Plainte contre inconnu

By Pierre Drieu La Rochelle

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Title: Plainte contre inconnu

Author: Pierre Drieu La Rochelle


        
Release date: April 3, 2026 [eBook #78350]

Language: French

Original publication: Paris: Gallimard, 1924

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78350

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAINTE CONTRE INCONNU ***





  DRIEU LA ROCHELLE

  PLAINTE
  CONTRE INCONNU

  édition originale


  PARIS
  Librairie Gallimard
  ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
  3, rue de Grenelle, (VIme)




DE CET AUTEUR


    INTERROGATION (N. R. F.)
    FOND DE CANTINE (N. R. F.)
    ÉTAT CIVIL (N. R. F.)
    MESURE DE LA FRANCE (Grasset)




IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT HUIT
EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA-NAVARRE, DONT
HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES
RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I
A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE
L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE
EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE
EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS
COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET
AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

EXEMPLAIRE


TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS
Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.




NOUS FÛMES SURPRIS

A Dunoyer de Segonzac.

        Ils aperçoivent dans la plupart des ridicules le germe des
        vices.

        B. Constant.


Nous fûmes surpris, comme nous descendions de Verdun, par la nouvelle
âprement attendue d’un jour à l’autre, depuis quatre ans, soudain
incroyable.

En l’honneur de l’armistice, mon général américain me chargea de
pourvoir à une bâfrée qui restât dans nos mémoires de géants. Je raflai
des bouteilles de champagne et de fine dans une ville de l’arrière. Elle
perdait sa situation: les soldats, qui avaient pu s’y cacher, sentaient
moins leur honte et se réjouissaient timidement de la nouvelle
orientation; tapis longtemps dans la coulisse d’un grand paysage
humain--mille trous, mille traits éphémères, arbres immenses de
fumée--les habitants comptaient leurs profits. Plus tard ils
regretteraient le pittoresque.

La bâfrée eut lieu chez le dernier curé d’un antique village, tandis que
sur la route passaient encore de puissantes caravanes. La cuisinière,
avec un soin infini, où se mêlaient un imperceptible plaisir, une tendre
reconnaissance, un étonnement sans curiosité, une minutieuse ignorance
du génie américain, nous avait préparé deux ou trois plats exquis qui
furent emportés dans des torrents d’alcool.

Trois jours plus tard, je pus venir à Paris en fausse permission. J’y
arrivai après une course à cheval et en auto qui avait brassé mon sang.
Le soir, j’allai au bar recruter des compagnons. Grâce à un camarade de
collège, que je croyais sous terre depuis 1914, je m’accointai avec Guy
La Marche et un autre. Nous dînâmes dans une petite boîte tenue par une
Irlandaise. Elle mangeait ses dernières perles avec le pianiste. Elle
avait eu d’illustres équipages, ils sortaient tout écumeux d’entre les
pieds d’un seigneur autrichien qui avait été tué à la tête de ses
hussards, dans les plaines de Galicie--ô mythes d’hier!

Guy La Marche était lieutenant dans les tanks. Il était grand comme
beaucoup de Français. Ses épaules étaient larges, presque épaisses, mais
tombaient agréablement; sa taille pas assez étroite; ses jambes
suffisamment longues. On se félicitait de voir qu’il avait manqué d’être
très beau mais qu’il avait échappé à cet accident qui l’aurait posé
comme une borne au milieu des hommes. Il avait des mains fortes, des
ongles rognés et le grain de sa peau était imprégné de cambouis. Nous
nous habillions avec une fantaisie coupée de sévérité: tout en gris
ardoise, avec une tache rouge au col, et quelles bottes! profondément
adoucies comme par les caresses le corps d’une femme de quarante ans.

Plus tard, j’ai remarqué ses sourcils peu fournis, toute l’ombre venant
d’une paupière lourde, ses narines, ses lèvres minces, ses cheveux
fragiles couchés très loin au bout d’un front qui se dérobait un peu. Le
teint des hommes d’alors: soleil, pluie, vin, fumée, sueur. Ce soir-là,
je voyais tout à grands traits: un camarade entre autres, si jeune, si
fier.

Ce furent les derniers jours de notre jeunesse. La guerre avait été une
merveilleuse déception. Elle achevait de nous claquer entre les mains.
Nous avions vingt ou vingt-cinq ans, nous enterrions un énorme passé, et
les amis que nous avait d’abord offerts la Destinée et que nous avions
choisis. Rien qui ne fût substitution. Nous tenions la place pour chacun
d’entre nous de ceux qu’il nous aurait préférés. Notre camaraderie de ce
soir était une convention où nous mettions une volonté désespérée.

L’alcool rouvrit les écluses du sang. Bien sûr! nous racontâmes des
histoires de guerre, pauvres histoires tronquées qui tournaient court
dans la mort ou dans l’infamie de l’arrière.

Nous parlâmes des femmes, gauchement. Français, pourtant, nous avions
hérité de la science des corps, sinon des cœurs. On ne l’aurait pas cru;
nous nous rappelions en tâtonnant un sein, une hanche, sans pouvoir dire
des noms jamais sus. Nous avions roulé, nos cœurs étaient des pierres
sans mousse. Toutes ces femmes, frêles aiguilles affolées par ce gros et
long orage! Nous rentrions rincés, avec de drôles de visages qui les
inquiétaient, qui les exaspérèrent.

Ce furent d’étranges soirées que celles-là, où il nous fallut faire nos
premiers pas dans la vie qui décidément était notre lot. Entre hommes
encore, nous errions dans les boîtes de nuit.

Dans un domaine étroit et profond, nous avions accompli des actes. Dans
notre sang qui coulait, nous avions vu un amour prodigieux. Il n’était
pas épuisé. Nous aurions voulu faire quelque chose de plus. Si les
hommes avaient osé, si les femmes avaient su.

Mais tout le monde se tourna le dos. La guerre n’avait été qu’une
parenthèse dans la paix. En notre absence, quelque chose s’était encore
détraqué. Grands enfants que nous étions, nous fûmes pris au dépourvu.
Comme nos aînés, il nous fallut improviser la paix, comme il leur avait
fallu improviser la guerre.

Dans un café-concert de quartier, on resservait de vieilles tempêtes. Il
y avait là, étayée par les faisceaux électriques, debout, une chanteuse
qu’on appelait Impéria. Elle était nue dans une robe noire, elle avait
un beau poitrail de vache qui aurait pu avoir du lait, elle avait des
dents. Le dernier siècle qu’on croyait voir crever, soudain secoué de
délire, se roulait dans sa voix qu’elle faisait râler. Elle portait
toute la tradition: le coup de gueule de 1830, le tour de hanche de
1880. Elle chantait pêle-mêle les petits soldats, les mères qui ne
feront plus d’enfants, la haine des Allemands, l’amour battu. Vieille
nippe fameuse, rebourrée de viande avariée, ventre vaste, cabossé comme
la timbale du timbalier. Les mouches étaient sur cette puissante
charogne: une mare d’Amer Picon, une savane semée de mégots, l’éther qui
sent l’infirmerie de Saint-Lazare.

C’était Guy La Marche qui nous avait amenés dans ce beuglant plein de
familles modestes, de doux permissionnaires, d’amoureux sur qui la sueur
plaquait des mèches. Ce jeune officier taciturne--ou sentencieux, à la
recherche des phrases sobres, dignes des actions passées--nostalgique,
effacé, éclatant en défis obscurs, tout d’un coup je ne le vis plus. Sa
bouche feignait le mépris, mais son regard se perdait dans les charmes
sales qu’Impéria secouait autour d’elle, et y saisissait pour son
plaisir ce qu’ils avaient de plus truqué, de regonflé. Il
l’applaudissait avec un acharnement mauvais.

Je me demandais ce qu’il saluait là de semblable à lui-même.

Nous la ramassâmes à la sortie et nous la poussâmes aux Halles, jusque
dans un bistrot où nous finîmes la nuit entre des ouvriers endormis, des
prostituées qui tenaient dans leur sac le pauvre secret des hommes, et
deux marlous studieux. Nous fûmes ivres.

L’un de nous quatre était littérateur. Cuirassier d’abord, Ablain était
passé, avec son attirail poétique, dans l’infanterie. On l’avait
rencontré un peu partout, dans une ou deux attaques, dans une douzaine
d’hôpitaux, dans les bars remplis de convalescents, dans une expédition
lointaine vers cette poignée d’Allemands qui narguait le monde du côté
de l’Équateur, chez un éditeur. Mêlant les coups de tête à de menues
habiletés, il avait couru après l’héroïsme. Pris au mot par les
événements, plutôt favorables alors à ce genre de prétention, je crois
qu’il s’était trouvé nez à nez quelquefois, au cours de ces quatre ans,
avec le fantôme qui prenait des poses si avantageuses dans ses rêveries
et déclamations, et qu’une ou deux fois il avait tenu bon. Le reste du
temps, il avait tourné le dos, avec cette excuse que s’il avait envie
d’être un héros tous les trente-six du mois, il ne pouvait supporter
d’être un soldat tous les jours.

Ce soir-là, il faisait feu des quatre pieds. Il nous replaçait sa
rhapsodie: «Je suis saoul comme ce tank que j’ai vu un jour d’attaque.
Je dérape, je suis sur le flanc, une fois de plus je me planque. J’ai
raté ma mort, j’étais fait pour mourir à Charleroi en 1914, j’étais fait
pour charger tout en fer à Crécy et perdre la bataille. Vous vous
boyautez en me regardant, je vous parais un ivrogne peu efficace et qui
vomit sa littérature, mais je voudrais vous dire quelque chose. Tout de
même on y a été, il n’y a pas à sortir de là, mes petits gars. On l’a
faite, et comment! Il y a tout de même des mots qui ne sont plus des
mots, qui sont des faits. Faim, froid, sang, merde. Vous avez beau
rigoler, vous ne me retirerez pas que vous avez donné dans ce fameux
panneau. Et ce ne fut pas seulement à votre premier combat que vous avez
eu le feu dans le sang. On vous a rattrapés à d’autres tournants, et à
la sortie des abattoirs, vous aviez froid dans le dos en défilant devant
le général, avec son feuillage d’or et son cheval. Tas de soudards, on
vous a eus! Un signe du chef, et ça court sur une mitrailleuse. Vous
pouvez crâner, maintenant!»

Le ton d’Ablain était insupportable. Au contact des soldats, pour leur
plaire, il avait pris un accent traînard, dont l’affectation
m’inquiétait.

Ablain semblait fort sensible aux approbations de La Marche qui le
fascinait par les étoiles de sa Croix de Guerre. Lui, le pauvre Ablain,
à cause de l’extrême agitation de sa carrière militaire, n’avait
décroché qu’un insigne étranger.

La Marche qui avait bu plus que nous tous, gardait son aplomb, mais je
remarquais qu’il était soulevé par cette éloquence qui, pour s’humilier
en bonne pocharde, n’en était pas moins pleine d’une esbroufe assez
louche.

Il partit avec Impéria. Elle oubliait la vieille femme qui l’entretenait
et qui l’attendait à la maison.

                   *       *       *       *       *

Vers le mois d’avril, j’avais cessé d’être soldat et je me promenais sur
la Côte d’Azur, pas fier. Je me jetai dans les jupes d’une
infirmière-major que j’avais connue quelque part. Elle me fit la
plaisanterie de m’inviter à voir ses blessés. «J’ai un délicieux
lieutenant de tanks, que vous devez sûrement connaître: Guy La Marche.»

Après m’avoir exhibé quelques paysans bretons et sénégalais, les
derniers figurants qu’on avait pu ramasser pour la représentation
d’adieu, sans frapper, elle ouvrit la porte de La Marche, qui était dans
les bras d’une sorte de jeune homme. Elle ignorait ces choses et
continua de les ignorer.

Je regardai le gamin qui pinçait les lèvres: un personnage
conventionnel, n’en parlons pas. La Marche était gêné; moi, je devins
triste. Cette chambre sentait la mort, une mort qui puait un parfum à la
mode.

Il prit sur la table de nuit, entre le revolver d’ordonnance et le
narcotique, un livre d’Ablain qui venait de paraître. Pour établir une
communication entre nous par-dessus la tête de ce tiers, qui était
habillé en artilleur lourd, il me parla de ces poèmes de guerre. Il ne
fit que me déplaire.

Ce fut, une fois de plus, l’ennui de surprendre quelqu’un, dont on
espérait qu’il ne pouvait tirer ses pensées que de soi, comme jadis un
bonhomme tirait de sa cave le vin de sa vigne, courir emprunter des mots
à n’importe qui. Et quelle gêne de voir un gaillard, dont la sûreté des
gestes vous a toujours fait plaisir, tomber dans tous les traquenards du
faux esprit et en sortir un jugement qui cloche.

La Marche avait fait la guerre avec générosité, mais, à cause de
l’improbable artilleur, il n’osait pas les mots simples qui auraient été
brefs et durs. Je m’aperçus qu’il nous ménageait l’un et l’autre. Ses
paroles allaient vers moi, mais une inflexion ironique en détournait
l’effusion loyale. La nonchalance de son corps achevait de les trahir et
m’insultait.

Il était à moitié habillé et vautré sur son lit. Il avait aux jambes ses
belles bottes qu’il regardait au-dessus de sa tête, et aux bras un
pyjama assez sobre. Il était pâle, il avait déjà perdu sa patine
guerrière. Ses yeux, dans cette position horizontale, allongés sous la
paupière bleuie, écoulaient un regard faible.

Je respirais mal. Allais-je rayer de mes papiers ce garçon accepté de si
bon cœur à Paris? Était-il si peu solide qu’il eût glissé sur cette
pelure souillée?

Pourtant, j’aurais bien passé la soirée avec lui. Pour ne pas être seul,
à cause de l’éternelle et bienfaisante curiosité, et parce que sa
silhouette continuait néanmoins de me dire autre chose que ce que je
venais de voir. Il fallait éliminer l’autre. Comment manger un morceau,
et boire un verre, et rire, et ne rien dire devant ce garçonnet aux
joues d’ouate rose?

Nous sortîmes. J’avais une voiture. Je leur proposai d’aller à
Marseille. La Marche prit le volant, le petit se mit derrière et,
pendant quelques heures, nous nous retrouvâmes les camarades que nous
avions été le premier soir.

La Marche était fait pour maîtriser une force, pour appliquer ses
muscles à une tâche. Aussitôt qu’il était en mouvement, il montrait une
sorte de grandeur. D’un seul coup sa figure s’était purifiée, la courbe
de son front n’était plus inquiétante sous la claque du vent, ses yeux
dégainaient des regards précis, le souvenir des aubes parisiennes
s’effaçait de ses joues, son menton achevait mieux son visage.

Point de conversation, mais une mélopée se formait de nos exclamations
dociles aux sobres péripéties de la route. Amusement? Non. Contentement?
plutôt. Joie? Oui. Nous roulions de plus en plus fort. Nous saluâmes
avec confiance la nuit, grande compagne que nous avions perdue depuis le
front. Elle couvrit les détails de son mouvement large: les villages
sortaient à peine de la solitude; entre deux bois d’oliviers, un homme,
dans l’éclat du zinc et des bouteilles multicolores, soulevait un verre.

Nous quittâmes la région des eucalyptus qui sentent fort parmi les
lambeaux de leur écorce. Ce fut la région élevée et désertique qui
entoure Marseille, Afrique déjà austère, pas encore secrète.

Nous entrâmes dans la ville où, parmi le sommeil et la mort, les cinémas
prolongeaient une vie mondiale, faite de sottes amours, de cérémonies
mesquines et des bonds de la jeunesse américaine.

Nous arrivions forts, presque menaçants; dans d’autres circonstances,
nous aurions pu conquérir cette ville. Ce soir-là, nous aurions dû nous
coucher. Nous allâmes au Vieux Port. Nous bûmes parmi des femmes dont la
nudité était un artifice. Elles fumaient, elles lisaient des romans,
elles cousaient, elles parlaient de leurs rêves. Bien que courtoises,
elles ne nous trouvèrent pas gais. Avec d’autres, elles auraient été une
dernière fois des filles de joie. Nous les laissâmes.

La Marche portait sur son épaule le paltoquet. Il le jeta en travers de
son lit. Je les perdais de vue. J’entrai dans ma chambre, je pris un
bain froid, je me couchai et m’endormis.

                   *       *       *       *       *

Le 1er mai 1919, je me baguenaudais dans les rues de Paris, avec Ablain.
Nous attendions la dernière minute pour nous décider entre la révolution
et la réaction. Il n’y eut rien d’éclatant. Une lente réaction,
commencée en Europe depuis plusieurs années, continua ce jour-là comme
les autres, et passa inaperçue.

Nous nous étions arrêtés, déçus, au bord d’un trottoir. Un formidable
coup de trompe vint nous émouvoir. Un autobus s’arrête, devant la pointe
de nos pieds.

Nous levons les yeux: Guy La Marche est au volant. Nous montons dans
l’autobus. A deux cents mètres de là, arrêt brusque. De la plate-forme,
nous apercevons La Marche qui dégringole de son siège. Alors que nous
sommes descendus nous-mêmes, il nous heurte, il nous écarte en jurant et
court vers un charretier qui s’éloigne en brandissant son fouet contre
lui. La Marche, à une allure correcte, les coudes au corps, rejoint
l’homme en quelques foulées, et d’une seule poignée, le descend de son
siège. Il s’écarte un peu, prend position, allonge le bras et le met par
terre.

Pendant ce temps, nos pieds nous ont portés jusqu’au point de chute.

--Qu’est-ce qu’il y a?

A une pommette de La Marche, un bref trait blanc sur fond rouge.

--Le salaud! il m’a foutu un coup de fouet en passant. Ah! mon salaud,
va!

Il est ravi. Ablain, tout ému, a un geste gauche pour relever l’homme
qui est ivre.

Arrivent des gardes municipaux. Nous sommes dans un quartier bourgeois;
une petite foule leur conseille vivement de mettre en boîte cet ivrogne
justement corrigé, car il est plus saoul d’idées que de vin. Quant à La
Marche, on le laissa partir, après qu’on l’eut pris en note.

Comme c’était son dernier voyage, rieur, il nous proposa de l’attendre à
la sortie du dépôt et de l’accompagner chez le commissaire.

--Je voudrais voir ce qu’ils vont faire de mon type. S’ils le repassent
à tabac, le pauvre vieux!

Le commissaire reçut, sans aucune bienveillance, notre ami que nous
suivions avec admiration. Ce jeune bourgeois, infatué de s’être promené
dans la guerre, pourquoi se mêlait-il de défendre l’ordre? Qu’il en
profitât, c’était tout ce qu’on lui demandait. Mais Ablain cita des noms
imposants et, comme il réclamait, soudain hostile à la police,
l’élargissement de son bonhomme, il l’obtint.

Le charretier était rafraîchi; dans la rue, il nous regardait avec
méfiance et ahurissement. Mais il était bien content d’être sorti du
lieu de supplice vers quoi ne le portait plus aucune ardeur.

--Avoue que c’est vache, ce que tu as fait, lui dit La Marche. On ne
fout pas des coups de fouet à un homme... et sans prévenir encore... et
puis en se débinant après.

--Ben oui, mais ce n’est pas votre métier.

--Ce n’est pas une raison pour me fouetter!

--Ben oui; mais vous ne faites pas votre métier. Pourquoi que vous vous
mêlez de ce qui ne vous regarde pas?

--Mais si, mon vieux, ça me regarde.

--Faut laisser les travailleurs.

--Vous laissez tout tomber.

La Marche opposa tant bien que mal des bouts d’arguments tirés de son
journal à ceux que son adversaire tira du sien. Mais ses manières
étaient aisées, même ce tutoiement qui m’était pénible. L’autre
s’amadouait.

Nous le laissâmes surpris de ce Premier Mai soudain rempli par une
expérience et non par des mots.

Ensuite Guy me prodigua ses opinions. Je tâchais de les démêler.

Guy était réactionnaire. Du moins, le croyait-il. Et c’était vrai dans
le sens intermittent du mot. Il était aussi incapable de manifester ses
préférences profondes par des actes suivis et réglés que de les renier
par un geste délibéré. Si relâché qu’il parût au courant des jours, on
s’apercevait de temps à autre qu’il était encore attaché aux principes
qui avaient nourri ses parents. Il réagissait selon ces principes, par
un instinct affaibli aux seules possibilités de la défense, dans des cas
isolés et parfaitement contradictoires avec d’autres cas où il ne se
montrait nullement conséquent avec ses origines, mais où, n’ayant
d’autres guides que ses sens en désordre, il s’engageait dans des voies
dangereuses, comme un aveugle rebelle et perdu qui ne voudrait plus se
fier qu’au son que fait sourdre sa canne d’un mur délicieux.

Engoncé de telle manière, il ne pouvait prononcer ni supporter une
parole qui touchât à un ordre de choses dont on voit encore dans le
monde présent les traces impérieuses, coupées çà et là par des pistes
neuves et déroutantes dont nous ne voyons pas le but. Dans la terreur de
certains mots qui, aussitôt échappés, auraient donné à sa conduite une
signification décidément subversive, toute sa vie s’organisait dans une
hypocrisie obscure contre ses croyances.

Lui qui se prélassait parmi les hommes de plaisir les plus veules, les
intelligences les plus licencieuses, il n’aurait jamais souffert qu’on
fît devant lui un mot contre les prêtres; mais il n’aurait jamais songé
à entrer dans une église où quelques femmes supplient encore les
gardiens du musée de leur expliquer le secret bienfaisant des tableaux
et des statues, où quelques hommes volontaires luttent contre le lugubre
engourdissement de l’âme du monde. Et tout d’un coup, le dimanche,
entrent et sortent les dernières familles, les mains croisées sur leurs
tares.

Il ne dirait jamais du mal de l’Armée, mais un jour à Londres je pensais
à lui comme je revoyais les grenadiers, à la porte du Roi. Tuniques
rouges, buffleteries blanches, énormes bonnets qui rappellent les plus
féroces imaginations des guerriers sauvages. Ces jeunes hommes guindés
vont et viennent rapidement devant leurs niches. Il y a toujours deux
douzaines de passants arrêtés devant eux, c’est que ces mannequins
rappellent le plus noble orgueil, le droit de se faire tuer pour un
maître.

Ils portent sur l’épaule un fusil, ustensile déjà démodé. La même
tradition exige que ces guerriers aient encore sur le front un peu de ce
poil dont ils étaient autrefois couverts et que ce fusil soit agrémenté
d’une sorte de couteau. Celui-ci rappelle les travaux qui ont rempli les
annales jusqu’à l’avant-dernier siècle: deux hommes ne se donnaient la
mort que de la main à la main, qu’après s’être un peu tâtés, peut-être
regardés. Ils avaient le temps de se connaître, et l’âme de celui qui
l’emportait s’augmentait de l’âme du défaillant.

J’avais vu dans l’œil de Guy, lors de l’incident du charretier, briller
un sentiment vigoureux et inutilisable comme ce fer antique attaché à
une moderne machine à tuer.

                   *       *       *       *       *

Mais nous étions arrivés au bar où Guy passait tous les soirs.

Le paltoquet, vêtu de gris londonien, se jouait d’un fétu. Il feignit de
s’étonner et de s’amuser de nos aventures.

Guy était fort gai et tout à son aise, lampant les verres avec entrain.

Pour moi, il était sept heures du soir: les hommes ne travaillent plus;
la soirée sera surprenante.

Ablain était galvanisé par les violents événements qui auraient pu
survenir, et redressé dans son veston, se faisait l’effet d’un
demi-solde, coriace amateur de plaies et bosses.

La Marche se pencha sur le paltoquet et, avec deux doigts, tira de sa
poche un petit livre.

«Ah! Ah! jeune poète, nous y voilà donc.»

Du coin de l’œil, j’aperçois le titre: _Pattes de Mouches_. Cet
exemplaire sur Japon porte une dédicace:

  A Guy La Marche,

  _La beauté est la seule gloire._

Suit la signature du paltoquet, accompagnée de dates compliquées. Le
tout, d’une écriture d’institutrice.

Je me détournai pour permettre à Guy de se livrer au contentement sans
craindre mon ironie. L’alcool assurait déjà sa désinvolture.

--Mais c’est très bien, mon petit gars... Je vais lire ça, cette nuit...
Beau papier. Ah! voilà le fameux poème... «A un jeune guerrier»...
«Printemps déchiré»... A part cela, qu’est-ce que vous devenez?

--La princesse est venue hier chez maman. Elle a été étonnante.

Guy était à la fois ironique et respectueux.

