The Project Gutenberg eBook of La détresse des Harpagon
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Title: La détresse des Harpagon
Author: Pierre Mille
Release date: January 6, 2026 [eBook #77628]
Language: French
Original publication: Paris: Albin Michel, 1923
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉTRESSE DES HARPAGON ***
Pierre MILLE
La détresse
des Harpagon
ROMAN
PARIS
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
22, RUE HUYGHENS, 22
DU MÊME AUTEUR:
Chez Calmann-Lévy:
Sur la Vaste Terre.
Barnavaux et quelques Femmes.
La Biche écrasée.
Louise et Barnavaux.
Caillou et Tili.
Le Monarque.
Nasr’Eddine et son Épouse.
Sous leur Dictée.
Trois Femmes.
Chez Flammarion:
La nuit d’Amour sur la montagne.
Chez Crès:
En croupe de Bellone.
Le Bol de Chine.
Mémoires d’un dada besogneux.
Chez Férenczi:
L’Ange du Bizarre.
Histoires exotiques et merveilleuses.
Myrrhine Courtisane et Martyre.
Chez Stock:
Paraboles et Diversions.
Aux Cahiers de la quinzaine:
Quand Panurge ressuscita.
L’Enfant et la Reine morte.
A la Maison du Livre:
Monsieur Barbe-Bleue... et Madame!
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
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Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by _Albin Michel_, 1923.
LA DÉTRESSE DES HARPAGON
I
Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon «flairait» le vent. La
plupart des gens de la ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu
le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent où se trouve, à
l’horizon, le midi ou le nord, le couchant ou le levant. Mais les vieux
chasseurs, surtout les chasseurs campagnards, ne s’y trompent jamais,
pas plus que les matelots; M. d’Harpagon est un vieux chasseur
campagnard. Il n’avait pas même besoin de se mouiller un doigt et de le
tenir en l’air: il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut dire.
Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses lourdes bottes de marais
le sable de l’allée, il s’alla placer sur la pelouse, au pied de la
«seringue». C’était un _wellingtonia_ que M. d’Harpagon affublait de ce
nom déshonorant. Comme ses aïeux, il avait de l’affection pour les
termes dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes, des parties
du corps qu’on a coutume, en société, de ne mentionner que par allusion.
Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son vocabulaire ceux qui
peuvent suggérer des images charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui
allait s’effilant en pointe, tout rond de la base au sommet, lui
paraissait ridiculement obscène sans être voluptueux; il l’amusait de le
faire entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime aiguë, il lui
était facile de déterminer la direction des nuages bas, lourds de pluie,
peut-être de neige, d’un automne qui touchait à l’hiver.
«... Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En abordant l’étang par la
rigole de Champromain, j’arriverai contre le vent.»
Ce problème de stratégie cynégétique résolu, abandonnant, avec le
wellingtonia, la façade du château, il entra, par la cour, dans la
chambre aux fusils, afin d’y prendre son _hammerless_ et un «ciré»
contre le mauvais temps qui menaçait.
Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une assez modeste gentilhommière,
bien que décente d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées, ses
murailles de briques, chaînées de pierre aux angles, ainsi qu’on garda
coutume de bâtir, en province, jusque vers le milieu du règne de Louis
XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces larges dalles plates qu’en
Bourgogne on appelle des «laves», montre, dans une encoignure, un large
four prouvant qu’autrefois elle fut destinée à boulanger le pain des
gens de la maison; et elle touche à la buanderie qui, elle-même, donne
sur la cuisine. Tandis que M. d’Harpagon examinait, ouvrant les
batteries les deux canons de son arme, et glissait des cartouches à même
les poches de son ciré, ses narines, péniblement affectées,
s’offensèrent de la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale dans un
lieu clos le suif qu’on fait fondre au bain-marie. Sans trop s’étonner,
il entra dans la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable encore,
outrageante. D’une grossière bassine de fonte, elle montait en vapeurs
intolérables vers les solives apparentes d’un plafond roux et noir.
Marie Larchant, la cuisinière, puisait dans cette bassine avec une
louche de fer battu, en versant le contenu, bien doucement, dans un
appareil singulier, de forme allongée, que Mme d’Harpagon lui tendait
par-dessous. Par sa taille et tout son aspect, Mme d’Harpagon fait
contraste avec son mari, qui est mince, petit, assez fluet, bien que
potelé, et tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle est une de
ces femmes que leur forte charpente empêche de paraître maigres, alors
même qu’elles restent décharnées, sèches comme le mur d’un espalier. Sur
sa jupe de cotonnade reteinte en noir, elle portait un tablier; et, par
un reste de coquetterie ou de respect d’elle-même, afin d’éviter, autant
que possible, que ses cheveux, grisonnants, ne fussent imprégnés des
effluves qui, de toutes parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte
d’une serviette.
--Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon, il faudrait m’en
réserver un peu pour graisser mes douilles de cartouches.
Mme d’Harpagon tendit, sans trop de bonne grâce, un petit pot, rempli
d’une matière blanchâtre, qui refroidissait sur l’évier.
--Tout ça!... lui reprocha son mari.
Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les lèvres, elle maintenait, au
milieu de l’appareil, une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer
jusque dans sa partie inférieure.
Cette opération étrange ne semblait avoir rien d’inattendu pour M.
d’Harpagon.
--Encore des économies de bouts de chandelles, fit-il. C’est le cas de
le dire! C’est le cas de le dire!
Combien de fois déjà avait-il répété cette plaisanterie! Mais elle
continuait d’amuser son âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils
sont mariés, Mme d’Harpagon fait fondre tous les bouts de bougies
précieusement conservés par elle durant six mois, pour en refaire, avec
un moule, des espèces de chandelles traversées d’une mèche trempée dans
l’eau boriquée. Cette passion, cette science de l’économie, cette
sublime et médiocre avarice, lui inspirent des mesures plus incroyables;
elle taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon, dans les siennes
et celles de ses deux enfants, des mouchoirs qui peuvent encore faire de
l’usage; et, jusqu’à la fin de leur adolescence, elle avait obligé sa
fille Élise et son fils Cléante à faire leur toilette, non seulement
dans la même cuvette, mais dans la même eau. Élise et Cléante,
successivement, s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains. Quand
ils lui faisaient remarquer que l’eau, venant du puits, par conséquent
ne coûtait rien: «C’est que vous ne réfléchissez pas, répliquait-elle:
la fille de chambre peut faire d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un
second seau... Et puis, il y a la corde du puits: ça l’use!»
... Mme d’Harpagon, après un silence, déclara vertement:
--Des économies de bouts de chandelles? Si tout le monde, dans la
maison, en faisait autant que moi...
Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant, la cuisinière, qui
écoutait. Le visage de son mari s’assombrit. Il plia les épaules.
Pourquoi venait-on lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui gâter la
bonne matinée de chasse qu’il se promettait! Il serait bien temps, plus
tard, de penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait sans doute
encore!... Donc, il fit comme font les hommes en pareille circonstance.
Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher Dora, la chienne.
Dora sauta de joie tout de suite, quand elle vit le maître avec son
fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas de l’avenir, une bête qui
ne possédait rien, comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais rien,
ne se souciait point de perdre ce qu’elle n’avait jamais eu. Elle était
bien heureuse! Et elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les
gens... De nouveau M. d’Harpagon évoqua les traits sévères de Mme
d’Harpagon et sa phrase menaçante: «C’est vrai qu’elle est bien de la
famille, elle! se dit-il, songeant à cette lointaine parente qu’il avait
épousée. Elle tient de la première Élise; et moi, sans doute, du premier
Cléante...»
La chienne continuait de bondir autour de lui.
--Derrière, Dora! fit-il, en bougonnant.
Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le maître portait le fusil à
la bretelle, avant d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon
ouvrit l’huissière, à côté de la porte charretière du clos, fit passer
la chienne après lui, referma cette porte, s’engagea dans le petit
chemin qui coupe à travers les vignes, gagna le village, qu’il lui
fallait traverser avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang des
Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en contrebande dans les
pampres roux, en ressortit toute ruisselante de la rosée retombée sur
elle, s’ébroua dans la soie de ses longs poils. A son tour, M.
d’Harpagon s’ébroua, moralement. Il ne pouvait garder longtemps une idée
importune. On verrait plus tard, on ne verrait peut-être jamais. En tout
cas, ce n’était pas pour aujourd’hui... Il se sentait les pieds bien
chauds dans ses vieilles bottes imperméables, le fusil était léger à son
épaule, il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être des
bécassines... C’est un vieil enfant, ça l’amusait d’être un vieil
enfant. Il marcha plus vite, scandant son pas au rythme d’une chanson
surannée, sournoisement polissonne, comme il les aimait:
Curé d’chez nous s’en allant à la chasse
Prit son chapeau, son fusil et son chien.
Il rencontra une vieille bécasse
Et la tira dans les environs du...
La même strophe, à partir de la dernière syllabe, peut revenir
indéfiniment. Et cela aussi est excellent pour ne plus penser à rien.
Il passa devant le café de la Mairie, sur la place, d’un air gai. Le
patron, M. Courageod, M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph Meyer
causaient devant la porte, à demi cachés par la voiture de M. Lécuru, un
petit tapecu désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un double poney
rustique, trapu, mais vif, du genre de ceux que prisent, à la campagne
et dans les petites villes, les bouchers, les boulangers, tous ceux
enfin qui ont le goût ou le besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est
pas du pays. Professeur de seconde au lycée Danton, à Paris, il s’est
fait mettre en congé afin de préparer, sur place, une thèse de doctorat
sur les classes agricoles en Bourgogne au XVIIe siècle. Ses revenus
personnels, assez considérables pour un universitaire, lui permettent
ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui proposer de le conduire à
Saulieu, où il avait affaire, et où M. Meyer désirait consulter
certaines archives notariales. Il s’entendait fort bien avec M. Lécuru,
son propre père ayant été marchand de biens en Alsace, après 1870, puis
en Lorraine française avant de s’établir «dans les antiquités» à Paris.
Ainsi, par tradition de famille, il connaît bien le métier. Par
surcroît, de façon désintéressée, il apprécie ce genre d’hommes qui
peuvent fournir des renseignements directs, estimer la valeur d’une
terre, les ressources d’un pays, comme un meunier, de l’œil, le poids
d’un sac de blé, au plus juste.
--Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout de même! fit Courageod.
--C’est un bon homme, répondit Lécuru, évasivement, un bien bon
homme!...
Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis quinze ans, Lécuru
tendait tout doucement autour des Harpagon, un filet qu’il allait
ramener d’un seul coup, après-demain, demain peut-être; qu’il avait
hypothèque sur le château, le parc, les vignes, que le bois Levaut,
l’étang des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien qu’à lui, et qu’il
les a eus pour pas cher, oui, pour pas cher! Les bois, les marais, ça
n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent guère qu’aux terres de
culture, aux prairies. On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin,
puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru!... Courageod crut devoir
imiter sa réserve; il répéta:
--Un bon homme, un bien bon homme!...
Et comme le marchand de biens rentrait, tournant le dos tout
naturellement, dans le café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph
Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture, se mettant bien en
évidence, salua, d’un coup de chapeau très poli, engageant. M.
d’Harpagon rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle, mais sans
s’arrêter. Il n’aime pas les juifs: il les rend responsables de tous les
malheurs de la France, et des siens en particulier, sans trop savoir
pourquoi, n’ayant jamais eu affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru,
dont il sentait les griffes dans sa chair, toujours plus profondément,
il est chrétien comme lui...
--Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques minutes plus tard M.
Joseph Meyer, tandis que le petit cheval les emportait tous deux
vivement vers les collines morvandelles, est-ce que c’est vrai, ce qu’on
raconte?
--Ce qu’on raconte?... Quoi? répondit avec méfiance le gros homme, dont
le vent gonflait la blouse noire.
Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des combinaisons qu’il a en train.
--... Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant de l’Harpagon de
Molière. Vous savez, l’Avare?
--On raconte ça comme ça dans le pays... Une légende, comme qui
dirait... Mais il n’en a jamais causé, comme de juste!
Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les campagnards quand ils
croient dire quelque chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand de
biens ajouta:
--Allez le lui demander, pour un coup, si ça vous intéresse!
La légende locale ne mentait pas. Ce n’est point seulement d’après
l’_Aululaire_ de Plaute que Molière, l’agrandissant, en faisant un type
éternel, a créé le personnage de l’Avare. Il le dessina aussi d’après
nature. Il y eut, dans la société de son temps, un homme dont c’était le
portrait, et reconnaissable. Tallemant, dans ses _Historiettes_, nous en
laisse voir quelque chose... Cet homme-là ne s’appelait point Harpagon,
bien entendu, et vous ignorerez le véritable nom de celui qui, de nos
jours, est son héritier direct et infortuné. Ce sera le seul point, dans
ce récit où rien n’est imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque
dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.
--Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils de gens qui ont connu le
père et les aïeux, vous n’osez rien lui demander, comment oserais-je
moi? soupira le professeur.
Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt sincère. Combien les
phénomènes d’économie sociale qu’il entendait ressusciter dans sa
thèse--ce retour à la terre qui refit, des bourgeois habitant les villes
de Bourgogne, à la fin du XVIIe siècle, des paysans et des
vignerons--pâlissaient en comparaison de cette merveilleuse aventure! Un
descendant de l’Avare, du véritable et authentique Avare, retrouvé
vivant de nos jours, et, selon toute apparence, actuellement ruiné! Par
suite de quelles circonstances? Qu’était-il arrivé à cette famille
depuis trois siècles; comment avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle
fait? Trois siècles, neuf générations d’hommes: un temps, pour peu qu’on
y songe, infiniment court. Et il avait suffi pour que, à la place de
l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur et usurier, apparût, dans la
même lignée, ce pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé, léger, à qui
un marchand de biens villageois, usurier campagnard, s’apprêtait
d’arracher tout ce qui restait sans doute de la fortune entassée par le
grand, le célèbre, le terrible aïeul! Et si courtois, si distingué, en
même temps qu’inoffensif! Moins qu’inoffensif: sans défense! M. Joseph
Meyer se sentait véritablement ému, d’une émotion toute désintéressée et
plus que littéraire: patriotique, en quelque sorte. Oui, patriotique! Le
petit professeur juif admirait en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton
d’un homme illustre, non seulement par son vice, mais par la peinture
immortelle qu’un dramaturge immortel en sut faire. Et plus encore! Il
admirait trois siècles de vie française, dans une famille vraiment
française: des goûts, des habitudes, des qualités, des défauts français.
Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait naïvement, avec une
sorte de dévotion, de piété! Car si un puissant homme d’affaires juif,
parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler à la véritable société
française par l’extérieur, les relations, les titres nobiliaires, la
façade enfin, un universitaire sémite, imprégné de sociologie,
d’histoire, de méthode historique, voit plus loin et plus profond,
jusqu’à l’intérieur. Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes,
douloureuses, héroïques, ou même ridicules, qu’il découvre avec envie,
avec respect, comme un archéologue artiste, émerveillé devant le
fragment d’antique, brisé mais émouvant, que ses fouilles viennent de
sortir de terre.
--... C’est justement parce que vous n’êtes pas du pays, qu’il pourrait
vouloir causer, M. d’Harpagon, observa sentencieusement Lécuru. Vous
vous en irez dans quinze jours, dans un mois; il ne vous reverra plus,
vous ne raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir besoin de
faire des confidences, cet homme!
--Vous croyez? fit ardemment M. Meyer.
En lui-même il songeait: «Ce serait trop de chance! En vérité, ce serait
trop de chance! Ça n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer!...»
Le petit cheval avait gravi au pas la côte de Sausseaux. Arrivé à ce
que, en Bourgogne, on appelle «la balance», il reprit le trot vers
Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon chassait...
* * * * *
Le petit chemin des cantonniers, qui borde la rigole, s’arrête court
devant l’étang des Vergeais, bloqué par des fagots de ronces affourchés
entre quatre bouts de branches plantées en croix. M. d’Harpagon prit son
fusil qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la bretelle, battit
les ronces avec le canon, posa le pied sur l’obstacle, le franchit avec
assez de légèreté pour un homme de son âge. Sa chienne le suivit, d’un
bond. Elle savait son métier, ses devoirs de chasse, les moindres
accidents de ce terrain où elle avait quêté tant de fois déjà; on
n’avait ni à la retenir ni à la lancer. Le long de la rigole, elle avait
marché bien sagement derrière le chasseur, le museau en l’air, sans
paraître remarquer les effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi
dans les broussailles, ou d’un couple de perdrix levées plus haut dans
les éteules, et qui attendaient le moment de regagner, en piétant, leur
première remise. Mais, la barrière passée, elle entra en chasse,
ardemment, avec une application frénétique. La tourbe souilla les taches
oranges et blanches de sa robe soyeuse, par instants on ne voyait plus
que le beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement les herbes;
et les menthes froissées donnaient à l’air un peu fade du marais une
odeur assainie et fraîche, comme dans une chambre de malade aspergée
d’aromates. Bientôt elle se dégageait, bondissante, trempée, secouant
une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée, suivant sur la lisière de boue
détrempée, au bord de l’étang, une route inconcevable à l’esprit humain,
et qui changeait sans cesse. Ce sont des minutes que garde la mémoire
jusque dans leurs moindres aspects: une tige de roncier, tremblante, où
chaque goutte de rosée est un prisme, un arc-en-ciel en miniature; une
toile d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel s’élargit.
... Une bécassine se leva. Prudemment, M. d’Harpagon l’attendit au
second crochet. Comme détachée subitement des espaces aériens, d’une
chute directe, la tête la première, elle tomba. L’étang, sous les rayons
du soleil dilaté, expirant derrière les arbres de la rive occidentale,
brilla quelques moments de moires dorées, concentriques, barrées de
lignes noires. Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache sombre,
immobile, morte, à peine visible sur la placidité rétablie des eaux.
--Apporte, Dora, apporte!
La chienne n’avait pas attendu le commandement. D’une nage libre,
franche, les narines fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans
l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon abattit encore
trois bécassines, en manqua d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle.
Il se sentait incroyablement heureux, allègre, dégagé de tout souci, de
tous souvenirs, au-dessus du temps. Il s’élargissait; sa personne, sa
seule personne, emplissait la solitude, s’en emparait. Au-dessus de sa
tête, la grande bande coutumière des canards sauvages tournoyait, vaste
triangle insolent, sublime, hors de portée. Ceux-là ne peuvent être
surpris qu’à la hutte, en plein hiver, au matin; ou le soir à la tombée
de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît sur les berges, avant le
premier coup de feu, leur république méfiante, obéissant à des chefs
expérimentés, jette son vol en plein ciel: si nombreux que, malgré la
hauteur où ils se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible,
l’air vibrait légèrement sous leurs ailes nerveuses. Un long sifflement
adouci crissait de leurs becs plats, ils communiquaient au paysage une
sorte d’activité farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se sentit
étrangement exalté. Puis il songea avec irritation: «Sales bêtes! Elles
se moquent de moi!»
C’était l’enragement du chasseur outragé par la liberté dédaigneuse
d’une proie que ses yeux distinguent, mais qui demeure inaccessible. Il
pensa que, peut-être, un canard était resté dans les herbes de la rive.
C’est une chose qui arrive quelquefois: des jeunes, qui n’ont pas encore
appris les avantages de la discipline, et n’ont pas exécuté les ordres
de leurs chefs; des canes fatiguées ou qui ne peuvent renoncer à quitter
une couvée retardataire. Il entra résolument, confiant en
l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans l’eau noire, écartant les
joncs qui craquaient. Dora se précipita plus loin encore, impétueuse...
Un bruit d’ailes en tumulte, une large et belle ombre noire, suspendue;
l’éclair du fusil... Hourra! C’est un canard qui retombe, cette fois. Il
a l’aile cassée, il fuit à la nage, ses pattes largement palmées tracent
sur l’étang un double sillon, comme les deux palettes d’un petit vapeur,
d’un jouet d’enfant. Inutile de perdre encore sur lui une cartouche; M.
d’Harpagon sait bien que le plomb glisserait sur la trame serrée de ses
plumes, comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit! Dora va l’avoir! Elle
a fait un saut magnifique, s’est ébrouée dans l’écume et la fange, et
gagne sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque, pourtant
désespéré. Ah! c’est beau, ça, c’est beau, on vit!
... Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller, de la rive. C’est
Duruty, l’éclusier, son garde quand il était propriétaire de l’étang,
qui sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que M. d’Harpagon a vendu
à Lécuru.
--Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon, fait Duruty embarrassé...
--Qu’y a-t-il, mon bon? demande le chasseur avec une certaine
condescendance.
Il n’est pas encore parvenu à oublier que, quelques mois auparavant, ce
Duruty était «à lui».
--... Ça me fait peine de dire ça à Monsieur, continue le garde, mais
j’ai des ordres pour ne plus laisser chasser personne sur l’étang.
--Ces ordres ne sont pas pour moi, répond M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé
l’étang à M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir chasser, comme
auparavant, avec mon fils, même, en voisin...
--Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon, il n’y a pas
d’exception!... C’est pas pour les canards, vous comprenez: mais M.
Lécuru a fait réempoissonner... Alors ça trouble les alevins, quand on
patauge dans l’eau...
Il y avait de la compassion dans la voix du garde. Il savait bien que ce
n’était pas une bonne raison, une raison raisonnable, une raison à
donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le poisson! M. d’Harpagon
comprit: lui-même il était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les
mailles du piège se resserraient autour de lui. Lécuru l’avait «acheté»
tout doucement, poliment; il y avait mis des formes, il avait eu l’air
de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait ses griffes, il
voulait l’embêter! L’embêter, c’était ça! Le forcer à s’en aller, à
vendre tout ce qui restait de la propriété hypothéquée, en lui ôtant
tout le plaisir qu’il avait à en garder les débris, s’obstinant à y
vivre.
De la poche de dos de son ciré, il retira les trois bécassines, la
sarcelle, les tendit à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le canard
pantelant que Dora venait de déposer à terre.
--Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi, à M. Lécuru; j’étais sur ses
terres!
--Oh! non, monsieur d’Harpagon, non! c’est pour l’avenir ce que je vous
en dis, seulement pour l’avenir...
Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié, pourtant hautain, refusa de
reprendre son gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par
l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été de sa maison, d’un ancien
serviteur, fidèle, déférent jadis, la lui faisait paraître plus odieuse
encore, dégoûtante. Son cœur se gonflait, il avait envie de pleurer, de
crier des injures. Faisant basculer la culasse de son arme, il en retira
les cartouches, siffla sa chienne, s’éloigna à grands pas irrités.
Toujours abandonné, sans contrôle, à la minute présente, il se sentait
aussi désespéré qu’une seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux de
vivre. Tel un écolier puni, il se disait: «C’est injuste! c’est injuste!
Pourquoi est-ce à moi, _à moi_, que ces choses arrivent? Je n’ai jamais
fait de mal à personne; et on m’en veut, on me persécute.»
Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il ne concevait point la
vie sans plaisirs, sans qu’il en pût jouir comme il en avait toujours
joui, par des amusements gentils, et, depuis sa maturité, tout à fait
innocents. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’il descendit plus
profondément dans l’horreur de sa situation: «Qu’est-ce que je vais
devenir?... Qu’est-ce que nous allons tous devenir?»
Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est naturel: les hommes sont
les hommes; ils pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi les siens,
comme une partie de lui-même, seulement un peu plus éloignée. Et,
revenant à sa propre personne, à sa propre sensibilité par ce détour
même, pensant aux siens, il se représenta les reproches qu’ils ne
manqueraient pas de lui faire: car c’est ainsi que la plupart des hommes
prennent conscience de leur responsabilité.
A l’époque des lois sur la Séparation, il avait donné sa démission de
procureur au tribunal de Semur, se refusant à instrumenter contre le
clergé dans les inventaires de biens d’église, pour lesquels sa présence
eût été exigible. Ses opinions politiques, ses convictions religieuses,
lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois depuis ce geste
héroïque, applaudi de toute la bonne société, Mme d’Harpagon l’en
avait-elle blâmé! C’est une femme qui sait compter et qui compte
toujours. Le traitement du magistrat, si modeste qu’il fût, n’était pas
à dédaigner. Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même avait
trouvé bien souvent plus d’un motif de le regretter. Quand Mme
d’Harpagon l’accusait là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie, il ne
voyait plus grand’chose à répondre. Le jour que l’on devrait quitter les
Vergeais, dont la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir les
hypothèques, que leur resterait-il? M. d’Harpagon en tremblait: rien,
moins que rien. Ce traitement, ç’aurait été le pain assuré; le pain sec,
mais du pain. Et, en demandant un poste dans la magistrature coloniale,
par exemple, on aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était assez
enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands projets sur ce qu’il eût pu
faire, ne pouvait plus faire; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais
fait... Ah! il avait eu tort, grand tort, il le reconnaissait: dans sa
situation ça avait été un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa
conscience, et aux suggestions, aux encouragements de ses amis. Ses
amis! Des gens comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la page.
