The Project Gutenberg eBook of Contes de la chaumière
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Title: Contes de la chaumière
Author: Octave Mirbeau
Release date: August 29, 2026 [eBook #79471]
Language: French
Original publication: Paris: Ernest Flammarion, 1923
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA CHAUMIÈRE ***
OCTAVE MIRBEAU
Contes
de la chaumière
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Il a été tiré, de cet ouvrage:
Dix exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de 1 à 10,
et cinquante exemplaires
sur papier pur fil vergé Lafuma,
numérotés de 11 à 60.
ŒUVRES D’OCTAVE MIRBEAU
Chez le même éditeur:
LA PIPE DE CIDRE.
LA VACHE TACHETÉE.
CHEZ L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.
UN GENTILHOMME.
DES ARTISTES (1re série, 1885-1896).
THÉATRE, tome Ier: VIEUX MÉNAGE.--LES AFFAIRES SONT LES
AFFAIRES.--L’ÉPIDÉMIE.
THÉATRE, tome II: INTERVIEW.--LE PORTEFEUILLE.--LES MAUVAIS
BERGERS.--SCRUPULES.
THÉATRE, tome III: LE FOYER.--LES AMANTS.
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
MA CHAUMIÈRE
C’est, dans un département lointain, une petite propriété que ne décore
aucune boule en verre, ni le moindre kiosque japonais, ni ni
l’inévitable bassin de rocailles avec son amour nu en plâtre crasseux et
son impudique jet d’eau qui retombe sur des arums de zinc. Simple et
rustique, elle est située, ma chaumière, comme une habitation de garde,
à l’orée d’un joli bois de hêtres, dont les verdures moutonnent au
soleil, et devant elle s’étendent, fermant l’horizon, des champs, tout
verts, coupés de haies hautes.
Une vigne l’encadre de gais festons et de délicates broderies; des
jasmins, parmi lesquels se mêlent quelques roses grimpantes, tapissent
sa façade de briques sombres. Le jardin, clos de planches ajourées et
moussues, est si petit que, dans les allées bordées de buis et de thym,
deux escargots pourraient difficilement ramper, coque à coque. Mais que
m’importent la pauvreté et l’étroitesse de ce domaine? Ces champs ne
sont-ils pas à moi, et ces bois chanteurs, et ce ciel que raye
continuellement le vol fantaisiste des martinets? Qu’ai-je besoin de
demander aux choses d’autre jouissance que celle de leur présence,
c’est-à-dire leur beauté et leur parfum?
Tout près de là, dans un lit profond et pierreux, un ruisseau roule son
eau verdie sous l’épaisse voûte des aulnes entrelacés. J’aperçois les
toits roses de la ferme voisine à travers les charmes, au tronc difforme
et trapu; et les vaches paissent, le mufle enfoui dans l’herbe, et les
troupeaux de moutons s’égaillent au long de la route proche, grimpent
aux talus abroutis, sous la garde du chien pasteur.
Ah! comme je vais être bien là, en ce petit coin perdu, tout embaumé des
odeurs de la terre reverdissante! Plus de luttes avec les hommes, plus
de haine, la haine qui broie les cœurs; rien que l’amour, ce grand amour
apaisant qui tombe des nuits tranquilles et que berce comme une
maternelle chanson, la chanson du vent dans les arbres. «Pourquoi haïr?
dit la chanson. Ne sais-tu donc pas ce que c’est que les hommes, quelles
douleurs les rongent et les font saigner, les riches et les pauvres, le
vagabond qui, le ventre affamé, s’est endormi sur le bord de la route,
ou le voluptueux qui se vautre, repu, sous les courtines parfumées! Ne
hais personne, pas même le méchant. Plains-le, car il ne connaîtra
jamais la seule jouissance qui console de vivre: faire le bien.»
Donc, je suis installé dans ma chaumière, mélancolique villégiateur.
Pour compagnons, je n’ai qu’un chien, hargneux et crotté, les oiseaux du
bois, et un vieux paysan. Un jour, je le vis qui rôdait autour de la
maison, en coulant vers moi un regard oblique. Il passa. Le lendemain,
il revint et recommença son manège; le troisième jour, il se hasarda à
pénétrer dans le clos.
--Alors, ça va? me dit-il en enlevant de dessus son crâne sa casquette
de drap roussi par plus de vingt soleils.
--Mais oui, mon brave, répondis-je.
--Allons, c’est biè, c’est biè!
Il redressa sur le treillage une brindille de jasmin qui pendait.
--Et comme ça, l’on dit que vous v’nez d’Paris?
--Mais oui.
--Allons, c’est biè, c’est biè!
Il s’en retourna de son pas gourd et de sa démarche pesante de vieux
terrien _finissant_.
Tous les soirs, quand le soleil baisse derrière le coteau, il vient
s’asseoir sur le banc, devant ma porte, et tandis que, rêveur, je laisse
errer ma pensée à travers «la sérénité dolente du couchant», lui
dodeline de la tête, sans jamais prononcer une parole.
* * * * *
Depuis quelques semaines, je me suis adjoint un autre compagnon: le père
Ravenel, qui vient biner le jardin, surveiller les arbres, planter les
légumes.
Le père Ravenel a soixante-deux ans. De taille moyenne, un peu courbé,
il marche lentement, du pas mesuré des vieux semeurs. Sa tête est
superbe, tout en accents, tout en angles, tout en gerçures, puissante et
carrée, et couronnée de cheveux rudes, dont les touffes inégales et
grisonnantes lui recouvrent le front jusqu’aux sourcils. Son corps est
tordu ainsi qu’un très ancien tronc de chêne, contre lequel, toujours,
le vent s’est acharné. Sous son vêtement rapiécé l’on voit pointer les
apophyses de ses os, se bossuer les nœuds de ses muscles, comme s’il
allait lui pousser des branches. Ses yeux ne reflètent que le nuage qui
passe; aucune douleur, aucune déception, aucune pensée n’affleurent à
ses énigmatiques prunelles, que la résignation et le silence ont rendu
pareilles à celles des animaux domestiques. Ses gestes sont lents,
graves, larges comme l’horizon, hauts comme le ciel, religieux et sacrés
comme un mystère de création.
C’est un pochard.
Presque toujours ivre, il va tout de même, trimant de ci, bricolant de
là. Mais ce n’est point commode de mener de front l’ouvrage et la
boisson. S’il ne buvait pas, il eût acquis un petit pécule et serait
aujourd’hui à son aise. Comme bien d’autres, moins adroits que lui à
toutes sortes de choses, il aurait une maison, un jardin devant sa
maison, un champ derrière, des poules, des canards, des lapins,
peut-être une vache, et il engraisserait chaque année un cochon.
Maintenant, il pourrait se reposer, s’amusant à donner un coup de main
aux voisins, quand viendrait la saison du cidre. Au lieu de tout cela,
il ne possède ni maison, ni champ, ni poules, ni rien de rien. Il faut
qu’il aille en journée, chez les uns, chez les autres, jardinant,
menuisant, terrassant, maçonnant et gagnant péniblement ses vingt sous
par jour, sa soupe de lard et son pot de cidre. Il sait tout cela, n’en
souffre pas. D’ailleurs, ce n’est point de sa faute. C’est de la faute à
sa seconde femme. Car le père Ravenel, veuf à quarante-huit ans, et
s’ennuyant de s’occuper lui-même de son petit ménage, s’est remarié un
beau jour.
--Oui, bête, bête, bête! fait-il, en rappelant ses souvenirs de jadis,
du temps de sa première femme.
* * * * *
Tous les matins, à six heures, il arrive, ayant déjà bu et sentant
l’eau-de-vie.
--Eh bien, père Ravenel, vous êtes encore saoul donc?
--Ben oui!... ben oui!... répond le bonhomme, en se grattant le chef...
Un p’tit coup! Ben oui, j’ai un p’tit coup!
Il trébuche, et sa lèvre pend, molle et gluante de salive. Même en ces
moments-là, ses yeux restent impassibles, sans une lueur d’excitation
cérébrale, sans un reflet de l’ivresse.
--A votre âge, père Ravenel... vous n’êtes pas honteux?
--Ben oui!... ben oui!... J’vas vous dire... C’est ma femme..., ma
seconde femme... Ah! la mâtine! ah! la garce!... Parce que ma première
femme, qui était une sainte, une sainte... Faudrait que vous l’auriez
connue... Une sainte quoi!... une sainte du bon Dieu!
Et il pleure en s’arrachant les cheveux.
--Une sainte!... une vraie sainte!... All’ est morte, rapport à un
cochon qui tombait du haut mal...
--Oui, je sais, je connais l’histoire... Allez vous coucher... Vous
feriez mieux de dormir.
--Non! non! Faut que je vous dise... J’ai un petit coup, c’est vrai...
mais faut que je vous dise... J’avions un cochon, un beau cochon!... Y
v’nait bien, y mangeait bien... Alors, que j’m’étouffe si je mens! V’à
qu’il tombe du haut mal... comme une personne, comme un bourgeois...
quasiment comme... comme un chrétien... Y s’roulait, y s’tordait, il
écumait... Enfin, c’était pus un cochon... c’était... c’était... c’était
pus ren de ren!... Et pis, il a crevé... Ma première femme dit:
«J’allons l’manger, faut point perdre c’te carne-là.» Moi j’dis: «Un
cochon qui tombe du haut mal, c’est d’la poison, pour sûr; faut
l’enterrer ben profond, ben profond»... Ça lui faisait du deuil, à ma
première femme, d’enterrer de la belle viande comme ça... «Pourquoi
qu’ce s’rait de la poison?» què m’dit... J’dis: «Il aura p’tête mangé on
ne sait quoi, et ça lui aura porté sur l’ventre, et pis sur la tête...
C’est point naturel qu’un cochon tombe du haut mal.» Ma première femme
dit: «J’vas tout d’même fricasser le mou.» J’dis: «Fricasse l’mou, si tu
veux, moi j’en mange point... Hou! hou! hou!»
Et le père Ravenel, à ces pénibles souvenirs, sanglote, se démène et
reprend:
--Que j’m’étrangle avec une fourche, avec une pelle, avec un
vilebrequin, si je mens!... V’là ma première qui mange l’mou avec des
pommes de terre, et pis j’enterrons l’cochon dans l’pré à
maît’Bottereau, au pied d’un tremble... Sur l’moment, ça n’lui fait
rien... Elle allait comme vous, comme moi, comme tout le monde... Mais
v’là qu’au bout de dix ans, jour pour jour, all’tombe du haut mal, comme
l’cochon... All’ s’tord, all’ écume, all’ gueule, et pis all’
trépasse... Seulement pas l’temps d’s’retourner, et de lui jeter une
seille d’eau sur la figure!... Aussi vrai que le bon Dieu existe, et
saint Joseph, et la bonne Vierge, au bout d’dix ans, l’cochon lui était
remonté sur l’ventre et sur la tête... Ça l’a étouffée, quoi!... Hou!
hou!
--Alors, vous vous êtes remarié, vieux polisson?
--Ben oui!... Ben oui!... J’ai pris une seconde femme... C’est pus le
même blot!... Ah! la mâtine!... Ah! la garce! Il lui faut du mâle...
C’est pire qu’une chatte, qu’une chienne, qu’un moigneau!... Moi, j’ai
d’l’âge, vous comprenez ben... et pis j’ai jamais été porté sur la
malice... Mais il lui en faut, à elle, n’importe comment!... J’voudrais
qu’vous voyiez ça!... Des fois, j’suis ben tranquille, j’pense à ren,
ben sûr... ou bien j’rentre, fatigué d’la journée: «Père Ravenel, qué
m’dit, j’ai le feu dans l’corps...» Et la v’là qui m’regarde avec des
yeux qui brillent comme des chandelles. «J’peux point, que j’dis, j’ai
d’l’âge, et ça n’est point mon idée, à c’t’heure...» Mais all’
m’taquine, all’ m’pousse, all’ m’embrasse: «J’peux point», que j’dis
encore... «Eh ben, bois un coup», qué m’dit... J’bois un coup, deux
coups, trois coups: «Ça y est-il!» qué m’demande. «Non, ça n’y est
point», que j’réponds. «Tu n’es qu’une chiffe!» qué me dit: «Tu n’es
qu’une sale», que j’réponds... Et une gifle par ci, et une gifle par
là..., ça finit toujours par des batteries... Alors je r’bois un coup,
deux coups, trois coups... Hou! hou! Hou!... Ça m’tue, vous pensez ben,
ça m’tue, ces choses-là!
* * * * *
Au lendemain de ses ivresses, le père Ravenel marche comme dans un rêve.
Il ne comprend rien à ce qu’on lui demande. Ses yeux élargis et plus
ronds semblent s’ouvrir sur d’insondables profondeurs.
--Dites donc, père Ravenel, il faudrait bien mettre une lisse à la haie.
--Ah! oui!... une lisse!...
--Vous avez compris?
--Non!... une lisse!... une lisse!...
--Mais vous savez bien ce que c’est qu’une lisse?
--Une lisse!... Oui...
--Alors vous allez en remettre une à la haie?
--La haie?
--Vous avez compris?
--Non...
D’un pas lent, il s’en va au jardin, prend sa bêche, croise ses bras sur
la bêche, regarde voler les oiseaux, et frissonner les feuilles dans la
brise... Il répète:
--Une lisse!... La haie!...
Aucune idée n’entre dans son vieux crâne obstiné et durci, et son visage
dont les angles s’accentuent prend un aspect de sévérité implacable, une
beauté plastique, une sculpturale noblesse, qui feraient dire à un poète
passant: «Voilà le Dieu de la terre!»
LA MORT DU PÈRE DUGUÉ
I
--D’abord, ça l’a pris dans l’vent’e... y a pas tant seu’ment huit
jou’s. Mon Dieu, t’nez, c’tait l’jeudi d’l’aut’ semaine... des c’liques,
des c’liques, ça y tordait les bouyaux... Et il allait, il allait, y
n’arrêtait point d’aller... y n’mangeait quasiment ren... eune p’tite
poire l’matin, un morceau d’fromage l’soir... Alors y s’a couché... Et
il a eu eune fieuvre, Jésus Dieu! eune fieuvre... y guerdillait...
Le médecin tâtait le pouls du malade d’un air grave.
--Il ne s’est pas plaint de la tête? demanda-t-il.
--Ah! malheu!... si y en s’en plaint? Et fô...
--Pas de délire?
--S’y vous plaît?
--Il n’a pas eu de délire?
--J’crai pas... y n’en a ren dit... Vous v’lez p’tête voir son iau?
Sans réponse, le médecin souleva les couvertures du lit et, à plusieurs
reprises, appuya fortement sa main contre le ventre du père Dugué, qui,
couché sur le dos, la bouche ouverte, ne remuait pas et de temps en
temps poussait une plainte étouffée, puis il hocha la tête et se mit à
écrire une ordonnance.
--Vous lui donnerez une cuillerée à bouche de cette potion, toutes les
demi-heures, recommanda-t-il à la mère Dugué qui le reconduisait jusqu’à
la porte.
Pendant qu’il détachait la longe de son cheval et la roulait
soigneusement en paquet:
--Quoi qu’vous pensez? interrogea-t-elle.
--Je crains bien qu’il ne passe pas la nuit, répondit-il.
--C’te nuit même? Ainsi! voyez-vous ça!... si c’est Dieu possible!
--Allons, au revoir! dit le médecin en remontant dans son cabriolet...
les chemins sont rudement mauvais par chez vous.
Et la voiture s’éloigna, en dansant sur les ressauts de la route.
Demeurée seule, la mère Dugué, d’une main se grattant le nez, de l’autre
ramenant sur la hanche le bas de son tablier, réfléchit un instant, puis
elle se décida à traverser le petit verger qui attenait à la maison, à
l’extrémité duquel, derrière la haie, entre les pommiers, on apercevait
une masure couverte de chaume. Elle héla:
--La Garnière! hé! la Garnière!... Hééé...
Au bout de quelque temps, on entendit un claquement lent de sabots, et
une vieille femme se montra à travers les branches.
--C’est-y après mé qu’t’en as? cria-t-elle.
--Oui, c’est après tè, la Garnière. J’suis toute seule à la maison... Ma
fille n’est point cor arrivée d’la ville; mon fi est dans l’bois, à
qu’ri des champignons... Y faut qu’t’ailles cheuz l’formacien, porter
c’papier... et pis cheuz mossieu l’curé, pour y dire d’venir, ben vite,
à quant l’bon Dieu...
--C’est-y pour l’pè Dugué tout ça?
--Ben sûr qu’c’est pour li...
--Et qué qu’il a dit, l’médecin?
--Y n’a ren dit... il a dit seu’ment qu’y n’passerait point la nuit...
--Ah! Vierge Marie! en v’là eune histoire... J’ai eune idée qu’c’est les
mauvaises fieuvres, comme défunt moun homme... Et pis l’âge itout... Y
n’est point tant jeune, l’pè Dugué...
Et les deux femmes, que toutes les commères du hameau de Freulemont
étaient venues rejoindre, se mirent à causer et à se raconter des
aventures miraculeuses de maladies et de médecins.
II
Le père Dugué avait soixante-douze ans, un âge qu’atteignent rarement
les paysans, harassés qu’ils sont par les fatigues, épuisés par les
nourritures insuffisantes en un climat presque toujours pluvieux et
froid, comme l’est celui de Normandie. Je le rencontrais quelquefois,
quand il allait chauffer son vieux dos, sur les routes, au soleil, ou
bien encore quand il descendait à la ville, le vendredi, pour se faire
raser, et acheter sa bouteille d’eau-de-vie. Il marchait péniblement, sa
haute taille courbée en arc vers le sol, se soutenant avec un long bâton
de cornouiller qu’il avait lui-même, il y a plus de vingt ans, coupé
dans une haie. Nos conversations étaient toujours les mêmes. «--Un beau
temps, père Dugué.--Heu! ça pourrait ben changer, l’vent n’a point viré
dans l’bon sens.» Ou bien: «Un chien de temps, père Dugué!--Heu! ça
pourrait ben s’l’ver, l’vent est haut.» Les jours de grande gaîté, quand
il avait son coup «de raide», il ne manquait jamais de me dire, non sans
une pointe de malice en ses petits yeux clignotants: «J’ons vu un gros
ieuvre à nuit... I s’a l’vé, là, dans la plante, tout cont’ la maison...
Ben sûr qu’vous l’trouverez dans les betteraves à maît’Pitaut.» Hormis
cette débauche rare de confidences, le père Dugué restait silencieux et
songeur, comme sont les vieux chiens, comme sont les vieux hommes des
campagnes.
* * * * *
Dans sa jeunesse, on lui proposa, sans qu’il lui en coûtât un sou, de
lui apprendre l’état de boucher, un bel état et qui rapporte gros. Il
refusa net: D’pè en fi, dit-il, j’ons été dans la tè; et mè, itout,
j’s’rons dans la tè. Son ambition eût été de louer une petite ferme,
mais il n’y fallait pas songer, car il manquait de _garanties_, et il ne
possédait point d’argent pour acquérir l’outillage nécessaire. Il se
résigna donc à être un simple ouvrier des champs. Laborieux, dur à la
fatigue, économe, honnête et sobre, l’ouvrage lui venait tout seul. Le
fléau en main, et battant le blé sur l’aire chantante des granges,
émondant les arbres, charroyant le fumier, labourant, semant, il se
trouvait heureux et ne demandait rien à Dieu, sinon que cela continuât
ainsi, toute la vie. Le bon temps surtout, c’était l’époque des
moissons, quand, la faux emmaillotée de paille et le javelier tout neuf
sur l’épaule, il partait «faire son août» dans la Beauce, d’où il
rapportait des poignées d’écus et de belles pistoles.
Après avoir longtemps réfléchi, hésité, pesé le pour et le contre, il se
maria. Bien sûr, ce n’était pas pour «la bêtise». Il s’était passé «des
femelles» jusqu’ici, il s’en passerait bien encore. Non, ça «l’embêtait»
plutôt. Mais il avait besoin d’une ménagère qui lavât son linge,
raccommodât ses affaires, préparât la soupe. Et puis, une femme, quand
elle sait s’arranger, qu’elle est vaillante et point gauche, au lieu de
coûter de l’argent, en rapporte au contraire. Le tout est d’avoir la
main heureuse et de ne pas tomber sur des mijaurées et des pas
grand’chose, comme il y en a tant au jour d’aujourd’hui. Il choisit une
grosse fille, vigoureuse et dégourdie, et franche ainsi qu’un cœur de
chêne, et il vint s’installer avec elle, au hameau de Freulemont, dans
une petite maison qu’il loua, jardin et verger compris, soixante-dix
francs par an. La maisonnette se composait de deux pièces et d’un
cellier; de beaux espaliers en garnissaient la façade; le jardin donnait
autant de légumes qu’il en fallait et les pommes du verger, dans les
bonnes années, suffisaient à la provision de cidre. Que pouvait-il rêver
de mieux? Il eut aussi deux enfants, un garçon et une fille, qu’il
envoya, l’âge venu, à l’école, parce qu’il comprenait que dans le temps
présent, il était indispensable de posséder de l’instruction.
Pendant qu’il travaillait d’un côté, sa femme allait en journée de
l’autre, faire la lessive, coudre, frotter, chez des particuliers, ou
bien aider à la cuisine, aux moments de presse, dans les auberges de la
ville. Elle acquit à cela une véritable célébrité de cuisinière, et
bientôt on ne parla plus d’une noce dans le pays, qu’elle ne fût chargée
d’en combiner et d’en exécuter les plantureux repas. Fameuse aubaine,
car, ces jours-là, c’était une pièce de quatre francs, en plus de la
bonne nourriture et des _rigolades_ que son corsage avenant et ses
grosses joues fermes et rieuses lui valaient de la part des jeunes gens.
Dugué était bien jaloux de ce que sa femme s’amusât dans les noces,
surtout de ce qu’elle se régalât de poules à l’huile et de veau à
l’oseille, alors que lui se contentait de soupe aux pommes de terre et
de fromage, mais il ne disait rien à cause des quatre francs.
L’homme et la femme ne se voyaient donc presque jamais, occupés qu’ils
étaient, chacun de son côté, et ils n’éprouvaient à cela aucun chagrin,
aucun besoin, tant cette situation leur semblait naturelle, tant ils
croyaient qu’elle était la règle commune de la vie. Le dimanche, ils se
trouvaient quelquefois réunis, mais, dès qu’ils avaient supputé les
gains de la semaine, ils ne se parlaient plus; non qu’ils se boudassent,
c’est qu’en vérité ils n’avaient rien à se dire. Dugué profitait de ce
repos pour tailler ses espaliers, bêcher son jardin, remettre une tuile
au toit, une planche neuve à la porte, casser du bois, et la Duguette
s’en allait commérer dans le village. En dehors du dimanche, elle se
réservait le jeudi, pour savonner ses affaires, celles de son homme et
des enfants qu’elle confiait, au retour de l’école, à la garde d’une
voisine.
L’existence eût coulé, pour Dugué, toujours pareille, et il eût vieilli
heureux, si une cruelle déception, «un grand malheux», n’était venu lui
mettre au cœur une amertume qui avait empoisonné toute sa vie.
III
Son beau-père habitait, à une quinzaine de lieues de Freulemont, un
village qu’on appelait Le Jarrier. Depuis son mariage, Dugué ne l’avait
pas revu, et il ne s’inquiétait pas du bonhomme. Il apprit même avec une
suprême indifférence que le vieux était souvent malade, et qu’il avait
parfois des attaques si terribles--«des coups de sang»--que le curé
jugea à plusieurs reprises qu’il devait l’administrer. Dugué disait à ce
propos: «Y peut ben trépasser, si ça y fait plaisi; j’l’empêchons
point...» Il avait décidé qu’il n’irait pas à l’enterrement, ni lui, ni
sa femme, parce que «quinze ieues, c’est loin et qu’ça coût’ gros
d’voitures». La vérité, c’est que le gendre était parfaitement convaincu
que le beau-père ne possédait pas «tant seu’ment un radis», par
conséquent peu lui importait qu’il vécût ou qu’il mourût.
Un matin, Dugué reçut une lettre du notaire qui lui annonçait que l’état
du beau-père était désespéré et l’engageait à arriver au plus vite. Son
étonnement fut profond. Comment! il se serait trompé à ce point-là?
Comment! le beau-père qui passait pour être plus pauvre que Job serait
maintenant plus riche que défunt Crésus? Ah! ça, par exemple, c’était
trop fort! Pourtant il ne pouvait y avoir de doutes là-dessus. Si un
personnage aussi considérable qu’un notaire daignait lui écrire, à lui,
simple Dugué, ça n’était pas pour des prunes, et l’héritage devait être
quelque chose d’extraordinaire. Il se fit lire et relire la lettre.
--S’y avait ren, se dit-il, voyons, s’y avait ren... l’notaire
n’écrirait ren... C’est clair, c’est vident... Faut parti...
Il loua une carriole et un cheval, car il s’agissait d’aller bon train
et de ne pas flâner. Durant la route, il s’affermissait davantage dans
son raisonnement, et comptait par avance les écus du bonhomme.
Y a ben sûr très cents écus, p’tête pus, se répétait-il en tapant sur le
cheval avec le manche du fouet; p’tête quat’cents... sans ça, l’notaire
ne m’aurait point marqué ça dans eune lett’e... p’tête cinq cents...
Quand il eut dépassé les premières maisons du Jarrier, quelqu’un qui
serait venu lui dire que le beau-père laissait moins de mille écus
aurait probablement été reçu à coups de trique.
En descendant de la carriole, le cœur lui battait bien fort, et la
maison du beau-père--chaumière misérable et croulante--lui apparut plus
splendide que tous les palais des contes de fées. Dugué en demeura,
quelques instants, ébloui. Un noyer qui secouait ses feuilles jaunies
dans la brise, lui donna la sensation délicieuse de beaux louis d’or
carillonnant, s’entrechoquant, et s’éparpillant sur lui en averse
magnifique. Il entra. Mais sur le seuil, il faillit tomber à la
renverse... Le beau-père était là, debout, vivant, et qui mangeait de la
soupe dans une terrine de grès!... La surprise, l’indignation retenaient
Dugué cloué à cette place. Il ne pouvait plus ni entrer, ni sortir...
Anéanti, il était semblable à l’avare, à qui l’on vient de voler un
trésor... Il bégaya:
--Comment! v’n’êtes point mô? v’n’êtes point mô?
--Point cor, mon gars, point cor, répondit le beau-père, sans se
déranger et en continuant de manger sa soupe avec une majestueuse
lenteur.
--C’est ben!... J’m’en vas...
Dugué remonta dans la carriole.
--Hue! sacrée rosse! Hue! sacrée carne!
Il fouettait le cheval à bras raccourcis, jurait, sacrait, tempêtait.
--Ah! la sacrée rosse! Ah! la sacrée carne!
On ne savait si c’était au cheval que ses épithètes s’adressaient ou
bien au beau-père; vraisemblablement, dans l’état de fureur où se
trouvait Dugué, elles s’adressaient aux deux.
Le cheval arriva fourbu à Freulemont, et creva le lendemain.
--En v’là pour eune couple d’dix pistoles! se dit Dugué.
Et il se consola, en pensant que le beau-père finirait bien par crever,
lui aussi.
Cet incident n’avait pas ébranlé sa confiance, au contraire. Chaque jour
qui s’écoulait voyait s’augmenter l’héritage de cent écus.
--Qu’t’es bête, moun homme, disait la Duguette, et t’as tô, oui, t’as
tô, d’te monter la tête comme ça... J’crai ben qu’c’est meilleu
qu’j’avions cru... mais des deux mille écus comme tu dis... ous qu’il
aurait pris c’t’argent-là, l’vieux grigou?
--On n’sait point, on n’sait point, répondait l’obstiné Dugué.
Il en était à trois mille écus, quand il reçut une seconde lettre du
notaire.
--C’coup-ci, c’est l’bon, s’écria le gendre joyeux... Enfin, c’est point
malheureux, il est mô, ben mô!
En effet, la lettre annonçait que le beau-père était bien définitivement
mort et qu’il n’y avait à craindre aucune résurrection.
Dugué loua un nouveau cheval, une nouvelle carriole, et partit de
nouveau pour Le Jarrier, sans se presser, s’arrêtant à tous les bouchons
de la route, interpellant drôlement tous les gens qu’il rencontrait.