Sa première qualité était la modestie, mais j’en voyais sortir des
faiblesses. Certes elle le maintenait assez loin des cercles où l’on met
en commun une prétention à l’esprit, ce qui était une rare chance.
Depuis notre conversation à l’hôpital, il s’était même trouvé une
manière de contourner les obstacles. Quand il s’approchait d’un livre ou
d’un tableau, il roulait des épaules et affectait de n’employer que des
mots balourds, empruntés au jargon sportif, en sorte qu’il gardait un
air de bon enfant dans ses jugements les plus téméraires.

Mais pourquoi les gens comme La Marche ne sont-ils pas à leur aise dans
le siècle? Pourquoi ne parlent-ils pas directement des passions, des
vices qu’ils peuvent connaître? Mais non, ils s’avancent dans la vie un
roman à la main, comme un Baedecker.

Guy s’inclinait devant ce petit sot parce qu’il s’était mis
ostensiblement de la partie et qu’il avait de l’encre aux doigts.

C’était encore par modestie qu’il s’excluait du monde. La bonne
bourgeoisie où sa naissance le plaçait, s’amusait trop modestement. Les
filles y étaient fades, ou leur effronterie fraîchement acquise ne
l’aguichait pas. Il rêvait de s’élever dans des régions plus brillantes,
mais pour y atteindre, il lui aurait fallu une patience et une platitude
qui n’étaient pas dans son caractère, ou une légèreté qui n’était pas
dans son esprit. Et à ses bons moments, il n’était pas loin de deviner
que le jeu n’en vaut pas la chandelle.

Une incessante et incertaine convoitise le tirait hors de chez lui. Mais
du jour au lendemain il prenait des habitudes qui le rétrécissaient. La
première fois qu’il était entré dans un bar, ç’avait été celui où nous
étions, où les hommes seuls étaient admis. Il y était revenu tous les
soirs. Les bars de femmes lui paraissaient plus vulgaires et il ne
dansait pas à cause d’une imperceptible lourdeur.

L’adolescence est un temps périlleux, fatal à bien des garçons qui
prennent alors l’habitude d’attendre et d’oublier le bonheur.

Guy La Marche était assez beau pour ne pas attendre. Mais il était lent,
au point de négliger même ses désirs et de maltraiter ses appétits. Il
comptait sur les occasions; la moindre difficulté lui semblait un bon
prétexte pour leur tourner le dos et reprendre son immobilité.

Ce soir-là, je commençais à débrouiller le fil replié de sa paresse.

Dans un coin de ce bar qui faisait son habitude puérile, il avait trouvé
un accueil qui avait flatté en lui de vagues ambitions. Au lycée, Guy,
déjà lambin, s’était vite découragé, acceptant l’augure de ses maîtres
qui l’avaient classé comme propre à rien. Ici, au contraire, des jeunes
gens soignés, qui parlaient d’une façon délicate, l’avaient entouré de
toutes sortes d’attentions. La Marche avait de l’assurance physique,
mais pour des choses dont on lui disait qu’elles étaient précieuses, un
besoin obscur et pénible qui le rendait timide, car il ne sentait pas
son esprit armé pour ces conquêtes, et pourtant c’était par l’esprit
qu’il eût voulu aussi en jouir. Aussi fut-il sensible à l’excès aux
découvertes qu’ils lui facilitaient; ils lui prêtaient des livres, lui
offraient des cravates, lui montraient des appartements complètement
vides, selon le goût du jour.

--Ces gens-là sont plus fins que les autres, s’était-il écrié un jour,
devant moi.

--Pourquoi, mon cher La Marche?

--Je ne sais pas, ils sont plus fins.

--Vous croyez?

On rapproche faiblesse et finesse, force et grossièreté.

Mais on ne peut expliquer seulement La Marche par ces futiles mots
d’ordre. Et ses désirs?

Les premiers mouvements du cœur sont faibles, imaginaires, et tiennent
au jeu de l’esprit, si vif que soit l’élan des sens. La coquetterie est
une sphère illusoire où La Marche s’enragea. Plein de secrets
contradictoires et de périlleux retours est le goût de la séduction.
Celui qui aime trop à séduire, peut en venir à ne plus exiger de
prendre. Certes, la séduction est le premier mouvement vers la
possession, mais c’est d’abord un plaisir de l’attente. Tel séducteur
qu’on a pu croire d’abord animé par le désir de prendre, on ne le voit
jamais rien saisir, mais il s’empêtre dans ses propres charmes.

Dans ce bar où le paresseux revenait toujours, il s’aperçut que la
coquetterie ne connaît plus de frontière. Il était prêt à exercer son
prestige sur n’importe qui: il l’exerça sur ceux qui l’entouraient, ces
hommes qui lui laissaient entendre que son corps, comme son esprit,
était bien fait.

Le jour où un geste plus précis de l’un d’eux, tout en le faisant
sursauter, lui décela qu’il avait pris des habitudes, il recula un peu,
mais il ne trouva rien derrière lui pour s’appuyer et repousser ce qui
insensiblement s’était rapproché.

Les mœurs sont faciles, douces, sournoises. Tout est permis. Le nouveau
est recommandé. Son père ni aucun homme n’avait joué un rôle quelconque
dans son éducation. Sa mère, sa sœur, n’avaient que leurs caresses. Au
lycée, des fonctionnaires hâtivement lui avaient indiqué de jolis
passages à lire dans les livres. Personne pour saluer en lui une dignité
naissante, celle de l’homme.

A dix-huit ans, quand La Marche, après avoir raté son bachot et piétiné
quelques mois dans une caserne de province, avait été jeté dans une
grande catastrophe truquée, une offensive de printemps, il n’avait pas
grand’chose à perdre. S’il avait été abattu, il aurait laissé tomber sur
le sol un maigre fruit. Dans l’anonymat désolé des foules, des armées,
la mort, en retournant ses poches, aurait découvert un snobisme
désintéressé, un culte assez naïf du courage et de la sensualité, une
tendresse un peu sadique pour la figure hâve de la patrie.

                   *       *       *       *       *

Nous nous perdions de vue, La Marche et moi, pendant des mois. Trop de
coups de téléphone pour atteindre tout le monde.

Et puis, pour faire une amitié il faut désirer ensemble quelque chose
qui nous dépasse. Plus rien ne dépassait Guy, me semblait-il. Tout ce
vers quoi il s’était exhaussé lui était, depuis l’armistice, retombé sur
le nez. Nous ne soulevions encore que par saccades ce rêve de la guerre
qui avait étourdi notre jeunesse.

Un soir une jeune fille me demanda de l’accompagner à la foire. Elles
étaient deux, l’autre plus jolie, mince. Ses os trop frêles ne
soutenaient pas assez sa ligne, et ses traits étaient trop délicats pour
former un visage régulier. Point de peau, une chair infiniment sensible,
une nappe de lait brûlé. Des yeux pâles. Des cheveux cendrés, fins,
indiscernables les uns des autres et d’un nombre si immense que leur
masse subtile semblait peser sur ses tempes teintées de vert, frêles
plaques de jade. Pourtant du nerf, grâce au tennis et à la danse. Elle
s’appelait Claire.

Nous étions dans la foule, au milieu d’un univers de rencontre, des
atomes suspendus entre quelques nébuleuses. Les manèges, les balançoires
faisaient de gros tourbillons de matière clinquante et d’humanité
agrippée que parcouraient, comme l’esprit d’un créateur fatigué et
idiot, un bruit et une lumière atroces.

Claire était rêveuse et n’écoutait pas les exclamations que me
suggéraient nos voyages forcément circulaires.

L’approche de quelqu’un me fit taire: Guy La Marche. Il se remettait,
sans que je le lui demandasse, dans ma filature. Il avait hélé Claire.
Ils se connaissaient. Leurs bouches se connaissaient.

A côté de cette fille si étroite, Guy prenait un faux air de brute.
Pourtant Claire était flexible, mais pas cassable; elle céderait
toujours sans rompre dans les bras un peu gros de celui-là qu’elle avait
préféré, et dont la tête était assez fine. Une même eau grise coulait
des yeux de l’un dans ceux de l’autre. Leurs traits, en se rapprochant,
s’aiguisaient.

Il y avait, entre cette fille fermée, toute abîmée intérieurement, et ce
garçon dépravé, ivrogne, touché parfois de nostalgie pour la vie virile,
comme des fiançailles éphémères. Leurs gestes s’accrochaient: ses
crispements à elle, ses rudesses à lui.

Je les épiais avec mon espoir rabroué par tant de spectacles que
m’impose le vice cruel. Je me laissais rêver aux anciens âges de large
volupté, à des alliances de forces en l’honneur de qui s’élèvent
toujours en moi des épithalames.

Nous étions dans une baraque dont l’enseigne était: «Musée Dupuytren».
Drôle de race qu’on a dite autrefois si gaie, et qui arrive à certains
détours de la dure recherche du plaisir. Des couples, curieusement unis
pour cultiver par contraste leur double égoïsme, se promènent au milieu
de ces abominations, de ces maladies qui sont sous le signe de Vénus.
Qu’ils ont de résistance pour s’embrasser encore--ce sera de façon plus
détournée--à la sortie de ce charnier! Ils supportent, aussi bien, le
sinistre bruit de vaisselle qu’on entend au fond des cabinets de
toilette. Mais ils ne veulent pas imposer de pareilles épreuves à la
limite de la vie et de la mort, à leurs enfants. Ils les laissent dans
les limbes. Tout simplement, dédaignant les grands gestes métaphysiques
de l’Asie, un peuple, bras dessus bras dessous, s’enfonce dans la mort.

Parmi les verges, comme des arbres travaillés par la pourriture
équatoriale et les vagins comme des fourmilières éventrées, Guy et
Claire s’étaient écartés de nous.

--Guy, épousez-moi. Je n’ai pas beaucoup d’argent, nous mangerons ma
dot. Après...

--Vous me voyez marié?

--La partie devrait vous tenter. Je vous croyais joueur.

--Je traîne dans les bars, je n’ai pas de situation, je ne suis pas un
homme qu’on épouse.

--Bon, je vais me marier. Vous aurez pour maîtresse une femme mariée. Ce
sera très 1890.

--Peuh!...

Nous nous arrêtâmes ensuite devant un tir. Autre histoire. Un monsieur
épaulait. Des tics pleins la figure comme une guêpe contre une glace.
Soudain, tout s’immobilise, les pipes volent en éclats. Le tireur se
retourne; sa figure encore effacée par l’effort, disparaît devant Guy,
sous un anéantissement plus irréparable.

Guy fronce les sourcils et me regarde de biais.

Jim Fizz avait quarante ans, les épaules surmontées, une grosse tête,
une grosse voix. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Dans son
art qui était le cinéma, il brouillait l’écran de ses mièvreries.
C’était, en réalité, un petit garçon qui pleurait dans les coins, ce
gros débauché, chez qui se déversait, comme le stout dans un verre
épais, l’écume de la jeunesse.

Rapprochant Fizz du paltoquet, je les voyais si différents que je
perdais à nouveau la trace de Guy. Je ne savais pas débarrasser un
visage, un corps, des artifices et des accessoires; retirer à celui-ci
sa moustache, ou, au contraire, poser une barbe à celui-là. Si j’avais
rajeuni Jim Fizz, de vingt ans, si je l’avais rasé, j’aurais vu qu’il ne
différait plus du paltoquet. Ou inversement. L’un et l’autre, c’étaient
des cœurs de sucre dans des corps de grosse viande.

Mais n’oublions pas que nous sommes à la foire, voilà justement que le
paltoquet passe dans un wagonnet folâtre. Il est près de nous, il nous
fait un signe mesquin de la canne qui, dans ses mains, est un accessoire
ridicule. Et tout d’un coup, un ressort fait bondir au loin le véhicule
et son mol contenu. Il est avec une femme qui, en dépit des accidents
convenus de la promenade, ne quitte pas Guy des yeux.

Grâce à elle je devais retrouver Guy, mais il fallut attendre. Claire,
qui avait d’abord supplié Guy de la lui présenter, soudain s’était
écartée du groupe, en arrachant aussi son amie qui me tirait par la
main. Claire avait voulu rentrer tout de suite.

                   *       *       *       *       *

Un printemps, vers cinq heures, Guy vint me chercher.

--Allons du côté du Bois. J’ai rendez-vous avec...

--Comment?

--Peau. C’est ma maîtresse.

En route, nous rencontrâmes Gonzague. A la bien regarder, Peau n’était
ni petite ni mince.

--La quatrième fois que nous nous remettons ensemble, me dit-elle, après
m’avoir examiné avec méfiance.

--Et ce n’est pas la dernière, s’écria La Marche, en l’embrassant.

--Ça veut dire que tu vas me plaquer dans quinze jours? Enfin, pour le
moment, ça m’amuse autant que toi.

--Crâneuse, ricana Gonzague, toi, Peau, tu pleures chaque fois toutes
les larmes de ton corps.

--Peut-être. Vous voulez que je dise que je l’aime. Eh bien, oui, je
l’aime, mon amant.

Nous étions seuls dans un jardin, près de la Seine. Guy la caressait
avec nonchalance, avec complaisance.

--C’est encore toi, ce qu’il y a de mieux.

La nonchalance était pour nous, nous sentions qu’il retenait son élan.

Il s’enchantait de ce corps gracieux, qui, sous nos yeux, inventait de
nouveaux signes de la tendresse.

Gonzague enviait le contentement de Guy, mais en méprisait la cause.

--Ce n’est pas une femme comme j’en aurai, comme il n’y en a pas. Et
puis, il la paye.

J’appris que Guy avait fait un héritage. Il s’était associé à un
marchand d’autos, il travaillait.

--Non, Guy, tu gagnes de l’argent?

--J’ai fait un mois de dix mille. Le vieux croyait m’avoir au début,
mais je l’ai secoué.

--Et voilà, ajouta Gonzague, ce grand idiot entretient cette donzelle!

--J’adore ça, c’est ce qui me plaît le plus dans notre ménage, répliqua
La Marche.

Ses épaules s’étaient carrées.

Nous revenions vers Paris. Ils marchaient devant Gonzague et moi, en
s’embrassant.

Gonzague grognait.

--Quel idiot! Une petite grue. Carrière négligée.

J’essayais de rattraper Guy et de repasser par le fil de sa vie.

«Voyons, le paltoquet, Jim Fizz d’un côté, Peau de l’autre. Comment
relier ces épisodes. Un court voyage d’aller et retour dans un pays qui
ne lui a pas plu, où il est allé parce que c’était la mode. Il a
vingt-quatre ans. Il est rentré, n’en parlons plus.»




LA VALISE VIDE

A Paul Éluard.


Je l’avais rencontré pour la première fois chez Gertrude qui n’était pas
encore mariée et qui nous recevait chez son père dans un appartement
qu’elle avait sur le toit.

C’était un beau garçon. Il mêlait plusieurs types rebattus. Je voulais
qu’une origine italienne expliquât la fastidieuse régularité de ses
traits. Quelque chose qui les doublait le rendait roumain. D’autre part
les Espagnols ont cette odeur mâle. Mais un jeune Parisien a une
propreté londonienne.

Long et large, charnu et chevelu, brun de peau et de poil. Après cela,
ses yeux gris clairs vous surprenaient.

On lui voyait un dandinement qui éveillait l’idée d’un éphèbe que le
stupre engraissera. C’était ce qu’il tenait de plus sûr de son père,
fondé de pouvoir d’un coulissier catholique, qui allait ainsi en se
déhanchant à son bureau tous les matins, sans malice. Au demeurant il
était Français à vingt quartiers. «Gonzague» était sorti de l’aimable
ignorance de sa mère.

Il s’habillait chez un tailleur médiocre, qui prétendait donner à ses
clients l’illusion qu’ils étaient riches. Plus tard, il connut la
fraîcheur de cravates et de chaussettes des Anglais.

Gertrude me le présenta avec emphase. Elle m’attira dans un coin de son
absurde atelier pour me vanter sa sensibilité, les livres qu’il avait
lus, les gens rares qu’il fréquentait. Elle n’insistait pas sur sa
beauté qui frappait. Je l’avais trouvé épais. Je m’appliquai à découvrir
les charmes qu’on m’indiquait avec tant d’insistance chez ce garçon qui
pérorait près du porto. Je retouchai un peu sa silhouette.

Il n’avait pas d’esprit, mais quand personne n’en a, j’oublie qu’on
devrait en avoir. Il parlait de personnes que je n’étais pas seul à ne
pas connaître. Au lieu de lui en savoir mauvais gré, on s’étonnait
devant l’inconnu. La volubilité de ses paroles faisait les bouches bées.
Des autres qu’il se rattachait par quelque rapport futile, il revenait
par saccades à soi dont il parlait machinalement et sans intérêt
profond. Il fallait se laisser étourdir par ce rythme syncopé: un
sourire détendit le coin de mes lèvres. Il s’arrêta net, interrogea
anxieusement le fond de mon esprit plutôt que de mon cœur, me situa dans
un monde de hasard. Mais déjà il me marquait la gratitude enamourée des
cabotins.

Gertrude était enchantée de mon zèle et me bourrait de gâteaux et de
cigarettes. Elle voulait me prêter ses éditions originales et annonçait
que nous allions tous vivre dans l’obscur enchantement des téléphonages.
Elle me confia qu’elle ne laissait jamais chômer sa sensualité. Nous en
étions accablés de preuves: la somptuosité lugubre de ses chambres, la
musique que nous prodiguait une pianiste venue de n’importe quel coin de
l’Europe et l’hébétude de ses amies, qui aspiraient péniblement à la
licence de l’esprit.

Je sortis avec Gonzague. Nous allâmes à pied jusqu’à un bar; nous y
bûmes, nous y dînâmes, puis nous fûmes au cirque, dans d’autres bars et
nous nous quittâmes vers deux heures, assez ivres. Nous nous étions
harcelés de mille questions. Aucun n’avait répondu à l’autre, mais il
l’avait éclairé par ces demandes qu’il faisait en hâte et qui, mieux que
des aveux, décelaient ses désirs, ses faiblesses et ses secrets. Chacun
avait ainsi déclaré brutalement ses complaisances, en ne songeant qu’à
pousser son inquisition, à plier l’adversaire à l’ordre extraordinaire
de son interrogatoire. Il nous restait l’âcreté du tabac dans nos
bouches et dans nos vêtements. Nous avions pour une nuit assouvi cette
gloutonnerie de nous-même que nous appelions curiosité.

Il me confia vers la fin qu’il était affligé d’un inconvénient physique
de la sorte dont on parle entre camarades français. Il amena la
conversation sur les particularités mentales qui en résultaient. Il se
sentait isolé, anormal, sale, ridicule, privé de ses droits sur la vie.
Ce désagrément durait et tournait à la catastrophe. Sa destinée au loin
devenait sinistre. Il y avait un mois qu’il était séparé du reste du
monde.

--Les femmes vous manquent?

--Non, je ne sais plus ce qui me manque. Tout me manque. Mon infortune
s’étend à des tas de choses. Je ne peux pas boire, enfin je ne devrais
pas boire. Je ne téléphone pas aux amis qui m’entraînent comme vous, ce
soir. Et puis, je suis comme impuissant, je prends l’habitude de me
détourner des femmes, car si je leur fais la cour, vous comprenez, j’ai
peur d’être mis au pied du mur. Alors je me conduis comme une gourde
avec les nouvelles rencontres. Je retombe sur mes anciennes camarades,
les jeunes filles. Tous les serments que je m’étais faits pendant la
guerre de ne plus gâcher une occasion, deviennent inutiles. Quelle
poisse! Ah! aussitôt que je vais être guéri! Mais le serai-je jamais?

Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain. A cause de mes
dissipations du moment, je ne vins pas à sa rencontre. Je ne le revis
que longtemps après.

                   *       *       *       *       *

Une nuit, j’entrais dans un bar que je ne connaissais pas. J’aperçus
d’abord des figures nulles, ensuite Gonzague au milieu de plusieurs
jeunes gens. Tous avaient porté des regards curieux vers celui qui
entrait. Gonzague m’avait reconnu. Nos regards se croisèrent. Il
esquissa un geste, mais je baissai mes yeux soudain aveuglés.

Je m’assis: le voisinage et mon esseulement me forcèrent à les écouter.
Ils parlaient bruyamment; ils affirmaient encore plus que la
connaissance des choses qu’ils préféraient, l’ignorance crasse des
autres. C’était une tablée de gens de lettres.

Gonzague faisait parmi ses compagnons une légère disparate qui lui
donnait l’avantage. Nouveau venu, il était le centre de l’attention. Il
ne parlait pas beaucoup, d’autres jasaient longuement, mais on tournait
la tête vers lui à chacune de ses remarques, glissées en manière de
plaisanteries brusques, inachevées et réticentes. On l’examinait dans
toute sa personne. Ils étaient pauvrement vêtus, avec une noble
simplicité et quelques enfantillages. Lui, était costumé avec l’élégance
téméraire des jeunes gens qui ne vivent pas dans un monde déterminé et
qui les connaît, mais dans les endroits publics, dansoirs, restaurants,
halls d’hôtels, où il faut forcer les regards.

Mais ces jeunes visionnaires se fatiguaient vite de cet aspect et
détournaient les yeux. Ils buvaient et fumaient beaucoup, avec
affectation.

Bientôt Gonzague se retourna vers moi, nous nous crûmes obligés de nous
serrer les mains. Je me plaisais dans la torpeur et dans la
contemplation; je laissai tomber ses questions machinales. Il n’insista
pas. Je me rendis indifférent et imperceptible. Il avait eu le temps,
néanmoins, de me souffler le nom d’une revue littéraire, avec une
précaution comique comme s’il eût provoqué la curiosité du barman et des
clients. Ses camarades y écrivaient.

«Qu’est-ce que vous devenez?» avais-je grommelé.

Il m’avait répondu: «Rien» d’un ton arrogant.

Leur conversation roulait sur des inconnus qu’on vantait ou qu’on
dénigrait à outrance. Ceux qui étaient loués, l’étaient à cause de
traits infimes. On parla de quelqu’un qui collectionnait les boîtes
d’allumettes de tous les pays. «Oui, mais Gonzague fait mieux»,
s’écria-t-on. Il rit de plaisir, s’excusa de son excellence, puis
aussitôt renchérit sur les autres qui rappelaient ses bons tours.
Pendant toute une semaine, il avait eu un goût impérieux pour les
accessoires de bars: porte-allumettes, choqueurs, soucoupes, poquères
d’as disparaissaient dans ses poches. A un autre moment, il avait
convoité les boutons d’uniforme ou de livrée. Avec des ciseaux spéciaux,
il les coupait dans le métro, à la porte des casernes, en parlant aux
chasseurs, sans que les bonnes gens qui en étaient défublés s’en
doutassent. Ensuite il avait préféré les mouchoirs, les stylos, les
monocles, les bâtons de rouge. Plus la prouesse était mince, plus elle
était appréciée.

Après l’éloge de la kleptomanie, on passa à l’exaltation de
l’alcoolisme, des cartes, des courses. Ils donnaient tous les mêmes
raisons à leurs engouements. Mais pendant que les autres cherchaient des
remarques trop fines qui effleuraient les babioles dont ils jouaient et
faisaient glisser l’esprit ailleurs, Gonzague se contentait de les
approuver distraitement. Sous ses paroles insignifiantes, je sentais
qu’il était seul vraiment épris du Jeu où l’on se hasarde tout entier,
où l’on se prête au moins à une prompte usure. Il n’avait de goût arrêté
pour aucune forme de son plaisir. Les combinaisons des cartes ou des
chevaux ne le retenaient pas plus que les mixtures d’alcool ou les
petits périls du vol à la tire. Ce qui l’attirait ce n’était pas la
spéculation sur le risque, la jouissance de l’appréhension. Mais il
avait reconnu là le passe-temps par excellence, le geste le plus vain
dont il pût saluer les heures.

En le revoyant le lendemain, car au moment où je sortais il avait couru
après moi pour me proposer de déjeuner avec lui, je compris mieux qu’il
était entièrement dominé par cette hantise de passer le temps,
c’est-à-dire d’en imiter et d’en hâter la déroute par une gesticulation
quelconque. Gonzague s’exerçait à faire le vide en lui-même. D’abord il
était ignare. Ne sachant rien du passé, il laissait aussi le présent lui
échapper. Il ne lisait pas les livres, il ne regardait pas les tableaux,
il n’écoutait pas la musique. Or l’art, en donnant du prix aux
sensations, offre aux hommes leur seule chance de réaliser la vie. Et
c’est ce dont encore lui est redevable la pire brute qui n’est jamais
ingénue. Il touchait la main de fantômes brillants rencontrés dans les
couloirs et les salons, il les appelait par leur nom au faible écho.
Sans esprit d’intrigue, il avait de l’entregent: sa nonchalance le
livrait à tout le monde. Comme alors je soupçonnais mal la facilité de
Paris, je m’étonnai d’apprendre que Gonzague fréquentait deux ou trois
salons littéraires. Il y était bien reçu et, sans lui demander la
moindre garantie même proportionnée à son âge, une page d’écriture par
exemple, on lui accordait à tout hasard un bel avenir. Gonzague n’avait
que vingt-deux ans, mais il en savait moins qu’un enfant de dix ans. Je
lui souhaitais un ami pédant qui lui fît un affront et le forçât à
ouvrir la valise vide avec laquelle il pensait plus tard improviser des
tours de prestidigitation.

