Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel)

By Octave Feuillet

The Project Gutenberg EBook of Le Roman d'un jeune homme pauvre (Novel), by 
Octave Feuillet

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le Roman d'un jeune homme pauvre (Novel)

Author: Octave Feuillet

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26815]

Language: French


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE ***




Produced by Daniel Fromont









[Transcriber's note: Octave Feuillet, _Le Roman d'un jeune homme
pauvre_ (1858) édition de 1891]





LE ROMAN

D'UN

JEUNE HOMME PAUVRE





CALMANN LEVY, EDITEUR



OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE



Grand format in-18



LES AMOURS DE PHILIPPE  1 vol.

BELLAH  1 vol.

LE DIVORCE DE JULIETTE  1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE  1 vol.

HISTOIRE D'UNE PARISIENNE  1 vol.

HONNEUR D'ARTISTE  1 vol.

LE JOURNAL D'UNE FEMME  1 vol.

JULIA DE TRECOEUR  1 vol.

UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.

MONSIEUR DE CAMORS  1 vol.

LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA  1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE  1 vol.

SCENES ET COMEDIES  1 vol.

SCENES ET PROVERBES  1 vol.

LA VEUVE 1 vol.

LA MORTE  1 vol.





LE ROMAN

D'UN JEUNE HOMME PAUVRE



PAR



OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE



CENT TRENTE-CINQUIEME EDITION



PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

3, RUE AUBER, 3



1891

Droits de reproduction et de traduction réservés.





LE ROMAN

D'UN

JEUNE HOMME PAUVRE





_Sursum corda!_



Paris, 20 avril 185..



Voici la seconde soirée que je passe dans cette misérable
chambre à regarder d'un oeil morne mon foyer vide, écoutant
stupidement les murmures et les roulements monotones de la
rue, et me sentant, au milieu de cette grande ville, plus
seul, plus abandonné et plus voisin du désespoir que le
naufragé qui grelotte en plein Océan sur sa planche brisée. --
C'est assez de lâcheté! Je veux regarder mon destin en face
pour lui ôter son air de spectre: je veux aussi ouvrir mon
coeur, où le chagrin déborde, au seul confident dont la pitié
ne puisse m'offenser, à ce pâle et dernier ami qui me regarde
dans ma glace. -- Je veux donc écrire mes pensées et ma vie,
non pas avec une exactitude quotidienne et puérile, mais sans
omission sérieuse, et surtout sans mensonge. J'aimerai ce
journal: il sera comme un écho fraternel qui trompera ma
solitude, il me sera en même temps comme une seconde
conscience, m'avertissant de ne laisser passer dans ma vie
aucun trait que ma propre main ne puisse écrire avec fermeté.

Je cherche maintenant dans le passé avec une triste avidité
tous les faits, tous les incidents qui dès longtemps auraient
dû m'éclairer, si le respect filial, l'habitude et
l'indifférence d'un oisif heureux n'avaient fermé mes yeux à
toute lumière. Cette mélancolie constante et profonde de ma
mère m'est expliquée; je m'explique encore son dégoût du
monde, et ce costume simple et uniforme, objet tantôt de
railleries, tantôt du courroux de mon père: "Vous avez l'air
d'une servante," lui disait-il.

Je ne pouvais me dissimuler que notre vie de famille ne fût
quelquefois troublée par des querelles d'un caractère plus
sérieux: mais je n'en étais jamais directement témoin. Les
accents irrités et impérieux de mon père, les murmures d'une
voix qui paraissait supplier, des sanglots étouffés, c'était
tout ce que j'en pouvais entendre. J'attribuais ces orages à
des tentatives violentes et infructueuses pour ramener ma mère
au goût de la vie élégante et bruyante qu'elle avait aimée
autant qu'une honnête femme peut l'aimer, mais au milieu de
laquelle elle ne suivait plus mon père qu'avec une répugnance
chaque jour plus obstinée. A la suite de ces crises, il était
rare que mon père ne courût pas acheter quelques beau bijou
que ma mère trouvait sous sa serviette en se mettant à table,
et qu'elle ne portait jamais. Un jour, elle reçut de Paris, au
milieu de l'hiver, une grande caisse pleine de fleurs
précieuses: elle remercia mon père avec effusion; mais, dès
qu'il fut sorti de sa chambre, je la vis hausser légèrement
les épaules et lever vers le ciel un regard d'incurable
désespoir.

Pendant mon enfance et ma première jeunesse, j'avais eu pour
mon père beaucoup de respect, mais assez peu d'affection. Dans
le cours de cette période, en effet, je ne connaissais que le
côté sombre de son caractère, le seul qui se révélât dans la
vie intérieure, pour laquelle mon père n'était point fait.
Plus tard, quand mon âge me permit de l'accompagner dans le
monde, je fus surpris et ravi de découvrir en lui un homme que
je n'avais pas même soupçonné. Il semblait  qu'il se sentît,
dans l'enceinte de notre vieux château de famille, sous le
poids de quelque enchantement fatal: à peine hors des portes,
je voyais son front s'éclaircir, sa poitrine se dilater; il
rajeunissait. "Allons! Maxime, criait-il, un temps de galop!"
Et nous dévorions gaiement l'espace. Il avait alors des cris
de joie juvénile, des enthousiasmes, des fantaisies d'esprit,
des effusions de sentiment qui charmaient mon jeune coeur, et
dont j'aurais voulu seulement pouvoir rapporter quelque chose
à ma pauvre mère, oubliée dans son coin. Je commençai alors à
aimer mon père, et ma tendresse pour lui s'accrut même d'une
véritable admiration quand je pus le voir, dans toutes les
solennités de la vie mondaine, chasses, courses, bals, dîners,
développer les qualités sympathiques de sa brillante nature.
Ecuyer admirable, causeur éblouissant, beau joueur, coeur
intrépide, main ouverte, je le regardais comme un type achevé
de grâce virile et de noblesse chevaleresque. Il s'appelait
lui-même, en souriant avec une sorte d'amertume, le dernier
gentilhomme.

Tel était mon père dans le monde; mais, aussitôt rentré au
logis, nous n'avions plus sous les yeux, ma mère et moi, qu'un
vieillard inquiet, morose et violent.

Les emportements de mon père vis-à-vis d'une créature aussi
douce, aussi délicate que l'était ma mère, m'auraient
assurément révolté, s'ils n'avaient été suivis de ces vifs
retours de tendresse et de ces redoublements d'attentions dont
j'ai parlé. Justifié à mes yeux par ces témoignages de
repentir, mon père ne me paraissait plus qu'un homme
naturellement bon et sensible, mais jeté quelquefois hors de
lui-même par une résistance opiniâtre et systématique à tous
ses goûts et à toutes ses prédilections. Je croyais ma mère
atteinte d'une affection nerveuse, d'une sorte de maladie
noire. Mon père me le donnait à entendre, bien qu'observant
toujours sur ce sujet une réserve que je jugeais trop
légitime.

Les sentiments de ma mère à l'égard de mon père me semblaient
d'une nature indéfinissable. Les regards qu'elle attachait sur
lui paraissaient s'enflammer quelquefois d'une étrange
expression de sévérité; mais ce n'était qu'un éclair, et
l'instant d'après ses beaux yeux humides et son visage
inaltéré ne lui témoignaient plus qu'un dévouement attendri et
une soumission passionnée.

Ma mère avait été mariée à quinze ans, et je touchais ma
vingt-deuxième année, quand ma soeur, ma pauvre Hélène, vint
au monde. Peu de temps après sa naissance, mon père, sortant
un matin, le front soucieux, de la chambre où ma mère
languissait, me fit signe de le suivre dans le jardin. Après
deux ou trois tours faits en silence:

-- Votre mère, Maxime, me dit-il, devient de plus en plus
bizarre!

-- Elle est si souffrante, mon père!

-- Oui, sans doute; mais elle a une fantaisie bien singulière
: elle désire que vous fassiez votre droit.

-- Mon droit! Comment ma mère veut-elle qu'à mon âge, avec ma
naissance et dans ma situation, j'aille me traîner sur les
bancs d'une école? Ce serait ridicule!

-- C'est mon opinion, dit sèchement mon père; mais votre mère
est malade, et tout est dit.

J'étais alors un fat, très enflé de mon nom, de ma jeune
importance et de mes petits succès de salon; mais j'avais le
coeur sain, j'adorais ma mère, avec laquelle j'avais vécu
pendant vingt ans dans la plus étroite intimité qui puisse
unir deux âmes en ce monde: je courus l'assurer de mon
obéissance; elle me remercia en inclinant le tête avec un
triste sourire, et me fit embrasser ma soeur endormie sur ses
genoux.

Nous demeurions à une demi-lieue de Grenoble; je pus donc
suivre un cours de droit sans quitter le logis paternel. Ma
mère se faisait rendre compte jour par jour du progrès de mes
études avec un intérêt si persévérant, si passionné, que j'en
vins à me demander s'il n'y avait pas au fond de cette
préoccupation extraordinaire quelque chose de plus qu'une
fantaisie maladive: si, par hasard, la répugnance et le
dédain de mon père pour le côté positif et ennuyeux de la vie
n'avaient pas introduit dans notre fortune quelque secret
désordre que la connaissance du droit et l'habitude des
affaires devraient, suivant les espérances de ma mère,
permettre à son fils de réparer. Je ne pus cependant m'arrêter
à cette pensée: je me souvenais, à la vérité, d'avoir entendu
mon père se plaindre amèrement des désastres que notre fortune
avait subis à l'époque révolutionnaire, mais dès longtemps ces
plaintes avaient cessé, et en tout temps d'ailleurs je n'avais
pu m'empêcher de les trouver assez injustes, notre situation
de fortune me paraissant des plus satisfaisantes. Nous
habitions en effet auprès de Grenoble le château héréditaire
de notre famille, qui était cité dans le pays pour son grand
air seigneurial. Il nous arrivait souvent, à mon père et à
moi, de chasser tout un jour sans sortir de nos terres ou de
nos bois. Nos écuries étaient monumentales, et toujours
peuplées de chevaux de prix qui étaient la passion et
l'orgueil de mon père. Nous avions de plus à Paris, sur le
boulevard des Capucines, un bel hôtel où un pied-à-terre
confortable nous était réservé. Enfin, dans la tenue
habituelle de notre maison, rien ne pouvait trahir l'ombre de
la gêne ou de l'expédient. Notre table même était toujours
servie avec une délicatesse particulière et raffinée à
laquelle mon père attachait du prix.

La santé de ma mère cependant déclinait sur une pente à peine
sensible, mais continue. Il arriva un temps où ce caractère
angélique s'altéra. Cette bouche, qui n'avait jamais eu que de
douces paroles, en ma présence du moins, devint amère et
agressive; chacun de mes pas hors du château fut l'objet d'un
commentaire ironique. Mon père, qui n'était pas plus épargné
que moi, supportait ces attaques avec une patience qui de sa
part me paraissait méritoire; mais il prit l'habitude de vivre
plus que jamais hors de chez lui, éprouvant, me disait-il, le
besoin de se distraire, de s'étourdir sans cesse. Il
m'engageait toujours à l'accompagner; et trouvait dans mon
amour du plaisir, dans l'ardeur impatiente de mon âge, et,
pour dire tout, dans la lâcheté de mon coeur, une trop facile
obéissance.

Un jour du mois de septembre 185., des courses dans lesquelles
mon père avait engagé plusieurs chevaux devaient avoir lieu
sur un emplacement situé à quelque distance du château. Nous
étions partis de grand matin, mon père et moi, et nous avions
déjeuné sur le théâtre de la course. Vers le milieu de la
journée, comme je galopais sur la lisière de l'hippodrome pour
suivre de plus près les péripéties de la lutte, je fus rejoint
tout à coup par un de nos domestiques, qui me cherchait, me
dit-il, depuis plus d'une demi-heure: il ajouta que mon père
était déjà retourné au château, où ma mère l'avait fait
appeler, et où il me priait de le suivre sans retard.

-- Mais qu'y a-t-il, au nom du ciel?

-- Je crois que madame est plus mal, me répondit cet homme.

Et je partis comme un fou.

En arrivant, je vis ma soeur qui jouait sur la pelouse, au
milieu de la grande coeur silencieuse et déserte. Elle
accourut au-devant de moi, comme je descendais de cheval, et
me dit en m'embrassant, avec un air de mystère affairé et
presque joyeux:

-- Le curé est venu!

Je n'apercevais portant dans la maison aucune animation
extraordinaire, aucun signe de désordre ou d'alarme. Je gravis
l'escalier à la hâte, et je traversai le boudoir qui
communiquait à la chambre de ma mère, quand la porte s'ouvrit
doucement: mon père parut. Je m'arrêtai devant lui; il était
très pâle, et ses lèvres tremblaient.

-- Maxime, me dit-il dans me regarder, votre mère vous
demande.

Je voulais l'interroger, il me fit signe de la main et
s'approcha rapidement d'une fenêtre, comme pour regarder au
dehors. J'entrai. -- Ma mère était à demi couchée dans son
fauteuil, hors duquel un de ses bras pendait comme inerte. Sur
son visage, d'une blancheur de cire, je retrouvai soudain
l'exquise douceur et la grâce délicate que la souffrance en
avait naguère exilées: déjà l'ange de l'éternel repos
étendait visiblement son aile sur ce front apaisé. Je tombai à
genoux: elle entr'ouvrit les yeux, releva péniblement sa tête
fléchissante, et m'enveloppa d'un long regard. Puis, d'une
voix qui n'était plus qu'un souffle interrompu, elle me dit
lentement ces paroles:

-- Pauvre enfant!... Je suis usée, vois-tu... Ne pleure
pas!... Tu m'as un peu abandonnée tout ce temps-ci; mais
j'étais si maussade!... Nous nous reverrons, Maxime, nous nous
expliquerons, mon fils... Je n'en puis plus!... Rappelle à ton
père ce qu'il m'a promis. Toi, dans ce combat de la vie, sois
fort, et pardonne aux faibles!

Elle parut épuisée, s'interrompit un moment, puis, levant un
doigt avec effort et me regardant fixement:

-- Ta soeur! dit-elle.

Ses paupières bleuâtres se refermèrent, puis elle les rouvrit
tout à coup en étendant les bras d'un geste raide et sinistre.
Je poussai un cri, mon père accourut et pressa longtemps sur
sa poitrine, avec des sanglots déchirants, ce pauvre corps
d'une martyre.

Quelques semaines plus tard, sur le désir formel de mon père,
qui, me dit-il, ne faisait qu'obéir aux derniers voeux de
celle que nous pleurions, je quittais la France et je
commençais à travers le monde cette vie nomade que j'ai menée
presque jusqu'à ce jour. Durant une absence d'une année, mon
coeur, de plus en plus aimant, à mesure que la mauvaise fougue
de l'âge s'amortissait, mon coeur me pressa plus d'une fois de
venir me retremper à la source de ma vie, entre la tombe de ma
mère et le berceau de ma jeune soeur; mais mon père avait fixé
lui-même la durée précise de mon voyage, et il ne m'avait
point élevé à traiter légèrement ses volontés. Sa
correspondance, affectueuse, mais brève, n'annonçait aucune
impatience à l'égard de mon retour; je n'en fus que plus
effrayé lorsque, débarquant à Marseille il y a deux mois, je
trouvai plusieurs lettres de mon père qui toutes me
rappelaient avec une hâte fébrile.

Ce fut par une sombre soirée de février que je revis les
murailles massives de notre antique demeure se détachant sur
une légère couche de neige qui couvrait la campagne. Une bise
aigre et glacée soufflait par intervalles; des flocons de
givre tombaient comme des feuilles mortes des arbres de
l'avenue, et se posaient sur le sol humide avec un bruit
faible et triste. En entrant dans la cour, je vis une ombre,
qui me parut être celle de mon père, se dessiner sur une des
fenêtres du grand salon, qui était au rez-de-chaussée, et qui,
dans les derniers temps de la vie de ma mère, ne s'ouvrait
jamais. Je me précipitai; en m'apercevant, mon père poussa une
sourde exclamation; puis il m'ouvrit ses bras, et je sentis
son coeur palpiter violemment contre le mien.

-- Tu es gelé, mon pauvre enfant, me dit-il, me tutoyant
contre sa coutume. Chauffe-toi, chauffe-toi. Cette pièce est
froide, mais je m'y tiens maintenant de préférence, parce
qu'au moins on y respire.

-- Votre santé, mon père?

-- Passable, tu vois. -- Et, me laissant près de la cheminée,
il reprit à travers cet immense salon, que deux ou trois
bougies éclairaient à peine, la promenade que je semblais
avoir interrompue. Cet étrange accueil m'avait consterné. Je
regardais mon père avec stupeur. -- As-tu vu mes cheveux? me
dit-il tout à coup sans s'arrêter.

-- Mon père!...

-- Ah! tiens, c'est juste! tu arrives. -- Après un silence: --
Maxime, reprit-il, j'ai à vous parler.

-- Je vous écoute, mon père.

Il sembla ne pas m'entendre, se promena quelque temps, et
répéta plusieurs fois par intervalles:

-- J'ai à vous parler, mon fils.

Enfin il poussa un soupir profond, passa une main sur son
front, et, s'asseyant brusquement, il me montra un siège en
face de lui. Alors, comme s'il eût désiré de parler sans en
trouver le courage, ses yeux s'arrêtèrent sur les miens, et
j'y lus une expression d'angoisse, d'humilité et de
supplication, qui, de la part d'un homme aussi fier que
l'était mon père, me toucha profondément. Quels que pussent
être les torts qu'il avait tant de peine à confesser, je
sentais au fond de l'âme qu'ils lui étaient bien largement
pardonnés, quand soudain ce regard, qui ne me quittait pas,
prit une fixité étonnée, vague et terrible: la main de mon
père se crispa sur mon bras; il se souleva de son fauteuil,
et, retombant aussitôt, il s'affaissa lourdement sur le
parquet. -- Il n'était plus.

Notre coeur ne raisonne point, ne calcule point. C'est sa
gloire. Depuis un moment, j'avais tout deviné: une seule
minute avait suffi pour me révéler tout à coup sans un mot
d'explication, par un jet de lumière irrésistible, cette
fatale vérité que mille faits se répétant chaque jour sous mes
yeux pendant vingt années n'avaient pu me faire soupçonner.
J'avais compris que la ruine était là, dans cette maison, sur
ma tête. Eh bien, je ne sais si mon père me laissant comblé de
ses bienfaits m'eût coûté plus de larmes et des larmes plus
amères. A mes regrets, à ma profonde douleur se joignait une
pitié qui, remontant du fils au père, avait quelque chose
d'étrangement poignant. Je revoyais toujours ce regard
suppliant, humilié, éperdu; je me désespérais de n'avoir pu
dire une parole de consolation à ce malheureux coeur avant
qu'il se brisât, et je criais follement à celui qui ne
m'entendait plus: "Je vous pardonne! je vous pardonne!" Dieu!
quels instants!

Autant que j'ai pu conjecturer, ma mère en mourant avait fait
promettre à mon père de vendre la plus grande partie de ses
biens, de payer entièrement la dette énorme qu'il avait
contractée en dépensant tous les ans un tiers de plus que son
revenu, et de se réduire ensuite strictement à vivre de ce qui
lui resterait. Mon père avait essayé de tenir cet engagement:
il avait vendu ses bois et une portion de ses terres; mais, se
voyant maître alors d'un capital considérable, il n'en avait
consacré qu'une faible part à l'amortissement de sa dette, et
avait entrepris de rétablir sa fortune en confiant le reste
aux détestables hasards de la Bourse. Ce fut ainsi qu'il
acheva de se perdre.

Je n'ai pu encore sonder jusqu'au fond l'abîme où nous sommes
engloutis. Une semaine après la mort de mon père, je tombai
gravement malade, et c'est à peine si, après deux mois de
souffrance, j'ai pu quitter notre château patrimonial le jour
où un étranger en prenait possession. Heureusement un vieil
ami de ma mère qui habite Paris, et qui était chargé autrefois
des affaires de notre famille en qualité de notaire, est venu
à mon aide dans ces tristes circonstances: il m'a offert
d'entreprendre lui-même un travail de liquidation qui
présentait à mon inexpérience des difficultés inextricables.
Je lui ai abandonné absolument le soin de régler les affaires
de la succession, et je présume que sa tâche est aujourd'hui
terminée. A peine arrivé hier matin, j'ai couru chez lui: il
était à la campagne, d'où il ne doit revenir que demain. Ces
deux journées ont été cruelles: l'incertitude est vraiment le
pire de tous les maux, parce qu'il est le seul qui suspende
nécessairement les ressorts de l'âme et qui ajourne le
courage. Il m'eût bien surpris, il y a dix ans, celui qui
m'eût prophétisé que ce vieux notaire, dont le langage
formaliste et la raide politesse nous divertissaient si fort,
mon père et moi, serait un jour l'oracle de qui j'attendrais
l'arrêt suprême de ma destinée! Je fais mon possible pour me
tenir en garde contre des espérances exagérées: j'ai calculé
approximativement que, toutes nos dettes payées, il nous
resterait un capital de cent vingt à cent cinquante mille
francs. Il est difficile qu'une fortune qui s'élevait à cinq
millions ne nous laisse pas au moins cette épave. Mon
intention est de prendre pour ma part une dizaine de mille
francs, et d'aller chercher fortune dans les nouveaux Etats de
l'Union; j'abandonnerai le reste à ma soeur.

Voilà assez d'écriture pour ce soir. Triste occupation que de
retracer de tels souvenirs! Je sens néanmoins qu'elle m'a
rendu un peu de calme. Le travail certainement est une loi
sacrée, puisqu'il suffit d'une faire la plus légère
application pour éprouver je ne sais quel contentement et
quelle sérénité. L'homme cependant n'aime point le travail:
il n'en peut méconnaître les infaillibles bienfaits; il les
goûte chaque jour, s'en applaudit, et chaque lendemain il se
remet au travail avec la même répugnance. Il me semble qu'il y
a là une contradiction singulière et mystérieuse, comme si
nous sentions à la fois dans le travail le châtiment et le
caractère divin et paternel du juge.




Jeudi.


Ce matin, à mon réveil, on m'a remis une lettre du vieux
Laubépin. Il m'invitait à dîner, en s'excusant de la liberté
grande; il ne me faisait d'ailleurs aucune communication
relative à mes intérêts. J'ai mal auguré de cette réserve.

En attendant l'heure fixée, j'ai fait sortir ma soeur de son
couvent, et je l'ai promenée dans Paris. L'enfant ne se doute
pas de notre ruine. Elle a eu, dans le cours de la journée,
diverses fantaisies assez coûteuses. Elle s'est approvisionnée
largement de gants, de papier rose, de bonbons pour ses amies,
d'essences fines, de savons extraordinaires, de petits
pinceaux, toutes choses fort utiles sans soute, mais qui le
sont moins qu'un dîner. Puisse-t-elle l'ignorer toujours!

A six heures, j'étais  rue Cassette, chez M. Laubépin. Je ne
sais quel âge peut avoir notre vieil ami; mais, aussi loin que
remontent mes souvenirs dans le passé, je l'y retrouve tel que
je l'ai revu aujourd'hui, grand, sec, un peu voûté, cheveux
blancs en désordre, oeil perçant sous des touffes de sourcils
noirs, une physionomie robuste et fine tout à la fois. J'ai
revu en même temps l'habit noir d'une coupe antique, la
cravate blanche professionnelle, le diamant héréditaire au
jabot, -- bref, tous les signes extérieurs d'un esprit grave,
méthodique et ami des traditions. Le vieillard m'attendait
devant la porte ouverte de son petit salon: après une
profonde inclination, il a saisi légèrement ma main entre deux
doigts, et m'a conduit en face d'une vieille dame d'apparence
assez simple qui se tenait debout devant la cheminée: "M. le
marquis de Champcey d'Hauterive!" a dit alors M. Laubépin de
sa voix forte, grasse et emphatique; puis tout à coup, d'un
ton plus humble, en se retournant vers moi: "Madame
Laubépin!"

Nous nous sommes assis, et il y a eu un moment de silence
embarrassé. Je m'étais attendu à un éclaircissement immédiat
sur ma situation définitive: voyant qu'il était différé, j'ai
présumé qu'il ne pouvait être d'une nature agréable, et cette
présomption m'était confirmée par les regards de compassion
discrète dont madame Laubépin m'honorait furtivement. Quant à
M. Laubépin, il m'observait avec une attention singulière, qui
ne me paraissait pas exempte de malice. Je me suis rappelé
alors que mon père avait toujours prétendu flairer dans le
coeur du cérémonieux tabellion et sous ses respects affectés,
un vieux reste de levain bourgeois, roturier, et même jacobin.
Il m'a semblé que ce levain fermentait un peu en ce moment, et
que les secrètes antipathies du vieillard trouvaient quelque
satisfaction dans le spectacle d'un gentilhomme à la torture.
J'ai pris aussitôt la parole en essayant de montrer, malgré
l'accablement réel que j'éprouvais, une pleine liberté
d'esprit:

-- Comment, monsieur Laubépin, ai-je dit, vous avez quitté la
place des Petits-Pères, cette chère place des Petits-Pères?
Vous avez pu vous décider à cela? Je ne l'aurais jamais cru.

-- Mon Dieu! monsieur le marquis, a répondu M. Laubépin, c'est
effectivement une infidélité qui n'est point de mon âge; mais,
en cédant l'étude, j'ai dû céder le logis, attendu qu'un
panonceau ne se déplace pas comme une enseigne.

-- Cependant vous vous occupez encore d'affaires?

-- A titre amical et officieux, oui, monsieur le marquis.
Quelques familles honorables, considérables, dont j'ai eu le
bonheur d'obtenir la confiance pendant une pratique de
quarante-cinq années, veulent bien encore quelquefois, dans
des circonstances particulièrement délicates, réclamer les
avis de mon expérience, et je crois pouvoir ajouter qu'elles
se repentent rarement de les avoir suivis.

Comme M. Laubépin achevait de se rendre à lui-même ce
témoignage, une vieille domestique est venue annoncer que le
dîner était servi. J'ai eu alors l'avantage de conduire madame
Laubépin dans la salle voisine. Pendant tout le repas, la
conversation s'est traînée dans la plus insignifiante
banalité, M. Laubépin ne cessant d'attacher sur moi son regard
perçant et équivoque, tandis que madame Laubépin prenait, en
m'offrant de chaque plat, ce ton douloureux et pitoyable qu'on
affecte auprès du lit d'une malade. Enfin on s'est levé, et le
vieux notaire m'a introduit dans son cabinet, où l'on nous a
aussitôt servi le café. Me faisant asseoir alors, et
s'adossant à la cheminée:

-- Monsieur le marquis, a dit M. Laubépin, vous m'avez fait
l'honneur de me confier le soin de liquider la succession de
feu M. le marquis de Champcey d'Hauterive, votre père. Je
m'apprêtais hier même à vous écrire, quand j'ai su votre
arrivée à Paris, laquelle me permet de vous rendre compte de
vive voix du résultat de mon zèle et de mes opérations.

-- Je pressens, monsieur, que ce résultat n'est pas heureux.

-- Non, monsieur le marquis, et je ne vous cacherai pas que
vous devez vous armer de courage pour l'apprendre; mais il est
dans mes habitudes de procéder avec méthode. Ce fut, monsieur,
en l'année 1820, que mademoiselle Louise-Hélène Dugald
Delatouche d'Erouville fut recherchée en mariage par
Charles-Christian Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive. Investi par
une sorte de tradition séculaire de la direction des intérêts
de la famille Dugald Delatouche, et admis en outre dès
longtemps près de la jeune héritière de cette maison sur le
pied d'une familiarité respectueuse, je dus employer tous les
arguments de la raison pour combattre le penchant de son coeur
et la détourner de cette funeste alliance. Je dis funeste
alliance, non pas que la fortune de M. de Champcey, malgré
quelques hypothèques dont elle était grevée dès cette époque,
ne fût égale à celle de mademoiselle Delatouche; mais je
connaissais le caractère et le tempérament, héréditaires en
quelque sorte, de M. de Champcey. Sous les dehors séduisants
et chevaleresques qui le distinguaient comme tous ceux de sa
maison, j'apercevais clairement l'irréflexion obstinée,
l'incurable légèreté, la fureur du plaisir, et finalement
l'implacable égoïsme...

-- Monsieur, ai-je interrompu brusquement, la mémoire de mon
père m'est sacrée, et j'entends qu'elle le soit à tous ceux
qui parlent de mon père devant moi.

-- Monsieur, a repris le vieillard avec une émotion soudaine
et violente, je respecte ce sentiment; mais, en parlant de
votre père, j'ai grand'peine à oublier que je parle de l'homme
qui a tué votre mère, une enfant héroïque, une sainte, un
ange!

Je m'étais levé fort agité. M. Laubépin, qui avait fait
quelques pas à travers la chambre, m'a saisi le bras.

-- Pardon, jeune homme, m'a-t-il dit; mais j'aimais votre
mère. Je l'ai pleurée. Veuillez me pardonner... Puis, se
replaçant devant la cheminée: -- Je reprends, a-t-il ajouté
du ton solennel qui lui est ordinaire; j'eus l'honneur et le
chagrin de rédiger le contrat de mariage de madame votre mère.
Malgré mon insistance, le régime dotal avait été écarté, et ce
ne fut pas sans de grands efforts que je parvins à introduire
dans l'acte une clause protectrice qui déclarait inaliénable,
sans la volonté légalement constatée de madame votre mère, un
tiers environ de ses apports immobiliers. Vaine précaution,
monsieur le marquis, et je pourrais dire précaution cruelle
d'une amitié mal inspirée, car cette clause fatale ne fit que
préparer à celle dont elle devait sauvegarder le repos ses
plus insupportables tourments; -- j'entends ces luttes, ces
querelles, ces violences dont l'écho dut frapper vos oreilles
plus d'une fois, et dans lesquelles on arrachait lambeaux par
lambeaux à votre malheureuse mère le dernier héritage, le pain
de ses enfants!

-- Monsieur, je vous en prie!

-- Je m'incline, monsieur le marquis... Je ne parlerai que du
présent. A peine honoré de votre confiance, mon premier
devoir, monsieur, était de vous engager à n'accepter que sous
bénéfice d'inventaire la succession embarrassée qui vous était
échue.

-- Cette mesure, monsieur, m'a paru outrageante pour la
mémoire de mon père et j'ai dû m'y refuser.

M. Laubépin, après m'avoir lancé un de ces regards
inquisiteurs qui lui sont familiers, a repris:

-- Vous n'ignorez pas apparemment, monsieur, que, faute
d'avoir usé de cette faculté légale, vous demeurez passible
des charges de la succession, lors même que ces charges en
excéderaient la valeur. Or j'ai actuellement le devoir pénible
de vous apprendre, monsieur le marquis, que ce cas est
précisément celui qui se présente dans l'espèce. Comme vous le
verrez dans ce dossier, il est parfaitement constant qu'après
la vente de votre hôtel à des conditions inespérées, vous et
mademoiselle votre soeur resterez encore redevables envers les
créanciers de monsieur votre père d'une somme de quarante-cinq
mille francs.

Je suis demeuré véritablement atterré à cette nouvelle, qui
dépassait mes plus fâcheuses appréhensions. Pendant une
minute, j'ai prêté une attention hébétée au bruit monotone de
la pendule, sur laquelle je fixais un oeil sans regard.

-- Maintenant, a repris M. Laubépin après un silence, le
moment est venu de vous dire, monsieur le marquis, que madame
votre mère, en prévision des éventualités qui se réalisent
malheureusement aujourd'hui, m'a remis en dépôt quelques
bijoux dont la valeur est estimée à cinquante mille francs
environ. Pour empêcher que cette faible somme, votre unique
ressources désormais, ne passe aux mains des créanciers de la
succession, nous pouvons user, je crois, du subterfuge légal
que vais avoir l'honneur de vous soumettre.

-- Mais cela est tout à fait inutile, monsieur. Je suis trop
heureux de pouvoir, à l'aide de cet appoint inattendu, solder
intégralement les dettes de mon père, et je vous prierai de le
consacrer à cet emploi.

M. Laubépin s'est légèrement incliné.

-- Soit, a-t-il dit; mais il m'est impossible de ne pas vous
faire observer, monsieur le marquis, qu'une fois ce
prélèvement opéré sur le dépôt qui est entre mes mains, il ne
vous restera pour toute fortune, à mademoiselle Hélène et à
vous, qu'une somme de quatre à cinq mille livres, laquelle, au
taux actuel de l'argent, vous donnera un revenu de deux cent
vingt-cinq francs. Ceci posé, monsieur le marquis, qu'il me
soit permis de vous demander, à titre confidentiel, amical et
respectueux, si vous avez avisé à quelques moyens d'assurer
votre existence et celle de votre soeur et pupille et quels
sont vos projets?

-- Je n'en ai plus aucun, monsieur, je vous l'avoue. Tous ceux
que j'avais pu former sont inconciliables avec le dénuement
absolu où je me trouve réduit. Si j'étais seul au monde, je me
ferais soldat; mais j'ai ma soeur, et je ne puis souffrir le
pensée de voir la pauvre enfant réduite au travail et aux
privations. Elle est heureuse dans son couvent; elle est assez
jeune pour y demeurer quelques années encore. J'accepterais du
meilleur de mon coeur toute occupation qui me permettrait, en
me réduisant moi-même à l'existence la plus étroite, de gagner
chaque année le prix de la pension de ma soeur, et de lui
amasser une dot pour l'avenir.

M. Laubépin m'a regardé fixement.

-- Pour atteindre cet honorable objectif, a-t-il repris, vous
ne devez pas penser, monsieur le marquis, à entrer, à votre
âge, dans la lente filière des administrations publiques et
des fonctions officielles. Il vous faudrait un emploi qui vous
assurât dès le début cinq ou six mille francs de revenu
annuel. Je dois vous dire que, dans l'état de notre
organisation sociale, il ne suffit nullement d'avancer la main
pour trouver ce desideratum. Heureusement, j'ai à vous
communiquer quelques propositions vous concernant, qui sont de
nature à modifier dès à présent, et sans grand effort, votre
situation.

Les yeux de M. Laubépin se sont attachés sur moi avec une
attention plus pénétrante que jamais, et il a continué:

-- En premier lieu, monsieur le marquis, je serai près de vous
l'organe d'un spéculateur habile, riche et influent; ce
personnage a conçu l'idée d'une entreprise considérable dont
la nature vous sera expliquée ci-après, et qui ne peut réussir
que par le concours particulier de la classe aristocratique de
ce pays. Il pense qu'un nom ancien et illustre comme le vôtre,
monsieur le marquis, figurant parmi ceux des membres
fondateurs de l'entreprise, aurait pour effet de lui gagner
des sympathies dans les rangs du public spécial auquel le
prospectus doit être adressé. En vue de cet avantage, il vous
offre d'abord ce qu'on nomme communément une prime, c'est-à-dire
une dizaine d'actions à titre gratuit, dont la valeur,
estimée dès ce moment à dix mille francs, serait
vraisemblablement triplée par le succès de l'opération. En
outre...

-- Tenez-vous-en là, monsieur; de telles ignominies ne valent
pas la peine que vous preniez des les formuler.

J'ai vu briller soudain l'oeil du vieillard sous ses épais
sourcils, comme si une étincelle s'en fût détachée. Un faible
sourire a détendu les plis rigides de son visage.

-- Si la proposition ne vous plaît pas, monsieur le marquis,
a-t-il dit en grasseyant, elle ne me plaît pas plus qu'à vous.
Toutefois j'ai cru devoir vous la soumettre. En voici une
autre qui vous sourira peut-être davantage, et qui de fait est
plus avenante. Je compte, monsieur, au nombre de mes plus
anciens clients un commerçant honorable qui s'est retiré des
affaires depuis peu de temps, et qui jouit désormais
paisiblement, auprès d'une fille unique et conséquemment
adorée, d'une _aurea mediocritas_ que j'évalue à vingt-cinq
mille livres de revenu. Le hasard voulut, il y a trois jours,
que la fille de mon client fût informée de votre situation:
j'ai cru devoir, j'ai même pu m'assurer, pour tout dire, que
l'enfant, laquelle d'ailleurs est agréable à voir et pourvue
de qualités estimables, n'hésiterait pas un instant à accepter
de votre main le titre de marquise de Champcey. Le père
consent et je n'attends qu'un mot de vous, monsieur le
marquis, pour vous dire le nom et la demeure de cette
famille... intéressante.

-- Monsieur, ceci me détermine tout à fait: je quitterai dès
demain un titre qui dans ma situation est dérisoire, et qui en
outre semble devoir m'exposer aux plus misérables entreprises
de l'intrigue. Le nom originaire de ma famille est Odiot:
c'est le seul que je compte porter désormais. Maintenant,
monsieur, en reconnaissant toute la vivacité de l'intérêt qui
a pu vous engager à vous faire l'interprète de ces singulières
propositions, je vous prierai de m'épargner toutes celles qui
pourraient avoir un caractère analogue.

-- En ce cas, monsieur le marquis, a répondu M. Laubépin, je
n'ai absolument plus rien à vous dire. En même temps, pris
d'un accès subit de jovialité, il a frotté ses mains l'une
contre l'autre avec un bruit de parchemins froissés. Puis il a
ajouté en riant: Vous serez un homme difficile à caser,
monsieur Maxime. Ah! ah! très difficile à caser. Il est
extraordinaire, monsieur, que je n'aie pas remarqué plus tôt
la saisissante similitude que la nature s'est plus à établir
entre votre physionomie et celle de madame votre mère. Les
yeux et le sourire en particulier... mais ne nous égarons pas,
et puisqu'il vous convient de ne devoir qu'à un honorable
travail vos moyens d'existence, souffrez que je vous demande
quels peuvent être vos talents et vos aptitudes?

-- Mon éducation, monsieur, a été naturellement celle d'un
homme destiné à la richesse et à l'oisiveté. Cependant j'ai
étudié le droit. J'ai même le titre d'avocat.

-- D'avocat? ah diable! vous êtes avocat? Mais le titre ne
suffit pas: dans la carrière du barreau, plus que dans aucune
autre, il faut payer de sa personne... et là... voyons... vous
sentez-vous éloquent, monsieur le marquis?

-- Si peu, monsieur, que je me crois tout à fait incapable
d'improviser deux phrases en public.

-- Hum! ce n'est pas là précisément ce qu'on peut appeler une
vocation d'orateur. Il faudra donc vous tourner d'un autre
côté; mais la matière exige de plus amples réflexions. Je vois
d'ailleurs que vous êtes fatigué, monsieur le marquis. Voici
votre dossier que je vous prie d'examiner à loisir. J'ai
l'honneur de vous saluer, monsieur. Permettez-moi de vous
éclairer. Pardon... dois-je attendre de nouveaux ordres avant
de consacrer au payement de vos créanciers le prix des bijoux
et joyaux qui sont entre mes mains?

-- Non, certainement. J'entends de plus que vous préleviez sur
cette réserve la juste rémunération de vos bons offices.

Nous étions arrivés sur le palier de l'escalier: M. Laubépin,
dont la taille se courbe un peu lorsqu'il est en marche, s'est
redressé brusquement.

-- En ce qui concerne vos créanciers, monsieur le marquis,
m'a-t-il dit, je vous obéirai avec respect. Pour ce qui me
regarde, j'ai été l'ami de votre mère, et je prie humblement,
mais instamment, le fils de votre mère de me traiter en ami.

J'ai tendu au vieillard une main qu'il a serrée avec force, et
nous nous sommes séparés.

Rentré dans la petite chambre que j'occupe sous les toits de
cet hôtel, qui déjà ne m'appartient plus, j'ai voulu me
prouver à moi-même que la certitude de ma complète détresse ne
me plongeait pas dans un abattement indigne d'un homme. Je me
suis mis à écrire le récit de cette journée décisive de ma
vie, en m'appliquant à conserver la phraséologie exacte du
vieux notaire, et ce langage mêlé de raideur et de courtoisie,
de défiance et de sensibilité, qui, pendant que j'avais l'âme
navrée, a fait plus d'une fois sourire mon esprit.

Voilà donc la pauvreté, non plus cette pauvreté cachée, fière,
poétique, que mon imagination menait bravement à travers les
grands bois, les déserts et les savanes, mais la positive
misère, le besoin, la dépendance, l'humiliation, quelque chose
de pis encore, la pauvreté amère du riche déchu, la pauvreté
en habit noir, qui cache ses mains nues aux anciens amis qui
passent! -- Allons, frère, courage!...




Lundi, 27 avril.


J'ai attendu en vain depuis cinq jours des nouvelles de M.
Laubépin. J'avoue que je comptais sérieusement sur l'intérêt
qu'il avait paru me témoigner. Son expérience, ses
connaissances pratiques, ses relations étendues lui donnaient
les moyens de m'être utile. J'étais prêt à faire, sous sa
direction, toutes les démarches nécessaires; mais, abandonné à
moi-même, je ne sais absolument de quel côté tourner mes pas.
Je le croyais un de ces hommes qui promettent peu et qui
tiennent beaucoup. Je crains de m'être mépris. Ce matin, je
m'étais déterminé à me rendre chez lui, sous prétexte de lui
remettre les pièces qu'il m'avait confiées, et dont j'ai pu
vérifier la triste exactitude. On m'a dit que le bonhomme
était allé goûter les douceurs de la villégiature dans je ne
sais quel château au fond de la Bretagne. Il est encore absent
pour deux ou trois jours. Ceci m'a véritablement consterné. Je
n'éprouvais pas seulement le chagrin de rencontrer
l'indifférence et l'abandon où j'avais pensé trouver
l'empressement d'une amitié dévouée; j'avais de plus
l'amertume de m'en retourner comme j'étais venu, avec une
bourse vide. Je comptais en effet prier M. Laubépin de
m'avancer quelque argent sur les trois ou quatre mille francs
qui doivent nous revenir après le payement intégral de nos
dettes, car j'ai eu beau vivre en anachorète depuis mon
arrivée à Paris, la somme insignifiante que j'avais pu
réserver pour mon voyage est complètement épuisée, et si
complètement, qu'après avoir fait ce matin un véritable
déjeuner de pasteur, _castaneae molles et pressi copia lactis_,
j'ai dû recourir, pour dîner ce soir, à une sorte
d'escroquerie dont je veux consigner ici le souvenir
mélancolique.

