrique affectait un entier dévouement à son frère, et ne
perdait aucune occasion d’en faire montre. Le château de Jumilla, sur
le territoire contesté entre les royaumes de Murcie et de Valence,
avait été occupé par un riche-homme aragonais qui s’en prétendait
propriétaire, tandis que les plénipotentiaires castillans réclamaient
cette forteresse comme comprise dans les domaines de leur maître.[284]
Sans attendre l’issue des négociations fort actives à ce sujet, don
Fadrique s’empara de Jumilla par un coup de main et y fit arborer
la bannière de Casiille. Don Pèdre ne se trompa point sur le motif
qui avait poussé le maître de Saint-Jacques à cet acte d’hostilité,
et n’hésita pas à l’attribuer aux intrigues du comte de Trastamare
intéressé à rompre la trêve. D’ailleurs, don Fadrique était entouré
d’espions, et, tandis qu’il paraissait tout sacrifier pour plaire au
roi, on découvrit qu’il correspondait secrètement avec don Henri et
le roi d’Aragon. Gonzalo Mexia, commandeur de Saint-Jacques, était
leur intermédiaire, et, vers la fin de l’année 1357, il était parti de
Cariñena chargé d’un message mystérieux pour le Maître.[285] C’était
à la suite d’une conférence avec le commandeur que don Fadrique
avait pris Jumilla. Don Pèdre, toujours vivement irrité contre le roi
d’Aragon, accusant d’ailleurs la partialité du légat, était bien résolu
à rompre la trêve et à reprendre les armes ; mais, avant de s’engager
dans une guerre étrangère, il voulut d’abord déraciner autour de lui la
guerre civile.

Dans ce dessein, il s’ouvrit à l’infant d’Aragon don Juan, prince
faible et méchant, pour lequel il avait autant de mépris que
d’aversion ; mais il le regardait comme un instrument maniable, et
c’était à ses yeux le dernier raffinement de la politique que d’armer
ses ennemis les uns contre les autres. Le 29 mai 1358, le roi, instruit
de l’arrivée du maître de Saint-Jacques qu’il venait de mander à
Séville, fit venir de grand matin dans son palais l’infant don Juan et
Diego Perez Sarmiento, adelantade de Castille. Là, dans son cabinet,
leur ayant présenté un crucifix et les Évangiles, il leur fit prêter
d’abord le serment de garder un secret inviolable sur ce qu’il allait
leur découvrir. Puis, s’adressant à l’infant, il lui tint ce discours :
« Cousin, vous savez et je sais aussi que le maître de Saint-Jacques,
don Fadrique mon frère, vous veut du mal et vous le lui rendez. J’ai
des preuves qu’il me trahit, et aujourd’hui je veux le tuer. Je vous
demande de m’aider, et ce faisant vous me rendrez service. Lui mort, je
pars aussitôt pour la Biscaïe, où je compte traiter de même don Tello.
Alors je vous donnerai sa terre de Biscaïe et de Lara ; car, marié,
comme vous l’êtes, avec doña Isabel, fille de don Juan Nuñez de Lara,
ce riche domaine vous revient de plein droit. » Sans se montrer surpris
de cette horrible franchise, et ne pensant qu’à l’immense fortune qu’il
avait toujours convoitée, l’infant répondit avec empressement : « Sire,
je me tiens pour obligé de votre confiance à me révéler vos secrets
desseins. Il est vrai que je hais le maître de Saint-Jacques et ses
frères. Eux me haïssent pour l’amour que je vous porte. C’est pourquoi
je suis content d’apprendre que vous avez résolu de vous défaire du
Maître. Si c’est votre plaisir, moi-même je le tuerai. » Alors le roi :
« Cousin infant, dit-il, je vous remercie, et vous prie de faire ainsi
que vous dites. » Perez Sarmiento, indigné de la bassesse de l’infant,
interrompit d’un ton sévère. « Monseigneur, dit-il à don Juan,
réjouissez-vous de la justice que va faire notre sire le roi, mais
croyez qu’il ne manquera pas d’arbalétriers pour dépêcher le Maître. »
Ces paroles déplurent don Pèdre qui, dans la suite, ne les oublia point.

Quelques heures après cette conversation, don Fadrique entrait à
Séville, venant de Jumilla. On dit qu’en dehors des portes un clerc,
aposté peut-être par Sarmiento, l’avertit en termes mystérieux qu’un
grand danger le menaçait ; mais le Maître ne tint compte de ses
paroles, ou peut-être n’en comprit-il pas le sens.[286] Traversant la
ville sans s’arrêter, il entra dans l’Alcazar avec une suite nombreuse
de chevaliers de ordre et de gentilshommes de sa maison. Il trouva
le roi jouant aux dames avec un de ses courtisans. Déjà passé maître
dans l’art de feindre, don Pèdre reçut don Fadrique d’un air ouvert,
le sourire sur les lèvres, et lui donna sa main à baiser. Puis,
interrompant son jeu, il lui demanda quelle avait été sa dernière étape
et s’il était content de son logis à Séville. Le Maître répondit qu’il
venait de faire une traite de cinq lieues et que, dans son empressement
à présenter ses hommages au roi, il ne s’était pas encore enquis de
son logement. « Et bien ! dit don Pèdre, qui voyait don Fadrique fort
accompagné, occupez-vous d’abord de votre logis, puis vous reviendrez
me voir. » Et après lui avoir fait un signe d’adieu amical il se
remit à son jeu. En quittant le roi, don Fadrique passa chez Marie de
Padilla, qui occupait avec ses filles un appartement dans l’Alcazar.
C’était une espèce de harem, avec son étiquette tout orientale. En
ce moment il dut congédier le chevaliers de sa suite, et entra seul
avec Diego de Padilla, maître de Calatrava, qui, ne sachant rien de
ce qui se tramait, était venu à sa rencontre, pour lui faire honneur,
comme à son collègue. La favorite, douce et bonne, reçut don Fadrique
les larmes aux yeux, et montra tant de tristesse à sa vue qu’il en
fut un peu surpris, bien éloigné cependant de soupçonner la cause de
l’émotion extraordinaire causée par sa présence. Seule avec l’infant
et Perez Sarmiento, elle connaissait les desseins du roi et avait
essayé vainement de le fléchir. Après avoir embrassé les filles de
Marie, qu’il nommait ses nièces, le maître de Saint-Jacques descendit
dans la cour de l’Alcazar, où il comptait retrouver ses gens et sa
monture ; mais les portiers avaient reçu l’ordre de faire évacuer la
cour et de fermer les portes. Persuadé que cette consigne ne pouvait
le regarder, il demandait qu’on fît avancer sa mule, lorsqu’un de ses
chevaliers, nommé Suero Gutierrez, remarquant dans tout le château un
mouvement inaccoutumé, s’approcha de lui. « Monseigneur, dit-il, la
poterne est ouverte, sortez ! Une fois hors de l’Alcazar, les mules ne
vous manqueront pas. » Comme il le pressait, survinrent deux chevaliers
de l’hôtel, qui avertirent don Fadrique que le roi le demandait. Il
obéit aussitôt et se dirigea vers l’appartement du roi, qui occupait
alors un des bâtiments compris dans l’enceinte de l’Alcazar, et qu’on
nommait le palais de fer.[287] A la porte se tenait Pero Lopez Padilla,
chef des arbalétriers à masse de la garde, avec quatre de ses gens.
Don Fadrique, toujours accompagné du maître de Calatrava, heurta à
la porte. Un seul des battants s’ouvrit, e l’on entrevit le roi, qui
cria aussitôt : « Pero Lopez ! arrêtez le Maître ! — Lequel des deux,
sire ? demanda l’officier, hésitant entre don Fadrique et don Diego de
Padilla. — Le maître de Saint-Jacques ! » répondit le roi d’une voix
tonnante. Aussitôt Pero Lopez, saisissant le bras de don Fadrique,
lui dit : « Vous êtes mon prisonnier. » Don Fadrique, atterré, ne
faisait aucune résistance, lorsque le roi cria : « Arbalétriers, tuez
le maître de Saint-Jacques ! » Un instant, la surprise, le respect pour
la croix rouge de Saint-Jacques, tinrent ces hommes immobiles. Alors
un des chevaliers de l’hôtel, s’avançant à la porte : « Traîtres ! que
faites-vous ? dit-il ; n’entendez-vous pas que le roi vous commande
de tuer le Maître ? » Les arbalétriers levaient la masse, lorsque don
Fadrique, se dégageant avec vigueur de l’étreinte de Pero Lopez,
s’élança dans la cour et voulut se mettre en défense. Mais la croisée
de son épée, qu’il portait sous le grand manteau de son ordre, s’était
engagée dans le ceinturon et il ne pouvait dégaîner. Poursuivi par
les arbalétriers, il courait çà et là par la cour, évitant leurs
coups et ne pouvant parvenir à tirer son épée. Enfin un des gardes
du roi, nommé Nuño Fernandez, l’atteignit d’un coup de masse à la
tête et l’abattit. Ses trois compagnons le frappèrent aussitôt à coups
redoublés. Il était étendu par terre et baigné dans son sang lorsque
don Pèdre descendit dans la cour, cherchant de l’œil quelques-uns des
chevaliers de Saint-Jacques qu’il avait résolu de faire périr avec
leur chef. Mais on a vu que, pendant, que don Fadrique rendait visite
à Marie de Padilla, les portiers avaient fait vider la cour à toute sa
suite. Il n’y restait plus que le premier écuyer du Maître, Sancho Ruiz
de Villegas, qui, en apercevant le roi, se précipita dans l’appartement
de Marie de Padilla et saisit entre ses bras l’aînée de ses filles,
cherchant à s’en faire une sauve-garde contre les meurtriers. Don
Pèdre, qui le suivait la dague au poing, lui fit arracher l’enfant
et lui donna le premier coup ; puis, un de ses courtisans, ennemi
particulier de Sancho de Villegas, l’acheva sur la place. Laissant la
chambre de sa maîtresse inondée de sang, le roi redescendit dans la
cour et s’approcha du Maître, qu’il trouva gisant à terre, immobile,
mais respirant encore. Il tira son poignard et le remit à un esclave
africain,[288] pour donner le coup de grace au moribond. Alors, assuré
de sa vengeance, il passa dans une salle à deux pas du cadavre de son
frère et se mit à table.[289]

Don Pèdre pouvait manger devant son ennemi mort ; mais ses repas ne
ressemblaient pas à ceux de Vitellius. Il lui fallait prendre des
forces, car il avait de rudes fatigues à soutenir. Un moment après, il
était à cheval courant vers le nord. Cependant il avait eu le temps de
dépêcher des arbalétriers aux principaux partisans de don Fadrique.
A Cordoue, à Salamanque, à Mora, à Toro, à Villarejo, ces messagers
de mort allaient exécuter ponctuellement leurs ordres terribles.
L’heure de la vengeance avait sonné, et l’implacable mémoire de
don Pèdre allait punir toutes les offenses qu’il avait dissimulées
jusqu’alors. Il n’avait oublié ni Alphonse Tenorio, qui avait tiré
l’épée en sa présence aux conférences de Toro,[290] ni Lope de Bendaña,
ce commandeur de Saint-Jacques qui l’avait joué lorsqu’il vint aux
portes de Ségura.[291] Ce furent ses plus illustres victimes. Les
autres, agents plus ou moins obscurs de don Fadrique ou du comte de
Trastamare, étaient les intermédiaires de leur correspondance avec
les mécontents des principales villes de Castille. Don Juan d’Aragon,
se croyant déjà sûr d’obtenir la seigneurie de Biscaïe, avait résigné
entre les mains du roi la charge d’adelantade de la frontière, qui
fut aussitôt conférée à Enrique Enriquez, alguazil-mayor de Séville.
Garci Gutier Tello, chevalier d’une naissance illustre, remplaça ce
dernier dans les fonctions difficiles de magistrat suprême de la plus
grande ville du royaume. Les ordres de mort, les brevets d’investiture
étaient expédiés d’avance et ne retinrent pas don Pèdre un instant à
Séville. Sept jours lui suffirent pour se rendre à Aguilar del Campo,
dans le royaume de Léon,[292] où il espérait surprendre don Tello,
son frère, avant que le bruit de la mort de don Fadrique l’eût obligé
à se mettre sur ses gardes. Une diligence aussi extraordinaire à
cette époque suppose des relais commandés, et prouve suffisamment que
la mort du maître de Saint-Jacques n’était que le début d’un vaste
plan, longuement médité et préparé avec une singulière prévoyance. Il
s’agissait pour don Pèdre de fonder le despotisme royal sur les ruines
du pouvoir aristocratique ; depuis long-temps il n’avait pas d’autre
pensée. Un hasard sauva don Tello. Il était à la chasse lorsque le roi,
entrant dans Aguilar, fut reconnu par un écuyer qui courut aussitôt
prévenir son maître. Don Tello s’enfuit à toute bride sans regarder
derrière lui. Arrivé en Biscaïe, il n’essaya point de soulever cette
province, où deux ans auparavant il avait victorieusement repoussé les
forces du roi ; il ne s’arrêta pas un instant pour réunir ses vassaux
ou leur donner des ordres ; il ne songeai qu’à mettre la mer entre son
frère et lui. Le 7 juin, il s’embarquait à Bermeo dans une chaloupe
pour gagner Bayonne. Peu d’heures après, don Pèdre entrait à Bermeo,
et, se jetant dans le premier navire qu’il trouva, il lui donna la
chasse jusqu’à la hauteur de Lequeitio. Là, les vents contraires et la
mer menaçante l’obligèrent de renoncer à la poursuite. Moins heureuse
que son mari, doña Juana de Lara, femme de don Tello, était demeurée
prisonnière dans le château d’Aguilar.[293]

On a quelque peine à s’expliquer la conduite des Biscaïens à l’arrivée
du roi. Pas une épée ne sortit du fourreau pour défendre les droits de
l’héritier de Lara, et ces hardis montagnards, qui naguère se levaient
en masse pour repousser l’invasion d’une armée castillanne, semblent
avoir accueilli sans opposition, bien plus, avec allégresse, don Pèdre
poursuivant leur seigneur à la tête de quelques arbalétriers. Sans
doute le gouvernement de don Tello avait indisposé le peuple basque,
si jaloux de ses antiques libertés. Cet Avendaño, qui d’abord avait
conduit ses compatriotes contre les troupes du roi, et qui, depuis,
avait péri assassiné par ordre de don Tello, paraît avoir été l’ame
de cette résistance énergique. On doit voir en lui un de ces grands
citoyens, un de ces chefs nationaux, à peine connus hors de leur
province, mais qui, représentants des intérêts populaires, exercent sur
leurs compatriotes une autorité sans limites. La dernière guerre civile
de l’Espagne a montré tout le pouvoir de tels chefs. En s’attachant
Avendaño, don Pèdre avait préparé la conquête de la Biscaïe. Maintenant
il se présentait comme son vengeur, et c’est pourquoi il fut reçu
à bras ouverts. Son premier soin fut de s’entourer des principaux
citoyens de la seigneurie de Biscaïe. Présents, flatteries, promesses,
le roi n’épargna rien pour les gagner. Le moyen le plus sûr, celui
qu’il mit habilement en usage, fut d’affecter le plus grand respect
pour leur indépendance. Aussi publiait-il qu’après avoir délivré les
Biscaïens d’un seigneur qui les opprimait, il laissait à l’assemblée
nationale le soin d’en élire un nouveau. Cependant, de tous côtés il
mande les députés de la province, et, comédien d’autant plus habile
que le rôle qu’il jouait n’était pas entièrement feint, il se montre à
leurs yeux comme le vengeur du peuple et l’ennemi des tyrans féodaux
dont il a déjà tant réduit la puissance. Un jeune prince rempli
d’ardeur et de feu, causant familièrement de ses projets avec ces
libres montagnards, gagna facilement leur confiance. D’un autre côté,
don Juan d’Aragon, qui suivait le roi depuis Séville, leurré par ses
promesses, réclamait hautement la seigneurie de Biscaïe et le pressait
de faire reconnaître ses droits. Le roi, prodigue de serments, lui
répétait qu’il n’était venu à autre intention, et l’assurait que le
consentement de la diète n’était qu’une vaine formalité, et qu’il était
certain de l’obtenir. Il convoque aussitôt les députés biscaïens à
Guernica et se rend lui-même à cette réunion, toujours tenue en plein
air, selon une coutume antique, sous un arbre, objet d’une vénération
presque superstitieuse pour les habitants de la Biscaïe.[294] Là, le
roi, dans un discours étudié, reconnaissant d’abord l’indépendance
absolue de la diète, l’entretint des droits que don Juan tenait de
sa femme, seconde fille de Nuñez de Lara, et son héritière depuis la
déchéance de don Tello et de doña Juana. Il conclut en demandant aux
députés s’ils voulaient reconnaître don Juan pour leur seigneur. A
peine eut-il achevé qu’un cri s’élève : « Jamais la Biscaïe n’aura
d’autre seigneur que le roi de Castille. Nous n’en voulons point
d’autre ! » Ce cri poussé par dix mille voix était l’expression
de l’orgueil et du bon sens national. Puisqu’il fallait avoir un
seigneur, les Basques voulaient que ce seigneur ne fût le vassal de
personne.[295] Don Pèdre, affectant la surprise, remercia l’assemblée,
et, sans s’expliquer sur l’offre qu’on lui faisait, témoigna combien
il était flatté d’un hommage auquel il était loin de s’attendre. Mais
l’infant commençait à s’apercevoir qu’il était pris pour dupe. Il
éclatait en reproches. Pour l’apaiser, le roi lui promit de tenter un
nouvel effort. « A Guernica, dit-il, l’assemblée réunie à la hâte n’a
fait entendre que le vœu de quelques cantons. A Bilbao, la principale
ville de la seigneurie, j’obtiendrai plus facilement que les Biscaïens
vous rendent hommage. D’après les priviléges de la province, c’est dans
cette capitale seulement que la reconnaissance du seigneur doit avoir
lieu.[296] »

Quinze jours s’étaient écoulés depuis la mort de don Fadrique, six
depuis la fuite de don Tello, et déjà don Pèdre, sans armée, était
maître de toute la Biscaïe. Le lendemain de son arrivée à Bilbao, il
mande l’infant, qui se rend à son palais suivi de deux ou trois écuyers
que l’étiquette arrêtait à la porte de la chambre du roi. L’infant
n’avait point d’épée, mais seulement une dague à la ceinture. Quelques
courtisans l’entourent, et, comme en plaisantant, examinent son arme et
la lui enlèvent. Tout à coup un chambellan le saisit à bras le corps,
et en même temps un arbalétrier de la garde, Juan Diente, un de ceux
qui avaient tué don Fadrique, lui assène par derrière un coup de masse
sur la tête. Étourdi du coup, don Juan se dégage, et, tout chancelant,
s’approche de Hinestrosa, qui lui présente la pointe de son épée et lui
crie de ne pas avancer. Alors les arbalétriers, redoublant leurs coups,
le renversent et l’assomment. La place devant le palais était remplie
de peuple. Une fenêtre s’ouvre et l’on jette le cadavre au milieu de
la foule en criant : « Biscaïens, voilà celui qui se prétendait votre
seigneur ! » Et la foule trouva que le roi avait fait justice et qu’il
savait défendre les franchises de la Biscaïe.[297]


III.

A peine l’infant avait-il rendu le dernier soupir que Juan de
Hinestrosa montait à cheval et partait pour Roa, ville que le roi,
pendant sa captivité à Toro, avait cédée à sa tante, la reine
douairière d’Aragon. Elle ignorait la mort de son fils don Juan
et vivait sans défiance avec sa bru doña Isabel de Lara, lorsque
Hinestrosa, s’étant fait remettre au nom du roi les clés de la ville,
se présenta devant elle et s’assura de sa personne. Le lendemain, don
Pèdre, qui le suivait de près, arriva de Bilbao pour ordonner que les
deux princesses fussent transférées au château de Castrojeriz qu’il
avait donné en apanage à Hinestrosa. Le dévouement du châtelain lui
répondait que ses prisonnières ne lui échapperaient pas. De Roa, le
roi se rendit à Burgos, où il demeura quelques jours, pendant que du
nord et du midi ses arbalétriers lui apportaient, pendues à l’arçon
de leurs selles, les têtes des chevaliers qu’il avait proscrits en
quittant Séville.[298] Nul autre que don Tello n’avait échappé à
sa vengeance. Cependant elle n’était pas assouvie encore, et il se
préparait à partir pour Valladolid, rêvant de nouvelles exécutions,
lorsqu’il apprit que le comte de Trastamare, sur la nouvelle de la
mort de son frère, avait commencé les hostilités dans la province
de Soria.[299] D’un autre côté, l’infant don Fernand, qui occupait
Alicante et Orihuela, faisait des courses jusque dans la plaine de
Murcie.[300] Malgré l’inexécution des articles signés à Tudela, la
trêve entre la Castille et l’Aragon n’avait pas été dénoncée, et la
prise de Jumilla par le maître de Saint-Jacques n’avait pas encore été
suivie de représailles. Les incursions de don Fernand et de don Henri,
exécutées sans l’autorisation de Pierre IV, étaient comme un défi jeté
par eux au meurtrier de leurs frères. Don Pèdre, quittant Burgos à la
hâte, se porta de sa personne vers la frontière de Soria ; mais déjà
le Comte, après avoir brûlé quelques villages, était rentré en Aragon
à la première démonstration de résistance qu’il avait rencontrée. Dans
le royaume de Murcie, don Fernand n’avait pas obtenu plus de succès,
et, après une attaque inutile contre Carthagène, il s’était retiré avec
quelque butin, emmenant des Maures et des Juifs, qu’on vendait comme
esclaves lorsqu’on n’en pouvait tirer rançon. Le roi, après avoir
écrit à Pierre IV pour se plaindre de l’invasion de don Henri et de
la rupture de la trêve,[301] laissa quelques troupes en observation
sur la frontière et revint à Séville pour achever l’armement de sa
flotte. Contrairement aux usages diplomatiques de l’époque, ce fut un
simple arbalétrier de sa garde qu’il chargea de porter sa lettre au
roi d’Aragon, et cet oubli des formes paraît avoir vivement offensé ce
dernier. Après avoir répondu par d’amères récriminations, il envoya
au roi de Castille un cartel chevaleresque, le défiant à un combat en
champ clos, vingt contre vingt ou cent contre cent, car « ce n’est
pas raison, disait-il, que des rois combattent seuls.[302] » Suivant
Tomich, auteur catalan fort exact, Pierre IV, petit et faible de corps,
redoutant la force et l’adresse de don Pèdre, aurait chargé Bernard
Galceran de Pinos, chevalier aragonais, célèbre par ses prouesses
et sa vigueur, de défier son rival par devant le pape. Avec un tel
second, Pierre IV se croyait invincible. Galceran habitait alors
Avignon, banni de Barcelone pour un meurtre. Acceptant avec joie cette
mission honorable, il vint porter au saint-père son gage de bataille,
et plusieurs jours de suite fit proclamer que son maître accusait le
roi de Castille de trahison et le défiait au combat avec tel second
qu’il voudrait choisir.[303] Quelle que fût la forme du cartel, don
Pèdre n’en tint compte ; c’était à la tête d’une puissante armée qu’il
voulait se présenter devant son adversaire.




XII.

EXPÉDITIONS MARITIMES CONTRE L’ARAGON. — 1358-1359.


I.

Au commencement de l’été de 1358, douze galères castillannes étaient
dans le Guadalquivir prêtes à prendre la mer. Avec cette petite
flotte, renforcée de six galères génoises à sa solde, don Pèdre cingla
vers les côtes de Valence, pendant qu’un corps de six cents hommes
d’armes partant de Murcie s’avançait pour soutenir ses opérations.
Arrivé en vue de Guardamar, ville appartenant à l’infant d’Aragon,
le roi débarqua ses équipages, et les ayant réunis à ses troupes de
terre, exactes au rendez-vous, il fit donner l’assaut avec beaucoup
de vigueur. Les assiégés, chassés de l’enceinte extérieure par une
grêle de flèches, se réfugièrent dans le donjon, où ils tinrent ferme.
Pendant que le roi, poursuivant son premier succès, se préparait à
les forcer, une bourrasque soudaine s’éleva et poussa ses navires à
la côte. Privés d’une partie de leurs équipages et hors d’état de
manœuvrer, la plupart allèrent se briser sur la plage. Deux galères
seulement, une castillanne et une génoise, parvinrent à gagner le
port de Carthagène. Don Pèdre, perdant avec sa flotte son matériel
de siége, et désespérant d’enlever d’assaut le donjon, se retira sur
Murcie, mais ce ne fut pas sans avoir déchargé sa fureur sur la ville
de Guardamar, qu’il livra aux flammes.[304] Les revers irritaient
cette ame énergique au lieu de l’abattre. Sur le rivage couvert de ses
débris, il rêvait une plus puissante expédition et dictait au bruit
de la tempête des ordres pour l’armement d’une nouvelle flotte. Il
commanda qu’on fît à Séville de grands approvisionnements de bois ; il
pressa les rois de Portugal et de Grenade de lui fournir des vaisseaux,
enfin il écrivit aux conseils des villes maritimes de Galice, des
Asturies et de Biscaïe, pour qu’on mît embargo sur tous les navires en
état de tenir la mer, et qu’on les lui envoyât à Séville.[305] Dans
l’espace de moins de six mois, il prétendait y réunir la flotte la plus
considérable qu’on eût vue dans aucun port de l’Espagne. En attendant,
quelques courses dans le royaume de Valence, le siége de plusieurs
forteresses, entre autres de Monteagudo, qu’il enleva à don Tello
son frère,[306] occupèrent son activité et trompèrent son impatience
jusqu’à l’entrée de l’hiver. Alors il revint à Séville, où sa présence
donna une activité nouvelle aux préparatifs maritimes. Chaque jour il
visitait les arsenaux, inspectait les navires, exerçait la chiourme. Il
prodiguait l’or et n’épargnait rien pour exciter l’ardeur des ouvriers
et des matelots.

Malgré les petites expéditions dont je viens de parler, les
négociations n’étaient pas entièrement interrompues, et même, suivant
les casuistes politiques du moyen-âge, la trêve de Tudela pouvait
être considérée comme existant encore, les hostilités n’ayant eu lieu
qu’entre don Pèdre et ses ennemis particuliers le comte de Trastamare
et l’infant don Fernand. Mais le roi d’Aragon voulut prendre sa
revanche de l’incendie de Guardamar. Au mois de mars 1359, il entra en
Castille avec une armée nombreuse, brûla la ville de Haro et fit mine
d’assiéger Medina-Celi.[307] Après cette incursion de quelques jours,
alarmé des grands armements qui se faisaient à Séville, il revint
précipitamment en Aragon, et ne s’occupa plus que de mettre en état de
défense les côtes de Catalogne et de Valence.


II.

Au moment où la flotte castillanne, parfaitement armée, se préparait à
quitter le Guadalquivir, le cardinal Gui de Boulogne arriva en Espagne
avec une mission du saint-père. Il venait renouveler les tentatives
d’intervention pacifique où avait échoué son prédécesseur, le cardinal
Guillaume. Instruit que don Pèdre reprochait à ce dernier sa hauteur,
et surtout sa partialité pour l’Aragonais, il crut être plus heureux en
affectant de suivre une tout autre politique, et débuta par caresser
cet orgueil si facilement irritable. « Le pape, dit-il à don Pèdre,
regarde le roi de Castille comme le bouclier de toute la chrétienté,
et gémit de le voir tourner ses armes contre un prince catholique au
lieu d’imiter ses glorieux ancêtres qui ont si vaillamment combattu
contre les ennemis de foi. Le saint-père regrette de ne pouvoir
venir en personne terminer une guerre si cruelle et si nuisible à la
religion.[308] » Quelle que fût son impatience d’entrer en campagne,
don Pèdre ne se montra pas insensible à ces flatteries adroites. Il
vint recevoir le légat à la frontière, dans la ville d’Almazan, et lui
fit l’accueil le plus gracieux. Néanmoins, loin de rabattre quelque
chose de ses prétentions, il les éleva encore. Il demandait toujours
la remise de Perellòs et l’expulsion des émigrés castillans, parmi
lesquels il comptait maintenant don Fernand, le frère du roi d’Aragon.
En outre, il réclamait les places d’Alicante et d’Orihuela, ainsi que
quelques autres forteresses, se fondant sur ce qu’elles avaient fait
autrefois partie du royaume de Murcie et sur ce qu’elles lui avaient
été cédées ou vendues, lors du traité de Toro, par don Fernand qui
alors en était le seigneur. Enfin et pour dernière condition, il
exigeait que le roi d’Aragon lui payât les frais de la guerre estimés
par lui à cinq cent mille florins.

Sans se récrier contre l’exagération de ces demandes, le légat,
satisfait d’avoir retardé par sa seule présence l’invasion imminente
des Castillans, transmit aussitôt à Pierre IV les propositions qu’il
venait de recevoir. De ce côté, le cardinal ne rencontrait pas une
moindre obstination. L’Aragonais, protestant contre toute cession de
territoire, niait absolument les droits allégués par don Pèdre sur les
places du royaume de Valence ; cependant, dans son amour pour la paix,
il voulait bien, disait-il, s’en rapporter sur ce point à la décision
du saint-siége, et provisoirement il chargea un docteur de plaider sa
cause par devant le légat. Quant à livrer son vassal Perellòs, sur une
simple accusation, à la justice d’un prince étranger, l’honneur de sa
couronne le lui interdisait ; seulement il renouvelait la promesse
de le faire juger, et, dans le cas où ses tribunaux le trouveraient
coupable, il offrait de le remettre aux mains du monarque offensé.
Ses refus étaient encore plus péremptoires au sujet des indemnités
réclamées le roi de Castille, l’agresseur, selon lui, n’étant pas
fondé mettre les dépenses de la guerre à la charge de celui qui
avait repoussé une invasion injuste. Le seul point sur lequel Pierre
IV se montrait facile était l’expulsion des émigrés castillans, et
il semblait avoir oublié ses conventions récentes avec le comte de
Trastamare. Toutefois il faisait une réserve à l’égard de l’infant don
Fernand, qui, prince aragonais et héritier éventuel de sa couronne, ne
pouvait en aucune façon être assimilé aux autres réfugiés sujets de don
Pèdre.[309]

Entre des prétentions si opposées, le légat prévit que le débat
serait long et obstiné ; aussi son premier soin fut de demander aux
deux princes une trêve d’un an au moins pour examiner à loisir les
pièces de ce grand procès, recevoir les avis du saint-siége et régler
les choses suivant l’équité. A cette proposition, don Pèdre s’écria
qu’il serait insensé d’accorder une trêve au moment où sa flotte,
armée avec des dépenses énormes, était prête à mettre à la voile,
et lorsque ses troupes se trouvaient déjà réunies, soldées et sur
le point de passer la frontière. Tout ce qu’il pouvait accorder par
esprit de conciliation, et en témoignage de sa déférence pour l’envoyé
du saint-père, c’était de réduire ses demandes à la remise des places
contestées et à l’éloignement immédiat des émigrés castillans. Sur ces
deux points il serait toujours inflexible.

L’Aragonais, faisant bon marché de ses sermens, eût volontiers
expulsé sur-le-champ le comte de Trastamare et ses compagnons, mais
il persistait à garder Alicante et Orihuela jusqu’à la décision du
pape. En définitive, il proposa de réduire la trêve à six mois, et
de remettre la solution de toutes les difficultés pendantes à deux
plénipotentiaires entre lesquels le légat ferait office d’arbitre
suprême. Lorsque le légat rapporta cette réponse : « Cardinal, lui dit
don Pèdre, qu’on ne me parle plus de trêve. Toutes ces propositions ne
tendent qu’à me faire perdre mes avantages. Désormais que les armes
décident entre nous.[310] »

Pendant ces inutiles pourparlers, la guerre d’escarmouches et de
pillages continuait, entretenue surtout par les émigrés castillans au
service du comte de Trastamare et de l’infant d’Aragon. J’omets une
foule de combats obscurs, de bicoques assiégées ou surprises, pour
rapporter une anecdote singulière attestée par un auteur grave, Alonso
Martinez de Talavera, chapelain de don Juan II, roi de Castille, et
auteur d’une chronique estimée. Don Pèdre, dit-il, s’étant présenté
devant le château de Cabezon, appartenant au comte de Trastamare,
somma vainement le gouverneur de lui rendre la place. Celui-ci, fidèle
à son seigneur, ne daigna pas répondre au héraut qui lui faisait de
magnifiques promesses, et refusa même une entrevue que le roi lui
demandait. Toute la garnison du château ne consistait cependant qu’en
dix écuyers, bannis castillans ; mais derrière de hautes et épaisses
murailles, dans un donjon bâti sur des rochers à pic, où l’on ne
pouvait amener des machines, dix hommes résolus n’avaient pas de peine
à se défendre contre une armée et ne cédaient qu’à la famine. Le siége
devait être long, la place étant bien approvisionnée. Pourtant les
dix écuyers, tous jeunes, étaient bien gens à repousser bravement un
assaut, mais non pas à souffrir avec patience les ennuis d’un blocus.
Il leur fallait des distractions, et ils demandèrent insolemment au
châtelain des femmes pour leur tenir compagnie dans leur nid d’aigles.
Or, il n’y avait à Cabezon d’autres femmes que la châtelaine et sa
fille. « Si vous ne nous les livrez pour en faire à notre plaisir,
dirent-ils au gouverneur, nous quittons tous votre château, ou, mieux
encore, nous en ouvrons la porte au roi de Castille. » En de telles
nécessités, le code de l’honneur chevaleresque était précis. Au siége
de Tarifa, Alonso Perez de Guzman, sommé de rendre la ville, sous peine
de voir massacrer son fils à ses yeux, répondit aux Maures en leur
jetant son épée pour égorger l’enfant.[311] Cette action, qui valut au
gouverneur de Tarifa le surnom de Guzman-le-Bon, était une _fazaña_,
un de ces précédents héroïques que tout _prud’homme_ devait imiter.
_Permittitur homicidium filii potius quant deditio castelli_, tel est
l’axiome d’un docteur chevaleresque de cette époque. Le châtelain de
Cabezon, aussi magnanime à sa manière que Guzman-le-Bon, fit en sorte
que sa garnison ne songeât plus à l’abandonner. Cependant deux écuyers,
moins pervers que leurs camarades, eurent horreur de leur trahison
et s’échappèrent du château. Conduits au roi, ils lui racontèrent la
mutinerie dont ils avaient été les témoins et les suites qu’elle avait
eues. Don Pèdre, indigné, supplia aussitôt le gouverneur qu’il lui
permît de faire justice des coupables. En échange de ces félons, il
offrait dix gentilshommes de son armée, qui n’entreraient dans Cabezon
qu’après avoir prêté le serment de défendre le château envers et contre
tous, voire contre le roi lui-même, et de mourir à leur poste avec le
commandant. Cette proposition ayant été acceptée, le roi fil écarteler
les traîtres, dont les corps déchirés furent ensuite livrés aux
flammes.[312] Sous les couleurs dont une imagination romanesque a orné
cette aventure, il est difficile de démêler aujourd’hui la vérité de la
fiction ; mais on y voit du moins l’opinion du peuple sur le caractère
de don Pèdre, mélange bizarre de sentiments chevaleresques et d’amour
de la justice poussé jusqu’à la férocité.

Don Pèdre, attribuant le rejet de son ultimatum par l’Aragonais aux
intrigues des émigrés castillans et des mécontents de son royaume, ne
respirait plus que vengeance. En présence même du légat, il rendit
sentence de haute trahison contre l’infant don Fernand, Henri de
Trastamare, Pedro et Gomez Carrillo, et quelques autres réfugiés,
chevaliers de distinction. Ce fut, suivant Ayala, une grande faute
politique, car, en ce moment même, plusieurs des bannis sollicitaient
secrètement leur pardon et n’aspiraient qu’à se détacher d’une cause
qu’ils croyaient perdue. Proscrits par leur seigneur naturel, et
n’ayant plus d’espoir que dans le prince qui leur donnait asile, ils
déployèrent à le servir un dévouement fatal à la Castille.[313] La
fureur de don Pèdre ne se contenta point d’une vaine formalité. Il lui
fallait du sang, et, malheureusement, il avait entre ses mains des
otages chers à ses ennemis : c’étaient la reine Léonor, mère de don
Fernand, prisonnière dans le château de Castrojeriz ; sa bru, doña
Isabel de Lara, femme de don Juan d’Aragon, égorgé à Bilbao ; enfin,
doña Juana de Lara, femme de don Tello. Léonor fut la première victime.
On dit qu’aucun Castillan n’ayant osé porter la main sur la sœur du
roi don Alphonse, des esclaves africains furent chargés de lui donner
la mort.[314] Peu après, doña Juana termina ses jours dans un donjon
de Séville, empoisonnée, dit-on, par ordre du roi. Sa sœur Isabel,
prisonnière pendant quelque temps à Castrojeriz, fut transférée dans
le château de Jerez, où elle eut bientôt pour compagne de captivité la
reine Blanche, amenée de Sigüenza. Ces deux infortunées ne devaient
plus sortir vivantes de leur prison.[315]

Après l’exécution de ces ordres cruels, qui excitèrent un sentiment
d’horreur dans toute la Castille, don Pèdre quitta Almazan peur aller
prendre le commandement de sa flotte. Sur la frontière d’Aragon, il
laissait cinq corps d’armée échelonnés depuis la Vieille-Castille
jusqu’à Molina, dans le royaume de Murcie. Trois de ces corps, dont
le principal était sous les ordres de Juan de Hinestrosa, étaient
cantonnés dans la province de Soria, et destinés à opérer contre
les troupes du comte de Trastamare. Les autres étaient opposés à
l’infant don Fernand, qui occupait Orihuela, à l’extrémité méridionale
du royaume de Valence. Ces cinq divisions présentaient un total de
5,000 hommes d’armes, sans compter les arbalétriers et les milices
des communes.[316] Au nombre des chefs choisis pour commander
ces différents corps, ce n’est pas sans surprise que l’on trouve
don Fernand de Castro, frère de cette Juana, reine d’un jour, si
outrageusement abandonnée par don Pèdre au commencement de la dernière
guerre civile. On l’a vu renier solennellement l’hommage-lige dû au
roi et prendre la part la plus active aux troubles de l’année 1354.
Marié à doña Juana, fille naturelle du roi don Alphonse et de Léonor de
Guzman, il avait quitté Toro peu après la captivité de don Pèdre pour
se rendre en Galice, où il avait de grandes possessions et une immense
clientelle. Depuis ce moment, il demeure étranger aux troubles civils
du royaume. Au commencement de la guerre d’Aragon, après la prise de
Tarazona, il amène des renforts au camp de Castille, et, désormais,
il est devenu un vassal fidèle. Il est traité par le roi avec la
plus grande confiance, et cette confiance est méritée sans doute,
car son dévouement fut à l’épreuve de la mauvaise fortune. A défaut
de renseignements précis qui expliquent un changement si complet,
on a supposé à don Fernand de Castro des vues intéressées qui le
rattachaient à don Pèdre. Sa sœur doña Juana, suivant quelques auteurs,
aurait eu un fils du roi, et, quelque doute que l’on pût élever sur la
légitimité de cet enfant, il devenait cependant un prétendant éventuel
à la couronne de Castille. Dans cette hypothèse, don Fernand n’aurait
changé de parti que dans l’espoir d’obtenir la reconnaissance de son
neveu. Mais, d’abord, l’existence même de ce fils n’est attestée par
aucun document contemporain, et, de plus, la suite du récit prouvera
que don Pèdre réserva toute sa tendresse pour les enfants qu’il avait
eus de Marie de Padilla. Si don Fernand eut quelques illusions à cet
égard, elles ne purent être que de courte durée. Il est beaucoup plus
vraisemblable qu’une offense du comte de Trastamare alluma dans son ame
altière une haine mortelle contre ses anciens alliés. Don Henri, qui
lui avait accordé sa sœur lorsqu’il avait besoin de ses services, fit
casser le mariage dès qu’il se crut assez fort pour s’en passer.[317]
Il obligea sa sœur à revenir auprès de lui, et, après la dispersion
des rebelles, il la conduisit en Aragon, où elle se remaria dans la
suite.[318] Suivant toute apparence, Fernand de Castro conserva un si
vif ressentiment de cet outrage, qu’oubliant ses anciens griefs contre
le roi, il ne pensa plus qu’à se venger de don Henri ; et, pour assurer
sa vengeance, il s’allia franchement à l’implacable ennemi de ce
dernier. Quels que soient les motifs de son changement, il fut le seul
des chefs de la ligue que don Pèdre ait toujours ménagé et avec lequel
il se soit réconcilié d’une manière franche et durable.


III.

La flotte réunie à Séville n’attendait que l’arrivée du roi pour mettre
à la voile. Elle se composait de vingt-huit galères castillannes, deux
galéasses, quatre bâtiments à voiles et pontés, nommés _leños_, outre
quatre-vingts navires marchands équipés pour le combat, c’est-à-dire
ayant chacun un gaillard élevé, sur l’avant. Dans le port d’Algeziras,
elle devait rallier trois galères armées par le roi maure de Grenade ;
enfin elle allait être encore renforcée de dix galères et d’une
galéasse envoyées par le roi de Portugal. Le vaisseau que montait
don Pèdre était le plus grand qu’on eût vu dans ces mers. C’était
une galère nommée _Uxel_,[319] prise autrefois sur les Maures. Elle
portait trois châteaux ou tours à plusieurs étages, où l’on plaçait des
arbalétriers qui, dominant les navires ennemis, combattaient d’en haut
avec avantage. L’entrepont contenait une écurie pour quarante chevaux,
et, outre les matelots nécessaires à la manœuvre, son équipage se
composait de cent soixante hommes d’armes et cent vingt arbalétriers.
L’historien Pero Lopez d’Ayala était à bord de ce vaisseau, commandant
du château de poupe. Parmi les capitaines des autres navires, on
remarquait plusieurs Génois, considérés comme les hommes de mer les
plus habiles de cette époque, qui tous, ainsi que l’amiral Gil de
Boccanegra, étaient depuis long-temps au service de Castille.

Vers la fin d’avril 1359, cette grande flotte entra dans la
Méditerranée, après avoir vainement attendu pendant deux semaines les
vaisseaux portugais sur la rade d’Algeziras. Le 7 mai, elle était
signalée à la hauteur de Carthagène, où elle relâcha encore quelques
jours.[320] En quittant Séville, le roi avait annoncé qu’il voulait
finir la guerre par une bataille décisive. Barcelone, centre du
commerce et de la puissance navale des monarques aragonais, devait
être le but de ses efforts. A cette époque, cette ville, encore mal
fortifiée, comptait pour sa défense, comme Athènes autrefois, sur le
nombre de ses vaisseaux et le courage de ses marins. Il était donc
important de ne pas laisser à l’ennemi le loisir d’y organiser une
résistance vigoureuse ; néanmoins le roi perdit inutilement beaucoup
de temps à croiser devant Algéziras, puis devant Carthagène ; enfin
il s’arrêta encore devant Guardamar, dont il eut cette fois la
satisfaction de prendre le château, témoin de son désastre l’année
précédente. Longeant la côte de Valence et répandant partout l’alarme,
il rallia enfin à l’embouchure de l’Èbre l’escadre portugaise. Le
légat, qui se trouvait alors à Tortose, se fit aussitôt conduire à son
bord, et vint le supplier, toujours sans succès, d’accorder quelques
jours de trêve. Le roi l’accueillit avec honneur, l’admit à sa table,
mais rejeta bien loin toutes ses propositions.

Une escadrille de sept galères, qui précédait la flotte castillanne,
cherchant inutilement des navires aragonais, ramena à Carthagène, au
bout de quelques jours de croisière, une carraque vénitienne, capturée
à la hauteur des Baléares. Le roi de Castille était alors en paix avec
la République ; mais, dit Ayala, c’est l’usage des princes, quand ils
ont une armée en mer, d’emmener de gré ou de force tous les vaisseaux
neutres qu’ils rencontrent.[321] Tel était alors le droit maritime
de l’Europe. La carraque, richement chargée, fut d’abord déclarée de
bonne prise ; cependant, quelque temps après, elle fut relâchée sur les
réclamations des consuls vénitiens.

Barcelone, au XIVe siècle la ville la plus commerçante et la plus
riche de l’Espagne, est bâtie au bord d’une anse qui s’ouvre au
sud-sud-est dans la Méditerranée. En face de la ville, une langue
de terre étroite, sur laquelle est situé aujourd’hui le bourg de
Barcelonette, protége le mouillage du côté de l’est, tandis qu’une
chaîne de montagnes peu éloignée de la côte le défend contre les vents
de l’ouest et du nord. Au sud, l’entrée du port est resserrée par des
rochers cachés sous l’eau et des bancs de sable, qu’on nomme en catalan
les _tasques_. Aujourd’hui les vaisseaux vont jeter l’ancre sous la
presqu’île de Barcelonette ; car, du côté de la ville, l’eau est peu
profonde et le port tend à se combler. Il résulte même de documents
authentiques qu’il y a moins de trois siècles les galères s’amarraient
près de la bourse, c’est-à-dire que la mer couvrait l’emplacement de
plusieurs rues modernes. En 1359, la ville n’avait pas de remparts du
côté du rivage, et le temps manquait pour élever des fortifications
régulières qui la missent à l’abri d’une descente. Mais le roi
d’Aragon, accourant à Barcelone, avait fait proclamer l’antique usage :
_Princeps namque_,[322] qui obligeait toute la population à prendre
les armes et à former la milice tumultuaire, qui garde encore le nom
de _somatènes_.[323] On fit disparaître soigneusement les balises et
les signaux qui marquaient les passes entre les tasques, et dans ces
passes mêmes on coula des ancres énormes pour enfoncer les bordages
des navires castillans qui s’y engageraient sans précaution. Dix
galères bien armées, quelques-unes portant des bombardes, formèrent
une ligne d’embossage, qui, vers le sud, s’appuyait aux tasques à la
hauteur du mont Jouy, et se prolongeait au nord jusqu’au couvent des
frères mineurs,[324] couvrant ainsi l’entrée des principales rues
qui débouchaient sur le port. Quatre machines nommées _bricoles_,
probablement des espèces de catapultes, portées sur des roues, étaient
sur le rivage, prêtes à être dirigées sur le point qu’assaillirait
l’ennemi. Entre les galères, quantité d’autres bâtiments garnis de
manlelets et de bastingages étaient remplis de marins et de gens de
trait. Enfin, derrière la ligne d’embossage, sur la grève même, les
habitants de Barcelone avaient improvisé une sorte de rempart avec des
barques renversées, la quille en l’air, derrière lequel se rangèrent
tous les corps de métiers, chacun sous sa bannière, soutenus par les
_somatènes_ de la campagne appelés dans la ville par le tocsin de la
cathédrale. Tous ces préparatifs étaient terminés, lorsque la flotte
castillanne parut en dehors des tasques, forte de quarante et une
galères, sans compter les bâtiments à voiles.

En donnant imprudemment dans les passes, elle aurait peut-être éprouvé
de grandes avaries ; mais un esclave, s’échappant de la ville à la
nage, vint révéler aux amiraux de don Pèdre l’existence des piéges
sous-marins dont je viens de parler. Il fallait les détruire avant de
rien entreprendre contre la ville, et pendant deux ou trois jours des
chaloupes furent détachées pour enlever les ancres disposées dans les
passes. Cet obstacle écarté, toute la flotte s’avança en bon ordre,
le lendemain de la Pentecôte, 10 juin 1359, et se rangea en bataille
parallèlement à la ligne d’embossage aragonaise. Toute la journée
on combattit de loin sans se faire grand mal. C’était plutôt une
reconnaissance qu’une attaque sérieuse. Vers le soir, les vaisseaux
castillans se retirèrent et allèrent mouiller en dehors des tasques.
Pendant la nuit, les Catalans resserrèrent leur ligne d’embossage et
la rapprochèrent de la ville, afin de pouvoir être soutenus par leurs
machines et les gens de trait qui bordaient le rivage. Le lendemain,
l’engagement fut plus sérieux. Les navires castillans portaient sur
leurs gaillards d’arrière des catapultes qui lançaient de grosses
pierres ; mais, soit que ces engins tirassent de trop loin, soit qu’ils
fussent mal dirigés, l’effet en fut presque nul, et les Catalans, en
voyant tomber les pierres dans l’eau, répondaient par des huées à
ces décharges inutiles. Leur artillerie, au contraire, mieux servie,
produisit quelque désordre parmi les assaillants. Le fait suivant,
rapporté par le roi d’Aragon dans ses mémoires, prouve que déjà l’on
savait pointer les canons avec quelque précision et les charger assez
rapidement.[325] Le principal effort des Castillans se portait contre
le premier vaisseau à la droite de la ligne d’embossage, et ils
détachèrent, pour l’accabler, leur plus gros navire armé d’une énorme
catapulte. « Comme elle allait jouer, dit Pierre IV, notre vaisseau
tira une bombarde dont la pierre, donnant dans le château d’arrière
du Castillan, y fit des avaries et occit un homme. Tôt après ladite
bombarde lâcha un autre trait qui férit l’arbre de la nef ennemie, en
fit voler un grand éclat et navra plusieurs mariniers.[326] »

Maltraités dans toutes leurs attaques et désespérant de forcer la ligne
ennemie, les amiraux castillans donnèrent le signal de la retraite
après quelques heures de combat, et toute la flotte, virant de bord,
gagna le large et cingla vers les îles Baléares. Don Pèdre se fit
débarquer à Iviça et mit le siége devant la capitale de l’île. Ainsi,
au lieu de profiter de la grande supériorité de ses forces navales
pour détruire les escadres aragonaises dispersées, il employait son
immense armement contre une place médiocre. Une faute si grossière
n’échappa point au roi d’Aragon. Tirant aussitôt de tous ses ports
les galères qui s’y trouvaient armées, il en forma une flotte de
quarante voiles qu’il conduisit lui-même à Mallorque. Les prières
de ses capitaines, qui le suppliaient de ne pas s’exposer dans une
bataille navale, le déterminèrent à demeurer dans l’île, et il remit
le commandement à son amiral don Bernal de Cabrera, le chargeant de
ravitailler la place assiégée. Au premier bruit de la réunion d’une
flotte aragonaise, don Pèdre, dans son ardeur de combattre, quitta
précipitamment Iviça, abandonnant ses engins et son artillerie,[327]
et fit voile pour la côte de Valence. Il vint jeter l’ancre devant
Calpe, près de l’embouchure de la rivière de Denia. La presqu’île de
Calpe couvrait ses vaisseaux lorsqu’on signala la flotte d’Aragon.
Pour le nombre et la force des navires, l’avantage était du côté des
Castillans. Cabrera n’avait que quarante galères, don Pèdre en avait
quarante et une et plus de quatre-vingts navires à voiles ; mais,
pour que ces derniers pussent prendre part au combat, il fallait un
vent favorable, et, au moment où les deux flottes se découvrirent, il
faisait un calme plat. On tint conseil. Le Génois Boccanegra, amiral de
Castille, conseillait au roi de descendre à terre, lui remontrant qu’il
était indigne de lui de combattre de sa personne dans une bataille où
le roi d’Aragon ne se présentait pas. Peut-être Boccanegra voulait-il
décliner la responsabilité de la vie du roi, une imprudence, une fausse
manœuvre, les hasards de la mer, pouvant exposer son vaisseau à une
destruction inévitable ; peut-être l’amiral prétendait-il se réserver
à lui seul l’honneur de la victoire. Il proposait d’ailleurs que les
galères prissent à la remorque dix des plus gros vaisseaux qu’elles
mettraient en ligne au milieu d’elles. Quant aux autres navires à
voiles que le calme condamnait à l’immobilité, il voulait que, pendant
le combat, ils détachassent contre l’ennemi toutes leurs chaloupes
remplies d’arbalétriers. Don Pèdre s’obstinait à rester à son bord. On
perdit beaucoup de temps à délibérer, puis à se préparer à la bataille.
Pendant qu’on remorquait péniblement les navires à voiles, les galères
aragonaises, ayant reconnu la supériorité des Castillans, faisaient
force de rames et parvenaient à se jeter dans la rivière de Denia sous
la protection des forts et des milices valenciennes accourues sur la
plage. On désespéra de les forcer dans cette retraite.

Pendant deux jours don Pèdre leur présenta vainement la bataille.
Cabrera demeura immobile dans la rivière, où le roi n’osa point
s’engager. Las de ce blocus inutile, et sans espoir d’attirer l’ennemi
au combat, don Pèdre prit le parti de la retraite et gagna lentement
Carthagène avec toute sa flotte, après avoir fait près d’Alicante
une démonstration de descente qui fut repoussée. A Carthagène, les
galères portugaises, qui, d’après leur traité, ne devaient demeurer que
trois mois aux ordres du roi de Castille, le quittèrent pour regagner
leurs ports. Ce fut le signal de la dispersion générale. Les navires
marchands congédiés rentrèrent dans l’Océan ; les galères castillannes
allèrent désarmer à Séville, les vaisseaux maures à Malaga.[328] De
sa personne, le roi partit de Carthagène pour courir au château de
Tordesillas, où Marie de Padilla allait bientôt lui donner un fils.
Telle fut la fin de cette grande expédition sur laquelle le roi avait
fondé de si hautes espérances. Après tant de préparatifs, tant de
dépenses, cette flotte, qui devait conquérir la Catalogne, rentrait
au port ramenant pour tout trophée la carraque prise aux Vénitiens.
Cette capture avait échauffé l’avidité des capitaines castillans. Ils
représentèrent à don Pèdre que, s’étant attiré déjà l’inimitié de la
République en prenant un seul vaisseau, il fallait recueillir les
profits d’une rupture désormais inévitable. Douze vaisseaux de Venise,
venant de Flandre, richement chargés, allaient passer le détroit de
Gibraltar ; on proposa de les arrêter au passage. Cet acte de piraterie
contre des neutres fut, dit-on, approuvé par le roi, qui donna
l’ordre à vingt galères de croiser dans le détroit pour surprendre
les Vénitiens ; mais la mer était décidément contraire à don Pèdre.
L’escadre de la République traversa le détroit sans obstacle, ignorant
même le danger qui la menaçait, grace à un coup de vent qui poussa les
galères du roi jusqu’au cap d’Espartel.[329] Peu après la retraite
des Castillans, la flotte d’Aragon rentra dans ses ports et désarma.
Quelques vaisseaux seulement tinrent la mer et vinrent insulter les
côtes d’Andalousie.




XIII.

CONTINUATION DE LA GUERRE CONTRE L’ARAGON. — MEURTRES DE PLUSIEURS
RICHES-HOMMES. — 1359-1361.


I.

On s’explique difficilement comment l’armée castillanne, réunie sur
les frontières d’Aragon, ne fit aucun mouvement, aucune démonstration
pour soutenir les opérations de la flotte. Elle ne se mit en campagne
qu’au commencement de l’automne, et ce fut pour repousser une invasion.
Le comte de Trastamare et don Tello, avec environ 800 hommes d’armes,
étant entrés en Castille du côté d’Agreda, se trouvèrent en présence
de don Fernand de Castro et de Juan de Hinestrosa, à la tête d’un
corps de troupes deux fois plus considérable que le leur. L’action
s’engagea dans la vallée d’Araviana, au pied des montagnes de Toranzo
et de Tablado. Malgré l’avantage du nombre, les lieutenants de don
Pèdre furent défaits au premier choc. Ce fut moins un combat qu’une
déroute, et des deux côtés il y eut peu de morts ; mais le roi y perdit
quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs, entre autres Hinestrosa,
dont le dévouement ne s’était jamais démenti et dont les conseils lui
avaient été souvent utiles.[330]

L’orgueil castillan ne pouvant admettre que les Aragonais, inférieurs
en nombre, eussent loyalement remporté la victoire, le soupçon de
trahison atteignit plusieurs des chefs, et il est vraisemblable
que ce ne fut pas sans fondement. La plupart des chevaliers et des
gentilshommes qui accompagnaient Hinestrosa avaient mal fait leur
devoir et l’avaient abandonné honteusement au plus fort de la mêlée. En
outre, au moment de marcher à l’ennemi, Hinestrosa avait envoyé à Diego
Perez Sarmiento et à don Alonso de Benavides l’ordre de le joindre
avec tous leurs hommes d’armes. Bien que leurs cantonnements fussent
proches d’Araviana, ils obéirent avec tant de lenteur que l’affaire
était déjà terminée lorsqu’ils parurent sur le champ de bataille.
Arrivant avec des troupes fraîches, au lieu de prendre une revanche
éclatante sur l’ennemi fatigué, ils ne songèrent qu’à se retrancher
sur une hauteur sans chercher même à rallier les fuyards. Plusieurs
les accusaient de s’être laissé séduire, n’y ayant pas d’apparence
que le Comte, si prudent d’ordinaire, se fût aventuré au milieu de
plusieurs corps considérables, s’il n’eût été d’intelligence avec
leurs chefs. D’autres attribuaient, avec plus de raison peut-être,
la conduite des lieutenants de Hinestrosa à leur jalousie contre un
homme comblé des faveurs du roi. L’événement vint confirmer bientôt
les soupçons de don Pèdre. Deux riches-hommes, qui avaient assisté au
combat, Pero Nuñez de Guzman, adelantade du royaume de Léon, et Pero
Alvarez Osorio, quittèrent brusquement l’armée avec tous leurs vassaux,
publiant qu’ils allaient dans leurs terres chercher des renforts.
Aussitôt le roi ne douta plus qu’ils n’eussent vendu leur général
au comte de Trastamare et qu’ils n’allassent au cœur de son royaume
préparer une nouvelle rébellion. Sa colère s’exhala en menaces contre
les lieutenants de Hinestrosa, et l’on en connaissait trop les effets
pour ne pas chercher à la prévenir par une prompte fuite. Benavides se
cacha ; Sarmiento, après quelque hésitation, passa la frontière et vint
offrir ses services à don Henri. Peut-être n’étaient-ils coupables que
d’avoir douté de la justice de leur maître.[331]

Don Pèdre ne pouvait apprendre la défection d’un de ses riches-hommes
sans croire à une conjuration de toute sa noblesse. Alors sa fureur ne
lui montrait partout que des ennemis ; traîtres ou vassaux fidèles, il
frappait au hasard. Il lui fallait absolument couper des têtes, comme
s’il se fût reproché de ne pas s’être assez fait craindre. Il avait
entre ses mains les deux derniers enfants de doña Leonor de Guzman,
retenus captifs depuis plusieurs années dans le château de Carmona.
L’un, nommé don Juan, qu’on a déjà vu à Toro, avait dix-neuf ans ; don
Pedro, le second, quatorze ans à peine. Mais le roi se souvenait qu’à
dix-neuf ans don Henri était déjà un chef de parti redoutable, et la
perte de ces malheureux princes fut aussitôt résolue. Un arbalétrier
de la garde, porteur d’un ordre secret, se fit ouvrir leur prison et
les tua l’un et l’autre. « Tous ceux qui aimaient le service du roi,
dit Ayala, apprirent avec douleur cette sanglante exécution ; car, pour
mourir ainsi, qu’avaient fait ces jeunes princes ? Quand avaient-ils
manqué à leur frère ou désobéi à leur souverain ?[332] »

Ces violences détestables servaient aussi bien le comte de Trastamare
que la fortune des armes. Il avait déjà de nombreux partisans dans
toute la Castille, et la plupart des nobles voyaient en lui le champion
de leurs franchises et de leur indépendance. Le roi ne comptait pas
moins d’ennemis parmi le clergé dont il semblait prendre à tâche,
en toute occasion, de réduire les priviléges. Toujours indocile aux
ordres de l’église, il repoussait comme des attentats contre son
autorité des prétentions du saint-siége, admises sans opposition dans
tous les états de l’Europe.[333] Cette justice même qu’il voulait
maintenir si rigoureuse entre tous ses sujets, sans distinction
de rang et de religion, lui était imputée à crime par ceux qui se
croyaient au-dessus des lois, c’est-à-dire par quiconque avait un
fief, une prébende, des vassaux. Le nombre de ces privilégiés était
grand en Castille. Il traitait humainement les Juifs, et plusieurs
occupaient de hautes charges à sa cour. Probablement il avait accordé
à ce peuple malheureux quelques franchises dont il ne jouissait pas
sous ses prédécesseurs ; car on a pu remarquer que, dans tous les
troubles civils, les Juifs s’étaient hautement déclarés pour lui. Il
n’en fallait pas davantage pour autoriser les bruits les plus absurdes
sur son impiété. Qu’il accueillît un savant arabe ou qu’il se montrât
affable pour un négociant juif, dont l’industrie enrichissait l’état,
on murmurait tantôt qu’il était musulman, tantôt qu’il était juif, et
qu’il pensait à détruire le christianisme dans son royaume. Et de fait,
on l’avait entendu répéter plus d’une fois qu’il n’avait de loyaux
sujets que les Maures et les Hébreux. Ces rumeurs étaient propagées
surtout par les ecclésiastiques, et, bien qu’à cette époque leur
pouvoir n’allât pas jusqu’à détrôner les rois, ils n’en étaient pas
moins des agents dangereux qui favorisaient puissamment les menées du
comte de Trastamare et répandaient dans toute la Castille un levain de
désaffection et de mutinerie.

A l’irréligion de don Pèdre, on commençait à opposer la piété vraie
ou feinte de don Henri. Personne ne connaissait encore les projets de
ce jeune prince, et assurément, quelle que fût son ambition, il était
encore loin d’aspirer à la conquête d’une couronne ; mais partout on
le vantait, on le comparait à don Pèdre. De capitaine d’aventure au
service d’un roi étranger, il était devenu en peu de temps le chef et
l’espoir d’une masse de mécontents qui s’accordaient à le regarder
comme un libérateur. Chaque faute de son frère l’élevait, pour ainsi
dire, d’un degré, et, s’il ne voyait pas encore clairement dans
l’avenir, déjà du moins il avait la conscience d’une grande mission,
et ni le courage, ni l’audace, ni la prudence, ne lui manquaient
pour l’exécuter. Depuis le combat d’Araviana, les espérances de ses
partisans s’étaient prodigieusement accrues. Pressé par les émigrés
qu’il commandait et par les mécontents cachés avec lesquels il
entretenait une correspondance active, il ne rêvait qu’une invasion
en Castille, et sollicitait le roi d’Aragon de lui confier une armée,
l’assurant que sa présence suffirait pour déterminer un soulèvement
général. Une seule bataille, disait-il, terminera une guerre si
coûteuse pour vos états. Plus calme et peut-être mieux instruit du
véritable état des choses, Pierre IV ne partageait pas sa confiance,
qu’il taxait de témérité. D’ailleurs, à sa cour même, la fortune si
rapide du comte de Trastamare avait excité bien des jalousies. L’infant
don Fernand, qui se regardait toujours comme l’héritier présomptif
de la couronne de Castille, voyait avec dépit l’ambition croissante
d’un homme que le malheur de sa naissance mettait dans un rang si fort
au-dessous du sien. Neveu du roi don Alphonse, pouvait-il souffrir
qu’un bâtard lui disputât le premier rôle ? Il avait aussi ses partisans
secrets dans la Castille ; il se prétendait appelé à la délivrer de
don Pèdre, et demandait à Pierre IV le commandement de cette armée qui
devait conquérir un royaume. De son côté, don Henri déclarait qu’il ne
passerait pas la frontière, si on lui donnait un supérieur. Prières,
intrigues, menaces, il n’épargnait rien pour éloigner son rival d’une
proie qu’il pensait déjà tenir. Entre les prétentions d’un frère qu’il
détestait et celles de l’aventurier dont les services lui avaient
été déjà si utiles, le roi d’Aragon ne pouvait long-temps hésiter.
Quelle que fût la haine qu’il portait à don Pèdre, il n’aurait jamais
voulu la ruine de ce prince, si elle eût servi à l’élévation de don
Fernand. A ses yeux, l’infant était encore un ennemi, un rebelle, et
il n’avait jamais perdu le souvenir de son alliance avec les révoltés
de l’Union. Lui donner un royaume, c’était armer contre lui un rival
plus dangereux peut-être que n’était don Pèdre. Au contraire, il ne
voyait dans le comte de Trastamare qu’un soldat de fortune, instrument
docile de ses desseins, dont l’ambition subalterne serait toujours
facile à contenter. Ce fut donc à don Henri qu’il donna le commandement
de l’expédition contre la Castille. Au titre de son procurateur,
il joignit les pouvoirs les plus amples pour traiter avec les
riches-hommes et les communes, engageant sa parole royale de ne faire
ni paix ni trêve avec don Pèdre sans stipuler en faveur des alliés
qui se rallieraient autour de sa bannière.[334] Pendant que don Henri
réunissait ses troupes dans le bas Aragon, Pierre IV retenait l’infant
sur la frontière de Murcie, et l’amusait avec l’espoir d’une autre
expédition plus importante et plus digne de lui.


II.

Au milieu de ces préparatifs et des escarmouches continuelles dont la
frontière était le théâtre, le légat Gui de Boulogne poursuivait sa
mission de paix avec une infatigable persévérance ; se flattant que la
défaite d’Araviana aurait inspiré à don Pèdre de salutaires réflexions,
il redoubla auprès de lui ses instances, et finit par obtenir qu’il
nommât deux plénipotentiaires pour traiter d’un accord avec le roi
d’Aragon. Ce dernier désigna pareillement ses fondés de pouvoirs, et
cependant ne cessa point de fournir de l’argent et des soldats au comte
de Trastamare. Il est juste de dire qu’on n’avait point stipulé de
trêve pendant la durée des négociations qui allaient s’ouvrir sous les
auspices du cardinal-légat.

Ces conférences eurent lieu à Tudela en Navarre, et commencèrent avec
l’année 1360. Là, Gutier Fernandez de Tolède, plénipotentiaire de
Castille, s’aperçut bientôt que l’envoyé du roi d’Aragon ne cherchait
qu’à gagner du temps, tandis que don Henri achevait ses préparatifs,
et que ses nombreux émissaires allaient au loin tenter la fidélité des
riches-hommes et des gouverneurs du roi. Naturellement, Fernandez eut
de fréquentes occasions de voir plusieurs émigrés avec lesquels il
avait eu autrefois des relations d’amitié ; leurs espérances, leurs
desseins ne lui échappèrent point ; ils n’en faisaient pas mystère.
Il sut tout ce qu’ils attendaient de l’entrée de don Henri, et les
promesses de ses adhérents cachés, et les séductions exercées avec
succès à l’égard de quelques-uns des affidés de son maître. Surpris de
trouver toujours don Henri seul à la tête de ces trames, il s’aboucha
avec quelques gentilshommes attachés à l’infant d’Aragon, et bientôt,
par leur moyen, entra en relations avec ce prince. Quel était son
dessein ? on l’ignore. S’il en faut croire Ayala, il se bornait à lui
faire des offres de pardon et des promesses, s’il voulait quitter
le service de l’Aragonais et rentrer en Castille. Il s’efforçait
d’exciter sa jalousie et de lui persuader qu’il était sacrifié par le
roi d’Aragon à un aventurier intrigant. A ce compte, Fernandez aurait
employé contre les ennemis de don Pèdre les armes dont ils faisaient
contre lui un si dangereux usage, et son but était de les affaiblir
en les divisant. Toutefois on a peine à croire qu’il se livrât à
ces ténébreuses menées sans une arrière-pensée coupable, car l’on
ne comprend pas pourquoi il eût caché à son maître les ouvertures
qu’il faisait en son nom. Quoi qu’il en soit, ces intrigues ne purent
être conduites avec tant de mystère que don Pèdre n’en fût bientôt
instruit. Il se garda d’abord d’en rien laisser paraître, et continua
de montrer la même confiance à Fernandez, attendant avec patience
qu’il fût en mesure de le punir. Maintenant, d’ailleurs, la prochaine
expédition du comte de Trastamare réclamait toute son attention. Il
quitta précipitamment Séville, publiant qu’il se rendait à Burgos ;
mais, suivant son habitude, avant de défendre ses frontières contre
un ennemi déclaré, il ne voulut pas laisser derrière lui d’ennemis
secrets. Depuis quelque temps, il suivait de l’œil toutes les démarches
de Pero Nuñez de Guzman et d’Alvarez Osorio, ces deux riches-hommes
qui avaient quitté leurs drapeaux si vite après le combat d’Araviana.
Au lieu de prendre la route directe de Burgos, le roi, marchant avec
cette célérité merveilleuse qui lui avait déjà réussi, parut tout à
coup dans le royaume de Léon et sur les domaines de Pero Nuñez, avant
que celui-ci soupçonnât son approche. Prévenu au dernier moment par un
écuyer fidèle, ce seigneur n’eut que le temps de sauter à cheval et
de gagner à toute bride son château d’Aviados. Il y arriva, poursuivi
jusqu’au bord du fossé par le roi, que n’avait pu lasser une traite de
vingt-quatre lieues parmi d’âpres montagnes. N’ayant ni le loisir ni
les moyens de l’assiéger, le roi l’abandonna pour un temps, et ne pensa
plus qu’à s’emparer d’Alvarez Osorio, son complice. Il eut recours à la
ruse, le sachant sur ses gardes. Son premier soin fut de le rassurer et
de lui persuader qu’il se payait des excuses dont Osorio colorait son
espèce de désertion. Il feignit d’être sa dupe, et lui promit la charge
d’adelantade de Léon, dont Pero Nuñez venait d’être dépossédé. Telle
était l’inconstance et la cupidité de ces riches-hommes, qu’Osorio
n’hésita pas à accepter les dépouilles de son complice ; il vint baiser
la main du roi et le suivit en Castille. Maintenant, don Pèdre savait
si bien composer son visage, qu’il trompait jusqu’à ses plus intimes
familiers. Personne ne douta qu’il n’eût rendu ses bonnes graces à
Osorio, et toute la cour commençait à le traiter comme un favori,
Malgré sa privauté avec le roi, Diego de Padilla lui-même n’était pas
mieux instruit de ses desseins, et il semble qu’il dût cette heureuse
ignorance à l’opinion qu’il avait inspirée de sa franchise et de son
caractère loyal. Il avait invité à dîner le nouvel adelantade, dans une
halte que la troupe royale faisait à quelques lieues de Valladolid, où
elle se dirigeait. Au milieu du repas, surviennent deux arbalétriers,
Juan Diente et Garci Diaz, ministres ordinaires des vengeances du
roi ; devant Padilla, saisi d’horreur et d’épouvante, ils égorgent
Osorio et lui coupent la tête.[335] Ce meurtre fut bientôt suivi
d’autres exécutions non moins sanglantes. Dans sa marche rapide, don
Pèdre faisait arrêter tous ceux qu’il avait convaincus ou soupçonnés
d’intelligence avec le comte de Trastamare. Il les traînait quelque
temps à sa suite, puis les faisait décapiter. Au nombre des victimes,
il faut remarquer un ecclésiastique, l’archiprêtre de Diego de
Maldonado, accusé d’avoir reçu une lettre de don Henri.[336]

Tant de rigueurs ne rendaient pas la noblesse plus fidèle. Tandis que
le roi faisait tomber des têtes en Castille, Gonzalo Gonzalez Lucio,
gouverneur de Tarazona, livrait cette place au roi d’Aragon. Il y
avait deux ans que ce chevalier, lieutenant de Hinestrosa, traitait
secrètement avec Pierre IV et laissait marchander sa fidélité. Il lui
fallut cependant un prétexte pour colorer sa trahison, et il s’y fit
autoriser par le légat, qui avait toujours protesté contre l’occupation
de Tarazona, attaquée, ainsi qu’on l’a vu, pendant une trêve. Un
présent de quarante mille florins et la main d’une riche héritière
d’Aragon achevèrent de lever ses scrupules.[337]

Don Pèdre n’était point encore arrivé à Burgos, lorsqu’il apprit que
le comte de Trastamare et ses deux frères, don Tello et don Sanche,
étaient entrés en Castille avec quinze cents lances et environ deux
mille fantassins, la plupart émigrés ou vassaux du comte d’Osuna,
riche-homme d’Aragon, fils du ministre Bernal de Cabrera. Longeant
la frontière navarraise, cette petite armée remonta la rive droite
de l’Èbre et s’avança jusqu’à Pancorbo. Autant qu’on en peut juger
aujourd’hui, le dessein du Comte était d’insurger le nord de la
Castille, de rallier dans les provinces basques les partisans de don
Tello, et de venir dans le royaume de Léon donner la main à Pero Nuñez
de Guzman. Ses soldats, mal payés et sans discipline, se livraient
dans leur marche aux excès les plus révoltants. A Najera, ils avaient
massacré tous les Juifs, de concert avec les habitants chrétiens, que
le Comte encourageait à cette boucherie, afin de les attacher à sa
cause en les compromettant.[338] Quelques riches-hommes lui ouvrirent
leurs châteaux, d’autres vinrent le joindre avec leurs hommes
d’armes ; mais la masse de la population accueillait avec répugnance
une armée qui promenait autour d’elle le pillage et l’incendie.
D’ailleurs, nul obstacle sérieux sur son passage. Don Pèdre, arrivé
malade à Burgos, ne pouvait encore prendre le commandement des troupes
qu’il rassemblait autour de cette ville, et ses lieutenants, hors de sa
présence, n’étaient jamais pressés d’agir.

Le malheur n’avait pas uni entre eux les fils de doña Léonor. On a
déjà vu don Henri et don Tello se tromper et se trahir l’un l’autre.
Quelquefois rapprochés par un danger commun, ils agissent de concert ;
mais ils sont toujours prêts à violer leurs serments d’alliance suivant
leurs avantages particuliers. Don Tello, jaloux de son aîné, n’avait
jamais eu d’autre but que de se faire une suzeraineté indépendante
comme celle qu’il avait autrefois possédée en Biscaïe ; en ce moment
même, il cherchait sous main à se réconcilier avec don Pèdre, et, par
l’entremise d’un de ses affidés, traitait du prix de sa soumission,
lorsque don Henri en fut informé. Trop faible pour le punir, il n’osa
pas même lui reprocher sa trahison ; mais il s’empressa de le renvoyer
auprès de Pierre IV, sous prétexte de demander des renforts. Don Tello
partit pour l’Aragon, accompagné de quelques hommes dévoués à son
frère, chargés de veiller sur sa conduite.[339]


III.

Dès que don Pèdre fut en état de monter à cheval, il se mit aussitôt
en campagne avec toute son armée forte de cinq mille lances et dix
mille hommes de pied. Don Henri, le croyant encore malade sans doute,
et ignorant le nombre de ses troupes, s’était affaibli en détachant
son frère don Sanche avec un parti contre la ville de Haro ; mais, à
l’approche de l’ennemi, il quitta Pancorbo en toute hâte et se replia
sur Najera, reprenant la route qu’il avait suivie. Là, il fit mine
de résister et se retrancha en dehors de la ville, probablement pour
attendre don Sanche en danger d’être coupé. Don Pèdre s’avançait
avec lenteur, exerçant de terribles vengeances contre les villes et
les châteaux qui avaient accueilli les rebelles. A Miranda, où la
populace, excitée par les bannis, avait pillé et massacré les Juifs,
il fît arrêter les chefs de l’émeute, et en sa présence même ces
misérables furent brûlés vifs ou bouillis dans d’énormes chaudières.
Ces effroyables supplices étaient autorisés par d’anciennes lois, mais
depuis bien des années on n’en avait fait aucun usage. L’horreur de ces
châtiments faisait oublier le crime des coupables.[340]

Comme il marchait sur Najera en délibération de combattre, un prêtre,
venu de Santo-Domingo de la Calzada, se présenta devant lui, demandant
à lui parler en particulier. « Sire, dit-il, monsieur saint Dominique
m’est apparu en songe, et m’ordonne de vous avertir que si vous ne
vous amendez, don Henri, votre frère, vous tuera de sa main.[341] »
Cette étrange révélation, qui dans la suite put passer pour une
prophétie, n’était probablement que la rêverie d’un cerveau malade.
La haine fanatique qu’inspirait à beaucoup de prêtres l’irréligion
avérée du roi avait probablement exalté ce visionnaire, et il n’est pas
surprenant qu’à la veille d’une bataille où les deux frères allaient
se rencontrer l’épée à la main, il prédît une mort violente à celui
que l’église avait condamné. Le roi, troublé d’abord par l’air inspiré
et l’assurance du prêtre, s’imagina bientôt que c’était un émissaire
de l’ennemi envoyé pour jeter le découragement parmi ses soldats. Il
le menaça pour en obtenir des aveux. Ce fut en vain qu’on le pressa de
nommer ceux qui l’avaient envoyé. A toutes les questions, le prêtre
répondait imperturbablement qu’il ne tenait sa mission que de saint
Dominique. Don Pèdre, irrité de son obstination, le fit brûler vif en
tête de son camp.[342]

Quoique naturellement superstitieux comme tous les hommes de son
temps, le roi redoutait plus la malice de ses ennemis que le courroux
des saints, et il poursuivit sa marche, bien résolu de combattre.
Un vendredi, à la fin d’avril 1360, il découvrit l’armée du Comte
en bataille, postée sur une colline en avant de Najera, et forte
d’environ trois mille hommes, dont un tiers de cavalerie. Au sommet
du mamelon occupé par les rebelles, on distinguait la tente du Comte
et sa bannière flottant à côté de celle de don Tello, dont les vassaux
étaient demeurés avec son frère. Sans attendre le reste de l’armée,
l’avant-garde du roi chargea impétueusement, et du premier choc gagna
la hauteur et s’empara des deux bannières. La troupe du Comte s’enfuit
dans le plus grand désordre vers Najera, et la plupart des hommes
d’armes, abandonnant leurs chevaux, se jetèrent dans les fossés, car en
un moment le pont fut encombré par les fuyards. Don Henri lui-même ne
put entrer dans la ville que par un trou de la muraille qu’on élargit
pour le recevoir. La nuit empêcha don Pèdre de poursuivre son succès
et d’exterminer le reste des rebelles. Satisfait de la journée, il fit
sonner la retraite, et regagna son camp éloigné de Najera de quelques
milles. Le lendemain matin, comme il en sortait à la tête de son armée
pour donner l’assaut, il rencontra quelques-uns de ses génétaires
revenant d’une escarmouche aux barrières de la ville. Le premier homme
qui s’offrit à sa vue était un des écuyers de son hôtel ; il avait le
visage baigné de pleurs et poussait des sanglots ; son oncle venait
d’être tué à ses côtés. Encore souffrant de sa maladie, ému de la
sinistre prédiction du prêtre et de sa persévérance à nommer saint
Dominique au milieu des flammes, le roi crut voir un présage funeste
dans la rencontre de cet homme désolé. Sa fermeté l’abandonna tout
à coup. Ce fut en vain qu’on lui représenta la situation désespérée
de l’ennemi, hors d’état de tenir quelques heures dans une ville mal
fortifiée et sans provisions. Un dernier effort allait mettre son
frère entre ses mains et le délivrer pour toujours du plus redoutable
de ses adversaires. Don Pèdre n’était plus le même homme. Il refusa
obstinément de pousser sa pointe. Au lieu d’attaquer Najera, ou tout
au moins de l’investir, il retourna brusquement à Santo-Domingo,
probablement avec le dessein d’apaiser par quelque expiation la colère
de saint Dominique. Cependant don Henri et le comte d’Osuna, attribuant
leur salut à la protection divine, s’empressaient d’évacuer Najera pour
se jeter en Navarre, suivis de don Sanche, qui parvint à les rejoindre.
Leur retraite fut pénible. Les hommes d’armes étaient démontés pour la
plupart ; tous avaient perdu leurs équipages, et le nombre de leurs
blessés embarrassait encore leur marche. On croit que, s’ils eussent
été poursuivis avec vigueur, pas un seul n’eût repassé la frontière.
Mais don Pèdre demeurait immobile, et paraissait avoir tout oublié,
jusqu’à sa haine. Un moment, il parut sortir de sa léthargie et poussa
les fuyards jusqu’à Logroño. Là, le cardinal Gui de Boulogne accourut
à sa rencontre, et d’un mot l’arrêta. L’armée, qui marchait remplie
d’ardeur, eut ordre de faire halte et de ne plus troubler la retraite
de l’ennemi.[343] Dès que le territoire castillan fut évacué par les
rebelles, le roi, qui semblait toujours en proie à une hallucination
étrange, se hâta de quitter le théâtre de la guerre et de retourner
à Séville. Il laissait sur la frontière la plus grande partie de ses
troupes sous le commandement des trois maîtres des ordres militaires
et de Gutier Fernandez, qui, lorsque l’invasion du comte don Henri eut
amené la rupture des conférences de Tudela, s’était mis à la tête d’un
corps détaché à Molina.

La défaite de don Henri n’avait pas ébranlé la faveur dont il
jouissait auprès du roi d’Aragon, mais elle fit sentir à ce prince
la nécessité de mettre un terme, dans son intérêt, à la rivalité qui
régnait entre ses lieutenants. Peu de jours après la bataille de
Najera, ayant réuni l’infant et le comte de Trastamare, il les obligea
de se jurer paix et amitié, et, selon l’usage, un acte solennel fut
dressé en témoignage de cette réconciliation. Les mains étendues sur
les Évangiles, don Fernand et don Henri se promirent d’abjurer leurs
rancunes, et de n’avoir plus d’autre but que le service et l’honneur du
roi d’Aragon. Ils s’engagèrent par le même traité à lui révéler toutes
les propositions qu’ils recevraient du roi de Castille, et à faire à ce
dernier « tout mal, dommage et déshonneur, de bon accord et en toute
loyauté.[344] » Je transcris les termes mêmes de ce singulier contrat.
En retour, le roi d’Aragon leur renouvela l’assurance de sa protection
et la promesse de ne jamais traiter avec son ennemi sans stipuler en
leur faveur les conditions qu’ils exigeraient.

La sincérité de Pierre IV ne tarda pas à être mise à l’épreuve. Dès
le lendemain de cette convention, Bernal de Cabrera, au retour d’une
mission auprès du roi de Castille, rapporta l’ultimatum de ce prince.
Une seule difficulté, suivant l’ambassadeur aragonais, empêchait la
conclusion d’une paix solide ; c’était la révocation demandée par
Pierre IV de la sentence de haute trahison rendue par don Pèdre contre
l’infant don Fernand et Henri de Trastamare. Le roi de Castille se
refusait à leur réhabilitation, et se croyait tellement assuré de son
bon droit, qu’il avait offert à Cabrera de remettre entre ses mains
le jugement de l’affaire. Il lui avait proposé de désigner lui-même
six arbitres à son choix, parmi les prélats ou les riches-hommes de
Castille, et de reviser avec eux la sentence d’Almazan. Peut-être,
en faisant une semblable ouverture, don Pèdre comptait-il un peu sur
l’inimitié patente qui existait entre ce ministre et les princes
castillans ; peut-être encore, comme on le prétendit dans la suite,
s’était-il emparé de l’esprit de Cabrera par de puissantes séductions.
L’affaire fut portée au conseil secret de Pierre IV ; mais les
débats furent arrêtés aussitôt par le roi, qui rappela son serment
de ne jamais traiter avec le Castillan sans stipuler des conditions
honorables pour les bannis ses alliés. Cabrera, qui s’était toujours
montré l’avocat de la paix, dut se soumettre à la résolution de son
maître, mais il demanda que sa proposition fût enregistrée et qu’on lui
donnât acte de ses efforts pour obtenir un accommodement.[345]

Cette fidélité à ses engagements et ces scrupules tout nouveaux chez
Pierre IV s’expliquent assez bien par l’espoir qu’il fondait en ce
moment sur une nouvelle alliance. Il traitait alors avec les Maures
de Grenade et les déterminait à faire une diversion puissante. Il se
flattait de donner bientôt au roi de Castille tant d’occupation en
Andalousie, qu’il fût forcé d’abandonner la frontière d’Aragon. La
suite du récit montrera que ses calculs étaient justes.