En attendant, il n’était pas inoccupé.

Il avait débuté à l’ancienne mode par d’illusoires études de droit.
Cocasse survivance. Mais il n’avait jamais mis le pied rue des Écoles,
dans ce musée neuf construit vers un Quartier Latin totalement oublié
que visitent des touristes japonais.

Il était devenu tout de suite secrétaire d’un illustre journaliste.
Passée cette petite porte, il s’était cru dans la littérature. Son
patron, chaque matin, lui dictait d’un trait une chronique pour un
journal mondain, un article de politique étrangère pour une feuille de
province, une étude de mœurs parisiennes pour une agence américaine.
Gonzague tapait tant bien que mal, mais depuis l’âge de douze ans ne
songeait plus à l’orthographe. L’autre, qui était un ancien normalien,
ne trouva pas de son goût cette désuétude et le dit sur un ton de
magister. Gonzague répondit qu’il se fichait de l’orthographe, qu’il
n’aimait pas les observations, au moins celles qui étaient bien fondées,
et que s’il ignorait la grammaire, le vieillard ne se rappelait pas
toujours les bonnes manières puisqu’il lui versait son abondante prose
tandis que, ne perdant pas une minute, dans la salle de bain, il
satisfaisait d’autres besoins.

«Pasticher en tout le XVIIe siècle, même dans ses chaises percées.
Maître, mon salaire.»

Il n’en fut pas moins ulcéré par le souvenir de cette réprimande. Mais
il n’avait pas le temps d’apprendre même les rudiments.

Il devint tout de suite le second d’un homme assez actif, à cheval sur
la Bourse, les journaux et la politique. Plus une minute qui se
défendît. Gonzague avait maintenant le moyen de les perdre toutes. Et sa
journée ne lui suffisait pas, il était heureux qu’aucune de ses soirées
ne fût jamais libre. Je l’ai vu à sept heures du soir, des amis lui
ayant fait faux-bond, affolé par la crainte de la solitude et de
soi-même, se pendre au téléphone et supplier n’importe qui de le
rejoindre. Il se serait réconcilié avec le plus féroce de ses ennemis,
s’il en avait eu, pour que cette présence pût le leurrer un soir encore.
Seul, il aurait été obligé de penser, de sentir. Il craignait ces
mouvements inhabituels.

Mais sa conversation n’était faite que des gestes maniaques d’un
solitaire. Il ignorait grossièrement son interlocuteur; du reste, neuf
fois sur dix, l’autre ne songeait pas plus que lui à communiquer avec
les humains. Les manies auxquelles Gonzague sacrifiait étaient de
faibles préférences qui s’étaient développées, faute de concurrence.
Rien ne lui tenait moins à cœur dans ses propos que leur objet, puisque
c’était son prochain. Mais le collectionneur chaque jour tripote toutes
les pièces de sa collection. Causant avec n’importe qui, Gonzague le
bousculait pour en venir à sa satisfaction et, une fois de plus, il
passait en revue tous les gens qu’il connaissait. Il notait les légères
variations du jour dans leur costume, leurs liaisons, leur bleuf et cela
faisait un carnaval endormi. Il ne voulait pas avouer le caractère
routinier de cette habitude, il lui avait cherché un prétexte
passionnel: une soi-disant ambition dont il se vantait sardoniquement et
qui lui faisait regarder, prétendait-il, quiconque comme un rival à
surveiller et à surprendre. Au vrai, Gonzague s’accommodait de son
prochain écrasement par l’imminente cabale que forme tout le monde
contre chacun d’entre nous.

Il ne se reliait aux autres que par ces liens ténus de la médisance.
Mais aucune amitié, aucun amour.

Un camarade qui m’avait rencontré avec Gonzague, me demanda: «Tu vois
souvent ce garçon? Comment peux-tu y trouver du plaisir? Il n’est pas
drôle. Et puis on dit que ses mœurs...»

Celui qui m’avertissait n’appartenait pas au même clan que Gonzague,
loin de là. Son totem et ses tabous n’étaient pas les mêmes. Pourtant
d’un groupe à l’autre, si hostiles qu’ils soient entre eux, on retrouve
les mêmes traits, qui prouvent qu’ils sont contemporains. Par exemple,
mon ami m’avait dit: «Gonzague n’est pas drôle.» En quoi il se pliait à
un préjugé universel. Est-il drôle ou n’est-il pas drôle? n’échappent à
cette question que les gens consacrés par l’argent, ou le nom, ou la
profession, ou le vice. En général, on trouve moyen d’admettre qu’à sa
manière est drôle un ami confortable, une relation titrée, un artiste ou
un homosexuel. Pourtant on entend de ces propos subversifs: «Elle a une
bien belle voiture... vous savez qu’elle aime les femmes... mais
vraiment elle n’est pas drôle.» Et en voilà une de qui sont menacés les
droits souverains que lui valent sa richesse et son vice. Il y a des
paniques devant ceux qui ne sont pas drôles.

Comment est-on drôle? On ne vous demande point tant des mots et des
gestes d’un comique achevé qu’une attitude à l’égard de la vie, une
façon d’en représenter les événements qui engagent vos amis à se laisser
aller à leur pente la plus facile. Il s’agit de ne refuser aucune
distraction à ses contemporains, qui ont perdu la recette des anciens
plaisirs, qui n’en ont guère inventé de nouveaux, qui n’en sont que plus
insatiables et prétendent que chaque minute leur apporte une sensation
fraîche. Ils recherchent la variété, préfèrent le changement aux choses
dont ils changent et confondent la rapidité avec l’intensité. Mais si,
par-dessus le marché, l’ami indulgent sait chiffonner l’anecdote qu’on
lui a passée la veille, singer deux ou trois personnes (les imitations
sont mieux prisées que les portraits, qui défigurent pour rendre plus
ressemblant et entraînent un effort,) détraquer toute situation d’un mot
qui ramène les esprits à la convention de monotone cocasserie, alors on
dira «qu’il est vraiment drôle» et ces menus avantages, qu’on rencontre
d’ailleurs rarement, le mettront à une place enviée.

Pensant comme tout le monde, je fus donc ému par les propos de mon ami.

Je me dis qu’en effet je ne trouvais pas Gonzague bien vif ni bien
piquant. Mais une sorte d’orgueil vint me secourir, je voulus justifier
mon habitude et Gonzague en profita. Sa silhouette parmi d’autres était
assez plaisante. Je ne lui demandais pas beaucoup. Nous parlions de nos
cravates, du prochain match de boxe ou de l’avenir de nos camarades.
Celui-ci entrerait-il à l’Académie? Bien sûr. Celui-là serait-il
sous-secrétaire d’État? Pourquoi pas. Ce troisième tromperait son monde
et avant peu il serait dans le lit d’une héritière et dans quarante
conseils d’administration. Nous bavardions. Gonzague s’acharnait à ce
petit jeu, avec des moyens primitifs d’observation qu’il ne
perfectionnait pas, faute de vouloir contempler et méditer. Il feignait
de s’y reconnaître entre les faux-semblants de l’indolence, de la hâte,
de la gaucherie, de la facilité. Mais, dépourvu de tout sens tragique,
il ne percevait pas les inflexions secrètes d’une voix qui sortait de
sous un masque.

Il y avait aussi longtemps que j’avais quelque curiosité pour la vie
privée de Gonzague.

En cela encore semblable à mes contemporains, je songe anxieusement à ce
qui se passe dans le lit d’autrui. Voici comment se forme cette manie.
L’amour, ou comme on dit par découragement devant les grands mots et les
grandes entreprises, la vie sexuelle, demeure notre principale affaire.
Elle nous provoque aux exercices appropriés, et à tant de rendez-vous,
de coups de téléphone, de va-et-vient, surtout elle nous remplit
l’esprit.

A Paris comme ailleurs, aujourd’hui comme hier. Mais nous y mettons
notre tour particulier; notre souci porte avec toute la frivolité
imaginable sur les choses qui sont à côté, qui ne font que toucher à
cette vie sexuelle, sur ses manifestations, sur ses déportements, sur
ses résultats mondains, mais--là est notre marque--surtout sur son
principe, sur le degré d’énergie qu’on y dépense, physique et
sentimentale. Certes nous nous intéressons aux personnes, aux
circonstances; mais pour nous la question capitale est celle-ci: comment
se comportent-ils l’un envers l’autre? Qu’est-ce qu’ils donnent
exactement de leurs corps et de leurs cœurs? Et ce souci que par
hypocrisie nous feignons léger et ironique est au fond âpre et éhonté.

C’est que d’abord cet ordre domine encore les autres: il s’agit donc d’y
exceller. De là, de ce point de vue, une évaluation perpétuelle de
soi-même et des autres, de méticuleuses comparaisons. C’est que surtout
cette grande affaire est un grand tourment puisqu’elle est une faillite
menaçante pour beaucoup. L’amour est fatigué. Voilà pourquoi la
surveillance du prochain prend la tournure d’une attente angoissée,
sournoise, pleine de dispositions perfides. En l’épiant, on pense avant
tout à la faiblesse, on s’attend à diverses défaillances. On s’étonne
quand on rencontre la normale: elle paraît mystère, dissimulation, ou
avantage éphémère. La curiosité travaille sur ce qu’elle peut ramasser
d’à peu près sûr; mais on devine aussi, on invente. Et trois ou quatre
légendes--ce sont toujours les mêmes, car les combinaisons ajoutées
par le vice aux pratiques traditionnelles ne sont pas bien
nombreuses--enserrent les isolés, les couples, les groupes dans leurs
interprétations conventionnelles.

Gonzague et moi nous parlions tout le temps de ces choses, qui, en dépit
du cynisme trompeur des confidences françaises, restent secrètes pour
une raison indestructible et éternelle: les âmes sont impénétrables les
unes par les autres. On a beau avouer ses gestes, on ne peut pas amener
à la lumière tous leurs mobiles. Le mensonge qui est au cœur de tout,
l’impuissance à se comprendre soi-même font que les êtres qui se
prostituent le plus hardiment restent des énigmes aussi difficiles que
s’ils se défendaient par la pudeur.

«Mais pourtant, me demandais-je, n’est-il pas des âmes que l’air du
temps a rendues stériles et où ne germe pas le moindre secret?» J’étais
alors assez inhumain pour me résigner à cette défaite, ou emporté par
l’esprit implacable de la satire. Je préférais la justice à la charité.

Gonzague se plaignait de n’avoir pas d’aventures, de n’avoir pas de
maîtresses. Il ébauchait des badinages qui tournaient court en
vingt-quatre heures, ou même il restait des semaines sans rencontrer la
moindre occasion de s’échauffer un peu, ou sinon lui, son espoir.
Était-ce la faute des femmes qui n’étaient pas assez jolies ou qui
étaient trop sottes? Était-ce la sienne? Manquait-il de bonne volonté,
d’indulgence, de persévérance? Les explications de Gonzague étaient
abondantes et confuses. Témoin de ces escarmouches, je n’étais sûr que
de ce fait constant: toujours Gonzague interrompait le jeu avant même
qu’on pût savoir s’il allait au succès ou à l’échec. Il donnait comme
raisons: les mauvaises habitudes contractées pendant sa maladie, la
timidité, l’insuffisance de relations.

Mais ces excuses étaient en l’air et il leur prêtait peu d’intérêt. Son
esprit était occupé par une lamentation assez fade, à peine relevée
d’ironie; il s’abandonnait à un sentiment de solitude.

Pourtant la mode est trop à l’anti-romantisme pour que nous ne fassions
pas toujours en sorte que nos langueurs les plus nuageuses ne
s’entr’ouvrent de temps à autre d’un éclair lucide. Gonzague annonçait
que cela changerait ou échappait des ricanements qui aussitôt me font
croire que sa vie intime n’est pas aussi dépourvue qu’il le dit. Il
sortait de sa poche un jeu de cartes, entreprenait une réussite et tout
d’un coup rasséréné m’assurait qu’avant quinze jours il aurait entamé
avec une brune fort brillante et fort riche une grande passion.

Il arrivait que, quelques jours après, il me téléphonât à deux ou à huit
heures du matin pour m’annoncer que les cartes avaient eu raison.

--J’ai sommeil.

--Mon cher, j’ai rencontré hier au soir, chez des gens, une femme
étonnante. Ravissante, tout à fait mon genre.

--Votre genre?

--Mais oui, vous savez bien, une femme plate, sans seins, sans hanches,
sans attributs.

--Eh! bien, tant mieux, bonsoir.

--Hallo! non vraiment, elle est remarquable. Un visage très inattendu,
un masque mexicain, vous savez, comment appelle-t-on cela?

--...

--Enfin, peu importe. Et un esprit assez curieux.

--Bon, nous verrons. A ce soir.

--Ah! mais je ne la montre pas. D’abord elle est très difficile...
Figurez-vous qu’elle habite... Ah! d’abord c’est la cousine de Chose...
Comment l’appelez-vous?...

Le soir, Gonzague apparaissait très soigné, avec un air de contentement
insupportable.

--Là, oui, ça se voit: vous venez de coucher avec elle.

--Mon cher ami! vous ne voudriez pas! Quelles illusions vous vous faites
encore sur moi. Je lui ai téléphoné. Mais elle ne sera pas libre avant
mercredi. D’ici là?

--Et mercredi alors?

--Je l’emmène à un concert très ennuyeux.

--Après?

--Vous pensez bien qu’il ne se passera rien, comme toujours.

--Bousculez-la.

--C’est une personne très particulière. Je ne sais pas d’abord si elle
est sensuelle, cette dame. Elle est bien séduisante, en tous cas.

--Vous êtes amoureux?

--Oh! amoureux!

--Bon, vous vous en fichez.

--Ça, pas du tout. J’ai été agité toute la journée. Ç’a été toute une
histoire de lui téléphoner.

Le lendemain, il était encore pendu au téléphone. Mais le numéro n’était
pas libre, ou Madame n’était pas là. Je lui parlais d’autre chose. Un
camarade arrivait. Il y avait toujours quelque incident qui l’empêchait
de revenir à l’appareil et de suivre sa chance. Gonzague continuait
d’évoquer à tort et à travers le nouveau fantôme, mais pensait bientôt à
faire un poquère.

Le jour du rendez-vous arrivait. Il la voyait enfin, mais il était
calmé, inerte. Il n’avait plus rien à lui dire. Il répétait froidement
ce qu’il avait d’abord inventé. Sa partenaire avait l’impression qu’il
n’avait nullement désiré la revoir.

Or Gonzague pouvait être beau, cela n’était pas suffisant, s’il n’aimait
pas sinon l’amour, du moins la conquête et la décision. La femme a
horreur de l’incertitude, elle la ressent comme une insulte dont parfois
elle se venge, elle en vient à pouvoir rompre un vif élan. Par un manque
d’accent qui n’appartenait qu’à lui et qui donnait à chaque mot qu’il
prononçait l’air d’arriver d’un lointain inaccessible de rêvasserie, de
somnolence et d’immobilité, Gonzague assurait bientôt son interlocutrice
qu’il ne serait ni tendre, ni méchant, mais narquois, inconsistant, et
qu’il remettrait toujours au lendemain ce qu’il pouvait faire le jour
même, c’est-à-dire trouver une parole directe, bien désagréable ou
nettement mensongère, faire sentir qu’il aimait les réalités et qu’il
avait l’habitude des caresses utiles.

Gonzague était trop averti sur lui-même, sinon sur les autres, pour ne
pas sentir de temps en temps qu’il gâchait sa chance. Ce sentiment
l’incitait à une activité passagère, féconde en gaffes. Ce garçon
trouvait le moyen de se faire gifler.

A la suite de trop maigres anecdotes, dépité, je le laissais en plan
pendant huit jours. Et pour en finir, pour trouver un passe-partout qui
fermât sa porte, j’essayais toutes les explications.

D’abord j’imaginais une maîtresse qu’il fallait dissimuler par
discrétion, ou par honte, ou par peur. Mais je peux dire à ma décharge
que bien vite je songeais à notre débraillé à tous: supposer une retenue
aussi héroïque était une grosse naïveté.

Alors j’en venais au plus banal. Gonzague n’aimait pas l’amour parce
qu’il n’y avait pas dans sa santé, dans sa constitution de quoi y
fournir. Ou bien il avait pris goût aux amours autrefois défendues et
tout ce que je voyais de ces velléités n’était que parade et
trompe-l’œil. Dans ce cas, il se moquait sévèrement de moi. Inquiet, je
réfléchissais de plus belle.

Je n’avais pas besoin de chercher bien loin dans ce qui me revenait de
ses faits et gestes pour trouver tous les indices et les plus
contradictoires. Gonzague était robuste d’aspect: comment croire à une
faiblesse qui, alors, ne pouvait être due qu’à un accident, tout de même
rare? D’autre part, il y avait parmi ses amis plusieurs amateurs
notoires. Donc... Mais il y avait dans son esprit et dans sa conduite
quelque chose de si divergent, de si éparpillé, que la représentation de
Gonzague amoureux, ramassé par un goût quel qu’il fût, était
invraisemblable.

  «Mon cher ami,

  «Où êtes-vous? Où courez-vous? Je n’ai pu vous joindre à mon dernier
  passage à Paris. Comme votre vie est brûlante. A effleurer votre
  porte, sous laquelle j’ai posé timidement ma carte, j’ai senti mes
  doigts tout échauffés. Votre âme en s’évadant encore une fois avait
  laissé un sillage ardent à travers ce seuil si souvent transgressé.
  Comme je voudrais vous suivre. Hélas! je serais bientôt exténué, je me
  coucherais au bord de la route et j’y mourrais, si votre main si belle
  et si forte ne se tendait vers moi pour m’aider et m’entraîner. Ah! si
  je pouvais m’appuyer un peu--oh! si peu!--à votre épaule de jeune
  dieu. Mon âme se raidirait et soulèverait mon corps. Mais où
  êtes-vous!...»

Un soir, j’étais chez Gonzague, attendant qu’il eût fini de s’habiller.
Il avait laissé traîner avec affectation cette lettre sous mon nez.
Impossible de ne pas lire la première page. Qu’en conclure? L’écriture
était aussi efféminée que le ton. Mais les initiales et le lieu de
provenance m’assuraient qu’un monsieur l’avait écrite.

Gonzague en saisissait le ridicule, sans doute; je rencontrais dans la
glace son regard pendant qu’il nouait sa cravate. Et ce ridicule était
tel qu’il m’empêchait de former une hypothèse.

Pourtant je notais que Gonzague s’amusait de ces flatteries sournoises.
Dans un des milieux où il fréquentait, il devait recevoir beaucoup de
ces hommages-là. Or, à son insu, ne faisaient-ils pas compensation aux
déboires qu’il s’attirait du côté des femmes? Par là ne satisfaisait-il
pas un peu les exigences de conquête et de vanité qui sont au cœur de
l’amour. Et cela encore lui permettait d’attendre.

Il m’arriva aussi d’interroger l’entourage de Gonzague. Je m’aperçus
qu’on avait déjà médité sur son personnage. Du moins c’est ce que
croyait avoir fait Gertrude.

«Ah! mon cher, n’est-ce pas, quelle chose curieuse! Et comme c’est
difficile de dire. Les gens sont inouïs. Enfin! C’est un très beau
garçon. C’est drôle, il ne plaît pas à la plupart de mes amies. Moi je
dois dire que je n’ai pas envie de coucher avec lui. Mais c’est un beau
garçon tout de même. Et s’il s’en donnait la peine, elles changeraient
d’avis.

«Vous croyez que les hommes?... Comme ça m’amuse, comme je voudrais
savoir! Qu’est-ce que vous voulez, on ne sait jamais. Il est certain
qu’il est beaucoup sorti l’hiver dernier avec le petit Fara. Vous savez
ce petit qui a de si jolis yeux, qui a été le fiancé de Floche, le petit
Fara. Fara avait certainement le béguin. Eh! bien, je ne sais pas, je ne
crois pas.

«Gonzague est très compliqué, je crois qu’il y a autre chose. Ah çà!
quoi? D’abord je crois qu’il fume beaucoup. Vous ne le saviez pas?... De
source sûre, il a été très amoureux d’une femme pendant la guerre. Mais
voilà qui ne prouve pas qu’il n’aime pas mieux les hommes, n’est-ce pas?
A-t-il couché avec cette femme?...

«Je suis curieuse de voir ce que ce garçon deviendra. Vous ne trouvez
pas qu’il a du talent. Vous avez lu ce qu’il a écrit dans _Poètes
Mineurs_? Ah! allons, avouez que c’est assez étonnant. Quelles images!
Oui, évidemment, il n’y a pas grand’chose, mais il y a un ton...

«Et puis enfin, c’est un drôle de type. On ne sait vraiment pas avec
lui.»

Me voilà lancé sur une nouvelle piste. Comment n’y avais-je pas pensé
plus tôt? Gonzague est dans les drogues. De là cette indifférence, ces
lointains, ces velléités narquoises.

Je lui téléphone, je le rejoins, je l’examine. Pas moyen de rien
distinguer dans ce visage plein. Même la cavité oculaire chez lui n’est
pas le lieu sensible entre les os, où, dès vingt ans, marquent les
trépignements du plaisir.

--Vous m’avez l’air d’un monsieur qui a fumé toute la nuit.

--Par exemple, moi fumer! Pendant la guerre, deux ou trois fois, mais
depuis... Comment devinez-vous? Vraiment ça se voit? Oui, j’ai fumé
cette nuit. Cela ne m’arrive que bien rarement et je le fais sans
conviction. Mais qu’est-ce que vous voulez, il faut bien que de temps en
temps je passe la nuit. Quand je rentre chez moi, le matin, j’ai
l’impression qu’il s’est passé quelque chose... ou rien. Mais enfin...
Je n’ai pas de maîtresse en l’honneur de qui je pourrais découcher.

--Farceur. Vous vous gardez bien de faire le nécessaire--ce qui ne
serait pas grand’chose--pour qu’une demi-douzaine de bonnes filles
s’intéressent à vous. Gonzague, vous vous foutez de moi. Enfin,
qu’est-ce que vous aimez? Autre chose?

--Mais non, mon cher, quel enfant vous faites. Vous croyez que c’est
plus ingénieux d’imaginer le pire. Mais je suis plus normal que vous.
J’aime beaucoup les belles dames. Seulement je ne sais pas y faire,
voilà tout. Alors je reste chaste pendant des mois, des années. Voilà ce
que vous ne pouvez pas imaginer, hein?

Il ne m’était inconnu qu’à cause de mon indifférence.

                   *       *       *       *       *

Je dois dire qu’à cette époque-là il atteignit à la maîtrise dans sa
manière. Il put croire qu’il était dès lors insaisissable. Mon Gonzague
était une boule parfaitement polie, abandonnée par un point fuyant de sa
rotondité, sur un billard idéalement plat, à tous les carambolages.

A huit heures du matin, il sautait de son lit dans son bain, dans un
taxi et la ronde commençait. D’abord au bureau de l’homme d’action. Son
coup d’œil glissait sur les journaux.

Les dépêches réduisent le geste des peuples à un cérémonial décharné. A
cause de son ignorance, ne soupçonnant rien de l’Histoire en cours,
Gonzague avait beau jeu à se moquer des batailles, des congrès, des
discours.

De la vie des hommes, bien qu’elle ait peu de fond, il n’affleure
pourtant rien dans toute cette flore de papier, où l’encre fait une sève
trompeuse. Il faut un art assez réfléchi pour voir perler le signe qui,
une seconde au coin d’une page tout de suite glissée aux égouts, annonce
l’accumulation inévitable, la prochaine rupture. La Presse est une
vieille église où les moulins à prières remplacent toute oraison
véridique. Nos contemporains y passent plusieurs fois par jour et font
leurs génuflexions distraites devant les images mornes d’un monde déjà
disparu.

Gonzague sentait confusément ce perpétuel décalage et il croyait
rattraper la vie en courant aux faits-divers. Mais les journaux sont
aussi fermés à la grave vérité d’un crime qu’au sens véritable de ce
grand silence qui pèse sur le monde.