Moins on a déjeuné, plus on désire dîner. C'est un axiome dont
j'ai senti aujourd'hui toute la force bien avant que le soleil
eût achevé son cours. Parmi les promeneurs que la douceur du
ciel avait attirés cet après-midi aux Tuileries, et qui
regardaient se jouer les premiers sourires du printemps sur la
face de marbre des sylvains, on remarquait un homme jeune
encore, et d'une tenue irréprochable, qui paraissait étudier
avec une sollicitude extraordinaire le réveil de la nature.
Non content de dévorer de l'oeil la verdure nouvelle, il
n'était point rare de voir ce personnage détacher furtivement
de leurs tiges de jeunes pousses appétissantes, des feuilles à
demi déroulées, et les porter à ses lèvres avec une curiosité
de botaniste. J'ai pu m'assurer que cette ressource
alimentaire, qui m'avait été indiquée par l'histoire des
naufrages, était d'une valeur fort médiocre. Toutefois j'ai
enrichi mon expérience de quelques notions intéressantes:
ainsi je sais désormais que le feuillage du marronnier est
excessivement amer à la bouche, comme au coeur; le rosier
n'est pas mauvais; le tilleul est onctueux et assez agréable;
le lilas poivré -- et malsain, je crois.

Tout en méditant sur ces découvertes, je me suis dirigé vers
le couvent d'Hélène. En mettant le pied dans le parloir, que
j'ai trouvé plein comme une ruche, je me suis senti plus
assourdi qu'à l'ordinaire par les confidences tumultueuses des
jeunes abeilles. Hélène est arrivée, les cheveux en désordre,
les joues enflammées, les yeux rouges et étincelants. Elle
tenait à la main un morceau de main de la longueur de son
bras. Comme elle m'embrassait d'un air préoccupé:

-- Eh bien, fillette, qu'est-ce qu'il y a donc? Tu as pleuré.

-- Non, non, Maxime, ce n'est rien.

-- Qu'est-ce qu'il y a? Voyons...

Elle a baissé la voix:

-- Ah! je suis bien malheureuse, va, mon pauvre Maxime!

-- Vraiment? conte-moi donc cela en mangeant ton pain.

-- Oh! je ne vais certainement pas manger mon pain; je suis
bien trop malheureuse pour manger. Tu sais bien, Lucie, Lucie
Campbell, ma meilleure amie? eh bien, nous sommes brouillées
mortellement.

-- Oh! mon Dieu!... Mais sois tranquille, ma mignonne, vous
vous raccommoderez, va!

-- Oh! Maxime, c'est impossible, vois-tu. Il y a eu des choses
trop graves. Ce n'était rien d'abord; mais on s'échauffe et on
perd la tête, tu sais. Figure-toi que nous jouions au volant,
et Lucie s'est trompée en comptant les points: j'en avais six
cent quatre-vingts, et elle six cent quinze seulement, et elle
a prétendu en avoir six cent soixante-quinze. C'était un peu
trop fort, tu m'avoueras. J'ai soutenu mon chiffre, bien
entendu, elle le sien. "Eh bien! mademoiselle, lui ai-je dit,
consultons ces demoiselles; je m'en rapporte à elles. -- Non,
mademoiselle, m'a-t-elle répondu, je suis sûre de mon chiffre,
et vous êtes une mauvaise joueuse. -- Eh bien, vous,
mademoiselle, lui ai-je dit, vous êtes une menteuse! -- C'est
bien, mademoiselle, a-t-elle dit alors, moi, je vous méprise
trop pour vous répondre!" Ma soeur Sainte-Félix est arrivée à
ce moment-là, heureusement, car je crois que j'allais la
battre... Ainsi voilà ce qui s'est passé. Tu vois s'il est
possible de nous raccommoder après cela. C'est impossible; ce
serait une lâcheté. En attendant, je ne peux pas te dire ce
que je souffre; je crois qu'il n'y a pas une personne sur la
terre qui soit aussi malheureuse que moi.

-- Certainement, mon enfant, il est difficile d'imaginer un
malheur plus accablant que le tien; mais, pour te dire ma
façon de penser, tu te l'es un peu attiré, car, dans cette
querelle, c'est de ta bouche qu'est sortie la parole la plus
blessante. Voyons, est-elle dans le parloir, ta Lucie?

-- Oui, la voilà, là-bas, dans le coin. Et elle m'a montré
d'un signe de tête digne et discret une petite fille très
blonde, qui avait également les joues enflammées et les yeux
rouges, et qui paraissait en train de faire à une vieille dame
très attentive le récit du drame que la soeur Sainte-Félix
avait si heureusement interrompu. Tout en parlant avec un feu
digne du sujet, mademoiselle Lucie lançait de temps à autre un
regard furtif sur Hélène et sur moi.

-- Eh bien, ma chère enfant, ai-je dit, as-tu confiance en
moi?

-- Oui, j'ai beaucoup de confiance en toi, Maxime.

-- En ce cas, voici ce que tu vas faire: tu vas t'en aller
doucement te placer derrière la chaise de mademoiselle Lucie;
tu vas lui prendre la tête comme ceci, en traître, tu vas
l'embrasser sur les deux joues comme cela, de force, et puis
tu vas voir ce qu'elle va faire à son tour.

Hélène a paru hésiter quelques secondes; puis elle est partie
à grands pas, est tombée comme la foudre sur mademoiselle
Campbell, et lui a causé néanmoins la plus douce surprise:
les deux jeunes infortunées, réunies enfin pour jamais, ont
confondu leurs larmes dans un groupe attendrissant, pendant
que la vieille et respectable madame Campbell se mouchait avec
un bruit de cornemuse.

Hélène est revenue me trouver toute radieuse.

-- Eh bien, ma chérie, lui ai-je dit, j'espère que maintenant
tu vas manger ton pain?

-- Oh! vraiment, non, Maxime; j'ai été trop émue, vois-tu, et
puis il faut te dire qu'il est arrivé aujourd'hui une élève,
une nouvelle, qui nous a donné un régal de meringues,
d'éclairs et de chocolat à la crème, de sorte que je n'ai pas
faim du tout. Je suis même très embarrassée, parce que dans
mon trouble j'ai oublié tout à l'heure de remettre mon pain au
panier, comme on doit le faire quand on n'a pas faim au
goûter, et j'ai peur d'être punie; mais, en passant dans la
cour, je vais tâcher de jeter mon pain dans le soupirail de la
cave sans qu'on s'en aperçoive.

-- Comment! petite soeur, ai-je repris en rougissant
légèrement, tu vas perdre ce gros morceau de pain-là?

-- Ah! je sais que ce n'est pas bien, car il y a peut-être des
pauvres qui seraient bien heureux de l'avoir, n'est-ce pas,
Maxime?

-- Il y en a certainement, ma chère enfant.

-- Mais comment veux-tu que je fasse? les pauvres n'entrent
pas ici.

-- Voyons, Hélène, confie-moi ce pain, et je le donnerai en
ton nom au premier pauvre que je rencontrerai, veux-tu?

-- Je crois bien!

L'heure de la retraite a sonné: j'ai rompu le pain en deux
morceaux que j'ai fait disparaître honteusement dans les
poches de mon paletot.

-- Cher Maxime! a repris l'enfant, à bientôt, n'est-ce pas? Tu
me diras si tu as rencontré un pauvre, si tu lui as donné mon
pain, et s'il l'a trouvé bon.

Oui, Hélène, j'ai rencontré un pauvre, et je lui ai donné ton
pain, qu'il a emporté comme une proie dans sa mansarde
solitaire, et il l'a trouvé bon; mais c'était un pauvre sans
courage, car il a pleuré en dévorant l'aumône de tes petites
mains bien-aimées. Je te dirai tout cela, Hélène, car il est
bon que tu saches qu'il y a sur la terre des souffrances plus
sérieuses que tes souffrances d'enfant: je te dirai tout,
excepté le nom du pauvre.




Mardi, 28 avril.


Ce matin, à neuf heures, je sonnais à la porte de M. Laubépin,
espérant vaguement que quelque hasard aurait hâté son retour;
mais on ne l'attend que demain. La pensée m'est venue aussitôt
de m'adresser à madame Laubépin, et de lui faire part de la
gêne excessive où me réduit l'absence de son mari. Pendant que
j'hésitais entre la pudeur et le besoin, la vieille
domestique, effrayée apparemment du regard affamé que je
fixais sur elle, a tranché la question en refermant
brusquement la porte. J'ai pris alors mon parti, et j'ai
résolu de jeûner jusqu'à demain. Je me suis dit qu'après tout
on ne meurt pas pour un jour d'abstinence: si j'étais
coupable en cette circonstance d'un excès de fierté, j'en
devais souffrir seul, et par conséquent cela ne regardait que
moi.

Là-dessus je me suis dirigé vers la Sorbonne, où j'ai assisté
successivement à plusieurs cours, en essayant de combler, à
force de jouissances spirituelles, le vide qui se faisait
sentir dans mon temporel; mais l'heure est venue où cette
ressource m'a manqué, et aussi bien je commençais à la trouver
insuffisante. J'éprouvais surtout une forte irritation
nerveuse que j'espérais calmer en marchant. La journée était
froide et brumeuse. Comme je passais sur le pont des Saints-Pères,
je me suis arrêté un instant presque malgré moi; je me
suis accoudé sur le parapet, et j'ai regardé les eaux troubles
du fleuve se précipiter sous les arches. Je ne sais quelles
pensées maudites ont traversé en ce moment mon esprit fatigué
et affaibli: je me suis représenté soudain sous les plus
insupportables couleurs l'avenir de lutte continuelle, de
dépendance et d'humiliation dans lequel j'entrais lugubrement
par la porte de la faim; j'ai senti un dégoût profond, absolu,
et comme une impossibilité de vivre. En même temps, un flot de
colère sauvage et brutale me montait au cerveau, j'ai eu comme
un éblouissement, et, me penchant dans le vide, j'ai vu toute
la surface du fleuve se pailleter d'étincelles...

Je ne dirai pas, suivant l'usage: Dieu ne l'a pas voulu. Je
n'aime pas ces formules banales. J'ose dire: Je ne l'ai pas
voulu! Dieu nous a faits libres, et si j'en avais pu douter
auparavant, cette minute suprême où l'âme et le corps, le
courage et la lâcheté, le bien et le mal, se livraient en moi,
si clairement un mortel combat, cette minute eût emporté mes
doutes à jamais.

Redevenu maître de moi, je n'ai plus éprouvé vis-à-vis de ces
ondes redoutables que la tentation fort innocente et assez
niaise d'y étancher la soif qui me dévorait. J'ai réfléchi au
surplus que je trouverais dans ma chambre une eau beaucoup
plus limpide, et j'ai pris rapidement le chemin de l'hôtel, en
me faisant une image délicieuse des plaisirs qui m'y
attendaient. Dans mon triste enfantillage, je m'étonnais, je
ne revenais pas de n'avoir point songé plus tôt à cet
expédient vainqueur. Sur le boulevard, je me suis croisé tout
à coup avec Gaston de Vaux, que je n'avais pas vu depuis deux
ans. Il s'est arrêté après un mouvement d'hésitation, m'a
serré cordialement la main, m'a dit deux mots de mes voyages
et m'a quitté à la hâte. Puis, revenant sur ses pas:

-- Mon ami, m'a-t-il dit, il faut que tu me permettes de
t'associer à une bonne fortune qui m'est arrivée ces jours-ci.
J'ai mis la main sur un trésor: j'ai reçu une cargaison de
cigares qui me coûtent deux francs chacun, mais qui sont sans
prix. En voici un, tu m'en diras des nouvelles. Au revoir, mon
bon!

J'ai monté péniblement mes six étages, et j'ai saisi, en
tremblant d'émotion, ma bienheureuse carafe, dont j'ai épuisé
le contenu à petites gorgées; après quoi j'ai allumé le cigare
de mon ami, en m'adressant dans ma glace un sourire
d'encouragement. Je suis ressorti aussitôt, convaincu que le
mouvement physique et les distractions de la rue m'étaient
salutaires. En ouvrant ma porte, j'ai été surpris et mécontent
d'apercevoir dans l'étroit corridor la femme du concierge de
l'hôtel, qui a paru décontenancée de ma brusque apparition.
Cette femme a été autrefois au service de ma mère, qui l'avait
prise en affection, et qui lui donna en la mariant la place
lucrative qu'elle occupe encore aujourd'hui. J'avais cru
remarquer depuis quelques jours qu'elle m'épiait, et, la
surprenant cette fois presque en flagrant délit:

-- Qu'est-ce que vous voulez? lui ai-je dit violemment.

-- Rien, monsieur Maxime, rien, a-t-elle répondu fort
troublée; j'apprêtais le gaz.

J'ai levé les épaules, et je suis parti.

Le jour tombait. J'ai pu me promener dans les lieux les plus
fréquentés sans craindre de fâcheuses reconnaissances. J'ai
été forcé de jeter mon cigare, qui me faisait mal. Ma
promenade a duré deux ou trois heures, des heures cruelles. Il
y a quelque chose de particulièrement poignant à se sentir
attaqué, au milieu de tout l'éclat et de toute l'abondance de
la vie civilisée, par le fléau de la vie sauvage, la faim.
Cela tient de la folie; c'est un tigre qui vous saute à la
gorge en plein boulevard.

Je faisais des réflexions nouvelles. Ce n'est donc pas un vain
mot, la faim! Il y a donc vraiment une maladie de ce nom-là;
il y a vraiment des créatures humaines qui souffrent à
l'ordinaire, et presque chaque jour, ce que je souffre, moi,
par hasard, une fois en ma vie. Et pour combien d'entre elles
cette souffrance ne se complique-t-elle pas encore de
raffinements qui me sont épargnés? Le seul être qui
m'intéresse au monde, je le sais du moins à l'abri des maux
que je subis: je vois son cher visage heureux, rose et
souriant. Mais ceux qui ne souffrent pas seuls, ceux qui
entendent le cri déchirant de leurs entrailles répété par des
lèvres aimées et suppliantes, ceux qu'attendent dans leur
froid logis des femmes aux joues pâles et des petits enfants
sans sourire!... Pauvres gens!... O sainte charité!

Ces pensées m'ôtaient le courage de me plaindre; elles m'ont
donné celui de soutenir l'épreuve jusqu'au bout. Je pouvais en
effet l'abréger. Il y a ici deux ou trois restaurants où je
suis connu, et il m'est arrivé souvent, quand j'étais riche,
d'y entrer sans scrupule, quoique j'eusse oublié ma bourse. Je
pouvais user de ce procédé. Il ne m'eût pas été plus difficile
de trouver à emprunter cent sous dans Paris; mais ces
expédients, qui sentaient la misère et la tricherie, m'ont
décidément répugné. Pour les pauvres cette pente est
glissante, et je n'y veux même pas poser le pied: j'aimerais
autant, je crois, perdre la probité même que de perdre la
délicatesse, qui est la distinction de cette vertu vulgaire.
Or, j'ai trop souvent remarqué avec quelle facilité terrible
ce sentiment exquis de l'honnête se déflore et se dégrade dans
les âmes les mieux douées, non seulement au souffle de la
misère, mais au simple contact de la gêne, pour ne pas veiller
sur moi avec sévérité, pour ne pas rejeter désormais comme
suspectes les capitulations de conscience qui semblent les
plus innocentes. Il ne faut pas, quand les mauvais temps
viennent, habituer son âme à la souplesse; elle n'a que trop
de penchant à plier.

La fatigue et le froid m'ont fait rentrer vers neuf heures. La
porte de l'hôtel s'est trouvée ouverte; je gagnais l'escalier
d'un pas de fantôme, quand j'ai entendu dans la loge du
concierge le bruit d'une conversation animée dont je
paraissais faire les frais, car à ce moment même le tyran du
lieu prononçait mon nom avec l'accent du mépris.

-- Fais-moi le plaisir, disait-il, madame Vauberger, de me
laisser tranquille avec ton Maxime. Est-ce moi qui l'ai ruiné,
ton Maxime? Eh bien, qu'est-ce que tu me chantes alors? S'il
se tue, on l'enterrera, quoi!

-- Je te dis, Vauberger, a repris la femme, que ça t'aurait
fendu le coeur si tu l'avais vu avaler sa carafe... Et si je
croyais, vois-tu, que tu penses ce que tu dis, quand tu dis
nonchalamment, comme un acteur: "S'il se tue, on
l'enterrera!..." Mais je ne le crois pas, parce qu'au fond tu
es un brave homme, quoique tu n'aimes pas à être dérangé de
tes habitudes... Songe donc, Vauberger, manquer de feu et de
pain! Un garçon qui a été nourri toute sa vie avec du blanc-manger
et élevé dans les fourrures comme un pauvre chat chéri!
Ce n'est pas une honte et une indignité, ça, et ce n'est pas
un drôle de gouvernement que ton gouvernement qui permet des
choses pareilles!

-- Mais ça ne regarde pas du tout le gouvernement, a répondu
avec assez de raison M. Vauberger... Et puis, tu te trompes,
je te dis... il n'en est pas là... il ne manque pas de pain.
C'est impossible!

-- Eh bien, Vauberger, je vais te dire tout: je l'ai suivi,
je l'ai espionné, là, et je l'ai fait espionner par Edouard;
eh bien, je suis sûre qu'il n'a pas dîné hier, qu'il n'a pas
déjeuné ce matin, et comme j'ai fouillé dans toutes ses poches
et dans tous ses tiroirs, et qu'il n'y reste pas un rouge
liard, bien certainement il n'aura pas dîné aujourd'hui, car
il est trop fier pour aller mendier un dîner...

-- Eh bien, tant pis pour lui! Quand on est pauvre, il ne faut
pas être fier, a dit l'honorable concierge, qui m'a paru en
cette circonstance exprimer les sentiments d'un portier.

J'avais assez de ce dialogue; j'y ai mis fin brusquement en
ouvrant la porte de la loge, et en demandant une lumière à M.
Vauberger, qui n'aurait pas été plus consterné, je crois, si
je lui avais demandé sa tête. Malgré tout le désir que j'avais
de faire bonne contenance devant ces gens, il m'a été
impossible de ne pas trébucher une ou deux fois dans
l'escalier: la tête me tournait. En entrant dans ma chambre,
ordinairement glaciale, j'ai eu la surprise d'y trouver une
température tiède, doucement entretenue par un feu clair et
joyeux. Je n'ai pas eu le rigorisme de l'éteindre! j'ai béni
les braves coeurs qu'il y a dans le monde; je me suis étendu
dans un vieux fauteuil en velours d'Utrecht que des revers de
fortune ont fait passer, comme moi-même, du rez-de-chaussée à
la mansarde, et j'ai essayé de sommeiller. J'étais depuis une
demi-heure environ plongé dans une sorte de torpeur dont la
rêverie uniforme me présentait le mirage de somptueux festins
et de grasses kermesses, quand le bruit de la porte qui
s'ouvrait m'a réveillé en sursaut. J'ai cru rêver encore, en
voyant entrer madame Vauberger ornée d'un vaste plateau sur
lequel fumaient deux ou trois plats odoriférants. Elle avait
déjà posé son plateau sur le parquet et commencé à étendre une
nappe sur la table avant que j'eusse pu secouer entièrement ma
léthargie. Enfin, je me suis levé brusquement.

-- Qu'est-ce que c'est? ai-je dit. Qu'est-ce que vous faites?

Madame Vauberger a feint une vive surprise.

-- Est-ce que monsieur n'a pas demandé à dîner?

-- Pas du tout.

-- Edouard m'a dit que monsieur...

-- Edouard s'est trompé: c'est quelque locataire à côté;
voyez.

-- Mais il n'y a pas de locataire sur le palier de monsieur...
Je ne comprends pas...

-- Enfin ce n'est pas moi... Qu'est-ce que cela veut donc
dire? Vous me fatiguez! Emportez cela!

La pauvre femme s'est mise alors à replier tristement sa
nappe, en me jetant les regards éplorés d'un chien qu'on a
battu.

-- Monsieur a probablement dîné, a-t-elle repris d'une voix
timide.

-- Probablement.

-- C'est dommage, car le dîner était tout prêt; il va être
perdu, et le petit va être grondé par son père. Si monsieur
n'avait pas eu dîné par hasard, monsieur m'aurait bien
obligée...

J'ai frappé du pied avec violence.

-- Allez-vous-en, vous dis-je!

Puis, comme elle sortait, je me suis approché d'elle:

-- Ma bonne Louison, je vous comprends, je vous remercie; mais
je suis un peu souffrant ce soir, je n'ai pas faim.

-- Ah! monsieur Maxime, s'est-elle écriée en pleurant, si vous
saviez comme vous me mortifiez! Eh bien, vous me payerez mon
dîner, là, si vous voulez; vous me mettrez de l'argent dans la
main quand il vous en viendra;... mais vous pouvez être bien
sûr que quand vous me donneriez cent mille francs, ça ne me
ferait pas autant de plaisir que de vous voir manger mon
pauvre dîner! C'est une fière aumône que vous me feriez,
allez! Vous qui avez de l'esprit, monsieur Maxime, vous devez
bien comprendre ça, pourtant.

-- Eh bien, ma chère Louison... que voulez-vous? Je ne peux
pas vous donner cent mille francs... mais je m'en vais manger
votre dîner... Vous me laisserez seul, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur. Ah! merci, monsieur. Je vous remercie bien,
monsieur. Vous avez bon coeur.

-- Et bon appétit aussi, Louison. Donnez-moi votre main: ce
n'est pas pour y mettre de l'argent, soyez tranquille. Là...
Au revoir, Louison.

L'excellente femme est sortie en sanglotant.



J'achevais d'écrire ces lignes après avoir fait honneur au
dîner de Louison, quand j'ai entendu dans l'escalier le bruit
d'un pas lourd et grave; en même temps j'ai cru distinguer la
voix de mon humble providence s'exprimant sur le ton d'une
confidence hâtive et agitée. Peu d'instants après, on a
frappé, et, pendant que Louison s'effaçait dans l'ombre, j'ai
vu paraître dans le cadre de la porte la silhouette solennelle
du vieux notaire. M. Laubépin a jeté un regard rapide sur le
plateau où j'avais réuni les débris de mon repas; puis,
s'avançant vers moi et ouvrant les bras en signe de confusion
et de reproche à la fois:

-- Monsieur le marquis, a-t-il dit, au nom du ciel! comment ne
m'avez-vous pas...?

Il s'est interrompu, s'est promené à grands pas à travers la
chambre, et s'arrêtant tout à coup:

-- Jeune homme, a-t-il repris, ce n'est pas bien; vous avez
blessé un ami, vous avez fait rougir un vieillard!

Il était fort ému. Je le regardais, un peu ému moi-même et ne
sachant trop que répondre, quand il m'a brusquement attiré sur
sa poitrine, et, me serrant à m'étouffer, il a murmuré à mon
oreille:

-- Mon pauvre enfant!...

Il y a eu ensuite un moment de silence entre nous. Nous nous
sommes assis.

-- Maxime, a repris alors M. Laubépin, êtes-vous toujours dans
les dispositions où je vous ai laissé? Aurez-vous le courage
d'accepter le travail le plus humble, l'emploi le plus
modeste, pourvu seulement qu'il soit honorable, et qu'en
assurant votre existence personnelle, il éloigne de votre
soeur, dans le présent et dans l'avenir, les douleurs et les
dangers de la pauvreté?

-- Très certainement, monsieur; c'est mon devoir, je suis prêt
à le faire.

-- En ce cas, mon ami, écoutez-moi. J'arrive de Bretagne. Il
existe dans cette ancienne province une opulente famille du
nom de Laroque, laquelle m'honore depuis de longues années de
son entière confiance. Cette famille est représentée
aujourd'hui par un vieillard et par deux femmes, que leur âge
ou leur caractère rend tous également inhabiles aux affaires.
Les Laroque possèdent une fortune territoriale considérable,
dont la gestion était confiée dans ces derniers temps à un
intendant que je prenais la liberté de regarder comme un
fripon. J'ai reçu le lendemain de notre entrevue, Maxime, la
nouvelle de la mort de cet individu: je me suis en route
immédiatement pour le château de Laroque, et j'ai demandé pour
vous l'emploi vacant. J'ai fait valoir votre titre d'avocat,
et plus particulièrement vos qualités morales. Pour le
conformer à votre désir, je n'ai point parlé de votre
naissance: vous n'êtes et ne serez connu dans la maison que
sous le nom de Maxime Odiot. Vous habiterez un pavillon séparé
où l'on vous servira vos repas, lorsqu'il ne vous sera pas
agréable de figurer à la table de famille. Vos honoraires sont
fixés à six mille francs par an. Cela vous convient-il?

-- Cela me convient à merveille, et toutes les précautions,
toutes les délicatesses de votre amitié me touchent vivement;
mais, pour vous dire la vérité, je crains d'être un homme
d'affaires un peu étrange, un peu neuf.

-- Sur ce point, mon ami, rassurez-vous. Mes scrupules ont
devancé les vôtres, et je n'ai rien caché aux intéressés.
"Madame, ai-je dit à mon excellente amie madame Laroque, vous
avez besoin d'un intendant, d'un gérant pour votre fortune:
je vous en offre un. Il est loin d'avoir l'habileté de son
prédécesseur; il n'est nullement versé dans les mystères des
baux et fermages; il ne sait pas le premier mot des affaires
que vous daignerez lui confier; il n'a point de pratique,
point d'expérience, rien de ce qui s'apprend, mais il a
quelque chose qui manquait à son prédécesseur, que soixante
ans de pratique n'avaient pu lui donner, et que dix mille ans
n'auraient pu lui donner davantage: il a, madame, la probité.
Je l'ai vu au feu, et j'en réponds. Prenez-le: vous serez mon
obligée et la sienne." Madame Laroque, jeune homme, a beaucoup
ri de ma manière de recommander les gens, mais finalement il
paraît que c'était une bonne manière, puisqu'elle a réussi.

Le digne vieillard s'est offert alors à me donner quelques
notions élémentaires et générales sur l'espèce
d'administration dont je vais être chargé; il y ajouta, au
sujet des intérêts de la famille Laroque, des renseignements
qu'il a pris la peine de recueillir et de rédiger pour moi.

-- Et quand devrai-je partir, mon cher monsieur?

-- Mais, à vrai dire, mon garçon (il n'était plus question de
monsieur le marquis), le plus tôt sera le mieux, car ces gens
là-bas ne sont pas capables à eux tous de faire une quittance.
Mon excellente amie, madame Laroque, en particulier, femme
d'ailleurs recommandable à divers titres, est en affaires
d'une incurie, d'une inaptitude, d'une enfance qui dépasse
l'imagination. C'est une créole.

-- Ah! c'est une créole? ai-je répété avec je ne sais quelle
vivacité.

-- Oui, jeune homme, une vieille créole, a repris sèchement M.
Laubépin. Son mari était Breton: mais ces détails viendront
en leur temps... A demain, Maxime, bon courage!... Ah!
j'oubliais... Jeudi matin, avant mon départ, j'ai fait une
chose qui ne vous sera pas désagréable. Vous aviez parmi vos
créanciers quelques fripons dont les relations avec votre père
avaient été visiblement entachées d'usure: armé des foudres
légales, j'ai réduit leurs créances de moitié, et j'ai obtenu
quittance du tout. Il vous reste en définitive un capital
d'une vingtaine de mille francs. En joignant à cette réserve
les économies que vous pourrez faire chaque année sur vos
honoraires, nous aurons dans dix ans une jolie dot pour
Hélène... Ah çà! venez demain déjeuner avec maître Laubépin,
et nous achèverons de régler cela... Bonsoir, Maxime, bonne
nuit, mon cher enfant.

-- Que Dieu vous bénisse, monsieur!




Château de Laroque (d'Arz), 1er mai.


J'ai quitté Paris hier. Ma dernière entrevue avec M. Laubépin
a été pénible. J'ai voué à ce vieillard les sentiments d'un
fils. Il a fallu ensuite dire adieu à Hélène. Pour lui faire
comprendre la nécessité où je me trouve d'accepter un emploi,
il était indispensable de lui laisser entrevoir une partie de
la vérité. J'ai parlé de quelques embarras de fortune
passagers. La pauvre enfant en a compris, je crois, plus que
je n'en disais: ses grands yeux étonnés se sont remplis de
larmes, et elle m'a sauté au cou.

Enfin je suis parti. Le chemin de fer m'a mené à Rennes, où
j'ai passé la nuit. Ce matin, je suis monté dans une diligence
qui devait me déposer cinq ou six heures plus tard dans une
petite ville de Morbihan, située à peu de distance du château
de Laroque. J'ai fait une dizaine de lieues au delà de Rennes
sans parvenir à me rendre compte de la réputation pittoresque
dont jouit dans le monde la vieille Armorique. Un pays plat,
vert et monotone, d'éternels pommiers dans d'éternelles
prairies, des fossés et des talus boisés bornant la vue des
deux côtés de la route, tout au plus quelques petits coins
d'une grâce champêtre, des blouses et des chapeaux cirés pour
animer ces tableaux vulgaires, tout cela me donnait fortement
à penser depuis la veille que la poétique Bretagne n'était
qu'une soeur prétentieuse et même un peu maigre de la
Basse-Normandie. Fatigué de déceptions et de pommiers, j'avais cessé
depuis une heure d'accorder la moindre attention au paysage,
et je sommeillais tristement, quand il m'a semblé tout à coup
m'apercevoir que notre lourde voiture penchait en avant plus
que raison: en même temps l'allure des chevaux se
ralentissait sensiblement, et un bruit de ferrailles,
accompagné d'un frottement particulier, m'annonçait que le
dernier des conducteurs venait d'appliquer le dernier des
sabots à la roue de la dernière diligence. Une vieille dame,
qui était assise près de moi, m'a saisi le bras avec cette
vive sympathie que fait naître la communauté du danger. J'ai
mis la tête à la portière: nous descendions, entre deux talus
élevés, une côte extrêmement raide, conception d'un ingénieur
véritablement trop ami de la ligne droite. Moitié glissant,
moitié roulant, nous n'avons pas tardé à nous trouver dans un
étroit vallon d'un aspect sinistre, au fond duquel un chétif
ruisseau coulait péniblement et sans bruit entre d'épais
roseaux; sur ses rives écroulées se tordaient quelques vieux
troncs couverts de mousse. La route traversait ce ruisseau sur
un pont d'une seule arche, puis elle remontait la pente
opposée en traçant un sillon blanc à travers une lande
immense, aride et absolument nue, dont le sommet coupait le
ciel vigoureusement en face de nous. Près du pont, et au bord
du chemin s'élevait une masure solitaire dont l'air de profond
abandon serrait le coeur. Un homme jeune et robuste était
occupé à fendre du bois devant la porte: un cordon noir
retenait par derrière ses longs cheveux d'un blond pâle. Il a
levé la tête, et j'ai été surpris du caractère étranger de ses
traits, du regard calme de ses yeux bleus; il m'a salué dans
une langue inconnue d'un accent bref, doux et sauvage. A la
fenêtre de la chaumière se tenait une femme qui filait: sa
coiffure et la coupe de ses vêtements reproduisaient avec une
exactitude théâtrale l'image de ces grêles châtelaines de
pierre qu'on voit couchées sur les tombeaux. Ces gens
n'avaient point la mine de paysans: ils avaient au plus haut
degré cette apparence aisée, gracieuse et grave qu'on nomme
l'air distingué. Leur physionomie portait cette expression
triste et rêveuse que j'ai souvent remarquée avec émotion chez
les peuples dont la nationalité est perdue.

J'avais mis pied à terre pur monter la côte. La lande, que
rien ne séparait de la route, s'étendait tout autour de moi à
perte de vue: partout de maigres ajoncs rampant sur une terre
noire; çà et là des ravines, des crevasses, des carrières
abandonnées, quelques rochers affleurant le sol; pas un arbre.
Seulement, quand je suis arrivé sur le plateau, j'ai vu à ma
droite la ligne sombre de la lande découper dans l'extrême
lointain une bande d'horizon plus lointaine encore, légèrement
dentelée, bleue comme la mer, inondée de soleil, et qui
semblait ouvrir au milieu de ce site désolé la soudaine
perspective de quelque région radieuse et féerique: c'était
enfin la Bretagne!

J'ai dû fréter un voiturin dans la petite ville de *** pour
faire les deux lieues qui me séparaient encore du terme de mon
voyage. Pendant le trajet, qui n'a pas été des plus rapides,
je me souviens confusément d'avoir vu passer sous mes yeux des
bois, des clairières, des lacs, des oasis de fraîche verdure
cachées dans les vallons; mais, en approchant du château de
Laroque, je me sentais assailli par mille pensées pénibles qui
laissaient peu de place aux préoccupations du touriste. Encore
quelques instants, et j'allais entrer dans une famille
inconnue, sur le pied d'une sorte de domesticité déguisée,
avec un titre qui m'assurait à peine les égards et le respect
des valets de la maison; ceci était nouveau pour moi. Au
moment même où M. Laubépin m'avait proposé cet emploi
d'intendant, tous mes instincts, toutes mes habitudes
s'étaient insurgés violemment contre le caractère de
dépendance particulière attaché à de telles fonctions. J'avais
cru néanmoins qu'il m'était impossible de les refuser sans
paraître infliger aux démarches empressées de mon vieil ami en
ma faveur une sorte de blâme décourageant. De plus, je ne
pouvais espérer d'obtenir avant plusieurs années dans des
fonctions plus indépendantes les avantages qui m'étaient faits
ici dès le début, et qui allaient me permettre de travailler
sans retard à l'avenir de ma soeur. J'avais donc vaincu mes
répugnances, mais elles avaient été bien vives, et elles se
réveillaient avec plus de force en face de l'imminente
réalité. J'ai eu besoin de relire dans le code que tout homme
porte en soi les chapitres du devoir et du sacrifice; en même
temps je me répétais qu'il n'est pas de situation si humble où
la dignité personnelle ne se puisse soutenir et qu'elle ne
puisse relever. Puis je me traçais un plan de conduite vis-à-vis
des membres de la famille Laroque, me promettant de
témoigner pour leurs intérêts un zèle consciencieux, pour
leurs personnes une juste déférence, également éloignée de la
servilité et de la raideur. Mais je ne pouvais me dissimuler
que cette dernière partie de ma tâche, la plus délicate sans
contredit, devait être simplifiée ou compliquée singulièrement
par la nature spéciale des caractères et des esprits avec
lesquels j'allais me trouver en contact. Or M. Laubépin, tout
en reconnaissant ce que ma sollicitude sur l'article personnel
avait de légitime, s'était montré obstinément avare de
renseignements et de détails à ce sujet. Toutefois, à l'heure
du départ, il m'avait remis une note confidentielle, en me
recommandant de la jeter au feu dès que j'en aurais fait mon
profit. J'ai tiré cette note de mon portefeuille, et je me
suis mis à en étudier les termes sibyllins, que je reproduis
ici exactement.




Château de Laroque (d'Arz).



ETAT DES PERSONNES QUI HABITENT LEDIT CHATEAU



"1° M. Laroque (Louis-Auguste), octogénaire, chef actuel de la
famille, source principale de la fortune; ancien marin,
célèbre sous le premier empire en qualité de corsaire
autorisé; paraît s'être enrichi sur mer par des entreprises
légales de diverse nature; a longtemps habité les colonies.
Originaire de Bretagne, il est revenu s'y fixer, il y a une
trentaine d'années, en compagnie de feu Pierre-Antoine
Laroque, son fils unique, époux de

"2° Madame Laroque (Joséphine-Clara), belle-fille du susnommé;
créole d'origine, âgée de quarante ans; caractère indolent,
esprit romanesque, quelques manies: belle âme;

"3° Mademoiselle Laroque (Marguerite-Louise), petite-fille,
fille et présomptive héritière des précédents, âgée de vingt
ans; créole et Bretonne; quelques chimères: belle âme;

"4° Madame Aubry, veuve du sieur Aubry, agent de change,
décédé en Belgique; cousine au deuxième degré, recueillie dans
la maison: esprit aigri;

"5° Mademoiselle Hélouin (Caroline-Gabrielle), vingt-six ans;
ci-devant institutrice, aujourd'hui demoiselle de compagnie:
esprit cultive, caractère douteux.

"Brûlez."



Ce document, malgré la réserve qui le caractérisait, ne m'a
pas été inutile: j'ai senti se dissiper, avec l'horreur de
l'inconnu, une partie de mes appréhensions. D'ailleurs, s'il y
avait, comme le prétendait M. Laubépin, deux belles âmes dans
le château de Laroque, c'était assurément plus qu'on n'avait
droit d'espérer sur une proportion de cinq habitants.

Après deux heures de marche, le voiturier s'est arrêté devant
une grille flanquée de deux pavillons qui servent de logement
à un concierge. J'ai laissé là mon gros bagage, et je me suis
acheminé vers le château, tenant d'une main mon sac de nuit et
décapitant de l'autre, à coups de canne, les marguerites qui
perçaient le gazon. Après avoir fait quelques centaines de pas
entre deux rangs d'énormes châtaigniers, je me suis trouvé
dans un vaste jardin de disposition circulaire, qui paraît se
transformer en parc un peu plus loin. J'apercevais, à droite
et à gauche, de profondes perspectives ouvertes entre d'épais
massifs déjà verdoyants, des pièces d'eau fuyant sous les
arbres, et des barques blanches remisées sous des toits
rustiques. -- En face de moi s'élevait le château,
construction considérable, dans le goût élégant et à demi
italien des premières années de Louis XIII. Il est précédé
d'une terrasse qui forme, au pied d'un double perron et sous
les hautes fenêtres de la façade, une sorte de jardin
particulier auquel on accède par plusieurs escaliers larges et
bas. L'aspect riant et fastueux de cette demeure m'a causé un
véritable désappointement, qui n'a pas diminué, lorsqu'en
approchant de la terrasse, j'ai entendu un bruit de voix
jeunes et joyeuses qui se détachait sur le bourdonnement plus
lointain d'un piano. J'entrais décidément dans un lieu de
plaisance, bien différent du vieux et sévère donjon que
j'avais aimé à ma figurer. Toutefois ce n'était plus l'heure
des réflexions; j'ai gravi lestement les degrés, et je me suis
trouvé tout à coup en face d'une scène qu'en toute autre
circonstance j'aurais jugée assez gracieuse. Sur une des
pelouses du parterre, une demi-douzaine de jeunes filles,
enlacées deux à deux et se riant au nez, tourbillonnaient dans
un rayon de soleil, tandis qu'un piano, touché par une main
savante, leur envoyait, à travers une fenêtre ouverte, les
mesures d'une valse impétueuse. J'ai eu du reste à peine le
temps d'entrevoir les visages animés des danseuses, les
cheveux dénoués, les larges chapeaux flottant sur les épaules
: ma brusque apparition a été saluée par un cri général, suivi
aussitôt d'un silence profond; les danses avaient cessé, et
toute la bande, rangée en bataille, attendait gravement le
passage de l'étranger. L'étranger cependant s'était arrêté,
non sans laisser voir un peu d'embarras. Quoique ma pensée
n'appartienne guère depuis quelque temps aux prétentions
mondaines, j'avoue que j'aurais en ce moment fait bon marché
de mon sac de nuit. Il a fallu en prendre mon parti. Comme je
m'avançais, mon chapeau à la main, vers le double escalier qui
donne accès dans le vestibule du château, le piano s'est
interrompu tout à coup. J'ai vu se présenter d'abord à la
fenêtre ouverte un énorme chien de l'espèce des terre-neuve,
qui a posé sur la barre d'appui son mufle léonin entre ses
deux pattes velues; puis, l'instant d'après, a paru une jeune
fille d'une taille élevée, dont le visage un peu brun et la
physionomie sérieuse étaient encadrés dans une masse épaisse
de cheveux noirs et lustrés. Ses yeux, qui m'ont semblé d'une
dimension extraordinaire, ont interrogé avec une curiosité
nonchalante la scène qui se passait au dehors.

-- Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc? a-t-elle dit d'une voix
tranquille.

Je lui ai adressé une profonde inclination, et, maudissant une
fois de plus mon sac de nuit, qui amusait visiblement ces
demoiselles, je me suis hâté de franchir le perron.

Un domestique à cheveux gris, vêtu de noir, que j'ai trouvé
dans le vestibule, a pris mon nom. J'ai été introduit quelques
minutes plus tard, dans un vaste salon tendu de soie jaune, où
j'ai reconnu d'abord la jeune personne que je venais de voir à
la fenêtre, et qui était définitivement d'une extrême beauté.
Près de la cheminée, où flamboyait une véritable fournaise,
une dame d'un âge moyen, et dont les traits accusaient
fortement le type créole, se tenait ensevelie dans un grand
fauteuil compliqué d'édredons, de coussins et de coussinets de
toutes proportions. Un trépied de forme antique, que
surmontait un brasero allumé, était placé à sa portée, et elle
en approchait par intervalles ses mains grêles et pâles. A
côté de madame Laroque était assise une dame qui tricotait: à
sa mine morose et disgracieuse je n'ai pu méconnaître la
cousine au deuxième degré, veuve de l'agent de change décédé
en Belgique.

Le premier regard qu'a jeté sur moi madame Laroque m'a paru
empreint d'une surprise touchant à la stupeur. Elle m'a fait
répéter mon nom.

-- Pardon!... monsieur?...

-- Odiot, madame.

-- Maxime Odiot, le gérant, le régisseur que M. Laubépin?...

-- Oui, madame.

-- Vous êtes bien sûr?

Je n'ai pu m'empêcher de sourire.

-- Mais oui, madame, parfaitement.

