Magiciens et illuminés

By Maurice Magre

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Title: Magiciens et illuminés

Author: Maurice Magre


        
Release date: April 8, 2026 [eBook #78400]

Language: French

Original publication: Paris: Eugène Fasquelle, 1930

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78400

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Polona digital library)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MAGICIENS ET ILLUMINÉS ***




  MAURICE MAGRE

  MAGICIENS ET ILLUMINÉS

  APOLLONIUS DE TYANE.
  LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS.
  LES ROSE-CROIX.--LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS.
  NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE.
  SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL.--CAGLIOSTRO LE CHARLATAN.
  Mme BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES.


  PARIS
  BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
  FASQUELLE ÉDITEURS
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1930




  Tous droits réservés.
  Copyright 1930, by FASQUELLE ÉDITEURS.




FASQUELLE ÉDITEURS, 11, rue de Grenelle, PARIS (7e)

DU MÊME AUTEUR


POÉSIES

  La Chanson des Hommes                               1 vol.
  Le Poème de la Jeunesse                             1 vol.
  Les Lèvres et le Secret                             1 vol.
  Les Belles de Nuits                                 1 vol.
  La Montée aux enfers                                1 vol.
  La Porte du mystère                                 1 vol.

ROMANS

  Le Roman de Confucius (Fasquelle)                   1 vol.
  L’Appel de la Bête (Albin Michel)                   1 vol.
  Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel)               1 vol.
  La Luxure de Grenade (Albin Michel)                 1 vol.
  Le Mystère du Tigre (Albin Michel)                  1 vol.
  Le Poison de Goa (Albin Michel)                     1 vol.
  Lucifer (Albin Michel)                              1 vol.
  La Tendre Camarade (Fort)                           1 vol.
  La Vie de Messaline (Flammarion)                    1 vol.

DIVERS

  Le Livre des lotus entr’ouverts (Fasquelle)         1 vol.
  Pourquoi je suis bouddhiste (Éditions de France)    1 vol.

THÉATRE

  La mort enchaînée (Albin Michel)                    1 vol.
  Arlequin (Librairie Théâtrale)                      1 vol.
  Sin (Librairie Théâtrale)                           1 vol.
  Le Soldat de plomb et la Danseuse de papier
    (Librairie Théâtrale)                             1 vol.


IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_20 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._




PRÉFACE


Un message a de tout temps circulé de l’Orient à l’Occident, comme l’eau
d’une rivière bienfaisante, pour indiquer aux hommes le véritable chemin
de leur perfection. Parfois, sous la sécheresse du mal, l’ardeur trop
vive de l’ignorance, la rivière s’est tarie et ceux qui avaient soif
n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu des siècles où il ne leur
est parvenu qu’une seule goutte, portée par un homme courageux, dans le
vase de son cœur. Il est arrivé aussi que l’eau a coulé à flots et que
personne n’a su voir le lit profond où elle passait.

J’ai voulu écrire l’histoire des messagers héroïques qui ont apporté le
message au péril de leur vie, malgré la haine des méchants, la colère
des aveugles volontaires, et malgré un ennemi plus redoutable qui était
leur propre faiblesse.

Cette histoire est incomplète parce que beaucoup d’êtres investis d’une
haute mission ont été oubliés ou dédaignés par les annales historiques
et aussi parce qu’il en est d’autres que l’auteur ignore. Elle
n’embrasse pas l’histoire des messagers les plus élevés, des fondateurs
de religion. Ils sont connus dans leur vie et dans leurs doctrines et un
nouveau récit n’apprendrait rien à personne.

Je me suis attaché à parler de maîtres moins sublimes mais plus près de
nous. Ceux qui sont trop grands nous échappent dans leur essence intime.
Nous sommes tentés de les assimiler à des dieux et de ne plus penser à
eux à cause de la distance qui nous sépare. Même si l’on avait plus de
détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui songerait parmi nous à imiter sa
manière de vivre? Ce que l’on retient de lui et avec une certaine
satisfaction, c’est qu’il avait mauvais caractère. La méditation du
Bouddha sous son figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine. Nous
aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il eut des regrets, quand il
quitta son épouse Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence
infinie de son sourire. Jésus aussi est trop parfait. Que n’a-t-il
repris de temps en temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs du
temple! Ah! S’il s’était laissé aller une fois à presser tendrement la
main de Madeleine!

On est davantage instruit par les faiblesses et les travers des grands
hommes que par leurs qualités inaccessibles à la commune humanité.
Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint le grade de parfait
dénonça sous la torture tous ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa
fuite, je m’indigne d’abord de son manque de courage, mais je me demande
ensuite de quelle façon je me serais conduit moi-même, si on avait versé
du plomb fondu dans ma bouche et si on avait cassé lentement les os de
mes jambes dans une machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant
plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur de sa chair et qu’ainsi
je lui ressemble, au moins par cette faiblesse.

L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche profondément parce qu’il me
permet de mesurer la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait le
pouvoir que la chasteté donne à l’homme et je peux imaginer ses remords
et l’immense amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu par elle à
l’Inquisition. Même les innombrables cigarettes que fumait
inlassablement Mme Blavatsky me sont le témoignage que l’on peut, sans
désespérer de soi-même, donner quelquefois satisfaction à ce corps
physique que l’on s’efforce de vaincre.

L’histoire des maîtres imparfaits est plus utile que celle de ceux qui
se sont tenus si près des dieux qu’ils ont été enveloppés par les nuages
de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont formé la chaîne incomplète,
brisée quelquefois de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident à
l’éternelle vérité Brahmanique, aussi vieille que l’apparition des
hommes sur la terre. Selon les temps et selon les peuples, cette vérité
s’est propagée différemment. Nous l’avons connue par les enseignements
de la Kabbale, par ceux des Mystères de la Grèce et de la philosophie
Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc l’ont possédée dans toute
sa pureté. Les Rose-croix l’ont entrevue à travers les ombres de leur
christianisme. Elle souffle maintenant largement et librement, bien
qu’on puisse évaluer à peine à une quinzaine de personnes en France le
nombre de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais sous ses aspects
divers cette vérité a toujours été une. Et c’est la même lumière de son
diamant intérieur qui rayonne à travers le prisme des formules si
variées en apparence.

Ce qui m’a paru le plus remarquable dans l’histoire de cette
transmission de la vérité, c’est le phénomène suivant, sans cesse
renouvelé.

Toutes les fois que l’éternelle sagesse de l’Orient s’est présentée aux
hommes, par les paroles d’un prophète, par la propagande d’une secte ou
sous la forme d’un livre, elle a soulevé l’indignation et cette
indignation a eu des vagues d’autant plus furieuses que la vérité était
plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale, au sens sublime de
ce mot trop profané. Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans un
fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver qui le ronge, un élément
obscur calomnie le prophète, désagrège la secte, parodie la pensée du
livre. Et ce phénomène semble être la marque d’une volonté consciente.
Les pères de l’Église opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour
détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire habileté, ils
travestissent toutes ses actions. Des éléments de corruption
s’introduisent parmi les Templiers et servent à justifier, en apparence,
les accusations du roi de France et du pape. Les Jésuites pénètrent dans
l’Ordre des Rose-croix, y occupent la première place grâce à leurs
qualités de patience et d’humilité, ils transforment son symbolisme, ils
le détournent de son but philosophique et ils en font un groupement
religieux vide de sens. Dans la théosophie moderne un courant intérieur
s’est dessiné récemment qui tend à la ramener à une sorte de
catholicisme ésotérique. On ne voit d’exception à cette règle qu’au
moment des Albigeois, parce que la haine qu’ils suscitèrent fut
tellement grande qu’on les extermina jusqu’au dernier et qu’on extermina
même leurs descendants. Partout l’idée se change en dogme étroit, se
fige en rites morts, se matérialise en cérémonies et en génuflexions, en
clartés de cierges et en parfums de cassolettes. La lettre écrase
l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure pensée chrétienne fut
étouffée par la pompe sacerdotale de l’Église.

Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe les mouvements de
l’idéal humain et s’oppose à eux soit par la force, soit par la ruse?

La croyance aux messagers comporte la croyance en ceux qui les ont
envoyés. Depuis les premiers âges du monde, malgré les cataclysmes et
les guerres, des hommes plus développés que nous ont été les
dépositaires de l’antique sagesse qu’ils se sont léguée à travers les
siècles. La tradition rapporte qu’il existe sept confréries de ces sages
dont la plus importante a son asile dans un monastère inconnu de
l’Himalaya. Ces maîtres, plus instruits que nous dans les lois de la
nature, plus spiritualisés, travaillent au développement des autres
hommes dans la mesure de leurs moyens qui sont limités et de notre
propre capacité qui est minime. Ce ne sont ni des dieux, ni même des
demi-dieux, ce sont nos semblables, avec plus de connaissance, plus de
sagesse, plus d’amour. Ils voudraient nous faire partager le fruit de
vérité si difficilement cultivé et si précieusement conservé et c’est
pourquoi ils envoient dans le monde des messagers chargés de répandre
leur enseignement.

L’ignorance humaine est si puissante que les messagers ont toujours été
accueillis par le rire ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres
est la caractéristique des races d’occident. Mais si on les suit à la
trace, on voit que ce n’est pas seulement l’ignorance aveugle qui a
contrecarré leurs efforts, mais une volonté contraire pleine d’activité
et d’intelligence. On est alors en droit de penser, qu’en face des
maîtres qui orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres maîtres
d’un autre ordre qui ont un idéal opposé et cet idéal, à notre degré de
développement, nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont la force de
régression en lutte avec notre élan spirituel. Toutes les fois que
l’homme essaie de se dégager de la matière et tend au retour vers
l’unité divine, ce qui est le but de toutes les religions et de tous les
occultismes, ils lui font obstacle et dressent un idéal
d’individualisme, un modèle de jouissance matérielle à outrance. A
l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le surhomme, artiste ou
conquérant qui trouve un plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste
de son être.

Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi des messagers. Alors, ces
messagers ne seraient pas seulement des hommes représentatifs de
l’égoïsme, des chantres du plaisir physique comme les poètes de Rome,
des jouisseurs insensés comme Néron, des philosophes comme Nietzsche,
ils seraient les destructeurs conscients de la pensée, ceux qu’on voit
tout au long de l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un d’eux
serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti qui, à la fin du IIIe siècle
avant Jésus-Christ fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés
de la Chine pour en faire un immense autodafé et dont le nom resta
auprès des lettrés, comme un symbole d’horreur. De même l’empereur de
Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant de l’ancienne science
occulte et qui condamna à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui
fut sanctifié, serait aussi un messager de la confrérie noire, lui qui
persécuta les philosophes de l’école d’Alexandrie et acheva la
destruction de cette école qui représentait le plus haut point de vérité
atteint par les hommes. Innocent III, Torquemada, l’émir Almohade
Yacoub, qui faisait mettre à mort les philosophes, le khalife d’Égypte
Hakem dont la plus grande volupté était d’avilir, de faire rétrograder,
et mille autres en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent avec
amour et fidélité leur haine native de l’esprit. Ils furent parfois
remplis de bonté de cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants
lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct sont communes à tous
les êtres et le véritable mal ou le véritable bien s’exercent sur un
plan différent que celui sur lequel nous avons coutume de les placer.

D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue beaucoup plus haut, les
confréries blanches et les confréries du mal, les initiés de Dieu et les
initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir suivi leur longue route
opposée et s’aperçoivent qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur
une voie commune.

Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation du Christ divin
avec l’ange qui s’est révolté parce qu’il voulait être librement
lui-même. Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera la main dans la
main de l’orgueilleux évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des
Templiers, l’idole Baphomet rayonnera à nouveau avec son double visage,
symbole des deux courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix
travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si le pas d’un inquisiteur
résonne dans la rue. Il n’y aura plus besoin de messager pour porter la
vérité dans le monde parce que le contenu du message sera tracé par
avance dans les âmes.

                   *       *       *       *       *

Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à écrire certains passages
de ce livre, notamment celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande
injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne semble pas près de
l’être, remplit le cœur d’indignation. Les hommes sobres et modestes qui
vivaient au XIIIe siècle dans le midi de la France, ayant pour règle
pratique la pauvreté, pour idéal l’amour de leurs semblables, ont été
mis à mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante a effacé même
leur nom, même leur souvenir. Cette calomnie a été si active, et si
habile que les descendants de ces hommes excellents ignorent la noble
histoire de leurs pères et que lorsqu’ils veulent l’apprendre elle leur
est présentée de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si
merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on a pu flétrir ou entacher
du soupçon de charlatanisme, les noms d’Apollonius de Tyane, et du comte
de Saint-Germain.

Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la vie de ceux qui sont
morts pour un haut idéal et qui n’ont même pas eu la récompense posthume
d’être utile à leurs descendants aveugles! Puisse-t-il rendre aux
maîtres incomplets, dont j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment
de la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée parce qu’ils furent
faibles et passionnés quelquefois, parce qu’il leur est arrivé d’oublier
le but, parce qu’ils furent humains comme nous! Puisse-t-il montrer que
l’imperfection a sa grandeur, que le visage du charlatan, s’il est
sincère, réconforte mieux que l’austérité du savant ou du prêtre et que
le message d’amour et de vérité nous est un apport d’autant meilleur
qu’il est transmis à l’homme par un homme!




APOLLONIUS DE TYANE




LA JEUNESSE D’APOLLONIUS


La voix qui avait crié un soir: Pan, le grand Pan est mort! au capitaine
de navire Thamas résonnait encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois
mages astrologues de Chaldée venaient à peine de remonter dans leur tour
après leur voyage de Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite
ville de Tyane.

De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent sa naissance. Le
plus merveilleux, parce qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi
il cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être rapporté.

Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, un jour, se promener
dans une prairie, elle se coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes
sauvages qui avaient accompli un long voyage s’approchèrent d’elle et
par leurs cris et le battement de leurs ailes la réveillèrent si
brusquement que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme.
Peut-être,--car il y a des correspondances entre la naissance de
certains êtres et la vie ambiante,--ces cygnes avaient-ils pressenti et
marquèrent-ils par leur présence que ce jour-là devait naître une
créature à l’âme aussi blanche que leur plume et qui serait comme eux
errant et splendide.

Car Apollonius reçut par exception le don de la beauté. Les hommes
marqués du sceau de l’esprit sont d’ordinaire myopes, disproportionnés,
contrefaits. Il semble que leur feu intérieur soulève sans règle leur
écorce humaine. Et il s’attache à leur destinée le vague murmure qu’ils
n’ont suivi la voie aride de la pensée que parce que celle du plaisir
leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé entre les enfants de la
Grèce. Et sa renommée de beauté et d’intelligence en même temps devint
si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce:

--Où courez-vous si vite? Sans doute vous allez voir le jeune homme.

Un autre don inusité fut celui d’une grande fortune. Son père était un
des hommes les plus riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula
dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres savants pour
l’instruire, ni l’inestimable possibilité de la rêverie que procure
l’oisiveté. Certains mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. Pour
distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord la chance d’en posséder
une. Mais tout avantage a son revers. Apollonius garda de sa première
éducation une tendance aristocratique, un faible pour la grandeur qui le
poussa, au cours de ses voyages, à se précipiter d’abord chez les
souverains des pays qu’il traversait, et plus tard, à Rome, à devenir le
conseiller des empereurs.

A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin d’y compléter son
éducation. Tarse était une ville de plaisirs en même temps qu’une ville
d’études et la vie y était voluptueuse et douce pour un jeune homme
riche. Le long du Cydnus, sur une avenue bordée d’orangers, les
étudiants en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de Platon avec
de jeunes femmes aux tuniques de couleur, fendues sur le côté jusqu’à la
hanche et qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes égyptiens
triangulaires. Le climat était chaud, les mœurs libres, les amours
faciles. Mais cela n’était pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il
montra à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se départit jamais. Le
vin coulait à son gré avec trop d’abondance, le vin qui voile la clarté
des idées, et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé un soir
par un trop beau visage et pensa-t-il que s’il se laissait aller à
reposer sur un sein de femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un
chiton de soie, il aurait la tentation de recommencer jusqu’à la fin de
ses jours.

Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la notion des deux chemins
différents et pesa-t-il tout ce que l’on perd de temps, de richesse
intellectuelle, de sève vivante, par l’amour. Il dut apprendre le
rapport inverse qui existe entre le don de clairvoyance et l’acte
sexuel. Et sans doute aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir
l’esprit par l’apport du cœur. Il prit la résolution de demeurer chaste
et il semble avoir tenu sa promesse.

Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois on peut appeler vertu
l’absence de désir sexuel, n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette
vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui brûle les autres. De
combien d’enseignements sont privés ceux qui se font, dès le
commencement de leur vie, une règle de la chasteté. Le Bouddha épousa la
belle Yasodhara et il l’aima tendrement. Il eut même d’autres femmes
selon les usages de son pays. Confucius fut marié à l’obéissante Ki-Kéou
et Socrate eut deux épouses, comme le prescrivaient les lois d’Athènes,
la charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon ne faisait pas
profession de chasteté et Pythagore n’avait pas inscrit cette chasteté
parmi les règles essentielles de sa secte puisque la tradition rapporte
qu’il fut marié avec Théano et qu’il édicta même une série de
prescriptions sur la vie conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un
souci extrême de préservation spirituelle qui poussa l’exemplaire jeune
homme de Tyane à garder une virginité que l’on n’exigeait que des
vestales et des pythies.

Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien Euxène.

Egées possédait un temple d’Esculape dont les prêtres étaient des
philosophes et des médecins de l’école pythagoricienne. On venait de
toute la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour les consulter. Il
y avait des pèlerinages, des guérisons collectives, une atmosphère de
psychisme et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient par
l’imposition des mains et l’application du pouvoir de la pensée qui
était chez eux une science. Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art
d’interpréter les rêves et l’art plus subtil de les provoquer et d’en
dégager l’élément prophétique. Ils étaient les héritiers de
connaissances séculaires dont l’enseignement était oral, qui venaient
des anciens mystères orphiques et dont le secret devait être jalousement
gardé par le disciple qui les recevait[1].

  [1] La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que de
  révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves dans les
  règles de la communauté.

L’école de Pythagore formait alors une communauté secrète qui avait
plusieurs degrés d’initiation dont les membres se reconnaissaient par
des signes convenus et employaient un langage symbolique afin que la
doctrine demeurât inintelligible aux profanes. La musique, la géométrie
et l’astronomie étaient les sciences les plus recommandées chez les
pythagoriciens comme susceptibles de préparer l’âme à la pénétration des
idées supra-sensibles. Ils enseignaient le détachement des choses
matérielles, la doctrine de la transmigration des âmes à travers des
corps humains successifs, le développement de nos facultés spirituelles
au moyen du courage, de la tempérance, de la fidélité à l’amitié. Ils
avaient découvert les rapports des nombres avec les phénomènes de
l’univers et au moyen de conjurations et de cérémonies ils
communiquaient avec les âmes des morts et les génies de la nature. Le
but de tous leurs enseignements était l’agrandissement et la
purification de l’homme intérieur, sa réalisation en esprit.

Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. Il y montra des dons
précoces de guérisseur et de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à
s’instruire dans la science secrète. Il laissa croître sa chevelure, ne
mangea plus d’aucun animal, s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se
revêtit que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites
de poils d’animaux. Il mit même une certaine ostentation à avoir
l’apparence extérieure d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme il
ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme de sage.

En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers une voie plus moyenne. La
vraie sagesse n’avait pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait
avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était un de ces jouisseurs
maigres, jamais rassasiés comme l’Orient en produit tant et pour qui les
spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque physiques du même
ordre que le choix des vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles
et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était qu’il avait discuté de
l’immortalité de l’âme, parmi les fleurs et devant les mets choisis du
Banquet d’Agathon.

Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent de l’homme parfait
qu’il avait pour idéal. Il lui acheta aux environs d’Egées une villa
entourée d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour les
courtisanes, les soupers et les amis pauvres.

Il s’impose alors les quatre années de silence nécessaires pour obtenir
la dernière initiation pythagoricienne. Il est devenu très célèbre.
Cette célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir cet
accroissement de gloire. Il fait des prédictions qui se réalisent,
apaise une émeute par sa seule présence, ressuscite une jeune fille dont
le cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne sont là que des
récréations. Comme tous ceux qui cherchent la vérité avec passion, il
remonte à ses sources, il veut savoir l’origine de cette eau divine dont
il s’abreuve. Pythagore a voyagé à Babylone et en Égypte. Mais d’après
une tradition conservée dans tous les temples, c’est dans l’Inde qu’il a
reçu le dernier mot de sa sagesse, c’est de l’Inde qu’il est revenu
porteur du message dont l’annonce devait transformer les hommes de
Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené avec eux les vagues profondes
et régulières de l’ignorance. Le message est toujours à renouveler.
Apollonius se sent investi de la mission d’aller chercher la parole
nouvelle et de la rapporter.

Sans doute devait-il être très impressionné par les récits qui
défrayaient alors la Grèce touchant le prêtre bouddhiste Zarmaros de
Bargosa. Quelques années avant la naissance d’Apollonius, ce Zarmaros
était venu à Athènes avec une ambassade indienne chargée de présents
pour l’empereur Auguste. Il s’était fait initier aux mystères d’Eleusis,
puis comme il était très âgé, il avait déclaré que le terme de sa vie
était arrivé, il avait fait dresser un bûcher sur une place et il y
était monté devant les Athéniens stupéfaits.

Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir le pays où vivaient des
sages qui avaient un tel mépris de la mort. Seul, à pied, il va se
mettre en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins cependant
qu’on peut le supposer. Savants et religieux se reconnaissaient alors de
la même race et ils formaient des communautés secrètes où le voyageur
trouvait une aide et un abri, d’étape en étape.

Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la route de Pythagore dont
le hasard ou la bienveillance d’une puissance cachée lui ont fait
découvrir l’itinéraire.

A quelque distance d’Antioche, visitant selon sa coutume les anciens
lieux consacrés aux dieux, il est allé dans le temple à demi abandonné
d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté solitaire du lieu, la
mélancolie de la fontaine et le cercle de cyprès d’une hauteur
extraordinaire qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre à
demi paysan, un peu insensé mais en qui vivait, comme une lampe oubliée,
le sentiment d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en revenant de
labourer son champ trouva Apollonius au milieu de ses cyprès. Il lui
offrit l’hospitalité pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se
trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, dans le lieu saint.
Car il pensait que pour converser avec les dieux, en recevoir des
avertissements et des conseils, l’heure la plus favorable est celle qui
précède la naissance du jour. Il était en prière le lendemain quand le
prêtre lui apporta le trésor du temple conservé en vertu d’une tradition
reçue de père en fils. C’était quelques lamelles de cuivre sur
lesquelles étaient gravés des chiffres et des dessins. Le prêtre insensé
les avait gardées jalousement jusque là mais il venait de reconnaître en
Apollonius, l’homme digne de recevoir l’incompréhensible trésor.

A la lumière du soleil levant, le pythagoricien déchiffra sur les
lamelles de cuivre le tracé du voyage de son maître, l’indication des
déserts qu’il fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait
traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent les éléphants et près
duquel fleurissent des pommes de couleur bleue, comme le calice de
l’hyacinthe. Il y vit la description de l’endroit exact où il devait
parvenir, de ce monastère entre les dix mille monastères de l’Inde qui
était la demeure des hommes qui savent.

Il sera le dernier missionnaire d’Occident. Après lui la porte se ferme.
En vain Plotin tentera deux siècles après de refaire le voyage
d’Apollonius derrière les armées de l’empereur Gordien. Il sera obligé
de revenir sur ses pas. Il faudra désormais produire la lumière avec les
éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres s’étendront pendant
des siècles sur le monde devenu chrétien.