--Na! ma cocotte; oh! oh! ma biche, disait-il à son cheval, d’une voix
attendrie.
Puis il s’adressait directement à son beau-père, le tutoyait. Il se
sentait pour lui une immense affection.
--C’sacré biau-pé; c’était point un mauvais homme tout d’même! Ah!
l’pauv’bounhomme!
En ce moment, il n’eût point donné l’héritage pour cinq mille écus.
Quand le père Dugué vous contait cette terrible aventure, il avait
coutume de s’interrompre à cette partie de son récit. Et, les yeux
hagards, la bouche frémissante de colère, il vous demandait:
--Sav’vous ben c’qu’y avait à l’héritage? L’sav’vous ben?... Ah!
malheux! Y avait... y avait, en tout, cinquante-huit francs et des
sous... et là-dessus fallait payer l’enterrement, l’notaire,
l’enrégitrement, l’diable sait quoi!
--Mais comment cela s’est-il terminé?
--Eh ben! j’ons eu la fieuvre, deux mois durant... et pis j’on voulu
faire un procès à c’menteux d’notaire... et pis, la fin des fins, j’ons
refusé l’héritage... pour faire eune niche au bounhomme... Et pis... ça
m’a coûté pus de très cents francs... oui, pus de très cents francs, bon
sens d’bon sens!...
IV
Il n’avait pas été heureux, non plus, du côté d’z’éfants. Et pourtant il
avait dépensé «ben de l’argent, ben de l’argent pour leux instruction».
Ah! comme il s’en repentait maintenant! Oui, il aurait dû faire comme
tant d’autres, ne pas les envoyer à l’école, les «durcir» tout de suite
à l’ouvrage. Ils n’en seraient pas morts, bien sûr; et cela eût
peut-être mieux valu, car peut-être son garçon et sa fille n’eussent
point aussi mal tourné.
Dugué rêvait de faire de son garçon, «du p’tit gars Isidore», un
cultivateur, non pas un ouvrier comme lui, mais un fermier pour de bon.
D’ailleurs, il ne pouvait comprendre qu’on pût choisir un autre métier
que «la tè» quand on était né «d’pè en fi dans la tè». C’était un
testament d’honneur, un héritage de noblesse qu’il eût été criminel de
répudier. Il ne manquait pas de «feignants» pour les autres métiers.
Aussi son chagrin fut-il profond et grand son désappointement, quand
Isidore exprima sa volonté bien arrêtée d’entrer «en condition», d’être
domestique, comme mossieu Baptiste, le valet de pied du château, un
homme superbe qui éblouissait tout le monde avec ses beaux habits
galonnés, et sa culotte de nankin plus jaune que du beurre. Qui donc
avait bien pu fourrer dans la tête de son fils des idées pareilles? Il
commença d’abord par le sermonner, essaya de lui expliquer ce que
c’était que «la tè», promit qu’il aurait une ferme «conséquente» comme
les Touches à maît’Pitaut. Puis, Isidore, criant toujours qu’il voulait
«être comme mossieu Baptiste», il finit par lui administrer une volée de
coups de poing. Au bout d’une année de bourrades, entremêlées de
discussions théoriques et de promesses folles, devant une vocation qui
ne cédait pas aux raisonnements et s’exaltait aux coups, Dugué consentit
à ce que son fils entrât groom, au château, sous la direction du superbe
mossieu Baptiste. Domestique! son fils domestique! Elle était finie
cette longue file d’ancêtres aux mains calleuses, aux dos voûtés, qui
étaient nés de la terre, honorés des hommes qu’ils avaient nourris,
bénis de Dieu dont ils avaient continué l’œuvre de création!
Ce lui fut une blessure cruelle, mais son orgueil d’entêté terrien se
révolta, et il ordonna qu’on ne lui parlât plus jamais de son fils.
Cependant, peu à peu, son chagrin prit un caractère moins dramatique, et
la colère se changea en indifférence gouailleuse. En ricanant, il
appelait son fils «l’marquis» et, quand la Duguette recevait une lettre
de lui, c’était un thème à plaisanteries qui ne tarissaient pas.
Après dix ans d’absence, Isidore, ballotté d’une place dans l’autre,
paraissait s’être définitivement établi chez un banquier où les gages
étaient très forts, et les bonnes mains très grasses. Il était tout à
fait formé, portait la livrée avec une aisance supérieure, montrait, à
la ville, des élégances de dandy, se tenait soigneusement au courant de
toutes les anecdotes parisiennes, fréquentait ce qu’il y a de mieux dans
le grand monde des domestiques. Jugeant le nom d’Isidore trop commun
pour le valet de chambre d’un banquier, il avait prié son maître de lui
attribuer celui, beaucoup plus distingué, de Justin. A l’office, on
disait: «Monsieur Justin».
M. Justin éprouva le besoin de venir passer quelques jours au pays, afin
d’y étaler le luxe de ses jaquettes, de ses chaînes de montre, et de ses
souliers vernis. Il voulait jouir de l’étonnement de ses pauvres
compatriotes, de la curiosité et du respect que ne manquerait pas de
susciter, parmi tous ces paysans ahuris, la correction de sa tenue. Il
fit une malle de ce qu’il possédait de plus précieux en cravates,
gilets, pantalons, et partit pour Freulemont. Le père Dugué, ses outils
sur l’épaule, revenait de la besogne journalière, quand la voiture qui
amenait monsieur Justin de la gare, s’arrêta devant la maison. M. Justin
en descendit prestement et s’avança vers son père, en souriant. Mais
Dugué, d’un geste, empêcha l’effusion du retour. Il examina son fils des
pieds à la tête, avec un air de souverain mépris, puis il dit
froidement:
--J’avons point b’soin d’domestique, mon gars. J’vidons ben nout’pot
tout seul.
Il lui tourna les talons et lui ferma la porte au nez.
--Si ça ne fait pas pitié! disait plus tard le père Dugué...
F’gurez-vous qu’il avait des souliers pointus, l’marquis, pointus
quasiment comme la queue de nout’cochon, et un chapiau qui r’luisait pus
que l’saint-Sacrement.
* * * * *
Quant à sa fille, ça avait été une autre histoire! Et c’était à se
demander vraiment ce que le diable avait pu bien mettre dans le corps de
ces deux méchants enfants. La Fanchette passait, sans contredit, pour la
plus belle fille de la contrée. Un visage avenant, rouge comme une pomme
et toujours gai, des membres solides, des yeux hardis, et avec cela,
active au travail, dure au plaisir, elle n’avait point sa pareille pour
émoustiller les gars. Les galants ne lui manquaient point, et, parmi
eux, des lurons qui possédaient «du beau bien» au soleil. Aucune de
Freulemont, de la Boulaie-Blanche, des Pâtis, du Bois-Clair, des
Quatre-Fétus, de Boissy-Maugis, ne pouvait se vanter de voir à ses
trousses une telle procession d’yeux ronds, de bouches béantes, de bras
en extase. Il y avait surtout le garçon à maît’Pitaut qui ne quittait
pas Fanchette d’une semelle... et le garçon à maît’Pitaut voilà qui eût
été une fameuse affaire! Dugué ne se dissimulait pas toutes les
difficultés qui s’opposaient à ce mariage, mais il comptait sur
l’adresse de sa fille pour les surmonter. Il espérait secrètement
qu’elle saurait, au besoin, se faire faire un enfant par ce nigaud de
garçon à maît’Pitaut, et Fanchette «une fois emplie», le tour était bon,
il faudrait, de gré ou de force, en passer par mossieu le maire et par
mossieu le curé. Combinaison honnête après tout, puisqu’on devait se
marier et vivre ensuite entre braves cultivateurs. Certes, il n’eut
point admis que Fanchette fît «la bêtise» pour «la bêtise». Seulement,
puisqu’il s’agissait d’être sérieux et d’aller à l’église, personne ne
pouvait «trouver à r’dire à ça».
Un dimanche, la Fanchette déclara qu’elle voulait «s’accorder» avec
François Béhu. Dugué aurait reçu toute une charretée de foin sur la
tête, qu’il n’eût pas été plus dûment assommé.
--Ah! la sacrée femelle! s’écria-t-il à cette révélation inattendue...
Ainsi, c’est tout comme l’marquis... T’as hont’ d’être dans la tè... y
t’faut des gars d’la ville... François Béhu!... Non! mais r’gardez mé
ça... François Béhu!... un homme qui est seu’ment pas du pays... un
propre à ren qui n’sait seu’ment point r’connaître la vesce d’avé
l’chianve... Un feignant qui travaille dans eune fabrique... qu’a des
moustaches!... T’l’épouseras point, t’entends bien, t’l’épouseras point.
--J’vous dis, moi, répondit Fanchette, j’vous dis que j’l’épouserai... y
m’plaît, na!... C’est mon idée... j’l’épouserai... et pis
j’l’épouserai... Et pis, n’avez qu’faire d’gueuler comme ça... pasque
j’m’fous d’vous.
--Ah! tu t’fous d’mè, mâtine! Ah! tu t’fous d’mè... Eh ben! attends.
Dugué avait les deux bras levés pour frapper. Fanchette, les poings sur
les hanches, provocante, les yeux colères, regarda son père bien en
face.
--V’pouvez m’battre, espèce de grand brutal, dit-elle... v’n’empêcherez
ren... Et pis que vous v’lez tout savoir... j’suis enceinte, na!...
enceinte de li... oui, oui, enceinte d’François Béhu.
Et, s’avançant, le col tendu, elle lui crachait ce nom, tout près, dans
la figure.
Étourdi comme par un coup de massue, cinglé par ce nom comme par un
fouet à cent lanières, Dugué recula en chancelant, et laissa retomber
ses bras au long du corps, dans un grand geste d’accablement. Il ne
comprenait plus. Ses idées sur la justice, la morale, la religion,
étaient bouleversées, au point qu’il n’y démêlait plus rien. Pourtant,
dans son trouble, une espérance lui restait. Fanchette s’était peut-être
trompée. Il balbutia:
--T’es sûre que c’est d’li? rappelle-tè... T’es ben sûre que c’n’est pas
du garçon à maît’Pitaut?...
La Fanchette haussa les épaules.
--Vous me prenez donc pour eune sale?... Voudriez peut-être que j’couche
avé tout le monde?
Non certainement, il ne le voulait pas. Mais le garçon à maît’Pitaut
n’était pas tout le monde, sapristi! Puisqu’elle avait «tant fait de
coucher avec quelqu’un», pourquoi n’avoir pas choisi celui-là, un brave
et honnête homme, qui possédait de la religion et une ferme superbe?
Jamais, non, jamais on ne lui ferait admettre pareille chose. Ainsi,
c’était donc fini! Des beaux rêves qu’il avait formés pour
l’établissement de ses enfants, aucun ne devait se réaliser. Tous les
deux, le garçon et la fille déshonoraient son nom, l’un «en récurant les
pots de chambre des nobles», l’autre en s’amourachant d’un méchant gars,
venu on ne sait d’où, passant son temps, dans les fabriques, à faire on
ne sait quoi. Un joli monsieur qu’il aurait pour gendre! Ivrogne,
débauché, prodigue, républicain, cela va sans dire, comme sont les
ouvriers des usines. Ah! cela lui promettait de l’agrément! D’ailleurs,
n’avait-il pas des moustaches, ce François Béhu? Et, les moustaches,
tout était là! De même que les paysans de sa race, adorateurs des
habitudes anciennes, gardiens sévères des traditions, Dugué haïssait les
gens, cultivateurs et ouvriers, qui portaient moustache. La moustache,
pour lui, représentait la révolte, la paresse, le partage social, toutes
les aspirations sacrilèges qui soufflent des grandes villes sur les
campagnes, tout un ordre de choses effroyables et nouvelles, auxquelles
il ne pouvait penser sans que ses cheveux se dressassent d’horreur sur
sa tête dure et carrée. Le vice, le crime, les révolutions, ce qui
l’inquiétait, quand il avait le temps de songer, lui apparaissaient sous
la forme symbolique de moustaches hérissées terriblement. Et c’était
juste, car, depuis qu’il existait, ce qu’il avait vu, à Freulemont et
ailleurs, d’insoumis à la terre, de mauvais sujets, de braconniers
dangereux, de voleurs, et d’hommes vivant en concubinage, tous avaient
des moustaches, comme François Béhu.
Enfin, de même qu’il avait cédé aux fantaisies d’Isidore, il ne s’opposa
pas à ce que Fanchette épousât «l’moustachu», disant, pour se consoler,
que les coups qu’elle recevrait, ce ne serait pas lui, bien sûr, qui les
sentirait. La noce fut célébrée assez gaiement. Il y eut les violons, et
la Duguette confectionna un repas succulent où chacun se grisa de «cidre
bouché» et de poiré.
V
Maintenant, le bonhomme était vieux. Ses cheveux avaient blanchi sur sa
figure rouge et ravinée par les rides: son grand corps maigre, jadis si
robuste, se cassait en deux et s’inclinait, de plus en plus, vers la
terre, pareil aux vieilles trognes ébranchées des talus; la force
abandonnait ses membres qui tremblaient sous le moindre fardeau,
s’épuisaient à la moindre fatigue. Il dut se résigner à quitter le
travail.
Le soir qu’il revint, pour la dernière fois, avant de remiser, au fond
du cellier, ses outils désormais inutiles, le père Dugué alla dans le
jardin, d’où l’on apercevait, par-dessus la haie d’épines taillées, les
champs qui s’étendaient au loin. Sous le ciel crépusculaire, les champs
s’endormaient, toujours forts, toujours beaux. La sève battait en eux,
comme bat le sang aux veines des jeunes gens. Et longtemps il contempla
cette terre, la «tè» bien aimée, la «tè» triomphante, la «tè» que la
neige des hivers ne refroidit jamais, que ne dévore jamais l’incendie
des étés, qui renaît toujours plus splendide de ses éternels
enfantements, sur laquelle les hommes, les idées et les siècles passent
sans y laisser la trace de leurs querelles, de leurs avortements, de
leurs ruines, la «tè» où bientôt il reposerait ses bras, devenus trop
faibles pour l’étreindre, où il coucherait ses reins devenus trop vieux
pour la féconder. Les blés remuaient doucement, froissant leurs chaumes,
les avoines pâlissaient, ondulaient, pareilles à la brume légère qui
monte des prairies, les trèfles qu’un reste de lumière frisante
accrochait, saignaient par places, et dans la rougeur du couchant, les
pommiers vagabonds tordaient leurs chevelures fantastiques ou montraient
leurs profils grimaçants de sorcières. Une femme passa qui chassait sa
vache à coups de gaule; il entendit le piétinement d’un troupeau de
moutons qui rentrait à la bergerie, puis une voix lente qui s’éloignait,
chantonna:
Fauche à la pluie, camarade,
Fane au soleil, l’foin est bon.
Et pour la première fois de sa vie, le père Dugué pleura.
VI
Sa femme et lui avaient, sou par sou, amassé quatre cents francs de
rente, sans compter les profits de la Duguette, qui continuait d’aller
en journée et qui, plus que jamais, était demandée pour les repas de
noce. Avec cela on pouvait vivre, à l’abri du froid et de la faim,
tranquille, heureux, sans rien mendier à personne. Pourtant, le père
Dugué était loin d’être heureux. D’abord, il ne sut que faire de ses
journées qui lui semblaient bien longues et bien vides. Tout «chose»,
tout vague, il errait du verger au jardin, sarclait de ci, bêchait de
là, mais ce menu travail, qu’il réservait autrefois à ses distractions
dominicales, ne suffisait pas à l’occuper pendant toute la semaine. Non,
«l’état de rentier n’était pas son affaire», et jamais il ne pourrait
s’y habituer. S’ingéniant à se créer des besognes qui trompassent son
ennui, il fabriqua une échelle, remplaça les vieilles lisses du verger
par des neuves, bâtit un hangar avec des débris de bois qu’il avait, et,
quand ce fut fini, il se trouva tout penaud devant ce terrible problème:
«Que faire?» Il songea alors à élever des poules et des lapins: les
poules, ça l’amuserait, il irait couper de l’herbe, tous les jours, pour
les lapins, et le temps passerait. Comme c’était un brave homme, un
travailleur méritant et qu’il jouissait dans le pays d’une grande
réputation d’honnêteté, il eut la chance d’intéresser à son sort les
maîtres du château qui l’employèrent parfois à diverses fonctions peu
fatigantes, comme d’entretenir les allées, ramasser les feuilles mortes
et servir de modèle à la «demoiselle» qui faisait de l’aquarelle.
Cependant, bien que, peu à peu, le père Dugué eût repris des habitudes
régulières, il s’ennuyait. Il avait la nostalgie des champs. Souvent,
quand le temps était beau, il s’en allait, à travers la campagne, revoir
les camarades qui fauchaient ou qui engerbaient, mais il rentrait de ses
promenades, mécontent, avec un dégoût plus violent de son existence
oisive, avec des pensées pénibles qui l’enfonçaient davantage dans les
mélancolies et les regrets poignants du passé. Son caractère aussi
s’aigrissait. Tout lui était sujet à disputes, à récriminations; il
devenait exigeant, tracassier, irritable, _mauvaise langue_. Lui qui,
jadis, supportait si facilement les continuelles absences de sa femme,
il lui en voulait maintenant de toujours courir dehors, l’accusait de
l’abandonner, de «s’entendre avé l’z’éfants» pour le laisser mourir. Si
ce n’était pas malheureux, à son âge, après avoir tant travaillé, de
rester seul, du matin au soir, comme un pauvre chien galeux, d’être
obligé de faire sa soupe, de ne jamais manger un bon morceau, pendant
que sa femme s’amusait dans les noces ou chez les pratiques, était
grassement nourrie, ne manquait de rien! Et lorsqu’à midi, le bonhomme
se retrouvait tristement devant l’éternelle terrine de grès, pleine de
soupe, quelquefois de soupe froide de la veille, la pensée que la
Duguette, les yeux luisants, les joues allumées, se gavait gaiement de
tripes et de fricassées, le mettait en rage et il se disait: «A’ s’fout
d’ça! Mais ça n’peut point durer, non ça n’peut point durer!» Il rêvait
alors de s’en aller très loin, de «tout planter là», de recommencer,
seul, une existence nouvelle de labeurs, entrevoyait la possibilité de
«divorcer». Ah! pourquoi s’était-il marié? A quoi cela lui avait-il
servi de prendre une femme, sinon à l’abreuver d’ennuis et de peines?
Les jours où la mère Dugué consentait à rester à la maison, il partait,
dès l’aube, avec une croûte de pain en sa besace, et jusqu’à la nuit,
dans la sapaie, il rôdait, sous prétexte de ramasser du bois mort.
Les années et les années passaient sur les trois événements importants
de sa vie, la mort du beau-père, le départ de son fils, le mariage de sa
fille, sans en effacer les souvenirs chagrinants et il continuait d’en
parler avec une amertume qui, chaque jour, grandissait. «L’marquis», de
plus en plus brillant, n’avait fait que deux courtes apparitions à
Freulemont. Quant à «Ma’me Béhu», elle venait, tous les dimanches, chez
son père, avec «l’moustachu». Mais à peine si le bonhomme semblait
s’apercevoir de leur présence. D’ailleurs, la plupart du temps, il
profitait de ces visites, qui l’importunaient, pour courir les champs,
ou se livrer à quelque occupation mystérieuse, au loin. Outre qu’il
gardait rancune à Fanchette d’avoir trompé ses espérances, en épousant
François Béhu, il ne pouvait souffrir les nouvelles allures de belle
dame qu’elle avait prises à la ville. Il haussait les épaules de la voir
«attifée comme une caricature», sans bonnet, les cheveux au vent, un
chignon relevé sur le haut de la tête, et des mèches qui s’ébouriffaient
sur le front, pareilles aux poils des chiens de berger. Et c’étaient des
manières de parler, grasseyantes et précieuses, des balancements étudiés
du derrière, des singeries de bourgeoise qui lui faisaient pitié.
Parfois, en l’honneur de sa fille, la Duguette préparait un bon souper,
elle tuait un poulet ou bien faisait un civet avec un lapin. Le vieux
alors s’emportait. Il défendait qu’on touchât à sa volaille et à ses
lapins, parce que c’était à lui, rien qu’à lui, qu’il avait le mal de
les soigner, qu’il voulait avoir le plaisir de les manger, tout seul, ou
de les vendre au marché, si c’était son idée. Ah! ce n’était pas pour
lui, bien sûr, qu’on ferait tant d’embarras! Sa femme avait-elle songé,
une fois dans sa vie, à lui fabriquer quelque chose de bon? Ah bien oui!
Ce qu’il y avait de bon, c’était pour elle, et pour les autres, jamais
pour lui! Il en avait assez d’être grugé par un «tas d’mangeux,
d’feignants, d’vauriens». La Fanchette et l’moustachu mangeraient de la
soupe, comme lui, et si cela les dégoûtait, ils pourraient bien rester
chez eux, à se régaler, il ne les en empêchait pas, au contraire: ça
serait un fameux débarras. Et le père Dugué s’asseyait, bougonnant, à un
coin de la table, devant sa soupe qu’il avalait avec ostentation, et
qui, misérable et froide, protestait héroïquement contre la succulence
du civet que les autres dévoraient en claquant de la langue. Il se
couchait ensuite, menaçant de «tout flanquer dehors», table et gens, si
on ne se taisait pas, et si on ne le laissait pas dormir tranquille.
C’était bien le moins qu’il fût le maître dans sa maison.
On commençait, dans le pays, à jaser beaucoup sur le compte de
Fanchette. Il paraît que ce n’était pas grand’chose de propre, et, en
ville maintenant, elle avait une réputation détestable. Un jour, dans le
bois Giroux, un autre jour, dans un champ de blé, la femme à Gendrin
l’avait surprise avec des hommes, en train de faire autre chose que de
la dentelle. Même chez elle, les galants venaient en procession, l’un
après l’autre, des jeunes gens, des hommes mariés, jusqu’à des
messieurs. Il y avait eu des scandales, plusieurs fois l’on s’était
battu: une véritable honte, enfin! D’ailleurs, Fanchette ne se cachait
plus, et si elle continuait de la sorte, bientôt, on la verrait, pire
qu’une chienne, étaler ses saletés en pleine rue. Le père Dugué apprit
tous ces détails avec une joie profonde. Pourtant il voulut douter et
prétendit d’abord que c’était des histoires de «mauvaises langues», des
vengeances de femmes, jalouses de Fanchette, mais quand on lui eut donné
des preuves irrécusables de l’abominable conduite de sa fille, son
contentement ne connut plus de bornes. Ce n’était point que Fanchette
s’amusât qui le rendait si bien aise. Oh! non! car, avant tout, il
tenait pour la morale, et il avait, sur l’honnêteté des femmes et sur la
religion, des opinions très arrêtées, mais, puisque le mal existait, il
pouvait bien se réjouir de ce qu’il tombât, aussi à propos, sur la tête
de François Béhu! Il disait: «C’est ben fait pour li... Quen! pourquoi
qu’il l’a épousée!» Et à la pensée que «l’moustachu» se trouvait
malheureux et ridicule, qu’il pleurait peut-être, qu’il n’osait plus se
montrer dans les rues, les petits yeux du vieux paysan se bridaient,
sous un rire cruel, atroce, sinistre.
A partir de ce moment, ses allures s’adoucirent un peu vis-à-vis de sa
fille, qui le vengeait de François Béhu. Il daignait plaisanter avec
elle, et il se surprit même, dans un élan de reconnaissance, à
l’embrasser sur les deux joues, ce qui ne lui était pas arrivé depuis
dix ans. Lorsque, le dimanche, ils se trouvaient tous réunis, quoiqu’il
fût resté intraitable sur la question de la volaille et des lapins, il
causait, s’animait, racontait des histoires de «cocus» cyniques,
obscènes, et son regard méchant allait sans cesse de Fanchette, toujours
rieuse, à Béhu, triste et soucieux. La tristesse de son gendre qu’il
n’avait remarquée que depuis qu’il connaissait ses malheurs conjugaux,
lui était une douceur qui le payait de toutes ses déceptions passées. Il
était impitoyable en ses plaisanteries. Celle qu’il jugeait la meilleure
consistait à tâter le front du «moustachu», et à lui dire: «Quoi donc
qu’t’as là, mon gars? On dirait qu’y t’pousse queuque chose.» Et
l’infortuné Béhu, pris, chaque fois, à la farce du beau-père, portait
machinalement les mains à son front, rougissait, roulait des yeux doux
et résignés comme ceux des bœufs, tandis que le bonhomme, se tordant de
rire, répétait: «Quoi donc qui y pousse? quoi donc qui y pousse?» Cette
gaîté intermittente ne modifia en rien son caractère, qui s’affirmait de
plus en plus tracassier et despotique.
Un matin, le père Dugué se réveilla avec la tête lourde et de fortes
douleurs au ventre. Il se leva néanmoins, et, tout en geignant un peu,
vaqua à ses occupations coutumières. Mais ses pauvres bras, mous comme
des chiffes, refusaient de lui obéir, ses jambes tremblaient pareilles à
des roseaux battus du vent, et puis, un grand froid l’envahissait. Bien
qu’il se sentît très souffrant, il ne voulut rien changer à son régime,
qui se composait d’une poire le matin, de la soupe à midi et de la soupe
encore à six heures. En vain sa femme essaya de le soigner, de lui faire
prendre une nourriture meilleure, il ne voulut entendre parler de rien.
Au mot de «médecin», il entra dans une colère terrible. Cependant le mal
empirait, les douleurs de ventre devenaient plus violentes,
intolérables, sa respiration oppressée faisait un bruit de vieux
soufflet percé, sa tête lui était si pesante sur les épaules qu’il ne
pouvait plus la porter droite, et qu’il lui semblait que ce poids
entraînait tout son corps dans un vertige. Il s’alita.
VII
Dans le lit, très haut, drapé d’indienne sombre, le père Dugué, couché
sur le dos, la bouche grand’ouverte, ne remuait pas. A peine si la
pâleur de la mort prochaine teignait son visage bruni d’une lividité
douteuse. Les deux bras, hors des couvertures, s’allongeaient, inertes,
sur les draps de lin gris, et ses mains énormes, aux doigts noueux,
presque noirs, ressemblaient aux racines d’un arbre arraché du sol par
la tempête. Rien ne vivait en lui que ses yeux, ses petits yeux qui
laissaient filtrer, entre les paupières serrées, la flamme mourante d’un
regard dur et colère, comme filtre entre les lames d’une persienne un
reste de jour qui agonise. Quoiqu’il ne bougeât plus et qu’il ne
répondît point aux questions qu’on lui adressait, le moribond se rendait
compte, très nettement, de ce qui se passait autour de lui. Il avait vu
le curé s’approcher de lui, tout à l’heure, il l’avait entendu chuchoter
des prières, parler de Dieu, et l’exhorter à bien mourir; il voyait, par
la porte ouverte, le dernier soir tomber sur la campagne en grandes
averses d’or et de pourpre, les oiseaux se poursuivre sur les branches
du hêtre, et saluer, de leurs roulades sonores, le _de profundis_ du
soleil qu’il ne contemplerait plus; il voyait les voisines s’arrêter sur
le seuil, tendre le cou, marmotter quelques paroles d’une voix basse, et
s’en aller, traînant leurs sabots dans le chemin, mais tout cela ne
l’intéressait pas. Isidore, en veston quadrillé, le chapeau sur la tête,
épluchait les champignons qu’il avait cueillis dans le bois. Fanchette,
les cheveux plus ébouriffés que jamais, tricotait, indolente, une
capeline de laine noire, et la Duguette, très affairée, les manches de
sa robe relevées jusqu’au coude, troussait magistralement un poulet,
pour le repas du soir. Il ne perdait aucun des gestes de sa femme et son
regard--le regard suprême que les mourants s’efforcent d’arracher à la
terre pour le plonger au vide des éternités mystérieuses--son regard
allait de sa femme au poulet. Et voilà ce qui l’absorbait tout entier à
cette heure auguste et terrible! Le poulet! Le poulet qui synthétisait
les rancunes de sa vie avare et sans bonté, les amertumes de sa
vieillesse égoïste et délaissée! Aucun souvenir heureux du passé; aucune
terreur de l’avenir dans lequel il entrait. Ni une émotion, ni une
larme, ni un repentir, ni ce besoin qu’ont les plus farouches de sentir
dans leur main qui se glace, la douce chaleur d’une main aimée, et le
souffle consolateur d’une lèvre chérie sur leurs lèvres qui se referment
à jamais. Il n’eut même pas une pensée pour la terre, «la tè» qu’il
avait quittée et qu’il allait retrouver, «la tè» qui avait été la seule
affection de sa vie et qui pouvait être le pardon de sa mort. Ne lui
avait-il pas dit adieu, un soir, dans le jardin? Et cet adieu le
séparait pour toujours de ce que son âme avait contenu de bon, de grand,
d’humain... On dit que les anges viennent, les ailes éployées, au chevet
des moribonds recueillir leur dernière prière pour l’emporter aux cieux.