Elle a jeté un coup d'oeil rapide sur la veuve de l'agent de
change, puis sur la jeune fille au front sévère, comme pour
leur dire "Concevez-vous ça?" après quoi elle s'est agitée
légèrement dans ses coussinets, et a repris:

-- Enfin, veuillez vous asseoir, monsieur Odiot. Je vous
remercie beaucoup, monsieur, de vouloir bien nous consacrer
vos talents. Nous avons grand besoin de votre aide, je vous
assure, car enfin nous avons, on ne peut le nier, le malheur
d'être fort riches... S'apercevant qu'à ces mots la cousine au
deuxième degré levait les épaules: -- Oui, ma chère madame
Aubry, a poursuivi madame Laroque, j'y tiens. En me faisant
riche, le bon Dieu a voulu m'éprouver. J'étais née
positivement pour la pauvreté, pour les privations, pour le
dévouement et le sacrifice; mais j'ai toujours été contrariée.
Par exemple, j'aurais aimé à avoir un mari infirme. Eh bien,
M. Laroque était un homme d'une admirable santé. Voilà comment
ma destinée a été et sera manquée d'un bout à l'autre...

-- Laissez donc, a dit sèchement madame Aubry. La pauvreté
vous irait bien à vous, qui ne savez vous refuser aucune
douceur, aucun raffinement.

-- Permettez, chère madame, a repris madame Laroque, je n'ai
aucun goût pour les dévouements inutiles. Quand je me
condamnerais aux privations les plus dures, à qui ou à quoi
cela profiterait-il? Quand je gèlerais du matin au soir, en
seriez-vous plus heureuse?

Madame Aubry a fait entendre d'un geste expressif qu'elle n'en
serait pas plus heureuse, mais qu'elle considérait le langage
de madame Laroque comme prodigieusement affecté et ridicule.

-- Enfin, a continué celle-ci, heur ou malheur, peu importe.
Nous sommes donc très riches, monsieur Odiot, et, si peu de
cas que je fasse moi-même de cette fortune, mon devoir est de
la conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant ne s'en
soucie pas plus que moi, n'est-ce pas, Marguerite?

A cette question, un faible sourire a entr'ouvert les lèvres
dédaigneuses de mademoiselle Marguerite et l'arc allongé de
ses sourcils s'est tendu légèrement, après quoi cette
physionomie grave et superbe est rentrée dans le repos.

-- Monsieur, a repris madame Laroque, on va vous montrer le
logement que nous vous avons destiné, sur le désir formel de
M. Laubépin; mais, auparavant, permettez qu'on vous conduise
chez mon beau-père, qui sera bien aise de vous voir. Voulez-vous
sonner, ma chère cousine? J'espère, monsieur Odiot, que
vous nous ferez le plaisir de dîner aujourd'hui avec nous.
Bonjour, monsieur, à bientôt.

On m'a confié aux soins d'un domestique qui m'a prié
d'attendre, dans une pièce contiguë à celle d'où je sortais,
qu'il eût pris les ordres de M. Laroque. Cet homme avait
laissé la porte du salon entr'ouverte, et il m'a été
impossible de ne pas entendre ces paroles prononcées par
madame Laroque sur le ton de bonhomie un peu ironique qui lui
est habituel:

-- Ah çà! comprend-on Laubépin, qui m'annonce un garçon d'un
certain âge, très simple, très mûr, et qui m'envoie un
monsieur comme ça?

Mademoiselle Marguerite a murmuré quelques mots qui m'ont
échappé, à mon vif regret, je l'avoue, et auxquels sa mère a
répondu aussitôt:

-- Je ne dis pas le contraire, ma fille; mais cela n'en est
pas moins parfaitement ridicule de la part de Laubépin.
Comment veux-tu qu'un monsieur comme ça s'en aille trotter en
sabots dans les terres labourées. Je parie que jamais il n'a
mis de sabots, cet homme-là. Il ne sait pas même ce que c'est
que des sabots. Eh bien, c'est peut-être un tort que j'ai, ma
fille, mais je ne peux pas me figurer un bon intendant sans
sabots. Dis-moi, Marguerite, j'y pense, si tu l'accompagnais
chez ton grand-père?

Mademoiselle Marguerite est entrée presque aussitôt dans la
pièce où je me trouvais. En m'apercevant, elle a paru peu
satisfaite.

-- Pardon, mademoiselle; mais ce domestique m'a dit de
l'attendre ici.

-- Veuillez me suivre, monsieur.

Je l'ai suivie. Elle m'a fait monter un escalier, traverser
plusieurs corridors, et m'a introduit enfin dans une espèce de
galerie où elle m'a laissé. Je me suis mis à examiner quelques
tableaux suspendus au mur. Ces peintures étaient pour la
plupart des marines fort médiocres consacrées à la gloire de
l'ancien corsaire de l'empire. Il y avait plusieurs combats de
mer un peu enfumées, dans lesquels il était évident toutefois
que le petit brick _l'Aimable_, capitaine Laroque, vingt-six
canons, causait à John Bull les plus sensibles désagréments.
Puis venaient quelques portraits en pied de capitaine Laroque,
qui naturellement ont attiré mon attention spéciale. Ils
représentaient tous, sauf de légères variantes, un homme d'une
taille gigantesque, portant une sorte d'uniforme républicain à
grands parements, chevelu comme Kléber, et poussant droit
devant lui un regard énergique, ardent et sombre, au total une
espèce d'homme qui n'avait rien de plaisant. Comme j'étudiais
curieusement cette grande figure, qui réalisait à merveille
l'idée qu'on se fait en général d'un corsaire, et même d'un
pirate, mademoiselle Marguerite m'a prié d'entrer. Je me suis
trouvé alors en face d'un vieillard maigre et décrépit dont
les yeux conservaient à peine l'étincelle vitale, et qui, pour
me faire accueil, a touché d'une main tremblante le bonnet de
soie noire qui couvrait son crâne luisant comme l'ivoire.

-- Grand-père, a dit mademoiselle Marguerite en élevant la
voix, c'est M. Odiot.

Le pauvre vieux corsaire s'est un peu soulevé sur son fauteuil
en me regardant avec une expression terne et indécise. Je me
suis assis, sur un signe de mademoiselle Marguerite, qui a
répété:

-- M.  Odiot, le nouvel intendant, mon père!

-- Ah! bonjour, monsieur, a murmuré le vieillard.

Une pause du plus pénible silence a suivi. Le capitaine
Laroque, le corps courbé en deux et la tête pendante,
continuait à fixer sur moi son regard effaré. Enfin,
paraissant tout à coup rencontrer un sujet d'entretien d'un
intérêt capital, il m'a dit d'une voix sourde et profonde:

-- M. de Beauchêne est mort!

A cette communication inattendue, je n'ai pu trouver aucune
réponse: j'ignorais absolument qui pouvait être ce M. de
Beauchêne, et mademoiselle Marguerite ne se donnant pas la
peine de me l'apprendre, je me suis borné à témoigner, par une
faible exclamation de condoléance, de la part que je prenais à
ce malheureux événement. Ce n'était pas assez apparemment au
gré du vieux capitaine, car il a repris, le moment d'après, du
même ton lugubre:

-- M. de Beauchêne est mort!

Mon embarras a redoublé en face de cette insistance. Je voyais
le pied de mademoiselle Marguerite battre le parquet avec
impatience; le désespoir m'a pris, et, saisissant au hasard la
première phrase qui m'est venue à la pensée:

-- Ah! et de quoi est-il mort? ai-je dit.

Cette question ne m'était pas échappée qu'un regard courroucé
de mademoiselle Marguerite m'avertissait que j'étais suspect
de je ne sais quelle irrévérence railleuse. Bien que je ne me
sentisse réellement coupable que d'une sotte gaucherie, je me
suis empressé de donner à l'entretien un tour plus heureux.
J'ai parlé des tableaux de la galerie, des grandes émotions
qu'ils devaient rappeler au capitaine, de l'intérêt
respectueux que j'éprouvais à contempler le héros de ces
glorieuses pages. Je suis même entré dans la détail, et j'ai
cité avec une certaine chaleur deux ou trois combats où le
brick _l'Aimable_ m'avait paru véritablement accomplir des
miracles. Pendant que je faisais preuve de cette courtoisie de
bon goût, mademoiselle Marguerite, à mon extrême surprise,
continuait de me regarder avec mécontentement et un dépit
manifestes. Son grand-père cependant me prêtait une oreille
attentive: je voyais sa tête se relever peu à peu. Un sourire
étrange éclairait son visage décharné et semblait en effacer
les rides. Tout à coup, saisissant des deux mains les bras de
son fauteuil, il s'est redressé de toute sa taille; une flamme
guerrière a jailli de ses profondes orbites, et il s'est écrié
d'une voix sonore qui m'a fait tressaillir:

-- La barre au vent! Tout au vent! Feu bâbord! Accoste,
accoste! Jetez les grappins! vivement! nous le tenons! Feu
là-haut! un bon coup de balai, nettoyez son pont! A moi
maintenant! ensemble! sus à l'Anglais, au Saxon maudit!
hourra!

En poussant ce dernier cri, qui a râlé dans sa gorge, le
vieillard, vainement soutenu par les mains pieuses de sa
petite-fille, est retombé comme écrasé dans son fauteuil.
Mademoiselle Laroque m'a fait un signe impérieux, et je suis
sorti. J'ai retrouvé mon chemin comme j'ai pu à travers le
dédale des corridors et des escaliers, me félicitant vivement
de l'esprit d'à-propos que j'avais déployé dans mon entrevue
avec le vieux capitaine de _l'Aimable_.

Le domestique à cheveux gris qui m'avait reçu à mon arrivée,
et qui se nomme Alain, m'attendait dans le vestibule pour me
dire, de la part de madame Laroque, que je n'avais plus le
temps de visiter mon logement avant le dîner, que j'étais bien
comme j'étais. Au moment même où j'entrais dans le salon, une
société d'une vingtaine de personnes en sortait avec les
cérémonies d'usage pour se rendre dans la salle à manger.
C'était la première fois, depuis le changement de ma
condition, que je me trouvais mêlé à une réunion mondaine.
Habitué naguère aux petite distinctions que l'étiquette des
salons accorde en général à la naissance et à la fortune, je
n'ai pas reçu sans amertume les premiers témoignages de la
négligence et du dédain auxquels me condamne inévitablement ma
situation actuelle. Réprimant de mon mieux les révoltes de la
fausse gloire, j'ai offert mon bras à une jeune fille de
petite taille, mais bien faite et gracieuse, qui restait seule
en arrière de tous les convives, et qui était, comme je l'ai
supposé, mademoiselle Hélouin, l'institutrice. Ma place était
marquée à côté de la sienne. Pendant qu'on s'asseyait,
mademoiselle Marguerite est apparue comme Antigone, guidant la
marche lente et traînante de son aïeul. Elle est venue
s'asseoir à ma droite, avec cet air de tranquille majesté qui
lui est propre, et le puissant terre-neuve qui paraît être le
gardien attitré de cette princesse, n'a pas manqué de se
poster en sentinelle derrière sa chaise. J'ai cru devoir
exprimer sans retard à ma voisine le regret que j'éprouvais
d'avoir maladroitement provoqué des souvenirs qui semblaient
agiter d'une manière fâcheuse l'esprit de son grand-père.

-- C'est à moi de m'excuser, monsieur, a-t-elle répondu;
j'aurais dû vous prévenir qu'il ne faut jamais parler des
Anglais devant mon père... Connaissiez-vous la Bretagne,
monsieur?

J'ai dit que je ne la connaissais pas avant ce jour, mais que
j'étais parfaitement heureux de la connaître, et pour prouver
qu'en outre j'en étais digne, j'ai parlé sur le mode lyrique
des beautés pittoresques qui m'avaient frappé pendant la
route. A l'instant où je pensais que cette adroite flatterie
me conciliait au plus haut degré la bienveillance de la jeune
Bretonne, j'ai vu avec étonnement les symptômes de
l'impatience et de l'ennui se peindre sur son front. J'étais
décidément malheureux avec cette jeune fille.

-- Allons! je vois, monsieur, a-t-elle dit avec une singulière
expression d'ironie, que vous aimez ce qui est beau, ce qui
parle à l'imagination et à l'âme, la nature, la verdure, les
bruyères, les pierres et les beaux-arts. Vous vous entendrez à
merveille avec mademoiselle Hélouin, qui adore également
toutes ces choses, lesquelles, pour mon compte, je n'aime
guère.

-- Mais, au nom du ciel, qu'est-ce donc que vous aimez,
mademoiselle?

A cette question, que je lui adressais sur le ton d'un aimable
enjouement, mademoiselle Marguerite s'est brusquement tournée
vers moi, m'a lancé un regard hautain, et a répondu sèchement
:

-- J'aime mon chien. Ici, Mervyn!

Puis elle a plongé affectueusement sa main dans la profonde
fourrure du terre-neuve, qui, mâté sur ses pieds de derrière,
allongeait déjà sa tête formidable entre mon assiette et celle
de mademoiselle Marguerite.

Je n'ai pu m'empêcher d'observer avec un intérêt nouveau la
physionomie de cette bizarre personne, et d'y chercher les
signes extérieurs de la sécheresse d'âme dont elle paraît
faire profession. Mademoiselle Laroque, qui m'avait paru
d'abord fort grande, ne doit cette apparence qu'au caractère
ample et parfaitement harmonieux de sa beauté. Elle est en
réalité d'une taille ordinaire. Son visage, d'un ovale un peu
arrondi, et son cou, d'une pose exquise et fière, sont
légèrement recouverts d'une teinte d'or sombre. Sa chevelure,
qui marque sur son front un relief épais, jette à chaque
mouvement de tête des reflets onduleux et bleuâtres: les
narines, délicates et minces, semblent copiées sur le modèle
divin d'une madone romaine et sculptées dans une nacre
vivante. Au-dessous des yeux, larges, profonds et pensifs, le
hâle doré des joues se nuance d'une sorte d'auréole plus brune
qui semble une trace projetée par l'ombre des cils ou comme
brûlée par le rayonnement ardent du regard. Je puis
difficilement rendre la douceur souveraine du sourire qui, par
intervalles, vient animer ce beau visage, et tempérer par je
ne sais quelle contraction gracieuse l'éclat de ces grands
yeux. Certes la déesse même de la poésie, du rêve et des
mondes enchantés, pourrait se présenter hardiment aux hommages
des mortels sous la forme de cette enfant qui n'aime que son
chien. La nature, dans ses productions les plus choisies, nous
prépare souvent ces cruelles mystifications.

Au surplus, il m'importe assez peu. Je sens assez que je suis
destiné à jouer dans l'imagination de mademoiselle Marguerite
le rôle qu'y pourrait jouer un nègre, objet, comme on sait,
d'une mince séduction pour les créoles. De mon côté, je me
flatte d'être aussi fier que mademoiselle Marguerite: le plus
impossible des amours pour moi serait celui qui m'exposerait
au soupçon d'intrigue et d'industrie. Je ne pense pas au reste
avoir à m'armer d'une grande force morale contre un danger qui
ne me paraît pas vraisemblable, car la beauté de mademoiselle
Laroque est de celles qui appellent la pure contemplation de
l'artiste plutôt qu'un sentiment d'une nature plus humaine et
plus tendre.

Cependant, sur le nom de Mervyn, que mademoiselle Marguerite
avait donné à son garde du corps, ma voisine de gauche,
mademoiselle Hélouin, s'était lancée à pleines voiles dans le
cycle d'Arthur, et elle a bien voulu m'apprendre que Mervyn
était le nom authentique de l'enchanteur célèbre que le
vulgaire appelle Merlin. Des chevaliers de la Table ronde elle
est remontée jusqu'au temps de César, et j'ai vu défiler
devant moi, dans une procession un peu prolixe, toute la
hiérarchie des druides, des bardes et des ovates, après quoi
nous sommes tombés fatalement de menhir en dolmen et de galgal
en cromlech.

Pendant que je m'égarais dans les forêts celtiques sur les pas
de mademoiselle Hélouin, à laquelle il ne manque qu'un peu
d'embonpoint pour être une druidesse fort passable, la veuve
de l'agent de change, placée près de nous, faisait retentir
les échos d'une plainte continue et monotone comme celle d'un
aveugle: on avait oublié de lui donner un chauffe-pieds; on
lui servait du potage froid; on lui servait des os décharnés;
voilà comme on la traitait. Au reste, elle y était habituée.
Il est triste d'être pauvre, bien triste. Elle voudrait être
morte.

-- Oui, docteur, -- elle s'adressait à son voisin, qui
semblait écouter ses doléances avec une affectation d'intérêt
tant soit peu ironique. -- Oui, docteur, ce n'est pas une
plaisanterie: je voudrais être morte. Ce serait un grand
débarras pour tout le monde, d'ailleurs. Songez donc, docteur!
quand on a été dans ma position, quand on a mangé dans de
l'argenterie à ses armes... être réduite à la charité, et se
voir le jouet des domestiques! On ne sait pas tout ce que je
souffre dans cette maison, on ne le saura jamais. Quand on a
de la fierté, on souffre sans se plaindre; aussi je me tais,
docteur, mais je n'en pense pas moins.

-- C'est cela, ma chère dame, a dit le docteur, qui se nomme,
je crois, Desmarets; n'en parlons plus: buvez frais, cela
vous calmera.

-- Rien, rien ne me calmera, docteur, que la mort!

-- Eh bien, madame, quand vous voudrez! a répliqué le docteur
résolument.

Dans une région plus centrale, l'attention des convives était
accaparée par la verve insouciante, caustique et fanfaronne
d'un personnage que j'ai entendu nommer M. de Bévallan, et qui
paraît jouir ici des droits d'une intimité particulière. C'est
une homme d'une grande taille, d'une jeunesse déjà mûre, et
dont la tête rappelle assez fidèlement le type du roi François
Ier. On l'écoute comme un oracle, et mademoiselle Laroque
elle-même lui accorde autant d'intérêt et d'admiration qu'elle
paraît capable d'en concevoir pour quelque chose en ce monde.
Pour moi, comme la plupart des saillies que j'entendais
applaudir se rapportaient à des anecdotes locales et à des
circonstances de clocher, je n'ai pu apprécier
qu'incomplètement jusqu'ici le mérite de ce lion armoricain.

J'ai eu toutefois à me louer de sa courtoisie: il m'a offert
un cigare après le dîner, et m'a emmené dans le boudoir où
l'on fume. Il en faisait en même temps les honneurs à trois ou
quatre jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, qui le
regardent évidemment comme un modèle de belles façons et
d'exquise scélératesse.

-- Eh bien, Bévallan, a dit un de ces jeunes séides, vous ne
renoncez donc pas à la prêtresse du soleil?

-- Jamais! a répondu M. de Bévallan. J'attendrai dix mois, dix
ans, s'il le faut; mais je l'épouserai ou personne de
l'épousera.

-- Vous n'êtes pas malheureux, vieux drôle! l'institutrice
vous aidera à prendre patience.

-- Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune
Arthur? a repris à demi voix M. de Bévallan en s'avançant vers
son interlocuteur et en lui faisant, d'un signe rapide,
remarquer ma présence.

On a mis alors sur le tapis, dans un pêle-mêle charmant, tous
les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il
serait à désirer, par parenthèse, que les femmes pussent
assister secrètement, une fois en leur vie, à une de ces
conversations qui se tiennent entre hommes dans la première
effusion qui suit un repas copieux: elles y trouveraient la
mesure exacte de la délicatesse de nos moeurs et de la
confiance qu'elle doit leur inspirer. Au surplus, je ne me
pique nullement de pruderie; mais l'entretien dont j'étais le
témoin avait le tort grave, à mon avis, de dépasser les
limites de la plaisanterie la plus libre: il touchait à tout
en passant, outrageait tout gaiement et prenait un caractère
très gratuit d'universelle profanation. Or mon éducation, trop
incomplète sans doute, m'a laissé dans le coeur un fonds de
respect qui me paraît devoir être réservé au milieu des plus
vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons
aujourd'hui en France notre jeune Amérique, qui n'est point
contente si elle ne blasphème un peu après boire; nous avons
d'aimables petits bandits, espoir de l'avenir, qui n'ont eu ni
père ni mère, qui n'ont point de patrie, qui n'ont point de
Dieu, mais qui paraissent être le produit brut de quelque
machine sans entrailles et sans âme qui les a déposés
fortuitement sur ce globe pour en être le médiocre ornement.

Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s'instituer le
professeur cynique de ces roués sans barbe, ne m'a pas plu, et
je ne pense pas lui avoir plu davantage. J'ai prétexté un peu
de fatigue, et j'ai pris congé.

Sur ma requête, le vieil Alain s'est armé d'une lanterne et
m'a guidé à travers le parc vers le logis qui m'est destiné.
Après quelques minutes de marche, nous avons traversé un pont
de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés
devant une porte massive et ogivale, qui est surmontée d'une
espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C'est
l'entrée de l'ancien château. Des chênes et des sapins
séculaires forment autour de ce débris féodal une enceinte
mystérieuse, qui lui donne un air de profonde retraite. C'est
dans cette ruine que je dois habiter. Mon appartement, composé
de trois chambres très proprement tendues de perse, se
prolonge au-dessus de la porte d'une tourelle à l'autre. Ce
séjour mélancolique ne laisse pas de me plaire: il convient à
ma fortune. A peine délivré du vieil Alain, qui est d'humeur
un peu conteuse, je me suis mis à écrire le récit de cette
importante journée, m'interrompant par intervalles pour
écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule
sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui
célèbre dans les bois voisins ses tristes amours.




1er juillet.


Il est temps que j'essaye de démêler le fil de mon existence
personnelle et intime qui, depuis deux mois, s'est un peu
perdu au milieu des obligations actives de ma charge.

Le lendemain de mon arrivée, après avoir étudié pendant
quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres
du père Hivart, comme on nomme ici mon prédécesseur, j'allai
déjeuner au château, où je ne retrouvai plus qu'une faible
partie des hôtes de la veille. Madame Laroque, qui a beaucoup
vécu à Paris avant que la santé de son beau-père l'eût
condamnée à une perpétuelle villégiature, conserve fidèlement
dans sa retraite le goût des intérêts élevés, élégants ou
frivoles dont le ruisseau de la rue du Bac était le miroir du
temps du turban de madame de Staël. Elle paraît en outre avoir
visité la plupart des grandes villes de l'Europe, et en a
rapporté des préoccupations littéraires qui dépassent la
mesure commune de l'érudition et de la curiosité parisiennes.
Elle reçoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique à
suivre de loin, autant que possible, le mouvement de cette
civilisation raffinée dont les musées et les livres frais
éclos sont les fleurs et les fruits plus ou moins éphémères.
Pendant le déjeuner, on vint à parler d'un opéra nouveau, et
madame Laroque adressa sur ce sujet à M. de Bévallan une
question à laquelle il ne put répondre, quoiqu'il ait
toujours, si on l'en croit, un pied et un oeil sur le
boulevard des Italiens. Madame Laroque se rabattit alors sur
moi, tout en manifestant par son air de distraction le peu
d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaires très au
courant de celles-là; mais précisément, et malheureusement, ce
sont les seules que je connaisse. J'avais entendu en Italie
l'opéra qu'on venait de jouer en France pour la première fois.
La réserve même de mes réponses éveilla la curiosité de madame
Laroque, qui se mit à me presser de questions, et qui daigna
bientôt me communiquer elle-même ses impressions, ses
souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne
tardâmes pas à parcourir en camarades les théâtres et les
galeries les plus célèbres du continent, et notre entretien,
quand on quitta la table, était si animé, que mon
interlocutrice, pour n'en point rompre le cours, prit mon bras
sans y penser. Nous allâmes continuer dans le salon nos
sympathiques effusions, madame Laroque oubliant de plus en
plus le ton de protection bienveillante qui jusque-là m'avait
passablement choqué dans son langage vis-à-vis de moi.

Elle m'avoua que le démon du théâtre la tourmentait à un haut
degré, et qu'elle méditait de faire jouer la comédie au
château. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce
divertissement. Je lui parlai alors avec quelques détails des
scènes particulières que j'avais eu l'occasion de voir à Paris
et à Saint-Pétersbourg; puis, ne voulant pas abuser de ma
faveur, je me levai brusquement, en déclarant que je
prétendais inaugurer sans retard mes fonctions par
l'exploration d'une grosse ferme qui est située à deux petites
lieues du château. Madame Laroque, à cette déclaration, parut
subitement consternée: elle me regarda, s'agita dans ses
coussinets, approcha ses mains de son brasero, et me dit enfin
à demi voix:

-- Ah! qu'est-ce que cela fait? Laissez donc cela, allez.

Et, comme j'insistais:

-- Mais, mon Dieu! reprit-elle avec un embarras plaisant,
c'est qu'il y a des chemins affreux... Attendez au moins la
belle saison.

-- Non, madame, dis-je en riant, je n'attendrai pas une minute
: on est intendant ou on ne l'est pas.

-- Madame, dit le vieil Alain, qui se trouvait là, on pourrait
atteler pour M. Odiot le berlingot du père Hivart: il n'est
pas suspendu, mais il n'en est que plus solide.

Madame Laroque foudroya d'un coup d'oeil le malheureux Alain,
qui osait proposer à un intendant de mon espèce, qui avait été
au spectacle chez la grande-duchesse Hélène, le berlingot du
père Hivart.

-- Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans le chemin?
demanda-t-elle.

-- L'américaine, madame? Ma foi, non. Il n'y a pas risque
qu'elle y passe, dit Alain; ou si elle y passe, elle n'y
passera pas tout entière... Et encore je ne crois pas qu'elle
y passe.

Je protestai que j'irais parfaitement à pied.

-- Non, non, c'est impossible, je ne veux pas! Voyons, voyons
donc... Nous avons bien ici une demi-douzaine de chevaux de
selle qui ne font rien... mais probablement nous ne montez pas
à cheval!

-- Je vous demande pardon, madame; mais c'est vraiment
inutile; je vais...

-- Alain faites seller un cheval pour monsieur... Lequel, dis,
Marguerite?

-- Donnez-lui Proserpine, murmura M. de Bévallan, en riant
dans sa barbe.

-- Non, non, pas Proserpine! s'écria vivement mademoiselle
Marguerite.

-- Pourquoi pas Proserpine, mademoiselle? dis-je alors.

-- Parce qu'elle vous jetterait par terre, me répondit
nettement la jeune fille.

-- Oh! comment ça? véritablement?... Pardon, voulez-vous me
permettre de vous demander, mademoiselle, si vous montez cette
bête?

-- Oui, monsieur, mais j'ai de la peine.

-- Eh bien, peut-être en aurez-vous moins, mademoiselle, quand
je l'aurai montée moi-même une fois ou deux. Cela me décide.
Faites seller Proserpine, Alain!

Mademoiselle Marguerite fronça son noir sourcil, et s'assit en
faisant un geste de la main, comme pour repousser toute part
de responsabilité dans la catastrophe imminente qu'elle
prévoyait.

-- Si vous avez besoin d'éperons, j'en ai une paire à votre
service, reprit alors M. de Bévallan, qui décidément
prétendait que je n'en revinsse pas.

Sans paraître remarquer le regard de reproche que mademoiselle
Marguerite adressait à l'obligeant gentilhomme, j'acceptai ses
éperons. Cinq minutes après, un bruit de piétinements
désordonnés annonçait l'approche de Proserpine, qu'on amenait
avec assez de difficulté au bas d'un des escaliers du jardin
réservé, et qui était par parenthèse un très beau demi-sang,
noir comme le jais. Je descendis aussitôt le perron. Quelques
bonnes gens, M. de Bévallan à leu tête, me suivirent sur la
terrasse, par humanité, je crois, et l'on ouvrit en même temps
les trois fenêtres du salon pour l'usage des femmes et des
vieillards. Je me serais volontiers passé de tout cet
appareil, mais enfin il fallait s'y résigner, et j'étais
d'ailleurs sans grande inquiétude sur les suites de
l'aventure, car si je suis un jeune intendant, je suis un très
vieil écuyer. Je marchais à peine que mon pauvre père m'avait
déjà planté sur un cheval, au grand désespoir de ma mère, et,
depuis, il n'avait négligé aucun soin pour me rendre son égal
dans un art où il excellait. Il avait même poussé mon
éducation sous ce rapport jusqu'au raffinement, me faisant
revêtir parfois de vieilles et pesantes armures de famille,
pour accomplir plus à l'aide mes exercices de haute voltige.

Cependant Proserpine me laissa débrouiller ses rênes et même
toucher son encolure sans donner le moindre signe
d'irritation; mais elle ne sentit pas plus tôt mon pied se
poser sur l'étrier qu'elle se jeta brusquement de côté, en
poussant trois ou quatre ruades superbes par-dessus les grands
vases de marbre qui ornaient l'escalier; puis elle se mâta en
faisant l'agréable et en battant l'air de ses pieds de devant,
après quoi elle se reposa frémissante.

-- Pas facile au montoir! me dit le valet d'écurie en clignant
de l'oeil.

-- Je le vois bien, mon garçon, mais je vais bien l'étonner,
va! En même temps je me mis en selle sans toucher l'étrier,
et, pendant que Proserpine réfléchissait à ce qui lui
arrivait, je pris une solide assiette. L'instant d'après, nous
disparaissions au petit galop de chasse dans l'avenue de
châtaigniers, suivis par le bruit de quelques battements de
mains, dont M. de Bévallan avait eu le bon esprit de donner le
signal.

Cet incident, tout insignifiant qu'il fût, ne laissa pas,
comme je pus m'en apercevoir dès le même soir à la mine des
gens, de relever singulièrement mon crédit dans l'opinion.
Quelques autres talents de la même valeur, dont m'a pourvu mon
éducation, ont achevé de m'assurer ici toute l'importance que
j'y souhaite, celle qui doit garantir ma dignité personnelle.
On voit assez, au reste, que je ne prétends nullement abuser
des prévenances et des égards dont je puis être l'objet pour
usurper dans le château un rôle peu conforme aux fonctions
modestes que j'y remplis. Je me renferme dans ma tour aussi
souvent que je le puis, sans manquer formellement aux
convenances; je me tiens, en un mot, strictement à ma place,
afin qu'on ne soit jamais tenté de m'y remettre.

Quelques jours après mon arrivée, comme j'assistais à un de
ces dîners de cérémonie qui, dans cette saison, sont ici
presque quotidiens, mon nom fut prononcé sur un ton
interrogatif par le gros sous-préfet de la petite ville
voisine, qui était assis à la droite de la dame châtelaine.
Madame Laroque, qui est assez sujette à ces sortes de
distractions, oublia que je n'étais pas loin d'elle, et, bon
gré, mal gré, je ne perdis pas un mot de sa réponse:

-- Mon Dieu! ne m'en parlez pas! il y a là un mystère
inconcevable... Nous pensons que c'est quelque prince
déguisé... Il y en a tant qui courent le monde pour le quart
d'heure!... Celui-ci a tous les talents imaginables: il monte
à cheval, il joue du piano, il dessine, et tout cela dans la
perfection... Entre nous, mon cher sous-préfet, je crois bien
que c'est un très mauvais intendant, mais vraiment c'est un
homme très agréable.

Le sous-préfet, -- qui est aussi un homme très agréable, ou
qui du moins croit l'être, ce qui revient au même pour sa
satisfaction, -- dit alors gracieusement, en caressant d'une
main potelée ses splendides favoris, qu'il y avait assez de
beaux yeux dans le château pour expliquer bien des mystères,
qu'il soupçonnait fort l'intendant d'être un prétendant, que
du reste l'Amour était le père légitime de la Folie et
l'intendant naturel des Grâces... Puis, changeant de ton tout
à coup:

-- Au surplus, madame, ajouta-t-il, si vous avez la moindre
inquiétude à l'égard de cet individu, je le ferai interroger
dès demain par le brigadier de gendarmerie.

Madame Laroque se récria contre cet excès de zèle galant, et
la conversation, en ce qui me concernait, n'alla pas plus
loin; mais elle me laissa très piqué, non point contre le
sous-préfet, qui au contraire me plaisait infiniment, mais
contre madame Laroque, qui, tout en rendant à mes qualités
privées une justice excessive, ne m'avait point paru
suffisamment pénétrée de mon mérite officiel.

Le hasard voulut que j'eusse dès le lendemain à renouveler le
bail d'un fermage considérable. Cette opération se négociait
avec un vieux paysan fort madré, que je parvins néanmoins à
éblouir par quelques termes de jurisprudence adroitement
combinés avec les réserves d'une prudente diplomatie. Nos
conventions arrêtées, le bonhomme déposa tranquillement sur
mon bureau trois rouleaux de pièces d'or. Bien que la
signification de ce versement, qui n'était point dû,
m'échappât tout à fait, je me gardai de témoigner une surprise
inconsidérée; mais, en développant les rouleaux, je m'assurai
par quelques questions indirectes que cette somme constituait
les arrhes du marché, en d'autres termes le pot-de-vin que les
fermiers, à ce qu'il paraît, sont dans l'usage d'octroyer au
propriétaire à chaque renouvellement de bail. Je n'avais
nullement songé à réclamer ces arrhes, n'en ayant trouvé
aucune mention dans les baux précédents rédigés par mon habile
prédécesseur, et qui me servaient de modèles. Je ne tirai
toutefois pour le moment aucune conclusion de cette
circonstance; mais quand j'allai remettre à madame Laroque ce
don de joyeux avènement, sa surprise m'étonna.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? me dit-elle.

Je lui expliquai la nature de cette gratification. Elle me fit
répéter.

-- Est-ce que c'est la coutume? reprit-elle.

-- Oui, madame, toutes les fois que l'on consent un nouveau
bail.

-- Mais il y a eu depuis trente ans, à ma connaissance, plus
de dix baux renouvelés... Comment se fait-il que nous n'ayons
jamais entendu parler de chose pareille?

-- Je ne saurais vous dire, madame.

Madame Laroque tomba dans un abîme de réflexions, au fond
duquel elle rencontra peut-être l'ombre vénérable du père
Hivart; après quoi elle haussa légèrement les épaules, porta
ses regards sur moi, puis sur les pièces d'or, puis encore sur
moi, et parut hésiter. Enfin, se renversant dans son fauteuil
et soupirant profondément, elle me dit avec un simplicité dont
je lui sus gré:

-- C'est bien, monsieur, je vous remercie.

Ce trait de probité grossière, dont elle avait eu le bon goût
de ne pas me faire compliment, n'en porta pas moins madame
Laroque à concevoir une grande idée de la capacité et des
vertus de son intendant. J'en pus juger quelques jours après.
Sa fille lui lisait le récit d'un voyage au pôle, où il était
question d'un oiseau extraordinaire qui ne vole pas:

-- Tiens, dit-elle, c'est comme mon intendant!

J'espère fermement m'être acquis depuis ce temps, par le soin
sévère avec lequel je m'occupe de la tâche que j'ai acceptée,
quelques titres à une considération d'une genre moins négatif.
M. Laubépin, quand je suis allé à Paris récemment pour
embrasser ma soeur, m'a remercié avec une vive sensibilité de
l'honneur que je faisais aux engagements qu'il a pris pour
moi.

-- Courage, Maxime, m'a-t-il dit; nous doterons Hélène. La
pauvre enfant ne se sera pour ainsi dire aperçue de rien. Et
quant à vous, mon ami, n'ayez point de regrets. Croyez-moi, ce
qui ressemble le plus au bonheur en ce monde, vous l'avez en
vous, et, grâce au ciel, je vois que vous l'aurez toujours:
la paix de la conscience et la mâle sérénité d'une âme toute
au devoir.

Ce vieillard a raison, sans doute. Je suis tranquille, et
pourtant je ne me sens guère heureux. Il y a dans mon âme, qui
n'est pas assez mûre encore pour les austères jouissances du
sacrifice, des élans de jeunesse et de désespoir. Ma vie,
vouée et dévouée sans réserve à une autre vie plus faible et
plus chère, ne m'appartient plus; elle n'a pas d'avenir, elle
est dans un cloître à jamais fermé. Mon coeur ne doit plus
battre, ma tête ne doit plus songer que pour le compte d'un
autre. Enfin, qu'Hélène soit heureuse! Les années s'approchent
déjà pour moi: qu'elles viennent vite! Je les implore; leur
glace aidera mon courage.

Je ne saurais me plaindre, au reste, d'une situation qui, en
somme, a trompé mes plus pénibles appréhensions, et qui même
dépasse mes meilleurs espérances. Mon travail, mes fréquents
voyages dans les départements voisins, mon goût pour la
solitude, me tiennent souvent éloigné du château, dont je fuis
surtout les réunions bruyantes. Peut-être dois-je en bonne
partie à ma rareté l'accueil amical que j'y trouve. Madame
Laroque en particulier me témoigne une véritable affection:
elle me prend pour confident de ses bizarres et très sincères
manies de pauvreté, de dévouement et d'abnégation poétique,
qui forment avec ses précautions multipliées de créole
frileuse un amusant contraste. Tantôt elle porte envie aux
bohémiennes chargées d'enfants qui traînent sur les routes une
misérable charrette, et qui font cuire leur dîner à l'abri des
haies; tantôt ce sont les soeurs de charité et tantôt les
cantinières dont elle ambitionne les héroïques labeurs. Enfin
elle ne cesse de reprocher à feu M. Laroque le fils son
admirable santé, qui n'a jamais permis à sa femme de déployer
les qualités de garde-malade dont elle se sentait le coeur
gonflé. Cependant elle a eu l'idée, ces jours-ci, de faire
ajouter à son fauteuil une espèce de niche en forme de guérite
pour s'abriter contre les vents coulis. Je la trouvai, l'autre
matin, installée triomphalement dans ce kiosque, où elle
attend assez doucement le martyre.

J'ai à peine moins à me louer des autres habitants du château.
Mademoiselle Marguerite, toujours plongée comme un sphinx
nubien dans quelque rêve inconnu, condescend pourtant avec une
prévenante bonté à répéter pour moi mes airs de prédilection.
Elle a une voix de contralto admirable, dont elle se sert avec
un art consommé, mais en même temps une nonchalance et une
froideur qu'on dirait véritablement calculées. Il lui arrive,
en effet, par distraction, de laisser échapper de ses lèvres
des accents passionnés; mais aussitôt elle paraît comme
humiliée et honteuse de cet oubli de son caractère ou de son
rôle, et elle s'empresse de rentrer dans les limites d'une
correction glacée.

Quelques parties de piquet, que j'ai eu la politesse facile de
perdre avec M. Laroque, m'ont concilié les bonnes grâces du
pauvre vieillard, dont les regards affaiblis s'attachent
quelquefois sur moi avec une attention vraiment singulière. On
dirait alors que quelque songe du passé, quelque ressemblance
imaginaire se réveille à demi dans les nuages de cette mémoire
fatiguée, au sein de laquelle flottent les images confuses de
tout un siècle. Mais ne voulait-on pas me rendre l'argent que
j'avais perdu avec lui! Il paraît que madame Aubry, partenaire
habituelle du vieux capitaine, ne se fait point scrupule
d'accepter régulièrement ces restitutions, ce qui ne l'empêche
pas de gagner assez fréquemment l'ancien corsaire, avec lequel
elle a, dans ces circonstances, des abordages tumultueux.

Cette dame, que M. Laubépin traitait avec beaucoup de faveur
quand il la qualifiait simplement d'esprit aigri, ne m'inspire
aucune sympathie. Cependant, par respect pour la maison, je me
suis astreint à gagner sa bienveillance, et j'y suis parvenu
en prêtant une oreille complaisante, tantôt à ses misérables
lamentations sur sa condition présente, tantôt aux
descriptions emphatiques de sa fortune passée, de son
argenterie, de son mobilier, de ses dentelles et de ses paires
de gants.

Il faut avouer que je suis à bonne école pour apprendre à
dédaigner les biens que j'ai perdus. Tous ici en effet, par
leur attitude et leur langage, me prêchent éloquemment le
mépris des richesses: Madame Aubry d'abord, qu'on peut
comparer à ces gourmands sans vergogne dont la révoltante
convoitise vous ôte l'appétit, et qui vous donnent le profond
dégoût des mets qu'ils vous vantent; ce vieillard, qui
s'éteint sur ses millions aussi tristement que Job sur son
fumier; cette femme excellente, mais romanesque et blasée, qui
rêve, au milieu de son importune prospérité, le fruit défendu
de la misère; enfin, la superbe Marguerite, qui porte comme un
couronne d'épines le diadème de beauté et d'opulence dont le
ciel a écrasé son front.

Etrange fille! -- Presque chaque matin, quand le temps est
beau, je la vois passer à cheval sous les fenêtres de mon
beffroi; elle me salue d'un grave signe de tête qui fait
onduler la plume noire de son feutre, puis s'éloigne lentement
dans le sentier ombragé qui traverse les ruines du vieux
château. Ordinairement le vieil Alain la suit à quelque
distance; parfois elle n'a d'autre compagnon que l'énorme et
fidèle Mervyn, qui allonge le pas aux côtés de sa belle
maîtresse, comme un ours pensif. Elle s'en va en cet équipage
courir dans tout le pays environnant des aventures de charité.
Elle pourrait se passer de protecteur; il n'y a pas de
chaumière à six lieues à la ronde qui ne la connaisse et qui
ne la vénère comme la fée de la bienfaisance. Les paysans
disent simplement, en parlant d'elle "Mademoiselle!" comme
s'ils parlaient d'une de ces filles de roi qui charment leurs
légendes, et dont elle leur semble avoir la beauté, la
puissance et le mystère.

Je cherche cependant à m'expliquer le nuage de sombre
préoccupation qui couvre sans cesse son front, la sévérité
hautaine et défiante de son regard, la sécheresse amère de son
langage. Je me demande si ce sont là les traits naturels d'un
caractère bizarre et mêlé, ou les symptômes de quelque secret
tourment, remords, crainte ou amour, qui rongerait ce noble
coeur. Si désintéressé que l'on soit dans la question, il est
impossible qu'on se défende d'une certaine curiosité en face
d'une personne aussi remarquable. Hier soir, pendant que le
vieil Alain, dont je suis le favori, me servait mon repas
solitaire:

-- Eh bien, Alain, lui dis-je, voilà une belle journée. Vous
êtes-vous promené aujourd'hui?

-- Oui, monsieur, ce matin, avec mademoiselle.

-- Ah! vraiment?

-- Monsieur nous a bien vus passer?

-- Il est possible, Alain. Oui, je vous vois quelquefois
passer... Vous avez bonne mine à cheval, Alain.

-- Monsieur est trop obligeant. Mademoiselle a meilleure mine
que moi.

-- C'est une jeune fille très belle.