APOLLONIUS DANS «LA DEMEURE DES HOMMES SAGES»


Apollonius venait d’arriver dans la petite ville de Mespila qui avait
jadis été Ninive, «brillante comme le soleil sur une forêt de palmiers»
et il regardait les maisons basses construites dans les siècles révolus
par les esclaves de Salmanazar. L’arc d’une coupole à demi ensevelie
émergeait du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse inconnue
qui avait deux cornes sur le front et un homme était assis parmi les
mosaïques brisées. C’était Damis[2] celui qui allait devenir, à partir
de cet instant, le compagnon de sa vie.

  [2] On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de Damis, son
  disciple. Ces récits furent recueillis au IIe siècle par Philostrate
  qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, à la demande de
  l’impératrice lettrée Julia Domna.

En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien que l’on croise dans
une rue se détourne et s’attache obstinément à vous en manifestant une
inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui qui devait être
désormais son maître et se fit agréer par lui comme guide pour aller
jusqu’à Babylone.

Il en connaissait parfaitement la route et il se flatta aussi de
connaître les langues des peuples chez lesquels ils allaient passer.
Apollonius sourit et répondit qu’il savait toutes les langues que
parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur silence. Damis devait
s’apercevoir un peu plus tard qu’Apollonius possédait en outre la
connaissance du langage des oiseaux et qu’il savait lire ces grands
caractères, sombres sur l’azur, que forment les trajectoires de leur
vol.

D’ailleurs le guide ne devait être guide que de la route terrestre et
c’est lui qui allait être guidé dans le voyage spirituel. Damis était un
homme ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si une troupe de mimes
était passée, peut-être se serait-il engagé comme danseur. Ce fut un
sage qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La sagesse ne fit jamais
grand cas de lui. Il ne pénétra rien des mystères qu’il frôla. Peut-être
parce qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des temples. Peut-être
parce que son amour du merveilleux lui empêcha de comprendre la vérité,
plus belle que les fictions.

Les deux voyageurs virent étinceler les dômes en argent bleui de
Babylone; ils franchirent ses murailles; ils s’entretinrent avec les
mages et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes comme ils n’en
avaient encore jamais vues. Les nuages voilaient leurs sommets, mais le
déroulement de leurs immensités neigeuses n’impressionnait pas
Apollonius.

--Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, elle peut s’élancer bien
au-dessus des monts les plus élevés. Ils traversèrent l’Indus,
marchèrent dans les pays où la monnaie est en orichalque et en cuivre
noir et où il y a des rois revêtus de blanc et qui méprisent le faste.
Ils rencontrèrent un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle
d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots: Ici Alexandre s’arrêta...

Et quand ils eurent longtemps descendu le Gange, quand ils eurent
longtemps remonté de nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes,
rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête bleue comme celle du
paon et l’insecte avec le corps duquel on fait une huile inflammable,
après avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne renferme une
pierre précieuse, ils aperçurent au milieu d’une plaine une demeure de
pierre qui avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. Ils
étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de marche du Gange[3]. Un
brouillard singulier flottait alentour et sur les rochers qui les
entouraient, il y avait des empreintes de visages, de barbes et de dos
d’hommes qui paraissaient être tombés à la renverse. D’un puits dont le
fond était d’arsenic rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel.

  [3] Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des lamaseries
  thibétaines est à environ 18 jours de marche du Gange.

Apollonius et son compagnon eurent le sentiment que le chemin par lequel
ils étaient arrivés avait disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu
gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant et se déplaçait afin
que le voyageur n’y put fixer de repère. Apollonius venait d’arriver
enfin dans le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait dire plus
tard:

--J’ai vu des hommes habitant la terre et cependant n’y vivant pas,
protégés de tous côtés sans avoir aucun moyen de défense, et qui
pourtant ne possèdent que ce que tous possèdent.

Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il avait une lune brillante
dans l’intervalle de ses sourcils et il tenait à la main une baguette de
bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius en langue grecque, car
ceux dont il était le messager étaient informés de sa venue et il les
conduisit vers la communauté des sages et vers leur chef, Iarchas.

Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec ceux qui savent. C’est là
qu’il s’instruisit dans la science de l’esprit, qu’il apprit les
pouvoirs cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de les développer,
afin de vivre dans la proximité des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut
la mission qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers les
temples des pays méditerranéens, afin de dématérialiser le culte, de lui
rendre son ancienne pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du
nom ineffable, dont la combinaison secrète confère à celui qui la
possède un pouvoir suprême sur les hommes et la faculté de se faire
obéir par les êtres invisibles.

Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius avait la certitude de
rester en communication avec eux.

--Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non seulement vous m’avez
frayé le chemin de la mer, mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du
ciel. Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je n’ai pas bu en
vain à la coupe de Tantale, je continuerai à m’entretenir avec vous
comme si vous étiez présents.

Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, indiquèrent aux
voyageurs le chemin du retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs
pour la traversée de l’Inde.

Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle ne se reflète pas la
grande Ourse et où à midi les navigateurs ne projettent aucune ombre sur
le pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites où les rivières
charrient du cuivre, Stobera, la ville des Ichtyophages et le port de
Balara entouré de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés
dont la coquille est blanche et qui ont une perle à la place du cœur.




LA MISSION D’APOLLONIUS


Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une tâche d’ordre magique, qu’à
la connaissance des hommes, il devait être le seul à accomplir.
Peut-être Pythagore avant lui fut-il investi de la même mission et s’en
acquitta-t-il au cours de ses voyages. Mais nous l’ignorerons toujours.

Iarchas lui avait montré dans une cellule de son monastère un jeune
ascète aux yeux brillants dont les facultés intellectuelles étaient plus
extraordinaires que celles de tous les autres sages de la communauté
mais qui ne parvenait pourtant à avoir une méditation sereine. Il se
laissait aller parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer
inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on ne pouvait
l’apaiser. Apollonius avait demandé quel était cet ascète et la raison
de sa souffrance.

--Il souffre par une injustice commise à son égard dans une vie
antérieure, avait répondu Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et
le plus intelligent des Grecs. Or, son nom est oublié, sa tombe est
abandonnée et Homère n’a pas parlé de lui en racontant l’histoire de la
guerre de Troie.

Cela était un exemple du danger de la connaissance. Apollonius aurait pu
répondre:

--Comme il faut louer la nature qui a étendu sur l’homme le voile de
l’oubli, en même temps que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du
contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière soi. Comme il faut
plaindre celui qui est assez développé pour lire dans le passé mais qui
ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une injustice révolue.

Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. Il ne fit du reste
qu’agir selon les instructions qu’il avait reçues.

Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans des objets, des
influences spirituelles qui devaient agir à distance et à travers le
temps. Dans des lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant
déjà un magnétisme d’essence religieuse, il devait déposer des talismans
destinés à perpétuer la force active qu’il y avait enclose. De même, il
devait retrouver dans les anciens tombeaux, dans les cryptes consacrées,
les talismans déposés jadis par d’autres messagers de l’esprit.

Les sépultures des héros gardent longtemps parmi leurs pierres, dans les
feuillages des arbres proches, dans l’ambiance de l’air solitaire,
l’idéal de celui qui est devenu poussière et ossements. C’est pourquoi
les pèlerins qui traversent la terre en vertu de leur fidélité à un vœu,
pour aller se prosterner devant le monument d’un être vénéré rapportent
toujours dans leurs mains vides une immatérielle richesse qu’ils sont
seuls à voir.

Le christianisme devait un peu plus tard restaurer ces pratiques de la
magie antique et leur donner une extension immense avec le culte des
saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a jamais connu le secret
d’Apollonius.

Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut atteint Smyrne fut de se
rendre dans le territoire de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru
sa célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. Ils montèrent
avec lui sur un navire qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face
de Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils arrivèrent au coucher
du soleil dans une baie déserte et Apollonius demanda à être laissé seul
sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, à l’heure qui
précède le jour et où les intuitions des esprits des morts et des
puissances plus élevées parviennent aux hommes assez purs pour les
recueillir.

C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli autrefois Palamède.
Palamède, dont Homère ignora jusqu’au nom; Palamède, le poète et le
savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de l’action. Lui qui avait
inventé différents modes de calcul, les signaux au moyen de feux et le
jeu de dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait été lapidé
devant Troie par ses compagnons, à cause d’une fausse accusation de
trahison portée par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue;
que le don ailé du trouveur de science et de beauté fût étouffé par la
jalousie et que l’injustice ne fût pas réparée au delà de la mort,
c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une souillure sur
l’histoire des hommes qui irait grandissant avec leur culture et qu’il
appartenait à la main d’un sage d’effacer.

Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit près des flots où l’on
devait creuser. On découvrit une statue de la hauteur d’une coudée et
qui était celle de Palamède. On la dressa à son ancienne place où
Philostrate, deux siècles après, atteste l’avoir vue. L’image du héros
méconnu, debout devant la mer, enseigna longtemps aux voyageurs curieux
des monuments de la Grèce primitive que tôt ou tard justice est rendue à
ceux qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. Et peut-être
dans une cellule de la demeure des hommes sages, un ascète taciturne
sentit tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie une douceur
d’âme qu’il n’avait jamais connue.

Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses voyages dans le monde les
talismans dont le rayonnement devait assurer la spiritualité de
l’humanité? Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression mystérieuse
que l’on ressent à Pæstum où il séjourna, devant le temple maintenant
abandonné de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en respire le
silence, en touche le marbre pentélique, se sent obligé de regarder en
lui-même et entrevoit au fond de son cœur un autre temple abandonné,
devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. Il en est de même aux
îles de Lérins où Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans raison
du reste, que ce point favorisé de la côte gauloise deviendrait un
centre de la civilisation future. Là, peu après sa visite, fut fondé le
monastère de Saint-Honorat qui a subsisté à travers les siècles.

Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure qu’ailleurs, les pierres y
ont une autre couleur et si l’on se penche sur le puits, on y sent
frissonner les éternelles vérités de la vie. Est-ce par l’effet de la
magie d’Apollonius? Il serait bien puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on
peut dire, c’est qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode dont la
transcendance nous échappe.

Le but avoué et plus compréhensible qu’il poursuivit fut d’unifier les
cultes, d’expliquer les symboles, de montrer l’esprit derrière les
images des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices et les formes
extérieures pour que toute adoration participât de l’union platonicienne
avec la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les lieux consacrés,
en Syrie, en Égypte, en Espagne et il atteignit même le rocher de Gadès
qui devait devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier morceau
de continent échappé à la catastrophe de l’Atlantide.

Partout il reçoit sur son passage des honneurs presque divins. Ses dons
de clairvoyance lui font faire des prédictions qui sont confirmées par
les événements et sa renommée en est sans cesse accrue. Il échappe sans
difficulté à la persécution de Néron contre les philosophes et ses
admirateurs disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le juger,
rendre blanche, par son art magique, la page de son acte d’accusation.
Il donne des conseils à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature
d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une belle jeune fille incitait
au plaisir son disciple Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang
d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. Il reconnaît
aussi la personnalité d’un roi mort récemment et pleuré par son peuple
dans un lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère d’une
douceur exquise et se montrait affectueux jusqu’à l’attendrissement. Il
rend la juste notion de l’amour à un riche insensé qui voulait épouser
solennellement une statue. Il exorcise un démon luxurieux qui poussait
un habitant de Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit
quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien enragé, ce qui est un
miracle ordinaire mais il ne néglige pas de courir longtemps après le
chien enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans une rivière, ce
qui est le signe d’une exceptionnelle bonté. Emprisonné par Domitien, il
disparut subitement quand il fut rendu à la liberté, après le jugement
qui l’absolvait, soit parce qu’il usa d’un prestige de suggestion
collective, comme le pratiquent certains fakirs, soit parce que,
désireux d’être tranquille après les émotions de ce jugement, il se
perdit simplement dans la foule sans être remarqué.

Enfin après mille prodiges naturels, aisément accomplis, ayant dépassé
quatre-vingts ans, il accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et
très grand, car tout le monde le croyait éternel. Mais ce prodige ne fut
peut-être pas réalisé car Apollonius, comme tous les grands adeptes, au
terme d’une existence, disparut sans laisser de trace. Le phénomène de
la disparition semble lui avoir été particulièrement agréable et il ne
manqua pas de le pratiquer, au moment de la mort, cette disparition de
longue durée.

Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison d’Ephèse où il vivait
avec deux servantes et qu’il ne rentra pas. D’autres prétendent que
l’évanouissement de sa forme physique eut lieu dans un temple de
Dictynne où il avait voulu passer une nuit à méditer.

On n’a jamais entendu parler d’un tombeau d’Apollonius de même que nul
n’a su où était mort Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs
d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui fit élever un temple, firent à
ce sujet d’inutiles recherches.

Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, que, onze siècles
après, vivait, en Espagne, un philosophe arabe nommé Artephius qui
prétendait être Apollonius de Tyane. Cet Artephius habita Grenade et
Cadix où Apollonius avait longtemps séjourné. Il jouissait d’une très
grande autorité parmi les philosophes hermétiques de son temps qui
venaient des pays les plus éloignés pour le consulter. Comme Apollonius,
il professait la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de composer
les talismans et la divination par les caractères des planètes et le
chant des oiseaux. Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon
prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale.




FAIBLESSE ET GRANDEUR


--Apollonius, interrogea Domitien quand le philosophe de Tyane comparut
devant lui, pourquoi ne portez-vous pas le même vêtement que tout le
monde et en avez-vous un particulier et d’une espèce bizarre?

Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva le besoin de se
singulariser, d’attirer la curiosité sur sa personne. Plus les hommes
s’élèvent haut et plus leur orgueil grandit et demeure puéril.

En entrant en Mésopotamie, le percepteur des péages au pont de
l’Euphrate lui demande ce qu’il apporte avec lui:

--La continence, la justice, la bravoure, la patience, répond
Apollonius.

Et comme le percepteur ne songeant qu’aux droits d’entrée, lui dit:

--Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves.

Il répond:

--Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des maîtresses.

Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire du roi, qu’il va
visiter, selon sa coutume, lui demande quels présents il apporte.
Apollonius répond:

--Toutes les vertus.

--Supposez-vous qu’il ne les a pas? dit le haut fonctionnaire.

--S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir.

Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une seule, ce qui est le
signe d’une demi-générosité.

Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par clairvoyance l’assassinat de
Domitien à Rome, il s’écrie, plein de joie: Frappe le tyran, frappe
donc! comme pour stimuler le lointain meurtrier, ce qui montre qu’il ne
professait pas le pardon de toutes les offenses.

Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible qu’un certain
nombre n’aient pas été accomplis pour éblouir son entourage, gagner une
célébrité plus grande. Il se servit pour son usage personnel de sa
connaissance des lois physiques, ignorées encore par les hommes de son
temps. Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité, l’amour de
soi-même vous tire en bas et vous fait redescendre.

Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement n’atteignent pas un
désintéressement total. Engagé sur un certain sentier qui va vers les
cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard en arrière et une seule
pensée égoïste détruit le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour
des hommes.

Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla avec tant
d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement rendu justice et a même âprement
discuté la parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna autant que
l’admiration. Trop de prophéties, même exactement réalisées, trop de
tours éblouissants! Les esprits moyens qui font les réputations des
grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée d’ennui et qu’aucun
merveilleux ne l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop de
sincérité pour se présenter comme un dieu, il faut rester dans un
honnête cadre humain. Si les philosophes glorifièrent Apollonius, le
monde chrétien l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques,
durant des siècles et jusqu’à nos jours, firent de son nom le synonyme
de charlatan et de faiseur de tours avec un acharnement et une mauvaise
foi qui devraient suffire comme garants de sa grandeur d’âme.

Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques, après l’avoir
appelé «une sorte de Christ du paganisme» se rétracte et dit de lui:

--Si Apollonius avait été un homme sérieux, nous le connaîtrions par
Pline, Suetone, Aulu Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius et
d’autres philosophes.

Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu Gelle n’ont parlé de
Jésus qu’il a pourtant considéré comme un homme sérieux.

Nous pensons que c’était «un homme sérieux» celui qui n’entrait pas dans
un temple sans prononcer cette prière:

--Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne sente le besoin de rien!

Car c’est une merveilleuse pierre de touche de la supériorité de l’homme
que le mépris des richesses.

Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité de l’âme mais
l’enseignait avec précaution, semblable en cela au Bouddha, disant qu’il
est vain de trop discuter sur cette question et sur la destinée de
l’homme après la mort, parce qu’il jugeait trop décevante la part de
vérité qui lui était connue.

Un homme sérieux, celui qui disait:

--Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au milieu des espaces
éthérés, pleine de mépris pour le rude et triste esclavage qu’elle a
souffert. Mais que vous importent ces choses? Vous les connaîtrez quand
vous ne serez plus.

Celui pour qui la sagesse était «une sorte d’état permanent
d’inspiration», celui qui, pour atteindre cet état, prescrivait la
chasteté, une nourriture d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés
comme le corps et comme l’âme.

Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager l’essence spirituelle
de son être et de la rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un
grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte vers la perfection,
distinguait dans le sourire des statues, l’esprit qui veille derrière la
forme et considérait les choses matérielles, le contour des paysages, la
couleur des fleuves et celle des étoiles, la terre multiforme, comme le
symbole d’un autre monde plus pur dont ils étaient les reflets.




LE DAÏMON


Nous avons presque tous, au moins une fois dans notre vie, durant une
nuit d’insomnie ou pendant une maladie, entendu une voix qui ne venait
de nulle part et qui résonnait silencieusement pour nous donner un
conseil, sage d’ordinaire. C’est toujours dans la solitude et de
préférence dans les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre
muet.

Quelques hommes de génie ont entendu cette voix auprès d’eux avec assez
de netteté et de fréquence pour penser qu’une entité intelligente se
penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés.

Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le daïmon le plus célèbre,
sur lequel se sont le plus longuement entretenus les philosophes, fut le
daïmon de Socrate.

--La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes, m’a accordé un don
merveilleux qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui
lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que je vais faire et ne
m’y pousse jamais.

Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait à son sujet et
obéissait aveuglément à ses indications. Ses amis avaient fini par ne
plus guère accomplir d’action importante sans le consulter. Mais le
daïmon avait ses sympathies et il restait absolument silencieux quand il
n’était pas favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate n’avait
pas alors la moindre possibilité de le faire parler.

De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta à Socrate dès son
enfance, et dont Apollonius de Tyane entendit seulement la voix après
qu’il eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes?

--Il y a des puissances intermédiaires et de nature divine. Elles
composent les songes, inspirent les devins, dit Apulée.

--Ce sont des immortels inférieurs, appelés dieux de deuxième rang,
placés entre la terre et le ciel, dit Maxime de Tyr.

Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de nous, reçoit l’homme à
sa naissance, le suit dans sa vie et après la mort. C’est ce qu’il
appelle «le démon qui nous a reçus en partage». (Phoedre). Il serait
analogue alors à l’ange gardien des chrétiens.

Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure de l’esprit de
l’homme, celle qui est séparée de l’élément humain et susceptible de se
confondre par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait alors sous
certaines conditions communiquer à un organisme purifié soit la vision
des choses passées dont le tableau lui serait accessible, soit la partie
des choses futures dont les causes sont générées et dont les effets
seraient par conséquent prévisibles.

Mais que le daïmon ait eu des préférences parmi les amis de Socrate,
qu’il ait fait un choix, semblerait indiquer que c’est une intelligence
différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite, Socrate a souvent dit
que la voix intérieure qui l’avait souvent détourné d’accomplir une
action ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre. Or, c’est une
règle parmi les adeptes de ne donner que des avis négatifs, car celui
qui incite quelqu’un à faire une chose, non seulement prend sur lui la
charge des conséquences mais prive celui qu’il conseille du mérite de
l’action.

Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de l’homme et le type le plus
élevé de la hiérarchie des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de
ses intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons de la beauté,
idéal sans forme, mais réel pourtant sur un autre mode d’existence. Cet
idéal était le daïmon dont la réalité était d’autant plus grande que
celui qui le créait s’en faisait une idée plus forte. Le daïmon de
chacun était proportionné à la foi qu’il avait en lui.

Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans la connaissance de la
magie pourrait donner sous certaines conditions une apparence de forme à
une créature d’une idéale beauté, enfantée par son propre idéal.

Pour s’abreuver à la perfection de cet être, être inondé de son
rayonnement il y aurait alors deux moyens: Le réaliser sur le plan
terrestre en lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son domaine
subtil en se dépouillant de sa forme par la transformation de l’extase.

Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques de l’école
néo-platonicienne ont utilisé le deuxième moyen. Ils ont poursuivi la
beauté de l’âme, la rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et
grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique ils sont parvenus
quelquefois à l’atteindre.

Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un étonnant secret ont employé
le premier moyen et ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils avaient
pu rendre visible pour leurs yeux d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à
personne et ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent pour des
insensés, furent enfermés ou brûlés. Et il y en eut aussi dont l’âme
était impure et qui enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés
par des monstres à leur ressemblance. Le moyen âge durant lequel on se
transmettait encore des méthodes de magie qui appartenaient à
l’antiquité est plein de l’histoire de possédés, tourmentés par leurs
propres démons qui, une fois créés ne veulent plus mourir et s’attachent
à leur créateur.

Nous ne saurons jamais de quelle essence était le daïmon d’Apollonius,
si l’être qui le conseillait, empruntait une forme, chaste comme
lui-même et belle comme les statues des Dieux qu’il aimait contempler,
ou si la voix provenait d’un maître lointain désireux de voir son
disciple accomplir la mission qu’il lui avait confiée.

--Je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents,
dit Apollonius en quittant ses maîtres hindous.

Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance, reçut-il par une divine
suggestion l’influx de leurs bonnes pensées? Celui auquel il a donné le
nom d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable, à l’illuminé
errant, la consolation d’un appui lointain. Même dans la plus obscure
prison de Domitien, il y avait une heure où une certaine fluidité de
l’air annonçait le crépuscule de l’aurore. Le monde était plus
silencieux, les murailles devenaient plus légères, l’esprit retrouvait
sa propre nature et la voix se faisait entendre:

--Les plus grands sont ceux qui ne trouvent jamais leur place dans un
temps qui n’est pas à leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout
pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné ou crucifié pour ce
bien. Mais ne fais pas comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier
l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus sera tombée comme une
flamme vivante au fond du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras
calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les hommes pieux, pendant des
siècles, parleront de toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur
d’ours, sans savoir que votre tâche était commune et que vous variez à
peine sur les moyens de la réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la
région où il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est de peu
d’importance. Tu sauras que l’hommage qui va à ton frère t’atteint
indirectement et tu retrouveras un peu de tes traits sur les
innombrables croix qui sont dressées pour lui sur la terre. Et il te
faudra aussi partager sa peine qui est immense. Il a été mille fois plus
incompris que toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir à ses
côtés, quand les jours en seront marqués sur le livre sans caractères.
Ce sera peut-être son tour de parler aux rois et le tien d’instruire de
pauvres pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de cette gloire que tu
as désirée et seulement alors tu apprendras le goût du fiel qu’elle
laisse aux lèvres.




LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS




LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS


Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité
cathare[4]? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités
aux hommes albigeois et toulousains? Est-ce celui qu’un paysan de
Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa
ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de
l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de
Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre,
disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle? Est-ce
un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des
bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait
leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la
mort?

  [4] L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, cathari
  devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être le nom
  que les membres de la secte se sont primitivement donnés. Prononcé
  Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, petite ville près de
  Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et de même que le mot
  Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques du Midi.

Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce
Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi
de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église
nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le
livre où était résumée la doctrine spirituelle? On ne sait rien de lui,
sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du
mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5].

  [5] Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de Nicetas
  que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine avait tant
  de rapports avec le catharisme. Frédéric II, protecteur des hérétiques
  y fut dit-on initié. Un des maîtres de ce groupe fut Guido Cavalcanti,
  ami et initiateur du Dante.

Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec
certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le
rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la
vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles
l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme
les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent
partout où il y a une terre propice.

En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est
condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un
supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est
délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications
ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour
répandre sa parole.

Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte,
forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de
mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un
appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne
convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la
vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de
pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux
corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes
choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement
lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage
et de l’acte par lequel se perpétue la vie.

L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de
Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler.
L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie
sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.

Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de
mourir:

--Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande
famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il
éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne
l’illumination.

On vit de toutes parts cette illumination se manifester.

Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les
chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques.
Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église
où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais
qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier,
une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission
des péchés que par la perfection de la vie.

Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison
d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où
Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur
bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des
condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à
crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été
auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr
quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer
ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux
qui préférèrent mourir que d’abjurer.

L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les
raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe
dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une
voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de
la liturgie: _Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos._ Eon
crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes: _Per eum!_ C’était
Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître
les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission
commençait.

Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté
des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon,
conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le
lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les
doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et
sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le
rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se
groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après
avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa
troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de
prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus,
suivis d’une immense cohorte de fidèles.

L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes
purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea
Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il
était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre
de Dieu.

Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus.
Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements
sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de
la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre
la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient
à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien
apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses
cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance
à la Vierge Marie.

Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que
s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à
Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des
philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme
romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses
principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup
d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre
recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes
métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres,
ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et
s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les
ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles
des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure
doctrine du maître Jésus.

Ce que l’église appela «l’abominable lèpre épidémique du midi» se
manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de
bonté, une chaîne de sacrifice.

Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut
plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui
n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre
une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles
précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que
chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il
allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du
passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il
en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte
de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté
rédemptrice.

A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le
désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de
douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps
d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait
dans une vie.

A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une
épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre
homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage
hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec
joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage
des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe
de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.

Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une
étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans
l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du
Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui
sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a
révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est
écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il
entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la
petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un
monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans
l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine
d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si
communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la
chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces
enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie.

A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens: Christ n’a rien eu
de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu... apparaît comme
essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers
au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des
châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs
impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est
d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie
d’amour pour leurs semblables.

Crime du désintéressement et de l’amour! Il ne peut pas y en avoir de
plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la
supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa
hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses
puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner
l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de
tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement
presque total de la race méridionale par le roi de France et par le
pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6].

  [6] Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité de la
  France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée d’unité
  fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La guerre des
  Albigeois semble avoir servi la future unité de la France. Aussi elle
  ne soulève qu’une incomplète indignation chez ceux qui la racontent.
  Elle est partout résumée hâtivement. On veut l’oublier. Elle est
  gênante. Michelet lui-même, apôtre du droit, ne peut s’empêcher de
  laisser percer le mépris qu’a toujours inspiré et qu’inspire encore à
  l’homme du nord «les mangeurs d’ail, d’huile et de figues».




LA CROISADE


En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de Provence et des tours de
Fréjus, jusqu’aux pins maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne
savante des arabes, le plus civilisé de la terre. La lumière d’Athènes
et d’Alexandrie l’éclairait encore d’un rayon qui ne voulait pas
s’éteindre. Les thermes et les arcs de triomphe des empereurs n’étaient
pas tombés en ruine dans ses cités et il n’y avait pas une colline sur
laquelle ne se dressât, entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un
marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé traduire en latin à
Grenade, étaient la nourriture de ses lettrés. Les villes avaient des
libertés municipales ignorées par les villes du nord. A Toulouse le
pouvoir des Capitouls élus par le peuple tempérait celui des comtes.
L’immense littérature des troubadours fleurissait jusque dans les
villages perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins avaient
laissé en s’en allant des théorbes qui venaient de Damas et sur
lesquelles on faisait résonner la musique de l’Orient.

Mais les hommes du midi semblaient alors aux hommes du nord, ce qu’ils
leur paraissent encore aujourd’hui: une race bavarde, vaine et oisive.
Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux et leur mysticisme ne
pouvait être qu’hérétique. Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux
plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était plus grande, elle
se traduisait dans les vers satyriques des poètes, dans les prédications
des moines prêcheurs, dans les mouvements populaires si audacieux, si
irrespectueux qu’on put voir saint Bernard, après une tournée triomphale
dans la France, hué par la foule toulousaine. Les croisés qui revenaient
de Constantinople et de la Palestine et qui pour rentrer chez eux
débarquaient à Fréjus et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver
une étrange ressemblance entre les méridionaux bruns et maigres, aux os
trop saillants, aux faces trop longues et ces infidèles qu’ils avaient
combattus avec une si pieuse ardeur et une si grande soif de pillage.

C’est vrai, les seigneurs de Provence et de Gascogne avaient été leurs
compagnons. Mais en remontant le Rhône pour gagner les forêts
d’Armorique ou les landes de Flandres, ils voyaient des villes trop
claires, dont les architectures différaient des leurs, des villes qui
ressemblaient de loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant
lesquelles tant de chevaliers avides de richesses étaient tombés pour un
butin insuffisant. Ils voyaient les restes détestables de l’invasion
Sarrasine. C’était non loin de Saint-Tropez la masse du château Fraxinet
d’où les infidèles avaient commandé si longtemps la côte
méditerranéenne, les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées,
l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble et ces tours octogones sur les
hauteurs, gardiennes de passages et de carrefours qui attestaient le
séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes des femmes étaient trop
voyantes et avaient quelque chose d’oriental et d’impudique. La langue
avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient un grand nombre de
juifs et non seulement ceux-ci exerçaient librement leur religion
maudite, mais ils avaient des commerces prospères, professaient les
lettres et la médecine, étaient honorés par une noblesse insouciante.

Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III les moines de Citeaux se
répandirent dans toute la France pour prêcher la guerre d’extermination
contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre le midi tout entier, ils
trouvèrent un terrain préparé. L’opération était mille fois plus
avantageuse que celle qu’on avait tentée en passant les mers sous le
prétexte de délivrer le tombeau du Christ. On avait les mêmes avantages
spirituels assurés par l’Église, la rédemption des péchés et même la vie
éternelle et les avantages matériels étaient immédiats et connus. On
savait les richesses des châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du
vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que d’envahir cette terre
ocrée comme un paysage de Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc
turbulents et révoltés, de posséder, au milieu d’étoffes mauresques,
leurs épouses perverses comme les filles de satan.

Trois figures terribles dominent le grand massacre Albigeois. Pour que
ce massacre ait été possible, il a fallu que dans le même temps un
extraordinaire génie de violence, d’organisation et d’hypocrisie
s’incarnât dans trois hommes, également dépourvus de pitié et peut-être
également sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour de
l’Église.

Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui décida la croisade avec
une volonté obstinée. L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut
qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes à glorifier le génie
de ce pape. Les grands hommes de l’histoire sont ceux qui font quelque
chose, qui exercent vers un but une puissante volonté. On ne se
préoccupe pas après eux si le but fut sublime ou néfaste et la réussite
donne la mesure du génie.

A peine élu pape, Innocent III commence à parler dans tous ses discours
«d’exterminer les impies». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il l’a
pleinement réalisée. Il pense avec une puissante conviction que tout
homme qui essaye de se faire de Dieu une opinion personnelle en
désaccord avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement brûlé.

Il va même plus loin. Il estime que l’on doit déterrer les cadavres des
morts hérétiques, dont on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur
ôter une paix à laquelle ils n’ont pas droit. «En 1206, il excommunie un
abbé de Faenza qui se refusait à laisser déterrer les restes d’un
hérétique déposés dans le cimetière abbatial[7]». «Il faut que l’habile
investigation des catholiques, dit-il, révèle le crime de ceux qui ont
feint de mener une vie chrétienne pour égarer l’opinion».

  [7] Luchaire, Innocent III.

Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe, il assure que «la
sentence divine punit les pères jusque dans les fils et que les lois
canoniques sanctionnent cette disposition.»

Il est très bien renseigné sur la pureté des mœurs des Albigeois et des
Cathares, et cependant il les traite de «sectes lascives qui, bouillant
d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des voluptés de la chair.»
Il exhorte sans scrupule ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par
des promesses qui ne seront pas tenues car pour une aussi juste cause
que la destruction d’un peuple, tous les moyens lui paraissent bons.

Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de fer qui doit servir sa
fureur apostolique.

Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et pauvre. Il est sexagénaire
quand commence la croisade et dépouillé du désir des femmes qui peut
inciter un chef à l’indulgence quand on va massacrer les habitants d’une
ville. Ses mœurs sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas à
apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs. Il est étonnamment
myope. Quand il se bat, il ne voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne
des coups d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite avec ses
chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses paupières sont toujours
fermées et on l’a appelé le chevalier sans yeux. Peut-être une partie de
sa cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les expressions de
désespoir sur le visage de ses victimes. Il obéit en aveugle aux ordres
du pape. Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il est prodigue
avec le clergé. Il ne voit pas plus loin que son nez, mais il a le don
de voir les richesses à travers les murailles et quand il a traversé une
ville il sait quel habitant il doit accuser d’hérésie pour confisquer
ses biens à son profit. Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps.
Il est comme possédé par une folie destructrice, une passion froide de
raser des châteaux, de faire périr des prisonniers, de promener la
dévastation. Pendant les dix années que dure la guerre on ne peut
rapporter de lui un trait de pitié. Il est dévoré par la haine du pays
qu’il conquiert et dont on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les
siens. Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne ses blessés
qu’il aurait pu emmener avec lui. Il est impitoyable pour les faibles et
il se prosterne devant les puissants. Il est le valet des évêques,
l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique. Rien n’exprime
davantage le mal que la face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de
Montfort ressemble au lion. Il a le courage que donne la certitude
d’être le plus fort. Il est le symbole du mal incarné dans l’homme et ce
mal s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il a mis sur son
visage le masque de l’archange saint Michel[8].

  [8] Michelet, désireux de lui trouver quelque vertu parle: «de son
  courage, de ses mœurs sévères, de son invariable croyance en Dieu.»
  Il raconte aussi avec admiration un récit rapporté par tous les
  chroniqueurs. Simon de Montfort aida une fois, au péril de sa vie,
  plusieurs de ses soldats à passer une rivière. Et M. Achille Luchaire
  dit en parlant de lui: «Un diplomate plein de ressources, un
  organisateur habile des pays conquis».

Un grand saint lève une croix derrière le front de Montfort pour lui
faire une sorte d’auréole et lui permet de puiser à une source idéale
cette exceptionnelle puissance de détruire les villes, de faire périr
des hommes. Ce saint est l’espagnol Dominique de Guzman. Il est pour le
domaine spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour la chair.
Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus de résistance que les murailles
de Carcassonne ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de
l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les pensées de pureté
qui montent plus haut que les tours, les rêves divins plus légers que
les nuages. Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois, il
s’en va nu pieds, en demandant son pain sur les routes méridionales,
avide de parler et de convertir. Sa foi est aussi absolue, son
désintéressement aussi parfait que ceux de ses ennemis. Mais il ne sait
pas mendier. Il le fait avec orgueil et il a envie de frapper de son
bâton celui qui a rempli sa besace généreusement mais qui est demeuré
muet quand il a parlé de la sainte Église. Ceux qu’il rencontre en
cheminant ont des crânes aussi durs que son crâne espagnol et dans sa
rage de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre terrible,
l’Ordre qui convertira un peu plus tard par la force. Le son de sa voix
est rauque et il n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce côté des
Pyrénées, la voix est chantante et l’homme du midi reconnaît sa race à
une lumière de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas. Il est
incapable de gagner les cœurs. Il ne se retrouve avec les siens que
parmi les barons du nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre
conseil de lui. Le mystique suit le guerrier. Il n’a jamais un mot de
clémence. Il n’intervient jamais en faveur de femmes ou d’enfants
d’hérétiques que l’on va massacrer devant lui et il assiste à toutes les
tueries. D’ailleurs il regarde les maux de la croisade comme le juste
châtiment de fautes qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait
dit à la foule:

--Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton. Voici que nous
exciterons contre vous les princes et les prélats. Les tours seront
détruites, les murailles renversées et vous serez réduits en servitude.

Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les demeures que Montfort lui
donne et qui sont volées aux seigneurs du midi, pour en faire les
monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant la nuit d’une façon
miraculeuse sur le domaine de Prouille lui indique que là Dieu veut voir
s’élever l’école des convertisseurs qui doit porter son nom et il
n’hésite pas à faire déposséder Guilhem de Prouille de son bien
héréditaire. Ses disciples après lui glorifient le saint et
s’enorgueillissent du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu ait
envoyé un globe de feu pour désigner le lieu d’une rapine.

Le sens de sa vie est indiqué par un autre miracle qui eut lieu à
Toulouse en 1234, le jour de sa canonisation. L’évêque Raymond venait de
célébrer cette canonisation par une messe, dans le couvent des
Dominicains. Comme il se rendait au réfectoire pour achever la fête
religieuse par un repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique de
Toulouse était en train de mourir dans la rue de l’Olmet sec et qu’elle
attendait l’évêque Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt
il se précipite avec des soldats. Les parents de la mourante crient:
Voici l’évêque! La femme trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare
et, avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond, elle répond à
toutes ses questions, lui donne les noms des croyants qu’elle connaît.
L’évêque et les Dominicains la font condamner avec rapidité et ils ont
le temps de la voir brûler sur la place voisine sans que le repas ait
subi un retard exagéré. Mais une méprise si heureuse, un bûcher si vite
allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique. Les moines
rentrent au réfectoire en chantant des cantiques et ils célèbrent par un
appétit inaccoutumé le miracle qui marque la canonisation du saint.

On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de la croisade
Albigeoise. Je la résume rapidement.

                   *       *       *       *       *

Le Catharisme venait de se répandre avec une extraordinaire rapidité
dans le midi de la France. C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur
qui s’emparait des âmes et il faisait courir le plus grand danger à
l’église matérialiste du pape. Innocent III le comprit et il dépêcha
dans le midi de la France plusieurs légats apostoliques. Ces légats se
rendirent à Toulouse qui était la capitale du Catharisme.

Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant qui ferait pleurer le
midi et l’épouvanterait.

Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur, un vénérable vieillard
appelé Pierre Maurand qui avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez
lui des réunions nocturnes où il prêchait la religion nouvelle. On le
comparait à saint Jean à cause de ses yeux illuminés. Il était capitoul
et sa fortune était une des plus grandes de Toulouse. Les légats le
firent comparaître solennellement devant le peuple, l’interrogèrent, le
convainquirent d’hérésie et le condamnèrent à mort. La force d’un martyr
n’était pas en lui. Il eut peur de la mort, plus dure à un riche
vieillard qu’à un autre homme et il promit de rentrer dans l’église
romaine. Mais on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu, à
pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin entre l’évêque de Toulouse
et un des légats qui le fouettaient de verges à tour de bras. Là, il
demanda pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner à avoir
ses châteaux détruits, ses biens confisqués. Il devait partir pour la
Terre sainte et durant trois années se consacrer à secourir les pauvres
de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour qu’aucun habitant de
Toulouse n’ignorât son abjuration, il devait pendant quarante jours
visiter en se flagellant toutes les églises de Toulouse.

Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts ans, se fouetta et erra nu
dans les rues pendant les quarante jours prescrits. Il partit, traversa
la mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir sur des
sujets mystiques avec le soufi persan Farid Uddin, il séjourna à
Tripoli, connut le philosophe Maïmonide, passa trois années à Jérusalem
et put rentrer à Toulouse où ses amis ne pensaient plus le revoir. Sa
carrière n’était pas finie. Elle commençait presque. Symbole de la race
tenace des hommes de Toulouse, il recommença à prêcher secrètement et il
fut chaque trois ans et à cinq reprises élu consul de la ville par ses
compatriotes désireux d’honorer en lui la résistance nationale au pape
étranger. On s’était tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait
le frapper qu’il passa longtemps pour s’être réfugié dans les forêts de
Comminges et un siècle et demi après les gens des faubourgs prétendirent
avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts de Toulouse, pour en
examiner la solidité[9], appuyé sur son bâton et très droit, comme
jadis.

  [9] Ne pouvant croire à cette étonnante longévité quelques historiens
  ont prétendu à tort que les consuls qui se succédèrent après son
  voyage en Palestine étaient ses fils.

Le midi avait été terrifié par la condamnation de Pierre Maurand. Le
pape qui osait toucher à un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne
pouvait être que le pape du mal. Le Catharisme grandit: Les églises
furent abandonnées. Une nouvelle église spirituelle sans monuments, sans
hiérarchie et sans costumes d’apparat se créa secrètement. La voix de
l’espagnol Dominique retentit inutilement sur le parvis des cathédrales.

Le légat Pierre de Castelnau repartit vers Rome découragé. C’était un
ancien abbé de Maguelonne. Le jour où il avait été promu au titre de
légat par le pape, il avait été atteint comme par une flèche, d’une
sorte de folie d’orgueil. Il avait fait habiller ses gardes de rouge et
il marchait revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique, chamarré d’or.
Il venait d’excommunier Raymond VI, comte de Toulouse. Il avait fait
réunir les capitouls, les notables et le peuple et il avait repris en
s’adressant au comte les termes d’une lettre d’Innocent III.

--Homme pestilent! Tremble, pervers! Tu es comme les corbeaux qui vivent
de cadavres. Impie, cruel et barbare tyran! n’es-tu pas confus de
protéger les hérétiques?

Il avait menacé Toulouse de la destruction, et il avait assuré que par
ses soins personnels on labourerait bientôt là où s’élevaient les tours
de ses remparts.

Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu avait vivement ressenti
l’injure faite à la cité. Il résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le
suivit jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause de l’éclat des
costumes de sa suite. Près de Fourques, à la nuit tombante, comme Pierre
de Castelnau s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain s’élança sur
lui et lui porta un coup de lance dont il mourut. Il put s’enfuir
jusqu’à Beaucaire et regagner Toulouse où nul ne le punit de son acte.

Le pape Innocent III, dit «la chanson de la Croisade» en apprenant la
mort de son légat «de l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à
sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle». Il ne devait pas
s’en tenir là. Il envoya des messages à tous les rois chrétiens. Toutes
les chaires romaines fulminèrent de malédictions. La croisade contre les
hérétiques Albigeois fut prêchée avec la promesse des riches cités du
Languedoc à piller. La noblesse de France à la tête de routiers
allemands s’apprêta à descendre vers le midi par le Rhône, par le Velay
et par l’Agenois.

Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI, le plus puissant
seigneur d’occident après le roi de France avait réuni ses armées et
s’était entendu avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers, la
victoire lui serait peut-être restée. Mais il était possédé par l’amour
des femmes plus que par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il
excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait à le tromper avec
ses maîtresses. Il venait de se marier pour la cinquième fois avec la
belle Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son père avait été
obligé de tenir captive dans une tour parce qu’elle ne pouvait voir un
homme sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la possession d’une
aussi ardente créature. Albigeois de cœur, il commençait à s’habituer
aux excommunications. Mais il craignait une lutte ouverte avec l’église.
Peut-être avait-il ce goût de se trahir soi-même que l’on rencontre chez
certains hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs on ne peut rien
attendre de grand de quelqu’un qui a les yeux chassieux, les mains trop
grasses et molles et toujours un peu humides. Il fit sa soumission au
pape. Il fut assez misérable pour guider l’armée des croisés dans les
plaines du midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous sa
protection.

                   *       *       *       *       *

Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient enfermées les
populations des campagnes fuyant devant les envahisseurs. La ville
contenait avec tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante mille
personnes. Un grand nombre n’avait pas participé à l’hérésie et étaient
d’excellents chrétiens. C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion de
Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés entre ses papes, un des
plus sauvages massacres de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si
habilement contée aux enfants par les historiens officiels, mentionne à
peine, en passant, la prise de Béziers et semble la considérer comme un
événement sans importance.

Les portes furent forcées le premier jour par l’avant-garde des Ribauds.
On appelait ainsi des bandes de brigands qui accompagnaient les armées
pour profiter des pillages et détrousser les morts. Les croisés
s’élancèrent derrière eux. La veille un conseil des chefs et des légats
avait décidé l’extermination de toute la population.

--Mais comment, avait dit un baron ingénu, distinguerons-nous les
catholiques des Cathares?

Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant sans doute le sourire que
lui inspirait une semblable candeur: Tuez-les tous, Dieu saura
reconnaître les siens.

Comme les rues étaient pleines de morts et que les portes des maisons
étaient enfoncées le peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans
les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze mille personnes périrent
dans la cathédrale de Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont
trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute la ville fut livrée
aux flammes et les soldats du pape encerclèrent cet immense bûcher,
mettant à mort ceux qui tentaient d’en sortir.

--Que Dieu reçoive les âmes des morts dans son paradis! dit un pieux
chroniqueur après avoir narré la prise de Béziers.

L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au pape pour lui faire le
récit de l’événement, pris d’une modestie singulière, n’évalue les morts
qu’à vingt mille à peine.

Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq ans, qui était courageux
comme Roland et beau comme le héros d’un roman de chevalerie s’était
enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne. Sa peau était couleur
de lait et il était étonnamment imberbe avec des yeux bleus pleins de
crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant. Mais il avait un
crâne carré qui faisait penser aux tours qu’élevaient les Templiers. Il
était confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence extrême. Naguère à
Béziers, il avait cruellement vengé son père assassiné par des notables
de la ville. Non seulement il avait fait mourir ces notables mais, comme
il avait entendu dire que leurs femmes avaient joué un rôle dans cette
affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les meurtriers de leurs
maris, gens de basse condition. Ses sujets avaient vu là un beau trait
d’énergie.

Ce fut en vain que la croisade battit les tours de pierre et les larges
murs de Carcassonne avec les solives des machines, les pluies de flèches
et le travail des sapes. La vaillance des assiégés repoussait les
attaques. Une sorte de légende s’attachait au courage de Trencavel. Les
barons du Nord sentirent que ce jeune homme plein de foi était comme le
cœur du Languedoc et qu’il fallait arracher ce cœur pour obtenir la
victoire. Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité. Sous
la sauvegarde du Christ, si authentiquement représenté par les légats
romains, on lui demanda de venir sans armes dans le camp des Croisés
afin de s’entretenir des conditions d’une paix possible. Le confiant
héros, incapable de soupçonner une trahison sans exemple sortit de sa
ville malgré l’inquiétude de ses compagnons d’armes qui le suppliaient
de demeurer. A peine arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la
noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier.

On l’attendit tout le jour sur les remparts. Quand la nuit vint, les
défenseurs de Carcassonne comprirent qu’ils ne reverraient plus leur
chef. Alors des gémissements éclatèrent; ils se propagèrent de tour en
tour, de rue en rue et de partout monta dans la nuit une plainte
funèbre, le désespoir de la cité privée du chef héroïque qui incarnait
sa vie.