Son fils Cléante, sa fille même, et Mme d’Harpagon, le lui avaient plus
d’une fois corné aux oreilles!
Rien de plus cruel pour un brave homme, un honnête homme, que
d’envisager qu’il n’aurait point dû, après tout, se conduire selon ce
qu’il avait considéré comme l’honnêteté, le devoir, alors que plus de
circonspection, de prudence, eussent mieux fait l’affaire... Avec un
certificat médical, au moment des inventaires, il eût été si facile de
faire excuser son absence! Et il eût été assuré de la silencieuse
indulgence, de la complicité morale du procureur général, du garde des
sceaux lui-même: ils n’étaient pas si méchants, au bout du compte, ni
animés de sentiments malveillants à son égard; et c’étaient des
«politiques». Ça n’était pas leur intérêt, politiquement, que le nombre
des démissions se multipliât dans la magistrature...
M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de son fils, de sa fille.
Cléante, plus léger, plus insouciant que lui-même, et dissipateur!
Dissipateur comme le fils du premier des Harpagon: singulières
alternances qui, des siècles écoulés, reproduisent des phénomènes si
étrangement semblables, font succéder des prodigues à des avares! Et bon
à rien. Croix de guerre, comme tous ceux qui ont fait la guerre, mais
n’ayant pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant pour persévérer
dans la carrière militaire, de sous-officier; à cette heure, employé à
Paris dans une maison d’automobiles: la ressource de tous les jeunes
gens qui n’ont pas su encore se découvrir une vocation, une profession.
... Élise, l’aînée: âpre, dure, économe au fond comme sa mère,
voluptueuse pourtant, voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait été
jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son mariage. Une fille à
laquelle il fallait l’amour, à laquelle il fallait un homme! Depuis bien
longtemps le curé des Vergeais, qui la confesse, qui la dirige, le lui
avait fait discrètement, mais clairement comprendre. Et elle avait
vingt-sept ans, vingt-sept ans! Et pas de dot, alors qu’il pressait de
la marier depuis des années! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne fût
point aux Vergeais. Il appréhendait son regard noir, excédé ou exaspéré,
la violence muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de son corps
de vierge inassouvie. Avait-il été bien sage, toutefois, le mois
dernier, de la laisser partir pour Nice, où l’appelait Mme de Claris,
une amie opulente, trop opulente, et qui fréquente un monde assez
désordonné?... Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter! Il y a une
limite aux embêtements! Élise était trop bien élevée, on pouvait compter
sur sa forte éducation religieuse. Et il y avait aussi son orgueil, ses
ambitions, son désir même de la fortune et du luxe: elles font rarement
fortune, les vierges imprudentes qui ne savent se garder! M. d’Harpagon,
en somme, se félicitait que sa fille ne fût point là, en ce moment
pénible: de plus en plus elle se montrait si nerveuse! Insupportable, en
vérité, insupportable! L’humeur de Mme d’Harpagon suffisait bien à
rendre la vie souvent intenable à son mari...
... Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses méditations, il résolut de
ne rien dire à sa femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A quoi
bon? Il aurait une scène. Encore une fois ce serait «de sa faute». Et
les scènes qu’il prévoyait pour l’heure de la catastrophe imminente et
finale n’en seraient diminuées ni dans leur nombre, ni dans leur
amertume. Il ne rapportait rien du marais? Eh bien! c’était que la
chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On ne manquerait pas de lui
dire qu’il était un maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça
valait encore mieux...
* * * * *
La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours, refroidie, dans la
buanderie, mais cette pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine,
il demanda à Marie Larchant:
--Madame n’est pas là?
... On demande invariablement si les gens ne sont pas là quand on vient
de constater, de façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une
manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant sa question:
--Que fait Madame, Marie?
La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque chose d’inusité, répondit:
--Madame ne fait rien!
--Vous dites? insista M. d’Harpagon, étonné à son tour.
--Madame avait fait venir Louis, le métayer, pour avoir du son, rapport
au cochon. Mais le courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a
pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est moi qui l’ai reçu.
--Il y avait une lettre de Mademoiselle, une lettre de Cléante?
interrogea M. d’Harpagon, angoissé déjà.
--Je ne crois point. Je connais bien l’écriture de Mademoiselle et de M.
Cléante, depuis le temps... Monsieur peut regarder lui-même: Madame a
jeté l’enveloppe dans le bac; elle y est toujours, j’ai rien brûlé.
M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle portait le timbre de Nice. Il
crut reconnaître l’écriture de M. de Claris.
--Madame n’a rien dit?
--Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait bien qu’il était parti. Elle a
dit que Monsieur n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours
dans les jambes quand c’est autrement... Comme d’habitude, quoi. Et
c’est pas la seule qui dirait comme ça: toutes les femmes, de tous les
hommes. C’est pas ça qui doit faire de la peine à Monsieur.
--Mais elle n’a pas dit autre chose?
--Rien. Elle a monté l’escalier comme une folle, elle l’a redescendu,
elle l’a remonté. Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres, pour
voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure, elle est dans sa chambre. Elle
doit avoir entendu Monsieur. Monsieur l’entend qui descend...
Mme d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais le visage ravagé, impatient,
crispé. On ne savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans le port
de sa taille, d’ordinaire impétueux, énergique.
--Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son mari. Elle... elle est
souffrante?
--Venez me parler! répondit-elle brièvement. Elle disait «vous» à M.
d’Harpagon, qui, de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à lui
rendre cet élégant pluriel. Selon lui, cela faisait trop de manières
pour la campagne.
--Où?
--Dans le salon, n’importe où... Non, pas dans le salon,
corrigea-t-elle, considérant ses bottes fangeuses, vous saliriez tout.
Devant un événement qui l’agitait de manière si cruelle, Mme d’Harpagon
gardait le souci de l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une
économie:
--Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle.
Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient le sol, s’écrasant sous
les pieds lourds de M. d’Harpagon.
--Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il, je vois bien qu’il
est arrivé quelque chose à Élise! Elle est malade... Elle... elle est
morte?
Sa femme eut une espèce de rire furieux.
--Ça vaudrait mieux! Entendez-vous, ça vaudrait mieux! Votre fille se
porte bien, parfaitement bien. On ne peut mieux! Lisez!
--C’est de Mme de Claris?
--Non, de son mari.
--En vérité? fit M. d’Harpagon. Pourquoi donc est-ce lui qui nous écrit,
non pas sa femme?
--Lisez, monsieur, lisez donc!
M. d’Harpagon prit la lettre.
«Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur, Mme de Courtry, devant
repartir demain pour Paris, je la charge d’accompagner votre fille.
Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle reprendra le train pour
Mailly, qui est la station la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne
mémoire.
«Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps. Je sens que ce départ
un peu précipité aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes comptions bien
garder Élise auprès de nous jusqu’à notre propre retour: et c’est moi
pourtant qui viens de la prier, je vous l’avoue, et j’en prends toute la
responsabilité, de retourner le plus tôt possible aux Vergeais.
«Ne croyez pas que sa santé soit en cause. Sentant bien que ce sera là
votre première appréhension, l’idée que vous suggéreront d’abord vos
maternelles inquiétudes, je m’empresse de vous rassurer. Jamais notre
charmante Élise ne s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un peu
sombre, non pas déprimée, car son énergie, sa volonté, me paraissaient
être demeurées telles que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse,
un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui est fort gaie, a semblé
lui faire du bien. Elle a repris assez vite une belle humeur qui
peut-être était encore, je le soupçonne maintenant, un peu nerveuse.
Vous savez que nous avons aux _Cactus_ des hôtes assez nombreux, toute
une jeunesse que nous aimons amuser, et qui s’amuse. La saison, ici, ne
bat pas encore son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo, toute la côte,
sont déjà peuplés d’une société agréable--plus distinguée, à mon sens,
que celle qui viendra dans quelque temps. Élise a paru se plaire tout à
fait dans ce nouveau milieu; il est fort différent de celui des Vergeais
où vous passez toute l’année, ce qui est assez monotone pour une jeune
fille. Mais il se peut que le changement, pour elle, ait été trop
brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment préparée...
«C’est Mme de Claris qui devrait vous apprendre tout cela. De femme à
femme on trouve plus aisément, en ces occasions délicates, les termes
qui n’exagèrent pas l’événement, aident à le concevoir, le ramènent à
ses justes proportions. C’est ce que j’ai dit à Mme de Claris. Mais elle
est, depuis avant-hier, bien agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette,
elle est encore toute secouée, véritablement souffrante, et dans
l’impossibilité morale de vous écrire.
«Élise a commis une petite imprudence... Il m’avait semblé d’abord que
je pouvais m’en tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous laisser
le soin d’interroger votre fille. A la réflexion, et bien que cela me
soit pénible, je crois qu’il est préférable que je vous dise la vérité,
sans quoi vous ne pourriez vous expliquer le parti que nous avons dû
prendre de l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller rejoindre plus
tôt que vous ne vous y attendiez. Vous seriez en droit de vous en
trouver étonnée.
«Samedi dernier, il y a deux jours, un de nos hôtes--et un tout jeune
homme, malheureusement, notre cousin La Motterais--qui était allé passer
la soirée à Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures du matin en
automobile. Comme il traversait la galerie du second, sans faire de
bruit, pour gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités, dont je
m’abstiens provisoirement tout au moins, de vous dire le nom, sortir de
la chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il eut un mouvement de
contrariété, puis le dépassa sans prononcer un mot, et rentra chez lui.
«La Motterais est un écervelé. S’il avait eu quelques années de plus, et
du plomb dans la tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la
personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué de sang-froid. Elle
aurait dû l’aborder, le prier, en homme d’honneur, de garder le silence.
Dans son embarras, sans doute, sa confusion, elle n’en a rien fait. Le
lendemain, cet imbécile de La Motterais, qui avait trouvé la chose
seulement amusante, en a fait des gorges chaudes. Les hommes ont ri,
méchamment: cela n’a pas d’importance. Mais Mme Maillaud-Destieux, qui
est chez nous avec ses deux filles et un grand garçon qu’elle croit un
Jean d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de cette sainte, s’est
indignée. Elle a été trouver ma femme, elle lui a annoncé son départ
immédiat. Ma femme, qui ne savait rien, pas plus que moi,--les maîtres
de la maison, en pareil cas, sont toujours les derniers informés: c’est
comme les cocus, chère amie,--est tombée des nues. Nous avons convoqué
La Motterais: il a confirmé le récit qu’il avait eu l’imprudence de
faire. Je lui ai lavé sérieusement la tête; c’était toujours une
consolation, bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait venir
l’invité, auteur du scandale. Je lui ai dit qu’il m’avait manqué
gravement, ainsi qu’à ses obligations d’homme bien élevé, reçu chez des
gens honorables, et l’ai prié de déguerpir, séance tenante, ce qu’il a
fait sans barguigner.
«... Tout cela n’a pas empêché Mme Maillaud-Destieux de filer, avec ses
trois rejetons. Nos autres invités potinent et discutent. Les mères de
famille ont mis Élise à l’index et défendent à leurs filles de lui
parler. Elles en ont plus peur encore pour leurs fils. La situation
qu’on lui fait ici est impossible, elle ne peut rester.
«Ma femme a tenté d’avoir une explication avec votre fille; je ne sais
si elle s’y est bien prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre. Pour
un peu elle aurait nié qu’il se fût rien passé, ou bien elle se
contentait d’affirmer que cela n’avait aucune importance. Je dois dire
que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause d’elle, a eu à peu près,
vis-à-vis de moi, la même attitude. Il n’y a rien eu de grave, a-t-il
juré sur son honneur, ne se reconnaissant que le tort d’avoir entretenu
une conversation avec une jeune fille dans sa chambre, à une heure
indue. Mais qui le croira? Si ce sont les nouvelles mœurs, bien que
j’aime être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables.
«Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine que vous apportera cette
lettre. J’ai pensé qu’il fallait vous mettre au courant, dans tous leurs
détails, des faits de la cause, pour que vous puissiez confesser Élise.
Elle sera sans doute plus communicative avec vous qu’avec ma femme, elle
vous éclaircira cette affaire qui, par certains côtés, demeure assez
obscure. Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet, qu’un
enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence. C’est du reste, après
tout, un bonheur que cela se soit passé à Cannes, à cent cinquante
lieues des Vergeais, dans un monde qui n’a pas de relations communes
avec celui que vous fréquentez, et dans lequel votre chère Élise paraît
destinée à s’établir. La Bourgogne n’en saura rien; et ici, dans huit
jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas vainement, dans la seule
intention de vous apaiser, que je vous soumets cette considération. Elle
exprime vraiment le fond de ma pensée, dites-le bien à M. d’Harpagon.
«Je vous prie, ma chère cousine...»
* * * * *
--Oh! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable! C’est épouvantable. Ce
n’est pas possible... Élise!...
En même temps, par un dédoublement naturel à son esprit qui demeurait
aimable et frivole, il ne pouvait s’empêcher de songer: «Claris ne s’est
pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se voit... Elle est très
convenable, très délicate, mais ça se voit tout de même... Claris est un
homme qui s’embête, je le connais, il s’embête partout. Alors ça le
distrait, ça l’amuse, quand il arrive des choses, même des malheurs...
Mais Élise!»
Il répéta:
--Ce n’est pas possible! C’est un cauchemar, une insanité! Qu’est-ce que
tu en penses, toi?
--Elle est compromise, dit Mme d’Harpagon. Vous le savez bien! Ne faites
pas de phrases, vous ne savez faire que ça... On la renvoie comme une
bonne qui a fait un enfant clandestin. Voilà...
--Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit Claris? Pourquoi Claris ne
nous donne-t-il pas son nom? Ça ne se passera pas comme ça. Jour de
Dieu! ça ne peut pas se passer comme ça!
--Des phrases, toujours. Je vous en prie!... Élise n’est pas une
mineure. Elle était d’âge à savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que
répondra le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez, vous?
Mme d’Harpagon était maintenant beaucoup plus calme, en apparence, que
son mari. Ce n’est pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle de la
catastrophe deux heures avant lui, qu’elle avait eu le temps de la
considérer, de la retourner, de la refroidir. Seule avec sa fille, il
lui semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue à la laisser pour
morte. Mais en présence d’un homme, elle se retrouvait femme pour
défendre une femme, et la comprendre. Quoi, à la fin, quoi? Il n’est pas
un homme qui n’ait possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui ont bien
voulu y consentir. Et, parce qu’une autre femme est leur fille, ils
s’imaginent qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre toutes les
tentations? Elle a pourtant un corps, voyons, un corps!... Il existe des
mères pour se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé toute son
innocence baptismale. Mais pas une n’ignore, connaissant son propre
sexe, que sa fille a des sens, ou en aura demain, aujourd’hui,
peut-être. Et si elle ne le lui dit pas, c’est justement parce qu’elle
en est trop sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps
possible!
--... Alors, jour de Dieu! fit M. d’Harpagon, alors les couvents n’ont
pas été inventés pour les chiens!
--Voilà une idée, reconnut froidement sa femme. Elle n’est pas mauvaise:
c’est ce qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent! Et
savez-vous? C’est ce qu’elle pouvait faire de mieux même avant cette
histoire, parce que... parce que nous ne pouvons pas la marier. Mais
croyez-vous qu’elle y consentira?...
Et tout à coup:
--C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle. Le véritable auteur de la
chute de votre fille, c’est vous!
--La chute? protesta M. d’Harpagon, qui ne pouvait supporter longtemps
une vision pessimiste des choses; tu vas trop loin. Claris nous fait
entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence, un enfantillage...
--Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, et même au-dessus,
sort à deux heures du matin de la chambre d’une femme, dit brutalement
Mme d’Harpagon, il a passé son temps à enfiler des perles? Des mots, ça,
des mots encore! Toute votre vie, vous vous paierez de mots. Et puis,
voyons! Si ce monsieur n’a pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y
gagne? Elle y perd.
--Tu dis?... proféra son mari avec horreur.
--Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a vu le monsieur sortir de sa
chambre: elle est compromise, vous entendez com-pro-mise, qu’elle se
soit donnée ou non. Mais, si elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous
dira: «Fichez-moi la paix, il n’y a pas de casse!»
--Oh! fit M. d’Harpagon, choqué, mais anéanti par ce raisonnement
irréfutable.
--Et c’est votre faute, répéta sa femme avec violence, votre faute.
Puisqu’il n’y a rien à faire, ça me soulage, au moins, de le dire. Votre
faute! Parce que si vous aviez été _comme moi_, même seulement si vous
ne m’aviez pas empêchée d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la
barque, si vous aviez eu le quart de l’esprit d’économie, d’avarice, si
vous voulez, dont vous me raillez comme d’une tare, au nom de je ne sais
quels souvenirs dont vous voulez ridiculiser votre nom; si vous n’aviez
pas placé votre argent en dépit du sens commun; si vous n’aviez pas
donné votre démission comme un niais; si vous n’aviez pas fait bêtise
sur bêtise, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et votre fille
aurait une dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis deux ans, crie,
vous l’entendez, crie, pour avoir un homme dans son lit, un homme et ce
qui s’ensuit!
M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire des cartouches dans la
chambre aux fusils. Occupation dérisoire, puisqu’il ne savait plus où
chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent le dosage de la poudre
et du plomb dans les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage
endormaient d’ordinaire ses plus noirs soucis dans un automatisme
salutaire.
Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il se mit à pleurer sur sa
sébile de «pyroxylé», à pleurer comme un pauvre petit perdu dans la
forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison attendrissante. Et il
murmurait:
--On veut que je sois malheureux! On fait exprès que je sois
malheureux!...
II
Le lendemain, on attendait Élise par le train de trois heures. Elle en
avait averti, de Paris, par un télégramme de quelques mots,
insignifiant, indifférent, un télégramme comme tous les télégrammes. Le
vieux break des Harpagon devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un
des chevaux de Louis, le métayer: il y avait plusieurs années que le
ménage Harpagon avait renoncé au luxe dispendieux d’une écurie
personnelle; et c’était dans la stalle de Philis, la vieille jument
depuis longtemps vendue, que Mme d’Harpagon et Marie Larchant élevaient
le cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre ni de valet: Marie
toute seule et une fille de cuisine, la souillon qui «faisait» aussi les
chambres et balayait les escaliers, sous la surveillance de sa
maîtresse, demeuraient du nombreux domestique dont, un demi-siècle
auparavant, on eût cru ne pouvoir se passer.
Pour la première fois de son existence,--non, il se souvenait aussi des
nuits où il avait eu des rages de dents,--M. d’Harpagon n’avait pas
fermé l’œil. Le «déshonneur» d’Élise, les desseins de Lécuru longtemps
dissimulés, et dont l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils
touchaient à la victoire finale, tout lui montrait l’abîme. Il y
sombrerait, il n’y avait pas de remède. Les années précédentes, il avait
pu acquitter l’intérêt des hypothèques parce que, depuis la guerre, le
vin s’était bien vendu. Cette année, c’était la baisse enfin survenue
parce que le consommateur restreint ses dépenses, mais dont l’acheteur
en gros profite dans une bien plus large mesure pour commencer. On ne
pouvait plus éviter la mise en vente publique de ce qui restait de la
propriété: le château, le parc, la métairie, le petit vignoble.
De cette vente, on ne retirerait rien! Les droits des créanciers
absorberaient tout... Dès qu’il fut levé, et il se leva, dans son
angoisse, plus tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma dans son
cabinet. Malgré son horreur pour tout ce qui lui est importun, son
habitude d’écarter les préoccupations, de remettre perpétuellement au
lendemain toute décision difficile ou pénible, il entreprit d’établir,
une bonne fois, son actuelle situation de fortune. Combien, en ces
circonstances, cette expression impliquait d’ironie! Son portefeuille!
«ses placements!» On eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été
l’un des premiers et des plus enthousiastes souscripteurs, un démon
pervers s’était complu à égarer ses choix... Il avait des mines d’or,
achetées au plus haut, à l’époque où les banques anglaises, utilisant la
publicité de nos journaux «bien pensants», en avaient inondé le marché
français, et qui toujours, depuis, avaient mis une incroyable
obstination à dégringoler,--sans compter des titres du Klondyke, qui ne
valaient plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation sur la
_Royal Dutch_! C’est elle qui avait entraîné l’aliénation du bois Levaut
et de l’étang des Vergeais; le pétrole ne lui avait pas été plus
favorable que l’or. «J’ai eu tort de chercher le gros revenu, voilà!»
songeait-il, mélancoliquement. Certes: car à mesure que l’intérêt de la
terre baissait, il s’était obstiné à obtenir davantage de sa fortune
mobilière: c’est ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie
et de la petite aristocratie foncière de nos provinces, depuis un
demi-siècle, et c’est ainsi qu’elles se sont ruinées... En somme, s’il
liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait une centaine de
mille francs. C’était tout! Tout ce que la Providence laissait aux
d’Harpagon! Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que son salaire
quotidien rapporte aujourd’hui à un ouvrier français!
M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout ce paquet de titres et
d’agendas au fond d’un tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des
châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces patriarches végétaux
insensibles, inconscients. Il les considéra d’un air désolé, rancuneux:
bientôt, ils ne seraient plus à lui! Il franchit la porte charretière,
s’engagea dans la vigne, puis dans le petit bois qui lui appartenait
encore,--quelques ares de sapins, mêlés de petits chênes. Mais le
château, à cette distance et sous cette perspective, avec ses
poivrières, sa façade d’un rose atténué, délicat, était si aimable à
contempler, attendrissant! Il soupirait: «Il faudra donc quitter tout
cela? Pourquoi pas la vie, en même temps? Ça vaudrait mieux!»
... Tournant à angle droit sur la grand’route, voici qu’une voiture
s’engageait sur le petit chemin qui traverse la sapinière et conduit au
château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était celle du loueur de Mailly,
Perronneau. Élise aurait-elle avancé l’heure de son départ de Paris,
pris le train du matin, le premier? Il en éprouva un nouvel ennui.
Durant quelques heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu,
demeurer seul sans être tracassé, harcelé, sans discussions, sans avoir
à faire le père de famille, le juge, à imposer sa décision. Car il
faudrait «juger» Élise; imaginer, appliquer contre elle une sanction.
Laquelle?... On ne pouvait donc le laisser tranquille une minute?
La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau, qui conduisait, le
salua de loin, du fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour la
laisser passer: le chemin est étroit. Il s’attendait à reconnaître
Élise, sous la capote. Il distingua un chapeau mou masculin, un vaste
ulster beige, à grosses côtes, une barbe grise.
--Bonjour, Harpagon! cria la barbe grise.
C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec lequel il avait été chez les
jésuites, rue des Postes, le frère de Mgr Pellegrin, évêque de Riez. Ils
avaient fait leur droit ensemble, suivi la même carrière, et Pellegrin
avait démissionné en même temps que lui, lors de la dénonciation du
Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur profession, leurs communes
opinions avaient entretenu entre eux une affection assez étroite, bien
qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait Paris, ne connaissait pas
les soucis d’Harpagon, vivait à son aise... Mais c’était la première
fois qu’il venait au Vergeais. Et sans être invité, à cette époque de
l’année, froide et triste, pour trouver une maison désorganisée, ruinée,
en proie à un drame intérieur qui s’allait déchaîner le jour même? La
première pensée de M. d’Harpagon fut: «Il n’arrêtera donc jamais de me
tomber des tuiles sur la tête!»
Mais il était trop bien élevé pour ne point dissimuler ce sentiment. Il
prononça:
--Pellegrin! quel bon vent t’amène?
Pellegrin ne répondit pas tout de suite. M. d’Harpagon eut l’hypocrite
courage d’ajouter:
--Tu vas nous rester longtemps!
--Je repartirai par le train de trois heures, répondit l’ancien
magistrat. J’avais à te parler.
