The Project Gutenberg eBook of Variété II
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Title: Variété II
Author: Paul Valéry
Release date: July 23, 2026 [eBook #79170]
Language: French
Original publication: Paris: Gallimard, 1930
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79170
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIÉTÉ II ***
PAUL VALÉRY
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
VARIÉTÉ II
onzième édition
PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
43, rue de Beaune (VIIme)
ŒUVRES DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
La Jeune Parque (épuisé).
id. deuxième édition dans la collection _Une œuvre un portrait_,
avec un portrait par Picasso (épuisé).
Odes avec des ornements de Paul Vera (épuisé).
Le Serpent avec des ornements gravés sur bois par Paul Vera (épuisé).
La Soirée avec M. Teste (épuisé).
id. deuxième édition dans la collection _Une œuvre un portrait_,
avec un portrait de M. Teste, par B. Naudin (épuisé).
Charmes avec des ornements typographiques dans le style du XVIIe
siècle (épuisé).
Eupalinos ou l’Architecte, suivi de L’Ame et la Danse.
Variété.
Une Conquête méthodique (collection _Une œuvre un portrait_, avec
un portrait de Paul Valéry gravé sur bois par G. Aubert, d’après un
croquis de l’auteur).
Poésies, édition monumentale (épuisée).
Vers et Prose, édition ornée d’aquarelles de Pierre Laprade.
Cahier B 1910.
Monsieur Teste.
La Jeune Parque.
Album de Vers anciens.
Discours de Réception à l’Académie Française.
Lettre sur Mallarmé, adressée à Jean Royère.
Morceaux choisis (en préparation).
Il a été tiré de cet ouvrage trois cent soixante-sept exemplaires sur
velin pur fil Lafuma Navarre, dont dix-sept exemplaires hors commerce
marqués de a à q, trois cents exemplaires numérotés de 1 à 300 et
cinquante exemplaires d’auteur, hors commerce, numérotés de I à L.
Il a été tiré, en outre, mille exemplaires sur alfa, numérotés de 301 à
1300.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
tous les pays, y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1930.
FRAGMENT D’UN DESCARTES
On trouvait encore, il y a quinze ans, dans une rue toute proche de la
place Royale, une caserne de gendarmes où les hommes des réserves
venaient faire apostiller et timbrer leurs papiers militaires.
L’homme entrait et s’orientait dans une cour noble et familière. Les
bureaux qu’il cherchait s’ouvraient à sa gauche sous quelques arcades en
anse de panier, qui étaient ce qui subsistait d’un cloître assez
antique. Cette majesté ruinée s’accommodait à la douce vie, à demi
officielle, à demi intime, qui était venue dès le Premier Empire s’y
établir. Il y avait un planton, esprit absent; des cages de canaris
accrochées aux piliers; des képis et des pots de fleurs dans les
fenêtres; quelques pantalons blancs séchaient çà et là sur des ficelles.
Bon an, mal an, une centaine de milliers de mobilisables traversait
nécessairement cette cour. Je ne sais si l’un d’eux s’est jamais douté
qu’on lui faisait faire un pélerinage. L’autorité elle-même qui
l’ordonnait, toute supérieure qu’elle était, n’en connaissait point
l’objet véritable. Elle imaginait ne mouvoir les matricules qu’à ses
fins; elle nous contraignait, sans le savoir, à visiter l’un des
monuments les plus respectables de l’histoire de la pensée.
Cette caserne était substituée à un couvent, et les gendarmes aux
Minimes. Là vécut et mourut le P. Mersenne, homme très utile et assez
considérable dans la société des esprits au commencement du XVIIe
siècle; religieux facile et plein de curiosités, qui proposait des
problèmes, des énigmes parfois, à toute une Europe intellectuelle assez
différente de la nôtre; agent de fermentation scientifique et de liaison
entre les savants de différente religion; ami d’enfance, ami constant et
excessif de Descartes, propagateur de ses doctrines, et l’un des plus
aimables de ces êtres secondaires dont le rôle est peut-être essentiel
dans le développement des grands hommes et dans le déchaînement des
grandes choses. Ce serait une étude assez neuve, et que j’imagine assez
fructueuse, que la recherche systématique dans l’histoire, de ces
auxiliaires, de ces officieux, de ces confidents ou intermédiaires, qui
se rencontrent toujours dans le voisinage du génie et parmi les petites
causes vivantes des gros événements.
Quand Descartes venait à Paris, on l’allait visiter le matin aux Minimes
de la place Royale, chez ce Père très précieux. Il y reçut M. Mélian, le
11 de juillet 1644. En juin 1647, arrivant de la Haye, il descend chez
l’abbé Picot, rue Geoffroy-Lasnier, et y rédige la préface des
_Principes_. Il s’en va en Bretagne où quelque affaire l’appelait,
revient par le Poitou et la Touraine, et trouve à son retour à Paris, au
commencement du mois de septembre, la bonne nouvelle d’une pension de
trois mille livres de rente que le Roi lui vient d’accorder sur la
proposition du Cardinal Ministre. Les nouvelles de cette espèce se sont
faites rares.
C’est alors que «M. Pascal le jeune, se trouvant à Paris, fut touché du
désir de le voir, et il eut la satisfaction de l’entretenir aux
_Minimes_, où il avait eu avis qu’il pourrait le joindre. M. Descartes
eut du plaisir à l’entendre sur les expériences du Vuide qu’il avait
faites à Rouen et dont il faisait actuellement imprimer le récit, dont
il lui envoya un exemplaire en Hollande, quelque temps après son retour.
M. Descartes fut ravi de l’entretien de M. Pascal.»
Je suis trop attaché à la gloire de celui-ci pour transcrire la suite.
Un jour que je passais par là, j’ai vu avec ennui, à la place de la
vieille demeure des Minimes, une bâtisse cubique, d’une craie toute
neuve et trop pure, sommée de bombes panachées de flammes en pierre
tendre. On a remis les gendarmes dans ce bloc. Je les aimais mieux dans
l’ancien couvent, car la gendarmerie est une sorte d’ordre militaire,
mais qui ne semble pas répugner le moins du monde au mariage de ses
membres.
Il y a peu de nations en Europe où une maison consacrée par une si
grande présence, et qui aurait entendu un tel entretien, eût pu
s’évanouir aussi discrètement que chez nous. Il n’y avait point de
plaque sur le mur des Minimes, qui fît parler ce mur de ce qu’il avait
vu. Personne n’a paru connaître ce que je viens de rapporter et que
j’avais trouvé dans Baillet, puisque pas une âme ne s’est plainte, ni ne
s’est opposée au renversement de ces pierres. Tout a disparu dans le
nuage de poudre des entreprises de démolition.
Descartes, ici, n’a point de chance. Nulle statue à Paris de cet homme
admirable,--ce à quoi je consens qu’on ne remédie. On lui a donné
seulement une rue assez mauvaise, quoique animée par les éclats de
Polytechnique et quelque peu hantée par l’ombre de Verlaine qui y est
mort. Enfin, nous avons égaré ses os du côté de Saint-Germain-des-Prés,
et je ne sache pas qu’on les recherche pour les cryptes du Panthéon.
Mais, homme prudent qu’il était, et artiste incomparable dans le travail
des matières les plus dures, il s’est bâti de ses mains un certain
tombeau, de ces tombeaux qui font envie. Il y a mis la statue de son
esprit, et si nette, et si vraie à considérer, que l’on jurerait qu’il
est vivant, qu’il nous parle en personne, qu’il n’y a point trois cents
ans entre nous, mais un commerce possible avec lui, mais à peine
l’intervalle d’un esprit à un esprit, sinon d’un esprit à soi-même. Son
monument est ce Discours qui est à peu près incorruptible, comme tout ce
qui est écrit exactement. Un langage fier et familier, où l’orgueil ni
la modestie ne manquent, nous rend si sensibles et si remarquables les
volontés essentielles et les attitudes qui sont communes à tous les
hommes de réflexion, qu’il en résulte moins un chef-d’œuvre de
ressemblance ou de vraisemblance qu’une présence réelle, et même qui
s’alimente de la nôtre.
Point de difficultés, point d’images, pas d’apparences scolastiques,
rien dans ce texte qui ne soit du ton intérieur le plus simple et le
plus humain, à peine un peu plus précis que la nature. L’auteur, que
l’on croit entendre, semble s’être borné à épurer, à retracer de près,
parfois à articuler très nettement la voix immédiate qu’il tenait de ses
souvenirs et de ses espérances. Il a pris cette voix qui nous enseigne
premièrement à nous-mêmes toutes nos pensées, et qui se détache en
silence de notre attente dirigée.
Une parole intime, où il n’y a point d’effets ni de stratagèmes, étant
notre propriété la plus proche et la plus certaine, quoiqu’elle nous
appartienne si étroitement, ne peut pas ne pas être universelle.
Il était du dessein de Descartes de nous faire entendre soi-même,
c’est-à-dire de nous inspirer son monologue nécessaire, et de nous faire
prononcer ses propres vœux. _Il s’agissait que nous trouvions en nous ce
qu’il trouvait en soi._
C’est ici l’intention originale. Tout fondateur dans l’ordre spirituel
doit se préoccuper de se rendre irrésistible. Les uns nous enveloppent
de leurs charmes; les autres nous réduisent par la rigueur; Descartes
nous communique sa vie, afin que la suite de ses impressions et de ses
actes nous introduise dans ses pensées par le même chemin naturel
d’événements et de rêveries qu’il avait pris depuis la jeunesse, et qui
ressemble à bien d’autres chemins, quoiqu’il nous mène à de tout autres
points de vue.
Nous faisant donc semblables à lui au moyen de ses commencements, et
facilement intéressés dans sa carrière, il nous séduit sans peine aux
rébellions de son adolescence, car il nous parle de la nôtre et de nos
résistances et de nos superbes jugements. Ses études achevées,
déprisées, reconnues presque vaines (et en effet, les études sont quasi
vaines pour celui qui ne sait se servir de ce qu’il n’eût pas inventé),
il roule çà et là par l’Europe, se lavant l’esprit dans les voyages,
dans les mouvements d’une guerre de ce temps-là, dont il semble se mêler
à sa fantaisie. Il se garde assez bien des livres, qui sont
embarrassants aux armées. Il s’exerce aux mathématiques; c’est un art
qui ne demande qu’une plume, qui se développe n’importe où, à toute
heure, et aussi longtemps qu’il y a de durée dans notre tête.
Quel luxe de liberté, quel mode élégant et voluptueux d’être soi-même,
quand l’homme peut ainsi se dissiper dans les choses, sans laisser de se
confirmer dans ses idées!...
L’accidentel, le superficiel et ses vives variations excitent,
illuminent ce qu’il y a de plus profond et de constant dans une personne
véritablement faite pour les hautes destinées spirituelles. On jouit
dans l’indépendance de l’âme du plaisir d’exister pour y voir clair.
Tout profite à la conscience organisée. Tout la détache, tout la ramène;
elle ne se refuse rien. Plus elle absorbe ou subit de relations, plus
elle se combine à elle-même, et plus elle se dégage et se délie. Un
esprit entièrement _relié_ serait bien, vers cette limite, un esprit
infiniment _libre_, puisque la liberté n’est en somme que l’usage du
possible, et que l’essence de l’esprit est un désir de coïncider avec
son tout.
Descartes s’enferme avec le _tout_ de son attention; et il use du
possible qui est en lui jusqu’à se mettre à douter de son _existence_ au
milieu même du récit de sa _vie_!... Le même qui courait le monde et
guerroyait en amateur, tout à coup se retourne dans le cadre de sa
présence et de sa chair, et il rend relatif tout le système de ses
références et de nos communes certitudes; il se fait _autre_, comme le
dormeur de qui le brusque mouvement issu de son rêve, altère,
_transcende_ ce rêve, et le transforme en rêve qualifié comme tel. Il
oppose l’être à l’homme.
Mais de ressentir l’être dans l’homme, et de les distinguer si
nettement, de rechercher une certitude du degré supérieur par une sorte
de procédure extraordinaire, ce sont les premiers signes d’une
_philosophie_...
* * * * *
Peut-être me devrais-je arrêter sur ce mot, sur le point même de ne plus
savoir de quoi je parle. Il est encore temps de ne pas m’exposer à des
difficultés qui ne sont pas de celles que j’eusse choisies, et dont les
plus redoutables sont celles qui me sont invisibles. Je ne suis pas à
mon aise dans la philosophie. Il est entendu qu’on ne saurait l’éviter,
et que l’on ne peut ouvrir la bouche sans lui payer quelque tribut.
Comment s’en pourrait-on garder quand elle-même ne peut pas nous assurer
de ce qu’elle est? Il est presque privé de sens de dire, comme on le dit
souvent, que chacun fait de la philosophie sans le savoir, puisque
l’homme même qui s’y livre sciemment ne sait expliquer exactement ce
qu’il fait.
Mais moi, je me trouve dans la philosophie comme un barbare dans une
Athènes où il sait bien que des objets très précieux l’environnent, et
que tout ce qu’il voit est respectable; mais au sein de laquelle il se
trouble, il éprouve de l’ennui, de la gêne et une vague vénération,
mêlée d’une crainte superstitieuse, traversée de quelques envies
brutales de tout rompre ou de mettre le feu à tant de merveilles
mystérieuses dont il ne se sent point le modèle dans l’âme. Comment
supporter qu’il en existe, et de si fameuses, dont l’idée même ne vous
fût point venue? Je me compare aussi à ces infortunés de qui les
oreilles sont saines et qui perçoivent tous les sons; mais les
enchaînements, les mélanges des sons, leurs figures, leurs créatures,
mais leurs nœuds délicats et leurs infinis, leur _musique_ enfin, leur
échappe. La musique des philosophes m’est presque insensible.
Si donc je m’aventure à parler de Descartes, c’est sans doute que je le
sépare de ceux-ci...
LE RETOUR DE HOLLANDE
Un voyage est une opération qui fait correspondre des villes à des
heures. Mais le plus beau du voyage et le plus philosophique est pour
moi dans les intervalles de ces pauses.
Je ne sais s’il existe de sincères amateurs du chemin de fer, des
partisans du _train pour le train_, et ne vois guère que les enfants qui
sachent jouir comme il convient du vacarme et de la puissance, de
l’éternité et des surprises de la route. Les enfants sont de grands
maîtres en fait de plaisir absolu. Quant à moi, je me berce toujours,
dès que le bloc des wagons s’ébranle, d’une métaphysique naïve et mêlée
de mythes.
* * * * *
Je quitte la Hollande... Tout à coup, il me semble que le Temps
commence; le Temps se met en train; le train se fait modèle du Temps,
dont il prend la rigueur et assume les pouvoirs. Il dévore toutes choses
visibles, agite toutes choses mentales, attaque brutalement de sa masse
la figure de ce monde, envoie au diable buissons, maisons, provinces;
couche les arbres, perce les arches, expédie les poteaux, rabat rudement
après soi toutes les lignes qu’il traverse, canaux, sillons, chemins; il
change les ponts en tonnerres, les vaches en projectiles et la structure
caillouteuse de sa voie en un tapis de trajectoires...
* * * * *
Même les idées, toujours surprises, traînées comme étirées par le
torrent des visions, se modifient à la manière d’un son dont l’origine
vole et s’éloigne.
Il m’arrive aisément que je ne me sente plus nulle part, et sois comme
réduit à l’être abstrait qui peut se dire en tous lieux qu’il pense,
qu’il raisonne, qu’il dispose, fonctionne et ordonne identiquement;
qu’il vit, et que rien d’essentiel n’est altéré; qu’il ne change donc
point de place. Ne faudrait-il à ce pur logicien qui nous habite, pour
qu’il eût le sentiment du mouvement, qu’il observât des modifications
bien extraordinaires, des désordres inconcevables, et sans doute
incompatibles avec la raison ou la vie?
C’est un grand miracle qu’il y ait en nous tant de mécanismes délicats
assez insensibles au transport.
* * * * *
Mais, au contraire, l’être total, l’âme réelle du voyageur de qui
l’absence va finir, quand chaque tour des roues le rapproche de sa
maison, et qu’une boucle de sa vie va se fermer, est la proie d’étranges
effets de sa transition. Ce qu’elle quitte, ce qu’elle éprouve dans
l’instant, ce qu’elle prévoit et se prédit, se la disputent, se
proposent et s’échangent en elle-même. Elle oscille entre ses époques
que la précision du départ bien marqué, l’exactitude probable de
l’arrivée séparent si nettement; elle heurte au hasard le regret,
l’espérance, les craintes, et les perd et les retrouve dans ses
sensations. Son passé, son présent, son futur prochain _sonnent_ en elle
comme trois cloches bien distinctes, dont toutes les combinaisons se
réalisent, se répondent, se brouillent et se composent curieusement.
Jouant et reprenant sans fin tous les _thèmes_ de l’existence, un
carillon d’événements--accomplis,--attendus,--actuels,--accompagne le
corps voyageur, habite une tête qui s’abandonne, l’amuse, l’inquiète,
emprunte les rythmes de la route, orchestre des rêves, égare, endort,
réveille son homme...
* * * * *
La nuit tombe. Il naît et meurt des feux terrestres,--postes soudains,
signaux aigus, éclats subits de vies inconnues effleurées... Entre deux
lueurs, mes yeux incertains dans la buée qui brouille les glaces, peu à
peu cessent de voir une campagne déjà morte et simplifiée par le soir,
qui s’écoule indéfiniment vers les lieux et les jours passés.
Il me semblait à la fin de ne plus apercevoir que tous les états de
l’eau,--l’eau neige,--l’eau glace,--l’eau vive,--l’eau flaque mirant
l’eau nuée,--l’eau vapeur dont les volutes libérées se détordent, se
disloquent, s’attardent et se dissipent après nous. L’eau multiforme
compose, presque à soi seule, la substance d’un pays trouble et variable
dont la suprême clarté du crépuscule interprète encore les blancheurs et
pâleurs précipitées.
Que les lampes s’allument, et sur la vitre tout à coup se vient peindre
un fragment de visage. Un certain masque s’interpose, portrait d’homme
qui demeure lumineux et constant à la surface de cette fuite de plages
sombres et neigeuses.
Je m’apparais immobile et chaudement coloré sous le verre; et si je
m’approche un peu de ce _moi_ morcelé d’ombres qui me regarde, je
l’éclipse, je m’abolis, je deviens le chaos nocturne.
* * * * *
Les philosophes de tout temps ont goûté ces minimes expériences. Un
prestige fortuit, quelque effet simple et remarquable de dioptrique ou
d’acoustique, un incident singulier de leurs perceptions les induisent
en rêveries qu’ils organisent à loisir en méditation théorique. De
l’éclairage d’une grotte, et des silhouettes qu’il engendre, Platon tira
sans trop de peine des conséquences admirables, et peut-être funestes.
Sa chambre noire naturelle nous a valu l’une des plus célèbres
_transmutations de valeurs_.
Mais moi, non philosophe, je n’ai pas su développer à l’excès,--car il y
faut de l’excès,--toutes les pensées que risquait de me suggérer cette
station de ma face éclairée sur une nuit mouvante et rompue de brusques
fantômes.
* * * * *
Je viens pourtant d’Amsterdam, où Descartes et Rembrandt ont coexisté.
On y voit leurs maisons[1]. On ne peut s’empêcher d’essayer de leurs
songes. On se place naïvement dans leur personnage, au bord des canaux,
sur les passerelles de l’Amstel, ou sur quelque point animé de ce
labyrinthe d’eaux tout encombré de barques, de pontons, de gabarres
surchargées, de _sabots_ vernis aux panses enflées, aux poupes
joufflues, qui tiennent de la jonque, du meuble et du tonneau... Les
heures sont fredonnées assez tristement dans l’air du ciel pâle. Les
hommes s’échangent entre les rives, sur les ponts minces. L’observateur
regarde vivre, et vit.
[1] La maison de Descartes a été identifiée grâce aux travaux de M.
Gustave Cohen, dont les recherches ont singulièrement enrichi et
précisé notre connaissance de l’histoire littéraire de la France.
Descartes avait une grande prédilection pour cette ville «où n’y ayant
aucun homme, excepté lui, qui n’exerçât la marchandise, il y pouvait
demeurer toute sa vie sans être jamais vu de personne et se promener
tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple».
Je ne sais s’il entendait leur langage. J’espère bien que non. Quoi de
plus favorable au pensif recul en soi-même, à la délimitation bien nette
d’un monde extérieur exactement terminé et séparé de l’autre, quoi de
plus isolant que l’ignorance des conventions qui règnent et coordonnent
le spectacle de la vie autour de nous? Dans le métier de philosophe, il
est essentiel de ne pas comprendre. Il leur faut tomber de quelque
astre, se faire d’éternels étrangers. Ils doivent s’exercer à s’ébahir
des choses les plus communes. Pénétrez dans le temple d’une religion
inconnue, considérez un texte étrusque, asseyez-vous auprès de joueurs
dont le jeu ne vous fut appris, et jouissez de vos hypothèses. Le
philosophe est de même un peu partout.
* * * * *
Mais ne point posséder la clé, n’être point instruit des règles, des
signes, des correspondances, ne pouvoir deviner le sens de ce que l’on
voit,--n’est-ce point réduire ce qui se voit à ce qui se voit,--_à la
figure et au mouvement_?--Rien de plus cartésien, je pense?--Davantage,
cette incompréhension n’est-elle pas une grande chance de ne rien
négliger, de ne _rien omettre_, puisqu’on ne sait même pas que négliger,
que retenir, et que tout se vaut dans ce qu’on observe; qu’il faut donc
tout noter ou tout rejeter?
* * * * *
Tel, au milieu du trafic et des Hollandais en action, Descartes isolé et
non insensible contemplait leur commerce et leur vie comme il eût fait
quelque machine tout inconnue. Descartes absent et présent, Descartes
abstrait de leurs discours, de leurs intérêts, de leurs goûts, de leurs
passions et de leurs mœurs, fort de n’y rien mêler de soi-même, se
trouvait placé dans la masse vivante de leur nation étrangère comme un
instrument de mesure que l’on plonge dans un milieu et que l’on en
retire à volonté pour y lire ce qu’il marque. Ame bien divisée, génie
même de la distinction et de l’ordre, la suite de ses pensées se rendait
aisément indépendante de l’agitation des vivants autour de lui. Il
disait que tout leur tracas ne lui était que le bruit d’un ruisseau. Il
n’était point l’Homme des Foules...
* * * * *
L’homme des foules est poète, conteur, ou quelque ivrogne de l’esprit.
Il se noie dans la quantité des âmes ambulantes; il s’enivre d’absorber
un nombre inépuisable de visages et de regards, et de ressentir au fil
de la rue fluide le vertige du passage de l’infinité des _individus_...
Il subit et confond des milliers de pas et de rythmes de marche; ses
yeux trouvent et perdent des milliers d’yeux, dont il remonte le fleuve
de visions, de directions, de volontés séparées.
A certaines heures, le mouvement des villes énormes engendre le
merveilleux malaise de la _multiplication des seuls_. On constate
naïvement, avec une sorte d’horreur et de sentiment panique, que les
_singuliers_ sont innombrables. Tant de personnes particulières; chacune
capitale pour soi, nulle ou négligeable au regard de presque toutes les
autres, et toutes ensemble donnant vaguement à chacune l’impression d’un
cimetière en marche, ou d’un défilé de fantômes, car le flux des
physionomies, la sensation moyenne du bruit des propos et des bottes,
l’écoulement égal des dissemblances mêmes nous imposent l’idée de la
somme indistincte de tant de distinctes destinées,--nous inspirent le
même détachement, parfois morne,--joyeux parfois,--qui nous saisit au
milieu d’un peuple de tombes.
Rien n’enlève à la vie son air de vie, mais rien n’ôte à la mort son
prestige de mort, comme le sentiment puissant de la quantité des vivants
ou des morts. Le nombre et la répétition ont pour effet de nous faire
sentir la loi et la machine, et presque leur ridicule; et tantôt
écrasent l’esprit, tantôt lui font inventer pour sa défense ce qu’il lui
faut pour se croire unique et maître de soi.
On pourrait dire enfin que, dans l’homme des foules, la pensée se
compose avec le mouvement, la multitude des images _entraîne_, en
quelque sorte, la faculté même qui les perçoit.
Tout autre est un Descartes.
* * * * *
Tout en rêvant mille choses de lui, je m’amusais là-bas à voir de ma
fenêtre les passants trotter dans la neige toute fraîche, les mariniers
emmitouflés manœuvrer sur l’eau blanche et noire, à demi prise, à demi
rompue, déplacer avec une adresse incroyable leurs péniches lourdes et
longues, si pressées et engagées quelquefois les unes entre les autres
qu’il faut s’y prendre comme au jeu de dames, opérer par substitutions
réfléchies, créer devant soi le lieu où l’on va se mettre, en trouver un
pour la coque que l’on déloge, attendre, pousser, gouverner, gagner
enfin l’entrée de quelque tunnel étroit et sombre où l’on disparaît au
bruit sourd du moteur, l’homme à la barre ployant la tête au moment
juste qu’elle va heurter le sommet de la voûte. Les mouettes
innombrables dissipaient mon attention, la ravissaient et renouvelaient
dans l’espace. Leurs corps lisses et purs, bien placés contre le vent,
glissaient, filaient sur d’invisibles pentes, effleuraient le balcon,
viraient, rompaient le vol et s’abattaient sur les gros glaçons, où les
blanches bêtes posées se disputaient entre elles les ordures tremblantes
et les débris affreux de poisson rejetés à l’eau.
* * * * *
Entre deux oiseaux instantanés je revenais à ma première pensée.
Reprenant distraitement une rêverie quasi cartésienne, j’imaginais à ma
façon les sensations de ce grand homme. J’accordais, j’arrangeais à ma
guise ce que je voyais avec une vague idée de sa philosophie... Que
l’ombre illustre n’en soit pas irritée! Je ne sais aimer quelque
personne sans me la rendre si présente à l’esprit qu’elle en devient
fort différente de soi-même.
Je compte aussi que la pensée du vivant Descartes n’était point toute
pareille à celle qu’il a mise dans ses livres. Les livres nous trompent
toujours en plus et en moins. Ce qu’ils taisent de l’écrivain, ce qu’ils
y ajoutent, laisse bien de la liberté à qui veut imaginer leur auteur
comme il se peut qu’il fût.
* * * * *
Mon Descartes dans Amsterdam considérant, ce qu’il me plaisait qu’il
considérât, parmi tant d’objets et de choses sur quoi son regard pût se
fixer avec quelque vraisemblance, je n’en voyais pas de plus propre à le
replacer sans délai dans son système ordinaire de pensées que tout
l’attirail du commerce qui encombrait les berges et les quais de ses
barriques, de ses caisses, de ses amas, de ses engins.
Treuils, poulies, machines simples, et toutes ces manœuvres de
manutention qui de la rive dans les cales, de la cale sur la rive
transposent la matière des échanges; ce sont de charmants objets de
contemplation pour un tel amateur de _méchanique_ et de choses
quantitatives. Il était, sur ces bords industrieux, tout environné
d’occasions mathématiques, et sollicité à chaque instant d’une foule de
petits problèmes qui, dans une tête si bien faite, risquaient fort de
devenir grands. Peu de chose suffit,--un tonneau qui s’ébranle, un tas
de grains qui s’accumule, un câble rompu qui revient cingler son
attache, et même une pomme qui tombe,--pour jeter un homme d’esprit dans
la dynamique universelle. L’homme s’arrête; et l’esprit file sur sa
route singulière vers je ne sais quel point d’où il faut revenir à soi
par syllogismes...
* * * * *
Point de site plus favorable, point de milieu plus nourrissant pour la
méditation du grand dessein de notre Richelieu intellectuel que ce
théâtre du négoce où règne en souveraine la _mesure_. Tout dans un port
est manifestement, ouvertement, brutalement métrique. Presque toute
l’activité qui s’y observe se dépense à compter, peser, ranger, arrimer;
le nombre et l’ordre y commandent visiblement tous les actes, et rien ne
s’y passe qui ne s’évalue en tonnes, livres, boisseaux et en jauges
diverses...
La Méthode, après tout, n’est-elle point la Charte d’un empire du Nombre
dont nous voyons à présent toutes les ambitions, si nous n’en voyons
encore toute la puissance? Le mesurable a conquis presque toute la
science et en a discrédité toutes les parties où il n’a pas pu
s’introduire. La pratique presque tout entière lui est soumise. La vie,
déjà à demi asservie, circonscrite ou alignée ou assujettie, se défend
difficilement contre les horaires, les statistiques, les mensurations et
les précisions quantitatives, dont le développement en réduit de plus en
plus la diversité, en diminue l’incertitude, en améliore le
fonctionnement d’ensemble, en rend le cours plus sûr, plus long, plus
machinal.
* * * * *
J’ai demandé là-bas si l’on savait dans quelles circonstances Hals et
Descartes se sont rencontrés. Mais il paraît qu’il n’y a point de
documents de cette rencontre si précieuse. On aimerait bien de savoir
qui a conduit le peintre au philosophe ou le philosophe au peintre;
combien de séances et de combien de temps; si Descartes posait bien, et
quels propos se sont échangés, et même si le modèle était d’avis que la
peinture est vanité?... J’ignore d’ailleurs si les deux hommes pouvaient
s’entendre l’un l’autre sans truchement.
Il y avait en ce temps-là à Amsterdam un peintre de petits philosophes
dont nous avons au Louvre deux ou trois admirables. Ils font songer à
Spinoza plus qu’à Descartes. Ils ne sont point à muser et à flâner sur
l’Amstel ou sur le Dam, l’esprit tantôt _intus_, tantôt _extra_, passant
d’un monde dans l’autre, et d’un système de l’univers à un incident de
la rue ou du canal.
Ces petits philosophes de Rembrandt sont des philosophes enfermés. Ils
mûrissent encore dans le _poêle_. Un rayon de soleil enfermé avec eux
éclaire leur chambre de pierre, ou, plus exactement, crée une conque de
clarté dans la grandeur obscure d’une chambre. L’hélice d’un escalier en
vis qui descend des ténèbres, la perspective d’une galerie déserte
introduisent ou accroissent insensiblement l’impression de considérer
l’intérieur d’un étrange coquillage qu’habite le petit animal
intellectuel qui en a sécrété la substance lumineuse. L’idée de
reploiement en soi-même, celle de _profondeur_, celle de la formation
par l’être même de sa sphère de connaissance, sont suggérées par cette
disposition qui engendre vaguement, mais invinciblement, des analogies
spirituelles. L’inégalité de la distribution de la lumière, la forme de
la région éclairée, le domaine borné de ce soleil captif d’une cellule
où il définit et situe quelques objets et en laisse d’autres confusément
mystérieux, font pressentir que l’_attention_ et l’_attente de l’idée_
sont le sujet véritable de la composition. La figure même du petit être
pensant est remarquablement située par rapport à la figure de la
lumière.
