The Project Gutenberg eBook of L'homme à l'Hispano
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: L'homme à l'Hispano
Author: Pierre Frondaie
Release date: March 3, 2026 [eBook #78101]
Language: French
Original publication: Paris: Éditions Émile-Paul frères, 1925
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78101
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME À L'HISPANO ***
PIERRE FRONDAIE
L’Homme à l’Hispano
Roman
PARIS
ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES
14, RUE DE L’ABBAYE, 14
1925
DU MÊME AUTEUR
THÉATRE
Montmartre. 1910
Blanche Caline. 1912
La Maison cernée. 1918
L’Appassionata. 1921
L’Insoumise. 1923
La Gardienne. 1924
En collaboration avec Pierre Louÿs:
La Femme et le Pantin. 1910
Aphrodite. 1914
En collaboration avec Claude Farrère:
L’Homme qui assassina. 1912
La Bataille. 1922
En collaboration avec Maurice Barrès:
Colette Baudoche. 1915
En collaboration avec Anatole France:
Le Crime de Sylvestre Bonnard. 1916
POÈMES
Les Pierres de lune. 1907
CONTES ET NOUVELLES
Les Fatidiques. 1908
Contes réels et fantaisistes. 1910
Copyright by Éditions Émile-Paul frères 1925.
Tous droits réservés en tous pays.
A
MADELEINE FRONDAIE
Mais enfin le carrosse avait été...
PIERRE CORNEILLE
L’Homme à l’Hispano
I
Blanche, magnifique comme une barque royale, mais terrestre et reposée
sur ses roues puissantes, l’Hispano recueillait les dernières lueurs du
jour sur sa carrosserie aux apparences d’ivoire et d’argent. Pendant
trois heures, elle avait traversé la lande, avec une puissance de bolide
horizontal. Maintenant elle se reposait. Des enfants, venus pour
l’adorer, tournaient avec prudence autour d’elle.
La forêt cernait le village. Partout,--en arrière, en avant, à droite, à
gauche,--l’armée profonde des pins, à intervalles réglementaires, en
files correctes, en masses concertées, semblait attendre un ordre
mystérieux pour se mettre en marche vers la mer. Un grand silence,
rythmé de souffles larges, rendait prochains les cris des hiboux. La
nuit montait en vagues lourdes et, dans les maisons, les lampes
faisaient l’office de falots.
Devant la machine, il y avait une auberge, plus longue qu’elle, et pas
de beaucoup. Les vitres de la salle basse exposaient l’intérieur: une
cheminée noire comme une pipe, des jambons pendus, un chat maigre sur le
comptoir. Trois rouliers mangeaient à une table, et, devant une autre,
dînaient deux hommes des villes.
Ils avaient quitté Bordeaux vers quatre heures. Depuis, la grande
voiture pur sang, la bête de luxe avait troué les paysages. Ils avaient
vu des arbres, des arbres, des arbres. Ils avaient effarouché les mules,
les sangliers, les gibiers des étangs. Comme un projectile, ils étaient
entrés dans le soir paisible. Maintenant, ils faisaient halte à Castex,
à vingt kilomètres de Bayonne.
Ils sortirent de l’auberge. Deléone était gras et huileux, pareil au
suffète de Carthage qu’on hissait sur des éléphants à l’aide d’un treuil
et d’une poulie. Georges Dewalter avait de la grâce et de la beauté. Son
visage, d’une forme noble, la tristesse, mais charmante de son sourire
et surtout ses yeux, ses yeux changeants aux douceurs claires, étaient
les signes visibles de son esprit passionné. Il semblait énergique et
bon, meurtri par l’incessante débauche d’être sensible. Il paraissait
avoir trente ans et il portait le ruban de la Légion d’honneur. Il le
portait sur son pardessus de voyage.
Dehors, l’Hispano avait disparu progressivement dans les ténèbres. Le
chauffeur alluma ses feux. Alors, elle rayonna et, devant elle, on vit
la route sans fin qui s’en allait vers l’Espagne. Au loin, une autre
armée de pins eut l’air d’attendre le combat.
--Je me demande ce que je fais ici? dit Dewalter.
De la route, son compagnon lui cria:
--Évidemment, tu ne chasses pas encore le buffle. Tu me rends service.
Voilà ce que tu fais.
A son tour, il prit place dans la carrosserie somptueuse. Dewalter
sourit vaguement, se retint de hausser les épaules et se tut. La nuit,
sur la lande mystérieuse, sentait le sel et la résine. Aux dernières
maisons du village, le moteur commença le chant de la route. Bientôt,
l’allure fut régulière et rythmée comme celle d’un train et, de chaque
côté de la machine puissante, dans la direction opposée à la sienne, les
arbres semblaient s’enfuir en gardant leurs distances. Le vent de la
rapidité hurlait aux oreilles comme un loup. Ils traversèrent Bayonne
d’un bond et l’odeur nerveuse de la mer annonça le but du voyage. Ils
furent à Biarritz devant l’hôtel du Palais.
II
--Avez-vous remarqué ses yeux? demanda miss Redge.
--Non, répondit la caissière. J’ai remarqué sa voiture.
--La voiture et pas les yeux! s’indigna la vieille fille. Ça, c’est côte
basque.
La luronne rit de toutes ses dents:
--La côte d’argent, dit-elle.
Miss Redge, avec dégoût, lui tourna le dos. Du pays de Galles, elle
était venue à Saint-Jean-de-Luz, pour sa santé. Elle avait ouvert une
pâtisserie sur une petite place, à l’endroit où commence la route du
golf, entre un magasin de fleuriste et l’officine d’un pharmacien. Le
tout avait un aspect calme et romanesque de province. La boutique était
agréable; on y voyait au mur les portraits des souverains de
l’Angleterre. D’un côté, derrière l’étalage de gâteaux, miss Redge avait
placé des tables; on pouvait y boire des infusions; de l’autre, elle
avait agencé un bar; elle le regretta parce qu’il attirait des hommes
seuls, des étrangers qui s’abreuvaient de gin en parlant avec rapacité
des choses du sport. Elle rêvait une espèce de thé-chapelle, un endroit
recueilli, un lieu de rendez-vous candide pour les amants. Elle avait en
horreur toute autre clientèle. Cette après-midi-là, vers cinq heures,
elle rayonnait dans la solitude.
Une aventure merveilleuse, depuis quelques jours, se déroulait dans sa
maison.
Elle n’avait qu’une idée, c’est que les héros de cette aventure ne
fussent dérangés par personne. Elle les attendait. Elle ne leur avait
jamais parlé, mais, trois fois déjà, ils étaient venus. Elle ignorait le
nom de l’homme. Elle l’appelait: _l’homme qui ne rit jamais quand il est
seul_. La caissière disait: _l’homme à l’Hispano_. La femme admirable et
respectée, on la connaissait. On savait qu’elle était Stéphane, la
dernière descendante de la famille des Coulevaï.
Et la famille des Coulevaï, aux pays basque et béarnais, c’est quelque
chose comme une dynastie.
Sans remonter trop haut--par exemple jusqu’au Grand Roi, sous lequel un
Coulevaï, au soir même de Lagos, en 1693, gagnait une pipe à Jean-Bart,
d’un coup de dés--l’histoire des Coulevaï était connue de tous, depuis
1880. Cette année-là, mourut Pascal Coulevaï. Sa dépouille traversa
l’obscure ville d’Oloron, dont chaque demeure est orgueilleuse et
cadenassée comme une banque. On la vit passer au confluent des gaves;
dans l’église de Sainte-Croix, tout le peuple pria pour elle. Pour une
fois, Oloron fut dans la rue.
Cette sombre cité catholique, écrasée sous le soleil, comme une grappe
de raisin noir, semble destinée à mûrir sur sa colline sans être
cueillie par les siècles. Les générations s’y succèdent à la façon des
peupliers, si parfaitement pareils sur les routes qu’on ne saurait, de
loin, les distinguer. A Oloron, les âges se suivent et se ressemblent.
Les richesses s’amoncellent sans se dépenser. La boulangère a des écus,
le marchand d’huile pourrait, sans fin, être lui-même pressuré, le
rentier économise non seulement ses rentes, mais les rentes de ses
revenus. Les maisons, bien construites, lépreuses d’orgueil et de
vieillesse, rivalisent par leurs fortunes avec les plus somptueuses
bâtisses d’un Anvers ou d’un Hambourg. Aux heures chaudes de la journée,
personne ne passe dans les rues immobiles et, seuls, quelques chats mal
nourris, entre deux sommeils réticents, y dansent sur les pavés pointus.
La nuit, la petite ville se dessine, grandiose et hostile, dans l’air
limpide. Le miracle béarnais enveloppe d’un charme goguenard cette
forteresse de l’avarice et de la prudence qui, dans tout autre climat,
serait rébarbative au plus haut chef. Mais elle a des vertus profondes.
Les pères moribonds les transmettent aux fils comme les clefs morales
d’un invisible trousseau héréditaire.
Pascal Coulevaï, au moment de rejoindre ses ancêtres, laissa avec
regret, aux mains de deux enfants, vingt millions qu’ils se partagèrent.
L’aînée, Marthe Coulevaï, mourut dans l’extase et le célibat. La fortune
entière revint à son cadet qui fut le grand-père de Stéphane. Il n’eut
qu’un fils. Ce fils épousa, vers 1894, une Espagnole de l’Argentine.
Elle ajoutait au vieux sang raisonnable des Coulevaï toute une infusion
de chevalerie, d’aventures et d’outre-mer. Stéphane hérita de sa
noblesse charmante, de son goût des choses sentimentales.
Avant de mourir à son tour, et veuf depuis longtemps déjà, son père la
maria, à peu près sans la consulter. Les vingt millions devinrent
cinquante. Il y avait de cela quatre ans. De son cœur et de sa chair,
Stéphane attendait toujours une révélation. Elle commençait à souffrir
d’une terrible soif sentimentale, une de ces soifs dont on ne sait
jamais vers quels déserts elles vous entraînent, parce qu’elles font
naître les mirages.
* * * * *
Elle entra dans la pâtisserie de miss Redge. Elle portait un grand
chapeau, une capeline de paille souple qui encadrait son visage radieux.
Elle était grande; chacun de ses gestes rares la faisait plus belle. Des
perles parfaites, un peu trop grosses peut-être, entouraient son cou.
Une robe légère et brodée laissait voir ses bras que le soleil avait
dorés. Elle était elle-même un être rayonnant; quand elle souriait, on
voyait sous ses lèvres sensuelles une extraordinaire lumière.
Près d’elle, son intime, Pascaline Rareteyre, était une brune du pays,
de bonne naissance. Sans doute elle se consolait trop souvent d’avoir
perdu M. Rareteyre, mais elle était indépendante et elle avait tant
d’esprit et de bonté qu’on lui montrait de l’indulgence.
--Personne, dit-elle en constatant la solitude de l’endroit.
--Il va venir, répondit Stéphane avec calme. Il doit être, comme hier,
chez le fleuriste. Il choisit lui-même les roses.
Elle ajouta avec un sourire déjà heureux:
--Il ne se sert pas de son chauffeur pour me les apporter...
--C’est une aventure admirable, s’exclama Mme Rareteyre... Te
rappelles-tu Shakespeare? Juliette entre; Roméo se trouve en face
d’elle. Pas un mot, et c’est fait: l’amour les a scellés.
--C’est une belle histoire, murmura doucement Stéphane.
Elle regardait vers le dehors, impatiente qu’il vînt. Elle ne voyait que
la petite place déserte, solaire. A son tour, elle s’assit près de son
amie qui la taquina:
--Je suis curieuse de le voir, ce Dewalter!... Comment est-il, l’homme
qui n’a qu’à paraître pour faire des ravages, et dans un cœur comme le
tien?
--Je ne pourrais te le décrire, répondit-elle avec étonnement.
* * * * *
Elle-même, elle ne se reconnaissait plus.
Cinq jours auparavant, elle était allée en visite chez Mme Deléone.
Elles avaient à se préoccuper d’une fête de charité. Mme Deléone était
une brave femme, mais sa fortune l’encombrait. Installée à Biarritz,
afin d’améliorer la santé de ses fils, elle paraissait joyeuse que son
mari fût auprès d’elle, depuis la veille. Elle l’aimait, bien qu’il fût
gros. Avec un plaisir ingénu, elle avait raconté à Stéphane son arrivée
à l’improviste, dans la voiture d’un ami. Deléone intervint et précisa:
c’était la plus belle Hispano et la mieux carrossée qu’il eût admirée
depuis longtemps.
--Quand m’en offrirez-vous une pareille? avait demandé l’épouse en
roulant ses bons yeux d’enfant.
Il répondit:
--Quand je serai riche comme Dewalter.
Il raconta qu’ils avaient fait la guerre aux mêmes endroits, qu’ils
sympathisaient depuis la Marne et que son ami était un héros. Stéphane
écoutait vaguement. Elle pensait que ce héros-là devait, en tout cas, et
comme l’épais Deléone, être un lourdaud.
Mais il entra. Elle vit ce beau visage, cette grâce charmante, ce clair
regard, ce je ne sais quoi de frémissant qu’elle n’avait vu à personne.
Brusquement, elle fut avertie. Elle sentit un vague effroi, peut-être
une espérance, en tout cas un trouble inconnu.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue.
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.
Je sentis tout mon corps et transir et brûler...
Il se trouva que Stéphane dut rester longtemps dans le salon. Sa propre
voiture, qu’elle avait envoyée à Bayonne, chez un fournisseur, ne
revenait pas. Enfin, elle résolut de partir, devant aller jusqu’à Anglet
pour y faire une autre visite.
La voyant gênée d’être sans véhicule, Deléone--c’est Deléone qui avait
parlé--Deléone proposa à Stéphane l’auto de Dewalter... Dewalter n’avait
rien dit. Elle accepta.
Elle se fit d’abord conduire à Bayonne. Dewalter avait demandé la
permission de monter auprès d’elle. Il n’avait rien à faire: ses devoirs
présentés à la femme de son ami, il avait pensé lui plaire en la
laissant à son mari. Ils s’étaient donc trouvés seuls, Stéphane et lui,
dans la voiture et, déjà, ils ne disaient pas un mot. Ils n’osaient
plus. Tandis que Stéphane s’étonnait, Georges Dewalter trembla. Sur sa
face nette, le sourire se dessina quelques minutes, le sourire habituel,
un peu lassé avec son étonnante mélancolie, et puis l’énergie du regard
reparut... Il prit congé.
C’était cinq jours auparavant; depuis, ils s’étaient revus quatre fois.
Ils avaient dîné le lendemain chez les Deléone. Stéphane, alors, avait
proposé leur troisième rencontre; elle possédait plusieurs autos...
Cependant--et elle en gardait une stupeur--elle avait demandé à
Dewalter, au cours de la soirée chez leurs amis, s’il ne pourrait, le
jour suivant, la conduire à Cambo? Elle l’avait vu pâlir. En revenant de
Cambo, ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain, à
Saint-Jean-de-Luz, dans la boutique de miss Redge, et puis avant-hier
encore... et hier... Et, aujourd’hui, elle l’attendait. Elle se
demandait pourquoi elle avait amené Mme Rareteyre et à quoi bon les
précautions? Pour la première fois de sa vie, elle aimait.
--Le voilà, dit Pascaline à mi-voix... Tu avais raison... Il est, ma
foi, tout en fleurs, comme le mois de mai.
Georges Dewalter apparut sur le seuil. Il portait des roses. Ce geste,
difficile pour un homme, cette entrée de loin, avec ce joli fardeau
ridicule, ne semblait en rien le gêner. Il était transfiguré et, dans
une sorte d’enchantement, il marchait à Stéphane...
Ah! Seigneur, si votre heure est une fois marquée...
III
Sir William Meredith Oswill, quand il s’éveillait, avait l’habitude
d’ouvrir d’abord un œil et de ne plus le refermer. Il restait quelques
minutes ainsi, sans ouvrir l’autre. Et, tout de suite, il avait l’air
d’un animal féroce. Un chasseur, d’instinct, aurait murmuré: «Le beau
coup de fusil!»
Les magnifiques cheveux gris, lourds et rudes comme de vrais poils de
bête et, tout le jour, lissés sur le crane en souple carapace d’argent,
étaient emprisonnés dans un mouchoir de soie verte. Le corps de l’animal
se mouvait à l’aise dans des pyjamas excentriques. Il en avait un jeu
complet, cinquante-deux. Seuls en surgissaient les pieds et les mains,
longs, minces, vraie signature de la vieille race. Sir William Meredith
Oswill connaissait l’histoire détaillée de ses ancêtres depuis Guillaume
le Conquérant.
Certaine fois, à l’auberge de ce nom, devant Cabourg, il n’avait point
manqué de le rappeler rudement au maître d’hôtel qui lui servait du gin
d’une assez piètre qualité:
--Ça, du gin?... avait-il crié. Du pipi de vache!
Et, comme le serviteur protestait, il l’avait interrompu sans lui
permettre trois syllabes:
--Pipi de vache! Je dis pipi de vache... de ces vaches dont l’un de mes
grands-pères, et non le meilleur, page du roi Guillaume en 1065, coupait
la tête gélatineuse, dans la prairie, pour faire rigoler son maître
avant de f... le camp en Angleterre!
Tandis que le maître d’hôtel, ahuri, gagnait du large, Oswill gravement
avait continué son discours, expliquant aux inconnus voisins que le
grand-père en question, coupeur de têtes de vaches, n’avait plus jamais
quitté l’Angleterre à cause du mal de mer.
Ayant dit et puis ayant bu la moitié de la bouteille de gin, Oswill s’en
était allé tranquillement perdre ou gagner quelques milliers de louis au
casino, sans même se douter qu’une fois de plus il n’était point passé
inaperçu.
A Biarritz, quand il s’approchait, Cinégiak, toujours perché sur un
tabouret de bar, ne manquait point, pour résumer ses impressions, de
murmurer à Laberose:
--Tu parles d’un zèbre!
A quoi Laberose répondait invariablement:
--Quel perroquet!
C’était un rite. En vérité, l’animal tenait plutôt du sanglier.
L’œil surtout, cet œil qu’il ouvrait tout d’abord le matin,--toujours le
droit, l’autre étant de forme pareille, mais d’une couleur différente,
ce qui dotait le regard d’une force bizarre, d’une espèce d’ironie
dure,--l’œil, mobile comme une mouche, était sans contredit l’œil
authentique d’un pachyderme. Et, dans le quart d’heure qui suivait le
réveil, tandis que le baronnet rassemblait ses idées pour la
journée,--c’est-à-dire cherchait ingénument comment il réaliserait les
excentricités que son cerveau avait élaborées toute la nuit, en bonne
mécanique inconsciente, apte à fabriquer de l’imprévu,--l’œil reprenait
possession de l’appartement et des objets. Il n’avait pas grand travail
à faire: la chambre de sir William Meredith Oswill était vaste, claire
et presque nue.
Le lit en était le seul luxe. Immense sans nécessité, son habitant,
depuis trois années, l’habitait seul. Celle qui aurait dû y dormir, lady
Oswill, ne s’en souciait plus et même, obstinément s’y refusait. Il
était bas, placé sur une marche que formait le front d’une estrade. Le
tout était un amoncellement de fourrures d’un grand prix. Bien des
hommes, dans toutes les rudes parties du monde où l’on chasse en
risquant sa vie--après forêts canadiennes, solitudes du pôle,
gigantesques humidités tropicales, déserts d’Afrique--avaient lutté pour
conquérir les dépouilles sur lesquelles Oswill frottait avec allégresse
ses pyjamas extravagants. Le linge était usé comme il sied. Sans trop de
peine, on aurait fait passer les draps dans un bracelet fermé, par
exemple dans l’une de ces grosses chaînes que le dormeur portait au bras
gauche. C’étaient deux chaînes scellées au poignet, de platine et d’or,
aux maillons pareils à ceux des gourmettes des chevaux de selle. Les
oreillers, comme ceux des femmes, étaient encadrés de dentelle. Dans les
nuits chaudes, William Meredith, les membres étendus, pesait lourdement
sur ces trophées de chasse et ces toiles exquises. Alors apparaissaient
sur son corps robuste, dégraissé par la pratique constante du sport, les
arabesques bleues d’un tatouage. Oswill était tatoué du col aux genoux.
C’était, sur lui, comme une tunique à manches courtes; les dessins
s’arrêtaient à chaque bras au-dessus du coude. Une récente Majesté, l’un
des plus grands monarques du monde, avait eu la fantaisie de s’orner le
torse d’une chasse au renard. L’animal entrait au terrier. Sur le dos et
au tournant des hanches galopaient de rudes chevaux. Oswill, lui, était
agrémenté d’oiseaux et de papillons. Quelques-uns s’épousaient. Le
tatouage indestructible, d’un bleu sombre sur la peau halée et cuivrée
par le grand air, donnait au personnage, au moment du bain, l’air
précieux d’un bronze chinois. Au cours d’un voyage en Amérique australe,
le baronnet s’était offert cette résille.
Elle affirmait l’une de ses manies les plus étonnantes: Oswill faisait
des expériences physiologiques, et il les faisait sur les coléoptères.
Parlant d’ordinaire le français, il avait une façon joviale et
péremptoire de dire «mes expériences physiologiques» avec l’accent
anglais; il appuyait longuement sur le premier des deux mots; il jetait
le second avec une prodigieuse rapidité. Il semblait, par la
désinvolture, vouloir s’excuser d’être supérieur. Il avait un orgueil
maladif des curiosités de son cerveau. Quelquefois, au lieu de dire
«physiologiques», il disait «psychologiques», ayant étendu le domaine de
ses expériences.
«Expériences...»--Il arrondissait le mot, le gonflait dans sa gorge et
entre ses dents. C’était une dilatation. A l’ordinaire maître de lui,
d’une impeccable correction d’allure qui contrastait avec la verdeur du
langage, excentrique et inquiétant, il ne devenait ridicule que
lorsqu’il parlait de sa manie. On eût dit qu’il s’en rendait compte.
Entre ses dents, la psychologie, la physiologie,--ces deux
mots-là--sifflaient comme des vipères; en même temps, il souriait d’un
sourire figé, contraint, avec l’air de savoir qu’il s’exposait aux
railleries. Mais toujours, dans le haut du visage, le regard dur, le
regard fixe aux deux couleurs, rappelait que la manie pouvait devenir
dangereuse. Il s’agissait d’un homme qui, vers trente ans, aux Indes,
attachait aux joncs des rivages, et tranquillement, les jeunes indigènes
à chair fraîche; au coin des sentiers qui descendent vers l’eau, ils
attiraient l’alligator; ils appâtaient le seigneur tigre. Oswill était
bon fusil. Deux fois, cependant, les fauves avaient dévoré les enfants.
Il devint nécessaire d’appeler un régiment et des canons. Le gouverneur
de la province dut prier le baronnet d’aller plus loin--en Indochine
française--continuer ses chasses. Oswill avait obéi, souriant, mais les
dents serrées. Quand il racontait l’aventure, il ne manquait pas
d’ajouter:
--Beaucoup d’histoire pour deux gosses hindous croqués. Ils étaient
maigres comme des chats de White Chapel. En voilà une affaire! C’est
curieux... Les Anglais d’aujourd’hui donnent dans la pitié russe... les
Anglais qui ont eu Hobbes!... Ça me dégoûte vraiment. Ce n’est pas
l’esprit national.
S’il avait rencontré une bouteille de gin et s’il pensait alors à
Tolstoï ou à Dostoïewski, il devenait furieux. Le premier surtout, qu’il
appelait le mangeur de carottes, lui donnait l’envie de vomir.
L’histoire de la Maslowa lui semblait répugnante. Il avait puisé dans
ses «expériences» la certitude que l’amour est une maladie de l’esprit
comme l’agoraphobie ou la folie furieuse. Il ne niait pas qu’il y eût
des amants, mais comme il y a des opiomanes. Son rêve était de les
enfermer. Il professait d’ailleurs que de tout petits établissements,
avec bains, douches, camisoles, eussent été suffisants. Il disait:
--Des malades de ce genre, des vrais, il y en a très peu. Les autres,
presque tous sont des simulateurs. Il n’y a pas d’amour. C’est de la
blague. On possède et on s’en va. Sinon, c’est l’intérêt qui parle:
argent, vanité, sens pratique. Ou bien on est fidèle, comme on est
sédentaire, parce qu’on est cul-de-jatte ou qu’on n’a pas d’argent pour
prendre un billet. Ceux qui insistent sont des escrocs. L’amour, c’est
la réussite de l’abus de confiance.
Une joie profonde, celle du requin dans l’eau, se coulait en lui quand
il se plongeait dans cette négation passionnelle. Il riait d’un rire
cuivré, montrant ses dents courtes et solides. A chacun des traits
lancés, sa jubilation augmentait. Peut-être l’attitude de sa femme y
était-elle pour quelque chose. Il niait la passion, mais il faisait
profession de la haïr. Étrange anomalie! Comment peut-on haïr ce qui
n’existe pas?
Quand Oswill découvrit cette contradiction, il apprit subitement
beaucoup d’autres choses sur lui-même.
Lady Oswill était faite de telle façon que bien des hommes volontiers
l’eussent volée à son mari; partout, à Paris, à Londres, à Rome, voire à
New-York, elle eût passé pour proie enviable et mieux encore dans ces
rendez-vous de plaisirs faciles et d’excitations courtes que sont les
villes d’eaux à la mode. Combien de ces aventures dorées? N’ayant point
de lendemain, elles ont souvent un surlendemain: les amoureux s’en vont,
se dispersent, mais reviennent de saison en saison, comme des oiseaux de
passage. Les grandes habituées de l’adultère, libres et mariées,
indépendantes et sensibles à un bijou qui marque une date et un
souvenir, deviennent l’un des attraits les plus puissants de la station
où elles exercent leur fantaisie. William Meredith avait toutes les
chances d’être un mari sans restrictions. Mais lady Oswill, dans une
société aussi ouverte, restait la plus scellée de toutes les femmes. Nul
jamais ne l’avait vue se baigner sur la plage resserrée où, ruisselant
et nu dans le maillot collant, parmi les hommes, également exhibés, le
tout Biarritz féminin s’étale au soleil comme un troupeau. Cela déjà
était remarquable; mais bien d’autres choses encore: jamais on ne
l’avait rencontrée sur la route de la Barre, ou vers Hendaye, ou
ailleurs, à l’heure où l’on est chez sa couturière. Oncques ne se
rappelait-on l’avoir surprise, se cachant. Elle était parfaitement pure,
et seul, le mari tatoué, le gentleman aux yeux bicolores, savait ce
qu’elle était au lit. Encore, pour le savoir, fallait-il qu’il eût de la
mémoire; il y a longtemps, bien longtemps, que la chambre de l’épouse
lui était fermée et plus longtemps encore qu’il ne l’avait étendue sur
les fourrures parmi lesquelles, présentement, il venait d’ouvrir son œil
gauche. Jeune fille, et dédaigneuse d’imaginer, elle s’était mariée,
quatre années auparavant, sur le conseil impérieux de son père. Oswill
était de grande maison. Quand il le voulait, sa puissance n’était pas
sans charme; mais, destructeur, il s’était lui-même détruit. Lady
Oswill, maintenant, l’ignorait.
Tandis qu’il dormait encore, le domestique était entré, puis ressorti.
Il avait laissé, près du lit, le déjeuner habituel, à côté d’un verre à
soda et de deux bouteilles. L’une contenait l’eau d’Évian, l’autre une
poudre blanche, connue de ceux qui boivent trop de vin de Champagne, la
nuit, et qu’on appelle _Eno’s Fruit Salt_. Il y avait aussi le thé
bouillant, des citrons en quantité et un melon d’eau. Grâce à ces eaux,
à cette poudre et à ces fruits, sir Oswill--après le bain froid et le
bouchonnage--pouvait se mettre en route aussi dispos que s’il n’avait,
quelques heures auparavant, absorbé assez de Pomery, de gin, de vieille
fine, assez de mixtures de toutes sortes pour foudroyer un chimpanzé.
Depuis longtemps, ce jour-là,--deux heures de l’après-midi comme à
l’ordinaire,--sir Oswill ne finissait pas de remuer l’œil gauche et de
lancer rapidement son regard dans toutes les directions. Il avait rêvé,
en les déformant, à des aventures d’autrefois, grâce auxquelles il était
mieux pour lui de ne plus vivre en Angleterre. Il n’y était point
déshonoré, mais, à force d’extravagances, indésirable. Il avait rêvé. Il
s’était revu au centre de l’institut modèle qu’il avait créé, à deux
minutes d’Hyde Park, dans le fameux but d’étudier l’amour chez les
coléoptères. En songe, il venait de parcourir le temps en marche
arrière. Furieux de se réveiller à Biarritz, il prolongeait sa
déconvenue en faisant d’affreuses grimaces. Il avala sa quatrième
tranche de melon d’eau et, sur le plateau, tant à côté de l’_Eno’s Fruit
Salt_, il aperçut une lettre. Il ouvrit alors son œil droit, le noir,
s’assit commodément, alluma une cigarette et décacheta la lettre.
L’ayant lue, il siffla deux ou trois minutes, sonna le valet, et
allègre, soudain dispos et frais comme un homme à jeun, il se mit en
devoir de s’habiller pour le golf. Un second valet l’accompagna dans la
salle de bains. Le premier valet resta seul; il débarrassa le lit et lut
la lettre déployée. C’était, venant de Casablanca, l’offre d’un courtier
en terrains. Il proposait l’achat d’une espèce de territoire. Le valet
haussa les épaules et s’en alla. Dehors, le temps était beau. Un air
léger de mai circulait sur la mer. On entendait au loin, vers l’hôtel du
Palais, les grandes autos souples prendre leur vol. Oswill revint.
Sa tête, rouge, était nette. Les joues luisaient Comme brossées au
scrubbs. Sur la culotte bouffante, les bas voyants, rose et vert
mélangés, le chandail épais et souple, il avait endossé un grand manteau
de laine claire, bourrue et sèche à la fois, un manteau ample de
Barclay. Autour du col, une grande écharpe jaune s’enroulait avec une
lourde désinvolture. Le Dunhil au bec, avec ses cheveux collés, plats et
blancs comme des ventres de soles, il avait l’air d’un lion de mer.
Il descendit. En bas, devant le perron de la villa, la torpédo
frémissait. Il hésita une seconde. Il demanda:
--Madame est-elle dans la salle à manger ou chez elle?
On lui répondit qu’elle était sortie. Une fumée plus épaisse jaillit de
la Dunhil. Il prit le volant. Au démarrage, il dit:
--Préparez les malles pour un mois.
Et puis, sans précaution, comme une brute, il s’élança vers le golf,
dans la direction de Saint-Jean-de-Luz. Les links de Biarritz lui
semblaient aujourd’hui trop proches. Il avait besoin de vitesse.
IV
Le même jour, à la même heure, miss Redge, dans sa pâtisserie-chapelle,
avait vu, avec ravissement, revenir l’homme à l’Hispano. Lointain, et
comme regardant en lui-même, il attendait. L’endroit était à peu près
désert, discrètement fleuri de quelques jasmins et de roses
artificielles. Sur les tables, les sages petits gâteaux semblaient les
frères de Poucet. Mais point d’ogre: les deux seuls consommateurs--hors
Dewalter--étaient juchés sur les tabourets du bar. Ils regardaient
gravement l’homme préposé à ce travail confectionner leurs porto-flips.
C’étaient Laberose et Cinégiak qui tuaient le temps. Au dehors, les
feuilles des platanes découpaient sur la blancheur du sol de sombres
mains, frissonnantes au moindre vent.
Georges Dewalter, autour de lui, ne voyait rien. Il ne vit pas entrer
Oswill. Il revenait du golf. Il avait joué les dix-huit trous sans
perdre une balle, avec la rapidité des oiseaux. Il avait soif. Tandis
que, brutalement, il arrêtait sa voiture, en descendait et, du dehors, à
travers la vitre, inventoriait de l’œil la pâtisserie, Cinégiak et
Laberose, l’apercevant, s’étaient mis à rire et, tout de suite, à le
blaguer; ils le faisaient avec ce mélange de rosserie et de déférence
qu’un tel gentleman imposait. Plus retors qu’un Normand, Oswill, les
voyant s’agiter, s’était senti sur le tapis. A travers la vitre, il leur
fit une grimace de sympathie et, dès l’entrée, se dirigea vers eux.
Cordial, il prit l’épaule de Laberose:
--Vous parliez de moi, je suis sûr!
Cinégiak rit franchement:
--Oui, du pari...
Il faisait allusion à une histoire, vieille de dix ans et connue de tout
Biarritz. C’est à la suite de cette histoire qu’Oswill avait dû quitter
Londres et qu’il s’était installé sur la côte basque.
Il rit à son tour, jovial:
--Le pari? Rigolo, hein?
Il ajouta gravement:
--Ils ne sont pas très intelligents en Angleterre... J’avais parié que
le son de la voix humaine est le meilleur moyen physique pour avoir une
femme. Je disais: le seul certain. Alors j’avais loué un ténor qui avait
une voix extraordinaire... très belle... et je le menais chez mes
amis...
Ils se rigolèrent tous les trois. Il ajouta froidement, d’un ton
enchanté:
--Chez le duc de Greeland, ça a fait un drame... avec sa sœur! Alors on
m’en a un peu voulu.
Ce qu’il ne disait point, c’est qu’en effet la sœur du duc de
Greeland--trente ans, pas belle, prude et sage jusque-là--s’était éprise
du ténor. Le ténor d’abord en avait vécu. A la fin, la noble vieille
fille en était morte: scandale énorme. Oswill criait à tue-tête, dans
Londres entière, qu’il avait gagné son pari; que le prestige physique de
la voix humaine était définitivement établi; que la sœur du duc de
Greeland, son ami, était, grâce à lui, décédée utilement, martyre de la
science expérimentale.
D’y repenser, il jubilait:
--On m’en a un peu voulu... Ça m’est égal, vous savez... Je suis ici,
mais mon charbon, il est toujours là-bas, dans ma mine. Alors, à
Biarritz, je peux mettre beaucoup de bois dans ma cheminée.
Il disait vrai. Il était propriétaire de houillères sur lesquelles
vivaient en servage deux ou trois milliers de familles nombreuses.
Depuis des générations, elles étaient courbées sous toutes les fatalités
du travail... le libre travail, qui est aux travaux forcés ce que la
croix de Jésus est à celle de Barrabas, c’est-à-dire très exactement le
même instrument de supplice.
Il se tourna vers le barman:
--Donnez-moi un gin, voulez-vous?
--Vous êtes un numéro, proclama Laberose.
Oswill le regarda gentiment de son œil de sanglier:
--Le destin est une loterie, mon ami. Nous sommes tous des numéros.
Seulement, il y a beaucoup de zéros!
Il lui tapa le coude et consentit à ajouter avec bonhomie:
--Je ne dis pas ça pour vous.
On ne sait ce qu’il allait encore proférer quand, brusquement, il
s’arrêta. A l’autre extrémité de la pâtisserie, il venait d’apercevoir
Dewalter qui, à moitié tourné et toujours pensif, ne s’était pas rendu
compte qu’un nouveau consommateur pérorait. Oswill, dès qu’il le
découvrit, resta immobile comme un chasseur qui voit le gibier.
Il murmura:
--Oh! par exemple! Eh bien, je suis étonné...
--Qu’est-ce que vous avez? demanda Cinégiak.
--Rien, répondit Oswill.
D’un geste, il désigna au barman la table devant laquelle était assis
Dewalter:
--Vous servirez mon gin là-bas.
Sans plus s’occuper d’eux, il s’avança vers celui qui semblait ainsi le
distraire. Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. Oswill était
derrière Dewalter et si proche de lui qu’en étendant le bras il aurait
pu lui faire le coup du père François.
--Allo! dit-il. Bonjour... Eh bien, c’est comme ça que vous êtes au
Sénégal?
Dewalter s’était retourné. Encore mal sorti de ses pensées, il
contemplait avec étonnement le personnage.
Oswill souriait, l’air engageant:
--Vous avez l’air stupéfait. Moi aussi... Vous me reconnaissez,
j’espère?
La phrase tombait juste. Une seconde plus tôt, elle eût été prématurée.
Sous l’accoutrement de golf, Dewalter avait eu besoin de quelques
instants pour retrouver en Oswill le voyageur avec lequel, dans le
train, il avait fait le trajet, huit jours auparavant, de Paris à
Bordeaux. Maintenant, il le revoyait autrement vêtu, dans l’angle du
wagon, avec, à la place de la pipe, un long cigare interminable. Oswill
souriait toujours, la main tendue.
Dewalter courtoisement se leva. Il dit, pour dire quelque chose:
--Excusez-moi, je m’attendais si peu...
--Moi non plus, répondit Oswill. Vous voulez que je m’assoie avec vous?
--Je vous en prie.
Le barman apporta la consommation. Oswill expliqua:
--C’est mon gin...
Il s’était installé et il continuait, jovial:
--Eh bien, vous devez ressembler à votre grand-père? Je ne le connais
pas... Mais j’imagine qu’il était un Français comme vous... et qu’il ne
savait pas voyager? Quand je pense à notre conversation et que je vous
vois ici... Vous êtes un blagueur, alors?... Je suis étonné, car je
n’aurais pas cru.
--Je ne suis pas un blagueur, articula Dewalter. Je pars vraiment pour
le Sénégal.
Oswill sourit:
Tant mieux... parce que... je me rappelle... Vous m’aviez dit des choses
très intéressantes et qui m’avaient... je peux dire... attaché... Alors,
comme je ne suis jamais attaché, je trouverais ennuyeux que, pour une
fois que je l’étais un peu, ce soit pour les chats! Ah! vous partez pour
le Sénégal?... C’est un drôle de chemin!
Il le regarda, le trouvant très chic. Il demanda:
--Et vous êtes toujours très pauvre?
--Oui, dit Dewalter, et même un peu plus que quand je vous ai vu...
--Il y a huit jours, précisa Oswill flegmatiquement.
* * * * *
Un chauffeur entra, portant une impeccable livrée blanche. Il s’approcha
de la table, ôta sa casquette et attendit. Oswill l’interrogea:
--Qu’est-ce que c’est?
Le chauffeur désigna Dewalter:
--Je veux parler à mon patron, monsieur...
--Oh! murmura Oswill, je suis vraiment très intéressé. Je vous dérange,
peut-être?
--Oh! non, monsieur, dit le chauffeur... c’est pour les pneus...
Il se tourna vers Dewalter:
--C’est parce qu’ici je connais le marchand. J’ai besoin de pneus de
rechange... Si monsieur reste encore un quart d’heure, je peux aller les
acheter...
--Allez-y, ordonna Dewalter, sans broncher.
Le chauffeur demanda quinze cents francs. Il expliqua qu’il prendrait
deux pneumatiques et qu’il ferait le plein d’essence.
Dewalter sortit son portefeuille; ses mains tremblaient légèrement. Il
donna l’argent demandé; le chauffeur s’éloigna.
* * * * *
--Alors? sourit Oswill, impassible... vous disiez que vous êtes toujours
très pauvre?...
--Encore un peu plus, vous voyez, répondit Dewalter.
Il avala un verre de gin.
--Vous êtes nerveux, ricana Oswill, vous buvez comme un Anglais.
De loin, Cinégiak, l’appela:
--Vous venez?
--Non, cria-t-il... Je suis avec un ami. Je reste un peu. Bonsoir.
Cinégiak et Laberose haussèrent les épaules. On entendit les mots
rituels sur la porte:
--Tu parles d’un zèbre!
--Ah! mon vieux, quel perroquet!
Ils sortirent. Oswill et Dewalter furent seuls.
V
Dewalter s’était levé. Il regardait Oswill. Il dit, avec une ironie un
peu blessée:
--Vous attendez la suite? Il est certain que je vous la dois...
Oswill était tassé dans son fauteuil:
--Oh! non, répondit-il, vous ne me devez rien... Mais la semaine
dernière, dans le wagon où je vous ai rencontré pour la première fois et
où j’étais seul avec vous, vous ne me deviez rien non plus... Et,
cependant, vous m’avez parlé et vous m’avez fait vos confidences. Je
n’aurais pas écouté et je vous aurais dit de me laisser dormir, s’il n’y
avait pas eu cette histoire de paysages... qui m’a paru typique: je
voulais fermer le volet de bois du wagon et vous m’avez demandé de ne
pas le faire, parce que vous quittiez la France pour toujours et que
vous vouliez, avec vos yeux, dire un dernier adieu à votre pays... Vous
avez proféré des choses très bien, à ce sujet, entre Tours et
Bordeaux... Alors, parce que je n’avais pas sommeil, je vous ai écouté
avec intérêt.
--Parce que vous n’aviez pas sommeil? répéta Dewalter avec un peu de
dédain.
Oswill, sympathique, le regarda:
--Je dis ça... mais aussi parce que vous me plaisiez. J’ai toujours aimé
beaucoup les gens qui s’en vont très loin... J’ai cru vraiment que vous
partiez... Je me suis imaginé que vous étiez un émigrant authentique et
que vous me racontiez vos malheurs parce que vous étiez tout seul et que
vous saviez que vous ne me reverriez jamais.
Il se leva:
--Et je suis sûr encore que j’avais raison.
--Vous aviez raison.
Dewalter se tut quelques instants avant de poursuivre. Sa voix était
calme. On la sentait pourtant frémissante et blessée:
--J’étais, je suis, un émigrant authentique... Avant cinq jours, je
serai sur la mer... Je ne connaîtrai plus la France... ni personne en
France... En tout, vous aviez raison: quand je vous ai parlé, j’étais si
seul, en traversant, de nuit, mon pays, pour la dernière fois, que je me
suis plaint tout haut... Vous étiez là...
Oswill but son gin:
--Vous ne vous êtes pas plaint: je n’aurais pas écouté. Vous avez dit...
Mais Dewalter l’interrompit. Presque brutalement il parla:
--Je sais ce que j’ai dit. J’ai dit: «Je m’en vais très loin, pour
toujours; laissez-moi regarder par la fenêtre...» J’ai dit: «Je suis
orphelin. J’ai été élevé dans un luxe qui a disparu. J’ai fait la
guerre. J’ai la croix. Pas de métier, pas de soutiens. Il me reste
soixante mille francs. Dans cette petite cage, mon âme, trop large, se
cogne. Je m’en vais, avec mes quatre sous. J’ai accepté une place au
Sénégal, une place sans avenir. Je vais vivre et mourir là-bas, puisque
je ne peux rien avoir en France de ce que j’aurais aimé.» Voilà ce que
j’ai dit...
Oswill souriait:
--Vous avez ajouté: «Je n’ai pas de femme». Alors j’ai dit: «Bravo!» Et,
à Bordeaux: «Bonne chance». Et vous avez dit, vous: «Mon bateau part
dans trois heures»... Je vous retrouve à Biarritz. Vous avez fait
fortune? La carrosserie de votre voiture vaut déjà plus de soixante
mille francs.
Dewalter se tut. Sur son beau visage, il y avait une espèce de
crispation.
--Vous avez peur que je vous trahisse? murmura Oswill. Non, je suis un
excentrique: je suis Anglais et curieux. Je suis probablement le seul...
Je fais des expériences psychologiques. J’étudie pour mon plaisir. J’ai
eu quelques ennuis pour ça... Si vous parlez, je répéterai pas...
Il devenait insinuant. Il sentait l’aventure étonnante. Il mendiait des
renseignements.
--Vous ne le répéterez pas? dit Dewalter avec ironie. Promettez-le-moi.
Mais Oswill reprit, d’un ton net:
--C’est déjà fait. D’ailleurs, je pars moi-même demain.
Voyant qu’il n’obtenait rien, il feignit l’indifférence.
--Taisez-vous, s’il vous plaît.
Mais son œil fouillait Dewalter.
Dewalter haussa les épaules:
--Me taire? Pourquoi?... Aujourd’hui encore, je suis si seul...
Il le regarda mieux:
--Et puis, il est si étonnant de vous retrouver...
--Il n’est pas étonnant que, moi, je sois à Biarritz... J’y allais,
répondit Oswill.
Dewalter l’interrompit nerveusement:
--Moi je n’y allais pas!
Il s’était mis en marche dans la petite boutique déserte:
--Tenez, tenez, la voici, mon histoire. Vous savez le commencement. Je
vous l’ai dit dans le train. Je suis un pauvre bougre qui f... le
camp... Et puis mon bateau n’est pas parti: une avarie aux machines. Dix
jours de retard: vous auriez pu lire ça dans la _Petite Gironde_. Alors,
je suis retourné à la gare, la sale gare gluante de Bordeaux-Saint-Jean,
qui sent la sardine et le pétrole. Et j’ai été me loger au Terminus pour
attendre. Et vous savez, la solitude, au Terminus!... Et alors,--admirez
ça,--je suis tombé sur un camarade, un camarade de guerre, Deléone...
--Deléone?
--Oui, il s’appelle Deléone. Vous voyez, je vous dis tout.
--Je le connais un peu.
--Sa femme vit à Biarritz où elle soigne ses enfants... Lui, à Paris, où
il fait la noce. Il m’a raconté tout ça. Il venait d’acheter une Hispano
pour en faire cadeau à une femme,--je ne sais à qui,--une danseuse qu’il
entretient... enfin, une poule, comme il dit... Il est très riche,
Deléone...
Oswill ricana:
--Pas très riche... Enfin, il a de quoi offrir une Hispano à une
poule,--ou la prêter à un ami.
Dewalter s’arrêta de marcher:
--Il ne me l’a pas prêtée. Oh! non... Deléone ne sait rien de moi. Il
m’a connu sur les lignes. Et là, même uniforme, même vie, intimité...
mais, au fond étrangers... deux étrangers de la même patrie... Bref,
Deléone ignore si je suis riche ou non. Il sait que je suis brave et que
j’aime la vie. C’est tout. Je le rencontre à Bordeaux. Je dis: «Je vais
au Sénégal.» Il ricane: «Tu vas à la chasse, veinard! profiteur!
Citroën!» Je ne réponds pas. Je dis: «Je suis en panne. Dix jours.»
Alors, il dit,--je l’entends toujours:--«Tu es fou de rester à Bordeaux
dix jours. Va à Biarritz. Je t’y roule.»
--Je t’y roule?
--Oui: «Je t’y emmène en voiture.» Et il ajoute: «C’est le ciel qui
t’envoie...»
Oswill s’amusait beaucoup:
--Comme dans les mélos?
--A peu près, oui.
Dewalter s’arrêta de marcher:
--Ou tout bêtement, comme dans les drames... «C’est le ciel qui
t’envoie...» Depuis, j’ai compris: Deléone a acheté l’Hispano à l’usage
d’une poule. Il a pris la route jusqu’à Bordeaux pour l’essayer. Et,
comme sa femme est à Biarritz, il prend le train à Bordeaux. Il ne veut
pas montrer ici la voiture de l’adultère. C’est tout simple.
Oswill se frotta les mains:
--Ça n’a pas l’air... mais c’est tout de même... c’est l’amour normal:
trahison, abus de confiance. Alors?