Les pauvres gens se raccrochent si naturellement à tous les espoirs, à
des espoirs si vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon espéra:
«Pellegrin, depuis qu’il a démissionné, est à Paris dans des tas de
«contentieux»: un ancien magistrat! Il a trouvé ça tout de suite, comme
il a voulu, par ses relations. Il vient m’offrir une situation comme la
sienne. C’est la chance, c’est la chance qui revient!»
... Mme d’Harpagon accueillit Pellegrin sans excès de bonne grâce. Il ne
s’en affecta point, la connaissant: il comptait bien déjeuner à la
fortune du pot, c’était même pour ne pas leur imposer l’obligation de se
mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son arrivée: «Vous auriez
mis les petits plats dans les grands.» S’il y mettait de l’ironie, elle
était assez courtoise pour demeurer imperceptible.
Cependant Mme d’Harpagon s’excusa de le quitter pour des préparatifs
indispensables. Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au diable: il
s’en apercevait. M. d’Harpagon lui fit les honneurs de la maison. Une
fois dans son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il s’assit.
--Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit que j’avais à te parler...
Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir, n’est-ce pas, l’espoir! La
chance, enfin, qui revenait!
... M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en tira un petit papier plié
en deux, qu’il défripa, méticuleux, et le posa sur le bureau.
--Qu’est-ce que c’est? demanda M. d’Harpagon, surpris.
--Un billet à ordre, un effet de commerce. Tu vois bien...
... M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien procureur de la République,
et qui lui-même avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait voulu,
éprouve toujours quelque peine à reconnaître ce genre de littérature. Il
n’a pas le genre, qu’il faut, d’imagination réaliste... «A l’ordre de...
etc...»: ça ne lui disait rien. Ce n’était pas tiré sur lui: c’était
tout ce qu’il y distinguait.
--Eh bien?... fit-il, stupide.
--Voyons, regarde! C’est un effet de quinze mille francs--14.720 et des
centimes exactement--à trois mois. Il est signé de ton fils, endossé par
Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est moi... Il m’a été présenté... ma
signature est fausse.
--Quoi?... Je ne comprends pas! Je t’assure que je ne comprends pas...
Qu’est-ce que tu veux dire?
--Allons, allons! fit Pellegrin, excédé. C’est facile à comprendre. Je
te dis que ma signature a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je
n’ai jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma signature est fausse,
fausse...
--Un faux? De qui?... interrogea M. d’Harpagon, éperdu, broyé, le
cerveau dissous, et ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant à
saisir.
Pellegrin haussa les épaules.
--J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te dis: 14.720 francs et des
centimes. Un d’Harpagon en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait
pas...
M. d’Harpagon eut la force de répondre:
--Je te remercie!
... Et sur le moment, il l’aurait aussi bien tué: le seul homme qui
savait la honte de son fils, qui la lui apprenait!
Il murmura:
--Oh! c’est trop affreux, c’est abominable. Tu ne peux pas savoir,
Pellegrin, à quel point c’est abominable! Tu ne peux pas savoir où j’en
suis, où on en est ici!... Écoute! je ne puis te rembourser
maintenant... maintenant, ça veut dire aujourd’hui, comprends-tu? Et
pour moi c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te dire: «Tiens, voilà
tes quinze mille francs, et ça n’acquitte pas encore le quart du service
que tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon fils!» Mais tu seras
payé, je te le jure: bientôt, dans quelques jours!
Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire de son malencontreux
portefeuille, et dont il se désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui
laisser si peu, si peu pour vivre...
--Mon pauvre vieux, j’en suis sûr! Tu ne crois pas, n’est-ce pas, que je
suis venu pour ça... Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne faut
pas que ton fils reste à Paris. L’air y est mauvais pour lui, il n’a pas
l’épine dorsale morale assez forte... Ça arrive... Mon cher, cher ami!
Mon pauvre cher ami! Ne te frappe pas, ne t’exagère pas les choses. Nous
sommes tous les deux de vieux justiciards, hein? Combien de fois déjà
n’avons-nous pas vu ça? Les hommes ignorent la valeur de l’argent,
l’honnêteté qu’exigent les affaires d’argent, tant qu’ils n’ont pas une
famille, ou un métier. Ton fils m’a «emprunté» cette somme. Mais oui,
mais oui! Il a cru me l’emprunter seulement, il a cru qu’il restituerait
avant l’échéance. C’est l’éternelle histoire: la combinaison sûre, le
tuyau certain à la Bourse ou aux courses: de l’imagination, et pas de
cervelle... La combinaison rate, et le jeune homme léger devient...
--Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas ce qu’il est devenu. Oh! ce
mot, ce mot! Je ne puis pas revoir Cléante; ce mot-là, je le lui
jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le mérite! Je
m’imaginerais toujours qu’on le lit dans ses yeux, sur son front.
--Oui, naturellement. C’est pour ça que je suis venu. Je te répète qu’il
ne doit pas rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou qu’il
parte pour une colonie: commis des affaires indigènes, ou employé dans
une factorerie. Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade et du
gruyère pendant quelques années. J’arrangerai ça pour lui, je te le
promets. On se débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il sait
que je sais... Ne pleure pas, ou bien pleure maintenant, tiens, vide-toi
de tes larmes, tout de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs devant
ta femme. Ça ferait des scènes inutiles, je n’aime pas les scènes... Tu
peux bien me rendre ce service-là.
Regardant un portrait, un assez bon portrait de famille, peut-être un
Largillière, il eut envie de dire, pour changer de conversation: «Mais
c’est joli, ça! Ça a de la valeur!» Il s’abstint: «Il pourrait vouloir
me le donner!»
M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance de la somme. Il
haussa les épaules:
--Mais non! Pour les dettes d’honneur est-ce qu’on fait un papier?...
Allons, du courage! Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes bois,
tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger et tes lapins.
M. d’Harpagon ouvrit la fenêtre:
--Regarde! fit-il. Voilà tout ce qui me reste, tu peux tout voir d’ici.
Et c’est à vendre, entends-tu, à vendre!
Il s’entendait crier, intérieurement: «Bientôt je n’aurai plus de
maison, plus de verger, plus de lapins, comme il dit... Et je n’ai plus
d’enfants: il faut qu’Élise entre au couvent, et que mon fils s’en
aille, s’enfuie si loin qu’on ne le voie plus...»
Le déjeuner fut sinistre. Pellegrin l’avait prévu. S’il avait su où
aller, et quelle excuse donner pour partir avant l’heure du train, il se
fût épargné cette corvée. N’en ayant pas découvert le moyen, il s’était
préparé à l’affronter; il parla tout le temps, pour sauver la situation.
M. d’Harpagon lui en fut reconnaissant. Mais sa femme était exaspérée.
Quand Pellegrin remonta enfin dans la voiture de Perronneau, M.
d’Harpagon lui glissa de nouveau à l’oreille:
--Tu as été bon, très bon... Merci.
Dans son âme il se disait:
--Lui, bon?... Il y a des cas où tout se tourne en méchanceté, contre un
homme. Ce que celui-là vient de me faire souffrir avec sa bonté, mon
Dieu!
Quand la voiture fut sortie du parc, Mme d’Harpagon déclara:
--C’est encore de la chance que cet animal s’en aille avant qu’Élise ne
soit arrivée! Il n’aurait plus manqué que ça! Quelle journée, bon Dieu,
quelle journée!
--Quelle journée! répéta sincèrement son mari, en écho.
Il songeait: «Et encore, elle ne sait pas tout. Si elle savait!...»
* * * * *
Il était entendu que ce serait Mme d’Harpagon qui tout d’abord
interrogerait Élise. En ces matières délicates une mère seule, en
ménageant l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer obtenir une
confession complète; et, du reste, M. d’Harpagon ne se souciait
nullement, bien qu’ancien magistrat, de prendre part à cette désagréable
et obsédante instruction. Il se contenta de réserver à Élise un accueil
distant, sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint de lui
demander les moindres détails sur son voyage, sur son séjour à Cannes.
Enfin, il fut là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il murmura:
«Malheureuse enfant!...» Élise descendit sur lui un regard dédaigneux,
presque insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement du
monde, sur son carton à chapeaux.
C’était une belle personne, longue, mince, grande pour une femme, et
mieux que bien faite: car justement elle violait certaines règles du
classique canon de la beauté féminine par tout ce qui peut susciter
l’intérêt voluptueux des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort, dont
les narines palpitaient, une bouche assez large, aux lèvres
qui n’exigeaient nul secours du fard, et dont les dents
solides, courtes--les canines surtout, nettes, accusées,
lumineuses--éblouissaient. Sa gorge montrait un soupçon d’excès dans son
opulence; pareillement ses hanches arrondies et larges comme on les voit
aux femmes dans les miniatures hindoues ou persanes. Quelque chose en
elle d’étrange, et d’étranger: la Sulamite du _Cantique des Cantiques_.
Elle le savait. Son père, en cela semblable à beaucoup de chrétiens
encore de sa génération, qui lisent davantage l’ancien et le nouveau
Testament que les effusions affadies de la contemporaine littérature
catholique, le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité de relire
elle-même ce texte effervescent: «... La courbure de tes reins est celle
d’un collier, ton ventre est un monceau de froment doré, parmi des
lis... l’Amant m’a conduite dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il
lève devant moi porte: _Amour!_» Elle était brune, sur son front droit
les cheveux noirs, abondants, s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des
sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des poussières d’or.
Et tout cela, maintenant, faisait peur à M. d’Harpagon...
Élise, d’un air assuré, monta dans sa chambre, accompagnée par sa mère.
--... Maintenant, malheureuse, lui dit Mme d’Harpagon, j’attends tes
explications.
--Quelles explications, fit-elle, des explications sur quoi?
Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les plis d’une toilette de
soirée.
--Voici la lettre de M. de Claris...
--M. de Claris? Ah! oui, c’est vrai, il vous a écrit, M. de Claris. Il a
dû bien s’amuser en écrivant... Car ça l’amusait, au fond, cette
histoire-là, ça se voyait! Ce qu’il aurait voulu tout savoir, avoir des
détails! mais il a été très gentil, parfait... Ce n’est pas comme sa
femme! Bon Dieu! Ce qu’une femme qui a des amants peut être embêtante
quand elle veut la faire à la vertu!...
--Élise!
--Voyons, maman! Vous le savez, peut-être!... Au fait, non... Ce qu’on
garde encore d’illusions, ici! Il n’y a jamais eu d’adultère dans la
famille, les maris y ont toujours été fidèles à leurs femmes, les femmes
n’ont jamais couché qu’avec leurs maris...
--Élise!!
--Non, laissez-moi rire!...
--Si c’est le langage que tu tenais aux _Cactus_, je ne m’étonne pas de
ce qui est arrivé. Une jeune fille, ma fille, employer de tels mots,
n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue, aucune réserve, aucune
pudeur!...
--Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous croyez qu’il est arrivé,
qu’est-ce qu’elle dit, la lettre Claris?... Moi aussi, ça
m’intéresserait de le savoir.
Mme d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis:
--Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose abominable?
--Que cet imbécile de petit La Motterais a vu Bertrand de Maillac sortir
de ma chambre, et qu’il n’a pas su tenir sa langue? Parfaitement. La
Motterais est incapable de rien inventer!
--Ainsi le... le monsieur s’appelle M. de Maillac?
--Tiens, au fait, vous ne le saviez pas... Eh bien oui, il s’appelle
Maillac. Vous le savez, maintenant. Je ne vois pas que ça change
grand’chose à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à rien. Trente ans.
Pas le sou, comme moi. Très gentil, très... très adroit!
Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant certains souvenirs.
--Et tu veux l’épouser?
--L’épouser? Il n’en est pas question... Quelle drôle d’idée!
--Mais il t’a compromise, tu es perdue! C’est effroyable. Et tu es là
qui ricanes, qui te moques de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre
chagrin, notre honte! Que tu aies perdu toute pudeur, c’est déjà
horrible, incompréhensible. Mais tu n’as pas de cœur!
Le visage d’Élise changea.
--C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine, beaucoup de peine. Je
vous demande pardon... Et dire que tout ça est la faute de ce petit
crétin de La Motterais!...
--Mais tu es inconsciente! Il ne s’agit pas seulement qu’il t’ait vue.
Il s’agit de la chose, de cette chose infâme!...
--Quelle chose infâme?...
Mme d’Harpagon perdit patience:
--C’est effrayant! Te voilà qui oses parler de ça comme une prostituée,
comme une fille des rues, comme une de ces traînées qui viennent ici
pour les vendanges, et qui se donnent dans les vignes pour ajouter vingt
sous aux cent sous de leur journée!... Ce n’est pas possible! Tu es ma
fille, tu es croyante, nous t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien
laissé savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime mieux croire que c’est
ça. Tu ne te rends pas compte, tu ne comprends pas!... Combien de fois
l’as-tu reçu, ce Maillac? Et alors, alors... Pense donc à ce qui peut
arriver, à ce qui est peut-être? Le déshonneur, le déshonneur public!
--Ah! C’est ça?... Mais non, mère, mais non.
Élise sourit encore, autrement.
--Rassurez-vous. Père connaît le _Cantique des Cantiques_: eh bien, vous
pouvez lui faire relire le passage sur la fontaine qui est toujours
scellée!
Mme d’Harpagon la considéra avec stupeur.
--Voyons, mère, voyons! C’est ennuyeux, à la fin! Quand je vous dis que
vous ne devez avoir aucune crainte là-dessus, aucune! Vous devriez
comprendre. On s’est amusé...
--Oh! cria Mme d’Harpagon, terrifiée, alors c’est encore pis que tout ce
que j’imaginais. La corruption! La perversité dans la corruption!
Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre. Sa mère ne la suivit
pas. Elle alla rejoindre M. d’Harpagon, qui attendait... A son tour, il
eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le dépassait. Enfin il
prononça, écrasé:
--Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle est possédée, possédée...
Il faut la faire enfermer...
Car son esprit droit et médiocre ne formait que des conclusions simples
et antiques.
Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le couvent pour Élise. Il
fallait le lui faire accepter. Elle en repoussa la suggestion avec
dédain, avec dérision.
--Je suis vivante! dit-elle. Jamais je ne me suis sentie plus vivante. A
l’époque où j’étais morte et enterrée...
--Morte et enterrée?... interrogea M. d’Harpagon, auquel il arrivait
parfois, dans sa rêverie, de prendre au pied de la lettre les métaphores
les plus usées.
--... Morte et enterrée _ici_... à l’époque où je ne connaissais rien
que cette vie des Vergeais qui n’est pas une vie, qui n’en est que la
caricature léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon avec joie, du moins
avec une sorte de résignation, presque de satisfaction, faite
d’ignorance, n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en dehors des
Vergeais et du couvent? Mais alors il fallait me laisser au couvent
après mes dix-sept ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance, ma
volonté, ce que les mères voulaient bien appeler mon intelligence, m’y
auraient fait une place. On m’y disait: «Vous êtes pieuse. Il vous
manque l’esprit d’obéissance, la docilité. Mais cela s’apprend par la
mortification. Mon enfant, ne craignez pas les mortifications, les
humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un temps, car vous êtes née
pour la direction. Vous vous réveillerez un jour première parmi les
nôtres, à la tête de la congrégation...» Mais vous m’avez rappelée. J’ai
oublié ces anciennes impressions. Dix années ont coulé, dix années où
j’ai appris à me connaître, et que j’ai un corps, des organes; où j’ai
appris à savoir que je suis une femme, toute une femme, que j’ai droit
aux joies de la femme, aux joies de la chair, oui, aux joies de la
chair, des sens!
Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement. Il était choqué. Jamais, de
son temps, une femme n’eût osé parler ainsi avant quarante ans, une
femme de son monde, de sa race, de sa famille... «Impudique! se
criait-il en lui-même. C’est une impudique, et elle est ma fille!»
--... Le droit d’être courtisée, poursuivit Élise, le droit de
solliciter les hommages, d’en jouir, de jouir de ce qui me reste de
jeunesse, de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté comme elle
doit l’être, d’en tirer tout--tout ce qu’en pourront tirer mon orgueil
et mon plaisir!
Elle les regarda tous deux en face, résolue, insolente, outrageante:
--... Le droit de connaître même ce que j’ai voulu apprendre, ce que
j’ai commencé d’apprendre: l’amour des hommes!
--Tais-toi! fit violemment Mme d’Harpagon.
--Oui... je suis une fille en train de mal tourner. Eh bien, après?
D’abord, c’est fait. Vous n’y changerez rien... Et puis, c’est votre
faute.
--Oh! fit M. d’Harpagon, horrifié.
--J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu toute ma vie le
pressentiment, la faim même, de ces choses que vous cachiez pour faire
de moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient point par les sens.
C’est ce qui vous a trompés, de croire qu’il suffit de laisser dormir
les sens d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant, inerte
que vous vouliez avoir, dont vous prétendiez vous vanter, vous faire
honneur, qui était le but de votre éducation... Autant faire élever un
clairvoyant par des aveugles! Cela vient par une espèce de
sentimentalité, de sensualité profonde, diffuse dans toute la chair, le
sang, les nerfs... Et alors, alors, _je vous voyais!_
--Tu n’as jamais vu, ici, que de bons exemples!
--De très bons exemples. Soit. Ce que vous appeliez de bons exemples.
Vous avez été des époux modèles, n’est-ce pas, des époux modèles...
--Oui! affirma sincèrement M. d’Harpagon.
--Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était pour ça, rien que pour ça
que je deviendrais ce que je suis, que je penserais ce que je pense! On
dit que je suis intelligente. Très jeune, quand j’ai commencé de vous
regarder, depuis si longtemps que je ne m’en souviens plus, je vous ai
vus! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre? Moralement,
intellectuellement, rien! Vous êtes bon, père, vous êtes léger,
insouciant, incapable d’effort, de travail, vous divertissant, vous
détournant de tout ce qui vous ennuie, vous amusant d’un fétu de paille,
d’un rayon de soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes dure à
vous-même, aux vôtres, éprise des tâches matérielles, poussant
l’instinct de l’épargne jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule... Je ne
vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens que je vous ressemble,
je sens qu’un jour, sans doute, je serai comme vous. Mais rien de pareil
entre vous deux. Et, en vous, tout ce qui pouvait vous désunir. Et vous
ne vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais quittés. Vous vous êtes
détestés, peut-être, haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas quittés.
Pourquoi? pourquoi? C’est qu’un lien plus fort que toutes ces
différences, ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes, vous
rapprochait. Faut-il que je dise lequel?
Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de son audace, de sa fureur,
de son odieuse et terrible franchise.
--Ah! tant pis! Je le dirai! Ce lien, c’était le désir, et le plaisir.
Le désir et le plaisir dans le mariage, honorables, honorés, consacrés
par la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez, mais c’était ça.
Vous vous êtes mariés jeunes, et vous vous aimiez. Vous n’avez jamais,
jamais connu la satiété! Ces choses qu’on ne dit pas, dont il ne faut
point parler; ces désirs, ces plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous
ont consolés de tout, de votre ruine, de vos erreurs, dont vous ne vous
êtes même pas doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le
gouvernement, le changement des mœurs, que sais-je! Bien plus, elles ont
fait que vous ne vous êtes pas souciés du reste, même de vos enfants...
Mais oui, oui! Si mon frère est un sot, paresseux, bon à rien, et moi
une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité comme un cilice, qui
en est responsable? Au fond, vous ne vous êtes jamais occupés que de
vous, de vous deux. Et, le jour, vous vous disiez: «Ça va mal!... mais
ce soir!»
«Impudique! impudique! se répétait M. d’Harpagon. Élise est possédée du
démon!»
--Encore une fois, je ne vous reproche rien. Vous avez été heureux dans
votre maison, vos propriétés déchues, dans vos embarras contre lesquels,
mère, vous ne luttiez que par un redoublement dérisoire d’âpreté dans
les petites choses, condamné d’avance, et vous, père, pas du tout. Vous
avez été heureux--personnellement. Et, parmi les gens qui vous
entourent, ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois rétrécis et
bien pensants, «ceux qu’on peut voir», enfin, vous avez peut-être été
les seuls. Quand je voyais ici toutes femmes des environs, celles de vos
amis, de vos relations, avec leur mine de religieuses déflorées une
fois, une pauvre petite fois, par hasard et sans amour; et que tout
enfant encore, quand on ne se méfiait pas de moi, qu’on parlait devant
moi comme si je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de vous,
mère, avec méchanceté, jalousie, mais envie: «Elle a quelque chose pour
se consoler!» comment voulez-vous que je n’aie pas compris?
--Elle est folle! fit Mme d’Harpagon, outragée, se levant.
--Folle? C’est bien possible. Qui m’a rendue folle? Il fallait me
trouver un mari, un homme, quand il en était encore temps, quand je ne
savais pas tout; que je devinais, que j’attendais seulement! On aurait
peut-être apprivoisé, dompté, endormi la petite bête sauvage, le désir
qui venait me chercher dans mon lit et dans ma solitude. Un mari,
n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur des postes de
Mailly. N’importe qui, n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard.
Maintenant que je sais, je veux l’amour, l’amour vrai, toutes les
satisfactions sensuelles de l’amour. Et n’importe comment,
entendez-vous, n’importe comment! J’ai fait ce qu’il fallait pour savoir
si ça en valait la peine. Je le sais; ça en vaut la peine. J’irai
jusqu’au bout!
--Va-t’en! cria Mme d’Harpagon. Je n’ose plus te regarder, tu me fais
honte. Va-t’en!
... M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il allait, jusqu’aux écuries,
vides depuis si longtemps, sauf pour le porc que Marie Larchant y
engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment, il abattait les toiles
d’araignées. Et il murmurait:
«Je suis comme Job!... L’orage a balayé mes biens; mes bœufs et mes
ânesses ont été passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré mes
brebis, mes enfants ne sont plus. Mon fils est un escroc, ma fille une
prostituée. Il n’y a nulle part rien de bon, rien de beau, rien de
juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est un mensonge: Dieu est terrible et
mauvais, il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il livre la
terre aux mains des méchants, et couvre les yeux de ceux qui les
jugent... Il m’a condamné! Quand je me laverais dans la neige, quand je
me purifierais dans la potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé,
et mes vêtements m’auraient en horreur. Voilà ce que dit Job. Je suis
comme Job! Comme Job!»
III
Huit jours plus tard, il y avait une grande affiche rouge, signée de
Maître Cottereau-Landais, notaire, de chaque côté des pilastres de la
porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous des panonceaux du
notaire, à Mailly, et les clercs, Maître Cottereau lui-même, quand ils
passaient en voiture dans les villages environnants pour instrumenter,
en colportaient des liasses, les apposant sur les maisons et jusque sur
le crépi des propriétés closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon
n’osait plus regarder que devant lui, ou bien il marchait les yeux à
terre: «_A vendre, une propriété, sise aux Vergeais, canton de Mailly,
dite les Vergeais, telle qu’elle se tient et se comporte,
comprenant..._» Il savait cette affiche par cœur, chaque mot en était
pour lui un coup de fourche, qui le pourchassait. Il ne voulut, il n’osa
plus sortir. Mais alors, on vint visiter!
Ça donnait le droit de visiter, cette mise en vente, n’est-ce pas? Les
gens viennent, ils entrent partout, ils demandent s’il n’y a plus rien à
voir, comme si on voulait leur cacher quelque chose, garder quelque
chose! Ils font des remarques, à haute voix, comme si tout, déjà, était
à eux--pire que si c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce qui est
désagréable, ce qui peut rabaisser, avilir la valeur de la propriété. On
est devant un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent! Et ils
n’essuient même pas leurs souliers, ils ne retirent pas leur chapeau.
Une maison à vendre! Ça n’est plus à son propriétaire, ça n’est à
personne. C’est comme un chien perdu, on se nettoie les pieds sur son
dos, et l’on s’en va... Ce furent des jours atroces. M. et Mme
d’Harpagon, Élise elle-même, si hautaine toujours, avec son air d’être
ailleurs, au-dessus de tout, disaient: «Que ça finisse, que ça finisse!
qu’on vende, et qu’il n’en soit plus question!» Mais, de ce supplice, il
y en avait encore pour des semaines, des mois.
Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot, l’horloger de Mailly. Il
était en rapports avec des antiquaires de Dijon, de Paris. «Vous ne
vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon, et sans doute vous ne
les conserverez pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser à
l’amiable de ce que vous ne garderez pas. Vous en aurez meilleur prix
avec moi, c’est dans votre intérêt.» De tous ces intrus, c’était lui le
plus poli; il était familier, mais convenable, déférent. Et on le
connaissait depuis si longtemps! L’horloger d’une petite ville finit par
devenir une espèce d’ami, de condition subalterne; un fournisseur, mais
un homme avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques mots, dont le
métier est propre, presque élégant, qui vient réparer les pendules, à
qui l’on apporte une montre qui avance ou retarde, les jours de marché,
et qui fait la conversation, tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa
loupe incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante agitation des
rouages de cuivre... Il se pourrait pourtant que ce pauvre Gomot ait été
le plus mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce. Nous sommes
restés plus près qu’on ne pense des primitifs, des sauvages. Les objets
qui nous appartiennent en propre, dont nous usons chaque jour, et que,
chaque jour, nous avons sous les yeux, dans les mains, nous paraissent
une propriété plus étroite, plus intime, que la demeure même que nous
habitons, les terres dont nous fûmes les maîtres. Il en faut abandonner
quelqu’un? On sait qu’on s’y doit résigner: mais par quoi commencer le
sacrifice, et jusqu’où l’étendre? Cela crève le cœur. En présence de tel
meuble, tel tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser sa fille encore
enfant, d’une pendule qu’on entendit sonner tant d’heures, vides ou
solennelles, les souvenirs se lèvent comme un essaim d’abeilles. On a
envie de crier: «Non, pas ça! pas ça! Encore une petite minute, monsieur
le bourreau! Attendez!»
Et puis, ni M. et Mme d’Harpagon, ni Élise même, ayant toujours vécu
dans ces vieilles choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu, n’avaient
aucune notion exacte de leur valeur véritable. Autrefois, ils eussent
été portés à la considérer comme insignifiante; à cette heure, comme il
est devenu fréquent, ils penchaient à l’exagérer. Mme d’Harpagon surtout
avait peur de se laisser «voler». Elle ne se le fût jamais pardonné.
Il y avait le portrait de l’école de Largillière, dont on disait
communément «le Largillière» tout court; et l’on avait fini par attacher
une foi implicite à cette attribution; il y avait le nécessaire de
voyage donné par Napoléon Ier à l’arrière-grand-père de Mme d’Harpagon,
intact, complet dans sa caisse en bois de thuya, avec ses flacons de
cristal taillé, doré, son petit bol en vermeil pour la barbe, jusqu’à la
savonnette en argent, le rasoir au manche d’argent; une pièce unique,
évidemment, unique! Et même cette grande armoire de chêne, aux panneaux
en têtes de diamants sculptés à la doloire, reléguée dans la buanderie,
que M. et Mme d’Harpagon estimaient fort lourde et rustique, mais dont
un ami, qui prétendait s’y connaître, avait dit un jour: «Voilà un beau
meuble! Cela se recherche, maintenant, à Paris!» Et le mobilier de la
salle à manger, des deux salons, le lit rococo, où deux colombes se
becquetaient, au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait pas, on ne
pouvait pas savoir ce que ça valait!
Gomot revint plusieurs fois, inutilement. Comme s’ils se fussent donné
le mot, M. et Mme d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se trouver
ensemble, et la demi-promesse qu’il parvenait à obtenir de l’un d’eux
n’était jamais ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant
ces transactions qui sans cesse avortaient, devant les attendrissements
sentimentaux de son père, les calculs de Mme d’Harpagon, une
indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse. Ce fut elle
pourtant, un jour, comme excédée, qui proposa une solution:
--Il y a aux Vergeais, depuis six semaines, ce petit monsieur Meyer. Il
paraît que son père est marchand d’antiquités à Paris...
--Mais, objecta Mme d’Harpagon, c’est un professeur.
--Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir appris quelque chose dans la
boutique, il peut donner un conseil... Et même, s’il dit que cela en
vaut la peine, il pourrait faire venir son père.
--Un juif! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.
Élise abaissa des sourcils ironiques:
--Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien... La seule différence
entre un juif et un chrétien, en affaires, c’est que le juif vous
exploite moins, quand il achète, parce qu’il sait mieux revendre... Et
puis, il a l’air bien élevé, ce jeune homme.
--Il me salue toujours quand je le rencontre, reconnut M. d’Harpagon.
Il n’ajouta point, mais il le pensait:
--Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme les autres. Ce juif, ce
juif, en ce moment, dans ce pays, est le seul à ne pas me considérer
comme un cadavre, une proie dont il doit emporter un morceau...
Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de curiosité, tout plein aussi
de sympathie réelle, presque de dévouement anticipé, conquit ses entrées
dans cet intérieur dont il avait pensé, avec chagrin, qu’il lui
resterait toujours impénétrable. Il faut lui rendre cette justice que
nul esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel, qui était
passionné: uniquement l’espoir assez vague, mais enthousiaste, qu’un
rare, un précieux document d’histoire littéraire pouvait lui être
dévoilé--de quoi écrire, avec toutes les réserves, toutes les réticences
qu’il y fallait encore, quelques pages dans la _Revue des Sciences
Historiques_, ou tout simplement, car il n’était guère ambitieux,
l’_Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux_. Mais M. d’Harpagon
parlerait-il? S’il voulait parler, avait-il quelque chose à dire,
possédait-il, du grand ancêtre, des lettres, des papiers--seulement un
livre de comptes, ou de «Raison?» Le Livre de Raison du véritable, du
célèbre aïeul, quel beau, quel vénérable et singulier inédit à publier!
Et comme, malgré tout, Joseph Meyer était de sa race, il décidait:
«Quand il faudrait l’acheter! ou bien, sans l’acheter, négocier avec son
propriétaire le droit de l’éditer! Et cela me ferait une seconde thèse.
Une thèse dont tout le monde parlera.» Il voyait déjà imprimés, sur
couverture bleue, ces mots magiques: _Le Livre de Raison d’Harpagon_. Il
en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante!
Tandis que Mme d’Harpagon, à son égard, ne se voulut point départir
d’une attitude méfiante et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui
témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en avait accoutumé avec
les personnes de naissance et de condition légèrement inférieures ou mal
classées, mais de manières acceptables, que la nécessité lui imposait de
recevoir sous son toit. Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué.
Elle s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était toujours un homme,
quelle que fût son origine, pourvu qu’il ne fût point un malotru ou
entièrement disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui venait comme une
distraction, et il semblait quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le
pouvoir de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier à ses propres
yeux. Il n’était point ce qu’on appelle un homme du monde, elle avait
assez d’expérience pour le discerner, mais d’aspect agréable, et
cultivé. Son sang sémite se manifestait davantage à ses lèvres trop
charnues, à la partie inférieure de son visage, légèrement proéminente,
qu’à son nez plutôt camus comme celui des Slaves; et jusqu’à l’excès
d’abondance crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le roux, sa barbe
rousse taillée correctement, ne faisaient point crier d’horreur. Il
était supportable. M. le professeur Joseph Meyer, dûment introduit et
présenté, se montra sincèrement d’une modestie candide. Il savait
distinguer les styles, possédait quelques lumières lui permettant de
discerner l’authenticité des objets. Il n’avait sur leur valeur
commerciale que des notions trop imprécises pour qu’elles pussent être
d’une utilité directe; du reste, il n’affecta point de rien déprécier.
Au contraire, s’appliquant à louer ce qu’on lui présentait de façon
délicate, disant seulement quelquefois, avec une franchise qui prêtait
du mérite à ses éloges antérieurs: «Pour ceci, je ne pense pas que cela
puisse avoir de l’intérêt.» Avait-on l’air de le regretter, de
protester, il corrigeait: «Je puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur
la liste.»
Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer que la visite de M. Léon
Meyer, son père, pourrait ou devrait succéder à son examen. Lui-même
avait été le premier à en faire la proposition. Il se moquait pas mal,
en ce moment, des intérêts de la maison Léon Meyer. Il ne brûlait, en
vérité, que de la flamme pure de la découverte historique et littéraire.
Il fut donc bien entendu que l’inventaire dressé par le fils aurait pour
unique destination d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement
libre de décider si ce qu’on y apercevait était digne, en quelque
mesure, qu’il se déplaçât. Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger,
une conscience extraordinaire, y consacra, dans un secret dessein, plus
de patience qu’il n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile en
le séparant des gloses qui l’alourdissent, en choisissant parmi les
variantes. Il était agréable, et de façons réservées. Assez en lui
demeurait de l’héréditaire esprit «courtier» pour qu’il sût se faire
insinuant; et aussi il savait «encaisser». Il découragea par son
équanimité les rebuffades fréquentes de Mme d’Harpagon; sa curiosité
déchaînée lui inspirait l’abnégation des martyrs! Il ne fuyait pas
Élise; et, de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait pas,
avec elle, le ton de la galanterie, bien que sachant lui témoigner qu’on
ne pouvait lui rester tout à fait indifférent; elle en était à la fois
flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon, mortellement triste, et ayant,
à son accoutumé, horreur d’un état si contraire à sa nature, privé de sa
principale distraction qui était la chasse, n’osant plus guère sortir de
chez lui, résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère--en fait
affectant de ne lui plus adresser la parole--désolé, esseulé, trop bon
homme au fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne cédassent point
assez vite aux mouvements de sympathie qui l’entraînaient vers tous les
hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé s’avouer qu’il trouvait un
grand soulagement dans la présence du professeur, toutefois le voyait
venir avec plaisir, ne s’en laissait quitter qu’avec peine. Sans
orgueil, mais rétractile comme tant de malheureux, il n’en était pas à
le prendre pour confident; pourtant il l’interrogeait déjà sur bien des
choses, ce qui, espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir le
chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à lui demander:
--Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant en antiquités fort
habile?
--Je le pense, répondit M. Joseph Meyer, modestement.
--Et cependant, il n’y a que peu d’années qu’il a entrepris ce commerce.
Il était, d’après ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur,
lotisseur de propriétés. Comment cela se peut-il faire?
--Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le professeur en souriant,
mais je veux vous prouver, en vous le disant, que nous ne vous
traiterons pas comme un client ordinaire... Tous les commerces se
ressemblent. Le succès y dépend, d’après mon père, d’un axiome
fondamental: «Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que des
affaires trop chères.» Le secret est d’acheter bon marché, aussi bon
marché qu’on peut, et d’attendre... Que ce soit pour les tableaux, les
terres, les maisons, les meubles, c’est la même chose...
M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux comme un enfant.
--Je comprends, fit-il en riant, je comprends... Mais vous, monsieur
Meyer, qui m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous pas
resté dans le commerce? Vous y eussiez, je n’en doute pas, réussi.
--Quelques-uns de mes coreligionnaires, répondit le professeur, parmi
lesquels M. Salomon Reinach dans son manuel d’archéologie, _in fine_,
nous contestent le génie de l’invention. Nous ne serions, si vous
voulez, que des exécutants, non des compositeurs... Pourtant, nous avons
eu Spinoza, nous avons Einstein. Cependant, si incroyable que ceci vous
puisse paraître, nous placerons toujours, dans notre estime, les choses
de l’esprit au-dessus de celles de la matière, et partant du
négoce--avec une tendance trop fréquente pourtant, je le reconnais, à
commercialiser celles de l’esprit. En Pologne, en Hongrie, en Russie, où
les nôtres vivent encore comme on vivait au moyen âge, ce culte de
l’esprit se concentre sur la théologie; et après tout, Spinoza ne fut
qu’un sublime théologien qui a mal tourné. Le rêve de mon père, qui a
conservé les vieilles mœurs et m’acquit de quoi vivre, était que je
fusse rabbin, ou tout au moins ne m’occupasse que de l’exégèse du
Talmud. Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la plupart des juifs
d’Occident qui renoncent au commerce: je suis agrégé ès lettres. Il se
peut d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière toute
désintéressée, aux habitudes des théologiens, surtout des théologiens
juifs, qui aiment couper les cheveux en quatre... Il n’en est pas moins
vrai que, m’adonnant à des travaux purement intellectuels, et qui ne
peuvent rien rapporter, je me tiens pour supérieur à tous les juifs qui
font de l’argent, à M. de Rothschild lui-même. Et je ne serais pas
étonné que M. de Rothschild eût la même opinion de lui, et de moi. En
tout cas, je n’ai plus qu’un souci, où je mets, je vous l’avoue,
l’opiniâtreté de ma race: celui de savoir,--savoir pour
savoir,--entasser les faits et les connaissances comme mes autres
coreligionnaires entassent des pièces d’or, des bijoux, au de vieux
pantalons. Je me le reproche: ma nature me porte davantage à accumuler
qu’à classer, à généraliser. Mais je me dis que je fais là une besogne
utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà ma confession.
Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant un peu son
personnage, mais sincère, il se révélait davantage à lui-même, et son
besoin de savoir devenait irrésistible:
--Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement à votre service, j’y
mettrai mon père, je vous le jure. Je le surveillerai, je le
contrôlerai, s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous plaindre de
moi... Mais dites-moi, en retour, dites-moi...
--Quoi? fit M. d’Harpagon, étonné.
--Ce qu’on dit... le bruit qui court... Que vous _en descendez_... Oh!
pardonnez-moi! Soyez assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma
curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler impertinente. Elle ne
l’est pas. Au contraire! Si c’est vrai... si c’est vrai, il n’est pas de
noblesse, d’illustration comparable à la vôtre. Être issu de l’homme
unique dont le plus grand des dramaturges a fait un type éternel, mais
c’est plus qu’un honneur, c’est la gloire! Car les points de vue
changent avec le temps. On l’a dit bien souvent: que nous importe la
réputation, la vertu de nos grand’mères, si elles ont écrit de belles
lettres d’amour, ou en ont reçu! Leurs petits-fils les publient... Et je
pourrais vous citer au moins une famille qui se vante de compter Gilles
de Retz--Barbe-Bleue!--au nombre de ses ancêtres.
--Vous êtes éloquent, monsieur Meyer, répliqua M. d’Harpagon, et je sens
que vous pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes au courant des
souvenirs qui sont restés dans ce pays... Je vais le quitter, je vais
quitter cette maison qu’avait acquise l’homme unique, immortel, comme
vous dites, dont vous venez de parler; où son fils Cléante est mort, et
qui fut tenue près de quatre siècles par les miens. Cela me paraît
infiniment mélancolique: dans quelles circonstances, hélas!... Il est
des choses qui doivent demeurer ensevelies en moi... Mais sur ce point,
ma tristesse même me porte aux confidences.
Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers de l’allée où ils se
promenaient. Le vieil arbre sonnait creux. Trois hommes n’eussent pu
l’entourer de leurs bras. Il était noueux, rugueux, énorme et paternel.
Il jetait de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient la
terre; vingt ménages de freux y vivaient, dans leurs nids qu’ils
retrouvaient chaque année.
--C’est le premier des Harpagon, ce même Harpagon que Molière prit pour
modèle, qui l’a planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante, son fils,
goûtèrent le frais en été sous son ombre, l’hiver ont mangé ses
châtaignes, arrosées du vin blanc de cette vigne, en bas... Car Cléante,
suivant la coutume, avait reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise,
sa fille, avait eu sa part en argent, en créances sur l’État et les
particuliers, en bons de caisse sur des traitants. Et, par un hasard
singulier, peut-être un vœu du destin, moi, le dernier des descendants
de Cléante, j’ai épousé la dernière descendante d’Élise. Les deux
branches, écartées depuis si longtemps, se sont réunies en une seule. Et
dire que ces derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers du grand
Avare, sont ruinés!
--Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est cela qui est inattendu,
incroyable!... Si triste--et merveilleux!
--Je vais vous étonner bien plus encore, monsieur Meyer: _ils l’ont
toujours été!_
--Ruinés? Les d’Harpagon?
--Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais sortis--qu’aujourd’hui, hélas,
pour sombrer dans la misère--de la médiocrité. C’est une étrange
aventure, dont les particularités rendent l’histoire de ma famille plus
remarquable encore que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et, dans
un certain sens, édifiante. Toutefois, pour peu qu’on y réfléchisse, ces
particularités ne sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le
proverbe: à père avare, fils prodigue. Vous vous souvenez que le premier
Cléante ne l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire, passé son
amoureux délire, montra qu’elle tenait de son père; il put reconnaître
son sang; il la tint en affection distinguée, l’avantagea le plus qu’il
lui fut possible. Mais voici le phénomène qui s’est produit, si l’on
considère l’ensemble des générations, dans chaque branche, avec quelques
irrégularités de détail, bien entendu; je n’entends établir ici que la
vérité générale:
«Il y a eu des alternances de prodigues et d’avares, d’avares et de
prodigues. Et ce n’est pas seulement que les prodigues dilapidassent le
bien de leurs ascendants avares! Ce qui s’est passé est plus compliqué.
Nombre de fois les avares de la famille--ceux que nous appelons entre
nous les Harpagon-Harpagon--ont vu de leurs yeux, de leur vivant,
s’évanouir la fortune qu’ils avaient accumulée, tandis que les
Harpagon-Cléante, les prodigues, ne se trouvaient pas, à la fin, dans
une situation pire qu’au début de leurs folies.
--Je ne conçois pas bien... avoua M. Simon Meyer.
--C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie française dont, sous
nos derniers monarques, une petite noblesse, parfois une grande, est
sortie--le premier des Harpagon fut anobli je vous dirai tout à l’heure
comment--que je vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon
plaçaient leur argent. Fort ordinairement, ils l’ont perdu. Ils l’ont
perdu au début du XVIIIe siècle dans les spéculations sur le Mississipi.
Ils l’ont perdu lors de la chute du premier Empire parce qu’ils n’ont
pas prévu--c’était ceux de la branche féminine--la fin du blocus
continental, et qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse sur les
cotons et les sucres. Ils l’ont perdu sous Louis-Philippe en plaçant
leur fortune dans les premières compagnies de chemins de fer et de
charbonnages, dont la faillite fut désastreuse. Ils l’ont perdu vers
1880 dans l’Union Générale. Il est assez rare qu’un Harpagon-Harpagon
ait pu conserver jusqu’à sa mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez
croire alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait presque toujours
achevait la ruine? Il n’en a rien été, car, jusqu’à ces derniers temps,
la bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni l’État, dont elle
était pratiquement maîtresse. Il en fut de même sous l’ancienne
monarchie à l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis la
Révolution, s’est confondue, avec quelques préjugés en plus, pour ses
mœurs et sa manière de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les
mariages, et il y avait les places--l’administration.
«Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui du premier Cléante. Dans les
premières années du XVIIe siècle, la Bourgogne avait été presque
entièrement abandonnée par sa population rurale...»
--Je sais cela, interrompit le professeur, c’est le sujet de ma thèse.
Le roi engagea fort les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs des
biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent tout d’abord.
--Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais Cléante, après ses
dissipations, ne possédait plus guère que cette terre des Vergeais, où
il se retira. Cependant, comme il avait servi le roi dans ses armées,
non sans mérite, Sa Majesté, qui le savait obéré, lui accorda une de ces
charges financières, auprès de l’intendant de la province, que ne
rougissaient pas de remplir les personnes dont la noblesse était toute
fraîche; et, percevant une petite part des impôts, il en garda
naturellement quelque chose. Cela lui permit de se rétablir par un
mariage qui ne fut point trop désavantageux. Il en fut de même après la
Révolution. Les Harpagon en difficultés devinrent sous-préfets,
percepteurs, trésoriers-payeurs, magistrats. La société était faite pour
eux. Se trouvaient-ils dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même,
n’est-ce pas mon histoire?... Mais j’ai été abandonné en route. Cette
société tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles classes sont
survenues, qui détiennent le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma
place m’expulsent maintenant du dernier morceau de terre que je
possédais. C’est la fin des Harpagon, c’est un monde où je ne serai plus
jamais rien, où je n’obtiendrai rien, rien par privilège, ni moi ni mes
enfants. Nos prodigalités nous perdent définitivement; notre épargne
même ne nous sauve plus. Nous disparaissons, et je m’en vais.
«Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma famille. Je pourrai
d’ailleurs vous confier, monsieur Meyer, quelques vieux papiers qui vous
éclairciront ce que je viens de vous en dire, et j’imagine que vous
goûterez tout particulièrement les _Mémoires_ qu’a laissés mon aïeul
Harpagon-Chézilles, le beau Chézilles, comme on disait sous Louis XVI.
Ils sont demeurés inédits; et, si vous les vouliez publier, il y
faudrait de larges coupures, encore que le prince de Ligne, auquel il
les avait montrés, lui eût écrit: «Pour le style, il n’y a qu’à admirer.
Pour le fond, que j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait pour
tous les temps, pour tous les pays, pour le philosophe et l’homme de la
société.» Il est à croire que le philosophe et l’homme de la société
d’aujourd’hui,--si tant est que nous ayons une société, de quoi je
doute,--ne ressemblent point à ceux d’alors: car ces mémoires sont fort
scandaleux. On ne craignait pas de dire à cette époque, avec une
élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout ce que l’on faisait, et
qu’on a, monsieur, tort de faire. Ce fut un enseignement après la
Révolution pour ce qui restait de la noblesse, et cette bourgeoisie où,
pratiquement, ma famille est retombée. En apparence du moins on apprit à
respecter les convenances sociales. Pour conserver le droit de diriger
la communauté, il faut avoir l’air de le mériter, et savoir,
extérieurement, garder quelque décence. Mais, comme les causes
produisent ordinairement les mêmes effets, l’habitude du pouvoir, et des
privilèges qui en résultent, a fait perdre à la bourgeoisie de nos jours
cette hypocrisie nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe et ses
vices, en même temps qu’elle perd les qualités profondes qui
justifiaient sa prépondérance... Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai
jamais rien été; toutefois il me semble que, considérés en masse, nous
ne valons plus grand’chose.
«Mais ce qui doit retenir, au point de vue de l’histoire singulière de
ma famille, l’attention sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit
successivement en sa personne les deux tempéraments opposés qui la
caractérisent. Harpagon-Cléante, Harpagon-Harpagon se succédèrent en
lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à sa maturité, un
prodigue et, par surcroît, un homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il
brilla dans ces soupers où la mode était de parler «anglais»,--un
anglais qui n’avait rien de commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela
voulait dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos les plus
choquants, nommant les choses du sexe par leurs termes propres, au lieu
de les voiler sous les périphrases qui sont d’usage dans la bonne
société. Et, le plus souvent, on ne se quittait point sans un tribut de
complaisances mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois allaient
fort loin... Il gaspilla ainsi un avoir déjà diminué par les affaires
d’un père à la fois économe et aventureux. Il s’en vantait: «Ayant fait,
en deux ans, deux cent mille livres de dettes, dit-il quelque part, je
n’en étais pas moins sans argent.» Cela n’empêcha point le beau
Chézilles de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça de la sorte
au prince de Ligne: «J’ai le plaisir de vous mander mes fiançailles avec
une fort honnête personne, dont le bien se peut élever à cinq cent mille
livres. _Avec ce que j’ai_, cela fera au ménage dans les cent cinquante
mille.»--Entendant par là qu’il devait le reste et comptait sur la
fortune de sa future pour s’acquitter. Je ne saurais non plus dissimuler
qu’il était grand joueur, et ne montrait pas au jeu une délicatesse sur
laquelle on n’avait pas tout à fait coutume à cette époque de raffiner.
«Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour devenir Harpagon-Harpagon,
son chemin de Damas sur les routes de l’émigration, qui furent si
cruelles à la plupart des gentilshommes de son temps. Ayant perdu sa
femme, qu’il avait rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre aux
États-Unis, il séduisit fort cyniquement la fille trop innocente d’un
opulent banquier de Philadelphie, l’enleva, la conduisit en Europe où il
l’épousa; puis, moyennant une somme considérable, traita avec le père
pour laisser déclarer la nullité de son mariage. A compter du moment
qu’il fut réellement riche, chose étrange, son avarice devint aussi
sordide que sa dissipation avait été sans bornes. Il ne fut rien moins
qu’un usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une férocité incroyables.
Il vivait misérablement, se privait de tout... Croyez-vous qu’il ait
laissé un héritage important à ses collatéraux?--il n’avait pas
d’enfants.--Il est mort ruiné, absolument ruiné, par la grande
entreprise de constructions immobilières qui voulut, sous la
Restauration, transformer la plaine de Grenelle, en faire le quartier à
la mode que sont devenus depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où il
avait engagé tous ses capitaux. Il avait vécu sans scrupules, il est
mort sans un sou. Je n’ai pas craint de vous faire de lui ce portrait
sans fard. Vous êtes trop averti pour ne point savoir qu’il peut exister
dans toutes les familles de ces brebis noires qui en accusent les tares
sans en avoir les vertus.