L’homme d’action arrivait et lisait son courrier. Lettres d’amour, d’un
sordide amour. On y apprenait que des hommes existaient quelque part,
hors des murs de ce bureau, dans des villes, çà et là, et à leurs
complices ils confiaient leurs misérables désirs. A quelles sombres
tribus appartenaient-ils? Mangeurs de terre, radoteurs de chiffres
sacrés.

«Ah! si vous pouviez nous procurer ce manganèse. Nous le convoitons avec
tant d’amour. Quelles choses profitables nous en ferions. Si c’est oui,
vous obtiendrez de nous tout ce que vous voudrez, sauf le cœur.»

«De Beers, 925, 925. Je vois dans le ciel qu’elles montent. Oui; elles
montent les de Beers que pour vous j’achetai hier. Voyez au ciel
l’étoile de la de Beers. 950, 960. Un petit sou, s’il vous plaît, je
prie pour vous.»

On y répondait par la dictée aux sténographes, et sèchement. Sans cesse
le téléphone et au bout du fil les hommes masqués. La navette reprenait.
L’action est faite de mille riens. Quel va-et-vient d’augures dans les
bureaux pour prolonger le mouvement endormi et de moins en moins
vaniteux de l’esclave dans son atelier. De quoi s’agit-il? Personne ne
le sait, mais il faut bien, faute de guerres, de famines et de pestes,
que s’occupe cette engeance. Que de découvreurs, de baptistes,
d’intermédiaires, de profiteurs, de gêneurs, de chanteurs, de gâcheurs,
depuis cette rencontre accidentelle de l’ouvrier qui s’embauche et du
patron qui s’improvise, jusqu’au geste égaré de l’homme dans la rue qui
achète l’article. Quel encombrement merveilleux et quelle suave mêlée!
Quelle luxuriance abstraite sur le thème.

Gonzague bâclait, du reste, sa besogne et fuyant devant l’horreur de ce
qu’il faisait, glissait ailleurs, déjà dégoûté de ce qu’il allait faire,
possédé par la fringale d’une seule sensation: passer d’une chose à une
autre. Il avait imposé à son patron son style lunatique. Il passait de
longs moments entre le coiffeur, la manucure et le pédicure, au hammam,
dans les bars où il pariait, téléphonait, buvait, retéléphonait et
entretenait mille conciliabules. Il déjeunait et dînait à droite et à
gauche. Il faisait même quelques visites. Non pas qu’il eût beaucoup de
points d’appui dans la ville--il était trop nonchalant et trop
timide--mais six ou sept maisons où l’on va au moins une fois tous les
huit jours suffisent à remplir la semaine.

Enfin la nuit arrivait. Le dîner fini à dix heures, un acte dans un
théâtre, ou plutôt trois numéros d’un music-hall ou d’un cirque, ou les
cinq dernières minutes d’un concert Il entrait partout sans payer et ce
privilège qu’il partageait avec mille inconnus l’entretenait, lui comme
eux, dans l’idée fantastique de sa notoriété.

Puis il traînait dans les bars, les garçonnières, les boîtes de toute
sorte, les fumeries, les tabagies, voire deux ou trois salons où
au-dessus de cent mille francs de rentes de jeunes ménages bourgeois
s’essaient au mécénat.

Toute cette frénésie n’était qu’immobilité morne, contemplation
fainéante, attente stérile.

Les hommes d’affaires ne lui pardonnaient pas sa disposition d’esprit:
ils voyaient que l’intérêt de Gonzague n’était pas engagé dans ce qui
l’occupait avec eux, qu’il ne songeait pas, malgré tant d’encouragements
poétiques, à croire au Génie des Affaires. Dépités, ils ne faisaient
aucun cas de lui.

Il en était ainsi partout. Où il arrivait, Gonzague de lui-même
s’encageait dans un treillis brillant de paroles qui le séparait des
choses et au milieu de la fête, dans un trépignement intérieur, immobile
à force d’agitation, il prenait aux ébats des autres une part inconnue,
qui le laissait affreusement insatisfait.

Gonzague passait des heures dans les dansoirs, mais il ne dansait pas.
C’était assurer plus qu’à moitié sa séparation d’avec les femmes;
c’était se priver d’un avantage qui compense la pauvreté, la nullité
sociale.

Gonzague était partout et n’était nulle part. Il restait en dehors de
tout. Son manque d’argent n’était pas fait pour améliorer cette
situation. Il en gagnait peu. Les taxis, les restaurants, les bars, les
cigarettes, les à-compte aux fournisseurs, le jeu effeuillaient vite ses
pauvres billets. Il tapait ses amis, sa famille, son patron et
s’arrangeait à peu près. Mais il était toujours à court.

De là, une inquiétude. Peu à peu l’insuffisance, le gâchis de sa vie
formaient un sentiment obscur qui se crispait autour de cette question
d’argent. Gonzague était trop peu attaché à soi où il ne trouvait pas ce
sens avaricieux de ses qualités, cette manie de la grandeur, ce besoin
angoissé de l’inégalité qui font les grandes fortunes; il se laissait
trop facilement piper par ses divertissements pour se sentir amer, mais
il s’impatientait et se butait contre cet obstacle.

A cause de ce sentiment de pénurie sur lequel il se fascinait, ce
garçon, qui méprisait, en raffinant sur l’ignominie des propos, les
mœurs bourgeoises de ses parents, finissait par vivre plus mesquinement
qu’eux. Car entre ses appétits que son imagination avait accrus et ses
moyens, il y avait un espace qui aurait dû solliciter irrésistiblement
son orgueil, mais qu’il ne se décidait jamais à franchir, s’accommodant
de subsister dans la lésine de ses passions. Par exemple, il pouvait
vivre sans auto, ce qui diminuait de cinquante pour cent (estimait-il)
le rendement de ses sens.

Tout au plus jouissait-il sur un mode ironique de la richesse de ses
amis.

Il se consolait par cent paroles: il se prostituerait aux hommes, aux
femmes; il écrirait en trois semaines un roman pornographique. Il passa
tout un soir à calculer le nombre de pages qu’il lui faudrait écrire par
jour pour briguer en temps utile un des prix de l’année.

Il traîna, un été, dans une ville d’eau, derrière une jeune fille plutôt
riche à qui dès le premier jour il avait avoué, en bouffonnant, sa
convoitise. Ce n’était pas pour la choquer, mais encore aurait-il fallu
qu’il la courtisât chaleureusement.

Deux ou trois fois il parla de pays où l’on faisait fortune.

Néanmoins Gonzague songea assez sérieusement au succès littéraire. Il
n’écrivait pas, mais il continuait de fréquenter ces jeunes littérateurs
avec qui je l’avais vu.

Ceux-ci étaient lents à se remettre du plaisir où les avaient jetés son
désarroi d’abord nullement calculé, ses lubies dispersées, son
modernisme suffisamment maladroit pour paraître une parodie, et enfin le
soin ravi qu’il avait pris d’user des avantages qu’il avait sur eux.
Parce qu’ils se méfiaient de leur métier, les ravages qu’un profane
pouvait faire parmi eux n’étaient comparables qu’à l’affolement que
provoque dans quelques salons l’apparition d’un écrivain célèbre.

Pendant quelques jours, Gonzague représenta assez bien sous une forme
naïve, inattendue et amusante leur idéal.

Les attributs de la personnalité étaient brisés ou pervertis. L’esprit
créait chaque matin et dévorait avant le soir sa façon d’être du jour.
La volonté faisait des crochets, semblait s’anéantir, puis soudain
ressurgissait dans quelque éclat. Les passions n’étaient pas combattues,
mais déviées vers des débouchés imprévus. Il fallait rompre à tout prix
unité et continuité. N’importe quel mouvement violent était bon qui leur
donnât la sensation d’un brassage énergique: négation, paradoxe,
illogisme, contradiction, enfin toutes les combinaisons possibles de
l’entendement, qui ne sont pas plus nombreuses que celles de l’amour.

Mais l’esprit, à ces grossiers exercices de force, se fatiguait et
devenait épais. Alors ceux-là qui ne craignaient rien tant qu’une idée
se fixât, fît barrage et arrêtât la circulation perpétuelle qui leur
semblait être prospérité cérébrale, ils étaient à la merci d’une
surprise vulgaire. C’est ainsi qu’un Gonzague qui n’était que manies et
trucs, faibles manies devenues des trucs timides, leur en imposait.

Mais l’esprit n’est pas une machine pneumatique. Des négations à la
vanvole n’expulsent pas les préjugés, il faudrait pouvoir les extirper.
Autant s’arracher l’âme.

La vie qu’ils aimaient et qui était forte en eux, incita les camarades
de Gonzague à un brusque réveil hors de ces somnolences acharnées. C’est
ainsi qu’un jour ils regardèrent Gonzague avec des yeux sourcilleux. Ils
le chassèrent en le huant et en proférant les raisons les plus
enthousiastes. Ils s’aperçurent qu’ils étaient au milieu des espaces le
groupe d’hommes le plus farouchement attaché à soi-même, comme un peuple
qui a perdu son terroir et qui va errant, une poignée de terre dans un
sachet sur la poitrine. Mais ce fut plus tard...

En attendant, le jeu à la mode, là et ailleurs, était le jeu du chat
perché. On se jetait dans cet exercice par terreur d’assumer une
responsabilité intellectuelle et de donner prise à la raillerie d’un
plus mobile que soi. On vit de vieux messieurs, toujours séduits par
l’inquiétude des adolescents et amoureux de toute frayeur, se mêler dans
la partie. Chacun de sautiller d’une trouvaille biscornue à une
découverte baroque, avec l’espoir qu’un camarade serait toujours d’une
seconde en retard.

Et comme il y avait longtemps qu’on avait épuisé l’extraordinaire, on en
revenait à l’enfance de l’art, on parcourait le chemin en sens inverse.
On s’arrêtait soudain devant l’Arc-de-Triomphe: «Comme c’est bien, parce
que ça a voulu être bien, et c’est bien en effet.» Quitte à repartir
vers Luna-Park: «Comme c’est bien, parce que c’est mal.»

Gonzague fit découvrir à ses amis dans l’espace de quinze jours un
chanteur populaire, célèbre depuis vingt ans, un acteur de province qui
venait de reprendre le Guignol des Champs-Élysées, une somnambule,
Landru, une femme qui n’avait rien pour elle et le génie d’Alfred de
Musset.

Ces expériences et ces succès le laissaient farouchement triste. Il
sentait que son crédit s’épuisait. Puis il continuait de vivre, une
partie du temps, loin de ses compères et bien qu’il ne se défît jamais
de leurs manies communes qui faisaient office de sortilèges et qui
maintenaient autour de son esprit, partout où il allait, un cercle
magique, il voyait bien qu’il n’arrivait point par là à tromper toutes
ses envies.

Il en vint à des gestes excessifs. Il parla de suicide. Confiant dans
l’inépuisable crédulité, il se décida à découvrir cette source de
faits-divers.

Selon la méthode admise, il fallait d’abord, par toutes sortes de
plaisanteries traîtresses, de cet acte qui a joué un rôle capital dans
l’existence de beaucoup d’hommes d’action et de passion, faire la plus
démodée, la plus fastidieuse, la moins étonnante des cérémonies qui
prennent place dans la carrière d’un homme entre sa première communion
et son enterrement. Ce lui fut facile de montrer tout ce qu’il y a de
convenu, d’inefficace, de déjà vu, de stupide, de ridicule dans ce coup
de partie par quoi on pense mettre tous les atouts dans son jeu.

Mais comment sortir de là, comment renverser le raisonnement, en venir à
l’apologie? Il n’y avait qu’à continuer tout droit. Cet acte ridicule,
non pas absurde (trop grand mot qui les eût effarouchés), mais plat,
indifférent, c’est ainsi qu’il devint possible. «Le matin en me
couchant, au lieu de tourner le bouton électrique, sans faire attention,
je me trompe, j’appuie sur la gâchette.»

Ceci transporta Gonzague et ses amis. Pendant quelque temps, il vécut
dans un état de grâce, de gloire intime. Il avait surmonté le suicide.
Il ne savait plus s’il était mort ou vivant, s’il avait tiré ou s’il
avait fait craquer un tison dans la nuit.

Pour ajouter à cet état bienheureux d’éventualité, l’homme d’action mit
Gonzague à la porte. Gonzague garda un taxi toute une nuit pour user un
reste d’argent dans de tristes bars. Ce taxi me déposa à ma porte. Je
claquai la portière: excédé, je quittais Gonzague pour toujours.

Je fus invité à passer Septembre dans les Baléares où Gertrude avait
aménagé un ancien repaire de pirates. J’arrivais, je vis Gonzague. Avec
notre affectation de muflerie, ou notre goût désordonné pour la vérité,
je lui dis mon déplaisir de le revoir. Il fut ravi de cette marque
d’intérêt et pendant les séances du culte superstitieux que sur la plage
nous rendions au soleil il ne manquait pas de s’allonger à mon côté.

Gertrude était vierge et en donnant le change par quelques excès de
langage, se gardait pour un mari qu’elle appelait et qui du reste lui
vint, l’hiver suivant, sous la forme radieuse d’un champion de golf. En
attendant la saison des accomplissements--dont on a le droit de se
demander s’ils ne furent pas médiocres, car une distance anormale
s’était allongée entre son cerveau et son ventre, et le champion, fort
timide au lit, ne semblait pas de ceux qui remettent de l’ordre dans une
femme--Gertrude continuait d’étudier théoriquement la sensualité. C’est
pourquoi elle nous exposait aux feux célestes.

Il est donné à bon nombre de nos contemporains, qui ne se livrent pas à
certaine littérature et aux drogues, de découvrir une autre littérature
et les sports. Le sport pour ceux-là n’a jamais été une passion ni un
goût, mais il est devenu promptement une manie. Ils sont opprimés par un
souci de plus en plus anxieux de conservation qu’ils ne voient pas
voisiner avec l’idée romantique de destruction et de mort qui flatte les
autres. Ce n’est qu’une idée, et ils évitent les gros efforts: par
exemple, ils se soumettent, mollement allongés, à l’action de l’astre
qui doit les remplir peu à peu d’une mystérieuse vitalité. Bientôt ils
perdent de vue le but. Un signe suffit à les satisfaire. Il ne s’agit
plus que de montrer à Paris au retour une peau passée à la flamme. Pour
les femmes, c’est un fard.

Nous usions donc cinq heures par jour à nous noircir. Nous descendions
du nid de pirates sur les coups de dix heures et jusqu’à une heure ou
deux, nous étions vautrés, tout nus, protégés seulement par des lunettes
d’écaille et un numéro mal coupé de la _Nouvelle Revue Française_. Le
soleil, étonné de notre témérité, grondait et nous battait comme plâtre.
La punition était douce. Nous nous plongions dans la mer, après nous
être conformés aux rites suédois. Quel peuple ennuyeux! Une, deux. Une,
deux.

Tout cela n’était pas très laid; Gertrude avait des seins parfaits
auxquels nous ne prenions pas garde. Les fastidieuses grivoiseries
moururent dans cette Baléare, au bout de peu de jours; nos propos
étaient chastes, ainsi que les vingt-quatre heures de la journée. Ceux
d’entre nous qui avaient des femmes n’avaient pas l’impression de les
risquer parmi les célibataires. Tout se détendait dans ce feu et cette
eau.

Gonzague ne me tapait plus sur les nerfs; je n’avais plus de nerfs, ou
ils étaient occupés à transmettre à mes muscles des ordres, comme ceux
qu’on entend dans la cour d’une caserne: une, deux. Gonzague d’ailleurs
se montrait sous un autre jour. Dès le premier matin, à cause d’un geste
ou d’une parole que je ne me rappelle plus, nous nous étions regardés
les uns les autres, et nous avions compris que ce Gonzague trépidant
était fait comme tant d’autres pour la paresse du nègre.

Que la femme pile le millet, l’homme fumera sa pipe. Confions-nous un
instant au bonheur improbable de nos ancêtres. Gertrude, passez-moi le
tabac. Et dire qu’il y en avait parmi eux, il y a trois mille ans, qui
aspiraient à s’enfermer dans un cabinet de banquier. Les colonnes de
chiffres secrétées par les enregistreurs envahissent le lieu comme le
cactus l’Australie, et l’homme est taraudé par mille coups de téléphone
muets comme par la dent du lapin.

Les humains à travers les siècles se divisent en deux bordées de tribord
et de bâbord: ceux qui naquirent pour l’avenir, ceux qui naîtront pour
le passé. Ne parlons pas de ceux qui se fichent du tiers comme du quart;
ils sont trop. Mais louons les princes qui sont toujours contents et
qui, couchés sur le dos, par la mémoire et la prophétie, jouissent de
tout le temps.

Gonzague dormait en même temps que tout le monde. Dans nos jeux, sa
supériorité était manifeste. Pendant les repas, son appétit et son
humeur allaient de pair. Il ricanait moins, il grimaçait moins et
pouvait même parler des absents sans cette inquiétude qui lui faisait à
Paris en cinq minutes prodiguer le bois vert sur le dos de n’importe
qui, puis se perdre en réticences complices comme si l’autre avait été
là et qu’il eût pu lui tendre la rhubarbe. Quitte à le recharger à fond
dans la cinquième minute, par peur d’avoir été conciliant, ou surtout
d’avoir marqué trop d’estime pour l’intelligence de quelqu’un.

                   *       *       *       *       *

Mais, par le dernier bateau, nous arriva Joan Daimler. Était-ce une
Américaine, une Européenne? Nul ne le savait, et c’était pourquoi
Gertrude l’avait invitée. L’explication la plus courante eût été qu’elle
fût Juive. Mais non. Nous ne savions qu’une chose: c’est qu’elle avait
un mari en Amérique qui lui prêtait amicalement son nom et lui envoyait
des dollars. Ce qui faisait frôler à la jeune femme le domaine de la
fable.

Elle parlait parfois de ses origines, mais on n’y comprenait rien. Il
semblait que, née au croisement des races, elle ne se rattachât qu’à sa
mère, voyageuse et amoureuse. Le lieu de sa conception ou de sa nativité
ne signifiait rien. Un homme au monde pouvait être sûr qu’il n’était pas
son père, c’était le Hongrois qui, vers le temps où Joan apparut, était
le mari de sa mère. Celle-ci l’avait souvent répété à sa fille, sans lui
donner un autre point de repère.

Gonzague la regarda. Il ne vit rien qu’un vague prestige, et en fut
ravi.

Joan Daimler était encore innommée. N’ayant pas encore reconnu tous les
morceaux de sa personne, qui lui arrivaient des quatre coins du monde,
elle n’était pas encore tombée d’accord avec elle-même. Mais elle n’y
manquerait pas. Le cosmopolitisme est l’état le moins irréductible, le
moins durable. Certes Joan avait traîné dans des hôtels, des paquebots,
des trains. Mais elle avait passé toute son adolescence à Paris, dans
l’Ile Saint-Louis et avait reçu un enseignement bien ordonné d’un
prêtre, spécialiste de ces cas difficiles. Ce n’était pas une petite
folle.

Cette jeune femme de vingt-trois ans venait d’être un peu relâchée par
son mari, amoureux agréable pendant un an, mais soudain saisi par le
génie des affaires. Elle avait de l’argent, elle se promenait. Elle
était sérieuse, peut-être pour plusieurs années, peut-être pour
toujours, comme tant d’autres femmes.

Les uns la trouvaient sotte, les autres intelligente. Ses os un peu gros
n’étaient revêtus que de muscles fins et de peau brune. Un front renflé,
un nez sortant d’un profond enfoncement et obligé de pointer pour que le
profil atteignît à la courbe idéale, des lèvres un peu contractées sur
un imperceptible sourire continuel qui a dû cesser un jour ou l’autre.
Le menton? solide.

Je raffole des nouvelles rencontres: quand devant moi deux êtres
apparaissent l’un à l’autre pour la première fois, je crois que tout est
remis en question par la vertu de ce contact. La vie la plus décidée ou
la plus épuisée peut prendre un cours inattendu ou se regonfler.

On vit tout de suite que Mrs Daimler avait distingué Gonzague, qui de
son côté remuait un peu. Les choix de l’amour sont explicables: on en
peut toujours donner des raisons qui sont satisfaisantes et qui se
réduisent à la méthode arithmétique: addition et soustraction. Gonzague
l’emportait sur tous les hommes présents. Dans nos courses et nos
luttes, il montrait sa force. Il primait aussi dans la conversation par
une abondance vaine et irrésistible. Aucun d’entre nous n’inquiétait son
assurance. Trois des hommes présents étaient mariés et s’occupaient de
leurs femmes qu’ils aimaient par rencontre. Ils étaient las des
aventures, comme du reste les trois célibataires fourbus par les
fastidieuses facilités de Paris.

Mrs Daimler se tournait bonnement vers le seul garçon disponible. Par
souci de confort, pour qu’on portât ses menus fardeaux et qu’on
l’escortât dans une promenade à pied.

De telles raisons sont suffisantes.

Joan et Gonzague ne s’intéressèrent pas, ils s’intriguèrent. Quelqu’un
en fut satisfait, Gertrude. Elle rêvait de complications. Elle parvint à
leur en donner l’illusion, en même temps qu’à elle-même. Elle prenait
souvent à part l’Américaine--comme nous disions--et la chapitrait.

--Comment trouvez-vous Gonzague?

--Charmant garçon. Qui est-ce?

--C’est un garçon très curieux, vous verrez?

--Ah! en quoi est-il curieux?

--Vous ne vous imaginez pas. Drôle de corps.

--Oh! mais, dites-moi.

--Il est très difficile, terriblement perspicace. Je ne l’ai pas encore
vu pris par une femme.

--Il n’a pas l’air de s’en occuper beaucoup.

--Que si. Seulement il cache son jeu.

--Vous croyez.

Joan ne cherchait pas aventure. Mais tout humain est aux aguets, et il
n’y en a pas un qui ne soit prêt à lâcher la maigre proie pour l’ombre.

Gonzague interrogeait Joan. Il faisait pleuvoir sur elle les questions
indiscrètes ou saugrenues. Joan écoutait; elle n’était pas revenue en
France pour revoir le Musée du Louvre, mais elle voulait bien achever de
connaître cet esprit français qui s’exerce infatigablement sur les
choses de l’amour.

«Aimez-vous votre mari?» Première soirée, première cigarette.

--Vos questions sont trop vagues pour qu’on y réponde.

--Bon. Aimez-vous faire l’amour?

--On n’est jamais sûr de ces choses-là que par comparaison.

--Et encore! appuya Gertrude à tout hasard.

--Vous sentez-vous le génie de l’amour?

--Et vous?

--Oh moi!

--Eh bien, quoi?

--Moi, je rate les trains.

--Vous êtes jeune.

--Vous ne vous êtes pas regardée.

Quand on parle d’amour, c’est la femme qui est interrogée et qui fait
semblant de ne pas répondre ou qui, par un préjugé récent, abonde en
propos si audacieux qu’ils ne portent pas. Quand on traite de la
conduite, des mobiles, des fins dernières, l’homme prend la parole et
rien ne peut l’arrêter. La femme fait semblant de questionner,
d’écouter, s’en moque, transpose tout.

Donc Joan:

--Qu’est-ce que vous faites dans la vie?

--Rien.

--Pas vrai.

--Un tas de choses qui ne me distraient guère.

--Quoi?

--Des affaires, de la littérature...

--Mais c’est varié, c’est amusant.

--Je ne fais pas tout cela très bien.

--Tant pis pour vous. Vous m’agacez. Comment pouvez-vous me parler des
médiocrités que vous vous permettez?

--Je ne vous fais pas la cour.

--Comme vous n’êtes pas une vraie brute, vous devriez être spirituel.

--Vous aimez les comédies de caractères.

--J’aime les caractères.

--Les femmes sont mauvais juges. Leur point de vue est trop spécial. Et
puis, qu’est-ce qu’un caractère? l’absence de tous les autres.

--Allez chercher la périssoire.

Malgré sa carrure d’épaules, il fut bien étriqué devant ce touriste qui
ne demandait pourtant qu’à l’apprécier. Il était très agréable en
caleçon de bain. Ceci encore n’aurait rien décidé. Mais un feu s’était
allumé dans ses yeux.

Gertrude était ravie et s’écriait:

--Je suis sûre que Gonzague a eu les histoires les plus étonnantes.
Seulement il n’est pas comme vous, il est discret. C’est un type très
bien. Je le trouve follement sympathique, en ce moment.