Cependant la fortune semblait maintenant sourire à don Pèdre, et
ses armes étaient aussi heureuses sur mer que sur terre. Peu après
son arrivée à Séville, un aventurier nommé Zorzo,[346] capitaine des
arbalétriers de sa garde, envoyé par lui en croisière sur les côtes de
Barbarie, amena dans le port quatre galères aragonaises qu’il avait
capturées après un brillant combat. Le roi, depuis l’insulte faite à
son pavillon par Perellòs, ne voulait plus voir que des pirates dans
les marins aragonais. Il les fit traiter comme tels. Le capitaine des
quatre galères, gentilhomme valencien, camerlingue du roi d’Aragon, fut
mis à mort, et, avec lui, une partie de ses équipages.[347]


IV.

Alphonse, roi de Portugal, grand-père de don Pèdre, était mort l’année
précédente, laissant la couronne à son fils, Pierre Ier. L’alliance
entre les deux royaumes en était devenue plus intime. Étroitement
uni par le sang et la politique à don Pèdre, le nouveau souverain du
Portugal avait avec lui une conformité de caractère et de plans qui
devait les rapprocher encore. Comme son neveu, il avait été outragé,
trahi par ses riches-hommes, et comme lui il avait conçu le projet de
les réduire dès que la force serait entre ses mains. Altier, impérieux,
implacable dans ses ressentiments, féroce dans ses vengeances, il reçut
les mêmes surnoms qu’avait mérités son homonyme de Castille. Pour la
noblesse qu’il décima, il fut _Pierre-le-Cruel_ ; _Pierre-le-Justicier_
pour le peuple dont il punit souvent les oppresseurs.

« Comme s’il eût craint de manquer de bourreaux, dit un chroniqueur
portugais, et pour n’être pas pris au dépourvu, il en menait un à
sa suite dans tous ses voyages. On le vit souvent donner lui-même
la question et fouetter de sa main les coupables ou les accusés. Il
portait un fouet à la ceinture pour l’avoir toujours prêt et n’avoir
pas la peine de le chercher.[348] » Tel était le nouveau roi de
Portugal. Qui ne connaît la tragique histoire d’Inès de Castro, sa
maîtresse chérie ? Quelques seigneurs jaloux du crédit que l’amour
de Pierre, alors infant de Portugal, donnait aux parents d’Inès,
arrachèrent son arrêt de mort au roi don Alphonse, et se firent
eux-mêmes ses bourreaux.[349] Bien que l’infant eût solennellement
juré de renoncer à la vengeance, les meurtriers d’Inès se hâtèrent de
chercher un refuge en Castille, dès qu’il monta sur le trône. Mais
cet asile était mal choisi. Le roi de Portugal, en renouvelant avec
son neveu l’alliance des deux états, lui écrivit secrètement pour lui
demander l’extradition des assassins de sa maîtresse, et, en échange,
lui offrit quelques bannis castillans qui vivaient tranquilles à sa
cour. A cette époque d’anarchie féodale, l’extradition des bannis
était une idée nouvelle et tyrannique. La noblesse, qui prétendait au
droit de changer de patrie suivant son intérêt, ne pouvait voir sans
indignation une pareille atteinte portée à ses antiques priviléges. Au
contraire, les rois, et les rois absolus comme don Pèdre, n’aspiraient
qu’à les détruire. Le cruel échange proposé par le Portugais, et
accepté avec joie par son allié, livra aux plus épouvantables supplices
des malheureux qui se reposaient avec confiance sur le droit d’asile.
Un des premiers que réclama le roi de Castille fut Pero Nuñez de
Guzman, autrefois adelantade de Léon, qui venait de lui échapper peu
avant l’expédition du comte de Trastamare. Il alla mourir à Séville,
après avoir souffert, sous les yeux mêmes du despote qu’il avait
offensé, d’horribles tortures qui indignèrent jusqu’aux plus fidèles
serviteurs de don Pèdre. Pierre de Portugal se montra reconnaissant
envers son allié, et pour lui payer le sang que, lui aussi, il avait eu
le plaisir de répandre, il mit à sa disposition six cents lances pour
la prochaine campagne contre l’Aragon.[350]


V.

La bataille de Najera, la déroute de don Henri, et surtout l’active
persévérance du cardinal-légat, avaient amené une sorte de suspension
d’armes tacite entre les deux puissances belligérantes. Le cardinal
avait obtenu de don Pèdre la promesse de reprendre les conférences de
Tudela, et n’oubliait rien pour renouer les négociations déjà deux
fois rompues. Bien que moins disposé que jamais à rien céder de ses
prétentions, don Pèdre feignit quelque déférence pour le saint-siége et
désigna Gutier Fernandez pour son plénipotentiaire. Qu’on ne s’étonne
point que le roi, instruit comme il l’était alors de la correspondance
de son ministre avec l’infant d’Aragon, lui confiât de nouveau une
mission de cette importance. Il avait ses desseins. Patient pour se
venger, il savait caresser jusqu’à ce qu’il pût frapper à coup sûr.
D’ailleurs, Fernandez à Molina, sur la frontière d’Aragon, entouré de
ses vassaux particuliers, aurait pu facilement se dérober à sa colère ;
il fallait, avant tout, le tirer de son fort. Le roi lui écrivit de
se rendre à Sadava pour conférer avec le cardinal de Boulogne, et lui
recommanda de se concerter en passant avec les maîtres des ordres
militaires, qui lui donneraient des renseignements utiles pour les
négociations qu’il allait diriger. Gutier Fernandez, sans défiance,
partit pour Alfaro, lieu désigné pour le rendez-vous avec les maîtres.
Déjà il avait été précédé par Martin Lopez, successeur de Juan de
Hinestrosa dans la charge de chambellan, qui, sous le sceau du secret,
venait révéler à don Garci Alvarez, maître de Saint-Jacques, les
volontés du roi. En arrivant à Alfaro, Fernandez trouva la troupe
sous les armes. On lui dit que le maître de Saint-Jacques et celui
d’Alcántara, venus d’un cantonnement voisin, allaient faire la montre
de leurs cavaliers, et on le pria d’assister aux exercices militaires
qui se faisaient à cette occasion. Après la revue, les deux maîtres
le conduisirent avec honneur à son logement, accompagnés d’un grand
nombre de leurs chevaliers et de leurs hommes d’armes. Là, les portes
fermées et gardées par des soldats, Martin Lopez lui signifia qu’il se
préparât à mourir. — « Qu’ai-je fait, s’écria Fernandez, pour mériter
la mort ? » Tous se turent. Le roi n’avait communiqué ses soupçons à
personne, et jamais il ne daignait expliquer ses ordres. Martin Lopez
somma le prisonnier de livrer tous ses châteaux ; il y consentit sans
hésitation. Puis il demanda s’il lui serait permis d’écrire à son
seigneur. On lui accorda cette grace, et un notaire ayant été mandé à
cet effet, il lui dicta la lettre suivante :

« Sire, moi Gutier Fernandez de Tolède, vous baise les mains et prends
congé de vous pour comparaître devant un autre seigneur plus grand que
vous n’êtes. Sire, votre grace n’ignore pas que ma mère, mes frères et
moi, depuis le jour où vous naquîtes, fûmes gens de votre maison ; et
je n’ai pas besoin de vous rappeler les maux que nous endurâmes ni les
dangers par où il nous fallut passer à votre service, au temps où doña
Léonor de Guzman avait tout pouvoir en ce royaume. Pour moi, sire, je
vous ai toujours servi loyalement.[351] Je crois que, pour vous avoir
dit avec trop de liberté des choses qui importent à vos intérêts, vous
me faites mourir. Que votre volonté s’accomplisse et que Dieu vous
pardonne, car je n’ai pas mérité mon sort. Et maintenant, sire, je vous
le dis en ce moment suprême, et ce sera mon dernier conseil, sachez
que, si vous ne mettez le glaive au fourreau, et si vous ne cessez de
frapper des têtes comme la mienne, vous perdez votre royaume et mettez
votre personne en péril. Songez à vous ; c’est un loyal serviteur qui
vous adjure, à l’heure où il ne doit dire que la vérité. »

Après avoir scellé cette lettre touchante, Fernandez tendit sa gorge au
bourreau, qui le décapita dans une chambre de la maison où il avait été
arrêté. Un arbalétrier de la garde, montant à cheval aussitôt, courut
porter sa tête, à Séville, aux pieds du roi.[352]

Pendant que Gutier Fernandez expiait à Alfaro son crime ou son
imprudence, don Pèdre ordonnait en Andalousie un autre meurtre, résolu
sur des soupçons encore plus incertains et préparé avec non moins
d’art et de dissimulation. Gomez Carrillo, commandant de quelques
forteresses prises récemment sur les Aragonais, était accusé par ses
ennemis d’entretenir une correspondance déloyale avec le comte de
Trastamare. Indigné contre ses accusateurs, et se croyant assuré de les
confondre, il se rendit aussitôt à Séville et se présenta hardiment au
roi, demandant à se justifier. Il convint qu’il avait vu pendant une
suspension d’armes quelques-uns de ses parents, émigrés en Aragon ;
mais il nia formellement que, dans ces conférences, il eût fait ou
reçu aucune proposition contraire au service de son maître. Le roi
l’accueillit gracieusement, parut l’écouter avec faveur et l’assura
qu’il avait toujours sa confiance. Il ajouta que, pour imposer silence
aux calomnies et pour éviter des relations qui pourraient être mal
interprétées, il voulait l’éloigner de la frontière d’Aragon et lui
donner le gouvernement d’Algeziras. C’était alors une des places les
plus importantes du royaume. Carrillo, croyant recevoir une faveur
signalée, accepta avec reconnaissance et partit aussitôt sur une galère
du roi pour aller prendre possession de son nouvel emploi. Mais à peine
fut-il à l’embouchure du Guadalquivir, que le capitaine de la galère
lui fit trancher la tête. En même temps et à l’autre extrémité de la
Castille, sa femme et ses fils étaient arrêtés par Martin Lopez.[353]

Ayala explique à sa manière la mort de Carrillo, qu’il n’attribue pas
à une cause politique. Suivant son récit, le roi, dans une de ces
infidélités fréquentes, mais toujours passagères, qu’il faisait à Marie
de Padilla, avait jeté les yeux sur doña Maria de Hinestrosa, cousine
de celle-ci et belle-sœur de Gomez Carrillo. Garci Laso Carrillo, son
mari, blessé dans son honneur, passa en Aragon, laissant à son frère
le soin de veiller sur la conduite de sa femme. Ainsi, ce serait pour
se débarrasser d’un surveillant incommode que le roi aurait fait périr
Gomez. J’avoue qu’une telle supposition me semble peu probable, et je
ne m’explique pas comment notre chroniqueur ne s’est pas donné la peine
de la mieux justifier. Sur la frontière d’Aragon, Gomez n’était guère
en état de troubler les amours de don Pèdre ; et l’on voit qu’après
tout, il ne se montrait pas fort jaloux de l’honneur de sa famille,
puisqu’il acceptait les faveurs du roi, n’ignorant pas la situation de
sa belle-sœur à la cour.

Quelque indignation, quelque dégoût qu’on éprouve au récit de
ces exécutions continuelles, il est impossible de les attribuer à
une férocité irréfléchie, à cette cruauté de tempérament que la
plupart des historiens prêtent à don Pèdre pour expliquer tant de
meurtres ordonnés, exécutés coup sur coup. Ils me semblent plutôt la
conséquence fatale de l’ambition du roi, aux prises avec les mœurs de
son époque. Le trait principal de son caractère est un violent amour
de la domination, toujours soupçonneux, toujours inquiet, excusable
peut-être jusqu’à un certain point dans un prince du moyen-âge, qui,
long-temps témoin des maux de l’anarchie, avait fini par ériger son
despotisme en une mission surhumaine pour régénérer son pays. Souvent
trahi, dupe des serments les plus solennels, il s’était accoutumé à
préjuger la trahison dans tout ce qui l’entourait et à punir avant
d’avoir vérifié le crime. La conscience d’un grand dessein lui faisait
regarder comme justice ses rigueurs contre toute désobéissance à ses
volontés. Dans ce temps malheureux, cette confusion de mots et d’idées
était acceptée par les peuples eux-mêmes que l’ambition des seigneurs
féodaux exposait sans cesse aux malheurs de la guerre civile. Tuer un
riche-homme, c’était, pour le vulgaire, faire justice ; c’était punir
à bon droit. Don Pèdre aussi se glorifiait de faire justice ; mais,
comme tous les despotes, il croyait la désobéissance le plus grand
des crimes. Quiconque hésitait dans l’accomplissement de ses ordres
était un traître, et sa tête était dévouée. Peut-être la conduite de
Gutier Fernandez et de Gomez Carrillo fut-elle toujours loyale, mais
les apparences étaient contre eux. L’un et l’autre avaient entretenu
des relations avec des hommes que leur maître avait proscrits et qui
notoirement travaillaient à séduire ses vassaux. Il n’en fallait pas
davantage pour faire soupçonner une trahison, et un soupçon de don
Pèdre était un arrêt de mort. Accoutumé à voir couler le sang, comme
un chevalier de son époque, à compter la vie des hommes pour peu
de chose, comme la plupart de ses compatriotes, il se mettait sans
doute médiocrement en peine pour convertir ses soupçons en preuves.
Les rois se croient des lumières supérieures à celles des autres
hommes, et don Pèdre, sans doute, se croyait infaillible. J’oserai
dire cependant que ce n’était pas sans la conviction de son bon droit
qu’il commandait les supplices, conviction trop facilement acquise,
sans doute, mais réfléchie pourtant et sincère. Il s’appliquait de
bonne foi à distinguer l’innocent du coupable, et, au XIVe siècle,
c’était beaucoup pour un despote. Alors c’était la coutume que tous les
parents d’un rebelle fussent enveloppés dans son châtiment, et l’on
ne s’étonnait pas de voir des enfants traînés sur l’échafaud de leur
père. Don Pèdre n’imita point ces cruautés aveugles. Rien ne prouve
mieux ses sentiments de justice, à prendre ce mot dans l’acception du
moyen-âge, que sa conduite à l’égard des parents de Gutier Fernandez.
A la nouvelle de la mort de ce seigneur, don Gutier Gomez, prieur de
Saint-Jean, et Diego Gomez, ses cousins, tous deux chargés de défendre
la frontière de Murcie, se croyant menacés du même coup qui venait de
frapper le chef de leur famille, abandonnèrent leur poste et prirent la
fuite. Le premier essaya de gagner Grenade, l’autre chercha un refuge
à Valence. Le prieur, arrêté à la frontière, n’attendait que la mort ;
mais le roi s’empressa de le rassurer, lui rendit ses honneurs et ses
emplois et continua de lui accorder sa confiance. Il pardonna de même à
Diego Gomez, bien qu’il fût allé demander un asile à ses ennemis.[354]

La dissimulation profonde avec laquelle don Pèdre préparait ses
vengeances, ou, si l’on veut, _ses justices_, est aujourd’hui pour
nous le trait le plus odieux de son caractère, et elle ajoute un degré
d’horreur aux meurtres qui signalèrent son règne. Je crois que cette
dissimulation fut plutôt une habitude et peut-être une nécessité de
son temps qu’un vice de son naturel. Il faut se rappeler ce qu’étaient
alors les riches-hommes de Castille, leurs forteresses inaccessibles,
leurs vassaux nourris dans des idées d’obéissance aveugle, pour
comprendre combien la force ouverte était impuissante contre eux. Avant
le perfectionnement de l’artillerie, il y avait, en Espagne, quantité
de places imprenables. Tel seigneur, retranché dans son donjon bâti
au-dessus des nuages, avec une centaine de bandits et des vivres pour
un an, se moquait des armées les plus nombreuses, et cependant, à
la tête de sa petite troupe, répandait la désolation dans toute une
province. Pour en avoir raison, il fallait nécessairement le surprendre
éloigné de son fort, séparé de ses hommes d’armes. En ce temps, la
guerre était en quelque sorte l’état normal de l’Europe, et la ruse,
bien souvent la perfidie, la seule tactique en usage. La plupart de
ces chevaliers que l’on s’habitue trop à croire semblables aux types
dessinés par les poètes ou les romanciers, se faisaient un jeu de leurs
serments. Où trouver en Espagne, dans cette triste période, des hommes
constants dans leurs alliances, fidèles à leurs amis ou même retenus
par les liens du sang ? Partout on ne rencontre que trahisons, parjures
éhontés. Faut-il s’étonner qu’un prince élevé au milieu de la guerre
civile, toujours entouré de révoltes et de conspirations, trahi par
ses frères et par ses cousins, vendu par sa mère et par sa tante, ait
cherché à tourner contre ses ennemis les armes dont il avait éprouvé
lui-même les dangereuses blessures ? Je ne fais point ici l’apologie de
don Pèdre, je veux seulement établir combien il est difficile de juger
les hommes d’autrefois avec nos idées modernes. Ce qui est un crime
à nos yeux aujourd’hui n’était pour nos aïeux du XIVe siècle qu’un
trait d’audace ; et si l’on ne peut dire que la nature humaine se soit
perfectionnée, du moins doit-on rendre grace à la civilisation d’avoir
diminué la masse des malheurs matériels en diminuant le pouvoir de mal
faire.

Peu après les événements que je viens de raconter, don Pèdre réunit à
Almazan les principaux de ses capitaines, et là, voulut bien exposer
ses griefs contre Gutier Fernandez et Gomez Carrillo. « Le premier,
dit-il, pendant son séjour à Tudela, avait eu des relations coupables
avec plusieurs rebelles, notamment avec Perez Sarmiento, dont la
trahison avait causé le désastre d’Araviana. En outre, il avait adressé
à l’infant d’Aragon des propositions contraires au devoir d’un vassal
et dangereuses pour l’état. Quant à Carrillo, placé dans un poste
de confiance sur la frontière ennemie, il n’avait pas cessé de voir
ses parents, serviteurs dévoués du comte de Trastamare.[355] » En
s’expliquant de la sorte devant ses courtisans, le roi ne cherchait pas
à justifier sa conduite ; c’était une leçon qu’il voulait leur donner ;
surtout il tenait à montrer que ses espions étaient vigilants et que
rien n’échappait à ses regards.

Don Vasco, frère de Gutier Fernandez, était archevêque de Tolède.
Le roi le croyait complice de la conjuration qu’il prétendait avoir
découverte. Il lui envoya un ordre d’exil. Telle était la terreur
qu’il inspirait alors, que pas une voix ne s’éleva dans Tolède pour
réclamer contre le bannissement d’un homme que ses mœurs irréprochables
et son édifiante piété avaient rendu cher à tout son troupeau. Les
commandements du roi commençaient à s’exécuter avec toute la rigueur,
avec toute la ponctualité du despotisme musulman. A l’issue de la
messe, on signifia à l’archevêque qu’il eût à partir sur-le-champ pour
le Portugal, et sans lui laisser le temps de prendre quelque bagage,
ou même de changer de costume, on le conduisit hors de la ville, et
de là, à grandes journées, jusqu’à la frontière. Deux ans après, don
Vasco mourut en odeur de sainteté à Coimbre, dans le monastère de
Saint-Dominique, où il avait choisi sa retraite, et le roi, à la prière
de ses parents, permit que son corps fût transporté à Tolède et reçût
la sépulture dans la cathédrale.[356]

Quatre jours après le départ de son archevêque, la ville de Tolède fut
témoin d’un autre revers de fortune. Le trésorier du roi, don Simuel
el Levi, autrefois le compagnon de sa captivité à Toro, et depuis son
ministre et son confident, fut tout à coup jeté en prison. Le même
jour, et dans tout le royaume, on arrêtait ses parents et ses employés.
Le crime de Simuel était sa prodigieuse fortune, et, dans un temps où
les ressources du commerce et de l’industrie étaient si mal connues, un
roi ne pouvait croire que son trésorier s’enrichît autrement qu’à ses
dépens. A l’exemple des despotes orientaux, don Pèdre avait long-temps
tout permis à son ministre pour en exiger ensuite un compte terrible.
On saisit tous ses biens, mais malheureusement pour lui on le croyait
trop habile pour n’avoir pas caché la plus grande partie de ses
trésors. Conduit à Séville, Simuel Levi fut si cruellement torturé
qu’il expira dans les angoisses de la question. On dit que le roi
trouva dans ses coffres 160,000 doubles et 4,000 marcs d’argent qu’il
s’appropria, outre beaucoup de pierreries et d’étoffes précieuses.
Une somme de 300,000 doubles fut également saisie chez les parents
du trésorier, receveurs sous ses ordres ; elle provenait des impôts
dont le recouvrement lui était confié, et allait être versée dans les
caisses du roi. Il y a lieu de croire que Levi, comme Jacques Cœur un
siècle plus tard, fut la victime de l’ignorance et de la cupidité d’un
maître qu’il avait bien servi.[357]




XIV.

PAIX AVEC L’ARAGON. — 1361.


I.

Depuis les victoires de don Alphonse le royaume de Grenade était
tributaire de la Castille. Une de ces révolutions de palais, si
fréquentes dans les pays musulmans, chassa de Grenade le roi
Mohamed-Ben-Jusef, protégé de don Alphonse, puis de don Pèdre, et mit
sur le trône son frère, nommé Ismaïl. Au bout de quelques mois, ce
dernier fut assassiné par son vizir Abou-Saïd, qui prit aussitôt le
titre de roi.[358] Mohamed s’était toujours montré dévoué à don Pèdre,
et l’on a vu que dans les expéditions maritimes contre la Catalogne il
lui avait fourni quelques vaisseaux. Naturellement le prince détrôné
devait chercher un appui auprès de son suzerain le roi de Castille, et
de son côté l’usurpateur espérait intéresser à sa cause le roi d’Aragon.

Pierre IV était trop habile pour refuser une alliance si avantageuse.
Le mauvais succès de l’expédition dirigée par le comte de Trastamare
n’avait pu lui faire perdre l’espoir d’exciter une révolution
en Castille. C’était de ce côté surtout qu’il croyait don Pèdre
vulnérable, et, après avoir reconnu l’insuffisance d’un de ses agents,
il se hâtait d’en produire un autre. Maintenant, c’était à son frère,
don Fernand, qu’il voulait confier une expédition nouvelle, se flattant
que, plus heureux que don Henri, il rallierait les mécontents et
réussirait à rallumer le feu de la guerre civile que tant de sang versé
n’avait pu éteindre. Il paraît que l’intention de Pierre IV était de
proclamer la déchéance de don Pèdre et de reconnaître don Fernand
comme son successeur, dès qu’il serait parvenu à rallier autour de
lui un certain nombre d’insurgés. Pour concevoir un dessein si hardi,
il fallait qu’il jugeât alors de la fidélité des Castillans avec
les mêmes yeux que don Pèdre. Probablement il se faisait illusion,
et la mesure n’était pas encore comblée. Entouré de bannis toujours
disposés à croire sur l’état de leur pays les rumeurs qui flattaient
leurs passions, il s’exagérait sans doute l’aversion de la Castille
pour son roi ; mais les inquiétudes mêmes de don Pèdre, ses soupçons
incessants trahissaient sa faiblesse et montraient de quel côté les
coups devaient se diriger. Le roi d’Aragon résolut de donner à don
Fernand des subsides considérables et de le mettre à la tête d’un
corps de troupes d’environ 3,000 hommes d’armes. Ce n’était plus une
_chevauchée_ qu’il s’agissait de conduire, c’était la conquête d’un
royaume qu’on allait tenter, et déjà Pierre IV s’était assuré une large
part dans les dépouilles de son ennemi. L’infant s’engagea par un acte
solennel à céder à son frère _jure regio_ le royaume de Murcie, la
province de Soria et plusieurs villes considérables. En retour, le roi
lui promit de payer la solde de ses troupes pour trois mois, à dater du
1er février 1361 ; enfin, dans le cas où l’infant aurait une fille, on
stipula qu’elle épouserait le duc de Gerone, fils aîné de Pierre IV et
son héritier présomptif.[359] On le voit, rien n’était oublié dans les
contrats de ce temps. En attendant cette union projetée de si loin, on
poussait avec beaucoup d’activité, quoiqu’en secret, les préparatifs de
l’expédition qui devait conquérir la Castille. On conçoit combien dans
un tel moment l’alliance des Maures de Grenade était importante, et
quel devait être l’empressement de Pierre IV à leur faire prendre les
armes.

Jusqu’alors don Pèdre, absorbé par les troubles intérieurs de son
royaume et par les soins de la guerre contre l’Aragon, n’avait prêté
qu’une médiocre attention aux affaires de Grenade. Au commencement de
l’année 1361, les négociations entamées entre Pierre IV et Abou-Saïd
lui furent révélées par un roi maure des Beni-Merin, Abou-Salem,[360]
à qui l’on proposait de prendre part à la coalition contre la
Castille.[361] Cet avertissement vint surprendre don Pèdre au moment
où, à la tête d’une armée considérable, il venait d’entrer en Aragon
et de s’emparer de quelques places. La diversion dont il était menacé
était fort dangereuse, car l’Andalousie était alors à la merci des
Maures ; la plupart de ses chevaliers et la fleur de ses génétaires
se trouvaient réunis, loin de leurs foyers, dans le camp du roi.
L’imminence du danger l’obligeait à renvoyer précipitamment l’élite
de ses troupes sur la frontière de Grenade, et il se voyait contraint
d’abandonner l’Aragon au moment où tout semblait y céder à ses armes.
Dans cette perplexité, don Pèdre prit son parti avec son impétuosité
ordinaire. De même que le lion oublie une première blessure pour se
jeter sur le chasseur qui vient de lui porter la dernière atteinte, don
Pèdre tourna toute sa fureur contre son nouvel ennemi. Sa haine était
trop violente pour se partager ; du roi d’Aragon il la reporta tout
entière contre Abou-Saïd, et nul sacrifice ne lui coûta pour en tirer
une éclatante vengeance. Le cardinal Gui de Boulogne, qui ne perdait
pas une occasion pour reproduire ses propositions de paix, s’aperçut
aussitôt de ce changement et le mit à profit. Cet accommodement, qui
naguère paraissait impossible, se termina en quelques jours avec une
surprenante facilité. L’Aragonais tenait à ses avantages matériels ;
le Castillan ne cherchait qu’une satisfaction de vanité, ou plutôt il
ne demandait qu’une chose, c’est qu’on lui abandonnât l’usurpateur de
Grenade. Arbitre entre les deux souverains dont il avait eu le temps
d’étudier à fond le caractère, le cardinal proposa que le roi d’Aragon
retirât sa protection à l’infant et au comte de Trastamare, et que
don Pèdre rendît toutes les villes dont il s’était emparé. Quant aux
prétentions que les deux princes alléguaient sur Alicante et Orihuela,
le cardinal, ajournant toute discussion à ce sujet, maintint le
_statu quo_ en attendant que l’affaire fût examinée par le pape, qui
prononcerait en dernier ressort. A ces conditions acceptées de part et
d’autre avec empressement, la paix fut conclue, signée par les deux
rois, et don Pèdre reprit aussitôt le chemin de Séville, ne pensant
plus qu’à publier une croisade contre les Maures.

Telles furent les bases du traité de paix publié vers le milieu de mai
1361.[362] Je vais en exposer brièvement les principales conditions.
On a vu que, lors des précédentes négociations, chacun des deux rois
avait à sa solde un ou plusieurs parents de son adversaire, commandant
un certain nombre de bannis ou de mécontents. De cette coïncidence
singulière résultait pour chacun des deux rois la nécessité de stipuler
en faveur des étrangers à son service, et les plénipotentiaires avaient
toujours proposé pour base d’un accord des concessions réciproques à
cet égard. Maintenant la situation avait changé depuis que l’infant
d’Aragon, réconcilié avec son frère, était banni par le roi de
Castille aussi bien que le comte de Trastamare. Il fallait donner une
satisfaction à don Pèdre, et en même temps ménager l’amour-propre de
Pierre IV et lui épargner l’humiliation de paraître sacrifier les
hommes qu’il avait engagés dans sa querelle. Voici par quels moyens le
légat résolut ou éluda cette difficulté. On se souvient que, depuis
le règne de don Alphonse de Castille, les maîtres de Saint-Jacques et
de Calatrava réclamaient des domaines considérables et le droit de
nomination à plusieurs commanderies situées dans le royaume d’Aragon ;
les souverains de ce pays s’étaient approprié le droit d’investiture.
Le cardinal imagina d’assimiler les deux maîtres aux deux chefs des
émigrés castillans, l’infant don Fernand et don Henri. Cette fiction
une fois adoptée, il fut facile de rédiger des stipulations réglées en
apparence sur un pied d’égalité parfaite. Il fut convenu que l’infant
don Fernand et le comte de Trastamare passeraient sur la rive gauche
de l’Èbre huit jours après la publication de la paix, et qu’à l’avenir
ils ne pourraient ni posséder une forteresse, ni fixer leur résidence
à moins de trente lieues des frontières de Castille ; qu’il leur
serait interdit de recruter des soldats en Aragon, d’y acheter des
armes ou des vivres, en un mot d’y faire aucun préparatif militaire ;
que, s’ils entraient au service d’un prince étranger ennemi du roi
de Castille, ils ne pourraient être reçus en Aragon pendant la durée
de la guerre ; enfin, que le roi d’Aragon, tant qu’ils demeureraient
dans ses états, se rendrait garant de leur conduite, répondrait de
toutes les entreprises hostiles qu’ils pourraient tenter, et, le cas
échéant, paierait des indemnités proportionnées aux dommages auxquels
de semblables tentatives pourraient donner lieu.

De la part de la Castille, mêmes engagements, mêmes promesses à l’égard
des maîtres de Saint-Jacques et de Calatrava. On leur appliqua les
mêmes prohibitions,[363] et don Pèdre se rendit également caution de
leur conduite. En outre, les deux rois arrêtèrent d’un commun accord
qu’ils s’abstiendraient de toute usurpation, de tout acte d’hostilité
contre les propriétés de ces quatre personnages placés en quelque
sorte en dehors du traité ; mais en même temps don Pèdre déclara qu’il
ne reconnaissait à don Henri et à don Fernand d’autres propriétés
que celles qu’ils possédaient en Aragon, et Pierre IV fit les mêmes
réserves à l’égard des maîtres de Saint-Jacques et de Calatrava. Un
article particulier portait que la question du droit de nomination aux
commanderies aragonaises demeurait réservée pour être résolue plus tard
par un jugement du saint-père. Je ne trouve pas de clause analogue en
ce qui concerne les domaines de don Fernand et du comte de Trastamare
en Castille ; cependant le légat se proposait de statuer à cet égard ;
mais, connaissant l’irritabilité de don Pèdre sur ce sujet, il paraît
avoir prudemment évité de marquer clairement ses intentions. De part et
d’autre, on s’obligea de restituer les villes prises et de rendre sans
rançon les prisonniers de guerre détenus dans les deux royaumes.[364]
Quant aux rançons déjà payées, elles devaient être remboursées. Cette
dernière clause est fort remarquable comme acte d’autorité souveraine
contre les droits et les usages féodaux. Les deux rois prétendaient
ainsi disposer, et probablement sans indemnité, d’une propriété acquise
par leurs vassaux. Aussi, de tous les articles de ce traité, celui-là
paraît avoir soulevé les plus nombreuses difficultés. On doit observer
d’ailleurs que la paix était au fond tout à l’avantage de l’Aragonais,
qui regagnait un territoire très considérable et de bonnes forteresses,
tandis que le roi de Castille ne recouvrait que des châteaux sans
importance, si toutefois il en avait perdu quelques-uns.

Au traité de paix devait être annexée une amnistie publiée par les
deux rois au bénéfice de leurs sujets qui auraient porté les armes
contre eux dans la dernière guerre. Ici encore il n’y avait aucune
parité dans la situation des deux princes, car don Pèdre n’avait
qu’un fort petit nombre d’Aragonais à son service, tandis que Pierre
IV soudoyait toute une armée de bannis castillans. Au reste, chacun
fit encore ses réserves, peut-être en dépit du légat. Le roi d’Aragon
exclut de l’amnistie quelques exilés compromis autrefois dans les
troubles de l’Union. Don Pèdre excepta onze personnes expressément
désignées. En tête de la liste figurent l’infant et don Henri ;
puis Pero et Gomez Carrillo de Quintana,[365] depuis long-temps ses
adversaires déclarés, et tout récemment impliqués dans la conjuration
réelle ou prétendue de Gutier Fernandez. Viennent ensuite Gonzalez
Lucio, le gouverneur de Tarazona, qui avait vendu cette place au roi
d’Aragon ; Lopez de Padilla, ancien chef des arbalétriers de la garde,
qu’on s’étonne de voir parmi les émigrés, après la part qu’il avait
prise au meurtre de don Fadrique ; Suer Perez de Quiñones, Diego Perez
Sarmiento, Pero Ruiz de Sandoval, tous serviteurs dévoués de don Henri
et déserteurs des drapeaux du roi ; enfin Alvar Perez de Guzman, mari
de doña Aldonza Coronel, et Garci Laso Carrillo, mari d’une autre
maîtresse de don Pèdre, Maria de Hinestrosa. Par une faveur spéciale,
ces deux derniers devaient recouvrer la jouissance de leurs biens
confisqués, à l’exception pourtant de leurs forteresses, dévolues au
domaine royal. Un délai de six semaines fut fixé pour la restitution
des biens séquestrés sur les émigrés compris dans l’amnistie ;
l’inexécution de cette clause devait entraîner l’interdit sur le
diocèse où ces biens étaient situés, et l’excommunication de tout le
royaume, si leur valeur dépassait cent mille maravédis.

On remarquera que don Tello et don Sanche, frères du roi, bien qu’ils
eussent accompagné don Henri dans son incursion en Castille, sont admis
à jouir du bénéfice de l’amnistie. Le premier cependant est déclaré
déchu de ses prétentions sur la seigneurie de Biscaïe et les autres
domaines de sa femme, doña Juana de Lara.

L’asile que le roi d’Aragon accordait aux onze personnages exceptés de
l’amnistie était considéré comme une disposition temporaire ; car les
deux rois s’engagèrent pour l’avenir à ne recevoir dans leurs états
aucun vassal rebelle. C’était renouveler la convention d’Atienza, si
mal observée, comme on l’a pu voir.

Arbitre et signataire du traité, le légat prononça l’annulation des
sentences rendues précédemment par don Pèdre contre les proscrits,
maintenant amnistiés, et en même temps la révocation de celle que
le cardinal Guillaume avait portée contre le roi de Castille. Cette
dernière sentence, on le sait, excommuniait don Pèdre et mettait son
royaume en interdit. A la formule assez vague employée par le cardinal
Gui de Boulogne, au soin qu’il prend de rapprocher et de confondre en
quelque sorte la sentence de son prédécesseur et l’arrêt du roi de
Castille, enfin à l’affectation qu’il met à éviter les termes formels
d’_interdit_ et d’_excommunication_, il semblerait que le saint-siége
n’eût pas approuvé le jugement du légat Guillaume, ou qu’il éprouvât
quelque honte à rappeler l’usage impuissant qu’il avait fait de ses
armes spirituelles. Cependant les mots d’excommunication et d’interdit
reparaissent dans les clauses pénales, et le légat a soin d’ajouter
que seul il aura le pouvoir de réconcilier avec l’église le prince qui
se serait rendu coupable d’une infraction au présent traité. A la peine
religieuse, il eut soin d’ajouter une amende de cent mille marcs d’or,
dont moitié pour le trésor apostolique et moitié pour la partie fidèle
à ses engagements.

Les deux rois prêtèrent serment entre les mains du légat d’observer
fidèlement les conventions précédentes. Avec eux, plusieurs
riches-hommes et quelques communes, représentées par leurs
procurateurs, répétèrent le serment, s’en rendirent cautions et
apposèrent leur sceau sur les copies échangées par les chancelleries
castillanne et aragonaise. Cette intervention des communes dans un
acte diplomatique montre le pouvoir de la bourgeoisie à cette époque
et la part considérable que lui faisaient les rois dans les affaires
politiques.

Mais des serments et des sceaux ne suffisaient point pour assurer
l’exécution d’un traité : il fallait de part et d’autre donner des
otages et livrer des châteaux en mains tierces. Il fut convenu que les
otages demeureraient pendant quatre mois entre les mains du roi de
Navarre, autorisé à les livrer à la partie lésée par une infraction aux
stipulations précédentes. Quant aux châteaux, ils devaient être remis
au cardinal légat, investi spécialement du pouvoir de nommer leurs
gouverneurs et de recevoir leur serment et leur acte d’hommage.[366]

On cherche en vain dans le long document que je viens d’analyser
quelque article qui se rapporte à l’insulte faite au pavillon de
Castille par l’amiral Perellòs. Il semble que cet outrage, cause d’une
guerre acharnée, soit oublié complétement. Don Pèdre ne demanda et
ne reçut aucune satisfaction, et les documents historiques que j’ai
consultés ne rappellent cet événement que par une réclamation des
négociants catalans dont les marchandises avaient été confisquées en
représailles de l’attentat commis par Perellòs. Cette réclamation fut
rejetée péremptoirement.[367]

Le traité de paix fut bientôt suivi d’un traité d’alliance offensive
et défensive entre les deux rois naguère ennemis, bien que des
négociations délicates, et nécessairement d’une longue durée, fussent
pendantes, au sujet de la fixation des frontières et de l’échange
des prisonniers. Chacun promit à son nouvel allié d’être l’_ami de
ses amis_ et l’_ennemi de ses ennemis_ ; ils jurèrent en outre de
s’entr’aider dans leurs guerres par l’envoi d’une escadre de six
galères armées et payées pour quatre mois.[368] Pierre IV n’avait tenu
compte des serments jurés à son frère et à don Henri ; il n’eut garde
d’être plus scrupuleux à l’égard du roi de Grenade, à l’intervention
duquel il devait la paix.[369]

Encouragé par l’heureuse issue de son entremise, et voyant le roi de
Castille tout occupé de son expédition contre les Maures de Grenade,
le cardinal-légat crut l’occasion favorable pour faire acte d’autorité
et pour juger, en vertu des pouvoirs qu’il tenait du saint-siége, les
différends existant entre don Pèdre et les princes de sa famille. Le
traité de paix entre la Castille et l’Aragon exceptait de l’amnistie
l’infant don Fernand, le comte de Trastamare et quelques émigrés
attachés à leur fortune, tous déclarés coupables de haute trahison par
sentence du roi. C’est ce jugement que le légat voulut reviser, et le
moment était bien choisi pour n’avoir pas à craindre de contradiction.
D’ailleurs le légat avait eu soin d’établir son tribunal dans une cour
neutre, à Pampelune, auprès du roi de Navarre ; là son jugement pouvait
passer pour impartial, rendu loin des parties intéressées et du prince
qui s’était fait leur protecteur. Le 18 août 1361, le cardinal cassa
solennellement la sentence du roi de Castille, et réhabilita les deux
princes, ainsi que deux de leurs serviteurs proscrits avec eux, Pero
et Gomez Carrillo. Les motifs de cet arrêt doivent être rapportés ici
comme faisant connaître les principes du droit féodal de cette époque.

Le jugement du roi de Castille, dit le légat dans son considérant,
a été rendu à tort, attendu premièrement que les seigneurs déclarés
coupables de félonie s’étaient dénaturés au préalable par acte solennel
suivant la coutume d’Espagne ; qu’ils avaient élu domicile dans les
domaines du roi d’Aragon, et qu’ils étaient notoirement les vassaux
de ce prince au moment de leur condamnation.[370] Secondement, ils
n’ont point été entendus sur le fait de rébellion à eux imputée pour
leur conduite lors des événements de Toro, en 1335, et l’on ne peut,
en équité, passer condamnation contre des accusés qui n’ont pas été
défendus ; troisièmement, ils ont été amnistiés lors de la pacification
du royaume, en 1356, par un acte authentique portant le sceau pendant
du roi ; enfin, la sentence de trahison a été rendue contre eux à
une époque où don Pèdre, ayant encouru l’excommunication du cardinal
Guillaume, se trouvait dans un cas d’incapacité légale.[371]

Au reste, en réhabilitant les proscrits, le jugement du légat ne
contenait aucune clause pour obliger don Pèdre à leur rendre leurs
biens et à révoquer sa propre sentence. Il ne changeait rien aux
articles du traité qui obligeait l’infant et le comte de Trastamare à
vivre éloignés des frontières de la Castille, et tout se bornait à une
espèce de blâme contre le roi, qui ne tenait nullement à l’approbation
de l’église, pourvu qu’elle n’empiétât point sur son autorité, De
fait, don Pèdre, si cet arrêt lui fut signifié, ne s’en inquiéta
guère, et le roi d’Aragon, qui certainement en reçut copie, continua
de montrer à son nouvel allié le plus grand désir de consolider la
bonne intelligence entre leurs deux couronnes. Les articles du traité
relatifs aux personnages exceptés de l’amnistie furent, en effet,
les premiers et les plus fidèlement exécutés. L’infant don Fernand
fut dépouillé de son office de _procurateur-général_, et contraint
d’aller résider en Catalogne.[372] Don Henri avait quitté l’Espagne
pour reprendre en France son ancienne vie de routier, offrant sa lance
à qui voudrait lui donner des gages, et pillant partout où sa troupe
de bannis se trouvait en force.[373] Enfin l’échange des prisonniers
s’accomplissait avec quelque lenteur, il est vrai, mais enfin suivant
la lettre des conventions. C’était beaucoup que d’obtenir sur ce
point l’obéissance des gens de guerre, accoutumés à regarder leurs
prisonniers, surtout les Maures et les Juifs, comme une propriété dont
ils pouvaient faire commerce à leur gré.[374]


II.

L’histoire ne doit pas se borner, ce me semble, au récit des événements
politiques ; elle doit encore enregistrer les faits qui font connaître
les mœurs et les caractères des hommes d’autrefois. Avant de raconter
les suites de la paix avec l’Aragon, je rapporterai, d’après Ayala,
une anecdote remarquable, qui donnera une idée de ce qu’était alors la
justice en Espagne. Elle contrarie singulièrement les idées romanesques
que l’on se fait en général sur la loyauté qui présidait aux combats
judiciaires ; en outre, elle contient une accusation grave contre
don Pèdre, et sur un point de son caractère jusqu’alors exempt de
reproche ; je veux dire ses sentiments de chevalier.

Peu après la mort de Gutier Fernandez, le roi, étant à Séville, _donna
le champ_, c’est-à-dire autorisa un duel sous ses yeux entre quatre
gentilshommes. Les demandeurs étaient deux écuyers léonais, Lope Nuñez
de Carvalledo et Martin de Losada. Ils accusaient de trahison deux
frères, écuyers de Galice, Arias et Vasco de Baamonte. On disait
que cette provocation avait lieu à l’instigation du roi, et que le
seul crime des défendeurs était leur parenté éloignée avec Gutier
Fernandez. Les quatre champions étant entrés dans la lice avec le
chambellan du roi, Martin Lopez, qui faisait les fonctions de maréchal
du camp, on vit Lope Nuñez mettre pied à terre et courir çà et là
dans l’arène comme s’il cherchait quelque chose. D’après la loi du
duel, les combattants pouvaient se servir de tous les avantages qui
s’offriraient à eux sur le terrain, par exemple ramasser des pierres
s’ils en trouvaient et les lancer à l’ennemi. Par une interprétation
judaïque de cette convention, des armes, qui se seraient trouvées
_fortuitement_ sur le lieu du duel, pouvaient être ajoutées à celles
que les combattants apportaient dans la lice. Mais d’ordinaire on se
rencontrait dans un enclos sablé, visité soigneusement d’avance par
le juge qui présidait au combat, et il devait s’être assuré qu’il
n’offrait que des chances égales aux deux parties. En outre, c’était
le devoir du maréchal de veiller à ce qu’aucun des spectateurs ne
vînt en aide aux champions, et, à cet effet, il entrait avec eux dans
l’arène. Cette fois, la partialité du maréchal ne fut pas douteuse.
Martin Lopez, qui paraissait comprendre seul l’action de Lope Nuñez,
encore inexplicable aux assistants, caracolait dans la lice, et, chaque
fois qu’il passait sur un certain endroit, il frappait la terre d’un
long roseau qu’il tenait à la main. Ce signe n’échappa point à Lope
Nuñez. Écartant le sable avec ses mains, il en retira quatre javelots
évidemment enterrés à dessein. Il s’en servit et les lança de loin
au cheval d’Arias Baamonte. Le cheval blessé, rendu furieux par la
douleur, emporta son maître hors des barrières. Quitter la lice, même
par suite d’un accident fortuit, c’était être vaincu.[375] Aussitôt
les alguazils se saisirent d’Arias et le livrèrent au bourreau, comme
étant déclaré traître par le jugement de Dieu. On le tua sur la place.
Cependant Vasco de Baamonte demeurait dans la lice et se défendait
vaillamment contre ses deux adversaires, qui l’attaquaient l’un à
cheval, l’autre à pied. S’avançant vers l’estrade du roi, il lui
cria : « Sire, quelle justice est-ce là ? » Le roi ne répondit point.
Alors Vasco, élevant la voix : « Chevaliers de Castille et de Léon,
s’écria-t-il, ne rougissez-vous pas de ce qui se passe aujourd’hui
sous les yeux du roi notre sire ? Quoi ! dans un champ qu’il donne, des
armes cachées pour tuer ceux qui viennent y défendre leur prud’homie et
leur noble sang ! » Puis, continuant à se battre en désespéré, il donna
tant d’affaires à ses deux assaillants que le roi, estimant sa valeur,
et honteux un peu tard du rôle qu’il jouait, ordonna de séparer les
champions et les déclara tous les trois prud’hommes. Ainsi se termina
ce duel, que l’opinion publique jugea déloyal. Mais, si la partialité
du roi pour les demandeurs y fut manifeste, il n’est pas certain
qu’il fut complice de la trahison. On doit même signaler à ce sujet
une variante remarquable dans les manuscrits d’Ayala. Dans les plus
modernes, on lit que les quatre javelots avaient été cachés sous le
sable par ordre du roi, tandis que ce fait est omis dans les manuscrits
plus anciens. Il est donc permis de croire à l’interpolation d’un
copiste malveillant.[376]

Aux circonstances du duel que je viens de rapporter, on comprend
que Froissart, admirateur enthousiaste des chevaliers de France et
d’Angleterre, traite de barbares, en maint endroit de ses admirables
chroniques, les chevaliers du reste de l’Europe, et surtout les
Espagnols. Probablement, à cette époque, aucune lice de France ou
d’Angleterre n’eût offert un spectacle semblable au combat de Séville.
Un autre fait du même genre, et qui suivit de près le précédent,
montre qu’on se piquait peu en Castille de celle loyauté chevaleresque
qui, cherchant à égaliser les forces des champions dans les duels
judiciaires, ôtait à ces absurdes épreuves quelque chose de leur
atrocité. La même année, don Pèdre permit le combat en champ clos entre
deux habitants de Zamora, dont l’un dans la force de l’âge, nommé Pero
de Mera, accusait de trahison un certain Juan Fernandez, surnommé le
Docteur, vieillard septuagénaire et accablé d’infirmités. Tous les
deux étaient à cheval, mais le Docteur n’avait pas d’éperons. Hors
d’état de diriger sa monture, il essaya de combattre à pied ; mais, en
voulant descendre de cheval, il se laissa tomber. Pendant qu’il était
étendu à terre, immobile sous le poids de son armure, son adversaire
survint, qui l’égorgea comme un animal à la boucherie.[377] Telles
étaient les mœurs du moyen-âge, lorsque le vernis brillant de l’honneur
chevaleresque n’en déguisait pas la barbarie.




XV.

GUERRE CONTRE GRENADE. — 1361-1362.


I.

Abou-Saïd, l’usurpateur de Grenade, n’avait exercé aucun acte
d’hostilité contre la Castille ; il s’était même empressé, aussitôt
qu’il avait appris l’accommodement entre le roi d’Aragon et don Pèdre,
d’écrire à ce dernier pour protester de ses intentions pacifiques,
et pour offrir le tribut que payait Mohamed, le roi dépossédé.[378]
Mais ces marques de soumission n’avaient pu calmer le ressentiment
de don Pèdre, qui revint à Séville ne respirant que la guerre. Il ne
pardonnait point au Maure son alliance, ou plutôt ses négociations
pour une alliance avec l’Aragonais. D’ailleurs, d’après le droit
du moyen-âge, en sa qualité de suzerain, il devait assistance et
protection à Mohamed, qui s’était reconnu son vassal : les prétextes
ne lui manquaient donc pas pour attaquer l’usurpateur. Mohamed, retiré
à Ronda, petite principauté indépendante de Grenade, et relevant
du royaume africain des Beni Merin,[379] avait quelques troupes en
campagne. Don Pèdre lui prêta de l’argent et lui promit une armée.
Les chrétiens, et les Maures fidèles au roi légitime, devaient agir
de concert contre Abou-Saïd. Il fut convenu que les places qui
se rendraient au roi de Castille seraient réunies à sa couronne,
et que celles qui ouvriraient leurs portes à leur ancien maître
appartiendraient à Mohamed. Ainsi, en secourant son allié, don Pèdre
allait en réalité lui enlever une partie de ses états.[380]

Au début de la campagne, les armes castillannes obtinrent quelques
succès. Le roi, à la tête des milices andalouses et d’un assez grand
nombre de volontaires, s’empara de plusieurs châteaux et défit les
Grenadins en deux rencontres. Ces avantages servirent mal d’ailleurs la
cause de Mohamed. La protection que lui accordaient les chrétiens ne
le rendit que plus odieux aux Musulmans. Contre ses espérances, aucune
défection n’eut lieu en sa faveur, et le seul fruit qu’il tirait de son
alliance, c’était de voir ses sujets emmenés en esclavage, ses villes
saccagées, ses mosquées converties en églises. Don Pèdre semblait ne
combattre que pour ses propres intérêts. Je n’entrerai pas dans le
détail fatigant de ces courtes et incessantes incursions qu’on appelait
alors une guerre, bien différentes de ces grandes opérations combinées
par la science stratégique qui décident du sort des empires. L’art de
la guerre était alors perdu comme tant d’autres, et il fallut bien
du temps pour le retrouver. Je ne dois point oublier cependant de
rapporter un fait qui prouvera la persévérance inflexible de don Pèdre
à substituer systématiquement, en toute occasion, la loi arbitraire
de son despotisme à la licence féodale. Jusqu’alors, les esclaves
faits à la guerre devenaient la propriété du seigneur qui les avait
gagnés par ses armes ou par celles de ses vassaux. A l’avenir, le roi
voulut que tous les captifs lui fussent remis. Peut-être son intention
était-elle de les rendre à Mohamed. Don Pèdre promit, il est vrai,
de les payer suivant un tarif qu’il fixa ; mais, par la faute de ses
trésoriers ou par la sienne, la rançon des prisonniers ne fut jamais
soldée exactement. De là des plaintes amères et un vif mécontentement
parmi la noblesse, accoutumée à considérer la guerre comme un métier
lucratif.[381]

Aux courses presque toujours heureuses des Castillans succéda un revers
inattendu. Diego de Padilla, maître de Calatrava, et Enrique Enriquez,
adelantade de la frontière, avaient entrepris, au commencement de
l’année 1362, une chevauchée du côté de Guadix. Ils conduisaient
environ mille cavaliers et deux mille fantassins ; mais leurs soldats
ne marchaient à cette expédition qu’à contre-cœur, sachant que le
profit devait revenir au roi seul ; en outre, les augures étaient
défavorables. A cette époque d’ignorance et de crédulité, les hommes
qui faisaient le métier de guides dans ces guerres de surprises et de
pillages, passaient pour sorciers, surtout en Andalousie, province
infectée de superstitions musulmanes. Rarement les _adalides_, ainsi
les appelait-on, se mettaient en route sans avoir tiré des présages.
Le vol des oiseaux, la rencontre de certains animaux sauvages,
quelque cérémonie magique, leur indiquaient de quel côté il fallait se
diriger et quelle serait l’issue de l’entreprise. Bien que condamnées
par l’église et méprisées par un petit nombre de gens éclairés, ces
pratiques n’en étaient pas moins suivies et respectées par le peuple,
et les soldats se croyaient déjà battus quand l’_adalid_ ne promettait
pas la victoire.[382]

Arrivés en vue de Guadix,[383] les chrétiens, ne trouvant nul ennemi
en campagne, se divisèrent en deux troupes, dont l’une demeura,
non loin de la ville, en bataille au bord d’une petite rivière, et
l’autre se dirigea vers Alhama. Les Maures avaient eu connaissance de
l’expédition et s’étaient préparés à la recevoir. L’alarme avait été
donnée partout : six cents cavaliers grenadins et quatre mille hommes
de pied étaient venus secrètement à Guadix renforcer les milices de la
ville et des environs. Dès que le détachement envoyé vers Alhama fut
hors de vue, les Maures attaquèrent le maître de Calatrava et Enriquez,
en ne montrant d’abord qu’une partie de leurs forces. Les bords de la
rivière, couverts de roseaux et d’arbustes, des jardins et des haies
ne permettaient pas aux chrétiens d’apercevoir les bandes nombreuses
sorties de Guadix. Entre les deux troupes était un pont avec une
arche fort élevée, suivant l’usage arabe. Là commença l’action. Les
génétaires grenadins passèrent d’abord ce pont et furent vigoureusement
ramenés. Environ deux cents cavaliers castillans, qui les avaient
suivis trop à la chaude, tombèrent au milieu de l’infanterie sortie de
la ville et furent repoussés à leur tour. Ils se rallièrent à l’entrée
du pont, et là tinrent ferme quelque temps, demandant du secours.
Padilla et Enriquez, sans avoir reconnu le nombre de l’ennemi, eurent
l’imprudence d’abandonner le pont, persuadés qu’ils rejetteraient
facilement dans la rivière les Maures qui se hasarderaient à le passer
devant eux. Le but de cette manœuvre ne fut pas compris par leurs
soldats. En voyant les Maures maîtres du pont, l’infanterie crut
que tout était perdu, se débanda et prit la fuite. Une partie des
génétaires suivit bientôt cet exemple. Les chevaliers de Calatrava
essayèrent de couvrir la retraite pendant que l’ennemi s’amusait à
piller les bagages ; mais ils étaient en trop petit nombre pour lutter
contre la multitude toujours croissante des assaillants. La nuit vint
qui, empêchant les chrétiens de reconnaître leurs chefs, et ôtant aux
faibles le sentiment de la honte, rendit tout ralliement impossible.
Dans le désordre d’un combat nocturne, Padilla, blessé au bras, fut
pris avec huit de ses plus braves chevaliers. Enriquez parvint à
regagner la frontière avec les débris de sa petite armée.[384]

Cette victoire inespérée effraya plutôt Abou-Saïd qu’elle ne ranima ses
espérances. En effet, il prévoyait bien que don Pèdre, irrité par ce
revers, redoublerait d’efforts pour en tirer vengeance. Il apprenait
d’ailleurs que le bruit d’une guerre contre les Maures attirait en
Castille un grand nombre d’aventuriers de tous les pays voisins.
Ce n’était plus à don Pèdre seulement, mais à toute la chrétienté,
qu’il allait avoir affaire. La trêve entre la France et l’Angleterre
laissait dans l’oisiveté une foule de gentilshommes pour qui la guerre
était une passion autant qu’un métier ; ils couraient à une croisade
nouvelle, entraînés par le goût des aventures et le désir de _faire
armes_, pour parler comme Froissart, mobile peut-être plus puissant
alors que le zèle religieux. On voyait arriver d’au-delà des Pyrénées
un comte d’Armagnac avec une nombreuse suite. De Guyenne, vint une
compagnie anglaise amenée par sir Hugh de Calverly,[385] destiné à
jouer plus tard un grand rôle dans les discordes intestines de la
Castille. Enfin, le roi d’Aragon, toujours prêt à sacrifier ses alliés,
envoyait quatre cents lances pour combattre le malheureux Abou-Saïd,
que naguère il excitait contre le Castillan. Ce ne fut point cependant
sans beaucoup de lenteurs et de longues tergiversations que Pierre IV
se décida à envoyer ces troupes auxiliaires. Quelque temps il était
demeuré sourd aux sommations du roi de Castille qui lui rappelait leurs
nouveaux engagements. Pressé de s’expliquer, il s’excusa d’abord sur
une maladie qui ne lui avait point permis de s’occuper d’affaires,[386]
puis sur l’éloignement de son amiral, chargé de reconduire le légat
avec deux galères qui devaient être pendant vingt jours retenues entre
Barcelone et Avignon.[387] D’ailleurs, il ne cessait de protester de
sa fidélité et de promettre son contingent. Tout en annonçant à don
Pèdre le prompt envoi d’une escadre pour combattre les Maures, il
s’efforçait de se justifier auprès d’Abou-Saïd et l’assurait de sa
neutralité. Un brave chevalier aragonais, Pedro d’Exerica, entraîné
par l’enthousiasme religieux ou par l’amour de la gloire, venait de
quitter Valence avec une troupe de volontaires pour combattre sous la
bannière de Castille. Pierre IV s’empressa de le désavouer. Il n’était
pas le maître, disait-il, d’empêcher ses vassaux de faire la guerre
pour leur propre compte ; quant à lui, sa détermination était prise de
ne point intervenir.[388] Ce double langage dura tant que la situation
d’Abou-Saïd ne fut point désespérée ; alors il leva le masque, et fit
partir Bernal de Cabrera et Pedro de Luna avec un fort détachement pour
donner le coup de grace au vaincu.

L’usurpateur aurait peut-être prolongé sa résistance, s’il eût été
soutenu par l’amour de son peuple. Mais les Grenadins amollis ne
savaient qu’éclater en murmures ; ils l’accusaient d’avoir attiré
sur leur pays une tempête qu’il n’était pas en état de détourner. On
regrettait tout haut le roi Mohamed et l’heureuse tranquillité de son
règne. Au-delà du détroit, les princes africains s’alarmaient également
des progrès continuels des chrétiens, mais ils étaient impuissants à
s’y opposer. Ils maudissaient la funeste ambition d’Abou-Saïd, qui
allait peut-être faire perdre à l’islamisme son dernier boulevard en
Espagne.


II.

Abhorré de ses sujets, abandonné par tous ses alliés, désespérant
de continuer la guerre, Abou-Saïd ne vit plus qu’un seul moyen de
désarmer don Pèdre. « Baise la main que tu ne peux couper, » dit un
proverbe arabe. Il le prit pour guide. Accueillant Padilla prisonnier,
non point en ennemi vaincu, mais comme un médiateur que le ciel lui
envoyait, il le traita avec les plus grands égards, lui déclara
qu’il était libre ainsi que ses compagnons, et finit par le conjurer
d’intercéder en sa faveur. Gagné par ses caresses, séduit peut-être
par ses présents, le maître de Calatrava lui promit de plaider sa
cause auprès de don Pèdre, mais en l’avertissant que le meilleur
moyen d’obtenir sa merci était la soumission la plus prompte et la
plus complète. On dit que, touché par les bons procédés du Maure, il
lui jura, selon l’usage du temps, d’être à l’avenir _son ami et son
frère_,[389] et que, s’abusant lui-même sur son crédit, il se fit fort
d’obliger le roi de retirer sa protection à Mohamed. Quoi qu’il en
soit, peu de jours après sa défaite, Padilla quitta Grenade avec les
autres prisonniers chrétiens, renvoyés sans rançon comme lui, et se
rendit aussitôt à Séville, publiant la générosité du Maure et son vif
désir d’obtenir la paix.

Don Pèdre ne pardonnait pas facilement une défaite. II reçut Padilla
avec froideur et lui prouva bientôt que les liens du sang l’empêchaient
seuls de le punir. Peu après, un écuyer, nommé Delgadillo, fut condamné
à mort pour avoir rendu un donjon mal fortifié.[390] La guerre
continua, et le roi dirigea lui-même plusieurs courses dans le royaume
de Grenade.

A la suite d’une de ces expéditions, Abou-Saïd, cédant peut-être aux
conseils de Padilla qu’il croyait tout-puissant à la cour de Castille,
se détermina à venir lui-même implorer la clémence du roi et à la
mériter par toutes les humiliations. Rassemblant ses trésors, il partit
en secret de Grenade et, suivi de quatre ou cinq cents cavaliers
seulement, se présenta aux avant-postes castillans. Il annonçait qu’il
venait crier merci au roi et demanda qu’on le conduisît en sa présence.
Don Pèdre était alors à Séville. Il reçut le prince musulman, assis sur
son trône, dans tout l’appareil de sa puissance, entouré de sa cour et
des chefs de son armée.

« Sire, dit le trucheman d’Abou-Saïd, mon maître sait que les rois
de Grenade sont vassaux et tributaires des rois de Castille. C’est
devant son suzerain que mon seigneur porte sa querelle contre Mohamed
qui se dit roi de Grenade. A toi appartient de juger entre eux. Or,
le sujet de leur querelle, c’est que les Maures, maltraités et foulés
par ce Mohamed, ont élu pour leur seigneur Abou-Saïd, par sa naissance
issu des rois et par ses vertus digne de l’être. Entre lui et Mohamed
seul, le débat ne serait pas douteux ; mais le moyen de résister à ta
puissance ? Ce serait d’ailleurs manquer au devoir de vassal. C’est
pourquoi, sire, mon seigneur comparaît devant toi et s’en remet à ta
justice, persuadé que ton arrêt fera voir ta magnanimité et la grandeur
de ta couronne. » Pendant ce discours, un vieux Maure à barbe blanche,
nommé Edris, et qui passait pour le meilleur conseiller d’Abou-Saïd,
avait les yeux fixés sur don Pèdre et cherchait à lire sur son visage
le sort qu’il réservait au vaincu. A peine l’interprète eut-il achevé
qu’Edris s’écria : « Assurément la sentence du roi de Castille fera
éclater sa clémence et son équité ; mais si, contre toute apparence,
elle était favorable à Mohamed, mon maître Abou-Saïd espère obtenir
pour lui-même et sa suite la permission de passer la mer et d’aller
vivre en Afrique dans une condition privée. »

Don Pèdre répondit avec la gravité d’un juge que Abou-Saïd avait
fait sagement de s’en remettre à sa décision ; qu’il examinerait les
titres des deux prétendants et qu’il prononcerait entre eux suivant
la justice. A ces mots, tous les Maures, s’inclinant jusqu’à terre,
s’écrièrent en arabe : « Sire, que Dieu te conserve ! Nous sommes
pleins de confiance en ta grande sagesse et nous nous recommandons à
ta merci. » Après cette courte audience, Abou-Saïd, avec sa suite, fut
conduit à la Juiverie de Séville, où des logements lui avaient été
préparés. Il était plein d’espoir. Il croyait avoir désarmé la colère
de don Pèdre, et il comptait sur les trésors qu’il avait apportés pour
gagner la faveur des grands de la cour, au besoin même celle de leur
maître.

Quelques jours après, Abou-Saïd et les principaux émirs grenadins
furent invités à un repas de cérémonie chez le maître de Saint-Jacques.
Ils étaient encore à table, lorsqu’on vit entrer dans la salle, à la
tête des arbalétriers de la garde, Martin Lopez, chambellan du roi,
exécuteur ordinaire de ses ordres les plus rigoureux. Il arrêta le roi
maure et ses principaux conseillers. En même temps on s’assurait de
ses compagnons demeurés dans la Juiverie et l’on s’emparait de leurs
bagages. Tous ensemble furent conduits dans la prison de l’arsenal
après avoir été dépouillés des pierreries magnifiques dont ils se
paraient ou qu’ils avaient cachées dans leurs vêtements. Entassés
pêle-mêle dans leur cachot, ils attendirent deux jours la sentence du
roi. Après ce délai, on vint chercher le malheureux Abou-Saïd, qu’on
revêtit d’une robe de pourpre par dérision. Monté sur un âne et
suivi par trente-sept de ses émirs, il fut conduit hors de la ville
derrière l’Alcazar, dans un champ destiné aux exercices militaires.
Là, tous furent attachés à des poteaux ; puis un héraut cria : « Voici
la justice qu’ordonne notre seigneur le roi, de ces traîtres qui ont
fait mourir le roi Ismaël leur seigneur. » Aussitôt des hommes d’armes
et même des chevaliers castillans, caracolant autour des prisonniers
comme dans une course de cannes, les prirent pour but de leurs dards
et les tuèrent les uns après les autres. On dit que don Pèdre lui-même
lança la première javeline contre Abou-Saïd, en lui criant : « Tiens !
voici le paiement du mauvais traité que tu m’as fait faire avec le roi
d’Aragon. Voilà pour le château d’Ariza que tu m’as fait perdre ! » Le
Maure blessé répondit fièrement : « Petite est ta chevalerie ! » Il
expira aussitôt, criblé de traits.[391] Quel temps que celui où des
chevaliers couraient ainsi la quintaine contre des hommes enchaînés, où
l’on voyait un roi remplir publiquement l’office de bourreau ! Les têtes
d’Abou-Saïd et de ses compagnons furent portées à Mohamed. C’était son
présent d’investiture.

Ayala attribue la mort d’Abou-Saïd à l’avarice de don Pèdre enflammée
à la vue des riches pierreries que le prince musulman apportait à
Séville. Mais ces rubis et ces perles si grosses dont notre chroniqueur
fait une exacte description, Abou-Saïd venait les offrir à son juge,
et le roi, fût-il aussi avide qu’on le représente, n’avait pas besoin
de verser le sang pour s’en emparer. Sans doute il avait accepté
sérieusement le rôle de juge entre les deux prétendants au trône de
Grenade ; suzerain de Mohamed, il punissait l’usurpateur du fief de
son vassal, et, quelque cruel que fût le châtiment, il exerçait un
droit reconnu par les deux princes. La rébellion d’Abou-Saïd et sa
trahison étaient avérées, il méritait peut-être son sort ; mais son
courage, sa noble confiance, auraient dû désarmer la rigueur de son
juge. Don Pèdre rappelait avec une sorte de joie farouche que le _roi
rouge_, c’était le sobriquet donné par les Castillans à Abou-Saïd,
avait négligé de lui demander un sauf-conduit en règle avant de se
présenter à son tribunal.[392] Ainsi, du droit des gens il faisait une
espèce de chicane, et se prévalait de l’omission d’une formalité pour
égorger un ennemi trop confiant ! Deux causes, à mon avis, décidèrent
la mort d’Abou-Saïd : la première, le roi la proclamait en le perçant
de sa javeline ; il ne lui pardonnait pas l’inquiétude qu’il avait
ressentie un moment, et le traité qu’il venait de signer avec l’Aragon.
La seconde était un calcul politique. Mohamed rétabli sur le trône et
devant tout à don Pèdre serait un allié fidèle, ou plutôt un esclave
dévoué, dont la docilité ne ferait jamais défaut. L’événement prouva
qu’il ne s’était pas trompé.


III.

Pour ne pas interrompre le récit des événements qui mirent fin à la
guerre de Grenade, j’ai différé jusqu’ici de rapporter un forfait
attribué à don Pèdre et qui a laissé sur sa mémoire la tache la plus
odieuse. Peu après la conclusion de la paix entre la Castille et
l’Aragon, vers le milieu de l’année 1361, Blanche de Bourbon mourut au
château de Jerez,[393] où depuis plusieurs années elle était captive.
Elle n’avait que vingt-cinq ans, et elle en avait passé dix en prison.
Tous les auteurs modernes, d’accord avec les chroniques contemporaines,
imputent sa mort à don Pèdre, quelques-uns ajoutent qu’en l’ordonnant,
il céda aux instigations de sa maîtresse, Marie de Padilla.[394]
Ayala, plus explicite et d’une plus grave autorité que les autres,
nomme les exécuteurs du meurtre et en rapporte quelques circonstances.
Suivant son récit, le roi aurait commandé le crime à Iñigo Ortiz
d’Estuñiga, châtelain de Jerez. Un certain Alphonse Martinez de Urueña,
serviteur du médecin du roi, aurait porté l’ordre fatal, et se serait
chargé de l’exécution en donnant à Blanche un breuvage empoisonné.
Ortiz, en bon chevalier qu’il était, ayant déclaré que, tant qu’il
commanderait dans le château, il ne souffrirait pas qu’on attentât
aux jours de sa souveraine, fut remplacé par Juan Perez de Rebolledo,
simple arbalétrier de la garde. Livrée à ce misérable, la reine mourut
aussitôt. Telle est la version d’Ayala, répétée depuis par la plupart
des historiens espagnols, et contre laquelle on ne saurait invoquer un
témoignage contemporain.[395]

Les malheurs de la jeune reine, sa douceur, sa pitié touchante,
excitèrent à sa mort l’intérêt général. Victime prédestinée, elle ne
connaissait de l’Espagne que ses prisons, où elle avait si long-temps
langui, abandonnée de tous, oubliée par sa famille, oubliée par
cette noblesse chevaleresque qui fit un moment de son nom un cri de
ralliement contre l’autorité du roi. Sa mort fut imputée à don Pèdre
et devait l’être ; mais l’assertion d’Ayala, tout imposante qu’elle
paraisse au premier abord, se réduit, si on la pèse avec impartialité,
à l’opinion commune des contemporains. L’humeur sanguinaire de don
Pèdre n’autorisait que trop la supposition d’un nouveau meurtre, mais
une considération grave doit cependant, à mon avis, suspendre le
jugement de l’histoire. Quelque cruauté qu’on lui attribue, il est
impossible de nier que les sanglantes exécutions qu’il commanda lui
furent toujours dictées, soit par la passion de la vengeance après de
graves outrages, soit par une politique poursuivie systématiquement
et dont l’unique but était l’abaissement des grands vassaux. Contre
la malheureuse Blanche il n’avait pas de vengeance à exercer, et,
dans l’état d’abandon où elle languissait depuis dix ans, quel
intérêt politique pouvait conseiller sa mort ? L’attribuera-t-on à la
jalousie de Marie de Padilla ? Reine de fait, qu’avait-elle à espérer
du meurtre de sa rivale ? Poser publiquement une couronne sur sa tête,
répondra-t-on sans doute. Mais alors comment expliquer qu’elle ait
attendu si long-temps à consommer un crime qui satisfaisait toute son
ambition ? Rappelons encore que ses ennemis mêmes n’ont pu se refuser à
vanter sa douceur. Favorite, on ne lui reprocha jamais d’avoir abusé
de son ascendant pour faire le mal ; souvent elle réussit à calmer les
transports furieux de son amant, et l’on ne cite pas un seul trait
de sa vengeance contre les rivales éphémères que lui donna souvent
l’inconstance de don Pèdre.

Le moment de la mort de Blanche est précisément celui où elle semble
inutile au despote qui l’aurait commandée. Alors son pouvoir était trop
bien affermi, la reine trop complétement délaissée pour que son nom
devînt le signal d’une révolte. La paix avec l’Aragon, la retraite du
comte de Trastamare, éloignaient toute inquiétude. Les réclamations
même du souverain pontife avaient cessé long-temps avant cette époque.
Lorsque le monde entier oubliait Blanche, pourquoi trancher violemment
une vie obscure qui s’éteignait dans un donjon ?

Une hypothèse se présente, spécieuse au premier abord, qui expliquerait
l’intérêt de don Pèdre à faire périr l’innocente victime. Il est
certain qu’après la paix avec l’Aragon, il fut question de compléter
par un mariage le rapprochement des deux couronnes. Des négociations
furent entamées à cet effet, et l’on proposa d’abord l’union du roi de
Castille avec une infante d’Aragon, puis celle du fils de don Pèdre et
de Marie de Padilla, enfant de dix-huit mois, avec une fille de Pierre
IV. La date de ces propositions n’étant pas fixée par l’histoire avec
une précision rigoureuse, on est tenté de la placer immédiatement après
la mort de Blanche.[396] Dès-lors on supposera que don Pèdre, pour
pouvoir épouser la princesse aragonaise, a pu acheter sa liberté par
un crime. Cependant tout indique que le projet de mariage mis en avant
par le roi d’Aragon fut toujours très froidement accueilli par don
Pèdre, qui ne se réconcilia jamais sincèrement avec ce prince. La paix
qu’il venait de signer à contre-cœur n’était, à ses yeux, qu’une trêve
dont il voulait profiter pour se débarrasser de toute inquiétude du
côté de Grenade ; et la suite du récit prouvera qu’il s’était proposé
de recommencer la guerre dès qu’il trouverait une occasion favorable.
D’ailleurs, pour que le roi recouvrât sa liberté, il lui fallait
non-seulement que Blanche mourût, mais avec elle Marie de Padilla,
depuis dix ans traitée en reine et considérée par toute la cour comme
sa femme légitime. Or, bien que la mort de Marie ait suivi d’assez
près celle de Blanche, personne que je sache ne s’est encore avisé de
l’imputer à don Pèdre.

En résumé, si la vie de Blanche fut terminée par le poison, ce fut un
crime inutile, dont on trouverait difficilement un autre exemple dans
la vie de don Pèdre. Mais pourquoi ne pas croire que cette mort fut
naturelle ? Vers le même temps la peste noire reparut en Espagne et
dévasta l’Andalousie. D’ailleurs, dix ans de captivité ne suffisent-ils
pas pour expliquer la fin prématurée d’une pauvre jeune fille privée
de l’air natal, séparée de sa famille, abreuvée d’humiliations et
d’outrages ? On doit plutôt s’étonner qu’elle ait résisté si long-temps
à tant de maux. Quelque autorité qu’ait à mes yeux le témoignage
d’Ayala, je ne puis m’empêcher de croire qu’il s’est rendu l’écho d’un
bruit populaire, et qu’il a trop facilement admis un crime, qu’il était
au surplus dans l’impossibilité de constater.

Tandis que la noblesse castillanne oubliait la jeune princesse naguère
son idole, la douceur angélique, la piété édifiante de la captive
avait inspiré au peuple la plus vive compassion pour ses malheurs. Ses
geôliers, la voyant sans cesse en oraison, la regardaient comme une
sainte, et la dépeignaient comme telle aux habitans du voisinage.[397]
Un jour que le roi chassait aux environs de Jerez, un pâtre l’abordant
avec cette familiarité coutumière aux paysans andalous : « Sire, lui
dit-il, Dieu m’envoie vous annoncer qu’un jour viendra où vous aurez à
rendre compte du traitement que vous faites à la reine Blanche ; mais
soyez assuré que si vous revenez à elle, comme il est droit, elle vous
donnera un fils qui héritera de votre royaume. » La première pensée de
don Pèdre fut que cet homme était un émissaire de Blanche. Il le fit
arrêter et donna l’ordre qu’on le confrontât avec la prisonnière. On
la trouva dans son oratoire, agenouillée devant une image, ignorant
entièrement ce qui se passait en dehors des murs de sa prison. Il fut
prouvé que le pâtre ne l’avait jamais vue, et qu’il ne faisait que
répéter avec plus d’exaltation les discours qu’il entendait tenir à
tous les gens de la campagne. On se souvient que don Pèdre avait fait
brûler vif un semblable donneur d’avis, mais celui-là était un prêtre,
et, des gens de sa robe, le roi attendait toujours quelque trahison.
Humain pour les paysans, il fit mettre le pâtre en liberté.[398]

Marie de Padilla ne survécut pas long-temps à la reine Blanche.
Elle mourut à Séville, emportée par une maladie soudaine, peut-être
par l’épidémie qui exerçait ses ravages, au commencement de la
guerre contre Grenade. La douleur du roi prouva la sincérité de son
attachement. Il lui fit faire des obsèques magnifiques, et dans tout le
royaume des services solennels furent célébrés pour le repos de son ame
avec une pompe extraordinaire. Marie fut regrettée par le peuple et les
grands, car elle avait toujours usé avec modération de sa haute faveur.
Morte, elle n’eut plus un ennemi. Jamais on n’attribua à ses conseils
aucun acte cruel, et si elle prouva quelquefois son ascendant sur
l’esprit de don Pèdre, ce fut toujours pour le détourner des violences
où l’entraînaient ses implacables ressentiments. Parmi tous les membres
de sa famille, Juan de Hinestrosa paraît avoir été le seul qui ait
obtenu complétement la confiance de son maître. Diego de Padilla, bien
que traité avec la plus grande faveur, ne fut jamais initié à ses
projets. On se rappelle, par exemple, qu’il ignorait le guet-apens
tendu à don Fadrique, et qu’il ne fut averti qu’au dernier moment du
meurtre de Gutier Fernandez. On en peut conclure que le roi ne fut ni
dominé ni circonvenu par les parents de sa maîtresse. Sans doute, les
fonctions importantes dont ils furent revêtus, ils les durent au crédit
de la favorite, mais ils ne s’en montrèrent pas indignes, et leur
naissance leur y donnait des titres. Leur élévation ne choquait aucun
des préjugés aristocratiques de l’époque.




XVI.

RENOUVELLEMENT DE LA GUERRE CONTRE L’ARAGON. — 1362-1363.


I.

La guerre contre les Maures avait attiré à Séville un grand nombre de
riches-hommes et de chevaliers empressés de prendre part à cette espèce
de croisade. Avant de les congédier, lorsque la mort d’Abou-Saïd et
la restauration de Mohamed eurent rétabli la paix, le roi tint des
cortès générales à Séville, et là, devant les trois ordres assemblés,
il déclara solennellement que Blanche de Bourbon n’avait pas été et
n’avait pu être son épouse légitime, attendu qu’avant l’arrivée de
cette princesse il avait contracté un mariage secret avec Marie de
Padilla. Les troubles du royaume l’avaient empêché, disait-il, de le
rendre public, et il s’était même vu contraint de se soumettre à un
semblant de mariage avec Blanche. A l’appui de cette déclaration, il
nommait les témoins qui avaient assisté à la cérémonie religieuse
de son véritable mariage avec Marie de Padilla : c’étaient Juan de
Hinestrosa, Diego de Padilla, Alonso de Mayorga, chancelier du sceau
privé, et Juan Perez de Orduña, son chapelain.

On sait que le premier de ces témoins était mort, mais les trois
autres, présents à la séance, étendirent la main sur les Évangiles et
attestèrent que le roi disait la vérité. La légitimation des enfants de
Marie de Padilla était la conséquence naturelle de cette révélation.
Don Pèdre présenta aux cortès son fils Alonso, âgé de deux ans, le
déclara l’héritier de sa couronne, et ordonna qu’en cette qualité il
reçût les serments des riches-hommes et des procurateurs des villes. Il
y avait déjà quelque temps que l’on avait appris à obéir en Castille ;
aucune réclamation ne s’éleva, et la cérémonie de la prestation de
serment eut lieu dans la forme et avec la pompe accoutumées. Puis un
nombreux cortége de dames et de chevaliers alla chercher le corps de
Marie de Padilla dans le monastère d’Astudillo,[399] où il reposait,
et le transporta, avec le cérémonial usité aux funérailles des reines,
dans la chapelle des Rois de l’église Sainte-Marie à Séville. Je ne
dois point oublier que l’archevêque de Tolède, primat du royaume,
prêcha dans cette occasion devant toute la cour et fit l’apologie de la
conduite du roi.[400] Successeur de Vasco Gutierrez, mort en exil, le
nouvel archevêque était bon courtisan. Les temps étaient bien changés.
Cette fière noblesse qui, dix ans auparavant, prétendait régenter son
souverain et contrôler jusqu’aux actes de sa vie privée, maintenant
décimée par le glaive, courbait la tête sous le joug et ne pensait qu’à
désarmer son inflexible vainqueur par la servilité de son obéissance.

Il n’est pas facile d’apprécier aujourd’hui la sincérité de la
déclaration faite par don Pèdre dans les cortès de Séville. D’un
côté, le serment des témoins a pu être dicté par l’intérêt ou par
la crainte, et le roi, qui avait trouvé deux évêques pour bénir son
union adultère avec Juana de Castro, ne manquait pas de flatteurs ou
de courtisans prêts à se parjurer pour lui plaire. On peut s’étonner
encore qu’il ait attendu la mort de Blanche, et même celle de Marie
de Padilla, pour un aveu que la favorite et ses parents avaient tant
d’intérêt à solliciter, et que la soumission du royaume avait cessé de
rendre dangereux. Enfin, cet acte remarquable venant après la fameuse
réhabilitation d’Inès de Castro, faite l’année précédente par le roi
de Portugal, pourra paraître inspiré par un désir d’imitation assez
naturel. Un despote ne fait point un coup d’autorité dans ses états,
qu’il ne donne envie à un autre despote de tenter la pareille. Tels
sont, en résumé, les motifs qui peuvent rendre suspecte la réalité du
mariage de don Pèdre avec Marie de Padilla. Il est juste d’y opposer
d’autres présomptions assez spécieuses. Un testament authentique du roi
conservé jusqu’à nous en original, testament écrit peu après la session
des cortès, répète dans les termes les plus précis la déclaration
faite devant cette assemblée. On a peine à taxer de mensonge un acte
semblable, écrit dans un moment solennel et pour ainsi dire en présence
de la mort. Il faut ajouter que le caractère de Juan de Hinestrosa, tel
que l’histoire nous le montre, donne encore quelque vraisemblance au
mariage de sa nièce avec le roi. Je répugne à croire que le chevalier
qui seul n’hésita pas à suivre son maître lorsqu’il se livrait aux
rebelles de Toro ait prostitué sa nièce par un calcul d’intérêt ou
d’ambition. Un apologiste de don Pèdre, admettant son mariage avec
Marie de Padilla, attribue à des scrupules de conscience l’éloignement
extraordinaire qu’il montra toujours pour la princesse française :
mais supposer de pareils scrupules à don Pèdre, n’est-ce pas démentir
le témoignage de toute sa vie ?[401]


II.