-- Oh! parfaite, monsieur, et au dedans comme au dehors, ainsi
que madame sa mère. Je dirai à monsieur une chose. Monsieur
sait que cette propriété appartenait autrefois au dernier
comte de Castennec, que j'avais l'honneur de servir. Quand la
famille Laroque acheta le château, j'avouerai à monsieur que
j'eus le coeur un peu gros, et que j'hésitai à rester dans la
maison. J'avais été élevé dans le respect de la noblesse, et
il m'en coûtait beaucoup de servir des gens sans naissance.
Monsieur a pu remarquer que j'éprouvais un plaisir particulier
à lui rendre mes devoirs: c'est que je trouve à monsieur un
air de gentilhomme. Etes-vous bien sûr de n'être pas noble,
monsieur?

-- Je le crains, mon pauvre Alain.

-- Au reste, et c'est ce que je voulais dire à monsieur,
reprit Alain en s'inclinant avec grâce, j'ai appris au service
de ces dames que la noblesse des sentiments valait bien
l'autre, et en particulier celle de M. le comte de Castennec,
qui avait le faible de battre ses gens. Dommage pourtant,
monsieur, disons-le, que mademoiselle ne puisse épouser un
gentilhomme d'un beau nom. Il ne manquerait plus rien à ses
perfections.

-- Mais il me semble, Alain, qu'il ne tient qu'à elle.

-- Si monsieur veut parler de M. de Bévallan, il ne tient qu'à
elle en effet, car il l'a demandée il y a plus de six mois.
Madame ne paraissait pas trop contraire au mariage, et de fait
M. de Bévallan est après les Laroque le plus riche du pays;
mais mademoiselle, sans se prononcer positivement, a voulu
prendre le temps de la réflexion.

-- Mais si elle aime M. de Bévallan, et si elle peut l'épouser
quand elle voudra, pourquoi est-elle toujours triste et
distraite comme on la voit?

-- C'est une vérité, monsieur, que depuis deux ou trois ans
mademoiselle est changée. Autrefois c'était un oiseau pour la
gaieté; maintenant on dirait qu'il y a quelque chose qui la
chagrine: mais je ne crois pas, sauf respect, que ce soit son
amour pour ce monsieur.

-- Vous ne paraissez pas fort tendre vous-même pour M. de
Bévallan, mon bon Alain. Il est d'excellente noblesse
pourtant...

-- Ca ne l'empêche pas d'être un mauvais gars, monsieur, qui
passe son temps à débaucher les filles du pays. Et si monsieur
a des yeux, il peut voir qu'il ne se gênerait pas pour faire
le sultan dans le château, en attendant mieux.

Il y eut une pause silencieuse, après laquelle Alain reprit:

-- Dommage que monsieur n'ait pas seulement une centaine de
mille francs de rente.

-- Et pourquoi cela, Alain?

-- Parce que... dit Alain en hochant la tête d'un air songeur.




25 juillet.


Dans le courant du mois qui vient de s'écouler, j'ai gagné une
amie et je me suis fait, je crois, deux ennemies. Les ennemies
sont mademoiselle Marguerite et mademoiselle Hélouin. L'amie
est une demoiselle de quatre-vingt-huit ans. J'ai peur qu'il
n'y ait pas compensation.

Mademoiselle Hélouin, avec laquelle je veux d'abord régler mon
compte, est une ingrate. Mes prétendus torts envers elle
devraient plutôt me recommander à son estime; mais elle paraît
être une de ces femmes assez répandues dans le monde, qui ne
rangent point l'estime au nombre des sentiments qu'elles
aiment à inspirer, ou qu'on leur inspire. Dès les premiers
temps de mon séjour ici, une sorte de conformité entre la
fortune de l'institutrice et celle de l'intendant, la modestie
commune à notre état dans le château, m'avaient porté à nouer
avec mademoiselle Hélouin les relations d'une bienveillance
affectueuse. En tout temps, je me suis piqué de manifester à
ces pauvres filles l'intérêt que leur tâche ingrate, leur
situation précaire, humiliée et sans avenir, me paraissent
appeler sur elles. Mademoiselle Hélouin est d'ailleurs jolie,
intelligente, remplie de talents, et bien qu'elle gâte un peu
cela par la vivacité d'allures, la coquetterie fiévreuse et la
légère pédanterie qui sont les travers habituels de l'emploi,
j'avais un très faible mérite, j'en conviens, à jouer près
d'elle le rôle chevaleresque que je m'étais donné. Ce rôle
prit à mes yeux le caractère d'une sorte de devoir, quand je
pus reconnaître, ainsi que plusieurs avertissements me
l'avaient fait pressentir, qu'un lion dévorant, sous les
traits du roi François Ier, rôdait furtivement autour de ma
jeune protégée. Cette duplicité, qui fait honneur à l'audace
de M. de Bévallan, est conduite, sous couleur d'une aimable
familiarité, avec une politique et un aplomb qui trompent
aisément les regards inattentifs ou candides. Madame Laroque
et sa fille en particulier sont trop étrangères aux
perversités de ce monde et vivent trop loin de toute réalité
pour éprouver l'ombre d'un soupçon. Quant à moi, fort irrité
contre cet insatiable mangeur de coeurs, je me fis un plaisir
de contrarier ses desseins: plus d'une fois je détournai
l'attention qu'il essayait d'accaparer, je m'efforçai surtout
de diminuer dans le coeur de mademoiselle Hélouin cet amer
sentiment d'abandon et d'isolement qui donne en général tant
de prise aux consolations qui lui étaient offertes. Ai-je
jamais dépassé, dans le cours de cette lutte malavisée, la
mesure délicate d'une protection fraternelle? Je ne le crois
pas, et les termes mêmes du court dialogue qui a subitement
modifié la nature de nos relations semblent parler en faveur
de ma réserve. Un soir de la semaine dernière, on respirait le
frais sur la terrasse: mademoiselle Hélouin, à qui j'avais eu
précisément dans la journée l'occasion de montrer quelques
égards particuliers, prit légèrement mon bras, et, tout en
piquant de ses dents minces et blanches une fleur d'oranger:

-- Vous êtes bon, monsieur Maxime, me dit-elle d'une voix un
peu émue.

-- J'essaye, mademoiselle.

-- Vous êtes un véritable ami.

-- Oui.

-- Mais un ami... comment?

-- Véritable, vous l'avez dit.

-- Un ami... qui m'aime?

-- Sans doute.

-- Beaucoup?

-- Assurément.

-- Passionnément?...

-- Non.

Sur ce monosyllabe, que j'articulai fort nettement et que
j'appuyai d'un regard ferme, mademoiselle Hélouin jeta
vivement loin d'elle la fleur d'oranger et quitta mon bras.
Depuis cette heure néfaste, on me traite avec un dédain que je
n'ai pas volé, et je croirais bien décidément que l'amitié
d'un sexe à l'autre est un sentiment illusoire, si ma
mésaventure n'eût eu le lendemain même une sorte de contre-partie.

J'étais allé passer la soirée au château: deux ou trois
familles étrangères qui venaient d'y séjourner pendant une
quinzaine l'avaient quitté dans la matinée. Je n'y trouvai que
les habitués, le curé, le percepteur, le docteur Desmarets, --
enfin le général de Saint-Cast et sa femme, qui habitent,
ainsi que le docteur, la petite ville voisine. Madame de
Saint-Cast, qui paraît avoir apporté à son mari une assez
belle fortune, était engagée, quand j'entrai, dans une
conversation animée avec madame Aubry. Ces deux dames, suivant
leur usage, s'entendaient parfaitement: elles célébraient
tout à tour, comme deux pasteurs d'églogue, les charmes
incomparables de la richesse dans un langage où la distinction
de la forme le disputait à l'élévation de la pensée:

-- Vous avez bien raison, madame, disait madame Aubry; il n'y
a qu'une chose au monde, c'est d'être riche. Quand je l'étais,
je méprisais de tout mon coeur ceux qui ne l'étaient pas;
aussi je trouve maintenant tout naturel qu'on me méprise et je
ne m'en plains pas.

-- On ne vous méprise pas pour cela, madame, reprenait madame
de Saint-Cast, bien certainement non, madame; mais il est
certain que d'être riche ou d'être pauvre, cela fait une fière
différence. Voilà le général qui en sait quelque chose, lui
qui n'avait absolument rien, quand je l'ai épousé, -- que son
épée, -- et ce n'est pas une épée qui met du beurre dans la
soupe, n'est-ce pas, madame?

-- Non, non, oh! non, madame, s'écria madame Aubry en
applaudissant à cette hardie métaphore. L'honneur et la
gloire, c'est très beau dans les romans; mais j'aime mieux une
bonne voiture, n'est-ce pas, madame?

-- Oui, certainement, madame, et c'est ce que je disais ce
matin même au général en venant ici, n'est-ce pas, général?

-- Hon! grommela le général, qui jouait tristement dans un
coin avec l'ancien corsaire.

-- Vous n'aviez rien quand je vous ai épousé, général, reprit
madame de Saint-Cast; vous ne songez pas à le nier, j'espère?

-- Vous l'avez déjà dit! murmura le général.

-- Ca n'empêche pas que sans moi vous iriez à pied, mon
général, ce qui ne serait pas gai avec vos blessures... Ce
n'est pas avec vos six ou sept mille francs de retraite que
vous pourriez rouler carrosse, mon ami... Je lui disais cela
ce matin, madame, à propose de notre nouvelle voiture, qui est
douce comme il n'est pas possible d'être douce. Au surplus,
j'y ai mis le prix: cela fait quatre bons mille francs de
moins dans ma bourse, madame!

-- Je le crois bien, madame! Ma voiture de gala m'en coûtait
bien cinq mille, en comptant la peau de tigre pour les pieds,
qui valait à elle seule cinq cents francs.

-- Moi, reprit madame de Saint-Cast, j'ai été forcée d'y
regarder un peu, car je viens de renouveler mon meuble de
salon, et rien qu'en tapis et en tentures, j'en ai pour quinze
mille francs. C'est trop beau pour un trou de province, vous
me direz, et c'est bien vrai... Mais toute la ville est à
genoux devant, et on aime à être respecté, n'est-ce pas,
madame?

-- Sans doute, madame, répliqua madame Aubry, on aime à être
respecté, et on n'est respecté qu'en proportion de l'argent
qu'on a. Pour moi, je me console de n'être plus respectée
aujourd'hui, en pensant que, si j'étais encore ce que j'ai
été, je verrais à mes pieds tous les gens qui me méprisent.

-- Excepté moi, morbleu! s'écria le docteur Desmarets en se
levant tout à coup. Vous auriez cent millions de rente que
vous ne me verriez pas à vos pieds, je vous en donne ma parole
d'honneur! Et là-dessus je vais prendre l'air... car, le
diable m'emporte! on n'y tient plus.

En même temps le brave docteur sortit du salon, emportant
toute ma gratitude, car il m'avait rendu un véritable service
en soulageant mon coeur oppressé d'indignation et de dégoût.

Bien que M. Desmarets soit établi dans la maison sur le pied
d'un Saint-Jean Bouche d'or, à qui l'on souffre la plus grande
indépendance de langage, l'apostrophe avait été trop vive pour
ne pas causer dans l'assistance un sentiment de malaise qui se
traduisit par un silence embarrassé. Madame Laroque le rompit
adroitement en demandant à sa fille si huit heures étaient
sonnées.

-- Non, ma mère, répondit mademoiselle Marguerite, car
mademoiselle de Porhoët n'est pas encore arrivée.

La minute d'après, comme le timbre de la pendule se mettait en
branle, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jocelynde de
Porhoët-Gaël, donnant le bras au docteur Desmarets, entra dans
le salon avec une précision astronomique.

Mademoiselle de Porhoët-Gaël, qui a vu cette année son
quatre-vingt-huitième printemps, et qui a l'apparence d'un long
roseau conservé dans de la soie, est le dernier rejeton d'une
fort noble race dont on croit retrouver les premiers ancêtres
parmi les rois fabuleux de la vieille Armorique. Toutefois
cette maison ne prend sérieusement pied dans l'histoire qu'au
XIIe siècle, en la personne de Juthaël, fils de Conan le Tort,
issu de la branche cadette de Bretagne. Quelques gouttes du
sang des Porhoët ont coulé dans les veines les plus illustres
de France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des
Penthièvre, et ces grands seigneurs convenaient que ce n'était
pas le moins pur de leur sang. Je me souviens qu'étudiant un
jour, dans un accès de vanité juvénile, l'histoire des
alliances de ma famille, j'y remarquai ce nom bizarre de
Porhoët, et que mon père, très érudit en ces matières, me le
vanta beaucoup. Mademoiselle de Porhoët, qui reste aujourd'hui
seule de son nom, n'a jamais voulu se marier, afin de
conserver le plus longtemps possible, dans le firmament de la
noblesse française, la constellation de ces syllabes magiques
: Porhoët-Gaël.

Le hasard voulut un jour qu'on parlât devant elle des origines
de la maison de Bourbon.

-- Les Bourbons, dit mademoiselle de Porhoët en plongeant à
plusieurs reprises son aiguille à tricoter dans sa perruque
blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse; mais (prenant
soudain un air modeste) il y a mieux!

Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette
vieille fille auguste, qui porte avec une dignité sans égale
la triple et lourde majesté de la naissance, de l'âge et du
malheur. Un procès déplorable, qu'elle s'obstine à soutenir
hors de France depuis une quinzaine d'années, a
progressivement réduit sa fortune, déjà très mince; c'est à
peine s'il lui reste aujourd'hui un millier de francs de
revenu. Cette détresse n'a rien enlevé à sa fierté, rien
ajouté à son humeur: elle est gaie, égale, courtoise: elle
vit, on ne sait comment, dans sa maisonnette avec une petite
servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup
d'aumônes. Madame Laroque et sa fille se sont prises pour leur
noble et pauvre voisine d'une passion qui les honore; elle est
chez elles l'objet d'un respect attentif, et qui confond
madame Aubry. J'ai vu souvent mademoiselle Marguerite quitter
la danse la plus animée pour faire le quatrième au whist de
mademoiselle de Porhoët: si le whist de mademoiselle de
Porhoët (à cinq centimes la fiche) venait à manquer un seul
jour, le monde finirait. Je suis moi-même un des partenaires
préférés de la vieille demoiselle, et, le soir dont je parle,
nous ne tardâmes pas, le curé, le docteur et moi, à nous
trouver installés autour de la table de whist, en face et aux
côtés de la descendante de Conan le Tort.

Il faut savoir qu'au commencement du dernier siècle un
grand-oncle de mademoiselle de Porhoët, qui était attaché à la
maison du duc d'Anjou, passa les Pyrénées à la suite du jeune
prince devenu Philippe V, et fit en Espagne un établissement
qui prospéra. Sa descendance directe paraît s'être éteinte il
y a une quinzaine d'années, et mademoiselle de Porhoët, qui
n'avait jamais perdu de vue ses parents d'outre-monts, se
porta aussitôt héritière de leur fortune, que l'on dit
considérable: ses droits lui furent contestés, trop
justement, par une des plus vieilles maisons de Castille,
alliée à la branche espagnole des Porhoët. De là ce procès que
la malheureuse octogénaire poursuit à grands frais, de
juridiction en juridiction, avec une persistance qui touche à
la manie, dont ses amis s'affligent et dont les indifférents
s'amusent. Le docteur Desmarets, malgré le respect qu'il
professe pour mademoiselle de Porhoët, ne laisse pas lui-même
de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant plus qu'il
désapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme
consacre en imagination son chimérique héritage, -- à savoir
l'érection, dans la ville voisine, d'une cathédrale du plus
beau style flamboyant, qui propagerait jusqu'au fond des
siècles futurs le nom de la fondatrice et d'une grande race
disparue. Cette cathédrale, rêve enté sur un rêve, est le
jouet innocent de cette vieille enfant. Elle en a fait
exécuter les plans: elle passe ses jours et quelquefois ses
nuits à en méditer les splendeurs, à en changer les
dispositions, à y ajouter quelques ornements; elle en parle
comme d'un monument déjà bâti en praticable. "J'étais dans la
nef de ma cathédrale; j'ai remarqué cette nuit dans l'aile
nord de ma cathédrale une chose bien choquante; j'ai modifié
la livrée du suisse, _et caetera_."

-- Eh bien, mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait
les cartes, avez-vous travaillé à votre cathédrale depuis
hier?

-- Mais oui, docteur. Il n'est même venu une idée assez
heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait le choeur
de la sacristie, par un feuillage en pierre ouvragée, à
l'imitation de la chapelle de Clisson, dans l'église de
Josselin. C'est beaucoup plus léger.

-- Oui, certainement; mais quelles nouvelles d'Espagne, en
attendant? Ah çà! est-il vrai, comme je pense l'avoir lu ce
matin dans la _Revue des Deux-Mondes_, que le jeune duc de
Villa-Hermosa vous propose de terminer votre procès à
l'amiable, par un mariage?

Mademoiselle de Porhoët secoua d'un geste dédaigneux le
panache de rubans flétris qui flotte sur son bonnet:

-- Je refuserais net, dit-elle.

-- Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle: mais que signifie
donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits
sous vos fenêtres?

-- Bah!

-- Bah! Et cet Espagnol en manteau et en bottes jaunes qu'on
voit rôder dans le pays, et qui soupire sans cesse?

-- Vous êtes un folâtre, dit mademoiselle de Porhoët, qui
ouvrit brusquement sa tabatière. Au reste, puisque vous voulez
le savoir, mon homme d'affaires m'a écrit de Madrid, il y a
deux jours, qu'avec un peu de patience, nous verrions sans
aucun doute la fin de nos maux.

-- Parbleu! je crois bien! Savez-vous d'où il sort, votre
homme d'affaires? De la caverne de Gil Blas, directement. Il
vous tirera votre dernier écu et se moquera de vous. Ah! que
vous seriez avisée de planter là une bonne fois cette folie,
et de vivre tranquille!... A quoi vous serviraient des
millions, voyons? N'êtes-vous pas heureuse et considérée... et
qu'est-ce que vous voulez de plus?... Quant à votre
cathédrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise
plaisanterie.

-- Ma cathédrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux
des mauvais plaisants, docteur Desmarets; d'ailleurs, je
défends mon droit, je combats pour la justice: ces biens sont
à moi, je l'ai entendu dire cent fois à mon père, et jamais,
de mon gré, ils n'iront à des gens qui sont aussi étrangers à
ma famille en définitive que vous, mon cher ami, ou que
monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un signe de tête.

J'eus l'enfantillage de me trouver piqué de la politesse, et
je ripostai aussitôt:

-- En ce qui me concerne, mademoiselle, vous vous trompez, car
ma famille a eu l'honneur d'être alliée à la vôtre, et
réciproquement.

En entendant ces paroles énormes, mademoiselle de Porhoët
rapprocha vivement de son menton pointu les cartes développées
en éventail dans sa main, et, redressant sa taille élancée,
elle me regarda en face pour s'assurer d'abord de l'état de ma
raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain,
et, approchant de son nez effilé une pincée de tabac d'Espagne
:

-- Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-elle.

Honteux de ma ridicule vanterie et très embarrassé des regards
curieux qu'elle m'avait attirés, je m'inclinai gauchement sans
répondre. Notre whist s'acheva dans un silence morne. Il était
dix heures, et je me préparais à m'esquiver, quand
mademoiselle de Porhoët me toucha le bras:

-- Monsieur l'intendant, dit-elle, me fera-t-il l'honneur de
m'accompagner jusqu'au bout de l'avenue?

Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trouvâmes
bientôt dans le parc. La petite servante, en costume du pays,
marchait la première, portant une lanterne; puis venait
mademoiselle de Porhoët, raide et silencieuse, relevant d'une
main soigneuse et décente les maigres plis de son fourreau de
soie: elle avait sèchement refusé l'offre de mon bras, et je
m'avançais à ses côtés, la tête basse, très mal satisfait de
mon personnage. Au bout de quelques minutes de cette marche
funèbre:

-- Eh bien, monsieur, me dit la vieille demoiselle, parlez
donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait été alliée
à la vôtre, et comme une alliance de cette espèce est un point
d'histoire entièrement nouveau pour moi, je vous serai très
obligée de vouloir bien me l'éclaircir.

J'avais décidé à part moi que je devais à tout prix maintenir
le secret de mon incognito.

-- Mon Dieu! mademoiselle, dis-je, j'ose espérer que vous
excuserez une plaisanterie échappée au courant de la
conversation...

-- Une plaisanterie! s'écria mademoiselle de Porhoët. La
matière, en effet, prête beaucoup à la plaisanterie. Et
comment appelez-vous, monsieur, dans ce siècle-ci, les
plaisanteries qu'on adresse bravement à une vieille femme sans
protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un
homme?

-- Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible;
il ne me reste qu'à me fier à votre discrétion. Je ne sais,
mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hauterive vous est
connu?

-- Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey
d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du
Dauphiné. Quelle conclusion en tirez-vous?

-- Je suis aujourd'hui le représentant de cette famille.

-- Vous? dit mademoiselle de Porhoët en faisant une halte
subite; vous êtes un Champcey d'Hauterive?

-- Mâle, oui, mademoiselle.

-- Ceci change la thèse, dit-elle; donnez-moi votre bras, mon
cousin, et contez-moi votre histoire.

Je crus que dans l'état des choses le mieux était
effectivement de ne lui rien cacher. Je terminais le pénible
récit des infortunes de ma famille quand nous nous trouvâmes
en face d'une maisonnette singulièrement étroite et basse, qui
est flanquée à l'un des angles d'une espèce de colombier
écrasé à toit pointu.

-- Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gaël, arrêtée
sur le seuil de son pauvre palais, entrez donc, je vous prie.

L'instant d'après, j'étais introduit dans un petit salon
tristement pavé de briques; sur la tapisserie qui couvrait les
murs se pressaient une dizaine de portraits d'ancêtres
blasonnés de l'hermine ducale; au-dessus de la cheminée, je
vis étinceler une magnifique pendule d'écaille incrustée de
cuivre et surmontée d'un groupe qui figurait le char du
Soleil. Quelques fauteuils à dossier ovale et un vieux canapé
à jambes grêles complétaient la décoration de cette pièce, où
tout accusait une propreté rigide, et où l'on respirait une
odeur concentrée d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues
aromates.

-- Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant elle-même
place sur le canapé; asseyez-vous, mon cousin, car, bien
qu'en réalité nous ne soyons point parents et que nous ne
puissions l'être, puisque Jeanne de Porhoët et Hugues de
Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point
faire souche, il me sera agréable, avec votre permission, de
vous traiter de cousin dans le tête-à-tête, afin de tromper un
instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde.
Ainsi donc, mon cousin, voilà où vous en êtes: la passe est
rude, assurément. Toutefois, je vous suggérerai quelques
pensées qui me sont habituelles, et qui me paraissent de
nature à vous offrir de sérieuses consolations. En premier
lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous
ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui
rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supérieur
de distinction et de bon goût. En outre, je ne suis pas loin
de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns d'entre nous à
une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé
d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre
de mérite, de dignité, d'éclat, où l'or et la matière
n'entrent pour rien, -- que rien ne puisse acheter, -- qui ne
soit pas à vendre! Telle est mon cousin, suivant toute
apparence, la justification providentielle de votre fortune et
de la mienne.

Je témoignai à mademoiselle de Porhoët combien je me sentais
fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le
noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il paraît
si disposé à profiter. Puis elle reprit:

-- Pour mon compte, monsieur, je suis faite à l'indigence, et
j'en souffre peu; quand on a vu dans le cours d'une vie trop
longue un père de son nom, quatre frères dignes de leur père,
succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on
a vu périr successivement tous les objets de son affection et
de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se
préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette
plus ou moins fraîche. Certes, marquis, si mon aisance
personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je
ferais bon marché de mes millions d'Espagne; mais il me semble
convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne
disparaisse point de la terre sans  laisser après elle une
trace durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses
croyances. C'est pourquoi, à l'imitation de quelques-uns de
nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renoncerai
jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont vous
n'êtes pas sans avoir entendu parler.

S'étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille
parut se recueillir, et, tandis qu'elle promenait un regard
mélancolique sur les images à demi effacées de ses aïeux, la
pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le
silence de minuit.

-- Il y aura, reprit tout à coup mademoiselle de Porhoët d'une
voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers
attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il
sera dit dans la chapelle particulière de ma famille une messe
basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les
pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui
formera la marche de l'autel, et qui couvrira mes restes.

Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect.
Mademoiselle de Porhoët prit ma main et la serra doucement.

-- Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on
dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à
l'extinction des descendants directs de notre branche
espagnole, nous aurions seuls droit à l'héritage. Sa mort
soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous
donner sur ce sujet des renseignements plus précis; mais, ne
pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit...
Cependant, ajouta-t-elle après une pause et avec un accent de
touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis
vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Ils me traînent
depuis quinze ans de délais en délais; ils attendent ma mort,
qui finira tout... Et voyez-vous, ils n'attendront pas
longtemps: il faudra faire un de ces matins, je le sens bien,
mon dernier sacrifice... Cette pauvre cathédrale, -- mon seul
amour, -- qui avait remplacé dans mon coeur tant d'affections
brisées ou refoulées, -- elle n'aura jamais qu'une pierre,
celle de mon tombeau.

La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses mains
amaigries deux larmes qui coulaient sur son visage flétri,
puis ajouta en s'efforçant de sourire:

-- Pardon, mon cousin, vous avez assez de vos malheurs. --
Excusez-moi... D'ailleurs il est tard; retirez-vous, vous me
compromettez.

Avant de partir, je recommandai de nouveau à la discrétion de
mademoiselle de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier.
Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais
être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et ma
dignité. Toutefois, les jours suivants, je soupçonnai, au
redoublement d'égards dont m'honorait madame Laroque, que ma
respectable amie lui avait transmis ma confidence.
Mademoiselle de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir,
m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa
famille, et que madame Laroque était d'ailleurs incapable de
trahir, même vis-à-vis de sa fille, un secret confié à sa
délicatesse.

Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait
laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui
donner des marques. Dès le lendemain, dans la soirée,
j'appliquai à l'ornementation intérieure et extérieure de sa
chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette
attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu
à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après
le whist, je me mets au travail, et l'idéal monument
s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé.
Mademoiselle Marguerite, qui semble porter à sa voisine une
sorte de culte, a voulu s'associer à mon oeuvre de charité en
consacrant à la basilique des Porhoët un album spécial que je
suis chargé de remplir.

J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part
des démarches, des recherches et des soins de toute nature que
peut susciter son procès. La pauvre femme m'avoua que je lui
rendais service, qu'à la vérité elle pouvait encore tenir sa
correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis
refusaient de déchiffrer les documents manuscrits de son
chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-là se faire
suppléer par personne dans ce travail, si important qu'il pût
être pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle prise à
la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en
qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai
étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et
je suis demeuré convaincu que l'affaire, qui doit être jugée
en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue
d'avance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette
opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher à ma vieille
amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant,
je lui fais le plaisir de dépouiller pièce par pièce ses
archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours
découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement
ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli
depuis le toit jusqu'à la cave.

Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez mademoiselle de
Porhoët, afin d'y achever avant l'heure du déjeuner le
dépouillement de la liasse numéro 115, que j'avais commencé la
veille. La maîtresse du logis n'étant pas encore levée, je
m'installai dans bruit dans le salon, moyennant la complicité
de la petite servante, et je me mis solitairement à ma
poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je
parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la
liasse 115, je vis entrer mademoiselle de Porhoët traînant
avec peine un énorme paquet fort proprement recouvert d'un
linge blanc:

-- Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que
vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu
m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 116.

Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse
qu'on enferme dans une tour, et à qui une fée ennemie de sa
famille impose coup sur coup une série de travaux
extraordinaires et impossibles; j'avoue qu'en ce moment
mademoiselle de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut
être proche parente de cette fée.

-- J'ai rêvé cette nuit, continua-t-elle, que cette liasse
contenant la clef de mon trésor espagnol. Vous m'obligerez
donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail
terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste
que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle.

Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la
bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les précédentes,
que la vaine poussière des siècles. A midi précis, la vieille
demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en
cérémonie dans un petit jardin festonné de buis, qui forme,
avec un bout de prairie contiguë, tout le domaine actuel des
Porhoët. La table était dressée sous une charmille arrondie en
berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à
travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe
éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet
doré, à la fraîche salade et à la bouteille de vieux bordeaux
qui composaient le menu du festin, quand mademoiselle de
Porhoët, qui avait paru enchantée de mon appétit, fit tomber
la conversation sur la famille Laroque.

-- Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me
plaît point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans
ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en
domestique, et avec lequel il semblait s'entendre
parfaitement. Cet animal était un vraie peste dans le canton,
et il n'y avait qu'un homme sans éducation et sans décence qui
pût s'en être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y
consentais; mais au fond je pense que c'était tout bonnement
un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné son maître
d'avoir fait le trafic de cette denrée sur la côte d'Afrique.
Au surplus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et
très comme il faut. Quant à ces dames, parlant bien entendu de
madame Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry,
qui est une créature de bas aloi, quant à ces dames, dis-je,
il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent.

Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval se fit
entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du
jardin. Au même instant on frappa quelques coups secs à un
petite porte voisine de la tonnelle:

-- Eh bien, dit mademoiselle de Porhoët, qui va là?

Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire au-dessus
de la crête du mur.

-- Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un timbre grave
et musical; ouvrez, c'est la fortune de la France!

-- Comment! c'est vous, ma mignonne! s'écria la vieille
demoiselle. Courez vite, mon cousin.

La porte ouverte, je faillis être renversé par Mervyn, qui se
précipita à travers mes jambes, et j'aperçus mademoiselle
Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rênes de son cheval
aux barres d'une clôture.

-- Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre
surprise de me trouver là.

Puis, relevant sur son bras les longs plis de sa jupe
traînante, elle entra dans le jardin.

-- Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit
mademoiselle de Porhoët, et embrassez-moi. Vous avez couru,
jeune folle, car vous avez la visage couvert d'une pourpre
vive, et le feu vous sort littéralement des yeux. Que
pourrais-je vous offrir, ma merveille?

-- Voyons! dit mademoiselle Marguerite en jetant un regard sur
la table; qu'est-ce que vous avez là?... Monsieur a donc tout
mangé?... Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif.

-- Je vous défends bien de boire dans l'état où vous êtes;
mais attendez... il y a encore quelques fraises dans cette
plate-bande...

-- Des fraises! O gioia! chanta la jeune fille... Prenez vite
une de ces grandes feuilles, monsieur, et venez avec moi.

Pendant que je choisissais la plus large feuille d'un figuier,
mademoiselle de Porhoët, fermant un oeil à demi et suivant de
l'autre avec un sourire de complaisance la fière démarche de
sa favorite à travers les allées pleines de soleil:

-- Regardez-la donc, cousin, me dit-elle tout bas, ne serait-elle
pas digne d'être des nôtres?

Cependant mademoiselle Marguerite, penchée sur la plate-bande
et trébuchant à chaque pas dans sa traîne, saluait d'un petit
cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à découvrir.
Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de
figuier sur laquelle elle déposant de temps en temps une
fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience.
Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en
triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut
saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très belles dents.

-- Ah! que ça m'a fait de bien! dit alors mademoiselle
Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en se
renversant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour
compléter mon bonheur, ma chère demoiselle, vous allez me
conter des histoires du temps passé, du temps où vous étiez
une belle guerrière.

Mademoiselle de Porhoët, souriante et ravie, ne se fit pas
prier davantage pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus
marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure
et des La Rochejaquelin. J'eus en cette occasion une nouvelle
preuve de l'élévation d'âme de ma vieille amie, quand je
l'entendis rendre hommage en passant à tous les héros de ces
guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait
en particulier du général Hoche, dont elle avait été la
captive de guerre, avec une admiration presque tendre.
Mademoiselle Marguerite prêtait à ces récits une attention
passionnée qui m'étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa
niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle
gardait l'immobilité d'une statue; tantôt, l'intérêt devenant
plus vif, elle s'accoudait sur la petite table, et, plongeant
sa belle main dans les flots de sa chevelure dénouée, elle
dardait sur la vieille Vendéenne l'éclair continu de ses
grands yeux.

Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus
douces heures de ma triste vie celles que je passai à
contempler sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux
mêlés aux impressions d'un coeur vaillant.

Les souvenirs de la conteuse épuisés, mademoiselle Marguerite
l'embrassa, et, réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds,
elle annonça qu'elle retournait au château. Je ne me fis aucun
scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais
lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrême
insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la
riche héritière, le tête-à-tête en général n'a rien de gênant
pour elle, sa mère lui ayant donné résolument l'éducation
libérale qu'elle a reçue elle-même dans une des colonies
britanniques: on sait que la méthode anglaise accorde aux
femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les
gratifions sagement le jour où les abus en deviennent
irréparables.

Nous sortîmes donc ensemble du jardin; je lui tins l'étrier
pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mîmes en marche
vers le château. Au bout de quelques pas:

-- Mon Dieu! monsieur, me dit-elle, je suis venue là vous
déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne
fortune.

-- C'est vrai, mademoiselle; mais, comme j'y étais depuis
longtemps, je vous pardonne, et même je vous remercie.

-- Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine.
Ma mère vous en est très reconnaissante.

-- Et la fille de madame votre mère? dis-je en riant.

-- Oh! moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la
prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté
d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude de
juger légèrement des actions humaines, qui ont généralement
deux faces. J'avoue que votre conduite à l'égard de
mademoiselle de Porhoët a belle apparence; mais... -- Elle fit
une pause, hocha la tête, et reprit d'un ton sérieux, amer et
véritablement outrageant: -- Mais je ne suis pas bien sûre
que vous ne lui fassiez pas la cour dans l'espoir d'hériter
d'elle.

Je sentis que je pâlissais. Toutefois, réfléchissant au
ridicule de répondre en capitan à cette jeune fille, je me
contins, et je lui dis avec gravité:

-- Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement.

Elle parut très surprise.

-- De me plaindre, monsieur?

-- Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime la pitié
respectueuse à laquelle vous me paraissez avoir droit.

-- La pitié! dit-elle en arrêtant son cheval et en tournant
lentement vers moi ses yeux à demi clos par le dédain. Je n'ai
pas l'avantage de vous comprendre!

-- Cela est cependant fort simple, mademoiselle; si la
désillusion du bien, le doute et la sécheresse d'âme sont les
fruits les plus amers de l'expérience d'une longue vie, rien
au monde ne mérite plus de compassion qu'un coeur flétri par
la défiance avant d'avoir vécu.

-- Monsieur, répliqua mademoiselle Laroque avec une vivacité
très étrangère à son langage habituel, vous ne savez pas de
quoi vous parlez! Et, ajouta-t-elle plus sévèrement, vous
oubliez à qui vous parlez!

-- Cela est vrai, mademoiselle, répondis-je doucement en
m'inclinant; je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu à
qui je parle; mais vous m'en avez donné l'exemple.

Mademoiselle Marguerite, les yeux fixés sur la cime des arbres
qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur
ironique:

-- Faut-il vous demander pardon?

-- Assurément, mademoiselle, repris-je avec force; si l'un de
nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous:
vous êtes riche, et je suis pauvre: vous pouvez vous
humilier... je ne le puis pas!

Il y eut un silence. Ses lèvre serrées, ses narines ouvertes,
la pâleur soudaine de son front, témoignaient du combat qui se
livrait en elle. Tout à coup, abaissant sa cravache comme pour
un salut.

-- Eh bien! dit-elle, pardon!

En même temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au
galop, me laissant au milieu du chemin.

Je ne l'ai pas revue depuis.




30 juillet.


Le calcul des probabilités n'est jamais plus vain que
lorsqu'il s'exerce au sujet des pensées et des sentiments
d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de sitôt en
présence de mademoiselle Marguerite après la scène pénible qui
avait eu lieu entre nous, j'avais passé deux jours sans me
montrer au château: j'espérais à peine que ce court
intervalle eût suffi pour calmer les ressentiments que j'avais
soulevés dans ce coeur hautain. Cependant, avant-hier matin,
vers sept heures, comme je travaillais près de la fenêtre
ouverte de ma tourelle, je m'entendis appeler tout à coup sur
le ton d'un enjouement amical par la personne même dont je
croyais m'être fait une ennemie.

-- Monsieur Odiot, êtes-vous là?

Je me présentai à ma fenêtre, et j'aperçus dans une barque,
qui stationnait près du pont, mademoiselle Marguerite,
retroussant d'une main le bord de son chapeau de paille brune
et levant les yeux vers ma tour obscure.

-- Me voici, mademoiselle, dis-je avec empressement.

-- Venez-vous vous promener?

Après les justes alarmes dont j'avais été tourmenté pendant
deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la
formule, d'être le jouet d'un rêve insensé.

-- Pardon, mademoiselle;... comment dites-vous?

-- Venez-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et
moi?

-- Certainement, mademoiselle.

-- Eh bien, prenez votre album.

Je me hâtai de descendre, et j'accourus sur le bord de la
rivière.

-- Ah! ah! me dit la jeune fille en riant, vous êtes de bonne
humeur ce matin, à ce qu'il paraît?

Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but
était de faire entendre que j'étais toujours de bonne humeur,
ce dont mademoiselle Marguerite parut mal convaincue; puis je
sautai dans le canot, et je m'assis à côté d'elle.

-- Nagez, Alain, dit-elle aussitôt, et le vieil Alain, qui se
pique d'être un maître canotier, se mit à battre
méthodiquement des rames, ce qui lui donnait la mine d'un
oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler. -- Il
faut bien, reprit alors mademoiselle Marguerite, que je vienne
vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinément
depuis deux jours.

-- Mademoiselle, je vous assure que la discrétion seule... le
respect... la crainte.

-- Oh! mon Dieu! le respect... la crainte... Vous boudiez,
voilà. Nous valons mieux que vous, positivement. Ma mère qui
prétend, je ne sais pas trop pourquoi, que nous devons vous
traiter avec une considération très distinguée, m'a priée de
m'immoler sur l'autel de votre orgueil, et en fille obéissante
je m'immole.

Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche
reconnaissance.

-- Pour ne pas faire les choses à demi, reprit-elle, j'ai
résolu de vous donner une fête à votre goût: ainsi voilà une
belle matinée d'été, des bois et des clairières avec tous les
effets de lumière désirables, des oiseaux qui chantent sous la
feuillée, une barque mystérieuse qui glisse sur l'onde... Vous
qui aimez ces sortes d'histoires, vous devez être content?

-- Je suis ravi, mademoiselle.

-- Ah! ce n'est pas malheureux.

Je me trouvais en effet pour le moment assez satisfait de mon
sort. Les deux rives entre lesquelles nous glissions étaient
jonchées de foin nouvellement coupé qui parfumait l'air. Je
voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le
soleil du matin parsemait de traînées éclatantes; des millions
d'insectes s'enivraient de rosée dans le calice des fleurs, en
bourdonnant joyeusement. Vis-à-vis de moi, le bon Alain me
souriait à chaque coup de rame d'un air de complaisance et de
protection; plus près, mademoiselle Marguerite, vêtue de blanc
contre sa coutume, belle, fraîche et pure comme une pervenche,
secouait d'une main les perles humides que l'heure matinale
suspendait à la dentelle de son chapeau, et présentait l'autre
comme un appât au fidèle Mervyn, qui nous suivait à la nage.
Véritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me
aller au bout du monde dans cette petite barque blanche.

Comme nous sortions des limites du parc, en passant sous une
des arches qui percent le mur d'enceinte:

-- Vous ne me demandez pas où je vous mène, monsieur? me dit
la jeune créole.

-- Non, non, mademoiselle, cela m'est parfaitement égal.

-- Je vous mène dans le pays des fées.

-- Je m'en doutais.

-- Mademoiselle Hélouin, plus compétente que moi en matière
poétique, a dû vous dire que les bouquets de bois qui couvrent
ce pays à vingt lieues à la ronde sont les restes de la
vieille forêt de Brocéliande, où chassaient les ancêtres de
votre amie mademoiselle de Porhoët, les souverains de Gaël, et
où le grand-père de Mervyn, que voici, fut enchanté, tout
enchanteur qu'il était, par une demoiselle du nom de Viviane.
Or nous serons bientôt en pleine centre de cette forêt. Et si
ce n'est pas assez pour vous monter l'imagination, sachez que
ces bois gardent encore mille traces de la mystérieuse
religion des Celtes; ils en sont pavés. Vous avez donc le
droit de vous figurer sous chacun de ces ombrages un druide en
robe blanche, et de voir reluire une faucille d'or dans chaque
rayon de soleil. Le culte de ces vieillards insupportables a
même laissé près d'ici, dans un site solitaire, romantique, et
caetera, un monument devant lequel les personnes disposées à
l'extase ont coutume de se pâmer: j'ai pensé que vous auriez
du plaisir à le dessiner, et comme le lieu n'est pas facile à
découvrir, j'ai résolu de vous servir de guide, ne vous
demandant en retour que de m'épargner les explosions d'un
enthousiasme auquel je ne saurais m'associer.

-- Soit, mademoiselle, je me contiendrai.

-- Je vous en prie!

-- C'est entendu. Et comment appelez-vous ce monument?

-- Moi, je l'appelle un tas de grosses pierres; les
antiquaires l'appellent, les uns simplement un _dolmen_, les
autres, plus prétentieux, un _cromlech;_ les gens du pays le
nomment, sans expliquer pourquoi, la _migourdit_(1). [(1). Dans le
bois de Cadoudal (Morbihan).]

Cependant nous descendions doucement le cours de l'eau, entre
deux bandes de prairies humides; des boeufs de petite taille,
à la robe noire pour la plupart, aux longues cornes acérées,
se levaient çà et là au bruit des rames, et nous regardaient
passer d'un air farouche. Le vallon, où serpentait la rivière
qui allait s'élargissant, était fermé des deux côtés par une
chaîne de collines, les unes couvertes de bruyères et d'ajoncs
desséchés, les autres de tailles verdoyants. De temps à autre
un ravin transversal ouvrait entre deux coteaux une
perspective sinueuse, au fond de laquelle on voyait s'arrondir
le sommet bleu d'une montagne éloignée. Mademoiselle
Marguerite, malgré son incompétence, ne laissait pas de
signaler successivement à mon attention tous les charmes de ce
paysage sévère et doux, ne manquant pas toutefois
d'accompagner chacune de ses remarques d'une réserve ironique.