J’ai longuement rêvé autrefois à cet art subtil de disposer d’un élément
assez arbitraire afin d’agir insidieusement sur le spectateur, tandis
que son regard est attiré et fixé par des objets nets et
reconnaissables. Tandis que la conscience retrouve et nomme les choses
bien définies, les données significatives du tableau,--nous recevons
toutefois l’action sourde, et comme latérale, des taches et des zones du
clair-obscur. Cette géographie de l’ombre et de la lumière est
insignifiante pour l’intellect; elle est informe pour lui, comme lui
sont informes les images des continents et des mers sur la carte; mais
l’œil perçoit ce que l’esprit ne sait définir; et l’artiste, qui est
dans le secret de cette perception incomplète, peut spéculer sur elle,
donner à l’ensemble des lumières et des ombres quelque figure qui serve
quelque dessein, et en somme une fonction cachée, dans l’effet de
l’œuvre. Le même tableau porterait ainsi deux compositions simultanées,
l’une des corps et des objets représentés, l’autre des lieux de la
lumière. Quand j’admirais jadis, dans certains Rembrandts, des modèles
de cette action indirecte (que ses recherches d’aqua-fortiste ont dû, à
mon avis, lui faire saisir et analyser), je ne manquais pas de songer
aux effets _latéraux_ que peuvent produire les harmonies divisées d’un
orchestre... Wagner, comme Rembrandt, savait attacher l’âme du patient à
quelque partie éclatante et principale; et cependant qu’il l’enchaînait
et l’entraînait à ce développement tout-puissant, il faisait naître dans
_l’ombre de l’ouïe_, dans les régions distraites et sans défense de
l’âme sensitive,--des événements lointains et préparatoires,--des
pressentiments, des attentes, des questions, des énigmes, des
commencements indéfinissables...
C’est là construire un art à plusieurs dimensions, ou organiser, en
quelque sorte, les _environs_ et les _profondeurs_ des choses
explicitement dites.
Il me souvient d’un temps fort éloigné où je m’inquiétais si des effets
analogues à ceux-ci pourraient se rechercher raisonnablement en
littérature. Je n’_exerçais_ pas... Je pouvais me permettre bien des
hypothèses. Ce n’est pas le moment d’expliquer dans quelle voie et par
l’usage de quels moyens je pensais que l’expérience devait être tentée.
Je dirai seulement sa condition essentielle: l’artifice doit échapper au
lecteur non prévenu, et l’effet ne pas révéler sa cause.
Je m’assurais, peut-être trop facilement (mais, à tout dire, je m’en
assure encore), que l’art d’écrire contient de grandes ressources
virtuelles, des richesses de combinaisons et de composition à peine
soupçonnées, si ce n’est inconnues... Elles nous sont cachées par la
notion que nous avons encore du mécanisme littéraire, notion
curieusement vague et grossière au milieu de la précision généralisée.
Descartes n’a point passé par là. Les anciens ont été plus subtils et
plus «scientifiques» que nous ne le sommes en ces matières. Nous en
sommes à la mythologie.
On s’explique d’ailleurs assez bien qu’un art dont le moyen,--la
parole,--est toujours sur nos lèvres, et nous sert continuellement à
communiquer avec nous-même comme avec les autres, se confonde si
aisément et si intimement avec la vie même qu’il lui soit difficile,
sinon impossible, d’atteindre au développement formel de ses puissances.
J’ajoute qu’il m’est apparu, à l’âge délicieux où ces problèmes
imaginaires me venaient visiter l’esprit, que de telles tentatives
demanderaient un travail immense d’analyse préalable, un cruel effort de
coordination dans l’exécution. On a vu, dans le temps où le temps ne
comptait pas, de simples sonnets exiger de leurs auteurs plusieurs
années de soins, de maturation, (avec des ferveurs, des désespoirs, des
reprises, et presque des réconciliations), qui faisaient des rapports du
poète et de ses quatorze vers une longue et dramatique histoire d’amour.
Je crois que ces temps-là sont révolus et que nous sommes à l’âge d’or.
Jamais tant de fruits, et je ne sais combien de moissons chaque année.
Je doute, en somme, que la littérature obtienne quelque jour son Nicolas
Rameau et son Sébastien Bach... S’ils paraissent jamais, ne soyons pas
jaloux de leur destin. Ils auront la vie dure.
* * * * *
Le train freine et s’arrête aux abords de Paris. Il reprend doucement
pour le _finale_... Le trajet est une œuvre assez semblable à quelque
symphonie. L’analogie se poursuit jusque dans l’impatience des gens qui
se couvrent, s’apprêtent, se lèvent, gagnent les couloirs.
SUR BOSSUET
Dans l’ordre des écrivains, je ne vois personne au-dessus de Bossuet;
nul plus sûr de ses mots, plus fort de ses verbes, plus énergique et
plus délié dans tous les actes du discours, plus hardi et plus heureux
dans la syntaxe, et, en somme, plus maître du langage, c’est-à-dire de
soi-même. Cette pleine et singulière possession qui s’étend de la
familiarité à la suprême magnificence, et depuis la parfaite netteté
articulée jusqu’aux effets les plus puissants et retentissants de l’art,
implique une _conscience_ ou une _présence_ extraordinaire de l’esprit
en regard de tous les moyens et de toutes les fonctions de la parole.
Bossuet dit ce qu’il veut. Il est essentiellement volontaire, comme le
sont tous ceux que l’on nomme _classiques_. Il procède par
constructions, tandis que nous procédons par accidents; il spécule sur
l’attente qu’il crée tandis que les modernes spéculent sur la surprise.
Il part puissamment du silence, anime peu à peu, enfle, élève, organise
sa phrase, qui parfois s’édifie en voûte, se soutient de propositions
latérales distribuées à merveille autour de l’instant, se déclare et
repousse ses incidentes qu’elle surmonte pour toucher enfin à sa clé, et
redescendre après des prodiges de subordination et d’équilibre jusqu’au
terme certain et à la résolution complète de ses forces.
Quant aux pensées qui se trouvent dans Bossuet, il faut bien convenir
qu’elles paraissent aujourd’hui peu capables d’exciter vivement nos
esprits. C’est nous-mêmes au contraire qui leur devons prêter un peu de
vie par un effort sensible et moyennant quelque érudition. Trois siècles
de changements très profonds et de révolutions dans tous les genres, un
nombre énorme d’événements et d’idées intervenus rendent nécessairement
naïve, ou étrange, et quelquefois inconcevable à la postérité que nous
sommes, la substance des ouvrages d’un temps si différent du nôtre. Mais
autre chose se conserve. La plupart des lecteurs attribuent à ce qu’ils
appellent le _fond_ une importance supérieure, et même infiniment
supérieure, à celle de ce qu’ils nomment la _forme_. Quelques-uns,
toutefois, sont d’un sentiment tout contraire à celui-ci qu’ils
regardent comme une pure superstition. Ils estiment audacieusement que
la structure de l’expression a une sorte de réalité tandis que le sens
ou l’idée n’est qu’une ombre. La valeur de l’idée est indéterminée; elle
varie avec les personnes et les époques. Ce que l’un juge profond est
pour l’autre d’une évidence insipide ou d’une absurdité insupportable.
Enfin, il suffit de regarder autour de soi pour observer que ce qui peut
intéresser encore les modernes aux lettres anciennes n’est pas de
l’ordre des connaissances, mais de l’ordre des exemples et des modèles.
Pour ces amants de la forme, une forme, quoique toujours provoquée ou
exigée par quelque pensée, a plus de prix, et même de sens, que toute
pensée. Ils considèrent dans les formes la vigueur et l’élégance des
_actes_; et ils ne trouvent dans les pensées que l’instabilité des
_événements_.
Bossuet leur est un trésor de figures, de combinaisons et d’opérations
coordonnées. Ils peuvent admirer passionnément ces compositions du plus
grand style, comme ils admirent l’architecture de temples dont le
sanctuaire est désert et dont les sentiments et les causes qui les
firent édifier se sont dès longtemps affaiblis. L’arche demeure.
ORAISON FUNÈBRE D’UNE FABLE
Daphnis aime Alcimadure. Alcimadure n’aime Daphnis ni l’Amour.
Daphnis meurt assez vite de sa grande amour refusée, léguant tous ses
biens à l’insensible dont on ne dit point si elle accepte l’héritage
pour ne rien dire d’inutile.
Le soir même du jour que l’amoureux est mort, Alcimadure, délivrée d’un
fâcheux et tout égayée d’avoir fait fortune, donne à danser à ses jeunes
amies. Ces demoiselles, qui semblent n’être heureuses qu’entre soi, ne
manquent pas d’aller bondir et tournoyer, avec peu de jupes sans doute,
autour de la statue du Dieu essentiellement aveugle dont on n’a jamais
su s’il fallait désirer ses faveurs ou les craindre.
L’idole pure tombe, accable, écrase la belle sous son poids. Alcimadure
abîmée aux Enfers y forme une Ombre gracieuse et misérable; et cette
Ombre toute nouvelle vole aussitôt vers l’Ombre de Daphnis. Mais à
présent les rôles sont changés, les désirs du berger se sont faits
dédains et les dédains d’antan remordent ici-bas l’âme d’Alcimadure qui
fut si dédaigneuse sur la terre. On dirait que la mort a transporté de
l’un dans l’autre les sentiments de ces deux êtres. Sur chacun d’eux la
promptitude de son trépas agit comme l’eût fait une longue durée de
réflexions, et le changement de la vie en mort leur change le cœur à ce
point que celui de Daphnis regrette d’être mort d’amour, comme celui
d’Alcimadure ne se console pas d’avoir ignoré la tendresse. Ce n’est
point le lieu de chercher à approfondir une métaphysique du regret.
L’espoir ni le regret n’ont fait dire grand’chose de clair ni de
substantiel aux philosophes d’aucun temps.
Comment expliquer que nous vivions presque toujours avant et après
l’instant même? _Rien ne m’est plus_, disait une princesse veuve. _Je ne
vis jamais que dans deux ans_, écrit l’indomptable empereur...
Nous ne sommes presque jamais; mais nous fûmes et nous serons. Notre
corps lui-même ne subsiste et ne se soutient, il ne se défend de périr
que pour être un peu plus qu’un événement.
Quoi qu’il en soit, Daphnis et Alcimadure aux Enfers, le vain fantôme du
garçon fuit les retours et les vagues excuses du vain fantôme de la
fille.
* * * * *
Œuvre pâle et parfaite, pièce noble et sans force, enfant très délicate
d’entre les dernières enfants de La Fontaine, cette fable elle-même
n’est-elle point une Ombre littéraire, une apparence de poème errante et
presque invisible au regard d’une postérité qui la refuse sans le
savoir? Vainement on l’imprime encore, on la réimprime, trouve-t-elle de
quoi revivre dans aucune âme? Nulle n’a besoin d’elle et nulle n’en a
cure.
Aussi morte qu’Alcimadure, que Mme de la Mésangère, que le roi Louis
XIV, et que tous les souhaits, tous les goûts, tout l’idéal d’un siècle
dont bien des œuvres, même admirables, se font peu à peu d’une
insipidité merveilleuse, elle est bien dans la condition indéfinissable
des tristes peuples des Enfers. Ils sont et ne sont pas.
Le sort fatal de la plupart de nos ouvrages est de se faire
imperceptibles ou étranges. Les vivants successifs les ressentent de
moins en moins, ou les considèrent de plus en plus comme les produits
ingénus ou inconcevables ou bizarres d’une autre espèce d’hommes. Entre
la plénitude de la vie et la mort définitive des œuvres matériellement
conservées, s’écoule un temps qui en assure la dégradation insensible,
qui les altère par degrés. Elles s’affaiblissent sans remède, et non
point d’abord dans leur substance même, car elle est faite d’un langage
qui demeure intelligible encore et encore usité. Mais comme il sied dans
l’ordre de l’esprit, elles voient s’évanouir l’une après l’autre toutes
leurs chances de plaire et choir tous les supports de leur existence.
Peu à peu ceux qui les aimaient, ceux qui les goûtaient, ceux qui les
pouvaient entendre disparaissent. Ceux qui les abhorraient, ceux qui les
déchiraient, ceux qui les persiflaient sont morts aussi. Les passions
qu’elles excitaient se refroidissent. D’autres humains désirent ou
repoussent d’autres livres. Bientôt un instrument de plaisir ou d’émoi
se fait accessoire d’école; ce qui fut vrai, ce qui fut beau se change
dans un moyen de contrainte, ou dans un objet de curiosité, mais d’une
curiosité qui se force d’être curieuse. L’amateur malgré soi, qui, mû
par ses devoirs et ses volontés non voluptueuses, les visite dans leurs
tombes de cuir ou de parchemin, sent trop qu’il les y trouble et les
tourmente bien plus qu’il ne les ranime, et qu’il leur donne sans
espoir, et comme à regret, un sens et une valeur vains et factices.
Parfois la mode, qui cherche toujours et de toutes parts de quoi nourrir
son lendemain, rencontre quelques nouveautés dans les sépulcres. Pour un
peu de temps, elle les entr’ouvre, y puise et passe. Mais ce désir
trompeur n’a fait que défigurer un peu plus le triste objet de son
inquiétude. A peine en dérange-t-elle l’absence. Ce n’est jamais qu’une
méprise qu’elle peut offrir aux défuntes beautés en échange de son
caprice.
Enfin la matière même des ouvrages de l’esprit, matière non proprement
corruptible, matière singulière et faite des relations les plus
immatérielles qui se puissent concevoir, cette matière de parole est
transformée sans se transformer. Elle perd ses rapports avec l’homme. Le
mot vieillit, devient très rare, devient opaque, change de forme ou de
rôle. La syntaxe et les tours prennent de l’âge, étonnent et finissent
par rebuter. Tout s’achève en Sorbonne.
PRÉFACE AUX LETTRES PERSANES
Le recueil délicieux des _Lettres Persanes_ jette moins dans les songes
que dans les pensées. Il est peut-être permis à des réflexions qui ont
eu Montesquieu pour prétexte, qu’elles s’étendent un peu loin, et
recherchent le fond de sa fantaisie. Je vais divaguer sérieusement.
A
Une société s’élève de la brutalité jusqu’à l’ordre. Comme la barbarie
est l’ère du _fait_, il est donc nécessaire que l’ère de l’ordre soit
l’empire des _fictions_,--car il n’y a point de puissance capable de
fonder l’ordre sur la seule contrainte des corps par les corps. Il y
faut des forces fictives.
B
L’ordre exige donc l’_action de présence de choses absentes_, et résulte
de l’équilibre des instincts par les idéaux.
Un système fiduciaire ou conventionnel se développe, qui introduit entre
les hommes des liaisons et des obstacles imaginaires dont les effets
sont bien réels. Ils sont essentiels à la société.
Peu à peu le _sacré_, le _juste_, le _légal_, le _décent_, le _louable_
et leurs contraires se dessinent dans les esprits et se cristallisent.
Le Temple, le Trône, le Tribunal, la Tribune, le Théâtre, monuments de
la coordination, et comme les signaux géodésiques de l’ordre, émergent
tour à tour. Le Temps lui-même s’orne: les sacrifices, les audiences,
les spectacles fixent des heures et des dates collectives. Les rites,
les formes, les coutumes, accomplissent le dressage des animaux humains,
répriment ou mesurent leurs mouvements immédiats. Les reprises de leurs
instincts farouches ou irréductibles se font peu à peu singulières et
négligeables. Mais le tout ne subsiste que par la puissance des images
et des mots. Il est indispensable à l’ordre qu’un homme se sente sur le
point même d’être pendu quand il est sur le point de mériter de l’être.
S’il n’accorde un grand crédit à cette image, bientôt tout s’écroule.
C
Le règne de l’ordre, qui est celui des symboles et des signes, en arrive
toujours à un désarmement presque général, qui commence par l’abandon
des armes visibles, et gagne peu à peu les volontés. Les épées
s’amenuisent et disparaissent, les caractères s’arrondissent. L’on
s’éloigne insensiblement de l’âge où le fait dominait. Sous les noms de
_prévision_ et de _tradition_, l’avenir et le passé, qui sont des
perspectives imaginaires, dominent et restreignent le présent.
Le monde social nous semble alors aussi naturel que la nature, lui qui
ne tient que par magie. N’est-ce pas, en vérité, un édifice
d’enchantements, que ce système qui repose sur des écritures, sur des
paroles obéies, des promesses tenues, des images efficaces, des
habitudes et des conventions observées,--fictions pures?
D
Ce monde de rapports nous paraît par l’accoutumance aussi stable, aussi
spontané que le monde physique; et quoique l’œuvre des hommes, étant
leur œuvre indivise et immémoriale, il ne semble pas moins complexe et
moins mystérieux que celui-ci. J’ôte mon chapeau, je prête serment, je
fais mille étrangetés dont l’origine est aussi cachée que celle de la
matière. Si l’on veut naître, mourir, faire l’amour, il s’y mêle une
quantité de choses abstraites et impénétrables.
Il arrive à la longue que le mécanisme d’une société s’embarrasse de
ressorts si indirects, de souvenirs si confus et de relais si nombreux
que l’on se perd dans une trame de prescriptions et de relations
inextricables. La vie du peuple organisé est tissue de liens multipliés
dont la plupart passent dans l’histoire et ne se nouent que dans les
temps les plus antiques par des circonstances qui ne se reverront
jamais. Personne n’en sait plus les parcours et n’en peut suivre les
commandes.
E
L’ordre enfin bien assis,--c’est-à-dire la réalité assez déguisée et la
bête assez affaiblie,--la liberté de l’esprit devient possible.
Dans l’ordre peu à peu les têtes s’enhardissent. A la faveur des sûretés
établies, et grâce à l’évanouissement des raisons de ce qui se fait, les
esprits qui se relèvent et qui s’ébrouent ne perçoivent que les gênes ou
la bizarrerie des façons de la société. L’oubli des conditions et des
prémisses de l’ordre social est accompli; et cet effacement est presque
toujours le plus rapide dans les mêmes que cet ordre a le plus servis ou
favorisés.
F
L’esprit, d’autant plus délié des exigences profondes de l’ordre
qu’elles furent mieux appliquées à le dispenser d’y songer, s’enivre de
ses aises relatives, se joue dans ses lumières propres et dans ses pures
combinaisons.
Il ose spéculer sans égard au système infiniment complexe qui le fait si
indépendant des choses et si détaché des nécessités primitives.
L’évidence lui cache le fond. Alors les raisonnements se déchaînent;
l’homme se croit esprit. De toutes parts naissent les questions, les
railleries et les théories; les unes et les autres, usages du possible
et exercices illimités de la parole séparée des actes. Partout étincelle
et agit la critique des idéaux qui ont fait à l’intelligence le loisir
et les occasions de les critiquer.
Cependant, les instincts de conservation et de perpétuation s’exténuent
ou se pervertissent.
G
C’est ainsi, par le détour des idées et dans le tourbillon de leur
mouvement, que le désordre et l’_état de fait_ doivent reparaître et
renaître aux dépens de l’ordre.
Ce retour à l’état de fait peut s’opérer quelquefois par une voie que
l’on n’eût point prévue, et l’homme redevenir un barbare de nouvelle
espèce par conséquence inattendue de ses plus fortes pensées.
Certains trouvent aujourd’hui que la conquête des choses par la science
positive nous va conduisant ou reconduisant à une barbarie, quoique de
forme laborieuse et rigoureuse; mais qui n’est que plus redoutable que
les anciennes barbaries pour être plus exacte, plus uniforme et
infiniment plus puissante. Nous reviendrions à l’ère du fait,--mais du
_fait scientifique_.
Or les sociétés reposent au contraire sur les _Choses Vagues_; du moins
se sont-elles reposées jusqu’ici sur des notions et des entités assez
mystérieuses pour que l’âme rebelle ne soit jamais bien assurée de s’en
être défaite, et hésite à ne redouter que ce qu’elle voit. Un tyran
d’Athènes, qui fut homme profond, disait que les dieux ont été inventés
pour punir les crimes secrets.
Une société qui aurait éliminé tout ce qui est vague ou irrationnel pour
s’en remettre au mesurable et au vérifiable, pourrait-elle
subsister?--Le problème existe et nous presse. Toute l’ère moderne
montre un accroissement continu de la précision. Tout ce qui n’est pas
sensible ne peut pas devenir précis, et retarde en quelque sorte sur le
reste. On le considérera nécessairement de plus en plus comme vain et
insignifiant par contraste.
H
L’ordre pèse toujours à l’individu. Le désordre lui fait désirer la
police ou la mort. Ce sont deux circonstances extrêmes où la nature
humaine n’est pas à l’aise. L’individu recherche une époque tout
agréable, où il soit le plus libre et le plus aidé. Il la trouve vers le
commencement de la fin d’un système social.
Alors, entre l’ordre et le désordre, règne un moment délicieux. Tout le
bien possible que procure l’arrangement des pouvoirs et des devoirs
étant acquis, c’est maintenant que l’on peut jouir des premiers
relâchements de ce système. Les institutions tiennent encore. Elles sont
grandes et imposantes. Mais sans que rien de visible soit altéré en
elles, elles n’ont guère plus que cette belle présence; leurs vertus se
sont toutes produites; leur avenir est secrètement épuisé; leur
caractère n’est plus sacré, ou bien il n’est plus que sacré; la critique
et le mépris les exténuent et les vident de toute valeur prochaine. Le
corps social perd doucement son lendemain. C’est l’heure de la
jouissance et de la consommation générale.
I
La fin presque toujours somptueuse et voluptueuse d’un édifice politique
se célèbre par une illumination où se dépense tout ce qu’on avait craint
de consumer jusque-là.
Les secrets de l’État, les pudeurs particulières, les pensées inavouées,
les songes longtemps réprimés, tout le fond des êtres surexcités et
joyeusement désespérants sont produits et jetés à l’esprit public.
Une flamme encore féerique, qui se développera en incendie, s’élève et
court sur la face du monde. Elle éclaire bizarrement la danse des
principes et des ressources. Les mœurs, les patrimoines fondent. Les
mystères et les trésors se font vapeurs. Le respect se dissipe et toutes
les chaînes s’amollissent dans cette ardeur de vie et de mort qui va
croître jusqu’au délire.
J
Que si les Parques eussent donné à quelque homme libre de choisir entre
tous les siècles connus celui de ses préférences, pour y faire son temps
de vie, je m’assure que cet heureux homme eût nommé le temps même de
Montesquieu. Je ne suis pas sans faiblesses; je ferais comme lui.
L’Europe était alors le meilleur des mondes possibles; l’autorité, les
facilités s’y composaient; la vérité gardait quelque mesure; la matière
et l’énergie ne gouvernaient pas directement; elles ne régnaient pas
encore. La science était déjà assez belle, et les arts très délicats; il
restait de la religion. Il y avait assez de caprice et suffisamment de
rigueur. Les Tartufes, les stupides Orgons, les sinistres «Messieurs»,
les Alcestes absurdes étaient heureusement enterrés; les Émile, les
René, les ignobles Rolla étaient encore à naître. On avait des manières
même dans la rue. Les marchands savaient former une phrase. Jusqu’aux
traitants, aux filles, aux espions et aux mouches qui s’exprimaient
comme personne aujourd’hui. Le fisc exigeait avec grâce.
La terre n’était pas encore tout explorée; les peuples tenaient à l’aise
dans le monde dont la carte n’était pas sans vides immenses et montrait
encore sur l’Afrique, sur l’Amérique et dans l’Océanie, des parties
claires qui faisaient rêver. Ni même les journées n’étaient point
pleines et pressées, mais lentes et libres; les horaires ne hachaient
point les pensées et ne faisaient point des individus des esclaves du
temps moyen et les uns des autres.
On criait contre le gouvernement; on croyait encore qu’il y avait mieux
à faire. Mais les soucis n’étaient point démesurés.
Il y avait une quantité d’hommes vifs et sensuels dont l’intelligence
agitait l’Europe et tourmentait étourdiment toutes choses, divines et
autres. Les dames s’inquiétaient des différentielles naissantes, des
animalcules presque essentiels à l’amour qui frétillent sous l’œil dans
le microscope; elles se penchaient comme des fées sur le berceau de
verre et de cuivre de la jeune Électricité.
La poésie elle-même essayait d’être nette et sans sottises; mais c’est
une impossibilité: elle ne parvint qu’à s’amaigrir.
K
Il apparut alors un esprit si svelte et si pur que tous les libertinages
de toute espèce lui semblaient les exercices sans conséquences d’une
créature subtile qui ne se laisse prendre à rien, pas même au pire. Même
l’obscène ne l’engluait pas. On était si spirituels, si incrédules, si
amoureux de lumières que l’on se sentait ne pouvoir être souillés, ni
dégradés, ni affaiblis par les idées, par les propos les plus hardis, ni
par les expériences les plus chaudes. Ils allèrent jusqu’au suprême
artifice, qui est d’inventer la nature et de prétendre à la simplicité.
Ce genre de fantaisie marque toujours la fin du spectacle et le dernier
moment du goût.
L
Telle quelle, cette société se connaissait soi-même aussi bien, et
peut-être mieux, que jamais société ne s’est connue.
Les miroirs ne lui manquaient pas. Elle s’y regardait aussi souvent,
aussi tendrement et cruellement que toute personne périssable. Les
Montesquieu, les Diderot, les Voltaire et une infinité de moindres
témoins lui représentaient son visage et ses attitudes. Elle s’y voyait
encore plus libre, plus hardie, plus inquiète, plus sensuelle que sans
doute elle n’était; et parfois, bien plus malheureuse.
Mais malheureuse même, et même moribonde, une société ne peut pas se
regarder sans rire. Comment supporter de se voir?
M
--_Comment peut-on être Persan?_
La réponse est une question nouvelle: _Comment peut-on être ce que l’on
est?_
A peine celle-ci venue à l’esprit, elle nous fait sortir de nous-mêmes;
et nous nous voyons sur le moment à l’état d’impossibilités.
L’étonnement d’être quelqu’un, le ridicule de toute figure et existence
particulière, l’effet critique du doublement de nos actes, de nos
croyances, de nos personnes se reproduisent aussitôt; tout ce qui est
social devient carnavalesque; tout ce qui est humain devient trop
humain, devient singularité, démence, mécanisme, niaiserie.
Le système de conventions dont je parlais tout à l’heure se fait
comique, sinistre, insupportable à considérer, presque incroyable! Les
lois, la religion, la coutume, les accoutrements, la perruque, l’épée,
les croyances,--tout semble curiosités, mascarade,--choses de foire ou
de musée...
Mais pour obtenir cet écart et ce puissant émerveillement, et le rire,
et puis le sourire, qui viennent aux lèvres du modèle devant son image,
il existe un artifice très simple, presque infaillible, presque toujours
heureux. La plupart des auteurs qui ont réfléchi les images de leur
époque vers elle-même, et vers nous autres, en ont usé. Rien de plus
ingénieux, de plus aisé à concevoir, quoique délicat dans l’exécution.
Prendre dans un monde, et plonger tout à coup dans un autre, quelque
être bien choisi, qui ressente fortement tout l’absurde qui nous est
imperceptible, l’étrangeté des coutumes, la bizarrerie des lois, la
particularité des mœurs, des sentiments, des croyances dont
s’accommodent tous ces hommes parmi lesquels le dieu tout-puissant qui
tient la plume l’envoie brusquement vivre et ne cesser de
s’étonner,--voilà le moyen littéraire.
L’on créa donc assez souvent, pour instrument de la satire, un Turc, un
Persan, quelquefois un Polynésien; et quelquefois encore, pour changer
le jeu et prendre sa référence jusqu’à mi-chemin de l’infini,--un
habitant de Saturne ou de Sirius, un Micromégas; parfois un ange. Et
tantôt c’était la seule ignorance ou la seule étrangeté de ce visiteur
inventé qui formait le ressort de ses étonnements et le rendait
ultra-sensible à ce que l’habitude nous dérobe; et d’autres fois, on le
douait d’une sagacité, d’une science ou d’une pénétration surhumaines
que ce fantoche faisait peu à peu paraître par des questions et des
remarques d’une simplicité écrasante et narquoise.
Entrer chez les gens pour déconcerter leurs idées, leur faire la
surprise d’être surpris de ce qu’ils font, de ce qu’ils pensent, et
qu’ils n’ont jamais conçu différent, c’est, au moyen de l’ingénuité
feinte ou réelle, donner à ressentir toute la relativité d’une
civilisation, d’une confiance habituelle dans l’Ordre établi... C’est
aussi prophétiser le retour à quelque désordre; et même faire un peu
plus que de le prédire.
N
Je n’ai pas jusqu’ici parlé nommément des Lettres Persanes; je n’ai fait
que supposer leur époque et comme elles se placent dans leur temps.
Elles parlent d’ailleurs assez bien d’elles-mêmes. Rien de plus élégant
ne fut écrit. Le changement du goût, l’invention de moyens violents
n’ont pas de prise sur ce livre parfait, qui a cependant tout à craindre
d’un certain retour à l’état barbare dont il se voit beaucoup d’indices,
même littéraires. L’_état de fait_, qu’on sent revenir, ramène doucement
les hommes à ne plus même savoir lire; j’entends lire en profondeur. Il
commence à se trouver bien des personnes à qui de demander le plus petit
effort de leur esprit on inflige une sorte d’offense. Voilà le fruit
dans l’ordre des Lettres de ce développement de la facilité dans tous
les genres qui est la grande affaire de ce monde depuis je ne sais
quand. La nature de la clarté que l’on met dans un ouvrage est dans une
relation inévitable et presque involontaire avec l’idée que l’on se fait
du lecteur que l’on entrevoit. Montesquieu n’a pas entrevu les lecteurs
que nous sommes. Il n’écrit pas pour nous, qu’il ne prévoyait pas si
primitifs. Il aime l’ellipse, et, dans nombre de ses maximes, il calcule
sa phrase, la renoue finement à elle-même, il prévoit des esprits un peu
plus déliés que les nôtres; il leur offre les plaisirs de l’intelligence
élégante et leur prête ce qu’il leur faut pour en jouir.
O
Ce livre est incroyable de hardiesse. On admire que l’auteur pour tout
ennui n’ait eu que la crainte passagère de manquer son fauteuil à
l’Académie; et ce ne fut qu’un léger nuage. Il eut la gloire, le
fauteuil et une vente prodigieuse. La liberté de l’esprit était si
grande, en ce temps-là, que ces lettres si frivoles et si célèbres ne
gênèrent pas le moins du monde la carrière du président et du
philosophe. L’hypocrisie est une nécessité des époques où il faut de la
simplicité dans les apparences, où la complexité humaine n’est pas
admise, où la jalousie du pouvoir ou bien la stupidité de l’opinion
impose un modèle aux personnes. Le modèle est promptement pris pour
masque.
Il n’y a d’hypocrisie que dans les moments où l’état des choses exige
fortement que tous les citoyens soient conformes à un type simple et
facile à définir, donc à manier.
Vers 1720, cette nécessité se reposait un peu, entre deux grands
siècles.
P
Entre un Orient de fantaisie et un Paris réduit à ses facettes,
instituer un commerce de lettres par quoi le sérail, les salons, les
intrigues des sultanes et les caprices des danseuses, les Guèbres, le
Pape, les muftis, les propos de café, les rêves du harem, les
constitutions imaginaires, les observations politiques s’entre-croisent,
c’était donner le spectacle d’un esprit dans sa pleine vivacité, quand
il n’a d’autre loi que d’étinceler, de rompre ce qu’il vient d’être, de
se montrer à soi-même sa justesse, sa vitesse et son ressort. C’est un
conte, c’est une comédie, c’est presque un drame, et le sang coule; mais
il coule fort loin, et même les fureurs et les exécutions secrètes sont
ici autant littéraires qu’il est souhaitable.
Q
Je termine par une remarque d’importance. Dans presque toutes les œuvres
de ce style vif et un peu diabolique qui s’écrivirent au dix-huitième
siècle, paraissent très régulièrement, et comme de par une loi du genre,
les représentants de deux espèces humaines à la vérité fort
dissemblables: les jésuites et les eunuques. Les jésuites s’expliquent
assez. Ils avaient fort bien élevé la plupart des bons auteurs, qui
rendaient en pointes et en caricatures à leurs maîtres ce qu’ils avaient
reçu en férules et en exercices spirituels et rhétoriques.