--Alors, Deléone me voit et pense: «Avec Dewalter, je peux aller jusqu’à
Biarritz. Je dirai que l’Hispano est à lui. L’Hispano passera comme une
lettre à la poste.» ... Il ne m’a raconté son truc qu’au milieu de la
lande et quand j’avais déjà accepté, par désœuvrement, par détresse, à
cause de ce retard de bateau, de passer ici ma dernière semaine de
France.
Oswill jubilait:
--Je vois très bien. Il a fait la leçon au chauffeur. Dans l’amour, les
domestiques sont toujours aux premières loges...
--Il a fait la leçon au chauffeur, comme vous dites... comme vous avez
vu, articula Dewalter... Et voici l’avatar: je suis arrivé, moi, pauvre
type traqué par la vie, presque par la misère, je suis arrivé à
Biarritz, sur la Côte d’Argent, dans une voiture de multimillionnaire
qui, pour huit jours, était à moi.
Oswill se tordit:
--C’est très rigolo.
Mais Dewalter, soudain parla durement:
--Je ne trouve pas!...
Il le regarda:
--On est bien dans une Hispano! Mieux, je vous assure, que dans une
cabine de seconde à destination de Dakar.
Oswill l’enveloppa d’un regard.
--C’est la vie. Elle a tous les visages... Mais pourquoi vous payez les
pneus?
--Pourquoi je paie les pneus?
Dewalter le toisa. Il avait pris un air assez hautain et il continua:
--Je suis descendu à l’hôtel du Palais, à Biarritz... J’étais dans
l’engrenage... Je me suis battu deux ans, à côté de Deléone, j’ai risqué
ma peau comme lui, aux mêmes endroits... Je n’allais pas lui raconter
brusquement que, la paix revenue, on n’avait plus le même grade... Je
suis descendu au Palais... et c’est alors que vraiment, vraiment, j’ai
vu la méchanceté du destin.
Oswill s’était mis en boule. Il le guettait:
--Vous faites beaucoup d’histoires pour un voyage en première classe.
--Je suis très cabine de luxe... autant que d’autres... vous savez, dit
Dewalter.
--Vous êtes jaloux?
Le pauvre se sentit désarmé. Il sourit:
--Non, oh! grands dieux, non! Quand je me suis battu, tenez, je savais
bien que ce n’était pas pour moi. J’ai été élevé moi-même richement...
Mais, après, on m’a planté dans la vie... Ma foi, je n’y pensais pas
trop. Je suis un poète à ma façon. Je suis incapable de gagner de
l’argent... Je m’étais résigné... Mais cette aventure inutile...
Sa voix s’altéra:
--... Ce tête-à-tête avec la joie, avec de si grandes possibilités de
joie, juste comme je m’en vais... ça m’a sonné, je vous assure... et ça
me fait mal.
Il semblait brusquement souffrir beaucoup.
--Je suis sûr que vous ne dites pas tout? glissa Oswill.
--Non, répondit-il douloureusement... Je ne vous dis pas tout, c’est
vrai. Je ne peux pas vous dire tout.
Son visage, sa voix le trahissaient:
--Il y a dix jours, je partais tranquille... rien dans le cœur... pas de
bagages... aujourd’hui... Ah! Deléone m’a flanqué dans un beau pétrin...
Oswill le détaillait avec délectation:
--Vous êtes amoureux?... Vous avez rencontré une femme qui vous a pris
pour ce que vous n’êtes pas!... Elle vous a vu dans l’Hispano?... La
couleur des ailes... Je connais ça... c’est la même chose chez les
coléoptères...
Dewalter coupa:
--Ne blaguez pas... Je suis un pauvre bougre...
Oswill avait un mauvais visage:
--Peut-être vous ne partirez pas?
Dewalter, derechef, le toisa:
--Qu’est-ce que vous dites?
Il prit son chapeau:
--Tenez, voici mon chauffeur... Adieu... C’est drôle: vous avez une
figure fatale dans mes petites histoires. Vous arrivez toujours pour
contrôler ma détresse...
Il lui rappela:
--Ne la racontez pas.
--Je vous ai déjà dit que je ne dirais rien, affirma Oswill.
Il était net, dur, un peu méprisant. Il se leva:
--Laissez-moi encore vous donner un conseil: couchez avec la poule et
allez-vous-en... Autrement, vous n’êtes pas un homme.
Dewalter le regarda avec dégoût:
--Vous n’avez pas beaucoup de sensibilité, n’est-ce pas?
Oswill sourit:
--Moi? Je n’ai pas du tout de sensibilité...
--Veinard!... Allons, bonsoir!
Il sortit brusquement.
Oswill de nouveau but un gin. Il ricana:
--Il me fait bien rigoler avec sa petite histoire... C’est tout de même
un imposteur... Il est mûr pour l’amour...
Il vit revenir Cinégiak et Laberose.
--Nous sommes tombés à la Réserve sur la petite Mme de Jouvre et son
flirt, dit l’un d’eux. On les gênait, on est parti.
Oswill s’était levé. Il répondit:
--Moi, je serais resté... J’adore regarder les gens mentir.
--Pourquoi mentir?
Oswill frappa l’épaule de Laberose:
--Deux types qui font l’amour mentent toujours l’un à l’autre. Sans
cela, ils se dégoûteraient et ils s’en iraient chacun dans une île
déserte.
A travers la glace, il vit, dans une voiture, Stéphane, seule, qui
passait:
--Tiens, dit-il, voilà ma femme.
VI
Dewalter n’était pas un homme que sir Meredith Oswill pouvait juger. Il
n’avait rien dit de sa jeunesse, parcourue de langueurs et de frissons,
secouée de ce vent mystérieux qui souffle, on ne sait d’où venu, sur les
destinées romanesques.
Il était né, vers 1884, aux environs de Poissy, dans l’une de ces villas
dont la Seine mouille les jardins. Elles voient passer le rêve
interminable des chalands; elles entendent rire les canots qui
reviennent du bain; elles assistent à la prise des fritures du samedi
soir. Elles ont de grands chiens qui se fâchent la nuit d’apercevoir la
lune entre les peupliers. Georges, grandissant, prit l’habitude de
supporter, le dimanche, la présence d’un homme gai dont il avait le nom.
Ce mari, dans la semaine, faisait, à Paris, des affaires et la noce.
Tandis qu’il les faisait, Georges rencontrait chaque jour, dans la
villa, un autre homme. Moins gai, il caressait les cheveux de l’enfant
et regardait sa mère avec tendresse, de ses yeux doux et passionnés.
Auprès de cet inconnu, Georges riait moins qu’auprès de l’étranger du
dimanche. Cependant il l’aimait davantage. Tous les trois, sa mère, cet
homme et lui, ils allaient en barque vers Triel. Une fois, ils
rencontrèrent un monsieur hargneux et pensif, l’air d’un vieux chien
dressé sur ses pattes de derrière. On dit à Georges que c’était M. Zola,
qui avait écrit: _Une Page d’amour_. C’est un titre qu’il n’oublia plus.
Quand il eut dix ans, son grand ami de la semaine s’en alla, après
l’avoir pris dans ses bras et l’avoir embrassé en pleurant. La mère en
larmes regardait son fils et elle lui dit qu’il s’agissait d’un long
voyage indispensable dans un pays du côté de Pékin. Deux années après,
elle préparait en secret de grandes malles pour aller rejoindre l’exilé,
quand elle reçut une dépêche. Elle l’ouvrit et demeura quelques instants
inanimée. Ils étaient seuls dans la maison. Une servante était au
marché; une autre, au bout du jardin, faisait une lessive. Georges eut
le sang-froid de ne pas appeler. Il comprit que la dépêche venait de
leur ami. Il y jeta les yeux et vit qu’il était mort. C’était le lacet
de soie de la destinée. On dispersa les malles inutiles; une femme,
désormais triste, vécut, n’ayant plus que son fils, souvenir vivant, et
le spectre de son bonheur, étranglé méchamment par les dieux obscurs de
la Chine.
Le mari passa au travers de ce drame, comme un étourneau dans une toile
d’araignée, sans en ressentir aucun choc. Il vivait heureux, puisqu’il
gagnait beaucoup d’argent, à peine moins qu’il en dépensait. Georges
connut par lui le luxe, le désordre. Sa mère à son tour disparut. Elle
avait conservé, pour y faire des pèlerinages, quelques arpents du temps
passé. C’étaient des photographies, des reliques du mort et toutes les
lettres de l’amour. M. Dewalter, stupéfait, apprit tout d’un coup qu’il
n’avait jamais eu d’enfant; il retourna courir les filles. Georges s’en
alla chez les spahis. Quand il revint, il fut seul devant la vie, comme
Daniel chez les lions.
Ce qu’il advint de lui jusqu’au jour de sa rencontre avec Stéphane,
c’est l’histoire d’un malheureux pendant quatorze années, son voyage sur
des routes obscures. Où sont les amis pour organiser les étapes? Où les
relais? Nulle part. Il s’en va comme un indigent. Des travaux, il en
trouve, mais de ceux qui restent des tunnels inachevés et au bout
desquels rien ne luit. Il arrive même qu’on lui refuse des places
modestes. On lui répond avec une politesse sincère: «Je ne peux pas vous
offrir cela, à vous.» Avoir l’air d’un prince, quelle aubaine pour un
escroc! Mais pour un pauvre honnête, quel handicap! Pourtant il gagne
son pain courageusement. Il essaie d’écrire: il a trop de noblesse et
pas assez d’habileté; il est peut-être un grand poète, mais personne ne
le saura. Il lutte. Les années passent. Il rencontre des filles faciles;
il se repose quelques soirs entre leurs bras et puis, trop pur, pas de
leur race, il s’éloigne sans qu’elles le retiennent. D’aucunes pensent
avec bassesse que c’est dommage, un si bel être et sans argent! Si elles
osaient? Mais elles n’osent pas. Sa fierté le protège des déchéances.
Enfin, il en trouve une qui veut le suivre. Il tente avec elle ce qui
toujours sollicitera l’honnête homme irrégulier: il se crée un humble
foyer. Il a un but, mais l’éternelle Manon reparaît, fatale, au bout de
sept ans. Pour ne pas s’avilir, il est contraint de la quitter. Seul
derechef, orphelin de son premier amour, il devient de plus en plus un
exilé.
Son destin se ressent du départ déséquilibré. Il a toutes les soifs et,
sur la route, pas une source. Il s’entête, s’enfièvre, essaye,
recommence. Un escroc habile lui dresse un piège, il y tombe, il paye
des créanciers. Et quand sonnent ses trente ans, tout d’un coup il se
décourage. Rien ne lui a réussi, tout lui a menti. Il se sent l’âme d’un
grand seigneur et il n’est pas un forban pour le devenir. Il comprend
que c’est fini, qu’il ne surgira pas de la foule désastreuse et qu’il
n’a plus qu’à abdiquer.
Mais quelle est, sur les murs, cette petite affiche blanche? Il se bat
partout, sur l’Yser, en Champagne, à la seconde Marne. La beauté
physique lui est entière revenue. Chevalier de la Légion d’honneur,
l’uniforme lui rend la fierté. Pendant quatre ans, il oublie la vie. Il
revient, il la retrouve, quitte l’enfer et rentre au bagne. Assez!
Un soir d’abandon plus âpre que les autres, trop sensible pour les
amours de passage, trop fier pour quêter des appuis, trop délicat pour
les besognes, il signe sa seconde abdication. Et il s’exile: adieu
Paris, qu’il n’a pu conquérir, patrie trop belle pour l’éternelle
pauvreté!... Il réalise tout ce qu’il a, il vend ses petits souvenirs,
il coupe sa dernière racine, il se brûle lui-même pour renaître. Un
matin, un matin doré de septembre, il regarde une dernière fois la ville
et il s’en va.
Frissonnantes solitudes, côtes inconnues, larges plages noires, et vous,
forêts sans fin, humidités mystérieuses, qu’allez-vous faire de cet
homme?--Ne vous hâtez pas de répondre: il est sur la Côte d’Argent!
VII
Lady Oswill remercia sa femme de chambre et resta seule. Elle songeait à
demain et à la promesse que, dans l’après-midi du jour qui s’achevait,
elle avait faite pour demain. Avant de quitter Dewalter, après une heure
passée avec lui dans la pâtisserie de miss Redge, il y avait eu entre
eux un silence, un silence lourd, plein comme une graine qui va germer.
Le même ravissement provoquait aux mains de l’homme une moiteur légère
et, dans le regard féminin, un éclat plus fiévreux; il les avait obligés
à se taire pendant quelques minutes. L’amour était présent. Ils le
savaient et la femme attendait ses ordres.
Enfin, comme le soir commençait à cendrer l’heure, elle avait dit:
--Il faut partir.
Dewalter soupira. Quitter Stéphane jusqu’à demain lui semblait déjà le
supplice.
Elle dit encore:
--Demain, je serai libre...
Elle s’arrêta quelques secondes et continua sur le même ton:
--Demain, je serai libre... Vous viendrez me chercher vers dix heures
avec votre voiture... Vous m’emmènerez déjeuner à Hendaye ou à
Saint-Sébastien... et puis, pour le dîner, vous me ramènerez à
Biarritz...
Il l’interrogea doucement:
--Votre amie vous accompagnera?
Elle répondit, la voix unie, grise et claire à la fois comme le soir qui
tombait:
--Non, je serai seule... Demain pour la première fois, je passerai toute
la journée avec vous...
Et, de nouveau, quelques secondes extraordinaires disparurent. Elle
regardait devant elle avec ses larges yeux sans mystère. Il se courba
vers la main, sur la table, et elle sentit le baiser rapide et chaud
jusqu’au plus profond de sa chair. Ils tremblaient.
Ils se levèrent. Il paya et, sans dire une nouvelle parole, ils
remontèrent dans l’Hispano. Silencieuse, elle s’en allait sur la grande
route avec la mollesse d’une barque. Deux fois, entre Saint-Jean-de-Luz
et Biarritz, ils rencontrèrent d’autres voitures portant des amis de
Stéphane. Elle ne se cachait pas.
Quand Dewalter la quitta, elle dit qu’elle irait le soir à Ciboure et
qu’ils s’y retrouveraient.
--Et puis, demain?
Il l’interrogeait humblement. Elle répondit: «Oui», descendit sans se
retourner et rentra chez elle.
Elle dîna dans sa chambre. Oswill était au bar basque. Avant de
s’habiller pour Ciboure, après le bain, elle se contempla longuement et
elle fut heureuse: elle savait qu’elle serait ainsi, demain, dans les
bras de l’homme que, dix jours auparavant, elle ignorait. Elle n’avait
aucune peur, aucun regret, mais un immense bonheur, une confiance sans
limite en elle, en lui, et sans doute une impatience de se livrer.
Oswill, revenu du bar, avait dîné dans la salle à manger. Il voulait
parler à sa femme et il demanda, par le téléphone privé, si elle pouvait
le recevoir. Elle répondit qu’elle allait descendre et raccrocha
l’appareil.
Pendant quelques minutes encore elle prolongea sa merveilleuse solitude.
Deux lourdes perles suspendues à un fil jouaient de chaque côté de son
cou. Son âme heureuse exaltait sa beauté. Elle se préoccupait à peine de
l’entretien que son mari lui demandait. En tous les cas il serait court
et sans importance. Une dernière fois, avant de quitter sa chambre, elle
se contempla et elle descendit. Elle fit dire à Oswill qu’elle
l’attendait dans le salon. Il y entra.
Déjà rempli de liqueurs, il conservait sur lui les bienfaits du sport
et, dans son smoking impeccable, nul n’aurait pu voir qu’il était gris.
Il l’était cependant, mais lucide, et enchanté de savoir que, le
lendemain, il devait partir. Déjà ses malles étaient prêtes. Stéphane,
courtoisement, lui sourit. Des lèvres, il effleura ses doigts. Ce
n’était pas un geste anglais, mais Oswill était joyeux.
Par politesse, elle parut ne pas s’apercevoir de ce baise-main.
Pourtant, le moindre contact de son mari la gênait. Il avait un cigare
allumé et, sous des apparences polies, il la détaillait avec la
désinvolture d’un propriétaire examinant une jument de course.
Il dit:
--Vous maigrissez. Vous buvez trop de thé et pas assez d’alcool. Et
puis, vous ne dînez pas assez souvent avec moi.
Elle ne répondit point, indifférente, désireuse de ne pas ajouter une
minute inutile à l’entretien.
Il continua:
--Je le regrette... La vue d’une jolie femme me creuse l’estomac. Je
mange mieux quand vous êtes là.
Elle resta silencieuse. Alors il cessa les préliminaires:
--Je voulais vous parler.
Elle dit:
--Vous m’auriez vue demain.
--Ce n’était pas assez tôt. Il fallait vous prévenir ce soir.
Étonnée, elle le regarda sans l’interroger. Il avait pris un visage
engageant et, de toutes ses dents courtes, il souriait.
--Je voulais vous prévenir que nous partons demain.
Elle continua à le regarder:
--Comment?
--Nous partons demain. Nous allons au Maroc.
Comme ne comprenant point, elle demanda:
--Qui ça?
Il répondit, bonhomme:
--Vous et moi. Nous allons au Maroc, à Tanger. J’ai reçu la lettre
tantôt. On me propose des territoires...
Sans y penser, il fit le geste de les saisir. Il était Anglais. Il
ajouta:
--Je veux acheter. Nous vivrons quinze jours là-bas.
Elle resta silencieuse quelques secondes. Quand elle fut bien en garde,
elle dit avec politesse:
--Je suis désolée, mais vous irez seul au Maroc.
--Pourquoi?
--Parce que je n’ai pas envie de voyager.
De ses yeux plus aigus, il l’examina. Il faisait un effort pour
dissimuler sa surprise et son sourire se rétrécissait.
--Vous n’avez pas envie de voyager? Moi non plus. Mais c’est une affaire
importante.
Elle répondit:
--Vous n’avez pas besoin de moi.
Oswill cessa tout à fait de sourire:
--Je n’ai jamais besoin de vous... mais, d’habitude, vous m’accompagnez
quand je vous le demande.
--Eh bien, cette fois, ne me le demandez pas.
--Pourquoi?
Elle articula avec calme:
--Parce que je vous le refuserais.
Entre ses dents, il serra si fort le havane qu’il le coupa. Il y eut un
temps. Elle se leva tranquillement et, comme pour sortir, ramena son
manteau sur les épaules. Il respirait avec force.
--Bien, murmura-t-il.
Il ajouta:
--Vous êtes parfaitement libre, vous le savez.
Hautaine, elle le regarda:
--C’est bien le moins!...
Il comprit ce qu’elle renfermait dans ces quatre mots, ses rancunes et
ses dégoûts. Il savait qu’elle l’avait épousé sans le connaître, par
surprise, et pour obéir à son père. Il resta impassible. Elle fit un pas
vers la porte. Mais il la retint d’un geste, s’assit et continua:
--Vous dites: c’est bien le moins? En tout cas, ce sont nos conventions,
depuis que nous sommes redevenus étrangers...
Il souriait de nouveau, mais d’un sourire mauvais. Sous une influence
inconnue, il venait de la sentir plus agissante qu’à l’ordinaire, moins
passive et d’une hostilité qui croisait le fer. A son tour, il engagea
l’épée. Il le fit méchamment, désireux de l’humilier, en même temps que
d’exprimer sa pensée. Il parlait d’une voix massive:
--Quand je vous ai épousée, j’ai été très content... oui... Dans ce
temps-là je voulais vous avoir et je savais que je ne pouvais pas faire
autrement. Vous étiez honnête, irréprochable et, de plus, aussi riche
que moi...
Il se targuait d’être un véridique. Amateur de femmes, il payait. Il
avait regretté que la descendante vingt fois millionnaire des Coulevaï
n’eût pas été la fille chaussée de sandales d’un résinier. La
transaction eût été plus simple. Aujourd’hui, rageur devant le refus, il
le disait crûment:
--J’ai été très content, oui, mais je n’ai pas dit que j’étais amoureux
de vous. Vous avez peut-être pensé que je le deviendrais? Non. Je suis
comme tout le monde: je n’aime que moi. Seulement, moi, je le dis!
Alors, vous avez été déçue... parce que vous êtes habituée aux fables
depuis que petite fille...
Méprisante, elle l’écoutait sans daigner une syllabe. Il précisait
encore:
--Quand je vous ai trompée, je vous ai demandé de ne pas divorcer... Je
savais que, fatalement, vous seriez tombée sur un autre, aussi dégoûtant
que moi-même, mais moins sincère. Je vous ai empêchée de partir. Alors,
vous avez dit: «Je suis libre». J’ai consenti...
Le dernier mot la fit sortir de son silence; il l’insultait. A son tour,
elle parla, frémissante, rendue plus sensible ce soir par le don
d’elle-même, décidé pour demain:
--Ne confondons pas. Je n’ai pas dit: je suis libre... parce que vous
aviez été infidèle. Non, mais pour autre chose. Ma mère a été trompée
par son mari. Elle a pleuré et pardonné. Ils s’aimaient...
Il s’énerva brusquement:
--Non, je vous assure. Il n’y a pas, dans le monde, plus d’amour que de
bon Dieu. Je suis athée pour tout ça.
Elle répliqua, rapide:
--Pas moi.
Il ricana:
--Vous croyez en Dieu?
D’un geste hautain, elle écarta:
--S’il vous plaît.
Et puis, durement:
--Je crois à l’amour.
--Depuis quand?
Elle planta ses regards lumineux dans ceux d’Oswill:
--Depuis toujours et davantage aujourd’hui.
C’était net. Le mari reçut la phrase en pleine figure. Il resta sans un
mouvement. Touché!... Stéphane était victorieuse, aux points.
Il se versa un verre de vin de Porto, et puis un second, et, coup sur
coup, d’un trait, il les absorba. Il faisait passer la pilule. Calme et
droite, elle le regardait. Il y eut un long temps, presque une minute,
de répit. Il alluma un deuxième cigare. Tout ce qu’il avait bu dans
l’après-midi et au dîner fut soudain ranimé par le vin et par la colère.
Il sentit sa griserie. Alors il s’observa. Il avait une telle habitude
d’ingurgiter qu’il savait être ivre et ne pas le montrer. Mais son
cerveau surexcité travaillait et l’intoxication de l’alcool lui donnait
la lucidité. Enfin il ricana:
--Alors, vous êtes prête à faire des bêtises?
Stéphane sursauta:
--Qu’est-ce que vous dites?
Il fit semblant de ne pas voir qu’elle s’indignait de la question,
d’oublier qu’il n’avait plus aucun droit de la poser. Il continua:
--Croyez-moi: personne n’en vaut la peine.
--Vous sortez de nos conventions, dit-elle.
Pour ne pas le planter là et s’en aller, elle faisait un effort
grandissant. Mais il avait pris un air paterne. Les conventions? Il les
connaissait bien! Il répéta qu’elle était libre et que, seulement, il
lui donnait un conseil. Alors, elle perdit sa sérénité et, nerveusement,
lui répondit:
--Je vous conseille, moi, de me laisser tranquille. En trois ans de
mariage, je n’ai appris de vous que la négation de tout. Je vous ai
prévenu qu’un jour quelque chose en moi s’affirmerait.
Malgré lui, il se passionna:
--Quoi, quelque chose?... L’Illusion... je connais ça. Je l’ai écrit. Je
l’ai étudié. La nature tend des panneaux. L’amour est un escamoteur: des
roses, des colifichets, toutes sortes d’histoires... Mais, quand le tour
de passe-passe est fini, c’est toujours le lapin qui sort et le cœur est
comme un chasseur qui le voit f... le camp... Vous ne trouverez jamais
un homme sincère!... Peut-être, avant, il le croit... Vous n’avez pas le
droit, pour vous-même, de revenir bredouille de la battue. Alors, n’y
allez pas.
Il baissa le ton et fit un pas vers elle. Avec une douceur feinte, un
sourire d’autorité voilée, il dit:
--Je vous empêcherai d’y aller.
Elle se dressa:
--Vous m’empêcherez, vous?
Elle n’avait pas crié. Mais la voix était telle, et l’intonation
hautaine, qu’il comprit qu’il n’empêcherait rien.
Il est de ces minutes où l’homme dépossédé se brise en vain devant la
femme qui le rejette. Il sentit la présence obscure de l’inconnu. Avec
rage, dans un emportement rapide, il affirma:
--Il n’y a pas d’amour! Quand vous aurez trouvé l’amour, l’amour vrai,
sans chiqué... alors, je vous tirerai mon chapeau.
Elle lui jeta d’un trait:
--Vous pouvez vous découvrir.
Il y eut un temps. Ils étaient l’un devant l’autre, affrontés. Il
regardait Stéphane et, mieux qu’à l’habitude, il voyait sa splendeur. A
cette minute, il l’aurait achetée. Pourtant, il se sentit pauvre et sans
armes. Alors il dissimula, rompit et changea la conversation. Il voulait
se renseigner, en savoir plus. Il rassembla toute sa force pour
s’obliger à l’indifférence et, dans le salon, il marcha.
Il demanda:
--Qu’est-ce que vous faites, ce soir?
Elle répondit:
--Je vais à Ciboure, danser...
Elle ajouta, sans discerner si c’était par prudence ou par bravade:
--Je ne vous empêche pas de venir.
Il y avait entre les dents d’Oswill comme un petit bruit de vipère. Les
yeux dans le vide, il sifflotait. Il insista, négligeant, sans la
regarder:
--Qui y aura-t-il?
Elle décida de ne rien taire. Elle dit:
--Il y aura Deléone, sa femme et un ami...
--Deléone, sa femme... et un ami...
Stupéfait, il s’arrêta, après avoir répété la réponse. D’un coup, comme
se lève le rideau sur le théâtre de Polichinelle, la vérité lui
apparaissait. Il en éprouva un éblouissement, une stupeur mêlée d’un
sentiment énorme de comique. Il ne pouvait en croire ses oreilles.
Il répéta:
--Deléone... sa femme... et un ami?... Ce n’est pas ce monsieur qui a
une si belle voiture... une Hispano?... Monsieur...
Elle articula avec calme:
--M. Dewalter, oui. Eh bien, qu’est-ce que vous avez?
Il avait l’air d’une bête, d’un énorme singe, et, tout secoué d’une
sorte de joie épileptique, il la regardait méchamment. Elle le crut fou
et se leva, peu désireuse d’assister aux ébats d’un ivrogne.
Brusquement, il se calma et, dans un verre, il dit:
--C’est rigolo.
Elle était à bout de nerfs et tout son mépris, presque sa haine,
sortait. L’hilarité d’Oswill et ses derniers mots lui inspiraient le
dégoût. Elle y vit une insulte contre elle, contre son choix. Elle le
toisa:
--Vous trouvez?
Il répondit tranquillement:
--Oui, je trouve.
--Qu’est-ce que ça veut dire?
Il était redevenu correct, mais sa marche était hésitante. Son accent
britannique augmentait. Il dit avec un sourire exagéré:
--Ça ne veut rien dire. Et si ça voulait dire quelque chose, je ne vous
dirais pas ce que ça veut dire... Ah! vous allez à Ciboure avec
Deléone... et un ami?... Eh bien vous avez raison... Moi je vais au
Maroc... oui, j’y vais... Quand je dis que je vais en Afrique... j’y
vais...
Elle haussa les épaules, n’attachant plus aucun prix à ses paroles... Il
avait bu... Lassée, elle sortit du salon. Il la rejoignit avec un calme
affecté. Il prit congé. Il ajouta correctement:
--Excusez-moi d’avoir voulu vous emmener à Casablanca. J’irai seul. Je
pars demain. Oubliez cette discussion ridicule et faites ce que bon vous
semble. Bonsoir...
Sans répondre, elle le regarda s’éloigner.
Devant la terrasse, au bout du jardin, la calme mer de septembre faisait
un bruit d’argent avec les cailloux. Le phare prochain l’éclairait et sa
lumière sur les eaux semblait faire naître des écailles par millions.
Dans une villa voisine, un chien, sans raison, aboyait. L’heure avait la
beauté éternelle de l’indifférence et, seule dans la splendeur tiède de
la nuit, Stéphane, chargée de son amour, semblait éphémère et vivante.
VIII
Tout Biarritz était là, serré, agité, trépidant; les uns encore occupés
à dîner, les autres devant un stock renouvelé de quelque champagne
d’après-guerre, la plupart, sur le parquet, et dansant dans une cohue;
mais la cohue la plus étincelante, faite de toutes les célébrités de
France et d’Espagne, de tous les mondes, et particulièrement du demi, un
mélange de financiers, de gens de courses, de femmes de théâtre et aussi
de grandes dames authentiques, et de quelques seigneurs véritables, sans
compter les rois d’Israël, et leurs valets politiques.
Et, sans cesse, comme un robinet mal fermé s’égoutte sur une écuelle de
bois, la rue de village fournissait des arrivants nouveaux à la Réserve
de Ciboure. Ils hésitaient une seconde, devant le barrage des maîtres
d’hôtel. D’un air important, et comme des ministres harcelés, ces valets
leur criaient de faire demi-tour. Ils s’avançaient tout de même,
prenaient des sentiers étroits entre les tables et, finalement, ils se
casaient. Au dehors, un tumulte sauvage faisait un bruit de quartier
nègre. Les jurons des chauffeurs, le mugissement inutile des claksons,
les cris inarticulés des grooms occupés à caser les voitures, les ordres
des maîtres, les éblouissements des curieux, soudain enveloppés par la
projection des phares, quelques mendiants,--tout cela créait une
confusion hurlante, une cacophonie de place publique africaine, quand,
parmi le tumulte assourdissant des nuits de fête, on mange les
prisonniers rôtis. Une odeur d’essence refoulait celle de la mer.
Seul, devant la table à laquelle il avait dîné,--maintenant chargée,
comme les autres, de deux seaux frappés (cent soixante francs), d’une
assiette de mauvais biscuits (vingt francs), d’une corbeille de fleurs
(trente francs) et de petites lampes à abat-jour rouges
(gratuites),--Georges Dewalter vit arriver Stéphane et les amis de son
escorte, les Deléone, la jolie Mme de Jouvre, suivie du jeune
d’Aigregorch qui la désirait vainement, car elle avait des yeux ardents,
mais un cœur froid et occupé de son mari, et enfin Pascaline Rareteyre.
Stéphane aimait cette petite personne peu raisonnable mais charmante, et
d’un monde excellent. Elle était calme et la reposait. Par ailleurs,
l’irréprochable lady Oswill--qui savait que demain elle ne serait plus
l’irréprochable--l’austère Stéphane n’avait aucun ridicule, pas même
celui d’être sévère. Elle dédaignait de juger et les faiblesses de son
amie fragile n’occupaient jamais son esprit.
Georges Dewalter, jusqu’à l’arrivée de ses hôtes, avait attiré
l’attention. Un homme seul est un point de mire quand, jeune encore, et
beau, il est mystérieux. A la Réserve de Ciboure, ce soir, tous, à peu
près, se connaissent. Chacun aurait pu dire les dîneurs. Celui-ci
arrivait du Sahara, qu’il avait traversé le premier en voiture; cet
autre était le directeur d’un journal; celui-là, Sem. Et ce grand?
L’ancien ministre de la Guerre. On ne pouvait point ne pas reconnaître
Pierre Laffitte et les illustrations féminines dont il publiait les
portraits. Des auteurs dramatiques attiraient les commentaires. Le frère
d’un polémiste illustre bavardait avec un ennemi politique. Un prince
russe buvait aux frais d’une modiste. Un gros couturier, flanqué d’une
négresse, était somptueux et barbare; avec sa barbe courte et ses yeux
de mer sur un visage flasque, il avait l’air d’un turbot moisi; un petit
peintre à la mode, tombé dans la publicité commerciale, un académicien,
le frère d’un souverain régnant, un multimilliardaire de New-York,
quelques indigènes sans titre, tous étaient là, comme nus. D’un mot
rapide, sans insister, on colportait leurs avatars, leurs secrets, leurs
habitudes, bonnes ou mauvaises. On savait. Mais de Georges Dewalter on
ne savait rien. Quand lady Oswill fut près de lui et sa table occupée
par cinq personnes, il cessa d’être en vue. Il n’était plus qu’une unité
dans un groupe qu’on pouvait nommer. Mais aussi longtemps qu’il resta
seul, il intéressa les femmes et quelques hommes, toujours à l’affût des
rivaux.
Il n’avait remarqué personne. Il était loin, plus loin qu’à l’étranger
et comme dans un songe étonnant. L’ironie de sa situation s’était
éclipsée de son esprit. Il attendait Stéphane. Demain, elle serait à
lui. L’avenir s’arrêtait là. Cet être délicat, sensible comme un enfant,
cet homme honnête ne se disait même pas que celle qui s’était promise
espérait sans doute de lui les longs jours d’un amour fidèle. S’il y
avait pensé, peut-être se serait-il enfui sur-le-champ. Mais la
taquinerie du destin semblait avoir ouaté sa raison. Quand l’héritière
des Coulevaï fut près de lui, sa merveilleuse léthargie s’augmenta. Il
était à ses côtés. Il la voyait, il la respirait. Elle le regardait avec
son sourire. Le pauvre vaincu s’endormait dans cette victoire de
rencontre.
Le plus remarquable était qu’il fût brillant. Il le fut. Toutes les
fumées de sa riche enfance remontèrent dans son cerveau. Il conduisit
avec agilité la conversation à bâtons rompus, évitant les embûches,
disant toujours ce qu’il fallait. Un imposteur n’eût pas réussi mieux à
donner le change. Mais aucun calcul, pas la moindre bassesse n’entraient
dans son jeu. Il se parait, instinctivement, pour l’amour, comme ces
misérables insectes de la nuit qui s’illuminent dans le désir.
Peu à peu, la cohue s’était dispersée. La plupart des dîneurs, voire des
danseurs, avaient repris leurs grosses voitures et s’en étaient
retournés à Biarritz, attirés par le baccara ou simplement pour leur
repos. Il ne restait plus que quelques couples attardés et des groupes à
trois ou quatre tables. Tout ce qui jusque-là, dans le détail, avait été
vulgaire et bruyant, l’allée et venue des valets, les reliefs exposés
des repas, s’effaça par degrés et l’on put enfin goûter la sereine
poésie de l’endroit.
Le jour, la Réserve de Ciboure est mal placée. La baie, enlaidie par les
constructions du rivage, ressemble à toutes les banlieues; l’homme, en
s’y installant, n’a point manqué de la rendre hideuse. Mais la nuit
souveraine, par sa magie, efface régulièrement toutes les tares.
Maintenant, une beauté singulière s’étendait sur le golfe, agrandi par
les prestiges de la lune.
L’eau se balançait doucement, toute proche, comme un monstre assoupi
dans un gigantesque hamac. Une brise amicale circulait librement, et,
près du parquet de la danse, le jazz-band, tout à l’heure agressif,
s’amadouait. D’une voix aérienne, frêle et bizarre comme des cris
d’oiseaux, avec on ne sait quelle langueur, quelle nostalgie de désert
et de palmes, deux nègres chantaient, accompagnés de leurs banjos. Les
lointaines étoiles, la terrasse, la présence de la mer en contre-bas,
tout fournissait l’impression d’un entreciel. Pascaline et Mme de Jouvre
dansaient, Deléone et sa femme, à une table voisine, bavardaient avec
des amis; Georges Dewalter et Stéphane étaient isolés dans une fébrile
et rare solitude. Elle se sentait bien heureuse. Mais, peu à peu, le
calme revenu, le silence grandissant, peut-être augmenté par les
chansons d’Afrique, la douceur presque inquiétante et comme insolite de
la nuit, rendait à Dewalter la perception de la vérité. A mesure que
l’heure s’avançait, il recommençait à la savoir fragile. Il ne bougeait
pas. Vaguement, il lui semblait qu’un seul geste allait tout faire
s’évanouir... Il resta longtemps sans paroles, dans une joie maintenant
amère. Elle jouait avec une rose et le contemplait.
Soudain, il pâlit. Il saisit les mains de Stéphane et les baisa avec
dévotion, d’un mouvement brusque, dans une espèce de frénésie
frémissante. Elle sourit, surprise. Alors, il releva la tête et vit
qu’il l’étonnait. Il balbutia, sans bien savoir:
--Vous ne pouvez pas comprendre mon émotion... Merci.
Et, une seconde fois, il refit le même geste. Alors, elle répondit, un
peu oppressée, plus rapide qu’à l’ordinaire:
--Pourquoi ne puis-je pas comprendre?... Votre voix a une sonorité à
laquelle personne ne m’a habituée. C’est merveilleux de sentir encore un
tel frémissement chez un homme comblé par la vie...
Elle revoyait les autres. Elle songeait à son existence jusqu’alors
inutile. Elle continua:
--Vous m’avez dit merci. Je pourrais vous en dire autant.
Il fut surpris de l’intonation lasse. Il la regarda:
--Avez-vous quelquefois été malheureuse?
Simple et digne, elle répondit:
--Très souvent.
Une douleur vint au cœur de l’homme de savoir qu’il n’y pourrait rien.
Dans le sentiment de lui demander pardon une fois encore, mais plus
vite, comme honteux, il repencha sa tête sur les longues mains. Mais
elle ne pouvait deviner ce qui l’agitait et, confiante elle dit, avec,
un sourire bouleversant de bonne foi:
--J’ai été malheureuse, oui. Mais je crois que je ne le serai plus.
Il se taisait. Sans cesser de sourire, elle demanda:
--A quoi pensez-vous?
Il répondit d’un timbre tremblant:
--A rien...
Il se sentait comblé et déchiré, et, soudain, il eut peur qu’elle s’en
aperçût. Il s’excusa avec une câlinerie:
--Ne m’en veuillez pas de mon trouble. Vous êtes si proche de moi et
vous me semblez irréelle... Ne souriez pas... Je vous assure, il me
semble que vous allez disparaître tout d’un coup et me laisser seul. Il
n’y aura plus qu’une fumée.
Ainsi, pour lui-même, s’exprimait son angoisse véritable: le sentiment
de l’éphémère. Mais, ne pouvant savoir, elle riait des paroles tendres
qui lui semblaient amusantes aussi. Dans son équilibre et sa puissance
vitale, elle ne craignait point de disparaître comme une fumée. Elle
rit. Et son rire était doucement sensuel.
--Vous êtes fou, dit-elle.
Il tressaillit et, de sa voix basse, hâtive, il murmura:
--Oui, je suis fou.
Il la contemplait, emporté dans un éblouissement, comme un enfant pauvre
devant la féerie d’un jouet somptueux et vivant. Ses mots maintenant
hésitaient:
--Laissez-moi vous dire... si j’avais... à Dieu ou à la nature...
commandé mes rêves... expliqué ce que j’aurais voulu rencontrer... eh
bien, c’est vous que j’aurais dépeinte, vous, absolument...
Croyez-moi... Et non seulement vous, avec vos belles mains, vos yeux,
cette voix, mais tout, je vous assure, tout... cette robe, ces perles
sur votre cou, ce parfum... Comment appelez-vous ce parfum?
Elle dit:
--C’est de l’ambre antique. Vous connaissez bien.
Il répondit naïvement, frémissant et presque penché vers elle:
--Non, je ne connaissais pas.
Il la respirait et il continua, avec une ardeur concentrée, humant
l’effluve savante:
--Ah! que je voudrais l’emporter.
--Pourquoi l’emporter? Allez-vous partir?...
--Il faudra bien que je parte.
--Pas tout de suite, j’imagine?
--Non, pas tout de suite, non.
Rassurée, elle souriait davantage, tranquille. Et lui, il se disait
qu’il ne mentait point, qu’il prolongerait la halte quelques jours,
quelques pauvres jours, afin de les emporter là-bas, loin, loin. Et
pendant de courts instants, il goûta une joie pleine, radieuse comme la
lune qui montait. Pourtant, il restait stupéfait de ce qui lui était
advenu. Après un temps, il l’interrogea:
--Pourquoi? Pourquoi avez-vous eu tant de bonté pour moi? A la première
minute, dès le premier regard, vous en avez eu...
Elle songea que c’était vrai. Et il lui dit qu’il la croyait presque
dure avec les autres. Elle pensa tout haut:
--Pas dure, en vérité. Non, rien. Je ne les vois pas. Avant vous, je
n’ai rencontré personne. J’ai trop vécu ici. Il y a peut-être, dans un
autre milieu que le nôtre, des âmes moins desséchées...
--Vous croyez?
Il l’interrogeait d’un élan. Il était heureux, brusquement, de ce
qu’elle avait dit. Il y voyait une porte ouverte. Puisqu’elle pensait
que d’autres, moins privilégiés que ceux qu’elle avait connus, étaient
différents, plus sensibles et d’un cœur plus riche, peut-être avant de
la quitter, en lui disant adieu, pourrait-il lui révéler sa misère? Cela
ne serait pas vil, en partant. Mais, radieuse, elle continuait,
s’offrant un peu de pitié cérébrale, le raffinement, dans son bonheur,
de penser vaguement, avec imprécision, à la plèbe qu’elle ignorait:
--J’imagine, en effet, qu’il y a d’autres êtres, sans luxe, moins gâtés
que nous.
Il fut découragé par le mot: nous. Comment pourrait-il, maintenant, lui
révéler qu’il n’était pas des heureux du monde? Une petite ironie sans
amertume le fit sourire, tandis qu’il la regardait dans sa splendeur. Il
articula doucement:
--Le luxe? Vous en dites du mal?
Elle répondit nettement:
--Oh! non, certes non.
Elle s’expliqua tranquillement, parlant de l’argent comme le boulanger
parle du pain, avec la certitude souveraine que la farine ne peut
manquer. Chacun de ses mots, sans qu’elle en eût conscience, précisait
pour lui l’impossibilité de leur bonheur qu’elle désirait:
--Le luxe est indispensable à tout. Je ne saurais pas m’en passer...
J’ai une cousine qui est entrée au couvent. Elle vit... privée de tout
ce qui est l’ornement de vivre. Je ne comprends pas.
Elle jouait, indifférente, avec son collier d’un million:
--Je ne médis pas du luxe qui est notre atmosphère naturelle... Mais je
dis que certains êtres--presque tous ceux que j’ai connus--sont sans
joie au milieu de la fortune. Eh bien, c’est insensé...
Dewalter, maintenant immobile, buvait avec le sourire, une coupe de
champagne. La coupe... Peut-être la libation aux dieux? Et, dans ses
oreilles, entrait la ciguë. Stéphane continuait, bien assurée qu’il
pensait comme elle et plus simple que jamais:
--La fortune, c’est beau. C’est... je ne sais pas... c’est la
possibilité de tout... c’est l’art sans inquiétude, l’amour libre
d’esprit... On est fou d’avoir tout cela et de ne pas en jouir. Vous, au
contraire, comme moi, vous savez. Votre voiture, tenez, a je ne sais
quoi de rare, de choisi. Vous êtes naturellement un dilettante; je l’ai
vu tout de suite... Et cette chose double, chez le même homme, ce
frémissement auprès d’une femme, cet amour qui apparaît... eh bien, oui,
c’est très rare, très précieux et je ne l’ai jamais rencontré.
Elle le détaillait avec joie. Pourtant il lui parut trop grave.
Souriante, pour le taquiner un peu, elle dit:
--Vous n’avez qu’un défaut... Vous êtes un peu triste.
Il surgit de lui-même et répondit avec une indéfinissable exagération:
--Je ne suis pas triste, puisque j’ai tout.
Et, à son tour, il parla. Le vin de Champagne, son exaltation
grandissante depuis huit jours, l’atmosphère enivrante du lieu et
jusqu’aux paroles de Stéphane, lui donnèrent le don de se peindre. Dans
un mélange de regret et de désir, il se montra tel qu’en effet sa mère
l’avait créé, tel qu’il aurait dû se développer si son destin le lui
avait permis. Stéphane avait raison sans le savoir. Toujours devant le
pauvre en marche qu’il était, dansait comme un fantôme, son double
somptueux. Et c’est celui-là qui s’exprimait:
--Vous avez raison. Je ne crois pas que vous trouveriez facilement un
homme animé de plus d’amour, et, en même temps, du désir de tout ce que
la vie peut offrir de beau, de précieux, dans la facilité du plaisir.
Vous m’avez bien compris. J’aime en effet tout ce qui orne l’existence,
les beaux chevaux, les paysages assouplis par la science des jardiniers,
les objets rares, les musiques les plus divines. Je suis un poète dans
mon aversion de tout ce qui est médiocre. Et, en même temps, j’ai un
cœur ivre de tendresse. Et il y a des minutes où j’ai en moi tous les
désirs de la terre.
Heureuse, elle l’écoutait. Sa voix était chaude, ardente, nuancée, et
les mots y étincelaient comme des pierres précieuses sur un velours
sombre. Il se tut quelques secondes et, sans timbre cette fois, avec une
frénésie de jeune arbre secoué par le vent, il articula:
--Vous représentez tout cela pour moi, tout. Vous êtes tout ce que
j’attends de la vie, toute sa splendeur et son charme... tout ce qu’elle
a d’impossible. Vous êtes tout cela.
Elle restait immobile, sans lui répondre, environnée de sa flamme.
Enfin, elle s’exclama, avec une joie contenue:
--Ah! je savais bien, je savais bien qu’il y avait dans le monde un
homme qui me ressemblait.
Une minute, une longue minute ils restèrent l’un près de l’autre, en
silence, oppressés comme si le ciel était moins dans le ciel que dans
leurs cœurs. Ils frémissaient d’impatience et de langueur. Enfin, il
dit, et d’un ton bizarre, simple et doux, à la façon d’un enfant, avec
un sourire d’enchantement un peu las:
--Je voudrais mourir près de vous...
Simple et saine, elle rit de l’idée trop exaltée. Toujours elle restait
sans morbidesse, en vraie descendante de la vieille race des Coulevaï:
--Ah! mon Dieu... mourir? Il faut vivre près de moi. Vous êtes libre et
je ne suis pas très prisonnière. Nous arrangerons cela très bien, vous
verrez.
Ensemble, ils pensèrent à la promesse de Stéphane et à la journée qui
déjà s’annonçait par la déclinaison de la nuit et les premiers frissons
de l’aube. Les nègres depuis longtemps s’étaient tus, les lumières
étaient presque éteintes: Deléone et sa femme, par plaisanterie, s’en
étaient allés sans prévenir. Ils avaient emmené Mme de Jouvre. Seuls, un
maître d’hôtel, respectueux et lassé, attendait leur bon plaisir, et
Pascaline qui, tranquillement assise, les regardait, de loin, avec
gaieté, contente de voir enfin son amie heureuse et faible. Dans la rue
du village il n’y avait plus que leurs deux voitures. Ils rirent en même
temps avec confusion, et Pascaline, affectueusement, se moqua d’eux.
Elle demanda de rentrer seule dans la voiture découverte de Dewalter.
Elle insista avec gentillesse pour qu’ils n’eussent point l’air trop
vite convaincus. En dépit de la chute prochaine, elle gardait toujours
sa déférence pour Stéphane.
Ils partirent. Les deux autos se suivirent dans la nuit finissante.