Depuis un moment, un bruit sourd et continu semblait annoncer
le voisinage d'une chute d'eau, quand la vallée se resserra
tout à coup et prit l'aspect d'une gorge retirée et sauvage. A
gauche se dressait une haute muraille de roches plaquées de
mousse; des chênes et des sapins, entremêlés de lierre et de
broussailles pendantes, s'étageaient dans les crevasses
jusqu'au faîte de la falaise, jetant une ombre mystérieuse sur
l'eau plus profonde qui baignait le pied des rochers. Devant
nous, à quelques centaines de pas, l'onde bouillonnait,
écumait, puis disparaissait soudain, la ligne brisée de la
rivière se dessinant à travers une fumée blanchâtre sur un
fond lointain de confuse verdure. A notre droite, la rive
opposée à la falaise ne présentait plus qu'une faible marge de
prairie en pente, sur laquelle les collines chargées de bois
marquaient une frange de velours sombre.

-- Accoste! dit la jeune créole.

Pendant qu'Alain amarrait la barque aux branches d'un saule:

-- Eh bien, monsieur, reprit-elle en sautant légèrement sur
l'herbe, vous ne vous trouvez pas mal? vous n'êtes pas
renversé, pétrifié, foudroyé? On dit pourtant que c'est très
joli, cet endroit-ci. Moi, je l'aime parce qu'il y fait
toujours frais... Mais suivez-moi dans ces bois, -- si vous
l'osez, -- et je vais vous montrer ces fameuses pierres.

Mademoiselle Marguerite, vive, alerte et gaie comme je ne
l'avais jamais vue, franchit la prairie en deux bonds, et prit
un sentier qui s'enfonçait dans la futaie en gravissant les
coteaux. Alain et moi nous la suivîmes en file indienne. Après
quelques minutes d'une marche rapide, notre conductrice
s'arrêta, parut se consulter un moment et s'orienter, puis
séparant délibérément deux branches entrelacées, elle quitta
le chemin tracé et se lança en peine taillis. Le voyage devint
alors moins agréable. Il était très difficile de se frayer
passage à travers les jeunes chênes déjà vigoureux dont se
composait ce taillis, et qui entre-croisaient, comme les
palissades de Robinson, leurs troncs obliques et leurs rameaux
touffus. Alain et moi du moins, nous avancions à grand'peine,
courbés en deux, nous heurtant la tête à chaque pas, et
faisant tomber sur nous, à chacun de nos lourds mouvements,
une pluie de rosée; mais mademoiselle Marguerite, avec
l'adresse supérieure et la souplesse féline de son sexe, se
glissait sans aucun effort apparent à travers les interstices
de ce labyrinthe, riant de nos souffrances, et laissant
négligemment se détendre derrière elle les branches flexibles
qui venaient nous fouetter les yeux.

Nous arrivâmes enfin dans une clairière très étroite qui
paraît couronner le sommet de cette colline: là j'aperçus,
non sans émotion, la sombre et monstrueuse table de pierre,
soutenue par cinq ou six blocs énormes qui sont à demi engagés
dans le sol, et y forment une caverne vraiment pleine d'une
horreur sacrée. Au premier aspect, il y a dans cet intact
monument des temps presque fabuleux et des religions
primitives, une puissance de vérité, une sorte de présence
réelle qui saisit l'âme et donne le frisson. Quelques rayons
de soleil, pénétrant la feuillée, filtraient à travers les
assises disjointes, jouaient sur la dalle sinistre et
prêtaient une grâce d'idylle à cet autel barbare. Mademoiselle
Marguerite elle-même parut pensive et recueillie. Pour moi,
après avoir pénétré dans la caverne et examiné le _dolmen_ sous
toutes ses faces, je me mis en devoir de le dessiner.

Il y avait dix minutes environ que je m'absorbais dans ce
travail, sans me préoccuper de ce qui pouvait se passer autour
de moi, quand mademoiselle Marguerite me dit tout à coup:

-- Voulez-vous une Velléda pour animer le tableau?

Je levai les yeux. Elle avait enroulé autour de son front un
épais feuillage de chêne, et se tenait debout à la tête du
_dolmen_, légèrement appuyée contre un faisceau de jeunes arbres
: sous le demi-jour de la ramée, sa robe blanche prenait
l'éclat du marbre, et ses prunelles étincelaient d'un feu
étrange dans l'ombre projetée par le relief de sa couronne.
Elle était belle, et je crois qu'elle le savait. Je la
regardais sans trouver rien à lui dire, quand elle reprit:

-- Si je vous gêne, je vais m'ôter.

-- Non, je vous en prie.

-- Eh bien, dépêchez-vous: mettez aussi Mervyn, il sera le
druide, et moi la druidesse.

J'eus le bonheur de reproduire assez fidèlement, grâce au
vague d'une ébauche, la poétique vision dont j'étais favorisé.
Elle vint avec une apparence d'empressement examiner mon
dessin.

-- Ce n'est pas mal, dit-elle. Puis elle jeta sa couronne en
riant, et ajouta: -- Convenez que je suis bonne.

J'en convins: j'aurais même avoué en outre, si elle l'eût
désiré, qu'elle ne manquait pas d'un grain de coquetterie;
mais elle ne serait pas femme sans cela, et la perfection est
haïssable: il fallait aux déesses elles-mêmes, pour être
aimées, quelque chose de plus que leur immortelle beauté.

Nous regagnâmes, à travers l'inextricable taillis, le sentier
tracé dans le bois, et nous redescendîmes vers la rivière.

-- Avant de repartir, me dit la jeune fille, je veux vous
montrer la cataracte, d'autant plus que je compte me donner à
mon tour un petit divertissement. Venez, Mervyn! Venez, mon
bon chien! Que tu es beau, va!

Nous nous trouvâmes bientôt sur la berge en face des récifs
qui barraient le lit de la rivière. L'eau se précipitait d'une
hauteur de quelques pieds au fond d'un large bassin
profondément encaissé et de forme circulaire, que paraissait
borner de toutes parts un amphithéâtre de verdure parsemé de
roches humides. Cependant quelques ravines invisibles
recevaient le trop plein du petit lac, et ces ruisseaux
allaient se réunir de nouveau un peu plus loin dans un lit
commun.

-- Ce n'est pas précisément le Niagara, me dit mademoiselle
Marguerite en élevant un peu la voix pour dominer le bruit de
la chute; mais j'ai entendu dire à des connaisseurs, à des
artistes, que c'était néanmoins assez gentil. Avez-vous
admiré? Bien! Maintenant j'espère que vous accorderez à Mervyn
ce qui peut vous rester d'enthousiasme. Ici, Mervyn!

Le terre-neuve vint se poster à côté de sa maîtresse, et la
regarda en tressaillant d'impatience. La jeune fille alors,
ayant lesté son mouchoir de quelques cailloux, le lança dans
le courant un peu au-dessus de la chute. Au même moment,
Mervyn tombait comme un bloc dans le bassin inférieur, et
s'éloignait rapidement du bord; le mouchoir cependant suivit
le cours de l'eau, arriva aux récifs, dansa un instant dans un
remous, puis, passant tout à coup comme une flèche par-dessus
la roche arrondie, il vint tourbillonner dans un flot d'écume
sous les yeux du chien, qui le saisit d'une dent prompte et
sûre. Après quoi Mervyn regagna fièrement la rive, où
mademoiselle Marguerite battait des mains.

Cet exercice charmant fut renouvelé plusieurs fois avec le
même succès. On en était à la sixième reprise, quand il
arriva, soit que le chien fût parti trop tard, soit que le
mouchoir eût été lancé trop tôt, que le pauvre Mervyn manqua
la passe. Le mouchoir, entraîné par le remous des cascades,
fut porté dans des broussailles épineuses qui se montraient un
peu plus loin au-dessus de l'eau.  Mervyn alla l'y chercher;
mais nous fûmes très surpris de le voir tout à coup de
débattre convulsivement, lâcher sa proie, et lever la tête
vers nous en poussant des cris lamentables.

-- Eh! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a donc? s'écria mademoiselle
Marguerite.

-- Mais on croirait qu'il s'est empêtré dans ces broussailles.
Au reste, il va se dégager, n'en doutez pas.

Bientôt cependant il fallut en douter, et même en désespérer.
Le lacis de lianes dans lequel le malheureux terre-neuve se
trouvait pris comme au pièce émergeait directement au-dessous
d'un évasement du barrage qui versait sans relâche sur la tête
de Mervyn une masse d'eau bouillonnante. La pauvre bête, à
demi suffoquée, cessa de faire le moindre effort pour rompre
ses liens, et ses aboiements plaintifs prirent l'accent
étranglé du râle. En ce moment, mademoiselle Marguerite saisit
mon bras, et dit presque à mon oreille d'une voix basse:

-- Il est perdu... Venez, monsieur... Allons-nous-en.

Je la regardai. La douleur, l'angoisse, la contrainte,
bouleversaient ses traits pâles et creusaient au-dessous de
ses yeux un cercle livide.

-- Il n'y a aucun moyen, lui dis-je, de faire descendre ici la
barque; mais, si vous voulez me permettre, je sais un peu
nager, et je m'en vais aller tendre la patte à ce monsieur.

-- Non, non, n'essayez pas... Il y a très loin jusque-là... Et
puis j'ai toujours entendu dire que la rivière était profonde
et dangereuse sous la chute.

-- Soyez tranquille, mademoiselle; je suis très prudent.

En même temps, je jetai ma jaquette sur l'herbe et j'entrai
dans le petit lac, en prenant la précaution de me tenir à une
certaine distance de la chute. L'eau était très profonde, en
effet, car je ne trouvai pied qu'au moment où j'approchai de
l'agonisant Mervyn. Je ne sais s'il y a eu là autrefois
quelque îlot qui se sera écroulé et affaissé peu à peu, ou si
quelque crue de la rivière aura entraîné et déposé dans cette
passe des fragments arrachés de la berge; ce qu'il y a de
certain, c'est qu'un épais enchevêtrement de broussailles et
de racines se cache sous ces eaux perfides, et y prospère. Je
posai les pieds sur une des souches d'où paraissent surgir les
buissons, et je parvins à délivrer Mervyn, qui, aussitôt
maître de ses mouvements, retrouva tous ses moyens, et s'en
servit sans retard pour nager vers la rive, m'abandonnant de
tout son coeur. Ce trait n'était point très conforme à la
réputation chevaleresque qu'on a faite à son espèce; mais le
bon Mervyn a beaucoup vécu parmi les hommes, et je suppose
qu'il y est devenu un peu philosophe. Quand je voulus prendre
mon élan pour le suivre, je reconnus avec ennui que j'étais
arrêté à mon tour dans les filets de la naïade jalouse et
malfaisante qui règne apparemment en ces parages. Une de mes
jambes était enlacée dans des noeuds de liane que j'essayai
vainement de rompre. On n'est point à l'aise dans une eau
profonde et sur un fond visqueux, pour déployer toute sa
force; j'étais d'ailleurs à demi aveuglé par le
rejaillissement continuel de l'onde écumante. Bref, je sentais
que ma situation devenait équivoque. Je jetai les yeux sur la
rive: mademoiselle Marguerite, suspendue au bras d'Alain,
était penchée sur le gouffre et attachait sur moi un regard
d'anxiété mortelle. Je me dis qu'il ne tenait peut-être qu'à
moi en ce moment d'être pleuré par ces beaux yeux, et de
donner à une existence misérable une fin digne d'envie. Puis
je secouai ces molles pensées: un violent effort me dégagea,
je nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui était en
lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage.

Comme j'abordais, mademoiselle Marguerite me tendit sa main,
qui tremblait un peu. Cela me sembla doux.

-- Quelle folie! Vous pouviez mourir là! et pour un chien!

-- C'était le vôtre, lui répondis-je à demi voix, comme elle
m'avait parlé.

Ce mot parut la contrarier; elle retira brusquement sa main,
et, se retournant vers Mervyn, qui se séchait au soleil en
bâillant, elle se mit à le battre:

-- Oh! le sot! le gros sot! dit-elle. Qu'il est bête!

Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne
savais trop que faire de ma personne, quand la jeune fille,
revenant à moi, reprit avec bonté:

-- Monsieur Maxime, prenez la barque et allez-vous-en bien
vite. Vous vous réchaufferez un peu en ramant. Moi je m'en
retournerai avec Alain par les bois, Le chemin est plus court.

Cet arrangement me paraissant le plus convenable à tous
égards, je n'y fis aucune objection. Je pris congé, j'eus pour
la seconde fois le plaisir de toucher la main de la maîtresse
de Mervyn, et je me jetai dans la barque. Rentré chez moi, je
fus surpris, en m'occupant de ma toilette, de retrouver autour
de mon cou le petit mouchoir déchiré, que j'avais tout à fait
oublié de rendre à mademoiselle Marguerite. Elle le croyait
certainement perdu, et je me  décidai sans scrupule à me
l'approprier, comme prix de mon humide tournoi. J'allai le
soir au château; mademoiselle Laroque m'accueillit avec cet
air d'indolence dédaigneuse, de distraction sombre et d'amer
ennui qui la caractérise habituellement, et qui formait alors
un singulier contraste avec la gracieuse bonhomie et la
vivacité enjouée de ma compagne du matin. Pendant le dîner,
auquel assistait M. de Bévallan, elle parla de notre
excursion, comme pour en ôter tout mystère; elle lança, chemin
faisant, quelques brèves railleries à l'adresse des amants de
la nature, puis elle termina en racontant la mésaventure de
Mervyn; mais elle supprima de ce dernier épisode toute la
partie qui me concernait. Si cette réserve avait pour but,
comme je le crois, de donner le ton à ma propre discrétion, la
jeune demoiselle prenait une peine fort inutile. Quoi qu'il en
soit, M. de Bévallan, à l'audition de ce récit, nous assourdit
de ses cris de désespoir. -- Comment! mademoiselle Marguerite
avait souffert ces longues anxiétés, et lui, Bévallan, ne
s'était point trouvé là! Fatalité! il ne s'en consolerait
jamais; il ne lui restait plus qu'à se prendre, comme Crillon!

-- Eh bien! s'il n'y avait que moi pour le dépendre, me dit le
vieil Alain en me reconduisant, j'y mettrais le temps!

La journée d'hier ne commença pas pour moi aussi gaiement que
celle de la veille. Je reçus dès le matin une lettre de
Madrid, qui me chargeait d'annoncer à mademoiselle de Porhoët
la perte définitive de son procès. L'agent d'affaires
m'apprenait, en outre, que la famille contre laquelle on
plaidait paraît ne pas devoir profiter de son triomphe, car
elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est
éveillée au bruit de ces millions, et qui soutient que la
succession en litige lui appartient par droit d'aubaine. --
Après de longues réflexions, il m'a semblé qu'il serait
charitable de cacher à ma vieille amie la ruine absolue de ses
espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de
son agent en Espagne; il prétextera de nouveaux délais: de
mon côté, je poursuivrai mes fouilles dans les archives, et je
ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue,
jusqu'à son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si
légitime que soit la caractère de cette tromperie, j'éprouvai
toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque
conscience délicate. Je me rendis au château dans l'après-midi,
et je fis ma confession à madame Laroque: elle approuva
mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le
demander. Ce ne fut pas sans grande surprise que je l'entendis
terminer notre entretien par ces mots:

-- C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis
profondément reconnaissante de vos soins, et que je prends
chaque jour plus de goût pour votre compagnie, plus d'estime
pour votre personne. Je voudrais, monsieur, -- je vous en
demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce voeu, --
je voudrais que nous ne fussions jamais séparés... Je prie
humblement le ciel de faire tous les miracles qui seraient
nécessaires pour cela... car il faudrait des miracles, je ne
me le dissimule pas.

Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je
ne m'expliquai l'émotion soudaine qui brilla dans les yeux de
cette excellente femme. -- Je remerciai, comme il convenait,
et je m'en allai à travers champs promener ma tristesse.

Un hasard, -- peu singulier, pour être franc, -- me conduisit,
au bout d'une heure de marche, dans un vallon retiré, sur les
bords du bassin qui avait été le théâtre de mes récentes
prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe
le petit lac réalise l'idéal même de la solitude. On est
vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine,
où l'on veut. Je m'étendis sur la bruyère, et je refis en
imagination toute ma promenade de la veille, qui est de celles
qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue
vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais
elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à
beaucoup près le même charme imprévu, de sérénité, et, pour
trancher le mot, d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce
frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne pouvait
avoir qu'un chapitre, qu'une page même, et je l'avais lue.
Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son
nom, avait été souverainement douce, parce qu'elle n'avait pas
été préméditée, parce que je n'avais songé à lui donner son
nom qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais eu l'ivresse
sans la faute! Maintenant ma conscience était éveillée: je me
voyais sur la pente d'une amour impossible, ridicule, -- pis
que cela, -- coupable! Il était temps de veiller sur moi,
pauvre déshérité que je suis!

Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, -- et il
n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour me les
adresser, -- quand un murmure de voix me tira soudain de ma
distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une
société de quatre ou cinq personnes qui venaient de débarquer.
C'était d'abord mademoiselle Marguerite s'appuyant sur le bras
de M. de Bévallan, puis mademoiselle Hélouin et madame Aubry,
que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait
été couvert par le grondement des cascades; ils n'étaient plus
qu'à deux pas, je n'avais pas le temps de faire retraite, et
il fallut me résigner au désagrément d'être surpris dans mon
attitude de beau ténébreux. Ma présence en ce lieu ne parut
toutefois éveiller aucune attention particulière; seulement je
crus voir passer un nuage de mécontentement sur le front de
mademoiselle Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une
raideur marquée.

M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua
quelque temps les échos des clameurs banales de son admiration:

-- Délicieux! pittoresque! Quel ragoût!... La plume de George
Sand... le pinceau de Salvator Rosa! -- le tout accompagné de
gestes énergiques, qui semblaient tour à tour ravir à ces deux
grands artistes les instruments de leur génie.

Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse où
Mervyn avait failli périr. Mademoiselle Marguerite raconta de
nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la même discrétion au
sujet de la part que j'avais prise au dénouement. Elle insista
même avec une sorte de cruauté, relativement à moi, sur les
talents, la vaillance et la présence d'esprit que son chien
avait déployés, suivant elle, dans cette circonstance
héroïque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance
passagère et le service que j'avais eu le bonheur de lui
rendre avaient dû faire monter à mon cerveau quelques fumées
de présomption qu'il était urgent de rabattre.

Cependant, mademoiselle Hélouin et madame Aubry ayant
manifesté un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux
les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune fille appela le
terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le
courant de la rivière; mais, à ce signal, le brave Mervyn, au
lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de
la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec
fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves d'un
intérêt puissant, mais en même temps d'une excellente mémoire.
Décidément la raison domine le coeur chez cet animal. Ce fut
en vain que mademoiselle Marguerite, courroucée et confuse,
employa tout à tour les caresses et les menaces pour vaincre
l'obstination de son favori: rien ne put persuader à
l'intelligente bête de confier de nouveau sa précieuse
personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si
pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait
réellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre
j'avais, je pense, le droit d'en rire, et je ne m'en fis pas
faute. Au surplus, l'hilarité fut bientôt générale, et
mademoiselle Marguerite finit elle-même par y prendre part,
quoique faiblement.

-- Avec tout cela, dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu!

Le mouchoir, entraîné par le mouvement constant du remous,
était allé s'échouer naturellement dans les branches du
buisson fatal, à une assez courte distance de la rive opposée.

-- Fiez-vous à moi, mademoiselle, s'écria M. de Bévallan. Dans
dix minutes, vous aurez votre mouchoir, ou je ne serai plus!

Il me parut que mademoiselle Marguerite, sur cette déclaration
magnanime, me lançait à la dérobée un regard expressif, comme
pour me dire: "Vous voyez que le dévouement n'est point si
rare autour de moi!" Puis elle répondit à M. de Bévallan:

-- Pour Dieu! ne faites point de folie! l'eau est très
profonde... Il y a un vrai danger...

-- Ceci m'est absolument égal, reprit M. de Bévallan. Dites-moi,
Alain, vous devez avoir un couteau?

-- Un couteau! répéta mademoiselle Marguerite avec l'accent de
la surprise.

-- Oui. Laissez-moi faire, laissez-moi faire!

-- Mais que prétendez-vous faire d'un couteau?

-- Je prétends couper une gaule, dit M. de Bévallan.

La jeune fille le regarda fixement.

-- Je croyais, murmura-t-elle, que vous alliez vous mettre à
la nage!

-- Oh! à la nage! dit M. de Bévallan; permettez,
mademoiselle... D'abord je ne suis pas en costume de
natation... ensuite je vous avouerai que je ne sais pas nager.

-- Si vous ne savez pas nager, répliqua la jeune fille d'un
ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume
de natation!

-- C'est parfaitement juste, dit M. de Bévallan avec une
amusante tranquillité; mais vous ne tenez pas particulièrement
à ce que je me noie, n'est-ce pas? Vous voulez votre mouchoir,
voilà la but. Du moment que j'y arriverai, vous serez
satisfaite, n'est-il pas vrai?

-- Eh bien, allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec
résignation; -- allez couper votre gaule, monsieur.

M. de Bévallan, qu'il n'est pas très facile de décontenancer,
disparut alors dans un fourré voisin, où nous entendîmes
pendant un moment craquer des branchages; puis il revint armé
d'un long jet de noisetier qu'il se mit à dépouiller de ses
feuilles.

-- Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec ce
bâton, par hasard? dit mademoiselle Marguerite, dont la gaieté
commençait manifestement à s'éveiller.

-- Laissez-moi faire, laissez-moi donc faire, mon Dieu! reprit
l'imperturbable gentilhomme.

On le laissa faire. Il acheva de préparer sa gaule, après quoi
il se dirigea vers la barque. Nous comprîmes alors que son
dessein était de traverser la rivière en bateau au-dessus de
la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le
mouchoir, qui n'en était pas très éloigné. A cette découverte,
il n'y eut dans l'assistance qu'un cri d'indignation, les
dames en général aimant fort, comme on sait, les entreprises
dangereuses -- pour les autres.

-- Voilà une belle invention vraiment! Fi! fi! monsieur de
Bévallan!

-- Ta, ta, ta, mesdames, c'est comme l'oeuf de Christophe
Colomb. Il fallait encore s'en aviser.

Cependant, contre toute attente, cette expédition d'apparence
si pacifique ne devait se terminer ni sans émotions ni même
sans périls. M. de Bévallan, en effet, au lieu de gagner
l'autre rive directement en face de la petite anse où la
barque avait été amarrée, eut l'idée malencontreuse d'aller
descendre sur quelque point plus voisin de la cataracte. Il
poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa
dériver pendant un moment; mais il ne tarda pas à s'apercevoir
qu'aux approches de la chute, la rivière, comme attirée par le
gouffre et prise de vertige, précipitait son cours avec une
inquiétante rapidité. Nous eûmes la révélation du danger en le
voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer à
battre des rames avec une fiévreuse énergie. Il lutta contre
le courant pendant quelques secondes avec un succès très
incertain. Cependant, il se rapprochait peu à peu de la berge
opposée, bien que la dérive continuât à l'entraîner avec une
impétuosité effrayante vers les cataractes, dont les
menaçantes rumeurs devaient alors lui emplir les oreilles. Il
n'en était plus qu'à quelques pieds, lorsqu'un effort suprême
le porta assez près du rivage pour que son salut du moins fût
assuré. Il prit alors un élan vigoureux, et sauta sur le talus
de la rive, en repoussant du pied, malgré lui, la barque
abandonnée, qui fut culbutée aussitôt par-dessus les récifs,
et vint nager dans le bassin, la quille en l'air.

Tant que le péril avait duré, nous n'avions eu, en face de
cette scène, d'autre impression que celle d'une vive
inquiétude; mais nos esprits, à peine rassurés, devaient être
vivement saisis par le contraste qu'offrait le dénouement de
l'aventure avec l'aplomb et l'assurance ordinaires de celui
qui en était le héros. Le rire est, d'ailleurs, aussi facile
que naturel après des alarmes heureusement apaisées. Aussi n'y
eut-il personne parmi nous qui ne s'abandonnât à une franche
gaieté, aussitôt que nous vîmes M. de Bévallan hors de la
barque. Il faut dire qu'à ce moment même son infortune se
complétait par un détail vraiment affligeant. La berge sur
laquelle il s'était élancé présentait une pente escarpée et
humide: il n'y eut pas plus tôt posé le pied qu'il glissa et
retomba en arrière; quelques branches solides se trouvaient
heureusement à sa portée, et il s'y cramponna des deux mains
avec frénésie, pendant que ses jambes s'agitaient comme deux
rames furieuses dans l'eau, d'ailleurs peu profonde, qui
baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu,
le spectacle de ce combat était purement ridicule, et je
suppose que cette cruelle pensée ajoutait aux efforts de M. de
Bévallan une maladroite précipitation qui en retardait le
succès. Il réussit cependant à se soulever et à reprendre pied
sur le talus; puis subitement nous le vîmes glisser de nouveau
en déchirant les broussailles sur son passage, après quoi il
recommença dans l'eau, avec un désespoir évident, sa pantomime
désordonnée. C'était véritablement à n'y pas tenir. Jamais, je
crois, mademoiselle Marguerite n'avait été à pareille fête.
Elle avait absolument perdu tout souci de sa dignité, et,
comme une nymphe ivre de raisin, elle remplissait le bocage
des éclats de sa joie presque convulsive. Elle frappait dans
ses mains à travers ses rires, criant d'une voix entrecoupée:

-- Bravo! bravo! monsieur de Bévallan! très joli! délicieux!
pittoresque! Salvator Rosa!

M. de Bévallan cependant avait fini par se hisser sur la terre
ferme: se tournant alors vers les dames, il leur adressa un
discours que le fracas de la chute ne permettait point
d'entendre distinctement; mais, à ses gestes animés, aux
mouvements descriptifs de ses bras et à l'air gauchement
souriant de son visage, nous pouvions comprendre qu'il nous
donnait une explication apologétique de son désastre.

-- Oui, monsieur, oui, reprit mademoiselle Marguerite,
continuant de rire avec l'implacable barbarie d'une femme,
c'est un très beau succès! Soyez heureux!

Quand elle eut repris un peu de sérieux, elle m'interrogea sur
les moyens de recouvrer la barque chavirée, qui par
parenthèse, est la meilleure de notre flottille. Je promis de
revenir le lendemain avec des ouvriers et de présider au
sauvetage; puis nous nous acheminâmes gaiement à travers les
prairies, dans la direction du château, tandis que M. de
Bévallan, n'étant pas en costume de natation, devait renoncer
à nous rejoindre, et s'enfonçait d'un air mélancolique
derrière les rochers qui bordent d'autre rive.




20 août.


Enfin cette âme extraordinaire m'a livré le secret de ses
orages. Je voudrais qu'elle l'eût gardé à jamais!

Dans les jours qui suivirent les dernières scènes que j'ai
racontées, mademoiselle Marguerite, comme honteuse des
mouvements de jeunesse et de franchise auxquels elle s'était
abandonnée un instant, avait laissé retomber plus épais sur
son front son voile de fierté triste, de défiance et de
dédain. Au milieu des bruyants plaisirs, des fêtes, des danses
qui se succédaient au château, elle passait comme une ombre,
indifférente, glacée, quelquefois irritée. Son ironie
s'attaquait avec une amertume inconcevable tantôt aux plus
pures jouissances de l'esprit, à celles que donnent la
contemplation et l'étude, tantôt même aux sentiments les plus
nobles et les plus inviolables. Si l'on citait devant elle
quelque trait de courage ou de vertu, elle le retournait
aussitôt pour y chercher la face de l'égoïsme: si l'on avait
le malheur d'allumer en sa présence le plus faible grain
d'encens sur l'autel de l'art, elle l'éteignait d'un revers de
main. Son rire bref, saccadé, redoutable, pareil sur ses
lèvres à la moquerie d'un ange tombé, s'acharnait à flétrir,
partout où elle en voyait trace, les plus généreuses facultés
de l'âme humaine, l'enthousiasme et la passion. Cet étrange
esprit de dénigrement prenait, je le remarquais, vis-à-vis de
moi, un caractère de persécution spéciale et de véritable
hostilité. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore
très bien, comment j'avais pu mériter ces attentions
particulières, car s'il est vrai que je porte en mon coeur la
ferme religion des choses idéales et éternelles, et que la
mort seule l'en puisse arracher (eh! grand Dieu! que me
resterait-il, si je n'avais cela!), je ne suis nullement
enclin aux extases publiques, et mes admirations, comme mes
amours, n'importuneront jamais personne. Mais j'avais beau
observer avec plus de scrupule que jamais l'espèce de pudeur
qui sied aux sentiments vrais, je n'y gagnais rien: j'étais
suspect de poésie. On me prêtait des chimères romanesques pour
avoir le plaisir de les combattre, on me mettait dans les
mains je ne sais quelle harpe ridicule pour se donner le
divertissement d'en briser les cordes.

Bien que cette guerre déclarée à tout ce qui s'élève au-dessus
des intérêts positifs et des sèches réalités de la vie ne fût
pas un trait nouveau du caractère de mademoiselle Marguerite,
il s'était brusquement exagéré et envenimé au point de blesser
les coeurs qui sont le plus attachés à cette jeune fille. Un
jour, mademoiselle de Porhoët, fatiguée de cette raillerie
incessante, lui dit devant moi:

-- Ma mignonne, il y a en vous depuis quelque temps un diable
que vous ferez bien d'exorciser le plus tôt possible;
autrement vous finirez par former le saint trèfle avec madame
Aubry et madame de Saint-Cast, je veux bien vous en avertir;
pour mon compte, je ne me pique pas d'être ni d'avoir été
jamais une personne très romanesque, mais j'aime à penser
qu'il y a encore dans le monde quelques âmes capables de
sentiments généreux: je crois au désintéressement, quand ce
ne serait qu'au mien; je crois même à l'héroïsme, car j'ai
connu des héros. De plus, j'ai du plaisir à entendre chanter
les petits oiseaux sous ma charmille, et à bâtir ma cathédrale
dans les nuages qui passent. Tout cela peut être fort
ridicule, ma charmante; mais j'oserai vous rappeler que ces
illusions sont les trésors du pauvre, que monsieur et moi nous
n'en avons point d'autres, et que nous avons la singularité de
ne pas nous en plaindre.

Un autre jour, comme je venais de subir avec mon impassibilité
ordinaire les sarcasmes à peine déguisés de mademoiselle
Marguerite, sa mère me prit à part:

-- Monsieur Maxime, me dit-elle, ma fille vous tourmente un
peu; je vous prie de l'excuser. Vous devez remarquer que son
caractère s'est altéré depuis quelque temps.

-- Mademoiselle votre fille paraît être plus préoccupée que de
coutume.

-- Mon Dieu! ce n'est pas sans raison; elle est sur le point
de prendre une résolution très grave, et c'est un moment où
l'humeur des jeunes personnes est livrée aux brises folles.

Je m'inclinai sans répondre.

-- Vous êtes maintenant, reprit madame Laroque, un ami de la
famille; à ce titre, je vous serai obligée de me dire ce que
vous pensez de M. de Bévallan?

-- M. de Bévallan, madame, a, je crois, une très belle
fortune, -- un peu inférieure à la vôtre, -- mais très belle
néanmoins, cent cinquante mille francs de rente environ.

-- Oui; mais comment jugez-vous sa personne, son caractère?

-- Madame, M. de Bévallan est ce qu'on nomme un très beau
cavalier. Il ne manque pas d'esprit; il passe pour un galant
homme.

-- Mais croyez-vous qu'il rende ma fille heureuse?

-- Je ne crois pas qu'il la rende malheureuse. Ce n'est pas
une âme méchante.

-- Que voulez-vous que je fasse, mon Dieu? Il ne me plaît pas
absolument... mais il est le seul qui ne déplaise pas
absolument à Marguerite... et puis il y a si peu d'hommes qui
aient cent mille francs de rente. Vous comprenez que ma fille,
dans sa position, n'a pas manqué de prétendants... Depuis deux
ou trois ans, nous en sommes littéralement assiégés... Eh
bien! il faut en finir... Moi, je suis malade... je puis m'en
aller d'un jour à l'autre... Ma fille resterait sans
protection... Puisque voilà un mariage où toutes les
convenances se rencontrent, et que le monde approuvera
certainement, je serais coupable de ne pas m'y prêter. On
m'accuse déjà de souffler à ma fille des idées romanesques...
la vérité est que je ne lui souffle rien. Elle a une tête
parfaitement à elle. Enfin, qu'est-ce que vous me conseillez?

-- Voulez-vous me permettre de vous demander quelle est
l'opinion de mademoiselle de Porhoët? C'est une personne
pleine de jugement et d'expérience, et qui de plus vous est
entièrement dévouée.

-- Eh! si j'en croyais mademoiselle de Porhoët, j'enverrais M.
de Bévallan très loin... Mais elle en parle bien à son aise,
mademoiselle de Porhoët... Quand il sera parti, ce n'est pas
elle qui épousera ma fille!

-- Mon Dieu, madame, au point de vue de la fortune, M. de
Bévallan est certainement un parti rare, il ne faut pas vous
le dissimuler, -- et si vous tenez rigoureusement à cent mille
livres de rente?...

-- Mais je ne tiens pas plus à cent mille livres de rente qu'à
cent sous, mon cher monsieur. Seulement il ne s'agit pas de
moi, il s'agit de ma fille... Eh bien, je ne peux pas la
donner à un maçon, n'est-ce pas? Moi, j'aurais assez aimé être
la femme d'un maçon; mais ce qui aurait fait mon bonheur ne
ferait peut-être pas celui de ma fille. Je dois, en la
mariant, consulter les idées généralement reçus, non les
miennes.

-- Eh bien, madame, si ce mariage vous convient, et s'il
convient pareillement à mademoiselle votre fille...

-- Mais non... il ne me convient pas... et il ne convient pas
davantage à ma fille... C'est un mariage... mon Dieu! c'est un
mariage de convenance, voilà tout!

-- Dois-je comprendre qu'il est tout à fait arrêté?

-- Non, puisque je vous demande conseil. S'il l'était, ma
fille serait plus tranquille... Ce sont ses hésitations qui la
bouleversent, et puis...

Madame Laroque se plongea dans l'ombre du petit dôme qui
surmonte son fauteuil, et ajouta:

-- Avez-vous quelque idée de ce qui se passe dans cette
malheureuse tête?

-- Aucune, madame.

Son regard étincelant se fixa sur moi pendant un moment. Elle
poussa un soupir profond et me dit d'un ton doux et triste:

-- Allez, monsieur... je ne vous retiens plus.

La confidence dont je venais d'être honoré m'avait causé peu
de surprise. Depuis quelque temps, il était visible que
mademoiselle Marguerite consacrait à M. de Bévallan tout ce
qu'elle pouvait garder encore de sympathie pour l'humanité.
Ces témoignages toutefois portaient plutôt la marque d'une
préférence amicale que celle d'une tendresse passionnée. Il
faut dire au reste que cette préférence s'explique. M. de
Bévallan, que je n'ai jamais aimé et dont j'ai, malgré moi,
dans ces pages, présenté la caricature plutôt que le portrait,
réunit le plus grand nombre des qualités et des défauts qui
enlèvent habituellement le suffrage des femmes. La modestie
lui manque absolument; mais c'est à merveille, car les femmes
ne l'aiment pas. Il a cette assurance spirituelle, railleuse
et tranquille, que rien n'intimide, qui intimide facilement,
et qui garantit partout à celui qui en est doué une sorte de
domination et une apparence de supériorité. Sa taille élevée,
ses grands traits, son adresse aux exercices physiques, sa
renommée de coureur et de chasseur, lui prêtent une autorité
virile qui impose au sexe timide. Il a enfin dans les yeux un
esprit d'audace, d'entreprise et de conquête, que ses moeurs
ne démentent point, qui trouble les femmes et remue dans leurs
âmes de secrètes ardeurs. Il est juste d'ajouter que de tels
avantages n'ont, en général, toute leur prise que sur les
coeurs vulgaires; mais le coeur de mademoiselle Marguerite,
que j'avais été tenté d'abord, comme il arrive toujours,
d'élever au niveau de sa beauté, semblait faire étalage,
depuis quelque temps, de sentiments d'un ordre très médiocre,
et je la croyais très capable de subir, sans résistance comme
sans enthousiasme, avec la froideur passive d'une imagination
inerte, le charme de ce vainqueur banal et le joug subséquent
d'un mariage convenable.

De tout cela il fallait bien prendre mon parti, et je le
prenais plus facilement que je ne l'aurais cru possible un
mois plus tôt, car j'avais employé tout mon courage à
combattre les premières tentations d'un amour que le bon sens
et l'honneur réprouvaient également, et celle même qui, sans
le savoir, m'imposait ce combat, sans la savoir aussi, m'y
avait aidé puissamment. Si elle n'avait pu me cacher sa
beauté, elle m'avait dévoilé son âme, et la mienne s'était à
demi refermée. Faible malheur sans doute pour la jeune
millionnaire, mais bonheur pour moi!

Cependant je fis un voyage à Paris, où m'appelaient les
intérêts de madame Laroque et les miens. Je revins il y a deux
jours, et, comme j'arrivais au château, on me dit que le vieux
M. Laroque me demandait avec insistance depuis le matin. Je me
rendis à la hâte dans son appartement. Dès qu'il m'aperçut, un
pâle sourire effleura ses joues flétries; il arrêta sur moi un
regard où je crus lire une expression de joie maligne et de
secret triomphe, puis il me dit de sa voix sourde et
caverneuse:

-- Monsieur! M. de Saint-Cast est mort!

Cette nouvelle,  que le singulier vieillard avait tenu à
m'apprendre lui-même, était exacte. Dans la nuit précédente,
le pauvre général de Saint-Cast avait été frappé d'une attaque
d'apoplexie, et une heure plus tard il était enlevé à
l'existence opulente et délicieuse qu'il devait à madame de
Saint-Cast. Aussitôt l'événement connu au château, madame
Aubry s'était fait transporter, dare dare chez son amie, et
ces deux compagnonnes, nous dit le docteur Desmarets, avaient
tout le jour échangé sur la mort, sur la rapidité de ses
coups, sur l'impossibilité de les prévoir ou de s'en garantir,
sur l'inutilité des regrets, qui ne ressuscitent personne, sur
le temps qui console, une litanie d'idées originales et
piquantes.

Après quoi, s'étant mises à table, elles avaient repris des
forces tout doucement.

-- Allons! mangez, madame; il faut se soutenir, Dieu le veut,
disait madame Aubry.

Au dessert, madame de Saint-Cast avait fait monter une
bouteille d'un petit vin d'Espagne que le pauvre général
adorait, en considération de quoi elle priait madame Aubry d'y
goûter. Madame Aubry refusant obstinément d'y goûter seule,
madame de Saint-Cast s'était laissé persuader que Dieu voulait
encore qu'elle prît un verre de vin d'Espagne avec une croûte.
On n'avait point porté la santé du général.

Hier matin, madame Laroque et sa fille, strictement vêtues de
deuil, montèrent en voiture: je pris place près d'elles. Nous
étions rendus vers dix heures dans la petite ville voisine.
Pendant que j'assistais aux funérailles du général, ces dames
se joignaient à madame Aubry pour former autour de la veuve le
cercle de circonstance. La triste cérémonie achevée, je
regagnai la maison mortuaire, et je fus introduit, avec
quelques familiers, dans le salon célèbre dont le mobilier
coûte quinze mille francs. Au milieu d'un demi-jour funèbre,
je distinguai, sur un canapé de douze cents francs, l'ombre
inconsolable de madame de Saint-Cast, enveloppée de longs
crêpes, dont nous ne tarderons pas à connaître le prix. A ses
côtés se tenait madame Aubry, présentant l'image du plus grand
affaissement physique et moral. Une demi-douzaine de parentes
et d'amies complétaient ce groupe douloureux. Pendant que nous
nous rangions en haie à l'autre extrémité du salon, il y eut
un bruit de froissements de pieds et quelques craquements du
parquet; puis un morne silence régna de nouveau dans le
mausolée. De temps à autre seulement il s'élevait du canapé un
soupir lamentable, que madame Aubry répétait aussitôt comme un
écho fidèle.

Enfin parut un jeune homme, qui s'était un peu attardé dans la
rue pour prendre le temps d'achever un cigare qu'il avait
allumé en sortant du cimetière. Comme il se glissait
discrètement dans nos rangs, madame de Saint-Cast l'aperçut.

-- C'est vous, Arthur? dit-elle d'une voix pareille à un
souffle.

-- Oui, ma tante, dit le jeune homme, s'avançant en vedette
sur le front de notre ligne.

-- Eh bien, reprit la veuve du même ton plaintif et traînant,
c'est fini?

-- Oui, ma tante, répondit d'un accent bref et délibéré le
jeune Arthur, qui paraissait un garçon assez satisfait de lui-même.

Il y eut une pause, après laquelle madame de Saint-Cast tira
du fond de son âme expirante cette nouvelle série de questions
:

-- Etait-ce bien?

-- Très bien, ma tante, très bien.

-- Beaucoup de monde?

-- Toute la ville, ma tante, toute la ville.

-- La troupe?

-- Oui, ma tante; toute la garnison, avec la musique.

Madame de Saint-Cast fit entendre un gémissement, et elle
ajouta:

-- Les pompiers?

-- Les pompiers aussi, ma tante, très certainement.

J'ignore ce que ce dernier détail pouvait avoir de
particulièrement déchirant pour le coeur de madame de
Saint-Cast; mais elle n'y résista point: une pâmoison subite,
accompagnée d'un vagissement enfantin, appela autour d'elle
toutes les ressources de la sensibilité féminine, et nous
fournit l'occasion de nous esquiver. Je n'eus garde, pour moi,
de n'en pas profiter. Il m'était insupportable de voir cette
ridicule mégère exécuter ses hypocrites momeries sur la tombe
de l'homme faible, mais bon et loyal, dont elle avait
empoisonné la vie et très vraisemblablement hâté la fin.