Mais qui m’expliquera tous ces eunuques? Je ne doute pas qu’il n’y ait
une secrète et profonde raison de la présence presque obligée de ces
personnages si cruellement séparés de bien des choses, et en quelque
sorte d’eux-mêmes.
STENDHAL
A Monsieur Jules Cambon
Ambassadeur de France
Je viens de relire un _Lucien Leuwen_ qui n’est pas tout à fait celui
que j’ai tant aimé il y a trente ans. J’ai changé et il a changé. Je me
hâte de dire que le second Leuwen qui réforme, augmente et améliore le
premier, développe, après l’avoir ravivé, le délicieux souvenir de
l’ancienne lecture.--Mais je ne renie pas mon plaisir de jadis.
* * * * *
L’opinion s’est montrée parfois rigoureuse pour Jean de Mitty, qui fut
le premier éditeur de _Leuwen_, vers 1894. Je veux bien que le texte
qu’il nous offrit à cette époque paraisse désormais un texte
regrettable, écourté, assez gravement altéré peut-être; et je n’ignore
pas que Mitty lui-même a pu donner quelque prise à de sévères jugements
qui ne se limitaient pas à cette publication, et qui le visaient en
personne. Mais moi, je me trouve encore son obligé, et je me risque à
n’en dire ici qu’un peu de bien. Nous nous étions rencontrés chez
Stéphane Mallarmé, où il venait assez souvent le mardi. Au sortir de ces
précieuses soirées, il arrivait plus d’une fois que nous descendions en
causant la longue rue de Rome à demi ténébreuse, jusqu’au centre radieux
de Paris, nous entretenant volontiers de Napoléon ou de Stendhal.
En ce temps-là, je lisais passionnément la _Vie d’Henri Brûlard_ et les
_Souvenirs d’Égotisme_, que je préférais aux romans célèbres, au
_Rouge_, et même à la _Chartreuse_. Les intrigues, les événements ne
m’importaient pas. Je ne m’intéressais qu’au système vivant auquel tout
événement se rapporte, l’organisation et les réactions de quelque homme;
en fait d’_intrigue_, son intrigue intérieure. Mitty préparait
alors,--accommodait, si l’on veut,--le petit volume de _Lucien Leuwen_,
qu’il ne manqua pas de m’envoyer, à peine publié chez Dentu. Ce livre me
fit un plaisir extrême; je fus des premiers à le lire, et je l’ai
célébré un peu partout.
* * * * *
Jusque-là, je n’avais rien lu sur l’amour qui ne m’eût excessivement
ennuyé, paru absurde ou inutile. Ma jeunesse plaçait l’amour si haut et
si bas, que je ne trouvais rien d’assez fort, ni d’assez vrai, ni
d’assez dur, ni d’assez tendre dans les œuvres les plus illustres. Mais
dans _Leuwen_, la délicatesse extraordinaire du dessin de la figure de
_Madame du Chasteller_, l’espèce noble et profonde du sentiment chez les
héros, le progrès d’un attachement qui se fait tout-puissant dans une
sorte de silence; et cet art extrême de le contenir, de le garder à
l’état incertain de soi-même, tout ceci me séduisit et se fit relire.
J’avais peut-être mes raisons pour être touché assez intimement par ces
qualités indéfinissables; et d’ailleurs, j’étais étonné de l’être; car
je ne souffrais pas, et je ne souffre guère encore, d’être illusionné
par un ouvrage d’écriture au point de ne plus distinguer nettement mes
affections propres de celles que l’artifice d’un auteur me communique.
Je vois la plume et celui qui la tient. Je n’ai pas souci, je n’ai pas
besoin de ses émotions. Je ne lui demande que de m’instruire de ses
moyens. Mais _Lucien Leuwen_ opérait en moi le miracle d’une confusion
que j’abhorre...
* * * * *
Quant au tableau de la vie provinciale, parisienne, militaire,
politique, parlementaire ou électorale, charmante caricature des
premières années du règne de Louis-Philippe, comédie vive et brillante,
vaudeville parfois,--comme la _Chartreuse de Parme_ songe parfois à
l’opérette,--il me donnait un divertissement tout illuminé de traits et
d’idées.
Tendre et vivante fut mon impression du premier _Leuwen_. Pourquoi ne
pas montrer un rien de reconnaissance à l’ombre de ce pauvre Mitty
auquel je dus quelques heures charmées? Je fus ravi, touché par ce
_Leuwen_ primitif et imparfait que je tenais de lui; je ne relirai pas
désormais la critiquable leçon qui fut son œuvre. Ce m’est une raison
pour adresser quelques mots aimables d’adieu à ce premier texte, et à
qui le publia.
* * * * *
A peine je viens d’écrire (un peu plus haut) ces noms de vaudeville et
d’opérette, je pressens le lecteur choqué. Il n’aime pas sans doute le
mélange des castes littéraires; Stendhal loué par Taine et par
Nietzsche, Stendhal presque philosophe, étonne d’être mis si près de
simples hommes d’esprit. Mais la vérité et la vie sont désordre; les
filiations et les parentés qui ne sont pas surprenantes ne sont pas
réelles...
Je crois donc voir un certain chemin qui de Stendhal par Mérimée, par le
Musset de _Fantasio_, mène peut-être vers les théâtres mineurs du Second
Empire, vers les princes et les conspirateurs des Meilhac et Halévy?--Et
ce fil capricieux viendrait d’assez loin. (Mais sur la sphère de
l’esprit tout vient de tout et va partout.)
Stendhal, amateur d’opéra-buffa, devait raffoler des petits romans de
Voltaire, merveilles à jamais de promptitude, d’activité et de terrible
fantaisie. Dans ces œuvres prestes et cruelles, où la satire, l’opéra,
le ballet, le pamphlet, l’idéologie, se combinent à la faveur d’un
mouvement infernal, fables qui firent les scandaleuses délices de la fin
du règne de Louis XV, un esprit sans inertie ne peut-il considérer les
élégantes aïeules des opérettes qui amusèrent sans pitié les derniers
jours du règne de Napoléon III?--Je ne relis la _Princesse de Babylone_,
_Zadig_, _Babouk_, _Candide_, sans croire entendre je ne sais quelle
musique mille fois plus spirituelle, plus critique et plus diabolique
que celle d’Offenbach et de ses pareils...
En somme, j’ose penser que _Ranuce-Ernest_ aurait pu régner aux
Variétés, et le docteur _Dupoirrier_ exercer au Palais-Royal.
* * * * *
Beyle tenait heureusement du siècle où il naquit l’inestimable don de la
vivacité. La prépotence pesante et l’ennui n’eurent jamais de plus
prompt adversaire. Classiques et Romantiques, entre lesquels il se mut
et étincela, irritaient sa verve précise. On l’eût amusé (mais flatté
dans le fond) de lui faire entrevoir, au travers d’une carafe magique,
tout son avenir doctoral. Il eût vu dans l’eau enchantée ses formules
devenir thèses, ses manies se faire préceptes, ses boutades se
développer en théories, des doctrines sortir de lui, des commentaires
infinis déduits de ses brèves maximes. Ses motifs favoris, _Napoléon_,
_l’amour_, _l’énergie_, _le bonheur_, ont engendré des volumes
d’exégèses. Des philosophes s’y sont mis. L’érudition a pointé ses yeux
grossissants sur les moindres points de sa vie, sur ses griffonnages,
sur les factures de ses fournisseurs. Une sorte d’idolâtrie naïve et
naïvement mystérieuse vénère le nom et les reliques de ce briseur
d’idoles. Suivant l’usage, ce qu’il avait de bizarreries a excité
l’imitation. Tout le contraire de lui-même, de sa liberté, de son
caprice, de son goût de l’opposition est né de lui. Il y a beaucoup
d’imprévu dans l’opération de la gloire. La gloire est toujours
mystique, même la gloire des athées.
_Au diable ce Stendhal!_ dit parfois l’esprit de Stendhal reparu dans
quelque lecteur non conformiste.
* * * * *
Victime de son père, victime de gens de bien et de gens sérieux qui
l’enchaînent ou qui l’ennuient,--esclave assez peu esclave de ces
pesants travailleurs du Conseil d’État, les piliers de l’Empire,
consulteurs, rapporteurs qui devaient fournir sans relâche à la fièvre
du maître, aux besoins d’une France immense et d’une situation
perpétuellement critique, leur aliment de réponses, de règlements de
détail, de chiffres, de décisions et de précisions, il avait connu de
très près, noté, percé, raillé les sottises et les vertus des hommes en
place; observé quelquefois leur vénalité, toujours leur soif de
l’avancement, leurs calculs profonds et puérils, leur futilité
méticuleuse, leur goût des phrases et de l’importance, les embarras
qu’ils se faisaient et qu’ils faisaient; leur courage incroyable devant
ces montagnes de dossiers, ces colonnes de nombres qui écrasent l’âme
sans enrichir l’intellect, écritures infinies qui donnent au pouvoir
l’illusion d’exister, de savoir, de prévoir et d’agir... Beyle oppose
toujours quelque jeune homme pur et quelque homme d’esprit à ces
monstres de besogne, de niaiserie, de cupidité, de sécheresse,
d’hypocrisie ou d’envie, dont il a peint tant de fois les visages, les
caractères et les actes. Il concevait par ses dégoûts, il s’assurait par
soi-même que la véritable valeur peut être séparée des vanités, des
paperasses, des mensonges, de la solennité, de l’automatisme. Il avait
remarqué que ces hommes importants, si nécessairement associés à la
bonne marche des affaires, sont nuls et muets devant l’imprévu. Un État
qui n’a pas quelques improvisateurs en réserve est un État sans nerfs.
Tout ce qui marche vite le menace. Ce qui tombe des nues l’anéantit.
On lit aisément dans Beyle qu’il eût aimé de traiter de grandes affaires
en se jouant. Il crée amoureusement des hommes aux jugements nets et
brefs, aux ripostes instantanées _du même ordre de durée_ que
les événements, aussi brusques, aussi surprenantes que les
surprises,--ministres ou banquiers qui mènent, tranchent, traversent les
circonstances, combinent le plaisant au profond, dosent finesse et
pertinence, et dont on sent bien qu’il les habite, qu’il intrigue ou
qu’il gouverne à la légère sous leurs masques, et que d’ailleurs il se
venge en les créant de ne pas être ce qu’ils sont. Tout écrivain se
récompense comme il peut de quelque injure du sort.
Chez bien des hommes de valeur, cette valeur dépend de la variété des
personnages dont ils se sentent capables. Henri Beyle, capable d’un bon
préfet du type 1810, n’en était pas moins un diable d’homme toujours
déchaîné contre ce qu’il y a de plus respectable. Ce sceptique croyait à
l’amour. Cette mauvaise tête est patriote. Ce notateur abstrait
s’intéresse à la peinture (ou s’efforce, ou fait semblant de s’y
intéresser). Il a des prétentions au positif, et il se fait une mystique
de la passion.
Peut-être l’accroissement de la conscience de soi, l’observation
constante de soi-même conduisent-elles à se trouver, à se rendre
divers?--L’esprit se multiplie entre ses possibles, se détache à chaque
instant de ce qu’il vient d’être, reçoit ce qu’il vient de dire, vole à
l’opposite, se réplique et attend l’effet. Je trouve à Stendhal le
mouvement, le feu, les réflexes rapides, le ton rebondissant, l’honnête
cynisme des Diderot et des Beaumarchais, ces comédiens admirables. Se
connaître n’est que se prévoir; se prévoir aboutit à jouer un rôle. La
conscience de Beyle est un théâtre, et il y a beaucoup de l’acteur dans
cet auteur. Son œuvre est pleine de mots qui visent la salle. Ses
préfaces parlent au public devant le rideau, clignent de l’œil, font au
lecteur des signes d’intelligence, le veulent convaincre qu’il est le
moins niais dans l’auditoire, qu’il est dans le secret de la farce, que
lui seul sent le fin du fin. «_Il n’y a que vous et moi_», disent-elles.
Ceci a fait merveille pour la fortune posthume de Stendhal. Il rend son
lecteur fier de l’être.
* * * * *
Beyle ne peut se tenir d’animer directement ses ouvrages. Il brûle
d’être soi-même en scène, d’y rentrer à tout coup; il prodigue la fausse
confidence, les apartés, le monologue. Il agite en personne ses
fantoches, dont il se compose une troupe sociale fort complète, où les
emplois sont définis comme dans l’ancien théâtre. Il se fait des amants,
des barbons, des prélats, des diplomates, des savants, des républicains,
des militaires de l’ex-Garde. Ces types sont plus convenus que ceux de
Balzac; et donc, plus dessinés. Il en voit les idées plus que la pensée,
les sentiments plus que les ressorts et que la fonction dans le monde.
Pour lui, Napoléon (par exemple) est un _héros_; il est un modèle
d’énergie, d’imagination, de volonté, une grande âme pourvue d’un
intellect prodigieusement net, un amant de la grandeur idéale, qui aime
la puissance et la gloire d’une amour passionnée à la Stendhal. Mais
Balzac voit l’organisateur et l’Empire, le Code Civil, la Révolution
accomplie, consolidée, maîtrisée, la Société rétablie, la légende sortir
de l’histoire, et, par la vertu populaire du mythe, envahir le domaine
politique.
Beyle aperçoit de Napoléon ses traits antiques, son aspect italien, ses
caractères si fortement marqués où il retrouve Rome et Florence, le
César et le Condottier. Balzac considère surtout l’Empereur des
Français.
On voit que le parallèle de Balzac et de Stendhal, si l’on prenait
quelque intérêt à cet exercice, pourrait se concevoir et se poursuivre
assez raisonnablement. Ils opèrent l’un et l’autre sur la même époque et
la même substance sociale. Ce sont deux observateurs imaginatifs du même
objet...
* * * * *
Tous les personnages de Stendhal ont ce vice ou cette vertu commune:
qu’ils ne peuvent, en toute occasion, qu’ils ne manifestent, chacun
suivant sa figure ou selon son état, quelque _antipathie_ ou quelque
_sympathie_ de leur premier moteur.
L’artiste, quelquefois, semble chérir ses bêtes noires. On aime sans le
savoir ce que l’on tourmente avec plaisir. Il les charge et les marque,
et les perce, ou les déchire avec délices. Il y revient, il prend un
goût infini à se moquer de leur bêtise, de leurs bassesses, de leurs
calculs. Personne qui ne soit chez lui plus ou moins raillé; nul qui ne
trompe ou ne soit trompé; ou les deux à la fois, ce qui est le cas
ordinaire. Même ses préférés sont des victimes de leur cœur tendre, et
les dupes du Beau.
On ne voit pas nettement pourquoi Stendhal ne s’est pas donné au
théâtre, auquel tout le destinait. On peut rêver sur ce vide, si l’on a
ce loisir. L’époque, sans doute, n’était pas encore celle où drames et
comédies par Henri Beyle eussent eu chance de plaire.
Mais lui, auteur qui est un acteur intime, il se dresse une scène dans
son esprit,--ou dans son âme, ou dans son cerveau,--(le mot importe peu,
il ne s’agit que de désigner cette sorte de lieu-temps où se passe ce
que chacun est seul à voir,--où ce que l’on y voit est peu distinct de
ce qu’on veut et que l’on fait).
Sur ce tréteau privé, il donne sans relâche le spectacle de Soi-Même; il
se fait de sa vie, de sa carrière, de ses amours, de ses ambitions très
diverses, une pièce perpétuelle; joue ses gestes, articule ses
répliques, ses réponses à ses impulsions, à ses naïvetés, à ses
«fiascos» de divers genres.
Entre les personnages de cette moralité toujours en acte, indéfiniment
représentée, ranimée incessamment par les circonstances, paraissent
quelques êtres allégoriques, ou entités familières: _le Beau Idéal_, _le
Bonheur_, _la Logique_, _l’Argent_, _le Style Noble_... L’ombre de
Bonaparte, la silhouette du Jésuite, le fantoche du _plus fripon des
Kings_, etc., viennent à tour de rôle se faire acclamer ou siffler sur
le théâtre.
Il y a même une certaine _musique_ de ce mimodrame. On entend
quelquefois éclater dans le texte, comme des thèmes tout personnels,
certaines locutions, presque des interjections, qui n’ont qu’une valeur
de _signaux nerveux_, qui sonnent le ralliement de l’énergie, la
résurrection du _plus cher souvenir_, le réveil de la volonté d’être
encore ce que l’on fut, et de souhaiter ce que l’on souhaita...
Ce sont des formules brusques et brèves qui rompent les chaînes de
l’instant, ébranlent un jour morne, et surgissent de l’être comme des
rappels aux armes; comme si, au milieu de circonstances médiocres ou
assommantes, contre l’excès d’ennui ou de mélancolie, contre la
sensation d’une condition mesquine et de malheur, retentissait le timbre
tout-puissant de la valeur personnelle, le cri d’alerte de l’_unique
soi-même_, et presque le son clair de la trompette dont le coup de
langue jadis saisissait et redressait le jeune dragon assoupi sur sa
bête, quand la recrue de son régiment s’en allait à travers les Alpes
rejoindre l’armée de réserve de l’an VIII[2].
[2] Stendhal fut dragon et non pas hussard. D’ailleurs quand il a
passé les Alpes, il n’était pas encore incorporé. (Remarque de M.
Arbelet.)
Le thème de l’égoïsme égotiste sonne ainsi sous sa plume: ALORS COMME
ALORS!...
Autre thème: celui des _Filets trop haut_.
L’orgueil les tend si haut que rien de réel jamais ne s’y vient prendre.
La vanité tient le tramail dans les bas-fonds et pêche çà et là toujours
quelque avantage sensible.
Ces questions d’orgueil et de vanité sont essentielles quand il s’agit
d’un homme qui se produit au public; elles se mêlent curieusement au
talent, l’excitent et même l’engendrent, le dépravent, ou l’orientent
continuellement. Il faut donc s’y arrêter un moment à l’occasion de
Stendhal et en faire quelque réflexion. Les quantités comparées de
vanité ou d’orgueil qui sont impliquées dans une œuvre sont des
_grandeurs caractéristiques_ que les chimistes de la critique ne doivent
cesser de rechercher. Elles ne sont jamais nulles.
* * * * *
Le moins sot des auteurs illustres, tourmenté toutefois du désir d’être
lu et d’émouvoir éternellement, Stendhal, malgré tant d’esprit qu’il
avait, malgré tant de plaisir qu’il trouvait à se surprendre, à se
reprendre, à se réveiller de ses ridicules, à se railler (comme on se
pince pour se ressaisir et se concevoir), n’a pas laissé d’être partagé
entre sa grande envie de plaire et d’entrer dans la gloire, et la manie
ou la volupté d’être soi-même, à soi-même, et selon soi seul, qui s’y
oppose. Il sentait dans sa chair secrète l’éperon de la vanité
littéraire; mais il y sentait, un peu plus avant, l’étroite et bizarre
morsure de l’orgueil absolu qui ne veut dépendre que de soi.
Nos talents nous pressent de s’employer; la formation vive et incessante
des idées enfante une étrange impatience de les produire. L’œuvre future
fermente dans son auteur futur. Mais cette fureur veut vendre notre âme
aux autres; mais cette puissance, quand enfin elle s’épanche et se donne
carrière, nous conduit presque toujours loin de nous-mêmes; elle
entraîne notre Moi où il ne comptait pas aller. Elle l’engage dans un
monde d’exhibitions, de comparaisons, d’évaluations réciproques, où il
devient en quelque sorte, pour soi-même _un effet de l’effet qu’il
produit sur un grand nombre d’inconnus_... L’homme _connu_ tend à ne
plus être qu’une émanation de ce nombre indistinct d’inconnus,
c’est-à-dire une créature de l’opinion, un monstre absurde et public
auquel le vrai homme peu à peu le cède et se conforme.
Ainsi en est-il de ces bienheureux que leur humilité a fait mettre sur
des autels où l’on voit ces pauvres dorés et ces humbles encensés.
* * * * *
Nous écoutons les tentations de nos puissances aux dépens de ce que nous
avons au cœur de plus précieux peut-être; de ce qui est jaloux,
farouche, incommunicable et qui veut l’être. Cet insulaire naïf et cet
amant de la gloire (qui ne l’est pas moins) s’arrangent enfin comme ils
le peuvent d’une seule et même destinée...
* * * * *
Comment se tirer de cette contrariété de deux instincts capitaux de
l’intelligence?--L’un nous excite à solliciter, à forcer, à séduire les
esprits au hasard. L’autre jalousement nous rappelle à notre solitude et
étrangeté irréductibles. L’un nous pousse à paraître et l’autre nous
anime à être, et à nous confirmer dans l’être. C’est un conflit entre ce
qu’il y a de trop humain dans l’homme, et ce qui n’a rien d’humain et ne
se sent point de semblable. Tout être fort et pur se sent autre chose
encore qu’un homme, et refuse et redoute naïvement de reconnaître en soi
l’un des exemplaires indéfiniment nombreux d’une espèce ou d’un type qui
se répète. Dans toute personne profonde, quelque vertu cachée engendre
incessamment un solitaire. Elles ressentent par instants, au contact ou
au souvenir des autres êtres, une douleur particulière dont la sensation
vive et brusque les perce, et les fait se resserrer aussitôt dans une
île intime indéfinissable. C’est un accès réflexe d’inhumanité,
d’antipathie invincible, qui peut s’avancer jusqu’à la démence, comme il
advint à cet empereur qui souhaitait que toute la race des hommes n’eût
qu’une tête que l’on tranchât d’un coup. Mais chez des êtres de nature
moins brutale et plus intérieure, ce sentiment si énergique, cette
obsession de l’homme par l’homme, peut enfanter des idées et des œuvres.
La victime du mal de n’être pas unique se consume à inventer ce qui la
sépare des autres. Se rendre singulière est sa manie. Et peut-être
n’est-ce pas tant de se placer au-dessus de tous qui la travaille et la
tourmente, que de se mettre tout à l’écart, et comme au delà de toute
comparaison? Les «grands hommes» font sourire certains hommes
«incommensurables».
* * * * *
Peut-être l’immense «péché»,--le péché métaphysique par excellence, que
les théologiens ont nommé du beau nom d’_orgueil_,--a-t-il pour racine
dans l’être cette irritabilité du besoin d’être unique? Mais encore, en
poussant plus avant cette réflexion, en la conduisant un peu trop loin,
sans doute, sur le chemin des sentiments les plus simples,
trouverait-on, au fond de l’orgueil, seulement l’horreur de la mort, car
nous ne connaissons la mort seulement que par les autres qui meurent, et
si nous sommes réellement leur semblable, nous mourrons aussi. Et donc,
cette horreur de la mort développe de ses ténèbres je ne sais quelle
volonté forcenée d’être _non-semblable_, d’être l’indépendance même et
le singulier par excellence, c’est-à-dire d’être un dieu. Refuser d’être
semblable, refuser d’avoir des semblables, refuser l’être à ceux qui
sont apparemment et raisonnablement nos semblables, c’est refuser d’être
mortel, et vouloir aveuglément ne pas être de même essence que ces gens
qui passent et fondent l’un après l’autre autour de nous. Le syllogisme
qui mène Socrate à la mort plus sûrement que la ciguë, l’induction qui
en forme la _majeure_, la déduction qui le conclut, éveillent une
défense et une révolte obscure dont le culte de soi-même est un effet
qui se déduit facilement.
* * * * *
Voilà où se dirige l’égotisme quand on remonte à ce qu’il peut être dans
sa source. J’ai été quelque peu plus loin dans cette recherche qu’il ne
convenait sans doute au sujet de Stendhal; ce que je viens d’écrire
s’adapterait mieux à Nietzsche, et serait en sa place dans la marge
d’_Ecce Homo_ plutôt que dans celle d’Henri Brûlard. Mais le plus
enferme le moins, et l’éclaire. Mais le _moi_ infecté ne fait
qu’exagérer et rendre affreusement sensibles les secrètes dispositions
et les tentations profondes qui ne manquent pas dans le _moi_ à peu près
normal.
Quant à l’égotisme à la Stendhal, il implique une croyance, la croyance
à un _Moi-naturel_ dont la culture, la civilisation et les mœurs sont
ennemies. Ce Moi-naturel nous est connu, et ne peut nous être connu que
par celles de nos réactions que nous jugeons ou imaginons primitives et
véritablement spontanées. Plus ces réactions nous paraissent
indépendantes du milieu social, et des habitudes, ou de l’éducation
qu’il nous a données, plus précieuses et authentiques sont-elles pour
l’Égotiste.
Ce qui me frappe, m’amuse, et même me charme, dans cette volonté de
naturel de l’Égotiste, c’est qu’elle exige et comporte nécessairement
une _convention_. Pour distinguer ce qui est naturel de ce qui est
conventionnel, une convention est indispensable. Comment démêler
autrement ce qui est _nature_ de ce qui est _culture_?--Le naturel est
variable; le spontané a des origines très diverses dans chacun. Croit-on
que même l’amour ne soit pas pénétré de choses apprises, qu’il n’y ait
pas de la tradition jusque dans les fureurs et les émois et les
complications de sentiments et de pensées qu’il peut engendrer?--Si même
je dis que _le naturel est ce qui, dans les dispositions et les
mouvements de quelqu’un, émane directement de l’organisme_, je dis par
là qu’il y a autant de modes d’être naturel qu’il y a de complexions
différentes, c’est-à-dire d’individus, dont chacun trouvera les actes et
les paroles d’un autre fort éloignés de la nature,--_qu’il trouve en
soi_.
* * * * *
Remarque: Être _égotiste_ et utiliser les œuvres d’autrui avec le
sans-gêne que l’on sait, c’est là une combinaison bien faite pour
étonner.
* * * * *
On voit bien d’ailleurs ce qu’il y a de divertissant à proclamer, à
confesser la «nature» et le «naturel» comme une thèse, et dans les
formes d’une théorie.
Ce système séduisant et naïf, qui se rattache à Rousseau, et qui
reparaît aussi souvent que l’état civilisé fait sentir à quelqu’un des
gênes et des lois plus que des avantages, enorgueillit assez ceux qui le
réinventent et ceux qui les suivent. Il est à la fois une manière de
morale intime, une règle de conduite dans le monde, une religion de la
personnalité, un parti pris littéraire et une conséquence de ce
tempérament de comédien-né que je trouve à Stendhal, et à tous ceux qui
se confessent. Rien de plus intéressant, et rien peut-être, de plus
comique; rien de plus excitant, rien de plus ingénu que de prendre le
parti d’être _soi_, ou celui d’être _vrai_. Cette simple et grande
décision n’est pas rare en littérature. Les exemples abondent, car les
attraits sont vifs. Un moyen court d’être _original_,--(superstition
voisine),--et de l’être en se bornant _à être_; l’assurance de trouver
de belles facilités une fois accompli un certain coup d’audace initial;
la licence d’utiliser les moindres incidents d’une vie, les détails
insignifiants qui donnent de la _vérité_; la liberté d’employer le
langage immédiat et de créer des valeurs avec des riens généralement
passés sous silence dans les livres; les charmes certains d’un éclairage
de nos mœurs qui fait nettement paraître ce que l’ombre abolit et couvre
d’ordinaire, voilà de grands avantages.
Le cynisme dans les œuvres signifie généralement un certain point
d’ambition désespérée. Quand on ne sait plus que faire pour étonner et
survivre, on se prostitue, on livre ses _pudenda_, on les offre aux
regards.
Après tout, il doit être assez agréable de se donner à soi-même, et de
donner aux gens, par le seul fait de se déboutonner, la sensation de
découvrir l’Amérique. Tout le monde sait bien ce que l’on verra; mais il
suffit d’ébaucher le geste, tout le monde est ému. C’est la magie de la
littérature.
* * * * *
L’Égotisme littéraire consiste finalement à jouer le rôle de _soi_; à se
faire un peu plus _nature_ que nature; un peu plus soi qu’on ne l’était
quelques instants avant d’en avoir eu l’idée. Donnant à ses impulsions
ou impressions un _suppôt_ conscient qui, à force de différer, de
s’attendre à soi-même, et surtout de _prendre des notes_, se dessine de
plus en plus, et se _perfectionne_ d’œuvre en œuvre _selon le progrès
même de l’art de l’écrivain_, on se substitue un personnage d’invention
que l’on arrive insensiblement à prendre pour modèle. Il ne faut jamais
oublier que dans l’observation que nous faisons de nous, il entre
infiniment d’arbitraire...
* * * * *
Je ne serais point étonné que Stendhal se soit fortifié dans l’égotisme
par la fréquentation de quelques-uns de ces Anglais délibérément
originaux qui se voyaient alors en Italie, très occupés d’être
excentriques, ayant les grands moyens de l’être,--le physique, l’ennui,
la froide fantaisie, les guinées, l’insolence essentielle, le prestige
de leur nation qu’ils faisaient profession de scandaliser, sachant bien
qu’elle ne hait pas d’être choquée. L’effet sur lui de ces milords put
être assez excitant. Songez à ce qu’il a le plus haï en ce monde, à la
petitesse, à l’économie, à l’absence de tout caprice, aux habitudes
sottes ou sordides, à toutes les vertus anti-passionnelles,--(terreur de
l’opinion, terreur de la dépense, terreur d’aimer ce que l’on
aime),--qu’il avait observées de près, subies, blasphémées dans son
enfance, qui lui avaient rendu Grenoble et toute la province française
odieuses. Il abhorre les traditions, la petite ville, la vanité locale,
la médiocrité infligée. Quand il y pense, il se hérisse, et se fait
insulaire de l’île MOI.
On n’avait pas encore inventé cette tardive amour des petites patries,
des clochers et des choses mortes qui s’est curieusement combinée de nos
jours avec un excès de nouveautés. Le culte des localités et des
ancêtres n’était point encore restitué, car les chemins de fer et les
effets désordonnés de l’économie moderne n’avaient point encore fait
sentir à quelques-uns le besoin plus ou moins profond de racines plus ou
moins réelles, et la nostalgie d’un état quasi végétal que ceux qui
l’ont subi n’ont pas toujours excessivement goûté.
* * * * *
Stendhal est un des hommes que leurs impressions d’enfance ont le plus
clairement formés, armés, définitivement marqués. Il jugera toute sa vie
selon les souvenirs du jeune Beyle, et ses jugements seront
immédiatement fondés sur eux. Son père, sa tante Séraphie, ses
grands-parents, le fantôme délicieux de sa mère, ses premiers amis, ses
maîtres ne cessent point de lui servir de types, étalons de sensibilité,
de méchanceté, de sottise ou d’ennui. Il leur rapporte tous les êtres
qu’il rencontre par la suite. Il entre dans la maturité pourvu de tout
un jeu de caractères.
* * * * *
Un jour anniversaire de sa naissance, Henri Brûlard déboutonne son
pantalon. C’est pour écrire dans la ceinture: _Je viens d’avoir la
cinquantaine._
Tout amateur de Brûlard a perdu quelques minutes à rêver sur cette
confidence. A quoi peut-elle bien répondre?--A quoi vise cet acte peu
commun? A quoi rime l’acte second de le noter?--Beyle a-t-il
véritablement passé cette écriture sur un registre si personnel?--Que
s’il a purement inventé ce petit acte, à quelle fin s’adresse cette
bizarre invention?--Quel lecteur à venir pense-t-il devoir être affecté
par elle?--Voulait-il «faire vivant et singulier», ou accuser la
sincérité de son journal par l’intimité presque indécente de ce détail?
_Hypotheses non fingo..._
* * * * *
Mais à quoi riment aussi ces caprices linguistiques, ces notations si
nombreuses où s’insèrent des mots anglais ou italiens de peu de mystère?