Georges avait pris la main de lady Oswill. Il n’y avait plus aucune
pensée en eux que celle d’un bonheur grandissant et leur fatigue
nerveuse se résorbait dans la puissante jeunesse de l’aube.
IX
Oswill partit le lendemain pour le Maroc sans avoir revu sa femme. Il
était en proie à une sorte de fureur dont il ne se rendait pas compte
parce qu’il professait qu’il était indifférent aux faits et gestes de
Stéphane. Il se devait donc de sourire. Et il souriait en se réveillant,
en s’habillant, en filant en auto vers Cette, où il s’embarquait. Mais
son sourire, qu’il était oblique et dangereux! Rageur, il mâchonna dans
ses dents, en appuyant sur le débrayage:
--Je vais au Maroc. Moi, quand je dis que je vais en Afrique, j’y vais.
Et il pensait à cet imbécile, à ce tire-la-crotte, à cet aventurier de
quatre sous qui, en route pour le Sénégal, bifurquait à Bordeaux et
venait s’échouer sur le sable de Biarritz. Ce monsieur plaisait à
Stéphane? Tant mieux. Quelle preuve pour elle que l’amour et le mensonge
ne font qu’un et qu’Oswill avait raison, toujours raison. Au retour, il
ne doutait pas de la retrouver, déchue d’une illusion, assagie,
l’imposteur chassé, disparu après avoir donné la leçon.
L’idée ne lui venait pas que sa femme irait jusqu’aux limites de la
défaillance et les franchirait. Il l’avait salie autrefois, outragée; il
avait voulu lui appliquer les méthodes qu’il employait avec les filles.
Il l’avait trouvée rebelle. Depuis, il la respectait, toujours étonné.
Il la croyait incapable d’une faute. Il ne savait pas que les honnêtes
femmes tombent parfois comme l’éclair et qu’il peut suffire d’un soir
d’orage dans le ciel ou d’un jour de pluie dans leur cœur.
Il pensait seulement qu’elle se meurtrirait. Et, de cela, il n’avait
cure. Tout ensemble rageur et enchanté, il filait sur la route, en
bolide, sans prendre garde aux obstacles vivants, parce qu’il était
assuré. Or, à Hendaye, ce jour-là, comme elle l’avait décidé, Stéphane
fut la maîtresse de Georges Dewalter. Elle se donna sans restrictions,
pure, apportant tout son espoir et l’orgueil d’être belle dans le don
précieux qu’elle lui consentait. Étrangère au seul homme qui l’avait
possédée, libre en conscience, elle avait la sensation que sa vie
commençait et qu’elle venait enfin d’être épousée.
Quand Dewalter se retrouva seul, le même soir à Biarritz, dans sa
chambre du Palais, il évoqua Stéphane étendue sur le lit et il pleura...
Il voyait la Nécessité,--austère, dure, les traits tirés: Elle était
près de lui. Sans bruit, elle montrait la porte. Elle lui criait: «Au
désert! Va-t’en!»
Brusquement, il se dit qu’il allait partir, obéir à l’ordre. A quoi bon
attendre quelques journées comme il se l’était promis? Pour Stéphane
même, il était mieux que, tout de suite, il s’en allât. Alors, l’idée
qu’il avait mal agi rentra en lui comme un fer rouge. Il fut poignardé
d’avoir abusé d’une femme et vainement il se débattit. Mais il est dans
la nature humaine d’agir d’abord selon le désir et puis de trouver après
les raisons nécessaires à se justifier. Il en est ainsi dans tous les
domaines: toujours, quand il transige avec le devoir, l’homme se fait
son propre avocat, et puis son juge, et il s’acquitte...
Georges Dewalter aimait lady Oswill sans la connaître. Il savait aussi
qu’il lui plaisait. Sans méchanceté, sans vilenie même,--pour
s’excuser,--il se dit qu’elle avait tout et lui, rien; qu’elle vivait à
Biarritz, endroit frelaté; que son abandon avait été rapide. Il n’avait
pas beaucoup lu Stendhal. Il pensa qu’elle l’oublierait vite; qu’il
avait été respectueux et sincère; que, sans doute, aucun des hommes
auxquels elle avait appartenu ou qui la prendraient dans l’avenir
n’avait apporté et n’apporterait dans son action l’éblouissement, la
reconnaissance éperdue qui, aujourd’hui, le bouleversaient. Il songea
avec amertume qu’elle restait et qu’il allait partir; qu’il serait vite
effacé de ce cerveau de femme, tandis que lui, jamais plus il ne
l’oublierait. Il s’accrocha à cette idée désespérément; il ne fut plus
possédé que par son propre chagrin; il arriva à le savourer avec lenteur
et, pendant une heure, son désespoir s’engourdit. Il était affalé sur le
tapis de la chambre, le visage enfoui dans ses bras et les bras posés
sur un fauteuil. Sous ses yeux les larmes se séchaient et laissaient des
traces amères...
Le téléphone retentit.
D’abord, il ne bougea point. Il ne connaissait personne. Il crut à une
erreur. Mais la sonnerie insista. Alors il pensa que c’était Deléone,
qu’il voulait lui parler de la voiture et lui donner des instructions.
Il répondit à l’appareil. Le cœur saccagé, il entendit Stéphane...
Elle lui dit qu’elle était seule, qu’il était onze heures et qu’elle
serait heureuse qu’il vînt quelques instants auprès d’elle. Elle ne
voulait point s’endormir sans l’avoir revu. L’écoutant sans la
contempler, il perçut combien sa voix était merveilleuse.
La conversation cessa.
Déjà, il obéissait.
Il s’habilla de son smoking, ne voulant point avoir à dire qu’il n’avait
pas dîné; il effaça de lui les stigmates douloureux; il fut pareil à
tous, élégant et joli garçon. Ironiquement, dans la glace, il se sourit
et descendit. Il traversa le hall, encombré d’une foule élégante et
joyeuse. C’était le gala du Palais. Il reconnut quelques visages
entrevus la veille à la Réserve de Ciboure et Pascaline qui, de loin,
lui fit un signe d’amitié. Il sortit rapide et, dans le grand jardin
desséché de l’hôtel, il respira avec avidité le souffle aride de la mer.
Il se dirigea vers la villa de Stéphane. Il en savait très bien la
position et, des fenêtres de sa chambre, il l’avait aperçue plusieurs
fois. Elle était sur la bordure du rivage, à deux pas, entre le palace
et le phare.
Quand il arriva, la rue montante était déserte. D’un côté, elle était
construite et les élégantes bâtisses avaient, sur l’autre façade,
l’océan. A droite, c’étaient des terrains encore libres qui, dans la
nuit, prenaient l’aspect de petits champs. Ils séparaient la rue,
tranquille comme une voie de province, de la route nationale qui va de
la frontière à Bayonne. Des jardins exigus, semblables à des pièces à
réception sans toiture, étaient entre chacune des maisons. Les becs de
gaz brûlaient inutilement, noyés dans l’illumination de la lune. La
demeure des Oswill était aveugle, au rez-de-chaussée, mais, au premier
étage, les lampes de la chambre de Stéphane filtraient derrière les
rideaux.
Le pas de Dewalter, assoupli sans qu’il s’en rendît compte comme celui
d’un contrebandier, effarouchait quelques chats de jardiniers. Avec une
légèreté de démons, ils sautèrent les grillages du côté des terrains
inoccupés. Par instants, à intervalles réguliers, au sommet de la rue,
le phare hoquetait.
Georges s’avançait, n’entendant d’autre bruit que le lèchement continuel
de l’eau sur les cailloux et le rythme précipité de son cœur. Il n’avait
jamais eu la fortune de venir ainsi, la nuit, à un rendez-vous furtif,
conçu dans une atmosphère romanesque et d’être attendu par une maîtresse
précieuse. Il en éprouvait une exaltation. En même temps, cela lui
semblait tout simple: il était bien né pour l’amour. Enfin, il fut
devant la villa.
Il s’arrêta et demeura quelques minutes immobile. Il n’osait point
sonner, ni faire aucun appel. Comme son amie n’apparaissait pas pour lui
ouvrir, il ne sut que faire et il se demanda s’il n’était pas venu
vainement. Il craignit quelque empêchement. Mais, au premier, les
rideaux furent tirés; la fenêtre s’entr’ouvrit; il entrevit Stéphane.
Dans l’ombre, elle murmura qu’elle descendait. Alors, il se sentit
l’orgueil d’un roi.
Il y avait en bas, élevée sur deux marches, une porte double et devant
laquelle montaient de larges barreaux. Cette porte était dans un
renfoncement. Cela faisait comme une baie sombre dans la façade, une
alcôve où se tenir debout. Il entendit Stéphane qui l’appelait. Derrière
les barreaux, elle avait ouvert une glace dépolie. Il fut sur les
marches et elle tendit les bras. Il sentit les douces mains sur son
visage. Ils étaient l’un près de l’autre, séparés par l’épaisseur des
barreaux et la porte toujours fermée. Elle dit qu’une femme de chambre
restait occupée au premier étage et que, dans peu d’instants, cette
servante se retirerait. Stéphane préférait attendre pour ouvrir que
toute la maison fût libérée.
Il dit:
--Je me suis hâté. Je suis venu trop vite.
Elle répondit non d’une voix tendre et bonne. Ils restèrent ainsi,
murmurant leur amour, dans une jouissance exquise de leurs esprits. Pas
plus que lui, elle n’avait l’habitude des rencontres furtives. Elle
éprouvait une joie amusée de leur stratagème. C’était, lui semblait-il,
un souvenir qu’ils cueillaient pour ajouter à tous ceux qu’ils auraient
ensemble. Elle pensait obscurément que cette halte de son amant sur la
porte de sa maison lui porterait chance et que c’était la forme même du
bonheur qui attendait et découpait ainsi son ombre sur le mur.
Quelqu’un passa. Dewalter se dissimula mieux dans l’angle de la marche
supérieure. Il sentit le souffle charmant de Stéphane. Ils se taisaient
en riant avec joie. Enfin tout fut tranquille dans la maison, mais, par
jeu, elle prolongea deux ou trois minutes encore leur supplice. Sur
leurs corps étirés--entre eux--ils sentaient le froid de l’obstacle et
les méchants barreaux comme l’épée nue de Tristan. Enfin, elle fit
tourner la clef silencieuse. Il foula les tapis de la maison, et, dans
une fougue emportée, serra sa maîtresse dans ses bras. Il la sentait
frémir, se tendre, et, par les lèvres, se donner. Ils formaient un
groupe sans rival, attachés l’un à l’autre, dans une immobilité
radieuse.
Le premier, il se détacha. Il avait un peu d’inquiétude. Ce qu’il savait
de lui-même lui faisait craindre pour elle une trop grande imprudence.
Il pensait qu’il ne fallait point qu’elle fût surprise. Mais elle
confirma qu’elle était bien seule et que son mari était en voyage depuis
le matin.
--Et d’ailleurs, dit-elle d’une voix grave, il y a longtemps que je vous
attendais et que je suis libre...
Il se tut, ne sachant que répondre. Il se sentait en présence d’une
femme supérieure aux autres et, soudain, il comprit que sa hardiesse ne
venait pas de sa facilité, mais de son amour. Il y avait dans tout ce
qu’elle faisait, dans la franchise de sa chute, quelque chose qui
naissait non de l’habitude, mais de la nouveauté. Il sut brusquement,
sans pouvoir en douter, qu’il était son premier amant. Entraîné par le
désir et la passion, il ne se disait plus que sa responsabilité devenait
plus grande. Il vivait son bonheur et il aimait Stéphane avec une telle
violence que tout le reste disparut. Ainsi le ciel est lavé par le vent.
Elle le fit entrer dans le grand salon de la villa. Un éclairage doux
estompait les meubles et donnait du mystère aux objets. Une richesse,
cultivée par le goût, fleurissait l’appartement. Des vases nombreux
étaient chargés de roses croulantes. Il songea à ces douze malheureuses
Paul-Néron que, l’avant-veille, il avait apportées à la pâtisserie. Elle
vit qu’il regardait les fleurs.
--J’en fais une consommation terrible, dit-elle plaisamment. On les
cultive pour moi, par milliers, dans des roseraies, à Oloron. Chaque
matin, des jardiniers les renouvellent et les apportent ici, en auto.
L’air de la mer les fait vite mourir.
Chaque fois qu’il s’agissait des choses de la fortune, elle en parlait
sans y prendre garde et sans savoir que cela existait, comblée, comme au
désert une femme arabe parlerait du sable.
Elle portait un souple déshabillé de chez Lanvin, dans lequel son jeune
corps se jouait librement, et tous ses gestes restaient beaux. Ses bras
et ses pieds étaient nus. De grosses perles noires ornaient ses doigts
et, dans ses paumes, Georges en sentait la rondeur tiède. Il s’en
plaignit en riant. Elle les enleva et les jeta sur le tapis; de ses
mains libres et plus vivantes, elle caressa le visage et les cheveux du
bien-aimé. Il s’était mis devant elle, à ses genoux, et il tenait ses
jambes emprisonnées dans ses bras. Ils parlaient à voix basse et, pour
mieux lui plaire encore, il disait des mots merveilleux.
* * * * *
Pour la première fois, il lui mentit.
Ce furent d’étranges mensonges, sans but, sans raison, imposés par les
circonstances au plus sincère de tous les hommes. Jusque-là, Georges et
Stéphane avaient été pris dans leur amour comme des graines dans le van.
Ils s’étaient sentis soulevés par une lame et engloutis. Confiants dans
les apparences, ils n’avaient pas eu le loisir ni l’idée de s’interroger
sur les choses de leur passé. Maintenant, ils étaient l’un à l’autre. Le
lien physique crée plus de confiance en une seule heure, que des années
d’amitié; la nudité des âmes ne vient qu’après celle des corps. Ceux qui
le nient ne savent point. C’est quand ils ont dormi enlacés et mélangé
leurs souffles que les amants ouvrent leurs cœurs.
Or, pour Stéphane, c’était le soir même du don.
Elle se penchait vers Georges et sans inquiétude l’interrogeait. Elle
voulait des détails de sa vie. Elle avait dit la sienne, éclatante et
visible. Elle avait dit que rien dans son âme ne s’était passé depuis le
mariage et, d’un mot, avec une douloureuse dignité, elle avait précisé
qu’on l’avait mal mariée. C’est tout.
* * * * *
Ce soir-là, tous les événements qui allaient suivre pour Dewalter
faillirent être empêchés. Il eût suffi, pour qu’ils le fussent, qu’il
entrât dans la pièce voisine. Au lieu de choisir le grand salon de la
villa pour l’accueillir, si Stéphane l’avait conduit dans le petit,
celui d’angle et qui n’avait pas la vue sur la mer, le destin de cet
homme aurait été changé. Sur le mur, en tenue de golf, il aurait vu le
portrait du mari qu’il ne cherchait pas à connaître puisqu’il savait
n’être, lui-même, qu’un passant. Il aurait reconnu Meredith Oswill, tel
que la veille il lui avait parlé dans la pâtisserie de miss Redge. Il
aurait su que son confident, l’inconnu auquel il s’était avoué,--et le
seul,--l’excentrique dont il n’avait pas eu la curiosité d’apprendre le
nom, c’était l’époux de sa maîtresse. Alors, ne pouvant douter d’être à
sa merci, il aurait parlé tout de suite. Mais Stéphane ouvrit une autre
porte. Une seconde, elle avait hésité et puis, gênée tout justement par
la présence du portrait, elle avait pénétré dans le salon voisin. Jamais
l’homme n’entend sonner la minute importante de sa vie; et, pourtant,
elle sonne.
* * * * *
Ce fut ce soir-là que Georges Dewalter se fabriqua un personnage. Ce fut
ce soir-là que, par le Verbe, il créa de lui un être nouveau, déterminé,
un faux Dewalter. Était-il faux? Il l’était, puisque aucun des souvenirs
qu’il racontait--souvenirs de jeunesse, frissons d’enfance, aventures
d’hier--n’était réel. Ils étaient inventés. Mais il était vrai tout de
même, ce Dewalter, puisque aucun de ces souvenirs imaginaires n’était
invraisemblable et que tous, au contraire, tous, ils auraient pu être
les souvenirs de Dewalter-le pauvre, s’il était né Dewalter-le riche.
Ils étaient si vrais qu’ils avaient pour base la vérité. Ainsi Dieu créa
l’églantine avec laquelle l’homme artificieux fit la rose. Il ne trouva
point assez somptueuse et riche en parfums la fleur jaillie de l’humus
terrestre. Il l’ennoblit, la combla de dons nouveaux, et l’orgueil des
jardins sortit de son imagination appliquée. Dewalter, étendu au pied de
Stéphane, d’églantine se fit rose. Mais l’homme qu’il améliora ne fut
que lui-même, plus heureux.
Dans son enfance, il y avait un grand château, entouré d’une chasse, en
Sologne. Ce château existait réellement. Il était toujours peuplé de
perdreaux, de lièvres frissonnants, de lourdes faisanes, de gibier
d’eau. Un étang, fleuri au printemps comme une toile de Monet, des bois
disposés avec science, des terres longues à parcourir, composaient le
domaine. Georges, vers sa douzième année, avait, pendant les vacances
d’automne, habité ce château-là. Il avait, à l’aube fraîche et déjà
rouillée d’octobre, suivi les gardes dans les réserves. Mais ce n’était
qu’un château étranger et qui appartenait à des cousins de sa famille.
Quand il en parla à Stéphane, ce fut le château de sa grand’mère.
Il avait lu beaucoup. Spécialement, il connaissait Rome. Un frère de son
père, de son vrai père, un frère mort aujourd’hui, avait été dans les
ordres et longtemps attaché au Vatican, dans un emploi subalterne. Une
fois, une seule fois, Dewalter l’avait vu; il en gardait la mémoire. Il
avait, avec l’avidité de la jeunesse, interrogé le prêtre; dans la
suite, il avait beaucoup lu; il pouvait décrire la prison du pape. Et,
comme ils parlèrent d’un voyage--le voyage que toujours projettent les
amants--il dit à Stéphane qu’il l’emmènerait à Rome. Il l’évoqua comme
une ville familière. Elle reconnut les sept collines, les eaux
jaillissantes, les palais délabrés... Il raconta la chute de cheval
qu’il avait faite le long de la voie Appienne. Or, Georges avait servi
dans la cavalerie. Il montait bien, très bien. Il avait fait une chute,
en effet, mais en Champagne, en service commandé, le long d’une route
crayeuse.
Il amalgamait avec ingénuité ce qu’il avait vu à ce qu’il avait
souhaité; la réalité se mélangeait au rêve et il ne savait plus s’y
retrouver, quand il parlait. Un éperdu désir de ne pas être pauvre
devant sa maîtresse accablée de fortune, une joie de se leurrer
lui-même, l’emportait... Elle l’écoutait avec crédulité, dans
l’enchantement de la belle jeunesse qu’il lui racontait. Deux heures ils
restèrent ainsi. Elle l’interrompait sur un mot qui lui rappelait un
souvenir propre. A son tour, elle rappelait une joie d’enfance qu’elle
n’avait aucun besoin de transposer. A la fin, ils conclurent que l’aube
de leurs vies avait été la même et que, vraiment, ils étaient comblés
par le destin. A peine une ironie se glissa-t-elle dans l’esprit de
Georges. Son personnage inventé prenait corps, s’installait et
commençait à le régir.
Pourtant, une seconde, un instinct lui cria de dire la vérité. Stéphane
avait prononcé une parole touchante, exprimant que, tout de même, avant
lui, bien des choses lui avaient manqué. Alors il lui sembla derechef
qu’un jour--oh! pas ce soir,--mais un jour, demain peut-être, avant de
s’embarquer, il pourrait parler librement. Ils en étaient arrivés aux
souvenirs moins lointains, à ceux de la vie récente, aux souvenirs
d’hier. Elle avait dit, exactement, avec une ombre:
--Nous avons tout maintenant, Georges. Mais, avant vous, quels déserts
en moi. Je vous dirai plus tard ce qui manquait...
Elle avait dit cela, pensant à son mari. Il avait répondu tout de suite,
comme un nageur saisit une planche:
--Et moi aussi, je vous dirai.
Mais elle avait eu peur et elle l’avait interrompu. Elle voulait
connaître l’enfance, l’âge pur, mais pas autre chose, pas les récits de
l’homme. Souriante, elle s’était penchée, mettant son doigt blanc sur
les lèvres chéries. Et doucement, avec gravité, le tutoyant pour la
première fois:
--Plus de souvenirs, Georges. Je ne demanderai rien. Je sais tout de toi
jusqu’à vingt ans, cela me suffit bien. Désormais, tu ne pourrais pas
tout me dire, par respect. Alors, je ne te demanderai rien... Tu serais
obligé à des omissions, peut-être à des arrangements, parce que tu as
été un homme jeune, trop riche, oisif... Tu aurais, certainement, des
choses à cacher... Et, vois-tu, mon amour, j’ai une haine farouche,
maladive de tout ce qui n’est pas la vérité entière. Alors, je ne te
demanderai rien...
Sur les lèvres qu’elle scellait, elle s’était penchée et Dewalter avait
compris que c’était déjà trop tard et que plus jamais il ne pourrait se
démentir. Puisqu’il devait partir, à quoi bon ne pas laisser le souvenir
d’un homme heureux, comblé, oisif... «trop riche...» comme elle le
disait?
Leur tête-à-tête se prolongea longtemps. Enfin, vers deux heures de la
nuit, elle le renvoya et, de sa fenêtre, elle le regardait s’en aller
vers le Palais. Juvénile et charmant, il se retournait pour dessiner du
geste un baiser. Quand il eut disparu, elle resta longtemps à contempler
la rue déserte. Elle songeait qu’elle était bien heureuse, que cet homme
n’aurait rien à faire qu’à l’aimer et que, sans doute, l’avenir de leurs
deux cœurs était à jamais assuré.
X
Deléone se targuait d’un langage vulgaire.
--Je t’ai porté chance avec ma roulante! On ne parle que de vos
amours...
C’était à Bayonne, dans la rue des Arcades. Georges avait accompagné
Stéphane chez un fournisseur. Il l’attendait. Et Deléone les avait
encore aperçus à l’entrée de la ville et puis vers la grande place du
Théâtre, au pied duquel coule ce charmant Adour, que Verlaine a comparé
à un ruffian.
Présentement appuyé sur la carrosserie de l’Hispano dans laquelle
Dewalter était assis, il continuait:
--Moi, à ta place, je ne m’en irais pas sans réaliser.
L’amant fut choqué par ce mot. Il respectait Stéphane et souffrait des
commentaires de son camarade. Cependant, il ne voulait point
l’interrompre et donner ainsi de l’importance à ses paroles. Deléone, à
son insu, le rassura:
--Ah! dame, pour réaliser, il te faudra du temps. La belle Stéphane est
difficile. Elle n’est pas de ces poules d’ici qui se donnent aux coqs de
passage, et juste le temps de battre de l’aile...
--N’admets-tu pas, dit Dewalter, qu’on puisse ne pas déplaire à une
femme, par le caractère, par le respect qu’on lui témoigne et souhaiter
mériter son amitié,--sans plus?
--Tu me dégoûtes si c’est ça, répondit l’autre en s’esclaffant.
--Eh bien, laisse-moi te dégoûter, repartit Georges. Tu sais bien qu’au
front tu m’appelais l’idéaliste!
Il affectait la gaieté. Ensemble, ils rirent de se rappeler le souvenir
d’une pose qu’ils avaient faite à l’arrière, avant le déclanchement de
la deuxième Marne. Ils avaient trouvé des jupons. Seul de ses
compagnons, Dewalter n’avait pas profité de l’aubaine. Déléone conclut
avec jovialité:
--Tu n’es pas à la page! Heureusement que tu es né avec du métal: tu
aurais végété...
Il continua:
--Ma femme devient collante. Elle me garde à la nursery. Pendant ce
temps-là, à Paris, mon autre gouvernement, Florinette Soinsoin,
s’impatiente... Quand part ton bateau?
Georges tressaillit imperceptiblement, mais, d’une voix calme, il donna
le renseignement: le bateau partirait le jeudi de la semaine suivante.
--Tu ne restes pas ici?
--Non, dit Dewalter sans intonation.
--Alors, tu me rouleras la voiture jusqu’à Bordeaux. Je la cueillerai
dans quelques jours, en passant, quand ma femme m’aura donné de l’air.
Il tendit une carte. Elle portait l’adresse du garage où Dewalter devait
laisser l’Hispano. Le chauffeur, la veille même, avait commis une faute
sérieuse. Deléone l’avait renvoyé, en prenant la précaution de payer son
retour et de l’expédier à Paris pour éviter les commérages.
--Ça va comme ça? termina-t-il. Merci, ma vieille, à charge de revanche.
Il s’en alla. Au coin de la rue apparaissait la belle silhouette de
Stéphane. Il pensait:
--Veinard! Il la tombera... Mais quel idiot de s’en aller... en
Afrique... chasser le buffle!
Il avait dit vrai dans son vert langage. Biarritz avait remarqué que,
maintenant, lady Oswill ne sortait plus seule. La vie ramassée des
villes d’eaux ne permet point les longs mystères. Mais Dewalter
plaisait. On le trouvait chic et de grande allure. Deléone, en deux mots
vite répétés, avait dit ce qu’il pensait de lui: qu’il était riche, de
bonne famille et brave. D’autre part, toute mésaventure d’Oswill était
destinée à être applaudie. On ne croyait pas à la faute de Stéphane. On
se contentait de l’espérer. Elle s’affichait avec une indifférence
sereine. Il lui semblait que son bonheur ne devait plus finir et que,
tôt ou tard, il serait affermi. Elle pensait à peine à son mari, parti
pour le Maroc. Elle souhaitait qu’il fît le tour du monde et trouvait le
monde trop petit.
* * * * *
Il y eut à Bayonne, le dimanche, une course de taureaux. Les bêtes
étaient choisies, les hommes, les plus courageux et les plus habiles de
l’Espagne. Le fameux Belmonte, engagé avec sa quadrilla, reparaissait
pour la première fois depuis la blessure qui, l’année précédente, à
Madrid, avait mis sa vie en danger. De Bordeaux à Saint-Sébastien, dans
les hôtels et les agences, les billets disparaissaient d’heure en heure
et, dès le vendredi, il fut impossible d’en trouver au tarif normal.
Mais Stéphane prit ses précautions et dit à Dewalter de louer.
Le jour des courses, elle fut merveilleuse.
Sur sa robe aux dentelles des Flandres, elle avait jeté un châle
pompeux. Un collier de vieil ambre mettait une douceur dorée, un peu
opaque, à la naissance de son cou. Il descendait sur le vêtement avec
une lourde souplesse. Sur l’éphémère splendeur humaine, il témoignait de
la patience des âges. Les mains, parées d’un diamant et d’une perle
sombre, les avant-bras, couleur de soleil, étaient visibles sous des
mitaines de soie noire. Deux roses éclatantes, destinées à mourir
bientôt dans le cirque, prolongeaient au corsage leur vie déjà coupée.
Georges n’avait jamais vu pareil spectacle, le plus exaltant que puisse
offrir une foule en fête. Un ciel implacable et déjà d’Espagne mettait
sur les arènes une Méditerranée aérienne. Là-bas, de l’autre côté du
cirque, la lumière faisait surgir chaque détail. En même temps, tous,
elle les mélangeait. Les toilettes des femmes, les ombrelles, les
éventails agités sans répit composaient de gigantesques tableaux, comme
hier les peignaient les impressionnistes. C’était un prodigieux
chatoiement. Les costumes plus sombres des hommes y ajoutaient la
chaleur de leurs taches fauves. La joie, l’impatience circulaient. Les
vétérans du public expliquaient d’avance aux novices les beautés des
prochains combats. On discutait la valeur des bêtes, le mérite des
matadors. Le cirque lui-même était désert, mais, sur les gradins, un
bourdonnement incessant était fait des conversations de trente mille
bouches.
Stéphane et son amant avaient pris place à la contre-barrière. De ce
poste de choix, ils ne pouvaient rien perdre des péripéties de la
journée. Sitôt l’entrée de la première quadrilla, les clefs jetées et
l’ouverture du toril d’où jaillit le fauve sur ses jambes élastiques,
Stéphane fut saisie par l’intérêt de ces duels savants. Intrépide en
esprit, elle savait juger. Elle ne se trompait pas sur la valeur des
passes, des banderilles, sur l’habile diversion des hommes à cheval;
elle discernait la tromperie, le geste théâtral, de la vraie prouesse;
quand la mort du monstre avait sonné, elle connaissait la science de
l’épée. Mais Georges, pour la première fois devant ce travail
hermétique, n’en pouvait discerner les finesses. Les clameurs de la
foule, les invectives des hauts gradins quand le matador manquait aux
lois établies, toutes les rumeurs, applaudissements et sifflets,
provoquaient son étonnement. Seuls, l’ensemble des choses, la beauté
solaire du cirque, les clameurs et le silence alternés, l’amusaient. Et
surtout, il était auprès de Stéphane. Là comme ailleurs, depuis une
semaine, il ne goûtait que cette joie. Il était si proche d’elle qu’il
sentait les formes de sa jambe contre la sienne; parfois, elle
saisissait sa main et la pressait ou, distraite un instant du spectacle,
elle l’enveloppait de son regard de feu. Son parfum l’enivrait. Il
songeait que chaque jour elle était sienne, que le destin, au passage,
lui avait fait ce cadeau merveilleux. Il pensait que tout à l’heure
encore elle se donnerait et que, comme lui-même, elle savourerait leur
double plaisir. Peu à peu, il ne vit plus rien que sa propre
imagination. Il fut heureux quand elle lui proposa de quitter les arènes
avant la dernière course. A Biarritz, elle osa monter dans sa chambre
par l’un des escaliers de l’hôtel du Palais, cependant qu’il se servait
de l’ascenseur. Ils dînèrent enfermés et connurent leur amour, mieux
encore que jusque-là dans leurs rendez-vous plus hâtifs. Elle ne rentra
chez elle que tard dans la nuit. Le lendemain, elle l’emmena à Oloron.
* * * * *
Depuis de longs mois, elle n’avait plus pensé à sa maison natale.
L’indifférence, le renoncement, les désillusions de la vie conjugale,
son espèce de claustration morale depuis trois années, la mort de son
père survenue vers le milieu de cette période, avaient lentement
amoindri en elle tout désir de revenir vers le passé. Elle recevait
chaque jour, aux saisons propices, des roses de la propriété. Les
serviteurs les disposaient à leur gré dans les vases de la villa. Elle
n’en goûtait même plus le parfum. Mais l’arrivée de Dewalter réveilla
les sources. Ainsi, dans le domaine figé par l’enchantement, le pas du
prince qui a du charme. En regardant son amant auprès d’elle, Stéphane
revit, avec mille autres choses, les grandes terres auxquelles elle ne
pensait plus. Elle eut l’envie de parcourir, au bras de Georges, tous
les sentiers de son enfance.
Ils partirent de bonne heure dans l’Hispano. Une atmosphère légère et
déjà dorée baignait le pays basque et, plus loin, le Béarn. Par Bayonne
et Bidache, ils gagnèrent Sauveterre. De belles collines, heureuses et
arrondies, couraient à leur rencontre de chaque côté de la route. Les
maisons isolées qu’ils rencontraient leur semblaient jolies; ils avaient
l’idée qu’ils y pourraient vivre. A une auberge, ils s’arrêtèrent pour
s’amuser d’un petit déjeuner frugal. Le lait, les lourdes pêches, le
pain encore chaud leur apparurent incomparables. Elle riait des humbles
détails comme une enfant qui découvre un monde. Elle lui tendait la
moitié du fruit qu’elle avait mordu et les couverts d’étain jouaient
dans ses mains joyeuses comme des instruments barbares. Le bol grossier,
la table épaisse et tailladée par les couteaux des routiers, les bancs
allongés dans la salle basse, tout, lui semblait appartenir à une
planète éloignée. Et lui,--dans la pauvre auberge où, raisonnablement,
il aurait pu l’inviter quelques jours,--il contemplait sa simplicité
somptueuse et, sur ses mains, les bagues qui auraient, elles seules,
payé plusieurs fois la maison, les champs, les meubles paysans. La
vieille aubergiste, au visage dur et triste, courbée sous le labeur,
songeait avec envie qu’ils étaient heureux.
Avant Sauveterre, ils traversèrent une place retentissante de cris et de
meuglements. C’était le jour d’un marché de bœufs. Sur le sol, les hauts
platanes découpaient leurs ombres précises. Les animaux, dans le soleil,
battaient l’air de leurs longues queues et faisaient s’envoler les
mouches. Une bave argentée coulait de leurs naseaux et, patients et
doux, ils laissaient les hommes régler leur sort indifférent. Les
acheteurs criaient en patois et c’était un bruit de dispute. Des femmes,
dans le même instant, vendaient des légumes vivants, à peine sortis de
la terre et tout imprégnés encore des fluides bienfaisants du sol. Ils
étaient durs et luisants comme, sur les ports, les poissons qui, tout à
l’heure, se débattaient dans le filet. Des enfants et des vieillards
portaient des paniers. L’église prochaine sonnait pour un baptême et les
parents endimanchés attendaient sur les marches où le pas des
générations avait laissé la marque de l’usure. Une vie simple et robuste
régnait partout dans le village; mais l’agitation de l’argent, l’offre
et la demande, l’âpreté au gain, l’avarice campagnarde lui donnaient
l’aspect d’un combat. L’auto dut s’arrêter quelques minutes, gênée par
le bétail et la population. Des gamins, farauds, s’accrochèrent aux
roues et les hommes s’écartaient sans bonne humeur pour laisser passer
la grande voiture des riches. L’un des rustiques maugréa. Il jeta sur
Georges un regard jaloux. Il avait, à la banque d’Oloron, en valeurs
d’État, un million nouveau, sorti de la guerre. Ce million tenait
compagnie à deux autres, d’autrefois. L’homme avait un visage ridé,
chafouin, de gros habits rapiécés. Il était venu à pied d’un village
voisin. Il murmura au marchand de vaches, avec lequel il disputait:
--Espie drin héns aquère boèture! Gayte lou caddet. Qu’en y a qu’en au
tropi de restes qu’en au, tonnerre! Que partatjeri pta dab aquet!
La phrase haineuse portait haut ces mots sonores. Stéphane Coulevaï
l’entendit. Amusée, elle traduisit le vœu du paysan: partager la fortune
de Georges. Il rit sans répondre et alluma une cigarette. Ils roulèrent
quelque temps en silence.
* * * * *
Sauveterre franchi, un gave bondissant leur apparaissait parfois, à
gauche de la route, et puis il s’éloignait pour se rapprocher quelques
kilomètres plus loin. C’était le gave d’Oloron. Enfin, la vieille ville
endormie et cadenassée fut traversée. La maison de Stéphane était
voisine, et sur la route de Pau.
C’était une bâtisse vigoureuse, jeune encore, car elle n’avait que deux
cents ans. Elle n’avait rien perdu de sa solidité et semblait prête à
résister aux assauts des jours et des saisons pendant des siècles. Elle
était dorée et un peu lépreuse comme si les caresses de tant de soleils
s’étaient incrustées dans sa pierre et l’avaient marquée. Ses lignes
étaient sages et belles. Le Coulevaï du dix-huitième siècle qui l’avait
construite avait montré sa science et son goût. Il revenait des Indes.
Comme le vin de Bordeaux, son esprit s’était amélioré dans cette longue
croisière. Ayant beaucoup vu, beaucoup appris, guerroyé en France,
trafiqué sur les mers, fait de la banque à Pondichéry, il était revenu à
Oloron vers sa soixante-dixième année. Alors il avait pensé que le temps
était venu de se bâtir un château.
Maintenant, les hautes fenêtres regardaient un parc auquel les printemps
amoncelés avaient donné une vigueur forestière. Il était une ville
d’oiseaux. Son vacarme aérien s’apaisait à la fin d’octobre quand les
longues pluies de l’hiver faisaient à leur tour leur bruit monotone sur
les feuillages persistants. En dehors des murs, s’étendaient de vastes
terres, coupées des haies, des bois hantés par les silencieux rapaces de
la nuit. De leurs grandes ailes molles, ils s’en allaient dans l’ombre à
la recherche des nourritures vivantes. Ainsi, en l’absence des
propriétaires humains, les grandes lois guerrières de la faim et de la
mort ne cessaient de régner sur le domaine.
En plus des jardiniers, des métayers et de quelques servantes oisives,
la maison était régentée par un couple de vieux gardiens. C’était
Antoinette qui, vingt-six ans plus tôt, de son large sein bien laitier,
avait donné à Stéphane sa première vigueur. Aujourd’hui, elle était
ridée comme une pomme d’hiver et commençait à se courber. Mais toujours
vive, heureuse de son sort, elle courait du matin au soir. Elle aimait
humblement son mari, le garde Nicolaï, vénérait le souvenir des maîtres
disparus, adorait Stéphane dont elle portait au doigt la première dent
montée sur un fil d’or. Elle haïssait sir Meredith Oswill, qu’elle
appelait le vilain Anglais. Nicolaï était un grand au visage dur. Il
avait des yeux limpides, un esprit droit et limité. Il marchait
rapidement. Un braconnier, quelques années auparavant lui avait sablé la
cuisse droite de chevrotines. Aux nouvelles lunes, elles le faisaient
souffrir, pour lui rappeler le mauvais coup. Alors, il serrait ses
lèvres minces et allait rôder la nuit avec son fusil. Les chercheurs de
gibier défendu jugeaient prudent de s’éloigner.
Stéphane, la veille, avait fait prévenir Antoinette de sa visite.
La vieille femme n’avait point dormi. Toute la nuit, elle avait songé
aux choses de la maison, à ce qu’il fallait préparer pour faire honneur
à lady Oswill et lui donner l’envie de revenir plus souvent. A l’aube,
elle avait tué un poulet et deux petits canards sauvages qui lui furent
donnés par son mari. Elle parcourut la vaste demeure en criant derrière
les servantes. Elle fit ouvrir les volets et Nicolaï, aidé de trois
hommes du jardin, cirait les parquets aux dessins en losange. Tandis
qu’il s’occupait ainsi et préparait les réceptions, Antoinette,
descendue au fourneau, ne pensait plus qu’aux magnificences de la
cuisine. Elle avait des truites vivantes du gave voisin, des foies d’oie
qu’elle agrémentait d’herbes subtilement parfumées, une variété de
légumes du potager et des fruits remplis jusqu’aux noyaux de la richesse
de septembre. Comme les Béarnaises, elle croyait qu’un repas pour une
personne doit être capable d’en nourrir six. Ainsi, aux joies de la
gourmandise, s’ajoute le plaisir du choix. Et, pour Stéphane Coulevaï,
rien ne lui semblait superflu.
Elle n’avait qu’une rage obscure: penser que le vilain Anglais
profiterait de ses bons soins. Elle ne doutait point de voir apparaître
tout à l’heure sa tête de cochon des bois. Souvent, elle se le désignait
ainsi, à elle-même, et elle en riait en silence. Mais Oswill lui
inspirait une peur bégayante. Il s’amusait à lui donner des noms
bizarres et jamais le sien. Cela encore augmentait sa haine. Elle
disait:
--Vois-tu, Nicolaï, il est rasé, ce vilain Anglais. Mais c’est, tout de
même, un Barbe-Bleue.
Nicolaï, sec et respectueux, répondait qu’on ne doit pas se mêler des
affaires des maîtres. Pourtant, ils furent réjouis quand ils virent
Stéphane sans son mari. Antoinette n’osa point se demander quel était ce
monsieur inconnu qui le remplaçait. Mais elle eut le cœur content de
remarquer combien ses manières étaient charmantes auprès de lady Oswill,
sa voix douce quand il lui parlait. Stéphane, joyeuse de retrouver sa
nourrice, l’embrassa. Nicolaï, ému, plaisantait:
--Madame est toujours la même, tout comme lorsqu’elle était petite
fille; elle a du goût pour les vieilles pommes.
Ils conduisirent les maîtres dans la salle à manger. De riches boiseries
d’autrefois garnissaient les murs et, sur ces boiseries, dans des cadres
sculptés aux ors éteints, il y avait des peintures de chasse. Et dans
les grands couloirs pendaient les dépouilles de nobles animaux.
Antoinette, elle-même, avait veillé à ce que le couvert fût bien mis.
Les armoires, les commodes recélaient des trésors d’argenterie et de
linge orné. Mieux encore qu’à Biarritz, Georges sentit peser sur lui
tout le poids de la richesse héréditaire des Coulevaï.
Il n’en fut pas moins gai. La joie de Stéphane, son bonheur inexprimé
d’avoir enfin la présence de l’amour dans sa vieille demeure, éclataient
dans chacun des mots qu’elle disait. Ils burent un vin charmant qui les
enchanta. Le déjeuner terminé, elle voulut, en détails, lui faire les
honneurs du domaine.
Ils parcoururent les allées; elles étaient fleuries avec autant de soin
que si les maîtres eussent toujours été présents. Des arbres de toutes
les essences, favorisés par l’humide climat du sud-ouest, des chênes,
des cèdres du Liban, des magnolias, des platanes, des sophoras, des
châtaigniers, des figuiers, des sapins, des néfliers, des sycomores,
d’autres encore de vingt espèces différentes, découpaient dans le ciel
d’automne leur silhouette particulière. Et près de la maison s’étendait
un étang revêtu d’une floraison.
* * * * *
Seul, il paraissait à l’abandon. Son eau était dorée et comme lourde,
tachée par l’affleurement à la surface d’une lente décomposition, celle
des plantes recélées dans les profondeurs. Les nénuphars de
l’arrière-saison s’étalaient à profusion avec des airs de plateaux
chinois et, sur les bords, on devinait tout un enchevêtrement d’herbes
vigoureuses auxquelles, depuis longtemps, on n’avait point touché. La
surface liquide était vaste. Un petit pont de bois vermoulu, mangé de
lierre et peuplé d’insectes, enjambait gauchement une anse, à deux cents
mètres du château. On n’y passait plus par prudence. Nicolaï, rencontré,
s’excusa. Ce n’était point lui ni les jardiniers qui pouvaient curer
l’étang. Depuis trois générations, on avait eu le goût de le laisser
ainsi redevenir sauvage.
--Il faudrait pourtant se décider, dit-il. Tel qu’il est, il n’est plus
qu’un piège à sarcelles, une remise à poules d’eau, à ces canards qui
traversent le ciel. Ah! dame, il faudrait pas mal d’ouvriers pour le
laver.
Mais Stéphane aimait cet abandon. Elle devinait qu’un monde inconnu,
jamais dérangé par les hommes, un univers mystérieux et grouillant,
heureux dans sa liberté, pullulait sous ces herbes, ces eaux limoneuses,
ces vases assoupies. Elle pensait qu’un ordre d’elle serait un ordre de
massacre, un décret d’extermination; que d’un mot, légèrement dit, elle
détruirait la vie obscure créée et développée là, par cinquante années
d’éclosions successives. Elle sourit et répondit à Nicolaï qu’on
interviendrait plus tard. Aujourd’hui, l’idée de la paix profonde qui
régnait sur l’étang réjouissait son esprit. Georges aima cette pensée.
Nicolaï, trop simple pour comprendre, se dit que lady Oswill était la
maîtresse, que ces fanges lui appartenaient... Tout de même, il
grommelait un peu:
--Si c’était à moi, je nettoierais. Je parierais qu’au fond, il y a des
cadavres? On m’a raconté que l’étang avait englouti un braconnier. Il
avait eu le malheur de plonger pour se sauver d’un garde... C’était sous
Napoléon III.
Stéphane répondit:
--Laissons la nature à ses travaux... Si un homme est tombé là, il a
depuis longtemps revécu sous l’espèce des plantes...
* * * * *
Le soir fraîchissait. Ils rentrèrent dans la maison. Ils prirent congé
d’Antoinette. Sans avoir l’audace de préciser pourquoi, elle sentait une
sympathie singulière pour Dewalter. Elle les avait vus s’avancer au fond
du parc et elle avait pensé qu’ils étaient bien beaux.
Derechef Stéphane l’embrassa. Alors la vieille pleura de plaisir et
d’attendrissement et elle leur dit qu’il fallait revenir.
--Nous reviendrons, lui cria Stéphane.
Georges s’était remis au volant et l’Hispano disparut dans le soir
violet. Ils traversèrent les villages qu’on ne distinguait plus qu’aux
tremblements des lampes et à l’odeur du bois d’automne qui fumait par
les cheminées, Stéphane indiquait la route...
* * * * *
Le lendemain, ils retournèrent à Hendaye. Ils prirent le thé dans la
pâtisserie de miss Redge. Le soir, on les revit dîner à la Réserve de
Ciboure. Déjà ils repassaient par les mêmes chemins. Il semblait à
Stéphane que rien ne pouvait plus les désunir. Et Dewalter savait qu’il
serait parti dans trois jours...
XI
Maintenant, l’idée du départ était si nette en lui qu’elle ne lui
causait plus qu’une douleur sourde. C’était un arrière-goût de regret et
comme, sur le sol, l’ombre légère de sa destinée. Mais il était bien
préparé à la fin brutale de son bonheur.
La veille, sur la plage, il avait contemplé la fragile construction de
sable, le château--avec douves, murs, ponts crénelés--que des enfants,
dorés comme des pêches, élevaient avec sérénité à quelques mètres de la
mer. Et il avait pensé qu’avant le soir, d’une seule vague revenue avec
la marée, le grand Océan effacerait pour toujours jusqu’à la trace de
leur jeu. Jamais plus, jamais dans l’éternité, pas plus que la même
forme d’un nuage, on ne reverrait leur bâtisse éphémère. Eux aussi, ils
le savaient bien. Et cependant, ne s’occupant que de la minute, ils
s’appliquaient, joyeux. Déjà l’eau montait... Dewalter se dit qu’il
ressemblait à ces enfants: le même désert mouvant qui, tout à l’heure,
nivellerait les grains du sable, demain l’emporterait et, sur la plage
de Biarritz, bientôt, on chercherait aussi vainement le souvenir de son
aventure que la silhouette disparue du château construit pour une heure.
Il savait si bien cela que son chagrin de perdre Stéphane était
supportable. L’inconscient dans chacun de nous travaille à l’insu de
l’intelligence. Le sien le défendait. Il fabriquait obscurément le
contrepoison aux intoxications de la pensée.
Le voyage à Oloron lui avait été salutaire. Là, il avait contemplé la
vieille fortune face à face. Qu’est-ce qu’un émigrant comme lui avait à
faire dans ces domaines? Et Stéphane? La richesse trouvée au berceau lui
avait donné une vision restreinte de la vie. Que faisait-il donc auprès
d’elle? Elle était belle, généreuse, noble de cœur et d’esprit. Elle
l’aimait. Pourtant, il avait compris qu’elle ignorait la pauvreté. Elle
l’ignorait au point de ne pas l’imaginer. Les problèmes de l’argent lui
étaient aussi étrangers que ceux des astronomes. Elle ne savait pas.