Quelques instants plus tard, madame Laroque me fit proposer de
l'accompagner à la métairie de Langoat, qui est située cinq ou
six lieues plus loin, dans la direction de la côte. Elle
comptait y aller dîner avec sa fille: la fermière, qui a été
la nourrice de mademoiselle Marguerite, est malade en ce
moment, et ces dames projetaient depuis longtemps de lui
donner ce témoignage d'intérêt. Nous partîmes à deux heures de
l'après-midi. C'était une des plus chaudes journées de cette
chaude saison. Les deux portières ouvertes laissaient entrer
dans la voiture les effluves épais et brûlants qu'un ciel
torride versait à flots sur les landes desséchées.

La conversation souffrit de la langueur de nos esprits. Madame
Laroque, qui se prétendait en paradis et qui s'était enfin
débarrassée de ses fourrures, restait plongée dans une douce
extase. Mademoiselle Marguerite jouait de l'éventail avec une
gravité espagnole. Pendant que nous gravissions lentement les
côtes interminables de ce pays, nous voyions fourmiller sur
les roches calcinées des légions de petits lézards cuirassés
d'argent, et nous entendions le pétillement continu des ajoncs
qui ouvraient leurs gaines mûres au soleil.

Au milieu d'une de ces laborieuses ascensions, une voix cria
soudain du bord de la route:

-- Arrêtez, s'il vous plaît!

En même temps une grande fille aux jambes nues, tenant une
quenouille à la main et portant le costume antique et la
coiffe ducale des paysannes de cette contrée, franchit
rapidement le fossé: elle culbuta en passant quelques moutons
effarés, dont elle paraissait être la bergère, vint se camper
avec une sorte de grâce debout sur le marchepied, et nous
présenta dans le cadre de la portière sa figure brune,
délibérée et souriante.

-- Excusez, mesdames, dit-elle de ce ton bref et mélodieux qui
caractérise l'accent des gens du pays; me feriez-vous bien le
plaisir de me lire cela?

Elle tirait de son corsage une lettre pliée à l'ancienne mode.

-- Lisez, monsieur, me dit madame Laroque en riant, et lisez
tout haut, s'il y a lieu.

Je pris la lettre, qui était une lettre d'amour. Elle était
adressée très minutieusement à mademoiselle Christine Oyadec,
du bourg de ***, commune de ***, à la ferme de ***. L'écriture
était d'une main fort inculte, mais qui paraissait sincère. La
date annonçait que mademoiselle Oyadec avait reçu cette
missive deux ou trois semaines auparavant: apparemment la
pauvre fille, ne sachant pas lire et ne voulant point livrer
son secret à la malignité de son entourage, avait attendu que
quelque étranger de passage, à la fois bienveillant et lettré,
vînt lui donner la clef de ce mystère qui lui brûlait le sein
depuis quinze jours. Son oeil bleu et largement ouvert se
fixait sur moi avec un air de contentement inexprimable,
pendant que je déchiffrais péniblement les lignes obliques de
la lettre, qui était conçue en ces termes:



"Mademoiselle, c'est pour vous dire que depuis le jour où nous
nous sommes parlé sur la lande après vêpres, mes intentions
n'ont pas changé, et que je suis en peine des vôtres; mon
coeur, mademoiselle, est tout à vous, comme je désire que le
vôtre soit tout à moi, et si ça est, vous pouvez bien être
sûre et certaine qu'il n'y a pas âme vivante plus heureuse sur
la terre ni au ciel que votre ami, -- qui ne signe pas; mais
vous savez bien qui, mademoiselle."



-- Est-ce que vous savez qui, mademoiselle Christine? dis-je
en lui rendant la lettre.

-- Ca se pourrait bien, dit-elle en nous montrant ses dents
blanches et en secouant gravement sa jeune tête illuminée de
bonheur. Merci, mesdames et monsieur!

Elle sauta à bas du marchepied, et disparut bientôt dans le
taillis en poussant vers le ciel les notes joyeuses et sonores
de quelque chanson bretonne.

Madame Laroque avait suivi avec un ravissement manifeste tous
les détails de cette scène pastorale, qui caressait
délicieusement sa chimère; elle souriait, elle rêvait, devant
cette heureuse fille aux pieds nus, elle était charmée.
Cependant, lorsque mademoiselle Oyadec fut hors de vue, une
idée bizarre s'offrit soudain à la pensée de madame Laroque:
c'était qu'après tout elle n'eût pas trop mal fait de donner
une pièce de cinq francs à la bergère, en outre de son
admiration.

-- Alain! cria-t-elle, rappelez-la.

-- Pourquoi donc, ma mère? dit vivement mademoiselle
Marguerite, qui jusque-là n'avait paru accorder aucune
attention à cet incident.

-- Mais, mon enfant, peut-être cette fille ne comprend-elle
pas parfaitement tout le plaisir que j'aurais, -- et qu'elle
devrait avoir elle-même, -- à courir pieds nus dans la
poussière: je crois convenable, à tout hasard, de lui laisser
un petit souvenir.

-- De l'argent! reprit mademoiselle Marguerite; oh! ma mère,
ne faites pas cela! ne mettez pas d'argent dans le bonheur de
cette enfant!

L'expression de ce sentiment raffiné, que la pauvre Christine,
par parenthèse, n'aurait peut-être pas apprécié infiniment, ne
laissa pas de m'étonner dans la bouche de mademoiselle
Marguerite, qui ne se pique pas en général de cette
quintessence. Je crus même qu'elle plaisantait, bien que son
visage n'indiquât aucune disposition à l'enjouement. Quoi
qu'il en soit, ce caprice, plaisant ou non, fut pris très au
sérieux par sa mère, et il fut décidé d'enthousiasme qu'on
laisserait à cette idylle son innocence et ses pieds nus.

A la suite de ce beau trait, madame Laroque, évidemment fort
contente d'elle-même, retomba dans son extase souriante, et
mademoiselle Marguerite reprit son jeu d'éventail avec un
redoublement de gravité. Une heure après, nous arrivions au
terme de notre voyage. Comme la plupart des fermes de ce pays,
où les hauteurs et les plateaux sont couverts de landes
arides, la ferme de Langoat est assise dans le creux d'un
vallon que traverse un cours d'eau. La fermière, qui se
trouvait mieux, s'occupa sans retard des préparatifs du dîner,
dont nous avions eu soin d'apporter les principaux éléments.
Il fut servi sur la pelouse naturelle d'une prairie, à l'ombre
d'un énorme châtaignier. Madame Laroque, installée dans une
attitude extrêmement incommode sur un des coussins de la
voiture, n'en paraissait pas moins radieuse. Notre réunion,
disait-elle, lui rappelait ces groupes de moissonneurs qu'on
voit en été se presser à l'abri des haies, et dont elle
n'avait jamais pu contempler sans envie les rustiques
banquets. Pour moi, j'aurais trouvé peut-être en d'autres
temps une douceur singulière dans l'étroite et facile intimité
que ce repas sur l'herbe, comme toutes les autres scènes de ce
genre, ne manquait pas d'établir entre les convives; mais
j'éloignais avec un pénible sentiment de contrainte un charme
trop sujet au repentir, et le pain de cette fugitive
fraternité me semblait amer.

Comme nous finissions de dîner:

-- Etes-vous quelquefois monté là-haut? me dit madame Laroque
en désignant le sommet d'une colline très élevée qui dominait
la prairie.

-- Non, madame.

-- Oh! mais, c'est un tort. On a de là un très bel horizon. Il
faut voir cela. -- Pendant qu'on attellera, Marguerite va vous
y conduire; n'est-ce pas, Marguerite?

-- Moi, ma mère? Je n'y suis allée qu'une fois, et il y a
longtemps... Au reste, je trouverai bien. Venez, monsieur, et
préparez-vous à une rude escalade.

Nous nous mîmes aussitôt, mademoiselle Marguerite et moi, à
gravir un sentier très raide qui serpentait sur le flanc de la
montagne, en perçant çà et là un bouquet de bois. La jeune
fille s'arrêtait de temps à autre dans son ascension légère et
rapide, pour regarder si je la suivais, et, un peu haletante
de sa course, elle me souriait sans parler. Arrivé sur la
lande nue qui formait le plateau, j'aperçus à quelque distance
une église de village dont le petit clocher dessinait sur le
ciel ses vives arêtes.

-- C'est là, me dit ma jeune conductrice en accélérant le pas.

Derrière l'église était un cimetière enclos de murs. Elle en
ouvrit la porte, et se dirigea péniblement, à travers les
hautes herbes et les ronces traînantes qui encombraient le
champ de repos, vers une espèce de perron en forme d'hémicycle
qui en occupe l'extrémité. Deux ou trois degrés disjoints par
le temps et ornés assez singulièrement de sphères massives,
conduisent sur une étroite plate-forme élevée au niveau du
mur; une croix en granit se dresse au centre de l'hémicycle.

Mademoiselle Marguerite n'eut pas plus tôt atteint la
plate-forme, et jeté un regard dans l'espace qui s'ouvrait alors
devant elle, que je la vis placer obliquement sa main
au-dessus de ses yeux, comme si elle éprouvait un subit
éblouissement. Je me hâtai de la rejoindre. Ce beau jour,
approchant de sa fin, éclairait de ses dernières splendeurs
une scène vaste, bizarre et sublime, que je n'oublierai
jamais. En face de nous et à une immense profondeur au-dessous
du plateau, s'étendait à perte de vue une sorte de marécage
parsemé de plaques lumineuses, et qui offrait l'aspect d'une
terre à peine abandonnée par le reflux d'un déluge. Cette
large baie s'avançait jusque sous nos pieds au sein des
montagnes échancrées. Sur les bancs de sable et de vase qui
séparaient les lagunes intermittentes, une végétation confuse
de roseaux et d'herbes marines se teignait de mille nuances,
également sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient
avec la surface éclatante des eaux. A chacun de ses pas
rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans
l'ombre quelques-uns des nombreux lacs qui marquetaient le
golfe à demi desséché: il semblait puiser tour à tour dans
son écrin céleste les plus précieuses matières, l'argent,
l'or, le rubis, le diamant, pour les faire étinceler sur
chaque point de cette plaine magnifique. Quand l'astre toucha
le terme de sa carrière, une bande vaporeuse et ondée qui
bordait au loin la limite extrême des marécages s'empourpra
soudain d'une lueur d'incendie, et garda un moment la
transparence irradiée d'un nuage que sillonne la foudre.
J'étais tout entier à la contemplation de ce tableau vraiment
empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un
rayon de plus, le souvenir de César, quand une voix basse et
comme oppressée murmura près de moi:

-- Mon Dieu! que c'est beau!

J'étais loin d'attendre de ma jeune compagne cette effusion
sympathique. Je me retournai vers elle avec l'empressement
d'une surprise qui ne diminua point quand l'altération de ses
traits et le léger tremblement de ses lèvres m'eurent attesté
la sincérité profonde de son admiration.

-- Vous avouez que c'est beau? lui dis-je.

Elle secoua la tête; mais, au même instant, deux larmes se
détachaient lentement de ses grands yeux; elle les sentit
couler sur ses joues, fit un geste de dépit; puis, se jetant
tout à coup sur la croix de granit dont la base lui servait de
piédestal, elle l'embrassa de ses deux mains, appuya fortement
sa tête contre la pierre, et je l'entendis sangloter
convulsivement.

Je ne crus devoir troubler par aucune parole le cours de cette
émotion soudaine, et je m'éloignai de quelques pas avec
respect. Après un moment, la voyant relever le front et
replacer d'une main  distraite ses cheveux dénoués, je me
rapprochai.

-- Que je suis honteuse! murmura-t-elle.

-- Soyez heureuse plutôt, et renoncez, croyez-moi, à dessécher
en vous la source de ces larmes; elle est sacrée. D'ailleurs,
vous n'y parviendrez jamais.

-- Il le faut! s'écria la jeune fille avec une sorte de
violence. Au reste, c'est fait! Cet accès n'a été qu'une
surprise... Tout ce qui est beau et tout ce qui est aimable...
je veux le haïr, -- je le hais!

-- Et pourquoi, grand Dieu?

Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste de fierté et
de douleur indicibles:

-- Parce que je suis belle, et que je ne puis être aimée!

Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses
digues, elle continua avec un entraînement extraordinaire:

-- C'est vrai, pourtant!

Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante.

-- Dieu a mis dans ce coeur tous les trésors que je raille,
que je blasphème à chaque heure du jour! Mais quand il m'a
infligé la richesse, ah! il m'a retiré d'une main ce qu'il me
prodiguait de l'autre! A quoi bon ma beauté, à quoi bon le
dévouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens
consumée? Ah! ce n'est pas à ces charmes que s'adressent les
hommages dont tant de lâches m'importunent. Je le devine, --
je le sais, -- je le sais trop! Et si jamais quelque âme
désintéressée, généreuse, héroïque, m'aimait pour ce que je
suis, non pour ce que je vaux... je ne le saurais pas... je ne
le croirais pas! La défiance toujours! voilà ma peine, -- mon
supplice! Aussi cela est résolu... je n'aimerai jamais! Jamais
je ne risquerai de répandre dans un coeur vil, indigne, vénal,
la pure passion qui brûle mon coeur. Mon âme mourra vierge
dans mon sein!... Eh bien, j'y suis résignée; mais tout ce qui
est beau, tout ce qui fait rêver, tout ce qui me parle des
cieux défendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles,
-- je l'écarte, je le hais, je n'en veux pas!

Elle s'arrêta, tremblante d'émotion; puis, d'une voix plus
basse:

-- Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cherché ce moment... je
n'ai pas calculé mes paroles... je ne vous avais pas destiné
toute cette confiance; mais enfin j'ai parlé, vous savez
tout... et si jamais j'ai pu blesser votre sensibilité,
maintenant je crois que vous me pardonnerez.

Elle me tendit sa main. Quand ma lèvre se posa sur cette main
tiède et encore humide de larmes, il me sembla qu'une langueur
mortelle descendait dans mes veines. Pour Marguerite, elle
détourna la tête, attacha un regard sur l'horizon assombri,
puis, descendant lentement les degrés:

-- Partons! dit-elle.

Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpée de
la montagne, nous ramena dans la cour de la ferme, sans qu'un
seul mot eût été prononcé entre nous. Hélas! qu'aurais-je dit?
Plus qu'un autre j'étais suspect. Je sentais que chaque parole
échappée de mon coeur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore
la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse -- et
adorable!

La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre
émotion commune. Nous partîmes. Madame Laroque, après nous
avoir encore exprimé le contentement qu'elle emportait de
cette journée, se mit à y rêver. Mademoiselle Marguerite,
invisible et immobile dans l'ombre épaisse de la voiture,
paraissait endormie comme sa mère; mais, quand un détour de la
route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses
yeux ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait
silencieusement en tête à tête avec son inconsolable pensée.
Pour moi, je puis à peine dire ce que je pensais: une étrange
sensation, mêlée d'une joie profonde et d'une profonde
amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais
comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a
conscience et dont on n'a pas la force de secouer le charme.

Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture à l'entrée
de l'avenue, pour gagner mon logis par le plus court chemin à
travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure,
un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon
oreille, et je distinguai vaguement deux ombres dans les
ténèbres. L'heure était assez avancée pour justifier la
précaution que je pris de demeurer caché dans l'épaisseur du
massif et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Ils passèrent
lentement devant moi: je reconnus mademoiselle Hélouin
appuyée sur le bras de M. de Bévallan. Au même instant, le
roulement de la voiture leur donna l'alarme, et, après un
serrement de main, ils se séparèrent à la hâte, mademoiselle
Hélouin s'esquivant dans la direction du château, et l'autre
du côté des bois.

Rentré chez moi, et encore préoccupé de mon aventure, je me
demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallan
poursuivre librement ses amours en partie double et chercher
en même temps, dans la même maison, une fiancée et une
maîtresse. Assurément je suis trop de mon âge et de mon temps
pour ressentir contre certaines faiblesses la haine vigoureuse
d'un puritain, et je n'ai pas l'hypocrisie de l'affecter; mais
je pense que la moralité la plus libre et la plus relâchée
sous ce rapport admet encore quelques degrés de dignité,
d'élévation et de délicatesse. On marche plus ou moins droit
dans ces chemins de traverse. Avant tout, l'excuse de l'amour,
c'est d'aimer, et la profusion banale des tendresses de M. de
Bévallan en exclut toute apparence d'entraînement et de
passion. De telles amours ne sont plus même des fautes; elles
n'en ont pas la valeur morale: ce ne sont que des calculs et
des gageures de maquignon hébété. Les divers incidents de
cette soirée, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me
prouver à quel point extrême cet homme était indigne de la
main et du coeur qu'il osait convoiter. Cette union serait
monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais
user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard
venait de me livrer. La meilleure fin ne saurait justifier des
moyens bas, et il n'est pas de délation honorable... Ce
mariage s'accomplira donc! Le ciel laissera tomber une des
plus nobles créatures qu'il a formées entre les bras de ce
froid libertin! Il souffrira cette profanation! Hélas! il en
souffre tant d'autres!

Puis je cherchai à concevoir par quel égarement de fausse
raison cette jeune fille avait choisi cet homme entre tous. Je
crus le deviner. M. de Bévallan est fort riche; il doit
apporter ici une fortune à peu près égale à celle qu'il y
trouve, cela paraît être une sorte de garantie; il pourrait se
passer de ce surcroît de richesse: on le présume plus
désintéressé parce qu'il est moins besogneux. Triste argument!
méprise énorme que de mesurer sur le degré de la fortune le
degré de vénalité des caractères! les trois quarts du temps
l'avidité s'enfle avec l'opulence -- et les plus mendiants ne
sont pas les plus pauvres!

N'y avait-il cependant aucune apparence que mademoiselle
Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indignité de
son choix, trouver dans quelque inspiration secrète de son
propre coeur le conseil qu'il m'était défendu de lui suggérer?
Ne pouvait-il s'élever tout à coup dans ce coeur un sentiment
nouveau, inattendu, qui vînt souffler sur les vaines
résolutions de la raison et les mettre à néant? Ce sentiment
même n'était-il pas né déjà, et n'en avais-je pas recueilli
des témoignages irrécusables? Tant de caprices bizarres,
d'hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis
quelque temps l'objet ou le témoin, dénonçaient sans doute une
raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je n'étais
pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène
comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée
même le confident et presque le complice -- si peu préméditée
qu'elle puisse être, -- n'éclate point dans une atmosphère
d'indifférence. De telles émotions, de tels ébranlements,
supposent deux âmes déjà troublées par un orage commun, ou qui
vont l'être.

Mais s'il était vrai, si elle m'aimait, comme il était trop
certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce
qu'elle disait de sa beauté: "A quoi bon?" car je ne pouvais
espérer qu'il eût jamais assez de force pour triompher de la
défiance éternelle qui est le travers et la vertu de cette
noble fille, défiance dont mon caractère, j'ose le dire,
repousse l'outrage, mais que ma situation, plus que celle de
tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles
ombrages et la réserve plus grande qu'ils me commandent, quel
miracle pourrait combler l'abîme?

Et enfin, ce miracle intervenant, daignât-elle m'offrir cette
main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne
demanderais jamais, notre union serait-elle heureuse? Ne
devrais-je pas craindre tôt ou tard dans cette imagination
inquiète quelque sourd réveil d'une défiance mal étouffée?
Pourrais-je me défendre moi-même de toute arrière-pensée
pénible au sein d'une richesse empruntée? Pourrais-je jouir
sans malaise d'un amour entaché d'un bienfait? Notre rôle de
protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement
imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être
interverti un seul instant, même en toute probité, sans qu'il
se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et
suspecte. A la vérité, la richesse n'est pas un tel avantage
qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de
compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte à sa
femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a
illustré, un mérite éminent, une grande situation, un avenir,
ne doit pas être écrasé de gratitude; mais, moi, j'ai les
mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent; de tous
les avantages que le monde apprécie, je n'en ai qu'un seul:
mon titre, et je serais très résolu à ne le point porter, afin
qu'on ne pût dire qu'il est le prix du marché. Bref, je
recevrais tout et ne donnerais rien: un roi peut épouser une
bergère, cela est généreux et charmant, et on l'en félicite à
bon droit; mais un berger qui se laisserait épouser par une
reine, cela n'aurait pas tout à fait aussi bonne figure.

J'ai passé la nuit à rouler toutes ces choses dans mon pauvre
cerveau, et à chercher une conclusion que je cherche encore.
Peut-être devrais-je sans retard quitter cette maison et ce
pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir.
Que de mortels chagrins on s'épargnerait souvent par une seule
minute de courage et de décision! Je devrais du moins être
accablé de tristesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh
bien, je ne puis!... Au fond de mon esprit bouleversé et
torturé, il y a une pensée qui domine tout et qui me remplit
d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un
oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai toujours ce
petit cimetière, cette mer lointaine, cet immense horizon et
sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs
divins! Je sens encore sa main sous ma lèvre: je sens ses
larmes dans mes yeux, dans mon coeur! Je l'aime! Eh bien,
demain, s'il le faut, je prendrai une résolution. Jusque-là,
pour Dieu! qu'on me laisse en repos. Depuis longtemps, je
n'abuse pas du bonheur... Cet amour, j'en mourrai peut-être:
je veux en vivre en paix tout un jour!




26 août.


Ce jour, ce jour unique que j'implorais, ne m'a pas été donné.
Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui
sera longue. Comment l'avais-je oublié? Dans l'ordre moral,
comme dans l'autre, il y a des lois que nous ne transgressons
jamais impunément, et dont les effets certains forment en ce
monde l'intervention permanente de ce qu'on nomme la
Providence. Un homme faible et grand, écrivant d'une main
presque folle l'évangile d'un sage, disait de ces passions
mêmes qui firent sa misère, son opprobre et son génie:
"Toutes sont bonnes, quand on reste le maître; toutes sont
mauvaises, quand on s'en laisse assujettir. Ce qui nous est
défendu par la nature, c'est d'étendre nos attachements plus
loin que nos forces; ce qui nous est défendu par la raison,
c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir; ce qui nous
est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de
nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous
d'avoir ou de n'avoir pas de passions: il dépend de nous de
régner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont
légitimes; tous ceux qui nous dominent sont criminels...
N'attache ton coeur qu'à la beauté qui ne périt point; que ta
condition borne tes désirs; que tes devoirs aillent avant tes
passions; étends la loi de la nécessité aux choses morales;
apprends à perdre ce qui peut t'être enlevé, apprends à tout
quitter quand la vertu l'ordonne!" Oui, telle est la loi; je
la connaissais; je l'ai violée: je suis puni. Rien de plus
juste.

J'avais à peine posé le pied sur le nuage de ce fol amour, que
j'en étais précipité violemment, et j'ai à peine recouvré,
après cinq jours, le courage nécessaire pour retracer les
circonstances presque ridicules de ma chute. -- Madame Laroque
et sa fille étaient parties dès le matin pour aller faire une
visite nouvelle à madame de Saint-Cast et ramener ensuite
madame Aubry. Je trouvai mademoiselle Hélouin seule au
château. Je lui apportais un trimestre de sa pension: car,
bien que mes fonctions me laissent en général tout à fait
étranger à la tenue et à la discipline intérieures de la
maison, ces dames ont désiré, par égard sans doute pour
mademoiselle Caroline comme pour moi, que ses appointements et
les miens fussent payés exceptionnellement de ma main. La
jeune demoiselle se tenait dans le petit boudoir qui est
contigu au salon. Elle me reçut avec une douceur pensive qui
me toucha. J'éprouvais moi-même en ce moment cette plénitude
de coeur qui dispose à la confiance et à la bonté. Je résolus,
en vrai don Quichotte, de tendre une mains secourable à cette
pauvre isolée.

-- Mademoiselle, lui dis-je tout à coup, vous m'avez retiré
votre amitié, mais la mienne vous est restée tout entière; me
permettez-vous de vous en donner une preuve?

Elle me regarda, et murmura un oui timide.

-- Eh bien! ma pauvre enfant, vous vous perdez.

Elle se leva brusquement.

-- Vous m'avez vue cette nuit dans le parc! s'écria-t-elle.

-- Oui, mademoiselle.

-- Mon Dieu!...

Elle fit un pas vers moi.

-- ... Monsieur Maxime, je vous jure que je suis une honnête
fille!

-- Je le crois, mademoiselle; mais je dois vous dire que dans
ce petit roman, sans doute très innocent de votre part, mais
qui l'est peut-être moins de l'autre, vous aventurez très
gravement votre réputation et votre repos. Je vous supplie d'y
réfléchir, et je vous supplie en même temps d'être bien
assurée que personne autre que vous n'entendra jamais un mot
de ma bouche sur ce sujet.

J'allais me retirer: elle s'affaissa sur ses genoux près d'un
canapé et éclata en sanglots, le front appuyé sur ma main,
qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y avait peu de
temps, des larmes plus belles et plus dignes; cependant
j'étais ému.

-- Voyons, ma chère demoiselle, lui dis-je, il n'est pas trop
tard, n'est-ce pas?

Elle secoua la tête avec force.

-- Eh bien, ma chère enfant, prenez courage. Nous vous
sauverons, allez! Que puis-je faire pour vous, voyons? Y a-t-il
entre les mains de cet homme quelque gage, quelque lettre
que je puisse lui redemander de votre part? Disposez de moi
comme d'un frère.

Elle quitta ma main avec colère.

-- Ah! que vous êtes dur! dit-elle. Vous parlez de me
sauver... c'est vous qui me perdez! Après avoir feint de
m'aimer, vous m'avez repoussée... vous m'avez humiliée,
désespérée... Vous êtes la cause unique de ce qui arrive!

-- Mademoiselle, vous n'êtes pas juste: je n'ai jamais feint
de vous aimer; j'ai eu pour vous une affection très sincère,
que j'ai encore. J'avoue que votre beauté, votre esprit, vos
talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux
qui vivent près de vous quelque chose de plus qu'une
fraternelle amitié; mais ma situation dans le monde, les
devoirs de famille qui me sont imposés, ne me permettaient pas
de dépasser cette mesure vis-à-vis de vous sans manquer à
toute probité. Je vous dis franchement que je vous trouve
charmante, et je vous assure qu'en tenant mes sentiments pour
vous dans la limite que la loyauté me commandait, je n'ai pas
été sans mérite. Je ne vois rien là de fort humiliant pour
vous: ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier,
mademoiselle, ce serait de vous voir aimée très résolument par
un homme très résolu à ne pas vous épouser.

Elle me jeta un mauvais regard.

-- Qu'en savez-vous? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des
coureurs de fortunes!

-- Ah! est-ce que vous seriez une méchante petite personne,
mademoiselle Hélouin? lui dis-je avec beaucoup de calme. Cela
étant, j'ai l'honneur de vous saluer.

-- Monsieur Maxime! s'écria-t-elle en se précipitant tout à
coup pour m'arrêter. Pardonnez-moi! ayez pitié de moi! Hélas!
comprenez-moi, je suis si malheureuse! Figurez-vous donc ce
que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui
on a eu la cruauté de donner un coeur, une âme, une
intelligence... et qui ne peut user de tout cela que pour
souffrir... et pour haïr! Quelle est ma vie? quel est mon
avenir? Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvreté, exalté sans
cesse par tous les raffinements du luxe qui m'entoure! Mon
avenir, ce sera de regretter, de pleurer un jour amèrement
cette vie même, -- cette vie d'esclave, tout odieuse qu'elle
est!... Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes
talents... Ah! je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent
que de casser des pierres sur les routes! Je serais plus
heureuse!... Mes talents, j'aurai passé le meilleur temps de
la vie à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus
belle, plus adorée et plus insolente encore!... Et quand le
plus pur de mon sang aura passé dans les veines de cette
poupée, elle s'en ira au bras d'un heureux époux prendre sa
part des plus belles fêtes de la vie, tandis que moi, seule,
vieille, abandonnée, j'irai mourir dans quelque coin avec une
pension de femme de chambre... Qu'est-ce que j'ai fait au ciel
pour mériter cette destinée-là, voyons? Pourquoi moi plutôt
que ces femmes? Est-ce que je ne les vaux pas? Si je suis si
mauvaise, c'est que le malheur m'a ulcérée, c'est que
l'injustice m'a noirci l'âme... J'étais née comme elles, --
plus qu'elles peut-être, -- pour être bonne, aimante,
charitable... Eh! mon Dieu, les bienfaits coûtent peu quand on
est riche, et la bienveillance est facile aux heureux! Si
j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles me
haïraient, -- comme je les hais! -- On n'aime pas ses
maîtres!.... Ah! cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce
pas? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achève... Je sens
mon abjection, j'en rougis... et je la garde! Hélas! vous
allez me mépriser maintenant plus que jamais, monsieur... vous
que j'aurais tant aimé si vous l'aviez souffert! vous qui
pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'espérance, la
paix, la bonté, l'estime de moi-même!... Ah! il y a eu un
moment où je me suis crue sauvée... où j'ai eu pour la
première fois une pensée de bonheur, d'avenir, de fierté...
Malheureuse!...

Elle s'était emparée de mes deux mains; elle y plongea sa
tête, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura
follement.

-- Ma chère enfant, lui dis-je, je comprends mieux que
personne les ennuis, les amertumes de votre condition, mais
permettez-moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup en
nourrissant dans votre coeur les tristes sentiments que vous
venez de m'exprimer. Tout ceci est fort laid, je ne vous le
cache pas, et vous finirez par mériter toute la rigueur de
votre destinée; mais, voyons, votre imagination vous exagère
singulièrement cette rigueur. Quant à présent, vous êtes
traitée ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d'une amie,
et, dans l'avenir, je ne vois rien qui empêche que vous ne
sortiez de cette maison, vous aussi, au bras d'un heureux
époux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de
votre affection; mais, je veux vous le dire encore une fois
pour en finir à jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs
auxquels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier.

Elle me regarda tout à coup.

-- Même avec Marguerite? dit-elle.

-- Je ne vois pas ce que le nom de mademoiselle Marguerite
vient faire ici.

Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient son
visage, et tendant l'autre vers moi par un geste de menace:

-- Vous l'aimez! dit-elle d'une voix sourde, ou plutôt vous
aimez sa dot; mais vous ne l'aurez pas!

-- Mademoiselle Hélouin!

-- Ah! reprit-elle, vous êtes passablement enfant si vous avez
cru abuser une femme qui avait la folie de vous aimer. Je lis
clairement dans vos manoeuvres, allez! D'ailleurs je sais qui
vous êtes... Je n'étais pas loin quand mademoiselle de Porhoët
a transmis à madame Laroque votre politique confidence...

-- Comment! vous écoutez aux portes, mademoiselle?

-- Je ne soucie peu de vos outrages... D'ailleurs je me
vengerai, et bientôt... Ah! vous êtes assurément fort habile,
monsieur de Champcey! et je vous fais mon compliment... Vous
avez joué à merveille le petit rôle de désintéressement et de
réserve que votre ami Laubépin n'a pas manqué de vous
recommander en vous envoyant ici... Il savait à qui vous aviez
affaire... Il connaissait assez la ridicule manie de cette
fille. Vous croyez déjà tenir votre proie, n'est-ce pas? De
beaux millions, dont la source est plus ou moins pure, dit-on,
mais qui seraient fort propres toutefois à recrépir un
marquisat et à redorer un écusson... Eh! vous pouvez dès ce
moment y renoncer... car je vous jure que vous ne garderez pas
votre masque un jour de plus, et voici la main qui vous
l'arrachera!

-- Mademoiselle Hélouin, il est grandement temps de mettre fin
à cette scène, car nous touchons au mélodrame. Vous m'avez
fait beau jeu pour vous prévenir sur le terrain de la délation
et de la calomnie; mais vous pouvez y descendre en pleine
sécurité, car je vous donne ma parole que je ne vous y suivrai
pas. Là-dessus, je suis votre serviteur.

Je quittai cette infortunée avec un profond sentiment de
dégoût, mais aussi de pitié. Quoique j'eusse toujours
soupçonné que l'organisation la mieux douée dût être, en
proportion même de ses dons, irritée et faussée dans la
situation équivoque et mortifiante qu'occupe ici mademoiselle
Hélouin, mon imagination n'avait pu plonger jusqu'au fond de
l'abîme plein de fiel qui venait de s'ouvrir sous mes yeux.
Certes, -- quand on y songe, -- on ne peut guère concevoir un
genre d'existence qui soumette une âme humaine à de plus
venimeuses tentations, qui soit plus capable de développer et
d'aiguiser dans le coeur les convoitises de l'envie, de
soulever à chaque instant les révoltes de l'orgueil,
d'exaspérer toutes les vanités et toutes les jalousies
naturelles de la femme. Il n'y a pas à douter que le plus
grand nombre des malheureuses filles que leur dénuement et
leurs talents ont vouées à cet emploi, si honorable en soi,
n'échappent par la modération de leurs sentiments, ou à l'aide
Dieu, par la fermeté de leurs principes, aux agitations
déplorables dont mademoiselle Hélouin n'avait pas su se
garantir; mais l'épreuve est redoutable. Quant à moi, la
pensée m'était venue quelquefois que ma soeur pouvait être
destinée par nos malheurs à entrer dans quelque riche famille
en qualité d'institutrice: je fis serment alors, quelque
avenir qui nous fût réservé, de partager plutôt avec Hélène
dans la plus pauvre mansarde le pain le plus amer du travail,
que de la laisser jamais s'asseoir au festin empoisonné de
cette opulente et haineuse servilité.

Cependant, si j'avais la ferme détermination de laisser le
champ libre à mademoiselle Hélouin, et de n'entrer, à aucun
prix, de ma personne, dans les récriminations d'une lutte
dégradante, je ne pouvais envisager sans inquiétude les
conséquences probables de la guerre déloyale qui venait de
m'être déclarée. J'étais évidemment menacé dans tout ce que
j'ai de plus sensible, dans mon amour et dans mon honneur.
Maîtresse du secret de mon coeur, mêlant avec l'habileté
perfide de son sexe la vérité au mensonge, mademoiselle
Hélouin pouvait aisément présenter ma conduite sous un jour
suspect, tourner contre moi jusqu'aux précautions, jusqu'aux
scrupules de ma délicatesse, et prêter à mes plus simples
allures la couleur d'une intrigue préméditée. Il m'était
impossible de savoir avec précision quel tour elle donnerait à
sa malveillance; mais je me fiais à elle pour être assuré
qu'elle ne se tromperait pas sur le choix des moyens. Elle
connaissait mieux que personne les points faibles des
imaginations qu'elle voulait frapper. Elle possédait sur
l'esprit de mademoiselle Marguerite et sur celui de sa mère
l'empire naturel de la dissimulation sur la franchise, de
l'astuce sur la candeur; elle jouissait auprès d'elles de
toute la confiance qui naît d'une longue habitude et d'une
intimité quotidienne, et ses maîtres, pour employer son
langage, n'avaient garde de soupçonner, sous les dehors
d'enjouement gracieux et d'obséquieuse prévenance dont elle
s'enveloppe avec un art consommé, la frénésie d'orgueil et
d'ingratitude qui ronge cette âme misérable. Il était trop
vraisemblable qu'une main aussi sûre et aussi savante
verserait ses poisons avec plein succès dans des coeurs ainsi
préparés. A la vérité, mademoiselle Hélouin pouvait craindre,
en cédant à son ressentiment, de replacer la main de
mademoiselle Marguerite dans celle de M. de Bévallan et de
hâter un hymen qui serait la ruine de sa propre ambition; mais
je savais que la haine d'une femme ne calcule rien, et qu'elle
hasarde tout. Je m'attendais donc, de la part de celle-ci, à
la plus prompte comme à la plus aveugle des vengeances, et
j'avais raison.

Je passai dans une pénible anxiété les heures que j'avais
vouées à de plus douces pensées. Tout ce que la dépendance
peut avoir de plus poignant pour une âme fière, le soupçon de
plus amer pour une conscience droite, le mépris de plus
navrant pour un coeur qui aime, je le sentis. L'adversité,
dans mes plus mauvais jours, ne m'avait jamais servi une coupe
mieux remplie. J'essayai cependant de travailler comme de
coutume. Vers cinq heures, je me rendis au château. Ces dames
étaient rentrées dans l'après-midi. Je trouvai dans le salon
mademoiselle Marguerite, madame Aubry et M. de Bévallan, avec
deux ou trois hôtes de passage. Mademoiselle Marguerite parut
ne pas s'apercevoir de ma présence: elle continua de
s'entretenir avec M. de Bévallan sur un ton d'animation qui
n'était pas ordinaire. Il était question d'un bal improvisé
qui devait avoir lieu le soir même dans un château voisin.
Elle devait s'y rendre avec sa mère, et elle pressait M. de
Bévallan de les y accompagner: celui-ci s'en excusait, en
alléguant qu'il était sorti de chez lui le matin avant d'avoir
reçu l'invitation, et que sa toilette n'était pas convenable.
Mademoiselle Marguerite, insistant avec une coquetterie
affectueuse et empressée dont son interlocuteur lui-même
semblait surpris, lui dit qu'il avait certainement encore le
temps de retourner chez lui, de s'habiller et de revenir les
prendre. On lui garderait un bon petit dîner. M. de Bévallan
objecta que tous ses chevaux de voiture étaient sur la
litière, et qu'il ne pouvait revenir à cheval en toilette de
bal:

-- Eh bien, reprit mademoiselle Marguerite, on va vous
conduire dans l'américaine.

En même temps elle dirigea pour la première fois ses yeux sur
moi, et me couvrant d'un regard où je vis éclater la foudre:

-- Monsieur Odiot, dit-elle d'une voix de bref commandement,
allez dire qu'on attelle!

Cet ordre servile était si peu dans la mesure de ceux qu'on a
coutume de m'adresser ici et qu'on peut me croire disposé à
subir, que l'attention et la curiosité des plus indifférents
en furent aussitôt éveillées. Il se fit un silence embarrassé
: M. de Bévallan jeta un coup d'oeil étonné sur mademoiselle
Marguerite, puis il me regarda, prit un air grave et se leva.
Si l'on s'attendait à quelques folle inspiration de colère, il
y eut déception. Certes, les insultantes paroles qui venaient
de tomber sur moi d'une bouche si belle, si aimée -- et si
barbare -- avaient  fait pénétrer le froid de la mort
jusqu'aux sources profondes de ma vie, et je doute qu'une lame
d'acier, se frayant passage à travers mon coeur, m'eût causé
une pire sensation; mais jamais je ne fus si calme. Le timbre
dont se sert habituellement madame Laroque pour appeler ses
gens était sur une table à ma portée: j'y appuyai le doigt.
Un domestique entra presque aussitôt.

-- Je crois, lui dis-je, que mademoiselle Marguerite a des
ordres à vous donner.

Sur ces mots qu'elle avait écoutés avec une sorte de stupeur,
la jeune fille fit violemment de la tête un signe négatif et
congédia le domestique. J'avais grande hâte de sortir de ce
salon, où j'étouffais; mais je ne pus me retirer devant
l'attitude provocante qu'affectait alors M. de Bévallan.

-- Ma foi! murmura-t-il, voilà quelque chose d'assez
particulier!

Je feignis de ne pas l'entendre. Mademoiselle Marguerite lui
dit deux mots brusques à voix basse.

-- Je m'incline, mademoiselle, reprit-il alors d'un ton plus
élevé, qu'il me soit permis seulement d'exprimer le regret
sincère que j'éprouve de n'avoir pas le droit d'intervenir
ici.

Je me levai aussitôt.

-- Monsieur de Bévallan, dis-je en me plaçant à deux pas de
lui, ce regret est tout à fait superflu, car si je n'ai pas
cru devoir obéir aux ordres de mademoiselle, je suis
entièrement aux vôtres... et je vais les attendre.

-- Fort bien, fort bien, monsieur; rien de mieux, répliqua M.
de Bévallan en agitant la main avec grâce pour rassurer les
femmes.

Nous nous saluâmes, et je sortis.

Je dînai solitairement dans ma tour, servi, suivant l'usage,
par le pauvre Alain, que les rumeurs de l'antichambre avaient
sans doute instruit de ce qui s'était passé, car il ne cessa
d'attacher sur moi des regards lamentables, poussant par
intervalles de profonds soupirs et observant, contre sa
coutume, un silence morne. Seulement, sur ma demande, il
m'apprit que ces dames avaient décidé qu'elles n'iraient pas
au bal ce soir-là.

Mon bref repas terminé, je mis un peu d'ordre dans mes papiers
et j'écrivis deux mots à M. Laubépin. A toutes prévisions, je
lui recommandais Hélène. L'idée de l'abandon où je la
laisserais en cas de malheur me navrait le coeur, sans
ébranler le moins du monde mes immuables principes. Je puis
m'abuser, mais j'ai toujours pensé que l'honneur, dans notre
vie moderne, domine toute la hiérarchie des devoirs. Il
supplée aujourd'hui à tant de vertus à demi effacées dans les
consciences, à tant de croyances endormies, il joue, dans
l'état de notre société, un rôle tellement tutélaire, qu'il
n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits,
d'en subordonner les obligations. L'honneur, dans son
caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et
à la morale; on ne le raisonne pas, on le sent. C'est une
religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix, gardons
la folie de l'honneur!

Au surplus, il n'y a pas de sentiment profondément entré dans
l'âme humaine qui ne soit, si l'on y pense, sanctionné par la
raison. Mieux vaut, à tout risque, une fille ou une femme
seule au monde que protégée par un frère ou par un mari
déshonoré.

J'attendais d'un instant à l'autre un message de M. de
Bévallan. Je m'apprêtais à me rendre chez le percepteur du
bourg, qui est un jeune officier blessé en Crimée, et à
réclamer son assistance, quand on heurta à ma porte. Ce fut M.
de Bévallan lui-même qui entra. Son visage exprimait, avec une
faible nuance d'embarras, une sorte de bonhomie ouverte et
joyeuse.

