Marco Polo : son temps et ses voyages

By Paul Vidal de La Blache

The Project Gutenberg eBook of Marco Polo
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Marco Polo
        son temps et ses voyages

Author: Paul Vidal de La Blache


        
Release date: March 10, 2026 [eBook #78165]

Language: French

Original publication: Paris: Hachette, 1880

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78165

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCO POLO ***




  BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES ET DES FAMILLES

  MARCO POLO
  SON TEMPS ET SES VOYAGES

  PAR
  PAUL VIDAL-LABLACHE
  MAITRE DE CONFÉRENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE

  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE et Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1880

  Droits de propriété et de traduction réservés




PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.




INTRODUCTION




I

MESSER MILIONE


En 1295 trois voyageurs d’aspect singulier arrivèrent à Venise. L’un
d’eux était un homme dans la force de l’âge, les autres touchaient à la
vieillesse. Leurs visages bronzés, leurs vêtements de coupe bizarre,
quelque chose d’étrange dans leur air et leurs manières, les désignaient
à la curiosité. On eût dit des revenants d’un autre temps; car
lorsqu’ils employaient dans leur langage le dialecte local de Venise,
ils se servaient de tournures d’autrefois, d’expressions surannées,
comme des gens privés depuis longtemps de tout commerce avec leurs
compatriotes.

Les deux plus âgés, deux frères, s’appelaient l’un Nicolo, l’autre
Maffeo (ou Mathieu) Polo. Leur compagnon plus jeune, celui qui devait
rendre illustre le nom de la famille, était Marco, fils de Nicolo. Cette
famille, déjà ancienne à Venise, y tenait honorablement sa place dans
les rangs de cette laborieuse aristocratie qui partageait son activité
entre le commerce et la politique. Elle avait donné des magistrats au
grand Conseil de la république, et son inscription au Livre d’or rendait
témoignage de sa noblesse. Mais depuis deux ou trois générations la
destinée en avait dispersé les membres. Tandis que les uns restaient
dans leur patrie, les autres allaient tenter fortune en Orient, cette
carrière alors grandement ouverte aux ambitions de Venise. Ils avaient
tendu la voile au vent qui poussait de ce côté les fils de Saint-Marc.
Où ce vent les avait-il entraînés? C’est ce que personne, ni de leurs
parents ni de leurs amis, ne pouvait dire. Aussi, quand les trois
voyageurs se présentèrent dans la maison qui portait leur nom et
qu’occupaient les membres de leur famille, ils eurent peine à se faire
reconnaître. Ces absents qu’on croyait morts et qui reparaissaient à
l’improviste sous un accoutrement tartare, éprouvèrent à leur retour le
sort d’Ulysse. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils triomphèrent de
l’incrédulité de leurs proches.

Bien longtemps après on se souvenait encore à Venise de la sensation
causée par cette arrivée et l’on en faisait de curieux récits. A peine
installés dans leur demeure, ils préparèrent, disait-on, une grande fête
à laquelle furent conviés les amis de leur famille. L’heure venue, ils
parurent dans la salle du festin revêtus de longues robes traînantes en
satin cramoisi, telles que les grands seigneurs d’alors en portaient
dans l’intérieur de leurs palais. A peine les invités sont-ils assis,
que, se dépouillant de leurs robes, ils ordonnent aux serviteurs de les
déchirer et d’en partager les pièces; ils en revêtent d’autres en étoffe
damassée. Après le premier service celles-ci sont à leur tour coupées et
distribuées, et les trois héros de la fête reparaissent en robes de
velours. La même cérémonie se répète encore au dessert; et cette fois
seulement ils se présentent en habits de ville, comme étaient vêtus les
convives. Ceux-ci se montraient fort divertis de cette mise en scène,
mais une nouvelle surprise les attendait. Quand les serviteurs, la nappe
enlevée, se furent retirés de la salle, Marco Polo se leva de table et
alla chercher dans une pièce voisine les vêtements grossiers qu’ils
portaient à leur arrivée. Les coutures en sont déchirées à coups de
canifs, et voilà qu’à l’admiration générale il s’en échappe en nombre
incroyable des émeraudes, rubis, saphirs, diamants, pierres précieuses
de toute espèce. C’était les trésors qu’ils rapportaient des pays
lointains, une véritable fortune, en un menu format qui permettait de la
dissimuler aisément dans les plis de l’étoffe.

On comprend que la société vénitienne ne tint pas longtemps rigueur à de
si riches et magnifiques personnages. D’ailleurs les Vénitiens étaient
un peuple curieux, s’intéressant par nécessité comme par goût aux
relations de voyages. Dans ces grandes cités commerçantes et maritimes
il semble que l’horizon soit plus vaste, l’esprit se préoccupe
naturellement des contrées éloignées avec lesquelles la vie quotidienne
le met en rapport et des contrées plus éloignées encore qu’il entrevoit
au delà. La curiosité trouvait amplement à se satisfaire auprès de nos
voyageurs. Comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup parcouru, ils
aimaient à faire part de leurs souvenirs. C’est avec plaisir qu’ils
faisaient les honneurs à leurs hôtes des collections d’objets rares
qu’ils avaient rapportées de leurs voyages. Ils avaient réussi, à ce
qu’il paraît, à amener jusqu’à Venise des yacks, les premiers animaux de
ce genre qu’on ait vus en Europe. On admirait le fin duvet, les poils
longs et soyeux dont la nature a revêtu ces singulières bêtes, comme
pour les accommoder au climat des hauts plateaux qu’elles habitent. Les
jeunes gens de la ville trouvaient chez Marco Polo un accueil toujours
affable et courtois. Il répondait de bonne grâce à toutes les questions
qu’on lui adressait; et comme il était conteur agréable, on ne manquait
pas de le provoquer au récit des merveilles qu’il avait vues.

Il y avait dans ses récits un mot qui revenait souvent. Lorsqu’il
voulait exprimer la richesse de celui qui avait été son hôte et son
bienfaiteur, Kubilaï-khan, souverain mongol de la Chine, c’était par
quantité de millions qu’il estimait ses revenus, par millions qu’il
comptait les recettes de ses différentes provinces, par millions les
habitants des principales villes de son empire. On était sûr d’avance, à
chaque entretien avec lui, que le mot de million allait revenir. Un jour
quelque plaisant de Venise s’avisa de le désigner par un sobriquet qui
fit fortune: _Messer Milione_ (monsieur Million). Le surnom devint
rapidement populaire, sans avoir d’ailleurs rien de malveillant pour sa
personne, car il entra pour ainsi dire dans son état civil. On a trouvé
sur les registres du grand Conseil une pièce où ses noms et qualités
sont officiellement rédigés ainsi: _Le noble homme Marco Polo Milione_.
Près de deux siècles après sa mort, la maison qu’il avait habitée était
couramment désignée sous le nom de _Corte del Milione_. Il semble même
que le grand voyageur dut à ce sobriquet de devenir un personnage
légendaire. On raconte que parmi les exhibitions burlesques du carnaval
vénitien, où l’on évoquait les célébrités plus ou moins fabuleuses du
temps passé, il y eut pendant fort longtemps un personnage chargé de
représenter Messer Milione. Dernière forme de gloire, qui ne lui manqua
point!

[Illustration: YACK DOMESTIQUE.]

Parmi ses auditeurs, plusieurs évidemment sentaient s’éveiller parfois
leur incrédulité ou leurs scrupules. Ces récits les transportaient si
loin des régions et des sociétés qui leur étaient familières, qu’on ne
peut s’étonner de la réserve avec laquelle se livrait leur confiance. La
véracité des voyageurs n’a pas toujours été à l’abri de tout reproche,
et maintes fois Marco Polo fut doucement sollicité de convenir qu’il
pouvait y avoir au moins quelque exagération dans ses récits. Mais il
s’en défendait avec force. Il ajoutait alors: «Je ne dis même pas la
moitié de tout ce que j’ai vu!» Aujourd’hui, mieux placés que ses
contemporains pour discerner la vérité de sa relation, nous savons que
pour cette fois ce n’étaient pas les incrédules qui avaient raison.




II

LE LIVRE DE MARCO POLO


Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans l’oubli,
s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. De notre
temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin au retour, comme la
préoccupation au départ, ne soit de publier la relation de leur voyage.
Mais au XIIIe siècle les moyens de publicité faisaient grandement
défaut, et la pensée d’écrire son voyage ne se présentait pas aussi
naturellement à l’esprit. Bien des récits intéressants sans nul doute
nous ont ainsi échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures
de Marco Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier
d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour en
affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles qu’il
avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les rédiger par
écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de lui un auteur.

Il y avait alors une grande inimitié entre la république de Venise et
celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale excitait
l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée le spectacle de
leurs querelles. Leurs flottes ne se rencontraient nulle part sans se
combattre. Dans les villes où Génois et Vénitiens habitaient ensemble
éclataient des rixes continuelles. On venait de voir à Constantinople
les Génois établis dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord,
et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa capitale
que sur ses frontières, venger par un massacre général une récente
injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. Dans cette lutte
furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. En 1294 elle avait
perdu une bataille navale près d’Alexandrette.

Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, quand on
apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, ayant pénétré dans
l’Adriatique, s’avançait audacieusement pour insulter jusque dans ses
propres eaux la ville de Saint-Marc. On arma en toute hâte, et parmi les
citoyens chargés d’équiper et de commander une galère se trouva notre
voyageur. L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo,
rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des côtes de
Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales de Gênes, qui
commandait les Génois. La bataille, qui se livra le 8 septembre 1298,
fut un désastre pour Venise. Marco Polo, fait prisonnier avec un grand
nombre de ses compatriotes, fut conduit en captivité à Gênes.

C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un an, il
fit connaissance avec un homme dont la profession était celle d’écrivain
et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. Il se nommait
Rusticien et était originaire de Pise. Comme son compagnon de captivité,
il avait été probablement victime des malheurs de la guerre; car la
vieille et glorieuse cité à laquelle il appartenait venait aussi de
succomber, bien plus complètement que Venise, sous les coups de la
marine génoise. C’était l’époque où un dicton significatif courait en
Italie: «Qui veut voir Pise aille à Gênes!» L’élite des citoyens de Pise
y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, leur
patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement
définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce qu’elle est
encore: «Pise la morte».

Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, eut le
mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul pourrait en fixer le
souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et il rédigea sous sa dictée
le livre qui nous est parvenu: moins un récit de voyage, à vrai dire,
qu’une ample description où se déroule dans un ordre géographique tout
ce qu’il a vu et appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le
hasard des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre
pendant un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque les
souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant à la triste
réalité, il parcourt de nouveau en esprit les montagnes, les grands
fleuves, les déserts, les lointaines contrées à travers lesquelles il a
chevauché. Il se rappelle son arrivée à la cour de celui qui tenait
alors le plus vaste empire du monde, le grand khan des Mongols; il
revoit sa capitale, l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a
visitées, étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie
aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la marche
des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit au fond du
cœur d’être le confident chargé de faire connaître au monde ces grandes
merveilles. Il ne dissimule pas son admiration pour son compagnon: «Car,
dit-il dans le prologue, depuis Adam notre premier père, il n’y eut
jamais homme qui en sût autant sur les diverses parties du monde, comme
messire Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait mettre
en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres hommes le
sachent par ce livre.»

C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La rédaction
dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui fit connaître à
l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite en français. On se
demande pourquoi deux Italiens choisirent notre langue de préférence à
la leur ou même au latin, d’usage alors si général. Cette anomalie
s’explique par la faveur dont le français à cette époque était l’objet,
surtout dans les classes aristocratiques. Jamais le français n’a été
relativement plus répandu qu’au XIIIe siècle. Il régnait encore à la
cour et dans la haute société d’Angleterre depuis la conquête normande.
On le parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième
croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin de Flandre,
chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, étaient désormais
comptés. En Grèce florissait aussi la langue que des maisons de
Bourgogne et de Champagne avaient introduite dans les principautés,
duchés ou baronnies fondées par elles sur ce sol classique. C’était
enfin le parler de France qui avait servi de langage officiel au royaume
chrétien de Jérusalem, création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier
débris venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte.
Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient de bon ton
se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, qui avait déjà
publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans doute à l’employer
encore, parce que, suivant le mot de Brunetto Latini, son compatriote et
contemporain, il le jugea «délectable et plus commun à toutes gens».

Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu d’années
le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs dialectes
italiens et même réédité en français. Ce nombre d’éditions, remarquable
pour l’époque, prouve à quel point la vogue s’empara de ces récits; et
les changements que l’on remarque de l’une à l’autre montrent comment
l’auteur fut encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses
souvenirs. Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo,
nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore sur ce
personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea une
biographie et donna une réédition augmentée où se mêlent à quelques
inexactitudes une foule de détails curieux. Ainsi furent réunis les
matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui cette grande figure du
XIIIe siècle.

Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien (sa
biographie se résume presque entièrement dans ses voyages), il faut
remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit pas être traitée comme
une de ces aventures extraordinaires que rien ne prépare et que rien ne
suit. L’isoler ainsi serait en altérer le caractère, en ignorer la
signification. Un mouvement important de découvertes marqua le XIIIe
siècle, et si Marco Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut
dans un siècle de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise
(1254), des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce
continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. Il
faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions
précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans
lesquelles s’accomplit la sienne.




MARCO POLO

SON TEMPS ET SES VOYAGES




PREMIÈRE PARTIE

LES VOYAGES ANTÉRIEURS




CHAPITRE PREMIER

LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL.


Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée de la
péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses où croît la
vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait vers le milieu du
XIIIe siècle un port dont l’importance grandissait chaque jour. C’est
celui qu’on nommait alors Soldaie ou Soudak. Là se trouvait pour le
moment le principal entrepôt du commerce de la _mer Majeure_ où mer
Noire. Soldaie entretenait des relations très actives avec Sinope, à
l’extrémité septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les
toiles, les étoffes de coton, les draps de soie et les épices
aromatisées, que les caravanes y conduisaient régulièrement de
l’intérieur de l’Asie. En échange les marchands de Sinope
s’approvisionnaient à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des
zibelines, martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les
immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient à la
côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves mâles ou femelles,
genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à nos jours un des foyers
les plus actifs, était aussi une des occupations lucratives des
habitants. Non loin de là une foule de navires cinglaient vers les
plages où étaient exposés les poissons salés venus des inépuisables
pêcheries du Don. C’était enfin une ville active et populeuse, animée
par un va-et-vient continuel qui donnait à sa population l’aspect le
plus bigarré. Le fond en était grec; mais des Tartares, Comans, Russes
et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands italiens de
Constantinople ou des Turcs musulmans venus d’Asie Mineure. Il y avait
pourtant dans cette Babel de langues et de religions un lien commun qui
unissait tous les habitants de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en
Syrie et en Égypte la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins
troublait à chaque instant la sécurité des transactions, le commerce
avait trouvé dans cette espèce de marché international un terrain
neutre: à Soldaie il n’était plus question de croisade.

On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite ville qui
sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance qu’a eue ce
coin de terre. Une forteresse et quelques fragments de murailles sont
tout ce qui reste de son passé. Cette plage, recherchée pour la douceur
de son climat, s’anime un moment pendant la belle saison, car c’est
comme station de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence;
mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient ne
vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance qu’avait
jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), après s’être
fixée pour un siècle environ à Soldaie, passa ensuite à Caffa, sa
voisine et sa rivale. Celle-ci, après avoir longtemps jeté, sous
l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut à son tour détruite par les
invasions turques, et pour trois siècles ces côtes de Crimée, si
fréquentées dans l’antiquité, comme au moyen âge, furent délaissées par
les voies commerciales. Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans
prétendre à la signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par
Soldaie que se nouèrent au XIIIe siècle les relations entre l’Europe et
l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, c’est par
Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale de la
mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant environ un siècle.

En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences ne tournèrent
pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage de Soldaie. La ville
était tombée au pouvoir des Mongols ou Tartares, nom sous lequel
l’Europe désignait de préférence ces farouches conquérants. C’était
l’époque où sur l’Occident se précipitaient du fond de l’Asie centrale
les hordes que le génie de Gengis-khan avait groupées dans une
formidable agglomération. Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa
carrière de conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de
promener la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de
Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence à
infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout entière.
Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, plus sinistres
encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares des temps passés. On s’y
racontait qu’au sac de Moscou deux cent soixante-dix mille oreilles
avaient été amoncelées en tas comme preuve du massacre ordonné par le
vainqueur. Si générale avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies
on ajouta, dit-on, un nouveau verset: «Des Tartares, Seigneur,
préservez-nous!»

Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux maîtres.
Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager pour les revenus
qu’elle pouvait fournir. Les provinces russes où ils s’étaient montrés
destructeurs impitoyables n’étaient pas de celles qu’ils comptaient
garder: Soldaie au contraire fit partie de leur empire. Ils ne s’y
établirent pas, il est vrai; ils lui laissèrent même non seulement son
évêque grec, mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent
d’exiger un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année
porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant cette
redevance, les habitants purent s’administrer à leur guise, trafiquer en
sûreté et attirer chez eux le commerce lointain.

La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes mongoles fut
en définitive propice au développement des relations commerciales. Des
guerres de Gengis-khan (mort en 1227) et de ses successeurs était né le
plus vaste empire que le monde ait jamais vu; car il comprenait la
majeure partie du continent asiatique et s’avançait même en Europe. De
la mer Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays
obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après la mort
de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils se
succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays qui avait servi
de berceau à la puissance mongole, la Mongolie propre, plus une partie
de la Chine: il était gouverné par «le chef de tous les Tartares du
monde», le grand khan. Une autre branche de la dynastie avait le siège
de sa puissance en Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus,
occupant ainsi la plupart des territoires de l’Asie centrale soumis
aujourd’hui aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac
d’Aral jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie
méridionale: c’était celui «des Tartares du ponant». Enfin la Perse et
peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent en partage à un
quatrième État mongol dit «des Tartares du levant», par opposition à
ceux du Volga.

Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer en lutte les
uns avec les autres. Mais au milieu du XIIIe siècle ils formaient encore
une fédération unie sous un chef reconnu comme le principal héritier de
Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté s’exerçait réellement sur les
autres États mongols. On continuait à ne battre monnaie qu’en son nom.
Une lettre, un ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance
dans toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait
partout la sûreté des communications nécessaires pour les rapports des
divers membres de cette vaste fédération d’empires. Des messagers
allaient et venaient d’une cour à l’autre. C’était en un mot un
spectacle que jamais auparavant l’Asie n’avait offert. Jamais cette
terre des grandes agglomérations politiques n’en avait vu d’aussi vaste
ni de mieux disciplinée. Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre
sur une immense étendue.

Ces circonstances politiques eurent une grande influence sur le
développement des relations entre l’Orient et l’Occident. On peut dire
que c’est à Soldaie, favorablement placée pour servir de lien entre les
Tartares du Volga et l’Europe, que ce mouvement prit naissance.

Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité ne pouvait
être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs et l’Europe,
qu’ils avaient fait trembler; mais quand leur mouvement offensif parut
arrêté, on chercha en Europe à connaître ces peuples extraordinaires.
Quelle était leur religion? Quel parti suivraient-ils dans le grand duel
qui mettait aux prises chrétiens et musulmans? Il se trouvait que
ceux-ci avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir
plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides de
têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres d’Alep et de
Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait fait de l’assassinat
politique et religieux son mot d’ordre, allait être écrasée dans son
repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, serait conquise et saccagée par
les Mongols. Cette hostilité contre un ennemi commun donna lieu à des
échanges d’envoyés, de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares.
Elle fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, saint
Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que Dieu avait
suscités peut-être pour servir à leur insu la cause des croisades.

Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution qui, partie des
plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait de bouleverser et de
transformer l’Asie, qu’on se demandait si les Mongols n’étaient pas
chrétiens. Des bruits, des rapports plus ou moins authentiques venus
surtout d’Arménie, avaient fait croire à beaucoup de personnes qu’ils
l’étaient. En réalité ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus
le christianisme que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur
étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité
paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi un des effets des
conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une nouvelle force en
Occident une tradition singulière qui s’y était répandue depuis environ
un siècle. Le bruit avait couru alors qu’il se trouvait, au delà de la
partie de l’Asie occupée par les infidèles, un grand État chrétien dont
le monarque s’appelait prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans
étaient victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les
récits intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue
en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues témoignages,
les imaginations échauffées ne doutèrent plus des prétendues sympathies
des Mongols pour les chrétiens. Quand les voyageurs européens
commencèrent à pénétrer dans leur pays, ce fut avec la préoccupation et
l’espoir d’y trouver le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de
déceptions engendra cette recherche; mais, fable ou vérité, ces rumeurs
avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si le
prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile de
connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols n’étaient
pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les convertir.

Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, moitié
religieuses, auprès des différents princes mongols. En 1246 un moine
franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à nous, a une grande
valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, pénétra jusqu’au fond de la
Mongolie et visita le grand khan dans son palais d’été, à une journée de
marche de Caracorum. Deux ans après des messagers tartares vinrent
trouver à Chypre le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur
souverain un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 un
franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, arriva de
Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de s’engager dans le
pays des Tartares.

Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on écrit parfois à
tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, aujourd’hui une des
communes du canton de Cassel, arrondissement d’Hazebrouck, dans notre
département du Nord. A Soldaie il s’entendit avec les autorités et
consacra quelques jours aux préparatifs de son voyage. Il se procura
quatre chariots couverts, «pareils à ceux avec lesquels les Russes
transportent leurs fourrures,» quelques chevaux de selle, et la
caravane, composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se
proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain tartare le
plus voisin; mais les circonstances en décidèrent autrement, et son
voyage, que nous allons résumer, fut un des plus remarquables dont le
récit nous ait été conservé.




CHAPITRE II

LES PEUPLES DES STEPPES.


«Après avoir quitté Soldaie, nous rencontrâmes au bout de trois jours
les Tartares, et il me sembla que j’entrais dans un autre monde.» Telle
fut l’impression de Rubrouck à la vue du premier campement tartare. Le
monde dans lequel il s’engageait ainsi était le pays des steppes,
domaine de la vie pastorale et nomade. Pour longtemps il avait dit adieu
aux villes, aux champs cultivés, à tout ce qui pouvait lui rappeler sa
patrie. Les Tartares, curieux de connaître ces nouveaux venus, les
entourèrent à cheval et se mirent à les assaillir de questions. Leur
importunité fut bien des fois à charge à nos voyageurs; car, en
véritables enfants, ils demandaient tout ce qu’ils voyaient, et leur
appétit n’était pas moins insatiable que leur curiosité. Cependant ils
ne dérobèrent rien, et se chargèrent de guider la caravane auprès du
chef le plus voisin. Celui-ci était un personnage important, apparenté à
la famille régnante. La quantité de ses chariots couverts de maisons
faisait l’effet d’une ville roulante, dont l’approche s’annonçait par de
grands troupeaux paissant presque en liberté. Il reçut l’envoyé du roi
de France assis sur un lit, une sorte de guitare à la main. Sa femme
était près de lui. «En la voyant, nous crûmes en vérité qu’on lui avait
coupé le nez; elle ressemblait à un singe,» dit Rubrouck, qui sans doute
se trouvait pour la première fois en face d’une beauté du type kalmouk
ou mongol.

Le moine expliqua l’objet de son voyage: il demandait à être conduit
auprès de Sartach, arrière-petit-fils de Gengis-khan, exerçant au nom de
son père Batou le gouvernement des postes avancés de l’empire tartare
sur le Don. Son maître le roi de France, ayant entendu dire que ce
prince était chrétien, l’avait chargé de lui remettre un message.

Rubrouck avait reçu pour cet officier une lettre de recommandation de
l’empereur de Constantinople. Écrite en grec, elle ne put être
déchiffrée par le chef tartare, et notre envoyé dut attendre, pour se
mettre en route, le retour de la traduction demandée en toute hâte à
Soldaie. Il s’achemina vers le nord et arriva bientôt à l’isthme de
Pérékop, par lequel la Crimée se rattache au continent, au bord de
marais salants dont l’exploitation fort active était une importante
source de revenus pour le maître du pays. L’aspect des préposés aux
gabelles tartares n’excitait pas une impression favorable: «Misérables
gens qui semblaient couverts de lèpre, et qu’on avait placés là pour
percevoir le tribut du sel!» Après cette station, seul vestige qui
rappelât l’existence d’une autorité dans ces déserts, recommençait la
solitude des steppes. Couchant sous le ciel ou sous leurs chariots, nos
voyageurs suivirent vers l’est, ou plutôt le nord-est, une direction
parallèle à la mer d’Azof. Ils traversaient des plaines monotones où ni
forêt, ni montagne, ni rocher n’arrêtait le regard, où pendant plus
d’une semaine ne s’offrait aucune âme vivante. Pas d’arbres, mais
partout de l’herbe en abondance; de loin en loin quelques flaques d’eau
ravinant la plaine, et çà et là, seuls accidents qui rompissent
l’uniformité de l’horizon, ces tertres artificiels très nombreux en
Russie, où on les désigne sous le nom de _kourganes_, et que Rubrouck
appelle tombeaux des Comans. Il n’est pas de voyageur qui, traversant à
son tour ces solitudes herbeuses n’ait été frappé comme lui de ces
monuments mystérieux dont la silhouette, de fort loin visible, se
dessine seule entre la terre et le ciel.

C’est ainsi qu’ils arrivèrent au Tanaïs (Don), «fleuve qui sépare l’Asie
de l’Europe, comme le fleuve de l’Égypte sépare l’Asie de l’Afrique»;
ainsi le répète Rubrouck d’après les manuels de géographie qu’on
étudiait de son temps. Au point où ils l’atteignirent, le fleuve n’était
distant que de dix journées de marche du Volga. L’autorité tartare avait
récemment établi à cet endroit une station de bateliers recrutés dans la
population russe du voisinage et chargés de faire passer les officiers
ou ambassadeurs qui se rendaient vers les campements du Volga. Les
marchands usaient aussi du passage, mais moyennant un fort tribut. «On
nous transporta d’abord, puis nos chariots, en attachant les barques les
unes aux autres et en posant une roue dans l’une et une roue dans
l’autre... Le fleuve est aussi large que la Seine à Paris.»

Le campement de Sartach était à quelques journées au delà. A peine
arrivé, Rubrouck se mit en devoir de lui présenter les lettres dont il
était porteur. Mais l’audience d’un descendant de Gengis-khan ne
s’obtenait pas sans formalités. L’envoyé de saint Louis s’adressa à
l’officier chargé de l’introduction des ambassadeurs et lui remit, pour
se concilier sa faveur, une corbeille de biscuits et une bouteille de
vin muscat. Ce chambellan tartare avait des idées arrêtées sur la
situation politique de l’Europe. «Quel est, demanda-t-il à Rubrouck, le
plus grand seigneur parmi les Francs?--L’empereur, répond celui-ci, s’il
occupait son empire sans contestation.--Non, réplique alors le Tartare,
c’est le roi de France.»

Guillaume de Rubrouck se crut sans doute à ce moment arrivé au terme de
son voyage. Les instructions de son maître ne lui assignaient pas
d’autre but, et leur objet se bornait, du moins en apparence, à
solliciter une autorisation de séjour auprès de Sartach. Quand, revêtus
de leurs plus beaux ornements sacerdotaux, le moine, son compagnon et
son clerc se présentèrent devant le prince mongol, il leur témoigna une
vive curiosité. Il examina attentivement tous les détails de leur
costume et prit plaisir à feuilleter avec sa femme un psautier enluminé
dont la reine de France avait fait cadeau à son ambassadeur. Mais, après
avoir pris connaissance des lettres royales, il déclara qu’il ne pouvait
rien décider sans l’avis de son père: c’est auprès de lui qu’il fallait
se rendre.

Assez désabusé sur le prétendu christianisme de Sartach, notre envoyé
dut continuer sa route et atteignit après trois jours le Volga. Il vit
avec admiration ce beau fleuve, quatre fois plus large, écrit-il, que la
Seine à Paris. Un passage y était organisé, comme sur le Don: création
récente et nouvelle preuve du soin avec lequel les gouvernants tartares
assuraient les communications de leur empire. C’était l’époque de
l’année où Batou? et sa cour établissaient leur résidence périodique au
milieu des grands pâturages qui bordent la rive orientale du fleuve. Les
voyageurs aperçurent donc bientôt la _horde_, c’est-à-dire le campement
du chef, occupant le centre d’une multitude de chariots établis à droite
et à gauche. Une profonde surprise s’empara d’eux au spectacle de ces
rangées de maisons roulantes qui ressemblaient à une grande ville pleine
de peuple, s’étendant en longueur jusqu’à trois ou quatre lieues. Vraie
capitale des steppes, cette _horde_ en abritait le farouche dominateur,
celui dont le nom faisait trembler la Russie et l’Europe, et qui n’était
cependant le chef que «des Tartares du ponant».

La réception se fit avec un grand appareil. Lorsque avait lieu une de
ces cérémonies, auxquelles un grand nombre d’assistants étaient conviés,
on dressait une tente ronde surmontée d’une sorte de coupole recouverte
de feutre et de tapis, semblable en un mot, sauf la grandeur des
dimensions et la richesse des ornements, aux _iourtes_ dans lesquelles
habitent aujourd’hui les Turcomans ou les Kirghizes. Près de l’entrée
s’étalait un bahut chargé de vases d’or et d’argent garnis de pierres
précieuses, avec une provision de _koumi_, boisson nationale des
Mongols. L’assistance se composait d’hommes et de femmes, celles-ci en
moins grand nombre il est vrai; mais leur présence indique combien à
cette époque l’usage musulman de la réclusion des femmes était étranger
aux Tartares. Enfin le prince trônait sur un siège d’or élevé sur trois
marches. Une dame, ce jour-là, était assise à son côté.

[Illustration: UNE TENTE TURCOMANE.]

C’est devant cette tente que, dès le lendemain du jour de leur arrivée,
parurent les envoyés du roi de France. On les retint d’abord à la porte,
revêtus de leurs habits religieux, pieds nus et la tête découverte; puis
ils furent introduits au milieu de la salle. «Nous restâmes debout le
temps de réciter le _Miserere_, et tous les assistants gardaient un
profond silence.»

Invité enfin à parler, Guillaume de Rubrouck plia un genou; mais sur un
signe du prince il dut plier les deux. «Alors, pensant que je priais
Dieu, puisque j’étais à deux genoux, je commençai ainsi: Seigneur, nous
prions Dieu de vous donner les biens terrestres, et ensuite ceux du
ciel, parce que sans ceux-ci les autres ne sont rien.» Il écoutait très
attentivement, et j’ajoutai: «Vous savez certainement que vous
n’obtiendrez pas les biens célestes si vous ne devenez chrétien.» A ces
mots il sourit légèrement, et tous les Mongols frappèrent des mains en
se moquant de nous.»--Cependant l’audience finit mieux qu’elle n’avait
commencé. Batou questionna son hôte sur les motifs de l’expédition
entreprise en Terre sainte alors par saint Louis. Enfin, comme une
grande marque de faveur, il lui fit donner du lait à boire et lui permit
de s’asseoir. Rubrouck put sortir un instant après, emportant
apparemment de cette entrevue la même impression que ces ambassadeurs de
l’empire romain auxquels Attila donna audience dans ses campements des
bords du Danube.