Ces années-ci, nous avons une façon d’insister qui nous fait croire à
l’acuité de nos nerfs, sinon au raffinement de nos manières. Nous mîmes
tous un zèle excessif à favoriser l’intrigue entre Joan et Gonzague.
Nous nous y prenions assez habilement; il y a de l’entremetteuse chez la
plupart des contemporains. Pourtant les deux intéressés souffrirent
bientôt d’un environnement électrique; leurs pulsations étaient à la
merci de la sensibilité de leurs compagnons. Cette délicatesse de
perception, ils la possédaient aussi et, avant même de les achever, ils
se dégoûtèrent de leurs paroles qui résonnaient à leurs oreilles comme
dans une maison déserte où on ne sait si l’on n’est écouté.

Les gestes même auraient-ils pu les sauver de cet envoûtement? Ils
étaient si prévus. A chaque repas nous faisions l’examen microscopique
de leurs lèvres.

Joan s’exaspéra. Comme Gonzague hésitait, elle le prit au pied de la
lettre et l’écarta un peu.

Pendant deux ou trois jours, il avait été assez gaillard, et même il
n’avait pas manqué de jactance. Il retomba d’une minute à l’autre dans
son caractère. Il nous prit à part les uns après les autres, hommes,
femmes et domestiques. Il nous dit quel avait été son espoir, comme il
avait été près du but, sa récente déconvenue.

Gertrude était ravie de son trouble qu’elle me donnait comme preuve de
l’authenticité de notre ami. Comme je n’avais rien à faire dans cette
Baléare, je causais avec elle.

--Alors, votre Gonzague, il est comme tout le monde?

--C’est selon...

--La première femelle venue, et le voilà un peu agité. Vous avez bien
vu, pendant le déjeuner, le pauvre œil qu’il faisait à Mrs Daimler.

Elle voulait que son héros fût à la fois étrange et capable des mêmes
réactions que tout le monde.

--Il est sensible, c’est ce que vous n’avez jamais voulu croire. Mais il
ne perd pas la tête, allez... Du reste, Joan en vaudrait la peine. Je
trouve décidément que tout en elle est d’une distinction. Si elle
s’habillait mieux...

--Cette femme-là n’existe pas. Elle existera peut-être un jour, oui.
Vous, Gertrude, vous ne pouvez pas la vanter sérieusement. Hein! entre
nous?

Gertrude se gonflait de vanité.

C’est alors qu’apparut un noble Espagnol qui habitait dans le voisinage.
D’un regard, il fit sentir à Mrs Daimler pourquoi elle était revenue.

Elle avait repris le bateau par amour des vieilles choses, croyait-elle.
Malentendu qui règne entre les deux continents et qui fait l’affaire des
Compagnies transatlantiques. En réalité, quand on aime le passé, c’est
qu’on aime la jeunesse. Ce qui fut autrefois, ce fut la jeunesse. Ce que
les Américains goûtent chez nous, aux alentours de la Baltique ou de la
Méditerranée, c’est une jeunesse persistante, qui s’est préservée. Joan
ne pouvait mieux la trouver que chez cet Espagnol intact depuis des
siècles, conservé par sa civilisation.

Gonzague, incertain, ambigu à cause de son jeune âge, mâtiné de ses
propres innovations et des habitudes de son père, ce n’était rien pour
Joan qui nous demandait ce que nous-mêmes allons chercher chez les
Arabes, les Persans, les Indiens. Car si nous sommes jeunes, nous le
sommes moins que les Orientaux ou les Méridionaux.

Mais nous sommes moins vieux que les Américains, le plus vieux peuple
qu’on connaisse. Leur sénilité est faite de toutes les vieilleries du
monde. Ils ne l’ont pas encore dépassée par une nouvelle naissance, où
apparaîtrait leur originalité. En attendant, plus avancés que les
Européens dans l’évolution mécanique, plus abstraits, ravis au plan
absurde de leur confort, plus éloignés du point de départ de la Nature
qui, dans sa naïveté, est passion et douleur, angoisse et mystère, ils
sont d’autant plus vieux.

Donc l’Espagnol n’eut qu’à paraître et Gonzague rentra dans le rang.

                   *       *       *       *       *

Quelques jours après, nous étions, Gonzague et moi, à Marseille,
traînant le soir dans le Vieux-Port. Il avait l’air de s’y retrouver et
me mena dans un certain endroit.

--Oh! ce n’est pas très drôle. Mais enfin, ça n’est pas mal tout de
même. Ç’a a un côté: vertu ancienne, assez touchant. C’est comme vous
voudrez, du reste, nous pouvons aussi bien nous coucher.

Je sentis de l’insistance, ce qui raviva un peu ma curiosité et me fit
accepter la corvée de l’accompagner. Tout fut comme je l’avais prévu:
saleté, tristesse, platitude, tout sauf ceci, que Gonzague, sans rien
perdre de sa réserve, jeta des regards fort vifs sur une vieille
sorcière peinte de couleurs sauvages.

Je le regardais furtivement, mais une odeur fade de bureau de placement
me força de sortir et de laisser là mon verre de bière. Il me suivit.

--Pourquoi n’êtes-vous pas resté, Gonzague? Cela vous intéressait.

--Oui, assez.

Nous continuâmes d’errer, la nuit était chaude, nous buvions çà et là.
Gonzague poussait des soupirs, brûlait cigarette sur cigarette.

--J’ai envie de faire l’amour ce soir.

--Avec qui? Mrs Daimler?

--Loin. Trop beau.

--Hum! Trop beau?

--Elle était très bien; l’Espagnol aussi, du reste. Je n’en sortirai
pas.

--De quoi? de votre chasteté? C’est une blague. Vous n’étiez venu qu’une
fois à Marseille, l’an dernier. Vous aviez pourtant bien repéré certains
coins et la vieille a eu l’air de vous reconnaître.

--Oui... Naturellement, ma chasteté n’est même pas vraie. Trop beau,
aussi.

--Je m’en doutais.

--Oh! avouez que vous avez marché comme les autres. Du reste, je ne vous
trompais pas, au fond, je suis chaste.

--Vous devenez ridicule avec vos petits mystères. Allez-y. Parlez, et
nous pourrons enfin ne plus revenir là-dessus.

--Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Je n’ai rien, rien à
raconter.

--Vous avez le goût des femmes comme celles que nous avons vues, tout à
l’heure. Avouez que si vous vous abstenez des femmes propres, c’est
parce que les femmes un peu sales...

--Vous êtes toujours le même. Quand vous tenez une nouvelle hypothèse,
vous lâchez toutes les autres. Il ne faut en lâcher aucune. Je ne suis
pas si simple.

--Oh!

--A certaines époques, mais jamais d’une façon suivie, il m’est arrivé
de passer dix minutes avec de ces femmes.

--Vous avez des sens?

--Je ne sais pas ce qu’est l’amour. Je n’ai jamais eu de maîtresse, je
n’ai jamais poussé une intimité quelconque avec une femme dans une
chambre, dans un lit. Je n’ai jamais tutoyé une femme, je ne me suis
jamais déshabillé...

--Mais cette passion que vous avez eue pendant la guerre, m’a-t-on dit,
pour une personne qui sculptait ou qui écrivait, je ne sais plus, elle
ne vous a pas mené jusqu’au bout?

Gonzague marqua un silence.

--... Madame Lemberg, c’est vrai, dire que je ne vous ai jamais parlé
d’elle.

Et soudain il me raconta une vague aventure, avec abondance, et
l’étonnement de pouvoir remplir la nuit de quelque chose qui lui
appartînt. Il s’embrouillait, sautait en avant, reculait, ne pouvait
fixer certains points et revenait sans cesse sur d’autres. Il me fallait
l’arrêter, l’interroger, réfléchir. Mais ai-je fait tant d’efforts?

C’était au début de la guerre; il avait dix-huit ans. Il était beau: ses
traits trop réguliers étaient encore estompés, ses yeux pâles semblaient
rêveurs; ne ressortait pas encore cette musculature arrondie qui
contrasta par la suite avec la forme anguleuse de son âme.

Il fut emmené par un ami chez Madame Lemberg.

Cette femme, qui n’avait que vingt-cinq ans, était encore endormie,
récemment désabusée de son mari, mollement soulevée par des aspirations
esthétiques par quoi elle simulait désirs et faiblesses. Elle se
préparait à une liaison dont elle ne voyait que l’aspect théâtral. Les
yeux troubles de Gonzague la ravirent. Le corps du jeune homme offrait
une beauté confortable, qui engageait la sentimentalité à grandir sans
crainte de n’être pas appuyée par d’autres réussites.

Toute une soirée, Gonzague put croire qu’il tenait la chance d’être aimé
adolescent par une belle femme et cela lui paraissait merveilleux, car
alors il n’était pas goguenard.

La beauté de Madame Lemberg était grosse, accentuée par un goût pédant
pour le pittoresque dans la toilette et la sotte gravité de la femme
moderne qui veut jouir religieusement de tout sans en perdre une
bouchée. Ses fauteuils étaient roides et peu accueillants: il n’y avait
dans son salon pas plus d’intimité que dans une Salle des Pas Perdus.
Mais elle avait une sorte de notoriété parce qu’on prêtait le charme de
son corps aux objets qu’elle envoyait aux Salons.

Le lendemain de cette rencontre, Gonzague courut confier son espoir à un
ami qu’il traîna dès le soir vers cette grande flatterie inattendue.

Quelle maladresse! il surprit tout de suite un regard décisif entre Mme
Lemberg et ce garçonnet qui était plus joli que Gonzague n’était beau et
qui sut feindre à propos quelque gourmandise. Sa bouche faisait des
moues charmantes. Quand elle aurait mordu au fruit, on lui verrait un
dégoût exquis et l’amante connaîtrait une inquiétude suffisamment
acidulée.

Madame Lemberg fit semblant d’hésiter quelque temps. Elle n’oubliait pas
qu’il faut savourer toute licence.

Et l’extrême jeunesse de ses deux favoris ne se montrait guère
impatiente. Ils étaient tout à l’imagination, affectaient, pour paraître
avertis et raffinés, de n’être pas pressés par leurs appétits, et
s’attardaient aux rêves faciles.

Bien des jeunes gens qui ont été élevés mollement, sont encore ambigus à
dix-huit ans. Flexibles, ils plient sous le faix. Il n’y a pas de grande
différence entre celui qui a été gâté par sa mère et qui la recherche
dans sa première maîtresse et celui qui par faiblesse et timidité reste
parmi les hommes dont certains pourront l’enjôler par une sournoise
douceur.

Madame Lemberg se détournait parfois de la grâce touchante du dernier
venu pour revoir la beauté lourde de Gonzague. Elle ne se résolvait pas
à se priver de quelque chose dont elle avait eu envie, à retirer à
celui-ci les droits imperceptibles qu’elle lui avait donnés le premier
soir.

Cet inégal partage fut facilité par la guerre, car les deux amoureux,
dont l’un était devenu bientôt l’amant de la dame, et ce n’avait pas été
Gonzague, furent envoyés dans la banlieue, l’un dans un camp d’aviation,
l’autre dans un parc d’automobiles. Ils venaient tour à tour à Paris.

Gonzague était taquiné par quelques sentiments: l’orgueil l’engageait à
s’effacer, mais la tristesse d’être seul dans les rudes baraquements et
le souvenir de frôlements où persistait une promesse, le ramenaient vers
l’objet de ses désirs qui, à cause de ces circonstances malheureuses et
grâce à ses dispositions, demeurèrent longtemps distants.

Comme elle le gardait auprès d’elle, quand il venait la voir, il
finissait par s’enhardir. Mais il ne voyait pas que la situation était
bien meilleure qu’elle ne paraissait. Il n’en tira qu’un maigre parti.

Pourtant l’ami de Gonzague que Madame Lemberg avait préféré ne
l’attirait que par le cœur. La vivacité dont il avait fait montre avait
seulement facilité un accomplissement où elle avait surtout goûté les
marques de tendresse.

Et au contraire, ce qui lui avait plu dans le regard de Gonzague, sans
qu’elle s’en rendît compte, c’était ce qui n’y était pas.

Gonzague, pas plus qu’elle, n’y comprit goutte. Cela dura longtemps.

D’abord il y avait la guerre. Qui a échappé, pendant qu’elle dura, parmi
ceux qui ignoraient sa sévère réalité, à un goût immodéré pour les
situations pathétiques?

Ensuite ils n’étaient continents que lorsqu’ils étaient ensemble. Elle
avait son mari, son amant; bien rarement l’un ou l’autre, mais aussi une
femme connaît les voies de sa propre sensualité.

Et lui, ne trouvait-il pas dans cette caserne de fin de guerre, les
pires habitudes?

--Gonzague, quand avez-vous pris des drogues pour la première fois?

--Tiens, c’est drôle, c’est juste à ce moment-là. Il y avait un
capitaine qui commandait mon groupe et qui était pédéraste. Il
m’invitait chez lui le soir. Je voyais bien où il voulait en venir. Il
m’offrait de la coco. Une fois, j’en ai pris. Je trouvais cela
diablement audacieux.

--Et alors?

--Vous allez frémir.

--Mon pauvre Gonzague.

--Il y avait un autre garçon qui était là. Je me montrais assez fuyant.
J’étais un peu parti, sur un divan. Eux aussi. Je ne sais pas trop ce
qui s’est passé... Non, vraiment, parole d’honneur... Vous savez quand
on prend des drogues ensemble, tout se mélange, on ne sait plus très
bien. Et c’est peut-être à cause de cela qu’on vous a dit que j’étais de
la secte. On a sans doute usé de moi sans que j’y fisse attention, deux
ou trois fois, dans les fumeries.

Je le regardais. Il était tanné, salé par un mois de vie heureuse. Il
exultait de santé à deux cents lieues de ces petites folies.

Mais j’imaginais facilement un autre Gonzague, exaspéré par la
promiscuité militaire, dans cette frénésie de fin de guerre, quand les
hommes et les femmes sentaient que cette chère aventure manquée allait
finir.

Je me rappelai, après l’avoir oubliée pendant longtemps, une des
premières confidences qu’il m’avait livrées. Elle n’avait pu me frapper
alors, car elle était trop banale et je ne m’étais pas encore appliqué à
faire, des courtes allées et venues de mon bonhomme, les signes d’un
mystère. Il avait été pendant trois mois à Lyon, non sans vanité,
l’amant de cœur de la femme la mieux entretenue de l’endroit. Elle se
droguait, et lui avec elle.

Décidément, les drogues expliquaient un côté de Gonzague, non pas qu’il
en eût jamais pris beaucoup, mais elles favorisent dans les milieux où
on en use une grande indifférence aux choses sexuelles. Les drogués
finissent par donner le ton à des gens qui les fréquentent, qui ne
partagent pas leur vice mais qu’ils étonnent.

Gonzague ainsi avait pu rester loin de Madame Lemberg, loin des femmes,
loin de tout ce qui vivait.

Toutes ces ivresses du front, de l’arrière avaient été confondues par ce
pauvre enfant sans génie, à qui la tête tournait. La lâcheté de son
père, qui avait trop peur pour ne pas admettre que son fils fût en
délicatesse avec les événements, lui avait facilité de traîner dans les
camps d’artillerie de la banlieue et dans les boîtes de Montmartre. Il
n’avait connu de la grande exploration que les cendres laissées par les
aventuriers dans leurs camps, allant plus loin. Il avait perdu une
petite partie mesquine dans un bar ou un boudoir, pendant que d’autres
faisaient leur grand jeu ailleurs, dans le ciel et dans l’enfer.

Deux ou trois fois, son sang s’était révolté contre tant de fadeur. Il
avait soudain serré dans ses bras, autrefois durcis par le tennis, cette
Madame Lemberg, qui pouvait enfin céder.

Mais un mot maladroit, une allusion absurde à l’autre dont il n’était
pas bien jaloux, allaient encore obliger sa proie à se dérober.

Elle avait trop envie d’être enfin conquise, elle le faisait taire et
ouf! elle sombrait à pic dans une de ces jouissances torpides et
indéfinies, que les femmes insatisfaites finissent par produire
elles-mêmes, quand elles ne pressent sur leur cœur qu’une effigie.

--Je vous disais, me répétait Gonzague, que je n’ai jamais été nu dans
les bras d’une femme nue, car tout cela se passait dans un petit salon
mal fermé, dans un décourageant désordre de vêtements.

--En France, qui est la terre du plaisir, à ce qu’on dit, bien des
hommes en sont là. Mais ils sont laids, ou pauvres, ou timides, ou
vertueux. Mais vous? Vous êtes bien fait.

--Il m’est revenu que vous aviez avoué, cher ami, à l’un de nos
camarades, que ma beauté était bien vulgaire.

--Soit. Mais j’ai ajouté que vous aviez peut-être le sens de la noblesse
de l’esprit. Mais là n’est pas la question... Ce quelque chose d’attendu
qu’il y a dans vos charmes ne devait vous priver d’aucune espèce de
femmes. Vous auriez commencé, par exemple, par les grues. Les autres
auraient eu leur tour.

--Il aurait fallu que je commence très tôt. J’ai vingt-trois ans, il est
déjà trop tard. J’ai la pire réputation, je n’en ai aucune.

--Vous n’étiez pas timide pourtant.

--Cette délicatesse que vous ne m’accordez pas, mon cher, l’ombre de
l’idée en est passée sur moi et elle a glacé les gestes robustes qui
auraient fait mes débuts.

--Plus simplement, à une époque de moindre confusion, vous auriez été un
gros moine qui mange bien, mais qui évite facilement les autres
embûches. Il en est qui trouvent, entre leur désir et les êtres, une
petite image gênante ou une lacune imperceptible. Vous n’êtes pas de
ceux-là. Vous êtes comme tant d’autres chez qui la mécanique ne se
déclanche qu’aux moments choisis par la Nature pour ses fins les plus
connues. Et la Religion ne brusquait guère les exigences de celle-ci en
poussant vos semblables dans la voie du célibat. Mais l’éréthisme de
notre époque vous talonne, vous inquiète. Vous qui êtes placide et
pourtant prêt à bien besogner, vous qui êtes éminemment normal, dans un
monde insolite d’exaspérés et d’angoissés, vous vous êtes apparu étrange
et menacé. Parmi tant de malades vous n’avez pas voulu vous croire sain
et vous vous êtes assuré de quelque tare imaginaire. Non, vous n’êtes
pas un délicat, l’appétit vous viendra en mangeant. Vous n’avez que
vingt-trois ans, on va bientôt vous glisser un bon plat sous le nez.

--Vous oubliez qu’on ne fait plus de bonne cuisine. Non, j’ai pris
l’habitude de regarder les femmes de loin.

--Mais votre imagination?

--Je n’ai pas beaucoup d’imagination.

--Voilà un point délicat. Vous ne voyez pas leur corps?

--Guère. Quand je les évoque--et c’est rare, je vis dans le vague, ou je
suis au téléphone--je vois des silhouettes habillées, chiffonnées. Ce
qui me domine alors, ce n’est pas quelque chose de sensuel, qui tient à
mes yeux, à mes doigts ou à mon nez, c’est un jugement sec sur mon
caractère; je me dis: tu n’as pas de pouvoir sur les êtres, tâche
d’avoir cette femme.

--Alors quand vous êtes loin des femmes, rien d’elles ne vient susciter
votre esprit. Vous ne voyez pas soudain de ces inflexions qui mettent
leurs corps si proches que la main se porte naturellement à les toucher.
Car les rapprochements des corps ne sont possibles que si d’abord ils se
sont produits dans l’imagination, sans effort et sans accroc. Vous
n’avez pas d’élan suffisant. Il ne vient pas du centre de votre vie, cet
influx qui lance et qui soutient le mouvement de l’esprit. Et quand vous
êtes près d’elles, est-ce que...

--Mais je tiens mon rôle très convenablement. Ne voyez pas là un effet
de ma vanité; je crois que je peux dire qu’en cette matière, j’en suis
dépourvu.

--Sait-on jamais!

--Je vous assure que s’il m’arrive par hasard d’être enfermé seul avec
une femme, je m’en tire le plus galamment du monde. Savez-vous que
l’autre année, j’ai eu une vierge?

--Non! Et ces rencontres que vous aviez avec ces filles?

--Accidents. Les femmes dont nous parlions sont les seules qui m’aient
jamais pressé: c’était leur métier. Je les trouvais tous les jours en
rentrant chez moi, sur le trottoir. Je les suivais pour ne pas leur
dire: non. Si une femme convenable en avait fait autant...

--Mais elles en font autant.

--Tout de même, je suis décourageant.

--Vous n’étiez pas dégoûté?

--Je les regardais peu.

--Vous subissiez leurs gestes.

--Ah non! Je ne l’aurais pas supporté. Non, de moi-même, sans secours,
sans provocation, je m’exécutais promptement...

Gonzague était superbe.

--... et je filais.

--Pourquoi avez-vous cessé?

--Parce que j’ai déménagé. Elles ne fréquentaient pas mon nouveau
quartier.

--Allons, vous ne me ferez pas croire que du jour au lendemain...

--Du jour au lendemain.

--Mais depuis?

--Rien, pendant des mois.

--Il y avait autre chose. Persistance des habitudes de l’enfance? Vous
n’aviez pas eu de mauvaises habitudes, étant enfant?

--Si. Et je les ai continuées assez longtemps. Mais point du tout par
plaisir, ni par impossibilité de les interrompre. Non, c’était la
constatation de mon isolement, de mon incommunicabilité, voilà tout.

--Bigre.

--Un jour, j’ai trouvé que cela même était superflu.




LE PIQUE-NIQUE

A Georges Auric.

        Paroles que permet la rage
        A l’innocence qu’on outrage
        C’est aujourd’hui votre saison.

        Malherbe.


Une voiture roulait sur le bord de la Méditerranée. Aux environs de
Marchélepot qui tenait le volant, deux hommes et deux femmes immobiles.

Comment parler d’un paysage de vignes? Des bouts de bois sont plantés de
distance en distance sur un sol nettoyé de telle façon que l’esprit se
resserre sur une idée sèche. Pourtant à l’échalas s’accroche un
feuillage opulent qui couvre des fruits fragiles, nombreux, compacts
comme les tissus d’un sein vivace.

Ici et là, des Français vivent encore, dans de vieilles maisons.

De l’autre côté de la route il y a les montagnes; grâce au ciel elles
forment des lignes qui nous conviennent.

Ils ne bougeaient pas, idoles d’un modèle courant. Marchélepot traçait
un itinéraire impérieux, aux virages raccourcis. Il ralentissait
rageusement, ses quatre roues éraflaient la pierraille quand il
traversait les villages qui puent le vin et la prospérité, où se meuvent
lentement les paysans et leurs chars.

Les idoles étaient vêtues de blanc que bariolaient des oripeaux trempés
dans la chimie. Elles parlaient.

On peut renverser sa tête dans la capote et découvrir soudain l’ampleur
du ciel; on pourrait atteindre au plus haut de son âme.

Mais dans quelle atmosphère facile roulaient l’une sur le dos de
l’autre, cette auto et cette planète! En marquait une satisfaction sûre
la lèvre de Marchélepot.

Elles parlaient.

--Ma chère Jeannette, puisque nous voyageons, racontez-nous vos voyages,
disait Liessies à tout hasard.

--J’aime tant à voyager: j’ai tout sacrifié à mes voyages.

--Vous ne voyagez plus guère, vos sacrifices sont finis.

--Liessies, qu’est-ce que vous me faites dire? Je ne sacrifie jamais
rien, voyons.

--Racontez toujours.

--Si je vous parlais du Kashmir, tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai
senti là-bas--ah! vous ne pouvez pas l’imaginer--me cachera ces Maures.

--Qu’est-ce que ça fait?

--Je croyais que vous aimiez davantage vos sensations.

--Mais non, intervenait Mrs Brace, Liessies a raison, il sera temps de
jouir de cette promenade quand nous nous la rappellerons.

--Ma belle Gwen, s’écriait Jeannette de Baveux, vous voilà enchantée,
vous aimez les mélanges.

--Mais, reprenait Gwen Brace, ne pouvons-nous faire plusieurs choses à
la fois? Je peux regarder les Maures et votre Kashmir en même temps,
vous savez.

--Ah! mon Kashmir!

--Gwen, interrompait Liessies, si vous êtes de mon avis, je ne sais pas
si je suis du vôtre. Quoi? vous aimez les mélanges? Mélangez-vous
seulement les choses au les gens aussi?

--Eh! d’abord, pourquoi voulez-vous que je distingue les gens des
choses?

--Alors vous, Gwen, vous n’êtes qu’une belle étoffe?