Son ange à lui c’était le poulet, le poulet vorace et barbare qui lui
crevait les yeux, lui mangeait le cœur, lui rongeait le foie!... Il
essaya de rassembler ce qui lui restait de forces, afin de pousser un
cri de colère, mais le cri avorta dans une plainte si faible qu’à peine
on l’entendit.
--Donne donc eune cuillerée de potion à ton pè, dit la mère Dugué à
Fanchette, attendiment que j’vas mett’ l’poulet à la broche.
Fanchette tenta vainement d’introduire la cuiller entre les dents
serrées du père Dugué, et le liquide se répandit, coula de chaque côté
de la bouche, jusque dans le cou et sur la poitrine. Elle l’essuya
doucement avec le coin du drap, et ensuite elle regarda son père. L’œil
du vieillard qui se fixait sur elle était, en ce moment, si hideux et si
effrayant qu’elle s’enfuit aussitôt, secouée d’un frisson.
La nuit arrivait. Par la porte toujours ouverte, on n’apercevait plus,
au-dessus des masses sombres des arbres, qu’un pan de ciel limpide, où
déjà s’allumaient les étoiles. En rentrant chez eux, les gens
s’arrêtaient devant la maison, demandaient des nouvelles, et dans le
chemin passaient des profils vagues d’hommes et de bêtes. La chambre
n’était éclairée que par la flamme de la cheminée qui faisait danser aux
murs et au plafond de grandes ombres fantastiques, projetait sur le lit
une clarté rouge et mouvante. A plusieurs reprises, un chien jaune vint,
en rampant, flairer le poulet et la Duguette fut obligée de le chasser à
coups de torchon.
L’agonie commença. D’abord, ce fut un petit râle, un ronflement doux et
profond comme un ronron de chat, puis, pareil à un soufflet de forges,
le bruit s’enfla, coupé de sifflements et de hoquets. Le père Dugué,
allongé dans la même position, demeurait immobile; seules ses grosses
mains remuaient, se tordaient, grattaient la toile, avec des mouvements
crispés. Une sueur glacée ruisselait sur son visage qui se contractait
et prenait des tons terreux de cadavre. Isidore et Fanchette se tenaient
près du lit, et la mère Dugué allait sans cesse du chevet du mourant au
poulet qu’elle arrosait du beurre grésillant de la lèchefrite. Bientôt
les râles s’affaiblirent, cessèrent, les mains reprirent leur
immobilité. C’était fini. Le père Dugué n’avait pas bougé, et son œil
qui ne voyait plus et qui conservait dans la mort son regard méchant et
cruel, était fixé, démesurément agrandi, sur le poulet qui tournait au
chant de la broche et se dorait au feu clair.
--Il est mô! dit la mère Dugué, après avoir posé la main sur la poitrine
de son mari... Fanchette, passe-mé l’miroir, que j’y mette tout d’même
sous l’nez.
La glace ne se ternit pas.
--Il est ben mô, répéta la mère Dugué.
Isidore et Fanchette se penchèrent un peu sur le cadavre de leur père et
soulevèrent, l’un après l’autre, ses bras qui retombèrent lourdement.
--Oui, dirent-ils, il est bien mort.
Tous les trois, très embarrassés, ils restèrent, pendant quelques
minutes, silencieux.
--J’créiais pas qu’y passerait si vite, reprit la mère Dugué, hochant la
tête. Enfin, y n’était point c’mode, ben sûr, l’pè Dugué, mais ça fait
tout d’même du chagrin.
Et montrant le cadavre, elle ajouta d’un ton presque respectueux:
--J’souperons dans la pièce à couté.
LA JUSTICE DE PAIX
La justice de paix occupait, dans la mairie au rez-de-chaussée, une
salle donnant de plain-pied sur la place. La pièce nue et carrelée, aux
murs blanchis à la chaux, était séparée en son milieu par une sorte de
balustrade en bois blanc qui servait indifféremment de banc pour les
plaignants, les avocats--aux jours des grands procès--et pour les
curieux. Au fond, sur une estrade basse, faite de planches mal jointes,
se dressaient trois petites tables devant trois petites chaises,
destinées, celle du milieu à monsieur le juge, celle de droite à
monsieur le greffier, celle de gauche à monsieur l’huissier. Derrière,
appliqué contre le mur, un Christ, couvert de chiures de mouche, se
navrait dans un cadre dédoré. C’était tout.
Au moment où j’entrai, «l’audience» battait son plein. La salle était
remplie de paysans, appuyés sur leurs bâtons de frêne à courroies de
cuir noir et de paysannes qui portaient de lourds paniers sous les
couvercles desquels passaient des crêtes rouges de poulets, des becs
jaunes de canards et des oreilles de lapins. Et cela faisait une odeur
forte d’écurie et d’étable. Le juge de paix, un petit homme chauve, à
face glabre et rouge, vêtu d’un veston de drap pisseux, prêtait une
grande attention au discours d’une vieille femme qui, debout dans
l’enceinte du prétoire, accompagnait chacune de ses paroles par des
gestes expressifs et colères. Les bras croisés, la tête inclinée sur la
table, le greffier, chevelu et bouffi, semblait dormir, tandis qu’en
face de lui, l’huissier, très maigre, très barbu et très sale,
griffonnait je ne sais quoi sur une pile de dossiers crasseux.
La vieille femme se tut.
--C’est tout? demanda le juge de paix.
--Plaît-y, monsieur le juge? interrogea la plaideuse en allongeant le
cou, un cou ridé comme une patte de poule.
--Je vous demande si vous avez fini de jaboter, avec votre mur? reprit
le magistrat d’une voix plus forte.
--Pargué oui, mossieu le juge... c’est-à-dire, faites excuses, v’là
l’histoire... Le mur en question, le long duquel Jean-Baptiste Macé
accote ses...
Elle allait recommencer ses antiennes, mais le juge l’interrompit.
--C’est bien, c’est bien. Assez, la Martine, permis d’assigner.
Greffier!
Le greffier leva lentement la tête, en faisant une affreuse grimace.
--Greffier! répéta le juge, permis d’assigner... prenez note...
Et, comptant sur ses doigts:
--Mardi... nous assignerons mardi... c’est cela, mardi! A un autre.
Le greffier, clignant de l’œil, consulta une feuille, la tourna, la
retourna, puis, promenant son doigt de bas en haut, sur la feuille, il
s’arrêta tout à coup...
--Gatelier contre Rousseau, cria-t-il! sans bouger. Est-il là, Gatelier
et Rousseau?
--Présent, dit une voix.
--Me v’là, dit une autre voix.
Et deux paysans se levèrent, et entrèrent dans le prétoire. Ils se
placèrent gauchement en face du juge de paix qui allongea ses bras sur
la table et croisa ses mains calleuses.
--Vas-y, Gatelier! Qu’est-ce qu’il y a encore, mon gars?
Gatelier se dandina, essuya sa bouche du revers de sa main, regarda à
droite, à gauche, se gratta la tête, cracha, puis, ayant croisé ses
bras, finalement il dit:
--V’là ce que c’est, mossieu le juge... J’revenions d’la foire
Saint-Michel, la Gatelière, ma femme, et pis Roussiau, ensemble.
J’avions vendu deux viaux et, sauf vout’respect, un cochon, et dame! on
avait un peu pinté. J’revenions donc, à la nuit tombante. Mé,
j’chantais, Roussiau agaçait ma femme, et la Gatelière disait tout
l’temps: «Finis donc, Roussiau, bon Dieu! qué t’es donc bête? qué t’es
donc éfant!»
Et, se retournant vers Rousseau, il demanda:
--C’est-y ben ça?
--C’est ben ça! répondit Rousseau.
--A mi-chemin, reprit Gatelier, après un court silence, v’là ma femme
qui mont’ l’talus, enjambe la p’tite haie, au bas de laquelle y avait un
grand foussé. «Où qu’tu vas?» que j’y dis. «Gâter de l’iau», qu’è
m’répond. «C’est ben!», que j’dis... Et j’continuons nout’route,
Roussiau et mé. Au bout de queuques pas, v’là Roussiau qui mont’ le
talus, enjambe la p’tite haie au bas de laquelle y avait un grand
foussé. «Où qu’tu vas?», que j’y dis. «Gâter de l’iau», qu’y me répond.
«C’est ben!», que j’dis. Et j’continue ma route.
Il se retourna de nouveau vers Rousseau:
--C’est-y ben ça? dit-il.
--C’est ben ça! répondit Rousseau.
--Pour lors, reprit Gatelier, j’continue ma route. J’marche, j’marche,
j’marche. Et pis, v’là que j’me retourne, n’y avait personne sus
l’chemin. J’me dis: «C’est drôle! où donc qu’ils sont passés?» Et je
r’viens sus mes pas: «C’est ben long, que j’dis. On a un peu pinté, ça
c’est vrai, mais tout de même, c’est ben long.» Et j’arrive à l’endroit
où Roussiau avait monté l’talus... Je grimpe la haie itout, j’regarde
dans l’foussé: «Bon Dieu, que j’dis, c’est Roussiau qu’est sus ma
femme!» Pardon, excuse, mossieu le juge, mais v’là ce que j’dis.
Quelques rires fusèrent çà et là dans l’assistance, mais Gatelier n’y
prêta aucune attention. Il poursuivit:
--Roussiau était donc sus ma femme, sauf vout’respect, et y gigotait
dans le foussé, non, fallait voir comme y gigotait, ce sacré Roussiau!
Ah! bougre! Ah! salaud! Ah! propre à ren! «Hé, gars, que j’y crie du
haut du talus, hé, Roussiau! Voyons, finis donc, animal, finis donc!»
C’est comme si j’chantais. J’avais biau y dire de finir, y n’en gigotait
que pus fô, l’mâtin! Alors, j’descends dans le foussé, j’empoigne
Roussiau par sa blouse, et j’tire, j’tire.--Laisse-mé finir», qu’y me
dit.--«Laisse-le donc finir», qu’me dit ma femme.--«Oui, laisse-mé
finir, qu’y reprend, et j’te donnerai eune demi-pistole, là, t’entends
ben, gars, eune demi-pistole!»--«Eune demi-pistole, que j’dis, en
lâchant la blouse, c’est-y ben vrai, ça?»--«C’est ben vrai!»--«C’est
juré?»--«C’est juré!»--«Donne tout d’suite.»--«Non, quand j’aurai
fini.»--«Eh ben, finis.» Et moi, j’reviens sus la route.
Gatelier prit pour la troisième fois Rousseau à témoin.
--C’est-y ben ça?
--C’est ben ça! répondit Rousseau.
Gatelier poursuivit.
--V’entendez, mossieu l’juge, v’entendez... c’était promis, c’était
juré!... Quand il eut fini, y revint avé la Gatelière sus la route, ous
que j’m’étions assis, en les attendant. «Ma d’mi-pistole?», que
j’demandai. «D’main, d’main, qu’y m’fait, j’ai pas tant seulement deus
liâs sus mè!» Ça pouvait êt’ vrai, c’té ment’rie-là. J’n’dis rin, et
nous v’l’a qui continuons nout’ route, la Gatelière, ma femme, et pis
Roussiau, ensemble. Mé, j’chantais, Roussiau agaçait ma femme, et la
Gatelière disait tout l’temps: «Finis donc, Roussiau, bon Dieu! qu’t’es
donc bête! qu’t’es donc éfant!» En nous séparant, j’dis à Roussiau:
«Attention, mon gars, c’est juré». «C’est juré.» I’m’donne eune poignée
d’main, fait mignon à ma femme, et pis, le v’là parti... Eh ben, mossieu
l’juge, d’pis c’temps-là, jamais y n’a voulu m’payer la d’mi-pistole...
Et l’pus fô c’est, pas pus tard qu’avant-z-hier, quand j’y réclamais mon
dû, y m’a appelé cocu! «Sacré cocu, qu’y m’a fait, tu peux ben
t’fouiller.» V’là c’qu’y m’a dit.
Il se retourna encore vers Rousseau et demanda:
--C’est-y ben ça?
Mais Rousseau se dandina quelque temps, avec un air drôle, sur ses
jambes et ne répondit pas.
Le juge de paix était devenu très perplexe. Il se frottait la joue avec
sa main, regardait le greffier, puis l’huissier, comme pour leur
demander conseil. Évidemment, il se trouvait en présence d’un cas
difficile.
--Hum! hum! fit-il.
Puis il réfléchit quelques minutes.
--Et, toi, la Gatelière, que dis-tu de ça? demanda-t-il à une grosse
femme, assise sur le banc, son panier entre les jambes, et qui avait
suivi le récit de son mari, avec une gravité pénible.
--Mè, j’dis ren, répondit en se levant la Gatelière... Mais, pour ce qui
est d’avoir promis, d’avoir juré, mossieu l’juge, ben sûr il a promis la
d’mi-pistole, l’menteux...
Le juge s’adressa à Rousseau.
--Qu’est-ce que tu veux, mon gars? tu as promis, n’est-ce pas? tu as
juré?
Rousseau tournait sa casquette d’un air embarrassé.
--Ben, oui! j’ai promis... dit-il... mais, j’vas vous dire, mossieu
l’juge... Eune d’mi-pistole, j’peux pas payer ça, c’est trop cher... ça
ne vaut pas ça, vrai de vrai!
--Eh bien! il faut arranger l’affaire... Une demi-pistole, c’est
peut-être un peu cher, en effet... Voyons, toi, Gatelier, si tu te
contentais d’un écu, par exemple?
--Non, non, non! Point un écu... La demi-pistole, puisqu’il a juré!
--Réfléchis, mon gars. Un écu, c’est une somme. Et puis Rousseau paiera
la goutte, par-dessus le marché... C’est-y convenu comme ça?
Les deux paysans se regardèrent, en se grattant l’oreille.
--Ça t’va-t-y, Roussiau? demanda Gatelier.
--Tout d’même, répondit Rousseau, j’sommes-t-y pas d’z amis!
--Eh ben! c’est convenu!
Ils échangèrent une poignée de main.
--A un autre! cria le juge, pendant que Gatelier, la Gatelière et
Rousseau quittaient la salle, lentement, le dos rond, les bras ballants.
LA CONFESSION DE GIBORY
I
Le presbytère de Lonné-sur-Eau et la maison du père Gibory se touchent:
celle-ci, basse, noire et branlante; celui-là, plus haut d’un étage,
avec une belle façade toute jaune et des volets blancs. Les deux
jardins, séparés par une mince haie d’épines, descendent jusqu’à la
Rille, rivière étroite, peu profonde où l’eau, à cet endroit, chante
doucement parmi les roseaux et les joncs. Coupés pareillement d’allées
ou plutôt de sentes herbues, et pareillement disposées en plates-bandes,
symétriques, autour desquelles courent des fraisiers, des groseilliers
et des quenouilles aux branches torses, ils font l’effet de deux jardins
jumeaux. Mais dans celui du curé, juste au milieu, sous un
laurier-sauce, se dresse une statue de la Vierge en plâtre colorié,
plaquée de mousse çà et là, et délavée par la pluie. Le père Gibory a
lui aussi sa statue que, pour «embêter le curé», il appelle son «estatue
de saint Joseph». C’est un bonhomme de paille qui, coiffé de travers par
un chapeau haute forme pelé, roussi, tordu en vis, se balance au bout
d’une gaule en écartant les bras, d’où pendent des loques rouges,
terribles aux moineaux... A droite et à gauche, sont des petits vergers,
attenant à d’humbles habitations; en face la vallée s’étend, verdissante
et large, avec ses rangées de peupliers grêles et ses bouquets d’aulnes,
tout un pays de fraîcheur et d’herbe grasse, où l’on voit errer, par
troupeaux, les grands bœufs cotentins.
Une après-midi, le père Gibory était en train de repiquer des poireaux
dans la terre, nouvellement bêchée, quand le curé, sortant du
presbytère, son bréviaire à la main, apparut de l’autre côté de la haie.
Aussitôt, le vieux se mit à quatre pattes, le dos arqué, le nez presque
au ras du sol; et, raide comme un chien en arrêt sur un mulot, il ne
bougea plus. Le curé, marmottant des mots latins, allait et venait le
long de la haie mitoyenne que seule, sa tête dodelinante, violacée,
hérissée de crins blancs et rudes dépassait. Lorsqu’il eut terminé sa
pieuse lecture, le prêtre s’arrêta, déposa son bréviaire, ensoutané de
noir, sur le dessus de la haie, croisa ses mains sur le bréviaire.
--Hé! père Gibory! cria-t-il.
Le père Gibory fit semblant de ne pas entendre. Toujours immobile, l’œil
brillant de malice, les narines frémissantes, ainsi que celles de
l’animal que l’odeur de la proie fascine, il ne remua pas.
--Mon père Gibory! répéta le curé d’une voix plus forte... Hé! père
Gibory!... Vous ne m’entendez point, donc?... père Gibory?...
Lentement, avec des mouvements silencieux de bête à l’affût, il releva
et tourna obliquement la tête.
--Chuuuu?... fit-il, en battant l’air de sa grosse main noueuse, comme
s’il eût voulu éloigner de lui le vol d’une mouche importune.
Et il reprit bien vite sa position de chien en arrêt, le corps allongé,
tendu sur ses deux bras comme sur deux pattes.
Il y eut un silence. On eût dit qu’une chose grave, solennelle, presque
terrible, s’accomplissait. Pourtant, un rouge-gorge s’effara dans la
haie; deux pies très loin se mirent à jacasser et un coup de vent passa
qui fit grincer, sur sa gaule, le bonhomme de paille. Impatienté de voir
que le père Gibory s’acharnait à ne pas bouger, le curé appela de
nouveau:
--Père Gibory?... Hé là? père Gibory? Eh bien, quoi?... Est-ce encore la
taupe?
Le vieillard se redressa, eut un geste de colère, frappa la terre de ses
poings.
--Ah! bon sens d’bon sens?... jura-t-il... Vous l’avez cor fait
sauver... Ah! la garce?... A n’laisse ren... a fouille tout... J’vas
qu’ri mon piège...
Il se releva en maugréant et, le corps plié en deux, faisant aller ses
bras du même mouvement tremblé que ses jambes, il se dirigea vers la
maison. Mais le curé, qui souriait d’un air de malice, le rappela.
--Dites donc, mon père Gibory, comment ça se fait-il que, chaque fois
que je viens dans le jardin, je vous trouve en train de guetter une
taupe?
--J’sais-ti, mè? répondit le vieux d’un ton bourru... C’est p’tête ben
vous qu’en êtes cause... Bédame!... Eune taupe et pis un curé, c’est-y
point la même affaire, sensément... J’vas qu’ri mon piège...
--Attendez donc un peu, père Gibory... Et, à part ça, vous allez comme
vous voulez?
--Point fô!... m’sieur l’curé, point fô?... C’est les jambes qui sont
feubles, et pis la tête, itout... Ça m’vionde là-dedans... Ah! mâtin, ça
m’vionde comme dans un moulin.
--Ainsi, reprit le curé, après un court silence, ainsi ça vous vionde
là-dedans!... Faut faire attention à ça? Justement, voici Pâques qui
approche...
A ce mot, le père Gibory ouvrit la bouche toute grande, une bouche de
travers, taillée en grimace, comme avec un couteau, une bouche noire
dans laquelle un chicot unique jaunissait.
--S’y vous plaît? murmura-t-il.
--Je vous dis que nous sommes bientôt à Pâques, répéta le curé...
--Ben oui...! Què que v’lez faire à ça?... Faudra le laisser v’ni,
dites?
--Bien? bien?... Plaisantez, vieux renard. Vous savez de quoi il
retourne... Voyons! Est-ce que vous allez laisser passer Pâques, comme
les autres années, sans vous confesser... Voyons!...
--Parlez point d’ça, t’nez... parlez point d’ça... J’vas qu’ri mon
piège...
Le curé prit alors un ton d’autorité.
--Écoutez-moi, père Gibory, prononça-t-il gravement. Votre fille a du
chagrin, beaucoup de chagrin... Elle pleure, elle se désespère... Vous
la rendez très malheureuse, avec votre impiété.
--La Mélie! repartit vivement le bonhomme. Ça la r’garde point... Qué
s’occupe d’ses affaires... et pis vous itout. J’aime ben l’bon Guieu,
na! J’vas à la messe tous les dimanches... Mais pour ce qui est
d’confesse, et pis d’ça, et pis de l’aut... C’est point mon idée... non,
dame!
--Vous êtes vieux, mon père Gibory... Vous avez déjà eu des attaques...
On ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt...
Il se croisa les bras, hocha la tête.
--Si vous aviez une attaque... ce soir... tout de suite... Hein que
diriez-vous?
--Eune attaque! anuit?... mé!... Oua!... oua! Prenez ben garde d’mouri
avant mè... vous n’êtes pas tant jeune, non pus, ni tant solide!...
J’vas qu’ri mon piège!
--Eh là! Eh là!
Le pauvre curé ne savait plus que dire. Les réponses du père Gibory,
soulignées par la malice de deux petits yeux clignotants, ce calme
entêtement de brute ironique, le déconcertaient, l’irritaient, lui
faisaient peur, comme s’il se fût trouvé en présence du diable lui-même.
Il eût voulu l’injurier, mais dans la crainte de l’effaroucher
davantage, dans l’espoir aussi de ramener au repentir ce vieux pécheur
endurci, il se contint.
Les oiseaux volaient d’une quenouille à une autre, tout vibrants dans le
soleil; là-bas, la rivière doucement bruissait, froissant les hampes
agitées des roseaux; un chat roux, qui rampait dans un plant de jeunes
laitues, détala subitement, traversa le jardin en deux bonds, disparut
dans une coulée de la haie.
Très embarrassé, le curé cherchait un moyen adroit de renouer la
conversation. Il retira sa tabatière de la poche de sa soutane, saisit
une pincée de tabac, et, ayant secoué sa main à petits coups, il aspira
la prise et renifla bruyamment.
--Tenez, mon père Gibory, dit-il tout à coup, vous êtes un brave homme,
je vais vous faire une proposition... Oh! mais oui, une belle
proposition!...
Et, sur le bréviaire, avec ses doigts, il tambourina un air de psaume.
Le vieux paysan dressa l’oreille; il regarda le curé de ses yeux
méfiants. Celui-ci poursuivit:
--Il me reste encore une bouteille, une seule bouteille de vieux vin,
mais vieux, vieux, de plus de vingt ans... On ferait cent lieues pour en
trouver une pareille... Ça vaut... Oh! mon Dieu! ça vaut au moins dix
francs, peut-être quinze francs. On ne sait point ce que ça vaut une
bouteille comme ça... ça n’a pas de prix... Eh bien, si vous voulez vous
confesser, je vous l’apporterai cette bouteille... Ce sera pour vous...
et vous pourrez vous vanter d’avoir une chose bien rare, une chose comme
n’en a point monseigneur l’évêque, ni le châtelain de Guilbaut, ni
personne...
--Oua! oua!... chevrota le bonhomme en se grattant l’oreille... C’est-y
point d’la frime? C’est-y point pour m’attraper!...
--Puisque je vous le dis... Voyons, mon père Gibory, ça vous va-t-il?
--J’dis pas non.
--Alors, je vais chez vous, tout de suite!...
--A quand et la fiole?
--Oui, avec la bouteille...
--J’veux ben.
II
La Mélie était une fille maigre, sèche, aux regards extatiques,
invariablement vêtue de noir, de la tête aux pieds, comme une
religieuse. Le temps qu’elle ne passait pas à l’église, elle l’occupait
à approprier la petite maison, à en orner les murs d’images de sainteté,
et «sa lèvre était toujours en train d’une prière». Son père et elle ne
s’adressaient jamais la parole. Ce n’était point qu’ils fussent fâchés;
mais si le bonhomme n’entravait pas sa fille dans ses actes d’excessive
piété, il entendait qu’elle le laissât libre d’agir à sa guise, et que
jamais elle ne lui fît la moindre remontrance «rapport à la religion».
Or, comme Mélie ne pouvait parler que du bon Dieu, de la Vierge et des
saints, elle ne parlait pas. Tous les deux, depuis dix ans, ils vivaient
ainsi dans le plus complet silence.
Le père Gibory rentra, ne regarda pas la Mélie qui, les jupes
retroussées en bourrelet autour de ses hanches plates, les manches
relevées jusqu’au coude, astiquait un chaudron en marmottant ses
oraisons, et il gagna sa chambre, dont il referma la porte.
Au bout d’un quart d’heure, il entendit un bruit de voix chuchotantes,
des exclamations étouffées, dans la pièce voisine, et la porte s’étant
ouverte, le curé apparut, souriant, épanoui, la bouteille à la main.
--Ah! ah! mon père Gibory, clama le curé, d’un air triomphant... La
voilà!... c’est elle; la seule, la dernière, la meilleure des
meilleures!... Ah! vieux chançard!...
L’élevant au-dessus de sa tête par l’extrémité du goulot, il la montra,
dans toute la gloire de sa panse arrondie et de ses toiles d’araignées
qui lui faisaient comme une barbe vénérable.
--C’est bon, c’est bon, grogna le vieux paysan qui dirigea sur la
bouteille de vin des yeux obliques et luisants... C’ment qu’j’allons
arranger c’te affaire?
Le prêtre, d’un regard circulaire, fit une rapide inspection de la
pièce, et dit:
--C’est bien simple... Voilà une petite table... vous allez vous mettre
à un bout, moi à l’autre bout...
--Et pis la fiole au mitan! ajouta Gibory.
--C’est ça... Et dire que je la gardais pour le centenaire de saint
Latuin!... Enfin, c’est promis... Allons! y êtes-vous? Nous commençons.
Le curé déposa respectueusement la bouteille sur la table, s’assit, et,
faisant le signe de la croix, il murmura d’une voix grave et sourde:
--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il!... Répétez
ça, père Gibory.
Ce dernier ne perdait pas la bouteille de vue. Maintenant, un soupçon
lui venait. Il craignait d’être «mis dedans» par le curé, et il demanda:
--Quoi qu’c’est qu’c’vin-là?
--Du bourgogne, du vieux bourgogne, répondit le prêtre.
--Du bourgogne! j’aurais quasiment mieux aimé du bourdeaux!... C’est-y
ben sûr au moins que ça soye du bourgogne!... V’foutez pas de mè...
--Puisque je vous le dis!... Allons, recommençons. Au nom du Père, du
Fils, du Saint-Esprit, ainsi soit-il... Répétez ça, mon père Gibory.
Et le père Gibory bredouilla distraitement:
--Au nom du Pè, du Fi, du Saint-Esprit... Ainsi soit-y...
Il se tourna vers le curé.
--Quoi qu’vous v’lez que j’vous dise?... J’ons ren à vous dire, ren en
tout... J’ons point tuè, j’ons point violè, j’ons point volè...
La porte s’ouvrit brusquement, et Mélie entra, les yeux colères, le
geste menaçant.
--C’est-y Dieu possible, cria-t-elle en s’avançant vers la table,
c’est-y Dieu possible de dire des ment’ries pareilles... à confesse cor,
au bon Dieu, à m’sieu le curé. Si, v’avez volè!... Oui, m’sieu le curé,
il a volè, il a volè, et pas eune fois, pus d’dix fois. Ah! mais, j’veux
point qu’y dise des choses comme ça... Il peut mourir à nuit... il irait
en enfer... J’veux point... Il a volé un lapin à la femme Renaud, eune
serpe au maît’ d’la Trépaillère, pus d’eune corde d’bois à M’sieu
Bacoup, du biau bois d’charme, que j’en avons eu pour deux hivers... Il
a volè deux mesures d’orge à Marchand, il a volè... J’sais-ti, mè, tout
ce qu’il a volè?...