La démarche de saint Louis parut à Batou un incident assez important
pour être porté à la connaissance du chef souverain de l’empire. Les
membres de la dynastie de Gengis, encore fidèles à la loi hiérarchique,
n’agissaient que de concert dans les circonstances qu’ils jugeaient
graves. Aussi dès le lendemain notre envoyé reçut avis de s’apprêter à
se rendre, avec un seul compagnon et un interprète, auprès du grand
khan. Quelques jours après le fils d’un _millénaire_ (colonel) mongol
vint le trouver et lui dit: «Je dois vous conduire auprès de
Mangou-khan. Il faut quatre mois pour y aller, et il fait si froid
là-bas que la gelée fend les pierres et les arbres. Voyez si vous pouvez
supporter le voyage.--J’espère, répondit simplement Rubrouck, qu’avec la
grâce de Dieu nous supporterons ce que supportent les autres hommes.» On
leur apporta le lendemain un équipement à la tartare, et le 16 septembre
1253 ils commencèrent un nouveau voyage qui allait les conduire au fond
de l’Asie.

Avant d’y suivre Guillaume de Rubrouck, arrêtons-nous pour observer avec
lui les usages des peuples qu’il visitait. Sa description est un tableau
de la vie nomade telle que l’ont toujours pratiquée les habitants des
steppes. Pour l’entretien de leurs nombreux troupeaux ils se
transportent d’un lieu déterminé de pâturage à un autre, suivant les
saisons. Leurs demeures, dont la charpente ne se compose que d’un
treillis de baguettes entrecroisées, sont hissées sur des chariots et se
mettent en marche avec eux. La chair et le lait de leurs troupeaux
suffisent aux besoins de leur cuisine; en été même leur nourriture
exclusive est le _koumi_, lait de jument fermenté. Une grande quantité
de ce lait est recueillie dans une outre immense, puis battue avec une
pièce de bois pendant plusieurs jours. Quand la fermentation du liquide
est suffisante, ils le boivent ou en font provision. Cette boisson
tonique et nourrissante est encore aujourd’hui pour l’habitant des
steppes, comme le vin pour nous, le thé pour le Chinois ou le Tibétain,
une condition de santé et de force. Lorsque Rubrouck en goûta pour la
première fois, «il tressaillit d’horreur»; mais ensuite ce breuvage
picotant lui fit l’effet de «certains vins de Champagne. Il réjouit le
cœur, mais il égare les têtes faibles.»

Hommes et femmes mènent une vie active. Outre le soin des troupeaux, qui
est l’occupation commune, les hommes fabriquent les armes ou les harnais
dont ils ont besoin; la confection des vêtements et des chaussures,
celle des tapis et des coffres, qui sont le luxe de la tente, regarde
spécialement les femmes. La polygamie est admise, mais en fait les
riches seuls peuvent user de ce droit. La femme n’apporte point de dot à
son époux; c’est celui-ci qui l’achète à ses parents. Dans le cérémonial
du mariage figuraient certains usages rappelant les pratiques barbares
des sociétés primitives. Quand, dit notre voyageur, le père de la jeune
fille et le futur époux sont tombés d’accord, le père offre un banquet,
tandis que la jeune fille court se cacher chez ses plus proches parents.
Alors le père dit: Voilà ma fille, elle est à toi, tu peux t’en emparer
partout où tu la trouveras. Le fiancé se met en quête avec ses amis, et
quand il l’a trouvée, il la saisit et la conduit par force dans sa
demeure.--Ces brusques préliminaires ne nuisaient pas, à ce qu’il
semble, à la bonne union du ménage. Du moins Marco Polo rend-il le
meilleur témoignage des épouses tartares: il les dit dévouées à leurs
maris et même habituées à vivre entre elles dans un accord inaltérable!

La justice est simple et expéditive: peine de mort pour l’homicide ou
l’adultère, bastonnade pour le voleur. Les instincts religieux du
Tartare sont satisfaits par l’observance de quelques pratiques. Avant de
boire il n’oubliera pas de verser à terre une partie du liquide. Il se
gardera de mettre le pied sur le seuil de la maison; le compagnon de
Rubrouck faillit une fois payer de sa vie une infraction de ce genre.
Dans chaque demeure sont fixées à des places déterminées quelques
statuettes en feutre figurant le couple divin entouré de ses enfants,
qui veille à la sécurité du foyer: il faut avant le repas honorer par
une aspersion ces idoles, suivant l’ordre hiérarchique des personnes
qu’elles représentent. Les morts reçoivent certains honneurs: on dépose
sur le tombeau des aliments pour que le défunt ne manque de rien, et
l’on suspend tout autour à des perches des peaux de cheval. Mais le
grand souci du Tartare est de connaître l’avenir. Le mode le plus usité,
au dire de Rubrouck, est la divination par l’omoplate d’un mouton. On
place l’os sur le feu, et au bout d’un instant le devin observe les
fentes que la combustion a produites. Si les fissures sont dans le sens
de la longueur, le présage est favorable; dans le cas contraire il faut
se garder de rien entreprendre. Ce genre d’oracle est en usage chez les
Turcomans de nos jours. On l’a même observé chez les Grecs modernes,
auxquels cette coutume des steppes a été très probablement transmise par
la conquête turque.

[Illustration: CAVALIERS MONGOLS.]

Ainsi religion, justice, vie sociale, tout ce qui constitue le
patrimoine moral d’une race se réduisait chez ces peuples à la forme la
plus élémentaire. Le Tartare des steppes ne connaît pas d’autre horizon.
Rubrouck raconte que, lorsqu’il essayait d’expliquer à ses hôtes mongols
ce que c’est que la mer, il ne parvenait pas à se faire comprendre.
Étrangers au reste du monde, ne trouvant sur des espaces immenses que
des peuples semblables à eux, ils ne sont pas stimulés par la variété
des conditions d’existence. Ils n’ont pas plus d’idées que de besoins.
Il est vrai que dans cette simplicité est aussi le secret de leur force.
Pour une chasse ou pour une expédition guerrière, le cavalier, non moins
sobre que sa monture, franchit des distances immenses. «Quand ils
partent en campagne, dira Marco Polo, chacun n’emporte que deux outres
de cuir pour le lait et un petit pot de terre pour la viande. Et si la
presse est grande, ils chevauchent bien dix journées sans manger de la
viande ni faire du feu.» Sous la main d’un organisateur de génie, ces
qualités essentiellement militaires étaient devenues un instrument de
domination et de conquête. Gengis-khan, «un homme de grand sens et de
grande prouesse,» créa l’organisation hiérarchique, imposa la discipline
de fer qui fit de ces hordes une des forces les plus redoutables que le
monde eût vues. Du général au soldat le châtiment, sévère et immédiat,
n’épargnait personne.

Rubrouck familiarisa le moyen âge avec ces peuples, occupants naturels
de l’espace immense qui sépare les civilisations de l’Europe et de la
Chine. Sa description rappelle souvent celle qu’Hérodote a tracée des
Scythes. En effet ces peuples ne changent guère; leur existence semble
régie par d’inflexibles nécessités de climat. Tant qu’ils restent
fidèles à leurs steppes natives, quel progrès pourrait les arracher à
leur simplicité d’habitudes ou les troubler dans leur paresse d’esprit?
Maintenant encore les Kirghizes, Kalmouks, Turcomans, sans parler des
Mongols eux-mêmes, représentent, sous divers noms et sous d’autres
étiquettes religieuses, les Tartares du XIIIe siècle.

Au contraire, lorsque par quelque concours de circonstances ils ont été
implantés au milieu des populations sédentaires et civilisées, on les a
toujours vus se fondre promptement dans ce milieu nouveau. C’est ce qui
arriva après Gengis-khan. Ceux qui avaient porté à l’islam les coups les
plus rudes ne tardèrent pas à devenir musulmans, une fois établis en
Perse: ce sol qu’ils ont bouleversé a oublié leur nom. Fixés en Chine,
ils se convertirent à sa religion et à ses mœurs. Quand Marco Polo put
comparer les Mongols des steppes et ceux de la Chine, il remarqua le
changement profond qu’avaient éprouvé ces derniers, et pour lequel
suffit la courte période qu’embrasse ce récit. Cette transformation des
nomades était inévitable. Leur état social, inséparable du milieu dans
lequel il s’était formé, restait sans application à leur condition
nouvelle. Ils flottaient à l’aventure comme déracinés, jusqu’à ce que
l’influence des civilisations étrangères, auxquelles ils n’avaient rien
à opposer de leur propre fond, eût raison d’eux et les absorbât.




CHAPITRE III

RUBROUCK A CARACORUM.


Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un interprète et du
seigneur mongol qui leur servait de guide, mirent douze jours à franchir
la distance entre le Volga et le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural; puis,
pendant un mois, ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers
l’est. La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme de
Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. Ils
traversaient un pays généralement plat, entrecoupé de déserts, dépourvu
d’arbres, sauf au bord des rares cours d’eau, et devaient s’accommoder
comme combustible de quelques broussailles. Tel est en effet l’aspect
des steppes kirghizes qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du
lac d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était fermée
au nord et que sa prétendue communication avec l’Océan glacial était une
chimère. Comme, à son retour, il se dirigea parallèlement à la côte
occidentale, complétant ainsi le circuit que son prédécesseur, frère
André, avait déjà accompli par le sud et par l’est, il put affirmer en
toute certitude que cette mer était entourée de tous côtés par les
terres. Il y avait longtemps que cette vérité géographique avait été
attestée par Hérodote; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu,
et continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa propre
expérience. Désormais du moins la découverte était acquise.

Le 31 octobre ils tournèrent au sud, dans la direction de hautes
montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage changeait
d’aspect: de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine; partout
s’étendaient les cultures; c’était un jardin succédant à la steppe. Un
fleuve important sortait des montagnes et, se ramifiant à travers les
campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, finissait par se perdre
dans une lagune. Le long de cette lisière fertile bordant le pied des
hauteurs, s’élevaient des villes populeuses; déjà moins nombreuses il
est vrai qu’auparavant, car la domination des Tartares s’était signalée
par des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple nomade,
les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au dépens du domaine
agricole. Cependant Rubrouck cite les villes de Talas, d’Esquius,
surtout de Caïlac, comme des centres encore importants de commerce et de
population. Il y constata avec surprise l’usage de la langue persane,
qui, si loin de la Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se
maintient encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie
centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et de ses
habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude aux descriptions
actuelles que nous devons aux Russes sur cette partie de l’Asie où ils
dominent. On peut, sur les cartes modernes de l’Asie centrale, suivre
approximativement le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond
à peu près à la route stratégique que le gouvernement russe a fait
construire pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie
occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la chaîne
aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne Alexandre. Il
traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac Balkach, dont il
entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante ville de Caïlac,
où il fit une halte de quelques jours, paraît correspondre à celle de
Kopal, une des principales étapes de la grande voie moderne entre
Tachkend et Sémipalatinsk. Elle commande l’entrée de la Dzoungarie,
cette dépression comprise entre le système des monts Altaï au nord et
des monts Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers
l’intérieur de l’Asie.

La caravane se remit en route le 30 novembre dans une direction
est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, le pays
plus accidenté et plus désert. Après avoir longé un lac d’eau saumâtre
et traversé une chaîne escarpée, la petite troupe commença à hâter le
pas et à doubler les étapes. Sauf les relais placés de distance en
distance pour héberger les messagers officiels et les ambassadeurs,
aucune habitation ne se montrait, tout vestige d’établissements humains
avait disparu. Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font
presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des fatigues nos
voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une plaine vaste et unie
comme la mer. Là se trouvait le campement alors occupé par Mangou, le
grand khan des Mongols.

Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils de
Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent
observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect de cette cour
nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs d’un climat excessif
rebelle à l’agriculture, approprié tout au plus à la vie errante de
tribus pauvres et clairsemées, un des plus bizarres accidents de
l’histoire avait placé la résidence du souverain qui pour le moment
pouvait se vanter avec quelque raison d’être le plus puissant de
l’univers. La ville de Caracorum, dont il existe de misérables restes
près de la source de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des
représentations officielles, un rendez-vous où se réunissaient à
l’occasion les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y
résidait pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois par
an; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement temporaire, ou
sa _horde_, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux confins du désert de
Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra avec les ambassadeurs du
khalife de Bagdad contre lequel s’amassait en ce moment un terrible
orage, ceux du sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux
de l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour porter
le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de ces peuplades de
chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie orientale ou qui
vivent dans les îles glacées de la mer d’Okhotsk.

La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté et d’astuce,
se détache sur un fond encore tout barbare. Il avait alors quarante-cinq
ans; ses traits accusaient sans aucun adoucissement le type mongol.
Lorsque le moine franciscain eut avec lui sa première entrevue, «il nous
demanda d’abord, dit-il, ce que nous voulions boire. Je répondis:
«Seigneur, nous ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans
la boisson; tout ce qui vous plaira nous convient.» Il nous fit alors
verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes par
politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et d’autres
oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. Enfin, après un
long intervalle, il nous ordonna de parler.» L’entretien n’alla pas loin
ce jour-là, car l’interprète était ivre et Rubrouck crut s’apercevoir
que Mangou lui-même était quelque peu chancelant. Plusieurs entrevues
eurent lieu dans la suite, et plus d’une fois le moine, admis en
présence du souverain, le trouva armé d’une omoplate brûlée et la
regardant attentivement. Une police soupçonneuse et sévère veillait
autour du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement
fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon subirent un
interrogatoire en règle; car on avait rapporté à Mangou que quarante
émissaires du Vieux de la Montagne, chef de la secte des Assassins,
étaient partis sous divers déguisements pour attenter à sa vie.

Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. L’unique
préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français soit un mot, soit
une demande précise de secours, qui eussent été interprétés comme une
marque de soumission et d’hommage. Les instructions de Rubrouck ne
portaient rien de pareil, et, se retranchant sur le terrain de la
propagande religieuse, il se défendait avec soin de toute parole de
nature à compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence
cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions
religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de neutralité,
d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les musulmans et les
prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui et profitaient également
de ses libéralités. Quand il tenait cour plénière, «les prêtres
chrétiens venaient en grand appareil, priaient pour lui et bénissaient
sa coupe. Puis les prêtres sarrasins arrivent, et font de même. Enfin se
présentent les prêtres idolâtres, qui font la même chose.» Cependant
quelques-unes des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme; et
lui-même se montrait parfois dans les cérémonies célébrées à certains
jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres cérémonies, dont Rubrouck
nous a laissé le peu édifiant tableau! Elles commençaient par des
chants, se continuaient par des distributions de cadeaux faites par la
première femme du grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous
prenaient part et où les princesses de sang royal aussi bien que les
ministres du culte laissaient leur raison.

Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son apostolat,
elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour des steppes avec
ces légions de mendiants, devins et parasites de toute espèce. Mais il
eut la surprise de rencontres très inattendues. Une femme de Metz,
nommée Paquette, vint un jour le trouver et lui raconta qu’elle avait
été prise en Hongrie, et, après des souffrances inouïes, attachée enfin
au service d’une des femmes du khan. Maintenant sa condition était
bonne; elle avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs
enfants. D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour.
Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé
Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était établi
sur le grand Pont.

C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck quand il
se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. L’histoire de ce
compatriote était fertile en péripéties. Fait prisonnier à Belgrade par
un des frères de Mangou, il avait été emmené au fond de la Mongolie.
Bientôt ses talents le firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la
munificence du khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa
femme, une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste
habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux ouvrages
montre la variété de ses aptitudes: une belle croix d’argent à la mode
de France, une image de la Vierge avec des figures sculptées sur les
panneaux; un oratoire richement orné de peintures. Comment s’étonner que
le département des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son
domaine? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de ses
réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus compliquées,
véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité de son art. Il
s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses liqueurs dans les
grands repas auxquels présidait le souverain. Maître Guillaume figura un
grand arbre d’argent avec des feuilles et des fruits, au pied duquel
quatre lions du même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça
autour du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels
jaillissaient des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette
surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une cavité
pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au milieu duquel un
homme caché imprimait un mouvement au bras de l’ange et parvenait à
tirer de la trompette des sons éclatants. Ce fut sans nul doute la
merveille de Caracorum; et l’orfèvrerie parisienne du temps de saint
Louis remportait, comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de
la Sibérie et de la Chine.

La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre percée de
quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage de la cour et
l’affluence des ambassadeurs y attiraient beaucoup de marchands. On y
voyait une église chrétienne, deux mosquées et une douzaine de temples
consacrés aux idoles de diverses nations. Elle se composait de deux
quartiers, l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai,
c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits
par un Européen. «Ils sont, dit Rubrouck, de petite taille et nasillent
en parlant. Comme tous les Orientaux, ils ont en général de petits yeux.
Ils sont très bons ouvriers en toutes sortes d’arts.» Cette colonie
chinoise exerçait à Caracorum les petits métiers dont cette race
laborieuse s’est fait aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart
des grandes villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels
étaient, avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette
population que des causes factices retenaient seules en ce pays désolé.
«En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville ne vaut pas le
bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus
que ce palais.»

Cependant le mois de juin 1254 était arrivé: craignant d’être surpris en
route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda l’autorisation de partir.
Il ne voulut point se charger, comme le lui proposait Mangou, de guider
des ambassadeurs mongols en Europe; mais il emporta une lettre du grand
khan pour le roi de France. C’était une de ces missives arrogantes comme
Attila se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au «chef des Francs son
ordre», c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre hommage par voie
d’ambassade. «Que si vous résistiez en disant: Notre terre est loin, nos
montagnes sont hautes, notre mer est grande, et que, animé de ces
pensées, vous nous déclariez la guerre, le Dieu éternel sait que nous
savons ce que nous pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et
qui rapproche ce qui est éloigné!» Muni de cette lettre, le franciscain
quitta Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de maître
Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut plus la force de le
suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la route qu’il avait déjà
parcourue. De là, franchissant le pas de Derbent à l’extrémité orientale
du Caucase, il gagna l’Arménie et traversa l’Asie Mineure pour
s’embarquer au port de Laïas. Au mois d’août 1255, après un voyage de
deux ans et demi, il revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui
avaient signalé la croisade, il croyait encore trouver le roi de France.

Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté avait
placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du prêtre Jean: ce
souverain légendaire n’était de son vivant, disait-il, qu’un petit chef
de tribus nomades au sud des monts Allai. «Les nestoriens,
remarquait-il, exagèrent tout et font grand bruit de rien. C’est ainsi
que s’est répandue la grande renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai
traversé ses pâturages, et personne ne le connaissait, excepté quelques
nestoriens.» Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse
de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. La
relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur un ton de simplicité,
de bonhomie même qui n’est pas sans charme, se recommande par des
qualités sérieuses d’observation. La valeur de ses renseignements fut
appréciée de son temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais
et Roger Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par les
Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà il avait
entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée était la même que
les anciens appelaient Sérique ou pays de la soie. Là s’étaient arrêtées
ses connaissances sur la Chine; mais la route qu’il avait suivie devait,
par le cours des choses, y conduire nécessairement ses successeurs.




CHAPITRE IV

NICOLO ET MAFFEO POLO.


Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces contrées
n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. Au siècle
suivant les rapports entre les Européens et la Chine sont au contraire
assez réguliers pour que des caravanes de marchands italiens se rendent
fréquemment de la Crimée à Pékin. Comment s’accomplit ce changement?
C’est sans aucun doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux,
favorisés par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait
l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement
l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un siècle
mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être bien connue. Avec
le voyage qui vient d’être retracé, celui de Plano Carpini et quelques
autres qui seront cités plus bas, il n’y a que les voyages des membres
de la famille Polo dont le récit nous soit parvenu avec les caractères
d’une parfaite authenticité. Ils sont d’ailleurs si intéressants par
eux-mêmes et marqués par tant d’incidents curieux, qu’ils méritent
amplement la popularité dont ils n’ont jamais cessé de jouir.

On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres dirigeait,
comme beaucoup de ses concitoyens, une maison de commerce à
Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes frères, Nicolo et Maffeo
Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent jusqu’en 1260: à cette
époque, désireux sans doute d’étendre leurs opérations, ils partirent
pour Soldaie. Cette ville développait rapidement les avantages de sa
position. Les Vénitiens commençaient à s’y porter pour disputer aux
Grecs les profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un
des points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur nombre
et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la république de
Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à ses intérêts. La
famille Polo fut une des premières à entrer dans ce mouvement. Son
installation à Soldaie fut durable, car elle y possédait encore des
immeubles vers la fin du siècle. Parmi les premiers Vénitiens qu’attira
vers cette ville la perspective d’entreprises nouvelles se trouvèrent
Nicolo et Maffeo Polo.

Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ pour
l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le tempérament
héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens de ces grandes
républiques marchandes. Ces négociants de Gênes et de Venise étaient des
hommes entreprenants, habitués aux affaires lointaines, pleins de
confiance dans les ressources de leur diplomatie naturelle et
parfaitement capables d’ailleurs de faire en toute occasion «belle et
honnête contenance», suivant l’expression d’un des leurs, Balducci
Pegolotti, dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être.
Que se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à
Soldaie? Sans doute la perspective des profits que promettait un marché
nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures dans leur décision.
Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et avaient apporté avec eux un
assortiment de joyaux: excellent moyen de plaire aux princes qu’ils se
proposaient de visiter. Il ne semble pas que leurs délibérations aient
été longues. L’année de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur
départ. Marco Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de
cet événement, se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla
bon d’aller plus avant.

[Illustration: TRAINEAUX TIRÉS PAR DES ATTELAGES DE CHIENS.]

Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou dans le
commandement des Tartares campés aux bords du Volga. C’était Barca, son
frère, «prince libéral et courtois,» dont la réputation s’étendait sans
doute jusqu’à Soldaie. Nos deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès
de lui les mains vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie
de l’étiquette orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les
explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution
attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à satisfaire à demi les
puissants seigneurs dont il était l’hôte. Mieux avisés, les Polo
commencèrent par faire hommage à Barca de tous les joyaux qu’ils avaient
apportés. En prince magnanime, il leur en rendit deux fois la valeur, et
dès ce moment les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent
pendant douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi
Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure du
Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme une des principales
étapes pour les marchands européens se rendant en Chine. Ils remontèrent
le fleuve jusqu’à Bolgara, dont les ruines s’étendent près de la ville
actuelle de Kasan. Aux confins des immenses forêts qui couvraient alors
non seulement le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était
un grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se
répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, quand la
neige glacée rendait les communications faciles, les négociants de
Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages de chiens pour se
rendre auprès des campements de chasseurs et acheter directement les
précieuses fourrures. Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore,
depuis Arkangel jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien
continent, était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une
réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la Nuit, la
province d’Obscurité: c’est ce dernier nom qu’il porte dans le livre de
Marco Polo.

Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. Les
Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque la guerre
éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des Tartares du
levant, établis en Perse. Barca eut le dessous; sa défaite fut le signal
d’un moment d’anarchie pendant lequel la sécurité des communications fut
interrompue entre le Volga et la mer Noire. Ne pouvant retourner en
arrière, nos voyageurs se décidèrent à aller en avant. La ville de
Bokara, par la position qu’elle occupe au croisement des principales
voies de l’Asie centrale, a toujours été un grand centre commercial en
relation avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de
Bolgara, les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers cet
important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute à quelque
caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand latin ne s’était
encore montré dans cette ville. Malheureusement, une fois arrivés, ils
ne purent «ni aller avant, ni retourner arrière, de sorte qu’ils
demeurèrent en ladite cité trois ans».

Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une
circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements et à leurs
incertitudes. Bokara était sur le passage des envoyés qui allaient et
venaient entre la cour tartare de Perse et celle de Mongolie. Un jour
des ambassadeurs qui se rendaient auprès du grand khan entendirent
parler de ces Occidentaux, dont la présence était un objet de curiosité.
Connaissant les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les
accompagner à sa cour. «Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous voulez
venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera grand honneur
et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez sans danger.» Jamais
proposition ne vint plus à propos. Ce nom du grand khan réveilla
l’ardeur des deux Vénitiens. En lui se résumait la grandeur de l’empire
mongol. Par la seule vertu de ce nom cessait comme par enchantement
l’attente sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès
ce moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, eux
d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière.

Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. C’est tout ce
que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du trajet fait supposer
qu’ils durent rejoindre au nord la route par laquelle les officiers
mongols avaient déjà guidé Rubrouck.

Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la cour du
grand khan: de grands changements s’étaient accomplis dans cet
intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été le signal. Son frère
Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre ans à lui succéder, avait
passé comme général ou comme gouverneur la plus grande partie de sa vie
en Chine. Grâce à lui la conquête mongole, restreinte pendant longtemps
à la partie septentrionale de cette vaste contrée, s’était
progressivement avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il
poursuivit avec ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa
race, s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration
de cet incomparable domaine devint la principale affaire de sa vie. Tant
que la domination mongole n’embrassait que les provinces du nord, elle
avait pu sans trop d’inconvénient conserver à Caracorum son centre
d’action. L’extension des conquêtes rendit un changement nécessaire, et
Kubilaï abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis.

Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà servi de
résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre Cambaluc, qui
n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette ville placée à proximité de
la Mongolie sa surveillance pouvait s’exercer à la fois sur les deux
moitiés de son empire. Dans ce changement de capitale s’exprimait une
importante révolution. C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie
rude et grossière des ancêtres. Le centre de gravité penchait
définitivement vers la Chine, et le khan des Mongols se transformait en
empereur chinois.

Les ambassadeurs tartares avaient bien auguré des sentiments de leur
maître en promettant bon accueil aux deux Vénitiens; ils étaient les
premiers Latins qui parvinssent jusqu’à lui, et depuis longtemps il
avait le désir d’en connaître. Kubilaï devait à son commerce avec la
société la plus civilisée de l’Orient une culture d’esprit qui manquait
tout à fait à ses prédécesseurs. Le peu qu’il pouvait savoir de l’Europe
lui avait inspiré une idée favorable de sa civilisation, et c’est avec
une intelligente curiosité qu’il cherchait l’occasion de s’en enquérir.

Admis en sa présence, les nouveaux venus virent un homme de taille
moyenne, à la forte stature, mais que sa vie active avait préservé
d’excès d’embonpoint. Son teint était blanc et vermeil, ses yeux noirs,
sa personne imposante. Il adressa aux deux étrangers une foule de
questions dans lesquelles se marquaient les préoccupations habituelles
de son esprit. «Il leur demanda premièrement des empereurs, et comment
ils maintiennent leur seigneurie et leur terre en justice; et comment
ils vont en bataille, et de toutes leurs affaires. Et après leur demanda
des rois, des princes et des autres barons.» Voilà des détails dont
Mangou, son frère et prédécesseur, ne se souciait guère! Enfin il en
vint au pape et à l’Église et se fit instruire de toutes les coutumes
des Latins.

Ces questions s’adressaient à des personnes capables d’y répondre. S’il
y avait quelque part une ville où affluaient les informations précises
sur les hommes et les choses de l’Occident, c’était bien Venise.
L’étendue de ses relations commerciales et politiques la mettait en
contact avec tous les peuples de la chrétienté et rendait l’esprit de
ses citoyens singulièrement propre à saisir les variétés de chacun.
Nulle part on ne savait mieux et on n’observait avec plus de finesse. La
société vénitienne, dont le souvenir s’associe à un magnifique
développement des arts, passait déjà pour une des plus élégantes de
l’Occident, et des hommes sortis de ses rangs, comme les Polo,
appartenaient certainement par leur culture et leurs manières à l’élite
des Européens d’alors. Cela explique l’effet de leur présence sur ce
souverain oriental chez lequel s’était éveillé l’instinct de la
civilisation. Dans les entretiens qu’il eut avec eux, l’image vaguement
entrevue de cette société hiérarchique de l’Europe féodale prit une
forme plus nette à son esprit; il put se rendre compte des rapports qui
en unissaient les membres et démêler, sous le confus assemblage de noms
que lui avait transmis la renommée, des différences et des traits de
caractère. Le christianisme occidental lui apparut sous un autre jour
que le culte abâtardi que pratiquait sous ses yeux le triste clergé
nestorien. Enfin les récits de ses nouveaux hôtes donnèrent ample
matière à ses réflexions; mais plus encore que de leurs récits il fut
frappé de leurs personnes. Ce type d’Européen poli et bien né, qui se
révélait à lui pour la première fois, le séduisit vivement.

C’est alors que naquit en lui le désir de nouer des relations régulières
avec l’Occident, et il ne tarda pas à s’en ouvrir aux deux Vénitiens que
la fortune lui avait envoyés. Ce n’était pas une chose nouvelle que
l’envoi d’ambassadeurs mongols auprès de princes chrétiens; mais ce qui
était assurément nouveau et remarquable, c’est la nature de la mission
qu’avait en vue Kubilaï. Il proposa aux Polo de se rendre en son nom,
avec un seigneur tartare pour compagnon, auprès du pape. Dès qu’ils
eurent consenti, il fit rédiger une lettre dont la teneur peut se
résumer ainsi: «Il mandait à l’Apostole que, s’il lui voulait envoyer
jusqu’à cent sages hommes de notre loi chrétienne, qui sussent les sept
arts, qui sussent bien disputer et montrer clairement aux idolâtres, par
force de raisons, comment la loi du Christ était la meilleure, et que
toutes les autres lois sont mauvaises et fausses, s’ils prouvaient cela,
lui et tous ses sujets deviendraient chrétiens et hommes de l’Église.»

Les termes de cette demande montraient bien le fond de sa pensée. On
entendait alors par les _sept arts_ l’ensemble des sciences qu’un homme
vraiment instruit devait connaître, à savoir la grammaire, la logique,
la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie.
Kubilaï demandait des missionnaires instruits et différents des prêtres
nestoriens qui l’entouraient. Avec le christianisme c’était la science
de l’Europe qu’il pensait à introduire chez les Mongols. Cette tentative
s’accordait avec ses préoccupations de gouvernement. Désireux d’élever
ses grossiers compatriotes au niveau des peuples qu’ils avaient à
gouverner, il se tournait vers des contrées que la distinction de ses
nouveaux hôtes lui montrait sous leur meilleur jour. Assurément nous
jugeons aujourd’hui que le succès de ce projet était peu probable. La
pente naturelle des choses devait l’emporter et rallier finalement
Kubilaï et son peuple au bouddhisme, qui était la religion de la
majorité de ses sujets chinois. Cependant ces sympathies pour le
christianisme ne furent pas tout à fait sans conséquences, comme on le
verra dans la suite.