«C’est ainsi que, par des alternances de générations inutilement
épargnantes et de prodigues à peu près tirés d’affaire par l’appui que
leur prêtait un milieu social qui ne les abandonnait point, on arrive à
la génération contemporaine, à moi, à ma chère femme, qui peut avoir
quelques travers, mais témoigne d’une énergie, d’un courage, d’une
résignation que j’admire, et par quoi elle m’est bien supérieure. Il
semble qu’en nous les défauts et les qualités que nous tenons de notre
terrible sang se soient atténués. Mon père avait laissé dans
l’écroulement de l’Union Générale à peu près tout ce qu’il possédait,
sauf cette terre que j’ai dû hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un
bien coupable prodigue,--plutôt un insouciant, un imprudent, quelquefois
un étourdi trop généreux,--et de la fureur entassante, de l’amour de
l’or du grand ancêtre et de la première Élise, Mme d’Harpagon n’a gardé
que des manies innocentes, peut-être un peu risibles, mais excusables.
Pourtant, c’est nous qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre
poids de cette hérédité. Nous marquons la fin de la dynastie des
Harpagon; et, je le crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde: car mon
fils et ma fille vont sombrer au-dessous de leur classe; il n’y aura
plus pour eux possibilité d’avarice ou de prodigalité, puisque,
vraisemblablement, ils n’auront jamais rien: et c’est, à l’âge où nous
sommes, ma femme et moi, notre grande et légitime inquiétude.
«Telle est l’histoire de notre famille, cher monsieur. J’éprouvais le
besoin mélancolique de me la rappeler à moi-même, de la rassembler dans
tous ses aspects bizarres et fatals, avant de quitter cette demeure où
je suis né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée par gratitude
envers votre bienveillance et votre sympathie, qui m’ont été bien
sensibles. Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir de les accroître? Car
j’ai besoin de vos services, de ceux de votre père: ce serait pour moi
un apaisement que de découvrir, dans les quelques objets qui sont ici,
de quoi acquitter une dette d’honneur dont je vous demande la permission
de ne vous rien dire; c’est un secret qui n’est pas seulement à moi...»
Telles furent les confidences de M. d’Harpagon. Elles firent plus que
d’intéresser M. Joseph Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait
aussi ce désir passionné de beaucoup de ses coreligionnaires, surtout
ceux d’Alsace, de se fondre dans la vie française, de comprendre et de
sentir les choses comme un véritable Français; il y faisait des efforts
persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger encore M.
d’Harpagon sur ces comptes, ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui
tenaient tant à cœur.
--Là-dessus, lui répondit le malheureux homme, je ne puis satisfaire
votre curiosité. Le premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle;
ces souvenirs lui faisaient tort dans le milieu où il avait pénétré; je
suppose qu’il s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en reste
rien, à ma connaissance.
M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que cela importait peu. Et, en
effet, son intérêt n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition,
de gloriole universitaire. Il se sentait réellement attaché à ces
pauvres gens, prêt à tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire,
du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait, le destin funeste, et,
semblait-il, inévitable, qui les attendait.
Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce qu’on s’en promettait
d’immédiatement profitable que sa présence fut bien accueillis aux
Vergeais; on lui sut gré de venir interrompre des silences aussi
pénibles que les débats intestins qui leur succédaient. Il fallait bien
se taire en sa présence; et, sans qu’il s’en rendît entièrement compte,
il en profitait avec une adresse qui venait davantage de son
intelligence et de sa sensibilité naturelles que de son habitude du
monde. Mme d’Harpagon, demeurée dans la maison la personne qui lui était
le moins favorable, disait de lui: «Il n’est pas bien élevé, mais il a
de la conversation,» ne discernant point d’ailleurs clairement qu’en
cela, étant tout juste le contraire des gens qu’elle avait eus jusqu’à
ce jour l’occasion de fréquenter, consistaient son agrément,
l’explication de la petite influence qu’il exerçait. De plus, ainsi que
la plupart des gens de sa race, qui a traversé tant de siècles parmi
tant de misères, d’humiliations, de persécutions, et a su vivre, il
était forcément optimiste: le roseau qui plie sans rompre ne connaît pas
le découragement. Il réchauffait donc, par une égalité d’humeur qu’il
n’affectait pas, le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui, eussent
éclaté en récriminations les uns contre les autres, contre la vie,
contre l’injustice du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il s’était
ouvert à lui des origines de sa famille, y ayant trouvé une diversion à
ses chagrins actuels ressentait le besoin de revenir sur ce sujet. Il
s’aventura de l’aborder, même en présence de sa femme et de sa fille. Et
Mme d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée de donner une précision sur
tel fait, tel personnage, finit, bien que marquant quelque mauvaise
grâce, par évoquer ses propres réminiscences. Élise, au commencement,
n’écouta qu’avec impatience. Elle détestait, par principe, tout ce qui
la rattachait aux siens, elle croyait qu’il faut oublier et mépriser ce
qui se rapporte au passé pour s’en libérer: c’est le travers fréquent
des jeunes âmes en révolte. Elle changea pourtant peu à peu d’attitude,
quand son père se laissa aller à lire à haute voix quelques passages des
mémoires inédits du beau Chézilles, choisis parmi ceux qui
n’outrageaient point trop la décence. D’ailleurs, chose curieuse, ce
roué, cet aventurier fort douteux, mais spirituel, était resté aussi
sympathique à ces trois personnes que le souvenir du premier Harpagon
leur était importun. S’il était «la brebis noire», il était aussi
l’enfant gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait beaucoup. En outre,
ce n’était qu’un grand’oncle, mort sans postérité: on est moins
responsable de ses collatéraux que de ses ascendants directs, on
s’exprime, à leur sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise, aussi
fière que brûlante, marquaient un âpre plaisir quand son père lisait,
dans les mémoires de Chézilles, une anecdote telle que celle-ci:
«Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable bouleversement qu’a subi
la France, c’est l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les
armes, entre tous les gentilshommes... Un jour que M. le prince d’Hénin
fut traité, à son jugement, de façon un peu légère par M. le comte
d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui dit: «Monseigneur,
veuillez vous ressouvenir que si j’ai l’honneur de vous servir, vous
avez celui de l’être par moi!»
--... Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement M. d’Harpagon.
D’Hénin osait parler de la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince,
issu d’une tige commune aux Habsbourg et à lui. Mais Chézilles ne s’y
serait sans doute point risqué: il était de trop fraîche noblesse, ce
qu’on appelait alors _un noble à simple tonsure_, et pas même...
Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié, puis sourit, mécontente de
ce premier sentiment, s’en blâmant elle-même. Rien ne devait plus
compter pour elle, que d’assurer sa propre existence au moyen de ses
armes de femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement de ses sens, à
n’importe quel prix. Elle y était décidée. Sa naissance? Et quelle
naissance, après tout! Et c’était au nom de ça qu’on lui avait dénié son
bonheur de femme!... M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet
instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi. Élise s’en aperçut
et n’en eut point déplaisir...
IV
Par une lettre, faite pour être montrée, d’un français correct, d’une
écriture allongée, pointue, un peu germanique, M. Léon Meyer s’était
hâté d’écrire à son fils qu’il serait trop heureux de se mettre à la
disposition de ses «amis». Cette façon de s’exprimer avait paru à M. et
Mme d’Harpagon impliquer un léger manque de tact, dont ils voulurent au
professeur, ne consentant pas à lui accorder qu’en vérité il n’y était
pour rien. Et ils se disaient aussi: «Voilà où nous en sommes! Quelles
sortes de gens on est forcé d’accueillir!»
Toutefois, comme le négociant «en meubles, tableaux, antiquités»,--ainsi
que le marquait l’en-tête de la lettre,--ajoutait que ces «amis»
seraient traités comme tels, qu’il se ferait un devoir d’agir en expert
désintéressé, non pas comme acheteur, ils prirent le parti de ne point
manifester leurs impressions à cet égard: c’était, en effet, le plus
sage. M. Léon Meyer s’excusait seulement, sur ses occupations, de faire
attendre son arrivée, dont il fixait exactement la date et l’heure.
Ce délai donna le temps à Élise de méditer sur le sentiment d’admiration
fort évident qu’elle avait produit sur le fils. On vient de voir qu’elle
en avait été flattée; elle n’eût point été femme, et elle l’était
excessivement, s’il ne lui en eût paru de la sorte. Puis elle crut s’en
amuser. Enfin, méditant sur toutes choses, et plus particulièrement sur
elle-même, elle en vint à songer: «Pourquoi pas, mon Dieu, pourquoi
pas?» Se voyait-elle dans une situation à décourager un jeune homme qui,
après tout, n’était pas le premier venu--point laid, assuré de posséder
un jour un bel avoir, ce qui le distinguait de ses humbles collègues de
l’Université, intelligent... Ses façons n’étaient point choquantes, ni
sa manière de se vêtir. Il y avait en lui tout ce qu’il fallait, et il
était assez jeune, pour qu’on le pût dresser. N’avait-elle pas envisagé
une décision pire, n’était-elle pas revenue aux Vergeais prête à
tout?... «N’importe qui, n’importe comment»... ainsi qu’elle en avait
menacé; et, dans son esprit, cette menace n’était pas vaine! Il n’était
point agréable de devenir Mme Meyer, la femme d’un juif. Un juif! un
juif! Toute son éducation, ses traditions y répugnaient, ce serait une
déchéance, et on le dirait. Mais quoi! C’était un homme, et un mari, et
le moyen d’entrer dans la vie, de conquérir pour l’avenir la liberté de
son corps, en le donnant. L’aimait-elle, ce Joseph Meyer? Non... Mais il
ne lui répugnait point, et elle savait bien qu’elle le pourrait désirer.
Oui, le désirer! Et cela suffisait! Et lui, qui la prendrait dépourvue
de tout, la considérerait pourtant comme d’une essence, d’une origine
supérieures. Ce qui s’était passé à Cannes, cet enfantillage? Il
l’ignorerait toujours. Et il lui serait reconnaissant de s’être donnée,
il l’aimerait. Si elle ne l’aimait pas, elle en serait aimée. Aimée!
Elle saurait donc ce que c’est que le plaisir dans les bras d’un homme
qui vous aime. Mais pourquoi pas? pourquoi pas? C’était mieux, c’était
_moins mal_ que ce qu’elle avait entrevu, qu’elle avait auparavant
résolu!
Il y avait aussi les souvenirs qu’elle avait rapportés de Cannes. Ils la
réveillaient la nuit, brûlante, et tendant les bras...
Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre le jeune Joseph Meyer
amoureux fou; il avait de l’ingénuité, il avait de la littérature, et
des sens, de l’imagination. De l’imagination plus encore que de la
sensibilité, à la différence d’Élise, en sorte qu’elle était toujours,
avec lui, avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos, lui jamais. Il
éprouvait en même temps, de la conquête qu’il croyait faire, une idée
avantageuse à l’égard de lui-même qu’elle sut cultiver. Persuadé qu’elle
était mademoiselle de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus heureux,
plus fier que lui d’un bonheur romantique et plus inattendu,--estimant
que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse et magnifique personne, le
rendait plus incroyable. Et c’était venu, il le croyait, dans sa fausse
expérience, dans son imagination littéraire, qui l’abusait, de ce que,
tout de même que Julien Sorel mademoiselle de La Môle, il avait insulté,
brutalisé moralement, cette admirable, cette sublime Élise! Jamais il ne
se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement par les détours les
plus calculés,--en cette heure à présent inoubliable où, voulant être
outrageant, il n’avait été que ridicule. Car c’était ridicule et vil,
dans les angoisses où se débattaient les siens, de lui avoir dit: «Je le
sais bien, que vous vous servirez de moi et vous en tirerez avec un
grand merci. Je m’y attends! Comme il arrive à toutes les castes
inutiles et condamnées à disparaître, il ne reste plus rien à la vôtre
que de tristes préjugés. Mais que m’importe! Je les vois, je les
connais, ces préjugés dont meurent les vôtres: ils ne m’indignent même
pas. Vous mourez de ne pas comprendre, de ne pas vouloir vous adapter:
c’est un spectacle affreux et pitoyable. Et puis ceux qui vous
remplacent deviendront sans doute pareils aux vôtres, sans acquérir ce
qu’ils avaient encore d’élégance et de dignité morales. Je ne dis pas de
culture, qu’en aviez-vous gardé? En quoi vos soucis intellectuels
diffèrent-ils de ceux de cette classe de paysans enrichis et avides qui
vous remplaceront?» Et il avait discouru sur ce thème longuement,
sottement. Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier, il avait
été bête, ennuyeux! Élise s’était levée. Il avait couru à elle, plein de
remords: «Pardonnez-moi!» «Vous avez peut-être raison, monsieur
Meyer...» Elle s’en allait... Et comme il l’osait arrêter, saisissant
son bras, suppliant, furieux et désolé de sa propre stupidité, elle
avait ployé tout le haut du corps sur son épaule, et dans ses yeux,
ainsi tout près des siens, il avait vu des larmes,--une adorable
faiblesse!
C’était depuis ce moment-là, depuis ce moment-là! Ils n’avaient échangé
aucune promesse, elle n’avait point prononcé un mot qui la pût engager.
Il n’en était pas besoin, il savait. Il se rencontrait rarement avec
elle, on ne l’invitait même pas à la table des Vergeais, ils devaient
s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc abandonné, glacé. Mais
comme alors elle le faisait parler de lui! Comme elle s’intéressait à
lui, à ses idées! Et quand elle lui demandait: «Expliquez-moi pourquoi
ce qui a été ne peut plus être?» c’était comme si elle lui disait déjà:
«Puisque cela n’est plus, comment allons-nous faire, nous deux, dans un
monde nouveau?» Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou pas
même: elle haïssait ce monde en ruines, ce squelette de monde tout
desséché où elle avait vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute
son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre où elle aurait
une place,--sa place, qu’elle voulait grande et heureuse. Mais elle
s’amusait aussi, elle jouissait de voir combien la vanité, jusqu’au
pédantisme, peut se mêler chez un homme à la passion la plus vraie. Et
c’était quand cet amant impétueux proclamait le plus haut que ce monde
nouveau était celui de la femme affranchie, non plus subordonnée,
inférieure à l’homme, qu’il s’affichait sans le savoir, naïvement, le
plus dominateur--apôtre devenu pontife! Élise décidait: «Il est à moi!
Il sera à moi quand je voudrai, comme je voudrai!» Elle était radieuse.
La joie de connaître leur empire tient aux femmes presque lieu de la
véritable possession; c’est en soi une sorte de possession qui les
garde, jusqu’au moment qu’elle les fait tomber, alanguies et sans
défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient avoir pris, sans rien
risquer.
L’entente d’Élise et du professeur était trop manifeste pour n’éclater
pas, même à des yeux aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon; et,
s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour l’en éclaircir. Les
femmes reçoivent là-dessus, de fort bonne heure, des lumières que l’âge
ne parvient point à éteindre. Au surplus, Mme d’Harpagon avait été une
jeune fille et une femme amoureuse, bien que fort honnêtement, et ne
l’avait pas oublié. Au point où il en était, son mari ne se souciait
plus de grand’chose. C’était maintenant un pauvre vieil homme qui
s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les discussions lui
faisaient mal, et il ne les pouvait éviter! Il n’avait pas su dissimuler
à sa femme la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante, pour qui
Pellegrin avait obtenu la promesse d’une situation en Indo-Chine,
faisait des objections, paraissait sur le point de refuser. Il
continuait de vivre à Paris, on ne savait de quelles ressources, avec la
même femme, dangereuse, pour laquelle il avait commis sa faute. «C’est
un homme à l’eau,» concluait Pellegrin, qui communiquait ces
regrettables nouvelles.
Ç’avait été la cause, entre M. et Mme d’Harpagon, de scènes humiliantes
et détestables, Mme d’Harpagon voulant faire revenir Cléante aux
Vergeais, son mari s’y refusant: détermination où la paresse morale, la
répugnance à dire tout haut, devant le coupable, ce qu’il en disait
devant sa mère, tenaient autant de place qu’une indignation légitime.
Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements, comme joignant les
mains pour demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en avait assez,
assez! Parfois il lui arrivait de murmurer, errant, désœuvré, à travers
la maison, dans les communs déserts, dans les allées du parc que nul ne
se souciait plus d’entretenir, cette phrase absurde, qu’il se répétait
indéfiniment: «La paix du cloître! la paix du cloître!» Cela n’avait
aucun sens, même pour lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps,
bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient, peut-être du fond de
ses premières lectures, de ses livres d’enfant... Cela voulait dire
seulement: «Qu’on me laisse tranquille! qu’on me laisse tranquille! Vous
n’avez donc pas de pitié!»
Averti par Mme d’Harpagon de l’intimité qui commençait d’apparaître
entre leur fille et le professeur, le pauvre homme répliqua doucement:
--Tu dis?... Eh bien, c’est encore la moins mauvaise nouvelle que
j’apprends depuis trois mois!
--Avez-vous perdu l’esprit! Élise, votre fille Élise, se laissant
courtiser par ce petit monsieur! Le fils d’un marchand de biens, et qui
a été usurier! Car vous savez ce que c’est qu’un marchand de biens, je
suppose, vous êtes payé pour le savoir! Et juif, par-dessus le marché,
juif!
--Ne penses-tu pas, demanda son mari, que ses intentions sont honnêtes?
J’avais cru comprendre...
--Mais c’est bien le pire! cria-t-elle. J’aimerais mieux, oui,
j’aimerais mieux que ce fût... que ce fût... comme à Cannes, enfin! Mais
ce garçon est trop bête pour ça,--et elle, trop intelligente! Elle sait
où elle le mène!
--Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui peut arriver de mieux?
--Le fils d’un usurier, monsieur, et juif!
--Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon, s’il est fils d’un usurier,
comme il vous plaît de qualifier son père, c’est sans doute que notre
sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire appellent ce
sang-là... Nous n’avons rien à dire!
--On n’en rira que davantage!
--Hélas, laissez rire... Songez à notre situation, songez à tout ce dont
Élise nous a menacés? Si cela arrivait, rirait-on? Peut-être plus
encore, en ayant l’air de nous plaindre: ce serait plus
affreux! S’il vient sauver Élise,--et c’est la sauver, dans ces
circonstances,--bénissons le ciel. Il est juif, c’est vrai... et c’est
ennuyeux. Oui, oui, ça m’ennuie! J’aurais préféré autre chose. C’est
inattendu, c’est désagréable... Mais il ne croit à rien, ce jeune homme,
et il est plein de bonne volonté, ça se voit. On le mariera à l’église,
il fera de petits chrétiens... Et il est si peu juif! En vérité, c’est à
ne pas s’en apercevoir...
--La caque, répondit Mme d’Harpagon, sent toujours le hareng. Vous
verrez, vous verrez!
--Je ne veux pas me mêler de cette affaire, conclut plaintivement son
mari. Ah! qu’on me laisse donc la paix! qu’on me laisse la paix!... Et
vous-même, vous ne vous en mêlerez pas non plus.
--Je ne m’en mêlerai pas!
--Non! fit-il, avec un sursaut d’énergie et presque de malice: parce que
vous avez peur de votre fille,--il reprenait le «vous» avec sa femme
quand il était véritablement excédé--vous avez peur de ce qu’elle vous
dirait, et de ce qu’elle est capable de faire!
Il ne se trompait point. Mme d’Harpagon n’osa intervenir. Elle aussi, à
la fin, semblait domptée par les coups acharnés du sort. Elle se
laissait aller...
* * * * *
Le jour échut, à la fin, que le père de M. Joseph Meyer avait annoncé
pour sa visite. L’heure en fut accueillie par son fils, par tous les
habitants des Vergeais, dans un sentiment d’espoir pareil, quoique les
causes en fussent, pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile, mais
droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait plus guère qu’un seul désir
susceptible de le jeter à l’action; il devait quinze mille francs à
Pellegrin, qui s’était généreusement comporté envers lui, avait évité à
Cléante un déshonneur public et irrémissible: et sans doute l’expertise
de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer les moyens d’acquitter cette
dette dans un court délai. Son cœur honnête et délicat s’en félicitait.
Il se disait aussi: «Il restera peut-être ensuite quelque chose, un peu
d’argent qui me permettra durant quelques jours ou quelques mois de ne
pas songer au lendemain. Un répit, mon Dieu, un répit! Je n’en demande
pas plus à la Providence. Je suis vieux: après moi le déluge!» Ainsi
l’égoïsme du vieillard se mêlait à la noblesse de son souci. Mme
d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait, plus terre à terre, et cédant
à ses anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à serrer une somme,
quelle qu’elle fût, mais la plus importante possible. Ses instincts de
fourmi lui prêtaient presque de l’imagination. Elle se sentait renaître,
elle était plus active encore que de coutume, et bousculait Marie
Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa participation, nettoyage
particulier et général. Il fallait que les choses fussent présentées
dans tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté sans tache. On passa
sur le bois des sièges, et sur tous les meubles, un linge humecté d’eau
de potasse, on épousseta le fond des fauteuils, les coussins une fois
enlevés et battus, on lava les housses, on les remit. Tous les cuivres
furent nettoyés,--même ceux qui eussent dû conserver la dignité de leur
patine! Louis, le métayer fut prié,--Mme d’Harpagon elle-même prit
l’engagement de lui payer ses journées,--«d’écruauder» et de ratisser
les allées du parc, de tailler les buis. Marie Larchant disait: «Si
c’était qu’on va recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage!» Élise
contemplait avec détachement ces préparatifs. L’avenir des siens ne la
concernait plus, elle était résolue à les livrer à leur destin et à s’en
séparer. Mais ne doutant point que le professeur n’entreprît M. Léon
Meyer sur les espérances qu’elle lui avait permis de nourrir, et qu’il
avait la joie immense de pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au
sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience: ce jour aussi,
pour elle, pouvait être décisif.
Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer voulait brûler ses vaisseaux.
Il partit à pied, de bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la
voiture de Perronneau, qui devait ramener son père.
Il avait plu la veille et une partie de la nuit. Mais le vent avait
changé, un aigre vent de nord-est, qui avait durci la terre et glacé les
flaques des ornières. Les innombrables gouttes d’eau suspendues aux
aiguilles des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes pâles,
gelées, telles de petites lampes électriques en plein jour; ou bien,
dans la pénombre, plus loin sous les arbres, traversées d’un rayon de
soleil, c’étaient des pierres précieuses, des diamants, des milliers et
des milliers de diamants pour un collier de noces. Les routes étaient
glissantes, verglassées. Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient
ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les bras. «Je danse,
s’affirmait-il, je danse! Je fais le bal à moi tout seul!» Il se
trouvait dans un de ces heureux états d’esprit où tout ce qui vous
arrive est une cause de volupté. A la fin, fatigué, il s’engagea dans
l’herbe rêche, rendue cassante par le gel, pour affermir sa marche. Un
pic vert,--un bocque-bois, comme on dit dans le pays,--qui ne l’avait
pas entendu, lui montra un instant l’éclat diapré, exotique, de son
plumage, et s’envola, tout près de lui. «Sur ma droite, constata le
jeune homme, sur ma droite! C’est bon signe! Et hier, sur le chemin, une
charrette qui rentrait du foin m’a couvert de paillons mouillés, couleur
d’or. Bon signe encore!» Cet incrédule, dans son exaltation, avait en ce
moment besoin de croire aux présages--et son père, juif d’Alsace,
superstitieux comme un Oriental, dans son enfance les lui avait tous
fait connaître.
Ce fut donc dans des dispositions parfaitement heureuses, la conviction
que tout s’allait arranger au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la
gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le double poney attelé à la
voiture, qui était découverte--Perronneau ne possédait que celle-ci, qui
servait hiver comme été, par tous les temps--avait l’air de s’amuser
lui-même de ce beau froid, du beau soleil, de toute la gaîté du ciel et
de la terre. Arrêté devant la gare, il frappait de ses quatre sabots,
l’un après l’autre, il avait l’air de dire: «Est-ce qu’on ne va pas
courir un peu? Dépêchez-vous!» Le train, par extraordinaire, arriva
presque à l’heure, et M. Léon Meyer en descendit, sous une vaste pelisse
de fourrure, largement confortable, et tenant un tout petit sac de
voyage qui l’était beaucoup moins, du genre de ceux où les courtiers en
bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela fermait avec une serrure
à secret, cela ne pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents ou des
diamants. Il baisa son fils sur les deux joues, devant le chef de gare,
devant l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui embarrassa quelque
peu le professeur; mais son père avait accoutumé de se livrer à ces
effusions magnifiques, ostentatoires, avec les personnes de sa famille,
et ses amis même. C’est un usage venu de loin, à travers les siècles, du
fond des plaines de Chanaan ou de Mésopotamie, du plateau aride où
Jérusalem attend sa résurrection. Salomon dut accoler de la sorte ses
trois cents fils, et Hiram, roi de Tyr, sans compter la reine de Saba.