Le bonhomme écumait, montrait le poing à sa fille, criait:
--Veux-tu ben t’en aller, tè! Veux-tu ben t’taire!... Attends,
attends!...
Il voulut se lever, mais, dans sa précipitation, il heurta la table si
fort que la bouteille se pencha, roula et,--avant que le curé ait eu le
temps de la retenir,--tomba sur le carreau où le liquide rouge se
répandit, dans un bruit sec de verre cassé.
Tous les trois, ils demeurèrent un instant consternés, anéantis, la
bouche ouverte, les yeux écarquillés, suivant du regard les petites
rigoles sinueuses et pourprées, qui coulaient, se divisaient, se
rejoignaient, disparaissaient dans les fentes des carreaux.
--Sacré coquin! jura le curé, en tapant sur la table.
--Sainte Vierge! implora la Mélie, joignant les mains.
--J’vas qu’ri mon piège! dit simplement le père Gibory, qui s’était levé
tout à fait et qui s’éloigna lentement, en traînant ses sabots et
balançant les bras.
LA TRISTESSE DE MAIT’PITAUT
I
Ronchonnant, sacrant, crachant, maît’Pitaut habillait ses chevaux dans
l’écurie et se préparait à partir pour le labour. Une lanterne, au
vitrage de corne, éclairait le plafond entre les planches crevées duquel
pendaient des mèches ébouriffées de foin; et sur les murs sordides,
éclaboussés de purin, se mouvait l’ombre démesurée des bêtes. Louise, la
servante, se montre à la porte de l’écurie:
--Hé! nout’maît’! appela-t-elle, nout’maît’!
--Quoi qu’y a cor? demanda maît’Pitaut, en train de rassembler les
traits de corde de l’attelage et de les rouler en un large nœud. Quoi
qu’y a cor?
--Faut qu’v’niez ben vite! J’sais point c’qu’a la Caille. A n’veut point
s’lever. J’ai biau y fout’e des coups d’sabot dans l’d’rière. A n’bouge
point. Et pis, a souff’e!... a souff’e!... Bon Guieu, qu’a souff’e!
--Quen! quen! Et tu dis comme ça qu’a n’veut point s’l’ver, c’te
rosse-là!
--Mais non!
--Quen! quen!... Attends mè...
Maît’Pitaut décrocha la lanterne et suivit la servante.
Au dehors, le matin se levait à peine, tout frileux et tout pâle, dans
le brouillard, un de ces brouillards jaunes de novembre, sans terre et
sans ciel, un brouillard où les arbres et les maisons s’esquissent
faiblement, puis s’effacent, se confondent avec l’atmosphère épaissie,
décolorée, image attristante du néant. Dans la cour de la ferme, les
poules, réveillées au clairon des coqs, picoraient le fumier; au bord de
la mare boueuse, les canards lissaient leurs plumes; et, lentement,
lourdement, pendant que le pasteur, suivi de son troupeau, s’enfonçait
dans la brume, comme un spectre, les vaches sortaient de l’étable, se
dirigeaient vers le couchis, meuglaient, en allongeant le col, et
venaient l’une après l’autre se frotter les épaules contre le tronc du
noyer, dont les branches dépouillées, ruisselantes de l’humidité de la
nuit, s’égouttaient sur le sol avec un bruit de pluie.
Pitaut pénétra, devant la Louise, par une porte ouverte, et voici ce
qu’il vit. Dans le sombre, au fond de l’étable, chaude comme une étuve,
toute pleine de senteurs à la fois âcres et fades de fumier et de
laitage, la vache reposait couchée sur un lit de fougères fangeuses. Ses
flancs énormes, tout blancs, s’enflaient et s’aplatissaient, pareils à
un soufflet de forge en marche; ses cuisses, marbrées de taches rouges,
étaient souillées d’urine et de bouse verdâtre, et de son mufle allongé
sur l’ordure de la litière, sortait le bruit d’une respiration sifflante
et courte. Éclairé par la Louise, à qui il avait confié la lanterne,
Pitaut se pencha sur la vache, l’examina minutieusement, lui palpa les
membres de ses grosses mains violacées, lui écarta les paupières,
découvrant l’œil doux et sans pensée, où brillait un éclat de fièvre:
--Na! ma Caille, fit-il tendrement... Na! ma belle Caille... Quoiqu’t’as
ma poulette?... Où qu’as mal, dis, ma reine?... Où qu’t’as mal?...
Il prit dans la mangeoire une betterave qu’il rompit, en présenta
successivement, après les avoir flairés, les deux morceaux à la vache
qui détourna la tête et ne bougea plus.
--Quen!... quen!... murmura-t-il.
Son visage, semblable à une motte de terre surmontée d’une casquette, se
fit soucieux tout à coup. A plusieurs reprises, maît’Pitaut se gratta la
tête et il s’abîma en des réflexions profondes et pénibles, pendant que
Louise, balançant ses fortes hanches, regardait distraitement l’étable
vide, et les lourdes charpentes qui se perdaient dans l’angle noir du
toit. Ayant rejeté les morceaux de betteraves dans la mangeoire, il
s’agenouilla sur le fumier, appliqua son oreille contre la poitrine de
la vache et ferma les yeux pour se mieux recueillir et pour mieux
entendre. Un rat courut, hideux, sur le montant du râtelier, se glissa
aussitôt dans une fente du mur en torchis et les poules envahirent
l’étable.
--Bon Guieu! qu’a ronf’e! s’écria Pitaut en se relevant... Ça y bout
dans l’pomon, quasiment comme l’cidre nouviau dans eune pipe... All’ est
malade c’te bête; ben sû qu’all’ est ben malade, ben, ben malade!... Bon
sens d’bon Guieu!... mais quoi qu’elle a la Louise?...
--S’y ous plaît?
--Va-t’en qu’ri dans le fournil les sacs à poumes et pis la vieille
bâche, tu sais ben, la vieille bâche, à drette, à mont l’cuvier?... Bon
Guieu! qu’a souff’e!
La servante tendit la lanterne à son maître et sortit en faisant claquer
ses sabots.
Inquiet, le sourcil froncé, Pitaut se mit à tourner autour de la vache,
dont les flancs de plus en plus haletaient.
La peur de la perdre, de la voir là, bientôt, étalée sans souffle, les
membres raidis, lui serra le cœur, et il sentit une angoisse
l’étreindre, un frisson lui courir par tout le corps. Une si belle
vache, et la meilleure du troupeau! Une vache qui lui donnait tous les
jours seize litres de lait, tous les ans un veau qu’il vendait 90 francs
à la foire franche d’Échauffour! Pourquoi était-elle malade? De quel
droit venait-elle le priver d’un bénéfice juste et assuré? Est-ce qu’on
la soignait mal? N’avait-elle pas toujours de la bonne herbe, des
carottes et des betteraves tout son soûl? En lui tâtant l’échine, le
ventre, les fanons, le pis, en lui soulevant les paupières fermées,
Pitaut ne savait au juste s’il devait s’encolérer contre elle, ou bien
la plaindre. Pourtant, dans la crainte d’augmenter son mal s’il la
brutalisait, il lui parlait doucement, lui prodiguait des caresses.
--Na! ma belle Caille... Na! ma reine, mon coco, mon petit!...
Mais, dans le fond, il eût voulu l’appeler «sale rosse», la secouer
rudement par les cornes, et déchaîner sur elle les chiens qui l’eussent
mordue aux jarrets.
Louise rentra, apportant les sacs et la bâche. Tous les deux, avec des
précautions délicates, ils enveloppèrent la vache, l’emmaillotèrent
douillettement comme on fait d’un enfant.
--Na! ma pauv’ Caille! disait Pitaut.
Et, chaque fois, Louise répondait:
--Na! mon chérubin, mon poulot, mon p’tit cochon d’lait... Na! ma pauv’
Caille!
II
--Veux-tu ben t’taire, méchant gas! criait la Pitaut qui, accroupie
devant un vaste chaudron, les manches de sa chemise relevées jusqu’au
coude, écrasait entre ses mains des pommes de terre, qu’elle brassait
ensuite avec du son et du lait aigre... Attends, attends! J’vas
t’fesser, mè! J’vas t’apprendre à gueuler comme ça!
Mais les cris qui venaient d’un petit berceau d’osier, placé entre les
deux lits de la pièce, continuèrent, et, brusquement, ce fut un bruit
rauque, quelque chose comme le râle d’un enfant qu’on étrangle.
--Ah! l’sacré marmot! Ah! l’enragé! clama la fermière... Mais veux-tu
t’taire.
Devant la haute cheminée, au crépi de suie, Riquet, le chien favori,
assis sur son derrière, regardait fixement les restes d’un fagot
achevant de se consumer, et deux chats dormaient, allongés sur les
cendres chaudes.
La Pitaut s’approcha du berceau où l’enfant toujours criait. Sa petite
figure maigre, pâle, ridée et toute grimaçante, faisait peine à voir.
Une peau flasque recouvrait ses yeux, et la raie des paupières,
rejointes, semblait une blessure qui suinte. Les cris s’arrachaient avec
effort de sa gorge contractée, et son corps s’agitait convulsivement
sous les draps de lin gris.
--Quand t’auras fini d’geind’e, hein méchant gas, dit la fermière qui,
se penchant vers le berceau, souleva l’enfant et secoua la paillasse de
balle, salie d’ordures... Allons! ajouta-t-elle, en le recouchant,
allons, dô!... Si on t’écoutait, on n’aurait affaire qu’après tè...
Elle quitta le berceau, vint s’agenouiller devant la cheminée et ranima
le feu qui était près de s’éteindre. Le chien se leva, tourna dans la
salle, flairant les carreaux; les chats réveillés s’étirèrent et
grimpèrent sur une chaise. A ce moment, maît’Pitaut entra, suivi de la
Louise.
--J’crai qu’la Caille est malade, dit-il, en branlant la tête, ben
malade, oui, ben malade!
La fermière, qui soufflait sur les tisons, se redressa vivement:
--Quoi qu’tu chantes?... Quoi qu’tu chantes?... demanda-t-elle un peu
pâle.
--J’chante que la Caille est ben malade... V’là ce que j’chante!... ben,
ben malade!
--Què qu’y a pris?
--J’sais point... C’est dans l’pomon qu’ça la travaille... A’n’mange
ren... et pis all’ enf’e!
--Et pis a souff’e! appuya la Louise.
--Et pis all’ est ben, ben, ben malade! conclut Pitaut, qui jeta sa
casquette sur la table, d’un geste désespéré.
Consternée, la Pitaut ne disait rien. D’apprendre, tout d’un coup, que
sa belle vache, sa belle laitière, que la Caille soufflait, enflait, ne
mangeait rien, était ben malade, cela lui avait cassé l’estomac. Elle en
demeurait tout étourdie. Cependant, elle se remit vite, et lançant à
Pitaut un regard mauvais, elle cria:
--All’ enf’e!... a souff’e... Et pis, tu restes là, tè, comme un s’rin,
à t’gratter la tête... Tu crois p’tête qu’ l’v’trinaire, c’est fait pour
des chiens, espèce de grande carne!... Les bêtes peuvent ben crever,
c’est pas l’embarras... tu n’en démarres pas plus qu’eune souche... I
as-tu seulement mis de la paille fraîche... Ah! bon Guieu d’bon Guieu!
L’enfant s’était remis à crier et le berceau geignait sous l’effort de
ce pauvre petit être qui se débattait contre la souffrance. Sa voix,
tantôt faible comme une plainte, tantôt perçante comme un déchirement,
tantôt sourde comme un râle, avait des implorations douloureuses. Mais
ni le père, ni la mère, n’entendaient ces appels qui ne s’exprimaient
que par des sons inarticulés. Tous les deux, ils continuaient de se
disputer. La Pitaut, furieuse, gesticulait, disant:
--Quand tu seras là à me regarder, le bec ouvert, c’est-y ça qui la f’ra
r’venir?
Et se tournant vers la servante, elle vociférait:
--C’est tè qu’en est cause, vilaine créture... T’l’auras menée dans
l’herbage aux avelines? Et pis, elle aura brouté d’la mauvaise herbe.
S’affaissant sur une chaise, elle se couvrit la figure de son tablier et
pleura.
--Ma pauv’ Caille qu’est poisonnée!... Hou! Hou! Hou!
L’enfant eut une quinte de toux; on eût dit que son corps allait se
briser dans un suprême hoquet. Pitaut leva les yeux dans la direction du
berceau, dont l’osier craquait, et où l’on apercevait, au-dessus du
bord, deux petites mains maigres qui se tordaient.
--Quen! C’est-y le p’tit gas qui gueule comme ça? demanda-t-il. Quoi
qu’il a à gueuler comme ça?
--I n’a ren... C’est les dents... Ma pauv’ Caille!... Hou! Hou!
--Allons, j’vas qu’ri l’ v’trinaire... Et pis, all’ n’est point cor
défunte. T’as qu’faire d’ t’manger les sangs d’avance.
--Ma pauv’ Caille!... jamais j’retrouverons la pareille, jamais!...
Veux-tu ben t’taire, sacré cochon!... Attends, j’vas t’donner l’fouet.
Mais la Louise avait pris l’enfant et, pendant que Pitaut passait sa
blouse, assise près du feu, elle bourrait d’une bouillie épaisse et
gluante le petit qui se débattait, vomissait et râlait.
III
Le docteur Ragaine, chaudement emmitoufflé d’une peau de loup,
conduisait son tilbury. Il tâchait d’éviter les ornières profondes et
les grosses pierres dont les têtes rondes crevaient le chemin çà et là.
Malgré sa prudence et la docilité de son cheval, les roues parfois
butaient contre les pierres ou glissaient dans les trous, et la voiture
dansait sur ses ressorts comme une barque secouée par la houle. Il
bruinait. Des corbeaux passaient, très hauts, dans le ciel gris, et des
bandes de grives, attirées par les venelles du houx et des églantiers,
dont la route était bordée, de chaque côté, s’élevaient, et allaient se
poser sur les branches des pommiers voisins.
--Bonjour, monsieur Ragaine, dit un gros homme qui, enjambant une brèche
de la haie, se dressa soudain, au milieu de la traverse.
Il était vêtu d’un veston très court et d’un pantalon crasseux que
terminaient des bottes éculées et couvertes de boue.
Le docteur arrêta son cheval.
--Ah! monsieur Thorel! fit-il... Bonjour, monsieur Thorel! Comme vous
courez la campagne de grand matin.
M. Thorel souffla un instant, enleva le cache-nez de laine grise qui lui
enveloppait le cou. Il répondit:
--Mais oui, monsieur Ragaine... J’ai, à l’Épine, un anthenais atteint de
la gourme, et j’allais, à travers champs, jusque chez maît’Pitaut, pour
sa vache atteinte de pneumonie, et que je soigne depuis quatre jours...
nous avons beaucoup de pneumonies en ce moment.
--Tiens! mais je vais aussi chez maît’Pitaut.
--Oui, oui, je sais... pour son enfant. C’est moi qui lui ai conseillé
de venir vous chercher. Il me paraît bien malade, son enfant... Mais je
ne vous retiens pas, monsieur Ragaine.
--Nous allons faire route ensemble, monsieur Thorel, montez donc avec
moi...
--C’est que mes bottes sont crottées, monsieur Ragaine.
--Ça ne fait rien, allez, monsieur Thorel!
--Enfin, tout de même, monsieur Ragaine..., avec plaisir...
Un paysan qui marchait grand train apparut au détour du chemin.
--Tiens! Tiens! Mais c’est maît’Pitaut..., s’écrie M. Thorel qui avait
déjà une jambe sur le marchepied du tilbury... Hé! maît’Pitaut!...
Bonjour maît’Pitaut!...
--Ben le bonjour, m’sieur Thorel et la compagnie, fit le fermier qui
s’était arrêté et se découvrait respectueusement.
--Eh bien! Et notre vache! demanda le vétérinaire...
--Vous êtes ben honnête, m’sieu Thorel... All’ est morte, à c’matin!...
Mon Guieu, oui! L’temps d’remettre eune douve neuve à eune pipe... Et
pis, all’ a passé! J’allions cheux vous pour vous dire d’n’point vous
déranger... All’ est morte, quoi!
Il eut un geste de colère.
--J’ons l’malheu’... Y a trois ans, j’ons perdu deux poulains et un
viau, sauf vout’respect!... L’année d’rinière, y nous a crevé une jument
qu’était pleine... C’coup-ci, on ne sait point comment ça s’est fait,
toutes les poules ont péri; et pis, à c’t’heure, c’est une vache, une
belle vache, une vache, ben râle, tout à fait râle!... Gnia pas de bon
Guieu, m’sieu Thorel, ben sû, y a un sô sur nous, y a un sô!... On
m’outera point de l’idée qu’y a un sô!
Pitaut frappait la terre du pied et s’arrachait les cheveux.
--C’est qu’ça fait ben d’l’argent, toutes ces pertes-là!... ben
d’l’argent!... Et pis, l’blé n’va point, les pommes sont quasiment pour
ren... avec eune sécheresse comme y a eu, la viande n’a point
profité!... C’est ben d’l’argent!... Bon Guieu, d’bon Guieu! qui qu’a pu
nous jeter un sô?
--Et l’enfant? demanda M. Ragaine.
--Maît’Pitaut regarda le docteur, comme s’il ne comprenait pas.
--S’y vous plaît? interrogea-t-il.
--L’enfant malade, que je vais voir, comment est-il?
--C’est-y point nout’ petit gars, que v’lez dire?
--Mais oui!
--Ah! ben, il est mô itout...
Hé! PÈRE NICOLAS!
Il y avait deux longues heures que nous marchions, dans les champs, sous
le soleil qui tombait du ciel comme une pluie de feu; la sueur
ruisselait sur mon corps et la soif, une soif ardente, me dévorait. En
vain, j’avais cherché un ru, dont l’eau fraîche chante sous les
feuilles, ou bien une source, comme il s’en trouve pourtant beaucoup
dans le pays, une petite source qui dort dans sa niche de terre moussue,
pareille aux niches où nichent les saints campagnards. Et je me
désespérais, la langue desséchée et la gorge brûlante.
--Allons jusqu’à la Heurtaudière, cette ferme que vous voyez là-bas, me
dit mon compagnon; le père Nicolas nous donnera du bon lait.
Nous traversâmes un large guéret dont les mottes crevaient sous nos pas
en poussière rouge; puis, ayant longé un champ d’avoine, étoilé de
bluets et de coquelicots, nous arrivâmes en un verger où des vaches, à
la robe bringelée, dormaient couchées à l’ombre des pommiers. Au bout du
verger était la ferme. Il n’y avait dans la cour, formée par quatre
pauvres bâtiments, aucun être vivant, sinon les poules picorant le
fumier qui, tout près de la bergerie, baignait dans un lit immonde de
purin. Après avoir inutilement essayé d’ouvrir les portes fermées et
barricadées, mon compagnon dit:
--Sans doute que le monde est aux champs!
Pourtant il héla:
--Père Nicolas! Hé! père Nicolas?
Aucune voix ne répondit.
--Hé! père Nicolas!
Ce second appel n’eut pour résultat que d’effaroucher les poules qui
s’égaillèrent en gloussant et en battant de l’aile.
--Père Nicolas!
Très désappointé, je pensais sérieusement à aller traire moi-même les
vaches du verger, quand une tête de vieille femme, revêche, ridée et
toute rouge, apparut à la porte entrebâillée d’un grenier.
--Quen? s’écria la paysanne, c’est-y vous, monsieur Joseph? J’vous
avions point remis, ben sû, tout d’suite. Faites excuses et la
compagnie.
Elle se montra tout à fait. Un bonnet de coton, dont la mèche était
ramenée sur le front, enserrait sa tête; une partie des épaules et le
cou qu’on eût dits de brique, tant ils avaient été cuits et recuits par
le soleil, sortaient décharnés, ravinés, des plis flottants de la
chemise de grosse toile qui rattachait, aux hanches, un jupon court
d’enfant à rayures noires et grises. Des sabots grossièrement taillés à
même le tronc d’un bouleau, servaient de chaussures à ses pieds nus,
violets et gercés comme un vieux morceau de cuir.
La paysanne ferma la porte du grenier, assujettit l’échelle par où l’on
descendait; mais, avant de mettre le pied sur le premier barreau, elle
demanda à mon compagnon:
--C’est-y vous qu’avions hélé après le père Nicolas, moun homme?
--Oui, la mère, c’est moi.
--Qué qu’vous l’y v’lez, au père Nicolas?
--Il fait chaud, nous avions soif, et nous voulions lui demander une
jatte de lait.
--Espérez-mé, monsieur Joseph; j’vas à quant vous.
Elle descendit, le long de l’échelle, lentement, en faisant claquer ses
sabots.
--Le père Nicolas n’est donc point là? interrogea mon compagnon.
--Faites excuses, répondit la vieille, il est là. Ah! pargué si! y est,
le pauv’ bounhomme pas prêt à démarrer, pour sû! on l’a mis en bière à
c’matin.
Elle était tout à fait descendue. Après s’être essuyée le front, où la
sueur coulait par larges gouttes, elle ajouta:
--Oui, monsieur Joseph, il est mô, le père Nicolas. Ça y est arrivé hier
dans la soirant.
Comme nous prenions une mine contristée:
--Ça ne fait ren, ren en tout, dit-elle, v’allez entrer vous rafraîchi
un brin, et vous met’ à vout’aise, attendiment que j’vas qu’ri ce qui
vous faut.
Elle ouvrit la porte de l’habitation, fermée à double tour.
--Entrez, messieurs, et n’vous gênez point... faites comme cheuz vous...
T’nez, le v’là, l’père Nicolas.
Sous les poutres enfumées, au fond de la grande pièce sombre, entre les
deux lits drapés d’indienne, sur deux chaises était posé un cercueil de
bois blanc, à demi recouvert d’une nappe de toile écrue qu’ornaient
seulement le crucifix de cuivre et le rameau de buis bénit. Au pied du
cercueil, on avait apporté une petite table sur laquelle une chandelle,
en guise de cierge, achevait de se consumer tristement, et où s’étalait
un pot de terre brune, plein d’eau bénite, avec un mince balai de genêts
servant d’aspergeoir. Ayant fait le signe de la croix, nous jetâmes un
peu d’eau sur la bière, et, sans rien dire, nous nous assîmes devant la
grande table, en nous regardant ahuris.
La mère Nicolas ne tarda pas à rentrer. Elle apportait avec précaution
une vaste jatte de lait qu’elle déposa sur la table en disant:
--Vous pouvez ben en boire tout vout’soûl, allez! Y en a pas de pus bon
et de pus frais.
Pendant qu’elle disposait les bols et qu’elle tirait de la huche la
bonne miche de pain bis, mon compagnon lui demanda:
--Était-il malade depuis longtemps, le père Nicolas?
--Point en tout, monsieur Joseph, répondit la vieille. Pour dire, d’pis
queuque temps, y n’était pas vaillant, vaillant. Ça le tracassait dans
les pomons; l’sang, à c’que j’créiais. Deux coups, il était v’nu blanc,
pis violet, pis noir, pis il était chu, quasiment mô.
--Vous n’avez donc pas été chercher le médecin?
--Ben sûr non, monsieur Joseph qu’j’ons point été l’qu’ri, l’médecin.
Pour malade, y n’était point malade pour dire. Ça ne l’empêchait point
d’aller à dreite, à gauche, de virer partout avé les gars. Hier, j’vas
au marché; quand je reviens, v’là-t-y pas que l’père Nicolas était
assis, la tête cont’la table, les bras ballants, et qu’y n’bougeait pas
pus qu’eune pierre. «Moun homme!» qu’j’y dis. Ren. «Père Nicolas, moun
homme!», qu’j’y dis cont’l’oreille. Ren, ren, ren en tout. Alors,
j’l’bouge comme ça. Mais v’là-t-y pas qu’y s’met à branler, pis qu’y
chute su l’plancher, pis qu’y reste sans seulement mouver eune patte, et
noir, noir quasiment comme du charbon. «Bon sens, qu’j’dis, l’père
Nicolas qu’est mô!» Et il était mô, monsieur Joseph, tout à fait mô...
Mais vous n’buvez point... Ne v’gênez pas... J’en ai cor, allez... Et
pis j’faisons point le beurre en c’moment...
--C’est un grand malheur, dis-je.
--Qué qu’vous v’lez! répondit la paysanne. C’est l’bon Dieu qui l’veut,
ben sûr.
--Vous n’avez donc personne pour le veiller? interrompit mon compagnon.
Et vos enfants?
--Oh! y a pas de danger qu’y s’en aille, le pauv’bounhomme. Et pis les
gars sont aux champs, à rentrer les foins. Faut pas qu’la besogne chôme
pour ça... Ça n’l’f’rait point r’veni, dites, pis qu’il est mô!
Nous avions fini de boire notre lait. Après quelques remerciements, nous
quittâmes la mère Nicolas, troublés, ne sachant pas s’il fallait admirer
ou maudire cette insensibilité du paysan dans la mort, la mort qui
pourtant fait japper douloureusement les chiens dans le chenil vide, et
qui met comme un sanglot et comme une plainte au chant des oiseaux, près
des nids dévastés.
LA MORT DU CHIEN
I
Son maître l’avait appelé Turc.
Il était maigre, jaune, triste, de mine basse et de museau pointu, avec
de courtes oreilles mal coupées, toujours saignantes, et une queue qui
se dressait sur son derrière comme un point d’interrogation.
L’été, Turc allait aux champs, gardait les vaches, aboyait le long des
routes après les voitures et les passants, ce qui lui attirait force
coups de pieds et force coups de pierre. Sa grande joie, c’était, au
milieu d’un chaume, tapissé de trèfle naissant, de lever un lièvre qui
détalât devant lui et, à travers haies, douves, ruisseaux et fossés, de
le poursuivre en bonds énormes et en courses folles, dont il revenait
essoufflé, les flancs sifflants, la langue pendante et ruisselante de
sueur.
L’hiver, alors que les bestiaux restaient à l’étable, engourdis sur leur
litière chaude, Turc, lui, restait à la niche: un misérable tonneau
défoncé et sans paille, au fond duquel, toute la journée, il dormait
roulé en boule, ou bien, longuement, se grattait. Il mangeait une maigre
et puante pitance, faite de créton et d’eau sale qu’on lui apportait, le
matin, dans une écuelle de grès ébréchée, et chaque fois que quelqu’un
qu’il ne connaissait pas pénétrait dans la cour de la ferme, il
s’élançait d’un bond, jusqu’au bout de sa chaîne, et montrait les crocs
en grondant.
Il accompagnait aussi son maître dans les foires, quand celui-ci avait
un veau à vendre, un cochon à acheter, ou des stations à faire dans les
auberges de la ville.
D’ailleurs, résigné, fidèle et malheureux, comme sont les chiens.
II
Une fois, vers le tard, s’en revenant d’une de ces foires lointaines,
avec son maître, arrêté à un cabaret de village, il le perdit. Pendant
que le maître buvait des petits verres de trois-six, le chien s’était
mis à rôder dans les environs, fouillant avidement les tas d’ordures,
sans doute pour y déterrer un os ou quelque régal de ce genre. Quand il
rentra dans le cabaret, tout honteux de son escapade et les reins prêts
déjà aux bourrades, il ne trouva plus que deux paysans, à moitié ivres,
qui lui étaient tout à fait inconnus et qui le chassèrent à coups de
pied. Turc s’en alla.
Le village était bâti sur un carrefour. Six routes y aboutissaient.
Laquelle prendre? Le pauvre chien parut d’abord très embarrassé. Il
dressa l’oreille, comme pour saisir dans le vent un bruit de pas connu
et familier, flaira la terre comme pour y découvrir l’odeur encore
chaude d’une piste; puis poussant deux petits soupirs, prestement il
partit. Mais bientôt il s’arrêta, inquiet et tout frissonnant. Il
marchait maintenant de biais, avec prudence, le nez au ras du sol. Il
s’engageait quelques mètres seulement dans les chemins de traverse qui
débouchent sur la grande route, grimpait aux talus, sentait les ivrognes
étendus le long des fossés, tournait, virait, revenait sur ses pas,
sondait le moindre bouquet d’arbres, la moindre touffe d’ajoncs.