Pourquoi écrire:--Lettre _of the author of the_ Cenci?--Ou bien c’est à
_forthy_ (sic) _seven_ que Dominique..., etc.
D’autres fois, il opère d’innocentes permutations de syllabes,--les
_trespres_, la _ligionre_...
J’espère de tout mon cœur qu’il ne se flattait pas d’abuser par là les
curieux.
Je ne vois dans ces habitudes qu’une comédie de cryptographie. Il fait
semblant d’écrire en chiffre, à peu près comme un acteur fait semblant
de manger ou de boire; et peut-être le fait-il pour se donner la
sensation d’être de connivence avec soi-même,--_d’être un peu plus
intime avec soi-même que ne l’est avec soi-même le commun des MOI_.
Peut-être songeait-il vaguement que le langage natal, celui de la parole
intérieure, lui pourrait insidieusement suggérer, par le détour de
l’expression, quelque manière de sentir qui ne fût absolument sienne et
indépendante de sa nation? Le Moi libre habite Cosmopolis et pense en
toutes les langues.
Il est vrai que tout homme jalousement et puissamment personnel se forge
un langage secret. Il se passe dans une tête ce qui se passe dans une
famille, ou dans une très petite société fermée, comme un couple d’amis
ou d’amants. Toute complicité se scelle aussitôt par l’institution d’un
vocabulaire réservé. Toute entente privée s’organise aux dépens des
conventions publiques. Stendhal conspire avec Stendhal sous des noms
variés--(129 pseudonymes comptés par Léautaud),--parfois contre
Stendhal, toujours contre les sots, les importants et les insensibles.
Stendhal, inventeur du _happy few_, me fait songer par ce goût si marqué
pour le secret dans les opinions et pour les petits cercles de mêmes
sympathies et antipathies, à cette génération spontanée de groupes très
étroits, très fervents, et justement excessifs, d’où sortirent toutes
les nouveautés et les idées qui ont transformé deux ou trois fois notre
littérature et nos arts depuis cinquante ou soixante ans. Il est, en un
certain sens, l’ancêtre de cet «ésotérisme» qui se trouve à l’origine du
Naturalisme, du Parnasse et du Symbolisme. L’expérience a fait voir que
les _chapelles_ ont du bon. Le «grand public» a droit aux produits
réguliers et éprouvés de l’industrie. Mais le renouvellement de
l’industrie exige de nombreux essais, d’audacieuses recherches qui ne se
peuvent instituer qu’aux laboratoires, et les seuls laboratoires
permettent de réaliser les températures très élevées, les réactions
rarissimes, les degrés d’enthousiasmes, les analyses extrêmes sans quoi
la science ni les arts n’auraient qu’un avenir trop prévu.
* * * * *
Les quelques traits de Beyle que je viens de rappeler sont assez
précieux étant peu explicables. Ils dépendent sans doute de théories et
de manies. J’y crois distinguer un certain calcul, une spéculation sur
le lecteur futur, une intention sensible de séduire par le négligé et
l’impromptu apparent,--lesquels impliquent et insinuent _le seul à seul_
dans les rapports de l’auteur et de l’inconnu à séduire.
Idéologue à sa façon, Stendhal aimait les préceptes et les principes. Il
se faisait des axiomes de conduite et d’esthétique; il prétendait au
raisonnement. Il n’est pas impossible qu’il ait assez raisonné ce qui
nous semble assez peu raisonnable.
Quant aux manies, elles se voient. Mais qu’est-ce qu’une manie?
* * * * *
Ce qui frappe le plus dans une page de Stendhal, ce qui sur-le-champ le
dénonce, attache ou irrite l’esprit,--c’est le _Ton_. Il possède, et
d’ailleurs affecte, le ton le plus individuel qu’il soit en littérature.
Ce ton est si marqué, il fait l’homme si présent qu’il excuse aux yeux
des stendhaliens: 1º les négligences, la volonté de négligence, le
mépris de toutes les qualités formelles du style; 2º divers pillages et
quantité de plagiats. En toutes matières criminelles, l’essentiel pour
l’accusé est de se rendre infiniment plus intéressant que ses victimes.
Que nous font les victimes de Beyle?--Des biens mornes d’autrui, il
refait des ouvrages qui se lisent, parce qu’il s’y mêle un certain
_ton_.
* * * * *
Et de quoi ce ton est-il fait?--Je l’ai peut-être déjà dit: Être vif à
tous risques; écrire comme on parle quand on est homme d’esprit, avec
des allusions même obscures, des coupures brusques, des bonds et des
parenthèses; écrire presque comme on se parle; tenir l’allure d’une
conversation libre et gaie; pousser parfois jusqu’au monologue tout nu;
toujours et partout, fuir le style poétique, et faire sentir qu’on le
fuit, qu’on déjoue la phrase _per se_, qui, par le rythme et l’étendue,
sonnerait trop pur et trop beau, atteindrait ce genre soutenu que
Stendhal raille et déteste, où il ne voit qu’affectation, attitude,
arrière-pensées non désintéressées.
Mais c’est une loi de la nature que l’on ne se défende d’une affectation
que par une autre.
Ce dessein, ces interdictions qu’il se prescrit se résument à faire
entendre une voix réelle; sa prétention à lui le conduit à vouloir
accumuler dans une œuvre tous les symptômes les plus expressifs de la
_sincérité_. Son invention en matière de style fut sans doute d’oser
écrire selon son _caractère_ qu’il connaissait, et même--qu’il _imitait_
à merveille.
Je ne hais pas ce ton qu’il s’était fait. Il m’enchante parfois, il
m’amuse toujours; mais au contraire de l’intention de l’auteur, par
l’effet de comédie que tant de sincérité et quelque peu trop de _vie_ me
produisent inévitablement. Je m’accuse de trouver ses intonations trois
ou quatre fois trop sincères; je perçois le projet d’être soi, d’être
vrai jusqu’au faux. Le vrai que l’on favorise se change par là
insensiblement sous la plume dans le vrai qui est fait pour paraître
vrai. Vérité et volonté de vérité forment ensemble un instable mélange
où fermente une contradiction et d’où ne manque jamais de sortir une
production falsifiée.
Comment ne pas choisir le meilleur, dans ce _vrai_ sur quoi l’on opère?
Comment ne pas souligner, arrondir, colorer, chercher à faire plus net,
plus fort, plus troublant, plus intime, plus brutal que le modèle? _En
littérature, le vrai n’est pas concevable._ Tantôt par la simplicité,
tantôt par la bizarrerie, tantôt par la précision trop poussée, tantôt
par la négligence, tantôt par l’aveu de choses plus ou moins honteuses,
mais toujours _choisies_,--aussi bien choisies que possible,--toujours,
et par tous moyens, qu’il s’agisse de Pascal, de Diderot, de Rousseau ou
de Beyle, et que la nudité qu’on nous exhibe soit d’un pécheur, d’un
cynique, d’un moraliste ou d’un libertin, elle est inévitablement
éclairée, colorée et fardée selon toutes les règles du théâtre mental.
Nous savons bien qu’on ne se dévoile que pour quelque effet. Un grand
saint le savait qui se dévêtit sur la place. Tout ce qui est contre
l’usage est contre nature, implique l’effort, la conscience de l’effort,
l’intention, et donc l’artifice. Une femme qui se met nue, c’est comme
si elle entrait en scène.
Il y a donc deux manières de falsifier: l’une par le travail
_d’embellir_; l’autre, par l’application à _faire vrai_.
Ce dernier cas est peut-être celui qui révèle la plus pressante
prétention. Il marque aussi un certain désespoir d’exciter l’intérêt
public par les moyens purement littéraires. L’érotisme n’est jamais loin
des véridiques.
D’ailleurs, les auteurs de Confessions ou de Souvenirs ou de Journaux
intimes sont invariablement les dupes de leur espoir de choquer; et
nous, dupes de ces dupes. Ce n’est jamais soi-même que l’on veut exhiber
tel quel; on sait bien qu’une personne réelle n’a pas grand’chose à nous
apprendre sur ce qu’elle est. On écrit donc les aveux de quelque autre
plus remarquable, plus pur, plus noir, plus vif, plus sensible, et même
plus _soi_ qu’il n’est permis, car le soi a des degrés. Qui se confesse
ment, et fuit le véritable vrai lequel est nul, ou informe, et en
général, indistinct. Mais la confidence toujours songe à la gloire, au
scandale, à l’excuse, à la propagande.
Beyle jouait en soi une douzaine de personnages, le dandy, l’homme
raisonneur et froid, l’amateur de beaux-arts, le soldat de 1812, l’amant
de l’amour, le politique et l’historien. Il se donne à soi-même une
centaine de pseudonymes, moins pour se dissimuler que pour se sentir
vivre à plusieurs exemplaires. Il transporte dans sa valise, comme un
acteur en tournée ses perruques, ses barbes et ses hardes, son _Bombet_,
son _Brûlard_, son _Dominique_, son marchand de fers... Dans les
_Mémoires d’un Touriste_, grimé en commerçant aisé qui voyage pour ses
affaires, il parle comme on parle dans les voitures publiques, fait
l’économiste, expose ses vues administratives, critique et refait le
projet du tracé des futurs chemins de fer. Il s’amuse à se faire peur de
l’espionnage de la police, soupçonne les postes, use de chiffres et de
signes d’une transparence qui serait comique si ses craintes n’étaient
fictives et souhaitées. Il se peuplait l’existence de son mieux; et
quelques feintes inquiétudes l’aidaient à se sentir vivre. Parfois son
goût excessif des mimiques du mystère et des apparences du secret fait
vaguement songer à Polichinelle...
* * * * *
Ce tempérament qui engendrait un scénario perpétuel lui faisait en
retour considérer toutes choses humaines sous l’aspect de la comédie.
Suprêmement sensible à l’hypocrisie, il flaire à cent lieues, dans
l’espace social, la simulation et la dissimulation. Sa foi dans le
mensonge universel était ferme et presque constitutionnelle. Il est allé
jusqu’à rechercher et à définir ce qu’il est impossible à un homme de
feindre (le courage personnel et le plaisir absolu).
Cet être si «conscient» attache un prix infini au «naturel». Cet artiste
du dédoublement ne fait que peindre sans relâche des types délicieux de
simplicité, des Fabrice, des Lucien, des personnes pures encore, braves,
jeunes et neuves, saisies au moment qu’elles entrent dans le monde, et
se meuvent d’abord ingénument au milieu d’une charade combinée.
Lui-même se feignait, se donnait sa sincérité. Qu’est-ce donc qu’être
sincère?--Presque point de difficulté, s’il s’agit des rapports des
individus avec les individus; mais de soi à soi-même?--Comme je
l’ai dit ici et redit, à peine la «volonté» s’en mêle, ce
_vouloir-être-sincère-avec-soi_ est un principe inévitable de
falsification.
La sincérité extérieure est l’accord des deux faces de l’homme, l’une
visible, l’autre déduite ou probable. Mais pour donner un sens à la
notion de sincérité intime, il faut qu’une sorte d’opération, de
division du sujet, introduise je ne sais quel observateur absolu de nos
états récents presque naissants... Or cet observateur a pour fonction de
_nous_ apprendre que la pensée qui vient d’être, est ou non conforme à
une certaine idée constante que nous avons de nous, ou devons en avoir.
Cette analyse grossière suffit à rendre explicites quelques-unes des
conventions qui interviennent dans l’illusion de la sincérité. Ce n’est
pas tout: ces conventions elles-mêmes sont nécessairement empruntées au
monde extérieur,--par exemple, à la morale apprise--(se juger, se blâmer
est une comédie).
Comédie et convention consistent dans une certaine substitution de _ce
que l’on sait à ce que l’on est_,--et l’on ne sait pas ce que l’on est.
En somme, la sincérité propre de Stendhal,--comme toutes les sincérités
volontaires sans exception,--se confondait avec une comédie de sincérité
qu’il se jouait. Être sincère revient à ignorer ou à classer _hors
cadres_ l’observateur, juge de la partie. Stendhal mesurait par là et
par son cœur la feintise des autres, et se trouvait en quelque sorte
infiniment _sensibilisé_ à l’égard de la «vérité» de second plan que
l’on peut attribuer à toute personne; et que toute personne offrirait à
un témoin suffisamment reculé dans sa conscience réfléchie.
Presque tout ce qu’il entendait lui sonnait mensonge à l’oreille. Il
traduisait les gens à livre ouvert, ou se figurait les traduire.
* * * * *
L’époque était éminemment favorable à ce genre d’activité
intellectuelle.
Jamais conjonctures plus propices à toutes les mascarades sociales. Dix
régimes en cinquante ans. On avait vécu comme on avait pu sous des
gouvernements de vie courte et rude, tous anxieux de sonder les cœurs,
aucun ennemi de la fraude. On avait assisté aux mues et aux reprises
fort brusques des personnages les plus graves, aux vives substitutions
de cocardes, à la fantasmagorie de la puissance, aux sorties et aux
rentrées de la légitimité, de la liberté, des aigles, de Dieu même; à
l’étonnant spectacle d’hommes égarés entre leurs serments, disputés par
leurs souvenirs, leurs passions, leurs intérêts, leurs rancunes, leurs
pronostics... Quelques-uns se sentaient confusément sur la tête tout un
échafaud de coiffures, une perruque, une calotte, un bonnet rouge, un
chapeau à plume tricolore, un chapeau à cornes, un chapeau bourgeois.
Parfois surpris, parfois justifiés par l’événement; et tantôt, par le
rapatriement des lys, tantôt par le retour de flamme de 1815, tantôt par
la duperie de 1830, toujours suspendus à l’instant, presque dressés à se
changer du soir au matin de proscripteurs en proscrits, de suspects en
magistrats, de ministres en fugitifs, ils vivaient une farce plus ou
moins dangereuse, et finissaient pour la plupart, dans tous les partis
et sous tous les visages, par ne plus croire qu’à l’argent. Ce caractère
_positif_ s’accusa sous Louis-Philippe, où l’on vit enfin
l’enrichissement se proposer sans vergogne et sans fard comme suprême
leçon, vérité dernière, moralité définitive d’un demi-siècle
d’expériences politiques et sociales. Sur les ruines des régimes,
Stendhal vit s’établir le monde nouveau. Il put observer les débuts du
règne de la parole et des affaires. Le système parlementaire
s’essayait,--système essentiellement dramatique, étroitement soumis aux
lois du théâtre, tout en apostrophes, en répliques, en brusques
retournements des esprits; système fondé sur le verbe, sur l’événement
émotif, sur les effets de séance et les idoles de la scène. Les partis
se formaient. On assistait à l’avènement monstrueux des valeurs
statistiques, des _opinions_, des moyennes, des majorités confuses et
fluctuantes, pour le maniement desquelles se créait aussitôt l’art de
vicier, d’infecter ces sources déjà impures du pouvoir, et d’en
interpréter les oracles inconscients; règne des mythes abstraits et
leurs combats, apparitions, agitations de spectres noirs, de spectres
rouges, projetés, évoqués, apprivoisés par d’habiles montreurs...
Le même temps connut l’entrée retentissante, dans l’espace politique, de
la finance et de la publicité combinées. L’ère des grandes affaires
était venue. L’heure sonnait d’entreprendre la vaste transformation du
monde par l’industrie. Mais toutes les sciences ensemble n’y eussent
point réussi sans la puissance de la parole. L’éloquence commerciale fit
naître de toutes parts des vocations innombrables de «gogos». Les
campagnes d’émissions, les prospectus, les réclames irrésistibles
multipliant leurs prestiges grossiers, tous les biens se mobilisent à
l’appel des faiseurs et des Sociétés. La crédulité publique se développe
au delà de toute espérance.
Jusque dans les Lettres, une sorte de révolution intervenue instruit les
Muses aux mœurs, aux violences, au charlatanisme des luttes électorales.
Il se forme des factions dans la poésie, qui prennent les façons rudes
et âpres des partis politiques. On rédige des manifestes. La première
d’_Hernani_ est une vraie «réunion publique» avec partisans et
adversaires organisés, les places et les rôles marqués d’avance.
* * * * *
Tout ceci ne favorisait point la franchise générale. Tout le monde qui
comptait mentait, exagérait, figurait. Pouvait-il en être autrement?
C’était un temps où tous les hauts postes étaient habités de
«caméléons»; surmontés de fines «girouettes».
On avait entendu les bouches les plus augustes mentir dans les occasions
les plus sacrées. Qui sur l’épée, qui sur l’Évangile, qui sur la Charte,
tous se trouvaient contraints tour à tour de sacrifier solennellement au
mensonge. Les promesses de paix, de liberté, de pardon; les assurances
des Alliés, mensonges. Les bulletins de la Grande Armée, les
proclamations des autorités successives, les journaux de toutes couleurs
avaient menti, mentaient, devaient mentir. On mentait à la tribune, dans
la chaire, à la Bourse, à l’Institut; même la philosophie mentait, même
les arts, même le style!--Chateaubriand et le style poétique mentent.
Monsieur Victor Hugo et ses amis défigurent, dilatent le vrai à chaque
mot...
Ce petit tableau des fonctions du mensonge entre 1800 et 1840 pourrait
être constitué par un lecteur patient au moyen de phrases exclusivement
découpées dans les œuvres, les lettres, les journaux et notes de
_Dominique_.
* * * * *
Ses soupçons, ses mépris ne se bornent pas à noter de charlatanisme
toute la politique et presque toute la littérature de son temps. Les
savants quelquefois ne sont pas épargnés. Il conte, je ne sais où,
l’histoire vraisemblable de deux compères érudits. Ces hommes habiles
conviennent de répandre qu’ils connaissent quelqu’une de ces langues
impénétrables qu’il est plus aisé d’enseigner que d’entendre, étrusque
ou mexicain préhistorique. Le pouvoir, trop heureux de paraître honorer
les Sciences et favoriser des talents qui ne lui donnent nul souci, les
comble de rubans, de pensions et de chaires.
Beyle avait gardé toutefois une révérence assez remarquable aux
mathématiques. Il avait quelque peu préparé Polytechnique et apprécié
les beautés de l’équation du second degré. Il avait espéré que son
algèbre le tirerait de Grenoble. Il s’en tira par d’autres moyens; mais
de sa brève préparation, il retint la précieuse et redoutable habitude
d’esprit qui consiste à tenir pour identiquement nulles les _choses
vagues_, et du reste toutes les valeurs indémontrables qui habitent les
esprits.
Je note, en passant, que l’illustre Lagrange est peut-être le seul de
ses contemporains dont il ne parle jamais que dans les termes les plus
respectueux.
* * * * *
Quant au clergé...
Le clergé, pour Stendhal, est un excitant de prédilection. Tantôt
Stendhal narquois peint un évêque qui se mire, un Narcisse mitré qui
s’essaie à bénir noblement et moelleusement devant une glace de
sacristie; tantôt Stendhal brutal accuse la fourbe ou bafoue la sottise
dans l’ecclésiastique. Voltaire même n’a pas si crûment considéré le
sacerdoce. Il ne s’est pas risqué dans le cœur même du prêtre pour y
chercher ce qu’il aurait déjà trouvé,--le mensonge ou la plus niaise
crédulité, que, l’un ou l’autre, Beyle y découvre toujours. Hormis le
bon Blanès, abbé astrologue, libéral et sorcier, quelque peu hérétique,
on ne voit de prêtre dans Beyle qui ne soit, et puisse ne pas être un
hypocrite, ou un niais[3]. Point d’exception. Point de milieu. On ne
peut concevoir un troisième cas, une combinaison non défavorable, ni
immorale, ni absurde, de l’homme et de l’Ordre.
[3] M. Paul Arbelet me fait observer que l’abbé Chélan, dans le
«Rouge», et l’abbé Pirard doivent se ranger avec Blanès parmi les
prêtres de Stendhal qui ne manquent ni de foi ni d’esprit.
* * * * *
Le problème existe. Il y a un mystère du prêtre aux yeux de
l’indifférent en matière de religion. Le problème existe, précisément
lié à l’existence de ces observateurs extérieurs à la religion.
L’incrédule intelligent tient nécessairement le prêtre pour une énigme,
pour un monstre, mi-homme, mi-ange, dont il s’étonne, dont il sourit,
dont il s’inquiète assez souvent. Il se demande: _Comment peut-on être
prêtre?_
Ce problème délicat et réel de la possibilité du prêtre vaut bien
quelques réflexions.
On ne peut toucher à Stendhal que la question de la sincérité
ne revienne sous quelque forme à l’esprit. Le problème du
prêtre,--c’est-à-dire du croyant professionnel,--n’est qu’un cas
particulier du problème de la croyance. La sincérité ou l’intelligence
du croyant est toujours incertaine aux yeux de l’incroyant; et la
réciproque est parfois vraie. Il est presque inconcevable à l’incrédule
qu’un homme instruit, calmement attentif, capable de s’abstraire de ses
désirs ou de ses craintes imprécises (ou qui ne leur attribue de
signification qu’individuelle, organique et presque morbide), capable
aussi de s’entretenir nettement avec soi-même, et de bien séparer les
domaines et les valeurs, ne rejette pas aux légendes et aux fables tous
ces récits de bizarres événements immémoriaux ou improbables qui sont
essentiels à l’autorité de toute religion, ne s’avise de la fragilité
des preuves et des raisonnements sur quoi les dogmes se fondent, ne
s’étonne jusqu’à la négation, en constatant que des révélations, des
avis d’importance littéralement infinie pour l’homme, lui soient offerts
comme des énigmes dangereuses à la manière du Sphinx, avec de si faibles
garanties et dans des formes si éloignées de celles qu’il a coutume
d’exiger des choses vraies. Rien de plus difficile à attribuer sans
réserves à quelqu’un de pareil à nous. Il n’y a point de doute que la
foi existe; mais on se demande avec quoi elle coexiste dans ceux chez
qui elle existe. Un incrédule y voit une singularité, quoique
contagieuse, estime qu’un croyant d’esprit distingué ou supérieur, un
homme comme Faraday, chef de la secte des Sandemaniens, ou Pasteur,
porte véritablement deux hommes en lui.
La difficulté est plus grave encore quand il s’agit de la continuité de
la foi et de son action permanente. L’incrédule ne consent pas
facilement que la foi sincère puisse coexister avec une conduite non
irréprochable, pas plus qu’il ne conçoit qu’elle se puisse accorder avec
la rigueur et la lucidité de l’esprit. Si donc il observe dans un
croyant des fautes ou des vices, il sera toujours tenté d’en conclure
que la foi de ce pécheur est pure simulation. Le péché du croyant
_tente_ en quelque sorte l’incroyant. C’est là une manière de piège que
la «psychologie» de l’un tend à la psychologie de l’autre.
Stendhal _visse, scrisse e amó_ en plein reflux religieux. Il a vu
paraître le _Génie du christianisme_, et je devine quel effet ce livre
si ennuyeux et d’une si grande portée put produire sur lui.
Chateaubriand inaugure par cet ouvrage le mysticisme romantique et
pittoresque dont les conséquences littéraires et même religieuses se
sont développées jusqu’à nous. Mais Stendhal conserve en lui-même tout
ce qu’il faut pour n’être pas séduit par ce rafraîchissement des beautés
et des vertus d’émotion de la foi et du culte. Il a de fâcheux souvenirs
des pieuses gens dont il vit son enfance ennuyée. Il garde une confiance
remarquable à l’esprit encyclopédiste et n’a peut-être pas perdu les
grands espoirs que l’on avait eus, dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle, de réduire la connaissance de l’homme à un système fini de lois
précises, nettement écrites et logiquement combinables, bâti sur le
modèle de ces belles et pures constructions analytiques par lesquelles
les Clairaut, les d’Alembert, les Lagrange avaient représenté le monde
physique tel qu’on le concevait de leur temps. Il incarne assez bien,
sensualiste abstrait qu’il était, une protestation de l’an 1760 contre
1820 et ses _capucinades_.
D’ailleurs, poète de l’énergie personnelle, admirateur déclaré des actes
fiers et violents de la Convention, adorateur du Bonaparte de la
première manière, tout le passé ne lui imposait que fort peu. Il n’en
voulait retenir que les traits individuels, les caractères des
personnages excessifs et forts de soi seuls. Il avait nécessairement
pour tout ce qui est traditionnel les sentiments de tous ceux qui
souffrent mal que l’on ait pensé, jugé, choisi pour eux.
A des hommes de cette espèce, traditions et religions sont antipathiques
par essence et même odieuses. Ils y voient des puissances fondées sur
l’_imitation_, et cette imitation renforcée au besoin, comme le marque
et le conseille fort bien Pascal, par la _comédie_:
«Suivez la manière par où ils ont commencé; c’est _en faisant tout comme
s’ils croyaient_, en prenant de l’eau bénite», etc.
(Imaginer ici le visage de Beyle lisant cette phrase, si jamais il l’a
lue.)
C’est sans doute qu’en leurs cœurs endurcis, ces hommes-là ne trouvent
point ce qui engage à tous les sacrifices de l’intellect et de
l’amour-propre et qui ordonne le corps à la comédie afin que peu à peu
il façonne l’âme à la vérité. Ils n’ont point de perception intime de
cette _substance des choses que nous devons espérer_, qui, jointe aux
enseignements reçus, aux prescriptions venues du dehors, aux pratiques
régulières, accomplit et édifie la religion dans un homme. Ils ne voient
à l’extrême de la vie qu’un vilain quart d’heure. _Point de lendemain_,
pensent-ils, et la mort ne leur représente qu’une des propriétés
essentielles de la vie: celle de perdre toutes les autres.
On conçoit qu’il existe pour ces esprits ce que j’ai appelé le problème
du prêtre. Stendhal, comme on l’a dit tout à l’heure, le résout
sommairement. Sa structure mentale et les développements qu’elle avait
nécessairement donnés à ses premières impressions, sa vivacité qui
portait ses antipathies à la limite et les exprimait par une formule
trop simple pour être vraie, trop claire pour s’appliquer à des hommes,
lui font commettre fort aisément une grande confusion de méthodes. Il
raisonne sur des prêtres qu’il s’est forgés. Il se met à leur place, il
se sent nécessairement fourbe ou bien faible d’esprit. Comme il ne peut
s’imaginer leur foi, il ne leur donne que de la crédulité. Comme il sait
bien qu’ils ne sont pas tous niaisement crédules, il charge de mensonge,
il inculpe de fraude et de simulation ceux qui ne le sont pas.
Mais c’est une erreur évidente, quoique fort répandue, que de prétendre
résoudre par de purs raisonnements des problèmes dont les éléments ne se
peuvent énumérer ni définir. Il n’y a que des questions de pure algèbre
que l’on peut traiter en soi-même et par la tête seule. C’est à
l’observation de trancher, quand il s’agit de choses réelles. Qu’il soit
possible qu’il y ait des prêtres véritables et riches d’esprit, mon
expérience m’en assure. J’en connais, et il me suffit. Je ne dis pas que
je me l’explique; je dis que l’opinion de Stendhal n’a tenu qu’à cet
_accident_ qu’il n’en a point connu qui fussent comme les miens.
* * * * *
Voilà comme on se trompe avec le désir d’y voir clair. Cet exemple du
jugement des prêtres par Stendhal conduit immédiatement à une remarque
générale. La plupart de ceux qui se flattent d’être connaisseurs du cœur
humain ne séparent point la clairvoyance dont ils se piquent d’une
disposition défavorable à l’égard des hommes. Ils ont la lèvre amère ou
ironique. Rien, il est vrai, ne donne l’air _psychologue_ comme
l’attitude habituelle de _déprécier_. Voir clair, c’est voir noir, selon
cette convention parfois commode.
Par là (chose délicieuse aux amateurs de combinaisons), Beyle se range à
la suite des Pères et des Docteurs les moins tendres pour l’homme et des
maîtres les plus rigoureux de la théologie morale. La forme et
l’intention sont bien différentes, mais le soupçon dans le regard et le
désir presque coupable de conclure au pire sont les mêmes. Le pire est
la nourriture des tempéraments critiques. Le mal est leur proie. Il leur
faut donc qu’il soit la règle. Un «psychologue» à la Stendhal, tout
sensualiste qu’il est, a besoin de la mauvaiseté de notre nature. Que
deviendraient les hommes d’esprit sans le péché originel?
Balzac, plus sombre encore, assemble autour de soi, pour se faire une
idée plus approfondie, et comme plus _mordue_, de la société, tous ceux
que leur métier fait observateurs et chercheurs d’infamies et de choses
honteuses, le confesseur, le médecin, l’avoué, le juge et l’homme de
police, tous préposés à déceler, à définir, et, en quelque sorte, à
administrer toute l’ordure sociale. Parfois, quand je lis Balzac, j’ai
la vision _seconde_, et comme latérale, d’une vaste et vivante salle
d’Opéra, tout épaules, clartés, scintillations, velours, hommes et
femmes du plus beau monde, exposés ou opposés à quelque œil
extra-lucide. Un noir monsieur, fort noir, fort seul, contemple, et lit
les cœurs de cette foule luxueuse. Tous ces groupes dorés de lumière aux
riches ombres, ces visages, ces chairs, ces pierreries, ces murmures
charmants, ces sourires suspendus ne sont rien devant son regard qui
opère sur la splendide assemblée et la lui transforme sans pitié en une
hideuse collection de tares, de misères et de crimes secrets. Il ne voit
çà et là que des maux, d’ignobles histoires ou des fautes; il voit
l’adultère, la dette, les avortements, les syphilis et les cancers, la
sottise et les appétits.
Mais si profond que puisse être un pareil regard, il est, à mon gré,
trop simple et systématique. Toutes les fois que nous accusons et que
nous jugeons,--le fond n’est pas atteint.
* * * * *
Il faudrait faire un «Monologue de Stendhal». Il ne serait que de
phrases de lui prélevées dans toute son œuvre, et jointes. On y lirait
d’un trait tous ses problèmes:
Vivre. Plaire. Être aimé. Aimer. Écrire. N’être pas dupe. Être soi,--et
pourtant _parvenir_. Comment se faire lire? Et comment vivre, méprisant
ou détestant tous les partis.
Où vivre?--L’Italie est sous les princes et les prêtres. Paris est d’un
affreux climat, et tout le monde calcule. Peu de passion, trop de
vanités. On peut y être homme d’esprit.
Reste l’avenir. (L’illusion de la postérité lui reste.) Il faut se faire
une politique de la gloire future. Dans cinquante ans, ce qui me plaît
plaira. Ce qui me fait _moi_ animera les esprits qui disposeront alors
de la gloire définitive. Alors on méprisera ce qui est célèbre
aujourd’hui. On se moquera de Maistre et de Bonald. Chateaubriand et le
style poétique seront devenus impossibles. D’ailleurs on s’ennuiera. On
aura les deux Chambres, et le genre républicain d’Amérique aura triomphé
partout. L’hypocrisie aura changé de masque.
Il faut cependant durer, traverser un demi-siècle. Comment traverser
sans périr quarante ans de romantisme pour aborder à l’éternité
littéraire? Il faut qu’une chaîne d’amateurs, une secte des
_Heureux-peu-nombreux_ le conduise jusqu’au temps de Taine et de Paul
Bourget, jusqu’au moment que ce poète nerveux, Nietzsche, slave de
langue allemande, à qui l’idée de l’énergie plaira comme un toxique,
transmutera en «Bon Européen» le cosmopolite à la Stendhal.