Les deux Polo entrèrent avec ardeur dans les vues du souverain mongol et
ne s’épargnèrent pas pour en préparer l’accomplissement. Outre le
message destiné à l’Apostole, Kubilaï les chargea de lui rapporter «de
l’huile de la lampe qui brûle sur le sépulcre de Notre Seigneur en
Jérusalem». Ils se remirent en route à travers l’Asie. Avant leur
départ, par une faveur insigne, le grand khan leur donna une tablette
d’or dite table de commandement, sorte de passeport qui assurait à ses
possesseurs, dans tous les pays sur lesquels s’étendait sa domination,
un droit de réquisition de vivres, chevaux, escorte et toutes choses
nécessaires. Ils voyagèrent donc avec un caractère officiel, et partout
ils furent servis et honorés. Tel était l’effet de ce nom qui tenait une
partie de la terre en crainte! Cependant le voyage fut pénible. Les
neiges, les pluies, les inondations les arrêtèrent plusieurs fois. Leur
compagnon, le seigneur mongol, tomba malade et dut être laissé en route.
Ce n’était pas vers la mer Noire, mais vers la Méditerranée qu’ils se
dirigeaient: ils n’y arrivèrent qu’au bout de trois ans. Mais leur
ardeur n’était pas épuisée, et ils gardaient confiance dans le succès de
leur mission.




DEUXIÈME PARTIE

LES VOYAGES DE MARCO POLO




CHAPITRE PREMIER

MARCO POLO.


Arrivés à Laïas, port de la Petite-Arménie, dans le golfe
d’Alexandrette, nos voyageurs apprirent des nouvelles fâcheuses pour la
négociation dont ils étaient chargés: le pape Clément IV était mort
depuis le 29 novembre 1268. Ils allèrent trouver à Saint-Jean d’Acre le
légat, qui prit grand intérêt à leur message, mais les invita à
s’abstenir de toute démarche et à prendre patience jusqu’à l’élection
d’un nouveau pape. «Ils virent bien que le légat avait raison, et ils se
dirent: En attendant que l’on fasse un pape, nous pourrions bien aller à
Venise pour voir nos hôtels.» Ils s’embarquèrent pour Négrepont et de là
parvinrent par mer à Venise. Nicolo trouva que sa femme était morte;
mais son fils Marco, qui venait de naître au moment de son départ, avait
atteint sa quinzième année. Il allait désormais être associé aux
pérégrinations de son père et de son oncle, et c’est ici qu’entre en
scène celui qui devait devenir le plus grand voyageur du moyen âge.

Malheureusement cet interrègne pontifical fut le plus long dont
l’histoire se souvienne. Les cardinaux réunis à Viterbe ne parvenaient
pas à s’entendre. Les mois se passaient, et aucune décision ne sortait
du palais où se tenait enfermé le conclave. Un cardinal plaisant parla
de faire enlever la toiture de l’édifice, sous prétexte de permettre à
l’Esprit-Saint de s’introduire plus librement auprès des membres du
sacré collège. Après deux ans d’attente, nos Vénitiens perdirent
patience. Par un scrupule honorable ils craignirent qu’un retard trop
prolongé n’inspirât à Kubilaï des doutes sur la sûreté de leur parole,
et, accompagnés de Marco, ils repartirent de Venise pour la Terre
sainte. Là ils purent du moins, conformément à la demande de Kubilaï, se
rendre à Jérusalem et se procurer de l’huile de la lampe du saint
sépulcre. Puis ils retournèrent à Acre et dirent au légat: «Puisque nous
ne voyons pas qu’Apostole soit fait, nous voulons retourner auprès du
grand khan, car trop avons déjà attendu.» Le légat, après y avoir
consenti, fit faire des lettres à remettre au grand khan, qui
témoignaient comment les deux frères étaient bien venus pour accomplir
son commandement, «mais, pour ce qu’Apostole n’y avait, ne l’avaient pu
faire».

Munis de cette attestation, ils s’embarquèrent pour Laïas et se
disposaient à s’enfoncer dans l’intérieur, quand la nouvelle si
longtemps attendue les arrêta. Le pape était nommé. Le nom qui, le 1er
septembre 1271, avait enfin réuni le nombre nécessaire de suffrages,
était celui du cardinal Tébaldo de Plaisance, précisément le légat qui
résidait à Acre et qui s’était intéressé à la mission des frères Polo.
Il se hâta de les rappeler, et ceux-ci revinrent à Acre sur une galère
mise à leur disposition par le roi d’Arménie. Ils y reçurent moult
grands honneurs; mais, au lieu de cent docteurs que demandait le grand
khan, il ne se trouva que deux frères prêcheurs pour entreprendre le
voyage. C’étaient «les plus savants clercs du temps»; mais il paraît que
leur hardiesse n’égalait pas leur science. A peine avaient-ils dépassé
Laïas de quelques marches vers l’intérieur, qu’une invasion du sultan
des mamelouks d’Égypte vint porter le ravage dans les pays qu’ils
traversaient. Nos voyageurs furent en grande aventure d’être tués ou
pris, «de sorte que, quand les deux frères prêcheurs virent cela, ils
eurent grand peur d’aller avant. Ils donnèrent à messire Nicolas et
messire Maffe toutes les chartres et tous les privilèges qu’ils avaient»
et retournèrent à leur couvent. Pauvre dénouement d’une entreprise qui
méritait d’inspirer de meilleurs courages!

Privés de leurs compagnons, nos Vénitiens n’en poursuivirent pas moins
leur route vers le souverain qui les attendait et vers les pays pleins
de promesses qu’ils avaient entrevus. L’histoire de leurs voyages
s’enrichit désormais d’une telle abondance de renseignements, qu’elle
devient presque un tableau de l’Asie au XIIIe siècle; car avec eux
chemine cette fois un observateur curieux et infatigable, dans la
personne de ce jeune homme de quinze ans qu’ils ont associé à leur
aventure.

Marco Polo venait ainsi de quitter presque enfant sa ville natale, qu’il
ne devait revoir qu’homme mûr. A quinze ans son esprit était plus riche
de dons naturels que de connaissances acquises. Mais à défaut de
l’enseignement des livres, que sa vie errante ne lui laissa guère le
loisir de fréquenter, il étudia dans le grand livre du monde. Son
intelligence se développa, s’aiguisa au milieu même du monde nouveau
qu’il devait décrire. C’est à l’âge où les impressions ont toute leur
fraîcheur, la curiosité toute son ardeur, la mémoire toute sa force, que
les routes de l’Asie s’ouvrirent devant lui depuis la Méditerranée
jusqu’à l’extrême Orient. Quelle variété, quelle nouveauté de spectacles
propres à passionner cette heureuse intelligence! C’est par le nombre
prodigieux des observations qu’il a faites ou des renseignements qu’il a
recueillis que se montre la fermentation de son esprit sous l’influence
de cette vie excitante qui passionna sa jeunesse; car autrement, dans la
relation qui résume ses voyages, il est loin de prodiguer les
confidences de ses impressions personnelles, et l’on aurait bientôt
compté les passages où il parle de lui-même. Habitués que nous sommes
aux relations des voyageurs modernes, cette sobriété nous cause quelque
surprise et assurément du regret. Mais, à y regarder de près, on
retrouve sous le ton impersonnel du récit la finesse d’observation,
l’indépendance et la fermeté du jugement, l’esprit pratique qui
distinguaient le jeune Vénitien. Une figure s’en dégage, comme dans une
ancienne fresque un peu effacée.




CHAPITRE II

LES VOIES DE L’ASIE OCCIDENTALE.


La ville de Laïas, d’où partirent nos voyageurs, était à cette époque un
des principaux entrepôts de la Méditerranée orientale. Elle appartenait
à un petit royaume où les restes de la nationalité arménienne
maintenaient encore leur indépendance et qui occupait entre la Syrie et
l’Asie Mineure la contrée appelée par les anciens Cilicie. Les chrétiens
d’Occident trouvaient dans cet État un allié naturel contre les sultans
mamelouks, qui, maîtres de l’Égypte et de la plus grande partie de la
Syrie, fermaient partout ailleurs les avenues de l’Orient. Investis de
nombreux privilèges, les négociants de Gênes, Venise et autres pays
affluaient à Laïas et échangeaient leurs marchandises contre les épices,
les draps de soie et d’or apportés de l’intérieur. Une forteresse ruinée
avec quelques huttes misérables marque l’emplacement où fleurit jadis
cette ville morte du golfe d’Alexandrette. C’est là qu’au XIIIe siècle
aboutissaient les convois forcés d’éviter le territoire musulman. Laïas
était le point de départ des voies qui conduisaient à Trébizonde ou à
Tauris, et le royaume de Petite-Arménie servait de lien entre l’Europe
chrétienne et les pays soumis aux Mongols. Ce coin de terre sans cesse
menacé, vaillamment défendu, jouait un rôle qu’il n’a plus retrouvé
depuis, d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident.

Surprise par une de ces fréquentes alertes qui désolaient les
populations de ces pays frontières, la petite troupe échappa au danger
et parvint, diminuée de nombre, aux confins de la Turcomanie. C’était le
nom que portait l’intérieur de la contrée depuis que de nombreuses
tribus turques venues de l’Asie centrale y avaient élu domicile. Ces
ancêtres des Osmanlis vivaient à la bonne et vieille manière turque dans
les steppes herbeuses qui couvrent les plateaux: «Gens simples, qui
demeurent en montagnes et en landes, là où ils trouvent bonne pasture.»
Le jeune voyageur fut frappé de la variété des éléments qui composaient
la population. A côté des Turcs restés pasteurs et à demi nomades, les
villes et les bourgades fortifiées étaient occupées par des habitants
grecs ou arméniens qui avaient conservé la tradition des belles
industries d’autrefois. C’est de leurs mains que sortaient les draps de
soie de diverses couleurs, les fins et beaux tapis. Les principales
villes étaient encore celles qu’avait connues l’antiquité: Conie
(Iconium), Césarée, Savast, forme à peine altérée de Sébaste, la ville
d’Auguste. Nos Vénitiens visitèrent sans aucun doute au moins cette
dernière cité. Située en effet sur la route ordinairement suivie par les
marchands, elle marquait le point où ceux qui voulaient gagner les ports
de la mer Noire se séparaient de ceux qui se dirigeaient vers Tauris.

C’est vers Tauris que cheminèrent nos voyageurs. Ils s’engagèrent sur
les hauts et tristes plateaux de la Grande-Arménie. Ce pays, comme le
précédent, était soumis à l’autorité des Tartares du levant et faisait
partie de l’empire mongol. Chaque été, quand ces terres élevées se
couvraient d’herbages, la cavalerie tartare venait y camper en masse;
mais elle se retirait aux approches de l’hiver, à cause des froids
excessifs dont cette saison est le signal. La population, entièrement
arménienne, passait alors comme aujourd’hui pour une des plus
industrieuses de l’Orient.

[Illustration: LE MONT ARARAT.]

La petite troupe, après avoir dépassé Erzingan, siège d’un archevêque,
Arsion (Erzeroum), passa dans le voisinage d’une haute montagne célèbre
dans les traditions arméniennes. Marco Polo ne cite pas son nom; mais il
n’est pas douteux qu’il ait en vue la cime colossale, de 5150 mètres de
haut, que les Européens appellent à tort l’Ararat. Rubrouck, qui à son
retour parcourut la contrée, eut connaissance du nom ancien et
véritable, aujourd’hui encore en usage parmi les habitants du pays:
Massis. On raconta au sujet de cette montagne la même légende aux deux
voyageurs. Elle est, leur dit-on, tellement chargée de neige, que
personne n’a jamais pu réussir à en faire l’ascension. La neige n’y fond
jamais, et de nouvelles couches ne cessent pas de s’ajouter aux
anciennes. Si l’on parvenait au faîte, on y trouverait l’arche de Noé
qui repose sur le sommet. Un jour, ajoute Rubrouck, un moine essaya avec
tant de persévérance d’atteindre la cime mystérieuse, qu’un ange lui
apparut et lui remit un fragment du bois de l’arche en lui disant de ne
plus se tourmenter. La précieuse relique fut rapportée par le moine à
son couvent. On montre en effet de nos jours, dans le célèbre monastère
d’Etchmiadzine, le fragment de l’arche et l’on raconte encore la même
histoire aux voyageurs. Aujourd’hui cependant le sommet de l’Ararat a
livré son secret, et ni le professeur Parrot en septembre 1829, ni ceux
qui lui ont succédé, n’ont trouvé l’arche biblique à la place indiquée.
Mais si l’Ararat d’Arménie a perdu le monument dont les dessinateurs de
cartes au moyen âge n’oubliaient jamais de couronner sa tête, il y a
encore maintenant, jusque dans l’Asie centrale, un certain nombre de
cimes inexplorées qui prétendent au même honneur et qui ont aussi leur
arche de Noé.

[Illustration: LE MONT ARARAT SURMONTÉ DE L’ARCHE DE NOÉ DANS LA CARTE
CATALANE.]

L’Arménie a toujours été par excellence un pays de passage. Tandis que
nos voyageurs la traversaient de l’ouest à l’est pour se rendre en
Perse, ils recueillirent des renseignements sur les contrées qui la
bornent au nord et au sud. Au nord c’était le petit royaume chrétien de
Géorgie, qui avait reconnu la suzeraineté tartare et surveillait les
avenues du Caucase. On arrivait par là au passage qui se trouve à
l’extrémité orientale de la chaîne et que Polo, comme Rubrouck, appelle
la Porte de Fer. C’était une porte fortifiée au centre de la ville de
Derbent, qui occupait l’étroit défilé entre le Caucase et la mer
Caspienne. Ainsi la décrit Rubrouck, qui la traversa, tandis que Polo
n’en parle que par ouï-dire. Au moyen âge le nom d’Alexandre remplissait
encore tout l’Orient, et l’on s’imaginait, sur la foi de traditions
apocryphes, que le grand Macédonien avait élevé lui-même la tour et les
remparts qui couvraient les abords de cette position stratégique, «afin
d’empêcher les pâtres du désert d’entrer dans les villes et les terres
cultivées». (Rubrouck.)

Au sud de l’Arménie se développait la vallée du Tigre, qui, toutes les
fois que les circonstances politiques n’y ont pas mis obstacle, est
devenue une des grandes voies commerciales du monde.

La conquête tartare venait à cette époque de l’arracher aux musulmans et
de l’ouvrir au commerce européen. Par Mossoul et Bagdad on gagnait le
golfe Persique, où le commerce de l’Inde entretenait l’activité de
plusieurs entrepôts. L’un d’eux était Kisi, dans un îlot appelé
aujourd’hui Keich; l’autre était Ormuzd, où nos voyageurs devaient
arriver par une autre route.

A Mossoul et à Bagdad florissaient de riches industries dont la trace
subsiste encore dans notre langue, comme un souvenir de leur antique
renom et de relations aujourd’hui perdues. La première fabriquait des
tissus de soie appelés _mosolins_, d’où est venu le mot de mousseline;
de Bagdad ou _Baudas_ venaient les étoffes de brocart connues sous le
nom de baldaquins. Dans toute l’Asie occidentale se répandaient les
_mosolins_, mot sous lequel étaient désignés à la fois les marchands et
les marchandises de ces contrées, et c’est avec eux que les négociants
occidentaux avaient affaire. Quel triste contraste offre l’état présent
de ces contrées avec ces récits d’autrefois!

Treize ans auparavant «Baudas la grant cité» était la capitale de
l’empire des khalifes et servait de résidence à celui que Polo appelle
le pape des Sarrasins. Mais une mémorable catastrophe l’avait frappée en
1258. Houlagou, frère de Kubilaï-khan, s’en était emparé, et, s’il faut
en croire des relations peut-être exagérées, 800 000 personnes avaient
péri dans le massacre qui suivit l’assaut. On voit cependant que son
importance commerciale survécut à son écrasement politique. Quand Polo
parcourut l’Orient, le retentissement de la catastrophe durait encore.
On en faisait des récits, comme jadis dans les mêmes contrées, au temps
d’Hérodote, on racontait au voyageur grec les circonstances de la chute
de Crésus et des grands empires qui venaient de s’écrouler dans l’Asie
occidentale. La mort du dernier khalife avait surtout frappé les
imaginations. Quand la ville fut prise, «le vainqueur, disait-on, trouva
au khalife une tour toute pleine d’or et d’argent et d’autres trésors.
C’était la plus grande quantité ensemble qu’on eût oncques vue. Il en
eut grande merveille et fit venir le khalife auprès de lui: «Khalife,
dis-moi, pourquoi avais-tu amassé si grand trésor? Qu’en devais-tu
faire? Ne savais-tu pas que j’étais ton ennemi et que je venais sur toi
avec si grande armée pour te déshériter? Pourquoi ne donnais-tu pas ton
avoir aux chevaliers et aux soldats pour te défendre, toi et la cité?»
Et le khalife ne sut que répondre et ne dit rien. «Eh bien, khalife,
reprit-il, puisque je vois que tu aimas tant le trésor, je te le veux
donner à manger.» Il le fit prendre et mettre dans la tour du trésor, et
commanda que nulle chose ne lui fût donnée à manger ni à boire, et lui
dit: «Maintenant, khalife, mange de ton trésor tant que tu voudras,
puisqu’il te plaisait tant; car jamais tu ne mangeras autre chose que de
ce trésor.» Il demeura enfermé quatre jours et mourut. Et il eût mieux
valu qu’il eût partagé son trésor aux hommes qui l’eussent défendu, que
d’être pris, déshérité et mort, comme il fut.»

[Illustration: ITINÉRAIRES DE RUBROUCK DES FRÈRES POLO et voyages de
Marco Polo]

La capitale du vainqueur de Bagdad, maître d’un empire qui comprenait
l’Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, était Tauris. C’est à cette
ville, terme ordinaire des marchands occidentaux partis de Laïas, que
parvinrent, après avoir franchi l’Arménie, Marco Polo et ses compagnons.
Tauris occupe entre les contrées les plus riches de l’Asie antérieure
une position centrale; aussi y voyait-on des marchandises venues de
l’Inde, de Bagdad, d’Ormuzd et de maints autres lieux. Toutes les
denrées que les Vénitiens n’obtenaient à Alexandrie qu’en se soumettant
aux exactions et aux taxes exorbitantes imposées par les mamelouks, on
les trouvait à Tauris depuis que les routes de l’Asie étaient libres; et
il était bien connu des négociants d’Europe qu’elles y arrivaient en
meilleur état et de qualité supérieure. C’était une cité où les
marchands faisaient de bonnes affaires. La population indigène, attachée
à l’islam, se montrait assez malveillante pour les chrétiens; mais cela
n’empêchait pas que toutes les variétés du christianisme oriental ne s’y
rencontrassent avec des chrétiens d’Occident. Parmi ces derniers les
Génois tenaient la tête. Depuis quelques années ce peuple énergique
marchait avec un vigoureux esprit d’initiative à la conquête commerciale
de l’Orient. Marco Polo en cite une curieuse preuve. Les Génois venaient
tout récemment de transporter des vaisseaux et d’établir une navigation
dans la mer de Ghilan. C’est la Caspienne qu’il désigne ainsi, du nom du
pays qui la borde au sud et d’où l’on tirait à cette époque la soie dite
généralement _soie ghèle_. Ainsi dans l’espace de peu d’années on peut
mesurer le progrès accompli. Avant Rubrouck on ne sait pas si la
Caspienne est une mer fermée: moins de vingt ans après elle est
sillonnée par des navires génois; et si l’on consulte les cartes marines
ou portulans du XIVe siècle, on voit que les côtes en sont connues dans
le plus grand détail. Tel était l’élan qui entraînait dans cette
direction le commerce, et avec lui les découvertes géographiques.

De Tauris à Cambaluc la voie la plus directe était sans contredit celle
de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens contraire les
frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine aux bords de la
Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs essayèrent cette fois
de prendre une autre route. C’est vers le port d’Ormuzd qu’ils se
dirigèrent, avec l’intention de s’y embarquer pour l’Inde et la Chine.
Il y avait entre Tauris et le golfe Persique une voie fréquentée par le
commerce; car, outre le mouvement d’importation dont il a été question,
la Perse était le point de départ d’un important trafic de ces belles
races de chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On
les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui les revendaient
ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à la sécurité des
caravanes, pas assez cependant pour qu’elles fussent entièrement à
l’abri des attaques des Kurdes ou autres populations mal famées qui les
guettaient au passage. Aussi les marchands ne s’engageaient qu’en troupe
armée dans ces routes suspectes; et les trois Vénitiens durent se
joindre à une expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et
Ormuzd.

La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de la province de
Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure qu’il a le mieux
observées et décrites. Suivant son habitude, il interrogeait les gens du
pays et se faisait conter les traditions qui avaient cours parmi eux. Il
passa par Saba, ancienne ville déchue aujourd’hui au rang de village, et
y vit les sépulcres où étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois
mages, Gaspar, Melchior et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre
quelque chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les
habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. Un peu
plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château des
adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de succès. Il y avait là
un groupe d’habitants qui, restés fidèles à l’ancienne religion
nationale, avaient conservé aussi le souvenir des vieilles légendes. On
lui fit un long récit qui n’aurait pour nous qu’un intérêt médiocre,
s’il n’était empreint dans plusieurs détails de ce sentiment de
vénération pour le feu qui est le trait caractéristique de la religion
des parsis. Les mages reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient
adoré une boîte dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une
pierre. Ils la jettent avec dédain dans un puits; mais aussitôt il en
jaillit une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu
et l’emportent dans leur pays.--Ceux qui parlèrent ainsi à Marco Polo
étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait réuni des millions
d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les Darius et les Cyrus, et à
l’origine de laquelle l’ancienne Perse attachait le grand nom de
Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui que dans ses livres saints,
qu’ont interprétés les savants modernes. Extirpée par les persécutions
musulmanes, elle a disparu à peu près de la surface du globe, et ne
conserve encore quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de
familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé où les
rencontra notre voyageur.

[Illustration: LES ROIS MAGES (CARTE CATALANE).]

Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit de cité au
nombre des personnages que les cartes du temps prirent l’habitude de
représenter, et nous trouvons leur image en compagnie du prêtre Jean, du
grand khan, de l’arche de Noé, et autres figures empruntées pour la
plupart aux descriptions du célèbre Vénitien.

[Illustration: ANES SAUVAGES.]

Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi; c’est la ville que nous
nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie que les marchands
colportaient au loin. La nature des lieux qu’ils parcoururent après
cette étape attira vivement la curiosité de Marco. Jusqu’aux confins de
la province de Kerman on chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en
plaine, sans rencontrer plus de trois lieux habités pour loger. Mais il
y a de belles chasses: perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et
leur poursuite est la grande distraction des marchands qui par là
cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie,
des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la beauté de ces animaux.
Cette abondance de gibier, cette solitude et cette uniformité d’horizon
purent lui donner un avant-goût des spectacles qui l’attendaient dans
l’Asie centrale. Il se trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus
de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à
perte de vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est
une grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de
montagnes, si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien
n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe le centre
de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que retrace le récit
du voyageur, que son passage eut lieu dans la belle saison après l’éveil
de la nature végétale. Ces hauts lieux s’animent alors et prennent un
certain charme; mais, à en croire les rares voyageurs qui de nos jours
ont visité ces contrées, tout autre est l’impression de celui qui
parcourt en décembre ces solitudes pierreuses fouettées par un vent
glacial, semblables aux _despoblados_ des plateaux castillans.

A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle de
l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, occupait une
partie de la population. «Quant aux dames et demoiselles, elles brodent
avec infiniment d’adresse et d’élégance, sur des tissus de soie de
toutes couleurs, des bêtes, oiseaux, fleurs et images de mille
manières.» Ainsi le jeune Vénitien assista avec intérêt au travail de
ces ateliers d’où sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par
une heureuse et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée.
Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise envoyée
en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, de visiter un des
ateliers de Kerman, et nous donne quelques détails sur l’organisation et
les procédés du travail. Il vit trois salles dans chacune desquelles
travaillaient des hommes et de jeunes garçons au nombre de soixante-dix
environ. Chaque métier était dirigé par un homme ayant deux enfants à
ses côtés. Les modèles très compliqués des dessins qu’il s’agit de
reproduire sur l’étoffe sont, dit-il, appris par cœur, non d’après des
représentations peintes accompagnées d’explications écrites, mais
simplement d’après un vieux texte manuscrit. Il faut souvent plus de six
mois pour apprendre ainsi un modèle; mais une fois dans la tête il ne
s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au temps de Marco Polo,
mais des enfants de sept à huit ans qu’on emploie à ces ouvrages.
Travail pénible et malsain, comme l’attestaient les corps amaigris, les
visages hâves que le major Smith vit passer sous ses yeux. Mais les
produits sont d’une rare magnificence, et les châles de Kerman
rivalisent sinon en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire.

[Illustration: ITINÉRAIRE DE MARCO POLO vers Ormuzd]

Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens ont
visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse et riante à travers
laquelle nos Vénitiens chevauchèrent pendant sept jours. «Et il faisait
très bon chevaucher.» Puis ils arrivèrent à une haute chaîne de
montagnes.

Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de descentes
nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent l’intérieur de la
Perse aux terres basses qui en forment la côte. Cet ensemble majestueux
de plateaux, de montagnes, de plaines qui domine le golfe Persique,
s’abaisse par une succession de gradins, et pour aller d’un étage à
l’autre il faut généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les
sépare. Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation,
comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. Ce n’est pas
sans surprise en effet que, du rivage brûlant du golfe Persique, l’on
voit se dérouler à l’horizon une ligne de pics neigeux qu’un des
officiers de la mission anglaise ne craint pas de comparer au panorama
alpestre qu’on aperçoit de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir
une multiple barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord
s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. Ils
franchirent un col très élevé; car malgré la saison ils y éprouvèrent un
si grand froid, qu’à peine à force de vêtements était-il possible de
s’en garantir.

Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de pentes très
fertiles où se montraient de nombreuses traces d’anciens villages, mais
qui n’étaient plus fréquentées que par les pâtres et leurs troupeaux.
Alors s’ouvrit devant eux une vaste plaine. C’était comme l’étage moyen
du système; mais déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec
les plateaux d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie
de son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs
de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir des frimas
alpestres éprouve parmi les enchantements des lacs italiens. Avec un
ciel plus chaud se montraient de toutes parts des formes végétales
nouvelles. A sa vue s’étalaient des dattiers, des bananiers, des arbres
qu’on ne trouve pas dans les pays froids, et dont le port et l’aspect
impriment un caractère spécial aux paysages voisins des tropiques.
D’autres animaux s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité.
Il y vit des moutons à grosse queue, «grands comme des ânes,» espèce
particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra le bœuf _zébu_ de
l’Inde, qui a entre les épaules une bosse ronde et qui lui parut un des
plus beaux animaux qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de
_Reobarles_, terme qui paraît signifier en persan pays arrosé; un de ces
jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des
irrigations avait répandu ses bienfaits.

Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette contrée, Marco
Polo observa que les villes et les villages se renfermaient derrière de
hautes murailles: il apprit bientôt à ses dépens l’utilité de la
précaution. Aucune partie de la route n’était plus exposée au
brigandage. Il s’était formé, d’un ramassis d’aventuriers laissés par
les expéditions tartares, des bandes organisées assez semblables à ces
grandes compagnies qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à
ces _Pindarries_ qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en
échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le nom de
_Karaunas_ une véritable armée de brigands, comptant jusqu’à 10 000
cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus riches contrées de la
Perse méridionale. Leurs opérations ne se bornaient pas à de maigres
profits sur quelques caravanes: c’étaient de vastes coups de filet où
main basse était faite sur la population du pays entier.

Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils font, par
leurs enchantements de diables, tout le jour devenir obscur; si bien
qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. Il se produit en effet
dans ces contrées un phénomène météorologique, que l’on a constaté aussi
dans les régions sèches qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le
lever du soleil une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur
d’eau, sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe le
paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin oculaire, est celle
d’un brouillard ordinaire de Londres; un cavalier devient invisible à
quelques pas. Le voile ne se dissipe ordinairement qu’à la fin de la
journée.

C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour leurs
méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils savaient
reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et n’étaient pas fâchés
de faire croire qu’il était le produit de leurs artifices. Connaissant
d’avance le pays, ils se déployaient sur une immense ligne, laissant
entre chaque cavalier un faible intervalle, de façon à balayer toute la
plaine. Hommes, femmes, animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de
murailles, passait en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le
reste vendu comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle
alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la frontière
septentrionale de la Perse exposés aux razzias des Turcomans.

Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de ces journées à
embûches, faillit être victime des Karaunas. Grâce à Dieu, dit-il, il
s’échappa en se réfugiant dans un village qui se trouva à sa portée.
Mais de la compagnie dont il faisait partie sept personnes seulement
réussirent à se sauver.

Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea dans les
défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare la plaine de
Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais et dangereux passage où
il y a beaucoup de méchantes gens et de voleurs! Cependant elle arriva
sans être inquiétée dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche
la séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de dattiers,
où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus dans nos contrées,
frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était point comme aujourd’hui dans
une île, mais sur le continent qui lui fait face. Ce pays était connu au
loin sous le nom de Cremesor, forme un peu altérée de _Garmsir_, qui
veut dire terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a
peut-être pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral.
Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain vent
qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a d’autre ressource que
de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. C’est ainsi que font parfois les
Européens en Guinée. Ces vents du désert, semblables au _kamsin_
d’Égypte ou au _sirocco_ d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se
glissent comme un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo
une expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent
Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée; et la décomposition
des corps fut si rapide, que les habitants accourus aussitôt par crainte
de la peste pour enterrer les victimes durent enfouir lambeaux par
lambeaux leurs restes méconnaissables.

Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, enrichi, comme
Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. De l’Inde arrivaient les
épices, pierreries, étoffes précieuses, dents d’éléphants. En échange on
envoyait des chevaux: ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le
climat de l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette
exportation toujours à renouveler faisait la fortune des marchands
persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial le
commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et impuissants dans les
gros temps. Faute de fer, les pièces étaient assujetties avec des
chevilles de bois et liées ensemble par des filaments de cocotier. C’est
grand péril d’aller dans ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup.
Voilà un de ces renseignements qui expliquent comment plus tard les
Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil naval,
eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs dont la
construction n’avait probablement pas varié depuis le temps de Salomon.
On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre les mains des Portugais, fut un
des postes d’où ils dominèrent les mers de l’Inde.

Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur la voie
commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan Indien. Ils avaient
projeté de prendre à Ormuzd la route de mer; mais des circonstances sur
lesquelles nous ne sommes pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils
regagnèrent Kerman et s’engagèrent ensuite «par moult ennuyeuse voie»
dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore en
partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la «grande et noble ville
de Balch», où à côté de beaux restes d’antiquités ils virent les ruines
que venaient, en 1220, d’y amonceler les Mongols. Cette ville marquait
la frontière de l’État tartare de Perse; au delà commençait celui de
l’Asie centrale, gouverné par une autre branche de la famille de
Gengis-khan.




CHAPITRE III

PAMIR.


Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description de
l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il nous
apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens ne se
dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara pour gagner la route
ordinaire de la Chine, celle qu’avaient déjà suivie, au nord des monts
Célestes, son père et son oncle. C’est probablement la nécessité qui
leur imposa un autre itinéraire. Marco nous apprend qu’à cette époque
Samarcande était au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de
Kubilaï-khan: Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en
hostilité ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie
de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des
communications entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent sans
doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est peut-être en
prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de prendre la mer; c’est
à cause de lui maintenant que, arrivés au pied des montagnes où se
forment l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents,
ils se décidèrent à franchir la barrière au lieu de la tourner.

La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide est encore
aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. Bien peu de voyageurs
européens ont pu impunément s’aventurer dans les vallées qui entre
l’Oxus et l’Indus s’échelonnent sur les pentes des plateaux les plus
élevés du monde. Elles ont de tout temps servi de boulevards à de rudes
populations au pied desquelles passaient les invasions, les atteignant
quelquefois, mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on
connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire
soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs mœurs,
leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on citer, pour la
route suivie par Marco Polo, trois Européens qui l’aient décrite au
moins en partie. Parmi eux se trouve un Français, le général Ferrier, au
service de la Perse, qui en 1845 visita Balch et s’avança à l’est
jusqu’à la ville de Koulm. Les deux autres sont des officiers de l’armée
anglaise de l’Inde. Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch
et pénétra jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le
lieutenant Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui apporta
un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit une des sources
principales de l’Oxus.

Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les avait frappés à
Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant douze jours de
marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent que solitude. Le brigandage
avait suivi la guerre, et pour échapper aux mauvaises gens et aux
razzias la population s’était enfuie dans les postes fortifiés des
montagnes. Histoire dont la répétition trop fréquente en Asie, et nulle
part plus qu’en Perse, explique pourquoi tant d’espaces couverts de
traces d’édifices, débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une
grande et puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune
force humaine ne pourrait faire revivre.

La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. C’était
un grand marché de grains, au sud duquel se trouvaient des mines de sel
gemme où l’on venait s’approvisionner à plus de trente journées à la
ronde. Les populations montagnardes du voisinage venaient y chercher
cette denrée de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de
provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées succédèrent les
pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, habitées par une
population nombreuse dont les villes et les bourgs fortifiés
s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement l’état moral des
habitants ne répondait pas à l’agrément du paysage. Nos Vénitiens se
trouvèrent parmi de rudes montagnards, grands chasseurs, vêtus seulement
de peaux de bêtes. Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près
comme des infidèles ou _kafirs_, terme par lequel les rigides sectateurs
de l’islam désignent les habitants restés encore païens de quelques
vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur l’ivrognerie
n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait personnellement couru
des dangers chez eux, Marco Polo parle de leur férocité et de leur
penchant au meurtre.

Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée plus
haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu par d’étroits
et sauvages défilés, couronné de hauteurs où, comme nos châteaux
féodaux, se retranchaient les villages, habité par des chasseurs très
habiles au maniement de l’arc, le pays pouvait braver toute invasion.
Cette nature alpestre et grandiose avait pourtant son charme, auquel le
jeune Vénitien ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut
surpris par une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il
dut suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir sa
constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui les
Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. Quand la saison
devient brûlante et insupportable dans les plaines du Gange, la colonie
européenne émigre en masse et va chercher la fraîcheur dans les riantes
petites villes, désignées sous le titre mérité de _sanatoria_, qui
s’élèvent à 1500 ou 2000 mètres sur les pentes des Himalayas. C’est
ainsi que le jeune voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla
vivre quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut à
l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. «Ces
montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande journée,
du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On se trouve alors sur
un plateau étendu, avec une grande abondance d’arbres et de prairies, et
de riches sources d’une eau claire et limpide qui se précipite de roche
en roche. Dans ces ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres
poissons. L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre,
que lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou
plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, ils ne
perdent pas de temps: vite ils se rendent aux montagnes, et au bout de
deux ou trois jours ils recouvrent entièrement la santé par l’excellence
de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, etc.» Cette fois, par
exception, notre héros, dont les descriptions sont d’ordinaire si
laconiques, semble s’être complu dans le souvenir de ce bienfaisant
paysage qui fut pour lui la santé. Il y ressentit les impressions dont
une convalescence double le charme. Cette halte au sein d’une riante
nature qui semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le
plaisir d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape
dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir laissé
dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime jouissance du
voyageur.

Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il fit en ce
pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont tous les
membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre et de la fille du roi
Daire (Darius), qui était sire du grandissime royaume de Perse. Et tous
ces rois s’appellent en sarrasinois _Zulcarnein_, qui veut dire en
français Alexandre.--Ce mot, qui appartient à la langue arabe, signifie
réellement l’homme aux deux cornes; et c’est en effet l’expression par
laquelle Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. On suppose
que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté sur ses monnaies,
qui a donné naissance à cette étrange dénomination. Quant à la tradition
elle-même, si extraordinaire que paraisse sa présence dans un pays où
Alexandre n’a jamais pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement
répandue encore de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood
l’ont aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de
ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs prétentions
à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le possèdent ou qui s’en
emparent un prestige qui contribue à accroître sans cesse la prétendue
postérité d’Alexandre. Il est en quelque sorte l’attribut de l’autorité
légitime, et comme une formule de droit divin à l’usage des populations
de ces contrées.

Ce n’était pas seulement Alexandre, mais aussi son cheval qui avait sa
légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du passage des trois
Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce pays de Badakchan une race
de chevaux descendant du renommé Bucéphale. Tous avaient de naissance
une marque particulière au front. Malheureusement cette intéressante
lignée prit fin par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la
possession d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir
d’en obtenir un; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en faisant
périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de cet oncle
détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment Marco Polo ne put
voir les rejetons du plus noble animal dont se soit occupée l’histoire.

Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination arabe,
frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme la plupart des gens
de son temps, il était familier avec le roman si populaire alors
d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il cite une fois ou deux dans sa
relation, et il eût été probablement en peine d’en citer beaucoup
d’autres. Le héros du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais
ses aventures extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à
travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité
populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom d’Alexandre, comme
elle fait ailleurs le nom de César, le jeune voyageur recueillait et
provoquait sur ce sujet les récits. On lui avait raconté à Balch qu’en
cette ville avaient eu lieu les épousailles du roi de Macédoine et de la
fille de Darius, rapport qui, sans être plus vrai que les autres,
pouvait passer du moins pour un souvenir obscur du passage du
conquérant.

Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements sur les
contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi qu’il entendit parler de la
célèbre vallée de Cachemire. Plus près il visita peut-être les mines de
lapis-lazuli, dont la réputation s’étendait jusqu’en Chine et qui sont
encore exploitées. Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se
trouvent dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, comme
la plupart de ceux qu’il cite en ces pays.

Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos voyageurs
atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle coulait un fleuve
dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, qu’ils apercevaient pour
la première fois, car les vallées qu’ils avaient traversées déjà étaient
celles de ses tributaires de gauche. Le grand fleuve, qui dans cette
partie du cours supérieur porte le nom de Panja, allait désormais les
guider jusqu’à la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit
État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité habitable de
la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, on allait pendant
trois jours continuellement en montagnes, «et l’on monte tant, que l’on
dit que c’est le plus haut lieu du monde».

Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près inconnue
il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le nom de Pamir. Ce
qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble de plateaux parsemés de
lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel la puissante chaîne des
Himalayas se soude au nord au système des monts Célestes. Les rares
voyageurs qui dans ces derniers temps et autrefois ont traversé cette
contrée désolée, avaient recueilli de la bouche des pâtres kirghizes,
qui la hantent pendant la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie
pour eux non un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné,
susceptible en certains cas de population. Il s’applique à un certain
nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à titre de nom
générique, accompagné d’un autre qui les désigne plus spécialement. Il
n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, mais plusieurs. Néanmoins
l’usage s’est établi en Europe d’appliquer ce terme à la masse entière
du plateau.

[Illustration: ITINÉRAIRE DE MARCO POLO SUR LE PLATEAU DU PAMIR entre
Balch et Kachgar]

Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il semble,
près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est ces hautes
terres qui se maintiennent uniformément au niveau des sommets de nos
Alpes. Cette durée, quoique un peu longue, n’est pas très supérieure à
celle du voyage accompli de décembre 1868 à février 1869 par un indigène
au service de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé
Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait,
après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour un Européen,
est le premier qui ait traversé le plateau en faisant des observations
scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres de la mission
anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous connaissons aujourd’hui la
partie méridionale du Pamir. Celle du nord a été et est encore le
théâtre d’importantes reconnaissances accomplies par les Russes. Ainsi
se dissipe le voile qui enveloppait naguère cette partie du voyage de
Marco Polo. Ce que nous retrouvons en effet dans sa description, ce
n’est pas la simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient
autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient
pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire de
l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination et
l’influence chinoises.

Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, ils
s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau fleuve issu d’un lac
entre deux montagnes. «Là se trouvent les meilleurs pâturages du monde,
si bien qu’une jument maigre deviendrait grasse en moins de dix jours.
Il y a grande abondance de tout gibier; entre autres beaucoup de moutons
sauvages qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien
longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces cornes les
pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font aussi des clôtures à
l’abri desquelles ils demeurent la nuit à cause des bêtes sauvages.» On
raconta à messire Marco que les loups étaient nombreux et tuaient
beaucoup de ces grands moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs
ossements et de leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des
sentiers, de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol.

«Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il s’appelle
Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a nulle habitation, nul
herbage, rien que désert: si bien que les voyageurs sont forcés de
prendre avec eux tout ce qui leur est nécessaire.

[Illustration: CORNES DE L’OVIS POLI.]

«On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du froid qui
règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce grand froid, le feu
brille avec moins de clarté et qu’il donne moins de chaleur qu’en autres
lieux, et les aliments ne s’y peuvent pas si bien cuire.

«Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, vous voyagez
bien quarante journées toujours par montagnes et par côtes, par vallées
traversées de maintes rivières et par déserts. Dans tout ce trajet il
n’y a ni habitation ni herbage; mais les voyageurs doivent porter tout
ce qui est nécessaire. La contrée est appelée Belor. Les gens demeurent
très haut dans les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne
vivent que de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est
en vérité une mauvaise engeance.»

Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté sans doute
l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène qu’il constate,
sans qu’il lui soit possible il est vrai d’en démêler la vraie cause,
est un de ceux que l’observation scientifique a signalés plusieurs fois
de nos jours dans les hautes altitudes. En juillet 1788 le savant
génevois Horace de Saussure se rendit avec son fils au col du Géant,
situé dans le massif du mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y
installa pour un mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour
supportées avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux
naturaliste signale surtout la difficulté d’allumer du feu. «Le charbon,
dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, et
à force d’être animé par le soufflet.» Un autre observateur plus
illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir éprouvé à la même
altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au commencement de ce siècle
il voyageait dans les Andes de l’Amérique du Sud, il lui arrivait
souvent de voir, au foyer allumé pour le campement, la flamme
«s’éparpiller, sautiller». La rareté progressive de l’oxygène dans l’air
et la diminution de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs
expliquent de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que
l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas
accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal de montagne.
Depuis que s’est développée de nos jours la noble passion des montagnes,
et que les recherches précises que Saussure a eu l’honneur d’inaugurer
dans les Alpes ont trouvé des imitateurs, on a rassemblé bien des
observations curieuses sur cette étrange nature des cimes, qui
déconcerte les sens par des phénomènes inattendus. N’est-il pas
remarquable d’y trouver une preuve de la précision et de l’exactitude
que notre ancien voyageur apportait dans ses récits? Les faits qui le
frappèrent n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui permît
d’expliquer ou de prévoir: on n’apprécie que mieux l’instinct qui lui en
fit sentir la valeur.

Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, l’Oxus. Mais
sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par la réunion de deux
cours d’eau coulant à peu près parallèlement de l’est vers l’ouest. Tous
deux viennent d’une steppe où se trouvent des lacs, et que les indigènes
nomment Pamir. Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut
traversé par lui? Il est difficile de le déterminer. La branche la plus
septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre voyage de
1838. C’est le long du cours d’eau méridional que chemina au contraire,
en 1868, l’explorateur indigène Mirza, dont il a été question.

La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble mieux s’accorder
avec la direction suivie par nos voyageurs. Lorsque l’officier anglais,
en quête de la source de l’Oxus, s’avançait à travers cette région
mystérieuse, son esprit était plein, comme sa relation l’atteste, du
souvenir de Marco Polo. Chaque pas lui rappelait son prédécesseur.
«Pendant trop longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute
l’attention qu’il méritait.» Il trouvait beaucoup de ressemblance entre
les spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de l’ancien
voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood accomplissait son
expédition, et un épais manteau de neige couvrait le haut pays. Au
moment où il s’approchait du but, il raconte qu’une partie de son
escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le suivre: Wood continua avec
les autres à se frayer une voie à travers des champs de neige à perte de
vue. Depuis longtemps toute trace humaine avait disparu. Cependant une
construction grossière, recouverte de cornes de moutons sauvages et
presque entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards:
c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour prier, et
le voyageur même se sentit ému. «Le silence de la scène, l’aspect
sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute nature animée à
l’exception de notre petite troupe, n’étaient pas sans faire impression
sur un esprit réfléchi.»

Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de l’après-midi,
l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, mettait le pied
sur le _toit du monde_. C’est le nom que les indigènes donnent à la
partie du plateau qui en est le faîte et d’où les eaux se séparent pour
couler vers le lac d’Aral ou vers les solitudes de l’Asie centrale. Là
s’étendait, sur une longueur de 22 kilomètres environ et une largeur de
1600 mètres, un lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel
l’officier anglais donna le nom de Victoria: de son extrémité
occidentale sortait le premier ruisseau du grand fleuve. «Partout où nos
regards se portaient, une couche éblouissante de neige couvrait le sol
comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos têtes était
partout d’une couleur sombre et triste. Des nuages eussent reposé les
yeux, mais il n’y en avait nulle part. Pas un animal vivant. Pas un
oiseau. Le silence régnait tout autour de nous, silence si profond qu’il
oppressait le cœur.» Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la
hauteur du lac à 4680 mètres au-dessus de la mer: elle ne serait,
d’après un des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de
1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient
affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur un ton
élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt épuisement.
Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les couches profondes
de neige de façon à marquer la route, les cornes recourbées et
gigantesques de cette espèce de mouton qui est particulière à la région
du Pamir, et que la science a désignée par le nom de mouton de Polo,
_Ovis Poli_.

[Illustration: LE LAC VICTORIA OU SARIKUL.]

Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux voyageurs,
seuls Européens probablement que dans un espace de plusieurs siècles ait
vus le Pamir[1]. L’un exprime ses impressions avec l’accent moderne,
l’autre avec la concision et la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non
plus n’animait ces solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que
la saison, sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood,
l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables
d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres pendant l’été.
Il y a en effet alors un moment, semblable à l’été si court des hauts
pâturages alpestres, où cette désolation s’anime un peu. Quelques
troupeaux apparaissent; quelques tentes ou _kibitkas_ de Kirghizes
s’installent pour quelques jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces
hauts lieux des qualités savoureuses bien connues de tous les peuples
pasteurs. Mais c’est un sourire fugitif; peu à peu le froid, la
stérilité et le silence reprennent leur empire. Les troupeaux
recommencent bientôt à descendre graduellement les pentes; comme eux
s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant
l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a douze
cents ans, «à moitié chemin entre la terre et le ciel».

  [1] Il faut ajouter Bénédict Goëz, jésuite portugais, qui, parti de
  l’Inde en 1602, atteignit, après avoir traversé le Pamir, les confins
  de la Chine occidentale. Mais on a très peu de renseignements sur son
  voyage.




CHAPITRE IV

L’ASIE CENTRALE.


Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs trouvèrent, le
long de la lisière irriguée qui en borde le versant oriental, des villes
populeuses et commerçantes. Cascar ou Kachgar fut la première qu’ils
rencontrèrent en débouchant des montagnes. Elle s’offrit à leur vue
entourée d’une ceinture de jardins et de riches cultures, parmi
lesquelles ils remarquèrent la vigne et le coton. Le même aspect
d’abondance les frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes
qu’ils atteignirent ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités
reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières
années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, Adolphe de
Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857; puis, grâce à
l’établissement éphémère d’un État indépendant dont cette ville était la
capitale, elle eut son importance politique et devint le but
d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. Aujourd’hui la guerre
civile désole cette contrée, où la Chine lutte contre les populations
musulmanes pour rétablir son autorité. Quand Polo y passa, le pays était
déjà musulman: l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le
bouddhisme, même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des
principaux foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine.
Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, car notre
Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan: «Ils sont au grand
khan.» Il faudrait donc faire commencer ici l’empire que Kubilaï
gouvernait en propre, s’il n’était plus probable que, grâce à leur
éloignement, ces pays gardaient en fait leur indépendance.

A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de l’esprit
commercial des populations. Le trafic et l’industrie étaient leur seule
occupation, et le métier des armes leur était devenu complètement
étranger. Beaucoup de marchands sortaient de Kachgar pour courir le
monde.--On recueille volontiers ce témoignage, qui caractérise à
merveille les populations urbaines qui occupent les débouchés orientaux
du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent dans
l’histoire du commerce; car leur situation géographique leur assigne un
rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment comme les
avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient vaguement connues
dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, aussi remarquable comme
géographe que comme historien, a appris des négociants grecs de son
temps, celui d’Issédons; et l’on racontait même encore, dans certains
ports de la Propontide et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou
quatre siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait
pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et de cette
célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains recevaient pour
les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, et un produit
surtout dont les Grecs n’apprirent que plus tard le nom et la vraie
provenance: la soie. Celle-ci était alors exclusivement obtenue en
Chine; là seulement on possédait le ver qui fournit le précieux tissu.
Tant que ce privilège fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus
recherchées par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des
centres de production vers ces marchés, où les agents des négociants
occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de _Sérique_, du mot
chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non seulement au
pays d’origine, mais encore au pays d’échange; et c’est ainsi que pour
les principaux géographes de l’antiquité le pays de la soie commença
immédiatement au delà des passes montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes
où se trouvaient maintenant arrivés nos voyageurs.

[Illustration: VUE DE KACHGAR.]

Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de leur importance;
mais ils avaient perdu cependant leur principal élément de trafic. Du
moins n’étaient-ils plus l’unique débouché par lequel les soieries se
répandaient dans le monde. Vers une date que l’on fixe environ au VIe
siècle de notre ère, était survenu un de ces faits économiques qui
influent souvent bien plus qu’une bataille sur les destinées de
l’humanité. Un Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom
réussit, malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à
Constantinople des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux.
Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient l’honneur
d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture de la soie se
propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en Italie et enfin dans une
partie de la France. Elle y devint le principe de cette riche industrie
qui, après avoir longtemps jeté en Italie son principal éclat, a
aujourd’hui son grand foyer à Lyon. Mais cette révolution eut
naturellement aussi pour effet de ralentir et même d’interrompre le
courant commercial qui se portait autrefois de l’Occident vers les
marchés de l’Asie centrale.

L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au temps de Marco
Polo, en relations suivies avec la Chine occidentale. Les chemins par
lesquels la propagande bouddhiste s’était dirigée vers le Céleste Empire
servaient toujours au commerce. Deux voies principales s’offraient pour
relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, du
célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes
capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la Chine. L’une
côtoyait le versant méridional des monts Célestes: c’était la route du
nord. L’autre longeait le versant septentrional des monts Kuen-lun:
c’était celle du sud. Toutes deux en effet évitaient le centre de la
dépression où le Tarim, épuisé peu à peu par la sécheresse du climat, se
traîne au milieu des sables, des marécages et des solitudes.

[Illustration: LE REBORD DU PAMIR, VU DE LA PLAINE ENTRE KACHGAR ET
YARCAND.]

La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent en effet
avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient les jades,
les calcédoines, pierres précieuses dont on ne saurait attribuer la
provenance à une autre chaîne de montagne qu’aux Kuen-lun. Ces pierres
étaient très recherchées par les Chinois. Le jade, appelé par eux _yu_,
faisait l’objet d’un trafic si important, qu’ils avaient donné le nom de
porte du Jade à la porte de la grande muraille par laquelle on se
rendait vers les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où
les Chinois allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les
étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent Marco
Polo et ses compagnons.

Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois aient
suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc un intérêt
historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, elle commençait à
être délaissée. Le commerce préférait de plus en plus la voie du nord.
Nos Vénitiens eurent sans doute leurs raisons de se décider pour la
première. Il semble qu’après eux cet itinéraire n’ait été adopté que par
exception, lorsque la guerre rendait l’autre direction périlleuse. La
description de Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage
sur des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en plus
rares.

A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un pays où régnait
encore une certaine activité commerciale, et qu’il appelle Pein. Il y
signale une ville assez importante du même nom. En l’absence de tout
renseignement authentique, on ne saurait dire aujourd’hui si elle
existe. Au delà commença le désert de sable, «le sablon» entrecoupé de
lagunes saumâtres, d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de
distance en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable signalés
d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât sous un aspect de
plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y trouvèrent encore une ville
qu’ils appellent Charchan. Il paraît en effet qu’il subsiste encore dans
ces parages sinon une ville, du moins un assez misérable hameau de ce
nom. C’est ce qui résulte des renseignements recueillis auprès des
indigènes par les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur
quelques points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est
l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à Kotan.
L’autre est le célèbre explorateur russe colonel Prjéwalski, dont le nom
est attaché aux reconnaissances les plus hardies et les plus fécondes
accomplies de nos jours sur le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par
le nord dans le bassin du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du
lac Lob.

Il est impossible d’avoir un doute sur la véritable cause qui a amené la
destruction du pays et l’abandon de la route qui servit jadis de
principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. Sous
l’action dominante des vents du nord-est les sables ont graduellement
envahi les territoires où s’élevaient autrefois des États florissants et
ont réduit le domaine agricole à une lisière qui se resserre chaque jour
au pied des montagnes. On sait à quelles préoccupations donna lieu chez
nous au siècle dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de
la mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale a
aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents s’exerce avec
d’autant plus de force qu’elle se combine avec un climat d’une
sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux du nord-est poussent
continuellement une poussière dont les molécules presque impalpables
flottent dans l’air et se déposent peu à peu, toujours vers le même
sens, sur le sol. Ce n’est d’abord qu’une légère couche; mais, sans
cesse épaissie, elle se change graduellement en un linceul de sable sous
lequel les cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant
lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le pays
est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions et de
légendes attestant, presque toujours comme un effet de la vengeance
divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. Un détail
recueilli chemin faisant par Marco Polo montre comment la surface meuble
du sol dans ces contrées est sans cesse remaniée par les agents
atmosphériques. «Lorsqu’une troupe armée passe par le pays, les gens
s’enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans
l’intérieur du sablon, à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il
se trouve de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes.
Nul ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies où
ils sont allés par le sablon.» C’est ainsi que, pendant son séjour à
Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement
imprégnée d’une fine poussière dont le sol et tous les objets portaient
la trace. «Même, dit-il, quand le vent ne soufflait pas, l’air était
tellement rempli de poussière que j’étais forcé en plein midi d’allumer
la lumière pour lire.»

Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers le pays de
Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée du «grandissime
désert». Là se trouvait une ville appelée Lob, où ceux qui s’apprêtaient
à entreprendre la traversée du désert faisaient une halte d’une semaine
pour se rafraîchir eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois.
Johnson a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant au
lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux affaiblies
du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans doute à peu de distance,
mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale le tableau de désolation que
nous trace le colonel Prjéwalski des contrées qui avoisinent le lac Lob.
Si peu flatteuses que soient les peintures de Marco Polo, on peut juger
du progrès de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de
son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. Quelques
groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans arbres, au bord de
lagunes à perte de vue dont les cris des canards et des oies sauvages
troublent à peine le silence, voilà sous quel aspect se présentèrent à
Prjéwalski les villages du lac Lob. Là une triste population,
mélancolique comme l’horizon qui l’entoure, sans force physique et
périodiquement décimée par la petite vérole et la famine, vit de pêche
et de chasse, sans rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés
au centre d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux
sociétés humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert,
accomplissant silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs: avec
l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les habitants.

[Illustration: UNE LAGUNE DANS L’ASIE CENTRALE.]

Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans le Gobi ou
désert. Il déclare avec quelque exagération que son étendue est si
grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas d’un bout à l’autre, tandis
qu’il faut un mois pour le traverser dans sa moindre largeur. Évidemment
la route à travers ces monticules et ces vallées de sable, où l’on ne
trouve rien à manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui
parut longue: mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour
se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre Gobi
était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle on ne s’engageait
pas sans un serrement de cœur. On faisait d’étranges récits des dangers
auxquels y était exposé le voyageur. «Quand l’on chevauche de nuit par
ce désert, s’il advient que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de
ses compagnons pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut
rattraper et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits qui
semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent par son nom et
souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il ne peut plus retrouver
ses compagnons. Et de cette manière beaucoup se sont perdus et sont
morts. Par moments le voyageur entendra comme le bruit d’une cavalcade:
il suit le bruit, et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une
illusion, et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on
entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs
instruments, et proprement tambours plus que tout autre. Aussi pendant
cette traversée les voyageurs ont l’habitude de se tenir les uns près
des autres. Toutes les bêtes portent des sonnettes au cou pour qu’elles
ne s’égarent.» Un pèlerin chinois qui au VIIe siècle de notre ère
traversait le désert pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques
de l’Inde, fait aussi, dans sa relation traduite en français par M.
Stanislas Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des
voix, des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent,
dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces prestiges
en récitant sans relâche les formules de ses livres sacrés.--Il serait
puéril de chercher une explication naturelle d’illusions enfantées par
la peur[2]. Au milieu de ces solitudes où une sorte de danger muet
l’enveloppe de toutes parts, où la plus certaine des morts, par la faim
et la soif, attend le malheureux qui s’égare, l’imagination se trouble
et l’homme devient le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces
terreurs du désert prennent corps dans des récits qui se transmettent de
bouche en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les
marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact presque
continuel avec le danger. Plus périlleux encore, plus perfide que la mer
ou la montagne, le désert a toujours inspiré à l’homme une répulsion
mêlée de frayeur. Dans l’antique religion de la Perse il est le repaire
des esprits du mal, de ces légions de démons sans cesse occupés à tramer
des enchantements et des maléfices contre l’homme de bien.

  [2] Les phénomènes de mirage décrits, notamment par Mme de Bourboulon
  dans le Gobi, n’ont rien de commun avec la «merveille» rapportée par
  Marco Polo.

Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans une ville
dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie ville du sable,
et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le colonel Prjéwalski.
Ils touchaient maintenant à la Chine propre. Ils se trouvaient en effet
dans la grande province de Tangut (aujourd’hui le Kansu), sorte de
marche militairement organisée par laquelle la Chine surveille les
steppes et les déserts de sa frontière occidentale et qui défend les
abords du bassin du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste
Empire. Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale
religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il y eût déjà des
musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants était idolâtre,
c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste plus grand que la
sévérité avec laquelle l’islam proscrit les images et la prodigalité
extravagante avec laquelle les multiplie le bouddhisme. Les idoles de
toute taille, de toute forme et de toute matière ne manquèrent pas ici
d’attirer l’attention de Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus
encore, c’est le développement de la vie monastique, trait par lequel
cette religion dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement
ces couvents ou _lamaseries_ qui atteignent souvent les proportions
d’une ville: «grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont comme une petite
cité avec plus de deux mille moines».

Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant à l’est,
Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), qu’il dépeint comme le
centre du commerce de la rhubarbe. Cette ville a été en 1875 une des
principales étapes du colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que
cet officier russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie
occidentale: peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque
voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion
(Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif dans lequel
Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé d’une mission
officielle qui le retint un an dans le pays. Ils inclinèrent ensuite
leur direction vers le nord, afin d’atteindre le Hoang-ho au sommet de
la grande courbe qu’il décrit. La contrée qu’ils traversèrent ainsi
n’est en partie connue que par les voyages des missionnaires français
Huc et Gabet en 1844, et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du
grand fleuve nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc; et là Marco
crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en tout cas
par son récit que l’Église nestorienne était encore très puissante dans
ces contrées. Sans nommer expressément la grande muraille de Chine,
qu’il dut franchir ensuite, il mentionne le pays de Gog et Magog, qui
fait penser à la célèbre construction. C’est en effet sous le nom de
rempart de Gog et Magog qu’elle est généralement connue au moyen âge.
Enfin quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à
Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance de
Cambaluc ou Pékin.

[Illustration: LE REMPART DE GOG ET MAGOG (GRANDE MURAILLE DE CHINE).]

Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années de
fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de leur
bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce qu’il
semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès de celui
qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens jetèrent un coup d’œil
en arrière, ce ne fut pas pour songer aux pénibles épreuves qu’ils
avaient subies, mais pour s’applaudir d’avoir pu, privilégiés entre les
hommes, contempler l’infinie variété des spectacles qui avaient passé
sous leurs yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la
Méditerranée à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs
contemporains ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru
par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en détail. En
effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement résulter de ces
longs itinéraires un compte des journées de marche et quelques noms
géographiques, mais une description suivie et méthodique où se manifeste
nettement la nature grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec
ses déserts, ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de
commerce, et jusqu’à ses ruines.




CHAPITRE V

LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN.


Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des frères
Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui s’avança jusqu’à
quarante journées et mis à leur disposition les postes et les
hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception fut solennelle. «Les
deux frères et Marc s’en allèrent au palais, où ils trouvèrent le
seigneur entouré d’une grande compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent
devant lui et se prosternèrent tant qu’ils purent. Le seigneur les fit
relever, et les reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie
et grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout ce qui
s’était passé.--Ils répondirent que tout allait bien puisqu’ils le
trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les privilèges et
chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut grande joie. Puis ils
lui donnèrent la sainte huile du sépulcre: il en fut moult allègre et la
tint à haut prix.

«Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda qui il
était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et votre
homme.--Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur! Et pourquoi vous en
ferais-je un long récit? Sachez qu’il y eut à la cour moult grande fête
de leur venue.»

On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses détails dans
la mémoire du «jeune bachelier». Avec sa précocité de jugement il
chercha à se rendre digne de la bienveillance que sa bonne mine avait
éveillée dans l’esprit du maître. Il sut promptement s’approprier les
connaissances nécessaires pour se conduire sur le théâtre où son
extraordinaire destinée l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était
encore en Chine une cour d’intrus; outre des Chinois et des Mongols,
encore peu disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup
d’étrangers, tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et
l’on y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se
rendit maître de ces divers langages et «sut de quatre espèces de leurs
écritures». Ces détails montrent non seulement la promptitude, mais la
maturité sérieuse de son intelligence. «Il était sage et prévoyant en
toutes choses, et c’est pour cela que le seigneur lui voulait grand
bien.»

Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé en courtisan.
Sa faveur se dessine; bientôt commencera pour lui une carrière
singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux détails
d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements
qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale où un chef tartare
est assis sur le trône de Chine.