La nuit se faisait; à droite, à gauche de la route, les champs se
noyaient d’ombre violette. Comme la lune se levait, montait dans le
ciel, rose et triste, Turc s’assit sur son derrière, et le col étiré, la
tête droite vers le ciel, longtemps, longtemps, il cria au perdu:
--Houou! Houou! Houou!
Il y avait partout un grand silence épandu.
--Houou! Houou! Houou!
Seuls les chiens des fermes voisines répondirent des profondeurs de la
nuit aux sanglots du pauvre animal.
La lune montait toujours, éclatante et magique et l’ombre du chien
s’allongeait sur la route blanchâtre.
III
M. Bernard, notaire, sortait de chez lui, à pointe d’aube et se
disposait à faire sa promenade accoutumée. Il était entièrement vêtu de
casimir noir, ainsi qu’il convient à un notaire. Mais, comme on se
trouvait au plus fort de l’été, M. Bernard avait cru pouvoir égayer sa
tenue sévère d’une ombrelle d’alpaga blanc. Tout dormait encore dans la
petite ville; à peine si quelques débits de boissons ouvraient leurs
portes, si quelques terrassiers, leurs pioches sur l’épaule, se
rendaient, d’un pas gourd, à l’ouvrage.
--Toujours matinal, donc, mossieu Bernard! dit l’un d’eux, en saluant
avec respect.
M. Bernard allait répondre--car il n’était pas fier--quand il vit venir,
du bout de la Promenade, un chien si jaune, si maigre, si triste, si
crotté et qui semblait si fatigué, que M. Bernard, instinctivement, se
gara contre un platane. Ce chien, c’était Turc, le pauvre, lamentable
Turc.
--Oh! oh! se dit M. Bernard, voilà un chien que je ne connais pas! oh!
oh!
Dans les petites villes, on connaît tous les chiens, de même qu’on
connaît tous les citoyens, et l’apparition d’un chien inconnu est un
événement aussi important, aussi troublant que celle d’un étranger.
Le chien passa devant la fontaine qui se dresse au centre de la
Promenade, et ne s’arrêta pas.
--Oh! oh! se dit M. Bernard, ce chien, que je ne connais pas, ne
s’arrête point à la fontaine. Oh! oh! ce chien est enragé, évidemment
enragé...
Tremblant, il se munit d’une grosse pierre. Le chien avançait,
trottinant doucement, la tête basse.
--Oh! oh! s’écria M. Bernard, devenu tout pâle, je vois l’écume. Oh! oh!
au secours... l’écume!... au secours!
En se faisant un rempart du platane, il lança la pierre. Mais le chien
ne fut pas atteint. Il regarda le notaire de ses yeux doux, rebroussa
chemin, et s’éloigna.
IV
En un instant, la petite ville fut réveillée par cette nouvelle
affolante: un chien enragé! Des visages encore bouffis de sommeil
apparurent aux fenêtres; des groupes d’hommes, en bras de chemise, de
femmes en camisole et en bonnet de nuit, se formèrent, animés sur le bas
des portes. Les plus intrépides s’armaient de fourches, de pieux, de
bêches, de serpes et de râteaux; le menuisier gesticulait avec son
rabot, le boucher avec son couperet; le cordonnier, un petit bossu, au
sourire obscène, grand liseur de romans en livraisons, proposait des
supplices épouvantables et raffinés.
--Où est-il? où est-il?
Pendant que la petite ville se mettait en état de défense, et que
s’exaltaient les courages, M. Bernard avait réveillé le maire et lui
contait la terrible histoire:
--Il s’est jeté sur moi, monsieur le maire, la bave aux dents; il a
failli me mordre, monsieur le maire! s’écriait M. Bernard, en se tâtant
les cuisses, les mollets, le ventre. Oh! oh! j’ai vu bien des chiens
enragés dans ma vie, oui, bien des chiens enragés; mais, monsieur le
maire, jamais, jamais, je n’en vis de plus enragé, de plus terrible. Oh!
oh!
Le maire, très digne, mais aussi très perplexe, hochait la tête,
réfléchissait.
--C’est grave! très grave! murmurait-il. Mais êtes-vous sûr qu’il soit
si enragé que cela?
--Si enragé que cela! s’écria M. Bernard indigné, si vous l’aviez vu, si
vous aviez vu l’écume, et les yeux injectés, et les poils hérissés. Ce
n’était plus un chien, c’était un tigre, un tigre, un tigre!
Puis, devenant solennel, il regarda le maire bien en face et reprit
lentement:
--Écoutez, il ne s’agit plus de politique, ici, monsieur le maire; il
s’agit du salut des habitants, de la protection, du salut... je le
répète, des citoyens. Si vous vous dérobez aux responsabilités qui vous
incombent, si vous ne prenez pas, à l’instant, un parti énergique, vous
le regretterez bientôt, monsieur le maire, c’est moi qui vous le dis,
moi, Bernard, notaire!
M. Bernard était le chef de l’opposition radicale et l’ennemi du maire.
Celui-ci n’hésita plus et le garde champêtre fut mandé.
V
Turc, réfugié sur la place, où personne n’osait l’approcher, s’était
allongé tranquillement. Il grignotait un os de mouton qu’il tenait entre
ses deux pattes croisées.
Le garde-champêtre, armé d’un fusil que lui avait confié le maire, et
suivi d’un cortège nombreux, s’avança jusqu’à dix pas du chien.
Du balcon de l’hôtel de ville, le maire qui assistait au spectacle avec
M. Bernard, ne put s’empêcher de dire à celui-ci: «Et cependant, il
mange!» de la même voix que dut avoir Galilée en prononçant sa phrase
célèbre.
--Oui! il mange... l’horrible animal, le sournois! répondit M. Bernard;
et, s’adressant au garde champêtre, il commanda:
--N’approche pas, imprudent!
L’heure devint solennelle.
Le garde champêtre, le képi sur l’oreille, les manches de sa chemise
retroussées, le visage animé d’une fièvre héroïque, arma son fusil.
--Ne te presse pas! dit une voix.
--Ne le rate pas! dit une autre voix.
--Vise-le à la tête!
--Non, au défaut de l’épaule!
--Attention! fit le garde champêtre qui, sans doute gêné par son képi,
l’envoya, d’un geste brusque, rouler derrière lui, dans la poussière.
Attention!
Et il ajusta le chien, le pauvre chien, le lamentable chien qui avait
délaissé son os, regardait la foule de son œil doux et craintif et ne
paraissait pas se douter de ce que tout le monde voulait de lui.
Maintenant un grand silence succédait au tumulte; les femmes se
bouchaient les oreilles, pour ne pas entendre la détonation; les hommes
clignaient des yeux; on se serrait l’un contre l’autre. Une angoisse
étreignait cette foule, dans l’attente de quelque chose d’extraordinaire
et d’horrible.
Le garde champêtre ajustait toujours.
Pan! pan!
Et en même temps éclata un cri de douleur déchirant et prolongé, un
hurlement qui emplit la ville. Le chien s’était levé. Clopinant sur
trois pattes, il fuyait, laissant tomber derrière lui de petites gouttes
de sang.
Et pendant que le chien fuyait, fuyait, le garde champêtre, stupéfait,
regardait son fusil; la foule, hébétée, regardait le garde-champêtre, et
le maire, la bouche ouverte, regardait M. Bernard, saisi d’horreur et
d’indignation.
VI
Turc a couru toute la journée, dansant affreusement sur ses trois
pattes, saignant, s’arrêtant parfois pour lécher sa plaie, repartant,
trébuchant; il a couru par les routes, par les champs, par les villages.
Mais partout la nouvelle l’a précédé, la terrifiante nouvelle du chien
enragé. Ses yeux sont hagards, son poil hérissé; de sa gueule coule une
bave pourprée. Et les villages sont en armes, les fermes se hérissent de
faux. Partout des coups de pierre, des coups de bâton, des coups de
fusil! Son corps n’est plus qu’une plaie, une plaie horrible de chair
vive et hachée qui laisse du sang sur la poussière des chemins, qui
rougit l’herbe, qui colore les ruisseaux où il se baigne. Et il fuit, il
fuit toujours, et il bute contre les pierres, contre les mottes de
terre, contre les touffes d’herbe, poursuivi sans cesse par les cris de
mort.
Vers le soir, il entre dans un champ de blés, de blés hauts et mûrs,
dont la brise balance mollement les beaux épis d’or. Les flancs
haletants, les membres raidis, il s’affaisse sur un lit de bluets et de
coquelicots, et là, tandis que les perdrix égaillées rappellent, tandis
que chante le grillon, au milieu des bruissements de la nature qui
s’assoupit, sans pousser une plainte, il meurt, en évoquant l’âme des
pauvres chiens,
Qui dorment dans la lune éclatante et magique.
AGRONOMIE
I
M. Lechat m’attendait à la gare.
--Ah, enfin! vous voilà! s’écria-t-il. Ça n’est pas malheureux.
--Vous voyez, dis-je, je suis de parole...
--Bravo! j’aime qu’on soit de parole, moi!... Par ici!... Et votre
bulletin?... Donnez votre bulletin... Allons dépêchons-nous de monter en
voiture... Avez-vous des bagages?... Non... Tant mieux... Par ici!...
M. Lechat saisit un pan de mon pardessus, me fit traverser la gare en
courant, et m’entraîna ainsi jusqu’à sa victoria qui stationnait avec
d’autres voitures, sur une petite place plantée d’acacias.
--Montez, montez, sapristi! me cria-t-il.
Et, s’adressant au cocher, il commanda:
--Toi, marche, et rondement... Et tu sais!... si je suis dépassé par un
de ces imbéciles, je te flanque à la porte... Au château! vite...
Les chevaux piaffèrent, dansèrent un instant sur leurs jambes fines, en
encensant de la tête, puis la voiture vola sur la route. Agenouillé sur
les coussins, penché sur la capote, M. Lechat surveillait attentivement
les autres voitures qui, derrière nous, filaient, l’une après l’autre,
et faisaient de petits nuages de poussière.
--Attention! disait-il de temps en temps au cocher, attention, nom d’un
chien!
Mais nous marchions grand train, à droite et à gauche, la campagne
semblait emportée dans une course folle... Au bout de quelques minutes,
les voitures rivales ne furent plus qu’un petit point gris sur la
blancheur de la route, et le point gris lui-même s’effaça.
Tranquillisé, M. Lechat s’assit et poussa un soupir de soulagement.
--Je ne veux pas être dépassé, déclara-t-il, en posant sa grosse main
sur mes genoux, je ne le veux pas... Comprenez-vous cela?
--Parbleu! fis-je, si je comprends cela!
--Tiens! vous êtes rond, vous! Bravo! J’aime qu’on soit rond, moi!...
C’est vrai aussi, ils sont là deux ou trois méchants hobereaux qui n’ont
pas seulement vingt mille francs de rentes, et qui voudraient lutter
avec mes trotteurs!... Regarde... Tu permets, hein?... Regarde mes
trotteurs... Dix-huit mille balles, mon vieux, dix-huit mille...
Il retourna encore la tête et n’apercevant plus rien sur la route, il
ordonna au cocher de modérer l’allure des chevaux... M. Lechat me serra
les genoux très fort.
--Écoute, reprit-il, tu vas voir... Avant-hier hier... Mais ça ne
t’ennuie pas que je te tutoie?...
--Pas du tout! au contraire...
--Bravo! J’aime qu’on se tutoie, moi!... Avant-hier je revenais de
Sainte-Gauburge, par les bois... Le chemin est étroit et praticable
seulement pour une voiture... Qu’est-ce que j’aperçois, à quarante pas,
devant moi?... Le duc de la Ferté... un grand serin... Je ne veux être
dépassé par personne, surtout par le grand serin de duc de la Ferté...
Je dis au cocher: «Dépasse, nom d’un chien!»--«Il n’y a pas de place»
répond le cocher.--«Alors, bouscule et jette-moi duc, voiture, chevaux
dans le fossé...» Non, mais tu vas rire!... Le cocher lance ses
chevaux... Patatras!... Le duc d’un côté, moi de l’autre, le cocher à
dix mètres dans le taillis!... Quelle marmelade!... Je ne perds pas la
carte... prestement je me remets sur pied, dégage les chevaux, relève la
voiture et je passe... pendant que le duc, les quatre fers en l’air...
ha! ha! ha!... Voilà comment je les traite moi, tes ducs!... Qu’est-ce
que tu dis de cela?
--C’est admirable!
--N’est-ce pas?... Dame! c’est juste!... J’ai quinze millions... Et le
duc, qu’est-ce qu’il a, lui?... A peine deux pauvres millions... Et les
moutons? Faut voir comme j’écrase les moutons!... J’ai aussi écrasé des
enfants, des enfants de pauvres... Qu’est-ce que cela fait?... Je paie.
Et M. Lechat se frotta les mains.
--Avec ces manières-là, lui demandai-je, vous devez être joliment
populaire dans votre pays?
--Si je suis populaire?... Tu verras cela aux élections, mon petit...
Sais-tu comment on m’appelle? ajouta-t-il en se rengorgeant... On
m’appelle Lechat-tigre... c’est chic, hein?... Lechat-tigrrre!...
Pendant quelques minutes, les yeux arrondis, les lèvres écartées,
hérissant sa maigre moustache, il imita grotesquement les chats en
colère, puis, tout à coup il me dit:
--Tout ce que tu vois, à droite, à gauche, devant toi, derrière toi,
tous ces champs, toutes ces maisons, toutes ces prairies, et, là-bas,
tous ces bois, tout cela c’est à moi... Et encore tu ne vois rien!... Je
suis sur trois chefs-lieux de canton, quatorze communes... J’ai six cent
soixante-dix-sept champs... D’ailleurs tu verras tout cela sur mon plan,
dans le vestibule de mon château... Il faut vingt-deux heures pour faire
le tour de ma propriété, vingt-deux heures... à cause des détours...
mais tu verras tout cela sur mon plan... c’est épatant... Tu verras mes
vaches aussi, mes cinquante-sept vaches, tu verras mes cent
quatre-vingt-dix bœufs cotentins, tu verras mes viviers... Enfin, tu
verras tout... Ah! tu ne vas pas t’embêter!...
Il se renversa sur le dossier de la victoria, allongea les jambes,
croisa les bras, et souriant d’un sourire béat, il contempla ses champs,
ses prairies, ses bois, ses maisons qui défilaient, fuyaient derrière
nous. Des paysans en nous voyant passer, levaient la tête, s’arrêtaient
de travailler et saluaient très bas, mais M. Lechat n’y prêtait aucune
attention.
--Vous ne saluez jamais? lui dis-je.
--Ces gens-là? me répondit-il avec dégoût et en haussant les épaules.
Tiens, voilà ce qu’ils me font faire.
D’un coup de poing il enfonça son chapeau sur la tête et il miaula
férocement...
* * * * *
Petit, vif, très laid, les yeux fourbes, la bouche lâche, tel était, au
physique Théodule-Henri-Joseph Lechat, de l’ancienne maison Lechat et
Cie: _Cuirs et Peaux_, maison célèbre dans tout l’ouest de la France. Au
temps de la guerre, Lechat avait eu cette idée de génie de fabriquer,
pour l’armée, des cuirs avec du carton, des chiffons et de vieilles
éponges. Il en était résulté que vers 1872, il se retira des affaires
industrielles, décoré de la légion d’honneur, riche de quinze millions,
et qu’il acheta le domaine de Vauperdu, afin de se vouer tout entier à
l’agronomie, ainsi qu’il disait pompeusement.
Le domaine de Vauperdu est un des plus beaux qui soient en Normandie.
Outre le château, imposant spécimen de l’architecture du seizième
siècle, et les réserves considérables en bois, herbages, terres arables
qui l’entourent, il comprend vingt fermes, cinq moulins, deux forêts et
des prairies, le tout d’un revenu net de quatre cent cinquante mille
francs.
Après avoir vendu ses tanneries et corroyeries, M. Lechat vint
s’installer à Vauperdu, avec sa femme qu’il avait épousée, n’étant
encore qu’un pauvre ouvrier--de quoi il se repentait furieusement
aujourd’hui. Mme Lechat, au même degré que M. Lechat, manquait
d’élégance, d’orthographe et de grâces mondaines, mais, sous la robe de
soie et le chapeau à la mode gauchement portés, elle était restée la
paysanne simple, honnête, de bon sens, d’autrefois, et M. Lechat, dans
sa transformation subite de tanneur en gentilhomme terrien souffrait
beaucoup, quoiqu’il affichât des opinions républicaines très avancées,
de l’infériorité sociale de sa femme, et il s’irritait de ce qu’elle
marquât trop la naissance peuple et le passé de roture.
On ne possède pas, dans un pays, quatre cent cinquante mille francs de
rentes en terre, sans qu’une grande notoriété ne s’ensuive. Lechat était
donc le personnage le plus connu de la contrée, étant le plus riche, et
il ne se passait pas de minutes qu’à dix lieues à la ronde, partout, on
ne parlât de lui. On disait: «Riche comme Lechat». Ce nom de Lechat
servait de terme de comparaison forcé, d’étalon obligatoire, pour
désigner des fortunes hyperboliques. Lechat détrônait Crésus et
remplaçait le marquis de Carabas. Pourtant on ne l’aimait point, et,
bien que les campagnards s’empressassent de le saluer obséquieusement,
tous se moquaient de lui, le dos tourné, car il était grossier, taquin,
fantasque, vantard et très _fier_, sous des dehors familiers et des
allures de bon enfant qui ne trompaient personne. Il avait une manière
de faire le bien tapageuse et maladroite, qui déroutait les
reconnaissances, et ses charités, inhabiles à masquer l’effroyable
égoïsme du parvenu, au lieu de couler dans l’âme des pauvres gens un
apaisement, leur apportaient la haine, tant elles étaient de
continuelles insultes à leurs misères. Du reste, trois fois il s’était
présenté aux élections et, trois fois, malgré l’argent follement
gaspillé, il n’avait pu réunir que trois cent voix sur vingt-cinq mille.
Tels étaient les renseignements que j’avais recueillis sur M. Lechat
dont le nom, sans cesse, revenait dans les conversations du pays.
Un jour, je l’avais rencontré par hasard. Ce jour-là, M. Lechat ne me
quitta pas et me prodigua toutes les vulgarités de sa politesse. Il
voulait me recevoir à Vauperdu, me faire les honneurs de ses
exploitations agricoles, et comme je prétextais de ma sauvagerie, de mes
goûts sédentaires, de mes occupations...
--Ta!... ta!... ta!... m’avait-il dit, en me tapant sur l’épaule... Je
vois ce que c’est... vous ne pouvez me rendre mon hospitalité, hein?...
C’est cela qui vous gêne?... Eh bien, vous me revaudrez cela, en parlant
de moi, dans les journaux!
Le tact exquis de M. Lechat m’avait vaincu.
* * * * *
La voiture roulait sur une large avenue, plantée d’ormes magnifiques, au
bout de laquelle, dans le soleil, le château de Vauperdu montrait ses
toits inclinés aux arêtes historiées, et sa belle façade de pierres
blanches imbriquée de rose.
--Ah! nous sommes arrivés, mon vieux, s’écria M. Lechat... Eh bien!
qu’est-ce que tu dis de mon coup d’œil?
II
Un vieil homme à barbe grise, voûté, toussant, qui, les mains croisées
derrière le dos, se promenait sur le perron, de long en large, se
précipita à notre rencontre. Respectueusement il aida M. Lechat à
descendre de voiture.
--Eh bien! père la Fontenelle, as-tu été chercher le vétérinaire, pour
la vache?
--Oui, monsieur Lechat.
--D’abord, ôte ton chapeau... Est-ce dans ton monde qu’on apprend aux
domestiques à parler aux maîtres la tête couverte?... C’est bien... Et
qu’est-ce qu’il a dit, le vétérinaire?
--Il a dit qu’il fallait abattre la vache, monsieur Lechat.
--C’est un serin, ton vétérinaire... Abattre une vache de cinq cents
francs!... Tu me feras le plaisir, mon père la Fontenelle, de conduire
la vache, toi-même, tu entends!... toi-même, au rebouteux de
Saint-Michel... et tout de suite... Allons, hop, monsieur le comte!
Le vieil homme salua, et il allait s’éloigner, quand Lechat le rappela
par un _psitt_, comme on fait pour les chiens.
--Je permets, lui dit-il, que tu remettes ton chapeau sur la tête, et
même ta couronne, si tu ne l’as pas vendue avec le reste... Décampe
maintenant.
Et, se tournant vers moi, ce farceur de Lechat m’expliqua que le vieil
homme était son régisseur, qu’il s’appelait authentiquement le comte de
la Fontenelle, et qu’il l’avait ramassé, ruiné, sans ressources, pour le
sauver de la misère.
--Oui, mon vieux, conclut-il, c’est un noble, un comte!... Voilà ce que
j’en fais, moi, de tes comtes!... Oh! elle en voit de rudes, chez moi,
la noblesse!... N’empêche qu’il me doit la vie, ce grand seigneur,
hein?... Entrons.
Le vestibule était immense, un escalier monumental, orné d’une rampe à
balustres de vieux chêne, conduisait aux étages supérieurs. Des portes
s’ouvraient sur des enfilades de pièces, dont on apercevait les meubles
vagues, recouverts de housses, et les lustres emmaillotés de gaze
métallique. En face de la porte d’entrée, le plan du domaine, énorme
carte, teintée de couleurs voyantes, occupait tout un panneau.
--Tiens, me dit Lechat, le voilà, mon plan. Mes champs, mes forêts, tu
les vois comme si tu te promenais dedans... Ces carrés rouges, ce sont
mes vingt fermes... Amuse-toi à regarder, pendant que je vais prévenir
ma femme... Tu sais, ne te gêne pas, regarde tout... Veux-tu te
débarrasser de ton chapeau?... A gauche, là-bas, le porte-manteau... ne
te gêne pas... Dis donc, ne vas pas te figurer que ma femme soit comme
les dames de Paris... C’est une paysanne, je t’avertis, elle manque
d’usage. Et ce qu’elle me nuit... non, ce qu’elle me nuit, c’est
effrayant... Enfin, ça y est... C’est comme ça!... Vois-tu ça, noir?...
c’est ma distillerie... Veux-tu t’asseoir?... ne te gêne pas.
Autour de moi, peu de meubles, de grandes armoires d’acajou, des tables,
des fauteuils d’osier, des banquettes en cuir et quelques tableaux de
chasse, mais sur les armoires, sur les tables, au-dessus des tableaux,
partout, des oiseaux empaillés en des attitudes dramatiques, qui
portaient, pendues à leur col, des plaques de cuivre sur lesquelles
étaient gravées des inscriptions comme celle-ci:
HÉRON ROYAL
tué par
M. THÉODULE LECHAT,
propriétaire du domaine de Vauperdu,
dans sa prairie du Valdieu,
le 25 septembre 1880.
Je remarquai aussi, dans une jardinière de marbre qui se creusait au bas
d’une grande glace, des sabots, des pantoufles, des socques de
caoutchouc, tout un pêle-mêle d’objets bizarres et affreux.
Lechat ne tarda pas à revenir accompagné de sa femme. C’était une
personne petite, grosse et souriante, qui roulait plutôt qu’elle ne
marchait. Elle avait des yeux qui ne manquaient ni de finesse, ni de
franchise, et un bonnet immense que surmontaient des fleurs en paquet et
dont les brides larges battaient à ses épaules comme des ailes. Mme
Lechat fit deux révérences, et me dit d’une voix un peu rauque:
--Vous êtes bien aimable, Monsieur, bien aimable d’être venu voir
Lechat... Ah! il a dû vous en raconter des histoires et des histoires,
mais il ne faut pas faire attention à ce qu’il dit, allez!... Il n’y a
pas de plus grand blagueur, de plus grand espiègle... Ça lui nuit quand
on ne le connaît pas, et, dans le fond, il est bien moins mauvais qu’il
le paraît... C’est une manie qu’il a comme ça de parler à tort et à
travers... Il ne sait quoi inventer, mon Dieu!... Quand ça le prend, il
va, il va, il ne s’arrête pas...
Lechat balançait la tête, haussait les épaules et me regardait en
clignant de l’œil, sans doute pour m’engager à ne pas écouter les
sornettes de sa femme.
--Vous avez là, dis-je à Mme Lechat, afin de détourner le cours de la
conversation, vous avez là une propriété superbe.
Mme Lechat soupira.
--C’est trop grand, voyez-vous... Je ne peux pas m’habituer dans des
bâtisses si grandes... On s’y perd... Et puis ça coûte bien de l’argent,
allez!... Lechat s’est mis dans la tête de cultiver lui-même... Il ne
veut rien faire comme personne... C’est des inventions nouvelles, tous
les jours, des machines à vapeur, des expériences!... Ah! l’argent file
avec tout cela, ce n’est rien que de le dire... Je sais bien que le blé
ne se vend pas... le monde n’en veut plus et ce n’est point avantageux
d’en récolter... Mais, voilà-t-il pas que Lechat s’est imaginé de semer
du riz à la place! Il dit: «Ça pousse bien en Chine, pourquoi ça ne
pousserait-il pas chez moi?» Ça n’a point poussé, comme de juste... Et
pour tout, c’est la même chose.
Un domestique entra.
--Eh bien! mon garçon, le déjeuner est-il prêt? interrogea-t-elle.
Et se retournant aussitôt vers moi, elle me demanda: Vous devez avoir
faim, depuis ce matin que vous êtes en route?... Ah! dame, chez nous, à
la fortune du pot!... à la guerre, comme à la guerre!... Parce qu’on est
riche, ce n’est point une raison de ne manger que des truffes et de
gaspiller la nourriture... Allons déjeuner!... Dis donc, Lechat, ce
monsieur boit sans doute du cidre?
--Certainement qu’il boit du cidre, affirma résolument Lechat qui
m’entraîna dans la salle à manger, en me répétant, tout bas à l’oreille:
--Ne fais pas attention à la patronne; elle n’a pas d’usage... Ce
qu’elle me nuit!...
Le déjeuner fut exécrable. Il ne se composait que de restes bizarrement
accommodés. Je remarquai surtout un plat fabriqué avec de petits
morceaux de bœuf jadis rôti, de veau anciennement en blanquette, de
poulet sorti d’on ne savait quelles lointaines fricassées, le tout
nageant dans une mare d’oseille liquide, qui me parut le dernier mot de
l’arlequin. Cinq ou six bouteilles de vin, à peu près vides, étaient
rangées sur la table, devant Lechat qui, de temps en temps, les
égouttait dans mon verre, en ayant soin, chaque fois, de déclarer qu’il
ne «débouchait» le vin fin que le dimanche et seulement en semaine,
quand il avait du monde.
Abasourdi par ce que, depuis une heure, je voyais et entendais, je ne
savais, en vérité quelle contenance me donner. Devant ces deux pauvres
êtres, égarés dans les millions par une inquiétante ironie de la vie,
une grande mélancolie m’envahissait, et, en même temps, la puanteur de
la richesse malfaisante et sordide me soulevait le cœur de dégoût. A
cela venait s’ajouter l’amer sentiment de l’inanité de la justice
humaine, de l’inanité du progrès et des révolutions sociales qui avaient
pour aboutissement: Lechat et les quinze millions de Lechat! Ainsi,
c’était pour permettre à Lechat de se vautrer stupidement dans l’or
volé, dans l’or immonde, que les hommes avaient lancé aux quatre vents
des siècles les semences de l’idée, et que la rosée sanglante était
tombée, du haut des échafauds populaires, sur la vieille terre épuisée
et stérile! Et par la baie ouverte de la salle à manger, qui encadrait,
comme un tableau, la fuite douce des pelouses vallonnées et les massifs
des futaies bleuissantes, il me semblait que je voyais s’acheminer, de
tous les points de l’horizon, les cortèges maudits des misérables et des
déshérités, qui venaient se broyer les membres et se fracasser le crâne
contre les murs du château de Vauperdu. Je restais silencieux, aucun mot
ne m’arrivait aux lèvres.
Tout à coup, Lechat s’écria:
--Quand je serai député... Oui, quand je serai député...