* * * * *
Ce fut un être bien divertissant que ce Beyle, habité d’une grande envie
de scandaliser, jointe à des ambitions plus exquises. Il manque rarement
de faire observer que l’on doit se formaliser de ce qu’il dit. Il n’est
pas sans y avoir assez bien réussi. Il provoque les artistes par son
style, les puissances par son irrespect, les femmes par son cynisme et
ses systèmes. La faconde, les opinions, le «toupet» de cet homme de tant
d’esprit font songer par moments à quelqu’un de ces commis voyageurs
préhistoriques qui éblouissaient, excédaient leur coin de table d’hôte,
au temps des dernières diligences et des premières locomotives. Mais ce
Gaudissart descendu au _Grand Hôtel de l’Europe et de l’Amour_ est un
original du premier ordre. Ce qu’il débite vit, vivra et fera vivre. Sa
camelote étincelante et singulière excitera bien des têtes
philosophiques. Des hommes graves peineront pour se rendre lestes et
nets comme lui.
Henri Beyle est à mes yeux un type d’esprit bien plus qu’un homme de
lettres. Il est trop particulièrement soi pour être réductible à un
écrivain. C’est en quoi il plaît et déplaît, et me plaît.
J’ai vu Pierre Loüys insulter cette prose intolérable, jeter, piétiner
le _Rouge et le Noir_, avec une étrange et peut-être juste fureur...
Mais Stendhal tel qu’il est, quel qu’il soit, est devenu malgré les
Muses, malgré sa plume, et comme malgré soi-même, l’un des demi-dieux de
nos Lettres, un maître de cette littérature abstraite et ardente, plus
sèche et plus légère que toute autre, qui est caractéristique de la
France. C’est un genre qui ne compte qu’avec les actes et les idées, qui
dédaigne le décor, qui se moque de l’harmonie et des équilibres de la
forme. Il est tout dans le trait, le ton, la formule et la flèche, il
prodigue les raccourcis et les réactions vives de l’esprit. Ce genre est
toujours rapide, volontiers insolent; il semble sans âge et en quelque
sorte sans matière; il est personnel à l’extrême, directement _centré_
sur l’auteur, déconcertant comme un jeu plein de ripostes, et il tient à
l’écart le dogmatique et le poétique qu’il déteste identiquement.
* * * * *
On n’en finirait plus avec Stendhal. Je ne vois pas de plus grande
louange.
SITUATION DE BAUDELAIRE
Baudelaire est au comble de la gloire.
Ce petit volume des _Fleurs du Mal_, qui ne compte pas trois cents
pages, balance dans l’estime des lettrés les œuvres les plus illustres
et les plus vastes. Il a été traduit dans la plupart des langues
européennes: c’est un fait sur lequel je m’arrêterai un instant, car il
est, je crois, sans exemple dans l’histoire des Lettres françaises.
* * * * *
Les poètes français ne sont généralement que peu connus et peu goûtés de
l’étranger. On nous accorde plus aisément l’avantage de la prose; mais
la puissance poétique nous est chichement et difficilement concédée.
L’ordre et l’espèce de rigueur qui règnent dans notre langue depuis le
XVIIe siècle, notre accentuation particulière, notre stricte prosodie,
notre goût de la simplification et de la clarté immédiate, notre crainte
de l’exagération et du ridicule, une sorte de pudeur dans l’expression,
et la tendance abstraite de notre esprit nous ont fait une poésie assez
différente de celle des autres nations, et qui leur est le plus souvent
imperceptible. La Fontaine paraît insipide aux étrangers. Racine leur
est interdit. Ses harmonies sont trop subtiles, son dessin trop pur, son
discours trop élégant et trop nuancé, pour n’être pas insensibles à
ceux-là qui n’ont pas de notre langage une connaissance intime et
originelle.
Victor Hugo lui-même n’a guère été répandu hors de France que par ses
romans.
Mais avec Baudelaire, la poésie française sort enfin des frontières de
la nation. Elle se fait lire dans le monde; elle s’impose comme la
poésie même de la modernité; elle engendre l’imitation, elle féconde de
nombreux esprits. Des hommes tels que Swinburne, Gabriele d’Annunzio,
Stefan George, témoignent magnifiquement de l’influence baudelairienne à
l’extérieur.
Je puis donc dire que s’il est, parmi nos poètes, des poètes plus grands
et plus puissamment doués que Baudelaire, il n’en est point de plus
_important_.
A quoi tient cette importance singulière? Comment un être aussi
particulier, aussi éloigné de la moyenne que Baudelaire l’était, a-t-il
pu engendrer un mouvement aussi étendu?
* * * * *
Cette grande faveur posthume, cette fécondité spirituelle, cette gloire
qui est à son plus haut période, doivent dépendre non seulement de sa
valeur propre en tant que poète, mais encore de circonstances
exceptionnelles. C’est une circonstance exceptionnelle qu’une
intelligence critique associée à la vertu de poésie. Baudelaire doit à
cette rare alliance une découverte capitale. Il était né sensuel et
précis; il était d’une sensibilité dont l’exigence le conduisait aux
recherches les plus délicates de la forme; mais ces dons n’eussent fait
de lui qu’un émule de Gautier, sans doute, ou un excellent artiste du
Parnasse, s’il n’eût, par la curiosité de son esprit, mérité la chance
de découvrir dans les ouvrages d’Edgar Poe un nouveau monde
intellectuel. Le démon de la lucidité, le génie de l’analyse, et
l’inventeur des combinaisons les plus neuves et les plus séduisantes de
la logique avec l’imagination, de la mysticité avec le calcul, le
psychologue de l’exception, l’ingénieur littéraire qui approfondit et
utilise toutes les ressources de l’art, lui apparaissent en Edgar Poe et
l’émerveillent. Tant de vues originales et de promesses extraordinaires
l’ensorcellent. Son talent en est transformé, sa destinée en est
magnifiquement changée.
Je reviendrai tout à l’heure sur les effets de ce magique contact de
deux esprits.
Mais je dois considérer maintenant une seconde circonstance remarquable
de la formation de Baudelaire.
Au moment qu’il arrive à l’âge d’homme, le romantisme est à son apogée;
une éblouissante génération est en possession de l’empire des Lettres:
Lamartine, Hugo, Musset, Vigny sont les maîtres de l’instant.
Plaçons-nous dans la situation d’un jeune homme qui arrive en 1840 à
l’âge d’écrire. Il est nourri de ceux que son instinct lui commande
impérieusement d’abolir. Son existence littéraire qu’ils ont provoquée
et alimentée, que leur gloire a excitée, que leurs ouvrages ont
déterminée, toutefois, est nécessairement suspendue à la négation, au
renversement, au remplacement de ces hommes qui lui semblent remplir
tout l’espace de la renommée et lui interdire, l’un, le monde des
formes; l’autre, celui des sentiments; un autre, le pittoresque; un
autre, la profondeur.
Il s’agit de se distinguer à tout prix d’un ensemble de grands poètes
exceptionnellement réunis par quelque hasard, dans la même époque, tous
en pleine vigueur.
Le problème de Baudelaire pouvait donc,--devait donc,--se poser ainsi:
«être un grand poète, mais n’être ni Lamartine, ni Hugo, ni Musset.» Je
ne dis pas que ce propos fût conscient, mais il était nécessairement en
Baudelaire,--et même essentiellement Baudelaire. Il était sa raison
d’État. Dans les domaines de la création, qui sont aussi les domaines de
l’orgueil, la nécessité de se distinguer est indivisible de l’existence
même. Baudelaire écrit dans son projet de préface aux «Fleurs du Mal»:
«_Des poètes illustres s’étaient partagé depuis longtemps les provinces
les plus fleuries du domaine poétique_, etc. Je ferai donc autre
chose...»
En somme, il est amené, il est contraint, par l’état de son âme et des
données, à s’opposer de plus en plus nettement au système, ou à
l’absence de système, que l’on appelle le romantisme.
Je ne vais pas définir ce terme. Il faudrait, pour s’y essayer, avoir
perdu tout sentiment de la rigueur. Je ne m’occupe ici que de restituer
les réactions et les intuitions les plus probables de notre poète «à
l’état naissant» quand il se confronte avec la littérature de son
époque. Baudelaire en reçoit une certaine impression qu’il nous est
permis, et même assez facile, de reconstituer. Nous possédons, en effet,
grâce à la suite du temps et au développement ultérieur des événements
littéraires,--grâce même à Baudelaire, à son œuvre et à la fortune de
cette œuvre,--un moyen simple et sûr de préciser quelque peu notre idée
nécessairement vague, et tantôt reçue, tantôt tout arbitraire, du
romantisme. _Ce moyen consiste dans l’observation de ce qui a succédé au
romantisme_, qui est venu l’altérer, lui apporter des corrections et des
contradictions, et enfin se substituer à lui. Il suffit de considérer
les mouvements et les œuvres qui se sont produits après lui, contre lui,
et qui furent inévitablement, automatiquement, des _réponses exactes_ à
ce qu’il était. Le romantisme ainsi regardé fut donc ce à quoi le
naturalisme riposta, et ce contre quoi s’assembla le Parnasse; et il fut
mêmement ce qui détermina l’attitude particulière de Baudelaire. Il fut
ce qui suscita presque simultanément contre soi la volonté de
perfection,--le mysticisme de «l’art pour l’art»,--l’exigence de
l’observation et de la fixation impersonnelle des choses; _le désir_, en
un mot, _d’une substance plus solide et d’une forme plus savante et plus
pure_. Rien ne nous renseigne plus clairement sur les romantiques que
l’ensemble des programmes et des tendances de leurs successeurs.
Peut-être que les vices du romantisme ne sont que les excès inséparables
de la confiance en soi-même?... L’adolescence des nouveautés est
avantageuse. La sagesse, le calcul et, en somme, la perfection ne
paraissent qu’au moment de l’économie des forces.
Quoi qu’il en soit, l’ère des scrupules commence vers le temps de la
jeunesse de Baudelaire. Gautier déjà proteste et réagit contre le
relâchement des conditions de la forme, contre l’indigence ou
l’impropriété du langage. Bientôt les efforts divers de Sainte-Beuve, de
Flaubert, de Leconte de Lisle, s’opposeront à la facilité passionnée, à
l’inconsistance du style, aux débordements de niaiserie et de
bizarrerie... Parnassiens et réalistes consentiront à perdre en
intensité apparente, en abondance, en mouvement oratoire, ce qu’ils
gagneront en profondeur, en vérité, en qualité technique et
intellectuelle.
Je dirai, en résumé, que la substitution de ces diverses «écoles» au
romantisme peut se concevoir comme la substitution d’une action
réfléchie à une action spontanée.
L’œuvre romantique, _en général_, supporte assez mal une lecture
ralentie et hérissée des résistances d’un lecteur difficile et raffiné.
* * * * *
Baudelaire était ce lecteur. Baudelaire a le plus grand intérêt,--un
intérêt vital,--à percevoir, à constater, à s’exagérer toutes les
faiblesses et les lacunes du romantisme, observées de tout près dans les
œuvres et dans les personnes de ses plus grands hommes. _Le romantisme
est à son apogée_, a-t-il pu se dire, _donc il est mortel_; et il a pu
considérer les dieux et les demi-dieux du moment, de cet œil dont
Talleyrand et Metternich, vers 1807, regardaient étrangement le maître
du monde...
Baudelaire regardait Victor Hugo; il n’est pas impossible de conjecturer
ce qu’il en pensait. Hugo régnait; il avait pris sur Lamartine
l’avantage d’un _matériel_ infiniment plus puissant et plus précis. Le
vaste registre de ses mots, la diversité de ses rythmes, la surabondance
de ses images écrasaient toute poésie rivale. Mais son œuvre parfois
sacrifiait au vulgaire, se perdait dans l’éloquence prophétique et dans
des apostrophes infinies. Il coquetait avec la foule, il dialoguait avec
Dieu. La simplicité de sa philosophie, la disproportion et l’incohérence
des développements, le contraste fréquent des merveilles du détail avec
la fragilité du prétexte et l’inconsistance de l’ensemble, tout enfin ce
qui pouvait choquer, et donc instruire et orienter vers son art
personnel futur un observateur jeune et impitoyable, Baudelaire devait
le noter en soi-même, et démêler, de l’admiration que lui imposaient les
dons prestigieux de Hugo, les impuretés, les imprudences, les points
vulnérables de son œuvre,--c’est-à-dire les possibilités de vie et les
chances de gloire qu’un si grand artiste laissait à cueillir.
Si l’on y mettait quelque malice et un peu plus d’ingéniosité qu’il ne
convient, il ne serait que trop tentant de rapprocher la poésie de
Victor Hugo de celle de Baudelaire, dans le dessein de faire paraître
celle-ci comme exactement _complémentaire_ de celle-là. Je n’y insiste
pas. On voit assez que Baudelaire a recherché ce que Victor Hugo n’avait
pas fait; qu’il s’abstient de tous les effets dans lesquels Victor Hugo
était invincible; qu’il revient à une prosodie moins libre et
scrupuleusement éloignée de la prose; qu’il poursuit et rejoint presque
toujours la production du _charme continu_, qualité inappréciable et
comme transcendante de certains poèmes,--mais qualité qui se rencontre
peu, et ce peu rarement pur, dans l’œuvre immense de Victor Hugo.
Baudelaire, d’ailleurs, n’a pas connu, ou n’a connu qu’à peine, le
dernier Victor Hugo, celui des extrêmes erreurs et des suprêmes beautés.
_La Légende des Siècles_ paraît deux ans après les _Fleurs du Mal_.
Quant aux œuvres postérieures d’Hugo, elles n’ont été publiées que
longtemps après la mort de Baudelaire. Je leur attribue une importance
technique infiniment supérieure à celle de tous les autres vers d’Hugo.
Ce n’est pas le lieu et je n’ai pas le temps de développer cette
opinion. Je ne ferai qu’esquisser une digression possible. Ce qui me
frappe dans Victor Hugo, c’est une puissance vitale incomparable.
Puissance vitale, c’est-à-dire longévité et capacité de travail
_combinées_; longévité _multipliée_ par capacité de travail. Pendant
plus de soixante années, cet homme extraordinaire est à l’ouvrage tous
les jours de cinq heures à midi! il ne cesse de provoquer les
combinaisons du langage, de les vouloir, de les attendre, et de les
entendre lui répondre. Il écrit cent ou deux cent mille vers, et
acquiert par cet exercice ininterrompu une manière de penser singulière,
que des critiques superficiels ont jugée comme ils le pouvaient. Mais,
au cours de cette longue carrière, Hugo ne s’est pas lassé de
s’accomplir et de se fortifier dans son art; et sans doute, il pèche de
plus en plus contre le choix, il perd de plus en plus le sentiment des
proportions, il empâte ses vers de mots indéterminés, vagues et
vertigineux, et il y place l’abîme, l’infini, l’absolu, si abondamment
et si aisément que ces termes monstrueux en perdent jusqu’à l’apparence
de profondeur qui leur est accordée par l’usage. Mais encore, quels vers
prodigieux, quels vers auxquels aucuns vers ne se comparent en étendue,
en organisation intérieure, en résonance, en plénitude, n’a-t-il pas
écrits dans la dernière période de sa vie! Dans la _Corde d’Airain_,
dans _Dieu_, dans la _Fin de Satan_, dans la pièce sur la mort de
Gautier, l’artiste septuagénaire, qui a vu mourir tous ses émules, qui a
pu voir naître de soi toute une génération de poètes, et même profiter
des enseignements inappréciables que le disciple donnerait au maître si
le maître durait, le vieillard très illustre atteint le plus haut point
de la puissance poétique et de la noble science du versificateur.
Hugo n’a point cessé d’apprendre par la pratique; Baudelaire, dont la
durée de vie excède à peine la _moitié_ de celle d’Hugo, se développe
d’une tout autre manière. On dirait que ce peu du temps qu’il a à vivre,
il en doit compenser la brièveté probable et l’insuffisance pressentie
par l’emploi de cette intelligence critique dont j’ai parlé tout à
l’heure. Une vingtaine d’années lui sont accordées pour atteindre le
point de sa perfection propre, reconnaître son domaine personnel et
définir une forme et une attitude spécifiques qui porteront et
préserveront son nom[4]. Il n’a pas le temps, il n’aura pas le temps de
poursuivre à loisir ces beaux objets de la volonté littéraire, au moyen
du grand nombre des expériences et de la multiplication des œuvres. Il
faut prendre le plus court chemin, viser à l’économie des tâtonnements,
épargner les redites et les entreprises divergentes: il faut donc
chercher ce que l’on est, ce que l’on peut, ce que l’on veut, par les
voies de l’analyse, et unir en soi-même aux vertus spontanées d’un poète
la sagacité, le scepticisme, l’attention et la faculté raisonneuse d’un
critique.
[4] Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux époques lointaines...
C’est en quoi Baudelaire, quoique romantique d’origine, et même
romantique par ses goûts, peut quelquefois faire figure d’un
_classique_. Il y a une infinité de manières de définir, ou de croire
définir le classique. Nous adopterons aujourd’hui celle-ci: _classique
est l’écrivain qui porte un critique en soi-même, et qui l’associe
intimement à ses travaux_. Il y avait un Boileau en Racine, ou une image
de Boileau.
Qu’était-ce, après tout, que de _choisir_ dans le romantisme, et que de
discerner en lui un bien et un mal, un faux et un vrai, des faiblesses
et des vertus, sinon faire à l’égard des auteurs de la première moitié
du XIXe siècle ce que les hommes du temps de Louis XIV ont fait à
l’égard des auteurs du XVIe? _Tout classicisme suppose un romantisme
antérieur._ Tous les avantages que l’on attribue, toutes les objections
que l’on fait à un art «classique» sont relatifs à cet axiome.
_L’essence du classicisme est de venir après._ L’_ordre_ suppose un
certain désordre qu’il vient réduire. La _composition_, qui est
artifice, succède à quelque chaos primitif d’intuitions et de
développements naturels. La _pureté_ est le résultat d’opérations
infinies sur le langage, et le soin de la _forme_ n’est autre chose que
la réorganisation méditée des moyens d’expression. Le classique implique
donc des actes volontaires et réfléchis qui modifient une production
«naturelle», conformément à une conception _claire_ et _rationnelle_ de
l’homme et de l’art. Mais, comme on le voit par les sciences, nous ne
pouvons faire œuvre rationnelle et construire par ordre que moyennant un
ensemble de _conventions_. L’art classique se reconnaît à l’existence, à
la netteté, à l’absolutisme de ces conventions; qu’il s’agisse des trois
unités, des préceptes prosodiques, des restrictions du vocabulaire, ces
règles d’apparence arbitraire firent sa force et sa faiblesse. Peu
comprises de nos jours et devenues difficiles à défendre, presque
impossibles à observer, elles n’en procèdent pas moins d’une antique,
subtile et profonde entente des conditions de la jouissance
intellectuelle _sans mélange_.
Baudelaire, au milieu du romantisme, fait songer à quelque classique,
mais il ne fait que d’y faire songer. Il est mort jeune, et d’ailleurs
il a vécu sous l’impression détestable que donnait aux hommes de son
temps la survivance misérable de l’ancien classicisme de l’Empire. Il ne
s’agissait point de ranimer ce qui était bien mort, mais peut-être de
retrouver par d’autres voies l’esprit qui n’était plus dans ce cadavre.
Les romantiques avaient négligé tout, ou presque tout ce qui demande à
la pensée une attention et une suite un peu pénibles. Ils recherchaient
les effets de choc, d’entraînement et de contraste. La mesure, ni la
rigueur, ni la profondeur ne les tourmentaient à l’excès. Ils
répugnaient à la réflexion abstraite et au raisonnement, et non
seulement dans leurs œuvres, mais encore dans la préparation de leurs
œuvres,--ce qui est infiniment plus grave. On eût dit que les Français
eussent oublié leurs dons analytiques. Il convient de noter ici que les
romantiques s’élevaient contre le XVIIIe siècle bien plus que contre le
XVIIe, et accusaient aisément d’avoir été superficiels des hommes
infiniment plus instruits, plus curieux de faits et d’idées, plus
inquiets de précisions et de pensée à grande échelle qu’ils ne le furent
jamais eux-mêmes.
Dans une époque où la science allait prendre des développements
extraordinaires, le romantisme manifestait un état d’esprit
antiscientifique. La passion et l’inspiration se persuadent qu’elles
n’ont besoin que d’elles-mêmes.
* * * * *
Mais, sous un tout autre ciel, au milieu d’un peuple tout occupé de son
développement matériel, encore indifférent au passé, organisant son
avenir et laissant aux expériences de toute nature la plus entière
liberté, un homme, vers le même temps, s’était trouvé pour considérer
les choses de l’esprit, et parmi elles, la production littéraire, avec
une netteté, une sagacité, une lucidité qui ne s’étaient jamais à ce
point rencontrées dans une tête douée de l’invention poétique. Jamais le
problème de la littérature n’avait été, jusqu’à Edgar Poe, examiné dans
ses prémisses, réduit à un problème de psychologie, abordé au moyen
d’une analyse où la logique et la mécanique des effets étaient
délibérément employées. Pour la première fois, les rapports de l’œuvre
et du lecteur étaient élucidés et donnés comme les fondements positifs
de l’art. Cette analyse,--et c’est là une circonstance qui nous assure
de sa valeur,--s’applique et se vérifie aussi nettement dans tous les
domaines de la production littéraire. Les mêmes observations, les mêmes
distinctions, les mêmes remarques quantitatives, les mêmes idées
directrices s’adaptent également aux ouvrages destinés à agir
puissamment et brutalement sur la sensibilité, à conquérir le public
amateur d’émotions fortes ou d’aventures étranges, comme elles régissent
les genres les plus raffinés et l’organisation délicate des créatures du
poète.
Dire que cette analyse est valable dans l’ordre du conte comme elle
l’est dans l’ordre du poème, qu’elle est applicable à la construction de
l’imaginaire et du fantastique aussi bien qu’à la restitution et à la
représentation littéraire de la vraisemblance, c’est dire qu’elle est
remarquable par sa généralité. Le propre de ce qui est vraiment général
est d’être fécond. Parvenir au point où l’on domine tout le champ d’une
activité, c’est apercevoir nécessairement une quantité de possibles: des
domaines inexplorés, des chemins à tracer, des terres à exploiter, des
cités à édifier, des relations à établir, des procédés à étendre. Il
n’est donc pas étonnant que Poe, en possession d’une méthode si
puissante et si sûre, se soit fait l’inventeur de plusieurs genres, ait
donné les premiers et les plus saisissants exemples du conte
scientifique, du poème cosmogonique moderne, du roman de l’instruction
criminelle, de l’introduction dans la littérature des états
psychologiques morbides, et que toute son œuvre manifeste à chaque page
l’acte d’une intelligence et d’une volonté d’intelligence qui ne
s’observent, à ce degré, dans aucune autre carrière littéraire.
Ce grand homme serait aujourd’hui complètement oublié, si Baudelaire ne
se fût employé à l’introduire dans la littérature européenne. Ne
manquons pas d’observer ici que la gloire universelle d’Edgar Poe n’est
faible ou contestée que dans son pays d’origine et en Angleterre. Ce
poète anglo-saxon est étrangement méconnu par les siens.
Autre remarque: _Baudelaire, Edgar Poe échangent des valeurs._ Chacun
d’eux donne à l’autre ce qu’il a; il en reçoit ce qu’il n’a pas.
Celui-ci livre à celui-là tout un système de pensées neuves et
profondes. Il l’éclaire, il le féconde, il détermine ses opinions sur
une quantité de sujets: philosophie de la composition, théorie de
l’artificiel, compréhension et condamnation du moderne, importance de
l’exceptionnel et d’une certaine étrangeté, attitude aristocratique,
mysticité, goût de l’élégance et de la précision, politique même... Tout
Baudelaire en est imprégné, inspiré, approfondi.
Mais, en échange de ces biens, Baudelaire procure à la pensée de Poe une
étendue infinie. Il la propose à l’avenir. Cette étendue qui change le
poète en lui-même, dans le grand vers de Mallarmé[5], c’est l’acte,
c’est la traduction, ce sont les préfaces de Baudelaire qui l’ouvrent et
qui l’assurent à l’ombre du misérable Poe.
[5] Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change...
Je n’examinerai pas tout ce que doivent les Lettres à l’influence de cet
inventeur prodigieux. Qu’il s’agisse de Jules Verne et de ses émules, de
Gaboriau et de ses semblables, ou, dans des genres bien plus relevés,
que l’on évoque les productions de Villiers de l’Isle-Adam, ou celles de
Dostoievski, il est aisé de voir que les _Aventures de Gordon Pym_, le
_Mystère de la rue Morgue_, _Ligéia_, le _Cœur révélateur_ leur ont été
des modèles abondamment imités, profondément étudiés, jamais surpassés.
Je me demanderai seulement ce que peut devoir la poésie de Baudelaire,
et plus généralement la poésie française, à la découverte des œuvres
d’Edgar Poe.
Quelques poèmes des _Fleurs du Mal_ tirent des poèmes de Poe leur
sentiment et leur substance. Quelques-uns contiennent des vers qui sont
d’exactes transpositions; mais je négligerai ces emprunts particuliers,
dont l’importance n’est, en quelque sorte, que locale.
Je ne retiendrai que l’essentiel, qui est l’idée même que Poe s’était
faite de la poésie. Sa conception, qu’il a exposée dans divers articles,
a été le principal agent de la modification des idées et de l’art de
Baudelaire. Le travail de cette théorie de la composition dans l’esprit
de Baudelaire, les enseignements qu’il en a déduits, les développements
qu’elle a reçus de sa postérité intellectuelle,--et surtout sa grande
valeur intrinsèque,--exigent que nous nous arrêtions quelque peu à
l’examiner.
* * * * *
Je ne cacherai pas que le fond des pensées de Poe tient à une certaine
métaphysique qu’il s’était faite. Mais cette métaphysique, si elle
dirige et domine et suggère les théories dont il s’agit, toutefois ne
les pénètre pas. Elle les engendre et en explique la génération; elle ne
les constitue pas.
Les idées d’Edgar Poe sur la poésie sont exprimées dans quelques essais
dont le plus important (et celui qui concerne le moins la technique des
vers anglais) a pour titre: _le Principe poétique_ (_The Poetic
Principle_).
Baudelaire a été si profondément touché par cet écrit, il en a reçu une
impression si intense qu’il en a considéré le contenu, et non seulement
le contenu mais la forme elle-même, _comme son propre bien_.
L’homme ne peut qu’il ne s’approprie ce qui lui semble si exactement
fait _pour lui_ qu’il le regarde malgré soi comme fait _par lui_... Il
tend irrésistiblement à s’emparer de ce qui convient étroitement à sa
personne; et le langage même confond sous le nom de _bien_ la notion de
ce qui est adapté à quelqu’un et le satisfait entièrement avec celle de
la propriété de ce quelqu’un...
Or Baudelaire, quoique illuminé et possédé par l’étude du _Principe
poétique_,--ou, bien plutôt, par cela même qu’il en était illuminé et
possédé,--n’a pas inséré la traduction de cet essai dans les œuvres
mêmes d’Edgar Poe; mais il en a introduit la partie la plus
intéressante, à peine défigurée et les phrases interverties, dans la
préface qu’il a placée en tête de sa traduction des _Histoires
extraordinaires_. Le plagiat serait contestable si son auteur ne l’eût
accusé lui-même comme on va le voir: dans un article sur Théophile
Gautier[6], il a reproduit tout le passage dont je parle, en le faisant
précéder de ces lignes très claires et très surprenantes: _Il est permis
quelquefois, je présume, de se citer soi-même pour éviter de se
paraphraser. Je répéterai donc..._ Suit le passage emprunté.
[6] Recueilli dans l’_Art Romantique_.
Que pensait donc Edgar Poe de la Poésie?
Je résumerai ses idées en quelques mots. Il analyse les conditions
psychologiques d’un poème. Parmi ces conditions, il met au premier rang
celles qui dépendent des _dimensions_ des ouvrages poétiques. Il donne à
la considération de leur longueur une importance singulière. Il examine,
d’autre part, la substance même de ces ouvrages. Il établit aisément
qu’il existe une quantité de poèmes qui sont occupés de notions
auxquelles la prose eût suffi comme véhicule. L’histoire, la science, ni
la morale ne gagnent point à être exposées dans le langage de l’âme. La
poésie didactique, la poésie historique ou l’éthique, quoique illustrées
et consacrées par les plus grands poètes, combinent étrangement les
données de la connaissance discursive ou empirique, avec les créations
de l’être intime et les puissances de l’émotion.
Poe a compris que la poésie moderne devait se conformer à la tendance
d’une époque qui a vu se séparer de plus en plus nettement les modes et
les domaines de l’activité, et qu’elle pouvait prétendre à réaliser son
objet propre et à se produire, en quelque sorte, _à l’état pur_.
Ainsi, analyse des conditions de la volupté poétique, définition par
_exhaustion_ de la _poésie absolue_,--Poe montrait une voie, il
enseignait une doctrine très séduisante et très rigoureuse, dans
laquelle une sorte de mathématique et une sorte de mystique
s’unissaient...
* * * * *
Si nous regardons à présent l’ensemble des _Fleurs du Mal_, et si nous
prenons soin de comparer ce recueil aux ouvrages poétiques de la même
période, nous ne serons pas étonnés de trouver l’œuvre de Baudelaire
remarquablement conforme aux préceptes de Poe, et par là remarquablement
différente des productions romantiques. Les _Fleurs du Mal_ ne
contiennent ni poèmes historiques ni légendes; rien qui repose sur un
récit. On n’y voit point de tirades philosophiques. La politique n’y
paraît point. Les descriptions y sont rares, et toujours
_significatives_. Mais tout y est charme, musique, sensualité puissante
et abstraite... Luxe, forme et volupté.
Il y a dans les meilleurs vers de Baudelaire une combinaison de chair et
d’esprit, un mélange de solennité, de chaleur et d’amertume, d’éternité
et d’intimité, une alliance rarissime de la volonté avec l’harmonie, qui
les distinguent nettement des vers romantiques comme ils les distinguent
nettement des vers parnassiens. Le Parnasse ne fut pas excessivement
tendre pour Baudelaire. Leconte de Lisle lui reprochait sa stérilité. Il
oubliait que la véritable fécondité d’un poète ne consiste pas dans le
nombre de ses vers, mais bien plutôt dans l’étendue de leurs effets. On
ne peut en juger que dans la suite des temps. Nous voyons aujourd’hui
que la résonance, après plus de soixante ans, de l’œuvre unique et très
peu volumineuse de Baudelaire emplit encore toute la sphère poétique,
qu’elle est présente aux esprits, impossible à négliger, renforcée par
un nombre remarquable d’œuvres qui en dérivent, qui n’en sont point des
imitations mais des conséquences, et qu’il faudrait donc, pour être
équitable, adjoindre au mince recueil des _Fleurs du Mal_ plusieurs
ouvrages de premier ordre et un ensemble de recherches les plus
profondes et les plus fines que jamais la poésie ait entreprises.
L’influence des Poèmes Antiques et des Poèmes Barbares a été moins
diverse et moins étendue.
Il faut reconnaître, cependant, que cette même influence, si elle se fût
exercée sur Baudelaire, l’eût peut-être dissuadé d’écrire ou de
conserver certains vers très relâchés qui se rencontrent dans son livre.
Sur les quatorze vers du sonnet _Recueillement_, qui est une des plus
charmantes pièces de l’ouvrage, je m’étonnerai toujours d’en compter
cinq ou six qui sont d’une incontestable faiblesse. Mais les premiers et
les derniers vers de cette poésie sont d’une telle magie que le milieu
ne fait pas sentir son ineptie et se tient aisément pour nul et
inexistant. Il faut un très grand poète pour ce genre de miracles.