Liessies se détournait de Madame de Baveux qui était à sa droite, pour
regarder Mrs Brace qui était à sa gauche. Ce visage-là, c’était la
beauté dont on parle, qu’on ne voit jamais. La beauté est insolite, on
est étonné de sa rencontre, son arabesque compose avec la laideur qui
l’enlace un chiffre mystérieux.

Cependant Madame de Baveux parlait du Kashmir; elle était ridicule, ce
qui est atroce chez une femme. Liessies se disait qu’il avait raison,
contre une opinion assez répandue, de ne pas la trouver jolie, car un
charme certain rend une femme plus légère et lui évite de chercher
l’esprit. Pourtant elle était la maîtresse de Marchélepot qui aimait
dans les femmes comme dans les choses une réalité nette.

Liessies ne l’écoutait guère, toujours tourné vers la belle étoffe. Sous
ses plis raides--cette beauté était un peu gourmée--il voulait deviner
un être respirant et bougeant, supposer un mystère.

Mais Gwen était là, comme elle aurait été ailleurs. Elle vivait loin de
son pays, il ne lui manquait guère et elle aurait aussi bien pu vivre
loin de cette contrée-ci, dont le secret était de ceux qu’elle avait
toujours portés, prétendait-elle.

Gwen avait des mains longues et sèches.

--Gwen, pourquoi êtes-vous peintre? Vous retracez des figures.
Touchez-les plutôt avec vos doigts.

Gwen souriait. L’ivoire robuste, la grande taille de ses dents serrées
comme une muraille aux trente-deux tours, faisaient son sourire
redoutable. Alors Liessies sentait les ressources de la vie.

--Mais je les touche aussi.

Elle réprimait sans cesse le contralto de sa voix.

--Ah! vous les touchez. Eh bien! alors, tant pis.

--J’en prends et j’en laisse. Vous êtes agaçant, Liessies, pourquoi
voulez-vous toujours que je préfère une chose à une autre?

--Je voudrais vous voir attachée à la meule, forcée de tourner autour
d’un même point.

--Je ne veux rien négliger.

--Moi, je rêve de réserver, une fois pour toutes, mon attention à un
seul être. Et autant que la complaisance dans cet être, j’aime le
sacrifice du reste. Gwen, c’est que j’aime la vie plus que vous!

--Que dites-vous? Personne n’aime la vie plus que moi.

--Nous en sommes tous là, nous en avons plein la bouche.

Jeannette se penchait vers l’avant et criait: «Généreux, cher, regardez
ces oliviers, ils sont torturés.»

Généreux braquait un instant vers eux sa tête aux yeux fixes, ne voyait
pas les arbres dont le supplice était digne de remarque, souriait à
Jeannette non sans fadeur et se rencognait sous la protection du
pare-brise. De temps en temps, il interpellait avec sa monotone aménité
Marchélepot qui secouait les épaules, tandis qu’une forte plaisanterie
passait entre ses dents.

--Ma chère Gwen, continuait Jeannette, vous êtes faite pour voyager.
Vous pouvez porter toutes les robes...

--J’en doute, murmurait Liessies.

--... vous n’auriez pas trop, comme parures, de tous les paysages du
monde. Quant à vous, Liessies, je vous vois toujours en France et je
doute de vous.

--N’en doutez plus, Madame, je suis un lâche.

Liessies, en tous cas, n’était pas un touche-à-tout. Il aurait voulu,
pour bondir sur d’autres terres, trouver d’abord un point d’appui sur la
sienne. Lent, méfiant, facilement déçu, il n’en finissait pas. Mais
depuis quelques jours, il lui semblait que tous ces tâtonnements
pouvaient s’achever dans un mouvement sûr, mettre la main sur Gwen.

Mais Madame de Baveux, quand elle se penchait en avant pour regarder
Gwen Brace, retombait sous l’examen de Liessies, assis entre elles. Son
visage était trop rond, aucun trait ne s’y allongeait, en sorte que
l’idée de majesté en était absente et qu’au contraire un certain comique
errait autour du nez garçonnier, des yeux à fleur de tête, de la bouche
froncée, le long des cheveux tirés en arrière selon une mode humiliante
pour cette face inachevée qui réclamait au contraire le flou. Liessies
essayait de faire le compte des raisons qui liaient Marchélepot,
savoureusement raisonnable, à cette dame qui n’était pas de la bonne
année.

La comtesse de Baveux, née Laronde, avait été la fille d’une célébrité
quelconque, depuis longtemps balayée. A vingt ans, elle avait sauté dans
un autre train, avait étonné par ses façons échevelées et ambitieuses un
Baveux, qui, encore maintenant, n’ayant rien à faire, la suivait de
loin. Les Baveux avaient eu une spécialité historique: ils se faisaient
tuer dans les charges de cavalerie les plus désastreuses de nos annales.
Après qu’ils eurent tout donné de leur personne dans ces sacrifices
brutaux, le dernier d’entre eux, lors de la dernière guerre, n’ayant pas
retrouvé, dans un État-Major, la tradition des aînés, s’était engagé à
l’aveuglette dans la voie des cadets et faute d’avoir pu entrer dans
l’Église, il s’asseyait parfois dans le salon de sa femme. Il s’arrêtait
de jouer avec des autos et des poupées pour, stupide, la regarder faire.
On aurait aimé qu’il fût capable d’ironie. Peut-être serait-elle venue
l’animer, jusqu’à lui faire battre Jeannette, s’il avait été pauvre et
elle, riche; mais avec le titre, il avait l’argent; accablé par cette
dernière dignité, il baissait les yeux et ne voulait pas croire que sa
femme ne fût réussie dans un genre extraordinaire. Jeannette se piquait
de violentes convoitises. Elle voulait bourrer son existence de voyages
et d’amours. Elle avait surtout voyagé, traînant Baveux, qui portait les
bagages, jusqu’au Mexique.

Mais enfin, elle avait pu faire un arrangement avec Gustave Marchélepot.
Il avait d’abord été alléché par son nom, par son salon où, dans un
décor souvent bouleversé par l’apparition d’une nouvelle lubie, elle
recevait une racaille de peintres à idées fixes, de danseurs forcément
lascifs, d’explorateurs naïfs, de voyageurs de marque cingalais,
d’officiers de marine sans bateau, d’homosexuels de différentes
spécialités, de gens du monde enchantés de tant d’aubaines et même de
gens d’esprit qui venaient bibeloter dans ce bazar.

Marchélepot, qui savait borner ses entreprises intellectuelles au solide
et commençait une collection de tableaux, avait retrouvé tôt son aplomb.
Comme, vers le haut d’un corps insignifiant, peu et mal habillé et
au-dessous d’une figure où se peignait l’idée de volupté comme un fard,
Madame de Baveux portait des seins fort jolis et assez célèbres, il
avait fait d’elle sa maîtresse, ce dont elle avait été ravie, car elle
cherchait un amant depuis dix ans, n’ayant connu dans ses voyages que
des passades fâcheuses, et Gustave était un garçon robuste, roux. Il lui
confiait le soin de ses affaires extérieures. Il était déjà, à
vingt-cinq ans, au retour de la guerre, le lieutenant de son père qui
gouvernait de grosses usines. Le soir, il voulait tirer des heures de
bureau un profit brillant.

Liessies se surprit en train d’examiner gravement cette économie et
d’oublier que Gwen était une combinaison de chances plus rares.

Voici pourtant avec quoi au premier coup d’œil il avait composé une
image: un front qui faisait assez d’espace au-dessus des yeux larges;
des lèvres bien taillées; un nez saillant avec des narines à l’air. Il
avait cru d’abord ne voir que le visage d’une enfant étonnée et qui
convoite tout, très pâle, mais il y avait des pommettes meurtries, un
sourire déchiré.

--Etes-vous bonne? lui demandait-il.

--La bonté, c’est la pire des férocités. Chaque fois que j’ai voulu être
bonne... Je suis bonne quelquefois.

Une telle réponse agaçait Liessies. Il aurait voulu amadouer ce beau
front bourrelé de sentences.

Jeannette s’assotait davantage: «Comment voulez-vous que notre Gwen soit
bonne, elle est trop belle.»

Alors Liessies se demandait si l’une n’était pas l’ombre de l’autre et
si le ridicule de Jeannette ne faisait pas qu’exagérer les dispositions
de Gwen. Il s’étonnait d’ailleurs de pouvoir se défendre contre un
visage où il abritait ses rêves, contre un corps dont la moindre flexion
le faisait tressaillir. Mais ce n’était point par faiblesse qu’il se
dérobait, car il avait du cœur.

Du reste, assez de ces distinctions futiles. Il ne s’agit que d’être
bien élevé, étant bien né. Cœur, esprit, âme, sens de Liessies, voilà
des mots qui sont enlevés tous ensemble dans chacun de ses mouvements.
Son cœur avait des raisons qui étaient les divisions de la Raison même.
L’admiration est le nom qu’il faut donner à ce qui seul l’ébranlait et
le portait vers une créature. Le rythme qui balançait le sang entre son
cœur et son cerveau, n’était-ce pas la noble suite d’idées qu’on avait
facilitée en lui? Le choix délibéré était déjà tendre préférence.

Mais certaines âmes s’étendent sur de longs parages. Jamais l’apparition
d’une femme ne peut être signalée partout à la fois. Telle région
accueillait d’abord une grande ombre qui s’avançait, au ciel, vol
d’oiseaux. Avant qu’il ait pu rassembler ses réflexions, ces confins
étaient déjà peuplés et Liessies en ressentait de douces exactions. Il
savait se débarrasser de ces menaces et souvent ces masses palpitantes,
dans un fracas de muscles et de pennes, effarées, s’étaient éloignées de
son royaume soudain enveloppé d’un climat mélancolique.

Toutefois ces parties atteintes et qui se laissaient si aisément
recouvrer, étaient-elles bien sensibles? Il avait longtemps considéré
comme un signe triste de pouvoir effaroucher le sort. Mais peu à peu il
devait s’habituer à lui-même, pour arriver au jour où il chérirait le
secret de sa sauvagerie. Il renfermait une lourde couche d’amour et de
foi, il ne voulait pas la livrer aux becs distraits.

                   *       *       *       *       *

Sortons de l’auto. Que Marchélepot la mène par ces pistes écartées, à
travers bois et vignes, jusqu’à cette plage déserte. L’auto stoppe. Pour
l’avion qui rentre à Saint-Raphaël, une raison invisible arrête cette
petite bête entre deux grains de sable.

Gwen descend. Elle est maigre, efflanquée. N’appartient-elle pas à
quelque tribu de guerriers coureurs? les femmes coupent leurs cheveux en
signe de stérilité. Les tronçons de sa chevelure sont cachés sous un
mouchoir. Elle marche, les mains vides; elle ne porte aucun bijou, elle
est toute dépouillée.

Liessies n’aimait pas les couleurs de Gwen. Il se disait: «Elle est
belle, donc il ne s’agit pas de carnaval. Pourtant la beauté n’y fait
rien, elle-même hélas! ne peut transgresser les bornes que nous impose
la vulgarité. Il faudrait mieux qu’en dépit de ses puissants écarts
d’humeur, elle s’en tînt à l’uniforme. Nous sommes tous faibles; qui ne
veut pas demeurer, en désespoir de cause, en deçà de la moyenne, sautera
trop loin, dans l’outrance. Or qui atteint à l’outrance se relâche déjà
dans une nouvelle facilité.»

Mais comment Liessies peut-il ratiociner devant cette figure. La beauté
s’est abattue sur elle comme la vérité. Elle en est toute lacérée.

Liessies se détourna d’elle, car il a bien fallu que sortent aussi de la
voiture Madame de Baveux et M. Généreux du Genroy, et ils entourent de
leurs gestes improbables Gwen, tandis que Gustave bondit, arrache sa
chemise et fait la culbute. Quel drôle de corps! Il est déjà tout nu; sa
peau blanche, cinglée par le soleil, devient écarlate.

--Ce sable, c’est délicieux, c’est exquis. Gwen, venez avec moi, nous
allons courir toutes les deux comme des folles.

Jeannette prend Mrs Brace par la taille et son élan s’inspire des
principes de la Rythmique, mais il les trahit bientôt, il flanche.
Pourquoi cette robe rose?

Gwen court bien. C’est une Ménade plus authentique que l’autre qui déjà
se fait tirer. Pouf! elles tombent dans le sable. La comtesse se
renverse langoureusement et vante toute chose, selon son habitude; le
ciel, la mer, ces sombres pins, cette Américaine.

                   *       *       *       *       *

La fête commença par le bain. Les femmes s’en allèrent d’un côté, les
hommes de l’autre. C’est avec des gestes aimables que se déshabille M.
Généreux du Genroy, ancien officier de marine, orientaliste, opiomane,
au demeurant homme du monde. Un beau grison, un grand diable avec
quelque allure. Mais comme il est désagréable de trouver, au milieu de
la face humaine, lieu émouvant, ces yeux fixes, à jamais. Et ce rictus,
qui ne se moule plus sur l’imprévu de la vie: quelle déchéance, le
sourire de l’homme devenu une petite mécanique.

La drogue est la dernière piste qu’ont trouvée les sots pour courir
après l’esprit. Liessies n’écoutait pas sans impatience les propos
puérils de Généreux sur les mystères de l’Orient, sur ses jardins
marocains, sur les cuirs dont il avait relié ses originales de Claude
Farrère, sur sa collection de pipes, sur ses chasses avec tel seigneur.
Cet amateur qui avait entre les mains les éléments d’une belle
vie--n’avait-il pas le goût du large et des complications d’âme qui se
nouent entre les continents?--en faisait une pantalonnade. Les voyages
sont devenus trop faciles, ils ne trempent plus un homme. Qu’avaient pu
faire des graves beautés de la terre une ignorance de petite femme, une
incurable futilité, un mol impressionnisme? un peu de fumée qu’il
croyait être sa fantaisie enfin délivrée.

Ajoutez-y la caricature de l’officier de marine.

«Ah! mes marins, s’écriait Madame de Baveux, je les adore. Je les
connais tous. Ce sont des êtres délicieux. Toutes les folies! mais quel
cœur! Et puis, ils aiment les voyages. Vous ne savez pas, Liessies,
quels êtres curieux il y a dans la marine!»

Pour Généreux, la Marine était une institution ancienne, aimable, assez
inoffensive. Pendant la guerre, non seulement il n’avait pas songé à
descendre à terre avec les fusiliers, mais même il n’avait jamais été de
ceux qui taquinaient la mine; il avait aussi évité les longues et
austères chasses au sous-marin, et il avait toujours participé de
l’immobilité des gros bateaux. Toulon, sinon Brest, était une aimable
ville de province. Il y avait le lent mouvement du port et de loin en
loin un voyage par le monde, dont on ne voyait que les abords, sur un
bateau aimé trop longtemps pour ne pas être démodé. Servi par un
personnel encore sensible à la grâce des traditions, on était entre
amis; le recrutement laissait de plus en plus à désirer, mais
quelques-uns encore continuaient une noble routine. Toutes les
sinécures, souvent protectrices de la dignité, n’ont pas été abolies par
la rageuse activité moderne. Il y avait aussi la mer, sa vie changeante,
passionnée, d’un mystère plus attrayant que celui d’une bête, le ciel
tout proche, l’astronomie et son grand jeu pur, le tumulte des forces
divines et humaines; enfin loin, très loin, possible, un suicide
élégant, une bataille navale.

Liessies trouvait chez Généreux un esprit de coterie qui, de Toulon,
s’étendait à certains milieux parisiens. La littérature double les
anciennes professions; comme dans la diplomatie, on trouve dans la
marine un littérateur à la douzaine. On a relevé tous les bas-fonds: pas
une fumerie, pas un bouge, pas une fille, pas un mousse qui n’aient été
crayonnés. Toulon, roman fané qui traîne sur des quais sans bateaux.

Mais ils ont fini de mettre leur mince maillot. Déjà à la pointe du
bois, Gwen s’élance vers l’eau. Gustave l’y attend, soulevant de grands
prestiges d’écume.

Il la poursuit et, pour le bon ordre, semble poursuivre Jeannette, qui
elle aussi voudrait attraper leur belle amie. Ce sont des éclaboussures,
des déhanchements, des chutes, et des cris et des rires qu’on dirait
lascifs. Que signifient ces jeux?

Liessies n’est pas de ces hommes qui traînent avec la lâcheté de la
hyène derrière les troupes de femmes égarées. Il ne peut fournir à cette
histoire les frémissements que plusieurs songeraient à utiliser.

De plus, par expérience, il était méfiant et soupçonnait souvent
certains désirs d’être émus beaucoup plus par la fièvre éparse que par
une nécessité intime. A ce moment même il notait que les regards de
Jeannette revenaient souvent avec inquiétude vers Gustave.

Gustave jouait avec ses désirs et il en avait pour toutes les femmes. A
deux cents lieues de Paris, Liessies avait de la peine à croire que
cette fougue ne fût droite.

Mais comme il se retournait gaîment vers Gwen, il vit qu’elle avait les
joues trop rouges. Il en eut une mauvaise impression et se mit à nager
vers le large. Elle poussa un cri d’approbation et le suivit.

Tout en brassant avec une régularité qui calmait son cœur, il regardait
Gustave qui s’efforçait dans leur sillage. Il comptait sur
l’indifférence de Gwen à l’égard de ce poursuivant, et non pas pour de
bonnes raisons. Gwen n’était pas sensible aux qualités toutes nues:
impossible pour elle d’aimer un être simplement parce qu’il était beau,
ou bon, ou fort. Il lui fallait un assaisonnement. Il aurait fallu que
Marchélepot pour plaire eût à sa notoriété cette touche intellectuelle,
nécessaire à une Yankee avide, venue à Paris pour toucher tout ce qui
brille. A leur première rencontre Liessies avait parlé à Mrs Brace du
caractère plaisant d’un de ses amis.

--Qu’est-ce qu’il fait? avait-elle demandé.

--Il est peintre.

--Oh! faites-le-moi connaître. Je veux connaître les peintres
maintenant, je connais déjà ceux qui écrivent.

Le ridicule peut tuer le désir.

Mais maintenant elle nageait dans la parfaite mesure de son effort et la
pureté de l’immense but liquide. Il pouvait presser contre ces joues son
rêve raisonnable et difficile comme une algue florissante, pleine
d’iode. Ce visage était le plus beau signe de force qu’il eût rencontré
depuis longtemps. Il ne se rappelait même de toute sa vie qu’un seul
visage qui lui eût déjà donné cette impression de fierté. Dans les
traits de Gwen, Liessies déchiffrait la somme des motifs les plus justes
que peut choisir un homme pour se soumettre.

Gwen se tournait de côté et d’autre, à l’exemple des sirènes. Ses
compagnons ne perdaient pas la tête et la harcelaient rudement. Comme
elle le défiait, Gustave plongea et la fit boire. Elle reparut avec son
visage contracté, comme prise à la gorge par sa beauté. Liessies voyait
ses seins sous le lambeau de laine, mais peu lui importait. Son désir,
s’il la frappait en pleine poitrine, s’enfonçait comme un couteau et
cherchait son cœur pour le séparer du mal.

Marchélepot ne cherchait pas si loin et battait l’eau autour d’elle de
gestes luisants. Elle se plaisait à cet hommage plein de claquements et
d’amples brassées. Son rire découvrait mortellement ses dents, elle se
retournait vers Liessies, rebelle.

Mais soudain elle se couchait sur l’eau. Liessies reniflait.

Enfin ils furent fatigués de nager en cercle et revinrent vers Jeannette
assez morose, qui jouait près du bord avec Généreux. Ils furent bientôt
vautrés dans le sable.

                   *       *       *       *       *

Gustave s’ébrouait et se montrait assez lyrique.

«Généreux, hein, notre amie Gwen vous rappelle des choses que vous avez
vues en Grèce? Gwen, vous ne savez pas ce qu’il a fait, ce sacré
Généreux? Une nuit, il a trouvé le Parthénon si épatant, qu’il a voulu
coucher dedans avec un petit Anglais. Ils se sont installés au clair de
lune et ce qu’ils ont inventé encore: ils avaient apporté leur drogue,
ils ont pipoté toute la nuit. Quel type, hein?»

Liessies donna à Généreux une rude tape sur les reins.

--Vous pouvez vous vanter d’avoir le sens du grec, vous.

--Liessies, j’ai horreur de ces brutalités, je vous prie de n’en avoir
plus jamais avec moi.

--Allons, Liessies, cria Jeannette. Je vous l’ai déjà dit, vous n’avez
pas l’esprit des voyages.

Liessies suçait un caillou pour ne pas perdre le goût de la réalité.
Enclin à la mélancolie, il sentait partout la mort et cette odeur
éveillait ses fureurs noires. Alors pour protéger la vie, il songeait à
tuer. Dans le brouhaha d’une révolution, pour venger sa nature outragée,
il pendrait ce Généreux. A cause de ces excès, certains de ses amis
doutaient de la qualité de son esprit.

--Liessies manque de classe. Faute de pouvoir nuancer il ira au
fanatisme. Je ne le trouve pas très français.

Après une minute de découragement, Liessies regardait Gwen. Se
prêterait-elle, s’il le lui demandait? Elle aimait jouer. L’image d’une
demi-réussite lui donnait l’envie de rentrer en lui-même et de n’en plus
sortir. Les indications qu’il s’acharnait à relire sur la face de cette
femme se brouillaient.

Mais ne pouvait-il pas espérer davantage? Il y avait peut-être en elle
quelque chose qui brûlait? Il resterait déçu; il aurait fallu que
d’elle-même elle vînt, naturellement orientée vers lui.

Une telle exigence cachait, derrière sa sévérité, une faiblesse, une
inexpérience enfantine. Dans tous les cas, la bonne volonté, l’appui
mutuel, la modération des besoins, l’oubli momentané de la beauté pour
la retrouver plus tard à travers des métamorphoses modestes, telles sont
les conditions imposées à la passion qui veut s’humaniser, réussir.

Si Liessies avait eu un sens plus vif de ses prérogatives d’homme--mais
la noce qu’il faisait n’avait-elle pas détendu son ressort?--il ne se
serait pas effaré devant cette jeune femme. Dans l’atelier de Gwen à
Paris traînaient des esquisses, quelques livres mal lus, des cigarettes.
Elle était là, dans un groupe d’hommes et de femmes empêtrés sur
quelques idées, comme des mouches sur un papier gluant. Il n’y avait
qu’à la prendre par la main.

Quand Liessies admettait qu’il pût tirer Gwen de ce cercle où elle se
repliait, il lui fallait se demander ce qu’il en ferait. Alors il
découvrait son isolement. Il tremblait d’amour, il sentait sur sa peau
le plus délicieux émoi quand il se rappelait les fortes alliances
contractées au front, mais le massacre de ses amis, la méfiance de la
ville ou le reste d’un mépris juvénile pour ce qui ne le comblait pas
d’un coup, tout cela faisait qu’à vingt-huit ans, après des années de
lutte à main armée, il se retrouvait seul. Il n’y avait pas de groupe où
il pût mettre à l’abri une femme. L’impatience l’avait chassé hors de sa
famille, il avait pu supporter la différence de mœurs qui se fait sentir
d’une génération à l’autre. Le soir, quand il sortait de son travail, il
se jetait dans Paris. Il était tombé sur une bande; il avait mis quelque
temps à s’y reconnaître. Quand il en avait eu assez, il y avait eu
quelque femme pour l’y retenir.

Aussi, quand il rêvait d’un difficile accomplissement avec Gwen, il
n’imaginait que de détruire une partie de ses biens. Il abandonnerait
ses meilleurs soucis; il se sauverait avec cette inconnue, il risquerait
la solitude, il reprendrait la téméraire tentative de se maintenir
longtemps au plus tendu de la passion, sans appui.

                   *       *       *       *       *

Ils mangeaient. Comme le soleil cessait d’être visible, Jeannette, tout
en se nourrissant, donnait des noms aux couleurs humides de l’horizon.

--Ah! ces tons orange, cela me rappelle presque le coucher de soleil de
Vera-Cruz. Vous vous rappelez Vera-Cruz, Généreux?

--Chère amie, je n’y suis pas allé. Et pourtant, mes amis San-Benin
m’avaient invité à faire avec eux le tour des Antilles. Maria San-Benin
avait à ce moment-là le petit San-Fernan, ce qui faisait dire: jamais
deux San... trois... Bref, je n’ai pu les rejoindre. J’ai dû partir
alors pour la division d’Extrême-Orient, et demandez à notre amie
Jeannette, quand on a été de ce côté-là, on y retourne.

--Ah! cette nostalgie.

--Quand vous revenez, demanda Liessies, vous devez trouver Paris bien
étrange.