Il acheva sa pensée, en faisant tournoyer sa fourchette, au-dessus de
lui. Sa femme le regarda d’un air de pitié, haussa les épaules à
plusieurs reprises.
--Quand tu seras député, répéta-t-elle... Député, toi!... Ah! oui,
député!... tu es bien trop bête!...
Puis elle me prit à témoin.
--Je vous le demande, monsieur... Est-ce raisonnable de dire des choses
comme ça? Tel que vous le voyez, il s’est porté trois fois... Et les
trois fois, il n’a pu attraper que trois cents voix!... J’en aurais eu
honte, moi, à sa place, bien sûr! Mais savez-vous ce que ces trois cents
voix nous ont coûté?... Six cent mille francs, monsieur, aussi vrai que
cette bouteille est là... Oh! j’ai fait le compte, allez!... C’est six
cent mille francs et pas un sou de moins... c’est-à-dire que ça remet la
voix, l’une dans l’autre, à deux mille francs. Et il parle de se porter
encore!... Tenez, vous ne pourriez jamais vous imaginer ce qu’il a
inventé, à la dernière fête du 14 juillet, comme manifestation, à ce
qu’il dit... Eh bien! il a fait peindre en tricolore tous les troncs des
arbres de l’avenue...
Lechat souriait, se frottait les mains, semblait heureux qu’on rappelât
un de ses hauts faits, une de ces idées supérieures, comme il lui en
sortait quelquefois du cerveau. Il cherchait dans mon regard une
approbation, un enthousiasme.
--C’est un coup, ça, hein? me dit-il... mais est-ce que les femmes
entendent quelque chose à la façon dont on doit mener le peuple...
Écoute-moi, mon vieux... Cette fois-ci, je serai nommé, et ça ne me
coûtera pas un centime... J’ai un plan de combat, tu verras mon plan!...
Je me porte comme agronome socialiste... Je suis le candidat de
l’agronomie radicale! Plus d’armée, plus de justice, plus de
percepteurs, je biffe tout cela... Plus de pauvres, tous
propriétaires!... Tu verras mon plan, plus tard, au moment des
élections... Non, mais ce que ça va leur couper la chique aux curés...
Ah! j’oubliais, plus de curés non plus!... car c’est les curés qui m’ont
empêché de passer, parce que je suis libre-penseur, moi; parce que je ne
mange pas de leur bon Dieu, moi!... Ah! ils riront, avec mon plan de
combat, les calotins!...
A ce mot, Mme Lechat s’emporta et cria:
--Tais-toi... Je te défends d’appeler les prêtres ainsi et de dire du
mal de la religion devant moi, tu entends... Mon Dieu! avec lui, c’est
pire qu’avec les enfants!... Ne croyez pas qu’il soit irreligieux,
monsieur... mais quand il se trouve en compagnie, c’est plus fort que
lui, il faut qu’il se vante... Aussi, dès qu’il a le moindre bobo, tout
est perdu, et vite, vite un prêtre! Si on l’écoutait, ce pauvre monsieur
le curé serait tout le temps chez nous, en train de l’administrer, quoi!
Pour dissimuler la gêne où le mettaient les reproches de sa femme,
Lechat tambourinait sur le bord de son assiette, suivait, au plafond, le
vol d’une mouche, et négligemment sifflotait un air. Puis il toussa, et
brusquement changea la conversation.
--C’est dommage, me dit-il, que tu ne sois pas venu au château, il y a
quinze jours... J’ai dansé le cancan, tu aurais vu si je danse le
cancan! Comme à Paris, mon vieux!
Et, se trémoussant sur sa chaise, il se mit à lancer ses bras en avant,
et à leur imprimer des mouvements grotesques.
--Ah! je te conseille de te vanter encore de cela, soupira Mme Lechat,
car c’est de ta faute, avec ton cancan, si nous n’avons pas nos
chemises... Je vous en fais juge, monsieur... Tous les mois, nous
recevons ces messieurs de la ville... Ce sont des messieurs très
aimables, et leurs dames aussi... M. Gatinel, le conservateur des
hypothèques, surtout, est très gai... Ça, c’est vrai qu’il sait faire
rire les gens... Figurez-vous qu’il joue du piano avec les pieds, avec
le nez, avec tout, et qu’il en joue très bien... Moi, il m’amuse, M.
Gatinel... et puis tout ce qu’il dit est si drôle!... Eh bien, ces
messieurs étaient donc venus et leurs dames aussi, il y a quinze
jours... Après le dîner, on s’est mis à danser... une idée, quoi, qui
leur avait passé par la tête!... Il faisait chaud, si vous vous
souvenez, et, dame, ils suaient! ils suaient! c’était affreux de voir
comme ils suaient... On avait pourtant ouvert les fenêtres... Mais il y
avait un fort orage dans l’air!... Et puis, on se trémoussait aussi...
C’était gentil!... Quand on s’amuse bien, n’est-ce pas, le temps s’en
va, et on oublie tout... Nous avions oublié l’heure du train! Je me dis:
«Mon Dieu, il va falloir coucher tous ces gens-là, ce n’est pas une
petite affaire... On a beau avoir beaucoup de chambres, c’est les draps
souvent qui manquent, et des draps pour seize personnes, c’est à en
perdre la tête!... Tant pis!... Enfin on arrive tant bien que mal à les
caser... Seulement, pensez donc, ce n’était pas le tout... Il fallait
des chemises aussi à tous ces gens-là, car vraiment, leurs chemises à
eux, étaient si mouillées, si mouillées, qu’on aurait dit qu’elles
sortaient de la lessive... Lechat en prête des siennes aux messieurs;
moi, j’en prête des miennes aux dames. Puis, je fais sécher, toute la
nuit, dans le four, leurs chemises à eux, en me disant qu’ils pourraient
bien les remettre le lendemain... Le lendemain les chemises étaient
sèches comme de juste. Mais, si vous aviez vu cela, elles étaient sales,
sales, toutes fripées, de vrais torchons. Il n’y avait pas moyen, pas
moyen... Alors Lechat reprêta des chemises de jour aux messieurs... Et
voilà tout le monde parti bien content!... Eh bien! mon cher monsieur,
il y a quinze jours de cela, et ils gardent toujours nos chemises!...
Vous direz ce que vous voudrez, moi, je trouve que ce n’est pas
délicat... On a beau avoir une forte lingerie, c’est que seize chemises
ça compte dans un trousseau...
Le déjeuner était fini. Nous nous levâmes de table, et Lechat, prenant
mon bras, m’entraîna très vite, en me disant qu’il allait me montrer ses
exploitations agricoles... Et nous partîmes...
* * * * *
Débarrassé de sa femme. Lechat était redevenu gai, vif, loquace et plus
vantard que jamais. Il me supplia de ne pas croire un mot de ce qu’elle
avait raconté pendant le déjeuner et m’affirma sur l’honneur qu’il était
libre-penseur, qu’il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, et qu’au fond
il se moquait pas mal du peuple, quoique socialiste... Il me confia
aussi qu’il avait une maîtresse à la ville, pour laquelle il dépensait
beaucoup d’argent, et que toutes les belles filles de la campagne
raffolaient de lui.
--Ah! la pauvre femme, conclut-il, comme je la trompe! comme je les
trompe toutes!
Nous visitâmes les étables, les écuries, la basse-cour, et il ne me fit
grâce ni d’une vache, ni d’une poule, disant le nom de chaque bête, son
prix, ses principales qualités. En traversant le parc, il voulut bien
m’apprendre qu’il possédait douze mille chênes de hautes futaies,
trente-six mille sapins, vingt-cinq mille neuf cent soixante douze
hêtres. Quant aux châtaigniers, il en avait tant, qu’il ne pouvait en
savoir le nombre exact. Enfin, nous débouchâmes sur la campagne.
Une grande plaine s’étendait devant nous, rase, sans un brin d’herbe,
sans un arbre. La terre, unie comme une route, avait été soigneusement
hersée et passée au rouleau; le vent y soulevait des nuages de poussière
qui se tordaient en blondes spirales, et s’échevelaient dans le soleil.
Je m’étonnai de n’apercevoir, en plein mois d’août, ni un champ de blé,
ni un champ de trèfle...
--Ce sont mes réserves, me dit Lechat... Je vais t’expliquer... Tu
comprends, je ne suis pas un agriculteur, moi; je suis un agronome...
Saisis-tu bien la différence?... Cela veut dire que je cultive en homme
intelligent, en penseur, en économiste, et pas en paysan... Eh bien!
j’ai remarqué que tout le monde faisait du blé, de l’orge, de l’avoine,
des betteraves... Quel mérite y a-t-il à cela, et au fond, entre nous, à
quoi ça sert-il?... Et puis le blé, les betteraves, l’orge, l’avoine,
c’est vieux comme tout, c’est usé... Il faut autre chose; le progrès
marche, et ce n’est pas une raison parce que tout le monde est arriéré
pour que, moi, Lechat, moi, châtelain de Vauperdu, riche de quinze
millions, agronome socialiste, je le sois aussi... On doit être de son
siècle, que diable!... Alors j’ai inventé un nouveau mode de culture...
Je sème du riz, du thé, du café, de la canne à sucre... Quelle
révolution!... Mais te rends-tu bien compte de toutes les
conséquences!... Tu n’as pas l’air de comprendre? Avec mon système, je
supprime les colonies, simplement, et du même coup, je supprime la
guerre!... Tu es renversé, hein! tu n’aurais jamais pensé à cela,
toi?... On n’a plus besoin d’aller au bout du monde pour chercher ces
produits... Dorénavant, on les trouve chez moi... Vauperdu, voilà les
véritables colonies! C’est l’Inde, c’est la Chine, l’Afrique, le
Tonkin... Seulement, je l’avoue, ça ne pousse pas encore... Non... On me
dit: «Le climat ne vaut rien...» De la blague! le climat ne fait rien à
l’affaire... C’est l’engrais. Tout est là... Il me faut un engrais, et
je le cherche... J’ai un chimiste, pour qui j’ai fait bâtir, là-bas,
derrière le bois, un pavillon et un laboratoire... C’est lui qui
cherche, depuis trois ans... Il n’a pas trouvé, mais il trouvera...
Ainsi, ce que tu vois là, c’est du riz, tout cela c’est du riz... Moi,
je crois une chose, c’est que les oiseaux qui en ont assez du blé,
depuis le temps qu’ils en mangent, se sont jetés sur le riz et qu’ils
n’en ont pas laissé un grain... Voilà ce que je crois... Aussi, je les
fais tous tuer... Tu peux regarder, il n’y a plus un oiseau sur ma
propriété... J’ai été malin, je paie deux sous le moineau mort, trois
sous le verdier, cinq sous la fauvette, dix sous le rossignol, quinze
sous le chardonneret. Au printemps, je donne vingt sous pour un nid avec
ses œufs. Ils m’arrivent de plus de dix lieues à la ronde... Si cela se
propage, dans quelques années, j’aurai détruit tous les oiseaux de la
France. Marchons... je vais te montrer maintenant, quelque chose de
curieux.
Et faisant tourbillonner sa canne dans l’air, il se mit à arpenter la
rizière à grandes enjambées, se baissant parfois pour arracher un brin
d’herbe, qu’il rejetait, après l’avoir examiné, en disant:
--Non, c’est du chiendent.
Au bout d’une heure de marche sur la terre poussiéreuse et brûlante,
nous arrivâmes devant un vaste champ tout vert qui, partant de la
bordure d’une grande route, montait en pente douce, jusqu’à la lisière
des bois... Et, pareil aux personnages des tragédies classiques, je
demeurai stupide... Sur le fond clair de la luzerne, se détachait en
trèfle, d’un violet sombre, toutes les lettres, nettement dessinées, qui
forment le nom de THÉODULE LECHAT. Le nom était non seulement lisible
sur la nappe verte, mais il semblait vivant. La brise, qui balançait
l’extrémité des herbes, et les faisait onduler, comme des vagues,
parfois agrandissait les lettres du nom, parfois les rétrécissait
suivant sa direction et son intensité. Lechat, épanoui, contemplait son
nom qui frissonnait, dansait et courait, étoilé çà et là de coquelicots,
sur la mer de verdure éclatante. Il jouissait de voir ce nom magique,
étalé à la face du ciel, exposé sans cesse aux regards des passants,
qui, sans doute, s’arrêtaient devant ce nom, l’épelaient et le
prononçaient avec une sorte de crainte mystérieuse... Ravi et charmé, il
murmurait tout bas scandant chaque syllabe:
--Théodule Lechat! Théodule Lechat!
Le visage rayonnant d’une joie triomphante, il se tourna vers moi:
--C’est trouvé, hein?... J’ai fait venir, figure-toi, un jardinier
célèbre de Paris pour semer ce champ, parce que, tu le penses bien,
personne ici n’était capable d’un tel tour de force... C’est flatteur,
n’est-ce pas, de voir son nom écrit comme ça?... On se dit tout de suite
en voyant ce nom: «C’est pas un mufle au moins, celui-là.» Et puis, si
tout le monde signait ses champs, il n’y aurait plus de contestations
dans la propriété?... Oh! j’ai encore d’autres idées plus épatantes!...
Viens par ici.
Nous longeâmes le champ de luzerne, pénétrâmes dans le bois à travers
une jeune taille de châtaigniers, et comme nous atteignions une large
allée, ratissée ainsi qu’une avenue de parc, nous vîmes venir une
pauvresse dont le dos ployait sous le faix d’une bourrée de bois mort.
Deux petits enfants, en guenilles et pieds nus, l’accompagnaient. Lechat
devint pourpre, une flamme de colère s’alluma dans ses yeux et la canne
levée, il se précipita vers la pauvre femme.
--Mendiante, voleuse, cria-t-il, qu’est-ce que tu viens faire chez moi?
Je ne veux pas qu’on ramasse mon bois mort, je ne veux pas, misérable
vagabonde!... Allons, jette ma bourrée... Veux-tu bien jeter ma bourrée,
quand j’ordonne!
Il saisit le fagot par la hart qui le liait, et le secoua si violemment
que la femme roula avec la bourrée sur la route.
--Et qu’est-ce qui t’a permis de fouler mes allées de tes sales pieds,
dis? tu crois peut-être que c’est pour toi que je les fais ratisser,
hein, mes allées, vieille voleuse?... Veux-tu me répondre quand je te
parle!
La femme, toujours à terre, gémissait.
--Mon bon monsieur, je ne vous fais pas de tort. J’avons toujours
ramassé le bois... Et personne, par charité, ne nous a rien dit... Nous
sommes si malheureux!
--Personne, ne t’a rien dit, riposta le féroce châtelain en brandissant
sa canne... Est-ce donc que je ne suis personne, moi? Je suis M. Lechat,
tu entends, M. Lechat de Vauperdu... Tiens, voleuse, tiens mendiante!
La canne tombait et retombait sur la vieille bûcheronne, qui pleurait,
se débattait, appelait au secours, pendant que les petits enfants,
effrayés, poussaient des cris déchirants... Et l’on entendait, entre des
soupirs et des sanglots, la voix de la pauvresse qui disait:
--Aïe! aïe! vous n’avez pas le droit de me battre, méchant homme... Aïe!
aïe! Je vous ferai condamner par le juge de paix. Aïe! aïe! je le dirai
aux gendarmes!
Lechat, au mot de gendarmes, s’arrêta net... Son œil, injecté de sang,
prit une expression subite d’effroi, et son visage empourpré, tout à
coup pâlit. Il tira de son porte-monnaie une pièce d’or, la glissa,
presque suppliant, dans la main de la vieille.
--Voilà vingt francs, pauvre femme, lui dit-il... Tu vois, c’est vingt
francs. Ha! ha!... C’est beau, vingt francs, hein?... Et puis, tu sais,
ramasse du bois tant que tu voudras... Tu as bien vu, dis!... C’est
vingt francs... Quand tu n’en auras plus, tu viendras m’en demander.
Allons, au revoir.
Nous rentrâmes au château, silencieux.
L’heure du départ approchait. Au moment de monter en voiture, Lechat me
dit:
--Tu as vu, la vieille femme dans le bois?... Oui... Eh bien, son mari,
c’est une voix de plus pour moi aux élections!... Qu’est-ce que tu veux?
Aujourd’hui, il faut bien corrompre le peuple.
Et, ricanant d’un rire sinistre, qui lui découvrait les dents, il
ajouta:
--Et le battre!
AVANT L’ENTERREMENT
Le maît’Poivret descendit de sa carriole devant la boutique de son
gendre Pierre Gasselin, attacha le cheval à un gros anneau de fer,
scellé dans la bordure du trottoir, et, ayant, par trois fois, éprouvé
la solidité du nœud de la longe, il entra dans la boucherie, en faisant
_clarer_ son fouet.
--Y a-t-y du monde? cria-t-il.
Le chien qui dormait, barrant le seuil de son corps étendu, se leva
grognant, et alla se recoucher plus loin. La boutique était déserte, et
comme c’était un jeudi, l’étal à peu près dégarni de viande. Un quartier
de bœuf presque noir gisait sur le billot couvert de mouches
bourdonnantes; à l’un des crocs mobiles du plafond, un cœur de veau
pendait, fendu par le milieu. Dans un coin, au fond d’une bassine de
cuivre, des os sanguinolents et des paquets de graisse jaunâtre
commençaient de pourrir; et de cela une odeur s’exhalait, l’odeur
affadissante de la mort qui vous soulève l’estomac, dans les hôpitaux et
les charniers.
--Y a-t-y du monde? répéta maît’Poivret. Hé! Gasselin!... Où qu’t’es!
Gasselin sortit du café Gadaud, situé juste en face de la boucherie, de
l’autre côté de la rue. Il s’essuya la bouche du revers de sa main,
ralluma sa pipe éteinte et accourut, disant:
--Me vlà!... Me v’là!
Il était nu-tête, la face toute rose, grasse et fraîche, les manches de
sa chemise relevées jusqu’à la saignée. Son tablier de toile blanche,
étoilé de taches rouges, le recouvrait tout entier, depuis le foulard
bleu, noué très lâche autour du cou, jusqu’aux sabots, où ses pieds
étaient nus. Son _foiril_ dansait le long de sa jambe gauche au bout
d’une chaîne d’acier. Il s’avança sur son beau-père et lui tendit la
main.
--Ça va-t-y comme vous v’lez!
--Ça va, mon gars, ça va tout bellement.
--Faut-y donner d’l’avoine à votre cheval...
--Pargué non! Il a bu et mangé à c’matin... J’viens d’la foire
d’Chassant, mon gars!...
--C’était-y une bonne foire!
Maît’Poivret hocha le chef; il répondit simplement:
--Oua!... oua!... Point tant bonne, point mauvaise itout... Les prix
s’tiennent cor...
Changeant de ton:
--Eh ben? quoi donc? En arrivant à la Mansonnière le petit gars Auguste
m’a appris l’malheur...
--Ben oui!... Ben oui!...
--Alors, j’ons point dételé... j’ons seulement donné quat’litres
d’avoine à mon cheval... Et pis me v’là.
Pierre Gasselin demanda:
--Vous allez p’tête ben vous rafraîchir?
--Ma foi, c’est point d’refus... J’ons la gueule sèche quasiment comme
un four... Alors, c’est ben vrai, c’est pas d’la frime, all’ est morte,
ta femme?
Le boucher prit sa pipe, en secoua la cendre sur le talon de son sabot.
--Elle est ben morte, dit-il, c’te nuit, sur le coup de deux heures...
Oui, deux heures et demie peut-être... dans ces tournants-là, quoi!
--C’te nuit, fit Poivret, qui balança la tête... quen!... quen!...
quen!... Voyez-vous ça?... quoi qu’y a pris? C’est donc une maladie
enragée, un coup de sang?
Gasselin expliqua:
--C’est point un coup d’sang, maît’Poivret, non, point un coup d’sang...
C’est du ventre... Le ventre a gonflé, gonflé!... Elle a crié! crié! ah!
mazette, qu’elle a crié!... Et pis, elle est morte... v’là comment elle
est morte... mais on m’out’ra point d’l’idée une chose...
--Quelle chose, mon gars?
--Eh ben, v’là... Il y a quinze jours, p’tête douze... p’tête pus,
p’tête moins... Enfin, il y a quinze jours, vout’fille m’a dit j’sais
quoi... J’crai qu’elle m’a traité d’cochon, d’soulaud, à cause d’une
fête que j’avions fait avec le gars Bacoup et l’gars Mauté... Alors, j’y
dis d’me fout’e la paix... mais gentiment, pas fâché, en ami, quoi!...
Mais v’là qu’elle m’agonit d’sottises, plus fô!... Et pis ça, et pis
l’aut’e, Alors j’y ai donné une claque, et pis un coup d’pied dans
l’ventre. Mais vous pensez ben, maît’Poivret, c’était pour jouer, sans
malice. J’voulais pas lui faire du mal... Là-dessus on se remet... Le
lendemain elle se plaignait, elle disait: «J’sais pas c’que j’ai dans
l’ventre... J’ai quéque chose dans l’ventre pour sûr... Une bête, une
grosse bête qui m’mange!» Ça n’l’empêchait point d’aller, de venir, de
servir les clients... Avant-z’hier ça l’a repris plus fô... Elle s’est
couchée... elle a gonflé!... Et elle gueulait!... Enfin, elle est
morte!... Du diable si j’aurais jamais cru qu’un coup de pied dans
l’ventre, comme ça, en jouant, pas fâché, ça pouvait crever une femme.
Poivret se gratta la nuque, et, tout songeur, il répéta:
--Quen!... quen!... quen!... voyez-vous ça!
Il ajouta d’un air moitié navré, moitié résigné:
--Ce que c’est que d’nous, pourtant!... C’est comme la Poivrette, sa
mère, et défunt ma femme... all’ est morte et dans un rien d’temps!...
Un âbre qui y a tombé d’sus le cô, tu sais ben, le sacré grand noyer
d’la ferme!
--Ben oui!... ben oui!... gémit Gasselin... Vous v’lez p’t’ête ben la
vouà, vout’fille... Elle est là-haut, maît’Poivret.
Poivret répondit:
--Tout d’même, mon gars... Allons la vouà!...
Et tous les deux ils traversèrent l’arrière-boutique, s’engagèrent dans
un escalier obscur, et s’arrêtèrent devant une porte entre-bâillée.
Le beau-père dit au gendre:
--Passe devant, té!
--Non, vous, maît’Poivret...
--Non, mon gars, non... C’est té...
Ils entrèrent dans la chambre, en marchant sur la pointe du pied...
Maît’Poivret s’était découvert, tournait, très respectueux, sa casquette
dans ses mains. Ses petits yeux étaient devenus tout ronds, énormes; ses
lèvres rejointes fermaient sa bouche en deux plis bombants qui donnaient
à sa physionomie une singulière expression d’effarement comique et
d’émotion comprimée. Il regarda autour de lui.
Sur le lit, une femme était couchée, la figure renversée, les traits
affreusement tirés, le teint plombé, le corps rigide sous le drap qui
moulait les parties saillantes et les formes cadavériques. Ses mains,
croisées sur la poitrine, tenaient un crucifix. Près du lit, une vieille
veillait et priait, et près de la vieille, sur une table ornée d’une
nappe blanche, deux bougies brûlaient, flanquant de leur lueur triste un
autre crucifix plus grand. Un aspergeoir, fait de quelques brindilles de
bouleau, trempait dans un pot de terre rougeâtre rempli d’eau bénite.
Maît’Poivret se signa et s’approcha du lit. Pendant quelques minutes, il
considéra sa fille, essayant parfois de se pencher sur elle, comme s’il
eût voulu l’embrasser, puis, se redressant subitement, envahi par une
crainte vague qu’il eût été incapable d’expliquer... A la fin, il posa
sa grosse main noueuse sur la main de la morte, et il la retira aussitôt
en faisant une grimace douloureuse, ainsi qu’un homme qui s’est brûlé à
un fer chaud. Il alla retrouver son gendre qui était resté au milieu de
la pièce, et il lui dit à voix basse:
--All’ est ben morte!... all’ est fraide! mâtin qu’all’ est fraide!
Ils redescendirent, gênés, affadis, troublés malgré eux par le grand
mystère de la mort qu’ils ne comprenaient point.
--Mâtin qu’elle est fraide! répétait maît’Poivret, en rythmant de cette
exclamation le bruit sourd de ses sabots sur les marches de
l’escalier...
A quoi Gasselin répondait:
--Et jaune? Et jaune?
Dans la boutique, ils se regardèrent.
--Vous v’lez p’tête prendre un verre pour vous remettre? demanda le
gendre.
Et le beau-père remercia.
--J’veux ben! J’veux ben!... Et dire qu’y a pas cinq jours, all’
s’portait comme père et mère... Quen! quen! quen! voyez-vous ça?...
Lentement ils traversèrent la rue, Poivret marmonnant: «Qu’elle est
fraide!» Gasselin ripostant: «Et jaune, maît’Poivret?»
Attablés, au café, devant une bouteille de vin, ils restèrent d’abord
silencieux. Poivret remplit les verres en faisant couler le liquide de
haut.
--A ta santé, dit-il.
--A la vôtre, maît’Poivret, répondit Gasselin.
Puis ils causèrent longtemps du prix de la viande, de la qualité des
pâturages, de la foire de Chassans... Maît’Poivret se plaignait qu’on ne
vendait plus les anthenais comme autrefois.
--Si j’navions point les Spagnols, et les Arméricains, pour nous acheter
nos bêtes, quoi que j’deviendrions.
Comme ils se levaient, ayant bu deux bouteilles de vin, et tout à fait
ragaillardis, Poivret dit à Gasselin:
--C’est pas tout ça, mon gars... quand est-ce que j’l’enterrons!
--Eh ben! voilà qu’est l’embarras... Demain, vendredi, j’tue!
Le beau-père approuva:
--Ben oui!... ben oui!...
--J’peux pas l’enterrer demain!
--Ben non! ben non!
--Samedi, c’est l’marché!...
--Ben oui! ben oui!...
--J’peux pourtant pas laisser gâter ma viande.
--Ben non!... ben non!
--C’est bien embarrassant, maît’Poivret...
Il y eut un silence de quelques minutes. Le maît’Poivret réfléchissait.
Enfin, sur un ton confidentiel, il prononça:
--J’vas t’dire, mé... C’est qué va se gâter itout, la pauv’femme!
--Ben oui!... ben oui!
--Et qué va faire tourner ta viande!
--Ben oui!... ben oui! quoi faire, maît’Poivret, dites, quoi faire?
Maît’Poivret réfléchit encore, très grave, le menton dans la main, et il
dit, en faisant un geste large:
--Si j’reprenions une autre bouteille.
L’OISEAU SACRÉ
A quelques lieues de ma chaumière, dans un des plus fertiles terrains
qui soient en France, se trouve une propriété immense. Elle appartient,
depuis dix ans seulement, à un banquier célèbre, et ne sert que de
rendez-vous de chasse. Le château fut, en partie, démoli par la première
Révolution. Il n’en reste plus qu’une tour de brique, découronnée, et
quelques murs branlants qu’envahissent les herbes arborescentes et la
mousse. Le banquier avait eu l’idée de le reconstruire, d’après les
plans anciens; mais il y a renoncé, à cause de la dépense. Il possède
déjà, près de Paris, un domaine historique, et cela suffit à son
orgueil. Les communs très beaux, très bien conservés, ont été aménagés
en maison d’habitation, et font encore superbe figure dans le vaste parc
planté d’arbres géants, tapissé de royales pelouses, qui vont, en
oudulant, rejoindre la forêt du P..., une forêt de l’État, renommée pour
la splendeur de ses hautes futaies. A droite, sur un parcours de dix
kilomètres, s’étendent, entrecoupées, çà et là, de taillis et de
bosqueteaux, les terres qui dépendent de la propriété. Le nouvel
acquéreur a beaucoup agrandi le primitif domaine. Tout autour du
château, il a acheté des champs, des fermes, des bois, des prés, de
façon à se créer une sorte d’inviolable royaume, où il puisse être le
seul maître, un maître rude, implacable, et qui ne badine pas avec ses
droits de propriétaire. Car il n’a aucune visée politique sur ce pays.
Les paysans, appâtés par l’or du banquier, ont, peu à peu, cédé le sol
qu’ils détenaient. Ils sont partis travailler ailleurs. Seuls, demeurent
quelques vieillards, des bûcherons, et des pauvres. La rencontre en est
sinistre et fait frissonner.