La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains égards à
celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste Empire. Barbare
d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. Mais, tandis que
l’usurpation de la dynastie mandchoue date déjà du XVIIe siècle (1644),
celle des Mongols était encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit
une des plus anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence,
la _Cité du khan_ (car tel est le sens du mot _Cambaluc_), il commença
par consulter ses «astronomiens», qui lui déclarèrent que la ville se
devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire
une autre séparée seulement par une rivière et força une partie de la
population de s’établir dans la nouvelle enceinte. Il y eut donc
désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, deux cités en une
seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes dans la topographie de
Pékin, bien que la ville tartare n’ait plus tout à fait la même étendue
qu’autrefois. La création de Kubilaï portait l’empreinte du génie
guerrier de sa race et manifestait clairement la défiance du maître
envers ses nouveaux sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire
qu’entouraient des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés
au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, y donnaient
accès; au-dessus de chaque porte et à chaque angle de l’enceinte se
trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de dépôt d’armes pour la
garnison. Les rues étaient si droites, qu’on voyait d’un bout à l’autre.
Cette régularité compassée du Versailles tartare paraît n’avoir pas
déplu à Marco Polo. Au milieu de la cité était un «grandissime palais,
avec une grande campane qui sonne la nuit». La tour existe encore. Après
trois coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une
femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à chaque porte
veillait à la police.

[Illustration: PLAN DE PÉKIN.]

Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, se rendre
compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce qu’on appelle la
cité tartare est emboîtée une seconde enceinte également quadrangulaire,
mais plus petite: c’est la ville dite impériale, habitée par les
fonctionnaires et les principaux mandarins. Enfin la ville impériale
elle-même contient une dernière enceinte murée qui est la ville
interdite, séjour réservé au chef du Céleste Empire.

Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, malgré
quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance générale des
constructions de Kubilaï. Au milieu de la cité dont il était le
fondateur il fit élever un palais, ou plutôt un vaste ensemble
d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait une double enceinte. La
première, à l’extérieur, répond dans le plan actuel à la ville
impériale; la seconde, à l’intérieur, à la ville interdite.

[Illustration: PÉKIN. INTÉRIEUR D’UN BASTION.]

Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des arsenaux, des
parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une grande muraille
rectangulaire et crénelée le signalait à la vue et au respect des
habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq portes et était surmontée de
constructions au nombre de huit à égale distance les unes des autres,
servant de magasins militaires. Chacune avait sa destination propre,
l’une pour les arcs, l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais,
etc.; et ce matériel méthodiquement classé représentait tout ce qui
était nécessaire à une armée. Il est certain que le khan pouvait
aisément soutenir un siège contre ses sujets.

L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé par un
parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. Des chaussées
pavées pour éviter la boue étaient pratiquées au travers et livrées à la
circulation du public. Dans le parc foisonnaient des animaux de toute
espèce, cerfs, daims, gazelles, bêtes curieuses. Un lac artificiel
nourrissait une infinité de poissons que le sire y avait fait mettre.
Avec les terres enlevées, une colline haute de cent pieds avait été
dressée au nord du palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts.
«Quand le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les
envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est autour et
mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, ses éléphants le
transportent.» Sur le sol de ce monticule était répandue une substance
qui le faisait également paraître vert. Le sommet était couronné par un
kiosque tout vert en dedans comme en dehors, de sorte que la colline
était appelée la colline Verte. Nom bien mérité! dit Polo après avoir
décrit ce chef-d’œuvre du goût chinois.

Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les dispositions
de la précédente, se trouvait enfin la demeure impériale. Elle n’avait
qu’un étage reposant sur un soubassement assez élevé, à la base duquel
régnait une sorte de trottoir en marbre. Au-dessus du soubassement se
développait une galerie servant de promenoir, sorte de loge à
l’italienne, semblerait-il, dont les murs étaient ornés de fresques. Les
peintures offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons,
bêtes, oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la
fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres
peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs; la charpente
entière, enduite de vernis, resplendissait comme du cristal, de sorte
que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de ce bariolage
éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs est encore un trait
bien caractéristique dans la description de Polo.

Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques qui
pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis des appartements où
l’empereur vaquait à ses affaires privées, où se tenaient ses femmes,
son argenterie, son or, ses pierres précieuses. Là personne ne
pénétrait, et Marco Polo n’a rien à en dire.

Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de Byzance ne régnait
avec plus d’éclat, avec une observance plus correcte de l’étiquette que
le petit-fils de Gengis. Il était beau de le voir, le jour anniversaire
de sa naissance, apparaître avec ses vêtements de soie et d’or, entouré
des douze mille «chevaliers» de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait
en laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de l’an:
notre guide va nous permettre d’y assister.

Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances
qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête blanche, parce
que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient de robes blanches,
couleur de bon augure. Sauf ce détail, qui a changé, comme changent les
modes, tout est encore vrai dans ce tableau: «Les gens se présentent
l’un à l’autre, se donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour
que toute l’année ils aient joie et bonne aventure.»

Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants
richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, des tapis et
objets précieux qui devaient figurer à la fête, défilaient devant
Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la grande salle du palais les
vœux des principaux fonctionnaires et des courtisans. Là venaient se
ranger «tous les rois et tous les barons, tous les comtes, ducs et
marquis, chevaliers, astronomes, philosophes, médecins et fauconniers,
et un grand nombre d’autres officiers des pays d’alentour»; multitude
immense dont on aurait pu dire, comme un historien devant le personnel
innombrable de la cour impériale de Constantinople, «aussi nombreuse que
les moucherons dans l’air un soir d’été». Les préséances étaient réglées
d’après la plus stricte hiérarchie. «Chacun s’étant assis à sa place, un
huissier se lève et crie: Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et
mettent leurs fronts à terre; et ils l’adorent comme s’il était Dieu,
par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se trouve
une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils encensent avec
un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette; puis chacun retourne
à sa place.» Alors l’empereur recevait les cadeaux qui lui étaient
apportés de toutes ses provinces et royaumes: perles, pierres
précieuses, étoffes, curiosités de toute sorte, plus de cent mille
chevaux blancs. L’Asie presque entière ne contribuait-elle pas à cet
hommage?

Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table élevée
au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres de la famille
impériale, de telle sorte que leur tête était «au niveau des pieds du
grand sire», Kubilaï dominait l’assemblée. Les courtisans avec leurs
femmes prenaient part au banquet. «Sachez que ceux qui servent à manger
et à boire à l’empereur sont de grands barons. Ils ont la bouche et le
nez couverts de belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine
ne vienne pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand
il va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand il tient la
coupe en main, tous les barons et assistants s’agenouillent et font
signe de grande humilité.» Des exercices de jongleurs et d’escamoteurs,
dans lesquels les Chinois sont depuis longtemps passés maîtres,
égayaient la fête.

On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse et raffinée
de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en avaient été rédigées,
sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires des vieilles
coutumes. Son adoption faisait partie de la politique du nouveau maître;
c’était un moyen de renouer à son profit la chaîne des traditions,
d’introduire sa dynastie dans cette série majestueuse remontant à plus
de trois mille années.

Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement de septembre
à la fin de février. Le 1er mars commençait la saison des chasses. Il se
rendait alors jusque vers le milieu de mai au bord de la mer, dans un
terrain choisi. Une sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger
les barons, les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens,
dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait pas. Une
immense tente capable de contenir largement mille personnes lui servait
de salle de réception.

Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous représentent
les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas en magnificence les
spectacles dont Marco Polo parle avec un visible entraînement. Le
sanglier, l’ours, le taureau et l’âne sauvage étaient le gibier; des
léopards, lynx, tigres, transportés sur chariots couverts, étaient
dressés à l’attaque; des aigles également dressés à cet usage
s’élançaient sur le gibier plus timide, daims, chevreaux, même sur les
loups. Les piqueurs formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié
en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements chacun
sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays à l’aide de
chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à la rencontre l’une de
l’autre. «Alors nulle bête qui ne soit prise. Et c’est bien belle chose
à voir que leur chasse et la manière des chiens et des chasseurs. Quand
le seigneur chevauche avec ses barons à travers les landes, vous verriez
venir ces grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière
des cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là
d’un côté et de l’autre; si bien que c’est moult belle chose à voir et
délectable!» Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir de roi.

D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de bambous portée
par quatre éléphants, le grand khan converse avec un groupe de seigneurs
à cheval qui lui tiennent compagnie. Voilà qu’au milieu de la causerie
l’un d’eux s’écrie: «Sire, des grues passent!» Alors, prenant parmi ses
faucons celui qu’il lui plaît, il le lâche: l’oiseau féodal atteint sa
victime, qui tombe presque aussitôt expirante devant lui.

En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement dépouillé
ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la durée de la saison
chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il allait respirer la
fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A 300 kilomètres au nord de
sa capitale, dans un site que l’abondance des lacs et du gibier
aquatique avait probablement désigné à son choix, il avait fait
construire une ville appelée Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de
résidence d’été. Il y partageait son séjour entre un palais de marbre
entouré de vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait
dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de ces
gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable acte de
vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre Palais d’Été
des empereurs mandchous aux environs de Pékin. Des colonnettes dorées,
surmontées de dragons dorés leur servant de chapiteaux, soutenaient une
toiture en cannes de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé
d’emporter la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie
l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï pouvait
encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou ou son aïeul
Gengis donnaient leurs audiences; et la facilité avec laquelle l’édifice
se laissait démonter et transporter en quelques heures, lui permettait
de se livrer à des réminiscences de la vie nomade.

[Illustration: UN PARC IMPÉRIAL PRÈS DES FRONTIÈRES DE MONGOLIE.]

Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des
descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité ne
resta point indifférente devant le système de gouvernement qu’il avait
sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage des siècles.
C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a observé non seulement la
machine, mais la main qui la dirigeait. Le nom de Kubilaï reste en effet
attaché à l’un des meilleurs gouvernements que la Chine ait connus. Ce
n’est pas que parfois le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans
son nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule des
jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait prise aux
railleries des classes lettrées de la société chinoise. Mais son action
fut en somme bienfaisante. Après les désordres inséparables d’une
conquête, il répara les ressorts, il rendit le mouvement aux rouages de
la machine. La vie administrative de la Chine reprit, grâce à lui, son
train habituel et se remit à fonctionner avec sa régularité séculaire.

Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat du
maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires formant une
sorte de ministère. Il se composait de douze «barons» demeurant ensemble
dans un palais très riche à Cambaluc. Les affaires de chaque province
aboutissaient à un bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets,
à seule condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale.
L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de leur
investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par des
insignes gradués: tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or à tête
de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable à celle
des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, des mandarins de la
Chine actuelle. C’était toujours cette vieille organisation qui se
transmet de dynastie en dynastie malgré les révolutions et les
conquêtes, et qui, dans la décadence présente, gouverne et soutient
encore le Céleste Empire. Elle représente la bureaucratie la plus
ancienne du monde, contemporaine par ses origines de ces scribes et de
ces fonctionnaires des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la
civilisation de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords du Nil.
On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports
ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent de
2300 ans avant notre ère.

Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un service de
postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï veilla avec
soin à son fonctionnement. La description qu’en fait Marco Polo donne
l’idée d’un système analogue à celui qu’on trouve dans l’ancien empire
perse, plus vaste toutefois et moins imparfait. Cambaluc était devenu
depuis le nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans notre
réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant vers les
diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, les uns à
cheval, les autres à pied. On avait organisé pour les premiers sur
chaque route, à une distance de 25 milles les uns des autres, des
relais-auberges appelés en mongol _yambs_. Ces relais étaient munis de
chevaux et de harnachements et offraient aux messagers officiels, aux
ambassadeurs, aux personnages autorisés des logements commodes et une
table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve jusqu’à
trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque relais était
tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, et, s’il y avait
un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux toujours prêts. En
cas d’urgence les courriers galopaient de jour et de nuit, autorisés, si
leur cheval était fourbu dans l’intervalle de deux étapes, à démonter le
premier cavalier qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait
des déserts, c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction et
à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité,
mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan avait
étendu à la Mongolie le système des postes chinoises et prolongé
hardiment à travers les steppes et les pays inhabités cette organisation
dont profita, comme nous avons vu, Guillaume de Rubrouck dans son
voyage.

Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque route, à trois
milles d’intervalle seulement, de petits forts ou corps de garde
entourés de quelques maisons qui servaient d’habitations aux courriers.
Il y en avait toujours un au moins prêt à partir. Chaque coureur portait
une large ceinture toute garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils
allaient ils pouvaient être entendus de loin. Aussitôt que le son
parvenait à la station voisine, il avertissait le courrier de service,
qui sans perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur
l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter à son tour
pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, pendant la belle
saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc parvenait frais, le soir
même, au grand khan dans sa résidence de Chang-tou. Le message se
transmettait de main en main sans interruption, eût dit Hérodote, comme
le flambeau chez les Grecs aux fêtes d’Héphestos.

Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du prince et
de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que les
particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même chez nous
lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut institué ce service
public: les particuliers ne reçurent que par une ordonnance de 1567 le
droit de s’en servir en certains cas et à des conditions déterminées.
Quel était, à l’époque où Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe
organisé de façon à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du
centre aux extrémités?

Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. Apprenez,
dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie et de pierre
philosophale, que le grand khan a su parfaitement résoudre à sa manière
«l’arcane», le grand secret de faire de l’or. C’est tout simplement le
papier-monnaie, inconnu à l’Europe, mais depuis longtemps employé en
Chine. Le billet de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau
impérial, avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises; sa
circulation s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps en
temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés moyennant
un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait à accaparer pour
lui-même tous les métaux précieux. A leur arrivée dans la capitale les
marchands étrangers devaient aller à la Zèque ou banque impériale et
convertir leur monnaie et même leurs perles ou métaux précieux en papier
d’État. De temps en temps une proclamation invitait les habitants à
porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de
pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et «le
Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent». La banque,
ainsi entrée en possession de la principale masse de métaux précieux, en
faisait commerce à son tour, et tout particulier pouvait y acheter de
quoi composer son argenterie ou remplir ses écrins. Ce curieux système,
qui n’est assurément pas irréprochable au point de vue de l’économie
politique, paraît avoir amené des crises financières et de véritables
banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux procédé par
lequel «le grand khan doit avoir et a plus de trésors que personne au
monde». Ce procédé, dans lequel on ne pourrait voir un exemple à suivre,
montre au moins combien la pratique du crédit public était entrée dès
cette époque dans les mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est
un instrument de haute civilisation dont le maniement exige des mains
plus prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis.

De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un despotisme
paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires pour s’enquérir de
l’état des récoltes, et si quelque sinistre avait éprouvé les
populations, elles étaient exemptées d’impôts et recevaient au besoin du
blé tiré des greniers publics. En effet, dans les années de fécondité le
gouvernement acquérait et mettait en réserve dans ses greniers de
grandes quantités de grains, provision contre la disette ou la cherté
des subsistances. Peut-être ces établissements de prévoyance
épargnaient-ils aux populations le fléau de ces cruelles famines comme
celle qui dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y
avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par des
secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes à la
porte du palais. Chaque jour il y était distribué à plus de trente mille
personnes un grand pain chaud.

Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent pour nous un
singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que «dans toute la
province de Catay il y a une sorte de pierres noires qu’on extrait des
montagnes et qui brûlent comme du bois. Par toute la province on ne
brûle autre chose. Le bois ne manque pas; mais les pierres brûlent mieux
et coûtent moins cher.» Ce curieux témoignage sur la richesse en houille
de la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs
de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo qu’une singularité
intéressante. Pour nous, qui connaissons les multiples et merveilleux
effets de ce combustible, richesse inestimable pour le pays qui le
possède, nous apprécions mieux que son auteur même l’importance du
renseignement.

Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés
remarquables dont il a dû être témoin. On sait par exemple que dès cette
époque les Chinois connaissaient certains procédés d’imprimerie. Chaque
année une sorte de calendrier officiel, tiré par les soins du
gouvernement à plusieurs millions d’exemplaires, était vendu à bas prix
et répandu dans le public. Cet usage est encore pratiqué de nos jours.
Or Marco Polo a eu sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous
apprend que, désignés sous le nom de _tacuins_, certains petits
pamphlets que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc
étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq mille, après
avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach les prédictions du
temps, des évènements calamiteux de l’année, famines, guerres,
révolutions, ajoutant il est vrai, par une précaution que devraient
imiter nos modernes prophètes, qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus
ou moins selon son plaisir.--Combien Marco Polo eût-il été bien inspiré
de dire quels procédés étaient employés pour l’impression de ces
exemplaires! Qui sait si cette information transmise en Occident n’y
aurait pas porté ses fruits?

Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins l’honneur
d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation chinoise. Les Grecs
et les Romains ne l’avaient pas connue. Quelques années auparavant
Rubrouck dit en trois lignes tout ce qu’il sait d’eux. Le voyageur
vénitien, au contraire, a séjourné dix-sept ans en Chine. Il n’a pas
seulement fréquenté la cour de Kubilaï et la ville officielle de
Cambaluc, il a vu les Chinois chez eux, au cœur de leur pays, non
seulement en voyageur, mais en administrateur, en inspecteur officiel.
Il nous reste à le suivre dans ce nouveau rôle.




CHAPITRE VI

LA PREMIÈRE MISSION DE MARCO POLO.


L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans la tâche qu’il
avait entreprise. Convertir en gouvernement régulier un pouvoir issu de
la conquête n’est jamais aisé, surtout lorsqu’une si grande inégalité de
culture met les vainqueurs au-dessous des vaincus. Les instruments
faisaient défaut à ses intentions; les hommes manquaient à ses desseins
de gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à
administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de ses
sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence de
ses compatriotes mongols. Dans son embarras, tout étranger qui lui
paraissait propre à servir ses vues trouvait chez lui bon accueil. En
attendant que les classes instruites et lettrées de la Chine se fussent
sincèrement ralliées au gouvernement mongol, il recrutait son corps de
fonctionnaires civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre
des Chinois et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des
musulmans venus de Perse; et ce mélange n’était pas toujours sans
inconvénient ni sans danger.

L’œil du maître embrassait difficilement cette complication d’affaires,
immense et toujours croissante par des conquêtes nouvelles. Sans doute
les moyens matériels d’information étaient, comme nous avons vu, sous sa
main; ses ordres transmis par courriers volaient rapidement aux
extrémités de l’empire, et certes, si quelque trouble éclatait dans la
plus éloignée des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à
Cambaluc. Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence
de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre; mais s’il s’agissait
d’une de ces affaires délicates comme chaque jour en voyait éclore, le
malheureux empereur ne savait où trouver l’observateur ou le négociateur
avisé qui lui était nécessaire. Quand il lui arrivait de confier une
mission à quelque brave et dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme
d’une consigne et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de
l’objet strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage; mais
c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait sur le
malencontreux messager.

Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus finement
exprimer le secret qui fit sa faveur. «Quand le Seigneur vit qu’il était
si sage et de si belle et bonne tournure, il l’envoya en un message en
une terre où il y avait bien six mois de chemin... Or le jeune bachelier
avait su et vu plusieurs fois que le Seigneur envoyait ses messagers par
diverses parties du monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient
dire autre chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les
traitait tous de fols et de nices (incapables) et leur disait:
J’aimerais mieux voir les nouvelles et les coutumes des diverses
contrées, que ce pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à
entendre étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin à
s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin qu’à son
retour il pût le dire au grand khan.»

C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien partit pour
cette première et longue mission. Quel en fut l’objet précis? L’auteur a
omis de le dire, jugeant sans doute que, comme Kubilaï, ses lecteurs
seraient plus curieux de connaître les diverses et étranges choses qu’il
avait vues en route, que «ce pour quoi il était allé». Mais on doit
conclure de ses paroles que la description qui va suivre est le résultat
de notes prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son
retour il fit entendre au grand khan.

Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de journées vers
ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, car les
provinces qu’il traverse dans la première partie de son voyage, sont
celles que l’on désigne aujourd’hui sous les noms de Chan-si, Chen-si et
Sé-tchouen, qui se succèdent dans cette direction. Elles sont toutes
trois au nombre des plus anciennement constituées et des plus riches de
l’empire.

Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un pont monumental
qu’il appelle _Pulisangin_, c’est-à-dire, en persan, le pont de pierre.
Il était construit sur un des principaux affluents du Pei-ho, le fleuve
qui arrose la plaine de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes
qu’ornaient en guise de piédestal et de chapiteau des lions «moult
subtilement entaillés», ses vingt-quatre arches et sa largeur donnant
accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un exemple du luxe
sérieux et utile qui distinguait les beaux temps de la civilisation
chinoise. Il était animé par une circulation très active, car, outre sa
proximité de la capitale, il servait de passage à tout le commerce avec
les provinces de l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et
le Manzi. Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de
Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de villes et
de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, au milieu
de jardins, de vignes, de champs cultivés, qu’on arrivait au point de
divergence où le courant commercial qui se portait de Cambaluc aux
extrémités de l’empire se partageait en deux bras principaux.

Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner le
voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se dirigea vers
la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne par le nom de
sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le nom actuel de cette ville. On
y retrouve la désinence _fu_ ou _fou_, qui signifie chef-lieu; tandis
que les centres administratifs moins importants sont désignés par la
désinence _tchou_, que l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco
Polo tantôt sous la forme _ju_, tantôt sous la forme _guy_. Taian-fu
était une cité commerçante et un grand centre pour la fabrication
d’effets militaires.

Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de Quenzan-fu,
il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. Les
Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire fleuve Jaune; les Mongols, et
Marco Polo d’après eux, Caramoran, c’est-à-dire fleuve Noir; chacun
interprétant à sa manière l’aspect que donne à ses eaux la masse
d’alluvions dont elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le
franchir. Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des
plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, et
habitées par une population industrieuse. Cette peinture s’applique aux
campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent du fleuve Jaune. C’est là
qu’aux origines de l’histoire s’est développé le génie agricole de cette
nation, qui regarde l’agriculture comme le fondement de l’État et dont
l’empereur s’honore dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la
main à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville de
Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. Aucune
ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de la Chine. Capitale
d’empire déchue au rang de capitale de province, elle conservait le
souvenir des vieilles dynasties et «des grands rois riches et vaillants»
qui y avaient résidé. Marco y trouva l’industrie de la soie très
florissante, comme au temps où sa célébrité se répandait dans le monde
romain sous le titre de métropole des Sères. Pour garder cette place
importante, Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un
palais voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison
mongole.

[Illustration: UN PONT CHINOIS.]

A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une contrée
montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne de partage
entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui se dirigent au sud
vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant ne se rebutait guère,
déclare la contrée «moult ennuyeuse à cheminer». D’après un missionnaire
français, l’abbé David, qui en 1872 a traversé cette chaîne dite
Tsing-ling, elle n’est pas inférieure en importance à celle des
Pyrénées. Marco la dépeint comme couverte de grandes forêts, repaires de
fauves redoutables. Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant
une succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour
les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour
faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, cette
puissante barrière avait été percée par une route stratégique et
commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les populations.
Cette route existe encore et n’est pas la seule œuvre de ce genre qui
s’offre en Chine. D’après un éminent voyageur, le baron de Richthofen,
qui l’a suivie et décrite, on peut dire qu’elle égale par la hardiesse
de sa construction ce que le peuple romain nous a laissé de plus
grandiose.

Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose le Han, un
des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa sans les
suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de montagnes, il entra dans
le Sé-tchouen. Suivant son habitude, il donne à la province le nom de sa
capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire Tchen-tou-fou, grande ville qui,
dit-on, ne compte aujourd’hui pas moins de 800 000 habitants. Là
s’offrit à lui pour la première fois le spectacle de cette activité de
la navigation fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine.
Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui
s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux grands
affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, profondes et
très poissonneuses, serpentaient autour et dans l’intérieur même de la
ville et se prêtaient à une circulation incroyable de bateaux chargés de
marchandises. Au centre de la cité était un pont qui attira la curiosité
de Polo. Il est en pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de
marbre soutiennent une toiture en bois richement ornée de peintures.
C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore de
curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, à Lucerne par
exemple. Il était toute la journée animé par le concours des chalands
autour de boutiques en planches qu’on y dressait le matin pour les
enlever le soir; et à l’entrée se trouvait un bureau de péage dont les
recettes allaient grossir le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas,
dans ce petit tableau pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une
ville chinoise au moyen âge?

[Illustration: UNE ROUTE CHINOISE DANS LA MONTAGNE.]

A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur atteignit la
frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée vers l’est
qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les races du Tibet
s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. Là il quitta la
Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire que gouvernait Kubilaï.
La langue changeait, le papier-monnaie cessait d’avoir cours, et en même
temps s’effaçait cette image de civilisation ancienne et raffinée que
retrace la première partie de l’itinéraire.

Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée du Tibet. Ce
pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. Des villages en
ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes sauvages, des habitants
«grands larrons» et des coutumes aussi bizarres que choquantes, tels
sont les principaux traits par lesquels Polo caractérise cette contrée
où bien peu d’Européens ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant
sur lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, car
il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, musc, laines
fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand commerce. Marco nous
apprend que de son temps on se servait, au Tibet, de sel comme monnaie
courante: usage encore pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de
l’Abyssinie. Il vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes,
avec l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux
producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est un animal
qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et que dans un autre
passage de son livre décrit très exactement Marco Polo. La poche qui
contient le musc se trouve sous le ventre de l’animal. Cette chasse,
pratiquée surtout au lacet, est encore une des occupations favorites des
habitants, comme l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer
le témoignage sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins.

Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant sa
route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine tibétaine que
porte le fleuve Bleu dans cette section de son cours. Si dans sa
description il ne restait fidèle à ses habitudes de concision excessive,
il parlerait sans doute ici des gorges formidables et sauvages à travers
lesquelles le fleuve se fraye un passage et qu’il dut franchir pour
arriver au Yunnan.

Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il signale
ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne s’est portée
dans ces derniers temps, est une de celles où l’on peut observer le
mieux le mouvement de colonisation par lequel les Chinois se substituent
peu à peu aux habitants primitifs, finalement relégués à l’état de
sauvages dans les montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité
chinois de population et de langue; dans le rapport de Polo, il semble
encore barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult
difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une
superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément aux mœurs
chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle mine vient à loger
chez un habitant du pays, il risque d’être tué ou empoisonné. Le vol
n’est pas le mobile de cet acte abominable, mais la pensée que la bonne
grâce et la sagesse de la victime resteront à demeure dans la maison où
elle aura péri. Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses
fils, s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet odieux
usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. Dans ce vaste
amalgame de races qui compose le Céleste Empire, les extrêmes de la
barbarie et de la civilisation se touchent de près, et les contrastes y
sont à peine plus forts que ceux qu’on peut observer entre les peuples
divers qui composent l’empire des tzars.

Marco visita les deux principales villes du pays. La première, qu’il
appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie on s’y servait
de coquillages, comme c’est l’usage dans le Soudan et comme on faisait
récemment encore dans l’Inde. La seconde, à dix journées de marche à
l’ouest, était Caraïan, aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle
plusieurs fois des lacs qui sont une des beautés de cette contrée
montagneuse. Celui de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus
beaux. Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses
expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se séparant
des compagnons avec lesquels il venait de remonter le Mékong, s’aventura
presque seul dans cette contrée alors désolée par la guerre civile et au
pouvoir des rebelles, il ne put se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à
un sentiment d’admiration devant le paysage grandiose qui se déroula à
ses yeux. Un cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse
où entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne pouvait
opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, qu’il dut
précipitamment quitter au bout de trente-six heures. Le souvenir de
l’héroïque officier français, victime plus tard de son courage, se place
naturellement à côté de celui de Marco Polo dans cette contrée dont il
étudia les ressources et qu’il signala au commerce européen.

[Illustration: LAC DE TALI-FOU, EXTRÉMITÉ NORD.]

L’extraction du sel était, au XIIIe siècle comme maintenant, une des
principales industries du pays. «Ils prennent sel, dit Polo, et le font
cuire, et puis le jettent en forme.» C’est le procédé dont furent
témoins nos Français et qu’ils décrivent avec plus de détails. On creuse
des puits pour parvenir jusqu’aux couches souterraines des eaux
imprégnées de sel. Ces eaux sont amenées par des pompes au niveau du sol
et déversées dans des auges qui correspondent chacune à une bassine en
fer placée sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il
faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée dans
les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel très dur et très
blanc.

[Illustration: PUITS SALINS DANS LE YUNNAN.]

Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer
dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des _dents d’or_, ainsi
nommé parce que les habitants s’appliquaient sur les dents un enduit
doré. Les hommes, dans ce singulier pays, «ne font rien qu’aller à la
guerre, chasser et oiseler. Les dames font toutes les choses. Quand
leurs femmes ont enfanté, l’accouchée se lève et va faire son service.
Le mari entre au lit et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant
quarante jours, et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui
font grande fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande
peine, et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part.» Cet
excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est encore
plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve chez les peuples
les plus divers. Un explorateur français, le docteur Crevaux, l’a
constatée récemment chez une des peuplades indiennes du bassin de
l’Amazone. S’il faut en croire même Diodore de Sicile, elle était dans
l’antiquité pratiquée en Corse.

Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal connue de la
Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien comme une sorte
d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après lui, contre cinq fois son poids
en argent, et les marchands accouraient dans celle contrée pour profiter
de ce troc avantageux. Vrais ou faux, ces récits ont enflammé
l’imagination des lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or
fut le grand aiguillon des découvertes du XVIe siècle. On sait
aujourd’hui que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques pays
voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le cuivre. Depuis
plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout le métal nécessaire à
la fabrication des sapèques ou monnaie de cuivre du Céleste Empire.

Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque dans la
Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï était en relations
diplomatiques avec le souverain de ce pays, auquel il essayait d’imposer
sa suzeraineté. Son jeune envoyé se rendit-il jusqu’à la capitale située
sur les bords de l’Iraouaddy? Il est permis d’en douter. Du moins il
entendit parler de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale
surmontée de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent
faisait retentir les «campanelles». Il recueillit des renseignements
jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus rapprochée
de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise en Asie.

Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il avait suivie
à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances sur la partie de
l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est difficile de déterminer
exactement son itinéraire. Le territoire qu’il traversa était habité par
des tribus barbares chez lesquelles trafiquaient les marchands chinois.
Ces indigènes habitaient des châteaux et forteresses en grandissimes
montagnes: villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition
française du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou)
qu’il rentra enfin dans la Chine propre.

C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition du
Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent lorsque, après
dix-huit mois de marches à travers les sauvages contrées du Laos, ils
saluèrent les toits hospitaliers de la première ville chinoise.
L’analogie autorise à prêter à Marco Polo un sentiment semblable.

Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements,
d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude
générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même l’accueil qui
lui fut fait à la suite de cette première mission:

«Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant le
seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était allé et comment
il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il lui conta toutes les
nouveautés, et toutes les étranges choses qu’il avait vues et sues, bien
et sagement. Si bien que le Seigneur et tous ceux qui l’entendirent en
furent émerveillés et dirent: «Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir
qu’il ne soit homme de grand sens et de grande valeur.» Si bien que pour
cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol.»