Pour elle, acheter, payer, c’était écrire un chiffre,--à peu près comme
un numéro de téléphone,--signer dessous et tendre un chèque. Deux jours
auparavant, un petit fait, le plus banal des petits faits, l’avait bien
démontré à Georges. Ils étaient dans la pâtisserie de Saint-Jean-de-Luz
et, au dehors, un chanteur de la rue chantait dans l’espoir d’une
aumône. A certaines minutes, les amants les plus raffinés ne sont pas
difficiles: le chanteur avait plu à Stéphane. Elle dit de lui donner
quelque obole et Georges le fit aussitôt. Alors, tout au plaisir que lui
causait la chanson, elle avait évoqué un souvenir:
--Je me rappelle, avait-elle dit, un chanteur de Taormine. J’étais
là-bas, avec ma mère et lord Crawe...
Georges connaissait le nom. Pour s’assurer qu’il s’agissait bien du
fameux Anglais, célèbre pour ses recherches d’archéologie, il
interrogea:
--Le collectionneur?
--Oui, continua Stéphane... Il avait, ce chanteur, une voix de ciel. Je
lui ai donné cinq cents francs et pendant une heure, pour moi, il a
chanté. Quand nous irons en Italie, nous le retrouverons peut-être. Et,
pour nous deux, il chantera...
Elle parlait légèrement, contente, et l’idée lui était
extraordinairement simple de payer un chanteur des rues le prix d’un
artiste de théâtre. Pourtant, dans sa noblesse naturelle et son respect
de l’amour, elle avait toujours eu la hantise d’être exposée à une
duperie sentimentale et recherchée pour sa fortune. La force d’Oswill,
quand il avait obtenu sa main, avait peut-être été de se trouver
au-dessus d’un soupçon de cette nature: riche, il l’était comme elle.
Aujourd’hui, l’idée d’un Dewalter pauvre ne l’effleurait point. Trompée
par l’apparence, entraînée par son instinct de l’aimer, elle avait, sans
y prendre garde, jugé l’homme qui lui plaisait d’après son apparition
dans l’Hispano. Deléone, en passant, avait parlé de sa riche oisiveté et
surtout--surtout--elle n’avait pas mis en doute, une seconde, ce que,
lui-même, il avait dit. Les souvenirs de jeunesse racontés à ses pieds,
lors de sa première visite nocturne à la villa, étaient des souvenirs
dorés. Elle ne s’attardait plus à ces choses: elle croyait Dewalter
riche, très riche, comme elle,--et il n’ignorait pas qu’elle le croyait.
Il aurait voulu vivre sa vie auprès d’elle, ne plus la quitter jamais.
Pourtant, sachant qu’il fallait partir demain, il trouvait dans la
différence de leurs fortunes une énergie secrète. Il savait qu’il serait
déchiré, mais qu’il s’éloignerait sans parler.
La veille du jour fatal, il alla voir Stéphane chez elle. C’était un
mercredi, le troisième de septembre et celui que, chaque mois, elle
réservait à ses réceptions. Elle n’avait pas voulu manquer à cette
obligation habituelle. D’ailleurs, difficilement elle l’aurait pu. Elle
avait prié Georges pour le thé, heureuse de le sentir auprès d’elle, en
dépit de la gêne de ne pas devoir lui parler plus longtemps qu’aux
autres personnes. Elle devinait bien que la présence de son amant
serait, le soir même, commentée. Mais que lui importait, après ce que
déjà elle avait fait?
Quand il arriva, les deux salons étaient emplis de tous ceux qui, à
Biarritz et dans les environs, forment une société fermée. On venait
depuis Pau rendre visite à lady Oswill. A peine quelques visiteurs de
moindre choix, imposés par la ville d’eaux, et aussi des notabilités de
passage, se mêlaient-ils aux représentants des vieilles familles du
Béarn et du pays basque. L’Angleterre et l’Espagne étaient représentées
par des personnages d’élite. L’entrée de Dewalter passa d’abord
inaperçue. Son aisance naturelle, l’aisance avec laquelle, depuis qu’il
était arrivé à la Côte d’Argent, il avait pris les manières et choisi
les vêtements qu’il fallait pour n’être pas remarquable en firent tout
de suite un visiteur dans le rang. Cependant, la fièvre de ses yeux, on
ne sait quel rayonnement venu de l’état de son âme--la façon peut-être
dont, en dépit de sa réserve, Stéphane lui parlait--le sortirent de
l’ombre. On le discerna. On l’examina. Ceux qui n’habitaient point
Biarritz le voyaient pour la première fois. Avec cette rapidité de
divination qui naît de l’habitude des intrigues en province, les moins
renseignés, bientôt, ne doutèrent plus que, de tous ces visiteurs, il
était le seul, le seul vraiment, à occuper l’esprit de la maîtresse de
la maison. Ainsi, sous la discrétion et la retenue requises, il devint
l’attrait de la réception. Les malveillants, sans plus, imaginèrent le
pire. Mais personne ne pensa qu’il ne fût pas du meilleur monde. S’il
était là, il avait certes toutes les références nécessaires pour y être.
Sa présence dans le salon de lady Oswill lui ouvrait d’un coup toutes
les portes. On pouvait croire: il est son amant. Le grave eût été qu’on
dît: c’est un gueux. Pareille impertinence n’effleura personne.
Pour la seconde fois de sa vie, Dewalter faillit voir le portrait
d’Oswill. Cette fois, ce fut Pascaline qui l’en empêcha. Elle l’appela
et, pour lui parler, elle le retint dans le grand salon, au moment où,
un peu abandonné, il allait entrer dans l’autre et, sur le mur,
reconnaître son confident. Pascaline l’admirait d’avoir réussi à se
faire aimer de Stéphane. Cela lui semblait une extraordinaire
performance, le signe d’une supériorité éclatante. Son amie lui avait
raconté cet homme étonnant, comme une femme éprise peut raconter quand
elle ne cache rien de son cœur. Pascaline était éblouie. Il était, à ses
yeux, le héros idéal; pour tout dire, l’amant qu’on voudrait pour soi.
Le voyant isolé, devinant que lady Oswill souffrait de ne pouvoir être
plus près de lui, elle le prit au passage et ne le quitta plus. De loin,
Stéphane leur sourit, heureuse. Elle savait qu’ils allaient, dans leur
coin, parler d’elle. En même temps, elle écoutait avec toutes les
apparences de l’intérêt, et à peu près sans l’entendre, un personnage
assez ridicule, grand et dégingandé, niais et parfaitement bien élevé,
le fils du banquier Chillet qui, depuis Bonaparte, fait, dans le
sud-ouest, concurrence à la Banque de France. Il lui racontait gravement
sa dernière chute de cheval, hier, à la chasse aux renards, avec
l’équipage de Pau. Il tombait régulièrement trois ou quatre fois par
semaine et, de tous les côtés, il était rapiécé, bosselé, rebouté. Il
parlait d’équitation et de science cynégétique; Stéphane ne pouvait s’en
dépêtrer.
--Notre amie est en proie à Chillet, dit Pascaline à Dewalter. Elle en a
bien pour un quart d’heure... Ah! non: Baragnas vient heureusement à son
secours.
Un vieil homme, en effet, s’approchait de lady Oswill. Il était
remarquable par ses yeux énormes et verts et le teint cuivré de son
visage tailladé de rides. Il avait beaucoup d’allure et de bonnes grâces
et, depuis trente-cinq ans, il était l’amant de la comtesse de Joze,
qu’on voyait assise dans une bergère. Debout auprès d’elle, son mari,
depuis longtemps philosophe, cherchait le moyen de rester à Biarritz,
pour la soirée, et de la renvoyer seule--avec Baragnas s’entend--à
Orthez, d’où ils étaient venus faire visite à lady Oswill.
Dewalter, avec indifférence, apprenait tous ces détails que Pascaline
lui donnait d’une voix rapide. A côté d’eux, le marquis de Sola, dans un
complet coupé à Madrid, la seule ville du monde où l’on habille mieux
qu’à Londres, racontait à un autre Espagnol, comment l’an passé, à
Deauville, au polo, il avait eu l’avantage sur S. M. Alphonse XIII. Et
l’on entendait aussi, par bribes, une conversation animée entre deux
jeunes femmes. L’une d’elles, avec volubilité, faisait le récit de sa
récente visite au couvent voisin, près d’Anglet. Là, les religieuses
recluses ont fait vœu de silence éternel. Jamais une parole ne sort de
leurs lèvres closes. La narratrice, dans une abondance de mots inutiles,
se déclarait émerveillée de cette discipline et prête à entrer dans le
couvent. Plus loin, il s’agissait du toréador Belmonte. Un autre groupe
parlait de politique extérieure et, brusquement, un homme mûr et
d’aspect raisonnable, M. de Saint-Brémond, longtemps colonel de
cavalerie, déclara qu’il se tiendrait mieux dans une conférence
internationale que toutes les canailles de la République. Il donna comme
preuve qu’il avait, en trois jours, appris le mah-jong. Ainsi, le salon
bourdonnait.
--Ne vous y trompez point, monsieur Dewalter, murmura gaîment
Pascaline... Ici, sans en avoir l’air, tout le monde a les yeux sur
vous. Tout à l’heure, dans leurs voitures, ces gens vous mettront en
jugement. S’ils pensent comme moi, vous serez acquitté et avec
félicitations. Mais voilà, sauvage que vous êtes, vous perdrez votre
indépendance. A la prochaine réception, il vous faudra quitter votre
coin.
Elle baissa davantage la voix et dit avec une malice gentille,
profitant, pour le taquiner, de ses avantages de confidente:
--Quand on est admis, c’est le protocole dans tous les mondes. L’amant
est comme la jeune fille de la maison. Il doit aider à servir le thé. Je
suis sûr que vous le ferez très bien.
--La prochaine fois, dit Dewalter, je ne serai plus à Biarritz.
Elle le regarda, stupéfaite:
--Qu’est-ce que vous dites?
Et, d’instinct, elle tourna les yeux vers Stéphane. Pourtant, elle
savait bien qu’ils parlaient doucement et qu’ils étaient isolés. Leurs
voisins eux-mêmes n’auraient pu, sans impolitesse, discerner leurs
paroles. Mais la réponse de Dewalter lui semblait extraordinaire, après
les confidences de son amie. Il lui parut invraisemblable que les mots
de cette réponse n’aient pas été perçus par celle qu’ils intéressaient.
Dewalter s’était tu. Elle insista:
--Vous ne serez plus à Biarritz? Et où donc serez-vous?
Il mentit:
--Mais... à Paris.
--Comment, à Paris? Qui vous appelle? Êtes-vous dans les affaires?
Avez-vous une attache?
Son amitié pour Stéphane lui donnait l’impression qu’elle avait le droit
de l’interroger.
--Je ne suis pas dans les affaires, je n’ai pas d’attaches, répondit
Dewalter. Tout ce que j’aime au monde est ici. Mais, enfin, ma maison
n’est pas à Biarritz et je ne peux vivre toute l’année à l’hôtel du
Palais. J’ai reçu ce matin même, une dépêche d’un ami, un frère presque;
il a besoin de moi, de ma présence et de ma signature. C’est important
pour lui. Je ne peux remettre mon départ.
--C’est tout? demanda Pascaline.
Avec un pauvre sourire, il dit:
--Mais oui, c’est tout...
--Et elle vous laisse partir?
--Elle me laissera partir. Je n’ai pu encore lui en parler. Le
télégramme qui m’appelle est dans mes mains depuis une heure.
Elle dit:
--Si j’étais Stéphane, vous ne partiriez pas.
Lady Oswill les regardait. Pascaline lui fit un signe imperceptible.
Elle était hors d’elle, dans une grande déception de le voir impassible.
Et dans ce salon, au milieu de cette société dont il ne faisait point
partie, il était impassible en effet: pour lui, l’affaire était réglée.
Stéphane, sans se hâter, vint vers eux, après avoir dit au passage
quelques mots aimables à M. de Sola, occupé maintenant à raconter à la
baronne de Joze combien S. M. la Reine d’Espagne était dévouée à ses
enfants. Georges la vit venir et, des pieds à la tête, il se sentit
tremblant. Il regrettait d’avoir parlé à Pascaline. En même temps, il
lui semblait qu’annoncer son départ, là, à mi-voix, d’un air
indifférent, devant le banquier Chillet, MM. de Saint-Brémond et de
Baragnas, la jeune marquise de Jouvre et tous ces gens cloîtrés dans
leurs traditions extérieures, c’était plus facile. Stéphane, maintenant,
lui offrait un verre de porto.
--Vous n’avez même pas une tasse de thé, monsieur Dewalter, dit-elle.
Tout de suite, elle avait pris une voix sans timbre, pour ne pas être
obligée de changer de ton.
--Sais-tu ce qu’il m’a dit? s’exclama tout bas Pascaline. Il m’a dit
qu’un ami le réclame et qu’il part bientôt pour Paris.
Dewalter, pour se mater, s’enfonçait les ongles dans la peau. Il ne
savait ce que Stéphane allait répondre et il s’attendait presque à un
cri. Elle lui demanda seulement quand il partait? Elle semblait calme et
souriait. A deux pas, personne dans le salon n’aurait pu affirmer qu’ils
ne parlaient pas, avec banalité, de la saveur du thé de Chine et du
nombre de morceaux de sucre qu’il convient d’y laisser tomber.
--Je crois que je devrai partir demain, répondit Georges.
--Tu entends? murmura Pascaline.
--J’entends parfaitement, dit Stéphane. Il n’y a rien que de très
naturel à aller à Paris. Est-ce que la saison, ici, ne finit pas? Chaque
jour, on part. C’est l’époque.
Et, tranquille comme une Diane après la chasse, elle fit un pas vers la
droite. Ainsi, elle se tenait à égale distance de son amant et du
colonel de Saint-Brémond. Elle fit un gracieux sourire au vieux soldat
et l’interrogea pour savoir si, lui aussi, il ne se préparait pas à
quitter Biarritz.
Il répondit que ses fusils étaient déjà dans l’antichambre du château
qu’il habitait à Ustaritz, entre Bayonne et Cambo, et qu’on l’attendait
en Sologne.
Il se lança dans un éloge de cette région:
--On l’a merveilleusement assainie au siècle dernier, disait-il en
roulant ses petits yeux pareils à des billes d’acier. Ah! à cette
époque, au moins, les ateliers nationaux avaient du bon...
--M. Dewalter possède une chasse dans ces environs, interrompit Stéphane
en désignant Georges d’un geste léger. N’est-ce pas, monsieur Dewalter?
Pris de court, il lui fallut quelques secondes pour se rappeler que le
château en Sologne faisait partie de ses inventions. Mais le colonel,
enchanté de la rencontre, se lançait de nouveau dans ses dithyrambes sur
les joies saines de ce pays plat, et Georges n’eut qu’à l’écouter.
Stéphane les avait laissés face à face. On la voyait maintenant auprès
de la baronne de Joze, et toute occupée à lui montrer le prix qu’elle
attachait à sa visite. Pascaline, stupéfaite, s’était elle-même
éloignée.
Georges ne savait pas ce qu’il ressentait... Une délivrance d’avoir
annoncé son départ ou une douleur de l’indifférence de lady Oswill?
Pendant quelques minutes, il fut comme étranger à tout ce qui se passait
autour de lui. Immobile et souriant d’un air vague, il écoutait sans les
entendre les paroles de M. de Saint-Brémond. Il percevait, dans un
brouillard, des mots, pour lui vides de sens; «Perdreaux... bruyères...
aile marchante... comte Clary... quadruplé...» Bien que peu intelligent,
le vieux colonel découvrit à la fin qu’il parlait inutilement. Il
regarda Dewalter avec sévérité, pensa qu’il était un mannequin, et lui
tourna le dos. Dewalter fut isolé. Alors, seulement, la sensation des
choses extérieures lui revint. Il vit sa maîtresse rire gracieusement
dans un groupe, à quelques mètres de lui, et son cœur se serra comme
dans une main.
--C’est fini, pensa-t-il. C’est déjà fini. J’ai cru, dans ma folie, que
je laisserais une trace dans une âme. Ah! oui! Pas plus que sur un mur
l’ombre de l’aile d’un oiseau. Je n’étais rien.
Il eut envie de crier à tous ces gens heureux l’histoire imaginaire que,
pendant dix jours, il avait vécue. Pascaline revint près de lui. Cela
lui rendit son sang-froid.
--Vous voyez, dit-il. Stéphane a très bien pris la nouvelle.
Elle répondit:
--Je n’y comprends rien.
--Pourquoi? Quelques jours d’absence, ce n’est rien.
En articulant ce mensonge, il cachait mal sa déception. Certes, il avait
craint qu’elle eût du chagrin. Mais si peu, tout de même, si peu...
c’était trop peu!...
Autant qu’elle le pouvait, dans son ignorance de la situation,
Pascaline, vaguement, devinait ce qu’il pensait. Elle sentit qu’elle
devait venir à son aide. D’une voix amicale, elle dit:
--Stéphane vous aime, monsieur Dewalter.
Il sourit amèrement:
--Je n’en doute pas, Dites-lui de m’excuser: des préparatifs de départ.
Et voyez comme elle est entourée! Ce soir, je lui téléphonerai.
Il était auprès de la porte. Il en profita pour sortir brusquement. Dans
l’antichambre, tandis qu’un valet lui tendait son chapeau, il se sentit
défaillir et, pour réagir, il se mordit les lèvres avec violence.
Dehors, un âpre vent s’élevait du côté du phare.
Il murmura:
--Déjà le souffle du large!...
Et il s’éloigna.
Il allait vers l’hôtel, refaisant en sens inverse le chemin que, huit
jours auparavant, dans la nuit, il avait parcouru pour la première fois.
Il marchait vite, mais son dos s’était courbé et il titubait comme un
homme ivre, ou comme ces mercenaires de la Légion qui, parmi les
poussières du sud, sentent toute la civilisation peser sur leurs épaules
dans la lourdeur volontaire de leurs fardeaux.
XII
Quand la réception fut terminée et que, sur presque toutes les routes de
la région, il y eut, dans une auto, plusieurs personnes qui parlaient du
salon de lady Oswill, de ceux qu’on y avait vus ce jour-là, et
particulièrement de ce monsieur:--Vraiment assez chic.--Comment déjà
s’appelle-t-il?... Lewal... Dewal... ah! oui... Dewalter...--Il a de la
race...--Mais c’est ce garçon dont on nous a parlé et avec qui Stéphane
ne cesse plus de sortir?... Tiens... tiens... et le mari est au
Maroc!--et de cent autres choses... pendant ce temps, Pascaline resta
seule auprès de Stéphane. L’attitude de son amie l’avait mise dans la
stupeur.
--J’ai vu Georges quitter le salon sans me baiser la main, dit Stéphane
en riant. Il est Parisien et mes gens de province paraissent l’amuser
bien peu. Tout de même, je lui dirai qu’il a eu tort de ne pas prendre
officiellement congé. Quand on fait cela chez une femme, on a l’air
d’aller se cacher dans la pièce voisine, en attendant que tout le monde
soit parti.
Elle paraissait très heureuse et n’avoir aucun souci du départ prochain
de son amant.
--Mais il s’en va... et tu l’aimes, dit Pascaline.
--Biarritz est un village; on y est à l’étroit, répondit Stéphane.
Elle se tut pendant quelques secondes et continua gravement:
--Oui, je l’aime, Pascaline. Je l’aime de toutes les forces de mon cœur!
Un ami l’appelle, a-t-il dit? Combien ils sont rares, ceux qui savent
répondre à l’appel de l’amitié!...
Pascaline comprit à quelle hauteur elle avait placé Georges dans son
esprit et qu’elle ne discutait pas ce qu’il affirmait. S’il avait
annoncé qu’il devait partir, c’est qu’en effet il le devait. Tout de
même, elle fut étonnée: Stéphane s’était résignée vite à leur
séparation. Maintenant, quand reviendrait-il à Biarritz? Lady Oswill ne
disait mot de tout cela. Mme Rareteyre ne jugea plus convenable
d’insister et elles parlèrent d’autre chose.
* * * * *
Georges Dewalter, en arrivant au Palais, avait demandé sa note et dit
qu’il prendrait le lendemain le train du matin. Il était monté dans sa
chambre et il avait commencé à remplir lui-même ses valises, sans avoir
recours à un serviteur. Mais, depuis son arrivée sur la Côte d’Argent,
il avait fait beaucoup d’achats et il n’avait plus la possibilité de
tout emporter dans les seuls bagages à main qu’il possédait, les malles
étant restés à Bordeaux. Devant cette difficulté à laquelle il n’avait
point songé, il s’arrêta dans son travail et, soudain lassé de tout, il
se jeta sur le lit. Les frissons du crépuscule entraient par la fenêtre
ouverte. En bas, on entendait l’orchestre.
Il pensait:
--«Je suis ici, à Biarritz, pour la dernière fois de ma vie. Jamais plus
je ne reverrai ces lieux frivoles et agités où, pendant deux semaines,
j’ai mis mon cœur en souffrance. Deux semaines! Elles sont disparues
comme l’eau s’évapore. Elles garderont pour moi une existence
métaphysique. Que seront-elles pour Stéphane?... Hélas! je l’ai constaté
tout à l’heure...»
Il demeurait stupéfait de l’indifférence qu’elle avait eue. Ainsi, sans
le lui dire, et sans même en connaître la véritable raison, elle avait
prévu son éloignement prochain? Si elle ne l’avait point prévu, comment
en aurait-elle accueilli la nouvelle si facilement?
Il sentit entrer dans son cœur un vide aigu comme un couteau. Et il fut
comme quelqu’un dont le sang coulerait et qui irait s’affaiblissant. Une
détresse vraiment physique l’accabla. Il ne faisait pas un mouvement et
dans ces artères une fièvre circulait. Il lui sembla qu’il avait le
délire et qu’il était déjà couché sur le sol du Sénégal. Il avait dans
son cerveau des images qu’il se créait de ce pays, des apparitions de
forêts humides, de mornes étendues, des ombres dures et lourdes sous un
soleil blanc de chaleur et une solitude effrayante. Et il se mit à
souffrir avec tant d’acuité dans son corps et dans son esprit qu’il
devint incapable d’un mouvement. Il ne savait plus qu’il n’était pas,
déjà, là-bas, affalé comme un noir sur les dunes, mais au troisième
étage du palace de l’impératrice Eugénie. Les yeux ouverts, il ne voyait
plus les objets véritables qui l’entouraient et il resta longtemps ainsi
et sans lumière, longtemps, longtemps, bien après que la nuit fut
montée. Quand l’idée de Stéphane lui revenait, il ne la revoyait pas
telle que tout à l’heure, dans un salon, mais ainsi qu’il l’avait tenue
dans ses bras. C’était comme une apparition de sa maîtresse perdue.
Alors, une angoisse physique, une douleur de bête malade le faisait
geindre, se plaindre doucement sans en avoir conscience. Il haletait,
déchiré de regrets, de souvenirs, déjà de nostalgie...
Et quand elle entra, quand il la vit vraiment et qu’elle posa sa main,
sa main véritable sur son pauvre front, il se dressa, comme éveillé d’un
cauchemar, et cria de joie. Il cria à la façon des bêtes bouleversées de
tendresse qui revoient leur maître. Il se souleva vers elle et la serra
âprement contre lui et des pleurs jaillissaient de ses yeux. Elle lui
rendit ses caresses, fière et surprise de cette frénésie qu’elle ne
comprenait pas.
Quand elle l’eut calmé, consolé longtemps encore, elle l’apaisa. Elle le
câlinait dans l’ombre avec des douceurs infinies et, de ses lèvres
chaudes, elle goûta les dernières larmes de son visage. Elle semblait
chercher son âme dans un baiser et, silencieuse et toute puissante, elle
pressait contre son sein cette tête chérie pour en faire sortir la
douleur inconnue. Enfin, elle sentit qu’il était guéri. Alors, elle lui
parla.
Il répondit que l’idée de leur séparation était la cause de son chagrin,
qu’il avait été frappé de l’indifférence qu’elle lui avait montrée et
qu’il avait cru devoir partir sans la revoir. Il eut la force de mentir
encore et d’ajouter que, même pour bien peu de temps, la pensée d’être
privé d’elle lui paraissait insupportable.
Elle rit avec une tendre allégresse et, longuement, après avoir ri, elle
garda ses lèvres. Et puis, contre son oreille, elle dit:
--Notre séparation? Privé de moi? Quand donc as-tu pensé que tu
partirais seul?
Il la regarda à son tour, sans la comprendre.
Mais elle continuait:
--Moi-même, Georges, j’avais fait le projet de partir et de te donner
sans contrainte, et mieux qu’ici, quelques jours entiers de ma vie. Un
amour comme le nôtre, emportons-le. Dans ce pays, trop d’habitudes et
d’obligations me prennent à toi. J’ai rêvé que tu m’emmènes un peu,
ailleurs... Je voulais t’en parler. Mon mari est en voyage et Dieu sait
quand il reviendra. J’ai ce temps-là de liberté. Je pensais à Rome que
tu voulais revoir. Mais Paris ne vaut-il pas tous les pèlerinages du
monde? Puisqu’un ami t’y appelle, j’irai avec toi quelques semaines...
Grand fou qui m’a cru indifférente quand mon cœur bondissait de plaisir.
Et il pleurait! O coupable, coupable qui a douté de moi...
Elle était devenue d’une beauté plus rare, plus spirituelle, comme
éclairée par son âme charmante. Alors Georges Dewalter ne consentit plus
à raisonner. Tout à l’heure, il avait vérifié l’état de son
portefeuille. Il y restait encore cinquante billets de mille francs. Il
se disait qu’il ne fallait plus être sage, qu’un dieu favorable veillait
sur lui, que, quelques semaines, c’était peut-être toute la vie.
Chancelant de joie, il avait pris les mains de Stéphane retrouvée et il
les couvrait de baisers.
XIII
Deux jours après ils prirent la route qui va de la frontière d’Espagne à
l’hôtel Ritz, place Vendôme, par Bordeaux, Tours, et Orléans. Seule,
Pascaline apprit de Stéphane l’escapade qu’elle avait imaginée. Georges
dit à Deléone qu’il avait modifié ses projets et n’allait pas au
Sénégal, rappelé d’urgence à Paris.
Deléone en fut satisfait. Sa femme, plus ingénieuse et moins distraite
qu’à l’habitude, le retenait sur la Côte d’Argent: le retour de Dewalter
fournissait à l’Hispano un pilote jusqu’à la rue Marbeuf. Rue Marbeuf,
il y avait le poulailler. Ainsi Deléone désignait l’hôtel qu’il avait
offert, quelques mois auparavant, à Mlle Florinette Soinsoin, de son
vrai nom Chouan, Yvonne Chouan. Deléone pria son ami de lui téléphoner
dès son arrivée dans le seizième arrondissement. Georges répondit qu’il
en chargerait le garage. Il était au regret que la belle voiture, souple
et rapide comme un oiseau, ne fût pas à lui, parce qu’elle plaisait à
Stéphane. Il songea qu’il faudrait la remplacer.
Octobre, tout proche, lui fournissait le prétexte à vouloir un véhicule
fermé. Il décida de louer une automobile pour le service de lady Oswill.
Il savait qu’elle y monterait sans y prendre garde, comme au saut du lit
on entre dans ses mules; il savait aussi qu’il ne pouvait plus ne pas
avoir un chauffeur devant la porte pendant les quelques semaines qu’il
allait vivre avec elle. Il était préparé à jouer son rôle jusqu’au bout,
à cacher sa pauvreté, comme ces ouvriers qui, malades et sans
ressources, cèlent leur faiblesse et fardent leur visage pour ne pas
être chassés des ateliers; et aussi comme les gens bien élevés qui ne
parlent jamais de leurs maux.
Maintenant il en arrivait à sourire lui-même de sa folie. Il se disait:
--C’est l’engrenage. Ce qui commence dans la pensée finit dans l’action.
J’ai été tenu pour riche, alors j’ai feint la richesse. Aujourd’hui j’ai
les gestes de la richesse. Demain...
Arrivé là, il ne se disait plus rien.
Il avait pris le parti de fermer les yeux. Il savait que, dans un mois,
Stéphane devrait retourner chez elle et qu’alors il les rouvrirait. Et
peut-être était-il comme la plupart des hommes: ils fuient en avant et
renoncent à se défendre parce qu’ils attendent le miracle.
Ils étaient depuis huit jours à Paris. Tout s’était passé très
simplement et aucun des actes de Dewalter n’avait pu étonner Stéphane.
Elle était descendue à l’hôtel Ritz, comme elle avait accoutumé. Sa
femme de chambre, qu’elle avait décidé de mettre au courant, l’avait
rejointe par le train. C’était une fille basque, très dévouée à sa
maîtresse et qui détestait Oswill à la façon de la vieille Antoinette.
En arrivant devant l’hôtel, Stéphane, fatiguée, dit à Georges de venir
la chercher vers huit heures.
L’après-midi commençait. Quand son ami fut parti, lady Oswill sourit en
songeant qu’elle avait oublié de lui demander son adresse et qu’il
n’avait point pensé à la lui donner. Elle eut envie de lui téléphoner et
consulta en vain le _Tout-Paris_ et l’_Annuaire des abonnés_. Ne
trouvant rien, elle s’amusa à se dire qu’il pourrait ne jamais revenir
et qu’il était vraiment si simple qu’il en devenait mystérieux. Elle
s’endormit et se réveilla vers sept heures. Elle se para. A huit heures,
le concierge de l’hôtel lui téléphona que M. Georges Dewalter était en
bas. Elle ordonna de le faire monter dans son salon particulier. Il
était exigu et tranquille, et devant un petit jardin.
Georges n’avait pas oublié d’indiquer son adresse puisqu’il n’avait plus
d’adresse. En route, silencieusement, il avait réfléchi et tous ses
gestes furent précis. Il conduisit au garage l’Hispano dont il ne devait
plus se servir. Il loua pour un mois une voiture fermée et paya d’avance
la quinzaine. Cela lui coûta deux mille francs. Il se fit conduire dans
une agence de la rue Royale. On lui indiqua, dans les Champs-Élysées, un
appartement meublé disponible. Il le visita. Cinq fenêtres ouvraient sur
l’avenue et sur une voie transversale. Les locaux étaient vastes; un
tapissier expert les avait ornés avec goût pour un Américain épris des
siècles passés. On avait, en entrant, l’impression d’une demeure
somptueuse et l’Américain sous-louait, soudain lassé de Paris. Dewalter
se rappela les richesses d’Oloron et celles de Biarritz. Ce qu’on lui
proposait restait modeste en somme et tout juste digne de Stéphane. On
lui demanda sept mille francs. Il les paya. L’Américain laissait en
partant son domestique, un vieil homme habitué aux maîtres fugitifs. Le
linge était fourni. On ne sentait pas la froideur des appartements de
passage. L’employé de l’agence complimenta Dewalter et lui dit qu’il
profitait d’une occasion. Il fit sur le champ l’inventaire avec le
valet, tandis que le nouvel occupant s’ingéniait à donner aux choses un
aspect familier. Il ordonna que des fleurs fussent apportées. On lui
proposa une cuisinière fameuse, en service dans la maison. Il la prit
et, comme il lui restait une heure avant de s’habiller, il descendit et
acheta quelques objets qui lui parurent nécessaires. Il n’avait plus la
notion exacte de ce qu’il faisait et préparait tout avec joie pour
recevoir lady Oswill. Il n’avait qu’une pensée; ne pas la détromper.
Déjà il travaillait à lui laisser un souvenir.
Peut-être ne se rendait-il pas un compte exact de l’adoration qu’il
avait pour elle, une adoration simple, puissante, et qui le poussait au
martyre? Ingénument, il y marchait. Faut-il croire que ceux qui y
marchent, soutenus par l’exaltation de l’idée, ne perçoivent plus la
souffrance? Il ne souffrait pas. Qui l’aurait conseillé? Personne. Il
était certainement l’un des hommes les plus isolés de la terre. Il ne
connaissait désormais qu’un vieil ami de sa famille, un pauvre notaire
de province, Me Montnormand, dont l’étude était à Saint-Germain-en-Laye.
C’était un vieillard tendre et candide et le seul être avec qui Dewalter
fût en correspondance. Il y avait aussi cet inconnu du train,
l’excentrique retrouvé à Biarritz? Dewalter, quelquefois, avait
l’impression qu’il le reverrait. Mais il pensait à lui avec répulsion.
* * * * *
Oswill n’était pas resté au Maroc aussi longtemps qu’il le projetait. A
peine fut-il sur la mer qu’il regretta de s’être éloigné. Il fumait ses
courtes pipes rageusement et, s’il avait été sur un yacht de plaisance
et non sur un paquebot, sans doute aurait-il donné l’ordre au capitaine
de virer de bord. Pour se distraire, il parcourait le pont en examinant
les voyageurs et il cherchait leurs tares sur leurs visages. Il vit un
couple. C’étaient des jeunes mariés qui faisaient leur voyage de noces.
Il leur parla. Il s’efforçait de discerner dans leurs réponses la
différence de leurs natures et de prévoir comment et dans combien de
temps, ils seraient pour la première fois désunis. Elle était languide,
disposée sans doute à être bientôt lasse et désenchantée. Lui, c’était
un homme de la terre, naïvement épris et sensible. Oswill conclut
qu’elle le rendrait triste. Leur bonheur était visible, mais sans doute
l’épouse ne tarderait-elle pas à amener la neurasthénie dans le ménage
et le mari, pour la lutte de la vie, perdait quelques-unes de ses armes.
Le maniaque se complut à le prévoir et il s’en réjouit, comme s’ils
eussent été des ennemis. Avec une sombre habileté, une odieuse bonhomie,
il s’efforçait de les troubler d’avance et il leur disait des choses
aptes à faire naître entre eux une différence d’opinions quand,
ensemble, ils en reparleraient. Ils ne sentaient pas le poison et
s’amusaient de ses paradoxes. Pourtant, il eut la félicité à deux
reprises de s’apercevoir, à un geste de la femme, à une réflexion de
l’homme, qu’il leur avait fourni une matière à discussion. Ils
l’écoutaient gentiment, assis et serrés l’un contre l’autre, et, le
navire glissait dans la nuit limpide. Ils voyaient dans l’ombre son
visage narquois, le petit incendie de son brûle-gueule et la braise
chaude de ses yeux méchants. Mais il les faisait rire et disait des mots
dangereux qu’ils n’oublieraient plus et dont un jour, l’un contre
l’autre, ils pourraient se resservir pour s’en frapper. Les paroles
restent. Il le savait.
Quand il fut dans sa cabine, occupé à frotter ses tatouages au gant de
crin, il jubilait, certain d’avoir jeté, au hasard, pour rien, de
mauvaises graines dans leur champ. Mais la pensée de Stéphane lui
revint. Cela lui arrivait quand il entrait au lit. Il déboucha un flacon
de gin et il but à plusieurs reprises, tout en sifflant comme un aspic.
Il devint furieux parce que, tout d’un coup, il eut la sensation de
s’inquiéter de ce qu’elle faisait à cette heure exacte. Il grommela son
éternel «c’est rigolo», et, tout en se tournant dans ses draps, comme un
cachalot dans la vague, il se demanda avec colère s’il n’était pas en
train de devenir aussi bête qu’un autre mari. Mais des voix traversèrent
la cloison mince et, dans la cabine voisine, il entendit le jeune
couple. Ils parlaient d’une réflexion qu’il leur avait faite sur
l’éducation des femmes arabes. Aux bribes des répliques qui traversaient
les bois légers, il eut la joie de comprendre qu’il était l’objet d’un
dissentiment. Il s’endormit,--peut-être pour ne pas avoir l’ennui
d’entendre que la querelle tournait court, et la réconciliation.
* * * * *
A Casablanca, il s’était promis de faire la noce, de courir les bars et
de chercher dans les quartiers aventureux, dans les maisons des
courtisanes africaines, de nouveaux objets de méditations. Il n’en fit
rien. Il agissait, au contraire, à la façon d’une personne pressée et
qui veut en hâte retourner chez elle. Les courtiers des terrains à
vendre, il les houspilla comme des nègres. Ils galopèrent sur les pistes
quand l’auto devint impossible. Il vint, il vit et il acheta. Il n’était
qu’à un jour de Fez. Il négligea de visiter cette merveille où les
fleurs et les fontaines se cachent derrière les murs lépreux. Il trouva
le prétexte qu’on était en septembre et qu’il reviendrait au printemps.
En vérité, il ne pensait qu’au pays basque. Cela l’étonnait et il se
l’expliquait à lui-même; c’était, se répétait-il, pour savoir comment
Mme Oswill «saquerait» Georges Dewalter. C’était pour jouir en pensée de
sa déconvenue. C’était pour se régaler d’avance de la mésaventure de ces
deux niais... Il n’admettait point qu’il fût simplement exaspéré d’être
parti et de leur avoir laissé le champ libre. Il repoussait l’idée
d’être inquiet ou simplement préoccupé.
De retour à la côte et ayant deux heures à perdre avant de se
réembarquer,--tout de suite, tout de suite,--il s’en fut chez une fille
que lui indiqua le portier d’hôtel. Elle était belle et vigoureuse, avec
un accent qu’il connaissait bien, l’accent de la frontière espagnole.
Elle était venue, voilà trois années, des bords de la Nivelle, à la
suite d’un fils de famille, mort quelques mois plus tard aux environs de
Marrakech. Depuis, elle faisait fortune et se vendait avec simplicité en
attendant d’avoir de quoi se marier quand elle retournerait au pays.
Elle accueillit l’Anglais avec une déférence complaisante et s’apprêtait
à lui obéir de son mieux. Mais il la regarda et brusquement il songea
que ce corps majestueux n’était pas fait pour le distraire. Il
l’interrogea pour connaître si elle avait vécu à Biarritz. Elle lui
répondit qu’elle avait servi chez des personnes qu’elle nomma. C’était
des cousins des Coulevaï. Il l’interrogea derechef et, sans transition,
il l’injuria. Il lui dit que toutes les femmes étaient insensées, qu’il
les méprisait, et qu’il admirait un bouvier qu’il avait vu reconduire la
sienne à la maison à grand renfort de pied au cul. Il ajouta que tout le
sexe ne méritait pas d’occuper un homme, à moins qu’il ne fût, cet
homme, tout à fait gâteux. Il commanda à la Basquaise de lui verser un
verre de fine. Nue et tremblante, elle servit la liqueur. Il lui jeta
cinq cents francs et s’en alla rempli d’une colère incompréhensible. Il
était déjà sur le bateau et pestait d’attendre l’appareillage, qu’elle
demeurait encore ahurie de l’incohérence de son client. Enfin, il lui
sembla qu’elle avait compris et, le soir, elle raconta l’histoire à un
colon de ses fidèles:
--Mon petit, finissait-elle, ce type-là, il en tient! Sûr qu’il est
cocu,--et qu’il le sait.
Pendant la traversée, Oswill ne se montra pas. Il se sentait d’humeur à
proférer des choses excessives et se cachait. Chose notable: il oubliait
de boire. Il lui venait une haine de lady Oswill et il pensait que,
volontiers, il lui ferait du mal. Il cherchait. Il se dit soudain qu’il
avait sur elle un titre de propriété, qu’il lui verserait un narcotique
et qu’il userait de ses privilèges, comme un mari impitoyable. Il
examina ce projet pendant que le navire roulait sur la mer nombreuse.
Il en comprit la vanité.
Alors il résolut l’impossible: il résolut d’obtenir, après trois années,
le consentement d’autrefois. Soudain, il le voulut avec fermeté. Il ne
voulut plus que cela. Il se revoyait aux heures du mariage, et, dans son
cerveau abîmé, toujours apte à détruire, l’image de Stéphane et celle de
la prostituée de Casablanca se confondaient. Il se dit qu’également
elles étaient à lui, et que, de l’une ou de l’autre, il avait le droit
d’exiger. Pourtant il avait l’intention de dissimuler sa frénésie et de
tenter une expérience. Il se le formula ainsi:
--Sa résistance est un morceau de sucre. Dans quel mélange le ferais-je
fondre?
Il fabriqua d’avance un mélange de fourberie et de volonté, à base de
flatterie, avec un soupçon de magnétisme. Il fut enchanté, ne douta pas
de réussir, sauta du bateau dans sa voiture, roula sans arrêt jusqu’à
Biarritz: quand il arriva chez lui, son domestique lui dit que lady
Oswill était partie depuis une semaine et qu’elle n’avait indiqué aucune
direction.
Alors il erra dans la ville, et il cherchait quelqu’un avec qui faire un
assaut de boxe. Il était secoué de colère et, pendant trois jours, il ne
cessa plus de boire. Il insultait les serviteurs. A la fin, il
s’endormit comme un enfant après une correction. Quand il se réveilla,
il était redevenu lucide. Il décida de se venger et il examina la
situation avec méthode. Il ne doutait plus de la victoire complète de
l’amant. Il était persuadé que lady Oswill connaissait tout de lui,
jusqu’à sa misère. Il pensait qu’elle l’avait suivi pour l’en tirer, et
qu’elle était pareille, dans sa richesse, à ces pauvresses de la nuit,
qui se consolent de leurs dégoûts en payant les joies de leur cœur. De
jour en jour, son visage s’éclairait et sa fureur devenait calme, parce
qu’il savait qu’il allait nuire. Mais ce qu’il ignorait encore, c’est de
quelle façon il nuirait.
Pendant ce temps, Georges Dewalter tenait, comme on dit au combat. Mais
peu à peu, ainsi que le héros de _la Peau de chagrin_, il voyait son
bonheur se rétrécir. Son angoisse renaissait. Et Stéphane, dans
l’éblouissement de son amour, vivait simple et souveraine. Chacune de
ses heures était remplie de joie. Elle ignorait les sentiments célés de
ces deux hommes.
XIV
En octobre, Paris renaît. Après la trêve des vacances, chacun revient de
la montagne ou des bains, de ces séjours salubres, avec une frénésie de
vie citadine. Les théâtres, les cabarets à la mode retrouvent leur
clientèle, hier dispersée au gré des stations ou des chasses. Les voies
regorgent d’une circulation affairée et, dans les soirs précoces de
cette fin de l’automne, elles s’illuminent en même temps que les
voitures, les vitrines et les balcons. Cependant, l’arrière-saison,
dorée et mûre comme un fruit lourd, permet encore aux foules de respirer
dans les jardins. Partout circule un plaisir de se retrouver dans ses
habitudes. Ce n’est plus le luxe nerveux des grandes semaines
printanières quand, vers l’Étoile, la capitale elle-même est une ville
d’eaux. Réunissant, entre ses murs trop étroits, ses enfants prodigues
et tous leurs cousins de province, c’est partout à la fois que Paris
redevient Paris.
Stéphane ne se lassait pas d’en profiter. Elle jouissait de la triple
félicité de se sentir amoureuse pour la première fois, d’être libre avec
son amant entre la place Vendôme et le rond-point des Champs-Élysées, et
d’avoir un compte ouvert chez tous les fournisseurs qui font, de ce
point précis de la France, le comptoir le plus merveilleusement raffiné
de l’univers. Ce jour-là, elle rencontra Pascaline Rareteyre.
Elle avait quitté Biarritz deux semaines après son amie et, depuis
quelques jours, elle était à Paris. Elle n’avait pas encore eu le temps
d’aller au Ritz. Ensemble, elles remontèrent vers l’Étoile. Un souffle
tiède rendait la promenade légère. Les deux femmes marchaient avec
plaisir et, parce qu’elles étaient belles, les passants quelquefois se
retournaient.
--Ton départ n’est point passé inaperçu, dit Pascaline. Chacun s’est
rendu compte qu’il coïncidait avec la disparition de M. Dewalter. Tes
meilleurs amis en ont parlé.
--Ils y ont trouvé un sujet de conversation, répondit tranquillement
lady Oswill.
Elles cheminèrent quelques instants en silence. Pascaline regardait
Stéphane et, joyeuse, elle constatait le rayonnement de son visage. Il
ne portait plus cette tristesse hautaine qui, autrefois, même dans le
sourire, lui donnait de l’austérité. Il semblait que, sur la bouche plus
sinueuse, on voyait les baisers récents.
Stéphane devina peut-être l’admiration de son amie. Elle éprouvait le
désir de parler de son bonheur. Elle dit:
--Si tu savais comme je suis heureuse!
--Tant que ça!
--Plus que ça... Georges a illuminé ma vie.
--Je le vois bien, dit Pascaline...
Mais elle ajouta:
--Et ton mari? Toujours au Maroc?
--Sans doute, répondit Stéphane.
--Pas de nouvelles?
--Aucune.
Elle montrait, dans ses brèves répliques, une indifférence absolue et
semblait ne pas se préoccuper d’Oswill, pas plus que d’un étranger.
Pascaline, surprise, insista:
--Il va tout de même falloir t’en retourner?
--Oui.
Elle soupira et, durant plusieurs secondes, elle semblait suivre une
pensée secrète. Enfin, elle la dévoila:
--Par moments, j’aspire à plus de liberté, Pascaline. Vivre sans
Georges, ce n’est plus vivre. Je voudrais être sa femme.
--Oh! Oh! C’est beaucoup, ça, dit Mme Rareteyre en riant.
--Non, ce n’est pas beaucoup. Je n’ai jamais eu d’amant, moi. Et si
demain la vie nous séparait...
--Pourquoi vous séparerait-elle? repartit son amie. Vous me semblez
décidés, l’un et l’autre, à ne pas vous laisser désunir?
--Certes... Tout de même, je reste mariée et, comme tu le dis, il va
falloir que je m’en retourne.
Elle soupira, avec ennui:
--Pauvre Georges, comment fera-t-il quinze jours sans moi?...
--Il t’écrira.
Elle sourit, orgueilleuse:
--Quelles belles lettres! Je relirai tout ce qu’il me dit quand il est à
mes pieds. Je passe mes doigts dans ses cheveux, je sens la chaleur de
son front fiévreux...
--Il a la fièvre, interrompit Pascaline drôlement.
Stéphane sourit encore:
--Il a toujours un peu la fièvre, comme si son âme était en feu. Sa
tête, son cœur travaillent sans cesse pour moi. Il me regarde avec
bonté: je vois son amour dans ses yeux et, d’une voix charmante, il me
dit des choses très belles.
--Tu as de la chance, répondit Mme Rareteyre, toujours gaîment. Beaucoup
de chance! Un tel amant, du premier coup! Moi qui ai tant échantillonné.
Lady Oswill sembla ne pas avoir entendu.
Gravement, avec une solennité involontaire, comme pour remercier les
dieux, elle murmura:
--Oui, j’ai de la chance! Il arrive que ma joie trop pleine d’angoisse,
comme dans ces nuits sereines de l’été, quand la lune semble
dangereuse...
--Je n’ai pas remarqué... Je ne suis pas une intellectuelle, dit
Pascaline avec entrain.
Elles avaient atteint le haut de l’avenue des Champs-Élysées. L’heure
était chaude et cendrée et la lourde silhouette de l’Arc de Triomphe se
découpait, pesante et massive, sur la dernière lueur du couchant. De
rapides voitures, silencieuses comme des oiseaux nocturnes, parcouraient
la voie luxueuse et, de minute en minute, le ciel perdait ses reflets.