En congédiant les cortès, le roi leur annonça que probablement il
aurait bientôt besoin d’en appeler au dévouement de la noblesse et des
communes pour repousser un nouvel ennemi. En effet, un danger sérieux
menaçait non-seulement la Castille, mais encore toute la Péninsule.
La trêve conclue entre la France et l’Angleterre avait laissé sans
occupation un grand nombre d’aventuriers qui, ne connaissant d’autre
métier que la guerre, la faisaient pour leur propre compte lorsqu’ils
ne trouvaient pas de prince qui leur donnât un drapeau et une solde.
Réunis en bandes très nombreuses, ou plutôt en une grande armée qu’on
nommait la _compagnie blanche_,[402] ils pillaient les campagnes et
rançonnaient les villes. Plusieurs de leurs chefs, qui étaient venus
offrir leurs services pendant la guerre contre Grenade, n’étaient,
disait-on, que des espions chargés de reconnaître le pays qu’ils se
proposaient d’envahir. A l’exemple des Cimbres leurs prédécesseurs, les
aventuriers ne voulaient se jeter sur l’Espagne qu’après avoir épuisé
la France. Leurs dévastations s’exerçaient avec une régularité toute
militaire. Déjà, en 1361, un corps considérable de ces pillards avait
insulté les frontières d’Aragon, et il avait fallu proclamer l’usage
_Princeps namque_ pour détourner ce torrent dévastateur.[403] Ils
annonçaient qu’ils viendraient bientôt en plus grand nombre, et qu’ils
sauraient s’ouvrir un chemin jusqu’en Castille.

Pour repousser ce flot de barbares, il fallait des forces
considérables, et l’imminence du danger obligea sans doute les cortès
à fournir au roi les ressources nécessaires à un armement général.
Il dirigea rapidement la plupart de ses troupes sur les confins de
l’Aragon et de la Navarre, débouché probable des aventuriers venant
de France, car la province de Guyenne, gouvernée par le belliqueux
Édouard, prince de Galles, était respectée par les chefs des
compagnies. Sujets anglais pour la plupart, et protégés plus ou moins
ouvertement par le roi d’Angleterre, il n’y avait pas d’apparence
qu’ils osassent traverser la Guyenne pour attaquer la Castille par le
nord-ouest. Don Pèdre publiait qu’il allait se concerter avec le roi de
Navarre pour de grandes mesures commandées par le salut commun. Depuis
plusieurs mois, le fléau dont le roi signalait l’approche préoccupait
tous les esprits, et personne ne soupçonna que la concentration d’une
armée dans le nord-est de la Castille eût un autre motif. L’audace
des compagnies d’aventure était connue dans toute l’Europe, aussi
bien que l’habileté de leurs capitaines. Souverains d’un peuple de
nomades intrépides, ils pouvaient les conduire au travers de tous les
dangers en leur montrant l’espoir d’un riche butin. On n’ignorait pas
d’ailleurs que le comte de Trastamare avait formé d’étroites liaisons
avec les chefs des principales bandes. Son nom pouvait les réunir en
une puissante armée, et il était à craindre que le roi de France,
intéressé à éloigner de ses états ces hordes dévastatrices, ne fournît
au Comte les moyens de se les attacher et de les précipiter sur la
Castille.

Don Pèdre, parti de Séville avec une brillante suite, s’avançait à
grandes journées vers le nord, précédé par ses ambassadeurs chargés
de négocier avec Charles-le-Mauvais, roi de Navarre, une alliance
offensive et défensive. En ce moment, aucune offre ne pouvait être
plus agréable à ce prince, brouillé avec la France et menacé de
se voir enlever par elle ses domaines en Normandie et au nord des
Pyrénées. En outre, la Navarre proprement dite était plus exposée
qu’aucune autre province de l’Espagne aux incursions des compagnies ;
elle devait soutenir leur premier effort. Aussi Charles souscrivit-il
avec empressement à tous les articles que lui faisait proposer
son puissant voisin. Il se rendit même à Soria, sur le territoire
castillan, accompagné des principaux seigneurs de sa cour, parmi
lesquels on remarquait le captal de Buch, capitaine illustre, qui
s’était signalé en combattant sous les drapeaux anglais. Accueilli
avec la plus grande courtoisie, Charles ratifia le traité que les
envoyés de Castille venaient de lui soumettre. Les deux rois firent
alliance et amitié envers et contre tous, s’engageant, par des serments
solennels, à s’entr’aider dans toutes leurs guerres, et, clause
remarquable, à se livrer mutuellement leurs émigrés.[404] Le Navarrais
croyait le traité tout à son avantage. Souverain d’un pays pauvre et
peu étendu, il acquérait la protection du plus puissant des rois de
la Péninsule. Menacé d’une guerre avec la France, pour un intérêt
particulier à sa maison, il engageait dans sa querelle un prince qui
avait une marine formidable et des troupes aguerries. Mais il ne
tarda pas à connaître le prix que don Pèdre mettait à sa protection.
Après l’échange ordinaire de serments prêtés la main sur les saints
Évangiles, don Pèdre mena Charles à l’écart dans une salle de son
palais. Là, en présence de quelques seigneurs, confidents intimes des
deux princes, il lui révéla brusquement ses intentions : — « Roi,
mon frère, dit-il, nous venons de jurer que le premier de nous qui
aurait guerre serait aidé par son allié. Sachez que dès aujourd’hui
je réclame de vous l’exécution de vos promesses. Vous ne l’ignorez
pas, ce fut bien à contre-cœur que j’ai donné la paix au roi d’Aragon.
Attaqué par l’usurpateur de Grenade, il m’a fallu consentir à une trêve
avec l’Aragonais pour épargner à l’Andalousie les ravages des Maures
qui allaient l’envahir. Cette paix m’a coûté cher, car il m’a fallu
rendre maintes villes et maints châteaux gagnés par mes armes. Mais
je prétends les reprendre. Je veux m’indemniser de ce que m’a coûté
cette guerre qu’il m’a faite à sa honte, et je compte que, fidèle à vos
serments, vous m’aiderez, dans cette entreprise, de vos armes et de
votre corps. »

A ces paroles, le roi de Navarre tout troublé répondit en balbutiant
pour demander la permission d’en conférer avec les seigneurs de son
conseil. Don Pèdre le laissa seul avec eux. La délibération fut courte,
car elle n’était pas libre. Une armée castillanne était rassemblée
autour de Soria, et en quelques jours elle pouvait inonder la Navarre.
D’ailleurs, Charles se sentait pris au piége, entre les mains d’un
homme audacieux, accoutumé à ne pas souffrir la contradiction. Obéir ou
se perdre, il n’avait pas d’autre choix. Charles, fort tristement, prit
le premier parti. Don Pèdre, affectant de ne voir ni son hésitation, ni
ses regrets, le remercia comme si son assentiment n’eût pas été arraché
par la crainte, et sur-le-champ lui dicta la conduite qu’il avait à
tenir. Après lui avoir exposé en quelques mots son plan de campagne, il
lui prescrivit de rassembler les troupes navarraises au plus vite, et
d’entrer en Aragon du côté de Sos, pendant que l’armée castillanne se
porterait sur Calatayud. Le moment était bien choisi pour une invasion.
De sa personne, le roi d’Aragon était à Perpignan, à l’extrémité de
son royaume, avec presque tout ce qu’il avait de troupes disponibles.
Henri de Trastamare et les autres exilés castillans guerroyaient sur
les bords du Rhône à la solde du roi de France. Don Fernand d’Aragon
était ouvertement brouillé avec son frère, et se plaignait d’avoir
été sacrifié par le traité de 1361. Au contraire, don Pèdre se voyait
à la tête d’une armée nombreuse, délivré de ses ennemis intérieurs,
obéi de son peuple, et, soit par intérêt, soit par crainte, commandant
la fidélité de ses alliés. Il venait de réunir dans une ligue dont il
était le chef tous les rois de l’Espagne contre l’Aragon.[405]

Peu de jours après cette entrevue, vers le milieu de juin 1362, le roi
de Navarre, peut-être pour gagner du temps et retarder de quelques
jours la prise d’armes à laquelle on le contraignait, envoya son héraut
défier le roi d’Aragon, c’est-à-dire lui déclarer la guerre.[406] Le
prétexte qu’il alléguait était des plus frivoles. Charles se plaignait
que, prisonnier du roi de France, il se fût en vain adressé à Pierre
IV pour obtenir une diversion en sa faveur. Aux termes des traités,
disait-il, le roi d’Aragon aurait dû faire la guerre à la France,
et, par son manque de foi, avait rompu lui-même son alliance avec la
Navarre.[407]

Don Pèdre ne s’embarrassa pas de telles formalités. A peine eut-il
congédié le roi de Navarre, qu’il mit toutes ses troupes en mouvement.
Dès les premiers jours de juin, le bas Aragon était envahi. Nombre
de villes et de châteaux se rendirent sans essayer de se défendre,
ou bien furent emportés à la première attaque. Calatayud fut la
seule ville qui osa résister. Elle n’avait pas de garnison ; mais
les bourgeois étaient résolus et dévoués ; ils virent sans effroi la
nombreuse armée castillanne se déployer autour de leurs murailles.
Trente mille hommes de pied, douze mille chevaux l’enveloppaient de
toutes parts, et le parc d’artillerie, le plus considérable qu’on eût
encore vu en Espagne, trente-six engins mis en batterie à la fois,
faisaient pleuvoir sur la malheureuse ville une pluie de pierres et
de traits. Pourtant les bourgeois de Calatayud se défendaient avec
vigueur. Chaque jour ils faisaient des sorties meurtrières, et telle
était leur audace, que le roi d’Aragon leur envoya commander de ne pas
s’exposer ainsi inutilement. Calatayud, ainsi que la plupart des villes
espagnoles, était divisé en deux factions ennemies depuis un temps
immémorial ; mais, dans le danger commun, elles s’étaient réconciliées,
et maintenant elles ne rivalisaient plus que de dévouement et de
courage.[408] Cependant le nombre devait l’emporter. Les Castillans
s’emparèrent du couvent des Frères Prêcheurs en dehors de la ville
et s’y fortifièrent. De là, bientôt après, ils ouvrirent une large
brèche au mur d’enceinte, et leurs machines foudroyèrent l’église
de Saint-François, où les assiégés s’étaient retranchés après la
destruction du rempart. Chaque pouce de terrain coûtait un combat ;
mais les progrès des Castillans étaient continuels ; ils s’avançaient
lentement, mais irrésistiblement, au milieu des ruines. Du dehors,
les malheureux habitants de Calatayud ne recevaient que des nouvelles
décourageantes. Le roi d’Aragon, pris au dépourvu, n’avait ni troupes
ni argent. Il était menacé de tous les côtés à la fois. Le roi de
Navarre attaquait Sos[409] et Salvatierra.[410] Ses coureurs allaient
piller et brûler jusqu’aux portes de Jaca. Iñigo Lopez de Orozco,
avec une forte division castillanne, marchait sur Daroca, et le bruit
courait qu’il allait être suivi de près par une armée auxiliaire,
conduite par le roi de Portugal en personne.[411] En même temps,
plusieurs seigneurs gascons, anciens ennemis de l’Aragon, voulant
avoir leur part à la curée, se préparaient à passer les monts et à
l’envahir du côté du nord. Tous les yeux se tournaient avec effroi vers
Calatayud, et l’on suivait dans une douloureuse anxiété les péripéties
de ce siége mémorable. A cette époque, c’était un sujet d’étonnement
pour la noblesse, que des bourgeois se battissent si bien, n’ayant
point de riches-hommes, point de seigneurs de marque à leur tête. Le
comte d’Osuna et quelques chevaliers des familles les plus illustres
conçurent le projet hardi de passer au travers de l’armée castillanne
et d’aller s’enfermer dans la place assiégée pour diriger les efforts
des habitants. Ils partirent de Saragosse avec peu de suite pour n’être
point remarqués ; mais, comme ils allaient franchir les lignes de
l’ennemi, un guide infidèle révéla leur approche. Cernés dans un petit
village, ils furent contraints de se rendre. Don Pèdre les ayant fait
conduire devant la brèche, déjà large de plus de quarante brasses,
leur offrit ironiquement de les laisser entrer dans la ville pour y
courir la fortune de leurs concitoyens. « Vous voyez, leur dit-il, que
dès demain, si je veux, un assaut me rend maître de la place. Mais je
serais fâché qu’une ville si importante fût saccagée et détruite. Je
consens à recevoir les habitants à merci. Exhortez-les vous-mêmes à ne
pas s’opiniâtrer dans une résistance inutile. »

Malgré leur situation désespérée, et bien qu’avertis par le comte
d’Osuna et ses compagnons qu’ils n’avaient aucun secours à espérer,
les braves bourgeois de Calatayud refusèrent de se rendre avant d’en
avoir obtenu la permission de leur seigneur. Don Pèdre, sachant bien
que, s’il donnait l’assaut, ses soldats ne lui laisseraient que des
cendres, permit aux assiégés d’envoyer à Perpignan une députation pour
faire connaître au roi d’Aragon l’état de la place et lui demander de
relever les habitants de leur serment de fidélité, s’il ne pouvait les
secourir. La capitulation de Calatayud mérite d’être rapportée. On
convint que si, dans un délai de quarante jours, une armée aragonaise
ne se présentait pas pour faire lever le siége, la ville serait
remise au roi de Castille ; que les habitants auraient la vie sauve,
qu’ils conserveraient leurs propriétés et ne seraient pas contraints
d’émigrer. Cette clause, qui paraît étrange aujourd’hui, montre
quelles étaient alors les lois de la guerre. On a vu que, peu d’années
auparavant, la population aragonaise de Tarazona avait été expulsée en
masse et remplacée par une colonie castillanne. Le vainqueur rendait
hommage à la valeur des bourgeois de Calatayud. Le roi d’Aragon loua
leur fidélité et reconnut qu’ils avaient fait tout ce qui est possible
à de braves gens pour lui conserver la place. Hors d’état de les
secourir, il les engagea lui-même à pourvoir de leur mieux au salut de
leurs personnes et de leurs biens, et, les exonérant de l’hommage prêté
à sa couronne, il leur permit de devenir sujets du roi de Castille et
de lui prêter serment comme à leur seigneur.[412]

Au moyen-âge, les campagnes étaient toujours de courte durée. Il n’y
avait pas d’armées permanentes. Les vassaux des seigneurs appelés aux
armes par le roi, les contingents fournis par les villes, ne pouvaient
long-temps demeurer éloignés de leurs travaux ordinaires. Après une
bataille ou un siége, l’usage était de les renvoyer pour quelque temps
dans leurs foyers. Les seules troupes qui méritassent alors le nom
de régulières, consistaient dans la milice des ordres militaires et
quelques bandes peu nombreuses entretenues par les rois et attachées à
la garde de leur personne. On ne doit donc pas s’étonner qu’après la
prise de Calatayud la grande armée castillanne se dissipât sans pousser
plus loin ses avantages. Le roi lui-même alla chercher quelques jours
de repos au milieu des délices de Séville. Pour observer la frontière
et garder les places conquises, il laissait les trois maîtres avec
leurs chevaliers et deux mille hommes d’infanterie. C’en était assez
pour tenir en haleine un ennemi qui n’osait se montrer en rase campagne.


III.

Une grande affliction attendait don Pèdre à son arrivée dans sa
capitale. Son fils Alphonse, qu’il venait de proclamer héritier de sa
couronne, mourut dans ses bras, victime de la terrible épidémie qui
désolait l’Espagne. La peste noire, qui avait fait tant de ravages en
1350, à laquelle avait succombé don Alphonse, reparaissait au bout de
douze ans, plus cruelle que jamais. On remarqua qu’elle sévit surtout
dans les provinces qui avaient été le théâtre de la guerre. Calatayud
souffrit plus qu’aucune autre ville ; le fléau frappa indistinctement
et la garnison castillanne et les bourgeois décimés par le siége.[413]

Pendant les instants de relâche que lui laissaient la douleur de don
Pèdre et la dissolution de l’armée castillanne, le roi d’Aragon se hâta
de rappeler le comte de Trastamare et de solliciter des secours auprès
du roi de France. Bien que don Henri eût acquis une triste expérience
de la foi qu’il devait avoir dans les promesses de Pierre IV, la
fortune avait trop intimement uni leurs intérêts pour qu’il ne se
rendît pas aussitôt aux instances de son ancien protecteur. Capitaine
d’aventure aux gages du roi de France, il n’avait pas abandonné ses
projets sur la Castille. Au moment où don Pèdre assiégeait Calatayud,
et peut-être avant que le roi d’Aragon réclamât de nouveau ses
services, le Comte signait à Paris, avec les ministres du roi Jean, un
traité remarquable dans lequel il est facile de deviner ses desseins
ambitieux. Il s’engageait à conduire hors de France les grandes
compagnies qui désolaient le royaume.[414] Où devait-il les mener ?
C’était le secret du Comte et du Dauphin, régent pendant la captivité
de son père. Nul homme n’eut à un plus haut degré que don Henri le
talent de gagner la confiance de tout ce qui l’approchait. Arrivant en
Aragon, proscrit et vaincu, il devint en un moment le favori de Pierre
IV et l’instrument de tous ses projets. Il sut tirer de ce prince avare
des subsides considérables, et, bien que maltraité par la fortune, il
conserva toujours auprès de lui la position d’un souverain indépendant
plutôt que celle d’un vassal à sa solde. Obligé de quitter l’Aragon,
don Henri parvint, au bout de quelques mois de séjour en France, à
s’attacher un grand nombre de capitaines d’aventure. Il n’avait pas eu
de peine à rendre le nom de don Pèdre odieux à la cour de France ; mais
ce qui était plus difficile, il avait réussi à se représenter lui-même
comme son antagoniste le plus redoutable et comme le seul espoir de
la Castille. Toutefois un obstacle inconnu, mais dont il n’est pas
difficile de deviner la nature, l’empêcha de conduire alors en Espagne
ces redoutables bandes qu’il se flattait d’armer contre don Pèdre.
En ce moment, ni la France ni l’Aragon ne pouvaient lui fournir des
subsides, et, sans argent, il était impossible de se faire suivre par
les aventuriers.[415] Il ne put donc amener a Pierre IV que sa suite
ordinaire de bannis castillans, et cependant, lorsqu’il reparut en
Espagne, son exil semblait l’avoir grandi. Il n’était déjà plus comme
autrefois un capitaine d’aventure ; il se présentait comme un souverain
prédestiné à une couronne chancelante et qu’il s’apprêtait à saisir.
En 1357, il était entré en Castille avec le titre de procurateur du
roi d’Aragon, pour lui gagner des villes et des terres, aujourd’hui,
il allait conquérir un royaume pour lui-même, et l’Aragonais se
faisait son auxiliaire. Les rôles avaient changé : maintenant Pierre
IV demandait un salaire à son ancien procurateur. Au commencement de
l’année 1363, dès leur première entrevue, qui eut lieu à Monzon, ils
s’engagèrent à détrôner don Pèdre à frais communs et à se partager la
Castille. Voici leur traité, aussi remarquable par l’importance des
stipulations que par l’absence de toutes les formes diplomatiques alors
en usage :

« Le roi d’Aragon : Nous vous promettons à vous, don Henri, comte de
Trastamare, de vous aider à conquérir le royaume de Castille bien et
réellement, à condition que vous nous donnerez, et serez tenu de nous
livrer en franc et libre alleu, avec investiture royale, la sixième
partie de tout ce que vous gagnerez au royaume de Castille, là où nous
serons de notre personne, ou représenté par un de nos vassaux. Et tout
de même que nous sommes tenu de vous aider à conquérir ledit royaume,
ainsi serez-vous tenu vous-même de nous aider à l’encontre de tout
homme au monde, et ce, avec ce que vous aurez conquis, et à être l’ami
de nos amis et l’ennemi de nos ennemis. Écrit de notre main à Monzon,
le dernier jour de mars, l’an 1363. — Et moi, le comte don Henri, je
vous promets, sire roi, que j’accomplirai de bonne foi tout ce que je
dois accomplir à votre égard, selon qu’il est dit par vous ci-dessus.
Écrit de ma main, le jour que dessus. — Rex Petrus. — Moi, le
Comte.[416] » Ce traité, écrit de la main même des deux princes, était
destiné sans doute à demeurer secret jusqu’au jour où il pourrait
recevoir son exécution. L’un et l’autre avaient intérêt à en dérober la
connaissance au public : don Henri, pour ne pas ruiner son crédit en
Castille en révélant les concessions qu’il faisait à un roi étranger ;
Pierre IV, pour ne pas paraître rompre d’une manière éclatante avec
son frère don Fernand, dont il avait autorisé naguère les prétentions
au trône de Castille, et qu’il sacrifiait maintenant à un aventurier
son ennemi. L’infant s’était opposé de toutes ses forces au rappel du
comte de Trastamare ; il avait été soutenu dans le conseil même du roi
par un grand nombre de seigneurs aragonais qui voyaient avec jalousie
la faveur du bâtard castillan ;[417] mais ses efforts avaient été
inutiles, et il ne cachait pas son dépit.

Il fallait beaucoup d’assurance et une hardiesse en quelque sorte
prophétique pour songer en ce moment au partage de la Castille.
Jamais conquête ne sembla plus loin de se réaliser. Au contraire,
l’ascendant de don Pèdre paraissait plus irrésistible que jamais.
Pendant que l’hiver suspendait les hostilités, il s’était ménagé un
puissant auxiliaire. Il suffisait que la France se montrât favorable
au roi d’Aragon pour que l’Angleterre en prît ombrage et fût disposée
à soutenir l’ennemi déclaré de ce prince. Vers la fin de l’année
1362, des ambassadeurs castillans s’étaient rendus en Guyenne auprès
du prince de Galles, sous prétexte de concerter avec lui des mesures
pour repousser l’invasion des compagnies, mais en réalité pour lui
proposer une alliance avec leur maître. Elle fut conclue à Bordeaux
au commencement de l’année 1363. Par ce traité, le roi de Castille
et celui d’Angleterre se garantissaient mutuellement l’intégrité de
leurs possessions, et déclaraient, suivant la formule chevaleresque du
moyen-âge, qu’ils se faisaient amis et s’unissaient contre tous les
hommes du monde.[418]

Fort de cette puissante protection, don Pèdre revint à Calatayud et
recommença ses ravages dans le bas Aragon aussitôt que le printemps
lui permit de reprendre les hostilités. Aucune armée ennemie ne tenant
la campagne, la guerre se réduisait à une suite de siéges. Quantité
de petites villes et de châteaux tombèrent au pouvoir des Castillans.
Tarazona se rendit par capitulation ; Cariñena fut emportée d’assaut.
Les chroniqueurs aragonais prétendent que le vainqueur souilla son
triomphe par d’horribles cruautés. Suivant leur récit, don Pèdre,
irrité de l’héroïque résistance des bourgeois de Cariñena, les aurait
tous fait massacrer, réservant les principaux d’entre eux pour les
faire périr de sang-froid dans d’épouvantables supplices.[419]


IV.

Qu’on me permette d’abandonner pour un instant le récit monotone
d’une guerre du moyen-âge, pour appeler l’attention du lecteur sur un
monument curieux qui fait connaître quelques traits du caractère de
don Pèdre. Je veux parler de son testament écrit à Séville pendant
l’hiver de 1362, tandis qu’il se préparait à recommencer la guerre
où nous le laissons engagé. Cette pièce, qui se conserve encore en
original, me paraît digne d’être analysée. Aucun autre document ne
révèle mieux les vues et les desseins du prince dont je me suis proposé
d’écrire la vie.

Après les formules religieuses consacrées alors pour de tels actes, le
roi fixe le lieu de sa sépulture. Son tombeau doit être placé dans la
chapelle neuve qu’il fait bâtir à Séville. A sa droite doit reposer
Marie de Padilla, qu’il appelle la reine sa femme ; à sa gauche don
Alphonse son fils, qu’il nomme l’infant. Puis il règle l’ordre de la
succession au trône. D’abord il y appelle Beatriz, sa fille aînée ;
à son défaut, Constance, enfin Isabelle, toutes les trois filles de
Marie de Padilla, et qualifiées d’infantes de Castille ; enfin un
fils naturel, qui ne doit hériter de la couronne que dans le cas où
les trois princesses mourraient sans postérité. Le nom de ce fils
et celui de sa mère sont aujourd’hui un problème. Partout où ils
sont mentionnés, on observe dans l’acte original les traces d’une
altération évidente, des surcharges maladroites. Le parchemin gratté
grossièrement, percé en quelques endroits, la couleur de l’encre, des
lacunes, une orthographe sensiblement moderne, trahissent l’œuvre d’un
faussaire inhabile. Aux noms tracés originairement, on a substitué ceux
de don Juan, fils de doña Juana de Castro. Or, l’existence de ce fils
est plus que problématique, aucun auteur contemporain n’ayant constaté
sa naissance. Il n’est pas douteux que le testament n’ait été altéré
assez long-temps après la mort du roi, et, suivant toute apparence,
avec l’intention d’embellir quelque généalogie. M. Llaguno, excellent
juge en ces matières, a cru reconnaître sous les surcharges que le nom
primitivement écrit était celui de don Fernand, fils de doña Maria de
Hinestrosa, femme de Garci Laso Carrillo. Cette conjecture est d’autant
plus probable, que les amours du roi avec cette dame sont attestés par
Ayala, et, en outre, parce qu’il est naturel de supposer à don Pèdre
une préférence pour ce fils appartenant à la famille des Padilla.

En appelant à lui succéder en premier lieu l’infante Beatriz, le roi
lui commande de se marier à l’infant de Portugal, auquel il l’avait
déjà fiancée, et qu’il désigne pour être roi avec elle. Ici paraît, à
mon sentiment, cette pensée constante de don Pèdre, l’agrandissement de
la Castille, qui, avec le Portugal, ne doit plus former qu’un royaume.
A défaut de l’infant de Portugal, doña Beatriz est libre de se choisir
un époux ; cependant, sous peine de malédiction et de déshérence, son
père lui défend de se marier soit avec don Henri, soit avec don Tello,
soit avec don Sanche, dont il rappelle l’ingratitude et les trahisons.
Cette défense peut paraître étrange, vu les étroites relations de
parenté existant entre doña Beatriz et les trois bâtards frères du roi.
Peut-être a-t-elle pour but de déjouer quelque projet conçu à cette
époque et tendant à terminer les guerres civiles de la Castille par une
union entre les bâtards et la famille royale.

Ayant ainsi déterminé l’ordre de succession, don Pèdre s’occupe du
partage de son trésor particulier entre ses enfants. Ses filles sont
avantagées, son fils n’a qu’un legs médiocre. Il fait six parts de
ses biens meubles, parmi lesquels figurent une grande quantité de
pierreries. Beatriz aura trois parts, Constance deux, Isabelle une
seule. Le roi désigne minutieusement les perles, les joyaux, les
objets précieux qu’il lègue à chacune des infantes, les armes qu’il
réserve à son fils. Je ne le suivrai pas dans cette énumération,
intéressante pour l’antiquaire, et je passe à des dispositions plus
remarquables. Suivant l’usage, le prince ordonne quelques fondations
pieuses pour le salut de son ame, et notamment, ce qui lui fait
honneur, le rachat de mille captifs chrétiens chez les Maures.
Immédiatement après ces dispositions, dictées par un sentiment
religieux, on en trouve d’autres dont le motif est bien différent
sans doute. Quatre femmes qu’il désigne doivent recevoir, la première
2,000 doubles castillannes, les autres 1,000 doubles seulement, à la
condition pour toutes d’entrer en religion. Cette dernière clause,
où perce une jalousie despotique qui survit à la mort, ne permet pas
de douter qu’il ne s’agisse de maîtresses obscures. En effet, leurs
noms ne sont cités dans aucune chronique, et, sans ce testament, ils
seraient parfaitement inconnus. Mari Ortiz, sœur de Juan de Sant Juan,
semble la préférée, car elle a le legs de 2,000 doubles. Les autres
sont Mari Alfon de Fermosilla, Juana Garcia de Sotomayor et Urraca
Alfon Carrillo. La forme de ces noms n’indique point une naissance
illustre,[420] et l’on remarquera qu’aucun n’est précédé du mot doña,
qui cependant, à cette époque, s’accordait par courtoisie à des femmes
dont les pères ou les maris n’avaient point le privilége du don.

Le roi recommande à sa fille et à ses successeurs de maintenir dans
leurs offices tous ses loyaux serviteurs, et, en termes exprès, il
nomme Diego de Padilla, son beau-frère, les maîtres de Saint-Jacques et
d’Alcántara, le prieur de Saint-Jean Garci Gomez Carrillo,[421] Martin
Lopez, son chambellan, Martin Yañez, son trésorier, Mateo Fernandez,
chancelier du sceau privé, Rui Gonzalez, son grand-écuyer, enfin Zorzo,
capitaine des arbalétriers de sa garde, qui avait battu une escadre
aragonaise.

La question de la tutelle de ses enfants était assurément la plus grave
que le roi eût à résoudre. On aurait dû croire que son choix tomberait
sur Diego de Padilla, oncle de ses filles, et plus intéressé qu’aucun
autre à la conservation de leurs droits. Cependant c’est le maître de
Saint-Jacques, Garci Alvarez, que le roi appelle à ces importantes
fonctions, et, à son défaut, Garci Carrillo, prieur de Saint-Jean, bien
qu’il fût allié à une famille en hostilité ouverte contre lui. Malgré
la faveur constante dont il jouissait auprès de son maître, Diego de
Padilla n’avait jamais possédé sa confiance. J’en ai rapporté plusieurs
preuves.[422]

J’ai cru devoir analyser en détail ce document remarquable, car mon but
n’est pas seulement de faire connaître les événements arrivés sous le
règne de don Pèdre, mais encore d’étudier le caractère de ce prince si
diversement jugé. Son testament peut être regardé comme l’expression
de ses pensées intimes, et, à ce titre, méritait, ce me semble, d’être
examiné avec un soin particulier. Le despote s’y révèle à chaque ligne,
mais il a sa grandeur.

Don Pèdre ne crut point qu’un testament suffît pour assurer la couronne
à l’aînée de ses filles. Il voulut consacrer ses droits par un acte
encore plus solennel et demanda aux représentants de la nation, pour
l’infante Beatriz, le serment qu’ils avaient prêté, l’année précédente,
à son frère don Alphonse. Contre l’usage, il convoqua les cortès en
dehors des frontières de la Castille, à Bubierca, ville aragonaise dont
il venait de s’emparer. En réunissant l’assemblée au milieu d’un camp,
sur une terre conquise par ses armes, peut-être voulait-il montrer que
les limites du royaume avaient reculé et qu’il régnait partout où il
avait planté sa bannière. Ce ne fut pas la seule innovation que l’on
vit dans ces cortès dont les actes sont malheureusement peu connus.
L’infante Beatriz ayant été solennellement proclamée héritière de
la couronne, le roi prévit et régla, comme il l’avait fait dans son
testament, les droits éventuels de ses deux autres filles, pour le
cas où leur aînée mourrait sans postérité. Je ne trouve point qu’il
ait été fait mention du fils naturel, appelé dans son testament à
succéder aux infantes. Peut-être le roi craignait-il de trop exiger de
l’obéissance de ses peuples. Après avoir reçu le serment des cortès,
il fit rédiger un procès-verbal de la séance, auquel tous les députés
présents apposèrent leur signature, formalité singulière et tout à fait
inusitée à cette époque. Puis, comme s’il eût voulu associer toute la
nation à sa vengeance, il fit proclamer, au milieu de l’assemblée, la
liste des seigneurs bannis du royaume et déclarés coupables de haute
trahison.[423] Cette table de proscription était la plus longue qui eût
encore paru. Nulle protestation ne se fit entendre ; mais l’arrêt n’en
fut pas moins vivement désapprouvé par toute la noblesse. C’en était
fait de ce privilége si cher aux riches-hommes de changer à leur gré
de patrie et de suzerain. Esclaves maintenant, ils voyaient le glaive
toujours levé contre quiconque essaierait de rompre ses chaînes.




XVII.

OPÉRATIONS MILITAIRES DANS LE ROYAUME DE VALENCE. — MORT DE L’INFANT
D’ARAGON. — DÉFECTION DU ROI DE NAVARRE. — 1363.


I.

Les succès obtenus par don Pèdre avaient stimulé le zèle de ses alliés.
Gil Carvalho, maître de l’ordre portugais de Saint-Jacques, lui amena
trois cents hommes d’armes d’élite. L’infant Louis de Navarre et le
captal de Buch rejoignirent ses drapeaux avec un corps nombreux,
apportant la nouvelle de quelques conquêtes déjà faites en Aragon par
le roi de Navarre.[424] Enfin, le roi de Grenade, Mohamed, envoya à
l’armée castillanne un capitaine musulman que les auteurs contemporains
traitent de chevalier et qu’ils nomment don Farax, fils de Redouân.
C’était contre le royaume de Valence que ce dernier auxiliaire devait
opérer avec six cents génétaires grenadins. En demandant au conseil
de sa bonne ville de Murcie un accueil hospitalier pour ses alliés
musulmans, le roi de Castille l’engageait à réunir ses milices à la
cavalerie maure « pour ravager le territoire d’Orihuela, pour y faire
_guerre cruelle_ et couper la tête à tous les Aragonais qui tomberaient
entre leurs mains. Gardez mes ordres, ajoutait le roi ; ceux qui se
rendraient coupables de désobéissance, la paieraient de leur vie. »
Depuis quelque temps, cette formule accompagnait tous les mandements
royaux.[425]

Malgré le nombre et l’ardeur des troupes castillannes, la forte ligne
militaire de l’Èbre, obstacle presque insurmontable pour une armée
de cette époque, arrêtait leurs progrès dans le nord de l’Aragon.
Don Pèdre avait résolu de tourner ses armes contre le royaume de
Valence. Il espérait y trouver un pays plus riche, une résistance
moins opiniâtre de la part des habitants ; enfin il se flattait
encore peut-être que l’ancienne rivalité entre les Valenciens et les
Aragonais rendrait ses conquêtes plus faciles. Avec le gros de ses
forces, il marcha résolûment contre la capitale, pendant que les
contingents de Murcie et les Maures de Farax attaquaient le midi de la
province. Sur sa route, peu de villes osèrent lui résister : Teruel,
Castel-Favib, Segorbe, Murviedro furent successivement occupées par
ses troupes ; Daroca seule se défendit avec bonheur. Plus l’armée
castillanne s’avançait vers le sud, plus elle s’affaiblissait, obligée
de laisser des détachements dans toutes les places qui tombaient en
son pouvoir. Les hommes de guerre contemporains ont blâmé don Pèdre
d’avoir ainsi disséminé ses forces au lieu de les tenir réunies pour
un coup décisif. Le 21 mai 1363, il arriva en vue de Valence. Il en
reconnut l’enceinte et désespéra de pouvoir l’enlever d’un coup de
main. Dans sa marche précipitée, il n’avait pu se faire suivre par
ses machines ; d’ailleurs, il n’était pas prudent d’entreprendre en
ce moment le siége d’une place si bien fortifiée, car on annonçait
l’approche du roi d’Aragon avec des forces considérables. Pendant
huit jours les Castillans escarmouchèrent aux portes de Valence,
et cependant la plaine fertile qui l’entoure, et qu’on nomme avec
raison son verger (_la Huerta_), était livrée à d’affreux ravages.
Du couvent de la Zaydia, où don Pèdre avait établi son quartier, il
voyait brûler les moissons, arracher les vignes, couper les oliviers,
incendier les hameaux et les métairies isolées.[426] C’est ainsi qu’on
faisait la guerre au moyen-âge. Don Pèdre avait quelque goût pour les
arts, et Séville est encore fière des monuments qu’il a bâtis. Il fit
enlever d’un château de plaisance, ancienne demeure des rois d’Aragon,
plusieurs colonnes antiques de jaspe, et ordonna qu’elles fussent
transportées à Séville pour servir à la décoration de l’Alcazar, où il
faisait faire de grandes constructions.[427]

Déjà la plaine de Valence, si riche et si fertile, était changée en
un désert quand le roi la quitta pour se porter au devant de l’armée
aragonaise. Elle était forte de trois mille hommes d’armes, commandés
par Pierre IV en personne, ayant sous ses ordres les bannières du comte
de Trastamare, de l’infant don Fernand, de don Tello et de don Sanche.
Peut-être alors l’armée castillanne se trouvait-elle inférieure en
nombre. Au lieu d’offrir la bataille, don Pèdre fit ses dispositions
pour la recevoir et se retrancha dans une forte position au pied des
remparts de Murviedro. De son côté, l’Aragonais ne montra pas moins de
prudence. Après s’être avancé jusqu’au pont d’Almenara, à deux lieues
environ de Murviedro, il fit halte sans vouloir passer le Rio-Canales
qui le séparait des avant-postes castillans. De part et d’autre on se
défiait, mais chacun était déterminé à ne pas abandonner la position
avantageuse qu’il avait choisie. Plusieurs jours se passèrent de la
sorte. L’abbé de Fécamp, à qui le cardinal Gui de Boulogne en quittant
l’Espagne avait laissé les pouvoirs du saint-siége, profita de
l’inaction des deux armées pour parlementer avec leurs chefs. D’abord
s’adressant à l’infant Louis de Navarre, comme désintéressé dans la
querelle, il obtint qu’il s’abouchât avec le roi d’Aragon ; puis il
détermina ce dernier à faire porter à don Pèdre des propositions
d’accommodement. Le comte de Denia fut chargé d’un premier message, et
bientôt après Bernal de Cabrera eut plusieurs entrevues avec le roi
de Castille dans le château de Murviedro. On se rappelle que, l’année
précédente, il avait été question de cimenter la paix par le mariage
de don Pèdre avec une princesse aragonaise ; ce projet fut repris et
discuté plus sérieusement peut-être que la première fois. Les avantages
obtenus par les armes castillannes dans les deux dernières campagnes,
l’occupation d’un grand nombre de villes du royaume de Valence,
obligeaient le roi d’Aragon à consentir à une cession de territoire.
Ses envoyés ne cherchèrent qu’à en dissimuler l’humiliation. Maintenant
ils proposaient que les villes de Tarazona et de Calatayud, déjà au
pouvoir des Castillans, fussent considérées comme la dot de l’infante
Jeanne, qui devait épouser don Pèdre. Alicante, Orihuela et quelques
châteaux, ainsi qu’une fraction du territoire de Valence contiguë au
royaume de Murcie, devaient pareillement être réunis à la Castille.
En retour, on demandait que don Pèdre rendît Teruel, Segorbe et ses
autres conquêtes récentes dans le royaume de Valence ; et, par une
nouvelle fiction diplomatique, cette restitution devait être la dot de
l’infante Isabelle, troisième fille de don Pèdre, dont on demandait la
main pour le duc de Gerone, fils aîné du roi d’Aragon et son héritier
présomptif.[428] Telles furent les propositions soumises à don Pèdre,
qui prouvaient bien la détresse de son adversaire, à moins qu’elles ne
cachassent quelque arrière-pensée et qu’elles n’eussent d’autre but que
de gagner du temps, et d’arrêter ainsi les progrès des Castillans.

Implacable dans ses ressentiments, don Pèdre voulait avant tout se
venger de ses anciens ennemis. Il demanda que le roi d’Aragon fît
arrêter ou tuer le comte de Trastamare et l’infant don Fernand.[429]
Pour avoir leurs têtes, il eût volontiers consenti à rendre une
partie du territoire qu’il venait de conquérir. Entre deux hommes
tels que don Pèdre et Pierre IV, une pareille clause ne devait pas
empêcher la ratification d’un traité. Il est vraisemblable qu’elle
fut discutée ; et, s’il faut ajouter créance au chroniqueur Ayala,
Bernal de Cabrera se serait engagé, au nom de son maître, à donner la
satisfaction demandée.[430] Ainsi, un double meurtre allait sceller
la réconciliation des deux souverains, et précéder l’union de leurs
enfants. C’était, à vrai dire, la seule condition qui pût obliger don
Pèdre à se résigner à un mariage pour lequel il semble avoir toujours
montré une vive répugnance. En ce moment surtout, amoureux d’une dame
nommée doña Isabel, dont il avait eu un fils, il était beaucoup plus
disposé à lui donner une couronne qu’à partager la sienne avec la
fille de son ancien ennemi.[431] Déjà il faisait traiter doña Isabel
comme une reine. Il voulait que partout où elle passait on lui rendît
des honneurs extraordinaires ; il exigeait même que les évêques lui
fissent cortége.[432] Cependant les plénipotentiaires aragonais et
castillans étaient d’accord sur les clauses patentes du traité. Ils
s’étaient entre-donné la main, puis l’avaient baisée, enfin s’étaient
embrassés selon l’antique usage d’Espagne.[433] Le roi de Navarre
s’était rendu garant des conventions souscrites de part et d’autre,
et avait fait occuper par ses troupes plusieurs villes que les deux
parties contractantes remettaient entre ses mains comme gages de
leur bonne foi.[434] La paix semblait assurée, il ne manquait plus
que l’approbation définitive des deux souverains. En ce moment l’un
et l’autre s’étaient éloignés de Murviedro ; le roi d’Aragon était à
Castellon de la Plana, don Pèdre au château de Mallon dans le royaume
de Valence.


II.

Malgré la réconciliation opérée par les soins de Pierre IV entre le
comte de Trastamare et l’infant don Fernand, peu après la bataille
de Najera, les deux princes se haïssaient mortellement, et la cour
d’Aragon était toujours divisée par leurs intrigues. L’importance de
don Henri s’était fort augmentée depuis son retour et surtout depuis
le traité secret de Monzon. Déjà il affichait assez hautement le
rôle de prétendant et de libérateur de la Castille ; il voulait être
considéré comme le chef des bannis et le seul compétiteur de don Pèdre.
Bien que Pierre IV ne le traitât point encore ouvertement comme un
souverain, il favorisait en toute occasion ses visées orgueilleuses
et lui montrait une partialité manifeste. Don Fernand avait sur la
couronne de Castille des prétentions beaucoup mieux fondées que don
Henri, car la légitimité des enfants de Marie de Padilla demeurait
toujours suspecte, et leur reconnaissance par les cortès de Séville et
de Bubierca n’avait d’autre valeur que celle d’un acte arraché par la
crainte. Que si don Pèdre mourait jeune, il y avait grande apparence
que la nation n’hésiterait pas entre un enfant incapable de gouverner
et un prince belliqueux dont les titres aux yeux de bien des gens
étaient les seuls légitimes. Autour de don Fernand se groupaient les
plus considérables des riches-hommes émigrés de Castille. Possesseur
de vastes domaines en Aragon, disposant d’une petite armée et d’une
clientelle nombreuse, l’infant était trop puissant pour ne pas donner
ombrage à un despote aussi méfiant et aussi jaloux de son autorité que
l’était Pierre IV. Jamais il n’avait vu dans ce frère qu’un rival et
qu’un ennemi ; il frémissait en songeant que ce prince, aujourd’hui
son vassal, pourrait devenir un jour un souverain plus puissant que
lui. Dans le comte de Trastamare, au contraire, il trouvait cette
docilité et cette souplesse qui plaît aux despotes. A quelque prix
qu’un banni achète la protection dont il a besoin, il la reçoit comme
un bienfait. De là cette préférence accordée au comte de Trastamare, et
ces engagements extraordinaires qu’on n’avait pas craint de contracter
avec un aventurier.

Lorsque l’agression imprévue des Castillans obligea Pierre IV à
chercher partout des soldats, l’infant et plusieurs riches-hommes
aragonais s’opposèrent vivement à l’admission de la compagnie
d’aventure que don Henri commandait. « Pourquoi chèrement acheter les
services d’un étranger, disaient-ils, tandis qu’on récompense si mal
les nôtres ? Nos soldats réclament en vain leur solde ; on accorde tout
à ceux du bâtard de Castille. » Ces représentations furent vaines ;
don Henri reparut en Aragon et le roi défendit à tout autre qu’à lui
de recruter en France.[435] Il était évident que cet ordre ne tendait
qu’à diminuer les forces et l’importance de don Fernand ; néanmoins,
en dépit du roi, un grand nombre d’aventuriers, la plupart émigrés
castillans, après avoir passé les monts avec le comte de Trastamare,
le quittèrent pour aller se ranger sous la bannière de l’infant
d’Aragon qu’ils considéraient comme leur seigneur naturel. Chose
remarquable, les premiers à donner l’exemple de cette désertion furent
les frères mêmes de don Henri, don Tello et don Sanche. Le roi d’Aragon
s’en montra vivement offensé, mais au milieu d’une guerre cruelle,
pressé par un ennemi tel que don Pèdre, la prudence l’obligeait à
dissimuler son ressentiment. Il ne le laissait percer que par une suite
d’humiliations et de tracasseries systématiques dont il abreuvait son
frère, tandis qu’il affectait des égards toujours plus flatteurs pour
don Henri.[436]

Furieux de voir les bandes du bâtard toujours bien payées, tandis
que les siennes manquaient du nécessaire, l’infant ne ménagea ni
les plaintes ni même les menaces. A Saragosse, lassé de réclamer
inutilement la solde due à ses troupes, il entra de vive force dans
la maison d’un trésorier du roi, fit briser les coffres à coups de
hache, et en distribua le contenu à ses gens.[437] Ce coup hardi
avait lieu au moment même où don Pèdre menaçait Valence, et la ville
risquait d’être prise, si les renforts que l’infant amenait n’eussent
mis l’armée aragonaise en mesure de se présenter pour en faire lever
le siége. Sans doute l’action s’excusait par le péril pressant, par la
nécessité de satisfaire les soldats et de les retenir sous le drapeau,
lorsqu’on avait tant besoin de leurs services ; mais Pierre IV oublia
qu’il devait peut-être à cette violence la conservation de la seconde
ville de son royaume. A ses yeux, c’était un acte de brigandage,
bien plus, un acte d’autorité, et il ne le pardonna pas. L’inimitié
flagrante entre les deux frères était habilement entretenue par le
comte de Trastamare, et chaque jour il s’efforçait de l’envenimer
davantage. Résolu de pousser à bout l’infant, dont il connaissait
le caractère violent et impétueux, il conseillait au roi toutes les
mesures qui pouvaient porter l’irritation à son comble et amener enfin
une explosion terrible. Pour l’exécution de ce complot il trouva un
auxiliaire puissant dans un de ses propres ennemis, Bernal de Cabrera,
et, sans se concerter, tous les deux travaillèrent avec une égale
ardeur à la perte de don Fernand.[438] Cabrera poursuivait de la même
haine l’infant et le comte de Trastamare, non-seulement comme les deux
hommes qui lui disputaient son autorité, autrefois toute-puissante en
Aragon, mais encore comme les adversaires déclarés de sa politique.
Il avait toujours conseillé à son maître de faire la paix avec la
Castille, et de ne pas exposer son royaume aux plus grands malheurs
pour les intérêts d’étrangers turbulents. On l’accusa d’avoir été gagné
par don Pèdre, mais cette imputation, que rien n’autorise, n’est pas
nécessaire pour expliquer sa conduite. Représentant du parti aragonais
à la cour de Pierre IV, il était nécessairement l’ennemi déclaré du
parti des Castillans émigrés.

Dès que les préliminaires du traité conclu à Murviedro furent
connus, l’infant, qui venait de s’opposer de tous ses efforts à
un accommodement avec le roi de Castille, annonça hautement que,
ses services devenant inutiles à son pays, il allait le quitter et
passer en France, pour offrir son épée au régent, assuré que là on
traiterait suivant leurs mérites les braves gens qu’il avait sous ses
ordres. Sa troupe, ou, comme on disait alors, sa compagnie, était
d’environ mille lances, composée d’émigrés castillans et de ses
vassaux aragonais, tous vieux soldats dévoués à sa fortune. A cette
déclaration, Pierre IV témoigna la plus grande surprise, et fit dire
à son frère qu’il le conjurait de rester à son service, promettant
de lui donner toute satisfaction à l’avenir. En ce moment, l’armée
aragonaise était divisée en deux camps fort rapprochés l’un de l’autre,
mais qui s’observaient avec toutes les précautions que l’on prend en
présence de l’ennemi. D’un côté, l’infant occupait Almanzora avec
ses hommes d’armes ; de l’autre, le roi s’était logé à Castellon de
la Plana avec les troupes de sa maison et la compagnie du comte de
Trastamare. Après d’assez longs pourparlers, don Fernand parut se
rendre aux représentations des envoyés du roi et aux prières qui lui
étaient adressées par un grand nombre de riches-hommes aragonais dont
il connaissait l’affection pour sa personne. Il consentit à demeurer
en Aragon, et accepta l’entrevue qu’on lui proposait à Castellon, pour
entendre, de la bouche même de son frère, la confirmation du traité
qui l’attacherait pour toujours à son service. Pierre IV le reçut à
bras ouverts, et le retint à dîner avec quelques seigneurs aragonais
et castillans. On était au 10 juillet, temps des plus fortes chaleurs.
Après le repas, l’infant se retira dans une salle basse pour y faire
la sieste, selon l’usage espagnol. Rarement alors un grand seigneur se
séparait de ses familiers, espèce de garde commandée par la prudence
autant que par le faste féodal. Don Fernand faisait la sieste avec
quatre de ses chevaliers, deux Castillans et deux Aragonais. L’un
des premiers était Diego Perez Sarmiento, autrefois fort avant dans
la faveur de don Pèdre, et qu’on a vu passer en Aragon peu après la
bataille d’Araviana. Tout à coup un alguazil de cour se présente à la
porte de la salle, réveille l’infant et lui déclare, au nom du roi,
qu’il est son prisonnier. « Prisonnier ! s’écrie don Fernand sautant à
bas du lit de repos ; qui ose arrêter les gens de ma sorte ? » Et il
tire son épée. « Plutôt mourir les armes à la main que se rendre ! »
s’écrie à son tour Perez Sarmiento. L’alguazil s’enfuit. Aussitôt ils
se barricadent avec des meubles et se disposent à vendre chèrement leur
vie. A peine le premier cri d’alarme avait-il retenti dans le logis
du roi, que le comte de Trastamare paraissait à la tête d’une troupe
nombreuse et armée de toutes pièces, précaution qui indiquait assez
que la cause du tumulte lui était connue d’avance. Tandis que les uns
s’efforcent de briser à coups de hache les portes de la salle basse,
d’autres percent le plafond pour tirer par les ouvertures sur les cinq
victimes dévouées. Dans cette extrémité, l’infant, n’écoutant que son
courage, ouvre lui-même la porte, et, l’épée au poing, se précipite
sur les assaillants, suivi des deux bannis de Castille. Soit lâcheté,
soit trahison, les deux chevaliers aragonais sautèrent par la fenêtre
et parvinrent à se sauver. En apercevant don Henri, l’infant s’élance
sur lui comme un furieux, et, du premier coup, abat mort à ses pieds un
écuyer du Comte qui s’était jeté devant son maître. Sans autres armes
que leurs épées, ces trois hommes, exaltés par le désespoir, firent
un instant reculer la foule de leurs adversaires ; mais que pouvait
le courage contre une troupe nombreuse et couverte de fer ? L’infant,
blessé d’abord par Pero Carrillo, majordome du comte de Trastamare,
tomba le premier percé de coups. Sarmiento et son compagnon se firent
tuer sur son corps.[439]

A la nouvelle de ce meurtre, portée en un instant au camp d’Almanzora,
don Tello et don Sanche, persuadés que le roi d’Aragon leur réservait
le même sort, crient aux armes, déploient la bannière de l’infant et
se mettent en bataille, avec toute sa compagnie, à l’entrée du bourg.
Ils virent bientôt arriver don Henri avec ses Castillans, renforcés
de plusieurs bandes aragonaises. De part et d’autre on poussa le cri
de guerre ; on baissait les lances et l’on allait se charger, quand
un héraut, revêtu de son tabard aux armes d’Aragon, s’avança entre
les deux troupes et cria, au nom du roi, que les bannis n’avaient
rien à craindre, s’ils demeuraient dans le devoir, et que le roi ne
les croyait pas complices de la trahison dont leur chef venait de
porter la peine. En même temps le Comte, ôtant son armet, appela les
principaux cavaliers de la compagnie de l’infant, et les conjura de
ne pas s’exposer à une perte certaine en refusant d’obéir aux ordres
du roi d’Aragon. Désormais que don Fernand était mort, ses soldats
n’avaient plus qu’à opter entre deux partis : quitter l’Espagne, ou
servir fidèlement le prince qui les avait accueillis dans ses états.
Il se hâta d’ajouter qu’ils pouvaient librement déclarer leur choix ;
mais, promesses, flatteries, il n’oublia rien pour séduire ces hommes
déjà découragés. Habitués à la vie d’aventure, la plupart n’avaient
d’autre moyen d’existence que leur lance et leur cheval. Don Henri
faisait briller à leurs yeux l’or du roi d’Aragon, et les assurait
qu’à l’avenir leur solde serait exactement payée. Presque tous
consentirent à s’enrôler dans sa compagnie. Après l’infant, le comte
de Trastamare tenait le premier rang parmi les émigrés de Castille, et
il devait hériter naturellement d’une armée dont il venait de faire
égorger le chef. Don Tello et don Sanche, se voyant abandonnés, se
soumirent comme les autres, et don Henri incorpora sans opposition
les bannis d’Almanzora dans ses propres troupes.[440] Quelques
seigneurs aragonais, moins confiants que les émigrés dans les promesses
d’amnistie de leur maître, quittèrent sa cour avec précipitation. Le
vicomte de Cardona s’enfuit de Castellon avec tous ses vassaux, et ne
se crut en sûreté que lorsqu’il se trouva dans son manoir féodal.[441]


III.

La mort de don Fernand semblait devoir rendre plus facile
la ratification de la paix. Il avait été convenu entre les
plénipotentiaires castillans et aragonais, et le roi de Navarre, qui
avait accepté le rôle d’arbitre, que l’exécution de la principale
clause patente du traité, c’est-à-dire la remise des places cédées
réciproquement, aurait lieu le 20 août. Le 4 du même mois, on se réunit
à Tudela en Navarre pour régler les dernières formalités. Là les
Castillans, élevant des difficultés nouvelles, prétendirent ajourner
la remise des places qui devaient être rendues au roi d’Aragon. On
commença à craindre qu’ils n’eussent des instructions secrètes pour
rompre le traité. L’armée castillanne, loin de se disperser, recevait
chaque jour des renforts ; sur toute la frontière de Castille, on
ne voyait que préparatifs de guerre ; enfin à Séville, où s’était
rendu don Pèdre pendant les conférences de Tudela, on équipait avec
activité une flotte formidable, à laquelle devaient se rallier dix
galères envoyées par le roi de Portugal. Tout annonçait que don Pèdre
réunissait ses forces pour une nouvelle campagne. Dans la triste
situation de ses affaires, le roi d’Aragon ne pouvait se flatter
qu’elle lui serait plus heureuse que les précédentes, à moins qu’il ne
parvînt à diviser ses ennemis.

On sait que le roi de Navarre n’avait pris part à la guerre que
contraint par une espèce de surprise. Il avait autant que l’Aragonais
à redouter l’ambition de don Pèdre, et son intérêt manifeste était
de s’opposer à l’agrandissement d’un si dangereux voisin. Mélange de
timidité, d’avarice et de perfidie, le caractère du roi de Navarre
se résume dans le surnom de _Charles-le-Mauvais_ que lui donnèrent
ses contemporains et que la postérité a confirmé. Un petit prince
n’existait alors qu’à force de ruse et de duplicité ; il méritait ainsi
le renom de politique. Il s’agissait pour le roi d’Aragon d’acheter
l’alliance de Charles, ou tout au moins sa neutralité. Ici commence une
suite d’intrigues obscures, dans lesquelles Pierre IV, Charles et le
comte de Trastamare luttent de fourberie, de défiance et de mauvaise
foi. Une entrevue secrète fut proposée par Pierre IV au roi de Navarre,
à l’instigation de don Henri, suivant Zurita, qui paraît avoir consulté
sur ces négociations des documents perdus aujourd’hui.[442] Si don
Henri donna le conseil, l’Aragonais ne se préoccupa d’abord que de ses
propres intérêts. Les deux rois se virent le 25 août avec beaucoup de
mystère dans le château de Uncastillo sur la limite de leurs états.
Charles, combattu entre la cupidité et la crainte que lui inspirait
la puissance de don Pèdre, après de longues hésitations, finit par
promettre une alliance secrète, à condition qu’elle lui fût chèrement
payée. Je rapporte d’après le consciencieux annaliste d’Aragon,
qui malheureusement a négligé de faire connaître ses autorités,
les principales conditions du pacte conclu entre les deux fourbes
couronnés. D’abord une somme d’argent considérable, qui devait être
comptée au Navarrais dans un délai de quatre mois ; plusieurs places
importantes, remises entre ses mains, répondaient du paiement ; car
quelle confiance pouvait-on avoir dans une promesse, quand on n’avait
pas de gages pour la garantir ? Le roi d’Aragon s’engageait encore à lui
donner des subsides pour solder ses troupes, même dans le cas où elles
n’agiraient pas immédiatement contre la Castille. Enfin on stipula que
si Charles, par quelque moyen que ce fût, parvenait à faire périr don
Pèdre ou à le livrer au roi d’Aragon, ce dernier paierait la tête de
son ennemi par un don de 200,000 florins, et la cession de la ville et
du territoire de Jaca.[443]

On a déjà vu que dans toutes les transactions diplomatiques on
cherchait à resserrer les ligues politiques par des mariages. Pierre
IV demanda la main d’une sœur du roi de Navarre pour son fils ; le duc
de Gerone, naguère fiancé à la fille de don Pèdre par le traité de
Murviedro. En cas d’agression des Français, l’Aragon devait prendre
parti pour la Navarre et défendre ses possessions en-deçà et au-delà
des monts. En résumé, Charles obtenait du roi d’Aragon les avantages
qu’il avait trouvés dans son alliance avec la Castille, et de plus
des subsides, qui, à ses yeux, avaient beaucoup plus de prix qu’une
protection incertaine. A ces conditions, il s’engageait à se déclarer
contre don Pèdre, toutefois en conservant la faculté de choisir le
moment qu’il jugerait le plus favorable, en d’autres termes, celui où
il croirait n’avoir aucun danger à courir.[444]

Je ne dois point oublier les précautions minutieuses et fort étranges,
concertées entre les deux rois pour assurer l’accomplissement exact
de toutes ces conventions. Elles montrent le point de raffinement où
était arrivée la politique au XIVe siècle. On pense bien que des
hommes qui connaissaient leurs nombreux parjures ne se fiaient point
à des serments prononcés devant les autels. Il leur fallait des gages
réels et solides contre leur mauvaise foi. On stipula d’abord que
les places offertes par Pierre IV en garantie des subsides promis
seraient remises à un chevalier aragonais, nommé Pierre Alaman, et
désigné par le roi de Navarre, et que ce chevalier commencerait par
se _dénaturer_, c’est-à-dire se reconnaîtrait le vassal de Charles et
lui prêterait serment. Ce changement de nationalité avait pour but
d’exonérer le gouverneur dépositaire d’une place de l’obéissance due
à son seigneur naturel. Le Navarrais demanda encore que Bernal de
Cabrera, dont il se défiait, souscrivît le traité et se rendît garant
de sa loyale exécution, enfin qu’à cet effet, il se fît son homme-lige
et vînt résider dans ses états. A ce soin de multiplier leurs cautions,
les deux rois montraient le peu de confiance qu’ils avaient en leurs
propres serments ; ils avouaient que la parole de leurs chevaliers
valait mieux que la leur. Un point important et difficile, c’était de
cacher toutes ces transactions à don Pèdre, même pour peu de temps.
Surtout la remise des places et l’échange des otages pouvaient les
trahir. Pierre IV consentait bien à livrer son ministre, mais il
demandait en retour l’infant Louis de Navarre. On convint que le
prince se laisserait surprendre et serait fait prisonnier par don
Henri, qui le garderait pour le compte de l’Aragonais.[445]

Les deux rois étaient d’accord, mais, quand il fallut faire part de
ces conventions à Bernal de Cabrera, on rencontra l’opposition la plus
opiniâtre. Le rusé ministre n’eut pas de peine à deviner l’influence du
comte de Trastamare dans toutes ces intrigues. Il comprit que le bâtard
ne voulait l’éloigner de la cour d’Aragon que pour y dominer seul et
peut-être pour le perdre lui-même. Long-temps il refusa de changer de
nationalité. Vaincu par les instances et les promesses de Pierre IV, il
céda enfin, quoiqu’à regret, et prêta le serment d’hommage au roi de
Navarre, mais avec cette restriction qu’on ne pourrait exiger de lui
rien de contraire au service du roi d’Aragon ou du duc de Gerone son
fils. Quant à confier sa personne au Navarrais, son nouveau suzerain,
il était trop prudent pour y consentir, et trouva sans cesse quelque
prétexte pour demeurer en Aragon.

Le traité de Uncastillo fut signé par les deux rois et par un certain
nombre de riches-hommes, enfin par le comte de Trastamare ; mais
quelques articles demeurèrent secrets pour ce dernier. Dépouillé d’une
partie de ses états, Pierre IV n’abandonnait pas l’espoir de faire des
conquêtes en Castille, et déjà les partageait avec son nouvel allié.
Il avait stipulé, conjointement avec Charles, que, s’ils parvenaient
à chasser don Pèdre de ses états, les royaumes de Murcie et de Tolède
seraient réunis à l’Aragon, et que Charles aurait, pour sa part des
dépouilles, la Castille vieille et l’Alava, provinces qui, à une
époque fort reculée, avaient fait partie de la couronne de Navarre.
Tous deux se garantirent cette augmentation de territoire contre don
Henri, pour le cas où il tenterait d’y mettre obstacle.[446] C’était
la troisième fois que Pierre IV partageait la Castille en imagination,
d’abord avec don Fernand, puis avec don Henri, maintenant avec le
roi de Navarre, et toujours sans y posséder un pouce de terrain.
Cette présomption est singulière dans un prince si prudent, que son
ardente ambition n’aveuglait pas au point de poursuivre une chimère.
N’est-ce pas une preuve, au contraire, de sa clairvoyance et de son
jugement ? Tandis que don Pèdre semait au loin la terreur, une vaste
tempête se formait derrière lui. Ce n’était plus une faible partie de
sa noblesse qui voulait reconquérir ses priviléges, c’était toute la
nation castillanne qui, fatiguée du despotisme, tendait les bras à un
libérateur. Pierre IV connaissait bien la situation de son ennemi et ne
désespérait pas.

Peu après, l’infant Louis de Navarre, chevauchant mal accompagné sur la
frontière d’Aragon, tomba dans une embuscade et fut emmené prisonnier
par le comte de Denia, chevalier aragonais, fils de l’infant En Pere
et frère d’armes du comte de Trastamare. En apprenant ce coup, les
capitaines castillans crient à la trahison et courent aux armes.
Ils demandent qu’on leur livre le château de Castel Favib, qui,
conformément aux conventions de Murviedro, avait été remis en dépôt à
un gouverneur navarrais, qui l’occupait au nom de son maître, arbitre
et garant du traité. Soit que les Castillans ne fussent pas dupes de la
feinte surprise de l’infant don Louis, soit qu’habitués par leur maître
à ne rien ménager, ils soupçonnassent le gouverneur d’intelligence
avec l’Aragonais, parce qu’il refusait de leur ouvrir ses portes, le
château est investi, et, après une vigoureuse résistance, la garnison
navarraise et les Aragonais qui la soutenaient sont passés au fil de
l’épée.[447]

De toutes parts les hostilités recommencent. Don Pèdre, quittant
Séville au premier bruit de guerre, accourt sur la frontière de
Murcie, et, trouvant ses troupes déjà réunies, il se jette dans le
royaume de Valence ; en quelques jours il emporte Elche, Alicante et
plusieurs autres places qui avaient fait autrefois partie de l’apanage
de l’infant don Fernand. Il éclatait en plaintes contre la mauvaise
foi de ses ennemis, et jurait d’en tirer une vengeance exemplaire. Les
apparences étaient en sa faveur, et cette fois il semblait repousser
une provocation déloyale. Soit qu’il ne connût pas encore les nouveaux
engagements du roi de Navarre, soit qu’il méprisât trop ce prince
pour le craindre, il tourna ses efforts vers le sud, et il annonçait
le dessein de marcher sur Valence dès que sa flotte serait en état de
faire une diversion puissante sur la côte.[448]

Cette brusque invasion, les progrès irrésistibles des Castillans, en
augmentant les alarmes du roi d’Aragon, servaient puissamment les
projets ambitieux de don Henri. Plus le péril était pressant, plus il
sentait grandir son rôle. Général d’une armée déjà nombreuse, reconnu
par les émigrés comme prétendant à la couronne de Castille, il exigeait
maintenant que le roi d’Aragon l’avouât hautement comme tel. Il paraît
qu’un certain découragement régnait alors parmi les bannis castillans.
Soit défiance dans le succès, soit regret de la mort de l’infant,
leur ancien chef, beaucoup d’entre eux parlaient de passer en France,
d’y prendre du service et de mener la vie d’aventure dans un pays où
tant d’étrangers avaient trouvé la fortune. Don Henri entretenait ces
dispositions, et se vantait assez publiquement de la faveur dont il
jouissait auprès de la cour de France et des offres magnifiques qu’il
en avait reçues. Annoncer le désir ou l’intention de repasser les
Pyrénées, était un sûr moyen de faire payer plus chèrement ses services
au roi d’Aragon, qui voyait l’ennemi au cœur de son royaume.

Le 10 octobre 1363, un nouveau traité fut signé à Benifar, entre le roi
d’Aragon et don Henri, pour confirmer et pour expliquer les courtes
conventions de Monzon. Il s’agissait de déterminer exactement quelle
était cette sixième partie de la Castille qui devait être cédée par
le prétendant. Don Henri s’obligea de livrer à Pierre IV le royaume
de Murcie et dix villes importantes des deux Castilles,[449] à titre
d’indemnités pour les dépenses considérables qu’allait entraîner la
conquête. De son côté, le roi promit de conduire lui-même une armée
aragonaise pour appuyer l’invasion. Informé que don Henri traitait
secrètement avec le roi de Navarre, car chacun des trois alliés avait
ses intrigues particulières, il craignit que Charles n’enchérît sur
son marché. Il stipula que, quelle que fût la part de ce dernier dans
la conquête de la Castille, la part de l’Aragon serait trois fois
plus considérable. Il est à remarquer que ce traité si important ne
fut signé, contre l’usage, que par deux témoins seulement, simples
chevaliers et huissiers d’armes du roi d’Aragon.[450] On se rappelle
que le traité de Monzon avait été écrit de la main même des deux
princes. Cette fois encore on tenait à s’envelopper d’un profond
mystère. Ces conventions furent acceptées sans difficulté par le
comte de Trastamare, mais il se montra exigeant pour les garanties
qui devaient en assurer l’exécution. Il demanda des otages, et, dans
une affaire aussi grave, il ne lui fallait pas des otages ordinaires.
D’abord il voulut qu’un fils du roi, l’infant don Alonso, fût remis à
un tiers qu’il devait nommer, pour être retenu dans un château fort.
Puis il désigna encore les fils des principaux conseillers de Pierre
IV, car les enfants, comme plus faciles à garder que les hommes,
étaient préférés par les négociateurs prudents. Il eut soin de demander
le petit-fils de Cabrera, son ennemi, afin d’avoir une garantie contre
la mauvaise foi de ce ministre, qu’il soupçonnait, non sans raison, de
vouloir acheter à ses dépens la paix avec la Castille. Le roi d’Aragon
promit son propre fils, et obtint le consentement et la signature de
ses conseillers, et celle de Cabrera lui-même, suivant toute apparence,
sans leur communiquer les clauses du traité que leurs enfants devaient
garantir.[451] Ce n’était encore rien que d’avoir des promesses et des
promesses signées, il fallait que les otages fussent remis réellement,
et les conseillers du roi, Cabrera surtout, témoignaient tant de
répugnance à s’en séparer, qu’il était assez évident que leur adhésion
avait été surprise ou contrainte.[452] En attendant, don Henri,
tranquille spectateur des progrès de don Pèdre, ne s’occupait que de
faire subsister sa compagnie et de lui procurer des quartiers commodes.
Il savait que le moment était proche où il faudrait se soumettre à
toutes ses exigences.


IV.

Le roi de Navarre, d’un autre côté, ne montrait pas plus
d’empressement à servir son nouvel allié, qui, dans l’épuisement de
ses finances, ne pouvait lui fournir les subsides promis. Seulement,
en sa qualité d’arbitre élu pour l’exécution du traité de Murviedro,
il prononça contre don Pèdre et s’autorisa de sa décision, non pour
lui faire la guerre, mais pour observer la neutralité. C’était déjà
beaucoup, mais Pierre IV voulait obtenir davantage. Il fit demander
à Charles une seconde entrevue, et il fut convenu que don Henri s’y
trouverait, car il avait assez de soldats maintenant pour qu’on
traitât avec lui de puissance à puissance. Rien ne peint mieux les
mœurs atroces du XIVe siècle que les contrats sans cesse renouvelés,
les serments prodigués sans pudeur, et surtout la défiance que se
témoignaient en toute occasion ces princes, qui venaient de se jurer,
la main sur les Évangiles, une amitié éternelle. Le château de Sos,
sur la frontière de Navarre, fut choisi pour la conférence. Avant de
s’y rendre, don Henri voulut que le commandement de la place fût remis
à un seigneur aragonais qu’il désigna ; il fixa le nombre d’hommes
qui composeraient la garnison et celui que chaque roi amènerait à sa
suite. Lorsqu’il entra lui-même à Sos, il laissa devant les fossés
huit cents hommes d’armes de sa compagnie. Là, on débattit de nouveau
les conditions d’une alliance entre les deux rois, puis celles d’un
traité particulier de ceux-ci avec le comte de Trastamare. A défaut
d’argent, Pierre IV promit de livrer au Navarrais plusieurs villes
de son royaume comme nantissement des subsides dont la pénurie de
son trésor l’obligeait à demander l’ajournement. Puis les trois
confédérés procédèrent au partage de la Castille, en modifiant le
traité de Benifar et en faisant à Charles des avantages considérables.
Il devait avoir la Castille vieille et la Biscaïe, et quelques villes
de la Castille neuve, entre autres Soria et Agreda, naguère cédées au
roi d’Aragon. Quant à ce dernier, sa part se composait des royaumes
de Murcie et de Tolède. Don Henri donna en otages sa fille, doña
Léonor, son fils naturel, nommé don Alonso Enriquez, et les enfants
de plusieurs émigrés. Le roi de Navarre livra l’infant don Martin,
son fils, et plusieurs jeunes enfants des premières familles de son
royaume. Le comte de Trastamare exigea en outre que tous les seigneurs
navarrais prêtassent serment sur l’eucharistie de l’accompagner dans
son expédition en Castille et de le servir fidèlement, à peine d’être
déclarés infâmes et traîtres.[453]

Malgré tant de serments, tant de minutieuses précautions, le traité de
Sos eut le sort de tant de conventions qui l’avaient précédé. Le roi
d’Aragon ne fournit point de subsides et le roi de Navarre continua
d’observer la neutralité. Quant à don Henri, seul il gagnait à ces
négociations, où il était traité en souverain. Les concessions qu’on
lui demandait lui coûtaient peu, car il donnait ce qu’il ne possédait
pas encore. En retour, il obtenait du roi d’Aragon le sacrifice du seul
homme qui pût encore contrarier ses projets ambitieux. La perte de
Bernal de Cabrera fut résolue à Sos et bientôt après accomplie.

Le refus plus ou moins adroitement dissimulé de livrer son petit-fils
en otage n’était pas la première marque qu’il eût donnée de son
opposition à l’agrandissement du comte de Trastamare. Il n’avait
jamais cessé de conseiller au roi de lui retirer sa protection et de
faire une paix sincère avec la Castille. Même en ce moment, Cabrera la
croyait encore possible. D’ordinaire les despotes voient avec plaisir
les rivalités de leurs vassaux : la jalousie et la haine de leurs
courtisans leur font quelquefois connaître la vérité. Tout en suivant
les conseils de don Henri, Pierre IV eût peut-être continué à ménager
Cabrera, si la haine du bâtard n’eût été puissamment secondée par le
roi de Navarre, par la reine d’Aragon et par une grande partie des
sujets de Pierre IV. Les Catalans surtout, irrités de longue main par
l’administration partiale et tyrannique de Cabrera, refusèrent au roi
de lui accorder des subsides, s’il ne faisait justice d’un ministre
abhorré.[454] Seul contre tous, n’ayant d’autre appui qu’un maître
ingrat et sans cœur, Cabrera, sentant son crédit s’affaiblir de jour
en jour, avait à plusieurs reprises témoigné le désir d’abandonner
le timon des affaires. Il annonçait l’intention de résigner tous ses
emplois et de finir sa vie dans la retraite. Peut-être n’était-il pas
sincère, en offrant ainsi de laisser le champ libre à ses ennemis. A
cette époque, il était rare qu’une pareille renonciation ne fût le
prélude d’une révolte ouverte, et les rois du XIVe siècle avaient
accoutumé de n’éloigner un ministre de leurs conseils que pour
l’envoyer à l’échafaud. Pierre IV refusa d’accepter la résignation de
Cabrera. A plusieurs reprises, il l’assura de la continuation de ses
bonnes graces. A force de promesses et de flatteries, il parvint à
tromper sa défiance et à l’attirer dans le château d’Almudover, où il
s’était rendu avec don Henri et le roi de Navarre peu de temps après
les conférences de Sos. Il est étrange que le vieux politique qui
venait de faire tomber l’infant don Fernand dans un piége semblable ne
reconnût le péril que lorsqu’il se trouvait déjà entre les mains de
ses ennemis. A peine était-il arrivé au château d’Almudover, que le
roi de Navarre et don Henri vinrent demander compte au roi d’Aragon
d’un bruit répandu, disaient-ils, dans toute l’armée : on venait de les
avertir que tous les deux allaient être assassinés par son ordre.[455]
En ce temps, pareille rumeur n’avait rien de bien improbable, et c’est
Pierre IV lui-même qui nous fait connaître cette accusation, concertée,
suivant toute apparence, entre les ennemis de Cabrera. Le roi se
justifia et voulut rechercher les auteurs de cette calomnie. Aussitôt
chacun lui nomma son ministre. Celui-ci, prévenu du complot, avait déjà
pris la fuite. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on le déclarât
coupable des crimes les moins avérés et les plus absurdes.[456]
Poursuivi chaudement et bientôt arrêté, il fut remis à son nouveau
suzerain, le roi de Navarre, qui, après l’avoir gardé quelque temps
dans un cachot, honteux peut-être du rôle de bourreau, le livra à
Pierre IV, son seigneur naturel. Après un jugement dérisoire, Bernal
de Cabrera eut la tête tranchée.[457] Son fils, le comte d’Osuna,
prisonnier en Castille depuis le siége de Calatayud, obtint de don
Pèdre la faveur d’être mis à rançon. Bientôt après il prit du service
en Castille, et, s’étant dénaturé, accepta le commandement d’une des
galères envoyées en croisière sur les côtes d’Aragon.[458]

Le comte de Trastamare trouvait des rois pour tuer ses ennemis
politiques ; il se chargeait de venger lui-même ses injures
particulières. Parmi les seigneurs castillans attachés à sa fortune,
Pero Carrillo tenait le premier rang dans sa petite cour. Il était
son majordome. Depuis sa fuite de Séville, en 1350, il ne l’avait
jamais abandonné. C’était à lui que la comtesse de Trastamare devait
sa délivrance ; c’était lui qui avait porté le premier coup à l’infant
d’Aragon. Jamais sa fidélité ne s’était démentie au milieu des
intrigues et des dissensions continuelles qui partageaient les émigrés
en factions ennemies. On cherchait une cause à un attachement si rare
à cette époque, et on l’attribuait tout bas à l’amour que doña Juana,
sœur de don Henri, avait inspiré à Pero Carrillo. J’ai raconté comment
cette dame, mariée d’abord à don Fernand de Castro, l’avait quitté
au bout de fort peu de temps pour aller vivre en Aragon auprès de
son frère. Son mariage avait été cassé pour cause de parenté, et don
Fernand avait voué une haine mortelle à don Henri, l’accusant d’avoir
pris ce prétexte pour rompre une union qu’il avait d’abord favorisée.
En Aragon, doña Juana distingua Carrillo et parut agréer ses hommages.
L’orgueil du bâtard s’indigna qu’un simple chevalier oubliât le respect
dû au sang des rois. C’est un proverbe espagnol, « qu’à secrète injure
il faut secrète vengeance. » Au milieu d’une partie de chasse, don
Henri, ayant attiré Carrillo dans un lieu écarté, le tua d’un coup de
javeline. Dans les mœurs du temps, cet assassinat pouvait passer pour
un acte honorable. Un frère était le maître de sa sœur et le gardien
jaloux de son honneur. Aussi Ayala, soigneux d’ordinaire d’excuser les
crimes du prince auquel il dut sa fortune, rapporte-t-il ce meurtre
sans commentaire, le tenant, sans doute, pour justifié suivant les lois
de la chevalerie.[459]




XVIII.

GUERRE DANS LE ROYAUME DE VALENCE. — 1364-1365.


I.

Tandis que le roi d’Aragon et le comte de Trastamare luttaient d’astuce
et de perfidie, tandis qu’ils assassinaient leurs plus fidèles
serviteurs, don Pèdre ravageait impunément le royaume de Valence et
venait mettre le siége devant la capitale. Maître de la plupart des
villes aux environs, il établit son quartier au Grao, petit port à une
demi-lieue de Valence, afin de couper les communications des assiégés
avec la mer et d’assurer les siennes avec sa flotte, attendue de moment
en moment. Valence avait une garnison nombreuse, un gouverneur fidèle
et courageux ; mais elle était mal approvisionnée, car l’invasion
des Castillans avait détruit la récolte l’année précédente et fait
refluer dans la ville presque toute la population des campagnes. Après
quelques jours de blocus, le pain manqua. Les habitants n’avaient
plus que du riz pour se nourrir, et encore en petite quantité. Si
les secours demandés au roi d’Aragon avec instance et à plusieurs
reprises tardaient quelques semaines, Valence était perdue. Don Pèdre,
qui n’ignorait pas la détresse des assiégés, se bornait à fermer le
passage à tous les convois, et, renfermé dans son camp, attendait
avec patience que la famine combattît pour lui. Ses quartiers étaient
fortifiés avec soin ; nul ennemi ne tenait la campagne, et il n’avait
à repousser que des sorties qui ne pouvaient avoir de résultat.
S’endormant au milieu de cette sécurité trompeuse, il ne soupçonnait
pas même qu’il y eût une armée aragonaise sur la rive droite de l’Èbre.

Après beaucoup de temps perdu dans ses négociations avec le roi de
Navarre, Pierre IV, songeant enfin à la situation alarmante de Valence,
avait obtenu, à force de prières, que don Henri réunît ses troupes à
l’armée aragonaise. Alors, se croyant en état d’offrir la bataille, il
s’avança vers Valence à marches forcées, tandis que sa flotte, chargée
de munitions de toute espèce, suivait ses mouvements en longeant la
côte. Instruit de la position des Castillans, il espérait tomber à
l’improviste sur leurs quartiers et obtenir une victoire facile en les
surprenant dispersés. Son armée, composée d’environ trois mille hommes
d’armes[460] et de sept à huit mille fantassins, s’avançait rapidement,
côtoyant le rivage hors des routes frayées, et, bien qu’éloigné encore
de l’ennemi, le roi avait donné l’ordre, pour mieux dérober son
approche, qu’on n’allumât point de feux pendant la nuit. Probablement
don Pèdre serait demeuré jusqu’au dernier moment dans la sécurité la
plus complète, si un avis envoyé par un traître ne lui eût révélé
l’imminence du danger. Don Tello n’avait jamais cessé d’entretenir
des relations secrètes avec lui, soit que, incertain du succès, il
voulût se ménager à tout événement les moyens de rentrer en grace,
soit que, jaloux de don Henri, il sacrifiât ses propres intérêts à la
haine qu’il portait à ce frère dont l’autorité lui était insupportable.
On sait que, lors de son expédition en Castille, il avait déjà médité
une défection, découverte et déjouée par la vigilance du comte de
Trastamare. Cette fois, par une nouvelle trahison, il envoya un de ses
écuyers à don Pèdre pour l’avertir de l’approche et des projets de
l’armée aragonaise.[461] De grandes fumées sur les tours de Murviedro,
signal d’alarme donné par les avant-postes castillans, confirmèrent
bientôt le rapport de l’écuyer, en même temps que d’autres feux allumés
sur les montagnes annonçaient aux habitants de Valence l’arrivée de
leurs libérateurs.[462] Don Pèdre ne perdit pas un moment. A la tombée
de la nuit, il rassembla toutes ses troupes, leva son camp, et le matin
il était à Murviedro, occupant une position avantageuse et barrant la
route qui conduit à Valence.

Les Castillans étaient en bataille au pied des remparts de Murviedro
quand l’armée aragonaise se montra dans la plaine. Un engagement
semblait inévitable. Pierre IV se hâta de ranger ses soldats, et,
courant le long des bataillons à mesure qu’ils se formaient, il les
harangua et les exhorta à faire leur devoir. « Je jure, dit-il à ses
hommes d’armes, de frapper moi-même le premier coup. Que les pieds
de devant de vos chevaux soient sur les pieds de derrière de mon
cheval.[463] » Cependant don Pèdre ne quittait point les hauteurs.
Après une halte assez longue pour lui offrir le combat, l’infanterie
aragonaise se replia sur les montagnes et s’y retrancha en face des
Castillans, pendant que la gendarmerie, tournant à gauche de la route
frayée, se rapprocha de la mer et poursuivit en bon ordre le long de
la grève sa marche sur Valence. Il lui fallait passer un ruisseau
assez profond[464] sur un pont étroit, et l’on pouvait craindre que
l’ennemi ne profitât du moment où la moitié de cette cavalerie serait
déjà passée pour tomber sur l’arrière-garde. Le comte de Trastamare
s’offrit avec sa compagnie pour couvrir le défilé, mais le roi d’Aragon
ne voulut céder ce poste d’honneur à personne. « Tant qu’il y aura
cent de mes hommes d’armes, dit-il, sur la rive gauche en face de
l’ennemi, je demeurerai à leur tête.[465] » Don Pèdre, avec le gros
de ses forces, observait, sans faire un mouvement, le défilé de la
colonne aragonaise ; seulement il détacha contre elle ses génétaires
andalous et les Maures auxiliaires. Mais ce fut en vain que cette
cavalerie légère essaya d’engager une escarmouche à coups de traits
ou d’arrêter l’ennemi en voltigeant autour de son arrière-garde ; la
gendarmerie aragonaise, bardée de fer, ne daigna pas faire attention à
des adversaires indignes d’elle. Sans rompre ses rangs, sans déranger
son ordre de marche, elle continua son mouvement et arriva bientôt
dans la Huerta sans avoir été entamée. En même temps la flotte jetait
l’ancre au Grao, et débarquait des vivres et des munitions, qui furent
aussitôt dirigés sur Valence. Les habitants accueillirent Pierre IV
avec des transports de joie qui prouvaient la détresse où ils avaient
été réduits. Chacun se pressait sur son passage ; on baisait ses mains,
son armure, jusqu’au harnais de son cheval.[466] Ces témoignages
d’amour des Aragonais pour leur maître contrastaient étrangement avec
les sentiments que don Pèdre inspirait à ses vassaux. Il n’avait réussi
qu’à se faire craindre.