C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, protectrice de la
Croisade. La nuit était extraordinairement claire. Les assiégeants
crurent voir de loin les silhouettes des archers qui faisaient le guet
devenir moins nombreuses sur les remparts, puis disparaître. La plainte
nocturne diminua, mourut et il passa sur Carcassonne désespérée un
impressionnant silence. L’assaut devait être commencé au lever du
soleil. La forteresse semblait morte, comme un immense tombeau de
pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, sous leur
bouclier, croyant à un piège. Ils forcèrent une des silencieuses portes
et quand elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés de stupeur
dans une ville déserte, muette, comme ces villes des mille et une nuits,
frappée d’un enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on voyait les
intérieurs des maisons avec leurs richesses abandonnées. Dans les
carrefours, des chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures vides
sur le sol et des chevaux couraient çà et là. On pensa d’abord à un
miracle puis on connut la vérité.

Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel avait fait creuser
quelques années auparavant un large souterrain allant du donjon de
Carcassonne à son château de Cabardez, dans la montagne noire. Les
guerriers, les consuls, toute la ville s’étaient enfuis durant la nuit.
C’est à peine si les croisés purent trouver, terrés au fond des caves,
pour leurs gibets et leurs bûchers, quatre ou cinq cents Cathares
oubliés, qu’on se hâta de pendre et de brûler, en trouvant que c’était
bien peu.

Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs le donnèrent par
élection à Simon de Montfort qui y demeura pour achever d’éteindre
l’hérésie, avec ses bandes venues des Pays-Bas et de l’Allemagne.

Le lendemain de cette élection, on apprenait que Trencavel, vicomte de
Béziers, était mort de maladie dans la prison où il avait été enfermé.
Il fut connu jusqu’aux confins de la chrétienté que Montfort avait fait
assassiner celui qu’il venait de dépouiller. Mais un assassinat était
bien peu de chose quand il s’agissait d’hérésie.

Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre les châteaux un par
un, recommencer les sièges après les sièges. A Minerve, près de
Narbonne, à Limoux, non loin de la montagne de ruines et d’ossements
qu’était la malheureuse cité de Béziers, à Pamiers et à Mirepoix,
partout Simon de Montfort dresse des potences et fait flamber des
hérétiques. Les moines des abbayes et les fonctionnaires ecclésiastiques
des villes, traîtres à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé par
le pape, tandis que les Albigeois refluent vers les forêts des Pyrénées.
L’inlassable armée des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, revient
vers l’Aude et recommence un nouveau massacre de toute la population de
Lavaur dont la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante dans un
puits pour que sa mort fût lente et digne de la grandeur de son impiété.

«Nous les exterminâmes avec une immense joie» dit, en parlant des
habitants le pieux Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la
croisade. Il signale à un autre moment que les Albigeois «se
précipitaient eux-mêmes dans les bûchers, tant ils étaient pervers et
obstinés dans leur malice.»

Une proie et peut-être la plus désirable échappa pourtant à la fureur de
Montfort. Ce fut le château aux trois tours de Cabardez situé sur un
contrefort de la Montagne Noire et où s’était réfugié Pierre de Cabaret
et les défenseurs de Carcassonne. Pierre de Cabaret était marié à
Brunissande, la plus belle châtelaine du Languedoc dont les chants des
troubadours avaient rendu la beauté célèbre dans le monde. Il avait une
fille d’un premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, la brune
Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas moins illustres que Brunissande
pour la beauté du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. Les
chevaliers de Montfort rêvaient des trois jeunes femmes enfermées dans
le château aux trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs! Ils
eurent pour les longs soirs de siège devant les tentes un aliment à
leurs imaginations luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des choix
et des partages. Brunissande passait pour s’être refusée à son époux par
chasteté mystique de cathare parfaite et c’était un attrait de plus.
C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale de Nova, et les
sauvages guerriers, habitués aux viols dans les villes qu’on venait de
prendre, devaient se représenter leur entrée dans le château de Cabardez
comme l’entrée d’un paradis de plaisir charnel. Mais ce paradis de
pierre qui dominait dans les rochers et les arbres, demeura clos
derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés furent obligés de
lever le siège et de s’en revenir en longues colonnes vers les champs de
Carcassonne n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche sur un rempart,
un casque de cheveux parmi des casques d’acier, laissant derrière eux
les trois jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la pure beauté de
l’esprit qui, pour l’homme grossier, demeure éternellement inaccessible.

Le comte de Toulouse avait en vain supplié le roi de France, le roi
d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne et il était allé en vain se
prosterner en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans la
compagnie des femmes une étonnante facilité à pleurer et à tomber à
genoux. Il comprit enfin qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie
n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses villes qu’on en
voulait. Il se décida enfin à la résistance. Il était trop tard. Ses
barons étaient décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les meilleurs
de ses partisans. A Toulouse, l’évêque Foulque avait fait mourir dix
mille personnes accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, un
aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage en vieillissant
d’embrasser la carrière où l’on s’enrichissait le plus vite. Il était
tellement dévoré par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ
quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. Il sortit de Toulouse
en excommuniant pour la dixième fois en quelques années, la ville, son
comte, ses capitouls et son peuple.

Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort grâce à l’héroïsme de
ses habitants. Deux fois les armées des croisés se brisèrent devant ses
remparts. «O Toulouse! O nid d’hérétiques! O tabernacle de voleurs!»
s’écrie Pierre de Vaux de Cernay, indigné de cette résistance d’une
ville qui ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent la ville
imprenable pour aller ravager Albi et le Quercy, le Lauragais et le
comté de Foix. Le temps passait. Des renforts arrivaient toujours du
nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés d’Allemagne, une autre
fois c’était le comte de Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans
la Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, Simon de Montfort,
inlassable, cheminait, suivi d’un cortège d’évêques et de prélats,
détruisant avec amour, avec patience, avec méthode, comme s’ils
obéissaient à un mystérieux idéal de mort.

Une grande partie se joue à Muret où le roi d’Aragon est venu avec une
immense armée défendre le comte de Toulouse. Le midi se réveille et
espère. Le roi d’Aragon est un grand capitaine et la victoire semble
assurée. Mais Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu des
armées. Il gagne toujours la partie matérielle car il est l’homme de la
matière qui dans ce temps et dans ce pays doit vaincre l’esprit.

Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège à nouveau et où on a armé
les vieillards, les femmes et même les enfants, l’invincible tombe. Une
pierre lancée par un mangonneau que manie une jeune fille fait voler en
éclats le crâne du soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait pas
le nom de la jeune fille. Un tableau la représente dans une salle du
Capitole de Toulouse lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son
visage que le destin a voulu garder anonyme. Mais on sent dans l’élan du
bras et du cou, la gerbe des tresses tordues, le mouvement du buste, les
qualités de courage, de mysticité et d’indépendance de la race
méridionale si injustement écrasée au treizième siècle.

Le corps de Simon de Montfort fut pieusement ramené par son fils et par
son frère à travers le Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et
le Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, le cortège funèbre
chemina à travers les villes silencieuses, sur les routes où les paysans
fuyaient en reconnaissant la bannière aux armes maudites. Parfois dans
un défilé une pierre lancée d’une hauteur tombait sur le cercueil comme
le témoignage de la malédiction populaire. Le soir dans les monastères
où le mort était accueilli on allumait des cierges et l’on chantait des
chants funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on éteignait les
lumières. Enfin, Simon de Montfort sortit de la terre dont il avait été
le fléau. Le terrible paladin du pape fut ramené à Montfort l’Amaury,
dans le cloître des Hautes Bruyères, et l’on sculpta sur son sarcophage
le lion symbolique, la bête qui rampe et qui dévore, avec cette
inscription: Martyr très glorieux de Jésus-Christ.

Six siècles après, seulement, la Révolution brisa le sarcophage et le
lion sculpté pour que le vent pût emporter sa poussière jusqu’aux
Pyrénées.




LES DEUX ESCLARMONDE


Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté
d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la
symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et
moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la
résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut
lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la
chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme
et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la
montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués,
combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux
qu’elle aimait.

Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la
pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait
de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de
Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour
apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité
de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant
il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans
l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre
la vérité? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de
l’envoyé Nicetas.

Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un
long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme
d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna
Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du
mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour
qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument
obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que
sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la
mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente
années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de
donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées
contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des
abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint
la docte Esclarmonde.

La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent
avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps
physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois
martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur
le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient
heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine
forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages,
une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil
et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi.

Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait
fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en
fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre,
au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable
château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à
travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier
leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de
l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de
l’Inquisition.

Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait
que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son
seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était
révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse;
les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec
leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le
tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie
cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner
dans toutes les villes.

L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut
s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs
épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne
pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux
mêmes ils livrent à l’église leurs sujets.

Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa
fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de
Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le
traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans
une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine.
Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser
l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner
aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et
l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en
place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de
prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons
d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes
rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine.

  [10] Napoléon Peyrat, _Histoire des Albigeois_.

A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui
ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château
narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint
Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait
planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs; le
portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur
bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans
la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau
d’olivier.

Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de
Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et
il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de
nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle
d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les
bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris.
Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été
emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les
dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies
comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les
biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune
ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes.
C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme
moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un
souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le
résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des
proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est
hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente
années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois
pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au
fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon
trente années auparavant.

La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit
un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa
fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et
les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent
leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de
l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin
d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et
juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs
enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont
confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un
hérétique.

Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus
d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis,
le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les
mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont
emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les
soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle
condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne
sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.

Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au
pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette
plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême
indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait
l’hérésie.

Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond
de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des
hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu
allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se
tournaient vers lui.




MONTSÉGUR


Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le
château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix,
demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du
Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin,
dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure
doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec
la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au
catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que
la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes,
le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent
les neiges.

Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il
s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se
cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les
hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des
tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des
héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est
le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de
Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que
son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à
Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des
Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est
le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une
inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la
religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de
l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se
dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à
l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs
aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le
brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe
mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car
l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son
véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours
devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour.

Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même
au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un
état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des
cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que
les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres
hérétiques.

Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée
légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de
rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait
incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse
divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et
s’élever dans l’échelle des sagesses divines.

C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première,
Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir
ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées
ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui
coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la
porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et
les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa
et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès
d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup
de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa
conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère
l’héroïne des derniers Albigeois.

Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le
suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant
de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite
principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares
et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes
royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle
va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans
les défilés; elle ravitaille Montségur assiégé; elle allume les signaux
nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois; avec les
bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser
les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure
ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle
est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des
sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de
son épée.

Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de
granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses
réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les
sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses
défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la
malédiction du monde chrétien.

Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures
féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs
hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des
étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des
corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale
percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes
s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la
religion des parfaits.

Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du
sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous
les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des
machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque
jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les
chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure
deux années avec des combats quotidiens.

Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le
comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les
Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète
lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur
pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route,
un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de
saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A
peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois,
c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe
d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener
quelques évêques Cathares.

Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines.
Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale
peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées
qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des
parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le
midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se
flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers
Montségur. Sept jours encore! leur disaient les messagers. Et ils
murmuraient sur leurs tours: Palombelles blanches, ne voyez-vous pas
venir au loin l’Ost de Toulouse?

L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de
Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes
pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers
trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le
trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur
de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le
massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le
lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire
adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se
livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de
Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes
et ses soldats.

Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste
plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres
de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme,
promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta.
Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les
flammes les trois cents parfaits de Montségur.

La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si
droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui
regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe
enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la
dernière espérance du midi était éteinte.

Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées,
il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et
dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion
l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de
Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer
parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de
l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la
tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main
au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune
tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire
repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue
au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre
vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y
mène, on peut donner joyeusement sa vie.




LA GROTTE D’ORNOLHAC


Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de
Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses
labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne,
au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans
les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les
druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient
arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour.

Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes
sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie,
il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui
disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs
vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres
des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte,
lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les
arbres comme les singes.

Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la
grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il
s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là
était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été
resplendissant dans le ciel.

L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce
refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel
appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le
sénéchal de Toulouse.

La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur
héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait,
Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au
sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à
pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi.

La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent
par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et
plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on
ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus
humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une
mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les
entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège.
Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de
l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un
tombeau.

Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car
ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand
nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la
nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la
mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour
faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts
prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes
qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre
son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte
aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les
stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les
unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est
enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de
poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la
béatitude d’aimer sans fin.

La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de
la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le
trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû
se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois,
immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au
milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de
ténèbres.




LE DOCTRINE DE L’ESPRIT


Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre
laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de
sang? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la
tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits
jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée
Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de
menaces, des religieux du temps.

Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître
du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un
monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le
trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant
reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les
ossements d’un gardien fidèle.

Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du
XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu
sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de
Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et
animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs,
mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir
qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez
lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il.
Qu’était devenu le livre? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun
de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction
n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance
rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la
force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité
dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le
comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un
château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à
présent le livre de Ramon Fort?

Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont
affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et
l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des
manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du
Christ en engendra tant. Ils se sont trompés.

L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était
logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la
destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme.
Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de
l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité
de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le
midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout
l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous
le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme.

Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la
doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les
paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et
tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et
d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que
nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen
d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une
qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il
se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique
alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit,
la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder
et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.

Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez
les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple
voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du
temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les
chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice
céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour
en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après
les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les
faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies
organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles
se sont détachées.

Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des
réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont
nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font
nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous
nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel
et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est
en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction
de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de
douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que
ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à
l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les
Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le
prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la
conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et
d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine
caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de
soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs
apparents.

La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode
pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation,
rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une
méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha.

Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient
simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant
selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde,
étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient «la voie
moyenne» recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité
des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de
délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là
avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils
avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens,
aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des
femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du
signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait
d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume
spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les
parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu
de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret
avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite
était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui
se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait
traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à
l’ombre et s’identifier avec la lumière.

Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites
magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une
puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour
les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette
vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux
qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient
pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais
perdue.

On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une
crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. «Ils étaient
couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la
circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11].» Ceux qui ont
étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite
très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire
traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union.

  [11] N. Peyrat, _Histoire des Albigeois_.

La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise
et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le
principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais
puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien
Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et
à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance
rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu
enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers
la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu
d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu
d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau
Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que
sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une
cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le
tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme
s’enferme volontairement.

Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du
Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain
d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou
la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, «la cité
permanente et inaltérable.»

Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré
leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe
siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le
suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les
persécutions, était sinon recommandé du moins permis.

Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines,
comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi
sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence
complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une
mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent
souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant
dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers
laquelle ils s’élançaient.

Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des
hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La
seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à
prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas
reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre
sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste
interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et
perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples
croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de
vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les
fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les
prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou
biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de
faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la
perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de
l’homme sur la terre.

Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que
les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils
avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense,
car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait
volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait
sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la
pénitence dans une forme animale.

Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des
biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne
reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans
l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement
essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet
d’exécration à cause du danger social qu’il représentait.

Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les
routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres
armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et
son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était
permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se
généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute
pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité
royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et
l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les
autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord
avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de
travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses
maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de
converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires
intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait.

La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la
vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement
des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par
toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même
plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce
temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant
que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin
de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le
secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes
du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus
humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée,
abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers
qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon
de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.

Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent
que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels
allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de
l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha,
comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de
Zoroastre.

Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent! Les
hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les
républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la
divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé
pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de
prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les
esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des
maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple
jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent
avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur
trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des
faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et
qu’avait ouverte on ne savait qui.

La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire
religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de
labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus
riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient
pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation
plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La
libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que
celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la
libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua
avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la
haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le
feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner
chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils
appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre,
l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment
d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille.

Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles
après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre,
l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La
guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort
d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.

Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans
l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec
son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais,
aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre.
D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne
songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son
existence.




L’AUBÉPINE DE FERROCAS


Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant
visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé
aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe,
au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans
ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui
répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques
années auparavant.

Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire,
une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu
aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même
il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas
prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était
pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ
en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il
n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie
suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le
faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant,
résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de
Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour
le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien.
Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande
aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine
fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé
mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de
l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit
raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit
Napoléon Peyrat.

Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur
et vit la croix de Ferrocas.

Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait
porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour
laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au
dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi.
C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne
furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche.
Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix
au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis.

Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du
midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et
les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur
leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de
long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur
eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient
refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des
montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un
quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église
que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les
pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées.

Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes
traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur
poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité.
Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est
celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont
désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement
l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand
résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun
écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant
sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur
les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au
fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de
l’armée de Montfort.

Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai
descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu
Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les
routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître
l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois
que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la
gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé
entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers
et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers.
J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de
Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la
distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas.

Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa
sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop
compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin,
voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à
l’atteindre.

Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli
dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande
parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes
clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits
occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs
aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les
érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun
cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du
silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte.

C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici,
elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est
vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole
de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant
d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de
Ferrocas?




CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX




VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ


Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins
qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins
repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que
poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois,
comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des
germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure
chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue
jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme
pour attester la présence perdue d’une forêt morte.

Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en
poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la
doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il
enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il
la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des
livres.

Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été
connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le
dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il
n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une
histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de
preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le
désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps
des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les
documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs,
ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de
subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux
noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous
ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende.
Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie
aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles,
ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté
sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la
légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le
Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère
plus de fondement historique.

  [12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,--à
  tort selon moi--la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du
  XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe.

Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire
dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des
familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires
avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais
maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions
lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus
impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce
qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les
remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait
encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits
noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre,
un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la
graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte.

Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des
montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le
frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se
dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur
farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de
superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre
leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes
pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une
divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle
avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue
était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la
cour du château juste à côté de la porte de la chapelle.

On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée
par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire
IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un
laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la
faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon
chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet
œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui
suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du
château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre
qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de
l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour.
Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de
Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs
fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin
et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine
mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la
réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise
à mort au moment de l’assaut final.

Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers
l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la
chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont
l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle
des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et
c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia
dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.

Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui
devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et
instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres
moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer
à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette
vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient
lointain.

Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait
alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]»
appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au
Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre
d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données
précises.

  [13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle.
  C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on
  connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.

Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage
avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa
route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea
vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient
qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait
appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait,
l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian
Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les
Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation.

Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans
le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la
vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres
chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin
musulman.

Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et
tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des
mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour,
l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques
faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la
pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands
tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en
Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon
sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs
avant-gardes.

Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents
mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles
découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des
égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies
d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il
s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur
Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin.
Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y
retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois.
Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence
intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande
civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de
sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race.

Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus
grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but
que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était
alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se
dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar,
qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors
et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui
ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta
quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et
gagna Fez.

Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines
d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école
d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les
persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la
divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces
cachées de la nature.

Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez
et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le
nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en
rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société
secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences
et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des
néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après
les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus
tard entièrement anéantie par l’Inquisition.

La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par
Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il
apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il
comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris.
Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la
demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de
certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut
une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne
lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil.

Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est
nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se
rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop
précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à
l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la
fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut,
il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles
pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière
infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les
tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux
hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en
soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que
leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases
d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un
serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait
prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son
existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues
chuchotements.

La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a
souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une
minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur
faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes
en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une
idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière
qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian
Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes
les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le
problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour
dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même
inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour
l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept
moines fidèles?

Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât
de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la
mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne.

De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes
sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait
les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes
extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer; disaient
que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série
d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les
Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient
à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la
philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la
persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que
celle que ces sectes employaient à se propager.

Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des
bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir
aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en
Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses
premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le
nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la
confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle
réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par
la suite.

Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la
«Fama fraternitatis» désigne par les initiales I. A. était originaire
d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc.

Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète
et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il
écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et
qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales.
Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes
d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se
développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le
grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été
atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins
matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de
l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi.

Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en
allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on
n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama,
regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer
l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il
à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des
Rose-croix? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays
Narbonnais.

On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la
dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.
On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira
Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à
Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert.
Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des
écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses
disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui
la conseillaient.

Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le
mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant
épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son
temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à
Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla
jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont
l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda
deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette
secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle
rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament.
Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen
pratique de réalisation divine.

On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour
Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était
une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur
mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la
profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques? Etait-ce
pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans
une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le
commun des hommes ne pût même être soupçonné?

Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de
Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit
de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux
qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux
proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil
artificiel, le corps du maître encore intact.

Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus
grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins
d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme
de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une
odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave
que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance
de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié,
d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme
flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur
corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage
pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette
perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas
à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse
des transformations.




VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX


C’est au commencement du XVIIe siècle qu’éclata une sorte de folie
rosicrutienne. Deux écrits anonymes, la Fama fraternitatis et la
Confessio publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire savait de
la secte des Rose-croix et qui était bien peu de chose. Un grand nombre
de philosophes et de savants et aussi beaucoup d’imposteurs, séduits par
la philosophie élevée des Rose-croix prétendirent en être les héritiers.
Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent rapidement d’être
secrètes à cause de la vanité de leurs membres qui se flattaient d’en
faire partie. La plupart de ces groupes, quand ils n’étaient pas
luthériens, s’inclinaient devant l’autorité de l’église. Tous les
alchimistes, se disaient Rose-croix. Descartes chercha à entrer en
contact avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les chercha aux
Pays-Bas et en Allemagne, mais il déclara à son retour en France, qu’il
n’avait pu rien apprendre de certain à leur égard.

On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza avaient été
Rose-croix. Mais rien ne semble l’avoir prouvé. Au XVIIIe siècle, un
nouveau grade, celui de Rose-croix, est introduit dans la
franc-maçonnerie, par les Jésuites qui y ont pénétré et des groupements
chrétiens de cet ordre sont formés par eux un peu partout. La liberté
vivace des hérésies du XIIIe siècle a disparu. Les soi-disant
Rose-croix reconnaissent les sacrements, étudient l’Ancien Testament
comme source de toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de l’église
et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution habituelle de tous les
courants spirituels. L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un
fruit trop parfait devient la proie d’une force obscure qui lui
communique une sève gâtée et le fait mourir.

Mais les vrais Rose-croix continuaient leur œuvre. Leur association
n’avait pas cessé de rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire de
chaque membre, personne ne sut jamais l’identité de ceux qui en
faisaient partie. Dans le fait que certains hommes se proclamaient
Rose-croix, on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient pas
affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. L’influence de ce
libre esprit se fit sentir au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, auprès
de tous ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste et luthérienne
aussi intolérante que celle de l’Inquisition, et contre l’intransigeance
des universités qui voulaient courber tous les esprits sous la
discipline intellectuelle d’Aristote. Mais les messagers demeurèrent
fidèles au serment de ne pas se faire connaître. Le message arriva mais
on ne sut pas qui l’avait apporté.

Certains traits de la vie de certains hommes peuvent faire penser
toutefois qu’ils étaient les véritables possesseurs de la tradition
rosicrutienne. Paracelse pratiquait la médecine gratuitement; sa
philosophie était néo-platonicienne; il ne portait que des vêtements
très modestes et il glorifiait la pauvreté; nommé professeur de
chirurgie par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, devant les
étudiants, les livres des vieux médecins auxquels on s’en rapportait
aveuglément et qui, sous prétexte de respect, étaient un obstacle aux
recherches. Philalèthe qui possédait le secret de la pierre
philosophale, parcourait le monde pour soigner les malades; son
incessante préoccupation était de se dérober à la célébrité que lui
attiraient ses guérisons. Bien que le comte de Saint-Germain eût le goût
des bijoux précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, parmi les
vrais Rose-croix. Mais la même conclusion ne peut être tirée pour
Spinoza, du fait que son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait
pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains trop passionnés ont enrôlé
parmi les Rose-croix tous les esprits remarquables des derniers siècles.