Tout à l’heure je parlais de la production du _charme_, et voici que je
viens de prononcer le nom de _miracle_; et sans doute, ce sont des
termes dont il faut user discrètement à cause de la force de leur sens
et de la facilité de leur emploi; mais je ne saurais les remplacer que
par une analyse si longue, et peut-être si contestable, que l’on
m’excusera de l’épargner à celui qui devrait la faire comme à ceux qui
la devraient subir. Je demeurerai dans le vague, me bornant à suggérer
ce qu’elle pourrait être. Il faudrait faire voir que le langage contient
des ressources émotives mêlées à ses propriétés pratiques et directement
significatives. Le devoir, le travail, la fonction du poète sont de
mettre en évidence et en action ces puissances de mouvement et
d’enchantement, ces excitants de la vie affective et de la sensibilité
intellectuelle, qui sont confondues dans le langage usuel avec les
signes et les moyens de communication de la vie ordinaire et
superficielle. Le poète se consacre et se consume donc à définir et à
construire un langage dans le langage; et son opération, qui est longue,
difficile, délicate, qui demande les qualités les plus diverses de
l’esprit, et qui jamais n’est achevée comme jamais elle n’est exactement
possible, tend à constituer le discours d’un être plus pur, plus
puissant et plus profond dans ses pensées, plus intense dans sa vie,
plus élégant et plus heureux dans sa parole que n’importe quelle
personne réelle. Cette parole extraordinaire se fait connaître et
reconnaître par le rythme et les harmonies qui la soutiennent et qui
doivent être si intimement, et même si mystérieusement liés à sa
génération, que le son et le sens ne se puissent plus séparer et se
répondent indéfiniment dans la mémoire.
La poésie de Baudelaire doit sa durée et cet empire qu’elle exerce
encore, à la plénitude et à la netteté singulière de son timbre. Cette
voix, par instants, cède à l’éloquence, comme il arrivait un peu trop
souvent aux poètes de cette époque; mais elle garde et développe presque
toujours une ligne mélodique admirablement pure et une sonorité
parfaitement tenue qui la distinguent de toute prose.
Baudelaire, par là, a réagi très heureusement contre la tendance au
prosaïsme qui s’observe dans la poésie française depuis le milieu du
XVIIe siècle. Il est remarquable que le même homme, à qui nous devons ce
retour de notre poésie vers son essence, est aussi l’un des premiers
écrivains français qui se soient passionnément intéressés à la musique
proprement dite. Je fais mention de ce goût, qui s’est manifesté par des
articles célèbres sur «Tannhäuser» et sur «Lohengrin», à cause du
développement ultérieur de l’influence de la musique sur la
littérature... «_Ce qui fut baptisé le Symbolisme se résume très
simplement dans l’intention commune à plusieurs familles de poètes de
reprendre à la musique leur bien..._»
Pour rendre moins imprécise et moins incomplète cette tentative
d’explication de l’importance actuelle de Baudelaire, je devrais
maintenant rappeler ce qu’il fut comme critique de la peinture. Il a
connu Delacroix et Manet. Il a essayé de peser les mérites respectifs
d’Ingres et de son rival, comme il a pu comparer dans leurs «réalismes»
bien dissemblables les œuvres de Courbet avec celles de Manet. Il eut
pour le grand Daumier une admiration que la postérité partage. Peut-être
a-t-il exagéré la valeur de Constantin Guys... Mais, dans l’ensemble,
ses jugements, toujours motivés et accompagnés des considérations les
plus fines et les plus solides sur la peinture, demeurent des modèles du
genre terriblement facile, et donc terriblement difficile, de la
critique d’art.
Mais la plus grande gloire de Baudelaire, comme je vous l’ai fait
pressentir dès le début de cette conférence, est sans doute d’avoir
engendré quelques très grands poètes. Ni Verlaine, ni Mallarmé, ni
Rimbaud n’eussent été ce qu’ils furent sans la lecture qu’ils firent des
_Fleurs du Mal_ à l’âge décisif. Il serait aisé de montrer, dans ce
recueil, des poèmes dont la forme et l’inspiration préfigurent telles
pièces de Verlaine, de Mallarmé ou de Rimbaud. Mais ces correspondances
sont si claires, et le temps de votre attention si près d’expirer, que
je n’entrerai point dans le détail. Je me bornerai à vous indiquer que
le sens de l’intime, et le mélange puissant et trouble de l’émotion
mystique et de l’ardeur sensuelle qui se développent dans Verlaine; la
frénésie du départ, le mouvement d’impatience excité par l’univers, la
profonde conscience des sensations et de leurs résonances harmoniques,
qui rendent si énergique et si active l’œuvre brève et violente de
Rimbaud, sont nettement présents et reconnaissables dans Baudelaire.
Quant à Stéphane Mallarmé, dont les premiers vers pourraient se
confondre aux plus beaux et aux plus denses des _Fleurs du Mal_, il a
poursuivi dans leurs conséquences les plus subtiles les recherches
formelles et techniques dont les analyses d’Edgar Poe et les essais et
les commentaires de Baudelaire lui avaient communiqué la passion et
enseigné l’importance. Tandis que Verlaine et Rimbaud ont continué
Baudelaire dans l’ordre du sentiment et de la sensation, Mallarmé l’a
prolongé dans le domaine de la perfection et de la pureté poétique.
PASSAGE DE VERLAINE
Quelque chose d’invincible m’a toujours retenu d’aller faire la
connaissance de Verlaine.
* * * * *
J’habitais tout auprès du Luxembourg; il m’eût suffi de quelques pas
pour atteindre la table de marbre où il siégeait de onze heures à midi,
dans un arrière-café qui s’achevait, je ne sais pourquoi, en grotte de
rocaille. Verlaine, jamais seul, était visible à travers le vitrage. Les
verres, sur le marbre, tenaient une onde verte, qu’on eût dit puisée
dans la nappe émeraude d’un billard, bassin de cette nymphée.
Ni les charmes d’une gloire qui était alors dans toute sa force; ni la
curiosité que j’avais d’un tel poète, de qui les mille inventions
musicales, les délicatesses et les profondeurs m’avaient été si
précieuses; ni même les attraits d’une carrière affreusement accidentée
et d’une âme si puissante et si misérable, n’eurent jamais raison de mon
obscure résistance à moi-même et d’une espèce d’horreur sacrée.
Mais je le voyais passer presque tous les jours, quand, au sortir de son
antre grotesque, il gagnait, en gesticulant, quelque gargote du côté de
Polytechnique. Ce maudit, ce béni, boitant, battait le sol du lourd
bâton des vagabonds et des infirmes. Lamentable, et porteur de flammes
dans ses yeux couverts de broussailles, il étonnait la rue par sa
brutale majesté et par l’éclat d’énormes propos. Flanqué de ses amis,
s’appuyant au bras d’une femme, il parlait, pilant son chemin, à sa
pieuse petite escorte. Il créait de brusques arrêts, furieusement
consacrés à la plénitude de l’invective. Puis la dispute s’ébranlait.
Verlaine, avec les siens, s’éloignait, dans un frappement pénible de
galoches et de gourdin, développant une colère magnifique, qui se
changeait quelquefois, comme par miracle, en un rire presque aussi neuf
qu’un rire d’enfant.
* * * * *
Quelques minutes avant lui, je manquais rarement d’apercevoir un passant
d’une tout autre espèce. Celui-ci avait le dos voûté, la barbe brève, le
vêtement sage et sérieux, la rosette. Son regard était vide et fixe, à
travers le tremblement de cristal de son binocle. Il marchait, vaguement
conduit par son front lourd et penché. Le souci de ses pas incertains
semblait abandonné aux puissances inférieures de son être. Le doigt
distrait de cet illustre passant décrivait, le long des murs fuyant à
l’inverse de sa marche, des arcs inconscients, qui trahissaient l’état
profond d’un cerveau de géomètre; et le corps de son esprit se déplaçait
comme il pouvait dans notre monde, qui n’est qu’un certain monde d’entre
les mondes possibles. L’éternel travail intérieur, qui conduit les
penseurs à leur lumière, à la gloire, et quelquefois, indifféremment, à
leur mort sous les roues d’un chariot, possédait Henri Poincaré.
Mû régulièrement, comme Verlaine, par la loi de se mettre à table,
Poincaré, regagnant sa demeure, précédait Verlaine sur ce trottoir. Il
me semblait prédire l’apparition du poète--à dix minutes près. Je
m’amusais de ces passages au méridien d’astres si dissemblables... Je
songeais à l’immensité de leur intervalle spirituel. Quelle imagerie
différente dans ces deux têtes! Quels effets incomparables la vision
d’une même rue pouvait produire dans ces deux systèmes qui se
succédaient de si près! Il me fallait choisir, pour y penser, entre deux
ordres de choses admirables qui s’excluent dans leurs apparences, qui se
ressemblent par la pureté et la profondeur de leurs objets...
Mais, à ces deux passants, je ne trouvais enfin de commun que leur
obéissance pareille aux secrètes sommations de midi.
* * * * *
Ce quartier était assez peuplé de dieux et de demi-dieux, qui se
manifestaient à heures fixes, les uns dans leurs chaires, les autres sur
les bords de leurs soucoupes. Ils s’ignoraient entre eux. Je ne parle
pas des déesses ni des nymphes; on en voyait un peu partout. Vers deux
heures, Leconte de Lisle apparaissait parmi les arbres du jardin. Il
allait, avec dignité, de l’École des Mines à sa bibliothèque du Sénat,
passait au point même où sa statue est aujourd’hui visible... Je ne dis
pas qu’on la regarde: on peut l’y voir.
En ce temps-là, Leconte de Lisle, tout vivant et vénérable qu’il était,
était déjà pour un grand nombre une ombre vaine. Il était, du moins,
hors de cause; ce qui était injuste et conforme aux lois naturelles. Les
très jeunes orgueils se cherchaient des poétiques nouvelles, que les uns
désiraient plus complexes, et les autres tout autres que la sienne. Ces
tendances innombrables n’avaient guère de commun que l’essentiel,--la
passion poétique elle-même. Il est permis, de si loin, de les voir se
grouper en deux vastes classes: celle des fidèles de Verlaine et celle
des disciples de Mallarmé. La division est très grossière: elle dédaigne
les nuances, les mélanges, les flottements et les reprises, c’est-à-dire
les individus.
Leconte de Lisle aurait pu, d’un œil philosophique et satisfait,
considérer que cette postérité rebelle avait en somme pour guides, sinon
pour auteurs, deux fils prodigues du Parnasse. J’ai grand’peur qu’il
n’ait jamais fait que maudire, avec une certaine verve amère, ses
enfants et ses petits-enfants.
* * * * *
La poésie est l’ambition d’un discours qui soit chargé de plus de sens,
et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en
peut porter. Rien de plus simple à concevoir que le désir d’accroître
indéfiniment cette charge de merveilles, qui se superpose, ou se
substitue, à la charge utile du langage. Mais cet accroissement a des
limites qui s’atteignent aisément; l’équilibre qu’il faut maintenir dans
le lecteur, entre l’effort qu’on en exige et les forces qu’on lui
suggère, ne demande qu’à se rompre. L’obscurité, d’une part; l’inanité,
de l’autre; le vague excessif, l’absurde, la singularité personnelle
exagérée, tous ces dangers qui ne cessent de veiller étroitement autour
des ouvrages de l’esprit menacent spécialement les poèmes et les
sollicitent vers les abîmes de l’oubli. Ils succombent assez souvent à
la propre masse des beautés qu’on voulut y mettre, et sous le noble faix
des intentions et des ornements. L’avenir, quelquefois, se heurtera dans
leurs décombres à d’incomparables débris. On ramassera les plus beaux
vers du monde dans ces ruines, où il s’en trouve de si purs qu’il
fallait bien que pérît autour d’eux tout le reste de l’édifice...
La poésie comporte donc de grands risques, sans lesquels elle
n’existerait pas. Ces grands risques se font immenses quand l’art vient
de connaître une ère éblouissante de triomphes et une série trop
heureuse de réussites et de beaux coups, qui semblent avoir épuisé
toutes les chances et d’avance appauvri toute génération qui suit
immédiatement une génération trop favorisée. C’est un grand malheur que
l’on naisse au milieu de chefs-d’œuvres récents, et qu’il faille
désespérément faire tout autre chose.
Verlaine et Mallarmé, parus à un tel moment, après tant de maîtres, du
vivant même de Victor Hugo et de Baudelaire, et issus de ce groupe du
Parnasse qui forme une sorte de grand poète à plusieurs têtes, durent
prendre la suite du jeu et s’asseoir à la place même des joueurs les
plus fortunés. Ils furent conduits, chacun selon sa nature, l’un à
renouveler, l’autre à parfaire notre poésie antérieure.
Stéphane Mallarmé, génie essentiellement formel, s’élevant, peu à peu, à
la conception abstraite de toutes les combinaisons de figures et de
tours, s’est fait le premier écrivain qui ait osé envisager le problème
littéraire dans son entière universalité. Je dirai seulement qu’il a
conçu comme algèbre ce que tous les autres n’ont pensé que dans la
particularité de l’arithmétique...
Verlaine,--mais c’est tout le contraire. Jamais contraste plus
véritable. Son œuvre ne vise pas à définir un autre monde plus pur et
plus incorruptible que le nôtre et comme complet en lui-même, mais elle
admet dans la poésie toute la variété de l’âme telle qu’elle. Verlaine
se propose aussi intime qu’il le puisse; il est plein d’inégalités qui
le font infiniment proche du lecteur. Son vers, libre et mobile entre
les extrêmes du langage, ose descendre du ton le plus délicatement
musical jusqu’à la prose, parfois à la pire des proses, qu’il emprunte
et qu’il épouse délibérément. Rien ne le distingue plus nettement de
Mallarmé, de qui le vers ne laisse jamais aucun doute sur sa qualité de
vers; il est toujours lumineusement ce qui ne peut pas être prose.
Quant à l’ingénuité de Verlaine et de son art, il ne fait aucun doute
qu’elle n’a jamais existé. Sa poésie est bien loin d’être naïve, étant
impossible à un vrai poète d’être naïf. On oublie très aisément que, par
nécessité de son état, le poète doit être le dernier des hommes à se
payer de mots.
STÉPHANE MALLARMÉ
Un télégramme de sa fille m’apprit, le 9 septembre 1898, la mort de
Mallarmé.
Ce me fut un de ces coups de foudre qui frappent d’abord au plus profond
et qui abolissent la force même de se parler. Ils laissent notre
apparence intacte, et nous vivons visiblement; mais l’intérieur est un
abîme.
Je n’osais plus rentrer en moi où je sentais les quelques mots
insupportables m’attendre. Depuis ce jour, il est certains sujets de
réflexion que je n’ai véritablement jamais plus considérés. J’avais
longuement rêvé d’en entretenir Mallarmé; son ravissement brusque les a
comme sacrés et interdits pour toujours à mon attention.
En ce temps-là, je pensais bien souvent à lui; jamais en tant que
mortel. Il me représentait, sous les traits d’un homme le plus digne
d’être aimé pour son caractère et sa grâce, l’extrême pureté de la foi
en matière de poésie. Tous les autres écrivains me paraissaient auprès
de lui n’avoir point reconnu le dieu unique et s’adonner à l’idolâtrie.
* * * * *
Le premier mouvement de sa recherche fut nécessairement pour définir et
pour produire la plus exquise et la plus parfaite beauté. Le voici
d’abord qui détermine et qui sépare les éléments les plus précieux. Il
s’étudie à les assembler sans mélange, et commence par là de s’éloigner
des autres poètes, dont même les plus illustres sont entachés
d’impuretés, mêlés d’absences, affaiblis de longueurs. Il s’éloigne du
même coup du plus grand nombre, c’est-à-dire de la gloire immédiate et
des avantages; et il se dirige vers ce qu’il aime tout seul et vers ce
qu’il veut. Il méprise et est méprisé. Il trouve déjà sa récompense dans
le sentiment d’avoir soustrait ce qu’il compose avec tant de soins aux
variations de la vogue et aux accidents de la durée. Ce sont des corps
glorieux que les corps de ses pensées: ils sont subtils et
incorruptibles.
Il n’y a point, dans les rares ouvrages de Mallarmé, de ces négligences
qui apprivoisent tant de lecteurs et les flattent secrètement d’être
familiers avec le poète; point de ces apparences d’humanité qui touchent
si facilement toutes les personnes pour lesquelles ce qui est humain se
distingue mal de ce qui est commun. Mais on y voit au contraire se
prononcer la tentative la plus audacieuse et la plus suivie qui ait
jamais été faite pour surmonter ce que je nommerai _l’intuition naïve_
en littérature. C’était rompre avec la plupart des mortels.
* * * * *
Ici, peut-être, faudrait-il mettre en doute si un poète peut
légitimement demander à un lecteur le travail sensible et soutenu de son
esprit? L’art d’écrire se réduit-il au divertissement de nos semblables
et à la manœuvre de leurs âmes, sans participation de leur résistance?
La réponse est aisée, il n’y a point de difficulté: chaque esprit est
maître chez soi. Il lui est bien facile de rejeter ce qui le rebute. Ne
craignez point de nous refermer. Laissez-nous tomber de vos mains.
Mais il en est qui ne s’en contentent pas, qui s’irritent, qui se
plaignent, et qui font un peu plus que de se plaindre. Quoique je ne
voie rien d’excellent qui n’ait traversé leurs colères et ne se soit
fortifié de leurs dédains, toutefois je ne sais les blâmer, je
m’explique leur cœur. C’est une impatience assez respectable qui pousse
les gens à déprécier, à interdire, à désigner aux railleries ce qu’ils
ne comprennent pas. Ils défendent comme ils le peuvent leur honneur
intellectuel, ils sauvent la face de leur intelligence. Je trouve
remarquable, et presque beau, que des hommes ne puissent souffrir
d’imputer à soi-même une sorte de défaite de leur esprit, ni de la
supporter à eux seuls: ils en appellent à leurs pareils, comme si le
nombre des miroirs...
* * * * *
Un homme qui renonce au monde se met dans la condition de le comprendre.
Celui-ci dont je parle, et qui tendait vers ses délices absolues par
l’exercice d’une sorte d’ascétisme, puisqu’il avait repoussé toutes les
facilités de son art et leurs heureuses conséquences, il avait bien
mérité d’en apercevoir la profondeur. Mais cette profondeur ne dépend
que de la nôtre: et la nôtre, de notre orgueil.
L’amour, la haine, l’envie sont des lumières de l’esprit; mais l’orgueil
en est la plus pure. Il a illuminé aux hommes tout ce qu’ils avaient à
faire de plus difficile et de plus beau. Il consume les petitesses et
simplifie la personne même. Il la détache des vanités, car l’orgueil est
aux vanités ce que la foi est aux superstitions. Plus l’orgueil est pur,
plus il est fort et seul dans l’âme, et plus les œuvres sont méditées,
sont refusées et remises sans cesse dans le feu d’un désir qui ne meurt
point. L’objet de l’art, attaqué par la grande âme, se purifie.
L’artiste peu à peu se dépouille des illusions grossières et générales,
il obtient de ses vertus d’immenses travaux invisibles. Le choix
impitoyable lui dévore ses années, et le mot _achever_ n’a plus de sens,
car l’esprit n’achève rien par soi-même.
Mais détaché des attraits qui le rendent utilisable à la plupart des
hommes, l’acte mystérieux de l’idée perd ses motifs ordinaires et ses
causes reconnues.
Mallarmé se justifia devant ses pensées en osant jouer tout son être sur
la plus haute et la plus hardie d’entre elles toutes. Le passage du
songe à la parole occupa cette vie _infiniment simple_ de toutes les
combinaisons d’une intelligence étrangement déliée. Il vécut pour
effectuer en soi des transformations admirables. Il ne voyait à
l’univers d’autre destinée concevable que d’être finalement _exprimé_.
On pourrait dire qu’il plaçait le Verbe, non point au commencement, mais
à la fin dernière de toutes choses.
Personne n’avait confessé, avec cette précision, cette constance et
cette assurance héroïque, l’éminente dignité de la Poésie, hors de
laquelle il n’apercevait que le hasard...
LE COUP DE DÉS
Je crois bien que je suis le premier homme qui ait vu cet ouvrage
extraordinaire. A peine l’eut-il achevé, Mallarmé me pria de venir chez
lui; il m’introduisit dans sa chambre de la rue de Rome où derrière une
antique tapisserie reposèrent jusqu’à sa mort, signal par lui donné de
leur destruction, les paquets de ses notes, le secret matériel de son
grand œuvre inaccompli. Sur sa table de bois très sombre, carrée, aux
jambes torses, il disposa le manuscrit de son poème; et il se mit à lire
d’une voix basse, égale, sans le moindre «effet», presque à soi-même...
J’aime cette absence d’artifices. La voix humaine me semble si belle
intérieurement, et prise au plus près de sa source, que les diseurs de
profession presque toujours me sont insupportables, qui prétendent
_faire valoir, interpréter_, quand ils surchargent, débauchent les
intentions, altèrent les harmonies d’un texte; et qu’ils substituent
leur lyrisme au chant propre des mots combinés. Leur métier n’est-il
pas, et leur science paradoxale, de faire prendre momentanément pour
sublimes les vers les plus négligés, mais de rendre ridicules, ou
d’anéantir, la plupart des œuvres qui existent par elles-mêmes? Hélas!
j’ai quelquefois entendu _Hérodiade_ déclamée, et le divin _Cygne_!
Mallarmé, m’ayant lu le plus uniment du monde son _Coup de dés_, comme
simple préparation à une plus grande surprise, me fit enfin considérer
le dispositif. Il me sembla de voir la figure d’une pensée, pour la
première fois placée dans notre espace... Ici, véritablement, l’étendue
parlait, songeait, enfantait des formes temporelles. L’attente, le
doute, la concentration étaient _choses visibles_. Ma vue avait affaire
à des silences qui auraient pris corps. Je contemplais à mon aise
d’inappréciables instants: la fraction d’une seconde, pendant laquelle
s’étonne, brille, s’anéantit une idée; l’atome de temps, germe de
siècles psychologiques et de conséquences infinies,--paraissaient enfin
comme des êtres, tout environnés de leur néant rendu sensible. C’était,
murmure, insinuations, tonnerre pour les yeux, toute une tempête
spirituelle menée de page en page jusqu’à l’extrême de la pensée,
jusqu’à un point d’ineffable rupture: là, le prestige se produisait; là,
sur le papier même, je ne sais quelle scintillation de derniers astres
tremblait infiniment pure dans le même vide interconscient où, comme une
matière de nouvelle espèce, distribuée en amas, en traînées, en
systèmes, _coexistait_ la Parole!
Cette fixation sans exemple me pétrifiait. L’ensemble me fascinait comme
si un astérisme nouveau dans le ciel se fût proposé; comme si
une constellation eût paru qui eût enfin signifié quelque
chose;--N’assistais-je pas à un événement de l’ordre universel et
n’était-ce pas, en quelque manière, le spectacle idéal de la Création du
Langage qui m’était représenté sur cette table, dans cet instant, par
cet être, cet audacieux, cet homme si simple, si doux, si naturellement
noble et charmant?... Je me sentais livré à la diversité de mes
impressions, saisi par la nouveauté de l’aspect, tout divisé de doutes,
tout remué de développements prochains. Je cherchais une réponse au
milieu de mille questions que je m’empêchais de poser. J’étais un
complexe d’admiration, de résistance, d’intérêt passionné, d’analogies à
l’état naissant, devant cette invention intellectuelle.
Et quant à lui,--je pense qu’il considérait mon étonnement, sans
étonnement.
* * * * *
Le 30 mars 1897, me donnant les épreuves corrigées du texte que devait
publier _Cosmopolis_, il me dit avec un admirable sourire, ornement du
plus pur orgueil inspiré à un homme par son sentiment de l’univers: «Ne
trouvez-vous pas que c’est un acte de démence?»
Un peu plus tard, à Valvins, sur le rebord d’une fenêtre ouverte au
calme paysage, étalant les magnifiques feuilles d’épreuves de la grande
édition composée chez Lahure (elle ne vint jamais à paraître), il me fit
le nouvel honneur de me demander mon avis sur certains détails de cette
disposition typographique, qui était l’essentiel de sa tentative. Je
cherchai; je proposai quelques objections, mais dans le seul dessein
qu’il y répondît...
Le soir du même jour, comme il m’accompagnait au chemin de fer,
l’innombrable ciel de juillet enfermant toutes choses dans un groupe
étincelant d’autres mondes, et que nous marchions, fumeurs obscurs, au
milieu du Serpent, du Cygne, de l’Aigle, de la Lyre,--il me semblait
_maintenant_ d’être pris dans le texte même de l’univers silencieux:
texte tout de clartés et d’énigmes; aussi tragique, aussi indifférent
qu’on le veut; qui parle et qui ne parle pas; tissu de sens multiples;
qui assemble l’ordre et le désordre; qui proclame un Dieu aussi
puissamment qu’il le nie; qui contient, dans son ensemble inimaginable,
toutes les époques, chacune associée à l’éloignement d’un corps céleste;
qui rappelle le plus décisif, le plus évident et incontestable succès
des hommes, l’accomplissement de leurs prévisions,--jusqu’à la septième
décimale; et qui écrase cet animal témoin, ce contemplateur sagace, sous
l’inutilité de ce triomphe... Nous marchions. Au creux d’une telle nuit,
entre les propos que nous échangions, je songeais à la tentative
merveilleuse: quel modèle, quel enseignement, là-haut! Où Kant, assez
naïvement, peut-être, avait cru voir la Loi Morale, Mallarmé percevait
sans doute l’Impératif d’une poésie: une Poétique.
Cette dispersion radieuse; ces buissons pâles et ardents; ces semences
presque spirituelles, distinctes et simultanées; l’immense interrogation
qui se propose par ce silence chargé de tant de vie et de tant de mort;
tout cela, gloire par soi-même, total étrange de réalité et d’idéaux
contradictoires, ne devait-il pas suggérer à quelqu’un la suprême
tentation d’en _reproduire l’effet_!
--Il a essayé, pensai-je, _d’élever enfin une page à la puissance du
ciel étoilé_!
* * * * *
Toute son invention, déduite d’analyses du langage, du livre, de la
musique, poursuivies pendant des années, se fonde sur la considération
de la _page_, unité visuelle. Il avait étudié très soigneusement (même
sur les affiches, sur les journaux) l’efficace des distributions de
blancs et de noir, l’intensité comparée des types. Il a eu l’idée de
développer ces moyens, consacrés jusqu’à lui à exciter grossièrement
l’attention ou à plaire comme ornements naturels de l’écriture. Mais une
page, dans son système, doit, s’adressant au coup d’œil qui précède et
enveloppe la lecture, «intimer» le mouvement de la composition; faire
pressentir, par une sorte d’intuition matérielle, par une harmonie
préétablie entre nos divers modes de perception, ou entre les
_différences de marche_ de nos sens,--ce qui va se produire à
l’intelligence. Il introduit une lecture _superficielle_, qu’il enchaîne
à la lecture _linéaire_; c’était enrichir le domaine littéraire d’une
deuxième _dimension_.
La liberté que l’auteur concède (dans la préface à l’édition très
imparfaite de _Cosmopolis_) de _lire_ à haute voix le _Coup de dés_ ne
doit pas être mal entendue: elle ne vaut que pour un lecteur déjà
familiarisé avec le texte, et qui, les yeux sur le bel album d’imagerie
abstraite, peut enfin de sa propre voix, animer ce spectacle
idéographique d’une crise ou aventure intellectuelle.
Dans une lettre qu’il a écrite à André Gide, et que Gide a citée au
cours d’une conférence donnée au Vieux-Colombier en 1913 (Cf. la _Vie
des Lettres_, avril 1914), Mallarmé dit nettement son dessein:
«Le poème, écrit-il, s’imprime, en ce moment, tel que je l’ai conçu
quant à la pagination, où est tout l’effet. Tel mot en gros caractères à
lui seul demande toute une page de blanc, et je crois être sûr de
l’effet. Je vous enverrai à Florence... la première épreuve convenable.
La constellation y affectera, d’après des lois exactes, et autant qu’il
est permis à un texte imprimé, fatalement une allure de constellation.
Le vaisseau y donne de la bande, du haut d’une page au bas de l’autre,
etc.; car, et c’est là tout le point de vue (qu’il me fallut omettre
dans un périodique), le rythme d’une phrase au sujet d’un acte, ou même
d’un objet, n’a de sens que s’il les imite, et figuré sur le papier,
repris par la lecture à l’estampe originelle, n’en sait rendre, malgré
tout, quelque chose.»
Je ne crois pas qu’il faille considérer la composition du _Coup de dés_
comme effectuée en deux opérations successives: l’une consistant à
écrire un poème à la manière ordinaire, c’est-à-dire indépendamment de
toute figure et des grandeurs spatiales: l’autre qui donnerait à ce
texte définitivement arrêté la disposition convenable. La tentative de
Mallarmé _doit_ nécessairement être plus profonde. Elle se place au
moment de la conception, elle est un mode de conception. Elle ne se
réduit pas à plaquer une harmonie visuelle sur une mélodie
intellectuelle préexistante; mais elle demande une extrême, précise et
subtile possession de soi-même, conquise par un entraînement
particulier, qui permette de conduire, d’une certaine origine à une
certaine fin, l’unité complexe et momentanée de distinctes «parties de
l’âme».
DERNIÈRE VISITE A MALLARMÉ
Lorsque j’ai commencé de fréquenter Mallarmé en personne, la littérature
ne m’était presque plus de rien. Lire et écrire me pesaient, et je
confesse qu’il me reste quelque chose de cet ennui. La conscience de
moi-même pour elle-même, l’éclaircissement de cette attention, et le
souci de me dessiner nettement mon existence ne me quittaient guère. Ce
mal secret éloigne des Lettres, desquelles il tient cependant son
origine.
Mallarmé, toutefois, figurait dans mon système intime le personnage de
l’art savant et le suprême état de l’ambition littéraire la plus
relevée. Je m’étais fait de son esprit une profonde compagnie, et
j’espérais qu’en dépit de la différence de nos âges et de l’écart
immense de nos mérites le jour viendrait que je ne craindrais pas de lui
proposer mes difficultés et mes vues particulières. Ce n’était point
qu’il m’intimidât, car personne ne fut plus doux ni plus délicieusement
simple que lui; mais il me semblait alors qu’il existât une sorte de
contraste entre l’exercice de la littérature et la poursuite d’une
certaine rigueur et d’une entière sincérité de la pensée. La question
est infiniment délicate. Devais-je en saisir Mallarmé? Je l’aimais et je
le plaçais au-dessus de tous; mais j’avais renoncé à adorer ce qu’il
avait adoré toute sa vie, et à quoi il l’avait toute offerte, et je ne
me trouvais pas le cœur de le lui faire entendre.
Je ne voyais cependant d’hommage plus véritable à lui rendre que de lui
confier ma pensée, et que de lui montrer combien ses recherches, et les
analyses très fines et très précises dont elles procèdent, avaient
transformé à mes yeux le problème littéraire et m’avaient conduit à
abandonner la partie. C’est que les efforts de Mallarmé, très opposés
aux doctrines et au souci de ses contemporains, tendaient à ordonner
tout le domaine des Lettres par la considération générale des formes. Il
est extrêmement remarquable qu’il soit arrivé, par l’étude approfondie
de son art, et sans connaissances scientifiques, à une conception si
abstraite et si proche des spéculations les plus élevées de certaines
sciences. Il ne parlait jamais, d’ailleurs, de ses idées que par
figures. L’enseignement explicite lui répugnait étrangement. Son métier,
qu’il abhorrait, était pour quelque chose dans cette aversion. Mais moi,
en essayant de me résumer ses tendances, je me permettais intérieurement
de les désigner à ma façon. La littérature ordinaire me semblait
comparable à une arithmétique, c’est-à-dire à la recherche de résultats
particuliers, dans lesquels on distingue mal le précepte de l’exemple;
celle qu’il concevait me paraissait analogue à une algèbre, car elle
supposait la volonté de mettre en évidence, de conserver à travers les
pensées et de développer pour elles-mêmes, les formes du langage.