C’était la seconde fois que, dans le même lieu et presque dans les
mêmes circonstances, don Pèdre refusait une bataille décisive ou
perdait l’occasion de la livrer. La première fois, on peut supposer
que, voyant son armée affaiblie par les détachements laissés dans
ses nouvelles conquêtes, il crut de la prudence de ne pas hasarder
un engagement général contre un ennemi supérieur en nombre ; mais
maintenant ses forces étaient au moins égales à celles du roi d’Aragon,
et, pour expliquer son inaction, il faut chercher un autre motif.
L’attitude nouvelle du comte de Trastamare, les espérances audacieuses
des deux rois alliés, ce partage résolu du royaume de Castille,
n’étaient point de vaines bravades ; don Pèdre le savait trop bien.
Aux yeux du vulgaire, il semblait à l’apogée de sa puissance ; mais
lui-même se sentait mortellement atteint au milieu de ses victoires,
et c’est en vain qu’il essayait de dérober le secret de sa faiblesse
à ses adversaires. Un sourd mécontentement agitait tout son royaume
et présageait une catastrophe prochaine. Il ne pouvait plus frapper,
car ses sujets n’avaient pas une seule tête pour qu’il l’abattît.
Pourtant il ne voyait autour de lui que des esclaves dociles ; mais
l’obéissance inaccoutumée de ces riches-hommes, naguère si turbulents,
était un symptôme qui redoublait ses inquiétudes. Il ne se faisait
point illusion sur la haine que lui portaient ses peuples, fatigués de
la guerre et indignés de son despotisme. Comment eût-il osé engager
le combat contre une armée dont un tiers se composait de bannis
castillans, parents, amis, compatriotes de ses riches-hommes dont
la loyauté lui était si suspecte ! La défection, l’hésitation seule
d’un corps de troupes aurait suffi pour entraîner sa ruine. C’était
ainsi que la bataille d’Araviana avait été perdue, et il se voyait
entouré de gens qui eussent regardé une défaite comme le signal de leur
délivrance. Don Pèdre avait encore un autre motif pour temporiser. Il
attendait sa flotte, sur laquelle il comptait plus que sur son armée
de terre, car la plupart de ses vaisseaux étaient commandés par des
étrangers dont il se croyait sûr. Enfin cette guerre de siéges qu’il
faisait lui offrait de grands avantages. Ses troupes vivaient aux
dépens de l’ennemi, dont elles ravageaient le territoire ; chaque
ville, chaque château qui tombait en son pouvoir lui donnait le moyen
de satisfaire quelques-uns de ses nobles avides ; le butin facile
retenait le soldat dans le devoir. Telles étaient, à mon avis, les
considérations qui l’engageaient à traîner la guerre en longueur.
Toutefois il se gardait bien de les avouer ; il se plaignit même de
n’avoir pu obliger le roi d’Aragon d’en venir à une bataille décisive.
« Il fait la guerre en Almogavare,[467] » disait-il. On appelait
ainsi une milice irrégulière, composée surtout de Catalans, marcheurs
infatigables, aussi habiles à surprendre l’ennemi qu’à se dérober à sa
poursuite. Bien que les Almogavares eussent battu en Morée les barons
de France et leurs hommes d’armes, la gloire de leurs exploits ne
faisait point oublier qu’ils étaient des paysans sauvages, et leur nom
était presque une injure pour des chevaliers, même aragonais, qui se
piquaient de faire la guerre en prud’hommes, suivant les principes. Le
reproche de don Pèdre piqua au vif le roi d’Aragon, et il s’empressa
d’y répondre par un cartel en forme, offrant au roi de Castille de se
présenter à jour fixe, avec toutes ses forces, dans une plaine désignée
entre Murviedro et Valence, pour y vider leur querelle dans un seul
combat.[468] De fait, au jour indiqué, il s’avança jusqu’à une lieue de
Murviedro et attendit son adversaire en ordre de bataille ; mais don
Pèdre ne tint pas plus compte de cette bravade que du défi qui l’avait
précédée.


II.

Pendant douze jours, les deux armées demeurèrent dans l’inaction : les
Aragonais à Valence, les Castillans à Murviedro. Enfin on signala la
flotte de Castille forte de quatre-vingts voiles, dont vingt galères de
Séville, dix de Portugal, et le reste vaisseaux de transport. Aussitôt
don Pèdre, laissant toute sa cavalerie dans son camp, s’embarqua avec
l’élite de ses arbalétriers, et fit voguer contre la flotte ennemie.
Celle-ci, inférieure en nombre, s’était réfugiée dans le Xucar près de
Cullera. L’embouchure étroite de la rivière, les retranchements qui
la défendaient, enfin la présence de Pierre IV et de toute son armée
bordant le rivage, ne permettaient pas aux Castillans de tenter une
attaque de vive force. Quelques jours se passèrent en reconnaissances,
en escarmouches, en efforts inutiles pour attirer l’ennemi au combat
ou pour forcer l’entrée de la rivière. Don Pèdre, pour bloquer plus
étroitement la flotte aragonaise, fit couler dans le chenal trois
de ses navires.[469] Il ne quittait pas son vaisseau et surveillait
lui-même, avec son activité ordinaire, les mouvements de l’ennemi.
Tout à coup un vent d’est violent mit sa flotte dans le plus grand
danger d’être jetée à la côte. Les pilotes pratiques de ces parages
désespéraient de pouvoir résister à la tourmente. A chaque instant,
les Aragonais, accourus sur la grève, s’attendaient à voir le roi de
Castille tomber entre leurs mains. Sa capitane, mouillée fort près de
terre, était plus exposée que le reste de ses navires. Du rivage, on
suivait ses manœuvres de détresse ; lui-même, pendant tout un jour, put
voir ses ennemis lui préparer des fers. Successivement, son vaisseau
perdit trois ancres dont les câbles rompirent. Une quatrième ancre
résista par fortune et le sauva. Vers le coucher du soleil, le vent
tomba, et la flotte castillanne, malgré ses avaries, parvint à profiter
de l’embellie pour gagner le large. Au plus fort de la tempête, don
Pèdre avait fait vœu, s’il échappait à la furie de la mer, d’aller en
pèlerinage à l’église de Notre-Dame del Puch, voisine de Murviedro
et célèbre par ses miracles. C’est la seule fois, je pense, que la
grandeur du péril lui arracha quelques paroles qui témoignaient de ses
sentiments religieux. Sincère ou non, de retour à Murviedro, ce vœu fut
accompli fidèlement, et il se rendit à l’église del Puch en chemise,
pieds nus et la corde au cou, comme un condamné qui vient d’obtenir sa
grace.[470]

Bientôt après, il quitta le royaume de Valence pour retourner à
Séville, laissant une partie de son armée pour garder les places qu’il
avait prises dans cette campagne et la précédente. Sa santé, altérée
par de rudes fatigues, l’obligeait à prendre quelque repos pendant
les chaleurs accablantes de l’été. D’ailleurs, la campagne s’était
prolongée plus qu’à l’ordinaire, et l’on a vu qu’il était résolu à
ne point livrer bataille. Peut-être encore le désir de consacrer les
grandes constructions qu’il faisait élever dans l’Alcazar de Séville
contribua-t-il à le ramener plus tôt dans sa résidence de prédilection.
C’est alors qu’il fit l’inauguration de ce palais célèbre, remarquable
par l’élégance de son architecture encore tout arabe, et qu’il y
traça l’inscription qui se lit au portail du monument : « Très haut,
très noble, très puissant conquérant, don Pèdre, roi de Castille et
de Léon, fit construire ce palais et cette façade, l’an de l’ère
MCCCCII.[471] »

Au reste, son séjour à Séville ne fut pas de longue durée. Dès le mois
d’août, apprenant que le roi d’Aragon avait fait une démonstration
contre Murviedro, il reparut dans le royaume de Valence et recommença
cette guerre de siéges et de pillages qui semblait n’avoir d’autre
but que la ruine complète du pays. Ses courses s’étendirent depuis
Calatayud jusqu’au-delà d’Alicante. La cavalerie légère andalouse,
par la rapidité de ses mouvements, lui donnait un grand avantage sur
son adversaire, qui n’avait à lui opposer que sa pesante gendarmerie.
Parmi le grand nombre de villes et de châteaux qui tombèrent en son
pouvoir dans le courant de cette campagne, Castel-Favib fut la seule
place qui soutint un siége en règle. Les habitants s’étaient révoltés,
avaient massacré la garnison castillanne, et, pour les réduire, il
fallut que le roi vînt les attaquer avec le gros de ses forces, et
amenât des machines qui battirent les remparts pendant un mois. Pour
construire ces engins et les diriger, le roi fit venir de Carthagène
deux Maures, fils d’un ingénieur célèbre qu’on nommait maître Ali.[472]
On sait qu’alors en Espagne les musulmans presque seuls cultivaient
les sciences et les arts. Ce furent des architectes maures qui
construisirent les palais de Séville, et, pour détruire des murailles
comme pour en élever, il fallait avoir recours aux connaissances
supérieures des artistes arabes.

Après la prise de Castel-Favib, don Pèdre s’était porté contre
Orihuela, une des places les plus importantes du royaume de Valence.
Le roi d’Aragon résolut de tout risquer pour en prévenir le siége. Il
rallia toutes ses troupes disponibles, et les réunit vers la fin de
novembre autour d’Algecira, au nombre de trois mille hommes d’armes
et quinze mille fantassins. Le 1er décembre, il les mit en mouvement
avec un grand convoi de vivres, et, le surlendemain matin, toute cette
armée se déployait dans un lieu nommé Campo de la Matanza, fort près de
Lix, où campait le roi de Castille. Les Aragonais avaient fait dix-huit
lieues d’Espagne en deux jours, marchant hors des routes frayées et
parmi des landes désertes. Le royaume de Valence, si peuplé et si
riche sous la domination des Maures, avait bien changé d’aspect. On en
jugera par le fait suivant, rapporté dans les mémoires de Pierre IV.
Son armée, s’avançant sur une ligne immense, faisait lever à chaque
instant une quantité de gibier innombrable. Pendant la marche, on tua
dix mille perdrix et assez de lièvres pour en remplir cent charrettes.
Voilà ce qu’était devenue cette terre si fertile, si bien cultivée
autrefois.[473]

Malgré la fatigue de la route, les Aragonais, égayés par cette chasse
miraculeuse, étaient pleins d’ardeur et de confiance, persuadés que
cette fois ils allaient terminer la guerre par une bataille. Pierre
IV partageait ces espérances ; il comptait surprendre son ennemi au
dépourvu et ne cachait pas son assurance de la victoire. En arrivant
à son quartier, il se jeta sur un matelas pour prendre quelque
repos avant la journée du lendemain. « Dormez maintenant, sire, lui
dit le comte de Trastamare, vous voilà au terme de ces marches si
pénibles. Mais c’est ainsi que les grands rois écrasent leurs faibles
adversaires ! Par votre diligence, vous avez crevé aujourd’hui l’œil
droit du roi de Castille votre ennemi.[474] » Cette confiance des
Aragonais, cette certitude de la victoire était fondée sans doute
sur leurs intelligences secrètes avec les mécontents de l’armée
castillanne. Don Pèdre cependant ne se laissa pas surprendre. Averti
par ses coureurs, il s’était hâté de faire sortir de Lix toutes ses
troupes et les avait rangées en bataille. Il avait six mille chevaux,
hommes d’armes ou génétaires, et onze mille fantassins. Au lever du
soleil, les deux armées se trouvèrent en présence, assez rapprochées
pour que de part et d’autre on pût distinguer les bannières. Don Pèdre
réunit tous ses capitaines pour tenir conseil. « Le roi d’Aragon,
dit-il, marche sur Orihuela, pour nous empêcher d’en faire le siége.
Devons-nous l’attaquer ? » Il se fit un grand silence. Chacun regardait
le maître de Calatrava, Diego de Padilla, comme pour l’engager à
parler au nom de tous. « Sire, dit le Maître, il y a long-temps que
Dieu a fait la part de la maison de Castille et la part de la maison
d’Aragon ; et, si l’on divisait la Castille en quatre parties, un quart
de ce pays ferait un royaume plus grand que n’est celui d’Aragon.
Maître de toute la Castille, vous êtes le plus grand roi d’entre les
chrétiens, et, sans mentir, je pourrais ajouter du monde entier. M’est
avis que, si vous attaquez aujourd’hui le roi d’Aragon avec toute votre
puissance, vous le vaincrez et serez roi de Castille et d’Aragon,
voire, avec l’aide de Dieu, empereur d’Espagne. » Padilla, considéré
comme le beau-frère du roi et confident de ses rêves ambitieux,
révélait peut-être en ce moment les plus secrètes pensées de son
maître. Après lui, tous les autres capitaines, croyant connaître les
intentions du roi, furent unanimes pour conseiller la bataille et
présager la victoire. Pendant qu’ils parlaient, don Pèdre, debout et
agité, mangeait un morceau de pain qu’il venait de demander à un page.
« — Ainsi, reprit-il, vous êtes tous d’accord que je doive donner
bataille à l’Aragonais ? Eh bien ! moi, je vous dis que, si j’avais pour
mes vassaux naturels ceux qu’a le roi d’Aragon, je me battrais sans
crainte contre vous et contre toute l’Espagne. Mais savez-vous quels
sont mes vassaux à moi ?... Avec ce morceau de pain, je nourrirais
tout ce que j’ai de loyaux serviteurs en Castille ![475] » Sur cette
brusque réponse, le roi, laissant tous ses capitaines stupéfaits et
confus, remonta à cheval et donna l’ordre de rentrer à Lix, abandonnant
la route à l’armée aragonaise, qui se mit aussitôt en devoir de
ravitailler Orihuela. Elle passa, enseignes déployées, en vue du camp
ennemi, où chacun déplorait avec plus ou moins de sincérité l’humeur
méfiante de don Pèdre. Il perdait, disait-on, l’occasion la plus
favorable de détruire son adversaire, et il imprimait une tache de
déshonneur aux armes de Castille. Plusieurs de ses capitaines osèrent
lui adresser de vives représentations ; il fut inébranlable et repoussa
durement ces donneurs d’avis. Il semblait qu’il eût le secret de
quelque trahison tramée contre sa personne, et s’il ne punissait pas,
c’est sans doute que les traîtres étaient trop nombreux.

Après avoir fait entrer le convoi dans Orihuela et en avoir augmenté
la garnison, le roi d’Aragon, reprenant la route de Valence, vint
encore braver l’armée castillanne et défiler à peu de distance de
ses lignes. Cette fois, comme la précédente, don Pèdre se refusa
absolument à engager le combat. Seulement, vaincu par les importunités
de son chambellan Martin Lopez, il consentit à lui confier deux mille
génétaires pour tâter l’ennemi et le harceler dans sa marche. A la
tête de ces deux mille chevaux, Martin Lopez chargea si vigoureusement
l’arrière-garde aragonaise qu’il la mit dans le plus grand désordre,
et l’on croit que la victoire eût été complète si le reste de l’armée
eût appuyé l’attaque de cette cavalerie légère.[476] Cet avantage
stérile fut bientôt effacé par un revers. Un convoi castillan que le
maître d’Alcántara conduisait à Murviedro se laissa surprendre par un
détachement aragonais sorti de Valence. Le Maître perdit la vie dans
cet engagement qui eut bientôt les conséquences les plus funestes pour
don Pèdre, car la garnison de Murviedro était mal pourvue de vivres et
comptait sur ce convoi pour se ravitailler. Cependant le roi ne fit
aucune tentative pour lui porter secours.[477] L’approche de l’hiver le
ramena en Andalousie et termina la campagne. Martin Lopez, pour prix de
son brillant fait d’armes, obtint la maîtrise d’Alcántara. Il jouissait
déjà de la plus haute faveur ; on a vu par quels services il l’avait
méritée.


IV.

Nul plan arrêté, nulle suite dans les guerres du moyen-âge. Après
quelques semaines passées à Séville, don Pèdre en repartit pour aller
mettre le siége devant Orihuela, qu’il avait laissé approvisionner sous
ses yeux. Mais, avant de rentrer sur le territoire ennemi, il passa par
Carthagène, et là il fit massacrer les capitaines et les équipages de
cinq galères aragonaises capturées récemment par sa flotte. La chiourme
seule fut épargnée pour être répartie sur les vaisseaux des vainqueurs.
On voit-que l’insolence de Perellòs devait coûter cher aux marins
catalans. Ces galères avaient été prises dans un engagement sur la côte
de Barbarie, où le comte d’Osuna, fils de Bernal de Cabrera, montait la
capitane de Castille et se distingua par sa valeur à combattre contre
ses compatriotes.[478] Dans les deux camps il y avait des émigrés, et
c’étaient les plus ardents à souffler le feu de la guerre.

Le siége d’Orihuela commença en même temps que celui de Murviedro.
Les deux rois en pressaient les travaux avec une égale activité,
chacun espérant obliger son adversaire à renoncer à son entreprise ;
mais chacun s’obstinait de son côté et voulait une victoire pour lui
seul, indifférent au sort de ses lieutenants. Ce fut en vain que le
gouverneur de Murviedro envoya message sur message à don Pèdre pour
l’instruire de sa position presque désespérée. Le roi n’y répondait
qu’en redoublant ses attaques contre Orihuela. Après huit jours de
combats et d’assauts continuels, les Castillans s’emparèrent de la
ville ; mais rien n’était fait, tant que le château tenait encore. Il
passait alors pour une des meilleures forteresses de l’Espagne, et
son gouverneur, brave chevalier, riche-homme d’Aragon, nommé Martinez
Eslaba, était résolu à s’y défendre jusqu’à la dernière extrémité.
Tant qu’il put animer ses soldats par sa présence et son exemple,
ils soutinrent vaillamment toutes les attaques de l’ennemi, mais il
fut grièvement blessé ; ses gens perdirent courage et mirent bas les
armes. On dit que, quelques chevaliers castillans l’ayant appelé
pour parlementer, il parut aux créneaux sans défiance, et cependant
le roi, qui se trouvait en ce moment dans une bastide élevée au pied
du rempart, ordonna à deux arbalétriers de le viser. Eslaba, frappé
de deux carreaux à la tête, mourut peu de jours après la reddition
d’Orihuela, empoisonné par les chirurgiens du roi, suivant un
chroniqueur qui n’a pas trouvé apparemment que deux flèches suffisaient
pour faire mourir un si preux chevalier.[479] Satisfait de sa conquête,
don Pèdre, laissant dans Orihuela une garnison considérable, repartit
pour Séville, sans se mettre aucunement en peine de la situation de
Murviedro, que la famine avait réduite aux abois.

Devant cette place abandonnée ou plutôt trahie par son maître, le roi
d’Aragon avait rencontré une résistance à laquelle il ne s’attendait
pas. Le prieur de Saint-Jean, qui commandait la garnison, faisait des
sorties continuelles et semblait plutôt assiéger le camp aragonais que
défendre sa forteresse. Cependant la famine allait bientôt triompher
de tant de courage. Le pain manqua dans la place dès les premiers
jours du siége. On tua les mulets, puis les chevaux de guerre ; enfin
ces aliments vinrent à manquer. Nul espoir d’être secouru. Au milieu
des délices de Séville, don Pèdre oubliait les souffrances de ses
fidèles soldats. Dans cette extrémité, le prieur crut devoir conserver
à son maître de braves gens à qui l’épuisement allait ôter bientôt
jusqu’à la ressource de mourir les armes à la main. Il obtint la
capitulation la plus honorable, c’était de sortir de la ville avec
armes et bagages et de rentrer en Castille escorté par un détachement
aragonais. Murviedro ayant été rendu au roi d’Aragon, la garnison,
composée d’environ six cents hommes d’armes démontés et d’un nombre
proportionné de fantassins, fut reconduite à la frontière par le comte
de Trastamare et sa compagnie. Ce n’était pas sans dessein que don
Henri avait accepté cette mission. Habile à séduire, il mit tous ses
talents en usage pour corrompre ces vaillants soldats qu’il n’avait pu
vaincre. Ses caresses, les éloges qu’il leur prodiguait, ses soins pour
les malades et les blessés produisirent sur eux plus d’effet que ses
armes. Il leur représentait qu’ils avaient été indignement sacrifiés.
A leur retour, au lieu des récompenses dues à leur courage, c’était
la vengeance d’un tyran impitoyable qui les attendait, car don Pèdre
punissait la mauvaise fortune comme une trahison. Puis, il vantait avec
adresse la puissance de l’Aragonais, son allié généreux, armé pour sa
querelle et pour la délivrance de la Castille. Surtout il annonçait
avec emphase l’arrivée des compagnies d’aventuriers, l’élite des deux
nations les plus belliqueuses de l’Europe. Leurs chefs, disait-il, lui
amenaient de par delà les monts une armée innombrable, et lui-même, à
leur tête, allait purger la Castille du monstre qui l’opprimait. Sans
annoncer ouvertement ses prétentions à la couronne, il laissait deviner
que de lui seul dépendait le repos de la Castille ; que de lui seul il
fallait attendre honneurs, emplois, récompenses de toute espèce. A ceux
qui, abandonnant un maître ingrat, voudraient passer sous ses drapeaux,
il offrait une solde avantageuse et l’espoir de partager sa fortune ;
mais il ne prétendait contraindre le choix de personne : « Quiconque,
disait-il, dès à présent ou plus tard, mécontent de don Pèdre,
cherchera un seigneur plus libéral et plus juste, qu’il vienne à moi,
sûr d’être bien accueilli, car je n’ai pris les armes que pour rendre
à la noblesse castillanne ses antiques priviléges, aujourd’hui foulés
aux pieds. » Tels étaient les discours du Comte et de ses émissaires en
ramenant aux frontières de Castille la garnison de Murviedro. Un assez
grand nombre de soldats, se laissant gagner à ses promesses, s’enrôla
sous sa bannière. Les autres, bien qu’effrayés pour eux-mêmes de la
défection de leurs camarades, mais fidèles à leur serment, rentrèrent
dans leur patrie plutôt pour s’y cacher que pour demander le prix de
leurs services. Touchés de la courtoisie du prétendant, déjà gagnés à
demi, et pleins de défiance dans la fortune de don Pèdre, ils allaient
répandre partout les louanges de don Henri et annoncer l’approche
des terribles auxiliaires dont on menaçait la Castille depuis quatre
ans.[480]

Pendant que Murviedro résistait encore, un nouveau traité fut signé
par Pierre IV et don Henri, au milieu des travaux du siége. Il
reproduisait la substance des conventions précédentes relatives au
partage de la Castille, à l’alliance offensive et défensive des deux
parties contractantes ; enfin il la resserrait encore en stipulant le
mariage de doña Leonor, fille du roi d’Aragon, avec don Juan, fils
aîné du comte de Trastamare, aussitôt que les deux fiancés auraient
atteint l’âge légal pour cette union.[481] En attendant, l’infante
d’Aragon devait être remise à la garde de la comtesse de Trastamare,
qui la conduirait dans le château d’Opoll ou celui de Taltaull, donnés
par Pierre IV comme sûretés du contrat, jusqu’à la conquête de la
Castille.[482] La dot de la jeune princesse, fixée à 200,000 florins
d’or, devait être avancée à don Henri pour subvenir aux dépenses de
l’expédition qu’il méditait.[483] Outre cette somme, il était autorisé
à vendre les terres et châteaux qu’il tenait du roi d’Aragon, jusqu’à
la concurrence de 70,000 florins. On lui payait encore l’arriéré dû à
sa compagnie, plus, deux mois d’avance pour la solde de mille hommes
d’armes et mille fantassins ; enfin, les comtes de Denia et de Foix
devaient le suivre en Castille avec un corps auxiliaire et demeurer
avec lui tant qu’il aurait besoin de leurs services, à condition que
don Henri s’engageât à les défendre _comme sa propre personne_.[484]
Pour la première fois, dans ces conventions si souvent reproduites,
les prétentions du bâtard au trône de Castille étaient clairement
exprimées, et le dernier article portait que le Comte, devenu
roi, ferait reconnaître pour son successeur son fils don Juan, et
présenterait l’infante Leonor aux cortès comme leur reine future.[485]




XIX.

ARRIVÉE DE LA GRANDE COMPAGNIE EN ESPAGNE. — 1366.


I.

Lorsque la nuit, dans les solitudes de l’Afrique, au milieu des cris
confus poussés par la foule des animaux sauvages qui se disputent leur
proie, le rugissement d’un lion se fait entendre, soudain toutes ces
clameurs cessent, et il se fait un grand silence. C’est l’hommage de
la terreur rendu au roi du désert. Ainsi, sur l’annonce que la grande
compagnie était en marche pour passer les Pyrénées, un calme étrange
succéda tout à coup à ces interminables escarmouches qui désolaient
l’Espagne depuis si long temps. Retirés chacun dans sa capitale, les
deux rois se préparaient silencieusement à un dernier effort. Ils
sentaient que la guerre allait changer de face, et que le moment
solennel d’un duel à mort était venu.

Après de longues négociations, les capitaines des aventuriers français
et anglais, en paix les uns avec les autres depuis les trêves conclues
entre leurs princes, mais non point oisifs, car ils dévastaient la
France de concert, s’étaient décidés à chercher une proie nouvelle
dans la Péninsule. Les relations que le comte de Trastamare avait
conservées avec quelques-uns d’entre eux, les promesses du roi
d’Aragon, celles du roi de France et du pape, enfin quelques subsides
distribués à propos, avaient rallié les différentes bandes et leur
avaient fait accueillir avec joie le projet d’une invasion en Castille.
Le roi de France surtout, plus intéressé que personne à débarrasser
son pays de ces hôtes incommodes, avait puissamment secondé les
sollicitations pressantes de don Henri et du roi d’Aragon. Lui-même
avait donné un chef aux aventuriers, et ce chef était l’homme en qui
reposait toute sa confiance, le meilleur de ses capitaines, le fameux
Bertrand Du Guesclin. A lui seul, en effet, convenait la difficile
mission d’organiser une armée avec ces hordes de pillards, de les
discipliner et de les entraîner loin du pays qu’elles dévastaient, pour
tenter une entreprise hasardeuse et chercher un profit incertain.

Issu d’une famille illustre de Bretagne, Du Guesclin s’était attaché
de bonne heure à la maison de France, et la servait avec le plus
entier dévouement. Toute sa vie se passa en efforts pour accomplir la
fusion en une monarchie puissante des nombreuses seigneuries qu’une
vassalité équivoque rattachait à la couronne. Il paraît avoir eu cette
vertu oubliée au moyen-âge, le patriotisme ; non point cette affection
étroite à une province, à une ville, mais un dévouement éclairé au
bonheur et à la gloire d’un grand peuple. Né Breton, il s’était
fait Français. Son courage, son activité, son adresse aux exercices
militaires, ses succès et ses revers même lui avaient acquis, jeune
encore, le renom d’une bonne lance et d’un capitaine consommé. Sous des
traits grossiers et ignobles, sous l’apparence d’une vigueur brutale,
il cachait une finesse profonde, et savait être, comme le général de
Macchiavel, tour à tour lion et renard. Dans les camps, ses larges
épaules, son corps _ossu_, son visage noir et brûlé par le soleil, ses
poings énormes,[486] qui faisaient voltiger une lourde hache d’armes
comme un léger roseau, imposaient le respect aux gens de guerre à
une époque où le poids des armures faisait de la force physique la
première qualité du soldat. Dans les conseils, il était avisé, souple,
quelquefois éloquent, mêlant à propos l’audace à la prudence, et se
faisant pardonner son bon sens par des bouffonneries. Pauvre capitaine
d’aventure, il sut toujours commander l’obéissance des grands seigneurs
que la volonté du roi lui donnait pour lieutenants, et telle était
son adresse à ménager toutes les susceptibilités d’une noblesse
orgueilleuse et indisciplinée, que les faveurs dont il fut comblé
n’excitaient point l’envie et ne semblaient que la juste récompense de
ses services.

Du Guesclin s’était rendu à Châlons-sur-Saône pour conférer avec les
chefs des aventuriers. Il ne leur apportait que les promesses des deux
rois et quelques faibles à compte ; mais, ce qui valait mieux, il
leur offrait son épée, sa réputation, sa vieille expérience. Soldat
depuis vingt-cinq ans, ami ou ennemi des capitaines d’aventure, il
avait l’estime de tous. S’enrôler sous un pareil général, c’était
s’engager dans une entreprise profitable. Son nom seul était une
garantie de succès. Après avoir réuni les principaux chefs français,
gascons et anglais, Bertrand leur exposa ses desseins avec cette rude
franchise qui lui était ordinaire, et qui chez lui était peut-être
plutôt un calcul qu’une habitude prise dans les camps. « Vous menez
une vie de brigands, leur dit-il. Tous les jours vous risquez de vous
faire tuer dans des pilleries qui ne vous enrichissent guère. Je viens
vous proposer une entreprise digne de bons chevaliers, et je vous
ouvre un pays neuf. En Espagne, gloire et profit vous attendent. Vous
y trouverez un roi riche et avare. Il a de grands trésors ; il est
l’allié des Sarrasins, à demi païen lui-même ; il s’agit de conquérir
son royaume, et de le donner au comte de Trastamare, notre ancien
camarade, bonne lance, vous le savez, gentil chevalier, libéral, qui
partagera avec vous cette terre que vous lui gagnerez sur les Juifs et
les Sarrasins du méchant roi don Pèdre. Allons, camarades, _faisons à
Dieu honneur et le diable laissons_ ![487] »

Parmi les capitaines des aventuriers se trouvaient beaucoup
de gentilshommes issus de familles illustres, nourris d’idées
chevaleresques, amoureux de gloire autant qu’ils étaient avides de
butin, susceptibles même d’un certain enthousiasme religieux. Détrôner
un prince cruel, suspect d’hérésie, meurtrier d’une jeune et belle
princesse, se partager ses trésors, quoi de plus attrayant, de plus
romanesque ? C’était mettre en action le vieux thème héroïque chanté
par les ménestrels et les jongleurs. Le discours de Du Guesclin fut
accueilli par d’unanimes acclamations. Pour les soldats, étrangers aux
sentiments raffinés qui entraînaient leurs chefs, peu leur importait
l’ennemi à combattre, pourvu qu’il fût riche. « Messire Bertrand,
disaient-ils, donne tout ce qu’il gagne à ses hommes d’armes. Il est le
père du soldat. Marchons avec lui ! » L’accord fut bientôt fait. Pour
des gens qui ne voyaient dans la guerre qu’une spéculation, suivre un
chef heureux et habile, c’était s’assurer de gros bénéfices.

Lorsque Du Guesclin revint à Paris rendre compte de sa mission et
prendre congé du roi, Charles V, l’embrassant devant toute sa cour,
s’écria que son brave Breton avait plus fait pour son service que s’il
lui eût gagné une province. Il disait vrai, les compagnies, en évacuant
la France, lui rendaient son royaume.

Sans perdre de temps, Du Guesclin réunit toutes les bandes et en
forma une armée considérable. Un assez grand nombre de volontaires
illustres se joignirent aux aventuriers, attirés par la réputation
de leur général et le désir de _faire armes_, comme on disait alors.
On vit accourir sous sa bannière le maréchal d’Audeneham, qui, peu
d’années auparavant, avait échoué dans une mission semblable à celle
où Du Guesclin venait de réussir. Le maréchal était alors prisonnier
sur parole du prince de Galles, et, à son exemple, maints braves
chevaliers, maltraités par la fortune dans la dernière guerre, se
mirent gaiement en route pour l’Espagne, dans l’espoir de réparer leurs
pertes et de regagner leurs rançons aux dépens de don Pèdre. Un prince
du sang royal, le comte de La Marche, ne dédaigna pas de s’enrôler
parmi cette troupe de hardis volontaires. Parent de l’infortunée
Blanche, il avait juré de tirer vengeance de son meurtrier. Le sire de
Beaujeu, également parent de Blanche, partit avec lui. Ils étaient les
seuls qu’un mobile purement chevaleresque conduisît en Espagne.

Toutes les bandes réunies s’élevaient à plus de douze mille hommes, la
plupart gendarmes, c’est-à-dire cavaliers pesamment armés. Les deux
tiers étaient Français ou Bretons, le reste Anglais, ou Gascons sujets
du roi d’Angleterre. Aucun de ces derniers ne s’était inquiété de
demander à Édouard III la permission de servir contre un prince allié
de la Grande-Bretagne. Alors chaque capitaine se croyait libre de louer
sa lance à qui le payait mieux, et les plus scrupuleux, en s’enrôlant
au service d’un chef étranger, stipulaient seulement qu’ils ne
combattraient pas contre leur légitime suzerain. Sir Hugh de Calverly
conduisait les bandes anglaises. Long-temps adversaire de Du Guesclin,
il était aujourd’hui son plus habile lieutenant.

A cette époque, l’équipement des hommes d’armes, Français et Anglais,
était fort supérieur à celui des Espagnols. On en voit la preuve dans
l’étonnement que causa à ces derniers la vue des armures en usage
parmi les guerriers du Nord.[488] Elles se composaient, au XIVe
siècle, de plaques d’acier ou de fer forgé qui recouvraient toutes les
parties du corps, et qu’on attachait par-dessus un pourpoint de cuir
épais, ou même quelquefois par-dessus une cotte de mailles, comme si
l’on eût voulu combiner et réunir les avantages du harnais moderne et
de l’ancienne panoplie. D’ordinaire, au moment du combat, les hommes
d’armes mettaient pied à terre et raccourcissaient leurs lances pour
les manier plus facilement.[489] On ne se servait guère des chevaux de
bataille, nommés _coursiers_, que pour la poursuite ou la retraite ;
quelquefois, mais rarement, pour faire une trouée dans la ligne
ennemie.[490] L’infanterie anglaise était la meilleure, ou plutôt la
seule de l’Europe. Armés de grands arcs en bois d’if, les fantassins
anglais s’abritaient derrière des pieux plantés en terre, et, protégés
ainsi contre la cavalerie, décochaient des flèches longues d’une aune,
auxquelles peu de cuirasses pouvaient résister. Telle était leur
réputation de dextérité, que, par allusion au nombre de flèches qu’ils
portaient dans leurs carquois, on disait sur la frontière d’Écosse
qu’un archer anglais tenait vingt-quatre Écossais dans sa trousse. Dans
les armées françaises l’arbalète était préférée à l’arc ; mais cette
arme n’était maniée avec adresse que par des étrangers, Génois pour
la plupart et chèrement soldés. Les meilleures armes, les meilleurs
soldats de France et d’Angleterre étaient rassemblés sous le même
drapeau dans la compagnie blanche. Leur tactique était aussi nouvelle
que leurs armures pour le pays qu’ils allaient envahir. Les Espagnols,
accoutumés à la guerre d’escarmouches rapides contre les Maures,
avaient adopté leur manière de combattre. Couverts de cottes de mailles
légères ou de hoquetons de toile piquée,[491] montés sur des chevaux
vifs et légers, leurs génétaires lançaient des javelines au galop,
puis tournaient bride sans se soucier de garder leurs rangs. Sauf les
ordres militaires, mieux armés et mieux disciplinés que les génétaires,
la cavalerie espagnole était hors d’état de résister en ligne aux
gendarmes anglais ou français. L’infanterie, composée des contingents
fournis par les villes et de paysans amenés par leur seigneur, n’avait
guère d’autre arme défensive qu’une rondache. Elle combattait avec des
zagaies ou des frondes, et n’était redoutable que derrière des rochers
ou des murailles. En plaine, elle ne pouvait disputer la victoire à des
soldats sans patrie, couverts de fer, également exercés à combattre
de près et de loin. Tout indiquait donc que l’entrée de la grande
compagnie en Espagne allait jeter dans la balance un poids irrésistible.


II.

Elle se mit en mouvement dès le milieu de l’année 1365. Malgré
l’enthousiasme que lui montraient ses nouveaux soldats, Du Guesclin
avait jugé prudent de les éloigner au plus vite du pays où ils avaient
leurs habitudes, car il était à craindre que l’inconstance naturelle
à de pareilles recrues ne les ramenât bientôt à leur ancien genre de
vie. Il se hâta donc de les diriger vers le midi de la France. Sur
leurs bannières et leurs soubrevestes des croix étaient peintes, et
il publiait qu’il les menait en Chypre contre les Sarrasins.[492]
Sans doute il n’espérait pas donner le change au roi de Castille ;
mais probablement il avait voulu fournir aux capitaines anglais un
prétexte pour demeurer sous sa bannière, car il était bruit que le
prince de Galles, aux termes de son traité avec don Pèdre, allait
interdire à ses sujets de porter les armes contre un souverain allié
de l’Angleterre.[493] Au reste toute l’armée connaissait déjà le but
de l’expédition, et, malgré les croix arborées sur ses enseignes, elle
pensait beaucoup plus à faire du butin qu’à gagner des indulgences.

Ces nouveaux croisés, aussi redoutables aux églises qu’aux châteaux
et aux chaumières, se trouvaient encore sous le poids d’une
excommunication lancée par le saint-siége. Il fallait les relever
de cet anathème avant de les mener dans un pays où ils prétendaient
soutenir la cause de la religion ; aussi leur général voulait en
passant demander une absolution au pape. Mais il avait encore un autre
dessein. Convaincu que ses soldats ne se montreraient dociles que s’ils
étaient bien payés, il se proposait de remplir sa caisse militaire
aux dépens du trésor apostolique. Vers la fin de l’année 1365, les
habitants de Villeneuve-lès-Avignon virent avec effroi la compagnie
blanche asseoir son camp devant leurs remparts. L’alarme fut grande à
la cour du saint-père. Aussitôt il dépêcha aux chefs des aventuriers
pour leur intimer l’ordre d’évacuer le territoire de l’église, sous
promesse de les relever de l’excommunication qu’ils avaient encourue.
La mission avait ses dangers, et ce ne fut pas sans hésitation que le
cardinal de Jérusalem consentit à s’en charger. A peine eut-il traversé
le Rhône qu’il se trouva en présence d’une troupe d’archers anglais
qui lui demandèrent avec insolence s’il apportait de l’argent ?[494]
« De l’argent ! » criaient une foule de soldats farouches accourus
sur son passage. Conduit à la tente de Du Guesclin, le cardinal fut
accueilli avec la plus grande politesse ; mais on lui signifia que la
compagnie ne quitterait la terre papale qu’après avoir reçu un subside
considérable. Quelques chefs exprimaient leur regret d’élever de
pareilles prétentions et protestaient de leur respect pour l’église ;
mais ils avouaient qu’ils n’avaient pas d’autorité sur leurs troupes.
D’autres, raillant sans pitié le cardinal, lui disaient que, prêts à
exposer leurs vies pour la plus grande gloire de la foi, ils méritaient
bien les secours de l’église. Du Guesclin lui représenta tout le danger
que courait le saint-père s’il différait de solder la contribution
demandée. « Nos gens, dit-il, sont devenus prud’hommes malgré eux,
et bien facilement ils retourneraient à leur ancien métier. » Malgré
l’imminence du péril, le pape voulut essayer le pouvoir des foudres
apostoliques, et résista quelque temps ; mais il reconnut bientôt
qu’il ne faisait qu’irriter l’audace des bandits campés à ses portes.
Des fenêtres de son palais il voyait les maisons de plaisance et les
métairies de Villeneuve livrées au pillage. Déjà s’allumaient des
incendies. A chaque instant les aventuriers menaçaient d’attaquer
le pont Saint-Bénézet, ou, passant le fleuve sur des barques, de se
répandre dans les riches campagnes d’Avignon. Cependant Du Guesclin
répondait aux plaintes qu’on lui adressait de toutes parts : « Que
voulez-vous ? mes soldats sont excommuniés. Ils ont le diable au corps,
et nous n’en sommes plus les maîtres. » Bientôt on ne disputa plus que
sur le montant de la contribution, et, après quelques pourparlers,
les chefs de la compagnie blanche voulurent bien se contenter de
5,000 florins d’or. Les bourgeois d’Avignon s’empressèrent d’avancer
la plus grande partie de cette somme, qui peut-être ne leur fut
jamais remboursée.[495] Absous et chargés de butin, les aventuriers
s’éloignèrent gaiement en célébrant les louanges de leur nouveau
capitaine. Tels furent leurs adieux à la France.


III.

Cependant les négociations continuaient avec beaucoup d’activité entre
les rois d’Aragon et de Navarre. Jusqu’au dernier moment, Charles
protestait contre l’entrée de la compagnie en Espagne. En France, il
avait appris à connaître les aventuriers, et, tremblant que ses états
ne devinssent le théâtre de la guerre, il ne cessait de conjurer Pierre
IV de les éloigner de ses frontières.[496] Le traité de Sos n’avait
été observé ni d’une part ni de l’autre, et le roi d’Aragon avait trop
de prudence pour donner des subsides à un allié d’aussi mauvaise foi
que le roi de Navarre. Son trésor, d’ailleurs, était épuisé par les
exigences de don Henri et des aventuriers, et il était hors d’état de
faire de nouveaux sacrifices. L’année précédente, il avait été réduit
à saisir et faire fondre les ornements d’or et d’argent renfermés dans
les églises, jusqu’aux calices et aux encensoirs, pour subvenir à la
solde de ses troupes.[497] En attendant, il s’efforçait d’amuser le
Navarrais par de nouvelles promesses. Il marchandait avec lui. Une
alliance déclarée étant trop chère, on en était venu à débattre les
conditions d’une neutralité partiale que Charles voulait se faire bien
payer.[498] D’abord il demandait que le fils aîné du roi d’Aragon
épousât l’infante de Navarre _sans dot_,[499] puis que Pierre IV lui
garantît ses états contre les attaques de la France ;[500] enfin,
et c’était sans doute là le point capital de la négociation, qu’en
considération de sa bonne volonté, on lui comptât 40,000 florins
d’or, subside dont le motif serait déguisé par la cession faite à
l’Aragon de quelques châteaux sans importance.[501] Bientôt le roi de
Navarre voyait qu’il était trop exigeant, et se rabattait à 20,000
florins.[502] De son côté, le roi d’Aragon consentait au mariage de son
fils,[503] déjà engagé avec plusieurs princesses par autant de traités
différents, promettait des subsides pour l’avenir, et publiait des
ordres pour interdire l’entrée de ses états à la grande compagnie.[504]
Je passe sous silence les serments échangés entre les deux princes,
et sans cesse renouvelés, car, chose étrange, on ne se lassait pas de
ces formalités qui ne trompaient plus personne. En même temps qu’il
traitait avec le roi de Navarre, Pierre IV envoyait à ses ambassadeurs
à Paris des instructions secrètes pour conclure une alliance offensive
et défensive avec la France, dont le but devait être la ruine du
Navarrais et le partage de ses états.[505] Ainsi, au moment où les plus
belles provinces de son royaume étaient aux mains de ses ennemis,
Pierre IV rêvait toujours la conquête de la moitié de l’Espagne. Mais
tout semblait possible avec les aventuriers pour auxiliaires. Don Henri
et le roi d’Aragon pressaient leur marche par de fréquents messages et
faisaient de grands préparatifs pour les recevoir. Des vivres et des
guides sûrs devaient les attendre aux passages des montagnes.[506] Tous
les bannis castillans et un corps de volontaires aragonais commandé
par le comte de Denia se rassemblaient sur la frontière de Castille.
Suivant une dernière convention signée à Saragosse, Pierre IV ne
devait pas prendre part personnellement à l’expédition. Il se tenait
prêt à profiter des premiers succès de don Henri pour ressaisir les
villes occupées par les Castillans dans le royaume de Valence. Ses
capitaines avaient ordre de pousser leur pointe jusque dans le royaume
de Murcie, et de s’en emparer s’il leur était possible, en vertu
du traité de partage conclu à Benifar et ratifié à Murviedro, puis
finalement à Saragosse. Persuadé que le salut de son royaume dépendait
entièrement de ce dernier effort, le roi d’Aragon n’avait reculé devant
aucun sacrifice. Son trésor était épuisé, mais il vendait ses biens
patrimoniaux,[507] et trouvait de nouvelles ressources pour solder les
douze mille mercenaires qui allaient décider du sort de la Castille et
de l’Aragon.

Ils parurent enfin, précédés de quelques journées par leurs chefs, que
Pierre IV reçut à Barcelone avec de grands honneurs. Dans un festin
qu’il leur donna, Du Guesclin s’assit à la droite du roi, qui avait à
sa gauche l’infant Raymond Berenger, son oncle.[508] Mais le Breton
n’était pas homme à se contenter de ces faveurs royales ; il venait
réclamer les subsides promis à ses troupes et en exiger de nouveaux.
Pierre s’était engagé à délivrer aux chefs de la grande compagnie
100,000 florins d’or, à la condition qu’elle traverserait ses états
sans y commettre de désordres. Il fallut ajouter à cette somme un
supplément de 20,000 florins.[509] Cependant les aventuriers, qui
avaient passé les monts dans le courant de janvier, se montrèrent
encore plus indisciplinés en Aragon qu’ils ne l’avaient été en France.
Se croyant déjà en pays ennemi, ils mettaient tout à feu et à sang
sur leur passage. Entrés dans Barbastro, ils pillèrent les maisons,
massacrèrent les bourgeois ou les mirent à la torture pour en tirer
rançon. Quelques-uns de ces malheureux, réfugiés dans la principale
église, essayèrent de s’y défendre ; les aventuriers mirent le feu aux
toitures et brûlèrent ainsi plus de deux cents personnes.[510]

Tout était permis à ces étrangers, et telle était l’épouvante qu’ils
inspiraient, qu’on leur savait gré comme d’un bienfait du mal qu’ils
ne faisaient point. Les sujets du roi d’Aragon s’adressaient aux
capitaines français et anglais pour obtenir des faveurs de leur maître,
et les recommandations peut-être intéressées de ces chefs étaient
toujours accueillies avec faveur.[511]


IV.

Tandis que cette effroyable avalanche descendait du haut des Pyrénées,
don Pèdre s’apprêtait de son mieux à en soutenir le choc. Ordonnant
partout des levées, parcourant lui-même son royaume en tout sens pour
donner plus d’activité aux préparatifs de guerre, il avait assigné
Burgos comme point de réunion aux différents corps de son armée.
De sa personne il s’y rendit lui-même au commencement de l’année
1366, lorsque déjà l’ennemi allait mettre le pied sur le territoire
castillan. A Burgos, le roi trouva des troupes nombreuses, mais peu
aguerries, intimidées d’ailleurs par les rumeurs effrayantes sur le
nombre, la valeur, la férocité des nouveaux adversaires qu’elles
allaient avoir à combattre. Ses meilleurs soldats se trouvaient dans
le royaume de Valence, disséminés çà et là, gardant les villes dont
il s’était emparé dans ses dernières campagnes.[512] S’il remarquait
moins de découragement parmi les riches-hommes et les chevaliers
rassemblés autour de sa bannière, ce n’était pas sans une cruelle
inquiétude qu’il se rappelait tous les motifs qu’ils avaient de le
haïr. N’étaient-ils pas les parents, les amis de tant de seigneurs
sacrifiés à ses soupçons, assassinés par ses ordres ou flétris par
une sentence de trahison ? Était-ce pour le défendre ou pour le livrer
à son ennemi que toute cette noblesse montrait tant d’empressement
aujourd’hui ? Chaque jour des bruits alarmants venaient redoubler son
anxiété. Naguère la crainte d’une défection l’avait empêché de risquer
une bataille décisive, lorsque, à la tête de troupes victorieuses,
il s’était avancé jusqu’au cœur de l’Aragon ; combien de nouveaux
motifs pour redouter une trahison, maintenant que don Henri, avec les
meilleurs soldats de la France et de l’Angleterre, venait en Castille
tendre la main aux mécontents ! Dans la situation où se trouvait don
Pèdre, tout excitait sa méfiance, jusqu’aux témoignages de fidélité et
de dévouement qu’à l’approche du péril lui donnaient ses plus loyaux
serviteurs. La prudence aurait dû lui conseiller de dissimuler ses
soupçons et ses inquiétudes : il les trahissait par un redoublement de
brusquerie et de hauteur. Il accusait au hasard, éclatait sans cesse
en plaintes irréfléchies, et semblait provoquer la défection par des
menaces déjà devenues impuissantes.

Tandis que, partagé entre cent résolutions contraires, il attendait
l’orage, plongé dans un découragement apathique, il vit arriver à
Burgos le seigneur d’Albret, vassal du roi d’Angleterre, que sa haine
contre les rois de Navarre et d’Aragon rendait un allié naturel de la
Castille. Compagnon d’armes ou parent de quelques-uns des chefs de la
grande compagnie, le seigneur d’Albret venait offrir à don Pèdre son
entremise pour les attirer à son service, ou du moins pour les obliger
à quitter celui du comte de Trastamare. Il semblait facile surtout de
débaucher les bandes d’Anglais et de Gascons, qui avaient un prétexte
spécieux pour abandonner Du Guesclin dans la désapprobation publique
que le prince de Galles venait de donner à une expédition dirigée
contre un prince ami de l’Angleterre. Il suffisait d’indemniser les
capitaines et d’offrir une paie avantageuse aux soldats. Sans argent,
nul traité n’était possible avec les chevaliers d’aventure. Don Pèdre,
libéral seulement avec ses maîtresses, rejeta les offres du seigneur
d’Albret, renouvelées bientôt après, et tout aussi inutilement, par
Iñigo Lopez de Orozco, qui vint lui porter des propositions formelles
de la part de plusieurs chefs anglais.[513] Cependant les caisses du
roi étaient pleines, et c’était alors le seul avantage qu’il eût sur
ses ennemis. On a peine à concevoir un tel aveuglement d’un prince qui
mesurait cependant toute la grandeur du péril.

L’hiver, en retardant l’ouverture de la campagne, avait retenu les
aventuriers sur le territoire aragonais assez longtemps pour que leurs
hôtes sentissent cruellement le fardeau de leur présence. Leurs excès
furieux attiraient des représailles, et les montagnards belliqueux de
l’Aragon et de la Navarre répondaient à leurs pillages en attaquant
leurs convois et en massacrant leurs traînards.[514] Il était temps de
lancer enfin cette horde détestée sur le pays ennemi.

Au commencement de mars 1366, sir Hugh de Calverly commença le
premier les hostilités en attaquant Borja, ville d’Aragon occupée
depuis long-temps par les troupes de Castille.[515] A l’approche de
l’avant-garde anglaise, la garnison abandonna la place en toute hâte,
entraînant dans sa fuite un corps considérable de troupes castillannes
cantonnées à Magalon. Après ce facile succès, toute l’armée de don
Henri se mit en mouvement ; elle entra sans obstacle en Navarre, y
traversa l’Èbre et franchit la frontière de Castille au milieu de mars,
non loin d’Alfaro. Sans s’amuser au siége de cette forte place, gardée
par Iñigo de Orozco, elle se dirigea rapidement sur Calahorra, ville
plus considérable, mais médiocrement fortifiée. Là, les partisans de
don Henri s’étaient donné rendez-vous et s’apprêtaient à l’accueillir.
Don Fernand de Tovar, l’évêque de Calahorra et quelques autres
riches-hommes, chargés par don Pèdre de mettre cette place en état
de défense, furent les premiers à en ouvrir les portes aussitôt que
parurent les bannières ennemies.[516]

Cette première défection était grave ; elle prouvait combien don Pèdre
était détesté. C’était à Calahorra que don Henri devait afficher
publiquement ses prétentions. La scène était préparée, les rôles appris
d’avance. Il s’agissait de donner solennellement la couronne au chef
de la grande compagnie. Bertrand Du Guesclin au nom des Français,
sir Hugh au nom des Anglais, le comte de Denia, chef des Aragonais
auxiliaires, avaient préparé un simulacre d’élection. Pour ces preux
chevaliers, la question n’avait rien d’embarrassant ; ils croyaient
que le métier d’aventure menait à tout, même au trône. Du Guesclin
prit la parole pour ses compagnons. « Soyez roi, dit-il à don Henri ;
vous devez faire cet honneur à tant de nobles chevaliers qui vous ont
reconnu pour chef dans cette chevauchée. D’ailleurs don Pèdre, votre
ennemi, refuse le combat, et par là il reconnaît lui-même que le
trône de Castille est vacant.[517] » Cette éloquence toute militaire
devait être fort goûtée par les douze mille bandits qui entouraient
l’orateur. Du peuple de Castille, il n’en fut point question dans la
harangue de Du Guesclin ; il lui suffisait de montrer les aventuriers
humiliés de n’être pas commandés par un roi. Malgré des arguments si
spécieux, don Henri, avec une feinte modestie, résista assez long-temps
pour que les Castillans joignissent leurs instances à celles des
capitaines étrangers. Il céda enfin et se laissa ceindre la couronne.
Aussitôt don Tello, déployant l’étendard royal, traversa le camp au cri
de : Castille ! Castille ! au roi Henri ! Puis, accompagné de bruyantes
acclamations, il alla planter la bannière au sommet d’un monticule,
sur le chemin de Burgos. Alors chacun s’empressa de demander quelque
grace au nouveau roi, comme pour lui donner le plaisir de faire un acte
de souveraineté. Il ne refusa personne et se montra libéral à donner
ce qu’il fallait gagner à la pointe de la lance. Cette comédie jouée,
l’armée se remit en marche et se dirigea sur Burgos à grandes journées
sans rencontrer d’obstacles. Les villes n’attendaient pas la sommation
des hérauts pour envoyer leurs clés, et de toutes parts arrivaient à
l’envi nobles et bourgeois, empressés de baiser la main de leur nouveau
maître. C’était à qui viendrait plus vite faire ses offres de service
et en solliciter la récompense. Devant Briviesca seulement on s’aperçut
de la présence d’un ennemi. Men Rodriguez de Senabria commandait dans
la place, autrefois familier de don Henri, maintenant serviteur fidèle
de don Pèdre. Il essaya de se défendre ; un combat assez vif s’engagea
aux barrières ; mais, le gouverneur ayant été renversé et pris par
un chevalier gascon, la garnison mit bas les armes avant de soutenir
l’assaut.[518]


V.

La terreur et la confusion régnaient à la cour de don Pèdre. Elles
furent portées au comble lorsqu’on y apprit que Briviesca n’avait pu
arrêter un seul jour la marche impétueuse des aventuriers. Malgré
le nombre des troupes réunies à Burgos, on voyait bien que le roi
n’oserait livrer bataille, encore moins s’enfermer dans une place,
alors assez médiocrement fortifiée, pour y subir les hasards d’un
siége. Don Pèdre, retiré dans son palais, était inaccessible, ne
donnait aucun ordre, et ne faisait rien pour encourager ses partisans
encore très nombreux, surtout parmi le peuple et la bourgeoisie.
Cependant l’ennemi avançait toujours. Ses coureurs avaient paru à
quelques lieues de Burgos ; une seule marche pouvait l’amener devant
la ville. La veille du dimanche des Rameaux, un mouvement inaccoutumé
se fit remarquer dans le palais, on sellait les chevaux et les mules,
on chargeait précipitamment les bagages. Six cents cavaliers maures,
gardes ordinaires de don Pèdre, commandés par don Mohamed-el-Cabezani,
envoyé du roi de Grenade, étaient en bataille devant les portes.
Aussitôt le bruit se répand que le roi va partir. Aucun des
magistrats n’était prévenu. Il n’avait instruit de ses desseins aucun
des riches-hommes qui étaient venus lui offrir leur épée ; nulle
disposition pour la défense de la place, aucune pour la sûreté d’un
trésor considérable renfermé dans le donjon. Le roi semblait avoir tout
oublié, tout, excepté une vengeance à exercer, une trahison à punir. On
venait, par son ordre, de mettre à mort dans l’enceinte du château Juan
de Tovar, le frère du gouverneur de Calahorra, qui avait rendu sa ville
au prétendant.

Le peuple, rassemblé autour du palais, contemplait dans un muet
abattement ces apprêts de départ. A la vue du roi, des cris de
désespoir se mêlèrent aux acclamations. Les principaux de la
bourgeoisie se jetèrent à ses pieds, et, les larmes aux yeux, le
conjurèrent de ne pas les abandonner. — « Nous avons des vivres et
des armes, disaient-ils, nous voulons nous défendre. Tout ce que
nous possédons au monde, sire, nous vous l’offrons. Mais restez avec
vos fidèles sujets. » — D’une voix mal assurée, le roi répondit
qu’il les remerciait de leur fidélité. Son départ cependant était
nécessaire. Il était instruit que le Comte et la compagnie avaient
résolu de marcher sur Séville, et il fallait pourvoir à la sûreté des
infantes et du trésor royal. — Quelques bourgeois essayèrent de lui
représenter combien il était improbable que don Henri pensât à se
diriger sur l’Andalousie. Au contraire, les rapports les plus récents
témoignaient qu’il tournait toutes ses forces contre Burgos. Malgré ces
observations, le roi demeura inébranlable. Alors les magistrats de la
ville lui demandèrent respectueusement quels ordres il leur donnait en
les quittant ainsi au moment du péril. — « Faites au mieux que vous
pourrez, » répondit-il avec impatience. — « Sire, reprit l’orateur des
bourgeois, nous voudrions avoir l’heur de défendre cette ville, qui est
vôtre, contre vos ennemis ; mais, puisque vous-même, disposant de tant
de bons cavaliers, ne croyez pas pouvoir la défendre, que voulez-vous
que nous fassions ? » Don Pèdre gardant le silence, l’alcade reprit : —
« S’il arrivait, sire, ce qu’à Dieu ne plaise, que nous nous vissions
en telle nécessité que résister fût impossible, veuillez, par avance,
nous relever du serment de foi et hommage que nous vous avons prêté.
Nous vous le demandons une fois, deux fois, trois fois. » — « J’y
consens, » dit le roi. Sur-le-champ un notaire prit acte de cette
déclaration. Puis un des trésoriers demanda ce qu’il fallait faire des
sommes confiées à sa garde et déposées dans le château. — « Défendez
le château, » s’écria le roi sautant à cheval. — « Mais, si la ville
est prise, le château ne peut se défendre !... » Sans daigner répondre,
le roi piqua des deux, suivi des cavaliers grenadins, les seules
troupes à la fidélité desquelles il se fiât encore.[519]

Parmi les riches-hommes réunis à Burgos, un bien petit nombre
l’accompagna dans sa retraite ;[520] la plupart demeurèrent dans la
ville ou aux environs pour attendre l’événement, ou plutôt s’occupèrent
dès-lors de traiter avec don Henri aux conditions les plus
avantageuses. En voyant le roi s’abandonner lui-même, le découragement
s’était emparé de ses plus fidèles serviteurs. Les commandants des
places situées en avant de Burgos croyaient faire preuve de dévouement
en abandonnant leurs remparts pour suivre leur maître dans sa fuite ;
mais le plus grand nombre se déclarait pour le vainqueur. Tous les
ponts-levis s’abaissaient devant la bannière de Castille portée par les
aventuriers, et il avait suffi au prétendant de se montrer pour enlever
au roi légitime la moitié de ses états.

Au moment où don Henri passait la frontière, don Pèdre avait dépêché
des courriers à tous les gouverneurs des places conquises en Aragon, et
surtout dans le royaume de Valence, avec ordre de les évacuer au plus
vite, de brûler les maisons, de démanteler les fortifications s’ils le
pouvaient, et de le rejoindre avec tous leurs soldats. Le rendez-vous
qu’il leur assigna était Tolède ; car il conservait encore l’espoir
d’arrêter l’ennemi aux passages des montagnes qui divisent les deux
Castilles. Autant que l’on peut juger de son plan aujourd’hui, il
se flattait qu’en cédant du terrain à son adversaire, en l’attirant
pour ainsi dire au cœur de ses états, il pourrait le détruire par
cette guerre de chicane qui lui était familière, et il comptait sur
l’intempérie du climat, la fatigue et la misère, pour dégoûter les
aventuriers et priver don Henri de ses principales forces. Telle a
été souvent la tactique des généraux espagnols, toujours couronnée de
succès, lorsque le peuple s’est déclaré contre les envahisseurs. Mais
la cause de don Pèdre n’était pas soutenue par l’opinion nationale,
et il ne tarda pas à reconnaître qu’il ne devait plus compter sur
ses sujets. En recevant ses lettres, quelques-uns de ses capitaines,
il est vrai, gagnèrent à la hâte la Castille neuve ou se replièrent
sur le royaume de Murcie ; niais la plupart, croyant que tout était
perdu pour don Pèdre, ne songèrent qu’à eux-mêmes et se dispersèrent
après avoir vendu au roi d’Aragon les places qu’ils avaient ordre de
démanteler.[521]

Dès que don Pèdre eut quitté Burgos, les bourgeois, déjà découragés
et témoins des mauvaises dispositions des riches-hommes demeurés dans
leurs murs, pensèrent à leur salut et ne balancèrent plus à envoyer
une députation à don Henri. Les lettres de créance remises par le
conseil de la commune à ses mandataires étaient adressées au comte
de Trastamare ; mais elles leur enjoignaient de le reconnaître comme
roi, dès qu’il aurait juré de garder les libertés et les priviléges
de la ville. Dans cette rapide révolution, nobles et bourgeois
ne pensaient qu’à leurs intérêts ; chacun cherchait à obtenir du
nouveau maître quelque faveur particulière. Au lieu de conquérir
son royaume, don Henri allait l’acheter. Il jura de maintenir les
antiques franchises de Burgos, promit même, dit-on, d’exempter la ville
de tout impôt,[522] et immédiatement après les portes s’ouvrirent
pour son entrée triomphale. Dès le lendemain, il s’y fit couronner
en grande pompe dans l’église du monastère de las Huelgas. A cette
cérémonie assistèrent beaucoup de riches-hommes et des députations de
plusieurs grandes villes de la Castille, car la fuite précipitée de
don Pèdre semblait à toute l’Espagne un aveu de son impuissance, et,
comme l’avait dit Du Guesclin, une abdication de sa souveraineté. Les
premiers actes du prétendant furent des graces accordées aux hommes
qui de capitaine d’aventure l’avaient fait roi. L’argent qu’il trouva
dans le château de Burgos, et que le trésorier de don Pèdre s’empressa
de lui remettre, une contribution extraordinaire imposée aux Juifs de
la ville, servirent à payer la solde de ses mercenaires étrangers et
mainte défection subalterne. Des titres de noblesse, des concessions
de terres, des fiefs royaux furent distribués avec une libéralité,
inouïe jusqu’alors, aux principaux de ses compagnons d’armes et
particulièrement aux chefs de la grande compagnie. A Bertrand Du
Guesclin il donna le comté de Trastamare, et il y ajouta la riche
seigneurie de Molina avec d’immenses domaines. Sir Hugh de Calverly
reçut le titre de comte de Carrion et l’apanage considérable qui en
dépendait. Le comte de Denia, chef des auxiliaires aragonais, que don
Henri pendant son exil avait nommé son frère d’armes, ne fut point
oublié ; il devint marquis de Villena et obtint en partage tous les
biens qui avaient composé la dot de la comtesse de Trastamare. Devenu
roi, don Henri ne voulait rien garder de sa fortune privée. Don Tello
reprit le titre de seigneur de Biscaïe, et eut encore l’investiture de
la seigneurie de Castañeda. Don Sanche, son frère, ne fut pas moins
bien traité, et sa part fut l’immense héritage du fameux don Juan
d’Alburquerque, qui, depuis la mort de son fils, avait été dévolu
à la couronne. Anciens serviteurs, compagnons d’exil, transfuges
ou adversaires ralliés se disputaient le riche butin donné par la
victoire. Il semblait que don Pèdre n’eût grossi le domaine royal que
pour fournir aux prodigalités de son ennemi. Pour la première fois
en Castille, les titres de comte et de marquis, jusqu’alors réservés
aux membres de la famille royale, furent donnés à des riches-hommes
ou même à des capitaines étrangers.[523] Telle fut la générosité ou
plutôt la profusion du nouveau roi, qu’elle donna lieu à une expression
proverbiale long-temps usitée en Espagne. _Faveurs de Henri_,
ainsi appela-t-on désormais les graces obtenues avant d’avoir été
méritées.[524]


VI.

Pendant que don Henri se faisait couronner à Burgos, don Pèdre entrait
en fugitif dans Tolède et s’y arrêtait quelques jours comme étonné de
n’être pas poursuivi ; mais les nouvelles qu’il recevait de tous les
côtés ne faisaient qu’accroître son abattement. Malgré la jonction de
quelques troupes arrivées du royaume de Valence, il se sentait moins
que jamais en état de tenter la fortune des armes. Un reste de terreur
qu’il inspirait encore avait bien pu lui rallier plusieurs milliers de
soldats, mais il ne se dissimulait pas que son prestige était perdu et
qu’il ne pouvait plus se faire obéir. Tolède n’étant pas, à ses yeux,
un asile plus sûr que Burgos, il se disposa à l’abandonner bientôt pour
gagner l’Andalousie. Après avoir exhorté les habitants à se défendre
avec courage, il leur laissa pour gouverneur Garci Alvarez, maître de
Saint-Jacques, avec quelque six cents hommes d’armes ; puis il courut
à Séville, conservant à peine l’espoir de prolonger la lutte dans
un pays qu’il aimait et sur lequel, plus qu’en aucune autre de ses
provinces, s’étaient répandues ses faveurs. Au lieu de se faire suivre
par les troupes aguerries revenues du royaume de Valence, il les
distribua fort imprudemment dans quelques villes de la Castille neuve,
sous le commandement de seigneurs qu’il croyait encore attachés à sa
personne, et ne garda auprès de lui qu’un petit nombre de riches-hommes
qui, possédant des domaines en Andalousie, pouvaient y exercer une
influence utile à sa cause. Ceux qu’il laissait en arrière attendirent
à peine qu’il fût éloigné pour faire-leur soumission au vainqueur.
Ni le souvenir de ses bienfaits, ni la crainte de ses vengeances,
n’arrêtaient plus personne. Les hommes qui s’étaient toujours montrés
les ministres dociles de son despotisme cherchèrent à faire oublier
leurs viles complaisances par un empressement encore plus lâche à
s’humilier devant le prince qu’ils avaient si long-temps persécuté.
Iñigo de Orozco, chargé de défendre Guadalajara, courut en porter
les clés à Burgos. Le maître de Calatrava, don Diego de Padilla, le
frère de celle que don Pèdre avait déclarée reine, ne fut pas un
des derniers à venir baiser la main qui déshéritait d’un trône les
filles de sa sœur.[525] Garci Alvarez, un peu moins empressé que les
autres, fit mine de vouloir résister dans Tolède, mais seulement le
temps nécessaire pour se faire acheter sa défection. Il était maître
de Saint-Jacques par la volonté de don Pèdre, depuis la mort de don
Fadrique, et Gonzalo Mexia, vieux serviteur de don Henri, émigré depuis
les premiers troubles, avait pris le même titre de son côté et avait
été reconnu en qualité de Maître par les chevaliers de l’ordre, exilés
comme lui. Entre ces deux rivaux à la maîtrise de Saint-Jacques, le
choix de don Henri ne pouvait être douteux. Garci Alvarez, voyant
l’Alcazar et le pont d’Alcántara au pouvoir des bourgeois insurgés, se
trouva heureux d’obtenir, en échange de sa renonciation, deux domaines
considérables et une grosse soinme d’argent.[526] A ce prix il vendit
Tolède, on plutôt la partie de la ville que ses troupes occupaient
encore. Don Henri y fut reçu aux acclamations du peuple excité par le
clergé et la noblesse, sur lesquels avait durement pesé le despotisme
de don Pèdre. Pendant quinze jours il tint sa cour à Tolède, recevant
les hommages et les soumissions des villes qui de toutes parts lui
envoyaient leurs députés. Les procurateurs de Cuenca, d’Avila, de
Madrid, de Talavera, vinrent prêter le serment de fidélité entre ses
mains et reçurent en échange la confirmation de leurs priviléges,
peut-être même des franchises nouvelles. Henri n’avait pas oublié la
conduite des Juifs de Tolède, qui, quelques années auparavant, avaient
puissamment contribué à l’expulser de leurs murs. De même qu’à Burgos,
une forte amende punit leur attachement à la cause de don Pèdre. La
Juiverie de Tolède fut contrainte de payer la solde des aventuriers, et
cette contribution arbitraire fut exigée avec la dernière rigueur.[527]
Ces avanies étaient agréables au peuple castillan et surtout au
clergé. Les ecclésiastiques, maltraités par don Pèdre, saisissaient
avec empressement l’occasion de se venger et animaient le bas peuple
à se soulever contre un prince que le ciel abandonnait. D’un côté,
le roi légitime fuyant entouré de génétaires musulmans, de l’autre,
l’usurpateur rançonnant les Juifs, il n’en fallait pas davantage pour
établir dans l’esprit de la populace l’impiété de l’un et la foi
fervente de l’autre.

Arrivé à Séville, don Pèdre n’y trouva que le découragement et les
symptômes de mutinerie qu’il avait observés sur toute sa route. Les
Andalous, dont les campagnes avaient été souvent ravagées par les
Maures, ne voyaient pas sans une extrême inquiétude les préparatifs
du roi de Grenade pour secourir son allié. On avait entendu don Pèdre
s’écrier, dans un moment de colère, que, s’il était trahi par ses
sujets, il pouvait au moins compter sur la fidélité du roi Mohamed,
qui lui devait sa couronne. Ces paroles imprudentes étaient commentées
avec malveillance par les prêtres et par les émissaires du prétendant.
Ils publiaient que don Pèdre attendait une puissante armée de Grenade,
et qu’il allait remettre entre les mains des Maures les principales
villes de l’Andalousie. Quelques-uns ajoutaient qu’il avait promis à
son allié Mohamed d’abjurer la foi chrétienne, et que, comme le comte
Julien, il allait sacrifier à sa vengeance sa religion et sa patrie. La
populace accueillit ces rumeurs absurdes, qui, chaque jour, devenaient
plus menaçantes. Des attroupements séditieux se formèrent dans les rues
voisines de l’Alcazar, et y bloquaient en quelque sorte le malheureux
roi. Bientôt il en vint à douter qu’il pût s’y maintenir avec le petit
nombre de soldats qui lui restaient fidèles. Dans cette extrémité,
après avoir pris conseil du maître d’Alcántara, Martin Lopez, de Mateo
Fernandez, son chancelier, et de Martin Yañez, son trésorier, il se
détermina à quitter Séville pour aller implorer le secours du roi de
Portugal, son oncle et son ancien allié.

Avant les derniers revers de don Pèdre, l’union la plus infime régnait
entre les deux princes, et ils avaient résolu de la resserrer encore
par un mariage entre leurs enfants. Doña Beatriz, fille aînée de
Marie de Padilla, héritière présomptive de la couronne de Castille,
devait épouser don Fernand, fils aîné du roi de Portugal ; mais l’âge
de la princesse n’avait pas permis que le mariage fût encore célébré.
Toutefois don Pèdre, confiant dans la parole de son allié, aussitôt
après son arrivée à Séville, s’était empressé d’envoyer sa fille en
Portugal, avec la dot stipulée au traité d’alliance, et de plus une
somme d’argent considérable, ainsi que quantité de pierreries qui
avaient appartenu à Marie de Padilla. Peu de jours après, ayant fait
venir à Séville tout l’or et l’argent monnayé qu’il gardait dans le
château d’Almodovar del Rio, il le fit embarquer sur une galère, et
chargea Martin Yañez de se rendre avec ce trésor à Tavira, en Portugal,
pour y attendre de nouveaux ordres. Quant à lui, renfermé dans
l’Alcazar, et presque assiégé par ses sujets, il suivait avec anxiété
les mouvements de don Henri, hésitant encore à quitter son royaume. La
révolte éclatant vint abréger ses incertitudes. La populace ameutée
se porta en masse contre l’Alcazar pour lui donner l’assaut ; elle
s’était déjà emparée de l’arsenal et des galères. Il n’y avait plus un
moment à perdre. Le roi, montant à cheval, sortit presque furtivement
de Séville avec les deux infantes Constance et Isabelle, et une fille
naturelle de don Henri, qu’il gardait auprès de lui comme un otage
depuis plusieurs années. Il était suivi du maître d’Alcántara, Martin
Lopez, de son chancelier et de quelques chevaliers de sa maison. On dit
que, malgré sa triste opinion de l’inconstance des hommes, il ne put
s’empêcher de témoigner amèrement sa surprise en voyant le petit nombre
de serviteurs qui s’associaient à sa fortune. Il eût été imprudent
d’ailleurs d’attendre plus long-temps les amis fidèles qu’il pouvait
laisser en arrière ; car à peine était-il sorti de l’Alcazar, que la
populace enfonça les portes et mit tout au pillage.[528] Pendant qu’il
s’éloignait à la hâte, son amiral, le Génois Boccanegra, descendait
le Guadalquivir avec quelques galères, et cinglait vers les côtes
de Portugal. Il venait de quitter le royaume de Valence sur l’ordre
du roi, et, l’ayant rejoint à Tolède, il l’avait accompagné jusqu’à
Séville. Là finit son dévouement. Maintenant il voulait se concilier
les bonnes graces du maître que l’on attendait, et, pour première
preuve de son nouveau zèle, il se mit à la poursuite du vaisseau qui
portait Martin Yañez et le trésor de don Pèdre. Il l’atteignit dans
les eaux de Tavira, et le captura sans peine ; peut-être, comme on
le soupçonna depuis, Yañez était-il d’accord avec le Génois pour se
laisser prendre.[529]

Malgré ses inquiétudes sur le sort du navire chargé de ses dernières
ressources, don Pèdre, au lieu de gagner Tavira, ne chercha qu’à se
rapprocher au plus vite du roi de Portugal, qui se trouvait alors au
château de Vallada, près de Santarem. Il ne tarda pas à connaître
l’accueil qui l’attendait sur la terre étrangère. A Coruche, sur la
rive gauche de la Guadiana, il rencontra sa fille doña Beatriz, que
lui renvoyait ignominieusement cet allié dans lequel il mettait toute
son espérance. Sans prendre la peine de colorer son manque de foi,
le roi de Portugal faisait reconduire la jeune princesse hors de ses
états avec cette réponse : « Que l’infant don Fernand ne voulait plus
l’épouser.[530] » Presque en même temps un seigneur portugais vint
signifier à don Pèdre, de la part de son maître, qu’on ne pouvait le
recevoir à Santarem, ni lui donner un asile en Portugal. On dit que
le roi écouta ce message d’un air sombre, sans répondre une parole.
Puis, demeuré seul avec un des chevaliers de sa suite, il fouilla
dans son escarcelle, en retira quelques pièces d’or, et les jeta
par-dessus le toit de la maison où il s’était arrêté. Surpris de cette
action, le chevalier lui représenta qu’il ferait mieux de donner cet
or à quelqu’un de ses serviteurs, au lieu de le semer ainsi sur cette
terre inhospitalière : — « Oui, je sème, dit le roi avec un sourire
farouche, mais un jour je viendrai récolter. » Le chevalier se tut et
le laissa à ses rêves de vengeance.[531]

Repoussé du Portugal, don Pèdre essaya de rentrer en Castille et
s’approcha de la ville d’Alburquerque, mais on lui en ferma les
portes, et il eut la douleur de voir la moitié de sa petite troupe
l’abandonner pour se joindre à la garnison rebelle. Force lui fut de
repasser encore une fois la frontière, et, vaincu par la nécessité, il
s’humilia jusqu’à faire demander au roi de Portugal un sauf-conduit et
une escorte pour traverser ses états et se rendre en Galice. Là, du
moins, il espérait trouver un ami fidèle, don Fernand de Castro, qui
commandait en maître dans cette province.

Le roi de Portugal lui dépêcha aussitôt le comte de Barselòs et
don Alvar, son favori, frère de la fameuse Inès de Castro ; mais
déjà les égards dus au malheur semblaient une contrainte pénible
envers un prince si manifestement trahi par la fortune. Les deux
chevaliers déclarèrent au fugitif qu’ils s’exposeraient à la colère
de l’infant, fils de leur maître, s’ils l’accompagnaient suivant
leurs instructions. Cependant une somme de 6,000 doubles avec le
présent de deux épées magnifiques et de ceintures d’argent richement
travaillées[532] les détermina à le conduire jusqu’à Lamego. Là, en se
séparant du roi, ils exigèrent qu’il leur remît la jeune Léonor, fille
de don Henri, que le roi de Portugal voulait rendre à son père, pour
lui faire oublier la protection dérisoire accordée un instant au roi
fugitif.[533]

Une légende romanesque s’attache à cette jeune fille. On l’appelait
Léonor-des-Lions. Quelques années auparavant, s’il faut ajouter foi au
témoignage d’un vieux chroniqueur, don Pèdre l’avait fait jeter toute
nue dans une fosse où il gardait des lions affamés. Ces animaux, moins
féroces que lui, respectèrent l’innocente enfant et ne lui firent
aucun mal. La leçon de générosité que lui donnaient les lions ne fut
point perdue pour don Pèdre. Il avait fait élever Léonor avec soin, et
la gardait moins comme une prisonnière que comme la compagne de ses
filles.[534]

Réduit à une escorte d’environ deux cents cavaliers, le roi traversa
rapidement et non sans danger la province portugaise de Tras-os-Montes,
et toucha de nouveau le territoire castillan à Monterey, petite ville
de Galice située sur l’extrême frontière. Celui qui naguère commandait
en maître absolu à toute la Castille, qui, par ses armées, occupait les
plus belles provinces de l’Aragon, après avoir, en moins de deux mois,
perdu ses conquêtes et ses états héréditaires, rentrait aujourd’hui
furtivement dans son royaume, traînant sur des chevaux épuisés ses
trois filles, exténuées par les veilles et les fatigues ; il tremblait
que chaque défilé, chaque hameau, ne recélât une embuscade ou une
trahison. Après deux mois d’angoisses continuelles, de déceptions
amères, de souffrances morales et physiques de toute espèce, ce dut
être pour don Pèdre un moment de bonheur que celui où quelques voix
loyales saluèrent son retour en Castille. A Monterey, il trouva des
cavaliers envoyés par don Fernand de Castro, pour lui annoncer que ce
seigneur était en marche avec des forces considérables pour le joindre.
Des lettres de Zamora l’informaient encore que, bien que la ville
fût soulevée, le château demeurait fidèle, et son gouverneur, Juan
Gascon, promettait de réduire les rebelles dès qu’il recevrait quelques
renforts.[535] La poursuite de don Henri avait été si rapide, que les
gouverneurs attachés à don Pèdre avaient pu contenir l’insurrection
partout où la présence de l’usurpateur et des aventuriers ne lui avait
pas prêté des forces irrésistibles. Astorga, Soria, Logroño, tenaient
encore pour le roi légitime et semblaient résolues à se défendre
vigoureusement.


VII.

A peine sur le sol de Castille, le premier soin de don Pèdre fut
d’écrire au prince de Galles et au roi de Navarre pour leur rappeler
ses traités et leur demander des secours. Bientôt don Fernand de Castro
accourut à Monterey, et lui présenta les principaux des riches-hommes
galiciens, tous pleins d’ardeur et de résolution. Ils amenaient leurs
vassaux en armes, cinq cents cavaliers et deux mille fantassins. Avec
cette petite armée, protégée par les âpres montagnes de la Galice, que
jamais cheval de Castille n’a franchies impunément,[536] on pouvait
attendre avec sécurité la réponse du prince anglais et du roi de
Navarre. Fernand de Castro, le maître d’Alcántara et quelques-uns des
plus dévoués serviteurs du roi opinaient pour reprendre immédiatement
l’offensive. Rien de plus facile, suivant eux, que de pénétrer dans
le château de Zamora, qui avait une porte donnant sur la campagne.
Une sortie vigoureuse les rendrait maîtres de la ville, et de là on
se porterait sur Logroño. Don Fernand ne doutait pas que la présence
de don Pèdre ne ranimât aussitôt ses partisans et qu’il ne réussît
à rétablir son autorité dans des provinces que le prétendant avait
traversées à la course plutôt qu’il ne les avait soumises. Mais, d’un
autre côté, Mateo Fernandez, chancelier du sceau privé, et quelques
autres, confidents comme lui des plus secrètes pensées de leur maître,
remontraient qu’il était dangereux d’exposer la personne du roi, par un
coup de désespoir, aux dangers d’une trahison nouvelle. A les entendre,
les dispositions de la Galice étaient incertaines, et l’on parviendrait
difficilement à conduire hors de leur pays les montagnards armés par
don Fernand. Le plus sûr moyen de s’assurer la victoire, c’était
d’obtenir l’appui du prince de Galles et de presser l’exécution du
traité d’alliance offensive et défensive conclu deux années auparavant.
Le caractère loyal et les sentiments chevaleresques du prince ne
permettaient pas de douter qu’il ne s’empressât de voler au secours
de son allié. Avec l’épée du plus grand capitaine de son siècle, le
roi rentrerait dans son royaume et disperserait en un instant tous
ses ennemis. Tels furent les conseils de Fernandez, telles étaient
probablement les intentions de don Pèdre. A sa méfiante naturelle, au
découragement, suite inévitable de ses revers, se joignaient de vives
inquiétudes pour la sûreté de ses trois filles, compagnes de sa fuite.
Il ne se sentait plus le courage de braver de nouveaux dangers avec
elles. La réponse qu’il reçut du roi de Navarre acheva de le décider.
Charles-le-Mauvais hésitait encore entre les deux frères ; mais ; à
travers les promesses vagues qu’il faisait au roi vaincu, il était
facile de voir qu’il allait se déclarer pour le vainqueur.

La Navarre demeurant neutre, ou plutôt suspecte de partialité pour
don Henri, c’eût été le comble de l’imprudence que de s’appuyer à
ses frontières pour recommencer les hostilités dans le nord de la
Castille. Il fut résolu que le roi s’embarquerait à la Corogne et qu’il
se rendrait auprès du prince de Galles, à Bordeaux. Pendant qu’il
négocierait pour l’entrée d’une armée anglaise en Espagne, don Fernand
de Castro, avec le titre d’adelantade des royaumes de Galice et de
Léon, devait réchauffer le zèle des provinces du nord et soutenir la
guerre contre l’usurpateur. Avant de s’éloigner, le roi récompensa sa
fidélité en lui donnant le titre de comte de Lemos.