En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent un ordre cabalistique de
la Rose-croix, avec un cérémonial, des grades et peut-être des costumes.
Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation indiquait assez
que le nouvel ordre n’était pas inspiré par la tradition de son premier
fondateur. On peut dire la même chose pour l’Ordre de la Rose-croix
catholique que fonda en même temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent
qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos jours, divers groupements,
presque tous chrétiens, qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela
corresponde à une réalité initiatique quelconque.

Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers sans cesse
renouvelés de l’Albigeois Christian de Germelshausen, n’ont pas cessé de
poursuivre leur œuvre secrète. On a dit que vers la fin du XVIIe
siècle, devant le matérialisme grandissant de l’Europe et comme s’ils
jugeaient la partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement
assoiffées de bien-être physique et ils s’étaient retirés dans les
solitudes inaccessibles des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu
est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils quitté l’Europe durant
un temps et sont-ils revenus. Leur légende après avoir défrayé les
conversations de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe s’est
effacée après la Révolution. Elle n’intéresse plus à présent qu’un petit
nombre de curieux. Les huit sages se sont remis en toute liberté à leur
tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue démesurée. Par quels
moyens tentent-ils de l’accomplir?

Il faut quelquefois peu de chose pour orienter une âme humaine dans un
sens nouveau, meilleur et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un
livre suffit, ou une parole qu’on entend, même un visage très bon que
l’on entrevoit un soir et qui rappelle que la bonté existe. Chacun de
nous peut rencontrer, quand la minute sera venue ou quand il le
demandera avec force, un des huit sages errants. Qu’il ne soit pas de
mauvaise humeur ce jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est pas
capricieuse comme la fortune, mais elle passe bien moins souvent.




LA ROSE ET LA CROIX


Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix
parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort
doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les
plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la
terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la
sagesse divine: la connaissance et l’amour.

La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières
civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement
vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par
le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la
nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme
en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui
s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la
doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour
se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au
point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses
sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de
posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par
l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes.

Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit
s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de
l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément
enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il
voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie.
Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le
bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis! Gloire au messager qui,
par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue! Il a
mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le
réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré.

Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples.
La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement
restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont
on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une
vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides
que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans
notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable
chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la
richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus
grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend
que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant
il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de
la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures
avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard.

Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix
devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant
que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté
pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité,
fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés
intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme
le signe du génie.

La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de
tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore,
ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne
l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être
qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences
qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas
prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et
l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils
sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que
l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude
du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de
merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un
être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement
ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut
parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa
satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai
même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet.
Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence
l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du
baiser.

Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme
pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver.

Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence
agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait
pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il
comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres.
Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible
d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et
conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les
deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus
qu’un.

Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour
encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa
mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en
se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point
d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles
se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est
mal? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de
vue et mauvaise au point de vue des autres? Certes, la rose et la croix
ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de
portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une
fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe
le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il
vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas
résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à
l’homme, s’il est sincère avec lui-même.

Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble
des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être
humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin
de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois
que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que
l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance
de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et
supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles.

C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes
d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux
sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance
et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très
humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui,
ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a
laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au
milieu de la croix.




LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS




LES INITIÉS DE L’ACTION


Il était prescrit au chevalier du Temple, dans les règlements de l’Ordre
de ne pas reculer et de combattre à outrance devant trois ennemis et
l’on disait communément, au XIIe et XIIIe siècle qu’un seul chevalier
Templier suffisait pour vaincre dix Sarrasins.

La qualité essentielle demandée à un membre de l’Ordre était le courage,
la valeur personnelle et l’ensemble de ces courages réunis devait
procurer la puissance de la force, la domination matérielle.

Les Templiers furent les initiés de l’action, les messagers de l’épée.
Ils marquent un échec nouveau de l’initiation orientale pour pacifier et
cultiver l’occident broyé par l’étreinte de l’église. Jadis à Athènes et
à Alexandrie cette église avait anéanti les initiés de la connaissance
qu’étaient les néo-platoniciens. Les derniers survivants de cette école
merveilleuse, les disciples d’Ammonius Saccas, qui avaient rêvé d’amener
le monde à la perfection, par la connaissance philosophique avaient été
obligés, devant les persécutions, de s’enfuir en Perse auprès du roi
Chosroès.

Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son apogée, les initiés de
l’amour, les Cathares et les Albigeois qui avaient découvert le secret
de la perfection immédiate, conquise en cette vie par le chemin de la
pauvreté purificatrice et du fraternel amour étaient exterminés jusqu’au
dernier et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible de
découvrir même une pierre où subsistât un signe de leur sublime
tradition.

Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de faire triompher par l’épée
la vérité des sages. Ils suivirent le troisième des chemins ouverts
devant l’homme, après celui de la connaissance et celui de l’amour, le
chemin de l’action. Leur réussite fut d’abord éblouissante. L’élite du
monde, séduite par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils levaient
comme une bannière, vint de toutes parts à eux. Tous les jeunes hommes
vaillants de l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la Terre
sainte dans la phalange de ces vétérans glorieux de la Croisade. Mais
les dirigeants de l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La Terre
sainte ne renfermait à leurs yeux que le tombeau d’un prophète entre les
prophètes et non d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier une
Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du monde. Et c’était
possible. L’Ordre du Temple le tenta et il aurait pu réussir. Le XIe et
XIIe siècle virent se développer ce rêve énorme, cette chimère
gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe et de l’Asie par une
minorité vaillante et bien organisée, une minorité ignorante pourtant du
but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite aurait été le
rétablissement de l’antique hiérarchie sacerdotale d’Égypte. Derrière
les rois et leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois prêtres
et savants, qui auraient imposé une volonté de justice et orienté
l’univers vers la perfection.

Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui
peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en
étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement
des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois
musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne
devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur
ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier
ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un
aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient,
n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour
les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était
le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V
n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés.
L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier
suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du
Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé
lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que
c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé
d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il
avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus
tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait
besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira,
ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait
failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus
parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur
le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré
l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais
furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent
condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie
cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.

Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants.
La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer
au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la
foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en
l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut
que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent
de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être
invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait
dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient
devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter
montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre
et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La
richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent.
Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve
d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le
pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents
et justes.




HUGUES DES PAYENS ET L’ORDRE DES ASSASSINS


Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le
cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens.

C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de
Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages
l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville,
si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois
jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer.
A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois
premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que
le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme
désintéressé.

Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque
avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en
pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se
croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines
hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de
Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de
Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux
bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères.

  [14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.

L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et
le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante
rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de
Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une
embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut
délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de
l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir.
Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de
suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une
ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers
auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de
son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de
Salomon.

Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des
combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration
par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les
préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de
saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique
ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une
méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois
philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une
hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon
l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y
avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à
leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient
entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué,
qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah,
celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir
ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine,
une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin.

C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah,
fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat
d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de
sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de
sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de
livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués
gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de
l’Orient.

Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps
à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette
«maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils
s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet
Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur
château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France.

La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de
la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie
et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues
causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem.

Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe
mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète
astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier
ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des
Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé
le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait
à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des
philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la
hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la
foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on
pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré
enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le
monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel
est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques
dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un
degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan
Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa
propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses
disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la
bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés
qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad.
Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître
que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude
absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé
par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se
contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière
du soleil.

Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier
personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les
souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un
de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la
réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et
les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient
au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent
l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves
pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à
l’heure des caresses.

Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie,
Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs.
Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et
l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les
plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le
haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance
en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il
envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la
certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo,
dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses
disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les
jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une
béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au
paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à
celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les
membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins,
mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du
Haschicha[16].

  [15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la
  forteresse du bonheur.

  [16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire
  les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie
  légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres
  fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son
  intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit
  que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de
  equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan
  Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par
  Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs,
  beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont
  employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de
  haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la
  sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.

Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient
d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan
Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux
rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à
voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes,
ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement
acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que
gardaient de petites troupes disciplinées.

Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on
disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes.
Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait
à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur
fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le
pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la
chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été
le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre
religieux, une vertu que donne la foi.

Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils
reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des
Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait
qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome
n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient
altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares.
D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était
monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis
Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le
dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il
trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et
son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.

Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre
de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se
rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que
son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon,
symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie
des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation
par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La
puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple.

Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa
tous les rêves des fondateurs.

En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par
saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et
guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés
secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en
trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils
obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé
de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition
primitive.

Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté
gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois.
Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un
rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis
chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie
avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque
chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et
communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient
flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux.

Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens
immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en
Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force
chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières.

Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le
but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté
obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils
progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et
l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur
organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des
forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et
ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs
rivaux.

Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues,
unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II
pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre
les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de
Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le
cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement
cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans.
Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des
Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur,
c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable
conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre.

Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités
avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la
chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers
Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent
partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans
l’accroissement de leur force.

Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils
n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux
chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils
la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs
yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer
indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni
l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni
les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un
exemple significatif.

Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près
de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe,
brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne
peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18].

  [17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent
  mille volumes.

  [18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels
  d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques
  des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de
  l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait
  avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce
  qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre
  sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais
  Christ d’un ennemi se fait un champion».

Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la
défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de
Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et
comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs
nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le
moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un
guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut
pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre
de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont
les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de
résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple
sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la
liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière
leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques
centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à
ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour
était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes.
Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la
vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et
les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir
le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait
et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa
les épaules et répondit:

--Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire
en d’aussi tristes conjonctures[19]?

  [19] Père Mansuet, _Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du
  Temple_.

Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine
des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la
faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le
viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient
entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent
sauvés.

Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de
Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes
déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment
de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus.

Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les
orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe,
s’écroulèrent en même temps.




LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET


C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les
monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même
besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du
Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de
cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait
demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait
un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait
fait surseoir à l’exécution.

Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris.
Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret,
ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.

Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier
apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être
exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son
compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête
homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus
grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient
aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers
reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment
de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par
plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une
action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite
magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une
étrange idole barbue appelée Baphomet.

On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape
de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de
Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou
contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous
les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de
l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement
du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se
chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité
pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut
faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui
s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune
autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se
dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger
par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune
de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de
vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule
excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que
commirent ensemble le pape et le roi de France.

Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être
venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de
l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces
guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des
forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus
de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des
sommes énormes allaient se trouver disponibles.

Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On
venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son
trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé
des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à
la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume
méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna
une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de
sa nièce Marie, et le titre de César.

Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il
était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes
dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire
supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie
en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de
Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito,
presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec
une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela
peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était
désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses
combattants.

Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay
et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs.
D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu
pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la
première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver
la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre
populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis
longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui
avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple.

Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on,
notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait
avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du
Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs
maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre
les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le
Saint-Sépulcre[20].»

  [20] Michelet, _Histoire de France_.

On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et
plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte
des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres
rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans
l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend
pas.

Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les
chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à
l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent
emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent
quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni
les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite
des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru
quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait
fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais.

Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher
par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de
fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé
diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup
d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de
réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux
ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié
devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de
l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux
que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers,
le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu.

  [21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par
  la grandeur de l’impiété.

Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait
paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans
qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement
simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du
pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il
avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement
calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été
oubliée!

En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur
initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou
qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale,
ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même
temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une
autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur.

L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier
vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en
esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel
prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance
rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme
rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque
membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique.
Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut
mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait
combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se
souvenir de son initiation comme d’un acte vivant.

Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église
catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et
qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs
précepteurs qui souvent étaient laïques.

L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle
d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été
très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que
de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans
le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles
suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier
sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il
avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été
en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait
jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour
qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles
actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de
nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition
que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son
manteau de cendres.

  [22] Frédéric Nicolaï. _Essai sur les accusations intentées aux
  Templiers et sur le secret de cet ordre_.

Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans
l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la
sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation
souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation
n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme
un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La
sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens.
Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de
châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les
femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui
résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était
lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle
un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant
les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut
peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de
l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir
charnel.

Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux
qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques
en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens
par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui
sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une
trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe
qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de
tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions
et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces
rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun,
ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment
de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot.

Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses
adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel.
Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence
totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes.
La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un
plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de
l’Ordre furent altérés.

Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et
qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la
pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de
plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de
scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du
Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte
découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un
chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il
avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut,
avait aussitôt abusé de lui[23].»

  [23] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers_, 1779.

A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre
de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se
coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres
baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le
supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre...»

La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait
Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il
y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre,
avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le
chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques
instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait
la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités
contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le
Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une
divinité orientale.

  [24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit»
  (Hammer).

En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à
résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en
lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et
comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par
l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours
représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une
couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles
ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au
milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée
supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que
l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter
sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle
représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal.




LA CHUTE DE L’ORDRE


Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers
et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand
nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand
maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être
falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les
reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés
des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé».

Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais
il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la
dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle
Brunissande, comtesse de Foix.

Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la
justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers.
Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une
commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris
et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier
paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un
veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.»
Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent
avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir
traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense
de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues.
La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot.
Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va
innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare
qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre
et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que
c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et
l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple.

Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les
chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même
déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement.
Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et
l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être
l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés?
Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence
humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est
l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable.

Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier
l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à
entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient
vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara
suspect d’hérésie et l’abolit.

Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales.
Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que
présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la
férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient
rétracté leurs premiers aveux.

«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt
bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons
ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre
chevaliers y furent précipités[25].»

  [25] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers._

Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été
condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant
l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils
déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à
mourir pour soutenir cette vérité».

Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île
de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux
bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien
«étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une
foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée
pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme
Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il
s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal
de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe,
également injuste, dans l’an».

Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le
roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire
ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le
conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa
mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé
l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année.

On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie
qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois
pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept
années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure
qui ne peut s’exercer que pour la vengeance.

                   *       *       *       *       *

Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de
Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque
13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix
retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ
est-il venu?... Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et
répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!».

La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue
symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que
dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que
même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise.

Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais
secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son
successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui
succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession
de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et
influents n’a jamais été interrompue[26]».

  [26] Le Couteulx de Canteleu, _Les sectes et les sociétés secrètes_.

De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et
possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques
Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des
terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons
Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent
en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la
franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais
l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un
sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le
dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation
Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la
Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre
la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI.

Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine,
un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis
la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses
mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule
s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la
liberté[27].

  [27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de
  Guaita.

Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre
but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus,
depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe
siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais
d’une manière imparfaite.

Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de
tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le
grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il
envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul
Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour
l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers
étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur
des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient
des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à
franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après
la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces
somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de
sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un
initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de
l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des
couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité
facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes
et autres groupements où s’exprime la vanité humaine.

Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction
du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite.
Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et
d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit
appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les
doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta
de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de
nouveaux uniformes.

L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque
l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable
église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de
l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi
que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de
Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau
blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le
tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir
été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs.

Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand
dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie.
L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du
catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour
les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire
l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses
débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les
cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent
à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident.

Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une
manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des
religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur
avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à
l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du
tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe
aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été
transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus
vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer
qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force.

C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient,
à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par
l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem
étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la
vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine
lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de
l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par
le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités,
pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des
lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une
main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations.

Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou
fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour
collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de
peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des
escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle
ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment
l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et
par Clément V.

Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour
le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers,
acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de
vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse
divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac
Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors
qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils
gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs
chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent
expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur
courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même
que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un
Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas
entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour
accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du
mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme
toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait
désintéressement.




NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE




LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF


La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme.
Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une
secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une
philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand
avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et
produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un
rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au
XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de
celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures
hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il
opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et
plus merveilleuse.

Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les
hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie
parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa
mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui
avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale
se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux
où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que
Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était
vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient
incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans
les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa
pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire.

La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la
Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages
originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie,
contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée
solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à
grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand
elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire
indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais
partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau
solide de la vérité.

Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses
historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît
d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe
siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique
adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie.

C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que
deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit.
Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir
le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les
enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et
apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une
croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps
de valet de chambre.

Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure
et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien.

Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il
est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle
fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle
en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de
l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le
révéler en confidence à tout le monde.

L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait
apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles
qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait.

Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art
hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en
honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays
chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie
comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit
élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret
essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la
sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal
était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet
idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la
pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de
symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus
qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un
petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages!

Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore
beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont
ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et
ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur
intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la
visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.

Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux
placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la
puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le
livre vînt à son heure.

Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée
d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une
tendance au mysticisme.

Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange,
lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains
immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester
dans la mémoire de celui qui les entendit.

--Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni
toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait
voir.

Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout
disparut dans la lumière d’or des songes.

Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement.

Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu
en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute
fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à
celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré
vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il
reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins
sans marchander.

Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu
divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur
laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les
uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les
feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel
était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de
tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec
une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et
formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur
lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première
page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif,
prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes
malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux,
s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété
sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère
redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus
impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité
sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature,
quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme.

Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait
entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret
de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir
de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la
formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il
n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas
révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les
intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si
clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture
aux pourceaux.

Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans
l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute,
y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le
Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné
dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se
représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable
de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de
sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de
pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle
comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant
dans son manuscrit.

Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en
rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits
de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa
bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient
habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre
d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il
quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa
boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait
à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou
l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait
aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des
occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions
et belles lettres.

Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il
est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de
méditation suffisent pour trouver la clef de la vie!




LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL


Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé
en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière
qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors,
les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui
permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de
grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort
volontaire et de la destinée malléable.

Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le
livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son
texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment
chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces
Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade
qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait
des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se
formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes
chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures,
allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et
revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des
maîtres arabes.

Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque
kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages
étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient
possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à
Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un
moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son
voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses
projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit
le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les
chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie.

Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux
manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter
avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans
son modeste bagage.

Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en
eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir.
Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à
Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en
relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard
des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur
pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui
l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un
homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un
voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de
son foyer qui le rappelle.

Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville
de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à
la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses
affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques
mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif
savant. Heureuse coïncidence! le marchand de Boulogne était en relations
avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les
livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire
connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter
une dernière expérience avant de quitter l’Espagne.

J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne
s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les
portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se
débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français
qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence
de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence
d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier,
tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui
jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham
le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que
Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui.
Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand
maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous
les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié
supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent
demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles,
mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de
main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir.
Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est
très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il
renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière
se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu
du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée.
Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la
vérité!

Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que
le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner
Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera.
Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a
longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes
désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les
routes d’Espagne.

La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se
rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus
chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu!
songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne
franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du
secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient
esprit!

Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière
avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la
mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de
Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne
fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel
le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire
des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré
un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait
être en repos dans le royaume des âmes sans corps.

Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie,
ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout
était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le
trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux
illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il
continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et
avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui
avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre
d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout
le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et
à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la
transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il
devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham,
il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or
vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de
l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait
fait jaillir la substance de l’esprit éternel.




LA PIERRE PHILOSOPHALE


C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il
acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de
cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des
satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec
Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui
a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses
semblables. «Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils
fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever
le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement
des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à
l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont
continué jusqu’en 1789[28].»

  [28] Louis Figuier.

En même temps qu’il apprenait le moyen de faire de l’or avec n’importe
quelle matière, il avait acquis la sagesse de le mépriser avec son
esprit. Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé au-dessus des
satisfactions des sens et des mouvements de ses passions. Il savait que
l’homme ne conquiert son immortalité que par la victoire de l’esprit sur
la matière, par la purification essentielle, la transmutation de ce qui
est humain en ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa vie
à ce que les chrétiens appellent faire leur salut.

Il réalisa ce salut sans macérations et sans ascétisme, en gardant la
petite place que le destin lui avait fixée, en continuant à copier des
manuscrits, en achetant et en vendant, dans l’étroite boutique de la rue
Saint-Jacques la Boucherie. Mais toutes choses s’étaient agrandies pour
lui. Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des Innocents, proche
de sa maison et sous les arcades duquel il aimait à se promener le soir.
S’il en faisait refaire à ses frais les voûtes et les monuments ce
n’était que pour complaire aux usages du temps. Il savait que les morts
qu’on y avait couchés n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions
et qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes différentes, pour
se perfectionner et mourir à nouveau. Il savait dans quelle mesure
minime il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer le secret
qui lui avait été confié avec le livre, car il était à même de mesurer
l’infime vertu nécessaire à sa possession, à même de savoir que le
secret révélé à une âme imparfaite ne faisait qu’aggraver l’imperfection
de cette âme.

Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un pinceau délicat, du bleu
céleste au regard d’un ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun
sourire n’effleurait son grave visage, car il savait que les images sont
utiles aux enfants et que d’ailleurs les belles fictions auxquelles on
pense avec un sincère amour deviennent des réalités dans le rêve de la
mort.

Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas Flamel n’en fit que trois
fois dans toute sa vie et ce ne fut pas pour lui-même, car il ne changea
jamais rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour adoucir les
maux qu’il voyait autour de lui. C’est là la pierre de touche qui permet
de reconnaître qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte.

Et cette pierre de touche peut être employée avec tous les hommes et
dans tous les temps. Il n’y a pour distinguer la supériorité humaine
qu’un signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes que soient les
vertus de l’action, la puissance lumineuse de l’intelligence, si elles
sont accompagnées de cet amour de lucre que l’on trouve chez la plupart
des hommes éminents, on peut être sûr qu’elles sont entachées de
bassesse. Ce qu’elles engendreront avec un hypocrite prétexte de bien
portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement est créateur.
Lui seul peut contribuer à élever l’homme.

La générosité de Flamel éveilla les curiosités et même les jalousies. Il
parut extraordinaire qu’un pauvre libraire créât des asiles pour les
pauvres et des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des loyers à bon
marché, des églises et des couvents. Cela vint aux oreilles du roi
Charles VI qui chargea le maître des requêtes Cramoisi de faire une
enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de prudence et de réserve de
Flamel, le résultat de l’enquête lui fut favorable.

Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. C’est la vie d’un
sage. Il va de sa maison de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se
promène dans le cimetière des Innocents, parce que l’image de la mort
lui est agréable. Il touche de beaux parchemins. Il enlumine des
missels. Il sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne donne
guère rien de mieux que le calme du travail quotidien et d’une paisible
affection.

Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel atteignit l’âge de
quatre-vingts ans. Il avait passé les dernières années de sa vie à
écrire quelques traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses
affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à l’extrémité de la nef
de Saint-Jacques de la Boucherie. Il avait fait préparer devant lui la
pierre tumulaire que l’on devait placer sur son corps. Il y avait sur
cette pierre au milieu de différentes figures, un soleil sculpté
au-dessus d’une clé et d’un livre fermé. C’était le symbole de son
existence[29].

  [29] La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny.

Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, fut aussi mesurée
et aussi parfaite que sa vie.

Comme la faiblesse des hommes est aussi utile à considérer que leurs
plus belles qualités, il convient de noter celle de Nicolas Flamel.

Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité de son âme et
méprisait la forme passagère du corps, fut animé en vieillissant d’un
étrange goût pour la reproduction sculpturale de son corps et de son
visage. Toutes les fois qu’il fait bâtir ou même réparer une église, il
demande au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé dans
quelque coin du fronton de la façade. Il se fait sculpter deux fois sur
une arche du charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au temps
de sa jeunesse, et une autre fois vieux et cassé. Quand il fit bâtir,
rue de Montmorency, dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle,
appelée la maison du grand pignon, il y a onze saints sur la façade,
mais une porte sur le côté est surmontée du portrait de Flamel.

Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin qu’il pousse le désir de
s’évader de sa forme physique, il ne peut s’empêcher de nourrir un amour
secret pour cette forme sans beauté et il tient à ce que son souvenir
qu’il déclarait méprisable soit tout de même perpétué dans la pierre.




HISTOIRE DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF


Les os des sages reposent rarement en paix dans les tombeaux. Peut-être
Nicolas Flamel le savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant
sceller une aussi lourde pierre sur son corps et en faisant faire douze
fois l’an un service religieux à son intention. Mais ce fut en vain.

A peine Flamel était-il mort que le bruit de son pouvoir d’alchimiste et
d’une énorme quantité d’or qu’il aurait cachée quelque part se répandit
dans Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient la célèbre
poudre de projection qui mue en or la matière vinrent rôder autour des
lieux qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque parcelle de
cette précieuse poudre. On disait aussi que les figures symboliques
qu’il avait fait représenter sur divers monuments donnaient, pour ceux
qui savaient les déchiffrer, la formule de la pierre philosophale. Il
n’y eut pas un alchimiste qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la
pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier des Innocents, la
science sacrée. On cassa, la nuit, des sculptures et des inscriptions
pour les emporter. On creusa les caves de sa maison et on en sonda les
murs. «Vers le milieu du XVIe siècle, un individu, pourvu d’un beau nom
et de qualités, imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique de
Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait devoir accomplir le vœu d’un
ami défunt, pieux alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis une
somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. Le chapitre accepta.
L’inconnu fit fouiller les caves sous prétexte de raffermir les
fondations; partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait quelque
raison pour faire démolir la muraille à cet endroit. Enfin, déçu, il
disparut oubliant de payer les ouvriers[30].»

  [30] Albert Poisson, _Nicolas Flamel_.

Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent pour avoir découvert
dans la maison, des fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui
devait être la poudre de projection. Au XVIIe siècle, les différentes
maisons qui avaient appartenu à Flamel étaient nues et dépouillées de
leurs ornements et de leurs figures et il n’en restait que les quatre
murs.

Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif? Nicolas Flamel avait
légué ses papiers et sa bibliothèque à un neveu appelé Perrier qui
s’occupait d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait absolument
rien de ce Perrier. Sans doute mit-il à profit les enseignements de son
oncle et mena-t-il la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante
chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder complètement pendant
ses derniers jours. Le précieux héritage fut transmis durant deux
siècles, de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On en retrouve
la trace sous Louis XIII. Un des descendants de Flamel, appelé Dubois,
qui devait encore avoir entre ses mains une provision de poudre de
projection, sortit de la prudente réserve de ses aïeux et s’en servit
pour éblouir ses contemporains. Il changea, devant le roi, à l’aide de
cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à la suite de cette
expérience de fréquentes entrevues avec le cardinal de Richelieu.
Celui-ci voulut lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la
poudre et n’était pas à même de comprendre les manuscrits de Flamel et
le livre d’Abraham, ne put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On
trouva certaines fautes dans son passé qui permirent à Richelieu de le
faire condamner à mort et de confisquer ses biens à son profit.

Ce fut au même moment que le procureur du Châtelet, sans doute par ordre
de Richelieu, fit mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu
à Flamel et les fit fouiller de fond en comble.

On ne put cacher complètement, bien qu’on l’essaya, la profanation de
l’Église Saint-Jacques de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent
pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de Flamel et brisèrent
son cercueil. C’est à partir de cette époque que le bruit commença à
courir que le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais
contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci était encore vivant.

Cependant Richelieu était en possession du livre d’Abraham le Juif. Il
fait construire un laboratoire dans le château de Rueil et il s’y rend
fréquemment, pour feuilleter les manuscrits du maître, chercher à
interpréter les hiéroglyphes sacrés, tenter de réaliser le grand œuvre.
Mais ce qu’un sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après vingt et
un ans de méditation, ne pouvait être accessible à un homme d’état comme
Richelieu. La science des mutations de la matière, celle de la vie et de
la mort, est plus complexe que l’art de composer des tragédies ou
d’administrer un royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent à
rien.

A la mort du cardinal on perd la trace du livre[31], ou tout au moins de
son texte, car les figures ont souvent été reproduites. Il dut être
copié car l’auteur du «Trésor des recherches et antiquités gauloises»
fait au XVIIe siècle un voyage à Milan pour aller voir une des copies
qui appartenait au seigneur de Cabrières.

  [31] Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle et
  qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur, sans
  s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est autre que
  l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah.

Il a maintenant disparu. Peut-être une copie ou l’original lui-même
repose-t-il sous la poussière de quelque bibliothèque provinciale,
peut-être un sage destin l’enverra-t-il, quand il le faudra, à celui qui
aura assez de patience pour le méditer, assez de connaissances pour
l’interpréter, assez de sagesse pour ne pas le divulguer.

Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, trouve au XVIIe siècle
un renouveau de mystère.

Louis XIV chargea de mission en Orient un archéologue appelé Paul Lucas,
qui devait étudier les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en
inscriptions et en documents afin d’aider les modestes efforts
scientifiques que l’on faisait en France à cette époque. Un savant
devait être alors en même temps un soldat et un aventurier. Paul Lucas
réunissait à la fois les qualités de Salomon Reinach et de Casanova. Il
fut prisonnier des corsaires barbaresques qui lui volèrent, dit-il, les
trésors enlevés par lui à la Grèce et à la Palestine. Le plus précieux
apport que fit à la science ce chargé de mission officielle peut se
résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son «Voyage dans la Turquie»
et qu’il publia en 1719. Son récit permet aux esprits remplis de foi de
reconstituer une partie de l’histoire du livre d’Abraham le Juif.

Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une sorte de philosophe qui
portait le costume turc, parlait couramment presque toutes les langues
connues, et faisait, au physique, partie de cette classe d’hommes dont
on dit qu’ils n’ont pas d’âge. Grâce à sa culture personnelle, il se lia
assez intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce philosophe
était membre d’un groupe de sept philosophes qui n’avaient aucune patrie
particulière et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant d’autre but
que la recherche de la sagesse et leur propre perfection. Ils se
retrouvaient tous les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui
était cette année-là la ville de Brousse. D’après lui, la vie humaine
devait avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui
connaissons et dont la moyenne était mille ans. On pouvait vivre mille
années par la connaissance de la pierre philosophale qui était en même
temps que la connaissance de la transmutation des métaux, celle de
l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient et la gardaient pour
eux. Il n’y avait en en Occident qu’un petit nombre de ces sages.
Nicolas Flamel avait été un de ceux-là.

Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par hasard à Brousse fût au
courant de l’histoire de Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui
narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif était entré en
possession de Flamel, récit dont personne n’avait eu connaissance
jusqu’alors.

«Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent
également dans toutes les sectes. Du temps de Flamel en France, il y en
avait un de religion juive qui s’était attaché à ne pas perdre de vue
les descendants de ses frères réfugiés en France. Il eut le désir de les
voir et malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, il se rendit à
Paris. Là, il fit connaissance d’un rabbin de sa race qui travaillait au
grand œuvre. Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et lui donna
beaucoup d’éclaircissements. Mais quand il voulut repartir, le rabbin,
pour s’emparer de ses secrets, par une trahison aussi noire qu’inouïe,
le tua et lui prit tous ses papiers. Ce Juif fut arrêté par la suite,
tant pour ce crime que pour d’autres dont on le convainquit et il fut
brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença peu de temps après et
vous savez qu’ils furent chassés du royaume.»

Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient avait été remis à Flamel
par quelque dépositaire juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en
débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la chose la plus étonnante
qu’entendit Paul Lucas, fut l’affirmation par le Turc de Brousse que
Flamel était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant découvert la
pierre philosophale, il avait pu garder la vie sous la forme physique
qu’il possédait au moment de sa découverte. Ses funérailles, les
funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec lequel il les avait
réglées n’avaient été que d’habiles simulacres. Il s’était mis en marche
vers l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait encore.

Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement quand il parut. Il y
avait au XVIIe siècle, comme aujourd’hui, des hommes sensés qui
pensaient que toute vérité vient de l’Orient et qu’il existait dans
l’Inde des adeptes en possession de pouvoirs infiniment plus grands que
ceux que la science nous révèle au jour le jour avec tant de parcimonie.
Car cette croyance a existé dans tous les temps.

Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes? S’il en fut un, peut-on penser
raisonnablement qu’il existait encore trois siècles après sa mort
apparente, en vertu d’une étude plus approfondie que celle qui avait été
faite jusqu’alors, de la vitalité de l’homme et des moyens de la
prolonger? Faut-il rapprocher du récit de Paul Lucas une autre légende
rapportée par l’abbé Vilain qui dit que Flamel au XVIIe siècle rendit
visite à M. Desalleurs, ambassadeur de France auprès de la Porte?
Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura à son gré.

Je crois personnellement, qu’en vertu de la sagesse dont il a toujours
fait montre dans sa vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre,
dut être d’autant moins tenté d’échapper à une mort qui n’était pour lui
que le passage vers un état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y
soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit en poussière l’homme,
quand la courbe de sa vie est terminée, il donna la preuve d’une sagesse
qui, si elle est commune, n’en a pas moins de beauté.




LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES


Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes qui furent en possession
du secret de la pierre philosophale. Nous ignorons le nom des plus
grands car le véritable signe de l’adeptat est de savoir rester ignoré.
Il ne nous est parvenu d’eux que ce parfum de vérité que la sagesse
laisse après elle. Mais nous connaissons, tout au moins partiellement,
la vie de ces demi-adeptes, qui eurent assez de science pour pratiquer
la transmutation, qui entrevirent le chemin du divin, mais restèrent
trop humains pour ne pas s’abandonner à leurs passions. Ceux-là se
servirent du grand œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui touche
à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils furent entraînés par leur
propre folie et ils périrent presque tous d’une façon misérable.

Vers le milieu du XVIe siècle, un homme de loi anglais appelé Talbot,
voyageant dans le pays de Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un
petit village des montagnes. Il portait un singulier bonnet qui
encadrait son visage jusqu’au menton, bonnet qu’il ne quittait jamais et
qui fut décrit toutes les fois que les polices de l’Europe eurent à
donner son signalement. Cette étrange coiffure servait à cacher la place
de ses oreilles qu’on venait de lui couper à Londres pour le punir
d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge où il venait de
descendre avait coutume de montrer à ses clients à titre de curiosité,
un vieux manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit sous les yeux
de Talbot. Celui-ci savait les avantages qu’on peut tirer des vieux
papiers. Il demanda l’origine de ce manuscrit.

Quelques années auparavant, au moment des guerres de religion, des
soldats protestants avaient violé la tombe d’un évêque catholique qui
était extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements de l’évêque,
ils avaient trouvé ce manuscrit et deux boules d’ivoire, une rouge et
l’autre blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait qu’une
poudre foncée et ils l’avaient jetée. En échange de quelques bouteilles
de vin, ils avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à
l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement en train de
jouer avec la boule.

Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit et la boule pour une
guinée et comme il avait un ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de
science hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet homme
instruit reconnut que le manuscrit traitait de la pierre philosophale et
de la manière de l’obtenir, mais sous une forme symbolique dont il
fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule blanche et il y
trouva une poudre qui n’était autre que l’inestimable poudre de
projection. Il put, grâce à elle, faire de l’or dès la première
expérience, devant Talbot ébloui.

Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire perd la raison sous
l’influence de l’or. Ce métal royal communique avec sa flamme terne une
ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. Il multiplie dans
l’homme les passions basses, le goût de la jouissance physique,
l’avarice et la vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut un
pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se passer pour l’opération de la
transmutation et comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise
et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait sans cesse, il se mit à
voyager.

Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent en Bohême et en
Allemagne. Jean Dée n’arrivait pas à comprendre le livre de l’évêque
catholique, mais il savait faire usage de la poudre. Le train de vie
qu’ils menaient et les discours de Talbot qui se flattait d’être un
adepte et de faire de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense
mouvement de curiosité, partout où ils passèrent. L’empereur Maximilien
II fit venir Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une séance de
transmutation. Il nomma aussitôt Talbot maréchal de Bohême. Ce qu’il
voulait obtenir de lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection,
mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller Talbot, puis pour
que le précieux secret ne lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais
Talbot ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et de plus la
poudre de l’évêque touchait à sa fin.

Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer son ignorance et de rester
obscur s’enfuit en Angleterre où il obtint la protection de la reine
Elisabeth. Sans doute le manuscrit sur lequel il peinait resta pour lui
muet jusqu’à sa mort car pendant la dernière période de sa vie, il ne
vécut que d’une petite pension faite par la reine. Quant à l’orgueilleux
Talbot après avoir tué un de ses gardiens, en tentant de s’évader, il
mourut dans sa prison.

J’ai raconté cette histoire afin de montrer que le secret de la pierre
philosophale n’était pas seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que
son existence immémoriale, connue de tout temps, avait filtré par des
moyens divers et était parvenue aux hommes modernes, pour leur félicité
ou leur malheur, selon leur capacité de comprendre et d’aimer leurs
semblables.

Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes qui ont su faire de l’or.
Mais ce n’était là que le premier degré du secret. Le second permettait
de guérir les maladies du corps avec le même agent qui servait à la
transmutation. Il fallait pour parvenir à ce degré une intelligence plus
haute jointe à un désintéressement plus parfait. Le troisième degré
n’était accessible qu’à un bien petit nombre d’hommes. De même que les
métaux, identiques dans leur nature, subissent, en s’élevant à une
température très élevée, une transformation de molécules, de même les
éléments passionnels de la nature humaine peuvent subir une élévation de
vibrations qui les transforme et les rend spirituels. Dans son troisième
sens, le secret de la pierre philosophale permettait à l’âme de l’homme
de ne faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature sont
semblables pour ce qui est en bas comme pour ce qui est en haut. La
nature se modifie selon un idéal. L’or est la perfection de la matière
terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux évoluent. Le
corps humain est le modèle du règne animal et la forme vivante s’oriente
vers son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers le philtre
des sens de se muer en esprit et de revenir à l’unité divine. Une loi
unique régit les mouvements de la nature, diverse dans ses
manifestations, mais semblable dans son essence. C’est la découverte de
cette loi qu’ont cherchée les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre
qui découvrirent l’agent minéral, un moins grand nombre surent trouver
son application plastique au corps humain et quelques rares adeptes
seulement eurent connaissance de l’agent essentiel, de la chaleur
exaltée de l’âme, qui met les passions en fusion, consume la prison de
la forme et permet de pénétrer dans le monde supérieur des
intelligences.

Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges
Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille
livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre
énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient
d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui
avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une
quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui
était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La
source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui
n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il
laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même
pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680
Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin
Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre
philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère
pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un
inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre
de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que
lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter
toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van
Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire,
l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié
du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse
quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle
d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de
l’alchimie[32].

  [32] Louis Figuier. _L’alchimie et les alchimistes_.

Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours
nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage
mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre «couleur du pavot
sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné», c’est
peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant
plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des
maîtres officiels.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les
alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence
barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart
du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui
tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en
échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur
prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement
leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute
religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies.

Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le
Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et
d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage.
Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et
jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui
l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre
philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut
chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des
aiguilles jusqu’à la mort.

Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie
en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié
l’alchimie.

Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il
y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a
beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute
façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie
furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires
connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant
d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de
rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette
infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des
alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les
savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que
possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on
pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.

D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas
seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de
fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un
maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité
supérieure.

Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit,
comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie.

--Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument.

Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du
pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers,
«de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et
inorganique», que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui
détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création
égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une
faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne
confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la
science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils
omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût
comprendre celui qui savait déjà.

De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit
appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée
de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre «l’Introïtus», mais
Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous
les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux
qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment
mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la
gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les
persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille.
Personne ne sait où et quand ils sont morts.

Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement
humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur
vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la
tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider
leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne
consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être
physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut
s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur
tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils
venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs
voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école
et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la
limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à
une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille
fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des
bibliothèques, de la possession de la science humaine.

Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont
tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef
maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils
avaient mis à la découvrir! Car si éblouissante que soit la médaille de
lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même
que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance,
on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en
avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de
défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre
l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La
nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux
cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres.

Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte
obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des
passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir
vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en
s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré
ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de
lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne
succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait
les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement,
sous les espèces de l’or, qui procure tout! Quelle énergie surhumaine il
faudrait pour y résister! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en
possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux
d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en
arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et
pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre
de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique
serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant.




SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL




SON ORIGINE


Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les
mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont
toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès
la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles,
truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques
et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et
la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la
tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le
sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à
la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands
généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du
génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être
étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la
sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec
l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus
basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent
être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand
sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou
lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des
médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité.

C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point
extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer
ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une
cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il
attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait,
et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il
avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages
pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est
retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.

Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui
ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même
apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît
pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et
il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui
permit de vivre au delà des limites humaines connues.

Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont
revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies
femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en
ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause
des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui
vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied
d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la
couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes
dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de
Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de
laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et
il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une
femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui.

Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission
dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés
secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est
peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord
nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa
souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception
erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc
de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un
plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa
famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances
exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes
pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur
la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au
comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir
devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un
de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour?

Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a
peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité
la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens
n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort
ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui
vous est dévolu.

                   *       *       *       *       *

«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte
de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut
sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain
a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est
vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est
vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays
où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa
naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une
amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement
dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de
Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa
conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses
connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les
égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires
qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre
naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut
pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi
posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui
et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que
Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en
1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien
révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours
refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son
mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était
un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était
éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme
qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de
l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une
puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler.
On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et
cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes.
Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de
maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils
n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe.

L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la
veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle
aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que
Victor Hugo prit pour héroïne de _Ruy-Blas_ sans tenir aucun compte de
sa véritable personnalité.

Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils
d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour
ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif
alsacien appelé Wolff.

Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de
toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme
Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de
Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de
Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par
l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On
fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la
famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de
Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait
passé quelques années de son enfance et où son père avait des
propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres
méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à
évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la
considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut
gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour
raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances
possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne
font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère
comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce
milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive
et de révélation merveilleuse.




ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT


Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très
robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un
sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une
conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon
dont il l’a rencontré pour la première fois.

«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se
plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en
disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il
n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout
comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.»

A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce
personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit:
Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?--Certes, répond le
margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce
qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre
dans sa poche.

«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même
succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont
affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses
de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière
limite possible de cet art.

Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de
vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux.
«Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il
me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de
perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la
première classe».

Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un
sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite
par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en
vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de
Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie
est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la
distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions
et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour
celui qui a peu de sagesse en partage.

Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient
dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut
assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait
seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de
fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au
moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec
plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses
jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il
disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait
en sa possession d’une surprenante dimension.

Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui
coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du
Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa
présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches
et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme
du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses,
lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite
évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur.

Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de
Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et
Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne
encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en
1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à
affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et
cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à
néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie
de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir
en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à
Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir
qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération,
l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne
s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de
Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans
auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir,
répond en riant:

--Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que
cette dame que je respecte, radote.

On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à
Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit
ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un
grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien!
reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla
d’autre chose.»

Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde
alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante
ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse
d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura
encore le même air quand elle le reverra douze ans après.

Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de
son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer.
Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait
doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son
auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles
Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il
parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les
plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs,
jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une
vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait
réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour,
croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée
puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir--ce n’est pas que je
ne sois infiniment plus vieux que je ne parais...[33]».

  [33] Gleichen.

La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté
au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les
hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende
vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les
salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à
Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les
entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel
il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais
romanesque et inconsidéré.

Un journal anglais, le _London Chronicle_, raconta sérieusement, vers
1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une
dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son
célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir.
Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon
contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand
la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille,
presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de
plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des
vagissements.

«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit
Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand
celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu
Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers
s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux
plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était
une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il
préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine.

Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires
dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur
physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que
celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la
flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment
quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus
des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est
susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins
double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il
n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu
d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique
médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait
conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans
rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un
chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa
dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être
jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure
d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente
permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure
normale du corps.

Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité
d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il
supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à
notre insu par le souffle et le mouvement du cœur.

Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables.
Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en
Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal
fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la
France.

Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il
fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira
l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc
de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié
qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être
enfermé à la Bastille.

Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la
politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il
pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut
envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui
s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit
de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des
négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de
Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de
réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le
gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de
sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer
sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain
avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de
s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova
donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel
voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se
trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs,
de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes
celles qui forment la trame habituelle de sa vie.

Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à
Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence.
On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre
lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce
qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas
arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où
il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762.
Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit
de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre
révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt
mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont
on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un
uniforme de général russe et s’appelle Soltikof.

C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il
revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar
a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34].

  [34] Récit reproduit dans le _Lotus Bleu_ de 1899, par Mme Cooper
  Oakley.

C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la
reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son
souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui
avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un
rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui
demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.

--Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse.

Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il
annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après.
«La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti
encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute
absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la
monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille
royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra
l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur
être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront
plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce
sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de
sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la
magistrature.

--De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec
impatience.

--Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera
le couteau de l’exécuteur.»

On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait
différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de
l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument
actif du mouvement révolutionnaire.

Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme
de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire
des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son
ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le
range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice
mais par incapacité.»

Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec
quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant
de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci
pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une
vision aussi sombre de l’avenir.

Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse
d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre.

«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... Il sera découvert. Nos
policiers ont un flair très fin... Une chose seulement me surprend. Les
années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte
Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans.

A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le
bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri.
Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux.

--Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne
pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie
le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à
donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après
trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand
l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les
verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire.

M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint
vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver
furent inutiles.

Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les
jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de
Saint-Germain.

Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les
catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le
bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de
mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse
Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date
officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de
Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore
qu’il ne l’a été.

Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de
l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli,
mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des
femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort.
Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il
avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la
franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son
côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son
attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail
sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation
si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut
le complice d’une mort simulée.

Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait
avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle.

Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les
maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention
qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il
fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse
d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789
après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets.

Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de
la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se
passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort
que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres
où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.»

Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont
se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la
reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs,
cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde
nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme
de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un
déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le
dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette
de l’État dépassera plusieurs milliards.»