«Mais du moment qu’un principe a été reconnu et saisi par quelqu’un, il
est bien inutile de perdre son temps dans ses applications», me
disais-je...
Le jour que j’attendais ne vint jamais.
* * * * *
J’ai vu pour la dernière fois Stéphane Mallarmé le 14 juillet 1898, à
Valvins. Le déjeuner achevé, il me conduisit à son «cabinet de travail».
Quatre pas de long, deux de large; la fenêtre ouverte à la Seine et à la
forêt au travers d’un feuillage tout déchiré de lumière, et les moindres
frémissements de la rivière éblouissante faiblement redits par les murs.
Mallarmé s’inquiétait des suprêmes détails de la fabrication du _Coup de
dés_. L’inventeur considérait et retouchait du crayon cette machine
toute nouvelle que l’imprimerie Lahure avait accepté de construire.
Nul encore n’avait entrepris, ni rêvé d’entreprendre, de donner à la
_figure_ d’un texte une signification et une action comparables à celles
du texte même. Comme l’usage ordinaire de nos membres nous fait presque
oublier leur existence et négliger la variété de leurs ressources, et
comme il arrive qu’un artiste du corps humain nous en fasse voir
quelquefois toutes les souplesses, au prix de sa vie qu’il consume en
exercices et qu’il expose aux dangers de son désir, ainsi l’usage
habituel de la parole, la pratique de la lecture cursive et celle de
l’expression immédiate affaiblissent la conscience de ces actes trop
familiers et abolissent jusqu’à l’idée de leurs puissances et de leurs
perfections possibles,--à moins que ne survienne et ne se dévoue quelque
personne étrangement dédaigneuse des facilités de son esprit, mais
singulièrement attentive à ce qu’il peut produire de plus inattendu et
de plus délié.
J’étais auprès de cette personne. Rien ne me disait que je ne la
reverrais jamais plus. Il n’y avait point, dans l’or du jour, de corbeau
chargé de prédire.
Tout était calme et sûr... Mais cependant que Mallarmé me parlait, le
doigt sur la page, il me souvient que ma pensée se mit à rêver _de ce
moment même_. Elle y donnait distraitement une valeur comme absolue. Je
songeais, près de lui vivant, à son destin comme achevé. Né pour le
délice des uns, pour le scandale des autres, et merveille pour tous:
pour ceux-ci, de démence et d’absurdité; pour les siens, merveille
d’orgueil, d’élégance et de pudeur intellectuelle, il lui avait suffi de
quelques poèmes pour remettre en question l’objet même de la
littérature. Son œuvre difficile à entendre, impossible à négliger,
divisait le peuple lettré. Pauvre et sans honneurs, la nudité de sa
condition avilissait tous les avantages des autres; mais il s’était
assuré, sans les rechercher, des fidélités extraordinaires. Quant à lui,
dont le sourire de sage, de victime supérieure, accablait doucement
l’univers, il n’avait jamais demandé au monde que ce qu’il contient de
plus rare et de plus précieux. Il le trouvait en soi.
* * * * *
Nous sommes allés dans la campagne. Le poète «artificiel» cueillait les
fleurs les plus naïves. Bleuets et coquelicots chargeaient nos bras.
L’air était feu; la splendeur absolue; le silence plein de vertiges et
d’échanges; la mort impossible ou indifférente; tout formidablement
beau, brûlant et dormant; et les images du sol tremblaient.
Au soleil, dans l’immense forme du ciel pur, je rêvais d’une enceinte
incandescente où rien de distinct ne subsiste, où rien ne dure, mais où
rien ne cesse; comme si la destruction elle-même se détruisît à peine
accomplie. Je perdais le sentiment de la différence de l’être et du
non-être. La musique parfois nous impose cette impression, qui est au
delà de toutes les autres. La poésie, pensais-je, n’est-elle point aussi
le jeu suprême de la transmutation des idées?...
* * * * *
Mallarmé me montra la plaine que le précoce été commençait de dorer:
«_Voyez_, dit-il, _c’est le premier coup de cymbale de l’automne sur la
terre._»
* * * * *
Quand vint l’automne, il n’était plus.
LETTRE SUR MALLARMÉ[7]
[7] Lettre adressée à Jean Royère.
Vous avez souhaité qu’une étude sur Mallarmé, quoique toute pieuse,
profonde et pleine d’amour comme vous l’aviez conçue et l’avez
heureusement achevée, s’ouvrît néanmoins par quelques feuillets d’une
autre main que la vôtre, et vous m’avez demandé de les écrire.
Mais que dire, sur le seuil de ce livre, qu’il ne contienne, ou que je
n’aie déjà exprimé, ou que tout le monde n’ait dit?
Ou que dire qui ne soit pour moi-même difficile à expliquer sans
longueur et sans minutie, et pour le public chose abstraite et pénible à
lire?
Il m’est arrivé de conter çà et là divers souvenirs de notre Mallarmé;
d’en restituer certaines intentions; de faire observer quelquefois
l’étonnante durée de la résonance de sa parole dans le monde pensant,
encore après tant d’années écoulées depuis sa mort. Mais je me suis
toujours refusé, m’opposant une quantité de raisons puissantes, de
composer un ouvrage qui traitât véritablement et absolument de lui. Je
sens trop que je n’en pourrais parler à fond sans parler excessivement
de moi-même. Son œuvre me fut dès le premier regard, et pour toujours,
un sujet de merveille: et bientôt sa pensée présumée, un objet secret de
questions infinies. Il a joué sans le savoir un si grand rôle dans mon
histoire interne, modifié par sa seule existence tant d’évaluations en
moi, son _action de présence_ m’a assuré de tant de choses, m’a confirmé
dans tant de choses; et davantage, elle m’a intimement interdit tant de
choses que je ne sais enfin démêler ce qu’il fut de ce qu’il me fut.
* * * * *
Il n’est pas de mot qui vienne plus aisément ni plus souvent sous la
plume de la critique que le mot d’_influence_, et il n’est point de
notion plus vague parmi les vagues notions qui composent l’armement
illusoire de l’esthétique. Rien toutefois dans l’examen de nos
productions qui intéresse plus philosophiquement l’intellect et le doive
plus exciter à l’analyse que cette modification progressive d’un esprit
par l’œuvre d’un autre.
Il arrive que l’œuvre de l’un reçoive dans l’être de l’autre une valeur
toute singulière, y engendre des conséquences agissantes qu’il était
impossible de prévoir[8] et qui se font assez souvent impossibles à
déceler. Nous savons, d’autre part, que cette activité dérivée est
essentielle à la production dans tous les genres. Qu’il s’agisse de la
science ou des arts, on observe, si l’on s’inquiète de la génération des
résultats, que toujours _ce qui se fait_ répète _ce qui fut fait_, ou le
réfute: le répète en d’autres tons, l’épure, l’amplifie, le simplifie,
le charge ou le surcharge; ou bien le rétorque, l’extermine, le
renverse, le nie; mais donc le suppose, et l’a invisiblement utilisé. Le
contraire naît du contraire.
[8] C’est par quoi _l’influence_ se distingue assez de _l’imitation_.
Nous disons qu’un auteur est _original_ quand nous sommes dans
l’ignorance des transformations cachées qui changèrent les autres en
lui; nous voulons dire que la dépendance de _ce qu’il fait_ à l’égard de
_ce qui fut fait_ est excessivement complexe et irrégulière. Il y a des
œuvres qui sont les _semblables_ d’autres œuvres; il en est qui n’en
sont que les inverses; il en est d’une relation si composée avec les
productions antérieures, que nous nous y perdons et les faisons venir
directement des dieux.
(Il faudrait, pour approfondir ce sujet, parler aussi de l’influence
d’un esprit sur soi-même, et d’une œuvre sur son auteur. Mais ce n’est
point le lieu.)
Quand un ouvrage, ou toute une œuvre, agit sur quelqu’un, non par toutes
ses qualités, mais par certaine ou certaines d’entre elles, c’est alors
que l’influence prend ses valeurs les plus remarquables. Le
développement séparé d’une qualité de l’un par toute la puissance de
l’autre manque rarement d’engendrer des effets d’_extrême originalité_.
* * * * *
C’est ainsi que Mallarmé, développant en soi quelques-unes des qualités
des poètes romantiques et de Baudelaire, observant en eux ce qu’ils
contenaient de plus exquisement accompli, se donnant pour loi constante
d’obtenir en chaque point des résultats qui étaient rares, singuliers,
et comme de pure chance chez eux, a peu à peu déduit de cette
obstination dans le choix, de cette rigueur dans l’exclusion, une
_manière_ toute particulière; et finalement une doctrine et des
problèmes tout nouveaux, _prodigieusement étrangers aux modes mêmes de
sentir et de penser de ses pères et frères en poésie_. Il a substitué au
désir naïf, à l’activité instinctive ou traditionnelle (c’est-à-dire peu
réfléchie) de ses prédécesseurs, une conception artificielle,
minutieusement raisonnée, et obtenue par un certain genre d’analyse.
Je lui ai dit un jour qu’il était de la nature d’un grand savant. Je ne
sais si le compliment fut de son goût, car il n’avait pas une idée de la
science qui la lui rendît comparable à la poésie. Il les opposait au
contraire. Mais moi, je ne pouvais ne pas faire un rapprochement qui me
semblait inévitable entre la construction d’une science exacte et le
dessein, visible chez Mallarmé, de reconstituer tout le système de la
poésie au moyen de notions pures et distinctes, bien isolées par la
finesse et la justesse de son jugement, et dégagées de la confusion que
cause dans les esprits qui raisonnent sur les lettres la multiplicité
des offices du langage.
Sa conception le conduisait nécessairement à envisager et à écrire des
combinaisons assez éloignées de celles dont l’usage commun fait la
«clarté», et que l’accoutumance nous rend si faciles à entendre sans
presque les avoir perçues. L’obscurité qu’on lui trouve résulte de
quelque exigence par lui rigoureusement maintenue, à peu près comme dans
les sciences il arrive que la logique, l’analogie et le souci de la
conséquence conduisent à des représentations bien différentes de celles
que l’observation immédiate nous a faites familières, et jusqu’à des
_expressions_ qui passent délibérément notre pouvoir d’imaginer.
Que Mallarmé, sans culture ni tendance scientifiques, se soit risqué
dans des entreprises que l’on peut comparer à celles des artistes du
nombre et de l’ordre; qu’il se soit consumé dans un effort
merveilleusement solitaire; qu’il se soit éloigné dans ses pensées comme
tout être qui creuse ou ordonne les siennes s’éloigne des humains, en
s’éloignant de la confusion et de la superficie,--ceci témoigne de la
hardiesse et de la profondeur de son esprit,--sans parler du courage
extraordinaire de défier pendant toute sa vie le sort, le monde et les
railleries, quand il lui eût suffi de se relâcher un peu de ses vertus
et de ses volontés pour paraître aussitôt ce qu’il était,--le premier
poète de son temps.
Il faut ajouter ici que le développement de ses vues personnelles,
généralement si précises, a été retardé, troublé, embarrassé par les
idées incertaines qui régnaient dans l’atmosphère littéraire, et qui ne
laissaient pas de le visiter. Son esprit, pour solitaire et autonome
qu’il se fût fait, avait reçu quelques impressions des prestigieuses et
fantastiques improvisations de Villiers de l’Isle-Adam, et jamais ne
s’était tout à fait détaché d’une certaine métaphysique, sinon d’un
certain mysticisme difficile à définir. Mais par une remarquable
réaction de sa nature essentielle, il n’a pu qu’il n’ait transposé ces
thèmes étrangers dans le système de ses pensées authentiques et qu’il ne
les ait accordés à la plus haute d’entre elles qui lui était aussi la
plus chère et la plus intime. C’est ainsi qu’il en est venu à vouloir
donner à l’art d’écrire un sens universel, _une valeur d’univers_, et
qu’il a reconnu que le suprême objet du monde et la justification de son
existence,--pour autant que l’on accordât cette existence,--était, ne
pouvait être qu’un _Livre_.
* * * * *
A l’âge encore assez tendre de vingt ans, et au point critique d’une
étrange et profonde transformation intellectuelle, je subis le choc de
l’œuvre de Mallarmé; je connus la surprise, le scandale intime
instantané, et l’éblouissement, et la rupture de mes attaches avec mes
idoles de cet âge. Je me sentis devenir comme fanatique; j’éprouvai la
progression foudroyante d’une conquête spirituelle décisive.
La définition du Beau est facile: _il est ce qui désespère_. Mais il
faut bénir ce genre de désespoir qui vous détrompe, vous éclaire, et,
comme disait le vieil Horace de Corneille,--_qui vous secourt_.
J’avais fait quelque vers; j’aimais ce qu’il fallait aimer en poésie
vers 1889. L’idée de «perfection» avait encore force de loi, quoique
dans un sens plus subtil que le sens plastique et trop simple qu’on lui
avait donné dix et vingt ans avant. On n’avait pas encore eu la
hardiesse d’attribuer des _valeurs_, et même infinies, aux produits
immédiats, imprévus, imprévisibles, que dis-je? _quelconques_,--de
l’instant. Le principe qu’_à tout coup l’on gagne_ n’était point encore
énoncé, et l’on n’estimait au contraire que les _coups favorables_, ou
que l’on croyait tels. En un mot, on demandait alors à la poésie qu’elle
produisît une idée d’elle-même tout opposée à celle que la suite du
temps a rendue séduisante un peu plus tard: ce qui devait arriver.
Mais quels effets intellectuels nous faisait en ce temps la révélation
des moindres écrits de Mallarmé, et quels effets moraux!... Il y avait
quelque chose de religieux dans l’air de cette époque, où certains se
formaient en soi-mêmes une adoration et un culte de ce qu’ils trouvaient
si beau qu’il fallait bien le nommer surhumain.
L’_Hérodiade_, l’_Après-midi_, les _Sonnets_, les fragments que l’on
découvrait dans les Revues, que l’on se passait, et qui unissaient entre
eux se les transmettant des adeptes dispersés sur la France, comme les
antiques initiés s’unissaient à distance par l’échange de tablettes et
de lamelles d’or battu, nous constituaient un trésor de délices
incorruptibles, bien défendu par soi-même contre le barbare et l’impie.
En cette œuvre étrange, et comme absolue, résidait un pouvoir magique.
Par le seul fait de son existence, elle agissait comme charme et comme
glaive. Elle divisait d’un seul coup tout le peuple des humains qui
savent lire. Son apparence d’énigme irritait instantanément le nœud
vital des intelligences lettrées. Elle semblait immédiatement,
infailliblement atteindre le point le plus sensible des consciences
cultivées, surexciter le centre même où existe et se réserve je ne sais
quelle charge prodigieuse d’amour-propre, et où réside ce _qui ne peut
pas souffrir de ne pas comprendre_.
Le nom seul de l’auteur suffisait à tirer des gens d’intéressantes
réactions: de la stupeur, des ironies, de sonores colères; parfois des
témoignages d’impuissance sincères et comiques. Il en était qui
invoquaient nos _grands classiques_, lesquels n’auraient jamais imaginé
dans quelle prose il devait arriver un jour qu’on les adjurât. D’autres
jouaient du rire et du sourire, et se retrouvaient aussitôt (par ces
heureux accidents des muscles de la face qui nous assurent de notre
liberté) toute la supériorité immédiate qui permet de vivre aux
personnes qui se suffisent. Rares sont les mortels qui ne sont point
blessés de ne pas comprendre, et qui l’acceptent bonnement comme on
accepte de ne pas entendre une langue ou l’algèbre. On peut exister sans
cela.
L’observateur de ces phénomènes jouissait de considérer un beau
contraste: Une œuvre profondément méditée, la plus volontaire et la plus
consciente qui fut jamais, déchaînant une quantité de _réflexes_.
C’est que, dès le regard jeté sur elle, cette œuvre sans seconde
touchait et s’attaquait à la convention fondamentale du langage
ordinaire: _Tu ne me lirais pas si tu ne m’avais déjà compris._
Je vais faire à présent un aveu. Je confesse, je consens que tous ces
gens de bien qui protestaient, qui se moquaient, qui ne percevaient pas
ce que nous percevions, étaient dans des états bien légitimes. Leur
sentiment était dans l’ordre. Il ne faut pas craindre de dire que le
domaine des Lettres n’est qu’une province du vaste empire des
divertissements. On prend un livre, on le laisse; et même quand on ne
peut le quitter, on sent bien que cet intérêt tient à la facilité du
plaisir.
C’est dire que tout l’effort d’un créateur de beauté et de fantaisie
doit s’employer, selon l’essence même de son travail, à élaborer _pour
le public_ des jouissances qui ne demandent point d’effort, ou presque
point. C’est du public qu’il doit déduire ce qui touche, remue, caresse,
anime ou ravit le public.
Mais il y a cependant plusieurs publics: parmi lesquels il n’est pas
impossible d’en trouver quelqu’un qui ne conçoive pas de plaisir sans
peine, qui n’aime point de jouir sans payer, et même qui ne se trouve
pas heureux si son bonheur n’est en partie son œuvre propre dont il veut
ressentir ce qu’elle lui coûte. D’ailleurs il arrive qu’un public tout
spécial se puisse former.
Mallarmé créait donc en France la notion d’_auteur difficile_. Il
introduisait expressément dans l’art l’obligation de l’effort de
l’esprit. Par là, il relevait la condition de lecteur, et avec une
admirable intelligence de la véritable gloire, il se choisissait parmi
le monde ce petit nombre d’amateurs particuliers qui, l’ayant une fois
goûté ne pourraient plus souffrir de poèmes impurs, immédiats et sans
défense. _Tout leur semblait naïf et lâche après qu’ils l’avaient lu._
Ces petites compositions merveilleusement achevées s’imposaient comme
des types de perfection, tant les liaisons des mots avec les mots, des
vers avec les vers, des mouvements avec les rythmes étaient assurées,
tant chacune d’elles donnait l’idée d’un objet en quelque sorte absolu,
dû à un équilibre de forces intrinsèques, soustrait par un prodige de
combinaisons réciproques à ces vagues velléités de retouche et de
changements que l’esprit pendant ses lectures conçoit inconsciemment
devant la plupart des textes.
L’éclat de ces systèmes cristallins, si purs et comme terminés de toutes
parts, me fascinait. Ils n’ont point la transparence du verre, sans
doute; mais rompant en quelque sorte les habitudes de l’esprit sur leurs
facettes et dans leur dense structure, ce qu’on nomme leur obscurité
n’est, en vérité, que leur _réfringence_.
J’essayais de me représenter les chemins et les travaux de la pensée de
leur auteur. Je me disais que cet homme avait médité sur tous les mots,
considéré, énuméré toutes les formes. Je m’intéressais peu à peu à
l’opération d’un esprit si différent du mien, plus encore, peut-être,
qu’aux fruits visibles de son acte. Je me reconstruisais le constructeur
d’une telle œuvre. Il me semblait qu’elle eût été indéfiniment réfléchie
dans une enceinte mentale d’où rien n’eût eu licence de sortir qui n’eût
longuement _vécu_ dans le monde des pressentiments, des arrangements
harmoniques, des figures parfaites et de leurs correspondances; monde
préparatoire où tout se heurte à tout, et dans lequel le hasard
temporise, s’oriente, et se cristallise enfin sur un modèle.
Une œuvre ne peut sortir d’une sphère si réfléchissante et si riche de
résonances que par une sorte d’accident qui la jette hors de la pensée.
Elle tombe du réversible dans le Temps. Je concluais à un système
intérieur chez Mallarmé, système qui devait se distinguer de celui du
philosophe, et, d’autre part, de celui des mystiques: mais non sans
analogie avec eux.
J’étais tout disposé par ma nature, ou plutôt par un changement de
nature qui venait de se produire en moi, à développer dans une voie
assez singulière l’impression due à des poèmes qui me manifestèrent une
telle préparation de leurs beautés qu’elles-mêmes pâlissaient devant
l’idée qu’elles me donnaient de ce travail caché.
J’avais pensé et naïvement noté, peu de temps auparavant, cette opinion
en forme de vœu: _que si je devais écrire, j’aimerais infiniment mieux
écrire en toute conscience et dans une entière lucidité quelque chose de
faible, que d’enfanter à la faveur d’une transe et hors de moi-même un
chef-d’œuvre d’entre les plus beaux_.
C’est qu’il me paraissait qu’il y avait déjà beaucoup de chefs-d’œuvre
et que le nombre des productions du génie n’était pas si petit qu’il y
eût grand intérêt à désirer de l’augmenter. Je pensais, avec un peu plus
de précision, qu’un ouvrage résolument voulu et cherché dans les hasards
de l’esprit, par ordre et par une analyse obstinée de conditions
définies et d’avance prescrites, quelle qu’en fût ensuite la valeur
extérieure une fois produit, ne laissait pas son créateur sans l’avoir
modifié en lui-même, contraint de se reconnaître et en quelque sorte de
se réorganiser. Je me disais que ce _n’est point l’œuvre faite et ses
apparences ou ses effets dans le monde qui peuvent nous accomplir et
nous édifier, mais seulement la manière dont nous l’avons faite_. L’art
et la peine nous augmentent; mais la Muse et la chance ne nous font que
prendre et quitter.
* * * * *
Par là, je donnais à la volonté et aux calculs de _l’agent_ une
importance que je retirais à _l’ouvrage_. Ce qui ne veut pas dire que je
consentais qu’on négligeât celui-ci, mais bien le contraire.
* * * * *
Cette pensée atroce, et fort dangereuse pour les Lettres (mais sur
laquelle je n’ai jamais varié) s’unissait et s’opposait curieusement à
mon admiration pour un homme qui n’allait, en suivant la sienne, à rien
de moins qu’à diviniser la chose écrite. Ce que j’aimais le plus en lui,
c’était ce caractère essentiellement volontaire, cette tendance
absolutiste démontrée par l’extrême perfection du travail. Le travail
sévère, en littérature, se manifeste et s’opère par _des refus_. On peut
dire qu’il est mesuré par le nombre des refus. Que si l’étude de la
fréquence et de l’espèce des refus était possible, elle serait d’une
ressource capitale pour la connaissance intime d’un écrivain,
puisqu’elle nous éclairerait la discussion secrète qui se livre, au
moment d’une œuvre, entre le tempérament, les ambitions, les prévisions
de l’homme, et, d’autre part, les excitations et les moyens
intellectuels de l’instant.
La rigueur des refus, la quantité des solutions que l’on rejette, des
possibilités que l’on s’interdit, manifestent la nature des scrupules,
le degré de conscience, la qualité de l’orgueil et, mêmement, les
pudeurs et diverses craintes que l’on peut ressentir à l’égard des
jugements futurs du public. _C’est en ce point que la littérature
rejoint le domaine de l’éthique_: c’est dans cet ordre de choses que
peut s’y introduire le conflit du naturel et de l’effort; qu’elle
obtient ses héros et ses martyrs de la _résistance au facile_; que la
vertu s’y manifeste, et donc quelquefois l’hypocrisie.
Mais cette volonté de rebuter ce qui n’est pas conforme à la loi que
l’on s’est donnée, il arrivera qu’elle exerce une telle contrainte sur
son homme que les œuvres indéfiniment revisées et conduites sans
considération des peines et du temps se fassent rarissimes, et qu’en
dépit de la densité qu’elles acquièrent, l’accusation de stérilité soit
jetée à leur auteur excessivement difficile pour soi. La plupart des
choses qui s’impriment sont si naïvement fragiles, si arbitraires et
filles d’un monologue si personnel; la plupart sont si aisées à inventer
par quiconque, si faciles à transformer, à retourner, à nier et même à
rendre moins vaines, et l’on imprime tant, qu’il est incroyable que l’on
fasse à quelqu’un le reproche de ne pas ajouter assez à l’amas immense
des livres parce qu’il prend le temps de réduire les siens à leur
essence. Mais ce qu’il y a de bien plus remarquable, c’est que le blâme
ne vient point des amateurs de cette œuvre restreinte dont on
comprendrait qu’ils se plaignent qu’on leur mesure leur plaisir; mais,
au contraire, ce sont les autres, et qui s’indignent qu’elle existe, et
de plus, qu’on leur en donne trop peu.
* * * * *
Mallarmé le stérile; Mallarmé le précieux; Mallarmé le très obscur; mais
Mallarmé le plus conscient; Mallarmé le plus parfait; Mallarmé le plus
dur à soi-même de tous ceux qui ont tenu la plume, me procurait, dès les
premiers regards que j’adressais aux lettres, une idée en quelque sorte
suprême, _une idée-limite_ ou une _idée-somme_ de leur valeur et de
leurs pouvoirs.
Me rendant plus heureux que Caligula, il m’offrait à considérer une tête
en laquelle se résumait tout ce qui m’inquiétait dans l’ordre de la
littérature, tout ce qui m’attirait, tout ce qui la sauvait à mes yeux.
Cette tête si mystérieuse avait pesé tous les moyens d’un art universel;
et connu, et comme assimilé, les bonheurs et les diverses amertumes et
les désespoirs les plus purs que l’extrême désir spirituel engendre;
elle avait éliminé de la poésie les prestiges grossiers; jugé et
exterminé, au sein de ses longs et profonds silences, les ambitions
particulières, pour s’élever à concevoir et à contempler un principe de
toutes les œuvres possibles; elle s’était trouvé au plus haut de
soi-même un instinct de domination de _l’univers des mots_, tout
comparable à l’instinct des plus grands hommes de pensée qui se sont
exercés à surmonter, par l’analyse et la construction combinées des
_formes_, toutes les relations possibles de l’_univers des idées_, ou de
celui des nombres et des grandeurs.
Voilà ce que je prêtais à Mallarmé: un ascétisme trop conforme,
peut-être, à mes jugements sur les Lettres, que j’ai toujours regardées
avec de grands doutes sur leur vraie valeur. Comme l’enchantement
qu’elles peuvent produire chez les autres implique, par la nature même
du langage, une quantité de méprises et de malentendus _si nécessaires
que la transmission directe et parfaite de la pensée de l’auteur_, si
elle était possible, _entraînerait la suppression et comme
l’évanouissement des plus beaux effets de l’art_, il en résulte, pour
celui qui s’attarde en cette réflexion, je ne sais quel ennui de se
dépenser à spéculer sur l’inexact et à tenter de provoquer autrui à des
émotions et à des pensées étonnantes et tout imprévues pour nous-mêmes,
comme le seraient les conséquences d’un acte irréfléchi. Ces réactions
incalculables du lecteur fussent-elles (comme il arrive) favorables à
notre ouvrage, et quand elles seraient infiniment douces à notre vanité
heureusement surprise, l’orgueil profond se plaint d’être offensé dans
sa rigueur. Il ne veut point d’une gloire qui ne soit qu’une dépendance
accidentelle et extérieure de la personne, et il ne nous épargne pas de
nous faire sentir toute la différence qu’il met entre l’_être_ et le
_paraître_.
J’étais conduit par ces étranges remarques à ne plus accorder qu’une
valeur de pur _exercice_ à l’acte d’écrire: ce jeu, fondé sur les
propriétés du langage redéfinies à cette fin et généralisées avec
précision, devant tendre à nous faire très libres et très sûrs dans son
usage, et très détachés des illusions que ce même usage engendre, et sur
lesquelles vivent les Lettres,--et les hommes.
* * * * *
Ainsi s’éclaircissait à moi-même le conflit qui était sans doute en
puissance dans ma nature, entre un penchant pour la poésie et le besoin
bizarre de satisfaire à l’ensemble des exigences de mon esprit. J’ai
essayé de préserver l’un et l’autre.
Je vous le disais tout à l’heure, mon cher Royère, que je ne pourrais
penser à Mallarmé sans _égotisme_. Il faut donc que j’arrête ici ce
mélange de réflexions et de souvenirs. Peut-être eût-il été de quelque
intérêt de poursuivre, dans le détail et la profondeur, l’analyse d’un
cas particulier _d’influence_, de faire voir les effets directs et
contraires d’une certaine œuvre sur un certain esprit, et comment
l’extrême d’une tendance est répondu par l’extrême d’une autre.
SOUVENIR DE J.-K. HUYSMANS
Pendant le séjour qu’il fit à Ligugé, à l’ombre de l’abbaye dont il
suivait exactement les exercices, Huysmans publia _La Cathédrale_.
J’avais de l’affection pour lui. Il m’avait toujours traité avec amitié.
Même je lui devais de bons avis et quelque recommandation
administrative. Au cours des années qui s’écoulèrent entre la
publication de _Là-Bas_ et le départ pour Ligugé, j’allais assez souvent
le trouver chez lui, rue de Sèvres, ou le prendre vers cinq heures à son
bureau de la Sûreté générale, rue des Saussaies. Je m’amusais de ses
propos artistes et salés, des histoires extraordinaires, des recettes et
des préceptes cocasses dont ses discours étaient semés. Il était le plus
nerveux des hommes, prompt aux antipathies invincibles, immédiat et
atroce dans les jugements, grand créateur de dégoûts, accueillant pour
le pire et n’ayant soif que de l’excessif, crédule à un point
incroyable, recevant aisément toutes les horreurs qui se peuvent
imaginer chez des humains, friand de bizarreries et de contes comme il
s’en conterait chez une portière de l’enfer; et d’ailleurs les mains
pures, parfois aussi grandes ouvertes que peuvent s’ouvrir les mains
d’un homme presque pauvre; charitable en actes, fidèle aux amis
malheureux, constant dans ses admirations qu’il gardait même à des
hommes dont la personne lui était devenue insupportable ou odieuse.
* * * * *
Je le revois si nettement que je pourrais modeler son crâne énorme et
sphérique, hérissé d’un poil d’argent dur et ras, son front trop large,
son nez busqué et singulièrement tordu, ses sourcils rudes et relevés à
la diable vers les tempes, et cette bouche difficile dont un coin
retroussé sous la forte moustache articulait des choses amères et
comiques. Je l’entends dire: _La bêtise de ça!..._ Il roulait de ses
mains fines et féminines des cigarettes qu’il embrasait vivement, à
peine pincées par le milieu entre ses doigts minces; il en humait
profondément la fumée et il se balançait sur son fauteuil, ses cuisses
maigres étroitement croisées l’une sur l’autre, la bottine suspendue
battant d’impatience dans le vide. On causait. Ses yeux gris jetaient de
froides étincelles.
* * * * *
Il émanait de lui les reflets d’une érudition vouée à l’étrange. Il y
mêlait toutes les superstitions combinées des écrivains de son époque et
de son groupe, celles des employés de ministère, des petits bourgeois,
des dévotes très avancées, à demi hérétiques, à demi toquées. Il les
blaguait et les adoptait. Il flairait des salauderies, des maléfices,
des ignominies dans toutes les affaires de ce monde; et peut-être
avait-il raison. Il discernait les damnés qui sont dans le clergé; il
voyait des savants redoutables et des mages tout-puissants dans de
pauvres diables à bagues lourdes et à senteurs fortes, des larves et des
démons un peu partout. Quand il se mit à la mystique, il joignit avec
délices, à sa minutieuse et complaisante connaissance des ordures
visibles et des saletés pondérables, une curiosité attentive, inventive
et inquiète de l’ordure surnaturelle et des immondices suprasensibles.