Il n’y avait aucune hâte chez les passants.
Stéphane s’arrêta au coin de la rue Lord-Byron.
--Qu’est-ce que tu fais? demanda Mme Rareteyre.
--Georges habite ici. Il te priera un jour pour le thé.
--Je viendrai certainement, acquiesça la rieuse jeune femme. J’aime cet
homme qui te rend heureuse et je veux l’en complimenter.
--Tu pourras le faire, répondit lady Oswill.
Sa voix était douce et profonde et toute son ardeur et sa joie angoissée
s’y distillaient subtilement.
* * * * *
Quand elle fut dans le salon où Georges l’attendait, elle le trouva dans
l’ombre. Il n’avait pas allumé les lampes et, peut-être, il ne s’était
pas aperçu de la descente de la nuit. Il donna la lumière et se montra
souriant. Elle ne l’avait pas vu depuis le déjeuner. Elle se blottit
d’abord contre lui, et, sans rien dire, se fit cajoler. Il lui rappela
qu’elle avait donné rendez-vous à la femme de chambre. On l’appela.
Stéphane dit qu’elle ne retournerait pas à l’hôtel, que son couturier
devait lui livrer une robe nouvelle et qu’il fallait la lui apporter.
Elle ordonna aussi de téléphoner chez Lewis. Elle portait une toque de
ce modiste universel. Elle l’ôta et la fit poser dans la chambre. Elle
ne se gênait en rien, dans sa résolution presque farouche d’avouer
toujours, à toute heure, son amour et son orgueil d’aimer.
Quand ils furent seuls, elle l’examina, joyeuse. Il était pâle, avec une
ombre dans les yeux, mais son visage était viril et sans tristesse, un
peu crispé comme celui des gens qui s’obstinent à regarder de trop loin.
Il y avait une bonté indéfinissable dans son sourire et il la
contemplait naïvement comme un enfant admire une image. Elle en
ressentit un plaisir si grand qu’il devint physique et parcourut son
corps entier à la façon d’une caresse. Elle balbutia pour lui ce qu’elle
avait dit à Pascaline:
--Je n’ai jamais été heureuse dans ma vie comme je le suis depuis un
mois, Georges!
Il tressaillit et ses traits s’adoucirent encore, comme si cette petite
phrase le récompensait d’une souffrance. Il voulut l’entendre encore:
--Vraiment?
Dans un mouvement de volupté, elle lui tendit ses deux bras. Elle les
élevait comme des anses vivantes et ils semblaient chargés de toute sa
tendresse. Elle rayonnait. Il prit cette tête admirable dans ses mains
et parla en la contemplant:
--Voix délicieuse... Beauté... féerie... mirage... comme je t’aime...
Elle rit d’un rire sain, jeune, et se leva. Coquette, elle sembla jouer
d’elle-même:
--Mirage?... Mirage?... Comment, mirage? J’ai de la réalité, je
suppose...
Il lui répondit doucement:
--Non.
Dans une sorte de pirouette, il s’écarta. Alors elle rit de nouveau:
--Oh! tu es trop philosophe pour moi. Féerie, je veux bien. Mais
mirage!...
Elle pensait avec plaisir à son corps généreux qu’elle ne cessait de lui
donner. Elle lui cria:
--Tu ne sais pas très bien ce que tu dis... Je l’ai déjà remarqué; tu
prends des airs graves savants... Tu dis des mots sans suite...
Il l’interrompit, en clown:
--Toujours, les fous!
Et, tandis qu’elle riait encore, il la ressaisit et la serra de toutes
ses forces. Alors elle eut vers lui un élan, un élan extraordinaire qui
venait du fond de son être. Elle lui dit qu’il avait droit à sa vie
entière. Elle fut surprise de lui entendre répondre bizarrement, comme à
son insu, comme pour lui-même, qu’il n’avait droit à rien du tout. Elle
le trouva soudain excessif, tantôt triste, et tantôt trop gai. Après un
temps de silence, elle lui demanda s’il avait quelque chose à lui
cacher?
Elle insista. Il lui semblait qu’il avait une inquiétude obscure:
--Dis-le-moi. L’idée que tu pourrais me cacher quelque chose serait pour
moi insupportable. Je ne pourrais plus l’oublier. Je te pose une
question aujourd’hui, tout de suite: as-tu quelque chose à me cacher?
Elle avait pris ses mains et elle le regardait avec ses grands yeux
nets. Pendant quelques secondes, il eut une espérance insensée. Il crut,
le temps d’un éclair, qu’il allait parler. Mais elle lui fit peur, tant
il vit de loyauté sur son visage. Il sentit que, s’il avouait, c’était
fini, que jamais plus elle ne le croirait. Il se souvint qu’une fois
déjà, le premier soir de Ciboure, elle lui avait dit avoir le mensonge
en horreur. Alors, il pesa sur les mots, tout proche d’elle:
--Non, dit-il. Non. Je n’ai rien à te cacher... Je t’aime simplement et
je suis heureux.
--Tant mieux, murmura-t-elle, tant mieux. La découverte d’un secret
entre nous m’aurait glacée.
Et ils parlèrent d’autre chose.
Il la sentait rassurée, confiante dans sa parole. Avant de lui répondre,
il l’avait bien regardée et, de nouveau, elle était joyeuse. Elle fit le
projet d’aller au théâtre et de dîner d’abord au cabaret du Caneton,
chez des Russes qui, près de la Bourse, rôtissent le mouton sur de
longues aiguilles et fabriquent des potages glacés, tandis que des
tziganes font sortir de leurs violons le chant des marins du Volga.
Trois jours auparavant, ils avaient passé là une heure agréable. Il
l’approuva de vouloir y retourner. Ils étaient seuls. Il la dévêtit et,
quand elle eut pris son bain, il essuya lui-même le beau torse mouillé,
les jambes magnifiques et les pieds charmants qui l’avaient apportée.
Mais la femme de chambre revint avec la robe nouvelle. Alors il les
abandonna et passa dans sa propre chambre.
Quand il fut prêt lui-même pour le dîner, il tira d’un tiroir une
lettre. Elle était de son écriture. Sans la relire, il la mit sous
enveloppe. L’enveloppe, déjà rédigée, portait l’adresse de Me
Montnormand, notaire à Saint-Germain-en-Laye. Close, il la tenait dans
une main et, machinalement, il en frappait l’autre, à petits coups
irréguliers. Il faisait ce geste, le regard perdu, Enfin, il glissa
l’objet dans sa poche et retourna près de Stéphane.
--Suis-je belle? demanda-t-elle en souriant.
Elle surgissait d’une robe, d’une fleur éclatante, et des diamants
ruisselaient sur elle comme une rosée. Écrasée ses pieds, la domestique
recousait une perle de la jupe. Elle-même, les bras levés, elle
arrangeait une mèche rebelle de ses cheveux, près de l’oreille, qu’on
voyait nue. En bas on entendait le bruit calme de l’avenue somptueuse.
Il l’aida à mettre le manteau de zibeline et, quand ils furent
descendus, la femme de chambre les regardait par la fenêtre: elle vit M.
Dewalter tirer de sa poche une enveloppe, hésiter à la couler dans une
boîte aux lettres et puis la replacer sur lui, tandis que lady Oswill,
indifférente à ce geste, disparaissait dans la voiture.
XV
Maintenant la ville s’environnait souvent de brumes. Les longues pluies,
porteuses des suies et des poussières infectes des usines du Nord,
descendaient vers l’Ile-de-France. Une bise méchante sifflait à l’angle
des rues et tordait l’eau en lanière de fouet avant d’en frapper les
visages. Dans les autobus, dans les magasins, aux entrées du
Métropolitain, dans les cinémas, une buée malsaine sortait des
vêtements, aussitôt que l’atmosphère devenait plus chaude et la
tristesse des grandes cités, pendant les dures saisons, tombait sur
plusieurs millions d’existences.
C’est alors que chaque geste, dans Paris, devient une fatigue. La foule
s’use à circuler. La fourmilière mange ses fourmis; le travail et le
plaisir ont le soir les mêmes yeux creux; mais la vie continue dorée
pour ceux qui peuvent chaque jour jeter au gouffre un millier de francs.
Il ne faut pas moins pour descendre de sa voiture, déjeuner au café de
Paris ou chez Montagné, faire deux courses, dîner au Ritz et entendre
d’une loge, Raquel Meller. Lady Oswill, sans avoir à y prendre garde,
avait, depuis un mois, dépensé place Vendôme et rue de la Paix un peu
plus de deux cent mille francs. Et, parce qu’il vivait auprès d’elle et
qu’il fournissait l’argent des sorties,--les frais de route, si l’on
peut dire,--Georges Dewalter n’avait plus rien. A peine quelques billets
de mille, de quoi tenir une semaine ou deux, et puis le gouffre. Il le
savait et maintenant son angoisse était revenue.
* * * * *
Le milieu de novembre approchait. Elle lui dit qu’elle ne pouvait se
dispenser de retourner à Biarritz, qu’elle était sans nouvelles de son
mari dont ils évitaient de parler, mais qu’il devait maintenant revenir
en France d’un jour à l’autre. Elle jugeait qu’une organisation nouvelle
de sa vie était devenue indispensable. Elle ne doutait point de la
sagesse d’Oswill et qu’il serait complaisant, pourvu qu’elle ne
l’abandonnât point tout à fait et continuât, plusieurs mois par an, la
vie commune. Elle résolut de prendre le train et elle pensait que
Georges l’accompagnerait. Mais il lui objecta qu’il était retenu par
certains travaux. Il avait feint de s’occuper d’économie politique.
Elle le crut parce qu’il le disait.
Il fut convenu qu’elle irait seule à Biarritz et reviendrait après une
absence de trois semaines ou qu’alors il l’irait rejoindre. Elle se
prodigua à lui pendant les derniers jours et il sembla que leur amour,
loin de s’affaiblir à l’usage, devenait, chaque nuit, plus impérieux.
Enfin, le 11 novembre,--le jour de l’Armistice et de la Saint-René,--il
la conduisit à la gare.
Il était sept heures du soir. Une pluie tombait du ciel avec une telle
violence qu’elle rejaillissait sur l’asphalte glissant. Il l’accompagna
jusqu’à la cabine des wagons-lits qu’elle avait choisie à une seule
place et la femme de chambre occupait un autre single. Le grand train
lourd pesait sur la voie souterraine. Le quai n’était pas animé et ils
le parcouraient en parlant à voix basse. Elle lui faisait mille
recommandations tendres et elle pressait sa main dans la sienne. Elle
était enveloppée d’un manteau de fourrure grise, d’où s’échappait une
odeur d’ambre. Son visage était encadré d’un chapeau combiné dans des
ailes d’oiseaux repliées et ses yeux prenaient du mystère sous un voile
léger. Il ne savait rien lui dire que: «Vous êtes belle!» Son intonation
frémissait et ils étaient si bouleversés de la douleur de se séparer
qu’elle ne s’aperçut pas qu’il ne l’avait plus tutoyée. Enfin les
serviteurs du train firent les derniers appels. Il fallut monter dans la
voiture et, du haut du marche-pied, elle lui parlait encore, cependant
qu’il tenait la barre d’appui verticale et, vers elle, levait sa tête
confuse. Il tremblait dans ses vêtements tandis qu’il affectait de ne
plus dire que des paroles ordinaires et ils sentirent l’ébranlement des
essieux. Le train qui emportait Stéphane était en marche.
Elle lui envoya un baiser de sa main gantée et il la vit déjà à dix
mètres de lui...
Deux ou trois secondes il resta ainsi, la contemplant, et puis,
brusquement, et ne sachant plus ce qu’il faisait, il prit sa course
tandis que s’accélérait la vitesse des roues. Elle le regardait sans
comprendre et elle ne comprit que quand il fut de nouveau auprès d’elle:
il avait sauté sur les marches et il était monté dans le wagon. Son
chapeau était tombé. Il partait sans rien, sans bagage, nu-tête. Il
serrait les dents avec une telle puissance que ses mâchoires se
dessinaient sous son visage maigre et que, d’abord, il fut incapable de
dire un mot.
Stupéfaite et joyeuse, elle s’exclamait de sa folie. Mais, toujours
muet, avec une ardeur sombre, il l’entraînait dans sa cabine et, la
porte refermée, il l’arrachait de son manteau. Il la pressait dans ses
bras et semblait vouloir se confondre avec elle. Ils entendirent dans le
couloir le maître d’hôtel du restaurant qui criait le premier service.
Alors ils rirent, sachant qu’ils n’iraient pas dîner. Ils agissaient
sans raison, ivres l’un de l’autre, tumultueux et anxieux à la fois,
comme des guerriers au combat.
Quand ils eurent repris leur empire, elle le caressait en souriant et
elle lui demanda s’il comptait ainsi passer la nuit et débarquer à la
Négresse, qui est la gare de Biarritz, sans un vêtement de rechange?
Mais il lui dit qu’il n’avait voulu que gagner deux heures et qu’il
descendrait du train aux Aubrais. Elle regarda son bracelet et connut
qu’ils avaient encore cinquante minutes avant d’arriver à cette station.
Elle se sentit lasse et il lui conseilla de se coucher.
Tandis que l’homme de service préparait la cabine pour la nuit, ils
restèrent debout dans le couloir, proches l’un de l’autre et maintenant
silencieux. Elle était envahie d’une quiétude douce et s’appuyait contre
lui. La pluie avait cessé. Une lune froide courait dans le ciel en sens
inverse du train. La campagne unie et sans beauté, coupée de routes
monotones, paraissait sans fin. Parfois, aux approches d’un village
endormi, la machine poussait des appels stridents; une plaque
retentissait au passage sous le poids du train; on traversait une gare
sans nom et des poussières enflammées allaient s’éteindre sur les
remblais. Une chaleur sèche et malsaine agaçait la gorge et, vers le
bout de la voiture, un voyageur gigantesque fumait sa pipe devant la
vitre ouverte. Une porte battait...
Stéphane rentra dans sa cabine et Georges la coucha comme une enfant. Il
étendit le manteau sur les couvertures trop minces, donna de l’air, mit
dans un verre deux roses qu’elle avait laissé tomber de sa ceinture.
Elle le regardait faire, heureuse d’être l’objet de tant de soins. Il
rangea dans le nécessaire les bagues qu’elle laissait traîner sur la
tablette du lavabo et, quand elle fut bien prête pour la nuit, il
s’assit à l’angle du lit. Elle lui souriait, apaisée, après la frénésie
qui, tout à l’heure, les avait secoués, comme le vent les jeunes saules,
et, comblée, elle porta la main aimée à ses lèvres. Alors il
s’agenouilla et leurs deux têtes se regardaient.
--Es-tu certain de me quitter aux Aubrais? lui demanda-t-elle, douteuse.
Ne va-t-il pas plutôt falloir que je te fasse un peu de place? C’est
bien petit.
Elle sentait qu’elle l’aimait follement. A l’oreille, il lui répondit
qu’il allait descendre et qu’elle devait s’endormir. Il caressait son
front, ses lourds cheveux et il vit ses yeux se fermer. On eût dit qu’il
avait eu la volonté de lui procurer le sommeil. Elle percevait à peine
que le train venait de s’arrêter et les voix étrangères au dehors.
Brusquement, elle se réveilla. Il s’était relevé et, courbé vers elle,
il la regardait avec un air extraordinaire, une espèce de bonté
surhumaine. Elle eut le temps à peine de lui tendre ses bras nus, de
prendre ses lèvres, de balbutier qu’elle reviendrait vite. Déjà il était
sorti du compartiment après un baiser silencieux. Alors elle bondit vers
la fenêtre, ouvrit le volet de bois et, accroupie sur la couchette, elle
le voyait, sur le quai sali par la pluie. Il ne faisait plus un
mouvement et il regardait avec stupeur le grand train luxueux qui
l’emportait, tandis que, derrière la vitre, elle lui dessinait un geste
d’adieu et qu’elle lui criait: «A bientôt!» sans comprendre qu’il
n’entendait plus.
XVI
Le lendemain, vers midi, le domestique que lui avait procuré l’agence,
six semaines auparavant, le vit revenir. Il était blême et couvert de
boue, comme s’il était tombé. Il ordonna qu’on le laissât dormir. Le
valet lui demanda de quoi régler certaines dépenses. Il le fournit et
disparut dans sa chambre.
L’après-midi et la nuit s’écoulèrent sans qu’il donnât signe de vie.
Le lendemain, il n’apparut point non plus dans la matinée et, comme le
soir descendait, on commença de s’inquiéter. On délibérait à l’office
pour savoir ce qu’il fallait faire, quand on sonna. Mais le tableau
marquait que l’appel ne venait pas de lui: quelqu’un s’annonçait à la
porte d’entrée.
On ouvrit. Un vieil homme demanda si M. Dewalter était là? Le serviteur
l’introduisit dans le salon. Alors il donna son nom et dit qu’il était
Me Montnormand, notaire.
C’était un petit personnage à l’aspect doux et falot, habillé de
vêtements trop larges. Un grand manteau tombait sur ses jambes
hésitantes et son col était enveloppé d’un vaste foulard de soie blanche
avec des pois noirs. Ses cheveux étaient blancs et soyeux comme ceux
d’un vieux musicien. Il portait une barbe courte qui semblait sur ses
joues une mousse de savon. Il avait un aspect comique de province, mais
son front large et ses yeux remplis de loyauté inspiraient le respect et
la sympathie. Avec étonnement, il s’avançait à petits pas dans le salon
et regardait alternativement la richesse de l’installation et le valet,
implacable dans son habit noir. Enfin, il demanda humblement:
--Vous êtes le domestique de M. Dewalter?
--Oui, monsieur, répondit l’homme, tout à fait surpris à son tour.
Me Montnormand hésita une seconde et posa une seconde question:
--Est-ce que... avant... vous le connaissiez?
--Avant quoi, monsieur?
--Avant d’être son domestique?
--Non, monsieur...
Il gardait une attitude correcte, habituelle à la livrée, mais les
demandes saugrenues du visiteur inspiraient son mépris. Il pensa: «Drôle
de notaire». Montnormand hochait la tête en le regardant. Il semblait
ahuri et ne rien comprendre. Son interlocuteur le crut gâteux.
--Je vais prévenir monsieur, dit-il.
Comme il sortait, il remarqua avec dégoût que le vieil homme le saluait.
Seul, Montnormand parcourut la pièce avec stupeur. Sur une bergère,
traînait un châle de soie parfumé, le beau châle de Stéphane, celui
qu’elle avait mis un jour pour aller aux courses de taureaux et que,
négligente, elle avait laissé là, chez son ami. Le notaire, de ses mains
fragiles, prit l’étoffe. Il l’admirait en hochant la tête. Enfin il
murmura:
--Pauvre petit...
Il avait vu Dewalter au berceau; plus tard, il avait connu le secret de
son origine, quand le père véritable s’en était allé en Chine; il avait
jugé les vertus et les défauts de son éducation romanesque et, quand la
mère était morte, il avait eu beaucoup de peine. Sans le lui dire, il
avait aimé cette femme dont le cœur était fidèle et qui, son amant
disparu, s’était usée elle-même, comme les moulins qui n’ont plus de
graines à moudre, quand ils continuent à tourner. Il avait suivi la
jeunesse de Georges, espéré sa réussite brillante. Plus tard, après les
premiers échecs de la vie, il avait admiré sa conduite aux combats et,
dernièrement, il avait approuvé le projet du départ en Afrique.
Dewalter, alors, était venu le voir à Saint-Germain au sujet d’une
petite maison qu’il possédait encore à Poissy, déjà une fois
hypothéquée, la maison natale, dont les loyers payaient tout juste les
frais et qu’il conservait par souvenir, se disant, sans se le formuler,
que, dans cette maison, sa mère avait aimé. Ensemble, ils avaient évoqué
des souvenirs et Georges avait compris que ce vieillard restait son seul
ami. Il s’était senti heureux d’être tutoyé par lui. Montnormand lui
avait remis ses quatre sous, lui prédisant que, là-bas, le destin lui
serait meilleur... Il n’y avait pas deux mois! Le notaire se rappelait
son visage sans gaieté, mais calme, beau, rayonnant d’une énergie
sereine. Il y songeait dans le salon et, quand Georges entra, il eut un
geste de désolation.
Il voyait un être traqué, affaibli, touché par la douleur comme par une
arme, un malade. Depuis quarante heures, il avait, d’un seul coup,
laissé paraître ses angoisses intérieures, toujours cachées à Stéphane
par un miracle de volonté. Elles étaient sorties. Leurs stigmates le
marquaient. Sa fièvre, obscure pendant des jours, flambait. Dans ses
yeux, on en voyait l’incendie. Dans sa chambre, il avait maigri. Il
n’était pas rasé. L’énergie d’autrefois, la douleur d’hier, avaient fait
place à une expression de lassitude nerveuse, comme celle des joueurs
qui ont tout joué et qui ont perdu. Son haleine était chaude. Il avait
soif.
Il sourit à son vieil ami, sans oser s’approcher de lui. Enfin, il lui
dit:
--Je n’espérais pas que vous viendriez.
--Si tu ne l’espérais pas, pourquoi m’as-tu écrit? répondit Montnormand
avec bonté.
--Parce que je l’espérais tout de même!
Ils se regardaient, toujours à quelques pas l’un de l’autre. Le petit
notaire hochait sa tête falote. Il murmura, navré:
--En voilà une histoire!
Le visage de Georges parut plus triste encore. Il dit:
--C’est la destinée...
--Oh! la destinée!... la destinée!
Mais il ajouta, sans y croire, pour le consoler:
--Qui sait, cela va peut-être bien tourner?
--Non, répondit Dewalter. Elle est partie avant-hier. C’est fini.
* * * * *
Il s’assit sur le premier fauteuil avec une espèce de geste mécanique,
et ses yeux ne semblaient plus rien voir que le passé. Il avait l’aspect
des gens qu’on a torturés. Montnormand s’approcha de lui et l’embrassa.
Les yeux remplis de larmes, il ne le voyait plus bien.
--Vous êtes un brave homme, articula le malheureux d’une voix lente.
--Je t’ai vu tout petit... tout petit... balbutia le notaire.
Il ne savait plus dire autre chose, bouleversé par l’aspect de cette vie
ruinée, par cette douleur poignante d’homme. Son vieux cœur idéaliste,
son cœur d’autrefois, s’était réveillé... Il répétait sa phrase: «Je
t’ai vu tout petit...» Il remuait son corps chétif, un peu ridicule, qui
l’avait toujours empêché d’être aimé et, dans le salon sans lumière, il
lui semblait voir une ombre glisser, une ombre triste, démodée, l’ombre
légère d’une femme morte depuis vingt ans... Il se disait que son fils
était la seule chose vivante qui restât d’elle sur la terre, et qu’elle
lui demandait de le sauver.
XVII
Maintenant la pauvre histoire de Georges Dewalter coulait de ses lèvres.
Depuis deux heures, il la racontait. Le vieil homme, avec sagesse et
pitié, écoutait le récit qu’il connaissait déjà par la lettre qu’il
avait reçue, la lettre que Dewalter, enfin, avait envoyée. Mais la fin
était nouvelle:
* * * * *
--Dans la nuit, disait Georges, j’ai entendu le train s’éloigner. Je ne
la voyais plus; mais le bruit de sa marche persistait et plus loin,
toujours plus loin, j’écoutais son roulement qui se prolongeait dans les
ténèbres, et je voyais sa route dans le ciel, une lueur rouge,
incertaine, et qui diminuait. Un moment, par un caprice de l’atmosphère,
le halètement de la machine augmenta, et le tumulte des wagons qui
s’enfuyaient. Et puis, ce fut le silence soudain. Plus rien. Alors je me
sentis tout à fait seul. Je me rappelle un timbre qui sonnait dans la
gare, en appelant je ne sais quoi... Toutes les sensations de
l’extérieur m’entraient à vif... Sur une voie de garage, des beuglements
de bétail, des chasseurs chargés de bêtes mortes devant une salle
d’attente, des cages étagées qui renfermaient des poules prisonnières.
Je ne pensais rien et en même temps je voyais tout. Après quelques
minutes affreuses, je suis sorti de la gare et je me suis mis en marche
dans la direction d’Orléans. J’allais, d’instinct, du côté où le train
l’avait emportée. Le ciel s’était éclairci. La lune chancelait sur la
route glacée et je marchais comme un homme ivre. Et puis la pluie a
recommencé et je suis entré dans un hôtel, un hôtel triste, un bouge à
rouliers. Là, j’ai passé la nuit... On m’a donné une bougie, on m’a
conduit dans une chambre infecte. Alors j’ai été chez moi, vraiment chez
moi, dans ma misère. J’avais la sensation que le patron du garni se
méfiait, qu’il me guettait par la serrure et que je donnais l’impression
de fuir après un mauvais coup... Mais ça m’était égal... Et puis j’ai
ouvert mon portefeuille...
Il racontait cela d’une voix sourde, sans intonation, de la voix d’un
homme que tout frappe, qui est à bout et nu.
--Je crois que j’ai dormi une demi-heure. Le réveil, quand on est dans
la douleur, voilà le terrible. On reste, une seconde ou deux, hébété, et
puis on recommence à savoir. Imaginez-vous que d’abord j’avais oublié.
Je me disais: «Ah! çà, où est-ce que je suis?» Et, tout d’un coup, je me
suis rappelé. Voyez-vous, c’est le pire. Quand on a dormi, le chagrin
s’est reposé, et alors...: si vous saviez ce que j’ai éprouvé! Je ne
peux pas le dire... Non, je ne peux pas!...
Il mit la tête dans ses mains et se tut.
--Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Montnormand avec hésitation.
Dewalter se redressa à moitié, lentement, et le regarda. Ils eurent un
long silence et le vieil homme détourna les yeux.
--Vous voyez bien, dit Georges.
Il se leva.
--Je n’avais qu’une idée: durer. J’ai duré deux mois. C’est fini.
--Tu oublieras, balbutia son ami.
--Pour l’amour du ciel, ne me le dites pas, cria-t-il. Ce serait
horrible. Pensez que je n’aurai plus que ça: ma tête avec un souvenir
dedans.
Mais le bonhomme s’agita:
--Il te fera tant de mal, ce souvenir! Oui, il te fera du mal. Tel que
tu me vois, le plus dépourvu des hommes, j’ai eu, moi aussi, dans ma
jeunesse, une fois, un amour. Il n’a pas bien tourné. Eh bien quand j’y
repense... et... il y a longtemps... je souffre encore beaucoup.
Sa voix s’étranglait.
--Voudriez-vous oublier? demanda Dewalter.
--Oui.
Toute une vieille douleur dictait sa réponse, mais Georges fit un pas
vers lui et il lui parlait presque avec violence, comme pour s’accrocher
à ce qu’il avait fait:
--Eh bien, moi pas. Non, moi pas. Je me suis enrichi pour ma vie
entière. Jusqu’à mon dernier sou, j’ai tout dépensé pour m’enrichir. Où
je serai dans six mois, un an, où et quoi, je l’ignore? Ouvrier? Pas
même. Je ne sais pas travailler de mes mains... Enfin, où que je sois,
quand je serai bien fatigué, bien seul, j’ouvrirai ma tête, mon cœur et
je fouillerai, je fouillerai dedans. Vous me prédisez beaucoup de
souffrance?... Je sais. Je suis comme ces malheureux qui, dans un matin
de printemps, font leur provision pour l’hiver...
Il marcha. Le jour avait baissé. Il tourna le commutateur. Montnormand
le vit plus blême encore que tout à l’heure.
--Tu te détruis, dit-il, tu t’intoxiques. Tout est ton cerveau.
--Qu’est-ce qui n’est pas dans le cerveau? répondit Dewalter. L’homme
est fou. Comment, sachant ce que je savais, le sachant... condamné
d’avance, comment expliquez-vous ceci: j’étais heureux?
--C’est toute la vie, murmura le notaire en remuant maladroitement ses
petits bras avec des gestes de pantin. Toute la vie!... Dix jours... dix
ans... c’est la même chose! Si on pensait toujours à la fin...
--C’est vrai, reprit Dewalter. Et pourtant nous construisons... J’ai
construit pièce par pièce, pour elle, un personnage. Il était devenu
vivant, même pour moi. Je l’avais fabriqué de mes aspirations. C’est lui
qu’elle aime. Et il était riche... Ah! si vous saviez comme il était
riche!...
Montnormand comprenait bien de quelle richesse il parlait, richesse du
cœur, de l’esprit, richesses que la richesse n’aurait dû que servir... A
son tour, il commença de dire ce qu’il croyait utile. Il voyait
l’immense douleur de son ami et, pour la vaincre, il se jeta sur elle. A
la fois admirable et ridicule, il essayait de la détruire avec des ruses
de nain qui veut abattre une géante. Il trouvait des paroles
magnifiques, des mots lourds de sens. Il prêcha le courage, la joie de
se grandir en souffrant. A la fin, il offrit son argent. Georges refusa.
Il insista:
--J’ai confiance en toi, disait-il, je sais que tu es honnête. Tu n’as
rien fait de mal. Si tu as été faible et imprudent, tu as payé ta faute
de ta douleur. Grâce au ciel, tu n’as plus rien. Mais je te prêterai,
moi, de quoi partir et t’installer au Sénégal. J’ai confiance. Avec mon
argent, je sais que tu t’en iras! Et, pour me le rendre et pour me faire
plaisir, tu travailleras. Tu n’as pas le droit de refuser puisque je te
crée un devoir. Si tu le veux, de là-bas, tu lui écriras, à cette femme.
Tu pourras le faire, sans craindre d’elle un jugement puisque tu seras
parti.
Mais Georges lui répondit non: jamais elle ne saurait qu’il lui avait
menti. Il dit qu’il lui adresserait une lettre pour prétexter un voyage,
et puis plus tard, une autre pour lui apprendre que son absence se
prolongeait, et qu’enfin il laisserait agir le temps. Jamais il ne la
reverrait. Les paroles de son ami lui donnaient de la force. Il
emporterait son chagrin et pleurerait la vivante comme une morte.
Montnormand lui demanda de lui jurer qu’il partirait ainsi. Il le jura.
Alors, le vieux notaire sut qu’il l’avait sauvé. Ils s’embrassèrent et
Dewalter resta seul.
Il ouvrit la fenêtre et respira l’air froid de la nuit.
Il se sentait désespéré mais résolu. Il eut le courage, qu’il n’avait
pas eu depuis quarante-huit heures, de prendre soin de lui. Il se rasa,
s’habilla et descendit dans la ville. Il alla dîner dans un petit
restaurant près de la gare Saint-Lazare et il s’obligea à lire un
journal. Mais il était incapable de comprendre une ligne. Il s’occupa
d’examiner sa douleur, sachant qu’il allait falloir vivre avec elle. Il
était décidé à la discipliner comme une compagne de tous les jours,
comme une servante fidèle qu’il allait emmener en exil. Chaque fois que
l’image de Stéphane surgissait en lui, il la regardait en face, voulant
s’habituer à lui sourire. Il souriait, et sa souffrance était terrible.
Pourtant, il était satisfait de son courage. Il se sentait sur la vraie
route et il se rappelait son serment et l’argent qu’il avait accepté de
Montnormand en jurant de partir.
Il remonta vers l’appartement qu’il ne devait quitter que le lendemain.
En marchant, il se demandait s’il n’allait pas faiblir, là-haut, dans
ces pièces encore toutes parfumées d’elle et s’il ne serait pas plus
sage en allant à l’hôtel? Mais il songea qu’il était pauvre et qu’il
devait désormais éviter toutes les dépenses. Il comprit aussi que la
douleur était partout et que fuir l’asile de son bonheur perdu, ce
serait lâche et inutile. Ainsi, il arriva devant la maison.
Comme il y arrivait, il vit la femme de chambre de Stéphane.
Il la vit, et puis il ne la vit plus, car son saisissement fut si
violent que, pendant quelques secondes, il resta environné d’un
brouillard. Enfin, il distingua qu’on lui parlait.
D’une voix rapide, la femme de chambre le prévenait qu’elle le guettait
depuis près d’une heure, que lady Oswill était revenue de Biarritz, que
son mari l’avait retrouvée et qu’il était lui-même dans l’appartement.
Elle ajoutait que Dewalter aurait tort de monter, que sir Oswill était
toujours armé, mais que pour «madame»... elle ne craignait rien...
Déjà elle parlait seule. Georges, soulevé d’anxiété et peut-être de
joie, avait disparu dans l’immeuble, et les étages qu’il escaladait
semblaient disparaître sous ses pas.
XVIII
Tandis que Montnormand s’efforçait de sauver Dewalter et que lui-même,
resté seul, s’y essayait, deux autres forces, l’une d’amour, l’autre de
haine, intervenaient dans son destin. Elles allaient se refermer sur lui
comme un étau.
En arrivant à Biarritz, où elle n’était revenue que pour ne pas en être
absente quand Oswill rentrerait, Stéphane avait appris que son retour
avait eu lieu, qu’il était resté quelques jours à la villa, et qu’il en
était reparti. Interrogeant les domestiques, ils lui répondirent que
leur maître avait annoncé que de nouvelles affaires l’appelaient au
Maroc et qu’il profitait du voyage de sa femme pour y retourner. Il
avait ajouté qu’il y resterait pendant un mois et qu’on le prévînt si,
par hasard, elle se réinstallait chez elle avant lui. Ces manières
d’agir furent agréables à lady Oswill. Elle en conclut que son mari
avait compris leur situation véritable et qu’il était d’accord pour
qu’ils continuassent à jouir chacun de leur liberté.
Mais elle regrettait de n’avoir pas été mieux renseignée et d’avoir
quitté Georges inutilement. Elle sentait la puissance de leurs liens et
chaque jour d’éloignement lui semblait perdu. Rien ne l’obligeait à
attendre. A peine fut-elle au courant des choses, qu’elle eut l’idée de
revoir Dewalter et, le soir même, elle reprenait le train à la Négresse.
La joie qu’elle allait faire à son amant effaçait en elle l’ennui du
voyage. Elle fut au Ritz le lendemain, vers midi, et, fatiguée, elle se
coucha. Elle voulait apparaître avenue des Champs-Elysées à l’heure du
dîner, dans toute sa splendeur, et à l’improviste. D’avance, elle
jouissait du cri heureux qu’elle entendrait. Mais, quand elle arriva,
Dewalter venait de sortir. Le valet de chambre lui dit le chagrin qu’il
avait montré. Elle en fut heureuse. Elle l’attendit. La cuisinière était
absente. Par le téléphone, elle commanda un dîner qu’on lui monta du
Fouquet’s voisin. Elle était joyeuse de se retrouver entre ces murs et,
comme toutes les femmes, elle faisait des projets.
Soudain, la femme de chambre fit irruption. Elle accourait du Ritz et
paraissait bouleversée.
--Qu’est-ce qu’il y a? dit Stéphane.
--Le mari de madame est là, madame, répondit Joséphine. J’étais dans la
chambre; je rangeais les robes comme j’en avais l’ordre. Soudain, je me
retourne; il y avait un homme...
--Un homme?
--Oui, madame, monsieur. Il venait d’entrer. Je ne sais pas comment...
Je ne l’ai pas entendu.
--Qu’est-ce qu’il vous a dit? demanda lady Oswill.
--Il m’a dit: «J’arrive du Maroc. Préparez-moi un bain.»
--Est-ce que vous êtes folle?
--Non, madame.
* * * * *
Elle ne changeait pas une syllabe. Mais Oswill avait menti. Jamais il
n’était retourné en Afrique. Il l’avait annoncé aux serviteurs de
Biarritz par politique, parce qu’il craignait d’être trahi. En vérité,
après quelques jours de fureur vaine, il s’était précipité sur Paris.
Aux environs de Tours, il avait lancé sa voiture contre un piéton qui le
gênait. Le piéton, d’un seul pas à droite, évitait l’accident, mais un
arbre--plus obstiné, ou moins heureux--avait reçu la cinquante chevaux.
Le piéton, sans rancune, ramassa sir Oswill. Comme il était médecin, il
lui dit, à titre documentaire, qu’il avait une côte cassée, l’épaule
démise, et qu’il en serait quitte avec trois semaines de lit. Il indiqua
un hôtel voisin comme un bon endroit de repos et consentit à promettre
qu’il ferait envoyer une civière. Il ajouta qu’étant en promenade, il ne
faisait pas payer la consultation. Il laissa Oswill écumant.
Sa convalescence dura trois semaines, en effet. Enfermé près d’Amboise,
dans une chambre Louis-Philippe, il avait la vue de la Loire. C’est une
époque et un fleuve qu’il détestait. L’époque lui rappelait lord Byron
dont il était jaloux, depuis l’enfance; le fleuve, avec ses plaques de
sable entourées d’eaux vives, lui semblait affligé d’une maladie de
peau. Il se rappelait aussi que sa première conversation avec Dewalter,
dans le train, avait justement commencé dans les environs, à peu près à
la hauteur où sa voiture avait agressé le peuplier. Le soir, il
entendait un gramophone. Vers l’aube, il était réveillé par des coqs.
Les gens qui passaient sur la route, les paysans, parlaient un français
pur: tout cela le mettait dans une fureur sacrée. L’idée de ce que sa
femme faisait, à Paris, avec son ruffian, tandis qu’il mijotait sur son
lit de province, lui donnait des rages bestiales. Le Vouvray aidant, il
voulait se lever, mais, chaque fois, il retombait, enveloppé d’une sueur
glacée. Alors, il jurait comme un cad et une haine affreuse s’amassait
en lui. Enfin, il fut en état de s’en aller. Il remercia ses hôtes par
une bordée d’injures et prit le train. Il descendit au palais du Quai
d’Orsay le lendemain du jour où Stéphane était partie pour Biarritz. Il
ne savait toujours pas ce qu’il allait décider. Il comptait sur ses
doigts les quatre ou cinq hôtels dans lesquels il avait chance de la
retrouver. Au Ritz, il donna son nom d’un air bonhomme. On lui indiqua
le numéro de l’appartement de lady Oswill, et c’est ainsi que, tout d’un
coup, la femme de chambre l’avait eu dans le dos.
* * * * *
Encore mal remise de son émotion, elle racontait l’apparition à
Stéphane:
--Pendant que je préparais le bain, monsieur s’est approché. Il m’a
tendu un billet de cinq cents francs et il m’a dit,--que madame
m’excuse,--il m’a dit: «Donnez-moi l’adresse de l’amant de madame». Je
suis devenue verte, j’ai pris le billet et je n’ai pas répondu. Alors...
--Alors?
--Alors monsieur a tourné dans la chambre comme dans une cage. Il me
faisait peur. Et, brusquement, il a donné un coup de poing sur la
coiffeuse; le nécessaire a volé en morceaux. Ensuite...
--Ensuite?
--Ensuite, monsieur m’a dit: «Imbécile, ramassez ça». Il a allumé une
cigarette et il est sorti en sifflant. Ma foi, j’ai pris peur, j’ai
filé, et je suis venue... Je crois que madame ferait bien d’y aller.
--Par exemple, non, je n’irai pas.
Jamais elle n’avait connu pareille révolte. Elle se sentait d’une race
qu’on ne gouverne pas sans régner. Mais on entendit un tumulte dans
l’antichambre et la porte s’ouvrit tandis qu’Oswill apparaissait.
Il parlait avec force au valet:
--Laissez-moi tranquille, je vous dis. Prenez mon chapeau. Si vous
n’êtes pas content, demandez à votre patron de vous augmenter. Il est
assez riche pour ça.
Il lui tourna le dos et fit deux pas dans le salon. Stéphane, pâle de
colère, s’était levée. Il lui sourit d’un sourire en triangle, d’un
sourire de faune savant:
--Bonjour, chère amie. Excusez-moi de vous déranger. Mais où vous êtes,
je peux venir, n’est-ce pas?
Il eut un regard dur, haineux, et la grimace disparut. Il virevolta et
tomba d’aplomb sur ses pattes devant la femme de chambre:
--Ah! vous voilà, vous? Eh bien, vous aurez un beau souvenir: vous avez
été suivie par un homme qui, d’habitude, ne suit pas les femmes. Et
maintenant, vous pouvez allez vider le bain. Sortez!
Stéphane, par un effort, avait repris son calme. Elle dit avec netteté,
sans hausser la voix:
--Allez dans ma chambre, Joséphine.
Oswill se retourna:
--Tiens! vous avez une chambre ici! Vous habitez en meublé maintenant?
Il paraissait décidé à toutes les méchancetés. Son visage narquois et
mobile reflétait les images de sa pensée. Il regardait le salon luxueux
et son opinion qu’elle entretenait Dewalter se précisa. A la femme de
chambre, prête à sortir, elle murmura deux mots qu’il entendit. C’était:
--Guettez monsieur en bas et prévenez-le.
Le mari sourit un peu plus. Quand il fut seul, il ricana:
--Combien donnez-vous par mois à votre confidente?
--Est-ce que je vis de votre argent? dit Stéphane.
--Non. Pas plus que moi du vôtre.
Il lui rit au nez.
Elle fut stupéfaite; elle pensa qu’il était devenu fou; mais elle se
rappela qu’il buvait. Elle lui demanda s’il était ivre.
Il répondit:
--Naturellement, je suis ivre. Je suis toujours ivre. Ça m’éclaircit les
idées. C’est excellent pour mes expériences psychologiques.
--Vous êtes venu faire une expérience? demanda-t-elle.
Il fit signe que oui.
Elle le regardait et elle dit qu’elle allait le mettre à la porte. Alors
son œil fut dangereux. Il articula:
--Je voudrais voir ça.
Son accent anglais s’était brusquement augmenté. Il errait dans le
salon. Toujours immobile et calme, elle continua:
--Vous pourriez le voir. Est-ce qu’au Maroc vous avez perdu la notion
exacte de vos droits et de leurs limites? Est-ce que vous croyez être un
mari, par hasard? Le fait de vous avoir appartenue n’implique pas,
j’imagine, que je vous appartienne encore. Il y a longtemps que nous
nous sommes expliqués. Six mois de mariage ont suffi pour que je sois,
en réalité, votre veuve. Depuis trois ans vous n’êtes pour moi qu’un
ami...
--Un excellent ami... murmura-t-il.
Il avait pris un air fourbe, mais elle continuait avec une netteté
grandissante, toujours debout à la même place:
--Un ami? Non. A Biarritz, quand j’ai refusé de me laisser emporter en
voyage comme une valise, j’ai été fixée sur vos sentiments. Vous êtes
parti le lendemain sans me revoir et sans prendre congé. C’est très
bien. Vous êtes libre comme je le suis... Mais de quel droit entrez-vous
dans ma chambre sans être annoncé? Vous entrez et vous cassez une table!
Vous êtes fou! Et ici? Qu’est-ce que vous faites ici?
--Et vous?
Il était à deux pas d’elle. Elle le toisa, décidée à en finir:
--Je vais vous le dire si vous le souhaitez.
Il répondit:
--Je le sais.
Elle sourit avec mépris:
--Alors, tout va bien. Allez-vous-en. Et, n’est-ce pas, gardez-vous
désormais de violences de maître... et encore plus,--ah! oui, encore
plus,--des fureurs de jaloux.
Il cligna des yeux comme un hibou devant une lampe.
--De jaloux?
--De quoi, alors? demanda-t-elle.
Il ricana:
--Je ne suis pas jaloux. Je ne vous aime pas.
--Je l’espère, dit-elle de haut.
Il y eut un temps. Il était humilié, rongé d’ulcères et il comprit qu’il
perdait pied. Il tourna le dos pour qu’elle ne vît plus son regard et il
fit un effort terrible pour le purger de son venin. Il sentit qu’il y
parvenait et de nouveau il exposa un visage placide. En même temps, il
réfléchissait. L’attitude de Stéphane l’étonnait. Il lui semblait que la
qualité de son amant aurait dû la diminuer. Une femme qui paye a moins
de fierté. Il ne la comprenait pas. Il tergiversait. Alors, il s’assit.
Le siège était près d’une table et sur cette table il y avait un timbre.
Brusquement, il sonna.
--Qu’est-ce que vous faites? demanda-t-elle.
Il la regarda dans les yeux et répondit avec nonchalance qu’il voulait
du thé. Il attendait de voir comment elle réagirait...
--Vous savez bien chez qui vous êtes? dit-elle durement.
Il tressaillit: l’expérience réussissait. Il sentit que l’action allait
se préciser. Le valet entra, prit l’ordre et sortit.
Oswill souriait, installé dans une bergère:
--Chez qui je suis? Comment donc? Je suis chez vous, je suppose?
--Non, répondit-elle, rapide et violente.
Cette fois rien n’était plus précis. Puisqu’il feignait de n’avoir pas
encore compris, elle l’y forçait: non, elle n’était pas chez elle. Elle
était chez son amant. Et, en effet, il comprit.
Il comprit qu’elle disait vrai. Il comprit qu’elle ne savait rien. Il
comprit que ce salon, ce luxe, c’était le salon, le luxe de Dewalter. Il
eut un éblouissement comme un limier sur la piste. Mais cette fois
encore il se trompa: il crut que, par des moyens louches, l’imposteur
s’était procuré des ressources. Il vit l’horizon changer et, vaguement,
il eut la prescience qu’il allait trouver là un champ d’action. Il se
ramassa sur lui-même et ne s’avança plus qu’avec des précautions, des
ruses d’espion en pays ennemi et des audaces de mots à double sens pour
bien étudier le terrain.
--Je ne suis pas chez vous? dit-il. Tiens, j’aurais cru!
Elle pensa qu’il voulait l’accabler par cette phrase, mais elle était
remplie de dédain. Il s’était levé et il expertisait du regard ce qui
l’entourait.
Il sourit:
--Alors, je suis chez M. Dewalter? Il a décidément un goût excellent. A
Biarritz, il avait une bien belle voiture. Ici, il a un bien bel
appartement.
Elle lui demanda:
--Vous connaissez M. Dewalter?
Il répondit d’un trait:
--J’en ai connu un, ce n’est pas le même.
Il avait un air sardonique qu’elle ne comprenait plus. Elle crut qu’il
savait quelque chose sur un parent de son ami.
Elle demanda encore:
--L’un des siens?
--Non, dit-il. Un émigrant. Aucun rapport avec le vôtre.
Elle haussa les épaules. Que lui importait un autre Dewalter, un
émigrant?
--Ne m’en parlez pas, répondit-elle.
--Je ne vous en parle pas.
Le domestique entra, portant le thé.
--Merci! Sortez, dit Oswill, et il se rassit comme s’il avait été chez
lui.
Il faisait, en le dissimulant, un effort énorme pour préciser une idée
qui lui venait. Stéphane, exaspérée, le regardait couler du sucre dans
sa tasse.
--Je vous répète que je vais vous mettre à la porte, dit-elle. Vos
excentricités dépassent la mesure. Vous ne connaissez pas M. Dewalter,
le mien, comme vous dites... Ce n’est pas indispensable pour comprendre
mes sentiments. Je n’ai rien à vous cacher puisque vous n’avez envers
moi aucun devoir, ni sur moi aucun droit. Dites-moi ce que vous êtes
venu faire. Où nous allons. J’attends!...