Je me souviens d’avoir vu là, enfant, des champs couverts de récoltes,
des prairies grasses, des fermes, d’où s’échappait, alerte et joyeuse,
la bonne chanson du travail. Comme tout cela est changé, aujourd’hui. Je
ne reconnais plus rien de mes paysages familiers. On dirait qu’un
mauvais vent est passé qui a détruit, tout à coup, cette gaieté
généreuse du sol, qui a desséché cette sève jadis si puissante. Plus de
blé, plus d’orge, plus d’avoine. Les haies elles-mêmes, aux douves
larges et feuillues, sont rasées. A droite et à gauche de la route,
jusqu’à la lisière de la forêt, symétriquement, les champs sont plantés
de sombres et grêles mahonias, et, de place en place, on a semé des
carrés de sarrasin et de luzerne qu’on laisse pourrir sur pied. Les
clôtures hérissent leurs piquets de bois, pressés l’un contre l’autre,
et défendent les approches de ce domaine infranchissable où se pavane le
faisan, où tout est sacrifié au faisan, où le faisan a des allures
d’oiseau sacré, d’oiseau divinisé, nourri de baies parfumées, de graines
précieuses, servies par des gardes, vigilants et dévots comme les
prêtres à la barbe tressée qui veillaient, dans l’antique Égypte, sur
les ibis sacrés. Les chenils, avec des clochetons, d’immenses
faisanderies, avec des tourelles, remplacent les fermes au toit moussu,
et les treillages rigides de fil de fer courent là où je voyais
autrefois s’élever les haies de coudrier, et monter, si fins, si légers
sur le ciel, les trembles au feuillage d’argent. De place en place, des
maisons de gardes dardent sur la campagne les regards de leurs fenêtres
redoutées. Les pauvres qui cheminent à l’aventure, et les vagabonds, en
quête d’un abri nocturne, passent vite sur cette terre, où il n’y a rien
pour leurs fatigues et pour leur faim, et où les berges des fossés mêmes
leur sont hostiles. Si par hasard, les petits marchands ambulants,
équivoques et pitoyables rôdeurs de marché, écumeurs de foires,
s’attardent sur ces chemins ingrats, les gardes ont bien vite fait de
les chasser. A peine ont-ils dételé, et mis aux entraves leur maigre
haridelle, à peine si, près de leur voiture, dont les brencards sont en
l’air, et la bâche déchirée, ont-ils allumé un feu de feuilles ramassées
et de branches mortes, pour faire cuire les pommes de terre de leurs
repas, les gardes arrivent.
--Allez-vous-en, tas de brigands!... Que faites-vous ici?
--Mais la route est à tout le monde...
--Et le bois que tu as volé, est-il à tout le monde?... Allons
circule... au diable! ou je te dresse un procès-verbal!...
Et quelquefois, en se levant, un faisan accompagne ces paroles de
menaces d’un bruit d’ailes moqueur.
On les voit, par troupes, les volatiles sacrés, derrière les treillages,
courir dans les petits layons, sous les touffes ombreuses des mahonias,
se glisser entre les tiges frissonnantes du sarrasin, se jucher
fièrement sur les lattes des clôtures, insolents dans leur plumage de
mauvais riches, se poudrer, sur la route, au soleil. On est obsédé par
le faisan; partout où la vue se pose, elle rencontre un faisan. Le fusil
sur l’épaule, l’air sauvage, des gardes sont échelonnés le long de la
route, et veillent sur les oiseaux que les paysans pourraient, en
passant, assommer d’un coup de bâton. Ces hommes en képi, qui vous
dévisagent d’un coup d’œil brutal, ces canons brillant dans l’air, ces
champs rasés ou couverts de feuillages obscurs, cela finit par vous
obséder. On ne sait plus où l’on est. Il semble que l’on marche, dans un
pays ennemi, sur un sol ravagé et conquis. Il vous revient des souvenirs
noirs d’autrefois, d’incertaines et douloureuses visions de défaites
passées... Oui, c’était la même tristesse, le même silence, le même
deuil de la terre, le même appesantissement là-bas à l’horizon! Que
va-t-il arriver? Quels cadavres? Quelles fuites? Quels désastres, aux
tournants du chemin? Cette évocation des jours sombres, des grandes
plaines foulées, vous entre dans le cœur, vous poursuit, vous affole. Et
les piquets des clôtures, hérissant de chaque côté de la route leurs
pointes luisantes, me font l’effet de baïonnettes victorieuses, ondulant
à perte de vue, sous l’implacabilité du ciel.
* * * * *
Il faisait très chaud, ce jour-là, et comme j’avais marché longtemps,
j’avais très soif, je m’arrêtai à la porte d’une petite maison accroupie
tristement au bord de la route, et je demandai du lait. Dans le fond de
la pièce, il y avait un homme qui mangeait un morceau de pain bis. Il ne
se retourna pas. Des enfants déguenillés grouillaient autour de lui. Un
fusil était accroché au-dessus de la cheminée. De cet intérieur triste
s’exhalait une odeur violente de pauvreté! En m’apercevant, un enfant,
le visage tout effaré, pleura. Alors, une femme que je n’avais pas vue,
parut sortir de l’ombre. Elle était effroyablement maigre et grimaçante,
pareille à un spectre de misère. Ses yeux avaient une telle lueur de
haine, un tel flamboiement de meurtre qu’ils m’intimidèrent. Elle me
considéra, pendant quelques secondes, terrible et muette, puis, haussant
les épaules, elle dit:
--Du lait!... Vous demandez du lait?... Mais il y a pas de lait ici!...
Il faudrait des vaches, pour ça! Et voyez donc! y a pus que des faisans,
des faisans de malheur!...
Et, d’un air farouche, elle regarda devant elle les champs de mahonias
qui s’étendaient au loin, protégeant de leur ombre, et nourrissant de
leurs baies «l’oiseau de malheur» qui lui avait pris sa vache, qui lui
avait pris son champ.
L’homme n’avait pas levé la tête. Assis sur un escabeau, le dos voûté,
les deux coudes sur ses genoux, il continuait de manger son morceau de
pain dur. Sur la terre battue, les enfants, pêle-mêle accroupis, monceau
de loques et de chairs hâves, continuaient de piailler, effrayés de ma
présence. J’entrai dans le pauvre tandis, ému de tant de pauvreté.
--Vous avez l’air bien malheureux, mes amis, dis-je, en distribuant aux
enfants quelques pièces de monnaie. Pourquoi n’êtes-vous pas partis
d’ici? Tout le monde est parti d’ici.
--Où aller donc?... me demanda la femme.
--Je ne sais pas... N’importe où... Et vous n’avez pas de travail
ici?...
--Il ébranchait les arbres, pour le château... Mais, ils l’ont renvoyé,
ces canailles, à cause qu’ils disent qu’il va à l’affût, la nuit, pour
tuer les faisans... Ah! les brigands... Trois fois, ils l’ont pris, et
l’ont condamné à huit jours de prison... Il en revient depuis
avant-hier.
--Tais-toi! fit l’homme, qui tourna vers moi sa face de bête méfiante et
traquée.
--Pourquoi donc que je me tairais?
--Tais-toi! fit-il encore d’une voix impérieuse.
A ce moment, parut sur le seuil un garde. La femme s’était jetée devant
lui, toute frémissante de colère, comme pour l’empêcher d’entrer.
--Qu’est-ce que tu viens faire ici? Je te défends d’entrer ici! Tu n’as
pas le droit d’entrer d’ici! Va-t’en!
Le garde voulait entrer. La femme rugit.
--Ne me touche pas, assassin... Ne me touche pas... ou tu t’en
repentiras, c’est moi qui te le dis.
Alors le garde demanda:
--Motteau est-il ici?
--Ça ne te regarde pas.
--Motteau est-il ici?
--Qu’est-ce que tu lui veux encore?
--J’ai encore ramassé, ce matin, de la plume de faisan à la
Voie-Blanche... Et j’ai reconnu sur la terre les traces de Motteau.
--Tu mens!...
--Je mens?
--Oui, tu mens...
--Non, en vérité, je ne mens pas... Et dis-lui qu’il prenne garde... Car
la fois qu’on le pincera, ce sera la bonne...
--Prends garde, toi-même..., assassin, voleur..., parce que, parce que,
parce que...
Motteau s’était levé et s’avançait vers la porte.
--Allons, tais-toi..., dit-il à sa femme.
Et, s’adressant au garde:
--Tu te trompes, Bernard... Ce n’est pas moi... J’en ai assez de ta
prison... Ce n’est pas moi... Cette nuit, j’étais malade, j’avais la
fièvre... Ce n’est pas moi...
--Je dis ce que je dis. Et ce fusil, au-dessus de la cheminée!... On
t’avait pourtant confisqué le tien...
--Ce fusil?...
--Oui, ce fusil...
--C’est rien. C’est un vieux fusil, il ne part pas... Ce n’est point
pour tes faisans, ce fusil-là.
Les deux hommes échangèrent un regard de haine sauvage. Et après avoir
jeté sur moi un coup d’œil soupçonneux, le garde s’en alla, répétant
encore:
--Je dis ce que je dis.
Alors, Motteau vint reprendre sa place sur l’escabeau et, longtemps,
perdu dans un rêve sombre, tandis que sa femme gémissait, il regarda son
fusil, dont les canons rouillés s’attristaient, attendant l’embuscade
des nuits vengeresses, et le drame sanglant des fourrés, sous la lune.
L’ENFANT
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et Motteau déposa ainsi:
«Voilà, monsieur le président... Vous avez entendu tous ces gens, mes
bons voisins et mes chers amis... Ils ne m’ont pas épargné; c’est
juste... Ah! ils n’en menaient pas large, tant que j’étais à la
Boulaie-Blanche, et qu’il n’y avait pas de gendarmes entre eux et les
canons de mon fusil... Ils ne m’aimaient pas, bien sûr, mais ils se
seraient gardés de laisser rien paraître de leur haine, parce qu’ils
savaient qu’on ne badine pas avec Motteau... Aujourd’hui, c’est une
autre histoire... Tenez, ça me fait hausser les épaules et je ris malgré
moi... Maheu, le borgne Maheu qui est venu vous dire que j’étais un
assassin et un voleur, eh bien! Maheu, c’est lui, qui, l’an dernier,
dans la vente Gravoir, tua le garde de Blandé... Ne dis pas le
contraire, canaille, j’étais avec toi... Léger, le bossu Léger, qui,
tout à l’heure, vous a débité un tas d’hypocrisies, Léger a volé
l’église de Pontillon, il y a six mois... Oh! il n’aura pas
l’effronterie de nier... Nous avons fait le coup ensemble... Pas vrai,
Léger?... Vous ne savez pas, monsieur le président, qui est-ce qui a
tordu le cou à maît’Jacquinot, quand il s’en revenait, le soir, de la
foire du Feuillet?... Vous avez emprisonné un tas d’innocents pour ça,
fait des enquêtes et des enquêtes... C’est Sorel, Sorel qui, à
l’instant, vous demandait ma tête... Eh bien! quoi? tu ne protestes pas,
camarade? C’est que, voyez-vous, pas moyen; pendant qu’il étranglait le
vieux, moi, je fouillais dans les poches, hé, hé!... Ça vous étonne?...
Mais regardez-les les donc!... Ah! on n’est plus fier, mes gars, on
n’est plus arrogant, on tremble, on pâlit, et on se dit qu’en dénonçant
Motteau, dont on voulait se débarrasser, c’est soi-même qu’on a dénoncé,
et que la même guillotine nous coupera le cou, à tous...
«Monsieur le président, ce que je vous dis, c’est la vérité... et vous
pouvez me croire... nous sommes tous comme ça à la Boulaie-Blanche.
Dame! ça se comprend!... à deux lieues, tout autour du hameau, point de
terre; rien que la bruyère et des ajoncs d’un côté; rien que du sable et
de la pierre de l’autre... Des petits bouleaux grêles, de place en
place, ou bien des pins qui se rabougrissent et ne poussent pas... Les
choux eux-mêmes ne viennent point dans nos jardins... C’est un pays
maudit... Comment voulez-vous qu’on vive là-dedans?... Le bureau de
bienfaisance, n’est-ce pas?... Une jolie blague, allez; ça ne donne
rien, ou ça ne donne qu’aux riches... Alors, comme on est pas trop loin
du bois, on commence par braconner... Des fois, ça rapporte, mais il y a
bien aussi de la morte-saison... sans compter les gardes qui vous
traquent, les procès, la prison... Mon Dieu! la prison, ça va encore!...
On est nourri, et puis on y fait des collets en attendant de sortir...
Je vous le demande, monsieur le président, qu’est-ce vous feriez à notre
place?... Travailler au loin?... aller s’engager dans les fermes?...
Mais si on dit que nous sommes de la Boulaie-Blanche, c’est comme si on
arrivait de l’enfer... on nous chasse à coups de fourche... Alors, il
faut bien voler puisqu’il faut bien vivre!... Et quand on se décide à
voler, il faut aussi se décider à tuer... L’un ne va pas sans l’autre...
Si je vous raconte tout cela, c’est qu’il faut que vous sachiez ce que
c’est que la Boulaie-Blanche, et que la faute en est plus encore aux
autorités qui ne se sont jamais occupées de nous, et qui nous isolent de
la vie, comme des chiens enragés et des pestiférés.
«Maintenant, j’arrive à l’affaire.
«Je me suis marié, il y a juste un an, et ma femme devint grosse, dès le
premier mois. Je réfléchis. Un enfant à nourrir, quand déjà on ne peut
pas se nourrir soi-même, c’est bête.--«Il faut faire disparaître ça!»
dis-je à ma femme. Justement, il y a près de chez nous une vieille
rôdeuse qui s’entend à ces manigances... Moyennant un lièvre et deux
lapins que je lui donne, elle apporte à ma femme, des plantes et puis
des poudres, avec lesquelles elle combine je ne sais quel breuvage... Ça
ne fait rien, rien... On essaye plus de vingt fois... rien. La vieille
rôdeuse nous dit: «Ne vous inquiétez pas, il est bien mort, j’vous dis
qu’il viendra mort.» Comme elle avait, dans le pays, la réputation d’une
sorcière bien savante, je ne me tourmente plus, et je me dis: «C’est
bon, il viendra mort.» Mais elle avait menti, la vieille voleuse, vous
allez voir.
«Une nuit, par une belle lune, j’avais tué un chevreuil... Je m’en
revenais, mon chevreuil sur le dos, bien content, car on ne tue pas des
chevreuils toutes les nuits... Il était à peu près trois heures, quand
j’arrivai chez nous... Il y avait de la lumière à la fenêtre... Cela
m’étonne; je frappe à la porte, qui est toujours barricadée en dedans,
quand je ne suis pas là... On n’ouvre pas... Je frappe de nouveau et
plus fort... Alors j’entends comme une petite plainte, puis un juron,
puis un pas traînant qui glisse sur les carreaux... Et qu’est-ce que
j’aperçois?... Ma femme à moitié nue, pâle comme une morte, et tout
éclaboussée de sang!... D’abord, je pense qu’on a voulu l’assassiner...
Mais elle me dit: «Pas tant de bruit, imbécile, tu ne vois donc pas que
j’accouche?» Tonnerre de Dieu!... Ça devait arriver un jour ou
l’autre... Pourtant, dans le moment, j’étais à cent lieues de ça!...
J’entre, je jette le chevreuil dans un coin, j’accroche le fusil au
clou: «Il est venu mort au moins?», demandai-je à ma femme. «Ah! oui,
mort!... Tiens!» Et je vis sur le lit, au milieu de nippes sanglantes,
quelque chose de nu qui se tortillait... Je regarde ma femme; ma femme
me regarde, et pendant cinq minutes, nous sommes restés silencieux...
Cependant, il fallait prendre un parti.
--«As-tu crié? dis-je à ma femme.
--«Non!
--«As-tu entendu quelqu’un rôder autour de la maison?
--«Non!
--«Pourquoi avais-tu de la lumière?
--«Il n’y avait pas deux minutes que la chandelle était allumée, quand
tu as frappé.
--«C’est bon.»
«Alors, je saisis l’enfant par les pieds, et, rapidement, comme on fait
pour les lapins, je lui assène sur la tête un vigoureux coup de la
main... Après quoi, je le fourre dans mon carnier, et je reprends mon
fusil... Vous me croirez si vous voulez, monsieur le président, mais je
vous donne ma parole que j’ai toujours ignoré si c’était une fille ou un
garçon...
«J’allai vers la Fontaine au Grand Pierre... Tout autour, jusqu’à
l’horizon, ce n’est que de la bruyère maigre, qui pousse entre des tas
de cailloux. Pas un arbre, pas une maison proche, pas un chemin qui
aboutisse là!... En fait d’êtres vivants, on ne voit parfois que des
moutons qui paissent, les bergers de temps à autre, quand il n’y a plus
d’herbe, là-bas, dans les champs... Auprès de la fontaine, se trouve une
carrière de marne, profonde et abandonnée depuis des siècles... Les
broussailles dissimulent aux yeux, la gueule béante des puits... C’est
là que je viens cacher mon fusil, lorsque je suis averti de la visite
des gendarmes... Qui oserait s’aventurer en cet endroit désert, et que
bien des gens croient hanté des revenants?... Donc rien à craindre... Je
jetai l’enfant dans la carrière, et j’entendis le bruit de sa chute, au
fond... ploc!... Le petit jour pointait très pâle, derrière le coteau...
«En rentrant, dans le chemin de la Boulaie-Blanche, derrière la haie,
j’aperçus une forme grise, quelque chose comme un dos d’homme ou de
loup,--on ne distingue pas toujours très bien, dans le demi-jour, malgré
l’habitude--qui se glissait doucement, se baissait, rampait,
s’arrêtait... «Hé! criai-je, d’une voix forte, si t’es un homme,
montre-toi, ou je tire.--Tiens, c’est toi, Motteau, dit la forme, en se
redressant tout à coup.--Oui, c’est moi, Maheu, et souviens-toi bien
qu’il y a toujours un coup de chevrotines dans mon fusil, pour les trop
curieux.--Oh! il n’y a pas de mal. Je relevais mes collets. Mais, dis
donc, il n’y a pas que les chevreuils qui bêlent quand on les
tue...--Non! il y a aussi les lâches comme toi, vilain borgne.»
J’épaulai, mais, je ne sais pourquoi, je ne tirai pas... j’ai eu tort.
Le lendemain, Maheu allait chercher les gendarmes...
«Maintenant, monsieur le président, écoutez-moi bien... Il y a, au
village de la Boulaie-Blanche, trente feux, c’est-à-dire, trente femmes
et trente hommes... Avez-vous compté combien, dans ces trente feux, il y
a d’enfants vivants?... Il y en a trois... Et les autres, et les
étouffés, et les étranglés, et les enterrés, les morts enfin?... les
avez-vous comptés?... Allez retourner la terre, là-bas, à l’ombre maigre
des bouleaux, au pied frêle des pins; sondez les puits, remuez les
cailloux, éparpillez au vent les sables des carrières; et dans la terre,
sous les bouleaux et les pins, au fond des puits, parmi les cailloux et
le sable, vous verrez plus d’ossements de nouveau-nés qu’il n’y a
d’ossements d’hommes et de femmes dans les cimetières des grandes
villes... Allez dans toutes les maisons, et demandez aux hommes, les
jeunes et les vieux, demandez-leur ce qu’ils ont fait des enfants que
leurs femmes portèrent!... Interrogez Maheu, Léger, Sorel, et tous,
tous!... Eh bien! Maheu, tu vois qu’il n’y a pas que les chevreuils qui
bêlent quand on les tue...»
L’HOMME AU GRENIER
Quand Clément Sourd rentra du service, par une matinée d’hiver, tout
crotté de la boue du chemin, tout trempé de la pluie du ciel, il
n’embrassa pas sa mère qui travaillait, ne l’attendant pas, à un ouvrage
de couture, il ne s’informa pas de son père, qui était aux champs, ni de
sa sœur, servante à la ferme des Hourdes. Et il s’assit près de la
cheminée, sombre, sans prononcer une parole. C’était un grand garçon
maigre, gauche, avec des mains velues, et de longs bras pendant comme
ceux des gorilles. Il avait un front très bas, mangé par de rudes
cheveux noirs, et des yeux étranges dont le regard semblait être
ailleurs, toujours.
La mère considéra son fils, toute saisie de le trouver ainsi.
--C’est-il bien toi, Clément? demanda-t-elle... Quoi qu’t’as, dis,
Clément?... Pourquoi que tu ne dis rien?... Pourquoi qu’t’es si
changé?... Est-ce qu’on rentre comme ça, chez ses parents, sans
seulement leur faire mignon?... Es-tu malade? T’as donc pas faim?
Clément se retourna sur sa chaise, poussa une sorte de bestial
grognement... Puis, tout à coup, il se leva, et se dirigea vers la
porte.
--Où que tu vas? dit la mère... Où que tu vas, déjà?
--Je vas, où j’vas... répondit Clément, avec colère... Fiche-moi la
paix.
Et la mère Sourd, levant ses bras au ciel, soupira:
--Si c’est Dieu possible!... Et quoi qu’on lui a fait à mon garçon, pour
me le rendre comme ça?
Clément sortit, s’acheminant vers le village, entra au cabaret, tout
droit.
--Tiens! C’est Clément? s’écrièrent quelques ouvriers attablés autour
d’une bouteille de vin... Eh ben! tu vas boire, avec nous, Clément...
Nous allons arroser ton retour... Viens donc avec nous, camarade.
Il ne les regarda même pas, choisit une table éloignée des buveurs, et
les coudes sur la table, les yeux brillants, ses narines battant aux
souffles d’alcool, dont la pièce était pleine:
--De l’eau-de-vie! commanda-t-il.
Il ne rentra chez ses parents que le soir, très tard, ivre-mort.
* * * * *
Chaque jour se passa de même. Les reproches, les scènes, les menaces
furent impuissants à rien changer de la conduite de Clément. Il ne
répondait pas, n’avait même pas l’air d’entendre, et, brusquement, il
quittait la maison pour aller s’enfermer au café. Quelquefois, en
rentrant la nuit, il trouva la porte close, les fenêtres barricadées.
Alors, il s’abattait en travers du seuil et s’endormait, la face dans
ses ordures. Au bout d’une semaine, le père lui dit:
--Nous ne pouvons plus te garder à rien faire... Nous ne gagnons pas
notre argent pour que tu le boives... Tu travailleras, ou tu t’en
iras... tu t’en iras au diable!
--C’est bon! fit Clément.
Il partit et ne rentra plus.
La mère l’attendit vainement. A l’insu de son mari, souvent, le soir,
elle déverrouillait la porte, afin que son fils pôt trouver la maison
ouverte, si l’idée lui venait de rentrer, quelque nuit. Mais Clément ne
rentra plus.
Un mois s’écoula. On n’avait plus revu Clément, on n’avait plus entendu
parler de Clément.
--Où qu’il a pu aller? demandait la mère... Il est peut-être mort?... et
tout de même, s’il est mort, ça ne serait pas bien de l’avoir renvoyé de
chez nous...
--Tant mieux, s’il est mort! répondit le père... C’est un bon débarras!
nous ne pouvions pas garder et nourrir un feignant pareil!... Nous
aurait grugés ce feignant-là!
--C’est tout de même notre fils! hasardait la mère, qui hochait la tête
tristement.
--Notre fils!... Notre fils!... criait le père... Hé ben, après?... Il
n’y a pas de fils qui tienne!... D’abord, un fils, c’est un qui
travaille et qui gagne sa vie! Voilà!
Il fallait, pourtant, se préoccuper de la disparition de Clément. On
s’informa auprès des uns, auprès des autres. Personne ne l’avait vu
nulle part. Nulle part, aucun, ni dans les bois, ni sur les routes, ni
dans les auberges, ne l’avait rencontré.
La mère, un peu pâle, maintenant, disait, avec des pleurs dans ses yeux:
--Il se sera peut-être pendu dans quelque coin du bois.
A quoi le père répondait sans une émotion, en faisant le geste de
quelqu’un qui perd pied dans les eaux profondes:
--A moins qu’il se soit, peut-être, _néyé_, dans quelque trou de la
rivière.
Et il concluait:
--Ah! ben! qu’il se nèye!... C’est son affaire... ça n’est pas la nôtre.
On fouilla la campagne, le bois, les carrières de Marteuil dont les
galeries s’enfoncent très loin, sous la terre; on sonda la rivière. Les
gendarmes commencèrent d’inextricables enquêtes qui n’aboutirent qu’à de
crapuleuses ribotes dans les bouchons; le parquet poursuivit une molle
instruction qui n’aboutit à rien. Nulle part, nulle trace de Clément.
Clément avait disparu du pays, comme s’évanouit, dans l’air, une fumée.
* * * * *
Deux mois, trois mois, six mois s’écoulèrent. Depuis longtemps, il
n’était plus question de Clément. La curiosité des premiers jours avait
été vite épuisée. D’autres événements, bien plus importants, bien plus
extraordinaires, bien plus incompréhensibles, remplaçaient,
renouvelaient, décuplaient l’agitation, un instant produite dans les
villages et les bordes d’alentour par la fuite de Clément. Quelque chose
d’inouï, de mystérieux, de diabolique planait sur la contrée. Une
fatalité terrible semblait peser sur chaque maison, une malédiction
entrait par chaque porte. Depuis le jour où Clément avait disparu--mais
il n’était venu à l’esprit de personne d’établir une corrélation entre
ces deux faits,--toutes les nuits, des vols étaient commis. D’abord
discrets, puis audacieux, ils tournaient maintenant à la dévastation
générale. On volait les volailles; on dévalisait les clapiers. Des
chiens, des moutons furent dérobés. Des porcs disparurent. Le père Sourd
qui, chaque année, élevait une douzaine d’oies pour les vendre, grasses,
à la Noël, les vit s’en aller, une à une, et des six poules pondeuses de
la mère Sourd, il ne resta, un matin, que trois plumes dans le
poulailler vide. Les débitants de boisson constataient aussi qu’il leur
manquait des litres de vin et des cruchons d’eau-de-vie. Riche comme
pauvre, personne n’était épargné. On n’en citait aucun qui n’eût à se
plaindre d’un vol. Mais c’était surtout à la ferme des Hourdes que les
ravages étaient grands. Poulets, dindes, pintades, canards, fondaient
littéralement. La basse-cour se dépeuplait de ses hôtes. Chose
inexplicable et qu’on n’avait jamais vue, les vaches avaient leurs
mamelles taries quand, dès l’aube, les filles d’étable allaient les
traire. Chose plus stupéfiante encore, on trouva, dans les herbages, des
bœufs abattus dont il ne restait que la carcasse.
Qui donc volait et tuait ainsi? On avait d’abord accusé de ces crimes
les rôdeurs, les vagabonds, les Bohémiens, qui, tout le jour et toute la
nuit, se succèdent en effrayantes files, sur la grand’route de Paris,
séparée du village par quelques centimètres de prairies, à peine. Chacun
faisait bonne garde. Étaient-ce des loups, des fauves échappés d’une
ménagerie foraine? Les braves se cachaient armés d’antiques flingots,
autour des demeures, dans les fourrés: mais on n’avait pris personne;
rien d’insolite ne troublait le silence coutumier des vergers et des
champs. Et les vols et les massacres augmentaient en audace et en
nombre. Alors, devant cette énigme, les imaginations s’étaient affolées.
Un miracle seul pouvait détourner, du pays hanté et maudit, cet
invincible, ce surnaturel ennemi. Il n’y avait plus que Dieu qui fût
capable de vaincre cet insaisissable démon. On fit des neuvaines, on
organisa des processions; et le soir, de même que pendant les épidémies
de choléra, on alluma de grands feux pour brûler les esprits
malfaisants, qui rôdaient sûrement dans l’air.
Pendant ce temps, la mère Sourd, très triste, se disait, en joignant les
mains;
--Et si c’était Clément?... ou bien son âme?