Quittant Monterey après un séjour de trois semaines, don Pèdre se
dirigea vers Saint-Jacques de Compostelle. Les fêtes de la Saint-Jean
y attiraient en ce moment une foule de pèlerins de toutes les parties
de la Péninsule, et c’était le lieu le plus propre pour y recueillir
des renseignements exacts sur l’état des esprits et la situation des
différentes provinces. L’archevêque de Saint-Jacques, don Suero, natif
de Tolède et apparenté aux plus illustres familles de cette ville, vint
au-devant de don Pèdre avec une suite de deux cents cavaliers. Il fut
reçu froidement. Il est vrai qu’il semblait se présenter à contre-cœur,
et la sincérité de ses offres pouvait d’autant plus facilement être
mise en doute, que tous ses parents, à Tolède, s’étaient déclarés
pour don Henri, et que leur défection avait entraîné celle de leurs
concitoyens. La vue de don Suero parut rappeler au roi la perte de
la plus importante ville de son royaume. L’entrevue, gênée par la
contrainte, fut courte. Après avoir présidé à la célébration de la
fête, l’archevêque alla coucher à son château de la Rocha, probablement
parce qu’il avait cédé au roi son palais dans la ville. Le lendemain,
après l’heure de la sieste, il fut mandé par don Pèdre. Aussitôt il
se rendit à Saint-Jacques avec une suite peu nombreuse, composée
presque exclusivement d’ecclésiastiques. Arrivé dans la ville et sur
la place de la cathédrale, il aperçut le roi se promenant sur une des
terrasses de l’église. En ce moment un écuyer galicien, nommé Fernand
Perez Churrichao, bien monté, la lance au poing, suivi de quelques
cavaliers, parut derrière le prélat dont il avait l’air de grossir
l’escorte. Tout à coup, lorsque l’archevêque mettait pied à terre sur
le parvis même de la cathédrale, Churrichao et ses compagnons fondirent
sur lui, et, en un clin d’œil, dispersèrent son escorte. Du haut de la
terrasse, don Pèdre leur criait de ne pas tuer l’archevêque. Celui-ci
et un chanoine qui l’accompagnait se jetèrent dans l’église, espérant
y trouver un asile ; mais les assassins les y suivirent l’épée haute
et les percèrent de mille coups au pied même de l’autel. Assurés que
leurs victimes avaient cessé de vivre, ils remontèrent à cheval,
traversèrent toute la ville sans obstacle et gagnèrent la campagne.[537]

On ne manqua pas d’attribuer à don Pèdre la mort de don Suero, et
bien des présomptions se réunissaient pour l’en rendre responsable.
Devant ses familiers, il avait laissé voir sa haine contre le prélat
et l’avait accusé de complicité avec les rebelles de Tolède. En outre,
au moment même où l’archevêque était massacré au milieu du chœur, le
père de Churrichao se trouvait auprès du roi, comme s’il fût venu
garantir la fidélité de son fils à exécuter une vengeance commandée.
Enfin le séquestre mis aussitôt sur tous les biens du prélat, ses
forteresses données à don Fernand de Castro, cet empressement à
recueillir les fruits du crime, ne semblaient-ils pas en désigner
clairement le véritable auteur ? Toutefois Ayala, dont j’emprunte ces
détails, rapporte que dans la suite don Pèdre nia constamment toute
participation à ce forfait.[538] Cette assurance est grave de la part
d’un prince qui se croyait un droit absolu sur la vie de ses sujets,
et qui, loin de désavouer ses actes les plus cruels, exprima souvent
le regret d’avoir épargné quelques-uns de ses ennemis. Peut-être
la mort de don Suero ne fut-elle que le résultat d’une vengeance
particulière. Il est probable que le roi avait ordonné qu’on s’assurât
de sa personne, mais non qu’on l’assassinât. Dans les temps d’anarchie
et de révolution, les haines privées se déguisent souvent sous le
nom d’attentats politiques, et il ne serait point extraordinaire que
Churrichao eût outrepassé ses ordres, si toutefois il en avait reçu.
Au reste, cette sanglante exécution fit perdre au roi plusieurs de ses
partisans les plus dévoués. Alvar de Castro, frère de don Fernand, se
rendait à Saint-Jacques pour offrir ses services, lorsqu’il apprit le
meurtre du prélat. Sur-le-champ il rebroussa chemin, s’enferma dans
son château et se déclara pour don Henri. Son exemple fut imité par
plusieurs riches-hommes galiciens.[539]

Parvenu à la Corogne, don Pèdre y trouva un envoyé du prince de Galles,
qui l’engageait à se rendre en Angleterre auprès du roi Édouard IV, lui
promettant d’avance l’accueil le plus favorable. Sur cette assurance,
il s’embarqua aussitôt avec ses trois filles et ce qu’il avait pu
sauver d’or et de joyaux. Il lui restait encore environ trente mille
doubles et des pierreries pour une valeur très considérable.




XX.

GOUVERNEMENT DE DON HENRI. — GUERRE CIVILE. — 1366-1367.


I.

La fortune avait changé les rôles, don Pèdre mendiait la protection
d’une cour étrangère, et don Henri, étonné lui-même de la facilité de
sa conquête, gagnait chaque jour une ville nouvelle, reçu partout avec
enthousiasme par la noblesse et la bourgeoisie. A Séville, l’affluence
du peuple fut si grande pour assister à son entrée, qu’il lui fallut
plusieurs heures pour traverser la foule avide de contempler ses
traits ; arrivé aux portes de la ville de grand matin, il ne put entrer
à l’Alcazar qu’après l’heure de nones.[540] Là, il trouva plusieurs
des anciens serviteurs de don Pèdre qui vinrent lui baiser la main et
lui offrir pour leur hommage tardif des excuses facilement acceptées.
L’amiral Boccanegra s’était préparé l’accueil le plus favorable. Il
mit aux pieds du nouveau roi le trésor de son ennemi dont il venait
de s’emparer, trente-six quintaux d’or et quantité de pierreries.
Cette prise était plus importante que la conquête d’une province.
Le transfuge génois reçut pour sa récompense la riche seigneurie
d’Otiel.[541] Pas une ville, pas un château de l’Andalousie n’hésita
à suivre l’exemple de la capitale. Le roi maure lui-même, après une
faible démonstration contre la frontière, persuadé que la cause de
son ancien protecteur était à jamais perdue, envoya demander la paix
et l’obtint sans peine. Délivré de cette inquiétude et voyant tout
le royaume soumis, à l’exception de la Galice, don Henri crut qu’il
devait se débarrasser au plus vite d’auxiliaires qui commençaient à
devenir incommodes. Les aventuriers, ne trouvant pas l’occasion de se
battre, ne perdaient pas celle de piller. De toutes parts des plaintes
s’élevaient contre leurs violences, et déjà, dans quelques provinces,
le peuple s’armait tumultuairement contre eux. Don Henri congédia la
plupart de ces mercenaires, mais après les avoir comblés de présents.
Il ne voulut garder à son service que Du Guesclin et Calverly, devenus
en quelque sorte ses hommes liges, et quinze cents lances, choisies
surtout parmi les bandes françaises ou bretonnes.[542] A l’instigation
de Du Guesclin, en qui il mettait toute sa confiance, il avait conservé
de préférence les Français auprès de lui, et, s’il retint sir Hugh de
Calverly, ce fut probablement dans l’espoir que ce capitaine renommé
pourrait lui servir d’intermédiaire utile auprès du prince de Galles,
dont l’attitude lui inspirait déjà de graves soucis. Avec le principal
corps des aventuriers, le comte de La Marche et le sire de Beaujeu
quittèrent l’Espagne, persuadés qu’ils avaient vengé la reine Blanche,
leur parente, suivant leurs serments chevaleresques. A Séville, en
effet, ils avaient découvert un arbalétrier de la garde de don Pèdre,
désigné par le bruit public comme le meurtrier de la malheureuse
reine, et, après avoir obtenu de don Henri que cet homme leur fût
livré, ils le firent pendre sans jugement, comme il semble.[543] Ce fut
à l’exécution de ce misérable que se réduisirent les exploits de ces
deux seigneurs, les seuls qu’un motif désintéressé eût attirés sous la
bannière du prétendant. Quant à la grande compagnie, elle trouva plus
d’occasions de faire usage de ses armes, à son retour, que pendant
sa longue marche au travers de l’Espagne. Il lui fallut combattre
Castillans, Navarrais, Aragonais, soulevés contre elle, et s’ouvrir
partout un passage le fer à la main. Mais nul obstacle n’arrêtait ces
intrépides vétérans. Ils franchirent les Pyrénées en bon ordre, et
passèrent sur le ventre d’une armée française qui essaya vainement de
les arrêter à la descente des montagnes.[544]

Bien que don Henri n’ignorât pas que la Galice et quelques villes au
nord de la Castille refusaient encore de reconnaître son autorité,
il demeura près de quatre mois à Séville. Ce long séjour lui était
nécessaire pour organiser son gouvernement et rétablir l’ordre,
partout ébranlé après une si violente secousse. Il lui fallait tout à
la fois négocier avec les rois ses voisins, satisfaire l’avidité de
la noblesse, contenter les communes, obtenir de tous une obéissance
désapprise pendant une anarchie de plusieurs mois ; enfin se préparer
à une guerre sérieuse, car il ne se dissimulait pas que les Anglais,
épousant la cause de don Pèdre, tenteraient quelque effort puissant
en sa faveur. Loin d’attendre des secours de ses anciens alliés, don
Henri avait à craindre maintenant les exigences du roi d’Aragon.
Il s’empressa de lui envoyer Du Guesclin. Tour à tour général et
diplomate, le rusé Breton allait employer toute l’autorité de son nom à
resserrer l’alliance tant de fois jurée avec Pierre IV. De Barcelone,
Du Guesclin, après avoir sondé en passant les dispositions du roi
de Navarre, avait pour mission de passer en France et de solliciter
l’appui de Charles V contre l’invasion anglaise. En même temps don
Henri dépêchait à Lisbonne un autre étranger, Mathieu de Gournay, pour
obtenir du roi de Portugal qu’il demeurât neutre dans la lutte qui
allait s’ouvrir.[545] Pierre de Portugal, par la manière dont il avait
traité don Pèdre fugitif dans ses états, avait montré assez clairement
quelle était sa politique, et Mathieu de Gournay rapporta de sa mission
les assurances de paix les plus satisfaisantes.

Dès que don Henri crut pouvoir quitter Séville, il se dirigea à grandes
journées vers la Galice, dans l’espoir d’y anéantir les restes de la
faction ennemie, avant qu’elle pût être secourue par l’intervention
étrangère. A son approche, toutes les villes ouvertes lui envoyèrent
leur soumission ; mais don Fernand de Castro avait concentré ses forces
dans Lugo, et s’y défendit avec vigueur. Après un siége ou plutôt un
blocus de quelques semaines, don Henri, désespérant de l’y forcer,
et rappelé en Castille par des intérêts pressants, crut sauver son
honneur par un traité que le lieutenant de don Pèdre accepta, bien
résolu de l’enfreindre dès qu’il se sentirait assez fort. Suivant cette
convention, une trêve de cinq mois fut proclamée entre les parties
belligérantes. On stipula que si, avant Pâques de l’année 1367, don
Fernand n’était pas secouru, il rendrait aux capitaines de don Henri
Lugo et toutes les forteresses occupées par ses troupes. Lui-même
aurait alors le choix de sortir librement du royaume avec tous ses
biens, ou d’y demeurer en conservant ses honneurs et son nouveau titre,
à la condition de prêter le serment d’hommage au souverain reconnu
par toute la Castille. Sur la foi de cette trêve, don Henri quitta la
Galice pour se rendre à Burgos, où il venait de convoquer les cortès ;
mais sa brusque retraite, après sa tentative inutile contre Lugo, avait
accru l’audace des partisans de don Pèdre, et don Fernand, ne trouvant
plus d’armée capable de lui tenir tête, recommença ses courses,
augmenta ses troupes et s’empara même de plusieurs villes ou châteaux
forts. Répandus dans les provinces du nord, ses émissaires annonçaient
hautement le retour prochain du roi légitime à la tête de toutes les
forces de la Guyenne.[546]


II.

En effet, les dispositions de l’Angleterre n’étaient déjà plus
douteuses. A peine le prince de Galles eut-il appris l’arrivée de don
Pèdre à Bayonne, qu’il quitta Bordeaux pour aller à sa rencontre ;
mais, dans son impatience, le roi déchu le prévint et le joignit au
cap Breton. Il fut reçu non-seulement comme un roi, mais comme un
allié. Ses malheurs, la présence de ses trois jeunes filles échappées
à tant de périls, auraient suffi pour toucher un prince qui se piquait
de pratiquer toutes les vertus chevaleresques, alors même que la
politique n’eût pas été d’accord avec sa courtoisie naturelle. Mais
la révolution de Castille était l’œuvre d’un Français, l’usurpateur
avait été aux gages du roi de France, c’en était assez pour irriter
la jalousie et l’orgueil d’Édouard. Sans hésiter, et à la première
entrevue, il promit à don Pèdre la protection de son père et la
sienne ; puis il le ramena à Bayonne, où bientôt le roi de Navarre vint
les trouver. Accoutumé à trafiquer de son alliance, Charles voulait
examiner par lui-même s’il devait violer ou tenir les serments qu’il
venait de faire au roi d’Aragon et à don Henri. Ni le prince anglais
ni don Pèdre n’ignoraient les engagements du roi de Navarre, mais ils
savaient aussi sa manière de les observer. Les passages dès montagnes
étaient en son pouvoir, il fallait les acheter ; il fallait enchérir
sur les offres que le rusé Navarrais avait déjà reçues.

Don Pèdre trouva plus de loyauté dans le prince de Galles, mais non pas
cependant une protection désintéressée, il y avait long-temps que les
Anglais convoitaient les ports admirables creusés par la nature dans
les côtes escarpées de la Biscaïe, et l’occasion paraissait favorable
pour obtenir d’un roi réduit au désespoir la cession d’une province,
séparée déjà du reste de la péninsule par ses institutions, sa langue
et ses coutumes. La Guyenne, qui comptait des sujets basques, pouvait
s’en assimiler d’autres avec autant de facilité que la Castille avait
réuni les Provinces privilégiées sous la domination de ses rois. Avide
de vengeance, don Pèdre était prodigue de promesses, et il accepta
sans balancer le marché qui lui était offert. Était-il de bonne foi ?
L’événement le fera voir. En retour de sa facilité, il trouvait dans
Édouard une ardeur presque égale à la sienne. La perspective d’une
campagne, l’espoir de nouveaux triomphes, transportaient ce prince
belliqueux, et, lui faisant oublier le délabrement de sa santé,
lui rendaient une force factice. Il plaidait auprès de son père
la cause de don Pèdre avec toute l’éloquence de son ambition, le
conjurait d’envoyer des troupes en Espagne, et, pour répondre d’avance
aux objections qu’il prévoyait, il annonçait que le roi dépossédé
conservait encore un trésor considérable qui subviendrait aux dépenses
de l’expédition. Tant s’en fallait pourtant que don Pèdre fût en état
de solder une armée. L’or qu’il avait apporté avait disparu promptement
à la cour de Bordeaux, dépensé en présents offerts aux favoris du
prince. Maintenant ses pierreries lui servaient au même usage. Il fit
accepter les plus belles à la princesse de Galles, et voulut vendre
le reste, mais Édouard s’empressa de les recevoir en dépôt et lui
avança des sommes considérables sur ces gages d’une valeur incertaine.
Aux yeux de son père et de ses conseillers, le prince de Galles
affectait de calculer froidement ses avantages, et cachait avec soin
sa générosité ; il craignait qu’on ne taxât son entreprise de rêverie
chevaleresque, et s’efforçait de la justifier au nom de l’intérêt et de
la politique.

Assuré du prince de Galles, don Pèdre avait dépêché à Londres le maître
d’Alcántara pour traiter du mariage de ses filles avec des princes
anglais, surtout pour presser les armements et lever les difficultés
qu’opposait encore le prudent Édouard III à la fougue belliqueuse de
son fils. Aux instructions remises à son ambassadeur il joignit une
justification étudiée de sa conduite, ou plutôt une récrimination
contre ses ennemis. « Vous, Martin Lopez, notre féal serviteur,
écrivait don Pèdre à son ministre, vous direz au très puissant roi
d’Angleterre, notre cousin, ce qui suit : Vous lui direz de quelle
façon don Henri a troublé et mis à dam notre terre, voulant nous
chasser de nos royaumes de Castille et de Leon, dont à bon droit nous
sommes l’héritier, non point le tyran, comme il le dit. Et pour ce
qu’il travaille avec grande perfidie à prétendre auprès du saint-père
et du roi de France que nous ne devons pas régner, soutenant méchamment
que nous traitons nos riches-hommes avec cruauté et violons les
priviléges de notre noblesse, vous direz que ce n’est point vérité.
Il est notoire comment, encore tout jeune d’âge, nous perdîmes notre
seigneur et père le roi don Alphonse ; et ce don Henri et un autre
mien frère, don Fadrique, tous les deux nos aînés, qui devaient nous
défendre et nous conseiller, loin de là, en voulant à notre héritage,
se sont ligués contre nous à Medina Sidonia. Dieu ayant défait leur
dessein, ils entendirent par d’autres voies à nous brouiller avec
nos riches-hommes, nos villes et nos communes, et, parce que nous ne
pliâmes point à leurs volontés, ils nous retinrent, comme savez, dans
la ville de Toro. La mort, que par notre commandement reçut le maître
don Fadrique, fut bien méritée, pour ce fait et pour d’autres. Dites
encore qu’ils m’appellent[547] cruel et tyran parce que j’ai châtié
ceux qui refusaient de m’obéir et qui faisaient grands outrages aux
bonnes gens de mon royaume. Vous direz de vive voix, comme vous le
tenez de nous, quels furent les crimes de chacun de ceux que nous avons
châtiés. En un mot, vous ajouterez de notre part tout ce qui vous
paraîtra propre à mener à bien les propositions dont vous êtes porteur,
comme aussi les mariages que vous savez. »

On observera que dans cette apologie il n’est question ni de légitimité
ni de droit divin ; ces idées en effet étaient à peine connues dans
l’Europe du moyen-âge, et assurément elles étaient complétement
étrangères à l’Espagne. Loin d’y faire allusion, don Pèdre semble au
contraire reconnaître implicitement le droit qu’a toute nation de
déposer le souverain qui abuse de son autorité. C’est du reproche de
tyrannie qu’il s’attache seulement à se justifier. Il n’a fait, dit-il,
que punir des nobles turbulents. Ennemi constant de l’anarchie féodale,
sa cause devait être celle de tous les rois.

Édouard III, aussi despote que le Castillan, lui accorda sa protection
et promit de le rétablir sur le trône. Après quelques semaines de
négociations, don Pèdre conclut à Libourne, le 23 septembre 1366,
un double traité avec le prince de Galles, stipulant au nom de son
père, et avec le roi de Navarre. Au premier, il s’engageait à céder
une partie de la Biscaïe, particulièrement les ports de mer ; il se
reconnaissait également son débiteur pour une somme de 550,000 florins
d’or au coin de Florence. Cette somme et un autre prêt de 56,000
florins avancés par le prince et payés au roi de Navarre, à titre de
subsides, devaient être remboursés dans un délai d’un an. Les jeunes
infantes, filles de Marie de Padilla, ainsi que les femmes et les
enfants des seigneurs castillans émigrés, demeureraient cependant
en otage à Bordeaux jusqu’au paiement intégral de cette dette. Par
son traité particulier avec le roi de Navarre, don Pèdre lui céda la
province de Guipuzcoa et celle de Logroño, indépendamment du subside
qui vient d’être mentionné. En retour, les deux princes devaient unir
toutes leurs forces aux siennes pour le ramener dans son royaume et
chasser l’usurpateur.[548]

Don Pèdre s’engagea encore, dans le cas d’une guerre contre les
infidèles, à céder le poste d’honneur, ou, comme l’on disait alors, la
_première bataille_, aux rois d’Angleterre ou à leurs fils aînés, s’ils
prenaient part à cette croisade.[549] Cette déférencé honorifique pour
son allié n’indiquerait-elle pas que don Pèdre, toujours vaste dans
ses projets, méditait dès-lors une expédition contre Grenade. Cette
conjecture se justifierait jusqu’à un certain point par le caractère
vindicatif du roi, qui ressentait toujours plus vivement les dernières
offenses, et qui probablement ne pouvait pardonner à Mohamed la paix
récente faite avec don Henri.

Dès que ces traités furent signés et jurés solennellement à Libourne,
le prince Édouard déploya la plus grande activité pour hâter le
moment d’entrer en campagne. Ses capitaines manquaient d’argent pour
s’équiper, et don Pèdre avait vendu ou mis en gage ses dernières
pierreries. Le prince fit porter sa propre vaisselle à la monnaie et
en distribua le produit à ses officiers.[550] Maintenant qu’il avait
prouvé son dévouement au roi de Castille par tant de sacrifices, il
se crut en droit de lui donner des conseils et de lui parler avec
franchise. Il lui représenta combien sa rigueur passée avait été
impuissante à retenir ses sujets dans le devoir, et le conjura de
suivre d’autres errements lorsqu’il serait rétabli sur le trône.
« Traitez doucement vos vassaux, disait-il ; tant que vous n’aurez pas
conquis leur affection, votre couronne ne sera jamais assurée. » Don
Pèdre, dans sa position, n’avait garde de rejeter ces sages conseils.
Il parut persuadé et jura de pardonner à tous les rebelles, n’exceptant
de l’amnistie qu’un petit nombre de riches-hommes déjà condamnés pour
trahison avant l’accession de l’usurpateur.[551] Que cette promesse fût
sincère ou bien arrachée par la nécessité, elle suffit à contenter le
prince et à lever les scrupules éveillés dans son cœur généreux par les
récits de ses capitaines revenus de Castille. Prévenus par don Henri,
séduits peut-être par ses présents, témoins d’ailleurs de la haine du
peuple contre le roi exilé, les chevaliers anglais qui avaient servi
sous Du Guesclin rapportaient à Bordeaux une opinion peu favorable sur
le caractère de don Pèdre.


III.

Pendant que les préparatifs militaires étaient poussés avec la plus
grande activité, en Guyenne, sous les yeux de don Pèdre et du prince
de Galles, don Henri convoquait les cortès à Burgos et leur demandait
les moyens de résister à l’invasion des Anglais. La situation du
nouveau roi était grave, et il ne se faisait pas illusion sur les
périls dont il se trouvait entouré. A la veille d’une guerre contre le
plus grand capitaine et les meilleurs soldats de l’Europe, il voyait
l’insurrection organisée et triomphante dans une de ses provinces. Les
exigences des aventuriers et celles de ses riches-hommes avaient épuisé
en quelques mois les ressources inespérées qu’il devait à la capture du
trésor de don Pèdre. Il ne se dissimulait pas que ses rapides succès
étaient en grande partie dus à la lassitude qu’avait fait éprouver à
la Castille la longue guerre contre l’Aragon ; maintenant il avait à
craindre que les peuples, découragés, ne lui refusassent les sacrifices
nouveaux que commandait une guerre beaucoup plus dangereuse. Le plus
sincère des alliés de don Henri, le roi de France, était hors d’état de
lui prêter des secours bien efficaces ; le roi de Navarre le trahissait
ouvertement ; enfin le roi d’Aragon, au lieu de lui envoyer des
renforts, menaçait de rappeler le marquis de Villena[552] et réclamait
impérieusement l’exécution du traité qui devait lui livrer la moitié de
la Castille.[553] Consentir à une pareille cession, c’eût été s’exposer
à la haine, au mépris, à l’abandon de ses nouveaux sujets. Aussi,
tout en prodiguant à Pierre IV les expressions de son respect et de
sa reconnaissance, il s’excusa de ne pouvoir lui livrer les provinces
qu’il lui avait promises. Encore mal affermi sur le trône, disait-il,
il n’osait froisser l’orgueil national, qu’il lui importait tant de
ménager. Il fallait attendre que la victoire lui eût rendu un peu de
tranquillité, alors il s’empresserait d’accomplir ses promesses. Don
Henri refusa encore, et, dans sa position, c’était un acte de courage
et de générosité, de livrer à Pierre IV le comte d’Osuna, fils de
Bernal de Cabrera, proscrit en Aragon, et naguère au service de don
Pèdre.[554] A force de temporisation et d’instances il obtint que
Pierre IV ne rappelât point le petit corps de troupes aragonaises aux
ordres du marquis de Villena, et qu’il continuât à le traiter en allié.
C’était un succès important que de montrer à l’Angleterre l’union des
deux plus grands royaumes de l’Espagne contre le souverain dépossédé.
Mais de tous les auxiliaires de don Henri, le plus puissant c’était
la terreur qu’inspirait à la noblesse et aux conseils des villes le
retour de l’implacable don Pèdre. Rebelle à un roi qui n’avait jamais
pardonné, la Castille n’avait plus d’espoir que dans le triomphe
du chef qu’elle venait de se choisir. En effet, malgré la détresse
générale, les cortès mirent le plus grand empressement à fournir les
subsides demandés. Elles votèrent unanimement une nouvelle taxe qui
imposait une dîme d’un denier par maravédi sur toutes les ventes.
Cet impôt, levé avec rigueur, produisit, dans l’année 1366, environ
19 millions de maravédis, somme considérable pour le temps.[555]
Il était moins difficile alors de se procurer des soldats que des
subsides. La noblesse courut aux armes avec enthousiasme, et toutes les
provinces envoyèrent à Burgos de nombreuses recrues. Le souvenir des
pillages commis par les aventuriers excitait les paysans à défendre
courageusement leurs foyers contre une nouvelle invasion étrangère.

Naturellement affable et courtois, don Henri n’épargnait rien pour
se concilier l’affection de ses sujets ; mais la tâche était rude
à contenter une noblesse orgueilleuse, d’autant plus exigeante que
ses services devenaient plus nécessaires. La susceptibilité des
riches-hommes lui donnait sans cesse de graves embarras. Un gentilhomme
zamoran, qui s’était rendu à Burgos pour adresser quelque demande au
roi, fut rebuté par les huissiers du palais. Furieux de cet affront, il
jura de s’en venger. Aussitôt il retourne à Zamora, fait insurger ses
concitoyens et proclame don Pèdre. On sait que le château tenait encore
pour ce prince ; mais il était en quelque sorte assiégé par la ville,
et la garnison était réduite à se tenir sur la défensive. Réunie aux
bourgeois, elle fit des courses dans la province, et bientôt donna la
main aux mécontents de la Galice. Quelques troupes envoyées de Burgos
furent battues, et l’insurrection, redoublant d’audace, fit des progrès
rapides dans le nord du royaume de Leon.[556]

Dans le désordre général, tous les moyens semblaient bons pour gagner
la faveur du peuple et s’assurer son obéissance. On a vu que don Tello,
marié à l’héritière de Lara, tenait d’elle en dot la seigneurie de
Biscaïe. Cette dame étant morte prisonnière de don Pèdre sans laisser
d’enfants, don Henri avait rendu à son frère ce riche héritage, que
don Pèdre avait réuni à la couronne. Cette donation avait eu lieu
contrairement aux usages de la province et au mépris du vœu exprimé à
la diète de Guernica en 1357, où les députés biscaïens avaient choisi
le roi de Castille pour leur seigneur. Don Tello n’ignorait pas que
son seul titre à la seigneurie de Biscaïe était, aux yeux de ses
vassaux, son alliance avec la maison de Lara, et maintenant, cette
alliance éteinte, il était douteux qu’ils voulussent confirmer la
décision de don Henri. Tout à coup on apprit qu’une femme se montrait
à Séville prenant le nom de doña Juana de Lara, dame de Biscaïe.
Sur-le-champ elle fut mandée à Burgos ; et là, don Tello, qui, mieux
que personne, savait sans doute à quoi s’en tenir sur l’origine de
cette princesse prétendue, la reconnut publiquement pour sa femme et ne
négligea rien pour accréditer la fable qu’elle débitait sur le mystère
de sa disparition et de sa délivrance. Quelque temps il vécut avec
elle, la traitant comme sa femme, jusqu’à ce qu’enfin, la mort de la
véritable doña Juana venant à être constatée d’une manière authentique,
l’imposture commençât à devenir plus dangereuse pour lui que la vérité
même.[557]




XXI.

INTERVENTION DU PRINCE DE GALLES. — 1367.


I.

Au nord et au sud des Pyrénées se rassemblaient deux armées
nombreuses, l’une et l’autre bordant les frontières de la Navarre.
Pour passer de la Guyenne en Castille, il n’y avait alors qu’une
seule route praticable aux chevaux : c’était celle qui, partant de
Saint-Jean-Pied-de-Port, entre dans la fameuse vallée de Roncevaux, et
qui, après avoir franchi les montagnes par un col élevé, suit le cours
de l’Arga pour venir déboucher sur Pampelune. La vallée de Roncevaux
aboutit à un défilé qu’une poignée d’hommes peut défendre, et tous
les Espagnols savent qu’elle a été et peut devenir encore le tombeau
d’une armée étrangère. Ce passage appartenait au roi de Navarre ;
il dépendait de lui d’ouvrir ou de fermer les portes de la Castille
aux Anglais. Il ne faut donc pas s’étonner que son alliance fût si
avidement recherchée, si chèrement achetée par don Pèdre. De son côté,
don Henri n’avait pas perdu l’espoir d’obtenir soit l’assistance, soit
la neutralité du Navarrais. Outre une somme d’argent considérable, il
lui offrait la province de Logroño et une partie de l’Alava et du
Guipuzcoa, c’est-à-dire à peu près la même cession de territoire que
son adversaire avait promise. On prétendait ainsi rendre à la Navarre
des provinces qui en avaient été très anciennement détachées.[558] Pour
Charles, l’embarras était grand entre ces offres. Il avait reçu 56,000
florins de don Pèdre, 60,000 doubles de don Henri.[559] Il fallait
deviner de quel côté se trouvait la force, lequel des deux prétendants
au trône de Castille était le plus solvable. A peine eut-il signé le
traité de Libourne avec don Pèdre, qu’il entama une autre négociation
avec don Henri. Les serments lui coûtaient peu ; il en était prodigue.
Dans une conférence qui eut lieu secrètement entre les deux princes,
à Santa-Cruz de Campeszo, le Navarrais jura sur les Évangiles le
contraire de ce qu’il avait juré à Libourne ; il s’obligea de fermer
le port de Roncevaux, de joindre toutes ses forces à celles de don
Henri, et même de le soutenir _par son corps en bataille_. Un seul nom
changé, Charles, pour ce nouvel engagement, n’avait qu’à transcrire son
traité de Libourne ; mais il fut contraint de donner des sûretés, et il
y consentit sans beaucoup de peine. Trois de ses châteaux de Navarre
furent remis aux mains de trois seigneurs témoins et garants de la
convention : c’étaient l’archevêque de Saragosse, Ramirez de Arellano,
chevalier navarrais au service de Castille, enfin Bertrand Du Guesclin,
qui venait d’arriver en Espagne ramenant quelques volontaires français
et bretons.[560] Tant que les deux armées demeurèrent immobiles,
Charles n’eut point de peine à jouer son rôle auprès des deux frères
rivaux, répétant à chacun les mêmes promesses, les mêmes serments.
Mais enfin le moment décisif arriva. Malgré la rigueur de l’hiver, le
prince de Galles s’avança vers les Pyrénées, et, à la fin de janvier
1367, toutes ses troupes étaient en mouvement. Quelques jours encore
le Navarrais tenta de l’arrêter sous vingt prétextes différents. Mais
le prince de Galles n’était point homme à se payer de défaites ;
l’avant-garde anglaise quitta brusquement Saint-Jean-Pied-de-Port,
résolue de forcer le passage de Roncevaux si on osait le lui disputer.
Dans cette extrémité, Charles, pour conserver les apparences jusqu’au
dernier moment, donna des ordres pour défendre le _port_ et d’autres
ordres pour le laisser surprendre. Sommé par don Henri et par don Pèdre
à la fois de comparaître en personne et de venir combattre selon ses
serments, voici quel expédient il imagina pour les tromper tous deux et
se réserver le moyen de protester de sa fidélité auprès de celui que le
sort des armes favoriserait.

Olivier de Mauny, chevalier breton, occupait avec quelques hommes
d’armes le château de Borja en Aragon, sur la frontière de Navarre.
Il en était gouverneur pour son cousin Bertrand Du Guesclin, à qui,
l’année précédente, le roi d’Aragon avait donné l’investiture de ce
domaine. C’était une bonne lance, un vrai routier, qui ne voyait dans
la guerre qu’une occasion de s’enrichir, un homme par conséquent
avec qui le roi de Navarre pouvait s’entendre à merveille. Après une
conférence secrète avec Mauny, Charles sortit de Tudela pour une partie
de chasse sur la frontière d’Aragon, au moment même où l’armée anglaise
s’engageait dans la vallée de Roncevaux. Séparé de la plupart de ses
veneurs, le roi se trouva tout à coup entouré d’hommes d’armes bretons
commandés par Mauny, qui le firent prisonnier et le menèrent à Borja,
publiant que c’était à bon droit, puisqu’il avait violé la neutralité
en livrant passage au prince de Galles. En réalité, l’embuscade avait
été concertée entre le roi et le capitaine d’aventure. Charles s’était
arrangé pour demeurer captif jusqu’à l’issue de la campagne, et devait
payer la complaisance de son geôlier en lui donnant une rente de 3,000
fr. et la ville de Guibray dans ses domaines de Normandie.[561] On peut
se demander jusqu’à quel point cette transaction déloyale put demeurer
inconnue à Du Guesclin, dont Mauny était le lieutenant, inconnue
au roi d’Aragon, dont l’un et l’autre étaient les hommes liges. La
politique astucieuse de Pierre IV, la rapacité des aventuriers,
autorisent tous les soupçons ; mais les auteurs contemporains n’ont
accusé que le seul Olivier de Mauny, et nous devons imiter aujourd’hui
leur réserve. En apprenant la captivité de son maître, Martin
Enriquez, lieutenant-général du royaume de Navarre, protesta contre
son arrestation, qu’il déclara déloyale, et, suivant des instructions
probablement reçues d’avance, il joignit avec trois cents lances
l’armée anglaise auprès de Pampelune. Charles l’aurait désavoué sans
doute, si le prince de Galles eût été contraint de repasser les monts.

La guerre étant maintenant flagrante entre l’Angleterre et le roi de
Castille, sir Hugh de Calverly, qui, sous son nouveau titre de comte de
Carrion, était demeuré jusqu’alors à Burgos auprès de don Henri, vint
lui demander son congé et la permission de rejoindre la bannière du
prince de Galles, son seigneur naturel. D’après leurs capitulations,
les aventuriers anglais devaient porter les armes contre tous les
ennemis du roi de Castille, sauf le roi d’Angleterre et son fils.
De part et d’autre on se conduisit avec loyauté et courtoisie. Le
capitaine anglais allégua ses serments, exprima de vifs regrets, et
offrit de porter au prince de Galles des propositions d’accommodement.
Sir Hugh n’avait que trois ou quatre cents lances, et il eût été
facile de l’accabler. Don Henri se montra généreux ; il le remercia
de ses services passés, et le congédia en lui faisant des présents
magnifiques, sans espoir d’ailleurs que son entremise obtînt quelque
succès.


II.

Sur le bruit de l’entrée des Anglais en Espagne, tous les partisans
de don Pèdre relevèrent la tête, et quelques défections éclatantes
vinrent alarmer l’usurpateur. Plusieurs villes de la Castille se
soulevèrent, et un corps de six cents cavaliers, détachés dans la
province de Soria pour réduire la ville d’Agreda, se réunit tout entier
aux rebelles. Salvatierra[562] proclama don Pèdre et ouvrit ses portes
aux coureurs de l’armée anglaise, dont les différentes divisions se
concentraient autour de Pampelune. Salvatierra est la première ville
de Castille sur la route qui conduit à Burgos en traversant l’Alava.
Don Henri, ne doutant pas que le prince de Galles ne se dirigeât de
ce côté, passa l’Èbre auprès de Haro avec toutes ses troupes, et vint
camper à Treviño, à quelques lieues de Salvatierra. Là, tous ses
capitaines rassemblés en conseil de guerre, il leur communiqua une
lettre que le roi de France lui adressait pour l’engager à ne pas
tenter la fortune, dans une bataille, contre un général si habile que
le prince de Galles et des soldats si redoutables que les vieilles
bandes qu’il menait à sa suite.[563] Bertrand Du Guesclin, le maréchal
d’Audeneham et la plupart des aventuriers français appuyèrent ce
conseil, déclarant avec franchise que les Anglais étaient invincibles
en bataille rangée. Suivant Du Guesclin, il fallait les harceler par
de continuelles escarmouches, les attirer lentement dans l’intérieur
du pays, où les fatigues, le climat, le manque de vivres, décimeraient
en peu de temps ces belles troupes ; en un mot, il proposait le plan
qu’il exécuta lui-même, quelques années plus tard, en France, contre
une armée anglaise beaucoup plus considérable. Mais cette guerre,
praticable dans un pays comme la France, fidèle à son roi et s’armant
avec enthousiasme pour la défense commune, offrait de grands dangers
en Castille, où les peuples se partageaient entre les deux prétendants
au trône. Les capitaines castillans représentaient, non sans raison,
que si l’on faisait un pas en arrière, la retraite paraîtrait un aveu
de faiblesse et d’infériorité ; que les provinces cédées à l’invasion
se déclareraient aussitôt contre don Henri, et que la défection
deviendrait bientôt générale. Ils rappelaient que, l’année précédente,
don Pèdre avait perdu son royaume pour n’avoir pas osé livrer une
bataille ; l’imiter maintenant, c’était se préparer le même sort.
Après avoir écouté en silence les deux opinions, don Henri se prononça
pour le parti le plus audacieux. L’honneur, dit-il, lui défendait
d’abandonner à la vengeance de son ennemi des villes et des hommes qui
s’étaient sacrifiés pour sa cause ; et, pour terminer la discussion,
il déclara qu’il était résolu de s’en remettre aux mains de Dieu pour
juger entre son rival et lui. Cependant, afin de concilier autant que
possible la prudence avec cette résolution hardie, il appuya son armée
aux montagnes qui séparent l’Alava de la province de Burgos, et il en
fit occuper tous les cols. Puis, concentrant le gros de ses forces à
Zaldiaran, dans une position très forte choisie par Du Guesclin, il
attendit que les Anglais essayassent de l’y forcer.[564] De la sorte,
il couvrait la capitale de la vieille Castille, but des efforts de
l’ennemi ; il offrait même la bataille au prince de Galles, mais avec
toutes les chances en sa faveur ; car son infanterie, leste et habituée
à la guerre de montagnes, devait avoir un grand avantage sur des
troupes pesamment armées et combattant sur un terrain tout nouveau pour
elles.

Don Pèdre avait promis aux Anglais une victoire facile ; l’accueil
qu’ils trouvèrent à Salvatierra leur fit illusion sur les dispositions
du pays, et ils poussèrent en avant pleins de confiance. Il fallut
qu’un échec grave vînt leur prouver qu’ils avaient trop méprisé leur
ennemi. Pendant que leurs fourrageurs se répandaient dans la plaine
de l’Alava, don Tello, avec un gros corps de cavalerie composé de
gendarmes français et de génétaires castillans, fondit tout à coup sur
eux, en prit ou tua un grand nombre, et vint jeter l’alarme jusqu’au
quartier du duc de Lancastre, qui commandait l’avant-garde anglaise.
Après avoir balayé la plaine, cette cavalerie, en se repliant vers les
montagnes, rencontra inopinément, auprès d’Ariñiz, à deux lieues de
Vittoria, une troupe ennemie qui, sous les ordres de sir Thomas Felton,
sénéchal de Guyenne, s’était fort éloignée du gros de son armée.
Felton n’avait que deux cents hommes d’armes et autant d’archers ;
sans perdre courage en se voyant enveloppé par plus de trois mille
chevaux, il fit mettre pied à terre à ses gendarmes et les rangea
sur un tertre escarpé. Le frère du sénéchal, William Felton, seul,
ne voulut point quitter son cheval. La lance baissée, il se jeta au
milieu des Castillans, et, du premier coup, perça d’outre en outre un
homme d’armes dans son armure de fer. Il fut aussitôt mis en pièces.
Ses camarades, serrés autour de leur bannière, combattirent long-temps
avec le courage du désespoir, et plusieurs heures s’écoulèrent sans
qu’ils fussent entamés. Enfin les aventuriers, guidés par le maréchal
d’Audeneham et le Bègue de Villaines, mirent pied à terre, et, se
formant en colonne, rompirent la phalange anglaise, pendant que les
génétaires castillans la chargeaient par derrière. Tout fut tué dans
la première fureur de la victoire, mais la résistance héroïque de ce
petit nombre de gendarmes anglais frappa d’admiration leurs ennemis
eux-mêmes. Le souvenir de la glorieuse défaite de Felton s’est conservé
dans la province, et l’on montre encore aujourd’hui près d’Ariñiz
le tertre où il tomba criblé de coups, après avoir combattu tout un
jour. On l’appelle, dans la langue du pays, _Inglesmendi_, la butte de
l’Anglais.[565]

Avertis de la présence de l’ennemi par la fuite précipitée de leurs
fourrageurs, le prince de Galles et don Pèdre se hâtèrent de mettre
toutes leurs troupes en bataille sur la hauteur de Saint-Roman, non
loin de Vittoria. Leur arrière-garde était encore à sept lieues du
corps de bataille, et ils ne doutaient point que don Henri ne poussât
sa pointe. « Ce jour-là, dit Froissart, le prince eut mainte angoisse
au cœur, pour ce que son arrière-garde destrioit tant à venir. »
Cependant il était résolu à ne point refuser le combat, et son
sang-froid ne l’abandonna pas un instant. Sur le point de prendre part
à une bataille, il était d’usage que les jeunes gentilshommes qui
n’étaient point encore armés chevaliers se fissent donner l’accolade,
ceindre l’épée et chausser les éperons d’or par les chefs de leur
armée. Telle était la cérémonie qui conférait le titre de chevalier,
titre déjà sans importance, et qui servait tout au plus à prouver que
celui qui le portait avait assisté à une bataille. Don Pèdre voulut
recevoir l’ordre de chevalerie de la main du prince Édouard, qui le
conféra ensuite à son beau-fils, le prince Thomas de Hollande, et à
plusieurs autres jeunes seigneurs. Plus de trois cents écuyers furent
armés chevaliers ce jour-là, soit par le prince, soit par les nouveaux
chevaliers, soit par les chefs les plus considérables de l’armée
anglaise.[566] Mais ce n’était pas sur ce terrain que ces jeunes
guerriers devaient gagner leurs éperons. Don Henri demeura immobile
sur les hauteurs, fermant le chemin de Burgos, et déterminé à ne pas
quitter son excellente position. Édouard avait trop d’expérience pour
l’y attaquer. Il résolut d’aller chercher un autre champ de bataille.

Sauf les défections dont nous avons parlé, le début de la campagne
n’avait rien d’encourageant pour l’armée anglaise. Elle laissait
déjà en arrière un grand nombre de malades. La neige, le changement
de nourriture et même la disette avaient fait périr beaucoup de
chevaux.[567] Le soldat, d’abord rempli d’assurance, commençait à
regarder avec découragement ces montagnes inaccessibles toujours
chargées de brouillards, et à redouter cette guerre de surprises
toute nouvelle pour lui. La maraude, le fourrage, étaient presque
impossibles devant les nombreux génétaires castillans et les agiles
montagnards de la Biscaïe. Le prince de Galles, désespérant de se
maintenir dans l’Alava, faute de vivres, rentra en Navarre, mais pour
déboucher en Castille sur un autre point. La ville de Logroño, demeurée
fidèle à don Pèdre, a un pont sur l’Èbre qui ouvre une route de la
Navarre en Castille. En la suivant, on évite les passages difficiles
que présentent les montagnes au sud de Vittoria, et l’on arrive plus
sûrement, quoique avec plus de lenteur, sur Burgos. Ce fut vers
Logroño que se dirigea l’armée anglaise en quittant l’Alava. Aussitôt
que don Henri eut connaissance de ce mouvement, il repassa l’Èbre et
gagna Najera ; c’est la première ville de Castille, sur le chemin de
Burgos, que l’on rencontre après Logroño. Il établit son camp près de
la ville dans un lieu théâtre de sa défaite en 1360. La Najerilla, un
des affluents de l’Èbre, petite rivière encaissée, lui formait comme un
retranchement naturel. Déjà les Anglais étaient sur la rive droite de
l’Èbre, occupant le village de Navarrete. Il n’y avait entre les deux
armées qu’un intervalle de quatre ou cinq lieues.[568]

Le 1er avril 1367, un héraut du prince de Galles se présenta aux
avant-postes castillans, et remit à don Henri une lettre de son maître,
adressée au comte de Trastamare. Le prince, voulant éviter l’effusion
du sang, l’invitait, au nom de Dieu et de monsieur saint George, à se
désister de ses prétentions sur la couronne de Castille, et, à cette
condition, il promettait d’obtenir du roi don Pèdre qu’il lui rendît
ses bonnes graces et lui accordât dans le royaume un état conforme
à son rang ; que, s’il persistait dans son usurpation, le prince le
défiait et remettait sa cause au jugement de Dieu.

Suivant les usages chevaleresques, don Henri fit un riche présent au
héraut ; puis il réunit les principaux de ses capitaines castillans ou
étrangers, et les consulta sur la réponse qu’il convenait d’envoyer au
prince de Galles. La plupart étaient d’avis qu’il n’en fallait faire
aucune, attendu que le prince anglais n’avait point écrit au roi de
Castille, et que le roi don Henri n’avait point à prendre connaissance
d’une lettre adressée au comte de Trastamare. D’autres, au contraire,
soutinrent qu’au moment d’en venir aux mains, l’excès même de la
courtoisie ne pouvait être imputé à faiblesse. Cette opinion l’emporta,
et voici la réponse que don Henri envoya au prince de Galles :

« Don Henri, par la grace de Dieu, roi de Castille et de Leon,[569] à
très haut et très puissant seigneur don Édouard, fils premier né du
roi d’Angleterre, prince de Galles et de Guyenne, duc de Cornouailles,
comte de Chester, salut. Nous avons reçu par votre héraut une lettre
de vous, dans laquelle se trouvent des choses dites par notre
adversaire, par où il nous semble que vous n’avez pas été instruit
exactement de la vérité. Sachez donc que depuis plusieurs années
en çà, ayant pris possession de ces royaumes, il les a gouvernés de
telle sorte, que toutes gens qui le savent et l’entendent se puissent
étonner que si long-temps on ait souffert son règne. « Or, dans ce
royaume de Castille, il a tué la reine doña Blanche de Bourbon, sa
femme légitime ; il a tué la reine doña Leonor d’Aragon, sa tante,
sœur du roi don Alphonse, son père : il a tué doña Juana et doña
Isabel de Lara, filles de don Juan Nuñez, seigneur de Biscaïe, ses
cousines ; il a tué doña Blanca de Villena, fille de don Fernand,
seigneur de Villena, afin d’hériter des terres de ces nobles dames,
et s’en est emparé à bon escient ; il a tué trois de ses frères, don
Fadrique, maître de Saint-Jacques, don Juan et don Pèdre ; il a tué
don Martin Gil, seigneur d’Alburquerque ; il a tué l’infant d’Aragon,
don Juan, son cousin ; il a tué plusieurs chevaliers et écuyers des
principaux de ces royaumes ; il a tué ou pris à force plusieurs dames
ou damoiselles, quelques-unes mariées ; il a usurpé les droits du
pape et des prélats. » Pour lesquels excès, qu’il serait trop long de
rapporter, Dieu, dans sa merci, a fait que tout le royaume en a montré
son ressentiment, afin que le mal ne s’accrût chaque jour davantage. Et
tandis que dans sa seigneurie il ne trouvait pas un homme qui ne lui
fût obéissant, tandis que tous s’empressaient à le servir et l’aider
pour la défense de ses états, Dieu a rendu contre lui sa sentence,
en sorte que de sa propre volonté, abandonnant son royaume, il s’est
enfui. De son départ, les royaumes de Castille et de Leon ont eu grande
reconnaissance et allégresse, louant Dieu, dans sa miséricorde, de les
avoir délivrés d’un seigneur si dur et si redouté. Librement alors et
de leur propre volonté, tous sont venus à nous, et nous ont choisi
pour leur roi et seigneur, autant les prélats que les chevaliers, les
gentilshommes, les communes et les villes du royaume. « Ce n’est point
un fait dont il se faille émerveiller, car au temps des Goths, qui
conquirent l’Espagne, desquels sommes issus, telle était la coutume.
Ils prirent et prenaient pour roi qui mieux leur semblait digne de
les gouverner. Cette loi s’est long-temps gardée en Espagne et s’y
observe encore aujourd’hui, si bien que, du vivant du roi, on prête
serment à son fils aîné, ce qui n’a lieu dans aucun autre royaume de
la chrétienté. » Pourtant, et à ces causes dessus dites, nous tenons
que nous avons droit à ce royaume, qui nous a été donné par la volonté
de Dieu et de tous, et que vous n’avez nul motif juste pour aller
à l’encontre. Et, s’il faut livrer bataille, combien que, quant à
nous, il nous en déplaise, l’honneur commande que nous mettions notre
corps en avant pour la défense de ces royaumes, à qui nous sommes si
étroitement tenu, contre quiconque les viendrait assaillir. Pour quoi,
par cette présente lettre, vous avisons, au nom de Dieu et de l’apôtre
saint Jacques, que vous n’ayez à entrer ainsi à grande puissance en nos
états, car, le faisant, nous ne pourrions qu’entendre à les protéger
par les armes. — Écrit de notre camp de Najera, le second jour d’avril
1367.[570] »

J’ai cru devoir rapporter en entier cette espèce de manifeste qui
exprime si nettement le droit du peuple castillan à se choisir un
souverain, et qui fait remonter ce privilége aux temps les plus
reculés. Il est curieux de rapprocher cette pièce de la lettre de
don Pèdre au roi d’Angleterre. La première proclame la souveraineté
du peuple, la seconde la reconnaît implicitement, toutes les deux
attestent l’opinion du moyen-âge en Espagne sur une question si
longuement et si cruellement débattue dans la suite.

On doit remarquer encore la nature des accusations portées contre
don Pèdre. Probablement, en accumulant ainsi tous ces meurtres
de femmes, le but de don Henri fut de frapper fortement l’esprit
généreux d’Édouard. D’ailleurs, il se soucie peu de prouver ce qu’il
avance, et la plupart des crimes qu’il énumère sont loin d’être
avérés ; quelques-uns même n’ont été rapportés par aucun historien,
et sont mentionnés ici pour la première fois. La mort de don Gil
d’Alburquerque, par exemple, est attribuée par Ayala à une cause
naturelle, et cependant on sait avec quelle exactitude ce chroniqueur
a enregistré toutes les accusations entassées contre don Pèdre. Je
cherche également en vain quelque témoignage qui impute à ce prince
la mort de doña Blanca de Villena. Suivant toute apparence, don Henri
reproduit avec soin les bruits populaires répandus contre son ennemi.
Il peut sembler étrange de ne trouver dans ce manifeste aucune allusion
à la violation des priviléges de la noblesse, cause principale de la
haine que don Pèdre s’était attirée. Serait-ce que, devenu roi, don
Henri se sentait déjà quelque indulgence pour un pareil forfait ; ou
bien a-t-il omis cette accusation, persuadé qu’elle ne devait toucher
que médiocrement le fils du roi d’Angleterre ?


III.

Au soin que le nouveau roi prenait à se représenter comme contraint
de repousser une agression injuste, on devait supposer que, seulement
pour conserver les apparences jusqu’au bout, il attendrait les Anglais
derrière la Najerilla, et qu’il répéterait la manœuvre qui lui avait
déjà réussi à Zaldiaran. Il n’en fut rien. Aussitôt après sa réponse
au prince de Galles, déclarant qu’il voulait terminer la guerre par
un seul combat, il passa la rivière qui le couvrait, et, la nuit même
qui suivit le renvoi du héraut, il mena son armée dans la plaine
entre Najera et Navarrete. Les capitaines des aventuriers, qui le
voyaient à regret quitter un poste avantageux, essayèrent vainement de
combattre sa résolution. Mais ses succès contre l’avant-garde anglaise
avaient exalté son courage, le nombre et l’ardeur de ses soldats lui
inspiraient une confiance nouvelle, enfin son honneur chevaleresque
lui représentait la lettre d’Édouard comme un cartel, qu’il ne pouvait
refuser sans se couvrir de honte. Le sort en était jeté. De part et
d’autre on se disposa pour la bataille. En apprenant que l’armée
castillanne débouchait dans la plaine, le prince, enchanté de cette
témérité à laquelle il ne s’attendait pas, s’écria : « Par saint
George ! en ce bâtard il y a un vaillant chevalier ![571] »

L’art de la guerre avait bien dégénéré au moyen-âge. A la savante
tactique des Romains qui soumettait les mouvements des plus grandes
masses au commandement d’un seul homme, avait succédé une autre
tactique, grossière et appropriée à l’anarchie féodale. Maintenant le
sort des batailles ne dépendait plus de l’habileté du général, mais
du courage et surtout de la vigueur de ses soldats. On ne manœuvrait
plus ; on se donnait rendez-vous sur un terrain uni, comme dans un
champ clos, et une bataille n’était plus qu’un grand duel où l’adresse
à l’escrime et la force physique décidaient la victoire. Composées
en majorité de cavalerie, les armées du moyen-âge n’avaient ni la
mobilité ni la fermeté des armées romaines, et la difficulté de
trouver des fourrages faisait souvent avorter une expédition préparée
à grands frais. Aux hommes d’armes était confié le poste d’honneur,
lourdes statues de fer qui s’entreheurtaient un instant, malhabiles
à frapper, impénétrables aux coups.[572] Rarement le premier choc
était sanglant entre des hommes couverts, de la tête aux pieds, de
plaques épaisses d’acier ou de fer ; mais le désordre se mettait vite
dans ces bataillons compactes. Quelques chefs tombaient, quelques
bannières étaient renversées ; le parti le plus faible, ou le plus
tôt découragé, tournait le dos et prenait la fuite ; alors commençait
le carnage. Tout guerrier porté par terre était mort ou pris. Avant
qu’il pût se relever, cloué sur l’arène par le poids de son armure, on
l’assommait comme un animal à l’abattoir, à moins que la richesse de
son accoutrement ou le blason de sa soubreveste n’avertît le vainqueur
qu’il avait une rançon à gagner. Dans les marches, la plupart des
soldats, même les archers allaient à cheval, mais au moment d’une
bataille les hommes d’armes mettaient pied à terre, ôtaient leurs
éperons et raccourcissaient leurs lances. Chaque seigneur élevait une
bannière autour de laquelle se serraient ses vassaux. La victoire
décidée, on remontait à cheval, le vaincu pour fuir plus vite, le
vainqueur pour le poursuivre. Derrière le gros des hommes d’armes, ou,
pour parler la langue militaire du moyen-âge, derrière les _batailles_,
demeuraient les écuyers tenant les chevaux en bride qu’ils amenaient
à leurs maîtres au moment critique ; ainsi Homère nous peint les
héros grecs sentant à leurs épaules le souffle de leurs fidèles
coursiers.[573]

Gendarmes et archers, dans l’armée du prince de Galles, étaient des
hommes d’élite qui tous avaient long-temps fait la guerre et assisté
à de grandes batailles. Au contraire, les troupes de don Henri se
composaient en majeure partie de recrues sans discipline ; l’infanterie
surtout était aussi mal armée que dépourvue d’expérience. On n’y voyait
qu’un petit nombre d’arbalétriers, et la plupart des fantassins,
paysans enlevés à leurs charrues, n’avaient que des frondes et des
zagaies. La cavalerie, mieux équipée, comptait cependant beaucoup
plus de génétaires que de gendarmes. En résumé, l’armée castillanne,
redoutable dans les escarmouches et excellente pour la guerre de
montagnes, perdait tous ses avantages en se mettant en ligne contre
les bandes aguerries, amenées de la Guyenne. Aux yeux des capitaines
français, c’était le comble de la témérité que de s’aventurer en plaine
contre les Anglais. Mais il n’était plus temps de donner des conseils.
Résolus à faire leur devoir en gens de cœur, ils ne pouvaient se
défendre des plus sinistres pressentiments.


IV.

L’ordre de combat était arrêté d’avance pour les deux armées dès leur
entrée en campagne. Chacune se formait en quatre corps ou _batailles_.
Du côté de don Henri, l’avant-garde, composée des aventuriers français
et bretons et de l’élite des gendarmes castillans, était sous le
commandement immédiat de Du Guesclin. Don Sanche, frère du roi, et
les chevaliers de l’Écharpe, parmi lesquels se trouvait l’historien
Ayala,[574] faisaient partie de cette division, qui ne le cédait en
rien à la gendarmerie anglaise. Un peu en arrière, deux gros corps
de cavalerie, chevaux bardés et génétaires, flanquèrent la bataille
des hommes d’armes de Du Guesclin, qui devaient combattre à pied.
Celui de gauche était aux ordres de don Tello ; celui de droite
avait pour chef le comte de Denia, maintenant marquis de Villena, et
se composait des auxiliaires aragonais et des chevaliers des ordres
militaires. Entre ces deux ailes de cavalerie, et en seconde ligne,
se rangea la quatrième bataille, infanterie et cavalerie, dont le roi
se réserva le commandement. La disposition de l’armée anglaise était
la même à peu près, seulement les hommes d’armes des trois batailles
de la première ligne devaient mettre tous pied à terre au moment de
l’action. Au centre et en face de Du Guesclin, on voyait des Anglais
et des aventuriers de toutes les nations[575] rangés sous la bannière
du jeune duc de Lancastre. Le fameux Jean Chandos, connétable de
Guyenne, un des meilleurs capitaines de son temps, prêtait au jeune
prince le secours de sa vieille expérience, et devait l’initier au
métier de la guerre, comme il avait déjà servi de mentor à son frère
le prince de Galles, dans les champs de Poitiers. Auprès de lui se
faisaient remarquer sir Hugh de Calverly et les quatre cents lances
qu’il avait ramenées d’Espagne. Ils allaient échanger les premiers
coups contre leurs anciens camarades. A droite de ce corps, et opposés
à don Tello, étaient les hommes d’armes gascons, conduits par le comte
d’Armagnac et le seigneur d’Albret. A gauche, faisant face au marquis
de Villena, le captal de Buch et le comte de Foix rangèrent leurs
vassaux et plusieurs bandes d’aventuriers. La quatrième bataille, la
plus nombreuse de toutes, était formée d’Anglais, de Castillans et
de Navarrais. Là, au poste d’honneur, flottait la bannière de don
Pèdre, avec celle du prince de Galles, celle du roi de Navarre, absent,
portée par son sénéchal Martin Enriquez, enfin celle du roi de Naples,
fils de don Jayme, dernier roi de Mayorque, dépossédé par Pierre IV
d’Aragon. Ayala, témoin oculaire, évalue la force de l’armée anglaise à
dix mille lances et autant d’archers, c’est-à-dire à plus de quarante
mille combattants. On sait que chaque lance comptait pour plusieurs
cavaliers, dont le nombre variait de trois à cinq. Il ne compte que
quatre mille cinq cents lances seulement dans l’armée castillanne, et
ne dit pas le nombre précis des génétaires ni de l’infanterie.[576]
Froissart, d’après des relations anglaises, donne à don Henri
vingt-sept mille chevaux et quarante mille hommes de pied.[577] Il
ne fait pas connaître le nombre des troupes anglaises présentes à
Navarrete ; mais, suivant son rapport, elles ne se composaient, à leur
entrée en Espagne, que de vingt-sept mille chevaux, qui devaient être
fort réduits, depuis deux mois, par les maladies et la disette.[578]
L’exagération des premiers chiffres de Froissart paraît évidente, mais
on peut soupçonner que le patriotisme d’Ayala lui a fait dissimuler
la force de l’armée castillanne. En comparant les deux témoignages,
on doit conjecturer que les Anglais avaient plus de gendarmes que les
Castillans, et que, par contre, ces derniers étaient plus forts en
infanterie.

Des deux côtés on s’était mis en campagne avant l’aube. Dans le
désordre d’une marche nocturne, quelques génétaires et la bannière de
la commune de Saint-Étienne-du-Port se détachèrent de l’armée de don
Henri et s’allèrent rendre à don Pèdre, désertion peu importante quant
au nombre des soldats, fort alarmante pourtant par la défiance qu’elle
inspirait à tout le reste de l’armée. Chacun examinait son compagnon
avec inquiétude et craignait quelque trahison.

Les Anglais avaient eu le temps de choisir leur position et d’étudier
le terrain. Leurs batailles étaient déjà-sous les armes, lorsque
Chandos sortit des rangs et s’avança vers le prince de Galles tenant
à la main une bannière roulée. « Monseigneur, dit-il, voici ma
bannière ; je vous la donne. Qu’il vous plaise que je la puisse lever
aujourd’hui. Dieu merci, j’ai terres et héritages, pour tenir état,
ainsi qu’il appartient à un chevalier banneret. » On appelait ainsi les
seigneurs qui, pouvant mener en guerre un certain nombre de soldats,
jouissaient du privilége d’arborer leur propre drapeau, distingué par
sa forme carrée du pennon triangulaire des simples chevaliers. Chandos
était entré en Espagne suivi de douze cents pennons.[579] Le prince
remit l’étendard à don Pèdre, qui le déroula. Il était d’argent, au
pal aiguisé de gueules, et taillé en pointe comme un pennon. De son
poignard, le roi coupa cette pointe, et le rendit par la haste au
nouveau banneret : « Levez votre bannière, messire Chandos, dit-il ;
Dieu lui donne honneur et fortune ! » Aussitôt Chandos la porta à
l’avant-garde, et fit jurer à ses compagnons de défendre cet insigne
qui devait désormais les guider.[580]

Au lever du soleil, don Henri découvrit l’armée anglaise déjà formée
en ligne dans un ordre admirable. Les bannières et les pennons aux
vives couleurs flottaient au-dessus d’une forêt de lances ; déjà tous
les hommes d’armes avaient mis pied à terre. L’avant-garde castillanne
se hâta de les imiter, renvoya ses chevaux, et s’avança en bon ordre
et au petit pas ; puis on fit halte un moment, comme pour recueillir
toutes ses forces avant d’en venir aux mains. Le prince de Galles
fit dévotement sa prière, et après avoir pris le ciel à témoin de la
justice de sa cause, tendant la main à don Pèdre : « Sire roi, dit-il,
dans une heure vous saurez si vous êtes roi de Castille. » Alors il
s’écria : « Bannières en avant, au nom de Dieu et de saint George ! »
Dans l’autre camp, don Henri, monté sur une mule _roide et forte à
l’usage du pays_,[581] parcourait les lignes de son armée exhortant
ses gens à bien faire et promettant de leur donner l’exemple. Les
trompettes sonnèrent la charge, et aussitôt les deux avant-gardes
s’abordèrent avec la plus grande résolution, l’une au cri de : Castille
au roi Henri ! l’autre au cri de : Saint George et Guyenne ! Les Anglais
portaient pour se reconnaître une croix rouge sur des soubrevestes
blanches, et les Castillans une écharpe.[582] Les archers anglais,
ordinairement placés en première ligne, n’engagèrent pas le combat
cette fois, soit que l’ardeur des deux avant-gardes ne leur laissât pas
le temps de faire usage de leurs traits, soit que le prince de Galles
eût craint d’exposer ses archers aux charges rapides des génétaires
castillans.

Le choc de la bataille commandée par Du Guesclin fut si impétueux,
qu’il fit plier un instant la ligne ennemie. Un chevalier castillan
nommé Martin Fernandez, _qui moult étoit entre les Espagnols renommé
d’outrage et de hardiment_, dit Froissart dans son vieux et énergique
langage, reconnaît Chandos dans la presse et le provoque à un combat
singulier. Ils s’attaquent avec fureur ; leurs armures impénétrables
résistent à tous les coups qu’ils se portent. Confiant dans sa force
gigantesque, le Castillan saisit son ennemi à bras-le-corps et le
terrasse ; mais Chandos, d’un effort désespéré, l’entraîne dans sa
chute. Quelque temps ils se débattent ensemble dans la poussière sans
lâcher prise ; mais Martin Fernandez avait le dessus, il accablait
Chandos de son poids et lui tenait le genou sur poitrine, lorsque
l’Anglais, conservant son sang-froid dans cette lutte acharnée, tire
son poignard et cherche avec la pointe le défaut de la cuirasse de
son ennemi. Il trouve enfin un passage ; il frappe à coups redoublés.
Déjà ce n’est plus qu’une masse inerte qui pèse sur lui ; il la
repousse de côté, et, tout couvert de sang, se relève au moment où ses
compagnons parvenaient à se faire jour jusqu’à lui.[583] Cependant
les Anglais avaient reculé de quelques pas, et déjà les aventuriers
criaient victoire, lorsque le comte d’Armagnac s’avança hardiment
contre la cavalerie de don Tello, qui, soit trahison, soit terreur
panique, n’attendit pas le choc et tourna le dos sans rendre de combat.
Les Gascons à pied, au lieu de s’amuser à poursuivre les génétaires
ennemis, se dirigent aussitôt contre la bataille de Du Guesclin et
la prennent en flanc. Presque au même moment, le captal de Buch, qui
venait de mettre en déroute l’autre aile de cavalerie, exécutait la
même manœuvre contre le flanc droit de l’avant-garde castillanne.
Débordés et enveloppés de toutes parts, les gendarmes français et
espagnols se serrèrent courageusement autour de la bannière de
l’Écharpe, et combattirent quelque temps avec la plus grande valeur
contre un ennemi trois fois plus nombreux. Ce fut en vain que don
Henri, à la tête de ses hommes d’armes à cheval, chargea lui-même à
plusieurs reprises pour dégager ces braves gens. Il eut bientôt sur
les bras la seconde ligne de l’armée anglaise, conduite par le prince
de Galles en personne. L’infanterie castillanne, dont les frondes
avaient d’abord jeté quelque désordre parmi les Anglais, se débanda
lorsqu’elle eut essuyé les décharges meurtrières de leurs archers. Dès
ce moment la bataille était perdue pour don Henri. Cependant il fit des
efforts inouis pour rallier ses soldats et les ramener à la charge. On
l’entendait crier aux fuyards : « Beaux seigneurs ! que faites-vous ?
Me trahirez-vous aujourd’hui, vous qui m’avez fait roi ? Tournez la
tête, et la journée, avec l’aide de Dieu, nous restera ![584] » Tant
qu’il vit flotter la bannière de l’Écharpe, il la montrait à ses gens
et les exhortait par son exemple et par ses cris a percer jusqu’à
ses défenseurs ; mais enfin cette bannière tomba, et la déroute fut
générale. Cavaliers, fantassins, tout se débande et se mêle en fuyant
par la plaine. Les gendarmes anglais, remontés sur leurs chevaux,
chassaient devant eux une masse confuse qui s’entassait aux abords
du pont de Najera, seule retraite de cette grande armée. Une crue
subite de la Najerilla vint augmenter le désastre. Hommes et chevaux
se jetaient pêle-mêle dans la rivière, qui fut en un instant rouge
de sang et encombrée de cadavres. Quelques chevaliers des ordres
militaires essayèrent de défendre le pont et se barricadèrent dans
une grande maison à l’entrée de la ville ; mais ils y furent bientôt
forcés, et l’ennemi se répandit dans les rues. La nuit qui survint, la
fatigue des vainqueurs las de tuer, le pillage qui les retenait dans
la ville et dans le camp de don Henri, sauvèrent les débris de l’armée
castillanne.[585]

Telle fut la bataille de Najera, ou de Navarrete, encore plus décisive
que sanglante. Les Castillans laissèrent sur la place cinq à six cents
hommes d’armes et sept mille fantassins. Le corps de Du Guesclin
perdit à lui seul quatre cents hommes d’armes, la moitié de son
effectif. Là seulement le terrain fut vaillamment disputé. Le reste
fut tué dans la déroute ou se noya en essayant de passer la Najerilla.
Suivant Froissart, le prince de Galles n’aurait eu à regretter que
quatre de ses chevaliers, deux Gascons, un Anglais et un Allemand ;
en outre vingt archers et quarante fantassins.[586] Je lui laisse
la responsabilité de ce calcul, qui peut surprendre, même quand on
se rappelle combien, dans les combats du moyen-âge, la perte des
vaincus était toujours hors de proportion avec celle des vainqueurs.
Le nombre des prisonniers fut considérable. Bertrand Du Guesclin, le
maréchal d’Audeneham, les capitaines français, don Sanche, frère de
don Henri, Philippe de Castro, son beau-frère, le marquis de Villena,
tous les chevaliers de l’Écharpe, enfin tout ce qui restait vivant de
l’avant-garde castillanne, étaient aux mains des Anglais. C’étaient les
meilleurs soldats et les plus dévoués qu’eût le prétendant.

Don Pèdre, qui, pendant le combat, s’était jeté au plus fort de la
mêlée, s’acharna long-temps à la poursuite des fuyards. On le voyait
galoper dans la plaine, monté sur un cheval noir, sa bannière armoriée
de Castille devant lui, cherchant son frère partout où l’on combattait
encore, et criant, échauffé par le carnage : « Où est ce bâtard, qui
se dit le roi de Castille ?[587] » Depuis long-temps les trompettes
anglaises avaient sonné la retraite, lorsque, épuisé de fatigue, il
consentit enfin à tourner bride. Il se dirigeait vers l’étendard du
prince de Galles, qu’il apercevait flottant sur un tertre éloigné,
lorsqu’il rencontra un chevalier gascon ramenant prisonnier Iñigo Lopez
Orozco, jadis un de ses familiers, qui l’avait abandonné peu après sa
fuite de Burgos. A la vue d’un homme qu’il avait comblé d’honneurs
et qu’il retrouvait au milieu de ses ennemis, le roi, transporté de
fureur, le tua de sa main, malgré les efforts du chevalier gascon pour
le protéger. Ce fut sa première infraction aux promesses faites au
prince de Galles. Les Anglais se montrèrent indignés de cette vengeance
barbare. D’ailleurs, tuer leurs prisonniers, c’était leur voler des
rançons. Édouard en témoigna le plus vif mécontentement, et, sur le
champ de bataille même où ils venaient de triompher, don Pèdre et son
allié échangèrent d’aigres paroles, symptômes d’une aversion mutuelle
qui allait bientôt éclater plus hautement.[588]

La couronne de Castille semblait à jamais assurée à don Pèdre par la
bataille de Najera. Un seul homme en jugeait plus sainement, c’était le
prince de Galles. Lorsque, le lendemain de la bataille, les chevaliers
chargés par lui de reconnaître les morts et les prisonniers vinrent
lui faire leur rapport, il leur demanda, dans le dialecte gascon
qu’il parlait habituellement : « _E lo bort, es mort ó pres ?_ Et le
bâtard, est-il tué ou pris ? » On répondit qu’il avait disparu du champ
de bataille et qu’on avait perdu ses traces. « _Non ay res faït_,
s’écria le prince ; il n’y a rien de fait.[589] » Ces paroles étaient
prophétiques.


V.

Malgré l’indignation d’Édouard en apprenant le meurtre de Lopez Orozco,
don Pèdre laissait voir que sa soif de vengeance n’était pas apaisée.
Le lendemain de la bataille, les prisonniers furent passés en revue.
Presque tous, s’étant rendus à des gentilshommes anglais ou gascons, se
trouvaient sous la sauvegarde de la loyauté chevaleresque. Cependant
don Pèdre demanda que les Castillans lui fussent remis, offrant de
payer leurs rançons au prix qui serait fixé, et il pria le prince de le
cautionner auprès des chevaliers à qui ces prisonniers appartenaient.
« Je leur parlerai, disait-il avec un sourire terrible, et je ferai
tant qu’ils demeureront à mon service. Autrement, s’ils s’échappent
ou s’ils paient leur rançon, ce sont des ennemis que je retrouverai
toujours plus acharnés contre moi. — N’en déplaise à votre majesté
royale, répondit le prince d’un ton sévère, ce n’est pas à bon droit
que vous faites cette demande. Ces seigneurs, chevaliers ou hommes
d’armes à mon service ont combattu pour l’honneur, et leurs prisonniers
sont bien à eux. Pour tout l’or du monde, mes chevaliers ne vous
les livreraient pas, sachant bien que vous ne les demandez que pour
les faire mourir. Quant aux cavaliers, vos vassaux, contre lesquels
sentence de félonie a été rendue avant cette bataille, je consens
qu’ils vous soient remis. — Puisque vous le voulez ainsi, s’écria don
Pèdre, je tiens mon royaume perdu pour moi, plus qu’il n’était hier.
Si vous laissez vivre ces hommes, vous n’avez rien fait pour moi. Votre
alliance m’a été inutile, et c’est en vain que j’ai dépensé mes trésors
à payer vos gendarmes ! — Sire cousin, reprit Édouard, pour recouvrer
votre royaume, vous avez de plus sûrs moyens que ceux par lesquels
vous avez cru le conserver, et qui, de fait, vous l’ont fait perdre.
Croyez-moi, renoncez à vos rigueurs d’autrefois, et songez à vous faire
aimer de vos gentilshommes et des communes de votre royaume. Si vous
reprenez vos anciens errements, vous vous perdrez et vous mettrez en
tel état, que ni monseigneur le roi d’Angleterre, ni moi, ne pourrions
vous venir en aide, quand même nous en aurions la volonté ![590] »

Pendant ce débat, la plupart des prisonniers castillans exprimaient
leur repentir et faisaient supplier don Pèdre de leur accorder leur
pardon. Le roi, annonçant qu’il leur faisait grace par considération
pour le prince de Galles, consentit à recevoir leurs serments. Il
embrassa même son frère don Sanche, et lui promit d’oublier sa conduite
passée. Gomez Carrillo et Sancho-Sanchez Moscoso, grand commandeur de
Saint-Jacques, furent cependant exceptés de l’amnistie, comme ayant été
déclarés traîtres par sentence rendue dès avant la révolution. Livrés
au roi, ils furent aussitôt décapités devant sa tente. Garci Jufre
Tenorio, fils de l’amiral don Alonso Jufre,[591] fut également égorgé
quelques jours après et pour le même motif. Après ces exécutions, les
deux princes se séparèrent mécontents l’un de l’autre. Don Pèdre avec
don Sanche et le maître d’Alcántara, Martin Lopez, se dirigea sur
Burgos, à la tête de l’avant-garde anglaise, tandis qu’Édouard le
suivait lentement avec le reste de ses troupes.[592]

Pendant que don Pèdre faisait trancher la tête à ses sujets rebelles,
le prince de Galles donnait un exemple de modération qui contrastait
fortement avec cette rigueur. Parmi ses prisonniers se trouvait
le maréchal d’Audeneham, vieux guerrier de soixante ans, estimé
jusqu’alors comme un brave et loyal chevalier. Pris à la bataille
de Poitiers, combattant à côté du roi de France, il avait été mis à
rançon, et, suivant l’usage du temps et la courtoisie ordinaire du
prince, il avait été relâché avant d’avoir entièrement acquitté sa
dette, mais sous le serment de ne pas porter les armes contre le roi
d’Angleterre ou son fils, à moins que ce ne fût sous la bannière du
roi de France ou d’un prince de sa famille. En le reconnaissant au
milieu des Français, Édouard fronça le sourcil et l’appela parjure et
traître. « Sire, dit le vieux maréchal, vous êtes fils de roi, et je
ne puis vous répondre autre chose, sinon que je ne mérite point les
noms que vous me donnez. — Eh bien ! dit le prince, vous soumettez-vous
au jugement d’une cour de chevaliers ? » Le maréchal y consentit avec
empressement. Aussitôt douze chevaliers furent nommés pour connaître
de l’accusation, quatre Anglais, quatre Gascons et quatre Bretons. Le
prince, se portant accusateur, parla le premier. Il rappela le serment
du maréchal, et conclut, en peu de mots, que n’y ayant dans l’armée
ennemie aucun prince de la maison de France, l’accusé avait manqué
à sa parole et forfait à l’honneur. Le maréchal plaida lui-même sa
cause, et répondit qu’à la vérité il avait juré de ne point s’armer
contre le roi d’Angleterre ni contre son fils, mais qu’il n’avait
pas enfreint son serment, n’ayant pas tiré l’épée contre eux. « Ne
vous en déplaise, monseigneur, dit-il, vous n’êtes point le chef de
l’armée contre laquelle je me suis battu. Vous êtes venu sur cette
plaine, comme capitaine aux gages du roi don Pèdre, et c’est contre ce
roi, chef de votre armée, que je me suis battu, moi, pauvre capitaine
d’aventure à la solde du roi don Henri. » Cette argumentation, qui nous
semble aujourd’hui plus subtile que juste, appuyée par la réputation
sans tache du vieux maréchal, fut accueillie avec faveur. Tout ce qui
pouvait étendre cette indépendance dont les nobles du moyen-âge étaient
si jaloux, devait plaire aux juges du maréchal, capitaines d’aventure
comme lui. Il fut absous à l’unanimité. Le prince lui-même, toujours
généreux, admit sans hésiter une défense qui lui enlevait la gloire de
la journée de Najera et le réduisait lui-même au rôle d’un mercenaire.
Loin de se tenir pour offensé, il témoigna hautement son approbation du
jugement et assura le maréchal qu’il lui rendait toute son estime.[593]


VI.

Avant de raconter les suites de la bataille de Najera, je dois faire
connaître le sort du rival de don Pèdre. Entraîné par le flot des
fuyards, don Henri s’éloignait du combat monté sur un cheval bardé de
fer, lorsqu’il fut rencontré et reconnu par un de ses écuyers nommé
Rui Fernandez de Gaona, qui, remarquant que le cheval du roi pouvait
à peine marcher, lui donna le sien équipé à la légère ; quelques
instants après Gaona et le cheval de don Henri étaient pris par les
Anglais.[594] grace à sa nouvelle monture, don Henri put se dérober à
ceux qui s’attachaient à sa poursuite. Après avoir traversé, non sans
peine, le pont de Najera, au lieu de prendre la route de Burgos, il
se dirigea vers Soria ; c’est le chemin qui mène en Aragon. Vaincu,
il sentait bien qu’aucune ville de la Castille ne s’exposerait à
le recevoir. Le lendemain de la bataille, suivi de trois cavaliers
seulement, qui l’avaient rejoint, il gagna le territoire de Soria,
où l’attendait un nouveau danger. Cette province, insurgée dès avant
son désastre, était parcourue en tout sens par des partis ennemis.
Quelques cavaliers le reconnurent, et, devinant sa mauvaise fortune
à l’état de son équipage, essayèrent de l’arrêter. Il tua de sa main
un des assaillants et obligea le reste à lui livrer passage. Parvenu
en Aragon à travers mille dangers, il fut d’abord accueilli par don
Pèdre de Luna, fameux depuis sous le nom de l’antipape Benoît XIII,
qui lui servit de guide dans les montagnes et le conduisit lui-même
jusqu’à Orthez. Le comte de Foix, seigneur du pays et vassal du roi
d’Angleterre, bien qu’il fût plus que personne intéressé à ne pas
exciter le courroux du prince de Galles, n’en reçut pas moins le
proscrit avec tous les égards dus à son rang et à ses malheurs. Il lui
donna des chevaux et une escorte pour gagner Toulouse ; là enfin, don
Henri respira librement.[595]

Don Tello, sur lequel la mauvaise conduite du corps qu’il commandait
à Najera avait fait planer de graves soupçons, parut les démentir par
son empressement à se soustraire à la vengeance de don Pèdre. De
même que son frère, il chercha d’abord un asile en Aragon. C’était
de ce côté que se dirigeaient tous les chefs du parti vaincu. Sur la
nouvelle de la défaite de don Henri, sa femme, doña Juana, prit à
la hâte la même route avec l’infante Léonor d’Aragon, fiancée à son
fils. Quelques jours après, elle entrait à Saragosse avec une suite
éplorée de dames et de damoiselles, exténuée de fatigue et mourant
d’effroi. Doña Juana était conduite par l’archevêque de Saragosse,
chargé par Pierre IV de résider auprès d’elle, et c’est à la présence
d’esprit et au dévouement de ce prélat qu’elle dut d’échapper à tous
les dangers qui l’attendaient dans sa fuite. Personne n’avait encore
de nouvelles de don Henri, et don Pèdre, dans les lettres qu’il
adressait à toutes les villes de la Castille, publiait que son ennemi
était mort à Najera.[596] Les fugitifs furent mal accueillis à la cour
d’Aragon. Pierre IV, déjà indisposé contre don Henri pour sa lenteur
ou sa mauvaise foi dans l’exécution de leurs traités, l’abandonnait
ouvertement depuis sa défaite, craignant d’ailleurs de se brouiller
avec le prince de Galles. Il se hâta de retirer sa fille Léonor à
la princesse que, peu de jours auparavant, il nommait la reine de
Castille. Maintenant il rejetait bien loin l’idée d’une alliance avec
une maison à jamais déchue. Bientôt sir Hugh de Calverly, au nom du
roi d’Angleterre, et un seigneur castillan, envoyé de don Pèdre,
vinrent demander avec hauteur l’extradition ou l’éloignement de tous
les membres de la famille proscrite, offrant en retour l’amitié et
l’alliance des vainqueurs. Grace à l’énergique intervention d’une
partie de la noblesse aragonaise, doña Juana et les bannis castillans
qui l’avaient suivie obtinrent quelque temps une hospitalité précaire.
La puissante famille des Luna, à laquelle appartenait l’archevêque de
Saragosse, reprochait hautement au roi d’Aragon de sacrifier un allié,
qui lui avait rendu de signalés services, à un implacable ennemi, qui,
pendant dix ans, avait porté le fer et le feu dans son royaume ; mais
Pierre IV ne se piquait pas plus de générosité que de bonne foi. La
bataille de Najera était à ses yeux l’irrévocable condamnation de don
Henri. Il ne fit aucune difficulté pour entrer en négociations avec
don Pèdre et le prince de Galles. Au reste, les Castillans eux-mêmes
lui donnaient l’exemple de l’oubli des serments. Burgos ouvrit ses
portes avant d’être sommée, et la soumission de tout le royaume fut
encore plus rapide que n’avait été son insurrection quelques mois
auparavant. C’était à qui s’efforcerait de désarmer le vainqueur par
son empressement et sa bonne grace à reprendre le joug. Un petit nombre
de riches-hommes, pleins de défiance, se cachaient dans leurs châteaux
ou cherchaient à passer en pays étranger : personne ne songeait à
protester contre le jugement rendu sur les bords de la Najerilla.




XXII.

RESTAURATION DE DON PÈDRE. — 1367-1368.


I.

