Lucifer

By Maurice Magre

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Title: Lucifer

Author: Maurice Magre

Release date: February 27, 2026 [eBook #78064]

Language: French

Original publication: Paris: Albin Michel, 1929

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIFER ***




  MAURICE MAGRE

  LUCIFER

  _ROMAN MODERNE_


  ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
  PARIS--22 RUE HUYGHENS, 22--PARIS




DU MÊME AUTEUR:


POÉSIES

    La Chanson des Hommes (Fasquelle, éditeur).
    Le Poème de la Jeunesse (Fasquelle, éditeur).
    Les Lèvres et le Secret (Fasquelle, éditeur).
    Les Belles de Nuit (Fasquelle, éditeur).
    La Montée aux Enfers (Fasquelle, éditeur).
    La Porte du Mystère (Fasquelle, éditeur).
    Le Livre des Lotus entr’ouverts (Fasquelle, éditeur).

ROMANS

    Le Roman de Confucius (Fasquelle, éditeur).
    L’Appel de la Bête (Albin Michel, éditeur).
    Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel, éditeur).
    La Luxure de Grenade (Albin Michel, éditeur).
    Le Mystère du Tigre (Albin Michel, éditeur).
    Le Poison de Goa (Albin Michel, éditeur).
    La Tendre Camarade (Fort, éditeur).
    Vies des Courtisanes (Nouvelle Revue Critique).
    La Vie de Messaline (Flammarion, éditeur).

THÉATRE

    La Mort enchaînée (Albin Michel, éditeur).
    Arlequin (Librairie Théâtrale).
    Sin (Librairie Théâtrale).
    Le Soldat de Plomb et la Danseuse de Papier (Librairie Théâtrale).

      *       *       *       *       *

    Pourquoi je suis Bouddhiste (Les Editions de France).




Il a été tiré de cet ouvrage


    30 exemplaires sur papier HOLLANDE VAN GELDER
    numérotés de 1 à 30.

    70 exemplaires sur vergé pur fil VINCENT MONTGOLFIER
    numérotés de 1 à 70.

    L’édition originale a été tirée sur alfa “IMPONDÉRABLE”
    DES PAPETERIES SOREL-MOUSSEL.


_Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale
et adaptation cinématographique réservés pour tous pays._

_Copyright 1929 by Albin Michel._




LUCIFER


Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel,
les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec
sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en
train de me regarder.

--Ceci est un avertissement, pensai-je.

Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de
Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement.
Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes,
non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller.

Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette
grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une
autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma
vingtième année.

Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui
m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé
par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au
milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable
avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment.
Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une
fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une
hallucination et je dis à mon compagnon:

--Vois-tu quelque chose sur ce carreau?

--Rien du tout, répondit-il.

Un sifflet retentit, je refermai la portière et comme le train
s’ébranlait, j’entendis sur le quai mon ami qui criait:

--Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau.

J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par le hasard, mais à la
longue il m’était venu un peu d’énervement. La figure ne s’occupait
nullement des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment et
elle s’obstinait à me regarder. Je passai la main sur la glace pour la
réduire à néant, mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste
avait travaillé. Alors j’approchai mon visage tout près et je projetai
mon haleine humide. Je ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le
rictus de la bouche plus intolérable.

Je me souviens que j’allais braver les protestations des voyageurs et
ouvrir la portière malgré le froid, pour échapper à cette obsession
quand j’en fus délivré par l’arrêt du train.

J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait disparu pourtant
avec les milliers d’images du cinématographe qu’est notre vie, si la
figure ridicule qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain fait
revivre.

Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je n’avais plus devant moi
que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf que j’étais venu considérer par cette
chaude nuit de juin.

Je regardai ma montre et repris ma promenade. Il était un peu plus de
onze heures et les deux sœurs devaient être en train de se coucher dans
cette chambre qui était la leur et où elles dormaient ensemble.
Peut-être étaient-elles déjà dans leur lit et lisaient-elles, chacune de
leur côté, à la clarté de deux lampes.

Deux jeunes filles! deux lampes! Mon double amour! Le bien et le mal!
Comme tout était harmonieux et mystérieux en même temps!

Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage comme pour en ôter une
certaine expression de stupidité qui s’y posait quelquefois et y
demeurait malgré mes efforts. Je venais de songer aux corps des deux
jeunes filles, à la grâce des bras découverts, au contour et à la
fermeté de leurs seins qui devaient apparaître sous leur chemise. On
était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être avaient-elles
rejeté les draps et reposaient-elles avec cet abandon que procurent les
soirs d’été.

Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un homme à jambe de bois
qui marchait avec une vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que
si j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au manche recourbé, il
tomberait, il crierait, croyant à une agression, et le bruit ferait
ouvrir comme des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais
la naissance des épaules, le creux des aisselles, un élan des bustes
minces au-dessus de la pierre. Folie! Le rapide infirme avait disparu à
l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face des fenêtres
brusquement éteintes.

Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue? Je n’avais plus l’âge de
telles équipées. M. de Saint-Aygulf, le père d’Eveline et de Laurence
pouvait sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence devant
sa maison. J’étais pour lui, non pas un ami, mais une relation qui
tendait par un effort constant à entrer davantage dans son intimité. Il
croyait que nous étions réunis par notre commun goût du mystère et
l’admiration que j’étais censé avoir pour ses idées. Il les exposait
toujours abondamment devant moi et je lui avais caché, grâce à une
faculté d’arrondir les yeux et de hocher la tête en pensant à autre
chose, le mépris absolu que m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes,
enveloppés du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent pas que ce sont
leur femme, leur fille ou leur maîtresse que l’on recherche à travers
eux.

Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de laquelle des deux? Je ne
m’étais jamais entendu avec moi-même sur la signification du mot amour.
Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler ainsi. Mais aimer deux
sœurs à la fois! Il y avait là une sorte de mystère. C’était Eveline que
je désirais le plus. D’abord parce que je la sentais inaccessible à tout
désir. C’était une mystique. Si elle avait été chrétienne, elle serait
entrée dans un couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles
idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle s’attribuait une mission
spirituelle. Comme si une mission spirituelle pouvait être dévolue à un
corps si désirable! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, cela n’avait
pour moi aucune importance! Eveline considérait secrètement qu’un homme
qui a dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, doit se
retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je? Et je savais, sans
qu’elle l’eût jamais exprimé, qu’elle estimait que moi en particulier,
je n’aurais dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur sa
sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris cela à la façon dont
elle considérait mes tempes, à l’attention qu’elle mettait à compter mes
cheveux, pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon cou, où se
trahit l’âge. Cet examen dédaigneux n’était pas le fait de quelqu’un qui
a une mission spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi
j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond de mon cœur.

Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. Elle avait dit à
plusieurs reprises et intentionnellement devant moi que les jeunes gens
n’avaient pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain et je ne
parle pas des pressions de main, des paroles à double entente et de la
scène de la salle à manger. Mais s’il y avait une balance et des poids
immatériels pour peser l’amour, j’aimais moins Laurence qu’Eveline. Elle
était moins jolie que sa sœur, assurément. Ses traits étaient
irréguliers, sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses dents
éclatantes évoquaient des images de morsures et elle avait un léger
balancement du corps qui me faisait penser à une panthère que j’avais
vue l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle était brune et un
goût invincible m’attirait vers les blondes. Il y avait bien des lueurs
d’or fauve dans sa chevelure, mais pas assez à mon gré! Son principal
défaut était son manque d’intelligence ou plutôt du genre d’intelligence
que j’aime. Elle n’avait aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était
une créature absolument matérielle. Je l’avais vue manger avec un
appétit étonnant. Elle se moquait des efforts de son père et de sa sœur
pour communiquer avec l’au-delà, elle considérait comme des hurluberlus,
les membres du groupe des Esséniens et les étudiants des anciennes
religions et de leurs mystères. Elle faisait une exception pour moi,
parce qu’en sa présence je savais, en relevant un coin de ma bouche, ou
par un habile clignement d’œil, lui faire supposer que je n’étais qu’un
faux croyant, un amateur un peu ironique, venu seulement pour elle chez
son père.

J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son
indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose
qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses
mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la
révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du
monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et
que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de
la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier
fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de
vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le
monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de
Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille,
avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer
durant quelques années dans une maison de correction.

Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation
de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais
qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas
coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui
enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les
rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté.

Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il
fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la
contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées
venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis
m’élancer vers la porte et crier à haute voix: Laurence! Eveline!
insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait.

Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait
d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de
printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute.
Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche
crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant
intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma
course nocturne.

Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel
de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et
pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de
femme parut sur le seuil.

J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée
fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un
avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de
sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut
inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir? Devais-je m’élancer? Et
d’abord qui venait de sortir de l’hôtel?

La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette,--Eveline ou
Laurence--glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me
précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin
me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire.
N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre? Je rejetai une hypothèse
qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille
qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche.

Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à
l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille
sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit? La
précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte
indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son
départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée
que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me
trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air
de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en
résulterait. Puis je risquais de la perdre.

Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de
l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la
portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître.
C’était Laurence.




Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans
lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier.

Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que
Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je
courais sur la piste d’une énigme.

Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même: Les femmes sont
toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs
qu’importe!

Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup
d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les
boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur
les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le
front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent
sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un
des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais
sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque.

C’est bien cela! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous
approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je
vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées
recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui
jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait.

Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour
que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus
loin.

--Qui sait? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le
téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin
pour le ramener immédiatement.

Hélas! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je
fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que
Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie
qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une
tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se
dirigea vers le Moulin-Rouge.

J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés
évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui
venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair
régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de
petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma,
prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait
autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était
criblé d’étoiles indifférentes.

Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant,
sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant
et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La
rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui
achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de
bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce
peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de
Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si
grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu
échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche.

Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez
mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé
comme par un trait de lumière. La coco! N’était-ce pas cela qu’elle
venait chercher? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des
consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait
parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant,
regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va
s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec
l’homme qui lui fera signe.

La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis
garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un
d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son
index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette
expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à
une femme qu’ils ne connaissent pas.

Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien
en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation,
comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible
pour ses sens.

Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement.

Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence
ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un
long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les
examiner.

Elle cherchait quelqu’un. Mais qui? Qui avait pu donner à la fille de M.
de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café,
hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco? Mais
alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet
endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant
la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus
loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard
circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le
trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un
carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque
vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une
expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour
lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le
boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue
qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une
à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne
aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter.
Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une
immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui
est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les
couples assis.

Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le mieux que je pouvais
faire était de me présenter brusquement devant elle. D’abord, j’aurais
la satisfaction de mettre un terme à cette aisance qui m’était
insupportable. Je considérais ensuite comme possible un cri joyeux de
surprise, un accueil favorable, des explications plausibles. Peut-être
avait-elle besoin d’un guide pour une démarche tout à fait naturelle.
J’imaginais aussitôt des confidences, une causerie intime dans un taxi
la ramenant vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres qui
serait plus grande à cause d’un secret partagé. Mais Laurence prit sans
doute une brusque résolution, car elle se mit tout d’un coup à descendre
la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. Un rassemblement retarda
mon élan. Je la perdis un instant de vue puis je la découvris à une
grande distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu derrière elle
et était-ce moi qu’elle fuyait? Résolu à l’atteindre, je me mis à courir
aussi. Elle avait tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai à
l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle était entièrement
déserte. Je m’y précipitai, insoucieux du ridicule que j’assumais, du
manque de droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une forme,
vaguement, sur la droite, disparut quelque part et j’entendis un bruit
sourd de porte fermée.

--Elle vient d’aller retrouver son amant! pensai-je en atteignant un
bureau de poste. Je me retournai et je trouvai à la rue Ballu un
caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu dire que beaucoup de
ses petits hôtels étaient des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un
coup d’œil le square Vintimille et je murmurai:

--Quel paysage de crime!

Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand de vins où il n’y avait
qu’une seule petite table ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un
bock et j’attendis.

Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, telles que celles-ci:

--Voilà bien les jeunes filles parisiennes!

Ou bien:

«Et moi qui allais prendre cette aventure au sérieux!»

J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes de pensée trouvent
naturellement pour se traduire le moyen d’expression le plus banal. Mais
ce soir-là j’écartai cette observation.

Eveline venait de reculer, de disparaître presque dans une buée
d’indifférence. J’avais encore sur les lèvres un sourire méprisant à
l’adresse de Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance
qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis une heure. Rapidement, une
série de questions et de réponses se succédèrent en moi.

Avais-je songé à l’épouser? Non, jamais. Mais j’aurais pu y songer. Je
professais l’opinion que l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été
votre maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais fait la cour à
Laurence, au petit bonheur, pour voir ce qui arriverait. Aucun souci de
responsabilité n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, voici que
l’événement me donnait raison. D’abord, ce souci des responsabilités
n’est-il pas un piège absurde qui tend à restreindre toute action
agréable. On ne ferait jamais rien si on pensait à la conséquence de ses
actes. Puis qui peut savoir comment les choses s’enchaînent? Le plus
grand service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il pas de le
débarrasser du fardeau de la famille?

Est-elle seulement susceptible d’éprouver de l’amour pour quelqu’un? me
disais-je encore. Non, non, sensuelle, purement sensuelle! et je me
mettais à tapoter du bout des doigts le marbre gras de la table, en
jetant un long regard vers l’obscurité des maisons de la rue Ballu... Et
puis enfin sa mère! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais
ce que je savais de l’existence de Laurence.

Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf avait été frappé par une
sorte de révélation spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à
lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au moyen de coups frappés
dans les murs. Cela avait amené un changement total dans son caractère
et sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes pour lesquelles il
avait toujours eu un goût excessif, afin de se consacrer à sa femme, une
sainte laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre foyer et la
haine sans merci de tout ce qu’elle rangeait sous l’étiquette d’immoral.
Et une notion de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement fait
irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, accomplir des actions
désintéressées. M. de Saint-Aygulf avoua à sa femme l’existence d’une
fille naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre aussitôt
abandonnée et dont il n’avait plus voulu entendre parler. Il fut décidé
que l’enfant qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère pour
être régénérée par les bons exemples et le contact de la perfection
morale d’Eveline, sa demi-sœur. Il paraît que la mère consentit sans
difficultés et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant sans
doute, comme tout le monde, qu’elle assurait le bonheur de son enfant en
lui assurant la richesse.

Entre la petite fille «aux mauvais instincts» et la vertueuse madame de
Saint-Aygulf une lutte s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais
que peu de détails, par quelques conversations avec Mme de Saint-Aygulf,
ou par de brèves confidences de Laurence. De cette lutte, Laurence était
sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de Saint-Aygulf avait
veillé avec une sollicitude redoutable à ce que l’âme sortie «des bas
fonds les plus abjects de la société» fût refondue et pétrie selon sa
loi.

--C’est la justice qui a le plus d’action sur les enfants, me dit-elle
une fois en me parlant de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais
arrivé de faire un cadeau à Eveline sans donner le même exactement à
Laurence.

Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire avec le même amour.

Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion que celle de la famille,
mais elle croyait à une sorte de Providence qui punit les méchants et
récompense les bons.

--C’est en regardant ces deux enfants grandir, me dit-elle une autre
fois, que j’ai vu le plus nettement combien la Providence est équitable
pour chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait en beauté des
traits, en grâce du corps tandis que toute la laideur du péché originel
prenait possession du visage de Laurence.

Pourtant cette laideur dut se transformer. Le désir contenu agrandit les
yeux. Des dents lumineuses donnèrent à la chair des lèvres une
allégresse de rire qui animait le visage trop large, sur le cou un peu
court. Les cheveux poussèrent dans tous les sens et s’éclairèrent de
lueurs rougeâtres.

--Laurence à quatorze ans, disait encore Mme de Saint-Aygulf, dégageait
avec ses seins précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la
mobilité perpétuelle de ses traits, une expression d’animalité
inquiétante qui me faisait éprouver auprès d’elle le sentiment d’une
souillure. C’est à ce moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher de
la Bête.

Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables mauvais instincts
de la Bête ne pourraient être vaincus que par la discipline de fer d’une
maison spéciale d’éducation où le travail manuel alterne sans arrêt avec
celui de l’esprit. Elle y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa
dix-septième année et n’en sortit que parce que M. de Saint-Aygulf avait
cru discerner dans certains coups frappés par une table l’indication de
cette délivrance.

C’est à ce moment-là que je la vis pour la première fois. Le contact de
la brutalité, la souffrance, l’absence de pitié lui avait appris
l’hypocrisie.

Mme de Saint-Aygulf disait d’elle:

--Il faut se méfier des eaux dormantes...

Et elle ajoutait avec un air soucieux:

--Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle plus tard?

Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement grave. M. de
Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué par tout ce qu’il ne comprenait
pas, avait fait de sa maison le centre de tous les groupes spirites,
rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les chercheurs de pierre
philosophale, les mages hindous, les fakirs de passage étaient
accueillis chez lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade
Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau groupe, celui des Esséniens et
nous jetions avec ardeur les bases d’une religion nouvelle.

Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en spectatrice hostile et
patiente ce qu’elle appelait les folies de son mari. Elle avait trouvé
que ces folies avaient un caractère normal puisqu’elles avaient ramené
M. de Saint-Aygulf au vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit
avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries de son père, tomber
dans un mysticisme incompréhensible pour elle.

Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi plus redoutable que les
mauvais instincts de Laurence et elle ne trouva d’allié que dans celle
qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha tardivement à pénétrer
les secrets de la religion essénienne afin de pouvoir en démontrer
l’absurdité à sa fille. La lecture de quelques livres, quelques
conversations avec moi et Michel Kotzebue la frappèrent d’une
douloureuse surprise en la renseignant sur les premiers Esséniens.

Des ermites qui vivaient au bord de la mer morte! De soi-disant saints
qui, à certaines époques, envoyaient des Messies dans le monde pour
l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le communisme et
elle s’attacha à des détails ridicules pour essayer d’en rire. Une tache
d’huile sur leur robe blanche était considérée par eux comme un
opprobre! Ils ne crachaient jamais qu’en se détournant à gauche! Sans
doute des hurluberlus dans le genre de son mari! Mais ils étaient en
même temps des révolutionnaires! Est-ce que le monde avait besoin de
l’instruction d’un Messie? Ne suffisait-il pas de suivre les règles
établies?

Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces ascètes qu’on aurait pu
croire à tout jamais endormis au bord de la mer Morte, dans la terre
pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à travers les siècles un
étrange pouvoir sur l’esprit de sa fille. Pour eux seulement, Eveline
avait de l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui n’était
due qu’à ses parents?

Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et prononçait des paroles
mystérieuses, telles que celle-ci: Je suis candidate au baptême. Et
quand on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ avaient
disparu depuis bien longtemps, elle souriait, elle haussait les épaules
et elle faisait entendre qu’ils étaient toujours présents et que même
ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre à ceux qui croyaient en
eux.

Ce fut pendant quelque temps la caractéristique curieuse de cette maison
et aussi son charme que cette possibilité de voir apparaître derrière un
rideau ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard en robe de lin
immatérielle, venu pour donner quelque sage instruction.

Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir que Laurence pour la
seconder dans ses attaques. Elle souffrait aussi en pensant que ses
ennemis invisibles avaient professé une pureté bien au-dessus de celle
qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle avait rétrogradé. Par un
revirement dont elle ne saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de
toutes les vertus, était devenue dans sa propre maison, une créature
grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne put mesurer longtemps l’étendue
de cette monstrueuse contradiction. Le hasard voulut que je fusse témoin
de la dernière scène du drame et cela coïncida avec la première d’une
autre histoire plus importante pour moi, la scène de la salle à manger.

Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps de la maladie de cœur
pour laquelle elle soignait son mari, avait eu successivement deux
crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. J’étais allé
plusieurs fois prendre de ses nouvelles, malgré mon habitude d’écrire en
pareil cas une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour quelque
temps. J’avais pensé, dans le désarroi de la maison, trouver une
occasion de parler plus intimement avec Eveline ou avec Laurence.

C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. J’avais été introduit
tout de suite. J’avais compris à un je ne sais quoi dans l’affairement
du domestique, à l’électricité de l’escalier qui n’était pas allumée
comme à l’ordinaire, à la qualité trouble de l’air déjà mortuaire que
quelque chose de grave devait se passer.

M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il avait besoin de parler à
quelqu’un, me dit-il, de respirer un autre air que celui de la chambre
de la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait d’avoir laissé
éclater trop de plaisir en voyant quelqu’un qui venait de l’extérieur.
Je compris qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait si
mal, je sentais tellement son absence de douleur réelle que je faillis
lui dire de parler comme tout le monde.

--J’en suis averti depuis longtemps par mes guides. Je vais perdre ma
chère femme, dit-il.

Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue pour lui. Il ne
chérissait nullement sa femme. Il l’avait toujours redoutée comme l’ange
sans grâce d’un foyer sans joie.

Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf considérât la mort
sans terreur. Il professait l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une
foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il s’était même servi
de la menace de l’au-delà pour diminuer la puissance du tyran aux
bandeaux plats. Eh bien! il n’en revenait pas! Dans ces minutes
solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé d’écarter comme de
coupables niaiseries les théories sur l’immortalité de l’âme qu’il avait
cru devoir formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait tellement
pour lui n’effrayait pas sa femme. Je compris qu’il aurait bien préféré
voir ses dernières heures empoisonnées par l’épouvante. Il laissait
presque éclater sa déception.

Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il me fit part de son
étonnement. Mme de Saint-Aygulf tenait, paraît-il, la main d’Eveline
dans la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné d’une voix
changée l’ordre péremptoire de chasser tous ces jardiniers qui avaient
envahi sa chambre et voulaient forcer son enfant à travailler la terre,
comme les paysans.

Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication de cet ordre.

Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit à sa mère la vie des
Esséniens entre leurs monastères de pierre et les rivages de la mer
Morte. Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, ils
s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux de jardinage qu’ils
considéraient comme le meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant
des rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait eu la vision de
sordides ouvriers entraînant sa fille bien-aimée le long de sombres eaux
et de falaises bitumeuses, dans un paysage maudit.

Un grand médecin appelé en consultation venait d’arriver. Je voulais
prendre congé. M. de Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès de
lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne la douleur d’uniforme
dont il était lui-même accablé, me dit en me poussant dans la salle à
manger:

--Laurence vous tiendra compagnie.

Laurence était en effet assise là, à côté d’un grand buffet sombre et
elle lisait un livre qu’elle ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui
qui était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. Elle m’adressa la
parole sans donner à sa voix cette teinte grave que tout le monde avait
dans la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée elle
nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, et je lui sus gré intérieurement
de ne pas laisser paraître une tristesse de convention.

La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement du printemps et
il faisait assez tiède pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre
donnait sur un de ces petits jardins parisiens entourés de murs, où il y
a quatre arbres et deux plate-bandes. Il sortit de ce morceau de terre
une odeur végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes nos paroles
avaient été banales. J’avais cru même délicat d’atténuer par le ton ce
qui aurait pu être interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr que
Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à la minute où nous nous
étions approchés de la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai
mon bras autour de la taille de Laurence, mais en l’effleurant à peine.
Ce geste, à la rigueur, pouvait passer pour la marque d’amitié, un peu
plus affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans une circonstance
douloureuse.

Brusquement Laurence glissa dans mes bras. Elle était contre moi et je
l’y serrais sans que je me fusse rendu compte comment c’était arrivé et
quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses lèvres s’écrasèrent
sous les miennes, se fondirent et je sentis alors matériellement quelque
chose qui était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne ne
devait connaître, mais qui prenait pour s’exprimer la forme de ce baiser
plein d’allégresse.

Durant les quelques mois qui avaient suivi la mort de Mme de
Saint-Aygulf, Laurence avait à peine eu l’air de se souvenir du lien
qu’avait créé entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à manger
entre le buffet sombre et le jardin odorant. Et maintenant j’étais là, à
l’angle de la rue Ballu et du square Vintimille, et Laurence, avec la
même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui n’était pas moi.

Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que j’étais assis et que je
réfléchissais quand un taxi s’arrêta à quelque distance de moi.
J’aperçus confusément quelqu’un qui en descendait. Comme si l’arrivée de
ce taxi eût été une sorte de signal, une vague de découragement passa
sur moi. J’appelai le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait
pas sans doute avant une heure avancée de la nuit. J’étais fatigué.
J’étais triste. A quoi bon attendre?

Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire et dans la même
seconde le visage de Laurence glissa à côté de moi, encadrée par la
portière du taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans doute on
avait envoyé chercher ce taxi pour elle. Il allait extraordinairement
vite car j’avais à peine eu conscience de son passage et déjà il avait
tourné le square Vintimille et il avait disparu.

Je fus mécontent de moi-même. Je songeais au mensonge de certains romans
où l’on voit des héros policiers suivre d’autres personnages, pendant
des journées entières, sans jamais être en défaut. Je repassai rue
Ballu. Toutes les portes étaient silencieuses et muettes. Au fond de
moi, une voix joyeuse commençait à formuler vaguement qu’une maîtresse
passionnée, si elle vient voir son amant à minuit, y reste plus d’une
demi-heure.

Ma fatigue s’était accrue brusquement en même temps qu’une envie
désespérée de ne pas rentrer chez moi. Je remontai vers la place Blanche
et je m’assis sur la terrasse de la brasserie Romano avec je ne sais
quelle espérance de divertissement. A la table voisine de la mienne, une
femme écrivait une lettre sur un papier quadrillé, dans ce format qui
fait penser à une lettre anonyme. Tous les hommes étaient découverts
comme pour une cérémonie, mais c’était seulement à cause de la chaleur.
Un mendiant me regardait fixement comme s’il m’avait connu.

Quelqu’un me toucha légèrement l’épaule du bout du doigt. Je n’aime pas
ces contacts inattendus et je fis presque un bond sur ma chaise.

J’avais devant moi Michel Kotzebue. Il me tendait une main molle et
selon son habitude, au lieu de me regarder en face, il examinait mon
épaule droite, comme si un objet précieux qui y était posé fût sur le
point de tomber.

Je restais immobile. J’avais plusieurs fois entendu dire qu’il habitait
les environs de la place Blanche, n’était-ce pas rue Ballu?




Michel Kotzebue avait porté longtemps la vulgarité de ses traits comme
un masque peu convenable pour un sensitif et un religieux. Il s’y était
accoutumé à la longue. Je l’avais connu jadis, pauvre, au quartier
latin, quand il arrivait d’Autriche, son pays d’origine et qu’il
préparait des examens de théologie. Je l’avais retrouvé quinze ans
après, menant un assez grand train et devenu le grand homme de tout un
milieu où quelques personnes l’appelaient même Monseigneur. On disait
qu’il se donnait le titre d’évêque du culte essénien. Une énorme
améthyste qu’il portait à la main gauche en était le témoignage. Ma
présence ne semblait jamais lui être agréable. Je pensais qu’il n’aimait
pas retrouver le témoin d’un temps oublié où il s’était montré
quelquefois un joyeux compagnon, bien différent de ce qu’il était
aujourd’hui. Nous nous tutoyions à cette époque. Il m’avait demandé de
lui dire vous, estimant que c’était plus convenable à cause de son titre
d’évêque. J’avais accepté et il avait été assez peu délicat pour
continuer à me dire tu. Il savait parfois parler de très haut et de très
loin. Il passait pour un charlatan et il m’arrivait de croire qu’il en
était un. Mais il avait une faculté de se perdre dans une certaine
tristesse d’ordre élevé qui le faisait considérer comme un homme
supérieur.

Son front ne s’était pas rembruni comme d’habitude en me voyant et il
s’assit assez lourdement sur une chaise, avant même que j’aie dit:

--Voulez-vous prendre quelque chose avec moi.

Il commanda une liqueur en spécifiant qu’il la voulait dans un verre à
dégustation et il murmura à demi-voix, mais avec un regard de côté qui
ne m’échappa pas:

--Rien n’est triste comme une soirée ratée.

Raté est un mot que je ne peux pas entendre. Il me fait faire
immédiatement un retour sur moi-même, sur les étapes de ma vie, sur mes
essais infructueux pour réussir dans divers arts tour à tour aimés avec
passion et abandonnés. Je pensai qu’il avait fait exprès de prononcer ce
mot. Mais non, il regardait à droite et à gauche avec attention les gens
qui étaient autour de lui.

Alors je lui posai la seule question importante:

--Vous habitez tout près d’ici, n’est-ce pas?

Il aurait dû normalement répondre, oui, rue Ballu, si toutefois mes
craintes étaient fondées ou prononcer le nom d’une autre rue.

Il fit semblant de ne pas entendre et dit, comme s’il s’agissait de
ranimer une conversation près de s’éteindre:

--Il y a longtemps que vous avez vu les Saint-Aygulf?

Je faillis crier au garçon de m’apporter le Tout Paris afin d’y chercher
ostensiblement son adresse. Je me contentai de lui dire que j’avais vu
Laurence dans la journée. Mais il ne me demanda pas si c’était dans
l’après-midi ou le soir. J’avais dit à dessein Laurence tout court en
guettant le mouvement de ses paupières. Elles ne battirent pas plus
vite. Il commanda un autre verre à dégustation, le but d’un trait et je
vis qu’il se désintéressait de plus en plus de ce que je pouvais dire.
Il suivait une pensée familière et de temps en temps, par un geste de sa
main étonnamment blanche et soignée qu’il dirigeait de mon côté, il
daignait me faire participer à la conversation qu’il avait avec
lui-même.

--Conformer sa vie à ses idées! Oui, l’on devrait. Mais c’est difficile.
Chacun veut bien l’exiger d’autrui, mais est trop lâche pour l’obtenir
de lui-même.

Et il me jeta un regard qui alla de mon chapeau à mes souliers, comme si
je synthétisais la foule de ces hommes lâches et exigeants.

--Il y a des gens qui s’indigneraient, s’ils me voyaient à la terrasse
d’un café après minuit. Et pourtant la recherche de la sagesse ne nous
dépouille pas du désir.

Et il ajouta après un silence, d’une voix sans timbre:

--Et ce désir est d’autant plus grand quelquefois qu’on va plus loin
dans la poursuite de la spiritualité.

Ces paroles me furent insupportables. Depuis que nous étions assis face
à face, je revoyais certaines attitudes de Kotzebue en présence de
Laurence. Le prestige dont il était entouré l’autorisait à des privautés
qui auraient paru extraordinaires chez un autre. Je me souvenais qu’une
fois il avait gardé dans la sienne la main de la jeune fille pendant un
temps assez long en répétant: Ma chère enfant! avec une onction
ecclésiastique. Et brusquement je me souvins aussi de certains regards
accompagnés d’une humidité de ses lèvres épaisses, en présence
d’Eveline. Tout cela ne m’avait pas frappé alors parce que je croyais
comme tout le monde, Michel Kotzebue uniquement occupé de recherches
occultes, orienté vers les joies exclusives de l’esprit. Je comprenais
tout à coup qu’il n’en était rien et une violente indignation me saisit
à la pensée qu’il osait poursuivre les deux sœurs d’un égal désir, de ce
désir qu’il venait de déclarer plus grand que celui des autres. J’aurais
peut-être laissé éclater cette indignation si je n’avais pas pensé
soudain qu’il était simplement dans le même cas que moi.

Oui, mais plus âgé! beaucoup plus âgé! cria la voix intérieure de ma
jalousie. Au fait, plus âgé de combien? La différence d’âge qui nous
séparait n’était peut-être pas si grande.

--Quel âge avez-vous? demandai-je. Et je préparais une phrase pour lui
dire que cet âge aurait dû suffire à tempérer ses passions.

Kotzebue n’ajouta aucune importance à cette insignifiante question. Il
reprit avec lenteur:

--Je me demande quelquefois s’il n’y a pas des êtres qui ont en eux la
prédestination du mal, qui sont touchés de la grâce à rebours. Ils sont
remplis de bonnes intentions, ils disent des paroles justes et élevées,
ils aspirent de tout leur cœur à monter et il semble qu’une volonté,
peut-être extérieure à eux, organise leur existence pour le mal. Et par
mal j’entends naturellement, et il fit un geste qui semblait balayer
toutes les étroites conceptions du mal, la force rétrograde, ce qui
diminue l’esprit. Alors, comment remédier à cette initiale fatalité? Que
doivent faire ces prédestinés?

Il m’interrogeait d’un regard oblique, mais je ne voulais pas avoir
l’humiliation d’une réponse qui ne serait pas entendue. Il fit du bruit
avec son améthyste contre le marbre de la table et il reprit:

--Les passions sont peut-être créatrices. Mais il faut savoir s’y
adonner. Elles sont comme le feu qui est utile et qui chauffe, si on le
circonscrit dans la cheminée. Peut-être devons-nous nous laisser aller à
notre sensualité dans le but d’enfanter une force sublime et cachée.

Il se pencha vers moi et il me dit comme une confidence:

--J’ai toujours pensé que l’acte physique de l’amour était un rite
magique dont les hommes avaient perdu le secret. Celui qui retrouverait
la grandeur cérémonielle du plaisir à deux, qui lui rendrait son
caractère de messe mystique, qui ferait de l’homme et de la femme
couchés l’un contre l’autre des prêtres rapprochés de Dieu, celui-là
serait plus utile à l’humanité que Gutenberg ou Christophe Colomb.

Il me toucha du bout du doigt, peut-être pour me demander mon avis. Ma
pensée était concentrée sur le temps que Laurence avait passé rue Ballu.
A peine une demi-heure. Je me raccrochais à la brièveté de cette visite
comme un naufragé après une planche. L’amour, surtout s’il est conçu
comme un rite magique, doit demander infiniment plus de temps.

Il y eut entre nous un silence et je me demandais pourquoi le grand
homme des Esséniens me faisait des confidences qui auraient tellement
scandalisé ceux qui croyaient en lui, s’ils avaient pu l’entendre.

Je ne formulai pas cette question. Mais sans doute Kotzebue ne répondait
ce soir-là qu’aux questions qui n’étaient pas exprimées. Il se mit à
ricaner et il me dit en me regardant en face, ce qui lui arrivait très
rarement.

--Tu te demandes pourquoi je te dis cela? C’est parce qu’il y a entre
nous quelque chose de commun, c’est parce que toi, à la rigueur--il eut
un petit haussement d’épaules de mépris--tu peux me comprendre, ou du
moins essayer.

Je vis tout à coup où il voulait en venir et je demeurai indifférent
pour me donner le change à moi-même, mais mon cœur battit.

--Tu te souviens du pacte? Nous avons fait tout de même un pacte. Nous
n’en parlons jamais, mais nous ne l’oublions pas.

Je me mis à rire. Je fis semblant de pouffer.

--Ah! oui, fis-je, comme si je me souvenais soudain pour la première
fois d’une chose oubliée depuis longtemps. La plaisanterie du pacte!
Qu’est-ce qu’a pu devenir Lévy depuis cette époque?

Je ne me souciais pas de Lévy. Je voulais détourner la conversation. Ce
fut en vain.

--Ce n’était pas une plaisanterie, dit Kotzebue, nous l’avons cru tout
d’abord. Mais tout de même, nous avons accompli les prescriptions, suivi
minutieusement les rites, Lévy s’y entendait. Nous avons fait tout ce
qu’il fallait pour rendre le pacte valable.

J’avais souvent, dans le cours de ma vie, repensé à ce pacte absurde, à
la soirée passée avec Kotzebue et ce Lévy et j’avais toujours conclu
hypocritement:

--Farce de la vingtième année! Heureux temps du quartier latin où l’on
trouvait encore un camarade assez naïf pour croire au Diable!

Pourtant je savais bien que Lévy n’était pas un naïf et que le pacte
avait dépassé la portée d’une farce.

      *       *       *       *       *

J’avais connu Lévy avec Kotzebue dans un petit restaurant de la rue
Monge. Nous n’avions d’argent ni les uns ni les autres, mais il y a des
degrés dans la pauvreté, même quand elle est très grande et Lévy était
le plus misérable de nous trois. Petit et laid, intelligent et hostile à
tous, il passait ses journées dans les bibliothèques. D’une érudition
extraordinaire sur l’occultisme et les questions religieuses, il
raillait sans cesse mon ignorance. Je prenais ma revanche en tournant en
dérision sa croyance au Diable. Car il croyait à l’existence réelle du
Malin, du mauvais esprit, de celui qui a tour à tour porté le nom
d’Ahriman, d’Iblis et de Satan. Quelquefois nous marchions ensemble
après le dîner nous raccompagnant plusieurs fois, de façon à éviter la
dépense du café et atteindre ainsi l’heure raisonnable où l’on peut se
coucher sans honte.

Naturellement, Lévy ne se faisait pas la conception grossière du Diable
tel que les procès de sorcellerie du moyen âge nous l’ont représenté. Il
y croyait en tant qu’une force opposée au bien, active et consciente
susceptible de se matérialiser et avec laquelle on peut traiter. Il
allait jusqu’à prétendre que de même qu’il y a des associations de
moines réunis pour prier Dieu et faire le bien, il y a des groupes
secrets d’hommes égoïstes qui augmentent leur puissance par leur union
et s’efforcent ardemment vers le mal.

--C’est logique, ajoutait-il. On ne peut imaginer une médaille sans
revers. La lumière n’existe que par son rapport avec l’ombre.

Cela soulevait nos éclats de rire.

Nous parlâmes un jour des anciens pactes qui avaient lié des sorciers au
démon. Lévy y croyait fermement. D’après lui l’humanité entière aurait
été damnée avec une extrême rapidité et elle n’avait pas été tenue dans
l’ignorance de quelques détails nécessaires à la forme du pacte et à la
cérémonie dont il devait être entouré. Lui, Lévy, connaissait ces
détails et le rite de la cérémonie.

Nous nous exclamâmes, Kotzebue et moi. Que ne sortait-il de la pauvreté
en faisant alliance avec le diable! Il répondit que la pauvreté était
sans importance, mais qu’il songeait sérieusement à acquérir par un
pacte quelque chose de plus précieux que la richesse. Nous lui
déclarâmes aussitôt que nous étions prêts à vendre notre vie future
contre un avantage matériel immédiat.

On était en hiver, j’avais un pardessus assez mince et je crois bien
avoir dit que je signerais volontiers le pacte en échange d’un grog
chaud. Lévy ne s’étonna pas du faible prix auquel j’évaluais mon âme et
il se déclara enchanté de notre déclaration. Je me souviens que
lorsqu’il nous eut quittés, Kotzebue et moi nous étonnâmes longuement
d’une crédulité plus grande chez lui que celle que nous avions supposée.

Quelques jours après il entra dans le restaurant où nous dînions avec
une certaine solennité dans l’allure. Il posa un petit paquet ficelé à
côté de lui et il nous demanda si nous étions dans les mêmes intentions.
Nous ne comprîmes pas d’abord de quoi il voulait parler. Des bonnes
couraient autour de nous et criaient à haute voix à une cuisinière
invisible l’annonce des demi-portions commandées. Il éleva la voix pour
se faire entendre et le hasard voulut que les conversations fissent
silence, juste à la minute où il disait:

--Il s’agit du Diable!

Notre joie à Kotzebue et à moi fut immense. Nous affectâmes une gravité
analogue à celle de Lévy et nous le suivîmes avec empressement après le
dîner. C’est dans ma chambre d’hôtel que la chose eut lieu.

Lévy nous fit remarquer que la lune était dans son plein, ce qui était
une condition essentielle. Il alluma trois bougies qui étaient contenues
dans le paquet qu’il avait apporté, ainsi qu’un morceau de charbon dont
il ne se servit pas et dont je ne devais apprendre l’utilité que bien
des années après.

Il nous dit qu’il était inutile de le remercier--ce que nous ne songions
pas à faire--car c’était pour lui seul qu’il agissait, la puissance des
pactes étant en raison directe du nombre de ceux qui les faisaient.

--Trois est un chiffre luciférien, ce que les Kabbalistes ignorent
d’ordinaire, ajouta-t-il gravement.

Kotzebue me dit alors à voix basse que c’était lui qui était en train de
nous mystifier. Pourtant quand nous lui vîmes dérouler une grande
feuille de parchemin, nous échangeâmes un coup d’œil, estimant qu’il
n’aurait pas fait la dépense de ce parchemin pour une plaisanterie. Il
nous fit remarquer encore que le nom de Dieu était écrit à rebours, en
caractères hébreux sur le parchemin. Cela impressionne toujours un peu.
Je demandai pourquoi en hébreu plutôt que dans une autre langue. Il
haussa doucement les épaules.

Nous faillîmes déclarer que tout cela était une comédie ridicule à
laquelle nous ne nous prêtions plus, quand il fallut se faire une légère
piqûre, parce que la signature devait être tracée avec du sang. Mais
Kotzebue et moi eûmes une fausse honte, l’un vis-à-vis de l’autre. Les
trois bougies jetaient un éclat sinistre et Lévy, au milieu, était en
proie à une émotion que trahissait le tremblement de ses lèvres. Celui
de nous deux qui aurait reculé aurait avoué par cela même qu’il avait,
en ce Diable inexistant, la croyance qui lui faisait se moquer de Lévy,
depuis plusieurs jours. Ce que disait le pacte, nous l’avions à peine
demandé. Nous ne savions ni ce qui nous était promis, ni ce que nous
nous engagions à payer, puisqu’il ne s’agissait que de rire. Mais en
vérité, nous ne riions plus. Nous signâmes tant bien que mal en trempant
une plume d’or ou peut-être simplement dorée, dans une gouttelette de
sang chichement répandu.

Lévy mit alors le feu au parchemin et il souffla successivement les
trois bougies. La chambre ne fut éclairée que par ce parchemin qui
craquait et avait de la difficulté à se consumer et la minute pendant
laquelle dura sa combustion me parut extrêmement longue.

Kotzebue me touchait du coude et murmurait: «Ce pauvre Lévy!» pour
essayer de dissiper la fâcheuse impression qu’il avait comme moi. Enfin,
les cendres soigneusement recueillies par Lévy sur une serviette de
toilette, furent réduites en poussière dans l’obscurité. Il s’approcha
de la fenêtre, l’ouvrit et il les lança le plus haut qu’il put dans la
direction de la lune qu’on apercevait au-dessus des toits.

Je poussai un soupir et je rallumai enfin la lampe, n’ayant plus que
l’ardent désir de voir Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu.
Il tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. Il espérait avoir
réussi, disait-il, c’est-à-dire pu communiquer avec Lucifer, mais il
n’en était pas sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse
immédiate--ce dont moi je me félicitai secrètement. Il nous expliqua
encore longuement que le pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser
la force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être pas suffisant.
Il regrettait les grandes assemblées du Moyen Age, le Sabbat où des
foules entières s’associaient pour participer au courant de puissance
qui anime le monde. On pouvait l’appeler Lucifer si l’on voulait. Il
avait d’autres noms. Les simples le représentaient avec des cornes, velu
et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait lui donner une autre
image. Lucifer, c’était un philosophe chauve, une jeune femme nue sur un
lit, un officier qui sort de Saint-Cyr.

Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins que moi, cependant.
Il regarda avec soin s’il n’y avait point sur le plancher quelque
fragment de cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il voulut
dire quelque chose de désagréable en s’en allant:

--Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me dit-il, belle mais surtout
stupide. Pour Kotzebue, c’est un personnage en costume religieux,
n’importe lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il brûle de
l’encens. Malheureux êtres tous les deux!

Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant de la rue Monge. Je
ne rencontrai plus Kotzebue qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je
ne le revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter dix francs. Je
pensai à part moi qu’un pacte avec le Diable n’enrichit pas son homme.
Je les lui donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite que soit
la somme prêtée, elle creuse entre le créancier et le débiteur un fossé
qu’aucune amitié ne saurait plus combler.

      *       *       *       *       *

Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs avait rapportée
quelquefois au bord de mon âme et que j’avais volontairement rejetée,
revivait avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais pour la
première fois au dessin apparu jadis, sur le carreau d’un wagon et je
lui donnais comme suite cette image diabolique qu’avait figuré pour moi,
dans cette même soirée, l’hôtel de M. de Saint-Aygulf.

--Je ne suppose pas que vous attachiez une importance quelconque à cette
histoire? dis-je.

Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, il souleva sa main
trop blanche et un peu grasse et il dit:

--Comment expliquer que je porte toujours mon améthyste à la main
gauche? Je ne peux pas faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme
chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main droite. Sais-tu ce
que l’améthyste signifie à la main gauche?

Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait toujours selon son bon
plaisir, mettre une bague à sa main droite ou à sa main gauche.

Kotzebue reprit:

--Comment expliquer aussi que je tremble, que j’entre dans une sorte de
transe, toutes les fois que je pénètre dans une pièce où il y a une
hostie? Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. Mais si je te
disais au sujet des Esséniens...

On prétendait que Kotzebue avait reçu des communications de ces sages
invisibles dont les derniers représentants authentiques passaient pour
habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se montrait d’habitude
excessivement réservé à ce sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il
s’arrêta.

--Et toi-même, je ne te demande pas de l’avouer, mais sois sincère
vis-à-vis de toi... Est-ce que tu n’as pas remarqué quelque chose de
particulier dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh! presque rien...
D’abord, Lucifer, personne ne sait qui il est exactement. Une nuance à
peine et l’on est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les griffes
sont de velours... Moi j’appelle Lucifer, l’égoïsme.

Il se leva brusquement après ces mots en jetant sur la table, pour
régler les consommations, un billet de cinquante francs dont il négligea
de ramasser la monnaie.

Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui l’avais invité, mais
il traversait déjà la place Blanche à grands pas et je fus obligé de
courir pour le rattraper.

Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence pénétrer. Il y avait
maintenant très peu de monde. Kotzebue resta sur le seuil et inspecta
les tables d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur le
boulevard, regardant les quelques personnes assises aux terrasses. Il
revint ensuite sur ses pas, à peu près comme avait fait Laurence.

Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse de la brasserie Romano, où
nous étions quelques minutes auparavant. Une femme était accroupie sur
une pile de journaux invendus et sommeillait. Un chasseur de bar en
uniforme hélait un taxi avec importance. Un souffle frais qui paraissait
venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un promeneur, nous
effleura au passage.

Kotzebue murmura avec un accent lugubre:

--Je m’ennuie.

Puis:

--Je rentre.

Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, mais à lui-même, pour
se notifier sa propre décision. Je me mis à marcher à ses côtés et je
murmurai:

--Je vous accompagne.

--J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin avec lassitude.




J’ai entendu dire que des gens blessés par un coup de revolver ou par un
éclat d’obus voyaient quelquefois leur blessure se refermer et guérir
sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou le morceau de métal.
Ils vivaient de longues années dans une parfaite quiétude, avec
l’illusion de la santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme
entrait en lutte contre cette matière étrangère qu’il avait pourtant
supportée jusque-là sans se plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure
se rouvrait et devenait une plaie plus large, plus corrompue que celle
de la blessure initiale. Ainsi, après avoir enseveli la soirée du pacte
sous une couche d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son
existence et de vouloir l’anéantir.

Quand je me réveillai, le lendemain du jour où j’avais suivi Laurence et
fait la rencontre de Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était
arrivé la veille, et que ses conséquences allaient modifier ma manière
de vivre. Je m’assis sur mon lit avec ce goût de récapitulation que l’on
a souvent à son réveil. Il faisait aussi chaud que la veille, mais il
pleuvait. Je pris ma tête dans mes mains. Je me sentais accablé.

Ce n’était pas parce que Laurence était allée, la nuit, courir
Montmartre et avait passé une demi-heure chez Kotzebue. Une demi-heure
c’était trop peu! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son absence de
satisfaction orgueilleuse et la qualité des choses qu’il m’avait dites
me faisaient écarter l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été
pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais bien à
l’éclaircir.

Mon accablement venait du souvenir ressuscité par Kotzebue.

--Lucifer! répétai-je à plusieurs reprises. Et j’appelai à mon secours
toutes mes connaissances philosophiques. Le Diable n’existait pas.
C’était une imagination puérile enfantée par la terreur et l’ignorance
des hommes. Alors? Un pacte avec rien ne pouvait sous aucun prétexte
avoir un caractère effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme comme
Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon? Son érudition en théologie
était très grande et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger
cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu dire que, même au
Moyen Age, beaucoup de sorciers ne croyaient pas à la personne du Diable
sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. Ils pensaient déjà
que ce n’était qu’un des deux courants de la vie, celui qui est
contraire à l’orientation de l’univers. Ils croyaient que certaines
actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes et nous pousser
désormais dans un sens rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de
choses! Il y avait peut-être là une loi qui nous échappait. Si le bien,
ce qu’on appelle Dieu, est identique à l’amour, Lucifer alors serait la
haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain Lévy, je me serais
voué à la haine.

Je récapitulais les années qui venaient de s’écouler et je voyais un
sens de haine dans tous les actes de ma vie. Peu après la soirée du
pacte, j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. N’était-ce
pas moi qui l’avais tuée par une projection démoniaque? Mes amis, mes
maîtresses n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par des séries de
mauvaise chance, par des malheurs dont j’étais la cause sans le savoir.

Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, il y a un échange. Si
j’avais renoncé à l’accroissement de mon âme perfectible, qu’avais-je
reçu pour ce don divin? Et je croyais voir alors une sorte de protection
maligne et organisée qui s’était étendue sur moi dans la suite des
années et m’avait accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans
elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, sans pouvoir
m’affirmer qu’elle n’était pas réelle.

Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. Cela tenait à la mort
de ma mère et à son héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas
eu un caractère singulier? Je n’avais eu aucune maladie. La cause
naturelle en était ma bonne santé. Oui, mais avant le pacte, je
souffrais de petits maux, de névralgies, de commencements de rhumatismes
qui ne s’étaient pas développés. Il aurait été plus logique que ma santé
allât déclinant, tandis qu’elle semblait grandir en excellence avec le
temps.

J’avais désiré les femmes et Lévy avait même précisé que ce désir
exprimait plus particulièrement Lucifer chez moi. Eh bien! il y avait
des femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une facilité que je
n’avais jamais pu comprendre. Je trouvais à la réflexion que ma
séduction personnelle ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes amis,
don Juan professionnel, appelé Leubas, que je méprisais à cause de sa
conception donjuanesque de la vie, prétendait dégager un fluide qui
forçait toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne pensais pas
avoir possédé un tel fluide. Mais il me semblait qu’à une période de mon
existence, qui commençait à peu près au moment du pacte, les femmes
avaient changé d’attitude à mon égard. Il est vrai que cette période
avait été celle où ma pauvreté du quartier latin s’était changée en
aisance et où un appartement près de la place Péreire avait remplacé ma
chambre d’hôtel. Or, la qualité des logis, la magnificence des
appartements ont une grande action sur les amours des femmes. D’autre
part, le fait de désirer Laurence et Eveline sans les posséder était
aussi un argument. Celui qui, par un pacte démoniaque, a acquis des
pouvoirs sur les créatures, n’est pas obligé d’aller rôder la nuit
furtivement, de s’élancer dans des taxis, de faire des stations
misérables à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu.

Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment avait-elle été si
étrangement protégée pendant la guerre? Il est vrai que, dès le début,
je n’avais pas sollicité des départs précipités pour le front. J’en
avais eu des remords. Mais je m’étais dit: Laissons faire la destinée.
N’intervenons pas personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont
voulu cette guerre gardent toute la responsabilité de la vie et de la
mort des hommes dont je ne suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à
ce qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette bonne étoile avait
été peut-être une mauvaise étoile. Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc
où aucun antécédent d’ordre colonial ne m’appelait? Quel était ce futile
prétexte d’une licence en droit dont l’administration militaire s’était
saisie pour faire de moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais
d’autre part, cette situation même n’était-elle pas le signe éclatant
que j’avais été l’allié des bons contre les méchants, le défenseur de la
justice dans ce qu’elle a de plus sacré?

Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai un soupir de
soulagement. Oui, durant quelques mois, j’avais accompli au Maroc les
fonctions de juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette
guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais pu faire brûler
des sorciers. Je me rappelai combien j’avais pris mon rôle au sérieux et
que dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un Christ, j’avais
requis avec sévérité contre des déserteurs et des criminels, n’hésitant
pas à faire retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des peines
plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, surtout Dieu. J’avais donc
été au Maroc le représentant de Dieu et quelques vieux officiers pleins
de gravité et réunis en tribunal m’avaient considéré comme tel. Alors?
Est-ce qu’un personnage luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié
du Christ du prétoire, faire condamner les vrais suppôts de Satan?

Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore sorti de ma poitrine
qu’une voix intérieure me parlait et que je reconnaissais son accent de
vérité.

--Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta misérable fonction de juge?
Rappelle-toi le mépris que tu avais pour les membres du conseil de
guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité à voir les deux
faces de toutes choses, leur absence de pitié. Toi, tu faisais
condamner, mais tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que
lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes presque sauvages
pour ne pas croire à une patrie qui n’était pas la leur. De quel côté
était l’amour et de quel côté était la haine? Rappelle-toi cet Arabe de
vingt ans dont le regard était si triste que tu n’osais pas le regarder
parce que ta voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, le
principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence admirée par les
vieux officiers de carrière.

Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la hâte. La pluie avait
fait mille dessins, mille figures sur les carreaux. Mais je tirai les
rideaux pour ne pas voir les étranges imaginations du hasard.

J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste bibliothèque d’ouvrages
traitant des religions, de leurs mystères et des questions d’occultisme
qui m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces volumes, mais
j’étais rassuré par leur masse. J’ajournais sans cesse leur lecture, me
disant, pour m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude
livresque.

Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me mis à chercher fébrilement
les auteurs qui avaient traité des pactes avec le diable. Un certain
Bergier était une grande autorité en ces matières. Le secret des pactes
était contenu d’après lui dans les grandes clavicules de Salomon. Mais
qu’étaient ces clavicules? Le grand Larousse auquel je m’en référai ne
parlait que «d’un os long qui joint la tête de l’humérus à la partie
supérieure du sternum». L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité
impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. D’après lui, une
baguette d’amandier coupée exactement au premier rayon de l’aurore était
nécessaire. Il fallait aussi se trouver au carrefour de trois routes,
répandre le sang d’une poule et tracer un triangle avec une pierre
ématille. Je ne pus découvrir ce qu’était cette pierre, non mentionnée
par le dictionnaire.

Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie des conditions jugées
indispensables par le docte Bergier. Le pacte n’était donc pas valable.
J’estimai, à la réflexion, que Lévy était peut-être plus savant que
Bergier, lequel semblait ajouter foi aux pires sottises. Lévy, un
moderne en matière de pacte, avait employé des méthodes plus
scientifiques et partant plus efficaces.

Je restai perplexe. La journée passa en recherches de cet ordre. Le
soir, j’eus la naïveté de me rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel
meublé où Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli et y
avait à sa place un immeuble moderne.

Un palais remplace la masure. C’est logique, pensai-je. Cela se voit
tout le temps dans les contes où il est parlé du Diable.

Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la transformation. La
concierge que j’interrogeai ne connaissait pas Lévy.

Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre et j’allai m’asseoir près
de la place Blanche, dans le café des marchands de coco où j’avais vu
Laurence pénétrer la veille.

      *       *       *       *       *

Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé lorsque je vis
entrer une femme très maquillée, dont la jupe était trop courte et dont
le corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle marchait en se
dandinant et en regardant à droite et à gauche, un peu comme Laurence
l’avait fait la veille.

Presque tout de suite, je reconnus que c’était Irma Pascaud ou plutôt la
caricature d’Irma Pascaud. Elle m’aperçut, son visage prit une
expression joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. Nous
échangeâmes les phrases banales qu’échangent les gens qui ne se sont pas
vus depuis longtemps et notre conversation affectueuse fut une
caricature de nos anciennes conversations.

--Alors! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle.

--Je suis bien content de te rencontrer! répétais-je de mon côté avec
froideur, en lui posant plusieurs fois la main sur le poignet et sur
l’épaule pour me donner le change et me stimuler à une allégresse
familière.

Et autour de moi erraient des garçons sans joie, la fumée d’un fumeur de
pipe faisait des spirales, des groupes grimaçaient, les glaces
reflétaient le vide, tout contribuait à me faire revivre une
caricaturale scène du passé. Loi singulière de la vie qui, à quelques
années d’intervalle, reproduit ce qui a été, faussant les lignes, rayant
les traits, déformant les images comme si les plaques du cinéma, usées
par l’usage, avaient l’obligation de repasser, afin de gâter le
souvenir!

Irma Pascaud surprit mon regard et elle me dit:

--C’est comme autrefois! Tu te rappelles? On ne se voyait guère qu’au
café.

C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent la joie et la tristesse
des amours de la jeunesse. Mais je songeai combien la couleur des bocks
était alors d’une nuance plus délicate, le marbre des tables plus
harmonieusement veiné, l’air empesté de tabac plus doux à respirer.

Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais:

--C’est peut-être la seule femme qui m’ait aimé.

Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y avais pas attaché
d’importance. J’avais été attiré vers elle à cause de son visage
régulièrement joli et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait
d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en temps et dont elle ne
voulut jamais dire la cause. Irma Pascaud avait été avant moi la
maîtresse de deux ou trois camarades des mêmes cafés de la rive gauche.
Mais cela n’avait pas créé de situation fausse entre nous. On disait:
Comment est-elle avec toi? Avec moi elle était comme ceci. Et on riait
ensemble. Je l’avais surnommée: la femme qui n’a pas d’âme et ce surnom
avait été adopté par tous.

Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien plus que tous les autres
et qu’avec moi «c’était autre chose». Je faisais semblant de ne pas la
croire, mais au fond de moi je la croyais et je me disais: Eh bien! Rien
n’est plus naturel. Je lui annonçai un matin avec simplicité que nous
allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se résigna. Quand? me
dit-elle. Il fut décidé que ce serait dans trois jours et trois jours
après je déclarais solennellement au café devant un groupe d’amis
communs que cette soirée était celle de notre divorce.

Qui va le remplacer? demanda-t-on à Irma Pascaud. Elle déclara, les yeux
secs, que cela lui était bien égal et que puisque nous jouions aux
cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant de la partie.

J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut que ce fut moi le
gagnant. Un étudiant en médecine, appelé Méricant, dont la tête était
posée sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui avait des mains
carrées, en éprouva une profonde déception. Par contre, je vis les
traits charmants d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait à
une dernière nuit, susceptible peut-être de prolonger notre liaison, car
le cœur des hommes est sujet au changement. Je détournai les yeux pour
ne pas voir cette espérance enfantine et je fus impitoyable.

--Je donne mes droits à Méricant, dis-je.

La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud s’en alla avec une grosse
main qui lui tenait le bras et je rentrai tout seul chez moi, ayant la
sensation que je venais de manquer un bonheur inattendu pour moi et pour
une femme qui m’aimait, ce qu’il y a de plus précieux au monde
peut-être.

Je crois bien que je n’avais plus revu Irma Pascaud depuis cette époque.

Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches des yeux, l’épaisseur
extraordinaire que les bras avaient pris à leur sortie des épaules, la
pesanteur des anciens seins légers entrevus sous le corsage, cette
maturité d’autant plus visible que celle qui la possède affecte de
l’ignorer. Je songeai au nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis
moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif et je fus confus
pour elle.

--Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher à un souvenir qui
ne fût pas douloureux pour moi, il a dû s’envoler avec le temps,
n’est-ce pas?

Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que non.

Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse et distraite. Elle me
donna la sensation de s’ennuyer. Elle laissait voir qu’elle avait envie
de partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que ses sentiments
n’eussent pas changé à mon égard, malgré les années. Elle se leva.

--Je te demande pardon de te quitter si vite. Tu comprends...

--Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque désagréable.

--On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où habites-tu maintenant?

Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, qu’elle ne me
demandait cela que par politesse.

Je crus, pour la même raison, devoir lui poser la même question. Je le
regrettai, car elle hésita et parut gênée pour me dire qu’elle était
installée en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue Lepic.

J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, mais je n’osai lui
offrir de l’argent.

Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle s’éloigna d’un pas rapide.

Ce fut comme si un voile tombait et la vie me parut soudain triste
infiniment.

Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus tout à coup la sensation
que cette rencontre venait à sa place, dans l’enchaînement des causes et
des effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir de quelle
façon, devait être encore mêlée à ma vie.




L’âme humaine est ainsi faite que le nivellement des jours en efface les
plus profondes inquiétudes. Laurence et Eveline redevinrent les deux
pôles de mes préoccupations. Un mois passa. M. de Saint-Aygulf partit
avec ses filles pour la propriété qu’il avait achetée, l’année
précédente, dans le Midi, en face de Saint-Tropez. Je louai non loin
d’eux une petite maison au milieu des pins. Michel Kotzebue était
installé dans un grand hôtel voisin et quelques-uns de ses fidèles du
groupe des Esséniens l’y avaient rejoint. Leur présence à tous devait
lui permettre de réaliser les expériences mystiques qu’il voulait tenter
et dont il gardait le secret.

Personnellement, ces expériences me laissaient indifférent. Je ne me
souciais plus que des deux sœurs. Quand j’avais essayé de reparler du
pacte à Kotzebue, il avait détourné la conversation. Je ne lui en aurais
plus reparlé sans la soirée où je fus témoin de sa terreur et où cette
terreur se communiqua à moi avec d’autant plus de force qu’elle était
sans cause apparente.

Un clair de lune de marbre était immobilisé sur les collines
silencieuses dont on voyait le déroulement, de la terrasse où nous
étions assis. Le paysage était de ceux qui font dire avec admiration: On
dirait un décor de théâtre. La maison de M. de Saint-Aygulf était à une
certaine distance de la mer, mais on voyait de loin, à travers les
entrecroisements de branches, des scintillements, des parcelles d’or se
mouvant sur les eaux. La propriété n’était séparée, à gauche, du chemin,
que par quelques bouquets de mimosas. Et il y avait un peu plus loin,
au-dessus d’elle, un couvent aux hautes murailles, avec un quadrilatère
de cyprès et une bizarre loggia arabe au-dessus d’un portail de fer.

Devant nous, dans le jardin, des feuilles d’eucalyptus, avec une
régularité mystérieuse, se détachaient et tournoyaient comme une pluie
aux gouttes d’argent. Et ce jardin était profond, compact, lourd
d’aromes végétaux, d’essences terrestres. Les allées étaient étroites,
faisaient des voûtes et on ne pouvait les distinguer qu’aux taches des
lauriers-roses qui les bordaient. Sur la droite, une immense avenue
d’eucalyptus centenaires descendait vers la grande route et vers la mer.
Ces arbres étaient si droits et si pareils qu’ils faisaient penser à un
cortège de vieillards en procession. Au cours de mes promenades avec
Laurence je les avais surnommés: les Esséniens! pour montrer à la jeune
fille mon irrespect vis-à-vis de ces sages.

Eveline devait danser une danse orphique, telle qu’elle était dansée,
paraît-il, dans la célébration des mystères à Eleusis, par un myste
féminin. Il aurait été puéril de rechercher comment la connaissance de
cette danse antique avait été transmise à un maître de danse levantin
qui faisait travailler depuis deux ans Mlle de Saint-Aygulf. Kotzebue
avait connu ce maître de danse, au cours de son voyage en Orient et
garantissait le caractère orphique de ses enseignements.

C’était la première fois, ce soir, qu’Eveline allait danser devant
quelques personnes. Il n’y avait là que des invités et des amis. Malgré
cela, Eveline avait été toute la journée, nerveuse et émue. J’étais venu
dans l’après-midi et j’avais parlé assez longuement avec elle de sa
danse et de la conception qu’elle en avait.

Cette conversation m’avait un peu irrité. Je trouvais le ton d’Eveline
prétentieux, quand elle parlait de la beauté en général et de
l’influence moralisatrice que cette beauté devait avoir. Je savais
qu’elle avait une conscience parfaite de sa propre beauté. Sa mère
l’avait flattée à l’excès autant par amour que pour humilier Laurence.
Pendant que nous parlions, d’ailleurs, Laurence travaillait à une légère
modification dans le costume que sa sœur devait porter le soir. Elle
n’avait aucune jalousie. Elle avait l’air de vivre dans un autre domaine
plus vulgaire, où l’on coud et où l’on ignore les danses sacrées et d’en
être satisfaite.

Eveline disait entre autres choses:

--Etre pur, absolument pur. C’est l’idéal suprême. Il me semble que
chaque matin il y a sur moi un tissu de désirs, de besoins, une robe
matérielle qu’il me faut arracher! Et c’est toujours à recommencer.

Mon regard croisa celui de Laurence, qui souriait à demi et qui avait
l’air de dire:

--Moi, je ne suis qu’une pauvre fille très impure, heureusement...

Eveline disait encore:

--Le mouvement du corps quand il est en rapport avec le mouvement de
l’âme peut, dans certains cas, communiquer cette exaltation de l’esprit
qui est l’aboutissement de la pureté. Les prêtres des anciens mystères
le savaient bien. C’est ce que je vais essayer de rendre.

--Oh! dis-je, on n’est nullement sûr qu’à Eleusis les danses sacrées
n’aient pas été au contraire une grossière représentation de l’amour
physique.

Je disais cela pour la choquer. J’aurais voulu la faire rougir. Mais
elle me regarda de ses yeux immobiles et glacés, avec tristesse, comme
on pourrait regarder quelqu’un qui se noie et qu’il est impossible de
sauver.

Et quand ensuite elle se leva, que je vis le mouvement de ses jambes
sous sa robe d’été, cette sorte de noblesse légère qu’elle avait en
marchant, je m’étonnai qu’elle pût, avec une âme aussi dépouillée de la
matière, dégager de son corps autant de volupté.

Et je me dis à nouveau: Laquelle des deux?

Le maître de danse levantin se mit à battre des mains pour annoncer aux
invités dispersés dans le jardin qu’Eveline allait danser. Ils sortirent
peu à peu de l’ombre et vinrent s’asseoir devant la terrasse. Tous
étaient des hurluberlus animés d’une foi ardente au merveilleux et cette
foi, malgré des croyances contradictoires, des religions différentes,
les réunissait en une fraternité crédule et toujours étonnée.

J’entendis Mme Labatut qui disait en minaudant:

--J’en suis sûre. C’est mon esprit guide qui me l’a dit.

Elle avait un chapeau extravagant et des fanfreluches et elle soufflait
et riait. C’était la patriarche de l’occultisme. Elle s’inscrivait dans
tous les groupes, faisait partie de toutes les sociétés pourvu qu’elles
fussent secrètes. Elle portait sous son bras un grand cahier où elle
inscrivait les paroles instructives entendues dans les conversations et
les phrases qu’elle aimait à citer et qu’elle lisait d’une voix
éclatante. Les belles citations dans son cahier alternaient avec
certaines adresses, car elle faisait volontiers des mariages, ou même de
simples unions. Elle semait joyeusement la discorde en colportant, sous
le sceau du secret, mille potins qu’elle n’hésitait pas à attribuer à
ses esprits guides.

Il y avait à côté d’elle un professeur de philosophie, agrégé de
l’Université, qui répétait à tout propos: «Un peu de science éloigne de
Dieu, beaucoup en rapproche»; un jeune homme pâle qui avait à sa
cheville une chaînette d’or et dont le principal souci était de la
découvrir, sous sa chaussette de soie, en tirant négligemment son
pantalon, et deux jeunes filles suédoises, qui souriaient en se tenant
par la main et dont les têtes étonnamment rondes faisaient penser à deux
pommes émerveillées suspendues à une seule branche.

Je vis un peu plus loin, Mme Vigerie faire signe au jeune Charlie de
venir s’asseoir à côté d’elle. Sur le fauteuil où elle venait de se
laisser tomber, son corps mince frémissait. Elle regardait devant elle
avec des yeux myopes et passionnés. Tout l’intéressait. Elle se disait à
la recherche de sensations nouvelles. Son idéal secret était d’être une
femme fatale. Elle avait des amants, mais seulement à titre
d’expérience. L’amour la laissait hostile et inassouvie. L’ivresse de
l’éther, les tables tournantes, l’adoration d’un adolescent nu dans une
chambre tendue de violet se confondaient vaguement dans son esprit. Et
elle rêvait de messes noires, de fêtes avec des parfums d’encens, de
tous les plaisirs inconnus dont elle avait lu la peinture dans les
romans.

Mlle Longève, petite et boulotte, se tenait à l’écart et faisait
quelques pas en arrière si l’on s’avançait vers elle. C’était parce
qu’elle s’attribuait une puissance fluidique si active à certaines
heures que les personnes qui s’approchaient d’elle en étaient
incommodées. Elle était bonne et ne voulait pas que la projection de son
fluide causât le moindre dommage.

Ce fut celui que nous avions surnommé le pauvre Jacques qui arriva le
dernier. Il était pieds nus, vêtu d’un costume de toile usé et sans
chemise. Il passait pour avoir donné aux pauvres tout ce qu’il
possédait. Deux ans auparavant, il était devenu bouddhiste, il avait
quitté Paris et il s’était installé au bord de la mer, à quelques
kilomètres de là. Il s’était construit lui-même une cabane de planches
au milieu des pins et il y vivait en anachorète, apprivoisant des
couleuvres et des taupes dont il prétendait recevoir de touchantes
marques d’affection. Il était très jeune, mais la naïveté de ses traits,
son expression de gaîté lui donnaient une apparence enfantine. Sa
caractéristique dominante était la modestie. Il aurait voulu être sans
forme pour s’effacer, être invisible. Michel Kotzebue lui avait bien dit
que par la magie on pouvait le devenir. Mais il ne le croyait pas et il
s’efforçait de marcher sans bruit, s’éloignait si on le regardait trop
longtemps. Il n’avait pas osé refuser la chambre que M. de Saint-Aygulf
lui avait offerte, mais soit qu’il s’en jugeât indigne, soit que le
grand air lui fût indispensable, il était allé dormir dehors, derrière
le couvent, près d’un cyprès.

Je m’étais levé pour le rejoindre, mais je rencontrai le regard de
Laurence qui sortait de la maison, après avoir aidé sa sœur à
s’habiller. Elle vint s’asseoir à côté de moi. Eveline s’avançait déjà
pour danser au milieu d’un murmure admiratif et du crissement des
chaises de paille sur le gravier.

Elle descendit les trois marches du perron sans voir personne, comme si
ses yeux étaient fixés dans l’intérieur de son âme et elle atteignit
légèrement un tapis d’Orient sous un figuier centenaire. Une libellule,
comme une émeraude flottante, sortit de l’ombre de ce figuier et sembla
donner un signal. Un orchestre disposé derrière un massif commença à
jouer. Je remarquai sur le chemin, derrière le parc, des gens du pays
qui s’arrêtaient pour regarder. Leurs visages naïfs ou stupides se
recouvraient de cette hébétude que la musique donne aux simples.

Eveline quoique encore immobile dansait déjà. Sous ses voiles
transparents elle était parée par la lune d’une insoupçonnable beauté.
Un frémissement la parcourait, une vibration délicate, qui était la
pensée d’harmonie dont elle était possédée et qu’elle communiquait par
degrés à son corps. Cette pensée anima sa forme, souleva ses seins
menus, descendit le long de ses hanches, jusqu’à ses pieds, qui étaient
chaussés de sandales d’un argent si clair qu’elles avaient l’air de deux
morceaux d’un cristal souple et silencieux.

La danse d’Eveline me faisait comprendre tout à coup les rapports de la
forme humaine et de l’esprit. J’entrevoyais une douleur derrière
l’harmonie des lignes. La jeune fille joignait les mains, levait les
bras et il y avait dans ce geste tout le poème de l’âme humaine avide
d’échapper aux liens du désir, d’atteindre un autre monde plus pur. Son
corps, vivant de cette vie de tous les muscles que donne la danse, était
visible sous la soie tenue de son voile. Mais ni l’élan des bras, ni
l’ondulation du ventre, ni la parfaite courbe des jambes, n’évoquaient
une image sensuelle. Il y avait en elle un principe spirituel qui
faisait penser à une flamme qui monte, à on ne sait quelle offrande au
ciel. La forme humaine dans ce qu’elle avait de plus accompli avait été
asservie pour les fins de l’esprit, était devenue la beauté en
mouvement.

Quelquefois la tête d’Eveline se renversait et je voyais la lumière de
la lune coulant dans ses prunelles claires, s’absorbant, s’y perdant,
comme une eau précieuse, dans un puits de saphir. D’autres fois, elle
battait l’air avec ses mains immatérielles et je sentais que ces mains
presque transparentes n’étaient pas faites pour les caresses, mais pour
le don d’un invisible trésor qu’elle semblait tirer négligemment de
l’atmosphère dorée.

Lorsque résonna la dernière note de la musique, le monde semblait frappé
d’immobilité autour de la jeune fille. Les assistants se regardaient
avec étonnement, ayant tous le sentiment d’avoir assisté à un spectacle
d’une qualité extraordinaire. Ils semblaient surpris d’avoir été plongés
dans une rêverie d’un ordre aussi élevé.

Le bruit du jet d’eau que l’orchestre empêchait d’entendre redevint
perceptible dans le silence. Il y eut, venant du bassin proche, à
travers les mimosas et les romarins, une bouffée de fraîcheur odorante.
Déjà Eveline rentrait dans la maison.

C’est alors que non loin de moi un cri affreux retentit, une sorte de
râle où il y avait de la rage et du désespoir en même temps. Ce cri me
fit me dresser. J’eus nettement la sensation qu’il affectait les nerfs
de chacun aussi péniblement que les miens. Je me retournai et je vis que
c’était un vieillard qui l’avait poussé.

Il était maigre et d’assez haute taille. Il portait cette sorte de
moustache blanche qui fait volontiers dire de quelqu’un que c’est un
ancien officier de cavalerie. Je ne le reconnus pas pour un invité de M.
de Saint-Aygulf. Je pensai que c’était un promeneur que le hasard avait
amené sur le chemin et qui s’était arrêté quand l’orchestre avait
commencé à jouer.

Il serrait sa canne dans sa main droite, de la gauche il séparait les
branches du massif qui clôturait le jardin comme s’il allait s’élancer.
Il fixait Eveline qui traversait la terrasse; son visage exprimait la
colère et aussi un dégoût inexplicable.

Mais je n’eus pas à m’élancer pour lui barrer le chemin. Il parut se
raviser et revenir à lui. Je surpris même sur son visage ce pincement
des lèvres qui exprime la réflexion après une bêtise que l’on vient de
faire. Il eut un haussement d’épaules pour tourner en dérision sa propre
colère, puis il s’éloigna à grands pas dans la direction de la mer.

--Qui a crié? Qu’est-ce qui est arrivé? demandait-on de droite et de
gauche. Mais le mouvement du maigre vieillard avait été si rapide et son
départ si précipité que je crus d’abord être le seul à l’avoir vu. Je
m’aperçus que Kotzebue avait été aussi témoin de cette scène.

J’allais lui demander quel était son avis à ce sujet quand je constatai
qu’il n’était pas dans son état normal. Je crus d’abord qu’il était en
proie à une sorte d’exaltation causée par la danse d’Eveline. Mais il en
était bien loin. Il avait peur, une peur panique qui l’aurait presque
fait s’enfuir.

Je m’approchai de lui et je l’interrogeai:

--Est-ce que vous avez vu ce bizarre personnage? Est-ce que vous le
connaissez?

D’abord il ne me répondit pas. Il regardait dans la direction par où
l’homme avait disparu. Il semblait craindre qu’il revînt; sa terreur
était si grande qu’elle me communiqua une espèce de surexcitation,
d’anxiété pénible.

J’insistai pour savoir qui était le vieillard. Alors Kotzebue fit
quelques pas avec moi dans le jardin. Mais il se retournait fréquemment,
regardait de tous les côtés et je ne pouvais m’empêcher de faire de
même.

La lune était maintenant au bas de l’horizon. Elle avait changé de
couleur en traversant le ciel, elle était devenue de plus en plus
claire, comme si elle voulait se fondre dans le calme bleuté de la nuit.
Ses rayons, qui venaient obliquement à travers les arbres, avaient
quelque chose de surnaturel.

--Je ne le connais pas, dit enfin Kotzebue, mais je sais qui il est. Il
a essayé une fois d’entrer en rapports avec moi. C’est un homme très
instruit. Il habite cette grande maison que l’on aperçoit sur la droite,
derrière une ligne de cyprès, quand on prend la direction de Saint-Pons.

Il tenta de parler d’autres choses. Il se remettait de sa terreur, mais
j’étais trop déçu pour ne pas l’interroger à nouveau.

--A quoi pouvez-vous bien attribuer ce cri et cette subite colère?

Kotzebue réfléchit. Il eut l’air de se décider à parler.

--Je ne sais pas au juste. Il se promenait vraisemblablement par hasard.
Il y a certaines natures qui sont impressionnées par la laideur au point
d’en souffrir. De même il y en a qui ne peuvent supporter la vue de la
beauté. Il m’est arrivé à moi-même, devant certains spectacles,
d’hésiter pour savoir si je devais haïr et détruire ou tomber à genoux
et admirer. Il y a des hommes qui ont choisi délibérément une voie.
Est-ce que tu ne te souviens pas de certaines paroles de Lévy,
autrefois? Lévy avait déjà compris cela, mais je n’y croyais pas alors.

J’avais sursauté au nom de Lévy. Je demandai de quelles paroles il
s’agissait.

--Lévy prétendait qu’il y a autour de nous, sans que nous nous en
doutions, de grands combats invisibles entre des forces bonnes et des
forces mauvaises. Certains hommes tournent leur volonté vers le bien.
Mais d’autres avec la même ardeur se développent dans un sens contraire.
L’étude, la sagesse peuvent amener également à une solution ou à une
autre. Il y aurait alors des confréries mauvaises, des hommes associés
pour faire consciemment le mal. Lévy m’a souvent répété cela et je me
suis aperçu qu’il y voyait clair sur bien des choses.

Nous étions en marchant revenus vers la maison. Kotzebue me quitta.
Quelques personnes serraient la main de M. de Saint-Aygulf. Des autos
descendaient lentement entre les deux rangées d’eucalyptus.

Je partis à pied. La petite maison que j’avais louée n’était pas à dix
minutes de marche dans la direction de Saint-Pons. Je me tenais bien au
milieu de la route et je regardais à droite et à gauche avec attention
les bordures de cactus, les vignes, les plus immobiles sous la lune de
plus en plus oblique.

Quelqu’un me précédait et tourna sur la droite. Je fis quelques pas plus
rapides pour savoir qui c’était. Je poussai un soupir de soulagement en
reconnaissant la silhouette du pauvre Jacques. Il allait rejoindre dans
la campagne un arbre propice à son sommeil innocent. Même seul et dans
l’ombre il avait une démarche timide! Il écartait délicatement les
branches comme s’il avait peur de les brutaliser.

Et je m’étonnai, s’il y avait vraiment ces combats de forces dont
parlait Lévy, que le bien ne fût pas toujours vaincu et n’eût pas
disparu du monde depuis longtemps.




Je me suis souvent demandé si c’était de ce moment-là, exactement, que
datait la transformation qui s’opéra parmi les membres du groupe des
Esséniens.

J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des causes occultes, des
événements naturels et cette tendance n’a fait que se développer. Je
n’ose donc affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un physique
d’ancien officier de cavalerie, fut pour quelque chose dans ce qui
suivit. Je ne peux pas le dire d’une façon certaine. Si je me questionne
franchement moi-même, je me réponds que je ne le crois pas. Et pourtant
une voix au plus profond de mon être m’affirme que c’est lui qui fut
cause de tout.

Voici quel fut le signe avant-coureur.

Il y avait sur la hauteur qui domine la baie de Saint-Tropez, parmi les
pins et les vignes, un couvent qui était un couvent de filles repenties.
Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y recueillît les plus
misérables parmi les femmes. Elles y vivaient sans sortir jamais,
soumises, disait-on, à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler
le couvent à une prison. L’édifice était une bâtisse ancienne, jamais
recrépie, crevassée par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux
pensionnaires fanées qu’elle abritait.

Chaque matin, une servante de ces religieuses sortait du couvent et
descendait un petit chemin en pente jusqu’à la route pour y attendre
l’automobile de l’épicier et en recevoir les provisions. Elle passait
pour cela devant ma porte. C’était toujours la même servante, une
créature sans âge précis, qu’on appelait dans le pays Marie au long cou,
qui était tour à tour portière, bonne à tout faire, travaillait au
jardinage et semblait un peu tombée en enfance.

De mon jardin, je la voyais passer presque chaque jour. Elle
m’intéressait à cause de son cou anormalement long, de son masque de
plâtre taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé de son ancien
état de fille publique. Bien que sans maquillage, redevenue paysanne,
elle portait les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts de
cette pureté que l’idiotie donne à certains visages.

Ce matin-là, elle commença à rire de loin comme d’habitude, quand elle
m’aperçut. Mais lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda avec
respect mon front et l’espace qui entourait ma tête, comme si j’avais
porté une auréole. Puis elle plia les genoux, esquissant le geste de se
prosterner devant moi, et partit en courant. Je demeurai incertain de
savoir si je devais m’enorgueillir, avoir honte ou n’attacher aucune
importance à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une action sur la
terre, une image entrevue, un signe si petit soit-il, qui ne soit, par
des correspondances inconnues, une révélation de ce qui arrivera?

Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le ploiement de genoux de
Marie au long cou, et ce fut presque machinalement que, dans le courant
de l’après-midi, je mis sous mon bras «La case de l’oncle Tom», en me
rendant chez M. de Saint-Aygulf.

Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle prît un livre qu’elle
fût tout à fait traquée par l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette
phrase que disent tous ceux qui redoutent la lecture.

--Je n’ai rien à lire en ce moment.

Or, je venais de découvrir dans une armoire le roman de Mme
Beecher-Stowe.

Je m’étais dit:

--Ce genre de littérature est tout à fait celui qui convient à Laurence.

Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel dans cette opinion.

Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis:

--Voici un roman qui a passionné nos grand’mères et qui m’a passionné
moi-même.

Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire jusqu’au bout. Je ne
savais pas qu’il allait intéresser à ce point Laurence et avoir une
aussi grande influence sur elle. Peut-être, dans les événements qui
suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne joua-t-il aucun rôle et
seule «La case de l’oncle Tom» agit-elle sur l’esprit de Laurence? Il
n’y aurait alors de responsabilité que pour le locataire antérieur à moi
qui oublia ce livre au fond d’une armoire. Peut-être une volonté
supérieure voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de son départ
pour que le livre qui avait un rôle à jouer fût abandonné et pût
produire les événements dont on verra ensuite la succession. Peut-être
faut-il remonter de responsabilité en responsabilité jusqu’à Mme
Beecher-Stowe elle-même? Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets
et des causes?

Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation de Kotzebue, et ils
s’apprêtaient à le suivre dans les terrains recouverts de pins et de
vignes, situés derrière la maison. Ils formaient un vague cortège sous
sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. Voici quelle en était la
raison:

Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue et par son entremise,
M. de Saint-Aygulf avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité
de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé si Kotzebue en le
poussant à cet achat avait eu en vue un but au caractère merveilleux ou
s’il avait désiré toucher une importante commission. Peut-être avait-il
été à la fois sincère et intéressé.

Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, recherché en
Palestine et en Syrie les traces des anciens Esséniens. Il avait pour
cela séjourné dans différents monastères, notamment dans celui de
Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne forteresse maritime des
Templiers. Là il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie sous la
poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert des
manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus.

Simon le magicien, ancien grand maître de la Gnose avait été un
Essénien. Il avait passé plusieurs années dans le monastère de Baruth,
au retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, voyage qui
l’avait conduit jusqu’en Espagne et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage
avait été de purifier les hommes barbares d’Occident, de répandre parmi
eux la vraie sagesse divine. Il employait pour cela une méthode qui lui
était propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius de Tyane. Il
magnétisait puissamment des objets, il en faisait des talismans
imprégnés d’une grande force spirituelle et les enterrait dans certains
lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient agir à travers les
siècles. Ils devaient rappeler les hommes futurs à leurs vrais destins.
Quand les forces mauvaises seraient sur le point de triompher, quand
l’amour de la matière couvrirait la terre, ils seraient la réserve de
l’esprit et aux Esséniens incomberait la tâche de les retrouver et de
les utiliser pour le bien.

Les Esséniens avaient été dispersés depuis des siècles, leur tradition
avait été perdue, ainsi que le secret des voyages de Simon le magicien.
Mais Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, il lui avait été
donné, dans la bibliothèque de Baruth, de suivre pas à pas le porteur de
talismans dans son voyage autour de la Méditerranée.

Une tempête avait jeté Simon sur l’une des îles de Lérins en face
Cannes. De là, il avait regagné la terre, il avait marché le long de la
mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes et qui est
aujourd’hui la route de la Corniche. Il s’était arrêté dans la villa
d’un riche patricien appelé Lavinius qui avait été procurateur de Judée
et qui était un ancien initié aux mystères. La Côte d’Azur était, en ce
temps, pleine de villes florissantes et tout semblait faire prévoir
qu’elle deviendrait plus tard un des centres de la civilisation
méditerranéenne. C’est dans la terre du jardin de Lavinius, la terre qui
conserve la force des objets magnétisés, que Simon le magicien cacha un
de ses talismans pour qu’il fécondât l’avenir.

Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement des jardins de Lavinius par
des recherches dans les archives de la mairie de Fréjus. Ils se
trouvaient vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf avait acheté
sur ses indications le domaine qui, partant de la mer, couvrait les
pentes des Maures et se prolongeait en de vastes forêts de pins.

Les recherches avaient jusqu’à présent été vaines, mais maintenant les
Esséniens étaient réunis. Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de
clairvoyance et l’on était dans les premiers jours de septembre où, par
une loi astrologique inconnue, ce don arrive à son apogée. Kotzebue
comptait sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage d’un
courant subtil, pour la découverte du talisman. Sa conviction était si
certaine qu’il portait sur son épaule une bêche pour se mettre à creuser
sans perdre une minute dans l’endroit qui lui serait indiqué. Un chant
de sa composition, une sorte de litanie qui se terminait par le cri
d’Alleluia! devait disposer les Esséniens à la clairvoyance.

Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable foi les animait et
devant la gravité des visages, la profondeur des regards, la palpitation
des mains tendues vers la terre pour recueillir les effluves spirituels
susceptibles de s’en dégager, j’eus honte d’être dominé par le sentiment
du ridicule et par les arguties de ma raison.

Que savait-on au juste de Simon le magicien? Renan disait que c’était un
thaumaturge qui avait élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre de
Jésus-Christ! Un professeur de l’Université de Strasbourg niait d’une
façon absolue son existence. Il fallait faire en Kotzebue un acte de foi
total, il fallait croire au monastère de Baruth, à sa bibliothèque
mystérieuse pour penser que depuis deux mille ans un talisman chargé de
pouvoirs sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. Et le
pacte? Il revivait dans ma mémoire d’une manière saisissante. L’homme
qui devait rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens
pouvait-il, même sans y attacher d’importance, avoir signé de son sang
un pacte luciférien?

Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant de cette pureté
dont elle faisait son idéal. Elle marchait les yeux baissés et son
allégresse de participer à une telle recherche était si grande, qu’elle
n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol qu’elle foulait.
Etait-ce l’effet de la malédiction que j’avais assumée, était-ce parce
qu’une force démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais tout
en marchant la distance qui allait de son genou à la courbe de ses
hanches, je me posais le problème de la dimension de ses seins, je me
représentais Eveline nue.

Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne fis qu’en préciser au
contraire l’obsession et cela au point que je ne l’aurais pas vue plus
dépouillée, plus simple, plus parfaitement humaine, si elle avait
cheminé à mes côtés sans la vaine parure de sa robe.

Il y avait longtemps que duraient les recherches; nous descendions
maintenant le chemin creux le long du mur qui sert de bordure au
couvent. Le soleil allait bientôt se coucher.

--Alleluia! chantaient les Esséniens d’une voix que la fatigue
commençait à affaiblir.

Eveline regardait de mon côté comme si elle avait senti ma pensée sur
elle.

Et soudain une clameur partit de derrière le mur du couvent.

--Alleluia! hurla une voix avec un rauque accent de fureur et de folie.

Je me tournai du côté où venait le bruit et je vis encore la tête, la
même tête qu’une imagination de rêve avait prêtée un instant à Eveline.
Mais elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité de son cou
mobile, elle se déplaçait le long du mur. Marie au long cou devait
courir dans le jardin du couvent, elle criait en courant et sa tête
avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia terrifiant,
extra-humain qu’elle clamait, exprimait par l’étrangeté des syllabes,
une démence horrible et il était suivi d’imprécations, de paroles
obscènes au sens précis.

Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis d’effroi. Eveline, sous
le choc des mots, était pareille à une statue.

D’autres voix répondirent dans le couvent. On entendit des appels, des
exclamations scandalisées, mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus
du mur, apparut d’abord une main très blanche. Puis chacun comprit qu’un
personnage de petite taille montait avec difficulté sur quelque chose
pour apparaître et s’exprimer décemment.

De la figure figée et désolée d’une nonne ronde tombèrent avec lenteur
ces mots:

--Mon Dieu! je vous en prie, veuillez l’excuser. C’est une crise. Elle
est sujette à des crises. Il faut lui pardonner. C’est une personne
excellente à part ses crises.

L’apparition s’évanouit; il n’y eut plus que des portes refermées sur
quelqu’un qui se débattait, des paroles d’une grossièreté
incompréhensible mourant au loin, dans des silences de cours, entre des
blancheurs d’édifices.

Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais presque. Ainsi le même
chant qui élevait l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre.
Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix d’Eveline, en
parvenant jusqu’à cette misérable créature avait fait remonter dans
l’obscurité de son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure? Et sa
génuflexion du matin! Le signe qu’elle avait distingué sur mon front!
N’avait-elle pas salué en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une
manière de saint diabolique?




Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le secret de leur cœur?
N’ai-je joué aucun rôle dans leur vie véritable, celle qui se déroule en
dehors des sens, que les traits du visage n’expriment pas et qui est la
seule vie de l’être humain. Comment le saurais-je jamais? La possession
du corps ne signifie rien, car une femme peut s’abandonner avec des cris
sauvages de plaisir, des rires d’hystérie et réserver pourtant le don
d’elle-même. Le mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. Si
stupide est l’enseignement que l’on donne aux jeunes filles sur leurs
soi-disant devoirs, qu’elles baissent parfois les yeux pudiquement et
s’éloignent comme des prêtresses offensées quand elles ont envie de
tomber dans des bras et de recevoir des caresses.

Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans un sens ou dans un
autre. Je ne saurai pas si j’ai été aimé par Eveline ou par Laurence. Je
ne saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on a pu recevoir
d’amour le long de la route est, en somme, la seule richesse que l’on
garde, quand on arrive à l’endroit où la route tourne.

      *       *       *       *       *

Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec des idées si claires, un
sang qui circulait si harmonieusement que j’eus le sentiment d’être aimé
non seulement par les deux sœurs, mais encore par toutes les personnes
que je connaissais et peut-être aussi par celles que je ne connaissais
pas et qu’une secrète intuition devait pousser vers moi.

Rien n’est plus agréable qu’une telle perception de l’amour qui flotte
autour de vous. L’opinion que j’avais de moi-même en fut fortifiée,
toute la vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous une bonne
étoile. Tout me souriait. Je ne devais pas m’occuper de billevesées et
profiter de ce que la vie m’offrait avec son inlassable générosité.

Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y avait un vent léger qui
faisait bruire les pins; je descendis d’un pas rapide vers la mer.

La première silhouette qui frappa mes yeux fut celle de Laurence. Je
l’aperçus de dos s’entretenant avec Kotzebue, le long des galets. Tous
deux semblaient discuter avec vivacité; je crus voir que Kotzebue
montrait une lettre à Laurence. La matinée n’était pas avancée; il était
probable que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel et franchi les
quelques centaines de mètres qui le séparaient de cet endroit de la
plage, c’est qu’il avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma
bienveillance pour toutes choses était si grande que je me rassurai à ce
sujet en me persuadant que seul un motif insignifiant avait été cause de
ce rendez-vous.

Comme les événements s’harmonisent en général avec les états d’âme
heureux, je vis Kotzebue quitter Laurence et je remarquai en lui cette
lassitude que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont on a subi la
mauvaise humeur. Il remonta vers la route et s’éloigna. Je me trouvai
face à face avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui sert de plage
à cette partie de la côte.

Laurence venait de terminer «La Case de l’Oncle Tom» et il ne lui était
possible que de parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais elle
se plaçait à un étrange point de vue. C’était sa propre histoire qu’elle
avait lue dans l’histoire des nègres de l’Amérique. Elle établissait
entre certaines classes de femmes et les esclaves un rapport inattendu.

--Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, qu’ici, en France,
l’argent ou la situation sociale ne créent pas parmi nous des barrières
aussi infranchissables que celles qui existent là-bas entre les noirs et
les blancs?

--En effet, dis-je complaisamment, pour éviter toute discussion.

Et je passai doucement mon bras sous le sien.

--On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est pas enchaîné deux à deux.
Mais les supplices les plus grands ne sont pas causés par des coups.
Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de joie plus grande que
celle de dessiner n’importe quoi, avec un crayon sur des bouts de papier
et sur tout ce que je trouvais.

J’eus un mouvement de surprise que je manifestai par une pression légère
sur son bras.

--Oh! reprit Laurence, ne croyez pas que je prétende avoir eu jamais
l’ombre d’un talent quelconque. Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé
ces dispositions au dessin que l’on remarque chez tant d’enfants et qui
disparaissent quand ils grandissent. Mais enfin je revois comme le temps
le plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en toute liberté,
inventer des paysages, des personnages, ou même des scènes tout à fait
incompréhensibles, et les reproduire à mon gré. Je ne mangeais pas tous
les jours. J’étais assise par terre dans une chambre d’hôtel meublé dont
on ne faisait le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma mère se
levait tard et il y avait un grand bonheur qui me venait du désordre et
de l’incertitude de la vie.

Nous avions quitté le bord de la mer et nous montions allégrement un
petit chemin, au flanc des collines. Dans l’harmonie que je trouvais au
monde, les confidences de Laurence étaient à leur place, elles n’étaient
faites ni en avance, ni en retard, mais exactement à leur heure.

--Ma mère me fit cadeau une fois d’une boîte de couleurs, une boîte très
modeste mais où il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la suite
ne me donna une conception du luxe et de l’abondance aussi haute que le
nombre de ces pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant plusieurs
jours. J’avais commencé un grand tableau sur une feuille de papier
Ingres qui m’avait été donnée en surplus. J’avais peinturluré une grande
figure à barbe blanche, avec de gros yeux rouges, qui me donnait une
impression d’infinie tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa
créatrice. C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, cette image
représentait Dieu tout aussi bien que les fastidieux discours que j’ai
entendus à son sujet.

J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais Laurence glissa sur des
aiguilles de pin. Je sentis sa main tiède qui se raccrochait à mon
poignet pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit à rire en
montrant ses dents et je respirai son haleine. Il me fut impossible de
rien exprimer sur Dieu.

--Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. Je l’avais gardé. Quand
pour mon malheur,--Laurence insista sur le mot malheur--il fut décidé
que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire de mes misérables
affaires, Mme de Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes
prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception que je me faisais
de Dieu. Ce fut mon premier grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient
réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais tout à l’heure.
Les esclaves n’étaient pas plus malheureux que je le fus. Parmi nous
aussi on sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. Et les
maîtres sont aussi impitoyables. Je crois, d’ailleurs, qu’il n’existe
pas de plus grande haine que celle du fort contre le faible, surtout
quand le fort croit représenter la justice, le bien, la vertu. Mme de
Saint-Aygulf avait compris tout de suite que la petite fille qu’on avait
séparée du seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation que de
dessiner. Je dessinais en effet des visages auxquels j’essayais de
donner la ressemblance de ma mère. Personne, évidemment, ne pouvait le
savoir, parce qu’évidemment, comme portrait, ce n’était pas très
ressemblant. Je soupçonne pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir
deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher de dessiner. Mais non. Elle
me laissait ébaucher mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me
voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand j’avais terminé une image
quelconque, une figure informe mais où mon imagination reconnaissait des
traits adorés, alors seulement elle me la prenait des mains et elle me
la déchirait en disant: «Cette petite est incorrigible!» Ou bien: «Voilà
ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple sous les yeux, pendant
des années!» Le mauvais exemple! Quand je me remémore l’hôtel gluant
d’humidité, l’escalier pourri, les chambres numérotées comme des
cellules de prisonniers, les hommes louches, sans col, les filles avec
leurs savates qui traînent et que je compare tout cela à ce qu’a été ma
vie auprès de parents riches qui ne m’aimaient pas, je trouve au mauvais
exemple une beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans pleurer.

Nous avions descendu une petite vallée, remonté une pente et nous étions
arrivés jusqu’à une maison abandonnée à la suite d’un incendie qui,
quelques années auparavant, avait consumé plusieurs bois de pins. Il ne
restait que le squelette de la maison et quelques arbres épargnés par la
fantaisie du feu. De l’endroit où nous étions, nous apercevions autour
de nous des bouquets de chênes-liège, un cyprès posté sur une hauteur,
des vignes accrochées à des pierres. La mer au loin faisait un cercle
bleuâtre. La lumière de septembre était douce et dorée.

Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle ne le croyait,
d’abord par ses parents et peut-être aussi par d’autres personnes.
J’appuyai sur les derniers mots.

Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me dit-elle, à quoi s’en
tenir à ce sujet. Derrière le décor honorable de la famille, se cachent
des haines insoupçonnées et aussi des indifférences, plus redoutables
quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, jusqu’à la veille de sa mort, s’était
appliquée à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris que le seul
bonheur de l’enfant sans mère, ce qui était susceptible de la relever à
ses propres yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, une
caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf n’avait failli une fois.
Elle lui avait toujours interdit de tracer ce qu’elle appelait des
monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. Laurence pensait
que si elle n’était pas morte maintenant, elle se serait jetée sur elle
avant de partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé ses
bandeaux plats à coups de poing.

--Vous avez dit: Avant de partir, lui dis-je. Qu’entendez-vous par là?

Nous nous étions assis sur le banc de pierre de la maison et je mesurais
avec une satisfaction intérieure, combien les confidences rapprochent
les êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les fait, parle dans
un air limpide, devant un beau paysage.

--Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, que je vais rester
longtemps encore sous la tutelle glacée de mon père? Tenez. Il y a un
conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire d’un petit
cygne égaré parmi les canards et élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai
souvent pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire d’un vilain
canard élevé parmi les cygnes. On aurait montré le canard triste à cause
des plumages trop éblouissants, des bassins aux eaux trop claires, le
long des parcs trop fleuris. Et un jour il aurait ouvert ses ailes
lourdes pour retrouver son marécage natal où vivent les canards bons et
laids, où la vase est tiède.

Je protestai contre une telle comparaison, mais Laurence secoua la tête.
Elle regardait droit devant elle.

--Le moment est venu, me disais-je intérieurement.

--Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas sa faute. Elle a toujours
entendu dire que sa beauté était si grande, elle a un idéal si élevé,
elle est en tous points si parfaite! Et moi de tout ce qui est familier
à son intelligence, je comprends si peu de chose! Quant à mon père,
peut-être éprouverait-il une certaine satisfaction à me voir mariée,
avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût débarrassé de moi. Mais
au cours de tant de scènes, il m’a tellement dit que je tournerais mal
qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de voir se réaliser ses
prédictions. Je représente «les erreurs de sa jeunesse», qui ont
malencontreusement grandi, de même qu’Eveline représente ce qu’il y a de
meilleur en lui. Il a une telle envie d’effacer de son existence toute
trace de péché que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été bien
souvent tentée de m’en aller avec le premier venu.

Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à côté de mon visage.
Elle savait, comme toutes les femmes, même celles qui ont le moins
d’expérience, quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va choisir
pour les prendre dans ses bras. Elle ne s’éloigna pas de moi. Les mots
«premier venu» étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai et
la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots restèrent entre nous. Il
me sembla que c’était le premier venu qui la trompait, un peu plus tard,
avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je crois, leur
puissance de leur banalité.

Et ma tromperie était double. Je me trompais aussi moi-même. Car mon
amertume d’être le premier venu était simulée. Je savais que des remords
ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, à cause de ces
paroles. Je savais que je me dirais plus tard en pesant le pour et le
contre avec quelque confident:

--Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. Elle me l’a dit
elle-même.

Quand nous quittâmes la maison abandonnée et que je jetai sur les murs
calcinés un dernier regard, je trouvai qu’elle dégageait une impression
de tristesse plus grande qu’une demi-heure auparavant. Malgré les
projets faits, les promesses échangées, j’avais le sentiment d’une
victoire incomplète.

Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait pas quelque signe,
un visage tracé sur un arbre ou dans le ciel qui aurait donné à tout
ceci une signification sublime ou luciférienne.

Mais non, la nature qui est pleine de paroles et d’images quand on ne
lui demande rien, est volontiers muette si on l’interroge.




J’ai de la peine à analyser ce qui se passa en moi à cette époque. Le
souvenir de la soirée avec Lévy et du pacte conclu m’avait donné
jusqu’alors une sorte d’inquiétude. Cette inquiétude fut remplacée par
de l’allégresse. Ce n’était pas net en moi. Je n’osais pas me l’avouer.
Je me disais:

--Le mois de septembre a, dans le Midi, une influence singulièrement
favorable! Jamais je n’ai éprouvé une telle plénitude du corps et de
l’esprit. J’ai lu, je ne sais plus où, que les effluves végétaux qui
sortent des arbres s’accordent par sympathie avec les hommes qui les
respirent et augmentent leur vitalité. Je bénéficie de la force répandue
par les pins et les eucalyptus et mon âme s’accroît de leurs subtiles
vertus.

Mais je sentais peu à peu que ma satisfaction à vivre avait une autre
cause. Une protection s’étendait sur moi. Il me suffisait de formuler
des vœux pour qu’ils fussent réalisés. Lorsque je me regardais dans une
glace, je me trouvais anormalement jeune. Il me semblait que certaines
rides qui, quelques mois auparavant, m’avaient affligé par leur
profondeur de chaque côté de la bouche, avaient maintenant presque
disparu. C’est vrai, mes cheveux blanchissaient aux tempes. Mais qu’ils
étaient nombreux encore! Comme ils sortaient de ma tête avec force! Je
n’étais pas éloigné de croire qu’ils se multipliaient sous l’action
d’une sève nouvelle. En tout cas, il y avait dans mon âme une jeunesse,
plus joyeuse peut-être, que celle de la vingtième année.

Et si tout de même ce pacte avait quelque réalité! Je ne l’avais jusqu’à
présent considéré que sous son plus puéril aspect. Quand on a été élevé
dans la religion catholique, l’idée du Diable, de l’esprit du mal, est
inséparable de fourches, de cornes et de flammes éternelles. Mais ce
sont là des images à l’usage des vieilles femmes et des petits enfants.
Il était possible que j’eusse conclu un pacte avec une force inconnue
capable de me donner pendant ma vie ce qu’il me plaisait de lui
demander. Ce que je devais apporter en échange était resté dans le
vague. Etait-ce mon âme? Je n’étais pas sûr de l’immortalité de l’âme.
La sagesse me commandait de ne pas penser à ma part d’apport dans le
marché. Elle m’enseignait de profiter du tour favorable que prenaient
les événements à mon égard. Pour en profiter, il fallait désirer,
posséder, jouir. Oui, là devait être le secret. Il fallait désirer le
plus possible. Plus je désirerais et plus il me serait donné.

Je me rappelais ce qu’au cours de mes recherches sur les pactes j’avais
appris être arrivé à un certain abbé Duncanius. Il avait rencontré dans
un chemin creux un petit homme boiteux, sans apparence, et en échange de
son âme, ou plutôt de la promesse de son âme, il avait reçu un livre, un
simple livre, médiocrement relié, précisait l’antique narrateur. Ce
livre était un traité d’architecture. Or l’abbé Duncanius, qui était
vieux, nourrissait depuis sa jeunesse le rêve de bâtir. Il en avait été
empêché par son ignorance. Grâce au livre, il édifia des couvents, des
églises, des abbayes. Tout son pays en fut couvert, devint un
déroulement d’architectures de toutes sortes. Et il y avait au milieu
une tour tellement haute que jamais le Diable ne put aller l’y chercher.
D’ailleurs, ces histoires de pactes finissaient toujours ainsi. L’homme
qui s’était vendu ne tenait pas sa parole, trouvait une ruse pour duper
le Diable. Il fallait comprendre cette tour de l’abbé Duncanius d’une
façon symbolique. Moi aussi, par l’élan sublime de ma pensée,
j’arriverais à m’élancer tellement haut vers le ciel que l’ange du mal
ne pourrait rien contre moi. Mais avant, j’aurais bâti d’innombrables
monuments de plaisirs et je les aurais habités.

J’en fus bientôt au point de me dire: «Je suis protégé par Lucifer», et
de me féliciter de cette protection.

      *       *       *       *       *

Je savais que Kotzebue buvait, mais je ne le vis jamais boire autant que
ce jour-là. Je savais aussi qu’il ne m’aimait pas, mais je ne vis jamais
son hostilité éclater à mon égard aussi librement.

Je l’avais rencontré vers six heures, sur la route, non loin de son
hôtel; son visage avait exprimé par une grimace que ma rencontre ne lui
causait pas de plaisir. Puis il s’était ravisé et il m’avait dit
familièrement:

--Viens prendre un cocktail au bar de l’hôtel.

Je l’avais suivi. Il me parla tout d’abord avec gravité des Esséniens,
de l’importance de ce groupement, de Simon le magicien et de la mission
dont il se croyait l’héritier. Je comprenais que cela n’était que le
prélude d’autres propos. Il me demanda si je connaissais l’histoire
d’Hélène et de Simon. Je la connaissais et je lui répondis que beaucoup
de gens ne lui avaient attribué qu’un caractère mythique. Hélène aurait
été une représentation de la lune et Simon le magicien aurait symbolisé
le soleil.

Il éclata de rire avec un mépris trop exagéré pour ne pas cacher son
intention évidente de me vexer et il commanda un second cocktail pour
moi et pour lui.

Hélène avait véritablement existé. Celle que Simon le magicien appelait
la pensée divine de Dieu avait été trouvée par lui dans une maison
publique de Tyr. Elle était d’une beauté incomparable et s’offrait
innocemment aux marins du port. Pour que la pensée divine pénétrât au
cœur des hommes, il fallait qu’elle fût symbolisée par une femme et que
cette femme se livrât à eux. Simon le magicien l’avait compris. Au cours
d’agapes sacrées, il offrait parfois à ses disciples le corps d’Hélène
pour une communion amoureuse qui élevait l’esprit. Lui, Kotzebue, qui
avait repris la tradition de Simon, devait faire de même. Il devait
trouver Hélène. Il ne s’occupait plus que de cela.

Puis il changea de conversation. Il se mit à me parler de M. Althon,
l’homme aux moustaches blanches, qui avait poussé cet étrange cri de
colère en voyant danser Eveline. Il me dit qu’il avait renoué
connaissance avec lui. C’était un personnage éminent. Il possédait une
des plus belles bibliothèques qu’il connût. La pensée essénienne lui
était familière et il était du même avis que lui au sujet d’Hélène.

Je demandai à Kotzebue s’il pouvait expliquer l’étrange attitude de M.
Althon, l’autre soir.

--Je ne l’explique pas, dit Kotzebue embarrassé. Une bizarrerie sans
importance. Un esprit supérieur comme celui de M. Althon se fait de la
pureté une idée tellement plus haute que celle qu’on pouvait avoir en
regardant danser Eveline.

Ce ne fut qu’après le troisième cocktail que Kotzebue en arriva enfin à
ce dont il brûlait de me parler. Il le fit avec une allure de
plaisanterie à la fois grossière et bon enfant. Il y eut un silence
entre nous.

--Prends garde. Tu marches sur mes brisées. Oh! ne fais pas l’ignorant.
Je t’ai vu l’autre matin et hier encore. Mais je préfère te prévenir. La
place est prise.

Mon cœur se mit à battre, je sentis mes yeux s’agrandir
involontairement, mais je répondis avec froideur que je ne comprenais
pas ce qu’il voulait dire.

Il me tapa sur l’épaule en criant: Farceur! et en riant avec bruit.

--Pourquoi ne pas être franc? Puis enfin, j’ai la priorité.
Rappelle-toi, quand je t’ai rencontré vers minuit, il y a deux mois à
peu près, dans un café de la place Blanche.

--Eh bien?

Il hésita. Sa bouche était pâteuse et il s’exprimait avec une espèce de
rage.

--Nous avions dîné ensemble elle et moi. Elle avait pu s’échapper et je
venais de passer toute la soirée avec elle. Tu comprends? Il est inutile
que je t’en dise davantage.

Toutes les fois que j’ai entendu dans ma vie un mensonge tout à fait
éclatant, une parole absolument indigne, je suis demeuré muet
d’étonnement. J’ai été privé par la nature de la rapidité de la
réaction, du don de la réplique. Un voile me recouvre soudain et je
demeure silencieux dans une attitude qui peut porter le nom de lâcheté.
Ce n’est qu’après, quand il est trop tard, que viennent les phrases
brillantes et vengeresses, que je vois de quelle façon j’aurais dû agir.

Je tremblais; je ne pus qu’articuler d’une voix basse:

--Ce n’est pas vrai! Vous êtes un menteur!

Le visage de Kotzebue exprima la stupeur. Il regarda à droite et à
gauche pour se rendre compte si quelqu’un n’avait pas entendu des
paroles aussi irrespectueuses adressées à un homme aussi important. Le
bar était vide et le barman, derrière son comptoir, avait arrêté une
seconde le va-et-vient de ses bras agitant le shaker des cocktails.

Lui et moi nous nous regardions en silence.

--C’est la caractéristique de celui qui est possédé par le mal de ne
pouvoir supporter la vérité.

Puis il se ravisa:

--D’ailleurs, je n’ai prononcé aucun nom. Tu ne sais même pas de qui je
voulais parler. Tu serais bien embarrassé pour le dire.

Je me demandai si je devais laisser triompher cette hypocrisie ou
protester et la confondre. Mais j’eus à ce moment un sentiment de froid
comme au passage d’un souffle d’air qui ne parviendrait pas d’une porte
ouverte, mais de l’ambiance même. Je tournais le dos au couloir de
l’hôtel sur lequel s’ouvrait le bar et dans le même moment, j’entendis
un pas derrière moi. Il n’y avait là rien d’extraordinaire. Sans doute
la scène qui venait d’avoir lieu avait surexcité mes nerfs. J’évaluai
avec anxiété la résonance de ces pas qui se rapprochaient.

Le barman s’était avancé, portant de nouveaux cocktails. Il souriait de
façon spéciale pour faire comprendre qu’il considérait les paroles
entendues comme une simple plaisanterie.

M. Althon était devant moi. Kotzebue nous présenta et l’invita à
s’asseoir avec une nuance de respect. Je fus surpris d’entendre chez M.
Althon un léger accent étranger, russe peut-être, qui détonait
singulièrement avec son allure très française d’ancien colonel. Je vis
tout de suite que je n’étais pour lui qu’un personnage tout à fait
insignifiant.

Pourtant Kotzebue ne tarissait pas d’éloges sur mon compte. J’étais de
ceux, disait-il, devant qui l’on pouvait exposer la doctrine essénienne
dans toute sa pureté avec des chances d’être compris. Il semblait avoir
tout à fait oublié l’incident qui avait eu lieu quelques minutes
auparavant.

M. Althon continuait à me regarder comme quelqu’un à qui une doctrine
dans toute sa pureté est absolument interdite. Son mépris était si peu
déguisé et j’étais encore tellement hors de moi que je délibérai pour
savoir si je ne lui demanderais pas une explication ou si je ne le
giflerais pas tout d’un coup. Je n’en fis rien.

M. Althon était très calme. Il avait commandé un quart Vichy. Il nous
regardait boire.

J’appris par la conversation qu’il était lui aussi au courant des
voyages de Simon le magicien sur cette partie de la côte. Il croyait
comme Kotzebue à la vertu des rites, des cérémonies. Il était partisan
de restaurer ces agapes magiques instituées par Simon. Ceux qui savent,
disait-il, peuvent en tirer un immense avantage, augmenter leur être
d’une façon indéfinie. Tant pis si c’est aux dépens des autres, car
l’essentiel est d’agrandir sa personnalité.

Il se reprit:

--Je veux dire: la diviniser.

Et en parlant, il avait toujours l’air d’en savoir plus qu’il ne le
laissait paraître.

Comme s’il pensait tout à coup à une conversation précédente et qu’il
attendît une réponse, il s’écria:

--Eh bien? Avez-vous enfin trouvé Hélène? La divine Ennoïa?

Mais alors Kotzebue se leva brusquement, faisant semblant de ne pas
avoir entendu:

--Allons prendre l’air, voulez-vous? dit-il.

Comme M. Althon allait renouveler sa question, il lui fit signe de se
taire, avec un mouvement de tête de mon côté.

Dehors, il faisait très doux. La nuit venait. Les collines recouvertes
de pins étaient déjà dans l’ombre tandis que la mer, recevant le soleil
couchant comme une hostie, était encore illuminée. Jamais la petite
ville de Saint-Tropez, de l’autre côté de la baie, ne m’avait paru d’une
blancheur aussi mystérieuse. Elle me faisait l’effet d’une ville d’Ys
qui serait arabe, d’un port qu’aucune barque ne devait aborder, en vertu
de quelque enchantement oriental.

L’air pur m’apporta avec le souvenir de la soirée où j’avais suivi
Laurence, la certitude du mensonge de Kotzebue. Je respirai largement.

Mes deux compagnons marchaient près de moi, échangeant quelques paroles
à demi-voix. Ils s’entendaient tous les deux. Ils étaient unis par une
sympathie récente. A un moment même, M. Althon prit familièrement
Kotzebue par le bras.

Je sentis un besoin d’amitié immédiate. Je faillis leur demander en
grâce de me considérer comme un des leurs, de me faire participer à
leurs projets. Je fus sur le point de leur assurer que j’étais vraiment
susceptible de pénétrer la pure doctrine.

Il y avait un petit chemin sur la droite qui menait à la maison de M.
Althon. Nous nous arrêtâmes et il me tendit la main en me disant au
revoir avec une courtoisie cérémonieuse.

Il ajouta qu’il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il avait des
livres assez curieux. Sans doute les livres devaient me manquer beaucoup
dans le Midi.

Il ne souriait pas en me disant cela, mais je sentais son sourire
inexprimé sous le masque du visage et qu’il pensait qu’un sot de mon
espèce n’avait pas le moindre besoin de livres.

Et il s’éloigna avec Kotzebue.

La route était droite devant moi. Un homme qui passait avec un long
bâton sur l’épaule alluma l’unique bec de gaz de la région. L’hôtel,
dont les fenêtres s’éclairaient, faisait une masse confuse à travers les
arbres. J’entrevoyais dans une autre direction l’allée des eucalyptus
centenaires. J’avais l’impression de malaise que cause l’appréhension
d’un danger très proche, mais je ne savais pas si le danger était en
moi, ou s’il était extérieur, caché dans l’hôtel, prêt à surgir entre
les deux rangées d’eucalyptus.




Il y avait longtemps que Marie au long cou était remontée vers le
couvent et que l’automobile de l’épicier s’était éloignée sur la route.
L’air ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. Je rencontrai
le pauvre Jacques sur la route.

Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de sa chevelure qui était
mouillée parce qu’il sortait du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de
sa démarche, la hâte qu’il paraissait avoir.

Il me tendit la main avec cet air joyeux que lui donnait toute action,
même la plus petite:

--Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous demande de transmettre
mes excuses à M. de Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir.

--Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore quelques jours et même
assister ce soir...

Il me fit vivement «non» avec la main.

--Je ne suis venu que pour serrer la main à quelques amis, mais je les
ai trouvés tellement changés! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis
devenu un homme tout à fait sauvage, à force de vivre dans la solitude.
Je dois l’avouer, cette solitude me manque. Puis il y a beaucoup de
choses que je ne comprends plus.

Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait pas tout seul, au
milieu des pins, devant la mer.

Il se mit à rire:

--Comment serait-ce possible? Je n’ai pas le temps. Je vais me baigner.
Je fais la cuisine. J’ai un petit champ que je cultive. Puis j’ai des
amis qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres et puis une
taupe pour laquelle je fais six kilomètres par jour afin de pouvoir lui
offrir du lait dans une assiette.

Son regard devint songeur. Une inquiétude y passa.

--Je me demande quelle a pu être sa déception de ne pas me voir pendant
plusieurs jours et d’être privée de lait.

Il me tendit la main et je compris qu’il voulait me dire autre chose
encore et qu’il ne trouvait pas ses mots.

--Et vous-même, restez-vous longtemps? Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait
mieux...

Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il achevât sa pensée.

--Dites.

Il sembla se décider.

--Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui doit m’attendre et être
malheureuse de mon absence. Mais je crois bien que je serais parti sans
cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, une
influence, un charme... Comment dire exactement? L’air est moins pur. Je
sens que je dois partir.

Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais il avait hâte de
s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il leva un doigt vers le ciel et me dit
en me quittant:

--Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout.

Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de son corps comme des
ailes. La poussière de la route soulevée par ses pieds nus faisait une
sorte de nimbe et retombait dans la lumière.

Et je pensai en moi-même: le pauvre Jacques est devenu un pauvre paysan!

      *       *       *       *       *

M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin pour me parler de la
cérémonie qui devait avoir lieu le soir. Il était fier d’y participer,
fier qu’elle eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il me
désigna de la main un groupe d’arbres qui dominait une hauteur.

--C’est là, fit-il. M. Althon amènera une Swedenborgienne et aussi un
disciple de Vintras. Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau
tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret de Kotzebue.

Il se pencha vers moi et à voix basse, car il aspirait à donner à tout
ce qu’il disait un caractère confidentiel, il ajouta:

--Kotzebue est vraiment un grand homme, n’est-ce pas? On ne saura que
plus tard le rôle qu’il aura joué dans le développement de l’esprit.
J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements qui viennent de mes
guides.

Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications avec les esprits,
la vie de M. de Saint-Aygulf avait été orientée vers l’argent et le plus
vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple de son égoïsme
féroce, de son respect borné pour les rites de la société. Il m’était
difficile de croire que des guides, penchés sur l’humanité pour la
diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard pour en faire leur
porte-parole. Je murmurai les paroles confuses d’approbation que je
devais au père d’Eveline et de Laurence.

Mais il me prit par le bras familièrement. Il avait à m’entretenir d’un
autre sujet. Sa fille Laurence l’inquiétait beaucoup et depuis
longtemps. Il avait tant fait pour elle! Sa femme vénérée, dont il ne
pouvait prononcer le nom sans émotion, s’était sacrifiée aussi pour une
enfant qui avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand problème que
celui des enfants et quel mystère que celui de l’hérédité! Il venait
d’avoir avec sa fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de
vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer d’y rentrer sans
son autorisation, s’il ne l’y ramenait pas. Et cela au moment où il se
passait chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si élevé! Et
qu’est-ce que c’était que ces histoires de nègres, d’esclaves dont elle
lui cassait la tête depuis quelques jours? Eveline ne pouvait rien sur
sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. C’était une révoltée. Sa
sainte femme avait peut-être eu raison quand elle avait prédit que
Laurence tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait tout son
devoir. Ah! l’idéal serait de la marier le plus vite possible. Mais là
encore il fallait s’entendre. Les sacrifices ont une limite. Il tenait à
ce qu’on le sache--il ne dit pas, bien entendu, à ce que je le sache--et
il se hâta d’ajouter qu’il parlait d’une façon générale et parce que
cela venait dans la conversation. Il avait fait pour Laurence tout ce
qu’il avait pu. Elle n’aurait presque rien en se mariant. C’est que tout
le monde s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était! Le devoir
d’un homme qui a un rôle à jouer est de ne pas se déposséder pour ses
enfants. Il avait lu le «Roi Lear», et cette lecture l’avait frappé.
Dieu merci! sa fille Eveline était bien décidée à ne pas se marier.

--Vous me comprenez, n’est-ce pas? fit-il pour terminer.

Je répondis ingénuement que je le comprenais à merveille et il me serra
la main plus fortement qu’à l’ordinaire.

Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après le dîner, Laurence s’était
déjà retirée dans sa chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère
gardait les traces d’une discussion récente, mais comme plusieurs
personnes arrivaient en même temps que moi, je ne pus analyser cette
impression.

M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à partir.

--Il y a à peine une demi-heure de marche, dit quelqu’un.

Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes; j’appris que Kotzebue,
qui avait dîné chez M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci.

Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu des arbres, en pleine
nature, il avait été décidé qu’une sorte de messe mystique serait
célébrée. Le rituel en avait été préparé depuis longtemps par Kotzebue.
Il croyait fermement aux pouvoirs des cérémonies et il avait résolu,
d’accord avec M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la lune, sur la
terre qui gardait l’influence de leur maître Simon.

Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers la hauteur sur laquelle
nous nous rendions. Ces lacets étaient assez raides et notre
groupe--nous devions être une quinzaine--se dispersa sur le flanc de la
colline. La nuit était claire et chaude et un orage peu éloigné
chargeait l’air d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une
lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe aux retardataires
de se hâter. Et l’on voyait, sur un autre côté de la colline, une clarté
rougeâtre qui devait conduire le groupe de M. Althon.

L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation bizarre. Toutes les
conversations n’avaient pas le ton de recueillement qui aurait convenu.
Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le bras du jeune Charlie,
laissait parfois éclater un rire dont la qualité musicale prenait une
valeur inattendue et qui tombait dans le silence comme une cascade
métallique. Les deux jeunes Suédoises se tenaient si étroitement
enlacées en marchant qu’elles semblaient appartenir à une seule forme.
Le professeur de danse levantin serrait de près Mlle Longève. Comme
s’ils obéissaient à une loi, tous s’en allaient par couples.

Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous n’échangions que peu de
paroles. Elle avait mis un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le
bras. Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance de son
corps. La lune en tombant sur la blancheur laiteuse du cou et des bras,
le souffle humain qui venait d’elle me donnait le sentiment d’avancer à
côté d’une statue chaude et vivante.

Comme le chemin tournait, Eveline écarta une branche de mimosa qui
s’étendait devant elle. J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même
temps deux formes arrêtées à quelques pas de nous. C’était Mme Vigerie
et son compagnon. Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était
renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres du jeune homme,
goûtant un baiser dont la volupté semblait d’autant plus grande qu’elle
était furtive et pressée.

Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils poussèrent en se
désenlaçant fut suivi d’un rire de plaisir.

J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai d’une pression qui
augmenta tant que dura l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant
toujours de sa main droite la branche de mimosa qu’elle écartait,
Eveline se pencha vers moi. La lune éclairait l’ovale clair de son
visage et je fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres,
indéfinis. Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. Il y avait
une interrogation, une angoisse peut-être. Cette lumière de pureté que
je m’étais accoutumé à y voir était mélangée à un élément un peu
trouble. Mon visage se rapprocha du sien, non par une volonté arrêtée de
ma part, mais par l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard qui
semble recéler très loin la solution d’une énigme de l’âme.

Eveline crut sans doute que j’allais tenter de prendre ses lèvres. Elle
dégagea son bras de ma main qui le pressait avec un geste brusque et le
mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. La branche de mimosa
me frappa le visage comme un soufflet. J’entendis en même temps, pendant
qu’elle me dépassait, un petit rire insultant et je la vis me regarder
par-dessus son épaule, mesurer la distance qui nous séparait, comme si
elle craignait de me voir me jeter sur elle et comme si cette action eût
été la plus répugnante que son cerveau pût concevoir. Je voulus la
suivre, mais, plus légère que moi, elle me distança et je la vis qui
courait presque, désireuse d’échapper à ma présence.

Je continuai à monter, solitaire, envahi par un étrange sentiment de
basse colère.

Les sentiers expiraient parmi des bouquets de pins et de chênes-liège,
des cactus sauvages, des ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était
posée sur le sol pour guider les arrivants; un peu plus loin il y en
avait d’autres accrochées à des cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au
nombre de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils dessinaient
vaguement la forme d’un croissant.

Les massifs étaient pleins de chuchotements; bien qu’on ne dût pas être
nombreux, j’eus la sensation d’être entouré par une foule agitée et
mystérieuse.

Je reconnus l’accent russe de M. Althon; je l’aperçus auprès de Kotzebue
et d’une femme grande et pâle qui avait autour du cou un collier de
grosses perles et dont la beauté hautaine me frappa. Je pensai que ce
devait être la Swedenborgienne. J’entendis des phrases que je
connaissais, mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue une valeur
nouvelle, à cause du paysage et de la nuit:

--Recueillir la puissance de la lune!... L’esprit d’Hélène va
descendre... mais ne négligez pas la chair... Vous serez peut-être
conduits vers l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique et
la torture de la jouissance...

Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient des postures
d’adoration. Un oiseau de nuit qu’effrayait le bruit s’envola avec un
lourd battement d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un instant de
son amie, lui tendit des mains effilées et en la saisissant la fit
presque tomber contre elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui
nous entouraient venait un souffle grandiose comme la religion, terrible
comme la peur.

Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie était commencée.
Kotzebue, debout au milieu du cercle des cyprès, prononçait une
invocation rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses paroles, mais je
mesurai sa sincérité au tremblement de sa voix, à son émotion contenue.
Quelques mots parvinrent jusqu’à moi:

--Pensée de Dieu! Sœur du Verbe! par le feu de l’amour la nature se
renouvelle... O toi, qui es descendue dans la chair... Toi qui es
Hélène...

Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent une litanie. Ces voix
étaient peu nombreuses. Il ne devait pas y avoir plus de trois femmes
qui chantaient. Ce n’était du reste pas un chant, mais une prière
doucement modulée.

--Nous sommes trois et nous sommes une... Les trois ne sont qu’un... Je
suis exilé du Plérome... Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia
Achamoth!...

Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais dans une solitude dont la
perfection me remplissait d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une
montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant moi, parmi ces
frères immobiles qu’étaient les chênes, les figuiers et les pins!
J’étais le point central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais de
le comprendre pour la première fois.

--Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth! répétaient des voix
qui ne venaient de nulle part.

Cette communion s’était accomplie. Il y avait un grand nuage qui faisait
un dessin dans le ciel et menaçait de recouvrir la lune. Mais je le
dirigeais à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais moi-même
les contours de ce nuage, l’essence même du nuage. A mes pieds, je
voyais la masse de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches de
ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, l’automobile qui
faisait un cercle en arrivant devant son perron, j’étais le gérant en
smoking et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans son cerveau.
La conscience de cet agrandissement de mon être me procurait une joie
sereine comme ma clairvoyance, immense comme mon orgueil.

--O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène!...

Il y avait autour de moi le frémissement d’une vie si illimitée que
j’éprouvai le besoin de prendre contact avec elle. De même qu’en
s’éveillant, après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer
qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le bois d’un tronc d’arbre,
la matière terrestre qui était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis
les mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes dans la posture
des bêtes.

Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes facultés se
révélaient à moi. J’étais nyctalope. Il n’y avait plus de ténèbres. Je
distinguais les cigales endormies sur les troncs des pins, même celles
qui se trouvaient à une grande distance. Je voyais les suçoirs avec
lesquels elles aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes
hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je jouissais de la
paix de leur sommeil. Je jouissais en même temps du mouvement des
oiseaux de nuit, de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres.
Après avoir porté mille brins de paille dans la fourmilière, je reposais
avec les milliers de fourmis. Nocturne voyageur, j’accompagnais les
lapins le long des vignobles et je me vautrais dans les fondrières avec
les blaireaux. Je les aimais tous parce qu’ils faisaient partie de moi
et qu’ils me permettaient de grandir. Car je croissais sans cesse avec
la vie des animaux, je m’élevais dans les rameaux des arbres et les vols
d’oiseaux et c’était la lune, la planète morte, qui était mon but.

--Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, pénètre la substance
de notre chair avec ton baiser!

J’avais la notion que mon corps démesurément accru était fait d’une
pourriture vivifiée par la lumière lunaire, mais j’en étais heureux et
cette vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût toujours
multipliée. Et, à quatre pattes, comme les animaux, j’attendais le
baiser promis de cette Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de
sa sève, transporté de son ardeur.

Ma face était tournée du côté de la mer et je reçus le baiser. Il n’y a
pas de sensation, dans le rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée,
telle qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne m’effleura. Et
pourtant un baiser chaud, humide, triste en même temps, se posa sur ma
bouche. Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, j’identifiai les
lèvres qui me donnèrent ce baiser avec celles de Laurence et avec celles
d’Eveline à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui s’étaient
éloignées de moi avec dégoût.

Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais dans deux jeunes
filles, étais-tu sortie de la nuit et de la lune, par la magie des
incantations, pour me toucher avec la braise du désir?

Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans sa course, abandonné à
lui-même, venait de recouvrir la lune. L’obscurité me rendit à moi-même.

Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais courbaturé par ma pose
de bête. On enlevait les lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs
étouffés. Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un corsage
déchiré et une main le caressait. Il était rosâtre, marbré, plus grand
que nature et comme chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser à
une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop forte ferait éclater.

Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants s’étaient fondus, avaient
disparu. La colline avait l’air déserte.

Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. Je descendis au hasard.
Je me heurtai à des arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme
dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me parut s’être dressée
par un sortilège. J’atteignis enfin la route et je gagnai la mer, car
j’avais besoin de contempler l’eau illimitée. Dieu merci! on ne pouvait
apercevoir la blancheur trop mystérieuse de Saint-Tropez.

Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si menaçants. Il y avait
dans la nature le même aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle
vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger! Et je me
souvins de cette parole de je ne sais plus quel auteur ancien:

--Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres pour y découvrir l’inconnu
et ils ne revinrent jamais...




Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis de la voiture.

--Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre, lui dis-je
pour le rassurer.

Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du Midi pour qui la notion
du temps ne compte pas et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que
dans un autre.

Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a d’importance.

Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme les phares faisaient sur
la route un large cercle de lumière je les fis éteindre et je me mis à
marcher de long en large. Laurence ne pouvait tarder.

--Eh! eh! me dis-je intérieurement, c’est un enlèvement. Et je savourai
le caractère romanesque que prenait cette action si on lui donnait le
nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je m’efforçais de chasser
de mon esprit la pensée des ennuis qui pouvaient survenir. Je savais que
toutes les heures agréables de la vie, celles que l’on se plaît à
retracer plus tard en en faisant le récit embelli, étaient toujours
gâtées sur le moment par de petites préoccupations.

Ma conscience était tranquille. Laurence ne m’avait pas dit qu’elle
m’aimait. J’avais assez de confiance en moi pour croire que ce n’était
que par un manque d’élan et penser que cet amour viendrait ensuite, plus
tard, s’il n’était déjà venu. Il n’avait pas été question de mariage
entre nous. Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, les
allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu faire à ce sujet. Elle
s’était déclarée affranchie de ce qui n’était pour elle qu’une forme
plus étroite de l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son
esclavage actuel et je lui permettais de quitter une famille dont elle
n’était pas aimée et qu’elle n’aimait pas.

Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, je savais ma fortune
suffisante pour compenser largement ce que Laurence pouvait perdre au
point de vue matériel en quittant son père. Ce sujet n’avait pas été
effleuré entre nous et je me demandais si Laurence, absorbée par des
considérations d’esclavage et de liberté, y avait même songé un seul
instant. La suite des événements m’a fait penser que non. Les êtres
n’agissent quelquefois ni par amour, ni par intérêt personnel, mais en
vertu d’un mouvement obscur de leur nature qu’ils seraient bien
incapables eux-mêmes de définir.

Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai à m’avancer vers la maison
de façon à voir si la fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais
il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit de clochette et une
lueur mouvante venue de la route tourna à droite et s’éloigna dans le
chemin creux.

A ma grande surprise je vis un enfant de chœur qui balançait une
lanterne d’une main et soutenait une croix de l’autre. Il précédait un
prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement solennel de celui-ci
et la blancheur de son surplis. Il avait les coudes serrés au corps et
il portait à deux mains un objet voilé d’une étoffe.

--Le Saint-Sacrement! murmurai-je!

Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était appelé sans doute
auprès de quelqu’un qui allait mourir. Il allait vite et je m’élançai
sur ses pas.

Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise que cette rencontre. Il y
avait là un avertissement occulte, un signe favorable! Je marchais
derrière la représentation symbolique de Dieu. L’acte que
j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. Je l’avais
examiné sous toutes ses faces. Je ne le considérais pas comme
répréhensible, selon ma morale personnelle. Mais non seulement il
n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens élevé du mot, il
était divin puisque le Saint-Sacrement me précédait au moment où
j’allais l’accomplir. Je crus une seconde, dans mon allégresse,
entrevoir sous les mimosas inclinés, comme si aucun prêtre ne l’eût
porté, aucun voile ne l’eût caché, le cercle rayonnant du ciboire aux
lames d’or, glissant tout seul pour me montrer le chemin.

La contradiction de mon manque absolu de foi catholique et de cette
intervention en ma faveur essaya bien de traverser mon esprit, mais je
la rejetai aussitôt.

Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche de la maison. Une
fenêtre était éclairée. C’était celle de la chambre que Laurence
partageait avec sa sœur. Pendant la première partie de leur séjour elles
avaient eu chacune leur chambre, mais quand les invités de M. de
Saint-Aygulf avaient été au complet, Laurence avait été obligée
d’abandonner la sienne et de partager celle de sa sœur.

La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés que nous allions
avoir à surmonter pour partir sans être inquiétés, cette question de
chambre commune avait été considérée comme la seule cause d’ennuis
possibles. Laurence devait pour partir attendre que sa sœur fût
endormie. D’ordinaire, sans avoir échangé de paroles, elles lisaient
chacune de leur côté. Laurence avait sommeil la première et insistait
pour que l’électricité fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs _la Case
de l’Oncle Tom_ avait été cause d’une trêve à cette discussion. Eveline,
qui lisait en ce moment les _Châteaux intérieurs_ de sainte Thérèse, en
avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité de ses lectures.
Mais _la Case de l’Oncle Tom_ était terminée. Laurence s’était promis de
simuler ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre les
_Châteaux intérieurs_. Elle comptait se lever dans l’ombre, s’habiller
en silence et pouvoir quitter la chambre sans réveiller Eveline, qui ne
s’apercevrait que le lendemain de son départ.

La fenêtre éclairée était donc de mauvais augure. Ou bien Eveline lisait
encore et il allait falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était
réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une discussion s’en était
suivie. Laurence avait prévu le cas et elle comptait passer outre à
toute protestation de sa sœur.

Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et je crus voir à
plusieurs reprises des ombres passer sur les carreaux. J’en conclus que
la seconde hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les choses qui
pouvaient arriver si Eveline, indignée, allait réveiller M. de
Saint-Aygulf et si celui-ci s’élançait sur les traces de Laurence dans
le même moment où elle me rejoindrait dans le jardin.

De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée; Laurence ne
pouvait donc sortir à mon insu. Je savais que cette porte n’était pas
fermée à clef, pour permettre aux invités de rentrer et de sortir à leur
fantaisie.

--La porte d’entrée ne fait pas de bruit en se refermant, m’avait dit
Laurence, en m’énumérant toutes les facilités qu’elle aurait à partir
sans que ce départ nocturne fût remarqué.

Mon énervement devint si grand qu’il me fut impossible d’attendre plus
longtemps sans accomplir une action quelconque, même insensée. J’écartai
les branches du massif qui séparait le petit chemin du jardin, juste à
l’endroit où M. Althon avait failli s’élancer quelques jours auparavant.
Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et j’atteignis le
perron. Seulement alors je songeai à mon imprudence. La nuit était
chaude et quelqu’un, pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir sur un
banc ou errer dans le jardin. Un domestique ayant passé sa soirée aux
environs pouvait rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis
aucun bruit.

Alors je fis tourner la porte, qui était en effet silencieuse. Elle
donnait sur un vaste hall plein de ténèbres. Je n’avais pas d’idée
arrêtée et certes, je ne serais pas allé plus loin, si je n’avais pas
perçu un chuchotement, des paroles à voix basse et quelque chose qui
pouvait ressembler au bruit de deux êtres qui luttent. Je me souvins que
je n’avais qu’à contourner une table pour atteindre la rampe de
l’escalier qui était au fond du hall et parvenir au premier étage. Le
bruit sortait du couloir qui séparait en deux ce premier étage et sur
lequel donnaient les chambres.

Je sus un peu plus tard par Laurence tous les détails de la scène.

Laurence, comme elle l’avait projeté, avait fait semblant d’avoir
sommeil de bonne heure. Sa sœur avait renoncé sans difficulté aux
_Châteaux intérieurs_ et elle s’était endormie. Laurence s’était alors
rhabillée en silence; elle avait déjà la main sur la poignée de la porte
quand Eveline avait sauté à bas de son lit, en chemise. Sans doute le
prêtre portant le Saint-Sacrement et son enfant de chœur avaient-ils
échangé quelques paroles en passant devant la maison et ce bruit inusité
l’avait réveillée. Elle s’écria:

--Qu’est-ce que c’est?

Elle tourna le bouton de l’électricité et fut stupéfaite de voir sa sœur
debout, prête à partir. Laurence avait mis un manteau d’automobile et
tenait un petit sac à la main, ce qui ne lui permit pas de prétexter une
promenade dans le jardin. D’ailleurs Eveline comprit tout de suite. On
aurait dit qu’elle avait eu un pressentiment. Ses premières paroles
furent:

--Tu ne partiras pas.

Laurence fut surprise d’abord par son énergie, car elle pensait que sa
sœur serait trop heureuse d’être débarrassée d’elle. Mais il n’en était
rien. Elle s’était trompée sur les sentiments d’Eveline. D’ailleurs sa
résistance ne semblait pas venir d’un amour sincère, mais d’une
rigoureuse notion du devoir.

Laurence ne nia pas qu’elle partait définitivement et une discussion
s’ensuivit:

--Il en résultait, me dit Laurence, que j’étais un monstre
d’ingratitude, que j’avais abrégé les jours de Mme de Saint-Aygulf, que
je faisais le malheur de mon père à cause de ma conduite. J’allumais
tous les hommes, paraît-il. Ma sœur, qui évitait avec tant de soin de me
parler, en profita pour me dire en quelques minutes tout ce qu’elle
avait sur le cœur depuis des années. Je répondais à peine pour ne pas
prolonger la scène et tout ce qu’elle me disait me confirmait dans ma
résolution de partir, parce que je comprenais davantage que mon père et
ma sœur m’avaient toujours considérée comme un être très inférieur à
eux, une bête instinctive dont il fallait redouter les écarts.

Laurence pensait que je l’attendais. Elle ouvrit la porte de la chambre
pour s’en aller. Elle savait qu’Eveline serait arrêtée par la crainte
des cris, d’un scandale immédiat.

--Je vais prévenir notre père, avait-elle dit.

Elle était bien décidée à n’en rien faire. Mais brusquement elle fut
saisie d’une résolution. Elle prit sa sœur à bras le corps et elle tenta
de la faire rentrer de force dans la chambre, sans doute avec
l’intention de fermer la porte à clef. Elles se mirent à lutter
silencieusement, échangeant des injures à voix basse figure contre
figure.

C’est ce bruit que j’entendis du hall ténébreux où je me trouvais.
Alors, tenant la rampe, je commençai à monter l’escalier. Je m’arrêtai
quand je découvris la longueur du couloir. Il était éclairé par une
lampe en veilleuse et une vive lumière, venant de la chambre des deux
sœurs, lançait une projection oblique, comme au théâtre, sur les
personnages en train de jouer le drame.

L’étonnement me cloua sur place. Ce qui me frappa ce fut
l’impressionnante beauté d’Eveline. Sa chemise de nuit collée à son
corps était transparente. Ses cheveux, qu’elle n’avait jamais voulu
couper, tombaient en gerbes cendrées sur ses épaules nues. Elle avait
l’air d’une sorte d’ange biblique luttant corps à corps avec une femme
en costume d’automobile, dans le tableau d’un peintre moderne. Seule la
dureté de pierre de son visage contredisait son état angélique.

Aucune des deux sœurs ne pouvait me voir. J’entendis Eveline dire:

--Tu es bien la digne fille de ta mère.

Et Laurence chuchota quelques mots où il y avait mon nom et elle ajouta:

--C’est parce que tu es jalouse! Avoue-le donc!

Toutes les deux restèrent immobiles, comme pour laisser au poison des
paroles le temps d’envenimer les blessures faites.

Leur étreinte se desserra, les derniers coups étant portés. La dureté
des traits d’Eveline fit place à une expression de dégoût pour la
bassesse d’âme que supposait une telle hypothèse. Et comme ses mains
lâchaient Laurence, sa chemise de nuit dont les deux épaulettes
s’étaient rompues dans la lutte glissa tout à coup le long de son corps
et elle se trouva toute nue.

J’eus une seconde la vision de ce corps parfait que je m’étais complu si
souvent à imaginer, dans la licence des rêves.

Mais déjà Laurence passait en courant à côté de moi.

Je la suivis et je la rattrapai sur le perron. Elle craignait d’avoir
trop tardé et de ne plus me trouver sur la route. Elle se mit à courir
avec moi dans le jardin. Comme elle allait vite! Comme elle avait hâte
d’être loin!

Une suavité venait de l’odeur des arbres, de la clarté du ciel, d’un
léger souffle de vent dans les feuilles. Je sentais à l’élan de ma
compagne qu’elle était animée pas une ivresse sauvage de liberté. Nous
nous étions élancés dans l’allée des vieux eucalyptus qui était le
chemin le plus court pour atteindre l’auto.

--Les Esséniens, me dit Laurence en riant. Elle le dit à haute voix sur
un ton de bravade. Elle avait envie de crier.

Jamais je n’avais si bien senti le rapport entre les eucalyptus aux
troncs blancs et des vieillards ascétiques en cortège. J’en étais
impressionné. Je voyais à côté de moi Laurence regarder à droite et à
gauche, comme si elle toisait des ennemis impuissants, attachés au sol
par des racines. Elle devait penser à bien des soirées ennuyeuses, à des
repas sans vin, à des humiliations qu’elle leur devait. Et elle riait de
leur échapper.

Mais moi, j’avais la sensation que les antiques ascètes en marche sur
deux rangs parallèles vers la sagesse, s’affligeaient de me voir
cheminer aussi vite vers un but si éloigné du leur.

Je poussai un soupir de soulagement quand nous atteignîmes la route.
L’auto était toujours là. Le chauffeur dormait. Je le réveillai et nous
partîmes.

Quand Laurence se blottit contre moi, je sentis dans la poche de son
manteau quelque chose de dur; je lui demandai ce que c’était.

--_La Case de l’Oncle Tom_, me répondit-elle.

Le chauffeur corna avec bruit. Nous croisions l’enfant de chœur et le
prêtre, porteur du Saint Sacrement, qui s’en revenaient. Ils s’étaient
arrêtés tous les deux pour nous laisser passer et la voiture frôla la
croix que l’enfant de chœur tenait inclinée en avant.

Cette nouvelle rencontre avait-elle un sens caché? J’avais marché
derrière Dieu, tout à l’heure. Maintenant je l’obligeais à s’arrêter, à
recevoir la poussière que je soulevais et je le dépassais. Quel symbole
cela recélait-il? Aucun assurément. Je ne croyais pas en Dieu, du moins
sous cette forme religieuse. Je me penchai pour dire au chauffeur
d’aller aussi vite qu’il le pouvait et je pris Laurence dans mes bras.

J’aurais voulu penser à elle quand mes lèvres rencontrèrent les siennes.
Je n’imaginais même pas la possibilité de n’y pas penser. Mais l’image
d’Eveline nue, telle que je venais de l’apercevoir sous le déroulement
de ses cheveux cendrés, se présenta devant moi avec une impérieuse
netteté. Je ne distinguais dans l’ombre ni les traits, ni les yeux de
Laurence; je voyais comme s’ils étaient contre mon visage, les traits
durcis par la colère, les yeux bleuâtres, pleins de profondeurs,
d’Eveline.

Jalouse! avait dit Laurence à sa sœur, et Eveline avait reçu cette
parole comme une injure qui la blessait et qui était en même temps
révélatrice. Pourquoi pas? N’avais-je pas depuis longtemps constaté en
moi un bizarre pouvoir, une faculté d’attraction qui m’était extérieure.
Qui sait si le mépris d’Eveline à mon égard n’était pas simulé? Et cette
chemise qui était tombée dans le même instant, comme si les forces qui
régissent les coïncidences avaient voulu que son corps fût nu, quand son
âme était mise à nu pour la première fois!

Je comptais atteindre dans la nuit un petit hôtel après Toulon auquel
j’avais télégraphié le matin. Je m’étais promis un grand plaisir de
cette arrivée au petit jour, avec Laurence, au milieu des palmiers qui
entouraient le seuil. Nous pouvions y être vers cinq heures. Le soleil
commencerait à se lever. Je me représentais le portier endormi qui nous
ouvrirait et à qui je dirais:

--C’est moi qui ai envoyé un télégramme pour retenir une chambre sur la
mer.

Je voyais le salon banal, l’escalier étroit, le couloir avec des
souliers devant les portes et une chambre au lit énorme et dont
j’ouvrirais les fenêtres pour respirer cette ineffable odeur d’algues et
de jeunesse qu’exhale une plage au soleil levant.

Mais l’attente de ces choses, qui aurait dû être délicieuse, était gâtée
pour moi. J’avais dans mes bras Laurence habillée et je voyais Eveline
nue. La vitesse de l’auto contribuait par son vertige à troubler la
notion que j’avais de la réalité. Nous longions des villas avec leur
jardin de plaisance, nous traversions des villages et des bois de pins.
Quelquefois une baie minuscule où une barque était endormie sur un peu
de sable se dessinait à notre gauche. J’étreignais les deux sœurs en
même temps et tantôt me précédant, tantôt me suivant, dominant les
collines boisées ou flottant sur la mer, il y avait un Saint-Sacrement
de rêve dont la signification était incompréhensible.




Et ceci fut l’époque de ma vie où le bandeau que j’avais sur les yeux
s’épaissit, au point que je fus comme un aveugle. Pire même, car
l’aveugle a développé en lui des qualités tactiles, il distingue de
façon surprenante les différences des objets, même les plus
insignifiantes, par le toucher. Mais moi, non content de ne pas voir, je
palpais de mes mains la plus divine matière et je demeurais ignorant de
sa qualité. Maintenant que toute chose m’apparaît différente, j’excuse
l’erreur des autres en mesurant la mienne. Je ne méprise plus comme
avant les gens qui exercent les fonctions de juges, ceux qui manient
l’argent dans des banques, ceux qui dans de grandes industries
obtiennent de gros bénéfices en faisant travailler des hommes peu payés,
tous ceux par qui se soutient l’édifice boiteux et contrefait de la
société. Ils se trompent comme je me suis trompé. Ils croient à une
illusion et s’ils touchent par hasard la réalité c’est avec une main si
grossière qu’ils n’en discernent pas le grain délicat.

Gloire à cette apparition de la lumière qui permet de regarder la vie,
non de l’extérieur, mais comme si on était placé dans son cœur même.
Elle ne vient pas ainsi que beaucoup l’attendent, à la manière d’une
révélation. Elle vient lentement, elle vient tard et seulement quand on
a traversé de grandes ténèbres. Elle vient d’une interrogation
constante, de la comparaison des actions entre elles, de l’observation
des causes et des effets. Aucune étoile lumineuse ne s’accroche sur la
porte de celui qui la reçoit. L’amant du merveilleux est d’abord déçu
par la trop grande simplicité du phénomène. Mais il s’aperçoit bientôt
que le phénomène est rare, bien que simple. Il cherche quelqu’un qui l’a
éprouvé comme lui, de façon à en parler et à être compris. Il ne
rencontre pas celui qu’il cherche. Il se sent seul. Gloire à la
puissance de la vie qui isole l’homme au milieu de ses pareils, afin
qu’il soit transformé!

      *       *       *       *       *

Il y avait un mois que nous vivions ensemble à Paris et Laurence
n’arrivait pas à me tutoyer. Après de nombreux essais elle avait
finalement renoncé.

--Ce n’est pas parce que vous m’intimidez, me dit-elle, et ce n’est pas
parce que vous êtes plus âgé que moi. Il me semble--elle cherchait ses
mots et se découvrait elle-même en parlant--que je n’ai la faculté
d’être familière qu’avec des gens pauvres.

C’était vrai. Mais les gens pauvres inspiraient plus que de la
familiarité à Laurence, ils faisaient naître en elle une affection
spontanée. Je ne le remarquai qu’à la longue. Le manque d’argent était
un titre bizarre par lequel on gagnait presque à coup sûr le cœur de
Laurence. Chez toute personne nouvelle qu’elle voyait, elle ne
considérait que les signes extérieurs de la pauvreté et si elle ne
voyait pas ces signes, il en résultait un certain éloignement.

Comme nous l’avions pensé, elle et moi, M. de Saint-Aygulf n’avait rien
fait pour reprendre sa fille. Celle-ci était du reste majeure depuis
quelques mois. Il lui avait écrit, au contraire, pour lui signifier une
sorte de malédiction. C’est Kotzebue qui semblait avoir été le plus
touché par le départ de Laurence. Un jeune homme appelé Lucien Duperré,
qui avait passé l’été avec lui dans le Midi, était venu me voir sans
motif apparent, mais en réalité pour me transmettre ses paroles et
pouvoir lui donner quelques détails sur ma vie avec Laurence.

--Il faut que je m’acquitte de ma commission, me dit-il avec embarras.

J’aurais bien préféré ne rien entendre.

--Parlez, lui dis-je pourtant en souriant avec indifférence.

--Il m’a dit exactement ceci. Dites-lui que je connais la raison cachée
de ce qu’il a fait. Son acte est la conséquence directe d’une signature
donnée il y a plus de quinze années. Je le considère comme perdu.

Je répondis que l’opinion de Kotzebue me laissait indifférent. Le jeune
homme partit rapidement et Laurence déclara qu’elle avait horreur des
hommes qui portaient une chaînette d’or à leur cheville et étaient
habillés comme des gravures de mode.

J’étais obligé de renoncer à voir presque tous mes amis, qui étaient
aussi ceux de M. de Saint-Aygulf. J’avertis Laurence que j’allais
négliger désormais les spirites, les Esséniens, les membres de tous ces
groupes où l’on accorde en principe plus d’importance à la vie future
qu’à la vie réelle.

--Enfin! ne plus voir de fous! Quel soulagement! s’écria-t-elle.

Je renouai avec d’anciens camarades que j’avais un peu perdus de vue. Je
les invitai à dîner, je leur fis des politesses inattendues pour les
attirer. C’étaient des gens comme tout le monde, qui avaient des autos,
des maîtresses, qui fréquentaient le music-hall et qui n’étaient
préoccupés par aucune philosophie. A ma grande surprise, Laurence les
accueillit avec froideur. Elle trouvait les femmes trop sottement
entichées de leurs bijoux et de leurs toilettes et elle avait encore
plus d’éloignement pour les hommes. J’en cherchai le motif et je crus
discerner à la longue que la pierre de touche de Laurence pour juger les
êtres était la fortune.

Un soir que je rentrais chez moi, vers sept heures, je rencontrai dans
un bureau de tabac de la rue Jouffroy un garçon appelé Falou, que
j’avais connu jadis au Quartier Latin et retrouvé à diverses reprises.
C’était un bohème mondain qui vivait d’expédients. Il était en train
d’acheter au détail quelques cigarettes de caporal, ce qui n’est pas un
signe de richesse. Il les cacha précipitamment à ma vue. Je fus frappé
par son air plus misérable qu’à l’ordinaire et un je ne sais quoi
d’égaré dans son allure.

Il ne m’avait jamais intéressé, mais j’avais perdu la plupart de mes
relations et je désirais beaucoup m’en créer de nouvelles pour distraire
Laurence.

--Viens dîner avec moi, lui dis-je, j’ai justement quelques amis.

Je compris, à la dignité avec laquelle il refusa, qu’il ne devait pas
être sûr de dîner ce soir-là. J’insistai. Il s’excusa de n’avoir pas le
temps d’aller revêtir son smoking, mais je finis par l’entraîner.

Laurence était souriante, mais lointaine, et pendant toute la première
partie de la soirée elle n’eut pas l’air de remarquer Falou. Il resta le
dernier. La conversation mourait tristement. Il allait enfin se lever
pour prendre congé quand l’attitude de Laurence changea à son égard.
Elle se mit à le considérer avec une visible sympathie et elle insista
pour qu’il demeurât un peu, malgré le caractère morne des propos. Je ne
pus trouver à ce fait une autre explication que celle-ci.

Le taciturne Falou était assis en face de Laurence et de moi et il avait
les jambes croisées. La chaleur du dîner, sans éclairer son visage
triste, lui avait communiqué un certain abandon et l’oubli de la
prudence nécessaire à l’homme pauvre. Il laissait voir la semelle d’une
bottine où un trou traçait un large dessin. Je surpris le regard de
Laurence posé sur cette semelle et je fus d’abord honteux pour mon ami,
connaissant l’impitoyable sévérité des jeunes femmes dans cet ordre
d’idées. Mais le résultat que je craignais ne se produisit pas et ce fut
le contraire qui eut lieu.

--Il est très gentil, me dit Laurence quand il fut parti.

Et lorsqu’elle apprit que Falou était un pauvre diable, cultivé mais
veule et incapable de gagner sa vie, qui n’avait ni situation, ni
ressources, ni famille, je vis un éclair dans ses yeux et elle déclara,
au mépris de toute vraisemblance, que Falou était le plus agréable de
mes amis et qu’il faudrait l’inviter souvent.

Je retrouvai cet amour de la pauvreté dans les moindres détails de
l’existence de Laurence. J’avais voulu, en arrivant à Paris, donner à
mon appartement de garçon, qui était vaste, mais un peu désuet, une
allure plus moderne. Elle s’y était opposée, trouvant que tout était
très bien.

Ma maison était tenue par une vieille personne correcte que Laurence
trouva trop correcte. Le service était fait par un valet de chambre qui
cachait sa timidité sous une importance obséquieuse. Laurence ne pouvait
le regarder sans hausser les épaules.

Je pris pour elle une femme de chambre, mais elle lui parut trop bien
stylée et elle déclara que «décidément, elle n’avait besoin de
personne». Toute sa sympathie allait à une créature sans nom, une femme
de ménage qui venait faire les chambres le matin, C’était avec un nez
rouge et des savates, un si extraordinaire symbole de misère qu’on était
d’abord tenté de croire qu’elle n’appartenait pas à la réalité
quotidienne, mais qu’elle allait jouer un rôle dans quelque féerie.
Laurence put avoir des conversations avec cette figure de songe. Elle
lui fit des cadeaux. Elle l’appelait «madame Honorine» avec une nuance
de respect. Je ne suis pas sûr qu’elle ne la prît pas pour confidente.

J’établis un lien entre l’anomalie de ses goûts et la promenade nocturne
autour de la place Blanche dont j’avais été un soir le témoin. Je
n’avais pas renoncé à savoir pourquoi, exactement, elle était allée
rendre visite à Kotzebue au milieu de la nuit, après avoir rôdé devant
divers cafés. Bien entendu, je ne voulais pas lui dire que je l’avais
suivie. Je procédai par allusions. Je l’accusai en plaisantant d’avoir
volontiers flirté avec Kotzebue. Mais elle me rapporta les conversations
qu’elle avait eues avec lui et cela avec une franchise qui n’était pas
simulée. J’avais remarqué que si elle passait quelquefois certains
événements sous silence, elle n’usait jamais du mensonge.

--Flirter, me dit-elle en riant. Le mot est impropre pour lui. Il avait
certainement une arrière-pensée à mon égard, mais il n’osa jamais la
manifester clairement. Il me donnait l’impression de ne pas avoir
l’habitude de parler aux femmes. Je le surveillais toujours du coin de
l’œil, car je pensais qu’il était de ces gens qui se jettent brusquement
sur vous et essaient de vous renverser sans explications. Peut-être avec
moi n’eut-il jamais une occasion assez favorable. Je crois qu’il ne s’en
présenta qu’une pour lui et il la laissa passer parce que j’étais sur
mes gardes. Il devait essayer du magnétisme et autres choses semblables.
Mais moi, je ne suis pas un sujet comme ma sœur. Une épaisse couche de
matière m’enveloppe. Toutes les fois qu’il causait avec moi, dans le
Midi, il me parlait d’une certaine Hélène, qu’il appelait aussi Ennoïa.
Je ne compris pas d’abord si c’était un être imaginaire ou une femme de
ses relations. Il me disait que j’avais un rôle admirable à jouer en
incarnant Hélène. Mais en quoi cela consistait-il? J’avais beau lui dire
que je ne connaissais rien à toutes ces histoires, il me répondait que
c’était parfait et qu’il valait mieux qu’Hélène ne comprît rien. Il me
faisait beaucoup rire, et tout de même j’avais un peu peur de lui.

Je revins plusieurs fois à la charge, mais ce fut inutilement. Un soir
où plusieurs amis étaient venus nous chercher pour dîner au restaurant,
quelqu’un proposa d’aller chez Alberte. Cette Alberte était la patronne
d’un établissement moitié café, moitié boîte de nuit, qui n’était guère
fréquenté que par des habitués et faisait partie de ceux que Laurence
avait examinés, le soir où je l’avais suivie. Elle ne manifesta sur le
moment aucune émotion. Mais dès que les lumières de la place Blanche
brillèrent autour de nous dans le taxi qui nous portait, je compris, à
un redressement de son corps, à une palpitation de ses narines, que
Laurence avait, avec ce point spécial de la ville, cette place Blanche
vulgaire, une communication inexplicable.

Durant le dîner, Laurence considéra autour d’elle toutes choses, le
comptoir du bar, la porte de la cuisine, les murs où étaient accrochés
quelques tableaux humoristiques, comme s’il s’agissait d’un lieu
particulièrement intéressant, jouissant d’une célébrité historique.

Les ordinaires garçons, les clients quelconques, les femmes qui
entraient et sortaient après des conciliabules avec la patronne étaient
pour elle remplis d’attrait. Elle ne les quittait pas des yeux.
Inattentive à notre conversation, elle vivait avec amour la vie de ce
bar. Alberte, avec son visage bouffi, ses yeux de renard bienveillant,
ses mains lourdes de bagues fausses, lui paraissait avoir une dignité
imposante:

--Ce doit être une femme charmante, dit-elle plusieurs fois.

Et quand nous partîmes, elle échangea avec elle de longs sourires.

Il était trop tard pour aller au théâtre et quelqu’un proposa d’aller
prendre un verre quelque part.

Laurence accepta avec joie et proposa tout de suite la brasserie Romano,
«qu’elle avait vue en passant, dit-elle, et qui lui paraissait
curieuse».

Aucune originalité propre ne caractérise la brasserie Romano. J’eus la
sensation que les filles y raccrochaient avec plus d’impudence
qu’ailleurs. Des hommes calmes et rasés jouaient aux cartes dans un
coin. Un couple de provinciaux s’était fourvoyé.

Laurence était tout à fait heureuse. Une certaine animation lui venait
des vins et des liqueurs du dîner. Mais je distinguai en elle une
ivresse qui avait une autre provenance. Elle était grisée par cette
ambiance qui sort des rues de Montmartre, reluit dans le clinquant des
cafés, coule avec l’alcool qu’on y boit. Les orchestres falots n’étaient
là que pour provoquer des étreintes. Les couples ne dansaient ou ne
s’asseyaient autour des tables que d’une façon provisoire. Ils allaient
se glisser bientôt dans des chambres d’hôtel. On sentait que le rouge
des lèvres hâtivement plaqué allait être écrasé bientôt par le labeur du
baiser. Les femmes, qu’on voyait passer avec des yeux vagues et une
cigarette aux doigts, venaient de se déshabiller et de se rhabiller et
elles allaient recommencer. Toutes les maisons des alentours étaient des
hôtels. Des marchés se tramaient derrière tous les comptoirs, sur toutes
les tables de marbre. Et il y avait quelque chose de morne, un souffle
vénal, une absence totale de joie qui propageait un désir de veule
abandon, de caresses sur des draps douteux.

Cette nuit-là, nous rentrâmes tard après avoir erré de boîte de nuit en
boîte de nuit, et Laurence, non seulement ne s’était pas aperçue de la
sinistre similitude de tous ces endroits, mais elle déclarait y avoir
trouvé une délicieuse variété.

A partir de ce jour, il fallut renoncer à dîner dans des appartements ou
à aller au théâtre. Il n’y avait de plaisir pour Laurence que dans les
cabarets de second ordre, elle ne respirait à l’aise que dans leur
opaque fumée. Je ne pouvais faire autrement que de lui céder, car elle
était chaque soir comme une enfant que l’on prive du seul jouet qui
l’amuse. Elle tombait dans une rêverie muette, elle semblait prête à
pleurer. Dès que je disais:

--Si l’on allait prendre quelque chose à Montmartre?

Ses yeux brillaient, elle redevenait gaie et animée. Même, une sorte de
fièvre s’emparait d’elle.

Elle paraissait tout aimer de ce qui commençait aux abords de la place
Clichy et se terminait au square d’Anvers. La place Blanche était comme
une surnaturelle étoile dont la lumière la magnétisait.

Quand nous la traversions, je voyais son regard se poser sur les
affiches lumineuses, les marchandes de journaux, l’agent de service,
avec un attendrissement affectueux. Et il y avait alors en elle une
curiosité jamais lassée, qui lui faisait considérer le visage de toutes
les femmes avec une attention et un amour dont je crus enfin découvrir
la cause.

En réfléchissant aux questions que Laurence m’avait posées sur
l’existence des raccrocheuses et des femmes de bars, à l’intérêt que ces
femmes lui inspiraient et à sa bizarre passion de se trouver au milieu
d’elles, un mot terrible apparut à mon esprit, le mot: possession.

Laurence était possédée. Une force occulte, une magie l’attirait vers
les formes les plus inférieures de la vie. Tous les aspects de la misère
étaient séduisants pour elle. Elle aimait les pauvres, non par charité,
mais parce que la société les avait rejetés et qu’ils présentaient
l’image de la damnation terrestre.

Ce n’était ni le hasard, ni mon caprice, ce n’était pas même des
affinités sensuelles communes qui m’avaient rapproché de Laurence. Il y
avait entre nous un lien plus puissant. Nous étions unis par un
semblable amour du mal. Les forces d’en bas nous appelaient tous les
deux; elles nous avaient marqués de je ne sais quel signe pour descendre
en même temps de déchéance en déchéance.

Je crus m’apercevoir que j’étais devenu moins intelligent, que je ne
lisais que rarement, que je ne cherchais plus à m’instruire. Laurence me
fit l’effet d’un animal, uniquement animé de préoccupations basses et je
souffris de l’influence qu’elle avait sur moi.

Je ne discernai pas la part d’amour qu’il y avait dans sa préférence des
pauvres, dans le choix volontaire qu’elle faisait des malheureux pour le
don de sa sympathie. J’attribuai ses penchants à un goût inné des choses
viles et je redoutai surtout de l’imiter. J’essayai de réagir. Je lui
imposai la présence de certains camarades choisis parmi les plus sots,
qui ne m’intéressaient nullement, mais qui devaient, par le prestige de
leurs situations importantes, leur vie mondaine et conventionnelle,
orienter Laurence différemment.

Il en résulta des discussions dont je profitai pour prononcer de longs
discours sur la manière la meilleure de vivre, la nécessité de ne
fréquenter que des gens appartenant à son milieu et d’une moralité
irréprochable.

Laurence alors devenait résignée et indifférente. Elle secouait la tête,
elle disait des choses générales, comme:

--Nous sommes très différents. Nous faisons une expérience et elle ne
réussit pas. Peut-être avons-nous eu tort tous les deux.

Ou bien son regard me parcourait de la tête aux pieds, elle avait l’air
de considérer un étranger, un être d’une autre race qu’elle et de
s’étonner d’avoir pu demeurer aussi longtemps auprès de lui.

--Voyez-vous, me dit-elle une fois, la sagesse est de vivre avec les
gens de sa famille.

Et comme je faisais un geste d’étonnement, elle ajouta:

--Seulement, le problème est de découvrir cette famille.

Je lui demandai ce qu’elle voulait dire exactement; elle m’expliqua que
les familles n’étaient pas toujours composées de ceux qui ont le même
sang, mais d’êtres très divers et qu’elles se formaient et se
dispersaient en vertu d’une loi dont le mécanisme lui échappait.

Je commençai à saisir en elle un désir secret de me quitter. Divers
indices purent même me faire penser un instant qu’elle avait pris cette
décision. Elle demanda à plusieurs reprises ce que pourrait coûter un
modeste appartement sur la Butte. Elle s’arrêta une fois pour considérer
avec attendrissement un tout petit restaurant de l’avenue de Clichy et
elle dit:

--Comme ce serait amusant de venir ici manger toute seule.

Je répondis aigrement que je n’étais pas un tyran et que je ne
l’empêchais pas de réaliser ce rêve, si cela lui plaisait. J’ajoutai
qu’elle serait dégoûtée d’ailleurs par une ou deux expériences et
qu’elle n’aurait pas envie de recommencer.

Mais elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie et elle
se contenta de dire:

--Qui sait?

D’ailleurs, mes craintes furent passagères. J’avais une trop grande
confiance en moi pour penser que Laurence pût me quitter.

Et peu à peu, en vertu du charme qu’ont les énigmes, je fus attiré par
celle que cachait le cœur de Laurence. C’était surtout le soir que
l’idée de possession s’emparait de moi. Cette possession nous était
commune. Mais elle s’extériorisait davantage chez Laurence et je pris
l’habitude de l’observer sans en avoir l’air pour savoir quel chemin le
mal prend pour se développer, quels sont les signes qu’il fait, avec
quelle voix il appelle.

Le jour de Noël arriva et autant pour satisfaire ma curiosité que pour
faire plaisir à Laurence, je décidai de réveillonner dans
l’établissement de la charmante Alberte, à côté de cette place Blanche
de bénédiction que nous pourrions, toute la nuit si cela nous plaisait,
contempler à travers les carreaux. Afin qu’aucun nuage ne jetât une
ombre sur cette soirée merveilleuse, j’invitai à nous accompagner le
triste Falou, élu de Laurence à cause de ses bottines éculées et de sa
mauvaise humeur de pauvre honteux.

      *       *       *       *       *

Il fut décidé qu’avant de s’asseoir au cœur de cette étoile aux sept
branches irrégulières que forme la place Blanche, nous passerions une
heure au bal Wagram dont Falou avait vanté le pittoresque et que
Laurence voulait connaître. Je ne rapporte cette visite que parce que là
devaient commencer à retentir les voix, que parce que derrière les
caricatures humaines devaient commencer à se dessiner les visages
séduisants du mal.

Les boulevards charriaient une immense cohue agitée par une liesse de
nourriture. Les autos sortaient de partout. Les boutiques de victuailles
étincelaient fastueusement. Des familles s’avançaient avec cette lenteur
satisfaite que donne la certitude de ripailles prochaines. Des cols de
bouteilles émergeaient hors des poches des pardessus.

Je fus frappé par la taille des municipaux qui étaient au seuil de la
salle Wagram. Ils étaient plus grands que nature, disproportionnés comme
certains cartonnages baroques que j’avais vus à une exposition des
Humoristes. Ils semblaient les gardiens grotesques d’un enfer
hurluberlu. Les water-closets s’annonçaient au public en d’énormes
lettres lumineuses comme s’ils étaient le point central de cet
établissement, son cœur rayonnant et une main peinte sur le mur
désignait encore leur entrée afin qu’ils ne pussent passer inaperçus aux
yeux les plus myopes ou les plus distraits.

Laurence pénétra la première dans une vaste salle pleine de danseurs et
j’admirai la délicatesse de pastel qu’avait son cou blanc dans le
frisson de sa fourrure.

Nous nous assîmes derrière une table, dans la foule. L’air était
étouffant et transportait une odeur de sueur d’homme. Sur un écriteau,
devant l’orchestre, le mot: Java, était écrit.

--Je n’y tiens pas. J’ôte mon manteau, dit Laurence dont le visage était
illuminé de joie.

Elle se leva et apparut dans sa robe rose à peine décolletée. Je faillis
pousser un cri. Il me sembla qu’elle était toute nue et comme elle
jetait un regard circulaire autour d’elle, un silence se fit, se
propagea jusqu’aux confins de la salle et tous les yeux se fixèrent sur
son jeune corps. Je vis des faces en sueur grimacer et une telle
expression de bestialité y apparut que je faillis m’élancer devant
Laurence pour la protéger contre les créatures animales qui
s’apprêtaient à bondir sur elle. Cela ne dura qu’une seconde pendant
laquelle j’eus le temps de m’étonner de l’indifférence de Falou.

Un tintamarre d’orchestre éclata, la foule se déplaça pour danser,
Laurence se rassit paisiblement. Son manteau était retombé derrière elle
sur sa chaise et sa robe rose la recouvrait normalement de la naissance
des seins aux genoux.

Je récapitulai ce que j’avais bu dans la soirée. Un cocktail avant le
dîner, un verre de liqueur après. Je ne pouvais pas être gris à mon
insu. J’avalai d’un trait l’alcool que je venais de commander et je
cherchai s’il n’y avait pas sur les visages qui m’entouraient une
apparence justifiant ce que j’avais cru voir.

Près de moi un mulâtre élégant, les yeux fixés sur une cerise à l’eau de
vie, était enfoncé dans une sombre rêverie. Deux femmes blondes
tournaient ensemble, étroitement serrées. Un homme d’une cinquantaine
d’années, avec une barbe en fer à cheval, dansait plaisamment avec une
naine. Ce devait être le boute-en-train d’un groupe et sa réputation de
comique était sans doute bien établie car chacun de ses gestes
provoquait les éclats de rire de quelques personnes attablées. Une femme
aux joues pendantes s’esclaffait et l’on sentait la naine orgueilleuse
d’avoir un aussi joyeux compagnon. Plus loin, un bellâtre solitaire
suivait d’un regard fatal des femmes de chambre endimanchées. Et il y
avait des soldats d’infanterie de marine, des gnomes sportifs, des
chauffeurs blasés, une humanité pour qui toute notion de beauté semblait
abolie et qui n’en avait pas le regret.

Et tout à coup, j’eus à nouveau l’impression que Laurence était le point
de mire de la salle. Les yeux du bellâtre avaient abandonné les femmes
de chambre et étaient fixés sur elle. Le mulâtre, à côté de moi, était
sorti de sa rêverie. Le boute-en-train quinquagénaire multipliait ses
farces pour Laurence. Sa barbe en fer à cheval me fit l’effet de la
barbe d’un bouc. Plus loin, un personnage, rose comme un porc, passait
sa langue sur ses babines avec une expression significative et un grand
jeune homme qui avait des lorgnons et un cou d’oiseau, se tendait,
s’allongeait comme s’il voulait atteindre un point situé entre les deux
seins de Laurence. Nul doute, elle était le centre du désir de toutes
ces créatures inférieures, elle était enveloppée par une obscène
conspiration.

Et elle le savait. Elle rayonnait sous les effluves de ces désirs. Selon
son habitude, elle regardait sans se lasser les visages, elle suivait
les expressions et les mouvements comme si elle cherchait à reconnaître
une de ces bêtes entre toutes les bêtes. Elle était pleine d’aisance.
Adossée à sa chaise, elle avait les jambes croisées avec impudeur et
elle ne s’occupait pas, comme font toutes les femmes aux robes courtes,
de ramener sa jupe sur ses genoux.

--Possédée! pensai-je. Cette foule attend son signal. Elle va s’élancer
tout à coup, arracher en hurlant cette mince robe rose et le sabbat
moderne où je l’ai moi-même conduite va se déchaîner.

Car j’étais au sabbat. Les fêtes secrètes du Moyen Age, que l’on
célébrait sur la lande, n’étaient pas autre chose. Ceux que la vie
privait de joie éprouvaient à certaines périodes le désir d’une fête
collective où tous les appétits étaient satisfaits. Ainsi tous ces
pauvres amants de leurs propres plaisirs s’apprêtaient à manger et à
boire outre mesure pour se mêler ensuite entre eux. Au lieu d’enfourcher
un manche à balai, les adorateurs du diable étaient venus à pied ou en
taxi. C’était la seule différence. Mais Lucifer ne devait pas être loin,
il allait sortir de ces water-closets qu’on avait illuminés si
magnifiquement pour cela et nous baiserions tous son derrière, selon le
rite millénaire.

Lucifer n’apparut pas et Laurence ne déchira pas ses vêtements pour
s’offrir à lui. Elle se contenta de découvrir ses jambes, de sourire, de
lever parfois la tête comme pour écouter une voix qui l’appelait. Elle
répétait ce mouvement si souvent que je prêtai l’oreille à mon tour.

L’affluence était devenue plus nombreuse. Les cris et les rires se
mêlaient au fracas des instruments et je crus percevoir derrière ces
bruits, une voix basse qui venait de partout et qui prononçait tour à
tour le nom de Laurence et le mien. Je touchai doucement du doigt
l’épaule de Falou et je lui dis:

--N’entends-tu rien?