C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage à la
cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage avoir résidé quelque
temps auprès de la personne de l’empereur. La connaissance des annales
chinoises a révélé le fait curieux qu’un personnage qui porte son nom,
et qui ne peut être que lui-même, avait été à cette époque attaché en
qualité d’assesseur au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il
joua un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui
jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce
gouvernement.

Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait pris un grand
ascendant sur l’esprit du maître et était devenu une sorte de premier
ministre. Il abusait de son pouvoir pour trafiquer des fonctions
publiques, poursuivre des vengeances personnelles et se livrer à l’insu
de l’empereur à toute sorte d’exactions. A la longue cette conduite eut
les conséquences qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans
sa famille et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle
entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et les principaux
habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le complot éclaterait pendant
la saison de villégiature, où Kubilaï laissait la capitale à la garde de
son premier ministre. Des intelligences avaient été nouées avec les
autres villes chinoises, et à un signal donné devait commencer de proche
en proche un massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe.
C’est, dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe,
tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. Il
s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les étrangers.

Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent de nuit
dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) s’assied sur le
trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières et dépêche à Ahmed,
qui habitait dans la vieille ville, un messager pour lui dire que le
fils aîné du grand khan, Gengis, arrivé à l’improviste, lui ordonne de
se rendre immédiatement au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse
néanmoins d’obéir, et au moment où il passait la porte de la ville
tartare il rencontre un capitaine mongol qui lui dit: «Où allez-vous si
tard?--Auprès de Gengis, qui est arrivé.» Non moins étonné, le Mongol le
suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et à peine
s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir de la
fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par derrière, lui abat
la tête d’un coup de sabre. Alors commence une terrible scène. Le
capitaine mongol, qui s’était arrêté à la porte, s’écrie: «Trahison!»
et, fondant avec ses soldats sur la foule des conjurés, il tue l’un des
chefs, arrête l’autre et publie dans la ville une proclamation menaçant
de mort immédiate tous ceux qui seraient trouvés dans la rue.

L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques exécutions
sommaires eurent raison des principaux complices. Cependant la gravité
de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. Retournant en toute hâte dans
sa capitale, il prescrivit sur les causes de la conjuration une enquête
qu’il ne crut pas pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci
justifia noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui
ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était rendu
si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris combien il avait été
trompé, la colère réveilla en lui le vieux sang mongol. Le cadavre
d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut traîné dans les rues et servit de
pâture aux chiens; une partie de sa famille fut mise à mort, et pendant
quelque temps le monarque irrité se départit envers les musulmans de la
tolérance qu’il observait envers toutes les religions.

Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la confiance dans
le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette fois, et ne tarda pas à
se manifester encore par de nouvelles faveurs.




CHAPITRE VII

LE MANZI ET SA CAPITALE.


Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller privé de
Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui traduit le mieux
les fonctions administratives dont il fut chargé dans la ville
importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. Yanguy était le
chef-lieu d’un _lou_, circonscription moindre que la province, plus
grande que le département, qui venait d’être instituée par la dynastie
nouvelle. Jamais depuis Polo un Européen n’a rempli de pareilles
fonctions en Chine. Elles étaient d’autant plus délicates, que le pays
venait à peine de passer sous la domination des Mongols. Située au
débouché du grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se
trouvait au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis que
le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes des
Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait des destinées
différentes, n’avait subi le même sort que sous le présent règne. Mais,
pour être la dernière, cette conquête n’était pas la moins précieuse.
Parmi les contrées réunies sous le sceptre du grand khan aucune n’était
plus riche; parmi les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne
jetait plus d’éclat. C’est spécialement pour cette contrée que semblait
faite l’expression célèbre de _Fleur du milieu_.

Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les habitants du
Manzi avaient vu la domination mongole se substituer à leur dynastie
nationale, celle des Soungs, qui régnait dans la brillante capitale de
Quinsai. Mais la résistance avait été mal concertée. Un gouvernement
efféminé, sous une régente et un roi enfant, ne pouvait longtemps être
un obstacle pour la vigueur et la vieille expérience des généraux de
Kubilaï. Là aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une
civilisation amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait
rencontré de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée
Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des
assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme cette
résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux de ses hôtes
vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo se souvinrent assez bien
des procédés auxquels l’art des sièges avait recours en Europe pour
construire des mangonneaux, ou machines à lancer des pierres dont
l’effet fut immédiatement décisif.

De temps en temps encore quelques incidents manifestaient l’opposition
du sentiment national. Ici un général chinois trahit la confiance de
Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir quelque temps dans la
cité dont il avait la garde. Ailleurs les habitants de la ville enivrent
et égorgent en une nuit tous les soldats de la garnison étrangère. Mais
ces coups de main isolés, ces trahisons vite punies montraient plus de
rancune impuissante que d’énergique résolution chez les vaincus.

Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, leur
multitude, les raffinements et l’élégance de leur civilisation n’avaient
servi qu’à faciliter leur asservissement. C’est ce qu’exprime à
plusieurs reprises et avec force Marco Polo. «Si ceux de la contrée de
Manzi étaient hommes d’armes, ils conquerraient tout le monde. Mais ils
ne sont que marchands et gens très habiles en tous métiers.» Et
ailleurs: «Sachez qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez
qu’ils n’étaient habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux
exercices militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes
les cités sont entourées d’eaux très profondes; de sorte que, si les
gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. Mais,
parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent.» Ce sont là de sages
paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre aux invasions
les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit militaire.

Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur qui avait
répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la prospérité avait
survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, que le fleuve Bleu et
ses affluents fécondent par leurs alluvions, sont si privilégiées, elles
mettent à la disposition de l’homme tant de ressources, tant de voies de
commerce, qu’elles ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne
sont pas les ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans
ces dernières années! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé encore
les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. Nankin et
bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité étouffée sur un
point s’est rallumée sur d’autres. Ce peuple flegmatique ne s’attarde
pas à d’inutiles regrets. Pour peu qu’il reste un coin pour trafiquer,
remuer le sol, le voilà à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la
guerre, il est prompt à réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien
nommé «le souci éternel de la Chine», rompant les digues qui
maintenaient ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son
cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la mer pour
reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant au golfe de
Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine laissé vide se
multipliaient de florissants villages. Telle est la ténacité laborieuse
de cette race. La guerre est à peine passée, parfois elle dure encore,
que déjà, à côté des villes à terre, les moissons de riz renaissent dans
les plaines, les plantations de thé recommencent à couvrir les pentes
rocailleuses des collines et les lourdes jonques à circuler sur les
rivières.

[Illustration: LE CANAL IMPÉRIAL OU GRAND CANAL au temps de Marco Polo]

La conquête mongole, si dévastatrice dans l’Asie occidentale, perdit
bientôt en Chine son caractère de violence. A peine maître du pays,
Kubilaï fit commencer de grands travaux. Le principal eut pour objet
d’assurer à la capitale où il avait fixé le siège de son gouvernement,
une communication par eau avec les riches provinces du sud. La nature a
doté la Chine d’un magnifique réseau fluvial dont l’industrie des
habitants a su de bonne heure tirer parti. Comme en Égypte, en
Babylonie, dans l’Inde, l’art de creuser des canaux s’est développé en
Chine dès une haute antiquité, et nulle part même le trafic aquatique
n’a pris d’aussi vastes proportions que dans ce pays des maisons
flottantes et des populations amphibies. L’œuvre de Kubilaï-khan
consista à relier ensemble en les améliorant les divers tronçons du
système de canaux qui couvrait déjà la Chine; il en raccorda toutes les
parties de façon à créer une ligne navigable, une sorte de _grand
tronc_, comme disent les Anglais, unissant tout le réseau. Ce fut le
Grand Canal, ou Canal impérial. Il se développe du nord au sud, dans un
sens contraire à la direction des fleuves, qui coulent généralement de
l’ouest vers l’est: le fleuve artificiel les combine ainsi en un seul
système. C’est à Tien-tsin, cité populeuse située sur le Peï-ho et qui
sert à la fois de port fluvial et maritime à Pékin, qu’est encore
aujourd’hui sa tête de ligne au nord. Autrefois il se prolongeait sans
interruption vers le sud jusqu’au delà du fleuve Bleu, jusqu’à Quinsai,
la célèbre capitale. Mais l’universelle décadence à laquelle semble
condamné le Céleste Empire a laissé aussi son empreinte sur cette grande
œuvre du passé. Le lit du canal est obstrué en plusieurs endroits, et
les services qu’il rend encore rappellent seulement ce que fut jadis
cette ligne de navigation prolongée sur une distance égale à celle de la
Baltique à la mer Noire. Cependant c’est encore lui qui approvisionne
Pékin. Kubilaï le fit creuser, dit Polo, «parce que du Manzi viennent
les grains qui sont nécessaires pour la cour du grand khan». En 1861 il
arriva que les Taïpings se rendirent maîtres du fleuve Bleu et du
débouché du canal: s’ils n’avaient été délogés, Pékin était menacé de
famine.

Marco Polo vit le Grand Canal en pleine activité. C’était précisément
dans le centre vital de la Chine, à proximité du confluent du Grand
Canal et du fleuve Bleu, qu’était située la ville dont il eut pendant
trois ans l’administration. Elle dominait le point de croisement où les
convois de grains quittaient le fleuve pour gagner au nord la direction
de Cambaluc. Yang-tcheou a dû toujours une grande importance à cette
situation. La ville et les environs étaient fortement occupés par des
garnisons mongoles qu’y avait prudemment concentrées Kubilaï.

Sur les bords du canal, qu’il dut maintes fois parcourir, Marco décrit
un grand nombre de villes, et il consacre ses expressions les plus
fortes à dépeindre l’activité du trafic. Le cadre de cette histoire ne
nous permet pas de le suivre dans cette énumération détaillée qui offre
le plus intéressant sujet d’études pour la géographie comparée de la
Chine. A l’ouest de la province montagneuse de Chantoung les habitants
avaient détourné les eaux du Ouen, la principale rivière qui en découle,
«une moitié vers Catai, l’autre vers Manzi,» afin d’alimenter le canal.
C’est à la rencontre du fleuve Caramoran (Hoang-ho) que le canal
quittait le Catai pour entrer dans le Manzi. Le Hoang-ho suivait alors
le cours méridional, auquel il est resté fidèle jusqu’en 1853, et
portait directement ses eaux à la mer Jaune, au lieu de se décharger
dans le golfe de Pé-tchi-li. Le voyageur vénitien vit stationner sur le
fleuve, à une journée environ de l’embouchure, la flotte de guerre
entretenue par Kubilaï pour ses expéditions vers «les îles de l’Inde».
Au sud du Caramoran le canal se prolongeait à travers les dépressions
semées de lacs et de marécages qui occupent l’intervalle entre le cours
inférieur des deux grands fleuves. Son lit était parfois plus élevé que
la plaine adjacente, et de chaque côté il était bordé de chaussées
pavées à l’épreuve de la boue. Ainsi se joignait au transport par eau
l’avantage permanent du transport par terre. De Cambaluc au fleuve Bleu
les gros bateaux naviguaient sans rompre charge. «C’est merveille de
voir les marchandises qui vont et viennent.» Le long de cette principale
artère de la Chine les auberges et les villages se succédaient presque
sans interruption pendant de longues distances. Une progression de
villes populeuses à la fois commerçantes et industrielles étonnait le
voyageur à mesure qu’il s’avançait vers le sud. Le carrefour commercial
où se pressaient Yang-tcheou et plusieurs villes voisines annonçait
enfin le fleuve Bleu.

Le fleuve Bleu, que Polo appelle le Quian (Kiang) ou fleuve par
excellence, auquel les Chinois donnent dans la partie de son cours
accessible à la marée le nom de Yang-tsé-Kiang ou Fils de l’Océan, est,
sinon le plus grand du monde, du moins le plus grand de la Chine, l’un
des plus beaux et des plus utiles à l’humanité. Nulle part peut-être son
lit n’offre un aspect plus grandiose et plus pittoresque qu’à l’endroit
où débouche le Grand Canal. Il est parsemé d’îlots rocheux aux parois
très escarpées sur lesquels se dressent des chapelles ou des couvents de
religieux bouddhistes. Polo en vit un où habitaient bien «deux cents
frères idolâtres. Et cette abbaye est la métropole de beaucoup d’autres,
comme chez les chrétiens un archevêché.» Ces asiles de recueillement
monastique font un singulier contraste avec l’animation qui les entoure;
et du haut de leurs charmantes retraites les pieux cénobites de l’_Ile
d’or_ ou de l’_Ile d’argent_ pouvaient à toute heure contempler le riche
et vivant panorama du beau fleuve. «Car par ce fleuve vont et viennent
les marchandises des diverses parties du monde.--Et je vous dis que ce
fleuve va si loin, et par tant de contrées, et par tant de terres, et de
cités, qu’en vérité il va et vient par ce fleuve plus de navires et de
riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et par toute la
mer des chrétiens. Il ne semble pas un fleuve, mais une mer. Messire
Marc Pol raconte qu’il entendit dire à celui qui percevait les droits de
navigation pour le grand khan, qu’il y passait bien chaque année deux
cent mille nefs, sans celles qui retournent, qui ne comptent point. Il y
a sur ce fleuve plus de deux cents grandes cités, sans les villes et les
châteaux, qui toutes ont navires.»

Aucun fleuve au monde n’égale en effet celui-là pour le mouvement de la
batellerie. La prodigieuse nouveauté d’un tel spectacle excuserait un
peu d’exagération. Cependant les rapports du Vénitien, à l’époque où le
pays était au plus haut point de prospérité, n’ont rien de plus excessif
que ceux des voyageurs jésuites qui décrivirent la Chine au XVIIe
siècle. L’un d’eux raconte avoir rencontré de si longs convois de bois,
que, mis à la suite, on aurait pu voyager dessus pendant plusieurs
jours. Malgré les ravages récents de la guerre civile, on voit
aujourd’hui à Hankeou, autre carrefour commercial situé au confluent de
la rivière Han, une succession de jonques amarrées sur une longueur de
plus de 7 kilomètres. C’est ainsi que Polo déclare avoir compté une fois
dans un de ces ports fluviaux quinze mille embarcations réunies. Le
fleuve Bleu est en effet la voie naturelle par laquelle le bois, le sel,
le thé, le riz des régions supérieures du bassin sont dirigés vers les
plaines du cours inférieur, vers les plus nombreuses agglomérations
humaines qu’il y ait sur la terre. Son importance, incomparable pour le
commerce intérieur de la Chine, commence à se dessiner aujourd’hui dans
le commerce général du monde. Des steamers directement expédiés
d’Angleterre ou d’Amérique le remontent jusqu’à plus de 400 kilomètres,
comme pour justifier le mot de notre voyageur: «C’est moins un fleuve
qu’une mer.»

Cependant ce n’était pas sur le fleuve même, mais un peu au sud, sur la
ligne prolongée du canal, que se trouvaient alors les cités populeuses
avec lesquelles aucune ville de ce temps, en Europe, n’aurait pu se
mesurer, et qu’il faut comparer aux grandes métropoles de nos jours,
Londres, New-York ou Paris. Si l’on cherche au XIIIe siècle non
seulement où se trouvaient les plus grandes multitudes agglomérées, mais
où brillait avec le plus d’éclat la vie urbaine avec ses raffinements et
ses élégances, c’est en Chine non loin du fleuve Bleu. Telle était Siguy
(Su-tcheou-fou), qui comptait encore un million d’habitants avant
l’insurrection des Taïpings, et que Polo a vue dans tout son éclat.
L’affluence des hommes distingués qui s’y trouvaient, philosophes et
mires (médecins), contribuait autant que ses riches industries de soie
et draps d’or à sa renommée. Telle était surtout la ville qui gardait
encore son nom de capitale (c’est le sens du mot Quinsai) bien qu’elle
eût perdu l’indépendance, mais qui, plus heureuse que Bagdad, continuait
à prospérer sous ses nouveaux maîtres.

Cette ville, dont Marco devait rendre le nom si populaire en Occident,
s’appelle aujourd’hui Hang-tcheou-fou. Elle a comme tant d’autres
souffert de l’insurrection des Taïpings, auxquels elle fut arrachée en
1864 par d’Aiguebelle, officier français au service du gouvernement
chinois. Au XIIIe siècle c’était certainement la première ville du
monde. Pendant sa carrière administrative, Polo la visita à diverses
reprises; il y fut plusieurs fois envoyé officiellement pour vérifier
les comptes des recettes provinciales. En outre il consulta un mémoire
statistique que l’impératrice de la dynastie des Soungs avait adressé au
général mongol au moment de la capitulation de la ville.

C’était une cité aquatique, percée de canaux, entre une rivière et un
lac. Elle avait cent _lis_ de circonférence; le _li_ chinois équivaut à
peu près à 445 mètres: c’était donc un développement supérieur de 10
kilomètres environ à l’enceinte murée de Paris, qui est, comme on sait,
de 34 kilomètres. Les rues étaient pavées, et à travers le réseau des
canaux qui traversaient les différents quartiers, la circulation était
ménagée par des ponts en pierre assez hauts pour laisser passer les
bateaux, assez larges pour les voitures. Polo en estime le nombre, avec
quelque exagération sans doute, à douze mille. Depuis la conquête ces
ponts servaient aussi de postes stratégiques; chacun d’eux était occupé
par une escouade de dix hommes.

La partie plus spécialement commerçante de la ville s’étendait à l’est.
Un large canal dérivé de la rivière lui servait de défense à
l’extérieur, et une rue spacieuse la traversait dans toute sa longueur.
De chaque côté de cette avenue se rangeaient des maisons entourées de
jardins, des magasins de commerce. L’affluence était si grande à toute
heure de la journée «que l’on se demandait comment il était possible de
pourvoir à la nourriture d’une telle multitude». Transportons-nous donc
aux marchés publics. Dix vastes places, sans compter d’autres plus
petites, étaient affectées à cet usage et s’emplissaient, chacune trois
jours par semaine, d’une affluence de quarante à cinquante mille
personnes. Faisans, perdrix, volailles, chevreuils, daims, gros et menu
gibier, viandes de boucherie, marée apportée chaque jour de l’océan
voisin ou poissons du lac, «remarquablement gras et savoureux à cause
des immondices de la ville qui s’y déchargeaient,» montagnes de légumes
et de fruits, parmi lesquels d’énormes poires, de délicieuses pêches et
des raisins exquis, tout cet amoncellement, qui fait grand honneur à la
cuisine chinoise d’alors, s’entassait et disparaissait en quelques
heures. S’il est vrai que nulle part on n’est plus frappé de l’énormité
de Paris qu’en voyant aux Halles la pâture quotidienne qui s’accumule
pour rassasier l’appétit du monstre, Marco Polo ne pouvait mieux nous
faire partager l’impression qu’éveilla en lui la métropole chinoise. Le
pourtour de chaque place était garni en outre de magasins où l’on
vendait toutes sortes de denrées, même de la bijouterie. Quelques-unes
de ces boutiques servaient à la vente et à la consommation d’un vin fait
de riz et d’épices, boisson très capiteuse que l’on vendait au détail et
à très bas prix. Il est assez étonnant que Polo ne parle point du thé,
dont l’usage était déjà général en Chine. Des rues désignées comme dans
nos anciennes villes par le genre de métier qui s’y exerçait plus
spécialement, aboutissaient de toutes parts à ces places. Voici la rue
des Physiciens, celle des Astrologues, et bien d’autres encore, où se
pratiquent ostensiblement toute espèce de professions. Enfin au milieu
de ce fourmillement affairé veille l’ordre public: sur chaque place de
marché sont deux édifices, l’un en face de l’autre, où se tiennent des
officiers impériaux pour faire la police et régler les différends.

Au reste Marco assure que les habitants de Quinsai étaient d’un naturel
doux et pacifique, et que les querelles éclataient rarement. Il ajoute
qu’ils portent une grande loyauté soit dans leurs transactions
commerciales, soit dans leurs fabrications. Ce vieux renom de probité
chinoise est un fait dont on retrouve l’écho dans le peu que nous disent
les anciens sur leurs rapports avec les Sères; il paraît encore
généralement mérité dans l’intérieur du pays, où se sont conservées les
antiques mœurs.

L’autre moitié de la ville, à l’occident, comprenait les quartiers
élégants. Un grand lac de 13 kilomètres de tour touchait à la cité, et
semble même, d’après les termes qu’emploie notre guide, avoir été
compris dans l’enceinte. «Tout autour de ce lac il y a beaucoup de
palais magnifiques et de riches maisons qui appartiennent aux
gentilshommes de la cité. Il y a aussi beaucoup d’abbayes et d’églises
des idolâtres. Au milieu sont deux îles, et sur chacune un beau palais
qui semble être palais d’empereur. Et quand des personnes de la ville
veulent faire quelque grande fête, elles la font dans ce palais, car
elles y trouvent à leur disposition de la vaisselle, de l’argenterie et
tout ce qui est nécessaire dans des pavillons prêts à les recevoir.»

C’est sur le commerce et l’industrie que reposait ce luxe. Au centre des
pays producteurs de la soie, Quinsai était une cité travailleuse, un
vaste atelier où se fournissaient les villes voisines. Une nombreuse
population ouvrière classée par métiers enrichissait de son travail une
aristocratie industrielle. «Sachez ni que les maîtres des métiers, qui
sont à la tête de divers ateliers, ni leurs femmes, ne touchent à rien
de leurs mains, mais ils vivent si délicatement et si richement que
s’ils étaient rois et reines.» Vêtus de beaux habits de soie, distingués
par le choix du langage et la politesse des manières, affables envers
les étrangers, ces princes de l’industrie, comme ces princes de Tyr dont
parle le prophète, composaient une brillante société dont le renom
s’étendait au loin. L’élégance et les plaisirs de cette autre Corinthe
étaient passés en proverbe. On disait la «cité du paradis». On tirait
vanité d’y être allé une fois, et l’on désirait y revenir le plus tôt
possible.

L’après-midi, quand les affaires sont terminées, les rues s’animent de
voitures à six places, longs véhicules garnis de coussins et de
courtines emportant vers les jardins et pavillons de joyeux groupes. Le
lac se peuple de bateaux, sortes de gondoles sur le toit desquelles se
tiennent les mariniers, tandis que le dedans, richement décoré de
claires et gaies couleurs, offre pour dix, quinze et même vingt
personnes la place et tout le mobilier nécessaire à une fête. Les
parties de plaisir glissent sur les eaux entre les îles, et des fenêtres
ménagées à l’intérieur permettent de jouir du spectacle de la grande
ville. Du fond de l’embarcation où il se prélasse en gaie compagnie, le
riche citadin promène ses yeux sur une multitude de palais, de villas,
de pagodes, de monastères et de jardins dont les arbres à verdure sombre
s’étagent sur les collines voisines.

Parmi ces palais il y en avait un dont l’aspect ne pouvait exciter
désormais que de tristes sentiments dans l’âme des habitants de Quinsai.
C’était celui qui avait servi de résidence à leurs souverains nationaux
et auquel restait attaché le souvenir de l’indépendance perdue. Il se
composait comme celui de Cambaluc d’un assemblage d’édifices, pavillons,
kiosques, étangs, jardins, entouré d’une haute et vaste enceinte
crénelée. Quelques années encore avant la visite de Polo, dans ce palais
«le plus somptueux qui fût au monde», se déployait la magnificence des
Soungs: les parcs étaient remplis de gibier, les étangs de poissons; des
banquets de dix mille personnes réunissaient les invités impériaux. Un
peuple de courtisans, de gardes et de femmes «au nombre de mille
attachées au service du roi» fourmillaient dans les innombrables salles
toutes peintes à or et à diverses couleurs. Où était aujourd’hui ce
passé? Ces rois avaient usé leur énergie dans les fêtes et dans les
plaisirs, et, l’heure du danger venue, quand on avait connu l’approche
de l’armée mongole, le jeune souverain n’avait su que s’enfuir, laissant
à sa mère le soin, non de se défendre, mais de traiter avec le
vainqueur. Telles étaient les réflexions qui assaillaient l’esprit de
Polo en parcourant ces salles envahies par la solitude et toutes pleines
de la tristesse des splendeurs évanouies. Il y était guidé par un riche
marchand de Quinsai, déjà âgé, qui avait vécu dans l’intimité du dernier
roi et connaissait jusque dans les moindres détails les circonstances de
sa vie. Ce témoin de l’ancienne cour se plaisait mélancoliquement à en
évoquer les souvenirs sur les lieux mêmes. Il en entretenait son
compagnon; l’aspect de délabrement partout visible autour d’eux et, dans
les seules parties du palais qu’on eût préservées de l’abandon, la
présence d’un gouverneur mongol, ajoutaient un éloquent commentaire à
ses récits.

[Illustration: PALAIS D’ÉTÉ, AVANT L’INCENDIE DU 13 OCTOBRE 1860.]

Le sentiment de sourde hostilité qui animait la population n’était pas
un secret pour Kubilaï; il avait mesuré les précautions au prix qu’il
attachait à sa conquête. Quinsai était une cité «moult bien gardée». Les
douze cents villes dont se composait le Manzi étaient militairement
occupées. Ces garnisons ne se composaient pas exclusivement de Tartares,
des soldats originaires du Catai en formaient la majeure partie:
circonstance qui montre qu’à cette époque les Chinois du Nord étaient
presque des étrangers pour ceux du Sud.

La police urbaine était très stricte. Chaque quartier avait son corps de
garde, où un veilleur de nuit muni d’une baguette en bois et d’un bassin
en métal annonçait l’heure par le nombre de coups frappés sur son
instrument. Après le couvre-feu, des patrouilles circulaient partout. Si
elles apercevaient quelque part une lumière ou un feu, la porte était
marquée d’un signe, et le lendemain matin le délinquant avait à
s’expliquer devant les magistrats. Toute personne trouvée dans la rue
était arrêtée. Même en cas d’incendie, nul, excepté ceux dont le feu
menaçait la maison, n’avait le droit de sortir. C’était l’état de siège
dans toute sa rigueur. Les incendies éclataient très fréquemment à
Quinsai, car beaucoup de maisons étaient en bois. Il y avait dans la
ville, sur une éminence, une tour au sommet de laquelle un veilleur
donnait l’alarme en frappant à coups redoublés avec un marteau sur une
table en bois. Les postes voisins du point menacé étaient chargés du
sauvetage. Les marchandises étaient mises en sûreté dans des tours en
pierre spécialement construites à cet effet dans chaque quartier, et qui
servaient d’entrepôts publics.

L’infirme sans ressources que la police recueille dans ses tournées
reçoit asile dans un hôpital. Le vagabond capable de travailler est
obligé de prendre un métier. Tout voyageur, à son entrée dans
l’hôtellerie, doit faire enregistrer ses noms, prénoms et la date de son
arrivée. Le jour et l’heure de chaque naissance sont exactement notés.
Tout citoyen de la ville écrit sur sa porte son nom, celui de sa femme,
de ses enfants, de ses esclaves et même des animaux qu’il entretient. En
cas de mort on efface le nom, en cas de naissance on l’ajoute. Cette
pratique était générale dans le Manzi et le Catai. Ainsi, entre autres
initiatives, les Chinois ont eu celle de la statistique. D’après Polo il
y avait à Quinsai seize cent mille maisons: ce qui indiquerait une
population à peu près égale à celle de Londres. Le trésor public
retirait de la ville et de la riche province dont elle était capitale
«un si démesuré nombre de monnaie, que c’est impossible chose à croire».
Les recettes devaient être en effet très considérables; cependant les
chiffres qu’il donne comme représentant la contribution annuelle de
cette seule province (environ 172 millions de francs, sans compter le
revenu des salines, qui montait à 50 millions), si toutefois ils sont
bien interprétés, paraissent empreints de quelque exagération. C’est
sans doute le cas de répéter avec ses compatriotes: Messer Milione!

Quinsai était en relation avec la mer par le port voisin de Ganfu, qui
pendant longtemps avait été le plus important de la Chine méridionale.
Au XIIIe siècle il était tombé à un rang secondaire, et les débouchés
maritimes de la Chine, les foyers d’échange avec le commerce indien ou
arabe s’étaient déplacés dans la direction du sud. La province de
Fokien, riche en ports naturels, se prête admirablement à un rôle
maritime. Sa capitale, Fuguy (Fou-tcheou), aujourd’hui siège principal
du commerce du thé, entretenait des relations actives avec l’Inde et le
monde insulaire de l’océan Indien. Cependant le principal entrepôt
maritime du Manzi se trouvait plus au sud, à cinq journées environ. Dans
le détroit de Formose s’ouvre un estuaire rocheux offrant un abri sûr
aux vaisseaux et signalé aujourd’hui par la ville de Thsiouan-tcheou.
C’est la position qu’occupait au XIIIe siècle le célèbre port de Zaïton,
celui dont parlent tous les voyageurs et où débarquaient tous les
étrangers venus de l’Inde ou de l’Asie occidentale.

Il n’était pas à cette époque de marin malais ou arabe qui ne connût le
nom de Zaïton, peu de négociants, depuis l’archipel de la Sonde jusqu’à
la côte de Malabar, qui ne fussent en relation avec ce marché maritime.
Non seulement dans les mers de Chine, mais jusque dans les parages du
cap Comorin on pouvait voir ses grands navires ou jonques, de forme et
de construction particulières, d’un tonnage supérieur à la plupart des
vaisseaux usités alors dans les mers d’Europe. Surmontées de quatre
mâts, présentant deux étages, pourvues d’un système extrêmement
ingénieux de cloisons étanches, ces jonques de Zaïton montrent à quel
degré les Chinois avaient poussé l’art des constructions navales. Elles
contenaient jusqu’à cinquante ou soixante cabines de passagers et assez
de place pour deux cents hommes d’équipage. Ainsi armé de façon à défier
la piraterie, un navire transportait en un seul voyage une grande
quantité de marchandises. Ces montagnes flottantes, suivant
l’expression d’un géographe arabe, pouvaient sans péril affronter de
longues traversées et chercher au foyer même de production les
marchandises de l’Inde. C’est en effet dans les ports de l’Inde
méridionale que les vaisseaux expédiés du Manzi se rencontraient à cette
époque avec les navires bien inférieurs que le commerce arabe frétait
soit à Aden, soit à Keich ou Ormuzd dans le golfe Persique.

Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps où Marco
Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente de Kubilaï, la Chine
semblait mettre à se répandre au dehors le même zèle qu’en d’autres
temps à s’enfermer en elle-même. Impatient de se substituer aux
anciennes dynasties dans la plénitude de leurs protectorats réels ou
prétendus, l’ambitieux monarque s’occupait de tous côtés à renouer des
relations avec les pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut
suivie d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements
maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient une activité
extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême Orient.

Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt particulier.
La prospérité de Venise avait commencé le jour où ses navires, prenant
le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté non seulement le corps de
l’évangéliste saint Marc, mais les denrées de l’Inde, qui par la mer
Rouge parvenaient à la riche métropole du Nil. Ces denrées étaient
surtout les épices, poivre, gingembre, cannelle, produits qui ne se
rencontrent que dans les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu
près universel. Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la
source, elle les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et
leur introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs
siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune
était précaire! Le jeu des évènements qui disposaient de la puissance
politique sur les bords du Nil, risquait à tout moment d’en déranger
l’équilibre. Les mamelouks, alors maîtres de l’Égypte, fermaient
strictement les avenues maritimes de l’Inde et se faisaient chèrement
payer leur monopole. On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant
les lenteurs et les dépenses des voies de terre à travers la Perse.

Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand marché
d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des produits chinois,
parmi lesquels il cite les belles porcelaines, affluaient ceux de l’Inde
et des îles de la Sonde, surtout «les espiceries». Ce que Venise ou
Gènes n’obtenaient qu’au prix de droits exorbitants ou d’énormes frais
de transport abondait à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes
du voyageur, l’intérêt de révélations comme celle-ci: «Et je vous
déclare que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à
destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton cent et
plus!»

Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit parler de
Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois
désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à
l’orient de leur pays. Il n’y alla point; car Zipangu échappait aux
atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante
expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit
qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on
faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de
ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que
le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, «en la manière
que nos églises sont couvertes de plomb». Propos exagérés qu’expliquent
l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations
insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous
savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre; il y a bien au Japon
quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on
n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or: Zipangu
devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque,
abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui
ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et
s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir
trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été
dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits.
Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa
position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des
faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la
réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de
Marco Polo avait fait naître; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé
le Nouveau-Monde.

Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des
découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de
Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent
plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda
désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque
deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur
l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après,
c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins
de découvrir des terres nouvelles, que de «gagner l’Orient par
l’Occident».




TROISIÈME PARTIE

LE RETOUR




CHAPITRE PREMIER

LE DÉPART DE CHINE.


«Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au service de son
maître, allant et venant continuellement, deçà et delà, en messageries
où le seigneur l’envoyait.» On est loin de savoir par le détail toutes
les missions auxquelles il fut employé, et la chronique circonstanciée
de cette carrière aventureuse est impossible à établir. Son esprit de
ressources était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous
les modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une mission l’a
retenu pendant un an avec son oncle dans la province de Tangut, sur les
confins du Catai et de la Mongolie. Une autre fois il va dans l’Inde
comme ambassadeur du grand khan; et, après avoir parcouru des mers
variées, il revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en
route. Ce dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre; d’abord par
les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement dont
il fut l’occasion indirecte.

Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant avec
une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir comment le satisfaire. Un
hasard assez singulier leur procura, dans la dernière mission de Marco
Polo, l’occasion cherchée.

Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils voyaient
désormais se prolonger sans profit leur séjour à des milliers de lieues
de leur patrie. Le père et l’oncle de Marco commençaient à sentir le
poids des années: quelle perspective pour eux que d’entreprendre à un
âge encore plus avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir
leur ville natale! D’autres raisons encore, plus délicates, leur
conseillaient de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où le
souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune viendrait à
manquer. Les changements de règne en Orient sont toujours des crises
périlleuses; et sans doute les inimitiés jalouses que l’élévation de ces
étrangers avait excitées, ne manqueraient pas alors de se donner
carrière. Or le grand âge de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait
cette échéance imminente.

Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces habiles
et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions qu’ils
savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus nécessaires au vieux
monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à eux. Plus d’une fois, avec
toutes sortes de ménagements, ils s’étaient ouverts à lui de leur désir,
mais en vain. La résolution de les garder semblait bien arrêtée chez
Kubilaï. Il fut bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait
nécessaire pour arriver au but.

Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour du grand
khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de l’empire mongol de
Perse, envoya auprès de son parent et suzerain trois «barons»
accompagnés d’une suite nombreuse. Ils étaient chargés, au nom de leur
maître devenu veuf, de demander à Kubilaï une princesse du sang avec
laquelle il put contracter une nouvelle union. Le choix du maître tomba
sur une jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, «moult belle
dame et avenante,» qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs
matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée
à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à Tauris
était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune personne. Il
paraît cependant que le cortège se mit en route; mais, des guerres
s’étant élevées dans les steppes, l’absence de sécurité força les
ambassadeurs, inquiets pour leur précieux gage, à rebrousser chemin.
Restait la voie de mer. Peu familiers avec elle, ils hésitaient à s’y
engager sans guide.

[Illustration: Carte d’ensemble des VOYAGES DE MARCO POLO 1271-1295]

Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la cour.
Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition? C’est
ce qu’on ne peut déterminer avec une entière certitude. On sait qu’il
avait visité la contrée de Ciampa, nom qui désigne une partie de la
Cochinchine située à l’est du territoire occupé aujourd’hui par la
France. Le souverain s’était reconnu vassal du grand khan et avait
promis un tribut annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour
et au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, dont
les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre de 326. «Et il y
en avait bien 150 en état de porter les armes.» Ensuite, passant le
détroit de Singapour, il avait reconnu la côte septentrionale de l’île
de Sumatra et avait visité dans l’Inde quelques-uns des ports en
relations ordinaires avec le Manzi. Il revenait donc de ce lointain
voyage avec une expérience suffisante des mers, du régime des vents et
de l’état des pays par lesquels il fallait passer.

Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs dans
l’embarras une petite négociation propre à les décider à se rendre
complices de leurs desseins? La chose est vraisemblable, et l’on ne doit
pas s’étonner, si le récit de Marco laisse ce détail discrètement dans
l’ombre. Quoi qu’il en soit, les envoyés se mirent à exprimer un vif
désir de faire voyage avec les trois Latins. A les en croire, ils ne
pourraient se passer de leurs connaissances et de leurs conseils pour la
longue traversée qu’ils avaient en perspective.

Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en grâce qu’il
envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda point sans
résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à se séparer de ses
hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée aux arrangements de
leur départ. Il les fit venir tous trois devant lui et leur donna deux
tables d’or de commandement. Nous connaissons déjà cette marque de
distinction qui leur assurait dans tous ses États droit de passage et de
réquisition pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize
navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns portant plus
de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des vivres pour deux ans.
Elle comprenait, sans compter les mariniers, environ 600 personnes,
parmi lesquelles la suite féminine de la princesse, brillante et
nombreuse compagnie que les Polo avaient la délicate mission de conduire
à bon port.

Le grand khan les chargea en outre de messages pour l’Apostole, le roi
de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne et les autres rois de
la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie Kubilaï n’avait pas renoncé à
son rêve favori d’entrer en relation avec cet Occident lointain qui
exerçait sur son esprit un si remarquable attrait. Quel fut le sort de
ces lettres? parvinrent-elles à leurs adresses? On regrette d’être
là-dessus sans renseignement. Peut-être dorment-elles ensevelies dans
quelque archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée
où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le progrès des
temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient à distance les deux
grandes civilisations situées aux extrémités opposées de l’ancien monde,
et la bonne volonté d’un homme ne pouvait suffire pour rapprocher ce que
l’espace et le cours des évènements tenaient pour longtemps encore
séparé.

Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans une
audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec tant de
regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait du moins payer la
dette en rendant populaire parmi ses contemporains et auprès de la
postérité la figure de Kubilaï-khan. Elle méritait d’échapper à
l’obscurité qui dérobe en partie à nos yeux ces annales de l’extrême
Orient. Cet homme qui, le premier de sa race, avait su se dégager du
milieu barbare où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État,
avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, ce monarque
magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait de goûts élevés,
est un des types qui exciteront toujours l’intérêt de l’histoire.
Kubilaï ne devait survivre que deux ans au départ de ses hôtes. La
flotte qui les emportait partit de Zaïton vers le mois de janvier 1292.
Sans doute c’est avec joie qu’après tant d’années ils reprenaient le
chemin de leur lointaine patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas
éprouvé quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées qui
avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance desquelles
aucun Européen n’avait été initié avant eux?




CHAPITRE II

LES INDES.


La flotte qui portait la jeune princesse et nos Vénitiens avait pour
destination le port d’Ormuzd dans le golfe Persique. La traversée ne fut
exempte ni de péripéties ni d’épreuves. Près de deux années devaient se
passer avant que cette dernière odyssée ne prît fin. Il n’est donc pas
temps encore de fermer le livre du voyage, «car il y faut tout le fait
des Indiens, et des grandes choses d’Inde, qui bien sont choses à
raconter, car moult sont merveilleuses». On a vu comment Marco Polo
s’était rendu familier dans une première expédition avec quelques-unes
des contrées maritimes de l’Asie méridionale; ce second voyage accrut et
affermit ses connaissances. La description qu’il en rapporta a surtout
pour nous une valeur historique. Elle nous fait connaître, deux siècles
avant la révolution que produisit l’arrivée des Européens, ce monde
maritime de l’océan Indien, foyer d’un commerce actif auquel
participaient exclusivement les principaux peuples navigateurs de
l’Asie, Chinois, Malais, Indiens et Arabes. Le commerce avait ses voies
régulières, ses étapes connues, ses marchés, parmi lesquels Zaïton dans
les mers de Chine, Aden près de l’entrée de la mer Rouge, représentaient
les anneaux extrêmes de la chaîne. Là s’échangeaient les denrées
tropicales, dont une faible part seulement était à grand peine détournée
vers la Méditerranée, les épices et les aromates, l’indigo, l’encens,
sans compter les perles et les pierres précieuses, et les produits
divers de l’industrie orientale.

Ces marchés lointains, ces pays dont les productions étranges semblaient
mûries par un autre soleil et imprégnées d’autres climats, tout cela
s’associait dans l’esprit des Européens avec des idées de splendeur et
de richesse et se résumait dans un nom: l’Inde. Il est difficile
d’attacher à ce mot, tel qu’ils l’entendaient, un sens géographique
précis. La contrée que nous désignons spécialement ainsi n’est qu’une
partie de ce que ce nom merveilleux avait pour eux la vertu de
signifier. Ce n’était pas une contrée dans un continent, mais une région
dans le globe; elle se distribuait à ce titre en subdivisions sur les
limites desquelles on était rarement d’accord. Pour Marco Polo il y a
l’Inde mineure, qui semble comprendre ce que nous appelons l’Indo-Chine
en y ajoutant le Bengale. Ensuite l’Inde majeure, «la meilleure Inde qui
soit,» correspond à la péninsule proprement appelée ainsi, jusqu’à
l’ouest au delà des embouchures de l’Indus. Enfin, par une singularité
dont nous n’avons pas à rechercher les causes, c’est à l’Abyssinie, que
du reste il ne vit point, qu’il applique le nom d’Inde moyenne. Encore
ces trois divisions ne comprennent-elles que la partie continentale de
l’Inde. Les îles de l’Inde sont innombrables. Elles parsèment à l’infini
les surfaces de l’Océan, les unes comme les miettes, les autres comme
des fragments énormes de continents submergés. D’après les bons
mariniers, dit Polo, il y en a 12 700, toutes habitées, sans compter
celles qu’on ne sait pas.

Il fallut plusieurs siècles de découvertes pour substituer à ce chaos
des notions exactes et précises. Quand on lit les récits de ces vieux
voyageurs, on a souvent quelque peine à se replacer à leur point de vue
et à se représenter les contrées, non telles que les montrent
aujourd’hui nos cartes, mais telles qu’ils devaient se les figurer. Ce
n’est pourtant qu’à cette condition qu’on peut comprendre leurs récits
et apprécier la part de nouveauté qui leur revient.

En quittant le port de Zaïton la flotte entra dans la mer qu’on appelait
mer de Chine. Ce nom, qui se rencontre ici pour la première fois sous la
plume de Marco Polo, était celui par lequel les populations maritimes de
l’archipel malais désignaient le Manzi. C’est à elles que les Portugais,
quand ils s’établirent en 1511 à Malacca, l’empruntèrent, pour
l’appliquer d’abord au Manzi, puis même au Catai, à mesure que
s’étendirent vers le nord leurs découvertes. Les noms ont ainsi leurs
destinées. La navigation était très active sur cette mer au temps de
Polo: fait qui permet de croire que la main de Kubilaï était assez forte
pour tenir en respect la piraterie, fléau toujours renaissant de ces
parages. L’arrivée et le départ des navires étaient assujetties aux lois
invariables que détermine l’alternance des vents périodiques ou
moussons. Ces vents, non moins réguliers dans les parages de la Chine
méridionale qu’aux abords de la côte de Malabar, partagent l’année en
deux saisons. L’un, celui du nord-est, souffle pendant les six mois
d’automne et d’hiver; l’autre, du sud-ouest, règne pendant le reste.
Entre le port de Zaïton et les archipels dits aujourd’hui des
Philippines et des Moluques, les flottes commerciales allaient et
venaient d’après les moussons. Sans employer ce mot d’origine arabe qui
a prévalu dans nos langues, Marco caractérise fort bien l’alternance de
ces vents, lorsqu’il dit: l’un les porte, l’autre les rapporte.

Quant à l’expédition, elle cingla vers le midi et, après trois mois de
traversée, arriva «à une île appelée Java». Il s’agit ici, non de l’île
qui a conservé ce nom, mais de Java mineure, qui, pour Marco Polo,
représente Sumatra. La traversée avait duré plus longtemps qu’on ne le
désirait. Au mois d’avril on n’a plus que quelques semaines de répit
avant le moment où la mousson du sud-ouest se déclare dans les mers de
l’Inde. Ce n’était pas assez pour gagner Ceylan ou la côte de Malabar
avant que s’établît le régime des vents contraires. Force fut de
relâcher sur un point de la côte septentrionale, dans le royaume de
Samara, et d’y attendre patiemment pendant six mois la fin de la mousson
d’été. L’établissement exigeait des précautions, car le pays n’était pas
sûr. On avait à craindre les coups de main des indigènes, toujours
rôdant dans les forêts et les montagnes de l’intérieur, où ils «vivent
comme bestes et mangent chair d’hommes». Marco Polo, qui, grâce à son
expérience du pays, paraît avoir exercé une sorte de commandement sur la
troupe de deux mille hommes environ dont se composait l’expédition,
organisa les mesures de défense. Il procéda comme Stanley dans son
voyage au milieu des peuplades cannibales du cœur de l’Afrique. Le
campement fut établi entre la mer et de larges fossés qu’on se hâta de
creuser du côté de la terre et derrière lesquels, au moyen des arbres
dont l’île abonde, on éleva quelques retranchements en bois. Puis, quand
les mesures de sûreté furent complètes, on entama des négociations avec
les indigènes. Ceux-ci s’apprivoisèrent peu à peu; et une fois la
confiance établie, ils apportèrent des provisions, on pratiqua des
échanges, et une sorte de marché s’organisa aux approches du camp. Ici
Marco Polo fit connaissance avec les produits alimentaires propres aux
populations des tropiques. Outre les poissons et le riz, qu’on apportait
en abondance, il goûta les noix de cocotiers «moult grosses et bonnes à
manger fraîches», le vin de palmier, c’est-à-dire la liqueur fermentée
que l’on extrait par incision de l’arbre appelé par les botanistes
_Areng saccharifera_. «Sachez qu’ils ont une manière d’arbres, et quand
ils veulent du vin, ils lui tranchent une branche, et adaptent au tronc
un grand pot là où la branche est taillée; et en un jour et une nuit le
pot s’emplit. C’est moult bon à boire. Il y en a du blanc et du rouge.
Les arbres sont semblables à de petits dattiers. Et quand la branche
qu’ils ont taillée ne jette plus de ce vin, ils arrosent d’eau la
racine, et peu après elle recommence à couler.» L’arbre à pain ou
palmier-sagou fut aussi une des surprises du voyageur. «Et je vous
conterai une autre merveille moult grande. Ils ont manière d’arbres qui
font farine, qui est moult bonne à manger.» Cette substance est la
moelle farineuse qu’enveloppent l’écorce et les fibres. Marco rapporta
quelques-uns de ces _pains_ à Venise.

C’était en effet, même après toutes les diversités qui avaient passé
sous ses yeux, un monde nouveau que ces grandes îles de la Sonde, que la
nature gracieuse ou terrible a embellies de toutes les splendeurs de la
création. La vraie Java, celle qu’il appelle Java majeure et qu’il croit
être la plus grande île du monde, resta en dehors de ses itinéraires. Il
entendit parler de ses richesses par les marins qui la fréquentaient.
Mais il vit et observa attentivement dans sa station forcée une partie
notable de la côte septentrionale de Sumatra. La faune étrange et
puissante de cette contrée, dont l’intérieur est encore aujourd’hui
plein de mystère, trouva en lui un témoin curieux: l’éléphant
gigantesque, le rhinocéros à la carrure épaisse et massive, l’agile et
innombrable tribu des singes de toute taille qui pullulent dans ses
forêts vierges. Il signale une toute petite espèce de singes qu’on
colportait empaillés à l’étranger sous l’étiquette de «petits hommes qui
viennent d’Inde. Mais c’est grand mensonge, car ils ne sont nullement
hommes.» On avait soin, pour augmenter la ressemblance, de raser le
corps de ces bizarres créatures en leur laissant les poils de la barbe.
Enfin il entendit parler vaguement d’êtres plus singuliers encore. Dans
les retraites boisées de l’intérieur, asile ordinaire de l’orang-outang
(nom qui signifie proprement homme des bois), vivent des hommes, lui
dit-on, qui demeurent en montagnes et sont comme gens sauvages. On lui
assura qu’ils étaient ornés d’une queue aussi longue que celle d’un
chien.

Tandis que l’intérieur de Sumatra était comme aujourd’hui habité par des
indigènes cannibales au dernier échelon de l’humanité, les populations
malaises de la côte, au contact des marchands arabes, commençaient à
passer au mahométisme. Marco Polo constata au moment de son passage les
progrès de cette propagande alors à ses débuts, qui de proche en proche
a gagné tout l’archipel. De son temps elle n’avait pas encore atteint
Java. Aujourd’hui, toujours en marche, elle entame la Nouvelle-Guinée,
où elle compte parmi les populations papoues quelques prosélytes. Car,
si l’histoire de l’Europe nous montre l’islam arrêté de bonne heure dans
ses progrès vers l’occident, vers l’orient au contraire il n’a pas cessé
de s’avancer; il a cheminé soit par la conquête, soit par les relations
commerciales. Ses progrès continuent encore.

[Illustration: LE PIC D’ADAM.]

Après cinq mois d’attente la flotte se mit en route pour Ceylan, où
probablement elle relâcha dans la rade petite et sûre de Colombo. Polo
dit que les indigènes gardent une nudité presque complète. Il s’agit
sans doute des populations primitives de l’île, que les invasions ont
peu à peu refoulées vers l’intérieur et dont quelques individus, aussi
misérables d’esprit que de corps, étaient exhibés, lors du récent voyage
du prince de Galles, à la curiosité européenne. La célébrité de cette
île y avait attiré plusieurs ambassades de Kubilaï. Le roi passait pour
posséder le plus gros rubis qui fût au monde, et les plus magnifiques
promesses du grand khan n’avaient pu le décider à s’en défaire. Mais la
gloire de Ceylan, c’était une haute montagne, «si droite et si raide,
que nul ne peut monter dessus, sinon par des chaînes de fer grandes et
grosses». On voit encore aujourd’hui ces chaînes fixées au roc, près du
sommet du pic d’Adam.

Le pic d’Adam, plus remarquable par sa forme hardie que par sa hauteur
(2300 mètres), est comme l’Ararat, le Sinaï, le Fousi-Yama des Japonais
et d’autres sommets, un lieu très anciennement consacré. De pieuses
légendes en entretiennent le culte. Sur l’escarpement qui le couronne,
les Sarrasins, dit notre voyageur, prétendent que se trouve le sépulcre
d’Adam, notre premier père. Et les idolâtres disent que c’est le
monument du premier idolâtre du monde, qui eut nom Sagamouni. Les uns et
les autres y viennent de très loin en pèlerinage, comme vont les
chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Et encore sur la
montagne sont les dents, les cheveux et l’écuelle du saint personnage.
Kubilaï sollicita et, plus heureux que pour le rubis, obtint à grands
frais une partie de ces reliques. Deux dents, quelques cheveux et
l’écuelle de Sagamouni furent reçus en grande pompe à Cambaluc.--Les
détails de la légende ont un peu changé depuis Polo. Aujourd’hui c’est
une prétendue empreinte de pied qui sur ce sommet célèbre représente
pour les musulmans la trace d’Adam, pour les bouddhistes celle du
fondateur de leur culte et pour les Hindous, piqués à leur tour
d’émulation, celle de leur dieu Siva. La légère saillie de roc qui sert
à l’illusion complaisante des dévots a près de 2 mètres de long.

Plusieurs fois déjà il a été question dans ce récit des bouddhistes.
Marco Polo a rencontré les sectateurs de cette religion depuis la
Mongolie jusqu’à l’Indo-Chine et Ceylan. Il a vu leurs monastères, leur
clergé, leur cérémonial; il s’est amusé de leurs idoles, «les unes à
quatre têtes, d’autres à quatre mains, d’autres à dix, d’autres à mille
mains, et celles-ci sont les plus vénérées». Mais c’est pour la première
fois qu’il parle, comme on vient de voir, du fondateur de cette
religion, Sagamouni, ou plutôt Sakiamouni, auquel il ajoute le mot
Borcam, synonyme en langue mongole du titre indien par lequel ce
personnage est généralement désigné, _Bouddha_, être éclairé ou divin.
C’est à Ceylan, un des principaux foyers du bouddhisme, au pied du pic
d’Adam, que son histoire lui fut racontée, et le récit fit une profonde
impression sur son esprit.

[Illustration: BONZES OU PRÊTRES BOUDDHISTES.]

«Il était, lui dit-on, le fils d’un roi grand et riche. Il était de si
sainte vie, qu’il ne voulait jamais entendre aux choses mondaines ni
consentir à être roi. Et quand son père vit qu’il ne voulait être roi ni
prendre part à aucune affaire, il en fut fort affligé. Il essaya de le
tenter par de grandes promesses, lui offrant de remettre toute
l’autorité royale entre ses mains. Mais il n’en voulait rien, et le père
en avait moult grande douleur, d’autant plus qu’il n’avait pas d’autre
fils que lui à qui il pût laisser son royaume après la mort.»--Le vieux
roi ne sait comment vaincre ce dédain de tous les biens que la vie peut
offrir. Il fait construire pour son fils un palais splendide, toutes les
séductions sont prodiguées, sans que cette âme éprise de pureté sorte de
son indifférence, sans qu’aucun éclair de passion terrestre jaillisse en
elle.

«Il était si sérieux damoiseau, qu’il n’était jamais sorti du palais; et
ainsi il n’avait jamais vu homme mort, ni personne qui ne fût sain de
tous ses membres. Car son père ne permettait à aucun prix qu’un homme
infirme ou âgé parût en sa présence. Or il advint que ce damoiseau
chevauchait un jour par le chemin, et tout à coup il vit un homme mort.
Il en devint tout ébahi, comme celui qui n’avait jamais vu rien de tel.
Il demanda alors à ceux qui étaient avec lui, quelle chose c’était? Et
ils lui dirent que c’était un homme mort. «Comment, fit le fils du roi,
tous les hommes meurent donc?--Oui en vérité,» lui répondent-ils. Le
damoiseau ne dit rien alors et continue à chevaucher tout pensif. Et
après qu’il eut chevauché un bon moment, il trouva un homme très âgé qui
ne pouvait marcher et qui n’avait dents en bouche, mais les avait toutes
perdues par grande vieillesse. Et quand le fils du roi vit ce vieil, il
demanda quelle chose c’était et pourquoi il ne pouvait marcher. Et ceux
qui étaient avec lui lui dirent que c’était par vieillesse qu’il ne
pouvait plus marcher, par vieillesse qu’il avait perdu les dents. Et
quand le fils du roi eut bien entendu du mort et du vieillard, il
retourne à son palais et dit en lui-même qu’il ne demeurera plus dans ce
monde mauvais, mais qu’il ira chercher celui qui ne meurt jamais, et
celui qui l’a créé.

«Alors il partit secrètement du palais et s’en alla dans les grandes
montagnes, aux lieux les plus inaccessibles. Et là il demeura très
saintement et menait dure vie, observant grande abstinence, tout à fait
comme s’il eût été chrétien. Car s’il l’eût été, il eût été un grand
saint avec Notre Seigneur Jésus-Christ, à la bonne et honnête vie qu’il
mena!»

Telle est cette belle légende, presque exactement conforme dans ce récit
aux textes anciens en langue sanscrite où l’on peut aujourd’hui la lire.
On remarquera surtout l’hommage rendu à cette idéale figure par ce
chrétien du XIIIe siècle. Il prouve une largeur d’esprit qui ne saurait
surprendre chez un homme qui a tant vu et qui savait si bien observer.
Il y a dans le monde à l’heure présente 350 ou 400 millions d’hommes
pour lesquels la légende et les enseignements du Bouddha sont parole
sacrée. Dominant en Mongolie, au Tibet, au Népal, à Ceylan, dans
l’Indo-Chine, en Chine où il est une des trois religions officielles, au
Japon, le bouddhisme est probablement, de toutes les religions qui se
partagent l’humanité, celle qui compte encore le plus d’adhérents.

Après ce séjour à Ceylan l’expédition se dirigea vers la péninsule
indienne. Elle reconnut son extrémité méridionale, le cap Comari
(Comorin), «moult sauvage lieu». C’est là que nos voyageurs disent avoir
aperçu de nouveau à l’horizon l’étoile tramontane ou polaire, qu’ils
avaient perdue de vue depuis Sumatra. On peut en conclure qu’ils avaient
navigué directement de Sumatra à Ceylan et de Ceylan au cap Comorin.
Comme il n’est pas probable qu’ils se détournèrent alors de leur route
pour visiter les ports de la côte orientale ou de Coromandel, il est
évident que la description qu’en donne Marco Polo se rapporte aux
souvenirs de son premier voyage. La flotte, après avoir doublé le cap
Comorin, paraît avoir directement cinglé vers l’estuaire d’Ely, près de
la moderne Cananore, sur la côte occidentale ou de Malabar, où quelque
circonstance la força de relâcher. C’est ce que Marco laisse entendre en
signalant entre Comorin et Ely une distance directe de 300 milles.

Laissons donc un moment à son sort le vaisseau qui ballotte la fiancée
du souverain de la Perse, et voyons ce que Marco Polo nous apprend sur
les parties de l’Inde qu’il eut occasion de visiter, soit à son premier
voyage, soit au second.

Ce n’est pas la région la plus anciennement civilisée de l’Inde, la
plaine du Gange et les antiques villes qu’arrose ce fleuve, que connut
le Vénitien. Il ne pénétra pas, comme en Chine, dans l’intimité de cette
civilisation vénérable qui a eu son foyer dans le nord de la péninsule,
et qui lui aurait également donné à cette époque le spectacle d’une
grande société pacifique aux prises avec les invasions étrangères.
Toutefois les contrées qu’il décrit ont eu aussi leur signification dans
les destinées historiques de l’Inde. C’est d’une part la grande province
de _Maabar_, c’est-à-dire l’ensemble des États qui occupaient la côte de
Coromandel en se prolongeant jusqu’au cap Comorin au sud; de l’autre, le
pays de _Mélibar_ ou Malabar, qu’il ne faut pas confondre avec le
précédent et dont le nom s’applique encore au moins en partie à la côte
occidentale de la péninsule. Là se trouvaient les seuls ports de l’Inde
qui depuis longtemps entretenaient des relations avec les pays
lointains, des États essentiellement commerçants et maritimes dont les
noms étaient déjà familiers aux géographes de l’antiquité. Pendant une
longue période de son histoire l’Inde ne conserva que par eux un contact
avec le monde extérieur. Ainsi ces côtes méridionales furent les seules
parties de son territoire qui n’échappèrent point à la propagande
chrétienne des premiers siècles. Quand Marco parcourut la province de
Maabar, il vit une petite ville, englobée aujourd’hui dans un faubourg
de Madras, où se trouvait le corps de «Monseigneur saint Thomas». Ce
saint homme venu de l’Occident passait pour avoir évangélisé l’île de
Socotora, encore chrétienne au temps de Polo, musulmane aujourd’hui, et
prêché la foi nouvelle à Malabar et Coromandel. Notre voyageur visita
les communautés chrétiennes groupées autour de ce lieu de pèlerinage. Il
les retrouverait encore, faible minorité fidèle à elle-même, à l’endroit
où il les vit. Sur un nombre de 600 000 chrétiens qui, d’après le
recensement de 1872, représente tout le christianisme indigène de
l’Inde, 500 000 environ habitent la présidence de Madras.

Parmi les produits qui attiraient le commerce vers les parages
méridionaux de l’Inde, l’un des plus recherchés était les perles. Les
pêcheries se trouvent, dit-il, dans un golfe qui est entre Ceylan et la
terre ferme, où il n’y a que dix à douze pieds d’eau et parfois pas plus
de deux: c’est le golfe de Manaar. Chaque année en avril un certain
nombre de navires frétés par diverses associations de négociants
apparaissaient dans le golfe et s’y tenaient à l’ancre jusqu’à la fin de
mai. Des canots détachés amenaient les compagnies de plongeurs
jusqu’au-dessus des bas-fonds où la présence des huîtres perlières était
signalée. Marco Polo assista sans doute à leurs opérations. «Ces hommes
vont sous eau jusqu’au fond, où il n’y a que quatre à douze pieds d’eau,
et y demeurent tant qu’ils peuvent. Et ils trouvent les coquilles qui
contiennent les perles. Ces coquilles sont faites comme les huîtres. On
trouve dans leur intérieur des perles grosses et menues, car ces perles
sont fichées en la chair de ces coquilles.» La pêche était généralement
abondante; mais il fallait en déduire un dixième à titre de redevance au
roi du pays, et encore un vingtième «pour les hommes qui enchantent les
grands poissons, afin qu’ils ne fassent pas mal aux hommes qui vont sous
l’eau pour trouver les perles». Ces habiles gens en possession du secret
pour écarter les requins étaient les brahmanes. Comme, à ce qu’il
paraît, l’enchantement n’était efficace que pour le jour où il était
prononcé, on voit qu’il était impossible de se passer de leurs services.

Le port où se concentraient les transactions commerciales de cette
partie du Maabar, était Cail, localité aujourd’hui déchue située à l’est
du cap Comorin à peu de distance de la ville de Tuticorin. C’est là
qu’arrivaient les navires d’Ormuzd, de Keich, d’Aden et de toute
l’Arabie, chargés de chevaux et d’autres marchandises. Le roi, qui
aimait fort les étrangers, était membre d’une dynastie composée de cinq
frères, qui se partageait alors le Maabar. Il allait presque entièrement
nu, comme tous ses sujets, car «sachez qu’en toute cette province il n’y
a ni tailleurs ni couturières». Mais autour de son cou brillait un
collier de saphirs, rubis et émeraudes; trois bracelets d’or entouraient
ses bras; il en avait aussi aux jambes et aux doigts des pieds. «Ce
qu’il porte sur lui d’or, de pierres et de perles vaut plus d’une cité.»
Cette châsse vivante était encore ornée d’un chapelet de cent quatre
perles qui, attaché au collier, pendait sur la poitrine. «Ce nombre de
cent quatre est parce qu’il lui faut chaque jour dire cent quatre fois
la même oraison à ses idoles.»