Le prince de Galles entra dans Burgos quelques jours après don Pèdre.
Là, leur mésintelligence éclata de nouveau et de la manière la plus
flagrante. Le premier se plaignait amèrement que son allié lui vendît
trop cher ses services ; le second que l’on n’exécutât pas fidèlement
le traité de Libourne. On remarqua que le prince voulut prendre son
logement hors de la ville, loin du roi, qui s’était établi dans le
château : ils semblaient se méfier l’un de l’autre. Édouard n’était
plus consulté sur rien, et don Pèdre prétendait gouverner seul, comme
par le passé. A peine arrivé dans Burgos, il fit arrêter l’archevêque,
Jean de Cardalhac, né en Gascogne et parent du comte d’Armagnac, un
des principaux chefs de l’armée anglaise. Pour rendre impossible toute
intercession en sa faveur, le roi le fit partir précipitamment pour
le château d’Alcalà de Guadaïra, en Andalousie, où l’attendait un
de ces cachots creusés sous terre, affreuse invention du despotisme
féodal.[597] Peu de temps après, on conduisit dans la même forteresse
Diego de Padilla, maître de Calatrava et beau-frère du roi. On a vu
qu’il s’était hâté de faire sa soumission à don Henri, avant même
que don Pèdre eût quitté ses états, et, par la promptitude de cette
défection, il avait obtenu de l’usurpateur la conservation de sa haute
dignité, ou plutôt que don Henri s’abstînt de prononcer entre lui et
don Pedro Moniz, qui se prétendait aussi maître de Calatrava.[598]
Padilla avait cherché à se faire oublier, se cachant, en quelque sorte,
dans les châteaux de son ordre. Lorsque l’approche des Anglais eut
obligé don Henri à réunir toutes ses forces, Padilla, par des lenteurs
calculées, fit en sorte de demeurer en arrière et n’assista point à la
bataille de Najera. Instruit du résultat, il accourut auprès de don
Pèdre à la tête d’environ deux cents chevaliers de son ordre, appelés
par lui, disait-il, pour voler au secours de leur légitime souverain.
Don Pèdre ne fut point la dupe de ce mensonge ; dès qu’il vit la
Castille soumise, il fit arrêter le traître et le jeta en prison.
Padilla y mourut au bout de quelques mois. Il avait été déjà remplacé
dans ses fonctions par Martin Lopez, maître d’Alcántara.[599]


II.

En apprenant ces arrestations, surtout celle du prélat gascon, le
prince de Galles crut voir un outrage direct à sa personne. Il réclama,
mais inutilement ; don Pèdre lui déclara qu’il n’avait plus besoin
de l’armée anglaise, et qu’elle était pour lui une lourde charge.
Il invita le prince à repasser en Guyenne, le priant toutefois de
lui laisser, pour quelque temps encore, un millier d’hommes d’armes.
N’ayant plus de bataille à livrer, plus de gloire nouvelle à acquérir,
Édouard ne demandait pas mieux que de retourner dans ses états.
Sa santé, affaiblie déjà depuis long-temps, s’était fort empirée
par les fatigues de la dernière campagne, et d’ailleurs quelques
démonstrations menaçantes du roi de France rendaient nécessaire sa
présence à Bordeaux ; mais, avant de quitter l’Espagne, il voulait que
ses capitaines reçussent les indemnités qui leur étaient dues, dont
lui-même avait fait les avances, ou dont il s’était rendu caution.
En outre, il exigeait la remise des ports de la Biscaïe, que, par le
traité de Libourne, don Pèdre s’était obligé à lui céder ; or, de la
part du roi de Castille, rien n’indiquait la moindre disposition à
tenir ces promesses. Édouard réclama, non sans aigreur. De part et
d’autre, des commissaires furent nommés, car déjà les deux alliés ne
correspondaient plus que par ambassadeurs. A la demande des subsides,
les minisires castillans répondirent par d’autres réclamations. D’abord
ils s’élevaient contre les violences commises par l’armée anglaise,
qui, pour l’indiscipline et les habitudes de pillage, ne le cédait
en rien aux aventuriers de don Henri. Puis ils se plaignaient que,
pendant le séjour du roi en Guyenne, l’or et l’argent monnayé qu’il
avait apporté d’Espagne et distribué aux capitaines anglais pour les
préparatifs de leur expédition, n’eût été accepté qu’avec un droit de
change usuraire ; que les pierreries cédées par don Pèdre au prince,
pour le même motif, n’eussent été évaluées qu’à la moitié de leur
prix. Ils prétendaient qu’avant de traiter la question des subsides
dus à l’armée anglaise, on fît une nouvelle estimation de toutes les
valeurs avancées par le roi avant son entrée en campagne. Les Anglais
répliquaient qu’il était impossible de revenir sur ces transactions,
et soutenaient qu’eux-mêmes avaient perdu à recevoir l’or et les
pierreries apportés de Castille, obligés qu’ils étaient de s’en défaire
à vil prix pour acheter des armes et des chevaux de guerre. Pendant
quelque temps, on s’opiniâtra dans cette discussion, jusqu’à ce qu’il
fût démontré que le trésor du roi était vide. Il fallut bien que le
prince, qui s’était rendu caution de don Pèdre auprès des capitaines
anglais, consentît à donner du temps à son allié pour l’acquittement de
sa dette, mais il demanda pour sûreté vingt châteaux en Castille. Cette
prétention blessante pour l’orgueil national fut fièrement rejetée. A
chaque instant les difficultés augmentaient, et sur aucun point les
commissaires n’étaient près de s’entendre. Le chiffre même des subsides
dus était vivement contesté, et, après beaucoup de débats inutiles, les
Castillans demandèrent que toute autre question fût ajournée, jusqu’à
ce que, d’un commun accord, on eût réglé le montant des sommes dues par
le roi. C’était une nouvelle question fort longue à traiter, encore
plus malaisée à résoudre, car chaque partie présentait un compte auquel
l’autre partie refusait son approbation. Quant à la cession des villes
de Biscaïe, don Pèdre se montrait facile en apparence, et pressait
même auprès de la députation provinciale l’exécution du traité de
Libourne ; mais on l’accusait d’envoyer en secret des émissaires
porteurs d’instructions toutes différentes. D’ailleurs, les hommes qui
connaissaient les lois et les coutumes des Basques savaient bien que
ces peuples ne reconnaissaient à personne le droit de disposer d’eux,
et qu’ils étaient surtout fort éloignés de consentir à devenir les
vassaux du roi d’Angleterre.[600]

Les exigences des Anglais, les lenteurs calculées des Castillans,
prolongèrent les négociations pendant plusieurs semaines. Après
de vives discussions, les commissaires s’entendirent à la fin sur
l’évaluation des frais de l’expédition, et, comme il était impossible
de les solder en ce moment, il fut convenu que le prince de Galles
demeurerait garant du roi auprès des capitaines anglais, créanciers de
ce dernier. Don Pèdre promit de payer la moitié de la dette dans un
délai de quatre mois, pendant lequel l’armée auxiliaire, soldée par
lui, occuperait la province de Valladolid. Jusqu’au paiement définitif
de tous les subsides, les princesses, filles de don Pèdre, devaient
rester en otage à Bayonne. Des commissaires anglais et castillans
furent chargés de procéder à la remise des ports de Biscaïe ; enfin il
fut convenu que la ville et la seigneurie de Soria seraient données à
Jean Chandos en paiement des sommes qu’il avait prêtées ou dépensées
pour l’expédition. Sir Hugh de Calverly se fit également confirmer la
donation du comté de Carrion, dont il avait déjà reçu l’investiture de
don Henri. Tout étant ainsi réglé, les conventions furent ratifiées par
les deux princes et jurées solennellement par eux dans la cathédrale
de Burgos. Aussitôt après la cérémonie, ils se séparèrent, Édouard
pour aller prendre ses quartiers dans la province de Valladolid, don
Pèdre pour parcourir son royaume et presser, comme il le promettait, le
recouvrement des contributions destinées à l’armée anglaise.[601]

Quatre mois s’écoulèrent, et le premier paiement promis n’eut point
lieu. Alors même que le roi eût voulu franchement s’acquitter de sa
dette, l’épuisement de ses finances ne le lui eût pas permis. Les
villes de Biscaïe refusèrent nettement de recevoir les commissaires
anglais et se mirent en défense, ne cachant pas qu’elles y étaient
autorisées par leur légitime seigneur, le roi de Castille. Cependant
l’oisiveté, l’ivrognerie, la dyssenterie, décimaient rapidement l’armée
d’occupation. Le soleil brûlant de l’Espagne vengeait les vaincus
de Najera. Chaque jour les officiers de don Pèdre étaient habiles à
inventer quelque nouveau prétexte pour différer l’exécution du traité
de Burgos. Lorsque Chandos vint réclamer ses lettres patentes pour
l’investiture de la seigneurie de Soria, on lui demanda des droits
de chancellerie si élevés, qu’ils excédaient peut-être la valeur
du domaine qu’on lui donnait. Le prince de Galles, étourdi par les
plaintes de ses capitaines, excédé des lenteurs interminables sans
cesse opposées à ses réclamations, malade, furieux de se voir jouer
ouvertement, repassa en Guyenne vers la fin de l’automne, ramenant à
peine le cinquième de sa brillante armée, et ne rapportant d’Espagne
que la stérile gloire acquise dans la plaine de Najera.[602]

Si don Pèdre n’exécutait pas les promesses faites au prince de Galles
établi avec une armée au centre de son royaume, on conçoit qu’il
usât de moins de ménagements encore à l’égard du roi de Navarre,
allié moins loyal et voisin moins dangereux. Il n’eut garde de lui
céder la province de Logroño, et je ne sais d’ailleurs si Charles eut
l’impudence de la réclamer. Nous avons laissé ce prince astucieux
prisonnier volontaire d’Olivier de Mauny dans le château de Borja,
attendant, pour jeter le masque, que la victoire se fût déclarée pour
l’un des deux prétendants à la couronne de Castille. La bataille de
Najera ayant fait cesser toutes ses incertitudes, il ne songea plus
qu’à sortir de prison sans qu’il lui en coûtât rien. On a vu qu’il
avait acheté la connivence du capitaine breton par la promesse de
la seigneurie de Guibray et d’une rente de 3,000 francs. Tromper un
aventurier n’était pas chose facile ; mais, en fait de fourberie, le
Navarrais n’avait pas son égal. D’abord, laissant un de ses fils,
l’infant don Pèdre, en otage à Borja, il eut l’art de persuader à Mauny
de l’accompagner jusqu’à Tudela, où, disait-il, sa rançon lui serait
comptée. Mauny ne connut à quel homme il avait affaire que lorsqu’il
était déjà au pouvoir de son prisonnier. Arrivé à Tudela, on le jette
dans un cachot. Son frère, en essayant de se sauver, est tué par les
satellites du roi. Olivier lui-même s’estima heureux de recouvrer sa
liberté en faisant relâcher le fils de Charles. Tel fut le dénoûment de
cette ignoble comédie.[603]


III.

Le plus épouvantable désordre régnait en Castille. Après le premier
moment de stupeur, chacun se mit à calculer les forces et les
ressources de don Pèdre. Il était hors d’état de payer les Anglais, et,
ne les payant pas, il perdait l’appui que lui donnait la terreur de
leurs armes. On pouvait déjà prévoir qu’aussitôt après l’éloignement
de ces redoutables auxiliaires, il se trouverait dénué de tout en
face d’un peuple mécontent et humilié, qui venait d’apprendre combien
une révolution était facile. En attendant, les liens de l’obéissance
étaient partout rompus. Il y a dans le caractère espagnol une force
d’inertie qui combat encore lorsque toute résistance semble impossible,
et qui sait réparer les plus désastreuses défaites. Gagner du temps est
une maxime nationale,[604] et c’est surtout dans les grandes commotions
politiques qu’elle trouve son application. En annonçant sa victoire à
toutes les communes de son royaume, don Pèdre s’était hâté de réclamer
pour lui-même le paiement des taxes votées dans les cortès de Burgos,
et déjà soldées à don Henri. Il déclarait qu’elles avaient été indûment
accordées à l’usurpateur, et cependant il était réduit à invoquer
les décrets d’une assemblée qui avait prononcé sa déchéance.[605]
Par cette étrange fiction, obligé de rendre hommage à l’autorité des
cortès, la seule que la nation respectât encore, il semblait avouer
publiquement son impuissance à commander par lui-même. La plupart des
villes ne répondirent point à ses demandes par des refus directs,
mais elles inventaient mille prétextes pour différer le paiement
d’une taxe que sa destination rendait encore plus odieuse à l’orgueil
national. Si le roi trouvait si peu d’obéissance parmi les communes,
sur le dévouement desquelles il avait l’habitude de compter, on peut
juger de la résistance de ses grands vassaux, de tout temps indociles
à son autorité. Les riches-hommes échappés à la défaite de Najera,
ou suspects par leur conduite pendant l’usurpation de don Henri, se
fortifiaient dans leurs châteaux, résolus d’y attendre patiemment, soit
l’occasion de traiter avec le roi légitime, si son gouvernement se
consolidait, soit de reprendre les armes contre lui, si le parti vaincu
relevait la tête. Don Pèdre, sans argent, sans armée, n’ayant ni la
volonté ni le pouvoir d’acheter les services des Anglais, cherchait en
vain autour de lui une obéissance empressée ou une rébellion ouverte.
Suivi de quelques hommes d’armes, il allait de ville en ville presser
l’exécution de ses ordres, et ne donnait que le spectacle de sa
faiblesse aux peuples qu’il voulait intimider.

Dans cette triste situation, cependant, l’inflexibilité de son
caractère ne se démentit pas. Le malheur ne lui avait rien appris ni
rien fait oublier. Il s’aperçut qu’on commençait à ne plus le craindre,
il n’essaya pas de se faire aimer. Prêtre, noble ou bourgeois,
quiconque s’était fait remarquer par son empressement à servir
l’usurpateur trouvait en lui un juge aussi inexorable qu’au temps de
sa prospérité. Avant de quitter Burgos, il ordonna l’exécution d’un
des principaux chevaliers et d’un des plus riches bourgeois de cette
ville, comme s’il en eût voulu décimer toutes les classes.[606] A
Tolède, il se fit donner des otages comme dans une place conquise,
et les traîna en Andalousie à sa suite. A Cordoue, il arrêta lui-même
seize gentilshommes des premières familles, qu’il livra bientôt après
aux bourreaux, comme convaincus d’avoir appelé don Henri dans leurs
murs. D’autres exécutions non moins sanglantes signalèrent son entrée à
Séville. Quelques-unes du moins pouvaient paraître justes : telles que
la mort du Génois Boccanegra et de Martin Yañez, dont la trahison avait
eu des suites si funestes pour don Pèdre.[607] Mais, après le châtiment
de ces grands coupables, les échafauds se dressèrent indistinctement
pour les magistrats et les officiers subalternes qui avaient accepté
d’obscures fonctions sous l’usurpateur. Il semblait que la mauvaise
fortune eût redoublé la cruauté du roi ; maintenant sa vengeance
aveugle s’appesantissait jusque sur les parents des rebelles, et, chose
horrible aux yeux des Castillans, elle n’épargnait pas même les femmes.
L’exécution de doña Urraca de Osorio excita surtout l’indignation
publique. Le seul crime de cette dame était que son fils, don Alphonse
de Guzman, eût refusé de suivre le roi dans son exil ; mais, loin de
porter les armes contre lui, il vivait retiré dans l’Andalousie au
moment de la bataille de Najera. Depuis, redoutant le courroux du roi,
il avait été chercher un refuge dans la ville d’Alburquerque. A la
vérité, cette place, devenue le rendez-vous des mécontents du Midi,
était alors comme un foyer d’insurrection. Don Pèdre, hors d’état de
réduire ces rebelles, tourna sa fureur contre la mère de don Alphonse
qu’il accusa de correspondre avec eux. Son supplice fut horrible. S’il
faut en croire la chronique de Séville, elle fut brûlée vive hors des
remparts, au lieu où est aujourd’hui la promenade publique. On raconte
que, les vêtements de doña Urraca s’étant déranges sur le bûcher au
moment où les bourreaux venaient d’y mettre le feu, une de ses femmes,
nommée Léonor Davalos, se jeta au milieu des flammes et périt avec elle
en la couvrant de son corps.[608]

Ces affreuses exécutions, ces vengeances abominables, ne faisaient
qu’augmenter le nombre des mécontents et susciter de nouvelles
conspirations. On vit alors quelques seigneurs y prendre part, qui,
jusqu’alors fidèles à don Pèdre dans la mauvaise fortune, s’éloignaient
de lui maintenant, comme d’un insensé courant à sa perte. Parmi tous
les serviteurs du roi, celui qui par les preuves répétées de son
dévouement semblait le plus à l’abri du soupçon, c’était Martin Lopez
de Cordoue, compagnon de son exil et son ambassadeur auprès du roi
d’Angleterre. Depuis son retour en Castille, don Pèdre, ayant dépouillé
de la maîtrise de Calatrava Diego de Padilla, dont j’ai raconté la
trahison, avait conféré cette dignité à Martin Lopez, comme plus
avantageuse que la maîtrise d’Alcántara dont il était précédemment
pourvu. Tout récemment, il venait d’y joindre le gouvernement de Murcie
et celui de Cordoue. C’est dans cette dernière ville, sa patrie, que
Martin Lopez avait fixé sa résidence. Jadis il s’était fait remarquer
par son inflexibilité dans l’accomplissement des ordres les plus
rigoureux de son maître. Maintenant sa conduite était toute différente.
Il ne s’appliquait plus qu’à gagner l’affection de ses compatriotes,
déplorant avec eux la sévérité de son maître, et s’attribuant à lui
seul le mérite des rares faveurs accordées par don Pèdre. Soit qu’il
cédât à quelques suggestions étrangères, soit qu’il ne suivît que les
conseils de sa propre ambition, il commença bientôt à laisser deviner
un projet qui ne pouvait manquer de produire une certaine impression
sur la noblesse castillanne, beaucoup plus jalouse de son autorité que
de la grandeur du pays. Martin Lopez, blâmant ouvertement la politique
du roi, disait qu’il était temps de mettre un terme à ses violences
insupportables, qu’il fallait défendre le roi contre ses propres
fureurs et lui donner une tutelle pour le gouvernement de la Castille.
Ces fonctions, ajoutait-il, ne pouvaient être confiées en de meilleures
mains qu’en celles du prince de Galles, ce parfait modèle de la
chevalerie. Don Pèdre, cependant, serait obligé de résider à Tolède. On
le marierait, et l’on délivrerait ainsi le royaume de cette pépinière
de bâtards dont, à sa mort, les prétentions pouvaient causer les plus
graves désordres. Tout le royaume serait divisé en quatre grands
gouvernements, administrés par des seigneurs du pays, car la tutelle
du prince anglais ne devait être que purement nominale et honorifique.
Pour lui-même, Martin Lopez se réservait l’Andalousie et Murcie dont
il était déjà vice-roi. Fernand de Castro aurait eu pour sa part les
royaumes de Leon et de Galice, où il exerçait de fait une autorité
presque souveraine. A Diego Gomez de Castañeda, on aurait confié la
vieille Castille ; enfin la province de Tolède, avec la Manche et
l’Estramadure, aurait été le lot de Garci Fernandez de Villodre.[609]

Je rapporte ce plan remarquable sur l’autorité d’Ayala, et il me semble
trop conforme aux idées et aux vœux de la noblesse castillanne pour
qu’il puisse être révoqué en doute comme impraticable. Depuis que don
Pèdre avait pris lui-même d’une main forte les rênes du gouvernement,
sa politique constante avait été de réduire ses grands vassaux à
un rôle subalterne. L’irritation de ces derniers avait préparé les
voies à l’usurpation de don Henri, en 1366. Mais, si la noblesse
était unanime pour secouer le joug de don Pèdre, elle se divisait
lorsqu’il s’agissait de lui donner un successeur. Un grand nombre de
riches-hommes, orgueilleux de leur blason sans tache, reprochaient à
don Henri le malheur de sa naissance. D’ailleurs, la partialité qu’il
montrait pour les étrangers qui lui avaient donné un trône blessait les
susceptibilités nationales. Entre les riches-hommes qui redoutaient
le despotisme de don Pèdre et ceux qui méprisaient l’origine de don
Henri, Martin Lopez tentait d’élever un troisième parti. Rien de mieux
combiné que son plan pour satisfaire aux passions dominantes des grands
vassaux. Un fantôme de roi sous un tuteur trop éloigné pour être
incommode, puis quatre maires du palais, véritables souverains sans
en porter le titre, que pouvaient rêver de plus séduisant ces nobles
seigneurs trop fiers pour souffrir un maître ? Ajoutons qu’un pareil
système de gouvernement n’était pas nouveau en Espagne. Il s’y était
produit tout naturellement à l’époque où les chrétiens commencèrent
à refouler les Arabes vers le sud de la Péninsule. Récemment encore,
pendant la minorité de don Alphonse, le royaume de Castille avait été
divisé de la sorte entre ses tuteurs. Après de si grandes révolutions,
le moment était bien choisi pour partager les dépouilles du pouvoir
royal. On ne peut savoir aujourd’hui si le prince de Galles était
instruit du rôle qu’on lui réservait, et si Martin Lopez conspirait
de concert avec les riches-hommes entre les mains desquels l’autorité
monarchique allait se dissoudre ; mais on peut croire, avec quelque
vraisemblance, que les Anglais, mécontents de don Pèdre, voyaient sans
peine les dispositions de la noblesse castillanne, et l’encourageaient
même à l’exécution d’un projet qui ne pouvait qu’augmenter leur
influence. Quant aux seigneurs désignés pour gouverner la Castille avec
Martin Lopez, l’attachement singulier que don Fernand de Castro et
Garci de Villodre montrèrent au roi jusqu’au dernier moment ne permet
pas de supposer qu’ils fussent entrés dans une conjuration contre un
prince pour lequel ils se sacrifièrent courageusement dans la suite.
A mon avis, leurs noms n’auraient été mis en avant par le maître de
Calatrava, qu’en raison de l’influence extraordinaire qu’ils exerçaient
dans certaines provinces, et, en se les associant, son but paraît avoir
été seulement d’assurer à ses desseins l’assentiment général.

En attendant le moment d’éclater, Martin Lopez ne perdait pas une
occasion de discréditer le roi et de se faire des partisans. Un jour,
ayant réuni à dîner les chefs des plus illustres familles de Cordoue,
il leur déclara que don Pèdre avait résolu de les faire périr, et l’on
assure même qu’il leur communiqua un ordre du roi, vrai ou faux, à
cet effet.[610] Il eut soin d’ajouter que, tant qu’il commanderait à
Cordoue, ses concitoyens n’avaient pas à craindre qu’il consentît à
devenir leur bourreau. Il était plus facile à Martin Lopez de ruiner
l’autorité royale que de fonder la sienne. Il rendit son maître odieux
sans se faire aimer lui-même des Cordouans. Cependant le roi, instruit
de ses menées, résolut de prévenir l’explosion du complot. Il s’ouvrit
à don Pedro Giron, qu’il venait de faire maître d’Alcántara, et lui
promit la succession de Martin Lopez s’il parvenait à le mettre entre
ses mains. Pedro Giron, l’ayant attiré dans le château de Martos,
dont il était gouverneur, le fit charger de chaînes et se disposait
à l’envoyer à Séville, c’est-à-dire à la mort, lorsque le roi de
Grenade Mohamed, lié depuis longtemps d’une étroite amitié avec
Martin Lopez, intervint en sa faveur. Don Pèdre, n’ayant plus d’autre
allié que le roi maure, avait le plus grand intérêt à le ménager. A
sa considération, il fit grace pour la première fois de sa vie, et
non-seulement rendit la liberté au maître de Calatrava, mais encore,
bientôt après, soit qu’il se laissât persuader de son innocence, soit
qu’il se crût trop faible pour le punir, il parut oublier le passé et
lui rendit complétement sa confiance.[611]


IV.

Le retour prévu du prétendant allait encore augmenter l’agitation
et l’anarchie de la Castille. A son arrivée dans le Languedoc, don
Henri n’avait trouvé d’abord qu’une hospitalité froide et timidement
accordée. Le duc d’Anjou, gouverneur de la province, lui avait fait
tenir à la vérité quelques secours d’argent ; mais cette espèce
d’aumône s’était faite en secret, et c’était avec peine que le roi
fugitif avait obtenu la permission de voir le Duc et de conférer
avec lui sur l’état des affaires en Castille. L’entrevue avait eu
lieu avec une sorte de mystère, car la cour de France n’osait encore
déclarer ouvertement ses sympathies, dans la crainte d’une rupture avec
l’Angleterre. Cependant Charles V avait trop d’intérêt à soustraire
l’Espagne à la domination anglaise pour abandonner complétement le
prétendant de son choix. Bientôt on apprit le mécontentement du prince
de Galles et le mauvais état de sa santé ; cette nouvelle rendit
quelque hardiesse au roi de France. Il commença par donner une pension
à don Henri, puis le comté de Cessenon, près de Béziers, pour lequel
il reçut ouvertement son hommage.[612] Ce n’étaient encore que des
secours dus à une grande infortune, un asile accordé à un homme qui
avait autrefois servi la France. Mais en même temps don Henri recevait
sous main des encouragements et des promesses. Retiré dans son nouveau
domaine, il était à portée d’étudier commodément la situation de la
Castille et de correspondre avec ses partisans secrets ou déclarés.
De toutes parts lui arrivaient des rapports propres à entretenir ses
espérances et à réchauffer son courage. On lui peignait le désordre
général, l’indignation excitée par les nouvelles rigueurs de don Pèdre,
le dénûment de ses ressources, le mécontentement des communes grevées
de taxes nouvelles, enfin l’attitude hostile de quelques-uns des grands
vassaux. D’un autre côté, plusieurs capitaines, anglais ou gascons, que
don Henri avait eu l’art de s’attacher pendant qu’ils étaient à son
service, l’avertissaient secrètement de la mésintelligence entre don
Pèdre et le prince de Galles, et l’assuraient que ce dernier, accusant
la mauvaise foi de son allié, déclarait hautement qu’il ne ferait
dorénavant aucun effort pour le défendre.




XXIII.

RETOUR DE DON HENRI. — 1368-1369.


I.

Don Henri employa utilement l’argent du roi de France. Il paya les
rançons de ses compagnons d’infortune, acheta des armes et des
chevaux, recruta des soldats. Les gouverneurs français secondaient ces
préparatifs avec zèle, tout en ayant l’air de les ignorer. Charles V
lui-même inventait des prétextes pour lui fournir des subsides. C’est
ainsi qu’il lui racheta deux fois de suite les terres qu’il lui avait
données.[613] D’un autre côté, les capitaines anglais, furieux contre
don Pèdre, et désespérant d’en obtenir jamais les indemnités qu’il
leur avait promises, se montraient généreux pour leurs prisonniers,
se contentaient de modiques rançons, ou même les mettaient en liberté
sur parole. Entre les chevaliers de France et d’Angleterre régnait
cette sorte de courtoisie qu’on trouve chez les joueurs. Il n’était
pas rare qu’un seigneur prêtât à ses prisonniers armes et chevaux et
leur permît d’aller se battre au loin, dans l’espoir que la fortune
leur serait favorable et leur permettrait d’acquitter un jour leurs
dettes. Vers le milieu de l’année 1367, un grand nombre de Français et
de Castillans, prisonniers de Najera, se trouvaient libres, avaient
remonté leurs équipages et se rendaient auprès de don Henri, brûlant
du désir de réparer leurs pertes. Ce prince avait transféré sa
résidence au château de Pierre-Pertuse, nouveau don du roi de France,
sur la frontière du Roussillon, et chaque jour il y voyait arriver
quelques-uns de ses anciens compagnons d’armes. Pendant qu’une petite
armée se rassemblait au nord des Pyrénées, plusieurs soulèvements se
déclaraient dans l’intérieur même de la Castille. En Estramadure, le
fils de l’infortunée doña Urraca et le maître de Saint-Jacques, don
Gonzalo Mexia, s’étaient fortifiés dans la ville d’Alburquerque, et de
là faisaient dans toute la province une guerre de partisans redoutable.
Leur exemple fut bientôt imité par d’autres riches-hommes et par des
communes importantes. Ségovie et son Alcazar, forteresse admirable,
arborèrent l’étendard de don Henri, ainsi que Avila et quelques autres
villes de la Castille vieille. Aussitôt après le départ du prince de
Galles, Valladolid et une partie des provinces basques, irritées par
les excès de l’armée anglaise, s’insurgèrent contre don Pèdre, qu’elles
rendaient responsable de leurs maux.[614] Un assez grand nombre de
prisonniers de Najera, rentrés en Espagne, armaient leurs vassaux
et annonçaient le retour prochain du prétendant. Enfin les Anglais,
eussent-ils voulu tenter une nouvelle intervention, allaient avoir
assez d’occupation du côté de la France. On publiait que les trêves
allaient être rompues ; déjà des bandes nombreuses d’aventuriers,
excitées et payées par Charles V, faisaient des incursions en Guyenne,
et le prince de Galles ne songeait plus qu’à se mettre en mesure de
faire respecter ses propres frontières.


II.

Don Henri crut qu’il ne fallait pas laisser refroidir le zèle de ses
amis. Après une conférence tenue à Aigues-Mortes avec le duc d’Anjou et
le cardinal de Boulogne, assuré de la protection et de l’assistance de
Charles V et du pape, pourvu par eux d’une somme d’argent considérable,
il rassembla, vers le milieu d’août, tous ses partisans et se mit en
marche pour rentrer en Espagne. Il n’avait encore que 400 lances, mais
cette petite troupe se composait d’hommes d’élite, castillans, français
et aragonais, commandés par le bâtard de Béarn, le Bègue de Villaines
et le comte d’Osuna. Elle suffisait pour son escorte jusqu’à la
frontière de Castille ; là il devait trouver une armée capable de lui
conquérir un royaume, ou bien une mort glorieuse, digne d’un chef de
désespérés. Voulant prouver à ses compagnons qu’il était résolu de tout
sacrifier au succès de son entreprise, il emmena avec lui sa femme et
son fils et ne laissa dans le château de Pierre-Pertuse que sa fille et
un assez grand nombre de dames, qui auraient trop embarrassé sa petite
expédition.

Pour pénétrer en Castille, il lui fallait nécessairement traverser le
territoire aragonais. J’ai déjà fait connaître quelles étaient les
dispositions de Pierre IV depuis son alliance avec l’Angleterre ;
mais, si la cour de Barcelone se montrait contraire au prétendant,
tout le peuple et une partie de la noblesse faisaient ouvertement des
vœux pour le succès de son entreprise. L’oncle même du roi, l’infant
En Pere,[615] secondait ouvertement les desseins de don Henri et
l’engageait à s’avancer en assurance. A la nouvelle des préparatifs
qui se faisaient à Pierre-Pertuse, le roi d’Aragon envoya signifier
à don Henri que son alliance avec le prince de Galles l’obligerait
à considérer comme un acte d’hostilité toute tentative pour passer
sur ses terres. Sans tenir compte de cette menace officielle, don
Henri se jeta dans la vallée d’Aran,[616] passa les Pyrénées sans
trouver d’ennemis pour lui défendre les cols, et vint déboucher dans
le comté de Ribagorza, seigneurie qui appartenait à l’infant En Pere.
Ce prince lui avait envoyé des guides sûrs pour le conduire dans ce
pays sauvage et hérissé d’obstacles naturels. En s’engageant sur le
territoire aragonais, don Henri écrivit à Pierre IV pour lui rappeler
leur ancienne alliance et les services qu’il avait rendus à l’Aragon,
services bien considérables, puisque, l’année précédente, son entrée en
Castille avait suffi pour obliger don Pèdre à évacuer en un seul jour
cent vingt villes ou châteaux dont il s’était emparé. Il promettait
de respecter le territoire qu’il était contraint d’emprunter pour
rentrer dans ses états ; mais il annonçait aussi sa ferme résolution
de repousser par la force toute tentative pour troubler sa marche.
En réalité, elle ne fut retardée que par la difficulté des chemins
et par quelques démonstrations peu sérieuses des montagnards contre
son avant-garde. En arrivant dans le comté de Ribagorza, l’armée
castillanne trouva en abondance des vivres et des rafraîchissements
de toute espèce préparés par les soins de l’infant En Pere. Don
Henri ne s’y arrêta que le temps nécessaire pour reposer hommes et
chevaux, épuisés par une longue traite. Un peu plus loin, à Estadilla,
il traversa les domaines de son beau-frère don Philippe de Castro,
riche-homme aragonais que don Pèdre retenait alors prisonnier dans
le château de Burgos. Partout ses partisans lui tenaient prêts des
guides et des vivres. A Balbastro, il apprit qu’un corps de troupes
considérable était envoyé de Saragosse par le roi d’Aragon pour
le combattre ; mais les chefs même de cette armée l’avertirent
courtoisement de leur approche et lui témoignèrent qu’ils obéissaient
fort à contre-cœur à des ordres réprouvés par tous leurs compatriotes.
Vraisemblablement, Pierre IV comptait sur la désobéissance de ses
capitaines, et n’avait d’autre but que de prouver au prince de Galles
qu’il était étranger aux projets de don Henri. Celui-ci cependant,
précipitant sa marche, fut bientôt hors d’atteinte. Traversant avec
rapidité une partie du territoire navarrais, qu’on ne put ou qu’on ne
voulut pas lui disputer, il passa l’Èbre près d’Azagra et se trouva
enfin en Castille devant Calahorra, la ville où l’année précédente il
avait été proclamé roi.

En touchant la rive droite de l’Èbre, don Henri demanda s’il était
en Castille. On lui répondit qu’il venait d’entrer dans son royaume.
Aussitôt il descendit de cheval, se jeta à genoux, fit une croix
sur le sable et la baisa. « Par cette croix, s’écria-t-il, image de
l’instrument de notre rédemption, je jure que, pour dangers ou malheurs
qui m’adviennent, je ne sortirai plus vivant de ce royaume de Castille.
En Castille, j’attendrai la mort ou telle aventure que le ciel me
réserve ![617] » Puis, se relevant, il arma plusieurs chevaliers comme
au jour d’une bataille, entre autres le bâtard de Béarn, qu’il fit dans
la suite comte de Medina Celi.

Calahorra n’avait pas attendu son approche pour se déclarer en sa
faveur. Déjà un grand nombre de ses partisans s’y étaient donné
rendez-vous, et la ville réunissait en ce moment cinq à six cents
hommes d’armes castillans ou français, la plupart ayant combattu
à Najera, tous bien montés et remplis d’ardeur. Pendant plusieurs
jours, don Henri s’arrêta dans cette petite ville pour y rallier les
volontaires qui se présentaient de toutes parts. Dès-lors, se voyant à
la tête d’une force respectable, il marcha audacieusement sur Burgos.
Partout il était accueilli avec des transports de joie. Logroño fut
la seule ville qui lui fermât ses portes. Ce n’était pas le temps de
s’amuser à un siége, et, après une escarmouche aux barrières, il reprit
sa marche avec rapidité. Burgos était déjà bloquée par ses partisans.
Deux factions divisaient cette grande ville : la plupart des bourgeois
voulaient accueillir don Henri, mais le château avait une garnison de
deux cents lances, et les Juifs, toujours fidèles à don Pèdre, avaient
pris les armes et se fortifiaient dans leur quartier, résolus de le
défendre. Aussitôt que la bannière royale fut déployée, l’archevêque,
tout le clergé et les principaux de la bourgeoisie sortirent en
procession, apportant leurs clés, et conduisirent don Henri en triomphe
dans le palais, tandis que le château et la Juiverie lançaient des
flèches et tiraient des coups de bombarde contre la ville. Il fallut
entreprendre deux siéges à la fois. Au bout de quelques jours, les
Juifs, voyant leur muraille minée et des engins en batterie prêts à
les foudroyer, demandèrent grace et obtinrent, au prix d’une forte
contribution, que leur vie et leurs biens seraient respectés, Le
château se fit battre plus long-temps. Enfin le gouverneur, instruit
que les mineurs étaient déjà sous ses remparts, et n’ayant d’ailleurs
aucun espoir de secours, offrit sa soumission et livra sa forteresse.
En entrant dans le château, don Henri délivra son beau-frère Philippe
de Castro, détenu depuis la défaite de Najera. Il y fit encore un
prisonnier d’importance, le fils du dernier roi de Majorque, qu’une
maladie avait empêché de sortir de Burgos. C’était une capture
considérable, car la rançon du prince, payée bientôt par sa femme la
reine de Naples, fut de 80,000 doubles.[618]

La prise de l’antique capitale de la Castille né pouvait manquer
de produire la plus vive impression dans tout le royaume. Dès ce
moment, les partisans secrets de don Henri n’hésitèrent plus à se
déclarer, et, dans peu de jours, entraînèrent la défection de presque
toutes les villes du Nord. Bientôt l’insurrection, se propageant
avec une incroyable rapidité, s’étendit jusqu’aux provinces les plus
éloignées. L’Andalousie, jusqu’alors calme et soumise, façonnée de
longue main à l’obéissance, contenue d’ailleurs par la présence du
roi légitime, subit cependant la contagion de l’exemple, et le feu
de la guerre civile s’y alluma pour ainsi dire sous les yeux de don
Pèdre. En excitant à la sédition les habitants de Cordoue, Martin
Lopez n’avait cru travailler que pour lui-même ; mais on ne tarda
pas à s’apercevoir qu’il avait préparé les voies pour le prétendant.
Vers la fin de l’année 1367, les bourgeois entrèrent en communication
avec Gonzalo Mexia, maître de Saint-Jacques, qui depuis plusieurs
mois guerroyait, au nom de don Henri, sur la frontière de Portugal.
Ils l’appelèrent dans leurs murs et le prirent pour leur chef.[619]
La défection de Cordoue consterna les amis du roi légitime et porta
au comble l’enthousiasme et les espérances des rebelles. Don Pèdre,
se défiant de sa fortune et ne se croyant déjà plus en sûreté dans
Séville, ne s’occupait cependant qu’à fortifier la ville de Carmona,
dont il voulait faire sa place d’armes. Il y faisait transporter
d’immenses approvisionnements de toute espèce, et dans cette citadelle,
qu’il s’efforcait de rendre imprenable, il comptait renfermer ses
enfants[620] et ses trésors, peut-être y trouver un dernier refuge
pour lui-même. En même temps il rassemblait des troupes, pressait
les Maures de Grenade de lui envoyer des secours et n’oubliait rien
pour ranimer le courage de ses partisans ; mais nulle part il ne
trouvait d’empressement à le servir. Il accusait la lenteur des Maures,
l’apathie de ses vassaux. Menaces, prières, il mettait tout en œuvre
pour presser les armements, et cependant, hors d’état d’entrer en
campagne, il se voyait contraint d’abandonner à leur fortune le petit
nombre de loyaux serviteurs qui essayaient encore de soutenir sa cause
dans le nord du royaume. Son principal lieutenant dans la Castille
vieille, Rodrigo Rodriguez, assiégé dans le château de Dueñas pur
don Henri lui-même, fut obligé de capituler après une assez longue
résistance.

L’hiver seul retardait les progrès de l’usurpateur. De part et
d’autre, les derniers mois de l’année 1367 et les premiers de l’année
suivante se passèrent en préparatifs militaires, sans que les deux
rivaux cherchassent à se combattre. Tandis que don Pèdre appelait
aux armes tout ce qui lui restait de vassaux fidèles, don Henri,
parcourant la Castille vieille et le royaume de Leon, se montrait à
ses partisans, les exhortait à redoubler d’efforts, recrutait des
soldats, achetait ou prenait des châteaux, et obtenait des communes
des secours d’argent en leur accordant des immunités et des priviléges
pour l’avenir. Presque partout il n’avait qu’à se louer du zèle de la
noblesse et des communes ; mais c’était dans sa famille même qu’il
devait trouver l’opposition la plus dangereuse. J’ai eu plusieurs
fois à signaler la jalousie de don Tello, ses trahisons répétées, ses
intrigues continuelles. Suspect à son frère depuis la bataille de
Najera, il était cependant accouru auprès de lui aussitôt après son
entrée en Espagne, et, lui imposant en quelque sorte son alliance,
il l’accompagnait dans toutes ses expéditions. Peu de temps après la
prise de Burgos, il vint jeter l’alarme dans le camp de don Henri, en
annonçant que le prince de Galles arrivait à Bayonne à la tête d’une
armée. A l’appui de cette nouvelle, il produisit une lettre qu’il avait
fait fabriquer par un de ses scribes. Quel était son dessein ? Il est
assez difficile de le deviner. Peut-être espérait-il, par ce mensonge,
échapper à la surveillance secrète dont il était entouré par don Henri
et se faire envoyer en Biscaïe ; là, sous prétexte de s’opposer à
l’invasion des Anglais, il aurait travaillé à se faire une souveraineté
indépendante. Telle avait toujours été l’ambition de don Tello, et,
dans le désordre de ce temps, l’idée d’indépendance absolue était la
préoccupation de tous les esprits. Les villes voulaient des franchises
qui les constituassent en républiques ; les seigneurs voulaient devenir
des rois.

Quoi qu’il en soit, la fourberie de don Tello fut découverte par
l’homme qu’il avait choisi pour en être l’instrument. Son secrétaire
le dénonça à Pero Lopez d’Ayala, qui se hâta de prévenir don Henri.
Celui-ci, accoutumé à dissimuler les perfidies de son frère, ne lui
adressa aucun reproche, n’eut aucune explication avec lui, et prit même
de grandes précautions pour récompenser le scribe dont la révélation
avait dissipé ses inquiétudes.[621] Quant à don Tello, à la première
occasion il trouva le moyen de s’enfuir en Biscaïe, où, jusqu’à la
fin de la guerre civile, il ne s’occupa plus que de ses intérêts
particuliers.


III.

Malgré l’hiver, don Henri poursuivait ses conquêtes. Au milieu du mois
de janvier 1368, il vint assiéger Leon et s’en rendit maître après un
siége de quelques jours. De là il put donner la main à ses partisans
dans les Asturies, qui, chaque jour, gagnaient du terrain sur les
lieutenants de don Pèdre. Peu après, il s’empara de Tordehumos, malgré
la résistance vigoureuse de la garnison. Dans un des assauts qu’il
dirigeait en personne, il perdit un de ses plus braves compagnons
d’armes, le comte d’Osuna, qui, loin d’hériter de la haine de son
père, Bernal de Cabrera, pour don Henri, s’était entièrement dévoué à
son service. Buitrago succomba pareillement après quelques jours de
résistance ; Madrid, ville alors médiocrement peuplée, mais importante
au point de vue militaire par les fortifications dont elle était
entourée, se défendit avec succès pendant quelques jours ; mais un
traître nommé Domingo Muñoz ouvrit une porte aux assiégeants, qui, pour
punir les habitants de leur fidélité au roi légitime, livrèrent les
maisons au pillage.[622]

Par la prise de toutes ces forteresses, don Henri voyait son autorité
solidement établie dans les provinces du nord ; il délibéra s’il
pousserait avec toutes ses forces en Andalousie pour attaquer don Pèdre
dans ses derniers retranchements, ou bien s’il assiégerait Tolède,
qui passait alors avec raison pour la plus forte place du royaume.
D’un côté, les habitants de Cordoue, effrayés des préparatifs de don
Pèdre, demandaient avec instances qu’on vînt les secourir ; mais, d’un
autre côté, l’argent manquait pour une expédition lointaine, et la
plupart des capitaines tenaient pour une haute imprudence de passer la
Sierra-Morena, en laissant derrière soi l’armée renfermée dans Tolède.
Cette opinion prévalut ; la richesse du pays offrait d’ailleurs un
appât aux aventuriers, et l’espoir du butin les rendait moins exigeants
à réclamer leur solde arriérée. Avant de commencer les opérations du
siége, la reine doña Juana, accompagnée de plusieurs prélats, entre
autres de l’archevêque de Tolède, vint s’établir à peu de distance
de la place, essayant, par des séductions et des promesses, de
déterminer les habitants à ouvrir leurs portes. Mais la garnison était
nombreuse et fidèle ; elle se composait de plus de six cents lances,
sans compter les arbalétriers et la bourgeoisie qui avait pris les
armes. Les Juifs surtout se montraient ardents pour la défense. Enfin
les deux capitaines qui commandaient dans la place, l’alguazil mayor
Fernand Alvarez et don Garci de Villodre étaient dévoués à don Pèdre
et s’attendaient à le voir bientôt paraître à la tête d’une armée. Ils
rejetèrent avec fierté les offres du prétendant et répondirent à ses
menaces par d’orgueilleuses bravades. Malgré tous ses efforts, don
Henri n’avait pu amener devant Tolède qu’un millier de lances, force
suffisante à la vérité pour un blocus, mais hors d’état de tenter
une attaque sérieuse contre une ville si bien fortifiée. Au reste,
les obstacles naturels, qui empêchaient l’assiégeant de pousser ses
opérations avec vigueur, lui permettaient de resserrer la garnison dans
l’enceinte de ses remparts par des travaux peu considérables. Au moyen
de bastilles élevées devant les ponts de Saint-Martin et d’Alcántara,
don Henri put fermer les principales issues de la place et attendre que
la famine l’obligeât à capituler.

Au printemps de l’année 1368, le royaume de Castille se partageait à
peu près également entre les deux frères rivaux. Don Pèdre conservait
la supériorité dans les provinces du midi. Murcie, l’Estramadure et
l’Andalousie lui obéissaient, à l’exception de Cordoue et de quelques
petites places sur la frontière de Portugal. La Galice, dominée par
don Fernand de Castro, demeurait fidèle, ainsi qu’une partie des
Asturies ; mais presque toutes les autres provinces du nord s’étaient
déclarées pour don Henri. Cependant don Pèdre y conservait encore des
postes isolés, quelques-uns d’une grande importance militaire. Il
avait des garnisons dans Zamora, Soria, Vittoria, Logroño, dans les
places maritimes de la Biscaïe et dans le Guipuzcoa. Je me borne à
indiquer ici les grandes divisions, car, dans chaque province et dans
chaque district, il y avait des châteaux et des maisons fortifiées qui
protestaient contre le parti adopté par la masse de la population. En
ce moment, quiconque possédait un donjon et quelques armures de fer
était un chef indépendant, déclarait la guerre à tout son voisinage,
pillait et rançonnait autour de lui, attendant que la victoire lui eût
appris auquel des deux rois il devait faire acheter son adhésion.


IV.

Après avoir mis en œuvre toutes ses ressources, don Pèdre n’avait pu
réunir encore que quinze cents lances et six mille fantassins ; mais
à cette armée le roi de Grenade allait joindre toutes ses forces.
C’était contre Cordoue que les deux rois avaient résolu de diriger
leur premier effort, et don Pèdre avait juré d’en faire un exemple
qui effrayât à jamais les rebelles. D’un autre côté, le maître de
Saint-Jacques, s’étant jeté dans Cordoue avec quelques hommes d’armes,
s’était empressé d’y faire exécuter des travaux de défense. Les
bourgeois le secondaient avec beaucoup de zèle, mais ils manquaient
d’armes et d’expérience. Éloignés de don Henri, entourés de barbares,
condamnés par un despote impitoyable, ils se regardaient comme des
victimes dévouées, mais ils puisaient un courage nouveau dans leur
désespoir, et s’apprêtaient à mourir sur la brèche avant d’implorer
leur pardon. Un secours inattendu vint encore exciter leur ardeur. A
l’approche des Maures, don Alphonse de Guzman, qui occupait le château
de Hornachuelos, quitta son fort avec toute sa garnison, et, passant la
nuit au milieu des Grenadins sans être reconnu, alla s’enfermer dans
Cordoue, résolu à partager le sort de ses habitants. C’était un faible
renfort, mais, en voyant les plus nobles seigneurs du pays s’associer
à leurs périls, les bourgeois se crurent plus forts et le devinrent en
effet.

Mohamed amenait à don Pèdre cinq mille génétaires et trente mille
hommes de pied, dont un grand nombre d’arbalétriers excellents. C’était
en quelque sorte une levée en masse des Maures de Grenade. Cordoue,
pendant long-temps capitale des Arabes andalousiens, restait dans
l’imagination des musulmans comme une cité sainte. A leurs yeux,
la célèbre mosquée bâtie par Abdérame, devenue église chrétienne,
mais encore pure des additions qu’y fit depuis Charles V, était un
sanctuaire aussi vénéré que le temple de Jérusalem pour les croisés du
XIIe siècle. Une expédition contre Cordoue réchauffait le fanatisme
chez tous les musulmans de la péninsule, et les enflammait d’une ardeur
guerrière. Aussi marchaient-ils contre cette malheureuse cité comme à
une croisade, et il n’y avait pas une ville maure qui n’eût envoyé ses
volontaires à cette sainte entreprise.

En voyant paraître l’ennemi, le maître de Saint-Jacques et ses
chevaliers s’attendaient à une escarmouche devant les barrières,
c’était alors le début de tous les siéges. Les plus braves de la
garnison s’étaient portés à la Calahorra, grosse tour qui formait
comme une tête de pont sur la rive gauche du Guadalquivir ; ils
croyaient n’avoir qu’à rompre quelques lances ou échanger des traits
avec les jeunes émirs grenadins. Ils se trompaient. Ce ne fut point
une escarmouche, mais un assaut général poussé avec fureur qu’ils
eurent à soutenir. Profitant de leur nombre, les Maures attaquèrent la
place de plusieurs côtés à la fois. D’abord, par une grêle de garrots,
leurs arbalétriers délogent les chrétiens des postes avancés et du
parapet de la Calahorra ; puis, plantant partout des échelles avec
une grande résolution, les plus vaillants assaillent cette tête de
pont, tandis que d’autres colonnes, passant le fleuve, investissent le
corps de la place, s’efforcent de saper la base des remparts et d’y
pratiquer des brèches. Après un vif combat, un émir, nommé Aben-Faluz,
s’empare de la Calahorra, et presque en même temps six brèches, ou
plutôt six trous ouverts dans la muraille du vieil Alcazar, livrent
passage aux musulmans. En ce moment, les femmes, croyant la ville
prise, se jettent dans les rues, les cheveux épars et poussant des
cris lamentables. Elles appellent les hommes d’armes ; tantôt elles
les accablent d’injures et leur reprochent leur lâcheté ; tantôt, avec
des sanglots et des larmes, elles les conjurent de tenter un dernier
effort pour les arracher à l’esclavage et à la brutalité des infidèles.
Ce spectacle ranime les chrétiens. Ils se précipitent avec la rage du
désespoir sur les postes déjà occupés par les Maures, et les repoussent
sur les brèches qu’ils n’ont pas encore eu le temps d’élargir. A
l’ardeur des Grenadins succède une terreur panique. Leurs plus braves
soldats sont culbutés du haut des remparts. On arrache leurs enseignes
noires déployées un instant sur la Calahorra. Cette tour et les brèches
de l’Alcazar, obstruées de cadavres, sont reprises par les chrétiens.
De tous côtés, les infidèles se débandent ; une vigoureuse sortie,
conduite par le maître de Saint-Jacques, achève de les mettre en
déroute et les ramène battant jusqu’au pied des collines où ils avaient
planté leurs tentes. Lorsque la retraite des Maures eut mis fin au
combat, une partie des habitants, dans l’ivresse de la victoire, passa
la nuit à chanter et à danser dans les rues à la lueur des feux de
joie, tandis que d’autres plus prudents s’empressaient a boucher les
brèches des remparts, à réparer les plates-formes et les machines, à
porter sur les courtines des pierres, des traits, tous les projectiles
nécessaires pour repousser un nouvel assaut.[623]

Les Maures, qui avaient fait des pertes considérables, n’essayèrent
pas de recommencer l’attaque. De la confiance, ils avaient passé au
découragement. Allah, disaient-ils, ne veut pas nous rendre la cité
sainte ! D’ailleurs, ils étaient dépourvus de vivres et n’avaient pas
eu le temps d’amener un matériel de siége. En quelques jours, toute
cette grande armée se dispersa. Après de vains efforts pour retenir ses
alliés, don Pèdre lui-même fut contraint de retourner à Séville ; mais,
avant de lever son camp, il envoya son héraut proclamer, aux portes de
la ville assiégée, que Cordoue était déclarée tout entière coupable de
trahison, et que, lorsqu’il y rentrerait, il la livrerait aux flammes
et ferait passer la charrue sur les fondements de ses édifices.

Le succès inespéré des Cordouans et l’indignation causée par les
ravages des Maures obligèrent plusieurs villes de l’Andalousie à se
soulever et à proclamer le prétendant. Jaën et Ubeda payèrent chèrement
leur audace. Toutes les deux furent détruites de fond en comble par
le roi de Grenade.[624] Les alliés musulmans de don Pèdre, voyant des
ennemis dans tous les chrétiens, portaient le fer et le feu jusqu’aux
portes de Séville. En quelques semaines, tous les châteaux conquis
par le roi dans la dernière guerre retombèrent au pouvoir des Maures,
quelques-uns cédés à Mohamed, comme le prix de son alliance, d’autres
emportés de vive force, comme coupables ou suspects de défection au
prétendant. Beaucoup de villages et quelques villes considérables
furent impitoyablement saccagés, et un grand nombre d’hommes et de
femmes emmenés en esclavage à Grenade. On porte à onze mille le nombre
de personnes de tout âge et de tout sexe enlevées par les musulmans
du seul territoire d’Utrera, à quelques lieues de Séville.[625] Loin
de s’opposer à ces dévastations, don Pèdre semblait les encourager
en concentrant la plus grande partie de ses troupes à Séville et à
Carmona. Les paysans, exaspérés, publiaient que le roi avait abjuré sa
religion pour prendre celle de son allié, le Maure de Grenade.


V.

Le spectacle de l’Andalousie en feu, les supplications des malheureuses
villes victimes de cette guerre barbare, ne pouvaient arracher don
Henri au siége de Tolède. Cependant la force ouverte et la corruption
échouaient tour à tour devant la fermeté de la garnison et la vigilance
du gouverneur. Quelques bourgeois gagnés, étant parvenus à s’emparer
d’une des tours de l’enceinte, nommée la tour des Abbés,[626] y
arborèrent l’étendard du prétendant au cri de _Castille au roi Henri_ !
Mais dans l’intérieur de la ville personne ne répondit à cet appel.
Une quarantaine de soldats de l’armée assiégeante escaladèrent la
tour et y plantèrent cinq bannières. S’ils eussent été vigoureusement
soutenus, Tolède succombait peut-être ce jour-là ; mais aussitôt les
habitants, accourant avec des fascines et des sarments, entassèrent
ces matières inflammables à la porte de la tour des Abbés, et y mirent
le feu. Non-seulement ce mur de flammes empêcha les assaillants de
déboucher dans la ville, mais bientôt, enveloppés de fumée et menacés
d’être brûlés vifs, ils s’estimèrent heureux de pouvoir s’échapper au
moyen des échelles dont ils s’étaient servis pour gagner la plate-forme
de la tour.[627] Une autre tentative pour livrer une porte à don
Henri n’eut pas plus de succès. Tous les complots tramés en sa faveur
étaient découverts et sévèrement punis. D’un autre côté, l’art des
ingénieurs était impuissant contre les excellentes fortifications de
Tolède. Entourée par le Tage, la ville n’était vulnérable que sur
deux points : les tours placées en avant des ponts de Saint-Martin et
d’Alcántara. Après avoir long-temps battu et sans effet le premier de
ces deux ouvrages, les assiégeants tentèrent de le miner. Le gouverneur
cependant faisait construire une forte muraille en arrière de la tour
de Saint-Martin, afin de fermer le passage du pont si la tour venait
à tomber au pouvoir de l’ennemi. De la rapidité dans l’exécution de
ces travaux contraires dépendait le sort de la place. Les mineurs de
don Henri, parvenus par une galerie souterraine sous les fondements
de la tour et les étayant à mesure qu’ils pénétraient plus avant, la
crurent suspendue, pour ainsi dire, au-dessus des excavations qu’ils
avaient pratiquées ; ils se retirèrent après avoir mis le feu à leurs
blindages, persuadés que la destruction des étais allait entraîner la
chute de tout l’édifice. Le mur que les assiégés bâtissaient à l’entrée
du pont n’étant pas encore assez avancé pour offrir un obstacle
sérieux, toute l’armée de don Henri s’était formée en bataille au
débouché du pont Saint-Martin, attendant avec impatience le résultat
de la mine pour s’élancer dans la ville sur les ruines de la tour.
Mais les ingénieurs s’étaient trompés dans leurs calculs, et la vieille
maçonnerie demeura debout après l’incendie de ses étais. Il n’était
plus temps de songer à élargir la mine, car les assiégés, avertis par
la fumée qui s’échappait de la galerie souterraine, s’étaient décidés à
couper le pont de Saint-Martin. C’était un ouvrage du XIIIe siècle,
qui passait alors pour un des monuments les plus remarquables de toute
l’Espagne. Malgré les traits lancés par les machines pour écarter
les travailleurs, les assiégés enlevèrent rapidement les claveaux de
l’arche maîtresse, et la firent crouler dans le Tage.[628] Dès ce
moment, perdant tout espoir d’arriver de vive force au corps de la
place, don Henri borna tous ses soins à resserrer plus étroitement
le blocus. Four prévenir l’entrée des convois, il augmenta le nombre
de ses bastides, et ajouta de nouveaux ouvrages à ses lignes de
circonvallation. C’était en quelque sorte une ville nouvelle qu’il
bâtissait autour de Tolède. Pressé par le défaut d’argent au milieu de
ces immenses travaux, il fit frapper à Burgos une monnaie au-dessous du
titre. On appela _sizains_ les nouvelles pièces, parce qu’elles avaient
nominalement la valeur de six deniers. Avec ces ressources précaires,
alors fort en usage, il solda pendant quelque temps son armée.[629]

Les villes du nord de la Castille qui tenaient encore pour don Pèdre,
isolées au milieu de provinces soulevées, n’avaient pas pour se
défendre les moyens que la nature et l’art avaient accumulés autour
de Tolède. Les conseils de Logroño, de Vittoria et de quelques autres
villes de la province d’Alava, s’étant concertés entre eux, écrivirent
au roi pour lui demander des secours et pour l’_ajourner_, selon la
pratique du moyen-âge, c’est-à-dire pour lui fixer un délai au-delà
duquel ils se croiraient dégagés de leurs serments d’obéissance. Il
paraît que le siége ou le blocus de ces places ne se poursuivait pas
avec beaucoup de vigilance, car les envoyés des conseils parvinrent
sans être arrêtés jusqu’à Séville. Là, jugeant bien que le roi était
hors d’état de conduire une armée dans le nord, ils lui demandèrent
la permission de se donner au roi de Navarre, son allié, plutôt que
de se soumettre à don Henri. Ils représentaient à don Pèdre que cette
cession de territoire déterminerait probablement le roi de Navarre à
intervenir en sa faveur. Don Pèdre, avec son inflexibilité ordinaire,
répondit en leur enjoignant de se défendre jusqu’à la dernière
extrémité ; mais il ajouta que si, la fortune le trahissant, il se
trouvait dans l’impossibilité de leur porter secours, il voulait qu’ils
se rendissent à don Henri plutôt qu’au roi de Navarre. « Souvenez-vous,
leur dit-il, qu’avant tout, il importe que la couronne de Castille se
conserve tout entière.[630] » Réponse vraiment royale, et d’autant plus
remarquable qu’à cette époque les idées de patriotisme étaient presque
inconnues, et que, depuis le souverain jusqu’au vassal, personne ne
connaissait d’autre règle de conduite que son intérêt personnel. Dans
le triste état de ses affaires, il était beau de soutenir l’intégrité
d’une couronne qu’il allait peut-être abandonner à son ennemi mortel.
Malheureusement les conseils des villes assiégées ne comprirent pas ce
noble langage. Le Navarrais était à leurs portes, prodigue de promesses
à son ordinaire, et don Tello, d’accord avec lui, était accouru pour
les exhorter à la défection. Toujours bassement envieux, ce prince
espérait ainsi s’assurer la protection du roi de Navarre, et d’ailleurs
il croyait gagner assez s’il faisait perdre quelque chose à son frère.
Logroño, Vittoria, Salvatierra, Santa-Cruz de Campeszo, arborèrent sur
leurs murs les bannières navarraises.

L’année 1368 allait finir, et la lutte demeurait encore indécise.
De part et d’autre, les succès, les revers se balançaient à peu
près également ; mais la misère du pays était arrivée à son comble.
L’Andalousie livrée aux ravages des musulmans, l’Alava et la Rioja
vendues à l’étranger, partout des villes rançonnées ou mises au
pillage, le peuple foulé par les gens de guerre, l’anarchie, la
désolation partout, telle était la situation d’un royaume naguère
florissant lorsqu’il n’obéissait qu’à un seul maître.

Malgré l’apparente égalité des forces, il n’était pas difficile
de prévoir l’issue de la lutte, et pour la prédire en assurance
il suffisait de comparer les caractères des deux princes qui se
disputaient la Castille. L’inflexibilité, la hauteur de don Pèdre, lui
enlevaient chaque jour quelques-uns de ses partisans ; la souplesse
de don Henri, sa libéralité naturelle ou calculée, lui en gagnaient
plus que la force de ses armes. L’un, toujours méfiant, ne pardonnait
pas une faute et punissait l’indifférence à l’égal de la rébellion,
l’autre, oubliant les injures, traitait les ouvriers de la dernière
heure comme les compagnons dont le dévouement ne s’était jamais
démenti. Don Pèdre croyait qu’en se sacrifiant pour lui on ne faisait
que son devoir ; don Henri se regardait comme l’obligé de ceux qui ne
l’attaquaient pas ouvertement. Mais ce qui devait tôt ou tard rallier
au prétendant la majorité de la noblesse et des communes, c’est que
pour acheter le pouvoir il était prêt à subir toutes les conditions,
tandis que, fort de son droit, don Pèdre ne voulait rien céder en dépit
de sa mauvaise fortune.

De tous les princes voisins, le roi de France était le seul qui prît
une part active aux affaires de la Castille. Les rois d’Aragon et de
Portugal observaient la neutralité avec plus ou moins de franchise. Le
roi de Navarre, en se fortifiant dans le territoire dont il venait de
s’emparer, promettait tour à tour son alliance aux deux rivaux. Quant
au prince de Galles, ruiné par la dernière campagne, menacé d’une
guerre avec la France, il avait cessé de tourner les yeux vers la
Péninsule.

Charles V, protecteur déclaré de don Henri depuis ses derniers succès,
lui faisait passer quelques subsides, et, à défaut d’une armée, allait
lui envoyer l’homme dont l’expérience militaire semblait suffire
à lui assurer la victoire ; j’ai déjà nommé Bertrand Du Guesclin.
Prisonnier d’Édouard depuis la défaite de Najera, il avait reçu de
lui les plus honorables traitements ; mais Du Guesclin, à la tête
des troupes françaises, avait fait trop de mal à l’Angleterre pour
qu’on jugeât prudent de lui rendre la liberté, au moment où la France
menaçait la Guyenne d’une formidable invasion. Les conseillers du
prince étaient unanimes pour qu’il refusât de mettre le prisonnier
à rançon. Qu’importait la perte de quelques milliers de florins,
lorsqu’on privait la France de son plus habile général ? A Bordeaux,
où il avait été conduit, Du Guesclin fut instruit de cette résolution
par les capitaines anglais eux-mêmes, parmi lesquels il comptait plus
d’un admirateur et d’un ami. Il avait appris à connaître le faible
du prince de Galles, et ce fut dans son orgueil qu’il l’attaqua.
Un jour, Édouard, qui se plaisait à causer familièrement avec son
prisonnier, lui demanda s’il se trouvait bien du séjour de Bordeaux.
« _Monseigneur_, répondit Bertrand avec sa brusquerie affectée, _il
ne me fut oncques mais mieux ; et c’est droit qu’il me soit bien, car
je suis le plus honoré chevalier du monde, quoique je demeure en vos
prisons ; et vous savez comment et pourquoi._ » Le prince laissa voir
quelque surprise. « _On dit parmi le royaume de France_, reprit le
rusé Breton, _que vous me doutez tant et ressoignez que vous ne m’osez
mettre hors de votre prison._ » Le coup avait porté. « _Voire ! messire
Bertrand_, s’écria le prince, frémissant à l’idée qu’on le soupçonnât
de craindre un homme au monde, _pensez-vous que pour votre chevalerie
nous vous redoutions ? Fixez vous-même votre rançon. Que ce soit un fétu
de paille, et je m’en contenterai._ » Aussitôt Du Guesclin _happa ce
mot_, comme dit Froissart, mais il ne voulut pas qu’on lui reprochât de
s’être laissé vaincre en générosité. Il passait pour pauvre, n’ayant
que _son corps_, pour me servir d’une expression usitée de son temps.
« Tout pauvre chevalier que je suis, dit-il fièrement, je trouverai
dans la bourse de mes amis cent mille florins d’or, et j’aurai de bons
répondants. » Le prince, étonné, ne voulut point humilier ce grand
courage en refusant cette énorme rançon. Il prévoyait que l’Angleterre
allait perdre au marché, mais il avait trop d’honneur pour retirer
sa parole.[631] Le jour même, Chandos et d’autres capitaines anglais
offrirent à Du Guesclin de lui avancer des sommes considérables ; mais
il les refusa avec politesse et s’empressa d’écrire en France et en
Bretagne pour faire connaître le prix mis à sa délivrance. Sa noble
confiance ne fut pas trompée. On vit bientôt arriver à Bordeaux un
grand nombre d’écuyers, apportant chacun le sceau de son maître, dont
Bertrand devait faire usage pour fixer la somme à laquelle il taxait
chacun de ses amis, et pour laquelle il engageait leur sceau, signe
sacré, dit Ayala, parce qu’il porte le nom et les armes, c’est-à-dire
l’honneur du chevalier.[632] Jamais hommage plus unanime ne fut rendu
à la vertu guerrière. Toute la France voulait racheter son grand
capitaine, mais le roi se chargea seul de payer la rançon de celui
qu’il avait déjà choisi comme l’instrument de ses vastes desseins.
Il y ajouta un présent de trente mille francs d’or pour que Bertrand
pût remonter ses équipages.[633] Dès que celui-ci se vit libre, il
s’empressa de racheter ses meilleurs hommes d’armes ; puis, après une
courte entrevue avec le roi de France, il prit à grandes journées le
chemin de la Castille, amenant à don Henri cinq à six cents hommes
d’armes, gens d’élite, bien armés et bien montés. En ce moment,
c’est-à-dire au commencement de l’année 1369, la guerre éclatait
de nouveau entre la France et l’Angleterre ; une armée anglaise
considérable se rassemblait en Guyenne. Pour se priver en de telles
circonstances de son meilleur capitaine et de ses plus braves soldats,
il fallait que le prudent Charles V attachât un bien grand prix au
rétablissement de don Henri sur le trône de Castille. L’événement
prouva qu’il ne s’était point trompé en choisissant son allié.


VII.

Du Guesclin, précédant ses soldats, rejoignit don Henri devant Tolède.
La ville était toujours étroitement bloquée, et la disette commençait
à s’y faire sentir. Le gouverneur, don Garci de Villodre, avait été
obligé de tuer tous les chevaux pour faire subsister sa garnison.
Chaque jour il écrivait à don Pèdre pour lui représenter l’horreur
de sa situation et le conjurer de ne pas abandonner une population
fidèle qui, par dévouement à son roi, souffrait depuis dix mois les
plus dures extrémités. Que s’il tardait à lui envoyer des secours, et
même à marcher en personne pour faire lever le siége, la famine allait
triompher de l’héroïque constance des Tolédans. Don Pèdre avait passé
la plus grande partie de l’hiver à Carmona, travaillant sans relâche à
ajouter de nouveaux ouvrages à ses fortifications. Il y avait entassé
d’immenses approvisionnements, et, après avoir épuisé ses arsenaux, il
avait fait porter dans cette forteresse jusqu’aux rames des galères
de Séville pour en faire des bois de flèches.[634] On prétend qu’un
astrologue lui ayant prédit qu’il serait un jour assiégé, il s’étudiait
à rendre un château imprenable. Plein de méfiance dans les dispositions
du peuple de Séville, il avait fait choix de Carmona, d’abord en raison
de son assiette, puis parce que sa population médiocre ne pouvait
entraver la résistance d’une garnison dévouée. Peut-être son projet
était-il d’attendre don Henri derrière ces remparts inexpugnables ;
mais les instances des Tolédans le contraignirent à changer de
résolution. L’honneur et la politique lui défendaient d’abandonner des
sujets qui se sacrifiaient pour lui, et qui, après avoir repoussé les
assauts d’une puissante armée, allaient succomber à la famine. Vers la
fin de l’hiver, don Pèdre rassembla toutes ses troupes disponibles ;
il y joignit un corps auxiliaire de cavaliers grenadins, et après
avoir donné l’ordre à tous les partisans qui lui restaient, dans le
nord, de venir le joindre au débouché de la Sierra-Morena, il se mit
en marche, résolu d’offrir la bataille à don Henri sous les murs de
Tolède. En quittant l’Andalousie, il laissa dans Carmona les enfants
qu’il avait de différentes maîtresses,[635] son trésor et une garnison
considérable. Carmona était son dernier refuge si la fortune lui était
contraire.

Le roi, partant de Séville, traversa la Sierra-Morena par un de ses
cols les moins élevés, probablement en suivant la route qui passe par
Constantina pour aller aboutir à Llerena.[636] Sa marche était lente,
car il menait un grand convoi, et il s’arrêtait continuellement pour
attendre les renforts qui lui arrivaient de loin dans des lieux fixés à
l’avance. Après avoir franchi sans obstacle, dans les premiers jours de
mars, la barrière de montagnes qui sépare l’Andalousie de la Manche, il
fit halte sur un des grands plateaux de cette province, là où s’élevait
autrefois le magnifique château de Calatrava, chef-lieu de l’ordre
militaire de ce nom. Il était alors à quelque vingt lieues de Tolède.

Son armée se composait des contingents fournis par les communes de
Séville, Ecija, Carmona et Jerez, outre sa maison militaire et ses
vassaux particuliers. Don Fernand de Castro, ayant traversé toute
la Castille pour le joindre, lui amena quelques troupes de Galice
et un détachement de la garnison de Zamora. D’autres petits corps
levés en Estramadure et même en Castille se trouvèrent également
réunis à Calatrava. Toutes ces forces s’élevaient ensemble à trois
mille cavaliers, gendarmes ou génétaires chrétiens, et quinze cents
chevau-légers de Grenade. Son infanterie était peu nombreuse, comme il
semble, et ne comptait que les quatre bannières des villes d’Andalousie
que je viens de nommer.

Pour aller de Calatrava vers Tolède, la route directe traverse d’âpres
montagnes dont les passages peuvent être facilement défendus par une
poignée d’hommes. Le roi, craignant de s’y engager, préféra faire un
assez long détour pour gagner les vastes plaines de la Manche, où sa
cavalerie devait trouver du fourrage et un terrain favorable à ses
opérations. Peut-être encore don Pèdre voulut-il rallier en passant
les contingents des royaumes de Jaën et de Murcie, qu’il savait en
marche pour le joindre,[637] ainsi que les garnisons de quelques villes
sur la frontière de Valence qui lui demeuraient encore fidèles. Il
s’agissait pour lui d’arriver devant Tolède avec une force supérieure
à celle de l’armée assiégeante, et, dans sa position, aucun renfort
n’était à négliger. Quel que fût son dessein, au lieu de se diriger
en droite ligne vers le nord, il tourna du côté de l’est en quittant
Calatrava, et vint camper auprès de Montiel, riche commanderie de
Saint-Jacques, dont le gouverneur, nommé Garci Moran, était un de ses
vieux serviteurs.[638]

Sur la nouvelle de cette marche, don Henri avait rassemblé tous ses
capitaines et les consulta sur le parti à prendre. Tous furent d’avis
qu’il fallait prévenir don Pèdre et l’attaquer avant qu’il ne se
présentât devant Tolède. Une partie de l’armée dut rester pour la garde
des ouvrages de circonvallation, tandis que le reste se porterait
à la rencontre de l’ennemi. Laissant toute son infanterie dans ses
retranchements, don Henri s’avança de sa personne avec l’élite de ses
gendarmes à Orgaz, sur la limite de la Manche, pour surveiller les
mouvements de son adversaire. En même temps, il écrivit au maître de
Saint-Jacques, Gonzalo Mexia, de venir le joindre au plus vite en
lui amenant tout ce qu’il aurait de troupes disponibles, sans trop
affaiblir la garnison de Cordoue. Ainsi, de part et d’autre, les
détachements isolés accouraient au corps principal, et les deux rivaux
s’apprêtaient à paraître sur le champ de bataille accompagnés de leurs
meilleurs soldats.

Gonzalo Mexia passa la Sierra-Morena par la route qui mène de Cordoue
à Ciudad-Real, avec environ quinze cents cavaliers, et, débouchant
dans la Manche, se trouva sur le flanc droit de l’armée royale, qui
avait traversé les montagnes beaucoup plus à l’ouest. Il observa sa
marche d’assez loin pour ne pas se laisser entamer, et la précédant
toujours, de manière à gêner ou intercepter les communications du roi
avec ses adhérents en Castille.[639] Près d’Orgaz, il fit sa jonction
avec don Henri, qui venait de rallier les six cents lances françaises
de Du Guesclin. Au moyen de ce double renfort, l’armée du prétendant
s’élevait à trois mille hommes d’armes, tous vieux soldats éprouvés ;
mais il n’avait point d’infanterie et peu ou point de cavalerie légère.
Malgré son infériorité numérique, témoin de l’ardeur que montraient
ses gens, encouragé par les capitaines français, il marcha droit sur
Montiel.

Le détachement parti de Cordoue avec le maître de Saint-Jacques n’avait
pas permis à don Pèdre de s’éclairer au loin ; il était persuadé que
don Henri l’attendait sous Tolède, et telle était sa sécurité, qu’en
arrivant à Montiel il permit à ses troupes de se répandre dans les
villages voisins pour y chercher des vivres et du fourrage ; une
distance de plusieurs lieues séparait les divers détachements de son
armée, et cependant don Henri, parfaitement servi par ses espions,
n’était qu’à une marche de Montiel.

La nuit du 13 au 14 mars, la guette du château de Montiel, où logeait
don Pèdre, signala un grand nombre de feux en mouvement à moins de
deux lieues dans les montagnes. Ces feux étaient les torches portées
par l’avant-garde de Du Guesclin, qui, s’avançant à travers champs
au milieu des ténèbres, indiquait ainsi sa direction au reste de
l’armée. Le commandeur Garci Moran réveilla le roi pour lui communiquer
le rapport de la guette ; mais le roi lui dit de n’avoir aucune
inquiétude, que ces feux provenaient de la troupe du maître Gonzalo
Mexia, qui fuyait devant lui depuis plusieurs jours.[640] Toutefois,
par un excès de précaution, comme il lui semblait, il fit monter à
cheval quelques génétaires pour reconnaître le nombre et la contenance
de ces troupes ; puis il se rendormit tranquillement. Au lever du
soleil, ces cavaliers reviennent bride abattue, annonçant que toute
l’armée ennemie était à leurs trousses. En effet, déjà don Henri
était en vue de Montiel. Ses troupes s’avançaient rapidement en deux
batailles : l’avant-garde, aux ordres de Du Guesclin, composée des
chevaliers des ordres militaires et des aventuriers ; la réserve,
beaucoup plus nombreuse, sous le commandement du prétendant en personne.

Aussitôt don Pèdre fait lever sa bannière, autour de laquelle se
rangent les arbalétriers de sa garde, les gendarmes de sa maison
et les quinze cents chevaux grenadins qui formaient son escorte
ordinaire ; c’étaient les seules troupes qu’il eut alors sous sa
main. Il expédie des courriers dans toutes les directions pour que
ses bandes dispersées se rallient sans délai autour du château, qu’il
désigne comme rendez-vous général. Mais déjà l’action s’engageait, et
le gros de l’ennemi chargeait avec fureur sa petite troupe encore en
désordre et _surprise sur un pied_, suivant l’expression pittoresque de
Froissart.[641] Cependant la bataille de Du Guesclin, par la faute de
ses guides, avait perdu quelque temps à passer un ravin difficile[642]
et s’était laissé devancer par le corps de réserve, qui, mieux dirigé,
marcha droit à la bannière royale et fondit avec impétuosité sur le
petit nombre d’hommes d’armes qui la défendait. Ce fut une surprise
plutôt qu’un combat. Don Pèdre, pourtant, soutint assez vigoureusement
le premier choc ; mais bientôt, accablée par le nombre, sa garde fut
enfoncée, et l’arrivée de Du Guesclin acheva la déroute et rendit tout
ralliement impossible. La panique devint générale. Le roi, entraîné
par les fuyards, se jeta avec quelques-uns des seigneurs de sa suite
dans le château de Montiel ; mais il avait été reconnu à ses armes. Le
Bègue de Villaines, un des capitaines français, le suivit jusqu’à la
barrière, devant laquelle il planta aussitôt son pennon pour rallier
les hommes d’armes qui s’abandonnaient à la poursuite des fuyards.[643]
Quant aux autres divisions de l’armée du roi, elles furent battues en
détail à mesure qu’elles se présentaient, ou bien elles se dispersèrent
en apprenant la défaite du corps principal. Martin Lopez, rassemblant
environ huit cents chevaux, repassa précipitamment les montagnes et
parvint à gagner Carmona sans être inquiété. Jamais victoire ne coûta
moins de sang. Un seul seigneur de marque du côté de don Pèdre, Juan
Jimenez de Cordoue, y perdit la vie ;[644] car le vainqueur, averti
que le roi était dans Montiel, ne suivit point la chasse et revint
bloquer toutes les avenues du château. Mais les Maures auxiliaires,
reconnaissables à leur costume, traqués de toutes parts par les paysans
de la Manche et de l’Andalousie, furent presque tous taillés en pièces.
Il avait suffi d’une heure pour que don Pèdre se trouvât réduit à
l’étroite enceinte d’un château médiocrement fortifié et dépourvu de
vivres et de munitions.


VIII.

A l’activité extraordinaire que déployaient les vainqueurs pour
entourer les remparts de Montiel de larges tranchées et de murs en
pierres sèches, au soin qu’ils prenaient de garder toutes les issues,
le malheureux roi comprit que sa retraite était connue et que son
ennemi se préparait à l’y forcer. Il essaya cependant de lui donner le
change, et, par son ordre, le commandeur Garci Moran envoya un héraut
aux assiégeants, offrant de rendre la place si, dans le délai d’un
mois, le roi don Pèdre ne se présentait pas avec des forces suffisantes
pour les obliger d’abandonner leur entreprise. Ce message fut reçu
avec d’amères railleries. On répondit qu’avant un mois le château et
don Pèdre seraient au pouvoir de don Henri. Nul espoir de s’ouvrir
un passage l’épée à la main, ni de tromper la vigilance des gardes
nombreuses qui, jour et nuit, bordaient ces retranchements improvisés.
Restait une seule chance de salut : c’était de séduire quelques-uns
des capitaines étrangers au service de don Henri. On pouvait encore
se flatter que ces soldats mercenaires se laisseraient gagner à force
d’or et fourniraient au roi les moyens de s’échapper. Don Pèdre chargea
de cette négociation Men Rodriguez de Senabria, dont il avait en
plusieurs occasions éprouvé l’intelligence et la fidélité. Gouverneur
de Briviesca en 1366, Men Rodriguez avait le premier donné l’exemple
d’une résistance désespérée, lorsque tous les autres capitaines du roi
abaissaient leurs ponts-levis devant les bannières des aventuriers.
Il était né dans le comté de Trastamare, et par conséquent il avait
maintenant pour seigneur naturel Du Guesclin, à qui don Henri avait
donné le titre qu’il portait avant son couronnement. Après la prise de
Briviesca, Du Guesclin, qui honorait la bravoure, même dans un ennemi,
cherchant d’ailleurs peut-être à s’attacher ses nouveaux vassaux,
avait racheté de ses deniers Men Rodriguez, et avait essayé, mais
inutilement, de le faire entrer au service de don Henri. Cependant la
générosité du capitaine français avait paru faire une vive impression
sur son prisonnier, et ils s’étaient séparés, non-seulement avec
courtoisie, mais avec une véritable cordialité. C’était sur ces
relations de quelques jours que Men Rodriguez fondait l’espoir de
sauver son maître. Il fit demander à Du Guesclin la permission de
l’entretenir en secret. Dès qu’il l’eut obtenue, il se rendit de nuit
à son quartier, et là, seul dans sa tente, sans chercher de vains
détours, il lui déclara qu’il était envoyé par don Pèdre et qu’il
venait le supplier d’arracher ce malheureux prince à la vengeance de
son ennemi. « Sa reconnaissance, dit-il, sera proportionnée à un si
grand service. Et moi, messire Bertrand, je vous conjure de prendre
pitié d’un si noble roi. Ce vous sera grand honneur, quand tout le
monde saura que c’est à vous seul qu’il doit sa vie et son royaume. »
Du Guesclin, un peu étonné de la proposition, répondit en rappelant
qu’il était sujet du roi de France et à la solde de don Henri. « Ami,
dit-il, vous qui naguère avez reçu de moi quelque courtoisie, vous ne
devriez pas me tenir un tel langage. Envoyé ici par monseigneur le
roi de France pour combattre un allié de l’Anglais, je manquerais à
l’honneur en sauvant un ennemi de mon maître. » Men Rodriguez redoubla
ses prières et ses offres : « Si vous consentez à mettre le roi en
lieu sûr, lui dit-il, il s’engage à vous donner en héritage les villes
de Soria, d’Atienza, d’Almazan, de Monteagudo, de Deza et de Seron ;
de plus, 200,000 doubles castillannes d’or. Vous serez le premier de
son royaume, et il vous regardera toujours comme son sauveur et le
plus ferme appui de sa couronne. » Bertrand l’écoutait en silence et
d’un air impassible ; puis il mit fin brusquement à la conférence, en
demandant du temps pour réfléchir à ces propositions et consulter ses
camarades. Men Rodriguez, persuadé que l’appât de l’or agirait encore
plus fortement sur les capitaines d’aventure que sur leur chef, rentra
plein d’espoir dans le château de Montiel.

En effet, Du Guesclin s’empressa de réunir ses parents et ses amis,
et leur fit part des offres qu’il venait de recevoir, mais en leur
déclarant que son intention bien arrêtée était de ne rien faire contre
le service du roi de France son seigneur, ni contre don Henri, avec
lequel il était engagé. Seulement il voulait consulter ses compagnons
d’armes sur un point d’honneur chevaleresque : pouvait-il, devait-il
communiquer à don Henri les ouvertures de Men Rodriguez ?... Tous furent
d’avis que c’était un devoir, ajoutant qu’il n’y avait aucun ménagement
à garder avec un prince qui osait lui demander une trahison.[645]
Suivant ces casuistes militaires, les propositions transmises à Du
Guesclin étant réprouvées par la chevalerie, celui qui les adressait
ne pouvait plus prétendre à être traité en chevalier. En d’autres
termes, une tentative de trahison autorisait une trahison. J’insiste
sur ces subtilités, parce qu’elles peignent les mœurs du moyen-âge, et
que jusqu’à un certain point elles excusent ce qu’il y a de peu loyal
dans la conduite d’un homme dont les grands services ont rendu le nom
cher à tous les Français. La valeur morale d’une action dépend toujours
de l’idée qu’on y attache, et j’aimerais à penser que dans cette
circonstance Du Guesclin pût se croire le droit d’user de représailles
contre un ennemi qui, par sa déloyauté, avait forfait aux lois de la
chevalerie.