Mais, dès que Perronneau, remonté sur son siège, eut ramassé les guides
avec une indifférence professionnelle, claquant des lèvres et faisant
mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le sortir, pour exciter le
petit cheval, M. Léon Meyer aborda les affaires incontinent et sans plus
de cérémonies. Il avait un fort accent alsacien.
--J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son fils, je les ai relues,
elles sont là...
Il allongea un petit coup, du bout des doigts, sur son sac.
--... Ces personnes, ces Harpagon, sont tes amis. Ça me fait plaisir. Il
faut connaître des chrétiens autrement que dans le commerce, c’est une
bonne chose, une très bonne chose. Il faut savoir obliger... Et ça sert
toujours. Dans toutes les provinces, il y a encore des affaires, des tas
d’affaires, dans ces vieilles maisons. Partout. Seulement on ne sait
pas. Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour visiter, il faut être
présenté! On pourra demander ça à tes amis...
Joseph eut un petit mouvement, qui n’était point de plaisir: il n’avait
pas pensé à ce résultat du voyage de son père. Et pourtant, il
connaissait cet homme pratique et entreprenant.
--... Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer. Ne t’occupe pas de ça. Il
faut savoir demander. Ceux qui ne savent pas demander sont des
imbéciles. Ils ne réussissent pas, c’est bien fait... Maintenant, tu me
dis que ces amis sont de vrais amis, que tu t’intéresses à eux. C’est
bien, c’est très bien! Ça prouve que tu as su gagner leur confiance,
c’est une bonne note pour eux et pour toi. J’aime ça. Je leur estimerai
leur mobilier au plus juste prix... Ça doit être comme partout, hein? Tu
sais assez le métier pour t’être rendu compte? Quelques bonnes pièces,
des pièces vendables, au milieu de rien, de rien du tout. Et ils ne
savent pas, ils se font des idées. Des idées fausses! Ils exagèrent la
valeur de certaines choses parce qu’un idiot d’amateur, ou quelqu’un de
trop poli, leur a donné des illusions. Ou bien, c’est à cause du
souvenir de ce qu’ils ont payé une machine qui ne vaut pas un clou. Il
ne faut pas les contredire: ils se figureraient qu’on les vole... Il
faut faire un prix moyen: plus cher, un peu plus cher, pour leurs
saletés, moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme ça, on s’y
retrouve. Honnêtement, je t’assure. Mais oui, honnêtement!
--Papa, répondit Simon, je t’ai demandé de prendre leurs intérêts. C’est
moi qui y ai intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas expliqué...
--C’est entendu! C’est entendu!... L’expertise au plus juste prix, et un
droit d’option pour nous si les pièces ne dépassent pas le prix
indiqué... Et je te garderai ta commission!
--Ma commission?... interrogea le fils.
--Bien sûr, bien sûr, ta commission! Tu me fais faire une affaire, tu en
profites. C’est dans l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de
ta commission, pour évaluer...
--Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas de commission! C’est plus
sérieux que ça, je ne t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux!...
--Tu refuses ta commission! Mais je serais déshonoré, si je ne la
donnais pas à mon propre fils, si je profitais sur lui!
--Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis que tu ne peux pas
comprendre, coupa son fils, impatient, inquiet. Il faut que tu sois
gentil, généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour moi...
--Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le père Meyer, choqué. Pour
toi? Je serai obligeant, très obligeant, c’est promis... Mais c’est une
affaire, voyons, c’est quand même une affaire!
--Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut pas être une affaire. Je
t’aurais dit que ça ne devait pas être une affaire, même avant!... mais
maintenant!...
Et il avoua--non, il proclama le beau secret, le beau mystère. Son grand
amour, son ravissement, son espoir. Il ne regardait pas la figure du
vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât de parler:
--Tu la verras, tu la verras! Alors tu comprendras. Moi, Joseph Meyer,
je puis épouser Mlle d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr! Et je la veux! Et
elle le voudra, j’en suis sûr!
M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres un petit sifflement. Il
introduisit frileusement ses deux mains dans les manches de sa pelisse
parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double poney trottait sur la
route plate, et l’air cinglait.
--Tu veux épouser une fille des Goïm... Tu ne l’as pas subornée?...
--Oh! père! protesta Joseph.
--«Si quelqu’un suborne une vierge qui n’était point fiancée, cita le
père Meyer, et couche avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la
prenne pour femme. Si le père de la fille refuse de la lui donner, il
paiera l’argent qu’on donne pour une vierge»... Est-ce le cas?
--Père!...
--Joseph, continua le vieux, tu prendras une vierge d’entre ton peuple.
Car tu ne dois pas faire offense à ton peuple! Ainsi a parlé l’Éternel,
qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive, il ne peut épouser qu’une
juive! Es-tu fou?... Prends ta commission, Joseph, prends ta
commission--et ne me parle plus de ces sottises!
Pour la première fois, M. Joseph Meyer devait s’asseoir à la table des
Harpagon. Aux Vergeais, après avoir envisagé la situation mûrement et
sous toutes ses faces, on n’avait cru pouvoir en agir autrement avec M.
Léon Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour dispenser les conseils
de son expérience, et dont on attendait assez pour qu’il fût jugé
nécessaire de le traiter avec courtoisie: si l’on accueillait le père,
on ne pouvait éviter de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait point
pris part à ces débats, qui furent assez mystérieux: on se méfiait
d’elle. D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de cette décision avec
une froideur apparente. Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était de
vivre auprès de ses parents comme si elle n’eût pas été présente; ou du
moins de corps seulement, non point de volonté ni d’intelligence. Elle
n’ouvrait la bouche, ne semblait s’éveiller que si M. Joseph se trouvait
là. Alors son père malgré sa résignation, plus affaissée que stoïque,
d’attendre les événements, quels qu’ils fussent, et de ne pas
intervenir, la considérait avec inquiétude, sa mère avec une irritation
qui paraissait toujours près d’éclater, et n’éclatait point. Puis Mme
d’Harpagon se réfugiait dans le domaine où régnait, sous sa direction
naturelle et légitime, Marie Larchant. Il y avait bien longtemps que les
d’Harpagon n’avaient invité personne à un repas un peu prié. Leurs
embarras, autant que les instincts d’économie de la maîtresse de la
maison, en étaient la cause. Il avait donc fallu tirer des armoires, des
dressoirs, une vaisselle, une argenterie, une verrerie dont on ne se
servait jamais. On les tenait pour infiniment précieuses, et l’on
n’avait point tout à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes les
maisons campagnardes, de petits trésors qui dorment, auxquels on n’ose
toucher. Il y a aussi des choses médiocres, ou franchement laides,
auxquelles on attache le même prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite
ce respect, mais une sorte de tradition, parfois des préjugés, presque
des superstitions, héréditairement transmis. Il en allait de cette sorte
sur la table dressée avec scrupule par Mme d’Harpagon. Des assiettes de
Tournai «à la mouche», de cette espèce qui est le moins estimée,
dominées par deux compotiers de verre fort commun, emplis de
confitures,--abricots et groseilles framboisées,--heurtaient, en
contraste peu fortuné, la belle soupière en vieux Rouen muée en surtout,
garnie de ces affreux «plumets», qui, dans nos provinces, surtout en
hiver, remplacent trop souvent les fleurs absentes. Les assiettes à
dessert en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un esprit, d’un fini
presque introuvables, avaient de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur.
Enfin, Mme d’Harpagon avait préparé, sur une petite table Louis XIII à
pieds tors, le service à café, en porcelaine de Sèvres Empire: ce beau
Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur d’or, qui fait pardonner
à Brongniart le crime d’avoir banni de notre manufacture nationale les
grasses pâtes tendres du XVIIIe siècle, dont la couverte s’accommodait
si bien de toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse
palette.
Comme elle mettait la dernière main à ces apprêts, la voiture qui
amenait l’hôte attendu se fit entendre, s’arrêta devant le perron, et M.
Léon Meyer en descendit le premier, toujours enveloppé de sa somptueuse
pelisse, tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si le froid du
dehors entrait avec lui dans le vestibule dallé en pierres de liais,
décoré, depuis soixante ans, de massacres de chasse, têtes de cerfs et
de sangliers, et d’où l’escalier à rampe de chêne s’en allait, tout
droit, jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air, selon
l’expression qu’employait fréquemment à son sujet M. d’Harpagon «de
quelqu’un comme tout le monde». Il ne détonnait pas, il pouvait demeurer
inaperçu, jusqu’au moment que sa conversation, qui était variée,
adroite, intelligente, le distinguait de façon agréable. A tout prendre,
il pouvait passer pour un Français semblable à tous les Français de
bourgeoisie moyenne et d’un milieu cultivé. Le moins qu’on pût dire de
lui, sans pécher par un excès de sympathie, est qu’il était supportable.
Et, dans un monde soucieux des choses de l’esprit, le jugement eût été
plus favorable... Dépouillé de ses lourdes fourrures, mais gardant
toujours à la main son sac, dont il semblait que, par méfiance ou
habitude, il ne pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait fort
correctement vêtu,--mieux que ce jeune homme qui descendait de lui, avec
plus de recherche,--il était propre, décent; et toutefois, il émanait de
lui on ne savait quoi de grossier, d’intolérable--de fétide. Il n’était
pas «appareillable», il n’était pas assimilable, on ne savait qu’en
faire, où le mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait, repoussait
davantage, de son audace naïve, étalée, pourtant inconsciente, ou de son
obséquiosité. Il y avait son accent, il y avait ses plaisanteries mêmes,
parfaitement déplaisantes, et où il se complaisait. Il y avait les
caractères physiques de sa race, accusés, éclatants, exagérés--et voici
que, contemplant son fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on
n’y avait jamais vu! Élise en fut épouvantée, M. d’Harpagon interdit.
Mme d’Harpagon ricana à son oreille: «Je l’avais bien dit! Je l’avais
bien dit!»
Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que l’on pouvait penser de lui, il
les avait à son tour pesés tous trois, d’un regard froid et commercial.
Le père? Un brave homme, mais comme il y en a tant. Le néant. Pas de
volonté. Fatigué, ne souhaitant rien que son repos, ne voulant plus se
soucier de rien que son repos. Mme d’Harpagon?... Rien que de petits
calculs, de petites économies. Elle discuterait, mais sur des détails,
et ne saurait se défendre utilement. Surtout son regard s’appesantit sur
Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut l’impression d’en être
déshabillée, violée: «Elle est belle, très belle. Et elle a une tête sur
les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle. Ce n’est pas ça qu’il faut à
Joseph, ni à moi. Surtout à moi! Je ne m’entendrai jamais avec cette
belle-fille-là... Mon fils a perdu le sens!...»
Ce fut, des deux côtés, un moment de gêne presque physique, et qui ne se
dissipa guère. On passa dans un des deux salons les quelques minutes
qu’il fallait pour que le déjeuner fût annoncé. Tout le monde sait avec
quelle impatience, qui ne vient point des exigences de l’estomac, les
gens mal assortis par le hasard ou la nécessité attendent le moment d’un
repas. Car manger, cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle
manger, leur donnera une occupation pareille dont,--comme un homme en
train de se noyer prie pour rencontrer une branche, n’importe quel objet
flottant, à quoi se raccrocher,--ils espèrent qu’elle leur inspirera un
esprit commun, et aussi fera couler le temps plus vite. Élise n’osait
regarder le jeune professeur; elle détournait les yeux, ne lui répondait
point. Elle était dans un désordre mental inexprimable et désastreux,
elle voulait se demander: «Est-ce possible? Est-il bien son fils? Et
puisqu’il l’est, pourrai-je?...» Le malheureux ne concevait rien à cette
froideur, à cet éloignement subits. Il était habitué à son père, ne le
voyait plus tel qu’il était; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour un
certain ordre de qualités qu’il estimait méritoires, l’admirait. De
plus, ainsi qu’il peut arriver, il était disposé à croire que tous les
pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que cela n’a pas
d’importance.
M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets de conversation innocents
et généraux. Sa femme, avec une implacable perfidie, découvrait dans
cette scène des motifs d’amusement sans cesse renouvelés; son esprit
pratique, avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât, le plus tôt
qu’il se pouvait, l’expertise qui justifiait la présence de cet hôte
incongru. M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il ne songeait même qu’à
cela, il inventoriait déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait prévu:
un mélange de pièces assez intéressantes et d’objets ridicules ou
misérables. Pour un autre que lui, cela eût été touchant. C’est ce que
nous avons tous vu, c’est dans ce disparate, légué par des siècles de
bon goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance, de fausses conceptions du
confortable à bon marché, que tant de Français ont vécu. Pour M. Léon
Meyer, il discernait là seulement ce qui valait quelque chose, et ce qui
ne valait rien.
... Sur la cheminée en brèche rouge et blanche, sculptée largement, dans
le milieu de son manteau, d’une belle et simple coquille, une pendule
Louis XVI charmante, à colonnettes réunies par des chaînes minuscules,
le cadran surplombé par une lyre en argent terni. Et, de chaque côté,
des vases d’albâtre, rapportés d’Italie par un jeune ménage
malencontreux, après un voyage de noces, sous Louis-Philippe ou le
second Empire. Une somptueuse console Louis XIV, dorée, sculptée en
plein bois, humiliée d’un buste de Napoléon Ier en biscuit de Sèvres,
posé sur un socle en peluche rouge, hideux, blessant, entre deux lampes
Carcel hors d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique, en écaille et
argent, auquel on avait suspendu des photographies de famille, aux
cadres également d’écaille, mais de fausse écaille, et de plus en plus
petits, comme une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils, des chaises
tapissées de «verdures» du XVIIIe siècle, dont les dossiers portaient
chacun un antimacassar, au crochet... M. Léon Meyer s’exprima sur tout
cela avec une franchise tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne
parut point importune. Son expérience, son autorité lui donnaient à cet
instant l’air d’un général qui passe une revue. Il n’était plus si
pénible à entendre, à voir: un homme qui sait son métier, et le fait,
sous vos yeux, si vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect; il devient
acceptable. L’atmosphère, quand on passa dans la salle à manger,
semblait légèrement éclaircie, purifiée. On respirait plus à l’aise.
Les principes d’économie de Mme d’Harpagon ne se pouvaient par bonheur,
au déjeuner, manifester de façon évidente qu’aux yeux d’une femme, et il
n’y en avait point qu’Élise qui était de la famille. Ils se trouvaient
assez proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter, un de ces
soufflés au fromage qui ne coûtent guère, et font leur petit effet; un
poulet, assez maigre en vérité, comme toutes les volailles qui ne sont
point artificiellement engraissées, n’ayant connu que le grain que lui
avait chichement distribué Marie Larchant dans la basse-cour, et servi
avec des pommes au beurre; enfin cette éternelle ressource des repas
campagnards: un pâté de lièvre en terrine, et une salade de chicorée. M.
d’Harpagon soupira: le lièvre de cette terrine était un des derniers
qu’il eût tués sur ses terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut
dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se terminait par un riz au
lait, entremets de tout repos, qui se conserve, et que maîtres et
domestiques peuvent «finir» le lendemain. Il y avait les pommes, les
poires du potager, fort honorables; et M. Léon Meyer, qui avait sans
périphrases remis à sa place, autant dire à rien, la faïence de Tournai
«à la mouche», loua généreusement, et sans restrictions, le service à
café en Sèvres, la soupière en Rouen, les assiettes de vieux Marseille.
D’ailleurs cette salle à manger, avec d’autres belles faïences anciennes
de Moustiers de Nancy, suspendues au mur, son vieux mobilier Louis XIII
un peu rustique, restait la pièce la plus harmonieuse de la maison, pour
ce motif qu’elle était celle que les dernières générations des Harpagon
avaient le moins modifiée; persuadés, par chance, qu’une salle à manger
est toujours bien telle qu’elle est, pourvu qu’on y puisse manger! Les
chaises seules, des chaises «Renaissance» achetées quarante ans
auparavant à Dijon, la déparaient; mais, quand on s’y était assis, cela
ne se voyait plus.
M. Léon Meyer avait encore en main son petit verre de marc, brûlé dans
la propriété, et d’une antiquité respectable, que Mme d’Harpagon, à qui
sa passion prêtait de l’intrépidité, lui suggérait de commencer son
estimation. Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements, sa voix
moins délibérée, cligna de l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir,
bien voir! Il dirait son opinion après... Mais il tira son calepin, y
inscrivit les Rouens, les Moustiers, les Marseilles, retourna dans le
salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation de ce qu’il y avait déjà
remarqué, passa dans les autres pièces, suivi de son fils, de toute la
famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et c’était toujours la même
chose... Les inévitables turqueries de bazar, en satin commun, brodées
en faux or, rapportées d’Orient par un parent voyageur comme des choses
sans prix. Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets en
tapisserie,--on ne saurait croire combien il y a de tabourets dans les
maisons de province!--des tapis de pied, carrés pour la plupart, pas
bien grands, mais si sûrs de dessin, si frais et riches encore de
teintes!... Contre un papier de muraille peint à la main, de façon
ingénue et rare, comme on en fit sous le Directoire, mais décollé par
l’humidité, tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante, qui aimait les
chevaux, qui avait dépensé une fortune en chevaux, avait par surcroît
planté des clous par douzaines, pour accrocher des lithographies de
chevaux; chevaux de sang en pleine course, chevaux tenus par leur groom,
chevaux attelés, chevaux à l’écurie. Un imposant et pourtant minutieux
cartel de Boule, Louis XIV, couronné d’un héraut soufflant dans une
conque d’or, tout en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures:
_Après l’orage_, et _le Départ du conscrit_. Un beau lit Louis XIII, à
colonnes, mais sans son baldaquin; et, tout près, un paravent décoré de
gravures de modes qu’on avait, les soirs d’hiver, patiemment découpées à
coups de ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au pied en forme de
lyre, dont le tiroir abritait comme un trésor le tapis où la mère de M.
d’Harpagon avait coutume de broder la signature des amis et des
visiteurs, avec leurs armes et leurs devises. Des vases en vieux Paris,
ridicules et attendrissants, qui contenaient, jalousement gardés sous
globe, des fleurs et des fruits artificiels. Et partout, dans toutes les
chambres, jusque dans les antichambres, des tables de nuit, chacune d’un
modèle et d’un style différents, à glissière, à vantaux, en manière de
colonnes antiques, d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en
province, durant des siècles, le génie des ébénistes se fût consacré
uniquement à fabriquer des tables de nuit et à en dissimuler, par
pudeur, la destination!
Et la famille d’Harpagon suivait toujours, de pièce en pièce, M. Léon
Meyer qui prenait des notes, insensible, imperturbable; elle-même de
plus en plus glacée par ce long piétinement dans des chambres désertes
et sans feu; le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle n’avait
jamais vu: dans quelle inharmonie, quelles erreurs, elle avait vécu sans
jamais s’en apercevoir, et combien peu de choses, parmi tant de choses,
méritaient qu’on les considérât.
Il y avait aussi, dans une de ces chambres, un tableau représentant un
paysage romantique et fabuleux, avec des cascades, des monts, des
rochers, un monsieur et une dame échangeant leurs serments; tout cela
par un clair de lune--et, à la place de la lune une horloge à poids.
Pour la première fois, M. Léon Meyer se dérida.
--Ça aurait de la valeur, ça... Ça aurait de la valeur, si la peinture
était du douanier Rousseau!
Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de rire, lâchement.
Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments, au cours de cet
examen, avaient changé. Pour tous ces objets, dont un si grand nombre
évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus de souvenirs. Ils ne
se souciaient, en ce moment, que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils
étaient comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur un bijou, et
qui le regarde courir, avec la petite bille d’ivoire, sur la roulette
d’une ville d’eaux.
M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans enlever sa pelisse, qu’il
avait endossée pour affronter la température glacée de l’étage, qui
n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide.
--Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais vous faire bien
plaisir!...
Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien, plus fort que jamais,
il n’était agréable ni à voir, ni à entendre, et cependant on demeura
suspendu à ses lèvres, on lui sourit:
--Votre vaisselle... Toutes ces petites machines, dans la salle à
manger, dans les armoires, sur les murs... Il y a des choses qui ne
valent rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les Rouens!... C’est
très joli, très joli!... J’en donnerai bien cinq mille francs!
L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites choses valaient tant
d’argent, tout le reste, alors...
--Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est de bonne vente, c’est
recherché, on s’en débarrasse facilement... Maintenant, il y a ce meuble
Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils. C’est gentil,
c’est gentil... deux mille cinq cents!
La déception, l’angoisse, se glissa dans leur cœur. M. Léon Meyer les
avait amorcés. Il jouait avec eux maintenant comme un vieux chat avec de
pauvres petites souris.
--Il y a aussi les tapis. Trois tapis. Les autres... s’ils étaient de la
Savonnerie... Mais ce sont quand même de bons petits tapis français,
anciens, pas trop abîmés... trois mille!
... Il arrivait à un total de vingt mille cent francs. Vingt mille
francs pour tout le mobilier de cette maison qui avait abrité les
Harpagon, les avait vus naître et mourir depuis trois siècles et demi!
Il ajouta:
--C’est le prix! C’est le prix que je paierais tout ça, à l’Hôtel! A
l’Hôtel je n’irais pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y
envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par le notaire faisant
office de commissaire-priseur, ça descendrait plus bas... Mais vous êtes
les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content de moi, mon fils,
content!... Vous aussi. Je vais majorer, le plus que je peux: vingt-cinq
mille!
--Vingt-cinq mille francs! cria Mme d’Harpagon, irritée. Mais j’ai vu,
monsieur, un meuble de salon, comme celui où vous êtes assis, vendu huit
mille!
--C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures ne sont pas de
l’aubusson... Et on n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon
commerce, je sais mon commerce. Je paie comptant, je vends quand je
peux, j’ai tous les risques. Je vous fais une offre honnête--et, c’est
entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter. Elle vaut pour trois
mois: si vous trouvez mieux avant...
--Mais le portrait de Largillière!
--Ça, un Largillière!... Bon petit tableau d’un élève... second choix...
troisième, même...
--Mais le nécessaire de toilette de Napoléon Ier, l’armoire de la
buanderie!
--Le nécessaire? Une curiosité; mais pas de valeur réelle... L’armoire,
vous pouvez vous procurer la même, chez tous mes confrères, pour
quarante francs...
Mme d’Harpagon entraîna son mari dans la salle à manger.
--C’est un voleur! c’est un voleur!
--Tu crois?... répondit le pauvre homme.
--Un voleur! Et sa canaille de fils est son associé, son complice!
--D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon, seraient-ils plus
honnêtes, ou plus généreux?
Il songeait: «J’aurai de quoi payer Pellegrin, et encore dix mille
francs... Et ce sera fini, fini!...»
Le vieux pendant ce temps disait à son fils:
--Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront raison... Je ne les ai
pas mal traités. J’ai offert tout de suite ce que j’aurais pu faire
après marchandage, je t’assure.
--Mais tu en tireras le double?
--Eh bien? fit-il, tranquillement. Oui... Et au bout de combien de
temps... Non, c’est bien comme ça. Réellement, c’est bien comme ça!
--Mais, puisque je ne veux pas de commission!
M. Léon Meyer haussa les épaules.
* * * * *
Mme d’Harpagon revenait, avec son mari.
--Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous n’avez point parlé!...
--Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer, c’est que je n’en veux
pas... Oui, oui, ajouta-t-il, d’un air consolant, ça peut avoir une
valeur. Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez davantage.
--Et puis, continua Mme d’Harpagon, vous n’avez pas tout vu. Il y a le
grenier. On a mis tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon
habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont fait bâtir. Des choses qui
peuvent vous intéresser...
Elle avait décidé: «C’est un moyen de continuer la conversation... Si
l’on pouvait tirer de lui quelque chose de plus!»
Car tel était le caractère de Mme d’Harpagon; celui de beaucoup de
femmes de toutes les classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir, en
sus du marché offert, quelques sous, quelques centaines de francs, lui
eût semblé une victoire, et elle eût affirmé: «C’est moi qui ai gagné
cela!...»