* * * * *
Une après-midi, la fille Sourd, servante à la ferme des Hourdes, monta
dans un grenier qui servait de réserve pour la paille. Elle n’avait pas
fait deux pas sur le plancher mou que, soudain, devant elle, elle vit
une botte de paille remuer, se détacher du tas, tourner comme une
personne, s’abattre à ses pieds, et dans ce trou d’ombre noire que la
botte avait ouvert en tombant, apparaître une horrible figure, un
surhumain, terrifiant paquet de cheveux et de barbe poissés, au milieu
duquel luisaient deux yeux de bête féroce, et saignait une bouche
hideuse de cauchemar. Elle voulut fuir, elle voulut appeler. Mais
l’effroi de cette apparition fut tel, qu’elle resta clouée sur le
plancher, sans mouvement et sans voix. En même temps, dans un bond, dans
un grognement rauque, elle se sentit empoignée, soulevée, entraînée dans
quelque chose de très sombre, puis renversée sous un corps diable qui
l’étreignit à l’étouffer, à lui écraser la chair, à lui rompre les os.
Et elle s’évanouit.
L’endroit de cette scène était une sorte de caverne ronde, dont les murs
étaient formés par des bottes de paille tassées l’une sur l’autre. Un
jour terne tombait du toit par une lucarne carrée, éclairait des choses
sinistres, dont il est malaisé de décrire l’horreur. C’était sur le
plancher, autour du monstre en rut et de la fille évanouie, comme un
ossuaire et comme un charnier. Des quartiers de viande encore saignante,
des carcasses de bêtes rongées, des peaux récemment écorchées et,
pêle-mêle avec des ossements, des bouteilles cassées, des lambeaux de
chair noire, des flaques de sang séché, un prodigieux amas de choses
gluantes et d’ordures. Une intolérable et suffocante odeur de
pourriture, de breuvages corrompus, se levait de cet épouvantable chaos,
de ce résidu des vols et des meurtres nocturnes qui avaient désolé le
pays, durant plus de six mois.
Quand la fille Sourd eut repris connaissance, meurtrie, brisée, presque
morte, elle eut peine à se rendre compte de la réalité de son aventure,
ainsi que du lieu d’épouvante où elle gisait. Que s’était-il passé? Elle
ne le savait pas bien. Non loin d’elle, accroupi sur un lit d’innomables
fanges et d’os putréfiés, le monstre déchiquetait de ses crocs aigus un
lapin qu’il venait d’éventrer. Elle le considéra, horrifiée. Des traits,
jadis connus, se dessinèrent, plus précis sur cette face sauvage. Et,
tout à coup, elle poussa un cri:
--Clément!... Clément!... C’est Clément!
Clément tourna la tête:
--Hé! hé! hé! grogna-t-il.
Puis un sourire grimaça dans l’emmêlement de sa barbe sanglante, tandis
que de sa bouche encore immobile, un lambeau de chair filamenteux,
pendait, comme à la gueule d’un fauve...
HISTOIRE DE MA LAMPE
Comme les jours raccourcissent beaucoup et que les soirées se font plus
longues, la Renaude voulut bien m’expliquer que j’avais besoin d’une
lampe, ne possédant que des chandeliers de cuivre. Je courus au bourg
voisin pour en acheter une, et j’entrai chez Albaret, qui tient boutique
de toutes sortes de marchandises, une belle boutique, peinte en bleu par
lui-même, et par lui-même ornée, au fronton, d’une Renommée décorative
et vert pomme, laquelle laisse tomber de sa trompette, poétiquement
transformée en corne d’abondance, mille choses plus bizarres les unes
que les autres. D’ailleurs, il n’y a pas à s’y tromper, quelque objet
qu’on désire se procurer, c’est chez Albaret qu’il faut le demander.
Albaret est boulanger, bourrelier, charpentier, épicier, quincaillier,
peintre, mercier, libraire, menuisier; il rempaille les chaises et
raccommode les serrures, achète les vieux os, les verres cassés et les
peaux de lapin, tient débit de boissons et de tabac. Il n’est pas un
métier dans le monde qu’Albaret ne soit capable de remplir à la
satisfaction générale, même celui de «rebouteux», et l’on rencontre dans
le pays nombre de pauvres gens à qui cet homme unique, autant
qu’universel, a, moyennant vingt sous, cassé bras et jambes. Aussi
Albaret a-t-il grande réputation d’esprit. En revanche, il n’avait pas
de lampes; je crois même qu’il n’en avait jamais eu.
--Vous n’avez point de chance, me dit-il. Justement, j’ai vendu la
dernière avant-z-hier... Mais ça ne fait rien... Je vas à la ville sur
le tantôt, et j’vas vous en rapporter une bié belle, bié belle, en
machine blanche, avec des choses bleues dessus... C’est-y ça? Ah! les
lampes! c’est pas qu’on en vende des mille et des cents, mais pourtant
la mode en vient.
Et, ce disant, il m’invita, sans façon, à prendre la goutte. Je le
remerciai, et il me sembla qu’il était fâché de mon refus. Cependant, il
voulut bien m’accompagner jusque dans la rue, en m’accablant de
politesses. J’avais fait déjà quelques pas, que je l’entendis crier:
--Hé! monsieur, monsieur, c’est-y au pétrole?
--Non, à huile.
--Faite excuses, c’est bié. J’vous la porterai demain à l’huile.
* * * * *
Albaret était un gros homme, qui soufflait très fort et qui souriait
toujours. Il avait un visage rose, boursouflé, un triple menton, les
épaules étroites, un ventre énorme et des cheveux verts qui tombaient,
en mèches plates, sur son front. Été comme hiver, on le voyait revêtu
d’une sorte de veston en velours à côtes, déchiré et graisseux, d’un
pantalon de toile bleue déteinte et d’une casquette de soie--du genre de
celles appelées casquettes à trois ponts--qui est la coiffure adoptée
par les paysans normands; seulement Albaret, en sa qualité d’homme
d’esprit et d’homme d’importance, exagérait à plaisir le nombre et la
hauteur des ponts, en tout bien tout honneur. Il était marié et sa
femme, qu’on nommait l’_Arbalète_, lui donnait tous les ans un enfant,
quelquefois deux. En ces occasions, on le plaisantait un peu au village,
à cause de l’énormité de son ventre, mais il ne se fâchait pas et,
tapant sur son ventre, il répondait gaiement:
--Eh ben, oui, si vous v’lez le savoir c’est moi qu’accouche. Et y en a
encore pu d’un là-dedans, allez.
Émerveillés de cet à-propos, les farceurs bourraient Albaret de claques
et de coups de poing, ce qui est, comme on sait, dans les campagnes, le
geste de l’enthousiasme, et disaient en se regardant finement:
--Ce sacré Albaret! ce sacré Albaret!
Ce sacré Albaret était une vieille connaissance pour moi. Un jour, il
avait fallu remettre un carreau à l’une des fenêtres de ma maison, et,
tout naturellement, ce fut Albaret à qui je m’adressai pour cette
opération. Il vint seul, d’abord. A peine entré, il s’assit, souffla,
s’épongea et demanda à boire. Il but coup sur coup deux pintes de cidre,
après quoi il examina la vitre brisée, fit de nombreuses suppositions
sur la façon dont elle avait dû être brisée, prit des mesures en hauteur
et en largeur, plaisanta la Renaude, puis, ayant bu une nouvelle pinte
de cidre, il partit en promettant de revenir le lendemain. En effet, le
lendemain, Albaret apparaissait flanqué de deux aides. L’un portait le
carreau et la règle, l’autre le marteau, le diamant, le mastic et les
pointes. Albaret ne portait rien que sa casquette, qui me parut encore
plus haute ce jour-là que les autres jours. Il déposa les outils sur un
meuble, le mastic sur une chaise, les pointes sur la cheminée et coucha
le carreau sur la table avec des précautions infinies.
--C’est ça, dit-il, nous allons poser le carreau. A dix lieues à la
ronde, il n’y a pas un feignant qui pose un carreau comme moi.
Il sortit, interrogea le temps, rentra, demanda du cidre, s’attabla avec
ses deux aides, puis commença avec la Renaude une conversation mêlée de
bourrades joyeuses qui menaçait de n’en plus finir. Tout à coup Albaret
sembla inquiet, il se leva, regarda la croisée, puis le carreau et se
grattant la tête:
--Bon sens de bon sens! s’écria-t-il, je parie que le carreau n’est pas
de mesure; il est trop petit, je parie qu’il est trop petit.
Les deux aides approuvèrent et dirent:
--Ça se pourrait ben qu’y serait trop petit.
Albaret cligna de l’œil, s’avança, se recula, faisant avec la main le
geste de prendre des mesures:
--Pargué, s’il est trop petit!... c’est facile à voir... Il s’en faut...
mon Dieu!... il s’en faut... de l’épaisseur d’une demi lame de
couteau... comme qui dirait de cinq millimètres... c’est-y pas vrai, les
gars?
Les aides, hochant la tête, murmurèrent:
--Ça se pourrait ben qu’y s’en faut de cinq millimètres!...
Et Albaret, se tournant vers moi:
--Je parie pour cinq millimètres!...
--Il est facile de vous en assurer, lui dis-je. Posez d’abord le
carreau.
Mais Albaret ne l’entendait pas ainsi. Il se grattait la tête, allait de
la croisée à la table, de la table à la croisée en répétant:
--Je parie pour cinq millimètres.
Impatienté, je me saisis du carreau et l’appliquai contre la croisée. Il
s’adaptait très bien.
--C’est tout de même curieux, disait Albaret. J’aurais parié ma tête!...
Ah! il va, il va, ce sacré carreau! Non! mais c’est tout de même ben
curieux... je reviendrons le poser demain.
Je fus obligé de le poser moi-même.
* * * * *
Donc Albaret m’avait promis une lampe, et, après l’histoire du carreau,
je n’étais pas sans inquiétude au sujet de cette importante affaire.
Deux jours se passèrent, sans nouvelles d’Albaret; le troisième jour,
enfin, Albaret entra chez moi, triomphant.
--V’là la lampe, et l’huile, et tout! cria-t-il en m’apercevant. Ah!
mais c’est une belle lampe! c’est tout ce qui se fait de mieux! Et il
paraît que ça éclaire autant que le soleil... Attendez, j’vas vous
montrer ça. Une rude acquisition, allez!
Et il déballa la lampe, le bidon d’huile, les verres, les mèches, en
faisant sur chaque objet une observation technique telle que: «Ça, c’est
les mèches, on coupe le bout.» Après avoir tourné, retourné la lampe
dans tous les sens:
--Attention, dit-il, nous allons manœuvrer l’instrument.
Sa grosse face rose souriait de satisfaction. Il versa l’huile, appuya
la main sur le bec et remonta la lampe.
--Regardez voir, répétait-il, c’est gentil, c’est doux, c’est comme une
montre.
Mais à peine eut-il lâché la clef que celle-ci se mit à tourner avec la
vitesse d’une roue de transmission, pendant que l’huile, sortant de
l’orifice et faisant un bruit de glou-glou gras, se répandait et coulait
en larges filets jaunes sur la panse fleurie de la lampe.
--Elle est détraquée, votre lampe, dis-je à Albaret dont la physionomie
exprimait le plus complet ahurissement.
Il se remit bien vite, haussa les épaules.
--Détraquée! cette lampe, répondit-il. Vous allez voir ça. Il faut
qu’elle prenne l’huile, ça se comprend; mais quand elle aura pris
l’huile, dans cinq minutes, vous serez étonné vous-même comment elle va.
C’est une rude lampe, au contraire, et je m’y connais... une bien rude
lampe!
On attendit cinq minutes. Et l’opération recommença, suivie du même
phénomène.
--Vous voyez bien qu’elle n’a pas de piston.
Albaret me regarda d’un air de pitié.
--Mais si elle n’avait pas de piston, Monsieur, ça ne serait pas une
lampe, et c’est une rude lampe... Seulement, il faut qu’elle prenne
l’huile, et quand elle aura pris l’huile... dans dix minutes... vous
verrez qu’il n’y a nulle part une lampe comme ça... Pas de piston?...
Vous voulez vous amuser... Pas de piston? Ça ne serait pas à faire!...
Attendez voir un quart d’heure... C’est moi, Albaret, le premier
lampiste du pays, qui vous le dis... Oui, dans une petite demi-heure,
seulement.
L’expérience se renouvela plusieurs fois, toujours avec le même succès.
La Renaude riait aux éclats, et n’était pas fâchée de se venger un peu
des plaisanteries d’Albaret.
--Ah! c’est une bien rude lampe! répétait-elle, en imitant la voix de
l’infortuné lampiste... Eh bien, remporte-la! ta rude lampe!... et
remets un piston, si tu peux... Tu ne feras pas mal aussi d’en mettre un
à ta langue.
Il ne voulait pas se rendre, et criait:
--Il n’y a pas de piston qui tienne?... Je te dis, moi, que c’est
l’huile... Ça se comprend, elle n’a jamais vu l’huile c’te lampe-là...
Dans une petite heure seulement...
* * * * *
Albaret resta huit jours sans revenir. J’appris qu’on ne le voyait plus
au bourg. Il s’était enfermé dans une petite pièce, près du grenier, et
travaillait, matin et soir, au raccommodage de la lampe, qu’il avait
démontée, pièce par pièce, et qu’il se trouvait très embarrassé de
reconstituer.
Enfin, il rapporta la lampe.
--J’aurais parié ma tête, oui, bien sûr, ma tête, que c’était l’huile.
Cette fois-ci, par exemple, ça va comme sur des roulettes. Vous allez
voir comment je sais remettre des pistons aux lampes. Tenez, vous pouvez
la remonter vous-même... Prenez garde... plus doucement... Na... Ça
marche, hein?
Maintenant la lampe semblait «marcher». On l’alluma solennellement.
Albaret triomphait.
--Jamais vous n’en aurez une meilleure, me dit-il, le visage tout
épanoui de satisfaction. C’est une bien rude lampe!
Depuis ce jour, tous les matins, à dix heures, Albaret vient demander
des nouvelles de la lampe. Il s’informe des mèches, du verre, de
l’abat-jour, et à chaque réponse, il se tape la cuisse, rit, et dit:
«Quelle lampe! quelle rude lampe!» Puis il vide une pinte de cidre, et
s’en retourne.
Aujourd’hui, une femme pâle suivie de quatre enfants scrofuleux a
pénétré dans le clos.
--Albaret est malade, m’a-t-elle dit, il est au lit avec la fièvre...
Alors, il s’excuse bien auprès de monsieur, et c’est moi, l’Arbalète,
qui viens pour savoir comment qu’elle va, la lampe.
PAYSAGES D’AUTOMNE
Les chaumes s’attristent, les labourés sont tout roses, sous le soleil.
De place en place, s’étendent les regains des luzernes au vert dur, et
les carrés de betteraves, dont les fanes ont pris des tons bleus plus
sombres. Sous les pommiers, des femmes courbées ramassent les pommes et
en remplissent les paniers d’osier et les sacs de toile bise. Deux
chevaux blancs, énormes dans l’air, traînent lentement la charrue dont
le soc chante comme les perdrix dispersées qui rappellent, et là-bas, un
chasseur s’éloigne, grise silhouette. Dans les brumes délicates, les
horizons ont des fuites plus douces, plus lointaines; et du ciel,
au-dessus, qui se colore comme les joues d’un fiévreux, tombent on ne
sait quelle mélancolie magnifique, quel austère enivrement. Un épervier
y plane, immobile, et des vols de corbeaux s’y succèdent, se hâtant vers
les grands bois rouges.
Les haies s’éclaircissent et sont redevenues muettes; le jour troue de
mille mailles leur épais manteau de feuillage roussi. Des bandes de
passes et de verdiers, abattus sur les fruits de l’épine et de
l’églantier, s’envolent silencieux, au moindre bruit, pareils dans
l’espace, à des poignées de graines lancées par la main d’un invisible
semeur... Les merles se taisent, morne est la fauvette; seul le
rouge-gorge maudit, à petits cris, le froid qui commence.
* * * * *
Dans un chemin.
LE PASSANT.--Pourquoi es-tu affaissé dans la boue, et pourquoi
pleures-tu?
L’OUVRIER.--Hélas, voilà trois jours que je marche, et je n’ai rien
mangé. Je suis brisé.
LE PASSANT.--Où donc vas-tu?
L’OUVRIER.--Devant moi, toujours devant moi. Pendant la moisson, j’ai
travaillé et j’ai chanté... Il était si bon, le bon pain bis!
Maintenant, les gerbes sont rentrées, les labours sont finis, les
grandes machines battent le blé, vannent l’orge, dans les granges qui ne
veulent plus du travail de l’homme, et mon maître m’a dit: «Va-t’en!»
Alors, je suis parti... J’ai frappé à toutes les portes, aucune ne s’est
ouverte... Il n’y avait pas d’ouvrage pour moi... Hélas! tu le vois, la
terre est vide... Bientôt, les dernières feuilles vont être emportées,
la neige blanchira le sol, la neige belle et cruelle comme la femme, la
neige qui tue les oiseaux et les vagabonds... Et je n’ai pas un manteau
pour me couvrir, pas un foyer où me réchauffer, pas un morceau de pain
dur pour apaiser mon ventre... Que veux-tu que je devienne? Il faut donc
que je meure?... Tiens, ce matin, j’ai fait route avec un jeune
seigneur... Il portait sur son dos un gros sac, et ce sac était plein
d’or. Trouvant son fardeau trop lourd, il m’a dit: «Tu as les reins
solides et ton épaule est habituée à ployer sous les faix écrasants,
porte cet or.» Je butais contre les pierres; trois fois, je suis
tombé... Et le jeune seigneur me donnait des coups: «Marche donc,
imbécile!» Il s’arrêta au bord de la rivière, à cet endroit où l’eau est
noire et sans fond: «Il faut que je m’amuse, fit-il. Regarde, je vais
jeter cet or dans la rivière.»--«Hélas, lui dis-je, puisque vous voulez
jeter cet or dans la rivière, vous m’en donnerez un peu. Oh! bien peu,
de quoi n’avoir pas trop faim.» Il m’a craché à la figure, m’a chassé à
coups de pierres et ensuite, prenant l’or à poignées, il l’a lancé dans
la rivière, à cet endroit où l’eau est noire et sans fond. Puis il est
reparti en riant... Sur son passage, tous les gens, riches et pauvres,
s’inclinaient très bas, tandis que moi, ils me battaient et me
poursuivaient de leurs bâtons et de leurs fourches... Voyez, tout mon
corps saigne...
LE PASSANT.--Que vas-tu faire?
L’OUVRIER.--Je marcherai encore; encore je frapperai aux portes des
riches.
LE PASSANT.--Si les portes des riches se ferment à ton approche?
L’OUVRIER.--Je demanderai l’aumône aux pauvres gens, sur les
grand’routes.
LE PASSANT.--Si l’on ne te donne rien?
L’OUVRIER.--Je m’embusquerai au détour des chemins nocturnes, et je
tuerai.
LE PASSANT.--Dieu te défend de tuer.
L’OUVRIER.--Dieu m’ordonne de vivre.
LE PASSANT.--Dieu te garde!
* * * * *
La forêt flamboie. Sur leur rose tapis de feuilles tombées, les allées
étouffent le bruit des pas, et les clairières, dans les taillis qui se
dépouillent, s’élargissent, éclaboussées de lumières jaunes comme l’or,
rouges comme le sang. Les rôdeuses de la forêt, aux yeux de hibou, aux
doigts de harpie, les vieilles bûcheronnes de bois mort passent,
disparaissant sous l’énorme bourrée qui semble marcher toute seule.
Malgré les splendeurs éclatantes de sa parure automnale, le bois darde
sur vous un regard de meurtrier qui fait frissonner. Les cépées que la
serpe entaille ont des plaintes humaines, la chair, la hache arrache des
sanglots d’enfant aux jeunes baliveaux des châtaigniers, et l’on entend,
dans les sapaies, le vent enfler leurs orgues funèbres qui chantent le
_Miserere_. Accroupis autour des brasiers qui fument, on dirait que les
charbonniers président à quelque œuvre épouvantable et mystérieuse; on
se détourne, en se signant, du sabotier qui, farouche, sous son abri de
branchages et d’écorces, évoque les terreurs des anciens bandits.
Où donc va-t-il, ce braconnier qui se glisse comme un fauve dans les
broussailles à travers lesquelles reluit le canon d’un fusil? Quand la
nuit sera venue, quand la lune balaiera de ses rayons le tronc des
grands chênes que le soleil empourpre maintenant, deux coups de feu
retentiront dans le silence, le silence plein de carnages et d’agonies
de la forêt. Est-ce un chevreuil qui sera tué, ou bien est-ce un garde
qui se tordra sur la bruyère pourprée, des chevrotines au flanc?
* * * * *
Sur une place de village.
--Bonnes gens qui m’entendez, riches et pauvres, honnêtes et voleurs, et
vous aussi, sourds, bancroches, paralytiques, adultères et cocus,
regardez-moi, écoutez-moi. Je suis le candidat, le bon candidat. C’est
moi qui fais les récoltes grasses, qui transforme en palais les
misérables chaumines, qui remplis d’or les vieux coffres vides, qui
bourre de bonheur les cœurs ulcérés. Venez, bonnes gens, accourez, je
suis la providence des femmes stériles, des fiévreux et des petits
soldats. Je dis à la grêle: Ne tombe pas; à la guerre: Ne tue pas; à la
mort: Ne viens pas. Je change en vin pur l’eau puante des mares, et des
chardons que je touche coule un miel délicieux.
Tandis que le candidat parlait, une grande foule arriva, se forma autour
de lui.
--Mon bon monsieur, dit une vieille femme, qui pleurait, j’avais un fils
à la guerre, loin, bien loin, et il est mort.
--Je te le rendrai vivant.
--Moi, dit un estropié, vous voyez, je n’ai qu’une jambe.
--Je t’en donnerai deux.
--Regardez l’horrible plaie qui me ronge le flanc, dit, en poussant des
cris de douleur, un misérable.
--J’imposerai sur ta plaie la médaille parlementaire, et tu seras guéri.
--J’ai quatre-vingt-dix ans, chevrota un vieillard.
--Je t’en reprendrai cinquante.
--Voilà trois jours que je n’ai mangé de pain, supplia un gueux.
--Je te gaverai de brioches.
Alors un assassin parut.
--J’ai tué mon frère, et je pars pour le bagne, hurla-t-il.
--Je raserai les bagnes, je tuerai la justice avec la guillotine, et je
te ferai gendarme.
--Le seigneur est trop riche, dit un paysan, et ses lapins dévorent mon
blé, et ses renards emportent mes poules.
--Je t’installerai dans ses terres; et tu cloueras, comme des chouettes,
ses enfants aux portes de la grange.
--Le manant ne veut plus battre mes étangs, s’écria un seigneur.
--Je le brancherai aux ormes de ton avenue.
--Ah! Monsieur, soupira une jeune fille, ces maudites colonies nous
prennent tous nos galants!
--Je supprimerai les colonies.
--Je n’ai pas assez de débouchés pour mes produits! clama un industriel.
--Je reculerai jusqu’au bout du monde le champ de nos conquêtes.
--Vive la République! dit une voix.
Le candidat répondit: Vive la République!
--Vive le Roi! dit une autre voix.
Le candidat répondit: Vive le Roi!
--Vive l’Empereur! dit une troisième voix.
Et le candidat répondit: Vive l’Empereur!
En ce moment, une femme, qui était belle et triste, sortit des rangs de
la foule, s’avança vers le candidat.
--Tu ne me connais pas? demanda-t-elle.
--Non, répondit le candidat. Où t’aurai-je vue, maudite étrangère?
--Je suis la Vie! Et que feras-tu pour moi?
--Je ferai ce que font les autres, ma mie, je mangerai, je dormirai; mon
ventre, mon bon ventre, se réjouira dans sa graisse. Avec l’argent que
je prendrai dans ta poche, ton inépuisable poche, j’aurai de belles
femmes, de belles terres, et de la considération, s’il te plaît,
par-dessus le marché. Et si tu n’es pas contente, eh bien! je te
rosserai, ma mie, avec le bâton que voilà.
* * * * *
Au bord de la rivière.
Elle coule, lente, si lente, que les peupliers de la rive se mirent,
immobiles et tout jaunes, dans son calme miroir. Pas un frisson, aucun
roseau ne chante, aucun ne balance sa hampe flexible. A l’endroit où je
me suis arrêté, sous des aulnes, l’eau est noire et sinistre, coupée
brusquement par le reflet d’un ciel gris et fin comme une perle. Et
j’entends une voix qui semble monter du fond de l’eau, une voix de mort,
une voix qui pleure. Et la voix dit:
«Je t’ai vue cette nuit. C’était dans ta chambre, toute close et toute
tiède. Les stores aux fenêtres étaient baissés. Des lueurs pâles--les
lueurs de la veilleuse--dormaient sur les rideaux et sur les meubles. Et
ton si joli et si triste visage apparaissait hors des draps, calmement
effleuré par la clarté discrète. Un de tes bras pendait, nu, cerclé au
poignet d’un bracelet d’or brun. L’autre, nu aussi, était mollement
replié sous ta nuque, ta noire et odorante nuque. Tu souriais d’un bon
sourire. Tes lèvres m’aimaient; et, en me regardant, tes deux yeux
brillaient, humides, comme deux lacs hantés de la lune. Je t’ai crié:
«Jeanne! ma petite Jeanne!» Et toi, si amoureusement, tu m’as répondu:
«Jean! mon petit Jean!»
«Je t’ai vue cette nuit. Un homme est entré--un homme petit, riche et
laid--est entré dans ta chambre toute tiède et toute close. Il s’est
déshabillé lentement, et, lentement, près de toi, dans le lit, s’est
couché, près de toi! Et alors j’ai entendu des rires, des petits rires
étouffés dans l’oreiller, des rires de lui, des rires de toi; et alors
j’ai entendu des baisers, des baisers étouffés dans l’oreiller, des
baisers de lui, des baisers de toi. Je t’ai crié, suppliant: «Jeanne! ma
petite Jeanne!» Mais tu n’as pas répondu: «Jean! mon petit Jean!»
«Je t’ai vue cette nuit. Les deux têtes n’ont plus fait qu’une seule
tête; les deux corps n’ont plus fait qu’un seul corps. Une forme unique,
douloureuse et démoniaque s’est agitée sous les dentelles. Et les
baisers claquaient, et les lèvres mordaient, et le lit, soulevé en houle
blanche, gémissait. Alors j’ai pleuré, pleuré, pleuré! Et, à genoux, les
mains jointes, je t’ai crié: «Jeanne! ma petite Jeanne!» Mais tu n’as
pas répondu: «Jean! mon petit Jean!»
«Je t’ai vue cette nuit. L’homme est parti--l’homme petit, riche et
laid--est parti en chantant. Et tu es restée seule, toute seule, le
ventre sali, épuisée et hideuse, nue sur le lit dévasté. Auprès de toi,
l’homme petit, riche et laid, avait laissé une cassette, une grande
cassette, d’où l’or coulait comme d’une fontaine, d’où l’or coulait, et
se répandait sur le lit autour de toi, tout autour de toi. Et l’or
montait. Et tu montais avec l’or. Tu plongeais tes mains dans l’or, tes
mains avides. Tu prenais l’or à poignées, à poignées furieuses. Tu
faisais ruisseler l’or sur toi, en cascades fauves! De l’or! oui, c’est
de l’or! Ah! le bain délicieux. C’est l’or lustral qui lave toutes les
souillures. Encore, encore! Et tu riais, tu riais, tu riais toujours! Et
l’or ruisselait, ruisselait, ruisselait toujours! Et de même que tu
n’avais pas vu mes larmes, tu n’as pas vu mon sang qui coulait tout
rouge et tout fumant de ma poitrine, comme l’or coulait de la cassette.
Et, mourant et tout pâle, je suis parti aussi, moi, je suis parti vers
la grande rivière... Adieu, petite Jeanne; il n’y a plus de petit Jean!»
TABLE DES MATIÈRES
Ma Chaumière 5
La Mort du père Dugué 19
La Justice de Paix 67
La Confession de Gibory 79
La Tristesse de maît’Pitaut 97
Hé! père Nicolas! 115
La Mort du Chien 125
Agronomie 143
Avant l’Enterrement 177
L’Oiseau sacré 189
L’Enfant 203
L’Homme au grenier 215
Histoire de ma lampe 229
Paysages d’automne 243
Paris.--L. MARETHEUX, imp., 1, rue Cassette.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA CHAUMIÈRE ***
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