«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et
toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux
approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc
d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M.
le duc de Berry.»

Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821
au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons
assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à
Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins
probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans
une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait
parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la
princesse de Lamballe, avant d’être massacrée.

Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à
la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue
dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre
imagination se refuse à l’accepter.




LES SOCIÉTÉS SECRÈTES


Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont
pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas
posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière
lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les
livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est
modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa
seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus
vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague.
Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et
selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de
ses bijoux.

Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui
a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier.
Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé
d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel
et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et
dormir.

Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes
bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient
négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été.

A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères
Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait
l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur
le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer
sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois
dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces
hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants
opposés et une destinée différente.

La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et
où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir
l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble
que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire
tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées
mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait
prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra
l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs
promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il
comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le
dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions
de la haine.

De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se
manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé
n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges
de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une
d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de
la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait
fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des
Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand
maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes.
Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux
et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de
Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.»

Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les
dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils
pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être
dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en
eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché;
on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes
et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend
immortel.

C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à
un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une
fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste
rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes
bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un
sage. Il ne devait pas se réaliser.

Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il
fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis
réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des
Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que
Saint-Germain exposa sa philosophie.

C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de
Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On
y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans
successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que
l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit
tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en
communication avec le monde des intelligences supérieures.

Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux
grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges
maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient
abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur
philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense,
peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde
dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé.

Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les
injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets
allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal,
solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être
interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents,
quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être
éteinte, à peine allumée.




LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL


Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie
mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses
bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif
parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail
avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier
considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture
de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la
préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée.

Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut
que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère.

Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on
signale encore son existence?

Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris»,
parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe
et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte
de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne
fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son
argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour
tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays
d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et,
chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les
éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un
sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être
entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].»

  [35] Cité par Lang dans _Les mystères de l’histoire_.

Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante
ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est
le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme
Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne,
il disparaît sans laisser de traces.

Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage
dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans
les sources de la Jumna?

C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain
s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de
ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il
disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des
premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut
considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme
un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya.

On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du
Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de
la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers
leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des
messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le
Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres
messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour
l’un deux.

C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet
élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science
secrète de l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde stupide
a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui
après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains
pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre
meilleur, plus sage et plus heureux.»

Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils
étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en
Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait
à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui
collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de
le rencontrer.

Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers
1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter
quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie
roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des
données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas.

A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la
hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des
hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes.
Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection
pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi.
On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin
et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable
qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion
et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler
l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un
groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître
vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à
enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico
Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la
gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps
physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si
belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance
serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de
son esprit.

  [36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut
  l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit
  M. Lazemby dans _l’Œuvre des maîtres_, traduction Jacquemot. Or
  Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de
  Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une
  certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres.

La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et
Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce
qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de
clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre
initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes,
dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit
ainsi le comte de Saint-Germain.

  [37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de
  certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.

«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence
toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et
d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint
olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par
une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un
uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un
magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure
militaire.»

Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a
écrit dans _The Theosophist_ de janvier 1912:

«Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue
Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je
trouverais».

Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte
comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du
conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von
Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et
mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus
historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait
logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut
être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui
du comte de Saint-Germain ont été reproduits par _The Theosophist_ puis
par le _Lotus bleu_. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A.
Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée
ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue
représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant
examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé
aucun rapport de ressemblance.

Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion
involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de
la foi profonde.

Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que
Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je
disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya»
et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe
siècle.

  [38] Franz Grœffer, _Souvenirs de Vienne_.

«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le
Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y
arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il
parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes
les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il
produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années
seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi
les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls
Shaberons[39].»

  [39] Blavatsky, _Isis dévoilée_.

Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain?

Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut
rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre
encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et
son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a
conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe
d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus
vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le
soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui
qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue.
Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte
merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en
est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce
qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité
pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde
astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y
aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des
voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer
sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les
autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne
sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant
une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a
rêvé de l’être.




CAGLIOSTRO LE CHARLATAN


Cagliostro «devança de beaucoup l’heure marquée par le destin, pénétra
plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre des
forces que, ni les hommes de son temps ni bien des générations encore ne
devaient connaître et employer[40]». Il fut un des hommes les plus
extraordinairement doués dans la science magique, un maître dans l’art
des transmutations, un étonnant prophète par le moyen des carafes et des
jeunes filles vierges. Il changea du mercure en argent et de l’argent en
or. Il pratiqua gratuitement la médecine, donna généreusement les
remèdes à des milliers de malades et même il logea et il nourrit à ses
frais un bon nombre de ceux qui étaient pauvres. Il devina avec aisance
les numéros des loteries et les indiqua à quelques personnes
privilégiées; il pardonna les offenses avec une générosité sans exemple
et même il intercéda personnellement pour ses pires ennemis. Il ouvrit
largement sa porte aux humbles et il se montra d’un accès difficile avec
les puissants. Il fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les
événements et sur la nature humaine une vue plus large qu’aucun autre
homme de son temps et l’on comprend que ses disciples l’aient appelé le
divin Cagliostro.

  [40] Marc Haven, _Le Maître inconnu_.

Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut plus haï, plus trahi,
plus méprisé. Volé à Londres il est arrêté comme escroc. A Paris, il est
mêlé à l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle et il est
enfermé pendant des mois à la Bastille. A Rome, vendu par sa femme qu’il
n’a jamais cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné par
l’Inquisition, torturé, condamné à mort, et, ce qui peut-être est pire,
cette Inquisition suscite le jésuite Marcello qui publie sous le nom de
«Vie de Joseph Balsamo» un extraordinaire monument de haine et de
calomnie sur lequel la postérité ignorante l’a jugé depuis un siècle et
demi.

Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible?

C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme n’ont été réunis autant
d’éléments contradictoires. Ses paroles sont souvent admirables, mais
elles sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. Qui êtes-vous?
dans le procès du Collier, il répond: je suis un noble voyageur. Il ne
sait pas flatter, mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est
démesuré. Je ne suis pas né de la chair et de la volonté de l’homme, je
suis né de l’esprit, dit-il. Il adore sa femme, mais il la trompe, il
s’excuse en disant que la supériorité de l’homme ne consiste pas dans le
fait de vivre comme un capucin, et il la pousse fréquemment à être la
maîtresse d’autres hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt
en Russie un uniforme de colonel espagnol et le chargé d’affaires
d’Espagne fait paraître dans un journal une note où il déclare que
l’Espagne n’a jamais eu dans ses armées un colonel du nom de Cagliostro.
Il fait apparaître des visages d’anges dans la transparence du cristal
et aussi des scènes prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela
d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a besoin de frapper le
front des enfants avec une épée nue et parfois il fait la leçon aux
enfants et il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent
apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. Quand il donne des
séances, il y a des têtes de mort, des singes empaillés et des serpents
dans des bocaux disposés sur un autel[41]. Les rites de la Maçonnerie
égyptienne qu’il a fondée attestent la plus haute élévation de l’esprit
et une religion supérieure à toute religion. Mais se trouvant à Trente
auprès d’un prince évêque bigot dont il veut obtenir des lettres de
recommandation, il se confesse, il va communier et en rentrant chez lui
après s’être confessé, il dit à Lorenza: «J’ai bien attrapé ce prêtre».
Il guérit la plupart des malades qu’il traite, mais son élixir de vie à
base de vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit par la
distillation du sperme de certains animaux avec certaines herbes[42]. Il
parle couramment plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement
dans aucune, même dans sa langue maternelle qui est l’italien. Il
prétend avoir été élevé à La Mecque et il fait des citations en arabe
devant ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il est
interpellé dans cette langue, il ne répond pas et il semble fort ennuyé.

  [41] Antonio Benedetti, _Mémoires_.

  [42] Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette.

La constante dualité de sa vie se manifeste d’une autre manière. Il
s’appelle Joseph Balsamo pendant la première partie de son existence et
Joseph Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et tire
complaisamment profit des amours de sa femme Lorenza. A partir de 1777
il s’appelle le comte de Cagliostro et un merveilleux génie est descendu
en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines mains, il est
médecin, ce qu’il n’était pas auparavant et il guérit de manière à faire
crier au miracle, il est philosophe et il rêve la régénération physique
et morale de l’homme.

Que s’est-il passé? D’où lui viennent ces pouvoirs extraordinaires, ses
connaissances médicales, sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux
qui l’approchent? On croirait que c’est un autre homme. C’est le même
pourtant. Cagliostro ne peut renier Joseph Balsamo, bien qu’il le tente
pourtant à Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où il se
donne puérilement comme le fils naturel d’une princesse de Trébizonde,
élevé princièrement dans une cour des mille et une nuits. Un lien
solide, une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au maître
Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a épousée à Rome quand il était
Balsamo et qu’il continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en vain
qu’il aura une vie de parfait désintéressement et que dominera l’amour
de l’humanité. Il sera suivi par son passé. L’homme ancien demeurera le
compagnon de l’homme nouveau et étendra une ombre sur l’éclat de ses
actions.

Mais l’énigme de cette double personnalité n’a pas reçu de solution.

Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, bien qu’elle mérite de
l’être, et je n’évoque son visage au double aspect que «parce qu’on ne
peut parler du comte de Saint-Germain sans parler de lui». On les a
souvent confondus et l’on a prêté à l’un des traits de la vie de
l’autre, bien qu’entre l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de
Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. Ils ont appartenu
chacun d’un côté différent à ces deux courants opposés qui ont partagé
les sociétés secrètes de la fin du XVIIIe siècle, qui se sont
neutralisés et qui ont abouti à la lutte de la Convention et des
Jacobins.

Cagliostro n’apporte pas de message comme il le prétend avec tant
d’orgueil. «Un jour, j’eus la grâce d’être admis comme Moïse devant
l’Eternel.» Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces libres
initiateurs que l’Église catholique s’est donné la tâche de torturer et
de brûler au cours des siècles.

S’il vit avec netteté dans une carafe la chute de la Bastille quelques
mois avant qu’elle n’eût lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa
femme Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal de
l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand maître de Malte, Pinto,
le cardinal de Rohan et tant d’autres, il ne sut pas parler de Dieu
comme il fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au pape tapi dans
le tribunal derrière un grillage pour contempler sur sa face de
prisonnier l’hydre de la franc-maçonnerie.

Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme partagé entre l’aspiration au
divin, la jonglerie du charlatan et la possession d’un corps de femme.
Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus grands. Il a été
condamné à la même flamme que Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur
le bûcher, c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement ordonné
qu’on lui mît un collier et des menottes en fer[43], commua sa peine en
celle de la prison perpétuelle, pour que sa torture fût plus longue et
la formule du jugement ajoutait «sans espoir de grâce».

  [43] Borowski, _Cagliostro_.

Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, pieds nus, un cierge
à la main, il défila dans les rues de Rome entre deux rangées de moines,
pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans espoir de grâce, il fut
descendu dans un cachot souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses
impitoyables bourreaux ecclésiastiques avec leur absence de pitié lui
ont donné la grandeur qu’il avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de
son vivant. Sans espoir de grâce, il est mort dans sa prison où les
Français arrivèrent trop tard pour le délivrer en 1797.

Maintenant, son vrai rôle avec le recul du temps, est enveloppé
d’obscurité. Mais les mauvais juges qui ont toujours voué à la mort les
initiés et les sages apportent du moins à sa gloire le témoignage de
leur torture et de leur injustice.




MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES




LES MAITRES ET LE CHOIX DU MESSAGER


Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans
la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour
acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui
dit avec gravité: «Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole.
Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois
tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi.»

De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses
du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait
quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui
lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence.
Cette forme aurait pu lui dire aussi: «Tu auras à souffrir beaucoup de
misères et de persécutions.» Car il y a des êtres marqués à l’avance.
Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole
libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au
prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et
persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et
ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs.

Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave
visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit:
«Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu.»

H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à
notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le
réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits
des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la
prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance
des deux principes opposés et également vrais: La vérité doit être
gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt
éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui
est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans
l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative
devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement
soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait
pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé.

Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins
de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les
méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine
sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté,
délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé
aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de
cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était
sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas
perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique
doctrine? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le
recevoir?

Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la
prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un
descendant des princes du Pendjab; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils
prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident
quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la
partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun
de dévoiler.

Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un
homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre
intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours
défaut à H. P. Blavatsky? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré
sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un
sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui
détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons
attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre
arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à
Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les
facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité
que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance
par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi
désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur
mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut,
devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue
à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.

                   *       *       *       *       *

Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine,
considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y
ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu
sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne
peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve
matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait
pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la
méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode
de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu
intellectuel que chacun apporte au monde en naissant.

L’idée que dans le sable et la neige d’une région dite sauvage, il y a
des hommes,--et des hommes de couleur,--qui n’admirent pas sans réserve
les automobiles, les aéroplanes et les travaux des instituts de médecine
et qui sont tout de même allés plus loin que nous dans les connaissances
métaphysiques et l’étude de l’esprit, est une idée qui paraît
invraisemblable, qui indigne ou fait hausser les épaules. On ne peut
supposer l’existence d’hommes supérieurs sans supposer qu’ils n’aient
l’orgueil de faire étalage de leur supériorité afin de devenir célèbres,
obtenir des décorations, entrer dans des académies officielles. Nous en
sommes au point où le désintéressement n’est pas imaginable. Il n’est
pas imaginable non plus qu’on puisse se passer des merveilleuses
découvertes de la science utilisées si habilement pour la jouissance du
corps. On assimile donc les sages des lamaseries Thibétaines à des
fakirs faiseurs de prodiges faciles et mortificateurs de leur chair.

Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur côté une conception
erronée. Une fois qu’ils ont admis l’idée que des êtres supérieurs
existent, retirés dans la solitude, plus spiritualisés que nous, plus
instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur qualité d’hommes et ils
leur prêtent la vertu et le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la
vraisemblance pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, un goût
inné d’adoration divine. Non seulement ces maîtres ont des facultés qui
dépassent l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, ils
font naître les races et ils les font mourir, ils voient d’un regard
toutes les pensées de tous les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La
légende du roi du monde est dépassée par ces croyants, aussi aveugles
que les chrétiens les plus aveugles et oublieux de toute raison. Saint
Yves d’Alveydre raconte[44] que les membres de l’Agartha dans leurs
explorations souterraines de la terre ont retrouvé une race d’hommes
avec des ailes et des griffes et un dragon volant, moitié homme et
moitié singe. Et Leadbeater[45] résume presque les conversations que
Jésus et le Bouddha ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un
grand arbre.

  [44] _Mission de l’Inde_.

  [45] _Les maîtres et le sentier_.

Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont que
des hommes pleins de sagesse. C’est déjà beaucoup. Si, comme le
rapportent les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une chaleur
artificielle pour résister au froid des hautes régions, ils souffrent
pourtant des vents glacés, la neige fait des cristaux dans leur
chevelure humaine. Ils sont condamnés à la régularité de la nourriture,
à l’oubli du sommeil. Ils sentent la dureté de la terre, l’immensité du
ciel, la rigueur de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et ils
peuvent la retarder, mais ils doivent tout de même la subir. S’ils sont
arrivés à supprimer la plupart de nos douleurs engendrées par le désir
et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, d’un ordre que nous
ne concevons pas, nées de leur compréhension et de leur amour. Arrivés
aux portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière eux pour voir
leurs frères qui sont demeurés si loin, doit les faire souvent revenir
en arrière. Ils triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la
pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. Mais
atteignent-ils à une sérénité parfaite?

Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement n’en est pas un. Il
n’y a pas de sommet dans une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie
sociale et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils rejoignent
par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, mais s’ils le veulent,
ils ne peuvent plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté
derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de l’ancienne prison
est interdite. Ils sont inaptes à la conduite des hommes, à leur
diplomatie, à leur tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha ne
pourrait tenir un emploi commercial, être président d’une association ou
se faire élire député. Si, dans une certaine mesure, ils ont la
prévision des événements à venir, ils doivent être souvent déroutés dans
leurs calculs par les réactions de la haine. Si leur intelligence
agrandie pénètre les lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus de
nous, l’erreur doit être leur partage dans le domaine des choses
humaines.

De quelque vénération ou religiosité dont on enveloppe les grands
messagers on est obligé de constater cette erreur. On voit leur
impuissance à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver
leur œuvre. On voit que souvent ils ont employé des méthodes puériles
pour faire aboutir de grands desseins. Ce fut le cas pour la création du
mouvement théosophique. Il aurait pu produire une révolution morale,
telle qu’on n’en aurait jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu
jaillir un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa flamme se
seraient réconciliées les races et les religions. Mais l’erreur était à
sa base. Son point de départ, comme moyen de propagande reposait sur une
erreur. Un grand mouvement ne pouvait être créé avec des phénomènes et
des miracles, même si derrière eux se dressait l’apport solide de la
doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite des occidentaux. Si peu
nombreuse qu’elle fût c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que
dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait autre chose que des
lettres envoyées d’une façon phénoménale et des roses tombant du
plafond, encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient fut
apportée avec des tours de fakir, des mirages d’hallucination. Le
message en perdit de sa grandeur et les ignorants et les sceptiques en
profitèrent pour le décrier.

Les intelligents ne voulurent pas admettre qu’une sublime pensée fût
enfermée dans un gobelet d’escamoteur. Et quand «la Doctrine secrète»
parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants de haine qui se
déchaînent contre les révélateurs de vérités nouvelles avaient enveloppé
l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette d’imposteur au
nom d’H. P. Blavatsky,--la plus sincère et la plus désintéressée de ceux
qui vouèrent leur vie à l’esprit.




LA VIE PHÉNOMÉNALE D’H. P. BLAVATSKY


Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu caricaturale. Au don de
l’esprit correspond toujours quelque disproportion physique, un
ridicule, ou une laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément
longues; Socrate avait une trop grosse tête, Swedenborg était d’une
stature gigantesque. De plus le génie est toujours mal fait pour la vie,
déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet chacun à sa place, a des
mutismes étranges ou s’exprime avec une voix qui résonne comme un
clairon.

Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de travers que de qualités
visibles. Elle devient précocement énorme et elle porte ce corps
imparfait et tourmenté de maladies, inlassablement à travers les cinq
parties du monde. Elle déborde de passion, elle est toujours en colère;
elle s’indigne, maudit et commande sans cesse; elle jure comme un
troupier; elle fume toute la journée en public et même dans les temples
sacrés de l’Inde; elle traite fréquemment son fraternel compagnon Olcott
de stupide et d’âne. A la moindre maladie, elle écrit des lettres qui
commencent par: «Je vous écris de mon lit de mort» et elle est guérie
dans la même journée. Elle est somnambule; elle a des goûts bohèmes; à
New-York ou dans l’Inde, il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à
dîner, certains jours où elle n’a même pas une tasse de thé à leur
offrir. Elle promet à tout le monde, même à des domestiques, sa
succession comme animatrice de la Société théosophique. Elle se confie
au premier venu et, tout en prétendant connaître, en vertu «d’un flair
occulte», la nature de chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne
la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un héritage, elle achète
des terrains en Amérique, mais elle perd les papiers qui prouvent cet
achat et elle oublie même dans quelle région se trouvent les terrains
achetés. Dirigeant le Theosophist à Londres, elle fonde elle-même une
revue concurrente du Theosophist et elle en prend la direction. Par
horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient anticléricale. Partout
où elle passe, elle se fait des ennemis à cause de son incapacité à
déguiser la vérité. Elle est en révolte contre toute autorité, tout
préjugé, toute convenance mondaine. Elle ne respecte rien, sauf les
maîtres, et encore les plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement
Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne tout ce qu’elle
possède. Elle n’a que sa mission comme but et elle sait faire totalement
abstraction d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle ne considère
sa personne que comme un moyen d’expression d’êtres plus élevés, la voix
chargée de proclamer leur message et elle subordonne à cela toute sa
vie.

                   *       *       *       *       *

C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H. P. Blavatsky apparut au
monde. C’était en 1831, près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et
plusieurs personnes venaient de mourir dans la demeure du colonel Hahn,
son père.

Comme elle était chétive, on fit un baptême hâtif. Pendant cette
cérémonie où étaient rassemblés dans une salle, les serfs et les membres
de la famille, le cierge que tenait un enfant alluma la robe d’un
prêtre. Une panique s’ensuivit. Le prêtre brûla partiellement et à cause
de cela il fut prédit à l’enfant une existence de vicissitude et de
lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul alors ne pouvait penser
qu’Hélène Petrowna rallumerait plus tard le cierge de son baptême et en
proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait avec sa parole tant de
robes sacerdotales et tant d’ornements de vaines cérémonies.

Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs ceux qui l’ont connue
enfant, ils sont tous unanimes pour dire qu’elle manifesta précocement
des dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent quand elle
pénètre dans une pièce. Elle décrit des événements qui se produisent au
loin et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé autour d’elle
de fantômes et d’esprits de la nature dont elle dépeint la forme et
pénètre les intentions. Si elle prend dans sa main une poignée de sable
de la steppe, elle voit les océans des époques évanouies, des flores
sous-marines, des animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard qui
passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure toutes les actions
qu’il a accomplies dans ses existences antérieures. Un maître veille sur
elle. C’est celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de Morya et un
jour où le cheval d’H. P. Blavatsky s’emballe et la précipite sur le
sol, elle sent deux bras invisibles qui la soutiennent et amortissent sa
chute.

Les bras invisibles sont de chair; la figure de rêve devient une figure
vivante et H. P. Blavatsky quand elle va à Londres pour la première fois
reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs hindous qui font
partie de l’ambassade du Nepaul. Elle parle à son maître qu’elle
rencontre dans Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses actions
seront subordonnées à ses ordres. Bien entendu, aucun de ces ordres ne
contrecarrera la destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer dans
la peine sa propre instruction, subir les effets des causes
qu’engendreront sa nature impulsive et désordonnée. C’est parmi
l’agitation, la maladie et la colère que sa mission s’accomplira car
tous les messagers sont entachés d’imperfection et aussi haut que l’on
remonte dans la hiérarchie des êtres, on voit que les plus élevés et les
meilleurs sont susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur.

A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa famille à un vieux général;
mais elle éprouve déjà une horreur invincible pour ce qu’elle appelle
«le magnétisme du sexe», horreur qui la fera rester chaste toute sa vie.
Son vieil époux n’arrive pas à lui baiser le bout des doigts et elle
quitte le toit conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors une
série de voyages sans fin.

Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va dans l’Amérique du Sud
et elle partage l’existence sauvage des cow-boys. Elle se rend dans
l’Inde par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour pénétrer
dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite par le gouvernement
anglais. Elle revient en Europe, en repassant par l’Égypte où elle
étudie la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle se passionne pour
l’indépendance des peuples et se joint aux troupes de Garibaldi parmi
lesquelles elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle lit des
romans de Fenimore Cooper, s’éprend des Peaux-rouges et part aussitôt
pour le Canada afin d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de
voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé des bottines auxquelles
elle tenait beaucoup, elle se lasse des Peaux-rouges et va vivre au
Texas avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la
Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de magie noire professés par
les Vaudoux. Elle vit quelque temps parmi cette secte de nègres
magiciens, mais un rêve l’informe du danger qu’elle court et elle repart
pour les Indes. Elle essaie à nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle
voyage dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères
bouddhistes; elle est gelée par la neige, aveuglée par le sable, elle a
faim et soif sous la tente quand la tempête souffle sur elle et elle
regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des cipayes. Son guide
occulte lui prescrit alors de retourner en Europe et elle rentre dans sa
famille qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres, durant
quelques années. Ce n’est que dix ans après que le temps de sa véritable
instruction est venu. Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu
préparatoire. Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là que se place
son temps d’initiation au Thibet.

Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun et c’est dans cette
région inexplorée, et dont elle n’a jamais voulu préciser l’endroit
exact, qu’elle retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit d’eux les
renseignements sur la science secrète qu’elle sera chargée de révéler.
Il lui est prescrit de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un
homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi à cause de sa foi, de
son courage et de son amour désintéressé du bien pour créer avec elle le
mouvement spiritualiste qui sera connu sous le nom de mouvement
théosophique.

Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes sont dans son étoile; le
vaisseau qui la porte avait une cargaison de poudre qui saute et elle
échappe presque seule au naufrage.

--Connaissez-vous le colonel Olcott? demande-t-elle aussitôt arrivée en
Amérique, à tous ceux qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas
longues. Dans une réunion, un homme à longue barbe lui offre du feu pour
une cigarette qu’elle vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette
petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un grand feu spirituel
qui n’est pas encore éteint. Le calme américain de haute stature et de
grand cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui, par ses facultés
médiumniques vit partiellement dans l’au-delà, vont devenir les
chevaliers inséparables de l’idéal. Ils seront des sortes de don
Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité et sous le casque de
leur foi, plus invulnérable que l’armet de Mambrin, ils combattront les
terribles moulins à vent de la sottise et de la bigotterie et ne se
laisseront pas renverser par eux.

Les connaissances en science occulte d’H. P. Blavatsky se sont accrues
au cours de ses voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs, tous les
nécromanciens, tous les sorciers de la terre. Avec ses extraordinaires
pouvoirs, elle a ébloui également les charlatans, les hommes sensés et
les savants. On a discuté, cherché des explications, dressé des
procès-verbaux. Devant l’accumulation des faits, il est impossible de
nier, ou si l’on nie: il faut supposer un truquage de toutes les maisons
où elle pénètre, une complicité de tous les gens qu’elle rencontre dans
les cinq parties du monde.

On est avec raison plongé dans l’étonnement par les phénomènes qu’elle
produit. Il semble que dans certaines circonstances et dans de certaines
dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa volonté des objets
matériels, de tracer de longues lettres sans le secours de la main et de
la plume et de les envoyer à distance par le moyen de la force astrale.
Elle donnait aussi une autre explication de ses pouvoirs. Elle
prétendait avoir la faculté de faire obéir à son ordre certains esprits
intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés Elementals et elle
faisait travailler pour elle dans l’invisible ces sortes d’esclaves
magiques.

Un enfant vient la visiter dans une pièce presque nue. Désireuse de lui
faire plaisir, elle plonge le bras derrière un paravent et en retire un
grand mouton monté sur des roues qui n’y était pas, une minute
auparavant.

Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle prend trois clefs
attachées à un anneau et les enferme dans sa main. Quand elle rouvre la
main les trois clefs sont changées en sifflet.

Pendant un dîner, comme on constatait l’absence de pinces à sucre, elle
en fabrique phénoménalement d’étranges, un peu difformes et qui portent
le cachet de ses maîtres.

Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait d’un sage de l’Inde,
instructeur des parias, connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à
Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb, l’écrase légèrement sur une
feuille de papier qu’elle retourne et une minute après le portrait est
dessiné avec minutie et les portraitistes américains auxquels on le
montre déclarent que c’est une œuvre unique au point de vue technique,
qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire.

Une autre fois, elle est en train d’ourler des serviettes. Le colonel
Olcott la voit donner un coup de pied sous la table avec irritation, en
disant: Ote-toi de là, nigaud! Il demande ce qu’il y a. C’est une petite
bête d’Élémental qui me tire par ma robe, dit H. P. Blavatsky.
Donnez-lui donc vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant.
Elle jette les serviettes sous la table et un quart d’heure après, quand
elle les ramasse, les serviettes sont ourlées.

On pourrait faire des récits semblables à l’infini.

Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent les esprits. La
réputation d’H. P. Blavatsky devient immense. La Société théosophique
est fondée par elle et par Olcott et tous deux en transportent le centre
dans l’Inde, à Madras puis à Adyar.

H. P. Blavatsky connaît pendant quelques années la réalisation de son
rêve. Elle est dans la plénitude de son activité. De toutes parts
arrivent d’Europe des adhésions à la foi nouvelle, aux idées
théosophiques qui ne font qu’exprimer la philosophie de certains groupes
bouddhistes du Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky
rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement et une explication
des origines de l’univers plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine
brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent rebelles à ses idées, un
grand nombre d’autres y adhèrent avec enthousiasme.

Mais les éternels ennemis de tous les grands élans de la vérité se sont
alarmés et ils se hâtent d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on
relit les livres et les journaux de cette époque, on demeure stupéfait
de l’étonnant mouvement de haine qu’a provoqué un groupement
désintéressé qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la
vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce qu’elle s’exerçait sur
une femme.

Les fanatiques missionnaires de l’église catholique à Madras ne purent
supporter l’idée que l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres
européens qu’eux, au nom d’un prophète qui n’était pas le leur. Ils
préparèrent l’œuvre de calomnie par laquelle l’église a toujours atteint
sous des formes différentes, mais inexorables, tous ceux qui, hors sa
règle de fer, ont fait entendre une parole d’ordre divin. Ils payèrent
d’anciens tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence d’H. P.
Blavatsky domestiques de confiance à Adyar, et ceux-ci accusèrent de
fraude la fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent avoir
été ses complices, ils montrèrent de fausses lettres qu’ils avaient
fabriquées. D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne relevaient
que de la prestidigitation, les lettres des maîtres étaient des faux, il
n’y avait pas de maîtres, il n’y avait rien.

Dans le même moment la Société des Recherches psychiques de Londres
avait envoyé à Madras un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance,
appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la nature des phénomènes
produits par H. P. Blavatsky. Influencé par les missionnaires, par
l’opinion de la bonne société anglaise qui suivait unanimement les
missionnaires et par sa propre volonté de ne pas croire qu’il avait
apportée d’Angleterre dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique,
il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture d’H. P. Blavatsky.

Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce qui est supérieur dans le
domaine de l’esprit, ne devaient pas être oubliées. Elles germèrent,
elles fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et le
matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute, la joie de haïr ce
qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup des amis d’H. P. Blavatsky se
détournèrent d’elle et répandirent de nouvelles calomnies. On prétendit
qu’elle était une espionne au service de la Russie et en France le
docteur Papus forgea de toutes pièces et sans la moindre preuve,
l’accusation qu’elle avait copié une partie de ses livres sur des
manuscrits laissés par un certain baron de Palmes. Cette accusation
était ridicule et celui qui la formulait savait qu’elle était ridicule.
Le baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie autrichien très
peu lettré et pas du tout philosophe qui n’avait jamais écrit une ligne
de sa vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine suprématie
spirituelle déchaîne une fureur plus aveugle que la possession de
l’argent.

H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs. Elle était pauvre et
ne pouvait faire les frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses
ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu répondre
victorieusement qu’en faisant la preuve de l’existence réelle de Morya
et de Koot Houmi, et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle
ne voulait faire à aucun prix.

Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de retrouver en Europe,
dans la solitude, le calme nécessaire pour écrire la Doctrine secrète.
Elle savoura dans une misérable chambre à Naples l’amertume de voir ses
meilleures intentions rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais
sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources intérieures qu’ont
les grandes âmes, l’idée lucide que la parole écrite a plus d’importance
que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre demeure dans les
temps quand le visage et même le nom de l’auteur sont effacés. Elle
subordonna sa vie à la création de son livre. Elle oublia les pouvoirs
avec lesquels elle était habituée à obtenir des réunions d’admirateurs.
Elle cessa de faire sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un
geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs. Elle passa les
dernières années de sa vie, les yeux fixés sur les sources intimes de sa
connaissance. Elle résista aux vagues de haine que lui apportaient les
articles de journaux ou les paroles empoisonnées de ceux qui venaient
lui rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir, maintenant par
la force de sa volonté sa santé chancelante, s’obligeant à tracer
quotidiennement sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense.

Quand elle mourut en Angleterre, elle avait retrouvé des disciples et
des amis qui l’aimaient. Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou
Pourana: La miséricorde est la puissance de celui qui est vertueux. Elle
put jeter un regard désormais tranquille sur sa tâche achevée. Elle
avait écrit les derniers mots de «la Doctrine secrète» et la Société
théosophique était répandue dans le monde entier.

Mais comme c’est une loi amère et inexorable que la calomnie, quand elle
est dirigée avec habileté, laisse une trace qui ne périt pas, H. P.
Blavatsky n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation portée contre
elle. Les années ont passé. Les sources et preuves d’événements anciens
deviennent vite incertaines. On écoute les paroles qui sont rapportées
par la rumeur publique qui fait aisément figure de sagesse inférieure.
On respire avec un plaisir secret un vent de scandale qui vient on ne
sait d’où. On se dit: Qui sait? Peut-être... Et ceux qui croient le plus
fermement à H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie le
meilleur réconfort sentent à de certaines heures, un doute remonter du
fond d’eux-mêmes, comme une buée triste, et qui jette une ombre.

                   *       *       *       *       *

Il y a dans le texte intégral de l’historien juif Josèphe retrouvé
récemment en Russie, un trait frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste
et de Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste: «Il collait des
poils d’animaux sur les places de son corps où il n’était pas velu.»

Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour réaliser l’idéal qu’il se
faisait du prophète. Et j’imagine qu’il le faisait secrètement pour
paraître aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu avait créé velu
par contraste avec les vêtements luxueux des Juifs riches. Il agissait
ainsi avec puérilité; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa Jésus.

De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don de produire des phénomènes et
considérant qu’on n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels
phénomènes, en ajouta peut-être de son cru par ruse et artifice, car la
tentation est bien grande d’aider au miracle quand le miracle ne se
produit pas et qu’on porte tout de même le miracle en soi, qu’on l’a
produit hier et qu’on le produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette
tentation. Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. Si le
prophète veut être velu qu’il le soit tant qu’il lui plaira. L’eau
baptismale n’en sera pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il
m’importe peu que celui qui m’apporte une explication raisonnable du
monde, une philosophie élevée, une morale dont la connaissance
transforme mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le livre qui
contient l’explication, la philosophie, la morale sublimes. J’attends,
modérant ma surprise pour le brio du tour, que le livre escamoté
reparaisse et j’en aspire la sagesse révélatrice sans me soucier de la
manière merveilleuse dont il me fut présenté.




LA DOCTRINE SECRÈTE


Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est
qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée,
comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire,
raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection.

Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante,
mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à
elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur
vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre
sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des
autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur
front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer
leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses
humaines, ils ont acquis plus de pitié.

De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P.
Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa
philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est
chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient
les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la
théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il
n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais
prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait
fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des
bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle
écrivait,--tous les témoignages sont d’accord à ce sujet--d’une façon
médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous
celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français
et appartenait à un groupe d’initiés différent.

Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de
connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces
connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères
du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux
origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux
penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en
bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et
d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les
présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes.
Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont
trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le
leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format
connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de
leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal.

  [46] Voir «la sagesse antique» d’Annie Besant, «la science occulte» de
  Steiner, et surtout «l’essai de doctrine occulte» de M. Chevrier qui
  est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique.

Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le
rapport de la matière et de l’esprit; comment à travers les âges
immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps
successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de
la nature; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit
accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être
absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant
la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et
justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et
incompréhensible. Si nous voyons,--et il est possible à chacun de le
voir par une attention quotidienne--que c’est nous-mêmes qui tissons
notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos
souffrances; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action
accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient
la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le
paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde
logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est
d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de
l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux.
Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant
au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future
s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous
nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce
qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur
parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé
nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être
qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins
qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation
de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la
lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous
identifiera à l’essence divine.

Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée
occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut
rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme
qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop
tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs.
Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui
firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels
rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce
n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les
grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la
doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes.
Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier,
dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et
de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient.

Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament
d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en
partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut
que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par
suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se
minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La
théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice
considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte
d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les
maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions
de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés
de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été
négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes
du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel
s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement
théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme
ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier
sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la
magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les
principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom
d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky
avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole
de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme
dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée.

La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les
successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un
jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au
lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui
était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec
un orgueil plus grand affirmer qu’il était «le possesseur inconditionné
et intégral de la vérité» et se couvrir de la mitre invisible du vrai
sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe! Mais il a
repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes
de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés
avec cette liberté que seule donne la jeunesse.

Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des
barrières, des obstacles à la compréhension; que les nouvelles formes
d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens;
que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même
à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile
intérieur de l’ignorance; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et
que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de
son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.




LA TRISTESSE DES MAITRES


C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde
anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les
régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville
d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société
anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des
villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la
route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes
des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et
aussi transcendante que l’échelle de Jacob.

C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de
géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits
pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont
fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était
la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les
hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle
couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien
vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant
tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit.

Comment auraient-ils pu percevoir cette présence? Une haute culture est
chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle
est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou
académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique
militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment
penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps
pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une
caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la
philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de
l’Europe.

Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs
savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli
d’amour.

Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne
s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et
se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de
l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et
brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment
où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il
toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses
jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il
s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis
Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec
laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé
plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler
de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis
sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus
au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la
béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis
longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres.

H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se
fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à
Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient
instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper
de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le
mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz
chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme
cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban
n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que
quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années
a disparu des possibilités de la vie.

Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins,
il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font
vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et
de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau
étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec
sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme.
Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant
cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie
dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois
fois plus longue que celle de l’homme insensé[47].

  [47] Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un
  explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu avec
  un homme «d’un certain âge» qui avait été l’instructeur de Mme
  Blavatsky.

Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand
ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur
tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient.
J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner
encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler
que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des
missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de
mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut
prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on
a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites
du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de
nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils
doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui
nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de
révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien
intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui
fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la
hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils
doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait
voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur
permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense
nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme
des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les
intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères
aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu
d’éclat! Que les hommes sont lents à se développer! Que de messagers
devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits
et qui risquent de retomber aux ténèbres! Et peut-être songeant à tant
de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière
des sages, s’obscurcissent-ils...




EPILOGUE


L’histoire des messagers est l’histoire d’une série d’échecs successifs.
Ils sont venus, ils ont eu une influence quelquefois grande, quelquefois
minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a repris sans trace
apparente de leur passage.

Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de ces existences, c’est
qu’elles aient pu même se manifester. On est étonné que les messages
n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, quand la première
lueur de l’esprit brilla dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre
ce qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer leur seule
manifestation comme merveilleuse. Et il demeure inexplicable que Jésus
ait atteint sa trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane soit mort
très vieux et que Christian Rosencreutz ait pu ensevelir sa personne
dans un silence qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre.

Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il est convenu d’appeler
le bien, en vertu de son respect de la vie et des scrupules de
l’intelligence ne se présente pas avec les mêmes moyens de défense et
les mêmes armes que ses ennemis. Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui
devrait toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est borné par
rien. Si les pensées essentielles qui constituent l’idéal humain
arrivent tout de même à survivre c’est qu’il y a en elles une force
cachée, un principe supérieur qui les porte.

Si quand la mer est agitée et que les vagues montent vers le ciel qui a
l’air de descendre, on regarde un nageur en train de regagner la terre,
on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. Les forces combinées
pour l’engloutir sont immenses. Sa tête disparaît souvent sous l’écume
et l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa connaissance de la
natation et grâce à la loi qui maintient à la surface un corps en
mouvement, traverse les puissances liquides qui l’environnent et contre
toute prévision humaine parvient au rivage.

Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la vie que sont les porteurs
de message. L’ignorance étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les
attire en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans les nuages les
aveugle d’une lumière trouble. Mais un courant venu on ne sait d’où, une
force sous-marine dont l’attraction nous est inconnue les pousse sur les
flots et leur permet d’atteindre le but.

Le message arrive régulièrement, malgré la tempête qui ne finit pas.
C’est toujours le même. Il tient dans quelques vérités très simples,
dans quelques mots. On pourrait en faire une formule qui serait écrite
sur la borne de la route. Il faut être désintéressé, mépriser l’argent,
devenir de plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement la bonté.
A cela chacun répond: Je veux jouir de la vie, aimer les richesses, ne
penser qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la vie ne se
livre pas pour autre chose. Mais les vérités supérieures doivent être
présentées aux hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est le
devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude de la tâche est en
raison directe de l’invincible égoïsme de la race humaine.

L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un point particulier de
la terre. Beaucoup d’hommes l’ont proclamé qui ne le tenaient de
personne et ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et avec une
aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock le contemplateur et l’admirable
qui louait la vie active de l’homme ordinaire autant que l’adoration du
mystique dans le sanctuaire et trouvait sous les arbres des vieilles
forêts le chemin de l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno,
l’orgueilleux et le raisonnable qui raisonna et disserta dans toutes les
villes d’Europe et qui préféra le feu du bûcher au reniement de sa
raison. Tel fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux de
métallurgie et le grand mangeur de nourriture qui, dans une auberge de
Londres, eut la vision d’un homme entouré de lumières qui lui annonça
qu’il était choisi pour interpréter les Saintes Ecritures et lui
recommanda de manger avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme,
gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier de Gœrlitz qui, tout
en enfonçant des clous dans des semelles, voyait jaillir les étincelles
de flamme de l’amour divin.

Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers dont on n’a pas connu le
nom parce qu’ils étaient peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de
cas de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à leur insu. Il y a eu
des révélateurs qui ignoraient leur révélation, des sages modestes qui
mélangeaient leur sagesse à leurs actions quotidiennes, de timides mages
qui ne savaient pas quelle magie il y avait dans un petit acte de bonté.
Nous avons tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs sans
auréole et reçu d’eux un inestimable don par une parole bienveillante,
un certain aspect de tristesse, la loyauté d’un regard.

Car le message circule partout. Il est d’essence humaine comme
l’espérance ou la douleur. Pour l’entendre il n’est pas nécessaire,
ainsi qu’Apollonius d’invoquer, au lever du jour, les intelligences
platoniciennes, de pratiquer la mortification des ascètes ou la prière
des moines chrétiens. On peut le comprendre sans connaître aucune
philosophie, sans être le croyant d’aucune religion. Il est accessible
au plus humble pourvu que son âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas
nécessaire; il suffit de désirer l’intelligence et la bonne intention
d’amour est le signe qu’on l’a reçu.




TABLE DES MATIÈRES


  PRÉFACE                                             5

  APOLLONIUS DE TYANE LE VOYAGEUR                    17
    La jeunesse d’Apollonius                         19
    Apollonius dans «la demeure des hommes sages»    28
    La mission d’Apollonius                          33
    Faiblesse et grandeur                            40
    Le Daïmon                                        44

  LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS                    49
    Le maître inconnu des Albigeois                  51
    La croisade                                      60
    Les deux Esclarmonde                             82
    Montségur                                        88
    La grotte d’Ornolhac                             95
    La doctrine de l’esprit                          98
    L’aubépine de Ferrocas                          110

  CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX           115
    Vie et voyages de Christian Rosencreutz         117
    Vrais et faux Rose-croix                        130
    La rose et la croix                             134

  LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS                          139
    Les initiés de l’action                         141
    Hugues des Payens et l’ordre des Assassins      145
    Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet     157
    La chute de l’Ordre                             168

  NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE          179
    Le livre d’Abraham le Juif                      181
    Le voyage de Nicolas Flamel                     188
    La Pierre philosophale                          194
    Histoire du livre d’Abraham le Juif             199
    Les alchimistes et les adeptes                  207

  SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL                          219
    Son origine                                     221
    Enigme de sa vie et de sa mort                  227
    Les sociétés secrètes                           241
    La légende du maître éternel                    245
    Cagliostro le charlatan                         253

  MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES                259
    Les maîtres et le choix du messager             261
    La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky            269
    La doctrine secrète                             283
    La tristesse des maîtres                        289

  ÉPILOGUE                                          295




QUELQUES LIVRES A CONSULTER


  PHILOSTRATE, _Apollonius de Tyane, sa vie et ses voyages_, traduit par
    Chassang (Didier 1862).
  RENAN, _Les origines du Christianisme_ (Calman Lévy).
  MEAD, _Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur_ (Publications
    théosophiques).
  NAPOLÉON PEYRAT, _Histoire des Albigeois_, 5 vol. (Librairie
    Internationale 1870).
  SCHMIDT, _Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois_
    (Cherbulier 1849).
  DOM CLAUDE DE VIC et DOM VAISSETTE, _Histoire Générale du Languedoc_,
    10 vol. (Paya 1840).
  D’ALDIGUIER, _Histoire de Toulouse_, 4 vol. (Paya 1833).
  MICHELET, _Histoire de France_.
  Jean GUIRAUD, _Questions d’histoire_ (Lecoffre 1906).
  LEA, _Histoire de l’Inquisition_, 3 vol. (Fischbacher 1900).
  WITTEMANS, _Histoire des Rose-croix_ (Éditions Adyar 1925).
  FRANTZ HARTMAN, _Au seuil du sanctuaire_ (Libraire de l’Art
    indépendant 1920).
  FRANTZ HARTMAN, _Rose-croix et alchimistes_ (Libraire de l’Art
    indépendant 1920).
  SEDIR, _Histoire des Rose-croix_ (Librairie du XXe siècle 1910).
  REV. Père MANSUET, _Histoire critique des Templiers_ (2 vol. 1789).
  NICOLAÏ, _Essai sur les accusations intentées contre les Templiers_
    (Amsterdam 1783).
  CADET DE GASSICOURT, _Le Tombeau de Jacques Molay_ (1796).
  E. DE MONTAGNAC, _Histoire des Chevaliers Templiers_ (Aubry 1864).
  STANISLAS DE GUAITA, _Le temple de Satan_ (Durville).
  Victor Émile MICHELET, _Le secret de la chevalerie_ (Bosse 1928).
  MICHAUD, _Histoire des croisades_.
  A. POISSON, _Nicolas Flamel_ (Chacornac 1893).
  Louis FIGUIER, _L’alchimie et les alchimistes_ (Hachette 1860).
  BULAU, _Personnages énigmatiques_ (Poulet Malassis 1861).
  Marc HAVEN, _Le maître inconnu: Cagliostro_ (Dorbon).
  G. BORD, _La Franc-Maçonnerie en France_.
  CLAVEL, _Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie_ (Pagnerre 1843).
  A. LANTOINE, _Histoire de la Franc-Maçonnerie française_
    (Nourry 1929).
  _Souvenirs du baron de Gleichen_ (Techener 1868).
  LE COUTEULX DE CANTELEU, _Les sectes et les sociétés secrètes_ (Didier
    1863).
  SINNET, _Vie de Mme Blavatsky_ (Librairie de l’Art indépendant 1920).
  SINNET, _Le monde occulte_ (Carré 1887).
  Annie BESANT, _H. P. Blavatsky et les maîtres de la Sagesse_
    (Publications théosophiques 1908).
  OLCOTT, _Histoire authentique de la Société théosophique_
    (Publications théosophiques 1907).
  CHEVRIER, _Essai de doctrine occulte_ (Publications théosophiques).


TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--PARIS.--1930.





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MAGICIENS ET ILLUMINÉS ***


    

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