M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son jeu, ça lui coûterait un peu
plus; pour ne pas marchander, ne point céder quelque chose, il faut s’en
aller tout de suite. Mais il se résigna, voulant montrer à son fils la
meilleure volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du métier, il
aimait tout voir, il faisait sa part à la chance, au jeu: «Tout est
possible, rien n’arrive jamais!» Mais l’on agit comme si tout pouvait
arriver.
Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute charpente en incorruptible
châtaignier, ogivée comme la nef d’une cathédrale, il était tout en
coins et en recoins; et parfois, gravissant une échelle dont il se
fallait méfier, on découvrait d’autres coins, d’autres recoins, des
étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce suprême étage. Certaines
parties en semblaient vides, nues, presque trop propres. On y respirait
une odeur vivante, des moineaux, surpris, battaient des ailes contre les
solives. Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le plancher balayé
des monceaux d’orge et d’avoine; suspendues aux solives, des guirlandes
d’oignons, des gerbes de fenouil. Il y avait des galetas, où jadis, sur
le foin, avaient couché les moissonneurs, les aoûteux, aux jours de
grande presse, en été. Il y avait enfin ce que Mme d’Harpagon nommait
«le capharnaüm». C’était, à l’aile gauche de cette vieille demeure qui,
sous le chapeau de ses toits abrupts, paraissait immense, un grenier
presque aussi vaste que tous les autres, et fermé, traditionnellement,
sans qu’on sût pourquoi, car nul jamais ne devait avoir envie d’y
entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des chambranles en torchis par
un cadenas imposant, mais si rouillé que, sans se soucier d’en demander
la clef, M. d’Harpagon en fit céder la serrure d’une seule pesée de ses
faibles mains. Sifflements furieux de rats qu’on dérangeait.
Chauves-souris réveillées, aveuglées par la lumière des jours pratiqués
dans la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse que les pas ne
s’entendaient plus. Et, entassé plus haut que la taille d’un homme, de
tout, de tout!
Une infinité, un encombrement déconcertant, décourageant, de boîtes en
carton. Des cartons à chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout
encore, dans ces cartons. Des guenilles et des vêtements, assez bien
conservés, de toutes les époques; depuis des costumes de chasse en
lambeaux, des jupes dont n’eussent pas voulu les pauvresses d’un asile,
jusqu’à des gilets, des vestes, des coiffures paysannes, discrets et
charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des boutons de redingote, de
pantalon, des agrafes dépareillées, par centaines. Puis des coffres en
bois, en fer-blanc, en peau de vache avec ses poils, emplis de livres,
de papiers mangés aux vers. Des tables de nuit--encore des tables de
nuit. Quelques-unes avec ce qu’on pouvait s’attendre à y trouver, fêlé,
cassé. Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de sommier. Une
coiffeuse Empire, exquise, une bibliothèque Louis XVI, en bois de rose,
en mauvais état, mais dont M. Léon Meyer dit pensivement: «Il faudra
aussi me la faire descendre!» D’un air d’ennui et de dégoût profonds, M.
d’Harpagon suivait, sans toucher à rien.
Cependant, par désœuvrement, de sa canne, qui ne le quittait jamais, il
frappa il ne savait quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté
sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau de briques, hors
d’usage.
--Tiens, dit-il, un caïman!
Mme d’Harpagon, dont l’imagination n’est point dévergondée, du regard
mesura la bête.
--Oui, dit-elle, un petit crocodile... ou plutôt un gros lézard
empaillé.
Jusqu’alors, au cours de cette exploration, M. Joseph Meyer s’était
laissé traîner. Il ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une
rêverie confuse et fort noire. L’indifférence, la sécheresse de
l’accueil qu’Élise lui avait réservé, depuis l’arrivée de son père,
avait été pour lui une déconvenue mortifiante. La plus qu’exacte rigueur
des évaluations de son père, qu’il attendait plus généreuses, l’avait
achevé. Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il aurait voulu fuir,
il ne savait où, mais bien loin, le plus loin possible... A peine,
cependant, Mme d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles très ordinaires
qu’il montra une agitation inattendue:
--Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est un lézard?...
--Un lézard ou un crocodile, répliqua insoucieusement Mme d’Harpagon.
Pour un lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez petit...
Elle repoussa du pied cet objet méprisable.
--Oh! attendez, supplia-t-il, attendez! Je voudrais le voir, le
mesurer...
Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui s’appuyait mieux au
plancher que la queue trop faible, et qui pliait, il le maintenait
contre sa poitrine.
--Vous allez vous salir! protesta le bon monsieur d’Harpagon.
--Laissez! laissez!... Il me va un peu plus haut que la moitié du
corps... Ça doit faire trois pieds et demi, n’est-ce pas?...
--Oui, accorda M. d’Harpagon; ça doit faire à peu près ça... Mais
qu’est-ce que ça vous fait?
--Rien! rien!... C’est un souvenir... Il est absurde, absurde!... Je
vous demande pardon!
Mais ses yeux fulguraient. Il murmura:
--Et ce fourneau, ce fourneau!
--Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à ceux dont se servent les
demoiselles qui peignent sur porcelaine... Et, si je ne me trompe, c’est
à cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on avait été le chercher
ici... Il y a longtemps qu’il y était--avec des alambics, des cornues,
je crois... Tenez, voilà encore une de ces cornues, dans un coin!
M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla dans la poussière, pour
contempler la cornue. Il semblait hors de lui-même. Pendant ce temps,
son père, ayant dispersé des cartons et des cartons encore,--il y en
avait partout,--disait:
--Ma foi, voilà une belle table! Vous avez bien fait de me conduire
ici... Une bien belle table d’un bon, d’un très bon Louis XIII!
Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même regarder:
--Elle est en noyer! Elle a douze pieds, en forme de colonnes torses, et
peut se tirer par les deux bouts! N’est-ce pas? N’est-ce pas?
--Oui, reconnut son père, oui... C’est une table à rallonges et à douze
colonnes torses, une belle pièce...
M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les piétina, trébucha dans les
malles en peau de vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds dans un
ressort de sommier, se raccrocha comme il put à une autre malle en peau
de vache, et cria, d’une haleine:
--Cherchez les six escabelles! Cherchez les trois mousquets, le pavillon
à queue! Ils y sont, ils doivent y être. Cherchez tout!
--Il est fou! fit M. Léon Meyer, sérieusement inquiet.
--Écoutez, haleta son fils, écoutez! C’est la scène première de l’acte
deux de _l’Avare_. Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet La
Flèche d’emprunter quinze mille livres à un usurier nommé Simon--et La
Flèche revient avec les propositions de ce M. Simon... Cléante paiera un
intérêt de vingt-cinq pour cent...
--Bon! bon! dit son père, on sait ça...
--Oui, mais voilà la suite. Vous la savez aussi, la suite:
«Des quinze mille francs que l’on demande, le prêteur ne pourra compter
en argent que douze mille livres; et, pour le reste, il faudra que
l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le
mémoire--et que le dit prêteur a mis de bonne foi au plus modique prix
qu’il lui a été possible. Savoir: «Une peau de lézard de trois pieds et
demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une
chambre.
«Plus, un fourneau de briques avec deux cornues, et trois récipients
fort utiles à ceux qui veulent distiller;
«Plus, une grande table en bois de noyer, à douze colonnes ou piliers
tournés, qui se tire par les deux bouts, garnie par le dessous de ses
six escabelles.
--... C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon, il ne saurait y avoir de
doute.
«... Un lit de quatre pieds, à bandes de point de Hongrie appliqué fort
proprement sur un drap de couleur olive...
--... Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant, que c’est celui que
nous avons déjà inventorié, au premier étage. Il y manque le point de
Hongrie, les six chaises, le pavillon à queue... Maintenant que nous
avons retrouvé le reste, il nous les faut!... Cherchons! cria-t-il, avec
une sorte de fureur, cherchons! Tout est ici! Je suis sûr que tout est
ici! Cléante, en y arrivant, avait entassé dans ce grenier ces choses
pour lui sans valeur, et dont le souvenir, la vue, l’importunaient. Nous
devons les retrouver!
Ce fut une chasse acharnée, ardente--heureuse. M. d’Harpagon mit la main
sur le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Il
l’allait délibérément jeter, négliger...
--Donnez! lui dit M. Simon Meyer d’un air singulier.
Mme d’Harpagon retrouva le trou-madame, le damier, le jeu d’oie
renouvelé des Grecs, et fort propre à passer le temps lorsque l’on n’a
que faire. C’étaient d’aimables objets, dignes de la vitrine d’un
collectionneur tout autant que le fameux nécessaire de Napoléon Ier. Les
trois mousquets garnis de nacre de perle, avec leurs fourchettes
assortissantes, découvertes par M. Léon Meyer, eurent moins bon accueil.
Mais tout à coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse qui
semblait servir d’enveloppe à d’autres guenilles, annonça, d’une voix
triomphale:
--La voilà! Je l’attendais, je l’espérais... La _Tapisserie des Amours
de Gombaut et Macée_!
--Tu dis? fit brusquement son père.
--... _Les Amours de Gombaut et Macée_... Un des panneaux, du moins, le
numéro trois. C’est la _Danse_... Car Molière, quand il dit «Tapisserie»
entend l’ensemble de toutes les tentures se rapportant au même sujet: il
y en avait huit.
--Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon..., est-ce que ça a de la
valeur.
--Le panneau numéro deux, répondit M. Léon Meyer, évasif, se trouve au
musée des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq cents francs à l’Hôtel
Drouot.
--Ah!... fit M. d’Harpagon, un peu déçu.
--Mais c’était en 1872! protesta M. Joseph Meyer, enflammé et
scandalisé. Depuis, les prix ont décuplé, vingtuplé! Et ce n’était qu’un
panneau isolé. La série complète n’existe--et elle n’est pas d’une
fabrication excellente; celle-ci, de Tours ou peut-être même des
Gobelins, lui est très supérieure--qu’au musée de Saint-Lô, provenant du
château de Lanne, et on la considère pourtant comme d’une valeur presque
inestimable... Nous devons la trouver dans le grenier, la série! Il n’y
a pas de raison pour qu’elle n’y soit pas, puisque nous avons découvert
ici tout le reste!
Ce fut une recherche, un pourchas passionné. Parfois, on était déçu. On
croyait découvrir une de ces tapisseries, et c’était autre chose. M.
Simon Meyer ne s’en plaignait pas. On lui dénicha la tenture en point de
Hongrie de la chambre à coucher, au moment que nul n’y songeait plus. Il
la mit de côté, avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait: «Je crois
qu’en voilà une!» et ne se trompait pas.
--Il nous en faut huit! disait fiévreusement M. Joseph Meyer. Où en
sommes-nous?
Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté trois. Longtemps le
cinquième panneau, celui des _Fiançailles_, fit défaut. La nuit tombait.
«Nous continuerons demain,» proposa M. d’Harpagon, fatigué... Mais dans
l’un de ces étranges recoins, où l’on accédait par une échelle, le
professeur finit par mettre la main sur ce panneau: il servait à fermer
l’un des jours du toit, au nord-ouest, où la pluie et le vent
pénétraient. Mais il était dans un état de conservation à peine
inférieur aux autres.
--C’est inusable, disait son père, d’une voix pieuse, inusable! Quand
les vers ne s’y mettent pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de
pieds...
La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent avec leur
butin. Ils étaient harassés, leurs mains étaient noires, leurs visages
maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence ignoble. D’un commun
accord, ils résolurent de remettre au lendemain l’examen des
tapisseries.
Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge des Vergeais.
--C’est une trouvaille, tout de même, ne put s’empêcher de dire le
vieux, une trouvaille! Qui aurait pu penser...
--Combien crois-tu que ça peut valoir? demanda son fils.
M. Léon Meyer ne répondit pas...
* * * * *
Le lendemain matin, au grand jour, tout le monde se rassembla au
château. Une à une, dans leur ordre, on étala les tentures dans le plus
grand des salons, dont on avait écarté les meubles. C’étaient des scènes
champêtres d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes pour les
personnages, sur un fond de verdure. Les encadrements variaient pour
chaque panneau; parfois des brebis paissantes et des instruments
aratoires, des vases d’où s’épanchaient des fleurs et des fruits; deux
beaux chiens assis, qui semblaient soutenir le reste de la bordure. Des
vers ingénus tissés à même la composition, en illustraient le sens. En
huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple d’amants rustiques,
depuis ses premières années--un petit roman, une _Astrée_ réaliste. Des
jeux d’enfants, la chasse aux papillons, le dénichage des oiseaux avec
ce tercet sournoisement gaillard:
_Robin, avant que dénicher
Fais dedans mon giron cacher
Ce bel oiselet au bec rouge..._
Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il paraît, est pourtant
bien dangereux. Les vieux seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens
s’embrassent, même font mieux ou pire...
_Bergères font tour de souplesse,
En se jouant montrent leurs fesses;
Tels sont les plaisirs de nature!_
Mais les vers, devenus presque illisibles, sont plus gaillards que
l’image, qui demeure aimable et décente. Voici la gaîté du bal
champêtre. Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache son bas. Un
beau garçon bondit vers sa danseuse: «Margot, Margot, plus haut la
jambe!»... Le repas après la danse, et ses galanteries primitives:
_Alizon, c’est plaisant butin
De tenir ton ferme tétin,
Et baiser ta bouche vermeille.
... Ah! Dieu! retire ta main.
Garde que Robin ne s’éveille!_
Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un écho, grec et français, de
Ronsard et d’Anacréon. Et cela finira bien. Après de si grands désirs,
si candidement montrés, Gombaut et Macée se fianceront, se marieront.
Ils seront un jeune ménage de paysans, puis un vieux. Ils auront leur
part de peines, comme de plaisirs--et la Mort viendra, avec sa faux...
Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent longtemps en contemplation
devant leur découverte. A la fin le vieux Meyer soupira. On le
regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore, méditant:
--Je suis un honnête homme... dit-il.
--Oui, monsieur Meyer, oui... confirma M. d’Harpagon, doucement.
--J’ai causé avec mon fils hier soir. Le prix d’une série comme ça, on
ne sait pas... Ça dépend de l’amateur... Et puis, c’est trop gros, trop
important pour moi; je vous volerais, ou je me volerais. Je ne veux être
qu’un intermédiaire. Je la vendrai pour votre compte et je prendrai dix
pour cent... Oui, dix pour cent!... Seulement comme je me chargerai de
la publicité, de l’établissement du marché, pour cette tapisserie, que
j’aurai des frais, nous compterons encore dix pour cent en plus... Vous
voyez, ajouta-t-il en souriant, que les choses n’ont pas changé: c’est
le commerce, ça, c’est le commerce! On fera toujours comme ça!
--Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez qu’elle atteindra, cette
tapisserie, interrogea Mme d’Harpagon, les yeux ardents.
--Je vous dis que ça dépend de l’amateur... Les devises sont un peu
gênantes: mais il faut y regarder de près pour les lire. A distance, sur
un mur, on ne les verra pas... Ça peut aller entre huit cent et douze
cent mille...
M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir--et puis qu’il avait mal
entendu! Il se fit répéter la somme. Sa femme se la fit répéter. Élise,
à elle-même, se la répéta. Mais quand M. Joseph Meyer, se précipitant
vers elle, lui voulut prendre la main, elle n’eut point l’air seulement
de le reconnaître. Cependant l’on s’embrassait, on pleurait.
--Oh! fit M. d’Harpagon, qui étouffait. Et dire que nous avons eu cette
fortune sous notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant nous!
--Ils n’en auraient point tiré mille écus, répondit paisiblement M. Léon
Meyer, et c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour cette somme.
Vous-même, il y a trente ans, n’auriez pas eu le dixième du prix actuel.
Vous l’avez retrouvée au bon moment... Ça arrive... moins souvent que le
contraire, mais ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en croyant
rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un, qui appartenait presque à ma
profession, a fait cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils... Ça peut
arriver aussi!
* * * * *
M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait les huit panneaux, après
en avoir donné reçu bien en règle, énumératif et circonstancié--mais de
plus ayant signé, avec M. d’Harpagon, un petit contrat fort clair, et
dont les deux parties, du reste, semblaient également satisfaites. On ne
songeait plus à le trouver antipathique et vulgaire: il était l’homme
sur qui reposaient tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis
de sauver le malade, qui le sauvera; l’ogre qui possède la clef de la
chambre aux trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon sut trouver
des termes fort dignes pour lui témoigner sa gratitude, et la conviction
qu’il ne décevrait point la confiance qu’on avait mise en lui.
--Je fais une affaire, répliqua le vieux avec son terrible accent, je
fais une affaire, voilà tout... Et savez-vous ce que ça prouve? Ça
prouve que tout chrétien devrait avoir son juif!
Son fils le suivait partout, comme son ombre, et ne paraissait plus
guère, en effet, qu’une ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise
continua de lui marquer une froideur inconcevable. C’est en vain qu’il
chercha l’occasion de lui parler: elle sut éviter de le voir seule à
seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux Meyer, prétendant avoir
absolument besoin de sa littérature et de son érudition pour cette
affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à Paris. Élise, à l’heure
des adieux, accepta seulement, de bonne grâce, mais comme un acte sans
portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait avec timidité.
--Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance, les obligations que
nous vous avons...
Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer son indignation, et ne
les trouvant point.
--Allons, monte! fit son père déjà installé derrière Perronneau. Il est
temps!
Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il dit à son fils:
--Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination. Rien que de
l’imagination! Elle t’avait monté le coup, la demoiselle... Je comprends
ça! A sa place, dans sa situation, j’en aurais fait autant. Chacun son
jeu, c’est naturel, c’est permis... Garde-toi, je me garde!... Et tu
étais un beau parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois jours.
Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne puisse songer à épouser un juif!
Mais maintenant qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait!... Du reste,
si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne t’épouse pas, ça vaut encore mieux
pour toi: le chrétien qui se l’offrira..., je demande à repasser pour
voir ça... En attendant, c’est comme je t’avais dit, Joseph: prends ta
commission, mon garçon, prends ta commission!... Et ne t’occupe plus de
ces bêtises!
LE MARÉCHAL BUTLER
Je m’en souviens encore! J’aurais pleuré devant la première
fille que j’ai séduite, si elle ne s’était mise à rire...
Alfred DE MUSSET: _Lorenzaccio_.
A M. PAUL BOURGET
--... Il y a encore quelqu’un, dans le salon d’attente?
--Oui, Mylord maréchal, répondit l’officier de service: une dame... Je
dis que c’est une dame parce que c’est une femme, mais ce n’est pas une
_Lady_... Je puis lui dire que Votre Grâce ne reçoit plus, qu’elle a été
obligée de partir...
--Elle reviendrait, dit le maréchal, d’un air d’ennui. Vous le savez
bien! Ceux ou celles qui ont attendu si longtemps, si on les renvoie,
reviennent toujours... Faites entrer...
Il était, pour l’Angleterre, le grand vainqueur de la grande guerre.
Cinq ans auparavant il s’appelait Butler, le colonel Butler, un colonel
comme tous les autres, assez bien né,--tous les officiers de l’armée
régulière anglaise sont des _gentlemen_,--d’une bonne famille du nord de
l’Irlande, mais presque pauvre, sans éclat, sans relations; aujourd’hui
il se nommait Lord Butler, «Monseigneur» Butler, field-marshal, comte de
Roulers, duc de Denain, illustré par ces noms de victoires remportées
sur une terre alliée, comme Wellington, cent ans auparavant, fait
marquis de Torrès-Védras par l’Espagne, prince de Waterloo par la
Hollande; membre du Conseil Privé; titulaire d’une dotation de deux cent
mille livres, pair d’Angleterre; cependant toujours resté pour le
peuple, pour «l’homme dans la rue», qui le vénérait, se sentant sur le
front un reflet de sa gloire, «notre Butler», un Anglais comme tous les
Anglais, mais qui incarnait les qualités de la race, son énergie, sa
ténacité.
Il avait goûté d’abord la saveur vigoureuse de ce légendaire hommage, de
cette admiration naïve, universelle. Hors de chez lui, des gens par
milliers le saluaient, pour qu’il leur rendît ce salut et s’en pussent
vanter. Sa maison s’encombrait de dons étranges, inutiles, émouvants:
des pipes, des bourses de soie tressées par de pauvres femmes, des
animaux, des poissons empaillés, des tabatières sculptées dans le bois
des ruines de la France dévastée. On le venait voir pour s’illustrer de
l’avoir vu, comme on tirait avantage de lui avoir, un matin, tiré son
chapeau. Maintenant cette popularité le fatiguait; s’en trouvant excédé,
il fermait sa porte à ses admirateurs inconnus. Cependant ils
insistaient, découvraient des prétextes; et l’on ne peut refuser de
serrer la main à l’humble enthousiaste, qui arrive du fond de
l’Angleterre avec le modeste don de son cœur généreux.
--... Qu’est-ce qu’elle m’a apporté, celle-là? songeait-il, mâchonnant
sa moustache courte avec un demi-sourire. Il était importuné, il avait
l’impression qu’il perdait son temps; toutefois pourtant il éprouvait
encore du plaisir. Ironique et flatté, il avait d’avance envie de dire à
cette inconnue: «Eh bien oui, c’est moi, c’est bien moi! Regardez, si ça
vous amuse...»
Elle entra, il leva les yeux. Sans grande curiosité: il avait
l’habitude. L’officier d’ordonnance ne s’était pas trompé: ce n’était
point une _Lady_. La femme qui se tenait devant lui, après une longue et
maladroite révérence, et laissait s’échapper de sa bouche un petit
souffle court, les mains sur sa poitrine émue, appartenait à la petite
bourgeoisie londonienne. En Angleterre, les rangs sociaux s’accusent par
des différences beaucoup plus tranchées qu’en France. Seules les femmes
des classes supérieures savent s’habiller et porter leur toilette. Ce
n’est pas tout; elles ont une démarche caractéristique, un port de
taille qui n’est qu’à elles, une complexion nette, saine, faite à la
fois, dirait-on, de bonne éducation et de bonne nourriture. Celle-ci,
avec son chapeau de médiocre modiste, son alliance d’or sur sa main
gauche intentionnellement dégantée, la pauvre broche trop voyante sur sa
blouse confectionnée, c’était la femme d’un petit boutiquier ou d’un
employé; le teint d’une femme qui prend trop de thé et de tartines
beurrées; pour l’âge, une cinquantaine d’années, et ne les cachant pas;
l’air honnête, scrupuleux, un peu borné, de celles qu’on voit le
dimanche à la sortie des chapelles baptistes ou wesleyennes.
Quelque chose déçut les prévisions du maréchal. Visiblement, elle
n’avait rien apporté. Et elle ne disait rien. Elle restait là, droite,
muette, le dévorant des yeux, le visage ravagé par un sentiment
formidable et complexe où il entrait une tristesse immense, puis une
seconde à peine de fulgurant orgueil, puis encore un désespoir sec,
comme devant la mort subite d’un être aimé--enfin de la haine ou de
l’horreur.
--Eh bien?... fit le maréchal, impatienté de ce silence.
Il songeait en même temps:
--C’est une folle! Je vais sonner...
--Je suis venue pour vous voir, dit-elle, d’une voix extrêmement
lointaine, presque imperceptible, et si timide--une voix de petite
fille...
--_Egad!_ fit le maréchal d’un air gai, je m’en doute! Eh bien, vous
m’avez vu...
--Vous ne vous rappelez pas...
--Que voulez-vous que je me rappelle?... Décidément, pensait-il, c’est
une folle. Il est temps d’appeler Roberts...
--C’est vrai. Vous ne pouvez vous rappeler. C’est impossible. Vous ne
m’avez jamais vue... Et moi non plus, avant ce jour, je ne vous avais
jamais vu. Jamais! Jamais!
Elle criait ces mots comme s’ils contenaient un sens abominable, eussent
été la proclamation d’un malheur pour elle démesuré.
--C’est mon frère que vous avez vu, il y a trente et un ans. Vous étiez
subalterne (sous-lieutenant), au camp d’Aldershot. Vous aviez vos
_rooms_ à Londres, Albemarle street.
--Votre frère?... répéta le maréchal.
--Il est venu vous voir, un dimanche matin. Il venait vous réclamer une
lettre. C’était moi qui l’avais écrite, en réponse à une annonce que
vous aviez mise dans _Ally Sloper’s_.
* * * * *
--_Good God!_ cria le maréchal.