-- Monsieur, me dit-il pendant que je le considérais avec une
assez vive surprise, voilà une démarche un peu irrégulière;
mais, ma foi! j'ai des états de service qui mettent, Dieu
merci, mon courage à l'abri du soupçon. D'autre part, j'ai
lieu d'éprouver ce soir un contentement qui ne laisse aucune
place chez moi à l'hostilité ou à la rancune. Enfin j'obéis à
des ordres qui doivent m'être plus sacrés que jamais. Bref, je
viens vous tendre la main.

Je le saluai avec gravité, et je pris sa main.

-- Maintenant, ajouta-t-il en s'asseyant, me voilà fort à
l'aise pour m'acquitter de mon ambassade. Mademoiselle
Marguerite vous a tantôt, monsieur, dans un moment de
distraction, donné quelques instructions qui assurément
n'étaient pas de votre ressort. Votre susceptibilité s'en est
émue très justement, nous le reconnaissons, et ces dames m'ont
chargé de vous faire accepter leurs regrets. Elles seraient
désespérées que ce malentendu d'un instant les privât de vos
bons offices, dont elles apprécient toute la valeur, et rompît
des relations auxquelles elles attachent un prix infini. Pour
moi, monsieur, j'ai acquis ce soir, à ma grande joie, le droit
de joindre mes instances à celles de ces dames: les voeux que
je formais depuis longtemps viennent d'être agréés, et je vous
serai personnellement obligé de ne pas mêler à tous les
souvenirs heureux de cette soirée celui d'une séparation qui
serait à la fois préjudiciable et douloureuse à la famille
dans laquelle j'ai l'honneur d'entrer.

-- Monsieur, lui dis-je, je ne puis qu'être très sensible aux
témoignages que vous voulez bien me rendre au nom de ces dames
et au vôtre. Vous me pardonnerez de n'y pas répondre
immédiatement par une détermination formelle qui demanderait
plus de liberté d'esprit que je n'en puis avoir encore.

-- Vous me permettrez au moins, dit M. de Bévallan, d'emporter
une bonne espérance... Voyons, monsieur, puisque l'occasion
s'en présente, rompons donc à jamais l'ombre de glace qui a pu
exister entre nous deux jusqu'ici. Pour mon compte, j'y suis
très disposé. D'abord madame Laroque,  sans se dénantir d'un
secret qui ne lui appartient pas, ne m'a point laissé ignorer
que les circonstances les plus honorables pour vous se cachent
sous l'espèce de mystère dont vous vous entourez. Ensuite, je
vous dois une reconnaissance particulière: je sais que vous
avez été consulté récemment au sujet de mes prétentions à la
main de mademoiselle Laroque, et que j'ai eu à me louer de
votre appréciation.

-- Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mérité...

-- Oh! je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez pas abondé
follement dans mon sens; mais enfin vous ne m'avez pas nui.
J'avoue même que vous avez fait preuve d'une sagacité réelle.
Vous avez dit que si mademoiselle Marguerite ne devait pas
être absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus
malheureuse. Eh bien, le prophète Daniel n'aurait pas mieux
dit. La vérité est que la chère enfant ne serait absolument
heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le
monde entier un mari qui lui parlât en vers du matin au
soir... Il n'y en a pas! Je ne suis pas plus qu'un autre de ce
calibre-là, j'en conviens; mais, -- comme vous m'avez fait
encore l'honneur de le dire, -- je suis un galant homme.
Véritablement, quand nous nous connaîtrons mieux, vous n'en
douterez pas. Je ne suis pas un méchant diable; je suis un bon
garçon... Mon Dieu! j'ai des défauts... j'en ai eu surtout!
J'ai aimé les jolies femmes... ça, je ne peux le nier! Mais
quoi? c'est la preuve qu'on a un bon coeur. D'ailleurs, me
voilà au port... et même j'en suis ravi, parce que, -- entre
nous, -- je commençais à me roussir un peu. Bref, je ne veux
plus penser qu'à ma femme et à mes enfants. D'où je conclus
avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est-à-dire
autant qu'elle peut l'être en ce monde avec une tête
comme la sienne: car enfin je serai charmant pour elle, je ne
lui refuserai rien, j'irai même au-devant de tous ses désirs.
Mais si elle me demande la lune et les étoiles, je ne peux pas
aller les décrocher pour lui être agréable!... ça, c'est
impossible!... Là-dessus, mon cher ami, votre main encore une
fois.

Je la lui donnai. Il se leva.

-- Là, j'espère que vous nous resterez, maintenant... Voyons,
éclaircissez-moi un peu ce front-là... Nous vous ferons la vie
aussi douce que possible mais il faut vous y prêter un peu,
que diable! Vous vous complaisez dans votre tristesse... Vous
vivez, passez-moi le mot, comme un vrai hibou. Vous êtes une
sorte d'Espagnol comme on n'en voit pas!... Secouez-moi donc
ça! Vous êtes jeune, beau garçon, vous avez de l'esprit et des
talents; profitez un peu de toutes ces choses... Voyons,
pourquoi ne feriez-vous pas un doigt de cour à la petite
Hélouin? Cela vous amuserait... Elle est très gentille et elle
irait très bien... Mais, diantre! j'oublie un peu ma promotion
aux grandes dignités, moi!... Allons adieu, Maxime! et à
demain, n'est-ce pas?...

-- A demain, certainement.

Et ce galant homme, -- qui est, lui, une sorte d'Espagnol
comme on voit beaucoup, -- m'abandonna à mes réflexions.




1er octobre.


Un singulier événement! -- Quoique les conséquences n'en
soient pas jusqu'ici des plus heureuses, il m'a fait du bien.
Après le rude coup qui m'avait frappé, j'étais demeuré comme
engourdi de douleur. Ceci m'a rendu au moins le sentiment de
la vie, et pour la première fois depuis trois longues semaines
j'ai le courage d'ouvrir ces feuilles et de prendre la plume.

Toutes satisfactions m'étant données, je pensai que je n'avais
plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une
position et des avantages qui me sont après tout nécessaires,
et dont j'aurais grand'peine à trouver l'équivalent du jour au
lendemain. La perspective des souffrances tout à fait
personnelles qui me restaient à affronter, et que je m'étais
d'ailleurs attirées par ma faiblesse, ne pouvait m'autoriser à
fuir des devoirs où mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En
outre, je n'entendais pas que mademoiselle Marguerite pût
interpréter ma subite retraite par le dépit d'une belle partie
perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer
jusqu'au pied de l'autel un front impassible; quant au coeur,
elle ne le verrait pas. -- Bref, je me contentai d'écrire à M.
Laubépin que certains côtés de ma situation pouvaient d'un
instant à l'autre me devenir intolérables, et que
j'ambitionnais avidement quelque emploi moins rétribué et plus
indépendant.

Dès le lendemain, je me présentai au château, où M. de
Bévallan m'accueillit avec cordialité. Je saluai ces dames
avec tout le naturel dont je pus disposer. Il n'y eut, bien
entendu, aucune explication. Madame Laroque me parut émue et
pensive, mademoiselle Marguerite encore un peu vibrante, mais
polie. Quant à mademoiselle Hélouin, elle était fort pâle et
tenait les yeux baissés sur sa broderie. La pauvre fille
n'avait pas à se féliciter extrêmement du résultat final de sa
diplomatie. Elle essayait bien de temps en temps de lancer au
triomphant M. de Bévallan un regard chargé de dédain et de
menace; mais dans cette atmosphère orageuse, qui eût
passablement inquiété un novice, M. de Bévallan respirait,
circulait et voltigeait avec la plus parfaite aisance. Cet
aplomb souverain irritait manifestement mademoiselle Hélouin:
mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n'eût
risqué que de se perdre avec son complice, je ne doute pas
qu'elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de
raison, un service analogue à celui dont elle m'avait gratifié
la veille; mais il était probable qu'en cédant à sa jalouse
colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se perdait
seule, et elle avait toute l'intelligence nécessaire pour le
comprendre. M. de Bévallan, en effet, n'était pas homme à
s'être avancé vis-à-vis d'elle sans se réserver une garde
sévère dont il userait avec un sang-froid impitoyable.
Mademoiselle Hélouin pouvait se dire à la vérité qu'on avait
ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénonciations
autrement mensongères; mais elle n'était pas sans savoir qu'un
mensonge qui flatte ou qui blesse le coeur trouve plus
facilement créance qu'une vérité indifférente. Elle se
résignait donc, non sans éprouver amèrement, je suppose, que
l'arme de la trahison tourne quelquefois dans la main qui s'en
sert.

Pendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis à un
genre de supplice que j'avais prévu, mais dont je n'avais pu
calculer tous les poignants détails. Le mariage était fixé à
un mois de là. On en dut faire sans retard et à la hâte tous
les préparatifs. Les bouquets de madame Prévost arrivèrent
régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les
bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans
le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il
fallut donner sur tout cela mes avis et mes conseils.
Mademoiselle Marguerite les sollicitait avec une sorte
d'affection cruelle. J'obéissais de bonne grâce; puis je
rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le
petit mouchoir déchiré que j'avais sauvé au péril de ma vie,
et j'en essuyais mes yeux. Lâcheté encore! mais qu'y faire? Je
l'aime! La perfidie, l'inimitié, des malentendus irréparables,
sa fierté et la mienne, nous séparent à jamais: soit! mais
rien n'empêchera ce coeur de vivre et de mourir plein d'elle!

Quant à M. de Bévallan, je ne me sentais pas de haine contre
lui: il n'en mérite pas. C'est une âme vulgaire, mais
inoffensive. Je pouvais, Dieu merci, sans hypocrisie recevoir
les démonstrations de sa banale bienveillance, et mettre avec
tranquillité ma main dans la sienne; mais si sa personnalité
fruste échappait à ma haine, je n'en ressentais pas moins avec
une angoisse profonde, déchirante, combien cet homme était
indigne de la créature choisie qu'il posséderait bientôt, --
qu'il ne connaîtrait jamais. Dire le flot de pensées amères,
de sensations sans nom que soulevait en moi -- qu'y soulève
encore -- l'image prochaine de cette odieuse mésalliance, je
ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour véritable a quelque
chose de sacré qui imprime un caractère plus qu'humain aux
douleurs comme aux joies qu'il nous donne. Il y a dans la
femme qu'on aime je ne sais quelle divinité dont il me semble
qu'on ait seul le secret, qui n'appartient qu'à vous, et dont
une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire
éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, -- un
frisson de sacrilège. Ce n'est pas seulement un bien précieux
qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un
mystère qu'on viole, un dieu qu'on outrage! Voilà la jalousie!
Du moins, c'est la mienne. Très sincèrement, il me semblait
que moi seul au monde j'avais des yeux, une intelligence, un
coeur capables de voir, de comprendre et d'adorer dans toutes
ses perfections la beauté de cet ange, qu'avec tout autre elle
serait comme égarée et perdue, qu'elle m'était destinée à moi
seul corps et âme de toute éternité! J'avais cet orgueil
immense, assez expié par une immense douleur.

Cependant un démon railleur murmurait à mon oreille que,
suivant toutes les prévisions de l'humaine sagesse, Marguerite
trouverait plus de paix et de bonheur réel dans l'amitié
tempérée du mari raisonnable qu'elle n'en eût rencontré dans
la belle passion de l'époux romanesque. Est-ce donc vrai? est-ce
donc possible? Moi, je ne le crois pas! -- Elle aura la
paix, soit; mais la paix, après tout, n'est pas le dernier mot
de la vie, le symbole suprême du bonheur. S'il suffisait de ne
pas souffrir et de se pétrifier le coeur pour être heureux,
trop de gens le seraient qui ne le méritent pas. A force de
raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dégrader son
oeuvre. Dieu donne la paix aux morts, la passion aux vivants!
Oui, il y a dans la vie, à côté de la vulgarité des intérêts
courants et quotidiens à laquelle je n'ai pas l'enfantillage
de prétendre échapper, il y a une poésie permise -- que
dis-je? -- commandée! C'est la part de l'âme douée d'immortalité.
Il faut que cette âme se sente et se révèle quelquefois,
fût-ce par des transports au delà du réel, par des aspirations au
delà du possible, fût-ce par des orages ou par des larmes.
Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou
plutôt qui est le bonheur même, celle d'une créature vivante
qui connaît tous les troubles du coeur et toutes les chimères
de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un
coeur égal et une pensée fraternelle! Voilà le roman que
chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre
dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il le veut
justifier.

Au surplus, cette paix même tant vantée, la pauvre enfant ne
l'aura pas. Que le mariage de deux coeurs inertes et de deux
imaginations glacées engendre le repos du néant, je le veux
bien; mais l'union de la vie et de la mort ne peut se soutenir
sans une contrainte horrible et de perpétuels déchirements.

Au milieu de ces misères intimes dont chaque jour redoublait
l'intensité, je ne trouvais un peu de secours qu'auprès de ma
pauvre et vieille amie mademoiselle de Porhoët. Elle ignorait
ou feignait d'ignorer l'état de mon coeur; mais, dans des
allusions voilées, peut-être involontaires, elle posait
légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate et
ingénieuse d'une femme. Il y a, d'ailleurs, dans cette âme,
vivant emblème du sacrifice et de la résignation, et qui déjà
semble flotter au-dessus de la terre, un détachement, un
calme, une douce fermeté qui se répandaient sur moi. J'en
arrivais à comprendre son innocente folie, et même à m'y
associer avec une sorte de naïveté. Penché sur mon album, je
me cloîtrais avec elle pendant de longues heures dans sa
cathédrale, et j'y respirais un moment les vagues parfums
d'une idéale sérénité.

J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de
la vieille demoiselle un autre genre de distraction. Il n'y a
point de travail auquel l'habitude ne prête quelque charme.
Pour ne pas laisser soupçonner à mademoiselle de Porhoët la
perte définitive de son procès, je poursuivais régulièrement
l'exploration de ses archives de famille. Je découvrais par
intervalles -- dans ce fouillis -- des traditions, des
légendes, des traits de moeurs qui éveillaient ma curiosité,
et qui transportaient un moment mon imagination dans les temps
passés, loin de l'accablante réalité. Mademoiselle de Porhoët,
dont ma persévérance entretenait les illusions, m'en
témoignait une gratitude que je méritais peu, car j'avais fini
par prendre à cette étude, désormais sans utilité positive, un
intérêt qui me payait de mes peines et qui faisait à mes
chagrins une diversion salutaire.

Cependant, à mesure que le terme fatal approchait,
mademoiselle Marguerite perdait la vivacité fébrile dont elle
avait paru animée depuis le jour où le mariage avait été
définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par instants,
dans son attitude autrefois familière d'indolence passive et
de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses
regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité
extraordinaire. Madame Laroque, de son côté, me regardait
souvent avec un air d'inquiétude et d'indécision, comme si
elle eût désiré et redouté en même temps d'aborder avec moi
quelque pénible sujet d'entretien. Avant-hier, le hasard fit
que je me trouvai seul avec elle dans le salon, mademoiselle
Hélouin étant sortie brusquement pour donner un ordre. La
conversation indifférente dans laquelle nous étions engagés
cessa aussitôt comme par un accord secret.

Après un court silence:

-- Monsieur, me dit madame Laroque d'un accent pénétré, vous
placez bien mal vos confidences!

-- Mes confidences, madame! Je ne puis vous comprendre. A part
mademoiselle de Porhoët, personne ici n'a reçu de moi l'ombre
d'une confidence.

-- Hélas! reprit-elle, je veux le croire... je le crois...
mais ce n'est pas assez!...

Au même instant, mademoiselle Hélouin rentra, et tout fut dit.

Le lendemain, -- c'était hier, -- j'étais parti à cheval dès
le matin pour surveiller quelques coupes de bois dans les
environs. Vers quatre heures de soir, je revenais dans la
direction du château, quand, à un brusque détour du chemin, je
me trouvai subitement face à face avec mademoiselle
Marguerite. Elle était seule. Je me disposais à passer en la
saluant; mais elle arrêta son cheval.

-- Un beau jour d'automne, monsieur, me dit-elle.

-- Oui, mademoiselle. Vous vous promenez?

-- Comme vous voyez. J'use de mes derniers moments
d'indépendance, et même j'en abuse, car je me sens un peu
embarrassée de ma solitude... Mais Alain est nécessaire
là-bas... Mon pauvre Mervyn est boiteux... Vous ne voulez pas le
remplacer, par hasard?

-- Avec plaisir. Où allez-vous?

-- Mais... j'avais presque l'idée de pousser jusqu'à la tour
d'Elven.

Elle me désignait du bout de sa cravache un sommet brumeux qui
s'élevait à droite de la route.

-- Je crois, ajouta-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce
pèlerinage.

-- C'est vrai. Il m'a souvent tenté, mais je l'ai ajourné
jusqu'ici, je ne sais pourquoi.

-- Eh bien, cela se trouve parfaitement; mais il est déjà
tard, il faut nous hâter un peu, s'il vous plaît.

Je tournai bride, et nous partîmes au galop.

Pendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de
cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas de paraître un
peu préméditée. Je supposai que le temps et la réflexion
avaient pu atténuer dans l'esprit de mademoiselle Marguerite
l'impression première des calomnies dont on l'avait troublé.
Apparemment elle avait fini par concevoir quelques doutes sur
la véracité de mademoiselle Hélouin, et elle s'était entendue
avec le hasard pour m'offrir, sous une forme déguisée, une
sorte de réparation qui pouvait m'être due.

Au milieu des préoccupations qui m'assiégeaient alors,
j'attachais une faible importance au but particulier que nous
nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant
j'avais souvent entendu citer autour de moi cette tour d'Elven
comme une des ruines les plus intéressantes du pays, et jamais
je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de
Josselin, se dirigent vers la mer, sans contempler d'un oeil
avide cette masse indécise qu'on voit pointer au milieu des
landes lointaines comme une énorme pierre levée; mais le temps
et l'occasion m'avaient manqué.

Le village d'Elven, que nous traversâmes en ralentissant un
peu notre allure, donne une représentation vraiment
saisissante de ce que pouvait être un bourg du moyen âge. La
forme des maisons basses et sombres n'a pas changé depuis cinq
ou six siècles. On croit rêver quand on voit, à travers les
larges baies cintrées et sans châssis qui tiennent lieu de
fenêtres, ces groupes de femmes à l'oeil sauvage, au costume
sculptural, qui filent leur quenouille dans l'ombre, et
s'entretiennent à voix basse dans une langue inconnue. Il
semble que tous ces spectres grisâtres viennent de quitter
leurs dalles tumulaires pour exécuter entre eux quelque scène
d'un autre âge dont vous êtes le seul témoin vivant. Cela
cause une sorte d'oppression. Le peu de vie qui se communique
autour de vous dans l'unique rue du bourg porte le même
caractère d'archaïsme et d'étrangeté fidèlement retenu d'un
monde évanoui.

A peu de distance d'Elven, nous prîmes un chemin de traverse
qui nous conduisit sur le sommet d'une colline aride. De là
nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande
distance encore, le colosse féodal dominant en face de nous
une hauteur boisée. La lande où nous nous trouvions
s'abaissait par une pente assez raide vers des prairies
marécageuses encadrées dans d'épais taillis. Nous en
descendîmes le revers, et nous fûmes bientôt engagés dans les
bois. Nous suivions alors une étroite chaussée dont le pavé
disjoint et raboteux a dû résonner sous le pied des chevaux
bardés de fer. J'avais cessé depuis longtemps de voir la tour
d'Elven, dont je ne pouvais même plus conjecturer
l'emplacement, quand elle se dégagea soudain de la feuillée,
et se dressa à deux pas de nous avec la soudaineté d'une
apparition. Cette tour n'est point ruinée: elle conserve
aujourd'hui toute sa hauteur primitive, qui dépasse cent
pieds, et les assises irrégulières de granit qui en composent
le magnifique appareil octogonal lui donnent l'aspect d'un
bloc formidable taillé d'hier par le plus pur ciseau. Rien de
plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux
donjon impassible au milieu des temps et isolé dans
l'épaisseur de ces bois. Des arbres ont poussé de toute leur
taille dans les douves profondes qui l'environnent, et leur
faîte touche à peine l'ouverture des fenêtres les plus basses.
Cette végétation gigantesque, dans laquelle se perd
confusément la base de l'édifice, achève de lui prêter une
couleur de fantastique mystère. Dans cette solitude, au milieu
de ces forêts, en face de cette masse d'architecture bizarre
qui surgit tout à coup, il est impossible de ne pas songer à
ces tours enchantées où de belles princesses dorment un
sommeil séculaire.

-- Jusqu'à ce jour, me dit mademoiselle Marguerite, à qui
j'essayais de communiquer cette impression, voici tout ce que
j'en ai vu; mais, si vous tenez à réveiller la princesse, nous
pouvons entrer. Autant que je le puis savoir, il y a toujours
dans ces environs un berger ou une bergère qui est muni -- ou
munie -- de la clef. Attachons nos chevaux là, et mettons-nous
à la recherche, vous du berger, et moi de la bergère.

Les chevaux furent parqués dans un petit enclos voisin de la
ruine, et nous nous séparâmes un moment, mademoiselle
Marguerite et moi, pour faire une sorte de battue dans les
environs. Nous eûmes le regret de ne rencontrer ni berger ni
bergère. Notre désir de visiter l'intérieur de la tour
s'accrut alors tout naturellement de tout l'attrait du fruit
défendu, et nous franchîmes à l'aventure un pont jeté sur les
fossés. A notre vive satisfaction, la porte massive du donjon
n'était point fermée: nous n'eûmes qu'à la pousser pour
pénétrer dans un réduit étroit, obscur et encombré de débris,
qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde; de là nous
passâmes dans une vaste salle à peu près circulaire, dont la
cheminée montre encore sur son écusson les besans de la
croisade; une large fenêtre, ouverte en face de nous, et que
traverse la croix symbolique nettement découpée dans la pierre
éclairait pleinement la région inférieure de cette enceinte,
tandis que l'oeil se perdait dans l'ombre incertaine des
hautes voûtes effondrées. Au bruit de nos pas, une troupe
d'oiseaux invisibles s'envola de cette obscurité, et secoua
sur nos têtes la poussière des siècles. En montant sur les
bancs de granit qui sont disposés de chaque côté du mur en
forme de gradins, dans l'embrasure de la fenêtre, nous pûmes
jeter un coup d'oeil au dehors sur la profondeur des fossés et
sur les parties ruinées de la forteresse; mais nous avions
remarqué dès notre entrée les premiers degrés d'un escalier
pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, et nous éprouvions
une hâte enfantine de pousser plus avant nos découvertes. Nous
entreprîmes l'ascension; j'ouvris la marche, et mademoiselle
Marguerite me suivit bravement, se tirant de ses longues jupes
comme elle pouvait. Du haut de la plate-forme, la vue est
immense et délicieuse. Les douces teintes du crépuscule
estompaient en ce moment même l'océan de feuillage à demi doré
par l'automne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes,
les horizons aux pentes entre-croisées, qui se mêlaient et se
succédaient sous nos yeux jusqu'à l'extrême lointain. En face
de ce paysage gracieux, triste et infini, nous sentions la
paix de la solitude, le silence du soir, la mélancolie des
temps passés, descendre à la fois, comme un charme puissant,
dans nos esprits et dans nos coeurs. Cette heure de
contemplation commune, d'émotions partagées, de profonde et
pure volupté, était sans doute la dernière qu'il dût m'être
donné de vivre près d'elle et avec elle, et je m'y attachais
avec une violence de sensibilité presque douloureuse. Pour
Marguerite, je ne sais ce qui se passait en elle: elle
s'était assise sur le rebord du parapet, elle regardait au
loin, et se taisait. Je n'entendais que le souffle un peu
précipité de son haleine.

Je ne pourrais dire combien d'instants s'écoulèrent ainsi.
Quand les vapeurs s'épaissirent au-dessus des prairies basses
et que les derniers horizons commencèrent à s'effacer dans
l'ombre croissante, Marguerite se leva.

-- Allons, dit-elle à demi voix et comme si un rideau fût
tombé sur quelque spectacle regretté, c'est fini!

Puis elle commença à descendre l'escalier, et je la suivis.

Quand nous voulûmes sortir du donjon, grande fut notre
surprise d'en trouver la porte fermée. Apparemment le jeune
gardien, ignorant notre présence, avait tourné la clef pendant
que nous étions sur la plate-forme. Notre première impression
fut celle de la gaieté. La tour était définitivement une tour
enchantée. Je fis quelques efforts vigoureux pour rompre
l'enchantement; mais le pêne énorme de la vieille serrure
était solidement arrêté dans le granit, et je dus renoncer à
le dégager. Je tournai alors mes attaques contre la porte
elle-même; mais les gonds massifs et les panneaux de chêne
plaqués de fer m'opposèrent la résistance la plus invincible.
Deux ou trois moellons que je pris dans les décombres et que
je lançai contre l'obstacle, ne parvinrent qu'à ébranler la
voûte et à en détacher quelques fragments qui vinrent tomber à
nos pieds. Mademoiselle Marguerite ne voulut pas me laisser
poursuivre une entreprise évidemment sans espoir et qui
n'était pas sans danger. Je courus alors à la fenêtre, et je
poussai quelques cris d'appel auxquels personne ne répondit.
Durant une dizaine de minutes, je les renouvelai d'instant en
instant avec le même insuccès. En même temps nous profitions à
la hâte des dernières lueurs du jour pour explorer
minutieusement tout l'intérieur du donjon; mais, à part cette
porte, qui était comme murée pour nous, et la grande fenêtre
qu'un abîme de près de trente pieds séparait du fond des
fossés, nous ne pûmes découvrir aucune issue.

Cependant la nuit achevait de tomber sur la campagne, et les
ténèbres avaient envahi la vieille tour. Quelques reflets de
lune pénétraient seulement dans le retrait de la fenêtre et
blanchissaient obliquement la pierre des gradins. Mademoiselle
Marguerite, qui avait perdu peu à peu toute apparence
d'enjouement, cessa même de répondre aux conjectures plus ou
moins vraisemblables par lesquelles j'essayais de tromper
encore ses inquiétudes. Pendant qu'elle se tenait dans
l'ombre, silencieuse et immobile, j'étais assis en pleine
clarté sur le degré le plus rapproché de la fenêtre: de là je
tentais encore par intervalles un appel de détresse; mais,
pour être vrai, à mesure que la réussite de mes efforts
devenait plus incertaine, je me sentais gagner par un
sentiment d'allégresse irrésistible. Je voyais en effet se
réaliser pour moi tout à coup le rêve le plus éternel et le
plus impossible des amants: j'étais enfermé au fond d'un
désert et dans la plus étroite solitude avec la femme que
j'aimais! Pour de longues heures, il n'y avait plus qu'elle et
moi au monde, que sa vie et la mienne! Je songeais à tous les
témoignages de douce protection, de tendre respect que
j'allais avoir le droit, le devoir de lui prodiguer; je me
représentais ses terreurs calmées, sa confiance, son sommeil;
je me disais avec un ravissement profond que cette nuit
fortunée, si elle ne pouvait me donner l'amour de cette chère
créature, allait du moins m'assurer pour jamais sa plus
inébranlable estime.

Comme je m'abandonnais avec tout l'égoïsme de la passion à ma
secrète extase, dont quelque reflet peut-être se peignait sur
mon visage, je fus réveillé tout à coup par ces paroles qui
m'étaient adressées d'une voix sourde et sur un ton de
tranquillité affectée:

-- Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de
lâches dans votre famille avant vous?

Je me soulevai, et je retombai aussitôt sur le banc de pierre,
attachant un regard stupide sur les ténèbres où j'entrevoyais
vaguement le fantôme de la jeune fille. Une idée me vint, une
idée terrible, c'était que la peur et le chagrin lui
troublaient le cerveau, -- qu'elle devenait folle.

-- Marguerite! m'écriai-je, sans savoir même que je parlais.

Ce mot acheva sans doute de l'irriter.

-- Mon Dieu! que c'est odieux! reprit-elle. Que c'est lâche!
oui, je le répète, lâche!

La vérité commençait à luire dans mon esprit. Je descendis un
des degrés.

-- Eh! qu'est-ce qu'il y a donc? dis-je froidement.

-- C'est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhémence,
c'est vous qui avez payé cet homme, -- ou cet enfant, -- je ne
sais, pour nous emprisonner dans cette misérable tour! Demain,
je serai perdue... déshonorée dans l'opinion... et je ne
pourrai plus appartenir qu'à vous!... Voilà votre calcul,
n'est-ce pas? Mais celui-là, je vous l'atteste, ne vous
réussira pas mieux que les autres. Vous me connaissez encore
bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas
le déshonneur, le cloître, la mort, tout, à l'abjection de
lier ma main, -- ma vie à la vôtre!... Et quand cette ruse
infâme vous eût réussi, quand j'aurais eu la faiblesse, -- que
certes je n'aurai pas, -- de vous donner ma personne, -- et,
ce qui vous importe davantage, ma fortune, -- en échange de ce
beau trait de politique, -- quelle espèce d'homme êtes-vous
donc? Voyons, de quelle fange êtes-vous fait pour vouloir
d'une richesse et d'une femme acquises à ce prix-là? Ah!
remerciez-moi encore, monsieur, de ne pas céder à vos voeux.
Vos voeux sont imprudents, croyez-moi; car si jamais la honte
et la risée publique me jetaient dans vos bras, j'aurais tant
de mépris pour vous, que j'en écraserais votre coeur! Oui,
fût-il aussi dur, aussi glacé que ces pierres, j'en tirerais
du sang... j'en ferais sortir des larmes!

-- Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver,
je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous
atteste sur l'honneur que vous me faites outrage. Veuillez y
réfléchir. Vos soupçons ne reposent sur aucune vraisemblance.
Je n'ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous
m'accusez, et quand je l'aurais pu enfin, comment vous ai-je
jamais donné le droit de m'en croire coupable?

-- Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'écria-t-elle
en coupant l'air de sa cravache. Il faut bien que je vous
dise une fois ce que j'ai dans l'âme depuis trop longtemps.
Qu'êtes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous
un caractère empruntés?... Nous étions heureuses, nous étions
tranquilles, ma mère et moi... Vous nous avez apporté un
trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions
pas. Pour atteindre votre but, pour réparer les brèches de
votre fortune, vous avez usurpé notre confiance... vous avez
fait litière de notre repos... vous avez joué avec nos
sentiments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrés...
vous avez froissé et brisé nos coeurs sans pitié. Voilà ce que
vous avez fait... ou voulu faire, peu importe! Eh bien, je
suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le
dis! Et quand, à cette heure, vous venez m'offrir en gage
votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de
choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, -- et
je n'y crois pas!

J'étais hors de moi; je saisis ses deux mains dans un
transport de violence qui la domina:

-- Marguerite! ma pauvre enfant... écoutez bien! Je vous aime,
cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé,
plus saint n'entra dans le coeur d'un homme!... Mais vous
aussi, vous m'aimez... Vous m'aimez, malheureuse! et vous me
tuez!... Vous parlez de coeur froissé et brisé... Ah! que
faites-vous donc du mien?... Mais il vous appartient, je vous
l'abandonne... Quant à mon honneur, je le garde... il est
entier!... et avant peu je vous forcerai bien de le
reconnaître... Et sur cet honneur je vous fais serment que si
je meurs, vous me pleurerez, que si je vis, jamais, -- tout
adorée que vous êtes, -- fussiez-vous à deux genoux devant
moi, -- jamais je ne vous épouserai, que vous ne soyez aussi
pauvre que moi ou moi aussi riche que vous! Et maintenant
priez, priez; demandez à Dieu des miracles, il en est temps.

Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure, et je
m'élançai sur les gradins supérieurs: j'avais conçu un projet
désespéré que j'exécutai aussitôt avec la précipitation d'une
démence véritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des hêtres
et des chênes qui poussent dans les fossés de la tour
s'élevait au niveau de la fenêtre.  A l'aide de ma cravache
ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus
proches, je les embrassai au hasard, et je me laissai aller
dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom:
"Maxime!" proféré soudain avec un cri déchirant. -- Les
branches auxquelles je m'étais attaché se courbèrent de toute
leur longueur vers l'abîme; puis il eut un craquement
sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai
rudement sur le sol.

Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence
du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes
bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, j'y
éprouvai une douleur tellement aiguë que le coeur me
défaillit. J'eus un court étourdissement. -- J'en fus réveillé
par la voix éperdue de Marguerite:

-- Maxime! Maxime! criait-elle, par grâce, par pitié! au nom
du bon Dieu, parlez-moi! pardonnez-moi!

Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre au milieu
d'une auréole de pâle lumière, la tête nue, les cheveux
tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux
ardemment fixés sur le sombre précipice.

-- Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez
seulement patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps
d'aller jusqu'au château, c'est le plus sûr. Soyez certaine
que je vous garderai le secret, et que je sauverai votre
honneur comme je viens de sauver le mien.

Je sortis péniblement des fossés et j'allai prendre mon
cheval. Je me servis de mon mouchoir pour suspendre et fixer
mon bras gauche, qui ne m'était plus d'aucun usage, et qui me
faisait beaucoup souffrir. Grâce à la clarté de la nuit, je
retrouvai aisément ma route. Une heure plus tard, j'arrivais
au château. On me dit que le docteur Desmarets était dans le
salon. Je me hâtai de m'y rendre, et j'y trouvai avec lui une
douzaine de personnes dont la contenance accusait un état de
préoccupation et d'alarme.

-- Docteur, dis-je gaiement en entrant, mon cheval vient
d'avoir peur de son ombre, il m'a jeté bas sur la route, et je
crains d'avoir le bras gauche foulé. Voulez-vous voir?

-- Comment, foulé? dit M. Desmarets après qu'il eût détaché le
mouchoir; mais vous avez le bras parfaitement cassé, mon
pauvre garçon!

Madame Laroque poussa un faible cri et s'approcha de moi.

-- Mais c'est donc une soirée de malheur? dit-elle.

Je feignis la surprise.

-- Qu'y a-t-il encore? m'écriai-je.

-- Mon Dieu! j'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque accident à
ma fille. Elle est sortie à cheval vers trois heures, il en
est huit, et elle n'est pas encore rentrée!

-- Mademoiselle Marguerite! mais je l'ai rencontrée...

-- Comment! où? à quel moment?... Pardon, monsieur, c'est
l'égoïsme d'une mère.

-- Mais je l'ai rencontrée vers cinq heures sur la route. Nous
nous sommes croisés. Elle m'a dit qu'elle comptait pousser sa
promenade jusqu'à la tour d'Elven.

-- A la tour d'Elven! Elle se sera égarée dans les bois... Il
faut y aller promptement... Qu'on donne des ordres!

M. de Bévallan commanda aussitôt des chevaux. J'affectai
d'abord de vouloir me joindre à la cavalcade; mais madame
Laroque et le docteur me le défendirent énergiquement, et je
me laissai persuader sans peine de gagner mon lit, dont, à
dire vrai, j'avais grand besoin. M. Desmarets, après avoir
appliqué un premier pansement sur mon bras blessé, monta en
voiture avec madame Laroque, qui allait attendre au bourg
d'Elven le résultat des perquisitions que M. de Bévallan
devait diriger dans les environs de la tour.

Il était dix heures environ, quand Alain vint m'annoncer que
mademoiselle Marguerite était retrouvée. Il me conta
l'histoire de son emprisonnement, sans omettre aucun détail,
sauf, bien entendu, ceux que la jeune fille et moi devions
seuls connaître. L'aventure me fut confirmée bientôt par le
docteur, puis par madame Laroque elle-même, qui vinrent
successivement me rendre visite, et j'eus la satisfaction de
voir qu'il n'était entré dans les esprits aucun soupçon de ce
qui était arrivé.

J'ai passé tout ma nuit à renouveler avec la plus fatigante
persévérance, et au milieu des bizarres complications du rêve
et de la fièvre, mon saut dangereux du haut de la fenêtre du
donjon. Je ne m'y habituais pas. A chaque instant, la
sensation du vide me montait à la gorge, et je me réveillais
tout haletant. Enfin le jour est arrivé et m'a calmé. Dès huit
heures, j'ai vu entrer mademoiselle de Porhoët, qui s'est
installée près de mon chevet, son tricot à la main. Elle a
fait les honneurs de ma chambre aux visiteurs qui se sont
succédé tout le jour: madame Laroque est venue la première
après ma vieille amie. Comme elle serrait avec une pression
prolongée la main que je lui tendais, j'ai vu deux larmes
glisser sur ses joues. A-t-elle donc reçu les confidences de
sa fille?

Mademoiselle de Porhoët m'a appris que le vieux M. Laroque est
alité depuis hier. Il a eu une légère attaque de paralysie.
Aujourd'hui il ne parle plus, et son état donne des
inquiétudes. On a résolu de hâter le mariage. M. Laubépin a
été mandé de Paris; on l'attend demain, et le contrat sera
signé le jour suivant, sous sa présidence.

J'ai pu me tenir levé ce soir pendant quelques heures; mais si
j'en crois M. Desmarets, j'ai eu tort d'écrire avec ma fièvre,
et je suis une grande bête.




3 octobre.


Il semble véritablement qu'une puissance maligne prenne à
tâche d'inventer les épreuves les plus singulières et les plus
cruelles pour les proposer tour à tour à ma conscience et à
mon coeur!

M. Laubépin n'étant pas arrivé ce matin, madame Laroque m'a
fait demander quelques renseignements dont elle avait besoin
pour arrêter les bases préalables du contrat, lequel, ainsi
que je l'ai dit, doit être signé demain. Comme je suis
condamné à garder ma chambre quelques jours encore, j'ai prié
madame Laroque de m'envoyer les titres et les documents
particuliers qui sont en la possession de son beau-père, et
qui m'étaient indispensables pour résoudre les difficultés
qu'on me signalait. On m'a fait remettre aussitôt deux ou
trois tiroirs remplis de papiers qu'on avait enlevés
secrètement du cabinet de M. Laroque, en profitant d'une heure
où le vieillard jaloux était endormi, car il s'est toujours
montré très jaloux de ses archives secrètes. Dans la première
pièce qui m'est tombée sous la main, mon nom de famille
plusieurs fois répété a brusquement saisi mes yeux et a
sollicité ma curiosité avec une irrésistible puissance. Voici
le texte littéral de cette pièce:



A MES ENFANTS



"Le nom que je vous lègue, et que j'ai honoré, n'est pas le
mien. Mon père se nommait Savage. Il était régisseur d'une
plantation considérable sise dans l'île, française alors, de
Sainte-Lucie, et appartenant à une riche et noble famille du
Dauphiné, celle des Champcey d'Hauterive. En 1793, mon père
mourut, et j'héritai, quoique bien jeune encore, de la
confiance que les Champcey avaient mise en lui. Vers la fin de
cette année funeste, les Antilles françaises furent prises par
les Anglais, ou leur furent livrées par les colons insurgents.
Le marquis de Champcey d'Hauterive (Jacques-Auguste), que les
ordres de la Convention n'avaient pas encore atteint,
commandait alors la frégate _la Thétis_, qui croisait depuis
trois ans dans ces mers. Un assez grand nombre des colons
français répandus dans les Antilles étaient parvenus à
réaliser leur fortune, chaque jour menacée. Ils s'étaient
entendus avec le commandant de Champcey pour organiser une
flottille de légers transports sur laquelle ils avaient fait
passer leurs biens, et qui devait entreprendre de se rapatrier
sous la protection des canons de _la Thétis_. Dès longtemps, en
prévision de désastres imminents, j'avais reçu moi-même
l'ordre et le pouvoir de vendre à tout prix la plantation que
j'administrais après mon père. Dans la nuit du 14 novembre
1793, je montais seul dans un canot à la pointe du Morne-au-Sable,
et je quittais furtivement Sainte-Lucie, déjà occupée
par l'ennemi. J'emportais en papier anglais et en guinées le
prix que j'avais pu retirer de la plantation. M. de Champcey,
grâce à la connaissance minutieuse qu'il avait acquise de ces
parages, avait pu tromper la croisière anglaise et se réfugier
dans la passe difficile et inconnue du Gros-Ilet. Il m'avait
ordonné de l'y rallier cette nuit même, et il n'attendait que
mon arrivée à bord pour sortir de cette passe avec la
flottille qu'il escortait, et mettre le cap sur la France.
Dans le trajet, j'eus le malheur de tomber aux mains des
Anglais. Ces maîtres en trahison me donnèrent le choix d'être
fusillé sur-le-champ ou de leur vendre, moyennant le million
dont j'étais porteur et qu'ils m'abandonnaient, le secret de
la passe où s'abritait la flottille... J'étais jeune... La
tentation fut trop forte... Une demi-heure plus tard _la
Thétis_ était coulée, la flottille capturée, et M. de Champcey
grièvement blessé!... Une année se passa, une année sans
sommeil... Je devenais fou... Je résolus de faire payer à
l'Anglais maudit les remords qui me déchiraient. Je passai à
la Guadeloupe; je changeai de nom; je consacrai la plus grande
partie du prix de mon forfait à l'achat d'un brick armé, et je
courus sus aux Anglais. J'ai lavé pendant quinze ans dans leur
sang et dans le mien la tache que j'avais faite dans une heure
de faiblesse au pavillon de mon pays. Bien que ma fortune
actuelle ait été acquise pour plus des trois quarts dans de
glorieux combats, l'origine n'en reste pas moins ce que j'ai
dit.

"Revenu en France dans ma vieillesse, je m'informai de la
situation des Champcey d'Hauterive: elle était heureuse et
opulente. Je continuai de me taire. Que mes enfants me
pardonnent! Je n'ai pu trouver le courage, tant que j'ai vécu,
de rougir devant eux; mais ma mort doit leur livrer ce secret,
dont ils useront suivant les inspirations de leur conscience.
Pour moi, je n'ai plus qu'une prière à leur adresser: il y
aura tôt ou tard une guerre finale entre la France et sa
voisine d'en face; nous nous haïssons trop: on aura beau
faire, il faudra que nous les mangions ou qu'ils nous mangent!
Si cette guerre éclatait du vivant de mes enfants ou de mes
petits-enfants, je désire qu'ils fassent don à l'Etat d'une
corvette armée et équipée, à la seule condition qu'elle se
nommera la Savage, et qu'un Breton la commandera. A chaque
bordée qu'elle enverra sur la rive carthaginoise, mes os
tressailliront d'aise dans ma tombe!