N’est-ce pas ainsi qu’on se figure le Zamorin, ce monarque indien qui
accueillit Vasco de Gama à Calicut, et les ancêtres de ces rajahs
hindous dont les harnais et les armes, naguères étalés sous nos yeux à
l’exposition de Paris, nous transportaient en pleine féerie orientale?

«Quand le roi meurt et qu’on le met au feu pour le brûler selon l’usage,
les fidèles barons attachés à sa personne se jettent au feu avec lui et
se laissent brûler. Car ils disent qu’ils ont été ses compagnons en
cette vie et qu’ils doivent l’être aussi dans l’autre, et lui tenir
compagnie.» Cet usage n’était pas particulier à l’Inde; d’autres peuples
l’ont pratiqué dans l’antiquité. Mais voici une coutume essentiellement
indienne: «Il y a des femmes qui, lorsque leur mari est mort et déposé
sur le bûcher, se brûlent avec lui; et les femmes qui font cela sont
moult louées de tous.» Ces sacrifices volontaires, appelés _suttis_,
sont une des superstitions contre lesquelles le gouvernement anglais de
l’Inde a le plus de peine à lutter.

Marco Polo remarqua la vénération que les Hindous ont pour le bœuf.
Beaucoup, dit-il, n’en mangeraient pour tout au monde et ne le tueraient
d’aucune manière. On sait que la grande insurrection de 1857 éclata sur
le seul bruit que les cartouches distribuées aux cipayes ou soldats
indigènes étaient enduites de graisse de vache. Il observa toutefois
qu’une certaine classe s’affranchissait de ces scrupules d’abstinence:
remarque parfaitement juste, qui s’applique aux _parias_, ou
_hors-caste_ de la société hindoue. Mais il n’entra pas assez
profondément dans la connaissance du pays pour se rendre compte de ce
système fort compliqué de castes qui enferme la population presque
entière. Il entendit parler des brahmanes; il en vit, portant comme
signe distinctif le cordon brahmanique; mais ses idées sur leur rôle et
leur condition manquent de justesse. Quant aux moines mendiants de
l’Inde, à ces _fakirs_ qu’on y rencontre encore assez communément dans
les foires, les lieux de pèlerinage ou près des sanctuaires renommés, on
les reconnaît aisément quand il parle d’hommes «vivant dans le jeûne et
l’abstinence, couchant sur la terre nue et allant sans vêtements, parce
que, disent-ils, nous vînmes tout nus dans ce monde.»

La côte occidentale ou de Malabar était le centre du commerce des
épices. Le principal marché se tenait alors à Coilum (aujourd’hui Kollam
ou Quilon); Polo le visita lors de son premier voyage, chargé sans doute
de quelque négociation commerciale et politique par Kubilaï. En effet
les marchands du Manzi, comme ceux d’Arabie, y venaient régulièrement
avec leurs nefs et y faisaient moult grand gain. Tant que durèrent ces
relations, les ambassades chinoises se montrèrent fréquemment à Coilum.
On y cherchait un bois de teinture appelé _brésil_, qui croît dans le
pays comme dans la contrée d’Amérique auquel les Portugais donnèrent ce
nom, le gingembre, même l’indigo, mais surtout le poivre. Ce produit si
important dans l’histoire du commerce ne vient dans l’Inde que sur la
côte de Malabar. «Sachez, dit le Vénitien, que ce sont des arbres
domestiques; on les plante, et on recueille le poivre aux mois de mai,
juin et juillet. C’est en effet après le commencement des pluies que se
fait la première récolte; alors les baies, réunies en grappes, prennent
la teinte rouge qui est le signe de leur maturité. La plante elle-même,
de nature grimpante, est enroulée autour de pieux hauts de dix à douze
pieds, de sorte que les jardins où elle est cultivée, offrent quelque
ressemblance avec nos houblonnières. Après Coilum, principal entrepôt,
le commerce des épices était encore florissant à Ely, enfin à Calicut,
qui plus tard devint le marché prépondérant de Malabar. C’est là que
dans la mémorable journée du 20 mai 1498 mouillèrent les vaisseaux de
Vasco de Gama. Deux cents ans auparavant, Marco Polo, s’adressant à ses
compatriotes, disait: «C’est de ce pays que l’épicerie est exportée soit
vers Manzi, soit vers Aden ou Alexandrie. Mais pour un navire qui va
dans cette dernière direction, il y en a dix qui prennent la
première;--et ceci est moult grand fait.» Il y avait dans cette
révélation répétée avec insistance un conseil indirect que Venise eut
tort de ne pas suivre. Si elle avait devancé les Portugais dans la voie
où ils s’engagèrent plus tard, la révolution qui déplaça les directions
générales du commerce, se serait accomplie à son profit, au lieu d’être
le signal de sa décadence.

Les grands ports sont par excellence des lieux d’informations
géographiques. Dans ceux du Malabar, Marco Polo recueillit beaucoup de
renseignements, mêlés il est vrai de fables, sur les diverses contrées
entre lesquelles le commerce arabe établissait des relations. Il y
entendit parler non seulement d’Aden, le grand entrepôt interdit aux
chrétiens, d’où les marchandises de l’Inde gagnaient la mer Rouge et par
le désert le Nil et la Méditerranée, mais de l’Abyssinie, le royaume
chrétien où plus tard on crut encore trouver le prêtre Jean, de
Zanzibar, de Madagascar, et même de deux îles appelées «mâle et femelle,
parce qu’en l’une ne demeurent que hommes, et en l’autre que femmes».
Les navires arabes ne s’aventuraient pas au delà de Madagascar. On lui
rapporta qu’il y avait le long de cette île un courant si fort vers le
midi, que ceux qui iraient ne pourraient plus retourner. C’est le
courant de Mozambique, qui est en effet un des plus rapides que l’on
connaisse.

Cependant la flottille qui ramenait en Perse Marco Polo et ses
compagnons dut pendant les premiers mois de l’année 1293 profiter de la
saison favorable pour continuer son voyage vers le nord le long de la
côte occidentale de la péninsule. Mais encore une fois l’approche de la
mousson d’été la surprit, avant qu’elle eût le temps d’atteindre le
voisinage du golfe Persique, où son influence cesse de se faire sentir.
C’est sans doute à la hauteur de Tana, à l’entrée du golfe où s’élève
aujourd’hui la grande métropole commerciale de Bombay, qu’elle fut
forcée de suspendre sa route. Sur cette côte le moment où la mousson du
sud-ouest s’apprête à remplacer celle d’hiver est un moment très
critique pour la navigation. C’est ce qu’on appelle le renversement de
la mousson; phénomène accompagné d’ordinaire par des orages et parfois
par de redoutables cyclones. A cette époque de l’année toute navigation
était autrefois interrompue; les navires rentraient dans les ports et
s’y tenaient, tant que le vent du sud-ouest se déchaînait avec la
violence qui accompagne et qui suit son établissement. Encore
maintenant, à Bombay, les règlements du port interdisent la sortie à
tous les bateaux indigènes depuis le 25 mai jusqu’à la fin d’août.

Ces circonstances expliquent la lenteur et les retards du voyage. Tana,
dans l’île Salsette, était à cette époque un port assez commerçant, le
seul qui sur une étendue de 2 à 300 kilomètres offrît un abri sûr et
commode aux navires. Marco Polo montre, par la précision de ses
renseignements sur le pays et ses habitants, qu’il a mis le pied sur
cette partie du littoral indien. Ce fut sans aucun doute une des étapes
de ce dernier voyage.

Cette longue traversée devait pourtant avoir un terme. La fin de la
mousson d’été, de la saison des orages et des pluies, donna le signal du
départ. C’est dans un des derniers mois de 1293 que la brillante troupe
qui avait quitté près de deux ans auparavant le port de Zaïton,
débarqua, bien diminuée, à celui d’Ormuzd. Bien des compagnons étaient
restés en route: deux des trois barons mongols envoyés en ambassade
étaient morts. Mais les Vénitiens avaient aussi vaillamment échappé aux
périls de la mer qu’à ceux de la terre. Ils abordaient sains et saufs
sur ce rivage d’Ormuzd, qui avait été dix-huit ans auparavant une des
étapes de leurs pérégrinations à travers le monde, et ils avaient la
joie d’avoir heureusement mené à fin leur délicate mission. Car la
princesse Cogatra avait, elle aussi, résisté à toutes les épreuves de ce
périlleux voyage. Elle arrivait dans le territoire de son futur époux
pleine d’affection et de reconnaissance pour les protecteurs qui
n’avaient cessé de veiller sur elle. «Chacun des trois était regardé par
elle comme un père, et elle leur obéissait en conséquence.»

Malheureusement cet époux n’avait pas attendu la fiancée qui lui était
amenée de si loin. Argoun-khan était mort depuis plus d’un an, quand
l’ambassade nuptiale arriva en Perse. Son frère lui avait succédé sur le
trône. Mais il y avait dans le Koraçan, ou _pays de l’Arbre sec_, un
fils du défunt nommé Gazan: c’est à lui que, sur le conseil du
souverain, fut amenée la princesse mongole. Elle devint sa femme et
reine bientôt après, lorsque Gazan monta à son tour sur le trône. Mais
la pauvre Cogatra ne devait pas jouir longtemps de son élévation, car
elle mourut deux ans après.

La jeune dame versa des larmes quand les trois Vénitiens, leur mission
terminée, prirent congé d’elle. Elle leur fit donner, suivant l’usage
mongol, quatre tables d’or de commandement. Ils revinrent alors à
Tauris, capitale de l’empire mongol de Perse, où le souverain les reçut
avec honneur. Nos voyageurs, grâce à lui, purent traverser le pays avec
sécurité, disposant de tout sur leur passage et accompagnés d’une
escorte forte parfois de deux cents hommes.

«Et que vous dirai-je? Quand ils furent partis, ils chevauchèrent tant
que ils vinrent à Trapésonde, et puis vinrent à Constantinoble, et de
Constantinoble à Négrepont, et de Négrepont à Venisse. Et ce fut en l’an
douze-cent-quatre-vingt-quinze de l’incarnation de Crist.»

CONCLUSION

La fin de ses voyages ne fut pas pour Marco Polo la fin de ses
aventures. Nous avons déjà raconté celle qui détermina la composition de
son livre. Après un an de captivité à Gênes, il revint en 1299 dans sa
patrie, et désormais sa vie change d’aspect. Il se fixe définitivement
et contracte une union qui le rendit père de trois filles. Son père
mourut avant son oncle Maffeo. Quant à lui, fidèle à sa patrie et à son
foyer, il échappe à l’histoire, qui ne parvient à obtenir sur la
dernière moitié de sa vie que quelques renseignements fugitifs. Son nom
a été retrouvé dans plusieurs actes publics conservés à Venise. Dans
l’une de ces pièces il est cité comme caution; suivant une autre il est
engagé dans un procès contre un agent commercial infidèle; une autre
fois il sollicite une décision sur une question de mur mitoyen. L’ancien
préfet de Yanguy, l’ambassadeur et le conseiller de Kubilaï-khan était
redevenu un riche et paisible patricien de Venise.

On apprend toutefois avec plaisir qu’il se préoccupait d’améliorer et de
répandre le récit de ses voyages. En 1307 il y avait à Venise un
gentilhomme français, nommé Thibault de Cépoy, qui remplissait une
mission au nom de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Il fit la
connaissance du célèbre voyageur et reçut de lui en témoignage de bon
souvenir une copie nouvelle et corrigée de sa relation.

Il mourut en 1324, à l’âge de soixante-dix ans. Son testament, écrit le
9 janvier 1324, quand il était déjà atteint de la maladie qui l’emporta,
existe à la bibliothèque de Saint-Marc de Venise. Cette pièce, dont les
clauses sont nombreuses, institue héritières sa femme et ses filles et
énumère différents legs soit à des hôpitaux et à des couvents, soit aux
confréries et associations dont il était membre. Tout y est réglé avec
la rigueur d’un livre de compte. Un siècle plus tard, en 1417, le nom
des Polo s’éteignit avec le dernier rejeton mâle de la famille. Le
palais lui-même, la _Corte del Milione_, fut dévoré par un incendie à la
fin du XVIe siècle. A la place où il s’élevait fut construit au siècle
suivant un théâtre qui existe encore sous le nom de théâtre Malibran.
Une inscription latine sur une tablette qu’un admirateur de Polo a fait
placer en 1827 entre le théâtre et la _Corte Sabbionera_, consacre ce
souvenir. De l’édifice lui-même tout a disparu, sauf une précieuse
relique: un arceau sculpté dans le goût du XIIIe siècle, avec quelques
fragments moins importants, mais dont la provenance paraît authentique.
Certes ni les monuments, ni les grands souvenirs ne manquent à Venise;
les glorieux débris du passé frappent presque à chaque pas celui qui
visite cette reine déchue de l’Adriatique; il en est peu cependant qui
ouvrent à la pensée un plus vaste horizon que ces faibles restes,
d’apparence insignifiante, qui ont appartenu à la maison du voyageur.

Le _Livre des merveilles du monde_, ou plus simplement le _Livre de
Marco Polo_ assure à son auteur une des premières places parmi ceux qui
ont contribué à faire connaître à l’homme le globe où il vit. On est
étonné, en lisant sa relation, du nombre de contrées qu’il a visitées et
des distances qu’il lui a été donné de parcourir. Si pourtant le mérite
d’un voyageur ne se mesurait qu’à l’étendue et à la longueur des
voyages, il ne serait pas impossible d’en trouver, même de son temps,
qui lui ont été supérieurs. En 1325 un musulman de Tanger, dans le
Maroc, nommé Ibn-Batouta, partit de sa ville natale, et, pendant une
période d’environ trente années que durèrent ses voyages, parcourut
l’Asie depuis la Mecque jusqu’à Bokara, de Bokara à Calicut, de Calicut
à Zaïton, et, sans compter les bords du Volga et l’Espagne qu’il visita
aussi, pénétra en Afrique jusqu’à Timbouctou, le célèbre marché situé au
sud du Sahara, près des bords du Niger. De pareilles pérégrinations,
parmi celles dont le récit nous est parvenu, dépassent encore tout ce
que Marco Polo a osé.

Mais il y avait dans le Vénitien non seulement un voyageur intrépide,
avisé, plein de ressources, mais un observateur sagace et méthodique. A
six siècles de distance nous trouvons dans son livre une fidèle image de
l’Asie à cette époque. Elle nous apparaît au sortir de la révolution
accomplie par la conquête mongole, avec ses divisions politiques, ses
principales religions, ses peuples nettement caractérisés. La Chine s’y
révèle à ce moment critique et singulier de son histoire où, en échange
de l’ascendant que sa civilisation exerce sur ses conquérants, elle
semble recevoir d’eux une sève nouvelle, une force d’expansion qu’elle
n’avait pas connue depuis longtemps. Marco Polo a été pour sa part
associé à ce mouvement; cet Européen a joué son rôle, non sans éclat,
dans les évènements politiques qui s’accomplissaient au XIIIe siècle sur
les bords du fleuve Bleu et sur les frontières les plus reculées de
l’empire mongol.

Parcourant avec lui les routes de l’intérieur de l’Asie, nous
reconnaissons à des traits caractéristiques, à une description sobre
mais bien frappée, la Perse avec ses plateaux, ses déserts, ses étages
de végétation et de climat, l’Asie centrale avec les contrastes de ses
riantes vallées, de ses hautes solitudes et des mers de sable qui
semblent l’isoler du reste du monde. Puis ce sont les steppes mongoles,
les vastes plateaux giboyeux où il nous entraîne à la suite des grandes
chasses de Kubilaï-khan. Suivons toujours notre guide, et nous
visiterons avec lui les grasses plaines où, parmi les fleuves, les
canaux et les marécages, se pressent les villes du Manzi et s’entassent
de vraies fourmilières humaines. Voici enfin les âpres montagnes,
pleines de richesses mystérieuses, qui séparent la Chine de ses voisins
barbares; et pour compléter le tableau, l’Inde et l’archipel de la
Sonde, avec les produits aromatisés et enivrants que la nature y
prodigue et qui sont le secret de leur climat.

Aussi, à mesure qu’à notre tour nous pénétrons davantage dans la
connaissance de l’Asie, le livre de Polo semble grandir en intérêt. Les
explorations modernes lui servent de commentaires; les voyageurs qui de
nos jours ont parcouru les pays visités par le Vénitien ont été les
premiers et les plus empressés à rappeler vers ses récits l’attention du
public. On ne pourrait assurément imaginer un meilleur témoignage en
faveur des descriptions de Marco Polo.

On peut dire que nous sommes aujourd’hui mieux en mesure d’apprécier ce
livre que ne l’étaient les générations qui, aux XIVe et XVe siècles, en
firent leur lecture favorite. Le théâtre des explorations de Marco Polo
est suffisamment connu dans son ensemble pour que les indications du
voyageur se coordonnent avec nos propres renseignements; et si plusieurs
parties de la relation restent encore obscures pour nous, l’incertitude
est circonscrite en des limites précises que restreindront peu à peu des
découvertes et des explorations nouvelles. Mais les contemporains du
grand voyageur n’avaient pas les mêmes moyens que nous pour se guider à
travers les nouveautés dont il venait enrichir la science géographique.
Pour fixer à leur place les pays et les peuples dont ils lisaient
l’énumération, il aurait fallu autre chose qu’une vague indication
d’itinéraire et de journées de «chevauchées». Des mesures astronomiques
déterminant la position de ces différentes localités sur la sphère
terrestre eussent été nécessaires. C’est à cette condition qu’une
découverte devient fixe et définitive. Elles manquaient malheureusement,
non par la faute du voyageur, mais de l’imperfection de la science
d’alors. Il ne faut donc pas s’étonner si peu à peu, à partir du moment
où les routes intérieures de l’Asie cessèrent d’être fréquentées par les
Européens, un voile d’obscurité s’étendit sur les découvertes de Marco
Polo, si trop souvent ses indications flottèrent confusément devant les
yeux des faiseurs de cartes et se réduisirent à des noms qu’on ne savait
où placer.

Cependant le bénéfice de ces belles explorations ne fut pas perdu; et ce
serait une grave erreur que de méconnaître l’influence qu’elles ont
exercée sur le progrès des connaissances géographiques. Sans doute les
récits de Messer Milione rencontrèrent quelques incrédules. Plusieurs ne
virent dans ce livre qu’une lecture amusante, digne d’être classée à
côté des narrations extravagantes d’un prétendu voyageur de ce temps, le
célèbre et peu véridique chevalier de Mandeville. Quelques lecteurs
furent peut-être du même avis que le copiste d’un des manuscrits qui
nous sont parvenus du livre de Marco Polo. Ce scribe de mauvaise humeur
a pris la peine de déclarer en tête de son travail qu’il s’est livré à
cette tâche pour se distraire et passer le temps, mais au fond sans
croire un mot de toutes ces histoires.

La grande majorité ne jugea point ainsi. Ce qui le prouve, c’est que les
meilleures cartes du XIVe siècle et même des siècles suivants
empruntèrent à la relation vénitienne, comme au répertoire le plus sûr,
les noms dont elles couvrent la partie centrale et orientale de l’Asie.
Il y a à la Bibliothèque nationale de Paris une carte célèbre, composée
en 1375, qu’on appelle carte Catalane, parce qu’elle est rédigée dans
cette langue. Dans cette œuvre très sérieusement étudiée, la plupart des
noms qui se rapportent à l’extrême Orient sont tels que Polo les a
transmis, et il s’en trouve dans le nombre qu’aucun autre que lui n’a
mentionnés.

On peut donc affirmer que le livre dont il est question contribua à
mettre en lumière deux faits importants et pleins de conséquence.
Auparavant on se figurait volontiers le monde comme se partageant à peu
près également entre l’Europe et l’Afrique d’une part, l’Asie de
l’autre, Jérusalem occupant le centre. Désormais on ne douta plus de la
grande extension du continent asiatique vers l’est. On exagéra même ce
prolongement oriental, du moins par rapport aux dimensions supposées du
globe terrestre; et il devait un jour se trouver un homme qui soutint
que l’orient de l’Asie et l’occident de l’Europe ne devaient pas sur
notre sphère être séparés par un bien long intervalle, et qu’en
gouvernant vers l’occident à travers l’Atlantique, on ne pouvait manquer
d’aborder bientôt au Catai et à Zipangu. Cet homme fut Christophe
Colomb, et son illusion devint le principe de son immortelle découverte.

Les lecteurs de Polo n’oublièrent pas non plus cette révélation d’une
grande société civilisée, en possession d’immenses richesses, aux
confins orientaux de l’ancien monde. D’autres après Marco Polo
décrivirent ces contrées favorisées; personne ne l’avait fait avant lui.
Ces descriptions portèrent leur fruit. L’idée de trouver accès dans la
partie du monde où se réunissait ce que le concours de la nature et de
l’industrie humaine offre de plus merveilleux, les plus belles villes,
les plus florissants marchés, les perles, les diamants, les parfums, les
aromates, l’or surtout, ce mot qui revient si souvent dans la relation,
devint plus tard un aiguillon puissant pour l’esprit de découvertes.
C’est à l’attrait de cette terre promise qu’obéirent les grands
explorateurs de la fin du XVe siècle.

Ajoutons néanmoins que ces résultats ne furent pas dus seulement à un
voyageur et à son livre. Si après Marco Polo personne n’avait pénétré en
Chine, visité ce qu’il avait visité, décrit ce qu’il avait décrit,
peut-être son témoignage aurait-il perdu de son crédit et assurément de
son influence. Mais le demi-siècle qui suivit son retour fut un temps de
grands voyages, et si Polo avait eu des prédécesseurs, les successeurs
non plus ne lui manquèrent pas.

Les appels répétés du souverain mongol de la Chine vers le monde
chrétien de l’Occident ne restèrent pas tout à fait sans réponse. Il
existe des lettres écrites par le pape Nicolas IV «à son très cher fils
Kubilaï». Leur ton indique la familiarité des rapports qui s’étaient
établis entre le grand khan et l’Apostole de Rome, et qui se maintinrent
sous leurs successeurs. L’Église se décida enfin à entrer dans la voie
que semblait, dès le début de son règne, lui tracer Kubilaï.

Le voyage devant lequel reculaient des missionnaires en 4271 leur devint
familier vingt ans plus tard.

Marco Polo n’avait pas encore quitté la Chine, quand un franciscain
nommé Jean de Montecorvino, depuis plusieurs années missionnaire en
Perse, reçut de Nicolas IV une lettre qui l’accréditait auprès du grand
khan et s’embarqua à Ormuzd pour se rendre en Chine. C’était en 1291;
mais il fit un long séjour chez les chrétiens de la côte méridionale de
l’Inde, de sorte que son arrivée à Cambaluc n’eut lieu qu’en 1305.
Favorablement accueilli par le successeur de Kubilaï, il fonda dans
cette capitale la première communauté catholique qu’ait connue la Chine.
On vit alors à Pékin des églises, des couvents, des établissements
latins. Le principal édifice s’éleva à côté même et comme sous la
protection du palais impérial; et pendant un séjour qui dura jusqu’à sa
mort (1328), Montecorvino fut, sous le titre d’archevêque, un des
personnages honorés et considérables de Cambaluc. Le pape pourvut
ensuite à son remplacement, car déjà cette lointaine chrétienté avait
reçu un commencement d’organisation. La ville de Zaïton avait été érigée
en évêché suffragant de Cambaluc; plusieurs prélats latins s’y
succédèrent, et de là des missionnaires se répandirent dans les grandes
villes du Manzi. L’un d’eux, Oderic de Pordenone, nous a laissé une
description de Quinsai qui confirme celle de Marco Polo.

Par les rapports que ces divers religieux adressaient en Europe, une
foule de renseignements ne tardèrent pas à s’y répandre sur le Catai, le
Manzi, et même en général sur l’Asie. En 1307 un abbé de prémontrés,
d’origine arménienne il est vrai, Hayton de Gorigos, écrivit, du fond de
son monastère établi à Poitiers, sans connaître la relation de Marco
Polo, une description de l’Asie qui montre combien dès cette époque les
sources d’information étaient abondantes sur ce continent.

Lorsque Montecorvino se rendit en Chine, il avait pour compagnon un
marchand italien qui arriva avec lui à Cambaluc et y fit fortune. Les
marchands ne profitèrent pas moins que les missionnaires des facilités
offertes aux Occidentaux. Malheureusement ils écrivaient moins, et nos
renseignements sur cet important épisode de l’histoire du commerce sont
très incomplets. On apprend indirectement qu’en 1326 un groupe de
négociants génois était établi à Zaïton, et que les franciscains avaient
construit dans cette ville un entrepôt pour le commerce européen, signe
évident de relations non pas fortuites, mais plus ou moins régulières.
Peut-être, si les renseignements nous étaient mesurés d’une façon moins
avare, trouverait-on matière à de curieux rapprochements. C’est ainsi
qu’à travers des indications malheureusement trop fugitives se laisse
entrevoir une carrière à quelques égards semblable à celle de nos
aventureux Vénitiens. Il s’agit cette fois d’un Génois, nommé Andalo di
Savignone, que la confiance d’un successeur de Kubilaï charge d’une
mission en Occident, et qui en 1338 refait le voyage de la Crimée au
Catai. On se rendait en Chine soit par la voie de Perse et la mer, soit
par l’intérieur de l’Asie. Un document précieux nous montre que vers
1340 les marchands italiens allaient et venaient librement par caravanes
de Caffa sur la mer Noire ou de la Tana sur la mer d’Azof à Cambaluc et
à Quinsai. Nous avons ce qu’on pourrait appeler le _Guide du voyageur_
entre la Crimée et la Chine. C’est une notice rédigée à cette époque par
Balducci Pegolotti, employé d’une puissante maison de commerce
florentine et très familier avec les choses du Levant. L’auteur indique,
d’après les renseignements qu’il a recueillis, l’itinéraire, les étapes
principales avec les distances, et donne diverses recommandations
pratiques. On y voit que le voyage durait environ huit mois. La route
était parfaitement sûre, excepté dans les intervalles d’interrègne; la
seule partie du trajet qui offrit parfois quelques dangers, faciles
d’ailleurs à conjurer, était celle de la mer d’Azof au Volga. Arrivés au
Catai, les marchands étaient tenus, comme au temps de Marco Polo,
d’échanger leur numéraire contre les billets de banque du grand khan.
Une des vignettes de la carte Catalane de 1375 représente une de ces
caravanes marchandes faisant la route ordinaire de Crimée en Chine. Des
conducteurs à pied suivent les chameaux chargés des ballots de
marchandises; les négociants sont à cheval et charment par la
conversation ou par le sommeil les ennuis de la route.

[Illustration: UNE CARAVANE DE MARCHANDS SE RENDANT DE SARAI A QUINSAI,
DANS LA CARTE CATALANE.]

Il est probable cependant qu’à l’époque où la carte Catalane fut
exécutée ces voyages n’étaient déjà plus qu’un souvenir. Vers le milieu
du XIVe siècle les évènements prirent en Asie une fâcheuse tournure.
Tant que les princes mongols de l’Asie centrale étaient restés fidèles
aux vieilles coutumes qui leur tenaient lieu de religion, sans prendre
parti entre les cultes ennemis qui divisaient l’humanité, il n’y avait
pas eu péril pour les chrétiens sur leur territoire. Mais peu à peu
l’islam les gagna à sa cause, et dès ce moment les Européens virent se
dresser devant eux cette redoutable barrière de fanatisme qui nous ferme
encore une partie de l’Asie et de l’Afrique. Tout rapport enfin devint
impossible quand la Chine à son tour eut rompu avec la dynastie et la
politique mongoles. En 1368 une insurrection nationale chassa les
descendants de Gengis, et, dans la réaction qui suivit la crise, la
Chine rendue à elle-même s’isola avec un redoublement de rigueur. Il ne
fut plus question désormais d’église chrétienne à Pékin, d’entrepôts à
Zaïton, de caravanes européennes à travers l’Asie. On éprouve quelque
surprise à constater de quelle séparation absolue fut suivi ce
rapprochement qui avait duré près d’un siècle.

La Chine redevint pour deux cents ans un livre entièrement fermé. Quand,
au XVIe siècle, les Européens entrèrent de nouveau, cette fois par mer,
en rapport avec elle, il s’écoula encore assez longtemps avant qu’ils
reconnussent, à travers les noms différents qui s’offraient à eux, la
célèbre contrée décrite autrefois par Marco Polo.

C’en était fait du grand essor de découvertes qui pendant un siècle
avait entraîné les Européens sur les routes de l’extrême Orient. Ces
lointains horizons s’enveloppèrent encore une fois de brume, comme on
voit, dans les montagnes, des sommets un moment découverts se voiler de
nouveau. Mais la popularité du livre de Polo ne fit que grandir dans cet
intervalle d’obscurité. Toute autre source d’information étant pour
longtemps tarie, c’est par l’intéressant récit du Vénitien que fut
conservé en Europe le souvenir des contrées perdues. Toute une période
de voyages finit par se résumer en son nom, se personnifier en lui. En
réalité Marco Polo n’est pas le seul, mais il est assurément le plus
grand des explorateurs qui, dans la seconde moitié du XIIIe siècle et la
première moitié du siècle suivant, firent connaître le continent
asiatique. Dans l’enchaînement logique des découvertes, l’exploration de
l’Asie prépara celle de l’Amérique. Il faut donc regarder comme un
moment très important dans l’histoire de la connaissance du globe la
période pendant laquelle s’accomplirent ces voyages, et qui nous a
laissé des monuments tels que la relation de Rubrouck et le livre de
Marco Polo.


FIN.




TABLE DES MATIÈRES


  INTRODUCTION.  I.--Messer Milione                                  5
                II.--Le livre de Marco Polo                          6

  PREMIÈRE PARTIE.--LES VOYAGES ANTÉRIEURS.

                 I.--Le port de Soldaie et l’empire mongol          15
                II.--Les peuples des steppes                        23
               III.--Rubrouck à Caracorum                           35
                IV.--Nicolo et Maffeo Polo                          43

  DEUXIÈME PARTIE.--LES VOYAGES DE MARCO POLO.

                 I.--Marco Polo                                     53
                II.--Les voies de l’Asie occidentale                57
               III.--Pamir                                          75
                IV.--L’Asie centrale                                89
                 V.--La cour et le gouvernement de Kubilaï-khan    103
                VI.--La première mission de Marco Polo             121
               VII.--Le Manzi et sa capitale                       137

  TROISIÈME PARTIE.--LE RETOUR.

                 I.--Le départ de Chine                            157
                II.--Les Indes                                     163

  CONCLUSION                                                       181


FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.


PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCO POLO ***


    

Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.


START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE

PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

    This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
    at www.gutenberg.org. If you
    are not located in the United States, you will have to check the laws
    of the country where you are located before using this eBook.
  
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:

    • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
        the use of Project Gutenberg works calculated using the method
        you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
        to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
        agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
        Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
        Literary Archive Foundation.”
    
    • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
        you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
        does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
        License. You must require such a user to return or destroy all
        copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
        all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
        works.
    
    • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
        electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
        receipt of the work.
    
    • You comply with all other terms of this agreement for free
        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.