Il me regarda d’une façon idiote et il me répondit:

--Si. Il y a beaucoup de bruit.

Il y avait parfois des silences subits et alors la voix se taisait, puis
elle reprenait confusément et j’entendis des paroles distinctes qui
m’étaient adressées:

--La seule vérité est dans la jouissance matérielle. Tu n’es sûr de rien
que de la réalité de ton corps et de la faculté qu’il a de te donner du
plaisir par les sens. Regarde le spectacle varié des choses. Mange et
bois pour la plénitude de la digestion. Profite de la facilité des
femmes pour t’allonger contre elles et te pâmer sur le satin de leur
peau. Tout ce qui est désirable est autour de toi. Je suis le Dieu
unique et tu me respires dans l’air embué de tabac. C’est mon rire qui
est sur la courbe peinte des lèvres. Je m’allonge avec les jambes de ta
maîtresse, je frémis dans la soie des robes et le pli des chevelures, je
tourbillonne avec la musique, je brille avec les lampes électriques, je
suis la couleur des yeux, l’odeur des aisselles, la chaleur des reins,
ce que tu nommes la beauté, je suis la matière.

Je fis signe à Laurence que je voulais partir. Elle résista tout
d’abord. Mais Falou fit remarquer que si nous arrivions trop tard,
Alberte ne garderait peut-être pas la table que nous avions retenue.
Cela la décida et je l’entraînai au dehors.

      *       *       *       *       *

En récapitulant les événements de cette mémorable soirée, je revois une
glace de taxi que je fais tomber précipitamment, malgré le froid et les
protestations de mes compagnons. Je revois aussi dans une boutique de
sucres d’orge, sur le boulevard de Clichy, un Japonais en costume
d’opérette qui fait tourner d’une main un tourniquet métallique et élève
de l’autre un flacon de bonbons magiques.

Le bar d’Alberte est plein de la musique d’un orchestre qu’on a loué
pour la circonstance. La nappe de notre table me fait penser à celle
d’un autel. Je m’assieds et je regarde par-dessus mon épaule si le
Japonais ne m’a pas suivi. Je détourne la tête pour ne pas voir Drevet,
un bohème de cafés, d’une espèce inférieure à celle de Falou, que
celui-ci méprise et traite de bohème. C’est un ancien peintre que
l’alcool empêche maintenant de peindre. Laurence lui fait des signes
d’amitié, car ce Drevet a naturellement toute sa sympathie.

Des groupes aux faces enluminées, des gens en habit, des femmes
décolletées entrent et sortent sans arrêt et j’en ai presque le vertige.
Une vague de ce flot humain dépose comme une épave, sur un tabouret
élevé, une grande créature maigre et un peu voûtée. C’est une femme
encore jeune au nez trop long. Alberte lui prodigue des consolations.

Nous demandons la cause de son chagrin. Elle n’a aucun chagrin spécial.
C’est la grande Loulou, celle qui n’a pas de chance et la vie inexorable
continue à lui être contraire. Seule, entre toutes les femmes de Paris
et peut-être du monde, elle se trouve sans invitation le soir du
réveillon.

--Cela peut arriver, dit Alberte sans conviction, car elle sait que cela
ne peut arriver qu’à la grande Loulou, marquée dès sa naissance pour une
déveine éternelle.

Mais Laurence ne peut supporter une telle injustice.

Elle se lève avec un élan d’amour que je ne lui ai jamais vu et avant
que j’aie pu l’arrêter elle invite la grande Loulou à souper. En vain
Falou proteste-t-il par des signes, car il est superstitieux, et il
comprend dans toute son étendue profonde le sens que peut prendre le mot
déveine. La grande Loulou refuse timidement. Mais Laurence est prête à
se mettre à genoux devant elle et elle la force à s’asseoir parmi nous.
Je vois sous la table que Falou tend son index et son petit doigt
allongés. Tout ce qui m’entoure prend pour moi un sens symbolique et
j’ai le sentiment qu’un événement d’ordre occulte va se produire.

Pourtant, je suis calme et je pense:

--Quelle folie! Toujours ce goût de la bassesse! Que penseront mes amis,
s’ils me voient attablé avec une raccrocheuse?

Falou se penche pour me dire à l’oreille:

--Il va nous arriver un malheur dans la soirée.

Mais Alberte vient nous verser elle-même le champagne, malgré la
difficulté qu’elle a à se déplacer. Je n’avais vu jusqu’alors que son
buste et son embonpoint me remplit d’étonnement.

--Ainsi ce qui est caché se révèle, me dis-je.

L’orchestre fait tellement de bruit que l’on voit les bouches articuler
les phrases sans entendre aucun son. Des danseurs essayent d’esquisser
des pas entre les tables. Une odeur de nourriture se mêle au parfum des
femmes et de la porte sans cesse ouverte et refermée vient avec
régularité un souffle frais. Je m’attends toujours à voir paraître le
Japonais avec son flacon de sucres d’orge.

Je ne sais combien de temps nous restons là. Je bois tout ce que l’on
verse dans mon verre, mais mon esprit demeure assez lucide pour
remarquer l’inquiétude de Laurence et sa manière plus étrange que de
coutume de regarder autour d’elle. Son attitude à mon égard semble
modifiée. Deux ou trois fois, elle me prend la main avec un geste de
tendresse qui ne lui est pas habituel. Mais je ne réponds pas à ce geste
et je me dégage chaque fois assez vivement car je suis exaspéré par
l’amitié qu’elle montre à la grande Loulou et les regards d’intelligence
qu’elle échange avec le peintre Drevet.

Cette exaspération s’atténue pourtant et les choses prennent autour de
moi un caractère d’irréalité. La tête me tourne un peu.

A un moment donné et bien que Laurence n’en ait rien manifesté, j’ai la
certitude qu’elle vient d’entendre quelqu’un l’appeler. La voix n’avait
aucun accent humain et elle ne venait de nulle part. C’est celle que
j’ai entendue au bal Wagram. Et en même temps je suis saisi par une
puissance d’immobilité, d’indifférence, comme si au lieu d’être acteur
dans la scène que je vis, je devenais un simple témoin.

Et alors, j’entends un cri déchirant, pareil à celui d’un homme qu’on
égorge. Est-ce l’événement occulte que j’attends? Le Japonais est-il
dans la salle? Mais non. A quelques pas de moi un monsieur en habit est
debout, il agite les bras, il a un couteau à la main et une grande
plaque de sang tache le plastron de sa chemise, à la place du cœur. Mais
ses cris sont faux. Je comprends. Un verre de vin rouge est tombé sur
lui et pour égayer l’assistance il a fait semblant de se frapper et il
titube en simulant les affres de la mort. C’est un vieux noceur à
moustaches cirées et ses amis hurlent de joie autour de lui. Une jeune
femme ivre fait le simulacre de préparer un pansement avec sa serviette
pliée.

La porte s’ouvre et je détourne la tête. Quelqu’un vient d’entrer,
n’importe qui, un être anonyme, avec un chapeau melon. Dans
l’encadrement de la porte, j’ai la vision de quelques pauvres, d’un
mendiant, d’une marchande de fleurs avec une fillette, d’autres
silhouettes encore moins distinctes.

L’homme en habit s’agite d’un côté comme une caricature de la bêtise
assassinée, de l’autre, les créatures de la rue s’immobilisent, prennent
des nuances de rêve et l’étonnement donne à leur visage cette pureté
suave que l’on voit aux personnages de certains tableaux.

Que se passe-t-il alors? Je ne l’ai jamais bien compris. La voix
est-elle réelle? Vient-elle de la rue, émet-elle des vibrations comme
tous les sons terrestres ou ne résonne-t-elle qu’au fond du cœur? Est-ce
que ces pauvres de la rue ont entonné tout à coup un hymne de misère?
Est-ce la voix de ce que je m’imagine être le mal? Laurence m’a serré le
bras. Elle a entendu. Mais c’est peut-être pour elle une voix qui vient
de plus loin, qui vient des entrailles maternelles qui l’ont portée et
lui rappelle que les filles sont vouées aux mêmes servitudes que les
mères? Peut-être n’y a-t-il pas de voix du tout et la résolution de
Laurence est-elle déjà prise depuis longtemps.

Un baiser très doux effleure mes tempes, à l’endroit où mes cheveux
commencent à blanchir... J’ai le sentiment d’une robe qui s’éloigne,
d’un peu de jeunesse qui m’est retirée... Je demeure sans bouger, la
tête entre mes mains...

Beaucoup plus tard, je m’aperçois que Laurence n’est plus là. Je ne suis
pas étonné, mais je demeure à l’attendre un temps indéterminé, tout en
sachant qu’elle ne reviendra pas. La grande Loulou aussi a disparu.

Je me lève à la fin. L’expression du visage de Falou est complètement
stupide:

--Laurence est partie la première, dit-il simplement.

Et Alberte, sans arrière-pensée, avec la parfaite ingénuité dont est
capable son visage flasque, ajoute en me serrant la main:

--Votre dame vous a précédé.

Je fais oui de la tête. Je laisse croire que je suis tranquille, que je
vais retrouver Laurence chez moi. Je suis certain que je ne l’y
retrouverai pas, que je ne la reverrai ni le lendemain, ni les jours
suivants, ni plus jamais.

Dehors, j’aperçois le Japonais qui vient de fermer sa boutique. Il a
passé un pardessus sur son costume et enfoncé un feutre mou sur sa tête.
Mais il a encore des babouches rouges d’une forme bizarre. Il n’a rien
de mystérieux. Il marche à pas lents. Il a l’air pauvre et triste.
Laurence l’aimerait.

Je pense: Comme on s’attache vite, sans s’en douter!

Et Falou me dit:

--C’est curieux! Il ne nous est rien arrivé de fâcheux.

Et il a une nuance de regret dans la voix.

Nous dépassons la place Clichy. Je lève les yeux. Le ciel est
extraordinairement clair et je suis surpris par les couleurs différentes
des étoiles. Je fais remarquer à mon compagnon que c’est la première
fois, peut-être, que je remarque la beauté des étoiles à Paris. Et
j’ajoute:

--On ne regarde le ciel qu’à la campagne.

Il me répond que lui ne le regarde jamais, ni à Paris, ni à la campagne.

Il me quitte enfin. Il n’y a pas de voiture. Alors je me mets à courir
aussi vite que je le peux.

Ah! si je pouvais trouver Laurence endormie dans notre chambre.

La clef fait du bruit dans la serrure. J’appelle, Laurence! à voix basse
d’abord, puis d’une voix forte, dont je ne reconnais pas le timbre.

Mais non. Je le savais bien. Il n’y a personne.




Il est inutile que je décrive les regrets que j’éprouvai et comment,
selon mon habitude, je récapitulai mille fois les événements qui avaient
eu lieu depuis quelques mois en me représentant ce que j’aurais dû faire
en telle circonstance, en imaginant les phrases exactes que j’aurais dû
prononcer, tel jour, à telle heure. Je me laissai aller à un abattement
extrême. Tout était de ma faute et moi seul connaissais l’étendue de
cette faute. Je n’avais pas assez aimé Laurence pour la retenir. Elle ne
serait pas partie si elle avait craint de me causer une douleur profonde
et vraie. Je n’avais éprouvé que du désir pour elle. Qui sait si ce
désir lui-même n’avait pas été insuffisant! Je revécus toutes les
minutes passées avec Laurence, depuis le premier baiser dans la salle à
manger, depuis la première étreinte dans une chambre qui sentait le
renfermé et les algues marines, jusqu’aux dernières nuits à Paris et
j’en arrivai à me persuader que je ne l’avais pas aimée du tout.

Face à face avec moi-même, je fus obligé de m’avouer que toutes les fois
que je l’avais prise dans mes bras, mon pouvoir imaginatif avait, par
une transposition involontaire, mis à sa place l’image de sa sœur.
J’avais commencé dans l’auto qui m’emportait sur la route de Toulon, au
moment où je venais de croiser le Saint-Sacrement et peut-être la cause
initiale du mal était-elle dans la rencontre du Dieu catholique avec le
possédé que j’étais. J’avais continué. Je n’avais jamais cessé de me
représenter Eveline quand je tenais sa sœur contre moi et que de fois,
visage contre visage, j’avais fermé les yeux pour mieux la voir, avec
son nom sur mes lèvres.

Je n’avais pas articulé les syllabes de ce nom mais qui sait si Laurence
ne l’avait tout de même pas entendu!

J’eus la confirmation que je ne me trompais pas quand, le surlendemain
de son départ, je reçus une lettre de Laurence.

Elle me disait assez brièvement de ne pas m’inquiéter à son sujet. Elle
avait voulu vivre à sa guise. Elle ne méritait pas l’intérêt--elle ne
disait pas l’amour, que je lui avais porté. Elle s’excusait de la
brusquerie de son abandon et de la peine dont elle pouvait être la
cause.

La phrase qui me frappa le plus dans sa lettre fut celle-ci:
«D’ailleurs, j’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne
vous en ai pas voulu.»

Elle ne me donnait pas son adresse. Je ne pouvais ni lui envoyer ses
affaires, ni lui venir en aide. Ce fut pour moi un grand soulagement de
me rappeler que quelques jours auparavant, je lui avais donné, pour un
achat de robes qui avait été ensuite ajourné, une somme assez importante
qui était encore dans son sac le soir de Noël.

Des jours mornes passèrent. J’allai un soir questionner Alberte. Elle
n’avait pas revu Laurence. Elle me l’assura à plusieurs reprises avec
vivacité et même elle étendit la main en me le jurant sur la tête de sa
mère, ce que je ne lui avais pas demandé. En faisant ce serment, elle
serrait un citron dont elle allait découper l’écorce, pour un cocktail,
et ce fruit m’apparut soudain comme le symbole du mensonge doré. Puis
elle ne s’occupa plus de moi tout en me regardant pourtant du coin de
l’œil et je crus discerner dans son indifférence volontaire l’intention
de me décourager de revenir chez elle. Le peintre Drevet qui était
affalé sur une banquette devant une consommation ne me salua pas et
évita avec soin mon regard.

Je fis de longues stations dans les cafés du voisinage, mais elles
furent inutiles. Je pris alors le parti de ne plus sortir de chez moi et
j’entamai la lecture des livres de ma bibliothèque. J’étudiai les
religions. Je lus tout ce qui était relatif aux Esséniens, aux
gnostiques et aux différentes sectes qui avaient perpétué leurs
croyances. Je lus aussi tout ce qui était relatif aux possessions, aux
démons et aux rapports de ces démons avec l’homme. Je vis que, selon les
Pères qui avaient traité ce sujet, ces rapports étaient singulièrement
étroits et multiples.

Mais je ne lisais qu’avec la moitié de mon esprit. L’autre moitié était
ailleurs que sur les livres, concentrée dans le sens de l’ouïe, avide
d’entendre si un coup de sonnette n’allait pas retentir. Un coup de
sonnette retentissait quelquefois. C’était l’électricien ou le plombier
ou quelqu’un qui se trompait.

J’énonçais alors pour moi-même:

--Je n’attends personne.

En réalité, j’attendais sans cesse. Mais était-ce bien Laurence que
j’attendais?

      *       *       *       *       *

Ce fut un dimanche, vers cinq heures. La partie de mon être occupée à
guetter, à l’insu de l’autre, les bruits de la maison, perçut un coup de
sonnette court, timide, le coup de sonnette de quelqu’un qui ne
resonnera pas une seconde fois si on ne répond pas à la première.
J’avais donné congé à tout le monde, ce jour-là, j’étais en pyjama, et
d’une humeur plus sombre que de coutume. J’étais résolu à ne pas
recevoir. Pourtant, je posai mon livre et à pas lents, j’allai moi-même
ouvrir la porte.

Sur le seuil, dans la demi-obscurité du palier, Eveline se tenait
debout. Je ne peux pas dire que je fus surpris de la voir. Non, je
l’attendais. C’était elle que j’attendais. Il était donc naturel qu’elle
vînt. Nous restâmes pourtant presque une minute à nous considérer. A la
fin, je dis:

--Entrez.

Et elle entra tout simplement.

Je balbutiai pour m’excuser de mon costume, de l’obscurité de
l’antichambre où on risquait de se heurter à un porte-parapluie et je la
fis pénétrer dans l’atelier.

Elle jeta avec curiosité un regard circulaire sur la pièce et le calme
de ce regard me fit penser qu’elle ne s’attendait pas à voir une porte
s’ouvrir. Elle savait donc que Laurence m’avait quitté. Elle ne parla
qu’après cette rapide inspection.

La démarche qu’elle faisait lui était très pénible et je devais le
comprendre. Elle avait cru pourtant de son devoir de la faire, à l’insu
de son père, bien entendu.

Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.

--Je suis venue le dimanche, parce que j’ai pensé que vous ne sortiez
pas ce jour-là.

Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante et évidemment
inutile.

Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses yeux était plus profonde.
Ses traits étaient plus mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y
était pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins éloignée et j’eus
la sensation bizarre qu’elle était de retour de voyage, après une saison
dans une planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon atelier et,
sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. Elle avait une robe blanche,
simple et droite. Je revis la scène du couloir et je détournai les yeux
en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta debout.

Elle ne voulait pas me faire de reproches. Elle n’était pas venue pour
cela. Chacun doit s’arranger avec sa conscience. Je ne devais sans doute
pas ignorer que tout le monde avait jugé sévèrement ma conduite. Trop
sévèrement peut-être. Elle seule savait la part de responsabilité
qu’avait sa sœur Laurence. Elle seule savait jusqu’à quel point allait
sa coquetterie, et encore le mot coquetterie était trop faible. Sa mère
lui avait prédit bien souvent ce qui devait arriver. Oui, j’avais des
excuses. Mais enfin, il y avait entre Laurence et moi une différence
d’âge qui aurait dû me donner à réfléchir.

En disant cela, elle eut un éclair de triomphe dans les yeux et les plis
de sa bouche exprimèrent une délicieuse et pure cruauté.

Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait allusion à mon âge. Cela
m’avait toujours été fort désagréable. Je fis un geste évasif; je
m’apprêtai à répondre que Laurence était majeure et qu’elle n’avait pas
trouvé mon âge tellement disproportionné avec le sien, mais elle
m’arrêta:

--Peu importe! Là n’est pas la question. Je crois que si Laurence
n’était pas partie avec vous, elle serait partie avec le premier venu.

Le premier venu! C’était l’expression dont Laurence s’était servie
elle-même, devant la maison abandonnée, quand le projet de fuite avait
été formé entre nous.

--Ce qui m’a poussée à venir vous voir, reprit Eveline en me fixant de
ses yeux immenses, c’est l’inquiétude que m’inspire maintenant ma sœur.
Est-ce que vous savez ce qu’elle est devenue? Est-ce que vous connaissez
son existence?

Je répondis que j’avais reçu une lettre d’elle, que j’avais fait tout
mon possible pour la retrouver et que je n’y étais pas parvenu.

--D’ailleurs, à quoi bon? Laurence m’a quitté volontairement. Elle
savait ce qu’elle faisait. J’estime que chacun est libre de disposer de
lui-même.

Peut-être ma voix eut-elle une nuance de mélancolie en disant cela.
Comme si elle était brusquement intéressée par l’élément de chagrin
qu’elle croyait discerner, Eveline s’assit, m’invita d’un geste à
m’asseoir en face d’elle et penchée en avant, elle dit:

--Et avez-vous souffert d’être abandonné? Souffrez-vous encore
maintenant? Car vous l’aimiez, n’est-ce pas?

Je ne répondis pas.

--L’aimiez-vous? reprit-elle.

Je lui fis observer à mon tour que là n’était pas la question et que si
je souffrais, c’était la punition de ma faute, si toutefois il y en
avait une.

--Eh bien! dit Eveline, moi, j’ai eu des nouvelles de ma sœur. Oh!
indirectes, car elle ne m’aimait pas assez pour m’écrire. Des amis l’ont
rencontrée et ils sont venus me prévenir de l’existence qu’elle mène.
Mais j’hésite, je ne voudrais pas vous porter un coup trop douloureux.

La même cruauté immatérielle que j’avais déjà vue sur son visage affina
ses traits, mit une buée dans ses yeux. Puis avec fermeté, en articulant
ses mots pour qu’aucun ne fût perdu, et en parlant vite pourtant, car
toutes les exécutions sont rapides, elle dit:

--Laurence mène une vie abominable. On l’a vue avec des gens qui
appartiennent aux bas-fonds de la société. Il semble qu’elle ait atteint
le dernier degré de la dépravation. Moi, j’avais prévu tout ce qui
arrive et je ne suis pas atteinte par ce que peut faire ma sœur. Mais
c’est à cause de mon père. Il faudrait qu’il ignorât, autant que
possible... Il faudrait demander à Laurence de ne pas s’afficher, lui
offrir au besoin de l’argent pour cela. Vous devez avoir au moins une
idée des gens avec qui elle peut vivre. Peut-être, presque sûrement
d’ailleurs, elle les a connus avec vous? Il faut absolument essayer de
la joindre.

J’affirmai à nouveau à Eveline que je n’avais pas la moindre idée de ce
que Laurence était devenue.

--De toute façon, je ne me crois pas qualifié pour lui donner des
conseils de morale.

Les vibrations de ma voix avaient ce soir-là une grande importance. Il y
eut, dans la façon dont je prononçai ces mots, une intonation
d’indifférence qui m’étonna moi-même et produisit un effet aussi grand
que la mélancolie de naguère.

Eveline se leva. Elle était comme un archer qui a lancé une flèche et
vient de s’apercevoir que le but est traversé de part en part. Elle fit
quelques pas dans la chambre, sans me perdre de vue. Comme elle était
nerveuse et différente de ce que je l’avais connue! Quel était ce
mouvement de ses reins ignorants où il y avait presque une esquisse de
volupté?

Elle affectait de regarder avec intérêt les titres des livres qui
couvraient les murs.

--Et les Esséniens? dis-je. A-t-on célébré là-bas d’autres messes
nocturnes après mon départ?

Elle se détourna brusquement et sa voix devint plus basse pour me
répondre. Le crépuscule avait maintenant envahi la pièce.

--Ah! les messes! dit-elle. Oui, il va y avoir des cérémonies, mais ici,
à Paris. Il paraît que les messes pourraient avoir une puissance magique
extraordinaire si on les accomplissait selon les rites primitifs. Elles
servaient autrefois à attirer les forces spirituelles sur les hommes. M.
Althon et Kotzebue ont retrouvé le cérémonial antique.

Eveline avait prononcé ces noms avec respect, presque avec crainte.

--Vous voyez beaucoup M. Althon?

Elle détourna la tête.

--Non. Mais enfin... Je suis allée une fois chez lui avec Kotzebue,
précisément à cause des messes... Tout est changé parmi les Esséniens,
depuis que M. Althon est avec nous.

Comme je distinguais à peine le visage d’Eveline dans le demi-jour, je
crus bon de tourner le bouton de l’électricité. Une lampe s’alluma. Il y
avait une inquiétude sur le visage de la jeune fille. Elle fit presque
le geste de se cacher avec la main.

--Pourquoi allumer? dit-elle. Le demi-jour est très agréable. Nous
pouvons en profiter encore pendant quelques minutes.

J’éteignis. Alors Eveline, avec vivacité, dit:

--Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé des messes. C’est vous qui
m’en avez parlé le premier. Alors je me suis laissée aller, mais je vous
demande de n’en rien dire à personne. Si Kotzebue savait que j’y ai fait
même une allusion...

--Je croyais que tout le monde était admis à ces messes. J’ai moi-même
assisté dans le Midi...

--Oh! ce n’est plus la même chose. Il n’y aura désormais qu’un tout
petit nombre d’initiés qui auront le droit d’y prendre part.

--Mais pourquoi?

Eveline fit entendre un rire singulier, dont la résonance me fit mal, un
rire qui détonait avec sa nature et je vis ses yeux bleus fixés vers le
plafond, comme si elle voyait des formes imaginaires et d’un caractère
inattendu.

--La beauté physique a une action sur le développement de l’âme. Le
plaisir du corps aussi, paraît-il. Il y a dans l’amour un secret qui
s’est perdu depuis des âges et que Simon le magicien avait retrouvé.
Bien entendu, ni M. Althon, ni Kotzebue ne doivent savoir que je vous ai
parlé de ce secret. Mais vous êtes peut-être au courant du rôle qu’a
joué Hélène.

Je voulus dissiper le sentiment de gêne que j’éprouvais et je dis:

--L’obscurité est tout à fait venue, maintenant.

Je fis la lumière.

Puis je m’approchai du vitrage donnant sur la rue et je tirai les
rideaux. En faisant ce geste, mon regard plongea par hasard sur le
trottoir qui était en face. J’aperçus Kotzebue qui marchait d’une façon
impatiente dans l’attitude d’un homme qui attend.

Ma première pensée fut qu’il avait accompagné Eveline, qu’ils s’étaient
entendus tous les deux et que j’étais dupe, je ne savais pas de quoi,
mais de quelque chose.

Le rideau retomba. Je me retournai. Mais Eveline ne semblait pas pressée
de partir. Elle n’avait pas donné de caractère succinct à ses paroles,
comme l’on fait quand on sait que quelqu’un est devant la porte et vous
attend. Kotzebue n’était pas venu avec elle, mais il l’avait suivie sans
doute et à son insu. C’était à elle qu’il destinait le rôle d’Hélène
dans le culte dont il se proposait d’être le grand-prêtre et dont les
rites n’étaient secrets qu’à cause de leur caractère équivoque. Je me
remémorai en une seconde les projets qu’il m’avait exposés jadis, que
j’avais écoutés avec admiration et qu’il avait dédaigné de développer
parce qu’il ne me jugeait pas digne de les entendre.

Je me remémorai aussi les instants que j’avais passés rue Ballu, devant
sa porte, et mesurant sa jalousie par la mienne, je savourai une sorte
de revanche dans ce juste retour des choses.

Non, Eveline n’avait aucune hâte. L’abat-jour de la lampe que je venais
d’allumer était fait d’une soie de Chine aux teintes pourpres. La
lumière qui filtrait sur elle lui donnait une apparence de rêve. Sa
lourde chevelure débordait sous la fourrure de sa toque. Je pensai à la
lampe oblique du couloir, au cercle qu’avait la chemise de nuit à ses
pieds.

Et soudain j’eus la connaissance du chemin que le mal suivait dans l’âme
de l’homme. Il faisait naître le désir et le désir était créateur.
J’avais souvent rêvé d’avoir Eveline chez moi et elle y était, si
invraisemblable que ce fût! J’avais souvent rêvé de la prendre contre
moi, de l’entraîner dans ma chambre, et un pressentiment me disait que
si je le tentais à l’instant je ne rencontrerais qu’une résistance à
peine assez forte pour donner plus de prix à la réussite.

Je n’avais pas à me demander comment cela était possible. J’avais déjà
constaté qu’au cours de ma vie, beaucoup de femmes s’étaient abandonnées
à moi avec une facilité trop grande pour être expliquée par des raisons
ordinaires. Un pouvoir m’avait été dévolu et je n’ignorais pas de qui je
l’avais reçu. J’avais le témoignage éclatant de ce pouvoir et je
comprenais qu’il s’exerçait aussi en dehors de moi, puisqu’une cause
inconnue avait jeté Eveline dans l’état de trouble où je la voyais.

Je frissonnai, mais je ne songeai pas à réagir contre la force qui
semblait diriger mes actions.

--Est-il indiscret de vous demander à voir la lettre que Laurence vous a
écrite, me dit Eveline pour rompre le silence et pour rappeler aussi le
but de sa visite.

--Pas du tout.

La lettre était dans un tiroir de ma chambre et cette chambre
communiquait par une porte avec l’atelier. Je n’avais qu’à aller la
chercher. Au lieu de cela, je dis:

--Venez avec moi. Vous verrez en même temps le reste de ma bibliothèque.
La lettre est à côté dans ma chambre.

J’avais baissé la voix pour prononcer les derniers mots, en sorte
qu’Eveline ne les entendît peut-être pas.

Elle répondit avec une grande simplicité:

--Bien.

J’ouvris la porte et elle entra. Je me rappelai en même temps que dans
toutes les créations de mon cerveau, après avoir imaginé Eveline dans
mon atelier, je me la représentais franchissant le seuil de ma chambre à
coucher. Ses pieds ne faisaient pas de bruit sur les tapis et la porte
se refermait silencieusement derrière elle.

Tout se passa de même. Et à partir de ce moment, je fus entraîné par la
force de mes imaginations passées. Je n’étais plus maître de mes actes.
Ils étaient déterminés par mes désirs anciens, mes désirs, enfants du
mal. J’en avais conscience et je me disais en moi-même:

--Personne n’est libre. Chaque acte est l’irrésistible aboutissement
d’une longue série de causes.

--Comme il fait chaud, ici, me dit Eveline.

Et je réponds:

--Oui, le calorifère est ouvert.

La banalité des phrases dites avec calme est toujours le signe de
l’agitation de l’esprit. Un petit vent ordinaire précède les orages.

Je pris la lettre de Laurence et je la tendis à Eveline.

--Est-ce que vous y voyez suffisamment? lui demandai-je.

Elle fit signe que oui et je me penchai par-dessus son épaule, comme
pour relire la lettre. Il vint jusqu’à moi un souffle humain, presque
imperceptible, où ne se mélangeait aucune essence de parfum.

Les épaules d’Eveline se soulevèrent. Elle se mit à rire. Elle en était
arrivée à cette phrase:

--J’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai
pas voulu.

Eveline se tourna vers moi en disant:

--Vraiment! Est-ce possible? Vous pensiez sans cesse à moi.

J’eus conscience qu’elle avait dans le regard quelque chose d’égaré.
J’aurais dû lui répondre qu’en effet, j’avais pensé à elle et depuis
longtemps. Mais je vivais une scène déjà rêvée et ceux qui rêvent ne
parlent pas aux femmes désirées, mais se jettent sur elles.

Je pris Eveline dans mes bras et je la poussai sur le lit bas où nous
nous trouvâmes tous les deux à demi couchés. J’éprouvai alors l’ivresse
de sa présence contre moi au point d’en être entièrement bouleversé.
C’était comme si la position inclinée que je venais brusquement de
prendre m’eût fait tomber dans un autre univers où tout était volupté
légère et délice de réalisation.

Mais dans cette ivresse mon intelligence demeurait active, pesait les
mouvements, jugeait les motifs avec une inconcevable rapidité.

Eveline l’inaccessible, ne se défendait que faiblement. Elle ébauchait à
peine les gestes habituels de la pudeur. A l’égarement de ses yeux
s’était ajoutée une expression d’effroi indicible. Comme ma bouche était
sur la sienne, elle détourna la tête d’un brusque mouvement, préservant
ses lèvres, mais offrant son corps.

Pourquoi? D’où venait ce demi-consentement? Voulait-elle, par jalousie
féminine, prendre une revanche sur sa sœur? N’était-ce pas une sorte de
sacrifice, d’holocauste à mon désir, en vertu d’idées extravagantes dont
on avait troublé son esprit? Oui, là était le prétexte, et une volonté
étrangère à moi le lui avait imposé. J’étais le jouet du mal en vertu
d’une convention lointaine et Eveline était venue pour sa déchéance et
pour la mienne.

Il me semblait soulever la robe d’une prêtresse, porter la main sur un
zaimph sacré, offenser une déesse chaste dans l’enceinte de son temple.
Et je jouissais de l’offense, j’étais pénétré délicieusement par la
profanation du divin. Le rêve suivait sa marche inexorable dans la
réalité.

Je ne voyais plus le visage d’Eveline retourné sur l’oreiller et caché
par l’épanouissement des cheveux, mais je contemplais la perfection de
son corps. L’allongement des jambes était si parfait qu’il faisait
songer à un poème finissant sur un cri d’espoir. Dans la naissance des
seins, dans le mouvement du bras replié pour une confuse défense il y
avait des grâces de statue, la matité d’un marbre poli pour une
adoration de culte. Et ce corps évoquait dans son immobilité, comme il
l’avait fait par la danse, au milieu des pins et des mimosas, l’élan de
l’esprit qui veut se dégager de la matière.

Alors, il y eut en moi comme une lumière qui parut. Personne n’est
libre, avais-je pensé quelques minutes auparavant, nous sommes entraînés
par notre propre vitesse. Je compris que j’étais libre, que je pouvais
choisir et je vis pour la première fois la mystérieuse ligne de
démarcation du bien et du mal.

J’avais eu Laurence, j’allais avoir Eveline. Je n’avais pas eu de
remords de prendre Laurence et même en y réfléchissant ensuite, je
m’étais approuvé de l’avoir entraînée dans la vie, hors de sa famille,
pour la joie et la douleur. J’étais sur le point de jouer le même rôle
auprès d’Eveline et je sentais qu’aucune mauvaise action ne pouvait
égaler en mal celle que j’allais accomplir. Car si l’amour et la vie
étaient la loi de Laurence, Eveline avait dépassé ce but et en avait un
autre plus élevé.

L’amour physique lui avait toujours inspiré du dégoût. Aucune sensualité
n’était éveillée en elle. Elle avait voulu se consacrer exclusivement à
l’esprit, négliger les jouissances matérielles pour la chasteté
créatrice. Elle était comme une vestale égarée dans notre temps.

Et moi j’allais la faire rétrograder, accomplir le plus grand crime,
celui qui n’est pas pardonné, qui s’exerce contre l’esprit.

C’est que j’étais alors véritablement maudit. Quelque part, dans un
monde tout proche du nôtre et qui pourtant ne communiquait pas avec lui,
des êtres mauvais, avec des visages où la beauté et la laideur ne
faisaient qu’un, se réjouissaient, s’avertissaient entre eux de l’acte
que j’allais accomplir. Je voyais leurs signes, je comprenais leur
langage et je m’étonnais de leur ressembler, d’avoir la même dualité,
d’être si beau et si laid à la fois.

Mais non, il était encore temps, l’acte n’était pas accompli et par une
volonté délibérée je renonçai à l’accomplir.

Je dégageai le bras avec lequel je pressais les deux seins d’Eveline et
je la laissai doucement retomber près de moi, comme le fardeau splendide
de la responsabilité de l’homme.

J’effleurai de mes lèvres sa tempe dorée, je lui rendis le baiser léger
que sa sœur avait posé sur la mienne en me quittant.

Elle se détourna, comme un blessé sur le champ de bataille, qui s’étonne
de n’être pas achevé par l’ennemi. Mais je compris que dans sa parfaite
ignorance, elle pensait que peut-être il n’y avait pas lieu de
s’étonner.

Au moment où je murmurais quelques paroles incompréhensibles où il y
avait le mot pardon, la pendule sonna sept heures sur la cheminée.

Eveline poussa un cri. Elle se redressa, remit à la hâte sa robe.
J’essayai de lui parler, de lui expliquer qu’elle ne devait plus voir ni
Kotzebue, ni M. Althon. Ces noms mirent une expression de terreur sur sa
physionomie, mais elle eut l’air de ne pas saisir le sens de ce que je
lui disais. Comme j’insistais, elle me fit signe de parler plus bas et
elle parut craindre que quelqu’un ne m’entendît, non pas quelqu’un qui
aurait guetté derrière la porte, mais qui aurait été partout, dans
l’ambiance de l’air.

A cette heure, le valet de chambre avait dû rentrer. Je sonnai et je
l’envoyai chercher un taxi. Il revint presque tout de suite. Eveline
était déjà dans l’antichambre.

J’aurais voulu la revoir, la mettre en garde, lui faire comprendre le
danger que je pressentais autour d’elle et que je ne pouvais pas
préciser. Je n’osai pas lui demander de revenir et je sentis qu’elle ne
le désirait pas. Il n’y avait pas d’amertume dans le bleu limpide de ses
yeux, mais seulement le trouble du désordre.

Elle descendit l’escalier très vite et j’entendis la portière du taxi
qui se refermait.

Je revins dans l’atelier et je soulevai le rideau. J’aperçus la
silhouette de Kotzebue. Il était immobile, incertain de ce qu’il devait
faire. Dans la même attitude que moi-même, jadis, rue Ballu, quand
j’avais vu Laurence s’éloigner, il regardait disparaître la voiture
d’Eveline. Il partit dans la même direction et je faillis m’élancer pour
le rejoindre. Il disparut dans l’ombre, mais ne dut pas aller bien loin.

J’avais laissé tomber le rideau et je fixais le tapis. Il était plein de
figures familières et absurdes que je connaissais bien. Mais leur
expression m’apparut transformée. Ces figures étaient menaçantes comme
celles des ennemis redoutables avec lesquels je venais d’entrer en
lutte. J’avais désobéi à Lucifer. Quelque part, dans le sanctuaire de
mon âme, une lampe était allumée dont je devais défendre la flamme. Mais
y avait-il assez de courage en moi?

La sonnette retentit. J’allai ouvrir moi-même, pensant à un retour
d’Eveline. Je vis Kotzebue sur le palier. Je n’avais jamais autant
remarqué sa haute stature, son cou épais, sa mâchoire carrée.




--J’ai à te parler, dit-il.

Et je répondis:

--Moi aussi.

Je sentis quand il fut entré que nous étions en proie tous les deux à
une excitation extraordinaire.

--Si je t’ai offensé en quoi que ce soit, dis-je, je suis prêt à m’en
expliquer loyalement avec toi.

Il se contenta de ricaner.

--C’est toi qui le premier m’a rappelé le pacte signé jadis et m’en a
fait entrevoir la portée. D’abord je n’ai pas pris tes paroles au
sérieux. Je me suis refusé à croire à la gravité de ce qui n’avait été
qu’un enfantillage. Mais j’ai réfléchi. Les événements m’ont apporté des
preuves. Peut-être ne suis-je atteint que d’une maladie de
l’imagination. Je suis sûr que tu es atteint de la même maladie que moi.
En tout cas tu sais quelque chose. Tu as étudié les questions qui me
préoccupent. Tu sais quelles forces nous avons pu jadis, sans nous en
douter, mettre en action... Tu peux me délivrer d’une obsession...

Je ne m’aperçus pas que je le tutoyais pour la première fois depuis
quinze ans, tellement j’étais hanté par l’idée de notre égalité dans le
pacte.

Kotzebue ne songea pas à relever ce changement de ton. Il ne cessait pas
de ricaner pendant que je parlais. En même temps il considérait mon
pyjama, mes cheveux défaits, mes traits altérés. Comme la porte de la
chambre était restée entr’ouverte il fit deux ou trois pas qui lui
permirent de voir le lit en désordre. Il dut trouver à cette vue une
réponse aux questions qui motivaient sa visite et sa physionomie exprima
cette phrase:

--Je suis fixé.

Il restait silencieux, la tête basse.

--Eh bien!

--Il est trop tard. Tu as pris le chemin de gauche où l’on ne peut pas
revenir en arrière. Ce serait trop commode, d’ailleurs. N’as-tu pas reçu
ce que tu as demandé? N’as-tu pas vu tes désirs exaucés? Tu as été un
parfait instrument de Lucifer, sans t’en douter. Mais lui le savait et
il te guidait. Tu voudrais maintenant te détacher de lui. Il est vain de
l’essayer. Il est le compagnon que l’on ne quitte jamais, qui vous
accompagne non seulement dans le voyage de la vie, mais dans celui qu’on
fait après la mort.

--Voyons, tu ne parles pas sérieusement, m’écriai-je. Tu m’en veux,
avoue-le. Tu crois avoir des griefs contre moi. Alors, tu veux te
venger. Mais tu ne crois pas à l’existence de Lucifer en tant que
personne, en tant que volonté agissante? Tu ne crois pas à l’Ange déchu?

--Tu te trompes, j’y crois. Il y a des anges déchus. Il y en avait un
ici tout à l’heure. Et redoutable, ma foi. Il le deviendra plus encore.
Pourquoi n’y en aurait-il pas un plus grand qui l’aurait envoyé?

--Mais tu m’as dit toi-même, il n’y a pas bien longtemps, que le monde
était dirigé par la volonté de l’homme. Au-dessus de lui il n’y avait
que des forces, que des lois. Le mal n’était que sa propre tendance à
l’égoïsme.

--J’ai pu me tromper. Depuis que je t’ai vu, j’ai appris des choses que
j’ignorais. Mes idées ont complètement changé à ce sujet.

J’étais persuadé que Kotzebue n’était venu me trouver que sous l’empire
de la jalousie, pour prendre sa revanche sur moi et me tourmenter. Aussi
je ne crus qu’à demi ses paroles. J’examinai son visage où il y avait
une nuance de gravité soudaine et je découvris avec angoisse qu’il
parlait en toute sincérité.

--Mais alors, si tu crois à l’existence de Lucifer, tu as fait un pacte
avec lui comme moi, tu es maudit comme moi. Nous en sommes au même
point.

Il secoua la tête en plissant les yeux et en souriant avec mépris.

--Qui te dit que moi je n’ai pas accepté le pacte dans toutes ses
conséquences et que je n’en suis pas très heureux? Toi, tu es comme un
misérable papillon effrayé par la flamme d’une lampe et qui se heurte à
tous les carreaux. Tu te brûleras tôt ou tard les ailes, si ce n’est pas
déjà fait. En tout cas, tu peux renoncer à voler dans la lumière de
l’air.

Un frisson glacé me parcourait le corps en même temps que j’étais envahi
d’une terreur innommable. De très lointains souvenirs d’enfance
réapparurent. Je revis un livre de contes et une image de Diable qui
m’avait effrayé quand j’avais quatre ou cinq ans. Je revis aussi
l’escalier d’un grenier qui était dans mes jeux l’antre du démon.
J’essayai de faire bonne contenance et je me mis à rire. Mon rire sonna
faux.

--Je ne crois pas un mot de ce que tu dis.

Il haussa les épaules.

--Allons donc! mais tu sues de peur et tu as raison. Tu as peur et tu ne
sais rien. Que serait-ce si tu savais! Tu es un misérable ignorant. Tu
fais partie de ces innombrables naïfs qui laissent aux simples, aux
imbéciles, comme ils disent, la croyance en l’Esprit du mal. Ils
s’estiment très forts avec leur silence, avec leur raison. Les imbéciles
ce sont eux! Lucifer existe. Moi qui ai fait par hasard autrefois un
pacte avec lui, je l’ai cherché et je l’ai trouvé. Il y en a aussi qui
cherchent Dieu et qui le trouvent. Cela les regarde.

Oui, Kotzebue parlait sincèrement et ma peur augmentait. J’essayais en
vain de ne pas la laisser voir. Mais je sentais mes yeux s’arrondir et
il me semblait que j’étais frappé d’immobilité.

--Vois-tu, quand on appartient aussi complètement que toi à Lucifer--il
appuya sur ces mots--quand on a été comblé de ses bienfaits--il jeta un
regard oblique à la chambre à coucher--à quoi bon se débattre
inutilement. Il vaut mieux être franchement avec lui, profiter de sa
grandeur, se servir de sa puissance.

--Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu veux dire qu’il vaut mieux
faire le mal avec amour?

Kotzebue haussa les épaules.

--Tu en reviens toujours au bien et au mal. Oui, si tu veux, tu peux
appeler Lucifer, le mal. C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et
de plus beaux.

Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les rideaux des vitrages un
réverbère faisait filtrer une lueur triste qui l’éclaira.

--Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. Mais je ne vois pas en
quoi. Ma vie a été moyenne. Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté.
J’ai voulu faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi ai-je
abouti? Si j’avais eu sur moi une protection...

Kotzebue éclata de rire.

--Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. Tu ne désirais que
des choses basses. Le corps des femmes. Tu étais un être uniquement de
chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé autrefois avec Irma
Pascaud. Rappelle-toi. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi au
début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur elle. J’étais timide. Je
la plaçais tellement haut. Eh bien! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu
l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme! C’est toi qui lui avais donné ce
surnom parmi nos camarades et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait
que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je ne comprenais pas. Je
lui trouvais une âme très belle. Mais tu savais bien que tu avais raison
en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait une, mais tu devais
la lui ôter.

--Moi!

--Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont le malheur de l’aimer,
leur chance, leur capacité de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui
constitue leur âme. Il les dépossède inconsciemment. Je ne t’ai pas
suivi dans la vie, mais je suis certain que si tu veux bien jeter un
regard en arrière, tu verras se donnant la main une chaîne de créatures
sans âme, toutes celles que tu as laissées au bord de la route, après
leur avoir volé leur invisible trésor, leur modeste bagage pour
l’éternité.

--Ce n’est pas vrai! criai-je.

Mais je savais bien quelle part de vérité il y avait dans ce que disait
Kotzebue. Je contemplai au fond de mon souvenir des visages de
maîtresses disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans la
chambre, la voix d’une petite femme blonde et douce rencontrée, à minuit
dans un café et qui m’avait dit quelques jours après:

--C’est toi, toi seul qui m’as perdue!

J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme était connue comme une
professionnelle et elle ne s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais
que ses paroles avaient peut-être un sens plus profond que leur
apparente signification et qui m’avait échappé jusqu’à présent. Oui, je
l’avais peut-être perdue, comme elle l’avait dit.

--Mais alors, tu prétends sérieusement que Lucifer existe et qu’il y a
des hommes qui obéissent à sa volonté, lui rendent un culte, croient en
lui.

J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre dont je n’étais plus le
maître. La voix de Kotzebue me parut d’autant plus basse.

--C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous nous moquions si fort,
quand il nous parlait de certaines communautés secrètes où l’on adore
Lucifer, comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. Ces
communautés ne sont secrètes que chez nous. Si tu veux voir tes frères,
nos frères célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, va-t’en
dans l’ancienne Assyrie, sur les versants d’une montagne appelée Djebel
Makloub, parmi les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable.
Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de Cochin, ou aux Antilles
avec les Vaudoux. Il y a des cultes infernaux dans la Chine du Nord,
près du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce qu’il y a de plus
étonnant et que j’ai vu de mes yeux. Au cours de mon voyage en Orient,
je me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler l’emplacement
où avaient vécu autrefois les Esséniens, ces hommes sages et parfaits,
au milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à ce moment-là à cette
sagesse et à cette perfection. J’espérais je ne sais quelle inspiration,
je ne sais quelle rencontre merveilleuse. Eh bien! pas très loin de
l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, il y a un monastère,
un monastère sans chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune
croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients de Lucifer...

Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir trop parlé.

--Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe des confréries d’êtres
mauvais qui travaillent volontairement au développement du mal. C’est
impossible. Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, on serait
arrivé à les détruire.

--C’est vrai et il y a des gens qui connaissent l’existence de ces
confréries, mais ils ne songent ni à en parler ni à les détruire par
prudence et ils ont raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te
disant que ces confréries ont de nombreux affiliés et t’étonner plus
encore en te disant que toi, tu en es un.

Je poussai un cri de fureur:

--Tu mens!

Et je constatai avec désespoir que je m’étais déjà dit ce qu’il me
disait.

Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais saisi le regard fuyant
se posèrent sur les miens.

--Il n’est pas nécessaire de crier. De toute façon tu as entendu. Même
si tu n’articulais aucun son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle
serait vue et elle serait jugée.

--Par qui?

--Par eux, les maîtres de la voie de gauche qui ont poussé l’amour
d’eux-mêmes au point de devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et
tu ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. Ils ont un contact
invisible avec toi. Ce sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu
fasses redescendre une créature qui avait voulu s’élever trop haut. Tu
as exécuté fidèlement ta mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune
fille qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur et qui est
désignée pour incarner désormais la matière et son plaisir. Car ils
n’accordent de prix qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil
que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. Il vaut mieux être
franchement leur serviteur et en avoir au moins l’avantage. Je n’ai
aucun intérêt à te parler ainsi.

--Alors pourquoi le fais-tu?

--Pour t’éviter la torture de certains appels nocturnes, des cauchemars
d’une nature trop affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta
raison.

Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le mien. Il me dominait de
toute sa haute stature. Il allait continuer.

Je ne peux m’expliquer maintenant encore la violence qui s’empara de
moi. Peut-être avais-je mesuré en une seconde la peur que les paroles
que je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité misérable
de cette peur à venir fut-elle cause de ma colère. Peut-être m’en
voulais-je moi-même d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait
d’exprimer.

Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de son veston, en criant:

--Va-t’en! Tu n’es qu’un misérable!

A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le poussai sans difficulté,
malgré son poids, jusqu’à l’antichambre en m’étonnant de ma force.
J’avais le sentiment que sa masse était irrésistante et que si je
secouais un peu plus fort, il se disperserait tout d’un coup, comme ces
grandes formes menaçantes que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée
suffit à faire évanouir.

Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je lui tendis son chapeau.
Sous la lumière de l’escalier sa puissante carrure sembla se condenser à
nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant vers moi la
pointe de son index, comme une épée:

--Tu es un malheureux! mais je te pardonne à cause de ce qu’il te reste
à souffrir.

Je fis claquer la porte. Je me retournai et je m’aperçus dans une glace.
J’étais hagard et mon visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais
est-ce qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage qui me
considérait?

Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. Il me semblait que
quelqu’un y avait prononcé mon nom.

Le valet de chambre apparut presque aussitôt. Etait-ce le bruit qui
l’attirait ou avait-il une pensée secrète. Quelle expression singulière
il avait! Mais comment était-il entré à mon service et depuis combien de
temps? J’entendis à peine la phrase qu’il proféra, où il était question
d’un dîner servi, mais j’en remarquai l’ironie démoniaque.

Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller et j’allai m’habiller
pour sortir en évitant de regarder les miroirs, parce que c’est au fond
de leur distance indéfinie que se mettent en marche les visiteurs de
l’au-delà.




Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue Ampère, je tournai et
j’aperçus une petite église de pierre que je ne connaissais pas. Je
passais chaque jour devant elle pour aller acheter des cigarettes au
bureau de tabac et prendre les journaux à un kiosque voisin. Mais j’eus
la sensation qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de surgir
brusquement du pavé de la rue. Ma première pensée fut celle d’un miracle
d’ordre religieux. Je m’arrêtai pour la contempler.

Comme elle était belle, avec cet archevêque barbu qui, la crosse en
main, se tenait au-dessus de son portail, avec l’élan de son
architecture vers le ciel, la pointe de son clocher terminé par un
paratonnerre!

Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. Cette maison divine
n’aurait pas dû avoir besoin d’une telle protection. Il y avait donc un
ennemi qui menaçait l’église du côté du ciel et contre lequel la croix
ne suffisait pas.

Et soudain je me dis que je pouvais en finir avec mon tourment, échapper
à la menace des cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés par
les invisibles frères du mal. Les possessions étaient bien connues de
l’Eglise catholique. J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et
érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient les moyens de
triompher d’eux. Pourquoi ne pas me mettre sous la protection de
l’Eglise? C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance et
j’étais sincèrement incroyant. Mais le désarroi de mon esprit était si
grand que j’étais disposé à croire comme au jour oublié de ma première
communion, si un peu de paix pouvait me revenir. Puis il y avait dans la
singulière rencontre de cette église jamais vue auparavant, une sorte
d’indication.

La lecture d’une affiche manuscrite qui était sous le porche fut déjà un
apaisement. Cette affiche convoquait pour des dates prochaines les
enfants de Marie. Elle annonçait une fête de sainte Geneviève et la
réunion de la Sainte Famille.

Les enfants de Marie! La Sainte Famille! Comme ces groupements devaient
être éloignés, différents de ceux dont je venais d’entendre parler et
dont l’existence me remplissait de terreur.

J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges qui brûlaient et
formaient comme une procession circulaire. Il y en avait de grands et de
petits, proportionnés sans doute à la fortune de ceux qui avaient fait
des vœux, ou à la grandeur de leur faute. J’en vis un qui était si
minuscule que je fus pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler,
en songeant que c’était peut-être un maudit comme moi, un maudit très
pauvre, deux fois maudit.

Je fus rassuré par un grand nombre de demeures en bois sculpté qui se
trouvaient à droite et à gauche et qui devaient être les confessionnaux.
Je regardai une inscription sur la porte de l’une d’elles et je lus:
Abbé Durand. Au même moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et
tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. Il avait commencé à
souffler les bougies allumées et il s’était interrompu pour me
considérer quand j’étais entré.

--On va fermer l’église, monsieur, me dit-il.

Je lui répondis qu’il fallait absolument que je voie immédiatement le
curé.

Il fit le geste de lever les bras au ciel.

Le curé de Saint-François-de-Sales! Mais c’est impossible! A la rigueur
vous pourriez voir le prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand,
et il désigna la petite maison sculptée à côté de laquelle nous étions,
mais il est trop tard à présent. L’abbé Durand est en train de dîner.
Revenez demain matin à huit heures.

Cet homme ne devait occuper qu’une fonction ecclésiastique modeste. Je
lui mis quelque argent dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé
Durand.

--Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave et très urgente.

L’abbé Durand dînait justement dans la maison contiguë à l’église. Je
vis l’homme disparaître au fond de l’église, près d’une crèche où des
personnages de cire entouraient un Enfant Jésus de la même matière.

Je me représentai la famille pieuse au sein de laquelle devait dîner
l’abbé Durand. La nappe de la table devait ressembler à celle d’un
autel. Que de bons sentiments! Quelle absence totale de malédiction!

L’abbé Durand arriva quelques minutes après. Il avait un visage rond et
chargé de bienveillance. Il faisait un effort pour paraître sévère et
pressé. Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas interrompu.

Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner les Sacrements. Quand
je lui eus répondu que non et expliqué que je voulais me confesser, son
effort de mécontentement augmenta.

--Il y a des heures pour cela, fit-il.

Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit et il me fit signe de
m’agenouiller en face de lui. En même temps son visage s’était recouvert
d’une douceur qui devait lui être naturelle et qui me remplit d’émotion.
Je faillis me lever et partir pour ne pas scandaliser un homme aussi
excellent.

L’abbé Durand était sans doute habitué à la révélation des fautes les
plus diverses. Quand je l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait
entendre avait un caractère particulièrement terrible et singulier, il
hocha la tête d’un air distrait en ayant l’air de dire:

--Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres.

Et il m’invita à réciter un _pater_ pendant que lui-même se signait.

Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact de cette prière. Cela
ne parut pas l’étonner le moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû
venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi ignorants que moi.

--Répétez après moi, dit-il.

Et il récita le _pater_ avec une rapidité si grande que je ne pus que
bredouiller à mon tour des choses inintelligibles.

--Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand en baissant les yeux,
dans l’attitude d’un auditeur.

Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, sans omettre aucun
détail, le récit de la soirée passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je
lui racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié par moi, avait
revécu dans ma mémoire, comment il m’obsédait et de quelle façon j’en
étais arrivé à croire qu’il avait influencé toutes les actions de ma
vie.

L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises le bois du
confessionnal sur lequel il s’appuyait, comme pour me dire d’aller plus
vite, de glisser sur des choses sans importance. Puis il s’arrêta, il
eut un mouvement en arrière et je crus qu’il allait s’enfuir. Il me
regarda avec une extrême attention, comme l’on regarde un être
extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela fût exprimé par rien,
que le dîner abandonné perdait toute importance à ses yeux, étant donné
la gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu de méfiance, comme
si j’étais susceptible de me livrer à une extravagance soudaine.
J’affectais l’allure la plus modeste et la plus simple pour le rassurer.

Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais dit vaguement, en
présence de la majesté de l’église, que peut-être mon histoire avait
moins d’importance que je le croyais, que beaucoup de gens concluaient
secrètement de semblables pactes et que j’allais être tout de suite
rassuré et peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique.
J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait sur le visage de
l’abbé Durand.

Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage grisonnant qui
m’avait accueilli soufflait sur les bougies circulaires. Il se
retournait de temps en temps et il regardait de mon côté. Je pensai
qu’il était pressé de voir partir le pécheur importun qui l’empêchait de
rentrer chez lui.

Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église était remplie de ténèbres.
J’avais fini. L’abbé Durand gardait le silence et je ne pouvais
distinguer ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de ma tête
était lointaine, immense. Il me sembla que j’avais pénétré dans un
édifice si vaste que jamais plus je ne pourrais en sortir.

Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda d’abord quelques renseignements
sur les Esséniens, sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit:

--Votre cas est très grave, mon enfant, et il dépasse de beaucoup ma
faible compétence. Il faut que j’en réfère à une autorité supérieure.
D’ici là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner même dans une
certaine mesure et vous viendrez me retrouver dans quelques jours.

Dans quelques jours! Il m’était impossible d’attendre si longtemps.
J’étais là comme chez un médecin. Il me fallait un breuvage consolateur.
Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait pas être consultée
sur-le-champ. La perspective de la nuit sans sommeil m’apparaissait trop
redoutable.

L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne demandait pas mieux
que d’alléger mes maux selon ses moyens, mais il y a des heures... il y
a des hiérarchies...

--Venez me prendre ici, demain matin, à neuf heures. Je me lèverai tôt
et je ferai le nécessaire auparavant. Il n’y aura pas de personne plus
qualifiée que celle que vous verrez demain.

Il se leva et je fis de même.

--Mais ce soir, dis-je, avec angoisse.

--La prière est la puissance souveraine contre les démons.

Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui ne connaissait même
pas le _Pater_ et il me fit signe de l’attendre.

Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec un petit livre.

--Vous trouverez là les sept psaumes de la pénitence, et aussi le
_Pater_ et l’_Ave Maria_. Dites-les autant de fois que vous le pourrez.

--Est-il nécessaire de penser en même temps à ce que je lirai?
demandai-je.

Cette question l’étonna. Il réfléchit.

--Lisez les prières. Cela suffit.

Comme je prenais congé de lui il me glissa dans la main un petit objet
rond et je crus d’abord que c’était un sou.

--Mettez ce soir cette médaille autour de votre cou. Elle m’a été donnée
autrefois et elle est miraculeuse.

En m’en allant avec mon livre de prières et ma médaille il me sembla que
j’étais revenu au temps lointain de ma première communion. J’avais alors
la crainte du Diable, mais le sentiment de mon enfantine pureté me
rendait invincible. Si les démons m’environnaient, il y avait aussi des
anges pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous mes alliés et
l’ennemi était plus puissant que jamais.

Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. Ils ne pouvaient
m’être d’aucun secours sans la foi que j’avais perdue.

A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le seuil de
Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. Il s’était occupé de
moi, me dit-il. Il avait prévenu l’autorité compétente dans un cas comme
le mien et nous étions attendus par un haut personnage de l’Eglise.

Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les mains. Son désir de me
venir en aide était embelli par la satisfaction de jouer un rôle et de
voir un grand théologien, un maître de la science religieuse.

Je savais qu’à chaque évêché est attaché un exorciste, bien que
l’exorcisme ne se pratique que très rarement.

--C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je.

Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait un petit pavillon, au
fond d’une cour, après l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans un
salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie perçait une pointe de
faste espagnol.

--C’est un homme de premier ordre, me dit l’abbé Durand qui était
intimidé, un peu sévère au premier abord, mais de premier ordre.

La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon théâtrale. Un regard
fulgurant me traversa et je vis un prêtre espagnol debout devant moi en
train de m’examiner. Il était espagnol par les dents, par la mâchoire et
par un nez écrasé. Il ne paraissait avoir ni chair, ni muscle, rien que
des os. Je fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, aucun accent
étranger.

Il me fit un imperceptible signe de tête et il salua l’abbé Durand avec
une nuance de hauteur dédaigneuse.

--Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous seulement baptisé?

Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, en se tournant vers lui:

--Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients.

J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais été élevé dans la
religion catholique, mais que j’avais cessé de pratiquer depuis bien
longtemps.

--Depuis combien de temps?

--C’est vers ma douzième ou peut-être treizième année que j’ai perdu la
foi.

--Vous avez été sans doute élevé dans un lycée?

--Oui, dans un lycée.

Il me montra des dents redoutables. Je me demandai si c’était pour
mordre ou pour rire. Il fit entendre un bruit sourd, une sorte de
grondement. Il allait me poser d’autres questions, mais il se ravisa.

--Ce n’est pas la peine de me faire perdre mon temps si, comme c’est
possible...

Il se toucha le front du doigt.

Puis il s’assit devant un petit bureau et il écrivit un nom et une
adresse.

--Allez voir de ma part le docteur Tallier. Vous le trouverez avant
midi. Je lui téléphonerai dans la journée. Et vous reviendrez me trouver
ensuite. Demain, par exemple, à la même heure.

--Le docteur Tallier? Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire... Je
me porte très bien.

Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer.

--La première condition, au point où vous en êtes, est l’obéissance, une
obéissance absolue. Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement votre
orgueil, il est inutile de revenir.

L’entrevue était terminée.

Dehors, l’abbé Durand respira comme un homme qui cesse d’être oppressé.

--Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en marchant. Les instants du
père Théodore sont précieux. C’est une lumière de la théologie. La
situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns et aussi des
gens qui,--comment dirai-je?--n’ont pas leurs facultés dans un parfait
équilibre. Alors il est obligé de se défendre. Et comme il est d’une
nature vive il a quelquefois l’apparence de la brusquerie. Mais il a un
cœur d’or et je suis sûr qu’il vous aime déjà,--sans toutefois le
laisser paraître. Allez voir le docteur Tallier. Il soigne en principe
les maladies mentales, mais il s’agit d’une simple formalité.

Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une idée de ce qui se passerait
le lendemain quand je reviendrais chez le père Théodore.

Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait plus que très
rarement les cérémonies d’exorcisme. Mais un théologien comme le père
Théodore sait tant de choses! Je ne pouvais pas être en de meilleures
mains. Il termina en disant:

--Ayez confiance et surtout, soyez humble!

Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. Mais il insista pour
rentrer à pied. Il semblait considérer le taxi comme un luxe inutile
dont l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. J’aurais
voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. Tout en me rendant compte de
l’absurdité de ce désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait
du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire qui transmettait
professionnellement le pardon et devait rehausser le message de Dieu
avec la couleur de sa bonté d’homme.

      *       *       *       *       *

Les jours qui suivirent furent les plus amers que j’aie connus, ils
furent ceux de ma véritable possession.

Le docteur Tallier reconnut que je jouissais de toutes mes facultés et
que ma guérison n’était pas de sa compétence. Le père Théodore en était
prévenu quand je me présentai chez lui. Il en éprouvait une horrible
satisfaction que trahissait le bruit de ses dents et l’éclair de son
regard. Il me fit lui raconter en détails toute ma vie. Pendant que je
le faisais, il m’interrompait d’exclamations:

--Toujours le péché de fornication!

Ce qui mit son exaspération à son comble, ce fut le récit de mes
inquiétudes religieuses et ma participation à la secte des Esséniens.

J’étais un hérétique majeur, un ennemi de la sainte Eglise! Que de
pénitences allaient être nécessaires! Et encore n’était-il pas certain
qu’elles fussent suffisantes.

--Est-ce que Dieu ne pardonne pas toujours, demandai-je?

Sa fureur redoubla. N’avais-je pas entendu parler du péché qui n’est pas
pardonné, qui conduit à la damnation éternelle? Il allait falloir
jeûner, prier, me repentir.

Derrière le pavillon occupé par le père Théodore, il y avait un petit
jardin charmant avec des buis et un acacia et au fond de ce petit jardin
s’ouvrait la porte d’une chapelle qui donnait sur une autre rue. C’est
dans cette chapelle ignorée qu’il me conduisit et qu’il me prescrivit de
venir passer plusieurs heures par jour.

Cette chapelle n’était pas chauffée et j’y grelottais. Elle était
étrangement nue et vide et il n’y avait qu’un grand christ peint, tout
neuf, avec une barbe frisée et une beauté régulière. Le sang des mains
et des pieds tombait en petites gouttes qui faisaient bas-relief.
Parfois la porte s’entr’ouvrait et une sorte de paysan épais, en habit
de moine, et qui avait aussi un caractère espagnol sur la physionomie,
venait rôder autour de moi avec un air hostile.

--Ici, au moins, me dit le père Théodore, quand je le quittai le premier
soir, vous serez à l’abri de toute manifestation démoniaque. Vous
prendrez l’habitude d’y venir comme dans un refuge, le seul où vous ne
souffrirez pas des atteintes du démon.

Ces paroles me parurent horribles. Ainsi le père Théodore comptait me
faire revenir longtemps! Ainsi il pensait que je pouvais être victime
des manifestations de l’esprit du mal!

--Je croyais, lui dis-je, que ma possession était intérieure et que
l’Eglise rejetait la possibilité des apparitions démoniaques?

Je crus que l’indignation allait lui faire faire un bond et qu’il
disparaîtrait à mes yeux. Puis il sembla saisi d’une joie féroce.

--Toujours l’esprit de recherche personnelle, source de toute hérésie!
Ah! vous croyez! Ah! vous examinez! Vous cherchez à savoir ce que pense
l’Eglise au lieu de prier humblement et d’implorer votre pardon.
Malheureux qui s’est vendu à Lucifer et qui espère que Lucifer n’aura
pas le pouvoir de lui apparaître et de le tourmenter! Malheureux et
ignorant! Lisez donc saint Augustin, saint Thomas ou seulement les
_Elévations sur les mystères_, de Bossuet.

--Et qu’y verrai-je?

--Vous y verrez qu’ils ont tous cru à l’intervention du Malin dans
l’existence des hommes et vous ne vous demanderez plus si le danger que
vous courez est réel. Vous côtoyez l’abîme et vous ouvrez éperdument les
yeux pour mesurer sa profondeur. Vous allez tomber! Vous êtes tombé!
Chaque faute enfante en naissant son châtiment. Satan est une forme de
la justice de Dieu et si vous avez besoin de le voir pour faire
pénitence, eh bien! vous le verrez, vous le toucherez, la nuit, couché à
côté de vous et vous respirerez son odeur.

Ce fut à partir de ce jour que divers phénomènes inexplicables se
produisirent autour de moi.

Je savais que les bois des meubles ont une vie propre et qu’ils craquent
naturellement. La chaleur, l’humidité, les font se contracter, émettre
des bruits dont l’origine n’est pas surnaturelle. Mais les craquements
de mes meubles devinrent si réguliers et si étranges que je ne doutai
pas qu’ils n’exprimassent un langage et que des paroles ne me fussent
adressées. Heureusement j’ignorais la clef de ce langage et je me gardai
de la rechercher. Les meubles étaient silencieux jusqu’à l’heure où je
me couchais. A la minute où j’entr’ouvrais les draps de mon lit et où je
m’étendais avec une espérance de repos, ils commençaient à parler, ils
chassaient le sommeil.

Je me bouchai les oreilles avec du coton, mais ce ne fut pas suffisant.
Je vendis une armoire ancienne et ma table de travail, qui me parurent
les organes choisis par les voix pour s’exprimer. Les bruits diminuèrent
d’abord puis ils sortirent des parquets, des murs et surtout des portes.
Je crus remarquer que les portes étaient plus bruyantes quand elles
étaient fermées. Je me contentai de les pousser. Alors, sans que j’en
pusse attribuer la cause à un courant d’air, elles se déplacèrent toutes
seules silencieusement comme si elles étaient poussées par la main d’un
visiteur invisible.

Des buées se formèrent dans les glaces et des figures s’esquissèrent
dans ces buées. Je voilai toutes les glaces avec des étoffes. Je fus
obligé de changer ces étoffes qui étaient des foulards ou des morceaux
de soieries, parce que mes regards s’y portaient machinalement et que je
voyais dans les dessins de la soie les mêmes esquisses de figures. Je
les remplaçai par des toiles unies. Mais, bien que fixées sur les cadres
avec de petits clous, les toiles avaient des tremblements, des
agitations inexplicables comme si une tête placée derrière les eût
poussées malicieusement.

Les livres de ma bibliothèque devinrent aussi un sujet d’obsession.
J’étais obligé de penser à certains d’entre eux, aux mêmes toujours.
Quelquefois je m’élançais brusquement vers un de ceux que je m’étais
juré de ne plus ouvrir et je me mettais à le feuilleter fébrilement pour
me repaître de la vue d’une gravure, jouir douloureusement d’une image
qui me faisait peur.

Il y avait d’abord un ouvrage sur le Thibet avec la reproduction des
diables de ces pays, prise dans certains monastères de l’Himalaya. Ah!
combien la conception du mal qui s’en dégageait apparaissait plus
terrible, plus infernale que ce que pouvaient évoquer nos Satans un peu
comiques avec leurs pieds en fourche et leur queue en tire-bouchon. Ce
devait être un artiste damné qui avait créé ces yeux qui ne regardaient
qu’en eux-mêmes, cette bouche sans lèvres, ces traits muets où il n’y
avait pas de possibilité de rédemption.

Je regardais longtemps la figure du diable thibétain jusqu’au moment où
je trouvais avec ma propre figure une ressemblance parfaite.

J’étais obligé aussi de prendre un ancien livre de voyage in-folio où il
y avait sous tous leurs aspects les étranges statues de pierre de l’île
de Pâques. Vestiges de cultes éteints, sculptures taillées par un peuple
qui vraisemblablement avait adoré le mal, rien de plus cruel n’avait été
enfanté par l’imagination de l’homme! Ces dieux mauvais regardaient
l’océan et l’on sentait qu’ils étaient tristes parce que, tournant le
dos à la terre, ils étaient pourtant sans espérance dans l’au-delà. Je
les détachais du livre de voyage, je les éparpillais autour de moi et je
m’identifiais à eux. Entre ces frères maudits, je contemplais sur un
rivage de pierre un océan de malédiction.

Je pris le parti de brûler tous ces livres dans ma cheminée.

Et quand les craquements s’interrompirent, que je fus dans
l’impossibilité de céder à l’obsession des livres, j’eus encore du mal à
m’endormir à cause d’une autre image. Son souvenir remontait à mon
enfance. Je l’avais vue dans une vieille publication appelée: «Le
Journal pour tous.» Elle représentait un homme couché, dont la main
dépassait hors du lit. Il s’éveillait, parce qu’une autre main avait
saisi la sienne et son visage exprimait la plus grande épouvante. La
main étrangère était longue, blanchâtre, et appartenait à une sorte de
larve que le dessinateur avait à peine ébauchée pour laisser à
l’imagination de chacun le soin d’en créer l’horreur.

Ce qui m’empêchait de dormir était la crainte que ma main ne dépassât
par mégarde les draps, durant que je dormais, et ne fût saisie par cette
larve sans forme, saisie pour ne plus être lâchée.

Lorsque je sortais de chez moi ou que j’y rentrais après plusieurs
heures chez le père Théodore, j’avais du plaisir à passer devant
l’église de Saint-François-de-Sales, où j’avais été bienveillamment
accueilli par le débonnaire abbé Durand. J’admirais les vieilles pierres
du seuil vénérable, l’harmonie de la construction lancée vers le ciel.
Cette petite joie me fut interdite.

Comme je revenais au crépuscule et que j’entrais dans la rue Brémontier,
je vis que l’archevêque barbu, qui était au-dessus de la porte sur un
socle de pierre et s’y tenait immobile, avait été délogé,--ou avait subi
une étrange transformation. Il était remplacé par un singe de haute
stature. Ce singe guettait mon passage car il agita sa mâchoire animale
quand je parus et il brandit de mon côté la massue qu’il tenait au lieu
de crosse épiscopale.

Je revins précipitamment sur mes pas et je fis un détour pour atteindre
ma maison.

Cette persécution des images et des formes ne fit que grandir avec
l’augmentation de mes heures de pénitence dans la chapelle du père
Théodore.

Je le voyais chaque jour. Il priait quelquefois à mes côtés. Il me
fixait avec son regard de flamme et je sentais alors la colère divine
qui m’enveloppait comme d’un nuage redoutable. Car le père Théodore ne
songeait qu’à mon châtiment. Il ne voyait en moi qu’un ennemi de
l’Eglise, un hérétique qu’on aurait justement brûlé sur un bûcher, en
des temps meilleurs. Et à son insu, peut-être, il ressuscitait l’antique
procédure des inquisiteurs. Il m’avait enfermé dans le cachot de la
peur. Il me mettait sur la roue avec le questionnaire de la confession.
Devant une cathédrale idéale, dans la Tolède de son rêve, ne pouvant me
brûler en réalité, il me brûlait moralement avec le feu des démons qu’il
attisait de ses paroles irritées.

Mais surtout il me haïssait. Je symbolisais à ses yeux le péché de
fornication. J’étais l’opprobre et la laideur devant lesquelles le
pardon recule. Comme ma sensibilité croissait, je sentais sa haine de
façon palpable, avant même d’avoir franchi sa porte. Elle entourait
comme d’une auréole son crâne carré planté de cheveux noirs, elle
résonnait dans le bruit d’os qu’il faisait en marchant, elle sortait
comme un courant noir du bout de son index qu’il tournait vers moi. La
chapelle était si remplie de cette haine qu’elle se reflétait même sur
le christ frisé de la muraille et qu’elle altérait la banalité de son
visage indifférent.

      *       *       *       *       *

Ce matin-là, quand je sonnai chez le père Théodore, je ne le trouvai pas
dans son salon, comme à l’ordinaire. Une vieille bonne, qui était
pareille à un lis flétri par la sève de sa pureté intérieure, me dit
qu’il m’avait précédé dans la chapelle et qu’il m’y attendait.

Je passai sous l’acacia, au milieu des buis du jardin et je remarquai
que la terre, au lieu d’être durcie par la gelée matinale, était tendre
et humide en vertu de l’éternel mystère du printemps. Contre un mur,
dans un petit pot, un géranium étalait avec délice une variation de
nuances orangées.

J’avais à peine éprouvé cette douceur qui sort des végétaux quand ils
sont heureux, que déjà j’ouvrais la porte de la chapelle. Elle se
referma avec un bruit inusité et je fus étonné de la lumière qui
éclairait le lieu inconnu où je pénétrais. Elle était grise et la voûte
de la chapelle était basse, elle s’était abaissée au point que je pensai
la heurter de mon front. Ses arcs faisaient des demi-cercles écrasants
et les murailles étaient massives, comme si elles étaient formées par
l’accumulation de blocs cyclopéens. Le Christ avait recroquevillé ses
bras et il semblait rongé par une humidité souterraine. Je venais de
pénétrer dans une prison moyennageuse.

Au milieu de la chapelle, devant l’autel, quatre cierges formaient un
carré au centre duquel était un prie-Dieu. Le père Théodore tenait un
assez gros livre relié de noir et il le parcourait du regard. Il maniait
nerveusement une croix de métal avec sa main gauche. Derrière lui, le
paysan espagnol se tenait immobile dans une attitude qui trahissait un
effort de solennité.

--Nous allons procéder aujourd’hui à l’adjuration déprécative, dit le
père Théodore avec autorité et il me fit comprendre d’un geste que ma
place était derrière le prie-Dieu, entre les quatre cierges.

J’aurais dû m’écrier: Enfin! et me réjouir d’approcher du but désiré.

Je regardai avec inquiétude le père Théodore et je demeurai immobile.

Un éclair impérieux passa dans ses yeux et il me désigna à nouveau le
prie-Dieu. Je m’avançai lentement jusqu’à l’endroit qu’il m’indiquait et
j’eus le sentiment qu’un grand danger planait sur mon front.

--Peut-être, mon enfant, peut-être pourrai-je vous donner aujourd’hui
l’absolution.

C’était la première fois que le père Théodore m’appelait mon enfant et
c’était la première fois qu’une certaine douceur s’insinuait dans sa
voix.

--Mettez-vous à genoux, dit-il sur le même ton.

Mais je restai immobile, debout.

--Mettez-vous à genoux!

Il crut que je n’avais pas compris et avec une voix de commandement il
reprit:

--A genoux!

Je secouai la tête. J’étais plongé dans l’incertitude et je m’étonnais
de ma rébellion. J’étais toujours debout, la tête levée, et alors une
lumière se fit en moi.

Le pardon n’était pas ici. Il ne pouvait pas m’être donné par cet homme
sans bonté. Je ne savais pas où il était. Peut-être à côté, dans le
petit jardin, avec l’acacia, le buis et le géranium, peut-être ailleurs,
très loin dans un autre pays et peut-être nulle part. Peut-être
n’était-il pas nécessaire qu’il me fût donné, n’avais-je accompli aucune
faute, étais-je plus innocent, moi le fornicateur et l’hérétique, qu’un
enfant qui vient de naître. Peut-être le désir de pardon suffisait-il
pour recevoir le pardon. Mais si j’étais la proie de l’esprit du mal, si
le pacte conclu me liait à lui, aucun fonctionnaire divin n’avait le
pouvoir de rompre ce lien. Non, je ne voulais pas entendre les paroles
écrites dans le livre de l’exorciste, les invocations millénaires, les
formules de prière par lesquelles les âmes deviennent esclaves. Je ne
voulais pas me forger de nouvelles chaînes, signer un nouveau pacte. La
foi ne se conférait pas par une cérémonie. Je n’avais besoin que
d’amour. Aucune eau bénite, aucune prière récitée ne pouvait me conférer
cet amour dont le miracle ne relevait pas de l’Eglise.

Je sortis de l’espace compris entre les quatre cierges et je poussai un
soupir de soulagement.

--Décidément, je renonce, dis-je au père Théodore, qui me considérait
avec stupéfaction. Je préfère rester damné.

Il poussa un cri et fit un geste pour m’ordonner de reprendre ma place.

Ne sachant comment gagner décemment la porte, j’ajoutai:

--Je vous prie de m’excuser.

Mais le père Théodore me barra la route. Ses yeux flamboyaient. Il dut
pendant une seconde émettre l’hypothèse d’une mystification. Il la
repoussa et il pensa à un cas d’inconscience inouï ou une perte de
raison, peut-être à une manifestation du Malin.

Il leva sa croix et nos regards se mêlèrent. Il avait fait un signe au
paysan espagnol qui s’était avancé pour lui prêter main forte. Et dans
ce signe il avait appelé des inquisiteurs absents, des soldats avec des
hallebardes, des bourreaux avec des cagoules. Je vivais une scène du XVe
siècle.

Je ne songeais qu’à sortir. J’eus la bizarre sensation que si j’avais eu
à lutter contre les deux hommes qui se trouvaient en face de moi,
j’aurais rencontré la même irrésistance, la même sensation de néant, que
lorsque j’avais secoué Kotzebue dans mon appartement.

Je n’en fis pas l’expérience. Je ne sais pas si je passai au travers du
père Théodore ou s’il s’écarta brusquement pour ne pas être heurté par
le maudit, mais j’atteignis la porte et je me trouvai dans le jardin. Il
y régnait une extraordinaire beauté de couleurs qu’animait un souffle
terrestre.

Je traversai d’un seul élan l’appartement et je gagnai la rue
ensoleillée. J’allai à pas lents jusqu’à l’avenue du Maine, regardant
les boutiques et les marchandes qui poussaient devant elles des voitures
pleines de légumes. Je n’étais pas délivré de Lucifer, mais j’étais
délivré de Dieu.

Je n’avais qu’un peu de mélancolie parce qu’il ne me serait jamais
donné, comme je l’avais rêvé puérilement, de dîner avec l’excellent abbé
Durand.




Que faire? Où aller? La paix pouvait être dans une autre demeure que
celle du Dieu catholique.

Je pris un taxi et alors commença une interminable course à travers
Paris. J’allai rue Vergniaud, où se trouve le temple du culte
Antoiniste. Le bizarre bonnet noir d’une adepte qui avait l’air de
m’attendre sur le seuil me fit repartir. J’allai près du Jardin des
Plantes, chez les Quakers; on y entendait le lointain rugissement des
lions et je trouvai que c’était de mauvais augure. La maison des
théosophes, square Rapp, me parut trop blanche et trop vaste et il y
avait trop de signes magiques sur sa façade.

Je déjeunai, en compagnie du chauffeur, au restaurant végétarien qui est
attenant à cette maison et je lui donnai l’adresse, à Bourg-la-Reine, du
dernier adorateur des astres, le prêtre Sabéen de l’église d’Aquarius.
L’église était fermée et le prêtre absent. Mais je me souvins que la
planète Vénus joue un rôle important dans le culte des astres et je me
rappelai en même temps un passage des prophéties d’Isaïe où la planète
Vénus est synonyme de Lucifer. Nous quittâmes Bourg-la-Reine à toute
allure pour gagner les pentes du mont Valérien et parvenir chez les
Soufis. Nous allions atteindre leurs premières habitations quand je vis
un arbre dont le feuillage formait un globe étrangement régulier qui le
rendait pareil à cet arbre du bien et du mal aux pieds duquel, dans les
tableaux des primitifs, le serpent offre le fruit empoisonné. Je saisis
le bras du chauffeur juste à l’instant où nous allions passer sous
l’ombre de l’arbre et nous repartîmes.

Le concierge des modernistes d’Israël ressemblait à une statue de l’île
de Pâques, celui des martinistes à un diable thibétain et devant la
Christian science se promenait de long en large une grande femme à l’air
masculin qui avait des sourcils obliques, si curieusement disposés,
qu’elle faisait songer à une Méphistophélès irlandaise. Je m’enfuis sans
me retourner.

Un nuage voila brusquement le soleil quand j’arrivai chez les Spirites,
je glissai et tombai dans l’escalier des Swedenborgiens, et quand je
tirai l’antique sonnette du représentant des millénaristes, aucun son ne
retentit, par l’effet d’un prestige significatif. Chez le libraire de la
rue Joseph-Dijon, chef de la secte diviniste, je vis dans la vitrine
étinceler, comme un phare indicateur, un livre intitulé: _le Diable à
Paris_, et je ne descendis même pas de taxi. Un embarras de voitures rue
de Rennes m’empêcha de parvenir jusqu’aux bureaux de l’Armée de
l’Eternel et quand j’arrivai rue Féron, pour parler aux disciples de
Zoroastre, un coup de tonnerre retentit, la pluie commença à tomber et
j’ordonnai au taxi de revenir sur ses pas.

--Où allons-nous? me dit le chauffeur.

--Allez au hasard, lui répondis-je pour avoir le temps de réfléchir.

Nous errâmes dans Paris. La nuit vint. La pluie augmenta. Parfois la
voiture s’arrêtait. C’était devant une maison de santé ou une banque
moderne. Le chauffeur m’avait vu faire depuis le matin tant de stations
devant des monuments hétéroclites, qu’il pensait obéir à une heureuse
initiative en s’arrêtant de lui-même devant tout ce qui pouvait
ressembler dans l’ombre à quelque temple. Nous eûmes même un long arrêt
devant un échafaudage où une poutre en croix au centre d’un carré de
planches avait l’air d’un signe hiéroglyphique.

Et je me demandais pendant ce temps si je ne ferais pas mieux de soigner
le mal par le mal. S’il y avait à Paris des lucifériens organisés,
pourquoi n’irais-je pas les trouver? Pourquoi n’atteindrais-je pas cette
montagne Djebel Makloub où étaient les Yezidiz? Pourquoi n’irais-je pas
aux Antilles, pour danser, la nuit, au milieu d’une forêt de cocotiers,
avec les Vaudoux? Pourquoi ne prendrais-je pas le transsibérien, ne
gagnerais-je pas le mystérieux faubourg de Shang-Haï où sont les
disciples de Zi-Ka, les sectateurs de la San-hohoeï, afin d’aspirer avec
eux le suc du pavot nécromantique et d’adorer le Dragon de jade aux cinq
griffes d’or? Ne vaudrait-il pas mieux retrouver près de la mer Morte,
au milieu des falaises calcaires, le monastère des Esséniens à rebours,
pour profaner avec eux le paysage où avait marché Jésus, jusqu’à ce que
je me sois fait une âme à la ressemblance de leur néant?

Le taxi gravissait les pentes de Montmartre.

--Où allons-nous? dit encore le chauffeur.

Je répondis machinalement:

--Place Blanche.

Je vis que le chauffeur regardait de tous les côtés, cherchant une
église. Je lui montrai la brasserie Romano.

Et il fut déçu quand je le payai, non à cause du pourboire, mais parce
que m’ayant considéré tout le jour comme une sorte de saint uniquement
en quête d’édifices religieux, il me voyait redevenir le vulgaire
consommateur d’une brasserie mal famée.

      *       *       *       *       *

Il y avait une masse confuse à côté de la table devant laquelle je
m’étais assis. Cette masse se soulevait à intervalles réguliers et je
m’aperçus qu’elle était formée par la réunion d’un dos humain et d’une
tête courbée. J’étais en train de l’examiner avec curiosité, quand je
vis la tête se redresser et un visage apparaître.

Sur ce visage que je n’apercevais que de profil, des larmes coulaient.
Je retins un cri de surprise, car je croyais reconnaître Laurence. Mais
une Laurence tellement transformée et vieillie que je ne pouvais ajouter
foi au témoignage de mes yeux. Etait-il possible qu’en si peu de temps,
sa forme mince se fût épaissie, que des poches eussent alourdi ses
paupières, que ses cheveux eussent changé de couleur.

Cette Laurence au double menton se tourna de mon côté et je reconnus
Irma Pascaud.

--Ainsi on peut rester des mois, pensai-je, sans remarquer une chose qui
vous saute ensuite aux yeux. Laurence ressemble à Irma Pascaud.

Une conversation entrecoupée s’engagea et je demandai par politesse à
Irma pourquoi elle pleurait. Je me souvins que dans sa jeunesse elle
avait aussi des crises de chagrin, mais qu’elle ne me répondait pas,
quand je lui en demandais la cause. J’espérais intérieurement qu’elle
allait garder la même discrétion, car hypnotisé par mon idée fixe, je ne
m’intéressais qu’à moi-même.

Mais elle parla. Ce fut d’abord en phrases incohérentes et générales.

--Il n’y a pas de justice! Il n’y a rien à espérer de personne et si
l’on veut faire quelque chose de bien, autant vaut aller se jeter à la
Seine tout de suite.

Je dis: mais non! mais non! avec douceur et je fis signe à Irma que je
commandais un porto pour elle.

--Il n’y a plus de raison pour que je le cache, reprit-elle. Et
d’ailleurs pourquoi l’ai-je caché? Tu te rappelles le temps où je
t’aimais, quand nous étions jeunes, au quartier latin.

Elle eut un sourire amer et elle reprit vivement:

--Non, tu ne te le rappelles pas. Moi non plus, ou à peine. Tu disais
pour te moquer de moi que je n’avais pas d’âme. Tu avais raison. Je n’en
ai plus. Je n’en ai plus, parce que l’on me l’a prise.

Je fis un mouvement d’effroi. Irma Pascaud me rassura.

--Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, tous les hommes. Il y a une
loi qui fait qu’on est puni quand on veut faire quelque chose de bien.
Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. Mais tu avais remarqué
pourtant que j’avais un secret. Je cachais quelque chose qui me faisait
pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens que tu m’as posé des
questions et que j’ai gardé le silence. Tu n’as pas insisté du reste.
Lorsque je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus que tout. Je
n’avais pas d’âme, mais elle, cette fille, c’était mon âme. Et je
l’aimais d’autant plus que je n’étais pas absolument sûre que son père
était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce pas? Il y a des
hommes qui ne veulent jamais croire qu’ils sont les pères et d’autres,
au contraire, qui par amour-propre... Eh bien! celui dont je parle
croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine d’années à cette époque.
Il s’appelait de Saint-Aygulf.

Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais entrevu la vérité depuis
qu’Irma Pascaud avait commencé à parler.

--Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce qu’on m’a dit, tu as vu
ma fille. Le monde a l’air très grand et pourtant c’est exactement comme
s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui se retrouvent sans
cesse. Je ne parlais jamais de Laurence autrefois, mais tu ne peux pas
t’imaginer à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement que je
consentis à m’en séparer pour toujours, à ne plus jamais la revoir.

Son père vint me trouver, après des années. Il avait des remords. Il
voulait prendre sa fille avec lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à
cause de certains principes de morale qu’ont les gens de son milieu. Il
l’élèverait, me dit-il, il en ferait une jeune fille riche qu’il
marierait convenablement à la condition que moi, je renoncerais
complètement à elle, je ne ferais aucun effort pour la retrouver. Je ne
sais pas comment une autre se serait conduite à ma place. Je me posai la
question. Tu sais comment je vivais. Les chambres d’hôtel, les
gargottes, la bohème... C’est comme ça que ma fille était appelée à
vivre, puisqu’elle allait grandir avec le seul exemple des béguins de sa
mère à côté d’elle. Je me suis représenté toute son existence, modèle
chez les peintres, fille-mère à l’hôpital et la sueur de misère qu’il
lui faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable! j’ai
accepté même avec joie parce que j’ai cru que c’était pour le bien de
Laurence. Et pendant quinze ans je peux dire que quand je pensais à elle
et j’y pensais tous les jours, je ne souffrais même pas, parce que
j’avais conscience que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle
participerait à des choses auxquelles je ne peux atteindre, qu’elle
serait meilleure que moi, plus instruite, qu’elle aurait une âme,
elle...

Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle regardait droit devant
elle. Je me demandais si je devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle
parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme si elle s’adressait à
elle-même.

--Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais autrefois que ce n’est pas
le bonheur qui est le but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir
plus intelligent, s’élever?

Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque chose d’analogue.

--Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la faute de quelqu’un, c’est
ma faute à moi et je suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut
s’élever davantage avec de l’argent qu’à côté de sa misérable mère.
Laurence vit à Montmartre maintenant, comme moi j’y ai vécu et comme j’y
vis encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. Elle habite
peut-être la même rue que moi et demain elle viendra peut-être
s’installer dans le même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est
partie avec le premier venu, comme un coup de tête, parce qu’elle avait
assez de son genre de vie et que le sang de sa mère courait dans ses
veines. Tu te demandes sans doute comment je l’ai appris. C’est un
hasard... En parlant... Laurence un soir a fait des confidences à une
femme, Henriette, que je connais depuis longtemps. J’avais souvent parlé
de ma fille à Henriette. Alors elle a fait des rapprochements... Elle a
tout compris. Laurence lui a raconté comment elle avait quitté son père,
elle lui a même dit avec qui. Mais Henriette ne s’est pas souvenue du
nom. Eh bien! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne l’aimait pas
assez, non pas non plus parce qu’elle l’aimait trop, mais parce qu’elle
avait envie de mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. Il paraît
qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. Beaucoup de gens diront que
c’est par vice, par envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé par
là, je sais bien que ce n’est pas cela.

Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance d’explication
devait avoir une limite, car elle ébaucha deux ou trois phrases et
s’arrêta. Puis une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une
horloge qui était au fond.

--Est-ce bien l’heure? me dit-elle.

Je regardai ma montre et je confirmai qu’il était sept heures moins le
quart.

--Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et elle mit fébrilement des
gants qui dégagèrent une odeur de térébenthine. Mais elle avait autre
chose à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits fripés une
extraordinaire expression de joie: les poches des yeux, les plis de la
bouche, la poudre de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une
espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout à coup l’air d’une
sainte qui contemple l’apparition de la Vierge.

--Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence n’a pas cessé de
m’aimer. Elle a toujours pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne
sais pas comment Kotzebue avait deviné que j’étais sa mère, mais il
s’était fait fort de me retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la
place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que Laurence s’échappait
de chez elle, quand elle le pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir
de me rencontrer. Hein? Tout de même! Si on s’était trouvé face à face,
crois-tu que la voix du sang nous aurait fait nous reconnaître?

Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma Pascaud s’était levée et ce
que je pouvais dire n’avait plus la moindre importance.

--Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais rencontrer Laurence chez
Lucienne. C’est elle qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que ça
va être le plus beau moment de ma vie.

--Mais alors, pourquoi pleurais-tu?

--C’est à cause de ce que tu disais autrefois à mon sujet. Tu disais que
je n’avais pas d’âme. Alors je pensais que je n’étais pas digne
d’embrasser ma fille.

J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser le bas de sa robe et lui
demander mille fois pardon.

Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis s’éloigner rapidement.

      *       *       *       *       *

Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon chapeau pour que la
pluie rafraîchît mon front. J’étais ivre, non à cause du porto que
j’avais bu, mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait
l’afflux de mes pensées.

On entendait le bruit que font en retombant les devantures de fer des
magasins. Des trompes d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des
parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de toucher les toits
des maisons. J’errais sous un couvercle ténébreux qui n’était éclairé
que par une lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour sa fille.
Cette lumière venait de briller pour moi et elle s’était éteinte. Mais
je savais qu’elle existait. Il y avait une lumière qui était l’amour.

Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière les diamants
faux, les perles japonaises, le ruissellement des colliers en toc, au
milieu des flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le démon hébraïque
de la richesse. Il se tenait debout dans une jaquette correcte et il
élevait en souriant avec un geste de prestidigitateur devant une jeune
femme blonde, une émeraude verte comme une goutte d’absinthe ou comme
l’œil d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau et j’aperçus
les traits ravissants de la jeune femme qui se décomposaient sous
l’action du désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure là et
je fus tenté de m’élancer dans la boutique et de forcer la jeune femme à
écouter mon histoire.

Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un pas sur le trottoir,
je n’avais pas été heurté par un personnage qui avait des lunettes d’or
et des bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, son visage
affectait des formes géométriques, il y avait dans les lignes de ses
bras, leurs rapports avec les angles de ses jambes et de ses pieds, des
problèmes compliqués de trigonométrie, pareils à ceux que je n’avais pu
résoudre quand je préparais mon baccalauréat. Il était semblable à
Astaroth, génie de la science des nombres et des mesures, tel qu’il est
représenté dans les livres de démonologie.

Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes fardées, avec des
gouttes de pluie comme des écailles sur le plâtre de son front, une rose
à la boutonnière et faisant onduler ses hanches, s’avançait un jeune
homme équivoque qui passa sa langue sur ses lèvres en me voyant et en
qui je reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et qu’on avait
adoré à Sodome comme un dieu.

Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour diabolique. Lilith, la
princesse des succubes, qui fait périr les nouveau-nés, le traversait
presque nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus de sa
tête un parapluie tellement petit qu’il ne pouvait être qu’un objet
magique pour capter les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant
et par la porte ouverte j’aperçus en train de manger, Behemoth avec son
ventre énorme et sa face d’éléphant, le démon de la stupidité et de
l’absorption continuelle des nourritures. Près de lui était Kamosh, le
démon de la flatterie, et le monstrueux Ronwe avec ses filles qui
entraînent les hommes dans des lits où elles sifflent et se changent en
serpent. Un orchestre se mit à jouer et je vis un musicien frapper sur
un tambourin en clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il se
livrait à l’opération magique du Kamlat par laquelle les jouissances
sensuelles sont décuplées.

Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait des démons, ils avaient
envahi la terre, ils en avaient pris possession et ils s’accouplaient
avec les filles des hommes, comme aux premiers jours de la malédiction.
Je vis Abigor qui chérit les uniformes, Adramelech qui a des plumes de
paon à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la chaleur
particulière aux lèvres des jeunes hommes et les Lemures qu’on croit
vivants et qui sont morts depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand
nègre, et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à pied dans les
déserts de l’Arabie et a engendré tant de machines affreuses pour
traverser le monde rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse,
reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, cherchant à s’unir à
elles avec cette ardeur qui est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël
blanc, messager de la gourmandise, portait des plats dans un panier sur
son bonnet de marmiton, et Samaël noir, préparateur de philtres et de
poisons, sortait de la boutique d’un pharmacien où venaient de
s’éteindre les flammes étranges des bocaux.

Ardarel, esprit du feu, soufflait dans les moteurs des autos, Talliud,
esprit de l’eau, s’allongeait dans les rayons de la pluie et l’affreux
Furlac rampait sur les pavés, travaillant à rendre la boue vivante.

Et sans cesse, dans toutes les maisons, sous les portes, dans les cafés
et sur les places, des pactes étaient signés. Je voyais les trois
bougies s’allumer, le déroulement des parchemins vierges et je sentais
autour de moi l’impalpable poussière de leurs cendres.

Et alors une vérité m’apparut. Je n’étais maudit que dans la mesure où
tous les hommes l’étaient. Tous s’étaient vendus à l’esprit du mal, les
uns pour l’argent, les autres par ambition, les autres pour le plaisir
de leur chair. La sorcellerie était naturelle. Elle fonctionnait dans
les tribunaux, dans les rites du mariage, dans les transactions des
banques. La signature des pactes était au bas de tous les contrats, elle
était reproduite dans les journaux, elle s’escomptait en Bourse. Toute
la société était diabolique. Ce que Lévy m’avait fait faire autrefois,
chacun le faisait quotidiennement et sans le savoir. Les mères, dès le
premier baiser, vouaient leur enfant à Lucifer. Les amants
s’accouplaient selon le mode infernal. Les prêtres, quand ils levaient
l’hostie dans l’église, tendaient au ciel le symbole de l’égoïsme.
L’homme suivait la voie à rebours et il la suivait joyeusement, ayant
éteint en lui-même jusqu’à l’espérance du but divin.

La pluie continuait à tomber et mes vêtements étaient collés à mon
corps. Mais la fraîcheur que j’en ressentais était agréable, parce
qu’elle était comme un bain, après une longue souillure. J’avais couru
toute la journée de temple en temple, partout où il y a des hommes qui
cherchent la vérité et je m’apercevais que je n’avais qu’à regarder
autour de moi pour découvrir cette vérité.

A droite et à gauche, je voyais les rues se creuser profondément entre
des couloirs de pierre, pour se perdre je ne sais où. Une marée de
ténèbres roulait au-dessus des maisons, descendait, de plus en plus
menaçante, sur les vagues palpitations des réverbères. Et moi je
marchais à petits pas. J’étais un homme comme tous les autres, ni
meilleur ni pire, courbé par la crainte, soulevé par le désir et qui
n’avait su aimer sincèrement que lui-même.




Le printemps vint et fut suivi par l’été. Je vivais seul. J’avais
renvoyé ma gouvernante et mon valet de chambre et il n’y avait pas eu
d’autre changement dans mon existence. Mais je savais que si mon pacte
était à la ressemblance de celui de tous, je devais, par une action
éclatante, effacer la trace de ma signature sur le parchemin de Lévy.

Quelle serait cette action? Elle m’apparut un jour et je crus sentir
tout de suite qu’elle seule pouvait débarrasser mon âme de son fardeau,
en ébranlant le point d’appui sur lequel reposait ma vie. Il fallait la
réaliser sans perdre une minute.

Je retrouvai dans un tiroir, sur un vieux bout de papier, l’adresse de
cette femme de ménage qui avait été la confidente de Laurence et je
rédigeai pour elle un pneumatique où je la priais de venir me voir sans
retard. J’allai jeter moi-même le pneumatique à la poste. Mais je n’eus
pas à faire de contour pour éviter Saint-François-de-Sales. L’archevêque
de pierre avait depuis longtemps repris sa place au-dessus du portail de
l’église.

Puis j’attendis avec la même impatience que j’avais éprouvée en d’autres
temps, lorsque j’attendais une maîtresse dont l’arrivée était
incertaine.

L’après-midi touchait à sa fin quand la sonnette retentit et quand je
fis entrer Mme Honorine.

Son nez était plus rouge qu’à l’ordinaire. Elle portait, comme un
uniforme de pauvre femme, un fichu grisâtre croisé sur sa poitrine et
elle tenait un filet qui contenait un objet de nature graisseuse
enveloppé dans du papier journal.

--Je venais justement de faire mon marché, dit-elle en soulevant ce
filet, quand est arrivé le...

La prononciation du mot l’arrêta et comme je cherchais moi-même le début
de ma phrase, elle entama des récriminations.

Elle savait que le valet de chambre lui en voulait. Elle n’avait pas été
étonnée qu’on ne la fasse plus revenir après le départ de madame.
D’abord elle avait bien prévu que madame s’en irait. Madame le lui avait
dit à elle-même. Le valet de chambre lui trouvait un genre trop peuple.
Elle se flattait d’être du peuple. On peut porter des savates et être
plus honnête que ceux qui ont des souliers.

Je me hâtai de lui dire que cela n’avait pas d’importance et qu’il
s’agissait de tout autre chose.

--Monsieur sait-il que le tarif de l’heure a augmenté de vingt-cinq
centimes depuis trois mois?

Je lui fis signe que je le savais et je la priai de s’asseoir. Elle n’en
fit rien. Je m’aperçus alors qu’elle promenait son doigt sur ma table et
qu’elle traçait un dessin primitif dans la poussière accumulée. Son
regard erra sur les meubles et en constata le désordre. Par la porte
restée ouverte, elle vit de l’autre côté de l’antichambre, la salle à
manger où se trouvaient encore les restes du déjeuner que j’avais
préparé moi-même. Une obscure faculté professionnelle lui permettait
sans doute de mesurer la somme de travail qu’exigeait mon appartement
laissé à l’abandon.

Un éclair d’orgueil passa dans son terne regard, en même temps qu’un
désir de serviabilité.

On la trouvait quand on avait besoin d’elle. Le travail ne lui avait
jamais fait peur. Ah! elle savait combien il est difficile de se
procurer une femme de ménage, par le temps qui court.

--Non, Honorine, lui dis-je, je ne cherche pas une femme de ménage. J’ai
pensé à vous à cause des éloges que j’ai entendus à votre sujet. Je sais
que vous êtes pleine de mérite, que vous avez été abandonnée par votre
mari, que vous avez travaillé toute votre vie pour nourrir vos enfants.
Je veux vous faire un cadeau ou plutôt une donation.

Les yeux d’Honorine s’étaient subitement mouillés car nul ne peut
entendre une allusion à des malheurs qu’il a subis sans être ému de
pitié pour lui-même. Mais aux derniers mots que je prononçai, son visage
reprit une impassibilité hébétée.

--Je veux quitter Paris et mener une tout autre existence que celle que
j’ai menée jusqu’à présent. Cet appartement et tout ce qu’il contient me
sera désormais inutile. Je répugne à le vendre. J’ai pensé à en faire la
donation à la personne qui, de toutes celles que je connaissais, en
était la plus digne.

Honorine, impassible, garda le silence et hocha la tête en signe
d’approbation.

A la fin, elle dit:

--Je ne comprends pas ce que monsieur veut dire par donation.

--Je veux dire que je vous donne tout ce qui est dans cet appartement et
l’appartement lui-même dont je m’engage à payer le loyer. Les meubles,
les tapis, tout ce qui est ici sera à vous. Vous pourrez le vendre ou le
garder à votre guise.

Honorine se mit à rire comme on rit d’une plaisanterie incompréhensible.

--Monsieur s’amuse.

Je lui affirmai que je ne plaisantais nullement, que ma résolution était
sérieuse et irrévocable. Elle pouvait dès maintenant emporter ce qui lui
plaisait, notamment les couverts d’argent. Je citai les couverts sachant
quel prestige ils exercent sur les simples.

Honorine s’obstinait à répéter:

--Monsieur s’amuse.

Mais son visage exprimait la plus vive inquiétude.

--On m’avait bien dit dans le quartier que depuis le départ de madame,
monsieur était... Mais je ne suis pas femme à profiter de...

Je crus qu’elle allait montrer son front avec son doigt mais elle
s’arrêta.

Je lui assurai que j’avais tout mon bon sens et que ma résolution était
prise. Mais Honorine avait pris aussi la résolution de ne pas profiter.

Si je n’étais pas fou elle se trouvait blessée dans un amour-propre
caché et elle répétait:

--Alors, ce ne sont pas des choses à dire.

--Eh bien! réfléchissez!

--C’est tout réfléchi.

Et elle fit mine de s’en aller pour sortir du monde extraordinaire où je
venais de la faire pénétrer.

--Si monsieur veut me donner quelque chose, je prendrai bien cette
petite médaille en souvenir de madame que j’aimais bien... et aussi de
monsieur.

La médaille que m’avait donnée l’abbé Durand reposait dans la poussière
sur une coupe.

Je la lui donnai de grand cœur.

Je passai la soirée à m’émerveiller et à glorifier la sainteté des cœurs
simples. C’était Laurence qui avait raison. Je n’avais pas su distinguer
sous la grossière enveloppe, l’or pur du désintéressement.

Il était tard. J’allais aller me coucher quand on sonna.

C’était Honorine qui revenait. Elle avait une attitude embarrassée et
pourtant résolue.

--Monsieur m’a dit: Réfléchissez. Alors, j’ai réfléchi, ou plutôt ce
n’est pas moi. Moi, je pense qu’il ne faut pas profiter... Mais c’est ma
fille... Ma fille m’a dit: Tu as des enfants. Nous sommes plusieurs...

--Alors, vous acceptez?

--Puisque c’est monsieur de lui-même... Par l’effet de sa bonté...
J’accepte.

--C’est parfait. Je maintiens ce que j’ai dit. Tout ce qui est ici est à
vous.

Honorine secoua la tête.

--Il paraît que de toute façon il faut un papier en règle. Et pour le
loyer aussi...

--Vous aurez un acte de donation et mon homme d’affaires s’occupera du
loyer. Aidez-moi à faire ma valise. Je vais m’en aller tout de suite.

--Et pourquoi?

--Je ne suis plus chez moi.

Elle se mit à rire. Elle avait pris l’expression rusée de quelqu’un qui
ne veut pas se laisser tromper.

Elle me regarda presque avec regret mettre du linge dans ma valise, mais
elle se ravisa et elle insista généreusement pour que j’en prisse
davantage. Je lui en sus gré, car elle avait aussi des fils.

--Monsieur aime les livres, ça tient compagnie. Moi, je ne lis jamais.

Et elle bourrait ma valise au hasard avec tous les livres qui étaient à
portée de sa main.

--Voulez-vous passer la nuit ici? lui demandai-je.

Elle refusa vivement. Elle n’oserait jamais. Seulement quand elle aurait
les papiers.

Je lui remis la clef de la porte d’entrée. Elle prit ma valise. Il
faisait beau dehors. Je ressentais un bonheur immense.




Je pris à peine le temps de déposer ma valise dans une petite auberge
dont j’avais, l’année précédente, remarqué l’humilité au bord de la
route. J’en savourai hâtivement l’odeur rustique, le manque de confort
et la difficulté de se procurer l’eau indispensable pour sa toilette,
après un long voyage. Je demandai à une patronne joviale, qui avait un
double menton rose et se tenait derrière un comptoir, si un original
habitait toujours dans la direction du cap Myrte, une petite maison de
planches face à la mer, qu’il avait construite lui-même.

--Le pauvre Jacques! s’écria la femme dont le visage s’éclaira. Oui, il
est toujours là, mais pas pour longtemps.

--Je ne savais pas qu’il était connu par son surnom.

--Si, et c’est un surnom qui, d’ailleurs, ne lui va pas du tout. Ce sont
des messieurs de Paris qui le lui ont donné, je ne sais pas bien
pourquoi.

La femme s’était levée et je pus admirer une forte carrure, une taille
plantureuse, la puissance de la maturité féminine.

Je me rappelai avoir entendu dire autrefois, de façon précise, que le
pauvre Jacques avait donné aux pauvres tout ce qu’il possédait, avant de
se retirer dans la solitude pour y chercher la perfection.

On m’avait cité avec admiration ses propres paroles:

--Nous sommes enchaînés tant que nous avons quelque chose à nous. La
première action que doit faire celui qui veut être pur est de rompre les
liens qui l’attachent.

Je voulais le consulter sur cette rupture de liens. Le début en était
peut-être aisé mais la difficulté de continuer m’apparaissait immense.

--Sans doute, pensai-je, cette aubergiste ne connaît le pauvre Jacques
que par des racontars.

Je la quittai et je m’élançai sur un petit chemin qui gravissait une
colline entre des pins et des mimosas.

Il faisait chaud et l’air était immobile. C’était le milieu de
l’après-midi. Des insectes bourdonnaient. Je découvrais au loin la mer.
Mon enthousiasme pour la beauté d’une vie nouvelle augmentait pendant
que je marchais.

Comme cela m’avait été indiqué, je quittai le chemin pour prendre un
sentier, entre des vignes. Je descendis une pente, j’en remontai une
autre et je me trouvai devant la petite maison de planches où le sage
était venu abriter une âme désormais sans passions.

Le pauvre Jacques était debout devant sa porte. Il ne fut pas surpris en
me voyant et il ne manifesta aucun plaisir. J’aurais même pu interpréter
les plis de son front comme un signe de mauvaise humeur.

J’eus honte de troubler sa méditation. Je lui exposai pourtant le but de
ma visite. J’étais tenté de l’imiter. Je voulais me débarrasser du mal
que tout homme porte en lui. Je savais que le premier geste de la
libération doit être de distribuer tout ce qu’on a. J’avais commencé et
ce commencement m’avait été agréable. Mais je me rendais bien compte que
ce qui m’avait plu, c’était le caractère un peu théâtral de ma
générosité. Je n’avais pas le courage d’aller plus loin. Un obscur
déplacement au profit d’une œuvre de tous les titres constituant ma
fortune m’était impossible. Comment avait-il donc fait, lui, pour se
dépouiller complètement?

Le pauvre Jacques se mit à marcher de long en large. Il paraissait
ennuyé de ma question. Il tenta d’abord d’y répondre de façon évasive.

--Chacun doit agir selon sa conscience et ce qu’il fait ne regarde
personne.

Mais je m’étais assis sur un banc rudimentaire, qui était devant sa
porte, et je ne paraissais pas disposé à m’éloigner sans réponse.

A la fin il dit avec une certaine impatience:

--Tout donner est impossible! Personne n’en a le courage. On donne
facilement son pardessus, des meubles, mais sa fortune, jamais!
D’ailleurs on a trop décrié l’argent. Voyons, il faut tout de même de
l’argent même pour vivre en ermite dans une cabane de planches comme
celle-là. D’abord ces planches, il a fallu les payer. Il a fallu louer
le terrain. Et il faut manger tous les jours. Même si on ne mange que
des pommes de terre et de la salade, il faut payer ces pommes de terre
et cette salade.

--Mais je croyais que vous viviez du produit de votre travail, et je
désignai une terre calcinée où il semblait y avoir eu le vestige d’une
culture abandonnée.

--Rien de ce que j’ai planté n’a poussé. Tout a été brûlé par le soleil
ou pourri par la pluie. Je serais mort depuis longtemps si je n’avais
pas les rentes que m’envoie régulièrement le Crédit Lyonnais.

--Ainsi vous ne croyez pas la fortune incompatible avec l’existence du
sage?

Il se mit à rire et me regarda bien en face. Alors seulement je
m’aperçus qu’il avait grossi, qu’il portait un complet neuf et qu’il
avait aux pieds des chaussettes et des souliers.

--La sagesse! D’abord où est-elle? Il est arbitraire de la placer dans
une cabane en planches, près d’un bois de pins, plutôt qu’ailleurs. Je
me demande si l’on n’est pas beaucoup plus sage de vivre dans une
maison, comme tout le monde, avec ses semblables.

J’étais déçu. Je regardai les collines qui s’étageaient et se
prolongeaient en des caps rocheux vers la mer gonflée d’azur. Le soleil
allait se coucher et l’air tranquille semblait pousser doucement
au-dessus des arbres immobiles, de muettes pensées d’amour.

--Pourtant, vous avez donné un exemple, dis-je.

Le pauvre Jacques parut se décider à un aveu.

--Si vous étiez venu demain, vous ne m’auriez pas trouvé. Cette soirée
sera la dernière que je passerai ici. Et peut-être me paraîtra-t-elle
longue.

--Comment?

--J’ai réfléchi. Rien ne fait réfléchir comme d’interminables heures
passées, l’hiver, à écouter la pluie, l’été à contempler la lumière du
soleil. J’ai changé d’avis. Je trouve que la compagnie d’une taupe et
d’une couleuvre ne suffisent pas à un sage.

--Et quelle compagnie leur préférez-vous?

--Celle d’une femme, par exemple.

Il rougit légèrement, baissa les yeux, puis il les leva vers moi
orgueilleusement.

--Pourquoi pas? fit-il. J’ai fait la connaissance de quelqu’un, dans le
pays... quelqu’un qui partage mes idées.

Il s’arrêta, remuant la terre de son soulier neuf.

--N’étiez-vous pas bouddhiste?

--Cette jeune femme est catholique, mais qu’importe!

Il baissa la voix et l’orgueil de son visage s’accentua.

--Elle est veuve, très jolie et propriétaire d’un hôtel tout près d’ici,
ce qui ne gâte rien.

Je pensai en frémissant à la grosse aubergiste avec qui j’avais échangé
quelques paroles. Une grande tristesse m’envahit.

--Croyez-vous au diable? dis-je pour changer de conversation.

Le pauvre Jacques faillit se mettre en colère. Il crut que je devinais
qui était sa fiancée et que je faisais un rapprochement injurieux avec
le diable à cause de la couleur rose feu de ses joues. Il me regarda
longuement, il vit ma parfaite innocence et il répondit:

--Mais non. Je n’y crois pas. Si j’y avais cru, je n’aurais pu passer
une seule nuit dans cette cabane. Ah! je comprends la tentation de saint
Antoine maintenant! On ne peut s’imaginer toutes les voix qui sortent
des bois, tous les appels qui sont poussés dans les champs par des êtres
errants. Je les sentais quelquefois collés derrière ma porte, en train
d’écouter ma respiration. Je me suis même demandé quelquefois si le
voisinage de M. Althon n’y était pour rien.

--M. Althon? Pourquoi?

--Ce sont des potins. Il vaut mieux ne pas s’en occuper.

Il fit un geste large qui signifiait que la vie était plus belle que
toutes ces imaginations.

--Et la taupe et la couleuvre? dis-je en le quittant.

--J’ai fait plusieurs kilomètres à pied pour les perdre dans ces bois
que vous voyez, là-bas, à l’extrémité de l’horizon. Cela m’a fait
beaucoup de peine. Je ne peux m’expliquer comment, mais ces animaux
avaient tout compris. La couleuvre sifflait, la taupe ronronnait.
C’était déchirant. Ah! il est impossible de tout concilier.

Je me mis à marcher très vite. Le soir tombait. J’atteignis la grande
route et j’allai droit devant moi.

      *       *       *       *       *

Il y avait plus d’une heure que je marchais et la nuit était tout à fait
venue quand je passai à côté d’une petite buvette dont la terrasse était
éclairée par une lanterne. Je m’y assis pour me reposer.

Je reconnus le paysage qui était devant moi. Aux flancs de la colline,
cette ligne de murailles grises était l’enceinte du couvent des filles
repenties. La masse de pierre criblée d’yeux électriques était l’hôtel.
Je distinguais entre des branches la toiture de la petite villa que
j’avais louée l’année précédente et sur la droite, je voyais s’ouvrir
entre les eucalyptus centenaires, l’allée qui menait à la demeure de M.
de Saint-Aygulf.

Autour d’une table à côté de moi des chauffeurs en livrée causaient et
riaient avec des gens du pays. Les mêmes mots revenaient sans cesse dans
leur conversation. Il était question de dingos, de toqués et je fus
aussitôt certain qu’il s’agissait de gens que je connaissais et
peut-être de moi-même.

Involontairement, je prêtai l’oreille. Je compris qu’un gros homme
taciturne et un valet de chambre à figure de belette étaient les
domestiques de M. Althon.

Après des confidences à voix basse qui les firent s’esclaffer, le gros
homme taciturne s’écria d’une voix retentissante:

--Voulez-vous que je vous dise ce que je crois? Eh bien, ce sont tout
simplement des porcs.

Les rires reprirent. Un chauffeur fit un récit plaisant que je
n’entendis pas, mais mon cœur se mit à battre quand le nom de
Saint-Aygulf fut prononcé. Il venait, disait-on, de partir subitement
pour Paris, laissant sa fille toute seule et on allait en profiter le
soir même.

--Ils vont s’en payer. C’est pour ça qu’on nous a donné congé toute la
soirée.

Un paysan à grosses moustaches et qui devait être jardinier dut faire
une réserve bienveillante relative à Eveline.

--Elle est comme les autres, peut-être pire, dit avec un affreux sourire
le valet de chambre à tête de belette.

J’entendis encore le paysan dire:

--Ils ont raison, puisqu’ils en ont les moyens. Mais pourquoi, diable,
mêlent-ils à ça des histoires de religion?

Et l’homme taciturne clama à nouveau:

--Je vous le dis, ce sont des porcs!

Je me levai et je partis. J’avais honte d’avoir écouté et pourtant
j’étais heureux de savoir. La curiosité me dévorait. M. Althon! Eveline!
S’il existait ailleurs que dans mon imagination des êtres consacrés au
mal et qui adoraient Lucifer comme d’autres adorent Dieu, M. Althon
devait être de ceux-là.

La lune était dans son plein et brillait d’un éclat extraordinaire.
J’étais à jeun, j’avais la tête vide et il me sembla que sa lumière
contribuait à me griser.

Mais soudain je m’arrêtai. J’étais arrivé devant le petit chemin qui
menait à la propriété de M. Althon. Un groupe qui venait sur la route,
en sens inverse, avait tourné et s’enfonçait sous les arbres avec
quelque chose de furtif dans l’allure.

Quand j’essaie de me rappeler à présent quelle est la pensée qui me
poussa, je suis incapable de la retrouver. Je ne croyais pas avoir un
rôle à jouer, un devoir à accomplir. Je n’étais pas non plus avide
d’assister à une scène d’érotisme collectif, à laquelle ce genre de
réunion sert d’ordinaire de prétexte. Je me mis à marcher dans le petit
chemin, derrière le groupe qui me précédait, comme un visiteur
quelconque qui est invité chez M. Althon.

Arrivé près de la maison, je m’arrêtai et d’instinct je me blottis dans
un massif pour laisser passer trois personnes qui venaient derrière moi.
J’avais reconnu le rire de Mme Vigerie. Elle s’appuyait au bras de deux
jeunes gens que je connaissais et tout en marchant, elle déboutonnait un
grand manteau de fourrures qui l’enveloppait jusqu’aux pieds. Je n’eus
pas le temps de m’étonner qu’elle portât un manteau de fourrures par une
aussi chaude soirée. Le manteau s’ouvrit quand elle arriva près de moi.
Elle était nue sous sa fourrure.

Et pendant que les trois silhouettes s’éloignaient sous la lune, je fus
frappé par quelque chose de spécial dans la manière pesante de marcher,
le mouvement des épaules, une épaisseur des cous que je n’avais jamais
remarquée. Je me rappelai aussitôt les paroles que je venais d’entendre
dans la buvette:

--Ce sont des porcs!

Je pénétrai à leur suite dans le jardin. Il était formé de massifs épais
et il me sembla que les plantes qui composaient ces massifs
appartenaient à des espèces inconnues.

Mais j’étais dans un état de semi-inconscience et je me dirigeai d’un
pas tranquille vers la maison. Aucune lumière n’y apparaissait. Elle
était massive, silencieuse, morte. Elle avait happé les visiteurs par je
ne sais quelle porte qui s’était refermée sans bruit. Je longeai
inutilement la façade et je me demandais sérieusement si je ne ferais
pas bien d’appeler avec une voix retentissante en criant mon nom. Mais
je me dis avec raison que Kotzebue, qui ne pouvait manquer d’être là, me
ferait éconduire.

J’eus aussi l’idée d’allumer quelques branches de pin, que je
ramasserais et que je disposerais devant la porte pour y mettre le feu.
Je cherchai mes allumettes dans ma poche et cette pensée me remplit de
gaîté au point que je me mis à rire tout seul. Pourtant je renonçai à ce
projet, trouvant plus sage d’attendre dans le jardin l’arrivée d’un
nouvel invité qui me permettrait de pénétrer par surprise.

Je pris une allée au hasard et je marchai jusqu’à un espace libre où je
voyais le gravier étinceler sous la lune. Je m’arrêtai, quand je
distinguai une forme blanche, indécise, immobile, qui était bizarrement
suspendue dans l’air. En regardant avec plus d’attention, je vis
au-dessus de la forme blanche, la ligne dressée d’un poteau.

C’était une croix qui était au centre de ce carrefour et un être
immaculé avec des taches de sang sur le corps y était crucifié. Je fus
hypnotisé d’abord par les yeux qui me paraissaient fixés sur moi,
obstinément fixés et étonnamment vides, comme des yeux de verre.

D’une blancheur absolue, depuis l’extrémité de ses petites oreilles
pointues jusqu’à ses sabots étroits, était l’agneau crucifié en présence
duquel je me trouvais. Pour que les pattes de devant puissent être
clouées, on avait disloqué les jambes en les écartant. Une cordelette
serrait le cou, obligeant la tête à se tenir droite. Les clous étaient
profondément enfoncés et avaient brisé les os. Je découvris, en passant
la main sur les poils de l’animal et en y sentant une légère tiédeur,
que ce surprenant supplice était tout récent.

On sait que les bêtes sont tuées pour être mangées et on ne s’indigne
pas après les bouchers. Mais la mort de cet agneau, son exposition sur
une croix, le mystérieux caractère rituel qui me paraissait s’attacher à
cette mort, me remplirent de dégoût. Je jetai un regard autour de moi et
le jardin me sembla devenu singulièrement menaçant, lourd d’une
incompréhensible énigme.

Je fus alors frappé par la résonance d’un chant lointain. C’était une
complainte traînante, étouffée, qui provenait de l’espace ambiant plutôt
que d’un lieu déterminé. Je songeai d’abord à quelqu’un qui aurait
chanté au haut d’un arbre à travers du coton. La voix mourait et
renaissait, monotone et je me rendis bientôt compte qu’elle devait
partir de la terrasse qui était sur le toit même de la maison. Quelle
était sa signification? Une cérémonie commençait-elle en ce moment dont
elle était l’accompagnement? Et de quel ordre était cette cérémonie?

Je quittai les ombres des massifs et je me mis à faire le tour de la
maison, les nerfs tout à coup surexcités par l’étrange angoisse de ce
chant.

Je me trouvai, du côté inverse à la façade, dans la partie du jardin sur
laquelle donnaient les cuisines. Je heurtai une boîte à ordures.
J’essayai d’ouvrir une porte, elle était fermée à clef. Mais en
examinant avec attention une lucarne, je m’aperçus qu’elle n’était que
poussée. Elle céda sous ma main. Elle était large et n’était pas haute.
J’hésitai une seconde, évoquant l’hypothèse d’un chien redoutable et
silencieux qui pouvait m’attendre de l’autre côté. Puis je m’introduisis
dans la maison de M. Althon.

Tout ce qui arriva ensuite se déroula avec rapidité et je n’en ai gardé
que le souvenir laissé par les choses accomplies en rêve.

A la clarté d’une allumette, je vis que j’étais dans la cuisine et qu’il
y avait encore sur la table les restes du repas des domestiques. Mon
premier soin fut de rouvrir la porte qui donnait sur le jardin. Puis je
m’appliquai à tourner sans bruit le bouton d’une porte qui était à
l’autre extrémité de la cuisine. Après y avoir consacré quelques
minutes, je me trouvai dans un office devant une autre porte fermée.
J’employai les mêmes précautions pour l’ouvrir et une nouvelle allumette
me montra un salon spacieux et désert. Il y avait des panoplies d’armes
et des étoffes turques sur les murs. Il me parut meublé avec ce mauvais
goût oriental qui présidait à beaucoup d’installations, il y a une
cinquantaine d’années. Je vis sur un divan surmonté d’un dais de voiles
tunisiens des chapeaux d’hommes et trois ou quatre manteaux de femmes.

Je ne me rendais que vaguement compte du mauvais accueil au devant
duquel j’allais. Ce qui pouvait m’arriver de pire était d’être chassé
brutalement, mais j’avais écarté tout amour-propre. Je pensai que le
mieux était de payer d’audace et j’allumai l’électricité. D’ailleurs
j’étais las de tourner avec lenteur des boutons de porte qui craquaient.

Je voyais en enfilade un autre salon et la salle à manger. Le
rez-de-chaussée était désert. La réunion devait se tenir au premier. Je
prêtai l’oreille, mais je n’entendis que l’exaspérante complainte
assourdie du chanteur qui devait être quelque part, sur la toiture, le
visage tourné vers la lune.

J’aperçus à l’extrémité du salon, l’escalier qui conduisait au premier
étage. Je le gravis en trois bonds et j’hésitais entre plusieurs portes.
Alors enfin, une voix que je reconnus frappa mes oreilles. C’était la
voix de Kotzebue. Elle était emphatique, bien que le ton fût voilé. Il
devait réciter une prière, mais cette prière était dans une langue dont
les syllabes frappaient pour la première fois mes oreilles.

La porte de la pièce dans laquelle Kotzebue parlait s’entre-bâilla à ce
moment. Une femme maigre, entre deux âges, qui avait dû entendre le
bruit de mes pas, sortit la moitié de son buste et m’examina avec un
face-à-main dans la demi-obscurité du palier. Je crus reconnaître une
énigmatique créature que j’avais aperçue l’année précédente sur la plage
et qu’on m’avait dit être la secrétaire de M. Althon.

--Vous êtes en retard, dépêchez-vous, me dit-elle en s’effaçant pour me
laisser passer.

J’entrai et elle referma doucement la porte derrière moi.

Je ne pus d’abord rien distinguer, car la lumière ne venait que de trois
lampes disposées en triangle et ces lampes étaient de l’autre côté de la
pièce qui était très longue. Ce devait être une sorte de salon-atelier
séparé en deux parties par des colonnes et qu’on avait débarrassé de ses
meubles pour la circonstance. Autour de moi étaient des hommes et des
femmes dont beaucoup m’étaient inconnus. Quelques-uns appartenaient au
groupe des Esséniens et je vis à la crispation de leurs traits, à la
flamme de leurs yeux, quelle ardeur ils apportaient dans cette adoration
si différente de leur ancien idéal. Les visages étaient tellement tendus
que je ne pouvais me rendre compte si les femmes étaient jolies. J’en
vis de vieilles et de hagardes. Quant aux hommes il m’était impossible
de définir à quelle classe ils appartenaient. Tous avaient les yeux
fixés sur l’extrémité de la pièce et sur un rideau qui en voilait une
partie et ils semblaient dans l’attente d’un événement étrangement
attrayant.

Ce rideau était fait d’une soie d’un bleu profond, étincelant, mouvant,
sur laquelle étaient brodés des croissants de lune et des étoiles
d’argent. La beauté de cette étoffe était captivante. Elle faisait
penser au ciel d’une région extra-terrestre, au zaimph secret du temple
de Carthage. Une balustrade en demi-cercle était disposée entre les
colonnes. Tout autour les murs étaient tendus d’étoffes nuancées où
dominaient la pourpre et le violet. Au milieu, un divan sur une estrade
avait l’air de jouer un rôle prépondérant. Il était recouvert de la même
soie que le rideau, mais cette soie était froissée et souillée et même
il y avait des déchirures en plusieurs endroits. Sur une table basse
reposait un large vase de cuivre rempli d’eau ainsi que divers objets en
métal. On voyait les clous qui faisaient tenir les étoffes au mur et le
plâtre qui était tombé. L’ensemble avait un je ne sais quoi de toc et
d’improvisé qui faisait penser à un salon de prestidigitateur ou à un
décor hâtivement mis debout chez un photographe.

A côté du divan était assis un homme aux cheveux crépus, avec une figure
cynique et gaie et qui était entièrement nu. Il était tellement velu que
je crus d’abord qu’il était revêtu d’une espèce de fourrure et que je me
penchai en avant pour m’assurer de sa nudité. Il devait être de petite
taille et un peu contrefait, mais son cou de taureau et ses bras énormes
semblaient indiquer un lutteur professionnel. Il se redressait et jetait
parfois sur l’assistance un regard sournois et surpris. Il donnait la
sensation d’être gêné, égaré dans un milieu inconnu, où on l’avait fait
venir en le payant, pour accomplir je ne sais quelle bizarre action.

A côté de lui était une grande cage où bougeaient des plumages d’oiseaux
blancs. Il y avait parfois un battement d’ailes, un crissement de bec et
l’homme nu se tournait alors vers les oiseaux qu’il fixait avec
attention pour se donner une contenance.

De l’autre côté du divan, Kotzebue, debout, psalmodiait la prière qui
avait tout d’abord frappé mes oreilles. Je trouvai qu’il avait maigri et
que ses yeux étaient plus petits qu’à l’ordinaire. Il portait un costume
qui était fait d’une sorte de dalmatique, moitié byzantine, moitié
égyptienne. Il lisait la prière sur un parchemin de forme allongée et
comme la lumière était insuffisante il le rapprochait parfois tout près
de ses yeux. Le tremblement de sa main, la lividité de son visage et un
rétrécissement de ses épaules trahissaient l’épouvante à laquelle il
était en proie. Cette épouvante était visible, matérielle autour de lui,
chacun la sentait et en recevait les ondes, et c’était cette
inexplicable épouvante qui rendait terrible une scène qui n’aurait été
sans cela que grotesque.

Je fus frappé par la résonance de certains mots qui revenaient dans la
prière de Kotzebue, surtout par la résonance d’un mot, d’un nom propre:
Apophis!

Apophis! Les syllabes de ce nom flottèrent durant quelques secondes dans
mon esprit, mortes, dépourvues de sens, mais peu à peu elles s’animèrent
et se colorèrent par la répétition, à côté d’elles, d’autres syllabes
évocatrices.

Quelques années auparavant, au moment de ma première curiosité pour
l’histoire des religions, j’avais étudié les langues anciennes et
notamment quelques rudiments de langue copte. C’était en langue copte
que Kotzebue s’exprimait! Et je reconnaissais le nom de l’être auquel sa
prière était adressée, avec une voix à la fois suppliante et terrifiée.
Apophis, le serpent qui personnifie les ténèbres dans le Livre des morts
des Egyptiens! Le serpent qui est appelé Nahash dans la Genèse. Le
principe même du mal éternel! Et Kotzebue l’invoquait sur un ton
galvanisé par la peur et il invoquait aussi Astès le seigneur de
l’Amenti, Oouadj l’éteigneur de rayons, Azi la luxure, Khem
l’ithyphallique, Khépra le transformateur, Sokari, celui qui coupe les
glaïeuls pour éventer les morts. Il donnait aux démons les premiers noms
dont les hommes les avaient désignés pour que son appel fût plus
puissant par la virginité du nom primordial. J’avais cru assister à une
caricature de messe noire, à une basse orgie comme en enfantent les
rêves religieux de certaines sectes où le mysticisme se confond avec la
sensualité. Mais non! J’étais en présence du plus antique culte du mal
dont le rite s’était perpétué à travers les âges, et sans comprendre
j’en regardais les accessoires ridicules et mystérieux.