A la suite de cette consultation entre les capitaines français, don
Henri, informé de tout par Bertrand, commença par l’assurer qu’il
se chargeait d’acquitter les promesses de don Pèdre, et qu’il lui
donnerait et les seigneuries et l’énorme rançon qu’on venait de lui
offrir.[646] Puis il le supplia d’attirer don Pèdre hors du château
en feignant de se rendre à ses propositions. Du Guesclin hésita ; ses
compagnons se joignirent à don Henri pour vaincre ses scrupules, et
cependant les pourparlers et les entrevues mystérieuses continuèrent
avec Men Rodriguez. Nul ne peut savoir quelles furent les promesses
échangées de part et d’autre, mais il paraît certain que don Pèdre eut
lieu de croire qu’il pouvait compter sur Du Guesclin.

Ces négociations duraient depuis plusieurs jours, et déjà le château,
encombré de monde, était réduit aux dernières extrémités. Les vivres,
l’eau même, allaient manquer ; il fallait ou fuir ou se rendre. Ayala,
peut-être témoin oculaire des scènes que je vais raconter, admet que
l’infortuné don Pèdre reçut les serments les plus solennels de quelques
capitaines français intermédiaires de Du Guesclin, ou du moins se
donnant pour tels.[647] Au reste, du moment que la négociation avait
été révélée à don Henri, elle ne pouvait manquer d’être dirigée dans
ses intérêts et suivant ses instructions. Or, le prétendant craignait
d’en venir à une capitulation, car les riches-hommes de son parti
n’auraient pas manqué d’en vouloir dicter les articles. Il ne se
sentait pas assez puissant pour juger son frère et son roi, et il
craignait que le cœur ne faillît à ses propres partisans pour condamner
leur souverain et leur légitime seigneur. Suivant toute apparence,
les capitaines français ne croyaient pas que la vie du prince qu’ils
livraient fût menacée, et je penche à croire qu’ils avaient même fait
quelques stipulations à cet égard avec don Henri. Celui-ci, bien
résolu à se défaire de don Pèdre, calculait froidement le moyen d’y
parvenir. Alors on pouvait tuer un roi, mais on ne le jugeait pas ;
il fallait que sa mort fût le résultat d’un accident, d’une espèce de
hasard. Voilà pourquoi don Henri, connaissant la situation désespérée
de Montiel, au lieu d’attendre que la famine lui livrât son ennemi, lui
tendit un piége à la faveur de ces négociations, dont les capitaines
français ne devinèrent pas peut-être le motif calculé.

La nuit du 23 mars 1369, dix jours après le combat de Montiel, don
Pèdre, accompagné de Men Rodriguez, de don Fernand de Castro et de
quelques autres chevaliers, sortit du fort dans le plus profond silence
et se rendit au quartier des aventuriers français. En descendant la
motte du château, tous conduisaient par la bride des chevaux de course
dont les sabots étaient entortillés de drap pour ne pas faire de bruit.
Le roi avait quitté ses vêtements ordinaires ; il portait une cotte de
mailles légère et s’enveloppait dans un grand manteau. Les sentinelles,
prévenues, lui permirent de passer l’espèce de circonvallation
en pierres sèches élevée autour de Montiel et le conduisirent à
Du Guesclin, qui l’attendait au-delà de ce mur, entouré de ses
capitaines. « A cheval ! messire Bertrand, lui dit le roi à voix basse
en l’abordant ; il est temps de partir. » Personne ne lui répondit. Ce
silence et la contenance embarrassée des Français semblèrent de mauvais
augure à don Pèdre. Il fit un mouvement pour sauter en selle, mais un
homme d’armes tenait déjà la bride de son cheval. Il était entouré.
On lui dit d’attendre et d’entrer dans une tente voisine.[648] La
résistance était impossible ; il suivit ses guides.

Quelques minutes se passèrent dans un mortel silence. Tout à coup, au
milieu du cercle formé autour du roi, paraît un homme armé de toutes
pièces, la visière haute : c’était don Henri. On lui fait place avec
respect. Il se trouve face à face devant son frère. Il y avait quinze
ans qu’ils ne s’étaient vus. Don Henri, promenant ses regards sur les
chevaliers sortis de Montiel : « Où donc est ce bâtard, dit-il, ce
Juif qui se prétend roi de Castille ?[649] » Un écuyer français lui
montre don Pèdre. « Voilà votre ennemi, » dit-il. Don Henri, encore
incertain, le regardait fixement. « Oui, c’est moi,[650] s’écrie don
Pèdre, moi, le roi de Castille. Tout le monde sait que je suis le fils
légitime du bon roi don Alphonse. Le bâtard, c’est toi ! » Aussitôt don
Henri, joyeux de l’insulte qu’il avait provoquée, tire sa dague et le
frappe légèrement au visage. Les deux frères étaient trop près l’un
de l’autre, dans le cercle étroit que formaient les aventuriers, pour
tirer leurs longues épées. Ils se saisissent à bras-le-corps et luttent
quelque temps avec fureur sans que personne essayât de les séparer.
On s’écartait même devant eux. Sans se lâcher, ils tombent l’un et
l’autre sur un lit de camp, dans un coin de la tente ; mais don Pèdre,
plus grand et plus vigoureux, tenait son frère sous lui. Il cherchait
une arme pour le percer, lorsqu’un chevalier aragonais, le vicomte de
Rocaberti, saisissant don Pèdre par un pied, le renverse de côté, en
sorte que don Henri, qui l’étreignait toujours, se trouve en dessus.
Il ramasse son poignard, soulève la cotte de mailles du roi, et le lui
plonge dans le côté en remontant le coup. Les bras de don Pèdre cessent
de presser son ennemi, et don Henri se dégage, pendant que plusieurs de
ses gens achèvent le moribond. Parmi les chevaliers qui accompagnaient
don Pèdre, deux seulement, un Castillan et un Anglais, essayèrent
de le défendre. Ils furent mis en pièces. Les autres se rendirent
sans résistance et furent humainement traités par les capitaines
français.[651] Don Henri fit trancher la tête de son frère et l’envoya
à Séville.[652]


IX.

Ainsi périt don Pèdre par la main de son frère à l’âge de trente-cinq
ans et sept mois. Il était d’une taille avantageuse, robuste et bien
proportionné. Ses traits étaient réguliers, et son teint clair et
frais. Si l’on en juge par sa statue peinte, qui existe encore à
Madrid dans le couvent des religieuses de Saint-Dominique,[653] il
avait les yeux et les cheveux noirs, contrairement à la tradition qui
lui donne des yeux bleus et une chevelure d’un blond ardent. II était
prodigieusement actif et passionné pour tous les exercices violents ;
d’une sobriété extraordinaire, même dans son pays, où les excès de
la table sont inconnus. Quelques heures de sommeil lui suffisaient.
Il parlait facilement et avec grace, mais il conserva toujours cette
prononciation un peu mignarde, particulière aux Sévillans. Élevé sous
le soleil brûlant de l’Andalousie, entouré de séductions dès ses
premières années, il aima les femmes avec fureur ; mais, à l’exception
de Marie de Padilla, aucune de ses maîtresses n’obtint quelque empire
sur son esprit. On l’accusa d’avarice, et l’on cite comme preuve le
soin qu’il prit toute sa vie d’amasser des trésors, et les pierreries
et les sommes considérables trouvées après sa mort dans le château de
Carmona. Jamais il ne perdit une occasion d’augmenter les domaines
de la couronne, bien différent de son adversaire don Henri, généreux
jusqu’à la prodigalité. Je crois cependant que don Pèdre n’eut que
l’apparence du vice bas que plusieurs historiens lui ont reproché. A
mon avis, il n’aima l’argent que pour le pouvoir qu’il donne. Sa grande
passion fut de dominer, et, dans un temps comme le sien, le plus riche
était le plus puissant.

La première leçon de politique qu’il reçut fut cruelle. A Toro, il
lui fallut racheter sa liberté et sa couronne de ses grands vassaux
révoltés. Trahi, à plusieurs reprises, par ceux que son père et
lui-même avaient comblés de bienfaits, par ses frères, par sa mère,
il devint de bonne heure défiant, soupçonneux, souvent injuste pour
ses plus fidèles serviteurs. Sa dissimulation, ses parjures, sont
les vices de son époque. C’étaient, si je puis m’exprimer ainsi, les
nécessités et peut-être les conditions de la royauté au moyen-âge. Il
voulut gouverner seul, et, pour être obéi, il commença par se faire
craindre. Il n’y réussit que trop facilement. Mais les grands et les
prélats ne se soumirent pas sans résistance au joug qu’il prétendait
leur imposer. Toute contradiction le rendait plus absolu dans ses
volontés ; il fit une rude guerre au clergé et à la noblesse : c’était
s’attaquer tout à la fois aux ennemis les plus redoutables de la
royauté. Le peuple, opprimé par les riches-hommes, vit avec plaisir
le pouvoir royal s’élever et s’accroître sur les ruines de la vieille
anarchie féodale. D’ailleurs, les rigueurs de don Pèdre n’atteignaient
que les grands, et, il faut le dire bien haut, elles frappèrent le plus
souvent des traîtres à leur pays et à leur souverain. Il se montra
sévère, impitoyable pour les rébellions sans cesse renouvelées par
une noblesse factieuse ; mais, tandis qu’il faisait tomber les têtes
les plus illustres, le peuple respirait et célébrait la justice d’un
maître qui exigeait des grands et des petits une égale obéissance.
Au XIVe siècle, un despotisme impartial était un bienfait pour les
peuples. Les Juifs et les Musulmans, étrangers aux débats politiques
qui divisaient la Castille, le bénirent comme le meilleur des maîtres,
parce qu’il encourageait les arts, le commerce et l’industrie, et que
son despotisme était doux là où il trouvait des esclaves dociles.
Lorsque la guerre d’Aragon l’eut contraint d’augmenter les impôts et
d’entraîner à des expéditions lointaines les contingents des villes,
accoutumées à ne prendre les armes que pour repousser une attaque
contre leurs murs, don Pèdre perdit rapidement sa popularité ; et
aussitôt qu’une armée étrangère vint dissiper la terreur qu’inspiraient
ses nombreux châtiments, sa puissance s’écroula comme un édifice bâti
sur le sable. L’anarchie féodale reprit le dessus, et le despote se
trouva désarmé au milieu de ses esclaves. Dès ce moment, son prestige
fut détruit. Vainement une armée anglaise le rétablit sur le trône, il
en tomba dès qu’elle eut repassé les monts.

Trois princes du nom de Pierre ont régné en même temps dans la
Péninsule ; tous trois reçurent de leurs contemporains le surnom
de Pierre-le-Cruel. Ils visaient au même but : celui d’abattre le
pouvoir des grands vassaux, de mettre fin à l’anarchie féodale. On se
tromperait gravement à supposer à ces rois la moindre préoccupation
patriotique. Ils n’eurent d’autre mobile que leur ambition ; pourtant
don Pèdre de Castille, plus que ses homonymes, paraît avoir rêvé la
gloire, l’ordre et la grandeur de son pays. Je ne sache pas d’autre
souverain qui à cette époque eût dit : Plutôt le triomphe de mon ennemi
que le démembrement du royaume !

Aux malheurs de sa situation particulière, don Pèdre ajouta de grandes
fautes. Il fut trop violent, trop inflexible dans ses projets, cédant
toujours à la passion du moment au lieu d’écouter les conseils de la
prudence. Il aurait dû chercher à diviser ses ennemis ; il les réunit
au contraire sans mesurer ses forces. Seul, il voulut faire tête à
la noblesse, au clergé, à de puissants voisins. L’entreprise qu’il
tenta était peut-être impossible à l’époque où il osait la concevoir ;
mais il prépara l’élévation du pouvoir royal en Espagne, et, lorsque
le temps fut venu de délivrer à jamais le pays de la tyrannie des
grands vassaux, on se souvint de don Pèdre et de son audace. Les
Rois Catholiques, qui, plus heureux que lui, accomplirent l’œuvre
qu’il avait commencée par ses mains, apprécièrent son courage et les
obstacles contre lesquels il se brisa. La reine Isabelle, protestant la
première contre le surnom qui flétrit sa mémoire, ne voulut pas qu’on
dît Pèdre-le-Cruel ; mais, d’accord avec le peuple, qui ne perd jamais
le souvenir des princes qui lui ont fait quelque bien, elle l’appela
_Pèdre-le-Justicier_.




APPENDICE.


(A) La description des tombeaux de l’église de Sainte-Marie,
dépouillés de leurs ornements par don Pèdre, m’a paru intéressante
pour l’archéologie, et je la donne ici d’après une notice manuscrite
de l’année 1345, rapportée par Zúñiga, qui l’avait tirée de la
bibliothèque du comte de Villahumbrosa :

« Qui voudra savoir comment sont honorés le roi don Fernand le Bon,
saint qui gagna Séville, et la reine doña Beatriz sa femme, et le roi
don Alphonse son fils, en la chapelle de la sainte et noble église de
Sainte-Marie à Séville, comme aussi des richesses d’or et d’argent et
de pierres précieuses, en oiront ci-dessous le récit.

« Ils sont représentés comme personnes naturelles devant l’image de
Notre-Dame, là où sont leurs sculptures, toutes couvertes d’argent avec
insignes de châteaux et de lions, d’aigles et de croix, lesquelles sont
devant les rois et devant la reine.

« Premièrement, se voit l’image de Notre-Dame, qui paraît vivre en
chair et en os, avec son fils au bras, en un tabernacle plus haut que
ne sont les rois, grand à merveille, tout couvert d’argent, et notez
que l’image de Notre-Dame est faite par art mécanique, si, qu’on la
lève et l’assied quand on la veut vêtir, elle et son fils. Et leurs
draps sont de cramoisi, manteaux courts et longs (_mantos, pelotes_)
et robes ; et l’image de Notre-Dame a une couronne d’or en laquelle
sont force pierres trop grosses, ce sont saphyrs, rubis, émeraudes et
topazes. Pareille couronne a son fils, et dit-on que les deux coûtèrent
au roi don Alphonse plus d’un million.

« Or, à l’image de Notre-Dame, en un doigt se voit un anneau d’or, où
est enchâssée une pierre de rubis, tant grosse comme une aveline, et
l’on conte que dans le tabernacle et sur l’image de Notre-Dame, et
celle de son fils, il y a bien dix mille marcs d’argent, esquels sont
ensertis jusques à deux mille pierres, que saphirs, rubis, émeraudes,
topazes et autres précieuses, mais assez menues pourtant la plupart.

« Item, tout en haut, sur la couronne de Notre-Dame, sont quatre
pierres d’émeraudes en carré, grosses chacune comme une châtaigne, et
au-dessus un rubis gros comme une noix, et quand on ouvre ce tabernacle
la nuit, tant obscure qu’elle soit, lesdites pierres reluisent comme
chandelles ardentes. Devant l’image de Notre-Dame, au bas, il y a
trois tabernacles tous couverts d’argent, tous pareillement semés de
châteaux, lions, aigles et croix, où sont les figures des rois. A la
main gauche de l’image de Notre-Dame, dans sa chaire, est le bon roi
don Fernand assis en sa chaire, et de l’autre côté la reine Beatriz
assise aussi en sa chaire, toutes lesquelles chaires sont couvertes
d’argent. Les trois sont vêtues de leurs grands manteaux et robes, et
dit-on qu’en dessous ont leurs chemises et toiles de dessous. Le roi
don Alphonse à une couronne d’or avec force pierres précieuses. En sa
main il tient un bâton d’argent avec une colombe, et en la gauche une
boule d’or avec une croix. Au milieu est le roi don Fernand son père,
séant en sa chaire d’argent.

« Sur la tête ledit roi don Fernand a une couronne d’or et de draps
précieux comme les autres susdites, et en la main droite tient une
grande épée, en laquelle il y a comme on dit grande vertu, et est celle
dont il gagna Séville. Ladite épée au pommeau a un rubis gros comme est
un œuf, et à la croix de l’épée est une émeraude fort verte. Ceux qui
se veulent guérir d’un mal qu’ils ont, baisent ladite épée, et soudain
sont guéris. En sa main gauche tient le fourreau de l’épée où sont
enchâssées force pierres précieuses. Enfin la reine Beatriz est vêtue
de drap bleu, ayant en tête une couronne d’or avec quantité de pierres
précieuses, et semble la plus belle femme du monde.

« Les trois sont assis en leurs niches ou tabernacles, assis sur leurs
chaires d’argent, avec leurs sépulchres au devant, tous couverts
d’argent, avec cierges allumés, où se brûle de jour et de nuit mainte
arrobe de cire, et au-dessus quatre lampes d’argent allumées de jour
comme de nuit.

« De tout ce que dessus ont soin six hommes à ce commis, et là, chaque
jour on dit sept messes ; et le tout se paie par une rente qui est de
40,000 maravédis.

« Le présent mémoire est tiré d’un livre de Herman Parez de Guzman qui
fut écrit l’an de l’ère 1383 (1345), il y a deux cent vingt-cinq ans,
et fut extrait le 15 juillet 1570. »

Zúñiga, _Anales de Sevilla_, tome II, p. 143.


(B) Passeport du roi d’Aragon, donné à Gonzalo Mexia, intermédiaire du
comte de Trastamare auprès de don Fadrique.

Don Pedre por la gracia de Dios, rey d’Aragon, etc., a los nobles et
amados richos hombres e cavalleros d’Aragon et al Regiente l’oficio de
la dita governatio et a todos justicias, jurados y otros oficiales et
subditos nuestros a los quales las presentes pervendran, salutem et
dilectionem. Sabet que Gonçalvo Mexia de Ponte deve ir de mandado del
conde de Trastamera al maestre de la orden de la cavalleria de Sent
Jago su hermano por algunos afferes ; por que nos, con la presente
guiamos et asseguramos el dito Gonçalvo Mexia con todos aquellos assi
de cavallo como de pie que iran y vernan con el dito Gonçalvo Mexia,
assi que por nos ni por vos ni por algun oficial o subdito nuestro non
puedan seer presos ; ni danyo alguno les pueda seer dado ni feyto en
iendo e viniendo una o muytas vegadas del dito conde al dito maestre
e del dito maestro al dito conde, ni estando con el dito conde, en
personas ni en bienes, ante puedan venir, estar, et tornar salvament
e segurament, cessando toda inquietation, por que a vos e a cadauno
de vos dezimos et mandamos expressament quel dito guiatge guardedes
et observades e tengades firmament sin contradiction alguna. Dada en
Caranyena a xxviij dias andados de deziembre en el anyo de la Natividat
del nuestro Senyor MCCC. L. VII. Rex Petrus.


(C) Romance du maître don Fadrique.

J’étais là bas à Coimbre,[654] je venais de la gagner, quand lettres me
sont rendues du roi don Pèdre mon frère : que j’aille voir les tournois
qui se préparent à Séville. Moi, Maître à la triste aventure, moi,
Maître malheureux, j’en pris treize sur des mules, vingt-cinq sur des
chevaux ; tous ont chaînes d’or et jupon de brocart. Voyage de quinze
jours, en huit est terminé. En passant un ruisseau, en le passant à
gué, ma mule tombe avec moi, mon poignard doré est perdu ; mon page se
noie, entre tous le plus privé, serviteur de ma salle, toujours de
moi choyé. Avec telles disgrâces à Séville je suis arrivé. Devant la
porte de Macarena, je rencontrai un clerc tonsuré, ni n’avait point
encore chanté messe : — « Dieu te gard’, Maître ; Maître, sois le bien
arrivé. Aujourd’hui, un fils t’est né ; aujourd’hui il accomplit ses
vingt-un ans, et, s’il te plaît, Maître, retournons pour le baptiser ;
moi je serai le parrain, toi, Maître, seras mon compère. — Alors parle
le Maître, écoutez bien ce qu’il va dire. — Point d’affaires, mon
compère, point d’affaires aujourd’hui. Je viens voir ce que me veut le
roi don Pèdre, mon frère. » Un coup d’éperon à ma mule, me voilà dans
Séville. Sur mon chemin, point de tapisseries, point de chevaliers
armés. Je m’achemine à l’Alcazar du roi don Pèdre mon frère. Dès que
la porte est passée, la porte se referma. Ils m’ôtent mon épée que
j’avais à mon côté ; ils m’ôtent la compagnie qui m’avait accompagné.
En voyant cela, mes gens m’avertissent de trahison. « Sortez, sortez,
nous vous mettrons en sûreté. » Moi, qui étais sans faute, de rien
je n’ai cure. J’entre dans la chambre du roi don Pèdre mon frère. —
« Dieu vous gard’, bon roi, et tous jusqu’à la fin. — A la male heure
vous venez, Maître ; Maître, soyez le mal venu. Onc ne venez nous
voir, sinon une fois l’an, et cette fois que venez, Maître, c’est à
contre cœur ou par ordre. Votre tête, Maître, c’est étrenne que j’ai
commandée. — Que dites-vous, bon roi ? jamais vous ai-je desservi ?
Onc vous ai-je laissé en bataille ou combattant avec les Maures ? —
A moi, mes portiers, faites ce que j’ai commandé. » Il l’avait dit à
peine, on lui coupe la tête. Sur un plat, on l’envoie à doña Maria de
Padilla, qui lui parle de la sorte comme si vivante elle fut encore.
Telles paroles lui dit-elle, ainsi devise la dame : Tu as le loyer
traître, d’antan et d’aujourd’hui, et du mauvais conseil que donnas au
roi don Pèdre ton frère. — Elle la prend par les cheveux et la jette à
un dogue. C’est le dogue du Maître. Il la met sur l’estrade.[655] Aux
hurlemens qu’il fait tout le palais a retenti. Le roi demande « Qui
fait du mal à ce dogue ? » Tous ont répondu, tous qui en sont marris :
« Il en a à la tête du Maître votre frère. » Alors parle une sienne
tante, tante elle était de tous les deux : « Que mal l’avisâtes, roi ;
roi, que mal l’avez avisé, quand pour une fausse femme tel frère avez
fait tuer ! » Elle avait dit à peine, que le roi en fut marri. Il s’en
fut à doña Maria et de la sorte a parlé : — Prenez-la, mes chevaliers,
mettez-la sous bonne garde, je lui donnerai tel châtiment que tout le
monde en parlera. — En prison bien obscure soudain la fit enfermer.
Lui-même lui porte à manger, lui-même et de sa main ; il ne la confie
à personne, sauf au page qu’il a nourri.


(D) Instructions données au comte de Trastamare :

Capitols feytos por part del senyor rey sobre aquello quel conte
de Trastamera ha de fazer por el dito senyor rey en caso quel dito
conte use de la procuracion que se ha feyto en los casos siguientes.
Tarazona, Ir dia de marzo MCCCLX.

Primerament. Quiere el dito senyor que en caso quel dito conte, como a
proçurador del dito senyor rey, obligar el dito senyor rey de non fazer
paz ni abiniencia con el rey de Castiella sin aquellos que tomaran
su voz, et que asi mismo faga obligar aquellos, que non faran paz ni
abiniencia con el rey de Castiella sin voluntat e consentimiento del
dito senyor rey.

_Item_. Que aquellos que tomaran voz con el dito conte por servicio del
dito senyor rey, no obedecerem al dito rey de Castiella tro que haya
feyta paz ferma con el dito senyor rey e sus vasallos e valedores.

_Item_. Si al dito conte parecerà que las ditas cosas o algunas de
aquellas non sean fazederas, ó non las podiesse acabar, en aquello
caso fiziesse el en su nombre sus posturas con los sobreditos en la
dita forma, o como à el serà, con condiciop quel dito conte sea tenido
de servir al dito senyor rey con aquellos conque avrà feyto las ditas
posturas e fazer guerra e paz con el contra el dito rey de Castiella.


(E) Extrait du jugement du légat Guy de Boulogne sur la sentence de
trahison rendue par don Pèdre contre don Henri, Pedro Carrillo et Gomes
Carrillo :

... Rex Castelle predictus non erat nec fuit judex Comitis, Petri, et
Gomecii predictorum, nec in ipsorum personas, temporibus processuum
et sententiarum præfatorum, ullam penitus habebat superioritatem, cum
Comes, Petrus et Gomecius supra dicti eo tunc ferent et essent subditi
homines et vassalli regi Aragonie, et intra limites dominacionis regis
ipsius sua certa continua et notoria domicilia obtinentes ; et si
unusquisque, Comes, et alii, ratione originis et extractionis, à domino
rege Castelle tenuisse dicatur ipsius fuerant subditi seu vassalli,
nihilominus ipsi omnes, ante præfatos sententiam et processus, ad
habundantiorem cautelam se expediverant et desnaturaverant ab eo
cum publicis instrumentis, et aliis servatis solemniis in talibus
consuetis, et prout de more patrie et secundum leges Ispaniæ, ex
causis legitimis ipsis licuit et ab ejus dominacione et superioritate
qualibet discesserunt omnino ; et ubi intra districtum dicti regis
Castelle pretendantur criminalia aliqua commisisse, nihilominus tamen,
evidenter apparebat nullitas sentenciarum prædictarum et injusticia
eorumdem ; cum dicti Comes, Petrus et Gomecius in districtu regis
ejusdem inventi non fuerint, nec ad ilium de more remisse. Insuper,
licet rex Castelle in sentencia vel sentenciis de quâ vel quibus
super fit mencio, illam suæ præfatæ declarationis causâ nitatur
pretendere, quod saltem in villa Tauri, dicti Comes, Petrus et Gomecius
contra eum cum aliquibus aliis conjuraverunt, et ipsum captivari
fecerunt, et interficere voluerunt, et quædam alia commiserunt, de
illis, tamen judicialiter contra eos informationem recipere, sibique
aliter légitime constare non potuit, ipsis non auditis, et penitus
indefensis, amota defensione, quæ eisdem de jure competit naturali ;
quæ et si vera fuissent, tamen illa omnia et singula et alia crimina
et delicta, quæcumque per eos commissa fuerunt, eis remissa plenarie
per dictum regem Castelle, qui super eis ipsis suas concessit cartas
seu litteras, sua bulla plumbea et manus propriæ annotatione munitas.
Præterea, sententia à dicto rege Castelle perlata non valere potuit,
cum ipse rex excommunicationis sententia, in eum per dictum dñm
cardinalem Guillelmum tunc in regno Castelle legatum apostolice
sedis, ut premittitur, lata, et demum in locis pluribus solemniter
publicata, et aliis excommunicationum sentenciis esset multipliciter
irretitus ; certum, Comes, Petrus et Gomecius predicti, nullo modo
per regem Castelle fuerunt ad premissa citati, nec citatio, si quam
forte rex ipse per edictum, vel aliter, intra dominii sui limites
fecisse dicitur, artare potuit predictos, utpote longe ante ab ipso
rege Castelle et regnis suis et dominio solemniter desnaturatos et
expeditos, et dicti regis Aragonie et regnorum suorum subditos et
vassallos efectos, et in ipsius regnis et terris continue et notorie
commorantes et lares foventes, presertim, tempore dictorum processuum,
et ante et post, extra regis Castelle districtum et territorium
constitutos, dictoque rege Aragonie, ordinario judice Comitis et
predictorum, per prefatum regem Castelle qui ipsos citaret, vel citari,
aut remitti ad eum faceret, minime requisitos ; et ubi citati legitime
extitissent coram rege Castelle ipsorum notorio inimico, et qui tunc de
proximo, Comitis et Petri predictorum, germanos detestabiliter occidi
fecerat, ipsumque Comitem et dictos Petrum et Gomecium persequebatur
odio capitali, necnon et grandi et copioso exercitu, tempore processus
et sententie prefatorum, notorie et consulto, et mortem ipsorum,
ut verosimiliter presumebatur, summo desiderio sitienti, apud locum
dominationis sue qui ipsis non poterat non suspectus comparere,
minime debuerunt, nec tenebantur consistorii tale subire judicium,
in suorumque hostium reponere manibus, at ad mortem per violentant
injuriam, non per justiciam inferendam, ultroneos se offerre ; sicque,
sentencia dici non meruit quæ a prefato rege, qui per dictos Comitem,
Petrum et Gomecium secure adiri non potuit, et in loco notorie non
tuto, in ipsos absentes nec citatos legitime et inauditos, et per
consequens, indefensos, de tantis presertim criminibus, extitit
promulgata. Quodque premissa omnia contra treugam, tractatum et
convenciones habitas et factas coram cardinali prefato, ipsiusque
statutum et excommunicationes et sententias latas in ipsum regem
Castelle, ut præmittitur, per ipsum attemptata, patrata extiterant
et commissa, erantque et fuerant sentenciarum et processuum regis
Castelle prefatorum temporibus, et regnis et terris prefatis, et alibi
sint manifesta, publica et notoria quod nulla poterant tergiversatione
celari, prout hec et alia superius fuerunt proposita coram nobis :
Nos, etc., sententiam et processus, etc., pronunciamus esse nullos,
irritos et inanes, nullumque debere vel debuisse sortiri efectum, etc.,
ipsosque cassamus, revocamus et annullamus, etc.

Pampilonie, XV kal. sept., pontificatu serenissimi in Xº Patris et Dñi
ñri dñi Innocentii div. provid. pape sexti anno nono.

Même sentence est rendue à l’égard de l’infant d’Aragon par les mêmes
considérants, et de plus parce que ce prince est notoirement sujet
aragonais. Même date.


(F) Romance de Blanche de Bourbon.

« Doña Maria de Padilla, ne soyez point si triste, vous. Si je me
mariai deux fois, ce fut à votre profit, et pour montrer mon dédain
à cette Blanche de Bourbon. Je l’envoie à Medina Sidonia pour m’y
ouvrer une bannière ; le fond, couleur de son sang, la broderie, de
ses larmes. Cette bannière, doña Maria, je la ferai faire pour vous. »
Aussitôt il appelle Iñigo Ortiz, un prud’homme renommé ; il lui dit
d’aller à Medina pour finir l’œuvre commencée. — Non ferai, sire ;
qui tue sa dame, est félon à son seigneur. — Le roi, irrité à ce mot,
est entré dans sa chambre. Il appelle un arbalétrier à masse et lui
fait son commandement. L’arbalétrier va chez la reine et la trouve en
oraison. Elle vit l’arbalétrier, elle vit sa triste mort. Il dit :
— Madame, le roi m’envoie ici pour que mettiez ordre à votre âme
avec celui qui l’a créée. Votre heure est venue et je ne saurais
l’allonger. — Ami, dit la reine, je vous pardonne ma mort. Si le roi
mon seigneur l’ordonne, faites comme il a commandé. Mais qu’on ne me
refuse pas la confession pour que je puisse demander pardon à Dieu.
Ses larmes et ses sanglots attendrissent le massier. Lors, d’une voix
faible et tremblante, elle se prit à dire : « O France, mon noble pays !
ô mon sang de Bourbon ! aujourd’hui j’accomplis mes dix-sept ans, je
vais sur dix-huit. Le roi ne m’a point connue. Je m’en vais avec les
vierges. Castille, dis-moi, que t’ai-je fait ? Je ne t’ai point trahie.
Les couronnes que tu me donnas sont couronnes de sang et de soupirs ;
mais une autre m’attend au ciel qui sera de plus grand prix. » Elle
achevait ce propos quand le massier la frappa ; la cervelle de sa tête
est semée par la salle.


(G) Convention de Monzon.

El rey de Aragon :

Prometemos à vos don Anrich conte de Trastamerra queus ayudaremos a
conquerir el regno de Castiella bien e verdaderament, con condicion que
nos dedes e siades tenido de dar en franco e libero alou con regalias
de rey la seysena part de todo lo que conquerredes en el regno de
Castiella en aquella part ho partes que nos estiéremos personalment ho
por otro. E assi como nos vos somos tenido dayudar a conquerir el dito
regno, assi vos siades tenido à nos ayudar contra todo hombre, e encara
con lo que avredes conquerido e seer amigo de nuestros amigos e enemigo
de nuestros enemigos. Escripta de nuestra mano en Monçon, al zaguer dia
de Março l’anyo 1363. — E yo el conde don Enrique prometo a vos, senor
Rey, que compliré de bonamient todo lo que vos e de complir segunt
dessuso y e por vos dito. Escripta de mi mano, el dia dessuso dito.

  Rex Petrus — Yo el Conde.


(H) Traité de Benifar :

In nomine sancte et individue Trinitatis, Patris et Filii et Spiritus
sancti, amen. — Dum grandia et innumerabilia dona mihi collata per
vos, serenissimum principem et dominum nostrum, dominum Petrum Dei
gratia regem Aragoniæ, Valentiæ, Majoricæ, Sardiniæ et Corsicæ,
comitemque Barchinonis, Rossilionis et Ceritaniæ, considero ego
humilis subditus et vassalus vester Henricus comes Trastamaræ ;
dum conspicio me per vos hereditatum in dominatione vestra sic
notabiliter, villis et castris, quæ et quas mihi dedistis ; dum
attendo vos me non ut vassallum set (sic) ut servitorem et socium
in omnibus pertractare ; nam vestri solita clementia pro MVCC
equitibus et M peditibus de stipendio per vos dari solito, mihi
mandastis continue responderi ultra plures gratias quas mihi facitis
incessanter, tantum reputo me dominationi vestræ obligatum, quod nec
video nec imaginare possum unde possim pro tantis beneficiis vestre
Celsitudini vice consimili respondere. Igitur, predictis prospectis,
et prospecto, inter vos dominum regem et me fuisse tractatum ut, vos
dominus rex, cum certis viris, equitibus et peditibus, et ego cum
meis familiis, intremus regnum Castellæ pro invadendo, adquirendo
et occupando regnum istum (sic), seu illam partem ejusdem quam
poterimus, prout Dominus ministrabit ; cujus prætextu intrare, vos
dictum dominum regem infinitos sumptus facere oportebit ; tenore
presentis qui dignum existit et consonum racioni, ut ex quo in
conquista hujusdem bona vestra innumerabilia et subditorum vestrorum
expendendre habetis, commodum et profectum, dante Domino, possitis
assequi et habere, dono donacione irrevocabili inter vivos, vobis dicto
domino, domino regi, ac vestris, perpetuo, totum regnum Murciæ cum
civitatibus, villis, oppidis et castris in eodem regno existentibus,
necnon civitates ac villas subscriptas : Requenam, Otiell, Moya,
Canyet, Concham, Molinam, Medinam Celim, Almazanum, Soriam, Agredam,
cum universis et singulis aldeis dictarum civitatum et villarum et
uniuscujusque earum, videlicet regnum predictum ac civitates et villas
subscriptas cum comitatibus, vicecomitatibus, si qui sunt, cum rochis,
fortaliciis eorumdem, domibus, turribus et aliis quibusvis juribus,
portubus maris, ripariciis, comitibus, vicecomitibus, comitoribus,
vervassoribus et baronibus seu richis hominibus, militibus, dominabus,
civibus, burgensibus, hominibus et feminis cujuscumque status seu
preheminenciæ sint, christianis, judæis et sarracenis, in predictis
regno, civitatibus, villis, aldeis, oppidis, castris et locis predictis
habitantibus et habitaturis, et cum omni cognitione pacis et treugæ,
mero et mixto imperio, ac omni modo jurisdictione civili seu criminali,
alta vel baxa, cum saliciis, piscationibus, venationibus, mineriis,
trobis, fluminibus, vectigalibus et aliis exitibus et proventibus
quibuscumque, molendiniis, furciis, questiis, subsidiis, adimprivis,
serviciis realibus vel personalibus et eorum redemptione, monetatito,
conis, albergis, feudis, feudatariis, potestatibus et emporiis, et cum
omnibus aliis juribus in dictis regno, civitatibus, villis, castris,
opidis et locis pertinentibus cuicumque, qui fuit, est, vel erit rex
Castellæ. Hujusmodi vero donacionem facio vobis dicto domino, domino
regi et vestris perpetuo ; si per me in regna Castellæ, vel major
pars, eorumdem (sic) cum vestri adjutorio fuerint adquista ; et quia
ad presens ego non habeo nec possideo aliquid ex predictis, nec jus
aliquid mihi competit in eisdem, et ob hoc posset dici quod hujusmodi
donatio nullius existit efficaciæ seu valoris, quia tum cum vestri
adjutorio quam cum serenissimo principi domino Karrulo regi Navarre et
gentibus suis, quorum et meis familiis stipendium et, ultra stipendium,
plures sumptus prosecutionis hujus tam arduissimi negotii ministratis,
ego intendo regnum Castellæ adquirere supradictum vel majorem partem
ipsius ; nunc, prout quidquid juris rationis et actionis, tam ratione
conquistæ vel alias, in regno Murciæ civitatibus, villis et aldeis
superius specificatis mihi competere poterit, quibuscumque titulis,
causis, rationibus sive modis, dono donatione irrevocabili intervivos ;
et ex tunc promitto vos dictum dominum, dominum regem in possessionem
regni Murciæ, civitatum et villarum superius specificatarum inducere
vacuam et expeditam, vel si vos malueritis, possitis possessionem ipsam
libere adipisci et adeptam licite retinere.

Quoniam ego nunc pro tunc in possessionem omnium premissorum vos
induco, et super ipsius possessionis apprehensione et retentione
plenam vobis dono et concedo potestatem, constituendo me nunc pro
tunc possessionem prædictorum, cum per me adepta fuit vestro nomine
precario possidere jura, actiones reales et personales, utiles,
directas pariter atque mixtas, vobis concedendo, ac in vos transferendo
irrevocabiliter pleno jure ; mandans nihilominus tenore presentis,
universis et singulis comitibus, vicecomitibus, comitoribus, baronibus,
vervessoribus, militibus, civibus, burgensibus et aliis quibuscumque et
cujuscumque status vel conditionis existant, quod vos ex tunc in dictis
regno, civitatibus, villis, castris et locis predictis pro domino
habeant, vobisque in omnibus et singulis intra regnum et terras ipsas
existentibus pareant, respondeant et obediant et pro predictis omnibus
homagium præstent ac etiam juramentum, ac vos pro rege et domino eorum
naturali habeant et teneant. Ego enim nunc ut ex tunc absolvo et
absolvere, si opus fuerit tunc temporis, promitto, omnes et singulos
comites, vicomites, magnates et alios supradictos ab omni homagio,
dominio et fidelitate quibus mihi tunc temporis adstricti fuerint
pro predictis, absque aliqua retentione. Et ulterius promitto vobis
dicto domino regi et vestris, quod si presens donacio defectum aliquem
pateretur vel posset dici inefficax, quod ego ex tunc cum dicta regna
Castellæ vel majorem partem ipsorum, ut est dictum, vestri adjutorio
adquisivero, faciam vobis donacionem ut melius et utilius dictari
possit ad vestrum commodum de eisdem regno Murciæ, civitatibus, villis,
locis et aldeis superius specificatis et in eorumdem possessionem vos
inducam libere et absque contradictione quacunque. Et si forte per
aliquas personas, collegia seu universitates regni Castellæ sicut hiis
(sic) fieret aliqua quæstio vel controversia, ex tunc promitto eandem
repellere, ac regnum ipsum, civitates, villas et aldeas prædictas
faciam per vos et vestros pacifice possideri. Et si forte per vos
dictum dominum, dominum regem, vel gentes vestras regnum Murciæ,
civitates, villæ, loca et castra prædicta quæ vobis dono, occupata
fuerint seu conquista quomodocumque, promitto vobis dicto domino,
domino regi ac vestris, numquam per me seu meos fiet, intentabitur seu
movebitur questio aliqua, petitio sive demanda ; imo, si vobis fieret
per aliquas personas, promitto vobis et vestris bona fide et sine
dolo quod ego defendam ab inde vos et vestros totis meis viribus cum
armis et aliter taliter, quam regnum ipsum, civitates, ville, loca et
castra prædicta per vos et vestros possidebuntur pacifice et quiete,
prout cetera regna vestra cum juris plenitudine possidetis. Casu
vero quo ego dedero dicto domino, domino regi Navarre partem aliquam
regni Castellæ, ex tunc promitto vobis dicto domino, domino regi et
vestris quod ego dabo vobis, computatis et comprehensis prædictis
quæ vobis dono in tenencia eorum quæ nunc vobis dono, de eo quod vos
eligeritis tantum quod excedat in triplum seu in tres partes ultra quod
valuerint ea quæ dabo dicto regi Navarre predicto. Volo tamen quod
si aliquid dedero dicto regi Navarre, sive non, predicta omnia quæ
vobis dono, in eorum permaneant robore et valore. Et ideo, promitto
vobis dicto domino, domino regi et vestris perpetuo in manu et posse
notarii infra scripti, tanquam publice persone a me nominate, omnium
quorum interest vel intererit legitime stipulantis, pasciscentis et
recipientis, prædictam donacionem et omnia alia et singula supra dicta,
rata, grata, et firma perpetuo habere, tenere et observare et nunquam
in aliquo contrafacere vel venire jure aliquo sive causa ; renuncians
super hiis legibus dicentibus donationes posse causa ingratitudinis
revocari et quibuscunque legibus canonicis, civilibus, municipalibus
seu aliis quibuscunque juribus quibus contra prædicta in aliquo contra
ire. Et ad majorem corroborationem promissorum, juro per Deum et ejus
sancta IIII evangelia corporaliter a me tacta ac facio homagium ore et
manibus commendatum vobis dicto domino regi de tenendo et observando
promissa omnia et singula et de non contrafaciendo aliquid in promissis
jure aliquo sive causâ. In quorum omnium testimonium facio vobis
dicto domino regi fieri et sigillo meo impendenti communire presens
publicum instrumentum. Quod est actum in loco de Benefar, decima die
octobris anno a nativitate Dñi M.CCC.LX. tercio S. † Henrici comitis
Trastamaræ prædicti, qui hic laudo, concedo, firmo et juro et præsto
homagium ut est dictum. Yo el Conde.

Testes hujus rei sunt Guillermus de Uxio et Raymundus de Perillionibus
milites, armorum uxerii dicti domini regis. Sig † num mei Bernardi
Michaelis auctoritate illustrissimi domini regis Aragonie notarii
publici per totam terram et dominacionem suam, qui premissis una cum
dictis duobus testibus interfui eaque scribi feci et clausi.


(I) Adresse de la commune d’Avignon au camérier de Grégoire XI.

Pater reverendissime, pro parte dilectorum subjectorum vestrorum,
consilii et consiliariorum civitatis Avinionis, domini nostri pape,
juxta ordinationem per venerabilem et benignum patrem illis traditam,
super propositione et petitione domino nostro pape, pro illorum parte,
die sabbati proxima preterita, vestra Reverentia presente, factis,
super quinque membris propositis, ad effectum ut illorum supplicatio
et petitio, super supplicatis et petitis, vestris bonis mediantibus,
intercessione, labore et precibus, suum debitum consequantur
effectum, de quo infallibiliter sperant, ad vestri memoriam proposita
et supplicata, inferius per ordinem describuntur et responsiones
singulariter et singulis per dominum nostrum papam facte.

  ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...

Item, et quia, reverendissimus in Christo pater, dominus cardinalis
Iherosolimitanus, tunc vicarius civitatis Avinionis et rector comitatus
Venayssini, pro quibusdam conventionibus et pactis habitis et factis
cum domino Bertrando de Clequino, dum castrum Tarasconis tenebat,
ob sensum quinque millia florenorum auri, quos dicitur recepisse de
thesauro Sedis Apostolice, et in suo recessu dicere debuit quod per
cives debebant solvi, quamvis (cum debita reverentia loquendo) nunquam
de consilio et scientia dicte civitatis predicti tractatus facti
fuerant, aut dictorum florenorum quantitas fuerit soluta, sed dumtaxat
quantitas quinque milia francorum fuerit promissa et soluta eidem
domino Bertrando (dum super campis et territorio civitatis Avinionis
existeret, ad effectum ut recederet de districtu et episcopatu
Avinionis, et Comitatus Venayssini cum toto ejus exercitu) solvenda
prorata inter dictos comitatum, civitatem et terras et personas
ecclesiasticas et collegia, et in ipsa ultima promissione, prefati
consilium et cives Avinionis consenserunt, et pro solvendam portionem
suam, de auctoritate curie taliam imposuerunt, et de pecunia dicte
talie _de qua pecunia_ ô [656] levanda solvere debebant creditoribus
à quibus mille et quingentos florenos auri receperant a mutuo, pro
solvendo dicto domino Bertrando, ipsam compositionem ultimam suam pro
rata eorum ; Reverendissima tamen vestra Paternitas, domini camerarii
mandato, providus vir magister Johannes de Regio exigera nictitur
et exigit tallias predictas, ad effectum ut illas tradat domino
thesaurario domini nostri pape, pro satisfaciendo eidem de quantitate
levata de thesauro, ut premittitur, et per hoc oporteret talliam novam
imponere cum magna displicentia consilii et universatis hujus civitatis
dominice vestre, propter quod supplicarunt eidem domino nostro pape,
ut pecuniam de thesauro levatam solvi mandaret de pecunia gabellarum
pro rata tangente cives, sicut de premissa pecunia per ipsos, ut
dictum est, factum fuit, et pecunias de talliis per cives jam dictos
levandas, civibus relinquerent, pro satisfaciendo creditoribus à quibus
mutuo pecunias receperunt quoad solverunt pro secunda compositione cum
dicto domino Bertrando facta, et penes quos consilium et consiliarii
se obligarunt, et sic tallia nova fieret ; quod esset dos gratum
ac consilio, consiliariis ac universitati et magistris, pupillis,
orphanis, viduis ac miserabilibus personis qui incessanter pro dominica
vestra ad Deum supplicabunt, pro ejus statu prospero, vita longeva et
salute anime, que ultra alia appetitur et desideratur.

Ad hoc respondit idem dominus noster papa pro ut precedens.

(Ad precedens capitulum respondit idem dominus noster papa decens fore
et esse quod petebatur... quod traderemus reverentie vestre memoriale
sibi faciendum ad affectum ut cum consilio aliquorum dominorum et
vestro deliberare et ordinare super petitis et supplicatis in articulo
contentis posset et valeret.)


(K) Don Pedro, etc., a los honrados nobles amados e fieles nostros
todos e cadauno, perlados richos-hombres, cavallers e otros havientes
lugares en nostro regno e aun a todos e singles officiales nuestros à
los quales las présentes pervendran salutem et dilectionem. Porque el
lugar de Pina el qual es seydo barreyado por estas companyas de Francia
que son en nuestra tierra, se pueda reparar, queremos e vos rogamos
afectuosament que enduistades todos e sengles hombres e mulleres que
por medio de las ditas companyas son foydos entre los ditos vuestros
lugares o nuestros, que luego que las ditas companyas se partan destas
partidas, tornen al dito lugar de Pina con todos los bienes que han
levados consi, catando vos que sobre esto non fagades algun embargo a
los ditos hombres, ca si lo faziades nos hi puniriamos rigorosament
segunt trobariamos de fuero e de razon. Dada en Çaragoza dins nuestro
sello secreto a 24 dias de febrero M.CCC.LX.VI.


(L) Romance de la mort de don Pèdre.

Poitrine contre poitrine, s’enlaçant dans leurs robustes bras, voilà le
cruel don Pèdre et don Henri son frère. Ce ne sont point embrassements
d’amour, ceux-là qu’ils se donnent. L’un tient une dague, l’autre
un poignard acéré ; le roi étreint Henri, Henri serre le roi ; l’un
enflammé de colère, l’autre de rage embrasé. A cette lutte furieuse un
seul témoin assiste : c’est un page d’épée de Henri, qui, de dehors,
regarde leur combat. Enfin, las de lutter, ô cas épouvantable ! tous
deux sont tombés sur le carreau, et Henri s’est trouvé dessous. Le
page, voyant son seigneur en si périlleuse aventure, s’approche du roi
par derrière et le tire fortement. Ma main, dit-il, n’ôte point un roi,
ne fait pas un roi ; mais je fais mon devoir, mon devoir de serviteur.
Il jette le roi à la renverse et Henri vient en dessus. Il frappe de
son poignard le faux roi dans la poitrine. Avec des flots de sang le
fil de la vie étant tranché, sortit l’ame la plus cruelle qui vécût en
poitrine chrétienne.


_Nota_. Parmi les romances assez nombreuses relatives à don Pèdre, je
n’ai traduit que celles qui renferment quelques détails historiques.
Pour les autres, on peut consulter le _Romancero general_ ou le _Tesoro
de Romances_ publié par M. Ochoa.




TABLE DES MATIÈRES.


                                                                  Pages.

  DÉDICACE.                                                            1

  AVANT-PROPOS.                                                        3

  Éditions des principaux auteurs cités dans cet ouvrage.             15


  HISTOIRE DE DON PÈDRE Ier.

  CHAP. Ier. — Situation de l’Espagne à l’avénement de don Pèdre
  (1350).                                                             17

  — II. — Règne d’Alphonse, père de don Pèdre (1308-1350).            41

  — III. — Avénement de don Pèdre (1350).                             53

  — IV. — Gouvernement d’Alburquerque (1350-1351).                    65

  — V. — Cortès de Valladolid (1351).                                 77

  — VI. — Gouvernement d’Alburquerque. — Traité avec l’Aragon. —
  Rébellion d’Alonso Coronel (1352-1353).                             91

  — VII. — Réconciliation de don Pèdre avec ses frères. —
  Influence de doña Maria de Padilla (1353-1354).                    108

  — VIII. — Guerre civile. — Captivité de don Pèdre (1354).          141

  — IX. — Évasion de don Pèdre ; il reprend l’autorité
  (1354-1356).                                                       180

  — X. — Première guerre d’Aragon (1356-1358).                       220

  — XI. — Vengeances de don Pèdre (1358).                            251

  — XII. — Expéditions maritimes contre l’Aragon (1358-1359).        267

  — XIII. — Continuation de la guerre contre l’Aragon. — Meurtre
  de plusieurs riches-hommes (1359-1361).                            287

  — XIV. — Paix avec l’Aragon (1361).                                318

  — XV. — Guerre contre Grenade (1361-1362).                         336

  — XVI. — Renouvellement de la guerre contre l’Aragon
  (1362-1363).                                                       355

  — XVII. — Opérations militaires dans le royaume de Valence. —
  Mort de l’infant d’Aragon. — Défection du roi de Navarre (1363).   379

  — XVIII. — Guerre dans le royaume de Valence (1364-1365).          407

  — XIX. — Arrivée de la grande compagnie en Espagne (1366).         426

  — XX. — Gouvernement de don Henri. — Guerre civile
  (1366-1367).                                                       466

  — XXI. — Intervention du prince de Galles (1367).                  480

  — XXII. — Restauration de don Pèdre (1367-1368).                   513

  — XXIII. — Retour de don Henri (1368-1369).                        529

  Appendice.                                                         571


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES




NOTES.


[1] Gouverneur réunissant les pouvoirs civils et militaires.

[2] Ayala, p. 90, _Abreviada_.

[3] _Idem_, p. 157 et suiv.

[4] _Idem_, p. 276.

[5] Il était à Burgos auprès de don Henri en 1367. Ayala, p. 517.
_Abrev_.

[6] Il est cependant douteux qu’Ayala soit l’auteur de la _Chronique
de Henri III_. Voir sur cette question Nicolas Antonio, _Bibliotheca
Hispana vetus_, lib. X, cap. I.

[7] _Bibl. Hispana vetus_. Lib. X, cap. I.

[8] Imprimée pour la première fois en 1790 dans le _Semanario erudito
de Valladares_, t. 27 et 28.

[9] _Semanario erudito_, t. 27, p. 28. Nicolas Antonio de Séville
prouve fort bien que ce prétendu manuscrit de l’évêque de Jaen n’est
autre qu’un exemplaire de la chronique _vulgaire_ d’Ayala. _Bib.
Hispana vetus_, X, I.

[10] _Practica de les virtudes de los buenos reges de España en versos
de arte mayor_, Zaragoza, 1552, p. 28.

[11] _El rey don Pedro def._, p. 44.

[12] Le volume que j’ai entre les mains ne porte point de date, mais M.
Ledo cite souvent M. Llaguno et son édition de 1780.

[13] _Apol. del rey don Pedro_, p. 441.

[14] Marina, _Teoria de las Cortes_, parte II, cap. XXXI. — _Cortes
de Medina del campo, peticion_, 56.

[15] _Cortes de Valladolid. Ord. de fijosdalgo, peticion_ 8.

[16] Marina, part. I, cap. X.

[17] Marina, part. I, cap. X.

[18] Au contraire, en Aragon et en Catalogne, si l’un des trois ordres
ou _bras_ (_brazo_) n’était pas représenté, l’assemblée ne pouvait
prendre aucune décision légale. Voir Capmany, _Memorias historicas_, I,
_Apendice_, 10-14.

[19] Marina, part. II, cap. XXXIX.

[20] Cfr. Capmany, _Práctica de las Cortes_, p. 231. — Marina, part.
I, cap. XX.

[21] Sempere, _Historia de las Cortes_, 56.

[22] « L’empereur don Alphonse établit dans les cortès de Najera
qu’ancun gentilhomme (_fijodalgo_) n’en frappât un autre, ni le tuât,
ni ne courût sa terre, ni ne lui fît dommage ou déshonneur, à moins
de le défier au préalable et de renoncer à son amitié. Et celui qui
frapperait ou tuerait avant le terme de neuf jours à partir du défi
doit être tenu pour félon (_alevoso_), et peut être accusé comme tel
devant l’empereur ou le roi. » V. _Ordenamiento de Alcalà_, l. XLVI,
cap. XXXII. — _Fuero viejo, titol_ V, l. I.

[23] Ces forteresses sont désignées dans les anciennes chartes et les
chroniques par les mots de _rochas, peñas bravas, casas fuertes_, etc.

[24] _Dar Pendon y Caldera_. V. Ayala, _Don Pedro_, p. 67.

[25] Voici quelles étaient les formalités beaucoup plus compliquées au
moyen desquelles on se dégageait de l’hommage prêté pour un château,
dans le cas où le seigneur-propriétaire refusait de le reprendre.
Un chevalier portugais nommé Martin Vasquez da Cunha tenait à fief
le château de Celourico pour la reine doña Beatriz, femme de don
Alphonse III. Il voulut se démettre de sa charge, mais la reine refusa.
Abandonner le château purement et simplement, c’eût été encourir le
reproche de félonie, car il avait prêté serment de défendre Celourico
envers et contre tous, et de ne le remettre qu’à la reine, sa _dame_.
Dans son embarras, Martin Vasquez envoya ses messagers dans toutes les
cours de l’Europe, suivant la chronique que je copie, pour soumettre un
cas si difficile aux rois, aux chevaliers et aux plus habiles docteurs.
Muni d’une consultation en forme, « il mit dans son château un coq, une
poule, un chat, un chien, du sel, de l’huile, du vinaigre, du pain, de
la farine, du vin, de l’eau, de la viande, du poisson, des oignons,
des ferrements, des clous, des flèches, une rondache, une lance, un
bassinet, des cardes, du bois, une meule, un panier, un coutelas, des
charbons, un soufflet, de l’amadou, un fusil et des pierres à feu. Sur
la muraille, il fit porter des pierres comme pour repousser un assaut,
puis il mit le feu à un des bâtiments compris dans l’enceinte du fort,
et fit sortir de la place tous les gens qui s’y trouvaient. Demeuré
seul, il ferma les portes en dedans et les barricada. Cela fait, entre
deux créneaux il attacha une poulie et une corde, à l’extrémité de
laquelle un panier fut fixé. Au moyen de cet appareil, il descendit
dans le fossé en se laissant glisser le long du rempart. Ce n’était pas
tout que d’être hors de la place, il fallait empêcher que d’autres ne
s’y introduisissent par le même procédé. Il y mit ordre en remontant le
panier et rejetant la corde par-dessus les murs. Alors le gouverneur,
montant à cheval, fit trois fois le tour du château en criant à chaque
fois : « Rescousse au château de la reine qui se perd ! » Personne ne
paraissant, Martin Vasquez se tint pour dûment exonéré de son serment. »

Selon l’auteur portugais d’où je tire ces détails, Martin Vasquez fut
le premier qui pratiqua cet ingénieux procédé pour s’affranchir d’un
serment d’hommage, et ce serait d’après ce précédent, fort approuvé
comme il semble, que les formalités susdites furent sanctionnées
dans la loi des Partidas en Castille. — Voyez Duarte Nunez do Liao.
_Chronicas dos reyes de Portugal_, t. II, p. 174.

[26] Voici quelques passages d’un traité d’alliance entre les trois
maîtres de Saint-Jacques, Calatrava et Alcántara, daté de la Puebla
de Chillon, 2 avril 1318... « Ordonnons et établissons que nous
serons tous unis et d’accord pour demander à notre seigneur le roi
don Alphonse qu’il maintienne nos priviléges, libertés, usages et
coutumes, et les franchises de nos terres... Que si quelqu’un, _de
quelque condition qu’il soit_, entreprend contre un d’entre nous, ou
contre un de nos frères, ou contre nos terres et nos vassaux, ou contre
chose à nous appartenant, nous faisant tort et injustice, nous serons
tous unis pour le défier (_querellallo_), l’affronter et l’empêcher de
nous nuire. » _Coleccion diplomatica de Abella_, bibl. de l’Académie de
l’Histoire à Madrid.

[27] Il y avait souvent deux maîtres élus à la fois par deux partis et
se faisant la guerre. V. Rades, _Cronica de las tres órdenes_.

[28] _Cronica de don Alfonso XI_, p. 274.

[29] _Ibid._, p. 299.

[30] Don Lope de Estuñiga, riche-homme castillan appartenant à la
première noblesse du royaume, consentait en 1434 à jouter dans un
tournoi contre un champion qui ne pouvait prouver qu’il fût _hidalgo_.
Je ne crois pas qu’on trouvât à cette époque ailleurs qu’en Espagne un
exemple de pareille condescendance. Un siècle plus tard, le chevalier
sans peur et sans reproche, le vaillant Bayard, refusait de monter à la
brèche avec des lansquenets. V. _Passo honroso de Suero de Quiñones_,
p. 48.

[31] Les cortès de Valladolid en 1351 fixèrent le prix des journées de
travail et le salaire des laboureurs et des artisans (_Ordenamiento de
Menestrales_), d’où l’on peut conclure qu’auparavant les cultivateurs
pouvaient mettre leur travail au prix qui leur convenait. L’article
VI de l’_Ordenamiento de Prelados_, promulgué par les mêmes cortès,
a été interprété comme une défense faite au laboureur de changer de
seigneur. Je crois cependant que cette défense ne s’applique qu’aux
petits propriétaires, vassaux par hommage de seigneurs ecclésiastiques.
Elle a pour but d’empêcher ces propriétaires de se soustraire aux
taxes royales et aux dîmes en faisant hommage de leurs domaines à des
seigneurs qui jouissaient de priviléges et d’immunités relativement à
ces mêmes taxes.

[32] Ayala, _Cron. de don Pedro_, año II, cap. XIV. — Catalogue
manuscrit des Behetrias ; Bibliothèque de l’Académie de l’Histoire.

[33] _Fuero real_, l. II, tit. 7, lib. IV. — Cfr. avec _Ordenamiento
de Alcalà_, l. I, tit. 21.

[34] _Cortes de Valladolid_, art. 56-58. — _Ord. de Prelados_, art.
17. — Ayala, p. 64.

[35] Notamment lors de la prise de Tolède. Ayala, II, cap. XVIII. —
A la fin du XVIe siècle, il y avait encore tant de musulmans dans les
provinces du nord de l’Espagne, qu’ils offraient à Henri IV une armée
de 80,000 hommes, s’il voulait les aider à secouer le joug sous lequel
ils gémissaient. Voyez _Mémoires du maréchal de La Force_, publiés par
M. le marquis de Lagrange, t. I, p. 219 et suiv.

[36] Les danses et les courses de cannes. Les Maures andalousiens
sont, je crois, les seuls musulmans qui aient eu des danses nationales
(_zambras_), où les deux sexes prenaient part.

[37] _Algarrabia_. On peut voir dans _El Conde Lucanor_ combien la
littérature arabe était répandue en Espagne au XIVe siècle.

[38] Don Farax, don Reduan, don Simuel, dans Ayala, passim. On doit
remarquer que Ayala n’accorde le _don_ qu’aux princes du sang, à
quelques riches-hommes très puissants, à certains grands officiers de
la couronne, enfin aux Maîtres des ordres militaires.

[39] En 1274, Mohamed II, roi de Grenade, fut armé chevalier par
Alphonse X. — Conde, _Hist. de los Arabes_, parte IV, cap. IX.

[40] _Cronica de don Alfonso XI_, p. 100-115. — Mariana, I, 707-713.
_Id._, I, 813.

[41] _Privilége de Val._, fol. 119 (Barcelone, 31 juillet 1350).
Manuscrit de la Bibliothèque de l’Académie de l’Histoire.

[42] Llorente, _Histoire de l’Inquisition_, I, 106.

[43] _Cortès de Val._, art. 24. Les mêmes mœurs existaient en France :

    Une belle amie ot le prestre
    Que il vestoit et bien et bel ;
    Bonne cote ot et bon mantel, etc.

Voyez le fabliau du _Prestre qui ot mère a force_. Barbazan, III, p.
190. — Le mot de _barraganas_ (compagnes) n’avait rien de déshonorant
au moyen-âge. _Barragan_, au masculin, désignait un jeune cavalier, un
homme d’honneur. C’est le sens qu’a ce mot dans le _Romancero du Cid_.
La position des _barraganas_ rappelle celle des courtisanes grecques,
ἑταίραι, ou plutôt celle des _captives_ dans l’Iliade et les tragiques.
Tecmessa, dans Sophocle, dit : Ἴδετε τῆν ὁμευνέτην Ἀίαντος;
ὁμευνέτης se traduirait bien dans le vieux castillan par _barragana_.

[44] Yanguas, _Antigüedades de Navarra_, verbo _Bastardo_. La loi
des _siete partidas_ admet l’union temporaire avec des concubines,
_barraganas_, pour repeupler les terres abandonnées. Part. IV, tit.
XIV, l. 1 et 2.

[45] Cortès de Valladolid, art. I. _Orden. contra los ladrones y
malhechores_.

[46] _Cronica de don Alphonso XI_, p. 78. L’impossibilité de traduire
littéralement dans notre français moderne le castillan du XIVe siècle
m’a fait essayer d’employer la langue de Froissart dans ce passage et
quelques autres citations. J’ai conservé l’orthographe moderne pour ne
pas me rendre inintelligible à plaisir.

[47] V. _Cortes de Valladolid_, ord. de Prelados, art. 1, 2, 5.

[48] Ayala, _Cron. de don Pedro_, p. 8.

[49] Ayala, p. 12 (_Abreviada_).

[50] En 1329. _Cron. de don Alf. XI_, p. 166.

[51] E quando el rei ia fora do reino os officiaes de justiza e da
chancellaria ficavâm com ella como senhora do stado de Castella
et faziaô o que ella mandava... E como as mais das mulheres saô
naturalmente vâas e ambiciosas, moormente as daquelle stado de vida
errada, assi dava a mâo à beijar como senhora proprietaria do reino de
Castella.

_Chronicas dos reis de Portugal_, de Duarte Nunez do Liao, t. II, p. 95.

[52] _Bulario de Santiago_, 15 juillet 1350. — V. la note de M.
Llaguno, Ayala, p. 22.

[53] Ce nom est écrit diversement dans les manuscrits que j’ai eus sous
les yeux. Dans les chartes conservées aux archives d’Aragon, on voit
_Trestamera, Trastamera, Trastamena_. J’ai suivi l’orthographe usitée
aujourd’hui.

[54] Le fils aîné d’Alphonse X, Fernand de _la Cerda_, devait ce
surnom à un signe naturel recouvert de _soies_ qu’il avait entre les
deux épaules. Il mourut du vivant de son père, laissant deux fils, don
Alphonse et don Fernand, qui portèrent le même surnom. Don Sanche,
second fils d’Alphonse X, réclama le titre d’héritier présomptif du
trône de Castille, au préjudice des deux infants de la Cerda, ses
neveux et représentants de leur père. Ses intrigues, ses qualités
personnelles, l’arbitrage des rois de Portugal et d’Aragon, enfin,
une décision solennelle des cortès de Ségovie, en 1275, lui donnèrent
la couronne. Après quelques tentatives pour faire valoir ses droits,
l’infant don Alphonse de la Cerda consentit à une renonciation formelle
en 1305.

[55] Il fut assiégé par le roi dans son château de Lerma, et obligé de
se rendre à discrétion en 1335. _Cronica de don Alfonso XI_, p. 323.

[56] Petite province dépendant aujourd’hui du royaume d’Aragon. La
ville d’Albarracin, située au milieu d’âpres montagnes, était une des
plus fortes de l’Espagne. Ses seigneurs défendirent long-temps leur
indépendance contre les rois de Castille et d’Aragon.

[57] Plusieurs grandes villes, entre autres Saragosse et Valence,
ainsi qu’un nombre considérable de riches-hommes aragonais ou
valenciens avaient formé une ligue qu’on appela l’_Union_, pour se
garantir mutuellement leurs droits et leurs priviléges. Les Valenciens
réclamaient des institutions aussi libres que l’étaient alors celles
de la Catalogne et de l’Aragon. Tous les ligueurs, accusant le roi
de partialité pour ses sujets catalans, l’obligèrent à bannir de son
conseil don Bernal de Cabrera, son ministre, et ses plus fidèles
serviteurs, enfin, à reconnaître don Fernand pour son héritier, au
préjudice de sa propre fille. Quelque temps ils le retinrent prisonnier
dans les murs de Valence ; mais, pendant sa captivité, Pierre IV
eut l’art de gagner les principaux chefs de l’Union. Dès qu’il put
s’échapper, il se hâta de révoquer toutes les concessions qui lui
avaient été arrachées, et bientôt après détruisit la ligue en battant
complétement les rebelles à Épila.

[58] Don Pèdre était né à Burgos le 30 août 1333. — _Cron. de Alfonso
XI_, p. 269.

[59] _Torres y Tapia_, p. 65, t. II. _Cron. de Alcánt_.

[60] Rades, _Cronica de Alcántara_, p. 26, attribue en effet ce projet
extravagant à doña Léonor. Il me paraît évident qu’il ne fut qu’une
invention de ses ennemis ; car jamais dans la suite don Henri ne
chercha à faire valoir les droits qu’il aurait eus comme fils légitime
de don Alphonse. Cfr. avec _Torres y Tapia_, _Cron. de Alcántara_, t.
II, p. 70 et suivantes.

[61] Rades, _Cron. de Alcántara_, p. 26. Cfr. avec la _Cronica de
Santiago_ du même auteur, p. 45.

[62] Voici, d’après Ayala, les noms de quelques-uns des
grands-officiers de la couronne à l’avénement de don Pèdre :
Don Juan Nuñez de Lara, alferez-mayor (grand-porte-bannière) et
grand majordome ; — don Garci Laso de la Vega, grand-adelantade
(lieutenant-général) de Castille, en remplacement de Fernand Perez
Puerto Carrero, nommé grand-maître d’hôtel à la place du précédent ;
— Gutier Fernandez de Tolède, guarda-mayor, ou capitaine des gardes,
en remplacement de Lope Diaz de Almazan ; — Alonso Fernandez Coronel,
grand-échanson ; — Pero Suarez de Tolède, grand-chambellan ; — Pero
Suarez de Tolède, le jeune, repostero-mayor (maître d’hôtel) ; — Don
Fernand d’Aragon, adelantade de la frontière en remplacement de don
Fadrique (commandant-général des troupes sur la frontière de Grenade) ;
— don Fernand Manuel de Villena, adelantade de Murcie ; — don Juan
Alonso de Alburquerque, grand-chancelier et trésorier. — Le seigneur
de Villena, Garci Laso, et Alonso Coronel, étaient les créatures de
don Juan Nuñez. Les autres peuvent être considérés comme plus ou moins
ouvertement attachés à don Juan d’Alburquerque. Voyez Ayala, p. 17.

[63] Ayala, p. 67.

[64] Ayala, p. 20.

[65] Juillet 1350.

[66] Les revenus de cette place, un moment séquestrés, lui furent
rendus lors de sa soumission. Rades, _Cron. d’Alcánt._, 1, 18.

[67] _Id._, _ibid_. Ayala, p. 23.

[68] Ayala, p. 25.

[69] _Men_ paraît avoir été un titre honorifique particulier à quelques
provinces d’Espagne. Il correspond à notre _messire_, au _don_
castillan et à l’_en_ des Catalans, avec cette différence que _men_
précède un nom patronymique, tandis que _don_ et _en_ ne se mettent que
devant un prénom.

[70] Ayala, p. 26.

[71] _Cortes de Vall., ord. de Fijosdalgo_, art. 7.

[72] Pour plus de clarté, je joins ici le tableau de la descendance
d’Alphonse X :


0. Alphonse X, dit le Savant. — Yolande d’Aragon.


1. Don Fernand de la Cerda. — Blanche de France, fille de saint Louis.

  1.1. Don Alphonse de la Cerda.

  1.2. Don Fernand de la Cerda, marié à doña Juana de Lara.

    1.2.1. Don Juan Nuñez de Lara.


2. Don Sanche. — Doña Maria de Molina.

  2.1. Don Fernand IV, marié à doña Constance de Portugal.

    2.1.1. Don Alphonse XI, marié à 2.2.1. doña Maria.

      2.1.1.1. (et 2.2.1.1.) Don Pèdre Ier.

  2.2. Doña Béatrix, mariée à don Alphonse IV de Portugal.

    2.2.1. Doña Maria, mariée à 2.1.1. don Alphonse XI.

      2.2.1.1. (et 2.1.1.1.) Don Pèdre Ier.


[73] Don Juan Nuñez mourut à Burgos, où il s’était rendu probablement
pour soulever la Castille-Vieille, très attachée à sa maison. Ayala, p.
29.

[74] Probablement à cette époque les voies romaines subsistaient assez
bien conservées pour établir des communications faciles entre les
grandes villes d’Espagne. On voit par l’itinéraire d’Antonin qu’une des
routes principales entre les provinces du midi et celles du nord part
d’_Italica_ pour aller s’embrancher à Mérida (_Emerita Augusta_) avec
la voie qui conduit aux Pyrénées.

[75] Ayala, p. 35. — Rades, _Cron. de Santiago_, p. 45.

[76] Ayala, p. 35.

[77] Ayala, p. 36.

[78] Ayala, p. 36.

[79] _Id_., p. 37.

[80] Le même probablement qui avait accompagné don Henri dans sa fuite.

[81] Au XIVe siècle, les gentilshommes ne portaient leur longue et
lourde épée qu’à la guerre ou en voyage. Les chevaliers des ordres
militaires étaient seuls armés en tout temps.

[82] Ayala, p. 37-43.

[83] Lieutenant-général.

[84] Ayala, p. 44. Cfr. avec l’_Abreviada_, p. 43, note.

[85] Titre correspondant sous quelques rapports à celui de vidame ;
on le donnait proprement à un seigneur jouissant de bénéfices
ecclésiastiques. L’importance de cette charge et ses attributions
variaient suivant les provinces. Le _prestamero mayor_ de Biscaïe
était un des grands officiers de la couronne, et réunissait alors des
pouvoirs civils et militaires assez étendus.

[86] Il faut ajouter qu’on ne connaît pas le texte même de ces cahiers,
mais seulement l’exposé des demandes qui précède les réponses royales.
On ne sait si cet exposé est littéralement reproduit, ou si ce n’est
qu’un abrégé.

[87] Voir cependant _Cortes de Vall._, art. 16 et 22. Il en sera parlé
ci-après.

[88] _Cortes de Vall. Ord. de Prelados_, art. 5.

[89] _Ord. de Prelados_, art. 9. — Ils demandent que les Juifs ne
puissent travailler dans la rue (comme la plupart des artisans font
encore aujourd’hui en Espagne), mais dans leurs maisons, les portes
fermées, à peine de 10 maravédis d’amende.

[90] _Ord. de Fijosdalgo_, art. 11. — _Ord. de Menestrales_.

[91] _Ord. de Fijosdalgo_, art. 7.

[92] _Ibid._, art. 28.

[93] Cfr. Ayala, p. 50 et suiv. — _Ord. de Fijosdalgo_, art. 4, 5, 6,
13, 15, 21.

[94] _Ord. de Fijosdalgo_, art. 23.

[95] _Ibid._, art. 22.

[96] _Cortes de Valladolid_, Cfr. art. 64, 65, 74, 75.

[97] _Ibid._, art. 66.

[98] _Ibid._, art. 49.

[99] _Ibid._, art. 34.

[100] _Ibid._, art. 16, 32.

[101] _Ibid._, art. 36.

[102] _Cortes de Vall._, art. 40, 55.

[103] _Ibid._, art. 58.

[104] _Ibid._, 50, 54, 55.

[105] _Ibid._, art. 48.

[106] _Cortes de Vall._, art. 1, 35.

[107] _Ibid._, art. 33.

[108] _Ibid._, art. 6, 9, 62.

[109] François Ier répondait aux ambassadeurs portugais : « Allez
trouver Ango, et arrangez-vous avec lui. » Vitet, _Hist. de Dieppe_, t.
II, p. 425.

[110] _Cortes de Vall._, art. 29, 70.

[111] _Ibid._, art. 41, 59.

[112] _Cortes de Vall._, art. 40.

[113] _Ibid._, art. 44, 56.

[114] _Ibid._, art. 42, 43, 45, 72.

[115] _Ibid._, art. 61.

[116] _Ibid._, art. 18, 24, 32, 74.

[117] _A lo que me pidieron por merced_, etc.

[118] _Cortes de Vall._, art. 16. Voici la réponse du roi : « Si
j’envoie de tels ordres, les officiers que j’envoie devront arrêter
ceux que je désigne, mais non les tuer ni les torturer ; ils m’en
donneront avis sur-le-champ, pour que j’en décide suivant ma merci. »

[119] _A esto respondo que lo tengo por bien e mando que se guarde._

[120] _Cortes de Vall._, art. 61, 65, 66, 68, 75, 76.

[121] _Ibid., Ord. de prelados_, art. 1, 5, 19.

[122] Voir le préambule d’une charte de don Henri rapportée par
Pellicer (_Informe de la casa de los Sarmientos de Villamayor_). Don
Henri reconnaît que le roi lui a pardonné tous ses méfaits (_todos los
maleficios que ayamos fecho fastaqui_), et qu’il lui a rendu ses biens
et ceux de doña Juana sa femme. Gijon, 16 juin, l’an de l’ère 1390
(1352). — Ayala, p. 76. Note de Llaguno. — _N. B._ Les Castillans
dataient alors leurs actes de l’_ère de César Auguste_, c’est-à-dire
de l’année d’un dénombrement général prescrit, dit-on, par cet
empereur. Elle commence 38 ans avant l’ère vulgaire. Les Aragonais,
qui long-temps avaient suivi le même système, l’avaient abandonné à
l’époque où commence ce récit.

[123] Ayala, p. 66 et suiv. — Le château d’Aguilar avait appartenu à
don Gonzalo Fernandez, et était depuis entré dans le domaine royal.
Ayala rapporte que Coronel l’avait obtenu d’Alburquerque en lui
promettant en échange le château de Burguillos, que dans la suite il
refusa de lui livrer.

[124] Tous les riches-hommes, de même que les maîtres et les
commandeurs des ordres militaires, étaient tenus de recevoir le roi
dans leurs châteaux et de l’y héberger, à peine de trahison. On a vu
que les cortès de Valladolid avaient réglé la dépense qui devait être
faite dans des telles occasions. Il paraît que les rois, en donnant
un château, dispensaient quelques fois son propiétaire des frais des
réceptions royales, _yantares_ ; mais, en supposant que Coronel eût
un pareil privilége, il est évident qu’il n’avait d’autre sens que
de l’exempter de la dépense des _yantares_, et non de l’obligation
d’ouvrir ses portes à son seigneur.

[125] _Archivo general de la corona de Aragon_, parchemin nº 1676,
daté de Lérida, 14 juin 1352. Bien que cette pièce soit revêtue de
la signature de don Tello, je ne sais s’il prêta lui-même le serment
d’hommage entre les mains du roi d’Aragon. Il semble résulter de la
teneur de l’acte que l’hommage fut rendu au nom du jeune prince par son
majordome Pero Ruiz de Villegas.

[126] Ayala, p. 76.

[127] Ayala, p. 78.

[128] Don Bernal de Cabrera avait des prétentions sur la seigneurie
d’Aguilar. En la réunissant au domaine royal, don Alphonse avait
dédommagé Cabrera et Coronel ; mais, ni l’un ni l’autre ne se tenant
pour satisfaits, leur animosité subsistait tout entière. V. Zurita,
_Annales de Aragon_, t. II, p. 218, verso. — Ayala, p. 67 et suiv.

[129] _Arch. gen. de Ar._, parchemins nos 1736 et 1737. — Zurita, tome
II, p. 248 et suiv.

[130] _Arch. gen. de Ar_. Legajo de cartas reales, nº 89. — Ce traité
d’extradition est cité sans date, dans un document qui porte celle du 2
juin de l’ère 1397 (1359).

[131] Je ne sais si Gutier Fernandez avait en effet tenu un enfant
de Coronel. Le mot de compère était un terme d’amitié fort usité au
moyen-âge. On s’en sert encore fréquemment en Andalousie, sans y
attacher le sens propre.

[132] Justaucorps ouatté qu’on portait par-dessous le haubert ou la
cotte de mailles pour préserver la peau et les habits du frottement.

[133] Cette idée de fatalisme est remarquable, et peut être attribuée
au contact des Espagnols avec les Arabes.

[134] En 1339, don Gonzalo Martinez, maître d’Alcántara, s’étant
révolté contre le roi don Alphonse, fut assiégé et pris dans son
château de Valencia. Coronel avait présidé à son exécution. _Chronica
de don Alfonso XI_, p. 385. Le maître d’Alcántara paraît avoir été
sacrifié à l’instigation de doña Léonor de Guzman, dont Coronel était
alors l’homme-lige.

[135] Ayala, p. 80 et suiv.

[136] _Cron. de don Alfonso XI_, p. 299. — Argote de Molina, _Nobleza
de Andalucia_, p. 93. La maison de Padilla est mentionnée dans un
privilége daté de 1033.

[137] Ayala, p. 77. Cfr. avec le _Sumario de los reyes d’España_, p. 60.

[138] Ayala, p. 332. La langue castillanne est riche en mots pour
caractériser la grace chez les femmes. L’Espagne est, à la vérité,
le pays où cette qualité est la plus commune. Je citerai quelques
expressions seulement qui indiquent des nuances plus faciles à
apprécier qu’à traduire. _Garbo_ est la grace unie à la noblesse ;
_donayre_, l’élégance du maintien, l’enjouement de l’esprit ; _salero_,
la grace voluptueuse et provoquante ; _zandunga_, l’espèce de grace
particulière aux Andalouses, un mélange heureux de souplesse et de
nonchalance. On célébrera le _garbo_ ou le _donayre_ d’une duchesse, le
_salero_ d’une actrice, la _zandunga_ d’une Bohémienne de Jerez.

[139] Cette question sera plus tard examinée. Voir § XVI, I.

[140] Ayala, p. 77 et 86. — Ce fut probablement alors que Hinestrosa
reçut du roi la charge d’_alcade de los fidalgos_, titre qu’il prend
dans le traité d’Atienza, dont il fut un des signataires pour la
Castille. _Arch. gen. de Ar._, parchemin nº 1737.

[141] Cfr. Ayala, p. 88 et 90.

[142] Don Pèdre fut grièvement blessé au bras dans un tournoi dont il
était un des tenants. Cette blessure contribua peut-être à prolonger
son séjour à Torrijos.

[143] Majordome de don Tello et signataire de l’acte d’hommage au roi
d’Aragon, passé à Lérida l’année précédente.

[144] _Cronica de don Alfonso XI_, p. 419.

[145] Ayala, p. 91.

[146] Je suis le texte d’une des copies de la chronique d’Ayala, qu’on
appelle très improprement _l’Abrégée_. Si dans les copies subséquentes
on a supprimé les détails que je viens de rapporter, c’est sans doute
parce qu’on les a crus humiliants pour le prince qui avait fini par
s’emparer du trône de Castille. Cfr. les deux versions. Ayala p. 92, et
la note, de M. Llaguno.

[147] Ayala, p. 93.

[148] L’ensorcellement de don Pèdre par la Padilla est la tradition
populaire en Andalousie, où l’un et l’autre ont laissé de grands
souvenirs. On ajoute que Marie de Padilla était une reine de Bohémiens,
leur _bari crallisa_, partant consommée dans l’art de préparer les
philtres. Malheureusement les Bohémiens ne parurent guère en Europe
qu’un siècle plus tard. — L’auteur de la _Première Vie du pape
Innocent VI_ raconte gravement que, Blanche ayant fait présent à son
époux d’une ceinture d’or, Marie de Padilla, aidée d’un Juif, insigne
sorcier, changea cette ceinture en serpent, un certain jour que le
roi s’en était paré. On pense aisément quelle dut être la surprise
du prince et celle de toute la cour, lorsque la ceinture commença à
s’agiter et à siffler, sur quoi la Padilla trouva facilement occasion
de persuader à son amant que Blanche était une magicienne qui voulait
le faire périr par sorcellerie. Baluze, _Hist. des papes d’Avignon_, I,
p. 224 ; Ayala, p. 95.

[149] V. Gratia Dei, dans le _Semanario erudito_ de Valladares, tome
28, p. 237 ; le comte de la Roca, _el rey don Pedro defendido_, p.
15, verso, 44. Le comte ajoute agréablement dans son style cavalier :
« Si l’infant don Fadrique fut un an et plus, comme on le prétend, à
conduire la reine Blanche de France à Valladolid, cela prouve que les
chemins étaient bien mauvais ou qu’ils ne prirent pas le meilleur. »

[150] Le contrat de mariage de Blanche existe aux archives du royaume,
daté de Paris, 2 juillet 1352. Il est signé par les deux ambassadeurs
castillans, don Juan Sanchez de las Roelas, jadis évêque de Séville,
évêque élu de Burgos, et par don Alvar Garcia d’Albornoz. Carton J.
603, pièce 55. — Suivant toute apparence, don Fadrique ne quitta pas
Llerena avant le mariage du roi, auquel d’ailleurs il n’assista point.
Voir dans Ayala, p. 112, la note de M. Llaguno sur ce sujet. Consulter
également l’_Apologia del rey don Pedro_, par don Josef Ledo del Pozo,
p. 189.

[151] On dînait alors à neuf ou dix heures du matin.

[152] Ayala, p. 95.

[153] Le roi de Portugal avait obtenu sa grace de don Pèdre, et don
Juan était revenu à la cour de Castille avec Alburquerque, en apparence
réconcilié avec lui. Ayala, p. 85.

[154] Ayala, p. 98 et suiv.

[155] Ayala, p. 104. _Abreviada_. V. note 2.

[156] Ayala, p. 105 et suiv.

[157] Ayala, p. 106.

[158] Ayala, p. 108.

[159] Bulario de Santiago, cité par Llaguno. V. Ayala, p. 116, note 3.

[160] Ayala, p. 113.

[161] Cfr. Ayala, p. 114. — Rades, _Cron. d’Alcántara_, p. 27.

[162] On montre dans la cour de l’Alcazar à Séville, près de la porte
dite des Bannières, les restes d’un tribunal en plein air où don Pèdre
prenait place pour juger les procès.