Comme il buvait, elle s’énerva davantage:
--Dans trois minutes, je vous préviens que je romprai l’entretien. Dans
trois minutes... Vous aurez eu le temps de boire votre thé.
--Il est très mauvais, dit-il avec flegme. Dites à M. Dewalter d’en
acheter d’autre.
Il se leva et se remit à marcher. Il lui semblait qu’il avait enfin
trouvé son idée.
--J’attends, répéta Stéphane immobile.
Oswill revint vers elle. Il souriait terriblement:
--Tenez, commença-t-il, je vous demande pardon. Je suis entré ici comme
si j’allais tout casser, nerveux... Je ne sais pas pourquoi! Vous avez
raison, je n’ai aucun droit. Je ne vous aime pas, je ne suis pas
jaloux...
Elle dit:
--Je ne suis pas votre femme.
--Je le sais, cria-t-il. Je le sais. Ne le répétez pas tout le temps!
Elle lui rétorqua, implacable:
--Ne m’y forcez pas.
Il eut envie de se jeter sur elle et de la frapper comme il lui arrivait
avec les filles. Il froissa ses mains et les agrafa l’une à l’autre. Il
avait un rictus d’animal méchant, mais, brusquement, il trouva la force
de se détendre et il continua d’un ton conciliant, avec des gestes mous:
--Tenez, parlons gentiment, voulez-vous? Gentiment... Je ne vous aime
pas, vous n’êtes pas ma femme, c’est entendu! Vous n’êtes pas ma femme,
mais vous l’avez été. Vous portez encore mon nom... et, comme j’ai dit
en entrant, je peux toujours venir où vous êtes.
Il s’arrêta, satisfait d’avoir précisé ce point. Elle l’écoutait sans
rien manifester, impatiente de savoir ce qu’il voulait, un peu inquiétée
par ses manières, tout d’un coup irréprochables, et prête à la riposte.
Mais elle gardait devant lui une attitude souveraine; ses belles lèvres
étaient closes; elle cachait la flamme de ses yeux sous l’ombre de ses
cils tandis qu’il continuait, et maintenant sans la regarder, comme s’il
eût craint lui-même d’être dévisagé:
--Je rentre de voyage. Je vais à Biarritz, vous n’êtes pas à Biarritz.
Je vais au Ritz, vous n’êtes pas au Ritz. Je suis votre femme de chambre
et je vous trouve... ici... chez M. Dewalter, qui est certainement... un
gentleman, un homme très bien et, de plus, dans la situation de vous
aimer...
Il suspendit son discours et, cette fois, il l’examina. Il vit que rien
dans ses paroles ne paraissait ironique à cette femme. Alors, désormais
sûr de lui, il continua:
--Vous voyez, dit-il, je suis loyal; je ne cherche pas à démolir votre
idole et, sans doute, je ne le pourrais pas. Je vous connais; vous
n’êtes pas sans honneur et sans fierté. Vous êtes de plus avisée; M.
Dewalter, pour vous plaire, a certainement toutes les vertus.
Elle répondit:
--Il les a.
Il s’inclina poliment:
--Il les a. Vous n’êtes pas de ces amoureuses sans jugement et qui
peuvent se tromper sur la valeur morale et marchande de l’homme qui les
intéresse. M. Dewalter, je le reconnais, est inattaquable.
--Et alors?
--Et alors, c’est ennuyeux pour moi...
--C’est heureux pour moi, dit-elle.
Il sourit; son sourire était un chef-d’œuvre. Un grand acteur n’aurait
pas fait mieux. Il y avait, dans ce sourire, de la bonté, du regret, une
ombre de tendresse, un relief d’amertume, mais de l’ironie, pas du tout,
oh! pas du tout. Stéphane n’avait plus devant elle qu’un honnête homme
qui, courageusement, faisait l’éloge d’un ennemi. Et même, il insistait:
--Sans doute, il est intelligent, loyal. Il est sincère... Il est
riche...
Il ne la regardait plus. Il restait l’œil perdu dans le vide et comme un
homme braqué sur une idée.
--A quoi pensez-vous, Oswill? demanda-t-elle. Il dit avec une grande
douceur:
--Je pense à ce que je vais faire...
--Qu’est-ce que vous allez faire?
Son expression devint angélique. Il répondit:
--Je vais divorcer.
Elle s’attendait à tout, mais pas à cela. Elle le savait obstiné et
restait stupéfaite de le voir s’avouer vaincu. Elle n’en croyait pas ses
oreilles. Mais il souriait toujours, et d’un air si paterne qu’elle fut
désarmée.
--Je vous remercie, dit-elle. Vous allez au-devant de mes désirs. Je ne
vous aurais pas demandé ma liberté entière. Je la souhaitais, mais je ne
voulais pas vous abandonner. Puisque vous me l’offrez...
--Je fais plus que vous l’offrir, répondit-il. Je veux que vous soyez
entièrement libre, et seule, devant le héros que votre cœur a choisi.
Vous me remerciez? Il n’y a pas de quoi. Me mettre en travers de votre
bonheur?... Je n’aurais eu garde.
Une joie horrible était en lui. Il faisait des efforts surhumains pour
ne pas la montrer, voulant tromper Stéphane jusqu’au bout. Et, vraiment,
elle ne pouvait pas ne pas le croire sincère, tellement il cachait sa
pensée obscure. Il avait pris un air un peu cocasse et semblait
s’attrister sur lui-même.
Il dit:
--Je suis un drôle d’homme et l’on se moque de moi et de mes
expériences. Mais elles m’ont appris à comprendre les désirs humains.
Tout à l’heure, j’ai manqué de sang-froid... J’ai eu tort et je me
repens. J’ai réfléchi depuis... Riche et belle comme vous l’êtes--pour
mon regret--mon devoir aurait été de vous protéger contre un aventurier,
un escroc quelconque de cœur et d’argent... Le cas de M. Dewalter est
différent. Il est honorable et riche. Dans ces conditions, mon devoir
est de vous le laisser... Je déplore de vous perdre, mais je suis
consolé, dans mon orgueil, de vous perdre pour un pareil homme. Vous ne
pouviez mieux tomber.
Il se délectait sadiquement de dire les mots qu’il disait, les mots
exacts de l’ironie, mais de les dire avec une voix si franche, une
sensibilité si parfaite que sa femme était bien roulée. Et, en effet,
dans sa magnifique loyauté, reconnaissante de la justice rendue à son
ami, elle eut un élan vers lui. Elle lui tendit la main. Alors sa haine
fut la plus forte:
--Non, dit-il. Plus tard.
Il passa devant elle. Quelle inquiétude n’aurait-elle pas eue si elle
avait surpris l’expression soudaine de son visage détourné? Mais, déjà,
il revenait en souriant:
--Je ne vous demande qu’une chose, dit-il.
Elle répondit:
--Accordée.
Il insista, l’air sans péril:
--D’avance?
--Oui, répéta-t-elle avec bonté... Oui... C’est bien le moins,
aujourd’hui.
Il parut enchanté. Il la savait incapable, une promesse une fois donnée,
d’en marchander l’exécution. Il parla d’une voix déjà plus nette:
--Je veux annoncer moi-même à M. Dewalter mon abdication, votre bonheur
et son heureuse fortune.
Choquée, elle refusa. Il recommença de sourire et lui dit qu’elle avait
promis.
--Quel est votre but? demanda-t-elle.
Il lui répondit:
--Je veux qu’il me connaisse.
Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre et qu’entre gens du monde
aucun scandale n’était possible. Au moment de son sacrifice, il trouvait
juste de pouvoir juger par lui-même celui auquel il s’immolait. Il avait
un aspect rassurant, l’aspect d’un vaincu qui a pardonné. Elle crut que
sa manie de l’expérience survivait à sa méchanceté.
--Vous n’allez pas lui chercher querelle? dit-elle.
Il prit un air chagrin et secoua la tête:
--Non, affirma-t-il. Certes non. Si vous n’étiez encore lady Oswill, je
le féliciterais plutôt d’avoir toutes les vertus qui me manquent...
L’oisiveté et la fortune ne l’ont pas gâté.
Elle ne répondit pas, mais sur son beau visage tout son amour
s’inscrivait. Elle pensait à la tendresse de Georges, à sa flamme
charmante, à son soin constant de s’orner pour lui plaire, à tant de
choses délicates qui le faisaient incomparable. Elle songeait qu’il
était né délivré des soucis de la vie pour avoir le temps d’aimer, comme
d’autres sont dispensés de la lutte des cités pour avoir le loisir de
prier dans les temples. Non, certes non, l’oisiveté et la fortune ne
l’avaient pas gâté.
Oswill la contemplait de ses yeux bicolores. Il lisait dans son esprit.
--Je l’envie, dit-il. Elles m’ont gâté, moi!
Il sembla à Stéphane qu’ils avaient tout dit. Elle était libre. Une
entrevue, si correcte fût-elle, entre Oswill et Dewalter, lui
déplaisait, mais elle avait confiance dans la délicatesse de son ami.
Elle ne craignait point qu’il fût jaloux du passé. Au contraire, la vue
de ce mari, si manifestement étranger à elle, ne pouvait que détruire
chez Georges tout sentiment possible de cette nature. Elle savait la
netteté de son cœur et ne l’imaginait pas s’attardant à des visions
mauvaises. Mais, surtout, elle, comprenait qu’elle ne pouvait plus
éviter la rencontre. Oswill l’avait décidée. En l’examinant, elle le vit
calme, l’air un peu triste et bienveillant. Elle fut rassurée. Alors,
dans l’antichambre, ils entendirent que Georges entrait:
--Vous avez promis, dit Oswill.
--J’ai promis, oui. Mais faites vite.
Elle passa devant lui, se dirigea vers une sortie. Il la suivait,
courbé, obséquieux:
--Je vous remercie de cette dernière obéissance.
Elle ferma la porte sans se retourner. Alors, et brusquement, il se
transforma.
Courbé en avant, le visage ignoble, les dents découvertes, les mains aux
poches, les pieds écartés et bien en possession du tapis, ivre de joie
mauvaise, il avait fait volte-face et il attendait...
Il attendait l’apparition de M. Georges Dewalter dont il était le
confident.
XIX
Georges n’aurait pu dire, quand il ouvrit la porte de l’appartement, ce
qu’il avait pensé tandis qu’il escaladait les étages. Ce n’est pas long,
une minute. C’est le temps qu’il mit pour arriver de la femme de chambre
au valet. Il le trouva, encore éberlué de l’entrée en cyclone de sir
Oswill. Il dit:
--J’ai servi le thé.
Il roulait des yeux ébahis. Dewalter n’obtint aucun renseignement. Ce
qui le bouleversait était multiple. Quel homme était-il, ce mari
inconnu? Comme un combattant, ignorant son adversaire, il entra dans le
salon.
Il vit Oswill.
Et Oswill, tel qu’il était placé, l’air prêt à foncer et riant, Oswill,
l’homme du train, l’homme de Biarritz. Il chancela. Deux secondes après,
il avait compris.
Il eut un pauvre rire sans voix, cassé, le rire nerveux du type épuisé
qui se voit fichu. Il balbutia:
--C’est possible... ça... c’est possible...
--Le monde est petit, n’est-ce pas? dit Oswill. Bonjour...
Il ajouta avec délectation:
--Oui, c’est bien moi.
--Misère, fit Dewalter.
Il l’interrogea, l’air soudain honteux, vaincu:
--Vous l’avez vue?...
--Ma femme? dit Oswill. Oui. Je l’ai vue.
Dewalter chancela, navré. Tant d’efforts, tant de douleurs pour en
arriver là: à être démasqué! Il contemplait son confident. Il répéta
deux fois.
--Elle sait... Elle sait...
--Elle ne sait rien du tout, répondit Oswill.
--Pourquoi?
--Comment, pourquoi?
Dewalter s’accrocha au dossier d’un siège. Il sentait le raffinement de
l’ennemi.
--Vous m’attendiez? murmura-t-il.
Oswill augmenta son dur sourire. Il dit:
--Je ne suis pas pressé.
Dewalter tressaillit:
--Comment?
Sa douleur pauvre était de plus en plus visible.
Comme l’Anglais ne remuait pas, il frappa du pied:
--Appelez-la, articula-t-il, et finissons-en. Dites-lui...
Avec un calme affreux, Oswill déclara:
--Je ne lui dirai rien du tout.
Dewalter le fixait, entrevoyant une trappe.
--Pourquoi?
--Parce que je vous l’ai promis.
Il riait de nouveau et commençait d’avancer, toujours un peu penché.
Il se dévoila tout d’un coup:
--Ce serait trop commode! Parce que je sais votre secret, j’irais le
dire! Non. J’ai trouvé mieux. Elle saura la vérité par vous.
Il se dirigeait vers Georges:
--Vous lui direz! Vous lui direz vous-même: «Je suis un aventurier, un
escroc. Vous avez des millions et je n’ai pas le sou. Ça s’arrange.»
Il sifflait ses mots, parlant de façon à ne pas être entendu au delà des
cloisons. Dewalter, sous l’insulte, ne pensait qu’à ce danger, d’abord.
Appuyé contre une table, il regardait du côté où Stéphane était sortie.
Oswill le comprit. Il ricana, bouffonnant presque:
--Soyez tranquille. Elle n’écoute pas. Elle a confiance!
--Canaille, dit Georges à mi-voix.
L’autre revenait sur lui, scandant sa marche de ses mots accentués, et
crachant son triomphe:
--Je ne suis pas--hein?--de vos petits bourgeois qui se précipiteraient
sur la vérité comme des étourneaux... La vérité est une arme sûre, mais
c’est une arme à retardement... Les femmes sont comme les despotes.
Elles font exécuter les porteurs de mauvaises nouvelles. C’est vous qui
serez le porteur. J’ai arrangé ça. Je reste en dehors pour être le
maître du jeu.
Il s’était placé derrière Dewalter qui contemplait toujours la porte par
où Stéphane pouvait entrer. Le malheureux se retourna. Des pieds aux
cheveux, il frémissait.
--Ça vous amuse?
--Ça m’intéresse.
--Je peux en crever, hein?
--Vous n’en crèverez pas. Vous en vivrez.
--Prenez garde.
Il faillit se ruer.
--La paix, fit Oswill avec un rond de bras négligent. Ne serrez pas les
poings.
Georges comprit qu’il allait frapper. Alors, elle entendrait, elle
accourrait. Il traversa le salon pour résister à l’idée du heurt.
Pourtant il se sentait une force terrible et il savait que, d’un geste,
dans la puissance nerveuse, il aurait culbuté ce colosse. Il respirait
largement pour se contraindre.
Oswill déchaînait sa haine. Les dents serrées, il insultait dans une
précipitation de débit:
--Vous êtes un joli cadeau à faire à une créature sentimentale en quête
d’un Roméo. Vous n’avez pas eu besoin d’aller au Sénégal pour être un
gentleman de fortune. Vous avez inventé un personnage pour rouler une
femme... Ne serrez pas le poing, je vous dis; demain vous tendrez les
mains!
Georges pensa: «Je vais le tuer».
Il gronda à voix basse:
--Taisez-vous...
L’autre continua:
--Non. Je vous dis ce que vous êtes. J’ai cru, en venant ici, que votre
dupe était renseignée, avilie au point de vous supporter en vous
connaissant. Mais non! J’ai respiré! Elle ne sait rien! Votre ruse est
de plus longue haleine. Vous fortifiez vos positions. Vous durez.
Dewalter le regardait tout d’un coup avec stupeur. Il ne pouvait
comprendre que son âme fût jugée ainsi. Il n’avait jamais admis que ce
fût possible... Il pensait à son calvaire depuis trois jours et, de
toutes ses douleurs salies, il faisait une émeute. Oswill ricanait:
--Sans doute, vous vous êtes associé des usuriers pour tenir le coup
jusqu’à ce qu’il soit tout à fait beau? Vous faites de l’œil à la
richesse.
Secoué de fureur, soudain courbé en avant, Georges cria tout bas:
--Canaille! Cœur de plomb, de boue!... Je donnerais, en ce moment, ma
vie entière pour vous tuer comme un chien, oui, comme un chien. Vous
éveillez en moi une haine de sauvage, oui, de sauvage, en moi tout
amour.
Oswill éclata de rire:
--Tout amour!
Il semblait piétiner une danse.
Alors Dewalter sentit sa colère croître encore:
--Oui, tout amour, oui... imbécile forcené! Malheureux, incapable de
concevoir aucune noblesse! Ah! comme je vous plains; vous aviez tout de
la vie... oui, tout, vous, brutes jusqu’à la fortune qui permet, qu’avec
tout, on fasse tout... Vous aviez une femme... et, parce que vous êtes
un pauvre, et le plus pauvre des pauvres, de la pauvreté du cœur et de
l’instinct, vous n’avez pas su la garder!... Et vous m’insultez, moi, le
riche, le vrai riche de nous deux!...
Il était à moins d’un mètre de lui, toujours un peu ployé pour avoir la
force de lui lancer les mots sans les crier. Mais il les lui jetait à la
figure d’une haleine, blême, indigné. Il lui cracha:
--Salaud!... Ah! je vous crèverais, je vous dis, avec une joie sans
égale, mieux qu’autrefois dans la tranchée, si elle n’était pas là, à
deux pas, pour vous protéger... Canaille!
L’Anglais, le temps d’un éclair, douta: est-ce que, vraiment, cette
frénésie, cette rage, ce n’étaient pas celles d’un honnête homme
outragé? Mais sa propre nature l’empêcha d’y croire. Il fit un petit
geste de la main, un petit geste de mépris plus insolent, plus
péremptoire, qu’un grand:
--Calmez-vous. Je n’ai pas encore tout dit.
Mais Dewalter, hors de lui, prit le dessus. Il commanda:
--Non, Assez! Ne dites plus rien. Assez!... C’est à moi, maintenant, à
moi de parler...
Il se rassembla:
--Votre femme, pensez-vous, votre femme va découvrir le piège? Que vous
avez raison? Que l’amour et l’escroquerie ne font qu’un? Je vais rester
et spéculer sur sa tendresse, sur sa pitié? Vous triomphez?
--Oui, répondit Oswill violemment.
Georges se redressa et, presque, il rit:
--Gâteux!
Il se rapprocha encore. Maintenant il était prêt à faire, à son tour,
des plaies. Il devinait où frapper. Il avait compris pourquoi cet homme
le haïssait, et sa soif obscure de lui ressembler.
--Vous avez tout prévu, dit-il avec un accent où passait une sorte de
triomphe... tout prévu, sauf les choses belles! Je n’ai plus le sou,
vous entendez... plus le sou... Souffrez donc un peu... souffrez... car,
sans amour, vous crevez de haine et d’envie... Souffrez: je l’aime! je
peux aimer, moi! Je l’aime! Je me suis ruiné pour elle...
Il sentit le tressaillement de l’adversaire...
--Oui, ruiné... Je l’aime!... Allons, souffrez un peu: je l’aime! Et je
pars. Proprement. Sans rien. Je pars.
--Non, cria Oswill.
Il avait un air de victoire.
--Gâteux, répéta Dewalter.
Il lui tourna le dos et, comme épuisé, il alla s’appuyer à la cheminée.
Oswill l’y poursuivit.
--Non. Vous ne partez pas. Vous restez. Vous êtes dans le sac. Oui, dans
le sac, sans jeu de mots! Vous ne partez pas. J’ai tout changé.
Son visage était un chef-d’œuvre d’expression mauvaise. Il avait compris
que Dewalter disait vrai, qu’il risquait de fuir en beauté. Il s’y
refusait. Et à coups de dents, comme une bête qui mord, il lui cria la
vengeance préparée:
--J’ai tout prévu. Je vous prive du beau geste. Je ne veux pas que vous
soyez un héros disparu et qu’on vous plaigne après. Vous ne pouvez plus
partir.
Il paraissait si sûr de lui que Dewalter tressaillit.
Oswill acheva:
--Je fais de vous un cadeau à votre dupe. Elle vous épouse: je divorce.
Oui, à cause de vous. Je divorce.
Il martela, les poings serrés:
--Ça, je le fais!
Dewalter, murmura encore, sans un geste:
--Canaille!
--Vous êtes un gentleman, ricana Oswill outrageusement. Vous épousez la
femme déshonorée par vous! Vous êtes riche!
Et, comme Dewalter ne bougeait plus, il lui dit, sous le nez, avec une
joie hideuse et en appuyant sur les mots comme pour l’en écraser:
--Vous êtes riche. Mais il faudra parler, avouer... et, elle, entendre.
Ils restaient l’un devant l’autre sans se frapper, liés par la haine, si
proches qu’ils formaient un groupe. Ensemble, soudain, ils
tressaillirent: ils comprirent que Stéphane allait entrer. Leurs
insultes, leur frénésie s’étaient échappées d’eux avec une violence si
retenue qu’ils savaient qu’elle n’avait rien entendu de leur combat. Ils
savaient aussi qu’elle était incapable d’écouter derrière une porte.
Dewalter fit un travail surhumain pour redonner le calme à son visage.
D’un bond de singe, Oswill avait pris du champ.
Comme un acteur prodigieux, elle le trouva bonhomme au milieu du salon.
Il l’accueillit:
--Vous voilà?... Nous avions justement fini, M. Dewalter et moi.
Il les contempla l’un après l’autre, avec bonté:
--Vous voyez, cela s’est très bien passé... Adieu.
Elle fit un pas vers lui. Elle était reconnaissante, délivrée, et sa
rancune d’autrefois s’apaisait. Elle demanda:
--Je ne vous reverrai pas, Oswill?
--Non, répondit-il.
Dans son cœur, ravagé de fureur, il y avait tout un remous. Mais la joie
de ce qu’il faisait lui donnait la faculté de sourire. Il dit:
--Mon avoué, mon avocat, les vôtres, et les notaires, le mien, le
vôtre...
Il se retourna vers Dewalter:
--Celui de monsieur... régleront les choses en dehors de nous.
Il alla prendre son chapeau.
--Ma chère, j’ai perdu. J’avais parié que vous ne trouveriez jamais dans
notre monde un homme digne de vous et de votre amour... Vous avez trouvé
M. Dewalter...
De nouveau, il l’examina. Il le vit droit, correct, les bras croisés. Il
devina l’effort qu’il faisait pour ne pas s’écrouler. Il lui sourit:
--Rendez-la heureuse. Cela vous sera facile: vous êtes un parfait
gentleman.
Il les enveloppa de son regard comme d’un filet dans lequel il les avait
pris et, sans dire un mot de plus, il s’en alla.
--C’est un pauvre homme, murmura Stéphane.
XX
Oswill s’en alla par les rues, secoué d’une délectation féroce. Il
descendait les Champs-Élysées en partant seul, avec des embryons de
gestes, si bien qu’il n’avait jamais eu l’air moins à jeun d’alcool que
ce soir-là, n’ayant rien bu. La jalousie se répandait en lui comme une
ivresse, et non seulement la jalousie, mais sa sœur ignoble:
l’envie,--l’envie, suppuration de l’âme, non plus blessure, mais ulcère.
Il enviait Dewalter. Il l’enviait parce qu’il était Oswill. Avec son
intelligence cabossée mais solide, il avait compris de quels jardins
mystérieux, fleuris d’idées, ce gueux était le promeneur: jardins
défendus, sans clefs, autour desquelles il rôdait, lui, comme un
mendiant.
Pourtant, il se disait que, dans ces jardins-là, on crève de faim. Tôt
ou tard, il en faut sortir. Alors il jubilait. Comme un apache,
attendait son rival à la sortie.
Comment Dewalter pouvait-il s’évader proprement? D’aucune façon. Cette
fois, le terrible excentrique en était sûr. Il était onze heures du
soir. Le lendemain, avant midi, il irait chez l’avocat. Il donnerait ses
ordres. La requête en divorce serait envoyée sur l’heure. Trop heureuse
de sa délivrance, Stéphane aurait l’orgueil de ne pas discuter. Déjà,
elle ne pensait plus qu’au mari nouveau... Le mari nouveau? C’est là
qu’Oswill étouffait de joie.
Avec précision, il se représentait le déclanchement des aveux. «La
vérité en marche», ricanait-il...
Il lui semblait déjà écouter Dewalter:
--«Le loyer?--Je n’ai pas d’argent.--Le voyage?--Prenez les billets.--Le
ménage?--Un chèque, s’il vous plaît, pour la cuisine. Et si vous me
souhaitez du linge propre, des cigarettes, n’oubliez pas de glisser
quelques billets dans mon veston.--»
Oswill voyait tout cela, l’entendait. Au coin de la rue Boissy-d’Anglas,
devant le vieil _Épatant_, il en esquissa un pas de gigue, sur le
trottoir...
Il restait à l’homme la fuite possible, meilleure que l’affront. Eh
bien, non: on ne s’en va pas, sans être un drôle, quand la femme
compromise divorce. On le peut, mais quel mépris en elle, quels
ressentiments, et quelle stupeur! Oswill était tranquille: Dewalter
était pris. Il parlerait.
Et puis?
Ne pouvait-elle lui crier: «Qu’importe?» Et lui murmurer: «Je t’aime
quand même?...» Oh! oh!... Savoir? Quand on est cinquante fois
millionnaire, comme Stéphane Coulevaï, apprendre qu’un homme se déguise
en riche pour s’approcher, se faire aimer, vous conduire au scandale, et
vous dire à la fin: «A propos, chère amie, je n’ai pas un sou, mais pas
un... J’ai oublié de vous en parler par délicatesse...» c’est tout de
même sujet à méditation! On a beau avoir l’esprit large, «on ne peut pas
s’empêcher de penser...», comme dit le peuple... Et puis, il y a demain?
Et demain, en amour, c’est l’important...
Oswill jubilait de plus en plus: il avait bien joué! Il entra chez
_Maxim_. Cet endroit épileptique semblait, ce soir-là, fait pour lui. Il
aperçut Deléone et Florinette Soinsoin. Elle avait l’air d’une poupée
mécanique et son visage agréable disparaissait sous des fards. Elle
était à la mode. On la regardait et Deléone était ravi. Oswill alla
s’asseoir auprès d’eux.
--Je divorce, dit-il. Ma femme épouse votre ami. Nous sommes tous les
trois enchantés.
Il but. Deléone ne savait que répondre, mais la nouvelle le réjouissait.
Il en conclut qu’il avait bien jugé son camarade de guerre. Il brûlait
d’interroger Oswill, mais il n’osait plus, car Oswill, l’œil fixe et la
figure soudain bizarre, s’était mis à siffler comme un cow-boy. Il
semblait farouche et lointain. Mlle Soinsoin le contemplait avec
étonnement. Elle demanda:
--A quoi pense-t-il?...
Il pensait simplement que, dans un pays plus neuf que Paris, il aurait
pris le couteau à fromage qui traînait sur la table et l’aurait planté
avec satisfaction dans la gorge de son voisin pour lui apprendre à ne
plus amener à Biarritz les gens destinés à Bamako.
Il recommençait de souffrir.
Il s’en alla.
Le lendemain, remontant à pied les Champs-Élysées, il vit Stéphane et
Dewalter qui les descendaient en voiture. Ils paraissaient heureux. Il
en conclut que Dewalter n’avait pas encore parlé. Mais il sortait de
chez son avocat; le procès était déclanché. Il sourit, sûr de son coup.
* * * * *
Dans l’après-midi de ce jour-là, lady Oswill rencontra Pascaline
Rareteyre chez Martial et Armand, place Vendôme, dans ce grand salon où
l’on dit que Mlle Eugénie de Montijo fut présentée à celui qui devait la
faire impératrice. Des Américaines se ruaient sur les modèles nouveaux
et les mannequins défilaient avec des gestes pareils. La plupart de ces
femmes étaient belles et bien choisies. La directrice, simplement vêtue,
s’empressait auprès de ses clientes somptueuses; elle les dirigeait, et
avec une douce habileté les commandes ne cessaient pas. Stéphane
détermina qu’elle voulait cinq robes pour le surlendemain. Elle précisa
qu’elle quittait Paris. Tandis qu’on allait chercher les étoffes, elle
apprenait à son amie le divorce offert par Oswill et le plaisir qu’elle
en avait.
--Je lui suis reconnaissante, disait-elle noblement... Il a compris que
j’avais le droit à une revanche du destin et, devant notre amour, il
s’est incliné. Quels que soient ses torts passés, je les lui pardonne
désormais. Il ouvre ma prison.
--Dewalter, que pense-t-il? demanda Pascaline.
--Sa joie égale la mienne, répondit Stéphane. Je ne peux te faire
comprendre son âme sans pareille: Oswill et moi nous sommes d’accord
pour aller vite. Avant trois mois, je serai libre. La loi m’oblige
ensuite à des délais. Qu’importe! Georges et moi, nous voyagerons. Tu as
entendu que je pars dans deux jours.
--Où irez-vous?
Stéphane, rieuse, secoua la tête:
--Imagine-toi que je n’en sais rien.
--Comment?
--Non, vraiment rien. Georges me l’a dit hier: une affaire, qui le
retenait à Paris, s’est terminée. Il peut s’en aller quand il le veut et
je le préfère ainsi. Je projetais d’aller à Rome. Il objecte que la
saison n’est pas propice. J’ai parlé du Caire. Il semble penser qu’il
est mieux de ne pas trop s’éloigner pendant la procédure. Alors,
Palerme, peut-être. Ou Saint-Moritz...
--Tu fais déjà tout ce qu’il veut, gronda gentiment Pascaline.
--C’est bien réciproque, répondit la maîtresse avec une joie
orgueilleuse.
Aidée de son amie, elle finit le choix des étoffes. Ensemble, elles
descendirent et traversèrent la place Vendôme jusqu’au Ritz. Elles
trouvèrent Georges dans le hall. Pascaline constata sans rien dire qu’il
avait maigri et que ses larges yeux, si clairs, s’étaient creusés et
peut-être obscurcis. Mais elle admira sa bonne grâce et cette muette
adoration avec laquelle il accueillait Stéphane. Stéphane la retint:
--Montez tous les deux prendre le thé, dit-elle. Tu seras la première à
savoir où nous allons, et la seule; désormais, puisque nous voilà
libres, nous sommes résolus à nous cacher.
Elle ajouta pour Dewalter:
--Georges, il faut nous décider. Sachons dans un quart d’heure où nous
allons.
Le thé servi dans l’appartement de Stéphane, ils agitèrent la question.
Dewalter, habilement, combattit Palerme et Saint-Moritz. Il avait une
idée, qu’il n’exprimait point: reconduire lady Oswill dans sa vieille
demeure d’Oloron. Il y tendait de toutes ses forces, avec le soin de le
dissimuler. Depuis sa rencontre avec le mari, personne au monde n’aurait
pu dire ce qu’il pensait. Un observateur sagace aurait discerné sa
volonté d’être toujours, et dans tous les détails, maître de lui et
secret.
--J’ai une idée, dit Pascaline. Vous cherchez une belle solitude, un
exil heureux et voici l’hiver... Allez dans mon pays natal. Là, vous
vivrez de vous-mêmes.
Georges tressaillit et, si préoccupé qu’il fût de ne rien manifester, il
eut envie de crier: oui. Il se rappelait que Mme Rareteyre était née à
Arcachon. Arcachon, c’était--ou presque--sur la route entre Paris et
Oloron.
--Ce n’est pas un mauvais conseil, dit Stéphane. Nous y serions bien
cachés.
Enfant, plusieurs fois on l’avait conduite dans cette région. Elle en
savait le charme un peu solennel, la tranquille harmonie et qu’on y vit
en liberté. Dewalter n’insistait plus, mais toute son âme faisait des
vœux. Avec une âpre volonté, il voulait que lady Oswill s’en retournât
dans son pays.
Pascaline, innocemment, faisait le jeu:
--J’irai vous voir, dit-elle. Vous souffrirez, un jour, la présence de
l’amitié, terribles amoureux que vous êtes.
Dewalter regardait Stéphane.
--Eh bien, interrogea-t-elle, voulez-vous?
Il répondit:
--Oui.
Et même, il ajouta:
--En descendant, nous donnerons au portier des ordres.
--Tu vois, Pascaline, dit Stéphane en riant, je t’avais annoncé que tu
serais la première à connaître notre retraite.
Dans son bonheur, elle était indifférente de l’endroit où elle en
jouirait. Elle parla d’autre chose. Il ne manifestait rien, mais il lui
semblait qu’un poids déjà moins lourd pesait sur lui. Il pensait que,
pour atteindre un but, il faut marcher d’abord dans sa direction.
XXI
Le surlendemain, Georges Dewalter quitta Paris. Pour la troisième fois
depuis deux mois, il passait par cette gare du Quai d’Orsay. Au premier
départ, il avait cru s’en aller pour bien longtemps, pour des années et
des années. Au second, il s’était rué dans le train qui emportait sa
maîtresse. Aujourd’hui, il partait avec elle dans des apparences
heureuses. Mais il savait qu’il ne reviendrait plus. Une décision qu’il
avait prise le faisait certain d’un exil définitif. Il avait résolu de
s’effacer de l’horizon comme ces brouillards que, tout d’un coup, le
ciel absorbe et dont les formes fugitives ne se reconstruisent pas deux
fois. Il avait compris qu’il ne pouvait plus, sans une honte
insupportable, ne pas se dissoudre dans un autre milieu et qu’il fallait
le faire sans tarder. Il lui restait à savoir comment il s’y prendrait
pour disparaître?
Montnormand avait tenu parole. La veille, il avait envoyé un chèque de
vingt mille francs accompagné d’une lettre simple et bonne. Elle
rappelait la promesse de partir. Georges, qui cependant commençait à se
blaser et, sous tant d’émotions, à se durcir, avait pleuré ses dernières
larmes en la lisant. Certain, désormais, qu’il rendrait cet argent,
destiné à son sauvetage, il avait acquitté le chèque. En même temps,
avec ce qui lui restait en poche, il avait payé dans la journée les
factures traînantes aux Champs-Élysées et remercié les serviteurs. Quand
le train partit (c’était le grand train du matin, le luxe qui s’en va
vers dix heures), il emportait intégralement la somme envoyée par son
ami. Vers le soir, la nuit précoce déjà depuis longtemps tombée, ils
arrivèrent à Arcachon. Il était naturel, gai, presque joyeux et toujours
l’amant le plus empressé.
Ils descendirent à l’hôtel Victoria. Aux colliers de lady Oswill, le
directeur discerna la fortune de ses hôtes. Il les installa de son
mieux. La maison était provinciale, tranquille dans cette saison
d’hiver. L’hôte était un artiste peintre, un blessé de guerre, que sa
blessure au bras droit avait décidé à se faire hôtelier. Il avait l’art
de paraître joyeux. Son accueil, rempli de bonne humeur, amusa Stéphane.
Il ne tarda point à leur montrer les peintures murales qu’il avait
exécutées lui-même et il dit que l’avantage de son métier était de
recevoir de temps en temps des passagers de qualité. Il
s’enorgueillissait d’une collection d’autographes. Il dit que des
écrivains, qu’il nommait, venaient travailler dans son hôtel et que des
amants illustres, qu’il ne nommait pas, s’y étaient cachés. Il
pressentait une histoire de ses hôtes, une fugue romanesque, un couple
d’exception, et il s’ingéniait à leur montrer qu’il les devinait. Lady
Oswill, libre, et radieuse de sa liberté, l’écoutait avec complaisance.
Dewalter ne l’entendait pas. Il songeait qu’en dépit des bonnes
intentions de l’hôtelier, la maison n’était point de ces Ruhl ou de ces
Carlton auxquels sa maîtresse était habituée, et qu’avant peu de jours,
il n’aurait aucune peine à lui suggérer de partir. Toujours il voyait
son but...
Mais, pendant quarante-huit heures, elle parut enchantée du séjour.
Ils passaient leurs après-midi en barque sur ce bassin qui n’a pas de
rival en Europe. Une tristesse charmante, un apaisement sans grandeur,
mais doux comme le renoncement, s’y mêlent aux lignes simples de la
nature. Quand la lumière subtile de l’Atlantique, cette lumière verte,
nerveuse, nostalgique, vivante, qu’on trouve partout de Brest à Hendaye,
n’est point dramatisée par les orages, il n’est pas en France de paysage
d’un aspect plus nuancé. Vers les bords opposés à la ville qui lui donne
son nom, il évoque on ne sait quelles Polynésies, quelles Indes du temps
de La Bourdonnais. Des ruches de maisons marinières prennent dans les
soleils couchants un aspect d’estampes japonaises; mais, soudain, vers
le milieu du grand espace salé, on quitte l’Asie pour l’Égypte. Des
voiles primitives glissent sur les larges fleuves, créés par la descente
de la marée et l’affleurement des îles de sable, tout à l’heure à peu
près disparues. Voici vraiment le Nil. Bientôt surgit le domaine de
l’huître, tandis que, dans le ciel verdi, passent les triangles des
migrateurs. Quelquefois, à deux brasses du bateau léger, des monstres
agiles crèvent le toit des eaux. Ce sont les grands marsouins au dos de
saphir noir qui se jouent dans le crépuscule.
Stéphane dit à Dewalter qu’ils devraient louer une villa sur ces rives
enchanteresses, mais il lui représenta qu’ils risquaient de se heurter à
des mobiliers bien fâcheux. Elle rit de reconnaître à cette réponse le
raffinement de son goût. Le soir, il se plaignit injustement de l’hôtel.
Pour la première fois, elle l’entendait se plaindre de quelque chose.
Elle en fut frappée. Elle craignit que son amant fût gêné par le manque
de leur faste habituel. Mais la contrée la séduisait:
--J’achèterai un terrain, dit-elle. Tu feras bâtir sur ce terrain un
petit palais selon nos goûts. Ainsi nous pourrons revenir.
Elle s’amusait d’avance à combiner les plans et à imaginer une demeure
précieuse. Elle se dressait tout achevée, dans son esprit. Dewalter
feignait de s’intéresser à son projet; de lui-même, il inventait quelque
détail pour l’embellir, mais il ne retenait qu’un mot: revenir... Déjà,
elle songeait au départ, et cela seul lui importait. Il fit une allusion
adroite à la propriété d’Oloron. Toute sa pensée ardente suggérait à
Stéphane le retour à son vieux bercail.
Dans la nuit, tandis qu’elle dormait, il recommença la suggestion. Ils
reposaient la fenêtre ouverte. Les astres savants peuplaient les abîmes
du ciel. De leur lit, il les voyait, et leur clarté diffuse se posait
sur le visage de Stéphane et ses bras nus. Penché vers elle, sans
l’éveiller, il lui répétait à voix basse et distincte qu’elle devait
rentrer dans son château et qu’il la priait de le lui demander. Le
lendemain, quelques minutes après son réveil, la première, elle en
parla:
--Que faisons-nous ici? dit-elle en regardant avec étonnement leur
chambre étroite. C’est dans ma bonne demeure que nous serions bien.
La nécessité imposait des ruses à Dewalter, mais il était trop loyal
pour feindre plus longtemps et, tout de suite, il cria oui. Joyeuse,
elle battit des mains. Elle se représentait la joie d’Antoinette. Elle
prit son bain et, coulée dans l’eau, elle lui raconta des anecdotes
rieuses de sa nourrice, Elle résolut de lui télégraphier qu’ils
arriveraient le lendemain.
--Ainsi, dit-elle avec allégresse, tout sera prêt pour nous recevoir.
Que n’y avons-nous pensé plus tôt? Nous aurions pu aussi bien aller chez
toi, en Sologne... Mais, à Oloron, nous serons heureux. Nous donnerons
une fête. Le divorce commencé, nous ne pourrions encore être reçus de
compagnie, mais, chez moi, mes amis viendront, car ils m’aiment et ils
me respectent.
Il la saisit dans ses bras, rempli d’une tendresse triste et infinie. Il
ne pensait plus qu’à assouplir le coup qu’il allait bientôt lui porter.
Il ignorait toujours comment il partirait, mais il avait gagné un point:
quand il disparaîtrait, elle serait chez elle, appuyée sur l’orgueil de
sa maison héréditaire. Elle aurait ce soutien dans son brusque
isolement. Il respira.
Avant de s’éloigner de la région, l’hôtelier, désolé de les perdre, leur
conseilla de parcourir au moins les premières marches de cette solitude
résineuse qui s’étend, le long de la mer, des dunes majestueuses du Pyla
aux rives romanesques de l’Adour. Elle est faite de sables et de pins,
monotone, religieuse, ornée de vastes étangs. Quand on s’enfonce dans la
forêt, à travers les arbres espacés, tous blessés par l’homme et portant
le vase précieux où s’accumule leur essence, en s’étonne de son silence.
Il semble qu’une incessante musique devrait émaner de ces frises
naturelles et que toutes ces colonnes végétales soient agencées pour des
concerts mystérieux. Mais, dans l’immobilité des choses, on n’entend que
les voix stridentes et régulières des insectes qui travaillent dans les
hautes branches.
Ils s’éloignèrent des rivages. Des buissons à mûres croissaient, des
genêts épineux et des bruyères, d’où le pas des chevaux et des hommes
provoquait la fuite molle des couleuvres. De rares oiseaux se
dispersaient sans autre bruit que celui de leurs ailes courtes.
Personne. De temps en temps, une maison de bois qui semblait inhabitée,
mais, sur les chemins, des ornières récentes, la marque légère d’un pied
de mulet, un puits, témoignaient que la vie humaine n’est point bannie
de cette région inanimée. Georges et Stéphane, étonnés de leur solitude,
la parcoururent jusqu’au soir. Ils avaient loué une voiture à sable.
Elle avait de larges roues, faites pour vaincre le sol fluide. Deux
animaux la tiraient en flèche. Un cocher gascon les excitait de la voix
quand il fallait grimper les collines.
Comme le soir s’annonçait, ils firent halte non loin des dunes, sur le
sommet desquelles on a l’impression du désert. Des nuées, accourues du
large, s’amoncelaient, si proches de la terre qu’elles semblaient
risquer des déchirures à la pointe des arbres. De minute en minute, la
lumière devenait plus livide et il n’y eut bientôt plus qu’une teinte de
plomb sur tout ce que les yeux pouvaient découvrir: l’immédiate forêt,
l’océan dont la fureur naissante jetait là-bas ses poudres d’écume, les
lèpres sableuses des passes à l’entrée du bassin et le calme insidieux
de sa masse liquide, derrière elles. Une sorte de suaire descendait sur
la terre, sur les eaux, et, par instants, comme la respiration d’un
dieu, une grande haleine tiède et lente circulait entre les pins. Ils
devenaient extraordinaires.
Pour panser les longues blessures qui, du sol, montaient jusqu’à hauteur
d’homme sur les troncs de ces écorchés, la résine séchante avait
recouvert les entailles d’un enduit argenté. Dans l’ombre agrandie où se
perdaient maintenant les cimes indéterminées des bois, où les arbres
eux-mêmes n’étaient plus que des fûts obscurs, ces traces demeuraient
seules visibles, à la fois laiteuses et brillantes. Elles surgissaient
par centaines et s’allumaient comme des cierges à mesure que se
perdaient tous les autres détails de la forêt. On les voyait se tordre
sans bouger, selon la forme exacte de leur dessin, le long des coupes
résineuses. Au-dessus d’elles, les ténèbres envahissantes, et formées
par le toit des branches, faisaient un plafond. Alors, on eût dit que,
dans un souterrain, des couloirs se multipliaient, éclairés par des
torches. Une averse hautaine, qu’on ne sentait pas sous la protection
des végétations, mais dont le bruit semblait un grignotement de rats sur
les aiguilles supérieures, semblait vouloir éteindre cette illumination
funéraire. Elle crépitait dans le silence et, vers la mer, elle tombait
sur la plage en larges gouttes espacées. Tout l’horizon, au large,
s’était recouvert d’un crêpe gris, sinueux, aux amples plis soulevés par
les ondulations du vent, et seules, de plus en plus, dans la futaie, les
cicatrices verticales s’imposaient aux regards. On les apercevait à
l’infini, comme un incendie figé ou comme de blancs religieux aux formes
imprécises dans une cathédrale sans limites.
Contre Georges, Stéphane s’était serrée, ne trouvant pas une parole pour
exprimer le saisissement que faisait naître en elle tant de funèbre
beauté. Il la sentait frémir à son bras. Comme elle, il se taisait, ne
sachant plus l’heure ni le lieu. Hors de lui-même, il lui sembla que sa
destinée s’annonçait, que sa mort était décidée, et qu’il voyait,
vivant, se dérouler ses funérailles. Immobile, il contemplait cette
forêt, tout à l’heure solaire, et maintenant transformée en crypte
éclairée, par l’apparence naturelle de l’enduit blanc, sur les blessures
des vieux arbres, dans la pluie légère et la nuit. Il frissonnait, et il
dut faire un effort pour ne pas crier, pour ne pas répandre en Stéphane
le trouble affreux qu’il ressentait. Mais le cocher parla de sa voix
gasconne et, joyeux, il dit:
--Voici les étoiles!
Le ciel, brusquement, s’éclaircit. Une odeur de résine fraîche, de
terre, de coquillages prochains, acheva de dissiper les fantômes et l’on
aperçut de nouveau sur l’Océan la lueur vivante du couchant.
--C’est fini, murmura Stéphane.
Elle n’ajouta pas un mot, mais elle était heureuse que l’aspect des pins
entaillés fût devenu moins terrible.
Ils rirent en même temps, comme s’ils voulaient dissiper leur
impression. Pourtant, ils avaient hâte de partir.
Bientôt leur voiture fut sur la plage. Ils la sentaient rouler sans
heurts et les pieds des chevaux enfonçaient dans le sol mouvant.
Parfois, ils faisaient d’eux-mêmes un écart pour ne pas écraser les
méduses ou pour éviter les ancres des barques, mises à sec par la marée.
Trois cavaliers attardés les dépassèrent, et l’on vit les croupes des
bêtes disparaître dans la nuit, cependant que se prolongeait le bruit
mat de leur galop et les abois de deux bergers qui les suivaient. On
entendait en même temps, éloignés du rivage, les sardiniers, filant vers
la haute mer. Les amants se cajolaient à mi-voix, serrés et frileux, et
ils regardaient les ombres de la lune courir sur le sable mouillé.
XXII
L’arrivée de Stéphane à Oloron fut mentionnée dans la _Gazette de
Biarritz_, feuille officielle du bon ton de Bayonne à Saint-Sébastien.
Ainsi tout le monde la connut dans les villes et les châteaux à cent
kilomètres à la ronde. D’autre part, Oswill était revenu s’installer
chez lui. On le voyait errer, seul et farouche, dans ses tenues de golf
excentriques. Il ne parlait presque à personne, hors à des domestiques,
au bar ou dans sa maison. Il était vraiment malheureux. Son caractère
étonnant le faisait avancer dans la solitude. Pour se consoler, il
s’imaginait fuir ceux qui l’évitaient et il disait:
--Le désert a une sœur, c’est la supériorité.
Cet homme solide, en dépit des expériences pratiquées sur l’âme des
autres, ne connaissait rien à la sienne. Il se croyait insensible et il
haïssait. Il était donc capable de passion? Depuis la procédure en
divorce, il souffrait. Et il souffrait de souffrir. Il professait que la
souffrance est un bagage et qu’on ne porte pas les bagages. On les fait
porter.