--J’adore l’Ile-de-France, n’oublia pas Jeannette. Votre mère, Généreux,
a une maison exquise à...

--Vous y êtes venue, chère amie, avec les B...

--Vous avez l’air triste, tout d’un coup, mon cher Liessies.

--C’est avec Betsy, vous vous souvenez, Jeannette, que nous avons passé
cet été dans le bungalow. Nous étions vraiment quelques amis...

--Oh! cette Betsy, avec la petite K...

--Ma chambre était fréquentée. Tout le monde m’empruntait mon divan.

Liessies déplorait ses compagnons, mais il craignait parfois les
inconvénients du refus qui le séparait d’eux et le privait de les
comprendre dans leur faible fatalité. De leurs actes et de leurs
paroles, il formait une mécanique, mais il ne pénétrait pas jusqu’au
point où elle cessait d’être insolite et se rattachait aux engrenages
humains.

Pourtant, dans les affaires, il devait souvent dissimuler, s’effacer
devant des hommes qu’il ne découvrait pas d’abord. Il recherchait le
secret de leur plaire en s’oubliant soi-même pendant quelque temps. Mais
il revenait sur eux bientôt, à la charge. Ce soir, la passion l’arrêtait
et l’empêchait d’atteindre les autres. Pendant ce dîner, il en ressentit
une gêne. Il n’entrait pas dans la conversation.

On le taquina, il laissa dauber sur le masque insignifiant derrière
lequel il se retirait de plus en plus loin. A la fin, il s’écarta du
groupe bavard et il s’allongea plus près de l’eau.

«Voici ce qu’il faudrait dire à Gwen: Gwen, comme cette clique, vous ne
croyez à rien et pourtant vous êtes crédule. Vous prêtez l’oreille au
bavardage de vos sens.

Elle m’interrompt:

--Mes sens! quel gros mot, Liessies. Le plaisir des autres m’étonne
toujours, et ce qui m’étonne plus encore, c’est que je le leur donne.
Mes sens, drôles de petits outils. La crispation d’un visage me fait
rêver.

--Oui, Gwen. Mais pourquoi cette illusion-là, au détriment des autres.
Vous voulez pourtant les connaître toutes. Pourquoi retardez-vous d’en
essayer une nouvelle? Vous parlez d’étendre votre pouvoir sur la vie,
mais je le vois qui se rétrécit. Vous vous détournez peu à peu de tout
un monde.

«Si vous ne recherchez que la diversité la plus apparente, celle des
corps, vous n’aurez jamais de prise sur cela seul qui mérite de retenir
notre curiosité--après que mille signaux l’ont appelée en cent
lieux--cela qui dans chacun est difficile, cela qui est caché.

«Cela se cache plus subtilement que vous ne croyez et ce ne sont pas les
chiffonnements que nous connaissons qui ont pu vous le déceler. On ne
s’en approche qu’avec effort. Hélas! je vous parle de ces graves
attraits, mais les ai-je connus?

«Au moins si je reste éloigné de cette vraie aventure, je ne me paie pas
de mots. Courant de l’une à l’autre, il vous semble que vous cédiez au
démon de la connaissance. Il n’en est rien, vous renoncez à connaître
quoi que ce soit. Le signe secret que tracent ces formes que vous
questionnez si légèrement, vous ne l’entendez pas. Vous dites qu’elles
vous font rêver, ce n’est pas vrai, je le nie de toute ma force dont
vous serez privée. Vous parlez d’une rêvasserie qui ne peut recevoir un
nom, de la somnolence la plus lourde de l’esprit.

«Quand ce n’est pas à la fin d’une longue poursuite, d’une méditation
que s’épanouit la sensation, quand on en fait un point de départ, elle
borne tout à elle-même, elle arrête le mouvement de l’âme, elle
l’absorbe interminablement.»

Liessies pouvait-il entraîner Gwen par une telle harangue? La sévérité
flattait d’abord cette fille.

Il se retourna sur le sable: Gwen était allongée à côté de lui et le
regardait.

--Vous me plaisez, embrassez-moi, fit-elle.

--Non.

--J’aime votre sourire. Souriez, Liessies. J’ai envie qu’on m’embrasse
ce soir.

--Mufle!

--Quoi! vous oubliez la pudeur. Si je dis: on, comprenez: vous.

--Vous êtes incapable de me distinguer des autres.

--Mon pauvre Liessies, regardez autour de vous. Il n’y a plus que la
mer, on ne peut plus discuter.

--La parole vaut bien le bruit de la mer.

--Embrassez-moi. J’aime mieux un cri qu’une parole.

--Vous avez de la couleur ou de l’encre aux doigts, mais vous êtes plus
paresseuse que les bêtes.

--Vous pouvez parler, vous. Avez-vous jamais fait le moindre effort pour
me comprendre?

--...

--Vous, Liessies, en ce moment, vous ne voyez pas que je suis là, moi.
Vous n’êtes pas sorti une fois de chez vous, en vous disant que vous
viendriez jusqu’à moi. Nous ne savons plus attendre.

Gwen le regarda, soudain lasse; elle en avait trop vu. Mais elle était
loin de s’avouer vaincue. Le serait-elle jamais? Était-elle d’une telle
qualité qu’elle ne pût se contenter toujours de futiles victoires?
Aujourd’hui, les simulacres de résistance que faisait Liessies la
piquaient un peu.

Elle porta la main sur lui, elle lui caressa le cou, la poitrine. Il
réfléchit rapidement; dans un instant il ne voudrait plus se détourner
de cette femme, séduit par une brusque éclipse du monde. Mais rien ne
naîtrait d’eux, si ce n’est les pensées douloureuses qu’il emporterait.

Cette tentation fut dissipée par un mouvement rapide qui le dressa sur
ses pieds et le porta tout courant jusque dans un bois de pins. Enfin!
il ne pouvait plus supporter de se diminuer auprès d’une femme qu’il
avait confondue avec certains prestiges.

Adossé à un arbre, les pieds dans l’austère tapis des aiguilles, il se
retrouva. Il n’avait pas connu ce dur contentement depuis son long exil
de quinze mois dans la montagne macédonienne. Les réserves qu’il avait
vu alors s’accumuler, il avait pu croire ensuite qu’elles s’étaient
perdues. Elles réapparaissaient et lui qui avait été brimé par la
circonstance contraire de cet amour, il se sentait croître de nouveau,
minute par minute. Il ne reverrait plus cette femme, il resterait seul,
il irait faire un tour en Afrique, dans ce désert où l’on peut vivre sur
les parties les plus irréductibles de son âme.

Ce ne serait pas une fuite; les pensées de Liessies ne pourraient jamais
aller dans ce sens. Pendant la guerre, il avait vu l’homme, à certaines
heures mortelles, comme abandonné de Dieu, il en avait conçu une bonne
volonté ou un orgueil obstiné. Et déjà au delà de Gwen, dont le beau
visage était rongé par le ridicule, il en cherchait une autre, aux
cheveux longs. Celle-là pourrait être sans espoir, affreusement exilée
du bonheur. Mais Liessies, tu la vois, elle est raidie par la noblesse.

Alors, il faudrait encore attendre. Pourquoi toujours sacrifiait-il
celle qui était là, en chair et en os, à celle qui devait venir et qui
était creuse comme un songe? Voilà encore qu’il abandonne une femme à
elle-même, à tout accident, et sans l’avoir atteinte, sans l’avoir
gagnée.

Il s’en va, étouffant dans le silence du bois sa plainte contre un
inconnu de désirs, de fatalités, de misères qui abat autour de lui les
hommes et les femmes.

Et nous ne connaîtrons pas Gwen. Liessies ne nous en rapporte pas le
secret. La vigilance de l’esprit, le souci de la subtile vérité,
l’imitation de Dieu qui est multiple comme il est un, lui recommandait
pourtant de s’en saisir.

Tant pis, suivons-le. Que cette femme s’efface.

Pourtant non! Plusieurs démons sont en lui. L’un d’eux fait encore un
geste violent d’alarme, de détresse, de dérision. Cette femme ne
valait-elle pas l’effort qui salit, la peine qui humilie? En
retrouverait-il jamais une autre qui soulevât seulement une telle
promesse? Tu as attendu, Liessies, tu attendras encore et peu à peu tu
te rétréciras, tu cesseras d’être, dans l’attente. Cette femme, loin de
toi, avant de te rencontrer, elle te niait, rebelle infatuée. Il fallait
t’en approcher à pas de loup.

Tu te serais couché près d’elle, comme nonchalant. Tu l’aurais pressée
d’abord faiblement. Tour à tour tu aurais été le complice ambigu aux
caresses doucereuses, l’esclave qui est déjà le plus fort, le maître
qu’on n’évite plus. Peu à peu ta force se serait assemblée contre elle,
tu aurais soufflé sur un passé de cendre. Enfin tu serais redevenu
toi-même, et la femme méchante aurait été envahie par sa fécondité, hier
encore maudite.

Elle aurait tout gagné, elle n’aurait rien perdu, elle aurait connu
l’homme entier, qui détient la hiérarchie des preuves. Ce qui d’abord
est laissé de côté est restitué au centuple. Il ne s’agit que de
patience.

                   *       *       *       *       *

Ce dernier propos ramena Liessies vers la plage. Il n’y avait plus
personne, il en eut du dépit et il sentit sa solitude. Le silence, mou
comme le sable, lui donna aussitôt le mot d’un facile mystère. Pourtant
il se mit à quatre pattes pour visiter les environs. Il ne chercha pas
longtemps sans que des petits rires vinssent le guider. Comme il se
trouvait sur un monticule, il n’avait qu’à passer la tête entre deux
touffes de joncs pour être au fait.

Il attendit un peu avant d’épier ses amis. Il se haussa vers le ciel, un
bout d’univers à peine plus large que cette arène où se cherchaient deux
ou trois désirs. Liessies songea que ce ciel était à double fond, que la
vie était trop large, trop aisée, pour que ne paraissent pas inutiles
ces prohibitions qui resserraient ses poings et le penchaient plein de
menaces au-dessus de ces innocents. Mais son sort s’était prononcé
plusieurs fois depuis sa naissance, à tous les tournants de sa
croissance; de tout ce qui était devant lui il ne pouvait rien tirer, et
au contraire cela gênait et empêchait sa liberté. Cette dernière pensée
mettait en jeu son égoïsme, son orgueil.

Un goût amer aussi lui faisait aimer le mot d’ordre de contrainte qu’on
avait mis sur ses lèvres.

Enfin, dans l’Univers, il ne voyait que l’humain; il n’y pouvait
désirer, imposer que la durée de l’humain. Or, dans son enchevêtrement
immense et fragile, fait d’une seule conséquence mille fois repliée sur
soi-même, l’humain lui semblait menacé par cela qui, pour s’accomplir,
cause une rupture dans l’ordre de la chair. Liessies ne pouvait partager
sa vie avec des hommes qui supportaient l’idée que leurs amours et leur
mort buvaient à jamais tout leur sang.

Mais pourquoi ne pas laisser de plus officieux entreprendre cette
défense qui sera brutale? Les hommes en ont vu d’autres, sans doute
sauront-ils encore rétablir les équilibres qui leur sont nécessaires?

Mais on ne peut séparer Liessies de son inquiétude. Il lui faut
s’asservir à une besogne de chien qui va partout flairant et débusquant
la mort.

Liessies écarta les joncs. Il y avait là trois corps, demi-nus. Tout ce
qui peut blesser un homme frappe Liessies en même temps: une jalousie
dégradante, un dégoût qui semble compromettre à jamais ses appétits les
plus vifs, une basse colère. La beauté de Gwen est flétrie.

Liessies referma les joncs.

Ces âmes n’avaient plus de forme. Il n’avait vu là que cette matière que
d’abord le Créateur anima vaguement, qui ne connaissait pas ses propres
limites. Le vulgaire fait sa pâture de tout ce qu’on inventa dans des
moments prodigues et on ne voit derrière lui que des excréments. Ces
enfants flanchaient dans la facilité.

Tout découle de l’intime misère de la comtesse de Baveux. Gustave la
trompe depuis le premier jour avec toutes celles qu’il rencontre. Elle
n’a jamais songé qu’elle pût l’en empêcher. Elle ne le quittera point
par dépit, faute d’orgueil. Pour prolonger son amour menacé, elle
accepte de se rappeler des plaisirs qu’elle a connus au temps de sa
pénurie, qu’elle aurait pu si bien oublier. Et il faut qu’elle voie de
ses yeux Gustave la tromper, car n’ayant point d’imagination, elle peut
plus facilement retoucher les incidents dont elle est témoin et en tirer
la version la plus rassurante. Et puis elle intervient, et il lui semble
que son intervention brouille les cartes en sa faveur.

Au début, ces complicités l’amusaient autant que Gustave. Mais bientôt
elle dût remarquer qu’il se distrayait d’elle de plus en plus.

Enfin, cette certitude lui tomba sur le nez, elle n’était plus complice,
elle était dupe. Ce coup endommagea l’artifice de sa liaison.

Elle commença de souffrir piteusement, mais elle n’apprenait pas le
silence et elle se plaignait à tort et à travers.

Et Gustave? Ne jette-t-il sa maîtresse dans de pareilles équipées que
par ruse, pour la garder et pourtant ne se priver de personne? Ou cette
complication ajoute-t-elle à son plaisir? Gustave est un peu jaloux de
ce plaisir qui ne dépend pas entièrement de son abondance, et il
recherche la légère souffrance que lui cause cette jalousie. Le désir de
ce bon vivant qui semble aller tout droit est faussé.

Quant à Gwen, Liessies ne veut plus y penser. Les yeux lui brûlent.

Néanmoins, quand il l’avait surprise--Gustave s’efforçait d’embrasser
Gwen qui le repoussait, mollement parce qu’en même temps elle enlaçait
Jeannette--il aurait pu faire mieux que de se lever et de passer près
d’eux en sifflotant.

                   *       *       *       *       *

Jeannette se détacha du groupe et vint vers lui, ils marchèrent ensemble
vers la voiture.

--Eh bien! mon petit Liessies, qu’est-ce que vous êtes devenu?...
Gustave est déchaîné... Vous avez rêvé? Comme je vous comprends. Tout me
dégoûte, ce soir.

Elle regardait furtivement derrière elle. On entendit un éclat de la
voix de Gwen: «Assez!»

--Gustave est effrayant, reprit Jeannette d’une voix qui s’apaisait en
proportion de l’accent impératif qu’on avait pu remarquer dans
l’exclamation de l’Américaine.

--Il vous aime bien.

--Parlons-en. Il faut tout lui passer.

--La liberté!

--C’est vrai, on exagère... Comme Gwen est belle; elle vous plaît, hein?

--Pour ça, elle est belle.

--Vous êtes indifférent!

--Mais non!

--Mais si! Pourtant vous lui plaisez, elle me l’a dit, vous savez, mon
petit Liessies.

--Ce n’est pas une femme pour moi.

--Pourquoi? Elle est belle, elle est intelligente, elle a une situation
indépendante. D’ailleurs, vous avez assez d’argent pour deux.

--C’est drôle que vous veniez me parler de mariage, cette nuit.

--Comme vous êtes bizarre!

Ils s’assirent près de la voiture; Gwen et Gustave revenaient eux aussi,
un peu écartés l’un de l’autre. Gustave avait mis une écharpe en boule
et la lançait en l’air. Elle resta accrochée à la branche d’un pin.
Aussitôt de bien rire et de grimper à l’arbre.

--Gustave, voyons, quel fou!

Jeannette crie, puis elle renonce à ramener l’attention de l’enfant
terrible. Elle se renverse dans le sable. Une larme brille au clair de
lune, sur un visage diminué.

Gwen a ri, a bondi, et puis soudain s’est arrêtée. Elle se tourne
songeuse vers la voiture, elle laisse Gustave.

Gwen se penche sur Jeannette, elle la méprise doucement, elle la console
rudement. «Embrassez-moi. Pourquoi êtes-vous partie? Nous irons nous
promener demain, toutes les deux.»

Elle l’embrasse. Cette bouche n’aura plus jamais que des expressions
gourmandes. Pourtant, elle a l’air de s’engager peu dans ces cajoleries.
Liessies songe encore: «Peut-être je ne sais pas distinguer un signe
important parmi ces grimaces.»

Quand elle est assise à côté de lui, elle le regarde dans les yeux. «Me
voilà revenue. Vous n’avez rien à me reprocher. Du reste, j’ai le droit
de faire ce qui me plaît. Mais il se trouve que je n’ai rien fait.»

Liessies détourne les yeux.




ANONYMES

A Jean Boyer.


On dit à Sue que Stan voulait la connaître.

Stan se montre. Il va tout de suite à elle, pour ne pas cacher son jeu.
Ensuite il cause avec les autres. Par moments il l’oublie, par moments
il la cherche à travers les autres.

Il parle avec assurance des choses, en lui jetant des regards brefs et
durs. Il peut répondre à tout, il en a une telle confiance que bientôt
son regard dit la bonté.

Il sait donner, prendre. Il est dans la familiarité et la complicité de
toutes les femmes qui sont là.

C’est un homme. Quelle liberté, quelle puissance, quelle science! Quel
bien il peut faire! et la crainte du mal dont il est capable aussi,
n’est que délice!

Stan se montre plus qu’il ne regarde. Pourtant, dès la porte, son
premier coup d’œil pouvait être le dernier. Mais il aurait fallu que Sue
fût bien laide pour qu’il ne prolongeât pas un regard avide.

Plus tard, pendant quelque temps, Stan croira que tout fut décidé dans
ce clin d’œil, et à tout hasard il sent déjà comme un coup. Peut-être un
heureux enchaînement semblera se faire entre cette première rencontre
pleine de mirages empruntés à toute la Nature, et les rencontres
suivantes si elles accumulent des chances entre eux.

Il ne la trouve pas repoussante, loin de là. Mais, échauffé par ses
amis, il est venu avec un si fort espoir de trouver une merveille, qu’il
peut embellir, plusieurs jours, une fille marquée des plus gros défauts
et escamoter avec une habileté fallacieuse ses parties moins réussies
derrière ses beaux morceaux.

Et le long contact de nos yeux avec un visage agit au contraire de nos
premières impressions: une Sue d’abord peu appréciée pourrait, avec le
temps, connaître des jours de gloire.

                   *       *       *       *       *

Si Stan qui prétend qu’il sait dévisager et déshabiller les femmes,
n’aperçoit en haut d’une forme élancée que des fragments, une narine,
une pommette qui apparaissent et disparaissent, Sue ne peut rien voir.

Ce qui, depuis quelques années, la travaillait doucement, l’a soudain
mordue. Devant l’homme vers qui allait tout son espoir, ses impressions
sont confuses parce que ce mouvement continue d’agir avec sa force
brute, alors que près de son but il aurait dû se transmuer dans un état
de bonheur ou de méfiance. Elle ne regarde pas le sort qui est sous ses
yeux, elle l’attend encore, mais la douloureuse impatience a disparu;
reste, tandis que pointe l’assurance, cette vivacité d’appréhension
qu’ensuite on compare avec dépit aux expériences languissantes.

Stan et Sue sont entourés. Les amis qui les ont présentés attendent. Il
va falloir tout à l’heure que l’un et l’autre leur rapportent une nette
palpitation. Aussi font-ils un effort pour apercevoir quelque chose au
milieu de l’éblouissement. Stan fait cet effort par goût de la vérité.

Sue se débat instinctivement contre ce qui l’oppresse. Par moments elle
se sent moins étourdie, alors quelques renseignements lui parviennent
sur la nature et même sur le nez de celui qui est là. Puis elle est
balayée de nouveau par la violence de l’idée de bonheur qui la roulera
jusqu’au fond de la prochaine nuit, jusqu’à un sommeil merveilleux.

Il parlait, parlait. Quelques-unes de ses paroles atteignaient Sue.
«Nous pouvons mener une vie qui ne soit pas celle des autres... Nous
pouvons mener la vie des autres et nous ne la reconnaîtrons pas, toute
transfigurée par la vertu de notre sang... Nous pourrons oublier les
sordides origines quotidiennes. Nous ne descendrons plus jamais de la
cime des soucis. Il y a la force, elle existe, vous la voyez.»

Il avait prononcé ce mot: force. Elle ne pourrait de longtemps,
peut-être jamais plus le voir sans sentir le nœud qu’il avait noué sans
vergogne entre un mot prestigieux et son nom.

                   *       *       *       *       *

Ils se quittèrent. Leurs amis retrouvèrent leurs proies qui s’avouaient
prises au piège, si flatteur.

«Elle a de jolies choses. Quelle gosse! Elle est mal habillée; cela fait
un mystère; on se demande ce qui en sortira. Vous croyez qu’elle est
intelligente?»

--«Il est intelligent. Il a un type curieux.»

Elle avait hâte d’oublier le peu qu’elle avait appris sur lui, pour
revenir à son rêve.

Stan redevient merveilleusement inconnu.

                   *       *       *       *       *

Il est heureux, il règne. Il a pris possession de Sue; rien ne lui
résiste en elle; avec rapidité il l’accommode selon son besoin.

Ses pensées s’avancent doucement vers elle, mais elles sont despotiques.

Il a des maîtresses, des amis, il est entouré, protégé. Pourtant, un
instant il s’est senti démuni devant cette créature. C’est qu’à propos
d’elle on a remué dans sa tête l’anxiété la plus primitive.

«Je ne peux pas rester seul. Avec qui partager mes repas?»

Mais aussitôt il s’est résolu à s’emparer de cet être utile et déjà il
est sûr d’une facile conquête.

                   *       *       *       *       *

Une nécessité pèse sur eux et étouffe leurs exigences plus subtiles.
Celui qui déjà semble choisi, affublé des ornements sacrés, n’est qu’un
pis-aller, mais la peur rapproche Stan et Sue, la peur d’errer toujours
dans des déserts de plus en plus peuplés, et seul.

                   *       *       *       *       *

Ils se revirent. Ils sentaient de l’émoi avant leurs entrevues, car ils
en attendaient du nouveau: ils avaient oublié dans les intervalles
beaucoup de ce qu’ils avaient appris l’un sur l’autre.

                   *       *       *       *       *

Sue ne pouvait pas encore bien voir Stan. Elle avait saisi cent détails
de sa figure qui restaient épars. Il fallut bien les rattacher les uns
aux autres par des moyens de fortune et si l’ensemble resta perdu, un
fétiche fut formé, suffisant pour les premiers besoins de sa religion.

Les traits de ce garçon faisaient-ils la promesse qu’elle attendait? Son
aspect l’avait surprise, mais elle ne le croyait déjà plus évitable. Il
fallait légitimer ce type que le hasard imposait. C’est ainsi que par un
effet de la volonté enthousiaste de Sue il put effacer tout d’un coup,
au moins pour quelque temps, les images apparues au coin d’une rue,
entre les pages d’un livre, qui avaient peut-être déjà incliné
l’instinct de la fille.

                   *       *       *       *       *

Il faut que Sue jette son admiration à la tête de Stan, pour lui plaire.
Cette faible ruse coïncide avec le besoin de l’homme.

Bientôt femme, elle maniera le miroir qui par ses jeux superficiels
attire vers l’extérieur, à fleur de peau, celui qui s’y regarde. La
magie des reflets dissout son dedans; il s’abandonne à cette
interprétation de son âme qui lui vient du dehors; ses traits s’altèrent
insidieusement dans la limpidité et bientôt leur nouvel aspect s’impose
à lui. Un beau jour, il est pris dans la glace.

                   *       *       *       *       *

Mais Stan n’en est pas là. Il en est au premier moment où cela nous
paraît merveilleux d’être tout pour un être. En dépit de la nombreuse
faculté d’étonnement des femmes, cela ne dure peut-être que vingt-quatre
heures. Mais que pouvons-nous faire d’autre que de sacrifier les moments
les uns aux autres?

Stan se sentait chaudement entouré par Sue, apparemment retraite
derrière ses yeux à l’interrogation cristalline.

Usurpation royale. Il était l’étrangeté de l’autre sexe. Elle le
flairait comme une race flaire une autre race. Craintive, avec des
maladresses si jolies qu’elles font craindre pour bientôt des habiletés.
Quand elle est sournoise, elle sent bon. Sort-elle des limbes où l’on
est toute âme, ou du plus sombre de son sexe?

                   *       *       *       *       *

Stan se trempa dans cette fraîcheur. Il en sortit un peu plus rude.

Il avait dix ans de plus que Sue qui en avait dix-huit, années remplies,
à comparer avec celles d’une petite que ses parents croyaient avertie,
mais qui était restée à l’étroit, abritée par son enfantillage.