[163] Il est probable que don Pèdre ne savait pas l’arabe ; mais on
peut voir par les récits du _comte Lucanor_ combien les romans arabes
étaient familiers aux Castillans.

[164] La tradition, qui n’est jamais à court de circonstances
minutieuses, rapporte que l’inconnu gardait une rue, c’est-à-dire qu’il
empêchait les passants d’y entrer, soit pour parler en liberté à une
femme, soit pour procurer cette facilité à un ami. Cet usage existait
encore il y a quelques années en Espagne, et occasionnait souvent des
duels.

[165] On dit que ce nom a été donné à la rue en mémoire de la lampe,
_candilejo_, qui éclaira le duel. — Zúñiga, _Annales eclesiasticos de
Sevilla_, t. II, p. 136.

[166] Zúñiga, _An. eccles._, t. II, p. 137.

[167] Rainaldi, _Ann. eccles._, année 1354. — Ayala, p. 115.

[168] Rades, _Cron. de Calat._, p. 54.

[169] Cfr. Ayala, p. 116 et suiv. Rades, _Cron. de Calat._, p. 54. —
Suivant ce dernier, le maître de Calatrava aurait été arrêté pendant
qu’il était à table avec le roi. Le récit d’Ayala m’a paru le plus
vraisemblable. Rades d’ailleurs ne cite pas ses autorités.

[170] Rades, _Cron. de Calat._, p. 51.

[171] La conformité des noms donne lieu de supposer que Diego de
Padilla, frère de la maîtresse du roi, était parent de l’ancien maître
de Calatrava supplanté par Nuñez de Prado.

[172] Ayala, p. 118.

[173] Il est permis de révoquer en doute la sincérité de ce
désintéressement ; on a vu que les domaines de Coronel avaient été
en majeure partie donnés par don Pèdre à la fille de doña Maria de
Padilla. Ayala, p. 83.

[174] Ayala, p. 121 et suiv.

[175] Ces autorisations furent accordées par Innocent VI. Voy.
Rainaldi, _Annales eccl._, année 1354.

[176] Don Pedro Fernandez de Castro de la Guerra avait eu quatre
enfans, deux légitimes issus de son mariage avec doña Isabel Ponce de
Leon (cousine de doña Leonor de Guzman) : c’étaient don Fernand et doña
Juana ; les deux autres avaient pour mère doña Aldonza de Valladares :
c’étaient don Alvar Perez de Castro et Inès, maîtresse de l’infant don
Pierre de Portugal.

[177] Cfr. Ayala, p. 127 et suiv. — Dans la suite, doña Juana conserva
le titre de reine. Don Pèdre s’en montra chagrin, mais ne prit aucune
mesure pour l’obliger à y renoncer.

[178] Ayala, p. 124.

[179] Chez les Turcs, l’héritier du trône est le plus proche descendant
d’Othman. Le successeur présomptif du sultan actuel est son frère cadet.

[180] Ayala, p. 125.

[181] _Ibid._, p. 126.

[182] Ayala, p. 131.

[183] J’ignore absolument sur quoi cette accusation était fondée.

[184] Ayala, p. 135 et suivantes.

[185] Ayala, p. 136. — Rades, _Cron. de Santiago_, p. 46.

[186] Il avait obtenu ce titre probablement après que Diego de Padilla
eut été nommé maître de Calatrava.

[187] _Los Reyes Nuevos, par don X. Lozano_, lib. I, cap. X. — C’est
sur cette pierre que la sainte Vierge posa les pieds quand elle apparut
à saint Ildephonse et lui remit une chasuble _de tela de cielo_, de
toile du ciel, selon le grave auteur que je viens de citer.

[188] Ayala, p. 140 et suiv.

[189] Ayala, p. 139.

[190] _Ibid._, p. 140. — Rades, _Cron. de Santiago_, p. 46. — Il
nomme le commandeur de Ségura don Lope Sanchez de Avendaño.

[191] Rades donne sept mille chevaux au seul maître de Saint-Jacques.
_Cron. de Santiago_, page 47.

[192] Pierre IV était alors en Sardaigne. Zurita, _Anales de Aragon_,
t. II, p. 257. — J’ai conservé la forme catalane de ce nom pour le
distinguer de ses homonymes le roi de Castille, le roi d’Aragon,
l’infant de Portugal, etc.

[193] Don Henri, comte de Trastamare, est presque toujours ainsi
désigné. Il signe, _Moi_, le Comte. Il était alors en effet le seul
comte en Castille ; les riches-hommes ne portaient pas encore de titres.

[194] Don Juan Alonso d’Alburquerque.

[195] C’était au contraire don Tello qui était venu chercher les
infants en Castille. Nous aurons plus d’une fois à remarquer les
ménagements de don Pèdre pour don Tello.

[196] Zurita, _Anales de Aragon_, tome II, p. 259.

[197] Ayala, p. 152.

[198] Ayala, p. 153.

[199] _Id._, p. 156. — Je comprends difficilement le but de cette
restriction, s’il s’agit de cette longue et lourde lance, arme
ordinaire des chevaliers dans le nord de l’Europe ; mais je crois
qu’il faut entendre ici par _lanza_ la javeline ou zagaye, arme de
trait fort en usage parmi les cavaliers espagnols. Le même motif
qui ferait aujourd’hui proscrire les armes à feu dans une semblable
entrevue pouvait alors dicter la convention que je rapporte. — Sur le
nombre des chevaliers présents à l’entrevue, il y a une variante dans
les deux principaux manuscrits d’Ayala. La _Chronique vulgaire_ en
nomme cinquante, _l’Abrégée_, que je suis, comme plus ancienne, vingt
seulement. On conçoit que la vanité de quelques grandes maisons se soit
complu à augmenter le nombre des représentants des deux partis.

[200] Ayala, p. 157-164.

[201] Ayala, p. 166. Cfr. avec le _Sumario de los reyes d’España_, p.
63, note ; et Gratia Dei dans le _Semanario erudito_, tome XXVIII, p.
287.

[202] Ayala, p. 168.

[203] Ayala, p. 168.

[204] _Sumario_, etc., p. 64.

[205] _Ibid., ib._

[206] Ayala, p. 169.

[207] Ayala, p. 172.

[208] Ayala, p. 174.

[209] _Sumario_, etc., p. 65. — Suivant l’anonyme auteur du _Précis
du règne de don Pèdre_, le roi aurait donné à don Tello la seigneurie
de Biscaïe, Aguilar de Campos et les Asturies de Santillane. Mais don
Tello possédait déjà la Biscaïe du chef de sa femme, doña Juana de
Lara. Pour que l’anecdote soit plus romanesque, l’anonyme ajoute que le
roi écrivit la donation sur un chiffon de papier, dans un ermitage au
milieu de la chasse.

[210] Ayala, p. 175.

[211] Zurita, t. II, p. 269. — Ayala, p. 178. — Il paraît que les
articles du traité d’Atienza concernant les infants d’Aragon ne furent
jamais fidèlement observés par Pierre IV.

[212] Ayala, p. 177.

[213] Rainaldi, _Ann. eccl._, année 1355, § 29, tome XXV.

[214] Rainaldi, _Ann. eccl._, t. XXVI, p. 22. Cfr. avec la note 5 de M.
Llaguno, _ad_. Ayala, page 209.

[215] Ayala, p. 73.

[216] Ayala, p. 179.

[217] _Ginetes_, cavaliers armés à la légère. Le mot de génétaires est
employé par Froissart.

[218] Ayala, p. 181-187.

[219] _Ibid._, p. 189.

[220] Bref d’Innocent VI du 8 juillet 1355. — Ayala, p. 187.

[221] Ayala, p. 192.

[222] Ayala, p. 195.

[223] La fille de don Diego de Zavallos, doña Elvira, était la mère du
chroniqueur Pero de Ayala. Voyez _Torres y Tapia, Cron. de Alcánt._, t.
II, p. 80.

[224] Zavallos, après avoir été retenu quelque temps en prison dans un
des châteaux et sous la garde de Hinestrosa, parvint à s’échapper et à
se réfugier en Aragon. Cfr. Rades, _Cronica de Alcántara_, p. 27. —
Ayala, p. 197 et suiv. — Selon Torres y Tapia, _Cron. de Alcánt._, t.
II, p. 80 et suiv., Zavallos rentra en grace auprès de don Pèdre, et
obtint un autre emploi.

[225] Ayala, p. 201. — Rainaldi, _Ann. eccl._, t. XXV, p. 629.

[226] Ayala, p. 202. — Rades, _Cron. de Calat._, p. 56.

[227] Ayala, p. 203 et suiv.

[228] Cri d’alarme au moyen-âge qui revient souvent dans Froissart :
« Si vinrent aux fenêtres de la porte et commençarent à crier à haute
voix : Trahis ! trahis ! Adonc s’estourmirent en grand effroi, etc. »
Froissart, liv. III, chap. 99.

[229] Rades, _Cron. de Calat._, p. 56, prétend sans aucune autorité que
le roi le tua de sa propre main devant la reine. J’ai suivi le récit
très circonstancié d’Ayala, qui seul mérite créance.

[230] Ayala, p. 207. — Rades, _Cron. de Calat._, p. 56.

[231] Ayala, p. 209.

[232] _Ibid., ibid_.

[233] _Ibid._, p. 210.

[234] _Ibid., ibid_.

[235] _Ibid._, p. 213.

[236] Ayala, p. 211.

[237] Ayala, p. 214. On verra bientôt que notre chroniqueur se trompe
fort suites conséquences de ce meurtre.

[238] Pero non se pudo facer, ca non les quiso et rey descobrir este
secreto a los que entraron en el torneo, que avian de facer esta obra,
e por tanto cesó. Ayala, p. 212.

[239] Ayala, p. 212.

[240] Le seigneur d’Hijar était l’intermédiaire de cette négociation en
1355. Voyez lettre de Pierre IV au seigneur d’Hijar, datée de Castel de
Caller, 1er juillet 1355. _Archivo general de Aragon_, registre 1293
_Secretorum_, p. 22.

[241] Zurita, _Anal. de Aragon_, p. 268 et suiv. — Ayala, p. 217.

[242] Zurita, p. 269, verso.

[243] Placencia en Biscaïe, à quatre lieues de Bilbao. Le comte de la
Roca suppose fort mal à propos, ce me semble, que ces barques venaient
de Plaisance en Italie. _Rey don Pedro def._, p. 37, verso.

[244] Ayala, p. 215.

[245] Zúñiga, _Anales ecclesiasticos de Sevilla_, t. II, p. 141,
remarque que don Pèdre fut le premier roi de Castille qui s’embarqua
pour une expédition maritime.

[246] Cfr. Ayala, p. 220. — Zurita, t. II, p. 271, verso.

[247] Ayala, p. 217.

[248] Ayala, p. 219. — Zurita, t. II, p. 270 et suiv.

[249] _Arch. gen. de Aragon_. Instructions à Mosen Francesch de
Perellòs (probablement le même que l’amiral de ce nom), envoyé du roi
d’Aragon en France. Sans date, mais vraisemblablement de la fin d’août
1356. Registre 1293 _Secretorum_, p. 38.

[250] Zurita, t. II, p. 271. — Mémoires de Pierre IV, dans Carbonell,
_Chronica d’Espanya_, p. 183, verso.

[251] Il ravagea le territoire de Castalla et de Homil, mais sans
pouvoir prendre ces deux villes faute de machines. Cascales, _Hist. de
Murcia_, p. 121.

[252] Il fut repoussé et battu par le comte de Luna. Ayala, p. 221.

[253] Zurita, t. II, p. 273 et suiv. Selon cet auteur, le traité de
Pina est du 8 novembre 1356.

[254] En Catalogne, Montblanch, Tarrega, Villagrassa ; en Aragon,
Tamarit, Ricla, Épila ; dans le royaume de Valence, Castellon del Campo
de Burriana et Villareal. _Mémoires de Pierre IV_ dans Carbonell,
p. 184. Il paraît que les habitants de Castellon et de Villareal
refusèrent long-temps de reconnaître don Henri pour leur seigneur,
malgré les injonctions réitérées du roi d’Aragon. _Arch. gen. de Ar._,
registre 1543, p. 36 et suiv.

[255] _Pagado ò irado_.

[256] 68,833 réaux, un peu plus de 17,000 francs.

[257] _Cavalls armats e cavalls alforrats_. Les premiers étaient bardés
de fer, les seconds avaient des couvertures de cuir ou de toile piquée.

[258] J’ai rapporté d’après Zurita le traité de Pina. Je n’ai pu
trouver l’original dons les archives d’Aragon, mais seulement une
convention nouvelle rappelant celle de Pina et datée de Saragosse, 20
janvier 1357. D’après un troisième traité daté de Saragosse, 30 août
1357, la solde des hommes d’armes est portée à 8 sous, et celle des
génétaires à 6 sous. En temps de paix, le comte de Trastamare pourra
conserver 400 hommes d’armes aux gages du roi, à raison de 3 sous
et demi. Le roi d’Aragon ajoute que, dans le cas où son trésorier
refuserait de payer au Comte les subsides promis, il s’engage à les
acquitter sur sa cassette particulière, quinze jours après la première
sommation. On doit remarquer que, dans ce dernier traité de Saragosse,
il n’est point question de don Fadrique ni des biens appartenant aux
infants d’Aragon et donnés au comte de Trastamare. Il est à croire qu’à
cette époque (août 1357) le roi traitait secrètement avec ces princes.
_Arch. gen. de Aragon_, parchemin. _Segona Caixa_, nº 20. En 1356,
don Henri n’avait pu encore rassembler le nombre d’hommes stipulé. Il
n’avait, suivant les _Mémoires de Pierre IV_, que 300 hommes d’armes et
autant de génétaires. Carbonell, p. 181.

[259] Cascales, _Hist. de Murcia_, p. 121.

[260] Zurita, t. II, p. 275. — Cascales, _Hist de Murcia_, p. 122.

[261] Zúñiga, _An. eccl._, II, 142. Voir à l’appendice A la description
des tombeaux.

[262] Ayala, p. 226.

[263] Ayala, loc. cit. — _Apologia del rey don Pedro_, p. 180.

[264] Ayala, 224, 234.

[265] Cfr. Ayala, p. 237. — Zurita, t. II, p. 279. — Le roi d’Aragon,
dans ses mémoires, accuse le gouverneur de Tarazona, Miguel de Gurrea,
d’avoir livré la place aux Castillans _par grand’ malice_. Carbonell,
p. 185.

[266] Il était vassal du roi d’Angleterre. Son nom est souvent cité par
Froissart.

[267] Ayala, p. 229.

[268] Ayala, p. 229. — Pierre IV prétend qu’il offrit la bataille et
que le roi de Castille la refusa. Carbonell, p. 185. — Selon Zurita,
l’intervention du cardinal Guillaume aurait empêché le combat. — Zur.,
t. II, p. 280. — La supériorité des Castillans, la position défensive
des Aragonais, et la retraite de Pierre IV sur Saragosse, m’ont paru
confirmer la version d’Ayala, que j’ai suivie.

[269] Zurita, t. II, p. 280.

[270] C’est encore aujourd’hui en plein air, sous un peuplier, qu’a
lieu la réunion des députés de la confédération basque, à Guernica.

[271] _Archivo gen. de Aragon_, reg. 1394 _Pacium et Treugarum_, p. 1
et suiv.

[272] Ayala, p. 228. — Cascales, _Hist. de Mur._, p. 122.

[273] Ayala, p. 232.

[274] _Arch. gen. de Aragon_, reg. 1394 _Pac. et Treug._, p. 14. — La
sentence d’excommunication est datée de Tudela, 96 juin 1357.

[275] Zurita, p. 284 et suiv. — _Hist. de Murcia_, 124. — Carbonell,
p. 185.

[276] _Arch. gen. de Aragon., autografos. Segona Caixa_.

[277] Ayala, p. 232.

[278] Ayala, p. 230.

[279] Zúñiga, _Anales de Sevilla_, tome II, p. 148. Le peuple raconte
que Marie Coronel, poursuivie par don Pèdre dans le faubourg de Triana,
se plongea la tête dans une poêle où une _Bohémienne_ faisait frire
des beignets. On m’a montré la maison devant laquelle avait eu lieu
l’événement, et, comme preuve irrécusable, on m’a fait remarquer que
cette maison est encore habitée par des Bohémiens, qui font la cuisine
en pleine rue.

[280] Le roi de Navarre était alors prisonnier du roi de France. Le
prince Louis, régent de Navarre, était en même temps sollicité par le
roi d’Aragon, et faisait des deux côtés des promesses qu’il n’avait
nullement l’intention de tenir. Zurita, t. II, p. 282, 284. Carbonell,
p. 185.

[281] Que penser de la jalousie de don Alvar, qui envoyait sa femme
solliciter à Séville le roi amoureux d’elle.

[282] Ayala, p. 234. Quelque étrange que puisse paraître cette
anecdote, je n’ai point hésité à la rapporter sur l’autorité d’Ayala,
qui fut peut-être témoin de cette intrigue de palais. En effet, il
était probablement alors à Séville, d’où nous le verrons bientôt
partir avec la flotte du roi. Il est remarquable que Zúñiga ait gardé
le silence sur cet événement, après avoir donné place aux contes
populaires sur Maria Coronel. V. _Anal. de Sevilla_, année 1358.

[283] Ayala, p. 231.

[284] Carbonell, p. 186. — _Arch. gen. de Ar_. Voir plusieurs lettres
de Pierre IV au sujet de ses droits sur cette place, notamment sa
consultation au docteur En Ramon Castellan, reg. 1394, p. 89, 31 et
suiv.

[285] V. passeport accordé à Gonzalo Mexia par le roi d’Aragon pour
aller, de la part du comte de Trastamare, conférer avec le maître de
Saint-Jacques de _certaines affaires_, valable pour une ou plusieurs
fois, _iendo o viniendo por unas ò muitas vegadas del dito Conde al
dito Maestre, et del dito Maestre al dito Conde_. Cariñena, 28 décembre
1357. _Arch. gen. de Aragon_, reg. 1543, p. 5 verso. V. Appendice B.

[286] _Romances sobre el rey D. Pedro_. — Rades, _Hist. del Ord. de
Santiago_, p. 48. — _Hist. de Murcia_, p. 123. — Ayala ne parle pas
de cette circonstance. Voir Appendice C.

[287] Ou de stuc. Les manuscrits offrent cette variante : _hierro_ ou
_yeso_.

[288] _Un Moro de su cámara_, Ayala. — M. Llaguno a préféré la leçon
_mozo de su cámara_, un page de sa chambre, fournie par quelques
manuscrits. Mais l’_Abrégée_ et les meilleures copies donnent _Moro_.
Il me paraît vraisemblable que don Pèdre, comme tous les despotes,
aimât à s’entourer de serviteurs étrangers. On verra plus tard qu’il
donna le commandement des arbalétriers de sa garde à un Géorgien.
Malgré les détails circonstanciés que rapporte Ayala sur cet événement,
on n’est point d’accord, parmi les antiquaires de Séville, sur le lieu
précis où fut tué don Fadrique. Suivant la tradition conservée par les
portiers de l’Alcazar, le Maître aurait été assassiné dans la salle des
_azulejos_ (mosaïques en faïence). On y montre encore les traces de
son sang comme on montrait à Blois le sang du duc de Guise. Ayala dit
positivement que le Maître fut tué dans la cour, et que don Pèdre dîna
dans la salle des _azulejos_.

[289] Ayala, p. 237, 243.

[290] V. p. 974.

[291] V. p. 969.

[292] Ayala, p 243.

[293] Ayala, p. 243 et suiv.

[294] Dans la dernière guerre civile, les troupes de la reine, chaque
fois qu’elles entraient à Guernica, coupaient le peuplier autour duquel
se réunissaient les députés des trois provinces, et autant de fois les
Basques en replantaient un autre dès que l’ennemi s’était éloigné.

[295] Selon la tradition reçue en Biscaïe, la seigneurie aurait été
gouvernée par la même famille depuis le neuvième siècle jusqu’au
quatorzième. Lope de Zuria, qui avait défendu avec succès la
province contre Alfonse, roi de Léon, fut élu seigneur en 860. Sa
race s’éteignit avec doña Juana de Lara, femme de don Tello. On dit
que Lope de Zuria fut le premier des seigneurs de Biscaïe qui prêta
solennellement le serment d’observer les franchises du pays. Un des
premiers articles est celui-ci : « Tout ordre du roi ou du seigneur qui
sera ou pourrait être contraire aux franchises de la Biscaïe, _sera
obéi et non accompli_. » C’est une fiction constitutionnelle comme ce
texte de la _Magna Charta_ : _The king cannot be wrong_.

[296] D’après les usages de Biscaïe, le seigneur devait prêter serment
de garder les priviléges, 1º entre les mains de la municipalité
(_regimiento_) de Bilbao ; 2º dans l’église de Saint-Emeterio de la
même ville ; 3º sous l’arbre de Guernica ; 4º enfin, dans l’église de
Sainte-Euphémie à Bermeo.

[297] Ayala, p. 244 et suiv.

[298] Ayala, p. 247.

[299] _Ibid._, p. 248.

[300] _Ibid., ibid._ — Carbonell, p. 186 et suiv.

[301] _Arch. gen. de Ar. Autografos_. Almazan, 10 juillet, ère 1396
(1358).

[302] Zurita, p. 289.

[303] Zurita, p. 289, verso. Les Mémoires de Pierre IV (dans Carbonell)
ne mentionnent pas cette anecdote, à laquelle Zurita paraît ajouter
créance. Elle est rapportée également par Abarca, _Anal. de Ar._, 1.
XXIV, cap. 7, § 11.

[304] Ayala, p. 249.

[305] _Ibid._, p. 250, 251.

[306] _Ibid._, p. 252.

[307] Zurita, t. II, p. 291.

[308] Ayala, p. 256.

[309] Ayala, p. 258, 266. — Zurita, 292.

[310] Ayala, p. 266, 270.

[311] En 1294. Mariana, t. I, p. 849.

[312] _Atalaya de las Crónicas_, cité par M. Llaguno, Ayala, p. 271.

[313] Ayala, p. 271. Un des glossateurs de Gratia Dei prétend que
Pero Lopez de Ayala fut au nombre des proscrits. Cette assertion est
démentie par le témoignage d’Ayala lui-même. V. _Sem. erud. de Vall._,
t. XXVIII, p. 228.

[314] Carbonell, p. 180, verso.

[315] Ayala, p. 272.

[316] _Ibid._, p. 273.

[317] J’ignore à quelle époque précise cette rupture eut lieu. M.
Llaguno (Ayala, p. 382, note 3) suppose que le roi don Pèdre fit casser
le mariage pour brouiller don Fernand avec don Henri. Si le roi prit
réellement part à cette intrigue, il faut croire que son intervention
fut fort secrète, puisque don Fernand porta tout son ressentiment
contre le comte de Trastamare. Le prétexte pour la dissolution du
mariage fut que les deux époux, étant parents à un degré prohibé,
n’avaient point obtenu de dispenses. Ils étaient cousins issus de
germains. Doña Isabel Ponce de Léon, mère de don Fernand, était cousine
germaine de doña Leonor de Guzman, mère de doña Juana.

[318] A un seigneur aragonais nommé don Philippe de Castro.

[319] _Que decian Uxel_. D’après cette expression d’Ayala, on pourrait
croire que Uxel était le nom du vaisseau. Mais dans quelques pièces
des _Archives d’Aragon_ j’ai trouvé le mot _oxeles_ au pluriel, ce qui
prouve que c’était un nom générique pour désigner certaine classe de
navires.

[320] _Arch. gen. de Ar. Autogr_. Lettre de l’infant don Fernand à
Pierre IV, de Valence, 7 mai 1359, annonçant l’arrivée prochaine de
l’escadre portugaise.

[321] Ayala, p. 227.

[322] Carbonell, p. 187. Ce sont les deux premiers mots de la loi qui
donne au prince ou au magistrat suprême le droit de convoquer tous les
hommes en état de combattre lorsque la ville est en danger.

[323] Nom donné aux levées en masse de la Catalogne. L’étymologie la
plus probable m’est fournie par mon ami don Manuel de Bofarull. Les
hérauts chargés de convoquer les miliciens criaient devant chaque
maison : _Via fora !_ allons, dehors ! Les habitants sortaient en armes
en répondant : _Som atents_, nous sommes prêts. C’était en quelque
sorte un mot de ralliement qui dans la suite devint le nom de cette
espèce de _landsturm_.

[324] Ce couvent n’existe plus aujourd’hui. Il y a sur son emplacement
un magasin de charbon. Le monastère était situé précisément en face des
Atarazanas, à gauche de la rampe qui conduit à la Muraille de mer.

[325] Les canons se composaient alors de barres de fer forgé,
assemblées comme les douves d’un tonneau et reliées par des cercles de
fer. La culasse était ouverte, et pour tirer on y plaçait une boîte
cylindrique ou une _chambre_, comme on dirait aujourd’hui, remplie de
poudre. Les canonniers avaient un certain nombre de ces boîtes toutes
chargées que l’on plaçait successivement dans la pièce sans avoir
besoin de l’écouvillonner comme on fait aujourd’hui. Voir pour la
description de ces bombardes l’excellent travail de M. Deville sur le
château de Tancarville, p. 15.

[326] Carbonell, p. 187. — Ayala, p. 277 et suiv. — Zurita, p. 294.

[327] Carbonell, p. 187, verso.

[328] Ayala, p. 280, 287.

[329] Ayala, p. 287.

[330] Ayala, p. 290.

[331] Ayala, p. 291.

[332] _Ibid._, p. 292.

[333] Le pape ayant, par une bulle, exigé une dîme sur les biens
appartenant aux ordres militaires, don Pèdre défendit d’avoir égard à
ce décret par un rescrit daté d’Olmedo 5 juillet, ère 1397 (1359). On
remarquera le considérant où se peint son caractère : « Et pourtant que
c’est chose nouvelle et inusitée aux temps passés, qui, si elle était
soufferte, détruirait lesdits ordres, œuvres des rois d’où je sors,
voire, œuvres miennes, d’où me viendrait grand dommage, » etc. Bulario
de Calatrava, p. 500.

[334] _Arch. gen. de Ar._, Instructions et pouvoirs donnés au comte de
Trastamare. Tarazona, 1er mars 1360. Reg. 1170, p. 29. V. Appendice.

[335] Ayala, p. 298.

[336] _Id._, p. 299.

[337] Ayala, p. 299, Zurita, t. II, p. 298, Carbonell, p. 188,
rapportent que la reddition de Tarazona eut lieu au commencement de
l’année 1360. Une lettre du roi d’Aragon à Diego Perez Sarmiento, en
date du 28 février 1360, annonce la prise de cette place, dans laquelle
il venait d’entrer. _Arch. gen. de Ar._, registre 1170 _Secretorum_, p.
26. Mais, dès le 5 décembre 1357, il signait à Gonzalez Lucio, _vassal
du roi de Castille_, et à Suer Garcia Suarez de Tolède, _écuyer_, la
promesse de 40,000 florins de bon or payables à Tudela en Navarre, a la
condition qu’ils lui livreraient Tarazona, et pour les grandes dépenses
qu’ils ont faites et font chaque jour à son service : _por raho de gran
costa que havedes fecho e fazedes de cada dia en nuestro servizio.
Arch. gen. de Ar._, registre 1293 _Secretorum_, p. 57. A la même date,
le roi promet à Suer Suarez 10,000 florins, probablement pour sa part
dans les 40,000, prix de la reddition de Tarazona. (Même registre, p.
58.) Il paraît que le roi d’Aragon, fort à court d’argent, ne put payer
Lucio qu’en 1360.

[338] Ayala, p. 301.

[339] Ayala, p. 302.

[340] Ayala, p. 303. _Abreviada_. Cfr. note 4 de M. Llaguno. — On peut
demander comment, au milieu d’une expédition, don Pèdre trouvait des
vases assez grands pour bouillir des hommes ? — Dans toute la Castille
on se sert de jarres énormes pour garder le vin, l’huile ou le blé,
quelquefois l’eau. Non-seulement un homme, mais plusieurs, pourraient
entrer dans une de ces jarres. Leur forme est tout antique. On sait que
le tonneau de Diogène était un vase de terre.

[341] Suivant la tradition populaire, cette prédiction fut adressée au
roi par le spectre d’un prêtre qu’il avait tué de sa main. Le fantôme
ajouta, suivant le style ordinaire des fantômes qui affectionnent
l’obscurité : _Tu seras pierre à Madrid_. En effet, la statue de don
Pèdre, placée sur son tombeau par sa petite-fille, abbesse du couvent
de Saint-Dominique, se voit encore à Madrid. La tradition que je viens
de rapporter a été suivie par Moreto dans sa curieuse comédie du _Rico
Hombre de Alcalà_.

[342] Ayala, p. 305.

[343] Ayala, p. 307.

[344] Juran de ayudar a fazer todo mal e danyo, desfacimiento e desonra
al rey de Castiella bien e lealment. Pedrola, 11 mai 1360. _Arch. gen.
de Ar., pergamino_ nº 2230.

[345] _Arch. gen. de Ar._, reg. 1170 Sigilli secreti, p. 165.
Attestation délivrée à don Bernal de Cabrera _ad suam excusationem,
et in testimonium veritatis_, 12 mai 1360, sans indication de lieu,
probablement à Pedrola ; on a vu que le traité de réconciliation entre
l’infant et don Henri est daté de cette ville, le 11 mai 1360.

[346] Ayala, p. 310, dit que cet homme était né en Tartarie, et avait
été esclave à Gênes. _Zorzo_, suivant M. Llaguno, est le nom de Georges
en grec vulgaire. C’est une erreur. Ce nom est du dialecte génois. Si
Ayala avait figuré la prononciation grecque, il aurait écrit Yorios.

[347] Ces cruautés amenèrent des représailles. Le roi d’Aragon écrivait
de Barcelone, le 12 septembre 1360, au comte de Trastamare pour lui
demander Henri Lopez de Orozco, chevalier castillan, son prisonnier.
Par une lettre du même jour, il ordonnait à Jordan de Urriès de faire
décapiter Orozco dès que le Comte l’aurait remis entre ses mains. Je
n’ai pu savoir si cet ordre cruel avait reçu son exécution. _Arc. gen.
de Ar._, reg. 1170 Sigilli secreti, p. 182.

[348] Na cinta trazia sempre o açoute por nâo haver dilaçâo em o
buscar. — Duarte do Liao. _Chronicas dos reis de Portugal_, t. II, p.
199.

[349] Camoens.

    Contra una dama, o peitos carniceiros
    Feros vos mostraïs, è cavalleiros ?
        _Lusiad._, cant. III, st. 130.


[350] Ayala, p. 310 et suiv. — Après avoir fait torturer long-temps en
sa présence Pero Coelho, un des assassins d’Inès, le roi de Portugal
ordonna de lui arracher le cœur. « Fouille à gauche dans ma poitrine, »
dit Coelho à l’exécuteur des hautes œuvres, « tu trouveras un cœur plus
grand qu’un cœur de taureau et plus fidèle qu’un cœur de cheval. »
_Colleccâo de ineditos de Historia portugueza_, t. V, p. 126. Coelho,
en portugais, signifie _lapin_. Ce nom fournit au roi une affreuse
plaisanterie qui peint les mœurs de l’époque. En voyant le prisonnier
il s’écria : « Qu’on fasse venir du vinaigre et des oignons ; on va me
fricasser ce _lapin_. »

[351] Gutier Fernandez avait cependant refusé d’accompagner le roi à
Toro lorsqu’il se remit entre les mains des rebelles, mais cette faute
avait été partagée par Diego de Padilla. Voyez § VIII, Ayala, p. 167.

[352] Ayala, p. 313 et suiv. — Cascales, _Hist. de Murcia_, p. 133.

[353] Ayala, p. 315 et suiv.

[354] Ayala, p. 319 et suiv.

[355] Ayala, p. 317.

[356] Ayala, p. 320.

[357] Ayala, p. 322. Suivant l’interpolateur de la chronique du
Despensero mayor, Simuel Levi, dont il rapporte faussement la mort à
l’année 1366, aurait été dénoncé au roi par plusieurs Juifs jaloux de
ses immenses richesses. Simuel, se voyant mis à la torture, mourut
_d’indignation_, « _de puro corage_, » dit l’auteur anonyme que je
copie, faute de pouvoir l’entendre. On trouva dans un souterrain
pratiqué sous sa maison trois tas de lingots d’or et d’argent si hauts
« qu’un homme derrière ne paraissait pas. » Le roi, en voyant ce
trésor, s’écria : « Si don Simuel m’eût donné le tiers du plus petit de
ces tas, je ne l’aurais pas fait tourmenter. Comment se laisser mourir
sans vouloir parler ! » _Sumario de los reyes d’España_, p. 73. Credat
Judæus Apella.

[358] Ayala, p. 323. — Conde, _Hist. de los Arabes_, 4e partie, cap.
XXIV. Marmol, _Descripcion de la Afr._, lib. II, p. 214 et suiv. Marmol
appelle le roi détrôné Abil Gualid, et l’usurpateur Mahamet.

[359] _Arch. gen. de Ar._ Convention entre Pierre IV et l’infant
d’Aragon. Barcelone, 31 janvier 1361. Registre 1393 Secretorum, p. 77
et suiv.

[360] Marmol, _Descrip. de la Afr._, le nomme Abu Henun, roi de Fez,
lib. II, p. 214.

[361] Ayala, p. 348.

[362] Publié par le roi de Castille, à Deza, le 13 mai ère 1399 (1361),
et à Calatayud, par le roi d’Aragon, le 14 du même mois.

[363] L’article qui interdisait aux maîtres de posséder des forteresses
à trente lieues de la frontière d’Aragon était manifestement impossible
à exécuter, à moins qu’il ne s’agît des forteresses appartenant en
propre aux maîtres, et non de celles que possédaient leurs ordres.
Ainsi, par exemple, Ségura de la Sierra, commanderie castillanne
sur la frontière de Valence, ne pouvait être enlevée à l’ordre de
Saint-Jacques.

[364] Le traité ne prévoit pas le cas où les prisonniers auraient été
vendus en pays étranger. On vendait aux chrétiens les captifs maures,
et souvent, quoique cela fût expressément défendu par les canons
de l’église (notamment par le concile de Valladolid en 1322), les
chrétiens ne se faisaient pas scrupule de vendre leurs coreligionnaires
aux musulmans. Voyez Capmany, _Comercio de Barcelona_, deuxième partie,
p. 225.

[365] Cousin de Gomez Carrillo, décapité l’année précédente.

[366] Zurita, t. II, p. 305. — Ayala, p. 326. — _Arch. gen. de
Ar._, registre 1394 _Pacium et Treugarum_, p. 39 seq. — Les décrets
d’amnistie sont datés, celui de don Pèdre, du 7 mai, celui de Pierre
IV, du 14 mai 1361. Même registre, p. 54 et 55.

[367] _Arch. gen. de Ar._, registre 1394, p. 77. Instruction aux
ambassadeurs aragonais envoyés en Castille, le comte d’Osuna, le
vicomte de Rocaberti, Gilbert de Centelles et Micer B. de Palou. Sans
date, probablement octobre 1361.

[368] Le roi de Castille déclare qu’il n’aidera pas le roi d’Aragon
en cas de guerre contre le roi de Portugal, et _vice versâ_, le roi
d’Aragon ne lui donnera pas de secours en cas d’hostilités contre la
Sicile. Ce traité d’alliance fut publié à Deza, le 18 mai, par don
Pèdre, et le 22, à Calatayud, par Pierre IV. _Arch. gen. de Ar._,
registre 1394, p. 60 et suiv. — Une copie avec quelques variantes sans
importance, datée de Séville 15 juin, ère 1399 (1361), et signée par
don Pèdre, fut ensuite adressée à la chancellerie d’Aragon. _Arch. gen.
de Ar._, _Pergamino_, nº 2267.

[369] Les négociations entre Pierre IV et Abou-Saïd sont attestées par
Ayala et Zurita ; il suffit de comparer les dates du traité de paix
entre l’Aragon et la Castille, et de la guerre commencée par don Pèdre
contre Abou-Saïd, pour reconnaître toute l’influence que la menace
d’une diversion en Andalousie eut pour opérer un accommodement entre
les deux rois. Je dois dire cependant que je n’ai trouvé aucune trace,
dans les archives d’Aragon, d’une correspondance entre Pierre IV et
l’usurpateur de Grenade.

[370] Voir l’Appendice E.

[371] _Arch. gen. de Ar._, registre 1394 _Pacium et Treugarum_, p.
57-69. Pampelune, 10 août 1361.

[372] _Arch. gen. de Ar._, registre 1394, p. 77. Instructions données
par Pierre IV à ses ambassadeurs auprès de don Pèdre. Le roi les charge
de l’excuser pour le retard involontaire apporté à l’eloignement de
l’infant, qu’une maladie a retenu à Valence quelques jours après
l’expiration du délai fixé pour son départ par le dernier traité. Il
est maintenant en Catalogne. — Cfr. Zurita, t. II, p. 307.

[373] Don Henri et don Sanche commirent des pillages dans la
sénéchaussée de Carcassonne, au mois de juillet 1361. — Dom Vaissette,
_Hist. du Languedoc_, t. IV, p. 316.

[374] _Arch. gen. de Ar._ Instructions aux ambassadeurs, etc., registre
1394, p. 77.

_Ibid._, p. 38. — Lettre du roi d’Aragon à don Pèdre annonçant qu’il
a rendu les prisonniers en son pouvoir, et réclamant des Maures et des
Juifs détenus par quelques riches-hommes castillans sous prétexte que
ces captifs ne sont pas compris dans le traité. Barcelone, 22 novembre
1361.

_Ibid._, p. 39. — Lettre de Pierre IV à l’infant don Fernand pour lui
ordonner de rendre sans délai les prisonniers maures ou juifs qu’il
retient encore. Même date.

_Ibid._, p. 35. — Lettre de Pierre IV à don Pèdre pour réclamer
doña Milia, nourrice (_ama_) de feu l’infant don Juan, et son fils,
prisonniers en Castille. Barcelone, 18 septembre 1361.

_Ibid._, p. 90. — Lettre du roi d’Aragon à don Pèdre au sujet de la
restitution de la rançon de prisonniers murciens. Valence, 3 mars 1362,
etc.

J’omets plusieurs autres lettres dans lesquelles il est fait allusion à
l’exécution des articles du dernier traité.

[375] Voir, dans le _Romancero du Cid_, le duel des fils d’Arias
Gonzalo contre Diego Ordoñez. Rom., 24.

[376] Ayala, p. 330.

[377] Ayala, p. 350, note 3. Abr.

[378] Ayala, p. 324. — _Id._, p. 331.

[379] Marmol. _Descrip. de la Africa_, lib. II, p. 214.

[380] Ayala, p. 332. — Suivant les historiens arabes, Mohamed ne
voulut prendre lui-même aucune part à cette guerre, et demeura à Ronda
dans l’inaction, attendant que le repentir de ses sujets lui rendît sa
couronne. Conde. _Hist. de los Arabes_, Ire partie, cap. XXV.

[381] Ayala, p. 337.

[382] Ayala, p. 337, condamne cette superstition : _lo qual daña
mucho en tales fechos desque los omes toman rescelo é miedo en las
voluntades_.

[383] Près de Purullena, suivant Suarez. _Hist. del obispado de
Guadix_, p. 141.

[384] Ayala, p. 336 et suiv. — Rades. _Chron. de Calatrava_, 57. —
Suarez, _Hist. de Guadix_, p. 141.

[385] C’est, je crois, l’orthographe anglaise de son nom. Il est écrit
Caurely ou Carbolay dans les manuscrits d’Ayala, Cavirley dans les
registres des Archives d’Aragon, Caurelée dans Froissart.

[386] _Arch. gen. de Ar._ Lettre de Pierre IV à don Pèdre. Barcelone, 8
sept. 1361. Registre 1391, p. 74.

[387] _Arch. gen. de Ar._ Lettre de Pierre IV à don Pèdre. Barcelone,
25 octobre 1361. Même registre, p. 76.

[388] Zurita, t. II, p. 309.

[389] Rades, _Cron. de Calat._, p. 57.

[390] Ayala, p. 341.

[391] Ayala, p. 339 et suiv. — Conde, _Hist. de los Ar._, 4e partie,
cap. XXV.

[392] Ayala, p. 345.

[393] Ayala, p. 328, _Abrev._ La Vulgaire porte Medina Sidonia,
plusieurs manuscrits Medina de la Frontera. La ville de Jerez est
désignée dans quelques auteurs par le nom arabe de Medina ; de là
peut-être la confusion des deux noms. Le tombeau de Blanche existait
autrefois à Jerez de la Frontera.

[394] Rainaldi, _An. eccl._, t. XXV.

[395] Ayala, p. 328 et suiv. — _Romances del rey don Pedro_. App. F.

[396] J’ai trouvé dans les archives d’Aragon deux pièces réunies sous
le même titre : _Super matrimonio_, reg. 1394 _Pacium et Treugarum_,
p. 87 et suivantes. La première est une procuration passée à Bernal de
Cabrera par Pierre IV, pour conclure le mariage de l’infante Jeanne,
sa fille, avec le roi de Castille, et régler les intérêts de la jeune
princesse. Cette procuration est datée de Barcelone, 17 décembre 1361.
La seconde pièce, datée du 19 décembre, est la procuration de l’infante
elle-même à Bernal de Cabrera, laquelle, confessant être âgée de plus
de quatorze ans et de moins de vingt, renonce, suivant l’usage, au
bénéfice d’exciper de sa minorité, et autorise son fondé de pouvoir à
stipuler ses conventions matrimoniales. On doit conclure que, pour que
le roi d’Aragon et sa fille signassent de pareils actes, la négociation
devait être très avancée au milieu de décembre 1361. En effet, le
préambule de la procuration du roi porte : _Attendentes quod inter nos
et illustrent Petrum regem Castelle tractatur de matrimonio contrahendo
inter ipsum regem et inclytam infantissam Iohannam filiam nostram
carissimam_. Cfr. Zurita, t. II, p. 308.

[397] L’inscription tracée sur son tombeau à Jerez, assez long-temps
après sa mort il est vrai, confirme cette opinion de sainteté.

    CHRISTO. OPTIMO. MAXIMO. SACRVM
    DIVA. BLANCA. HISPANIARVM. REGINA
    PATRE. BORBONEO. EX. INCLYTA. FRANCO
    RVM. REGVM. PROSAPIA. MORIBVS. ET
    CORPORE. VENVSTISSIMA. FUIT. SED. PRAE
    VALENTE. PELLICE. OCCVBVIT. IVSSV
    PETRI. MARITI. CRVDELIS. ANNO SALVTIS
    MCCCLXI. AETATIS. VERO. SVAE. XXV

Rapportée par M. Llaguno, _ad Ayal._, p. 328, note 3.

[398] Ayala, p. 329.

[399] Zúñiga. _Anal. eccl. de Sev._, t. II, p. 162.

[400] Ayala, p. 350.

[401] _Apologia del rey don Pedro_, por el licenciado don José Ledo del
Pozo, lib. IV, cap. I.

[402] J’ai cherché inutilement l’explication de ce nom de compagnie
blanche qu’on trouve dans Ayala, p. 351, et dans d’autres auteurs.
On peut choisir parmi les hypothèses suivantes. — Peut-être les
aventuriers avaient-ils une espèce d’uniforme, des soubrevestes
_blanches_, par exemple, pour les distinguer des autres hommes d’armes,
qui portaient le blason de leurs rois ou de leurs seigneurs. — Je
proposerai une seconde explication qui me semble préférable. On
appelait alors _armes blanches_ les armes en plaques de fer forgé par
opposition aux hauberts de mailles qui commençaient à disparaître.
_Armé à blanc_ ou bardé de plaques de fer étaient mots synonymes. Je
pense que les aventuriers, en général mieux équipés que les milices
féodales, ont pu tirer le nom de compagnie blanche de leurs armures,
nouvelles encore, surtout en Espagne. — Cuvelier, auteur de la
chronique en vers de Du Guesclin, fournit une troisième explication :
c’est que les aventuriers portaient des croix blanches.

    Il ni avoit en l’ost chevalier ne garçon
    Qui ne portast la croix blanche comme coton,
    Et la blanche compaigne pourtant l’appeloit-on.
                                         v. 7982.

Mais, suivant Cuvelier, les aventuriers ne prirent la croix qu’en 1365,
lorsqu’ils furent réunis sous le commandement de Du Guesclin, et l’on
voit par la chronique d’Ayala que le nom de compagnie blanche existait
auparavant.

[403] Carbonell, p. 189. — _Nos per contrastar llur entrada, fem
convocar lo usatge_ Princeps namque. — A cette occasion, don Pèdre
écrivit au roi d’Aragon pour lui exprimer son regret de ne pouvoir,
à cause de la guerre de Grenade, l’aider à repousser _ces mauvaises
compagnies_ qui désolaient ses frontières ; mais, s’il est nécessaire,
ajoutait-il, « j’irai volontiers en personne chasser avec vous ces
pillards. » Séville, 24 septembre 1361. _Arch. gen. de Ar._, reg. 1394,
p. 75.

[404] Don José Yanguas y Miranda. _Diccionario de Antigüedades de
Navarra_, t. III, p. 99. Le traité fut fait à Estella, entre les
plénipotentiaires des deux rois, le 22 mai 1362, et ratifié par don
Pèdre à Carascosa, le 2 juin suivant.

[405] Ayala, p. 353 et suiv.

[406] Le 14 juin 1362. Don J. Yanguas. _Ant. de Nav._, t. III, p. 100.

[407] Zurita, t. II, p. 312.

[408] Zurita, t. II, p. 312.

[409] Ayala, p. 356.

[410] Don J. Yanguas. _Ant. de Nav._, t. III, p. 100.

[411] Zurita, t. II, p. 311. — Le roi de Portugal ne vint pas en
personne, mais il envoya quelques troupes auxiliaires à son allié le
roi de Castille.

[412] Ayala, p. 356-362. — Zurita, t. II, p. 3. — Villani, autorité
très suspecte, prétend, lib. X, cap. XCVIII, que don Pèdre fit tuer
six mille habitants de Calatayud.

[413] Ayala, p. 363.

[414] Selon certain traité, sur ce fait de nouvel, par nous et par
noble et puissant homme, messire Arnould d’Audeneham, chevalier
maréchal de France, avecque les gens des compaignies estant a présent
au dit royaume, nous mettrons à tout notre pouvoir, sans fraude et
sans mauvais engin, hors du dit royaume de France, sans jamais y
retourner pour faire la guerre, les gens des dites compaignies, c’est
à savoir toutes celles avecque lesquelles le dit traictié a été fait
par nous et par le dit maréchal ; item que nous mettrons tout notre
povoir à enmener avec nous hors du dit royaume l’Arceprestre (Arnaud de
Cervole), et aussi à mettre hors du dit royaume tous les gens du dit
Arceprestre, etc. Paris, 13 août 1362. Archives du royaume, section
historique, carton J. 603-58. Voyez aussi dom Vaissette. _Hist. du
Lang._, t. II, p. 316.

[415] Le roi de France ne s’était engagé à lui donner qu’une solde de
10,000 livres par an, encore n’était-ce pas de l’argent comptant qu’on
lui fournissait, mais on lui cédait des terres dont le revenu était
censé équivaloir à 10,000 livres. Voir le traité déjà cité.

[416] _Arch. gen. de Ar. Legajo de Autografos_. Appendice G.

[417] Zurita, t. II, p. 321.

[418] Rymer, t. III, 2e partie, p. 73. — Ayala, p. 364.

[419] Cfr. Ayala, p. 366. Zurita, t. II, p. 318. — Abarca, _An. de
Arag._, attribue la prise de Cariñena à la mésintelligence entre
l’infant don Fernand et don Henri, qui refusèrent de réunir leurs
forces pour secourir la place.

[420] Mari au lieu de Maria, Alfon au lieu de Aldonza.

[421] V. § XIII. — V.

[422] _Testamento del rey don Pedro. Cronica de Ayala_. Ed. Llaguno, p.
558 et suivantes.

[423] Ayala, p. 366. — Ayala n’a point fait connaître les noms des
seigneurs proscrits par don Pèdre ; on ignore quels ont été les motifs
de cette réticence. Il est certain qu’il n’était pas lui-même compris
dans cette liste, bien que quelques auteurs modernes l’aient avancé.

[424] Entre autres celle de Salvatierra, partido de Cinco Villas,
diocèse de Pampelune. Yanguas, _Ant. de Nav._, t. III, p. 100.

[425] Cascales, _Hist. de Murcia_, p. 107.

[426] Ayala, p. 369. — Zurita, t. II, p. 319.

[427] Zurita, _ibid._ — _Arch. gen. de Ar._, reg. 1293 _Secr._, p. 127.

[428] Ayala, p. 372. — Zurita, t. II, p. 320. — Selon Ayala, c’est
l’infante Beatriz, fille aînée de don Pèdre, qui devait se marier avec
l’infant don Alonso, dernier fils de Pierre IV, et âgé alors d’un an
seulement. C’est une erreur évidente.

[429] Ayala, p. 372. — Zurita, t. II, p. 321.

[430] Ayala, p. 373. — Zurita admet l’existence de ce traité secret.

[431] Ayala, p. 373.

[432] Cascales, _Hist. de Murcia_, p. 137.

[433] Zurita, p. 321.

[434] _Id., ibid._

[435] Zurita, t. II, p. 321.

[436] La conduite de Pierre IV à l’égard de l’infant était d’ancienne
date. En 1358, lorsque don Fernand rentra à son service, il lui avait
promis une pension de 150,000 sous barcelonais ; elle fut toujours fort
mal payée. Les réclamations de l’infant devenant très pressantes en
1361, le roi lui envoya un mandat sur son trésorier, mais en même temps
il défendait secrètement à cet officier d’y avoir aucun égard. Ce trait
peint Pierre IV. _Arch. gen. de Ar._ Lettre du roi d’Aragon. Barcelone,
23 décembre 1361, registre 1293 _Secretorum_, p. 107.

[437] Zurita, t. II, p. 323.

[438] Feliù, _An. de Cataluña_, p. 277.

[439] Ayala, p. 374. — Zurita, t. II, p. 322. — Carbonell, p. 190 et
suiv.

[440] Ayala, p. 374 et suiv. — Zurita, t. II, p. 322. — Carbonell, p.
190.

[441] Zurita, p. 322. — Carbonell, p. 190.

[442] Zurita, t. II, p. 324. — Je n’ai pas trouvé de traces de ces
négociations dans les archives de Barcelone, mais Zurita est si exact
ordinairement que je ne doute pas qu’il n’ait eu à sa disposition des
renseignemens certains.

[443] Zurita, t. II, p. 324.

[444] Zurita, t. II, p. 324.

[445] Zurita, t. II, p. 324.

[446] Zurita, t. II, p. 324. — Suivant Ayala, p. 379, l’entrevue des
deux rois aurait eu lieu à Sos (V. plus bas) et non a Uncastillo. Il
rapporte que les souverains alliés, après avoir signé le traité dont
nous avons fait connaître les principales dispositions, voulurent le
sceller par l’assassinat de don Henri ; mais le châtelain de Sos, ne se
prêtant pas à cette trahison, le coup fut manqué. Telle est la version
d’Ayala, à mon sentiment tout-à-fait invraisemblable. A cette époque,
il est évident que don Henri jouissait de la plus haute faveur auprès
du roi d’Aragon. Il venait d’en obtenir le meurtre de l’infant don
Fernand, ce qui n’avait pas été fort difficile, sans doute ; mais, ce
qui l’était davantage, il commençait à supplanter Cabrera, médiateur
infatigable de la paix avec la Castille, et le perdait dans l’esprit
de Pierre IV. Comment admettre qu’au moment où il prouvait ainsi son
influence sur le roi d’Aragon, ce prince ait songé à le faire périr ?
Enfin, si pareil projet eût été conçu, il ne pouvait avoir d’autre
motif que le désir d’obtenir, par cet assassinat, la paix avec la
Castille. Or, quel était le but de l’alliance des rois d’Aragon et
de Navarre, sinon de poursuivre la guerre à outrance ? Ayala répète
probablement les rumeurs répandues parmi les émigrés castillans, qui,
depuis la mort de l’infant, s’attendaient toujours à quelque nouvelle
trahison de Pierre IV. Cfr. Ayala, p. 379 et suiv. — Zurita, t. II, p.
324.

[447] Zurita, t. II, p. 325.

[448] Ayala, p. 380. — Zurita, t. II, p. 325.

[449] Requena, Moya, Otiel, Canyet, Cuenca, Molina, Medina Celi,
Almazan, Soria, Agreda. On remarquera que dans le traité de Uncastillo
Pierre IV se réservait _tout le royaume de Tolède_.

[450] _Arch. gen. de Ar._ Benifar, 10 octobre 1363. Registre 1543
_Varia_, p. 66 et suiv. Voir à l’Appendice.

[451] _Arch. gen. de Ar._ Convention pour échange d’otages. Benifar,
6 octobre. _Indice alfabétrio del rey don Pedro IV_, nº 528. —
Ratification de la convention précédente. Benifar, 10 octobre 1363.
_Indice_ nº 524. On observera que les engagements entre le roi et
le Comte ne sont point relatés dans ces deux dernières pièces. La
première est signée par tous les seigneurs dont les fils doivent servir
d’otages, tandis que le traité d’alliance et de partage n’est signé que
par deux témoins obscurs.

[452] Feliù, _An. de Cataluña_, 11,275.

[453] Je rapporte, d’après Zurita, le traité de Sos, dont je n’ai pu
trouver aucune trace dans les archives d’Aragon. D’après cet annaliste,
toujours si exact, le traité de Sos aurait eu lieu le 2 mars 1364.
Zurita, t. II, p. 327 et suiv.

[454] Zurita, t. II, p. 335.

[455] Carbonell, p. 191.

[456] On alla jusqu’à l’accuser d’avoir chargé l’amiral Françes
Perellòs d’insulter le roi de Castille dans le port de San-Lucar, et
d’avoir ainsi provoqué cette guerre contre laquelle il n’avait cessé de
protester. Zurita, t. II, p. 335, verso.

[457] Zurita, lib. IX, cap. LII et LVII.

[458] _Ibid._, t. II, p. 338, 340.

[459] Ayala, p. 301.

[460] Ayala, p. 382. — Carbonell, p. 191, v., donne au roi d’Aragon
1,722 hommes d’armes. Probablement il ne compte que les Aragonais et
non les Castillans de don Henri.

[461] Carbonell, p. 191. — Ayala, p. 382.

[462] Ayala, _ibid._ — Feliù, _Hist. de Cataluña_, t. II, p. 280.

[463] Carbonell, p. 192.

[464] Probablement la rivière de Murviedro.

[465] Carbonell, p. 192.

[466] _Ibid._, p. 192.

[467] Ce nom, d’origine arabe, vient, dit-on, de leur coiffure, qui
consistait en un camail de fer couvrant la tête et les épaules.
C’était une armure introduite par les Arabes en Espagne. On la voit
dans une des peintures de l’Alhambra. Les armes offensives des
Almogavares consistaient en plusieurs javelots et une hache d’une forme
particulière. Jamais ils ne couchaient dans une maison et supportaient
la faim et la soif avec une étonnante persévérance. Leur cri de guerre
était _hierro despierta !_ fer, réveille-toi ! Voir la chronique de
Muntaner et l’expédition des Catalans en Morée par Moncada.

[468] Carbonell, p. 192.

[469] Feliù, _An. de Cataluña_, t. II, p. 280.

[470] Ayala, p. 384.

[471] Zúñiga, _An. de Sev._, t. II, p. 165.

[472] Ayala, p. 387. — Cascales, _Hist. de Murcia_, p. 137.

[473] Carbonell, p. 194, verso.

[474] _Id., ibid._

[475] « E lo dit rey de Castiella pres lo dit pa e dix aytales paraules
o semblants : A mi semeia que vosotros todos seades de acuerdo que
ponga batalla al rey de Aragon, de que yo digo en verdat, que si yo
tomasse con mi los que el dito rey de Aragon tiene en si, e los havia
por mis vassallos o por mis naturales, que senes todo miedo pelearia
con todos vosotros e con toda Castella e ahun con toda Hespanya ; e por
que sepais yo en que vos tiengo, es asin, que con este pan que tiengo
en mi mano pienso que se hartarian cuantos leales ay en Castella. »
Carbonell, p. 195, verso.

[476] Cfr. Ayala, p. 388. — Zurita, lib. IX, cap. LIX. — Carbonell,
p. 195 et suiv.

[477] Ayala, p. 389.

[478] Zurita, t. II, p. 340. — Ayala, p. 391.

[479] Ayala, p. 391.

[480] Ayala, p. 392 et suiv.

[481] C’est-à dire quatorze ans pour le jeune homme et douze ans
pour sa fiancée. _Arch gen. de Ar. Capitula facta per dom. regem et
comitem olim Trastamaræ, nunc regem Castellœ, apud locum seu obsidionem
Muriveteris_. Sans date, registre 1548, p. 70 et suiv., art. 7.

[482] _Arch. gen. de Ar. Capitula_, etc., art. 9.

[483] _Ibid. Replications e aditions feytes per lo senyor rey_, etc.,
art. 6.

[484] _Ibid. Replications_, etc., art. 4.

[485] _Ibid._, art. 7.

[486]
    Li uns à autre dit : il est bien aprestez
    Pour meurdrire marchans, maints en a desrobez.
    Regardez qu’il est fort, con a les poins carrez !
    Il est fort et poissant et moult noir et halez.

             Chronique en vers de Du Guesclin, v. 1619.

[487] Chronique de Du Guesclin, v. 7304.

[488] Ayala, _Abrev._, p. 399. — Passage curieux où le chroniqueur
nomme, d’après leurs noms français, toutes les pièces des armures de
plaques, inconnues en Espagne avant l’arrivée de la grande compagnie.

[489] Froissart appelle cette opération _retailler_ les lances.

[490] On l’essaya vainement à Poitiers. V. Froissart.

[491] _Perpuntes_. Ayala, p. 99. _Abrev_. — Cavallo alforado. Traités
du roi d’Aragon avec don Henri.

[492] _Chron. de Du Guesclin_, v. 7549 et suiv.

[493] Rymer, _De impediendo soldarios qui in comitiva se ponunt, ne
ingrediantur in Hispaniam_. 6 décembre 1365.

[494]
    Bien soyez-vous venus, apportez-vous argent ?
                    _Chron. de Du Guesclin_, v. 7510.

[495] L’auteur de la chronique en vers de Du Guesclin raconte cet
exploit de son héros avec la malignité ordinaire aux poètes du
moyen-âge, toujours pleins d’irrévérence contre l’église. Suivant cette
version, adoptée sans examen par l’histoire, Du Guesclin aurait exigé
que la contribution entière fût soldée par le trésor apostolique,
disant qu’il n’allait pas se battre pour les intérêts des bourgeois
d’Avignon, mais bien pour ceux du saint-père. Rien de moins fondé.
Il résulte d’une requête manuscrite du conseil municipal d’Avignon,
conservée dans les archives de la préfecture de Vaucluse, que la rançon
du territoire de l’église fut acceptée par Du Guesclin, sans qu’il fît
la moindre observation sur son origine. Mais il paraît que, dans la
suite, le cardinal de Jérusalem, vicaire d’Avignon, prétendit mettre
à la charge de la ville les 5,000 florins payés aux aventuriers, bien
qu’elle ne se fût engagée, dans le principe, à contribuer que pour
une somme de 1,500 florins. C’est du moins ce que j’ai cru comprendre
dans cette pièce fort obscure par sa détestable latinité. J’en dois la
communication à l’obligeance de M. Achard, archiviste de Vaucluse, qui
l’a découverte et a bien voulu me permettre de la publier. Il n’a pu
trouver aucun renseignement sur le résultat de la réclamation présentée
au saint-père. — Cfr. Nostre-Dame, _Hist. de Provence_, p. 122. —
_Chron. de Du Guesclin_, v. 7693-7724. — Appendice I.

[496] _Arch. gen. de Ar._ Propositions adressées au roi d’Aragon par
Mosen Juan de Arellano de la part du roi de Navarre. Art. 4, reg. 1205,
p. 61 et suiv.

[497] « Axi com son retaules d’argent, creus, calzers, y lanties, y
encensers. » Carbonell, p. 193.

[498] _Arch. gen. de Ar._ Propositions de Mosen J. de Arellano, reg.
1205, p. 61 et suiv. « Que tenido non seu de fazer guerra de su persona
ni de su regno. » Art. 1.

[499] _Ibid._ « Que non le sia tengut donar ni livrar terres ni argent,
e sera li fet e assignat dodari e cambra axi tal como fo à doña Maria
de Navarra. » Art. 2.

[500] _Ibid._, art. 4.

[501] _Ibid._ « Quel dito rey d’Arago considerando la buena voluntat
del dito rey de Navarra e las misiones que ha feyto por causa de los
sobre dichos castiellos, prometa de dar al dito rey de Navarra 40,000
florines d’oro. » Art. 6.

[502] Réponses du roi d’Aragon aux propositions précédentes. Art. 6,
reg. 1205, p. 63 et suiv.

[503] _Ibid._ Additions aux propositions. Le roi d’Aragon consent au
mariage à condition qu’il enverra des gens de confiance pour _voir
l’infante à loisir_, connaître sa santé, sa personne, et prendre des
informations sur son caractère. _Para veer la infanta a huella_ (pour
_huelga_) _la sanidat e apostamiento de su persona e haver informacion
de su persona_. J’ai cru devoir rapporter cette preuve singulière de la
prudence de la diplomatie au moyen-âge.

[504] _Ibid_. Réponse du roi d’Aragon à l’art. 4 des propositions de
J. d’Arellano. — Lettre du roi d’Aragon à Jordan d’Urries. Huerta de
Serra, 2365. Il professe de son intime amitié avec le roi de Navarre,
et ordonne, sous peine de son indignation, que les _ports_ des
montagnes soient fermés à toute troupe étrangère. Reg. 1205, p. 58. —
Autre lettre, dans le même sens et de même date, adressée au conseil de
Jaca. Même reg., p. 59.

[505] _Arch. gen. de Ar._ Instructions envoyées à Mosen F. Perellòs,
ambassadeur de Pierre IV en France, 12 novembre 1364. Reg. 1295
_Secretorum_, p. 111. — Nouvelles instructions semblables en 1365.
Même reg., p. 115. — Nouvelles instructions à Perellòs, datées de
Tortose, 15 août 1365. Reg. 1293 _Secret._, p. 93. — Projet d’un
traité avec le duc d’Anjou pour faire la guerre au roi de Navarre. Sans
date ; probablement des premiers jours de l’année 1366. Reg. 1293, p.
135. — Lettre à Perellòs sur le même sujet. Barcelone, 10 septembre
1366. _Ibid._, p. 137. — Traité d’alliance offensive et défensive avec
la France contre le roi de Navarre, signé à Toulouse, 29 septembre
1366. On convient que le duc d’Anjou attaquera le roi de Navarre en
personne avec 400 glaives (lances) au moins. Les états du roi de
Navarre situés au sud des Pyrénées appartiendront au roi d’Aragon ; ce
dernier fournira 400 lances au roi de France pour l’aider à s’emparer
des autres possessions du roi de Navarre. Reg. 1293, p. 144 et suiv.

[506] _Arch. gen. de Ar._ Lettre de Pierre IV. Saragosse, 26 février
1366. Registre 1213, p. 16.

[507] _Arch. gen. de Ar._ Acte de vente passé par le roi. Saragosse, 12
mars 1366. Registre 1213, p. 42 et suiv. Voici le préambule : « Quantas
nobis nostræque rei publicæ oppressiones et dampna, quantaque pericula
comminaret mora solutionis quam facere habemus comiti Trastameræ et
istis gallicanis agminibus, quæ divina magestas in nostrum auxilium
contra regem Castellæ nostrum hostem publicum exaltavit, etc. »

[508] Carbonell, p. 196.

[509] _Id., ibid._

[510] Zurita, t. II, p. 342.

[511] _Arch. gen. de Ar._ Priviléges accordés à maître Robert
d’Estanten, bourgeois de Saragosse, à la prière de messire Hugh de
Calverly. Saragosse, 1er mars 1366. Reg. 1213 Sigilli secreti, p. 24.

[512] Ayala, p. 405.

[513] Ayala, p. 397 et 405.

[514] _Arch. gen. de Ar._ Mandement du roi d’Aragon pour _repeupler_
le bourg de Pina saccagé (_barreyado_) par les compagnies de France.
Saragosse, 24 février 1366. Reg. 1213 Sigilli secr., p. 15. — Ordre
du roi pour faire rendre au comte d’Urgell cinquante bêtes à cornes
enlevées par les habitants du Perthus sur les Français qui les avaient
prises à Antillon, domaine de ce comte. Saragosse, 5 mars 1366.
_Ibid._, p. 24. — Appendice K.

[515] Ayala, p. 400.

[516] _Id., ibid._

[517] Ayala, p. 401.

[518] Ayala, p. 402.

[519] Ayala, p. 402 et suiv.

[520] Pero Lopez Ayala suivit le roi jusqu’à Tolède. Ayala, p. 404.

[521] Ayala, p. 404. Abr., note 4.

[522] Cascales, _Hist. de Murcia_. Lettre de don Pèdre au conseil de
Murcie, p. 199. v.

[523] Pellicer. _Justification de la grandeza de don Fernando de
Zúñiga_, p. 1 et suiv.

[524] _Mercedes Enriqueñas_.

[525] Ayala, p. 410.

[526] Ayala, p. 411.

[527] _Id._, p. 412.

[528] Ayala, p. 413. Abr.

[529] _Id._, p. 414.

[530] _Id., ibid._ — Cfr. Duarte do Liao, _Chronicas dos reis de
Portugal_, p. 222 et suiv.

[531] Duarte do Liao, _Chronicas dos reis de Port._, t. II, p. 224.

[532] Ces ceintures, en usage au XIVe siècle, et nommées _ceintures
d’honneur_, parce que les chevaliers seuls avaient droit de les porter,
se composaient de larges plaques de métal réunies par des anneaux ; on
les ceignait fort bas.

[533] Ayala, p. 415.

[534] Duarte do Liao, _Chron. dos reis de Port._, t. II, p. 225.

[535] Ayala, p. 416 et suiv.

[536] C’est une opinion populaire en Espagne que nul cheval étranger ne
peut vivre au-delà de quelques jours en Galice.

[537] Ayala, p. 418. Abr.

[538] _Id., ibid._

[539] Ayala, p. 418.

[540] Ayala, p. 421.

[541] Salazar, _Casa de Lara_, t. II, lib. XII.

[542] Ayala, p. 422.

[543] Ayala, p. 423. _Como quier que fue pequeña emienda_, pauvre
satisfaction, dit le chroniqueur.

[544] Froissart, livre I, 2e partie, chap. CCXIV. — Dom Vaissette,
_Hist. de Languedoc_, t. IV, p. 332.

[545] Vicomte de Santarem, _Quadro de relaçôes politicas e diplomaticas
de Portugal_, t. III, p. 26. — Mathieu de Gournay était sujet du roi
d’Angleterre.

[546] Ayala, p. 424 et suiv.

[547] Rades, _Cron. de Alcántara_, p. 29, verso. Je traduis
littéralement pour mieux rendre le brusque mélange de l’étiquette
diplomatique et de la familiarité épistolaire. Le roi dit tantôt
_nous_, tantôt _moi_.

[548] Ayala, p. 433. — Rymer, 23 septembre 1366. Carta donacionis
regis Castellæ principi Walliæ. — Super expensis exsolvendis, etc., t.
III, 2e partie, p. 115 et suiv.

[549] Rymer, _De primo bello regibus_, etc. Libourne, 23 septembre, t.
III, 2e partie, p. 122.

[550] Froissart, livre I, 2e partie, chap. CCXI.

[551] Rymer, _Traité de Libourne_, t. III, p. 116. « Item todos los
prisioneros... avran hy tal pecho como ellos han acostumbrado en las
guerraz de Francia, salvando los traidores judgados por el rey don
Pedro, don Tello y don Sancho sus hermanos, los cuales si presos fueran
seran dados al rey don Pedro, pagando el tal suma como el Princep
ordenarà. »

[552] On a vu que le comte de Denia avait reçu de don Henri ce nouveau
titre.

[553] _Arch. gen. de Ar._ Instructions aux ambassadeurs d’Aragon. Sans
date ; probablement juillet 1366. Reg. 1293 _Secretorum_, p. 127.

[554] _Id., ibid._ — Zurita, t. II, p. 344.

[555] Ayala, p. 426.

[556] Ayala, p. 429 et suiv.

[557] _Id._, p. 427.

[558] Logroño avait été enlevé à la Navarre par Alphonse VI de Castille
en 1076. — Yanguas, _Antigüedades de Navarra_, t. II, p. 203.

[559] Ayala, p. 435, _Abrev._

[560] Ayala, _ib., ibid._

[561] Ayala, p. 436. — Froissart, livre I, 2e partie, chap. CCXXIV.

[562] Ville de la province d’Alava, qu’on ne doit pas confondre avec
Salvatierra en Aragon, dont le roi de Navarre s’était emparé en 1364.

[563] Ayala, p. 444.

[564] Ayala, p. 445. — Froissart, liv. I, p. 2, chap. 229.

[565] Ayala, p. 447. — Froissart, liv. I, p. 2, chap. 226-28.

[566] Froissart, liv. I, ch. 226.

[567] _Id._, liv. I, chap. 230.

    Dit li quens d’Ermignac...
    S’est la terre d’entour de tous biens esseulée,
    Si con ni puet trover une pomme parée.

                    _Chron. de Du Guesclin_, v. 11342.

[568] Ayala, p. 447. — Froissart, liv. I, ch. 230.

[569] On remarquera que don Henri ne prend pas d’autres titres que ceux
de roi de Castille et de Leon. Selon le protocole ordinaire, il devait
y joindre ceux de _roi de Tolède, Galice, Séville, Cordoue, Murcie,
Jaën, Algarve, Algeciras, seigneur de Biscaïe et de Molina_. On peut
supposer que ces titres ont été supprimés par une espèce de ménagement
pour le roi d’Aragon, auquel il venait de céder le royaume de Murcie.

[570] Ayala, p. 450 et suiv. _Abrev._ — J’ai suivi pour la lettre
de don Henri la leçon que fournit le manuscrit d’Ayala désigné sous
le nom d’_Abreviada_, bien que la leçon des autres manuscrits soit
confirmée par l’autorité de Rymer. Je m’empresse de dire que, malgré
les recherches que j’ai fait faire à Londres, il m’a été impossible
de découvrir la pièce originale ou la copie dont s’est servi le
savant diplomatiste anglais. La lettre publiée par Rymer, semblable
pour le fond à celle que je traduis, en diffère cependant notablement
par les détails. Il n’y est point fait mention de cette longue série
d’assassinats imputés à don Pèdre, ni du droit, particulier aux
Espagnols, de se choisir leur roi. Or, il serait difficile d’imaginer
par quel intérêt Ayala aurait dans sa première rédaction altéré la
lettre de don Henri par ces additions remarquables, tandis qu’on
s’explique naturellement comment, lorsque la question de la succession
à la couronne de Castille eut été résolue définitivement par le mariage
d’une petite-fille de don Pèdre avec l’infant don Henri (de la maison
de Trastamare), on aurait supprimé certaines allusions à des événements
que d’un commun accord on désirait laisser dans l’oubli. En un mot,
la lettre transcrite de la chronique abrégée d’Ayala m’a paru plus
vraisemblable que le texte de Rymer, parce qu’elle porte le caractère
des passions du temps, et qu’elle semble un manifeste convenable à un
prince dans la position équivoque où se trouvait don Henri. Il est
évident qu’un usurpateur devait invoquer les vieilles lois gothiques
qui donnent au peuple le droit d’élire leurs souverains, tandis que
ses successeurs, affermis sur le trône, avaient maintes raisons pour
oublier ces mêmes lois. J’ai marqué par des guillemets les passages de
l’_Abreviada_ qui ne se trouvent point dans Rymer ni dans l’édition
_vulgaire_ d’Ayala.

[571] Froissart, liv. I, chap. 230.

[572] Inferendis ictibus inhabiles, accipiendis impenetrabiles. —
Tacite, _An._, 3, 41.

[573]
    Ἀλκίμεδον, μὴ δή μοι ἀπόπροθεν ἰσχέμεν ἵππους
    Ἀλλὰ μάλ᾽ ἐμπνείοντε μεταφρένῳ.
                                   (Iliade, XVII, 501.)

[574] Un glossateur de _Gratia Dei_ prétend à tort que Pero Lopez de
Ayala porta dans cette journée la bannière de l’Écharpe. Il confond la
bataille de Najera avec celle d’Aljubarrota.

[575] _Des Bretons_, dit Ayala ; mais on appelait alors ainsi, en
Espagne, les aventuriers, de quelque pays qu’ils vinssent. Ce mot,
employé souvent comme synonyme de pillards, montre quelle opinion l’on
avait des compatriotes de Du Guesclin. Ayala, p. 442.

[576] Ayala, p. 443.

[577] Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 234.

[578] _Idem_, chap. 219-221.

[579] Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 219.

[580] _Idem_, chap. 235. — Du Cange, verbo _Bannereti_.

[581] Froissart, chap. 234.

[582] Ayala, p. 454.

[583] Froissart, liv. I, chap. 236.

[584] Froissart, liv. I, chap. 239.

[585] Ayala, p. 453, 458. — Froissart, lib. I, chap. 236, 240.

[586] Froissart, l. I, chap. 241.

[587] Froissart, l. I, chap. 238.

[588] Ayala, p 471. — _Pellicer justificacion de la Grandeza de
Fernando de Zúñiga_, etc., p. 21.

[589] _Sumario de los reyes de España_, p. 70.

[590] Ayala, p. 473.

[591] Alonso Jufre avait été mis à mort par ordre du roi en 1358.

[592] Ayala, p. 458. — Froissart, liv. I, ch. 242. Froissart rapporte
que le roi marcha sur Burgos avec le _maître de Calatrava_ ; mais
Padilla n’avait pas assisté à la bataille. La confusion vient de ce que
Martin Lopez fut nommé maître de Calatrava peu de temps après.

[593] Ayala, p. 458 et suiv.

[594] Rymer, t. III, p. 2. P. 132. _Memoranda de Conflictu prænotato_.

[595] Ayala, p. 461, 462.

[596] Cascales, _Hist. de Murcia_, p. 148. Lettre de don Pèdre au
conseil de Murcie.

[597] Ayala, p. 473 et suivantes, appelle cette prison un _silo_.
L’archevêque y passa près de deux ans. Il fut depuis archevêque de
Toulouse.

[598] Torres y Tapia, _Cron. de Alcánt._, t. II, p. 102 et suiv.

[599] Rades, _Cron. de Calat._, p. 58, 59. — Torres y Tapia, _Cron.
d’Alcántara_, prétend que don Diego de Padilla était mort en 1385, et
il cite une protestation des frères de Calatrava contre l’élection de
Martin Lopez datée du 30 août, ère 1403 (1365). Voyez t. II, p. 103
et suiv. M. Llaguno discute et condamne ce document dans une note à
laquelle nous renvoyons le lecteur. Ayala, p. 596. — Suivant Ayala,
Padilla aurait été mis à mort dans le donjon d’Alcalà de Guadaïra en
1369 par ordre du roi, qui avait appris qu’il correspondait avec les
rebelles. Ayala, p. 536.

[600] Ayala, p. 474 et suiv.

[601] Ayala, p. 474, 483. — Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 243 et
245.

[602] Post hæc periit populus anglicanus in Hispania de fluxu ventris
et aliis infirmitatibus, quod vix quintus homo redierit in Angliam.
Knyghton, _Hist. Angl. script._, tome II, p. 2629.

[603] Ayala, p. 464.

[604] _Dar tiempo al tiempo_.

[605] Cascales, _Hist. de Murcia_. Lettre de don Pèdre au conseil de
Murcie. Tolède, 20 mai 1405 (1367), p. 151.

[606] Ayala, p. 496.

[607] Ayala, p. 497.

[608] Ayala, p. 500. — Zúñiga, _An. de Sev._, t. II, p. 173.

[609] Ayala, p. 497 et suiv.

[610] Ayala, p. 498.

[611] Ayala, p. 499.

[612] Ayala, p. 503, 504. — _Hist. de Languedoc_.

[613] Ayala, p. 504. Note 2 de M. Llaguno. — Dom Vaissette, _Hist. de
Languedoc_.

[614] Ayala, p. 506 et suiv.

[615] Le fils de ce prince, le comte de Denia, créé marquis de Villena
par don Henri, était encore prisonnier des Anglais.

[616] Ayala, p. 510, note I.

[617] Ayala, p. 514.

[618] Ayala, p. 516.

[619] Ayala, p. 517.

[620] Don Pèdre avait plusieurs enfants, non légitimés, d’autres femmes
que Marie de Padilla. Les trois filles de cette dernière étaient alors
à Bayonne.

[621] Ayala, p. 517. _Abrev._

[622] _Ibid._, p. 529 et suiv.

[623] Ayala, p. 525 et suiv. — Conde, _Hist. de los Arabes_, 4e part.,
cap. 26.

[624] Ayala, p. 528. — _Argote de Molina, Nobleza de Andalucia_, p.
238.

[625] _Idem_, p. 519.

[626] On nomme ainsi à Tolède une tour hexagone qui fait partie de
l’enceinte arabe de la ville, et qui touche à la porte _del Cambron_.
Suivant une tradition, cette tour aurait servi autrefois de prison à
l’officialité de Tolède. Selon quelques antiquaires, elle devrait son
nom à la résistance héroïque d’un petit nombre de prêtres tolédans, qui
la défendirent contre les Maures, dans le mémorable siége que soutint
Tolède contre le roi de Maroc Ali-Aben Jusef, au XIe siècle. La porte
del Cambron est plus moderne que la tour des Abbés. On dit qu’autrefois
l’entrée protégée par cette tour s’appelait la porte de l’Almaguera.

[627] Ayala, p. 529 et suiv.

[628] Ayala, p. 539 et suiv.

[629] _Idem_, p. 523.

[630] Ayala, p. 532.

[631] Froissart, liv. I, 2e partie, chap. 247. — Ayala, p. 466 et suiv.

[632] Ayala, p. 469.

[633] Froissart, liv. I, chap. 247. — Ayala, p. 470.

[634] Ayala, _Cron. de don Henrique II_, p. 15.

[635] On a vu que les trois filles qu’il avait eues de Marie de Padilla
demeuraient a Bayonne en otage auprès du prince de Galles.

[636] Je n’ai pu trouver de renseignements précis sur le point où don
Pèdre passa la Sierra-Morena. Son arrivée à Calatrava, pour rallier des
troupes venant de la Galice, me donne lieu de supposer qu’en partant
de Séville il marcha droit vers le nord ; c’était dans cette direction
qu’il devait rencontrer Fernand de Castro, venant de Zamora.

[637] Il est vraisemblable que les troupes de don Pèdre, partant de
l’Andalousie, ne passèrent pas toutes la Sierra-Morena sur le même
point. Celles qu’il avait à Jaën ou à Andujar, par exemple, entrèrent
sans doute dans la Manche par la vallée de la Jandula (la route du
Despeña Perros n’était pas encore pratiquée). Pour ces divisions,
Montiel était le point de ralliement le plus convenable.

[638] Ayala, p. 543.

[639] _Id._, p. 545. — Il est évident que le maître de Saint-Jacques
ne put abandonner Cordoue que lorsque don Pèdre fut au nord de la
Sierra-Morena. Or, pour qu’il pût le précéder sur la route de Tolède,
il fallait que le roi eût débouché soit en Estramadure, soit dans la
partie occidentale de la Manche.

[640] Ayala, p. 548.

[641] Froissart, liv. I, 2e part., ch. 253.

[642] Ayala, p. 549.

[643] Froissart, chap. 254.

[644] Ayala, p. 549.

[645] Ayala, p. 551 et suiv.

[646] Ayala, p. 554.

[647] _Id., ibid._ — Cfr. avec l’_Abrev_.

[648] Celle d’Yvon de Lakonnet, suivant Froissart, l. I, 2e partie,
chap. 254.

[649] Je suis la version de Froissart en ce point, comme la plus
vraisemblable ; le projet de don Henri était évidemment de provoquer
don Pèdre, afin d’avoir un prétexte pour le tuer.

[650] Cfr. Ayala, p. 556, et Froissart, l. c.

[651] Suivant la tradition populaire, un des aventuriers, trouvant sans
doute que ce duel de deux rois était un spectacle à voir, s’écria :
« Franc jeu ! » Du Guesclin, suivant une autre version, aurait renversé
don Pèdre en disant « Je ne fais ni ne défais des rois, mais je sers
mon seigneur. » On sait que les légendes populaires mettent toujours
en scène les personnages héroïques. Le vicomte de Rocaberti est nommé
par Froissart et par un auteur catalan anonyme cité par M. Llaguno, ad
Ayala, p. 555. — Cfr. Froissart, chap. 254. — Molina, _Descripcion
del regno de Galicia_, cité par Argote de Molina, attribue la même
action et les mêmes paroles à un écuyer de don Henri, nommé Fernand
Perez de Andrada, qui reçut, dit-on, en récompense, des châteaux et des
terres. — V. Romances del rey don Pedro. — Froissart, dans son récit
de l’aventure, ne parle pas des négociations entre don Pèdre et Du
Guesclin. La mort du premier, suivant le chroniqueur français, aurait
été toute fortuite. Malheureusement les apparences sont fort contraires
à cette version, et les faveurs extraordinaires prodiguées par don
Henri à Du Guesclin ne confirment que trop la relation d’Ayala.

[652] Carbonell, p. 197, V.

[653] Cette statue, outre qu’elle a un caractère d’individualité
remarquable, peut inspirer d’autant plus de confiance, qu’elle a été
exécutée par l’ordre de la petite-fille de don Pèdre, doña Constance de
Castille, prieure de Saint-Dominique.

[654] Il faut lire Jumilla. On peut inférer de cette erreur que la
romance fut composée pendant une guerre entre l’Espagne et le Portugal.

[655] Place d’honneur dans une salle ; c’est le divan des Orientaux.

[656] Les trois mots _de qua pecunia_, qui précèdent le signe _ô_ dans
le texte, doivent être supprimés.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE DON PÈDRE IER, ROI DE CASTILLE ***


    

Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.


START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE

PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

    This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
    at www.gutenberg.org. If you
    are not located in the United States, you will have to check the laws
    of the country where you are located before using this eBook.
  
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:

    • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
        the use of Project Gutenberg works calculated using the method
        you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
        to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
        agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
        Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
        Literary Archive Foundation.”
    
    • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
        you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
        does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
        License. You must require such a user to return or destroy all
        copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
        all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
        works.
    
    • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
        electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
        receipt of the work.
    
    • You comply with all other terms of this agreement for free
        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.