Maintenant, il craignait Dewalter. Il se le représentait comme un fourbe
de première force, un chasseur de fortune; il se dit qu’il était capable
de sortir subtilement et victorieusement de l’aventure. Sans doute, il
devrait avouer, mais comment? Avec quelles inventions de catastrophe
financière, de richesse soudain disparue, engloutie dans une
spéculation? Les femmes sont crédules. Oswill télégraphia à Paris.
Le lendemain, il reçut un inconnu qui venait exprès de la rue
Montmartre.
Personne n’était moins remarquable que cet inconnu. Il n’était ni laid
ni beau, ni grand ni petit, ni commun ni distingué. Ses yeux étaient
sous des lorgnons, sa bouche était sous une moustache, ses mains étaient
sous des gants de fil. Il portait des bottines à boutons, une jaquette
luisante, une cravate toute faite, une décoration multicolore, un peu
rouge, un peu jaune, un peu verte, déteinte. C’était une mouche
apprivoisée.
Oswill, couché sur son lit de fourrures, lui donna ses ordres. Il
affectait un accent exagéré:
--Je connais votre maison, dit-il, je m’en suis déjà servi quelques
fois. C’est une officine tout à fait dégoûtante, qui renseigne bien.
J’espère que vous n’êtes pas trop bête. Vous avez l’air, mais c’est un
bon point pour un policier privé. On ne vous voit pas. On ne sait pas,
quand on vous regarde, si vous êtes un vétérinaire, ou une demoiselle de
compagnie. Vous me plaisez. Voilà deux mille francs, là, près de mes
chaussettes. Prenez-les. C’est pour commencer. Il s’agit de me fournir
un dossier complet sur un type qui m’intéresse. C’est un crève-la-faim.
Je veux savoir où il habitait depuis trois ans et obtenir des
certificats de ses anciens patrons. N’inventez rien, mais apportez-moi
des documents sur ses vieilles misères.--
L’homme, impassible, prenait des notes. Du coin de l’œil il observait
sir Oswill. Sous son pyjama entr’ouvert, il apercevait les papillons,
les fleurs tatoués. Il ne bronchait pas. Alors l’Anglais lui raconta des
anecdotes parce qu’il s’ennuyait, il entreprit de lui démontrer qu’il
était lui-même le premier détective du monde. Il lui dit de se hâter
dans son enquête pour ne pas risquer de mourir avant de la mener à bonne
fin. Il ajouta qu’il lui voyait un teint blafard, des poches suspectes
sous mes yeux, qu’il paraissait avoir le souffle court et qu’avec un
cœur amoché, il risquait de crever d’une minute à l’autre. Il lui
conseilla de se retirer à la campagne aussitôt la présente affaire
terminée. Il finit en demandant les renseignements dans les huit jours.
Quand la mouche prit les billets de banque, près des chaussettes, il lui
recommanda poliment de ne pas lui voler ses jarretelles. Il cria:
--On ne sait jamais avec les policiers.
Et il lui faisait des grimaces dans le but de l’étonner. L’homme
flairait un gros ponte, souriait, encaissait et partait en chasse. A
peine seul, Oswill s’aperçut qu’il avait en vain fait le clown et qu’il
s’ennuyait de plus en plus. Il recommençait de souffrir. Il n’avait plus
confiance dans l’avenir.
* * * * *
Il déambula dans Biarritz. Il rencontra Pascaline Rareteyre. Elle était
revenue depuis trois jours, il lui demanda ce qu’elle pensait de
Dewalter. Elle lui répondit que, généralement, il plaisait beaucoup et
qu’on appréciait aussi la conduite correcte qu’il avait eue, lui-même,
avec sa femme.
--Stéphane m’a mise au courant, dit-elle. Vous avez bien agi. Ils
s’aiment. Il faut les laisser être heureux.
Depuis sa naissance, c’est à cette minute de sa vie qu’elle fut le plus
en danger de mort. Mais elle l’ignorait et elle souriait agréablement à
Oswill tandis que, dans sa pensée, il l’accablait de mots ignominieux.
Elle l’interrogea:
--Et vous, mon cher, que ferez-vous?
--Moi, dit-il, je me remarierai certainement à plusieurs reprises pour
faire encore d’autres bonnes actions dans le genre de celle-ci et
mériter votre approbation, chaque fois que je débarrasserai de moi l’une
de mes femmes. A la fin, je vous épouserai, pour être sûr de ne plus
être trompé. Mais vous, vous me garderez jusqu’à la fin: c’est sur vous
que je me vengerai des autres...
Il riait rageusement sans bruit et il s’en alla. Alors, elle eut peur de
lui. Elle savait trop qu’on la connaissait fragile pour ne pas avoir
discerné son ironie. Mais elle était veuve. Elle pensa qu’il allait être
libre, qu’il était capable vraiment de se mettre en tête de l’épouser et
qu’il lui jouerait des tours épouvantables parce qu’elle refuserait. La
nuit, elle le vit en rêve. Il la conduisait de force dans l’église de
Saint-Jean-de-Luz et il lui jetait des pipes à la figure pendant qu’un
prêtre les mariait.
Deux jours après, elle déjeunait chez le colonel de Saint-Brémond, à
Ustaritz. Elle y trouva le marquis de Sola, M. et Mme de Jouvre, et
quelques personnes. Elle raconta son rêve. On s’en amusa.
--Cet Oswill n’est pas aussi terrible qu’il le semble, dit le colonel.
On raconte qu’aux Indes il appâtait le gibier avec de petits Hindous.
Évidemment, c’est une chose que je ne ferais pas, mais en Sologne, je ne
chasse que le perdreau. En tout cas, ce M. Dewalter, qui a séduit lady
Oswill, ne me paraît pas très intelligent. Je lui ai parlé, chez elle,
un jour. Il m’a semblé distrait et il ne m’écoutait qu’imparfaitement.
Je le crois un oisif. On le dit fort riche. C’est tant mieux pour lui.
Autrement, il n’eût pas été bon à grand’chose.
--C’est un joli garçon, dit Mme de Jouvre, et je le trouve sympathique.
J’étais à Paris il y a quinze jours. Je les ai aperçus tous les deux
dans une loge de théâtre. Ils paraissaient enchantés l’un de l’autre. On
m’a rapporté qu’il est orphelin, qu’il a rang de conseiller d’ambassade
et qu’il partait chasser le lion quand il a rencontré Stéphane.
--S’il allait chasser le lion, c’est autre chose, s’exclama M. de
Saint-Brémont en dévorant du chester qu’il arrosait d’un bon Sauternes.
Ce n’est pas si bête. Le lion est un animal curieux et qui vaut vraiment
le voyage. Et ce n’est pas un démocrate.
--En tout cas, chère madame Rareteyre, interrompit M. de Sola, je vous
conseille, quoi qu’il arrive, de refuser votre main à Oswill. Sa femme
sait ce qu’elle fait en le quittant. C’est à peu près un insensé. Hier,
j’étais au bar basque. Il y est venu. Il roulait des yeux farouches et
dévisageait les clients. Quelqu’un, un Portugais je crois, a dit en le
voyant: «Voici un gentleman américain.» Oswill, sans commentaire, lui a
jeté son verre de gin à la figure. Ce n’était pourtant pas insultant.
--Il faut croire que si, pour un Anglais, dit M. de Jouvre.
--J’admire son geste, cria M. de Saint-Brémond. Je suis élève de Saumur.
Je n’aimerais pas m’entendre dire que je me tiens à cheval comme un
cow-boy de cinéma.
--Stéphane se débarrasse d’Oswill avec raison, continua M. de Sola, sans
vouloir suivre son hôte dans ses histoires de dadas. Elle sera heureuse
avec M. Dewalter. J’ai des renseignements.
Pascaline lui sourit et l’approuva.
On racontait qu’elle avait eu des bontés pour Sola. Elle lui demanda ce
qu’on lui avait dit de Dewalter? C’étaient des choses vagues. Mais les
de Jouvre semblaient mieux au courant. Ils croyaient que l’amant de
Stéphane avait, plusieurs années auparavant, hérité d’un oncle cardinal,
qu’il était bon catholique et que, certainement, il obtiendrait dans
l’avenir des facilités pour faire rompre en cour de Rome le mariage
religieux de Stéphane.
--Il faudrait qu’Oswill y consentît et feignît l’un des cas
d’annulation, répondit encore M. de Sola. S. M. Alphonse XIII m’a
raconté Elle-même qu’Elle n’avait pu obtenir la cassation pour un ménage
espagnol qu’Elle protégeait.
--C’est extrêmement difficile, conclut le colonel. Du temps de Napoléon,
quand on avait le pape sous la main, on ne pouvait déjà pas en sortir.
Mais qu’importe! Ces jeunes gens, à Oloron, se passent parfaitement de
toute espèce de mariage, même civil.
--C’est là le scabreux, risqua l’un des convives.
--Lady Oswill a beaucoup d’excuses, lui rétorqua Mme de Jouvre.
--Elle les a toutes, affirma quelqu’un péremptoirement. Ne la jugeons
pas. Elle était, jusqu’à ces dernières semaines, la plus irréprochable
femme dans le monde et elle a le droit au bonheur.
Cet avis rallia les suffrages. On conclut que Stéphane avait mille
raisons, Georges Dewalter mille mérites. N’ayant jamais parlé à personne
de leur amour, il serait de mauvais ton de le connaître. Si lady Oswill
téléphonait ou faisait savoir directement sa présence à Oloron, on ne
pourrait se dispenser de l’aller voir. On feindrait de rencontrer M.
Dewalter chez elle, par hasard, au même titre que ses autres amis. Quant
à Oswill, on continuerait à l’inviter partout, par devoir, parce qu’il
était un homme important.
--D’ailleurs on le peut sans risques, termina le colonel en dévorant un
cure-dents. Oswill s’excuse régulièrement. Il est toujours ivre.
--Et quand il ne l’est pas, il fait semblant de l’être pour qu’on le
laisse tranquille, dit Cinégiak du bout de la table. Au fond, je le
soupçonne d’être enchanté de son divorce. Imaginez-vous que je suis allé
le trouver, il n’y a pas trois jours, de la part de mon oncle
Latuillière, son agent de change. On m’a d’abord répondu qu’il n’était
pas là, mais j’avais peine à le croire, car j’entendis chez lui un
tumulte de dancing. J’en conclus qu’il profitait de sa liberté pour
offrir une sauterie à quelques sauteuses. J’insistai, l’affaire dont
j’étais chargé étant d’importance. A la fin on m’introduisit et je vis
un spectacle étrange: Oswill, absolument seul dans un fumoir, était
accroupi ou perché, je ne sais trop, devant un jazz et lui-même il
s’environnait, sans broncher, de vacarmes assourdissants. De sa jambe
droite, il pédalait et faisait gronder la grosse caisse; de ses deux
mains, il frappait à la fois un tambour, agitait des grelots et faisait
mugir un clakson. Il était en smoking et fumait une pipe brillante.
J’essayai vainement de l’entretenir. Pour m’obliger à me taire, il
redoubla sa gymnastique. A la fin, sans s’interrompre, il cria que sa
femme l’avait ennuyé pendant des années en jouant du Bach sur un piano
et que, heureusement, c’était son tour de se divertir avec un jazz. Il
paraissait tout à fait calme et satisfait.
--C’est un fou, s’exclama M. de Saint-Brémond.
--Il n’est plus périlleux que pour moi, conclut Pascaline en riant.
* * * * *
Ce qui se disait dans ce déjeuner, on l’eût entendu le même jour, aux
termes près et moins l’anecdote du jazz, chez Mme de Joze, à Billières,
chez le banquier Chillet, au cercle du vieux Baragnas et dans vingt
maisons de Bayonne.
On l’eût même entendu dans un endroit plus populaire, près des halles de
Pau, au restaurant Supervie. Nicolaï, le garde, chaque fois qu’il venait
en ville, ne manquait point d’y aller. Il savait qu’on y mangeait bien.
C’était une animation, les jours de marché. Par l’escalier graisseux,
aux odeurs infectes, toute l’humanité montait, attirée par la chair
plantureuse de la table d’hôte. Un parfum de choux, d’ail, de viandes
rôties, de terrines de gibier s’exhalait de la cuisine par la cheminée
du monte-plats. C’était la lutte victorieuse des fumets de la ripaille
contre les émanations nauséabondes de l’entrée. Les murs, échauffés par
les présences humaines, ruisselaient comme des torses d’ouvriers dans
les verreries. Le linge était humide et froid sous les mains, mais la
bonne humeur, la gaillardise du patron semait l’allégresse et bientôt,
dès la première circulation des plats, on sentait affluer dans les mets
servis toute la puissance du Béarn. Des paysans, des voyageurs de
commerce, des valets de courses alternaient avec des propriétaires de
chevaux, des aviateurs de Pontlong, des aristocrates de la contrée et
quelques gourmands de passage. Une vieille galante côtoyait un
antiquaire de Paris et l’on voyait même, dans cette atmosphère
surchauffée par trop d’haleines, quelques anémiés en traitement dans la
ville et que leur médecin envoyait au déjeuner faire là une cure
d’engraissement. Quand un service se laissait attendre, l’hôtelier, pour
qu’on lui avalât les minutes, les lardait de propos salés. Nicolaï, sec
et sobre à Oloron, s’occupait de toutes ses dents. On le taquinait:
--Nicolaï, criait Supervie, tu vois ce perdreau que tu manges? Tu le
vois? Il vient de chez toi. C’est un braconnier qui me l’a porté. Et,
tout à l’heure, tu le paieras.
--Quand il aura mes plombs dans les fesses, ton braconnier, c’est lui
qui tu feras rôtir, disait Nicolaï, la bouche pleine.
Supervie, qui savait tout, interpellait aussi l’antiquaire:
--C’est dans le château de ses patrons que vous pourriez, vous, faire
bonne chasse. Il y en a, là-dedans!
L’antiquaire roulait des yeux pleins de regrets:
--Je le sais bien, ronchonnait-il. Sans inventaire, rien que pour les
meubles, je mettrais quinze cent mille francs sur un chèque.
--Tu peux te taper, narquoisait Supervie, le tutoyant tout d’un coup
comme un marchand de volailles. Rien à vendre chez les Coulevaï, et même
aujourd’hui qu’on divorce... Hé! toi, le garde... qu’est-ce qu’on m’a
raconté? il paraît que le nouveau marié, lui aussi, il a le sac?
--Il l’a, répondait le serviteur.
--Je les ai rencontrés à Biarritz, dit un gentleman de la région. Il
avait une voiture... de roi... C’est un fils à papa. Noblesse du pape,
mais grosse galette.
--Amène-le déjeuner, ton nouveau patron, bouffonna l’hôtelier,
s’adressant derechef à Nicolaï. Je lui ferai payer le prix fort.
--Et il paraît qu’il est bel homme, cria de son coin l’ancienne galante.
C’est un roman, un vrai roman. Je le sais par ma femme de ménage qui est
native d’Oloron. Elle était dimanche là-bas. Elle les a vus chez le
pâtissier.
Le vieux garde mangeait toujours et ne disait plus rien, par respect.
S’il avait parlé, il aurait confirmé ce qu’il entendait: l’amour, la
fortune, la beauté, tout cela c’était vrai comme le jour. L’opinion
publique est une épidémie. On ne sait quel microbe la fait éclater.
* * * * *
Pendant ce temps, bien loin, sur la grande terrasse de
Saint-Germain-en-Laye, où chaque après-midi, depuis trente années, il se
promenait une heure, Montnormand songeait à la lettre nouvelle qu’il
avait reçue de Dewalter. Dans cette lettre, Dewalter lui apprenait qu’il
était à Oloron, que tout s’arrangerait bientôt et qu’il le prierait de
venir. Le style était calme, net, sans aucune trace de dépression.
Montnormand se réjouissait, croyant son ami exaucé. Il regardait Paris,
muet au loin sous son couvercle de fumées. Il admirait que les prières
des hommes fussent entendues quand, pourtant si prochaine, la ville
saturée de cris semblait environnée de silence. Sa belle petite âme
s’élevait. Une tendresse charmante rendait joli son visage de chien de
berger. Mais, dans les quartiers pauvres de la grande cité, la mouche
apprivoisée charognait pour le compte de sir Oswill...
XXIII
Tandis qu’ainsi toute une région s’occupait d’elle, Stéphane, depuis le
retour dans sa vieille maison, vivait une vie enchantée. Jamais elle
n’avait demandé plus au destin. Là, toute sa race, dans les dernières
générations, avait respiré, s’était renouvelée et, d’âge en âge,
dissoute dans la paix sereine de la terre. Il lui semblait que ces
arbres, à la fois robustes et solennels, n’étaient autre chose que des
parents mystérieux. Elle les chérissait et, dans son amour pour Georges,
elle lui rendait grâce d’avoir réveillé chez elle tant de sentiments
obscurs et profonds. Elle demeurait la femme la plus simple du monde,
n’imaginant rien en dehors de ce qu’elle voyait, ne doutant jamais d’une
parole de son ami, prodigue d’elle-même, belle dans sa chair et son
esprit. Elle n’était pas de ces créatures compliquées, fatales, qu’on
rencontre dans les romans et elle n’avait de romanesque que sa bonne
foi.
Pendant deux semaines, ils ne virent qu’eux-mêmes, dans un univers
rétréci, entre les bornes du domaine. Maintenant, Georges le connaissait
parfaitement. Il savait les arbres, les champs, la ferme aux animaux
nombreux, les dessins des allées du parc, de celles même où l’on ne
passait plus. Ils s’y étaient aventurés. Il n’ignorait aucun recoin du
château; il aurait dit le mobilier des appartements, décrit le paysage
de chaque fenêtre. De celles de leur chambre, on découvrait la plus
belle partie des jardins: au loin, la lisière d’un bois de chênes, de
châtaigniers et, tout près, à deux cents mètres, l’étang, l’étang
périlleux, protégé par Stéphane. Il n’y avait pas jusqu’au petit pont,
rongé d’insectes et pourri par les pluies de vingt années, que Dewalter
ne connût point. Il ne l’avait pas traversé, mais, un matin, se
promenant seul dans le parc, il en avait compris la fragilité et, qu’au
moindre fardeau, il s’abîmerait.
* * * * *
Stéphane était heureuse de voir son ami s’intéresser à sa maison. Elle
déclarait:
--Je ferai la même chose quand j’irai chez toi.
Il la regardait. Un jour, il lui dit:
--La vie est un voyage. Quand on est riche et sensible aux visions, on
voyage pour peupler sa tête. A la fin, au moment de partir vers d’autres
univers, en quelques secondes, on revoit tout de celui-ci. Nous sommes
si heureux dans cette maison! Ce domaine, c’est tellement toi! Je veux
l’avoir dans le cerveau.
Elle rit et elle lui cria, comme déjà une fois à Paris:
--Tu es trop compliqué pour moi. Sois simple. Je suis une paysanne, moi,
une bonne paysanne d’Oloron.
Il répondit:
--Oui... une paysanne que j’ai rencontrée à Biarritz.
Ils furent graves soudain. Ils comprirent qu’ensemble ils évoquaient la
même minute et qu’elle était vivante.
--Tu vois, dit-il, j’ai raison. Il faut accrocher les choses dans sa
tête et faire de sa tête un musée. Mais il faut aussi connaître où elles
sont, pour les revoir, où se les cacher à son gré.
--Il faut le pouvoir, murmura-t-elle.
Il répondit:
--Maintenant, je le peux.
* * * * *
Quelquefois, ils allaient eux-mêmes jusqu’à Pau. Une après-midi, elle y
fit deux visites et, tandis qu’elle les faisait, il se promenait seul
sur le boulevard des Pyrénées.
L’hiver avait une limpidité de printemps. A peine, en face, avait-il
dépouillé les collines de Jurançon, parées de vignes agréables et de
bosquets. Un gave nerveux, au fond rapproché, parfois écumant parmi les
pierres qu’il ronge, coulait au bas des murs qui soutiennent la haute
ville. En abaissant les regards, on découvrait la gare hideuse et le
paysage en était gâché. Mais, dans l’ensemble des vastes tableaux
exposés à la vue, ces premiers plans misérables disparaissaient. Tout de
suite la plaine courait jusqu’aux coteaux, sillonnée de routes
gracieuses. On apercevait des villas et des châteaux sur les flancs
boisés des hauteurs. Plus loin, toute la chaîne glacière des grandes
montagnes s’élevait et, derrière elles, c’était un autre monde,
l’Espagne qui ne change pas, protégée par cette muraille sublime, la
vraie barrière, et la seule, entre l’Asie, l’Europe et les empires de
l’Afrique. De l’ouest à l’est, sans une fissure, elle se dressait dans
ses formes éternelles, mais la lumière des minutes ne cessait de la
transformer. Tout à l’heure étincelante et d’une blancheur crue, des
nuées de roses s’abattaient maintenant sur les sommets et, brusquement,
ils eurent l’air de s’enflammer. Ils flamboyaient. Dans la gloire
fatiguée du jour, le vieux soleil courait de montagne en montagne en
allumant des incendies.
Georges, quittant des yeux le vaste déroulement des Pyrénées, regarda
autour de lui. Sur les bancs de la promenade, des vieillards,
indifférents à tant de beauté, somnolaient dans la tiédeur molle du
boulevard; des malades aux poitrines courbées faisaient quelques pas qui
les prolongeaient. Ils aspiraient la douceur de l’air, et leur espoir de
durer se voyait dans leurs yeux avides. Leurs visages creux montraient
encore leur plaisir d’exister. Une vie diminuée, au ralenti, les animait
et, dans la splendeur immense de cette coupe, ils ne songeaient qu’à
l’énergie nouvelle qu’ils y pouvaient puiser pour économiser les leurs.
--Ils ne veulent pas mourir, pensa Dewalter avec mépris.
Mais il se rendait compte qu’il leur ressemblait et que, dans ce bel
après-midi, il était pareil à ces exténués.
Il hâta le pas et il se dirigea vers le château. Il foulait une large
allée qui s’enfonçait dans un sous-bois. Au bas des arbres dépouillés,
il traversait, sur le sol, des petits étangs de lumière. Une odeur
moisie rampait sous les branches arides; les toits de la basse ville
s’obscurcissaient. Les ardoises devenaient bleues, puis grises, et
soudain le soir frissonna.
Georges reprit sa marche, en sens inverse, jusqu’à une église qui
bourdonnait dans le crépuscule entre les deux grands hôtels de la ville.
Il y entra. Incapable de prier, il songeait.
Enfin, il entendit sonner cinq heures. Il rejoignit Stéphane, qui
l’attendait depuis quelques instants dans sa voiture, à deux pas, devant
un petit thé, qu’ils avaient choisi comme point de ralliement.
Une musique grêle filtrait de l’intérieur quand la porte s’ouvrait, et
l’on apercevait une boutique gauchement agencée en salle de consommation
et en librairie. L’éclairage était pauvre et l’endroit médiocre. Mais on
y allait et, les couples qui dansaient, piètrement soutenus par trois
musiciens de fortune, avaient, sans être en grand nombre, une impression
de cohue entre les murs rapprochés. Stéphane et Dewalter rencontrèrent
là le baron de Baragnas, qu’elle n’avait point revu depuis sa visite à
Biarritz. Il parut heureux de retrouver lady Oswill; il lui dit qu’il
avait appris son retour et il demanda à Dewalter s’il ne suivrait pas
les chasses au renard. Il vanta les difficultés du parcours et affirma,
non sans orgueil, que les sportsmen venaient de loin par amour du
risque. Il raconta que le jeune Chillet, de nouveau tombé de cheval,
s’était luxé le poignet. Il en riait, impitoyable. Mais son œil vert et
dur de vieux brutal se faisait doux pour regarder Stéphane, et gentil
quand il observait Dewalter. Comme à la reine, il appliquait à lady
Oswill l’axiome qu’elle ne pouvait mal faire. Il promit d’aller bientôt
à Oloron.
--Je réunirai quelques amis un soir prochain, dit Stéphane.
Baragnas lui recommanda de ne pas l’oublier. Il l’avait vue enfant. Il
la devinait heureuse et, avec cette bonne grâce subtile d’un sang de
qualité, sans un mot malencontreux et tout de même avec précision, il
lui fit comprendre les vœux qu’il formait pour son bonheur.
--Je la revois jeune fille, dit-il à Dewalter. Elle était une rude
cavalière dans nos petits escadrons. Elle me dépassait toujours et le
maître d’équipage, en se retournant, était certain de l’apercevoir
d’abord derrière lui. Depuis trop longtemps, elle avait renoncé à tous
les beaux plaisirs simples de la vie. Mais nous allons la retrouver.
Elle riait, contente de la confiance qu’il faisait aux vertus heureuses
de son amour, et vraiment avec la joie neuve d’une femme dont la vie
vient à peine de commencer. Ils sortirent. L’air était doux, presque
chaud, parfumé, et la fraîcheur du crépuscule avait disparu. Dans la
nuit lumineuse, les grandes montagnes se dressaient là-bas, comme un mur
sombre. Les pas résonnaient sur le pavé tranquille. Stéphane s’arrêta
devant la boutique d’un antiquaire et Baragnas s’en alla. Elle voyait,
dans la vitrine, un collier qui lui semblait beau, une espèce de rivière
composée de brillants anciens. Georges exprima l’idée d’entrer pour
examiner le bijou.
Le marchand, jaune et bouffi, faisait l’article avec un accent italien
et, derrière lui, sa femme, grasse et lustrée, renchérissait. Ils
étaient obèses et accablés par leur existence sédentaire. Ils vivaient,
le jour et la nuit dans un amoncellement de meubles, d’étoffes, de
bibelots, de vaisselles, de tableaux précieux, de statues religieuses.
Le magasin, profond, était encombré comme une voiture de déménagement
gigantesque et, dans les étroites allées qui restaient aménagées, ils se
coulaient avec agilité, ainsi que des rats dans le ventre d’un navire.
Autour d’eux, des fortunes dormaient sous la poussière, ensevelies dans
une demi-obscurité qui régnait par économie. Parfois, la boutique
fermée, le soir, ils sortaient de tiroirs secrets des soies
merveilleuses et ils les faisaient chatoyer avec bonheur près de la
table boiteuse où ils avaient dîné d’un ragoût.
Le collier, exposé dans la vitrine, jouait maintenant aux mains de
Stéphane. C’était un bel objet. Le Napolitain en exigeait quatorze mille
francs:
--Ce n’est pas cér, disait-il en agitant des mains arrondies qui
paraissaient sans os, pareilles à des petites poulpes et tachées comme
elles de plaques violettes,--pas cér du tout. Relardo l’a payé treize
mille...
Relardo, c’était lui-même, dont il parlait avec affection comme d’un
complice. Et Mme Relardo roulait des yeux candides dans son visage
blafard, et souriait, obséquieuse, en se rappelant les six mille francs
qu’elle avait donnés pour acquérir la vieille rivière.
Elle connaissait lady Oswill et déjà flairait qu’elle allait vendre au
prix demandé. Stéphane, visiblement, se décidait. Georges la devança et
lui offrit le bijou. Elle sourit et dit qu’elle le porterait souvent.
Aidée de la marchande, elle le mit à son cou, tandis que Dewalter payait
l’italien. Alors, il lui resta en poche trois mille francs.
Il était depuis quinze jours à Oloron.
* * * * *
Le soir, tandis qu’elle s’habillait pour le dîner, il dit deux choses:
il dit qu’il avait un vieux notaire, jadis son tuteur entre la mort de
son père et sa majorité, que c’était pour lui un serviteur fidèle et
qu’il projetait de le faire venir pour quarante-huit heures. Il expliqua
que ce Montnormand s’occupait de ses affaires mieux que lui-même.
Distraite, lady Oswill répondit qu’elle serait enchantée de le voir.
Dewalter lui dit aussi qu’elle devrait inviter pendant quelques jours
Pascaline Rareteyre. Il pensait qu’on le lui avait promis et il ajouta
qu’il était mieux de le faire sans tarder, pendant que le notaire serait
là. Ainsi leur solitude ne serait troublée qu’une fois. Elle rit et
l’approuva. Elle ajouta qu’elle en profiterait pour donner un souper à
quelques intimes et les lui faire connaître. Ils tombèrent d’accord pour
fixer la date cinq jours plus tard, le premier décembre.
--Il y aura juste trois mois que je t’ai rencontré chez Deléone,
dit-elle.
Il la regarda, s’approcha d’elle, et il lui répondit:
--J’aurais donné ma vie pour un seul jour.
Ils descendirent dans la grande salle à manger. Deux valets en livrée
faisaient le service et présentaient la cuisine d’Antoinette. Une
vieille horloge, dans le silence solennel, faisait entendre
régulièrement toutes les minutes. Elles s’envolaient...
XXIV
--Vains dieux, monsieur, le beau coup de fusil, s’exclama Nicolaï avec
admiration.
--N’est-ce pas, Nicolaï? approuva lady Oswill.
Dewalter tendit au garde l’arme encore chaude et le petit canard
ensanglanté.
--Je l’ai tiré derrière l’étang, dit-il.
Ils revenaient d’une promenade de deux heures sur les terres du domaine.
Ils avaient été tentés par la nuit, une grande nuit claire dans laquelle
brillait une lune de campagne, large, un peu rouge, comme un visage
paysan. Il était dix heures. Encore deux tours de la grande aiguille sur
les horloges du château, deux pas de la petite, et décembre serait là.
La neige, rare dans ces régions, était descendue des montagnes, dans
l’après-midi. Elle avait poudré les arbres et puis le vent l’avait
chassée, vers les Pyrénées où elle était chez elle. Maintenant, celle
qui était tombée se congelait sur le parc et lui donnait un aspect
inattendu de paysage du Nord. Des troupeaux d’oiseaux avaient traversé
le ciel.
--Nos invités souffriront du verglas sur la route, remarqua Stéphane.
Comme ils l’avaient projeté, elle donnait le souper. Elle avait convié
Pascaline Rareteyre, les de Lutze, Cinégiak, Baragnas, et quelques
autres. On leur avait préparé des appartements. Ils passeraient
vingt-quatre heures au château. Et Dewalter attendait Montnormand. Mais
Stéphane, certaine d’être bien servie, ayant repeuplé la cuisine et les
offices, ne s’occupait pas de la réception. Elle ne pensait qu’à la
promenade qu’elle venait de faire avec son ami.
--C’était beau, n’est-ce pas? dit-elle.
--Oui, répondit Dewalter. Ce grand sol honnête que nous foulions, les
chênes immobiles, tout autour la terre recueillie... la nuit... et tout
le ciel entre les murs!...
Il parlait gravement, avec une expression sereine, debout devant elle,
assise dans un grand fauteuil du salon d’entrée. L’air froid avait fait
affluer le sang à leurs visages. Elle était belle, d’une beauté
éclatante et joyeuse. Elle s’exprima:
--Il est exaltant de frapper du pied le sol natal qui vous appartient.
Je plains ceux qui n’ont pas la saine sensation de la propriété.
--Ils sont à plaindre, dit-il.
Il la regardait. Dans la nuit, soudain déchirée, on entendit le cri,
plusieurs fois répété, d’un train. Il demanda:
--Est-ce que c’est l’express de Paris, Nicolaï?
Le vieux garde était maintenant dans une antichambre, mais Joséphine,
occupée à délivrer Stéphane de ses bottes, devina le motif de la
question:
--Le train de Paris est arrivé, monsieur, dit-elle. L’auto est revenue.
Me Montnormand est dans sa chambre, en bas,--la chambre près du fumoir.
Un valet s’occupe de lui. On lui a servi un encas qu’il a refusé, ayant
dîné en gare de Puyo.
Dewalter réprima une espèce de frisson, comme si la présence de son ami
marquait pour lui une heure décisive.
Il plaisanta:
--Pauvre Montnormand... Il doit avoir peur sous ces plafonds. J’y vais,
chérie.
Elle le retint et lui dit qu’il le verrait tout à l’heure. Il lui
demanda si elle était ennuyée de sa venue?
--Non, répondit-elle avec indifférence. Si tu l’as mandé, c’est que tu
avais à lui parler. Au moins, lui as-tu écrit de voir mon avocat?
Il secoua la tête et s’excusa d’avoir oublié.
--Tu es à battre, cria-t-elle en le menaçant du doigt. Il faut secouer
tous ces gens-là. J’en ai assez de m’appeler lady Oswill.
--Ce n’est pas le notaire que ça regarde, dit-il en souriant, c’est
l’avoué.
Elle se leva.
--C’est la même chose!
Vraiment, elle confondait leurs attributions, tout à fait au-dessus des
procédures. Dehors, des aboiements éclatèrent, des appels de chiens.
--Des braconniers, je suis sûr, dit Nicolaï revenu. Ah! les brigands.
Il sortit rapidement.
--Pauvres bougres, murmura Dewalter.
Elle rit:
--Comment, pauvres bougres? Chez toi, est-ce que tu les supportes?
Il dit, assez drôlement:
--Oh! non. Chez moi, j’ai l’œil.
La vieille Antoinette rôdait autour d’eux, familière:
--Faut ça, criait-elle. Des gueux, des sans-le-sou, des tire-la-crotte!
Il ne manquerait plus qu’un seigneur comme monsieur supporte ça!
--Écoute-la, dit Stéphane avec gaieté.
Elle demanda si les feux du salon étaient allumés.
--Ils le sont, répondit Antoinette. Et il faut voir comme ça flambe.
--Mes vieilles cheminées mangent des arbres, dit Stéphane avec un grand
sourire.
Un orgueil inconscient la faisait parler. Chacun de ses mots précisait
son rang et sa fortune. Georges ne bronchait pas; il pensait qu’il était
lui-même un braconnier ou il se comparait à ces arbres dont elle venait
de dire que ses cheminées les mangeaient. Comme eux, c’est pour elle
qu’il avait brûlé. Mais il la jugeait digne de tous les sacrifices, et
si belle, qu’il ne se plaignait pas plus que les hêtres.
* * * * *
Dans la pièce sombre, dix heures et demie sonnèrent. Il lui rappela
qu’en cette minute, Pascaline et ses autres amis s’étaient donné
rendez-vous à Biarritz et prenaient place dans leurs voitures. Déjà,
sans doute, elles fouillaient de leurs phares les ombres froides de la
route.
Stéphane se leva:
--Allons nous faire beaux...
Mais elle se sentait tout d’un coup un peu lasse d’avoir parcouru les
lourdes terres. Elle riait et, gentiment, s’amusait à sembler
chancelante.
--Je suis fatiguée, dit-elle. J’ai trop couru dans ces bois... Et la
chambre est si loin... Le couloir... le grand escalier, tout cela à
grimper et à redescendre...
Il voyait dans ses paroles surgir toute la vaste et silencieuse maison.
--Monte en voiture, murmura-t-il à son oreille.
Il se pencha, la saisit dans ses bras et l’emporta comme une enfant. Et,
derechef, dehors on entendit les chiens...
Il traversa le corridor sombre. Une seule lanterne de fer forgé
l’éclairait et comme des fantômes on y voyait des armures sur des socles
noirs. Aux murs pendaient des dépouilles de grands gibiers d’outre-mer.
Tandis qu’il courait presque, en l’emportant, leurs ombres
s’allongeaient sur les pierres de la muraille. Au fond naissait
l’escalier, beau de forme, aux marches larges de marbre gris. Une porte
d’angle s’ouvrit, livrant passage à un petit homme étonné. Dewalter
s’arrêta, posa Stéphane sur ses jambes. Rieuse, elle l’entendit lui
présenter Me Montnormand.
--Vous voyez que nous sommes fous, dit-elle, illuminée de
plaisir.--Soyez le bienvenu chez moi. Pardonnez votre ami de ne pas
avoir été à votre rencontre. Je l’ai retenu. Il m’a dit qu’il vous aime
et je vois bien qu’il a raison. Vous avez mal dîné, mais vous souperez.
Et demain vous vous occuperez de vos affaires...
Elle entraîna Georges. Montnormand, troublé, retourna dans la chambre
qu’on lui avait donnée.
Il se sentait vaguement perdu sous ces hauts lambris et tout environné
d’un vieux luxe écrasant. Il ne savait plus que penser et il fut
assailli d’inquiétudes. Dans sa seconde lettre, Dewalter, en quelques
mots, l’avait mis au courant du divorce et lui avait expliqué le jeu
terrible du mari. Et puis il avait tourné court et, sans rien lui dire
de ses projets, il lui avait seulement demandé, avec une insistance
fiévreuse, de venir à Oloron. Il l’en avait presque requis, comme pour
un duel on appelle un témoin.
Le vieil homme s’était mis en route sans rien savoir. Il s’imaginait que
les choses tournaient bien et que la sincérité de Georges avait vaincu.
Maintenant qu’il avait vu Stéphane, il restait ébloui et peut-être
atterré de sa beauté. Il comprenait la folie de son ami. La gaîté de
lady Oswill l’incitait à penser que leur bonheur n’était plus menacé.
Mais, en même temps, il avait vu Dewalter et dans ses yeux, à un seul
regard, il avait reconnu la détresse. Alors, il hésitait. Il ne savait
plus s’il était venu pour apprendre sa félicité ou pour le sortir de
l’abîme? Il avait peur tout à coup dans ce grand château comme dans une
maison ennemie et il marchait à travers la chambre, à pas tremblants et
inutiles.
XXV
Pendant qu’il faisait ainsi, que Stéphane et Dewalter s’habillaient pour
le souper, et que, dans la campagne, les autos s’approchaient d’Oloron,
la vieille Antoinette, toute réjouie, était entrée dans le grand salon
où le souper serait servi. C’était la merveille, le musée des Coulevaï.
Là, s’amassaient les trésors que le premier bâtisseur avait rapportés
des Indes.
L’appartement était vaste, placé dans une aile, sans rien au-dessus de
lui qu’un grenier. Ainsi le plafond était haut, presque lointain, orné
d’une peinture exécutée au dix-huitième siècle par un artiste habile. De
son cintre, un lustre de vieux Venise descendait, illuminé pendant les
réceptions et maintenant éteint. Seuls des lampadaires et des lanternes
de Japon éclairaient vaguement l’ensemble de l’immense pièce, y créant
des lacs d’ombre et des massifs de lumière colorée. Ils agençaient une
magie et quelques bois étincelaient comme des bouquets de fleurs dorées.
Sur les murs, des personnages nombreux étaient représentés; également
dorés et maintenant plus exquis d’être un peu effacés, ils couraient sur
des peintures émeraudes, ayant un aspect de laques, et des tables
étaient d’autres laques rouges. Des sièges indiens, sculptés par des
générations d’artisans, montraient leurs splendeurs éclatantes. Des
tapis amoncelés venaient des ateliers de Perse et ceux de Mossoul
étaient beaux comme des ailes d’oiseaux. Des magots bleus semblaient
descendre d’un ciel étonnant et des poteries exhalaient encore, quand on
se penchait sur elles, l’odeur laiteuse des chèvres du Thibet.
Dans un angle, une extraordinaire statue, d’une taille deux fois
humaine, une statue de pierre, contemporaine asiatique d’Alexandre le
Grec, avait de longues mains plates, posées sur les cuisses de ses
jambes difformes. Mais un sourire divin enflait ses lèvres ourlées et,
derrière ses paupières closes, elle semblait connaître tout ce que les
yeux ne voient pas. Après des siècles et des siècles d’immobilité dans
un temple, au fond des humides forêts de Mathura, elle avait traversé
les mers, volée par un Coulevaï et, dans le pays béarnais, elle
continuait à proclamer la gloire inconnue du génie qui l’avait sculptée.
En face d’elle riait un buste de Houdon. Quelques petites toiles
militaires du temps de l’Empire français rappelaient qu’un Coulevaï,
plus récent, avait couru l’Europe en uniforme de la garde. Aux songes
des chefs-d’œuvre anciens, elles mêlaient les images de l’action.
Partout la main rencontrait une matière précieuse à caresser.
Antoinette errait parmi tant de merveilles sans les discerner. Tous ses
soins allaient à la table dressée, ruisselante de cristaux de Bohême et
couverte de fleurs coupées. Elle s’assurait que le luxe, toujours de
rigueur dans la maison, ne laissait rien à critiquer. Satisfaite de son
inspection, elle tournait dans la pièce comme une vieille chatte.
Ce qui lui plaisait, c’était la grande porte double, haute de quatre
mètres, précédée de marches qui donnaient accès sur un corridor
intérieur. Et, sur le mur de ce corridor, elle aimait voir pendue la
gigantesque peau d’auroch qui lui semblait le vrai trésor du château.
Elle aimait aussi, par la large fenêtre, apercevoir le parc et l’étang.
Ce soir surtout, sous la neige et la lune, il lui semblait que rien
n’était plus admirable que ce tableau de son pays. Toute chaude de sa
vigueur d’aïeule paysanne et réchauffée encore par la forêt coupée qui
flambait dans la vaste cheminée, elle regardait, bien à l’aise, l’aspect
sinistre de décembre. Tout à coup, elle recula. Elle venait sans doute
d’apercevoir une chose extraordinaire. Elle s’avança de nouveau, se
faisant violence, pour s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé: elle ne vit
plus rien que l’hiver.
Elle respira.
Et puis, de nouveau, elle ne respira plus: derrière elle, une porte--une
petite porte qui donnait sur le parc--s’ouvrait doucement. Quelqu’un
entra, quelqu’un qu’elle avait bien vu tout à l’heure, qui avait collé
sa tête aux carreaux, fait le tour extérieur du salon et introduit une
clef dans la serrure. Antoinette, frappée de terreur, ne bougeait plus.
Sa vieille figure tremblait comme une confiture blanche, secouée dans un
panier.
XXVI
Après quelques secondes, elle eut la force de murmurer:
--Je l’avais bien vu.
Elle voulut s’enfuir.
--Restez là sans bouger, je vous prie; n’appelez personne, dit Oswill.
Il était impeccable et vraiment d’une grande allure. Sur la chemise dure
de son smoking, il portait un bouton de saphir entouré de brillants. Sa
cravate semblait sculptée comme un papillon d’onyx. Une pelisse ouverte,
dont le col et les longs parements étaient de zibeline, lui avait servi
de vêtement d’auto. Il avait des gants de daim; par un miracle de
vigueur et à l’aide de cosmétiques, ses cheveux blancs, tout à l’heure
courbés par le vent, gardaient sur son visage basané la forme ronde et
collée d’un bonnet de bain. Ses yeux bicolores demeuraient immobiles,
protégés par la double barre des sourcils. Il souriait comme un diable
en regardant la nourrice.
--Comment ça va, Antoinette?... dit-il. Vous avez toujours l’air d’une
vieille pomme de terre en robe de chambre...
Dans le parc, des aboiements cessèrent. II grommela:
--Les chiens se taisent enfin! C’est drôle, dans cette maison--où j’ai
pourtant le droit de venir, je pense--quand j’arrive, les chiens
aboient, les vieilles bonnes montrent les dents. J’aurais dû apporter un
fouet.
Il s’avança. Il vit la table étincelante. Il mâcha entre ses dents:
--Je pense qu’il engraisse.
--Qu’est-ce que monsieur vient faire ici? osa demander Antoinette.
Il répondit:
--Vous le verrez.
Et, comme elle tentait de se glisser entre les meubles pour sortir, il
ajouta:
--Vous avez envie de bouger? Fermez donc la porte.
Tremblante, elle obéit. Il ricana:
--Je fais peur aux femmes, même aux vieilles.
De nouveau, elle voulut se sauver. Il la ramena du geste:
--Où est votre maîtresse?
Elle répondit:
--Dans sa chambre, monsieur.
--Et son amoureux?
Elle se tut.
--Bien, dit-il, lui aussi. Dans l’autre aile?
Elle fit signe que oui, en boule et lisse comme une perdrix devant un
pointer.
Il sourit:
--Nous sommes tranquilles.
Encore une fois, elle essaya de sortir. Méchamment, il la laissa
atteindre les marches. Dès qu’elle fut sur la première, il cria:
--Antoinette!
Elle revint, l’air tirée par un caoutchouc qui reprend sa mesure après
s’être allongé.
Il dit:
--Antoinette... tout à l’heure, il est arrivé, ici, un vieux petit
monsieur, très laid... C’est un notaire. Je veux lui parler.
Amenez-le-moi, tout de suite.
Elle eut une joie: lui-même, il l’aidait à s’en aller. Elle pourrait
courir à l’autre bout du château, prévenir Stéphane. Mais il le devina;
à la seconde où elle allait disparaître, il la retint de nouveau et
scanda rapidement:
--Antoinette!... Sans rien dire, hein?... Si vous dites quelque chose,
je fais un malheur! Je vous tue, vieille pomme de terre! Je tue le
notaire. Je tue votre maîtresse. Je tue l’amoureux. Je tue les chiens.
Je tue tout le monde, je vous assure.
Il tendait le bras vers elle, le buste en avant, dans une attitude
burlesque de clown méchant. Elle sortit terrifiée. Il grommela encore:
«Vieille pomme de terre», pour l’effrayer, mais il serrait vraiment les
poings. Une fureur soudaine l’avait saisi. Il pensa:
--J’ai tort de jouer la comédie et de dire que je tuerai tout le monde.
Je deviendrais capable de le faire... Salaud!
Il prit sur la table une bouteille de champagne, se versa un grand verre
qu’il vida d’un trait, et puis un autre. Alors, il parut moins
excentrique, plus lucide.
* * * * *
Il avait quitté Biarritz deux heures auparavant et à l’improviste. Il
avait rencontré Laberose. Apercevant Oswill, il avait bien murmuré:
«Quel perroquet!» Mais Cinégiak, absent, n’avait pu répondre: «Tu parles
d’un zèbre!» comme il avait accoutumé. Oswill frappait sur l’épaule de
Laberose, au risque de le précipiter sur le bar:
--Eh bien, qu’est-ce que vous avez fait de votre cornac? Vous sortez
seul? Prenez garde aux accidents.
Laberose répondit méchamment que Cinégiak était invité à Oloron avec
quelques personnes. Il les nomma. Oswill se sentit poignardé. Il
négligea de boire et sortit. Il allait à grands pas. Ainsi, Dewalter
tenait? Il n’avait rien dit. S’il avait dit quelque chose, lady Oswill,
tout de même, l’avait gardé? Dans sa faiblesse, elle osait inviter ses
amis et leur présenter son ruffian?
Oswill aurait juré que non. Il connaissait Stéphane. Il était certain
qu’elle continuait à être dupée. Mais comment?
Le policier avait rapporté le matin même les renseignements. Oswill,
maintenant, possédait les preuves de la vieille misère de son ennemi. Il
apprenait aussi l’existence de Montnormand. Il envoya l’espion à Oloron.
Rentré chez lui, il remuait mille hypothèses, quand son homme lui
téléphona. Il confirma l’arrivée du notaire et la réception. L’Anglais
pensa que tout était organisé pour compromettre davantage lady Oswill:
Dewalter avait imaginé de lui faire savoir la réalité par Montnormand.