"RICHARD SAVAGE, dit LAROQUE."



Les souvenirs que réveilla soudain dans mon esprit la lecture
de cette confession effroyable m'en confirmèrent l'exactitude.
J'avais entendu conter vingt fois par mon père, avec un
mélange de fierté et d'amertume, le trait de la vie de mon
aïeul auquel il était fait allusion. Seulement on croyait dans
ma famille que Richard Savage, dont le nom m'était
parfaitement présent, avait été la victime et non le promoteur
de la trahison ou du hasard qui avait livré le commandant de
_la Thétis_.

Je m'expliquai dès ce moment les singularités qui m'avaient
souvent frappé dans le caractère du vieux marin, et en
particulier son attitude pensive et timide vis-à-vis de moi.
Mon père m'avait toujours dit que j'étais le vivant portrait
de mon aïeul, le marquis Jacques, et sans doute quelques
lueurs de cette ressemblance pénétraient de temps à autre, à
travers les nuages de son cerveau, jusqu'à la conscience
troublée du vieillard.

A peine maître de cette révélation, je tombai dans une
horrible perplexité. Je ne pouvais, pour mon compte, éprouver
qu'une faible rancune contre cet infortuné, chez lequel les
défaillances du sens moral avaient été rachetées par une
longue vie de repentir et par une passion de désespoir et de
haine qui ne manquait point de grandeur. Je ne pouvais même
respirer sans une sorte d'admiration le souffle sauvage qui
animait les lignes tracées par cette main coupable, mais
héroïque. Cependant que devais-je faire de ce terrible secret?
Ce qui me saisit tout d'abord, ce fut la pensée qu'il
détruisait tout obstacle entre Marguerite et moi, que
désormais cette fortune qui nous avait séparés devait être
entre nous un lien presque obligatoire, puisque moi seul au
monde je pouvais la légitimer en la partageant. A la vérité,
ce secret n'était point le mien, et quoique le plus innocent
des hasards m'en eût instruit, la stricte probité exigeait
peut-être que je le laissasse arriver à son heure entre les
mains auxquelles il était destiné; mais quoi! en attendant ce
moment, l'irréparable allait s'accomplir! Des noeuds
indissolubles allaient être serrés! La pierre du tombeau
allait tomber pour jamais sur mon amour, sur mes espérances,
sur mon coeur inconsolable! Et je le souffrirais quand je
pouvais l'empêcher d'un seul mot! Et ces pauvres femmes,
elles-mêmes, le jour où la fatale vérité viendrait rougir
leurs fronts, partageraient peut-être mes regrets, mon
désespoir!

Elles me crieraient les premières:

-- Ah! si vous le saviez, que n'avez-vous parlé!

Eh bien, non! ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, s'il ne
tient qu'à moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je
n'achèterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce
secret qui n'appartient qu'à moi, que ce vieillard, muet
désormais pour toujours, ne peut plus trahir lui-même, ce
secret n'est plus: la flamme l'a dévoré.

J'y ai bien pensé. Je sais ce que j'ai osé faire. C'était là
un testament, un acte sacré, et je l'ai détruit. De plus il ne
devait pas profiter à moi seul. Ma soeur qui m'est confiée, y
pouvait trouver une fortune, et sans son avis je l'ai
replongée de ma main dans la pauvreté. Je sais tout cela; mais
deux âmes pures, élevées et fières ne seront pas écrasées et
flétries sous le fardeau d'un crime qui leur fut étranger. Il
y avait là un principe d'équité qui m'a paru supérieur à toute
justice littérale. Si j'ai commis un crime à mon tour, j'en
répondrai!... Mais cette lutte m'a broyé, je n'en puis plus!



4 octobre.



M. Laubépin était enfin arrivé hier dans la soirée. Il vint me
serrer la main. Il était préoccupé, brusque et mécontent. Il
me parla brièvement du mariage qui se préparait.

-- Opération fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable à
tous égards, où la nature et la société trouvent à la fois les
garanties qu'elles ont droit d'exiger en pareille occurrence.
Sur quoi, jeune homme, je vous souhaite une bonne nuit, et je
vais m'occuper de déblayer le terrain délicat des conventions
préliminaires, afin que le char de cet hymen intéressant
arrive au but sans cahots.

On se réunissait dans le salon aujourd'hui à une heure de
l'après-midi, au milieu de l'appareil et du concours
accoutumés, pour procéder à la signature du contrat. Je ne
pouvais assister à cette fête, et j'ai béni ma blessure qui
m'en épargnait le supplice. J'écrivais à ma petite Hélène, à
qui je m'efforce plus que jamais de vouer mon âme tout
entière, quand, vers trois heures, M. Laubépin et mademoiselle
de Porhoët sont entrés dans ma chambre. M. Laubépin dans ses
fréquents voyages à Laroque, ne pouvait manquer d'apprécier
les vertus de ma vénérable amie, et il s'est formé dès
longtemps entre ces deux vieillards un attachement platonique
et respectueux dont le docteur Desmarets s'évertue vainement à
dénaturer le caractère. Après un échange de cérémonies, de
saluts et de révérences interminables, ils ont pris les sièges
que je leur avançais, et tous les deux se sont mis à me
considérer avec un air de grave béatitude.

-- Eh bien! ai-je dit, c'est terminé?

-- C'est terminé! ont-ils répondu à l'unisson.

-- Cela s'est bien passé?

-- Très bien! a dit mademoiselle de Porhoët.

-- A merveille! a ajouté M. Laubépin. Puis, après une pause:
-- Le Bévallan est au diable!

-- Et la jeune Hélouin sur la même route, a repris
mademoiselle de Porhoët.

J'ai poussé un cri de surprise:

-- Bon Dieu! qu'est-ce que c'est que tout cela?

-- Mon ami, a dit M. Laubépin, l'union projetée présentait
tous les avantages désirables, et elle aurait assuré, à n'en
point douter, le bonheur commun des conjoints, si le mariage
était une association purement commerciale; mais il n'en est
point ainsi. Mon devoir, lorsque mon concours a été réclamé
dans cette circonstance intéressante, était donc de consulter
le penchant des coeurs et la convenance des caractères, non
moins que la proportion des fortunes. Or j'ai cru observer dès
l'abord que l'hymen qui se préparait avait l'inconvénient de
ne plaire proprement à personne, ni à mon excellente amie
madame Laroque, ni à l'aimable fiancée, ni aux amis les plus
éclairés de ces dames, à personne enfin, si ce n'est peut-être
au fiancé, dont je me souciais très médiocrement. Il est vrai
(je dois cette remarque à mademoiselle de Porhoët), il est
vrai, dis-je, que le fiancé est gentilhomme...

-- _Gentleman_, s'il vous plaît, a interrompu mademoiselle de
Porhoët d'un accent sévère.

-- _Gentleman_, a repris M. Laubépin, acceptant l'amendement;
mais c'est une espèce de _gentleman_ qui ne me va pas.

-- Ni à moi, a dit mademoiselle de Porhoët. Ce sont des drôles
de cette espèce, des palefreniers sans moeurs comme celui-ci,
que nous vîmes, au siècle dernier, sous la conduite de M. le
duc de Chartres d'alors, sortir des écuries anglaises pour
préluder à la Révolution.

-- Oh! s'ils n'avaient fait que préluder à la Révolution, dit
sentencieusement M. Laubépin, on leur pardonnerait.

-- Je vous demande un million d'excuses, mon cher monsieur;
mais parlez pour vous! Au reste, il ne s'agit pas de cela;
veuillez continuer.

-- Donc, a repris M. Laubépin, voyant qu'on allait
généralement à cette noce comme à un convoi mortuaire, je
cherchai quelque moyen à la fois honorable et légal, sinon de
rendre à M. de Bévallan sa parole, du moins de l'engager à la
reprendre. Le procédé était d'autant plus licite, qu'en mon
absence M. de Bévallan avait abusé de l'inexpérience de mon
excellente amie madame Laroque et de la mollesse de mon
confrère du bourg voisin, pour se faire assurer des avantages
exorbitants. Sans m'écarter de la lettre des conventions, je
réussis à en modifier sensiblement l'esprit. Toutefois
l'honneur et la parole donnée m'imposaient des limites que je
ne pus franchir. Le contrat, malgré tout, restait encore
suffisamment avantageux pour qu'un homme doué de quelque
hauteur d'âme et animé d'une véritable tendresse pour la
future pût l'accepter avec confiance. M. de Bévallan serait-il
cet homme? Nous dûmes en courir la chance. Je vous avoue que
je n'étais pas sans émotion lorsque j'ai commencé ce matin, en
face d'un imposant auditoire, la lecture de cet acte
irrévocable.

-- Pour moi, a interrompu mademoiselle de Porhoët, je n'avais
plus une goutte de sang dans les veines. La première partie du
contrat faisait même une part si belle à l'ennemi, que j'ai
cru tout perdu.

-- Sans doute, mademoiselle; mais, comme nous le disons entre
augures,  c'est dans la queue qu'est le venin, _in cauda
venenum!_ Il était plaisant, mon ami, de voir la mine de M. de
Bévallan et celle de mon confrère de Rennes qui l'assistait,
lorsque je suis venu brusquement à démasquer mes batteries.
Ils se sont d'abord regardés en silence, puis ils ont chuchoté
entre eux, enfin ils se sont levés, et, s'approchant de la
table devant laquelle je siégeais, ils m'ont demandé à voix
basse des explications.

"-- Parlez haut, s'il vous plaît, messieurs, leur ai-je dit:
il ne faut point de mystère ici. Que voulez-vous?

"Le public commençait à prêter l'oreille. M. de Bévallan, sans
hausser la voix, m'a insinué que ce contrat était une oeuvre
de méfiance.

"-- Une oeuvre de méfiance, monsieur! ai-je repris du ton le
plus élevé de mon organe. Que prétendez-vous dire par là? Est-ce
contre madame Laroque, contre moi, ou contre mon confrère
ici présent, que vous dirigez cette étrange imputation?

"-- Chut! silence! point de bruit! a dit alors le notaire de
Rennes de l'accent le plus discret; mais, voyons: il était
convenu d'abord que le régime dotal serait écarté...

"-- Le régime dotal, monsieur? Et où voyez-vous qu'il soit
question ici du régime dotal?

"--Allons, mon confrère, vous savez bien que vous le
rétablissez par un subterfuge!

"--Subterfuge, mon confrère? Permettez-moi, comme à votre
ancien, de vous engager à rayer ce mot de votre vocabulaire!

"-- Mais enfin, a murmuré M. de Bévallan, on me lie les mains
de tous côtés; on me traite comme un petit garçon.

"--Comment, monsieur? Que faisons-nous donc ici à cette heure,
selon vous? est-ce un contrat ou un testament? Vous oubliez
que madame Laroque est vivante, que monsieur son père est
vivant, que vous vous mariez, monsieur, que vous n'héritez
pas... pas encore, monsieur! un peu de patience! que diable!

"Sur ces mots, mademoiselle Marguerite s'est levée.

"-- En voilà assez, a-t-elle dit. Monsieur Laubépin, jetez ce
contrat au feu. Ma mère, faites rendre à monsieur ses
présents.

"Puis elle est sortie d'un pas de reine outragée. Madame
Laroque l'a suivie. En même temps je lançai le contrat dans la
cheminée.

"-- Monsieur, m'a dit alors M. de Bévallan d'un ton menaçant,
il y a là une manoeuvre dont j'aurai le secret.

"-- Monsieur, je vais vous le dire, ai-je répondu. Une jeune
personne qui s'estime elle-même avec une juste fierté avait
conçu la crainte que votre recherche ne s'adressât à sa
fortune; elle a voulu s'en assurer: elle n'en doute plus.
J'ai l'honneur de vous saluer.

"Là-dessus, mon ami, je suis allé retrouver ces dames, qui
m'ont, ma foi! sauté au cou. Un quart d'heure après, M. de
Bévallan quittait le château avec mon confrère de Rennes. Son
départ et sa disgrâce ont eu pour effet inévitable de
déchaîner contre lui toutes les langues des domestiques, et
son imprudente intrigue avec mademoiselle de Hélouin a bientôt
éclaté. La jeune demoiselle, déjà suspecte à d'autres titres
depuis quelque temps, a demandé son congé, et on ne le lui a
pas refusé. Il est inutile d'ajouter que ces dames lui
assurent une existence honorable... Eh bien, mon garçon,
qu'est-ce que vous dites de tout cela? Est-ce que vous
souffrez davantage? Vous êtes pâle comme un mort...

La vérité est que ces nouvelles inattendues avaient soulevé en
moi tant d'émotions à la fois heureuses et pénibles, que je me
sentais près de perdre connaissance.



M. Laubépin, qui doit repartir demain dès l'aurore, est revenu
ce soir m'adresser ses adieux. Après quelques paroles
embarrassées de part et d'autre:

-- Ah çà! mon cher enfant, m'a-t-il dit, je ne vous interroge
pas sur ce qui se passe ici: mais si vous aviez besoin par
hasard d'un confident et d'un conseiller, je vous demanderais
la préférence.

Je ne pouvais, en effet, m'épancher dans un coeur plus ami, ni
plus sûr. J'ai fait au digne vieillard un récit détaillé de
toutes les circonstances qui ont marqué, depuis mon arrivée au
château, mes relations particulières avec mademoiselle
Marguerite. Je lui ai même lu quelques pages de ce journal
pour mieux lui préciser l'état de ces relations, et aussi
l'état de mon âme. A part enfin le secret que j'avais
découvert la veille dans les archives de M. Laroque, je ne lui
ai rien caché.

Quand j'ai eu terminé, M. Laubépin, dont le front était devenu
très soucieux depuis un moment, a repris la parole:

-- Il est inutile de vous dissimuler, mon ami, m'a-t-il dit,
qu'en vous envoyant ici, je préméditais de vous unir avec
mademoiselle Laroque. Tout a réussi au gré de mes voeux. Vos
deux coeurs, qui, selon moi, sont dignes l'un de l'autre,
n'ont pu se rapprocher sans s'entendre; mais ce bizarre
événement, dont la tour d'Elven a été le théâtre romantique,
me déconcerte tout à fait, je vous l'avoue. Que diantre! mon
jeune ami, sauter par la fenêtre, au risque de vous casser le
cou, c'était, permettez-moi de vous le dire, une démonstration
très suffisante de votre désintéressement; il était très
superflu de joindre à cette démarche honorable et délicate le
serment solennel de ne jamais épouser cette pauvre enfant à
moins d'éventualités qu'il est absolument impossible
d'espérer. Je me vante d'être homme de ressources, -- mais je
me reconnais entièrement incapable de vous donner deux cent
mille francs de rente ou de les ôter à mademoiselle Laroque!

-- Eh bien, monsieur, conseillez-moi. J'ai confiance en vous
plus qu'en moi-même, car je sens que la mauvaise fortune,
toujours exposée au soupçon, a pu irriter chez moi jusqu'à
l'excès les susceptibilités de l'honneur. Parlez. M'engagez-vous
à oublier le serment indiscret, mais solennel pourtant,
qui en ce moment me sépare seul, je le crois, du bonheur que
vous aviez rêvé pour votre fils d'adoption?

M. Laubépin s'est levé; ses épais sourcils se sont abaissés
sur ses yeux, il a parcouru la chambre à grands pas pendant
quelques minutes; puis, s'arrêtant devant moi et me saisissant
la main avec force:

-- Jeune homme,  m'a-t-il dit, il est vrai, je vous aime comme
mon enfant; mais, dût votre coeur se briser, et le mien avec
le vôtre, je ne transigerai pas avec mes principes. Il vaut
mieux outrepasser l'honneur que de rester en deçà: en matière
de serments, tous ceux qui ne nous sont pas demandés sous la
pointe du couteau ou à la bouche d'un pistolet, il ne faut pas
les faire, ou il faut les tenir. Voilà mon avis.

-- C'est aussi le mien. Je partirai demain avec vous.

-- Non, Maxime, demeurez encore quelque temps ici... Je ne
crois pas aux miracles, mais je crois à Dieu, qui souffre
rarement que nous périssions par nos vertus. Donnons un délai
à la Providence... Je sais que je vous demande un grand effort
de courage, mais je le réclame formellement de votre amitié.
Si dans un mois vous n'avez point reçu de mes nouvelles, eh
bien, vous partirez.

Il m'a embrassé, et m'a laissé la conscience tranquille, l'âme
désolée.




12 octobre.


Il y a deux jours, j'ai pur sortir de ma retraite et me rendre
au château. Je n'avais pas vu mademoiselle Marguerite depuis
l'instant de notre séparation dans la tour d'Elven. Elle était
seule dans le salon quand j'y entrai: en me reconnaissant,
elle fit un mouvement involontaire comme pour se lever; puis
elle resta immobile, et son visage se teignit soudain d'une
pourpre ardente. Cela fut contagieux, car je sentis que je
rougissais moi-même jusqu'au front.

-- Comment allez-vous, monsieur? me dit-elle en me tendant la
main, et elle prononça ces simples paroles d'un ton de voix si
doux, si humble, -- hélas! si tendre, -- que j'aurais voulu me
mettre à deux genoux devant elle.

Cependant il fallut lui répondre sur le ton d'une politesse
glacée. Elle me regarda douloureusement, puis elle baissa ses
grands yeux d'un air de résignation et reprit son travail.

Presque au même instant, sa mère la fit appeler auprès de son
grand-père, dont l'état devenait très alarmant. Depuis
plusieurs jours, il avait perdu la voix et le mouvement: la
paralysie l'avait envahi presque tout entier. Les dernières
lueurs de la vie intellectuelles s'étaient éteintes; la
sensibilité persistait seule avec la souffrance. On ne pouvait
douter que la fin du vieillard ne fût proche; mais la vie
avait pris trop fortement possession de ce coeur énergique
pour s'en détacher sans une lutte obstinée. Le docteur avait
prédit que l'agonie serait longue. Cependant, dès la première
apparition du danger, madame Laroque et sa fille avaient
prodigué leurs forces et leurs veilles avec l'abnégation
passionnée et l'entrain de dévouement qui sont la vertu
spéciale et la gloire de leur sexe. Avant-hier, dans la
soirée, elles succombaient à la lassitude et à la fièvre; nous
nous offrîmes, M. Desmarets et moi, pour les suppléer auprès
de M. Laroque pendant la nuit qui commençait. Elles
consentirent à prendre quelques heures de repos. Le docteur,
très fatigué lui-même, ne tarda pas à m'annoncer qu'il allait
se jeter sur un lit dans la pièce voisine.

-- Je ne suis bon à rien ici, me dit-il; l'affaire est faite.
Vous voyez, il ne souffre même plus, le pauvre bonhomme!...
C'est un état de léthargie qui n'a rien de désagréable... Le
réveil sera la mort... Ainsi on peut être tranquille. Si vous
remarquez quelque changement, vous m'appellerez; mais je ne
crois pas que ce soit avant demain. Je crève de sommeil, moi,
en attendant!

Il fit entendre un bâillement sonore, et sortit. Son langage,
sa tenue en face de ce mourant, m'avaient choqué. C'est
pourtant un excellent homme; mais, pour rendre à la mort le
respect qui lui est dû, il ne faut pas voir seulement la
matière brute qu'elle dissout, il faut croire au principe
immortel qu'elle dégage.

Demeuré seul dans la chambre funèbre, je m'assis vers le pied
du lit, dont on avait relevé les rideaux, et j'essayai de lire
à la clarté d'une lampe qui était posée près de moi sur une
petite table. Le livre me tomba des mains: je ne pouvais
penser qu'à la singulière combinaison d'événements qui, après
tant d'années, donnait à ce vieillard coupable le petit-fils
de sa victime pour témoin et pour protecteur de son dernier
sommeil. Puis, au milieu du calme protecteur de l'heure et du
lieu, j'évoquais malgré moi les scènes de tumulte et de
violences sanguinaires dont avait été remplie cette existence
qui finissait. J'en recherchais l'impression lointaine sur le
visage de cet agonisant séculaire, sur ces grands traits dont
le pâle relief se dessinait dans l'ombre comme celui d'un
masque de plâtre. Je n'y voyais que la gravité et le repos
prématuré de la tombe. Par intervalles, je m'approchais du
chevet, pour m'assurer que le souffle vital soulevait encore
la poitrine affaissée.

Enfin, vers le milieu de la nuit, une torpeur irréversible me
gagna, et je m'endormis, le front appuyé sur ma main. Tout à
coup je fus réveillé par je ne sais quels froissements
lugubres; je levai les yeux, et je sentis passer un frisson
dans la moelle de mes os. Le vieillard s'était dressé à demi
dans son lit, et il tenait fixé sur moi un regard attentif,
étonné, où brillait l'expression d'une vie et d'une
intelligence qui jusqu'à cet instant m'avaient été étrangères.
Quand mon oeil rencontra le sien, le spectre tressaillit; il
étendit ses bras en croix, et me dit d'une voix suppliante,
dont le timbre étrange, inconnu, suspendit le mouvement de mon
coeur:

-- Monsieur le marquis, pardonnez-moi!

Je voulus me lever, je voulus parler, ce fut en vain. J'étais
pétrifié dans mon fauteuil.

Après une silence pendant lequel le regard du mourant,
toujours enchaîné au mien, n'avait cessé de m'implorer:

-- Monsieur le marquis, reprit-il, daignez me pardonner!

Je trouvai enfin la force d'aller vers lui. A mesure que
j'approchais, il se retirait péniblement en arrière, comme
pour échapper à un contact effrayant. Je levai une main, et
l'abaissant doucement devant ses yeux démesurément ouverts et
éperdus de terreur:

-- Soyez en paix! lui dis-je, je vous pardonne!

Je n'eus pas achevé ces mots, que sa figure flétrie s'illumina
d'un éclair de joie et de jeunesse. En même temps deux larmes
jaillissaient de ses orbites desséchées. Il étendit une main
vers moi, puis tout à coup cette main se ferma violemment et
se raidit dans l'espace par un geste menaçant; je vis ses yeux
rouler entre ses paupières dilatées, comme si une balle l'eût
frappée au coeur.

-- Oh! l'Anglais! murmura-t-il.

Il retomba aussitôt sur l'oreiller comme une masse inerte. Il
était mort.

J'appelai à la hâte: on accourut. Il fut bientôt entouré de
pieuses larmes et de prières. Pour moi, je me retirai, l'âme
profondément troublée par cette scène extraordinaire, qui
devait demeurer à jamais un secret entre ce mort et moi.

Ce triste événement de famille a fait aussitôt peser sur moi
des soins et des devoirs dont j'avais besoin pour justifier à
mes propres yeux la prolongation de mon séjour dans cette
maison. Il m'est impossible de concevoir en vertu de quels
motifs M. Laubépin m'a conseillé de différer mon départ. Que
peut-il espérer de ce délai? Il me semble qu'il a cédé en
cette circonstance à une sorte de vague superstition et de
faiblesse puérile qui n'auraient jamais dû ployer un esprit de
cette trempe, et auxquelles j'ai eu tort moi-même de me
soumettre. Comment n'a-t-il pas compris qu'il m'imposait, avec
un surcroît de souffrance inutile, un rôle sans franchise et
sans dignité? Que fais-je ici désormais? N'est-ce pas
maintenant qu'on pourrait me reprocher à bon droit de jouer
avec des sentiments sacrés? Ma première entrevue avec
mademoiselle Marguerite avait suffi pour me révéler toute la
rigueur, toute l'impossibilité de l'épreuve à laquelle je
m'étais condamné, quand la mort de M. Laroque est venue rendre
pour quelque temps à mes relations un peu de naturel, et à mon
séjour une sorte de bienséance.



26 octobre. -- Rennes.



Tout est dit. -- Mon Dieu! que ce lien était fort, comme il
enveloppait tout mon coeur! comme il l'a déchiré en se
brisant!

Hier soir, à neuf heures environ, comme j'étais accoudé sur ma
fenêtre ouverte, je fus surpris de voir une faible lumière
s'approcher de mon logis à travers les allées sombres du parc,
et dans une direction que les gens du château n'avaient pas
coutume de suivre. Un instant après, on frappa à ma porte, et
mademoiselle de Porhoët entra toute haletante.

-- Cousin me dit-elle, j'ai affaire à vous.

Je la regardai en face.

-- Il y a un malheur? dis-je.

-- Non, ce n'est pas exactement cela. Vous allez du reste en
juger. Asseyez-vous... Mon cher enfant, vous avez passé deux
ou trois soirées au château dans le courant de cette semaine:
n'avez-vous rien observé de nouveau, de singulier dans
l'attitude de ces dames?

-- Rien.

-- N'avez-vous pas au moins remarqué dans leur physionomie une
sorte de sérénité inaccoutumée?

-- Peut-être, oui. A part la mélancolie de leur deuil récent,
elles m'ont semblé plus calmes, et même plus heureuses
qu'autrefois.

-- Sans doute. D'autres particularités vous auraient frappé,
si vous aviez, comme moi, vécu depuis quinze jours dans leur
intimité quotidienne. Ainsi j'ai souvent surpris entre elles
les signes d'une intelligence secrète, d'une mystérieuse
complicité. De plus leurs habitudes se sont sensiblement
modifiées. Madame Laroque a mis de côté son brasero, sa
guérite et toutes ses innocentes manies de créole; elle se
lève à des heures fabuleuses, et s'installe dès l'aurore avec
Marguerite devant la table de travail. Toutes deux se sont
prises d'un goût passionné pour la broderie, et s'informent de
l'argent qu'une femme peut gagner chaque jour avec ce genre
d'ouvrage. Bref, il y avait là une énigme dont je m'évertuais
vainement à chercher le nom. Ce mot vient de m'être révélé,
et, quitte à entrer dans vos secrets plus avant qu'il ne vous
convient, j'ai cru devoir vous le transmettre sans retard.

Sur les protestations d'absolue confiance que je m'empressai
de lui adresser, mademoiselle de Porhoët continua, dans son
langage doux et ferme:

-- Madame Aubry est venue me trouver ce soir en catimini; elle
a débuté par me jeter ses vilains bras autour du cou, ce qui
m'a fort déplu; puis, à travers mille jérémiades personnelles
que je vous épargne, elle m'a suppliée d'arrêter ses parentes
sur le bord de leur ruine. Voici ce qu'elle a appris en
écoutant aux portes, suivant sa gracieuse habitude: Ces dames
sollicitent en ce moment l'autorisation d'abandonner tous
leurs biens à une congrégation de Rennes, afin de supprimer
entre Marguerite et vous l'inégalité de fortune qui vous
sépare. Ne pouvant vous faire riche, elles se font pauvres. Il
m'a semblé impossible, mon cousin, de vous laisser ignorer
cette détermination, également digne de ces deux âmes
généreuses et de ces deux têtes chimériques. Vous m'excuserez
d'ajouter que votre devoir est de rompre ce dessein à tout
prix. Quels repentirs il prépare infailliblement à nos amies,
de quelle responsabilité terrible il vous menace, c'est ce
qu'il est inutile de vous dire: vous le comprenez aussi bien
que moi à vue de pays. Si vous pouviez, mon ami, accepter dès
cette heure la main de Marguerite, cela finirait tout le mieux
du monde; mais vous est lié à cet égard par un engagement qui,
tout aveugle, tout imprudent qu'il ait été, n'en est pas moins
obligatoire pour votre honneur. Il ne vous reste donc qu'un
parti à prendre: c'est de quitter ce pays sans délai et de
couper pied résolument à toutes les espérances que votre
présence ici a pour effet inévitable d'entretenir. Quand vous
ne serez plus là, il me sera facile de ramener ces deux
enfants à la raison.

-- Eh bien, je suis prêt; je vais partir cette nuit même.

-- C'est bien, reprit-elle. Quand je vous donne ce conseil,
mon ami, j'obéis moi-même à une loi d'honneur bien rigoureuse.
Vous charmiez les derniers instants de ma longue existence:
les plus doux attachements de la vie, perdus pour moi depuis
tant d'années, vous m'en aviez rendu l'illusion. En vous
éloignant, je fais mon dernier sacrifice: il est immense.

Elle se leva et me regarda un moment sans parler.

-- On n'embrasse pas les jeunes gens à mon âge, reprit-elle en
souriant tristement, on les bénit. Adieu, cher enfant, et
merci. Que le bon Dieu vous soit en aide!

Je baisai ses mains tremblantes, et elle me quitta avec
précipitation.

Je fis à la hâte mes apprêts de départ, puis j'écrivis
quelques lignes à madame Laroque. Je la suppliais de renoncer
à une résolution dont elle n'avait pu mesurer la portée, et
dont j'étais fermement déterminé, pour ma part, à ne point me
rendre complice. Je lui donnais ma parole, -- et elle savait
qu'on pouvait y compter, -- que je n'accepterais jamais mon
bonheur au prix de sa ruine. En terminant, pour la mieux
détourner de son projet insensé, je lui parlais vaguement d'un
avenir prochain où je feignais d'entrevoir des chances de
fortune.

A minuit, quand tout fut endormi, je dis adieu, un adieu
cruel, à ma retraite, à cette vieille tour où j'avais tant
souffert, -- où j'avais tant aimé! -- et je me glissai dans le
château par une porte dérobée dont on m'avait confié la clef.
Je traversai furtivement, comme un criminel, les galeries
vides et sonores, me guidant de mon mieux dans les ténèbres;
j'arrivai enfin dans le salon où je l'avais vue pour la
première fois. Elle et sa mère l'avaient quitté depuis une
heure à peine; leur présence récente s'y trahissait encore par
un parfum doux et tiède dont je fus subitement enivré. Je
cherchai, je touchai la corbeille où sa main avait replacé,
peu d'instants auparavant, sa broderie commencée... Hélas! mon
pauvre coeur!

Je tombai à genoux devant la place qu'elle occupe, et là, le
front battant contre le marbre, je pleurai, je sanglotai comme
un enfant... Dieu! que je l'aimais!

Je profitai des dernières heures de la nuit pour me faire
conduire secrètement dans la petite ville voisine, -- où j'ai
pris ce matin la voiture de Rennes.

Demain soir, je serai à Paris. Pauvreté, solitude, désespoir,
-- que j'y avais laissés, je vais vous retrouver! -- Dernier
rêve de jeunesse, -- rêve du ciel, adieu!



Paris.



Le lendemain, dans la matinée, comme j'allais me rendre au
chemin de fer, une voiture de poste était dans la cour de
l'hôtel, et j'en vis descendre le vieil Alain. Son visage
s'éclaira quand il m'aperçut.

-- Ah! monsieur, quel bonheur! vous n'êtes point parti! voici
une lettre pour vous.

Je reconnus l'écriture de Laubépin. Il me disait en deux
lignes que mademoiselle de Porhoët était gravement malade, et
qu'elle me demandait. Je ne pris que le temps de faire changer
les chevaux, et je me jetai dans la chaise, après avoir décidé
Alain, non sans peine, à y prendre place en face de moi. Je le
pressai alors de questions. Je lui fis répéter la nouvelle
qu'il m'apprit, et qui me semblait inconcevable.

Mademoiselle de Porhoët avait reçu la veille, des mains de
Laubépin, un pli ministériel qui lui annonçait qu'elle était
mise en pleine et entière possession de l'héritage de ses
parents d'Espagne.

-- Et il paraît, ajoutai Alain, qu'elle le doit à monsieur,
qui a découvert dans le colombier de vieux papiers auxquels
personne ne songeait, et qui ont prouvé le bon droit de la
vieille demoiselle. Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai
là-dedans; mais, si ça est, dommage, me suis-je dit, que cette
respectable personne se soit mis tête ses idées de cathédrale,
et qu'elle n'en veuille pas démordre... Car, notez qu'elle y
tient plus que jamais, monsieur... D'abord, au reçu de la
nouvelle, elle est tombée raide sur le parquet, et on l'a crue
morte; mais, une heure après, elle s'est mise à parler sans
fin ni trêve de sa cathédrale, du choeur et de la nef, du
chapitre et des chanoines, de l'aile nord et l'aile sud, si
bien que, pour la calmer, il a fallu lui amener un architecte
et des maçons, et mettre sur son lit tous les plans de son
maudit édifice. Enfin, après trois heures de conversation
là-dessus, elle s'est un peu assoupie; puis, en se réveillant,
elle a demandé à voir monsieur... monsieur le marquis (Alain
s'inclina en fermant les yeux), et on m'a fait courir après
lui. Il paraît qu'elle veut consulter monsieur sur le jubé.

Cet étrange événement me jeta dans une profonde surprise.
Cependant, à l'aide de mes souvenirs et des détails confus qui
m'étaient donnés par Alain, je parvins à en trouver une
explication que des renseignements plus positifs devaient
bientôt me confirmer. Comme je l'ai dit, l'affaire de la
succession de la branche espagnole des Porhoët avait traversé
deux phases. Il y avait eu d'abord entre mademoiselle de
Porhoët et une grande maison de Castille un long procès que ma
vieille amie avait fini par perdre en dernier ressort; puis un
nouveau procès, dans lequel mademoiselle de Porhoët n'était
pas même en cause, s'était élevé, au sujet de la même
succession, entre les héritiers espagnols et la couronne, qui
prétendait que les biens lui étaient dévolus par droit
d'aubaine.

Sur ces entrefaites, -- tout en poursuivant mes recherches
dans les archives des Porhoët, -- j'avais mis la main, deux
mois environ avant mon départ du château, sur une pièce
singulière dont je reproduis ici le texte littéral:



"Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi de Castille, de Léon,
d'Aragon, des Deux-Siciles, de Jérusalem, de Navarre, de
Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Maïorque, de
Séville, de Sardaigne, de Cordoue, de Cadix, de Murcie, de
Jaën, des Algarves, d'Algésiras, de Gibraltar, des îles
Canaries, des Indes orientales et occidentales, îles et terres
fermes de l'Océan, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de
Brabant et de Milan, comte d'Habsbourg, de Flandre, du Tyrol
et de Barcelone, seigneur de la Biscaye et de Molina, etc.

"A toi, Hervé-Jean Jocelyn, sieur de Porhoët-Gaël, comte de
Torre Nuevas, etc., qui m'as suivi dans mes royaumes et servi
avec une fidélité exemplaire, je promets par faveur spéciale
qu'en cas d'extinction de ta descendance directe et légitime,
les biens de ta maison retourneront, même au détriment des
droits de ma couronne, aux descendants directs et légitimes de
la branche française des Porhoët-Gaël, tant qu'il en existera.

"Et je prends cet engagement pour moi et mes successeurs sur
ma foi et parole de roi.



"Donné à l'Escurial, le 10 avril 1716.



"YO EL REY."



A côté de cette pièce, qui n'était qu'une copie traduite,
j'avais trouvé le texte original aux armes d'Espagne.
L'importance de ce document ne m'avait pas échappé, mais
j'avais craint de me l'exagérer. Je doutais grandement que la
validité d'un titre, sur lequel tant d'années et d'événements
avaient passé, fût admise par le gouvernement espagnol: je
doutais même qu'il eût le pouvoir d'y faire droit, quand il en
aurait la volonté. Je m'étais donc décidé à laisser ignorer à
mademoiselle de Porhoët une découverte dont les conséquences
me paraissaient très problématiques, et je m'étais borné à
expédier le titre à M. Laubépin. N'en recevant aucune
nouvelle, je n'avais pas tardé à l'oublier au milieu des
soucis personnels qui m'accablaient alors. Cependant,
contrairement à mon injuste défiance, le gouvernement espagnol
n'avait pas hésité à dégager la parole du roi Philippe V, et,
au moment même où un arrêt suprême venait d'attribuer à la
couronne la succession immense des Porhoët, il la restituait
noblement à l'héritier légitime.

Il était neuf heures du soir quand je descendis de voiture
devant le seuil de l'humble maisonnette où cette fortune
presque royale venait d'entrer si tardivement. La petite
servante vint m'ouvrir. Elle pleurait.

J'entendis aussitôt sur le haut de l'escalier la voix grave de
M. Laubépin qui dit:

-- C'est lui!

Je gravis les degrés à la hâte. Le vieillard me serra la main
fortement et m'introduisit, sans prononcer une parole, dans la
chambre de mademoiselle de Porhoët. Le médecin et le curé du
bourg se tenaient silencieusement dans l'ombre d'une fenêtre.
Madame Laroque était agenouillée sur une chaise près du lit;
sa fille, debout près de chevet, soutenait les oreillers sur
lesquels reposait la tête pâle de ma pauvre vieille amie.
Lorsque la malade m'aperçut, un faible sourire passa sur ses
traits, profondément altérés; elle dégagea péniblement un de
ses bras. Je pris sa main, je tombai à genoux, et je ne pus
retenir mes larmes.

-- Mon enfant! dit-elle, mon cher enfant!

Puis elle regarda fixement M. Laubépin.

Le vieux notaire prit alors sur le lit un feuillet de papier,
et paraissant continuer une lecture interrompue:



"A ces causes, dit-il, j'institue par ce testament olographe
pour légataire universel de tous mes biens tant en Espagne
qu'en France, sans aucune réserve ni condition,
Maxime-Jacques-Marie Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive, noble
de coeur comme de race.

"Telle est ma volonté.


"JOCELYNDE-JEANNE

"Comtesse de PORHOET-GAEL."


Dans l'excès de ma surprise, je m'étais levé avec une sorte de
brusquerie, et j'allais parler, quand mademoiselle de Porhoët,
retenant doucement ma main, la plaça dans la main de
Marguerite. A ce contact soudain, la chère créature
tressaillit; elle pencha son jeune front sur l'oreiller
funèbre, et murmura en rougissant quelques mots à l'oreille de
la mourante. Pour moi, je ne pus trouver de paroles: je
retombai à genoux, et je priai Dieu. Quelques minutes
s'étaient écoulées au milieu d'un silence solennel, quand
Marguerite me retira sa main tout à coup et fit un geste
d'alarme. Le docteur s'approcha à la hâte: je me levai. La
tête de mademoiselle de Porhoët s'était affaissée subitement
en arrière: son regard était fixe, rayonnant et tendu vers le
ciel; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et, comme si elle eût parlé
dans un rêve:

Dieu! dit-elle, Dieu bon! je la vois... là-haut!... Oui... le
choeur... les lampes d'or... les vitraux... le soleil
partout!... Deux anges à genoux devant l'autel... en robes
blanches;... leurs ailes s'agitent... Dieu! ils sont vivants!

Ce cri s'éteignit sur sa bouche, qui demeura souriante; elle
ferma les yeux, comme si elle s'endormait, et soudain un air
d'immortelle jeunesse s'étendit sur son visage, qui devint
méconnaissable.



Une telle mort, couronnant une telle vie, porte en soi des
enseignements dont je voulus remplir mon âme jusqu'au fond. Je
priai qu'on me laissât seul avec le prêtre dans cette chambre.
Cette pieuse veille, je l'espère, ne sera pas perdue pour moi.
Sur ce visage empreint d'une glorieuse paix, et où semblait
vraiment errer je en sais quel reflet surnaturel, plus d'une
vérité oubliée ou douteuse m'apparut avec une évidence
irrésistible. Ma noble et sainte amie, je savais assez que
vous aviez eu la vertu du sacrifice: je voyais que vous en
aviez reçu le prix!



Vers deux heures après minuit, succombant à la fatigue, je
voulus respirer l'air pur un moment. Je descendis l'escalier
au milieu des ténèbres, et j'entrai dans le jardin, en évitant
de traverser le salon du rez-de-chaussée, où j'avais aperçus
de la lumière. La nuit était profondément sombre. Comme
j'approchais de la tonnelle qui est au bout du petit enclos,
un faible bruit s'éleva sous la charmille; au même instant,
une forme indistincte se dégagea du feuillage. Je sentis un
éblouissement soudain, mon coeur se précipita, je vis le ciel
se remplir d'étoiles.

-- Marguerite! dis-je en étendant les bras.

J'entendis un léger cri puis mon nom murmuré à demi voix, puis
rien... et je sentis ses lèvres sur les miennes. Je crus que
mon âme m'échappait!



.           .           .           .           .           .
.           .           .           .           .           .
.



J'ai donné à Hélène la moitié de ma fortune. Marguerite est ma
femme. Je ferme pour jamais ces pages. Je n'ai plus rien à
leur confier. On peut dire des hommes ce qu'on dit des peuples
: Heureux ceux qui n'ont pas d'histoire!



FIN




8733-91 -- CORBEIL. Imprimerie CRETE.




erreurs typographiques corrigées silencieusement:


27 avril: =le rosier n'est pas mauvais la tilleul est onctueux=
remplacé par =le rosier n'est pas mauvais; le tilleul est
onctueux=

28 avril: =depuis longues années= remplacé par =depuis de
longues années=

28 avril: =les relations avec votre père avait été= remplacé
par =les relations avec votre père avaient été=

1er juillet: =approcha ses mains de son brasero, et me dit
enfin à demi voix= remplacé par =approcha ses mains de son
brasero, et me dit enfin à demi voix,=

1er juillet: =Odirnairement le vieil Alain= remplacé par
=Ordinairement le vieil Alain=

25 juillet: =le percepteur, le docteur Desmarest= remplacé par
=le percepteur, le docteur Desmarets=

20 août: =vous en avertir,= remplacé par =vous en avertir;=

20 août: =étranger depassage= remplacé par =étranger de passage=

20 août: =me dit- madame Laroque= remplacé par =me dit madame
Laroque=

20 août: =moralité la la plus libre= remplacé par =moralité la
plus libre=

20 août: =marquignon= remplacé par =maquignon=

20 août: =besoigneux= remplacé par =besogneux=

26 août: =et à demain, n'est-ce pas?..= remplacé par =et à
demain, n'est-ce pas?...=

1er octobre: =un front impassible quant= remplacé par =un front
impassible; quant=

3 octobre: =mettre le cap sur France= remplacé par =mettre le
cap sur la France=








End of the Project Gutenberg EBook of Le Roman d'un jeune homme pauvre
(Novel), by Octave Feuillet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE ***

***** This file should be named 26815-8.txt or 26815-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/2/6/8/1/26815/

Produced by Daniel Fromont

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
[email protected].  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     [email protected]


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.