Soudain la voix grelottante de peur se brisa. Il y eut un frémissement
parmi les assistants qui se pressèrent pour voir, et le merveilleux
rideau azuréen glissa silencieusement. Il ne laissa voir qu’un buste et
ma première impression fut une déception. Sur un socle noir, ce n’était
même pas un buste, mais une tête en marbre au type égyptien, une tête
grandeur nature, avec des cheveux frisés, un nez droit, des traits
réguliers. Cette tête était couronnée avec des branches de poivrier
récemment coupées.

Il me fallut quelques secondes d’attention pour me rendre compte de
l’inexprimable attrait qui se dégageait de ce visage. L’attrait
venait-il de l’indifférence du sourire, de l’harmonieuse perfection des
lignes, de l’amour du plaisir que recélait une légère proéminence du
menton, de l’intelligence passionnée reflétée par le vide des yeux? Je
ne pouvais le discerner exactement, mais plus je considérais la tête
égyptienne, plus je me sentais pénétré d’une sorte de mollesse, d’une
envie de contempler encore le néant de ce regard, la fascinante beauté
de ce visage. Et en même temps j’avais la sensation que mes idées se
fondaient, que ma personnalité était en train de se dissoudre, que je
cessais délicieusement d’être moi-même.

Je fis un violent effort pour réagir, pour reprendre conscience de
moi-même et je m’aperçus que mes dents claquaient et que j’avais peur,
une peur panique, une peur qui glaçait mes os, la même peur que je
voyais devant moi, inscrite sur le visage de Kotzebue.

Alors une petite porte que le rideau en s’ouvrant avait découverte
tourna sur ses gonds et je sentis mon cœur battre à coups précipités en
voyant paraître Eveline. Ses cheveux défaits tombaient sur ses épaules.
Elle était nue et je fus ébloui par l’étonnante harmonie que dégageait
son corps chancelant. Une silhouette d’homme se découpait derrière elle.
Je compris au mouvement des épaules d’Eveline que cet homme venait de
l’aider à ôter un peignoir ou un manteau qu’il tenait encore à la main
et qu’il laissa tomber près de la porte. Je reconnus que c’était M.
Althon.

Les yeux d’Eveline étaient égarés et semblaient ne rien voir. Il y avait
sur ses lèvres une crispation de démence. Alors Kotzebue s’approcha de
la cage, il en ouvrit la porte et sa main énorme y prit un oiseau. Il le
souleva dans l’air, il le tendit du côté de la divinité aux yeux morts
et en murmurant quelques paroles que je n’entendis pas, il le laissa
retomber.

L’oiseau étouffé par l’étreinte de Kotzebue fit une tache blanche sur le
divan d’azur. L’homme velu, sur un signe de M. Althon s’était levé, et
Eveline et lui se trouvaient face à face de chaque côté du divan, comme
le symbole du bien et du mal, sous l’aspect de la beauté parfaite et de
la laideur victorieuse.

Au renouvellement de quel antique rite allais-je assister? Je savais
que, depuis le commencement du monde, des profanateurs de la beauté
avaient célébré leur amour de la dégradation. Je vis dans le vertige
désordonné de mes idées passer l’image de la déesse Mylitta à Babylone,
celle du Moloch carthaginois, les fêtes secrètes de Suburre à Rome, les
agapes obscènes des Nicolaïtes et l’adoration du bouc démoniaque dans le
sabbat du Moyen âge.

Je voyais fleurir devant moi l’ultime rameau de l’arbre du mal. Selon la
loi inéluctable, c’était ceux qui avaient cherché le bien au delà de la
loi commune que la corruption avait atteints et qui étaient devenus les
prêtres de la laideur. Malheureux Esséniens si remplis de bonnes
intentions à l’origine, ils aspiraient à contempler la déchéance
symbolique de la beauté! Et j’étais parmi eux, à peine plus conscient et
aussi consumé de peur jusqu’aux moelles. Car la peur courbait les têtes,
faisait battre les paupières et claquer les dents.

Mon regard erra un instant sur les dos inclinés devant moi.

Je fus surpris de l’anormale courbe des cous, du mouvement des visages
changés tout à coup en mufles. J’étais dans une réunion de bêtes, au
milieu de porcs en train d’adorer le visage rayonnant de l’intelligence
tourné vers le mal. Je participais à cette fête de la rétrogression.
J’allais en voir la représentation vivante, par la pollution matérielle
d’un corps pur.

Ce fut alors qu’une étrange puissance s’empara de moi. Je ne sais pas si
je poussai un cri, mais la salle fut remplie par un bruit sorti d’une
gorge humaine, qui avait une résonance à la fois terrible et insensée.
Ce bruit dut augmenter la peur ambiante en même temps que, par une
alchimie intérieure dont l’explication est impossible, il muait ma
propre terreur en un courage divin.

L’élan qui me poussa en avant me porta à l’extrémité de cette longue
pièce comme s’il n’y avait eu qu’un seul pas à franchir. J’eus la
sensation qu’à droite et à gauche des gens brusquement renversés
gémissaient, mais je n’eus pas le loisir de chercher la cause de leur
chute. J’étais possédé par un projet que je devais réaliser
immédiatement et cette réalisation eut lieu à peine le projet fut-il
conçu.

Je me souviens de la parfaite allégresse qui m’inonda lorsque je saisis
à deux mains la grande lampe de cuivre qui était à droite du divan
azuréen et lorsque je la levai au-dessus de ma tête.

Il me sembla que j’étais un chevalier de la lumière, recouvert d’une
armure d’argent, et que je levais une épée enchantée. De toutes mes
forces, je laissai retomber cette lampe qui me paraissait légère, mais
qui était d’un cuivre lourd, sur le visage de marbre, sur l’intelligence
mauvaise, sur le Lucifer des âges lointains.

La tête en s’écroulant avec fracas entraîna dans sa chute la seconde
lampe, qui s’éteignit en même temps que celle que je venais de briser en
frappant. Comme s’il avait lui-même reçu le coup, M. Althon tomba sur le
sol, les bras ouverts, sans doute afin de rassembler les morceaux d’un
trésor qui devait être pour lui inestimable. Je vis confusément
Kotzebue, livide, reculer en me criant: «Malheureux!» et en étendant un
bras devant son visage. Je frappai, du tronçon de cuivre qui restait
dans ma main, l’homme nu qui, par instinct professionnel, tentait de se
jeter sur moi, et sa chute entraîna la troisième lampe, si bien que la
pièce fut plongée dans les ténèbres et que leur opacité y multiplia la
terreur.

Eveline, tremblante, était restée près de la porte. Elle n’avait fait
qu’un geste, au milieu du désordre général, celui de ramasser le
peignoir qui était à ses pieds et de le jeter sur ses épaules. Ma
lucidité redoublait avec mon allégresse. Je m’élançai vers elle, je la
saisis par le bras et je lui fis franchir la porte que je rejetai
derrière moi.

Je ne savais pas s’il y avait une sortie de ce côté et l’obscurité était
profonde. Ce fut Eveline qui me guida. Elle gagna un escalier qui devait
être un escalier de service et nous nous trouvâmes au rez-de-chaussée,
dans la cuisine par laquelle j’étais entré. La lune nous éclairait, mais
il me sembla qu’Eveline ne me reconnaissait pas. Un grand tumulte
arrivait jusqu’à nous du premier étage.

--Je vais vous raccompagner, dis-je.

J’avais à peine prononcé ces mots qu’Eveline avait ouvert la porte et
s’élançait au dehors.

Mon étonnement fut si grand que je laissai quelques instants s’écouler.
Quand je sortis derrière elle, elle était déjà loin. Je m’élançai à sa
suite et même je l’appelai plusieurs fois. J’entendis du côté du jardin
des bruits de pas et je vis des formes qui fuyaient. Je fus retardé par
des ronces au milieu desquelles je m’embarrassai. Je rejoignis enfin le
petit chemin de traverse qu’Eveline avait pris, mais elle avait disparu.
Je me mis à courir de toutes mes forces. Je craignais que l’état
d’égarement dans lequel elle se trouvait la poussât à quelque acte
déraisonnable. J’aperçus sa silhouette sous un groupe de pins, puis un
peu plus loin, le long du mur du couvent. Le chemin qu’elle suivait la
ramenait vers sa maison.

J’étais parvenu à me rapprocher d’elle. Je l’appelai à nouveau. Je ne
savais pas du reste ce que je voulais lui dire et si elle était revenue
sur ses pas peut-être serais-je demeuré muet devant elle. Mais elle ne
se retourna pas. Je lui vis franchir la haie qui séparait le chemin de
son jardin, juste à l’endroit où M. Althon, un an auparavant, avait
poussé un cri de haine en l’apercevant, et conçu sans doute le projet
que je venais de faire avorter.

Elle atteignit le seuil de sa porte et j’en entendis les battants
retomber avec fracas.

Alors je m’arrêtai, j’écoutai. Une autre porte se referma à l’intérieur
de la maison. Tout redevint silencieux. La lune me parut plus glacée
au-dessus du paysage plus immobile. Très loin, l’aboiement d’un chien
dans une ferme se traîna avec une tristesse infinie. Une feuille
d’eucalyptus tournoya et vint tomber à mes pieds, comme à regret.

Et il me sembla que pour avoir tenté de sauver Eveline du mal, la beauté
était à jamais perdue pour moi sur la terre.




Combien de temps après la scène que je viens de raconter eut lieu ma
visite dans cette exposition de Nice? Je ne saurais me le rappeler.

Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient et montraient du doigt
des toiles qu’ils jugeaient incompréhensibles. Mais moi, à peine entré,
je demeurai frappé d’étonnement devant le premier tableau que je
contemplai, tellement je sentais la vie profonde de la couleur et du
paysage pénétrer jusqu’à la racine de mon être.

C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. Il y avait des pieds de
vigne malades, tordus par d’anciens orages et des arbres dépourvus de
feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève qu’ils allaient
expirer. Au premier plan, enfoncée jusqu’aux genoux dans des sillons
boueux, une créature à demi humaine faisait un effort puissant pour
s’arracher à la terre mouvante. Cette créature n’était pas une femme,
car l’extrémité de ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes même
étaient faites de tissus végétaux. Mais le corps avait une forme
animale, était velu et la grosseur du ventre pouvait faire penser
qu’elle était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable une
sorte de larve, un fantôme d’enfant ruisselant de glaise et couvert de
filaments herbeux. Mais les seins et les épaules de la créature étaient
humains et recouverts de cette teinte doucement voilée qu’a la chair
féminine. Le contour devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il
s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert d’une beauté
douloureuse, où brillait distinctement dans la flamme des yeux
l’espérance et le courage, ce visage dont les tempes rayonnaient d’amour
avait la parfaite ressemblance de Laurence.

Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée à l’obscure matière
et qui veut devenir esprit, avait fait tomber d’un soleil couleur de
sang une surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles coupait
l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus de ces collines suffisait à
faire penser qu’il y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des
raisins aux vignes et des fleurs aux arbres.

Je me mis à considérer les autres tableaux. Il y avait dans tous le
visage de Laurence et dans tous, sous des symboles différents, à travers
des sujets multiples, je retrouvai la même conception d’arrachement à
une matière impérieuse qui tient l’homme par des racines et dans tous,
il y avait, évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé ou une
étoile dans une épaisse nuit, le sentiment d’un paysage idéal qui était
plus loin, invisible, inaccessible et pourtant réel, dans un autre
monde.

Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer un personnage qu’avec le
regard de Laurence? Mon étonnement grandit encore. Il y avait des
tableaux où mes imaginations personnelles avaient pris corps, et cela au
point que je me demandai un instant si ce n’était pas moi qui avais
enfanté cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience.

Je vis un bal public plein d’animaux avec un orchestre de nègres chargés
de carcans et de chaînes. Les consommations étaient représentées par des
charbons incandescents et ceux qui y avaient porté leurs lèvres avaient
d’affreuses brûlures qui agrandissaient le dessin de leur bouche. Au
centre de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne forme dont la tête
était celle de Laurence, et à l’extrémité de sa robe de clarté se
traînait un chien à face de démon sur lequel Laurence jetait un regard
plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram au style des colonnes qui
encadraient le tableau et à la gigantesque porte des water-closet vers
laquelle refluaient les couples d’hommes-animaux. Comme je n’étais
assurément pas l’auteur du tableau je pensai que c’était moi qui étais
représenté sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le considérant
davantage, je trouvai qu’il était en effet peint à mon image avec une
exactitude rigoureuse.

Les démons revenaient souvent dans les toiles de ce peintre si
fraternellement proche de moi. Il y en avait un qui embrassait Laurence
sur les lèvres mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce baiser
que mon cœur en fut ému, se ressouvenant de moi-même. Il y avait un
démon de l’avarice représenté par un gros homme avec une pelisse et une
rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré sur des billets de
banque et qui venait de s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses
yeux exprimaient un désespoir infini.

Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant aux démons de la
luxure. C’était une toile plus grande que les autres, où rougeoyaient
des chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, des torses
gélatineux et des faces d’hommes couperosées avec d’abjects rictus de
désir. Le bas du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de maison
publique, avait un mouvement obscène, l’élan d’une offrande résolue et
sans remords. Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on torture
la chair, et qui atteint par l’excès de la souffrance l’illumination
extasiée de la sainteté.

Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il ouvrait une porte nouvelle
à mes méditations, représentait un chemin creux montant vers une hauteur
au delà de laquelle on apercevait à l’infini des paysages de désolation.
Le chemin creux était semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur
était désolée, l’horizon au loin était une succession de déserts. Un
Christ maigre, nu et voûté, si maigre qu’on voyait ses côtes, si voûté
qu’il paraissait bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et de
l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi bossu qui gravissait avec
lui le profond chemin de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des
muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. Une énorme croix
pesait sur leurs communes épaules et l’on sentait au mouvement des bras
et à la tension des cous le double effort que chacun faisait pour
assumer la plus lourde part du poids et libérer un peu son compagnon. Le
Christ et le démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne
considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus de leur tête,
l’immense étendue des déserts qu’ils avaient à franchir. Ils tournaient
l’un vers l’autre leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils
tiraient un merveilleux réconfort du partage de leur misère et du
sentiment de leur réciproque amour.

Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une si haute conception de
la fraternité? Je m’élançai vers une petite case vitrée où se tenait un
employé aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que le Lucifer du
tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait la ressemblance. Le regard,
derrière le lorgnon, était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait à
la fois le peintre et celui qui s’intéressait au peintre, il me tendit
un catalogue où je lus un nom: Drevet.

Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en considérant un portrait qui
était sur le catalogue, il me sembla voir flotter une face qui
ressemblait à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. Cette face
était accoudée auprès d’un verre vide et de plusieurs sous-tasses, dans
le bar d’Alberte, et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon
égard.

Drevet! C’était le peintre alcoolique, le bohème déchu que j’avais connu
dans le bar d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné des ratés et
des misérables, avait tout de suite trouvé si sympathique!

Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire.

--Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, s’il arrivait à
travailler, si quelqu’un l’aimait assez pour le faire travailler.

Et comme je lui avais demandé comment elle pouvait avoir une idée
quelconque à ce sujet, elle avait répondu d’un ton naturel:

--Mais moi je reconnais tout de suite ceux qui ont besoin d’être aidés
par un peu de bonheur. Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent
pas à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne ne leur donne
jamais!

J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet et je voyais Laurence
idéalisée sur toutes les toiles. Et ces toiles, incompréhensibles
peut-être pour le public qui les regardait en se moquant, me
paraissaient profondes, révélatrices, sublimes.

Où était Drevet? Où peignait-il mes propres rêves? Comment avait-il
échappé aux cauchemars de l’alcool et par quelle étonnante communication
répandait-il mon âme dans ses visions?

La vilenie du regard de l’employé m’avait averti que je pouvais, avec de
l’argent, obtenir de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet.

Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses discours de hochements
de tête méprisants et de ricanements de haine.

Ce Drevet était un malheureux. Il entendait malheureux dans le sens de
pauvre et il insista sur cette pauvreté qui lui paraissait, à lui,
minable employé d’une petite salle d’exposition de Nice, ce que l’on
peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, le dernier degré de
l’abjection. Ce pauvre était un alcoolique qui ne buvait plus pour le
moment, mais qui reboirait, c’était certain. Il était en outre
poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine avec force pour
exprimer la gravité du mal et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer
la fin prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes qui ont des chances
imméritées et l’alcoolique Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé,
Dieu sait où une femme qui était prête à aller avec n’importe qui pour
lui être utile. Elle lui était dévouée comme une chienne. Elle
l’admirait, elle le faisait peindre, elle lui trouvait les sujets de ses
tableaux. Qui sait? C’était peut-être elle-même qui peignait. Et elle se
donnait du mal pour vendre ces croûtes! S’il y avait une exposition,
c’est qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah! Ah! Et les amateurs!
Ils achetaient quelquefois ces horreurs très cher, parce qu’ils savaient
qu’ils avaient la femme par-dessus le marché. Ah! Ah! Le peintre était
très content. Il peignait maintenant. Mais il reboirait bientôt. Pauvres
gens! Des pauvres! Des malheureux!

Je demandai s’ils habitaient Nice.

Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous ces poitrinaires qui
viennent pour mourir. Ils avaient une baraque dans la banlieue...

Je notai l’adresse et je m’enfuis.

      *       *       *       *       *

Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce chemin bordé de maisons de
jardiniers dans un faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine la
mer. L’après-midi touchait à sa fin.

C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait d’un côté une file
de barrières de bois absolument semblables, avec des maisons modestes
construites sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues,
parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, de boîtes de conserves.
Chaque barrière avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop grand pour
l’exiguité du domaine dont il décorait le seuil. Les jardins qu’on
apercevait étaient presque tous composés de choux bien alignés, sur
lesquels des tomates accrochées à des piquets faisaient des taches
rouges. Seul, le numéro dix, devant lequel je me proposais de passer,
avait un jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant et un chevalet
vide.

Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, m’aurait en d’autres temps
donné envie de pleurer, et je me serais enfui sans même atteindre le
seuil du numéro dix.

Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède douceur, semblable à cet
effluve qui se dégage d’un endroit où des êtres sont heureux. Je
m’avançai sur le chemin. A une fenêtre de la maison, il y avait un
rideau rose soulevé. Je reconnus derrière le carreau Irma Pascaud qui
cousait. Elle avait un profil tranquille et doux et elle suivait le
mouvement de son aiguille avec une paisible attention. La barrière de
bois n’était que poussée comme si quelqu’un allait bientôt revenir.

Je continuai à marcher, droit devant moi.

Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas à craindre d’être vu
moi-même, tant ils pensaient l’un à l’autre et étaient occupés de leur
propre présence. Laurence tenait le bras de Drevet et elle le serrait
avec orgueil. Lui marchait comme un homme qui vient d’échapper à un
grand danger et est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre
avec une attitude pareille à celle du Christ et du Lucifer dans le
tableau que je venais de voir. Ils étaient le Christ et Lucifer, la
rédemptrice et le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes
l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter ensemble jusqu’à
la fin des temps.

J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre à petits pas. La
lumière du soleil couchant m’éclairait obliquement. Des réverbères
s’allumaient au loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant
mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit bouquet de plus, trois
figuiers au milieu d’un champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et
familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu plus profond, plus
illimité. La résonance des bruits pénétrait davantage le cœur.

La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à l’angle de deux
chemins s’éclaira tout à coup. Ah! comme il m’aurait été doux d’aller y
acheter de l’huile ou du café et de les rapporter allégrement vers une
maison où m’auraient attendu des êtres aimés! Ah! comme la croix devait
être légère aux deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient l’un
l’autre!

Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon visage, mais cela m’était
égal. Je regardais intérieurement avec une curiosité pieuse et une
totale absence de pitié pour moi-même, se dérouler les images de la vie
qui ne devait pas être la mienne.

Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, mais une soudaine
compréhension de la valeur des âmes et de ma propre âme et cette
découverte était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout regret.

J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient.

Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus croisé par des enfants
qui rentraient chez eux.

--Mon Dieu, comme la vie est simple, en somme. Tout s’éclaire. Les
derniers sont réellement les premiers. Le don de soi, auquel je donnais
le nom de péché, est le plus divin holocauste de l’amour. Heureux ceux
qui ont compris qu’il faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre
et tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours plus loin
derrière la montagne et dont on n’est pas certain qu’il existe. Mon
Dieu! vous n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun pacte ne lie
au mal. Chacun a quelque part sa tâche sur la terre. Il suffit de la
découvrir et de l’exécuter humblement.

Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. Le conducteur, frappé sans
doute du trouble de mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis
que cela m’était égal et que je descendrais au point terminus.




Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien qui m’attiraient
dans ce point de terre. J’avais cessé de croire à leur existence. Ce
n’était pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle était repartie
pour Paris. Ce n’était pas l’union du pin, du romarin et du mimosa se
mêlant pour former un parfum unique et dont l’intime communion ne se
rencontre guère que sur les pentes des collines qui sont en face
Saint-Tropez.

Une idée s’était emparée de moi avec une telle puissance que je n’avais
pu retarder d’un jour sa réalisation et que je frémissais d’impatience
dans le petit train qui serpente avec lenteur le long de la côte, suit
les détours des golfes et s’arrête parfois comme s’il était ivre de
soleil et d’air marin.

Le commencement de l’automne avait une ardeur plus chaude que celle de
l’été. Je m’élançai le long de la maison de paysan qui figure la gare de
Beauvallon et j’eus presque envie de me mettre à courir, quand j’aperçus
la ligne grisâtre des murailles du couvent et les quadrilatères que
forment les vieux arbres de ses cours intérieures.

Là vivaient des femmes humbles qui avaient trouvé la consolation dans la
pratique des prières, la réclusion et le renoncement, mais il en était
une parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible aux
enseignements élémentaires de la religion, qu’on l’avait jugée indigne
d’être admise parmi les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière
et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait interdit de prononcer
des vœux. D’après ce qu’on m’avait dit, elle ne priait pas, elle
écoutait la messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement
quand le prêtre levait l’hostie. L’unique lumière de son intelligence ne
brillait que pour lui permettre de recevoir des mains de l’épicier les
provisions qu’elle transportait au couvent par le chemin où je l’avais
jadis regardée passer. Elle savait aussi ouvrir la porte et la refermer
et bêcher à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je m’étais
plu à penser que s’il n’y avait dans cette âme aucune espérance de vie
future, elle était au moins recouverte par les calmes ténèbres de
l’ignorance.

Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia chanté à travers les
vignes d’automne et la crise de démence ordurière que ce chant avait
provoqué chez la malheureuse Marie au long cou. L’ombre en elle n’était
pas si paisible! Il y avait des remous douloureux. La vieille vie des
bouges de Marseille poussait encore ses appels. Alors une folie
s’emparait d’elle et la ramenait à un degré plus bas que celui où elle
végétait. Porter des provisions, bêcher, rire idiotement à la messe,
était peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait atteindre et même
elle n’était pas sûre d’y demeurer, en vertu d’occultes influences
parties d’en bas.

Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient d’une étoile cachée par
un nuage, j’avais été atteint par un souvenir. Cette misérable, un matin
de soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée comme si elle
avait vu une auréole autour de mon front. Je n’avais rien compris alors
à cette sainteté qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette
inexplicable vénération sur le compte de sa folie.

Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est un frère qu’elle avait
salué, un être semblable à elle, dévoré par un mal de la même nature,
mais qui avait fait quelques pas de plus dans la possession de la vie et
la conscience de ce mal. Et ce frère était un saint pour elle parce
qu’elle croyait qu’il devait la sauver.

Elle attendait le salut de moi. Sous quelle forme? Je ne savais pas au
juste. Quelques paroles enfantines l’orientant vers un idéal très
simple, une attitude à son égard lui montrant qu’elle était une pauvre
femme pour laquelle on pouvait avoir de l’amitié... Qui sait? Un geste
avec la main ouverte aurait peut-être suffi.

Mais comme j’avais tardé! Elle avait vu le guide au bord de la route.
Elle s’était prosternée et elle attendait! Qui sait si elle ne s’était
pas lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme ne s’était pas
fermée à la longue à tout espoir?

Comme je marchais vite sur la route qui conduisait au couvent! Tout ce
que je voyais, l’écriteau d’un garage, l’inclinaison des arbres, un
puits au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je voulais me
racheter à mes propres yeux. Chaque homme doit accomplir une fois dans
sa vie un grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers mon acte de
rédemption que je courais, mais sans intention arrêtée et sans savoir
avec quelles paroles je le rendrais plausible.

Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils avaient l’air d’avoir
acquis avec les rousseurs de l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je
vis à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, fermée et
silencieuse. Et comme j’allais arriver au chemin creux qui monte vers le
couvent entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit bruit d’une
clochette. Dans le même endroit où je l’avais rencontré l’année
précédente, s’avançait un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le
même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine le Saint-Sacrement.

Un gros homme qui conduisait une voiture et qui me dépassa sur la route
s’arrêta brusquement à côté du prêtre, juste au moment où celui-ci
allait pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. Le gros
homme ôta respectueusement son chapeau de paille et il posa une question
que je n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. Je perçus les
derniers mots que disait le prêtre:

--C’est Marie, celle qui faisait les courses, celle qu’on appelait Marie
au long cou. J’arrive trop tard. Elle est morte brusquement il y a une
heure.

Je vis le gros homme faire un geste vague qui semblait signifier que
cette mort était la moins grave de celles que l’on pouvait redouter. Il
fouetta son cheval. La clochette de l’enfant de chœur retentit. Une
ombre venue on ne sait d’où sembla glisser sur les choses. Je restai
immobile, au coin du chemin.

Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour! Comme c’est difficile! Et
quand on a laissé passer l’heure, elle ne revient plus.




Du soleil sur des quais! Mais était-ce sur ceux de Marseille, sur ceux
de Toulon, ou ceux d’ailleurs?... J’allais partir ou peut-être étais-je
déjà parti et cela se passait-il dans un pays éloigné?...

Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait un velum rapiécé et
que le vent faisait claquer. J’attendais qu’il fût six heures pour
m’embarquer sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais un
breuvage que j’avais élevé à la hauteur de mes yeux pour en regarder la
couleur.

Je perçus soudain--car ma sensibilité s’était accrue démesurément--qu’il
y avait non loin de moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait
avec sa pensée.

Je posai mon verre sur la table et je vis en effet un homme inconnu qui
se tenait immobile à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait
avec des yeux recouverts d’épais sourcils.

C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans col et il avait aux
pieds des sandales déchirées. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la
disproportion qui existait entre son apparence chétive et l’énormité du
fardeau qui était à côté de lui.

J’allais laisser voir que j’étais importuné par son insistance à me
regarder, quand il se décida tout d’un coup et il s’approcha de moi.
D’un geste familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa à ma
table. Il n’était nullement gêné. Il sourit même, sous des moustaches
incultes et grisonnantes.

--Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je te reconnais. Je suis Lévy.

Et comme je demeurais béant d’étonnement, il ajouta:

--Lévy, celui du quartier latin.

Nous échangeâmes les habituelles paroles de reconnaissance. Je m’excusai
de ne pas l’avoir reconnu tout de suite.

--Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction.

Je lui demandai s’il était marié et il se mit à rire comme à l’énonce
d’une folie.

--Est-ce que tu te souviens du pacte? fit-il.

J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à la lourdeur de mon
crâne que ce souvenir avait dû jouer un grand rôle dans ma vie.

--Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu Kotzebue? dis-je, croyant
l’intéresser.

--Non, cela m’est égal.

--Veux-tu que je te dise ce que moi-même...

Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste que tout ce qui me
concernait lui était indifférent.

--Ah! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. Toi aussi, d’ailleurs.

--Comment?

--Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas assez intelligent à cette
époque pour duper Lucifer. Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce
fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il fut conçu et signé
dans ta chambre, nous laissait une porte de sortie. Il est inutile que
je t’explique des choses que tu ne comprendrais pas. Sache seulement que
j’avais oublié de dessiner, avec du charbon, le triangle magique.

--Et alors?

--Le pacte était valable pour lui comme pour nous. Mais dans ces
conditions, l’homme garde la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut
avec une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a reçu.

Je considérai Lévy attentivement. Il parlait avec la même sincérité que
jadis. Il était pénétré de son ancienne conviction dans l’existence et
la puissance du démon.

--Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce pacte et que tu as cherché à
échapper à ses conséquences?

--Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux brillèrent sous la
broussaille de ses sourcils. Je me suis trompé. C’est quand j’ai vu le
peu de valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que j’ai compris mon
erreur.

--Tu as demandé et tu as reçu?

--Oui, et j’ai rendu.

--Quoi?

--L’intelligence. J’ai été assez insensé pour désirer être intelligent
quand j’avais vingt ans.

Je me murmurai à moi-même:

--Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu.

Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. Il y avait une
tristesse sincère dans ce rire.

--Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on lui demande. C’est même assez
curieux. Lucifer est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup et ne
tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh! bien, en vertu de
l’honnêteté de Lucifer, j’ai été l’homme le plus intelligent de la
terre. Mais l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a fallu me
débarrasser de ce néant. Ç’a été long. Mais j’y suis arrivé pourtant.

--Et comment?

Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me voyant et d’où émergeaient
de vieilles ferrailles.

--Par le travail physique, en peinant, en suant. En me rapprochant de la
matière au point d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur de
bateaux est la profession idéale pour le sage.

--Et tu es heureux?

Il haussa les épaules et parut irrité de cette question.

--Tu es comme tout le monde, tu crois que c’est le bonheur qu’il faut
chercher.

--Que faut-il chercher alors?

Il fit un geste qui semblait projeter une flamme vers le ciel.

--Dieu.

--Où le trouver?

--En ne pensant pas. En regardant au fond de soi-même. Là il dort. Il
s’éveille quelquefois, rarement. Je me suis demandé souvent... Et
justement, quand je t’ai aperçu...

La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha au-dessus de la table.
Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il hésitait.

--Tu vois ce petit môle qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du port?

--Oui.

--Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. Je ne bouge pas.
J’attends. La nuit vient. Les bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la
mer deviennent plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. Alors Dieu
s’éveille. Timidement d’abord. C’est difficile à expliquer... Pourquoi
Dieu est-il timide quand Lucifer est si audacieux? Il suffit du pas d’un
promeneur, du falot d’une barque frôlant le môle, pour qu’il
disparaisse. Alors...

--Alors?

--Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je te l’ai
expliqué jadis. C’est un secret que seuls les grands maîtres ont connu.
Il faut être trois.

Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.

--Trois. Pourquoi?

--Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer et même, dans certains
cas, rompre ce pacte, pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait
valable avec Dieu?

Je pris dans ma poche un billet de dix francs et je le donnai au garçon
en lui faisant signe de garder la monnaie.

--J’ai appris jadis la puissance magique des cérémonies. Je sais qu’il
est possible de signer un pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi?
Je connais un malheureux qui, moyennant un peu d’argent, remplacera avec
avantage Kotzebue. Ah! cette fois-ci, je suis certain de ne rien
oublier!

Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis Lévy par sa chemise
déchirée et je lui criai, mon visage tout près du sien:

--Non! Non! plus de pacte! Tu ne sais pas tout ce qu’il m’a fallu pour
arracher de mon esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta faute.
Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu? Mais tu as trouvé une sorte de
consolation dans ta folie solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu
sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les bras vers l’un après
les avoir tendus vers l’autre. Moi je les ai vus s’en aller
fraternellement portant le fardeau de la même croix vers une région où
enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je préfère en rester là et
les aimer également puisqu’ils sont moi-même.

Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et je m’éloignai sans me
retourner.

Environ une heure après, le bateau sur lequel je m’étais embarqué
sortait du port. Il allait lentement, faisant à l’arrière un cercle
d’écume. Je regardais du pont les lumières de la ville étinceler sur les
eaux mouvantes.

Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle que Lévy m’avait désigné.
Il y avait une forme humaine accroupie à son extrémité et je pensai que
c’était mon ami qui se livrait à sa méditation de chaque soir.

Voyait-il Dieu? N’était-il pas tourmenté au contraire par un retour de
Lucifer? Je regardai s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur
des mâtures de bateaux un contour révélateur, une figure symbolique
comme le hasard en avait si souvent dessiné pour moi.

Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y avait qu’un pauvre homme
immobile dans l’ombre.




NOTE DE L’AUTEUR


Ce fut au retour de son voyage à Alexandrie et en Palestine que je
rencontrai J. N., l’auteur de la confession qu’on vient de lire.

Le propriétaire du petit hôtel où je m’étais installé pour l’été, à
quelque distance d’Aix-en-Provence, me dit qu’un original qui arrivait
d’Orient avait loué, sur un terrain qui lui appartenait, un pavillon
composé de trois pièces.

--Il demande à n’être dérangé par personne, me dit-il, et il n’adresse
même pas la parole au garçon qui deux fois par jour va lui porter ses
repas là-haut. Je ne serais pas étonné s’il avait quelque chose à se
reprocher. Il m’a l’air de n’avoir choisi ce pavillon que parce qu’il
est situé sur une hauteur et qu’il peut se rendre compte de loin si
quelqu’un se dirige de son côté. Redoute-t-il une visite inattendue ou
n’est-ce qu’un timbré comme il y en a tant?

Poussé par la curiosité, je pris l’habitude de me promener chaque soir
sur un chemin creux encaissé entre des arbres qui se dirigeait vers le
pavillon. J’en étais arrivé un jour plus près qu’à l’ordinaire et je me
souviens que, comme cela m’arrive souvent, en me promenant, j’avais
placé ma canne sur mon épaule et je la tenais à la manière d’un fusil,
geste sans importance dont je ne compris qu’ensuite la portée.

L’original dont on m’avait parlé sortit brusquement et s’élança de mon
côté. Il paraissait en proie à une assez vive émotion. De loin il
regardait ma canne avec attention et il cria:

--Que me voulez-vous? Qui êtes-vous?

Je reconnus aussitôt J. N... et nous nous serrâmes affectueusement les
mains. Nous nous étions vus assez fréquemment à Paris, deux ou trois ans
auparavant et nous avions eu l’un pour l’autre une de ces sympathies
inexplicables qui prennent au bout de peu de temps le nom d’amitié.

Il s’excusa de la brusquerie de son accueil, mais sans lui donner
d’explication.

--J’avais cru un instant... dit-il. Je crois que décidément...

Et il se tapa le front du doigt en riant.

Je fus moins surpris du changement de ses traits que des modifications
profondes qui semblaient s’être opérées dans son caractère. Il m’avait
plu jadis par sa spontanéité et une manière à lui d’être sincère. Il
m’avait paru rentrer dans cette catégorie d’individus qui n’accordent
d’importance qu’aux femmes et à la possibilité de les conquérir. Je
l’avais toujours jugé vaniteux et même un peu sot. Il avait acquis une
nervosité excessive et l’habitude de regarder à droite et à gauche,
comme si quelqu’un pouvait être en train de l’épier.

Nous nous rencontrâmes presque chaque soir, durant tout un mois de
septembre de Provence, le long des oliviers et des vignes rousses et
c’est au cours de ces promenades qu’il me fit le récit de la crise de
son existence. J’ai transcrit ce récit aussi fidèlement que je l’ai pu
et sans y rien ajouter, ce qui en explique le décousu et l’absence de
certains développements.

--Et Eveline? lui demandai-je.

Il eut un geste vague.

--Les premiers deviennent les derniers. J’ai entendu dire pourtant
qu’Eveline s’est ressaisie, qu’elle est allée vivre en Bretagne, chez
une de ses parentes, pour échapper à son ancien milieu.

Mais malgré les questions que je lui posai et qu’il éluda, J. N... ne me
dit presque rien de son voyage en Palestine. Il avait été vivement
impressionné par le caractère de certains paysages au bord de la mer
Morte. Il ne les évoquait qu’avec des réticences et un déplaisir
évident.

Ce ne fut que plus tard, la veille de mon départ, qu’il se décida, sur
ma demande, à me raconter un épisode de son voyage que je crois bon de
rapporter.

--J’avais résolu de vérifier ce qui m’avait été raconté par Kotzebue. Je
savais qu’il mélangeait le vrai et le faux sans pouvoir les reconnaître
lui-même. Et je pensais que pour être fixé sur l’existence de ce
monastère où des êtres puissamment développés par l’intelligence
s’adonnaient en commun au mal spirituel, il n’y avait pas d’autre moyen
que d’y aller et de le voir de mes propres yeux. Je me rappelais le nom
du village que m’avait donné Kotzebue. Il était situé non loin de
l’endroit où fut Galgala, dans la plaine d’El-Ghor. Je passe sur les
difficultés du voyage, la longueur du parcours à cheval depuis
Jérusalem, une mauvaise nuit chez le Scheik du village. Personne ne
savait rien. Il n’y avait pas de monastère. Je partis au lever du soleil
avec mon guide que j’obligeai presque à me suivre. J’allai de droite et
de gauche à travers la plaine d’El-Ghor et ses blocs de pierre posés à
l’infini les uns sur les autres et cela dura des heures. A la fin,
j’étais épuisé. Je me souviens que je distinguais au loin la nappe
bitumeuse de la mer Morte, comme un morceau de plomb fondu. Les blocs
qui m’entouraient affectaient des formes géométriques et ils se
succédaient avec régularité. Il me sembla qu’un vol d’oiseaux en marche
contournait circulairement l’endroit où je me trouvais.

Et soudain j’aperçus une série de bâtisses si plates, si basses,
qu’elles se confondaient presque avec la terre crayeuse. Ni tour, ni
clocher au-dessus de ces toitures unies qui avaient à peine la hauteur
humaine. Je poussai donc mon cheval dans cette direction et je l’arrêtai
sans m’expliquer pourquoi, quand je fus à quelque distance du seuil. Je
sentis le bras du guide terrifié qui me tirait en arrière.

Alors la porte basse et carrée s’ouvrit silencieusement, mais quand elle
fut ouverte, je ne vis pas celui qui en avait tiré les battants et
personne ne parut sur le seuil pour m’accueillir.

Le soleil brûlait sur ma tête et les pierres jetaient un éclat morne
autour de moi. Je croyais distinguer au loin, sous la forme de buées
grisâtres, les émanations malsaines qui sortent des vases du Jourdain.
C’était un peu plus loin que Jean-Baptiste avait baptisé Jésus et le
couvent s’était dressé là en conformité de cette loi qui veut que le
trop beau fruit renferme un ver, que l’effort spirituel soit aussitôt
détourné par l’appel d’en bas.

Peut-être étais-je impressionné par les paroles de mon guide, ou
l’extrême chaleur agissait-elle sur moi? Il se dégageait du seul vide,
des losanges formés par les bâtisses muettes et comme écrasées sur la
terre, une telle atmosphère de solitude extra-humaine que l’idée de
franchir la porte déserte me donna la sensation d’un danger auprès
duquel la mort ne serait rien.

Je fis un effort sur moi-même. Je ne voulais pas être venu si loin pour
rien. J’avançai. De quelques pas seulement. D’un sentier que je n’avais
pas aperçu sortirent quelques moines vêtus de blanc qui se dirigeaient
vers le monastère. C’étaient des moines comme tous les moines, mais sans
chapelet et sans croix brodée sur leur robe. Ils avaient des visages
ordinaires qu’ils tournèrent de mon côté avec indifférence. Ordinaires,
mais si glacés, reflétant une si complète insensibilité que la terreur
me saisit et que je m’enfuis aussi vite que je le pus.

Je ne me retournai pas et quand mon cheval s’arrêta sur le chemin qui
longe le Jourdain, je me demandai si je n’avais pas fait un rêve.

Je sais que j’ai été lâche, mais aucune puissance au monde ne me ferait
revenir dans la plaine d’El-Ghor. On ne brise pas deux fois le buste du
jeune homme couronné de feuilles de poivrier.

      *       *       *       *       *

Nous marchions maintenant en silence. Je le raccompagnais sur les lacets
qui aboutissaient à son pavillon et je réfléchissais à ce qu’il venait
de me dire. Je me remémorais aussi tout ce qui, dans son récit des jours
précédents, concernait cette confrérie du mal avec laquelle il avait
essayé d’entrer en lutte. Existait-elle véritablement? La soirée chez M.
Althon n’avait-elle pas été une banale fête de détraqués où les rites
d’un Luciferisme puéril ne servent qu’à aiguiser la sensualité? Le
monastère d’El-Ghor n’était-il pas un monastère comme tous les autres
qu’avait seulement rendu redoutable l’imagination troublée de celui qui
le visitait?

Je pensai que, de toutes façons, les heures solitaires de J. N...
devaient être hantées d’appréhensions. S’il avait choisi cette petite
maison au sommet d’une hauteur, c’était à coup sûr pour guetter les
allées et venues de ceux qui viendraient vers lui. J’imaginai ses
insomnies, son visage angoissé contre un carreau de la fenêtre, les voix
qu’il devait entendre dans le bruit du vent.

Au moment de lui tendre la main et de le quitter, j’eus pitié de sa
solitude.

--Est-ce que vous ne trouvez pas cet endroit bien isolé?...
commençai-je. Etant donné...

Il comprit ma pensée et il sourit.

--Vous pensez que j’ai peur d’eux? Il y a quelques mois encore, c’eût
été possible. Mais plus maintenant.

Je le regardai avec surprise. Son regard reflétait une tranquille
assurance.

--On ne peut pas avoir peur de ceux qu’on aime. Là est le secret. Aimer
autant les mauvais que les bons. Davantage même, car ils en ont besoin
davantage. La coalition de mille confréries de damnés ne saurait
effleurer de la plus petite ombre la rêverie d’une âme pleine d’amour.

Les ombres emplissaient maintenant la campagne. Le tracé des chemins
s’était effacé. Les lumières du village paraissaient infiniment
lointaines et perdues. Une chauve-souris passa à plusieurs reprises
devant nous. Mais je compris que pour J. N... les ténèbres ne
renfermaient plus aucune menace.

--Et moi qui croyais... dis-je, moi qui craignais que vous ne soyez la
proie de certaines idées... La situation même de ce pavillon m’avait
fait penser...

--Je vais vous expliquer ce qui m’a poussé à le choisir. Figurez-vous
que je me suis mis dans la tête, je ne sais trop pourquoi, que lorsque
j’arriverai à atteindre le point d’amour parfait, j’en serai averti par
un signe matériel. Je vous ai décrit le tableau de Drevet représentant
le Christ et l’ange du mal portant ensemble une croix et s’entr’aidant
dans un chemin creux. Quand je suis venu ici, j’ai remarqué que ce
chemin que nous venons de gravir ressemblait à celui du tableau. Je
crois fermement que le signe par lequel je saurai que ma rédemption est
accomplie sera la vue du Christ et de Lucifer s’avançant vers moi,
fraternellement unis sous leur commun fardeau. J’ai trouvé à peu de
chose près le paysage qui convient. Il ne manque plus que les
personnages. Et figurez-vous que lorsque je vous ai vu paraître, l’autre
jour, avec votre canne sur l’épaule, je me suis demandé un instant si
cette canne n’était pas une croix...

--Je n’ai rien pourtant ni du Christ, ni de Lucifer, dis-je.

--Détrompez-vous. Chaque homme est à la fois les deux tour à tour et
quelquefois en même temps et c’est leur intime union qu’il faut opérer
au plus profond de son cœur.

Je le quittai sur ces mots. Je partis le lendemain et je ne l’ai plus
revu.


FIN




  ACHEVÉ D’IMPRIMER
  LE 30 MAI 1929
  PAR LES
  ÉTABLISSEMENTS BUSSON
  117, RUE DES POISSONNIERS
  PARIS




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIFER ***


    

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