L’expérience de Stan était insuffisante, mais elle lui donnait le pas
sur Sue. Quand il arrivait chez elle, il semblait à la jeune fille que
tout le dehors appartînt à cet homme. Il s’y mouvait librement; n’y
pouvait-il prendre tout ce qu’il voulait? Elle lui donnait tout le prix
de la liberté.

Il eut un sentiment abusif de son avance. Il oublia qu’il jouissait
lâchement de la naïveté de l’adolescente, de sa disposition à accueillir
et à louer les choses. Il ne vit plus que son ignorance désarmée.
Pourquoi savait-elle si peu? Pourquoi était-elle à la merci de ce
qu’elle apprenait?

Les hommes ont des articulations qui craquent comme la craie. Plus leur
raison se momifie et cesse d’être visitée par le sang, moins ils ont de
communication avec les femmes. Alors même que celles-ci se parent des
mots qu’elles entendent, leur sauvagerie ne restera pas moins intacte,
pleine de ressources ingénues, mal cachées par les habitudes qu’on leur
donne. Les jeunes femmes gardent des mystères.

Stan, tout en prétendant ne pas tomber dans cette erreur, n’attendait
pas moins que Sue lui montrât, entre autres mérites, beaucoup qui
fussent semblables à ceux des hommes, et des meilleurs, par exemple: la
curiosité, le goût de la vérité. Et pourtant de ces mérites-là il était
prêt à se méfier. Il se sentit effrayé et flatté quand Sue lui dit: «Je
suis sculpteur, vous savez.»

Stan ne croit pas au fond qu’une femme soit son égale, mais il agit
souvent comme s’il le croyait, car incapable de sortir de son esprit
masculin il oublie sans cesse qu’il a pensé que la femme n’était pas
semblable à l’homme et il entend que celle qui l’intéresse raisonne à sa
façon.

Mais si par un geste ou mieux par une parole elle met en doute sa
supériorité, elle n’a plus en face d’elle qu’un individu qui revendique
passionnément son indispensable primauté sur tous ses proches. Cela, du
reste entouré de raisons captieuses et d’une hypocrite préoccupation de
franc-jeu dont Stan peut être dupe lui-même: si elle l’accuse de n’être
pas bon joueur, elle le verra faire aussitôt de grands efforts pour lui
prêter toutes les chances dont peut disposer un homme dans le commerce
de l’esprit. Quand Stan voit Sue chercher à sortir de son sexe afin
d’aller vers lui, il lui en sait gré. Pourquoi? Il ne le sait pas.

Comme chacun des deux quitte sa position pour courir au-devant de
l’autre, ils risquent de ne pas se rencontrer. Tant de bonne volonté se
perdra-t-elle à cause de l’impatience, de la paresse?

Pourtant Sue a bien attendu, longtemps, profondément, en femme! Si Stan
pouvait songer un instant aux trésors qui sont dans cette attente.

Il est là, raidi dans un désir furieux et inarticulé.

                   *       *       *       *       *

Est-ce la passion de posséder qui dominait Stan? Était-il d’abord près
des choses et des êtres qu’il désirait? Ensuite y pénétrait-il jusqu’au
cœur? Enfin les assimilait-il à son âme?

Les voyages, les sports, les affaires l’avaient éparpillé. Toutefois, en
dépit des passades et des débauches, il avait toujours eu quelque femme
auprès de qui il revenait. Mais cette femme qui masquait un trou de
solitude dont il avait peur, il dépensait tout son désir à s’en assurer
la possession physique. Ensuite il lui parlait longuement d’une intimité
à laquelle ils devaient atteindre. Mais le temps passait en propos qui
cherchaient, qui promettaient, et Stan s’en allait fatigué avant d’avoir
rien entrepris.

Son auto était la chose dont il semblait jouir le plus. C’est que la
vitesse dans laquelle elle le plongeait, lui faisait sentir l’élan de
son âme.

Les objets ne sont que des prétextes. Nous n’avons pas le sens de la
possession. Tous les trésors sont dans nos palais. Il n’y a rien en
dehors de nos prisons. Nous regardons à peine à la fenêtre. Stan est
l’un d’entre nous.

Peut-être n’en est-il pas de même pour d’autres hommes? Devant un objet,
ils éprouvent un étonnement, un ravissement, ils admirent qu’il soit.
Ils croient encore qu’ils existent eux-mêmes. Toute chose créée leur est
donnée par le Créateur de la main à la main. Quand ils perdent pied dans
les excès, comme le sommeil, un ange les tient ramassés dans ses ailes.

Nous n’abritons pas un tel foyer, nous ne nous tenons pas à ce degré
mystique de la raison.

Stan ne gardait une auto que peu de temps, il la revendait bientôt.

Allait-il en faire de même pour Sue? Était-ce Sue qu’il cherchait? cette
seule Sue qu’il y eût au monde?

Il cherchait quelque chose qui fût hors de lui-même. Ce n’était pas pour
reconnaître, à travers deux épaisseurs de peau, le pourquoi palpitant de
cette différence.

Peut-être jamais n’ira-t-il si loin.

Non, il ne cherche cette chose en dehors de soi que pour la faire passer
du dehors au dedans. Il faut qu’il s’accroisse et qu’il le sente.

S’il dévore Sue en glouton, ne résistera-t-elle pas sous sa dent? Ne
sentira-t-il pas quelque chose de dur comme un noyau? Cela semble le
meilleur: on s’y casse les dents, ou il faut apprendre à le sucer
doucement. Alors de ta salive, le fruit vivant s’épaissit et il en sort
une saveur exquise, qui ne cède qu’au goût de la mort.

Sue espère de tels mystères. Mais attention! quelque puissante qu’elle
soit, son attente ne durera pas toujours, et peu à peu Sue sera
dépouillée de ses richesses mates.

Car la femme tâche de ne plus se reposer sur l’homme. Il le faut bien,
plus d’un homme se dérobe ou ne sait plus toucher la femme. Mais cet
effort tourne encore à un appel au secours.

Quand Sue rêvait de l’amour, entre autres formes immenses et vagues,
rétrécies çà et là par une précision qui la butait un instant, elle
imaginait un trésor d’intelligence qu’il lui livrerait.

Elle attendait d’un homme le plaisir, mille soins furtifs, une
protection dont l’effet serait surtout de la rendre libre, des voyages,
enfin des travaux merveilleux.

Sue tripotait la glaise. C’était difficile, mais dans les bons jours
captivant. Elle ne savait point par la méthode multiplier les bons
jours. Elle pleurait souvent sur une ébauche, de dépit, d’impatience, en
guise de supplication pour attendrir la matière, puis un coup de pouce
heureux la ravissait et lui faisait pressentir une satisfaction
irremplaçable.

Ces expériences lui faisaient admirer les hommes qui sont maîtres du
secret et qui peuvent se réjouir en créateurs. Son souhait était qu’un
homme comme ceux-là se tournât vers elle; elle croyait qu’il lui
communiquerait la force. Et c’était le même qui lui donnerait les autres
choses convoitées.

Le souhait de Sue était obscur. Si on le lui avait montré dans sa
signification, elle aurait pris peur en voyant sortir d’elle un tel aveu
de faiblesse.

                   *       *       *       *       *

Pourtant Stan et Sue s’adonnaient avec entrain à la passion du jeu qu’on
a introduite dans le monde du sentiment, à la surenchère des confidences
brutales.

La sincérité est à l’ordre du jour. Mais que pratique-t-on sous ce nom?
un cynisme fainéant et trompeur.

La paresse frappe tous nos gestes. Nous ne soupçonnons pas ce qu’il faut
de science et de patience pour mener au jour un peu du fond de notre
être.

Il est difficile de dire la vérité, mais on peut étonner et en faire
accroire.

Vous contez une anecdote où vous n’avez pas un rôle à votre honneur,
voilà votre confident persuadé que vous avez tout dit parce que vous
n’avez pas laissé de mettre en évidence ce qui était cuisant pour votre
amour-propre. Ce sot ne sait donc pas que le goût de l’humiliation est
entré dans les mœurs.

                   *       *       *       *       *

Sue, dominée par Stan comme par l’ombre énorme de tous les mâles
rassemblés, ne sentit pas de plaisir d’abord à la brutalité de ses
confidences, à ses débauches de sincérité.

Il la mettait au fait de toute la licence de sa première jeunesse: sa
confession était si crue qu’elle la forçait à assister à toutes ses
passades.

Ce débraillé la déçut: Stan n’avait pas autant de maîtrise sur soi-même
qu’elle lui en avait attribué dans ses premiers élans d’approbation et
il ignorait sa sensibilité.

Mais elle ne permit pas à cette déception de mordre sur son courage.
Elle lui sut gré d’être lucide. Et elle était sa complice. Elle était
flattée par l’odeur sexuelle.

Avant de subir les propos intempérants de Stan, elle s’était crue
avertie, mais de courts renseignements se rejoignaient mal.

Elle eut honte de son ignorance. Elle la dissimula tant bien que mal.
Elle avouait à Stan une lacune, çà et là, elle l’offrait à leur commune
gaîté et elle essayait de se renseigner à demi-mot. Il s’empressait de
lui apprendre tout, pêle-mêle. De la dégrossir de la sorte ne demandait
encore que des soins grossiers.

                   *       *       *       *       *

Et ils jouissaient ensemble de l’habitude que chacun avait longtemps
caressée de son côté: rêver l’avenir, se gorger d’anticipations faciles
et flatteuses. Ils auraient dû frémir de tout ce qu’ils se découvraient
ainsi l’un à l’autre d’irréalité, de mollesse, d’imprévoyance. Mais
comment résister à ce délicieux laisser-aller des songeries?

Stan parlait sans cesse de liberté. Écho de ce que l’époque dit une
dernière fois avant de s’en lasser.

Certes, il voulait s’entre-lier avec Sue, aux points intimes et de façon
inextricable, mais il voulait que ce fût par des liens nouveaux, encore
ignorés, qu’on ne sentît point. Il se privait des liens habituels,
formés par le respect des choses plus grandes que nous.

Il imaginait leur union qui pourtant devait englober les intérêts
quotidiens de la vie aussi bien que les exigences les plus hautaines et
moins fréquentes, comme l’accord majestueux de deux intelligences.

«Asseyons-nous pour discuter», proposait-il, alors qu’il s’agissait de
marcher et d’accorder son pas en dépit des différences de taille,
d’allure et en dépit des obstacles.

Il insistait sur cette liberté qu’il voulait pour Sue. Stan pensait du
reste plus à la libération de sa future femme qu’à sa liberté, à ce
qu’il souhaitait qu’elle quittât qu’à ce qu’elle allait trouver. Il
souhaitait de la débarrasser des choses qui en elle le gênaient, plutôt
qu’il ne commençait d’agir pour qu’elle entrât en possession de ses
biens propres. Il l’écartait de ses parents, plutôt qu’il ne se
l’attachait; il l’isolait du monde, plutôt qu’il ne lui destinait des
amis.

Pour le reste, il avait confiance en soi. N’est-ce pas toute la
générosité qu’on peut demander à un homme de répandre sur une femme le
surplus de sa chaleur? A moins qu’il ne soit très faible ou très fort,
peut-on attendre qu’il se quitte pour aller visiter le cœur de sa
voisine?

Du reste, Stan, par la vertu de son abondance, donnera beaucoup à Sue,
mais sans y prendre garde. Il parlera de sa générosité, mais il
n’accompagnera pas chacun de ses dons d’une intention assez aiguë pour
atteindre le point délicat de la gratitude.

En revanche, il demande peu, mais âprement.

Pas tellement son corps. Il a encore des maîtresses et il reste assez
insensible aux charmes de Sue qui sont cachés par la modestie.

Était-elle déjà belle? Le serait-elle? Sue était gauche. Certains jours,
Stan pressentait un épanouissement superbe. D’autres fois, son doute
germait d’un détail qui soudain fixait ses regards.

Que seraient leurs relations physiques? Jusqu’ici, quand il avait
rencontré une femme, il l’avait estimée avec promptitude pour le court
plaisir qu’elle pouvait lui donner. Mais Sue s’était avancée vers lui
dans une perspective sentimentale qui brouillait sa vue.

Veut-il son cœur? Il en disperse le parfum en imaginant--il croit
stupidement que ce sont des fatalités--les tentations qu’elle connaîtra
plus tard, et dont il ne sera plus le démon.

Enfin il pense, mais sans que sa pensée le pénètre, à ce mystère:
l’esprit de Sue, d’où peut sortir aussi bien le cocasse ou le ridicule
qu’une réussite charmante.

Que veut-il alors? Que son orgueil triomphe. Mais si on lui avait
demandé de l’avouer il l’aurait nié. A cause d’un libéralisme faible,
hypocrite, ce sentiment était refoulé au fond de lui. Pourtant c’était
moins la revendication motivée d’un chef que l’exigence furieuse d’un
individu. Du reste, cette rage d’égoïsme qui le jetait sur la jeune
fille pour la dévorer, le tirait parfois en arrière, quand en pleine
attaque, il songeait à se défendre.

Il la regardait, certains jours, avec suspicion. Allait-il donc lui
donner des droits sur lui, sur un être vivant, ouvert à la vie de toutes
parts? Stan avait scrupule à investir un autre être de tant de
puissance.

Lui qui avait d’abord choisi de connaître beaucoup de femmes, que le
nombre avait lassé, qui aurait pu s’inquiéter du ravage qu’en faisait
dans son esprit la monotonie, au moment d’essayer l’entreprise contraire
qui est large, capable d’embrasser la plus grosse part de la vie et de
la bien tenir, voilà que le soupçon déjà venait le déranger.

Il ne songeait plus qu’il avait condamné en connaissance de cause tout
ce qu’il quittait. Il ne voyait plus le côté de l’accroissement, mais le
côté de la diminution.

Toutes les femmes qu’il avait bousculées, renversées, dépassées, il n’en
regrettait aucune. Il n’y en avait aucune dont il pouvait dire qu’il
aurait tout gagné à se contenter d’elle.

Mais il y avait encore toutes celles qu’il n’avait pas connues; il
n’osait plus soudain s’en priver.

C’est ainsi que Stan voulut plusieurs fois quitter Sue. Ces semblants de
rupture avant que rien ne soit lié, devraient effrayer, mais la
nécessité de faire quelque chose et de continuer n’importe quoi qui est
commencé fait passer sur ces tristes signes avant-coureurs.

                   *       *       *       *       *

Sue ne discernant point par le menu les mobiles de Stan, ressentait
comme des coups les réflexions saccadées du jeune homme.

Elle n’avait pas le temps de souffrir car, du moment que le ton
désinvolte de l’homme l’avait mise dans la situation inférieure d’une
amoureuse, elle était fort occupée.

Il s’agissait pour elle de donner à Stan une force irrésistible. Peu
importait qu’il lui fît mal: cela prouvait encore cette force qu’elle
lui cherchait. Elle aurait le temps plus tard de souffrir, quand elle
aurait tout fait pour lui, sauf cela; quand par les soins de sa dévotion
aveugle et habile elle l’aurait aidé à déployer tous les prestiges dont
il était capable.

La femme qui aime est industrieuse. Elle emploie à la réussite d’un
sentiment, entre autres, les qualités qui font le succès d’une affaire.
Aussitôt qu’elle a pris confiance dans un homme, avec quel art elle tire
parti de tout en lui et autour de lui pour qu’il s’accroisse et
s’accomplisse.

Elle n’est pas éclairée, elle se trompe. Le choix qu’elle fait d’une
personne, ce qu’elle y veut remarquer au détriment du reste, fait
ricaner les hommes. Pourtant s’ils se rangent secrètement entre eux
selon une hiérarchie toujours discutée mais admise de tous, une femme
les dispose autour de soi dans un ordre différent mais cohérent, et
conforme à ses besoins.

                   *       *       *       *       *

Stan, dans ces premiers temps, donnait à sa naissante compagne le change
sur sa nature d’homme. Et peut-être n’est-il pas assez fort, assez
assuré et permanent dans sa force pour que Sue apprenne jamais que
l’instinct de domination qui est au fond de cette nature est généreux
quand il se développe tout entier. Il gardait le souci intermittent de
partager ses prérogatives avec elle. Il feignait alors de ne pas
remarquer leurs différences. Il la traitait comme un camarade qui a
connu les mêmes aventures intellectuelles. Ce qu’il était prêt à
partager avec elle, dans ces moments-là, c’était encore son orgueil:
pour en doubler la satisfaction, il tenait à ce que sa partenaire jouît
avec lui de la même puissance.

Il répétait encore qu’elle aurait toujours le droit d’aller et venir
comme lui, de s’absenter, de voyager seule, de voir qui elle voudrait.

Sue s’enchantait de ces perspectives si larges.

A ces heures où ils simulaient le plus aisément une telle entente, ils
ignoraient vraiment l’un et l’autre que leur dessein était plein de
contradictions et que, du reste, ils avaient déjà une vie en commun qui
ne se faisait pas de leur consentement égal.

Car, Stan cessait parfois de se surveiller et de chercher son plaisir
dans une modération affectée. Alors sur un ton fort haut, il reprenait
et morigénait Sue.

Mais ils admettaient tous deux que ces rudesses étaient rendues
nécessaires par un enseignement qu’il fallait brusquer pour qu’il fût
bientôt achevé. Cependant c’était déjà le fait du prince.

L’existence qu’un homme et une femme mènent pendant la période de
séduction est exceptionnelle et noue de dangereux malentendus. On jouit
de plusieurs des avantages de la vie en commun, mais on en évite les
épreuves. Les fiançailles font du bonheur un artifice éphémère, une
trompeuse facilité, comme le fait l’amour contrarié, l’adultère.

Une autre cause les rapprochait encore, qui n’était pas le travail utile
de leurs âmes: ils s’étaient liés, dès le début, contre ceux qui les
avaient présentés l’un à l’autre, qui s’étaient cru dorénavant des
droits sur eux, qui prétendaient intervenir encore. Stan et Sue étaient
incommodés par cette revendication qui leur rappelait que leur
rapprochement tenait à d’autres causes que leur seule fantaisie.

Mais quand l’un vivait moins, au point de ne plus pouvoir désirer rien
ni personne, ou s’enfiévrant, croyait à une mûe qui allait le dépouiller
de sa sensibilité et de l’attachement de ces derniers mois, enfin quand
l’un doutait de l’autre, il prêtait l’oreille à ses amis et souhaitait
qu’ils lui répétassent ce qu’il se disait à lui-même.

Ceux-ci, en les lâchant l’un sur l’autre, n’avaient fait que céder à des
forces plus grandes que les leurs. Mais, passé ce premier geste assez
large, ces comparses étaient revenus à une activité futile.

Si les rapports de Stan et de Sue promettaient de tourner au succès, ils
éprouvaient un malaise, car, devant une telle accumulation de forces,
ils se sentaient faibles, et le moins qu’ils fissent alors c’était de
cesser de les encourager.

Si les affaires du jeune couple paraissaient compromises, ils
redevenaient nécessaires et se rapprochaient avec les offres de service
les plus enjouées.

Mais bientôt ils étaient gagnés par la contagieuse tristesse. Alors
l’inexistence de celui des deux qui était leur propre ami se creusait
facilement en eux.

Déprimés, ils ne pouvaient plus croire en quelqu’un dont tout le crédit,
croyaient-ils, dépendait d’eux seuls. Et ils étaient séduits d’autant
par l’autre qui avait le mérite de venir d’ailleurs que de la zone
maudite où ils périclitaient, eux et leur créature. De là des louanges
ou des dénigrements inattendus.

Orgueil et confiance reprenaient peu après; ils n’avaient plus assez de
méfiance pour celui qui ne s’appuyait pas sur eux.

Mais quand Sue et Stan se retrouvaient ensemble, ils avaient vite fait,
ressaisis l’un par l’autre, de se soustraire à ces alternatives
auxquelles ils ne se prêtaient que pour se reposer l’un de l’autre.

                   *       *       *       *       *

Revenait la peur de la solitude, de tant de déceptions qui avaient
harassé Stan, qui d’avance faisaient renâcler Sue.

Cette peur puissante, en se contractant, faisait renaître
l’enthousiasme. Alors tout était battements de cils, allusions au
pouvoir que chacun tenait de sa destinée ou de la nature, de donner le
bonheur à l’autre.

«Il changera, tout changera, tout sera emporté par ce mouvement qui est
en moi, qui est en lui, qui nous fond ensemble.»

Le temps de la décision approchait.

                   *       *       *       *       *

Sue, dans les dernières semaines, avait l’impression qu’elle se
débrouillait, qu’elle commençait à savoir certaines choses, qu’elle
avait profité de l’agitation qui était depuis peu dans sa vie.

Sue n’ignorait pas ces calculs qui sont l’exigence du bonheur. Stan
est-il quelqu’un? Fera-t-il quelque chose?

L’amour se pèse. Il ne se maintient que si les deux plateaux de la
balance sont strictement égaux. Une liaison est un échange de services
minutieusement équilibrés. Les ingrédients les plus divers sont matière
à des trocs subtils. Celui qui semble supérieur à son partenaire,
satisfait auprès de lui un besoin sordide, qui minait sa vie et que
personne ne soupçonnait.

Pourtant le rêve dominait toujours Sue. Quand elle se heurtait à des
faits difficiles, elle les tâtait un peu, bientôt elle baissait les
paupières pour que tout se simplifiât à nouveau.

Elle parut hésiter mais depuis le premier jour la pente la portait vers
le mariage. Elle trouvait de bonnes raisons à se laisser aller: elle
était droite, toute d’une pièce, elle se donnait une fois pour toutes et
cela était fait.

Elle avait vu néanmoins Stan passer plusieurs fois du blanc au noir. Le
jour où elle dit: oui, fut blanc, puis à partir du lendemain, tout fut
gris pour longtemps.

Elle n’en était pas à l’âge où l’on peut rêver les yeux ouverts. Alors,
quand on a recueilli un trait acceptable dans un visage, on cherche avec
une patience désespérée un autre trait à quoi le raccorder. On
l’aperçoit grâce à ces éclairs que laisse passer la vie. Ainsi se
compose la figure de la beauté dont on a eu un besoin urgent, maintenant
humble, patient, satisfait des aumônes du quotidien. On a appris le
mérite de tout ce qui est, et l’on sait faire ce qu’il faut pour adorer
ces passants qu’on arrête, qui peu à peu se transfigurent et, encore
debout devant vous, sont déjà touchés par la gloire du souvenir où on
les embaumera bientôt.

Elle interrogeait sa figure d’une façon superstitieuse et paresseuse.
Elle n’essayait pas de suivre son caractère dans les détours laborieux
de sa nécessité, mais comme on fait scruter les lignes de sa main, en
croyant puérilement par un chemin plus court devancer la vie, elle
voulait que la forme du nez de Stan fût une promesse certaine de bonheur
où elle pût se reposer.

                   *       *       *       *       *

Pour Stan, la dernière hésitation qui l’arrêta, aurait pu lui faire
pressentir ses prochaines surprises, ses futurs travaux. A force de la
regarder, de l’interroger, il eut l’impression que toutes les
indications qu’il avait aperçues s’effaçaient, que les premières pousses
qu’elle avait sorties elle les rentrait, qu’il n’avait plus devant lui
qu’une petite fille bien plus serrée qu’au premier jour.

Il en était fort décontenancé car il était habitué à des femmes qui
avaient quelque maturité, qui savaient lui présenter un des côtés où
elles étaient développées.

Au vrai, Sue était pleine de destins divers. Mais Stan ne les apercevait
pas, repliés, emmêlés, modestes, sournois.

Et s’il avait découvert dès lors leur profusion, il en aurait été
effrayé. Car les hommes profitent hardiment de la plasticité des femmes;
mais l’idée crue leur en est désagréable et ils en sont choqués, les
hypocrites.

Stan, qui n’a jamais senti une femme muer dans ses bras, s’effarera plus
tard des premières métamorphoses de Sue.

                   *       *       *       *       *

Il fut enfin paralysé par l’idée de pari, par l’idée qu’il lui fallait
jouer sa destinée. Pour son âme un peu fatiguée, qui ne pouvait fournir
que de brusques efforts, un va-tout était un excitant nécessaire, en
dépit de la facilité du divorce qui, depuis le début, retire à cette
histoire toute force aventureuse.

Il décida brusquement d’épouser.




TABLE DES MATIÈRES


  Nous fûmes surpris      7
  La Valise vide         47
  Le Pique-nique        125
  Anonymes              169




    ACHEVÉ D’IMPRIMER
    LE 16 SEPTEMBRE 1924
    PAR F. PAILLART, A
    ABBEVILLE (SOMME)




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAINTE CONTRE INCONNU ***


    

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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
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or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

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the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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