Elle entendrait une fable de ruine inventée, de ruine soudaine. Elle
serait prise. La vengeance s’écroulait... Oswill se précipita dans sa
voiture.
Au volant, il réfléchissait. Il se dit que l’aventurier, aux abois, ne
voulait que de l’argent. Il s’arrêta pour boire une tasse de café chaud.
Pendant qu’il la sucrait, il prit une décision.
* * * * *
Dans le salon, la vieille Antoinette revenait. Il se jeta de côté, à
moitié dissimulé derrière un meuble. La servante apparut, suivie de
l’humble personnage. Il s’avançait, un peu courbé, de toute la vitesse
de ses fragiles jambes. Il descendit les marches, stupéfait de voir tant
de richesses. Quand il fut au milieu du salon, Oswill surgit. Il avait
repris brusquement une allure excentrique pour épouvanter le bonhomme.
Il dit:
--Antoinette, restez là, en sentinelle... Si quelqu’un vient, vous le
dites... Ça vous embête de me servir, mais c’est comme ça.
Il souriait comme un singe. Elle s’assit, découragée, trop loin pour
entendre, mais sous l’œil d’Oswill. Alors, il devint un personnage net
et dur. Il mesura Montnormand du regard et, d’un geste impérieux, à son
tour, il le fit asseoir.
Montnormand obéit. Il était à peine posé sur le bord du fauteuil, agité,
frottant ses mains mouillées d’émotion et laissant clignoter ses yeux
timides. Cependant, son cœur s’était affermi.
--Je ne suis pas étonné de vous trouver ici, dit Oswill. Je sais que
vous avez prêté vingt mille francs à votre intéressant ami et j’ai
appris aussi que vous aviez quitté votre petite étude et que vous veniez
chez lady Oswill.
--Vous avez une police, monsieur? demanda Montnormand.
--Je n’ai pas tout à fait une police, répondit l’Anglais, imperturbable.
J’ai des mouchards. Il faut ce qu’il faut...
Il ajouta:
--Ne me regardez pas comme ça... Gardez votre mépris pour d’autres!
Il s’assit à son tour, et il y eut un temps. Il cria soudain:
--Antoinette!
Elle avait tenté de s’enfuir. Elle se recroquevilla sur sa chaise. On la
voyait en haut des marches, devant la grande peau d’auroch, sous une
lumière de verres en couleur. La cheminée illuminait une partie du salon
et tout le reste demeurait un peu confus; quelques vieilles lanternes
chinoises étaient seules allumées. Montnormand regardait Oswill: il le
trouvait repoussant, mais beau.
--Qu’est-ce que vous désirez de moi, monsieur? dit-il.
Oswill se leva:
--Ce que je désire? Voici: je désire que vous me débarrassiez tout de
suite, et pour toujours, de M. Dewalter. Oui. Je voulais divorcer. Je ne
veux plus. C’est extraordinaire peut-être, mais c’est comme ça.
Il ricana:
--J’avais médité à l’usage de ma femme une petite démonstration. Je
voulais qu’elle découvrît toute seule--et trop tard--qu’elle est tombée
dans un panneau. C’était ma vengeance. Je savais d’avance le dégoût
qu’elle aurait de son chevalier quand elle verrait quel genre d’animal
il est. C’était rigolo.
--Rigolo, répéta Montnormand avec mépris.
Oswill eut un sourire dur:
--On fait les omelettes avec les œufs, les expériences avec les gens.
Mais je vais vous dire...
Maintenant son visage se crispait:
--Mon expérience m’a conduit ailleurs qu’où j’allais. J’en suis aussi,
de l’expérience... J’ai découvert depuis trois semaines, depuis que j’ai
dit: «Je veux divorcer», j’ai découvert que je tiens à ma femme. Je ne
l’aime pas, j’y tiens.
Il ajouta brutalement:
--Je souffre. C’est embêtant. Ça me dérange. Emmenez-le.
Ses mots tombaient comme des noix. Montnormand était stupéfait. Il
voyait un jaloux souffrir. En même temps, il apprenait que rien n’avait
encore changé dans le destin de Dewalter. Il se leva.
--L’emmener? murmura-t-il... Je vous assure, monsieur, que s’il ne tient
qu’à moi... J’ignore ce qui se passe et c’est pour cela surtout que je
suis venu... Permettez-moi pourtant de vous l’apprendre: avant votre
expérience,--comme vous dites,--mon ami était prêt à partir. J’avais sa
promesse et il ne ment jamais.
--Il ne ment jamais? ricana Oswill. Alors ma femme sait qu’il est un
va-nu-pieds?
Le petit homme haussa les épaules:
--C’est autre chose, dit-il. Il a été pris dans un engrenage. Une
première faiblesse--bien excusable--l’a amené à jouer un personnage dont
il ne sait comment sortir... Vous êtes un psychologue, monsieur? Je le
veux bien. Mais le cœur comprend plus de choses que l’esprit. Le
mensonge d’amour n’est qu’un désir de s’embellir. Dans le cas de M.
Dewalter, il y a une noblesse qui vous échappe, certainement. Et puis,
il y a aussi que chacun se pare selon ses goûts. Vous jouez les cyniques
et, sans doute, vous y êtes entraîné. M. Dewalter joue un grand
seigneur! Peut-être en est-il un véritablement.
Oswill fit entre ses mâchoires un petit susurrement de guêpe. Il ricana
de nouveau:
--Un grand seigneur!
Mais Montnormand s’était levé et, maintenant, son émotion grandie lui
donnait une autorité singulière. Il couchait presque les oreilles en
arrière, toute la peau de son visage se tendait et ses beaux yeux bleus
semblaient surgir en avant pour regarder l’Anglais bien en face. Il
répéta, agitant les mains:
--Oui, monsieur... Un grand seigneur. Il en est un. J’ai connu sa
mère... Je sais comment il a été élevé, et puis abandonné devant la
vie... S’il n’avait pas été ce que je dis, un seigneur, il ne serait pas
un raté. Mais les ratés, quand ils sont honnêtes, quand ils ne sont pas
jaloux, sont peut-être ce qu’il y a de plus propre dans l’humanité. Ils
ont souvent bien des dons. Il ne leur manque que la férocité qui fait
les grandes réussites.
Oswill l’interrompit, et, pas même d’un geste, d’un regard. Il était
froid, métallique. Le petit notaire, s’agitait vainement devant lui,
comme un jouet mécanique devant une armure. Il dit:
--Allons au but, voulez-vous? J’ai changé d’avis. Je ne veux plus que M.
Dewalter, si intéressant qu’il soit, continue à intéresser lady
Oswill... Quant à partir pour rien...
Il s’arrêta une seconde, pesant une dernière fois l’hypothèse de ce
départ. Il conclut:
--Je n’y crois pas. Alors, voilà: je donne, par votre intermédiaire,
deux cent mille francs à votre ami... un chèque, payable au Sénégal.
Dites-le-lui.
--Je ne le lui dirai pas, monsieur, répondit Montnormand.
Mais l’autre fit un pas et sa violence contenue se fit jour:
--Vous le lui direz. Et vous le lui direz tout de suite. J’ai ici, dans
ma poche, tout son dossier. Il ne pourra plus mentir. J’ai la copie des
dernières quittances de loyer de sa chambre meublée... cinquante francs
par semaine; ce n’est pas cher. J’ai aussi des certificats. On me dit
que je peux lui donner huit cents francs par mois pour un petit emploi
subalterne, et qu’il les vaut... J’ai d’autres choses encore, de quoi le
remettre à sa place, tout à l’heure, à la fin du souper...
Il montra la table étincelante; il ajouta:
--Je ferai le Commandeur.
Il y eut un temps. Montnormand voyait la grande pièce aux richesses
écrasantes et il sentait qu’Oswill réaliserait sa menace. Il avait peur
et comprenait la nécessité d’épargner l’affront à Dewalter. Pourtant il
eut la force de sourire avec mépris. Il demanda:
--Puisque vous avez tout ça... Pourquoi offrez-vous de l’argent?
--Pour deux raisons, répondit Oswill. D’abord parce que--je le
répète--j’ai peur qu’on le garde tout de même. Et puis parce que je me
rappelle ce qu’il m’a dit un soir dans le train. J’ai pitié de lui. On
n’est pas parfait.
* * * * *
Il était sincère. En dépit de sa fureur jalouse, il devinait les affres
de son ennemi. Il jugeait maintenant. En Montnormand, il voyait un
honnête homme. Et, bizarre, excessif, détraqué, méchant, il était tout
de même un individu de bonne race. Il se sentait moins implacable. Il
croyait toujours que Dewalter espérait rester, mais il admettait qu’au
début, il n’avait pas été conduit par l’intérêt. Son mépris changeait de
forme et de raison.
* * * * *
Le notaire vint plus près de lui:
--Et si mon ami s’en va tout simplement?
--Ne faisons pas de roman, dit Oswill.
--Faisons-en! S’il part tout simplement, ruiné, lui, le pauvre... le
démasquerez-vous?
--Il ne partira pas.
Il fit deux ou trois pas, les deux mains fourrées dans les poches de sa
pelisse. Il revint vers Montnormand et conclut, martelant son arrêt:
--J’ai dit deux cent mille. J’irai jusqu’à trois. Sinon, je vous jure
que, tout à l’heure, ici, devant tout le monde, je l’exécute. Tant pis
pour ma femme...
Il prit un temps et il finit, en souriant, d’une voix douce:
--Monsieur Montnormand, décidez votre ami. Je vais dans mon ancien
fumoir. Avec ma pipe, j’y serai très bien. Apportez-moi la réponse,
hein?
Il passa devant Antoinette. Sans rien entendre, sans comprendre, elle
avait suivi la scène, de loin.
Il lui dit:
--Quittez votre poste. Et taisez-vous.
Du haut des marches, il regarda le vieux notaire. Il lui fit un signe de
la main et lui cria:
--A tout à l’heure.
Et il sortit.
Montnormand essuya son front. Il comprenait que Georges était perdu et
qu’il devait fuir, fuir tout de suite, sans rien, sans même prendre son
chapeau.
Il dit à Antoinette:
--Ne parlez pas à lady Oswill. Ne vous inquiétez pas... Je vais tout
arranger. Trouvez seulement le moyen d’envoyer M. Dewalter dans ma
chambre.
Mais, avec une angoisse grandissante, il vit Stéphane merveilleusement
parée, et Georges en smoking. Ils descendaient de leurs chambres. Elle
était appuyée à son bras et ils parlaient tout bas, d’un air heureux. En
même temps, dans le parc, on entendit l’arrivée de plusieurs voitures.
XXVII
Les de Lutze, Baragnas, Cinégiak, Jean d’Aigregorch, Pascaline
Rareteyre, quelques autres encore, tous de ses intimes, étaient
accueillis par Stéphane. Ils la complimentaient avec gentillesse d’être
devenue plus belle encore que sa beauté. Montnormand, d’une voix rapide,
apprenait à Dewalter, dans un coin du salon, la présence d’Oswill, la
menace et le marché qu’il proposait. Sa pensée vivante lui permit de
dire tout, sans phrase, en mots hachés et précis. Il ne fallut pas deux
minutes. Il dit aussi que la fuite seule éviterait l’esclandre. Mais
elle-même, elle en était un.
Dewalter ne broncha pas: il savait que, déjà, les amis de Stéphane
avaient les yeux sur lui. Sous les apparences discrètes, requises par la
politesse, ils l’observaient. Il était quelque chose comme un héros de
roman. Immobile et souriant, l’air de parler d’une chose facile, il pria
le notaire de sortir tout de suite, d’aller trouver Oswill dans le
fumoir et de lui enjoindre de prendre patience. Tout à l’heure, il le
verrait, il lui donnerait satisfaction et ils s’entendraient
certainement. S’entendre? Montnormand, stupéfait, obéit. Il restait
ébahi du calme de Dewalter et inquiet de sa facilité.
Quand il revint, Stéphane, autour de la table, plaçait gaiement ses
invités, Georges, les présentations faites, semblait très à l’aise parmi
eux. D’un regard, il comprit qu’Oswill attendrait l’entretien promis: il
sortit la main de la poche droite de son smoking. D’un signe léger, il
remercia Montnormand d’avoir accompli sa mission. Comme chacun prenait
place, il le fit asseoir près de lui.
Les valets commencèrent le service. Ils portaient la vieille livrée
traditionnelle de la maison. Lady Oswill, dans la situation où son amour
l’avait mise, n’avait prié à souper que des amis à toute épreuve; mais
elle avait tenu à donner à la réception intime un caractère subtil de
demi-apparat, afin de bien démontrer qu’elle conservait sa discipline.
Après le bisque, les conversations, d’abord prudentes, s’animèrent.
Cinégiak raconta drôlement l’histoire d’un Anglais qui ne connaissait
personne et qui faisait le tour du monde avec un perroquet dressé. Le
perroquet savait le nom de l’Anglais. Il était chargé de le présenter.
Chaque fois qu’on lui tirait la queue, il criait: «Je vous présente
mister Qouick!»
--Il y a beaucoup de perroquets dans le monde, dit Mme de Lutze à
Dewalter, qui attirait décidément sa sympathie. Ceux que j’ai rencontrés
m’ont parlé de vous. Ils m’ont répété que vous êtes spirituel, que vous
avez du cœur et que vous rendez mon amie heureuse.
--C’étaient des perroquets savants, répondit Stéphane. Ils savaient bien
ce qu’ils disaient.
Elle était fière de son bonheur et ne manquait pas une occasion d’en
parer Dewalter.
--Vous êtes un homme heureux, proclama Jean d’Aigregorch... Si, avec ça,
vous aimez la peinture et vous avez une chasse en Sologne...
--Vous avez une chasse en Sologne? demanda Baragnas.
Dewalter, tranquillement, répondit oui. Il ajouta:
--J’ai aussi de grands espaces, mais pas dans vos régions.
--Où ça? lui cria Pascaline.
Il rit, but un verre de champagne et proclama, tandis que Montnormand se
faisait tout petit:
--En Chine.
--En Chine? Vous ne vous refusez rien, admira quelqu’un.
--C’est Dieu qui ne m’a rien refusé, continua-t-il. Il a pensé qu’un
pays où il y a des chimères, il me devait bien ça.
--Vous n’avez pourtant pas l’air chimérique, dit Cinégiak.
Il sourit:
--Vous trouvez?
Il se sentait un point de mire. Cinégiak continua:
--Non. Vous êtes net, froid... Hein, Stéphane? M. Dewalter est
chimérique?
--Puisqu’il le dit, répondit-elle...
--Il s’agit de s’entendre, reprit Dewalter. Moi, j’ai de la chance. Je
réalise. Je suis propriétaire de chimères, non seulement en Chine, mais
en France.
Stéphane, heureuse, intervint:
--M’avoir rencontrée, c’est réaliser une chimère.
--Vous êtes sous l’étoile, conclut Cinégiak. Des perdreaux en Sologne,
des chimères en Chine... quoi encore?
Il demanda:
--Est-ce que je ne vous ai pas rencontré déjà?
Il le regardait mieux. Dans son coin, Montnormand trembla.
--Où? demanda Dewalter. A Deauville? A Venise? Au tir aux pigeons?
Il parlait avec nonchalance. Il fit remarquer à Montnormand qu’il ne
buvait pas.
--C’est que je n’ai pas la tête solide, lui répondit son vieil ami.
Il y avait une nuance de reproche dans sa voix. Il ne comprenait pas.
Georges, impassible, le regarda. Il dit:
--Il faut l’avoir.
Il avait grand air et paraissait avoir oublié sa situation. Si Oswill
l’inquiétait, il le cachait bien. Dans la belle salle où s’entassaient
tant de merveilles, il semblait chez lui, comme un seigneur chez sa
femme. La chère était fine; ainsi que les autres convives, il en
profitait; personne n’aurait pu croire qu’il n’était pas parfaitement
heureux. La fièvre même de ses yeux élargis lui faisait un visage
rayonnant.
Au dehors, les chiens aboyèrent. Stéphane expliqua qu’ils étaient
énervés de voir des reflets sur l’étang.
--Des revenants? demanda gaiement Pascaline Rareteyre.
Lady Oswill se moqua d’elle:
--Des revenants? Pourquoi faire des revenants? Des feux follets, c’est
bien plus simple.
--Je connais ça, plaisanta le jeune d’Aigregorch. Un soir, chez ma
grand’mère de Rives, au château de Sauveterre, j’ai voulu allumer mon
cigare à un feu follet... Toc... dans l’eau... jolie nage.
--Ici, vous n’auriez pas nagé, répondit Stéphane. L’étang est rempli
d’herbes et profond de dix mètres...
--Les feux follets de la maison, il ne faut pas les suivre, dit Baragnas
avec entrain.
Dewalter parla d’une voix unie:
--Ils sont beaux, cependant. Ils ont quelque chose d’aérien, de libéré.
Ils sont lumineux comme des âmes qui n’ont rien à cacher. Ils ont l’air
d’une flamme, d’une pensée libre qui se souvient.
--Poète! murmura Mme de Lutze...
--Oui, dit lady Oswill! S’il était ambitieux...
--Je le suis, dit Dewalter.
Pascaline demanda si ce n’était pas un défaut. L’un émit que oui,
l’autre que non. La conversation roula sur ce thème. Dewalter s’anima et
fut brillant. A la fin du souper, il avait conquis tout le monde.
Stéphane rayonnait. Elle déclara qu’on allait danser dans un salon
voisin où les liqueurs étaient servies. Georges s’approcha d’elle. Il
lui dit que Montnormand l’ennuyait, obligé de repartir le lendemain dans
la matinée. Il avait des ordres à lui donner. Pour en finir, il avait
besoin de quelques minutes. Elle les accorda en souriant et emmena ses
amis.
XXVIII
Dewalter, entraînant Montnormand, traversa à pas rapides le grand
corridor assombri. Déjà des sonorités, étouffées par l’épaisseur des
murailles, venaient du salon de musique. Devant la porte du fumoir, ils
s’arrêtèrent.
--J’ai eu tort de venir, Georges, murmura tristement le notaire.
Pendant le souper, il avait mal compris son ami, sa raillerie bizarre,
son jeu de paradoxes, ses nouvelles inventions; toute cette escrime
aventurière l’avait mis dans la gêne et l’étonnement. Surtout, il
demeurait révolté que Georges eût accepté de voir Oswill et désiré
s’entendre avec lui. Certes, l’offre avait de quoi tenter la faiblesse
humaine et, disparaître pour disparaître, perdu pour perdu, autant
valait, à jamais rayé de la société régulière, s’en aller avec des
ressources, des possibilités de recommencer sa vie ailleurs.
Montnormand, honnête, avait cependant par fonction une conscience aiguë
de la valeur des choses. Il ne craignait rien autant que la détresse et
la misère, la vraie misère. Mais il lui semblait que Georges aurait pu
tenter sa chance, parler, au lieu d’empoigner désespérément la bouée que
lui tendait Oswill. Toutes ses idées chancelaient.
Ayant déjà dans la main le loquet de la porte, Dewalter lui dit:
--Montnormand, je laisserai ouvert. Ainsi, vous pourrez nous surveiller.
D’ailleurs, le marché que je vais conclure avec l’homme qui est là
n’implique ni cris, ni violence. Nous allons nous entendre ou non. Mais
vous serez rassuré de nous voir tranquilles; et si quelqu’un venait,
vous entreriez, vous fermeriez la porte.
--Je ne te comprends pas, dit Montnormand... Tu as changé... pas en
bien.
--Je n’ai pas changé, répondit Dewalter avec calme. Je suis un peu tendu
parce que je me prépare à quelque chose, c’est tout.
--A quoi te prépares-tu?
--A partir.
Il parlait d’une voix simple... Il parlait de la tractation avec le
mari, de son départ... Le vieillard secoua la tête avec regret. Il
allait essayer un appel à plus de dignité, mais la porte, de l’autre
côté, fut ouverte et Oswill apparut dans l’encadrement.
--Vous voilà! dit-il avec satisfaction. Je croyais que vous m’aviez
oublié.
--Vous voyez que non, répondit Georges. Je ne dirai pas que je n’ai
pensé qu’à vous, mais presque.
Et, dans le fumoir, il entra le premier, passant devant l’Anglais avec
délibération. Montnormand resta dans le corridor. Il avait remplacé
Antoinette et, comme elle tout à l’heure, il voyait de loin sans
entendre.
* * * * *
Le fumoir était une pièce exiguë qu’on avait meublée, sous Charles X, de
vieux fauteuils espagnols. Les cuirs étaient beaux, lustrés par le
temps. Et c’était aussi une bibliothèque. Des frises de reliures de
choix couraient le long des murs et sur ces murs tombaient de lourdes
tapisseries, dont les sujets étaient empruntés à des exploits de
chevalerie. Cela faisait penser à quelque coin d’étude dans un Escorial.
Une odeur de tabac de Virginie, apportée par la pipe d’Oswill, semblait
mal placée dans ce milieu, étonnante comme une mélodie anglaise au
milieu d’un oratorio. En entrant, seul, tout à l’heure, Oswill avait
essayé vainement d’éclairer: un court-circuit, depuis longtemps sans
doute, avait arrêté la force électrique dans la pièce inutilisée. Oswill
alluma les bougies d’un candélabre et attendit. Par la fenêtre, il
voyait les reflets lointains du salon illuminé, le salon de danse,
courir dans le grand parc glacé et sur l’étang. Il ricanait dans la
demi-clarté tremblante et confuse du vieil éclairage. Il était sûr de
lui: Montnormand était venu lui annoncer que Dewalter acceptait la
conversation. Il avait préparé le chèque. Mais le souper, à son gré,
durait longtemps. Il se dit qu’aussitôt l’argent reçu, son rival démoli
recevrait de lui l’ordre de déguerpir sur-le-champ...
Dès que l’adversaire fut là, l’affaire lui parut tout de même plus
difficile.
* * * * *
Il voyait Georges Dewalter pour la quatrième fois et, à dire vrai, il ne
le connaissait pas. Ils se mesurèrent des yeux en silence, tandis que
s’allongeaient leurs ombres immobiles.
--Alors, monsieur Oswill? dit enfin Dewalter.
--Quoi, alors?
--Vous tenez beaucoup à ce que je m’en aille?
--J’y tiens beaucoup, oui. L’expérience est finie.
--Croyez-vous?
--J’en suis sûr.
Ils n’avaient pas décroisé leurs regards. Oswill avait les mains dans
les poches de sa pelisse. Dewalter les avait dans les poches de son
smoking. Anxieux et marchant de ses pas menus dans le corridor,
Montnormand, de loin, les observait.
--Qu’est-ce que vous décidez? demanda Oswill.
Il y eut un temps, une longue seconde en suspens. Dewalter répondit avec
lenteur:
--Je vais partir, monsieur Oswill.
Oswill sourit: il avait gagné. Sans prendre soin de cacher son mépris,
il dit:
--Parfait. Deux cents ou trois cents?
Dewalter, toujours sans bouger, sourit:
--Oh!... trois cents!
Oswill ricana:
--J’avais deviné. J’ai préparé le chèque.
Et, de la poche de sa pelisse, il le sortit.
Georges souriait toujours:
--Au bout de l’année, vous ne vous apercevrez pas de cette légère
dépense, dit-il.
Il pâlissait.
--Pas même au bout du mois, jeta Oswill.
--Heureux homme! L’important, c’est que je disparaisse?
--Oui, c’est ça l’important.
Il ne cachait pas son désir de voir la place libre auprès de lady
Oswill. En silence encore, ils se mesurèrent, Dewalter articula:
--Que direz-vous à votre femme?
--Ça vous regarde, répondit l’Anglais avec une violence soudaine.
--Mais oui, dit Dewalter.
Et il fit un pas. Il précisa:
--Quand je vous ai fait une confidence,--alors que j’ignorais votre
nom,--vous m’avez donné votre silence en garantie et votre parole de
vous taire.
--Et alors?
--Et alors vous savez ma vérité, mais vous n’avez pas le droit de la
dire.
--Est-ce que vous vous moquez de moi? demanda Oswill, soudain blême de
colère.
Mais, d’un geste, Dewalter sembla négliger cette colère. Il fit un pas
encore. Il était maintenant devant le visage même de l’ennemi et il
ouvrait sur lui ses yeux pleins de fièvre. Il scanda:
--Il reste entendu, n’est-ce pas... entendu... que, moi disparu, jamais
dans aucun cas,--je dis aucun,--vous ne ferez part à personne,--à
personne au monde,--de ce que vous savez de moi? Je disparais et vous
vous taisez. Voilà le pacte.
Oswill, des pieds à la tête, fut secoué de rage. Il payait et encore on
lui demandait une promesse! Il gronda, hérissé:
--Et si je dis que je parlerai, vous resterez? C’est du chantage. Je
parlerai si je veux.
Dewalter n’avait pas fait un mouvement des bras. Il avait toujours les
mains dans les poches du smoking. A l’espèce d’invective d’Oswill, il
répondit d’abord par un sourire comme jusqu’ici il n’en avait pas eu, un
sourire étonnant de combat. Son visage était net et dur. Et il parla
sans hâte:
--Monsieur Oswill, dit-il... J’ai, dans ma poche, dans ma main, braqué
sur vous, un revolver. Avant que vous ayez fait un pas, si je n’obtiens
votre réponse, je vous brûle. Après la détonation, avant qu’on entre
dans ce fumoir, je me tue.
--Je me moque de votre revolver, répondit Oswill sans broncher.
Mais, dans le vêtement, il voyait maintenant les formes de la main et de
l’arme, et il savait que Dewalter ne mentait pas.
Et Georges dit:
--Vous avez tort.
--Ce n’est pas la question, coupa l’Anglais.
A son tour, il essaya de lire jusqu’au fond de ce cœur d’homme.
* * * * *
Pour la première fois il y réussit et il comprit que Dewalter le tuerait
plutôt que de le laisser parler. Il n’eut pas peur. Mais il voulait ce
qu’il voulait. Et ce qu’il voulait, c’était sa femme, sa femme dans sa
maison. Il accepta le pacte.
--Je comprends très bien votre but, dit-il. Je vous donne ma parole
d’honneur: allez-vous-en et je ne dirai rien.
--Rien, jamais?
--Rien, jamais.
Dewalter respira profondément, délivré de la nécessité du meurtre et
certain tout d’un coup qu’Oswill ne mentait pas. Il lui tourna le dos et
fit deux pas vers la fenêtre. Il voyait le parc et l’étang.
Il revint et dit:
--Cette nuit même, je m’en irai.
Oswill, impassible, lui tendit le chèque. Il le prit. Il l’examina:
--Il est très régulier... Pour vous ce n’est rien.
--Rien.
--Pour moi, émigrant, c’est la vie...
--Vous avez de quoi faire une fortune, jeta son vainqueur avec
négligence.
Et, dans un lourd étui d’or, il prit une cigarette. Dewalter le
regardait. Un mépris, un détachement de tout montait sur sa figure
soudain plus belle:
--Voulez-vous du feu? dit-il.
* * * * *
A l’une des bougies du candélabre, il alluma le chèque. Il tendit le
papier enflammé. Il n’avait aucune peine à brûler une fortune, parce
qu’il était épuisé. Depuis quinze jours, il avait atteint les limites de
la fatigue nerveuse et il ne pensait plus qu’à se reposer.
Oswill grimaça de fureur. Il s’avançait, hors de lui:
--C’est bien, gronda-t-il. Je m’en doutais. Puisque vous refusez,
puisque vous ne voulez pas partir de bon gré...
--Taisez-vous, dit Dewalter brutalement.
Oswill, à cette voix soudain de chef, s’arrêta. Dewalter s’approcha de
lui. Il avait l’air d’un condamné qui voit les fusils, mais lui-même va
baisser le bras. Il continua:
--Regardez-moi bien. J’ai votre parole, vous vous taisez. Vous avez la
mienne, je pars. Cette nuit, cette nuit même, avant une heure... Je
pars.
Il précisa, immobile:
--Je disparais...
Oswill en eut un haut-le-corps. Ils avaient les regards croisés jusqu’à
la garde et l’Anglais, sur son rival, vit la mort.
Il dit lentement:
--Je vous crois.
--Vous avez raison, répondit Dewalter simplement.
Après un temps, il ajouta avec un luxe de gouaillerie:
--Vous ne me demandez pas où je vais?
--Ça m’est égal, dit le mari. L’important c’est que vous ne reviendrez
pas.
Il y avait en lui un extraordinaire remous de pensées. Sa haine
triomphait, mais il était humilié. En même temps, pour la première fois
de sa vie, il admirait.
Il s’en alla.
Sur la porte, il se retourna et il ne fut pas sans noblesse:
--Je vous salue, monsieur Dewalter, dit-il. Vous avez ma parole. Je ne
dirai rien... Vous pourrez disparaître en paix.
Il sortit, passa devant Montnormand sans le voir. Quelques secondes
après, il était dans le parc. Il rôdait comme un pauvre autour de la
maison, certain que son rival allait périr et pourtant d’avance vaincu.
XXIX
Montnormand avait vu Dewalter brûler le chèque. Il se précipita vers
lui, honteux d’avoir douté. Il lui prit les mains et le lui dit.
Dewalter, affectueusement, frappa l’épaule de son ami. Ils entendaient
danser les invités.
--Qu’est-ce que tu vas faire? demanda Montnormand.
--Difficile, hein? répondit Georges.
Jamais peut-être il n’avait été plus charmant. Mais dans ses yeux il y
avait comme l’égarement, l’alcool d’une idée fixe. Il continua:
--Parler? impossible. Vous me connaissez, vous, et pourtant vous avez
douté. Jugez des autres! Imaginez-vous l’ironie de l’opinion et quelle
insulte pour Stéphane!... Admettez aussi mon opinion à moi. Alors,
voilà...
Il s’expliquait sans emphase, avec cette espèce de voix nette et un peu
monotone de ceux qui répètent ce qu’ils savent trop. Il y avait auprès
d’eux un grand fauteuil. Il y fit asseoir Montnormand et il s’assit à
côté de lui, sur l’un des bras du meuble. Ainsi il dominait son
confident. Il le tenait prisonnier, pouvant à son gré l’empêcher de se
lever. Il se penchait; il disait les mots lentement:
--Écoutez-moi, mon vieux... Ramassez votre cœur et tenez-le solidement,
hein?... J’ai trouvé le moyen, le vrai, le seul, le moyen de durer: je
vais me tuer.
--Tu es fou! dit Montnormand.
Il était devenu d’une pâleur de cire et jamais visage humain n’exprima
mieux le bouleversement d’un cœur faible. Il voulut se dresser. Mais
Dewalter le maintenait.
--Fou? dit-il... non, mais le plus sage des hommes. Écoutez-moi. D’abord
un détail: voici un testament en règle, dans cette petite enveloppe...
Le vieil homme, trop frappé, ne faisait pas un mouvement. Il sentit
Georges mettre le papier dans la poche de sa jaquette à côté du beau
mouchoir à pois noirs. Et, vaguement, il entendait les mots:
--Il me reste tout juste, à Poissy, une petite maison dans laquelle ma
mère est née. Elle vaudra, vendue, les quelques billets que vous m’avez
prêtés. Avec ce qui me reste de ces billets, j’ai acheté l’autre jour, à
Pau, une babiole pour Stéphane. J’ai vécu ici vingt jours, vous
comprenez? Elle aura de moi ce souvenir.
--Malheureux!
Montnormand, maintenant, comprenait mieux. Il eut la force d’échapper à
l’étreinte. Et il entendit bien les derniers mots:
--Malheureux? Non. J’ai été, deux mois, un prince et un amant.
Son ami bondit vers lui:
--Et elle? cria-t-il.
Pour la première fois, la voix de Georges trembla:
--Elle! dit-il... Ah! si je pouvais lui épargner une douleur! Mais ça,
je ne peux pas. A Paris, il m’était possible de partir. Je l’ai fait.
Stéphane n’avait rien changé de sa vie. Elle est revenue. En revenant,
elle m’a tué. Aujourd’hui, nous sommes liés. Et si je pars, je fuis.
Elle se trouverait seule, avec cette pensée: «Il m’a quittée... il ne
m’aimait pas.» Ou bien elle apprendrait... Je ne veux pas! Mais si en
pleine joie... un accident...
Il était toujours assis. Il avait légèrement levé la tête. Il regardait
devant lui. Sur son visage, on voyait surgir par degrés, et à mesure
qu’il parlait, sa merveilleuse frénésie...
--Fou... fou... répétait Montnormand d’une voix haletante.
Dewalter raisonna:
--Mais non. Je pars, je fuis, j’ai cette lâcheté: qu’arrive-t-il? Ici,
un grand seigneur, un amant trop heureux, s’écroule dans le cœur d’une
femme. Il y meurt. Et quelque part, n’importe où, survit un pauvre
bougre, foutu, cassé, un rien du tout inutile, désespéré et que personne
ne connaît plus... Au contraire, si, dans un coin j’assassine ce pauvre
bougre...
Il conclut:
--Aujourd’hui, vous savez, la mort d’un homme...
* * * * *
Il pensait à tous ceux qu’il avait vus tomber pour une idée, à ces
sacrifiés qui avaient donné leur vie pour défendre ce qu’ils n’ont pas,
aux romanesques qui meurent pour des drapeaux, aux ambitieux qui vont au
martyre pour rester dans l’histoire fragile des hommes...
* * * * *
--Tais-toi, cria Montnormand avec révolte. Toute fin humaine est la fin
d’un monde.
Dewalter répondit:
--Mais oui... pas plus: l’étoile filante!
Il se mit debout et, soudain, il fut net, précis:
--Nous sommes deux en moi: celui que je suis et celui que j’ai voulu
être. Il faut qu’un des deux disparaisse.
--Sois courageux, tue l’autre, cria encore Montnormand.
--Non, répondit-il. Il est trop beau.
Son ami recula. Il le voyait si beau, en effet, qu’il le sentit perdu.
Il s’exclama, joignant les mains.
--Et tu as de l’allégresse!
--J’en ai, dit-il, transfiguré. J’en ai. Oswill se taira, j’en suis sûr.
Je l’ai lié. Il est féroce, mais loyal. Avec rage, il se taira... Mon
beau personnage vivra autant que Stéphane. Elle me pleurera sans avoir,
par moi, l’humiliation d’une douleur basse. Personne ne saura que j’ai
été un imposteur. Elle seule parlera de moi et me fera survivre. Je
serai dans son cœur, tel que je me suis créé pour elle, inventé pour
elle... Je durerai: vous voyez bien que je ne me tue pas!
Montnormand murmura, à bout de ressources:
--L’au-delà... malheureux!
Dewalter répondit:
--C’est le souvenir ou l’amnésie. Dans les deux cas...
Derrière eux, ils entendirent une belle voix claire:
--Eh bien? En avez-vous fini, avec vos questions d’argent?
Lady Oswill venait d’entrer.
Le vieux sentit sa petite main broyée dans celle de Georges; il vit en
même temps, avec stupeur, le visage de ce condamné devenir impassible.
Il n’eut plus devant lui qu’un client chic qui concluait:
--Oui, oui, nous avons fini. Réglé, le compte.
Il fit humblement son effort pour cacher lui-même son trouble. Stéphane,
d’ailleurs, ne le regardait pas. Il insista:
--Nous avons encore à dire...
De nouveau, il faillit crier sous une main de fer. Mais Georges souriait
et s’adressait à sa maîtresse!
--Crois-tu qu’il est obstiné?
Et puis à lui:
--Demain, mon vieux.
Montnormand respira. Demain, c’était déjà l’avenir! Il eut un espoir.
Stéphane riait de le voir harceler son ami:
--C’est donc si compliqué! dit-elle.
--Non, répondit Dewalter très simplement. Il pense que je veux faire un
mauvais placement. Mais il se trompe.
Il enfla le ton plaisamment:
--Allez, vieil entêté. Laissez-nous. Allez dormir. La nuit porte
conseil.
Il le poussait vers la porte et il le blaguait:
--Il faut que je lui dise des proverbes!
Il le regarda:
--Nous en reparlerons demain.
--J’y compte, balbutia le notaire.
--Oui, dit Dewalter gravement.
D’une volonté invisible de la main, il le contraignit à sortir. Il vit
son dos courbé dans le grand corridor. Mais il était certain de l’avoir
momentanément rassuré. Il pensa: «Me pardonnera-t-il d’avoir encore
menti?»
Il se retourna vers Stéphane. Elle avait allumé une cigarette, ne
s’intéressant déjà plus à Montnormand. Pourtant, elle rit, étonnée,
après son départ:
--Il ne m’a pas même dit bonsoir.
--Il est fou, dit-il. Il veut que j’achète des pétroles. Je te demande
un peu.
Elle l’interrompit:
--Ne me demande pas. Si tu crois que j’y connais quelque chose? Viens
plutôt avec moi. Pendant que vous remuiez vos argents... nous avons
dansé. Je vais une minute dans ma chambre me refaire belle.
Elle le disait par coquetterie. Il la suivit. La grande chambre avait le
désordre de la joie. Les serviteurs, ailleurs occupés, n’étaient point
repassés par là depuis que Stéphane et Dewalter, entre leur promenade et
le souper, s’y étaient, l’un auprès de l’autre, habillés. Rien n’était
replacé, ni les vêtements épars, ni les objets familiers, ni les
coussins du lit. Tandis qu’elle se repoudrait, Georges alla vers la
fenêtre et, à la vitre froide, il colla son front.
--Qu’est-ce que tu fais? cria Stéphane.
En se retournant, il l’aperçut quatre fois devant le triple miroir où
semblait nager sa splendeur.
Il dit:
--Je regardais l’hiver. J’ai un peu de migraine. Je vais fumer un cigare
et faire trois pas dehors...
Elle répondit:
--Alors, reviens vite. On a commencé un poker; si tu en veux...
Il demande s’il était bien entendu que Pascaline coucherait au château?
Elle le confirma. Il en parut satisfait. Il l’avait voulu insidieusement
et qu’il y eût beaucoup de monde autour de Stéphane.
Il lui demanda ensuite si elle l’aimait.
Elle sourit:
--Quelle est cette question? Comment ne t’aimerais-je pas? De qui
doutes-tu? De moi ou de toi?
--Ni de toi, ni de moi, répondit-il.
Le frémissement de son âme sembla s’irradier de lui. Il était devenu
merveilleusement beau. Elle en était fière.
--Tous mes amis m’ont complimentée, murmura-t-elle en s’approchant. Ils
m’ont fait plaisir.
Il demanda:
--Qu’est-ce qu’ils t’ont dit?
--Mille choses très flatteuses... Que je pense...
Elle parlait d’une voix un peu grave, lente. Peu pressée de redescendre,
elle s’était assise. Alors, il se mit à ses pieds. Il levait vers elle
ses yeux sombres et passionnés.
Il dit:
--Moi, je n’avais pas d’amis ce soir. Mon cœur seul m’applaudissait.
Elle sourit:
--Il battait si fort que ça?
--Il battait comme à l’ordinaire, répondit-il. Et cependant, il
m’applaudissait...
Il avait pris ses mains et elle se sentait gagnée comme toujours par le
contact de sa ferveur. Elle se pencha comme pour l’entendre mieux. Il
dit:
--Que de joies j’ai puisées dans tes yeux!... Quel immense bonheur sans
fin, sans fin, m’est venu de toi, Stéphane!... Mon doux, mon bel amour!
Laisse-moi te regarder... Embrasse-moi.
--Cher chéri, murmura-t-elle sur ses lèvres.
Il savait que c’était l’un des derniers baisers, mais elle, ignorante du
drame prochain, elle ne le prolongeait que par plaisir. Elle se
plaignit:
--Pourquoi avons-nous invité tous ces gens? C’est toi qui l’as voulu.
Ils nous volent notre solitude.
Il se releva, la prit doucement dans ses bras et murmura vers son
oreille:
--Il fallait des témoins à notre grand bonheur.
--Ambitieux, dit-elle en souriant.
* * * * *
Ils descendirent. Elle s’appuyait à lui avec une sensualité douce,
impatiente déjà que la réception fût terminée. Devant le fumoir il
s’arrêta. Elle le suivit dans cette pièce. Là, les mots terribles
qu’elle ignorait avaient été dits.
--Allons... Fume vite ton cigare dans le parc et reviens... Je vais te
le donner moi-même.
--C’est ça, répondit-il d’une voix sans intonation.
Elle fouillait dans la boîte plate de bois brun, que Nicolaï avait
rapportée de Pau quelques jours auparavant; elle ne se décidait pas et,
de ses belles mains, faisait craquer les petits rouleaux de feuilles
pour en trouver un sans défaut. Enfin, elle arrêta son choix, mit à sa
bouche le havane et l’alluma. Georges la regardait gravement et la fumée
sortit gauchement des lèvres, tandis qu’elle riait:
--Hou! Ça sent bon... mais bon...
En lui offrant le cigare avec tendresse, elle mit sur son épaule ses
bras qu’il avait tant aimés.
--Toujours cette migraine? interrogea-t-elle... Tu souffres?
Il dit:
--Dans cinq minutes, ce sera passé.
Et pour dissiper son inquiétude, il eut un grand sourire, un sourire
sain et net, un sourire de héros. Elle en fut joyeuse. Elle frissonnait
du regard amoureux qu’il posait sur elle et elle n’aurait pu dire
combien elle en était éprise. Elle pensait que jamais elle n’avait reçu
de lui la moindre peine. Il l’avait saisie. Maintenant, tout le long de
son corps, elle sentait le sien et elle lui rendait un baiser. Elle
mordit ses lèvres et elle étouffa presque dans l’étreinte qu’il
prolongeait. Elle se dégagea:
--Grand fou, murmura-t-elle.
Elle lui fit un beau geste heureux de la main. Elle cria:
--Allez... Je vais arriver à quatre pattes dans leur poker... et hop...
on va danser. Reviens vite...
--Oui, dit-il.
Elle sortit.
* * * * *
Il ne fit pas un mouvement vers elle, rien. Il sentait la chaleur de son
sang. Mais il sentait aussi l’épuisement affreux de ses nerfs. Les
bougies, maintenant descendues et proches de leur fin, créaient un
tremblement de lumière déjà obscure autour de lui. Il ferma la porte du
couloir. Alors il remarqua qu’elle était recouverte d’une glace. Elle le
refléta tout entier. Il prit un candélabre, celui auquel tout à l’heure
il avait brûlé le chèque, et il le haussa pour mieux s’examiner. Il
était d’une pâleur nue d’acteur dégrimé. Il hocha la tête. Son double
ayant le même geste, ils eurent l’air de deux rivaux qui se saluent
avant le combat.
Il reposa le candélabre. A travers les murailles épaisses de la vieille
maison on entendait à peine la musique que Stéphane offrait à ses amis.
Il avait mis le cigare à ses lèvres. Il en goûtait peut-être l’arome. Il
ouvrit une porte-fenêtre qui donnait sur le parc silencieux et il
regarda d’un cœur épuisé le dernier paysage de sa vie...
XXX
Depuis vingt minutes qu’il avait quitté son ami, Montnormand n’avait
rien entendu. Il ne lui semblait pas possible que Georges s’exécutât
sur-le-champ et il ne pensait plus qu’aux moyens de suspendre le destin,
la nuit passée. Mais le silence de sa chambre inconnue lui fit peur. Il
lui sembla, soudain, qu’il avait eu tort de quitter Dewalter. Il le
revoyait dans son allégresse funèbre.
Il se précipita hors de son appartement, traversa le grand couloir,
arriva au salon. Il vit que l’amant n’y était pas et Stéphane danser
avec Baragnas. Il alla vers la salle du souper. Il y trouva la vieille
Antoinette. Elle rangeait, elle-même, les pièces précieuses d’argenterie
et Nicolaï l’aidait. Sur ses petites jambes titubantes, Montnormand
descendit les marches et, vers eux, il se hâta.
--M. le Notaire n’est pas trop fatigué? demanda le garde.
--Non, non, dit-il... Je cherche M. Dewalter.
--M. Dewalter vient de sortir dans le parc, répondit Nicolaï.
Montnormand faillit tomber; il entendit mal le vieux serviteur qui
continuait tranquillement:
--J’arrive du fumoir. Je l’ai vu s’éloigner...
Un cri d’Antoinette les fit retourner. Elle s’était approchée de la
fenêtre:
--Dans l’étang, balbutiait-elle... dans l’étang, quelqu’un vient de
tomber.
D’un grand pas de sa jambe traînante, Nicolaï la rejoignit. Il gronda:
--Quelque braconnier!... quelque braconnier qui a passé sur le pont dont
les planches sont pourries. Il n’en sortira pas, à cause des herbes. Il
sera comme l’autre, qui y est tombé, il y a soixante ans... Il est
fichu. Ce que c’est... ce que c’est, tout de même, que d’aller chasser
sur les terres des riches!...
Suivi d’Antoinette, il s’élança dehors. Montnormand essaya de les
suivre. Mais il eut une défaillance et ses membres ne le portaient plus.
Il resta seul au milieu des fortunes amoncelées des Coulevaï, agrafé de
ses mains chétives au dossier d’un fauteuil, luttant de toutes ses
forces pour ne pas rouler sur le tapis. Enfin, il se traîna vers la
porte. Il y rencontra Oswill tel que tout à l’heure, impeccable. Mais,
sur son visage, il vit la mort de Dewalter.
Il lui cria, étouffant:
--Il s’est tué?
Oswill répondit d’une voix lourde:
--Je l’ai vu tomber dans les herbes.
Et il fit un pas, Montnormand se redressa:
--Vous l’avez conduit au suicide! dit-il.
Mais l’Anglais secoua la tête:
--Pas moi: lui.
Il fit derechef un pas. Il articula d’une voix plus basse:
--Ne le plaignez pas trop. Il laisse ici un souvenir.
Ils se regardèrent. Autour d’eux, la pièce immense, le musée
héréditaire, maintenant presque obscur; dehors, le silence du parc.
--Le détruirez-vous, ce souvenir? demanda Montnormand.
Oswill soudain parut souffrir atrocement. Dans sa victoire, il se
sentait prisonnier d’un pacte.
Il répondit:
--Non. J’avais fait un marché avec M. Dewalter. M. Dewalter a payé. Vous
pouvez prévenir... par là... que votre ami... votre riche ami... vient
de mourir... d’un accident.
Il montra la direction du salon d’où venaient des lambeaux de musique.
Il monta les marches, mais une jalousie terrible l’accablait. Il savait
que Georges Dewalter avait gagné et que, pour garder lady Oswill et ne
jamais plus la rendre à personne, il était vraiment, depuis quelques
minutes, devenu le maître du jeu.
Garavan, janvier 1924.
Arcachon, septembre 1924.
FIN
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20.--3724-4-25.--(Encre Lorilleux).
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME À L'HISPANO ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you
are not located in the United States, you will have to check the laws
of the country where you are located before using this eBook.
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
the use of Project Gutenberg works calculated using the method
you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
within 60 days following each date on which you prepare (or are
legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
payments should be clearly marked as such and sent to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
License. You must require such a user to return or destroy all
copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
receipt of the work.
• You comply with all other terms of this agreement for free
distribution of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.