Il portait à l’extrême le mépris des gens du monde, la haine des riches,
des commerçants, des militaires, des politiques et des abstracteurs. On
l’accusait de n’être point philosophe, mais rien ne prouve qu’on doive
l’être ni qu’on puisse ne l’être pas. Il vécut dans une terreur plus ou
moins avouée des charmes et des sortilèges. Il était sur ce point facile
à influencer, et sa méfiance naturelle, qui était grande et toujours
éveillée, ne désarmait qu’à l’endroit des sinistres sornettes dont les
uns avec conviction, les autres pour se jouer de lui, l’entretenaient.
L’Art, la Femme, le Diable et Dieu furent les grands intérêts de sa vie
mentale, d’ailleurs incessamment sollicitée et irritée par le détail
infini des misères de l’existence. Il en recueillait toutes les peines
et toutes les laideurs. Ses narines étranges flairaient en frémissant ce
qu’il y a de nauséabond dans le monde. L’écœurant fumet des gargotes,
l’âcre encens frelaté, les odeurs fades ou infectes des bouges et des
asiles de nuit, tout ce qui révoltait ses sens excitait son génie. On
eût dit que le dégoûtant et l’horrible dans tous les genres le
contraignissent à les observer, et que les abominations de toute espèce
eussent pour effet d’engendrer un artiste spécialement fait pour les
peindre dans un homme créé spécialement pour en souffrir.
* * * * *
Il s’était assuré le style de ses nerfs: langage visant toujours à
l’inattendu et à l’extrême de l’expression, surchargé d’adjectifs
pervertis et employés hors d’eux-mêmes; monologue travaillé, curieux
mélange de termes rares, de tons singuliers, de formes triviales et de
trouvailles poétiques. Il aimait de brutaliser l’ordre des mots,
d’éloigner le qualificatif du nom qu’il qualifie, le complément du
verbe; et la préposition, du mot qu’elle souhaite aussitôt après elle.
Il usait et abusait systématiquement des épithètes non impliquées par
l’objet mais suggérées par la circonstance: moyen constant chez lui,
moyen très séduisant, moyen puissant,--mais moyen périlleux et de courte
vie, comme tous les moyens de l’art qui se peuvent aisément définir.
* * * * *
Mais comment n’avoir pas recours à la recherche, aux figures
continuelles, aux écarts voulus de la syntaxe, aux vocabulaires
techniques, aux artifices de ponctuation quand l’on vient se joindre
bien tard à un système littéraire déjà mûr et enrichi; et quand il
s’agit de décrire encore, après un siècle de descriptions, après
Gautier, après Flaubert, après les Goncourt? A peine d’insipidité, la
surcharge, les transpositions, les accouplements monstrueux s’imposent.
Même si l’œuvre paraît barbare, choque les gens de goût, ahurit les
simples, irrite les raisonnables et porte en soi des promesses de mort,
des certitudes de délaissement pour cause de singularité, toutefois elle
est œuvre volontaire, elle a été un événement dans l’univers des
Lettres, car elle a modifié plus d’un écrivain, marqué les limites du
naturalisme, fait connaître à bien des lecteurs l’existence d’un art
exceptionnel et caché, et tiré de la mystique, de l’occultisme, de la
vie des clercs et des moines contemporains une substance littéraire
assez précieuse. L’état des choses pieuses et celui des esprits anxieux
entre 1880 et 1900 sont peints en partie et définis dans les trois
principaux ouvrages d’Huysmans.
PETITE LETTRE SUR LES MYTHES
Une dame, ma chère amie, une dame tout inconnue, m’écrit et m’interroge,
dans une lettre fort longue et passablement caressante, sur quantité de
points difficiles dont elle feint de croire que je puis délivrer son
esprit.
Elle s’inquiète en moi de Dieu et de l’amour; si j’ai foi dans l’un et
dans l’autre; elle voudrait savoir si la poésie pure est mortelle au
sentiment, et me demande si je m’exerce à l’analyse de mes songes, comme
il se fait dans l’Europe centrale où il n’est point de personne bien née
qui manque, chaque matin, à retirer de ses propres gouffres quelques
énormités abyssales, quelques poulpes de forme obscène qu’elle s’admire
d’avoir nourri.
Sur tout ceci, et plusieurs autres doutes, je l’ai pu éclairer ou
rassurer sans profondes peines. Je n’ai point de grandes lumières, mais
il en faut peu sur les grands sujets. D’ailleurs le ton fait tout: une
certaine grâce apaise, un certain tour excite, certains agréments
égarent dans son plaisir l’âme tendre qui lit, et qui ne demande pas
qu’on lui réponde,--car ce serait finir le jeu et ôter la vie au
prétexte,--tant que d’être soi-même interrogée.
Toutefois je me suis senti bien embarrassé dans une difficulté précise
et particulière, qui est de celles dont on ne peut se défaire sans
beaucoup de lecture et de réflexions.
La lecture me pèse; il n’y a guère que l’écriture qui excède un peu plus
ma patience. Je ne suis bon qu’à inventer ce qu’il me faut sur le
moment. Je suis un misérable Robinson dans une île de chair et d’esprit
toute environnée d’ignorance, et je me crée grossièrement mes ustensiles
et mes arts. Je m’applaudis quelquefois d’être si pauvre et si incapable
des trésors de la connaissance accumulée. Je suis pauvre, mais je suis
roi; et sans doute, comme le Robinson, je ne règne que sur mes singes et
mes perroquets intérieurs; mais enfin, c’est régner encore... Je crois,
en vérité, que nos pères ont trop lu et que nos cerveaux sont faits
d’une pâte grise de livres...
Je reviens à ma questionneuse que j’ai laissée suspendue un instant à
quelque clou de la durée. Cette femme sans visage, dont je ne sais que
le parfum de son papier (et ce puissant parfum me donne une idée de
nausée), met enfin une étonnante insistance à me faire expliquer sur les
mythes et sur la science des mythes dont elle veut à tout prix que je
lui parle, et dont je ne sais que ce que je veux. Je ne devine pas ce
qu’ils lui importent.
Que si ce fût de vous, ma sage et simple amie, et que votre curiosité
sur ce point eût essayé d’irriter ma paresse, jamais vous n’eussiez tiré
de ma tête autre chose que de pures plaisanteries, dont la plupart
impures, et le reste légères. Entre personnes qui se connaissent par
essence,--comme il arrive de vous et de moi, hélas!--rien ne compte que
ce rapport mystérieux des êtres mêmes; les paroles ne comptent pas, les
actes ne sont rien...
Chère âme, puis donc que j’ai tant fait que de répondre à cette odorante
indéterminée,--et Dieu sait pourquoi je lui ai répondu, et quels obscurs
espoirs, quels soupçons de doux risques m’ont séduit à lui écrire,--je
vous donnerai à vous-même la substance de ce que j’ai imaginé pour elle.
Il s’agissait de feindre des connaissances que je n’ai point et dont
ceux qui les possèdent ne me rendent pas jaloux. Heureux ceux qui les
ont! Mais, si solides qu’elles soient, malheureux s’ils se reposent sur
elles!
Je vous confesse tout d’abord qu’au moment d’appliquer mon effort à
concevoir le monde des mythes, j’ai senti mon esprit rétif; je l’ai
poussé, j’ai forcé son ennui et ses résistances, et comme il reculait
sous ma pression, retournant son regard vers ce qu’il aime, désirant ce
qu’il fait le mieux dont il me peignait trop vivement les attraits, je
l’ai jeté en fureur au milieu des monstres, dans la confusion de tous
les dieux, des démons, des héros, des espèces horribles et de toutes ces
créatures des anciens hommes, lesquels mettaient leur philosophie à
peupler l’univers aussi ardemment que nous mîmes plus tard la nôtre à le
vider de toute vie. Nos ancêtres s’accouplaient dans leurs ténèbres à
toute énigme, et lui faisaient d’étranges enfants.
Je ne savais m’orienter dans mon désordre, à quoi me prendre pour y
planter mon commencement et développer les vagues pensées que le tumulte
des images et des souvenirs, le nombre des noms, le mélange des
hypothèses éveillaient, ruinaient en moi devant mon dessein.
Ma plume piquait dans le papier, ma main gauche tourmentait mon visage,
mes yeux trop nettement se peignaient un objet bien éclairé, et je
sentais trop bien que je n’avais aucun besoin d’écrire. Puis cette
plume, qui tuait le temps à petits traits, se mit d’elle-même à
esquisser des formes baroques, poissons affreux, pieuvres tout
échevelées de paraphes trop fluides et faciles... Elle engendrait des
_mythes_ qui découlaient de mon attente dans la durée, cependant que mon
âme, qui ne voyait presque pas ce que ma main créait devant elle, errait
comme une somnambule entre les sombres murs imaginaires et les théâtres
sous-marins de l’aquarium de Monaco!
Qui sait, pensai-je, si le réel dans ses formes innombrables n’est pas
aussi arbitraire, aussi gratuitement produit que ces arabesques
animales? Quand je rêve et invente sans retour, ne suis-je pas... la
nature?--Pourvu que la plume touche le papier, qu’elle porte de l’encre,
que je m’ennuie, que je m’oublie,--je crée! Un mot venu au hasard se
fait un sort infini, pousse des organes de phrase, et la phrase en exige
une autre, qui eût été avant elle; elle veut un passé qu’elle enfante
pour naître... après qu’elle a déjà paru! Et ces courbes, ces volutes,
ces tentacules, ces palpes, pattes et appendices que je file sur cette
page, la nature à sa façon ne fait-elle de même dans ses jeux, quand
elle prodigue, transforme, abîme, oublie et retrouve tant de chances et
de figures de vie au milieu des rayons et des atomes en quoi foisonne et
s’embrouille tout le possible et l’inconcevable?
L’esprit s’y prend tout de même. Mais encore il renchérit sur la nature;
et non seulement il crée, comme elle a coutume de faire, mais il y
ajoute qu’il fait semblant de créer. Il compose au vrai le mensonge; et
cependant que la vie ou la réalité se borne à proliférer dans l’instant,
il s’est forgé le mythe des mythes, l’indéfini du mythe,--le _Temps_...
Mais le mensonge et le temps ne seraient point sans quelque artifice. La
parole est ce moyen de se multiplier dans le néant.
Et voici comme je vins enfin à mon sujet, et comme j’en fis une théorie
pour la dame invisible et tendre:
Dame, lui ai-je dit, ô mythe! _Mythe_ est le nom de tout ce qui n’existe
et ne subsiste qu’ayant la parole pour cause. Il n’est de discours si
obscur, de racontar si bizarre, de propos si incohérent à quoi nous ne
puissions donner un sens. Il y a toujours une supposition qui donne un
sens au langage le plus étrange.
Imaginez encore que plusieurs récits de la même affaire, ou des rapports
divers du même événement vous soient faits par des livres ou par des
témoins qui ne s’accordent pas entre eux quoique également dignes de
foi. Dire qu’ils ne s’accordent pas, c’est dire que leur diversité
simultanée compose un monstre. Leur concurrence procrée une chimère...
Mais un monstre ou une chimère, qui ne sont point viables dans le fait,
sont à leur aise dans le vague des esprits. Une combinaison de la femme
et du poisson est une sirène, et la forme d’une sirène se fait aisément
accepter. Mais une vivante sirène est-elle possible?--Je ne suis pas du
tout assuré que nous soyons déjà si experts dans les sciences de la vie
que nous puissions refuser la vie aux sirènes par raison démonstrative.
Il faudrait bien de l’anatomie et de la physiologie pour leur opposer
autre chose que ce fait: les modernes jamais n’en ont pêché!
Ce qui périt par un peu plus de précision est un mythe. Sous la rigueur
du regard, et sous les coups multipliés et convergents des questions et
des interrogations catégoriques dont l’esprit éveillé s’arme de toutes
parts, vous voyez les mythes mourir, et s’appauvrir indéfiniment la
faune des choses vagues et des idées... Les mythes se décomposent à la
lumière que fait en nous la présence combinée de notre corps et de notre
sens du plus haut degré.
Voyez comme le cauchemar compose en un drame tout-puissant, quelque
diversité de sensations indépendantes qui nous travaille sous le
sommeil. Une main sous le corps est prise; un pied, qui s’est découvert
et délivré des langes, se refroidit au loin du reste du dormeur; de
matinaux passants vocifèrent à l’aube dans la rue; l’estomac vide
s’étire et les entrailles fermentent; telle lueur du grand soleil levant
inquiète vaguement la rétine au travers des paupières abaissées...
Autant de données séparées et incohérentes; et _personne encore_ pour
les réduire à elles-mêmes et au monde connu, pour les organiser, retenir
les unes, abolir les autres, ordonner leurs valeurs et nous permettre de
passer outre. Mais toutes ensemble sont comme des conditions égales, et
devant être également satisfaites. Il en résulte une création originale,
absurde, incompatible avec la suite de la vie, toute-puissante, toute
effrayante, _qui n’a en soi-même aucun principe de fin, point d’issue,
point de limite_... Il en est ainsi dans le détail de la veille, mais
avec moins d’unité. Toute l’histoire de la pensée n’est que le jeu d’une
infinité de petits cauchemars à grandes conséquences, tandis que dans
les sommeils s’observent de grands cauchemars à très courte et très
faible conséquence.
Tout notre langage est composé de petits songes brefs; et ce qu’il y a
de beau, c’est que nous en formons quelquefois des pensées étrangement
justes et merveilleusement raisonnables.
En vérité, il y a tant de mythes en nous et si familiers qu’il est
presque impossible de séparer nettement de notre esprit quelque chose
qui n’en soit point. On ne peut même en parler sans mythifier encore, et
ne fais-je point dans cet instant le mythe du mythe pour répondre au
caprice d’un mythe?
Oui, je ne sais que faire pour sortir de ce qui n’est pas, chères âmes!
Tant la parole nous peuple et peuple tout, que l’on ne voit comment s’y
prendre pour s’abstenir des imaginations dont rien ne se passe...
Songez que demain est un mythe, que l’univers en est un; que le nombre,
que l’amour, que le réel comme l’infini, que la justice, le peuple, la
poésie... la terre elle-même sont mythes! Et le pôle même en est un, car
ceux qui prétendent d’y être allés n’ont pensé y être que par des
raisons qui sont indivisibles de la parole...
J’oubliais tout le passé... Toute l’histoire n’est faite que de pensées
auxquelles nous ajoutons cette valeur essentiellement mythique qu’elles
représentent ce qui fut. Chaque instant tombe à chaque instant dans
l’imaginaire, et à peine l’on est mort, l’on s’en va rejoindre, avec la
vitesse de la lumière, les centaures et les anges... Que dis-je! A peine
le dos tourné, à peine sortis de la vue, l’opinion fait de nous ce
qu’elle peut!
Je retourne à l’histoire. Comme insensiblement elle se change en rêve à
mesure qu’elle s’éloigne du présent! Tout près de nous, ce ne sont
encore que des mythes tempérés, gênés par des textes non incroyables,
par des vestiges matériels qui modèrent un peu notre fantaisie. Mais
franchis trois ou quatre mille ans en deçà de notre naissance, on est en
pleine liberté. Enfin, dans le vide du mythe du temps pur, et vierge de
quoi que ce soit qui ressemble à ce qui nous touche, l’esprit--assuré
seulement qu’il y a eu _quelque chose_, contraint par sa nécessité
essentielle de supposer un antécédent, des «causes», des supports à ce
qui est, ou à ce qu’il est,--enfante des époques, des états, des
événements, des êtres, des principes, des images ou des histoires de
plus en plus naïves, qui font songer, ou qui se réduisent aisément à
cette cosmologie si sincère des Hindous, quand ils plaçaient la terre,
afin de la soutenir dans l’espace, sur le dos d’un immense éléphant;
cette bête se tenant sur une tortue; elle-même portée par une mer que
contenait je ne sais quel vase...
Le philosophe le plus profond, le physicien le mieux armé, le géomètre
le mieux pourvu de ces moyens que Laplace pompeusement nommait «les
ressources de l’analyse la plus sublime»,--ne peuvent ni ne savent faire
autre chose.
C’est pourquoi il m’est arrivé d’écrire certain jour: Au commencement
était la Fable!
Ce qui veut dire que toute origine, toute aurore des choses est de la
même substance que les chansons et que les contes qui environnent les
berceaux...
C’est une sorte de loi absolue que partout, en tous lieux, à toute
période de la civilisation, dans toute croyance, au moyen de quelle
discipline que ce soit, et sous tous les rapports,--le faux supporte le
vrai; le vrai se donne le faux pour ancêtre, pour cause, pour auteur,
pour origine et pour fin, sans exception ni remède,--et le vrai engendre
ce faux dont il exige d’être soi-même engendré. Toute antiquité, toute
causalité, tout principe des choses sont inventions fabuleuses et
obéissent aux lois simples.
Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas? Peu de
chose, et nos esprits bien inoccupés languiraient si les fables, les
méprises, les abstractions, les croyances et les monstres, les
hypothèses et les prétendus problèmes de la métaphysique ne peuplaient
d’êtres et d’images sans objets nos profondeurs et nos ténèbres
naturelles.
Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne
pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer
que ce que nous créons.
Voilà, ma chère, presque tout mon discours à la femme sans corps dont je
crains et ne hais point que vous soyez jalouse. Je vous épargne quelques
phrases de grand style par quoi j’ai cru qu’il fallait consommer ces
propos.
J’ai mis un peu de poésie aux derniers moments de ma lettre. On ne peut
laisser une dame en proie à de simples idées; il faut lui dorer les
adieux. Je me suis donc laissé dire à mon inconnue que l’aurore et que
le soir du temps, pareils à ceux d’une belle journée qui sont tout
enchantés et illuminés de prestiges par le soleil très bas sur
l’horizon, se colorent, se remplissent de miracles. Ainsi que la lumière
presque rase enfante à l’œil humain des jouissances prodigieuses, le
gorge de magies, de transmutations idéales, de formes énormes soutenues
et développées dans l’altitude, figures d’autres mondes, séjours
brûlants aux roches d’or, aux lacs trop purs, trônes, grottes errantes,
enfers supérieurs, féeries; et de même que ces hauts lieux éblouissants,
ces phantasmes, ces monstres et ces déités aériennes s’analysent en
vapeur et en rayonnements décomposés,--ainsi de tous les dieux et de nos
idoles même abstraites: ce qui fut, ce qui sera, ce qui se forme loin de
nous. Ce que demande notre esprit, les origines qu’il réclame, la suite
et les dénouements dont il a soif, il ne peut qu’il ne les tire et ne
les subisse de soi-même; séparé de l’expérience, isolé des contraintes
que le contact direct lui impose, il engendre ce qu’il lui faut selon
soi seul.
Il se rétracte en soi, il émet l’extraordinaire. Il fait jaillir de ses
moindres accidents des créations surnaturelles. Dans cet état, il use de
tout ce qu’il est; un quiproquo, un malentendu, un calembour le
fécondent. Il appelle sciences et arts la puissance qu’il a de donner à
ses fantasmagories une précision, une durée, une consistance et jusqu’à
une rigueur dont il est lui-même étonné; accablé quelquefois!
Adieu, chère; j’allais revenir sur l’amour.
ÉTUDES
Le rêve est en deçà de la volonté, et tu n’obtiens rien par volonté dès
le seuil du sommeil. Toutes les facilités, tous les empêchements sont
changés de place: les portes sont murées, et les murs sont de gaze. Il y
a des noms connus sur des personnes inconnues. Ce qui ferait l’absurde
de telles choses dort. Il est absurde de marcher sur les mains; mais si
l’on n’a plus de jambes, et qu’un déplacement s’impose, il le faut bien.
Ici, mélange intime de vrai et de faux. Il est vrai que j’étouffe; il
est faux qu’un lion me presse. Quelque chose de faux (j’ai fait un
opéra) rappelle quelque chose de vrai (je ne sais pas la musique). Mais
non tout le vrai. Embarras. C’est l’_inextricable_ ou l’_indivisible_ de
ce mélange qui est caractéristique du rêve.
* * * * *
Dans le rêve, j’agis sans vouloir; je veux sans pouvoir; je sais sans
avoir vu jamais, avant d’avoir vu; je vois sans prévoir.
Ce qui est étrange, ce n’est pas que des fonctions soient déconcertées,
c’est qu’elles entrent en jeu dans cet état.
Le faux ou l’arbitraire est la fonction naturelle de la pensée toute
seule. La notion de vrai, de réel, implique un dédoublement. Pour penser
utilement, il faut, à la fois, confondre l’image avec son objet et
cependant être toujours prêt (_vigilare_) à reconnaître que cette
identité apparente de choses très dissemblables n’est qu’un moyen
provisoire, un usage de l’inachevé. C’est parce que je les confonds que
je puis penser à agir, et parce que je ne les confonds pas que je puis
agir. Le réel est ce dont on ne peut s’éveiller, ce dont nul mouvement
ne me tire, mais que tout mouvement renforce, reproduit, régénère. Le
non-réel, au contraire, naît à proportion de l’immobilisation partielle.
(Observe que l’attention et le sommeil ne sont pas très éloignés.) Le
fixe engendre le faux. L’attention n’y manque pas quand elle excède un
certain point.
* * * * *
Dans le rêve, tout m’est également imposé. Dans la veille, je distingue
des degrés de nécessité et de stabilité.
Je rêve d’un flacon d’odeur dans un carton violet: je ne sais qui a
commencé. Est-ce le mot: violet, ou la coloration? Il y a symétrie de
ces membres qui se substituent. L’un n’est pas plus réel que l’autre. Si
je regarde (éveillé) ce papier de mur à fleurs, je ne vois, au lieu d’un
semis isotrope de roses, qu’un ensemble de diagonales parallèles, et _je
m’éveille_ littéralement de cette figure de choix, en remarquant qu’il y
a d’autres figures également possibles dans le champ, à l’aide des mêmes
éléments.
Chacune de ces figures est comparable à un rêve; chacune est un système
complet et fermé, qui suffit à recouvrir entièrement ou masquer la
multiplicité réelle. La vision de l’un de ces systèmes exclut celle des
autres.
* * * * *
Dans un milieu tendu, les mouvements ondulatoires se croisent sans se
mêler. Dans l’homme éveillé, en quelque sorte _monté au ton du réel_, il
y a, de même, indépendance, non composition des excitations
coexistantes. Dans le rêve, il y a composition automatique de tout,
nulle réserve. Si je pense quelque chose de A, ce jugement chasse A,
comme lui étant étranger. Un jugement ne suit pas l’impression pour la
raccorder à un système net et uniforme qui assure et définit ma réalité,
mon ordre. Mais ce jugement succède à mon impression et l’annule
entièrement, ou la modifie au lieu de la consolider. On pense comme on
se heurte.
* * * * *
Oublier insensiblement la chose que l’on regarde. L’oublier en y
pensant, par une transformation naturelle, continue, invisible, en
pleine lumière, immobile, locale, imperceptible... comme à celui qui
l’étreint échappe un morceau de glace.
Et inversement:
Retrouver la chose oubliée en regardant l’oubli.
Il m’arrive souvent, si j’ai oublié quelque chose précise, de me mettre
à m’observer pour saisir cet état et cette lacune. Je veux me voir
oubliant, sachant que j’ai oublié, et cherchant.
Peut-être est-ce une méthode, d’opposer à toute défaillance mentale son
étude immédiate par la conscience?
Ainsi (ou contrairement?), la douleur même _pâlit_, pour un instant,
quand on la regarde _en face_,--si l’on peut.
* * * * *
J’oublie que je dois sortir ce soir. Je songe à mes pantoufles. Mais le
commencement d’exécution me fait penser au bien-être qui va s’ensuivre,
et cet avant-goût me mène à la complaisance de ma soirée intime. Là, à
cette place spirituelle dans le temps futur, se trouve déjà quelque
chose: le lieu où je devais aller se réveille, avec des signes
obligatoires, et la place retenue refuse de recevoir ma soirée
tranquille. Je me rappelle l’injonction, comme suite de l’avoir
oubliée,--pour l’avoir oubliée avec trop de précision.
* * * * *
Je vais m’endormir, mais un fil me retient encore à la nette puissance,
par lequel je la puis réciproquement retenir: un fil, une sensation
tenant encore à mon tout, et qui peut devenir un chemin pour la veille
aussi bien que pour le sommeil.
Une fois endormi, je ne puis plus me réveiller volontairement, je ne
puis voir le réveil comme but. J’ai perdu la vigueur de regarder quelque
chose comme un rêve.
Il faut attendre la fissure de jour, le soupirail qui me livrera tout
mon espace, le brin conducteur qui ramène l’état où les efforts
rencontrent les choses, où la sensation détermine un point commun entre
deux visions. Elle est un point double appartenant à la fois à un objet
et à mon corps; à une chose, mais aussi à un nœud de fonctions de moi.
* * * * *
En rêve, les opérations ne s’échafaudent pas, ne sont pas perçues comme
facteurs indépendants. Il y a séquences, non conséquences. Pas de buts,
mais le sentiment d’un but. Nul objet de pensée ne s’y forme par le
rassemblement manifeste de données indépendantes, de sorte qu’il doive
clairement son existence à une différence de «réalité», à une machine
finie. Dans la veille, reconnaître A est un phénomène qui dépend de A,
tandis qu’en rêve je reconnais souvent A dans l’objet B. La
reconnaissance ne résulte plus d’un choc actuel: mais elle est de la
suite même du rêve, au titre d’un objet quelconque y compris.
* * * * *
L’esprit du rêveur ressemble à un système sur lequel les forces
extérieures s’annulent ou n’agissent pas, et dont les mouvements
intérieurs ne peuvent amener ni déplacement du centre ni rotation.
On n’avancerait pas si la résistance du sol et son frottement ne
venaient annuler la force qui tend à maintenir immobile le centre de
gravité quand la première jambe s’éloigne du corps. Mais si la jambe
arrière est endormie, la pression au sol ne réveille pas la raideur ou
tension des muscles, et la force n’est pas annulée, parce que la tension
n’est pas excitée par le sentiment du contact. On sent le sol comme à
distance, _comme dans un rêve_, sans pouvoir répondre.
Et quand tout l’être est endormi, c’est que le changement ou la
modification imprimés ne peuvent amener un changement ou déplacement
relatifs, non que des forces extérieures fassent défaut, mais
l’instrument de leur application est momentanément aboli.
Le rêveur réagit par des visions et mouvements qui ne peuvent changer la
cause de l’impression. Ne pouvant arrêter l’impression par une image
partielle fixe, ni opposer telle image (vraie) à telle (fausse), ni la
mémoire à l’actuel, etc., il est comme celui qui glisse sur une surface
polie et qui ne peut _isoler_ une jambe par la fixation extérieure.
Mais le rêveur n’en sait rien. Il prend son impuissance même pour
l’effet d’une puissance extérieure; il ne peut jamais trouver finie la
cause de ses impressions, car il la cherche dans les visions que
l’impression provoque; il la cherche en trouvant indéfiniment, forgeant
ce qui pourra la produire au lieu de reproduire ce qui l’a produite. Il
croit voir comme il croit se déplacer. Mais sentiments, émotions,
spectacles, causes apparentes, simulacres d’apartés... se modifient
réciproquement et constituent un même système, analogue à un système de
forces «intérieures». L’effort qui devrait produire un changement défini
demeure toujours vain, parce qu’un changement inverse, une sorte de
_recul_,--me replace à l’état initial, par conséquence de l’effort même.
* * * * *
Je m’éveille d’un rêve, et l’objet que je serrais, cordage, devient mon
autre bras, dans un autre monde. La sensation de striction demeurant, la
corde que je serrais s’anime. J’ai tourné autour d’un point fixe. La
même sensation s’est comme éclairée, divisée. La même pierre entre dans
deux constructions successives. Le même oiseau marche jusqu’au bord du
toit, et là, tombe dans le vol.
Je m’aperçois tout à coup qu’il faut traduire tout autrement cette
sensation: c’est le moment qu’elle ne peut plus appartenir à tel système
d’événements, à tel _monde_, qui devient _alors_ rêve et passé non
ordonné.
* * * * *
Jamais le rêve ne réalise ce _fini_ admirable auquel atteint la
perception dans la veille et à la lumière.
* * * * *
Dans tel rêve est un personnage. Mais je ne le vois pas distinctement.
_Car, si je le voyais net, tout aussitôt et par conséquence il
changerait._ Il y a conversation, mais pas distincte. Je sais bien de
quoi nous parlons, et j’entends certains mots, mais la suite m’échappe,
point de détail, et ces mots n’ont pas de sens: (_le Mellus du
Mellus??_) Mais rien ne manque. Mais tout se passe comme si la
conversation était réelle. Elle n’est pas arrêtée par son inconsistance.
Le moteur n’est pas en elle.
* * * * *
Dans le rêve la pensée ne se distingue pas du vivre et ne retarde pas
sur lui. Elle adhère au vivre;--elle adhère entièrement à la simplicité
du vivre, à la fluctuation de l’_être_ sous les visages et les images du
_connaître_.
TABLE DES MATIÈRES
Fragment d’un Descartes 1
Le Retour de Hollande 13
Sur Bossuet 37
Oraison Funèbre d’une Fable 41
Préface aux Lettres Persanes 47
Stendhal 69
Situation de Baudelaire 135
Passage de Verlaine 169
Stéphane Mallarmé 179
Le Coup de Dés 187
Dernière Visite à Mallarmé 197
Lettre sur Mallarmé 205
Souvenir de J.-K. Huysmans 229
Petite Lettre sur les Mythes 237
Études 253
CE LIVRE
EST SORTI DES PRESSES
DE L’IMPRIMERIE DARANTIÈRE
A DIJON
EN DÉCEMBRE
M.CM.XXIX
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
(Extrait du Catalogue)
Essais, Critique, Littérature
Publications des années 1928 et 1929
ALAIN: Propos sur le bonheur
GUILLAUME APOLLINAIRE: Le Flâneur des deux rives
ARAGON: Traité du Style
MARCEL ARLAND: Où le Cœur se partage
MAURICE BEDEL: Fascisme An VII
JULIEN BENDA: Mon premier testament
La fin de l’Éternel
ANDRÉ BEUCLER: Paysages et Villes russes
AUGUSTE BRÉAL: Cheminements
GEORGES CHENNEVIÈRE: Le Tour de France
PAUL CLAUDEL: L’Oiseau noir dans le Soleil Levant
Positions et Propositions
LÉON DAUDET: Paris vécu (1re série: Rive droite)
DRIEU LA ROCHELLE: Genève où Moscou
LUC DURTAIN: L’autre Europe (Moscou et sa foi)
LUCIEN FABRE: Le Rire et les Rieurs
ANDRÉ GIDE: Voyage au Congo
Le retour du Tchad
Si le Grain ne meurt
Corydon
BERNARD GRASSET: Remarques sur l’Action, suivies de quelques
réflexions sur le besoin de créer et les diverses
créations de l’esprit
La Chose Littéraire
Psychologie de l’Immortalité
PIERRE HAMP: Gens, 3e tableau: Monsieur curieux
Mademoiselle Moloch
MAX JACOB: Le Cabinet noir
Cinématoma
VALERY LARBAUD: Allen
PIERRE MAC-ORLAN: Villes
ANDRÉ MAUROIS: Rouen
HENRY MICHAUX: Ecuador
JACQUES MOREAU: Perspectives sur les relativités humaines
CHARLES PÉGUY: Morceaux choisis (prose)
HENRI POURRAT: La Ligne verte
JACQUES RIVIÈRE et ALAIN FOURNIER: Correspondance T. III et IV
(1907-1914) (2 vol.)
GEORGES ROUX: Divorce de l’Alsace?
PAUL VALÉRY: Monsieur Teste
_DIVERS_: Hommage à Péguy
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIÉTÉ II ***
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