Il sentait monter à ses joues une assez pénible chaleur. C’était un
souvenir presque complètement aboli qui revenait brusquement à sa
mémoire. Le souvenir d’une aventure désagréable, vulgaire pour
commencer, humiliante pour finir. A cette époque, la mode des «petites
correspondances» par les journaux, des annonces où des jeunes femmes
solitaires ou intéressées, des jeunes gens timides ou sans scrupules
offraient leur affection, du continent, où elle fleurissait comme une
nouveauté, avait reflué sur l’Angleterre. La grande presse, toujours
austère, n’y avait point cédé, mais _Ally Sloper’s_, petite publication
humoristique et populaire assez mal famée, lui avait ouvert ses
colonnes. Le «subalterne» Butler en avait profité. Il n’était point un
don Juan ni un homme vicieux. S’il avait choisi ce moyen de se procurer
une amourette, c’est que, pareil en cela à beaucoup de jeunes Anglais,
il se sentait dépourvu auprès des femmes de l’esprit d’entreprise, et
que sa bourse de sous-lieutenant était légère.
Il avait reçu d’assez nombreuses réponses, parmi lesquelles une seule
avait retenu son attention, sa curiosité. Elle venait évidemment d’une
toute jeune fille, naïve, de condition modeste et d’esprit simple. Elle
disait à peu près ceci: «Vous êtes officier? Que cela est beau! Que
j’aimerais me promener avec vous! Je suis arrivée de Canterbury pour
entrer dans une maison de couture. Je suis si seule, et je m’ennuie
tant, le dimanche. Toutes les jeunes filles de l’atelier ont leur
amoureux... Moi seule n’en ai point. Mais ce sera vous: elles seront
bien jalouses; je serai bien heureuse.»
Celui qui devait plus tard emporter la ligne Hindenburg n’avait pas plus
l’expérience, à cette époque, de la stratégie amoureuse que d’aucune
autre. Il fut cependant assez adroit pour ne point effaroucher la
colombe qui ne demandait visiblement qu’à palpiter entre ses mains.
Toujours par lettre, de la même orthographe hésitante et de style
ingénu, on lui fit savoir qu’on acceptait, pour le dimanche suivant, une
promenade sentimentale en canot, sur la haute Tamise, et qu’on le
viendrait chercher. On était si désireuse de savoir comment c’était, les
_rooms_ d’un officier! On ajoutait: «Je crois que je ne suis pas laide:
mais vous me trouverez si mal habillée, et peu digne de vous!»
La veille de ce dimanche-là, le sous-lieutenant Butler reçut un
télégramme: «Je suis souffrante, dans mon lit. Quel malheur!» Le
sous-lieutenant répliqua par un autre télégramme annonçant sa visite.
Bien qu’il ne fût point des plus hardis, il se demandait si ce
contretemps apparent n’avancerait point ses affaires au lieu de leur
nuire. Il demeurait en tout cas bien convaincu, et selon toute
vraisemblance n’avait point tort, que celles-ci aboutiraient au mieux,
dans le plus court délai. Tout lui faisait penser que cette petite
fille, instinctivement voluptueuse et tendre, ne se défendrait guère.
Lui-même se sentait fort animé. Les correspondances amoureuses, entre
personnes qui ne se connaissent point, ou ne se voient que rarement, ont
un charme infini pour l’imagination. La réalité ne vient point mettre de
bornes au déchaînement d’une rêverie volontiers sensuelle.
Le matin de ce dimanche, de ce beau dimanche enfin survenu, et dont il
se promettait il ne savait encore quoi, mais qui ne pouvait aller que du
joli au délicieux, il achevait de s’habiller, avec ce soin précieux et
discret des jeunes Anglais qui en fait véritablement, dans leur race, le
sexe supérieur, le sexe qui sait ce qui convient, tandis que la plupart
des jeunes femmes l’ignorent, quand on sonna à sa porte. Il l’ouvrit
lui-même. Selon la coutume dans ces sortes d’appartements, il n’avait
point de domestique, sinon «le gardien» de la maison, qui lui apportait
son premier repas, entretenait dans les deux pièces, et leur vestibule
exigu, l’ordre et la propreté, selon des conceptions personnelles, assez
rudimentaires.
La personne qui venait le déranger de la sorte--un dimanche!--et
commettait le crime de retarder son départ, était «un homme», et non pas
un gentleman. Ce fut ce qu’il distingua d’un coup d’œil, demeurant
toutefois à son égard aussi poli, dans la condescendance de son accueil,
qu’on le puisse concevoir. Pourtant, ce jeune homme, pour un observateur
superficiel, était exactement vêtu comme lui, de l’extrémité de ses
chaussures--_patent leather boots_--à son haut de forme lumineux,
méticuleusement caressé d’un drap léger, à peine humecté de pétrole,
puis d’un autre morceau de drap, bien sec. Il avait enlevé, ainsi qu’il
convient, ses gants, qu’il tenait à la main. Le pantalon aux raies
discrètes, la jaquette noire, rembourrée aux épaules comme c’était la
mode masculine à cette époque, étaient corrects, et non pas
confectionnés, achetés «tout faits». Mais cela n’était point d’un bon
tailleur, il y manquait on ne savait quoi. Enfin, la «classe» de ce
visiteur intempestif s’accusait aussi bien par ce qu’il montrait que par
ce qui lui faisait défaut; par des nuances imperceptibles et pourtant
aveuglantes. Il était un _nobody_, un rien du tout, un _clerk_ de banque
ou de solicitor, un employé de magasin, quelqu’un qui passerait toute sa
vie à copier les gentlemen sans être un gentleman. Le sous-lieutenant
Butler aurait préféré un mendiant; il s’en fût débarrassé plus vite,
sans le laisser entrer plus loin que le vestibule. Il dut lui permettre
l’accès de la petite pièce qui servait à la fois de salon et de bureau,
offrit un siège.
L’intrus demeura debout, son beau chapeau luisant dans une main, ses
gants dans l’autre. Il était fortement ému, et le montrait trop, comme
un homme qui n’a pas appris assez jeune à garder un empire suffisant sur
soi-même. Par surcroît il était intimidé, avouait involontairement la
conscience qu’il avait de l’infériorité de son rang social; mais il ne
fut point discourtois, n’étala nulle insolence. Il était grave, avec une
certaine dignité, malgré tout, comme religieuse. Il ouvrit la bouche: ce
n’était point l’accent cockney, l’accent vulgaire du petit bourgeois
londonien, mais non plus celui de la bonne société: une intonation
provinciale. En somme, quelque chose de semblable à toute sa personne:
rien d’absolument mal, et rien de bien.
--Le sous-lieutenant Butler? dit-il.
--Lui-même, répondit Butler... Vous avez l’avantage sur moi, monsieur...
Le visiteur ne répondit pas à cette invitation de se nommer, non par
mauvaise volonté consciente, mais parce qu’il était troublé.
--Vous avez écrit à miss Annie Sawdon..., dit-il.
Le sous-lieutenant ne broncha pas. Il savait, lui, imposer l’immobilité
à son visage. Intérieurement, il s’amusa: «Tiens, tiens, songea-t-il,
j’ai un rival, il y en avait un autre!...»
--Je suis, continua le jeune homme, prenant de l’assurance, M. William
Sawdon, son frère.
Il fallut alors plus de sang-froid à Butler pour garder son
impassibilité. Cela devenait sérieux, ennuyeux, la loi anglaise ne
plaisante pas sur ce genre d’affaires. Mais son esprit travaillait
rapidement: «Je n’ai fait aucune promesse, se disait-il, je n’ai même
jamais vu la fille. Tout s’est borné de ma part à une invitation à
déjeuner à la campagne. Ce frère-là, ni personne au monde, ne peuvent
rien me réclamer. Pas même adresser une plainte à mon colonel: il en
rirait.»
--Ma sœur Annie n’a que seize ans, poursuivit le visiteur. Elle était
trop jeune pour venir toute seule à Londres. Mais elle a quelque chose
de fantasque, d’impétueux dans le caractère. Nous avons dû la laisser
partir: elle l’exigeait. Cette semaine, nous avons appris par elle, à
Canterbury, qu’elle était souffrante. J’ai pris le train pour aller la
voir, et j’ai trouvé sur sa table la lettre et le télégramme que vous
lui avez envoyés.
--Après, monsieur Sawdon? interrogea Butler, plus nerveux qu’il n’aurait
voulu.
--Monsieur Butler, je ne vous demande pas ce que vous voulez faire de ma
sœur. Il y a des choses dont il ne faut point parler... Elle n’est pas
pour vous, de la façon que nous pourrions envisager, c’est une chose
certaine, et il n’y a rien à dire de plus. Nous sommes du petit monde,
monsieur Butler, mais d’honnêtes gens. La petite n’est qu’une enfant,
elle n’a pas su ce qu’elle faisait. Je vais la ramener à Canterbury. Je
vous rapporte votre lettre et votre télégramme. Vous voudrez bien me
rendre la lettre et le télégramme que vous avez reçus.
Le sous-lieutenant souffrait dans son orgueil de façon insupportable. Ce
fils d’artisan ou de boutiquier, ce rien du tout social l’emportait sur
lui à chaque mot qu’il prononçait, le dominait. «Il avait le meilleur»,
comme on dit en langue sportive. Le subalterne Butler était encore à
l’âge où l’on accepte sans les discuter les principes qu’on a reçus de
son éducation. La sienne, plus sévère là-dessus que celle des jeunes
gens de notre race, lui disait que s’il n’avait commis encore aucune
faute qu’on lui pût reprocher, par intention il était coupable. Il le
reconnut en lui-même. Il penchait même, dans son inexpérience et sa
juvénile fraîcheur d’âme, à s’exagérer sa responsabilité.
--C’est tout? demanda-t-il.
Il tenait à garder un air distant, dégagé.
--Monsieur Butler, vous me donnerez votre parole d’honneur que vous ne
chercherez pas à revoir la petite, et que vous ne lui écrirez plus.
Intérieurement, le jeune officier y était déjà tout résolu; ce fut
toutefois pour lui une cause d’assez amère humiliation que ce «calicot»
se considérât comme en droit de lui imposer cette décision. Et il ne
pouvait faire autrement que de céder!
--Je vous en donne ma parole d’honneur, fit-il froidement.
--Vous avez la lettre, le télégramme?
Le sous-lieutenant les prit sur son bureau, les tendit.
--C’est bien, je vous remercie. _Good morning_, monsieur Butler.
--_Good morning_, monsieur Sawdon.
Ils ne s’étaient pas tendu la main. De la part de ces deux adversaires,
ce ne fut point l’effet d’un sentiment bas, ou irrité, rancune d’un
côté, haine ou mépris de l’autre. Butler, bien qu’il eût fort
désagréablement conscience d’avoir joué un rôle peu brillant, même
ridicule, avait l’esprit trop droit, trop simple, pour en vouloir à
celui qui venait de forcer sa volonté. Le petit _clerk_ endimanché, fier
de sa victoire, et le cœur soulagé d’un grand poids parce que la
démarche avait coûté à une timidité qu’il déplorait, eût volontiers
tenté le geste, comme après un combat de boxe: il n’osa. Leur différence
sociale continua de les séparer. Ce seul petit fait eût suffi à prouver
qu’on n’était pas en France. Le _clerk_ s’en alla, sur un salut
maladroit et cérémonieux.
* * * * *
Tout cela, qui a pris quelque temps à conter parce que, écourtée de
certains détails, la scène eût paru incompréhensible de ce côté-ci du
détroit, le maréchal Butler, duc de Denain, l’avait senti, sans plaisir,
remonter dans sa mémoire, d’un seul élan. D’une voix hésitante,
maussade, il posa cette question, qu’il jugeait stupide:
--Ainsi, c’est vous, je suppose, Annie Sawdon?
En même temps, il se reprochait: «Naturellement, c’est elle! A quoi bon
le demander: c’est elle. Et pourquoi est-elle venue? A quoi ça peut-il
servir? Je ne lui dois rien. Elle ne m’est de rien, absolument de
rien... Pourtant c’est elle, là, devant moi! C’est absurde! Elle a dû
être jolie, il y a trente ans! Dire que c’est moi qui aurais pu... C’est
absurde. C’est comique... et je n’ai pas envie de rire! qu’est-ce
qu’elle veut?
--C’est moi, dit-elle, Annie Sawdon.
--Eh bien, madame... miss...?
--Madame, madame... Mais vous n’avez pas besoin de savoir mon nouveau
nom. Et il y a des moments où je voudrais l’oublier.
--Eh bien, madame, en quoi vous puis-je obliger?
Elle éclata:
--Je ne vous demande rien! Vous le savez bien, que je n’ai rien à vous
demander!
--Alors?
--Pourquoi je suis venue? Je croyais le savoir. Il me semble que je ne
sais plus...
--Dans ce cas...
Il fit mine de se lever.
--Si, cria-t-elle, si, je sais! Oh! ne me renvoyez pas, restez! Je suis
venue pour vous voir! Pour ne pas mourir sans avoir connu les traits de
l’homme à qui j’aurais pu, à qui j’aurais dû appartenir, et qui est
vous. _Vous!_ mylord Butler! Butler, field-marshal, pair d’Angleterre,
généralissime de l’armée anglaise, vainqueur des Huns! Vous devriez
comprendre: je ne pense plus qu’à ça. A ça, depuis cinq ans! A ce
qu’aurait pu être ma vie, ma gloire, mon bonheur, si vous m’aviez prise.
Il y a des moments où je vous déteste, où je vous hais, de ne pas
m’avoir prise. Et des moments où je pleure, où je me dis: «Ce n’est pas
sa faute, ni la mienne. C’est le hasard, le méchant, le perfide et
affreux hasard, qui a tout fait. Il s’en est fallu de deux heures, et de
l’arrivée d’un imbécile!» Et je revois ce qu’aurait pu être mon
existence, ou je l’invente, ou je m’efforce de la vivre...
Le maréchal haussa les paupières avec stupeur, avec inquiétude. Il était
choqué, sincèrement choqué. Ce grand cri de fureur, de désespoir, de
passion déçue, impossible, risible, ne lui apparaissait qu’indécent,
impudique. A cette heure qu’il était presque un vieil homme, et devenu
un chef parmi les chefs, il envisageait les devoirs, les conventions de
la morale, pour les civils, comme quelque chose de semblable à la
discipline pour les soldats. La discipline, c’est ce qui forge les
hommes, malgré eux, en pointe d’acier pour les forcer à faire ce qu’ils
ne feraient pas sans elle: à obéir, à souffrir, à mourir, pour des
intérêts, un idéal supérieurs à leurs intérêts, à leur idéal personnels.
Les conventions morales, c’est ce qui oblige les hommes, et surtout les
femmes à ne pas laisser les sociétés civilisées dégénérer en une immense
chiennerie. S’il n’y avait pas ça, croyait-il, les femmes ne seraient
plus qu’un troupeau de louves en folie. Les conventions où on les
maintient, la pudeur, la chasteté qu’on leur impose, c’est leur
discipline. Elle est indispensable.
--Voyons, dit-il, vous ne pouvez pas penser ce que vous dites. Votre
existence! Vous vous efforcez de l’imaginer, de la vivre telle qu’elle
eût été si... si ce qu’il n’est pas arrivé était arrivé: elle aurait été
belle! Où seriez-vous maintenant?
Comme il prononçait rudement ces mots, il frémit. Et son existence, à
lui, si la famille d’Annie Sawdon au lieu d’être intervenue, «avant»,
était intervenue «après»? Et elle l’eût fait certainement. C’est la
règle, en Angleterre; et la conduite, l’attitude du frère donnaient à
croire qu’on n’y eût point manqué en cette occasion. Il évoquait le
procès public, les dommages-intérêts. En admettant qu’après le scandale
ses chefs ne lui eussent pas demandé sa démission, il aurait été obligé
de l’offrir: après avoir acquitté ces dommages-intérêts, il ne fût point
demeuré assez riche pour rester dans l’armée; un subalterne ne saurait
vivre de sa solde. Mais alors, alors? Peut-être les destins de la guerre
eussent-ils été changés. C’était lui, non pas un autre, qui avait
emporté la muraille Hindenburg. Il y avait bien les Français, le
commandement français. Il leur rendait justice, il raisonnait d’un
esprit équitable et froid; mais enfin, s’il n’avait été là, lui Butler,
dans les Flandres, tenace comme un boxeur qui attend, attend longtemps,
sans faiblir, sans se décourager, la seconde précise où porter le coup
décisif? A sa place il y aurait eu Ellis, Hawthorne, Coolbridge: ils ne
le valaient pas! Alors, alors?... Que, trente et un ans auparavant, le
frère de la femme qui était là fut arrivé, deux heures plus tard, dans
sa petite chambre de sous-lieutenant, et sans doute cette femme tombait
dans ses bras. Et par cela, rien que par cela, un tiers de siècle plus
tard l’Allemagne était victorieuse? A quoi tient le sort du monde?
Qu’est-ce que c’est que la liberté humaine?
Cette idée le révolta. Il s’en trouvait épouvanté, indigné comme d’une
suggestion horrible, une tentation du diable. Et cette femme, cette
folle, ne voulait pas comprendre que, justement, si dix minutes ou bien
trois mois elle avait été la maîtresse du sous-lieutenant Butler, il n’y
aurait jamais eu de maréchal Butler. Et il y aurait eu, peut-être, une
Angleterre écrasée, envahie, vassale du vainqueur: esclave! Elle ne le
comprendrait jamais. Elle ne comprenait, ne pouvait comprendre que sa
passion rétrospective, insensée, son amour illusoire enchaîné au
souvenir de ce qui n’avait pu être, d’un jeune homme qu’elle n’avait
jamais vu, et qu’elle regrettait plus que jamais au monde une autre,
possédée, puis abandonnée, le plus magnifique amant!
Il répéta, plus durement:
--... Oui, où en seriez-vous?
--Qu’importe cela, dit-elle... J’avais seize ans, vous m’auriez prise
comme vous auriez voulu, j’étais sans défense, sans expérience, j’aurais
eu un enfant de vous... Un enfant! cria-t-elle d’un accent furieux, un
enfant de vous!... Les gens de chez moi sont d’honnêtes gens à la
manière de tous les honnêtes gens, ils vous auraient pris tout l’argent
qu’ils pouvaient, au nom de la justice de Dieu et de celle des hommes;
puis ils m’auraient jetée à la rue, également au nom de la justice de
Dieu et de l’honneur de la famille... Mais qu’est-ce que ça pouvait
faire, qu’est-ce que ça pouvait me faire, à moi? Je serais partie avec
cet enfant, je l’aurais élevé, je pourrais aujourd’hui le regarder et me
dire: «Il est le fils de Butler, le grand soldat, le grand homme,
l’homme dont l’univers parle. Eh bien, cet homme-là, il y a trente ans,
il couchait avec moi. Il m’a eue le premier, et je l’ai eu! Je l’ai eu!
Lui. Il a été à moi, à moi!...» Au lieu de ça...
Ce petit souffle court qui soulevait sa poitrine quand elle était
entrée, voilà que maintenant il agitait la poitrine du maréchal. A aucun
moment de sa vie, depuis le premier grand jour de la première grande
victoire, devant personne, avec personne, il n’avait senti comme en ce
moment passer le vent de la gloire. En même temps, il se dédoublait, il
en venait à rêver l’impossible, à croire à l’impossible, à croire que ce
qui aurait pu arriver était arrivé: «Si j’avais pris ce jeune corps
passionné, et si pourtant j’eusse été, _après_, le maréchal Butler? Et
si alors j’avais pu voir tout de bon ma gloire dans ces yeux-là!...» Il
murmura, avec une immense pitié, une pitié où il s’enveloppait lui-même
avec elle, et qui retrouvait les derniers mots qu’elle avait prononcés:
--Au lieu de ça?... Vous avez été malheureuse?
--Est-ce que je sais? Je ne me souviens plus. Probablement. Je n’ai pas
vécu. Voilà. Je sais que je n’ai pas vécu. J’ai été volée de ma vie!
Il avait les yeux humides. Telle est la force d’un sentiment vrai, même
déraisonnable, même insensé, qu’un instant dans son esprit celui-ci
balança toute sa carrière, ses victoires, le salut de son pays, et la
folie de cette femme; un instant, cette folie, il la partagea. Il
murmura, très bas, avec une douceur singulière, un regret doux, profond:
--Oui, je vois, je vois... Je sens ce que vous voulez dire...
--C’est vrai? fit-elle. Bien vrai? Vous avez été une minute, une seule
minute, comme moi je serai toute ma vie?... Alors, je puis m’en aller!
Elle reprit:
--Je vous ai dit qu’il y avait des moments où je vous haïssais?... Je ne
vous haïrai plus: vous avez pensé, une seconde, comme moi... Tout sera
meilleur, pour moi, maintenant... Adieu, mylord maréchal...
Elle s’en allait. Il la reconduisit.
--A propos, demanda-t-il, et votre frère, qu’est-il devenu?
Pour la première fois il l’entendit rire. Un rire de férocité, un rire
de carnage:
--Mon frère? Ah! ah! mon frère! Eh bien, ça ne lui a pas profité, sa
bonne action, cette sale, cette dégoûtante bonne action! Il avait pris
un magasin; il a fait banqueroute; il s’est sauvé sur le continent. Il
crève de misère, je ne sais où. C’est bien fait, n’est-ce pas, c’est
bien fait!
FIN
Paris.--Imp. PAUL DUPONT (Cl.).--1.1.23.
LE ROMAN LITTÉRAIRE
publié sous la Direction de
HENRI DE RÉGNIER, de l’Académie Française
ARNOUX (Alexandre) Lauréat du Prix de la Renaissance 1921 Vol.
Abisag 1
BEAUREGARD (Gérard de)
L’Amour dominateur 1
BENOIT (Pierre)
L’Atlantide (Grand Prix du Roman 1919) 1
BLANCHE (Jacques-Émile)
Tous des Anges 1
BOULENGER (Marcel)
Marguerite 1
BOYLESVE (René) de l’Académie Française
Tu n’es plus rien 1
CARCO (Francis)
L’homme traqué (Grand Prix du Roman 1922) 1
CHADOURNE (Louis)
L’Inquiète Adolescence 1
CORTHIS (André)
Pour moi seule (Grand Prix du Roman 1920) 1
DAIREAUX (Max)
Timon le Magnifique 1
DAZIL (Claude)
Madiette (Prix Littéraire du Figaro) 1
DELARUE-MARDRUS (Lucie)
Toutoune et son Amour 1
DODERET (André)
La Flamme au soleil 1
DORGELÈS (Roland) Lauréat du Prix Vie Heureuse 1920
Saint Magloire 1
DUCHÊNE (Ferdinand)
Au pas lent des Caravanes (Grand Prix Littéraire de
l’Algérie 1921) 1
ELDER (Marc)
Thérèse ou la Bonne éducation 1
GILLE (Pernette)
Un Amour 1
HARAUCOURT (Edmond)
Vertige d’Afrique 1
HARLOR (Th.)
Le Pot de Réséda 1
HENRIOT (Émile)
Valentin 1
JALOUX (Edmond) Lauréat du Grand Prix de Littérature 1920
L’Incertaine 1
KEYSER (Édouard de)
La Baraka 1
MAGRE (Maurice)
L’Appel de la Bête 1
MILLE (Pierre)
La Détresse des Harpagon 1
MIOMANDRE (Francis de) et SPARK (Tommy)
La Saison des Dupes 1
POURRAT (Henri)
Gaspard des Montagnes (Prix Littéraire du Figaro) 1
ROGER-MARX (Claude)
La Tragédie légère 1
SERRES (Paul)
Le Diable au village 1
t’SERSTEVENS (A.)
Les Sept parmi les Hommes 1
SOREL (Albert-Émile)
Mea-Culpa 1
TRAZ (Robert de)
Fiançailles (Prix Littéraire du Figaro) 1
TRUC (Gonzague)
Tibériade (Couronné par l’Académie Française) 1
VALDAGNE (Pierre)
Constance, ma tendre amie 1
VAN OFFEL (Horace)
L’Exaltation 1
VAUDOYER (Jean-Louis)
Les Papiers de Cléonthe 1
VILLETARD (Pierre) Lauréat du Grand Prix du Roman 1921
Les Poupées se cassent (Couronné par l’Académie Française) 1
VINEUIL (Laurent)
L’Erreur 1
VOISINS (Gilbert de)
Le Mirage 1
A PARAITRE
OCHSÉ (Julien)
Le Berceau sans Fées 1
Chaque volume, 6 fr. 75 net.
8085--Imp. des Beaux-Arts, 79, rue Dareau, Paris
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉTRESSE DES HARPAGON ***
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Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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with these requirements. We do not solicit donations in locations
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approach us with offers to donate.
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ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
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